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La Convention du Patrimoine mondial,


vingt ans après
ORGANISATION DES NATIONS UNIES POUR L’EDUCATION, LA SCIENCE ET LA CULTURE

La Convention
du Patrimoine mondial,
vingt ans après

LÉON PRESSOUYRE
Publié en 1993 par l’Organisation des Nations Unies
pour l’Education, la Science et la Culture,
Centre du patrimoine mondial,
7, place de Fontenoy
75352 Paris 07 SP

Imprimé par les ateliers de 1’UNESCO


Maquette, mise en page et numérisation des photos : 1. Fabbri

ISBN : 92-3-202893-X

0 Léon Pressouyre/UNESCO 1993.

Cette étude effectuée à la date du 10 juin et révisée


le 4 décembre 1992 à l’occasion du vingtième anniversaire
de la Convention du patrimoine mondial, a été gracieusement
remise à 1’UNESCO par son auteur, M. Léon Pressouyre.
Compte tenu de son très grand intérêt pour la réflexion
et l’action à venir, I’UNESCO et son Centre du patrimoine
mondial ont décidé de la publier et de la diffuser
auprès des principaux partenaires de la Convention.
Les opinions ici exprimées n’engagent cependant pas
l’Organisation.

Une première version de ce texte a été diffusée


par la Commission de la République française pour
1’UNESCO en décembre 1992. De l’élaboration du rapport
à sa rédaction finale, l’auteur a tenu le plus grand compte
des remarques de Mmes Françoise Bercé et Mireille Jardin,
de MM. Azedine Beschaouch, Mounir Bouchenaki,
Jean-Pierre Boyer, Yves Brunsvick, Bernd von Droste,
Laurent Lévi-Strauss, Michel Parent, Georges Poussin,
Jean Sirinelli. A tous, il exprime ici sa reconnaissance.
Introduction

1 Le cadre juridique, vingt ans après


1.1 Quelques limites juridico-politiques
de l’application de la Convention 9
1.2 Les critères et leurs limites 11

II La mise en oeuvre de la Convention 33


II.1 Le rôle des Etats parties à la Convention 33
II.2 Le rôle du Comité du patrimoine mondial 37
II.3 Le rôle du Secrétariat 37
11.4 Le rôle des ONG 39

III L’avenir de la Convention 41


111.1 La Convention et l’opinion 42
III.2 La Convention et les experts 44
III.3 La Convention et le patrimoine 47

Iv Conclusions et propositions 59

V Notes 61
Inmduction.

es origines, la mise en oeuvre et l’évolution de la Convention concernant


la protection du patrimoine mondial, culturelet naturel, adoptée par la
Conférence générale de I’UNESCO le 16 novembre 1972, ont déjà fait
l’objet soit de rapports inédits’, soit de publications’.

A l’occasion du vingtième anniversaire d’un des instruments majeurs de la


coopération internationale, il a paru utile de rassembler, dans un document
critique, un certain nombre d’éléments de réflexion rétrospective et
prospective.

Dans cet esprit, faire l’histoire de la « Convention du patrimoine mondial »


- l’usage a consacré ce titre abrégé - permettra de répondre à quelques-unes
des questions que posent son application et son devenir.
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a Convention de 1972 entra en vigueur en 1975 lorsque vingt pays :;si ‘,
l’eurent ratifiée. A la 19 session de la Conférence générale en 1976, WI ::‘t’<., :,
Comité du patrimoine mondial et un Fonds du patrimoine mondial
furent mis en place, conformément à la Convention. La première réunion
du Comité, tenue au siège de l’Organisation en 1977, fut consacrée à
l’élaboration de textes réglementaires et de directives. Une première version
des « Orientations », régulièrement révisées par la suite (la dernière révision
datant de mars 1992), fut alors adoptée. Ces textes fondateurs de 1972, 1976
et 1977 ont été rédigés par des assemblées où des groupes d’experts, parmi
lesquels des représentants de I’ICCROM et d’ONG telles que 1’ICOMOS et
l’UICN, voisinaient avec des juristes, des administrateurs et des politiques. Ils
résultent de l’équilibre d’un certain nombre de principes et de contraintes
longuement débattus dans les discussions préliminaires. Le point d’équilibre
atteint en 1972-1976 résiste-t-il à l’épreuve du temps ? En étudiant les
dysfonctionnements politiques et scientifiques de la Convention, on pourra
proposer une première série d’observations concernant une éventuelle
révision de cet instrument juridique.

QUELQUES LIMITES JURIDICO-POLITIQUES


DE L’APPLICATION DE LA CONVENTION
Les principales contraintes induites par la Convention sont liées à la notion de
souveraineté. Dans son préambule et dans son esprit, la Convention postule
que les biens du patrimoine mondial, culturel et naturel, appartiennent à
l’humanité tout entière et sont placés sous sa sauvegarde. Toutefois, elle
reconnaît que ces biens sont situés sur le territoire d’Etats souverains qui,
après les avoir identifiés et avoir demandé leur inscription sur la Liste,
s’engagent à en assurer la transmission aux générations futures. Au cours des
vingt années écoulées, cette contradiction fondamentale a révélé les faiblesses
de la Convention dans trois principaux types de cas : partage de souveraineté, 9
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

transfert de souveraineté, mise en péril des biens par suite d’un conflit
interne.
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z, f.a La question du partage de souveraineté concerne surtout les États
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de structure fédérale. Les implications juridiques de la Convention
ont été perçues dans le sens le plus contraignant par les Etats-Unis
d’Amérique qui ont proposé en première ligne des biens « federally owned »
et placés sous la juridiction de l’administration centrale du National Park
Service. Les conséquences scientifiques de cette lecture de la Convention, qui
fait coïncider la valeur universelle d’un bien avec une notion de propriété
foncière, ont été aperçues et parfois critiquées par le Comité du patrimoine
mondial à plusieurs occasions, et notamment lors de l’inscription du Site
historique d’Etat des Cahokia Mounds (C 198) et du Parc national historique
de Chaco (C 353 rev.).
Toutefois, les conflits les plus intéressants nés de la notion de partage de la
souveraineté sont ceux qui ont oppose le gouvernement fédéral australien et des
entités régionales dans deux cas : celui du Parc national de Kakadu (N/C 147),
inscrit le 30.10.1981 et étendu le 11.12.1987 et celui de la Zone de nature
sauvage de la Tasmanie (N/C 181 rev.), inscrite le 17.12.1982 et étendue le
15.12.1989.
Les arrêts rendus par les cours de justice à l’occasion de ces conflits sont des
documents fondamentaux, tant pour la reconnaissance juridique de la
Convention que pour son interprétation. Si une histoire de la jurisprudence de la
Convention était écrite, ils devraient sans nul doute y être intégré?.

C’est en termes simples que la question des transferts de


souveraineté, qui n’avait pas été expressément prévue par la
Convention, s’est trouvée récemment posée par l’unification de la
République populaire démocratique du Yémen et de la République arabe du
Yémen le 19 mai 1990, d’une part et par l’unification de la République
démocratique allemande et de la République fédérale d’Allemagne le
3 octobre 1990, d’autre part.
Plus complexe est la situation des biens situés dans des pays démembrés
et non remembrés comme l’ex-URSS, qui avait ratifié la Convention le
12.10.1988 ou la Yougoslavie qui y adhérait depuis le 26.05.1975 :
l’accession de plusieurs Etats à l’indépendance posera tôt ou tard le problème
de la ratification de la Convention dans le respect des engagements antérieurs.
Elle pose d’ores et déjà celui de la révision de listes indicatives initialement
10 dressées par une entité nationale qui a cessé d’exister.
Le cadre juridique, vingt an.~ après

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Le cas des conflits internes mettant en péril l’existence même d’un
bien du patrimoine mondial a été clairement posé en 1991 par les
événements de Yougoslavie. Alors que les délégués - serbes - de 1’Etat
signataire de l’instrument de ratification de la Convention niaient devant la
Conférence générale de 1’UNESCO et devant le Comité du patrimoine
mondial la réalité des dommages subis par la Vieille ville de Dubrovnik
(C 95), inscrite le 26.10.1979, le Directeur général a décidé, sur l’avis de ces
instances, l’envoi d’une mission d’experts et d’observateurs sur le site.
D’autre part, son inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril a été
décidée par le Comité.
A cette occasion, l’inadaptation de la Convention au cas de périls nés d’un
conflit interne dans un pays signataire de ce document est apparue
clairement. Les amendements suggérés en vue d’une plus grande cohérence
paraissent extrêmement souhaitables”.

LES CRITÈRES ET LEURS LIMITES


L’inscription sur la Liste du patrimoine mondial est soumise à un
certain nombre de critères propres aux biens culturels d’une part et aux biens
naturels d’autre part. Ces critères ont été retenus pour leur valeur scientifique
au terme de longs débats. La grille de sélection qu’ils définissent est-elle
satisfaisante 7 Sont-ils exclusifs de biens insignes ou permettent-ils a contratio
la prise en considération de biens de valeur contestable ? Enfin, la distinction
volontairement établie a l’origine entre le patrimoine culturel et le patrimoine
naturel garde-t-elle toute sa validité ?

18 Deux variables insaisissables : authenticité et intégrité


Tout en énumérant les critères qui justifient l’inscription d’un bien
culturel ou naturel sur la Liste du patrimoine mondial, la Convention soumet
cette inscription à un préalable absolu : les biens culturels doivent répondre
au critère d’authenticité et les biens naturels au critère d’intégrité.
Si les intentions qui ont guidé les rédacteurs de la Convention restent claires,
il n’en est pas moins vrai que l’application de ces critères a soulevé de
nombreuses controverses au sein du Comité du patrimoine mondial et qu’une
relativisation concertée de leur emploi s’impose dans la pratique.
Le critère d’authenticité des biens culturels semble avoir été défini au départ
par référence à un concept européen, lui-même évolutif et extrêmement
variable selon les pays qui le mettent en pratique. L’application de ce critère a
des monuments ou a des ensembles d’architecture européens a révélé une
première série de difficultés. La conception actuelle de la conservation des
monuments historiques doit-elle condamner des restaurations anciennes, 11
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

volontaristes et souvent téméraires, qui ont restitué des


bâtiments entiers dans leur état supposé primitif ? A cet
égard, on notera que le critère d’authenticité, au sens où
l’entend la Charte de Venise, a été appliqué dans toute sa
rigueur lors de l’examen de la Cité de Carcassonne, bien
ajourné en 1985, mais non dans le cas de la Ville médiévale
de Rhodes (C 493), inscrite en 1988. Ici, les « embel-
lissements » de l’ère fasciste n’ont pas paru constituer une
objection dirimante, là les interventions de Viollet-le-Duc
ont provoqué un phénomène de rejet. A deux occasions, les
contraintes du critère d’authenticité ont été clairement
déjouées : la première a été offerte en 1980 par la
proposition d’inscription du Centre historique de Varsovie
(C 30). La reconstruction exemplaire de la Place du Vieux-
Marché et des ensembles adjacents dynamités par les Nazis a
été considérée en elle-même comme un élément positif
déterminant : le Centre historique de Varsovie n’a pas été
inscrit comme un exemple éminent d’urbanisme médiéval,
mais comme un exemple unique de reconstruction ex nihilo
témoignant à la fois de la volonté d’enracinement dans son
passé de tout un peuple et de l’excellence scientifique des
méthodes de restauration des archéologues et des architectes
polonais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La
seconde occasion de relativiser les contraintes du critère
d’authenticité a été fournie par l’inscription, en 1983, du
Monastère de Rila (C 2 16) : les vestiges très endommagés de
la tour de Khrelu et des parties anciennes subsistantes ne
permettaient pas, à l’évidence, de considérer cet ensemble comme un témoin
authentique de l’architecture monastique médiévale ; mais le Comité a pris en
compte la reconstruction du XIX’ siècle comme un témoignage privilégié de la
« Renaissance bulgare » et des revendications identitaires qu’elle a révélées sur un
site symbolique tout imprégné d’histoire nationale et d’orthodoxie.
Les contraintes du critère d’authenticité, sensibles dans l’espace européen,
sont plus pesantes encore dans d’autres régions du monde. Au Japon, les
temples les plus anciens sont périodiquement reconstitués à l’identique,
l’authenticité s’attachant à la fonction essentiellement, à la forme
accessoirement, mais nullement au matériau. Le Japon ayant ratifié la
Convention le 30 juin 1992, cette évocation a cesse d’être académique.
Plus généralement, la conservation des structures périssables, comme le bois
12 et l’adobe, passe par une restauration qui bafoue le concept strict de
La Convention du Patrimoine mon&al, vingt ans après

l’authenticité dans toutes les régions du monde où ces


matériaux sont employés. La question a été soulevée à
propos des constructions en bois des pays scandinaves - en
particulier le Quartier de Bryggen à Bergen (C 59), inscrit en
1979 et la Ville de Rauma (C 582), inscrite en 1991 - sans
que le remplacement, même massif, de pièces de
charpenterie ait été considéré comme déterminant une perte
d’authenticité. Les mêmes remarques ont été faites a propos
de structures en bois des régions tropicales, telles que les
Bâtiments traditionnels Asante du Ghana (C 35) inscrits en
1980 ou les maisons de la Vieille ville de Galle (C 451)
inscrite dans le périmètre de ses fortifications en 1988.
Le Comité a eu une attitude plus réservée en ce qui
concerne les bâtiments où la terre prédomine, sous forme
de torchis, d’adobe ou de brique crue, tout en admettant
que la conservation de ces constructions fragiles passe par
une maintenance périodique. Dans quelques cas précis,
comme celui du Fort de Bahla (C 433) inscrit en 1987, le
Comité a considéré que l’authenticité était liée à un savoir-
faire et non à l’impossible pérennisation d’un matériau.
Cette décision pourrait faire jurisprudence dans le cas d’un
grand nombre de structures traditionnelles caractérisées
par l’emploi de la terre, du bois, du chaume ou d’autres
matériaux d’origine végétale et dont l’inscription sur la
Liste du patrimoine mondial serait exclue par un respect
trop littéral du critère européen d’authenticité.
L’application du critère d’intégrité aux biens du
patrimoine naturel, sans avoir donné lieu à des débats
aussi explicites, a révélé également des difficultés d’interprétation non
négligeables. Ce critère avait été défini, au début des années 1970, par des
scientifiques soucieux de désigner une série de zones naturelles où le plus
grand nombre de caractéristiques géologiques, climatiques, biologiques
seraient préservées de toute entreprise humaine destructrice d’un équilibre
écologique : création de routes ou d’autres réseaux de communication,
déforestation et agriculture, chasse ou élevage, et bien sûr, activités minières
et industrie. Il est très vite apparu à l’usage que cette lecture du critère
d’intégrité, refusant toute anthropisation de la nature, ne pouvait s’appliquer
que dans de grands parcs naturels strictement et scientifiquement gérés par
une équipe importante de spécialistes, tels que ceux des Etats-Unis
14 d’Amérique ou du Canada.
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

