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Maurizio Badanai Anthropologie clinique É tape 2

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Étape 2
L’essentiel en bref :

 On déplisse la notion de « jardinage des évidences » en


proposant d’abord une explication facile de l’« évident ».

 Cinq définitions de la philosophie, depuis Aristote jusqu’à


Comte-Sponville, étayent le lien établi entre évidence et
philosophie.

 La philosophie, souvent définie comme une activité


intellectuelle (cognition, pensée, représentation, éclairage,
conscience) est recadrée comme mouvement affectif (é-
motion, liberté, vouloir, orientation, comportement)1.

 On inscrit dans ce cadre désirant l’idée de « jardinage », qui


est illustrée à nouveau sur des contenus non-intellectuels.

1
Cette distribution conceptuelle est celle élaborée dans mon Anthropologie clinique sur la base des
travaux de Jean Gagnepain et des anthropologues médiationnistes.

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Maurizio Badanai Anthropologie clinique É tape 2

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Jardiner l’évident

§ 1. LA NOTION D’« ÉVIDENCE » :

Qu’est-ce que l’évidence ? Laissons John Locke (1632-1704) nous l’enseigner


dans son Essay concerning human understanding (1ère édition 1689) : « cela ne fut pas un
moindre avantage pour ceux qui affectaient d’être des maîtres et des enseignants
d’ériger en principe des principes que les principes ne doivent pas être questionnés : car
une fois établi ce précepte qu’il y a des principes innés, ils mettent leurs sectateurs dans
la nécessité de recevoir certaines doctrines comme innées ; ce qui les prive de l’usage de
leur propre raison et de leur propre jugement, les engageant à croire et à recevoir ces
doctrines sur la foi de leurs maîtres, sans autre examen : de sorte que ces disciples, dans
cette posture de crédulité aveugle, sont plus faciles à gouverner et deviennent plus utiles
à une certaine sorte de gens qui ont l’adresse et la charge de leur dicter des principes et
de les guider. Or ce n’est pas un petit pouvoir qu’un homme acquiert sur un autre que
d’avoir l’autorité d’être l’auteur des principes et l’enseignant de vérités inquestionnables
» (Livre 1, chap. IIII § 24) 2. L’avant-dernier terme de cette citation est l’épithète « un-
questionable ». Cet adjectif permet de définir l’évidence lato sensu et fonctionnellement
comme ce qu’on ne questionne pas ou plus (anathème, stéréotype, dogme, oracle,
académisme, parti pris, cloisonnement, axiome, crispation, usance, routine, mode, cliché,
préjugé, train-train, fanatisme, standard, norme, archaïsme, péremption, œillère,
bigoterie, idolâ trie, jusqu’au-boutisme, perpétualisme…). Plus largement, c’est ce qu’on
ne remet pas ou plus ni en cause ni en chantier.

L’évident – ce qui tourne le regard (-videt) hors de (e-) –, si vous voulez, recouvre
tout ce qu’on tient comme allant de soi, et cela bien au-delà du seul indubitable propre à
la sphère cognitive. En latin, le verbe « videre » d’où dérive « evidens » (apparent, patent)
présente une palette très large de significations. Il signifie assister à, veiller à, voir,
concevoir, aussi bien qu’être contemporain de. L’évidence, précise Scheler, est un repère
dans lequel on vit : est évident un usage, un ouvrage, un suffrage ou un message qu’on
considère comme donné(e) du fait qu’on se contente de le vivre, de le produire, de le
décider ou de le penser sans revisiter son origine. Trois points-clefs sont à retenir, sur
cet article :

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« It was of no small advantage to whose who affected to be masters and teachers, to make this the
principle of principles, that principles must not be questioned : for having once established this tenet, that
there are innate principles, it put their followers upon a necessity of receiving some doctrine as such ;
which was to take them off from the use of their own reason and judgment, and put them upon believing
and taking them upon trust, without further examination : in which posture of blind credulity, they might
be more easily governed by, and made useful to some sort of men, who had the skill and office to principle
and guide them. Nor is it a small power it gives one man over another, to have the authority to be the
dictator of principles, and teacher of unquestionable truths. »

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À gauche, portrait de Locke https://commons.wikimedia.org/wiki/File:John_Locke.jpg


