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e débat nature/culture relancé WifrvLçui~

Les «enfants sauvages» font partie de l'avait exclu de Ia société (1). « enfants-placards ». Ce fut le cas de Genie,
notre mythologie. On les imagine aban- Le plus célebre cas «d'enfants-Ioups» petite martyre retrouvée à l'âge de treize
donnés au fond d'une lointaine forêt, ayant remonte aux années 1920. 11 s'agit de ans, qui vivait depuis l'âge de deux ans
réussi à survivre seuls, ou parfois accorn- Kamala etAmala, deuxpetites sceurs trou- dans une chambre. Ce fut le cas de ces
pagnés de loups ou de singes. vées dans une taníêre et recueillies par le milliers d'enfants roumains qui ont croupi
Mais les enfants sauvages existent-ils réel- révérend Singh. 11 a fallu attendre 2007 dans des orphelinats insalubres, avec
lement? Le plus célebre d'entre eux fut pour découvrir qu'il s'agissait en fait d'une pour seul horizon les barreaux de leur lit
Victor de I'Aveyron. La nouvelle de sa cap- énorme supercherie (article p. 22). Aucun (article p. 24).
ture en 1800 avait rnis en émoi toute I'Eu- des cas probables d'enfants sauvages n'a Ces enfants souffrent d'un mal que le psy-
rope. On en a tiré des histoires, des films et pu être confirmé. Il s'agit d'une mythologie chologue René Spitz avait appelé <d'hOSPi-1
des essais. Toutlaisse à penser aujourd'hui moderne que les sciences humaines ont talisme». Privés de contacts, d'échanges,
que Victor était un «autiste» comme on complaisamment admise parce qu'elle de caresses, de regards, de mots, de souri-
dirait aujourd'hui. Il fut sans doute aban- semblait confirmer l'une de ses idées fon- res, ces enfants subissent de graves trou- I
donné par ses parents et a erré quelque datrices: les humains n'ont pas de nature bles de développement à Ia fois intellec-
temps avant d'être recueilli. Ses signes de et seule Ia culture modele leur conduite. tuel, affectif et physique. Ces enfants
«sauvagerie» (repli sur soi, absence de lan- martyrs nous apprennent une chose
gage, crises de colere, arriération mentale) Les enfants-placards essentielle sur les humains. Elevé hors de
indiquentqu'iln'étaitnuIlementunenfant Si les enfants-loups sont des mythes, il tout échange avec ses semblables, I'enfant
élevé seul dans Ia nature. Comme l'avait existe pourtant de vrais enfants sauvages. ne révele pas une «nature humaíne» à
déjà supposé Philippe Pinel, Victor souf- Ils vivent seuls, enfermés dans une piêce l'état vierge. 11 subit de graves séquelles 11
frait d'un grave trouble psychiatrique qui par des parent ' ourreau : ce sont les qui en font un être mutilé. 11 en va de

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Focus.
Enfants-Ioups, enfants-placards, autistes
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!:1I
même pour tous les marnmíferes sociaux: fréquemment dans Ia nature (encadré
Ia chaleur des contacts est une condition , , Le cerveau ci-contre).
essentielle de leur développement. Prenons un exemple simple: celui d'une
Faut-i! en conclure pour autant que c'est la et son environnement plante. Tout végétal- une rase, un saule
société - socialisation, éducation, pleureur ou une fougere - a besoin de
culture - qui «fabrique» l'être humain? interagissent dans un Iumiere pour cro itr e. C'est grâce aux
Ce n'est pas ce que nous enseignent ces photons de lumiêre que s'effectue Ia pho-
autres enfants sauvages que sont les
processus de construction tosynthese qui permet Ia construction
autistes. réciproque. , , du végétal. Ses feuilles vertes ne sont rien
d'autres que des capteurs de lumíêre qui
Les autistes se déploient dans l'air à Ia recherche de
Les autistes souffrent de graves déficits .. photons lumineux. Si Ia lumíere vient à
dans Ia communication, le langage et sieurs par jours, parfois sept jours sur sept manquer, alors Ia plante va dépérir et
l'adaptation sociale. IIs vivent repliés sur pour tenter de les éduquer et les socialiser subir de graves dommages. Ce n'est pas le
eux-mêmes, comme enfermés dans leur (article p. 26). Les défenseurs de ces solei! qui fabrique Ia plante, mais il est un
bulle. Les causes de ce trouble n'ont pas méthodes - fortement discutées - se pré- ingrédient essentiel à son développe-
encore été élucidées (2). Une chose est valent de réels progrês, Mais une chose est ment. Il faut également que Ia graine
certaine: três tôt dans leur développe- süre: même ses promoteurs ne prétendent fécondée posséde en elle un «plan de
ment s'est déréglé un dispositifneuropsy- pas guérir les autistes (encadré p. 26). développernent» qui Ia pousse à aller
chologique qui affecte profondément Ia Les contacts sociaux, même répétés de chercher dans son environnement les
relation à autrui. façon intensive, ne suffisent pas pour éléments dont elle a besoin pour croitre :
Pour tenter de soigner l'autisme, de nom- fabriqUer « un humain normal» si un dis- les racines vont chercher I'eau, les feuilles
breuses méthodes ont été expérimentées. positif neurodéveloppemental a été altéré Ia lurniere.
Certaines reposent sur une stimulation ~ au départ, Toute l'attention bienveillante Le développement du cerveau semble
intensive. Des équipes se relaient plu- V des éducateurs et tout l'amour des parents guidé par un processus équivalent. Le
auront le plus grand mal à tracer leur che- cerveau humain doit déployer ses cap-
min dans des circuits neurologiques teurs pour aller chercher dans l'envíron-
défectueux. Si le cerveau n'est pas équipé nement social les éléments dont il a
La coévolution correctement pour capter les informa- besoin pour survivre. Pour cela, le bébé
tions, les mots, les regards, les caresses est équipé de tout un arsenal d'émotions