Les premières difficultés ont été soulevées, au cours des


années 1981 et 1982, par l’inscription de la Réserve
naturelle du mont Nimba (N 155) et du Parc national de
Taï (N 195). L’existence d’une population autochtone,
pour qui la zone protégée est vitale, la nécessaire
intégration à la gestion de ces entités territoriales d’activités
économiques pouvant entraîner une perte partielle des
caractéristiques initiales du site ont été soulignées d’emblée
par l’UICN, qui fait rapport annuellement des
transformations les plus notables survenues dans les grands
parcs de l’Afrique, de l’Amérique latine et du sub-
continent indien.
D’autres difficultés, plus spécifiques, sont apparues
récemment, lorsque des pays de moindre taille ont souhaité
faire inscrire des sites naturels de faible superficie et
fortement anthropiques. L’évocation rituelle du critère
d’intégrité, qui est opposée à toute tentative de ce type,
amène à s’interroger sur la validité d’un critère qui, dans la
pratique, sert les intérêts des grands pays à l’économie
prospère ayant investi dans une politique de vastes parcs
nationaux, espaces vierges de toute activité humaine à
l’exclusion du tourisme.

Les six critères d’inscription sur la Liste


du patrimoine culturel restent-ils valables ?
Les critères définis en 1972 pour l’inscription des biens
culturels ont largement fait la preuve de leur pertinence
dans la mesure où ils ont pu s’appliquer à l’examen critique de la plupart des
propositions d’inscription. La jurisprudence du Comité autorise plusieurs
constats.

I.2.b.l Perçue comme contradictoire, la double exigence d’unicité et de


représentativité de la Convention se traduit rarement par une
proposition d’inscription au titre d’un critère unique, procédure pourtant
normalement envisageable’. Deux biens seulement, le Château de Chambord
(C 161) et le Taj Mahal (C 252) ont été inscrits au titre du seul critère 1, comme
si la singularité du chef-d’œuvre, principe fondateur de la liste des merveilles du
monde, gênait nos contemporains. Le plus souvent, la notion d’unicité se trouve
prolongée par l’évocation de l’influence exercée par le chef-d’œuvre (critère II)
16 ou contrebalancée par la notion antinomique de représentativité (critère III OU
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

critère IV). Ainsi, le Cavalier de Madara (C 43), monument singulier de la


culture protobulgare, fut inscrit à l’issue d’un long et intéressant débat
(26.10.1979) au titre des critères 1 et II.
Les critères III et IV, critères de représentativité historique ou typologique
s’appliquant à des biens archéologiques ou historiques n’ont pas suscité,
jusqu’à une date récente, de telles réactions de méfiance : dix-sept biens
culturels sont inscrits au titre du seul critère III” : la Kalâa des Beni Hammad
(C 102), le Parc national de Serra da Capivara (C 606), 1’Ile Anthony (C
1573, Mesa Verde (C 27), le Parc national historique de Chaco (C 353 rev.),
le Fort d’hgra (C 251), le Site archéologique de Sabratha (C I84), les Sites
rupestres du Tadrart Acacus (C 2873, 1’Hypogée de Ha1 Saflieni (C 130),
le Quartier de Bryggen à Bergen (C 29), les Sites d’art rupestre d’Alta
(C 352), les Monuments de Thatta (C 143), le Site archéologique de Chavin
(C 330), les Ruines de Kilwa Kisiwani et de Songo Mnara (C 1443, le
Couvent bénédictin de Müstair, (C 269), la Vieille ville de Berne (C 2673, la
Nécropole punique de Kerkouane (C 332). Quatorze biens culturels sont
inscrits au seul critère IV’ : la Ville hanséatique de Lübeck (C 272 rev.), les
Missions jésuites des Guarani (C 291-275), la Ville mosquée de Bagerhat (C
321), la Ville historique de Sucre (C 566), Abu Mena (C 90), les Monuments
mudéjars de Teruel (C 378), la Forteresse de Suomenlina (C 583), 1’Abbaye
cistercienne de Fontenay (C 165), les Temples de Ggantija (C 132), le Fort
de Bahla (C 434), les Ruines de Takht-i-Bahi et de Sahr-i-Bah101 (C 1403, le
Centre historique de Lima (C 500 bis), la Vieille ville de Galle (C 451).
Quant au critère V, réservé à l’inscription des témoins d’une architecture
traditionnelle devenus vulnérables sous l’effet de mutations irréversibles, il
n’a été utilisé seul qu’en trois cas : Bâtiments traditionnels Asante (C 353,
Holloko (C 401 rev.), Ancienne ville de Ghadamès (C 362).
Il paraît donc clair que, dans la pratique du Comité, le texte fondateur a
été infléchi dans le sens d’une interprétation très souple et plus consensuelle :
aux critères uniques s’attache en quelque sorte le soupçon d’une trop grande
spécificité. Si le critère I gêne, c’est qu’en définitive aucun chef-d’œuvre
absolu (ni temple grec, ni pyramide maya, ni pagode hindoue) ne peut
prétendre à une reconnaissance universelle. Si le critère V inquiète, c’est qu’il
paraît encore, en dépit de l’évolution remarquable des mentalités collectives,
impliquer un jugement condescendant, celui qui était réservé naguère à
l’architecture vernaculaire, terme dont la Conférence générale a
opportunément condamné l’emploi.
Le risque de cette politique est évidemment celui d’une inflation,
particulièrement sensible au cours des années 1987 à 1990 : l’inscription
18 paraissait alors d’autant plus justifiée que le nombre des critères invoqués
Le cadre juridique, zdngi ans après

était élevé. Trois biens ont même été inscrits au titre des six critères
culturels : ce sont le Taishan (N/C 437), les Grottes de Mogao (C 440),
Venise et sa lagune (C 394).

1.2.b.2 Le recours au critère II a fait apparaître un certain nombre


de contraintes liées à la rédaction trop restrictive de ce critère

En recommandant de ne tenir compte de l’influence exercée


par un bien du Patrimoine mondial que dans la mesure où celle-ci est
perceptible sur des monuments ou des ensembles de nature immobilière, les
rédacteurs de la Convention de 1972 ont considérablement réduit la portée de
ce critère. On a pu prendre conscience dès le 5.9.1980, à l’occasion de
l’inscription de 1’Eglise et du Couvent de Santa Maria delle Grazie avec « la
Cène » de Léonard de Vinci (C 93). Fallait-il considérer ce chef-d’œuvre absolu
de la peinture comme privé de toute postérité, puisque l’influence qu’il a
exercée se mesure surtout au nombre de gravures et de peintures qu’il a
inspirées au cours de quatre siècles avant d’influencer à son tour le cinéma ? Le
Comité en a jugé autrement en retenant les critères 1 et II pour cette
nomination. Par la suite, le critère II a été également évoqué dans un contexte
analogue par exemple en ce qui concerne le Mont Tai (N/C 437) et le Mont
Huang (NK 547) : l’argument retenu est celui de l’influence exercée par le
Taishan et le Huangshan sur les développements de la peinture de paysage à
partir de la création de motifs qui se retrouvent jusque sur les porcelaines de
la Compagnie des Indes et qui popularisent dans le monde entier le stéréotype
de la montagne chinoise.

Y Une lecture interprétative du critère II a donc permis, dans un


certain nombre de cas, d’attacher la notion d’influente à l’ensemble des
arts plastiques, au lieu de la restreindre aux seuls ensembles immobiliers. Le
Comité a toutefois hésité à franchir un pas supplémentaire et à recommander
la prise en compte de l’ensemble des filiations culturelles, y compris celles qui
concernent le patrimoine immatériel. Cette réticence a été sensible à deux
occasions mémorables : lors de l’inscription de la Chaussée des Géants
(28.11.1986), le critère culturel de l’influence exercée, à travers les cycles
ossianiques, sur la production romantique, de Girodet à Mendelssohn, a été
récusé et le bien inscrit au seul titre de la nature (N 369). Lors de
l’inscription de l’abbaye de Lorsch, le 13.12.199 1, toute référence aux liens
qui unissent cette abbaye à la légende des Niebelungen a été évitée. Le critère
II ne pouvait donc s’appliquer à un ensemble monumental dont l’élément
majeur, la célèbre Torhalle, est précisément sans postérité (C. 5 15 rev.). 19
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

Enfin le critère II se fonde sur une conception à sens


unique de l’influence qui favorise les « têtes de série ».
Cette conception centrifuge des relations interculturelles ne
postule-t-elle par le principe pervers, formellement condamné
par l’UNESC0, de « cultures dominantes » ? A plusieurs
reprises, le Comité a déploré que l’on ne puisse sans sophisme
évaluer l’influence reçue comme l’on évalue l’influence
exercée. En 1985, des discussions particulièrement
fructueuses ont précédé l’inscription de deux biens culturels
du Brésil, le Centre historique de Salvador de Bahia (C 309)
et le Sanctuaire du Bom Jesus à Congonhas (C 334).
Récepteurs de traditions multiples et contradictoires avant
d’être à leur tour de puissants émetteurs de signes originaux,
ces deux sites où la rencontre des cultures a produit des
formes nouvelles font regretter l’absence d’un critère où la
notion d’influente ne serait pas lue dans son sens traditionnel
et quasi-colonialiste. Les phénomènes d’acculturation et de
métissage n’ont-ils pas été sous-évalués par la Convention
de 1972 ?
-/
“,i* 2.c Les quatre critères d’inscription sur la Liste
$1,
du patrimoine naturel restent-ils valables ?
En vingt ans, 358 biens ont été inscrits sur la Liste du
patrimoine mondial. Dans ce nombre, 98 seulement le
sont au titre du patrimoine naturel. Si l’on tient compte du
fait que quatorze biens sont « mixtes », c’est à dire à la fois
culturels et naturels, le nombre des sites inscrits au seul
titre de la nature se réduit à 84. Cette disproportion dans
la représentation des deux composantes du Patrimoine mondial a été souvent
commentée et les paragraphes I.A. 6.111 et I.A.6.W des Orientations révisées
en mars 1992 recommandent expressément de veiller à un meilleur équilibre,
notamment en ralentissant volontairement les taux de soumission des biens
culturels, recommandation qui n’a guère été suivie d’effet.
Dans l’esprit des rédacteurs de la Convention de 1972, la notion de
Patrimoine mondial se fondait sur le caractère irremplaçable d’un certain nombre
de biens dans la conscience collective de l’humanité. En traitant à parité le
patrimoine naturel et le patrimoine culturel comme des éléments constitutifs de
notre mémoire et de notre identité, la Convention anticipait d’une vingtaine
d’années des réflexions très actuelles, mais elle posait aussi aux organismes
20 chargés de sa mise en œuvre un difficile problème d’équilibre : les listes du
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

patrimoine culturel et naturel doivent-elles être équivalentes,


voire même tendre à l’égalité numérique ?
Le débat de fond, auquel beaucoup se refusent, peut
paraître puéril : puisque tous les biens de la Liste du
patrimoine mondial bénéficient de la même protection
théorique et de la même sacralisation, est-il vraiment utile de
savoir s’ils ont été élus pour leurs caractéristiques culturelles
plutôt que naturelles, dès lors qu’ils sont inscrits ? En vérité,
ce débat périodiquement rouvert par des Etats parties à la
Convention et par l’UICN, prolonge des discussions
anciennes et est sous-tendu par des considérations
géopolitiques complexes.