À droite : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:LockeEssay.jpg

 Si la philosophie arpente des champs très divers, ce n’est pas parce qu’elle se mêle de
tout (et finalement de rien) ou parce qu’au fond elle n’aurait aucun contenu
spécifique, mais parce qu’il existe des évidences très diverses : morales (« C’est plus
condamnable de tuer un chien pour se nourrir qu’une poignée de criquets »),
sensorielles (« Ce bras qui me fait mal ne peut être que le mien »), théoriques (« la
terre est ronde »3), sociales (« Regarder du porno, c’est tromper sa femme »)... Je
m’oppose en cela à John Langshaw Austin (1911-1960), pour qui la philosophie ne
serait qu’un dépotoir où sont traités « tous les résidus, tous les problèmes qui restent
encore insolubles après que l’on ait essayé toutes les méthodes éprouvées ailleurs »
(La philosophie analytique, dans Cahiers de Royaumont, 1962). Et à Jean Gagnepain,
qui cacarde la même scie : « qu’est-ce que la philosophie ? C’est tout ce dont les
autres n’ont pas su traiter. (…) Le philosophe est au fond celui qui récupère les
déchets de tous les autres, i.e. au total qui recompose une réalité dont il a la nostalgie
à partir de ce que les autres découpent pour essayer de la comprendre » (Les
névroses et les psychopathies, séminaire de 1983-1984, revue Tétralogiques N° 26,
avril 2021).

En parcourant la grille d’Hermann, à gauche, on voit scintiller aux intersections des points gris qui
n’existent pas pour l’analyse physique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Grid_illusion.svg).
Pareillement, il semble patent, avec la figure de Kanizsa à droite, qu’un triangle inversé se détache du
fond. Notre perception génère ici ses propres évidences.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Kanizsa_triangle.svg
 On a brocardé les philosophes sous prétexte que leurs doctrines divergent toujours à
quelque degré (voyez Giannozzo Manetti, ou Michel de Montaigne). Inconséquences ?

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Cette flagrance est discutée par Husserl (1859-1938) dans L’arche-originaire Terre ne se meut pas, 1934.

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Songes creux ? Au contraire ! Ces discordances ne font dans ma logique qu’illustrer le


jardinage de chaque doctrine par les autres.
 Le questionnement d’une évidence a pour effet d’étonner, voire d’émerveiller. De là
les définitions de la philosophie écrémées ci-dessous. Quand une évidence – repère
dans lequel on vit (Scheler) – est malmenée, l’étonnement peut tourner en crise, voire
en décompensation. Sous-soler les évidences, là -contre, c’est les questionner avec
tact. C’est aussi refuser tout zutisme plombant, voire stérilisant.

Le rapport définitoire aux évidences permet de comprendre les définitions de la


philosophie proposées ci-dessous à travers les siècles.
 Aristote (384-322 av. J.-C.) : « À l’origine ( ) comme aujourd’hui, c’est l’éton-
nement (θαυμά ζειν, thaumazein) qui poussa les hommes aux premières recherches
philosophiques »4 (Métaphysique I).
 Arthur Schopenhauer (1788-1860) : « Avoir l’esprit philosophique, c’est être capable
de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser
comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire » (Le monde
comme volonté et comme représentation, 2ème Partie, chap. XVII, 1819)5.
 Edmund Husserl (1859-1938) : « On pourrait définir la philosophie comme étant la
science des banalités » (Recherches logiques, 1901, 4ème Recherche).6
 Henri Bergson (1859-1941) : « Philosopher consiste à invertir la direction habituelle
du travail de la pensée » (Introduction à la métaphysique, 1903).
 André Comte-Sponville : La philosophie est « une pratique théorique (mais non
scientifique) qui a le tout pour objet, la raison pour moyen, et la sagesse pour but.  Il
s’agit de penser mieux pour vivre mieux » (Dictionnaire philosophique, 2013)

§ 2. LE MODÈLE DU JARDINAGE :

§ 2.1. « Cultiver son jardin » au sens d’en « prendre soin » :

« Philosophia » signifie « amour de la sagesse ». Ce dont il retourne c’est donc de


la sagesse, laquelle ressortit au champ d’expérience du préférable (ce qu’il est bon de
vouloir, de désirer). Ma notion de « jardinage » évoque ce souci du bien (avec une
minuscule). Aux plaidoyers souvent fanatiques pour des « en-soi » apodictiques7 (le vrai,
le catégorique, le réel, l’authentique, l’inébranlable, le nécessaire, l’inconditionné,
l’univer-sel, la « nature » humaine, les prétendus « faits », les essences, les lois divines 8,
« vraies valeurs » et autres prétendus « passages obligés ») elle apporte le contre-chant

