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Sous le haut patronage de

Monsieur Jacques CHIRAC


Président de la République

LES PRISONS EN FRANCE :


UN GRAND CHANTIER PRESIDENTIEL
3èmes rencontres parlementaires sur les prisons

Actes des rencontres parlementaires tenues le 11 décembre 2007 et présidées par

Christine BOUTIN
Député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les conditions carcérales et les prisons

André VALLINI
Député de l'Isère, membre de la commission des lois, membre du groupe d'études sur les conditions carcérales
et les prisons
SOMMAIRE

OUVERTURE DES RENCONTRES ................................................................ 4


• Jean-Marie BENEY, directeur de cabinet de Pascal Clément, garde des Sceaux, ministre
de la Justice
• Christine BOUTIN, député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les conditions
carcérales et les prisons

TABLE RONDE N°1 :


• LA SANTÉ EN PRISON, UN EFFORT À POURSUIVRE .................................... 10
I. Introduction ...................................................................................................... 11
II. Exposé introductif ............................................................................................ 11
III. Un effort important des établissements pénitentiaires ....................................... 14
IV. La médecine en prison : quel accès aux soins ? ................................................... 15
V. Hopital et prison : l'expérience d'un praticien hospitalier ..................................... 17
VI. La psychiatrie en prison ................................................................................... 18
VII. Les soins psychiatriques en milieu carcéral ....................................................... 20
VIII. Débat ........................................................................................................... 21

TABLE RONDE N°2 :


• LA SANTÉ EN PRISON, QUELLES PISTES DE SOLUTIONS ? ......................... 26

I. Introduction ...................................................................................................... 27
II. Exposé introductif ............................................................................................ 27
III. Engagement de la direction générale de la santé ................................................ 29
IV. Ne plus incarcérer pour soigner ......................................................................... 30

V. La prise en charge de la santé mentale en prison ................................................. 31

VI. L'expérience de l'Association des professionnels de santé .................................. 33

VII. Débat ............................................................................................................ 35

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SOMMAIRE

OUVERTURE DE L'APRÈS-MIDI
• CONCLUSIONS DES ÉTATS GÉNÉRAUX DE LA CONDITION PÉNITENTIAIRE 39

TABLE RONDE N°3 :


• QUI PEUT PROMOUVOIR CE CHANTIER RÉPUBLICAIN ? ............................ 44
I. Débat entre les intervenants ............................................................................... 45

II. Débat avec la salle ............................................................................................ 51

CONCLUSION
• QUELS ENGAGEMENTS DES CANDIDATS À L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE ? 52

SYNTHÈSE DES TRAVAUX ...................................................................................... 63


• Robert BADINTER, sénateur des Hauts-de-Seine, ancien garde des Sceaux

CLÔTURE DES TRAVAUX ........................................................................................ 67


• Christine BOUTIN, député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les conditions
carcérales et les prisons

ANNEXES ............................................................................................................... 69
• Remerciements
• Présentation des intervenants

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OUVERTURE DES RENCONTRES

MOT D'ACCEUIL

Christine BOUTIN
Député des Yvelines, présidente du groupe d'études
sur les conditions carcérales et les prisons

OUVERTURE DES TRAVAUX

Jean-Marie BENEY
Directeur de cabinet de Pascal Clément, garde des Sceaux,
ministre de la Justice

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En introduction, un film vidéo de quelques minutes est projeté. Une femme y témoigne, sous couvert
d'anonymat, de la mort de son frère en prison. Celui-ci, bien qu'atteint, de façon reconnue par
l'administration pénitentiaire, de schizophrénie, partageait sa cellule avec un autre détenu
schizophrène. Bernard KOUCHNER, ancien ministre, demande dans ce film l'application de la loi 9443
du 18 janvier 1994, qui prévoit que chaque détenu reçoive une qualité et une continuité de soins
équivalentes à celles dont peut bénéficier le reste de la population.

MOT D'ACCUEIL
Christine BOUTIN
Député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les conditions carcérales et les prisons

Je tiens à remercier André VALLINI, qui co-préside avec moi ces troisièmes Rencontres
parlementaires sur les prisons. Il y a trois ans, la première édition de ces rencontres visait à dresser
un état des lieux des prisons en France. L'an dernier, leur deuxième édition portait sur la question
de la réinsertion. Cette année, nous avons divisé la journée en deux thèmes : la matinée sera
consacrée à la santé en prison tandis que l'après-midi portera sur le chantier présidentiel que
constitue l'évolution des conditions carcérales en France. Nous sommes en effet en période de
campagne électorale et nous avons voulu prendre le risque d'interroger les candidats déclarés sur la
question de la prison. Nous verrons s'ils ont répondu à cette interpellation. Pascal CLÉMENT n'a pu
être présent parmi nous aujourd'hui en raison du vote du budget du Conseil général qu'il préside. Je
laisse la parole à son directeur de cabinet, qui va ouvrir ces rencontres.

OUVERTURE DES TRAVAUX


Jean-Marie BENEY
Directeur de cabinet de Pascal CLÉMENT, garde des Sceaux, ministre de la Justice

Je vous donne lecture du discours du garde des Sceaux, ministre de la Justice, Pascal CLÉMENT, en
ouverture de ces rencontres.

" Comme l'indique le programme de vos travaux, la prison est un chantier républicain qui doit dépasser
les clivages politiques pour que soit assuré le respect des principes fondamentaux qui guident notre
action. En 2000, deux commissions d'enquête, à l'Assemblée nationale et au Sénat, ont mis les
questions pénitentiaires sur la place publique. Depuis, grâce à vous, Madame BOUTIN, le Parlement a
manifesté un intérêt régulier pour la situation de nos prisons. Il s'est concrétisé par de nombreuses
visites de terrain, l'organisation de ces rencontres et un travail en commun. Je peux vous assurer que
les positions que vous défendez sont réellement prises en compte par l'administration pénitentiaire,
qui y porte la plus grande attention. Je veux aussi saluer l'ensemble de la société civile, qui intervient
de façon constructive dans les prisons : membres d'associations, avocats, médecins, enseignants,
travailleurs sociaux, aumôniers et bien entendu ceux qui y travaillent au quotidien. Tous connaissent
la difficulté de ces tâches et chacun s'accordera pour dire que les personnels pénitentiaires méritent le
respect de tous les républicains.

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Car ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare. Nous avons une préoccupation commune et
si nous avons eu des différends sur le rythme des réformes, nous n'avons jamais douté de notre bonne
foi respective, du courage de nos convictions et de la force de notre engagement. En effet, nous
partageons les mêmes objectifs et les mêmes valeurs. Même si je n'ai pu être présent parmi vous, je
tenais à ce que ce message d'amitié et d'espoir vous parvienne, chère Christine BOUTIN.

La situation des prisons appelait un sursaut républicain. Il a été engagé et il faudra le poursuivre. Notre
système carcéral a été trop longtemps marqué par le surencombrement et la vétusté. Pour lutter contre
ces deux maux, nous devons avoir une approche pragmatique qui vise avant tout à assurer aux hommes
et aux femmes qui vivent en prison des conditions de vie décentes. Ce fut l'objectif des grands
programmes pénitentiaires menés par Albin CHALANDON en 1986 et par Pierre MÉHAIGNERIE en 1994.
Ainsi, grâce à l'ouverture des six établissements lancée par Pierre MÉHAIGNERIE et à un programme de
rénovation des bâtiments vétustes au sein des prisons, plus de 3 000 places ont été mises en service
et des établissements vétustes ont pu fermer. Cette politique de construction d'établissements
pénitentiaires a créé de réelles améliorations pour les détenus : les cellules sont plus confortables, les
douches sont individuelles, les espaces de loisirs plus accueillants et les parloirs familiaux un peu plus
nombreux. L'amélioration est sensible et nous devons poursuivre nos efforts pour qu'elle se généralise.

Pour aller en ce sens, il fallait engager un programme immobilier digne de ce nom et construire de
nouvelles places de détention. Notre politique pénitentiaire a un devoir : assurer la dignité des
détenus. Créer et garantir des conditions de détention dignes et humaines représente une exigence qui
doit être au cœur de l'action de l'administration pénitentiaire. En effet, nous devons avant tout assurer
le respect de la personne humaine dans des conditions de vie décentes. Nous savons tous que la
solution réside dans la construction de nouveaux établissements pénitentiaires. La modernisation de
notre parc pénitentiaire a été engagée par la loi d'orientation et de programmation pour la justice en
2002, avec le lancement de la construction de 13 200 nouvelles places de détention. Mais cela n'est
pas suffisant. C'est pourquoi la réhabilitation de 6 000 places vétustes des grandes Maisons d'arrêt
comme celle des Baumettes à Marseille, de Fleury-Mérogis et de la Santé à Paris a été engagée.

Ensuite, il nous faut disposer de régimes de détention variés et y affecter les détenus en fonction de
leur personnalité et de l'évolution de leur comportement. C'est pourquoi il me semble essentiel de
séparer les condamnés des prévenus et les mineurs des majeurs. Dès 2007 ouvriront des établissements
pénitentiaires pour mineurs, qui offriront une réponse supplémentaire au cas bien spécifique des
mineurs délinquants multirécidivistes. La spécificité de la justice des mineurs ne signifie pas que
l'éloignement et l'emprisonnement des plus dangereux soit toujours à proscrire. Dans un lieu isolé des
majeurs, tournés vers l'éducatif et vers la réinsertion, ils pourront faire l'apprentissage des règles
fondamentales de vie en société. Il va de soi que ces nouveaux établissements sont très attendus. Les
personnes placées sous main de justice sont souvent des personnes en situation de grande fragilité,
touchées par l'illettrisme, le chômage et les troubles psychologiques. C'est pourquoi la prise en charge
médicale des détenus a été entièrement réformée pour favoriser les soins et, in fine, la réinsertion.

Il n'était pas acceptable de tolérer que les détenus connaissant des difficultés sanitaires soient mal
soignés ou soignés très loin de leur lieu d'incarcération. La loi de 1994 qui a confié la prise en charge
médicale des détenus au ministère de la Santé a constitué un progrès historique, salué par tous les
praticiens. Un programme d'aménagement de chambres sécurisées a ensuite été élaboré et mis en
œuvre au sein des hôpitaux. Entre 2006 et 2008, l'administration pénitentiaire aménagera 208
chambres sécurisées. A terme, les établissements de santé disposeront de 250 chambres habilitées à
recevoir des détenus, dans 133 hôpitaux de proximité. Pour les détenus les plus gravement malades,

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nous avons créé des unités hospitalières sécurisées interrégionales (UHSI). Ces unités accueilleront
dans huit centres hospitaliers universitaires les personnes détenues devant subir une hospitalisation
programmée supérieure à 48 heures. Aujourd'hui, plus de 120 lits en UHSI sont déjà opérationnels,
pour un objectif total de 182 lits d'ici 2008.

Dans le domaine psychiatrique, où les besoins sont considérables, nous avançons aussi puisqu'il sera
créé, au sein des établissements de psychiatrie 705 lits répartis dans 17 unités hospitalières
spécialement aménagées (les UHSA). Ces unités, tant attendues, ouvriront dès 2008. Prévenir les
risques, c'est aussi lutter contre le suicide en prison. Depuis plusieurs années, l'administration
pénitentiaire s'est engagée dans une politique volontariste, en s'appuyant notamment sur les
recommandations du Professeur TERRA que vous entendrez tout à l'heure. Même s'il convient de rester
modeste et prudent, les résultats sont là puisque cette année on observe une baisse de plus de 20%
du nombre de suicides par rapport aux années précédentes. L'humanité signifie enfin assurer la
continuité des liens familiaux en détention. J'ai la conviction que c'est avec la famille que se joue en
grande partie la réinsertion. Si elle s'éloigne, le détenu purgeant une longue peine se sent doublement
isolé. Si elle s'approche, le détenu peut envisager sa sortie avec espoir. C'est pourquoi j'ai souhaité que
soient généralisées les unités de vie familiales, qui sont des appartements meublés au sein des
établissements pénitentiaires, où le détenu peut recevoir sa famille dans l'intimité. Sept centres
pénitentiaires en disposent déjà et tous les nouveaux centres de détention du programme 13 200
places en seront dotés. En outre, seront installés des parloirs familiaux dans les Maisons centrales où
la configuration des lieux ne permet pas de créer des unités de vie familiale.

Cette démarche humaniste de modernisation des prisons est conforme à nos valeurs : assurer la sécurité
dans le respect et la dignité des personnes. Ces valeurs ne sont pas cantonnées à la France : elles sont
partagées par nos voisins européens. C'est pourquoi la France a adopté les règles pénitentiaires
européennes présentées par le Conseil de l'Europe. J'ai demandé au directeur de l'administration
pénitentiaire de les diffuser au sein des établissements afin qu'elles constituent une référence dans le
fonctionnement quotidien de nos prisons. Je tiens d'ailleurs à souligner que l'investissement
pénitentiaire n'a jamais été aussi élevé dans notre pays. La France dépense 6 millions d'euros par jour
pour les détenus et depuis 2002, le ministère de la Justice a pu recruter de nombreux personnels,
directeurs, surveillants, éducateurs grâce à la création de 4 000 nouveaux postes, auxquels s'en
ajouteront 700 en 2007. Les valeurs de fraternité, d'humanité et de justice, fondatrices du pacte
républicain, doivent avoir toute leur place au sein de nos établissements. La prison n'est pas l'ennemie
du droit, bien au contraire. Ainsi, j'ai souhaité renforcer l'État de droit au sein des établissements
pénitentiaires. Le développement des points d'accès au droit, dans de très nombreux établissements,
grâce à la forte implication des magistrats, des avocats et des associations, garantit aux détenus les
plus démunis des informations pratiques qui leur permettront de faire valoir leurs intérêts dans les
litiges de la vie quotidienne, par exemple dans le cadre d'une succession ou d'un divorce.

Cette action s'est trouvée récemment renforcée par l'intervention des délégués du médiateur de la
République dans les prisons. Au sein de dix établissements pénitentiaires, un délégué du médiateur
de la République assure une permanence d'une demi-journée par semaine et intervient lorsque les
personnes détenues sont en litige avec une administration française, y compris l'administration
pénitentiaire. Les résultats de cette expérimentation sont désormais connus : les délégués du
médiateur ont été bien accueillis par les fonctionnaires pénitentiaires. Les détenus ont eu un meilleur
accès à leurs droits. Des solutions concrètes ont été trouvées aux problèmes administratifs des
détenus. J'ai donc proposé au médiateur de la République de procéder à la généralisation de ce
dispositif dès 2007. Je ne me suis pas arrêté là. J'ai voulu que la politique pénitentiaire s'engage

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résolument dans une démarche de transparence. Peu d'administrations sont finalement aussi
contrôlées que les prisons, que ce soit par les magistrats, par les différentes inspections ministérielles,
par les organismes du Conseil de l'Europe, tel le Comité de prévention de la torture ou le Commissaire
européen aux Droits de l'Homme. La France accepte ces contrôles et n'hésite pas à ouvrir ses prisons à
tous ceux qui s'inquiètent des conditions de vie en milieu pénitentiaire.

Ce contrôle s'est d'ailleurs renforcé depuis quelques années avec l'intervention de la Commission
nationale de Déontologie et de la Sécurité. La France a signé le 16 septembre 2005 le protocole
facultatif de la Convention des Nations Unies contre la torture. J'ai donc proposé au Premier
ministre, qui l'a accepté, que les compétences du médiateur de la République dans le champ
pénitentiaire soient étendues. En effet, cette institution joue un rôle croissant dans notre société
depuis sa création en 1973 et contribue efficacement à pacifier les relations entre l'administration et
les citoyens. Le médiateur de la République deviendra une autorité de contrôle extérieure et
indépendante des prisons. Il pourra intervenir dans l'ensemble des établissements pénitentiaires et
formuler des recommandations au ministère de la Justice. L'administration pénitentiaire est une
grande administration républicaine, trop souvent attaquée, parfois caricaturée. Je suis convaincu que
ce contrôle est une chance pour l'administration pénitentiaire et lui permettra d'obtenir le respect
nécessaire à la conduite de ses missions.

Je suis persuadé que ces changements feront bientôt sentir leurs effets et que les détenus seront mieux
accueillis, mieux soignés et leurs droits mieux respectés. J'évoquais tout à l'heure le sursaut
républicain. Nous devons également créer les conditions d'un sursaut individuel des personnes placées
sous main de justice, car le chantier de l'avenir est celui de la réinsertion. La prison ne doit pas être
un lieu de désespérance. Elle doit constituer un moment utile, tourné vers la réinsertion. Ne
croyons pas que tout cela soit facile. La prison intervient en bout de chaîne, alors que toutes les autres
institutions ont échoué, notamment la famille et l'école. Le temps qu'une personne passe en détention
peut toutefois être l'occasion de rompre avec une spirale d'échecs et de lui permettre de prendre un
nouveau départ et de préparer sa réinsertion ou plutôt, pour le plus grand nombre, de préparer son
insertion dans la vie sociale et professionnelle. Cela implique une réelle pédagogie de la sanction de
la part de tous ceux qui interviennent en milieu pénitentiaire. Nous devons intensifier nos efforts pour
que l'insertion professionnelle des détenus en fin de peine devienne une réalité.

En 2005, près de 40% des détenus travaillaient ou étaient en formation professionnelle. C'est
encore trop peu mais il faut signaler que cette proportion est toutefois une des plus élevées des pays
européens. Le travail est un instrument majeur de la réinsertion des détenus et c'est en retrouvant des
habitudes professionnelles qu'un détenu peut envisager l'avenir avec confiance. C'est aussi un moyen
d'améliorer son quotidien en détention, d'aider sa famille et d'indemniser les victimes. Dans cette
optique, les centres de semi-liberté permettent, pour les détenus ayant une courte peine ou une fin de
peine à purger, de retrouver des perspectives d'emploi. Près de 2 000 places en centres de semi-liberté
sont actuellement disponibles. Cela ne suffit pas. J'ai donc décidé l'an dernier de la construction de
500 places supplémentaires en centres de semi-liberté afin de donner aux détenus qui y sont prêts
la possibilité de se réinsérer par le travail. Ces places vont être affectées en priorité à Aix-en-
Provence, Bordeaux, Villefranche-sur-Saône, Saint-Etienne et Lille.

Favoriser la réinsertion c'est avant tout aider les détenus à préparer leur projet d'exécution de peine,
débouchant le cas échéant sur des mesures d'aménagement de peine. Les dispositifs, vous le savez,
sont nombreux : semi-liberté, bracelet électronique, placement extérieur, libération conditionnelle. Ils
sont utiles car ils sont un premier pas réalisé vers la réinsertion et c'est là l'honneur et la difficulté du

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métier de magistrat que de prendre ces décisions difficiles qui, incontestablement, permettent de lutter
contre la récidive. En effet, une réinsertion réussie est un risque de récidive qui disparaît. Pour la
première fois depuis de nombreuses années, le nombre d'aménagements de peine accordés a été en
hausse sensible en 2004 et en 2005, passant de 15 000 mesures à plus de 18 000 puis à près de 20 000
cette année. J'insiste à dessein sur ces chiffres car ils témoignent d'une réelle volonté politique de
favoriser la réinsertion des détenus.

Mesdames et messieurs, l'administration pénitentiaire a, en une génération, accompli un pas de géant.


Mais nos prisons sont encore loin d'être ce que nous souhaitons qu'elles soient, car nous voulons
qu'elles soient exemplaires. Pour cela, je vois deux impératifs. D'abord, s'appuyer sur des personnels
pénitentiaires qui, avec courage et dévouement, réalisent un travail remarquable dans des conditions
difficiles. Ils ont droit à notre estime et à notre respect. On peut critiquer la prison mais je refuse que
l'on fasse le procès des personnels pénitentiaires. La Nation se doit de reconnaître leur mérite. C'est
pourquoi des avancées statutaires importantes ont été initiées pour les travailleurs sociaux et pour les
surveillants. Elles concerneront bientôt les directeurs. Ensuite, j'espère que la question pénitentiaire ne
sera pas instrumentalisée à des fins politiciennes. C'est un sujet sérieux, c'est un sujet important qui
a besoin d'être abordé sans démagogie, avec grande sérénité. Les efforts engagés devront être
poursuivis. Ils devront être approfondis afin que ce grand chantier républicain aboutisse. Je pense que
vous le rappellerez tout au long des mois qui viennent. Je compte sur vous. "

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TABLE RONDE N°1

LA SANTÉ EN PRISON :
UN EFFORT À POURSUIVRE

PRÉSIDENT
Michel HUNAULT
Député de Loire-Atlantique, Vice-président du groupe d'études sur les
conditions carcérales et les prisons.

EXPOSÉ INTRODUCTIF
Jean-Louis TERRA
Professeur de psychiatrie à l'Université Claude Bernard - Lyon I,
auteur d'un rapport sur la prévention du suicide des personnes
détenues en 2003

PARTICIPANTS
Jérôme HARNOIS
Chef d'établissement de la maison d'arrêt de Villefranche-sur-Saône

François MOREAU
Président du Syndicat des Médecins Exerçant en Prison (Smep)

Patrick PETON
Praticien hospitalier, responsable de l'Unité Hospitalière Sécurisée
Interrégionale (UHSI) de Nancy

Odile DORMOY
Psychiatre, chef de service au centre hospitalier Sainte-Anne, médecin
chef du service médico-psychologique régional de la prison de la
Santé

Betty BRAHMY
Psychiatre, centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis

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LA SANTÉ EN PRISON, UN EFFORT À POURSUIVRE

I. Introduction

Michel HUNAULT

Pour ouvrir les débats de cette matinée, je signale qu'un rapport du Comité consultatif national
d'éthique vient d'être rendu public. Il dénonce l'état des prisons françaises : " Lieu de maladie, la
prison ne peut être un lieu où le détenu n'a pas accès aux droits fondamentaux garantis à tous par
la loi, notamment le droit à la santé ". Je pense qu'il ne peut y avoir de meilleure introduction pour
cette table ronde.

II. Exposé introductif

Jean-Louis TERRA

1. Préambule

Je suis psychiatre et je travaille dans le secteur de Vaulx-en-Velin, banlieue résidentielle située à


l'Est de Lyon. Je voudrais remercier les organisateurs de ces 3èmes rencontres parlementaires, en
particulier madame la député Christine BOUTIN et monsieur le député André VALLINI pour l'honneur
qu'ils me font en me demandant d'introduire cette table ronde. De nombreux médecins auraient pu,
voire auraient dû, se trouver à ma place. Je pense notamment à tous ceux qui travaillent en milieu
pénitentiaire. Il aurait pu s'agir d'un médecin généraliste ou d'un psychiatre.

La mission que m'avaient confiée en 2003 le garde des Sceaux, Dominique PERBEN, et le ministre
de la Santé, Jean-François MATTÉI, en vue d'améliorer la prévention du suicide dans les
établissements pénitentiaires m'a permis de me rendre compte de l'organisation des soins, à
travers la visite de 23 établissements. J'y ai rencontré les équipes pénitentiaires, celles de
travailleurs sociaux et les équipes des UHSA et des SMPR. Je tiens à les remercier pour leur accueil
et leur confiance. Je me suis rendu compte de l'importance de l'offre sanitaire et de ses très
nombreux points forts, qui sont hélas silencieux. Quand pourrons-nous enfin parler des choses qui
vont bien ?

Certes, nous avons pu mettre en évidence des points faibles et des lacunes, dont on parle beaucoup
plus facilement et qui ne sont pas si faciles à résoudre que cela. La diversité des établissements dans
leur taille, leur ancienneté, leur culture, leur ambiance, rend difficile toute généralisation. J'ai
étudié principalement le processus de détection de la souffrance psychique, d'évaluation du
potentiel suicidaire et des mesures de protection mises en œuvre. Je ne dispose pas d'expertise pour
me prononcer sur le niveau réel de santé des personnes détenues ni sur le niveau de qualité des soins
qui leur sont prodigués.

Pour apporter quelques pistes aux intervenants et aux participants de ces rencontres, j'emprunterai
la trajectoire de la personne détenue, en abordant la question du besoin des soins psychiatriques,
puis celle de la prévention du suicide, pour terminer sur l'organisation des soins.

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2. Les attentes, peurs et inquiétudes des détenus

Lors de chacune de mes visites, je me suis efforcé d'envisager la prison que je visitais avec l'œil de
la personne détenue, notamment pour identifier ses peurs, ses souffrances et ses attentes. La
personne peut se demander : comment vais-je être traitée et soutenue face à des souffrances
fondamentales comme la peur de l'inconnu, la peur de la solitude, la peur de la promiscuité, la peur
d'être sans valeur, la peur d'être rejeté, abandonné, d'être menacé, de perdre tout contrôle sur ma
vie et les événements qui défilent, de perdre tout contrôle sur ma pensée, mes impulsions, voire mes
hallucinations ? La question essentielle, pour une personne détenue, est la suivante : le système de
santé va-t-il m'aider et est-il conforme à celui que j'ai vu à la télévision ? Vais-je réellement
bénéficier des progrès réalisés depuis 1994 ? Y a-t-il de meilleurs établissements que d'autres ?
Lesquels sont certifiés sans réserve par la Haute Autorité en Santé ? Si je vais si mal, pourquoi ai-
je été orienté vers une cellule pénitentiaire et non vers un hôpital ? La prison est-elle un hôpital ?
La confiance est-elle permise ? Il convient de dépasser les peurs. Va-t-on me juger, me prendre pour
un fou, m'estimer ? Les équipes sont-elles compétentes ? Ont-elles suffisamment de temps à me
consacrer ? Sont-elles capables de supporter ce que j'ai à confier ? Sont-elles en mesure de m'apaiser,
de me consoler, de me donner un moyen me permettant d'échapper au monde dévastateur de mes
pensées et de mes émotions ? Combien de fois devrai-je raconter mon histoire au cours de ma
trajectoire ? A quoi cela sert-il de se confier ? Quelle est la plus-value de chaque entretien et à
combien d'entretiens devrai-je participer ? Il y a des choses que je n'aimerais pas avoir à redire et il
y a des choses dont je n'aimerais pas qu'elles soient répétées. Les différents professionnels de santé
travaillent-ils ensemble, notamment les généralistes et les psychiatres ?