P arfOiS, certaines plantes nouent une


relation avec un autre organisme: les
qui s'adressent alui, même une sollicita-
tion intensive ne parviendra pas à com-
sociales (attachement,
modules cognitifs
empathie)
tournés
et de
vers Ia
insectes pollinisent les fleurs et les fleurs bler totalement ce déficit. connaissance d'autrui (reconnaissance
nourrissent les insectes. Voilà Ia coévolu- des visages, détection des intentions).
tion. " se pourrait qu'entre le cerveau de Les humains sont comme Toutes ces motivations et aptitudes
I'entant et Ia société se solt produit un des plantes humaines ont fait l'objet de três nom-
dispositif similaire ou chacun s'adapte à D'un côté, les enfants-placards, qui ne se breuses études ces derniêres années.
I'autre et lui fournit sa nourriture: en développent pas en l'absence de contacts Si l'environnement vient à manquer, de

I
I'occurrence ici des nourritures affectives sociaux, nous suggerent que Ia société est graves perturbations se produisent: c'est
et spirituelles. Depuis les années 1990,
indispensable pour fabriquer des I'enfant-placard. Inversement, si un dis-
. humains; de l'autre côté, les enfants positif de capture des informations
plusieurs modeles de coévolution ont été
autistes, bien que surstimulés, ne par- sociales est défaíllant, Ia socialisation ne
érigés sur les relations entre le cerveau
viennent pas à se développer normale- peut se faire. C'est l'enfant autiste.
humain et Ia culture. _ J.-F.D.
ment. La société est donc une condition Le cerveau et son milieu interagissent
nécessaire mais non suffisante pour dans un processus de construction réci-
Ali", fabriquer un humain. 11 faut aussi que le proque. Voilà Ia leçon des enfants
• " les origines de Ia culture»
cerveau soit capable d'aller puiser dans sauvages.a
Jean-François Dortier (coord.), Les Grands
son environnement les éléments nutritifs
Dossiers des sciences humaines, n° 1, déc. 2005/
janvAévr. 2006.
J dont il a besoin pour s'épanouir. (1) Thierry Gineste, Victor de l'Aveyron. Oemier
• Not by Genes Alone: Tout cela suggere l'existence d'un proces- enfant sauvage, premier enfant tou, 1993, nouv. éd.
How culture transformed human evolution sus ~ entre le cerveau et Hachette, 2004.
Peter Richerson et Robert Boyd, University of son I leu. e pourrait être le produit (2) Voir Jean-François Dortier, Les Humains.
Chicago Press, 2005. d'une coévolution comme on en trouve Mode d'emploi, éd. Sciences Humaines, 2009.

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/
.Focus

e mythe des enfants-loups


Apres un síêcle de Iégendes et de spéculations,
Ia supercherie est enfin révéIée: Ies enfants-Ioups n'ont jamais existé.