Il faut rappeler que la Convention est la résultante de


deux courants : l’un issu de la conférence d’Athènes,
organisée en 193 1 sous l’égide de la Société des Nations,
jetait les bases du concept de patrimoine mondial culturel ;
l’autre, qui se manifeste fortement à partir de la conférence
de Brunnen en 1947 et aboutit le 5 octobre 1948 à la
fondation de l’UICN, reprenait sur des bases plus
systématiques les objectifs déjà fixés en 1913 à Berne par la
première conférence internationale sur la protection de la
nature.
Dans le choix symbolique des sites où furent tenues ces
réunions (Athènes pour la culture, Berne et Brunnen pour la
nature) affleurait déjà l’idée d’un partage géographique où
l’univers pourrait se diviser en « zones naturelles » et en
« bassins culturels ». Cette conception du partage, selon
laquelle les chefs-d’œuvre du patrimoine culturel seraient localisés dans
quelques pays « civilisés », au sens qu’avait le terme au XIX’ siècle, les hauts-
lieux du patrimoine naturel étant alors l’apanage - ou le lot de consolation -
des « pays neufs », est évidemment contraire à l’esprit de la Convention.

Dans la critique du « déséquilibre » entre les listes telle qu’elle est


périodiquement exprimée par I’UICN et plusieurs ‘Etats parties à la
Convention, c’est le facteur numérique qui se trouve toujours mis en avant. On
n’a peut être pas suffisamment souligné qu’une autre approche aboutirait à des
résultats inverses : la superficie de la planète couverte par des biens naturels (qui
sont souvent des parcs nationaux de dimensions considérables) est certainement
22 très supérieure à celle des biens culturels, dont beaucoup sont des monuments
et une réserve national

-
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

isolés. Ce constat d’évidence illustre une disparité fondamentale entre les deux
catégories de biens, mais n’aide pas à résoudre le problème de l’équilibre
géographique des biens culturels et naturels : trop souvent, les grands parcs sont
situés dans de grands pays, ce qui, par des voies détournées, revient à justifier
l’identification à l’échelle planétaire, des « zones naturelles » coïncidant avec les
« pays neufs ».

L’idée que la Liste du patrimoine mondial est menacée par un


excédent en biens culturels plutôt que par un déficit en biens naturels, qui
s’est trouvée exprimée ou sous-entendue au cours de plusieurs sessions au Comité
du patrimoine mondial, s’est rarement fondée sur une critique des procédures
d’inscription sur la Liste. Une première question se pose : les critères d’inscription
du patrimoine naturel sont-ils opérationnels ? Si l’application des critères 1 et IV
n’a pas soulevé de difficultés majeures, il n’en va pas de même des critères II et III
dont l’interprétation a été diverse.
Le critère II concerne des sites représentatifs de processus géologiques en
cours, de l’évolution biologique et de l’interaction entre l’homme et son
environnement naturel. Mais l’application de ce troisième paramètre a été
généralement restreinte à des sites où l’interaction entre l’homme et son
environnement naturel s’est surtout manifestée dans le passé et se trouve
aujourd’hui contrôlée. Ainsi le Tassili n’Ajjer (N/C 179) et la grande majorité des
sites naturels australiens.
Dans la pratique, l’interaction entre l’homme et son environnement naturel
suscite une plus grande méfiance de I’UICN que les processus géologiques en
cours ou qu’une évolution biologique rigoureusement exclusive de l’espèce
humaine. De ce fait, un grand nombre de paysages anthropiques dont la
signification universelle est évidente - on songe par exemple aux rizières en
terrasses - se trouvent exclus dune Liste du patrimoine mondial où les processus
évolutifs expressément visés par l’article II sont interprétés de façon limitative. Il
convient toutefois de constater que la rédaction du critère II n’est pas en cause.
Seule une conjugaison draconienne des dispositions de cet article avec celles du
critère d’intégrité a pu déterminer des phénomènes de rejet surprenants, comme
celui qui s’est manifesté lors d’un nouvel examen du dossier du District des Lacs à
la session de 199 1. La faible proportion de sites naturels par rapport aux sites
culturels, le fait que 35 pays n’aient inscrit que des sites culturels sur la Liste”,
s’expliquent largement par le durcissement des positions du Comité, sensible aux
arguments des défenseurs dune politique écologique inapplicable hors des grands
parcs nationaux des pays développés.
Une lecture analogue du critère III a produit les mêmes effets restrictifs. Ce
24 critère vise des « phénomènes, formations ou particularités naturels éminemment
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

remarquables, tels que les exemples par excellence des écosystèmes les plus
importants, des paysages d’une exceptionnelle beauté ou de remarquables fusions
d’éléments naturels et culturels ». Ce sont les deux dernières catégories qui ont
suscité le plus grand nombre de réserves lorsque l’occasion s’est présentée de les
illustrer. Si la perception de la beauté ne pose pas de problème aux experts dans
une nature « vierge » - entendons par ce terme faiblement habitée - en raison
d’une sensibilité dominante héritée du romantisme et des débuts du mouvement
écologique, elle cesse d’ètre immédiate dès quelle passe par une fusion, fût-elle
remarquable, d’éléments naturels et culturels : toute représentativité « naturelle »
a été déniée, en 1979, au Mont Saint-Michel et à sa baie (C SO), en 1987 à
Venise et sa lagune (C 394). Pl us h eureux, deux sites présentés par la Chine, le
Taishan (N/C 437) et le Huangshan (N/C 547), deux sites présentés par la
Grèce, le Mont Athos (N/C 454) et les Météores (NK 455), deux sites présentés
par la Turquie, Goreme et les Sites rupestres de Cappadoce (N/C 357),
Hiérapolis/Pamukkale (N/C 485) ont reçu le « label » de la nature au titre du
critère III, mais au terme de longues discussions. On observera à ce sujet que
l’inscription de ces biens s’échelonne entre 1985 pour Goreme et 1990 pour le
Huangshan. Cette époque est précisément celle où le Comité à pris conscience
des difficultés d’ application du critère III concernant l’inscription des biens
naturels. Ce critère apparemment antinomique avec la conception de l’intégrité
défendue par les représentants de 1’UICN aurait contribué à écarter tous les sites
où la perception de la beauté se traduit par une remarquable fusion d’éléments
naturels et culturels si le Comité n’avait décidé de prendre l’avis de 1’ONG
chargée de l’évaluation du patrimoine culturel dans un certain nombre de cas.
M/“i.
SF,<.
fg;. 2.d Y a-t-il des exclus de la Convention ?
S$?i
I%“CI
L’examen critique de la validité des critères fait ressortir un certain
nombre de faiblesses. Celles-ci tiennent parfois à la rédaction des
Orientations mais, plus souvent encore, à l’interprétation trop limitative qui a
été retenue par le Comité et le Secrétariat. Deux grandes catégories de biens
que la Convention permettrait d’inscrire ont été affectées, à des titres divers,
par une politique d’exclusion que l’on voudrait croire susceptible de révision :
le patrimoine architectural contemporain, le patrimoine industriel. Une
troisième catégorie, dont la définition même pose problème, celle des
paysages culturels, doit être traitée à part.

I.2.d.l Le patrimoine architectural du xx’siècle


Le refus de s’engager dans une politique de protection de ce
26 patrimoine actuel a une cause conjoncturelle : lors de la cinquième session
Le cadre juridique, vingt ans après

ordinaire (Sydney, 26-30 octobre 1981), le Comité devait examiner la


proposition d’inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’Opéra de
Sydney (408). Le chef-d’œuvre de Jorn Utzon (1957-1973) n’ayant pas fait
l’unanimité, le gouvernement australien décida de retirer cette demande. Le
Comité, conscient de ses responsabilités, prit alors l’initiative, d’une réflexion
sur l’architecture contemporaine à mener sous forme de consultations
d’experts, soit à l’initiative du Secrétariat, soit à l’initiative des ONG, et prin-
cipalement de I’ICOMOS. Cette consultation n’a pas abouti, à ce jour, à des
propositions claires pour trois raisons principales :

La « plus-value » qu’accorderait à la cote d’un architecte, d’un peintre,


d’un sculpteur ou plus largement d’un créateur contemporain l’inscription
d’une de ses œuvres sur la Liste du patrimoine mondial affaiblirait la
crédibilité de la Convention.

L’œuvre des grands architectes contemporains est internationale,


chacun d’eux ayant dirigé des chantiers dans le monde entier. La
constitution d’une liste représentative de l’architecture du XX siècle aurait
du mal à respecter les équilibres nationaux et régionaux dont la Convention
doit tenir le plus grand compte.

Le « manque de recul » ne permet pas de juger en toute impartialité de


l’exemplarité des œuvres architecturales contemporaines, la notoriété
n’étant pas toujours synonyme de qualité.

Ces arguments sont de valeur inégale. Le premier, d’ordre juridique et moral,


ne peut être sérieusement opposé à KJNESCO quand d’autres distinctions
prestigieuses (ne serait-ce que le prix Nobel) viennent couronner des
réalisations de savants et de créateurs bien vivants. Le second pourrait se
rétorquer et l’intervention d’un même créateur sur plusieurs continents
pourrait manifester avec éclat l’universalité de son art. Le troisième semble
postuler que l’histoire seule permet des jugements équitables. Nul ne
souscrirait à cette conclusion : les chefs d’œuvre périssent, victimes du temps
et des hommes ; il arrive aussi qu’ils soient ignorés et redécouverts.
En réalité, le rejet de l’architecture du XX siècle semble recouvrir d’autres
enjeux : le refus, pour les traditionalistes du patrimoine, d’admettre la création
contemporaine, le refus, pour les spécialistes de l’architecture du XIX’ siècle, de
sortir d’une vision élitiste confinée aux « grands créateurs », le refus, pour les
pays en développement d’inscrire des éléments nouveaux au palmarès déjà
considérable des pays riches. 27
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

Il est bon, de ce point de vue, que la seule inscription


qui soit venue infléchir la rigueur de la ligne politique
définie en 1981 ait été celle de Brasilia (C 445) en 1987 : le
choix d’un ensemble d’urbanisme contemporain, œuvre de
l’urbaniste brésilien Lucio Costa et de l’architecte brésilien
Oscar Niemeyer, tous deux vivants, dans un pays qui ne
compte pas parmi les plus développés, montre l’inanité des
craintes qui avaient été exprimées. Il rappelle aussi l’urgence
d’une politique de protection : le patrimoine le plus récent
n’est pas moins menacé par l’évolution que le patrimoine
archéologique ou historique traditionnel.

1.2.d.2 Le patrimoine industriel


L’exclusion du patrimoine architectural du
Xx’ siècle a été presque totale. Celle du patrimoine industriel,
plus sélective, n’est en fait qu’apparente. Si des biens insignes,
comme Ironbridge Gorge (C 371), ont été inscrits sans
difficultés, d’autres, en revanche, n’ont pas fait l’unanimité. Le
Royaume-Uni a retiré, en 1988, deux propositions concernant,
le Vapeur Great Britain et son dock (C 485) et les Ponts
suspendus de Menai et Conwy (C 497), l’ensemble de New
Lanark (C 429) étant différé successivement en 1987 et 1988.
Ces mesures appellent quelques commentaires. Pour des
raisons historiques, la cause du patrimoine industriel est née au
Royaume-Uni et s’est longtemps confondue avec celle d’une
école de pensée qui assimile ce patrimoine à celui des sociétés
industrielles. Il ressortait de ce postulat, aujourd’hui contesté, d’une part que les
seuls pays à pouvoir présenter des biens du patrimoine industriel étaient les pays
développés, théàtres de la première ou de la seconde révolution industrielle et,
d’autre part, que toutes les formes de la société industrielle (organisation urbaine
et sociale comprises) participaient du patrimoine industriel, ce qui explique, par
exemple, l’argumentaire développé en faveur de l’inscription de New Lanark.
Le Comité, tout en prenant l’initiative d’études comparables à celles qu’il
avait suscitées à propos de l’architecture du XX siècle, a souhaité marquer, à
plusieurs occasions, sa volonté de traiter le patrimoine industriel dans un esprit
différent de celui des fondateurs historiques de cette notion et de certaines ONG.
Refusant à bon escient la discrimination qui opposerait au patrimoine des seuls
pays développés ou industrialisés un patrimoine « proto-industriel », « artisanal »
28 ou « traditionnel », il a manifesté par une série d’inscriptions significatives, sa

--
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

volonté d’ouvrir le concept de patrimoine industriel a l’ensemble des patrimoines


techniques de l’humanité, sans limitation d’époque ni de lieu. C’est ainsi que les
Mines de sel de Wielicza (C 32) et les Salines royales d’Arc-et-Senans (C 203)
ont été inscrites respectivement en 1978 et en 1982; que les Mines d’argent et la
Ville de Potosi (C 420) ont été inscrites en 1987. En 1988, deux nouveaux biens
ont manifesté la volonté significative d’unir dans une même protection les sites
industriels et les villes qu’ils ont générées : le Comité a en effet inscrit au cours de
sa douzième session Guanajuato et les mines adjacentes (C 482) et Trinidad et la
Valle de Los Ingenios (C 460)
Par une politique constante, le Comité a également refusé de créer des
critères spécifiques pour un patrimoine à part entière : le refus de la solution
« muséale » en ce qui concerne les sites archéologiques a eu, de la sorte, une
incidence logique lors de l’examen du Site de Tonglushan (Chine), différé en
1990. Ce site insigne d’extraction et de métallurgie du cuivre, unique au
monde par sa date et son étendue originelle, est aujourd’hui si amoindri par la
poursuite de l’exploitation minière qu’il ne répond plus aux critères qui
l’auraient fait retenir il y a une dizaine d’années.