Ai-je le sentiment d'être bien connu, et quel lien sera fait avec mon parcours médical antérieur à
l'incarcération ? La permanence des soins sera-t-elle assurée, si je souffre la nuit ou le week-end ?
Qui intervient et les médecins urgentistes pouvant intervenir auront-ils accès à mon dossier en
dehors des heures d'ouverture de l'UHSA ?

3. Les besoins de santé de la population carcérale

Mesure-t-on les besoins de santé de la population carcérale ? Une étude a été lancée en 2003 sur
les besoins de santé mentale et en soins psychiatriques des détenus, adossée à une
méthodologie lourde et rigoureuse. À ma connaissance, ses résultats n'ont pas été diffusés
officiellement mais un article du Quotidien du Médecin en date du 23 novembre 2006, signé par les
professeurs Frédéric ROUILLON et Bruno FALISSARD, fournit quelques résultats qui semblent
importants.

Les antécédents personnels des détenus sont qualifiés de " très lourds " par ces experts (fréquence
des pertes parentales précoces, des placements, des séparations, de la maltraitance sous ses
différentes formes, de troubles psychiatriques chez les parents). Comment la prison comme
l'environnement tiennent-ils compte de ces blessures profondes, alors que l'aide dont ces personnes
ont besoin n'a pas été apportée par les personnes théoriquement les plus bienveillantes et
protectrices que sont les parents ?

Trente-cinq pourcent des personnes détenues souffriraient d'un trouble psychiatrique et une
majorité de cette population souffrirait de plusieurs affections mentales concomitantes (on
parle de co-morbidité). La schizophrénie serait présente chez 3,8% de ces personnes. La
dépression toucherait 18% des détenus et 11% d'entre eux auraient un problème de drogue avec des

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produits autorisés (l'alcool) ou non (autres drogues). Les troubles de la personnalité, notamment de
type antisocial, toucheraient 28% des personnes détenues. Devant de tels besoins de soins, quelles
sont les offres spécialisées existantes ? En milieu ouvert, l'offre ne semble déjà pas suffisamment
diversifiée et présente pour le traitement de l'impulsivité, de l'agressivité, de la perte d'estime de
soi, des addictions. Il est à noter que pour les experts cliniciens qui ont mené cette enquête, 22%
des évaluations cliniques ont conduit les chercheurs à signaler d'urgence la personne détenue aux
équipes médicales, avec l'accord de la personne.

4. La prévention du suicide

Dans la même étude, le risque de suicide a été identifié pour 40% des hommes et 62% des femmes
incarcérées : ceci témoigne du fait que la souffrance psychique atteint des niveaux
insupportables, ce qui explique le nombre de 122 suicides commis en 2005. En 2001 et 2002, on
s'était rendu compte que le risque avait été détecté pour seulement 25% des personnes décédées de
leur suicide. L'immense effort de formation réalisé, suite à la conférence de consensus sur la crise
suicidaire réalisée de 2000, sous la forme d'une formation de formateurs (déployée à l'ENAP et au
sein des établissements pénitentiaires pour les personnels pénitentiaires sanitaires) est, à mes yeux,
unique en France.

Cette formation doit permettre à une personne détenue qui n'ose pas demander de l'aide ou qui
pense que tout est perdu d'être investiguée, humainement mais professionnellement, pour savoir où
elle en est réellement de ses projets suicidaires. Lorsqu'une personne est enragée, il faut également
être capable de détecter une crise suicidaire derrière la colère. Le plus grand drame qui survient
lorsque cette souffrance se produit est qu'elle conduit la personne au quartier disciplinaire.

La question des états dépressifs est importante. Si je suis dépressif, quelle probabilité ai-je de
recevoir un traitement par antidépresseur ? Actuellement, le taux de personnes recevant des
antidépresseurs varie, selon mon expérience, entre 3% et 34% des détenus suivant les
établissements pénitentiaires : ce constat met en lumière des variations de pratiques
professionnelles qu'il conviendrait d'analyser plus précisément et que ne sauraient expliquer les
besoins de soins.

Certaines personnes vont mal et ne peuvent consentir aux soins. En principe, il n'existe pas de
double peine ni d'hospitalisation à la demande d'un tiers. Peut-on réellement laisser quelqu'un
aller mal au motif qu'il n'exprime pas de besoin ? Je souhaite que les UHSA puissent apporter de
très bonnes conditions de soins à des personnes qui ont besoin d'être aidées sur le plan
psychiatrique même sans leur consentement.

Je me suis rendu compte des efforts mis en œuvre par les équipes sanitaires. On se demande parfois
comment cela " tient ", comment la motivation résiste. En réalité, on se rend compte que certaines
motivations sont épuisées et se reconstruisent avec peine. Ces professionnels se disent souvent
abandonnés, isolés, même si certains font part d'un ressenti différent.

Je me suis rendu compte qu'il existait des responsables de l'organisation des soins pour les locaux,
les personnels, les organisations, les pratiques, les produits, les résultats… Je pense qu'il faut
rechercher une cohérence dans la résolution de problèmes auxquels font face ces équipes sanitaires.
J'ai par exemple rencontré des filières somatiques et psychiatriques parallèles qui ne se
rencontraient pas. Il existait deux dossiers dans deux hôpitaux différents pour le même patient.

13
Pourquoi l'implication des responsables est-elle variable et pourquoi l'autorité se sent-elle parfois
impuissante devant certains états de fait ?

5. Conclusion

L'engagement suscité par l'amélioration de la prévention du suicide doit être porteur d'espoir :
une telle initiative est exemplaire mais requiert un effort considérable. Je rappelle qu'il faut protéger
mille personnes détenues pour éviter un seul suicide. Nous sommes dans le cadre de la prévention
et il faut de petites actions menées pour un très grand nombre de personnes pour aboutir à un
résultat humain significatif. La santé des personnes détenues constitue une œuvre collective, dans
laquelle chacun a sa place. Elle appelle le respect ainsi qu'un soutien actif et prolongé de tous.

III. Un effort important des établissements pénitentiaires

Jérôme HARNOIS

1. Un effort important et intense

Souvent, on évoque davantage les dysfonctionnements en milieu pénitentiaire que les efforts
consacrés au quotidien par les personnels y intervenant. Cet effort a été réel et intense, en peu de
temps, même s'il est à poursuivre. Il me paraît utile de rappeler certaines des mesures qui ont été
mises en œuvre pour améliorer l'état de santé des détenus et les conditions de leur incarcération.
La loi de 1994 a confié au service public hospitalier la santé des personnes détenues et il existe
aujourd'hui une qualité de soins dispensés en milieu pénitentiaire identique à celle dont peut
bénéficier tout citoyen en milieu libre (en tout cas s'agissant des soins somatiques). La loi de
1994 a aussi introduit l'affiliation des détenus au régime général de la Sécurité sociale.

D'autres interventions législatives ont suivi au cours des dix dernières années s'agissant de l'accès
à la CMU complémentaire, de l'ouverture des UHSI (unités hospitalières sécurisées interrégionales,
qui visent à allier sécurité et soins) ou encore de la suspension de peine (loi du 4 mars 2002). Je
rappelle qu'aujourd'hui 70% des demandes de suspension de peine sont acceptées.

La prévention du suicide, mise en exergue à juste titre par le rapport du professeur TERRA, constitue
une préoccupation permanente de nos établissements car tout suicide trahit un échec. Le geste le
plus difficile que je connaisse consiste à décrocher son téléphone pour annoncer à la famille le décès
d'un de ses membres. Les commissions de prévention " suicide " se sont multipliées depuis la
publication du rapport du professeur TERRA. L'interdisciplinarité indispensable sur cette question
est mise en œuvre dans le cadre d'une politique volontariste. Les cellules permettant d'accueillir les
personnes à mobilité réduite se multiplient aussi. On progresse également dans la signature de
conventions permettant le maintien de personnes à domicile, dans un contexte de vieillissement de
la population incarcérée.

Paradoxalement, l'accès aux soins somatiques est sans doute plus facile en prison qu'à l'extérieur.
Les personnes détenues présentent souvent de lourdes fragilités sociales et n'ont pas toujours le
réflexe ou la possibilité d'accéder aux soins comme chacun de nous. De ce fait, l'arrivée en prison
permet souvent une prise en charge qui n'existait pas à l'extérieur - puisque chaque détenu est
examiné par un médecin dès son arrivée dans l'établissement pénitentiaire.

14
À Villefranche-sur-Saône (maison d'arrêt d'une capacité de 636 places pour 1 200 détenus écroués
par an) ont eu lieu, en 2005, 3 000 consultations de médecins généralistes et plus de 2 800
consultations de médecins spécialistes (dentistes, ophtalmologues et ORL qui se déplacent au sein
de l'établissement). Il faut y ajouter plus de 500 extractions médicales réalisées vers l'hôpital de
Villefranche-sur-Saône. Il était dit, que les extractions médicales étaient difficiles à mettre en
œuvre. Certes c'est le cas mais nous avons du personnel pour cela et je n'ai jamais vu qu'une
extraction médicale soit annulée au motif qu'elle était trop lourde à mettre en œuvre.

Un véritable esprit partenarial s'est créé en douze ans entre les équipes médicales et les équipes
pénitentiaires. A Villefranche-sur-Saône existent par exemple les " réunions d'étage ", bimensuelles,
au cours desquelles les personnels soignants font le point sur tous les détenus et sur les dispositifs
à mettre en place au regard des mesures à prendre dans les quinze jours suivants.

2. Les efforts à poursuivre

Quatre efforts doivent maintenant être poursuivis à mes yeux. Le premier consiste à augmenter le
nombre de soignants psychiatriques et de psychologues, dans un contexte où le nombre
d'incarcérations de détenus souffrant de troubles du comportement est en augmentation régulière
et sensible. Si les UHSA permettront d'améliorer la qualité des soins, j'espère que leur création
n'entraînera pas une nouvelle augmentation du nombre de détenus souffrant de troubles du
comportement dans nos prisons. Nous serions alors " victimes de notre succès " et la prison
constitue parfois une solution facile pour régler des problèmes qui relèvent de la santé publique et
non de la justice.

Il convient également d'améliorer la préparation à la sortie, en assurant notamment une


continuité des soins pour la personne détenue. Un autre axe de progrès consiste à recourir de façon
plus importante encore aux aménagements de peine pour les détenus en fin de vie. Il est
insupportable de voir, en 2006, des détenus mourir en prison des suites d'une longue maladie.

Les magistrats ont un rôle à jouer de ce point de vue et nous devons faire preuve de courage afin
de porter à 100% le taux d'acceptation des demandes de suspension de peine pour ces détenus.
Enfin, nous nous efforçons chaque jour d'augmenter les aménagements de peine afin d'éviter les
sorties " sèches " et dans ce cadre, une prise en charge médicale mieux assurée des détenus en semi-
liberté (dont le nombre est appelé à augmenter) paraît indispensable.

IV. La médecine en prison: quel accès aux soins ?

François MOREAU

La prison demeure encore largement une zone d'ombre pour la société, c'est pourquoi ces rencontres
parlementaires doivent se poursuivre afin de la rendre plus visible. Je ne peux être d'accord avec
tous les constats d'optimisme qui ont été prononcés car de nombreuses difficultés demeurent.
Cependant, depuis douze ans, c'est-à-dire depuis la loi de 1994, la médecine en milieu pénitentiaire
est réellement passée d'une logique humanitaire à une logique sanitaire moderne. L'accès aux
soins demeure néanmoins fortement entravé dans les prisons et y reste insuffisant pour de profondes
raisons. Les soignants doivent, en permanence, concilier des contraires, dont la meilleur illustration

15
est donnée par la définition de la santé fournie par l'OMS en 1946 (un " état de bien-être complet
mental, physique et social ") et sa transposition dans un contexte carcéral. L'association des
concepts " punir " et " soigner " qui contraint l'intervention des professionnels de santé en prison
en fournit une autre illustration. En outre, les difficultés qui perdurent dans l'accès aux soins en
prison découlent en large partie des textes régissant la santé d'une part, la justice d'autre part : par
leur foisonnement, ils sont souvent contradictoires, voire incompatibles les uns avec les autres, du
moins dans leurs modalités d'application.

Faute d'alternative et faute d'une connaissance réelle de ce que sont les soins en milieu carcéral, la
justice est de plus en plus amenée à prononcer la peine pour prescrire le soin, ce qui nous inquiète
fortement. Ceci s'observe tout particulièrement pour les pathologies mentales et les addictions. Si
nous soignons de plus en plus et de mieux en mieux dans les prisons françaises, celles-ci ne sont
pas et ne doivent pas devenir des établissements de soins, même s'il est vrai que pour une grande
partie des détenus, l'incarcération constitue parfois la première occasion de rencontre avec le
système de soins. Gardons-nous de la dérive qui consisterait à incarcérer pour soigner.

Nous sommes par ailleurs frappés, au quotidien, par l'inadéquation endémique que nous observons
entre les missions et les moyens de l'administration pénitentiaire, laquelle est de plus en plus
contrainte de se recentrer sur ses missions sécuritaires. Faute de moyen ou d'adaptation des
formations aux personnes incarcérées, les personnels pénitentiaires sont souvent en difficulté et
l'ensemble de leur organisation, au regard de la délivrance des soins, s'en ressent.

Si le système hospitalier s'est ouvert au milieu carcéral, le noyau dur qu'est le plateau technique
reste difficile d'accès. Il existe bon nombre d'établissements où les extractions ne peuvent avoir lieu
ou sont annulées, faute de moyens (il peut d'ailleurs s'agir de moyens visant à assurer la sécurité
des transferts et pas uniquement des moyens de l'administration pénitentiaire).

Les mesures de détention ne sont pas différenciées en fonction des motifs, entre les prévenus et
les condamnés, entre les mineurs et les majeurs. Cela constitue un frein considérable à l'accès aux
soins. Des modalités de sécurité maximum sont appliquées à l'ensemble des détenus, là où des
mesures plus légères pourraient parfois être imaginées et faciliteraient l'accès aux soins.

Comme l'a dénoncé le Commissaire européen aux Droits de l'Homme, en février dernier, les moyens
médicaux sont aussi très largement sous-dimensionnés par rapport aux missions qui nous sont
confiées. Je rappelle qu'en 2005, plus de 85 500 personnes ont été incarcérées dans les prisons
françaises. Notre population carcérale est vieillissante : le taux de personnes âgées de plus de 30
ans est ainsi passé de 40% en 1994 à 55% en 2005 ; 30% des détenus ont plus de 40 ans et plus de
2 500 personnes de plus de 60 ans sont aujourd'hui incarcérées. Or l'avancée en âge accroît la
fréquence des pathologies et leur gravité. Au total, si les soins prodigués en milieu carcéral se sont
considérablement améliorés, force est de constater que nous sommes au milieu du gué ; la loi de
1994 a suscité un réel enthousiasme chez les équipes soignantes et chez les équipes pénitentiaires
(dont les cultures sont pourtant très différentes) mais depuis deux ans environ, les choses semblent
ne plus avancer.

Je crois qu'il s'agit avant tout d'une question d'organisation. De nombreux postes de soignants sont
actuellement budgétés mais non pourvus dans les établissements pénitentiaires, car ils ne sont
guère attractifs, faute de reconnaissance. Par ailleurs, et cela est nouveau, les soignants
s'interrogent aujourd'hui sur le sens du soin délivré en milieu carcéral, tel les diagnostics établis

16
et qui resterons sans suite thérapeutique pour des patients détenus qui se retrouveront en liberté
sans travail, sans ressources et sans logement : face à un tel manque d'accompagnement, à quoi
sert par exemple la mise en place d'une substitution pour un toxicomane? Ces constats se trouvent
depuis des années sur les étagères des bibliothèques de toutes les assemblées mais ils restent
valables, malgré les avancées. Il nous paraît indispensable qu'une loi sur les conditions
pénitentiaires soit réactualisée car celle qui est en vigueur actuellement nous paraît totalement
inadaptée aux réalités du siècle.

Tous s'accordent à le dire : magistrats, avocats et différents intervenants travaillant en milieu


carcéral. Du point de vue sanitaire, l'impression est celle d'une absence de pilotage effectif et
réaliste du système de soins en milieu carcéral. Il faut se départir de la vision parcellaire,
établissement par établissement, au profit d'une vision territoriale. Il faut mettre en place des
techniques modernes dans les prisons, notamment des technologies d'information et de
communication ; développer la télémédecine, qui permettra un accès beaucoup plus rapide à
l'expertise médicale et des extractions moins nombreuses.

V. Hopital et prison : l'expérience d'un praticien hospitalier

Patrick PETON

Au sein d'une inter-région regroupant l'Alsace et la Lorraine, la comparaison des taux


d'hospitalisation de patients à partir d'établissements pénitentiaires fait apparaître de très fortes
disparités, quels que soient les établissements pénitentiaires d'origine. Il n'est pas possible,
actuellement, d'évoquer l'évaluation de la pratique des soins dispensés dans ces établissements mais
la très grande hétérogénéité des équipes médicales contribue certainement à entretenir cette
disparité d'approches de la prise en charge sanitaire.

Le critère de l'effectif réel doit certainement être pris en compte dans l'attribution des moyens au
lieu du critère des places théoriques. L'introduction de certaines règles dérogatoires pourrait
également être étudiée, au regard des patients dont nous avons la charge. Ainsi, la prise en charge
d'un sujet atteint de paraplégie, en milieu pénitentiaire, ne peut s'envisager qu'après une certaine
concertation, afin de faire bénéficier le sujet d'un minimum d'aides techniques qui concourront à
faciliter les missions des uns et des autres. De même, un patient hospitalisé actuellement dans une
UHSI se voit appliquer le régime carcéral de l'établissement pénitentiaire auquel il est rattaché, ce
qui peut conduire à le priver d'échange téléphonique avec sa famille, à un moment où un lien peut
être considéré comme une condition importante pour le retour à un certain équilibre psychologique.

Il apparaît souhaitable, au terme de plus de dix ans d'exercice professionnel concomitant depuis la
loi de 1994, de faciliter les échanges afin d'éviter d'imposer des effets sécuritaires injustifiés.
Ainsi, les plans d'établissement des nouveaux centres pénitentiaires prévoient-ils, au sein des UHSA,
la mise en place d'une salle spécialement aménagée qui n'est en fait qu'une salle de contention dont
les médecins n'ont pas l'utilité. L'attribution d'une telle surface au bénéfice de bureaux de
consultation s'avèrerait certainement plus utile, d'autant qu'une prise en charge pluridisciplinaire
nécessite l'intervention d'un grand nombre de praticiens.

L'implication des médecins est nécessaire pour l'application de l'article 720-1 du Code de procédure
pénale relatif à la suspension de peine. Tous les médecins doivent accompagner les patients face à

17
une mesure qui soulève beaucoup d'interrogations, d'incertitudes, voire d'inquiétudes. En deux ans,
nous avons pu faire aboutir 14 demandes de suspension de peine pour raisons médicales.
L'élaboration d'une interface santé-justice, avec échange entre magistrats, experts, membres du
Barreau et les réseaux de soins concourt à faire prévaloir l'humanité dans notre exercice
professionnel. Encore plus d'humanité, toujours plus d'humanité.

VI. La psychiatrie en prison

Odile DORMOY

Déni de pathologies ou excès de pathologies ? Déni de soins ou fantasmes de soins ? Qui soigne-
t-on et que soigne-t-on en prison ? Poser la question en ces termes invite à s'interroger sur les
efforts à poursuivre : certes il le faut, mais dans quelle direction ? J'ai tendance à me méfier des
bonnes intentions et je crois aussi que l'on ne peut répondre à cette question sans se référer à ce
qui relève de l'éthique et de l'efficacité, qui sont toujours, à mes yeux, indissociablement liées. On
ne peut nier que, depuis une vingtaine d'années, à partir d'une prise de conscience citoyenne et de
la mobilisation de nombreux acteurs, des efforts notables ont été mis en œuvre pour améliorer une
situation sanitaire qui s'avérait plus que catastrophique dans les prisons. Ce fut tout le sens de la
Réforme de la médecine en milieu pénitentiaires inaugurée par la psychiatrie, l'objectif étant, dans
une politique de décloisonnement, d'assurer son indépendance et de garantir aux personnes
privées de liberté, l'accès à des soins de même qualité que ceux dispensés à l'extérieur. Il
s'agissait aussi d'un enjeu de santé publique, voire de réinsertion, tout détenu étant amené à sortir
un jour ou l'autre.

Des études épidémiologiques récentes ont fait apparaître une forte prévalence de la morbidité
psychiatrique dans les prisons. Que faut-il en penser ? Tout d'abord soulignons qu'il existe souvent
une fâcheuse propension à confondre santé mentale et pathologie mentale.

La première, la santé mentale, concerne ce qui est de l'ordre de la souffrance psychique, qu'elle soit
réactionnelle à l'incarcération et/ou liée aux difficultés psychologiques des personnes concernées.
Les efforts à poursuivre sont des actions de repérage, de soutien, d'accompagnement ou de
prévention, y compris face aux conséquences possibles de mesures telles que la mise en isolement
ou au quartier disciplinaire. Des progrès ont été réalisés, même s'ils sont insuffisants, et surtout ils
se heurtent à l'état de nos prisons qui a indéniablement un impact pathogène et déstabilisant sur
les détenus. Je n'insiste pas sur ce point.

La pathologie mentale suppose, elle, la présence d'une maladie aliénante (telle que la schizophrénie
ou la psychose) qui est normalement incompatible avec la détention et avec la règle
déontologique fondamentale du consentement aux soins. Or le nombre de ces malades ne cesse de
s'accroître, en même temps que la population carcérale et la durée des peines. Cette
surreprésentation des malades mentaux incarcérés est liée à la conjonction de plusieurs facteurs,
à savoir :

• la mise en place des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire, notamment avec


l'implantation des SMPR dans les grandes maisons d'arrêt, qui a produit une offre de soins et a
ainsi encouragé l'incarcération des malades mentaux ;

18
• cette tendance a été confortée par une " jurisprudence " expertale visant à vouloir responsabiliser
les malades mentaux dans une pseudo-logique thérapeutique de confrontation à la loi, confondant
le réel et le symbolique ;

• la réforme de l'article 64 et la sur-utilisation de l'article 122-1 relatif à l'altération du discernement


ou du contrôle des actes, au détriment de la notion d'abolition, " altération " qui entraîne souvent,
dans une optique de défense sociale, une aggravation de la peine du fait du potentiel de
dangerosité psychiatrique qui y est associé ;

• tous les détenus n'ont d'ailleurs pas accès à une expertise psychiatrique, qui n'est obligatoire qu'en
matière criminelle ; il faut aussi signaler la part importante des détenus condamnés à des courtes
peines et directement incarcérés après comparution immédiate, et parmi lesquels on retrouve bon
nombre de malades mentaux ;

• ce tropisme psychiatrico-carcéral a parallèlement été contemporain d'une modification de l'offre


de soins dans le dispositif de psychiatrie publique, puisque celui-ci s'est libéralisé et ouvert sur
l'extérieur dans le cadre de la politique de secteur, avec une réduction du nombre de lits et de
durées moyennes de séjour, assorties des coupes claires dans les budgets sans parler de
l'application des 35 heures sans augmentation des effectifs.

Autant d'éléments qui ont rendu difficile la prise en charge, par les hôpitaux, de pathologies lourdes,
notamment celles s'accompagnant de violence et d'agressivité, et sans qu'on n'ait accru les capacités
des UMD (Unité pour malades difficiles), ni créé suffisamment d'unités intersectorielles comme les
UMAP (Unité pour malades agités et perturbateurs) ou les UPID (Unités psychiatriques inter
départementales) pour répondre aux besoins d'accueil sécurisé ;

Enfin, pour ces mêmes raisons, les hôpitaux psychiatriques rechignent à recevoir des malades
mentaux détenus, au titre de l'article D-398 du CPP et sous le régime de l'hospitalisation d'office,
car je rappelle qu'en prison, le soin ne peut être délivré qu'avec le consentement du patient, principe
auquel nous demeurons très attachés.