4
« Cet état, l’étonnement, est particulièrement celui du philosophe, car c’est là le principe de la
philosophie » (Platon [428-342 av. J.-C.] : Théétète). La première femme philosophe de l’Université de
Genève, Jeanne Hersch, a publié en 1981 un ouvrage entier consacré à l’« É tonnement philosophique ».
5
« Die eigentliche philosophische Anlage zunächst darin besteht, daß man über das Gewöhnliche und
Alltägliche sich zu verwundern fähig ist, wodurch man eben veranlaßt wird, das Allgemeine der
Erscheinung zu seinem Problem zu machen ».
6
« Man könnte die Philosophie als die Wissenschaft von den Trivialitäten bezeichnen ».
7
En grec « ἀποδεικτικός, apodeiktikos » : évident, qui démontre, qui prouve (de ἀπο- : de, et -δεικτικός : qui
fait voir). Est apodictique ce qui présente un caractère d'universalité et de nécessité absolue.

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d’un contentement décliné sur trois plans que nous allons définir maintenant. Que le
philosophe ne soit d’abord et par essence ni politicien ni artisan ni penseur, voilà une
absinthe qu’il faut oser boire. L’amour de la sagesse – son nom l’indique – a pour centre
névralgique non pas l’élaboration de savoir, mais la détermination circonstanciée de ce
qui compte le plus, de ce qui vaut mieux, de ce qu’on estime préférable. Nous nous
mouvons là dans l’ordre de ce qui oriente affectivement l’existence. C’est pourquoi le
philosophe Fabrice Midal, dans Foutez-vous la paix ! (2017), peut écrire : « la méditation
que je défends est une éthique » (éd. Flammarion, p. 32). C’est pourquoi encore ma
directrice de thèse, Roberta De Monticelli, dans Esercizi di pensiero per apprendisti
filosofi (2006), défend la logique comme une éthique du penser. Philosopher, ce n’est pas
par essence conceptualiser ou spéculer. Quand on saluera dans tel philosophe un
« penseur » plus ou moins estimable, on saura donc qu’il s’agit en fait simplement d’un
homme qui – qua philosophe – applique à la pensée son souci du meilleur.

Pour bien saisir le recadrage du « vrai » dans l’optique du jardinage de l’obvie,


relevons qu’il existe quatre grands champs irréductibles d’expérience, chez l’être
humain, quatre domaines irréductibles dont la distinction s’impose notamment parce
qu’on peut observer cliniquement des atteintes de l’un sans atteintes des autres :
 Le domaine d’expérience de l’individuation (comment les choses prennent corps,
deviennent). C’est la constitution, l’être.
 Le domaine d’expérience de l’activité, du faire. C’est la conduite.
 Le domaine d’expérience de ce qui nous é-meut (désir, vouloir) et satisfait. C’est le
comportement. C’est ici que fait sens le célèbre « Il faut cultiver notre jardin »
(Voltaire : Candide, 1759, chap. XXX).

À gauche, É picure : 341-270 av. J.-C. (https://en.wikipedia.org/wiki/File:Epikouros_BM_1843.jpg).


L’épicurisme est désigné par métonymie comme l’« école du Jardin » (kêpos, ), É picure
ayant établi son école dans un jardinet acquis à Athènes en 306 av. J.-C. À droite, François-Marie
Arouet, alias Voltaire (1694-1778) (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Voltaire-lisant.jpg).
Le thème du « jardin » mû rit chez Voltaire dès son installation aux « Délices », à Genève. La lettre
qu’il y écrit pour Jean-Robert Tronchin le 5 avril 1755, par exemple, commence ainsi : « C’est votre
jardinier, Monsieur, qui vous écrit aujourd’hui. »

8
Voltaire stipule que les hommes, les animaux, les plantes et mêmes les astres sont « asservis à des lois
éternelles » imposées par ce grand mathématicien, architecte ou géomètre que serait Dieu (Le
philosophe ignorant, 1766, doute N° 14).

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 Le domaine d’expérience dans lequel nous in-formons le monde, c’est-à -dire le


rendons intelligible. On se trouve dans la représentation, le connaître, la pensée.
C’est la conscience.