L'histoire de Kamala et Amala est Ia plus En 1927, l'existence de Kamala était connue A propos de Kamala etAmala, notre enquê-
connue des histoires «d'enfants-Ioups», Le dans toute Ia région et Ia presse s'était teur s'est déplacé aux Etats-Unis, en lnde et
cas remonte à 920 n Inde, dans l'Etat du emparée de I'affaire. La nouvelle vint alors a retrouvé les documents.
Bengale. Le révérendpere Jose h Amrito à Ia connaissance des savants occidentaux Tout d'abord, le manuscrit de J.A.L. Singh,
~Singh, missionnaire et directeur d'un qui commencent à s'intéresser à ce cas et conservé à Ia bibliotheque du Congrês
orphelinat, a entendu parler de deux «rnons- écrivent à T.A.L.Singh pour en savoir plus. (Washington), a été rédi é en rnde ares
tres» aperçus dans un terrier à loups aux Malheureusement, Ia petite Kamala décede 1935 (soit des années apres Ia mort de
abords d'un village voisin. Avec quelques elle aussi quelques mois plus tardo ~a) et ~on pas au jour le jOlllcomTI;e
hommes, ils réussissent à capturer les deux En 1933, Robert Zingg, anthropologue l'a rme son auteur. En remontant les sour-
créatures. On découvre alors qu'il s'agit de à l'université de Denver, entreprend de ces, S. Arole a découvert que Kamala et
deuxpetites filles. Lune, rebaptisée Karnala, publier Ie joumal de T.A.L.Singh, accompa- Amala ont bien existé, mais qu~rü été

-
a envirpn 7-8 ans; I'autre Amal$!., estbeau-
coup plus jeune, moins de - 2 ans sans doute.
gné de photos des deux fillettes et du récit
d'autres caso Pour le professeur américain,
cÍéposées à Midn;P;;re par le díocese de Cal-
cutta qui recueillait les enfants abandon-
Elles sont ramenées à l'orphelinat ou il ne fait aucun doute que le journal est nés. Ce même rapport stipule que Kamala
J.A.L. Singhlesprendencharge. «Pouréuiter authentique. A l'appui, il écrit dans son était une petite fille normale qui n'avait pas
toute publicité», le révérend décide de n'in- introduction avoir mené des investigations les «canines de loup» etla «locomotion qua-
former ni les autorités ni Ia presse. Mais sur l'intégrité de T.A.L. Singh. L'ouvrage drupêde». La vaie Kamala, dont S. Arole
pour laisser un témoignage, ].A.L. Singh va sera un grand succes. La vie de Kamala et a retrouvé Ia photographie, ne présente
tenir un journal et prendre des photos de Amala fera le tour du monde et deviendra aucune anomalie physique. Les clichés des
ses protégées (1). l'un des classiques de I'histoire des enfants
Audébut, Kamala etAmala se comportent sauvages.
comme des animaux sauvages. Elles ne
se nourrissent que de vi ande crue; elles Une pore escroquerie
Survivre
griffent et mordent ceux qui tentent de scientifique aveclesloups
les approcher. Le journal de J.A.L. Singh Le journal de J.A.L. Singh est un document
abonde en détails sur leur aspect physique,
leur façon de se nourrir, leu r comporte-
troublant. On y releve des détails douteux:
les oreilles des petites filles sont plus gran-
E n 2007, Survivre avec les loups a mis
en émoi toute l'Europe. Ce film
raconte I'histoire bouleversante d'une
ment quotidien. L'équipe de l'orphelinat va des que Ia normale et semblent bouger pour
petite fille de 4 ans qui, pendant Ia
entreprendre de les ramener à Ia civilisa- entendre les bruits! Leurs yeux «brillent
tion humaine. Malheureusement, Ia petite dans la nuit», leur odorat serait surdéve- Seconde Guerre mondiale, réussit à fuir Ia
Amala décede un an plus tard, eIil:92l. loppé: Kamala aurait flairé une carcasse de Gestapo en s'échappant à travers les bois.
d'une maladie infectieuse. L'ainée, Kamala, poulet à 500 metres de distance! Personne En route, elle rencontre une meute de
và rester encore húitãriS dans l'orphelinat. ne semble vrairnent troublé par les invrai-
loups et se lie d'amitié avec eux. Ce film
Au départ, elle est totalement insensible à semblances hormis quelques sceptiques
est tiré d'un livre, paru dix ans plus tôt,
Ia présence d'autrui; mais au fil du temps, qui émettent de sérieux doutes sur l'authen-
elle semble «progresser uers des rudiments ticité du témoignage. Mais ces doutes et dans lequel Misha Defonseca racontait

de vie humaine». Les camets de J.A.L. Singh critiques resteront isolés. son extraordinaire histoire. Mais, quelques
notent scrupuleusement ses progres. Elle Finalement, il faut attendre 2007 pour que mois aprês Ia sortie du film en 2008, une
cesse de marcher à quatre pattes, puis Ia supercherie soit enfin dénoncée. Les enquête menée par un journaliste révêle Ia
commence à se redresser, et enfin fait ses enfants-Ioups sont une pure escroquerie
supercherie. M. Defonseca, qui s'appelle
premiers pas. Elle communique de mieux scientifique. Le pot aux rases est révélé
en réalité Monique de Wael, est une
en mieux. Au début, elle balance Ia tête pour grâce à l'opiniâtreté d'un chirurgien fran-
dire «oui» et «non», A Ia fin, elle articulera çais, SergeArole, qui a entrepris depuis plu- mythomane dont I'histoire a été inventée
une cinquantaine de mots. sieurs années une scrupuleuse enquête (2). de toutes piêces .• J.-F.D.

