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R. Camus.

2010 1/14

« Work in progress. » Version brouillon d’un article commandé par la revue Faits de langue.
Il s’agit d’un des polycopiés distribués aux participant de l’atelier « Catégories linguistiques »
que j’anime en année de Master (INALCO). Une synthèse de ces travaux et des matériaux
diffusés de manière pour l’instant confidentielle sera proposée dans un colloque à suivre en
septembre 2011 - sauf erreur ou catastrophe naturelle.

Pour lire l’article « La phrase nominale » (E. Benveniste)


Rémi CAMUS (INALCO / CNRS)

Les problèmes soulevés dans ce texte ont trait aux notions de catégorie et de fonction dans l’étude des
langues ; la question dont il hérite se formule comme un paradoxe : une présence – celle du verbe
« être » – serait, dit-on, manifestée par son absence. C’est le paradoxe de la phrase nominale, que cet
article souhaite résoudre.

À la difficulté de cette question paradoxale s’ajoute un détail de présentation, en réalité un


empêchement insupportable pour de nombreux lecteurs : la majorité des exemples grecs et latins sont
livrés sans traduction. Et lorsqu’ils sont traduits, l’absence de translittération et de mot à mot rend
souvent malaisée l’identification des séquences pertinentes (c’est aussi le cas de plus brèves séquences
en d’autres langues).

Dans les lignes qui suivent, ces éléments manquants ont été systématiquement rétablis, dans leur ordre
d’apparition dans le texte. Le présent vade mecum, auxiliaire à la lecture de l’article de Benveniste, veut
aussi montrer comment les illustrations tissent au sein du texte la matière d’un autre texte qui n’est pas
entièrement l’ombre du premier. Ne serait-ce que parce que le lecteur est appelé à « réformer les
habitudes de traduction imposées par la structure (…) des langues modernes ». Quelques brefs
commentaires sur la méthode mise en œuvre et sur certains de ses enjeux s’imposaient.

I. « L’eau [est] ce qu’il y a de meilleur » : terminologie, méthode

Pour être correctement posé du point de vue de la linguistique générale, le problème doit être
auparavant resitué dans la variété des types de phrase nominale attestée ; en particulier

« Il arrive (…) que la phrase nominale comporte elle-même deux variétés avec une
distinction de forme, mais non de sens, liée à la séquence des éléments »

Voici l’exemple grec qui permettra de fixer la terminologie :

PREDICAT + SUJET
1
ἄριστον µὲν ὕδωρ (attesté )
PREDICAT SUJET
ariston men hudor
meilleur-neutre vraiment l’eau
Lit. « Le meilleur [est] l’eau »
« Ce qu’il y a de meilleur, c’est l’eau »

SUJET + PREDICAT
ὕδωρ µὲν ἄριστον
hudorSUJET men aristonPREDICAT »
Lit. « L’au est est le meilleur »
« L’eau est ce qu’il y a de meilleur »

I.1. Terminologie : « prédicatif », « attributif »…

Benveniste n’utilise pas ici le terme « attribut », pas plus qu’il ne le fait dans la caractérisation sommaire
qu’il donne en introduction de l’article :

1
Il s’agit de la première phrase des Odes olympiques de Pindare ; elle fait référence à l’eau comme principe de
toutes choses (dans la mythologie grecque, Oceanus et Tethys sont parentes de tous les dieux de la Nature).
R. Camus. 2010 2/14

« (…) la phrase nominale comporte un prédicat nominal, sans verbe ni copule, et elle est
considérée comme l’expression normale en indo-européen là où une forme verbale
éventuelle eût été à la 3ème personne du présent de l’indicatif de ‘être’ ».

Comparer cette formulation avec celle d’une monographie récente, au sujet de la langue russe et de ce
quelle rebaptise « phrase averbale », laquelle

« [se] trouve dans la plupart des phrases attributives qui seraient au présent de l’indicatif ,
si elles comportaient un verbe2 »

Ces deux formulations liminaires se font écho, reprenant la fiction de substitution que proposait déjà
Meillet :
« une forme verbale eût été à la 3ème personne du présent de l’indicatif »
« phrases (…) qui seraient au présent de l’indicatif »)

Mais la seconde substitue l’attribut (« phrase attributive ») au prédicat. Benveniste, de son côté, parle
plus loin de « syntagme attributif »pour caractériser le syntagme tagalog traduisant « le bon enfant ». Le
terme « attribut » est donc compris dans cette article dans le sens que lui accorde la terminologie
grammaticale actuelle des pays anglo-saxons et slaves, à savoir : ce que notre grammaire scolaire
appelle « épithète ».

L’actuelle tradition française est née au XVIe siècle et fut généralisé par la Grammaire générale et
raisonnée de Port-Royal d’Arnauld et Lancelot, 1660. Laquelle Grammaire générale avait dû opter pour
l’un des deux emplois qui coexistaient au XVIIe ; comparer (orthographe normalisée) :

- « attribut » = « déterminant non précédé d’article » :


L'article indéfini s'applique immédiatement devant les noms propres [...] mais si on vient à
spécifier un Pierre ou un autre, et y entremettre quelque attribut, on se servira du defini :
comme la femme du gros Pierre [...]. (Antoine Oudin, Grammaire francoise, Douay, Wion,
1648, p. 54.)
- « attribut » = « prédiqué du nom » :
Dans cette Proposition, Dieu est Juste, ces deux noms, Dieu et Juste, sont Sujet et Attribut,
qu'on lie par le Verbe est. (René de Ceriziers, Le Philosophe françois, Lyon, Valançot, t. I,
1649 p. 22.)

Benveniste a de bonnes raisons de s’écarter de l’usage de la grammaire scolaire française : la tradition


des grammaires grecques et l’usage anglo-saxon, l’adéquation descriptive et la redéfnition des
structures étudiées.

- Tradition des grammaires grecques et adéquation descriptive.

Comme tout helléniste, il utilise la syntaxe grecque de Kühner et Gerth (première édition 1898) qui
distingue deux fonctions adjectivales : l’ « adjectif attributif » est précédé de l’article défini (on dit alors
littéralement en grec : le bon homme, l’homme le bon, homme le bon), l’ « adjectif prédicatif » ne l’est
pas.