Individuation,
Réagir, In-former,
Les champs : devenir, Activité, faire
é-mouvoir, vouloir représenter, savoir
apparaître9

É rotismes : converger vectoriser orienter éclairer

Société, histoire Travail Droit, liberté Pensée, verbe


Acculturés en :
NOMOS TECHNÈ DIKÈ LOGOS

Constitution Production Habilitation Désignation


Performances
politique industrielle morale rhétorique
et aptitudes :
Civilité Ingéniosité Rectitude Perspicacité

Types Usages, Suffrages, Messages,


Ouvrages, produits
d’œuvres : contrats vertus concepts

Consort Artisan Légitimateur Locuteur


Acteurs :
Homo politicus Homo faber Homo sacer Homo sapiens

Résistances : Infortune Dégâ t Perte, préjudice Absurde

Tableau des quatre champs culturels qui transforment humainement les capacités vitales par lesquelles
nous devenons, opérons, voulons et connaissons.

Il y a plus. Si en effet le centre névralgique du philosopher n’est pas la pensée


mais le cœur (c’est-à -dire l’élaboration de comportements mus par des valorisations),
l’affectivité que nomme l’« amour pour la sagesse » peut elle-même prendre pour
contenu autre chose que de la pensée, autrement dit briguer autre chose que la vérité. Le
souci du bien peut prendre pour contenu (ou s’appliquer à ) trois champs d’expérience. Il
se décline alors sur les trois modes suivants :
1. Sur le mode de la vérité comme intelligibilité satisfaisante. La vérité est ce qui apaise
le souci de bien dire. C’est la valorisation naturelle, circonstancielle, de nos
messages.10
2. Sur le mode de l’ophélimité comme production ou activité satisfaisante. L’ophélimité
est ce qui apaise le souci de bien faire. C’est la valorisation naturelle de nos ouvrages,
par exemple là où un athlète travaille son corps pour en améliorer les performances.

9
« Qu’est-ce que le devenir (γίγνομαι, gignomai), sinon la dimension selon laquelle l’être cryptique
apparaît et continuellement se révèle ? » (Jankélévitch : Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien I, 1957, éd.
du Seuil 1980, p. 32).
10
Cette manière de définir la vérité contraste avec d’autres. Elle contraste par exemple avec les
conceptions impliquées par les énoncés suivants :
- « La vérité ne s’adresse qu’à notre intelligence » (Yvan Ellisalde : La morale, éd. Bréal 2019, p. 164).
- « Ce qui n’est pas toute la vérité n’est pas la vérité du tout » (Didier Le Pêcheur : Les hommes
immobiles, 1992).
- « Aimer c’est trouver, grâ ce à un autre, sa vérité, et aider cet autre à trouver la sienne » (Jacques de
Bourbon Busset : Journal, 1978).

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3. Sur le mode de l’équité (la justice) comme échange satisfaisant, dans le trafic d’influ-
ences qu’est tout corps social. L’équité porte sur le contrat. Elle circonscrit ce qui
apaise l’envie que chacun trouve son compte dans le vivre-ensemble. C’est la
valorisation naturelle de nos usages (conventions), mettons là où des juges estiment
que, malgré la loi qui ne considère comme viol que la pénétration vaginale, le fait
d’avoir subi une tentative d’abus sexuel en tant que femme non opérée mérite le
qualificatif de viol11.

Cela dit, quel sens y aurait-il pour un pourpris à être exclusif, inaltérable, exact,
suprême, pur ou impératif ? Mille et un jardins sont possibles. Simplement, certains
conviennent mieux à tels besoins, à telles aspirations, à telles sensibilités particulières,
ou à la condition humaine generaliter (ceux mettons où l’on peut s’asseoir ensemble et
discuter). Rien à voir donc avec l’ambition de Descartes, qui promet finalement plus de
beurre que de pain : « Ce mot de philosophie signifie l’étude de la sagesse et par la
sagesse on entend une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut
savoir » (Discours de la méthode, 1637). Pas davantage avec le savoir absolu (absolutes
Wissen)12 censé révéler chez Hegel la non moins absolue vérité (absolute Wahrheit)13 des
choses. Pour George Berkeley (1685-1753), « la philosophie n’est rien d’autre que
l’étude de la sagesse et de la vérité (Philosophy is nothing else but the study of wisdom
and truth) » (A treatise concerning the principles of human knowledge, 1710). Soit. Mais la
sagesse, comme y invite mon « jardinage » de l’obvie, consiste à ne jamais faire de la
vérité un « pathos », c’est-à -dire, au sens où l’entend Nietzsche, une passion réductrice
qui occulte toute autre considération et fait le lit de ce que Voltaire dénonçait comme
« fanatisme ».