Face à ces constats, la réponse apportée a consisté, comme souvent en France, plutôt que de
s'interroger et d'essayer de pallier les dysfonctionnements institutionnels, à vouloir créer de
nouvelles structures, les UHSA (Unités d'hospitalisation spécialement aménagées) conformément
à la Loi Perben du 9 Septembre 2002, avec à la clé un effort financier considérable. Cela va-t-il dans
la bonne direction ? J'en doute car il s'agit de créer une nouvelle forme de prison dans les hôpitaux
où les détenus pourront être envoyés et traités avec ou sans leur consentement, ce qui relève d'une
confusion inacceptable et régressive entre contrainte pénitentiaire et contrainte thérapeutique.

Notre société est animée d'un double mouvement : criminalisation des malades mentaux et
psychiatrisation des comportements criminels ou délinquants, avec pour corollaire une
confusion entre catégories pénales et catégories cliniques de même qu'entre soin et punition (le
soin étant devenu lui-même une punition depuis la loi de 1998 concernant les auteurs d'infraction
à caractère sexuel). Ces évolutions se font jour dans un contexte de montée des peurs et du
sentiment d'insécurité, en même temps que l'on passe de plus en plus de " l'État providence " à
" l'État pénitence ".

Sans doute des clarifications devront être apportées sur ces différentes questions notamment en les
replaçant à l'échelle Européenne.

19
VII. Les soins psychiatriques en milieu carcéral

Betty BRAHMY

La question de l'inégalité de l'offre de soins en psychiatrie, suivant les établissements


pénitentiaires, n'a pas été abordée et mériterait de longs développements mais je ne peux m'y
arrêter. Nous savons tous en tout cas que certains établissements ne comptent aucun temps de
psychiatrie dans leurs murs.

Il existe deux façons d'aborder la question des soins psychiatriques en milieu carcéral. La première
consiste à l'envisager isolément. Telle n'est pas la conception que je défends car la durée moyenne
de séjour d'une personne détenue en prison est inférieure à neuf mois, ce qui suppose d'envisager
l'existence d'une situation antérieure à l'incarcération et surtout la perspective de la sortie. Il est
vrai que l'on a tendance à incarcérer les personnes pour les soigner, comme l'a souligné François
MOREAU. C'est une dérive très importante car cela signifie que des personnes sont détenues alors
qu'elles devraient être libres et qu'elles ne sont pas soignées hors de la prison. La prison constitue-
t-elle le dernier lieu où l'on soigne les malades mentaux et les individus psychotiques marginalisés
dont personne ne veut ? Chacun dans notre société doit aujourd'hui se sentir concerné par cette
interrogation.

La question de l'implication de la psychiatrie publique dans la coopération avec la psychiatrie


pénitentiaire se pose également : ces acteurs doivent se rencontrer (par exemple dans le cadre de
réunions de synthèse traitant des cas les plus difficiles) car ils ont vocation à travailler ensemble.
L'expérience montre que ce type de coopération fonctionne très bien. Ce type de démarche peut
aussi concerner des problèmes généraux qui se posent actuellement à la psychiatrie tels que la
question des agresseurs sexuels, celle de la dangerosité ou celle de la toxicomanie associée à la
question de la schizophrénie. De plus en plus, en effet, les schizophrènes sont consommateurs de
produits psycho-actifs. Ce constat d'une co-morbidité croissante appelle une approche renouvelée,
alors que le " saucissonnage " des prises en charge demeure aujourd'hui la règle hors de prison.

L'expérience montre par ailleurs la grande difficulté à obtenir des rendez-vous à l'hôpital après la
sortie de prison. On sait que les équipes de secteur rencontrent des difficultés et que certains postes
sont vacants. Il n'en demeure pas moins inacceptable qu'un patient que nous voyons une fois par
semaine en tant que psychiatre n'obtienne un rendez-vous que deux mois après sa libération, alors
que c'est pendant les premières semaines suivant sa sortie qu'il sera le plus vulnérable. Il est
nécessaire d'expliquer à nos collègues l'intensité de la prise en charge de tels patients pendant
qu'ils sont incarcérés pour qu'ils comprennent l'importance d'un rendez-vous pris rapidement.

Il se pose aussi le problème des personnes ayant perdu leur domicile du fait de l'incarcération, ou
qui seront hébergées temporairement et qui, de ce fait, vont changer de secteur. On ne peut accepter
par exemple qu'un patient psychotique traité depuis dix ans dans le même secteur change de secteur
s'il ne s'est déplacé que de quelques kilomètres au sein du même département, car l'on sait
aujourd'hui que le risque de récidive peut être considérablement accru du simple fait que la
personne change de thérapeute. Nous travaillons, avec nos collègues, dans le même dispositif de
psychiatrie publique et nous avons à travailler avec les mêmes patients. Il faut le rappeler et
accroître la coopération. Il faut apprendre à travailler ensemble - sans que cela nuise au respect
du secret médical, bien évidemment. Plus largement, nous devons travailler sur la méfiance de nos
collègues vis-à-vis de la justice : des rencontres et des réunions de réflexion communes, sur des

20
questions telles que l'obligation de soins pour certains patients, doivent offrir l'opportunité de faire
tomber la méfiance qui nuit d'abord à l'intérêt des patients.

On dit souvent qu'il faut développer la santé mentale en prison, affirmation qui me choque quelque
peu. Rappelons en effet que, comme l'ont montré les États généraux de la condition pénitentiaire,
la déresponsabilisation, l'humiliation, la promiscuité ou la violence sont aujourd'hui omniprésentes
en prison. Elles induisent, pour des personnes saines au moment de leur enfermement, de très
nombreux symptômes tels que l'anxiété, l'insomnie, voire des états suicidaires. On ne sort pas
indemne d'une incarcération, aussi courte soit-elle. Il faut rendre hommage aux propos tenus par
Monsieur CANIVET lors des États généraux de la condition pénitentiaire, qui a notamment accepté
de reconnaître l'existence d'un préjudice moral causé aux personnes qui ont été incarcérées avant
d'être déclarées innocentes. Il s'agit là d'un pas important qui rejoint les constats que je dresse ici.
Nombreux sont les individus qui sont " cassés " par un séjour en prison : ils sont alors sous le choc
de ce qu'ils viennent de vivre et ont le plus grand mal à se réinsérer. Un autre cas de figure est celui
des personnes qui vont, suite à un séjour en prison, développer un sentiment de haine vis-à-vis de
la société qui a accepté qu'existe la prison telle qu'elles l'ont vécue. Ce sentiment sera alors propice
à la récidive. L'état actuel des prisons est donc non seulement inacceptable pour des raisons
humaines, mais aussi au regard d'un facteur qui nous concerne tous comme la récidive.

Enfin, on ne peut passer sous silence l'aggravation des troubles psychiatriques préexistants,
souvent à l'origine des crimes ou des délits commis. Ils constituent une source de désarroi pour les
surveillants et pour tous ceux qui prennent en charge au quotidien les détenus souffrant de troubles
psychologiques graves.

Les malades mentaux ne peuvent rester dans les prisons françaises et la prison ne doit en aucun cas
constituer le dernier lieu de délivrance de soins psychiatriques.

VIII. Débat

Danielle GAGNAN, avocat honoraire, membre de l'ACAT (Action des chrétiens pour l'abolition
de la torture) et de Prisonniers sans frontières
Je remercie les intervenants pour tous les constats dressés sur les maux de la prison. On ne peut
cependant se contenter de dresser des constats ou de demander l'application de la loi. Le collectif
" Trop c'est trop " sur la surpopulation carcérale ne cesse de demander l'application de la loi,
notamment concernant la suspension de peine, vidée de son objet par les décrets sécuritaires. Il
faut aller au-delà de l'application de la loi, en la modifiant radicalement par des choix politiques.
Quand la France se décidera-t-elle à ne plus incarcérer les vieillards, par exemple ? En Espagne, on
n'incarcère plus après soixante-dix ans. Continuons-nous à construire des prisons avec des cellules
ou préférons-nous construire des hôpitaux avec des lits ? Un tel colloque peut-il déboucher sur la
signature de pétitions politiques ou allons-nous continuer à " ronronner " autour de constats sur
les maux de la prison que nous connaissons tous parfaitement ?

Michel HUNAULT
Nous aurons l'occasion d'évoquer cet après-midi, autour de Christine BOUTIN, la question des choix
politiques que vous soulevez. En tout cas, les personnes présentes ce matin témoignent d'une
volonté de faire bouger les choses. Jamais les avancées n'ont été aussi importantes, notamment
du point de vue des instances européennes. Les règles pénitentiaires ont été réactualisées (sous

21
l'égide du Conseil de l'Europe), ce qui n'avait pas été le cas depuis dix-neuf ans. Une
recommandation a également été unanimement adoptée à travers la charte pénitentiaire le 30 mai
dernier. Je ne crois pas que l'on puisse affirmer que nous " ronronnons ". Les débats de ce matin
ont fait état de la loi et des conditions carcérales existant aujourd'hui en France. Pour le reste, les
débats de cet après-midi devraient apporter des réponses à votre interpellation.

Madame KHIDER, de la salle


Je suis la maman de deux garçons incarcérés. Le cadet n'a pas été encore jugé, bien qu'il soit en
prison depuis six ans. À part dans les propos de Madame DORMOY, le mot " isolement " n'a pas été
prononcé une seule fois. Cela existe pourtant, dans des quartiers où des détenus ne voient jamais
le jour. On ne peut parler de réelle prévention du suicide lorsque l'on sait que la prison est
hautement pathogène, en particulier dans le cas de l'isolement. Mon avocate dispose de deux
certificats médicaux attestant de l'effet pathogène de l'isolement sur mon enfant. Personne ne
répond à l'appel de ces médecins. Au contraire, mon fils continue de souffrir dans des conditions
effroyables depuis quatre ans et demi. Je remercie l'Action des chrétiens pour l'abolition de la
torture (ACAT), qui ne m'a pas soutenue à titre personnel mais qui appelle ses membres à dénoncer
les conditions d'isolement de mon fils Cyrille. Mon fils a dû faire une grève de la faim de 45 jours
pour être entendu. Certains personnels de la prison de la Santé ont veillé, ces derniers mois, à ce
qu'on arrête de taper dans la porte de sa cellule, la nuit, par exemple. Mais comment faire entendre
la voix des médecins lorsqu'ils attestent de l'effet pathogène de certaines conditions de détention
sur une personne ?

Michel HUNAULT
Merci pour votre témoignage, madame. Les accusations sont assez graves pour que monsieur
d'HARCOURT vous répondre. Je voudrais en tout cas rappeler que les conditions d'isolement (ce que
l'on appelle " la prison dans la prison ") sont en tout cas particulièrement encadrées. Ce fut un des
sujets de la Convention du Conseil de l'Europe à laquelle je faisais allusion.

Claude d'HARCOURT, directeur de l'administration pénitentiaire


Je respecte profondément les propos de Madame KHIDER et je comprends ce qu'elle vit. Vous
imaginez bien que si deux détenus sont placés en isolement, c'est qu'il existe des raisons à cela.
Je ne veux pas en parler publiquement mais cela peut être le cas par exemple lorsque des individus
commettent des attaques à main armée. Il ne faut pas s'étonner que la société adopte des lois et
les applique pour se préserver. La question que nous devons nous poser est la suivante : les règles
qui ont été définies en matière d'isolement doivent-elles être revues ? L'administration
pénitentiaire est là, en tout cas, pour faire appliquer les règles existantes. Il revient à la société
de se prononcer sur ce point. La circulaire de mars 2006 prévoit précisément les conditions de cette
application, dans le cas de l'isolement. Pour le reste, si la société considère que ces règles ne sont
pas satisfaisantes, il faut les faire évoluer. Je ne souhaite pas aller plus avant dans la discussion
de cas particuliers.

Michel HUNAULT
Ce n'est pas l'objet de ce colloque en effet. Mais vous posez aussi, madame, la question du contrôle.
Le directeur de cabinet du darde des Sceaux nous a annoncé que le gouvernement avait décidé de
confier au médiateur de la République la mission de contrôle des établissements pénitentiaires. Il
s'agit d'une avancée importante. J'observe que dans certains pays, le médiateur de la République,
aidé par son équipe de juristes, dispose de réels pouvoirs afin de vérifier la nature des conditions
d'incarcération.

22
Odile DORMOY
Force est de constater que l'isolement a remplacé les quartiers de haute sécurité (QHS). Je ne sais
pas si nous y avons gagné au change. L'isolement s'avère en tout cas extrêmement difficile à vivre
et aucun suivi psychologique ne peut être mis en œuvre car l'isolement s'accompagne de
déplacements permanents d'un établissement pénitentiaire à un autre, avec des ruptures encore
plus traumatisantes de ce fait.

Philippe GENEROFF, de la salle


J'ai enquêté pendant plus de cinq ans sur les conditions pénitentiaires dans les prisons et j'ai
abouti à des conclusions identiques à celles qui ont été présentées ce matin par les différents
intervenants, ce que je considère comme très encourageant. Si 35% des personnes sont atteintes
de maladie mentale, cela signifie qu'un certain nombre des personnes concernées relèvent d'un
traitement sanitaire et non d'une incarcération. Confirmez-vous ce chiffre (qui ouvrirait une voie
à une réduction de la surpopulation en prison) et parmi ces personnes, quelle est la part de celles
qui doivent être orientées vers les UHSA et la part de celles qui doivent être orientées vers les
UMD ? Enfin, les 26 SMPR existant aujourd'hui sont-ils en nombre suffisant ?

Betty BRAHMY
J'ai été chargée de mission au sein de la Direction de l'hospitalisation et de l'organisation des soins
au sujet des UHSA en 2003 et 2004. Les UHSA doivent offrir une réponse pour les détenus souffrant
de bouffées délirantes aiguës, de psychoses aiguës et d'états dépressifs aigus. Nous parlions de 705
lits. Il est évident que cela ne répondrait pas à l'ensemble des troubles psychiatriques.

La question que vous posez renvoie à celle des troubles psychiatriques qui sont à l'origine des
passages à l'acte délictueux ou criminels. À l'heure actuelle, de nombreuses personnes
comparaissent de façon immédiate et ne bénéficient pas d'expertise psychiatrique. Ils sont souvent
condamnés à de très courtes peines de prison (un, deux ou trois mois) et nous n'avons même pas
le temps de nous rendre compte que ces personnes sont malades mentales.

Par ailleurs, le deuxième alinéa de l'article 122-1 indique que les personnes demeurent punissables
lorsque le trouble psychiatrique a seulement altéré leur discernement et les experts mettent
souvent en avant cet argument pour considérer que la personne est responsable et punissable.
Nous avons constaté que les Cours d'Assise punissent de façon plus sévère des personnes
psychotiques que des personnes ne souffrant d'aucun trouble mental. Les jurés, constatant un
comportement inadapté du prévenu lors du déroulement d'une Cour d'Assise, se montrent souvent
perplexes et réagissent en prononçant des peines plus longues. Dans les tribunaux correctionnels,
le juge ne demande pas nécessairement la réalisation d'une expertise psychiatrique, en
conséquence de quoi, là aussi, les personnes sont souvent jugées sans expertise psychiatrique.

De la salle
Je suis visiteuse de prison à la Santé depuis dix ans et membre de l'Académie de Médecine. La
difficulté de suivi du dossier médical préalable en prison constitue un réel problème, qui a été
évoqué tout à l'heure. Je pense que l'arrivée du DMP (dossier médical personnalisé) devrait
permettre de résoudre ce problème.

De la salle
J'ai été agressé en prison, à la Maison d'arrêt de Nancy, par deux surveillants pénitentiaires. Cela
m'a valu 45 jours d'incapacité temporaire de travail (ITT) et quatre opérations chirurgicales. Cette

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affaire a bien entendu été entièrement étouffée : on a fait disparaître les dossiers médicaux,
comme l'administration pénitentiaire le fait avec tous les dossiers gênants. J'ai eu la chance d'être
opéré par le Professeur MERLE qui, lui, malgré la réquisition du magistrat demandant la mise sous
scellé auprès d'un expert du TGI de Nancy, a conservé les originaux de mes radiographies et de mon
ITT de 45 jours. Cela fait six ans que cela dure et je tente désespérément de faire valoir mes droits.
J'ai écrit à Madame BOUTIN qui m'a répondu en m'indiquant qu'en tant que député, elle ne pouvait
intervenir dans le fonctionnement de la justice. J'en appelle donc au médiateur de la République.
J'ai fait fermer le quartier des agités, à Metz, où on plaçait les détenus nus en cellule, dans un
quartier qui était fonctionnellement interdit. J'ai fait intervenir la DDASS et fait fermer les locaux.
Des procédures sont en cours actuellement à ce sujet. J'ai continué à refuser de me taire et pour
cette raison, une agression dans la prison a même été organisée à mon encontre, au moyen de
boules de pétanque.

Michel HUNAULT
Il serait préférable que l'administration pénitentiaire puisse répondre à de telles accusations mais
ce n'est pas l'objet de ce colloque : nous ne pouvons traiter ici de cas particuliers. Vous mettez en
cause, en outre, Madame BOUTIN, qui fait beaucoup pour améliorer les conditions carcérales et je
trouve un peu indécente la façon dont vous le faites.

Gérard DUBRET, psychiatre, hôpital de Pontoise


Je voudrais remercier Madame DORMOY pour les propos qu'elle a tenus à propos des UHSA, que je
partage tout à fait. En 2000, plusieurs rapports parlementaires ont traité des prisons. Le rapport
Floch préconisait notamment un doublement des places en UMD.

La loi Perben 2 de 2002 permet d'hospitaliser sans consentement des malades mentaux, ce à quoi
la société s'était toujours refusée jusqu'à présent. La création des UHSA se traduit aussi par un
nombre de lits (705) inférieur à ce qu'aurait représenté le doublement des places en UMD (qui
disposent aujourd'hui de 400 places). Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, les malades les plus agités ne
sont pas pris en charge dans les structures publiques, en conséquence de quoi ils restent dans la
rue et risquent de faire beaucoup plus des bêtises - ce qui rend fortement probable leur passage
en prison. N'existe-t-il pas un danger à entériner le fait qu'il soit licite d'incarcérer des malades
mentaux ? Je le crois, et pour ma part je considère que la création des 705 lits d'UHSA constitue,
de ce fait, un formidable effort dans la mauvaise direction. Il est encore temps de renoncer à une
telle formule.

Jean-Louis TERRA
Je crois que le dossier médical personnalisé (DMP) constitue un progrès pour tous, en termes de
cohérence, d'autant plus que la personne peut y ajouter des informations. Nous avons fait un test
à Lyon pour des personnes atteintes d'un cancer du sein : les patientes étaient heureuses de
pouvoir noter des difficultés, des douleurs par exemple, qu'elles n'auraient pas forcément révélées
lors d'une consultation. Le dossier va ainsi s'enrichir et c'est un grand progrès, qui permettra aussi
d'éviter à la personne de répéter son parcours, au risque de s'épuiser.

La bonne utilisation des psychotropes relève de la psychiatrie. Les généralistes peuvent aussi les
prescrire mais il y a toujours un équilibre à rechercher entre les bonnes indications thérapeutiques
et l'abus de substance qui va confiner à l'ivresse, à la déresponsabilisation ou au manque de
concentration et d'intérêt pour les cours et activités dispensés dans les établissements
pénitentiaires. J'ai notamment cherché à étudier, pendant la mission qui m'a été confiée,

24
l'évolution de la posologie des traitements afin d'observer si elle tendait à augmenter ou si l'on
apprenait aux détenus à prendre ces substances dans une juste mesure.

Jérôme HARNOIS
Malheureusement, la rencontre avec le monde médical intervient, comme cela a été indiqué, lors
de l'incarcération. Il n'est donc pas sûr que les détenus disposent d'un dossier médical
personnalisé. Ceci dit, un tel dossier pourra ensuite être créé en prison.

Odile DORMOY
S'agissant de la prise en charge psychiatrique, je rappelle que celle-ci ne repose pas uniquement
sur les médicaments, d'autant qu'en prison nous nous efforçons souvent de lutter contre la forte
demande et consommation de psychotropes notamment les antidépresseurs et les anxiolytiques. Il
faut aussi développer, outre le soutien psychologique ou les psychothérapies, les activités
thérapeutiques individuelles ou en groupe, notamment par le biais des ateliers de médiation
favorisant l'expression et la création qui sont en même temps le meilleur antidote à la violence. Il
est par ailleurs important de préserver le maintien du lien avec les familles qui constitue un
élément primordial de la stabilisation affective. Les familles souffrent aussi, et le problème des
enfants dont les parents sont incarcérés demeure très préoccupant même si certains progrès ont
été réalisés.

François MOREAU
La mise en cohérence des textes régissant l'incarcération et la délivrance des soins en prison me
paraît, pour ma part, un préalable à toute avancée en la matière. Il existe une grande variabilité
des pratiques des UNSA d'un établissement à un autre. Il faut également passer de la notion de
droit à la notion de sens des soins en prison. Après que les droits aient été reconnus, de véritables
stratégies doivent maintenant être mises en œuvre afin de leur assurer cohérence et efficacité.

Jérôme HARNOIS
Nous avons beaucoup parlé de la santé mentale, ce qui témoigne du fait que le problème de fond
se situe sans doute à ce niveau. Si je partage certains des constats qui ont été dressés, je crois
qu'il ne faudrait pas tomber dans l'excès inverse consistant à considérer que tous les malades
psychiatriques ne relèvent pas de la prison - sauf à considérer que la société est prête à tous les
accueillir hors des murs des établissements pénitentiaires, ce dont je ne suis pas certain. Les UHSA
auront donc bien une utilité. Nous faisons face, parfois, à des crises aiguës qui ne peuvent être
traitées en hôpital psychiatrique car ces structures n'ont plus les moyens d'accueillir les détenus
que nous voyons très fréquemment revenir en prison 48 heures après leur départ.

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TABLE RONDE N°2

LA SANTÉ EN PRISON :
QUELLES PISTES DE SOLUTIONS ?

PRÉSIDENT
André VALLINI
Député de l'Isère, membre de la commission des lois, membre du
groupe d'études sur les conditions carcérales et les prisons

EXPOSÉ INTRODUCTIF
Claude d'HARCOURT
Directeur de l'administration pénitentiaire

PARTICIPANTS
Didier HOUSSIN
Directeur général de la santé

Catherine PAULET
Médecin-chef du service médico-psychologique régional de la maison
d'arrêt Les Baumettes, présidente de l'Association des secteurs de
psychiatrie en milieu pénitentiaire

Annie PODEUR
Directeur de l'hospitalisation et de l'organisation des soins

Patrick SERRE
Président de l'Association des professionnels de santé exerçant en
prison (APSEP)

26
LA SANTÉ EN PRISON, QUELLES PISTES DE SOLUTIONS ?

En introduction, un film de quelques minutes est projeté. Une femme y explique notamment que son
mari, détenu et atteint du Sida, n'a pu bénéficier en prison d'une prise en charge spécifique de sa
maladie. L'artiste Julien CLERC demande, dans ce film, l'application de l'article 720-1-1 du Code de
procédure pénale, qui prévoit la possibilité d'une suspension de peine pour les détenus dont le pronostic
vital est engagé ou dont l'état de santé est durablement incompatible avec le maintien en détention.

I. Introduction

André VALLINI

D'après les indications qui m'ont été fournies à plusieurs reprises, si l'on sortait de prison pour les
placer dans des établissements spécialisés les personnes atteintes de troubles psychiatriques, les
toxicomanes nécessitant un traitement médical, les délinquants sexuels nécessitant un traitement
médical, les personnes atteintes de maladies graves et incurables et les personnes très âgées, on
viderait les prisons françaises de 40% de leurs occupants. Le problème de la surpopulation
carcérale serait résolu. Ce n'est pas le seul problème qui se pose dans nos prisons mais il constitue
un problème majeur.

II. Exposé introductif

Claude d'HARCOURT

1. Préambule

Dans notre société démocratique, la loi commune a prévu que certaines sanctions passent par
l'enfermement : le droit a légitimé la prison. Nous savons que l'enfermement, parce qu'il constitue
une forme de privation de liberté, produit la souffrance. Il réveille aussi les souffrances que chaque
individu porte en lui : il n'y pas de détenu heureux car il n'y a pas de souffrance heureuse. Parce
qu'elle est absurde, la souffrance est par définition difficile à assumer et à comprendre. Il existe une
sorte de non sens à vouloir agir sur la souffrance dans un lieu qui produit la souffrance. Cette
contradiction ontologique se trouve au cœur de l'institution pénitentiaire.

Il existe deux possibilités de réaction face à ce constat :

• la réaction de fuite, qui peut conduire au silence, à nier la réalité, à manier l'opprobre ou la
caricature, voire à qualifier la prison de zone de barbarie ou de non droit ;

• la réaction consistant à se confronter avec la réalité en portant un regard adulte, responsable et


lucide, sur la prison - ce qui n'exclut pas la révolte, qu'il faut distinguer de la contestation
systématique que l'on observe parfois.

27
Je voudrais saluer ceux qui, au quotidien, affrontent la souffrance des détenus, dans une sorte de
corps-à-corps. Je voudrais aussi faire part de mon respect et de mon admiration pour le travail
qu'effectuent les personnels de santé dans les établissements pénitentiaires. Je les remercie du fond
du cœur, au nom des personnels pénitentiaires. Ils sont là pour soigner et apaiser, dans une situation
de " non sens ", pour les raisons que j'ai indiquées.