En grec, le critère de la présence de l’article fait reposer cette distinction sur le sens du syhtagme
nominal (degré de détermination), alors que l’opposition entre l’adjectif épithète (au sein d’un groupe
nominal) et l’adjectif attribut (au sein d’un groupe verbal ou « attributif ») est affaire d’analyse syntaxique.

Cela dit, plusieurs emplois des adjectifs n’entrent pas dans un découpage en deux catégories : en grec
comme en français existent des appositions, des tournures comme rien de neuf, toute la grande ville (ou

2
Fl. Lefeuvre, La phrase averbale en français, p. 12.
R. Camus. 2010 3/14

toute ne peut guère être dit « épithète ») etc.3. Tout au plus peut-on relever que le terme d’ « attribut »
s’applique bien à l’exemple tagalog traduisant « le bon enfant » et dérivé d’un tour glosé « l’enfant qui
est bon ».

- Mieux circonscrire les phrases nominales.

Benveniste vise non seulement les phrases sans verbe prédiquant une propriété, mais l’ensemble des
phrases nominales : les phrases de type sujet-prédicat en général (y compris les phrases possessives),
ainsi que les phrases sans sujet (grec. dêlon « il est clair [que] »).

II.2. Ordre des mots et particules

L’exemple est emprunté au grec classique, qui offre beaucoup plus d’exemples de l’ordre prédicat+sujet
(sans verbe) que le latin, et de nombreux exemples de « coexistence » dans les textes4.

Tantôt « la meilleure chose » + « l’eau », « l’eau » + « la meilleure chose » : selon Benveniste, « une
distinction de forme, mais non de sens ». Plutôt qu’une indiscernabilité absolue des interprétations, est
ici visée la différence qui oppose ce couple, par exemple, aux analogues apparents en français :
Heureux les pauvres… présente une articulation entre un prédicat et un sujet (structure phrastique
canonique qu’il appelle « syntagme prédicatif »), alors que les pauvres heureux ou les heureux pauvres
ne le font pas (« syntagmes attributifs »).

Les exemples cités dans l’article exhibent en outre deux sous-variantes sur la base de l’ordre
déterminé/déterminant dans le syntagme nominal :

- ordre « déterminé + déterminant » dans le syntagme nominal

Vieil irlandais: infer maith « le bon homme » maith infer « l’homme est bon »
homme bon(té) bon(té) homme

- ordre déterminant + déterminé dans le syntagme nominal :

Turc : kırmızı ev « la maison rouge » ev kırmızı « la maison est rouge »


rouge maison maison rouge
Hongrois : a meleg viz « l’eau chaude » a viz meleg « l‘eau est chaude »
article chaude eau article eau chaude
(idem pour l’exemple en coos d’Oregon, langue disparue au milieu du XXe siècle, glosé dans le texte)

La syntaxe a donc quelque sens, elle qui est pourtant réduite à de simples configurations obtenues par
épure des éléments superflus, volatiles.

C’est pourquoi on ne tiendra pas compte de la particule grecque men « vraiment, en réalité
assurément » malgré le sentiment qu’elle n’est pas entièrement étrangère à l’assertion que constitue la
phrase (au sens commun du terme : « proposition qui énonce un jugement et que l’on soutient
absolument »5). Le point est que men n’est pas indispensable : une présence occasionnelle ou même
fréquente ne garantit pas en soi l’existence d’une place ou d’une fonction. En tagalog, à l’inverse du grec,
la particule ne peut pas être supprimée :

- la particule tagalog (a)y marque « l’expression assertive »


aŋ báta (a)y mabaít – lit. « L’enfant est bon »
- la particule tagalog (a)ŋ (identique à l’article) introduit un « syntagme attributif »

3
Dans un fameux article, Louis Basset démontre l’inadéquation d’un classement en deux emplois seulement, sur
l’exemple du grec ancien : « Entre épithète et attribut », in A la recherche de l’attribut, P. U. de Lyon, 1991, p. 237-
261
4
Benveniste ne parle pas de « concurrence » dans ce sens. Cet autre choix dépasse les questions terminologique,
et recevra quelque lumière dans la méthode choisie, très différente de celle en vigueur dans les études
d’ainspiration structuraliste.
5
D’après la définition du Trésor de la langue française (version en ligne).
R. Camus. 2010 4/14

aŋ báta (a)ŋ mabaít – lit. « L’enfant le bon » => « L’enfant qui est bon » => « le bon enfant »

Inversement, Benveniste « ajoutera » un en effet dans les traductions françaises de phrase grecques
contenant la forme verbale esti « (il) est » (les exemples seront donnés et traduits plus bas). Le chiasme
est presque parfait :

- Présence d’une particule dans le texte => absence de répondant dans la structure correspondante
Versus :
- Absence d’une particule => présence d’un élément dans l’interprétation.

Ce nœud dans le texte est un écho de la problématique caractéristique, pour Benveniste, de la phrase
nominale. Citons cette phrase qui énonce le paradoxe déjà indiqué, qualifié d’« étrange », et dûment
souligné Derrida dans son article « Le supplément de copule » :

« Comment se fait-il (…) que le verbe d’existence ait, entre tous les verbes, ce privilège
d’être présent dans un énoncé où il ne figure pas » (p. 152)

Il est bien précisé que l’étrangeté n’est pas seulement dans la question, mais aussi et surtout « dans les
faits ». La présence de « être » se manifeste dans les gloses et traductions, non dans la structure. Tout
comme le en effet des gloses des verbes comportant esti. Dans les deux cas, l’interprétation consiste à
rétablir un élément manquant. Du reste, cette similitude n’entame nullement le « privilège » déclaré du
verbe être – au regard des autres membres de cette partie du discours.

