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Titre original :

SEX AND THE CITY


© Candace Bushnell, 1996

Traduction française :
© Éditions Albin Michel, 2000

ISBN : 978-2-226-38673-1

Centre national du livre


Pour Peter Stevenson et pour Snippy
qui, un jour, a perdu son ours en peluche,
et pour tous mes amis.
1

Mon éducation non sentimentale :


l’amour à Manhattan ? Hors sujet

Voici un conte de la Saint-Valentin. Attendez-vous à tout.


Une journaliste anglaise vient vivre à New York. Séduisante et
spirituelle, elle a tout de suite des atomes crochus avec un beau parti
comme on en voit tant à Manhattan. À quarante-deux ans, Tim est un
banquier d’affaires qui gagne environ cinq millions de dollars par an.
Pendant quinze jours, ils s’embrassent, se tiennent par la main… et voilà
que, par une chaude journée d’automne, il l’emmène voir la maison qu’il se
fait construire dans les Hamptons. Ils examinent les plans avec l’architecte.
« J’ai failli lui dire de mettre des barreaux à la rambarde du palier pour que
les enfants ne risquent pas de tomber, me confie la journaliste. J’étais
quasiment sûre que Tim allait me demander en mariage. » Le dimanche
soir, Tim la dépose chez elle et lui rappelle qu’ils doivent dîner ensemble le
mardi. Le mardi, il téléphone pour se décommander. N’ayant pas de
nouvelles au bout de quinze jours, elle trouve le temps long et le rappelle. Il
lui promet de lui faire signe avant la fin de la semaine.
Bien entendu, elle n’a plus jamais entendu parler de lui. Le plus
intéressant, à mon avis, c’est qu’elle n’a rien compris à ce qui lui était
arrivé. En Angleterre, m’a-t-elle expliqué, le rendez-vous de chantier avec
l’architecte aurait été lourd de signification. La lumière s’est faite alors dans
mon esprit : mais bien sûr, elle est londonienne. Personne ne lui a expliqué
la procédure de rupture en usage à Manhattan. Puis je me suis dit : elle
apprendra.
Bienvenue dans l’ère de l’innocence perdue. Les lumières rutilantes de
Manhattan brillent toujours, qu’avait choisies Edith Wharton comme de
toile de fond à ses romans d’amour qui nous faisaient battre le cœur, mais la
scène est vide. Plus personne ne prend son petit déjeuner chez Tiffany, plus
personne ne cultive le souvenir de ses aventures amoureuses. Non :
aujourd’hui, nous avalons une tasse de café à sept heures du matin et
essayons de les oublier aussi vite que possible. Comment en sommes-nous
arrivés là ?
Truman Capote avait parfaitement mis le doigt sur ce qui est devenu le
dilemme des années quatre-vingt-dix : l’alternative entre aimer et se caser.
Dans Petit déjeuner chez Tiffany, Holly Golightly et Paul Varjak – un
homme et une femme entretenus – ont chacun quelque chose à perdre en se
rencontrant ; mais ils arrivent à surmonter les obstacles, et préfèrent
l’amour à l’argent. Dans le Manhattan d’aujourd’hui, c’est assez rare. Nous
sommes tous des hommes et des femmes sinon entretenus, du moins tenus
par notre travail, par notre appartement et même, pour certains d’entre nous,
par l’ordre des préséances chez Mortimer ou au Royalton, par le front de
mer des Hamptons, par les meilleures places à Madison Square Garden. Et
nous nous satisfaisons de cette vie. Se protéger, conclure une bonne affaire,
voilà qui prime tout. Cupidon a fui les gratte-ciel.
À quand remonte la dernière fois où vous avez entendu quelqu’un dire :
« Je t’adore ! », sans ajouter l’inévitable (et souvent implicite) : « Qu’est-ce
que je ferais sans un(e) ami(e) comme toi » ? La dernière fois où vous avez
vu deux personnes se regarder dans les yeux sans penser : Oui, et alors ? Où
vous avez entendu quelqu’un annoncer : « Je suis follement amoureux/se »,
sans vous dire aussitôt : Attends donc lundi matin ? Et, à Noël, quel est le
film qui a le mieux rempli les salles, hormis les comédies de Tim Allen ?
C’est Harcèlement, qui a attiré près de quinze millions de cinéphiles avides
d’assister aux ébats sexuels forcés et sans émoi de maniaques de la
promotion canapé ; un film qui, loin d’illustrer l’idée que nous nous faisons
de l’amour, reflète parfaitement la nature des relations amoureuses à
Manhattan.
Manhattan est toujours aussi porté sur le cul ; mais après, on se lie
d’amitié, on fait des affaires ensemble ; il n’est pas question d’histoire
d’amour. De nos jours, on a des amis, des collègues, mais pas d’amants à
proprement parler, même si on a couché ensemble.
Pour en revenir à la journaliste anglaise : six mois et quelques liaisons
plus tard, après une brève aventure avec un homme qui l’appelait dès qu’il
quittait New York pour lui dire qu’il la rappellerait à son retour mais
« oubliait » de le faire, elle s’est fait sa propre philosophie. « À New York,
la base des relations, c’est le détachement, dit-elle. Mais comment
s’attache-t-on quand on sent le moment venu ? »
On quitte la ville, mon chou.

L’amour au Bowery Bar, première partie


Vendredi soir au Bowery Bar. Dehors, il neige ; dedans, ça grouille.
Parmi les clients, on remarque la célèbre actrice de Los Angeles, qui
détonne délicieusement dans sa veste et sa mini-jupe de vinyle gris, avec
son escorte de garçons trop bronzés à la poitrine bardée de médailles en or.
Il y a l’acteur, chanteur et grand fêtard devant l’Éternel, Donovan Leitch, en
doudoune verte et casquette de Sherlock Holmes en fourrure beige. Et aussi
Francis Ford Çoppola, assis à une table en compagnie de sa femme. À cette
table, une chaise vide. Une chaise tellement vide qu’elle en est séduisante,
tentante, provocante… une vraie torture. Tellement vide qu’elle semble plus
occupée que toutes les autres chaises. Alors, au moment même où cette
chaise vide menace de provoquer un incident, Donovan Leitch s’y assoit et
engage la conversation, déclenchant la jalousie et la vexation générales.
Dans la salle, la tension monte soudain d’un cran. L’amour à New York,
c’est ça.

L’homme heureux en ménage


« Quand on aime, on est obligé de se mettre au diapason de quelqu’un
d’autre. Mais que faire si ce quelqu’un s’avère être un poids ? me confie un
ami, l’une des rares personnes de ma connaissance qui soit mariée depuis
douze ans et heureuse de l’être. Plus le temps passe, poursuit-il, plus tu
t’aperçois que tu avais raison. Mais plus tu vieillis, plus tes chances
d’établir une relation s’amenuisent ; il faudrait un cataclysme pour te
secouer, comme la mort de tes parents, par exemple.
« Les New-Yorkais se cachent derrière une façade impénétrable, dit-il
encore. J’ai eu beaucoup de chance de réussir ma vie sentimentale de bonne
heure, parce que rien n’est plus facile que de rester seul à New York. Et
alors, il devient pratiquement impossible de revenir en arrière. »

La femme heureuse en ménage (enfin


presque)
Une amie mariée m’appelle : « Je ne sais pas comment font les gens
pour que leurs relations tiennent le coup, dans cette ville. C’est vraiment
dur. Toutes ces tentations. Les sorties. La boisson. La drogue. Les
rencontres. Ça donne envie de s’amuser. Et quand on vit en couple, qu’est-
ce qu’on a comme options ? Rester dans sa petite cage à lapins
d’appartement, à se regarder dans le blanc des yeux avec son mec ? C’est
plus facile quand on est seul, conclut-elle, un peu rêveuse. On peut faire ce
qu’on veut. On n’est pas obligé de rentrer chez soi. »

Le célibataire de chez Coco Pazzo


Le célibataire de chez Coco Pazzo
Il y a de cela des années, quand il était l’un des célibataires les plus
convoités de New York sur le marché du mariage, mon ami Capote Duncan
sortait avec toutes les femmes de la ville. À l’époque, nous étions encore
suffisamment romantiques pour croire que l’une d’elles finirait par lui
passer la bague au doigt. Il faudra bien qu’il tombe amoureux un jour, nous
disions-nous. Ça arrive à tout le monde et, quand son tour viendra, il
choisira une femme belle, intelligente et qui aura fait carrière de surcroît.
Mais les femmes belles, intelligentes et ayant fait carrière se succédaient, et
il n’était toujours pas amoureux.
Nous n’avions rien compris. Aujourd’hui, Capote dîne chez Coco Pazzo
en racontant qu’il est l’homme inaccessible par excellence. Il ne veut pas
s’engager. Pas même essayer. Les relations amoureuses, ça ne l’intéresse
pas. Il n’a aucune envie de s’embarrasser de la névrose d’un autre être
humain. Il dit aux femmes qu’il sera leur ami, qu’elles peuvent coucher
avec lui, mais que ça s’arrêtera là.
Et ça lui convient. Ça ne le rend même plus triste, comme autrefois.

L’amour au Bowery Bar, deuxième partie


Je partage ma table avec Parker, trente-deux ans, un écrivain dont les
romans parlent d’histoires d’amour qui finissent mal, son copain, Roger, et
Skipper Johnson, un avocat du showbiz.
À vingt-cinq ans, Skipper personnifie à lui seul la Génération X et son
refus obstiné de croire en l’amour. « Je suis tout simplement persuadé que
je ne rencontrerai jamais l’âme sœur et que je ne me marierai jamais, dit-il.
En amour, on donne trop et on exige trop. Si on croit à l’amour, on est sûr
d’être déçu. On ne peut faire confiance à personne. Les gens sont
terriblement corrompus, de nos jours.
– Mais c’est l’unique rayon d’espoir, c’est ça qui nous sauvera du
cynisme », proteste Parker.
Skipper ne veut rien entendre : « Le monde est bien plus pourri
maintenant qu’il y a vingt-cinq ans. Ça m’emmerde d’appartenir à une
génération qui n’a que des problèmes à m’offrir. L’argent, le sida, l’amour,
tout est lié. La plupart des gens de mon âge n’ont aucun espoir de trouver
un boulot stable. Et quand on a peur de l’avenir, on ne veut pas s’engager. »
Je comprends son cynisme. Récemment, je me suis moi-même surprise
à dire que je ne voulais pas m’engager dans une relation sentimentale parce
que, à moins qu’elle ne se termine par un mariage, je n’avais pas envie de
me retrouver sans rien au bout du compte.
Skipper porte son verre à ses lèvres et avale une grande gorgée. « Je n’ai
pas le choix, hurle-t-il. Comme je refuse les relations superficielles, je
préfère ne pas avoir de relations du tout. Ni sexuelles ni amoureuses. On
peut vivre sans, non ? On peut se passer de se mettre sur le dos des
problèmes potentiels comme la maladie ou la grossesse. Je suis peinard,
moi. Je ne risque pas de m’encombrer de quelqu’un de malade, d’une
psychopathe ou d’une nana qui me harcèlerait du soir au matin et du matin
au soir. On n’est pas bien, là, avec ses amis, à discuter et à passer un bon
moment ?
– T’es complètement à côté de tes pompes, lui dit Parker. C’est pas une
question d’argent. Même si on ne peut pas s’aider financièrement, on peut
s’aider autrement. Les sentiments, ça ne coûte rien. T’as quelqu’un qui
t’attend à la maison. T’as quelqu’un dans ta vie. »
Je me suis fait une théorie selon laquelle le seul milieu capable d’offrir
de l’amour et du romantisme à New York est la communauté gay. Les gays
savent cultiver l’amitié avec extravagance et passion, alors que l’amour
hétéro n’ose plus s’avouer. Cette théorie me vient en partie de tout ce que
j’ai lu et entendu récemment à propos de ce multimillionnaire qui a quitté sa
femme pour un homme plus jeune, et qui s’affiche avec son amant dans les
restaurants les plus branchés de Manhattan, au nez et à la barbe des
échotiers. Voilà, me dis-je, ce qui s’appelle un amant digne de ce nom.
Parker lui-même illustre ma théorie. Par exemple, au début de sa
relation avec Roger, il est tombé malade. Roger est allé lui faire à manger et
le soigner. Jamais une chose pareille ne serait arrivée avec un hétéro. Jamais
un hétéro n’aurait laissé une femme qu’il commençait à fréquenter
s’occuper de lui malade. Il aurait pris la tangente, pensant qu’elle essayait
de s’immiscer dans sa vie. Et il lui aurait claqué la porte au nez.
« L’amour, c’est dangereux, dit Skipper.
– Plus c’est dangereux, plus c’est précieux ; tu fais tout pour le
préserver, dit Parker.
– Mais tu ne peux pas maîtriser totalement une relation, dit Skipper.
– T’es louf », dit Parker.
Roger se met en devoir de cuisiner Skipper : « Et les romantiques
ringards ? Qu’est-ce qu’ils représentent pour toi ? »
Mon amie Carrie saute à pieds joints dans la conversation. Elle connaît
l’espèce : « Chaque fois qu’un homme se décrit comme un romantique, ça
me donne envie de hurler. Ça veut tout simplement dire qu’il a une vision
éthérée de toi, et que, dès que tu te concrétises, dès que tu cesses de
t’inscrire dans son fantasme, ça le débecte. C’est ce qui rend les
romantiques dangereux. À éviter à tout prix. »
À ce moment précis, un de ces fameux romantiques arrive –
dangereusement – à notre table.

Un gant de femme
À en croire l’un de mes amis, « le préservatif a tué le romantisme, mais
drôlement facilité la baise. Employer la capote, ça équivaut, pour les
femmes, à diminuer l’importance des rapports sexuels. Comme il n’y a pas
de contact direct, elles couchent plus facilement ».
L’amour au Bowery Bar, troisième partie
Barkley, vingt-cinq ans, est un artiste. Mon amie Carrie et lui se
« voient » depuis huit jours, ce qui veut dire qu’ils sortent ensemble,
s’embrassent, se regardent dans les yeux : c’est touchant. Vu que tous les
gens de trente-cinq ans que nous connaissons baignent jusqu’au cou dans un
cynisme sophistiqué, Carrie a voulu faire l’expérience d’un homme plus
jeune qu’elle, et qui n’est pas à New York depuis suffisamment longtemps
pour avoir eu le temps de se fossiliser.
Barkley a avoué à Carrie qu’il est un romantique, « je le sens ». Il lui a
dit aussi qu’il veut adapter un roman de Parker au cinéma. Carrie lui a
proposé de lui faire rencontrer le romancier et lui a donné rendez-vous au
Bowery Bar ce soir-là.
Mais quand Barkley est arrivé, Carrie et lui se sont regardés… sans rien
éprouver. Peut-être parce qu’il avait senti venir l’inévitable, Barkley s’était
fait accompagner par une étrange fille, très jeune et aux joues constellées de
paillettes.
Ça n’empêche pas le jeune homme de s’asseoir en déclarant : « Je crois
totalement à l’amour. Sinon, je serais dans une déprime sans fond. Chacun
de nous doit trouver sa moitié. Avec l’amour, tout prend sens.
– Et puis un beau jour, tu te la fais piquer et t’es baisé, dit Skipper.
– Mais tu te crées ton propre espace », dit Barkley.
Skipper nous parle de ses projets : « Aller vivre au Montana, avec une
parabole, un fax, une Range Rover… Comme ça, t’es peinard.
– Peut-être que tu te trompes d’objectif, suggère Parker. C’est peut-être
pour ça que t’es mal dans ta peau.
– Ce que je veux, moi, c’est la beauté. Il faut que je sois avec une belle
femme. C’est plus fort que moi, répond Barkley. C’est pour ça que la
plupart des filles avec lesquelles je sors n’ont rien dans le crâne. »
Barkley et Skipper attrapent au même moment leur téléphone mobile.
« Ton portable est trop gros », commente Barkley.
Carrie et Barkley sont allés terminer la soirée au Tunnel ; là, ils ont pu
contempler la faune, jeune et belle, en buvant comme des trous et en fumant
comme des pompiers. Barkley est parti avec la fille aux paillettes et Carrie
s’est mise à flirter avec Jack, le meilleur ami de Barkley. Ils ont dansé un
moment, puis ils se sont retrouvés sur le trottoir, dérapant sur la neige
comme deux malades en essayant de trouver un taxi. Carrie n’arrivait même
pas à regarder sa montre.
Barkley l’appelle le lendemain après-midi : « Qu’est-ce que tu mijotes,
ma belle ?
– Rien de spécial. Je te signale que c’est toi qui m’appelles.
– Je t’avais dit que je ne voulais pas d’une copine à demeure. Tu t’es
piégée toute seule. Tu savais comment j’étais. »
C’est ça, pense Carrie, je savais que tu étais superficiel, dragueur, pas
fiable, et c’est pour ça que j’ai eu envie de sortir avec toi.
Mais elle se tait.
« Je n’ai pas couché avec elle. Je ne l’ai même pas embrassée, poursuit
Barkley. Et ça m’est complètement égal. Je ne la reverrai jamais, si c’est ça
que tu veux.
– J’en ai vraiment rien à foutre. » Et le plus effrayant, c’est qu’elle dit
vrai.
Ils ont passé les quelques heures suivantes à parler de la peinture de
Barkley. « Je pourrais discuter comme ça tous les jours, à longueur de
journée, dit Barkley. Ça, c’est le super pied. »

La vérité, rien que la vérité


« Au bout du compte, il te reste le travail, dit Robert, quarante-deux ans,
directeur de collection. Quand on n’a pas une minute à soi, comment veux-
tu qu’on trouve le temps d’être romantique ? »
Robert raconte qu’il a récemment rencontré une femme qui lui plaisait
beaucoup ; mais, au bout de six semaines, il est devenu clair que cela ne
marcherait pas. « Elle n’arrêtait pas de me mettre à l’épreuve ; par exemple,
il fallait que je l’appelle le mercredi pour sortir le vendredi. Mais moi, le
mercredi, je pouvais avoir envie de me jeter sous un train, alors Dieu seul
sait dans quel état j’allais être le vendredi. Elle voulait un homme qui soit
fou d’elle. Je comprends ça. Mais je suis incapable de singer des sentiments
que je n’éprouve pas.
« Naturellement, on est restés bons amis, ajoute-t-il. On se voit tout le
temps. Mais plus pour baiser. »

Narcisse au Four Seasons


Un dimanche soir, j’ai assisté à un gala de bienfaisance au Four
Seasons, sur le thème « Ode à l’amour ». Chacune des tables portait le nom
d’un couple célèbre : Tammy Faye et Jim Bakker, Narcisse et lui-même, la
Grande Catherine et son cheval, Michael Jackson et ses amis. Al D’Amato
était à la table Bill et Hillary. Les centres de table étaient composés d’objets
évoquant les divers couples : faux cils, mascara bleu et bougies en forme de
bâton de rouge à lèvres pour la table Faye/Bakker, gorille empaillé et tube
de fond de teint Porcelana pour la table Michael Jackson.
Bob Pittman était là. « C’est pas l’amour qui est révolu, c’est les
cigarettes », a-t-il déclaré, un large sourire aux lèvres.
Je me suis cachée derrière les plantes vertes pour fumer en cachette. La
femme de Bob, qui était à côté de lui, a annoncé qu’elle partait escalader
une montagne en Nouvelle-Guinée et s’absenterait plusieurs semaines.
Je suis rentrée seule chez moi. J’avais mon manteau sur le dos quand
quelqu’un m’a remis la mâchoire du cheval qui trônait sur la table de la
Grande Catherine.
L’amour au Bowery Bar, épilogue
Donovan Leitch quitte la table de Francis Ford Coppola et s’avance vers
nous. « Moi, c’est clair, dit-il. Je suis absolument convaincu que l’amour
vainc tout. De temps en temps, il faut simplement savoir lui ménager un peu
d’espace. » Et c’est précisément ce qui manque à Manhattan.
Ah, au fait : Bob et Sandy divorcent.
2

Baise torride ? Pas vraiment

Tout a commencé comme d’habitude, c’est-à-dire plutôt innocemment.


Seule chez moi, je déjeunais sagement de crackers et de sardines quand j’ai
été interrompue par la sonnerie du téléphone. Mon interlocuteur m’explique
qu’un de ses amis vient de passer une soirée au Trapeze, un club de
rencontres exclusivement réservé aux couples, et qu’il en est revenu
stupéfait. Complètement renversé. Il a vu de ses propres yeux des gens nus
en train de copuler. Contrairement aux clubs sado-maso, où on ne va jamais
jusqu’aux rapports, là, c’était torride, et en direct. La copine du type en
question avait plutôt les boules… et pourtant, quand une autre femme nue
l’a effleurée, ça ne lui a « pas déplu ». D’après lui.
En fait, le type s’était tellement entiché de ce club qu’il ne voulait pas
que je fasse un article dessus, de peur que, comme tous les endroits bien de
New York, il pâtisse de trop de publicité.
Je me suis mise à imaginer toutes sortes de choses : de magnifiques
jeunes couples au corps musclé. Des attouchements timides. Des filles aux
longs cheveux blonds ondulés, couronnées de feuilles de vigne. Des
garçons à la dentition parfaite ceints de pagnes de feuilles de vigne. Moi,
vêtue d’une mini-robe style moi-Tarzan-toi-Jane, faite de feuilles
entrelacées. Nous entrerions tout habillés et ressortirions frappés par
l’illumination.
Le répondeur du club m’a ramenée durement à la réalité.
« Au Trapeze, il n’y a pas d’inconnus. Il n’y a que des amis qui
attendent que vous les découvriez », a fait une voix ni mâle ni femelle, en
ajoutant que nous trouverions « un bar sans alcool et un buffet chaud et
froid », autant de choses que je n’associe pas spontanément à la nudité ou à
la baise. À l’occasion de Thanksgiving, une « soirée orientale » était
organisée le 19 novembre. Ça m’a paru intéressant, mais, en fait, la soirée
n’avait d’oriental que la nourriture, pas les gens.
J’aurais dû abandonner le projet à ce moment-là. Je n’aurais jamais dû
prêter l’oreille aux histoires épouvantablement salaces de Sallie Tisdale,
dont le livre porno pour jeunes cadres new-yorkais branchés, Talk Dirty to
Me, vante les mérites des parties fines avec des inconnus : « Un tabou au
sens propre du terme… Si les clubs porno se mettent à jouer le rôle pour
lequel ils sont faits, alors il y aura des glissements. Oui, l’événement tant
redouté, l’effritement des limites, se produira… La désintégration du centre
des choses. » J’aurais dû me demander : Qu’est-ce que ça a de si amusant ?
Mais il fallait que je me fasse ma propre opinion. C’est comme ça que,
pour le même soir, un mercredi, deux rendez-vous étaient inscrits dans mon
agenda : 21 heures, dîner en l’honneur du couturier Karl Lagerfeld, Bowery
Bar ; 23 h 30, Le Trapeze, 27e Rue Est.

Femmes bordéliques et chaussettes


montantes
Apparemment, tout le monde aime parler cul ; le dîner Karl Lagerfeld,
où se pressaient top models et rédacteurs de mode – qui étaient là grâce à
leurs frais de représentation –, ne faisait pas exception. Je dirais même
qu’en bout de table, où je me trouvais, c’était la folie. Une fille d’une
beauté fracassante, une brune aux cheveux frisés, blasée comme seuls
savent l’être les jeunes de vingt ans, prétendait aimer passer ses soirées dans
les bars topless, mais seulement les bars « louches, comme le Billy’s
Topless », parce que les filles y sont « authentiques ».
Ensuite, tout le monde s’est accordé pour dire que les petits seins, c’est
mieux que les faux, et on a procédé à un sondage : qui, parmi les hommes
de la tablée, avait déjà été avec une femme implantée ? Personne n’a osé
répondre oui, mais un homme, un artiste d’environ trente-cinq ans, a nié
avec moins de conviction que les autres. « Vous ! l’a accusé un autre
convive, un hôtelier très en vogue avec une tête de chérubin. Et le pire, c’est
que ça… vous… a… plu.
– Non, a protesté l’artiste. Mais ça ne m’a pas dérangé. »
Le premier plat est arrivé à point nommé, les verres se sont remplis.
Round suivant : Les femmes bordéliques sont-elles meilleures au lit que
les autres ? L’hôtelier s’était fait une théorie : « Si vous entrez chez une
femme et que vous voyez tout bien à sa place, vous pouvez être sûr qu’elle
ne sera pas du genre à passer la journée au lit et à faire monter de la cuisine
chinoise. Elle va vous obliger à vous lever et à manger des toasts assis à la
table de la cuisine. »
Je ne savais pas trop quoi en penser, parce que je suis, littéralement, la
personne la plus bordélique que la terre ait jamais portée. Au moment où
j’écris, j’ai probablement plusieurs vieilles barquettes de Poulet Spécial de
chez General Tso sous mon lit. Malheureusement, je les ai toutes mangées
seule. Autant pour sa théorie.
Plat suivant, des entrecôtes. « Moi, ce qui me fait complètement
craquer, dit l’artiste, c’est une fille en jupe écossaise et chaussettes
montantes. Ça m’empêche de travailler pendant une journée entière.
– Non, le contre l’hôtelier. Le pire, c’est quand vous suivez une femme
dans la rue ; à un moment, elle se retourne, et là vous voyez qu’elle est
aussi belle que vous l’imaginiez. Elle représente alors tout ce que vous
n’aurez jamais. »
L’artiste se penche en avant. « Une fois, j’ai été incapable de travailler
pendant cinq ans à cause d’une femme », dit-il.
Silence. Voilà qui cloue le bec à toute l’assemblée.
La mousse au chocolat arrive et, avec elle, l’heure de mon rendez-vous
au Trapeze. Puisque ce club n’accepte que des couples – hétérosexuels,
s’entend –, j’ai demandé à mon plus récent ex-petit ami, Sam, un banquier
d’affaires, de m’accompagner. Sam est un bon choix pour plusieurs
raisons : premièrement, il est le seul que j’aie réussi à persuader.
Deuxièmement, il a déjà fait ce genre d’expérience. Dans une autre vie, il
est allé à Plato’s Retreat. Là, une inconnue s’est avancée vers lui et a sorti
son sexe de son slip. La petite amie de Sam, de qui venait l’idée de cette
soirée chez Plato, a quitté le club en hurlant.
Inévitablement, on en vient à se demander quel genre de gens
fréquentent les clubs de rencontres. Apparemment, je suis la seule à n’en
avoir aucune idée. Même si personne n’y a jamais mis les pieds, de l’avis
unanime, la clientèle de ce type d’endroit se recrute parmi les
« banlieusards minables ». Quelqu’un fait remarquer qu’on ne va pas dans
un club de rencontres comme on va acheter son journal. « Il faut une bonne
excuse, dit-il, comme par exemple dans le cadre du boulot. » Cela n’est pas
pour me rassurer. Je demande au serveur de m’apporter une tequila.
Je me lève, Sam aussi. Un journaliste spécialisé dans la culture
populaire nous donne un dernier conseil : « Ça n’a rien de marrant, vous
verrez, nous dit-il, bien qu’il n’ait aucune expérience personnelle en la
matière. Sauf si vous vous imposez. Il faut maîtriser la situation. Créer
l’événement. »

La nuit des sex-zombies


Le Trapeze est situé dans un bâtiment de pierre de taille recouvert de
graffitis. L’entrée, discrète, est décorée de barres métalliques arrondies qui
imitent l’entrée du Royalton Hotel. Un couple en sort comme nous entrons.
En nous voyant, la femme se cache le visage dans le col de son manteau.
Je lui demande : « C’est marrant ? »
Elle me jette un regard horrifié et se rue dans un taxi.
À l’intérieur, un jeune homme brun en polo de rugby est assis à un petit
guichet. Il ne doit pas avoir plus de dix-huit ans. Il ne lève pas les yeux.
« C’est à vous qu’on paye ?
– Quatre-vingt-cinq dollars par couple.
– Vous prenez les cartes de crédit ?
– Uniquement du liquide.
– Je peux avoir un reçu ?
– Non. »
Il nous fait signer des papiers nous engageant à avoir des rapports
protégés. Il nous donne des cartes de membre temporaire, qui nous
rappellent que prostitution, photos et enregistrements sonores sont interdits.
Moi qui m’attendais à de la baise à toute vapeur, je vois d’abord des
tables ; et c’est de là que montent des vapeurs, mais il n’y a personne
autour. Au-dessus du fameux buffet chaud et froid, un écriteau : « Tenue
correcte exigée pour les repas ». Ensuite, nous rencontrons le gérant, un
barbu costaud en chemise à carreaux et jean que l’on imaginerait beaucoup
mieux gérant d’un salon de toilettage pour chiens dans le Vermont. Bob –
c’est son nom – nous apprend que si le club tient depuis quinze ans, c’est
grâce à sa « discrétion ». « Et aussi, parce qu’ici, quand on dit non, c’est
non. » Il nous dit de ne pas nous en faire si nous nous sentons un peu
voyeurs au début : la plupart des clients commencent comme ça.
Et qu’ont vu les voyeurs que nous étions ? Ils ont vu une grande pièce
tapissée d’un immense matelas pneumatique, sur lequel de rares couples
avachis s’acquittaient assidûment de la tâche. Ils ont vu une « chaise-à-
baise » (inoccupée) qui ressemblait à une araignée. Une femme potelée en
peignoir qui fumait, assise à côté d’un jacuzzi. Des couples au regard vide
(La Nuit des sex-zombies, ai-je aussitôt pensé.) Beaucoup d’hommes qui
semblaient avoir du mal à ne pas se laisser dépasser par les événements. Et,
surtout, ce fichu buffet fumant (qui proposait quoi ? des mini hot-dogs ?). À
part ça, hélas, rien de bien intéressant.
Le Trapeze, c’est, comme disent les Français, l’arnaque.
Dès une heure du matin, tout le monde pliait bagage. Une femme en
peignoir nous a appris qu’elle venait du comté de Nassau et qu’elle
reviendrait le samedi soir. « Le samedi soir, nous a-t-elle dit, il y a
smorgasbord. » Je ne lui ai pas demandé si elle parlait de la clientèle ou du
buffet. Du buffet, j’imagine.

Conversations cochonnes chez Mortimer


Deux jours plus tard, à un déjeuner entre filles chez Mortimer, la
conversation est venue, une fois de plus, sur le cul et ce que j’avais fait et
vu au club de rencontres.
« T’as pas trouvé ça super ? me demande Charlotte, la journaliste
anglaise. Moi, j’adorerais aller dans un endroit de ce genre. Ça t’a pas
excitée de voir tous ces gens en train de forniquer ?
– Non, dis-je en enfournant un canapé d’œufs de saumon sur blinis au
maïs.
– Pourquoi ?
– En fait, y avait rien à voir.
– Et les hommes ?
– M’en parle pas : l’horreur. La moitié avaient des têtes de psy. Je ne
pourrai plus jamais aller voir un psy sans penser à ce gros barbu tout nu,
allongé par terre sur un tapis, les yeux vitreux, avec une femme qui le suçait
pendant des heures sans arriver à le faire jouir. »
Oui, dis-je à Charlotte, on s’est déshabillés – mais on a gardé des
serviettes. Non, on n’a pas fait l’amour. Non, je n’ai pas été excitée, même
quand une grande et belle brune d’environ trente-cinq ans a fait sensation
en entrant dans la salle. Elle a montré ses fesses en agitant son derrière
comme une guenon ; quelques minutes plus tard, elle se perdait dans un
enchevêtrement de bras et de jambes. J’aurais dû trouver ça sexy, mais ça
m’a tout au plus fait penser à un documentaire animalier du National
Geographic sur l’accouplement chez les babouins.
La vérité, c’est que l’exhibitionnisme et le voyeurisme sont des
tendances marginales. Comme le sadomasochisme, contrairement à ce que
vous avez peut-être lu récemment. Le problème, dans les clubs, ce sont
toujours les gens. On y rencontre des actrices en mal de contrat ; des
chanteurs d’opéra, des peintres, des écrivains ratés. Des cadres moyens qui
ne seront jamais cadres supérieurs. Des mecs qui, s’ils arrivaient à vous
coincer dans un bar, vous bassineraient pendant des heures avec leurs
histoires d’ex-épouses et leurs problèmes digestifs. Des gens qui ne
trouvent pas leur place dans la société. Ils sont vaguement marginaux, dans
leur vie sexuelle et dans leur vie tout court. Mais ce ne sont pas
nécessairement les individus avec qui vous avez envie de partager vos
fantasmes érotiques.
Bon, d’accord, au Trapeze, tous les clients n’étaient pas des zombies
grassouillets et pâlichons. Avant de quitter le club, Sam et moi sommes
tombés, dans les vestiaires, sur la femme qui avait tant attiré l’attention ;
elle était avec son partenaire, un homme aux traits réguliers, très américain.
Plutôt bavard, il nous a appris qu’il était de Manhattan et venait de monter
sa propre affaire. La femme et lui étaient collègues. Tandis qu’elle enfilait
un tailleur jaune, il nous a dit en souriant : « Ce soir, elle a enfin assouvi
son fantasme. » Elle lui a jeté un regard noir et elle est sortie d’un air digne.
Quelques jours plus tard, Sam m’appelle. Aussitôt, je commence à
l’engueuler. Toute cette histoire, c’est bien moi qui en ai eu l’idée, non ?
proteste-t-il.
Puis il enchaîne : n’ai-je rien appris ce soir-là ?
Si, lui dis-je. J’ai appris que, question baise, rien ne vaut son petit chez-
soi.
Mais tu le savais déjà, non ? Hein, Sam ?
3

« Nous nous sommes tant aimés »


Ou le tombeur en série

Un après-midi, tout récemment, sept New-Yorkaises se sont


rassemblées autour d’un plateau de fromages et d’une bouteille de vin –
sans oublier les cigarettes – pour discuter de la seule et unique chose
qu’elles aient en commun : un homme. Plus précisément, un beau parti que
nous appellerons Tom Peri.
Tom Peri a quarante-trois ans, il mesure un mètre soixante-quinze, et il
a les cheveux châtains et raides. Rien, donc, de très frappant dans son
physique, si ce n’est qu’il y a quelques années, il s’habillait volontiers en
costume Armani noir assorti de bretelles psychédéliques. Il vient d’une
famille de riches manufacturiers et il a été élevé sur la Cinquième Avenue et
à Bedford, New York. Il habite un gratte-ciel moderne sur la Cinquième
Avenue.
En quinze ans, Peri, que l’on désigne généralement par son seul nom de
famille, a fini par devenir une légende à New York. Il n’est pas à
proprement parler un coureur de jupons, parce que son but est de se marier.
Non, il serait plutôt l’un des tombeurs en série les plus sophistiqués de la
ville : il arrive à engager jusqu’à douze « liaisons » par an. Mais, au bout de
deux jours ou de deux ans, l’inévitable se produit. Quelque chose cloche et,
comme il le dit lui-même : « Je me fais jeter. » Pour un certain type de fille
– la trentaine, ambitieuse, catégorie sociale élevée –, sortir avec Peri, ou
échapper à ses avances, n’est rien de moins qu’un rite initiatique, une sorte
de combinaison entre un premier voyage en limousine et un premier
cambriolage.
Même comparé aux autres hommes à femmes connus de Manhattan,
Peri a une longueur d’avance. Tout d’abord, il semble avoir beaucoup
moins d’atouts. Il ne possède ni la beauté raffinée d’un comte Erik
Wachtmeister, ni l’argent facile d’un Mort Zuckerman.
Qu’a-t-il donc, ce Peri ? C’est ce que j’ai voulu savoir.
Chacune des femmes que j’ai contactées avait eu avec lui une relation
intime, ou fait l’objet de ses empressements. Chacune m’a confié avoir fini
par le larguer. Aucune n’a refusé de participer à une séance de papotages
sur lui. Qu’est-ce qu’elles cherchaient ? Elles avaient des comptes à régler
avec lui ? Elles avaient envie de le récupérer ? Elles voulaient sa peau ?

« Les sorcières »
Nous nous sommes retrouvées chez Sarah, une cinéaste qui a été
mannequin « jusqu’au jour où j’en ai eu marre de toute cette merde et où
j’ai pris dix kilos ». Elle porte un tailleur sombre à fines rayures. « Quand je
regarde la liste de tous les types avec lesquels je suis sortie, Peri est l’intrus.
Je me dis : qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ses avances ? »
Mais, avant même d’en arriver aux détails croustillants, nous avons fait
une découverte troublante. Ces sept femmes étaient sans nouvelles de lui
depuis des mois, et pourtant, Peri avait appelé quatre d’entre elles le matin
même.
« Je ne crois pas qu’il sache quoi que ce soit. C’est une pure
coïncidence », dit Magda, qui le connaît depuis plusieurs années. La plupart
de ses amies sont d’ailleurs d’anciennes fiancées de Peri, qu’elle a
rencontrées par son intermédiaire.
« Il sait tout de nous, dit l’une des femmes. Il est comme Daryl Van
Horne dans Les Sorcières d’Eastwick.
– Il connaît toutes nos histoires de cul, en tout cas », renchérit une autre.
Nous avons débouché le vin.
« Le secret du charme de Peri, dit Sarah, c’est qu’il parle bien, qu’il est
drôle et qu’il est tout le temps disponible, vu qu’il ne travaille pas. C’est la
première chose qui frappe quand on le rencontre. Quoi de plus agréable
qu’un type qui t’invite à déjeuner et qui t’appelle ensuite, une fois que tu es
retournée au boulot, pour t’inviter à prendre un cocktail à six heures ? Tu
peux me dire à quand remonte ta dernière rencontre avec un homme qui a
eu envie de te voir trois fois par jour ?
– Cocktail, voilà un mot qui fait rêver, dit Magda. On pense à Katharine
Hepburn et Cary Grant. »
Jackie, rédactrice en chef d’un magazine, y va de son anecdote : « À
partir du jour où on s’est rencontrés, on ne s’est plus quittés. On se voyait
cinq soirs par semaine. Il ne te laisse pas une seconde de répit.
– Il est malin, il a trouvé le truc. Il adore téléphoner, enchaîne Sarah.
Toi, une femme, tu te dis : il doit vraiment avoir le béguin, parce qu’il
m’appelle dix fois par jour. Et après, petit à petit, tu oublies que c’est pas un
apollon.
– C’est là que tu remarques ses bretelles, et tu te dis : Aïe, aïe aïe !
poursuit Maeve, poète d’origine irlandaise.
– Un peu plus tard, tu commences à t’apercevoir qu’il n’est pas drôle,
dit Sarah. Il connaît un paquet de blagues, mais quand tu les as entendues
cent fois, elles te tapent sur le système. Il boucle la boucle. Il s’enferme
dedans.
– Il m’a dit que j’étais la seule fille riche avec qui il soit sorti qui
comprenait ses blagues, dit Maeve. Je ne les trouvais pas drôles du tout.
– C’est à ce moment-là qu’il t’emmène chez lui. Ces vingt-cinq portiers,
à quoi ça rime ?
– Tu te demandes pourquoi il ne se débarrasse pas de tous ses meubles
pour les remplacer par des portes.
– Une fois, il m’a montré des poids de nappe qu’il s’était achetés. On
aurait dit des boutons de manchettes. C’était à se demander s’il n’espérait
pas séduire avec ces trucs-là, des poids de nappe. »

Premier rendez-vous : le 44
Comment ça commence ?
L’histoire de Jackie est exemplaire : « J’attendais une table au Blue
Ribbon. Il s’est approché de moi et il a engagé la conversation. Très drôle,
d’emblée. Je me suis dit oh là là, ça démarre fort. Mais dès demain, l’oiseau
se sera envolé, le coup classique. »
Hochements de tête unanimes. Nous connaissons toutes le scénario par
cœur.
« Il m’a appelée vers huit heures le lendemain matin, poursuit Jackie.
“On déjeune ensemble ?” Et il m’invite au 44 le jour suivant. »
Sapphire, une mère divorcée, rit. « Moi, il ne m’a emmenée au 44 que le
deuxième jour.
– Pendant que tu le trouves toujours drôle et intelligent, il t’invite à
passer un week-end avec lui, reprend Jackie.
– Il m’a demandée en mariage quelque chose comme le dixième jour,
dit Sarah. Plutôt rapide, même pour lui.
– Il m’a emmenée dîner chez ses parents dès notre troisième ou
quatrième rendez-vous », dit Britta, une grande brune élancée qui est
reporter photo. Depuis, elle s’est mariée et elle est heureuse en ménage. « Il
n’y avait que lui et moi, ses parents et le majordome. Le lendemain, je me
souviens, j’étais assise sur son lit et il me montrait des films amateur de lui
enfant. Il m’a demandé de l’épouser. Il m’a dit : “Tu vois, je peux être
sérieux.” Et il a commandé des plats chinois infects. J’ai pensé : t’épouser ?
qu’est-ce qui te prend ? t’es camé ou quoi ? »
Ramona soupire : « Moi, je l’ai rencontré juste après une rupture. J’étais
plutôt mal en point. Il était toujours présent. »
Un schéma commençait à se dégager. Toutes ces femmes avaient un
point commun : elles venaient de rompre avec leur mari ou leur amant
quand Peri les avait trouvées. À moins que ce ne soient elles qui l’aient
trouvé.
« Peri, c’est le mec de la deuxième chance, dit Sarah, catégorique. Du
genre : Excusez-moi, vous m’avez l’air effondré ? Je suis votre homme.
– C’est le Mayflower des sentiments, ajoute Maeve. Il aide les femmes à
faire la traversée. Quand tu débarques à Plymouth, tu te sens déjà beaucoup
mieux. »
Ses pouvoirs de compassion jouaient en sa faveur. La phrase : « On
dirait une fille » revenait souvent.
« Il lit plus de magazines de mode que la plupart des femmes, dit
Sapphire, et il est beaucoup plus disposé à se battre pour toi que pour lui.
– Il dégage une grande confiance en lui, renchérit Maeve. À mon avis,
c’est une erreur, pour un homme, de vouloir donner l’image du parfait idiot
incapable de trouver ses chaussettes tout seul. Le discours de Peri, c’est : Je
suis parfaitement bien dans ma tête. Tu peux t’appuyer sur moi. Alors toi tu
penses : Quel soulagement ! En fait, les femmes ne rêvent que de ça, et
c’est ce que la plupart des hommes ne comprennent pas. Peri, lui, au moins,
a l’intelligence de jouer là-dessus. »
Ensuite, on est venues à parler cul.
« Il est génial au lit, dit Sarah.
– Il pelote super-bien, dit Sapphire.
– Tu l’as trouvé génial ? s’étonne Jackie. Moi, je l’ai trouvé nul. Et si on
parlait de ses pieds ? »
Il n’empêche que jusqu’à présent, Peri semble incarner les deux choses
que les femmes disent rechercher le plus : un homme qui sache parler et
comprendre comme une fille, mais qui se comporte en mec au pieu. Alors,
où est la faille ?

Peri : la taille (38), c’est important


« Ce n’est pas difficile, dit Maeve, tant que tu es névrosée, tant que tu
pètes les plombs, il est génial. Mais une fois qu’il a résolu tous tes
problèmes, tout d’un coup, c’est lui qui pose problème.
– C’est fou ce qu’il peut devenir méchant », enchaîne sa voisine, et les
autres hochent la tête.
« Une fois, reprend Jackie, j’ai dit que je faisais du 38. Peri m’a
rétorqué : “Impossible. Tu fais du 40, au moins. Le 38, je sais à quoi ça
ressemble, et crois-moi, tu ne rentrerais pas dedans.”
– Il n’arrêtait pas de me dire que j’avais sept kilos à perdre, dit Sarah. Et
pourtant, à l’époque où je l’ai connu, je n’avais jamais été aussi mince.
– Moi, je crois que quand un type dit à une fille qu’elle fait une taille de
trop, c’est pour compenser le fait qu’il fait une taille de moins dans un autre
domaine », commente une cinquième femme, sèchement.
Maeve se rappelle un séjour de ski à Sun Valley : « Peri s’était occupé
de tout : il avait pris les billets, réservé l’appart, tout s’annonçait bien. »
Mais ils s’étaient disputés sitôt dans la limousine qui les emmenait à
l’aéroport : ils voulaient être assis du même côté. Ils étaient à peine montés
dans l’avion que l’hôtesse avait dû les séparer. « On se battait pour les
arrivées d’air », dit Maeve. Sur les pistes, ils s’étaient chamaillés encore. Le
deuxième jour, Maeve avait fait ses valises. « Il disait : Ha, ha, ha, il y a du
blizzard dehors, t’es coincée ici ! Et moi : Ha, ha, ha, je vais prendre le
car ! »
Un mois plus tard, Maeve retournait avec son mari. Sa situation n’était
pas exceptionnelle : la plupart des femmes finissaient par larguer Peri pour
retourner avec les hommes qu’elles avaient quittés pour lui.
Peri ne disparaissait pas de la circulation pour autant.
« Je continuais à recevoir des fax, des lettres, des centaines de coups de
fil, dit Sapphire. C’était atroce. Il a vraiment un cœur grand comme ça, et
un jour ce sera un mec génial.
– J’ai gardé toutes ses lettres, dit Sarah. Elles étaient trop touchantes.
On voyait presque les traces de larmes sur les feuilles. » Elle quitte la pièce
et revient quelques secondes plus tard avec une lettre, qu’elle lit à haute
voix : « Tu ne me dois pas ton amour, mais j’espère que tu auras le courage
de venir vers moi et d’embrasser le mien. Je ne t’envoie pas de fleurs parce
que je ne veux pas partager ou dégrader ton amour avec des objets qui ne
soient pas de ma création. » Sarah sourit.

On va se marier
Les sept femmes déclarent à l’unanimité avoir bien géré l’après-Peri.
Jackie sort avec son professeur d’éducation physique à domicile. Magda a
publié son premier roman ; Ramona est mariée et enceinte. Maeve a ouvert
un café littéraire. Sapphire a redécouvert un ancien amour. Sarah se dit
heureuse de poursuivre de ses ardeurs un homme-objet de vingt-sept ans.
Quant à Peri, il a récemment déménagé à l’étranger, avec de nouveaux
projets de mariage en tête. L’une des femmes a entendu dire qu’il s’est fait
jeter par une Anglaise qui, en fait, voulait épouser un duc.
« Il ne sort jamais avec les femmes qu’il lui faut », commente Sapphire.
Il y a six mois, Peri est revenu passer quelque temps à New York ; il a
emmené Sarah dîner en ville. « Il a pris ma main dans la sienne, raconte-t-
elle, et il a dit à l’ami qui l’accompagnait : “Sarah est la seule femme que
j’aie jamais aimée.” En souvenir du bon vieux temps, je suis retournée
prendre un verre chez lui. Là, il m’a demandée en mariage avec un tel
sérieux que je n’en croyais pas mes oreilles. J’étais sûre qu’il mentait.
Alors, j’ai décidé de le torturer. Il m’a dit : “Je ne veux pas que tu voies
d’autres hommes ; de mon côté, je ne verrai pas d’autres femmes.” J’ai
répondu d’accord, en pensant : Comme il habite en Europe et moi à New
York, ça ne marchera jamais. Mais le lendemain matin, il m’appelait :
“J’espère que tu te rends compte qu’à partir de maintenant, tu es ma
fiancée.” J’ai dit : “OK, Peri, ça baigne.” »
Il est reparti pour l’Europe et Sarah a oublié. Un matin où elle était au
lit avec son nouveau copain, le téléphone sonne. C’était Peri. Pendant
qu’elle lui parlait, le copain lui demande si elle veut du café. Peri se met
dans une rage folle.
« Y a quelqu’un chez toi ?
– Un ami, dit Sarah.
– À dix heures du matin ? T’as un mec, c’est ça ? On va se marier et tu
couches avec un autre mec ? »
Il raccroche. Une semaine plus tard, il la rappelle.
« Tu es prête ?
– Pour quoi ? demande Sarah.
– Tu es toujours d’accord pour qu’on se marie ? Tu ne vois plus cet
autre type, hein ?
– Écoute-moi, Peri, je n’ai pas de bague au doigt, que je sache, lui
répond Sarah. Fais-toi apporter un modèle de chez Harry Winston, et
ensuite, on discutera. »
Peri n’a jamais appelé le joaillier, il n’a donné aucun signe de vie à
Sarah pendant plusieurs mois. Il lui manque, dit-elle. « Je l’adore. Il
m’émeut parce qu’il est complètement déjanté. »
Dehors, la nuit tombait, mais aucune de ces femmes n’était pressée de
partir. Si elles n’étaient pas fascinées par Tom Peri en chair et en os, elles
l’étaient par le concept d’un homme comme lui.
4

Femmes célibataires et amants


venimeux

À déjeuner, l’autre jour, je cancanais dur avec un mec que je venais de


rencontrer. Nous parlions d’amis communs, un couple dont il connaissait le
mari et moi la femme. Je n’avais jamais vu le mari et, ces dernières années,
j’avais juste croisé la femme de temps en temps dans la rue. Mais, comme
d’habitude, j’étais au courant de tout.
« Ça va mal finir, dis-je. Il était naïf, il débarquait de sa cambrousse. Il
arrivait de Boston et il n’avait jamais entendu parler d’elle. Elle, elle lui a
mis le grappin dessus. Avec tous les mecs qu’elle s’était tapés à New York,
elle avait une telle réputation qu’elle n’aurait jamais trouvé un New-Yorkais
prêt à l’épouser. »
J’attaque mon poulet rôti et j’entre dans le vif du sujet : « Les New-
Yorkaises ont un sixième sens. Elles flairent le moment où il faut qu’elles se
marient, et elles foncent. Soit elles ont accumulé trop d’amants, soit elles
sentent que leur carrière va stagner, soit elles veulent des enfants. Elles ont
repoussé l’échéance le plus longtemps possible. Alors, si jamais une
occasion se présente et qu’elles la ratent… » Je hausse les épaules. « C’est
fichu. Elles sont quasiment sûres de louper le coche pour toujours. »
L’autre convive, un salarié de l’industrie qui habite Westchester et qui a
des enfants qu’il adore, nous regarde, horrifié. « Mais… et l’amour, qu’est-
ce que vous en faites ? »
Je lui jette un regard plein de pitié. « Totalement à côté de la plaque. »
Dès qu’il s’agit de trouver un partenaire épousable, New York se
soumet à ses propres rites, des rites cruels, aussi compliqués et sophistiqués
que ceux des romans d’Edith Wharton. Tout le monde connaît la règle du
jeu, même si personne n’en parle jamais. Résultat : Manhattan a donné
naissance à un type particulier de femme, intelligente, séduisante, brillante
et… célibataire. Elle approche de la quarantaine ou l’a déjà passée et, s’il
existe un enseignement à tirer de nos expériences, elle ne se mariera jamais.
Mais nous ne sommes pas là pour parler statistiques ni exceptions à la
règle. Nous connaissons tous l’histoire du dramaturge à succès qui a épousé
la belle styliste de deux ans son aînée. Quand on est beau, riche, célèbre et
qu’on « connaît tout le monde », on échappe aux lois qui régissent la vie du
commun des mortels.
Imaginons une jolie femme de quarante ans, productrice de télévision
ou directrice de sa propre agence de relations publiques, mais qui vit dans
un studio et dort sur un canapé-lit – une sorte de Mary Tyler Moore des
années quatre-vingt-dix. À ceci près que, contrairement à Mary Tyler
Moore, qui était une oie blanche, elle a couché avec toutes ses conquêtes au
lieu de les renvoyer sagement chez elles dès les douze coups de minuit
sonnés. Qu’arrive-t-il à cette femme ?
Elles sont des milliers, peut-être des dizaines de milliers dans son cas à
Manhattan. Nous en connaissons tous plusieurs : de l’avis général, elles
sont géniales. Elles voyagent, paient des impôts et sont capables de
dépenser quatre cents dollars pour une paire de sandales de chez Manolo
Blahnik.
« Je ne vois pas ce que vous leur trouvez d’anormal, dit Jerry, trente-
neuf ans, un avocat d’affaires qui a épousé une de ces femmes intelligentes,
de trois ans son aînée. Elles ne sont ni dingues ni névrosées. On n’est pas
dans Liaison fatale. » Jerry marque une pause. « Comment ça se fait que je
connais plein de femmes célibataires géniales et pas de mecs ? Il faut se
rendre à l’évidence : les New-Yorkais célibataires sont nuls. »
Les M&Ms
« Voici comment ça marche, dit Jerry. Question mariage, pour les
femmes, le créneau se situe entre vingt-six et trente-cinq ans. Disons trente-
six. » Nous tombons d’accord pour dire que si une New-Yorkaise a déjà été
mariée, elle peut se remarier. Tout est dans l’art de savoir conclure.
« Mais tout d’un coup, quand elles arrivent à trente-sept ou trente-huit
ans, elles traînent pas mal de casseroles derrière elles. Elles voyagent avec
armes et bagages. Elles ont trop roulé leur bosse. Leur passé joue contre
elles. Si j’étais célibataire et si je découvrais qu’une femme est sortie avec
Mort Zuckerman ou avec Marvin (un éditeur) – les fameux, les délicieux
M&Ms –, je laisserais tomber. T’aurais envie d’être le vingtième sur la liste,
toi ? Et imagine un peu qu’elles te sortent un cadavre du placard, du genre
un enfant naturel ou une cure de désintox… »
Jerry nous raconte une anecdote : l’été dernier, il dînait en petit comité
dans les Hamptons. Les invités gravitaient dans le monde de la télé et du
cinéma. Lui et sa femme essayaient de jouer les entremetteurs entre un
ancien mannequin de quarante ans et un homme qui venait de divorcer. Les
deux personnes nouvellement présentées bavardaient et, à un moment, le
nom de Mort Zuckerman est venu dans la conversation, suivi de celui de
Marvin. Jerry et sa femme ont vu le type décrocher instantanément.
« Chez les célibataires new-yorkais, il existe une espèce venimeuse : on
peut dresser la liste des spécimens, dit Jerry. Et leur poison est mortel. »
Un peu plus tard le même jour, je raconte l’histoire à Anna, une femme
de trente-six ans qui a l’habitude d’être en désaccord total avec ce que
disent les hommes. Ils veulent tous coucher avec elle, et elle passe son
temps à les traiter de pauvres types. Elle est sortie avec les M&Ms et
connaît Jerry. Quand je lui répète l’anecdote, elle se met à pousser des cris :
« Jerry ? Il est jaloux. Il meurt d’envie d’être un Mort ou un Marvin, mais il
n’en a ni les moyens ni le pouvoir. Gratte un peu la surface et tu verras que
tous les New-Yorkais donneraient dix ans de leur vie pour être dans la peau
de Mort Zuckerman. »
George, un banquier d’affaires de trente-sept ans, considère lui aussi les
célibataires venimeux comme une menace : « Ces types-là, les chirurgiens
plasticiens, le rédacteur en chef du Times, le barjo qui possède toutes les
cliniques de procréation assistée de la ville, ils sortent tous avec le même
petit groupe de filles et ça ne mène jamais nulle part. Moi, je peux te dire
que si je rencontrais une femme qui soit sortie avec tous ces mecs-là, je
n’apprécierais pas du tout. »

Gosses ou lingerie ?
« Quand on s’appelle Diane Sawyer, dit George, on arrivera toujours à
se marier. Mais même les filles qui ont fait des études hyperbrillantes
peuvent rater le coche. Le problème, à New York, c’est que les gens
évoluent dans des cercles de plus en plus restreints. Ils forment une coterie
très privilégiée qui place la barre de ses exigences incroyablement haut.
« Sans parler des copains. Regarde, toi, par exemple, dit George. On n’a
rien à reprocher à tes boy friends, mais il faut toujours qu’on te charrie et
qu’on les descende en flammes. »
C’est vrai. Je ne suis sortie qu’avec des types très bien, chacun à sa
manière, mais mes amis leur trouvaient toujours tous les torts de la terre, et
ils m’engueulaient sous prétexte que je supportais des défauts qui
m’apparaissaient, à moi, vraiment mineurs. Du coup, je me retrouve seule, à
leur plus grande satisfaction.
Deux jours plus tard, je rencontre George par hasard à une soirée. « En
fait, le problème, c’est les enfants, me dit-il. Si tu veux te marier, c’est pour
en avoir. Et t’as pas envie de les faire avec un mec de plus de trente-cinq
ans, parce que ça t’obligerait à t’y mettre tout de suite, et alors il serait plus
question que de ça entre vous. »
Je décide de vérifier cette théorie auprès de Peter, un écrivain de
quarante-deux ans avec qui je suis sortie deux fois. Il abonde dans le sens
de George : « Tout ça, c’est une histoire d’âge et d’hormones. C’est
incroyable ce qu’une femme en âge d’avoir des enfants peut être séduisante.
Avec une femme un peu plus vieille, disons quarante ans, c’est plus
difficile, parce qu’il n’y a pas cette forte attraction au départ. Il faut la
fréquenter plus longtemps avant d’avoir envie de coucher avec elle, et de
toute façon ce n’est pas ça qui t’attire en elle. »
Qu’est-ce que c’est, alors ? la lingerie sexy ?
« À mon avis, on peut presque dire que les célibataires qui ne sont plus
toutes jeunes, c’est le problème numéro un de New York », dit Peter
sèchement, avant d’ajouter, songeur : « Ça en torture plus d’une, et elles se
réfugient dans le déni. »
Pour illustrer ses propos, il raconte qu’il a une amie de quarante et un
ans qui est toujours sortie avec des hommes très séduisants et qui a bien
profité de la vie. Un beau jour, elle s’est entichée d’un type de vingt ans et
s’est attiré tous les sarcasmes de Manhattan. Ensuite, elle a trouvé un bel
homme de son âge, qui l’a quittée. Du jour au lendemain, plus aucun
homme ne s’est intéressé à elle. Elle a fait une profonde dépression, elle a
dû quitter son boulot et elle est retournée vivre chez sa mère dans l’Iowa.
Cette histoire dépasse en horreur les pires cauchemars féminins. Et
pourtant, ça laisse les hommes complètement indifférents.