Nous devons parvenir à un regard unifié de la société sur les établissements pénitentiaires et sur
l'enfermement. L'initiative prise par Madame Christine BOUTIN doit, à ce titre, être saluée : le
Parlement constitue le lieu adéquat du débat car la représentation nationale se situe à équidistance
de la société et des sujets dont elle traite. Il ne servirait à rien, en effet, de tenir une parole qui ne
soit audible que par les professionnels de santé ou que par les familles des détenus : la parole doit
être audible par la société et le Parlement joue ce rôle.

2. Questions

• Le secret médical est une donnée de base de l'action de santé. Mais a-t-on veillé à corriger ses
effets négatifs sur la circulation de l'information ? Nous savons que la performance se situe dans
la pluridisciplinarité et dans l'échange d'informations. Comment gère-t-on les cloisonnements
actuels, internes (entre les UNSA, les SMPR, etc.) et externes ?

• Le pilotage de la fonction de santé pénitentiaire me paraît relever d'une question centrale : où


ce pilotage est-il assuré et comment le ministère de la Santé procède-t-il ?

• On ne peut consacrer des moyens importants à des actions sans en évaluer l'efficacité. Où se
trouvent les statistiques d'évaluation des UMD ? Je n'en ai pas connaissance. Où est le lieu
d'analyse de ces données ?

• En termes de prise en charge financière, de nombreux dispositifs ont été éclatés, notamment du
fait de la décentralisation. Les Caisses d'assurance maladie jouent aujourd'hui un rôle fondamental.
Mais quels correctifs ont été apportés pour tenir compte des nouveaux cloisonnements
financiers ?

• Je m'interroge par ailleurs sur l'effectivité de la suspension de peine, question à relier à celle de
la solution d'hébergement médico-social qui doit exister pour les détenus à leur sortie, lorsqu'ils
bénéficient d'une telle mesure.

• Une autre question porte sur le financement des prothèses et la couverture sociale s'appliquant
aux détenus. Certains bénéficient de la CMU, d'autres non. Qui se charge de résoudre cette
question ? Enfin, les détenus âgés dépendants peuvent bénéficier de l'allocation d'autonomie dans
certains départements, mais pas dans d'autres. Pourquoi les détenus de la prison de Poissy, par
exemple, ne peuvent-ils en bénéficier ? Qui régule ces décisions ?

3. Pistes de solutions

Nous devons réaffirmer la logique de l'approche " client " qui justifie notre action c'est-à-dire
que nous intervenons pour le détenu, qui doit être au centre du système et qui doit guider nos
décisions pour une prise en charge globale.

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Il faut également promouvoir une logique de dialogue solidaire entre acteurs. Nous avons besoin
d'un débat entre professionnels et nous devons veiller à ne pas nous replier sur nos corporatismes
ou nos professionnalismes. Les enjeux du débat pénal ne sont pas ceux de la prise en charge
psychiatrique. Mais il existe des zones de croisement de ces approches. Enfin, nous devons remettre
en tension le dispositif de pilotage et d'évaluation en continu, qui a été perdu de vue ces dernières
années.

4. Conclusion

La prison est l'une des institutions ayant le plus évolué et qui s'est le plus réformée. Les règles
pénitentiaires européennes constituent désormais le cadre éthique dans lequel s'inscrit notre action
et fixent nos orientations. Ces progrès doivent se poursuivre dans les cinq ans à venir avec
l'ouverture des nouveaux établissements, étant entendu que nous devons mettre fin à la
surpopulation carcérale - ce qui ne dispense pas, bien évidemment, de rechercher toutes les
solutions alternatives à l'incarcération, lorsqu'elles peuvent être mobilisées. La tâche de ceux qui
travaillent en prison est sans doute une des plus difficiles qui soient. Les défaillances éventuelles,
qui peuvent exister comme dans toute collectivité humaine, doivent bien sûr être corrigées sans
délai, et la justice fait son travail.

Mais cela ne justifie pas les généralisations outrancières ou les facilités de langage, qui sont la
marque de la manipulation ou le fait de l'ignorance. La prison ne changera que si la société porte
sur elle un regard apaisé et serein : il n'est pas d'exigence possible, vis-à-vis du service public, sans
esprit de responsabilité, sans confiance et sans respect pour les hommes et les femmes qui le
constituent.

III. Engagement de la direction générale de la santé

Didier HOUSSIN

Des progrès considérables ont été réalisés dans le domaine de la santé en prison depuis 1994, en
particulier en matière de lutte contre le suicide, de prise en charge des auteurs d'infractions
sexuelles, d'addictions ou de lutte contre les hépatites. Cette loi a permis de faire en sorte qu'il
existe un véritable accès aux soins et une qualité de prise en charge à peu près équivalente à celle
dont bénéficie la population en général. Il n'en reste pas moins que les progrès doivent se
poursuivre, car nul ne peut nier l'effet délétère de la prison sur l'état de santé.

Comme dans le système de soins, l'accent doit être mis de façon plus affirmée sur les politiques
de prévention et d'éducation à la santé. L'état des connaissances disponibles sur les personnes
détenues s'avère par ailleurs très incomplet, même si un bilan important et utile a été dressé en
matière de santé mentale. Nous devons améliorer le recueil en routine de données épidémiologiques
concernant les personnes détenues.

Compte tenu du constat qui a été établi (3,8% de détenus souffrant d'une schizophrénie, 17,9% de
personnes ayant un état dépressif majeur), la prise en charge de la santé mentale doit être
profondément renouvelée, qu'il s'agisse du processus conduisant à l'incarcération, des soins ou de
la prévention du suicide. Enfin, il nous faut prendre mieux en compte la question du vieillissement
de la population carcérale et assurer une articulation avec l'aval de l'incarcération et le secteur
médico-social.

29
L'adaptation des politiques de santé publiques ne peut être mise en œuvre sans un partenariat
étroit entre le ministère de la Justice et celui de la Santé. Monsieur d'HARCOURT soulignait la
nécessité de clarifier le rôle de chacun. Je partage tout à fait ce constat. Côté Santé un effort sera
fait pour améliorer la coordination entre les directions.

IV. Ne plus incarcérer pour soigner

Catherine PAULET

Je remercie les parlementaires de leur engagement, depuis plusieurs années, sur les questions
pénitentiaires qui sont cruciales et constituent en quelque sorte un analyseur institutionnel des
positions de notre société civile à l'égard de ses membres parmi les plus marginaux.

La population pénale s'est accrue de plus de 20% en cinq ans. Sa précarité sociale et sa morbidité
psychiatrique sont très préoccupantes. Le malaise est grand, au sein des prisons, et l'on attend
beaucoup des professionnels de santé, particulièrement des professionnels de santé mentale. Les
dispositifs de soin en milieu pénitentiaire, grâce à la remarquable loi de 1994, se sont développés,
ont facilité l'accès aux soins et ont amélioré la qualité des prises en charge. Ces dispositifs ont
cependant malgré eux cautionné l'idée que l'on pouvait incarcérer pour soigner, y compris les
plus malades. C'est aujourd'hui un fait avéré. Les Unités d'hospitalisation spécialement aménagées
(UHSA), qui permettront certes des prises en charge plus adaptées, ne constitueront pas une
solution miracle et pourraient même, si l'on n'y prend garde, devenir de nouveaux lieux de
relégation. N'éludons pas l'enjeu éthique, la question du sens au profit de solutions pragmatiques,
le plus souvent " clé en main ", qui nous conduiraient à rendre habitable ce qui est humainement
inhabitable. Je rappelle qu'étymologiquement, l'éthique renvoie au " chez soi ", le lieu où l'on se
ressource.

Il est avant tout nécessaire de renforcer les dispositifs sanitaires et sociaux en milieu libre afin
d'éviter l'incarcération inutile et d'organiser à la sortie de prison des relais dignes de ce nom. Si les
dispositifs sanitaires et sociaux sont insuffisants, défaillants ou dépassés, il n'est pas étonnant que
des personnes souffrant de troubles mentaux, plus vulnérables à la précarisation sanitaire et sociale,
se trouvent confrontées à une délinquance circonstancielle, pas nécessairement dangereuse, et aient
davantage de difficultés à retrouver à la sortie de prison, un ancrage sanitaire et social.

L'article 122-1, alinéa 1 du Code pénal, doit être réhabilité dans son esprit et dans sa lettre, dans
un contexte où l'abandon du principe d'irresponsabilité pénale et d'abolition du discernement en
raison de troubles mentaux a conduit à une responsabilisation des malades mentaux, poussée jusqu'à
l'ultime du non-sens. Nous pouvons orienter les patients vers des structures sanitaires
adaptées, ce qui n'empêche nullement de poser l'acte délictueux ou criminel comme tel.

Les conditions et les objectifs du soin psychiatrique en milieu pénitentiaire doivent également être
précisés afin de dépasser des malentendus tenaces, notamment à propos du secret médical, du
partage d'information, de la prévention de la récidive délinquante. Bien entendu, l'information doit
pouvoir circuler mais pas n'importe quelle information et pas à n'importe quel prix. La vocation du
soin psychiatrique est thérapeutique. Sa légitimité et son efficacité reposent sur le respect du
secret médical : pas de médecine sans confidence, pas de confidence sans confiance et pas de
confiance sans confidentialité. Elles reposent aussi sur le respect du consentement du patient au

30
soin nécessaire, hors des cas d'urgence vitale. Le patient détenu doit être placé au centre du
dispositif le concernant et il dispose des informations. Le soin ne constitue pas une démarche
d'évaluation experte ni de traitement de la délinquance. Le traitement ne peut avoir pour objectif
le traitement de la délinquance ou la prévention de la récidive délinquante. Il consiste en la mise
en œuvre d'un travail difficile et incertain d'élaboration psychique, qui permet au sujet souffrant,
engagé dans ce travail, de repérer son fonctionnement mental, son mode relationnel et leurs
conséquences - et le cas échéant d'y remédier. Le soin peut alors, peut-être et de surcroît,
contribuer ainsi à la prévention.

Les soignants confirment les aspects psychologiques délétères de certains aspects de la condition
pénitentiaire qui devraient pouvoir s'améliorer : surpopulation pénale, longues peines, tourisme
pénitentiaire, séjours prolongés en isolement ou en cellule disciplinaire, fouilles à corps, etc.

Les établissements pénitentiaires spécialisés ne constituent pas une solution satisfaisante : le


risque ségrégatif et de concentration des problèmes est supérieur aux bénéfices escomptés.
La création d'établissements pénitentiaires spécialisés est régulièrement envisagée mais la mixité
des publics n'exclut pas des régimes de vie différenciés au sein même des établissements
pénitentiaires et la proximité géographique du lieu de vie habituel de la personne doit être
privilégiée car elle permet de maintenir les liens familiaux et de favoriser la réinsertion.

Enfin, la prévention du risque de récidive n'implique pas plus d'enfermements mais au contraire
davantage de libérations, notamment les libérations conditionnelles, notoirement insuffisantes dans
notre pays.

La création de centres fermés de protection sociale, évoquée par certains, où seraient enfermés des
auteurs de crime à l'issue de leur peine d'emprisonnement, c'est-à-dire non pour une infraction
commise mais pour un risque, témoigne d'une croyance déraisonnable dans un " risque zéro ". Nous
n'avons pas besoin de structures nouvelles mais d'une volonté politique inclusive du " mieux
vivre ensemble " pour faire fonctionner les structures et dispositifs existants.

André VALLINI

Pour illustrer un de vos propos, je signale que le taux de récidive est divisé par deux, dans le cas
des libérations conditionnelles, par rapport aux détenus qui purgent la totalité de leur peine.

V. La prise en charge de la santé mentale en prison

Annie PODEUR

Il est extrêmement important que nous puissions avoir un échange public, au cours duquel tous les
points de vue puissent s'exprimer. On ne peut s'exprimer sur la prise en charge de la santé mentale
des détenus qu'avec respect et modestie, en particulier vis-à-vis des familles des détenus et au
regard du travail colossal réalisé par les professionnels de santé dans le milieu carcéral ou dans le
cadre d'unités d'hospitalisation. La loi de 1994, qui a confié à l'organisation des soins, c'est-à-dire
aux services de santé, la prise en charge des détenus, a été considérée comme une avancée. Pour
autant, c'est le schéma national de l'hospitalisation des personnes détenues qui doit nous permettre,
en complément des éléments évoqués par Didier HOUSSIN concernant la prévention, d'avancer plus
résolument vers une prise en charge de qualité au profit des personnes détenues.

31
La loi du 18 janvier 1994 a pour objet d'assurer aux personnes détenues une qualité et une
continuité des soins équivalente à celle dont bénéficie l'ensemble de la population. Nous avons
choisi, dans le cadre de cette réforme, de jumeler chaque établissement pénitentiaire avec un
établissement public de santé de proximité et le cas échéant avec un autre établissement de
santé, si l'hôpital sollicité n'est pas en mesure d'apporter l'ensemble des soins. Dans le domaine des
soins somatiques, les UCSA (Unités de consultation et de soins ambulatoires) sont implantées en
milieu pénitentiaire en étant rattachées à un service hospitalier. En matière psychiatrique, les
actions de prévention et les soins courants sont assurés au sein des hôpitaux par les secteurs de
psychiatrie générale et les soins plus intensifs sont confiés à des SMPR (Services médico-
psychologiques régionaux). Si cette organisation constitue une avancée indéniable, elle demeure
insuffisante car force est de constater en pratique que l'on se trouve souvent dépourvu, au sein
des SMPR, de moyens d'hospitalisation psychiatrique complète, même lorsque cela est
nécessaire lors de phases aiguës.

222 millions d'euros sont consacrés chaque année à la prise en charge sanitaire des détenus, dont
l'essentiel pour la prise en charge ambulatoire au sein des UCSA. Mais ces chiffres n'incluent pas les
hospitalisations somatiques et psychiatriques, ni les dépenses médico-sociales liées à la prise en
charge des addictions ou les futures UHSA (qui représenteront un coût de fonctionnement d'environ
38 millions d'euros) qui seront prochainement mises en place. Un montant total de 3 600 euros
est consacré à la prise en charge de la santé des personnes détenues par place de détention,
contre 2 732 euros en moyenne pour chaque Français. L'effort est donc loin d'être suffisant, car
les personnes détenues ont des besoins accrus au regard de ceux du reste de la population.

Nous devons donc nous tourner vers des types de prise en charge de la population carcérale plus
adaptés et sans doute plus massifs. Les UHSI (unités hospitalières sécurisées interrégionales), qui
représenteront un investissement de 38 millions d'euros, témoignent d'un second niveau d'effort :
les personnes détenues doivent pouvoir sortir de la prison pour bénéficier de la même qualité
d'accueil, du même plateau technique, de la même qualité de qualification du personnel et du même
taux d'encadrement que l'ensemble de la population. Les UHSI et les UHSA procèdent de cette
ambition, avec une prise en charge somatique pour les premières et psychiatrique pour les secondes.
Les UHSI ouvrent progressivement. Je viens de prendre mes fonctions et je m'attacherai à examiner,
in situ, les conditions de fonctionnement des UHSI et je ne doute pas que ces visites pourront être
organisées conjointement avec l'administration pénitentiaire, car nous avons besoin d'évaluer les
nouveaux moyens que nous mettons en œuvre.

Il nous reste aujourd'hui à installer des UHSI à Paris (notamment à La Pitié-Salpêtrière) et en 2009
au CHU de Rennes, en raison d'un projet architectural qui a pris un peu de retard. Les UHSI, en tout
cas, ne suffiront pas. C'est pourquoi nous avons demandé qu'il existe, dans les hôpitaux jumelés
aux établissements pénitentiaires, des chambres sécurisées, qui permettent, dans les mêmes
conditions que pour toute la population, une prise en charge correcte des patients détenus pour
toute hospitalisation urgente ou inférieure à 48 heures. Une enquête est en cours et nous sommes
en train, au sein de la Direction de l'hospitalisation et de l'organisation des soins, de contractualiser
pour cinq ans avec les établissements de santé. L'existence de ces chambres sécurisées fera partie
de ces contrats car nous devons accélérer le rythme de leur mise en place.

S'agissant des UHSA, qui auront une capacité de 705 lits et qui n'excluent pas une augmentation
des capacités d'accueil en UMD (unités pour malades difficiles), la première tranche de travaux, qui
portera sur 440 lits, sera engagée en 2008. Il convient de rappeler qu'une concertation a eu lieu

32
avec les organisations professionnelles et syndicales, qui ont approuvé le projet le 15 mai dernier.
La même concertation a été menée au sein de l'administration pénitentiaire et a conduit à une
validation du projet en juin 2006. Nous devons maintenant avancer et la première tranche devrait
nous permettre de faire le point pour éventuellement affiner notre approche. Une réponse doit en
tout cas être apportée aux situations aiguës (décompensations graves, dépressions graves,
etc.) qui ne peuvent être prises en charge de façon ambulatoire en milieu carcéral.

Nous devons aller au bout du schéma national, en veillant notamment à organiser des filières
assurant une prise en charge à la sortie de prison. Je suis également interpellée par la nécessité
d'apporter des réponses très particulières aux établissements pénitentiaires pour mineurs, dont la
population est particulièrement fragile.

Un dialogue doit avoir lieu entre acteurs, définissant le rôle des personnels pénitentiaires et celui
des professionnels de santé, toujours dans le respect mutuel et en assurant la préservation du secret
médical. Au sein de notre ministère, plusieurs directions sont compétentes et nous devons
commencer par nous coordonner afin que l'administration pénitentiaire dispose d'un interlocuteur
clairement identifié.

Enfin, il nous faut poursuivre le pilotage du dispositif et son évaluation, afin de nous assurer que
le service rendu est à la hauteur de l'investissement consenti par la collectivité.

VI. L'expérience de l'Association des professionnels de santé

Patrick SERRE

1. Les constats

Je voudrais remercier Madame BOUTIN pour avoir travaillé énormément, depuis plusieurs années, à
l'amélioration des conditions de détention des personnes incarcérées. Je la remercie ainsi que
Monsieur le député André VALLINI pour avoir donné largement la parole aux professionnels de santé
comme c'est le cas ce matin.

L'accès aux soins des détenus est encore aujourd'hui mis à mal, malgré la loi de 1994 : un exemple
parmi d'autres : les extractions médicales sont de plus en plus problématiques surtout lorsque des
soins spécialisés sont nécessaires pour un détenu. La surpopulation des locaux pénitentiaires a déjà
été évoquée et j'insisterai pour ma part sur la nécessaire évolution de la prise en charge de
certaines catégories de détenus (détenus souffrant de troubles psychiatriques, détenus
handicapés, mineurs, etc.), qui requièrent des réponses adaptées que nous ne pouvons pas toujours
assurer.

Tous les constats déjà évoqués par les soignants débouchent souvent sur une démotivation des
professionnels de santé. Nous observons aussi, de plus en plus fréquemment, une
instrumentalisation des professionnels de santé, certains magistrats se retranchent parfois derrière
de pseudo-avis médicaux pour interdire des aménagements de peine ou des réductions de peine à
certains détenus. Nous ne pouvons tolérer ce genre de pratique, lorsqu'un détenu est incarcéré, nous
proposons une prise en charge globale et une offre de soins - que le détenu a la liberté d'accepter
ou de refuser.

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Depuis deux ans environ, nous n'avons pas constaté d'évolution dans la prise en compte de l'avis des
soignants de la part des autorités de tutelle. Nous avions travaillé, il y a quelques années, à
l'élaboration d'un guide méthodologique de la prise en charge sanitaire des patients détenus, ce
chantier commun a malheureusement été abandonné dans la méthode, ce qui a donné lieu à une
publication unilatérale de ce guide. Nous le déplorons vivement et nous espérons pouvoir mener de
nouveau ce type de démarche commune à l'avenir dans un esprit constructif et de respect mutuel.

2. Pistes de solutions

La médecine en milieu pénitentiaire doit constituer un enjeu de santé publique reconnu comme
majeur, car elle s'adresse à des populations fragilisées, qui présentent des problèmes spécifiques
telles que les addictions ou des pathologies infectieuses (exemple : l'hépatite dont la prévalence
augmente, actuellement, parmi la population carcérale).

Il doit par ailleurs exister un engagement réel pour un soutien des autorités de tutelle, face à
des situations de crise ou urgentes qui se multiplient, en particulier la nuit.

Un partenariat efficace et constructif doit exister avec l'administration pénitentiaire car le respect
mutuel de nos compétences doit présider à notre nécessaire cohabitation pour la prise en charge du
détenu et notamment pour limiter le risque de récidive. Ce partenariat efficace avec l'administration
pénitentiaire existe localement, ponctuellement, mais il dépend encore trop souvent d'affinités
interpersonnelles.

Nous plaidons pour la modernisation des moyens dont disposent les soignants. Le dossier médical
personnalisé devra obligatoirement nécessiter l'informatisation des services médicaux, le chantier
sera vaste. Il y a six ans, un projet d'expérimentation de télémédecine avait été mis en chantier
par l'administration pénitentiaire et le ministère de la Santé. Nous attendons encore le déblocage
de certains budgets pour sa mise en œuvre, qui devrait permettre de réduire sensiblement le nombre
d'extractions et obtenir plus rapidement un certain nombre d'avis spécialisés.

Enfin, le métier particulier de soignant en prison devrait être mieux reconnu et donner lieu à une
formation spécifique (en formation initiale comme en formation continue). Les soignants
souhaitent retrouver leur place de professionnels de santé de terrain, par exemple à travers le groupe
d'études sur les conditions de vie des détenus et pour tout ce qui se rapporte à la santé des détenus
d'une façon générale.

En conclusion, je souhaite rappeler qu'il conviendrait de ne pas oublier les professionnels de santé
qui, par la spécificité de leurs missions, doivent être des acteurs respectés du système de santé, et
des partenaires essentiels pour l'administration pénitentiaire. Ils exercent leur art dans des
conditions difficiles et ont le souci constant d'amélioration de la qualité des soins, mais ceci doit se
réaliser dans le respect de notre éthique et de la loi.

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VII. Débat

Marie-Thérèse ESNEAULT, musicothérapeute, prison de Fresnes

Je partage nombre de constats qui ont été établis à propos des soins et en particulier du lien avec
l'extérieur de la prison. Je retrouve parfois, hors des prisons, des personnes que j'ai vues en prison,
et qui parfois y retournent.

Nous devons rechercher, en tant que thérapeutes, d'autres façons de soigner et de donner la parole.
J'utilise pour ma part la musique ou les odeurs ; d'autres utilisent la peinture. Cela fonctionne et
cela permet parfois de libérer la parole des détenus. Au sein de la prison de Fresnes, 82 personnes
sont venues me parler, dont huit sont venues plus de 15 fois. Je ne dispose pas d'un bureau, juste
d'un tout petit local dans la prison. On évoque très peu ce type d'accompagnement et je me demande
si l'on n'assiste pas à une médicalisation des soins qui s'opèrerait au détriment de la parole.

Luc MASSARDIER, psychiatre, SMPR de Paris-La Santé

Certes les UHSA constituent une avancée à saluer et à encourager ; mais je me demande quel fut le
poids réel des professionnels intervenant en prison (dans les SMPR ou les UCSA), face aux
professionnels des hôpitaux, dans la démarche de concertation qui a guidé leur définition. Il est
clair que le détenu constitue aujourd'hui un patient indésirable dans les hôpitaux. Tous les syndicats
et organisations professionnelles des hôpitaux se sont mis d'accord pour que soient créées d'autres
structures. Les UHSA apporteront ainsi une réponse partielle, associée à un risque élevé de
relégation, et présentant un coût très élevé. Je suis très étonné que les directeurs d'hôpitaux ne
mentionnent pas les expériences d'unités intersectorielles fermées départementales mises en place
par certains hôpitaux. Lors des 18èmes journées nationales des SPMP et des UMD à la Rochelle le 06
et 07 novembre dernier, par exemple, douze services interdépartementaux fermés ont fait part de
leur expérience sans doute beaucoup plus efficace, assurant une proximité et une continuité des
soins et, en outre, moins coûteuse. Je m'étonne que la Direction de l'hospitalisation et de
l'organisation des soins ne s'attarde pas sur ces initiatives.

Annie PODEUR

Nous devons bien sûr prendre en compte les moyens d'évaluation des UHSA. Je n'avais pas
connaissance de l'expérience des unités intersectorielles et interdépartementales que vous évoquez.
Je suis prête à entendre les avantages que présenterait ce type de solution et je serais heureuse que
vous puissiez me faire parvenir les actes du congrès que vous avez tenu à ce sujet. J'ai animé de
nombreuses instances et je crois que la prise en charge des personnes détenues est aujourd'hui
reconnue comme une priorité de santé publique.

Par ailleurs, le guide méthodologique sur la prise en charge des personnes détenues est paru, le 10
janvier 2005, par circulaire. Sans doute devons-nous travailler à sa meilleure diffusion.
L'informatisation du processus de soin, y compris lorsque la prise en charge a lieu en prison,
constitue en effet un chantier sur lequel nous devons avancer, de même que pour la mise en place
d'outils de télémédecine.

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Jean-Marie FAYOL-NOIRETERRE, magistrat honoraire

Je remercie les organisateurs, en regrettant seulement qu'un seul magistrat - moi-même - soit
présent parmi les participants, dont j'ai consulté la liste.