Rappelons comment Benveniste lève ce paradoxe : en distinguant nature et fonction. En dissociant la


présence d’un verbe ou de tout élément d’une autre nature à condition qu’il soit indispensable (comme
la particule (a)y en tagalog), et la présence d’une fonction verbale :
1° constitution d’un tout grammatical cohérent (qui peut se réduire à un forme verbale isolée Dixi « j’ai
dit », ou à un nom)
2° référence de l’énoncé à la réalité, un « Cela est ! implicite ».6

Les article « Catégories de langue, catégories de pensée » et « Avoir et être », soulignent qu’ « il n’y a
aucun rapport de nature ni de nécessité entre une notion verbale telle qu’ ‘exister’, ‘être là réellement’, et
la fonction de ‘copule’ ». On comprend toutefois le lien qui s’établit entre les deux : la notion d’ « être là »,
en plus de redire le sens du verbe « être » lorsqu’il est proche de « exister », s’avère également un
critère de linguiste pour séparer les phrases verbales des phrases nominales.

II. Algèbres.

La différence entre « phrase nominale » et « phrase verbale », telle qu’elle se manifeste en indo-
européen, porte sur la morphologie, non sur la fonction :

« au point de vue fonctionnel, les deux types s’équivalent. On peut mettre en équation… »

…suivent des phrases latines glosées ci-après.

• Ces deux phrases opposent deux cas de figure. Dans les deux cas est présent un élément qui « donne
à l’énoncé force d’assertion ». Cet élément est de plus caractérisé comme « invariable », ce qui revient à
le soustraire à la variation de ses supports : qu’il s’agisse de noms ou de formes verbales.

6
Les particules, étrangères aux catégories majeures dont sont faites les phrases canoniques, seront étudiées
après Benveniste ; leur prise en compte remet en cause la primauté associée au verbe, voire peut-être l’existence
de schémas n’impliquant que des catégories majeures.
L’article se focalisant sur l’opposition verbe / nom, le thème des particules reste en retrait. Il aurait nécessité des
développement supplémentaires. Qu’on pense aux éléments accompagnant les verbes conjugués au sein
d’énoncés assertif, comme le que du béarnais : Que m'en vau tà casa « je vais à la maison » (littéralement : « Que
je vais à la maison »), qui s’oppose à be (même origine que fr. bien) pour l’exclamation, e pour l’interrogation et le
souhait. Ou encore à est’, lointain cousin du grec esti en russe contemporain, mot de même étymologie mais
désormais sans flexion, et que l’on peut parfois supprimer dans un seul contexte (cf. l’analyse de U menja (est’)
deti littéralement « chez moi (est) enfants », c'est-à-dire : « j’ai des enfants »).
R. Camus. 2010 5/14

Le premier exemple latin est une maxime célèbre de Cicéron7 :

Omnia praeclara} rara


{ToutesNeutrePlur excellentesNeutrePlur} SUJET raresNeutrePlur PREDICAT
« Tout ce qui est excellent est rare »

Cet exemple est « mis en équation » avec des phrases verbales comportant le même sujet. La
métaphore mathématique rapproche cette procédure du modèle de la « quatrième proportionnelle »
introduit par F. de Saussure pour rendre compte des innovations par analogie ; ainsi le néologisme
décorable sera construit en rétablissant le X dans le tableau :

condamner : condamnable
décorer X
x =décorable

Mais ce rapprochement il y a une différence essentielle entre les deux procédures : l’ « équation »
benvenistienne ne comporte pas d’x inconnu qu’il faut déduire ; elle vise à rendre manifeste la similitude
de fonction d’éléments variables (les adjectif, verbe puis pronom en gris ci-dessous) en regard d’une
donnée constante :

Omnia praeclara rara


équivaut à :
Omnia praeclara pereuntverbe
« Toutes les choses excellentes disparaissent »
et à
Omnia praeclara eadempronom
« Toutes les choses excellentes [sont] identiques »

La superposition construit donc une classe d’équivalence : les termes appartiennent à une même
classe en vertu d’une fonction supposée identique à un élément stable.

L’analyse procédant par inconnue fut appliquée à ces mêmes données par L. Hjelmslev (1948). Deux
ans avant la publication de l’article de Benveniste, il exploitait cette même maxime de la manière
suivante (entre parenthèses sont données les descriptions grammaticales de Hjelmslev) :

Omnia praeclara fuere rara (« perfectif »)


{ToutesNeutrePlur excellentes furent Rares

Omnia praeclara erunt rara (« futur »)


{ToutesNeutrePlur excellentes seront Rares

Omnia praeclara sint rara (« subjonctif »)

7
On l’a vu plus haut, Benveniste relève que la différence d’ordre des mots est ici négligeable du point de vue du
« sens », en fait du point de vue de l’opposition entre attribution et prédication. Curieusement, l’exemple qu’il
reprend à Hjelmslev est – en terrain français – l’illustration des glissements de valeur de l’ordre des mots. Une fois
traduit, Omnia praeclara rara fait immédiatement penser tout francophone à sa variante en français contemporain :
SUJET PREDICAT
Tout ce qui est rare est cher
Le passage de l’un à l’autre se comprend aisément via la variante médiévale qui remplace [prae]clara,
littéralement « très claires » (donc « [choses] excellentes »), par cara « cher » :
SUJET (NEUTRE PLURIEL) PREDICAT
Omnia rara cara (même sens).
Les rôles furent inversés : l’adjectif « rares » qui appartient au prédicat dans les interprétations courantes de la
phrase de Cicéron, est passé dans le syntagme sujet. Et vice-versa. Autrement dit, l’ordre des mots
syntaxiquement libre du latin, acculturé en terrain roman, a apparemment acquis ici une interprétation syntaxique :
l’antéposition de omnia rara « tout ce qui est rare » se comprend comme la marque d’une position syntaxique de
sujet.
R. Camus. 2010 6/14

{ToutesNeutrePlur excellentes soient Rares

et enfin :

Omnia praeclara x rara (prés., indic., infectum8)


{ToutesNeutrePlur excellentes Rares

La lettre « x » n’est pas inscrite dans le texte de Hjelmslev, mais bien impliquée par sa présentation :
pour lui, la phrase comporte des marques de temps, mode aspect, même lorsqu’elles ne sont pas
asociées à un élément verbal. Est donc créée une position censée être associée à des indication de
temps, mode, aspect. Y compris lorsque rien ne vient occuper cette position.