I.2.d.3 « Biens mixtes » et « paysages culturels »


Cette question est devenue peu à peu l’une des pierres
d’achoppement de la Convention et a donné lieu, à partir de la douzième
session (Brasilia, 5-9 décembre 1988), où un document avait été présenté
au Comité à la suite des difficultés rencontrées par le Bureau
(SC-88/CONF.001/10), à de nombreuses prises de position sans qu’une
politique claire ait été définie.
Il s’agirait en premier lieu de lever une hypothèque purement opératoire :
celle du double examen des biens en question au titre du patrimoine culturel
et du patrimoine naturel.
Mais, au delà de cette question de procédure, il s’agirait de clarifier un
concept qui n’a cessé d’évoluer spontanément au point de devenir, soit
exagérément englobant, soit totalement réducteur. Les « biens mixtes »
doivent-ils être confondus avec les « paysages culturels » et dans quelle
mesure ? Un paysage culturel est-il avant tout le témoin d’une activité
humaine spécifique ayant profondément transformé un paysage naturel (ainsi
les rizières en terrasse) ou au contraire le témoin privilégié d’une forme d’art
qui l’a magnifié (ainsi le Fuji-Yama pour la peinture japonaise, le Contado
Florentin pour la peinture toscane, mais aussi les Appalaches pour les
paysagistes américains, de Frederick Church à Thomas Cole) ?
Il est évident que la Convention, entre les sites naturels exclusifs de la
30 présence humaine et les ensembles habités - villes ou villages - doit prévoir un
Le cadre juridique, vingt ans après

moyen de protéger des espaces modifiés par l’homme et indissociables de son


histoire, qu’il s’agisse de lieux de mémoire, de témoins privilégiés des grands
modes d’occupation du sol ou tout simplement, comme le prévoient les
Orientations relatives au patrimoine naturel d’une « remarquable fusion
d’éléments naturels et culturels » ( 36.a.111).
La définition d’une stratégie susceptible de résoudre les problèmes posés
par une série de décisions incohérentes devrait être l’une des priorités de
I’UNESCO au lendemain de la célébration du vingtième anniversaire de la
Convention.

I.2.d.4 La question du patrimoine mobilier


A plusieurs reprises, des voix se sont élevées pour demander une
extension des inscriptions au patrimoine mobilier, la dernière intervention en
ce sens ayant été faite par la délégation de 1’ Algérie à la Conférence générale
de 199 1. Ce vœu paraît difficilement réalisable pour plusieurs raisons.

Le concept de patrimoine mobilier n’ayant de réalité qu’en ce qui


concerne le patrimoine culturel, le projet peut paraître contradictoire avec
l’esprit de la Convention, qui recherche un équilibre entre patrimoine naturel
et patrimoine culturel.

V La variété des législations en vigueur constitue un obstacle pratique à


l’adoption d’une convention internationale concernant les objets
mobiliers. Certaines législations englobent (quitte a les confondre dans une
notion de domanialité) toutes les catégories du patrimoine physique : sites,
monuments et objets mobiliers ; d’autres, plus nombreuses, établissent des
distinctions juridiques absolues entre sites, immeubles et meubles
(la définition de l’objet mobilier « immeuble par destination » constituant
parfois une nuance supplémentaire). S’il est difficile d’harmoniser ces
législations a l’échelle d ‘une région”, la tâche serait a fortiori plus ardue
s’agissant de l’ensemble du monde.

Y La variété des politiques culturelles est un autre obstacle à la


réalisation de ce vœu. Certains pays regroupent volontairement dans de
grands musées nationaux les grands chefs-d’œuvre de la peinture, de la
sculpture et des arts précieux, vidant les sites et les monuments de leur
substance mobilière ; d’autres, au contraire, favorisent une conservation
intégrée in situ sans que le modèle statutaire de cette présentation (musée de
site, monument historique, etc.) soit unique. 31
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

Les ravages de 1’~ elginisme » et du trafic illicite des œuvres d’art


jusqu’à l’adoption de la Convention de 1970 et même après cette date
constituent un autre obstacle a la mise en application d’une protection des
objets mobiliers au titre de la Convention du patrimoine mondial. On se
souviendra en effet que les pays signataires de la Convention concernant les
mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et
le transfert de propriété illicites des biens culturels ne se confondent pas
toujours avec les pays signataires de la Convention du patrimoine mondial.

11 semble donc que le Comité du patrimoine mondial, le Secrétariat et les


ONG aient adopté une attitude dilatoire en ce qui concerne les possibilités
d’extension de la Convention de 1972 au patrimoine mobilier. Tout en
considérant que la présence d’un patrimoine mobilier important sur un site
archéologique ou dans un monument constituait un élément supplémentaire
d’appréciation positive, le Comité n’a pas refusé l’inscription de biens
culturels dépouillés d’une partie signifiante de leur décor mobilier au profit
d’une collection ou d’un musée. Pour éviter que, dans la pratique, cette
philosophie de la protection ne paraisse contradictoire avec les objectifs de la
Convention de 1970, il paraît souhaitable, d’une part que 1’UNESCO
recommande l’adoption conjointe des conventions du 14 novembre 1970 et
du 16 novembre 1972, d’autre part que le Centre du patrimoine mondial
participe régulièrement aux travaux du Comité intergouvernemental pour la
promotion du retour des biens culturels à leur pays d’origine ou de leur
restitution en cas d’appropriation illégale.

32
La mise en œuvre de la Convention

es modalités de fonctionnement de la Convention, telles qu’elles ont été


définies en 1972-l 976, impliquent l’intervention régulière et quasi-
institutionnelle d’un certain nombre de partenaires : les Etats parties, le
Comité du patrimoine mondial, le Secrétariat de l’UNESC0, les ONG.
En analysant les conditions dans lesquelles l’activité de ces partenaires
s’est exercée jusqu’ici, il est possible de distinguer quelques causes des succès
ou des échecs de la politique d’identification, de protection, de conservation
et de mise en valeur du patrimoine mondial souhaitée en 1972.
!p&’
t f LE RÔLE DES ÉTATS PARTIES À LA CONVENTION
;~:
A la date du 4 décembre 1992, cent-trente-deux Etats ont ratifié la
Convention, l’ont acceptée ou y ont adhéré, ces modalités juridiques
différentes se traduisant par des possibilités de participation pratiquement
équivalentes. Les « Etats parties » (le vocabulaire juridique de l’UNESC0 a
consacré l’usage de cet anglicisme) sont les principaux artisans de la mise en
œuvre de la Convention puisqu’ils sont chargés d’élaborer les propositions
d’inscription soumises au Comité après avoir communiqué à celui-ci une liste
indicative des biens qu’ils ont l’intention « de proposer pour inscription sur la
Liste du patrimoine mondial au cours des cinq à dix années suivantes”“‘.
Quelle a été l’action de ces Etats parties ?
Un premier constat peut être fait. Celui de l’écart entre le nombre de
pays ayant effectivement inscrit des biens sur la Liste du patrimoine mondial
(82) et les Etats parties à la Convention (132 au début de décembre 1992).
Les causes de cette discordance numérique sont diverses. Certains pays
peuvent éprouver de réelles difficultés à identifier, sur leur territoire, un bien
culturel ou naturel dont la valeur exceptionnelle serait universellement
reconnue. Mais tel n’est évidemment pas le cas du Chili, qui a ratifié la
Convention le 20.02.1980, sans proposer depuis cette date l’inscription d’un
bien culturel aussi essentiel à la Liste que l’lle de Pàques. 33
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

La souveraineté des Etats parties à la Convention peut difficilement être


remise en cause, puisqu’elle est le fondement même du système des Nations
Unies. Une politique incitative systématique, si elle était adoptée par
I’UNESCO, pourrait avoir des effets pervers en posant le principe que tout
Etat partie doit présenter un ou plusieurs biens au Comité. Dans sa
complexité, la question posée par l’absence de mobilisation de certains Etats
parties rejoint celle des Etats qui n’ont pas reconnu l’instrument juridique de
1972. Quelle sera la crédibilité de la notion de patrimoine de l’humanité tant
que l’Autriche, par exemple, n’aura pas ratifié la Convention ? Il serait peu
profitable d’analyser les causes de l’absence d’engagement ou du
désengagement de certains des Etats membres de l’UNESC0 dans la
politique inaugurée en 1972. En revanche, le rôle des Etats parties à la
Convention dans sa mise en œuvre peut faire l’objet de diverses remarques.
;a.:
$6:
BE. 1-a Pays développés et pays en développement
gF&:
Les pays développés n’ont généralement aucune peine à se plier à la
discipline des Orientations guidant la mise en œuvre de la Convention du
patrimoine mondial. Premier pays a avoir ratifié cette Convention
(07.12.1973), les Etats-Unis ont toujours soumis au Comité des documents
d’une grande qualité scientifique. L’identification du patrimoine, la
constitution de dossiers complets comportant tous les éléments énumérés au
titre 1. G. ( 54) des Orientations (p. 12-15) ne pose pas de problème
particulier à un pays doté d’une administration hautement spécialisée et
d’une infrastructure universitaire importante.
Le cas des pays en développement est très différent : la Documentation
spécifique à fournir avec des propositions d’inscription d’ensembles ou de
sites (Orientations 54f) est pratiquement impossible a réunir en l’absence de
services administratifs spécialisés dans le domaine du patrimoine culturel et
naturel ; la collecte bibliographique elle-même pose problème, lorsque les
bibliothèques font défaut ou sont notoirement insuffisantes. Enfin, la
rédaction d’un document de présentation dans l’une des deux langues de
travail adoptées par le Comité (anglais ou français) peut également constituer
une obligation fortement dissuasive.
Dans la pratique, la généralisation de l’assistance préalable aux pays en
développement qui en font la demande a corrigé certaines inégalités
flagrantes. Mais ce remède n’est guère satisfaisant. Dans la mesure où il
soumet l’identification du patrimoine au regard d’un expert étranger au pays,
il crée les conditions d’une lecture différente de la Convention. Idéalement,
l’assistance préalable ne devrait pas se limiter à la rédaction d’un dossier, mais
34 comporter, outre une action de sensibilisation poussée des responsables du
La mise en mure de la Convention

patrimoine dans le pays où elle s’exerce, des mesures d’accompagnement


(création ou amélioration d’une bibliothèque spécialisée, d’un service de
relevés graphiques et photographiques etc.). Ces mesures, évidemment
coûteuses, dépendant du Fonds du patrimoine mondial, pourraient être
réservées à ceux des quarante-et-un PMA recensés en 1990 qui ont ratifié la
Convention.
I;
jg f.b Pays centralisés et pays décentralisés
Plus que la forme de gouvernement, monarchique ou
démocratique, ce sont les structures de 1’Etat qui influent sur la mise en
œuvre de la Convention du patrimoine mondial. Un système fortement
centralisé, comme celui de l’Egypte, peut encourager un resserrement
thématique et géographique des propositions, le plus spectaculaire des grands
ensembles inscrits sur la Liste étant celui des Monuments de Nubie d’hbou
Simbel à Philae (C SS). En revanche, un système fédéral ou une organisation
fondée sur un pouvoir régional fortement défini peuvent difficilement faire
l’économie d’une représentation équilibrée des différentes composantes
territoriales de 1’Etat partie à la Convention. Ces inconvénients structurels
sont apparus clairement dans le cas des propositions formulées par certains
pays, comme les Etats-Unis d’Amérique, enclins à raisonner en termes d’Etats
de l’Union ou l’Allemagne, qui se fonde sur la réalité des Lander. Les
systèmes fédéraux ou décentralisés semblent aggraver les inconvénients de la
Convention, qui lie la définition des biens du patrimoine mondial à
l’existence des Etats actuels au lieu de prendre en considération l’existence
des régions naturelles et d’aires culturelles qui ne coïncident nullement avec
la définition historiquement conjoncturelle de ces Etats.