Face à la surpopulation, de quelle façon les magistrats s'interrogent-ils ? La question du " sens de
la peine " constitue un sujet de débat récurrent, qui a fait l'objet de travaux importants. Il me paraît
en tout cas que les magistrats font face à plusieurs enjeux parfois contradictoires. Ceux du Parquet
disposent de nouveaux moyens d'alternative aux poursuites mais ils doivent aussi composer avec
une forte demande de comparution immédiate. S'agissant des magistrats du Siège, la réinsertion
devait constituer un élément de détermination de la durée de la peine, or je m'interroge : ce principe
n'a-t-il pas été perdu de vue ?

Plus généralement, les magistrats sont confrontés à des textes qui accroissent les possibilités
d'incarcération. On organise par exemple aujourd'hui des comparutions immédiates pour les mineurs.
Ne court-on pas ainsi le risque d'inciter les juges à recourir, par facilité, à la mise en détention ?

La notion d'altération du discernement constitue en tout cas une cause d'augmentation de la peine,
selon un raisonnement simple : elle serait synonyme de danger et appellerait donc un enfermement.

Claude d'HARCOURT

Il y a moins de détenus aujourd'hui qu'il n'y en avait en 2005. Ceci résulte d'une baisse très
significative des détentions provisoires, même si inversement le nombre des condamnations est en
augmentation.

Le détenu est notre raison d'être mais à l'évidence nous avons du mal à envisager notre position tout
au long d'une chaîne, selon une notion de processus. Une telle conception ouvre au moins la voie à
l'analyse des interactions tout au long de cette chaîne. Le Parlement constitue aujourd'hui le seul
lieu d'observation de ces interactions. Si l'on décide d'une hospitalisation et qu'il n'existe pas de
moyen permettant d'escorter le détenu, par exemple, nous ne pourrons avancer. Nous sommes
d'ailleurs très soucieux des désengagements possibles de certains services de l'État (qui ne relèvent
ni de l'administration pénitentiaire ni du ministère de la Santé) dans l'escorte des détenus
hospitalisés. Là aussi, la cohérence doit être de mise dans les raisonnements.

Une participante a évoqué la musicothérapie et la mise en place de la parole. Dans chaque


établissement, il existe un foisonnement d'initiatives, parfois disparates mais qui existent. Je rends
hommage à celles et ceux qui les animent.

André VALLINI

Un participant nous demande par écrit le cas d'un détenu qui a frappé toute la nuit à la porte de sa
cellule sans être entendu. Il s'est infligé des blessures et les secours ne sont arrivés que deux heures
plus tard. Avec l'assistance d'autres détenus, cet homme est mort dans la journée. Dans les jours
suivants, l'administration pénitentiaire a étouffé l'affaire. La famille veut savoir s'il y a eu non
assistance à personne en danger.

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Claude d'HARCOURT

Je ne peux laisser dire que nous étouffions quoi que ce soit. On peut concevoir que tout ne se sache
pas immédiatement en milieu pénitentiaire. C'est tout l'enjeu des contrôles qui existent. Mais un
responsable d'administration pénitentiaire n'a pas pour rôle d'étouffer : nous devons identifier les
défaillances éventuelles et les sanctionner. Je constate aussi que les médias se font généralement
l'écho, avec beaucoup de retentissement, de ces défaillances, qui restent statistiquement infimes,
même si cela n'enlève rien à leur caractère inacceptable.

Le Code de procédure pénale prévoit l'enfermement individuel mais je ne suis pas certain qu'il doive
être appliqué avec radicalité. Plusieurs acquittés d'Outreau ont dit le bienfait qu'ils ont ressenti
lorsqu'ils ont été, grâce à l'intelligence des personnels pénitentiaires, placés avec un codétenu qui
les a aidés à entrer dans cette nouvelle logique.

André VALLINI

Je vous cite une autre question écrite : les SMPR assurent un suivi et des soins parfois lourds. Cette
prise en charge est allégée dans les maisons de courte peine ou dans les maisons centrales. Il y a
quelques années, les parlementaires avaient décidé d'étendre le dispositif de SMPR aux maisons de
courte peine. Qu'en est-il ?

Catherine PAULET

Nous avons souligné tout à l'heure l'inégalité relative d'accès aux soins. Le dispositif général prévoit
que chaque prison passe une convention avec un établissement de santé de proximité, pour les soins
de médecine générale et pour les soins psychiatriques. Mais la question démographique n'est pas
négligeable : si la zone d'implantation de la région est dépourvue de médecins, psychiatres, etc.,
cela se ressentira nécessairement sur la prise en charge des détenus.

Par ailleurs, les SMPR ont été conçus à un moment où l'on incarcérait moins de malades mentaux.
Ils ont ainsi été implantés dans les principaux centres pénitentiaires qui étaient généralement des
maisons d'arrêt, les établissements pour peine n'étant pas réputés abriter des personnes souffrant
de troubles mentaux avérés ou graves, nécessitant des soins intensifs. Il existe tout de même
aujourd'hui des SMPR dans quelques établissements pour peine.

Annie PODEUR

Il est vrai que les SMPR devaient assurer un rôle de recours et permettre, en cas de nécessité de soins
intensifs, un transfert et une prise en charge sur place. Initialement, cela n'excluait pas
l'hospitalisation. En réalité, les SMPR n'offrent qu'une hospitalisation de jour : la personne détenue
regagne généralement sa cellule la nuit ou n'est pas directement accessible par les soignants. Le
dispositif est donc très insuffisant et les moyens des SMPR ne permettent pas de couvrir l'ensemble
des besoins des établissements pénitentiaires d'une région donnée. De plus, ils servent de réel lieu
de prise en charge avant tout pour les personnes détenues de l'établissement de rattachement et
lorsqu'il existe des disponibilités, pour les autres. C'est ce qui a aussi conduit à la création des UHSA.

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Catherine PAULET

Effectivement les SMPR ont (et doivent avoir) une vocation régionale et la plupart d'entre eux
disposent de places d'hébergement. Des soins intensifs y sont délivrés avec le consentement du
patient détenu. Cela dit, la question de la circulation des patients d'un établissement à un autre
pose indéniablement des problèmes.

Les UHSA rendront d'autres types de services, en termes d'hospitalisation à temps complet librement
consentie ou sans le consentement, pour des épisodes aigus. Ces structures ne sont pas destinées à
de longs séjours. Il s'agit d'une structure de soins qui vient compléter le secteur de psychiatrie en
milieu pénitentiaire, peut-être bornée par des risques (ségrégatifs), comme nous l'avons vu.

André VALLINI

Un autre participant nous demande par écrit s'il est normal qu'un médecin reçoive en consultation
40 détenus en une heure et demie, comme cela lui a été rapporté par un témoin " digne de foi ".

Didier HOUSSIN

S'il arrive aussi qu'à l'extérieur, des médecins consultent rapidement, cela témoigne dans plusieurs
cas sûrement d'un déséquilibre entre la demande de soins et les moyens disponibles. De façon plus
encourageante, cela peut aussi être considéré comme un succès car cela montre que les populations
détenues sollicitent des soins.

Annie PODEUR

Un calcul rapide montre que ce médecin consacrerait environ deux minutes à chaque détenu… Cela
ne permet même pas un relevé de tension !

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OUVERTURE DE L'APRÈS-MIDI

CONCLUSIONS DES ÉTATS GÉNÉRAUX DE LA


CONDITION PÉNITENTIAIRE

Jean BERARD
Porte-parole des états généraux de la condition pénitentiaire

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CONCLUSIONS DES ÉTATS GÉNÉRAUX DE LA CONDITION PÉNITENTIAIRE

Jean BERARD, porte-parole des États généraux de la condition pénitentiaire

Je voudrais remercier les organisateurs de ces troisièmes Rencontres parlementaires de fournir aux
États généraux de la condition pénitentiaire l'occasion de s'exprimer. La démarche que nous avons
engagée, sous l'égide de Robert BADINTER, visait au départ à susciter un engagement fort des
candidats à l'élection présidentielle pour une réforme de la situation des prisons. Au travers
d'une déclaration rendue publique le 14 novembre dernier, les États généraux ont décidé de
soumettre à l'appréciation des différents candidats dix principes fondamentaux. Les engagements
des candidats seront rendus publics dans un mois jour pour jour, le 11 janvier prochain.

Le premier trait distinctif de la démarche engagée à travers les États généraux réside dans son
caractère éminemment collectif et transversal, réunissant tous les acteurs et toutes les professions
du monde pénitentiaire, à travers : la Confédération générale du travail pénitentiaire, le Conseil
national des Barreaux, la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale,
la Fédération nationale des Unions des jeunes avocats, la Ligue des Droits de l'Homme, l'Observatoire
international des prisons, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat de la magistrature, l'Union
syndicale des magistrats, l'Union syndicale de l'ensemble des personnels de l'administration
pénitentiaire. C'est peu dire que d'affirmer que la diversité des organisations et des personnes qui
ont participé à cette démarche l'a enrichie. Elle l'a fait d'autant plus que les États généraux ont lancé
dès le départ un double pari.

Le premier pari vise à apporter des propositions, davantage qu'un constat : non pas qu'il n'y ait
rien à dire, mais des rapports existent déjà, ô combien justes et alarmants, notamment les deux
rapports d'enquête parlementaires, celui du Conseil de l'Europe du Comité européen de prévention
de la torture ou encore celui du Commissaire européen aux Droits de l'Homme. Ces constats
existaient tant que, par exemple, lorsqu'est paru le rapport de ce dernier, certains journalistes ont
demandé comment ce rapport avait une chance de ne pas être qu'un rapport de plus. A cette
question, nous n'avions malheureusement pas de réponse satisfaisante.

Il est cependant certain que de l'ensemble de ces contributions, parlementaires et européennes,


auxquelles il faut ajouter les travaux menés par la commission Canivet en 2000, achevés en 2004
par la publication de l'étude sur les Droits de l'Homme en prison par la commission nationale
consultative des Droits de l'Homme, se dégageait une force bien supérieure au poids cumulé de leurs
dénonciations. Cette force résulte de la remise insatiable sur l'ouvrage de questions à la fois
centrales et difficiles : comment l'institution pénitentiaire peut-elle mener ses deux missions
de garde et de réinsertion, en accord avec les exigences contemporaines de respect des Droits
de l'Homme ?

La tâche des États généraux n'était donc pas tant de produire un nouveau rapport que de réussir à
transformer la richesse de réflexions et de propositions existantes en une force de transformation
politique. C'est pour répondre à cette nécessité que nous avons fait un second pari : organiser une
consultation individuelle auprès des acteurs du monde judiciaire et carcéral afin de recueillir leur
sentiment, en particulier quant à leurs attentes de transformation, au travers d'un questionnaire.

Ces attentes n'ont pas formé l'ensemble des revendications de chacune des organisations partenaires
des États généraux : elles ont été rédigées en écho à l'ensemble des recommandations faites à la

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France pour faire des prisons des lieux où les droits fondamentaux des personnes soient
reconnus, définis et garantis. Certaines catégories de personnes ont participé dans des proportions
qui correspondent à ce que les instituts de sondage attendent dans ce type de consultation. Je pense
aux travailleurs sociaux, aux avocats pénalistes, aux juges de l'application des peines, aux médecins
et enseignants qui interviennent en prison. Les personnels de surveillance ont fait exception, en
participant très peu. Par ailleurs, grâce à l'action du médiateur de la République et à l'accord de
l'administration pénitentiaire, cette consultation a permis un événement dont on peut dire à coup
sûr qu'il est unique dans l'histoire pénitentiaire française et peut-être au-delà : plus de 15 000
personnes détenues se sont saisies de ce questionnaire, pourtant compliqué, pour se prononcer
et pour faire entendre leur voix. Elles l'ont fait non pas seulement pour exprimer leur colère mais
pour exprimer de manière citoyenne, responsable et différenciée les propositions qui, à leurs yeux,
étaient les plus indispensables.

C'est ce qui permet aujourd'hui aux États généraux de la condition pénitentiaire, après
dépouillement des questionnaires par l'institut BVA, d'avancer qu'il existe un socle d'attentes des
personnes détenues, souvent convergentes avec celles exprimées par les acteurs du monde
pénitentiaire et très proches des propositions faites par les acteurs de défense des Droits de l'Homme
et qui peuvent, à ces titres, prétendre constituer les principes d'une réforme à venir. Je citerai
quelques exemples seulement de propositions ayant recueilli l'assentiment de quatre détenus sur
cinq :

• qu'il soit permis à tout détenu qui le souhaite d'être logé dans une cellule individuelle ;

• que soit mis en place un organe de contrôle extérieur et indépendant assurant la protection des
droits et libertés en prison ;

• que soit développée et renforcée la collaboration entre le personnel de surveillance, les


intervenants extérieurs et les travailleurs sociaux pour favoriser les démarches de réinsertion des
détenus ;

• que soit permis un accès quotidien des détenus aux activités, à la formation et au travail ;

• que soient transférés systématiquement en milieu hospitalier spécialisé les détenus souffrant de
graves troubles psychiatriques.

Les résultats recueillis au terme de la consultation ont permis aux États généraux de la condition
pénitentiaire d'orienter leur réflexion autour de quatre questions centrales :

• le respect des Droits de l'Homme au sein de la prison


Comme l'écrit un magistrat en réponse à notre questionnaire, " il n'est pas acceptable aujourd'hui
de ne pas donner aux détenus tous les droits dont disposent les individus en société : droit aux soins,
au travail, aux relations familiales, la prison ne devant constituer qu'une privation temporaire du
droit d'aller et venir ". Il est nécessaire, pour sortir de cet état de fait, comme l'a écrit une
personne détenue en réponse au questionnaire, de parvenir " à la reconnaissance d'un vrai statut
du détenu, un cahier des charges très précis, universel, rationalisé et signé par tous ".

• le temps passé en prison


Il faut à la fois remédier au vide du temps carcéral et prendre en considération la précarité sociale

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très grande, souvent, de la majorité des personnes détenues. Il n'est pas possible d'espérer un
retour dans la société dans de bonnes conditions en proposant en prison un travail rare, non
qualifié, hors du droit commun et des formations professionnelles malheureusement aussi rares,
dont il a fallu défendre, encore l'été dernier, le maintien tout au long de l'année.

• les soins aux malades détenus


L'écart demeure entre l'objectif de la loi de 1994 d'offrir un accès aux soins équivalent en prison
et à l'extérieur. L'état de santé physique et psychique de nombre de détenus, à cause du
vieillissement carcéral et de la gravité des troubles psychiatriques dont souffrent un grand nombre
de détenus, impose une réforme. Dominique PERBEN, alors garde des Sceaux, a reconnu en 2004
l'ampleur du problème : " nous savons que le nombre de détenus souffrant de tels troubles augmente
et a atteint un niveau préoccupant. Il s'agit non seulement d'un problème pénitentiaire mais encore
davantage d'un problème de santé publique. On demande au système pénal de traiter un dossier qui
n'est pas de sa compétence ".

• la préparation de la sortie de prison


Il faut, selon nous, que dès le début de son exécution, la peine d'emprisonnement, notamment
grâce aux efforts effectués pour que chacun soit mis en mesure d'initier des démarches de
formation, d'enseignement ou de travail, soit orientée vers la préparation, l'anticipation et
l'accompagnement de la libération.

Les principes permettant, pour les États généraux, de répondre à ces questions ont été rassemblés
dans les dix points d'une déclaration finale adoptée par l'ensemble des organisations le 14
novembre 2006. Elle affirme la nécessité d'une loi pénitentiaire :

• qui consacre la peine privative de liberté comme une sanction de dernier recours ;

• qui consacre le fait que les personnes dont l'état de santé physique ou psychique est incompatible
avec la détention doivent être libérées ;

• qui consacre le respect de l'État de droit en prison et la reconnaissance de l'ensemble des libertés
et droits fondamentaux des personnes détenues ;

• qui organise des garanties pour l'exercice du droit à la santé, à l'hygiène, au maintien des liens
familiaux et des prestations sociales, à l'éducation, au travail, à la formation, à la réinsertion
sociale et professionnelle des personnes détenues ;

• qui établisse que les sanctions disciplinaires ne peuvent découler que d'une décision prise dans
des conditions qui respectent le principe du procès équitable ;

• qui instaure un organe de contrôle extérieur assurant l'effectivité du respect des droits des détenus
et auquel ces derniers peuvent s'adresser en cas de violation ;

• qui consacre le fait que l'anticipation, la préparation et l'accompagnement du détenu à sa


libération sont des missions fondamentales de l'administration pénitentiaire ;

• qui consacre le principe de l'évaluation par le Parlement des politiques pénitentiaires ;

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• qui consacre, enfin, la reconnaissance de l'importance du rôle de l'administration pénitentiaire et
consacre le principe que la réforme des prisons requiert une prise en compte particulière de la
condition des personnels pénitentiaires.

Ces propositions dessinent des chantiers de réforme nombreux, importants et difficiles. Il nous
semble que c'est une approche d'ensemble de la question qui permettra de débattre et de lever les
blocages et les résistances. Nous comprenons bien qu'il est impossible de demander à
l'administration pénitentiaire de garder dans le respect de l'ensemble de leurs droits et de préparer
la réinsertion de personnes schizophrènes ou psychotiques, dont la responsabilité a été jugée
atténuée ou abolie et qui, bien souvent, pour cette raison même, ont été condamnées à une très
lourde peine et qui sont condamnées à vivre durant des années dans les quartiers ordinaires de
détention, les SMPR, les quartiers disciplinaires ou d'isolement, les hospitalisations d'office, au
mépris de leur dignité et de celle de tous ceux qui travaillent en prison.

Les États généraux de la condition pénitentiaire n'ont pas réussi à convaincre les personnels de
surveillance de l'opportunité de se saisir massivement de la démarche de consultation pour exprimer
leur appréciation d'une situation qui les affecte tout autant que les personnes détenues. Ce que nous
demandons vise certes à interpeller l'administration pénitentiaire et le ministère de la Justice, mais
aussi l'ensemble des ministères concernés par les questions de santé, d'enseignement, de formation,
de travail, de culture, et que cette volonté d'un investissement de tous sur la question carcérale n'est
pas utopique mais précisément ce qui rendrait une réforme possible. Je voudrais engager les uns et
les autres à ouvrir le débat sur ce que nous proposons. Il semble en effet aux États généraux que
les principes contenus dans leur déclaration répondent à l'intérêt de tous et que n'ont rien à
perdre à ces réformes les détenus comme les personnels de l'administration ou les personnes qui
interviennent en détention et, plus généralement, la société, qui demande avant tout que les
personnes qui ont commis des infractions soient mises en situation " de mener une vie responsable
et exempte de crime " (pour reprendre l'expression des règles pénitentiaires européennes).

Pour l'ensemble de ces raisons, les États généraux sont convaincus que les responsables politiques
seront, au printemps prochain, au rendez-vous d'une réforme que nous espérons historique.

Un film vidéo de quelques minutes est projeté. Un homme y témoigne de la détresse dans laquelle se
trouvent les prisonniers condamnés à des longues peines, qui sont " emmurés vivants ". Ce témoin
demande que la prison " ne désapprenne pas la vie ". Florence AUBENAS, journaliste, faisant référence
à l'article 707 du Code de procédure pénale - qui prévoit que l'exécution des peines favorise la
réinsertion des condamnés - demande dans ce film l'application de la loi.

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TABLE RONDE N°3

QUI PEUT PROMOUVOIR CE CHANTIER


RÉPUBLICAIN ?

DÉBAT ANIMÉ PAR


Christine BOUTIN
Député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les
conditions carcérales et les prisons de l'Assemblée nationale

PARTICIPANTS
Stéphane ARTETA
Journaliste au Nouvel Observateur ;

Caroline CACCAVALE
Productrice de " 9m2 pour deux " ;

Jean-Paul DELEVOYE
Médiateur de la République ;

Marc GENTILINI
Membre du conseil de la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les
Discriminations et pour l'Egalité), professeur de médecine, ancien
président de la Croix-Rouge.

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QUI PEUT PROMOUVOIR CE CHANTIER RÉPUBLICAIN ?

I. Débat entre les intervenants

Christine BOUTIN

Nous entrons dans une période électorale importante. Aussi, avec André Vallini, que je remercie
vivement d'avoir co-présidé cette journée avec moi, nous avons estimé qu'il serait intéressant de
déterminer de quelle façon promouvoir dans cette perspective particulière le chantier républicain
que nous évoquons depuis ce matin. Nous sommes persuadés que la façon dont un pays traite
ses prisons et ses prisonniers est révélatrice de sa conception réelle et concrète des Droits de
l'Homme.

Stéphane ARTETA

La question des prisons constitue un sujet éminemment politique. Le Nouvel Observateur a d'ailleurs
lancé l'an dernier " l'appel des 200 " qui contenait dix propositions politiques - et que vous avez
bien voulu signer, Madame BOUTIN. Une décision politique sera en effet indispensable, au-delà du
rôle des associations. Je regrette d'ailleurs que le consensus de 2001-2002 ait volé en éclats car c'est
cette réponse que nous attendions de la part des responsables politiques.

Christine BOUTIN

Même si les parlementaires s'intéressent à la question des prisons, notamment au travers du groupe
d'études sur les conditions carcérales et les prisons, qui regroupe 110 parlementaires qui se
réunissent tous les mois et que j'ai l'honneur de présider, il me semble que la presse joue en effet
un rôle particulier car l'opinion n'est pas toujours prête à nous écouter sur de tels sujets.
Comment voyez-vous ce rôle ?

Stéphane ARTETA

Le thème des prisons n'est pas le sujet qui mobilise le plus l'opinion, et il faut reconnaître que ce
sujet n'est pas non plus le plus vendeur. Cela nous paraît néanmoins un sujet important, peut-être
justement parce qu'il faut éveiller les consciences - ainsi que nous le savons depuis les travaux
pionniers de Michel Fou cault en la matière. La prison fait peur, par certains aspects, et faire passer
la parole politique par la proposition (ce que vous aviez fait vous-même, comme d'autres
responsables politiques de droite et de gauche) replace le sujet au cœur de l'actualité et permet de
se repencher sur des questions comme le sens de la peine.

Jean-Paul DELEVOYE

Lorsque l'ancien ministre, Albin CHALANDON a lancé le programme de construction de 13 000 places
nouvelles, j'ai été le premier maire à demander l'implantation d'un centre de détention dans ma
commune à la condition que l'accent soit mis sur la réinsertion. Je rends d'ailleurs hommage au
personnel pénitentiaire car une cinquantaine de réunions publiques ont pu être tenues afin
d'expliquer la nature du projet. Après six mois de débats sur la place de la prison et le rôle de la

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détention, 85% des élus de notre syndicat intercommunal se sont prononcés en faveur de
l'implantation du centre.

Nous devons aujourd'hui, à un moment où le politique est décrié, insister sur le fait que la
réinsertion constitue un facteur de " pacification " de la vie du détenu. Le temps de détention
doit être axé sur la réinsertion et les responsables politiques qui souhaitent s'engager de façon
volontaire pour une politique de réinsertion devront être soutenus par une mobilisation de
l'ensemble des acteurs car ils ne seront peut-être pas majoritaires.

En effet, en tant que maire, j'ai subi de fortes attaques au motif que je faisais travailler les détenus
et non les chômeurs. Par exemple, en ce qui concerne la réinsertion de Lucien LÉGER, quelles furent
les couvertures médiatiques de sa sortie de prison ? L'accent a été mis sur l'inquiétude de la
population du village. Personne n'a parlé du boulanger qui avait accepté d'embaucher Lucien LÉGER.
Dangereux, il intéressait les médias. Réussissant sa réinsertion, il n'intéresse plus personne.

Christine BOUTIN

Je me permets de vous contredire car j'avais vu un reportage montrant justement la réinsertion de


Lucien LÉGER.

Jean-Paul DELEVOYE

Effectivement, je suis forcément simplificateur, mais je voulais, par cet exemple, montrer qu'il existe
quelques journalistes " courageux " qui n'hésitent pas à mettre en avant ce type de réussite. Le vrai
problème est celui de la pédagogie vis-à-vis de l'opinion qui souhaite, majoritairement, que l'on
punisse la personne et que celle-ci ne ressorte plus de prison. Or, encore une fois, si la punition que
représente la privation de liberté est nécessaire, la réinsertion l'est, elle aussi. Et je salue le combat
que vous menez, de même que Monsieur VALLINI et Monsieur BADINTER, pour faire évoluer le regard
de la société sur la prison, sur le travail des gardiens, celui des associations, sur la dignité des
détenus. Nous avons un formidable travail à poursuivre sur ce terrain et je ne suis pas pessimiste :
on peut faire bouger l'opinion.

Stéphane ARTETA

Les médias suivent parfois trop les politiques ou les mouvements d'opinion tels que celui qui a suivi
la publication de l'ouvrage de Véronique VASSEUR. Ce type de mobilisation a toutefois des effets
bénéfiques. L'an dernier, au Nouvel Observateur, nous nous sommes mobilisés et nous avons émis
des propositions pour souligner l'importance de la réinsertion. Si les détenus sont privés de liens
familiaux et de toute perspective de réinsertion, réduits presque à l'état animal, on ne peut leur
permettre de revenir dans la société. Il faut aller plus loin en expliquant quelle est, ou quelle doit
être, la fonction de la prison, c'est-à-dire la préparation de la réinsertion.