Pour contrer cette analyse, Benveniste doit donc montrer que la différence entre phrase verbale et
phrase nominale est strictement liée à la morphologie. La phrase nominale ne présente ni référence au
temps, ni référence au mode… « etc. » Il doit rendre manifeste… une absence !

L’exemple latin p. 159 résume ce qui précède, insistant sur le parallélisme :

Omnis homo mortalis


Tout homme mortel
Tout homme est mortel
Omnis homo Moritur
meurt
Omnis homo Mortalis est
mortel

Par rapport à mortalis est, mortalis tout seul assure la fonction verbale, ce qui la réduit à son
contenu purement sémantique, à l’exclusion des spécifications apportées par le mot de nature
verbale est : spécification temporelle (il s’agit donc d’une prédication intemporelle), rapport
entre le temps de l’événement et le temps du discours sur cet événement, relation liée à la
personne (en particulier, avec les personnes « je »/ »tu »). La phrase nominale en indo-
européen asserte donc juste « une qualité ».

• Les phrases « équationnelles »

Après avoir envisagé la « mise en équation » des phrases à prédicat verbal et nominal, Benveniste
s’empresse de repousser le terme de « phrase équationnelle » (on dit souvent « équative ») pour le type
Omnis homo mortalis.

Il n’y a équation que lorsqu’une identité est posée entre termes appartenant à une même classe, comme
dans les « formules traditionnelles » :

Angl. The sooner, the better


Le plus tôt Le meilleur
Le plus tôt sera le mieux

All. Ehestand, Wehestand


Situation maritale situation de souffrance
Le mariage est souffrance

III. Indoeuropéen *esti « il est », une forme verbale sans privilège

On est parti du privilège paradoxal du « verbe être » hérité par les présentations traditionnelles : un
verbe présent lorsqu’il est absent, et simple outil de mise en relation lorsqu’il est présent. A cette

8
Infectum signifie : « non perfectif ».
R. Camus. 2010 7/14

situation intenable Benveniste substitue l’existence de deux types grands distincts dans les langues
indo-européennes :
- un premier type caractérisé par l’absence de tout verbe : la phrase nominale ;
- un second type : la phrase verbale.

Du second type relèvent pleinement les phrases indoeuropéenne comportant « un verbe être », avec le
sens propre à ce vocable, dont le sens ne se laisse pas aisément circonscrire (cf. « exister, avoir
consistence réelle », mais aussi « croître, pousser » dans l’étymon de fut), mais s’obtient par différence
avec d’autres verbes :

Est mundus
Est le monde
« Le monde existe »

Stat mundus
Se tient le monde
« Le monde est fixe »

Fit mundus
Devient le monde
« Le monde est en devenir ».

Mundus immensus est Mundus immensus videtur / dicitur / apparet


Le monde immense est Le monde immense semble / se dit / (ap)paraît
« Le monde est immense » « Le monde semble / est dit / paraît immense »

Puer studiosus est Puer praeceps cadit


L’enfant studieux est L’enfant tête en avant tombe
« L’enfant est appliqué » « L’enfant tombe tête la première »

Au total, il y a bien un privilège et un paradoxe, mais ceux-ci concernent non la notion de copule (que
Benveniste tiend à conserver), ni telle forme verbale de l’indo-européen. C’est le privilège associé à la
fonction verbale dans la constitution de l’énoncé : assurer la cohésion du tout grammatical et la mise en
rapport à la réalité. Fonction opposée, en particulier, à la fonction de nomination des formes nominales.

p. 161 et ss.
Benveniste teste son hypothèse sémantique :
- phrase à prédicat verbal : marque le temps (y compris le rapport entre le moment des faits
rapporté et le moment où ils sont rapportés), la personne, le mode
- phrase à prédicat nominal : ni temps, ni personne, ni mode : le prédicat est réduit à son seul
contenu sémantique.
Il utilise essentiellement deux corpus : Pindare et Homère.

LES PYTHIQUES

Les Pythiques de Pindare furent rédigées entre 498 et 446 av. J. Chr. ; elles célèbrent les vainqueurs
des compétitions sportives organisées en l’honneur d’Apollon.

Les exemples de cette première série sont traduits, mais le commentaire de Benveniste porte sur leur
sens global, non sur les caractéristique du prédicat en soi. Il s’ensuit que ces traductions globales
occultent parfois la structure que je rétablirai ci-dessous suivant la convention d’écriture :

sujet [est] prédicat nominal

Ce verbe « être » ne correspond bien sûr à aucun terme identifiable dans les phrases nominales citées,
d’où les parenthèses carrées que j’ajoute. Et l’on ne sera pas étonné de le voir remplacé par d’autrs
verbes : « sembler », « valoir », « rester » ou même « voilà » (commenté plus bas).
R. Camus. 2010 8/14

Les batteries d’exemples ne sont pas classées, simplement données dans l’ordre d’apparition dans les
textes. Cet ordre a été maintenu, quelques commentaires sont signalés par « => »

ναυσιφορήτοις δ' άνδράσι πρώτα χάρις... ποµπαΐον ελθεΐν οϋρον


9
nausiforetois d’ andrasi prôta kharis – pomapïon elthein ouron
ACC
(…) première faveur qui accompagne aller-aoriste vent
Trad. de Benveniste :
« Quand les hommes s’embarquent, la première grâce (faveur) qu’il souhaitent [est] un vent favorable »

χάρµα δ' ούκ άλλότριον νικαφορία πατέρος


Kharma d’ ouk allotrion nikaphoria pateros
10
Joie particule non étrangère victoire d’un père
Littéralement : « Car la joie n’ [est] pas étrangère à la victoire d’un père »
Trad. de Benveniste : La joie que cause le triomphe d’un père ne [reste] pas étrangère [à un fils] (les
éléments entre « [ ] » sont des interpolations/ajouts des traductions)
(autre traduction : « un fils ne fut jamais insensible au triomphe de son père »)

το δέ παθεΐν ευ πρώτον άέθλων ευ δ' άκουειν δευτέρα µοίρα


to de patheïn eu prton aethlôn eu d’ akoueindeutera moira
article part. sentir bien première des récompenses bonne part réputation deuxième place
Trad. de Benveniste : Le bonheur [est] le premier des biens à conquérir ; la bonne renommée [vient en]
seconde place.