Patrimoine mondial et stratégies identitaires


L’inscription des biens naturels étant généralement plus
consensuelle, le domaine de la culture est celui où les stratégies identitaires se
manifestent avec le plus de force. Vingt-trois Etats ont délibérément joué la
carte de l’identification à la capitale en obtenant l’inscription sur la Liste du
patrimoine mondial, soit de la ville où sont concentrés les sièges du pouvoir
politique, soit d’une partie de cette ville, soit d’un monument ou d’un
ensemble de monuments symboliques de cette ville”.
Ce type de proposition, par lequel l’identité nationale trouve à s’exprimer
de manière symbolique, a été généralement encouragé par le Comité, compte
tenu des valeurs patrimoniales évidentes réunies dans la plupart des capitales,
alors que les propositions concernant des « monuments nationaux » à haute
charge symbolique, comme le Monument national de San José au Costa-Rica 3.5
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

(C 105) ou le Cimetière des combattants et le Monument de la Liberté à


Riga (C 605) ont été jugés antinomiques avec les principes d’universalité
proclamés par la Convention.
L’idée d’une identité nationale fondée sur une légitimité historique constante
et ancrée dans la durée a été illustrée d’abord par les stratégies d’inscription de la
Bulgarie, qui est aussi l’un des premiers pays à avoir signé la Convention
(07.03.1974). L’affirmation de la spécificité du Tombeau thrace de Kazanlak (C
443, de celle du bas-relief rupestre « protobulgare » qu’est le Cavalier de Madara,
de celle du Monastère de Rila, monument éclectique de la « Renaissance
bulgare » (C 216), ont marqué, de 1979 à 1983, l’adoption d’un discours
fortement nationaliste qui a parfois fait jurisprudence.
Beaucoup d’Etats, en revanche, ont cherché à valoriser la diversité de leur
patrimoine en se fondant sur la variété des cultures qu’il rassemble. Plus
satisfaisante pour l’esprit, cette approche n’en est pas moins susceptible de
dangereuses déviations : en échantillonnant son patrimoine, des Grottes ornées
de la Vallée de la Vézère (C 85) aux Salines royales d’Arc-et-Senans (C 203), la
France n’a pas cru, en exprimant volontairement la longue sédimentation
historique qui la caractérise, déséquilibrer une Liste du patrimoine mondial ou
Lascaux voisine avec Altamira et l’Amphithéâtre romain d’Arles avec le Colisée,
le Pont du Gard avec 1’Aqueduc de Ségovie ou encore 1’Abbaye de Fontenay
avec celle de Poblet. Encore faudrait-il que cette perception identitaire de la
diversité culturelle fût reconnue pour telle par les cultures minoritaires et par les
autres pays. En posant en principe l’hétérogénéité des cultures anciennes ou
rémanentes fédérées par l’Empire ottoman, la Turquie a inscrit les Monuments
hittites de Hattousa (C 377), le Site archéologique lycien de Xanthos (C 484), le
Sanctuaire hellénique de Hiérapolis-Pamukkale (N/C 485), les Monuments
chrétiens de la Cappadoce (N/C 357), la Grande mosquée et l’Hôpita1 de
Divrigi (C 358) - sans parler des zones historiques d’Istanbul où voisinent des
monuments insignes de toutes les époques, du monde romain à la Turquie
contemporaine. Néanmoins, elle n’a pas proposé jusqu’ici de grands témoins des
cultures arménienne et géorgienne, omission qui a pu être soulignée par des
représentants de ces minorités.
L’option qui a été prise dans ce dernier cas n’est pas singulière. De
manière comparable, la République arabe syrienne n’envisage pas, à l’heure
actuelle, de proposer le Krak des chevaliers ; la Chine n’a inscrit, pour le
moment, sur sa liste indicative, ni l’ensemble architectural de Lhassa, ni
d’autres éléments du patrimoine tibétain. C’est qu’en effet la mise en œuvre
de la Convention autorise une lecture qui peut se traduire, soit par la mise à
l’écart provisoire de l’identité culturelle d’une composante ethnique,
36 linguistique, religieuse ou politique, soit par une revendication impérieuse
La mise en <putm de la Convention

portant sur des biens culturels considérés comme indissociables de l’identité


nationale. On évoquerait à ce propos les débats extrêmement riches qui ont
précédé en 198 1 l’inscription inéluctable de la Vieille ville de Jérusalem sur la
Liste du patrimoine mondial à la demande de la Jordanie (C 148), mais, à
l’inverse, l’échec des demandes d’inscription de Sites archéologiques de
l’Irlande du Nord présentés par le Royaume-Uni : comparés à ceux de l’Eire,
les Sites archéologiques de Lough Erne (C 427) et du Fort de Navan (C 490
rev.), n’ont pas convaincu le Comité du patrimoine mondial. D’autres
questions fondamentales du même type n’ont malheureusement pu être
abordées jusqu’ici pour d’évidentes raisons politiques.

2.
j>>2 LE RÔLE DU COMITÉ DU PATRIMOINE MONDIAL
p,“.
Depuis 1976, le Comité joue un role essentiel et son action a
beaucoup contribué au succès de la Convention. Sans anticiper ici les
résultats de l’évaluation à laquelle le Comité se livre de son côté, il paraît
néanmoins utile de formuler quelques observations en vue d’améliorer son
fonctionnement.

Le Comité devrait regrouper une majorité de spécialistes de toutes


les régions concernées. La représentation très inégale des pays et
des régions fait ressortir les disparités de situations exposées au point II. 1 .a.
Celles-ci sont aggravées par le fait que le Comité se réunit tantôt au Siège de
l’Organisation, ce qui permet aux membres des délégations permanentes de
suivre les travaux, tantôt auprès d’un pays hôte, ce qui réduit d’autant plus la
participation de certains des PMA et des pays en développement. Le Fonds
du patrimoine mondial, qui permet de subvenir aux frais de déplacement de
certains des membres du Comité, n’est probablement pas la source de
financement idéale en l’occurrence.

5!<
@.b Le Comité devrait avoir les moyens d’un suivi de sa politique.
d
Elu pour une session, renouvelé tous les deux ans dans une
proportion importante de ses membres, cet organisme de décision n’a pas de
mémoire propre et perd, par suite du renouvellement des mandats, les
moyens d’une action inscrite dans la longue durée. Ces défauts sont
insuffisamment palliés par l’existence du Secrétariat, dont l’action sera
évoquée au point II.3

LE RÔLE DU SECRÉTARIAT
Le Secrétariat de 1’UNESCO est la mémoire du Comité et permet
d’inscrire dans la longue durée les politiques d’identification, de préservation, 37
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

de conservation et de mise en valeur du patrimoine mondial définies par


celui-ci à l’occasion de chaque session. Le Secrétariat n’a pas failli a cette
tâche essentielle, mais la portée de son action a été réduite par plusieurs
facteurs structurels et par les options intellectuelles qui en découlent.

Jusqu’à la création du Centre du patrimoine mondial, la ségrégation


du Secrétariat, qui relevait de deux Secteurs distincts de
l’UNESC0, le Secteur des sciences et le Secteur de la culture, contribuait à
élargir le fossé entre le patrimoine naturel et le patrimoine culturel. La
nécessité d’une gestion unique de la Convention était donc devenue une
évidence et la création, le 1.5.1992, d’un Centre du patrimoine mondial par
le Directeur général, doit être saluée comme une modification de structure
extrêmement positive.

L’insuffisance des moyens en personnel mis à la disposition du


Secrétariat par l’Organisation a été périodiquement soulignée. Elle
empêche celui-ci de poursuivre sa mission au-delà des tâches quotidiennes
(préparation des réunions du Bureau et du Comité, mise au point et diffusion
des procès-verbaux, traitement préalable des dossiers de demande
d’inscription, correspondance avec les Etats parties à la Convention, avec le
Comité, avec les ONG, etc.). D’autre part, le travail remarquable accompli
ces dernières années dans le domaine de la promotion du patrimoine mondial
repose presque exclusivement sur une seule personne.

$*:
ii, 3.c Le recrutement du personnel, qui a écarté jusqu’ici des postes de
:,.>
responsabilité des spécialistes du patrimoine culturel, réduit le
Secrétariat à une fonction de gestion. Des possibilités de dysfonctionnement
naissent, soit de la lenteur des communications avec les membres du Bureau
et le Président du Comité, soit d’une prise de décision rapide faite sans
consultation préalable de cette instance.

;’ 3.d En raison du profil des fonctionnaires internationaux qui occupent


:~**
des postes de responsabilité du niveau P-5 ou D-l, et qui ont été
dans le Secteur de la culture essentiellement recrutés parmi des
administrateurs et des juristes de formation, la politique scientifique du
Comité est interprétée d’une manière restrictive et, à terme, dangereuse.
C’est ainsi que, dans la jurisprudence, les décisions conjoncturelles prises au
cours d’une session, à l’occasion de l’examen d’un bien particulier, sont
venues s’agréger au corps de doctrine de la Convention et des Orientations.
38 Cette interprétation est particulièrement dommageable à l’avenir de la
Convention en ce qui concerne des secteurs sensibles comme l’architecture
contemporaine, les villages traditionnels et les paysages culturels. Le
Secrétariat assume une responsabilité considérable et sans doute excessive en
rappelant, après chaque élection d’un nouveau Comité, qu’il avait été décidé
de surseoir à toute nouvelle inscription de biens relevant de ces catégories
dans l’attente d’une « étude globale » que toute absence de consensus
méthodique renvoie aux calendes grecques.

LE RÔLE DES ONG


La Convention a prévu de confier l’examen préliminaire des
dossiers soumis par les Etats parties à deux ONG, 1’UICN pour les biens
naturels, et 1’ICOMOS pour les biens culturels, I’ICCROM pouvant être
consulté sur tous les problèmes de restauration concernant le patrimoine
culturel.
Ces ONG ont consacré une partie non négligeable de leur activité à la
Convention, mais les modalités de leur action sont diverses et ont d’ailleurs
varié.

L’expertise de I’UICN
L’UICN dispose d’un réseau d’experts et de moyens financiers qui
permettent une évaluation poussée des biens majeurs du patrimoine naturel.
Tous les biens évoqués devant la Convention du patrimoine mondial ont fait
l’objet d’une ou plusieurs visites récentes et d’un rapport détaillé.
La problématique de 1’UICN reste celle des années 1960. Concernée au
premier chef par la protection de grandes réserves, cette ONG paraît
encourager un système d’échantillonnage des faits géologiques, climatiques et
biologiques majeurs qui lui permet de dresser une liste prévisionnelle du
patrimoine mondial. Il n’est pas sûr que le « scientisme » de cette attitude
corresponde aux situations actuelles. En tout état de cause, l’application
restrictive du critère d’intégrité paraît devoir poser problème à brève
échéance.

” ‘4-b
.&. L’expertise de I’ICOMOS
L’ICOMOS ne dispose pas d’un réseau d’experts et de moyens
financiers comparables à ceux de I’UICN, mais de Comités nationaux et de
Comités spécialisés. Ayant très vite fait le constat que les Comités nationaux
ne pouvaient avoir de politique opposée à celle des Etats parties à la
Convention et que les Comités spécialisés avaient des principes de sélection
scientifique qui risquaient d’infléchir la représentativité de la Liste du
patrimoine mondial”, I’ICOMOS a choisi, en 1980, un coordonnateur chargé 39
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

de rassembler toutes les données nécessaires à l’information de son Bureau et


d’en faire rapport devant lui. L’évaluation résulte donc d’un travail en trois
phases : consultation d’experts, consultation du Bureau de l’ICOMOS,
rédaction du document soumis au Comité du patrimoine mondial. Ce
système, amendé en 1991 Ii, pèche souvent par le manque d’informations
récentes directement vérifiées sur le site. Les missions accordées par le
Secrétariat sur le Fonds du patrimoine mondial ne peuvent évidemment
concerner qu’un petit nombre de propositions d’inscription particulièrement
sensibles.

L’expertise de I’ICCROM
L’ICCROM n’a été appelé à s’exprimer que sur un nombre
restreint de dossiers comportant un volet technique très spécifique.
L’évaluation des périls, des méthodes de conservation et des matériaux mis en
œuvre constitue un apport indispensable aux travaux du Comité. Une
meilleure coordination entre I’ICCROM et 1’ICOMOS paraît toutefois
nécessaire sur le plan doctrinal si l’on ne veut courir le risque d’une
contradiction croissante entre les politiques de conservation pratiquées par
Etats parties à la Convention, I’UNESCO, dans le cas des campagnes
internationales, et les experts mandatés par différentes ONG.