La version de Roger
Roger déguste du vin dans un restaurant de l’Upper East Side ; il se sent
bien. À trente-neuf ans, il vit de ses rentes et habite un six pièces décoré à
l’ancienne sur Park Avenue. Il réfléchit à ce que j’appellerais la passation
de pouvoir aux alentours de trente-cinq ans.
« Quand on est jeune, vingt, trente ans, ce sont les filles qui mettent la
pédale douce dans une relation, explique-t-il. Mais, quand on approche de
la quarantaine et qu’on devient un parti potentiel, on a l’impression de se
faire dévorer par elles. » En d’autres termes, le pouvoir se retrouve entre les
mains de l’homme. Cela peut se produire du jour au lendemain.
Roger raconte qu’il est allé à un cocktail en début de soirée. La porte à
peine franchie, il s’est trouvé nez à nez avec sept célibataires entre trente-
cinq et quarante ans, toutes blondes, style Upper East Side, en robe de
cocktail noire, toutes plus spirituelles les unes que les autres. « Avec ce
genre de femmes, on sait qu’on ne risque jamais de faire une bourde, dit
Roger. Elles ont atteint leur maturité sexuelle et, en même temps, elles sont
blasées. Un mélange explosif. Elles ont ce regard… possession à tout prix,
mêlée d’un sain respect pour un portefeuille bien garni… On a l’impression
que, dès qu’on aura le dos tourné, elles vont se ruer sur leur ordinateur pour
consulter Lexis ou Nexis et rafler toutes les informations disponibles sur
nous. Le pire, c’est qu’elles sont en général très intéressantes, justement
parce qu’elles ne se sont pas précipitées dans le mariage. Mais quand on
croise ce regard dans leurs yeux… Comment veux-tu qu’on éprouve de la
passion ? »
Pour en revenir à Peter, qui se prend la tête à propos d’Alec Baldwin :
« Le problème, dit-il, c’est les exigences. Jamais une femme mûre ne se
contentera de ce qu’il reste sur le marché. Comme elles ne peuvent plus
trouver de mecs cool qui soient l’homme de leur vie, elles disent basta, je
préfère rester seule. Non, je ne plains pas les femmes qui croient au prince
charmant, mais je plains les pauvres types à qui ces femmes ne daigneront
même pas accorder un regard. Il leur faut Alec Baldwin, ou rien. À New
York, il n’y a pas une seule femme qui n’ait refusé dix types formidables et
amoureux d’elles sous prétexte qu’ils étaient trop gros ou pas assez
influents ou pas assez riches ou pas assez indifférents. Mais les apollons
qu’elles espèrent encore pouvoir harponner un jour, eux, s’intéressent à des
filles de moins de trente ans. »
Peter devient hystérique : « Pourquoi elles n’épousent pas un gros ?
Hein ? Pourquoi elles ne se fixent pas avec un gros tas de lard ? »

Excellents amis, maris exécrables


Cette question, je l’ai posée à Charlotte, la journaliste anglaise. « Je vais
te le dire, moi, pourquoi, me répond-elle. Je suis sortie avec des hommes
comme ça – les petits, les moches, les gros. Eh bien ! y a aucune différence
entre eux et les autres. Ils sont aussi égoïstes et bornés que les beaux.
« Quand tu arrives à trente-cinq ans sans t’être mariée, tu te dis : À quoi
bon me fixer ? » Charlotte m’apprend qu’elle a récemment refusé un
rendez-vous avec un banquier de quarante et un ans qui venait de divorcer,
bref, le parti idéal, parce que son sexe n’était pas plus gros qu’un doigt.
« L’index », soupire-t-elle.
Sarah ajoute son grain de sel. Elle vient juste d’obtenir le budget pour
son premier film indépendant ; elle est aux anges. « Cette théorie que les
filles sont incapables de se marier ? C’est d’une telle méchanceté que ça me
laisse sans voix. Mais pour avoir un mec, il faut que tu la fermes. Que tu
rases les murs, que tu ne l’ouvres jamais, que tu dises amen à tout ce qu’il
dit. »
Heureusement, ma copine Amalita m’a appelée à ce moment-là et m’a
tout expliqué. Elle m’a dit pourquoi les femmes géniales sont souvent
seules, et malheureuses de l’être, mais pas désespérées non plus. « Enfin,
mon chou », roucoule-t-elle dans le téléphone. Elle est de bonne humeur
parce que, la veille, elle s’est tapé un étudiant en droit de vingt-quatre ans.
« Tout le monde sait qu’à New York, les hommes font d’excellents amis
mais des maris exécrables. En Amérique du Sud, d’où je viens, on dit :
Mieux vaut seule que mal accompagnée. »
5

Les tombeurs de mannequins

« Gregory Roque », le cinéaste connu pour ses films de complots, a fait


tourner quelques têtes en entrant au Bowery Bar un vendredi soir, il y a
quelques semaines de cela. Auteur de films aussi controversés que GRF
(Gerald Rudolph Ford) et The Monkees, M. Roque portait une veste de
tweed avachie et marchait tête baissée, entouré d’un essaim de jeunes
femmes – six pour être précis – qui démarraient une carrière de mannequin
dans une agence renommée. C’étaient des filles de moins de vingt ans (deux
n’en avaient que seize), qui n’avaient pas vu les films de M. Roque et qui,
pour tout dire, s’en fichaient éperdument.
Deux petits bergers, Jack et Ben, assuraient la cohésion et la
transhumance du troupeau. Ils avaient la trentaine et des traits insignifiants
à part les dents de lapin de l’un et les cheveux de porc-épic de l’autre.
De prime abord, le groupe paraissait joyeux. Les filles souriaient ;
M. Roque a pris place sur une banquette, flanqué de ses beautés, tandis que
les deux jeunes hommes choisissaient des chaises sur les côtés, comme pour
écarter tout intrus risquant d’engager la conversation avec le cinéaste ou,
pis, de kidnapper l’un des mannequins.
M. Roque se penchait vers l’une ou l’autre des filles, avec qui il
échangeait quelques mots. Jack et Ben, eux, étaient en verve. Mais le
tableau n’était pas aussi charmant qu’il y paraissait. En observant les filles
de plus près, on s’apercevait que l’ennui leur tirait les traits : elles avaient
pris vingt ans d’un seul coup. Elles ne trouvaient rien à dire à leur mentor,
et encore moins à se dire entre elles. Mais, à cette table, chacun avait un
rôle à jouer, et s’en acquittait. Ils entretenaient donc un semblant de
conversation en arborant un air glamour. Au bout d’un moment, ils sont
partis en s’entassant dans la limousine de M. Roque, direction Le Tunnel.
Là, M. Roque a dansé sans entrain avec l’une des filles, puis il s’est rendu
compte qu’il s’ennuyait comme un rat mort et il est rentré seul chez lui. Les
filles sont restées encore un peu, le temps de prendre de la dope ; puis Jack,
celui au crâne hérissé de piques, en a attrapé une par le bras en la traitant de
pétasse connasse, et elle l’a suivi chez lui. Il lui a donné de la drogue et elle
lui a taillé une pipe.
Ce genre de scénario se répète tous les soirs dans les restaurants et les
clubs new-yorkais. On y trouve invariablement les jeunes mannequins
attirés par New York comme les moucherons par la lanterne, et leurs
coaches, des hommes comme Jack et Ben, qui considèrent quasiment
comme un job de les emmener dîner et boire et, avec des succès divers, de
les séduire. Entrons donc dans le monde des coureurs de mannequins.
Ils forment une race à part, un cran au-dessus des coureurs de jupons,
qui sont prêts à coucher avec, précisément, tout ce qui porte jupon.
L’obsession du coureur de mannequins, c’est le mannequin, pas la femme.
Il les aime pour leur beauté et les déteste pour tout le reste. « Leur bêtise,
leur côté excentrique, leur manque de valeurs, leur origine sociale », dit
Jack. Les coureurs de mannequins habitent un univers parallèle où gravitent
des planètes bien particulières – des boîtes comme Nobu, Bowery Bar,
Tabac, Flowers, Tunnel, Expo, Metropolis – et leurs satellites, les divers
appartements – principalement dans le quartier de Union Square –, mis à la
disposition des mannequins par les grosses agences. Cet univers voue un
culte à ses propres déesses, telles Naomi, Linda, Christy, Elle ou Bridget.
Bienvenue dans leur monde. Un monde pas très ragoûtant.

Les tombeurs de mannequins


Devenir dragueur de mannequins n’est pas à la portée de n’importe qui.
« Pour te taper un mannequin, il faut que tu sois riche, vraiment beau et/ou
artiste », dit Barkley. Barkley est un artiste en pleine ascension, avec un
visage d’ange à la Botticelli, qu’adoucit encore une frange de cheveux
blonds. Il me reçoit dans sa garçonnière, un loft à SoHo payé par ses
parents – comme toutes ses autres dépenses –, son père étant un magnat de
l’industrie des cintres à Minneapolis. C’est une chance pour lui, parce que,
pour être dragueur de tops, il vaut mieux avoir les moyens. Il faut pouvoir
payer les cocktails dans les bars, les dîners, les taxis pour aller d’un club à
l’autre, et la drogue, principalement de la marijuana mais de temps en
temps aussi de l’héroïne ou de la cocaïne. Il faut aussi du temps, beaucoup
de temps. Les parents de Barkley croient qu’il peint, mais ses journées sont
bien trop occupées par l’organisation de ses soirées.
« Franchement, je suis pas sûr de savoir m’y prendre », dit-il en faisant
les cent pas dans son loft, jean de cuir et torse nu. Il vient de se laver les
cheveux ; sur sa poitrine, trois poils se battent en duel. Les mannequins sont
folles de lui. Elles le trouvent sexy et sympa. « Il faut les traiter comme des
filles normales, poursuit-il en allumant une cigarette. Être capable, en
entrant dans une pièce, d’aller droit vers la plus bandante. Sinon, t’es foutu.
C’est comme avec les chiens : faut jamais montrer que t’as peur. »
Le téléphone sonne. C’est Hannah. Elle est à Amsterdam pour un
contrat de photos. Barkley branche le haut-parleur. Elle est seule, elle est
défoncée. « Tu me manques, baby », gémit-elle. Sa voix défaite évoque un
serpent qui mue. « Si t’étais avec moi, maintenant, je prendrais ta bite dans
ma bouche, jusqu’au fond de ma gorge. Aaaahhh. C’est bon, baby.
– Tu vois ? » dit Barkley. Il lui parle tout en se passant les doigts dans
les cheveux. Il allume un joint. « Je fume avec toi, baby. »
« Il y a deux sortes de dragueurs de mannequins : ceux qui concluent et
ceux qui ne concluent pas », dit Coerte Felske, auteur de Shallow Man, un
roman dont le protagoniste est un homme à mannequins.
En tête de meute, on trouve les coureurs d’élite, les hommes qu’on voit
en compagnie de Elle Macpherson, Bridget Hall, Naomi Campbell. « Ces
types-là, ils sont partout où il y a des tops : à Paris, à Rome, à Milan, dit
M. Felske. Ils ont un statut dans cet univers-là. Ils choisissent parmi les
filles comme ils choisiraient un pigeon d’argile au ball-trap. Et ils les
pigeonnent et ils les couillonnent. »
Mais tous n’ont pas cette envergure. À Manhattan, étape nécessaire
pour les jeunes mannequins, la richesse peut suffire. Prenez George et son
associé, Charlie. Presque tous les soirs de la semaine, ils sortent au
restaurant une petite troupe de filles, dont le nombre peut s’élever jusqu’à
douze.
Ils ont un faux air d’Européens de l’Est, ou même de Levantins, mais en
fait ils viennent du New Jersey. Ils travaillent dans l’import-export et, bien
qu’il n’aient pas encore la trentaine, ils pèsent déjà plusieurs millions de
dollars chacun.
« Charlie ne baise pas », dit George en riant et en faisant pivoter son
fauteuil de cuir derrière son immense bureau d’acajou. Il y a des tapis
persans par terre, des peintures à l’huile originales au mur. George assure
que pour lui non plus, ce n’est pas ça l’important. « C’est un sport », dit-il.
« Pour ces types-là, les filles sont des sortes de trophées, confirme
M. Felske. Peut-être qu’ils se sentent moches… ou alors ils sont
aveuglément ambitieux. »
L’année dernière, George a mis enceinte une fille de dix-neuf ans. Il la
connaissait depuis à peine plus d’un mois. Aujourd’hui, leur fils a neuf
mois. George ne voit plus la mère. Elle lui réclame 4 500 dollars de pension
pour l’enfant, une assurance vie de 500 000 dollars et une rente éducation
de 50 000 dollars pour le petit. « Tu trouves pas ça un peu excessif, non ? »
me demande George. Quand il sourit, je vois le haut de ses dents : il est
gris.

Les filles de Wilhelmina


Les filles de Wilhelmina
Comment se retrouve-t-on dans la situation de George ? « Les filles
voyagent en horde, explique Barkley. Elles forment un groupe très fermé.
Elles sont jamais seules et vivent ensemble dans des apparts qui
appartiennent aux agences. Quand elles sortent, elles ne se sentent en
sécurité qu’à plusieurs. Pour un homme, c’est intimidant.
« Mais l’avantage, c’est que, quand il y a vingt tops ensemble quelque
part, celle que tu veux n’est pas forcément la plus jolie. Tu as un éventail de
choix plus large. Si tu sors avec une seule fille, elle est forcément la plus
jolie, et elle en profite. Quand tu en choisis une dans un groupe de quatre ou
cinq, tu lui donnes l’impression d’être mieux que les autres. »
L’astuce, c’est d’arriver à sortir avec une seule fille. La meilleure
manière d’y parvenir, c’est par une amie commune. « Une fois qu’on a ses
entrées, une fois qu’on est validé par l’une des filles, dit M. Felske, on cesse
d’être un pékin lambda. »
Il y a trois ans, George a rencontré dans un club une fille qu’il avait
connue au lycée. Elle était avec un booker qui travaillait pour une agence.
Elle lui a fait rencontrer des mannequins. Il avait de la drogue sur lui. La
soirée s’est terminée chez les mannequins. Il avait de quoi les
approvisionner jusqu’à sept heures du matin. Il a flirté avec une des filles.
Le lendemain, elle a accepté de le revoir à condition que toutes les autres
puissent venir aussi. Il les a emmenées dîner. Et ainsi de suite, de fil en
aiguille. « Ç’a été le début de l’obsession », dit-il.
Aujourd’hui, les appartements de mannequins n’ont plus de secrets pour
George – pour cinq cents dollars par mois, une fille peut se serrer avec cinq
autres dans quatre ou cinq pièces, en dormant dans un lit pas plus grand
qu’une couchette –, mais il ne peut jamais relâcher la pression : les filles
vont et viennent sans arrêt, et il faut rester en contact permanent avec au
moins l’une des occupantes de l’appart.
Évidemment, ça permet un renouvellement régulier. « C’est facile », dit
George. Il décroche le téléphone et compose un numéro.
« Allô ? Est-ce que je pourrais parler à Susan ?
– Susan est à Paris.
– Ooohhh, fait-il, au comble de la déception. Je suis un vieil ami à elle
(il y a deux mois qu’il la connaît) et je rentre juste de voyage moi-même.
Mince, alors. À qui ai-je l’honneur ?
– Sabrina.
– Bonjour, Sabrina. C’est George. » Et ils bavardent pendant dix
minutes. « On était en train de se dire qu’on passerait bien la soirée au
Bowery Bar. En petit groupe. Ça t’intéresse ?
– Mmmm, oui, pourquoi pas », dit Sabrina. Pour un peu, on l’entendrait
sortir son pouce de sa bouche.
« T’as des copines, là, avec toi ? demande George. Ça leur dirait de
nous accompagner ? »

George raccroche et me dit : « Quand on sort, il faut s’arranger pour


qu’il y ait plus de mecs que de nanas. Sinon, les filles se sentent en
concurrence. Elles se renferment. Si jamais y en a une qui sort avec un type
et qu’elle le dit aux autres, tu peux être quasiment sûre qu’elle s’en mordra
les doigts. C’est pas parce que les autres partagent un appart avec elle que
ce sont ses copines. Le hasard fait qu’elles sont dans la même situation,
mais elles se connaissent à peine. Ces filles-là passent leur temps à essayer
de se piquer les mecs. »
« Il y en a beaucoup qui croient au Père Noël », dit M. Felske.
George a une théorie : « Dans les apparts de mannequins, il y a une
hiérarchie de disponibilité sexuelle. Les filles de Wilhelmina sont les plus
abordables. Willi recrute ses mannequins dans les couches inférieures de la
société américaine et londonienne. L’agence Élite possède deux apparts, un
dans le centre, dans la 86e Rue, et un autre plus excentré, dans la 16e Rue.
Les plus belles sont logées dans le centre. Les autres sont plus
“accessibles”. Mais celles qui vivent chez Eileen Ford, elles sont
intouchables, en partie parce que la bonne d’Eileen raccroche au nez de tous
les hommes qui téléphonent.
« Les mannequins se concentrent entre la 28e Rue et Union Square. Il y
a Zeckendorf Towers dans la 15e Rue, et un immeuble au coin de la 22e et de
Park Avenue South. Les plus âgées, qui ont beaucoup de contrats, habitent
du côté de l’East Side. »

Glossaire du dragueur de mannequins


Chose : mannequin
Civile : femme qui n’est pas mannequin.
« On en parle tout le temps, de la difficulté de revenir aux civiles, dit
George. On n’en rencontre jamais, et d’ailleurs on fait rien pour.
– C’est plus facile de coucher avec un mannequin qu’avec une civile,
qui va te rebattre les oreilles de sa carrière, renchérit Sandy, un acteur aux
yeux verts brillants. Les civiles, elles attendent quelque chose des
hommes. »

Leçon de choses : dissection


Jeudi soir chez Barolo. Mark Baker, le restaurateur et organisateur de
soirées, donne une de ces fêtes dont il a le secret. Voici comment ça
marche : les organisateurs sont en relation avec les agences. Les agences
savent qu’ils sont « sûrs », c’est-à-dire qu’ils vont s’occuper des filles, les
empêcher de s’ennuyer. De leur côté, les organisateurs ont besoin des
dragueurs de mannequins pour sortir les filles. Ils n’ont pas toujours les
moyens de les emmener dîner en ville. Les dragueurs, si. Mais il leur faut
des sponsors. Quelqu’un comme M. Roque, par exemple. M. Roque veut
des filles. Les dragueurs veulent des filles et veulent aussi être vus avec
M. Roque. Tout le monde y trouve son compte.
Ce jeudi soir, donc, il y a du remue-ménage sur le trottoir, devant le
restaurant. Les gens se bousculent pour essayer de capter l’attention d’un
grand type à l’air mauvais qui pourrait être mi-oriental, mi-italien. À
l’intérieur, c’est la cohue. Tout le monde danse, tout le monde est grand et
beau.
Vous parlez à une fille qui affecte un accent européen. Puis à une autre,
qui rentre tout juste du Tennessee, où elle est allée voir ses parents. « J’ai
débarqué en pattes d’ef et semelles compensées ; mon ex-petit copain m’a
dit : “Carol Ann, t’as vu comment t’es fringuée ?”, et je lui ai répondu : “Il
faut t’y faire, mon chou. New York, c’est ça.” »
Jack s’immisce dans la conversation :
« Même si elles sont stupides, ces filles sont très manipulatrices. On
peut les classer en trois catégories. Un : les nouvelles arrivées. En général,
elles sont très jeunes : seize, dix-sept ans. Elles sortent énormément. Elles
n’ont pas toujours beaucoup de contrats et cherchent à tuer le temps. Elles
ont besoin de rencontrer du monde, des photographes, par exemple. Deux :
les filles qui croulent sous le travail. Elles sont un peu plus vieilles : vingt et
un ans et plus, et elles sont dans le métier depuis cinq ans. Elles ne sortent
pas, elles voyagent beaucoup, on ne les voit pratiquement jamais. Et enfin
trois : les top models. Elles recherchent la grosse pointure qui les prendra
sous son aile. Elles sont toutes obsédées par le fric, peut-être parce que leur
carrière est précaire. Un type qui pèse moins de vingt ou trente millions de
dollars n’a aucune chance de se faire remarquer par elles. De plus, elles font
le complexe de la “top nana” : tu les verras jamais avec une fille qui n’est
pas top model, même pas avec une débutante : celles-là, elles les ignorent
quand elles ne disent pas les pires vacheries sur elles. »
On descend discuter avec Jack aux toilettes pour hommes. « Ces filles-
là arrivent à vingt et un ans avec un max de casseroles derrière elle, dit-il.
Elles ont déjà un passé chargé : des enfants, d’anciens amants, des types qui
ne te plaisent pas. Pour la plupart, elles viennent de familles éclatées, ou
elles ont eu une enfance pourrie. Elles sont belles, mais, pour finir, elles ne
t’apportent rien. Elles sont jeunes, elles n’ont aucune éducation, pas de
valeurs, tu vois ce que je veux dire ? Je préfère les plus âgées. Mais il faut
en trouver une sans casseroles. Je cherche. »

Quand on en a une, on les a toutes


« Le truc, c’est d’en tomber une, mais pas n’importe laquelle, une fille
comme Hunter Reno ou Janna Rhodes, dit George. Ce sont des filles qui ont
fait les covers des magazines en Europe. Quand on en a une, on peut les
avoir toutes. Tu vas en boîte, par exemple. Tu t’intéresses aux plus mûres.
Elles veulent toujours rentrer de bonne heure parce que le lendemain, il faut
qu’elles se lèvent pour travailler. Tu les mets dans un taxi, galant et tout, et
ensuite tu retournes dans la boîte et tu t’attaques aux plus jeunes. »
« Ces filles, elles veulent juste se sentir bien, dit M. Felske. Elles sont
terriblement jeunes. Elles se retrouvent balancées en plein monde adulte.
Physiquement et mentalement, elles n’ont pas terminé leur puberté, et elles
tombent sur des mecs qui connaissent toutes les ficelles. Tu imagines
comme ça doit être dur ? »
De retour au loft, Barkley ouvre une bouteille de Coca et s’assoit sur un
tabouret au milieu de la pièce. « Tu te dis : y a pas plus beau qu’un
mannequin. Mais elles sont pas très malignes, elles sont superficielles et un
peu chtarbées ; elles sont bien plus paumées que tu l’imagines. C’est
vachement plus facile de baiser avec un mannequin qu’avec une civile.
Elles font que ça à longueur de journée. C’est comme monsieur Tout-le-
monde quand il part en vacances. Elles sont loin de chez elles, alors elles
font des choses qu’elles se permettraient pas en temps normal. Et comme
elles voyagent tout le temps, elles sont tout le temps comme ça. »
Barkley avale une gorgée de Coca et se gratte le ventre. Il est trois
heures de l’après-midi, il y a une heure qu’il est debout. « Ces filles sont
des nomades, dit-il. Elles ont un type dans chaque oasis. Elles m’appellent
quand elles sont à New York, et je suis sûr qu’elles ont quelqu’un d’autre à
appeler quand elles sont à Paris, Rome ou Milan. On fait semblant de sortir
ensemble. On se prend par la main, on se voit tous les jours. Il y a plein de
filles qui recherchent ça. Et tout d’un coup, les voilà reparties. » Barkley
bâille. « Je sais pas. Y a tellement de jolies filles en ville qu’au bout d’un
moment, ce qui t’intéresse, c’est d’en trouver une qui te fasse rire. »
« C’est étonnant ce qu’on est prêt à faire pour s’attacher un top, dit
George. Moi, une fois, j’en ai accompagné une à l’église, avec sa fille.
Depuis quelque temps, je ne sors qu’avec les plus mûres. Il faudrait que je
pense à prendre ma retraite. Elles m’empêchent de bosser. À cause d’elles,
ma vie fout le camp. » George hausse les épaules et jette un coup d’œil par
la fenêtre de son bureau situé au trente-quatrième étage d’un gratte-ciel en
plein Manhattan. « Regarde-moi, dit-il. J’ai vingt-neuf ans, et je suis
vieux. »
6

Séduction à New York : amoureuse


du Boss

Une productrice de cinéma d’une quarantaine d’années, que j’appellerai


Samantha Jones, entre au Bowery Bar. Comme d’habitude, toutes les têtes
se tournent vers elle pour voir qui l’accompagne. Elle ne se déplace jamais
sans être entourée d’au moins quatre hommes, et le jeu consiste à deviner
lequel est son amant. Remarquez, les dés sont pipés, car l’intéressé est
facile à repérer. C’est invariablement le plus jeune ; il est beau, style acteur
de série B hollywoodienne, et il arbore une expression de joie stupide s’il
vient tout juste de rencontrer Sam, ou une expression d’ennui stupide s’il
est déjà sorti plusieurs fois avec elle. Dans ce cas, il commence à
comprendre qu’il va rester sur la touche. À quoi bon s’intéresser à lui quand
on sait qu’il fera partie des meubles dans quinze jours ?
Samantha suscite l’admiration générale. Tout d’abord, il n’est pas si
facile de dégoter des types de trente-cinq ans quand on en a plus de
quarante. Ensuite, Sam est une figure exemplaire. Parce que, à New York,
une femme célibataire qui a fait carrière a deux possibilités : se taper la tête
contre les murs en cherchant à se caser à tout prix, ou dire : « Et puis
merde », et passer de conquête en conquête, comme un homme. Le résultat,
ça donne Sam.
Le problème est crucial pour les New-Yorkaises d’aujourd’hui. Pour la
première fois dans l’histoire de Manhattan, beaucoup de femmes de trente
ou quarante ans ont autant d’argent et de pouvoir que les hommes, ou du
moins suffisamment pour pouvoir se passer d’un homme partout ailleurs
qu’au lit. Mais j’abandonne ce sujet aux nombreux divans new-yorkais pour
m’intéresser à ma copine Carrie, journaliste, trente-cinq ans environ. Alors
que nous prenions le thé au Mayfair Hotel, Carrie nous a annoncé qu’elle
tentait sa chance dans la vraie vie, c’est-à-dire qu’elle laissait tomber
l’amour pour le pouvoir, en espérant s’y épanouir. Et, comme nous le
verrons, elle a réussi. Enfin presque.

Les femmes et la testostérone. Les


hommes ? Trop bêtes
« Je crois que je me transforme en homme », dit Carrie. Elle allume sa
vingtième cigarette de la journée et, quand le maître d’hôtel accourt pour lui
demander de l’éteindre, elle s’exclame : « Oh, désolée », et l’écrase sur le
tapis.
« Vous vous souvenez quand j’ai couché avec ce type, Drew ? »
demande-t-elle. Nous hochons la tête. Cet épisode nous avait soulagées
parce que ça faisait des mois qu’elle n’avait pas eu de relations sexuelles.
« Eh bien après, ça m’a laissée totalement indifférente. C’était du genre :
Bon, j’ai du boulot, mon chou. On s’appelle. Après, je l’ai complètement
oublié.
– Et alors ? Qu’est-ce que ça a d’étonnant ? demande Magda. Les
hommes le sont bien, eux, indifférents. Moi, je peux faire l’amour avec un
type, je vais pas tomber amoureuse pour autant. J’aimerais bien, remarque,
mais ça m’avancerait à quoi ? »
Nous nous adossons à nos fauteuils en buvant notre thé d’un air
suffisant ; nous avons l’impression d’appartenir à une confrérie. Nous
sommes dures et fières de l’être. Nous avons conquis de haute lutte cet état
d’esprit, cette totale indépendance grâce à laquelle nous jouissons du luxe
de pouvoir traiter les hommes comme des objets sexuels. Il nous a fallu
travailler dur, souffrir de la solitude et comprendre que, quitte à risquer de
ne pouvoir compter sur personne, mieux valait prendre soin de nous-mêmes
sur tous les plans.
« Je vois ça un peu comme une grosse cicatrice, dis-je. Tous ces
hommes qui finissent toujours par nous décevoir. Au bout d’un moment, on
voudrait ne même plus éprouver de sentiments. On a envie de vivre sa vie.
– À mon avis, c’est les hormones, dit Carrie. L’autre jour, j’étais chez le
coiffeur, je me faisais faire un shampooing traitant parce qu’on me dit
toujours que j’ai les cheveux abîmés. Et j’ai lu dans Cosmo un article sur la
testostérone chez les femmes. Celles qui en ont un taux élevé sont plus
agressives, réussissent mieux dans la vie, ont davantage de partenaires
sexuels et se marient moins. J’ai trouvé ça incroyablement réconfortant. Ça
m’a donné l’impression que j’étais pas un monstre.
– Le plus dur, c’est d’arriver à mettre les hommes de notre côté, dit
Charlotte.
– Les New-Yorkais ont tout faux, dit Magda. Ils refusent de s’engager
dans une relation amoureuse, mais, si jamais tu t’avises de n’attendre d’eux
qu’une bonne baise, ils sont plus d’accord. Ça leur coupe tous leurs
moyens.
– Ça t’est déjà arrivé d’appeler un type à minuit en lui disant que t’as
envie de débarquer chez lui, et qu’il te dise oui ? demande Carrie.
– Le problème, c’est qu’en matière de baise, rien n’est jamais acquis »,
dit Charlotte. Elle a trouvé un nom pour les amants exceptionnels : elle les
appelle les Dieux du cul. Mais même pour elle, ce n’est pas facile tous les
jours. Sa dernière conquête est un poète génial au lit, mais qui, dit-elle,
« n’arrête pas de m’inviter à dîner pour bavarder ; il a besoin de ça ».
Récemment, il a cessé de l’appeler. « Il voulait me faire lire sa poésie ; j’ai
jamais cédé.
« Entre attraction et répulsion, la limite est vite franchie, poursuit-elle.
Et en général, la répulsion commence quand ils se mettent à vouloir qu’on
les traite comme des êtres humains et non plus comme des objets sexuels. »
Je demande alors s’il est réaliste de penser qu’un jour les femmes auront
le même comportement sexuel que les hommes.
« Faut être une véritable pute, dit Charlotte. C’est soit ça, soit jouer la
carte de la douceur et de la gentillesse. Y a pas de milieu. Les hommes ne
savent plus où ils en sont.
– Pour la gentillesse, c’est trop tard, dit Carrie.
– Alors, t’as plus qu’à devenir une garce, dit Magda. Mais tu as oublié
une chose.
– Laquelle ?
– Tu peux tomber amoureuse.
– Ça m’étonnerait », dit Carrie en se renversant dans son fauteuil. Elle
porte un jean et une vieille veste Yves Saint Laurent, et elle est assise
comme un homme, jambes écartées. « Je vais m’y mettre. Je vais devenir
une vraie garce. »
Nous la regardons en riant.
« Qu’est-ce qui vous prend ? demande-t-elle.
– C’est déjà fait. »

Rencontre avec le Boss


Dans le cadre de sa recherche, Carrie est allée voir Last Seduction à la
séance de quinze heures. Elle a entendu dire que le film traçait le portrait
d’une femme en quête d’argent, de baise torride et d’une maîtrise absolue
de sa vie, qui use et abuse de tous les hommes qu’elle rencontre sans jamais
éprouver ni regrets ni remords.
Carrie ne va jamais au cinéma. Elle a reçu une éducation protestante ; sa
mère lui a inculqué que seuls les gens pauvres envoient leurs enfants –
forcément malades – au cinéma. Pour elle, c’est donc un événement. Elle
arrive en retard et, quand l’ouvreuse lui prend son billet et lui dit que le film
a commencé, elle lui répond : « Rien à foutre, je suis ici pour une recherche,
vous ne croyez quand même pas que je viens voir ce film pour le plaisir,
non ? »
Elle sort obsédée par la scène où Linda Fiorentino ramasse un type dans
un bar et fait l’amour avec lui dans un parking en s’accrochant à un grillage.
C’était donc ça ?
Carrie s’est acheté deux paires de sandales à talons et s’est fait couper
les cheveux.
Un dimanche soir, elle se rend à un cocktail donné par le styliste Joop,
une soirée comme on en voit dans les films : bourrée de monde, et avec des
jeunes gays en pleine forme. Malgré tout le travail qui l’attend le
lendemain, elle sait qu’elle boira trop et rentrera très tard chez elle. Mais
elle n’aime pas rentrer chez elle le soir, et elle n’aime pas aller se coucher.
M. Joop réussit à tomber à court de champagne au milieu de la soirée.
Les invités se mettent à tambouriner à la porte de la cuisine en réclamant du
vin aux serveurs. Un homme passe, cigare à la bouche, et l’un des types
avec qui Carrie discutait dit : « Oohh, qui est-ce ? On dirait Ron Perelman
en plus jeune et en plus beau.
– Moi, je sais qui c’est, dit Carrie.
– C’est qui ?
– Le Boss.
– Ah, je le savais. Je le confonds toujours avec Ron Perelman.
– Combien tu me donnes, lui demande Carrie, si je vais lui parler ? »
Elle a ce geste nouveau, qui lui est venu depuis qu’elle s’est fait couper les
cheveux. Elle les ébouriffe d’une main ; les garçons la regardent en riant.
« T’es fêlée », disent-ils.
Carrie a déjà rencontré le Boss, mais elle ne pense pas qu’il se
souviendra d’elle. Elle était dans le bureau où il lui arrive parfois de
travailler, et elle se faisait interviewer par Inside Edition à propos d’un
article qu’elle avait écrit sur les Chihuahuas, quand le Boss était entré et
s’était mis à raconter au cameraman que les Chihuahuas, il y en avait plein
Paris. Carrie s’était penchée en avant pour relacer sa bottine.
À la soirée, donc, elle trouve le Boss assis sur un radiateur dans la salle
de séjour. « Bonsoir, lui dit-elle, vous vous souvenez de moi ? » Elle lit
dans ses yeux qu’il ne sait absolument pas qui elle est, et elle se demande
s’il ne va pas prendre la tangente.
Il roule son cigare entre ses lèvres et finit par le sortir de sa bouche. Il se
détourne pour faire tomber ses cendres, puis la regarde de nouveau. « Un
peu, que je me souviens de vous. »

Re – le Boss (chez Elaine)


Carrie ne le revoit pas pendant plusieurs jours. Entre-temps, il est clair
qu’il se passe quelque chose en elle. Elle tombe par hasard sur un écrivain
de ses amis qu’elle n’a pas vu depuis deux mois et qui lui dit : « Tu as
énormément changé.
– Ah bon ?
– Tu ressembles à Heather Locklear. Tu t’es fait refaire les dents ? »
Un peu plus tard, lors d’un dîner chez Elaine, un écrivain célèbre, mais
vraiment célèbre, qu’elle ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, lui fait un doigt
d’honneur et vient s’asseoir à côté d’elle en lui disant : « T’es pas aussi dure
que tu le crois.
– Pardon ?
– Tu as une manière de marcher qui semble dire : je suis géniale au lit. »
Elle a envie de lui répondre « Ah bon ? », mais elle se met à rire et lui
dit : « Et si je l’étais ? »
Quand elle veut allumer une cigarette, il lui offre du feu. « Si je voulais
coucher avec toi, ce serait pour avoir une longue histoire. Pas pour une
aventure d’une nuit.
– Eh bien, mon chou, lui dit-elle. Va chercher ailleurs. »
Ensuite, à une soirée style Peggy Siegal donnée pour la première d’un
film, elle rencontre un gros producteur de films, encore un ; il l’emmène en
voiture au Bowery Bar, où ils tombent sur le Boss.
Le Boss se glisse sur la banquette à côté d’elle, si près qu’il la touche.
Il lui dit : « Alors, quoi de neuf ?
– À part sortir tous les soirs ?
– Oui. Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
– Je sors tous les soirs, lui dit-elle. C’est mon travail. Je fais une
recherche pour une amie sur les femmes qui consomment comme les
hommes. Sexuellement, j’entends. Vous savez, elles font l’amour et ça les
laisse complètement indifférentes. »
Le Boss la regarde plus attentivement. « Mais vous, vous n’êtes pas
comme ça.
– Vous non plus, peut-être ? lui demande-t-elle.
– Pas du tout. Pas le moins du monde », dit-il.
Carrie le regarde avec de grands yeux. « Vous êtes sûr d’être normal ?
– Oh, je comprends, dit le Boss. Vous n’êtes jamais tombée amoureuse.
– Ah ouais ?
– Ouais.
– Et vous, oui ?
– Un peu, mon neveu. »
Ils vont chez lui. Le Boss ouvre une bouteille de champagne Crystal.
Carrie continue à bavarder en riant. Puis elle lui dit : « Il faut que j’y aille.
– Il est quatre heures du matin, dit-il en se levant. Je ne te laisse pas
partir à une heure pareille. »
Il lui donne un T-shirt et un caleçon et va dans la salle de bain pendant
qu’elle se change. Elle se glisse entre les draps et se renverse sur les
oreillers de plume. Elle ferme les yeux. Il a un lit incroyablement
confortable. Il a le lit le plus confortable qu’elle ait jamais essayé.
Quand il entre dans la chambre, il la trouve profondément endormie.
7

Les givrées internationales

Avec un peu de chance (ou de malchance, ça dépend comment on voit


les choses), vous risquez un jour, à New York, de rencontrer un certain type
de femme. Tel un oiseau bariolé constamment en migration, elle ne se pose
jamais. Mais elle ne se déplace pas comme une femme qui suit les
impératifs de son agenda professionnel. Non, ce spécimen-ci voyage d’un
lieu branché à l’autre. Quand elle se lasse de la saison londonienne, quand
elle en a assez de skier à Aspen ou à Gstaad, ou de faire la fête toute la nuit
en Amérique du Sud, il arrive qu’elle vienne nicher – temporairement, bien
entendu – à New York.
Un après-midi pluvieux de janvier, une femme, que nous appellerons
Amalita Amalfi, arrive de Londres à l’aéroport J.F. Kennedy. Elle porte le
manteau de fausse fourrure blanche de chez Gucci, un pantalon de cuir noir
fait sur mesure chez New York Leather (« C’était le dernier qu’ils faisaient
dans cette peau, j’ai dû me battre avec Elle Macpherson pour l’avoir »), et
des lunettes noires. Elle voyage avec dix sacs de chez T. Anthony et arbore
un look de star de cinéma. Il ne lui manque que la limousine, mais elle règle
ce petit détail en jetant son dévolu sur un homme d’affaires qu’elle juge
riche, et à qui elle demande de l’aider à porter ses bagages. Il ne peut pas lui
résister – quasiment aucun homme ne résiste à Amalita – et, avant qu’il ait
eu le temps de dire ouf, la limousine de la société les emmène à travers les
embouteillages, lui, Amalita et les dix sacs T. Anthony, vers Manhattan. Il
l’invite à dîner le soir même.
« Ce serait avec grand plaisir, très cher, lui dit-elle de cette voix
essoufflée qui évoque les écoles de maintien et les salles de bal suisses,
mais je suis extrêmement fatiguée. Je viens à New York pour me reposer,
voyez-vous ? Mais nous pourrions nous retrouver pour le thé demain. Au
Four Seasons ? Et ensuite, faire quelques courses. J’ai deux ou trois choses
à passer prendre chez Gucci. »
L’homme d’affaires acquiesce. Il la dépose devant un immeuble de
Beekman Place, note son numéro et promet de la rappeler.
Une fois montée chez elle, Amalita téléphone chez Gucci. Elle prend un
accent aristocratique anglais et dit : « Ici lady Caroline Beavers. J’ai réservé
un manteau. Je viens d’arriver à New York, je passerai le chercher demain.
– Très bien, lady Beavers », lui répond le vendeur. Amalita raccroche et
éclate de rire.
Le lendemain, Carrie bavarde au téléphone avec un vieux copain,
Robert. « Amalita est revenue, lui dit-elle. Je déjeune avec elle demain.
– Amalita ! s’exclame Robert. Elle est toujours vivante ? Toujours aussi
belle ? C’est une femme dangereuse. Mais quand un homme a la chance de
coucher avec elle, c’est comme s’il était admis dans un club très fermé. Tu
sais, elle est sortie avec Jake, et avec Capote Duncan… toutes ces stars du
rock, des milliardaires. Ça crée des liens. Le type se dit : moi et Jake.
– Les hommes sont ridicules, dit Carrie. »
Robert ne l’écoute pas. « Il n’y a pas beaucoup de femmes comme
Amalita, poursuit-il. Il y avait Gabriella. Marit aussi. Et Sandra. Amalita est
très belle, tu comprends, et vraiment drôle, et elle a un culot effroyable, tu
sais, elle est incroyable. Tu tombes sur une de ces filles à Paris, elle porte
une robe transparente qui te rend dingue, et tu vois sa photo dans W ou un
truc comme ça, et alors tu commences à gamberger. Leur pouvoir sexuel est
une force terrible, éblouissante, tu te dis qu’elle peut changer ta vie si tu
arrives à l’approcher, mais tu n’y arrives pas, et… »
Carrie lui raccroche au nez.
À deux heures, ce jour-là, Carrie attend Amalita au bar de chez Harry
Cipriani. Comme d’habitude, Amalita a une demi-heure de retard. Non loin,
un homme d’affaires, son associée et leur client parlent cul. « À mon avis,
les hommes n’aiment pas les femmes qui couchent avec eux dès le premier
soir, dit la femme, qui porte un tailleur bleu marine très sage. Il ne faut
jamais céder avant le troisième rendez-vous si on veut être prise au sérieux.
– Tout dépend de la femme », dit le client. Il doit approcher de la
quarantaine, paraît allemand mais parle avec un accent espagnol : un
Argentin.
« C’est-à-dire ? » s’étonne la femme.
L’Argentin la regarde. « Vous autres Américaines des classes moyennes,
vous cherchez toujours à harponner un homme et vous êtes bien obligées de
respecter les règles. Vous ne pouvez pas vous permettre le moindre faux
pas. Mais il existe un certain type de femme, très belle, très racée, à qui tout
est permis. »
À ce moment précis, Amalita entre, faisant sensation du côté de la
porte, où le maître d’hôtel lui donne l’accolade. « Oh, mais vous êtes
superbe ! lui dit-elle. Et mince, avec ça ! Vous courez toujours vos dix
kilomètres par jour ? », et elle se trouve soulagée de son manteau et de ses
paquets en un clin d’œil. Elle porte un tailleur de tweed Jil Sander dont la
jupe seule coûte mille dollars, et un gilet de cachemire vert sans manches.
« Il fait chaud, ici, non ? » demande-t-elle en s’éventant avec ses gants. Elle
enlève sa veste. Toute la salle la regarde bouche bée. « Mon cœur ! s’écrie-
t-elle en apercevant Carrie au bar.
– Votre table est prête, annonce le maître d’hôtel.
– J’ai des tas de choses à te raconter, dit Amalita. Je viens de sauver ma
peau in extremis ! »
Dans le courant du mois d’avril, Amalita est allée à Londres à un
mariage, où elle a fait la connaissance d’un certain lord Panpancucul – ce
n’est pas son vrai nom –, « mais un vrai lord, ma chère, précise-t-elle, un
parent de la famille royale, avec château et meute, tu vois le genre ? Il a eu
le coup de foudre, cet idiot, dès l’instant où il m’a vue dans l’église.
“Chérie, je vous adore, il m’a dit en s’avançant vers moi à la réception,
mais j’adore surtout votre chapeau.” Ça aurait dû me mettre la puce à
l’oreille. Mais à l’époque, je n’avais pas les idées très claires. Je logeais
chez Catherine Johnson-Bates à Londres, et elle me rendait folle. Elle
n’arrêtait pas de se plaindre que je laissais traîner mes affaires dans sa saleté
d’appartement. Enfin, elle est du signe de la vierge, ça n’a rien d’étonnant.
Toujours est-il que je cherchais un autre port d’attache. Et je savais que
Catherine avait eu le béguin pour lord Panpancucul, elle lui tricotait des
écharpes dans cette horrible laine rêche de worsted, et lui ne la saluait
même pas, alors naturellement, je n’ai pas pu résister. Et j’avais absolument
besoin de me trouver un toit ».
Le soir même, après le mariage, Amalita emménageait dans l’hôtel
d’Eton Square. Pendant les deux premières semaines, tout s’est
superbement bien passé. « Je jouais à la geisha, dit Amalita. Je lui massais
le dos, je lui préparais du thé, je lisais le journal la première et lui faisais
une sorte de revue de presse. » Il l’emmenait faire des courses. Ils
recevaient. Ils ont organisé une partie de chasse au château. Amalita l’a aidé
à établir la liste des invités, sans oublier aucune personnalité, elle a charmé
le personnel, bref, elle l’a impressionné. C’est à leur retour à Londres que
les choses ont commencé à se gâter.
« Tu vois toute la lingerie que j’ai amassée depuis des années ? » dit
Amalita. Carrie fait oui de la tête. Elle connaît la collection de vêtements de
créateurs qu’Amalita s’achète depuis quinze ans ; elle la connaît même en
détail car elle l’a aidée à l’emballer dans des papiers de soie spéciaux pour
la ranger, ce qui a pris trois jours. « Eh bien, voilà qu’un soir, il entre dans
ma chambre alors que je m’habille. “Chérie, me dit-il, je me suis toujours
demandé quel effet ça fait de porter un de ces trucs de… veuve joyeuse. Ça
ne vous dérange pas que… que j’essaie ? Comme ça, j’aurai l’impression de
me sentir dans votre peau.”
« Bon. Mais le lendemain, il me demande de le battre. Avec un journal
roulé. Je lui dis : “Chéri, vous ne croyez pas qu’il vous serait plus profitable
de le lire ? – Non ! Je veux une bonne correction.” Je m’exécute. Deuxième
erreur. À la fin, il se levait le matin, enfilait mes vêtements, et ne quittait
plus la maison de toute la journée. Ça a duré des jours entiers. Ensuite, il a
absolument fallu qu’il porte mes bijoux Chanel.
– Ça lui allait bien ?
– Pas mal, dit Amalita en français. C’était un beau spécimen anglais, tu
vois, de ceux dont on ne peut jamais dire s’ils sont homo ou hétéro. Mais
c’était devenu d’un pathétique épouvantable. Il marchait à quatre pattes, le
derrière à l’air. Et dire que j’avais envisagé de l’épouser !
« J’ai fini par lui annoncer mon départ. Il n’a rien voulu entendre. Il m’a
enfermée dans la chambre, et j’ai dû m’enfuir par la fenêtre. Bêtement,
j’avais mis mes sandales Manolo Blahnik, à talons aiguilles, au lieu de mes
Gucci confortables, parce qu’il aimait tripoter mes chaussures et les Manolo
étaient les seules qui ne lui plaisaient pas. Il leur reprochait d’être un
modèle de l’année dernière. Ensuite, il n’a jamais voulu me laisser rentrer
dans la maison. Il m’avait confisqué mes vêtements soi-disant à cause d’une
stupide petite note de téléphone que je lui avais laissée en partant. Deux
mille livres. Je lui ai dit : “Chéri, comment voulez-vous que je vive ? Il faut
bien que j’appelle ma mère et ma fille.”
« Mais j’avais gardé un atout dans ma manche. Je lui avais pris son
téléphone portable. Je l’ai appelé de la rue. “Chéri, j’ai rendez-vous avec
Catherine pour le thé. Quand je reviendrai, je veux trouver toutes mes
valises impeccablement bouclées sur le perron. Je les passerai toutes au
peigne fin. Si jamais il manque la moindre chose – une minuscule boucle
d’oreille, un string, un patin de caoutchouc sur un de mes talons –, j’appelle
Nigel Dempster.”
– Il a obtempéré ? demande Carrie, plutôt impressionnée.
– Naturellement ! dit Amalita. Les Anglais ont une peur bleue de la
presse. Si jamais tu as besoin d’en mettre un à ta botte, tu n’as qu’à le
menacer d’appeler les journalistes. »
Juste à ce moment, l’Argentin passe près de leur table. « Amalita, dit-il
en lui tendant la main avec un petit salut.
– Ah, Chris, ¿Cómo estás ? » lui demande-t-elle, et ils échangent
quelques phrases en espagnol, que Carrie ne comprend pas. Enfin, Chris
dit : « Je suis à New York pour une semaine. Il faut qu’on se voie.
– Mais bien sûr, chéri », dit Amalita en levant les yeux sur lui. Elle a
une manière bien à elle de plisser les paupières en souriant, qui veut dire en
gros : casse-toi.
« Argh, fait-elle. Fortune argentine. Il y a quelques années, il m’a
invitée chez lui, dans son ranch. On parcourait la pampa sur ses poneys de
polo. Sa femme était enceinte. Il était tellement mignon que je n’ai pas pu
résister, et elle s’en est aperçue. Elle a eu le culot de faire une scène. Il
baisait comme un pied. Elle aurait dû être contente que quelqu’un subisse
ça à sa place.
– Miss Amalfi ? demande le serveur. On vous demande au téléphone. »
« C’était Righty ! » clame-t-elle d’un air triomphant en revenant
quelques minutes plus tard. Righty est le guitariste principal d’un groupe de
rock célèbre. « Il veut que je l’accompagne en tournée. Le Brésil.
Singapour. Je lui ai dit que j’allais réfléchir. Ces types-là sont tellement
habitués à ce que les femmes tombent à genoux devant eux qu’il faut savoir
garder une certaine réserve. Histoire de se démarquer. »
Soudain, un nouveau mouvement se dessine du côté de la porte. Carrie a
levé les yeux et baissé la tête aussitôt en faisant mine d’inspecter ses ongles.
« Ne regarde pas, Ray vient d’arriver.
– Ray ? Oh, mais je la connais », dit Amalita, paupières plissées.
Ray est une femme à classer dans la même catégorie qu’Amalita, même
si elle ne lui ressemble pas tout à fait : elle est, certes, une beauté
internationale irrésistible, mais elle est aussi complètement givrée. Ancien
mannequin de la fin des années soixante-dix, elle a déménagé à Los
Angeles avec l’intention avouée d’y faire une carrière d’actrice. Elle n’a
jamais obtenu de rôle, mais elle a embobiné plusieurs acteurs célèbres. Et,
comme Amalita, elle a un enfant de l’amour, dont le père serait, dit-on, une
superstar.
Ray promène son regard sur la salle. Entre autres choses, elle est célèbre
pour ses yeux immenses, ronds, à l’iris d’un bleu si clair qu’il paraît
presque blanc. Soudain, ils s’arrêtent sur Amalita. Elle fait un signe,
s’approche.
« Qu’est-ce qui t’amène ici ? demande-t-elle d’un air ravi, qui fait
mentir la rumeur hollywoodienne selon laquelle les deux femmes sont des
ennemies jurées.
– J’arrive tout juste, dit Amalita. De Londres.
– Tu es allée à ce mariage ?
– Lady Beatrice ? demande Amalita. Oui. Superbe. Tous les Européens
titrés y étaient.
– Mince », dit Ray. Elle parle avec un léger accent du Sud, qui doit être
contrefait car elle est originaire de l’Iowa. « J’aurais dû y aller. Mais j’étais
prise par Snake, dit-elle en nommant un acteur connu pour ses films
d’action – bientôt septuagénaire, il travaille toujours –, et, tu comprends, je
n’ai pas pu me libérer.
– Je vois », dit Amalita, en lui faisant le coup des paupières plissées.
Ray ne remarque rien. « J’ai rendez-vous avec une amie, mais j’ai
promis à Snake de le retrouver à l’hôtel à trois heures – il tourne une pub –,
et il est déjà deux heures et quart. Tu sais, Snake a horreur qu’on soit en
retard 1, et moi je suis fâchée avec les horaires.
– Tout est dans l’art de savoir prendre les hommes, dit Amalita. Mais
c’est vrai, je me souviens que Snake déteste attendre. Dis-lui bonjour de ma
part, chérie. Mais si tu oublies, ne t’en fais pas. Je le vois dans un mois. Il
m’a invitée aux sports d’hiver. Ami-amie, bien entendu.
– Bien entendu », répète Ray. Un silence gêné s’installe. Ray regarde
Carrie droit dans les yeux, et celle-ci a envie de se cacher la tête sous sa
serviette. Je t’en prie, supplie-t-elle mentalement, surtout, ne me demande
pas comment je m’appelle.
« Bon, je vais aller appeler mon amie, dit Ray.
– Bonne idée, dit Amalita. Le téléphone est là-bas. »
Ray s’éloigne. « Elle a baisé avec tout le monde, dit Carrie. Y compris
avec le Boss.
– Oh, je t’en prie, mon chou. Épargne-moi ça, dit Amalita. Si une
femme a envie de coucher avec un homme et qu’elle le fait, c’est elle que
ça regarde. Mais Ray, c’est pas quelqu’un de bien. J’ai entendu dire qu’elle
voulait entrer chez Madame Alex, mais même Alex la trouve trop folle.
– De quoi elle vit, alors ? »
Amalita hausse un sourcil et se tait. Au fond, elle est femme du monde
jusqu’au bout des ongles ; elle a été élevée sur la Cinquième Avenue avec
bal des débutantes et tout le tralala. Mais Carrie brûle de curiosité. « Elle
reçoit des cadeaux, finit par dire Amalita. Une montre Bulgari. Un collier
de chez Harry Winston. Des vêtements, des voitures, un ami qui met un
bungalow à sa disposition, un autre qui lui veut du bien. Et du liquide. Elle
a un enfant. Le monde est plein d’hommes riches qui la prennent en pitié.
Ces acteurs, avec leurs millions… Ils lui signent des chèques de cinquante
mille dollars. Parfois juste pour se débarrasser d’elle.
« Oh, s’il te plaît, dit-elle en regardant Carrie. Prends pas cet air choqué.
T’as toujours été une pure, mon cœur. Mais t’as toujours eu ton travail, toi.
Même si tu as parfois mangé de la vache enragée, tu as ta carrière. Les
femmes comme Ray et moi, on veut pas travailler. Moi, j’ai toujours voulu
vivre, un point c’est tout. Ça veut pas dire que ce soit facile. »
Amalita a arrêté de fumer, mais elle prend une cigarette dans le paquet
de Carrie et attend que le serveur la lui allume.
« Combien de fois je t’ai appelée, en larmes, fauchée, paumée, parce
que je ne savais plus quoi faire ni où aller ? Les hommes promettent et ils
oublient qu’ils ont promis. Si j’avais pu être call girl, ç’aurait été beaucoup
plus facile. Le problème, c’est pas de coucher. Si un homme me plaît, je
couche de toute manière. C’est le fait de jamais être sur un pied d’égalité
avec eux. Tu es toujours leur employée. Alors, autant que tu en tires un peu
de cash. »
Elle hausse les sourcils, puis les épaules. « Qu’est-ce que j’ai comme
avenir, en admettant que j’en aie un ? En plus, on ne peut pas se laisser aller
une minute. Le corps, les vêtements, les cours de gym, les massages, les
soins du visage. La chirurgie esthétique. Ça coûte cher, tout ça. Regarde
Ray. Elle s’est fait refaire les seins, les lèvres, les fesses. Elle n’est plus
toute jeune, mon chou, elle a passé la quarantaine. Ce que tu vois, c’est tout
ce qu’elle a. »
Elle écrase sa cigarette dans le cendrier. « Qu’est-ce qui me prend de
fumer ? C’est mauvais pour la peau. Tu devrais arrêter, mon cœur. Mais tu
te souviens, quand j’étais enceinte de ma fille ? J’étais malade. Fauchée. Je
partageais une chambre avec une étudiante, bon Dieu, dans un appart
minable que je louais 150 dollars par mois, c’était tout ce que je pouvais me
payer. J’ai dû me faire prendre en charge par les services sociaux pour le
suivi médical et l’accouchement. J’allais au dispensaire en bus. Et quand
j’ai vraiment eu besoin d’aide, mon chou, je n’ai pas trouvé un seul homme
vers qui me tourner. Je me suis retrouvée seule. Quelques bonnes copines
mises à part. »
À ce moment, Ray revient vers la table en se mordant la lèvre
inférieure. « Ça vous dérange pas ? Elle va arriver d’un moment à l’autre,
mais, en attendant, il me faut un cocktail. Garçon, apportez-moi une vodka
martini. » Elle s’assied sans regarder Carrie.
« Dis donc, il faut que je te parle de Snake, dit-elle à Amalita. Il m’a dit
qu’il était avec toi.
– Ah bon ? s’étonne Amalita. Entre Snake et moi, tu sais, c’est
purement platonique.
– Tiens donc ? Et moi qui trouvais qu’il baisait bien et qu’il était gentil
avec mon gosse, dit Ray. Remarque, ce n’est pas ça qui me dérange. J’ai
l’impression que je ne peux pas lui faire confiance.
– Je le croyais fiancé, dit Amalita. À une brune à qui il a fait un enfant.
– Eh, oui, merde. Carmelita ou un nom comme ça. Elle est mécanicien
auto, je crois ; dans un bled paumé, au fin fond de l’Utah. Snake allait aux
sports d’hiver quand sa voiture l’a lâché en route ; il s’est fait dépanner
dans un garage et il est tombé sur elle, avec sa clé à molette à la main et sa
fente en chaleur. Mais… naan… il essaie de se débarrasser d’elle.
– Alors, c’est très simple, lui dit Amalita. Il te faut des espions. Moi,
j’utilise ma masseuse et ma femme de chambre. Envoie-lui ta masseuse ou
ton chauffeur et demande-leur un petit compte rendu.
– Nom de Dieu ! » hurle Ray. Elle ouvre sa large bouche ourlée de
rouge et se renverse sur sa chaise en partant d’un rire hystérique. Avec ses
cheveux blond platine très raides, elle a l’air d’une folle mais elle est
incroyablement sexy.
« Vraiment, tu me plais, toi. » La chaise s’effondre, et elle est projetée
contre la table. Toutes les têtes se tournent vers elle. Amalita rit, elle en a
presque le hoquet. « Comment ça se fait qu’on ne soit pas meilleures
amies ? demande Ray. Hein ? Dis-moi un peu.
– Aucune idée, Ray », dit Amalita, qui ne rit plus. Elle fait un petit
sourire. « Peut-être que c’est à cause de Brewster.
– Ce petit acteur de merde, dit Ray. Tu veux parler des mensonges que
je lui ai dits sur toi parce que je le voulais pour moi ? Et merde, chérie, tu
peux pas m’en vouloir ! Il avait la plus grosse bite de tout Los Angeles.
Quand j’ai vu le morceau – on dînait dans un restaurant, il me met la main
dessus sous la table et ça m’excite tellement que je la lui sors du pantalon,
je commence à le caresser, et voilà qu’une serveuse nous voit et pousse des
hurlements, tu comprends, un mastard comme ça, évidemment, alors on
nous a fichus dehors –, quand j’ai vu le morceau, j’ai dit : Ça, c’est à moi.
Et pas question de partager.
– Il était plutôt bien monté, acquiesce Amalita.
– Plutôt bien ? Tu veux dire qu’il était monté comme un âne, dit Ray.
Moi, au lit, je suis une experte. La meilleure affaire qu’un homme puisse
trouver. Mais quand on arrive à mon niveau, une queue de taille moyenne,
ça suffit plus. Ouais, ouais. Je couche, mais je préviens : moi aussi, je suis
là pour prendre mon pied. Chacun doit y trouver son compte. »
Ray n’a pas terminé son verre de martini, mais elle n’est plus la même.
On dirait une voiture aux phares allumés, mais sans personne au volant.
« Oh, ouais, répète-t-elle. J’adore me sentir remplie. Mets-le-moi, chéri,
baise-moi. » D’un mouvement rythmique des reins, elle se frotte contre la
chaise. Elle lève à demi un bras, ferme les yeux. « Oh, oui, chéri, oui, oh ! »
Elle finit dans un gémissement et ouvre les paupières. Elle regarde Carrie
droit dans les yeux, comme prenant tout d’un coup conscience de sa
présence. « C’est quoi ton nom, mon chou ? » lui demande-t-elle. Et Carrie
se souvient subitement d’une histoire qu’on raconte : Capote Duncan aurait
fait l’amour avec Ray sur un canapé en pleine soirée, devant tout le monde.
« Carrie, dit-elle.
– Carrie ? On s’est déjà rencontrées ?
– Non, dit Amalita. C’est une fille super. Comme nous. Mais c’est une
intellectuelle. Elle écrit.
– Il faut que tu écrives mon histoire, dit Ray. C’est moi qui te le dis, ça
ferait un best-seller. J’en ai des choses à raconter. J’ai vu du pays, moi. »
D’un regard, elle quête confirmation auprès d’Amalita. « Regarde-nous. On
revient de loin, toutes les deux. Les autres filles de notre espèce… Sandra…
– Elle est aux Alcooliques Anonymes, elle travaille tout le temps et elle
ne sort jamais, dit Amalita.
– Gabriella…
– Call-girl.
– Marit…
– Elle a pété les plombs. Cure de désintox, et ensuite Silver Hill.
– Raconte, dit Ray. J’ai entendu dire qu’elle avait fait un mauvais trip
sur ton canapé et que tu avais dû l’envoyer au cabanon.
– Elle en est sortie. Elle a un boulot. Relations publiques.
– Relations pourries, oui. Ils essaient tous d’exploiter son entregent,
mais elle te regarde avec ses yeux vitreux et c’est à peine si tu peux lui
adresser la parole. Elle est là avec son air ahuri et, pendant ce temps-là,
avec leurs sales pattes, ils feuillettent son carnet d’adresses. »
Carrie ne peut s’empêcher de rire.
Ray la foudroie du regard. « Je ne vois pas ce que ça a de drôle,
vraiment ! »

1. En français dans le texte.


8

L’amour à trois à Manhattan.