Τό πλουτεΐν δέ συν τύχα. πότµου σοφίας άριστον


To ploutein de sun tukhai potmou sofias ariston
Art. être-riche part. avec succès du lot de la sagesse meilleur (superlatif)
Trad. de Benveniste : « La richesse associée au bonheur d’être sage, [voilà] le meilleur lot pour
l’homme »

=> Comparée aux autres traductions proposées pour cette phrase diffficile11, la traduction de Benveniste
présente une singularité : la copule proposée par les autres interprètes (« la richesse… est le meilleur
lot… ») laisse place à voilà. Cet ajout souligne l’ambivalence de l’hypothèse avancée sur la valeur des
phrases nominales :

[Dans ce corpus,] [l]a phrase nominale vise à convaincre en énonçant une « vérité générale » ;
elle suppose le discours et le dialogue. (je souligne – RC)

En vertu de son fonctionnement verbal et de son constituant étymologique vois (2ème pers.), voilà
participe de ce que Benveniste appelait ailleurs « référence à l’instance du discours ». Plus précisément,
parmi cette « série d’indicateurs relevant (…) de classes différentes » qu’il associe au couple « je/tu »,
voilà relève des « indicateurs d’ostensions »12 : il y a un « tu » qu’il s’agit de convaincre.
En même temps, il s’agit d’une « vérité générale », d’une donnée qui échappe à la sphère « je »/ »tu »,
de la même façon que, selon Benveniste, là s’oppose à ici.

Καλός τοι πίθων παρά παισίν, αΐεΐ καλός


Kalos toi pithôn para paisin aiei kalos
Beau art. singe pour, aux yeux de enfants toujours beau
Traduction de Benveniste : « Le singe [semble] beau à des enfants, toujours beau »

9
Cité par Benveniste avec une coupure « (…) » absente des éditions consultées.
10
Note à l’attention des non hellénistes suivant le mot à mot : la présence massive de la particule δέ de dans ces
exemples n’est pas propre aux énoncés sans verbes. Une de ses traduction est « car », mais elle reste souvent
non traduite.
11
On les trouve dans la discussion abondamment documentée de P. Hummel (Syntaxe de Pindare, pp. 111-114).
Mais la particularité de Benveniste concerne la traduction, et non l’enjeu des débats philologiques. Ces derniers se
concentrent sur l’interprétation des deux génitifs ; qu’on préfère lire « Etre riche de sagesse et bénéficier des dons
de la prospérité [est] le meilleur des lots », ou encore « La prospérité associée à la chance d’être sage [est] une
excellente chose », le superlatif ariston « le meilleur ; ce qu’il y a de meilleur » est toujours l’élément central du
prédicat, avec ou sans complément.
12
Fragments de l’article « La nature des pronoms », Problèmes de Linguistique Générale, I : p. 252-253.
R. Camus. 2010 9/14

άλλοτε δ' άλλοΐαι πνοαΐ ύψιπεταν άνεµων


de divers types part. diversement souffle élevés, hauts des vents
Litt. Très inconstant [est] le souffle des vents des hauteurs
Trad. de Benveniste : « Les vents qui soufflent dans les hauteurs changent sans cesse »

µία βους Κρηθεΐ τε µάτηρ καΐ θρασυµήδεϊ Σαλµωνεΐ


Mia bous Kretheï te matêr kai thrasumêdeï Salmoneï
Un seul bœuf de Kretheï non seulement la mère et audacieux Salmoneï
Trad. de Benveniste : « La même génisse [est] la mère de Créthée et de l’audacieux Salmonée »

=> Ce dernier exemple est le seul de la série à être accompagné d’un commentaire :

« Le fait est énoncé comme vérité, pour fonder un accord entre les descendants des deux
personnages. »

Sans doute parce que le sujet n’a pas d’interprétation générique (comparer avec « les vents », « le
singe » etc. dans les autres citations). Hors contexte, cette propriété rend la traduction de la phrase très
ambiguë : elle pourrait fort bien signifier la coïncidence « mère de Créthée = mère de Salmonée » sans
autre enjeu que ce constat lui-même. Ce ne serait plus une vérité qu’on rappelle pour « enfoncer le
clou », mais – par exemple – une découverte.

Ρα.διον µέν γάρ πόλιν σεΐσαι και άφαυροτέροις


Rhadion men gar polin seisai kai aphauroterois
Facile part. (« en vérité ») part. (« car ») ville ébranler et aux manants
Litt. « Facile est d’ébranler une cité même pour les manants »
Trad. de Benveniste : « Il et aisé d’ébranler une cité ; les plus vils manants en sont capables ».

ό πλούτος ευρυσθενής, ‘οταν τις κτλ.,


ho ploutos eurusthenês hotan tis ktl.
art. richesse tout-puissant lorsque etc.
Trad. de Benveniste : « La richesse [est] toute-puissante, lorsque... »

Κάλλιστον αί µεγαλοπόλιες 'Αθάναι προοίµιον... κρηπΐδ' άοιδάν... βαλέσθαι


Kallioston ai megalopolies Athanai prooimion krepid(a) aoidan…baelsthai
Le plus beau Art. grande cité Athènes prélude (d’un chant) fondements chants…jeter
Trad. de Benveniste : « Le plus beau prélude [est] la grande cité d’Athènes pour jeter la base d’un
chant » (exemple obscur !)

κέρδος δέ φίλτατον, ‘εκόντος εί τις έκ δόµων φέροι


kerdos de philtaton hekontos ei tis ek domôn feroi
profit, gain part. le plus aimé délibéré celui que des maison apporte(opt)
Trad. de Benveniste : « Le gain le meilleur [est] celui qu’on rappore d’une maison dont le maître vous le
cède »

τί δέ τις; τί δ' ου τις; σκιάς όναρ άνθρωπος


ti de tis ti d’ ou tis skias onar anthrôpos
quoi part. chacun quoi part. ne-pas chacun d’une ombre rêve l’homme
Trad. de Benveniste : « Qu’[est] chacun [de nous], que n’[est] pas chacun [de nous], l’homme [est] le
rêve d’une ombre.