40
L’ avenir de la Convenh’on

eux décennies d’application de la Convention permettent de dresser un


bilan des résultats, de remettre en cause l’instrument juridique et les
procédures, de s’interroger sur l’avenir du patrimoine mondial quitte à
redéfinir les buts recherchés à partir de l’évolution de l’opinion et des
avatars de divers sites, inscrits avant 1992.
Cette évaluation critique et cette réflexion prospective ne semblent pas
devoir emprunter la voie radicale d’une révision de la Convention proposée a la
139’ session du Conseil exécutif par la Délégation permanente de l’Italie
(document 139 EX/29 du 28 avril 1992). L a commission du programme et des
relations extérieures du Conseil exécutif a hésité, le 21 mai 1992, à créer un
groupe consultatif d’experts « dans le but d’examiner en profondeur le rapport
que le Directeur général présentera à la 140’ session du Conseil exécutif sur
toutes les questions et initiatives relatives a une possible amélioration de la
protection du patrimoine mondial culturel et naturel » (document 139
EX/PX/DR.S). Le souci de ne pas casser la dynamique de la Convention par
une procédure de révision nécessitant à tout le moins une pause, exprimé par
certains Etats membres (paragraphe 3), a prévalu à cette occasion. Il n’en est
que plus nécessaire de formuler clairement les questions que le Conseil exécutif
aura à examiner au cours de sa 141’ session. Certaines sont nécessairement
provocantes : l’opinion du public sur la Convention reflète-t-elle celle des
Etats ? L’opinion scientifique est-elle conforme à celle des experts des ONG
chargés de sa mise en ceuvre ? Sans méconnaître la nécessité d’une réflexion
menée, à l’occasion du vingtième anniversaire, par tous les participants actifs à
la Convention (I’UNESCO, avec les rapports du Directeur général, du
Secrétariat, du Comité du patrimoine mondial, du groupe consultatif d’experts
désigné le 21 mai 1992 ; les Etats membres, avec les rapports des ministères
concernés et des commissions nationales ; les ONG) il paraît souhaitable de
prévoir des enquêtes de forme diverse (du sondage à la table-ronde de
spécialistes) associant plus largement l’opinion aux travaux déjà prévus. 41
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

<i
$. 1 LA CONVENTION ET L’OPINION
ii:
La première question qui se pose concerne la visibilité de la
Convention. Celle-ci est évidemment très inégale selon les régions
concernées. Mais il serait trop simpliste de la mettre en rapport avec le niveau
d’éducation o u, plus rudimentairement encore, avec le taux d’alphabétisation
des pays concernés. En fait, l’image de la Convention dans l’opinion dépend
de plusieurs facteurs, certains évidents, comme le rôle des médias ou le lien
avec l’assistance internationale, d’autres plus difficiles à évaluer. Le recours à
des sondages, évoqué plus haut, rendrait les plus grands services en révélant
une réalité statistique difficilement évaluable en l’état actuel de nos
connaissances.
an,_
if: 1.a La Convention, les médias et l’opinion
c“<,
Comme toute action de I’UNESCO, la Convention est insuf-
fisamment popularisée par les médias. Les causes de cette situation sont
multiples, mais l’Organisation en est d’abord responsable : le renforcement
du service de presse devrait être une priorité de l’Organisation dans les années
à venir. Une des fonctions essentielles du Centre du patrimoine mondial
devrait être de contrôler les rapports (actuellement anarchiques en dépit de
l’activité soutenue de la responsable de la promotion du patrimoine mondial)
entre I’UNESCO, les éditeurs, les agences de presse, les journaux et
périodiques, les stations de radio et les chaînes de télévision.
En l’absence de cette cellule d’information indispensable, quelle est en
effet la situation ? Elle se caractérise d’abord par un phénomène de sous-
traitante : la Convention du patrimoine mondial est décrite selon des logiques
éditoriales et médiatiques parfois étrangères à son esprit. Celles-ci favorisent
d’abord les grandes langues véhiculaires, parmi lesquelles l’anglais, le français,
l’espagnol ; mais elles sont également dangereuses dans la mesure où elles
amplifient l’écart entre pays développés et pays pauvres en liant fortement la
notion du patrimoine à celle de son exploitation touristique. Il est
symptomatique d’une situation générale que, dans son supplément au
numéro 13930 du vendredi 10 novembre 1989, le journal Le Monde ait titré
« Pour vos vacances : Les 314 sites du patrimoine mondial de ~‘UNESCO. Des
reportages sur les 5 continents », et choisi de présenter des sites accessibles avec
une rubrique « Partir », qui inclut des adresses d’agences de tourisme et des
tarifs de voyage et de séjour.
En dehors de ces choix délibérés, éditeurs et journalistes favorisent
généralement le spectaculaire : revue par leurs soins, la Liste du patrimoine
mondial tend à redevenir une liste des « merveilles du monde », la gêne des
42 rédacteurs étant évidente en présence des sites culturels les moins célèbres,
L’avenir de la Convention

inscrits au titre des critères III, IV, ou V. Cette perception sélective mériterait
d’être commentée. On peut se demander, en effet, si l’évolution actuelle de
la Liste du patrimoine mondial ne reflète pas des logiques contradictoires :
celle des Etats, qui revendiquent fortement l’inscription de lieux de mémoire
tels que le Monastère de Rila (C 216) ou Santo Domingo (C 526), celle des
« humanistes », qui soutiennent les propositions concernant le Camp de
concentration d’Auschwitz (C 31) ou 1’Ile de Gorée (C 26), celle des
« spécialistes » pour qui la Liste perdrait son sens si la Torhalle de Lorsch,
monument-clé de la Renaissance carolingienne, n’y figurait pas (C 515 rev.).
Dans la mesure où le jugement des médias, s’il ne reproduit pas celui de
l’opinion, le détermine, peut-être faudrait-il hâter l’inscription sur la Liste des
biens les plus attendus et les moins contestables si l’on ne veut pas risquer a
terme une perte de crédibilité de la Convention. Dans cette hypothèse, une
consultation informelle des relais d’opinion que constituent le monde de
l’édition, de la presse et de l’audiovisuel pourrait apporter, à l’occasion de la
célébration du vingtième anniversaire, des éléments de réponse intéressants
à analyser.

La Convention, l’assistance internationale et l’opinion


L’opinion a longtemps jugé l’action de l’UNESC0 en faveur du
patrimoine culturel à partir de quelques actions spectaculaires liées à des
campagnes internationales : le sauvetage des Temples d’Abou Simbel, celui
de Borobudur en sont de bons exemples. Une équivoque persistante lie la
notion de patrimoine mondial à celle de campagne internationale : l’opinion
oublie que, lors de l’inscription des Monuments de Nubie, d’Abou Simbel à
Philae (C 88) en 1979, ceux-ci étaient déjà sauvés des eaux du lac Nasser
(1964-1968) et que, lors de l’inscription de l’ensemble de Borobudur (C 592)
en 1991, la restauration des temples, en cours depuis 1971, était
pratiquement achevée. Dans la pratique, bien des campagnes internationales
ont ainsi précédé l’inscription du site qu’elles concernent sur la Liste du
patrimoine mondial : l’exemple le plus récent serait fourni par la mise en
chantier des restaurations d’Angkor, annoncée lors de la Conférence générale
de 1991 sans que ce site insigne figure à cette date sur la Liste. Cette pratique
a été regrettée par le Comité du patrimoine mondial et par le groupe de
travail institué par ce dernier à l’occasion de sa onzième session (Paris, 1987)
qui ont recommande l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial
préalablement au lancement de nouvelles campagnes internationales.
En règle générale, ce voeu paraît difficile à exaucer. L’inscription et le
lancement d’une campagne internationale répondent à deux logiques
différentes et leur mécanisme juridique est bien distinct. Encore faudrait-il 43
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

informer largement l’opinion de deux faits méconnus : une


campagne internationale peut concerner un site qui ne sera
jamais inscrit sur la Liste du patrimoine mondial ;
l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial n’entraîne
pas ipso facto une aide financière de la communauté
internationale. Ainsi éviterait-on toute une série
d’équivoques qui, des pays les plus riches aux PMA,
modifient l’image de la Convention, considérée par les
premiers comme l’affichage purement gratuit d’un tableau
d’honneur et par les seconds comme le moteur d’une sorte
de mécénat. Si d’autre part, la pratique qui attribue
prioritairement les maigres ressources du Fonds du
patrimoine mondial aux pays défavorisés ne peut être
remise en question, peut-être y aurait-il lieu de réfléchir
sur quelques-uns de ses effets pervers : en faisant
bénéficier les PMA de la solidarité internationale - sous
forme de fonds, de matériels, d’experts - I’UNESCO
contribue involontairement à les maintenir en position
d’assistés et risque en même temps de cautionner une «
mondialisation » des savoir-faire : les techniques de l’adobe
propagées par les spécialistes sont les mêmes à Ait-Ben-
Haddou (C 444), à Sana’a (C 385), à Bahla (C 433), voire
à Chan Chan (C 366). En privant les pays riches de toute
aide, 1’UNESCO risque à l’inverse de les voir adopter des
politiques de conservation condamnées par la communauté
internationale et se prive en fait de toute possibilité de
contrôle du suivi de la Convention.

LA CONVENTION ET LES EXPERTS


La Convention a été conçue en 1972 comme un instrument de
coopération internationale confié à des instances politiques - les Etats - la
faculté d’expertise étant attachée au Comité du patrimoine mondial, mais,
dans la pratique, largement déléguée aux ONG compétentes, UICN,
ICOMOS, et à I’ICCROM. Ce système, qui subordonne clairement les choix
« scientifiques » à des choix « politiques », a été critiqué à plusieurs reprises et
comporte en effet bien des dangers, celui du défaut d’expertise étant moins
évident que la constitution d’un corps de doctrine propre, qui marginaliserait
la Convention par rapport au monde scientifique. La désignation par les Etats
de véritables experts au Comité du patrimoine mondial posant problème
44 (voir supra II.Z), les procédés d’évaluation des ONG étant variables
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

(voir supra 11.4), on doit se demander si la célébration du vingtième


anniversaire de la Convention ne pourrait pas être l’occasion de réunir une
table-ronde d’experts internationaux. Des initiatives diverses allant dans ce
sens, comme celle du Centre du patrimoine mondial et du Conseil exécutif
pourraient alors être coordonnées. Ces experts, appartenant à des institutions
universitaires et scientifiques mais choisis intuitu personae, pourraient être
utilement consultés sur plusieurs points régulièrement évoqués par le
Comité : inclusion de nouvelles catégories de biens, cultures minoritaires, etc.
Peut-être serait-il utile, à moins court terme, de doter 1’UNESCO d’une
instance consultative de type « conseil scientifique », la forme de cette
instance restant à définir ainsi que ses compétences.

Faut-il fixer un nmne~us cluusus à la Liste ?


Cette question a été posée, soit par le Comité, soit par des
délégations, soit par le Secrétariat, soit par des ONG à presque toutes les
sessions depuis 1976. Elle trahit tantôt un souci d’efficacité politique - la
Liste perdrait sa crédibilité si elle devait s’allonger indéfiniment au gré des
circonstances - tantôt une exigence de rigueur scientifique (en inscrivant sur
une « liste prévisionnelle » tous les biens qui mériteraient d’être placés sous la
sauvegarde de l’humanité, 1’UNESCO d’issimulerait le caractère provisoire et
incomplet d’une liste en devenir).
En fait, la détermination d’un rzumerus clausus arbitraire (1000 ? 1500 ?
2000 ?) voulue par les « politiques » paraît moins inacceptable que celle d’une
« liste prévisionnelle », voulue par les « scientifiques ». L’établissement de
celle-ci - fût-ce de manière informelle - se heurterait à des objections de fond.
Comment les Etats parties réagiraient-ils à l’inclusion sur cette liste de biens
délibérément exclus de leur liste indicative (voir supra II 1.~) ? Comment les
Etats qui n’ont pas ratifié la Convention accepteraient-ils de voir la
communauté internationale disposer de leur patrimoine ? Sur quels critères
absolus enfin s’opéreraient des choix décisifs quand toute la pratique de la
Convention prouve la relativité de choix largement conjoncturels : des sites
insignes, comme le Tombeau de Qin Shi Huangdi (C 441), sont révélés par
l’archéologie ; il faut l’occasion de la célébration en 1992 de la « Rencontre de
deux mondes » pour que la communauté internationale reconnaisse la qualité
symbolique éminente des Monuments de Santo Domingo (C 5263, enfin des
catégories patrimoniales nouvelles comme les villes, les paysages ruraux,
l’architecture contemporaine, sont revendiquées par la mémoire collective au
fur et à mesure de la prise en compte de leur valeur par la communauté
46 scientifique, messagère d’une opinion en constante évolution.
L’avenir de la Convention

,: 2-b
v,,
Peut-on définir une « typologie » du patrimoine mondial ?
d> Cette question est fortement liée a la précédente. Le groupe
d’experts désigné par le Comité au cours de sa onzième session et réuni sous
la présidence de l’ambassadeur Ananda Guruge a consacré une part
importante de ses travaux à l’élaboration d’un projet d’étude globale (gbbal
upproach) et de typologie fonctionnelle Ifunctional typology) dans le but
d’améliorer les procédures d’inscription sur la Liste du patrimoine mondial.
Ce projet, soumis au Comité lors des douzième et treizième sessions, a reçu
un commencement d’application avant d’être finalement remis en cause par
le Comité lors de sa quinzième session (Carthage, 1991). Dans l’esprit de ses
promoteurs, pour la plupart experts du patrimoine naturel, comme
J.D. Collinson, il s’agissait de définir, à partir de biens déjà inscrits sur la
Liste, une grille de classement prenant en compte des paramètres
fonctionnels (&nction), historiques (cultural area or civilization) et esthétiques
(art-histotical epoch or style). Cette procédure présente deux inconvénients
majeurs.

111.2.b.l En se fondant sur l’examen de la Liste de 1987, elle fige le


patrimoine mondial dans les catégories représentées à cette date,
sans prendre en compte sérieusement l’existence de types de biens ignorés ou
sous-représentés (architecture contemporaine, villages et habitats
traditionnels, paysages ruraux).

