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67: Il est un autre aspect de la question – plus délicat, et plus significatif sur le plan
politique. C’est une chose que de dénicher des criminels et des assassins qui se cachent ;
c’en est une autre que de les découvrir en pleine prospérité, occupant d’éminents postes
publics – de rencontrer, dans les administrations fédérales et étatiques et, d’une manière
générale, dans les services publics, d’innombrables hommes dont les carrières avaient
été florissantes sous le régime hitlérien. Il est vrai que si l’administration Adenauer
s’était montrée trop susceptible sur l’emploi de fonctionnaires au passé compromettant,
il n’y aurait peut-être pas eu d’administration du tout. Car, bien entendu, la vérité est
exactement l’inverse de l’affirmation d’Adenauer selon laquelle « un pourcentage
relativement peu élevé » d’Allemands avaient été nazis, et que « la grande majorité des
Allemands (avaient été) heureux de venir en aide à leurs concitoyens juifs quand c’était
possible ».
⇒Cette observation rejoint le problème difficile de la responsabilité et de la culpabilité
des collaborateurs « indirects ». Arendt suggère qu’à travers le procès Eichmann, c’est
également la société de l’Allemagne de l’Ouest qui se trouve jugée (une société qui,
comme elle le décrit dans ces pages, est soudainement prise d’une frénésie de traquer
les criminels nazis – sans jamais cependant leur infliger de peines lourdes, ou en
refusant par exemple de proposer l’extradition d’Eichmann en Allemagne – mais qui en
réalité ne veut pas aller au fond des choses et remuer trop profondément le passé nazi :
bon nombre de politiciens et hauts fonctionnaires, comme Wolfgang Fränkel qui avait
menti sur son passé nazi et était procureur général de la cour suprême fédéral,
occupaient de très hauts postes). La « dénazification » du pays, ou la recherche de la
vérité sur la passé hitlérien de l’Allemagne (comment Auschwitz a-t-il pu avoir lieu ?)
n’est en réalité que façade pour protéger l’édifice allemand de l’après-guerre (sur ce
point là, Allemagne et Japon ne sont en réalité pas autant éloignés que ce que l’on veut
bien l’entendre).
P.165 : Car son organisation, qui avait jusqu’alors servi d’autorité décisive en matière
juive, tant dans le réel de l’ « émigration forcée » que dans le « rêve » d’un Etat juif
gouverné par les nazis, « se trouvait, d’un point de vue de la Solution finale de la
question juive, reléguée maintenant au second rang, car désormais les initiatives étaient
transférées à des unités diverses, et ce fut un autre Bureau central qui mena les
négociations sous les ordres de l’ancien Reichsführer SS et chef de la police
allemande ». Ces « unités diverses » étaient les groupes de tueurs qui, triés sur le volet,
opéraient dans l’Est à l’arrière de l’armée et qui avaient pour tâche maintenant de
massacrer les populations civiles autochtones et particulièrement les Juifs ; et l’autre
Bureau central était le WVHA, dirigé par Oswald Pohl, auprès de qui Eichmann devait
désormais s’informer de la destination finale de chaque convoi de Juifs.
⇒Arendt indique que le début de la guerre avec la Russie en juin 1941 a mis un terme
au projet de déporter les Juifs à l’est de la Pologne (plan Nisko) puis à Madagascar de
Eichmann. Le WVHA auquel il est fait référence ici est le SS-Wirtschafts-
Verwaltungshauptamt (WVHA) ou Office central SS pour l’économie et
l’administration. Il semble que ce soit le WVHA (auquel n’appartenait pas Eichmann)
qui ait été l’organisateur de la déportation puis de l’extermination des Juifs. Arendt
sous-entend donc ici que la responsabilité de Eichmann dans le génocide juif n’est pas
aussi directe que ce que l’on peut penser.