=> On voit dans le mot à mot que ce sont les trois séquences qui contiennent un attribut antéposé,
conservé dans les traductions latines de Pindare y compris pour la troisième : « l’homme est le rêve
d’une ombre » – Umbræ somnium homo. (En français, on le trouve uniquement en exclamative avec des
attributs adjectifs : Grande est ta gloire !, dans des interrogatives : Qui es tu ?)

ώκεΐα δ' επειγοµένων ήδη θεών πραξις ὁδοί τε βραχεΐαι


ôkeia d’ epeigomenôn êdê theôn praksis odoi te brakheiai
rapide part. ceux qui se hâtent (déjà?) des dieux accomplissement voies et courtes
Lit. Rapide [est] des dieux qui poursuivent un but l’accomplissement, et les voies [sont] courtes »
« Quand les dieux ont un désir, l’accomplissement [en est] prompt, et les voies [en sont] courtes ».
R. Camus. 2010 10/14

=> Une fois de plus, Benveniste choisit de ne pas rendre dans sa traduction l’ordre des composants, ici
en chiasme : Prédicat non verbal + Sujet, Sujet + Prédicat non verbal13

άρεταί δ' αίεί µεγάλαι πολϋµυθοι


aretai d’ aiei megalai polumuthoi
Vertus part. toujours grandes fameuses, riches en matières
« Les grandes vertus [sont] toujours une riche matière »

κωφός άνήρ τις, ‘ος Ήρακλει στόµα µή περιβάλλει


kôros anêr tis hos Heraklei stoma mê periballei
Muet homme celui-là qui à Heraklès la bouche ne-pas il consacre
Lit. Homme muet [est] celui qui ne consacre pas sa bouche à Héraklès
« Il faudrait être muet, pour ne pas consacrer sa bouche à la louange d’Heraclès »

ό χάλκεος ουρανός ου ποτ' άµβατός αυτώ


ho khalkeos ouranos ou pot’ ambatos autô
Le ciel d’airain ne pas à quelque moment accessible à lui
« Le ciel d’airain lui [reste] inaccessible »

τά δ' εις ένιαυτόν άτέκµαρτον προνοησαι


ta d’ eis eniauton aterkmarton pronoêsai
démonstr. (=les choses) part. dans un an obscur prévoir
Lit. « Les choses de l’an prochain [sont] obscures à prévoir »
« Ce qui se passera dans un an, nul indice ne peut le révéler »

το δέ νέαις άλόχοις έ'χθιστον άµπλάκιον


to de neais alokhois e’khiston amplakion
dém. part. jeunes aux épouses le plus détestable crime
Lit. Cela [est] pour de jeunes épouses le crime le plus détestable.
« Ce crime [est] le plus affreux pour de jeunes épouses »

το δέ µόρσιµον où παρφυκτόν [variante de lecture : οὔ πα φυκτόν)


to de morsimon ou parfukton
art. part. destin nég. est évité
« Le destin [demeure] inévitable »

Le rôle des genres : du poème d’Hésiode à la prose d’Hérodote.

L’attribut nominal ne décrit jamais un fait particulier, mais livre une « vérité générale », que le locuteur
« impose à autrui ». On a vu que cette hypothèse sollicitait crucialement les sphères attribuées,
respectivement, au couple « je »/ »tu » et à « il ». Benveniste les relie ici aux genres littéraires.

La multitude des phrases nominales dans un texte d’Hésiode, les « Travaux et les jours » (Erga kaì
Hêméra) prend sens une fois rappelée le genre du texte : visant l’édification du lecteur, les Travaux sont
constitués « d’une longue suite de conseils et de remontrances ». La présence massive des phrases
nominales dans ce texte s’explique par conséquent par les propriétés générales du texte :

ἔργον δ᾽ οὐδὲν ὄνειδος, ἀεργίη δέ τ᾽ ὄνειδος


ergon d’ ouden oneidos aergin de t’ oneidos
Travail part. aucune opprobre oisiveté part. part. opprobre
Trad. de Benveniste : « Le travail n’[est] pas une opprobre ; [c’est] ne rien faire [qui est] une opprobre »

χρήµατα δ᾽ οὐχ ἁρπακτά, θεόσδοτα πολλὸν ἀµείνω.

13
Note de Hummer (op. cit.) sur cette phrase célèbre des hellénistes : « Le passage est cité par Platon, Euthyd.
304b, Anth. Pal 9, 629 ; 9, 809 ; 11, 370. Pour une synthèse de toutes les interprétations données, on renvoie à
Gerber, P.’s Ol. One, 1982, p.7-9. Cette occurrence, représentative par excellence et en quelque sorte
paradigmatique, se trouve citée par de nombreux auteurs sansprécision de son origine, comme Benveniste dans
la Phrase nominale, p. 157, et F. Bader « La subordination en mycénien », Colloquium myceaneum, 1979, p. 300,
n. 34. »
R. Camus. 2010 11/14

Khrêmata d’ oukh harpakta theosdota pollon ameinô


Richesse part. ne-pas être-dérobée, donné-par-le-ciel bien meilleure
Trad. de Benveniste : « La richesse ne se doit pas ravir ; donnée par le ciel, elle est bien préférable ».