111.2.b.2 En attirant l’attention sur des critères de classement


historiques (aires culturelles ou civilisations) et esthétiques
(périodes ou styles définis par l’histoire de l’art), elle favorise le recensement
des biens les mieux connus et condamne à l’oubli les formes qui n’ont pas
acquis droit de cité dans l’histoire des civilisations et dans l’histoire de l’art.
La philosophie de cette « typologie fonctionnelle » rejoint ainsi, par le détour
d’un scientisme laborieux, celle des « merveilles du monde ».
&:
>. J LA CONVENTION ET LE PATRIMOINE
i:~
La Convention, dès son préambule, affirme que « le patrimoine
culturel et naturel fait partie des biens inestimables et irremplaçables... de
l’humanité tout entière » et que « la perte, par suite de dégradation ou de
disparition, de l’un quelconque de ces biens éminemment précieux constitue
un appauvrissement du patrimoine de tous les peuples du monde ». Elle se
propose « d’assurer le mieux possible l’identification, la protection, la
conservation et la mise en valeur adéquates de ce patrimoine mondial
irremplaçable ». Sans revenir sur les problèmes juridiques, politiques 47
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

scientifiques ou autres posés par l’identification du patrimoine mondial, on


peut se demander quels ont été les effets de la Convention sur « la
protection, la conservation et la mise en valeur adéquates » des biens inscrits
sur la Liste ?

3.a La Convention est une force d’incitation et de dissuasion


L’efficacité de la Convention n’est jamais aussi forte que lors de
l’instruction des dossiers remis par les Etats en vue de l’inscription d’un bien
sur la Liste du patrimoine mondial. Elle représente alors une force
d’incitation et de dissuasion considérable. Deux exemples frappants illustrent
son rôle positif. Lors de l’instruction du dossier concernant la Médina de
Tunis (C 36) en 1979, il était encore question d’un plan d’urbanisme visant à
prolonger l’avenue du Président Bourguiba par une artère de même largeur
qui aurait coupé en deux la vieille ville. Le front commun formé par les
archéologues et historiens tunisiens, les ONG et le Comité du patrimoine
mondial, estimant à juste titre que le maintien de ce projet était incompatible
avec une inscription sur la Liste du patrimoine mondial, a conduit les
autorités à l’abandonner. Lorsque fut entamée la procédure d’inscription du
Site archéologique de Delphes sur la Liste du patrimoine mondial, le
gouvernement grec envisageait, avec l’aide de l’URSS, d’implanter une usine
de traitement de bauxite à proximité du site, modifiant gravement les
caractéristiques de l’environnement et détruisant l’harmonie d’un paysage
indissociable des monuments qui s’y sont concentrés au pied des Phédriades,
entre les pentes du Parnasse et le golfe de Corinthe. La réaction très forte du
Comité, relayée par le Secrétariat de l’UNESC0, a déterminé, non sans créer
de fortes tensions politiques, le gouvernement de la Grèce à renoncer à ce
projet et à reporter l’implantation de l’usine au nord de la chaîne du Parnasse,
à 70 km environ du site. C’est alors seulement que Delphes a pu être inscrit
sur la Liste du patrimoine mondial (C 3933, le 11.12.1987. De manière
moins spectaculaire, des remarques des ONG et du Comité, efficacement
soutenues par le Secrétariat, ont amélioré la protection de sites naturels et
culturels avant leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial.
L’efficacité de la Convention demeure-t-elle intacte après l’inscription ?
Poser cette question revient a formuler de façon plus provocante la
problématique du suivi. La délégation italienne n’a pas hésité à dénoncer les
carences du système actuel et a proposer une révision de la Convention
fondée sur trois principes initiaux :

Renonciation par 1’ Etat de son exclusivité sur les sites du patrimoine


48 mondial et partage de leur responsabilité avec la communauté internationale.
L’avenir de la Convention

V Attribution à 1’UNESCO de pouvoirs de vérification et d’intervention en


cas de nécessité.

V Attribution au Comité de pouvoirs d’inspection et de contrôle technique


sur la mise en œuvre de tous travaux entamés par un Etat à l’égard d’un bien
protégé.

Cette demande de révision (document 139 EX/29 du 8 avril 1992) n’a pas
été recommandée par le Conseil exécutif (139 EX/PX/DR.S du 21 mai
1992). Elle a du moins le mérite d’attirer l’attention sur les carences de la
Convention dans le domaine du suivi. Quatre d’entre elles seront analysées
ci-après.

f’3.b La C onvention, le patrimoine et le tourisme


,.
La Convention propose comme but la mise en valeur du
patrimoine mais se décharge de cette tâche sur les Etats. Faute d’une action
spécifique de la communauté internationale, les politiques mises en œuvre
sont extrêmement diverses. Elles s’échelonnent en fait sur une gamme
étendue, de l’abandon de facto de certains sites - le cas a pu être constaté et
déploré à Tiya (C 12) ou, à un moindre degré, à Khami (C 365) - à une
surexploitation touristique qui en dénature gravement les caractéristiques.
Cette conséquence inattendue de la Convention concerne particulièrement
certains pays, qui en ont fait dès le début l’instrument d’une politique
touristique, ainsi la Turquie : les nombreux débats concernant Goreme et les
Sites de Cappadoce qui ont eu lieu, après l’inscription de ce bien mixte (N/C
357) en 1985, au Comité du patrimoine mondial, mais aussi à la Conférence
mondiale « Tourisme et Environnement » (Tenerife, 12-l 5 octobre 1989),
ont montré que la communauté internationale était incapable de contrôler le
développement anarchique d’un « pôle touristique » géré uniquement en
fonction de facteurs de rentabilité immédiate. Mais on aurait tort de se borner
a citer ce cas limite : de nombreux pays qui prônent officiellement une
politique touristique « modérée » ont conçu des projets de développement
des sites du patrimoine mondial qui ne sont pas sans effets nocifs sur
l’environnement : ainsi le Canada, dans le cas de l’Anse-aux-Meadows (C 4)
et de Head- Smashed-in Buffalo Jump (C 158) transformés en musées de site,
ou la France, qui a longtemps soutenu officiellement des projets
d’aménagement contestables en liaison avec le Pont du Gard (C 344) ou avec
le Château de Chambord (C 161). E n vérité, rien n’empéche à l’heure
actuelle un pays de pratiquer une politique de « mise en valeur » contraire à la
doctrine du Comité et aux buts de la Convention. 49
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i,::_ .z[ vierge de toute occupation humaine :
.j:;: 8 on n’y voyait que la prairie et la falaise
I”<_ B #où les troupeaux poursuivis par les chasseurs
plongeaient vers la mort.
Un musée de site substitue aujourd’hui
sa logique didactique à ces évidences visuelles.
Ph. Tous droits réservés.

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.^. _,..l_..._,,..
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Goreme et les sites rupestres de Cappadoce.


Longtemps vouées à la solitude et à la prière,
les fragiles éghses rupestres de Cappadoce
- ici le site de Daïfnku - doivent aujourd’hui
subir l’assaut saisonnier d’un tourisme
de masse, envahissant et polluant.
Elles posent en termes d’urgence
le problème de l’impossible adéquation
entre la valeur symbolique d’un site
et sa valorisation économique.
Ph. Tous droits réservés.

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La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

Les demandes d’information et les recommandations


adressées par le Secrétariat restent le plus souvent sans
effet, dès lors que le bien est inscrit.
Peut-être une meilleure forme de concertation est-elle
en voie de définition pour ce qui concerne la sauvegarde
des sites naturels. La nécessité d’un contrôle effectif de
l’interaction de l’homme et de la nature, celle d’un
numerus clausus de visiteurs, qui en découle, ont été
défendues depuis longtemps par les responsables de parcs
et par des représentants de diverses ONG (UICN, WWF,
etc.). En 1992, la Conférence de Rio et la Déclaration sur
l’environnement et le développement ont eu pour effet de
sensibiliser l’opinion mondiale. L’engagement de
l’UNESC0 dans une politique de suivi de cette
Déclaration ne peut avoir que des effets bénéfiques
concernant le contrôle de certains sites sensibles de la Liste
du patrimoine mondial : zones de foréts, zones maritimes
ou océaniques en particulier.

La Convention
et la symbolique du patrimoine mondial
En désignant à l’attention de l’humanité tout entière un
certain nombre de biens insignes, la Convention tend à
créer une nouvelle catégorie de symboles. Elle manifeste
couramment cette vocation par l’apposition de plaques,
dont la forme, l’aspect et le contenu sont définis par des
directives inspirées par le Comité et le Secrétariat. Mais il
arrive aussi que cette valeur symbolique prenne la forme
d’un monument construit sur le site pour en traduire ou en expliciter le
caractère exceptionnel. Il n’est pas surprenant de constater que ces
constructions symboliques sont plus fréquemment projetées ou exécutées sur
des sites culturels inscrits au titre du critère VI. Ainsi a-t-on pu suivre, dans le
cas de Gorée, les avatars d’un Mémorial de l’esclavage, d’abord prévu sous la
forme d’une statue colossale érigée sur le site même de l’île, puis, compte tenu
des réserves exprimées par le Comité, sous celle d’un monument côtier
n’attentant pas à l’intégrité du site classé. Le cas de Gorée n’est pas unique et
un grand nombre d’Etats parties à la Convention paraissent soucieux de
donner à des sites choisis en raison de leur forte charge historique une sorte de
surcharge symbolique. C’est ce que représente le Centre culturel de Lisbonne
52 construit dans la zone classée qui sépare la Tour de Bélem du Couvent des
_, :< -ila,i.::*‘.nr,x, -.

L’aaair de la Conventim

Grande Barri&re.
Au large de la côte orientale du Queensland,
la Grande Barrière étend un enchevetrement discontinu
de récifs coralliens sur plus de 2.000 km, le long du plateau
continental du Nord-Est de I’ilustralie.
Le parc marin de Ia Grande Barriere a eté cr6é en 1975.
La sauvegarde exemplaire de ce biotope unique abritant pius
de 1SO0 espèces de poissons et environ 400 espèces
de coraux pourrait inspirer aujourd’hui Les palitiques
de la communauté internationale plus soucieuse
que par le passé de la sauvegarde des mers et des o&ans.
Ph. UVESCWGB.R,MPA. 5;~‘
j,
i.
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La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

Hiéronymites (C 263). La construction de cette nouvelle « sentinelle du


Tage », due aux architectes Vittorio Gregotti et Manuel Salgado, a ému le
Comité du patrimoine mondial qui, en 1990-1991 a cherché, mais en vain, à
infléchir un projet déjà élabore : le Centre, dont la gestion est confiée a la
« Fondation des Découvertes », financée à 50 % par 1’Etat portugais et à 50 %
par des capitaux privés, devait évidemment être prêt pour la commémoration
de la « Rencontre des deux mondes » en 1992.
Le même calendrier a déterminé la construction à Santo Domingo, du
coûteux et très contestable Faro de Colon inauguré le 6 octobre 1992 pour
commémorer le Quinto Centmario de la découverte de l’Amérique. Les
protestations nombreuses entraînées par le coût élevé de cette construction
démesurée dans un des pays du monde où les problèmes de santé, de
logement, d’hygiène et d’éducation paraîtraient devoir être traités de façon
prioritaire ne doivent pas masquer un second débat, inhérent au suivi de la
Convention : faut-il laisser les Etats libres de modifier les caractéristiques
culturelles d’un site par des monuments qui prétendent les magnifier et
peuvent les dénaturer ?
Cette question, souvent éludée, a été posée avec force dans un cas où ce
n’est pas à proprement parler une construction supplémentaire mais une
affectation nouvelle qui contrevient à la réalité culturelle profonde d’un site :
l’installation d’un monastère de Carmélites dans le bâtiment dit de l’Ancien
Théâtre du camp de concentration d’Auschwitz, autorisée par le
gouvernement polonais le 14 juin 1984, constituait évidemment une atteinte
à l’intégrité historique et symbolique d’un site inscrit en 1978 sur la Liste du
patrimoine mondial au titre du critère VI (C 31). Il aura fallu attendre le
19 février 1990 pour que, au terme de longues polémiques, soit posée la
première pierre d’un nouveau couvent, à 500 mètres du camp. Ce couvent,
agrégé à un Centre d’informations, de rencontres, de dialogue, d’éducation et
de prières, semble destiné à accueillir la communauté des Carmélites en
1993. Le local de l’Ancien Théâtre serait alors remis à la disposition du
musée d’Auschwitz et reprendrait sa valeur tragique de mémorial : c’est là
qu’était stocké le Zyklon B utilisé dans les chambres à gaz et qu’étaient
entreposés les « matériaux de récupération » prélevés sur les victimes. Dans le
même temps, la croix plantée en 1988 sur le site de 1’Holocauste serait
transférée au nouveau Carmel.