Caroline CACCAVALE

En tournant un film dans une prison, on agit à plusieurs niveaux. Au niveau individuel, la personne
incarcérée participe à un projet de cinéma qui contribue à la reconstruction de l'image de soi. Au
niveau du groupe (celui qui fabrique le film), une mobilisation collective a lieu. Enfin, au niveau de
la société, nous, en tant que producteurs d'images, devons nous demander quels spectateurs nous

46
engendrons vis-à-vis de la personne détenue. Les médias sont confrontés aux mêmes enjeux. Il ne
s'agit pas, pour le travail que nous faisons aux Baumettes, de réaliser des films sur la prison mais
plutôt de réaliser des films depuis la prison. Nous misons sur des processus de transformation et
nous y sommes tous impliqués, les détenus autant que les professionnels de l'image et les futurs
spectateurs. Il s'agit bel et bien d'un processus car cela prend du temps.

Jean-Paul DELEVOYE

J'ai découvert cette association qui anime un atelier de communication dans les prisons. Il existe
aussi des ateliers de théâtre… Il existe donc une grande richesse associative dans les prisons et
ces animateurs extérieurs aident à mettre en avant la " potentialité humaine " de chaque personne
détenue, là où on met souvent l'accent, à l'extérieur, sur les aspects négatifs ou la dangerosité des
détenus.

Caroline CACCAVALE

Je crois que le sens de la dignité est fondamental. Au-delà des conditions d'hygiène et des bonnes
conditions de vie cellulaire, qui sont évidemment importantes, les conditions pour la dignité doivent
inclure la formation, le travail, l'éducation, la santé et plus largement encore le travail de la pensée,
l'imaginaire, la mémoire… Ce sont des choses fondamentales pour l'humanité. Si l'on ne met pas en
place les conditions effectives d'exercice de ces droits, ils seront confisqués aux détenus. Il faut des
supports pour travailler la mémoire, par exemple : cela ne fonctionne pas tout seul.

Ces aspects, tels que le travail de la pensée, sont moins visibles, ils nous paraissent moins
essentiels à l'extérieur alors qu'ils sont tout aussi fondamentaux pour les détenus. Cela rejoint la
question du sens de la peine : à mes yeux, les personnes incarcérées sont condamnées à du
" temps ". Souvent, cette question du temps est éludée, comme si on en avait peur. Trois réactions
sont possibles.

• On peut fermer les yeux sur ce temps, condamnant les détenus à une sorte d'anéantissement.

• On peut chercher avant tout à occuper ce temps, en cherchant à le combler notamment avec le
visionnage de la télévision.

• On peut, enfin et surtout, mettre en jeu la personne dans ce temps et lui permettre de l'habiter
et de se construire.

Cette question du temps carcéral et de la façon dont on l'utilise me paraît déterminante.

Christine BOUTIN

En visitant les prisons, on s'aperçoit qu'une créativité extraordinaire s'y exerce. Mais comment faire
connaître cette réalité pour la faire sortir du silence ? Comment discuter du sens de la peine et de
nos objectifs lorsque nous enfermons des hommes et des femmes ?

Monsieur GENTILINI, comment voyez-vous la promotion de ce chantier républicain ?

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Marc GENTILINI

Je voudrais revenir un instant sur la libération de Lucien LÉGER. J'étais alors président de la Croix-
Rouge et nous sommes intervenus avec efficacité pour demander sa libération. C'est un président de
délégation départementale ou locale de Douai, avocat de surcroît, qui s'est porté garant et qui a
accueilli Lucien LÉGER à sa sortie de prison. Il faudra rappeler aux grandes associations le rôle
qu'elles peuvent jouer dans les prisons. Je me suis battu, pendant mes deux mandats, pour que
la Croix Rouge retrouve une présence dans les prisons. Jusqu'à la loi du 18 janvier 1994, elle tenait
les infirmeries des établissements pénitentiaires transformées en UCSA la même année. Ce faisant,
la Croix-Rouge a disparu des prisons et je me suis efforcé pour qu'elle reste présente dans le parcours
de réinsertion des détenus, en particulier pour les accueillir dès leur sortie de prison, à un
moment où ils sont souvent en grand désarroi. Il n'est pas toujours facile d'expliquer aux hommes
et aux femmes d'une association ayant son histoire, un long parcours, ses habitudes, qu'il faut se
trouver au cœur du combat pour l'amélioration des conditions carcérales. Je souhaite que mon
successeur à la tête de la Croix Rouge poursuive ce combat et je suis convaincu qu'il le fera.

À la Croix-Rouge, j'avais comme conseiller aux prisons un ancien détenu qui venait d'accomplir 17
ans de détention. Un médecin que j'appréciais beaucoup, Pierre PRADIER, ancien député européen,
qui l'avait suivi pendant son incarcération, me l'avait recommandé. J'ai imposé sa présence à mes
côtés et il a effectué un très bon travail, jusqu'au moment où j'ai eu la mauvaise idée de l'envoyer
participer à l'enseignement de l'école nationale d'administration pénitentiaire. Quelques surveillants
l'ont identifié et j'ai dû suspendre sa mission. Depuis, il est devenu président de l'Observatoire
international des prisons.

Christine BOUTIN

Quelles sont vos nouvelles fonctions dans la prison, Monsieur le médiateur de la République ?

Jean-Paul DELEVOYE

Tout d'abord, lorsque l'Observatoire international des prisons nous a demandé de distribuer le
questionnaire dans les établissements pénitentiaires, le garde des Sceaux, l'administration
pénitentiaire et moi-même avons très vite répondu favorablement. Et permettez-moi de rendre un
hommage public aux délégués du médiateur de la République, bénévoles dont plus de 150 sur les
300 que compte le réseau, ont donné leur accord en moins de huit jours. Grâce à eux, le
questionnaire a été distribué à 45 000 détenus avec une parfaite coordination.

Par ailleurs, je suis convaincu que la privation de liberté n'est pas la privation de l'accès aux droits
ni à celle de la liberté d'expression. C'est pourquoi j'ai souhaité que les délégués du médiateur de
la République puissent intervenir dans les prisons, en y effectuant des permanences, là où existe un
centre d'accès aux droits. C'est extrêmement important. Rapidement, avec l'accord du garde des
Sceaux, Dominique PERBEN, nous avons mis en place une expérimentation dans dix maisons d'arrêt
et centres de détention. Nous recevons aujourd'hui 750 courriers de détenus par an dont 10%
seulement concernent l'administration pénitentiaire et portent sur les liens familiaux, les conjoints,
les enfants ou d'autres aspects importants touchant à la vie quotidienne. Et on se rend compte que
l'intervention des délégués dans les prisons aide à apaiser les tensions. Aux Baumettes, par exemple,
le directeur nous a expliqué que l'arrivée de notre délégué avait fait baisser de plus de 30% les faits

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de violence. Mais ce qui se passe à l'intérieur de la prison se passe aussi à l'extérieur : lorsqu'une
personne doit multiplier les démarches pour faire valoir ses droits, elle finit par hausser le ton.

Les délégués du médiateur peuvent donc, dans un rôle d'interface, apporter des réponses à ces
attentes légitimes du détenu vis-à-vis de certains aspects de la vie extérieure avec laquelle les liens
étaient rompus. Et il faut mettre en avant toutes celles et ceux qui travaillent, au sein des prisons,
dans les centres d'accès aux droits.

Enfin, le garde des Sceaux, Pascal CLÉMENT, a annoncé qu'il confierait au médiateur de la République
une mission de contrôle extérieur des prisons que commande la ratification du protocole facultatif
à la Convention des Nations Unies sur la prévention de la torture que la France a signé en 2005. Le
Conseil de l'Europe a aussi recommandé que les États membres confient plus de pouvoir aux
médiateurs ou ombudsmans, notamment pour le contrôle extérieur aux prisons. Et je me suis rendu
compte que la plupart des États européens qui mettent en place un contrôle extérieur et indépendant
des prisons le confient aux ombudsmans, qu'il s'agisse d'ombudsmans désignés ou d'une commission.

Cette nouvelle mission serait-elle compatible avec celle de médiation du médiateur de la


République ? En l'état actuel du droit, ce n'est pas le cas. C'est pourquoi je plaide pour l'extension
du médiateur de la République vers un réel ombudsman " à la française ", permettant à
l'Institution d'assumer ces deux missions de médiation et de contrôle, tout en garantissant un
cloisonnement parfaitement étanche entre celles-ci. Certes, en tant que médiateur, je dispose d'un
mandat de six ans, non révocable et non renouvelable, assorti d'un certain nombre de pouvoirs : un
pouvoir de recommandation, de proposition de réformes, d'injonction, un pouvoir d'inspection. Mais
si le législateur ne prévoit pas un certain nombre de moyens pour permettre un contrôle des prisons
efficace et crédible dans son indépendance et se contente d'une position " d'affichage ", je
n'accepterai pas cette responsabilité. Il existe déjà sept types d'inspection des prisons, mais ce n'est
pas parce qu'une inspection est mise en place qu'elle devient effective. Le contrôleur ne doit pas
être une inspection supplémentaire, mais bien un " évaluateur " extérieur ayant la capacité de
pouvoir faire bouger les choses en se trouvant au croisement d'un certain nombre d'intérêts : ceux
des détenus, comme ceux de l'administration pénitentiaire. On voit bien qu'un texte législatif sera
donc nécessaire pour encadrer ce contrôle extérieur des prisons.

Au regard de ce qui est pratiqué au plan international, un ombudsman " à la française " peut tout à
fait exercer les missions de médiateur et de contrôleur, encore une fois, à la condition que le
législateur lui attribue un certain nombre de responsabilités très précisément définies.

Christine BOUTIN

L'attente est forte, en France, concernant le contrôle des prisons. Des dysfonctionnements sont
avérés mais on assiste parfois aussi à de nombreux fantasmes et à des procès d'intention. Si je
comprends bien, pour vous, les fonctions de médiateur et de contrôleur pourraient être exercées par
un seul et même dépositaire ?

Jean-Paul DELEVOYE

Non. Le contrôleur et le médiateur auront des fonctions différentes. Des synergies pourront exister
entre les deux, mais il s'agira nécessairement de deux structures distinctes, assurées par des
personnels distincts. Un ombudsman doté de pouvoirs précis, avec un cloisonnement étanche entre

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les fonctions de médiation et de contrôle me paraît possible. La France fonctionne trop souvent
selon une organisation verticale alors qu'il faudrait décloisonner les choses et créer des synergies,
dans une logique horizontale. Ceci doit évoluer mais je suis convaincu que la situation n'évoluera
pas contre les personnes, mais avec elles.

Je rappelle que le contrôle énoncé dans le protocole onusien signé par la France porte sur
l'ensemble des lieux d'enfermement et de détention et pas seulement sur les prisons : cela
concerne donc aussi les lieux psychiatriques, la détention policière... Je suis en train de consulter
un très grand nombre d'acteurs " clefs " de ces questions (administration pénitentiaire, syndicats,
aumôniers…). Je vais recevoir le commissaire européen aux Droits de l'Homme ainsi que le
secrétaire général de l'Association de prévention de la torture de Genève. Tous ces échanges me
permettront de porter auprès des décideurs politiques des propositions afin qu'ils déterminent quel
type de contrôleur ils souhaitent mettre en place. Là s'exercera leur responsabilité politique.

Christine BOUTIN

Si j'ai bien compris, vous plaidez pour une fonction de contrôleur qui aurait un rôle de
" débloqueur " davantage que celui d'un inspecteur -alors qu'en France, la notion de contrôle est
souvent associée à celle d'inspection.

Jean-Paul DELEVOYE

Comme je l'ai dit, il existe déjà sept types d'inspection dans les prisons et je suis convaincu qu'un
huitième type ne serait pas utile. Ce n'est que mon opinion. C'est aux décideurs politiques qu'il
reviendra de l'apprécier. En revanche, un système de contrôle et d'évaluation qui aurait pour mission
d'observer, d'écouter, de comprendre, avec un regard extérieur et de façon indépendante, peut à mon
avis avoir sa place. Nous sommes dans un pays qui ne se pose plus les bonnes questions car elles
sont jugées moralement inacceptables ou politiquement incorrectes. Le contrôleur devra avoir la
capacité de poser les bonnes questions pour comprendre les situations. C'est d'ailleurs la raison pour
laquelle l'équipe qui entourera le contrôleur devra à mon avis être pluridisciplinaire.

Stéphane ARTETA

Le contrôle externe indépendant existera, à mon avis, à la condition que le médiateur de la


République se saisisse de son devoir d'alerter. Les médias ne peuvent rendre compte que d'une
part de la réalité.

Christine BOUTIN

Je vous propose maintenant de débattre avec la salle.

50
II. Débat avec la salle

De la salle
Je rappelle qu'un détenu sur cinq, dans nos prisons, est étranger et les détenus étrangers sont
confrontés à des problèmes spécifiques (problèmes de langue, de titre de séjour, etc.). Il ne faudra
pas les oublier dans ce chantier présidentiel.

De la salle
Je voudrais vous faire part d'une inquiétude. J'ai étudié avec attention la liste des participants
inscrits aux rencontres parlementaires et hormis le magistrat honoraire qui a pris la parole ce
matin, pas un seul juge ne figure parmi les participants. Les juges considèrent-ils, alors qu'ils sont
les pourvoyeurs des détenus, que ces débats ne les concernent pas ?

Christine BOUTIN
L'objectif de ces rencontres parlementaires est de pacifier et de faire se rencontrer les différents
partenaires. Peu de magistrats sont présents, en effet ; plusieurs participants m'ont déjà interrogée
sur ce point. Les magistrats ont tous, en tout cas, été invités. Je ne pense pas qu'ils se
désintéressent de la question. Je préfère penser qu'ils ont beaucoup de travail et qu'ils n'ont pu se
libérer pour être présents parmi nous.

Stéphane ARTETA
Lors d'une visite à Fleury-Mérogis, j'ai été choqué, de la même façon, de constater que les juges
d'application des peines ne se rendaient pas dans les prisons afin d'apprécier les conditions dans
lesquelles sont exécutées les peines qu'ils prononcent. La commission d'enquête sur l'affaire
d'Outreau avait d'ailleurs souligné ce problème également.

Christine BOUTIN
Nous veillerons, en vue de l'organisation des quatrièmes Rencontres parlementaires sur les prisons,
à ce que les magistrats soient mieux représentés. Je ne souhaite pas toutefois que nous fassions
leur procès aujourd'hui en leur absence.

Jean-Paul DELEVOYE
Je pense que si l'on cherche à comprendre comment fonctionne le monde pénitentiaire, il faut que
la société et le monde politique cherchent à comprendre comment fonctionne le monde de la
magistrature. Je ne suis pas juriste. J'ai mieux appris à connaître le monde de la magistrature
lorsque j'ai été nommé médiateur de la République. Le fonctionnement de la justice est pour moi
un miracle permanent. Lorsqu'on vote un texte en donnant l'illusion à la société qu'elle sera
protégée alors qu'on ne donne pas au juge les moyens de prononcer une bonne décision judiciaire,
on fragilise l'institution de la justice. Nous avons donc un travail à faire pour renouer la confiance
entre les institutions de la République et les citoyens. Nous devons nous demander pourquoi nous
confions aujourd'hui aux magistrats une charge telle qu'ils ne sont pas à même de l'accomplir.

À un moment où les citoyens deviennent des consommateurs des institutions de la République, en


oubliant parfois les valeurs qu'elles portent, soyons attentifs aux responsabilités que nous confions
à ces institutions et assurons-nous au préalable qu'elles sont en mesure de les assumer.

Stéphane ARTETA
Une réforme de la justice sera discutée au Parlement dans les prochains jours. Il sera intéressant
de voir quels moyens seront accordés à la justice.

51
CONCLUSION

QUELS ENGAGEMENTS DES CANDIDATS À


L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE ?

Le débat est animé par Arlette CHABOT,


directrice de l'information de France 2

PARTICIPANTS
Christine BOUTIN
Député UMP des Yvelines

Jacques FLOCH
Député PS de Loire-Atlantique

Henri MAHLBERG
Parti communiste français

Michel HUNAULT
Député UDF de Loire-Atlantique

Dominique VOYNET
Sénatrice de Seine-Saint-Denis,
candidate des Verts à la Présidence de la République

52
QUELS ENGAGEMENTS DES CANDIDATS À L'ÉLECTION
PRÉSIDENTIELLE ?

Arlette CHABOT
Les candidats à l'élection présidentielle étaient conviés à participer à ce débat. Dominique VOYNET
est parmi nous et nous la remercions. Je ne préjuge pas pour autant, loin s'en faut, de l'intérêt que
portent les autres candidats à ce chantier présidentiel. Nos autres invités sont d'ailleurs présents
pour les représenter et je les en remercie.

Dominique VOYNET, votre présence aujourd'hui laisse penser que le sujet des prisons ne vous laisse
pas indifférente.

Dominique VOYNET
J'ai découvert ce sujet en tant que citoyenne, comme vous tous. De nombreux spécialistes de ces
questions sont présents autour de la table et dans la salle. J'ai collaboré avec le GENEPI en tant
qu'étudiante (pendant une période assez limitée) puis plus récemment, il y a quelques années, en
tant que parlementaire, afin d'exercer mon droit de visite en prison, notamment à l'initiative
d'autres militants, par exemple de l'Observatoire international des prisons. J'ai alors mesuré la
gravité d'un sujet que chacun se plaît à occulter. Certes, les journaux se penchent parfois sur la
question et des colloques sont organisés sur le sujet. On a toutefois l'impression, globalement,
qu'entre deux colloques et deux dossiers spécialisés dans la presse, la société française ne souhaite
pas regarder ces sujets en face.

Arlette CHABOT
La question des conditions carcérales fera-t-elle vraiment partie du débat de l'élection
présidentielle et quels engagements peuvent être pris ?

Michel HUNAULT
Il ne faut pas considérer l'absence en ce lieu des candidats à l'élection présidentielle comme un
signe de leur désintérêt, ainsi que vous avez eu raison de le souligner. Il convient par ailleurs
d'attirer l'attention de l'opinion publique sur le consensus qui s'est dégagé des travaux des
commissions d'enquêtes parlementaires (de l'Assemblée nationale et du Sénat) autour du principe
selon lequel il ne suffit plus de dresser des constats, mais qu'il faut agir ! Le fonctionnement du
groupe parlementaire d'étude sur les conditions carcérales témoigne d'une volonté de faire bouger
les choses.

Lorsque Marylise LEBRANCHU était garde des Sceaux, elle avait accepté de faire travailler
l'opposition de l'époque et la majorité sur un projet de loi en matière pénitentiaire. L'alternance
politique n'a pas permis de faire aboutir celui-ci, qui était pourtant consensuel, mais ce travail a
été repris par le Conseil de l'Europe à travers une recommandation sur les prisons en Europe.
Partout en Europe, on connaît la même situation qu'en France : surpopulation carcérale,
problème de la maladie et de la réinsertion, etc. Le Conseil de l'Europe a adopté le 29 mai
dernier une Charte pénitentiaire qui synthétise les expériences récentes dans de très nombreux
domaines (conditions de détention, droit de visite des familles, etc.) et qui peut constituer le socle
d'une loi pénitentiaire. Ce travail a permis de réactualiser des règles pénitentiaires qui n'avaient
pas été mises à jour depuis dix-neuf ans. Il ne s'agit cependant que de recommandations.

53
Le Garde des Sceaux actuel a tendance à confondre les recommandations et les textes normatifs.
Aussi, nombreux sont les acteurs (à commencer par le commissaire aux Droits de l'Homme du
Conseil de l'Europe) qui nous alertent en soulignant qu'en l'absence d'un texte contraignant, les
manquements à ces règles pénitentiaires resteront nombreux. Le groupe parlementaire UDF et
François BAYROU souhaitent donc faire voter une loi pénitentiaire s'appuyant sur les
recommandations du Conseil de l'Europe. Nous nous sommes inspirés des meilleures expériences
en Europe. En Pologne, par exemple, un détenu ne peut être placé en détention s'il n'y a pas de
place disponible. En République Tchèque, le médiateur a un véritable pouvoir de contrôle.
Quarante-six États ont voté l'abolition de la peine de mort. Sur le site de l'Assemblée nationale
figure une proposition de loi constitutionnelle dont je suis l'auteur, qui vise à intégrer la charte
pénitentiaire européenne dans la Constitution française. Cette proposition a été publiée vendredi
dernier pour donner du crédit à la position que j'entendais tenir aujourd'hui devant vous au nom
de l'Union pour la Démocratie Française.

Henri MAHLBERG
Je voudrais remercier Madame BOUTIN et André VALLINI pour leur invitation. Le terme de
consensus a été prononcé à plusieurs reprises depuis ce matin et je souhaite le nuancer. Certes il
existe une volonté commune de voir mieux respectés les Droits de l'Homme en prison. Il demeure
néanmoins des désaccords majeurs, entre la gauche et la droite ainsi qu'entre le Parti communiste
et nombre d'autres acteurs. Doit-on, oui ou non, construire 13 000 nouvelles places de prison ?
Doit-on poursuivre, par toute une série de lois, la tendance à l'allongement des peines de prison
par des condamnations plus sévères ?

Les prisons sont devenues un objet politique, pour le meilleur et pour le plus inquiétant. Depuis
2002, notamment après la publication du livre de Véronique VASSEUR et des rapports d'enquête
parlementaires, la question n'est plus taboue : les journaux s'en saisissent, des textes circulent,
etc. C'est plutôt satisfaisant.

Mais dans l'opinion, une idée générale se dessine séparant les " bons " - qui défendent des
propositions réalistes et tiennent compte des préoccupations du peuple - des naïfs, c'est-à-dire,
grosso modo, des " Droits de l'Hommistes ".

Jacques FLOCH
J'étais rapporteur de la commission d'enquête parlementaire en 1999-2000. Il est vrai qu'un
consensus s'était dégagé, au sein de la commission puis au Parlement. Les quelques députés qui
s'étaient déplacés pour voter en séance publique le rapport avaient tous émis un vote favorable.
Pour une centaine de députés, toutes couleurs politiques confondues, il existe sans doute un
consensus autour du problème de la sanction et de certains des aspects liés à la justice. Tous les
députés et sénateurs ne sont cependant pas d'accord avec les propositions que nous portons
concernant l'organisation de la justice, celle de la sécurité ou celle des " lieux de sanction ", ni sur
le sens de la peine pour ceux qui n'ont pas respecté la loi.

On recense par exemple des réponses différentes concernant l'utilité de la privation de liberté. Les
philosophes de la fin du XVIIIème siècle considéraient que l'on pouvait rééduquer ceux qui avaient
fauté et les réinsérer dans la société. Force est de constater cependant que nombre de détenus
sortent de prison avec une vision encore plus délétère de la société qu'à leur entrée, car la
société ne les a pas respectés pendant leur séjour en établissement pénitentiaire. En dehors de nos
frontières, la prison ne fait pas du tout l'objet d'un consensus. Nombre de nos concitoyens

54
européens voient notamment dans l'enfermement la sanction de référence, celle qui protège le
citoyen honnête et que doit légitimement subir le " voleur de poule " - sans jamais préciser les
conditions d'enfermement et les moyens qui doivent y être consacrés. La prison est la poubelle de
la société et nous n'aimons pas soulever son couvercle, sauf lorsque des révoltes de détenus se
produisent ou lorsque des abus d'emprisonnement éclatent au grand jour. Nous l'avons vu avec les
acquittés d'Outreau et nous avons reçu des milliers de lettres, au moment de cette affaire, signalant
les cas de citoyens qui avaient été abusivement détenus - parfois pour moins de huit jours, mais
dont la vie a pu se trouver brisée. Certains ont pu perdre leur emploi, du simple fait qu'ils avaient
séjourné en prison, car les gens ne cherchent pas toujours à comprendre.

Toutes ces questions peuvent difficilement nourrir un débat en vue des élections présidentielles :
cela ne déplacera pas les foules, au regard des grands sujets internationaux, de la paix dans le
monde, du logement ou de la question du pouvoir d'achat. La question des prisons demeurera
pendant longtemps une question de spécialistes, lesquels ne disposent pas toujours eux-
mêmes des moyens suffisants pour débattre. Combien de laboratoires de recherche travaillent-
ils spécifiquement, dans nos universités, sur les conditions carcérales ou sur le rôle de la prison
dans la société ? L'École nationale de l'administration pénitentiaire, à Agen, apprend aux futurs
surveillants à exercer leur métier dans les meilleures conditions possibles. On leur explique qu'ils
vont faire de la réinsertion. Mais en pratique, lorsqu'ils arrivent dans les établissements
pénitentiaires, on leur explique qu'ils sont des porte-clés. Ce n'est pas tout à fait la même fonction.

Pour ce qui concerne le Parti Socialiste, nous proposons une loi pénitentiaire. Ségolène ROYAL
a participé, en tant que député, aux travaux parlementaires qui ont précédé la préparation de ce
projet de loi pénitentiaire rédigé en large partie par Marylise LEBRANCHU et quelques-uns d'entre
nous. Nous aurions souhaité que ce projet soit voté avant 2002. Sa présentation a été retardée car
" ce n'était pas le moment ", comme on le dit souvent sur ce type de sujet. Sur de nombreux sujets,
d'ailleurs, ce n'est jamais le moment.