11
« Les faits jugés cette semaine par le Tribunal correctionnel sont sordides. La plaignante, une femme
transgenre qui n’avait alors pas procédé à une vaginoplastie, avait été agressée par un individu dans une
cour d’immeuble à Plainpalais [un quartier de Genève], en octobre 2019 au petit matin. Sous la menace
d’un couteau, l’agresseur s’était fait masturber avant de tenter de la contraindre à avoir un rapport
sexuel. Un voisin l’avait mis en fuite sans qu’il puisse arriver à ses fins. Pour le tribunal, le prévenu, un
Marocain de 29 ans qui niait les faits, s’est bien rendu coupable de contrainte sexuelle (pour la
masturbation) et de tentative de viol (pour la suite de l’agression) aggravées. Un “délit impossible”,
selon la loi suisse, qui considère qu’il y a viol seulement en cas de pénétration vaginale. Pourtant, les
juges ont retenu cette qualification. “L’intention du prévenu était d’avoir une relation sexuelle avec une
femme”, a exposé la présidente. Elle a rappelé que l’accusé, hétérosexuel déclaré, “se serait sauvé” s’il
avait su que la victime était en réalité une personne transgenre » (Léonard Boissonas, dans le journal 20
Minutes du 7 octobre 2020).
12
Voir Hegel : Phänomenologie des Geistes, 1807.
13
Par exemple dans les Vorlesungen über die Ästhetik I, 1832-1845, 1ère partie : De l’idée du beau dans l’art
ou de l’idéal.

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Philippe Simay14 illustre bien le travail philosophique effectué aujourd’hui ès


ophélimités. Il arpente la planète à la découverte des manières d’habiter le monde. Voici
une des expressions de son jardinage : « Il y a une standardisation des modes de vie, une
homogénéisation des modes de construction, et moi je crois que comme la biodiversité
du vivant a une valeur intrinsèque, la diversité des formes d’habitat et des manières
d’habiter a une valeur culturelle intrinsèque »15. Si comme n’importe quelle autre
activité la philosophie peut être cultivée « par amour », de manière « désintéressée »,
comme on dit, elle s’applique comme toute autre activité, on le voit, à satisfaire des
exigences déterminées. Préserver la richesse des modes d’habiter en est une. Mais Simay
en mentionne d’autres : contrer l’épuisement des ressources, réduire le réchauffement
climatique, respecter la nature, préserver la dimension symbolique et spirituelle dans
nos demeures, développer la solidarité… Simay philosophe car « l’industrie du bâ timent,
ça a un impact désastreux sur les écosystèmes, donc, pour moi, il y avait vraiment une
nécessité à requestionner tout ça » (c’est moi qui souligne). « Ça ne peut plus continuer
comme ça… On est dans une impasse dans nos façons préjudiciables d’habiter, ici en
Europe ». En termes d’évidences jardinées, il explique : « une des choses finalement que
je retiens de toute cette aventure, c’est que c’est peut-être nous [Occidentaux] qui
sommes vraiment centrés sur l’intériorité, qui pensons qu’habiter ça se réduit à l’habitat
et que l’habitat c’est ce qui se passe à l’intérieur. (…) Notre façon d’habiter est fondée sur
une sorte de repli. »

Jeanne Guien jardine elle aussi sur le terrain de l’ophélimité. C’est en effet une
philosophe spécialisée dans l’obsolescence programmée qui « conduit des expériences
de recherche-action concernant les biffins (récupérateurs de rue en Île-de-France), le
freeganisme (récupération alimentaire), la collecte municipale des déchets et l’antipub.
Mais Guien illustre en outre le souci d’égalité  : elle anime en effet une émission radio et
un blog afin de médiatiser certains enjeux sociaux et politiques liés au déchet : condition
de travail des éboueurs et des biffins, politiques d’“économie circulaire”, injustices
environnementales en France, répartition inégale de l’étiquette “écologiste” dans les
luttes et les mouvements sociaux »16.

§ 2.2. Le jardin et le double rapport au « tout » (ὅλος, hólos) :

La notion de « jardinage » enfleure aussi l’idée évoquée par Comte-Sponville du


tout. Quel tout ? D’abord celui dans lequel le jardin s’insère, bien sû r. Celui des nuages et
de la pluie qu’ils offrent, celui du soleil, celui des substances minérales invisibles, celui
des insectes pollinisateurs, celui encore des voisins qui apprécient ou pas mon lopin.