Sept manières d’aborder le sujet

Je dîne avec un homme. Nous avons entamé notre deuxième bouteille


de château-latour 1982. Nous nous voyons pour la troisième fois, ou la
dixième. Peu importe. Car tôt ou tard, ça finit toujours par venir. C’est
inévitable.
« Euuuhhh, commence-t-il.
– Oui ? » dis-je en me penchant en avant. Il pose la main sur ma cuisse.
Peut-être va-t-il « faire sa demande » ? C’est peu probable ; alors, quoi
d’autre ?
Il se lance à nouveau : « Est-ce que t’as déjà…
– Oui ?
– Est-ce que t’as déjà… eu envie… de…
– De quoi ?
– Est-ce que t’as déjà eu envie de faire l’amour avec une autre
femme ? » lâche-t-il enfin, l’air triomphant.
Je souris toujours. Mais voilà, c’est dit. Ça s’étale là, sur la table,
comme une flaque de vomi. Je connais déjà la suite :
« Avec moi, bien sûr. Enfin, tu vois, un truc à trois. » Mais je ne suis pas
au bout de mes surprises. « Avec une de tes copines, par exemple, ajoute-t-
il.
– Et qu’est-ce qui te dit que j’en ai envie ? » Je ne lui demande même
pas ce qui lui permet de penser que mes copines seraient intéressées.
« Eh bien moi, ça me plairait. Et peut-être que toi aussi. »
Ça m’étonnerait.

Une variante sexuelle


New York attire les gens qui ont envie d’assouvir leurs fantasmes.
L’argent. Le pouvoir. Une apparition à l’émission de David Letterman. Et
pendant qu’on y est, pourquoi pas deux femmes ? (Il faudrait être idiot pour
ne pas tenter sa chance.) Peut-être que tout le monde devrait essayer au
moins une fois.
« De tous les fantasmes, c’est le seul qui dépasse toutes nos espérances,
dit un photographe de ma connaissance. En général, la vie est une
succession de petites déceptions. Mais deux femmes ? Quoi qu’il arrive, on
a tout à gagner. »
Ce n’est pas tout à fait vrai, comme je devais le découvrir plus tard.
Mais, s’il est un fantasme que les New-Yorkais partagent, c’est l’amour à
trois. Comme me disait un de mes amis : « C’est une variante sexuelle, pas
une déviance sexuelle. » Une option de plus dans une ville à options. À
moins que la partouze ne cache un côté plus noir, et ne soit symptomatique
de tous les travers de New York, un produit de ce mélange de désespoir et
de désir si particulier à Manhattan.
Quoi qu’il en soit, chacun y va de son anecdote. On l’a fait, on connaît
quelqu’un qui l’a fait, on a rencontré trois personnes sur le point de le
faire… comme ces deux top models qui, récemment, ont traqué un
mannequin (homme) dans les toilettes du Tunnel, l’ont obligé à s’envoyer
toute sa drogue et l’on raccompagné chez lui.
L’amour à trois est, par définition, basé sur le chiffre trois, le chiffre le
plus difficile à gérer dans une relation. Même si vous vous estimez
extrêmement sophistiqué, êtes-vous sûr de pouvoir assurer ? Qui va
trinquer ? Trois, est-ce vraiment mieux que deux ?
Attirés peut-être par la promesse de pouvoir consommer à l’œil
cocktails, drogue et cacahuètes pralinées, sept hommes ont accepté de me
rencontrer, un lundi soir, dans le sous-sol d’une galerie d’art de SoHo pour
parler des parties à trois. Là, on a trouvé Peter Beard, photographe et grand
chéri de ces dames dans les années quatre-vingt, à quatre pattes par terre en
jean et en sweat-shirt. Il faisait un « collage », nous a-t-il expliqué, c’est-à-
dire qu’il peignait des formes sur ses photos animalières en noir et blanc.
Sur certaines photos, j’ai remarqué des traces de pas couleur rouille ; je me
suis souvenue d’avoir entendu dire que Peter les teintait de son propre sang.
Peter est un allumé sur qui courent toutes sortes de bruits. Par exemple,
il aurait été marié à la supernana des années 70 Cheryl Tiegs (vrai) ; une
fois, en Afrique, il aurait été livré pieds et poings liés à des animaux
sauvages (probablement faux). Il nous prévient qu’il continuera de travailler
tout en bavardant. « Je bosse tout le temps, dit-il. Histoire de chasser
l’ennui. »
Chacun se prépare un cocktail, et nous allumons notre premier joint. À
part Peter, les hommes me demandent de changer leur nom pour le
reportage. « Ce serait pas bon vis-à-vis de notre clientèle », me dit l’un
d’eux.
Nous plongeons dans le vif du sujet.
« En ce moment, c’est un véritable raz-de-marée, dit Peter. Je connais
une fille, que je vois ce soir, qui prétend que plus de quatre-vingt-dix pour
cent de ses copines lui ont fait des propositions. Ça prend l’ampleur d’un
phénomène. »
Il trempe sa brosse dans la peinture rouge. Dans le milieu de la mode,
dit-il, les femmes sont préparées à faire l’amour à trois. « Les agents et les
bookers exigent des faveurs des filles en échange de contrats. » Puis il
ajoute : « Tous les mannequins se font tripoter dans les toilettes. »
Tad, quarante et un ans, architecte et golden boy, reste sceptique. « Les
chiffres sont bloqués par l’Institut de la statistique », dit-il. Il poursuit :
« Physiquement, les femmes représentent sensualité et beauté. C’est normal
qu’un homme fantasme sur deux femmes ensemble. Deux hommes
ensemble, c’est un fantasme stérile. »
Peter lève les yeux. « Deux femmes peuvent dormir dans le même lit
sans que personne s’en émeuve.
– Non seulement ça, mais on applaudit, renchérit Simon, quarante-huit
ans, qui possède une société de logiciels.
– Y a très peu de chances pour que deux d’entre nous ici présents se
retrouvent jamais à dormir ensemble. Moi, en tout cas, je le ferais pas », dit
Jonesie, quarante-huit ans, cadre dans l’industrie du disque, dont la société
est basée sur la côte Est. Il regarde autour de lui.
« Si c’est aussi rare chez les hommes, c’est parce que les autres hommes
ronflent, dit Peter. De plus, c’est pas bon pour le système nerveux.
– Ça fait remonter à la surface tout un tas de peurs ancestrales », dit
Simon. Il y a un moment de silence ; chacun regarde autour de soi.
C’est Peter qui fait retomber la tension. « La réalité qui sous-tend tout
ça, c’est les études biologiques sur les rats, dit-il. Promiscuité, stress, et
surpopulation. Le premier phénomène observé chez les rats en
surpopulation, c’est la séparation des sexes. Et avec tous les avocats et la
surpopulation qu’il y a à Manhattan, on subit une pression incroyable. La
pression, ça chamboule les hormones. Et quand les hormones se dérèglent,
ça produit davantage d’homosexuels ; l’homosexualité est le moyen que se
donne la nature pour freiner l’accroissement de la population. Toutes ces
choses contre nature dont on parle aujourd’hui connaissent une croissance
exponentielle.
– Y a rien à ajouter, commente Tad, laconique.
– On mène des vies sensoriellement saturées, poursuit Peter. Haute
densité de population. Stress. Rendez-vous par milliers. Procès par milliers.
Les plaisirs simples ne nous amusent plus. Aujourd’hui, il nous faut deux
ou trois filles, ou une stip-teaseuse exotique du Pure Platinum.
– Si on veut plusieurs partenaires sexuelles, c’est peut-être tout
simplement par curiosité, dit Tad. Pas besoin d’aller chercher des
explications compliquées. »
Mais Peter est lancé, on ne l’arrête plus : « Et le manque de sincérité,
alors ? Qui est encore sincère et honnête ? Quand on est vraiment attiré par
une fille, on ne regarde pas ailleurs. La sincérité se perd.
– Peut-être bien, dit prudemment Jonesie.
– À New York, quand tu rencontres des gens, ils t’en foutent plein la
vue avec leurs conneries, poursuit Peter, qui ne remarque pas que ses
pinceaux sèchent. Il faut qu’ils te bassinent avec leurs salades à longueur de
soirée. Cocktails, dîners, c’est toujours la même chose. Jusqu’au jour où tu
refuses les invitations.
– On lève le pied, acquiesce Jonesie.
– Et tu vas dans les toilettes te faire tailler une pipe par une nana qui
travaille dans la mode », dit Peter. Il y a un silence bref et, si je ne me
trompe, quelque peu déconcerté. Puis Peter reprend : « Ce n’est pas la
réalité, ça. Ce n’est pas communiquer. Ce n’est pas sincère. C’est juste un
moment dans une vie de stressé.
– Et moi qui croyais que j’avais simplement envie de tirer un coup », dit
Tad.

Pelotage-ecstasy
Voilà exactement dans quel état d’esprit était Tad il y a trois ans, quand
il a fait l’expérience du troïlisme le plus trivial, ou grand pelotage-ecstasy,
comme il l’appelait.
Il venait de rompre avec sa compagne de cinq ans. À une soirée, il
repère une jolie fille qui pouvait avoir vingt ans. Il la voit monter dans un
taxi et la suit dans sa Mercedes. À un feu rouge, il s’arrête à la hauteur du
taxi. Ils se donnent rendez-vous le lendemain soir, dans une boîte.
Elle vient avec une copine nommée Andie. « Heureusement dit Tad,
Andie n’avait pas les yeux en face des trous. » Elle arrivait d’Italie et
descendait tout juste d’avion ; elle frimait dans un manteau de renard. Ils
prennent de l’ecsta, puis Tad ramène les filles dans son loft ; ils boivent du
champagne, cassent les coupes, commencent à se peloter. La fille de vingt
ans s’endort, et Tad et Andie le font, avec l’autre sur le lit.
Peter l’interrompt aussitôt : « C’est la surenchère de l’expérience, jour
après jour, il faut toujours faire plus, plus vite. Et encore plus ! dit-il. On
commence à se sentir dépassé, on prend des risques, on invente de
nouveaux rôles, on s’étend…
– C’est comme si quelqu’un passait à côté de toi avec un plateau de
petits-fours, et que tu en rafles une pleine poignée », dit Garrick, la
trentaine, guitariste dans un groupe bien ancré à Manhattan.
Tad abonde dans le sens de Peter : « C’est l’idée d’en avoir toujours
plus. Deux paires de seins au lieu d’une. »
Heureusement, Sam, un banquier d’affaires, est arrivé à ce moment-là.
À quarante et un ans, c’est le genre de type qui dit toujours qu’il a envie de
se marier, mais qui « oublie » de rappeler la femme avec qui il sort. Il est
donc toujours célibataire. Il nous dit avoir fait l’expérience de l’amour à
trois.
« Qu’est-ce qui t’a poussé ? »
Il hausse les épaules. « Le désir de changer. Au bout d’un moment, on
se fatigue de tout. »
D’après Sam, il y a grosso modo trois situations qui amènent à se
retrouver à trois dans un lit.
Un : le type essaie depuis longtemps d’avancer son pion pour mettre sa
copine au pieu avec une de ses amies. La raison, c’est soit qu’il s’ennuie,
soit qu’il a envie de coucher avec l’amie.
Deux : la fille a secrètement envie de coucher avec une femme, et
trempe son copain dans la combine pour se faciliter le passage à l’acte.
Trois : deux femmes qui couchent ensemble conspirent pour attirer le
type dans leur lit.
Sam raconte qu’il a eu une copine, Libby, pendant environ six mois ; il
a réussi à se persuader qu’elle avait envie de coucher avec sa meilleure
amie, Amanda. Naturellement – il le reconnaît aujourd’hui –, c’était lui qui
avait envie de coucher avec Amanda.
Sous la pression, Libby finit par accepter d’organiser la soirée. Elle
invite Amanda. On débouche des bouteilles de vin. On s’installe sur le
canapé. Sam dit aux deux femmes de se déshabiller. Et ensuite ? « Un
fiasco complet », dit Sam. Libby est restée sur le canapé à siroter son vin, et
lui, Sam, a emmené Amanda au pajot. « J’étais complètement dingue d’elle.
Le problème, c’est qu’on finit généralement par préférer une femme à
l’autre, et alors l’une des deux se retrouve sur la touche. » Finalement,
Libby s’est approchée du lit. « J’imagine qu’elles attendaient de moi que je
leur dise quoi faire, que je prenne les choses en main. Mais j’étais tellement
scotché à Amanda que j’en étais incapable », dit Sam. Libby ne s’en est
jamais remise. Deux mois plus tard, elle et Sam rompaient. Libby et
Amanda sont restées brouillées un moment.
Sam reconnaît qu’il avait agi en connaissance de cause : les parties à
trois peuvent avoir des conséquences, mais « tu continues de toute façon,
parce que t’es un mec ».
Règle numéro un pour les rencontres à trois : « Ne jamais, jamais faire
ça avec sa copine, dit Garrick. Ça se termine toujours en catastrophe. »
Règle numéro deux : « C’est impossible à programmer. Ça ne marche
jamais comme prévu, renchérit Simon, qui dit avoir eu six ou sept
expériences de ce genre. Il faut que ça se fasse spontanément. »
On allait aborder la règle numéro trois quand l’interphone a sonné.
C’était Jim, un magicien de vingt et un ans, et Ian, un producteur de
télévision de vingt-cinq ans. Jim annonce d’emblée qu’il a eu une
expérience pas plus tard que la semaine précédente. « Après, on en parle
avec les copains, dit-il. Mais c’était plutôt merdique, parce qu’on venait
tous les trois de voir le film Threesome. »
Il allait poursuivre, quand on a sonné à nouveau. Nous nous sommes
regardés. « Qui est-ce ? » Tous mes invités étaient là.
Peter a levé les yeux de sa peinture. « C’est la deuxième femme », dit-il,
imperturbable.
Je monte ouvrir. C’est une femme, en effet. Nous nous dévisageons en
écarquillant les yeux. « Qu’est-ce que tu fais ici ? me demande-t-elle.
– J’allais te poser la même question. » Puis nous faisons ce que font
toutes les New-Yorkaises, quels que soient leurs sentiments : nous nous
embrassons.
« Salut, Chloé. »
Elle porte une veste léopard et une écharpe rose. Chloé est une des
figures de Manhattan, une femme splendide, mais dont on se demande
toujours comment elle va finir.
Les hommes nous ont regardées descendre. Jim s’est renversé dans son
fauteuil. « Ah, ça va enfin devenir intéressant », dit-il.
Chloé et moi, nous répondons en chœur : « Compte là-dessus. »
Chloé passe la petite troupe en revue. « Dites donc, c’est un vrai
commando », lance-t-elle. Quelqu’un lui sert une vodka. Je lui dis de quoi
nous parlions.
« Moi, à mon avis, une partie à trois, c’est la dernière chose qui puisse
intéresser une femme, déclare-t-elle, comme si elle parlait d’un accessoire
de maquillage. Une nana veut être seule avec son mec. Elle aime qu’on
s’occupe d’elle. »
Elle avale une gorgée de vodka. « Je ne vous dis pas le nombre de fois
où un homme m’a fait ce genre de proposition. Un jour, j’étais avec mon
copain et un autre couple. Ils s’étaient mis dans la tête de se faire un trip
sadomaso. Je me suis retrouvée dans la chambre avec le mari de l’autre
femme. Je le connaissais depuis des années. On s’est regardés, et je lui ai
dit : “Ça marchera jamais, parce qu’on est tous les deux des dominés. La
bonne blague. On se neutralise mutuellement.” »
J’ai eu envie de savoir ce qui se passerait si les deux femmes se
mettaient à ignorer l’homme.
« Ce serait le pied, dit Simon.
– C’est ce qu’on espère tous, renchérit Tad. C’est le nec plus ultra. Tu te
crois au cinéma, mais ça se passe dans ton pieu. Si tu fais tout ce boulot,
c’est justement pour que les deux femmes se retrouvent ensemble. »
Jonesie est d’un avis différent. Il n’arrête pas de parler de « pro ». Mais
on ne sait pas très bien s’il entend par là une prostituée spécialisée dans les
parties à trois ou autre chose.
« En général, ce qui déclenche ces trucs-là, c’est que la pro a envie de
coucher avec la femme, dit-il. Elle est lesbienne, mais elle est prête à
coucher avec un homme pour avoir la femme. La pro va te jouer le grand
jeu, elle va te cuisiner, te faire mijoter à petit feu aussi longtemps que
possible pour que l’autre femme, la proie qu’elle convoite en réalité, ne se
sente pas agressée et trahie par l’homme. La pro va te faire durer tant
qu’elle pourra, puis elle t’achèvera et alors seulement, elle se jettera sur
l’autre femme.
– Pas d’accord, dit Simon. Jonesie manque d’expérience. »

« Tu t’imagines disant non ? »


« Dans mon truc à trois, l’une des filles adorait faire l’amour, dit Jim.
Elle avait couché avec tous les types qu’on connaît.
– Une minute, l’interrompt Chloé. Comment tu sais qu’elle a couché
avec eux ?
– Parce que Ian a couché avec elle, répond Jim. Et il a dit qu’elle aimait
coucher avec tout le monde.
– Mais comment il le sait ? s’indigne Chloé. Peut-être qu’elle aimait
baiser avec lui seulement. C’est ça qui ne va pas chez vous, les mecs.
– Son truc à elle, c’est de se conduire en mec, explique Ian. Elle se dit :
Pourquoi faut-il que les femmes soient différentes des hommes ? Si un
homme a envie de coucher avec toutes les nanas qu’il rencontre, pourquoi
pas moi ?
– Regarde Simon, dit Jonesie. Il est déjà prêt à noter ses coordonnées. »
Jim poursuit : « Elle et l’autre fille, c’était le jour et la nuit. L’autre était
chaste ; elle avait eu deux copains en tout et pour tout dans sa vie. Bref, les
deux filles prennent un appart ensemble. Et la nympho transforme la
chaste : au bout d’une semaine, la chaste était prête à coucher avec tout
New York.
« On était tous bons copains, continue Jim. J’avais couché avec la
nympho, et je draguais l’autre depuis un an. On est allés au cinéma, et
ensuite on s’est acheté une bouteille de vin et on est montés chez elles.
Toute la bouteille y est passée.
– Ça fait jamais que trois verres par personne, objecte Chloé.
– À une époque, toi aussi, Chloé, tu pouvais te pinter avec trois verres
de vin, remarque Tad.
– Bon, dit Jim. Donc, on monte chez elles, on se partage notre ridicule
ration d’alcool, et après, moi et la nympho, on va dans la chambre – c’est
une chambre où le lit occupe tout l’espace, alors on est bien obligés d’être
dessus – et on commence à se tripoter. Mais elle voulait que l’autre fille soit
là. Moi aussi je la voulais, l’autre fille. On la voyait qui arpentait
l’appartement en essayant de se faire son scénario à elle. Elle passait sans
arrêt de la salle de bain à la cuisine.
– Elle était habillée comment ? demande Simon.
– Je me rappelle pas, dit Jim. Mais on finit par l’attraper par la main et
on l’attire dans la chambre.
– Et là, tu la violes, dit Simon.
– Nooooon ! fait Jim en secouant la tête. On l’assoit sur le lit et on se
met à la caresser. On lui masse le dos. On la renverse sur le lit. Les deux
filles ne se touchaient pas. Je prends la main de l’une et je la mets sur la
poitrine de l’autre. Et les voilà qui s’y mettent. J’étais toujours dans le
tableau, mais j’essayais de m’effacer, pour regarder. Ensuite, elles l’ont fait
dans tout Manhattan. Elles ont dû le faire avec vingt types qu’elles sont
allées ramasser au Buddha Bar. »
Ian a lui aussi une expérience à raconter : « Une fois, je faisais l’amour
avec une fille et il y en avait une autre dans le lit, dit-il. À un moment, j’ai
tourné la tête vers l’autre et nos regards se sont croisés. Pendant cinq
minutes, on s’est regardés sans ciller. Après, tout a basculé. J’ai pris mon
pied. C’était vachement intime. »
Peter Beard, qui ne disait plus rien depuis un moment, se réveille tout
d’un coup : « Tu t’imagines disant non dans un cas pareil ? Tu passerais
vraiment pour le dernier des cons. »

Un sport
« Mais en fait, on n’a pas envie de faire ça avec une fille à qui on tient,
dit Tad.
– Le pied, c’est avec une fille qui est une bonne copine et qui aime bien
s’amuser, précise Ian.
– C’est pour ça que les hommes t’ont fait tant de propositions, dit Tad à
Chloé. Tu es la bonne copine par excellence. »
Chloé le fusille du regard.
Tout d’un coup, sans crier gare, Ian annonce : « Moi, je me suis retrouvé
plus souvent avec deux types et une fille que le contraire », et il ajoute
aussitôt : « Mais je n’ai rien fait avec le type. »
Silence perplexe. Je ne suis pas certaine d’avoir bien entendu.
« Le coup est plus facile à monter, explique-t-il en haussant les épaules.
C’est un sport. Tu te fiches de la nana. Sinon, tu laisserais pas ton pote lui
faire l’amour. C’est pas comme si tu tenais à elle.
– Et ça te coûte bien moins cher », dit Sam, le banquier.
Aussitôt, je pense à une ou deux copines qui m’ont avoué fantasmer de
coucher avec deux hommes. Je leur conseillai de ne jamais concrétiser.
Chloé est toujours sceptique. « Jamais on m’a proposé ça, dit-elle.
D’ailleurs, les hommes sont tellement en compétition les uns avec les autres
qu’on les imagine mal gérant une situation pareille.
– Moi, je voudrais pas baiser une femme juste après un autre homme »,
dit Peter.
Tad n’est pas de cet avis. « Si c’est mon meilleur copain, tout me va.
– Complètement d’accord, dit Ian.
– Je ferais attention à qui y va le premier, à ce qui se passe, précise Tad.
– Les deux hommes sont de connivence, dit Ian. C’est un truc qui se
règle entre toi et ton copain. Vous vous demandez si vous allez réussir votre
coup, et si c’est oui, c’est le super-pied. »
Jim secoue la tête avec véhémence. « Je ne suis pas d’accord du tout.
– Jim, comment tu peux dire ça ? demande Ian.
– Ouais, dit Tad. Tu l’as fait avec Ian, une fois.
– C’est votre conception du truc qui me plaît pas », dit Jim.
Ian le montre du doigt. « Mais il me poussait vers la fille », dit-il.

Des ondes négatives


Garrick s’en mêle, prétendant qu’il a fait ça une dizaine de fois – « Hé,
j’ai trente-cinq ans, j’ai vécu » –, dont plusieurs avec un autre homme.
« Toujours avec Bill, mon meilleur ami », dit-il.
Garrick a rencontré Bill, un mannequin, dans un club de musculation du
centre-ville. Bill lui a demandé d’assurer sa sécurité au développé couché.
« La plupart des types qui s’entraînaient là étaient gays, dit Garrick. Après
ça, on a eu un mal fou à prouver qu’on ne l’était pas. La partie à trois était
une sorte de validation de notre hétérosexualité. On mesure sa virilité à
l’aune d’un autre mec.
« Moi et Bill, ce qui nous excitait, c’était la course aux exploits. Ça
nous arrivait de baiser la fille tous les deux en même temps. Une fois
qu’une femme a accepté d’être avec deux mecs, elle est ouverte à tout, ou
presque. »
Garrick se penche en avant et tire une bouffée de sa cigarette. « Une
fois, Bill l’a fait avec un autre type », dit-il. Il rit. « Je le charrie toujours
avec ça. Il s’est passé quelque chose entre eux. Je sais pas. Pour moi, ça
répond à un désir homosexuel latent. Est-ce que j’éprouve ce désir-là ? J’en
sais rien. Peut-être que Bill n’était pas mon genre. »
Les plus jeunes se taisent.
Peter rompt le silence : « Je n’ai pas la phobie des homos ; une fois, je
me suis trouvé avec mon meilleur copain et une femme. Ils étaient dans un
grand lit. Je me souviens que l’air était comme imprégné de baise. Quand ça
a été fini, il avait beau être mon meilleur copain, pour moi il était devenu un
intrus. Il dégageait des ondes très négatives. Il me dégoûtait. Je me souviens
que j’ai repoussé sa main. Des ondes très négatives, oui. »
Nous sommes restés silencieux un moment. Il se faisait tard. Presque
l’heure d’aller dîner.
« Je sais pas, dit Garrick. Moi, je suis persuadé qu’une partie à trois,
c’est bon pour le moral. Une expérience aussi atypique, c’est presque
comme si ça ne comptait pas. Dès que c’est fini, on n’y pense plus. Si tu
trompes ta femme ou ta copine, tu culpabilises. Mais là, tu ne risques pas de
t’engager dans une relation, alors, pas de danger. Je dirais même plus, ça
crée des liens avec le type. Ça cimente la relation. Tu connais autre chose
qui s’en rapproche seulement ? On partage l’expérience la plus intime qui
soit. »
Et… après ? Le lendemain matin ?
« Oh, aucun problème. Je me rappelle qu’une fois, on est tous allés
prendre le petit déjeuner ensemble, dit Garrick. Je m’en souviens parce que
c’est moi qui ai payé. »
9

Qu’est-ce qui a deux roues, un


costume en velours et me donne des
idées machiavéliques ?
Un mec-à-vélo

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré un mec-à-vélo à un cocktail


pour le lancement d’un livre. La soirée avait lieu dans un immense salon de
réception, dans une rue bordée d’arbres. Alors que je me goinfrais
subrepticement de saumon fumé, un écrivain de mes amis s’est précipité sur
moi en me disant : « Je viens d’avoir une conversation avec un type
extraordinairement intéressant.
– Ah oui ? Où ça ? ai-je dit en jetant un coup d’œil soupçonneux dans la
salle.
– Il était archéologue, et maintenant il écrit des livres scientifiques…
Fascinant.
– Ça va, j’ai compris. » J’avais repéré l’homme en question : il portait
ce que j’appellerais la version ville de la tenue safari : pantalon kaki,
chemise à carreaux beiges et veste de tweed un peu avachie. Ses cheveux
gris-blond étaient coiffés en arrière, dégageant un beau profil taillé à la
serpe. Me voilà donc partie bille en tête – si tant est que ce soit possible en
sandales à talons aiguilles sur un sol de marbre – à l’autre bout de la pièce.
Il était en grande conversation avec un homme d’environ quarante-cinq ans,
mais j’ai rapidement pris la situation en main. « Vous, lui dis-je. On vient de
me dire que vous êtes fascinant. J’espère que vous ne me décevrez pas. » Et
je l’entraîne vers une fenêtre ouverte, où je l’approvisionne en cigarettes et
en vin rouge ordinaire. Vingt minutes plus tard, je le quittais pour aller
retrouver des amis à dîner.
Le lendemain matin, il m’appelle ; j’étais encore au lit avec la gueule de
bois. Appelons-le Horace Eccles. Il me parle d’amour. Ce n’était pas
désagréable, au fond de mon lit, avec un tambour dans la tête, d’écouter un
beau mec roucouler dans mon oreille. Nous convenons de dîner ensemble le
soir même.
Les ennuis ont commencé presque aussitôt. Il m’a téléphoné pour
s’excuser : il aurait une heure d’avance. Puis il a rappelé pour dire que
finalement, non. Il a appelé une troisième fois en annonçant une demi-heure
de retard, puis une quatrième pour me dire qu’il était en bas. Et pour finir, il
est arrivé avec trois quarts d’heure de retard.
Il était venu à vélo.
Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. J’ai bien remarqué qu’il
était légèrement décoiffé (normal pour un écrivain) et un peu essoufflé, ce
que j’attribuais à un émoi dû à ma présence. « Où voulez-vous dîner ? me
demande-t-il.
– J’ai déjà réservé. Chez Elaine. »
Son visage s’est convulsé. « Mais… je pensais à un petit resto de
quartier… »
Je l’ai toisé en disant : « Je ne fréquente pas les petits restos de
quartier. » Un instant, je nous ai crus dans une impasse totale. Puis il a fini
par lâcher : « C’est que… je suis venu à vélo. »
J’ai pivoté sur mes talons pour contempler l’objet du délit, qui était
attaché à un réverbère.
« Eh bien… ce sera sans moi », ai-je dit.

M. New Yorker et son trois-vitesses


Ce n’était pas ma première rencontre avec la sous-espèce romantico-
littéraire new-yorkaise que j’ai baptisée « mecs-à-vélo ». Il y a quelque
temps, je dînais avec l’un des plus célèbres mecs-à-vélo, que j’appellerai
M. New Yorker. M. New Yorker, responsable de publication au journal du
même nom, paraît trente-cinq ans (même s’il en a un peu plus). Il a des
cheveux bruns et souples, et un sourire qui tue. Quand il sort, ce n’est
jamais sans une petite sélection de femmes célibataires, et pas seulement
parce que ces dames veulent publier un article dans le New Yorker. Il est
d’un abord lisse et poli, un peu négligé. Il s’assied à côté de vous, se met à
vous parler politique et vous demande votre opinion. Avec lui, on se sent
intelligent. Et tout d’un coup, envolé, disparu. « Hé ! Où est passé M. New
Yorker ? » demande-t-on sur le coup de onze heures. « Il est allé téléphoner,
répond l’une des femmes, et ensuite il est parti à vélo. Il avait un rendez-
vous. »
L’image de M. New Yorker filant dans la nuit en veste de tweed,
pédalant comme un fou sur son trois-vitesses (avec garde-chaîne pour ne
pas salir son bas de pantalon), me hante. Je l’imagine s’arrêtant devant le
perron d’un immeuble cossu de l’Upper East Side, ou peut-être devant un
loft à SoHo, appuyant longuement sur la sonnette puis, légèrement
essoufflé, montant les marches avec sa bicyclette. Lui et son amoureuse
pouffent en essayant de caser la bécane quelque part, puis ils tombent dans
une étreinte pleine de sueur qui se termine vraisemblablement sur un futon.
Le mec-à-vélo s’inscrit dans une longue tradition socio-littéraire new-
yorkaise. Les deux saints patrons de ces cyclistes ont les cheveux blancs. Il
s’agit de George Plimpton, l’écrivain dont le vélo était suspendu à l’envers
au-dessus des têtes de ses employés dans les bureaux de la Paris Review, et
de Murray Kempton, le chroniqueur de Newsday.
Ils pratiquent le vélo depuis de longues années et servent de référence à
la nouvelle génération de mecs-à-vélo, tels le susnommé M. New Yorker et
des douzaines de professionnels du livre, du magazine et du quotidien, qui
ne traverseraient sous aucun prétexte le paysage physique et symbolique de
Manhattan autrement qu’en pédaleurs solitaires. Les mecs-à-vélo sont une
race particulière de célibataires new-yorkais : intelligents, drôles,
romantiques, minces et séduisants, ils peuplent les rêves des adolescentes
attardées. Un type en tweed sur une bicyclette a quelque chose
d’incroyablement… charmant. Surtout s’il porte des lunettes qui lui font des
yeux de hibou. Il inspire aux femmes un mélange de passion et d’affection
maternelle. Mais la médaille a son revers : la plupart des mecs-à-vélo ne
sont pas mariés et ne le seront sans doute jamais, du moins tant qu’ils
n’abandonneront pas le vélo.

Pourquoi John F. Kennedy n’était pas un


mec-à-vélo
« Faire du vélo ne correspond pas nécessairement à une promotion
sociale, dit M. Eccles. Mieux vaut, pour ça, être déjà en haut de l’échelle,
comme George Plimpton. Sinon, on est obligé de cacher sa bécane au coin
de la rue et de sortir en douce son pantalon de ses chaussettes. »
Contrairement aux imbéciles qui tournent en rond à Central Park, pour les
mecs-à-vélo, la bicyclette n’est pas un sport. Ils pédalent en partie pour se
déplacer, mais surtout pour prolonger leur enfance littéraire. Imaginez le
crépuscule à Oxford ; vous roulez sur les pavés inégaux, une femme vous
attend au bord de la Cherwell, en robe longue et fluide, un volume de Yeats
à la main. C’est l’image qu’ont d’eux-mêmes les mecs-à-vélo tandis qu’ils
roulent dans Manhattan en slalomant pour éviter les taxis et les nids-de-
poule. John F. Kennedy Jr avait beau prétendre au titre de cycliste
célibataire le plus célèbre et le plus recherché de New York, son corps
sculptural et athlétique lui fermait la porte du mec-à-vélisme. Car un mec-à-
vélo préfère traverser la ville en costume de velours qu’en short et T-shirt
moulant. Il ne portera jamais une culotte de cycliste à fond rembourré. Il
s’accommode très bien de la dureté inconfortable et expiatoire de la selle…
c’est bon pour la littérature. « Je n’ai pas de short en lycra », avoue M. New
Yorker, qui ajoute qu’il porte des caleçons longs pour avoir chaud l’hiver.
C’est peut-être l’une des deux raisons pour lesquelles les mecs-à-vélo,
plus que leurs athlétiques cousins, font l’objet d’agressions, la deuxième
étant qu’ils circulent partout et à toute heure (plus c’est tard, plus c’est
romantique), et quelle que soit leur condition physique.
« Des mecs bourrés débouchent en trombe de leur porte et t’envoient
valdinguer sur l’asphalte », dit M. Eccles. Si ce n’est pis.
Un jour de Halloween où il était affublé d’une cape de Bobby, M. New
Yorker s’est trouvé pris dans un groupe de gamins de douze ans qui l’ont
brutalement fait tomber de bicyclette. « Je leur ai dit : “Je ne peux pas me
battre seul contre vous tous. Je me battrai contre un seul d’entre vous.” Ils
ont reculé, à l’exception du plus balèze. Et alors, je me suis rendu compte
que j’avais parlé trop vite. » Le gang s’est jeté sur lui pour le tabasser ; il a
fallu l’intervention de badauds, qui se sont mis à crier, pour les disperser.
« J’ai eu de la chance, dit M. New Yorker. Ils ne m’ont pas pris mon vélo,
mais ils m’ont volé des disques que j’avais dans mon panier. » (Notez que
M. New Yorker transporte des « disques », c’est-à-dire des albums vinyle,
et non des CD : autre attribut de l’authentique mec-à-vélo.)
M. Eccles apporte un témoignage similaire : « Il y a deux jours, je
traversais Central Park à dix heures du soir quand je me suis retrouvé cerné
par un gang en roller plutôt déchaîné. Très jeunes, des gamins. Ils ont
essayé de m’attaquer par le flanc, mais j’ai réussi à leur échapper. »
Le terrain sexuel est encore plus dangereux, comme l’a découvert un
reporter que nous appellerons Chester. Chester n’utilise plus son vélo aussi
souvent qu’autrefois parce que, il y a un an, il a eu un accident à la suite
d’un épisode sentimental. À l’occasion de la rédaction d’un article sur les
danseuses topless, il s’était lié d’amitié avec Lola. Peut-être Lola se prenait-
elle pour Marilyn Monroe dans ses amours avec Arthur Miller. Allez savoir.
Toujours est-il qu’un soir, Lola appelle Chester en lui disant de venir la
retrouver dans son lit au Trump Palace. Il saute sur son vélo et, un quart
d’heure plus tard, il est là. Ils font la bête à deux dos pendant trois heures.
Puis, brusquement, elle le met à la porte parce que, dit-elle, elle vit avec un
type qui va arriver d’une minute à l’autre.
Chester se précipite dehors, saute sur sa bicyclette, mais là, problème.
Ses jambes sont tellement molles qu’il attrape des crampes sitôt attaquée la
descente de Murray Hill ; il s’écrase contre le bord du trottoir, qu’il traverse
en vol plané. « Ça m’a fait un mal de chien. La peau éraflée sur toute la
surface, c’est comme une brûlure au premier degré. » Heureusement, son
téton a repoussé.

« Un monstre de métal entre mes jambes »


Faire du vélo à Manhattan est en effet un sport périlleux. Si ces
écrivains habitaient dans l’Ouest, ils se déplaceraient peut-être armés,
comme les héros de Larry McMurtry, de Tom McGuane ou de Corman
McCarthy. Mais comme ils vivent à New York, ils sont plutôt du style Clark
Kent. Reporters courtois dans la journée, souvent sous les ordres de
rédactrices en chef tyranniques, ils deviennent la nuit de véritables dangers
publics. Mais comment leur en vouloir ? « On brûle les feux rouges, on
prend les sens interdits. On devient des hors-la-loi », dit Chester. « J’ai
l’impression d’avoir un monstre de métal entre les jambes, dressé tout
vibrant devant moi », dit un autre mec-à-vélo qui tient à conserver
l’anonymat. « À l’instant où je parle, j’ai la main sur mon vélo, dit Kip, un
agent littéraire qui me téléphone de son bureau. Quand on se déplace à vélo
dans Manhattan, on éprouve un sentiment de liberté. On a l’impression de
flotter au-dessus des masses. Je n’ai peur de rien, ce qui n’est pas le cas
dans la vie en général. Sur mon vélo, je suis le meilleur, je suis en parfaite
harmonie avec moi-même et avec la ville. »
Les mecs-à-vélo ont leurs petites manies. Ils n’aiment pas les VTT
sophistiqués et superéquipés. Ils n’ont ni dérailleurs Shimano XT ni
fourches de suspension en élastomère. M. New Yorker est typique en ce
sens qu’il possède un discret trois-vitesses équipé d’un garde-boue et d’un
panier à l’arrière. La bicyclette est faite pour évoquer la nostalgie. « Le
panier, c’est indispensable pour transporter les courses, l’ordinateur et les
documents de travail », précise-t-il. « Mon vélo, c’est exactement comme
mon chien et mon bébé, dit Kip. Je le soigne, je le pomponne. »
Mais souvent, quand les mecs-à-vélo parlent de leur monture, c’est
difficile de se persuader qu’ils ne parlent pas d’une femme.
« J’aime mon vélo ; on s’attache à un vélo, dit l’un d’eux, mais au fond,
ils sont plus ou moins interchangeables. »
« J’avais une bicyclette dont j’étais quasiment fou, dit Kip. Elle avait un
châssis en alu, et je la déshabillais pour la briquer. Un jour, on me l’a volée.
J’étais complètement effondré. Je ne me suis consolé que le jour où j’ai
acheté une nouvelle bécane que je me suis remis à bichonner. »
Comme les petites amies, les bicyclettes se font sans arrêt piquer à New
York. « On entre dix minutes dans une librairie et, quand on ressort, plus de
vélo », dit M. Eccles. « Ce n’est pas une catastrophe, comme le fait
remarquer M. New Yorker. Comparé aux tickets de métro, le vélo est amorti
en trois mois. En un mois, si on se déplace en taxi. »
La bicyclette peut s’avérer un accessoire utile pour séduire une femme.
« C’est pratique pour engager la conversation, dit Thad, écrivain. Et on peut
la tripoter pour cacher sa nervosité. »
C’est apparemment aussi un bon indicateur des chances qu’on a de finir
au lit. « Une fois, je me suis fait incendier quand j’ai proposé de venir à un
rendez-vous galant à vélo, dit Thad. À l’inverse, si une femme te dit :
“Rentre-le à l’intérieur”, c’est drôlement prometteur. »
« Quand une femme te permet de rentrer ton vélo chez elle, ça prouve
qu’elle est bien dans sa tête, dit M. Eccles. Si elle fait de la rétention anale,
elle ne voudra pas voir traîner ton engin au milieu de ses affaires. »
Mais parfois une bicyclette est plus qu’une bicyclette. Les femmes
semblent en être conscientes. « Ça suscite une certaine méfiance. On est
trop mobiles, trop indépendants, dit M. Eccles. Et en tout cas, le jugement
final, c’est toujours qu’on manque de dignité.
– Le vélo a un petit côté Peter Pan, ajoute Kip. C’est en partie pour cette
raison que je ne l’emmène plus partout.
– Il trahit un certain égoïsme, renchérit M. Eccles. On ne peut pas
prendre de passagers. Le cycliste évoque un peu trop la liberté. » M. Eccles
ajoute qu’il a dépassé la cinquantaine, et qu’il a environ dix raisons de ne
pas être marié, « mais aucune de bonne ».
Le vélo a également un petit côté fauché. Une assistante de rédaction
d’un magazine masculin de luxe se souvient d’un rendez-vous avec un mec-
à-vélo qu’elle avait rencontré à une séance de dédicaces. Après lui avoir fait
un brin de conversation, il lui donne rendez-vous dans un petit resto sympa
de l’Upper West Side. Il arrive en retard, à vélo (elle l’attend dehors en
fumant cigarette sur cigarette), puis, une fois qu’ils ont pris une table et
consulté le menu, il lui dit : « Écoute, euh… Je viens de me rendre compte
qu’en fait, j’ai envie de manger une pizza. Ça te dérange pas, n’est-ce
pas ? » Il se lève.
« Mais nous ne pouvons pas… », proteste-t-elle en regardant le serveur.
Il l’attrape par le bras et l’entraîne de force. « Tu n’as bu que quelques
gouttes d’eau, et moi je n’ai pas touché à mon verre. Ils ne peuvent pas nous
faire payer ça. »
Ils étaient allés chez elle manger une pizza, puis il était passé aux
choses sérieuses. Ensuite, ils s’étaient vus à plusieurs reprises, mais chaque
fois, il arrivait chez elle à dix heures du soir et ils commandaient des plats
cuisinés. À la fin, elle l’avait largué pour un banquier.

Et l’entrejambe ?
Les mecs-à-vélo commettent souvent l’erreur de vouloir faire de leurs
conquêtes des filles-à-vélo. Joanna, qui a été élevée sur la Cinquième
Avenue et travaille comme décoratrice d’intérieur, a épousé un mec-à-vélo.
« Nous étions tous les deux cyclistes, dit-elle, si bien qu’au début, ça n’a
posé aucun problème. La première ombre au tableau, ç’a été quand il m’a
offert une selle pour mon anniversaire. Ensuite, à Noël, j’ai eu droit au
porte-vélos à accrocher sur la voiture. Quand on a divorcé, il est parti avec
le porte-vélos. Il faut le faire, quand même. »
« Les types à vélo, très peu pour moi, dit Magda, la romancière. Vous
imaginez leur entrejambe ? Bonjour l’odeur ! Et puis moi, j’ai été trop
souvent fauchée par des cyclistes. Ce sont tous des connards égoïstes et
kamikazes. S’ils baisent comme ils pédalent, merci bien, la vitesse, c’est
pas ça qui compte. »
« Les femmes ne trouvent pas le cyclisme sexy, dit Thad. Elles trouvent
ça infantile. Mais il arrive un moment où on décide qu’on ne peut pas
passer sa vie à les tromper sur notre vraie nature. »
10

Quand les nanas branchées vont


voir les banlieusardes

La plupart des New-Yorkaises branchées sont déjà allées en expédition


chez une copine nouvellement installée en banlieue ; mais peu ont apprécié.
En fait, elles reviennent en ville dans un état émotionnel qui se situe entre
l’étourdissement et la dépression. En voici une illustration.
Jolie Bernard était un agent chargé des groupes de rock chez
International Creative Management. Il y a cinq ans, quand elle ne parcourait
pas le monde dans ses bottes de cow-boy en compagnie de stars du rock, en
couchant parfois avec, elle habitait à New York un deux pièces décoré de
canapés de cuir noir et d’une stéréo géante. Elle avait de longs cheveux
blonds et de gros seins sur un petit corps musclé ; quand elle rentrait chez
elle, elle trouvait cent mille messages sur son répondeur et, quand elle
sortait, ce n’était jamais sans argent et drogue dans son sac. Elle avait
acquis une certaine notoriété.
Puis sa vie a basculé. Personne ne s’y attendait, mais c’est arrivé, ce qui
prouve qu’il ne faut jamais être sûr de rien. À trente-cinq ans, elle a
rencontré un banquier d’affaires qui travaillait chez Solomon Brothers ; en
un clin d’œil, elle s’est retrouvée mariée et enceinte, et installée à
Greenwich.
« Ça ne changera rien, nous dit-elle. On se verra toujours autant, vous
viendrez chez nous, on fera des barbecues l’été.
– Oui, oui, c’est ça. »
Deux ans se sont écoulés. Nous avons appris qu’elle avait eu un
moutard, puis un autre. Nous n’arrivions jamais à nous rappeler leurs noms,
ni si c’étaient des garçons ou des filles.
« Dis donc, comment va Jolie ? m’inquiétais-je auprès de Miranda, qui
avait été sa meilleure amie.
– Aucune idée, me répondait Miranda. Chaque fois que je l’appelle,
quelque chose l’empêche de me parler. C’est le jardinier qui vient pour
l’arrosage, ou la nounou qu’elle a surprise en train de fumer de l’herbe dans
la lingerie, ou un des gosses qui se met à hurler.
– Horrible, épouvantable », disions-nous. Puis nous oubliions Jolie.
Il y a un mois, l’inévitable s’est produit : quatre de ses amies new-
yorkaises ont reçu des cartons d’invitation blancs bordés de minuscules
fleurs violettes. Jolie organisait chez elle une petite fête en l’honneur d’une
future mariée, un samedi à treize heures – le plus mauvais créneau, a
commenté Miranda, se trimbaler dans le Connecticut, c’est vraiment la
dernière chose qu’on ait envie de faire un samedi après-midi.
« Jolie m’a appelée, m’a dit Miranda. Elle m’a suppliée de venir, elle
veut avoir ses amies de Manhattan autour d’elle pour que ce soit plus
supportable.
– Le baiser de la mort », ai-je dit.
Toujours est-il que les quatre intéressées ont accepté l’invitation. Il y
avait donc Miranda, trente-deux ans, cadre supérieur dans le câble ; Sarah,
trente-huit ans, qui dirige sa propre boîte de relations publiques ; Carrie,
trente-quatre ans, plus ou moins journaliste, et Belle, trente-quatre ans,
banquière, la seule femme mariée du groupe.

Old Greenwich, ou comment se faire des


ennemies
Bien entendu, ce samedi-là était le premier beau jour de l’année. Soleil,
vingt et un degrés. Quand elles se sont retrouvées à la gare de Grand
Central, elles se sont aussitôt plaintes d’avoir à rester cloîtrées par une aussi
belle journée, même si, en bonnes citadines qu’elles étaient, elles évitaient
de sortir au grand air chaque fois que ce n’était pas absolument
indispensable.
Les ennuis ont commencé dans le train. Comme d’habitude, Carrie
s’était couchée à quatre heures du matin, elle avait une gueule de bois
épouvantable et le cœur au bord des lèvres. Belle s’est disputée avec la
femme assise devant elle, dont le gosse n’arrêtait pas de se retourner sur son
siège pour lui tirer la langue.
Puis Sarah a révélé aux autres que Jolie était aux Alcooliques
Anonymes depuis trois mois, ce qui signifiait qu’il n’y aurait pas d’alcool à
la réception.
Illico, Carrie et Miranda ont décidé de descendre à la prochaine station
et de faire demi-tour, mais Sarah et Belle les en ont dissuadées. Ensuite,
Sarah a dit à Carrie qu’elle aussi ferait bien d’adhérer aux Alcooliques
Anonymes.
Le train s’est arrêté à Old Greenwich et les quatre femmes se sont
entassées sur la banquette arrière d’un taxi vert et blanc.
« Non, mais qu’est-ce qu’on fait là ? demande Sarah.
– Amitié oblige, dit Carrie.
– Pourvu qu’ils n’aient pas des outils de jardinage sophistiqués dans
tous les coins, dit Miranda. Ça me donne envie de hurler.
– Pourvu qu’il n’y ait pas des gosses dans tous les coins. Ça me donne
envie de hurler.
– Regardez. De l’herbe. Des arbres. Respirez l’odeur du gazon
fraîchement tondu », dit Carrie, qui commence mystérieusement à retrouver
la forme. Les autres la regardent avec suspicion.
Le taxi s’arrête devant une maison blanche de style colonial, dont la
valeur a visiblement été augmentée par l’ajout d’un toit en ardoise pentu et
de balcons à l’étage. La pelouse est très verte, et les arbres qui la parsèment,
garnis chacun d’un parterre de fleurs roses à sa base.
« Oh, quel joli petit chien », dit Carrie en voyant un épagneul accourir
en aboyant. Mais, arrivé à la limite du jardin, l’animal est stoppé
brutalement, comme tiré en arrière par une corde fantôme.
Miranda allume une Dunhill bleue. « Clôture électrique invisible, dit-
elle. C’est le dernier cri. Et je vous parie tout ce que vous voudrez qu’il va
falloir en entendre vanter les mérites. »
Plantées dans l’allée, les quatre femmes regardent un instant le chien,
qui s’est assis au milieu de la pelouse, calmé, mais agite toujours
vaillamment la queue.
« Dites, on peut retourner à New York maintenant ? » demande Sarah.