Pi
i;_ La Convention et les villes
~. 3.d
La Convention de 1972 n’avait pas expressément cité les villes,
mais ces entités se trouvaient confondues parmi les « ensembles », catégorie
54 commode de par sa flexibilité. En raison de leur forte charge historique et
L’avenir de la Convention

symbolique, les villes ont, dès le début, servi les politiques identitaires des
Etats parties à la Convention (cf. supra II. 1. C). A partir de la septième
session (Florence, 1983), leur inscription sur la Liste du patrimoine mondial a
suivi un rythme accéléré. Des débats portant sur l’adéquation de la notion de
« Centre historique » à des métropoles de « pays neufs », comme Québec
(C 300), inscrite en 1985, ou sur la recevabilité de créations contemporaines,
comme Brasilia (C 4453, inscrite en 1987, n’ont pas entravé une dynamique
qui se traduit par une sur-représentation des villes, proportionnellement à
d’autres catégories de biens, sur la Liste du patrimoine mondial. Le Colloque
international des villes du patrimoine mondial, organisé à Québec du 30 juin
au 4 juillet 1991 sous le haut patronage de I’UNESCO et de la municipalité
de Québec, a eu le grand mérite de poser en termes d’urgence les problèmes
auxquels sont confrontées les administrations. « La réalité des temps
modernes (...) exerce sur les centres urbains anciens des pressions parfois
considérables : surpopulation, vieillissement des infrastructures, spéculation
foncière et transport ne sont que quelques-uns des obstacles auxquels se
heurtent, sur tous les continents, les politiques de conservation des quartiers
historiques ». Toutefois, s’il a joué un rôle capital en fédérant, dans une
association fortement structurée, les villes du patrimoine mondial, ce
colloque semble avoir échoué à définir une politique de conservation
applicable dans l’ensemble des cas. A cet égard, le Management Guide
distribué sous forme de « prep-int » aux participants se borne à formuler. huit
recommandations de principe très générales.
Le grand intérêt de cette rédaction volontairement neutre est de faire
référence, dans le préambule (B 7) à tous les instruments juridiques
internationaux, régionaux et nationaux adoptés depuis la Charte de Venise
(1964) et de suggérer (contrairement à la Charte dite de Tolède, adoptée par
l’Assemblée générale de 1’ICOMOS à Washington en 19873, l’existence de
fortes spécificités régionales dues à des contraintes analogues : l’avenir des
villes de la Liste du patrimoine mondial semble passer par la rédaction de
chartes nationales (comme la Charte de Petropolis, rédigée par le Comité
national brésilien de I’ICOMOS en 1987) ou par celle de rapports régionaux,
comme celui qui concerne les Sites du patrimoine mondial en Amérique
latine et aux Caraïbes et que le Projet régional PNUDKJNESCO a soumis au
Comité du patrimoine mondial en décembre 199 1.

La Convention et le patrimoine en péril


Le constat des périls réels qui guettent un nombre non négligeable
de biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial permettrait de penser que
la procédure d’inscription de ces biens sur la Liste du patrimoine en péril 55
La Convention du Patrimoine mondial, vhgt ans après

constitue une réponse adéquate permettant a la


communauté internationale d’intervenir conformément
aux dispositions de la Convention. Dans la pratique, on l’a
déjà souligné ( cf. supra 1. 1. C), les modalités de la « mise
en péril » ne permettent guère ce type d’action : la Liste du
patrimoine mondial reste considérée - à tort - comme une
sorte de « tableau d’honneur » et l’inscription sur la Liste
d u patrimoine en péril comme une mise au banc
d’infamie. Il résulte de cette attitude (bien analysée par le
Délégué permanent de l’Italie dans sa lettre du 5.02.1992
à la Présidente du Conseil exécutif) que le recours à la
Liste du patrimoine en péril ne se fait de concert avec
l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial que dans
des cas extrêmes : ruine avancée du bien pour le Fort de
Bahla (C 433) en 1987, catastrophe naturelle pour Angra
do Heroismo (C 206) en 1983, situation politique critique
dans celui de Jérusalem (C 148) en 1981. La révision des
procédures actuellement en cours à la suite de l’inscription
de Dubrovnik sur cette Liste en décembre 1991 devrait
permettre de donner à cette disposition de la Convention
une force exécutoire qui lui fait cruellement défaut.

56
:
Dubravnik.
La « Perle de l’Adriatique » a subi l’assaut répété
des forces serbes dès 1991.
Les brèches ouvertes par I’artiilcrie dans
ses murailles, la destruction partielle d’eglises
et de palais, ont été les signes avant-coureurs
d’une guerre sans merci dans l’ex-Yougoslavie.
Le Comité du patrimoine mandial a inscrit en 1991
Dubrovnik sur la Liste du patrimoine en péril.
Plusieurs missions de I’UNESCO se sont rendues
sur place depuis cette date.
PA. Tous droits r&euVes. Jj.

i_
Conclusions et propositions

e document, dont la première version a été rédigée le 10 juin 1992, et

C remise à la 16’ session du Bureau du patrimoine


très rapide
intégrer
mise à jour ayant été effectuée
les conclusions
mondial le 6 juillet (une

des deux réunions


le 4 décembre
du groupe d’experts
19923, n’a pu
qui se sont
tenues à Washington du 22 au 24 juin et à Paris du 27 au 30 octobre. Il
n’en est que plus important de souligner la convergence de vues de son auteur
(CO-rapporteur avec A. Turner de la réunion de Washington) avec les
conclusions et les orientations stratégiques de ce groupe sur trois points.

$i:
t ~4 2 LE MAINTIEN ET LA PROMOTION DE LA CONVENTION
“$
Il n’y a pas lieu de réviser la Convention, instrument juridique
satisfaisant, mais il convient d’encourager les Etats membres de 1’UNESCO
qui ne l’ont pas encore ratifiée à y adhérer. D’autre part, les liens entre la
Convention du patrimoine mondial et d’autres conventions et
recommandations internationales devront être resserrés.
z::
P‘
$i$ LA RÉVISION DES ORIENTATIONS
--<
Elle doit être menée à bien dans un esprit très pragmatique, en
tenant compte des dysfonctionnements observés depuis 1980. Cette révision
ne doit pas être confiée à une instance unique mais à un groupe largement
représentatif comprenant à côté de représentants des Etats parties à la
Convention, du Comité, du Centre du patrimoine mondial, des ONG, des
experts internationaux déjà familiarisés avec le fonctionnement de la
Convention. A cet égard, la révision des Orientations pourrait être l’une des
premières tâches à entreprendre.

LA PÉDAGOGIE DE LA CONVENTION
Pour devenir plus opérationnelle, la Convention doit être connue et
pratiquée au niveau régional. L’expérience des « ateliers » régionaux, lancée 59
par 1’UNESCO au moment où la constitution des listes indicatives constituait
une forte priorité stratégique, apparaît comme globalement positive. Elle
devrait être reprise et étendue à d’autres domaines, tels que celui du suivi,
qui ne peut être traité ni à des échelons nationaux, ni à l’échelon central.

60
_-,. _..---. _.._.”

Notes

Voir en particulier : Ernest Allen Connally, Origins of the World Herituge


Convention, Washington, D.C., 1978 (39 pages dactyl.), édition révisée en 1992 ;
Michel The World Heritage Convention: Current Trends and Prospects, San-
Batisse,
José, Costa-Rica, 1988 (6 pages dactyl.) ; Azedine Beschaouch, Pour une évakiion
de la mise en oeuvre de la Convention, Rapport d . . -JNESCO, décembre
1991 (14 pages dactyl.).
Citons en premier lieu les deux numéros spéciaux du Courrier de I’UNESCO datés
d’août 1980 et d’août 1988. La composante culturelle de la Convention a été plus
particulièrement étudiée dans le volume The World Heritage Convention/La
Convention du patrimoine mondial publié comme numéro spécial par la revue
Monumentum en 1984.
Il serait intéressant, dans ce cas, d’évoquer, entre autres, les débats ouverts au
Royaume-Uni à propos de Stonehenge, Avebury et des sites associés (C 373)
inscritsle 28.11.1986. cf. Parliamentary Debates(Hansard) House of Lords Officia2
Reports, vol. 504, n” 34 (13.02.1989), p. 42-58.
La rédaction soumise au Bureau dans sa seizième session du 6 au 8 juillet 1992 est
la suivante :
« Dans des cas d’extrême urgence, le Comité peut inscrire sur la Liste du
patrimoine mondial en péril un bien menacé avant que la dite estimation ait été
soumise ».
« Dans des cas d’extrême urgence, lorsqu’un bien aura été inscrit sur la Liste du
patrimoine mondial en péril avant présentation d’une estimation des dégâts, un
programme de mesures correctives devra être adopté le plus vite possible ».
« Dans le cas particulier d’un bien inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en
péril conformément aux termes des paragraphes 58 et 64, le Président est habilité à
accorder une assistance d’urgence sur recommandation du Secrétariat ».
Sauf en ce qui concerne le critère VI dont les orientations précisent qu’il doit être
associé à un autre critère. Notons toutefois que huit biens ont été inscrits au titre
du seul critère VI. Ce sont : le Monastère de Rila (C 216), le Parc national de
l’Anse aux Meadows (C 4), le Précipice à bisons de Head-Smashed-in Buffalo
Jump (C 1581, Independence Hall (C 781, San Juan et La Fortaleza à Puerto Rico
(C 266), les Forts d’Accra et de Haute Volta (C 34), le Camp de concentration
d’Auschwitz IC 311. 1’Ile de Corée /C 261. 61
La Convention du Patrimoine mondial, vingt ans après

6. On notera que le critère a été appliqué correctement, à des ensembles de caractère


plus archéologique qu’historique, sauf dans quatre cas qui auraient normalement
dû relever du critère IV : Fort d’Agra (C 251), Quartier de Bryggen à Bergen
(C 59), Couvent de Müstair (C 269), Vieille ville de Berne (C 267).
7. Deux biens qui semblent relever du critère III ont été inscrits sous le critère IV. Ce
sont les Temples de Ggantija (C 132) et les Ruines de Takht-i Bahi et de Sahr-i-
Bahlol (C 140).
8. Allemagne, Bangladesh, Bénin, Bolivie, Chypre, Colombie, Cuba, Egypte,
Fédération de Russie, Finlande, Ghana, Hongrie, Irak, Italie, Jamahiriya arabe
libyenne, Jordanie, Liban, Malt e, Maroc, Mozambique, Norvège, Oman,
Ouzbekistan, Pakistan, Portugal, République arabe syrienne, République
domimcaine, Saint-Siège, Sri Lanka, Suède, Suisse, Tunisie, Ukraine, Yémen.
9. L’auteur de ces lignes a rédigé en 1988 pour le Conseil de l’Europe un rapport
préalable intitulé et modalités d’une protection du patrimoine
Objectifs mobilier
intégrée n la protection du patrimoine architectural de l’Europe.
10. La recommandation concernant l’établissement des listes indicatives est devenue
impérative à la septième session du Comité (Florence, 5-9.12.1983). Depuis cette
date, d’utiles réunions d’harmonisation des listes indicatives régionales ont été
tenues à Paris (1984 et 1987), à Mar Del Plata (1984), à Bergen (1986), à Bamako
(1987), et à New Delhi (1987).
11. Brésil, avec Brasilia (C 445) ; Ch’ me, avec le Palais impérial de Pékin (C 439) ;
Cuba, avec la Vieille ville de La Havane (C 204) ; Egypte, avec le Caire islamique
(C 89) ; Equateur, avec Quito (C 2) ; Fédération de Russie, avec le Kremlin et la
Place Rouge de Moscou (C 545) ; France, avec les Rives de la Seine de Paris
(C 600) ; Grèce, avec l’Acropole d’Athènes (C 404) ; Hongrie, avec Budapest
(C 400) ; Italie, avec Rome (C 91) ; Malte, avec La Valette (C 131) ; Mexique,
avec le Centre historique de Mexico (C 412) ; Népal, avec la Vallée de
Kathmandou (C 121) ; Pérou, avec le Centre historique de Lima (C 500 bis) ;
Pologne, avec le Centre historique de Varsovie (C 30) ; Portugal, avec le Monastère
des Hiéronymites et la Tour de Belem à Lisbonne (C 263) ; République arabe
syrienne, avec l’Ancienne ville de Damas (C 20) ; République Dominicaine, avec la
Ville coloniale de Santo Domingo (C 526) ; Royaume-Uni, avec l’Ensemble des
Westminster (C 426) et la Tour de Londres (C 488) ; Saint-Siège, avec la Cité du
Vatican (C 286) ; Suisse, avec la Vieille ville de Berne (C 267) ; Tunisie, avec la
Médina de Tunis (C 36) ; Ukraine, avec Sainte-Sophie et la Laure de Kiev
(C 527) ; Yémen, avec Sana’a (C 385).
12. L’action du Comité spécialisé sur l’art rupestre s’est notamment manifestée en
faveur de l’inscription du Val Camonica (C 94), le premier des biens culturels à
avoir été inscrits par l’Italie (26.10.1979). P ar 1a suite, le Comité spécialisé sur
l’architecture vernaculaire à fait campagne en faveur de l’inscription de la Vieille
ville de Plovdiv (C 218), ajournée en 1983. En 1991, la consultation du Comité
spécialisé sur le Bois s’est traduite par une recommandation favorable concernant la
Vieille église de Petajavesi (C 584), mais le Comité n’a pas suivi l’avis de
62
Notes

1’ICOMOS. Les effets multiplicateurs de la consultation des Comités nationaux


sont analogues, sauf dans le cas où ceux-ci sont en opposition avec leurs
gouvernements, situation qui les conduit à critiquer les propositions officielles.
13. La nouvelle politique de 1’ICOMOS a été définie par une déclaration de son
président, Roland Silva, au Comité du patrimoine mondial (Carthage,
9-13.12.1991).

63
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