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Focus.
Enfants-Ioups, enfants-placards, autistes

Le révérend Singh avait intégré dans son


journal plusieurs clichés représentant ses
enfants-Ioups. Sur cette pboto, on voít Ia
petíte Kamala manger dans Ia main de
Mme Síngh, Ia femme du révérend.
En fait, c'est une petite pensionnaire de
I'orphelinat qui a été contrainte de simuler
ces scénes,

humain dépourvu de toute nature, prêt à


se couler dans n'irnporte quel moule, allait
dominer les sciences humaines pendant
soixante ans.
n y a 2000 ans, les Romains avaient cru au
mythe des enfants-loups: Rémus et Romu- I
luso Obnubilées par leur théorie, les plus I
hautes autorités scientifiques du xx" síecle I
avaient cru elles aussi à une légende du -
4..ot<.()f, CM'Ik', 'f
1uffi.ÇP' I
mêmeacabit!
r ~I
Bien d'autres histoires d'e~fants sauvages, '
dont Ia presse s'est ait l'écho, se sont révé- (. ífJ
lées des su erc!1eI!.es. 1 on trouve par '2! ~V"

exemple le cas de Iean, un «enfan -singe r


découvert au Burundi, qui fit les titres des
journaux. Dépêchés sur place, deux cher-
cheurs, Harlan Lane et Richard Pillard, ont
découvert qu'il s'agissait d'un enfant autiste
en fuite (5).
Faur-il en conclure que les enfants sauvages
deuxfiliettes allongées nues sur le sol datent encare parlent des enfants-loups comme n'existent pas? Et qu'ils n'ont donc rien à
de 1937.Ces filiettes venaient du pensionnat d'un fait avéré. Aujourd'hui encare, dans nous apprendre sur Ia nature humaine?
et furent contraintes de simuler les enfants- un livre consacré à l'anthropologie des Malheureusement non! Inutile d'aller les
loups. Enfin, le village même auprês duquel enfants sauvages, Lucienne Strivay cite chercher au fond des forêts. Ces enfants
J.A.L. Singh aurait retrouvé les filiettes n'a le cas Kamala comme s'il s'agissait d'une existent tout pres de chez nous: au cceur
jamais existé sur aucune carte. Quant à réalité (4). des cités modernes. On les appelle les
R. Zingg, il s'est révélé peu scrupuleux dans Lune des raisons de cette adhésíon au récit « enfants- placards ».•
sa démarche de vérification des sources. de J.A.L. Singh est qu'elle correspondait

L'étonnante crédulité
des spécialistes
Que tirer de cette histoire? Tout d'abord
I'étonnante crédulité des spécialistes,
à ce que l'on voulait croire et entendre à
l'époque. Dans les années 1930, les sciences
lhumaínes étaient dominées par l'approche
Ibehavioriste (en psychologie) et culturaliste
(en anthropologie). Tous partageaient cette
I (1) Joseph A.L. Singh et Robert Zingg,
L'Homme en friche. De I'enfant-Ioup
Hauser, Complexe, 1980.
(2) Serge Arole, L'Enigme des enfants-Ioups.
à Kaspar

Une
Lucien Malson, auteur du best-seller Les idée commune: l'être humain n'a pas de certitude biologique mais un déni des archives,
Enfants SãiWages (1962, rééd. 10/18, 2002), nature propre et se construit par l'appren- 1304-1954, Publibook, 2007.