Nous ne pouvons plus attendre. Une loi pénitentiaire doit d'abord définir le sens de la peine : à
quoi sert la prison ? Il faudra aussi se pencher sur l'échelle des peines dans le Code pénal, et sur
la façon de les appliquer : quel rôle pour l'administration pénitentiaire et quel statut pour son
personnel ? Tel est le programme que nous nous proposons d'aborder. J'espère que nous pourrons
le mettre en application lorsque Ségolène ROYAL sera élue.

Arlette CHABOT
Proposeriez-vous le même contenu pour une loi pénitentiaire, Christine BOUTIN ?

Christine BOUTIN
Je suis souvent d'accord avec Jacques FLOCH mais ce n'est pas le cas aujourd'hui. Nous entrons
dans une échéance électorale majeure et même si le sujet n'est pas populaire, nous devons profiter
de cette occasion pour mettre le chantier des prisons sur le devant de la scène politique. C'est
pourquoi j'ai tenu à ce que ces Rencontres soient organisées aujourd'hui.

J'ai envisagé de me présenter à l'élection présidentielle notamment pour porter la question des
prisons sur la place publique. Je suis député depuis longtemps, et j'ai observé que la réforme
constitutionnelle qui a réduit le mandat présidentiel à cinq ans a eu des conséquences importantes
sur la vie institutionnelle française, dont la bipolarisation est sortie renforcée. J'ai été, en 2002,
la représentante d'un petit parti. Je puis vous annoncer que les petits partis seront totalement

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marginalisés lors de l'élection présidentielle, car ainsi fonctionne la logique de notre système
institutionnel.

C'est pourquoi je me suis demandé si j'allais me présenter à l'élection présidentielle. La décision


que j'ai prise est risquée au regard de mes convictions profondes. Mais ce n'est pas parce qu'une
question n'est pas bien comprise qu'il ne faut pas la soulever, bien au contraire. En demandant
l'abolition de la peine de mort à Monsieur MITTERRAND en 1981, alors que la France ne voulait pas
en entendre parler, Robert BADINTER a fait preuve de courage. J'ai décidé de ne pas me présenter
à l'élection présidentielle, compte tenu de la situation institutionnelle, pour ne pas fragiliser nos
idées. Aussi me suis-je rangée derrière le champion du camp auquel j'appartiens, afin de défendre
les idées auxquelles je crois. Cela ne sera peut-être pas facile, j'en suis bien consciente. Mais tout
homme est amendable (dans les murs de la prison comme à l'extérieur) et je ne peux imaginer que
mon champion ne puisse pas l'être.

Une loi pénitentiaire est indispensable. Nous devons enfin nous poser les questions de fond ; si
les politiques ne s'en saisissent pas, ils passeront à côté des questions fondamentales pour la
société française. Nous devons définir le sens de la peine : que signifie " être enfermé " ? Est-ce
uniquement une privation de liberté ou est-ce une privation de tous les autres droits ? Il faut faire
comprendre à nos concitoyens que la privation de liberté n'est pas rien et que lorsqu'elle est
justifiée (ce qui n'est pas toujours le cas), ce n'est pas une chose si simple. Une grande loi
pénitentiaire peut permettre d'évoquer ces questions afin de souligner en particulier l'enjeu de la
réinsertion, qui va dans l'intérêt du détenu comme de celui de la société. Il s'agit d'un enjeu
politique majeur. Si, à l'occasion d'une élection présidentielle, aucun d'entre nous, quelle que soit
notre sensibilité politique, ne profite de cette occasion pour soulever ce sujet, nous aurons perdu
notre temps.

Arlette CHABOT
Je m'adresse maintenant à chacun d'entre vous. Qu'entendez-vous prévoir au travers de cette loi
pénitentiaire, qui semble faire l'unanimité parmi vous dans son principe ?

Dominique VOYNET
Il n'est pas fatal que les petits partis soient marginalisés. Ils conserveront en tout cas leur liberté
de parole, ce qui n'est pas toujours le cas des autres candidats. Je ne crois pas non plus qu'il soit
difficile pour les " grands " candidats d'évoquer les prisons, car il existe un malaise largement
partagé dans la société française et qu'on le veuille ou non, des centaines de milliers, voire des
millions de personnes, ont été confrontées à cette réalité au cours de leur vie, ne serait-ce que
dans leur quartier ou sur leur lieu de travail.

J'ai été pendant quatre ans membre d'un gouvernement au sein duquel des visions assez
divergentes de ces questions se sont affrontées. Monsieur CHEVÈNEMENT et Monsieur VAILLANT
incarnaient le ministère de l'Intérieur. De l'autre côté, Madame GUIGOU puis Madame LEBRANCHU
ont occupé la fonction de ministre de la Justice. Les débats ont été vifs mais les arbitrages n'ont
jamais été rendus en faveur du ministère de la Justice et ce n'est pas par hasard. Ce n'est pas parce
que la session parlementaire était encombrée que le projet de loi pénitentiaire n'a pu être présenté.
Je ne peux donc accepter ici que l'on dise que c'est l'alternance politique qui n'a pas permis de
faire aboutir cette loi. Depuis 2002, nous avons examiné à l'Assemblée national et au Sénat, à
travers d'innombrables navettes, environ dix lois qui touchaient au Code pénal, avec la création de
nouveaux délits. La pratique, dans le même temps, continuait à incarcérer, alors que les moyens de

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la protection judiciaire de la jeunesse ou des services d'insertion et de probation n'ont jamais été
aussi faibles ! Il faut dire la vérité et des choix sont faits. Force est de constater que le consensus
n'existe donc pas réellement.

Nous avons besoin d'une loi pénitentiaire, et différentes options pourront s'affronter. Je crois pour
ma part que la privation de liberté constitue déjà une peine terrible et suffisante : il n'est
nul besoin d'y ajouter l'humiliation, la privation de dignité et la mise en péril de tous les éléments
qui permettront au détenu, à la sortie, de se réinsérer dans la société. Christine BOUTIN, Henri
MAHLBERG et Jacques FLOCH ont très bien dit à quoi sert la peine, quelles en sont les modalités,
comment est organisée l'administration pénitentiaire. Au-delà de ces aspects, nous avons besoin
de faire partager à nos concitoyens l'idée que la prison constitue un moment pendant lequel on
met une personne dangereuse à l'écart de la société mais également un moment pendant lequel on
prépare sa sortie, avec des moyens et un accompagnement suffisants, par exemple en termes de
formation professionnelle et bien sûr en termes de soins de santé.

Ces questions ne doivent pas rester l'apanage des spécialistes. Les moyens que nous consacrerons
à la préparation de la réinsertion ne constituent pas un coût, mais bel et bien un
investissement nécessaire pour que nous vivions en sécurité tous ensemble. C'est la capacité
à assumer cette vision des choses qui nous freine souvent au moment de voter des lois.

Arlette CHABOT
On entend rarement débattre de la façon dont on doit organiser la sortie des détenus. Un travail
de pédagogie n'est-il pas nécessaire lors des débats électoraux ?

Henri MAHLBERG
Il se pose un problème de volonté politique, alors que chacun sait ce qu'il faut faire. Les États
généraux de la condition pénitentiaire viennent de publier les dix principes issus de leur travail.
Tout le monde sait ce qu'il faut faire, et ce depuis l'année 2000. Au fond, il existe deux tendances
entre lesquelles il faut choisir.

On peut choisir de placer 1% de la population en prison comme c'est le cas aux États-Unis (soit
dix fois plus qu'en France où cette proportion est de 1‰), pays dans lequel n'apparaît d'ailleurs
aucun signe de recul de la délinquance ou de la criminalité.

On peut au contraire considérer que la prison constitue le dernier recours et traduit un échec de
la société. Cela suppose d'engager des moyens immenses pour, avant même d'en arriver à la prison,
soutenir, prendre des mesures éducatives.

Michel HUNAULT
Il me semblait qu'il existait un consensus pour affirmer que la justice méritait mieux que ce qui lui
est attribué aujourd'hui. La problématique française ne constitue pas un cas isolé de ce qui se
passe dans le reste du monde : il existe des besoins considérables en matière sociale, éducative,
de transports…. Mais une loi pénitentiaire est indispensable car l'instrument normatif constitue
le dernier rempart contre l'arbitraire et pour protéger les détenus eux-mêmes. La France et les
autres pays européens sont liés par des conventions internationales. On peut saisir la Cour
européenne des Droits de l'Homme. S'il existe, demain, une charte pénitentiaire et que
l'administration pénitentiaire manque à ses obligations, un recours pourra être engagé par les
détenus ou leur famille devant la Cour européenne des Droits de l'Homme. On sait que 40% des

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détenus sont en attente de jugement et que 700 jugements sont prononcés chaque année
couvrant une détention provisoire injustifiée. Si les personnes étaient acquittées, cela ouvrirait le
droit à la réparation. Les tribunaux couvrent ainsi la période de détention injustifiée. La loi
pénitentiaire permettra de mettre face à cette situation, dès lors qu'elle ouvre le droit à la
réparation.

Elle devra expliciter le sens de la peine et promouvoir des peines alternatives. Un délinquant
qui vient d'avoir 18 ans et qui n'a commis qu'un vol de voiture, par exemple, doit-il forcément aller
en prison ? Je n'en suis pas convaincu. La prison constitue bien souvent l'école du crime,
particulièrement pour les jeunes, or il existe de nombreuses alternatives à l'enfermement : le
bracelet électronique, la semi-liberté, les peines d'intérêt général… L'aménagement des peines
doit aussi être mis à profit car nous savons que le taux de récidive est particulièrement élevé parmi
les détenus ayant été condamnés à de longues peines. Des conventions sont à passer avec des
organismes de formation pour permettre aux détenus de se former à un métier. Il faut aussi mettre
l'accent sur le lien avec l'entourage familial et promouvoir le rôle des familles.

Nous avons beaucoup travaillé, au sein du Conseil de l'Europe, sur les conditions de détention des
prisonniers condamnés à de longues peines : ces détenus sont souvent incarcérés très loin de chez
eux (peu en France mais de façon très marquée dans d'autres pays) et le détenu souffre alors d'un
isolement extrêmement dommageable à tous points de vue. Tels doivent être quelques-unes des
orientations d'une loi pénitentiaire. Cela ne doit pas donner lieu à une surenchère. L'objectif est
surtout que le texte soit opposable à l'administration pénitentiaire.

Jacques FLOCH
Le projet de loi qui n'a pu être soumis au Parlement comportait quatre éléments particulièrement
importants. S'agissant du sens de la peine, il rappelait en premier lieu que l'enfermement
constitue la peine ultime et qu'un immense travail doit être effectué pour revoir l'échelle de nos
peines, qui ne correspondent pas toujours à la gravité des faits commis.

Un volet portait en second lieu sur l'organisation du service pénitentiaire, qui dépasse la
question de l'organisation de prison, surtout si l'on met en place des peines alternatives à la
prison : cela suppose que des moyens humains existent pour prendre en charge l'organisation de
ces peines. On sait qu'en France, si l'on ne veut pas enfermer les jeunes, 3 000 à 4 000 emplois
devraient être créés. Cela coûterait moins cher que l'enfermement et cela produirait certainement
des résultats. Le Québec a beaucoup d'avance dans ce domaine, en misant notamment sur le travail
des éducateurs.

En troisième lieu, le texte rappelait opportunément que la privation de liberté ne devait pas
signifier la disparition des autres droits dont jouit en principe tout citoyen. Aujourd'hui, le droit
au travail ne s'applique pas. Le droit à la santé est limité, comme nous l'avons vu ce matin. Les
droits civiques ont disparu. Le droit familial est inexistant ou très entamé. La France sera bientôt
un des rares pays où n'existe pas un contrôle général des lieux d'enfermement. Cette question ne
se limite pas aux prisons : il existe de nombreux lieux dans lesquels des personnes sont maintenues
contre leur gré. Je pense par exemple aux centres de rétention d'individus étrangers en situation
irrégulière. Je pense aussi à des lieux dans lesquels des personnes âgées dépendantes sont retenues
contre leur gré. Je pense enfin à ces lieux que l'on invente, au fur et à mesure des lois, pour
permettre par exemple l'enfermement de jeunes délinquants.

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Enfin, s'agissant des prisons elles-mêmes, nous avons obtenu il y a six ans, en tant que
parlementaires, un droit de visite des prisons. Nous sommes quelques-uns à l'exercer et je ne
citerai pas ceux qui ne l'exercent pas, la liste serait trop longue. Tous les députés et sénateurs
doivent s'en saisir afin d'appréhender concrètement la façon dont fonctionne ce service public
d'intérêt général. Certaines personnes font fonctionner ces lieux de façon remarquable ; dans
d'autres établissements, certaines personnes sont d'une extrême dureté. Il faut aussi observer qui
se trouve en prison. Si on réalise le portrait du détenu-type, on s'aperçoit qu'il ne ressemble pas
au reste de la société (il est plus souvent illettré, il souffre plus souvent de toxicomanie, il est plus
souvent étranger, etc.). Cet élément nous renseigne sur la façon dont la société est organisée.
Posons la question en ces termes : quelle est cette société qui conduit un certain nombre de ses
membres en prison ? Il faut se poser cette question avant de se demander quel est le sens de
l'enfermement.

Arlette CHABOT
Quels moyens les candidats sont-ils prêts à consacrer et quels engagements sont-ils prêts à prendre
pour rendre les prisons humaines et convenables ?

Henri MAHLBERG
Il faut envisager cette question dans le cadre des réformes sociales nécessaires. Je représente ici
Marie-Georges BUFFET et si l'on propose aux gens, comme nous le faisons, de porter le SMIC à 1 500
euros et qu'on leur explique qu'il faut aussi changer les choses dans les prisons, ils pourront
l'entendre.

La question du rapport entre les questions sociales et pénitentiaires est d'ailleurs importante. Dans
mon quartier, lorsque des incidents ont lieu, ce qui arrive parfois, on me reproche parfois de tout
excuser par le social. Ce n'est pas vrai : lorsque des fautes sont commises, la société doit trouver
des réponses. Mais si l'on dénombre 500 000 chômeurs au lieu de 3 millions, le nombre de
délinquants diminuera nécessairement. Et lorsque des délinquants auront commis des fautes
graves, toute une cité ne se mobilisera pas pour les défendre. Il existe un rapport profond entre
la situation sociale d'un pays et la délinquance.

Christine BOUTIN
Je défendrai pour ma part auprès de Nicolas SARKOZY la nécessité d'une loi de programmation
pénitentiaire, car la prison est révélatrice des dysfonctionnements de la société. Mais parler de
cela induit la nécessité de la prévention. La question de la prison ne peut donc pas être évoquée
sans aborder celle de la prévention. Or celle-ci passe à mes yeux par la question d'une nouvelle
répartition de la richesse et par l'existence d'un droit opposable au logement, qui me paraît
un préalable indispensable, avant même la loi de programmation pénitentiaire. Celle-ci devra
comporter une mesure urgente, indispensable, qui devra être suivie d'un débat citoyen sur le sens
de la peine : éviter la surpopulation carcérale dans les prisons françaises, afin que la dignité de
chaque homme soit respectée, et qu'il y ait une place par personne détenue.

Dominique VOYNET
J'ai noté que la plupart des personnes présentes autour de la table n'ont pas pris d'engagement
pour le candidat qu'ils soutiennent, pour plusieurs d'entre eux en tout cas. J'écouterai donc avec
attention les propositions des candidats eux-mêmes, car ces questions sont essentielles. Nous
savons que le chantier sera difficile.

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Je crois que nous devons mobiliser davantage de moyens pour la prison mais aussi pour la
justice (former et recruter des magistrats, des moyens pour l'accompagnement des mineurs, etc.).
Je préfèrerais que les moyens disponibles soient consacrés à l'aménagement des prisons et des
conditions carcérales avec la préparation à la sortie plutôt qu'à la construction de nouveaux
établissements pénitentiaires. Je partage le souhait de Christine BOUTIN de s'assurer qu'il existe
dans les prisons une place par personne, ce qui implique un numerus clausus et par conséquent la
sortie des personnes qui sont les plus proches de la fin de leur peine, avec le développement des
alternatives à l'incarcération chaque fois qu'elles peuvent être mobilisées. Cela suppose des moyens
techniques et des moyens humains importants.

De nombreuses personnes qui se trouvent en prison n'ont rien à y faire. Je pense aux
infractions simples au droit de séjour, par exemple, ou aux nombreuses personnes qui souffrent de
pathologies mentales et qui doivent être accompagnées et soignées dans des lieux adaptées.

Enfin, les questions de formation et d'activité professionnelle doivent recevoir des fonds
beaucoup plus importants. Il est scandaleux qu'une partie de l'économie française s'accommode de
cette main-d'œuvre exploitée, dépourvue de droits, qui travaille dans les prisons. Chaque fois que
l'on visite les ateliers des prisons, on voit des détenus qui font de la mise sous pli. Nous savons
très bien que ce n'est pas ainsi qu'on prépare leur sortie.

Arlette CHABOT
Un participant nous demande, par écrit, quelles propositions vous faites concernant le casier
judiciaire, qui est une peine privative supplémentaire et qui gêne la réinsertion des anciens
détenus.

Christine BOUTIN
Je propose une autre mesure simple : il s'agit de l'effacement de la peine inscrite au casier
judiciaire après une certaine durée, dans une logique que je qualifie de " réconciliation civile ".
Si l'on considère que la sanction est l'enfermement, la peine, une fois purgée, doit être effacée du
casier judiciaire.

Arlette CHABOT
Un participant nous interpelle sur le lien entre le risque de récidive et les longues peines.

Christine BOUTIN
Lors d'une audition du groupe d'études sur les conditions carcérales à l'Assemblée nationale,
Monsieur TOURNIER nous a ouvert les yeux sur la récidive. Celle-ci, pour les crimes de sang, s'élève
à 5‰. Ce taux est bien sûr trop élevé mais il doit aussi être mis en perspective.

Arlette CHABOT
Un participant nous demande par écrit quelle est la position des participants par rapport à la
détention provisoire.

Jacques FLOCH
Je pense qu'il existe un abus très clair de la détention provisoire. Nous avions abordé le
problème via la loi sur la présomption d'innocence, il y a quelques années, qui a fait chuter de
façon drastique le nombre de mises en détention provisoire. Il faut encore aller beaucoup plus
loin : les conditions de mise en détention provisoire doivent être contrôlées par les juges de la

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détention et de la liberté, qui doivent se prononcer qu'à l'issue d'un débat public, au cours duquel
les motifs de la demande d'enfermement provisoire auront été exposés. On met souvent en avant
l'argument selon lequel une personne placée en détention provisoire sera plus bavarde sur une
affaire. Alors ce n'est rien d'autre que de la torture mentale et physique. C'est un moyen de pression
scandaleux dans une démocratie. Cette proposition constitue un engagement du Parti socialiste
pour l'élection présidentielle.

Henri MAHLBERG
Au moment de l'affaire d'Outreau, je m'étais interrogé sur la responsabilité des juges. Je me
demandais quelle pouvaient être les pensées du magistrat lorsqu'il ouvrait, le soir, son journal ou
lorsqu'il allumait la télévision : il se disait peut-être qu'on l'accuserait de ne pas avoir fait son
métier s'il ne décidait pas de placer en détention les personnes dont on a su plus tard qu'elles
avaient été injustement accusées. Je me suis souvent dit que les principaux responsables de
l'affaire d'Outreau n'avaient pas été entendus par la commission d'enquête. Lorsque les juges
sont, comme le reste de la population, soumis à une pression qui répète que la France est à
feu et à sang, ils tendent à placer plus souvent et plus longtemps les gens en prison.

Arlette CHABOT
Je souhaiterais revenir au budget de la justice. En quelques mots, quels sont vos engagements sur
ce point ?

Christine BOUTIN
S'il existe une volonté politique, nous trouverons les financements.

Michel HUNAULT
Je reviens sur la détention provisoire. La recommandation européenne, sur ce point, est claire :
la détention provisoire doit être limitée. Elle devrait être exceptionnelle et tenir compte de la
gravité des faits incriminés, notamment pour les crimes et les délits les plus graves. Pour le reste,
elle préconise de promouvoir des peines alternatives à l'enfermement, notamment pour le
traitement des courtes peines. Elle appelle à favoriser la liberté conditionnelle et les peines de
sursis avec mise à l'épreuve, ainsi que les peines d'intérêt général ou le port du bracelet
électronique.

S'agissant des questions budgétaires, les groupes politiques se sont exprimés au cours d'une
discussion la semaine dernière. En 2006, le budget de la justice augmente de 5%. L'UDF s'est
donné pour objectif de l'accroître de 25% pendant le temps de la prochaine législature.

Arlette CHABOT
Valéry GISCARD D'ESTAING est le dernier Président de la République à s'être rendu dans une prison,
en 1977. Pensez-vous qu'un geste symbolique comme celui qu'il a fait en serrant la main d'un
détenu serait de nature à témoigner d'une volonté politique particulière de faire bouger les choses,
au-delà de la loi pénitentiaire ?

Dominique VOYNET
C'est une façon de montrer que la peine est la privation de la liberté et que la République ne cesse
pas d'exister à l'intérieur de la prison, avec tous les droits qui y sont attachés pour tout citoyen.
Lorsqu'on est face à un médecin, on est un patient. Face à un enseignant, on est un élève.
Lorsqu'on est face à la République, on est un citoyen.

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Jacques FLOCH
Cela me semble important également car cela montrerait que les droits des citoyens sont reconnus
à ceux qui sont détenus. J'aurais aimé, pour ma part, que le Président de la République, en 1977,
serre aussi la main d'un gardien de prison, avant ou après avoir serré celle d'un détenu.

Michel HUNAULT
François BAYROU, avec qui j'ai préparé la participation à ces rencontres, partage une réelle
sensibilité à la situation des personnes détenues. De là à affirmer que le premier geste serait de se
rendre en prison pour serrer la main d'un détenu… Il vaut mieux agir et s'engager pour une loi
pénitentiaire, avec des crédits. Personne ne peut imaginer que des candidats aujourd'hui déclarés
aient pour premier geste d'aller serrer la main d'un détenu.

Christine BOUTIN
Je dois signaler que Nicolas SARKOZY a accepté le principe d'une loi pénitentiaire. C'est déjà un
premier pas.

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SYNTHÈSE DES TRAVAUX

Robert BADINTER
Sénateur des Hauts-de-Seine, ancien garde des Sceaux

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SYNTHÈSE DES TRAVAUX
Robert BADINTER
Sénateur des Hauts-de-Seine, ancien garde des Sceaux

Je me suis rendu pour la première fois en prison il y a cinquante-quatre ans. C'est dire qu'il existe
un rapport ancien entre la prison et moi. Je me garderai pour autant de tomber dans ce que
CHURCHILL appelait la tentation du notable vieillissant consistant à confondre son propos et ses
souvenirs.

Il ne s'agit pas ici d'évoquer le problème de la prison dans le système pénal français. Il ne s'agit pas
non plus de s'interroger sur les diverses modalités pénales liées à la prison : nous parlons aujourd'hui
de la réalité vécue par les détenus et leur famille, c'est-à-dire de la condition pénitentiaire et
des enjeux humains qui y sont liés.

Je voudrais remercier Christine BOUTIN et André VALLINI pour l'organisation de ces rencontres
parlementaires, car nous sommes en présence d'un objet véritablement politique si l'on considère
comme tel ce qui va à l'essentiel de la cité (polis) : comment celle-ci traite-t-elle ceux qui ont
méconnu la loi ? Pour autant, s'il est éminemment politique, le sujet ne me paraît guère partisan car
il met en jeu l'intérêt général et si les majorités se succèdent, les prisons demeurent… Le sujet
concerne la Nation tout entière, au-delà des clivages politiques.

On tend à parler, s'agissant de la prison, de stocks. Le garde des Sceaux était heureux de constater
ce matin, par l'intermédiaire de son directeur de cabinet, que le " stock " de détenus avait diminué.
Le plus important n'est pas là. Raisonnons aussi en termes de flux : chaque année, 85 000 personnes
entrent dans les prisons françaises (sans compter les autres victimes de l'incarcération que sont les
proches et les familles des détenus). Nous comprenons ainsi qu'il s'agit d'une question majeure sur
le plan humain. En termes d'intérêt général, le traitement des prisonniers soulève la question de la
récidive, qui constituait un grand débat en 1832, c'est-à-dire dès l'origine de la fonction carcérale ;
il nous met également aux prises avec la conception de l'Homme que nous souhaitons promouvoir.
C'est en cela que toute nation doit avoir le courage de regarder en face l'état de ses prisons. Ce jeu
de miroir ne nous est pas favorable.

À ce stade, lorsqu'on se penche sur la condition pénitentiaire, trois impératifs se dessinent et je


souhaite que nous ne les perdions jamais de vue, car ils domineront toujours le débat à mes yeux et
conduiront aux seules solutions justes et humaines.