14
Docteur en philosophie, maître-assistant à l’É cole nationale supérieure d’architecture de Paris–Belle-
ville et membre du laboratoire Gerphau-LAVUE. « Le GERPHAU accueille des chercheurs venant d’hori-
zons disciplinaires différents (architectes, urbanistes, philosophes, paysagistes, sociologues, écologues,
artistes, etc.). Ces chercheurs se retrouvent autour d’objets de recherche communs qu’ils explorent à
partir d’une culture collaborative et créatrice qui constitue la marque de fabrique du laboratoire, sa
spécificité. Cette attitude commune permet à chaque chercheur d’élargir son propre champ disciplinaire
de référence et de développer une méthodologie innovante, entre théorie et pratique. L’interpellation
philosophique produit des questionnements et des concepts opératoires pour décrypter la nouveauté
du contemporain et anticiper de façon prospective ses possibles »
(https://www.gerphau.archi.Fr/presen-tation).
15
Interview avec Stéphanie Gallet, 15 mai 2019, sur RFC-Radio Chrétienne Francophone.
16
https://sud.hypotheses.org/4230

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Quand, déjà riche pourtant à indigestionner une autruche, telle entreprise déplace son
siège administratif vers un paradis fiscal, elle néglige ce tout. Elle déconsidère l’arbre du
foyer commun (οἶκος, oikos : « maison », « patrimoine » d’une même souche de vie) qui
lui dispense sa sève. Parce qu’omni-englobant, ce tout reste inobjectivable. Il a valeur
d’horizon. C’est un paysage illimité nommé « monde » qui change avec mes mouvements
en son sein. L’humilité est l’attitude fondamentale par laquelle je le laisse activement
agir en moi, attitude que la notion de jardinage met en relief comme un repère-clef de la
pratique philosophique. Car jardiner c’est toujours servir des essors spontanés.

À ce tout englobant toujours virtuel fait pendant un tout circonscrit, celui dessiné
par certains contours. Un jardin reste un clos 17 dont j’assume l’aménagement et la
responsabilité. Le jardinage vient dès lors emblématiser avec vivacité le souci
concomitant de l’διος κό σμος (idios kosmos : le monde propre ou privé) et du οινό ς
κό σμος (koinos kosmos : le monde commun, partagé) propre à l’amour de la sagesse. Une
véritable thérapie philosophique, par exemple, ne saurait négliger ce double soin. Elle se
démarque en ce sens d’une intervention strictement psychothérapeutique qui, intégrée
ou pas dans une démarche philosophique, porte en toute rigueur sur la modification de
fonctions psychiques tels l’ancrage, la dépendance, la réactivité émotionnelle, le
mentisme, l’effet Zeigarnik18, l’hypnotisme, les biais cognitifs et id genus omne.

§ 2.3. Le jardin comme modèle de convivance :

Un troisième point me tient à cœur en matière de jardinage, outre la relativité


décisionnelle et le décentrage vers ce qui nous englobe. Un jardin peut servir
différentes utilités : meilleure guérison en milieu hospitalier, biodiversité, baisse du
stress urbain, rafraîchissement, culture potagère (hortus gardinus), esthétique
(bouquetier), socialisation… Ce que j’aime retenir surtout du jardin, là -dessus, c’est ceci :
mieux que tout autre berceau de vie spontanée, il constitue un entre-deux (un « espace
transitionnel », si l’on veut) où plusieurs fonctions peuvent s’harmoniser19.

§ 2.4. L’ἐποχή (epokhế), ou la culture laisser-venir :

Tel que je m’en inspire pour définir la philosophie, le jardin représente enfin un
foyer privilégié de désintéressement. Utile quand il n’offre pas simplement du beau,
agréable quand il n’héberge pas simplement de la faune, le κῆ πος (kễpos) représente en
effet un espace privilégié où se poser et laisser venir. On a souvent décrit l’ἀταραξία
(ataraxia) que briguait É picure, le philosophe du Jardin, comme une plate absence de
trouble. Pourquoi pas ? M’est avis néanmoins que l’essentiel réside dans le « ἀ - » privatif
qui précède « τά ραξις » (taraxis : confusion, turbulences intérieures). Ce « a- » pointe
d’après moi, positivement, une disponibilité qui constitue l’enjeu même de la
progression et du service philosophiques. Il représente l’ouverture de cette marge
17
Maints linguistes s’accordent à faire dériver « jardin » de l’ancien français « jart », qui désigne un espace
entouré d’une clôture, un enclos.
18
Fait qu’on retient davantage un phénomène dont la figure n’est pas « bouclée » (gestaltisée), par
exemple la commande prise par un serveur simultanément pour neuf ou dix personnes, ceci tant que le
service n’a pas été effectué.
19
Du grec ἁ ρμονία, harmonia : « union, agrément », apparenté à ou dérivé de ἁ ρμό ζω, harmozō : « bien
aller ensemble, joindre, unir, nouer ».

