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Pour une poétique de la voix 519

518 Paul Zumthor

b) Ie groupe est complêtement marginalisé, et n'existe plus guêre que comme noire, quoiqu'elle ne se soit pas créé de systême graphique propre, connut dês les
agrégat de quelques individus vivant à l'écart des circuits économiques et idéolo- xe-x1e siêcles l'écriture arabe, assez largement diffusée, en milieux lettrés, dans
giques : c'est le cas, en particulier, des derniêres communautés paysannes de type l'Ouest, Ie Centre-Nord et Ie Sud-Est du continent : à l'époque coloniale,
traditionnel qui subsistent encore çà et là en Europe et en Amérique du Nord ... l'alphabet latin Ia concurrença et finit par Ia refouler.
communautés souvent réduites aujourd'hui aux vieillards du groupe sociologique Par ailleurs, écriture ne désigne pas un phénomêne unitaire et homogêne :
réel (village, famille). Les faits d'oralité relevés dans ces conditions seront dits on peut supposer que la voix s'oppose autrement à l'écrit, et vice versa, selon qu'il
reliques : ainsi les chants gascons publiés il y a une vingtaine d'années par Jean Sé- s'agit d'une graphie de type chinois, de pictogrammes, d'hiéroglyphes, ou de l'une
guy, Ies chansons de tisserandes écossaises notées par Me Cormick, une partie des nombreuses variétés d'alphabet, aux príncipes parfois éloignés les uns des
de celles qu'enregistrêrent par milliers, dans les trente derniêres années, au Québec, autres (sémitiques, hindous, ou de filiation gréco-latine). Même diversité selon
Luc Lacourciêre et son équipe 8 • que la fonction du signe écrit est spécifique (sacrale, panégyrique, historiogra-
La distinction entre survivances et reliques reste toujours contestable : il est phique, administrative, commerciale) ou universelle, destinée à enregistrer toute
impossible de tracer entre elles une limite nette; et l'on peut s'attendre à ce que parole. Les descriptions qui ont été faites des effets socio-psychologiques produits
telle forme poétique fonctionne comme une survivance mais son thême comme une par l'introduction de l'écriture en milieu illettré en révêlent la grande variabilité
relique, ou l'inverse (exemples dans Ie Nord-Est brésilien). selon le contexte culturel global et, en particulier, la nature des techniques gra-
2. Traditions de poésie orale d'origine ancienne (ou structurellement compa- phiques11.
rables à des modeles anciens), mais fonctionnellement intégrées à un contexte De toute façon, dês qu'une société possêde une écriture, un double courant
culturel modifié. Ainsi, Ies chansons de travail ou de contestation relevées en d'échanges s'établit presque nécessairement entre les deux types de messages ou
milieu ouvrier aux États-Unis par Greenway, Denisoff et d'autres 9 • de discours en présence, oraux et écrits. On admettra en príncipe qu'il en va de
3. Formes d'oralité ritualisées et apparemment restées intactes et vivantes à même en ce qui concerne le langage poétique. P. Wunderli naguêre étudia ce phé-
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travers diverses mutations culturelles : Ies plus notables me semblent propres aux nomêne relativement aux plus anciens textes conservés de langue romane •
groupes d'enfants (comptines, formules rimées de jeu, moqueries rythmées). Si l'on tient compte des ti:ois termes de la communication (production du mes-
4. Un cas particulier, dans la classe précédente, a pris historiquement et sociolo- sage - transmission - réception), dont chacun peut être modalisé soit par la
giquement une telle ampleur à travers toute l'Eurasie, puis l'Amérique, qu'il voix soit par l 'écriture, il semble que l 'on puisse dénombrer six parcours possibles :
déborde largement la problématique de l'oralité, à laquelle pourtant il ressortit écrit - oral - écrit (un discours composé par écrit, lu à la radio, enregistré puis
pour une part essentielle : le théâtre. publié); oral - écrit - oral (improvisation notée par un secrétaire, puis lue en
5. Formes d'oralité liées à des media mécaniques, et proptes à notre culture public), etc. Mais la réception est toujours, par la force des choses, du même mode
technologique : formes vocales-auditives pures (par radio, disque, cassette), que la transmission; en outre, lorsque cette derniêre est orale, la réception, audi-
ou audio-visuelles (par cinéma ou télévision). La spécificité de ces formes, relati- tive, coincide chronologiquement avec elle : acte complexe que je nommerai
vement aux précédentes, réside à Ia fois dans l'unicité contrainte de ce qu'elles désormais « performance ». Les termes. ne se distribuent donc pas de maniêre
transmettent, et dans la suppression de toute tactilité lors de Ia performance, c'est- réguliêre. Si l'on fait intervenir, à la suite de Wunderli (et puisqu'il s'agit de poésie),
à-dire dans Ie dé-placement spatio-temporel de Ia parole ... caracteres qui pour- le mode de conservation ultérieure du message dans la culture du groupe, on peut
tant ne les rapprochent qu'apparemment des formes de transmission écrite 10 • distinguer, en dehors d'un type écrit pur (écrit - écrit - lecture), les trois pro-
cessus suivants :
Quant aux rapports de l'oralité avec l'écriture, se pose la question préalable 1. production orale, performance, fixation par Ie souvenir (mémoire collec-
de la diffusion de cette derniêre. Y eut-il, y a-t-il, des cultures totalement dépour- tive) : c'est le type oral pur;
vues d'écriture? 2. production orale, performance, puis mise par écrit (archive, « Iittérature »);
La réponse est évidemment affirmative. Néanmoins, le nombre des cultures à 3. production écrite, transmission orale, mais fixation
tradition exclusivement orale fut sans doute (dans la perspective, certes, Iimitée, - soit dans la mémoire collective seule,
de notre temps historique) bien moindre qu'il ne parait. C'est ainsi que l'Afrique - soit à la fois dans la mémoire et dans l'archive,
- soit dans l'archive seule. Ce dernier cas semble propre à notre société, ou du
reste il est apparu il y a peu d'années : dans sa fonction archivale, l'écrit est alors
8. J. Séguy et X. Ravier, Chants folkloriques gascons de création loca/e, formant les n°8 VI
(1959) et VII (1960) de Via Domitia, publiée par la faculté des lettres de Toulouse; D. Me Cormick,
Hebridean Folksongs, Oxford, Clarendon Press, 1969; L. Lacourciere, préface au Catalogue de 11. Comparer en particulier H. Lefebvre, Le Langage et la Société, Paris, Gallimard, 1966,
la chanson folklorique française, Archives du folklore, université Lavai, Québec, 1953. p. 349-353; McLuhan, op. cit., p. 19-35, 54-57 et 80-82; Finnegan, op. cit., p. 150-152 et 160-168;
9. J. Greenway, American Folksongs of protest, Philadelphie, University of Pennsylvania
Press, 1953; A. Paredes et E. Stekert, The Urban Experience and Folk Tradition, Austin et Londres, Fabre-Lacroix, op. cit., p. 189-250; J. Goody, Literacy in traditional societies, Londres, Cam-
University of Texas Press, 1971. bridge University Press, 1968; Ong, op. cit., p. 35-50.
12. « Die ãltesten romanischen Texte unter dem Gesichtswinkel von Protokoll und Vorlesen »,
10. Cf. R. Berger, La Télé-Fission, Paris, Casterman, 1976; W.·Ong, Presence of the word,
Yjl}e univ. press, 1968. Vox romanica, 24, 1, 1965, p. 24-63.

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