Dans la salle de séjour, elles trouvent six femmes assises, jambes


croisées, une tasse de café ou de thé en équilibre sur les genoux. Un buffet
est dressé, sandwiches au concombre et quesadillas à la sauce pimentée. Sur
le côté, trône un magnum de vin blanc non débouché, aux parois couvertes
de buée. Lucy, la future mariée, paraît terrifiée à l’arrivée des New-
Yorkaises.
On fait les présentations.
Une certaine Brigid Chalmers, habillée chez Hermès de pied en cap,
sirote un liquide rouge et épais. « Dites donc, vous êtes en retard. Jolie a cru
que vous ne viendriez pas, dit-elle avec ce culot agressif dont seules les
femmes savent faire preuve entre elles.
– Vous savez, les horaires de train…, s’excuse Sarah en haussant les
épaules.
– Excuse-moi, mais, on a été présentées ? murmure Miranda à l’oreille
de Carrie, ce qui équivaut à une déclaration de guerre.
– C’est une vodka-tomate que tu bois ? » lui demande Carrie.
Brigid échange un bref coup d’œil avec une autre femme. « Euh, disons
que c’est une vodka-tomate sans vodka », répond-elle. Ses yeux courent une
seconde en direction de Jolie. « Pendant des années, je me suis gavée de ça.
Cocktails, soirées. Et puis tout d’un coup, je ne sais pas, on s’en lasse. On
passe à des choses plus importantes.
– La chose la plus importante pour moi, pour l’instant, c’est de me taper
une vodka, dit Carrie en portant ses mains à son front. J’ai une gueule de
bois épouvantable. Si je ne prends pas une vodka…
– Raleigh ! crie l’une des femmes assises sur le canapé en se penchant
en avant pour regarder dans la pièce voisine. Raleigh ! Va jouer dehors ! »
Miranda se penche vers Carrie. « Elle parle à son chien ou à son
gosse ? »

Amour conjugal
Miranda se tourne vers Brigid. « Alors, dis-moi, Brigid, qu’est-ce que tu
fais exactement ? »
Brigid ouvre la bouche et y introduit très proprement un triangle de
quesadilla. « Je travaille chez moi. J’ai ma boîte de conseil.
– Je vois, dit Miranda. Et tu conseilles… en quoi ?
– Informatique.
– Elle est notre petit Bill Gates, dit Marguerite, qui boit de l’Evian dans
un verre à vin. Quand notre ordinateur nous joue des tours, on l’appelle, et
elle répare.
– Très précieux, renchérit Belle. Les ordinateurs, c’est capricieux.
Surtout si on ne s’en sert pas tous les jours. » Elle sourit. « Et toi,
Marguerite, qu’est-ce que tu fais ? Tu as des enfants ? »
Marguerite rougit légèrement et détourne les yeux. « Un seul, dit-elle
avec regret. Un beau petit ange. Mais ce n’est plus un bébé. Il a huit ans, il
devient un vrai petit garçon. Nous essayons d’en avoir un autre.
– Margie essaie l’in-vitro », dit Jolie, puis, à la cantonade : « Je suis
contente d’avoir eu les deux miens tout de suite, comme ça, c’est fait. »
Carrie a le malheur de choisir juste ce moment-là pour revenir de la
cuisine, un grand verre de vodka avec deux glaçons à la main. « En parlant
de moutards, dit-elle, le mari de Belle voudrait la mettre en cloque, mais
pour elle, il n’en est pas question. Alors, elle est allée dans une pharmacie et
elle s’est acheté un kit pour savoir quand elle ovulait. La nana lui a donné
en lui souhaitant bonne chance, et Belle lui a fait : “Non, non, vous n’y êtes
pas du tout. Je vais m’en servir pour savoir quand ne pas avoir de rapports.”
C’est à se tordre, non ?
– Il est hors de question que je sois enceinte l’été, explique Belle. Je ne
veux pas me montrer dans cet état en maillot de bain. »
Brigid les coupe et reprend la conversation : « Et toi, Miranda, qu’est-ce
que tu fais ? dit-elle. Tu vis à Manhattan, n’est-ce pas ?
– Eh bien, je suis directeur général chez un câblo-opérateur.
– Oh, j’adore les chaînes câblées, dit Rita, qui porte trois lourds colliers
d’or et arbore un saphir de douze carats à côté d’une alliance en saphirs.
– Oui, dit Belle avec un sourire mielleux. Miranda est notre petit Bob
Pittman. C’est lui qui a démarré MTV, tu sais.
– Oh, oui, je sais, dit Rita. Mon mari travaille pour CBS. Je vais lui dire
que je t’ai rencontrée, Miranda. Je suis sûre qu’il… En fait, j’étais son
assistante ! Jusqu’au jour où nos collègues ont découvert que nous sortions
ensemble. Surtout qu’il était marié à l’époque. » Elle échange des regards
avec les autres banlieusardes.
Carrie se laisse tomber sur le canapé à côté d’elle et l’éclabousse avec
sa vodka.
« Désolée, dit-elle. Je suis d’une maladresse épouvantable aujourd’hui.
Une serviette ?
– Ce n’est pas grave, dit Rita.
– C’est absolument fascinant, dit Carrie. Se taper un homme marié. Je
n’y arriverais jamais, moi. À tous les coups, je finirais par devenir la
meilleure amie de sa femme.
– C’est pour ça qu’il y a des cours à la Learning Annex, dit Sarah
sèchement.
– Peut-être, mais je n’ai pas envie de retourner en classe avec une bande
de ratés, dit Carrie.
– Je connais plein de gens qui ont pris des cours à la Learning Annex.
Ils ne sont pas mauvais du tout, dit Brigid.
– C’était lequel, notre préféré ? demande Rita. Sadomaso ? C’est ça :
comment devenir une dominatrice.
– C’est vrai, moi, le fouet, c’est la seule méthode que j’aie trouvée pour
réveiller mon mari, dit Brigid. C’est ça, l’amour conjugal. »
Lucy rit de bon cœur.

Surprise banlieusarde : le bidet


Carrie se lève en bâillant. « Est-ce que quelqu’un sait où sont les
toilettes ? »
Carrie ne va pas aux toilettes. Elle n’est pas non plus aussi soûle qu’elle
en a l’air. Elle monte sur la pointe des pieds l’escalier tapissé d’un chemin
oriental en se disant que, si elle était Jolie, elle en connaîtrait l’origine
exacte, car c’est le genre de chose que sait une femme qui s’installe en
banlieue pour tisser un nid douillet autour de son riche banquier de mari.
Elle se rend dans la chambre de Jolie. Le sol est recouvert d’une épaisse
moquette blanche, les murs de photos dans des cadres d’argent. Il y a des
clichés – on sent le travail de professionnel – de Jolie en maillot de bain, ses
longs cheveux blonds dansant sur ses épaules.
Carrie les regarde longuement. Comment se sent-on dans la peau de
Jolie ? Comment Jolie est-elle devenue ce qu’elle est ? Comment rencontre-
t-on un homme qui tombe amoureux de vous et vous donne tout ça ? À
trente-quatre ans, Carrie n’a jamais ne serait-ce qu’approché une situation
de ce genre et doute que cela lui arrive jamais.
Et pourtant, cette vie-là, elle l’a toujours crue à portée de main parce
que c’est tout simplement ce qu’elle veut. Mais les hommes qu’on veut n’en
veulent pas, ou alors ils ne veulent pas de vous. Et ceux qui en voudraient
bien sont vraiment trop rasoir. Elle gagne la salle de bain. Marbre noir du
sol au plafond. Bidet. Peut-être, contrairement aux New-Yorkais, les maris
banlieusards n’acceptent-ils de jouer du biniou que quand leur femme sent
le savon. Soudain, elle manque pousser un cri.
Elle vient de voir une photo quarante sur cinquante de Jolie, style Demi
Moore, entièrement nue, si ce n’est un négligé étriqué qui laisse voir des
seins éléphantesques et un ventre énorme. Jolie regarde fièrement l’objectif,
la main posée juste au-dessus de son nombril qui pointe comme un petit
bourgeon au printemps. Carrie tire la chasse d’eau et se rue dans l’escalier,
le souffle court.
« On ouvre les cadeaux », la gronde Brigid.
Carrie s’assied à côté de Miranda. « Qu’est-ce qui t’arrive ? lui
demande celle-ci.
– La photo. Dans la chambre de maître. Va voir toi-même, dit Carrie.
– Veuillez m’excuser, dit Miranda en quittant la pièce.
– Qu’est-ce que vous complotez, toutes les deux ? demande Jolie.
– Rien », dit Carrie. Elle regarde la future mariée, qui déballe une
culotte de soie rouge sans entrejambe, bordée de dentelle noire. Tout le
monde rit. C’est la coutume dans ce genre de réunion.

J’en tremble
« Cette photo, c’est incroyable ! » s’exclame Miranda. Le train les
ramène en ville et les berce doucement.
« Si jamais je suis enceinte un jour, dit Belle, je m’enferme pendant
neuf mois. Sans voir personne.
– Je ne dirais pas non, moi, dit Sarah d’un ton maussade, en regardant
défiler le paysage. Elles ont des maisons, des voitures, des bonnes
d’enfants. Ça me paraît gérable comme vie. Je suis jalouse, tenez.
– Moi, j’aimerais bien savoir ce qu’elles font de leurs journées, dit
Miranda.
– Elles baisent même pas », dit Carrie en pensant au Boss, son nouvel
amant. Pour l’instant, tout va bien. Mais au bout d’un an ou deux ? En
admettant que ça tienne jusque-là.
« Vous ne croirez jamais ce que j’ai appris sur Brigid, dit Belle. Pendant
que vous étiez en haut, Jolie m’a attirée dans la cuisine. “Soyez gentilles
avec Brigid, elle m’a dit. Elle vient de prendre Tad, son mari, en flagrant
délit avec une autre femme.” »
Ladite femme, Susan, est la voisine de Brigid. Susan et Tad font la
navette tous les jours jusqu’à Manhattan, où ils travaillent. Depuis un an, ils
se rendent à la gare en covoiturage. Brigid est tombée sur eux à dix heures
du soir, en sortant le chien. Ils étaient dans la voiture, qu’ils avaient garée
dans un cul-de-sac au bout de la rue, tous les deux soûls. Elle a ouvert
brutalement la porte et assené une grande claque sur le cul nu de son mari.
« Wheaton a la grippe et il a envie de dire bonsoir à son papa », a-t-elle dit.
Et elle est rentrée chez elle.
Pendant la semaine suivante, elle a continué de faire comme si de rien
n’était. Tad devenait de plus en plus nerveux, il l’appelait parfois jusqu’à
dix fois par jour du bureau. Chaque fois qu’il essayait de mettre le sujet sur
le tapis, elle le rembarrait avec un problème lié aux enfants. Finalement, le
samedi soir, elle annonce à Tad, qui se pintait à coups de margaritas sur la
terrasse : « Je suis de nouveau enceinte. Trois mois. Une fausse couche
n’est donc plus à craindre. Tu n’es pas heureux, mon amour ? » Puis elle
attrape le pichet de margarita et le lui verse sur la tête.
« Typique, dit Carrie en se curant les ongles avec le coin d’une pochette
d’allumettes.
– Heureusement que je peux avoir confiance en mon mari, dit Belle.
– J’en tremble », dit Miranda. Comme le train s’engage sur un pont, la
ville se dresse devant leurs yeux, brune et crépusculaire. « J’ai besoin d’un
petit verre. Qui m’accompagne ? »
Après trois cocktails chez Ici, Carrie appelle le Boss.
« Coucou, dit-il. Alors ?
– Atroce, dit-elle en gloussant. Tu sais combien je déteste ce genre de
chose. Leurs seuls sujets de conversation, c’est les bébés, les écoles privées,
leur amie qui s’est fait blackbouler du country club et la nounou qui a
crashé la Mercedes toute neuve. »
Elle entend le Boss sucer son cigare. « T’en fais pas, mon petit. Tu
t’habitueras.
– Ça m’étonnerait. »
Elle se retourne pour regarder du côté de leur table. Miranda a harponné
deux clients attablés non loin. L’un des deux est déjà en grande
conversation avec Sarah.
« Je cherche un refuge. Au Bowery Bar, dans une heure. » Et elle
raccroche.
11

Les branchées fuient la terre des


épouses pour les bars topless

Toutes sortes de malheurs peuvent frapper les citadines à leur retour


d’une visite chez leurs amies mariées, mères de famille et exilées en
banlieue.
Le lendemain matin de l’expédition de nos quatre New-Yorkaises, il y a
eu des échanges de coups de fil. Sarah s’était cassé la cheville en faisant du
roller à quatre heures du matin. Miranda avait baisé dans un placard, avec
un type rencontré à une soirée, sans préservatif. Carrie avait fait quelque
chose de si ridicule qu’elle était sûre d’avoir tué dans l’œuf sa liaison avec
le Boss. Quant à Belle, elle était introuvable.

Le téméraire
Miranda n’avait pas du tout l’intention de se conduire en cinglée à cette
soirée, de faire ce qu’elle appelle « mon numéro Glenn Close ».
« J’allais rentrer chez moi dormir pour me lever tôt et travailler
dimanche. » C’est le grand avantage de vivre seule, sans mari, sans enfants.
On peut travailler le dimanche.
Mais Sarah l’avait traînée à cette soirée en lui faisant miroiter la
possibilité de nouer des contacts. Sarah, qui a sa propre société de relations
publiques, cherche toujours des « contacts », terme que l’on peut aussi
traduire par « touches ». La soirée se tenait dans la 64e Rue Est, chez un
vieux richard qui possède un hôtel particulier. Les femmes, la trentaine,
avaient toutes les cheveux à peu près du même blond et portaient une robe
noire. Cette faune-là se retrouve régulièrement chez les vieux richards.
Chacune venant toujours accompagnée de ses copines, il se forme ainsi des
escadrons entiers de femmes lancées à bloc dans la chasse au mâle avec des
airs de saintes-nitouches.
Sarah s’était fondue dans la foule, plantant Miranda au bar. Avec ses
cheveux bruns ondulés et ses bottes terminées en guêtres, celle-ci ne passait
pas inaperçue.
Deux filles passent près d’elle ; Miranda – peut-être légèrement
parano – aurait juré que l’une d’elles disait : « C’est elle, Miranda Hobbes.
Une vraie garce. »
Et elle répond à voix haute, mais pas assez pour se faire entendre :
« Exact, mon chou. Je suis une garce, mais Dieu merci, je ne suis pas
comme toi. » C’est alors qu’elle repense à son après-midi en banlieue et au
gâteau aux carottes basses calories nappé de crème allégée, qu’elle a mangé
avec une minuscule fourchette d’argent aux dents pointues : une arme
blanche parfaite.
Un homme s’approche d’elle. Costume sur mesure, chic et coûteux.
D’accord, ce n’est pas un homme à proprement parler, vu qu’il n’a que
trente-cinq ans. Mais il fait des efforts. Comme elle se fait préparer une
double vodka-tonic par le serveur, il lui dit : « Il fait soif, hein ?
– Non. En fait, j’ai envie d’un steak. Pigé ?
– Je vais vous en chercher un, dit l’homme, qui parle avec un accent
français.
– Je vous sonnerai quand j’aurai besoin de vous », dit-elle en essayant
de s’éloigner. Elle refuse de se mettre dans l’ambiance de la soirée. Elle en
a assez de faire semblant, mais elle n’a pas non plus envie de rentrer chez
elle, parce que la solitude lui pèse et qu’elle a un peu trop bu.
« Je m’appelle Guy, dit-il. J’ai une galerie d’art dans la 79e Rue. »
Elle soupire. « Mais bien sûr, où ai-je la tête ?
– Vous en avez peut-être entendu parler ?
– Écoutez, Guy…
– Oui ? dit-il, plein d’espoir.
– Vous pouvez toucher votre trou du cul avec votre bite ? »
Il lui fait un sourire mutin et se rapproche encore. Il lui pose la main sur
l’épaule. « Mais naturellement.
– Dans ce cas, je vous suggère d’aller goûter aux plaisirs solitaires.
– Oh ! Voyons ! » dit Guy, et Miranda se demande s’il est vraiment bête
ou s’il a simplement l’air bête parce qu’il est français. Il lui attrape la main
et l’attire dans l’escalier ; elle se laisse faire, en se disant qu’un type qui sait
rester aussi cool après s’être fait insulter ne peut pas être foncièrement
mauvais. Ils se retrouvent dans la chambre à coucher de leur hôte, dont le lit
est recouvert de soie rouge. Le Guy en question a de la coke. Tout d’un
coup, ils se mettent à s’embrasser. Les gens entrent et sortent de la chambre.
Ils terminent dans le dressing-room. Lambris de pin ancien, tringles
pour les vestes et les pantalons, étagères pour les pulls en cachemire et les
chaussures. Miranda inspecte les étiquettes : Savile Row… pas original.
Quand elle se retourne, Guy est derrière elle. Ils se mettent à se peloter. Les
lacets des guêtres sont dénoués. Charles-le-chauve sort la tête.
« Gros comment ? demande Carrie au téléphone.
– Gros. Et français », dit Miranda. (Ah ?)
Quand c’est fini, Guy lui dit : « Dis donc, pas un mot à ma fiancée,
d’accord ? » en lui fourrant sa langue dans l’oreille une dernière fois.
Il lui déballe tout : il vit avec elle depuis deux ans, ils doivent se marier,
mais il ne sait pas s’il en a vraiment envie, mais comme elle vit chez lui,
que faire ?
Ensuite, ç’a été Glenn Close sans le lapin.
Le lendemain, Guy trouve son numéro et l’appelle. Il veut la revoir.
« Voilà le genre d’hommes entre lesquels il nous faut choisir », dit Miranda.
Newbert s’inquiète
À midi, Newbert, le mari de Belle, appelle Carrie pour savoir si elle a
vu Belle.
« Si elle était morte, lui répond Carrie, je le saurais. »

Ingénue en roller
Puis c’est au tour de Sarah qui, d’après Miranda, s’est amusée à faire du
roller dans son sous-sol à quatre heures du matin. Pintée. Trente-huit ans.
Existe-t-il spectacle moins ragoûtant qu’une femme adulte qui s’accroche à
un rôle d’ingénue ? Sans doute pas.
Mais de sa part, faut-il s’en étonner ? Elle n’est pas mariée, elle aimerait
rencontrer quelqu’un. Et les hommes, comme vous l’avez déjà compris,
sont attirés par la jeunesse. Même les banlieusardes rencontrées à Old
Greenwich, qui sont plus âgées que Sarah, étaient plus jeunes qu’elle
aujourd’hui au moment de leur mariage. Pour elle, l’occasion n’est plus
sûre de se représenter. Alors elle fait du roller dans son sous-sol avec un
jeune de vingt-cinq ans. Au lieu de l’emmener au lit. Non qu’il n’en ait pas
envie, au contraire, mais c’est elle : elle a peur qu’il juge son corps vieilli.
« Oh, saluuut ! » dit-elle, quand Carrie l’appelle dans le courant de
l’après-midi. Elle est installée sur le canapé de son petit mais impeccable
deux pièces, dans un gratte-ciel à deux pas de la Deuxième Avenue. « Je
vais bien, oui. Quelle histoire, hein ? » Son ton est exagérément enjoué.
« Une petite cheville cassée, rien de grave. Et des médecins mignons
comme tout, aux urgences. Et Luke qui est tout le temps avec moi.
– Luke ?
– Lucas, en fait. Il est mignon tout plein. C’est mon jeune ami. » Elle
glousse. C’est horrible.
« Où t’es-tu procuré les rollers ?
– Oh, c’est les siens. Il est venu avec. À la soirée. Ce n’est pas
mignon ? »
On lui enlève son plâtre dans six semaines. Entre-temps, Sarah va faire
marcher sa boîte de relations publiques à cloche-pied, comme elle pourra.
Elle n’a pas d’assurance invalidité. Son affaire est sur le fil du rasoir.
Que vaut-il mieux ? Ça, ou être mariée et habiter en banlieue ? On peut
se poser la question.
Qui sait.

Belle au Carlyle
Belle appelle du Carlyle. Elle parle d’un receveur de l’équipe des
Miami Dolphins. Rencontré chez Frederick. Elle dit quelque chose sur son
mari, Newbert, et sur une sauce pour spaghettis. « Je fais une super-sauce
pour spaghettis, dit-elle. Je suis une super-épouse. » Carrie acquiesce.
En rentrant de Greenwich, Belle s’est disputée avec Newbert. Elle s’est
enfuie et elle a atterri au Frederick, la boîte de nuit. Le joueur de football
américain y était. Il lui répétait que son mari ne l’aimait pas assez. « Si. Tu
ne comprends pas », disait-elle. « Moi, je t’aimerais davantage », il a dit.
Elle a ri, s’est enfuie de nouveau et s’est pris une suite au Carlyle. Elle a
déclaré : « C’est l’heure des cocktails. »
Elle soupçonne Newbert d’être nerveux parce qu’il vient d’envoyer son
roman chez l’éditeur. Ou parce qu’elle ne veut pas d’enfants. Pas avant que
le bouquin se vende en tout cas. Dès qu’elle sera enceinte, ce sera fini tout
ça. Alors, autant se payer du bon temps maintenant.

Tous les chemins mènent au Baby Doll


À son retour d’Old Greenwich, et après avoir donné rendez-vous à son
nouvel amant, le Boss, Carrie s’est rendue au Bowery Bar. Elle y a trouvé
Samantha Jones, la quarantaine, productrice de cinéma. Sa meilleure amie.
Parfois.
Barkley, l’artiste prometteur de vingt-cinq ans, tombeur de mannequins,
s’était incrusté à la table de Samantha.
« Tu me ferais un plaisir fou de passer à mon loft un de ces jours », dit-
il en relevant sa mèche d’un petit mouvement de la tête.
Samantha fume un havane. Elle en tire une bouffée et lui souffle la
fumée dans la figure. « Je veux bien te croire. Mais qui me dit que ta
peinture va me plaire ?
– Tu n’es pas obligée d’aimer ma peinture, dit Barkley. Tu peux juste
m’aimer moi. »
Samantha lui fait un sourire mauvais. « Les mecs de moins de trente-
cinq ans ne m’intéressent pas. Ils n’ont pas assez d’expérience à mon goût.
– Essaie-moi, dit Barkley. Ou sinon, au moins, paie-moi un verre.
– On s’en va, dit Samantha. On se trouve une autre taule. »
Ils atterrissent au Baby Doll Lounge, une boîte de strip-tease à TriBeCa.
Comme Barkley leur colle aux basques, les deux femmes font contre
mauvaise fortune bon cœur. Après tout, ce n’est pas inutile d’entrer dans un
topless accompagnées d’un homme. De plus, il a de l’herbe. On fume donc
dans le taxi. Quand ils descendent devant le Baby Doll, Sam attrape le bras
de Carrie, geste inhabituel pour elle, en lui disant : « Il faut absolument que
tu me parles de ton Boss. Je ne suis pas sûre que ce soit l’homme qu’il te
faut. »
Carrie hésite à lui répondre ; c’est toujours le même topo entre elle et
Samantha. Dès qu’elle est bien avec un homme, Sam s’en mêle, elle instille
le doute dans son esprit, enfonce le clou. « Peut-être pas, dit-elle. Mais je
crois que je suis folle de lui.
– Mais lui, est-ce qu’il sait combien tu es géniale ? Combien je te trouve
géniale ? »
Carrie se dit : Un jour, Sam et moi, on couchera avec le même type
ensemble, mais pas ce soir.
La barmaid s’approche en disant : « Ça fait plaisir de voir revenir les
femmes ici », et elle leur sert à boire gratuitement, ce qui n’est pas sans
poser problème. Barkley, lui, essaie de lancer une discussion. Il explique
qu’en fait, il veut devenir réalisateur, ce qui est le rêve de tous les artistes,
alors pourquoi ne pas sauter la phase artiste et faire directement de la mise
en scène ?
Deux filles dansent sur un petit podium. Deux filles comme on en voit
tous les jours dans la rue. Avec leurs petits seins en poire et leur gros
derrière, elles ne cassent vraiment pas des briques. Barkley ne parle plus, il
hurle : « Mais je suis meilleur que David Salle ! Je suis un putain de génie,
moi !
– Ah oui ? Depuis quand ? hurle Samantha.
– Nous sommes tous des putains de génies », dit Carrie. Puis elle va aux
toilettes.
On y parvient en se glissant dans un étroit passage entre les deux scènes
et en descendant au sous-sol. La porte de bois grise ferme mal, les faïences
sont cassées. Elle pense à Greenwich. Le mariage, les gosses.
Je ne suis pas prête, se dit-elle.
Elle remonte, se déshabille et grimpe sur la scène, où elle se met à
danser. Samantha la dévisage en riant, mais quand le barman vient lui
demander poliment de reprendre sa place dans la salle, elle ne rit plus.
Le lendemain matin à huit heures, le Boss appelle Carrie. Il part jouer
au golf. Sa voix est tendue. « À quelle heure tu es rentrée, hier ? Qu’est-ce
que tu as fait de ta soirée ?
– Pas grand-chose. On est allés au Bowery. Et après, au Baby Doll
Lounge.
– Ah ouais, rien de particulier ?
– J’ai un peu trop bu, dit-elle en riant.
– Tu n’as rien d’autre à me raconter ?
– Non, non…, dit Carrie avec la voix de petite fille qu’elle prend
toujours pour l’amadouer. Et toi ?
– J’ai reçu un coup de fil ce matin, lui dit-il. Quelqu’un qui t’a vue
danser presque à poil au Baby Doll.
– Ah. Tiens donc. Et comment on savait que c’était moi ?
– On savait.
– Tu m’en veux ?
– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? demande-t-il.
– Tu m’en veux ?
– Je t’en veux de me l’avoir caché. Comment peux-tu envisager une
relation sérieuse si tu es incapable d’être honnête ?
– Mais comment veux-tu que je sache si je peux te faire confiance ?
– Crois-moi, lui dit-il. S’il y a une seule personne en qui tu peux avoir
confiance, c’est moi. »
Et il raccroche.
Carrie sort les photos de la Jamaïque (comme ils avaient l’air heureux,
dans cette phase de découverte l’un de l’autre), et découpe toutes celles où
le Boss fume son cigare. Elle pense aux nuits où elle dort avec lui,
pelotonnée contre son dos.
Elle a envie de coller les photos sur du papier kraft en écrivant en haut :
« Portrait du Boss avec son cigare », suivi de : « Tu me manques », avec
plein de baisers en bas.
Elle regarde les photos longuement, et ne fait rien.
12

Skipper et M. Merveilleux
recherchent des sensations fortes
dans les haies de Southampton

Peut-être est-ce parce que, indiscutablement, le bronzage sied à la


plupart des gens. Ou peut-être est-ce la preuve que la pulsion sexuelle est
plus forte que l’ambition, même chez les New-Yorkais. Toujours est-il que
les Hamptons ont un je-ne-sais-quoi qui pousse aux rencontres sexuelles
sans lendemain, à ces accouplements d’une brièveté gênante que la majorité
des gens ont envie d’oublier sitôt consommés.
Disons que c’est une combinaison d’épiderme (seins nus à Media
Beach), de géographie (il faut un temps infini pour faire Southampton-East
Hampton en voiture, surtout à quatre heures du matin) et de topographie
(toutes ces grandes haies qui forment autant de cachettes pour les couples).
Mais arriver à concilier tous ces éléments et à les retourner à son
avantage, surtout pour un homme, demande un certain doigté. La jeunesse
n’est pas forcément un atout. Il faut connaître les ficelles et savoir se
désengager avec élégance. Sinon, l’expérience peut s’avérer fort différente
de ce qu’on recherchait au départ.
Pour vous mettre en garde, voici l’histoire de trois célibataires bardés
d’espoir, qui sont venus passer le week-end du 4 Juillet dans les Hamptons.
Mais, avant tout, présentation des concurrents :
Célibataire no 1 : Skipper Johnson, vingt-cinq ans. Avocat du show biz.
Très beau mec. Projette de diriger un des grands studios un jour, mais à
condition que ce soit à New York. Jouets de plage : Mercedes classe A,
vêtements de chez Brooks Brothers (« leurs modèles sont faits pour moi »),
téléphone cellulaire sans arrêt collé à son oreille. Récemment, des copains à
lui se sont plaints qu’il avait passé deux heures sur le parking de la plage
pour conclure une affaire au téléphone. « À la plage, on perd son temps, dit
Skipper. D’ailleurs, je n’aime pas avoir du sable dans mes cheveux et mes
vêtements. » Skipper est tracassé par un certain relâchement dans ses succès
féminins. « Les femmes me prennent pour un homo ou quoi ? » demande-t-
il sans rire.
Célibataire no 2 : M. Merveilleux, soixante-cinq ans, en avoue soixante.
Mâchoire volontaire, cheveux argentés, yeux d’un bleu éclatant, corps
athlétique. Toutes les pièces de la mécanique marchent sur commande. Cinq
mariages (et cinq divorces). Douze enfants. Épouses no 2, 3 et 4 restées de
bonnes amies. Ses copains aimeraient connaître son secret. Jouets de plage,
aucun. Mais peut se vanter d’avoir un dernier étage sur Park Avenue, une
maison dans le Bedford, un appartement à Palm Beach. Il passe son week-
end chez des amis, Further Lane, East Hampton. Il envisage d’acheter une
bicoque à lui.
Célibataire no 3 : Stanford Blatch, trente-sept ans. Scénariste. Le futur
Joe Eszterhas. Gay avec une préférence pour les hétéros. Cheveux bruns
longs et bouclés, qu’il refuse de couper ou de rassembler en catogan. Se
mariera probablement un jour et aura des enfants. Loge chez sa grand-mère,
Halsey Neck Lane, à Southampton. Mère-grand habite Palm Beach. Jouets
de plage : ne conduit pas ; préfère mettre le chauffeur de la famille à son
entière disposition le week-end. Joujou préféré : depuis l’enfance, a
rencontré tous les personnages dignes d’être connus ; n’a donc plus rien à
prouver.

La douche froide de Skipper


Vendredi soir. Skipper Johnson se rend en voiture à Southampton, où il
va retrouver des copines au Basilico : les quatre femmes approchent de la
trentaine, travaillent chez Ralph Lauren et, à première vue, sont impossibles
à distinguer l’une de l’autre. Skipper trouve réconfortantes leur beauté sans
caractère et leur habitude de se déplacer en troupeau. Cela le délivre de
l’obligation de divertir une fille pendant une soirée entière.
On boit des Pine Hamptons au bar. C’est Skipper qui régale. À onze
heures, on va au M-80. Une foule attend dehors, mais Skipper connaît le
portier. Les cocktails sont servis dans des gobelets de plastique. Skipper
rencontre des copains, les tombeurs de mannequins George et Charlie.
« J’ai douze filles chez moi ce week-end », se vante George. George sait
que Skipper meurt d’envie de se faire inviter, c’est pourquoi il se garde bien
de le lui proposer. Deux tops se jettent leur verre à la figure en riant.
À deux heures du matin, une fille vomit dans les buissons. Skipper offre
de raccompagner ces demoiselles : George habite un ranch à la limite de la
partie chic de Southampton. Il y a un carton de bières dans le frigo, rien
d’autre. Skipper se rend dans une chambre, s’assied sur le lit avec une des
filles et sirote une bière. Il s’allonge, ferme les yeux, glisse son bras autour
de la taille de la fille.
« Je suis trop bourré pour conduire, dit-il d’une voix plaintive.
– Moi, j’ai sommeil, dit la fille.
– Oh, je t’en prie, ne me fiche pas dehors. On dormira. Promis, dit
Skipper.
– D’accord. Mais tu dors sur les couvertures. Et tout habillé. »
Skipper s’exécute. Bientôt, il ronfle. Au bout d’un moment, la fille le
chasse et l’envoie finir sa nuit sur le canapé.
Samedi matin. En rentrant chez lui, Skipper décide de passer voir ses
amis Carrie et le Boss à Bridgehampton. Il trouve le Boss torse nu derrière
la maison, en train d’arroser les plantes autour de la piscine, un cigare entre
les lèvres. « Je suis en vacances, dit-il.
– Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu n’as pas de jardinier ? » demande
Skipper.
Carrie fume en lisant le New York Post. « Le jardinier, c’est lui. Il fait
aussi laveur de voitures. »
Skipper se met en caleçon et plonge comme un personnage de dessin
animé, jambes à l’équerre. Quand il refait surface, le Boss lui dit :
« Maintenant, je sais pourquoi tu n’arrives pas à baiser.
– Ah bon, qu’est-ce que tu me conseilles ?
– Prends un cigare », lui dit le Boss.

M. Blatch est amoureux


Samedi, Halsey Neck Lane. Assis au bord de la piscine, Stanford Blatch
téléphone et observe la copine de son frère, qu’il déteste, en train d’essayer
de lire son New York Observer. Il fait exprès de parler fort dans l’espoir de
la faire fuir. « Mais il faut que tu sortes, dit-il. C’est ridicule. Qu’est-ce que
tu vas faire ? Tu vas rester enfermé tout le week-end à travailler ? Prends
l’hydravion. C’est moi qui paie.
« Eh bien, apporte tes manuscrits. Vous autres agents, vous travaillez
comme des damnés. Mais bien sûr qu’il y a toute la place qu’il faut. J’ai
l’étage entier à moi tout seul. »
Stanford raccroche. Il s’approche de la petite amie de son frère. « Tu
connais Robert Morriskin ? » Comme la fille lève sur lui des yeux vides
d’expression, il dit : « Le contraire m’aurait étonné. C’est l’agent littéraire
le plus en vogue actuellement. Il est adorable.
– C’est un écrivain ? »

Skipper fait tout foirer


Samedi soir. Skipper se rend à un barbecue chez les Rappaport, un jeune
couple ami qui semble toujours à la veille de divorcer. Il se soûle encore
une fois, et retente le coup de boire une bière et de s’allonger sur un lit avec
une fille du nom de Cindy. La manœuvre semble marcher, jusqu’au moment
où il lui dit qu’il trouve Jim Carrey génial.
« Tu sais, j’ai un copain », lui dit-elle.
Dimanche. M. Merveilleux appelle ses amis et leur dit qu’il en a marre
de Bedford, qu’il saute dans sa Ferrari et qu’il arrive.
Stanford Blatch est assis au bord de la piscine dans un costume de plage
Armani à motifs cachemire, veste a manches courtes et caleçon moulant. Il
téléphone de nouveau à Robert Morriskin. « Viens donc ce soir. On organise
une grande fête. Ce n’est plus si courant de nos jours, tu sais. Tu viens
accompagné ? Amène une fille, si tu veux. Ça m’est égal. »

Un tour surprenant
Dimanche soir. À l’occasion de la parution d’un livre, Coerte Felske
donne une soirée chez Ted Fields. Skipper est vexé de ne pas être invité.
Mais il s’est arrangé pour y aller tout de même en proposant à Stanford
Blatch, qu’il connaît vaguement et qui est invité partout, de l’y conduire.
C’est une garden-party. Skipper remarque qu’une jeune femme du nom
de Margaret s’intéresse beaucoup à lui. Margaret est une petite brune aux
gros seins. Elle est jolie, mais ce n’est pas son genre. Elle travaille dans les
relations publiques. Skipper et Margaret prétendent avoir besoin d’aller aux
toilettes, ce qui les oblige à longer un sentier jalonné de torches, et qui
serpente derrière des buissons jusqu’aux W-C. Ils se dirigent vers une haie.
Ils s’embrassent. Et là, les événements prennent un tour surprenant.
« J’en meurs d’envie », dit Margaret, et voilà qu’elle s’agenouille
devant lui et lui ouvre sa braguette. Skipper est éberlué. La chose prend en
tout deux minutes, à peine.
« Tu vas me ramener chez moi, hein ? demande Margaret.
– Impossible. J’ai promis à Stanford de le raccompagner, et tu habites à
l’opposé. »

Oh, M. Merveilleux !
Further Lane. M. Merveilleux arrive de Bedford juste pour dîner. Son
hôte, Charlie, est divorcé depuis cinq ans. Ses invités, hommes et femmes,
ont entre trente ans et quarante et quelque. M. Merveilleux est placé à côté
d’une femme du nom de Sabrina : trente-deux ans, seins qui débordent d’un
débardeur noir de chez Dona Karan. M. Merveilleux lui remplit son verre,
tend une oreille compatissante à ses histoires d’ex-mari. À onze heures,
Sabrina lui propose de l’accompagner à la Stephen’s Talk House, à
Amagansett, où elle a rendez-vous avec des amis. M. Merveilleux lui offre
de prendre le volant, vu qu’elle a un peu bu. Ils finissent chez Sabrina à
trois heures du matin.
En le voyant arriver, la fille qui habite avec Sabrina lui dit : « Si vous
avez des idées tordues derrière la tête, vous pouvez les oublier tout de
suite. » Sur ce, elle s’allonge sur le canapé et éteint la lumière.
Plus tard, vers cinq heures du matin, M. Merveilleux a une crise de
claustrophobie. La maison de Sabrina est minuscule. Il entend la copine
ronfler sur le canapé juste derrière la porte. Je perds la boule, pense-t-il.
Lundi. M. Merveilleux appelle Sabrina, qu’il a quittée il y a une heure.
Il tombe sur son répondeur : « Tu m’accompagnes à la plage ? » À Media
Beach, il rencontre Carrie et le Boss. Puis il repère une jolie blonde avec un
cocker. Il s’approche et se met à jouer avec le chien. La conversation
s’engage. Il commence à penser qu’il a ses chances quand le copain de la
blonde arrive, un grand type râblé aux pectoraux impressionnants, un peu
court sur pattes. M. Merveilleux retourne à sa serviette de bain. Samantha
Jones est arrivée, elle s’est installée avec Carrie et le Boss.
La blonde arpente la plage avec son copain. En passant devant
M. Merveilleux, elle se tourne et lui fait un signe.
« Tu vois ? Je t’avais dit que j’avais une touche. Une sérieuse, dit
M. Merveilleux.
– Avec cette fille ? » dit Samantha, qui rit d’un rire méchant.

Panne cellulaire
Skipper dispute une partie de tennis quand il entend sonner son
téléphone portable.
« Bonjour, chéri, lui dit Margaret. Je me demandais ce que tu faisais.
– Je suis en plein match de tennis, dit Skipper.
– Tu veux venir, après ? J’ai une envie folle de te préparer un petit dîner
à la maison.
– Non, impossible.
– Comment ça impossible ?
– C’est-à-dire, je n’ai encore rien prévu. J’ai promis à des gens d’aller
dîner chez eux.
– Eh bien, on y va ensemble. »
Skipper baisse la voix. « Je ne crois pas que ça puisse se faire. C’est
plus ou moins professionnel, tu vois ce que je veux dire ?
– Espèce de grand manitou ! » dit Margaret.
Robert Morriskin finit par arriver en hydravion. Un peu vexé qu’il ne
soit pas venu la veille, Stanford lui envoie le chauffeur dans le vieux break
Ford au lieu de la Mercedes.
M. Merveilleux rentre de la plage. Sabrina a appelé. Il la rappelle
aussitôt, mais tombe sur son répondeur.

Ce ne serait pas elle ?


Lundi soir. Carrie, le Boss et M. Merveilleux se rendent à un cocktail.
M. Merveilleux a pris le volant de sa grosse Mercedes. Il remonte lentement
Mecox Lane, au niveau des fermes équestres. Le soleil commence à
décliner, et le vert de l’herbe est d’une sérénité particulière. Ils franchissent
une petite colline. Quand la voiture passe le col, ils tombent sur une fille en
rollers, qui semble avoir quelques difficultés. Elle porte un T-shirt moulant
blanc et un petit short noir. Elle a ramassé ses cheveux bruns en une queue
de cheval, mais elle a surtout des jambes d’enfer.
« J’ai le coup de foudre », dit M. Merveilleux. Quand elle emprunte une
route secondaire, il passe son chemin, puis il s’arrête et pose les deux mains
sur le volant. « Je fais demi-tour. »
Carrie essaie d’intercepter le regard du Boss, mais il l’ignore. Il rit, il
marche dans le plan.
M. Merveilleux accélère pour rattraper la fille. « Regardez-la. Elle ne
sait même pas patiner. Elle va se faire mal. » Ils la dépassent, et le Boss dit :
« Ce ne serait pas Elle, par hasard ? Elle lui ressemble. »
Carrie, à l’arrière, fume une cigarette. « Trop jeune », dit-elle.
Le Boss descend sa vitre. « Bonsoir », dit-il.
La fille s’approche de la voiture. « Bonsoir, répond-elle, tout sourire,
puis elle les regarde d’un air perplexe. On se connaît ?
– Je ne sais pas, dit M. Merveilleux, qui se penche sur le siège. Je me
présente. Monsieur Merveilleux.
– Et moi, Audrey », dit la fille. Elle regarde le Boss. « Vous ressemblez
à quelqu’un que je connais. »
M. Merveilleux saute de sa voiture. « Savez-vous vous arrêter ? C’est
très important de savoir s’arrêter. Sinon, c’est dangereux. »
La fille rit. « Voici comment il faut faire, lui dit M. Merveilleux en
joignant le geste à la parole : il s’accroupit en avançant une jambe et en
écartant les bras à l’horizontale.
– Merci », dit la fille. Elle s’éloigne.
« Vous êtes mannequin ? demande-t-il.
– Non, lui lance-t-elle par-dessus son épaule. Non, je suis étudiante. »
Il remonte en voiture. « Elle portait une alliance. Qu’est-ce qu’il fiche,
son mari, à la laisser courir les routes toute seule en rollers ? Un peu plus et
je la demandais en mariage. Elle était super. Vous l’avez regardée ?
Comment elle s’appelle déjà ? Audrey. C’est ça, Audrey. Un peu vieillot,
non ? »

Le chintz bleu
Stanford a prévu de dîner chez Della Femina avec Robert Morriskin.
Ensuite, il ramène tout le monde chez lui, à Halsey Neck ; ils fument des
joints. À deux heures du matin, Robert s’excuse en disant qu’il a une pile de
manuscrits à lire le lendemain matin. Stanford l’accompagne dans sa
chambre, qui est décorée du traditionnel chintz bleu de Southampton. « J’ai
toujours adoré cette pièce, dit-il. On ne trouve plus ce chintz bleu. J’espère
que tu n’auras pas trop chaud. À mon avis, le mieux, en été, c’est de dormir
sans couvertures. C’est ce qu’on faisait enfants. Avant que ma grand-mère
découvre la clim. »
Stanford s’installe dans un fauteuil pendant que Robert se déshabille.
Cela ne semble pas gêner ce dernier, et Stanford continue de bavarder à
bâtons rompus. Robert se couche et ferme les yeux. « Fatigué, hein ? » dit
Stanford. Il s’approche du lit et regarde Robert. « Tu dors ? »

La fête de l’Indépendance
Mardi 4 juillet. Le portable sonne : c’est Margaret. « Bonjour, chéri.
Tout le monde retourne de bonne heure à New York, mais moi, j’ai pas
envie de partir. Tu t’en vas quand ? Tu peux me ramener ?
– Je ne rentre pas avant demain matin, dit Skipper.
– Oh. Remarque, je peux rentrer demain, moi aussi. Il suffit que
j’appelle le bureau.
– Oui, bien sûr, dit Skipper, sans enthousiasme.
– Tu n’aimes pas la fin du week-end, toi, quand tout le monde a repris la
route ou les airs, et que tu restes le dernier ? On dîne ensemble ?
– Je ne crois pas, non. J’ai promis à des copains…
– Pas de problème, dit Margaret d’un ton léger. On se verra le week-end
prochain. On en parlera demain dans la voiture. »

Mardi, début de soirée. M. Merveilleux engage sa Mercedes sur la route


où il a rencontré Audrey. Il descend, ouvre le coffre. Non sans peine, il
enfile une paire de rollers. Il fait quelques allers et retours sur la route. Puis
il s’appuie contre la carrosserie, et il attend.
13

Histoires de jolies filles

Il y a quelques jours, quatre femmes se sont retrouvées un après-midi au


bar d’un restaurant de l’Upper East Side pour discuter des avantages et des
inconvénients qu’il y a à être une jeune femme extrêmement jolie à New
York. À être recherchée, payée, importunée, enviée, incomprise et
simplement superbe, tout cela avant l’âge de vingt-cinq ans.
Camilla est arrivée la première. Un mètre soixante-douze, peau claire,
grande bouche, pommettes rondes, petit nez, elle a vingt-cinq ans, mais elle
« se sent vieille ». Elle a neuf ans de carrière de top model derrière elle.
Lors de notre première rencontre, il y a quelques mois, à Manhattan, elle
remplissait obligeamment son rôle de « petite amie » d’un producteur de
télé célèbre, ce qui consistait à sourire et à répondre quand on lui posait une
question. À part ça, elle faisait le minimum d’efforts, sauf peut-être pour
allumer ses propres cigarettes.
Les femmes comme Camilla sont généralement dispensées de tout
effort, d’ailleurs, surtout en compagnie des hommes. Alors que plein
d’autres auraient été prêtes à tuer pour sortir une fois avec Scotty, le
producteur en question, Camilla me dit qu’elle s’est ennuyée : « C’est pas
mon genre. » Trop vieux (la quarantaine à peine passée), pas assez
séduisant, pas assez riche. Elle est rentrée récemment d’un voyage à Saint-
Moritz avec un jeune aristocrate européen. Avec lui, au moins, elle s’est
amusée. Le fait que Scotty est indiscutablement le plus beau parti de New
York la laisse complètement indifférente. Le gros lot, c’est elle, pas lui.
Les autres femmes étant en retard, Camilla se laisse aller aux
confidences. « Je ne suis pas une garce, dit-elle en regardant autour d’elle
dans la salle, mais je dois dire que la plupart des filles qu’on rencontre à
New York sont des idiotes. Elles n’ont rien dans le crâne. Elles sont
incapables de soutenir une conversation. À table, elles se trompent de
fourchette. Quand elles sont invitées à la campagne, elles ne savent pas
combien donner à la bonne. »
New York compte une poignée de femmes comme Camilla. Elles
appartiennent à une sorte de club privé, une confrérie urbaine qui exige
simplement, comme critères d’entrée, une très grande beauté, la jeunesse
(entre dix-sept et vingt-cinq ans maxi, réels ou avoués), l’intelligence, et la
capacité de rester dans les restaurants branchés pendant des heures.
Cependant, comme le montre l’exemple d’Alexis, une copine de
Camilla, le critère de l’intelligence s’avère relatif : « Je suis une littéraire,
dit-elle. Je lis. Je peux m’asseoir et lire un magazine d’un bout à l’autre. »
Oui, ce sont elles, les jolies filles, qui faussent complètement les
relations hommes-femmes à New York, parce qu’elles raflent plus que leur
part d’attentions, d’invitations, de cadeaux, de vêtements, d’argent, de
balades en avion privé, de dîners sur des yachts à Saint-Tropez. Ce sont ces
femmes-là qui accompagnent aux soirées les plus chics et aux galas de
bienfaisance les célibataires dont les noms s’affichent en grosses lettres. Ce
sont ces femmes-là qu’on invite… et pas vous. Toutes les portes leur sont
ouvertes. Ce sont des perles, et New York devrait être leur écrin. Qu’en est-
il exactement ?

Parlons des sacs à merde


Les autres arrivent enfin. En plus de Camilla, qui se dit « en principe
célibataire mais en train de travailler au corps » un jeune rejeton d’une
famille de Park Avenue, il y a Kitty, vingt-cinq ans, qui veut devenir actrice
et vit avec Hubert, un acteur de cinquante-cinq ans encore célèbre mais en
perte de vitesse ; Shiloh, dix-sept ans, un top model qui a fait une
dépression trois mois plus tôt et ne sort quasiment plus ; et Teesie, vingt-
deux ans, top model elle aussi, qui vient d’emménager à New York et que
son agence oblige à afficher dix-neuf ans.
Ces filles sont toutes « amies » puisque leur vie de noctambules les a
plusieurs fois rapprochées et qu’elles sont allées jusqu’à sortir avec « les
mêmes sacs à merde », pour reprendre les termes de Kitty.
« Parlons-en, des sacs à merde.
– Est-ce que vous connaissez ce type, S.P. ? » demande Kitty. Elle a de
longs cheveux châtains qui lui tombent sur les épaules, des yeux verts, une
voix de petite fille. « Il est vieux, il a les cheveux blancs et une bouille de
citrouille, et il est partout. Bon. Une fois, j’étais au Bowery Bar, il est venu
vers moi et il m’a dit : “Vous êtes trop jeune pour vous rendre compte que
vous avez envie de coucher avec moi et, le temps que vous en preniez
conscience, je serai trop vieux pour avoir envie de coucher avec vous.”
– Les mecs essaient tout le temps de nous acheter, dit Camilla. Une fois,
un type m’a dit : “Viens passer le week-end à Saint Barth avec moi. On
n’est pas obligés de coucher ensemble, je te le promets. Je veux simplement
te prendre dans mes bras. C’est tout.” En revenant de Saint Barth, il me dit :
“Pourquoi tu ne m’as pas accompagné ? Je t’avais promis de ne pas te
toucher.” Et moi je lui réponds : “Vous ne comprenez pas que si je pars en
week-end avec un homme, ça veut dire que j’ai envie de faire l’amour avec
lui ?”
– Dans mon ancienne agence, on a essayé de me vendre à un type
riche », dit Teesie. Elle a des traits fins et un long cou de cygne. « Il était
copain avec l’une des bookeuses, et elle lui avait promis qu’il pourrait
m’“avoir”. » Teesie est scandalisée. Elle fait signe au serveur : « Excusez-
moi, mais mon verre n’est pas propre. »
Shiloh, peut-être pour ne pas être en reste, y va de son couplet : « J’ai
connu des types qui m’ont offert des billets d’avion, des types qui m’ont
offert des voyages dans leur jet privé. Je leur souris, mais je leur adresse
plus jamais la parole. »
Kitty se penche en avant. « Moi, j’en ai connu un qui m’a offert de me
faire refaire les seins, plus un appartement. Il m’a dit : “Je continue de
m’occuper de mes filles, même après avoir rompu.” C’était un petit
Australien chauve. »

Dash au Mark Hotel


« Comment ça se fait que tous ces types moches se prennent la tête avec
tout ce qu’ils vont faire pour nous ? demande Teesie.
– La plupart des hommes nous font l’effet d’être très arrogants », dit
Shiloh. Elle a la peau couleur amande grillée, de longs cheveux bruns et
d’immenses yeux noirs. Elle porte un débardeur et une longue jupe
tourbillonnante. « C’est tout simplement insupportable. J’ai enfin trouvé un
mec qui n’est pas comme ça, mais il est en Inde pour l’instant. Je ne me suis
pas sentie intimidée en sa présence. Il n’a pas essayé de me toucher, ni
même de poser des jalons.
– Il y a deux sortes d’hommes, dit Camilla. Les raclures qui ne pensent
qu’à baiser, et les éplorés qui ont le coup de foudre. C’est lamentable.
– Ceux qui ont le coup de foudre, c’est qui ? demande Kitty.
– Oh, tu sais bien, dit Camilla. Scotty. Capote Duncan. Dash Peters. »
Capote Duncan est l’écrivain sudiste, la trentaine, qu’on ne voit qu’avec de
jeunes beautés. Dash Peters est un célèbre agent hollywoodien qui passe
beaucoup de temps à New York, également dragueur de mannequins. Tous
les deux sont connus pour s’être affichés avec des femmes de plus de trente
ans, en général pas des nulles, en plus d’être belles, et ils leur ont brisé le
cœur.
« Je suis sortie avec Dash Peters », dit Teesie. Elle porte la main à sa
nuque courte. « Il avait une obsession : passer la nuit avec moi au Mark
Hotel. Il m’envoyait des compositions de fleurs, toujours blanches. Il me
tannait pour que je l’accompagne au sauna. Ensuite, il fallait qu’il me traîne
à une soirée stupide dans les Hamptons. Je refusais toujours.
– Je l’ai rencontré sur la Côte d’Azur, dit Camilla, qui affecte tout d’un
coup un bizarre accent européen, comme elle le fait parfois.
– Il t’a fait des cadeaux ? demande Teesie, l’air de rien.
– Pas vraiment », dit Camilla. Elle fait signe au serveur. « Pouvez-vous
m’apporter une margarita bien frappée ? Celle-ci n’est pas assez glacée. »
Elle regarde Teesie. « Juste quelques trucs de chez Chanel.
– Des vêtements ou des accessoires ?
– Des vêtements, dit Camilla. J’ai déjà tellement de sacs Chanel que je
m’en lasse. »
Après un silence, Shiloh prend la parole :
« Je sors presque plus. Je supporte plus. J’ai découvert la spiritualité. »
Un fin lacet de cuir pend à son cou, tortillé autour d’un petit cristal. Ce qui
a fini par l’achever, c’est sa rencontre avec un célèbre acteur de cinéma, la
petite trentaine, qui avait vu sa photo dans un magazine et retrouvé son
agence. L’agence lui avait communiqué son numéro ; elle venait de le voir à
l’écran et le trouvait mignon. Elle l’a appelé. Il l’a invitée à passer deux
semaines chez lui, à Los Angeles. Puis il a fait le voyage de New York, et
là, il a commencé à se conduire de façon bizarre. Il refusait de sortir, sauf
pour fréquenter des clubs de strip-tease, où il essayait d’obtenir des faveurs
spéciales des filles, gratis. « Sous prétexte qu’il était célèbre », dit Shiloh.
Kitty met les coudes sur la table. « Il y a deux ou trois ans, je me suis
dit : Je me suis fait baiser trop de fois. Alors, j’ai décidé de prendre la
virginité d’un type et de le plaquer juste après. C’était méchant, mais d’un
autre côté il avait vingt et un ans : c’est trop vieux pour être puceau ; il le
méritait. Je me suis faite tout miel, et ensuite je ne l’ai plus jamais revu.
Notre beauté n’est pas forcément un obstacle. Si on arrive à incarner ce que
le mec attend, on peut l’avoir.
– Si un mec me dit : “J’aime les bas résille et le rouge à lèvres carmin”,
j’ai compris : c’est un fétichiste, dit Teesie.
– Si Hubert était une fille, ce serait la pire des putes, dit Kitty. Un jour,
j’ai dû lui dire : “D’accord pour porter une mini-jupe, mais avec quelque
chose en dessous.” Une fois, j’ai même été obligée de remettre les pendules
à l’heure. Il arrêtait pas de me harceler pour me faire coucher avec lui et
une autre femme. Finalement, j’ai un ami gay, vous savez, George ? Il
arrive qu’on s’embrasse, mais comme des gosses. Alors je dis à Hubert :
“Chéri, George vient ce soir, il dormira à la maison.” Hubert me fait : “Mais
il dormira où ?” Et moi : “Eh bien, je me suis dit que je le mettrais dans
notre lit. Et c’est toi qui vas t’y coller.” Il a paniqué, complètement. J’ai
enfoncé le clou : “Si tu m’aimes vraiment, tu le feras pour moi, parce que
c’est ça que je veux.” Voilà, conclut-elle en commandant une autre
margarita. Il fallait que ce soit fait. Maintenant, on est quittes. »

Bonjour, Kitty
« Les vieux sont dégueulasses, dit Camilla. Je veux plus sortir avec eux.
Il y a deux ans, je me suis dit tout d’un coup : “Pourquoi il faut que je me
coltine ces riches vieux et moches alors que je peux me taper des riches
jeunes et beaux ? En plus, ils ont beau dire, les vieux nous comprennent
pas. Ils sont d’une autre génération.
– Moi, je les trouve pas si épouvantables que ça, dit Kitty. Évidemment,
quand Hubert m’a appelée pour me dire qu’il voulait sortir avec moi, j’ai
réagi du style : “Ah oui ? Quel âge tu as, combien de cheveux il te reste sur
le crâne ?” Il a vraiment fallu qu’il me fasse la cour. La première fois qu’il
est venu me chercher pour sortir, je me suis pointée avec les cheveux sales
et pas maquillée, histoire de dire : Si tu me veux tant que ça, autant que tu
saches à quoi je ressemble quand je ne triche pas. Après la première nuit
que j’ai passée avec lui, quand je me suis réveillée le matin, il y avait un
bouquet de mes fleurs préférées dans toutes les pièces. Il avait trouvé qui
était mon auteur préféré et il m’avait acheté tous ses livres. Il avait écrit à la
mousse à raser sur le miroir : Bonjour, Kitty. »
Les femmes poussent de petits cris. « C’est trop chou ! s’exclame
Teesie. J’adore les hommes.
– Moi aussi, mais j’ai besoin d’une coupure de temps en temps, dit
Shiloh.
– Hubert est ravi quand je fais des bêtises, reprend Kitty. Quand j’achète
trop de vêtements et que je peux pas payer la note, par exemple. Il adore
intervenir et s’occuper de tout. Les hommes sont dans le besoin, et nous
sommes les déesses de l’abondance », ajoute-t-elle d’un air triomphant. Elle
a bien entamé son second cocktail. « D’un autre côté, ils ont… plus
d’envergure. Ils sont réconfortants.
– Ils te donnent des choses qu’aucune femme ne te donnera, renchérit
Shiloh en hochant la tête. Un homme doit être un pourvoyeur.
– Hubert me procure un sentiment de sécurité. Il me permet d’avoir
l’enfance que je n’ai jamais eue, dit Kitty. Le féminisme, très peu pour moi.
Les hommes ont besoin de dominer… Eh bien, qu’ils dominent. Qu’ils
règnent sur notre féminité.
– Moi, je les trouve compliqués, mais je sais toujours qu’il y en aura un
de rechange si ça ne marche pas avec celui-ci, dit Teesy. Ils ne demandent
pas beaucoup d’entretien.
– Le problème, c’est les autres femmes, dit Camilla.
– Au risque de paraître odieuse, je dirais que la beauté procure un tel
pouvoir qu’on peut avoir tout ce qu’on veut, dit Kitty. Les autres femmes le
savent et elles ne nous aiment pas, surtout les plus vieilles. Elles croient
qu’on vient envahir leur territoire.
– Beaucoup de femmes prennent conscience de leur âge quand elles
arrivent à la trentaine, dit Camilla. Ce cap de la trentaine, c’est les hommes
qui l’ont fixé. Évidemment, une femme avec le physique de Christie
Brinkley, elle n’aura pas ce problème.
– Mais ça les rend méchantes, dit Kitty. Elles cancanent. Par exemple,
elles me prennent pour une idiote qui connaît rien à rien. Elles disent que je
suis avec Hubert pour son fric. À la fin, ça rend mauvaise, on raccourcit ses
jupes et on rajoute une couche de maquillage.
– Elles se donnent pas la peine de chercher à savoir ce qu’il en est. Elles
sont bourrées de préjugés, dit Teesie.
– Les femmes sont terriblement envieuses, dit Shiloh. Et c’est pas une
question d’âge. Elles sont dégoûtantes. Dès qu’elles voient une jolie fille, il
faut qu’elles la cassent. C’est triste, et c’est révoltant. C’est très révélateur
de ce qu’elles sont dans la vie. Elles se sentent tellement menacées,
tellement insatisfaites, qu’elles supportent pas l’idée qu’une autre s’en sorte
mieux qu’elles.
– C’est pourquoi la plupart de mes amis sont des hommes. » Les trois
autres se regardent en hochant la tête.
« Et au lit ? demande l’une d’elles.
– Moi, je leur dis à tous qu’ils ont le plus gros machin que j’aie jamais
vu », dit Kitty. Les autres rient nerveusement. Kitty termine sa margarita à
la paille, en aspirant bruyamment. « Question de survie », dit-elle.
14

Portrait d’un mannequin bien


monté : Latrique crève l’affiche

Une porte s’ouvre en haut des marches et Latrique, mannequin


spécialisé dans les sous-vêtements et acteur en herbe, s’encadre dans
l’entrée de son appartement, un bras au-dessus de la tête. Il s’appuie au
chambranle ; ses cheveux châtain foncé lui tombent sur le visage, car il
vous regarde en riant vous essouffler dans son escalier.
« Toujours par monts et par vaux, hein ? » dit-il, comme si la seule
préoccupation de sa vie était de se prélasser au lit toute la journée. La
réflexion de son copain, le scénariste Stanford Blatch, vous revient à
l’esprit : « Latrique, on a l’impression qu’il voyage avec son propre chef
éclairagiste. » Et c’en est trop : vous détournez les yeux.
« Latrique est l’équivalent humain d’un manteau de zibeline », dit
Stanford. Depuis quelque temps, d’ailleurs, Stanford vous casse les pieds
avec ce type. Le téléphone sonne, c’est lui : « Qui est le plus sexy ?
Latrique ou Keanu Reeves ? » Vous soupirez. Vous ne savez pas qui est
Latrique et vous vous en fichez éperdument, mais vous répondez :
« Latrique. »
Peut-être en partie parce que vous vous sentez prise en faute. Quelque
chose vous dit que vous devriez savoir qui il est : c’est ce type qui s’étale –
musclé, quasi nu – sur le panneau publicitaire géant de Times Square, et
qu’on voit sur tous les bus de la ville. Mais vous ne mettez jamais les pieds
à Times Square et vous ne regardez pas les bus, excepté quand ils manquent
de vous écraser.
Stanford insiste. « Latrique et moi, on passe près de ce panneau l’autre
jour. Il en voulait un morceau pour mettre chez lui, son nez, par exemple.
Mais moi, je lui ai suggéré de prendre plutôt le renflement de son slip.
Comme ça, quand les femmes veulent savoir ce qu’il a dans le pantalon, il
peut leur répondre trois mètres cinquante.
« Latrique a eu un geste absolument charmant aujourd’hui, poursuit
Stanford. Il m’a invité à dîner. Il m’a dit : “Stanford, tu as tellement fait
pour moi que je veux te remercier.” Moi : “Je t’en prie, voyons.” Mais tu
sais, c’est la seule personne qui m’ait jamais invité à dîner en ville. Un type
si beau, qui pourrait croire qu’il est si gentil ? »
Vous acceptez de rencontrer Latrique.