πῆµα κακὸς γείτων,


pêma kakos geiton
souffrance mauvais voisin
Trad. de Benveniste : « un mauvais voisin [est] une calamité »

L’économie des phrases nominales dans la prose historique d’Hérodote confirme ce conditionnement
par le genre :

- D’un côté la phrase verbale, (en esti) qui « renseigne objectivement sur une situation de fait », dans la
narration historique. Par exemple si l’historien veut donner l’information « la Crête est une île ». Une
illustration, non traduite par Benveniste :

το δέ Πανιώνιόν έστι της Μυκάλης χώρος ίρός ή δέ Μυκάλη έστι της ηπείρου άκρη
to de Paniônion esti tês Mukalês khôros iros ê de Mukalê esti tês êpeirou akrê
Dém. part Panionium est de Mycale domaine sacré de la terre ferme
« Le Panionium est un domaine sacré du Mycale, et le Mycale est une partie saillante de terre »

- D’autre part la phrase nominale, rare, confinée dans les citations : texte encapsulé dans le texte et qui
échappe à l’objectivité historique. Toutes ces phrases, stéréotypes « énonçant une assertion de type
‘proverbial’ » dans un discours direct, sont soigneusement traduites par Benveniste ; j’ajoute les mots-à-
mots :

ούτω δή καΐ άνθρωπου κατάστασις


outô dê kai anthrôpos katastasis
tel part. aussi de l’homme état, condition
Trad. de Benveniste : « Telle [est] aussi la condition de l’homme »

άξιος µέν Αιγυπτίων ούτος γε ό θεός


aksios men Aiguptiôn outois ge o theos
digne vraiment des Egyptiens ce en tout cas article dieu
« Il est bien digne des Egyptiens, ce dieu-là ! »
14
Αγαθόν τοι πρόνοον είναι, σοφόν δέ ή προµηθίη
Agathon toi pronoon einai, sofon de ê promêthiê
Bon ??? prudence être, sage part art. prévoyance
Trad. Benveniste : « il est bon de penser à l’avenir, la prévoyance [est] sagesse »

Φιλοτιµίη κτήµα σκαιόν... τυραννίς χρήµα σφαλερόν


Filotimin ktêma skaion turannis khrêma sphaleron
Ambition, orgueil chose gauche… tyrannie chose, affaire qui-fait-glisser
Trad. Benveniste : « L’amour-propre [est] sottise… ; la tyrannie [est] chose glissante »

δήλοι και ούτος ώς ή µουναρχίη κράτιστον


dêloi kai outos ôs ê mounarkhin kratiston
il-manifeste aussi lui-même que art. monarchie le-mieux
Trad. de Benveniste : « Il montre lui-même que la monarchie [est] ce qu’il y a de mieux ».

Ενθα γάρ σοφίης δει, βίης έργον ουδέν


Entha gar sifiês dei biês ergon ouden
Là part. de l’adresse il faut de la puissance travail rien
Trad. de Benveniste : « Là où il faut de l’adresse, la violence ne [sert de] rien »

ϊση γε ή χάρις...
isê ge ê kharis
égal part. art. charme

14
Cette lecture est celle de Herodotus' historiën, Volume 1, Herodotus, Bernhard Abraham van Groningen, p. 192.
Perseus
R. Camus. 2010 12/14

Trad. de Benveniste « (de ce petit don) la grâce est égale (à celle d’un grand don) »

όλβιος ούτος άνήρ ος... (oracle métrique)


olbios outos anêr os
bienheureux cet homme qui
Trad. de Benveniste : « Bienheureux l’homme qui

αυτόµατον γάρ ουδέν


automaton gar ouden
Se mouvant de par soi-même car rien
Trad. de Benveniste : « Car rien ne se fait de soi-même »

Homère : coexistence de la phrase nominale et de la phrase verbale

La coexistence des deux types de phrase dans l’Illiade permet d’ajouter, à l’opposition des genres, des
fonctionnements sémantiques distincts :

1. Les phrases nominales sont en discours direct, et ont une valeur permanente :

ουκ αγαθόν πολυκοιρανίη (phrase célèbre souvent reprise)


ouk agathon polukoiraniê
pas bon le gouvernement de plusieurs
« Mauvais [est] le gouvernement de plusieurs »

Ζευς δ' άρετήν άνδρεσσιν όφέλλει τε µινΰθει τε |όππως κεν έθέλησιν ό γάρ κάρτιστος απάντων
Zeus d’ aretên andressin ofellei te minuthei te |oppôs ken ethelêsin ho gar kartistos apantôn
Zeus part. vertu aux hommes augmente et diminue | comme il veut il car le-plus-fort de tous
« Dieu augmente et diminue la vertu des hommes comme il l’entend, car il [est] le plus fort de tous.

άργαλέος γάρ Όλύµπιος άντιφέρεσθαι


argaleos gar Olumpios antiferesthai
difficile car l’Olympien (=Zeus) se mesurer / s’opposer
« Car difficile [est] de se mesurer à l’Olympien »

Valeur atemporelle également illustrée par ce que Benveniste appelle « clausules »15 :

ως γάρ ά'µεινον το γάρ ά'µεινον όπερ σέο πολλόν άµείνων


ôs gar hameinon to gar hameinon oper seo pollon ameinôn
ce qui part. mieux cela part. mieux que toi beaucoup plus brave
« Ce qui [est] mieux » « cela [est] mieux » « [qui] [est] beaucoup plus brave que toi

αλλά πίθεσθε και ϋµµες, έπεί πείθεσθαι ά'µεινον


alla pithesthe kai ummes epei peithesthai hameinon
Mais suivez aussi vous puisque suivre meilleur
Mais suivez-les vous aussi, car il vaut mieux les suivre (litt. « suivre [est] meilleur »)

ὃ γὰρ αὖτε βίην οὗ πατρὸς ἀµείνων·


ho gar aute biên ou patros hameinôn
Il part. par ailleurs force de lui père meilleure
« Il l’emportait en force sur son père » (sa force [était] meilleure)

φιλοφροσΰνη γάρ άµείνων


filofrosynê gar hameinôn
bienveillance car meilleure
« car la bienveillance [vaut] mieux. »

κρείσσων γάρ βασιλεύς [ὅτε..]


kreissôn gar basileus [hote…]

15
Ce terme est un peu obscur. En rhétorique, il désigne des séquences finales (les clausules latines sont des
combinaisons de syllabes longues et brèves codifiées). Faut-il comprendre « incises » finales ? Ou encore des
« petites phrases » ponctuant le texte ?
R. Camus. 2010 13/14

Plus puissant en effet un roi [lorsque… ]