P.177 : Les « porteurs de secrets » ne pouvaient donc parler un langage non codé
qu’entre eux, et il est peu probable qu’ils l’aient fait pendant qu’ils vaquaient à leurs
tâches meurtrières quotidiennes, ou devant leurs sténodactylos et autres employés de
bureau. Quelle que fût la raison de ces « règles de langage », elles contribuèrent
considérablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux
services spécialisés dans les fonctions les plus diverses dont la coopération était
indispensable en la matière.[...] L’effet exact produit par ce système de langage n’était
pas d’empêcher les gens de savoir ce qu’ils faisaient, mais de les empêcher de mettre
leurs actes en rapport avec leurs ancienne notion « normale » du meurtre et du
mensonge.
⇒Par « règles de langage » Arendt désigne des expressions comme « Solution finale »
ou « traitement spécial » (Sonderbehandlung) en lieu et place de « tuerie » ou
« extermination ».
P.178 : La défense releva quand même cette erreur, comme « ne reposant sur aucune
preuve ». En fait Höss lui-même a certifié, lors de son procès, qu’il avait reçu ses ordres
de Himmler directement, en Juin 1941, en ajoutant que Himmler lui avait annoncé la
visite d’Eichmann afin qu’ils discutent ensemble de certains « détails ». Dans ses
Mémoires, Höss affirme que ces détails avaient trait à l’utilisation du gaz – ce
qu’Eichmann nia vigoureusement. Et il est probable qu’il disait vrai, car tous les autres
documents contredisent l’histoire de Höss et établissent que les directives pour
l’extermination, orales ou écrites, passaient toujours par le WVHA et étaient données
soit par son chef, l’Obergruppenführer (général de division) Oswald Pohl, soit par le
Brigadeführer Richard Glücks, le supérieur immédiat de Höss.
⇒Il est probable que le témoigne de Höss, à Nuremberg et dans ses mémoires, ait
contribué à faire de Eichmann l’architecte n°1 de la solution finale.
P.228: Pour un Juif, le rôle que jouèrent les dirigeants juifs dans la destruction de leur
propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de toute cette sombre
histoire. On le savait déjà, mais maintenant et pour la première fois Raul Hilberg en a
exposé tous les détails, pathétiques et sordides, dans La Destruction des Juifs d’Europe,
l’ouvrage de référence dont j’ai déjà parlé. En matière de coopération, il n’y avait pas de
différence entre les communautés juives très assimilées d’Europe centrale et
occidentale, et la masse des Juifs de l’Est, qui parlaient le yiddish. À Amsterdam
comme à Varsovie, à Berlin comme à Budapest, on pouvait faire confiance aux
responsables juifs pour dresser les listes des personnes et de leurs biens, pour obtenir,
des déportés eux-mêmes, les fonds correspondant aux frais de déportation et
d’extermination, pour recenser les appartements laissés vides, pour fournir des forces de
police qui aidaient à l’arrestation des Juifs et les mettaient dans les trains, jusqu’à ce
que, geste ultime, ils remettent dûment les fonds de la communauté juive aux nazis pour
confiscation finale. Ils distribuaient les étoiles jaunes et parfois, comme à Varsovie, « la
vente de brassards devenait un véritable commerce ; on avait le choix entre les brassards
ordinaires en toile et les brassards en plastique, de meilleure qualité et lavables ». En
lisant les manifestes qu’ils rédigèrent, inspirés mais non dictés par les nazis, nous
pouvons encore sentir à quel point ce nouveau pouvoir leur plaisait. Comme le formulait
la première déclaration du Conseil de Budapest : « Le Conseil central juif s’est vu
accorder le droit de disposer sans réserve de tous les biens spirituels et matériels juifs et
de toute la force de travail juive. »
→L’un des leitmotiv de Arendt à travers tout le livre est d’accuser les conseils juifs
(Judenräte en allemand) de collaboration active avec les nazis (elle laisse entendre
qu’ils auraient été autant voire plus nazis que les nazis). Cette affirmation pose
évidemment problème dans la mesure où elle renvoie dos-à-dos bourreaux et victimes.
Par ailleurs, certains passages comme celui sur la vente des étoiles jaunes, s’ils n’étaient
pas écris par Arendt, seraient probablement accusés d’antisémitisme (la position de
Arendt est éminemment ambigüe et laisse transparaître une forme de haine et de
complexe de supériorité envers sa communauté d’origine).

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