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d’accueil (le laisser-venir, justement) qui permet aux choses de s’énoncer, et à la sagesse
peut-être d’affruiter.20

Pratiquement, cette marge d’accueil se gagne par une mise en suspens de nos
attentes. C’est ce que les anciens Grecs appelaient « ἐποχή , epokhế » (de « ἐπί, epí » : sur,
et de « ἔχω, ékhô » : je tiens, je saisis). Eckart von Hochheim (1260-1328), plus tard
Heidegger (1889-1976), inviteront à la « Gelassenheit ». Arthur Schopenhaeur (1778-
1860), lui, recommandera un « arrêt absolu du vouloir (gänzliche Willenslosigkeit)21 ».
Enfin, pour ne citer qu’eux, Max Scheler (1874-1928) préconise à son tour, afin de
permettre à l’essentiel d’émerger, de mettre en réserve nos affairements quotidiens. Je
pratique cette « réduction » occasionnellement pendant quelques minutes, au gré des
circonstances. Assis confortablement, je laisse hors circuit autant que possible mes
divers élans vitaux (Lebensdrang)22.

20
Cela notamment contre nos éventuelles réponses soupe-au-lait, contre nos susceptibilités, nos
impatiences ou nos orgueils. Je dirai en fin de promenade comment cela peut servir de critère pour
évaluer la progression et la compétence d’un philosophe.
21
Dans la traduction parue chez PUF en 1966 du Monde comme volonté et comme représentation (1819),
Livre IV § 68. On peut lire aussi : « absence (-Losigkeit) entière (gänzliche) de vouloir (Willens-) ».
22
Scheler dit « aufheben » ou « Außerkraftsetzen », c’est-à -dire « ne pas faire grand cas de… » ou « mettre
hors-jeu, dépotentialiser » (Die Stellung des Menschen im Kosmos, 1928). Chez lui, la « Reduktion » est en
réalité une technique destinée à désactiver dans un phénomène qu’on étudie « tout être qui nous est
donné de manière contingente (alles zufällig uns gegebenen Seienden) », ce afin de permettre à son
essentialité (Wesenheit) et à sa structure essentiale (Wesenaufbau) de se dévoiler (Probleme der
Religion, 1921. Chap. 2. Dans Vom Ewigen im Menschen, éd. Francke 1968, p. 296). Pour Scheler, par
exemple, l’épochè permet de supprimer dans mon attention au phénomène de l’amour ce qui ressortirait
à mes vécus contingents, mettons à mes attachements, à une certaine intensité de mes expériences, au
fait qu’il ait porté sur des femmes plutô t que sur des hommes, à la manière dont l’amour s’est
fonctionnalisé chez moi, à mes attentes, etc. À la faveur de cette réduction ressort alors le « fait
essential » qu’au moment où j’aime, mon amour ne peut être vécu comme « valable jusqu’à … »
(contrairement à un désir sexuel, mettons). Ou que contrairement au besoin, plus la satisfaction
amoureuse grandit, plus l’amour lui-même, comme mouvement, se développe. Ou encore cet autre fait
essential (caractéristique d’essence) que dans l’amour, je ne cherche pas à transformer l’objet aimé.

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Ma posture d’« ἐποχή  » favorite. Toute autre convient, pourvu qu’elle soit confortable. Il s’agit de se poser
sans donner suite aux poussées qui moutonnent telles des vagues à la surface d’un lac. « Le fait de
s’asseoir n’est pas une technique, c’est juste une manière très simple de réussir à ne rien faire, à ne se
préoccuper de rien. (…) La droiture de la posture ouvre l’esprit à l’entièreté du présent » (Midal : Foutez-
vous la paix !, éd. Flammarion/Versilio 2017, p. 19).
Les Japonais disent : shikan taza, soit « simplement (只管) s’asseoir (打坐) ».
En « éteignant (ausschalten) » autant que faire se peut la fonction de l’élan vital
pulsionnel (Funktion des triebhaften Lebensdranges) avec l’attention passive
concomittante (passive Aufmerksamkeit) pour ce qui se donne dans la vision du monde
naturelle (natürliche Weltanschaung)23 Scheler pense laisser venir un donné « absolu
(absolut) ». Sans entrer en matière sur cet absolu, je retiens qu’on gagne pour
s’améliorer en philosophie à réduire régulièrement ses spontanés « tendre vers… ». C’est
une manière de faire de la place à …, de créer du disponible.