« Plus puissant [est] en effet un roi [lorsque… ]

ληιστοί γάρ βόες... κτητοί τρίποδες, άνδρας δέ ψυχή... ο'υτε ληιστή κτλ.
Lêistoi gar boes ktêtoi tripodes andras de psukhê oute lêistê ktl.
dérobés en effet bœufs achetés trépieds de l’homme part. vie…nég. dérobée etc.
Lit. « Les bœufs [sont] volés, les trépieds [sont] achetés, mais la vie de l’homme n’ [est] pas dérobée »
« Les bœufs se laissent voler, les trépieds se laissent acheter, mais la vie de l’homme ne se laisse pas
dérober »

στρεπτοί δέ τε και θεοί αυτοί


streptoi de te kai theoi autoi
fléchis/retournés part. aussi dieux eux-mêmes
Lit. « Fléchis aussi [sont] les dieux eux-mêmes »
« Les dieux eux-mêmes se laissent retourner [=> par la prière] »

ή δ' "Ατη σθεναρή τε και άρτίπος


He d’ hatê sthenarê te kai artipos
Art. part. égarement robuste et aussi agile
« Mais l’égarement [est] robuste et agile »

ουπω πάντες όµοΐοι άνέρες έν πολέµω


oupô ântes homoio aneres en polemô
pas du tout tous égaux hommes dans la guerre
Lit. « Les hommes ne [sont] nullement égaux dans la guerre »
« Tous les hommes ne se valent pas dans la guerre »

S’ajoutent les formule sans verbe du type :

χρή Khrê « il convient, il faut »

ou avec des adjectifs au neutre, qui fonctionnent comme prédicats nominaux :

δήλον dêlon « [il est] clair »


χαλεπόν khalepon « [il est] difficile »
θαυµαστόν thaumaston « [il est] merveilleux »

2. Inversement, la phrase verbale en esti « vise des situations actuelles » ; l’adjectif actuel s’oppose à
intemporel qui caractérisait les phrase nominales ; mais les commentaires de Benveniste font également
entendre le sens du latin scolastique actualis (cf. ang. actual) « effectif » :

ἠπείλησεν µῦθον ὃ δὴ τετελεσµένος ἐστί·


Hepeilêsen muthon ho de tetesmenos esti
proféra une menace qui part. accomplie est
« Il proféra une menaces qui s’est réalisée / accomplie »
=> [la menace] « s’est effectivement accompli[e] », précise Benveniste.

εί δ' ουτω τοΰτ' εστίν...


ei d’ outô tout estin
si part. ainsi cela est
Lit. « si cela est ainsi »
« S’il en est [effectivement] ainsi »
=> « effectivement » est un ajout de Benveniste soulignant qu’il en est ainsi dans les faits.

άλλ' ὅ γε φέρτερός έστιν, έπεί πλεόνεσσιν άνάσσει


Mais il part. le plus brave il-est quand aux plus nombreux il-est-roi
« Le fait qu’il commande à plus d’hommes montre qu’il [est], [en effet], supérieur » => « en effet » est un
ajout de Benveniste.

άφρήτωρ άθέµιστος, ανέστιος έστι εκείνος | "ος...


R. Camus. 2010 14/14

aphrêtôr athemiostos anestios esti ekeinos | hos


un sans-famille sans-loi sans foyer est celui | qui
«Ce sans foyer, hors la loi, errant sans toit qui…

ό δ' άγηνωρ έστι και άλλως


Ho d’ agênôr esti kai allôs
Pron. part fier est et autrement
« Il est bien assez orgueilleux sans cela »

3. Expression de la possession :

Sous cette désignation Benveniste regroupe des des constructions du type X est à Y (Y étant un
complément d’attribution au datif, ou un syntagme prépositionnel) :

- Phrases nominales :

ἴση µοίρα µένοντι, και ει µάλα τις πολεµίξοι, έν δέ ίή τιµη ήµέν κακός ήδέ και
έσθλός
égale mesure au-restant et si très qui combat, en part. même estime et le mauvais et
aussi le-bon
Litt. « Le même sort [est] au restant, et s’il combat beaucoup ; en même estime [sont] et le mauvais et le bon. »
« Le même sort [attend] celui qui reste (à l’arrière) et celui qui combat vaillamment ; en même estime [sont tenus]
le lâche et le brave ».

oὐ γαρ έµοι ψυχής άντάξιον


rien en effet pour moi de l’âme / de la vie équivalent à
Lit. « Rien en effet, pour moi, n’est équivalent à la vie »
« Rien en effet, pour moi, ne vaut la vie » (= trad. Meunier)

oὐ γάρ πώ τοι µοίρα θανέειν


nég. en effet (pas) encore à toi la part être tué
Littéralement « Car ton lot n’ [est] pas encore de mourir »
« Car ton heure n’a pas encore sonné »

σοι το γέρας πολὺ µείζων


à toi dém. honneur, récompense beaucoup plus grand
« à toi la récompense de beaucoup la plus grande » (= trad. Meunier)
=> Commentaire de Benveniste : « attribution de droit et permanente » (Achille fait reproche à
Agamémnon de ne recevoir à chaque fois qu’un maigre profit de ses actes de bravoure)

Benveniste : « L’expression verbale indique une possession actuelle » (« actuelle » semble s’interpréter
« présente, contemporaine ») :

των δ' άλλων α µοι έστι


tôn d’ allôn a moi esti
dém. part. autres à moi est
« Des autres (trophées) [qui] m’appartiennent » (А, 300); (des autres sont à moi)

Ιστι δε µοι µάλα πολλά


Est part. à moi très nombreux
« Je possède beaucoup de biens » (à Phthie)

ουδ'εί µοι δοίη ό'σσά τε oι νυν έ'στι


Benveniste : « Même s’il me donnait tout ce qu’il possède en ce moment » (I, 380)
[= ce qui est à lui maintenant = nun]

µήτηρ δέ µοι έστ' Αφροδίτη


matêr de moi esti Aphrodithê
mère part. à moi est Aphrodite
« Aphrodite est ma mère » (H, 209)

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