• La prison, dans une société démocratique, doit constituer l'ultime recours


Il faut utiliser autant qu'on le peut le contrôle judiciaire sous toutes ses formes (et y consacrer
les moyens afférents) et éviter jusqu'au dernier moment l'incarcération. S'agissant de la prison
pour peine, je considère que nous formons une société aveugle, en cultivant le culte de
l'arrestation immédiate suivie par le placement sous mandat de dépôt dans la journée. Il en est
de même pour la courte peine, prononcée parfois à l'encontre de délinquants primaires, sans
enquête sociale ou psychologique, car il faut aller le plus vite possible. Ceci conduit à placer
directement dans les prisons, pour des peines courtes, des hommes qui se trouvent en rupture avec
leur milieu, désocialisés et souvent stigmatisés. Ils sortiront parfois de prison en ayant reçu les
bonnes adresses des réseaux du crime organisé, ou bien en ayant entendu pendant des mois les
discours de fondamentalistes. C'est cela, la réalité de la prison. Je présidais la commission qui

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rédigeait le nouveau Code pénal et dans ce cadre j'ai proposé que soient supprimées les courtes
peines du Code pénal, en articulant la sanction autour de deux principes : pour les crimes et
délits les plus graves, la peine de prison ; pour tous les autres cas, les peines alternatives.

• Une loi pénitentiaire, garante des droits fondamentaux, est à promouvoir


J'apprends que le candidat de l'UMP s'est rallié, grâce aux efforts de persuasion de Madame
BOUTIN, au principe d'une loi pénitentiaire. Celle-ci a été préparée par les travaux réalisés en
2000. Elle est donc prête et me paraît aujourd'hui indispensable. Encore faut-il savoir ce que sera
son contenu. Un principe fondamental doit y être inscrit : tout détenu est un citoyen qui conserve
tous les droits de l'Homme et du citoyen (mis à part la liberté d'aller et venir ainsi que les droits
spécifiques qu'une décision de justice peut lui avoir retirés). En reconnaissant à celui qui est en
prison la permanence de sa qualité de citoyen, la loi pénitentiaire renverserait la perspective : le
détenu n'est pas seulement celui auquel on doit consentir quelques possibilités au regard d'une
discipline collective, mais une personne fondée, dès lors, à demander que soient respectés ses
droits fondamentaux, notamment la conservation de relations avec la famille, le droit à la santé,
le droit à la dignité (ce qui inclut le droit à l'indemnité), le droit à l'éducation et le droit à un
travail justement rémunéré. Ce renversement de perspective est, en lui-même, porteur de
transformation au sein de la prison.

Il n'est de bonne loi que celle qui est assortie d'un mécanisme de contrôle. C'est pourquoi cette
loi pénitentiaire devrait, si elle était adoptée, être assortie d'un contrôle extérieur indépendant,
qui ne me paraît pas compatible avec la fonction de médiateur de la République, car ces deux
missions sont radicalement différentes. Le médiateur privilégie nécessairement une approche
conciliatrice, tandis que le contrôleur a une fonction de vérification, qui peut se prolonger par la
rédaction de recommandations et l'ordonnancement éventuel de mesures correctrices. Je note au
passage que la loi encadrant la fonction du médiateur de la République devrait être amendée pour
étendre ses droits mais aussi pour transformer sa nature : si l'on reconnaît au détenu le droit de
saisir directement le médiateur, au nom de quoi interdirait-on à tout citoyen français de le saisir ?

• Tous les détenus sont appelés à sortir de prison


Les détenus sont appelés, tôt ou tard, à réintégrer la société, sauf si malheureusement ils se
suicident, ce qui a été évoqué ce matin, et sauf si la loi qui prévoit que " ceux qui ne peuvent y
rester doivent en sortir " n'est pas appliquée. Nous avons constaté ce matin qu'elle n'était pas
suffisamment appliquée. Il faut donc préparer la sortie et penser à la réinsertion. Tout a été dit
sur ce qui devrait être fait et qui n'est pas fait. La liberté conditionnelle peut être mise à profit
dans cette perspective, et il est vrai qu'elle prévient la récidive. Par sa nature même, la libération
conditionnelle suppose en tout cas un pari sur l'être humain et une part (aussi infinitésimale soit-
elle) de risque, que toutes les précautions du monde ne pourront éluder. Cela renvoie à la
responsabilité des magistrats et pour avoir pris ce type de décision, à une époque où elle
dépendait du garde des Sceaux, je sais qu'il n'y en a pas de plus lourde et de plus difficile. Le
procès que l'on fait, à cet égard, à ceux qui prennent ce type de décision, après avoir pris de
multiples précautions et après avoir pris une décision collective, est un mauvais procès qui ne doit
pas être poursuivi.

S'ils sont appelés à revenir dans la société des femmes et des hommes libres, les détenus ne
doivent pas perdre le contact avec elle. Le rapport des détenus à la société est difficile : la prison
constitue un monde clos, par vocation, refermé sur lui-même et ayant hérité d'une culture de
cloisonnement. Nous avons tout à gagner à ce que les détenus ne perdent pas le contact avec
le monde extérieur. C'est d'ailleurs pourquoi j'avais tenu à ce que l'on place la télévision dans

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toutes les cellules - ce qui ne fut pas une mesure populaire. Il s'agit aussi de favoriser de multiples
interventions extérieures (visiteurs, éducateurs, etc.) qui s'avèrent incomparablement utiles. Il
faut que les détenus continuent à savoir qu'ils font partie de la société. De la même manière, la
prison doit plus largement s'ouvrir et notamment aux médias. Je ne vois qu'une restriction à cela :
ne pas montrer le visage et parfois la voix des détenus, car il existe des victimes, leur famille et
celle des détenus ainsi qu'eux-mêmes, qui sont appelés un jour à retrouver le monde des hommes
libres.

Mais notre société doit regarder ses prisons en face et la clarté extérieure doit entrer dans l'univers
carcéral. Ce sont là des conditions essentielles, de même que la prise en considération de la
condition des personnels pénitentiaires. Ceux-ci remplissent une mission de service public
extraordinairement difficile et ingrate. Dans l'exercice de cette mission, ils ressentent souvent une
indifférence, voire un dédain ou de l'hostilité de la part de la communauté nationale - ce qui n'est
pas juste. La prison est une totalité. On ne peut la faire progresser qu'en prenant en compte tous
ses éléments et tous ceux qui y participent.

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CLÔTURE DES TRAVAUX

Christine BOUTIN
Député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les
conditions carcérales et les prisons

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CLÔTURE DES TRAVAUX
Christine BOUTIN
Député des Yvelines, présidente du groupe d'études sur les conditions carcérales et les prisons

Monsieur BADINTER, je tiens à vous remercier profondément. Les hasards de la vie nous ont
positionnés sur des champs politiques partisans différents. Mais votre présence et la diversité des
personnalités intervenues aujourd'hui montrent que la France, malgré tous ses problèmes, sait
s'écouter, malgré ses différences, et qu'il arrive même qu'elle puisse se rencontrer. Monsieur
BADINTER, je propose que votre conclusion soit adressée à l'ensemble des candidats à l'élection
présidentielle, afin qu'ils soient sainement influencés par votre réflexion expérimentée.

Je voudrais remercier également André VALLINI, député socialiste talentueux, spécialiste des affaires
de justice, qui a notamment présidé la commission d'enquête parlementaire sur l'affaire d'Outreau.
Nous nous connaissons depuis fort longtemps. Nous avons notamment travaillé ensemble dans le
cadre de la commission d'enquête en 2000 et nous avons ainsi eu l'occasion de nous apprécier et de
constater que nous partagions des valeurs essentielles. C'est aussi l'intérêt de la politique. Monsieur
FLOCH est également un vieux compère et je le remercie beaucoup d'être venu cet après-midi.

Certains d'entre vous se sont étonnés de ne pas avoir vu de nombreux parlementaires participer à
cette journée. Il faut les excuser. Je ne le dis pas par facilité mais le lundi est une journée au cours
de laquelle ils sont, pour une très grande majorité d'entre eux, dans leur circonscription. Nous avons
été obligés de choisir cette date car des travaux sont en cours dans l'immeuble de la rue de
l'Université et la salle dans laquelle nous tenions ces rencontres n'était pas disponible. Ne concluez
pas de leur absence leur désintérêt. Certes ils ne sont pas tous passionnés par le problème de la
prison. Mais ils sont très sensibles et ils sont nombreux à participer aux travaux du groupe d'études
sur les conditions carcérales.

Je voudrais enfin remercier le ministère de la Justice et SIGES, sans lesquels nous n'aurions pu
organiser ces rencontres. Je m'étais engagée, l'an dernier, à présenter, dans le but de rendre plus
accessible la prison à l'opinion publique, la réalisation d'un ouvrage que j'espérais voir achevé avant
ce jour. Ce n'est malheureusement pas le cas. Néanmoins cet ouvrage devrait paraître en janvier ou
en février prochain et j'espère vivement qu'il participera à la prise de conscience politique des
questions de la prison dans le cadre du débat préparant l'élection présidentielle.

Nous sommes réunis autour de la conviction profonde de la valeur de l'Homme. Il n'y a pas de valeur
plus profonde que l'affirmation de cette dimension inaliénable que tout être possède, quels que
soient ses actes. Je vous donne rendez-vous l'année prochaine, quoi qu'il arrive, aux quatrièmes
Rencontres parlementaires sur les prisons. Quel que soit le Président ou la Présidente de la
République qui sera élu(e), je vous propose que les hommes de bonne volonté, de droite comme de
gauche, s'il y avait quelque hésitation quant à la réalisation d'une loi pénitentiaire telle que définie
par Monsieur BADINTER, se mettent ensemble pour exiger enfin cette loi pénitentiaire.

68
ANNEXES

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REMERCIEMENTS

Christine BOUTIN et André VALLINI remercient vivement Monsieur Jacques


CHIRAC, Président de la République, pour avoir accordé son haut patronage
à ces rencontres.

Ils remercient également l'ensemble des orateurs qui sont intervenus et dont
les communications ont contribué à la qualité et à la réussite de ce colloque.

Leur reconnaissance va à SIGES, et au Ministère de la Justice qui par leur


partenariat ont permis l'organisation de ces rencontres.

PARTENAIRES

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PRÉSENTATION DES INTERVENANTS

Stéphane ARTETA
Titulaire d'une maîtrise de droit, Stéphane ARTETA est reporter au Nouvel Observateur depuis juin
1999. Il a été journaliste au quotidien Libération de 1998 à 1999.

Robert BADINTER
Ancien garde des Sceaux, ministre de la Justice (juin 1981 - février 1986), Robert BADINTER a fait
abolir la peine de mort, supprimer les juridictions d'exception, et a pris de nombreuses mesures pour
renforcer les libertés individuelles et les droits des victimes. Il est sénateur des Hauts-de-Seine et
président de la Cour de conciliation et d'arbitrage au sein de l'O.S.C.E. depuis 1995. Il est avocat au
barreau de Paris de 1951 à 1981 et professeur à l'Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne (émérite
depuis 1996). Il a été président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995, membre de la convention
pour la constitution européenne en 2002-2003, membre du Haut comité créé par le secrétaire général
Kofi ANNAN pour préparer le projet de réforme de l'O.N.U. en 2003 - 2004. Diplômé d'une licence de
lettres, d'un master of Arts de la Columbia University (New York) il est docteur agrégé en droit, et
l'auteur de nombreux ouvrages dont La Prison Républicaine (Fayard 1992) et L'Abolition (Fayard 2000).

Jean BÉRARD
Ancien élève de l'ÉÉcole normale supérieure de Lyon et agrégé d'histoire, Jean BÉRARD est doctorant à
l'université Paris VIII et rédacteur de Dedans dehors, revue de l'Observatoire international des prisons
(OIP). Au sein de cette organisation non gouvernementale, il a coordonné depuis son lancement la
démarche des États généraux de la condition pénitentiaire.

Christine BOUTIN
Député des Yvelines depuis 1986, Christine BOUTIN est membre de la commission des affaires
culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale. En 2002, elle est candidate aux élections
présidentielles. Elle a depuis fondé le Forum des Républicains Sociaux, parti associé à l’UMP. Elle
consacre son action parlementaire et politique à la défense de la dignité de toute personne, de la
conception à la mort naturelle. Elle est fondatrice de l’Alliance pour les Droits de la Vie. En 2003, elle
est nommée parlementaire en mission auprès du Premier ministre sur le thème de l’exclusion. Elle a
été rapporteur du projet de loi RMI-RMA. Membre de la commission d’enquête parlementaire sur les
prisons de février à juillet 2000, elle est présidente du groupe d’études sur les conditions carcérales
et les Prisons à l’Assemblée nationale. Elle est membre de la commission consultative nationale des
Droits de l’Homme et de la délégation de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN.
Betty BRAHMY
Betty BRHAMY est psychiatre des hôpitaux, médecin-chef du service médico-psychologique régional
(SMPR) de la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis depuis 1996. Elle est auparavant, médecin-chef du
SMPR de la maison d'arrêt de Rouen de 1989 à 1996. Auteur avec le docteur Laurent MICHEL du Guide
pratique de la psychiatrie en milieu pénitentiaire (Heures de France, 2005) elle a été auditionnée par
la commission des lois de l'Assemblée nationale et du Sénat (mai 2004 et janvier 2005).

Caroline CACCAVALE
Depuis 1987, Caroline CACCAVALE réalise différentes expériences sur l'image en prison. De 1989 à
1991, elle collabore à la réalisation de De jour comme de nuit, film documentaire de Renaud VICTOR
sur la vie quotidienne des détenus de la maison d’arrêt des Baumettes à Marseille. Elle crée en 1994
Lieux Fictifs, laboratoire de recherche cinématographique et sociale, puis, lance en 1997 les ateliers
de formation et d'expression audiovisuelle à la prison des Baumettes. Dans ce contexte elle produit
plus d'une dizaine d'expériences cinématographiques, dont 9m2 pour deux, sorti en salle en février
2006. Elle collabore à un programme européen sur l'éducation informelle en prison et intervient à la
prison de Milan (Italie) sur le développement d'un atelier de cinéma en vue de la réalisation d'un
magazine télévisuel avec des personnes incarcérées dans plusieurs prisons européennes.

Arlette CHABOT
Arlette CHABOT est directrice générale adjointe chargée de l'Information de France 2 depuis le 2 mars
2004. Elle débute sa carrière en tant que chef adjointe du service politique et présentatrice des
journaux du matin de France Inter de 1974 à 1984. En 1984, elle entre à TF1 comme chef adjointe
puis chef du service politique. Elle quitte la chaîne privée en juillet 1990 pour prendre la
responsabilité du service politique et économique de France 3, avec le titre de rédactrice en chef. En
1992, elle est nommée rédactrice en chef du service politique de France 2, puis est nommée directrice
adjointe de l'information en 1994 et directrice adjointe de la rédaction en juillet 1996.

Pascal CLÉMENT
Licencié en philosophie, titulaire d'une maîtrise de droit et diplômé de l'Institut d'études politiques
de Paris, Pascal CLEMENT est garde des Sceaux, ministre de la Justice depuis le 2 juin 2005. Avocat
de formation, il a été omis du barreau de Paris, à sa demande, le 6 juin 2005. De 1978 à 1993, il est
député de la Loire. De 1993 à 1995, il est ministre délégué auprès du Premier ministre chargé des
relations avec l'Assemblée nationale. Il a été réélu député de la Loire en 1995 puis en 2002. Vice-
président de l'Assemblée nationale de 1989 à 1993, membre de la commission des lois de 1986 à 1993,
puis de 1995 à 2002, il occupait depuis le 27 juin 2002 les fonctions de président de la commission
des lois de l'Assemblée nationale et de l'office parlementaire d'évaluation de la législation. Maire de
Saint-Marcel de Félines (Loire) de 1977 à 2001, il est depuis 2001 conseiller municipal. Conseiller
général du canton de Néronde (Loire) depuis 1982, il est président du conseil général de la Loire
depuis 1994.
Jean-Paul DELEVOYE
Jean-Paul DELEVOYE est nommé médiateur de la République pour 6 ans par le Président de la
République en avril 2004. Il est ministre de la Fonction publique, de la Réforme de l'État et de
l'Aménagement du territoire de 2002 à 2004. Conseiller général du Pas-de-Calais de 1980 à 2001 il en
est député de 1986 à 1988. Il est en 1986 membre du comité directeur et président de la commission
des finances de l'Association des maires de France (AMF), dont il assure la présidence de 1992 à 2002.
Maire de Bapaume depuis 1982, il est également président de la Communauté de communes de
Bapaume depuis 1992. Sénateur du Pas-de-Calais de 1992 à 2002, président du groupe des sénateurs
maires, il présida le groupe d'études sur la responsabilité pénale des décideurs publics au ministère
de la Justice.

Odile DORMOY
Odile DORMOY est psychiatre des hôpitaux et expert près la Cour d'appel de Paris. Elle a été notamment
membre de la Commission des maladies mentales de 1982 à 1986 et à l'initiative des textes relatifs à
la mise en œuvre des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (SPMP). En charge du SPMP de
Fleury-Mérogis de 1982 à 1989, elle est depuis lors chef de service au centre hospitalier Sainte-Anne
et responsable du SMPR de la maison d'arrêt de Paris-la-Santé. Elle a publié les actes du colloque
Soigner et/ou Punir qui s'est tenu en 1994 sous la présidence de Michelle PERROT et Robert BADINTER.

Marc GENTILINI
Professeur émérite des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière,
spécialiste du sida et du paludisme, Marc GENTILINI est membre de l'Académie nationale de médecine
et du Conseil économique et social. Il fait partie du collège de dix membres de la HALDE (Haute
autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) et de la CNCDH (Commission nationale
consultative des droits de l'Homme). Il a présidé la Croix Rouge Française pendant plus de 7 ans (1997
- 2004) et il est l'auteur d'un rapport sur les Problèmes sanitaires dans les prisons publié en 1997.

Claude d'HARCOURT
Claude d'HARCOURT est directeur de l'administration pénitentiaire. Il fut respectivement secrétaire
général pour l'administration de la police de Paris, secrétaire général pour l'administration de la
préfecture de police (2003), directeur de la programmation, des affaires financières et immobilières
(1999), mais aussi secrétaire général de la préfecture de la Seine Saint-Denis (1996). Diplômé de l'ENA
en 1981, il fut nommé directeur du cabinet du préfet de la Haute-Savoie puis de la Seine-et-Marne,
avant d'être sous-préfet de Carpentras en 1984, puis chef du bureau des affaires budgétaires au
ministère de l'Intérieur et directeur du cabinet du directeur de la sécurité civile.

Jérome HARNOIS
Jérôme HARNOIS est directeur de la maison d'arrêt de Villefranche-sur-Saône depuis juin 2005. Il est
directeur de la maison d'arrêt d'Epinal de juillet 2002 à juin 2005, et sous-directeur à la maison d'arrêt
du Val-d'Oise de 1997 à 1999. En poste à la direction de l'administration pénitentiaire de 1999 à l'été
2002 au sein du bureau de l'action juridique et du droit pénitentiaire, il a, outre l'élaboration de la
règlementation pénitentiaire, été membre du comité de rédaction de l'avant-projet de loi pénitentiaire
et secrétaire de la commission CANIVET sur le contrôle extérieur des établissements pénitentiaires. Il
est titulaire d'un D.E.A de droit pénal et politique criminelle en Europe des universités de Paris I, Paris
X et Paris XI et diplômé de l'Institut de criminologie de Paris.
Didier HOUSSIN
Didier HOUSSIN est directeur général de la santé au ministère de la Santé et des Solidarités depuis
2005. Il est professeur de chirurgie digestive à la faculté de médecine Cochin Port-Royal (Université
René Descartes) et praticien hospitalier dans le service de chirurgie de l'hôpital Cochin depuis 1988.
Il est également membre du Conseil de surveillance de l'Agence de l'innovation industrielle depuis
2005. Auparavant il est directeur de la politique médicale de l'assistance publique - hôpitaux de Paris
(2003-2005), vice-président (Conseil scientifique) de l'université René Descartes - Paris 5 (2001-
2004), chef du service de chirurgie de l'hôpital Cochin (1998-2003), directeur général de
l'Établissement français des greffes (1994-2003) et chargé de recherche INSERM (1982-1988).

Michel HUNAULT
Michel HUNAULT est député de Loire-Atlantique depuis 1993, et rapporteur de l'assemblée
parlementaire du Conseil de l'Europe sur les prisons. Avocat, il siège à la commission des lois de
l'Assemblée nationale, et est membre depuis 1993 de la commission juridique des droits et des droits
de l'homme. Rapporteur au nom du Conseil de l'Europe de la charte pénitentiaire européenne, il fut
également à l'Assemblée nationale, vice-président de la commission d'enquête sur les prisons en 2000.

François MOREAU
Le docteur François MOREAU est président fondateur du syndicat des médecins exerçant en prison
(SMEP). Anesthésiste réanimateur, praticien hospitalier temps plein depuis 1976, il est chef de service
des unités de consultation et de soins ambulatoires du centre hospitalier de Versailles depuis
décembre 1995 pour les maisons d'arrêt de Bois d'Arcy et de Versailles, et le centre de rétention
administrative de Plaisir. Auparavant il est directeur adjoint du SAMU des Yvelines de 1983 a 1991 et
détaché au ministère de la Santé à la direction générale de la santé, de juillet 1991 à juillet 1995. Il
est aussi auditeur de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale, expert prés la Cour d'appel de
Versailles depuis 1986 et conseiller médical de la Fédération hospitalière de France depuis 2001.

Catherine PAULET
Catherine PAULET est psychiatre des hôpitaux, médecin chef du SMPR de la maison d’arrêt des
Baumettes et responsable du secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire et du centre spécialisé de
soins aux toxicomanes du centre pénitentiaire de Marseille. Elle est aussi membre de la commission
de suivi médical de l'unité pour malades difficiles de l'hôpital de Montfavet, de l'Association pour la
recherche et le traitement des auteurs d'agression sexuelle (l'ARTAAS), présidente de l'Association des
secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (l'ASPMP), et expert auprès du Conseil de l'Europe,
Comité européen de prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants.

Patrick PÉTON
Docteur en médecine, médecin des hôpitaux, Patrick PÉTON est chef de service des unités hospitalières
pour les personnes privées de liberté (UHPPL) regroupant l'unité de consultations et de soins
ambulatoires (UCSA) de la maison d'arrêt de Nancy et l'unité d'hospitalisation sécurisée interrégionale
(UHSI, Nancy) depuis janvier 2004. Expert auprès la Cour d'appel de Nancy, il est titulaire d'un DEA
de sciences criminelles.
Annie PODEUR
Annie PODEUR est directrice de l'hospitalisation et de l'organisation des soins, au ministère de la Santé
et des Solidarités depuis l'automne 2006. Auditeur, puis conseillère référendaire, à la Cour des comptes
et rapporteur à la 4ème chambre, entre 1988 et 1993, elle est également, pendant cette période,
rapporteur auprès de la commission d'accès aux documents administratifs (1989-1991), chargée
d'enseignement à l'Institut régional d'administration de Nantes (1990-1992) et secrétaire générale du
Gem sur la " distribution " (1989-1993). De 1993 à 1997, elle est directrice générale des services
départementaux du Maine-et-Loire, puis conseillère auprès du président d'EDF de 1997 à 1999. En août
1999, elle est nommée directrice de l'agence régionale de l'hospitalisation de Bretagne, fonction qu'elle
exerce jusqu'en 2006.

Patrick SERRE
Patrick SERRE est docteur en médecine, ancien assistant des hôpitaux de Mulhouse, praticien
hospitalier au service des urgences du centre hospitalier du Mans (72), responsable de l'unité de
consultation et de soins ambulatoires de la maison d'arrêt du Mans depuis 1997 et médecin expert
près la Cour d'appel d'Angers. Élu président de l'APSEP (Association des professionnels de santé
exerçant en prison) en 2005, il est aussi secrétaire et trésorier du CSIP (Collège des soignants
intervenants en prison) depuis 2004 et membre du groupe de travail sur l'actualisation du guide
méthodologique de la prise en charge des patients-détenus.

Jean-Louis TERRA
Jean-Louis TERRA est professeur des universités praticien hospitalier depuis 1989, il enseigne la
psychiatrie à l'université Claude-Bernard Lyon 1 et exerce au Centre hospitalier le Vinatier en tant que
chef de service. II est directeur adjoint du laboratoire de psychologie de la santé et du développement
à l'université Lumière Lyon 2. Il est engagé dans le programme national de prévention du suicide
piloté par la direction générale de la santé depuis 2000. En 2003, il a remis aux ministres de la Justice
et de la Santé un rapport sur l'amélioration de la prévention du suicide pour les personnes détenues.
Depuis il continue à suivre la mise en place des recommandations dont une formation de grande
envergure dont ont bénéficié plus de 4000 professionnels sanitaires et pénitentiaires.

André VALLINI
Président du conseil général de l’Isère depuis mars 2001, André VALLINI est député depuis 1997.
Président de la commission d'enquête parlementaire d'Outreau et secrétaire national du parti
socialiste chargé des institutions et de la justice, il est avocat de profession, membre de la
commission des lois et juge titulaire à la Haute cour de justice. Rapporteur du projet de loi sur l’action
publique en matière pénale, il a été membre de la commission d’enquête parlementaire sur les prisons
en 2000 et continue de visiter régulièrement les prisons, et de dénoncer la situation carcérale
insoutenable de notre pays, aussi bien pour les personnels pénitentiaires que pour les détenus.