Tu vas devenir une star


La première fois que vous rencontrez Latrique au Bowery Bar, flanqué
de Stanford, vous le détestez. Il a vingt-deux ans. Il est mannequin. Etc.
Vous le sentez prêt à vous haïr. Va-t-il se révéler un parfait idiot ? Sans
oublier qu’en chair et en os, vous ne trouvez pas les sex symbols sexy. Le
dernier que vous avez rencontré vous a fait penser à un ver. Littéralement.
Mais lui, non. Il n’est pas exactement comme on le croit.
« J’adopte des personnalités différentes selon les gens avec qui je suis »,
dit-il.
Puis vous le perdez dans la foule.
Environ deux mois plus tard, à l’anniversaire d’un top model au
Barocco, vous tombez sur lui. Il est accoudé au bar à l’autre bout de la salle,
il vous sourit, vous fait signe. Vous vous approchez. Il n’arrête pas de vous
prendre par l’épaule, et les photographes n’arrêtent pas de vous fixer
ensemble sur la pellicule. À table, vous vous retrouvez en face de lui. Vous
vous lancez dans une grande discussion animée et interminable avec la
copine qui vous accompagne.
Latrique ne cesse de se pencher vers vous et vous demande si tout va
bien. Vous lui répondez oui : visiblement, il ne comprend pas qu’entre vous
et votre copine, c’est le ton habituel de la conversation.
Stanford, qui connaît tout le monde à Hollywood, envoie Latrique à Los
Angeles passer une audition pour des petits rôles au cinéma. Latrique lui
laisse un message : « Ici, tout le monde parle de toi. Tu es génial. Tu vas
devenir une star. Est-ce que je te l’ai assez répété ? Tu es une star, tu es une
star, tu es une star. »
Stanford rit. « Il m’imite », dit-il.
Vous prenez une cuite en compagnie de Latrique au Bowery Bar.

Mention très bien dans la poche


Latrique habite un minuscule studio tout blanc : rideaux blancs, draps
blancs, couette blanche, méridienne blanche. Vous allez dans la salle de
bain, vous cherchez des cosmétiques : il n’y en a pas.
Latrique a été élevé à Des Moines, dans l’Iowa. Son père était
professeur, sa mère l’infirmière de l’école. Au lycée, il ne traînait pas avec
les cancres. Il décrochait les meilleures notes et aidait les plus jeunes après
les cours. C’était un élève modèle.
Latrique n’a jamais rêvé de devenir mannequin. Mais, en classe de
seconde, il a été élu plus beau garçon de l’établissement. Son ambition
secrète était d’exercer un métier passionnant. Détective, par exemple. Mais
il a obéi à son père ; il a fait deux ans d’études littéraires à l’université de
l’Iowa. Il avait un professeur jeune et beau, qui l’a convoqué un jour, s’est
assis à côté de lui et lui a mis la main sur la cuisse. Puis la main est
remontée jusqu’au renflement du pantalon. « Pour vous, si vous le voulez,
la mention très bien, c’est dans la poche », lui a-t-il dit. Latrique n’a plus
jamais remis les pieds à son cours. Trois mois plus tard, il abandonnait ses
études.
Dernièrement, quelqu’un s’est mis à appeler chez lui et à laisser des
messages musicaux sur son répondeur. Au début, il a écouté les chansons en
pensant qu’elles s’arrêteraient et seraient remplacées par une voix connue.
Maintenant, il les écoute en y cherchant des indices. « À mon avis, c’est un
homme », dit-il.

Enfance dans l’Iowa


Vous êtes sur le lit avec Latrique, comme deux gosses de douze ans, à
plat ventre avec les jambes qui dépassent ; vous lui dites : « Raconte-moi
une histoire. » Il vous répond : « Celle à laquelle je pense le plus en ce
moment, c’est celle de mon ex-ex-petite amie. »
Il faut remonter en 1986. Latrique avait quatorze ans. C’était un de ces
jours d’été dans l’Iowa où le ciel est bleu pur et le blé vert tendre. Tout
l’été, on parcourt la campagne en voiture avec ses copains en regardant
mûrir les épis.
Ce jour-là, donc, Latrique s’est rendu à la foire avec sa famille. Il
visitait les stands de bétail quand il l’a vue. Elle étrillait une génisse. Il a
saisi le bras de son copain en lui disant : « J’épouserai cette fille ! »
Il ne l’a pas revue pendant un an. Puis, un soir, à un bal comme on en
donne dans les villages pour empêcher les jeunes de faire des bêtises, il l’a
retrouvée. Il a flirté avec elle le soir de Noël. « Ensuite, elle m’a largué, dit-
il. J’ai souffert atrocement, comme je n’avais encore jamais souffert. »
Dix-huit mois plus tard, elle changeait d’avis ; mais lui n’a pas cédé.
« Et pourtant, je n’avais qu’une envie : être avec elle. Et puis, un jour, je me
suis décidé. »
Latrique est sorti avec elle par intermittence pendant quelques années.
Aujourd’hui, elle est analyste-programmeuse à Iowa City. Ils n’ont pas
coupé les ponts. Peut-être l’épousera-t-il un jour ? Il me fait un grand
sourire qui lui plisse la racine du nez. « C’est pas impossible. Dans ma tête,
c’est une belle histoire qui me laisse complètement sur le cul. »
« Latrique prétend qu’il peut retourner dans l’Iowa d’un jour à l’autre,
avoir des gosses et devenir flic », dit Stanford.
Vous répondez : « C’est touchant, tant qu’il ne le fait pas », et vous vous
trouvez cynique.

Je suis névrosé, je le sais


Latrique et vous, vous avez un petit creux. Vous allez chez Bagels R’Us,
la sandwicherie, à six heures du soir, un dimanche. Deux femmes flics
fument, assises dans un coin. Les clients sont en jogging sale. Latrique
mange la moitié de votre sandwich jambon-fromage. « Je pourrais en avaler
quatre comme ça, dit-il, mais je me retiens. Dès que je bouffe un
hamburger, je culpabilise à mort. »
Latrique soigne son look. « Je me change environ cinq fois par jour, dit-
il. Tu connais quelqu’un qui ne se regarde pas cent fois dans la glace avant
de sortir ? Moi, je fais la navette entre les deux miroirs que j’ai mis chez
moi, au cas où je serais différent de l’un à l’autre. C’est du style : ouais, je
suis pas mal dans celui-ci, voyons si je suis aussi bien dans l’autre. Tout le
monde fait ça, non ?
« Parfois, j’ai l’impression de devenir fou. Je n’arrive pas à rassembler
mes pensées dans ma tête. Tout se bouscule, je n’arrive plus à penser.
– Qu’est-ce qui te tracasse, là, maintenant ?
– Ton nez.
– Merci. Je déteste mon nez.
– Et moi le mien, dit-il. Il est trop grand. Mais je crois que ça dépend de
ma coiffure. L’autre jour, Stanford m’a dit : “J’aime bien tes cheveux
comme ça, ils ont plus de volume. Ton nez paraît moins grand.” » Vous
éclatez de rire tous les deux.
Vous marchez dans la rue, et tout d’un coup Latrique vous pousse du
coude. « Regarde, les fautes d’orthographe. » Vous levez les yeux. Un
homme en salopette tient une pancarte qui dit : « Chiot a vendre. » À ses
pieds, il y a un énorme mastiff gris.
« Hein, quoi ? » dit l’homme. Un camion rouge et blanc sale est garé
derrière lui.
« Il y a un “s” à chiots, et un accent sur le “à” », lui dit Latrique.
L’homme regarde sa pancarte et sourit de toutes ses dents.
« Hé, on vend les mêmes un peu plus loin pour deux cents dollars au
lieu de deux mille », lui dit Latrique. L’homme rit carrément.
Assise au bord du lit, la tête dans les mains, vous regardez Latrique : il
est allongé de tout son long, une main dans la ceinture de son jean.
« Je peux me balader dans la rue en superforme et tout d’un coup,
comme ça – il fait claquer ses doigts –, je me sens déprimé sans savoir
pourquoi, dit-il. Je suis névrosé, je le sais. Je le vois. Je le sens. Je
m’autoanalyse, je m’autocritique, je suis mal dans ma peau. Je suis très
conscient de tout ce que je dis. »
Il ajoute : « Avant d’ouvrir la bouche, je répète dans ma tête ce que je
vais dire pour être sûr de ne pas sortir une bêtise.
– Mais tu perds un temps fou !
– Ça ne me prend pas plus d’une seconde. »
Il marque une pause. « Si je suis dehors, par exemple, et qu’un inconnu
m’aborde pour me demander si je suis mannequin, je réponds, non, je suis
étudiant.
– Et puis ? »
Il rit. « Alors, je perds tout intérêt », dit-il en vous regardant comme s’il
n’en revenait pas que vous ne sachiez pas cela.
Stanford vous appelle : « Latrique m’a laissé un message adorable », et
il vous le fait écouter : « Stannie, tu es mort ? Sans doute, puisque tu ne
réponds pas. [Rire.] Rappelle-moi plus tard. »

Le majordome d’Ivana Trump ?


Vous aimez flâner chez Latrique. Ça vous rappelle vos seize ans, quand
vous traîniez avec ce beau gosse dans votre petite ville du Connecticut, en
fumant des joints alors que vos parents vous croyaient partie faire une
promenade à cheval. Ils n’ont jamais su la vérité.
Vous regardez par la fenêtre le soleil qui joue sur l’arrière d’immeubles
en tuf un peu délabrés. « Depuis que je suis petit, je veux des gosses, dit
Latrique. C’est mon rêve. »
Mais ça, c’était avant. Avant tout ce qui lui est arrivé depuis. Avant
aujourd’hui.
Il y a quinze jours, Latrique s’est vu offrir un second rôle dans un film à
grand spectacle qui réunit tous les jeunes acteurs branchés d’Hollywood. Il
s’est rendu à une soirée et, de fil en aiguille, il est rentré chez lui avec la
copine d’un autre acteur, un nouveau top très en vogue. L’acteur a menacé
de les tuer tous les deux, et ils ont dû fuir la ville pendant quelque temps.
Seul Stanford sait où ils sont. Stanford appelle pour dire qu’on lui téléphone
sans arrêt pour Latrique. Hard Copy a offert de payer Latrique pour une
apparition à l’émission et Stanford leur a répondu : « Pour qui vous le
prenez ? Pour le majordome d’Ivana Trump ? »
Latrique : « Je n’arrive pas à croire qu’on puisse raconter autant de
conneries sur moi. Je suis toujours le même. Je n’ai pas changé. On n’arrête
pas de me dire : Surtout, ne change pas. De toute façon, changer pour
devenir quoi ? Un égocentrique ? Un connard ? Un enfoiré ? Je me connais
très bien. Si je devais changer, qu’est-ce que j’aurais envie de devenir ?
Pourquoi ris-tu ? ajoute-t-il.
– Je ne ris pas. Je pleure. »
Stanford : « As-tu remarqué que Latrique n’a aucune odeur ? »
15

Il adore sa petite puce mais refuse


de la présenter à sa maman

Je vais vous raconter un sordide petit secret des relations hommes-


femmes. Et presque tout le monde, d’un côté comme de l’autre, se
reconnaîtra.
Un jour, en fin d’après-midi, deux hommes, une petite trentaine, très
beaux garçons, très bonne éducation, boivent un verre au Princeton Club.
Leur beauté commence à foutre le camp, ils ont à la taille une petite bouée
de cinq ou six kilos qu’ils n’arrivent pas à perdre. Ils ont fréquenté la même
fac et emménagé à New York dès leur diplôme en poche. Ils sont restés très
liés par une sorte d’amitié qui devient rare entre les hommes. Ils peuvent
parler de tout. Des régimes inefficaces, par exemple. Des femmes…
Walden vient d’être nommé associé dans un cabinet d’avocats d’affaires
et il est fiancé depuis peu à une dermatologue. Stephen fréquente la même
femme depuis trois ans. Il est producteur d’un magazine télé.
La fiancée de Walden s’est absentée pour assister à un colloque sur le
collagène. Walden déteste la solitude. Cela le replonge dans une époque où
il en a beaucoup souffert, pendant de longs mois qui lui ont paru des années,
et lui rappelle toujours le même souvenir, celui de la fille qui l’en a sorti, et
la façon dont il l’a traitée.
Walden l’avait rencontrée à une fête où les invités étaient tous plus
beaux les uns que les autres. Comme toutes les femmes à Manhattan, elle
portait une jolie robe noire courte, qui mettait en valeur une poitrine plutôt
avantageuse. Mais elle avait un visage assez quelconque, que compensaient
cependant de longs cheveux bruns magnifiques et bouclés. « Elles ont
toujours un truc », dit Walden en prenant une petite gorgée de martini.
Cette fille, Libby, avait un je-ne-sais-quoi qui l’avait attiré. Bien
qu’assise seule sur un canapé, elle ne semblait pas du tout mal à l’aise. Une
autre fille – une jolie – s’était approchée d’elle et lui avait murmuré quelque
chose à l’oreille. Libby avait ri, mais n’avait pas bougé. Non loin du
canapé, Walden buvait une bière à la bouteille. Il préparait un plan d’attaque
pour approcher une des super-nanas. Libby avait intercepté son regard et lui
avait souri. Elle avait l’air sympa. Il était allé s’asseoir dans cette oasis
momentanée.
Il n’avait pas abandonné son projet de partir en chasse d’une fille canon,
mais il n’avait rien fait dans ce sens-là. Libby avait préparé sa licence à
Columbia, puis une maîtrise à Harvard. Elle lui avait parlé de droit, de son
enfance entre quatre sœurs en Caroline du Nord. Elle avait vingt-quatre ans
et venait de décrocher une bourse pour réaliser un documentaire. Elle s’était
penchée vers lui pour ôter un cheveu de son pull. « Un cheveu à moi »,
avait-elle dit en riant. Ils avaient parlé longuement. Il avait bu une
deuxième bière.
« Ça vous dirait de finir la soirée chez moi ? » lui avait-elle demandé.
Ça lui disait. Il envisageait assez clairement la suite des événements. Ils
baiseraient, puis il rentrerait chez lui et oublierait l’épisode. Comme la
plupart des New-Yorkais, il jaugeait les femmes au premier coup d’œil. Il
les classait en trois catégories : aventure d’une nuit, petite amie potentielle,
aventure-passionnée-quinze-jours-pas-plus. À l’époque, il avait plusieurs
fers au feu, et cela se terminait souvent par des scènes et des larmes dans
son vestibule, quand ce n’était pas pire.
Libby entrait sans équivoque possible dans la catégorie « aventure
d’une nuit ». Elle n’était pas assez jolie pour qu’il s’affiche en public avec
elle.
« Qu’est-ce que tu entends par là exactement ? l’interrompt Stephen.
– Qu’elle était plus moche que moi », répond Walden.
Une fois dans le trois pièces qu’elle partageait avec une cousine dans
une tour sur la Troisième Avenue, la jeune femme est allée prendre une
bière dans le réfrigérateur. Quand elle s’est penchée dans la lumière de
l’appareil, il a vu qu’elle était légèrement boulotte. Elle s’est retournée, a
décapsulé la bouteille et la lui a tendue. « Il faut que je te dise : j’ai très
envie de toi. »
Une jolie fille n’aurait jamais dit ça, a-t-il pensé. Il a posé sa bière et
s’est mis en devoir de la déshabiller. Il lui a mordu le cou, il a rabattu ses
bretelles de soutien-gorge sans le dégrafer et il lui a enlevé son collant. Elle
ne portait pas de culotte. Ils ont gagné la chambre.
« Toutes mes inhibitions tombaient, dit Walden. Parce qu’elle n’était pas
top question beauté, l’enjeu était moins important et l’émotion plus forte. Je
n’étais pas stressé parce que je savais qu’avec elle, ça ne pouvait pas
durer. » Il s’est endormi en la tenant dans ses bras.
« Le lendemain matin, raconte-t-il, je me suis réveillé très à l’aise, très
détendu. Il y avait un moment que j’étais mal dans ma peau ; mais, avec
Libby, tout d’un coup, je retrouvais la sérénité. C’était ma première relation
authentique depuis un bon bout de temps. Alors, évidemment, j’ai paniqué
et il a fallu que je me tire. »
Il est rentré chez lui les mains dans les poches, car on était en hiver et il
avait oublié ses gants chez elle.
« Ces choses-là, il faut tout le temps que ça arrive en hiver », dit
Stephen.

Bons amis
Walden ne l’a pas revue pendant plusieurs semaines. Il retournait à ses
états d’âme. Si Libby avait été plus jolie, il serait sorti avec elle. Mais il a
attendu deux mois avant de l’inviter à déjeuner, deux mois pendant lesquels
il a fantasmé sur elle. Après le déjeuner, ils ont pris leur après-midi pour
aller faire l’amour chez elle. Ils ont commencé à se voir deux fois par
semaine. Ils habitaient le même quartier ; ils dînaient dans les restos du
coin, ou alors elle lui faisait la cuisine. « J’exprimais mes sentiments avec
une facilité étonnante, dit Walden. Je pouvais pleurer devant elle. Je lui
racontais mes fantasmes sexuels les plus intimes, et on les mettait en
pratique. On a même parlé de se faire une partie à trois avec une de ses
copines.
« Elle aussi me racontait ses fantasmes ; ils étaient extrêmement
compliqués, poursuit Walden. Elle avait envie que je la batte. Elle avait ses
secrets, mais aussi un sens pratique incroyable. Je me suis toujours
demandé si c’était parce qu’elle était insortable qu’elle avait une vie
intérieure aussi sophistiquée. Tu comprends, quand on n’est pas super-top,
on peut devenir quelqu’un de très intéressant. »
Entre-temps, Libby subissait les avances d’un « type terne et moche »,
pour reprendre les propres termes de Walden. Walden ne se sentait pas
menacé. Il rencontrait tous les copains de Libby mais ne lui présentait pas
les siens. Il ne passait jamais un week-end complet avec elle, ni même une
journée entière. Ils n’allaient à aucune soirée ensemble. « Je ne voulais pas
qu’elle se fasse des idées », dit-il.
Elle n’a jamais protesté, jamais exprimé aucune exigence. Une fois, elle
lui a demandé s’il la cachait parce qu’il ne la trouvait pas assez jolie. « J’ai
menti, j’ai répondu non, dit Walden. Tu comprends, à condition de fermer
les yeux, elle avait tout pour me satisfaire dans tous les domaines. »
Walden commande un autre verre. « Avec elle, j’en arrivais à me
demander si je me sentais moche à l’intérieur, et c’était ça qui nous unissait.
– Tous les hommes détestent en secret les jolies filles, parce qu’elles
leur rappellent celles qui les ont repoussés au lycée », dit Stephen, qui a
vécu une histoire semblable.
Le grand-père d’Ellen était célèbre dans le monde de la télé. Très
célèbre. Stephen a rencontré Ellen à une soirée professionnelle. Ils étaient
sortis fumer une cigarette sur le balcon et ils ont engagé la conversation.
Elle était drôle, pleine d’esprit et d’humour. Elle sortait avec un autre type.
Après, ils se sont rencontrés à plusieurs occasions dans le cadre de leur
travail.
« On est devenus bons copains, dit Stephen ; et je dois dire que ça
m’arrive rarement avec une fille. Je n’avais aucune visée sexuelle sur elle.
Je pouvais dîner avec elle et sortir un tas de conneries, comme avec un mec.
Avec elle, je pouvais parler de cinéma, de Letterman. Elle connaissait le
monde de la télé – et tu sais que la moitié des femmes n’y comprennent
rien. Essaie de parler télé avec une jolie fille, et tu verras aussitôt son regard
se perdre dans le vague. »
Ils sont allés voir des films « en copains ». Elle cherchait peut-être en
douce une manière de l’appâter, mais Stephen ne remarquait rien. Ils
parlaient de leurs amours. De leurs frustrations. Stephen sortait à l’époque
avec une fille qui était partie en Europe pour trois mois, et il se forçait à lui
écrire des lettres sans chaleur.
Un après-midi, alors qu’ils finissaient de déjeuner, Ellen lui a raconté un
épisode de sa vie sexuelle avec son copain. Elle l’avait masturbé avec de la
vaseline. Aussitôt, Stephen s’est mis à bander. « Tout d’un coup, j’ai
commencé à la considérer comme quelqu’un de sexué, dit-il. Le problème
avec les filles qui ne sont pas super belles, c’est qu’elles sont obligées
d’annoncer la couleur. Elles ne peuvent pas nuancer quand elles parlent
cul. »
Ensuite, Ellen a rompu avec son copain et Stephen s’est mis à sortir
avec un tas de femmes, dont il lui parlait. Un soir où ils dînaient au
restaurant, Ellen lui a glissé sa langue dans l’oreille, et il en a tapé du pied
par terre.
Ils sont rentrés chez elle faire l’amour. « C’était super, dit Stephen.
Objectivement, je me suis surpassé. J’ai remis ça deux, trois fois. Je lui
faisais le coup du mec qui tient trois quarts d’heure. » À partir de ce
moment, leur « liaison » a progressé. Ils regardaient la télé au lit, et
faisaient l’amour sans l’éteindre. « Une jolie femme n’aurait jamais accepté
de partager ton attention avec le petit écran, dit Stephen. Moi, je trouve ça
plutôt décontracté. Tu n’es plus au centre des opérations. Les femmes
comme Ellen te permettent d’être toi-même. »
Stephen reconnaît que, du point de vue d’Ellen, leur relation n’était sans
doute pas aussi gratifiante. « Pendant les six mois où on est sortis
ensemble… euh, disons qu’on allait plus au cinéma à l’époque où on était
copains. Quand on se voyait, je ne lui offrais vraiment pas le Pérou : plats
préparés, cassettes vidéo. Je culpabilisais à mort. Je me sentais minable. Je
ne la trouvais pas super-belle, et je me trouvais nul d’avoir cette pensée-là.
C’était une fille formidable. »

Un beau jour, elle a rompu


Puis Ellen a commencé à le harceler. « Elle me disait : “Quand est-ce
que tu vas te décider à rencontrer mon grand-père ? Il meurt d’envie de te
connaître.”
« J’avais envie de le rencontrer, moi aussi, dit Stephen. C’était un grand
ponte de la profession. Mais je ne pouvais pas. Quand tu te fais présenter à
la famille, ça officialise la chose. »
Pour résoudre ce problème, Stephen s’est mis à jouer les maquereaux. Il
essayait de la fourrer dans les bras d’un autre. Ils parlaient ensemble des
types possibles. Un jour, elle s’est rendue à une soirée où elle devait
rencontrer un copain de Stephen. Mais le gars n’a pas été intéressé, et elle
s’est vexée. Elle est allée chez Stephen, et ils ont fait l’amour.
Une quinzaine de jours plus tard, Stephen a rencontré une fille pulpeuse
à la fin d’une soirée dans un loft minable de TriBeCa. Bien que n’ayant
jamais eu avec elle une seule des conversations qu’il avait avec Ellen, il l’a
présentée presque aussitôt à ses parents. Il continuait de coucher avec les
deux filles en mettant en pratique avec la nouvelle ce qu’il avait appris avec
Ellen. Ellen voulait tout savoir. Ce qu’ils faisaient. Comment l’autre était au
lit, ce qu’elle ressentait, de quoi ils parlaient.
Et un beau jour, elle a rompu. Elle est venue chez Stephen un dimanche
après-midi. Une scène épouvantable a éclaté. Elle l’a tabassé :
« Littéralement, elle m’a roué de coups de poing », dit Stephen. Elle est
partie, mais, quinze jours plus tard, elle l’a rappelé.
« On s’est réconciliés au téléphone, dit Stephen, et je suis allé chez elle
pour le truc habituel. Mais, au moment crucial, elle m’a jeté du lit. Je ne me
suis pas mis en colère. J’étais bien trop furieux contre moi-même, et je la
respectais. Je me suis dit, bien fait pour toi. »
Walden appuie un genou contre le bar. « Environ six mois après ma
rupture avec Libby, elle m’a appelé pour m’annoncer son mariage.
– J’étais amoureux d’Ellen, mais je lui ai jamais dit, reconnaît Stephen.
– Moi aussi, j’étais amoureux, dit Walden. D’une manière totalement
terre à terre. »
16

Paumée à Manhattan

Il y a pire que d’être une femme de trente-cinq ans, célibataire à New


York. Par exemple, être une femme de vingt-cinq ans, célibataire à New
York.
Le passage de l’un à l’autre est un rite initiatique que peu de femmes
seraient prêtes à revivre, et qui s’impose parce qu’elles ne partagent pas leur
lit avec le bon mec ou leur appartement avec la bonne copine, parce
qu’elles ne s’habillent pas comme il faut, ne disent pas ce qu’il faut, sont
ignorées, chassées, ne savent pas se faire prendre au sérieux. En gros, parce
qu’elles se font traiter comme de la merde. Mais c’est un rite nécessaire.
Donc, chères New-Yorkaises célibataires de vingt-cinq ans, si vous vous
êtes jamais demandé ce qu’est une New-Yorkaise célibataire de trente-cinq
ans, ne fermez pas ce livre.
Il y a une quinzaine de jours, Carrie a retrouvé Cici, vingt-cinq ans,
assistante d’un compositeur floral, à une fête Louis Vuitton. Carrie essayait
de saluer cinq personnes à la fois quand Cici est apparue, sortant de
l’ombre. « Bonsooooiiiir ! » dit-elle, et, quand Carrie lui jette un coup
d’œil, elle répète : « Bonsooooiiiir ! » Puis elle la regarde fixement sans
rien ajouter.
Carrie doit tourner le dos à un éditeur avec qui elle parlait. « Qu’est-ce
qu’il y a, Cici ? demande-t-elle. Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Je sais pas. Comment vas-tu ?
– Tout va bien. La vie est belle, dit Carrie.
– Qu’est-ce que tu deviens ?
– Comme d’habitude. » L’éditeur allait engager la conversation avec
quelqu’un d’autre. « Cici, je…
– Y a un temps fou que je ne t’ai pas vue, l’interrompt Cici. Tu me
manques. Tu sais que je suis ta plus fervente admiratrice. Les gens te
traitent de garce, mais moi je leur dis : “Non, ce n’est pas vrai, c’est ma
meilleure amie.” Je te défends.
– Merci. »
Cici reste là, à la regarder. « Et toi, comment ça va ? demande Carrie.
– Super. Tous les soirs, je me mets sur mon trente et un, je sors, et
personne me remarque, alors je rentre chez moi et je pleure.
– Oh, Cici ! » dit Carrie. Puis : « T’en fais pas. Ça passera. Bon, écoute,
il faut que je…
– J’ai compris, dit Cici. T’as pas de temps pour moi. Tant pis, je te
verrai plus tard. » Et elle s’éloigne.
Cici York et sa meilleure copine, Carolyne Everhardt, ont vingt-cinq
ans. Comme la plupart des femmes qui en ont aujourd’hui trente-cinq, elles
sont venues à New York pour faire carrière.
Carolyne Everhardt s’occupe des pages people d’un journal new-
yorkais. Elle a débarqué du Texas il y a trois ans. Elle a un beau visage,
quelques kilos en trop, mais elle s’en moque ; du moins, elle ne laisse rien
voir.
Cici est l’opposé de Carolyne : blonde et très mince, elle a un visage
d’une élégance singulière, que les gens ne remarquent pas parce qu’elle
n’est pas convaincue d’être jolie. Cici est l’assistante de Yorgi, le
compositeur floral adulé, bien qu’il vive une vie de reclus.
Elle est arrivée de Philadelphie il y a un an et demi. « À l’époque,
j’étais une vraie oie blanche. Une petite Mary Tyler Moore, dit-elle. J’avais,
au sens propre, des gants blancs dans mon sac. Pendant les six premiers
mois, je ne suis même pas sortie. J’avais trop peur de perdre mon travail. »
Et maintenant ? « Nous ne sommes pas des gentilles filles. Gentil n’est
pas un mot qui s’applique à nous, dit Cici avec son accent traînant de la
côte Est qu’elle sait rendre sexy et alangui.
– On passe notre temps à humilier les gens, renchérit Carolyne.
– Carolyne est connue pour ses accès d’humeur, dit Cici.
– Et Cici ne daigne pas ouvrir la bouche. Elle se contente de jeter des
regards vicieux. »

Mille et une nuits


Carolyne et Cici sont devenues de bonnes copines de la manière la plus
banale qui soit à New York : à cause d’un salaud.
Avant de connaître Cici, Carolyne avait rencontré Sam, un banquier
d’affaires de quarante-deux ans. Elle ne pouvait pas sortir sans tomber sur
lui. Sam avait une petite amie, une Suissesse qui essayait de faire de la
radio. Un soir, Sam et Carolyne se rencontrent chez Spy ; ils sont soûls et
commencent à se peloter. Ils se revoient un autre soir et cette fois-ci, ça se
termine chez Sam. Le même scénario se reproduit deux ou trois fois. La
petite amie finit par se faire jeter.
Leur « liaison » ne change pas de régime pour autant. Chaque fois que
Carolyne et Sam se rencontrent, ça se termine au pieu. Un soir, elle le voit
au System et le branle dans un coin. Puis ils sortent et baisent derrière une
benne à ordures, dans une ruelle. Sam remonte sa braguette, l’embrasse sur
la joue et lui dit : « Bon, merci bien, à plus. » Carolyne attrape des ordures
et les lui lance à la figure. « T’as pas fini d’entendre parler de moi,
Samuel ! » lui crie-t-elle.
Une quinzaine de jours plus tard, Cici aperçoit deux mecs qu’elle
connaît à la Casa La Femme. Il y avait un troisième type avec eux. Un brun,
avec une chemise sport blanche et un pantalon kaki. Cici voit tout de suite
qu’il est bien roulé. Il a l’air timide et elle se met à flirter avec lui. Elle vient
de se faire couper les cheveux ; tout en sirotant une coupe de champagne,
elle le regarde en relevant régulièrement les mèches qui lui tombent dans
les yeux.
Ils allaient tous terminer la soirée chez une fille qui habitait un loft à
SoHo, et qui fêtait son anniversaire. Ils invitent Cici à les accompagner. Ils
s’y rendent à pied. Cici n’arrête pas de glousser en se cognant dans le type,
et il finit par lui passer le bras autour de l’épaule. « Tu as quel âge ? lui
demande-t-il.
– Vingt-quatre ans.
– L’âge parfait.
– Parfait pour quoi ?
– Pour moi.
– Et toi, t’as quel âge ?
– Trente-six ans », ment-il.
Il y avait beaucoup de monde à la soirée. Bière au tonneau, vodka et gin
dans des gobelets en plastique. Cici s’écartait du bar et allait porter sa bière
à ses lèvres, quand elle voit une sorte d’apparition s’avancer vers elle
depuis l’autre bout de la pièce. C’était une grande fille, aux longs cheveux
bruns et à la bouche maquillée de rouge cerise, même d’une robe longue
bizarre (si tant est qu’on puisse appeler ça une robe, pense Cici), composée
de plusieurs foulards à fleurs. Les Mille et une Nuits.
Le type se retourne au moment même où la fille allait leur rentrer
dedans. « Carolyne ! s’écrie-t-il. J’adore ta robe.
– Merci, Sam.
– C’est le nouveau styliste dont tu me parlais ? demande Sam. Celui qui
était prêt à te faire plusieurs robes si tu écrivais un article sur lui ? » Il a un
sourire suffisant.
« Tu vas la fermer, oui ? » hurle Carolyne. Elle se tourne vers Cici :
« Qui t’es, toi, et qu’est-ce que tu fais à mon anniversaire ?
– Il m’a invitée, dit Cici.
– Alors, comme ça, tu acceptes les invitations des copains des autres,
hein ?
– Carolyne, je ne suis pas ton copain, proteste Sam.
– Ah ouais ? Tu as simplement couché avec moi une vingtaine de fois.
Tu as peut-être oublié la dernière ? Quand je t’ai fait une branlette au
System ?
– Vous faites des branlettes dans les boîtes ? demande Cici.
– Carolyne. J’ai une amie. Tu le sais.
– Tu l’as larguée. Et depuis, tu ne peux pas t’empêcher de foutre tes
sales pattes sur moi.
– Elle est revenue, dit Sam. Elle habite chez moi.
– T’as une nana ? demande Cici.
– Tu m’insultes, dit Carolyne. Fous le camp et emmène ta petite pute
avec toi.
– T’as une nana ? » répète Cici plusieurs fois en descendant l’escalier, et
encore lorsqu’ils se retrouvent sur le trottoir.
Deux semaines plus tard, Carolyne tombe sur Cici dans les toilettes
d’une boîte.
« Je voulais te dire que j’ai revu Sam, dit Carolyne en appliquant sur ses
lèvres une couche de rouge. Il s’est mis à quatre pattes pour me supplier de
retourner avec lui. Il m’a dit que j’étais bien au-dessus.
– Bien au-dessus de quoi ? dit Cici en faisant semblant d’examiner son
mascara dans le miroir.
– Tu as pris un petit extra avec lui ? demande Carolyne en refermant
d’un coup sec son bâton de rouge.
– Non, dit Cici. Je ne prends de petits extras avec personne. »
Naturellement, les deux femmes sont devenues des amies inséparables.

Je déteste Miami
Carrie a fait la connaissance de Cici environ à cette époque, l’année
dernière, au Bowery Bar. Elle était assise dans une alcôve, il était tard, elle
commençait à sombrer comme une épave, et voilà cette fille qui fonce sur
elle et qui lui dit : « Vous êtes mon idole. Vous êtes superbe. Où avez-vous
acheté vos chaussures, je les adore. » Carrie est flattée. « Je veux devenir
votre meilleure amie, ajoute Cici d’une voix qui se frotte à elle comme un
chat. Vous voulez bien de moi comme meilleure amie ? S’il vous plaît ?
– Euh, écoutez… Humm…
– Cici.
– Écoutez, Cici, dit Carrie d’un ton un peu sévère. Ce n’est pas comme
ça que ça se passe.
– Et pourquoi pas ?
– Parce qu’il y a quinze ans que je suis à New York. Quinze ans… et…
– Oh, dit Cici en s’effondrant sur son siège. Mais je peux vous
téléphoner ? Je vais vous appeler. » Sur ce, elle se lève, comme mue par un
ressort, et va s’installer à une autre table, d’où elle se retourne pour lui faire
signe.
Quinze jours plus tard, Cici appelle Carrie : « Il faut absolument que
vous veniez à Miami avec nous.
– Je déteste Miami. Je n’y ai jamais mis les pieds, dit Carrie. Si jamais
vous m’appelez encore une fois pour me parler de Miami, je vous raccroche
au nez.
– Ce que vous êtes drôle », dit Cici.
À Miami, Cici et Carolyne logent chez un ami riche de Carolyne qu’elle
a connu à l’université du Texas. Le vendredi soir, ils sortent tous ensemble,
se pintent, et Cici se laisse peloter par l’un des types, Dexter. Mais le
lendemain, quand il veut la suivre partout, lui mettre la main sur l’épaule,
l’embrasser en se croyant déjà en couple, il commence à l’agacer. « Viens
avec moi là-haut, qu’on s’amuse un peu », lui murmure-t-il sans arrêt à
l’oreille. Mais Cici n’en a pas envie, alors elle le traite par le mépris. Dexter
sort en trombe de la maison. Il revient deux heures plus tard avec une fille.
« Salut, v’s aut’ », lance-t-il avec un signe de la main destiné à Cici. Il
traverse la salle de séjour et gravit l’escalier avec la nana. La fille lui taille
une pipe. Quand ils redescendent, Dexter note son numéro avec ostentation.
Cici sort de la maison en courant, en pleine crise de nerfs, au moment
même où Carolyne remonte l’allée dans une voiture de location, en pleine
crise de nerfs elle aussi. À South Beach, elle est tombée par hasard sur Sam,
qui se trouve également à Miami et qui lui a proposé une partie à trois avec
une stip-teaseuse blonde, une vraie pétasse. Carolyne lui a répondu : « Va te
faire foutre », et il l’a fait tomber sur le sable en lui disant : « Si je suis sorti
avec toi, c’était uniquement pour qu’on nous prenne en photo ensemble. »

Page six !
Un peu plus tard, Carolyne a droit à quelques lignes dans les échos, en
page six du Post. Elle s’est rendue à une soirée au Tunnel. Comme le
portier ne voulait pas la laisser entrer, elle lui a hurlé à la figure ; il a tenté
de la mettre dans un taxi, mais elle l’a roué de coups de poing. Il a dû la
maîtriser au sol. Le lendemain, elle demande à l’éditeur de la publication
pour laquelle elle travaille de faire pression sur le Tunnel pour renvoyer le
portier, puis elle appelle la « page six ». Le jour où l’article paraît, elle
achète vingt exemplaires du journal.
Peu après, Cici se fait virer de l’appartement qu’elle partageait avec une
avocate de Philadelphie, la sœur aînée d’une de ses copines de lycée. La
femme lui dit : « Tu as changé, Cici. Tu m’inquiètes. Tu n’es plus la gentille
fille que tu étais et je suis complètement désemparée. » Cici lui hurle
qu’elle est jalouse, puis elle plie bagage et va prendre possession du canapé
de Carolyne.
Environ à la même époque, Carrie fait l’objet d’une attaque dans les
pages people d’un journal. Elle essaie d’ignorer l’incident quand Cici
l’appelle, tout excitée.
« Oh, là, là ! Vous êtes célèbre, lui dit-elle. On parle de vous dans les
journaux. Vous avez lu les échos ? » Et elle se met en devoir de lui lire
l’article. C’était un tel ramassis d’ordures que Carrie laisse éclater sa rage.
« Écoutez-moi bien, Cici, hurle-t-elle. Si vous voulez tirer votre épingle du
jeu à New York, n’appelez jamais quelqu’un pour lui livrer les atrocités
qu’on raconte sur lui dans les journaux. Faites comme si vous n’aviez rien
vu, d’accord ? Et si on vous demande si vous êtes au courant, mentez,
répondez : “Non, je ne lis pas les cochonneries”, même si c’est faux. Pigé ?
Non mais, bon sang, Cici, dit-elle. De quel côté êtes-vous ? » Cici se met à
pleurer ; Carrie lui raccroche au nez, puis elle est bourrelée de remords.

M. Résidu
« Je vais te présenter un type, je sais que tu vas tomber amoureuse de
lui, mais essaie d’éviter », dit Carolyne à Cici. Cici tombe donc en plein
dans le panneau.
Ben est un ancien restaurateur et organisateur de fêtes qui, à quarante
ans, a déjà été marié deux fois (il n’est pas divorcé de sa deuxième femme,
mais elle est retournée en Floride), et a fait une dizaine de cures de
désintoxication. À New York, tout le monde le connaît ; quand on prononce
son nom, les gens lèvent les yeux au ciel et changent de sujet. Malgré tout
ce qu’il a avalé comme alcool et reniflé comme coke, il a conservé un
résidu de ce qu’il était auparavant – charme, drôlerie, beauté – et Cici
tombe amoureuse de ce résidu. Ils passent deux week-ends merveilleux
ensemble, même s’ils ne font pas l’amour à proprement parler. Ensuite, ils
vont à une fête ; il disparaît, et Cici le retrouve en train de se frotter à un
mannequin de seize ans qui vient d’arriver à New York. « Tu me dégoûtes !
hurle-t-elle.
– Hé ! Ho ! lui dit-il. Laisse-moi vivre mes fantasmes. Il se trouve que
les filles de seize ans en font partie. » Il sourit de toutes ses dents, et elle
voit qu’elles sont déchaussées.
Le lendemain matin, Cici se pointe sans prévenir chez lui. C’était son
jour de garde de sa fille, une gamine de trois ans. « Je t’ai apporté un
cadeau », dit-elle en faisant comme s’il ne s’était rien passé. C’était un bébé
lapin ; elle le pose sur le canapé, où il pisse plusieurs fois.
Entre-temps, Carolyne emménage quasiment chez Sam. Elle a gardé
son appartement, mais passe ses nuits chez lui, où elle oublie toujours
quelque chose : chaussures, parfum, boucles d’oreilles, chemisiers sortis du
pressing, divers tubes de crème hydratante. Cela dure trois mois. La veille
de la Saint-Valentin, il explose. « Fous le camp, hurle-t-il. Dehors ! » Il
halète.
« Je ne comprends pas, dit Carolyne.
– Y a rien à comprendre, dit Sam. Je veux que toi et tes affaires, vous
débarrassiez le plancher, et tout de suite ! » Sam ouvre une fenêtre et se met
à tout balancer dans la rue.
Carolyne lui dit : « Je vais te faire ta fête, mec », et, de toutes ses forces,
elle lui assène un coup à l’arrière de la tête.
Il se retourne. « Tu m’as frappé, dit-il.
– Sam…
– Ma parole… tu m’as frappé. » Il s’écarte d’elle à reculons.
« N’approche pas », dit-il. Prudemment, il se baisse pour ramasser son chat.
« Sam…, dit Carolyne en faisant un pas vers lui.
– N’avance pas », dit-il. Il attrape son chat sous les aisselles et le tient
devant lui comme une arme, pattes en avant. « J’ai dit n’approche pas.
– Sam, Sam, dit Carolyne en hochant la tête. C’est vraiment lamentable.
– Absolument pas… » Il se précipite dans la chambre, son chat au creux
de ses bras. « C’est une sorcière, hein, Puffy ? dit-il à l’animal. Une vilaine
sorcière. »
Carolyne s’approche du lit. « Je voulais pas…
– Tu m’as frappé, dit-il d’une voix bizarre, une voix de petit garçon.
Recommence jamais. Il faut pas lever la main sur Sam.
– D’accord… », dit Carolyne, prudemment.
Le chat s’échappe des bras de son maître et s’enfuit de la pièce.
« Minou minou minou, dit Carolyne. Viens, mon minou. Tu veux du
lait ? » Elle entend la télé qui s’allume dans la chambre.

Vexé comme un pou


Carrie promettait depuis longtemps à Cici et à Carolyne de dîner avec
elles. Elle finit par s’exécuter. Un dimanche soir, sa seule soirée de libre,
elle les invite. Adossées à la banquette, jambes croisées, Carolyne et Cici
remuent leur cocktail d’un air blasé. Carolyne est pendue à son téléphone
portable. « Il faut que je sorte tous les soirs pour mon boulot, se plaint Cici
d’un air las. C’est fou ce que ça me fatigue. »
Carolyne referme son téléphone d’un coup sec et regarde Carrie. « On
est invitées à une soirée en ville. Y aura plein de tops. Tu devrais venir, dit-
elle d’un ton qui suggère sans réplique le contraire.
– Racontez-moi. Qu’est-ce que vous devenez ? dit Carrie. Sam, et…
– Tout va bien », dit Carolyne.
Cici allume une cigarette et détourne les yeux. « Sam a raconté partout
qu’il n’avait jamais couché avec Carolyne, et pourtant, des foules de gens
les ont vus se peloter. Alors on a décidé de lui donner une leçon.
– On a découvert qu’il commençait à sortir avec une fille qui a des
maladies, dit Carolyne. Alors, on l’a appelé, on lui a dit : “Sam, un conseil
d’amie : promets-moi de ne pas coucher avec elle.”
– Un jour, on les a aperçus en train de prendre un brunch.
– On s’était mises sur notre trente et un. Eux étaient en survêtement. On
s’est approchées ; ils nous ont tapé d’une cigarette et on a répondu : “Une
cigarette ? Demandez donc au serveur.”
– On s’est installées juste à côté d’eux. Exprès. Ils essayaient d’engager
la conversation avec nous, mais Carolyne était tout le temps au téléphone.
À un moment, j’ai dit : “Sam, comment va cette fille avec qui je t’ai vu la
semaine dernière ?”
– Il était vexé comme un pou. On lui a envoyé des petits papiers sur
lesquels on avait écrit : Herpes simplex 19.
– Ça existe, l’herpes simplex 19 ? demande Carrie.
– Non, dit Cici. Tu comprends pas ?
– Ah », dit Carrie. Elle se tait pendant une minute, prend un temps infini
pour allumer une cigarette, puis elle dit : « Qu’est-ce qui vous prend ? Vous
êtes malades ou quoi ?
– Non, dit Cici. La seule chose qui compte pour moi, c’est ma carrière.
Je suis comme toi. Tu es mon idole. »
Les deux filles se regardent, puis consultent leur montre.
« Excuse-nous, dit Cici. Il faut absolument qu’on aille à cette soirée. »
17

Manhattan en chaleur.
Panique sexuelle chez le Boss.
La canicule engendre fantasmes de
trottoir, petites danses d’ivrognes,
scènes d’alcôve, cauchemars
climatisés

En août, New York change complètement de visage. On a l’impression


de vivre dans un pays d’Amérique du Sud sous un dictateur corrompu et
alcoolique, avec une inflation galopante, les cartels de la drogue, les
chemins de terre couverts de poussière, la plomberie bouchée, et la certitude
que rien ne s’arrangera, et que la saison des pluies ne viendra jamais.
Les New-Yorkais craquent sous l’effet de la chaleur. Les mauvaises
pensées, les sentiments négatifs éclatent comme des bulles à la surface d’un
brouet de sorcière. Cela provoque des comportements répréhensibles
comme seul New York en a le secret. Car la tumeur est rampante et
maligne. Les relations se fissurent. Des gens qui n’ont rien à faire ensemble
se mettent ensemble.
La ville est en chaleur. Les jours où le thermomètre dépasse trente-cinq
degrés s’enfilent comme des perles. Tout le monde est à cran.
Dans une telle étuve, on ne peut faire confiance à personne, pas même à
soi.
Il est huit heures du matin. Carrie est dans le lit du Boss. Elle se voit
mal partie pour la journée. Elle est même persuadée d’être très mal partie.
Elle sanglote à qui mieux mieux dans l’oreiller.
« Carrie. Calme-toi, calme-toi », lui ordonne le Boss. Elle tourne vers
lui un visage tuméfié, grotesque.
« Tout ira bien. Il faut que je parte travailler, maintenant. Tout de suite.
Ne me retiens pas.
– Tu peux m’aider ? demande Carrie.
– Non, dit-il en passant ses boutons en or massif dans ses manchettes
amidonnées. C’est à toi de t’aider. À toi de trouver comment. »
Carrie enfouit sa tête sous les couvertures ; elle pleure toujours.
« Appelle-moi dans deux heures », dit-il, puis il sort de la chambre. « Au
revoir. »
Deux minutes plus tard, il revient. « J’ai oublié mon étui à cigares », et
il traverse la pièce en la regardant. Elle ne pleure plus.
« Au revoir, dit-il. Au revoir, au revoir. »
C’est le dixième jour consécutif d’une fournaise moite et suffocante.

Canicule : le rituel du Boss


Carrie a passé trop de temps avec le Boss, qui habite un appartement
climatisé. Celui de Carrie l’est aussi, mais le système est en panne. Ils ont
mis au point un petit rituel. Tous les soirs à onze heures, quand ils ne sont
pas sortis ensemble, le Boss l’appelle.
« C’est comment chez toi ? demande-t-il.
– Étouffant, dit-elle.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je transpire.
– Tu veux venir dormir chez moi ? demande-t-il avec une pointe de
timidité.
– Oui, pourquoi pas ? » Elle bâille.
Dès qu’elle a raccroché, elle ramasse ses affaires en un clin d’œil,
franchit la porte en trombe, passe devant le portier qui la regarde toujours
d’un œil vicieux, et saute dans un taxi.
« Oh, bonsooiir », dit le Boss. Il vient lui ouvrir nu et parle d’une voix
ensommeillée, comme s’il était surpris de sa visite.
Ils se mettent au lit et regardent Letterman ou Leno. Le Boss a une seule
paire de lunettes, qu’ils portent à tour de rôle.
« Tu n’as jamais pensé à remplacer ta clim ? demande-t-il.
– Si.
– On en trouve pour cent cinquante dollars.
– Je sais. Tu me l’as dit.
– Parce que… tu ne peux pas dormir tout le temps ici.
– T’inquiète pas, dit Carrie. La chaleur ne me dérange pas.
– Je ne veux pas que tu en souffres. Chez toi.
– Si tu m’invites à dormir ici par compassion, je t’en dispense, dit
Carrie. Je ne veux venir que si tu te sens seul. Si tu peux pas dormir sans
moi.
– Oh, oui, je me sens seul sans toi. Évidemment. Bien sûr que je me
sens seul. » Puis, au bout de quelques secondes : « Tu as assez d’argent ? »
Carrie le regarde. « J’ai tout ce qu’il faut. »

Newbert le ouistiti
Cette vague de chaleur a quelque chose de particulier. Elle débride.
Même sobre, on se sent soûl. Dans l’Upper East Side, Newbert est travaillé
par ses hormones. Il veut un bébé. Au printemps, sa femme, Belle, lui a dit
qu’elle ne serait jamais enceinte l’été car elle ne veut pas qu’on la voie en
maillot de bain. Maintenant, qu’elle ne tomberait jamais enceinte en été
parce qu’elle ne veut pas avoir de nausées par une chaleur pareille. Newbert
lui a rappelé qu’en tant que banquière, elle passe ses journées derrière les
panneaux de verre bleuté d’un immeuble climatisé. Peine perdue.
Entre-temps, Newbert occupe ses journées comme il peut, en caleçon
déchiré, en attendant que son agent l’appelle à propos de son roman. Il
regarde des talk-shows. Il repousse ses cuticules à l’aide d’instruments
émoussés. Il appelle Belle vingt fois par jour. Elle lui répond toujours
gentiment : « Bonjour, Pookie. »
« Qu’est-ce que tu penses de la pince Revlon en inox aux bouts
arrondis ? lui demande-t-il.
– Elle m’a l’air parfaite », dit-elle.
Un soir, pendant la vague de chaleur, Belle doit inviter des clients
japonais à dîner. On s’incline, on se serre la main, et voilà tout ce petit
monde, Belle et les cinq hommes en costume sombre, parti pour City Crab.
Au milieu du dîner, Newbert fait une apparition impromptue. Il a pas mal
bu. Il est habillé comme pour partir camper, et décide de leur exécuter une
version très personnelle d’une danse folklorique anglaise. Il prend des
serviettes de table et les fourre dans les poches de son short de rando. Puis,
en agitant d’autres serviettes dans ses mains, il fait quelques pas en avant,
lance une jambe en avant, quelques pas en arrière, jambe en arrière. Et il
ajoute quelques pas de côté, qui ne font pas partie de la chorégraphie
traditionnelle.
« Oh, ça, c’est mon mari tout craché, dit Belle aux clients, comme s’il
était coutumier du fait. Il adore s’amuser. »
Newbert sort de sa poche un petit appareil et prend les clients en photo.
« À trois, tout le monde dit ouischichi. »

Cannibales au zoo
Carrie dîne au Zoo, un restaurant qui vient d’ouvrir, avec un groupe de
gens qu’elle connaît à peine, et parmi lesquels se trouve la nouvelle
coqueluche, Ra. Le restaurant doit compter en tout et pour tout trois tables,
et les clients attendent sur le trottoir. Quelqu’un fait le va-et-vient avec
l’extérieur, les bras chargés de bouteilles de vin blanc. Bientôt, c’est la fête
dehors. On n’est qu’au début de la vague de chaleur, les gens sont courtois.
« Oh, je mourais d’envie de vous rencontrer. » – « Il faut absolument qu’on
travaille ensemble. » – « On ne se voit pas assez. » Carrie parle à tout le
monde et ne hait personne. Pour une fois, elle n’a pas l’impression que le
monde entier la déteste.
À table, elle s’assied entre ce fameux Ra et son agent, une femme. Un
reporter du New York Times prend des photos tous azimuts. Ra n’est guère
bavard. Il observe beaucoup, tripote son bouc et hoche la tête. Après le
dîner, tout le monde se rend chez l’agent. On fume de l’herbe. En été, par
cette chaleur, c’est ce qu’il y a de mieux à faire, semble-t-il. L’herbe est
forte. Il se fait tard. Ils accompagnent Carrie à un taxi.
« On appelle ce quartier la zone », dit l’agent en dévisageant Carrie.
Carrie a l’impression de comprendre ce qu’elle veut dire, ce qu’est la
« zone », et pourquoi ils s’y trouvent tous ensemble, tout d’un coup.
« Pourquoi tu ne viens pas vivre dans la zone avec nous ? lui demande
Ra.
– J’aimerais bien », répond Carrie sincèrement, tout en se disant : il faut
que je rentre.
Elle remonte dans les quartiers chics, mais, avant d’arriver à son
immeuble, elle arrête le taxi. Elle descend et continue à pied. Elle se dit
toujours : il faut que je rentre. Manhattan est une fournaise. Elle se sent un
pouvoir nouveau. Elle se sent prédateur. Une femme marche à quelques
mètres devant elle. Elle porte une jupe blanche fluide qui flotte comme un
drapeau. Pour un peu, Carrie en perdrait la tête. Soudain, elle s’imagine
dans la peau d’un requin qui a flairé le sang. Elle s’imagine qu’elle tue la
femme, qu’elle la mange. Le plaisir qu’elle prend à ce fantasme la terrifie.
La femme ne se rend absolument pas compte qu’elle est suivie. Elle
poursuit son chemin, de sa démarche ondulante et insouciante. Carrie se
voit plantant ses dents dans la chair blanche et molle de sa victime. C’est de
la faute de cette femme, aussi : elle devrait perdre du poids, faire quelque
chose. Carrie s’arrête et franchit la porte de son immeuble.
Le portier la salue d’un : « Bonsoir, mademoiselle Carrie.
– Bonsoir, Carlos, lui répond-elle.
– Tout va bien ?
– Oh oui, à merveille.
– Eh bien, bonne nuit, alors », dit Carlos en se démanchant le cou pour
appeler l’ascenseur. Il sourit.
« Bonne nuit, Carlos. » Elle lui rend son sourire, toutes dents dehors.