§ 3. LA QUESTION DU SAVOIR-FAIRE PHILOSOPHIQUE :

Je profite de cette allusion à Scheler pour éclaircir un point : Scheler voyait dans
l’ἐποχή moins une méthode24 qu’une technique, c’est-à -dire un procédé d’action (en
l’occurrence interne : Verfahren inerren Handelns). Pourquoi cette remarque ? Pour
souligner que si jardiner c’est se soucier du bien (de ce qu’il est préférable de faire
croître, si vous voulez), c’est aussi travailler. Qui jardine manipule, produit, opère. Qui
jardine crée du suffrage, certes, mais aussi de l’ouvrage. La philosophie, en ce sens – et
c’est ce qu’intègre ma définition de cette discipline comme jardinage des évidences – la
philosophe, donc, comporte une dimension technique. Elle met en jeu des savoir-faire,
23
Erkenntnislehre und Metaphysik, 1926-1928, dans Schriften aus dem Nachlaß Band II, éd. Francke 1979,
1ère partie § B, p. 93.
24
Où par « Methode » Scheler entend une procédure de pensée (Denkverfahren).

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notamment ceux écumés durant notre première étape (recadrer, changer de position
perceptuelle, s’habiller autrement, tutoyer des parties de soi, faire « comme si », etc.).
Est-ce à dire qu’en fait la philosophie ressortit à la technique ? Pas au premier chef,
d’après moi, raison pour laquelle je l’ai rangée parmi les élans du cœur, en tant que
quête axiologique.

Comparons, pour rendre la chose plus concrète, l’accompagnement


philosophique et un soin rigoureusement psychologique telle la psychothérapie
stratégique de Giorgio Nardone. Cette dernière part d’un bien qu’elle considère donné :
l’élimination des symptô mes et des processus pathologiques dont souffre le client. Pour
ce qui regarde les phobies, par exemple, elle va enclencher automatiquement un
stratagème consistant, par souci d’efficacité, à détourner le malade des cogitations
morbides ainsi que des manœuvres d’évitement et de réassurance qu’il multiplie, et qui
en réalité entretiennent voire renforcent son trouble. À cet effet, le thérapeute va par
exemple, contre une phobie des pigeons, exiger que le malade étudie à fond ces oiseaux,
qu’il mesure pendant un nombre précis de jours, sur le terrain, à quelle distance d’un
pigeon il déclenche sa peur, et qu’il consacre un temps rigoureusement défini,
quotidiennement, à se plonger seul, sans distractions, dans les pires fantaisies
concernant les volatiles incriminés.25

La démarche philosophique, elle, est une méthode plutô t qu’un stratagème,


« méthode » renvoyant ici non pas à un procédé intellectuel, comme chez Scheler, mais à
un cheminement, à un itinéraire estimé préférable. « έθοδος, méthodos » désigne en
grec la poursuite ou la recherche d’une voie. Le terme est formé à partir de μετά , metá :
« après, au-delà , qui suit », et de ὁ δό ς, hodós : « chemin, voie ». Avec le stratagème
psychothérapeutique, on a affaire à de l’instrumentation (fonction) qui porte sur du
bénéfique (contenu) ; avec la méthode, inversement, à de la valorisation qui porte sur de
l’utile. Le stratagème est un faire qui s’applique à du vouloir ; la méthode du vouloir qui
s’applique à du faire. Pour revenir à la phobie, le philosophe va d’abord, par souci de
légitimité, faire émerger méthodiquement ce qui serait bien pour la personne : dans cette
intention, il va interroger l’écologie du patient, demander à ce dernier pourquoi il
souhaite renégocier l’influence du problème, quelles valeurs cela lui permettra
d’honorer, quels changements rendraient le problème tolérable, et ainsi de suite. Tout
cela sans jamais savoir par avance quelles réponses il obtiendra.

L’activité philosophique, donc, tient avant tout de la méthode. On pourrait la


définir comme un ensemble de méthodes pour favoriser l’émergence du bien. Si certains
savoir-faire qu’elle exploite restent des manières d’élaborer un changement, sa visée
première consiste à choisir ce changement.

25
Pour une connaissance plus détaillée des procédures en question, le lecteur intéressé pourra lire Oltre i
limiti della paura (ed. BUR Rizzoli, 2000), et Psicoterapia breve a lungo termine, éd. Salani 2017).

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