Le Blue Angel
Par cette chaleur, il ne fait pas bon sortir. Mais rester enfermé, surtout
seul, c’est encore pis.
Kitty essaie de tuer le temps dans l’immense appartement de la
Cinquième Avenue qu’elle partage avec Hubert, l’acteur de cinquante-cinq
ans. Hubert fait un come-back à l’écran. Il tourne un film en Italie avec un
jeune réalisateur américain qui monte ; ensuite, il se rendra à Los Angeles
pour tourner le pilote d’une série télé. Kitty va le rejoindre en Italie dans
quelques jours, puis l’accompagnera à Los Angeles. Je suis trop jeune pour
ça, songe-t-elle.
À cinq heures, le téléphone sonne.
« Allô ? Kitty ? » C’est un homme.
« Ouuiiiii ?
– Hubert est là ?
– Nooooon.
– Oh… C’est Dash.
– Dash », dit Kitty, un peu désemparée. Dash est l’agent d’Hubert.
« Hubert est en Italie.
– Je sais. Il m’a dit de t’appeler et de te sortir si je passais à New York.
Il avait peur que tu te sentes seule.
– Je vois. » Elle comprend qu’il ment, et cela l’excite.
Ils se retrouvent au Bowery Bar à dix heures. Stanford Blatch les
rejoint. C’est un ami de Dash, ce qui ne veut pas dire grand-chose car
Stanford est l’ami de tout le monde.
« Stanford, lui dit Dash en s’adossant à sa banquette, quel est le dernier
endroit branché ? Je veux être sûr que ma protégée s’amuse ce soir. Je crois
qu’elle s’ennuie. »
Les deux hommes échangent un regard. « J’aime bien le Blue Angel, dit
Stanford, mais tu sais que j’ai des goûts spéciaux.
– Ce sera donc le Blue Angel », dit Dash.
La boîte se trouve quelque part à SoHo. Ils y entrent. C’est une taule
minable où les filles dansent sur des estrades de contreplaqué. « Le style
canaille fait fureur cet été, dit Stanford.
– Oh, je t’en prie, dit Dash, y a des années que je m’encanaille, moi.
– Je sais. T’es le genre de mec capable de téléphoner de sa voiture et de
dire en pleine conversation. “Tu quittes pas deux minutes ? Je me fais tailler
une pipe sur Palisades Parkway et je suis sur le point de jouir.”
– Sur Sunset Boulevard uniquement », rectifie Dash.
Ils s’installent au premier rang, devant l’une des estrades. Presque
aussitôt, une femme apparaît. Elle porte un bouquet de marguerites qu’elle
semble avoir cueilli entre deux dalles du trottoir. Elle est entièrement nue,
maigre, avec de la cellulite. « Quand on voit une fille maigre avec de la
cellulite, murmure Kitty à l’oreille de Dash, c’est la fin de tout. »
Dash la regarde avec un sourire indulgent. Bon bon, se dit Kitty.
J’assure.
La femme attrape un boa et se met à danser. Elle effeuille la marguerite.
Elle est couverte de sueur. Elle s’allonge et se roule par terre ; quand elle se
relève, elle a plein de plumes et de poussières collées à la peau. Ensuite, elle
écarte les cuisses et se jette de manière provocante à la figure de Kitty. Kitty
est sûre de sentir son odeur. Mais elle se dit : Tout va bien, j’assure toujours.
Ensuite, vient un couple de gouines. Elles font leur numéro. La petite
gémit. La grosse se met à l’étrangler. Kitty voit les veines gonfler sur le cou
de la petite. Elle se fait étrangler pour de bon, ma parole. Je suis dans un
club porno sadique ! se dit Kitty. Stanford commande un autre verre de vin
blanc.
La grosse attrape la petite par les cheveux et tire. Kitty est à deux doigts
d’intervenir. Les cheveux se détachent ; c’est une perruque ; dessous, on
découvre une coupe en brosse couleur fuchsia.
« Le spectacle est terminé, dit Dash. On rentre. »
Dehors, il fait toujours aussi chaud. « Qu’est-ce que c’était que ce
binz ? demande Kitty.
– Pourquoi, ça t’a pas plu ? dit Dash.
– Bonsoir, Kitty », lui dit Stanford d’un air supérieur.

La scène
Au bout du dixième jour de canicule, Carrie était trop attachée au Boss.
Beaucoup trop attachée. C’est ce soir-là qu’elle a fait sa dépression. Tout
avait bien commencé : le Boss s’était rendu seul à un dîner d’affaires. Au
début, pas de problème. Carrie était allée chez sa copine Miranda. Elles
avaient l’intention de brancher la clim et de regarder des épisodes
enregistrés d’Absolutely Fabulous. Mais elles se sont mises à boire. Ensuite,
Miranda a appelé le petit dealer qui l’approvisionne. Et ainsi de suite. Trop
occupée par sa relation avec le Boss, Carrie n’avait pas vu Miranda depuis
un moment. Celle-ci s’est donc mise à la harceler.
« J’aimerais le rencontrer, tu sais. Pourquoi tu ne me l’as pas présenté ?
Pourquoi tu ne m’as pas donné de nouvelles ? » Et c’est là qu’elle lâche sa
bombe, Elle connaît soi-disant une fille qui est sortie avec le Boss pendant
le premier mois de sa liaison avec Carrie.
« Je croyais qu’il ne l’avait vue qu’une fois, dit Carrie.
– Oh, non. Ils se sont vus plusieurs fois. Plusieurs fois. C’est pour ça
que je ne t’ai pas appelée pendant un mois. Je savais pas s’il fallait que je te
le dise ou non.
– C’est grave », dit Carrie.
Le lendemain matin, après la crise, Carrie reste étendue dans le lit du
Boss en se demandant ce qu’elle veut vraiment. Elle a l’impression que sa
vie a changé, mais qu’en est-il en réalité ? Elle se dit : je ne suis toujours
pas mariée, je n’ai toujours pas d’enfants. Est-ce que ça m’arrivera un jour ?
Quand ?
C’est la zone ou le Boss, pense-t-elle. La zone ou le Boss.
Cet après-midi-là, le Boss lui envoie des fleurs. Sur la carte : « Tout va
s’arranger. Je t’aime, le Boss. »
« Pourquoi tu m’as fait envoyer des fleurs ? lui demande Carrie plus
tard. C’était adorable.
– Je voulais que tu saches que quelqu’un t’aime », lui répond-il.
Deux jours après, il l’emmène passer le week-end dans sa maison de
Westchester, où il joue au golf. Carrie se lève tard, fait du café. Elle sort, se
promène dans le jardin, va jusqu’au bout de la rue, revient. Rentre dans la
maison et s’assied.
Bon, qu’est-ce que je vais faire maintenant ? se dit-elle. Et elle essaie
d’imaginer le Boss sur le parcours, envoyant la balle à l’infini.
18

Comment trouver un mari à


Manhattan.
L’art et la manière

Il y a environ deux mois, un entrefilet paraissait dans le New York


Times, annonçant le mariage de Cindy Ryan (ce n’est pas son vrai nom).
Cela n’avait rien de particulièrement intéressant ou exceptionnel, sauf pour
les gens, comme moi, qui avaient connu Cindy et perdu sa trace, et pour qui
cette nouvelle faisait l’effet d’une bombe. Cindy ! Mariée ! À quarante ans !
Il y avait de quoi en prendre de la graine.
C’est que, voyez-vous, Cindy est une de ces New-Yorkaises qui essaient
de se caser depuis des années. Ces femmes, nous les connaissons toutes.
Nous lisons tous les potins sur elles depuis dix ans, elles sont séduisantes
(pas forcément belles) et semblent comblées par la vie – excepté côté
mariage. Cindy vend de la publicité pour un magazine automobile. Elle s’y
connaît en autoradios. Elle est aussi grande qu’un homme, fait du tir et
voyage (un jour, en se rendant à l’aéroport, elle a dû mettre K-O le
chauffeur de taxi qui était soûl, le jeter sur le siège arrière et prendre elle-
même le volant). Elle n’est pas à proprement parler un modèle de féminité,
mais elle a toujours eu des hommes.
Malgré tout, elle vieillissait d’année en année et, quand je la rencontrais
à une soirée chez une amie commune, elle nous régalait régulièrement avec
ses histoires de grosses pointures qui lui filaient entre les doigts. Le type au
yacht, l’artiste célèbre qui ne pouvait bander que si on lui enfonçait un
pinceau dans le cul, le directeur général qui venait se coucher avec ses
pantoufles en forme de souris.
Et c’était inévitable : en la regardant, on ressentait un mélange
d’admiration et de répulsion. On repartait en se disant : elle ne se mariera
jamais. Ou alors, avec un directeur de banque banlieusard et terne. De toute
façon, elle est trop vieille.
On rentrait chez soi, on se couchait, mais toute cette histoire nous
tarabustait ; c’était plus fort que nous, il fallait qu’on se relève pour
téléphoner aux copines ; on y allait de sa petite vacherie : « Dis-moi, ma
cocotte, si jamais je finis comme elle, promets-moi de me tirer une balle
dans la tête, d’accord ? »
Eh bien, surprise : on avait tort. Cindy s’est mariée. Pas avec le genre
d’homme qu’elle s’était imaginé épouser, mais elle n’a jamais été aussi
heureuse de sa vie.
Il est temps. Temps de cesser de se plaindre que les hommes ne sont pas
assez bien. Temps de cesser de consulter son répondeur toutes les demi-
heures pour vérifier s’il n’y a pas d’appel (d’un homme). Temps de cesser
de s’identifier à Martha Stewart et à sa vie amoureuse minable, même si
elle fait la couverture de People.
Oui, il est temps d’épouser un New-Yorkais, et, le plus beau, c’est
possible. Alors, détendez-vous. Vous avez tout le temps. Croyez-moi,
Martha.

Trois pulls de cachemire


Un week-end pluvieux d’automne. Carrie et le Boss déjeunent dans leur
restaurant habituel de Bridgehampton. La salle est pleine ; cela les agace,
d’autant que le maître d’hôtel qui arrive toujours à leur trouver une table
n’est pas là ce jour-là. Ils mangent donc au bar, têtes rapprochées. Au
départ, ils voulaient faire comme le jour de l’anniversaire du Boss :
commander quatre entrées et manger à la chinoise.
Mais le Boss a envie de manger exactement la même chose que Carrie,
ils prennent donc deux repas identiques.
« Ça ne te dérange pas ? s’inquiète-t-il.
– Non, pas du tout, répond-elle en prenant cette ridicule petite voix de
bébé qu’ils ont adoptée entre eux presque en permanence. Moi trop fatiguée
pour me fâcher.
– Moi aussi, trop fatigué », dit-il sur le même ton. Son coude effleure
celui de Carrie. Puis il la pousse légèrement en disant : « Biip, biip !
– Hé ! y a des limites, tu es prié de ne pas les franchir.
– Mort subite, grogne le Boss, qui fait un raid sur son assiette et empale
des pâtes sur sa fourchette.
– Je vais te faire voir, moi, ce que c’est que la mort subite, lui rétorque
Carrie.
– Allez, frappe-moi », dit-il. Et elle lui donne un coup sur le bras ; il rit.
« Tiens, vous voilà, vous deux. » Ils se retournent. Samantha Jones est
là, trois pulls en cachemire noués autour du cou. « Je pensais bien vous
trouver ici », dit-elle, ce à quoi le Boss répond : « Hmm hmm. » Entre Sam
et lui, c’est la mésentente cordiale. Un jour, Sam a demandé pourquoi à
Carrie, et Carrie lui a expliqué qu’elle se conduit comme une peau de vache
avec elle et que cela ne plaît pas au Boss. Sam a poussé un grognement et
lui a répondu : « T’es assez grande pour te défendre toute seule. »
Sam se met à parler cinéma, et Carrie n’a pas le choix, elle embraye sur
le sujet. Le Boss n’aime pas parler de films. Carrie voudrait bien que Sam
s’en aille, pour pouvoir aborder avec le Boss leur nouveau sujet de
conversation préféré : leur projet de déménagement au Colorado. Elle s’en
veut de souhaiter le départ de Sam, mais parfois, quand on est en
compagnie d’un homme, c’est ainsi, on n’y peut rien.

Ringards connards et tocards


Ringards, connards et tocards
« Celle-là, c’est David P. qui l’a faite », dit Trudie. Trudie est la
rédactrice en chef d’un magazine pour adolescentes. Malgré ses quarante et
un ans, elle a parfois des airs ingénus d’adolescente, avec ses immenses
yeux bleus et ses cheveux noir corbeau.
Elle se renverse sur sa chaise, désigne du doigt une étagère bourrée de
photos. « Cette collection, là, je l’appelle “Trudie et…”, dit-elle. C’est des
photos de moi et de tous les ratés avec lesquels je suis sortie. Je suis très
collectionneuse.
« Autrefois, je me spécialisais dans les liaisons de deux ans. Je faisais
tout pour que ça marche. Thérapie conjugale. On parlait pendant des heures
des problèmes d’engagement. Je me battais. Et un beau jour, je me suis dit,
vous savez quoi ? Ce n’est pas moi qui vais changer un misogyne de
quarante ans. Ce n’est pas mon problème.
« Je me suis fixé un âge limite. Je me suis dit : il faut que je sois mariée
avant quarante ans. Je sortais avec David P. Il avait cinquante ans, il n’était
pas honnête. Je lui ai dit que j’avais envie de me marier. Il n’arrêtait pas de
se défiler. De me faire miroiter des trucs pour me retenir. Il disait : “On part
en Chine, et on avise au retour.” Et puis un jour, à Venise – on avait au
Gritti Palace une chambre aux volets de bois qui donnait directement sur le
Grand Canal –, il me dit : “Regardons les choses en face. À Manhattan, tu
ne trouveras jamais personne pour t’épouser. Alors, pourquoi ne pas
continuer comme ça, tous les deux ?” C’est ce qui m’a décidée à le quitter
définitivement. »
À son retour à New York, Trudie a ressorti tous ses vieux agendas et
appelé tous les hommes qu’elle avait rencontrés à Manhattan. « Oui, tous,
jusqu’au dernier. Tous les mecs que j’avais jetés en les trouvant trop
ringards, trop connards, trop tocards, trop chauves.
« Tout au bas de la liste, il y avait le nom de mon mari. Je me souviens,
je me suis dit : si ça ne marche pas avec lui, je ne sais pas ce que je vais
faire. » (Remarque typique de la modestie new-yorkaise, car une New-
Yorkaise n’est jamais à court d’idées.) En fait, Trudie a dîné trois fois avec
son futur mari (sans savoir qu’elle allait l’épouser) ; peu après, il partait
pour deux mois en Russie. On était au début de l’été ; Trudie est partie en
vacances dans les Hamptons de son côté, et l’a complètement oublié. Elle
est même sortie avec deux autres hommes.
Trudie sourit en examinant ses ongles. « Bon, il m’appelle à la fin de
l’été et on se revoit. Plusieurs fois. Mais tu vois, il faut être prête à les
plaquer à tout instant. Il faut s’affirmer. Ne pas leur laisser croire qu’on est
une pauvre petite femme meurtrie qui ne peut pas vivre sans eux. Parce que
c’est faux. On peut vivre sans eux. »
Dès qu’il s’agit d’épouser un homme à Manhattan, il y a deux règles à
respecter : « Il faut être douce », dit Lisa, trente-huit ans, correspondante
d’une chaîne nationale d’info. « Mais en même temps, dit Britta, reporter
photo, faut pas qu’ils se croient tout permis. »
Pour ces femmes, l’âge est un avantage. Si une femme a réussi à
survivre seule à New York jusqu’à trente-cinq, quarante ans, il y a fort à
parier qu’elle connaît quelques ficelles dans l’art d’obtenir ce qu’elle veut.
Donc, quand l’une d’elles jette son dévolu sur un mari potentiel, il a très
peu de chances de lui échapper.
« Il faut commencer le dressage dès le premier jour, dit Britta. Au début,
je ne savais pas que je voulais l’épouser. Je savais seulement que je le
voulais, et que je ferais tout pour l’avoir. Et je savais que je réussirais.
« Il ne faut surtout pas se conduire comme ces idiotes qui veulent
exclusivement épouser des types riches, poursuit-elle. Ça ne fait pas de mal
d’être un peu calculatrice. Il faut exiger plus que ce qu’on a déjà. Prenez
Barry, par exemple (son mari). Malgré tout ce qu’il lui en a coûté, il n’était
pas fait pour tomber sur une de ces bécasses qui lui auraient laissé la bride
sur le cou. La femme qui le prendrait maintenant aurait une chance inouïe.
Il est intelligent, gentil, il fait la cuisine et le ménage. Mais vous savez
quoi ? L’apprentissage n’a pas été une partie de plaisir ! »
Avant de rencontrer Barry, Britta était le genre de femme à envoyer son
petit ami au vestiaire lui chercher ses cigarettes et à en profiter pour filer
par la porte de derrière avec un autre. « Un jour, j’ai appelé Barry du
sommet d’une montagne, à Aspen, et je l’ai engueulé pendant dix minutes
parce qu’il passait le réveillon du nouvel an avec une autre. Évidemment,
on ne se connaissait que depuis un mois, mais même. »
Après ça, Barry s’est domestiqué, mis à part deux problèmes un peu
épineux. Il aimait regarder les femmes et se plaignait parfois d’avoir perdu
sa liberté (il a particulièrement regimbé quand elle a emménagé chez lui).
« Avant tout, j’ai veillé à lui rendre la vie agréable. Je lui faisais la cuisine.
Tous les deux, on a pris quinze kilos. On se soûlait ensemble, en
s’observant mutuellement. Quand on dégueulait, chacun prenait soin de
l’autre.
« Il faut savoir surprendre. Comme, par exemple, la fois où, quand il est
rentré, j’avais allumé des bougies partout et je lui avait préparé un plateau
télé. Et puis une autre fois, je lui ai fait mettre des vêtements à moi. Mais il
faut toujours avoir l’œil sur eux. Désolée, mais ils passent quatre-vingts
pour cent de leur temps loin de nous. Alors, quand ils sont avec nous, ils
peuvent s’occuper de nous, c’est la moindre des choses, non ? Pourquoi
faut-il qu’ils draguent une autre nana quand ils nous emmènent au
restaurant ? Un jour où je trouvais que ses yeux se baladaient un peu loin de
notre table, je lui ai flanqué un tel coup sur la tête qu’il a failli tomber de sa
chaise. Je lui ai dit : “Rentre ta langue dans ta bouche, mets ta queue entre
les jambes et finis ton assiette.” »
Garder son mari n’est pas une sinécure non plus. « Dans cette ville, les
femmes se fichent qu’un homme soit marié ou fiancé, dit Britta. Il faut
toujours être sur le qui-vive. »
Il arrive que le Boss se retranche derrière une façade. Aimable avec tout
le monde. Ou plutôt affable. Toujours d’une élégance parfaite. Manchettes
blanches, boutons de manchettes en or. Bretelles assorties, bien qu’il
n’enlève pratiquement jamais sa veste. Ce n’est pas facile quand il est dans
cet état d’esprit. Carrie n’est pas toujours tendre envers les gens qu’elle juge
trop conservateurs. Elle n’est pas habituée. Elle est plus à l’aise avec les
poivrots et les drogués. Le Boss a parfois piqué des colères noires en
l’entendant tenir des propos scandaleux, du genre : « J’ai pas de culotte »,
même si c’était faux. Quant à Carrie, elle trouve le Boss trop liant avec les
autres femmes, surtout les mannequins. Dans un restaurant, par exemple, il
est arrivé qu’un photographe s’avance, dise : « Vous voulez bien… », en lui
faisant signe de s’approcher d’un mannequin pour les photographier
ensemble. Elle s’était sentie insultée. Une fois, un mannequin s’était assise
sur les genoux du Boss. Carrie leur avait tourné le dos en disant : « Faut que
j’y aille, d’un air vexé.
– Enfin, voyons, Carrie », avait dit le Boss.
Carrie avait regardé la fille en disant : « Excusez-moi, mais vous êtes
assise sur les genoux de mon mec.
– Je soufflais deux minutes, lui avait-elle répondu. Nuance. Grosse
nuance.
– Il va falloir que tu apprennes à t’y faire », lui avait dit le Boss.

Shopping comparatif
Rebecca, trente-neuf ans, est journaliste. Elle s’est mariée l’an dernier.
Elle se souvient du jour où elle a trouvé le numéro de téléphone d’une
femme au milieu des cartes de visite professionnelles de son copain, un
banquier.
« J’ai fait le numéro et j’ai demandé à cette garce, à brûle-pourpoint, ce
qu’il y avait entre eux », dit Rebecca. Comme il fallait s’y attendre, la
femme lui a appris que le banquier l’avait invitée à dîner. « J’ai pété les
plombs. J’ai pas hurlé, mais je me suis fait penser à ces personnages de
soap operas de fin de soirée. Je lui ai dit de dégager et de ne plus jamais le
rappeler. Elle m’a répondu : “Vous êtes tombée sur un type bien, vous
devriez être cool avec lui.” Et moi : “S’il est si bien que ça, comment ça se
fait qu’il cherche à sortir avec vous alors qu’il vit avec moi ?”
« Ensuite, je l’ai appelé, lui. Il a eu le culot de se mettre en rage contre
moi parce que je me mêlais de ses affaires perso. Je lui ai dit : “Que ce soit
bien clair, mon pote. Tant que tu sors avec moi, y a pas d’affaires perso qui
tiennent.” Il n’empêche que, les deux jours suivants, j’ai cru que c’était
terminé entre nous. On a fini par surmonter la crise et, trois mois plus tard,
il m’a demandée en mariage. »
Il y a d’autres méthodes. Lisa voyait Robert, son futur mari, depuis
deux mois quand il a commencé à avoir la bougeotte.
« Qu’est-ce que tu dirais si je sortais avec d’autres gens ? lui a-t-il
demandé.
– Je pense que tu devrais faire du shopping comparatif, lui a répondu
Lisa avec un calme olympien. Sinon, comment tu pourrais m’apprécier ? Je
suis pas un maton. »
Ça l’a soufflé.
« C’est une question d’amour-propre, dit Lisa. Il faut faire sentir aux
hommes qu’il y a des limites et qu’ils ne peuvent pas nous faire avaler
n’importe quoi. »
Il est assez courant de vivre avant le mariage avec un type et qu’il ne
fasse rien pour officialiser. Il existe une solution expéditive. « J’ai entendu
parler d’une femme qui vivait avec un mec depuis un an, dit Trudie. Un
matin, elle se réveille et elle lui demande : “T’as l’intention de
m’épouser ?” Le mec répond non. Elle lui dit : “Alors, prends tes affaires et
casse-toi tout de suite.” Eh bien, il l’a demandée en mariage le week-end
suivant. »
« L’une des plus grosses erreurs des femmes, c’est de ne pas parler
mariage dès le début », dit Lisa.

Je ferais mieux de te quitter


J’en peux plus, se dit Carrie en se réveillant un matin. Elle reste étendue
et observe le Boss qui dort encore. Quand il ouvre les yeux, au lieu de
l’embrasser, il se lève et va aux toilettes. Ça y est, pense-t-elle.
Quand il revient se coucher, elle lui dit : « Écoute, j’ai réfléchi.
– Oui ?
– Si tu n’es pas totalement amoureux de moi et fou de moi, si tu ne
trouves pas que je suis la femme la plus belle que tu aies jamais connue, je
crois que je ferais mieux de te quitter.
– Hmm. Hmm, fait le Boss.
– Vraiment, ça ne pose aucun problème.
– Bon, d’accord, dit le Boss, légèrement méfiant.
– Eeet… c’est ce que tu veux ?
– C’est ce que tu veux toi ?
– Nooon… Mais je veux être avec quelqu’un qui est amoureux de moi,
dit Carrie.
– Je ne peux pas te donner de garanties pour le moment, mais si j’étais
toi, je ne partirais pas si vite. J’attendrais de voir comment ça tourne. »
Carrie se renverse sur les oreillers. On est dimanche. Ce serait vraiment
la barbe d’avoir à déménager un dimanche. Qu’est-ce qu’elle ferait le reste
de la journée ?
« D’accord, dit-elle. Mais ce n’est que temporaire. Je n’ai pas l’éternité
devant moi, tu comprends. Je vais probablement mourir bientôt. Dans
quinze ans, par là. » Elle allume une cigarette.
« Bon, dit le Boss. En attendant, tu ne pourrais pas me faire un café ?
S’il te plaît ? »

Naomi, qui s’est mariée l’an dernier à trente-sept ans, dirige une agence
de pub. C’est la New-Yorkaise typique. « Je suis sortie avec des mecs de
tous les genres, de toutes les tailles et de toutes les formes. Et un jour, vlan,
voilà l’homme de ma vie qui fait irruption dans mon existence, et c’était
exactement le contraire de tout ce que j’avais toujours cru rechercher. » En
d’autres termes, ce n’était pas un voyou.
Un jour, elle avait trente-cinq ans, Naomi attendait un taxi sur Madison
Avenue en tailleur et talons hauts ; un motard à cheveux longs est passé à
toute allure dans la rue sans la regarder. « En une seconde, je me suis
débarrassée du mythe de l’artiste torturé-affamé, dit-elle. C’était toujours
moi qui leur payais à bouffer. »

Carrie se rend dans un musée pour une soirée littéraire, accompagnée de


Samantha. Il y a un moment qu’elle n’a pas vu Sam. Il y a un moment
qu’elle n’a pas vu la plupart de ses copines parce qu’elle passe presque tout
son temps avec le Boss. Elles sont toutes les deux en pantalon noir et
bottines vernies noires. En arrivant au bas du perron, elles croisent Z.M., le
magnat de la presse ; il va s’engouffrer dans sa voiture qui attend juste
devant.
Il rit. « Je me demandais qui étaient ces deux femmes qui arpentaient le
trottoir au pas de charge.
– Nous marchions normalement », lui dit Sam.
Le chauffeur tient la porte de la limousine ouverte. « On se téléphone,
OK ? dit Z.M.
– Appelez-moi », répond Sam. Il est évident qu’aucun des deux ne le
fera.
Sam soupire. « Alors, comment va le Boss ? »
Carrie se racle la gorge, pousse des euh, des ah, y va de son refrain je-
sais-pas, on projette d’aller à Aspen et il parle de prendre une maison avec
moi l’été prochain, mais je suis pas sûre de lui et…
« Oh, je t’en prie, arrête, dit Sam. Moi qui rêve d’avoir un mec. De
trouver quelqu’un avec qui j’aie envie de passer un week-end entier, nom de
Dieu ! »

Il existe une grosse différence entre les New-Yorkaises qui se marient et


celles qui restent célibataires. « Ça tient en quelques mots, dit Rebecca :
arrêtons de nous monter la tête. Ôtons-nous de l’idée d’épouser Mort
Zuckerman ou personne.
– J’ai réduit mes exigences à trois, dit Trudie. Intelligent, gentil, carrière
solide. » Autre point commun, elles n’envisagent même pas de ne pas se
marier un jour. « Je me suis toujours dit que ça me prendrait le temps qu’il
faudrait, mais que ça se ferait, dit Trudie. Le contraire serait trop horrible.
Pourquoi est-ce que je ne me marierais pas, moi aussi ? »
Mais Manhattan reste Manhattan. « Il faut bien vous rendre compte
qu’il n’y a pas pire que New York pour amener les hommes à l’idée du
mariage, dit Lisa. Les célibataires ne fréquentent guère les couples mariés.
L’idée d’un chez-soi, d’une famille, leur est totalement étrangère. Il faut
donc les préparer mentalement. »

Créer l’intimité
Carrie et le Boss assistent à un gala de bienfaisance dans un vieux
théâtre ; ils passent une soirée extraordinaire. Carrie s’est fait coiffer. Cela
semble devenir une obligation quasi quotidienne désormais. Quand elle dit
au coiffeur : « Je ne peux pas me permettre un tel luxe », il lui répond :
« Vous ne pouvez pas vous permettre de vous en passer. »
Avant le dîner, le Boss s’abat sur la table comme un rapace, cigare à la
bouche, et échange les cartons pour se retrouver à côté d’elle. « Je n’en ai
rien à faire », dit-il. Ils se tiennent la main pendant tout le repas ; un
échotier vient de leur côté et leur lance : « Inséparables, comme toujours. »
La semaine qui suit est quasi idyllique, et puis, tout d’un coup, quelque
chose ne va plus dans la tête de Carrie. Peut-être parce qu’ils sont allés
dîner chez des amis à lui, et qu’il y avait des invités qui avaient des enfants.
Carrie a emmené les enfants faire de la voiture à pédales dans la rue ; l’un
des gosses tombait tout le temps du bolide. Les parents sont sortis en
hurlant à leurs mômes de rentrer. Carrie a trouvé leur attitude injuste, vu
qu’il n’y a eu ni accident ni blessé.
Elle décide de torturer le Boss une fois de plus. « Tu nous trouves
proches ? lui demande-t-elle juste au moment où ils vont s’endormir.
– Parfois, répond-il.
– Parfois, ça me suffit pas », dit-elle. Elle continue de le harceler
jusqu’à ce qu’il lui demande de le laisser en paix. Mais elle s’éveille le
lendemain matin dans le même état d’esprit.
« Pourquoi tu es comme ça ? lui demande le Boss. Pourquoi tu ne peux
pas te contenter des bonnes choses, comme la semaine que nous venons de
passer ? »
Il s’approche du lit. « Ooooh, regardez-moi ce petit visage tout triste ! »
Pour un peu, elle le tuerait.
« On en reparlera plus tard, je te le promets, reprend-il.
– Je ne sais pas s’il y aura un plus tard », dit Carrie.
Lisa est à une soirée donnée en l’honneur d’une publicitaire éminente
que nous appellerons Sandy. L’hôtel particulier, situé dans les 50e Est, est
bourré de monde. Lisa a amené son mari, un bel homme qui est dans les
affaires. Entre deux gorgées de margarita, elle explique : « Quand je me suis
enfin décidée à chercher quelqu’un, j’ai passé en revue tous les endroits où
j’avais rencontré des hommes. Ce n’était pas au Bowery Bar, mais à des
soirées privées. J’ai donc déployé mon filet. Je me suis mise à fréquenter
toutes les soirées privées.
« Quand je rencontre un type, je me suis fait une règle, pour les trois ou
quatre premiers rendez-vous, d’éviter les grandes fêtes. Ce serait du suicide.
Ne pas se mettre sur son trente et un. Ne pas avoir l’air en chasse. Les
hommes ont besoin de se sentir à l’aise. Il faut créer l’intimité, leur parler
d’eux, parce que l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, pour la plupart, c’est
celle d’eux à quatorze ans. »
De retour à son bureau, Trudie désigne du menton une grande photo qui
trône sur sa table, celle d’un homme frisé appuyé contre une petite dune, sur
une plage. « Mon mari est quelqu’un d’exceptionnel. Il me comprend
vraiment. Quand tu rencontres l’homme de ta vie, tout devient très facile.
Les gens qui se disputent, qui se font des scènes…, c’est que quelque chose
ne va pas. Mon mari ne me cherche jamais querelle. Nous ne nous
disputons jamais. Il est tellement cool avec moi dans quatre-vingt-dix-neuf
pour cent des cas que les rares fois où il veut avoir raison, je cède. »

Et tout d’un coup, bizarrement, tout va mieux.


Le Boss appelle : « Qu’est-ce que tu fais ?
– Oh, tu sais, ce que je fais de temps en temps, dit Carrie. J’écris.
– Sur quoi ?
– Tu te souviens de ce qu’on avait dit ? Qu’un jour où on irait s’installer
au Colorado, qu’on élèverait des chevaux, et tout le merdier ? Eh bien,
j’écris une nouvelle là-dessus.
– Oh, dit le Boss. C’est une belle histoire. »
19

Les mamans de Manhattan sont


complètement gagas avec leurs
gosses

Le Boss appelle, légèrement agacé, sans plus, de Chine. Il a expédié ses


bagages via un service de livraison express, et tout s’est perdu. Il est dans sa
chambre d’hôtel avec, en tout et pour tout, un jean, une chemise et pas de
caleçon de rechange. « Si c’était arrivé il y a cinq ans, ça aurait coûté sa
place au responsable, dit-il. Mais j’ai changé. Je ne me reconnais plus. Si
mes clients ne sont pas capables de m’accepter en jean, ils n’ont qu’à aller
se faire foutre.
– Tu devineras jamais, lui dit Carrie. Ton ami Derrick a appelé. Il paraît
que Laura essaie de tomber enceinte, mais, comme il n’est pas d’accord,
tous les soirs il fait semblant de jouir, et ensuite il va se finir dans la salle de
bain. Et tous les soirs, elle regarde des cassettes vidéo style Vous et votre
bébé.
– Quelle conne, dit le Boss.
– Il prétend qu’il peut pas faire d’enfant maintenant, tant que sa carrière
n’est pas assise, dit Carrie.
– Et toi ? dit le Boss de sa voix chantante.
– Oh, moi, je vais bien, dit Carrie, l’air sombre. Je me demande si je ne
suis pas enceinte.
– Un bébé. On va avoir un bébé », dit le Boss.
Carrie est plutôt perplexe.
C’est qu’il arrive des choses bizarres aux New-Yorkais qui font des
enfants. Certains parents restent normaux. D’autres pas. Ils pètent même un
boulon ou deux. Prenez toute l’énergie, toute l’agressivité, toutes les merdes
et les conflits latents qui empoisonnent une carrière, et imaginez que vous
les reportez sur un gamin. Dès qu’il est question d’enfants, des gens qui
appartenaient autrefois à la variété commune du névrosé new-yorkais
deviennent de vrais cinglés.
Carrie s’en est rendu compte très vite le jour où elle a été invitée à un
brunch chez ses amis Packard et Amanda Deale, qui habitent un loft à
SoHo. Packard et Amanda (des gens normaux) ont un petit garçon, Chester,
qui arpentait le loft en ponctuant un pas sur deux d’un grand coup de
parapluie sur le sol. Une autre mère (un peu moins normale) n’a pas pu
s’empêcher de faire remarquer que Chester « jouait seul et ne partageait
pas, mais qu’on ne pouvait pas lui en vouloir car il n’avait qu’un an, et qu’à
cet âge-là on ne peut pas demander à un enfant de partager ses jouets…
enfin pas encore ».
Comme la plupart des couples qui se retrouvent subitement parents, les
Deale se sont mystérieusement fait tout un groupe d’amis également
parents. Comment les ont-ils rencontrés ? À une réunion préparatoire
d’entrée en maternelle pour petits surdoués ? Ou étaient-ce des amis de
longue date qui avaient déjà des enfants et avaient cessé de fréquenter
Packard et Amanda tant qu’ils n’en avaient pas eux-mêmes ? Parmi les
amis du nouveau cercle, il y a Jodi, qui a voulu ses cadeaux de naissance en
blanc uniquement, de peur que la teinture des vêtements provoque des
allergies chez son bébé ; Suzanne, qui interdit à ses nounous de se parfumer
parce qu’elle ne veut pas sentir leur eau de Cologne (bon marché) sur son
bébé en rentrant le soir. Et Maryanne, qui renvoie toutes ses baby-sitters,
pour se donner – inconsciemment – l’excuse de quitter son travail et de
s’occuper de son enfant.
Ce comportement ne se limite pas aux seules mères : qui n’est pas un
peu choqué de voir un père et un fils porter le même blouson Patagonia
avec casque Rollerblade assorti ? Ou un père couvrir le crâne de son fils de
baisers, tenir ses petites mains dans les siennes et exécuter la danse de saint-
guy autour de sa poussette (si un enfant de deux ans peut éprouver de la
gêne, sûr qu’il est gêné) en expliquant : « C’est pas compliqué, vous faites
un gosse, et ensuite vous prenez un congé sabbatique de trois ou quatre
ans. »
Naturellement, il ne faut pas confondre dingue de son gosse et dingue
tout court. Pour simplifier, un seul mot : givré, suffit à décrire une certaine
attitude parentale à New York. On ne sait pas qui ça va frapper, ni quelle
forme ça va prendre, mais, comme dit Packard : « Ça n’a rien à voir avec
l’amour ou le désir de protéger. C’est une obsession. »

Alexandra !
Dans ce même loft, Carrie est assise sur le canapé et bavarde avec une
femme à l’air assez ordinaire. Becca a de longs cheveux blonds et raides et
un long nez fin qu’on a envie de tremper comme une paille dans un verre de
martini. Elle vient de prendre un appartement dans les 70e Est et explique
les avantages et les inconvénients qu’il y a à engager un décorateur – « J’ai
une amie dont le décorateur n’arrêtait pas de faire des achats, c’était
épouvantable » –, quand elle est interrompue par l’arrivée d’une fillette de
cinq ans en robe à volants et ruban noir dans les cheveux. « Maman, veux
téter.
– Alexandra ! dit Becca dans un murmure théâtral (pourquoi tous les
gosses s’appellent-ils Alexandra ou Alexandre de nos jours ?). Pas
maintenant. Va regarder tes cassettes.
– Lui, il a lolo, dit l’enfant en montrant du doigt une femme qui allaite
son bébé dans un coin.
– Lui, c’est un bébé. Un petit bébé de rien du tout, dit Becca. On va te
donner du jus d’orange.
– Veux pas », dit Alexandra, les mains sur les hanches.
Becca lève les yeux au ciel. Elle prend la petite sur ses genoux. L’enfant
se met aussitôt à tripoter le chemisier de sa mère.
« Vous… la nourrissez encore au sein ? demande Carrie le plus
poliment possible.
– De temps en temps, dit Becca. Mon mari voulait un autre enfant tout
de suite, mais moi non. C’est tellement de travail d’avoir un enfant à New
York, n’est-ce pas, mon petit monstre ? » Elle baisse un regard plein
d’admiration sur la petite, qui suce son pouce en regardant sa maman et en
attendant le déboutonnage. Puis Alexandra se tourne vers Carrie, qu’elle
fixe d’un œil mauvais. « Lolo, lolo, lui lance-t-elle.
– Voyons, Alexandra. Viens, on va aller aux toilettes, lui dit sa mère. On
a dit qu’on arrêtait, maintenant, hein ? »
L’enfant hoche la tête.
Becca n’était pas la seule femme, ce jour-là, à s’avérer dépassée par sa
relation avec son enfant. Dans la chambre, Julie, une petite brune qui tient
un restaurant, est assise sur le lit à côté de son fils de six ans, Barry, un
enfant adorable qui ressemble de manière frappante à sa mère, avec ses
boucles brunes. Mais Barry n’a pas l’air heureux. Il s’accroche à Julie de
toutes ses forces ; dès que quelqu’un lui adresse la parole, il lui grimpe
carrément dessus. « Oh, descends, tu me fais mal », se plaint-elle sans
réagir. Il interdit à sa mère toute communication avec les autres adultes,
mais il ne joue pas non plus avec les autres enfants. Carrie apprendra plus
tard que leur relation se joue toujours sur le même mode : elle l’emmène
avec elle quand elle sort, parfois même aux soirées d’adultes, et ils ne
parlent qu’entre eux. Julie a toujours un matelas dans la chambre de Barry,
où elle passe la plupart de ses nuits. Son mari dort dans la chambre
conjugale. Ils envisagent le divorce.
« Je trouve cette attitude tout à fait normale, dit Janice, avocate
d’affaires et l’une des rares mères givrées qui avoue l’être. Je suis dingue de
mon fils, dit-elle. Andy a onze mois. C’est un dieu, et je lui dis tous les
jours. L’autre jour, je l’ai trouvé dans son petit lit en train de dire : “Moi,
moi, moi.”
« Depuis l’âge de trente ans, j’avais envie d’avoir un enfant, poursuit-
elle. Alors, quand je l’ai eu (elle a trente-six ans aujourd’hui), j’ai eu
l’impression d’avoir enfin trouvé ma vocation : la maternité. Je ne voulais
pas reprendre le travail, mais, honnêtement, au bout de trois mois, je me
suis rendu compte que ça vaudrait tout de même mieux. Je passe beaucoup
trop de temps avec lui. Quand je l’emmène au parc, je saute devant lui et les
nounous me prennent pour une dingue. Je l’embrasse mille fois par jour. Le
soir, je me précipite à la maison pour lui donner son bain. Je suis folle de
son petit corps. Aucun homme ne m’a jamais mise dans cet état. »
Elle raconte que si elle voit Andy jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil au
jouet d’un autre enfant, il faut qu’elle coure le lui acheter. Une fois, elle a
cru qu’il convoitait un jeu appelé soucoupe d’éveil. Elle finit par le dégoter
dans la 14e Rue, et se met à courir avec le truc sur la tête parce qu’elle ne
trouve pas de taxi et qu’elle meurt d’impatience de le lui offrir. « Les gens
me montraient du doigt dans la rue, dit-elle. Ils me prenaient pour une folle.
En arrivant à la maison, je donne le jouet à Andy, et il se met à pleurer. »
Comment est-elle devenue ainsi ? « C’est la vie new-yorkaise, dit-elle
en haussant les épaules. Tout n’est que compétition. Je veux que mon fils ait
tout ce qu’ont les autres, et plus encore. Et par-dessus le marché, j’ai
toujours voulu un garçon. Les fils sont aux petits soins pour leur mère. »

La caméra cachée
Autrement dit, pour la femme qui a dû supporter pendant des années des
hommes incapables de s’engager et de prendre leurs responsabilités, le fils
devient un substitut d’amant. « Exactement, dit Janice. On ne peut pas faire
confiance aux hommes. On ne peut faire confiance qu’à son propre sang.
« Mon mari passe loin derrière, poursuit-elle. J’étais pourtant folle de
lui. Mais, depuis qu’Andy est arrivé, s’il me dit, par exemple : “Tu peux
m’apporter un Coca light, s’il te plaît ?”, je l’envoie se faire foutre. »
Entre-temps, au milieu du loft, une petite foule s’est assemblée, pleine
d’attention, autour d’une minuscule petite fille qui commence à peine à
marcher et qui porte un tutu rose et des chaussons de danse. « Brooke m’a
fait une scène pour que je lui mette sa tenue de ballet. N’est-ce pas
adorable ? dit une grande femme rayonnante. J’ai essayé de lui enfiler un
pantalon, mais elle s’est mise à pleurer. Elle savait. Elle savait qu’il fallait
qu’elle porte son tutu pour nous faire une petite démonstration, n’est-ce pas,
mon trésor ? N’est-ce pas, mon trésor à moi ? » La femme s’accroupit, les
mains croisées sur la poitrine, la tête inclinée, le visage figé dans un sourire
forcé, à quelques centimètres de celui de l’enfant. Puis elle se met à faire
des gestes bizarres.
« Envoie un baiser, envoie un baiser », dit-elle. Un sourire tout aussi
figé sur les lèvres, l’enfant porte sa petite paume à sa bouche et souffle de
l’air. La mère pousse des cris de ravissement.
« Elle sait aussi faire la révérence, dit Amanda, sarcastique, à Carrie.
Elle est bourrée de talents de société, cette petite. Sa mère lui a fait faire la
couverture d’un magazine de puériculture, et depuis, elle est complètement
siphonnée. Chaque fois qu’on l’appelle, elle s’apprête à emmener Brooke à
un casting. Elle est référencée dans une agence de mannequins. La petite est
mignonne, mais… »
Juste à ce moment, une autre mère entre, tenant par la main un petit
garçon de deux ans. « Regarde, Garrick, table. Table, Garrick. Comment tu
dis “table” ? Qu’est-ce qu’on fait à table ? On mange, Garrick. On mange à
table. Comment écris-tu “table” ? T-a-b-l-e. Garrick, tapis. Garrick. T-a-p-i-
s, tapis, Garrick… »
Amanda commence à préparer une espèce de crème à l’oignon, à
manger sur des crackers. « Excuse-moi, lui dit Georgia, une femme en
tailleur à carreaux. À l’oignon ? Fais attention de ne pas laisser ça à portée
des enfants. Le sel et les graisses, c’est très mauvais pour eux. » Cela ne
l’empêche pas de plonger son doigt dans le bol et de se le fourrer sans plus
de façons dans la bouche.
« Dites donc, vous avez essayé le cours de gym Sutton ? demande
Georgia. Il est fabuleux. Il faut absolument que tu y emmènes Chester,
Amanda. C’est une sorte de club David Barton pour enfants. Il parle ? S’il
parle, on pourrait peut-être prendre rendez-vous pour les faire jouer
ensemble. Rosie a presque un an, et je veux lui trouver de bons camarades
de jeu.
« Je vous recommande aussi le cours de massage pour bébés au YWCA
de la 92e Rue. Ça établit des liens très forts entre la mère et l’enfant. Tu
n’allaites plus, n’est-ce pas ? Non, c’est bien ce que je pensais. » D’un doigt
en hameçon, Georgia va une nouvelle fois pêcher de la crème à l’oignon au
fond du bol. « Dis-moi, ça va avec ta nounou ?
– Oui, très bien, répond Amanda en regardant Packard.
– C’est une Jamaïcaine, dit Packard. Elle fait parfaitement l’affaire.
– Oui, oui, mais… vous êtes sûrs qu’elle s’occupe bien de votre petit
Chester ?
– En ce qui me concerne, dit Packard, je n’ai pas à me plaindre.
– Enfin, je veux dire, elle s’en occupe vraiment bien ? » insiste Georgia
en posant sur Amanda un regard lourd de sous-entendus. Sur ce, Packard
s’éclipse.
« On n’est jamais trop prudent avec ces nounous, reprend Georgia en se
penchant vers Amanda. Moi-même, j’en ai viré onze. J’ai fini par m’acheter
une vidéo-surveillance.
– Une vidéosurveillance ? » s’étonne Carrie.
Georgia la regarde comme si elle la voyait pour la première fois. « T’as
pas d’enfants, toi, n’est-ce pas ? Pour en revenir à ce système, je croyais
que ça allait me coûter une fortune, mais pas du tout. J’ai une copine qui
avait vu ça à l’émission d’Oprah. On fait venir un installateur et il s’occupe
de tout. On a cinq heures d’autonomie. J’ai appelé ma nounou en lui disant :
“Qu’est-ce que vous avez fait aujourd’hui ?” Elle : “J’ai emmené Jones au
parc, et après, j’ai joué avec lui.” Elle mentait. Elle n’avait pas mis le nez
dehors de toute la journée ! Elle était restée plantée devant la télé, quand
elle n’était pas pendue au téléphone. Elle avait laissé Jones tout seul toute la
journée. Toutes mes copines ont adopté ce système. L’une d’elles a même
surpris la nounou en train d’essayer de démonter la caméra !
– Ouhh », fait Amanda.
Je vais vomir, se dit Carrie.

Ébats légitimes
Carrie se rend dans la salle de bain de Packard et Amanda. Dans la
chambre, elle trouve Julie avec Barry. Il est allongé sur le lit, la tête sur les
genoux de sa mère. Becca et Janice les ont rejoints ; elles parlent de leurs
maris.
« Je vais vous dire ce que je pense des rapports sexuels dans le mariage,
moi, dit Becca. C’est simple : à quoi bon ?
– C’est vrai, à quoi ça sert un mari ? renchérit Julie. Parce que… on n’a
vraiment pas besoin de deux bébés.
– Cent pour cent d’accord, dit Janice. Sauf que j’en ferais bien un
deuxième, moi. Je commençais à avoir envie de me débarrasser de mon
mari, mais évidemment, maintenant, j’hésite. Pour le moment. »
Julie se penche sur son fils. « Quand est-ce que tu vas grandir, mon
bébé ? »
Carrie retourne dans le séjour. Elle s’approche de la fenêtre pour
respirer un peu. Garrick a réussi à se détacher de sa mère et se tient dans un
coin, l’air perdu.
Carrie se penche vers lui. Elle prend quelque chose dans son sac.
« Pssst, hé, ma puce, dit-elle en lui faisant signe d’approcher. Viens voir un
peu. »
Curieux, Garrick s’avance. Carrie lui présente un petit sachet de
plastique. « Capote, Garrick, lui murmure-t-elle. Comment tu dis capote ?
C-a-p-o-t-e. Si tes parents savaient s’en servir, tu serais pas là. »
Garrick prend le petit sachet. « Capote », dit-il.

Deux jours plus tard, Amanda appelle Carrie. « Je viens de passer la


pire journée de ma vie, dit-elle. Ma nounou a un fils qui a trois mois de plus
que Chester. Le gosse est tombé malade, et je n’ai pas pu aller travailler.
« J’ai commencé par vouloir l’emmener au parc. Je ne savais pas où
était la grille d’entrée et, comme toutes les nounous étaient déjà arrivées, je
me suis sentie bête, mais bête ! Elles me regardaient toutes, l’air de dire :
Qui c’est celle-là ? Après, Chester a voulu faire du toboggan. Mais pas une
fois, non : vingt. J’avais les yeux rivés sur la grande horloge de la
Cinquième Avenue. Il y avait déjà cinq minutes que je me tapais le
toboggan. Après, il a fallu aller le pousser sur la balançoire. Encore cinq
minutes. Après, le bac à sable. Et rebelote pour le toboggan. Au bout d’un
quart d’heure, je lui ai demandé : “T’en as pas assez ?” et je l’ai fichu de
force, tout gesticulant et hurlant, dans sa poussette. “Allez, on va faire des
courses”, je lui ai dit.
« Le pauvre gosse. Je marchais au pas de course sur le trottoir et lui, il
était brinquebalé dans sa poussette ; il devait se demander ce qui lui arrivait.
J’ai voulu m’acheter des fringues, mais impossible de faire entrer la
poussette dans la cabine. Ensuite, on est allés à la banque ; la poussette s’est
coincée dans la porte à tambour. Évidemment, comment voulais-tu que je
sache qu’il ne faut pas passer un tambour avec une poussette ? On était
coincés. Il a fallu qu’un type vienne nous délivrer en déplaçant la porte
centimètre par centimètre.
« Au bout du compte, il était onze heures et demie. Je l’ai ramené à la
maison et je lui ai préparé son déjeuner. Un œuf. »

Plus tard dans la soirée, Carrie appelle le Boss sans faire attention au
décalage horaire. Elle le réveille. « Je voulais te dire que j’ai mes règles.
– Ah. Dans ce cas, pas de bébé », dit-il.
Ils raccrochent. Deux minutes plus tard, le téléphone sonne à New York.
« Je viens de me souvenir du rêve que je faisais quand tu m’as appelé
tout à l’heure, dit-il. Je rêvais qu’on avait un bébé.
– Un bébé ? demande Carrie. Quel genre de bébé ?
– Un tout petit, dit le Boss. Enfin, tu vois. Un nouveau-né. Il était dans
le lit avec nous. »
20

Quand le Boss n’est pas là, les


souris dansent

Carrie a rencontré la Souris dans les toilettes d’une boîte. Rencontre


purement fortuite.
On frappait à la porte de la cabine où elle s’était enfermée avec Cici.
Comme elle était de bonne humeur, au lieu d’envoyer paître l’intruse, elle a
entrouvert la porte. Derrière, il y avait la Souris, une brune aux cheveux
longs qui aurait pu être jolie. « Je peux entrer ?
– Pas de problème, dit Carrie.
– Excuse-moi, dit Cici, mais on se connaît ?
– Non, répond Carrie.
– Qu’est-ce que t’as, là ? demande la Souris.
– Qu’est-ce que tu veux ? répond Carrie.
– J’ai de la super-Reube, dit la Souris.
– Parfait », dit Carrie.
La Souris allume le joint et le lui tend. « De l’herbe comme ça, t’en as
jamais fumé.
– À voir », dit Carrie en inhalant profondément.
Dans la boîte bondée, la tranquillité de la cabine, ça repose. La Souris
s’adosse au mur et tire sur le joint. Elle leur dit qu’elle a vingt-sept ans,
mais Carrie ne la croit pas ; aucune importance, pour une fille qu’on
rencontre dans les toilettes. Ça arrive tout le temps.
« Euh, et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? lui demande Cici.
– Je monte ma boîte de produits de beauté, dit la Souris.
– Ah, dit Carrie.
– Une gamme scientifique. J’aimerais bien m’occuper de ta peau.
– Vraiment ? » Carrie allume une cigarette. On frappe de nouveau à la
porte, plus fort.
« On devrait sortir, dit Cici.
– J’aimerais bien qu’on s’occupe de ma peau, dit Carrie. Je me rends
compte que je la néglige.
– Laissez-moi sortir, dit Cici.
– Je peux te faire des soins », dit la Souris.
Elle est plutôt petite, mais elle a de la présence. Un visage serein qui
pourrait être beau, à condition de bien l’examiner pour s’en persuader. Une
voix grave. Elle porte un pantalon de cuir, des bottines. De bonne qualité.
« Y a des gens qui me connaissent, ici », dit Cici. Elle s’énerve.
« Tu nous lâches ? lui lance Carrie.
– Reste avec moi, dit la Souris. Je veux que tu passes toute la soirée
avec moi. Je te trouve belle, tu sais.
– Oui, oui », dit Carrie. Mais elle est surprise.

Mais qu’est-ce que j’ai ?


En classe de troisième, Carrie avait connu une fille du nom de Charlotte
Netts. Charlotte avait beaucoup de succès au collège ; autrement dit, elle
était précoce. Charlotte invitait des filles à dormir chez elle. Elle leur
envoyait aussi des petits mots. Jackie, l’amie de Carrie, était allée passer la
nuit chez Charlotte. Le lendemain, on apprenait qu’elle avait appelé son
père en pleine nuit pour qu’il vienne la chercher. Charlotte l’avait soi-disant
« agressée ». Elle avait essayé de l’embrasser, de lui peloter les seins, et elle
voulait que Jackie lui fasse la même chose, en prétextant qu’elle
« s’entraînait pour les garçons ». Après, les deux filles s’étaient brouillées.
Carrie en avait eu la chair de poule. Pendant des années, elle avait
refusé de dormir dans le même lit qu’une copine, et même de se déshabiller
devant elle ; pourtant, cela paraissait la chose la plus naturelle du monde
puisqu’on était entre filles. Elle n’arrêtait pas de se dire : Mais qu’est-ce
que j’ai ? Pourquoi est-ce que je peux pas être comme tout le monde et pas
m’en faire une montagne ? Ce serait terrible d’avoir à dire non à une copine
qui me ferait des avances.
Il y a quelques années, deux de ses amies se sont soûlées et ont passé la
nuit ensemble. Le lendemain, chacune a appelé Carrie pour se plaindre que
l’autre avait essayé de la baiser, et la mettre en garde. Carrie n’a jamais su
laquelle croire des deux. Mais les deux femmes ne se sont jamais
réconciliées.

Persuasion méthode forte


Le Boss s’est absenté tout le mois d’octobre, et tout est un peu bizarre.
Dans les quartiers chics, les gens ont déjà sorti leurs vêtements d’automne
mais il fait encore beau et chaud. Au début, Carrie passe ses soirées chez
elle, au régime sec, à lire Persuasion plutôt que d’aller voir le film. Elle a
déjà lu deux fois le roman de Jane Austen, mais cette fois-ci elle le juge
ennuyeux : les personnages se perdent dans des discours interminables, et
Carrie trouve déprimantes ses soirées sans alcool et sans fêtes. Elle finit par
avoir envie de sortir, mais elle s’aperçoit que tout le monde est toujours
pareil, qu’il ne se passe rien de nouveau.
Un soir, Stanford Blatch arrive tard au Wax, la nouvelle boîte de SoHo,
un foulard d’homme noué autour du cou.
« Qu’est-ce que tu nous fais, là ? » lui demande Carrie, ce à quoi
Stanford répond : « Oh, tu veux parler de ça ? C’est de la faute du Père
l’Oie. » Le Père l’Oie est un homme qui aime qu’on lui torde le cou en lui
faisant l’amour. « Jusque-là, rien à dire, explique Stanford. Jusqu’au jour où
il a voulu essayer sur moi. Et pourtant, je suis presque sûr que je le reverrai.
Tu vois à quel point je suis accro. »
Le lendemain soir, elle dîne avec Rock McQuire, un acteur de télé.
« J’ai vraiment besoin d’un mec, lui dit-il. Je crois qu’enfin, je suis prêt
pour une rencontre.
– T’es un mec formidable, lui dit Carrie. T’es intelligent, mignon, et t’as
un succès fou. Tu devrais trouver sans problème.
– C’est pas si facile, lui dit Rock. J’ai pas envie de sortir avec un jeunot
de vingt-deux ans. Mais si je sors avec un type de trente ans, il faudra qu’il
ait une carrière solide, lui aussi. Et combien y en a, comme ça ? Alors, je
me contente d’un club de rencontres. Je trouve toujours quelqu’un à
ramener chez moi. Au moins, il y a pas de complications sentimentales. »
Le lendemain matin, Miranda appelle Carrie : « Tu ne devineras jamais
ce que j’ai fait », et Carrie lui répond : « Quoi donc, mon cœur ? en serrant
le poing droit, geste qu’elle fait beaucoup depuis quelque temps.
– T’as une seconde ? Tu vas adorer.
– Je suis pressée, mais je t’écoute.
– Je suis allée à une soirée avec ma copine Josephine. Tu connais
Josephine, hein ?
– Non, mais…
– Mais si, je vous ai présentées. À une soirée chez ma copine Sallie. Tu
te souviens de Sallie, tout de même ? La fille à la moto.
– La fille à la moto ?
– Oui. Figure-toi qu’il y avait tout un tas de joueurs de base-ball. Eh
bien, tu devineras jamais… Un des joueurs et moi, on a commencé à se
peloter, mais après, j’ai trouvé une chambre libre et j’ai baisé avec un autre.
En pleine soirée.
– Incroyable, dit Carrie. Et… c’était bien ?
– Épouvantable », dit Miranda.
On peut pas tout avoir, se dit Carrie.
Derrière le mur
« On va en boîte ? » dit la Souris. Carrie, la Souris et ses copains, des
jeunes mecs pas très beaux avec des cheveux courts et crépus, sont assis sur
la même banquette. « Y a pas plus riche qu’eux », l’a prévenue la Souris,
mais Carrie les trouve parfaitement insignifiants.
La Souris se met à la tirer par le bras pour la faire lever, tout en disant
au mec assis juste à côté : « Allez, petit con, bouge-toi, on a envie de sortir.
– Je vais à une fête à la Trump Tower, répond le mec avec un faux
accent européen.
– Et ta sœur ? lui rétorque-t-elle. Allez, Carrie, viens avec nous »,
murmure-t-elle.
Carrie et elle se tassent sur le siège avant de la voiture, une Range
Rover, et on remonte vers les faubourgs. Tout d’un coup, la Souris se met à
hurler : « Arrête-toi, connard ! » Elle se penche au-dessus de Carrie, ouvre
la portière et pousse Carrie dehors. « On descend », dit-elle.
Et elles se mettent à courir dans les rues à l’ouest de la Huitième
Avenue.
Elles trouvent une boîte, elles y entrent. Elles la traversent en se tenant
par la main ; la Souris rencontre des gens qu’elle connaît, Carrie ne connaît
personne et c’est tant mieux. Les hommes les regardent, mais elles passent
la tête haute. Elles n’ont rien de deux filles cherchant à passer un bon
moment ; un mur se dresse devant elles. Derrière, il y a la liberté et le
pouvoir. C’est exaltant. Désormais, c’est comme ça que je serai, se dit
Carrie. Et cela ne l’effraie pas.
Carrie se rappelle qu’à une soirée, récemment, une certaine Alex lui a
parlé d’une copine à elle qui était bisexuelle. Elle sortait avec des femmes
et avec des hommes. Si elle était avec un homme qui lui plaisait et si elle
rencontrait une femme, elle le quittait pour elle.
« Moi, j’ai jamais été avec une nana, dit Alex. Je suis peut-être une
exception… mais qui parmi nous n’a jamais souhaité être lesbienne pour ne
pas avoir à supporter les hommes ? Le plus marrant, c’est que ma copine
m’a dit qu’une relation entre femmes est particulièrement intense. Tu sais
comment sont les femmes, à toujours vouloir parler de tout ? Eh bien,
imagine ça multiplié par deux. On parle tout le temps. De tout, jusqu’à
quatre heures du matin. Au bout d’un moment, il faut qu’elle prenne le
large et qu’elle retourne avec un homme parce que ça devient
insupportable. »
« T’as déjà été avec une femme ? demande la Souris. Ça te plaira, j’en
suis sûre.
– D’accord », dit Carrie, qui pense : je suis prête. Il est temps. Peut-être
que j’ai toujours été secrètement lesbienne sans le savoir. Elle imagine le
baiser. La Souris serait plus douce et plus mouillée qu’un homme. Mais ce
serait bien.
Carrie est allée chez la Souris, qui habite un trois-quatre pièces dans une
tour luxueuse de l’Upper East Side, meublée de meubles danois et de
couvertures afghanes. Il y a des chatons de porcelaine sur les consoles.
Elles vont dans la cuisine, et la Souris allume un mégot de joint. Elle en a
plein un petit bol de terre cuite. Elle a aussi une bouteille de vin à moitié
vide. Elle remplit deux verres et en tend un à Carrie.
« Ça m’arrive encore de coucher avec des mecs, dit-elle. Mais ils me
tapent sur les nerfs.
– Hmmhmm », fait Carrie. Elle se demande quand la Souris va avancer
son pion, et comment.
« Je couche avec des hommes et avec des femmes, continue l’autre.
Mais je préfère les femmes.
– Alors, pourquoi tu couches avec des hommes ? » lui demande Carrie.
La Souris hausse les épaules. « Ils assurent.
– Autrement dit, c’est toujours la même histoire », dit Carrie. Elle
parcourt l’appartement des yeux, allume une cigarette et s’appuie au
comptoir. « Bon, dit-elle. C’est quoi ton truc ? Parce qu’il faut que tu aies
de gros revenus pour te payer un appart pareil, ou alors tu as d’autres
plans. »
La Souris avale une gorgée de vin. « Je danse, dit-elle.
– Ah, je vois, dit Carrie. Où ça ?
– Au Stringfellows. Je suis bonne. Je me fais jusqu’à mille dollars par
soirée.
– Ah, c’est ça.
– T’as pas une cigarette ? demande la Souris.
– Les danseuses topless couchent toutes entre elles parce qu’elles
détestent les hommes.
– Ben oui, dit la Souris. Les hommes, tous des ratés.
– Ceux que tu fréquentes. Ceux qui fréquentent ta boîte, dit Carrie.
– Parce qu’y en a d’autres ? » demande la fille. Dans la lumière crue de
la cuisine, Carrie voit que, sous l’épaisse couche de fond de teint, elle a la
peau grêlée. « Je suis fatiguée, dit la Souris. On s’allonge ?
– OK. »
Elles vont dans la chambre. Carrie s’assoit sur le bord du lit en essayant
de maintenir un semblant de conversation. « Je vais me mettre à l’aise », dit
la Souris en se dirigeant vers son placard. Elle enlève son pantalon de cuir
et enfile un vieux jogging gris. Elle prend un T-shirt sur une étagère. Elle se
retourne pour enlever son soutien-gorge. Sans ses vêtements, elle est
courtaude et un peu empâtée.
Elles s’allongent sur les couvertures. L’effet de la marijuana commence
à s’estomper. « Et toi, t’as un copain ? demande la Souris.
– Oui, répond Carrie. Je suis folle de lui. »
Elles restent silencieuses quelques minutes. Carrie ressent l’absence du
Boss jusque dans ses entrailles.
« Écoute, dit-elle enfin. Il faut que je rentre. Mais j’ai été contente de te
rencontrer.
– Moi aussi », dit la Souris. Elle tourne la tête vers le mur et ferme les
yeux. « Fais attention de bien fermer la porte quand tu sortiras, d’accord ?
Je t’appelle. »
Deux jours plus tard, le téléphone sonne. C’est elle. Carrie se dit :
qu’est-ce qui m’a pris de lui donner mon numéro ? « Salut, Carrie, dit la
Souris. C’est moi. Ça va ?
– Oui, oui », dit Carrie. Une pause. « Écoute, je peux te rappeler dans
un instant ? Donne-moi ton numéro. »
Elle le note, bien qu’elle l’ait déjà. Elle ne la rappelle pas et, pendant les
deux heures où elle reste chez elle avant de sortir, elle laisse son répondeur
branché.

Podium
Quelques jours plus tard, Carrie va à un défilé de mode Ralph Lauren à
Bryant Park. Les top models, grandes et minces, apparaissent les unes après
les autres, leurs longs cheveux blonds flottant sur leurs épaules. Un instant,
Carrie se sent transportée dans un univers de beauté ; quand les filles se
croisent, leurs regards se croisent aussi, et elles échangent des sourires
secrets.
21

Femmes qui dansent avec les loups.


Éternels célibataires ? À plus

Ces dernières semaines, il s’est passé plusieurs incidents apparemment


sans aucun rapport, mais pourtant similaires.
Simon Piperstock, propriétaire d’une société de logiciels, soignait sa
grippe au fond de son lit, quand la sonnerie du téléphone a retenti dans son
trois pièces luxueux.
« Espèce de fumier, crache une voix de femme.
– Hein ? Quoi ? s’exclame Simon. Qui est à l’appareil ?
– C’est moi.
– OK, M.K. J’allais t’appeler, mais j’ai eu la grippe. On a passé une
soirée géniale l’autre jour.
– Tant mieux si tu t’es amusé, dit M.K., t’es bien le seul.
– Ah bon ? » Simon s’assied dans son lit.
« Et c’est à cause de toi, Simon. Tu sais pas te conduire. Tu me
dégoûtes.
– Qu’est-ce que j’ai fait ?
– Tu nous a amené ton espèce de pétasse. Tu viens toujours avec une
pouffe. On en a tous par-dessus la tête.
– Hé, une minute, dit Simon. Teesie, c’est pas une pétasse. C’est une
fille intelligente.
– C’est ça, Simon, dit M.K. Eh bien, va te faire foutre, d’accord ?
Marie-toi donc. »
Et elle raccroche.

Harry Samson, marchand d’art, quarante-six ans, beau parti très célèbre,
passait chez Frederick une de ses habituelles soirées biture, quand on lui a
présenté une très séduisante jeune femme d’environ vingt-cinq ans. Elle
venait de débarquer à New York pour être l’assistante d’un artiste avec qui
Harry travaillait.
« Bonsoir. Harry Samson, dit-il avec son accent traînant de la côte Est
que déforme, peut-être, la cigarette qui lui pend au coin de la bouche.
– Je sais qui vous êtes, lui dit la fille.
– Tu prends un verre ? » lui propose Harry.
Elle regarde l’amie qui l’accompagne. « Non, merci, vu ce que je sais
de votre réputation…
– Décidément, ce soir, c’est ma fête », dit Harry en aparté.
Il y a quelque chose de pourri dans la société new-yorkaise, et ce
quelque chose, c’est le personnage anciennement connu sous la
dénomination « beau parti ». Non, vous ne rêvez pas. Ces hommes qui ont
atteint la quarantaine ou même la cinquantaine sans jamais avoir été mariés,
qui n’ont jamais, ou du moins pas depuis des années, eu une relation
sérieuse avec une femme, dégagent maintenant des effluves aisément
reconnaissables. Les preuves ne manquent pas.
Miranda Hobbes est tombée sur Packard et Amanda Deale à un
réveillon de Noël. Elle a fait leur connaissance par Sam, le banquier
d’affaires avec qui elle est sortie pendant les trois mois d’été.
« Qu’est-ce que tu deviens ? demande Amanda. Nous t’avons invitée
plusieurs fois, mais tu ne nous as jamais répondu.
– Je ne pouvais pas, répond Miranda. Je sais que vous êtes amis avec
Sam et… excusez-moi mais, je vais être franche, je ne le supporte plus. Je
ne veux même plus me retrouver dans la même pièce que lui. Ce type est un
malade. Je le crois profondément misogyne. Il vous baratine, il veut vous
épouser, et puis tout d’un coup, plus de nouvelles. Entre-temps, il essaie de
sauter des gamines de vingt ans. »
Packard s’approche. « Nous ne le voyons plus non plus. Amanda ne le
supporte pas. Moi non plus, d’ailleurs. Il est devenu copain avec un certain
Barry, et tous les deux, ils passent leur temps à écumer les restos de SoHo
pour lever des nanas.
– À quarante ans passés ! dit Amanda. C’est répugnant.
– Quand vont-ils devenir adultes ? demande Miranda.
– Ou jouer franc jeu », suggère Packard.

Ne pas crier au loup


Un après-midi grisâtre de la fin novembre, un homme que nous
appellerons Chollie Wentworth est lancé dans un discours sur l’un de ses
sujets favoris : la société new-yorkaise. « Ces éternels célibataires ? dit-il en
citant quelques grands noms qui tiennent le haut du pavé depuis plusieurs
années. Franchement, ils sont ennuyeux à mourir. »
Chollie entame son deuxième scotch. « Il y a un tas de raisons pour
qu’un homme ne se marie pas, dit-il. Certains veulent uniquement baiser ;
et il y a des gens qui pensent que le mariage, c’est la mort de la baise.
Ensuite, il y a le dilemme entre une femme de trente ans et plus qui peut
vous donner des enfants, et une femme comme Carol Petrie qui peut
organiser votre vie.
« Les mères ne sont pas toujours faciles à gérer non plus, poursuit
Chollie. Ç’a été le cas pour X, explique-t-il en citant un financier
multimillionnaire qui approche de la soixantaine et n’a toujours pas
convolé. Il est atteint de pétassite chronique. Il n’empêche que quand on
s’appelle X, on ne peut pas amener n’importe qui chez papa-maman. On ne
va pas présenter à sa mère une femme indépendante qui risque de rompre
l’équilibre de la famille.
« D’ailleurs, dit Chollie en se penchant en avant dans son fauteuil, ils
commencent à nous fatiguer, avec leurs problèmes d’engagement. Si j’étais
une femme célibataire, je me dirais : À quoi bon m’encombrer de ces types
alors qu’il existe 296 millions d’homos marrants qui sont parfaitement
sortables ? Je me trouverais un gay très drôle qui pourrait parler de tout
avec humour, et j’irais partout avec lui. Pourquoi perdre son temps avec X ?
Pourquoi s’obliger à l’entendre bavarder sur ses affaires pendant des heures,
et à lui lécher les bottes ? Il est vieux. Trop vieux pour changer. Il ne vaut
pas l’effort qu’il faudrait faire pour l’épouser. Ces mecs n’ont jamais crié au
loup. Tant pis pour eux.
« Après tout, c’est les femmes qui décident si un homme est désirable
ou non. Et si un homme refuse de faire l’effort de se marier, de s’engager…
eh bien, j’imagine que les femmes en ont marre, et je les comprends. »

Le Thanksgiving de Jack
« Je vais vous dire, moi, ce que je pense, dit Norman, un photographe.
Prenez Jack, par exemple. Vous connaissez Jack… tout le monde connaît
Jack. Il y a trois ans que je suis marié et dix que je le connais. L’autre jour,
je me dis : Depuis le temps, je ne l’ai jamais vu plus de six semaines avec la
même fille. Bon. On va tous passer Thanksgiving chez des copains qui se
connaissent depuis des années. D’accord, tous ne sont pas mariés, mais tout
le monde est engagé dans une relation solide. Et Jack se pointe, comme
d’habitude, avec une pouffiasse blondasse, vingt et quelques. Tu peux parier
– et tu gagnes à tous les coups – qu’il l’a rencontrée il n’y a pas une
semaine dans le resto où elle est serveuse. Donc, primo, elle ne connaît
personne, elle est là comme un cheveu sur la soupe et ça casse
complètement l’ambiance du dîner. Deuzio, lui aussi est perdu pour nous,
parce qu’il n’a qu’une chose en tête : se taper la fille. Chaque fois qu’on le
voit, c’est la même histoire. Je me demande pourquoi on l’invite encore.
Après ce dîner, d’ailleurs, les femmes ont décidé que Jack ne faisait plus
partie du groupe. Viré. »
Samantha Jones dîne au Kiosk avec Magda, la romancière. Elles parlent
des célibataires en général, et de Jack et Harry en particulier.
« Il paraît que Jack en est encore à tenir les comptes de ses conquêtes,
dit Magda. Depuis quinze ans, il n’a pas changé de conversation. Les
hommes pensent qu’une mauvaise réputation est une maladie
exclusivement féminine. Ils se trompent. Ils ne comprennent donc pas que
quand on voit avec qui ils s’affichent – des pouffes –, on n’a pas envie de
faire partie de la collection ?
– Prends un type comme Harry, dit Samantha. Je comprends Jack, d’une
certaine manière. Il est complètement absorbé par sa carrière et tout le fric
qu’il gagne. Mais Harry n’est pas comme lui. Il dit que le pouvoir et le fric
ne l’intéressent pas. D’un autre côté, l’amour et les gens ne l’intéressent pas
non plus. Je me demande ce qui le branche, ce type-là. Qu’est-ce qu’il aime
dans la vie ?
– On ne sait pas où ils ont été fourrer leur sale bite, dit Magda.
– Je vais te dire, je m’en fiche complètement, dit Samantha.
– L’autre jour, je suis tombée tout à fait par hasard sur Roger, devant
chez Mortimer, bien entendu, dit Magda.
– Il doit avoir la cinquantaine maintenant, dit Samantha.
– Pas loin. Tu sais, je suis sortie avec lui quand j’avais vingt-cinq ans. Il
venait d’être élu meilleur parti de New York par la revue Town & Country.
À l’époque, je m’en souviens, je me suis dit : Quelle foutaise ! D’abord, il
vivait chez sa mère. D’accord, il avait tout le dernier étage de leur hôtel
particulier, mais tout de même. En plus, il y avait la super-villa de
Southampton et la super-villa de Palm Beach, et aussi la carte de membre
du Bath & Tennis. Eh bien, tu sais quoi ? Point final. Sa vie se résumait à
ça. À jouer le rôle du meilleur parti de New York. Y avait rien sous le
vernis.
– Qu’est-ce qu’il devient ?
– Toujours pareil. Il a fait le tour de toutes les filles de New York, elles
ont toutes eu droit à son numéro, et après, il a déménagé à Los Angeles,
puis de là à Londres, et maintenant il vit à Paris. Il est à New York pour
deux mois, chez sa mère. »
Les deux femmes hurlent de rire.
« Écoute ça, poursuit Magda. Il me dit : “J’adore les Françaises.” Il se
rend à un dîner chez une huile, un Français, qui a trois filles. “Je me serais
bien fait les trois”, dit-il. Il est donc au dîner, il croit faire bonne impression
et il commence à raconter qu’il a un ami, un prince arabe, qui a trois
femmes, trois sœurs. Les trois Françaises le fusillent du regard, et le dîner
est écourté.
– Tu crois qu’ils comprennent ? demande Samantha. Tu crois qu’ils se
rendent compte à quel point ils sont nuls ?
– Absolument pas », répond Magda.

Je souffre
Le lendemain, Simon Piperstock passe plusieurs coups de téléphone du
salon de première classe de l’aéroport J.F. Kennedy. Il appelle, entre autres,
une jeune femme avec qui il est sorti plusieurs années auparavant.
« J’attends mon avion pour Seattle, dit Simon. Je suis nul.
– Tiens donc. » La nouvelle semble plutôt réjouir la femme.
« Je ne sais pas ce qu’ils ont tous à me dire que je me conduis comme
un porc. Il paraît que je les dégoûte.
– Et toi, tu te dégoûtes pas ?
– Si, un peu.
– Ah.
– Comme mon histoire avec Mary ne marche pas trop bien, je suis allé à
une soirée avec une fille superbe, une amie à moi. Une fille sympa. Mais…
juste une amie, tu vois ? Eh bien, tout le monde m’est tombé sur le dos à
cause de ça.
– Toutes tes histoires foirent, Simon.
– Ensuite, au théâtre, j’ai rencontré une femme avec qui j’ai fricoté il y
a un ou deux ans. Comme elle ne m’intéressait pas plus que ça, on est
devenus amis. Elle est venue vers moi et elle m’a dit : “Tu sais, je suis bien
contente que tu aies disparu de ma vie ; je ne souhaite à aucune de mes
copines de t’approcher. Tu as fait beaucoup trop de mal autour de toi.
– C’est vrai.
– Et qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Je souffre parce que jamais je
me suis dit : Tiens, je crois que j’ai rencontré la femme qui me convient.
Alors, je sors avec d’autres. Merde, tout le monde fait pareil. » Il marque
une pause. « J’ai été malade, hier.
– Mon pauvre Simon, dit la femme. Et… tu aurais bien voulu avoir
quelqu’un pour te soigner ?
– Non, non, dit Simon. J’ai pas été très malade… Et merde, si, c’est
vrai. J’y ai pensé. Tu crois que j’ai un problème ? J’aimerais qu’on se voie,
toi et moi. Qu’on en parle. Peut-être que tu peux m’aider.
– J’ai un copain, c’est sérieux entre nous, Simon. On envisage même de
se marier. Franchement, je crois pas qu’il apprécierait qu’on me voie avec
toi.
– Oh, dit Simon. Bien.
– Mais si t’as envie de m’appeler, te gêne pas. »
22

Latrique et le vison blanc : le chant


de Noël de Carrie

Noël à New York. Les fêtes. L’étoile de la 57e Rue. Le sapin. La plupart
du temps, la vie n’est pas comme on voudrait qu’elle soit. Mais, de temps
en temps, il se passe un truc, et ça marche.
Au Rockefeller Center, Carrie repense aux Noël passés. Il y a combien
d’années, se dit-elle en laçant ses patins, que je ne suis pas venue ici ? Ses
doigts tremblent légèrement en passant les lacets dans les crochets. Elle est
impatiente, elle espère que la glace sera dure et limpide.
C’est à cause de Samantha Jones qu’elle se tourne vers le passé. Ces
derniers temps, Sam se plaint de ne pas avoir de copain, d’avoir passé un
nombre incalculable de Noël sans amoureux. « T’as de la chance, toi, dit-
elle à Carrie – et c’est vrai, elles en sont conscientes toutes les deux. Je me
demande si ça m’arrivera un jour. » Elles savent ce qu’il faut entendre par
« ça ». « Chaque fois que je passe devant un sapin de Noël, j’ai le cafard »,
dit Sam.
Sam passe devant les sapins de Noël et Carrie patine. Et elle se
souvient.

C’était le deuxième Noël que Skipper Johnson passait à New York ; il


rendait tout le monde fou. Un soir, il se rend à trois fêtes d’affilée.
À la première, il rencontre James, un maquilleur. James va lui aussi à la
deuxième et à la troisième fête, et Skipper se met à discuter avec lui. Il faut
toujours qu’il parle à tout le monde. Remy, un coiffeur-visagiste, s’approche
de Skipper et lui demande : « Qu’est-ce que tu fabriques avec James ? T’es
trop bien pour lui.
– C’est-à-dire ? demande Skipper.
– Je vous vois partout ensemble. Et je vais te dire une chose, ce type-là
est une merde. Un junkie. Tu vaux mieux que ça.
– Mais je suis pas homo, proteste Skipper.
– Oh, pardon, chéri. »
Le lendemain matin, Skipper appelle Stanford Blatch, le scénariste.
« Les gens croient que je suis homo, c’est mauvais pour ma réputation, lui
dit-il.
– Oh, arrête un peu, lui répond Stanford. Les réputations, c’est comme
les litières pour chats. Ça se change tous les jours. Ça doit être changé tous
les jours. Et, pour rien te cacher, j’ai assez de mes propres problèmes en ce
moment. »
Skipper appelle River Wilde, le célèbre romancier : « Il faut absolument
que je te voooiiie.
– Impossible.
– Pourquoi ?
– Je suis pris.
– Par quoi ?
– Par Mark, mon nouveau copain.
– Je pige pas, dit Skipper. Je croyais qu’on était copains.
– Il me fait des trucs que tu refuses de me faire. »
Silence.
« Mais moi, je fais pour toi des trucs qu’il ne peut pas faire.
– Quoi, par exemple ? »
Deuxième silence.
« Ça veut pas dire que tu dois passer tout ton temps avec lui, dit
Skipper.
– Tu comprends pas, Skipper ? dit River. Il vit ici. Avec ses affaires, ses
caleçons, ses CD, ses boules de poils.
– Ses boules de poils ?
– Il a un chat.
– Oh », dit Skipper. Puis : « Tu acceptes un chat chez toi ? »
Skipper appelle Carrie. « C’est insupportable. Noël approche, tout le
monde est casé, sauf moi. Qu’est-ce que tu fais ce soir ?
– On reste tranquilles, le Boss et moi. Je fais la cuisine.
– Je veux un chez-moi, dit Skipper. Il me faut une maison. Au
Connecticut, tiens, oui. Il me faut un nid.
– Skipper, lui dit Carrie. T’as vingt-cinq ans.
– Pourquoi c’est plus comme l’an dernier ? Quand tout le monde était
seul et libre ? gémit Skipper. Hier soir, j’ai fait un rêve extraordinaire. J’ai
rêvé de Gae Garden. » Gae Garden est une mondaine célèbre et
extrêmement prétentieuse, qui doit frôler les quarante-cinq ans. « Elle est
su-perbe. J’ai rêvé qu’on se tenait par la main, qu’on était amoureux. Je me
suis réveillé complètement torpillé parce que rien de tout ça n’était vrai.
C’était juste un sentiment… Tu crois qu’on peut éprouver un sentiment
pareil dans la vraie vie ? »
L’année dernière, Skipper, Carrie et River Wilde sont allés au réveillon
de Noël organisé par Belle dans le manoir familial, à la campagne. Skipper
a pris le volant de sa Mercedes. À l’arrière, River se faisait balader comme
un pape en exigeant que Skipper change sans arrêt de station jusqu’à ce
qu’on tombe sur une musique qu’il juge tolérable. Après la soirée, ils
reviennent chez River. River et Carrie se mettent à discuter, et Skipper à
geindre parce qu’il est mal garé. Il s’approche de la fenêtre et là, bingo, sa
voiture est en train de se faire enlever. Il se met à pousser des cris. Carrie et
River lui disent de la fermer ou de se faire une ligne ou de fumer un joint,
ou encore de se servir un verre. Ils sont morts de rire.
Le lendemain, Stanford Blatch accompagne Skipper à la fourrière. La
voiture a un pneu crevé ; Stanford s’installe à l’intérieur pour lire son
journal pendant que Skipper change la roue.

Latrique
« J’ai un service à te demander », dit Stanford Blatch.
Il déjeune avec Carrie, comme tous les ans à Noël, chez Harry Cipriani.
« J’ai des toiles à vendre chez Sotheby. J’aimerais que tu sois dans la salle
pour faire monter les enchères.
– Pas de problème, dit Carrie.
– Je dois t’avouer que je suis fauché », lui dit Stanford. Depuis qu’il a
investi à perte dans un groupe de rock, sa famille lui a coupé les vivres. Il a
épuisé tout l’argent de son dernier scénario. « Je suis un vrai nul », dit-il.
Et il y a eu Latrique. Stanford a écrit un scénario pour lui et lui a payé
des cours de théâtre. « Naturellement, il m’a dit qu’il était hétéro, et
naturellement je ne l’ai pas cru. Personne ne comprend. Je me suis occupé
de ce môme. Le soir, pendant qu’on parlait au téléphone, il s’endormait
avec l’appareil dans les bras. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi
vulnérable, d’aussi paumé. »
La semaine dernière, Stanford lui a demandé s’il voulait aller au gala du
Costume Institute au Metropolitan Museum. Latrique a piqué une crise.
« J’ai eu beau lui dire que ce serait bon pour sa carrière, il m’a hurlé à la
figure qu’il n’était pas homo. Il m’a dit de lui foutre la paix. Qu’il ne
voulait plus jamais entendre parler de moi. »
Stanford prend une petite gorgée de son bellini. « Les gens me croyaient
secrètement amoureux de lui. Moi, j’étais sûr que non. Un jour, chez lui, il
m’a fichu une raclée. Oui, on en est venus aux mains. Je lui avais décroché
une audition avec un réalisateur. Il me dit qu’il est trop fatigué et il me
flanque à la porte. Je lui dis : “Écoute, parlons-en.” Il m’a balancé contre un
mur et après, littéralement, il m’a attrapé et il m’a jeté dans l’escalier. Bien
sûr, il habitait un truc sordide sans ascenseur. Un beau garçon comme ça.
Depuis, j’ai toujours mal à mon épaule. »

Le vison blanc
Depuis quelque temps, Carrie entend des gens se plaindre de Skipper.
Des femmes plus âgées que lui. Comme l’agent de Carrie, par exemple, et
une rédactrice en chef de magazine. Quand elles dînent en ville, Skipper
leur caresse les genoux sous la table.
Le soir du gala du Costume Institute, Carrie est en train de se faire
coiffer tout en engueulant Skipper au téléphone, quand le Boss rentre. Il a
un énorme paquet sous le bras. « Qu’est-ce que c’est ? lui demande Carrie.
– Je me suis fait un cadeau », dit-il.
Il va dans la chambre et réapparaît en tenant à bout de bras un superbe
manteau de vison blanc. « Joyeux Noël !
– Skipper, faut que je te quitte », dit Carrie.

Il y a exactement trois ans, à Noël, Carrie habitait un studio où une


vieille dame était morte deux mois auparavant. Elle était fauchée. Une
copine lui avait prêté un morceau de mousse pour dormir. Pour toutes
possessions, elle n’avait qu’un vison et une valise Louis Vuitton, qui lui ont
été volés quand, inévitablement, l’appartement a été cambriolé. Mais,
jusqu’à ce jour-là, elle avait dormi sur la mousse avec le manteau sur elle, et
elle était sortie tous les soirs. Les gens l’aimaient bien, personne ne posait
de questions. Un soir, elle est invitée à une énième fête dans un appartement
somptueux de Park Avenue. Elle sait qu’elle n’y sera pas à sa place ; certes,
il est tentant de se goinfrer au buffet, mais cela ne se fait pas. Ce soir-là, elle
fait la connaissance d’un homme connu. Il l’invite à dîner et elle se dit :
Allez vous faire foutre, tous autant que vous êtes.
Ils vont chez Elio et prennent une table en devant de salle. L’homme rit
beaucoup et mange des gressins sur lesquels il étale du beurre. « Tu es
célèbre, comme écrivain ? lui demande-t-il.
– J’ai une nouvelle qui paraît dans Woman’s Day la semaine prochaine,
dit Carrie.
– Woman’s Day ? Qui lit Woman’s Day ? »
Puis il lui dit : « Je vais passer Noël à Saint Barth. Tu y es déjà allée ?
– Non.
– Tu devrais. Vraiment. Je loue une villa là-bas tous les ans. Tout le
monde va à Saint Barth.
– Naturellement », dit Carrie.
À leur deuxième rencontre, il a changé d’avis : il ne sait plus s’il va
aller skier à Gstaad ou à Aspen, ou confirmer Saint Barth. Il lui demande où
elle a fait ses études.
« Au lycée de Nayaug, dans le Connecticut, dit-elle.
– Nayaug ? Jamais entendu parler. Hé, tu crois que je devrais faire un
cadeau de Noël à mon ex-copine ? Elle m’a dit qu’elle en avait un pour
moi. Enfin… »
Carrie le regarde sans répondre.
Malgré tout, elle est moins malheureuse pendant quelques jours,
jusqu’au moment où elle comprend qu’il ne la rappellera sans doute plus
jamais.
Deux jours avant Noël, elle décroche son téléphone. « Je décolle dans
quelques heures, lui dit-il.
– Où tu vas, finalement ?
– À Saint Barth. On a prévu une mégafête. Jason Mould, le réalisateur,
et sa compagne, Stelli Stein, viennent de Los Angeles. Mais je te souhaite
un très joyeux Noël, d’accord ? J’espère que le Père Noël sera généreux.
– Joyeux Noël à toi aussi », dit-elle.

Bonjour maman
Bonjour, maman
Cet après-midi-là, donc, elle va patiner. Elle fait pirouette sur pirouette
au centre de la patinoire jusqu’à la fermeture. Elle appelle sa mère.
« J’arrive », lui dit-elle. Il s’est mis à neiger. Elle saute dans un train à Penn
Station et ne trouve pas de place assise. Elle s’installe dans le soufflet, entre
deux wagons.
Le train traverse Rye et Greenwich. La neige tourne au blizzard. Ils
passent Green Farms, Westport, puis un chapelet d’affreuses petites villes
industrielles. Le train s’arrête, prend du retard à cause de la neige. Les gens
se mettent à bavarder. C’est Noël.
Carrie allume une cigarette. Elle pense sans arrêt à cet homme, à son
Jason Mould et à sa Stelli Stein, allongés au bord d’une piscine sous un ciel
bleu Caraïbes. Elle imagine Stelli Stein en bikini blanc et chapeau noir, et
tous les trois sirotant des cocktails avec une paille. Ils doivent avoir des
invités à déjeuner, du beau linge, mince et bronzé.
Carrie regarde la neige qui pénètre dans le wagon par les interstices de
la porte, en se demandant si elle arrivera jamais à réussir quelque chose
dans sa vie.

Minuit. Debout devant sa fenêtre, Skipper téléphone en Californie. Un


taxi s’arrête devant l’immeuble d’en face. Il distingue un homme et une
femme qui se pelotent sur le siège arrière. Puis la femme descend ; elle
porte un grand manteau de fourrure et au moins douze pulls de cachemire
noués en turban autour de la tête. Le taxi démarre.
C’est Samantha Jones.
Deux minutes plus tard, on sonne à sa porte.
« Sam, lui dit Skipper. Je t’attendais.
– Oh, je t’en prie, Skipper, épargne-moi tes niaiseries de gamin. Je
voudrais juste t’emprunter du shampooing.
– Du shampooing ? Tu préférerais pas un verre ?
– Un petit, alors. Et t’amuse pas à me mettre de l’ecstasy ou une
cochonnerie de ce genre dedans.
– De l’ecstasy ? Je touche pas à la drogue, moi. Même pas à la coke, je
te jure. Ouaah. J’arrive pas à croire que tu sois chez moi.
– Moi non plus, dit Sam, qui se met à arpenter le séjour en tripotant les
objets. Tu sais, je suis pas aussi organisée qu’on le croit.
– T’enlèves pas ton manteau ? dit Skipper. Assieds-toi. Tu veux qu’on
baise ?
– Non, ce que je veux, c’est me laver les cheveux.
– Tu peux faire ça ici. Après.
– C’est non.
– Qui c’était, le mec que tu embrassais dans le taxi ? demande Skipper.
– Un mec de plus dont je ne veux pas, ou que je n’aurai pas, dit
Samantha. Comme toi.
– Mais tu peux m’avoir, moi, dit-il. Je suis disponible.
– C’est bien ce que je dis. »

Enfant terrible !
« Chéri, dit une voix d’homme qui vient du séjour, je suis ravi que tu
viennes me voir.
– Tu sais bien que je viens toujours, dit Latrique.
– Entre, j’ai des cadeaux pour toi. »
Latrique s’examine dans le miroir du vestibule marbré, puis pénètre
dans la pièce. Un homme d’âge mûr est assis sur le canapé ; il boit une tasse
de thé en tapotant la table basse de son pied chaussé d’une pantoufle
italienne.
« Approche, que je t’admire. Que je voie comment tu as mûri ces deux
derniers mois, depuis notre voyage. Le soleil de la mer Égée ne t’as pas
abîmé la peau ?
– Toi, t’as pas pris une ride, dit Latrique. Tu restes éternellement jeune.
C’est quoi, ton secret ?
– C’est cette merveilleuse crème hydratante que tu m’as offerte. De
chez qui, déjà ?
– Kiehl. » Latrique pose une fesse sur une bergère.
« Il faut que tu m’en rapportes, dit l’homme. Tu as toujours la montre ?
– La montre ? dit Latrique. Oh, je l’ai donnée à un sans-abri. Comme il
n’arrêtait pas de me demander l’heure, je me suis dit qu’elle lui serait utile.
– Ah, quel enfant terrible tu fais, à me taquiner comme ça !
– Est-ce que tu crois que je me débarrasserais de quelque chose qui
vient de toi ?
– Non, dit l’homme. Tiens, regarde ce que je t’ai apporté. Des pulls en
cachemire de toutes les couleurs. Tu les essaies ?
– À condition que je les garde tous », dit Latrique.

Réveillon chez River


Réveillon de Noël, comme tous les ans, chez River. Musique à faire
exploser les tympans. Des gens partout. Même dans l’escalier. Plein de
drogue. Un mec pisse du balcon sur la tête du vigile, qui ne s’aperçoit de
rien. Latrique ignore Stanford Blatch, qui a débarqué accompagné de deux
mannequins jumeaux nouvellement arrivés à New York. Skipper pelote une
fille dans un coin. Le sapin de Noël est tombé par terre.
Skipper s’échappe et s’approche de Carrie. Elle lui demande pourquoi il
se donne tant de mal pour embrasser des femmes. « Je considère que c’est
mon devoir », lui répond-il. Puis il se tourne vers le Boss et lui lance :
« T’es pas impressionné que je sois venu vous rejoindre si vite ? »
Il s’approche de River. « Pourquoi tu me fais plus jamais signe ? J’ai
l’impression que tous mes copains m’évitent. C’est à cause de Mark, hein ?
Il m’aime pas.
– Si tu continues comme ça, tout le monde va te fuir », lui répond River.
Quelqu’un dégueule dans les toilettes.
À une heure du matin, il y a de l’alcool renversé partout par terre et un
groupe de junkies a pris d’assaut la salle de bain. L’arbre de Noël s’est
cassé la figure trois fois et personne ne retrouve son manteau.
Stanford dit à River : « Avec Latrique, j’ai fini par laisser tomber. Je me
suis jamais trompé jusqu’ici, mais après tout, peut-être qu’il est hétéro. »
River le dévisage en écarquillant les yeux.
« Allez, River, lui dit Stanford, soudain heureux. Regarde ton sapin…
comme il est beau. »
23

Une fêtarde raconte ses histoires de


cul et ses malheurs : il était riche,
amoureux et… laid

Carrie sortait de chez Bergdorf quand elle est tombée sur Bunny
Enstwistle.
« Oh, Carrie ! s’écrie Bunny. Mais ça fait des années ! T’as l’air en
pleine forme !
– Toi aussi, lui dit Carrie.
– Il faut absolument que tu déjeunes avec moi. Là, tout de suite.
Amalita Amalfi – oui, elle est à New York, et on se voit toujours –, elle m’a
posé un lapin.
– Elle doit attendre un coup de fil de Jake.
– Oh, elle est toujours avec lui ? » Bunny envoie d’un coup sec ses
cheveux blond cendré sur son épaule. Elle porte un manteau de zibeline.
« J’ai réservé une table au 21. Je t’en supplie, déjeune avec moi. Il y a un an
que je n’ai pas mis les pieds à New York et je meurs d’envie de connaître
les derniers potins. »
Bunny, la quarantaine, est toujours belle avec son bronzage californien.
Elle a été actrice de télé, mais avant ça, elle a traîné à New York plusieurs
années. C’est la fêtarde par excellence, une fille tellement excentrique
qu’aucun homme n’envisagerait de l’épouser, mais presque tous essayent de
se la taper.
« On va s’installer au fond, comme ça, je pourrai fumer tranquille », dit-
elle. Sitôt assise, elle allume un havane. « D’abord, dis-moi, tu as vu ce
faire-part de mariage ? » Elle parle du mariage de Chloé – trente-six ans,
toujours considérée comme une beauté classique – avec un homme
ordinaire du nom de Jason Jingsley, qui a eu lieu aux Galapagos.
« Il est riche, intelligent, gentil, dit Carrie. Il a toujours été charmant
avec moi.
– Je t’en prie, Carrie. Les mecs comme Jingle – et, à New York, y en a à
la pelle –, ils sont pas épousables. Ça fait juste des super copains, attentifs,
toujours là quand t’es dans la merde. La nuit, quand tu sens que tu vas
toucher le fond, tu te dis : Ma foi, je pourrais toujours épouser un Jingle. Au
moins, comme ça, j’aurais plus de soucis pour payer le loyer. Mais le
lendemain, quand tu te réveilles et que tu y repenses, tu te rends compte que
ça t’obligerait à partager son lit, à le regarder se brosser les dents, etc.
– Sandra m’a raconté qu’une fois, il a voulu l’embrasser, répond Carrie.
Elle m’a dit : “Si j’avais envie d’avoir une boule de poils dans mon lit, je
prendrais un chat.” »
Bunny ouvre un poudrier en faisant semblant de vérifier son
maquillage ; en réalité, se dit Carrie, c’est pour voir si les gens la regardent.
« J’aimerais bien appeler Chloé et lui poser directement la question, mais je
ne peux pas, parce qu’il y a plusieurs années qu’on est en froid, dit-elle.
Bizarrement, j’ai reçu une invitation à un gala de bienfaisance pour un
musée de l’Upper East Side et, bien sûr, Chloé copréside. Il y a des années
que je ne suis pas allée à ce genre de truc, mais je me suis dit que ça
vaudrait peut-être la peine de payer les 350 dollars, rien que pour voir par
moi-même à quoi elle ressemble. »
Bunny rit de son célèbre rire, et les têtes se tournent vers elle. « Il y a
quelques années, quand j’étais plutôt chargée – j’avais même parfois des
traces de coke séchée autour des narines, c’est te dire –, mon père
m’appelait en me disant : “Viens à la maison. – Pour quoi faire ? – Pour que
je puisse te voir. Si je te vois, je saurai si tu vas bien ou non.”
« C’est la même chose avec Chloé. Il me suffirait de la voir pour tout
savoir. Si elle se déteste, si elle prend du Prozac.
– Je ne crois pas…, commence Carrie.
– Tu crois qu’elle pourrait avoir fait une sorte d’expérience religieuse
qui l’aurait marquée ? la coupe Bunny. C’est très tendance ces temps-ci.
« En tout cas, j’ai mes raisons pour vouloir savoir. Il y a quelques
années, j’ai failli épouser un Jingle, dit Bunny, en ralentissant son débit. Je
sais pas quoi en penser, et je ne le saurai probablement jamais !
« On va commander du champagne. Garçon ! » Bunny fait claquer ses
doigts, prend une inspiration. « Tout a commencé après une mauvaise
rupture avec un homme que j’appellerai Dominique. Un banquier italien,
une sorte de margoulin européen et fier de l’être, avec un caractère genre
scorpion. Exactement comme sa mère. Naturellement, il me traitait comme
de la merde et je le supportais ; je dirais même, aussi bizarre que ça puisse
paraître, que ça ne me dérangeait pas tellement. Jusqu’au jour où (on était à
la Jamaïque) j’ai bu trop de thé aux champignons hallucinogènes et je me
suis rendu compte qu’il ne m’aimait pas. Ç’a été la fin. À l’époque, j’étais
différente. J’étais encore belle – tu sais, des inconnus m’adressaient la
parole dans la rue, ce genre de trucs – et j’avais conservé la bonne
éducation que j’avais reçue dans ma petite ville du Maine. Mais à
l’intérieur, j’avais rien d’une gentille fille. Je ressentais absolument rien, ni
sentimentalement ni physiquement. J’avais jamais été amoureuse.
« Les seules raisons pour lesquelles j’ai vécu trois ans avec Dominique,
ç’a été, primo, qu’il me l’a proposé dès notre premier rendez-vous ;
secundo, qu’il avait un splendide trois pièces dans un immeuble ancien qui
donnait sur l’East River, plus une grande villa à East Hampton. J’étais
fauchée ; je faisais des voix off et je chantais des jingles pour les pubs télé.
« Alors, quand j’ai rompu avec Dominique – il avait découvert que je le
trompais et il m’a demandé de lui rendre des bijoux qu’il m’avait offerts –,
j’ai décidé que j’avais plus qu’une chose à faire : me marier. Et vite. »

Le chapeau mou
« Je suis allée habiter chez une copine, dit Bunny. À peu près quinze
jours plus tard, j’ai rencontré Dudley chez Chester, tu sais, ce bar de l’East
Side où il n’y a que des jeunes mecs géniaux. Au bout de cinq minutes, il
me tapait sur les nerfs. Il portait des derbys bicolores, un chapeau mou et un
costume Ralph Lauren. Il était grand et maigre, il avait les lèvres humides et
un menton fuyant, des yeux comme des œufs durs et une énorme pomme
d’Adam qui n’arrêtait pas de monter et descendre. Il s’assoit d’office à
notre table et commande des martinis pour tout le monde. Il raconte des
blagues pas drôles, il se moque de mes chaussures de créateur en peau de
poney. “Je suis une vache. Meuh, portez-moi.” Je lui réponds : “Excuse-
moi, mais tu serais pas plutôt une peau de vache ?” J’avais honte qu’on me
voie parler avec lui.
« Le lendemain, je te le donne en mille : il m’appelle. “Shelby m’a filé
ton numéro.” Shelby, c’est un ami à moi qui descend plus ou moins de
George Washington. Je peux être grossière, mais jusqu’à un certain point
seulement. “Je savais pas que tu connaissais Shelby. – Mais si mais si.
Depuis la maternelle. À l’époque déjà, il faisait gaffe sur gaffe. –
Vraiment ? Et… pas toi ?”
« Ç’a été mon erreur. Je n’aurais jamais dû ne serait-ce que démarrer
une conversation avec lui. Deux minutes après, je lui racontais ma rupture
avec Dominique, et le lendemain, il m’envoyait des fleurs “parce qu’une
jolie fille ne doit pas déprimer sous prétexte qu’un type la largue”. Sur ce,
Shelby m’appelle. “Dudley est un mec génial, me dit-il. – Ah, ouais, et
qu’est-ce qu’il a de génial ? – Sa famille possède la moitié de Nantucket.”
« Dudley n’était pas du genre à abandonner. Il m’envoyait des cadeaux :
des ours en peluche et même, une fois, un panier de fromages du Vermont.
Il m’appelait trois ou quatre fois par jour. Au début, ça me mettait hors de
moi. Mais j’ai fini par m’habituer à son humour lamentable ; j’attendais
même ses coups de fil. Il écoutait avec fascination les détails les plus
insignifiants de ma journée, mes moindres caprices d’enfant gâtée. Par
exemple, si j’étais vexée qu’Yvonne se soit acheté un nouveau tailleur
Chanel alors que c’était au-dessus de mes moyens, ou si un chauffeur de
taxi m’avait jetée de sa voiture parce que j’avais fumé ; si je m’étais encore
coupée à la cheville en me rasant. Il tissait une toile autour de moi, et je le
savais. Mais je restais persuadée qu’il en fallait plus pour attraper une fille
comme moi.
« Après, il y a eu l’invitation en week-end, par l’intermédiaire de
Shelby ; il m’appelle en disant : “Dudley veut qu’on l’accompagne dans sa
propriété de Nantucket. – Pas question. – Il a une maison d’enfer. Ancienne.
Dans la rue principale. – Laquelle ? – Je crois que c’est l’une des baraques
en brique. – Tu crois ou t’en es sûr ? – J’en suis quasiment sûr. Mais à
chaque fois que j’y suis allé, j’étais destroy, alors je me souviens pas très
bien. – Si c’est une des maisons en brique, je vais réfléchir.”
« Dix minutes plus tard, Dudley en personne m’appelle et me dit : “J’ai
déjà pris tes billets d’avion. Et en effet, c’est bien une des maisons en
brique.” »

Dudley danse
« Je m’explique toujours pas ce qui s’est passé ce week-end-là. Est-ce
que c’était l’alcool, la marijuana ? Va savoir. C’était peut-être tout
simplement la maison. Quand j’étais gosse, mes parents m’avaient
emmenée passer des vacances à Nantucket. Ou plus exactement, on a passé
deux semaines dans une pension de famille. Je partageais une chambre avec
mes frères, et mes parents faisaient cuire du homard sur un petit réchaud
pour le dîner.
« Bref, ce week-end-là, j’ai couché avec Dudley. Malgré moi. On se
disait bonsoir sur le palier quand tout d’un coup, il s’est jeté sur moi et il
m’a embrassée. Je me suis laissé faire. Ça s’est terminé dans son pieu.
Quand il a été sur moi, je me souviens d’avoir eu d’abord l’impression de
suffoquer, c’était sans doute pas qu’une impression, vu qu’il mesure un
mètre quatre-vingt-cinq. Et après, c’était comme si j’avais couché avec un
petit garçon : il ne devait pas peser plus de quatre-vingts kilos et il avait pas
un seul poil sur tout le corps.
« Mais, pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment pris mon pied.
Ç’a été une sorte de révélation. Je me suis dit : peut-être qu’avec un mec
gentil et qui m’adorerait, je pourrais être heureuse. Mais j’avais peur de
regarder Dudley au réveil. Peur qu’il me dégoûte.
« Quinze jours après notre retour à New York, on est allés à un gala
dans l’Upper East Side. Notre première apparition en public ensemble. La
soirée, comme d’ailleurs presque toutes celles qui ont suivi, a été une
succession de catastrophes. Il est arrivé avec une heure de retard ; après, on
n’a pas pu trouver de taxi parce qu’il faisait une canicule terrible. On a dû y
aller à pied ; comme d’habitude, Dudley n’avait rien mangé de la journée ;
il a failli tourner de l’œil ; il a fallu que quelqu’un aille lui chercher des
verres d’eau glacée. Après, il a absolument voulu danser, c’est-à-dire me
balancer dans les jambes des autres couples. Et pour finir, il a fumé un
cigare et ça l’a fait vomir. Entre-temps, tout le monde me serinait que c’était
un mec super.
« Sauf mes copines. Amalita m’a dit : “Tu peux trouver mieux. Tu te
ridiculises.” Je lui ai répondu : “Mais il est génial au lit.” Elle m’a dit :
“Arrête, tu me fais gerber.”
« Un mois plus tard, Dudley m’a demandé en privé de l’épouser, et j’ai
accepté. J’étais toujours gênée qu’on me voie avec lui, mais je me disais
que ça passerait. De plus, il me laissait pas une seconde de loisir. On était
toujours en train de faire des courses. On achetait des apparts, des bagues de
fiançailles, des antiquités, des tapis persans, de l’argenterie, du vin. Le
week-end, il y avait les voyages à Nantucket, les visites à mes parents dans
le Maine, mais Dudley avait un défaut épouvantable : il s’organisait comme
un pied, alors on ratait toujours les trains et les ferries.
« Le jour où on a manqué le ferry pour Nantucket pour la quatrième
fois, le vase a débordé. On a dû passer la nuit dans un motel. Je mourais de
faim. J’ai demandé à Dudley d’aller me chercher de la cuisine chinoise, et il
est revenu avec un cœur de laitue et une tomate à moitié pourrie. Pendant
que je me mettais la tête sous les oreillers pour ne pas entendre le couple
qui baisait dans la chambre voisine, il s’est assis en caleçon à la table de
formica et il s’est mis à enlever les parties pourries de la tomate avec son
couteau suisse version argent de chez Tiffany. À trente ans, il avait des
snobismes de petit vieux.
« Le lendemain matin, j’ai attaqué : “Tu crois pas que tu devrais faire un
peu de sport ? Te muscler un peu ?”
« À partir de ce moment-là, tout ce qu’il était, faisait ou disait a
commencé à me taper sur les nerfs. Ses vêtements de mauvais goût. Sa
façon de se comporter avec les gens comme s’ils étaient tous ses meilleurs
amis. Les trois longs poils blonds qui se battaient en duel sur sa pomme
d’Adam. Son odeur.
« Tous les jours, j’essayais de le mettre à la gym. Je restais devant lui
jusqu’à ce qu’il attrape ses haltères de deux kilos cinq – c’était son
maximum – et qu’il fasse quelques tractions. Il a effectivement pris cinq
kilos, mais il les a perdus aussitôt. Un soir où on dînait chez ses parents sur
la Cinquième Avenue, le cuisinier avait préparé des côtelettes d’agneau.
Dudley a fait toute une histoire en disant qu’il ne mangeait pas de viande,
que ses parents n’avaient vraiment aucun égard pour ses habitudes
alimentaires, et il a obligé le cuisinier à courir lui acheter du riz complet et
des broccolis. On s’est mis à table avec deux heures de retard, et encore, il a
à peine touché à son assiette. J’étais morte de honte. À la fin du repas, son
père m’a prise à part et m’a dit : “Revenez dîner, notre porte vous est
ouverte. Mais sans Dudley.”
« J’aurais dû rompre à ce moment-là, mais on était à deux semaines de
Noël. Le soir du réveillon, Dudley m’a officiellement demandée en mariage
en m’offrant un solitaire de huit carats devant toute ma famille. Il avait
toujours des manières un peu tordues. Il avait caché la bague dans un
chocolat Godiva ; il m’a présenté la boîte en disant : “Voici ton cadeau de
Noël. Goûtes-y tout de suite.
« Je lui ai répondu : “Je n’ai pas envie de chocolats pour l’instant”, en le
foudroyant du regard. D’habitude, ça lui clouait le bec. Il m’a dit,
menaçant : “Et moi, je suis sûr du contraire.” Alors, j’y goûte. Ma famille
me regardait, horrifiée. J’aurais pu me casser une dent, ou pire, m’étrangler.
Et pourtant, j’ai dit oui.
« Je ne sais pas si tu as déjà été fiancée à un type qui n’était pas fait
pour toi, mais quand ça t’arrive, t’as l’impression d’être embarquée dans un
train que tu ne peux plus arrêter. C’était sans arrêt les soirées de Park
Avenue, les petits dîners chez Mortimer ou au Bilboquet. Des femmes que
je connaissais à peine avaient entendu parler de ma bague et voulaient la
voir. On me disait sans arrêt : “Il est génial.”
« Je répondais : “C’est vrai.” Et en moi-même, je me sentais vraiment
merdeuse. Et puis est venu le jour où je devais emménager dans notre
nouveau six pièces de la 72e Est, une merveille de décoration. Mes cartons
étaient prêts, les déménageurs allaient monter. J’ai appelé Dudley en lui
disant : “Excuse-moi, c’est au-dessus de mes forces. – Qu’est-ce qui est au-
dessus de tes forces ?”
« J’ai raccroché. Il m’a rappelée. Il est venu. Il est reparti. Ses copains
m’ont appelée. Je suis sortie prendre une cuite. Les amis de Dudley, tous les
gens de l’Upper East Side, affûtaient leurs couteaux. Ils se sont mis à faire
courir des bruits : on m’avait vue chez un mec à quatre heures du matin
avec juste une paire de santiags. Un autre jour, j’avais taillé une pipe à un
type dans une boîte de nuit. J’essayais de mettre la bague en gage. J’étais
une aventurière. J’avais mené Dudley en bateau.
« Ce genre de truc, ça se termine jamais bien. J’ai pris un minuscule
studio dans un immeuble minable de York Avenue, la seule chose que je
pouvais me payer, et je me suis mise à penser sérieusement à ma carrière.
Dudley n’a pas eu de chance. Avec la chute du marché immobilier, il n’a
pas pu revendre l’appartement. Tout était de ma faute. Il a quitté New York
pour Londres. Encore de ma faute, même si tout le monde disait qu’il
s’amusait comme un fou et qu’il sortait avec une mocheté qui était la fille
d’un duc.
« Tout le monde oublie que les trois années suivantes, j’ai vraiment
galéré. Un enfer. Mais j’avais beau être complètement fauchée, obligée de
manger des hot dogs dans la rue, avoir envie de me suicider la moitié du
temps – d’ailleurs, un jour j’ai appelé SOS suicide, mais j’ai eu un signal
d’appel : on m’invitait à une soirée –, je me suis juré de jamais plus me
fourrer dans une situation pareille. De jamais plus accepter un centime d’un
homme. C’est terrible de faire du mal à ce point.
– Mais tu crois vraiment que c’était à cause de son physique ? demande
Carrie.
– Je me suis posé la question. Et il y a une chose que j’ai oublié de te
dire : chaque fois que je montais en voiture avec lui, je m’endormais. Au
sens propre, j’étais incapable de garder les yeux ouverts. Honnêtement, il
m’ennuyait. »
Peut-être à cause du champagne, Bunny a un rire légèrement hésitant :
« N’est-ce pas que c’est atroce ? »
24

Aspen

Carrie se rend à Aspen en Lear jet. Elle a mis son vison blanc, une robe
courte et des bottes en cuir verni blanc. C’est l’idée – fausse – qu’elle se fait
de la tenue adéquate pour monter dans un Lear jet. Les autres passagers, les
propriétaires de l’avion, sont en jean et en joli pull brodé, et ils ont des bons
gros après-ski. Carrie a une gueule de bois épouvantable. Quand on fait
escale à Lincoln, Nebraska, pour avitailler, le pilote doit l’aider à descendre
de l’avion. Il fait doux. Manteau de fourrure et lunettes noires, elle fait les
cent pas sur le tarmac et fume cigarette sur cigarette en contemplant les
champs qui s’étendent, plats et quasi désertiques, à perte de vue.
Le Boss l’attend à Aspen. Trop élégant dans sa veste et son chapeau de
daim, il fume un cigare à la terrasse extérieure. Il traverse le tarmac ; la
première chose qu’il dit, c’est : « L’avion a du retard. Je suis gelé.
– Pourquoi tu n’as pas attendu à l’intérieur ? » s’étonne Carrie. Ils
traversent la petite ville en voiture ; on dirait une ville jouet placée avec
amour par une main d’enfant au pied d’un sapin de Noël. Carrie appuie ses
doigts sur ses yeux et soupire. « Je vais me reposer. Me retaper. Faire la
cuisine. »
Stanford Blatch est arrivé lui aussi en jet privé. Il loge chez son amie
d’enfance, Suzannah Martin. Après la soirée chez River Wilde, il lui a dit :
« Je veux tourner la page. On est amis depuis si longtemps, toi et moi,
qu’on devrait sérieusement envisager de se marier. Comme ça, avec mon
héritage et ta fortune, on pourra vivre comme on l’a toujours voulu. »
Suzannah est sculpteur. Elle a quarante ans, se maquille outrageusement
et porte des bijoux extravagants. Elle ne s’est jamais imaginée dans le rôle
de l’épouse traditionnelle. « Chambre à part ? demande-t-elle.
– Naturellement », dit Stanford.
Skipper Johnson est arrivé par la ligne régulière, et il a réussi à voyager
en première classe grâce à sa carte de fidélité. Il va passer ses vacances avec
ses parents et ses deux jeunes sœurs. Il faut que je me trouve une nana, se
dit-il. C’est ridicule. Il imagine l’heureuse élue plus âgée que lui, entre
trente et trente-cinq ans, intelligente, belle, drôle. Une femme qui ne
l’ennuierait pas au bout de deux jours. Ces derniers temps, il s’est rendu
compte que les filles de son âge n’ont rien à dire. Elles sont béates
d’admiration devant lui, et ça lui fiche la trouille.
Le Boss apprend à skier à Carrie. Il lui a acheté une combinaison, des
gants, un bonnet, un caleçon long. Et aussi, parce qu’elle a insisté, un petit
thermomètre à fixer à ses gants. Il a résisté jusqu’au moment où elle a fait la
moue, puis il a cédé mais à condition qu’elle lui taille une pipe. L’objet ne
coûte pourtant que quatre dollars. Dans leur chalet de location, il lui ferme
sa combinaison et lui enfile ses gants. Quand il accroche le mini-
thermomètre à son poignet, elle lui dit : « Tu vas être content de me l’avoir
acheté. Il fait froid dehors. » Il rit et ils s’embrassent.
Depuis le téléphérique, le Boss passe des coups de fil sur son portable
tout en fumant son cigare. Il descend les pistes derrière Carrie pour la
protéger des skieurs imprudents. « C’est bien, bravo », l’encourage-t-il,
tandis qu’elle négocie virage après virage, lentement, prudemment. Arrivée
au bas de la piste, elle met sa main en visière pour le regarder sauter de
bosse en bosse. Le soir, ils se font masser et vont au sauna. La nuit, dans le
lit, le Boss lui dit : « On est proches, non ?
– Oui.
– Tu te souviens que tu disais qu’on n’était pas assez proches ? Tu ne le
dis plus. »
Je ne peux pas rêver mieux, se dit Carrie.

J’observe les queues


Stanford Blatch se balade au sommet des montagnes en après-ski, une
paire de jumelles à la main. Il va retrouver Suzannah pour déjeuner au
restaurant d’altitude lorsqu’il entend une voix familière crier :
« Stanford ! », aussitôt suivi de : « Attention ! » Il se retourne et il a tout
juste le temps de se jeter contre une congère pour éviter Skipper Johnson.
« Ce cher, cher Skipper ! » dit-il.
« T’aimes pas tomber sur tes amis en vacances ? » lui demande Skipper.
Il est accoutré comme un boy-scout pour affronter le froid : blouson jaune
informe et casquette à oreilles qui s’écartent à l’horizontale.
« Ça dépend des amis, mais je préfère tomber sur eux qu’eux sur moi,
lui répond Stanford.
– Je savais pas que tu t’intéressais à l’ornithologie, dit Skipper.
– J’observe pas les oiseaux, j’observe les queues, dit Stanford. Les
queues des jets. Je regarde les empennages arrière, pour savoir lequel
acheter.
– Tu t’achètes un jet ?
– Bientôt. J’envisage de me marier et je ne veux pas que ma femme ait
de problèmes de transport.
– Ta femme ?
– Oui, Skipper, dit Stanford avec patience. Si je te disais que je la
retrouve pour déjeuner dans quelques minutes ? Tu veux que je te la
présente ?
– Ça alors ! fait Skipper, interdit. Bon, ajoute-t-il en faisant sauter les
fixations de ses skis. J’ai déjà trois touches avec des filles. Pourquoi t’en
fais pas autant ? »
Stanford le regarde avec pitié. « Mon cher, cher Skipper. Quand
cesseras-tu de vouloir te faire passer pour un hétéro ? »

Carrie et le Boss s’offrent une soirée romantique au Pine Creek. Ils font
le début du trajet en voiture, puis une troïka les dépose devant le restaurant.
Le ciel est noir et dégagé. Le Boss parle des étoiles, de son enfance pauvre,
il lui dit qu’il a dû quitter l’école à treize ans pour s’engager dans l’armée
de l’air.
Ils achètent un Polaroïd et se prennent mutuellement en photo dans le
restaurant. Ils boivent du vin, se tiennent par la main. Carrie est un peu
pompette. « Dis-moi, commence-t-elle. Il faut que je te pose une question.
– Je t’écoute.
– Tu te souviens, au début de l’été ? On se connaissait depuis deux mois
et tu m’as dit que tu voulais sortir avec d’autres filles ?
– Ouiii ? fait le Boss, aussitôt sur ses gardes.
– Et tu es sorti avec un top pendant une semaine. Et quand je suis
tombée par hasard sur toi, tu as été horrible et je t’ai fait une scène
épouvantable devant le Bowery ?
– J’avais peur que ce soit définitivement terminé entre nous.
– Je voulais juste te demander, dit Carrie. À ma place, qu’est-ce que
t’aurais fait ?
– Je crois que ç’aurait été définitivement terminé entre nous.
– C’est ce que tu voulais ? Tu voulais te débarrasser de moi ?
– Non. Je voulais te garder. Je ne savais plus très bien où j’en étais.
– Mais toi, tu aurais rompu.
– Je ne voulais pas te perdre. C’était… je ne sais pas, moi. Une sorte de
test.
– Un test ?
– Pour voir si je te plaisais vraiment. Assez pour que tu restes.
– Mais tu m’as fait très mal, dit Carrie. Comment t’as pu me faire ça ?
Je ne pourrai jamais l’oublier, tu sais ça ?
– Je sais, chérie. Je te demande pardon. »
En rentrant au chalet, ils trouvent sur leur répondeur un message de leur
ami Rock Gibralter, l’acteur de télé : « Je suis à Aspen. Chez Tyler Kydd.
Vous allez le trouver génial, j’en suis sûr.
– Tyler Kydd, l’acteur ? demande le Boss.
– On dirait », dit Carrie d’un ton qu’elle veut aussi détaché que
possible.

Prométhée enchaîné
« C’était absolument merveilleux », dit Stanford. Il est assis avec
Suzannah sur le canapé devant la cheminée. Dans un kimono de soie
chinoise noire, Suzannah fume une cigarette. Elle a des doigts fins et
élégants, aux longs ongles carminés, impeccablement manucurés. « Merci,
chéri, dit-elle.
– Tu es vraiment l’épouse idéale, lui dit Stanford. Je ne comprends pas
pourquoi tu n’es pas déjà mariée.
– Les hétéros me barbent, dit Suzannah. Ils finissent par m’ennuyer. Ça
commence toujours bien, remarque. Mais, au bout d’un moment, ils se
mettent à avoir des exigences incroyables. Tu n’as pas le temps de dire ouf
que tu te retrouves à leur obéir en tout, et tu ne vis plus ta vie.
– Entre nous, ce ne sera pas comme ça, dit Stanford. Nous avons trouvé
le modus vivendi parfait. »
Suzannah se lève. « Je vais me coucher. Je veux me lever tôt pour skier.
Tu es sûr que tu ne m’accompagnes pas ?
– Sur les pistes ? Jamais de la vie. Mais il faut que tu me promettes une
chose : que nous passerons demain une soirée exactement pareille que celle-
ci.
– C’est promis.
– Tu cuisines merveilleusement bien. Où as-tu appris ?
– À Paris. »
Stanford se lève. « Bonne nuit, Suzannah.
– Bonne nuit. » Stanford lui dépose un baiser chaste sur la joue. « À
demain », lui dit-il en lui faisant un petit signe, tandis qu’elle gagne sa
chambre.
Stanford l’imite quelques minutes plus tard. Mais il ne se couche pas. Il
branche son ordinateur et consulte sa messagerie. Comme il l’espérait, il a
un message. Il décroche son téléphone et appelle un taxi. Puis il attend à la
fenêtre.
Quand le taxi s’arrête devant chez lui, il se glisse sans bruit à
l’extérieur. « Au Caribou », dit-il au chauffeur.
À partir de ce moment-là, il a l’impression de vivre un cauchemar. Le
taxi l’emmène dans une rue pavée du centre-ville. Stanford termine à pied,
dans des ruelles bordées de boutiques minuscules, puis franchit une porte et
descend quelques marches. Une femme blonde, sans doute la quarantaine
mais paraissant cinq ans de moins grâce aux miracles de la chirurgie
esthétique et des implants, se tient derrière un petit comptoir en bois.
« J’ai rendez-vous, lui dit Stanford. Mais je ne connais pas le nom de la
personne. »
La femme lui jette un regard soupçonneux.
« Je suis Stanford Blatch. Le scénariste, précise-t-il.
– Oui ?
– Vous avez vu Fashion Victims ? lui dit-il en souriant.
– Oh ! s’exclame la femme. J’ai adoré. C’est vous qui l’avez écrit ?
– Oui.
– Vous travaillez à quoi en ce moment ?
– J’ai envie de faire un film sur les gens qui abusent de la chirurgie
esthétique.
– Omondieu ! Ma meilleure amie…
– Je crois que j’ai aperçu les gens que je cherchais. »
Dans un coin, deux hommes et une femme boivent et rient. Stanford
s’approche d’eux. Le type du milieu lève les yeux. Il a la quarantaine
bronzée, les cheveux décolorés. Stanford remarque qu’il s’est fait arranger
le nez et les pommettes, et qu’il a sûrement des implants capillaires.
« Hercule ? lui demande-t-il.
– Oui.
– Prométhée. »
Le regard de la fille va du mec vers Stanford. « Hercule ? Prométhée ? »
dit-elle. Elle a une atroce voix nasillarde et porte un pull rose bon marché.
Trop moche, même pour nettoyer le grenier de grand-mère, se dit Stanford,
qui décide de l’ignorer.
« Prométhée, tu parles ! T’as vu ta gueule ? dit le mec en regardant les
cheveux longs et les vêtements branchés de Stanford.
– Tu vas m’inviter à boire un verre ou tu vas continuer à m’insulter ? dit
Stanford.
– À mon avis, tu mérites plutôt de te faire insulter, intervient l’autre
type. D’où tu sors ?
– Encore un cave que j’ai dégoté sur l’Internet, dit Hercule en prenant
une gorgée de son cocktail.
– Au moins, on fait la paire, dit Stanford.
– Oh, là, là, et moi qui sais même pas allumer un ordinateur, gémit la
femme.
– Je contacte tous les mecs qui passent à Aspen. Ensuite, je fais mon
choix, dit Hercule. Et tu… tu ne fais pas l’affaire.
– Eh bien, au moins, je saurai où m’adresser quand j’aurai besoin de
chirurgie esthétique, dit Stanford, très calme. C’est triste de ne laisser que
ça comme souvenir aux gens qu’on rencontre. » Il sourit. « Je vous souhaite
une bonne soirée, messieurs. »

Tu sais garder un secret ?


Carrie et le Boss déjeunent à la terrasse du Little Nell quand ils
aperçoivent Rock Gibralter. Et Tyler Kydd.
C’est Tyler Kydd qui les a vus le premier. Il n’est pas aussi beau que le
Boss, mais il est très décontracté. Visage buriné, cheveux blonds mi-longs.
Silhouette élancée. Il croise le regard de Carrie. Oh, oh, se dit-elle.
« Rocko, mon cher », dit le Boss. Il fourre son cigare dans sa bouche et
donne une bourrade dans le dos de Rocky en lui serrant longuement et
vigoureusement la main.
« Je vous cherchais, dit Rocky. Vous connaissez Tyler Kydd ?
– Non, dit le Boss. Mais je connais vos films, ajoute-t-il en se tournant
vers ce dernier. Quand donc allez-vous mettre la main sur la fille ? » Tout le
monde rit. On s’assied.
« Le Boss vient de se faire épingler par un garde monté, dit Carrie.
Parce qu’il fumait dans le téléphérique.
– Ne m’en parlez pas, tous les jours je prends le téléphérique mon
cigare à la bouche. Et tous les jours, la fille me dit qu’il est interdit de
fumer. Je lui réponds qu’il n’est pas allumé, explique-t-il à Tyler.
– Havane ? dit Tyler.
– Eh oui.
– Il m’est arrivé à peu près la même chose un jour, à Gstaad, dit Tyler
en s’adressant à Carrie, qui pense aussitôt : il serait parfait pour Samantha
Jones.
– Dis, chérie, dit le Boss en lui tapotant la cuisse, tu peux me passer le
sel ? »
Elle se penche, et ils échangent un baiser rapide. « Excusez-moi », dit-
elle.
Elle se lève et se rend aux toilettes, légèrement troublée. Si je n’étais
pas avec le Boss…, se dit-elle, pour aussitôt se reprocher cette pensée.
Quand elle revient à la table, Tyler fume un cigare avec le Boss.
« Dis, chérie, tu sais quoi ? lui dit le Boss. Tyler nous invite à une
promenade en motoneige. Ensuite, on va chez lui faire du kart.
– Du kart ?
– J’ai un lac gelé dans ma propriété, explique Tyler.
– C’est formidable, non ? dit le Boss.
– Oui, dit Carrie. Formidable. »

Ce soir-là, Carrie et le Boss dînent avec Stanford et Suzannah. Pendant


tout le dîner, Stanford commente chacune des phrases de Suzannah d’un :
« N’est-ce pas qu’elle est super ? » Il lui prend la main et elle lui dit : « Oh,
Stanford, ne fais pas l’imbécile » en la retirant pour attraper son verre de
vin.
« Je suis content de voir que tu es passé de l’autre côté, lance le Boss.
– Qui a dit ça ? demande Suzannah.
– Je suis une folle et je le resterai toujours, si c’est ça qui te tracasse »,
dit Stanford.
Carrie sort fumer une cigarette. Une femme l’aborde. « Vous avez du
feu ? » lui dit-elle. Carrie est surprise de retrouver Brigid, l’odieuse bonne
femme qu’elle a rencontrée l’été précédent chez Jolie, en banlieue.
« Carrie ? C’est toi ? dit Brigid.
– Brigid ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
– Je skie. » Puis, vérifiant d’un regard qu’elles sont seules, elle ajoute :
« Avec mon mari. Sans les gosses. On les a laissés chez ma mère.
– Tu n’étais pas, euh, enceinte ?
– J’ai fait une fausse couche, dit Brigid, qui regarde une fois encore
autour d’elle. Dis, tu n’aurais pas une cigarette pour aller avec le feu ?
– Si, si, dit Carrie.
– Il y a des années que je n’ai pas fumé. Des années. Mais là, je suis en
manque. » Elle inhale profondément la fumée. « À l’époque, je ne fumais
que des Marlboro rouges. »
Carrie lui coule un sourire mauvais. « Naturellement. » Elle laisse
tomber son mégot sur le trottoir et l’écrase sous sa botte.
« Tu sais garder un secret ? lui dit Brigid.
– Oui…
– Euh… » Brigid prend une autre bouffée et souffle la fumée par le nez.
« Je suis pas rentrée chez moi hier soir.
– Mmm-mmm, fait Carrie en pensant : Pourquoi me raconter ça à moi ?
– Je veux dire : j’ai découché.
– Oh, dit Carrie.
– Eh oui. Je ne suis pas rentrée de toute la nuit. J’ai dormi, ou plutôt j’ai
passé la nuit, à Snowmass.
– Je vois, dit Carrie en hochant la tête. Tu… euh, tu t’es défoncée ?
– Non, non, pas du tout, dit Brigid. J’étais avec un homme. Pas mon
mari.
– Tu veux dire…
– Oui. J’ai trompé mon mari.
– Incroyable, dit Carrie en allumant une autre cigarette.
– Il y a quinze ans que je lui suis fidèle. Enfin, sept. Mais je crois que je
vais le quitter. J’ai rencontré un moniteur de ski absolument fascinant et je
me suis dit : qu’est-ce que tu fais de ta vie ? Du coup, j’ai annoncé à mon
mari que je sortais et je suis allée retrouver Justin dans un bar de
Snowmass ; on a terminé la soirée chez lui, et on a fait l’amour toute la nuit.
– Et ton mari… il est au courant ?
– Je lui ai dit ce matin en rentrant. Mais c’était trop tard. C’était fait.
– Eh bien ! dit Carrie.
– Il est là, à l’intérieur, dit Brigid. Il ne décolère pas. Et j’ai promis à
Justin de le retrouver dans la soirée. » Brigid finit sa cigarette. « Tu sais,
j’étais sûre que s’il y avait une personne qui comprendrait, ce serait toi. J’ai
envie de t’appeler quand on sera de retour à New York. On devrait sortir
entre filles un soir.
– Super », dit Carrie en pensant : il ne manquait plus que ça.

J’ai froid aux pieds


Ils vont faire de la motoneige avec Tyler et Rock. Tyler et le Boss
conduisent comme des fous et se font engueuler par les gens. Ensuite, le
Boss prend Carrie sur sa moto, et elle fait toute la promenade en lui hurlant
de la laisser descendre parce qu’elle a peur qu’ils se renversent.
Deux ou trois jours plus tard, ils se rendent chez Tyler. Il habite un fort
dans les bois, qui a autrefois appartenu à une star du porno. Il y a des peaux
d’ours en guise de tapis et des têtes d’animaux accrochées au mur. Ils
boivent de la tequila et font du tir à l’arc. Sur le lac gelé, Carrie gagne
toutes les courses en kart. Puis ils partent en promenade dans les bois.
« Je rentre, j’ai froid aux pieds, dit le Boss.
– Pourquoi t’as pas mis tes grosses chaussures ? » dit Carrie. Debout au
bord du cours d’eau, elle détache des paquets de neige du bout de sa botte.
« Ne fais pas ça, lui dit le Boss. Tu vas tomber.
– Mais non, dit Carrie, qui continue et regarde la neige fondre dans
l’eau. Quand j’étais petite, je jouais à ça tout le temps. »
Tyler est juste derrière eux. « Toujours à chercher les limites, hein ? »
dit-il. Carrie se retourne et leurs yeux se rencontrent une fraction de
seconde.

Pour leur dernière soirée, ils se rendent tous chez Bob Milo, un célèbre
acteur de cinéma hollywoodien. Son chalet est situé sur le versant opposé ;
pour l’atteindre, ils doivent laisser leurs voitures et terminer en motoneige.
Bien qu’on soit en plein hiver, la maison et le terrain alentour sont décorés
de lanternes japonaises. À l’intérieur, il y a une sorte de grotte dans laquelle
nagent des carpes miroirs et qu’enjambe un pont menant à la salle à manger.
Bob Milo pérore devant la cheminée. Sa petite amie et sa future ex-
femme sont là : l’épouse a cinq ans de plus, sinon, on dirait des jumelles.
Bob porte un pull et un caleçon long, et des chaussons de feutre à bout
pointu. Comme il ne mesure guère plus d’un mètre cinquante, on dirait un
lutin.
« Je fais de la gym six heures par jour », dit-il.
Mais Stanford l’interrompt : « Excusez-moi, mais à qui avez-vous
confié la décoration intérieure de votre jet ? »
Milo le fusille du regard.
« Non, non, je suis sérieux, lui dit Stanford. J’envisage d’acheter un jet
privé et je veux être sûr de m’adresser à un bon décorateur. »
Attablée un peu plus loin, Carrie s’est attaquée à une pile de crevettes et
de pinces de crabe. Elle bavarde avec Rock : on dirait deux horribles
mégères, caquetant à voix basse sur les invités. Ils rient de plus en plus fort,
sont de plus en plus odieux. Assis à côté de Carrie, le Boss parle avec Tyler,
qui a deux femmes en sautoir autour du cou. Carrie regarde Tyler en
pensant : heureusement que j’ai pas affaire à un homme pareil.
Elle retourne à ses crevettes. Soudain, il y a un mouvement dans la
foule, et une blonde s’avance en agitant les bras et en parlant avec un
accent. Carrie se dit : oh, oh, j’ai déjà entendu cette voix-là quelque part, et
elle décide de l’ignorer.
Arrivée près de la table, la fille s’assied sur les genoux du Boss. Ils rient
tous les deux de quelque chose. Carrie ne se tourne pas vers eux. Puis
quelqu’un dit au Boss : « Il y a combien de temps que vous vous
connaissez ?
– Je ne sais pas. Ça fait combien de temps ? demande la fille au Boss.
– Je dirais… deux ans ?
– On s’est connus au Palace. À Paris », dit la fille.
Carrie se tourne vers elle, le sourire aux lèvres. « Bonsoir, Ray, dit-elle.
Comment tu t’y es prise ? Tu lui as taillé une de tes fameuses pipes dans un
coin ? »
Il y a un silence choqué, puis tout le monde part d’un rire hystérique,
sauf Ray. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qu’est-ce que tu
racontes ? répète-t-elle avec son accent ridicule.
– Je plaisantais, dit Carrie. T’as pas compris ?
– Si c’est ça ton sens de l’humour, mon chou, laisse-moi te dire que t’es
pas drôle.
– Vraiment, dit Carrie. Je suis absolument désolée. Tout le monde a l’air
de trouver ça rigolo. Maintenant, si ça ne te dérange pas d’ôter tes fesses
des genoux de mon mec, je pourrai retourner à ma conversation.
– C’en est trop, Carrie », lui dit le Boss. Il se lève et s’éloigne.
« Merde », dit Carrie. Et elle part à sa recherche, mais se fait bloquer
dans un autre mouvement de foule. Stanford hurle au milieu de la pièce. Il y
a là un mec blond, et derrière lui se cache Latrique.
« Espèce de petite salope minable ! lui crie-t-il. T’es qu’une pute, on te
l’a jamais dit ? Comment t’as pu te mettre avec une ordure pareille ?
– Hé, ho, dit Latrique, je viens de le rencontrer. Il m’a invité à une
soirée. C’est un ami.
– Arrête, je t’en prie, dit Stanford. Qu’on m’apporte un verre d’eau pour
que je te le jette à la figure. »
Ray passe par là, suivie de Skipper Johnson. « J’ai toujours rêvé d’avoir
ma propre émission de télé, dit-elle. Au fait, je t’ai dit que j’ai un enfant ?
Je peux te faire des trucs avec ma chatte qu’aucune femme t’a jamais
faits. »
Après, Carrie emmène tout le monde dans la salle de bain fumer de la
marijuana ; quand ils ressortent, elle exécute une danse endiablée avec le
Boss. Tout le monde les félicite : « Vous deux, vous êtes les meilleurs. »
Ils partent à une heure du matin, suivis chez eux par un petit groupe.
Carrie fume de l’herbe et boit tant qu’à la fin elle ne tient plus sur ses
jambes. Elle va vomir dans la salle de bain, et reste étendue sur le sol. Puis
elle vomit à nouveau. Le Boss entre et veut lui relever la tête ; elle
l’accueille par un « Me chouch pas ! ». Il la met au lit, mais elle se relève
pour aller vomir encore. Elle finit par revenir dans la chambre à quatre
pattes, reste étendue par terre près du lit un moment, puis, quand elle peut
se relever, elle se glisse entre les draps et tombe ivre morte. Elle sait que ses
cheveux sont maculés de vomi, mais elle s’en moque.
La nuit est froide et claire. À l’aérodrome d’Aspen, Stanford Blatch se
promène entre les avions privés. Il longe les Lear jets et les Gulf Stream, les
Citation et les Challenger. Il effleure les fuselages de la main, notant les
immatriculations, en cherchant une qu’il reconnaîtrait. Un avion qui
pourrait le ramener à New York.

Elle se met à pleurer


« Je ne suis pas stupide, tu sais », dit le Boss. Ils rentrent à New York en
première classe.
« Je sais », répond Carrie.
Le Boss boit une gorgée de son bloody mary et sort un livre de poche.
« Je dirais même plus : je vois tout.
– Hm-hm, fait Carrie. Il est bien, ton livre ?
– Il n’y a pas grand-chose qui m’échappe.
– C’est vrai. C’est pour ça que tu gagnes autant d’argent.
– Je suis conscient de toutes sortes de choses qui se passent sous la
surface, dit le Boss. Et je sais que ce mec t’a plu. »
Carrie porte son verre à ses lèvres, avale une gorgée. « Mmmm. Quel
mec ?
– Tu sais parfaitement qui. Tyler.
– Tyler ? » dit Carrie. Elle sort son livre, l’ouvre. « Je l’ai trouvé sympa.
Et, comment dire, intéressant. Et alors ?
– Il t’a plu », dit le Boss, l’air de rien. Il ouvre son livre.
Carrie fait semblant de lire. « Il m’a plu, oui, mais comme copain.
– J’étais là. J’ai tout vu. Je préférerais que tu ne mentes pas.
– Bon, d’accord, dit Carrie. Je l’ai trouvé séduisant. Un tout petit peu
séduisant. » À peine a-t-elle dit ça qu’elle sait que ce n’est pas vrai. Elle ne
s’est pas sentie attirée par lui.
« Je suis adulte », poursuit le Boss en refermant son livre et en croisant
les jambes. Il prend un magazine dans la pochette devant lui. « Je suis
capable d’entendre la vérité. Je sais encaisser. Vas-y, fais demi-tour. Va
vivre avec lui dans son fort. Tu peux vivre dans un fort et faire du tir à l’arc
toute la journée si tu veux.
– Mais j’ai pas envie de vivre dans un fort », proteste Carrie. Elle se met
à pleurer. Elle pleure, la tête tournée vers le hublot, la main devant les yeux.
« Pourquoi tu fais ça ? demande-t-elle. Tu essaies de te débarrasser de moi.
Tu inventes tous ces trucs pour te débarrasser de moi.
– Tu l’as dit toi-même que tu le trouvais séduisant.
– Un tout petit peu, j’ai dit, siffle Carrie entre ses dents. Et seulement
parce que tu m’as forcée. Je savais bien ce qui allait arriver. Je le savais. »
Elle sanglote. « Dès qu’on l’a rencontré, j’ai su que tu allais penser qu’il me
plaisait. Il ne me serait même pas venu à l’idée de le trouver bien si tu ne
m’avais pas fait sentir que tu pensais qu’il me plaisait. Alors maintenant, il
faut que je fasse comme s’il ne me plaisait pas pour ne pas te blesser, et le
plus bête, dans tout ça, c’est qu’il ne me plaît même pas. Pas du tout.
– Je ne te crois pas, dit Le Boss.
– C’est pourtant la vérité. Oh, mon Dieu ! » Carrie se détourne de
nouveau, pleure encore un peu, puis elle se penche et lui souffle à l’oreille :
« Je suis complètement folle de toi et tu le sais. Je n’ai aucune envie de
regarder un autre homme. Tu es injuste. Tu es vraiment trop injuste avec
moi. » Elle ouvre son livre.
Le Boss lui tapote la main. « Allez, oublie tout ça, dit-il.
– Maintenant, ça y est, je suis furieuse », lui répond-elle.
Ils sont de retour à New York depuis deux jours quand Carrie reçoit un
coup de fil de Samantha Jones : « Aloooors ?
– Alors quoi ?
– T’as rien d’important à m’annoncer, depuis Aspen ? demande-t-elle
de sa voix insinuante, cajoleuse.
– Comme quoi par exemple ?
– J’étais persuadée que tu en reviendrais fiancée.
– Mais pas du tooouut », dit Carrie. Elle se renverse dans son fauteuil et
met les pieds sur son bureau. « Qu’est-ce qui a bien pu te mettre cette idée-
là dans la tête ? »
25

Dernier chapitre

« Carrie ? Je suis à une soirée. Tu me rejoins ? » Samantha Jones


appelle d’une galerie d’art de SoHo. « Il y a une éternité que je ne t’ai pas
vue.
– Je ne sais pas. J’ai dit au Boss que je lui ferais un petit dîner. Il est à
un cocktail…
– Il est sorti et tu l’attends à la maison ? Allooons, Carrie, dit Samantha.
C’est un grand garçon. Il peut se faire à manger tout seul.
– Il y a les plantes, aussi.
– Les plantes ?
– Les plantes d’intérieur, dit Carrie. Bizarrement, je me suis prise de
passion pour les plantes. On en fait pousser certaines pour leur feuillage,
mais moi je ne m’intéresse qu’aux fleurs.
– Qu’aux fleurs, répète Sam. Mais c’est mignon tout plein ! » Elle rit de
son rire clair, qui sonne comme une clochette. « Saute dans un taxi. Tu
t’absenteras une demi-heure, trois quarts d’heure maximum. »
À la soirée, Samantha l’accueille d’un : « Mais regardez-moi comme
elle est superbe ! On dirait une speakerine.
– Merci, dit Carrie. C’est mon nouveau look Jackie Kennedy. » Elle
porte un tailleur bleu ciel dont la jupe lui arrive au genou, et des escarpins
en satin style années cinquante.
« Champagne ? propose Sam, quand un serveur passe avec un plateau.
– Non, merci. J’essaie de ne plus boire.
– Tant mieux. Je prends ta part. » Sam attrape deux flûtes. Elle désigne
de la tête une grande femme bronzée aux cheveux blonds coupés court, qui
se tient à l’autre bout de la pièce. « Tu vois cette femme, là-bas ? On peut
dire qu’elle a une vie de rêve, celle-là. Mariée à vingt-cinq ans à Roger, le
mec qui est à côté d’elle. Le scénariste. Ses trois derniers films, trois succès.
C’était une fille comme nous, pas mannequin mais jolie ; un jour, elle a
rencontré Roger, un homme que je trouve adorable, intelligent, sexy, gentil
et vraiment drôle. Elle n’a jamais été obligée de travailler, ils ont deux
enfants et une nounou, un super appartement au cœur de Manhattan et une
maison de rêve dans les Hamptons. Elle n’a jamais eu aucun souci à se faire
pour rien.
– Oui, et alors ?
– Et alors, je la déteste. Sauf que, bien entendu, elle est vachement
sympa.
– On le serait à moins. »
Elles observent la jeune femme, sa façon de se déplacer de groupe en
groupe, échangeant trois mots avec l’un, se penchant pour rire à l’oreille de
l’autre. Tout chez elle est parfait : ses vêtements, son maquillage, sa
coiffure ; et elle dégage cette sorte d’aisance que confère le bon droit
incontesté. Elle lève les yeux, aperçoit Sam et lui fait signe.
« Comment ça va ? lui dit-elle avec enthousiasme, en s’avançant vers
elle. Je ne t’ai pas vue depuis… depuis la dernière fête.
– Ton mari, c’est la gloire, hein ? lui dit Sam.
– Oh, oui. Hier soir, on dînait avec…, répond-elle en citant le nom d’un
célèbre réalisateur d’Hollywood. Je sais qu’il ne faut pas se monter la tête
avec les stars, mais c’était passionnant, dit-elle en regardant Carrie.
– Et toi ? dit Sam. Les enfants vont bien ?
– Très bien. Et je viens d’obtenir l’argent pour mon premier
documentaire.
– Ah bon ? dit Sam en remontant son sac sur son épaule. Un
documentaire sur quoi ?
– Sur les candidates politiques de cette année. J’ai déjà des contacts
avec des actrices d’Hollywood qui seraient intéressées par le commentaire.
Nous allons le proposer à une chaîne télé. Il va falloir que je passe pas mal
de temps à Washington. J’ai dit à Roger et aux enfants qu’ils allaient devoir
apprendre à se passer de moi.
– Comment ils vont se débrouiller ? demande Sam.
– Eh bien, c’est exactement la question que je me pose à ton sujet. Tu
comprends, ce projet, je ne pourrais jamais le mener à bien si je n’étais pas
mariée. Roger m’a énormément donné confiance en moi. Chaque fois que
quelque chose va mal, je me précipite dans son bureau en hurlant. Sans lui,
jamais je n’arriverais à faire face. Je me renfermerais sur moi-même, je ne
prendrais jamais aucun risque. Je ne sais pas comment vous faites, vous qui
vous débrouillez seules depuis tant d’années. »
« Ça me rend malade, dit Sam, quand elle s’est éloignée. Pourquoi on la
subventionne pour réaliser un documentaire, elle qui n’a jamais rien fait de
sa vie ?
– Nous sommes tous des stars du rock, dit Carrie.
– J’ai l’impression que Roger va avoir besoin de compagnie pendant ses
absences, dit Sam. Un type comme ça, je l’épouse demain les yeux fermés.
– Un type comme ça, ouais, tu l’as dit, lui fait remarquer Carrie en
allumant une cigarette. Un type déjà marié.
– T’es vraiment une garce, dit Sam.
– Tu sors, après le cocktail ? demande Carrie.
– Je dîne avec…, répond Sam en nommant un artiste connu. Tu
rentres ?
– J’ai dit au Boss que je lui faisais la cuisine.
– Elle lui fait la cuisine ! C’est trop chou.
– T’as raison », dit Carrie. Elle écrase sa cigarette et sort par la porte à
tambour.

Une histoire d’amour ? C’est d’un ridicule


Sam passe une semaine extraordinaire. « Ça t’est déjà arrivé, une
semaine entière pendant laquelle, je sais pas comment t’expliquer, tu
franchis une porte et tous les types qui sont dans la pièce ont envie d’être
tes amants ? » demande-t-elle à Carrie.
À une soirée, Sam a retrouvé par hasard un homme qu’elle n’avait pas
vu depuis sept ans. Un de ces hommes autour de qui tournaient, à l’époque,
toutes les filles de l’Upper East Side. Il est beau, il vient d’une famille riche
qui a beaucoup d’entregent, et il sort avec des top models. Maintenant, dit-
il, il veut s’engager.
Sam se laisse entraîner par lui dans un coin. Il a un peu bu. « Je t’ai
toujours trouvée superbe, dit-il, mais tu me faisais peur.
– Peur ? Moi ? » Sam rit.
« Tu étais intelligente, et dure. Je me disais que tu allais me mettre en
pièces.
– Tu veux dire que tu me prenais pour une garce.
– Pas pour une garce, non. Mais j’avais l’impression que je ne ferais pas
le poids.
– Et aujourd’hui ?
– Je ne sais pas.
– Ça me plaît quand les hommes me trouvent plus intelligente qu’eux,
dit Sam. Parce que, en général, c’est vrai. »
Ils dînent ensemble. Boivent pas mal. « Bon Dieu, Sam, je n’arrive pas
à croire que je sors avec toi.
– Qu’est-ce que ça a de si extraordinaire ? répond-elle en levant son
verre de cocktail bien haut.
– J’ai suivi ton parcours dans les journaux. J’avais envie de te contacter,
mais je me disais, elle est devenue célèbre.
– Je ne suis pas célèbre. Et je ne cherche pas à l’être », et ils
commencent à se peloter.
Sam met la main sur son sexe. Il est gros. Énorme. « Quand ils sont
gros, mais vraiment gros, y a rien à faire, ça te donne envie de baiser, dit-
elle ensuite à Carrie.
– Et vous avez baisé ?
– Non, dit Sam. Il m’a dit qu’il voulait rentrer chez lui. Il m’a appelée le
lendemain. Il veut vivre une histoire d’amour. Tu te rends compte ? C’est
d’un ridicule. »

Le perroquet qui parle


Carrie et le Boss vont passer le week-end chez les parents de Carrie.
Comme tout le monde aime cuisiner, le Boss fait un effort pour se mettre au
diapason. « Je m’occupe de la sauce, dit-il.
– Ne la rate pas, lui glisse Carrie à l’oreille.
– Qu’est-ce que tu lui reproches, à ma sauce ? Je suis expert en sauces,
répond le Boss.

– La dernière fois, tu as mis du whisky dedans, ou je sais pas quoi, et


c’était immangeable.
– C’était moi, dit son père.
– Oh, désolée, dit Carrie, méchante. J’avais oublié. »
Le Boss ne répond rien. Le lendemain, de retour à Manhattan, ils dînent
chez des amis à lui. Tous les invités sont des gens mariés depuis plusieurs
années. Quelqu’un se met à parler de perroquets. Il prétend en avoir eu un
qui parlait.
« Moi, un jour, j’ai trouvé chez Woolworth un perroquet pour dix
dollars, et je lui ai appris à parler, dit le Boss.
– Les perroquets ne parlent pas, dit Carrie.
– Celui-là parlait, dit le Boss. Il disait : “Bonjour, Snippy.” Snippy,
c’était mon chien. »
Dans la voiture, sur le chemin du retour, Carrie lui dit : « Ça pouvait pas
être un perroquet, c’était forcément un mainate.
– Si je dis que c’était un perroquet, c’est que c’était un perroquet. »
Carrie émet un petit bruit méprisant. « C’est idiot. Tout le monde sait
que les perroquets ne parlent pas.
– Celui-là parlait », dit le Boss en allumant un cigare. Ils n’échangent
plus un mot de tout le trajet.

Tu vas trop loin


Carrie et le Boss vont passer un week-end dans les Hamptons. Le
printemps se fait attendre, c’est déprimant. Ils font du feu dans la cheminée.
Lisent les livres qu’ils ont apportés. Louent des cassettes vidéo. Le Boss
n’aime que les films d’action. Carrie, qui les regardait avec lui, au début,
s’en lasse. « Je perds mon temps, dit-elle.
– Eh bien, va lire, répond le Boss.
– J’en ai assez de lire. Je vais me promener.
– Je t’accompagne, mais après le film. »
Elle s’assied donc à côté de lui, et regarde le film en boudant.
Ils dînent au Palm. À un moment, elle dit quelque chose, qu’il
commente d’un : « C’est idiot.
– Vraiment ? Intéressant, ça, que tu me traites d’idiote. Surtout vu que je
suis plus intelligente que toi », dit Carrie.
Le Boss éclate de rire. « Si c’est ce que tu penses, alors tu es vraiment
idiote.
– Joue pas au con avec moi », dit Carrie. Soudain dans une rage folle,
elle se penche en avant. « Si tu joues au con avec moi, j’aurai ta peau. Et
crois-moi, je mettrai le paquet et je savourerai chaque minute.
– Tu ne te lèves pas assez tôt pour ça, dit le Boss.
– C’est pas nécessaire. Tu t’en es pas encore aperçu ? » Elle s’essuie le
coin de la bouche avec sa serviette. Arrête, pense-t-elle. Tu vas trop loin.
Elle dit : « Je te demande pardon. Je suis un peu tendue en ce moment. »
Le lendemain matin, de retour à New York, le Boss lui dit : « Je te
téléphonerai dans la journée.
– Tu me téléphoneras ? s’étonne Carrie. Tu veux dire qu’on ne se voit
pas ce soir ?
– Je ne sais pas. Je crois qu’on devrait faire une petite pause, pour te
laisser le temps de reprendre tes esprits.
– Mais je les ai repris, mes esprits. »
Elle l’appelle au bureau. Il lui dit : « Je ne suis plus sûr de rien. » Elle
rit : « Allons, ne fais pas l’idiot, dit-elle. On n’a plus le droit d’être de
mauvaise humeur ? Ce n’est pas le bout du monde. Ce sont des choses qui
arrivent dans un couple. Je t’ai demandé pardon.
– Je ne tolérerai pas que tu me harcèles.
– Promis. La preuve, je ne suis pas gentille, là, maintenant ? Envolée, la
mauvaise humeur.
– Mmoui. »

Pendant que le Boss n’est pas là


Le temps passe. Le Boss s’absente plusieurs semaines pour affaires,
mais Carrie ne retourne pas chez elle pour autant. Stanford Blatch vient la
voir plusieurs fois. Ils se conduisent comme des adolescents livrés à eux-
mêmes en l’absence de leurs parents. Ils fument de l’herbe, boivent des
whisky sours, se font des brownies et regardent des films stupides. Ils
fichent une pagaille monstre, et la femme de ménage nettoie le lendemain
matin, en se mettant à quatre pattes pour frotter les taches sur le tapis blanc.
Samantha Jones appelle deux ou trois fois. Elle raconte à Carrie qu’elle
rencontre des mecs intéressants et célèbres, qu’elle va à des fêtes et des
dîners d’enfer. « Et toi, qu’est-ce que tu deviens ? » Carrie répond : « Je
travaille, à part ça, rien.
– On devrait sortir. Pendant que le Boss n’est pas là… », dit Sam. Mais
elle ne propose jamais rien de précis. Au bout de deux ou trois fois, Carrie
n’a plus envie de lui répondre. Mais elle culpabilise. Elle rappelle donc
Samantha pour déjeuner avec elle. Le déjeuner débute bien. Puis Sam se
met à parler de tous ses projets de films, de toutes les stars qu’elle connaît
et avec qui elle va travailler. Carrie a son propre projet, que Sam commente
d’un : « C’est sympa. C’est une idée sympa.
– Comment ça, sympa ? demande Carrie.
– Sympa, quoi. Léger. C’est pas du Tolstoï.
– J’essaie pas de faire du Tolstoï, dit Carrie, ce qui est faux,
naturellement.
– Et voilà, dit Sam. Depuis le temps que je te connais, je devrais
pouvoir te dire le fond de ma pensée sans que tu le prennes mal. C’est pas
une critique personnelle.
– Ah bon ? dit Carrie. On peut se poser la question.
– En plus, poursuit Samantha, tu vas probablement épouser le Boss et
avoir des enfants. Ne me dis pas le contraire. C’est ce qu’on veut toutes.
– J’en ai de la chance, hein ? » dit Carrie en payant la note.

J’exige la vérité
Dès le retour du Boss, ils partent en week-end prolongé à Saint Barth.
La première nuit, Carrie rêve qu’il a une aventure avec une femme
brune. Carrie entrait dans un restaurant et elle le trouvait en compagnie de
cette femme, qui était assise à sa place à elle, Carrie. Ils s’embrassaient.
« Qu’est-ce que vous fabriquez ? demande-t-elle.
– Rien, dit le Boss.
– J’exige la vérité.
– Je suis amoureux d’elle. On a envie de vivre ensemble », répond le
Boss.
Carrie se sent blessée, choquée ; ces sentiments ne lui sont que trop
familiers. « Bon », dit-elle. Elle sort et se retrouve dans un champ.
Des chevaux géants harnachés de brides dorées jaillissent du ciel et
descendent d’une montagne. En les voyant, elle comprend que le Boss et les
sentiments qu’il éprouve envers elle n’ont guère d’importance.
Elle se réveille.
« Tu as fait un cauchemar ? lui demande le Boss. Viens contre moi. »
Il tend la main. « Ne me touche pas ! crie Carrie. Je me sens pas bien. »
Le rêve l’obsède plusieurs jours.
« Qu’est-ce que je peux faire ? dit le Boss. Je ne peux pas lutter à armes
égales contre un rêve. » Ils sont assis au bord de la piscine, les pieds dans
l’eau. La lumière du soleil est presque blanche.
« Tu crois qu’on parle assez, toi et moi ? demande Carrie.
– Non, dit le Boss. Non, probablement pas. »
Ils prennent la voiture, vont à la plage, puis au restaurant ; ils parlent du
cadre, qui est fabuleux, et d’eux-mêmes : ils sont très détendus. Ils
s’extasient devant une poule qui traverse la route, suivie de ses deux
poussins, ils compatissent en voyant une minuscule anguille prise dans un
remous, ou des rats écrasés au bord des routes.
« On est amis, toi et moi ? demande Carrie.
– Fut un temps où oui, on était vraiment amis. Un temps où j’avais
l’impression que tu me comprenais vraiment. » La route, étroite, est très
sinueuse.
« On fait un effort, et puis un jour on se lasse », dit Carrie.
Ils roulent en silence pendant un moment, puis elle reprend : « Pourquoi
tu me dis jamais : Je t’aime ?
– Parce que ça me fait peur, dit le Boss. J’ai peur que si je te dis “Je
t’aime”, tu prennes ça pour une demande en mariage. » Il ralentit. Ils
franchissent un gendarme couché et longent un cimetière plein de fleurs en
plastique de couleurs vives. Un groupe d’hommes jeunes, torse nu, fume au
bord de la route. « Je ne sais pas, dit le Boss. Tu ne trouves pas qu’on est
bien comme ça ? »
Plus tard, alors qu’ils font leurs bagages, le Boss dit : « Tu sais où sont
passées mes chaussures ? Tu n’oublies pas mon shampooing ?
– Non », et : « Je m’en occupe, chéri », répond Carrie, d’un ton léger, à
la première et à la deuxième question. Elle va dans la salle de bain. Elle se
trouve jolie dans le miroir. Bronzée, mince, blonde. Elle ramasse ses
affaires de toilette et de maquillage. Brosse à dents, crème hydratante. Le
shampooing du Boss est toujours dans la douche, et elle décide de l’y
laisser. Imaginons que je sois enceinte ? songe-t-elle. Elle ne lui dirait rien,
se ferait avorter en douce et ne le reverrait plus jamais. Ou alors elle le lui
dirait, elle se ferait avorter quand même et ne le reverrait plus jamais. Ou
encore elle garderait l’enfant et l’élèverait seule, mais ce ne serait pas
facile. Et si jamais elle détestait tellement le Boss, pour l’avoir laissé
tomber, que sa haine se reportait sur l’enfant ?
Elle revient dans la chambre, met ses escarpins à talons hauts et son
chapeau de paille, un chapeau sur mesure qui a coûté plus de cinq cents
dollars. « Oh, mon chéri…, dit-elle.
– Oui ? » dit-il, le dos tourné. Il fait sa valise.
Elle est sur le point de lui dire : Ça y est, nous deux, c’est fini. On a
passé des moments super ensemble. Mais je crois qu’il vaut mieux terminer
sur quelque chose de bien. Tu comprends… ?
Le Boss lève les yeux. « Quoi ? Tu voulais quelque chose, mon cœur ?
– Non, non, rien, dit Carrie. Je viens de me rendre compte que j’oubliais
ton shampooing. »

C’est une ordure


C’est une ordure
Dans l’avion, Carrie avale cinq bloody marys ; ils se disputent pendant
tout le trajet du retour. À l’aéroport. Dans la limousine. Carrie ne le lâche
pas. À la fin, il lui dit : « Tu veux que je te dépose chez toi ? C’est ça que tu
veux ? » Aussitôt arrivée chez lui, Carrie appelle ses parents. « On vient de
s’engueuler, quelque chose de terrible. Ce type est une ordure, comme tous
les hommes.
– Tu es sûre que ça va, Carrie ? lui demande son père.
– Oh, oui, je vais très bien. »
Ensuite, le Boss est adorable. Il lui fait enfiler un pyjama et vient
s’asseoir près d’elle sur le canapé. « Quand je t’ai rencontrée, tu m’as plu,
lui dit-il. Ensuite, tu m’as énormément plu. Et maintenant… maintenant, je
me rends compte que je t’aime.
– Arrête, je vais vomir, dit Carrie.
– Pourquoi moi, trésor ? De tous les mecs avec lesquels tu es sortie,
pourquoi c’est-moi que tu as choisi ?
– Qui t’a dit que je t’avais choisi ?
– À quoi tu joues, Carrie ? dit le Boss. Maintenant que je me sens plus
sûr de moi, tu fuis. Tu veux prendre la tangente. Et ça, je n’y peux rien.
– Si. Justement.
– Je ne comprends pas. En quoi notre relation est-elle différente de
toutes celles que tu as eues avant moi ?
– Elle ne l’est pas. Elle est comme les autres, dit Carrie. Jusqu’ici,
disons qu’elle est passable. »
Le lendemain matin, le Boss a retrouvé son enjouement habituel, ce qui
irrite Carrie. « Aide-moi à assortir ma cravate, chérie », dit-il, comme
chaque matin. Il apporte cinq cravates à Carrie, qui essaie de continuer à
dormir, allume la lumière et lui tend ses lunettes. Il les lui présente devant
son costume.
Carrie jauge l’ensemble d’un coup d’œil. « Celle-là », dit-elle. Elle
enlève ses lunettes, se renverse sur son oreiller et referme les yeux.
« Mais tu les as à peine regardées, proteste le Boss.
– J’ai choisi, dit-elle. Et d’ailleurs, l’une ou l’autre, qu’est-ce que ça
peut faire ?
– Oh, tu es toujours en colère. Je ne comprends pas. Tu devrais être
contente. Depuis notre discussion d’hier soir, je trouve que ça va beaucoup
mieux entre nous. »

Home, sweet home


« La petite meurt de faim, la nounou m’a quittée et je suis fauchée, dit
Amalita au téléphone. Apporte-moi de la pizza, veux-tu, mon chou, tu seras
un amour, une ou deux parts, avec des poivrons. Je te rembourserai. »
Amalita habite chez une amie d’amie, dans une de ces rues secondaires
de l’Upper East Side que Carrie ne connaît que trop bien : bâtiments de
brique crasseux, entrées étroites jonchées de barquettes de nourriture
chinoise, passants pas nets promenant des chiens hirsutes, femmes obèses
prenant l’air sur les marches des perrons en été… Longtemps Carrie a cru
ne jamais sortir de ces quartiers. Elle achète la pizza à l’endroit habituel,
près de l’immeuble qu’elle a habité quatre ans quand elle était sans le sou.
C’est toujours le même type aux doigts graisseux qui prépare la pizza, et sa
petite femme qui tient la caisse sans jamais ouvrir la bouche.
Amalita habite un quatrième étage sur cour juché en haut d’un escalier
branlant. C’est un de ces immeubles où l’on a tenté, sans succès, de tirer le
meilleur parti des murs de parpaings nus. « Que veux-tu, dit Amalita. C’est
provisoire. Je ne paie que cinq cents dollars de loyer. »
Sa fille, une adorable petite brune aux immenses yeux bleus, est assise
par terre devant une pile de vieux journaux et magazines dont elle tourne les
pages.
« Et voilà, dit Amalita. Righty s’est volatilisé sans me donner de
nouvelles. Tu te souviens qu’il voulait que je l’accompagne en tournée ? Je
lui ai envoyé un livre qu’il me demandait, et puis plus rien. Ces types, ils
veulent pas d’une super-baiseuse. Ni même d’une bonne baiseuse. Au lit, il
leur faut une bûche.
– Je sais, dit Carrie.
– Regarde ! Maman ! dit la petite, toute fière, en montrant du doigt une
photo d’Amalita à Ascot avec un chapeau pas possible, en compagnie de
lord Machintruc.
– J’ai rencontré un homme d’affaires japonais qui voulait m’installer
dans un appartement, poursuit Amalita. Je déteste ce genre de chose, tu sais,
mais que veux-tu, les temps sont durs. La seule raison qui m’a fait
envisager de dire oui, c’est la petite. J’essaie de la faire entrer à la
maternelle, et pour ça j’ai besoin d’argent. Donc, j’ai accepté. Au bout de
quinze jours, toujours aucune nouvelle de lui. Un exemple de plus. »
En pantalon de jogging, Amalita déchiquette ses parts de pizza, assise
sur son canapé. Carrie a pris place sur une petite chaise de bois. Elle porte
un jean et un T-shirt blanc jauni sous les bras. Elles ont toutes les deux les
cheveux sales. « Avec le recul, poursuit Amalita, je me dis que j’aurais pas
dû coucher avec tel ou tel type. J’aurais peut-être dû m’y prendre
autrement. »
Elle marque une pause. « Je sais que tu envisages de quitter le Boss. Ne
fais pas ça. Accroche-toi. Oui, bien sûr, tu es belle, et tu auras sans doute
demain un millier de mecs pendus à ton téléphone parce qu’ils auront envie
de sortir avec toi. Mais toi et moi, on connaît la chanson. On sait ce que
c’est que la vie.
– Maman ! dit la petite en levant un magazine sur lequel une pleine
page de photos montre Amalita en combinaison de ski Chanel blanche sur
les pistes de Saint-Moritz, Amalita sortant d’une limousine pour se rendre à
un concert des Rolling Stones, Amalita en tailleur noir et collier de perles,
souriant d’un air chaste à côté d’un sénateur.
– Carrington ! Arrête », dit Amalita en feignant un ton sévère. La petite
fille la regarde et part d’un rire perlé. Elle lance le magazine en l’air.
Il fait un temps superbe. Le soleil entre à flots par les vitres sales.
« Viens ici, trésor, dit Amalita. Viens manger un peu de pizza. »

« Bonsoir, c’est moi, dit le Boss.


– Bonsoir », dit Carrie. Elle va à la porte et l’embrasse. « C’était bien
ton cocktail ?
– Oui, oui.
– Je prépare le dîner.
– Parfait. Je ne tenais pas du tout à sortir.
– Moi non plus.
– Je te sers un verre ?
– Non, merci. Je boirai juste un peu de vin avec le repas. »
Carrie allume des bougies, et ils s’assoient à table, dans la salle à
manger, Carrie très droite sur son siège. Le Boss raconte en détail une
transaction qu’il est en train de monter. Carrie le regarde dans les yeux, en
hochant la tête et en ponctuant son récit de petites remarques
encourageantes. Mais elle l’écoute à peine.
Quand il a terminé, elle lui dit : « Je suis contente, l’amaryllis
commence à faire ses fleurs. Il en a quatre.
– Quatre fleurs », dit le Boss. Puis : « Je suis ravi que tu t’intéresses aux
plantes.
– Oui, j’aime ça. Et puis c’est beau. C’est incroyable comme elles
poussent, pourvu qu’on s’en occupe un peu. »
Épilogue

Le film de Stanford Blatch, Fashion Victims, a connu un succès mondial


qui a rapporté à son auteur plus de deux cents millions de dollars. Stanford
vient de s’acheter un Challenger. La décoration intérieure est la réplique
exacte du boudoir d’Elizabeth Taylor dans Cléopâtre.
River Wilde travaille toujours à son roman. Il y parle du Boss, qui fait
rôtir un enfant pour le manger. Quant à Stanford Blatch, il apparaît à toutes
les pages, mais il ne lui arrive jamais rien.
Samantha Jones a décidé de quitter New York. Elle est allée à Los
Angeles pour la remise des Oscars, et y a rencontré Tyler Kydd à une
soirée, où ils se sont tous les deux retrouvés nus dans la piscine. Ils vivent
ensemble, mais il a juré de ne jamais l’épouser : quand il a manqué
l’Academy Award du meilleur acteur, Samantha lui a fait le commentaire
suivant : « Normal, le film était sympa, sans plus. » Ce qui ne l’a pas
empêchée de produire le prochain film où il jouera, un film sur l’art.
La fille d’Amalita Amalfi est entrée à la prestigieuse maternelle
Kidford, à New York. Amalita a monté sa propre boîte de consultant. Elle a
trois employés et une petite armée à son service : chauffeur, nounou bonne.
Récemment, elle a offert à sa fille son premier ensemble de créateur.
Latrique est toujours mannequin.
Magda, la romancière, a rencontré à une fête pour la parution du
calendrier des pompiers de New York M. Septembre, trente-trois ans, qui
l’a littéralement enlevée. Depuis, ils sont inséparables.
Packard et Amanda Deale ont eu un deuxième enfant, une fille. Ils
veulent faire de leurs gosses des surdoués, et les élèvent dans ce sens. La
dernière fois que Carrie a dîné chez eux, Packard a dit à Chester : « Es-tu
conscient que les cacahuètes pralinées sont un phénomène de notre
temps ? » Chester a opiné de la tête.
Brigid Chalmers a quitté son mari. On l’a vue en train de danser comme
une déchaînée avec Barkley au Tunnel, à quatre heures du matin.
Tous les beaux partis de New York sont encore disponibles.
Belle et Newbert sont allés à une fête de naissance, sur la Cinquième
Avenue. Newbert s’était affublé d’un immense chapeau mou rayé rouge et
blanc ; puis il a fait boire de la tequila à tout le monde et s’est mis à danser
sur une crédence. La chaîne hi-fi a explosé au moment même où il tombait
par la fenêtre du cinquième étage – atterrissant heureusement sur le dais. Au
cours des deux mois qu’il a passés en traction, Belle a pris un poste de
directeur à sa banque. Toujours pas d’enfant en vue.
Après avoir passé la nuit avec Ray, Skipper Johnson est revenu à New
York, puis il a disparu. Il a refait surface au bout de deux mois, racontant à
qui voulait l’entendre qu’il était « totalement amoureux ».
M. Merveilleux a perdu un procès en paternité d’un enfant naturel.
Ensuite, il a obligé la mère à subir un test ADN, qui a prouvé que l’enfant
n’était pas de lui.
Carrie et le Boss sont toujours ensemble.

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