tient l'affaire pour authentique. Disons tissage, Ia culture, l'éducation, l'expérience. (3) René Zazzo note que «t'exemple de Kamala
montre qu'a Ia limite des effets de I'hérédíté sur Ia
qu'il exerçait ses talents de critique de jazz n n'exíste pas de nature humaine.
genese du comportement peuvent être quasiment
avec plus de rigueur et s'est aventuré là sur Iohn B. Watson, le pêre du behaviorisme,
nuts». Voir Les Jumeaux, le couple et Ia personne,
un terrain qui n'était pas le sien. n avait été avait soutenu qu'un enfant humain était
1960, reéd. Puf,2009.
précédé par plus diplômé que lui dans le fait d'une pâte três malléable. Léducatíon (4) Lucienne Strivay. Enfants sauvages. Approches
domaine des sciences humaines. Arnold pouvait en faire un délinquant, un savant, anthropologiques, Gallimard, 2006.
Ges 1, le grand psychologue de l'enfance un boucher ou un prêtre. Pourquoi pas (5) Harlan Lane et Richard Pillard, The Wild Boy of
à l'époque, puis Margaret Mead, Ruth un Ioup? Kamala et Amala en apportaient Burundi: A study of an outcast child, Random

-.~
Benedict, René i;'zzo (3) et bielld'amre-s enfin Ia démonstration. Cette idée d'un être House, 1978.

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·Focus

emartyre
des enfants- placards
Ils vivent depuis leur enfance murés dans une iece, à!'écart du monde.
Ce sont les enfants- placards. Leur drame nous montre
les ravages que produisent les carences affectives sur le développement.
Le jour de Noe11989, le dictateur roumain Certains ont également effectué de vérita- seuls ainsi, jour et nuit.
Nicolae Ceaucescu et sa femme Elena sont bles progres cognitifs et les tests d'intelli- Privés de tout contact et de toute stimula-
exécutés dans l'arriêre-cour d'un palais de gence montrent qu'ils ont progressivement tion extérieu~, es enfants dépérissaient et
justice aprês un jugement sommaire. Quel- rejoint les enfants de leur âge. D'autres, par mouraient en nombre. Le psychiatre suisse
ques jours apres Ia chute du régíme.Ies fron- contre, restent attardés. D'oü vient cette René Spitz a décrit les troubles séveres du
tiêres s'ouvrent etl'on découvre alors l'état du différence? Essentiellement de l'~e -des développernent de ses enfants sous le nom
pays. Et notamment le sort réservé à ses mil- eu anis et de Iadurée durant laquelle ilsont d'ehospitalísme» (3). Certains enfants furent
liers d'orphelins. sejÕillne ãansl'õfphelillat. cõilliD.e attendu, abandonnés par leur mere parce que celle-
En ~966;Juste apres son accession au pouvoír, p us1es enfants y ont croupilongtemps, plus ci était trop pauvre ou malade pour s'en
. Ceaucescu avait décrété l'interdiction du le déficit est difficile à combler, Selon une occuper. Aprês une séparation de trois mois,
contrôle des aissances. Le dictateurvoulait étude d'Eleanor Ames menée aux Canada les enfants commençaient à présenter des

I rep~uPler Ia Rou~anie,l'avortement
contraception sont donc interdits. Le résul-
et Ia

tatne se fit pas attendre: en quelques années,


aupres enfants roumains adoptés avant
l'ãge de 4 mois, ces derniers, arrivés à l'âge
de 5 ans, ont acquis un QI correspondant
troubles dépressifs. Ils pleuraient seuls ou
sanglotaient des heures durant, avaient du
mal à trouver le sornmeíl, se nourrissaient
-" - ~ -- -- -
un nombre considérable d'enfants fure t
..
abandonnés et placés dans des orphelinats
à Ia moyenne (exactement 98 sur 100). En
revanche, ceux adoptés aprês 19 mois n'ont
peu. Au bout de quelque temps, ils ne pleu-
raient plus, ne s'agítaient plus comme le font
ou les conditions de vie étaient épouvanta- obtenu qu'un score de 90 (contre 109 pour les les enfants: ils restaient prostrés, les yeux
bles. Sales, dénutrís, Ia plupart souffraient enfants canadiens du même âge). figés, n'attendant plus personne pour les
d'infections diverses. Les plus petits étaient Ces données correspondent aux autres consoler. Puis ils tombaient malades.
isolés dans des lits à barreaux, passant l'es- recherches recensées par Ia Child Trauma
sentiel de leur temps dans des dortoirs col- Academy, qui étudie depuis de nombreuses Les expériences de
lectifs, installés sur leur couche, sans jouets années le cas des enfants ayant subi des Harry Harlow
ni interactions avec le personnel. maltraitances. Depuis une víngtaíne d'an- Ceux qui étaient rendus à leur mere pou-
nées, plus de 1000 cas d'enfants maltraités et vaient se rétablir assez rapidement. En
René Spitz et l'hospitalisme placés ont été observés. On constate toujours revanche, si l'ísolernent se prolongeait plus
Plusieurs organismes internationaux se ie même hénomêne: Ia restauration des de six moís, il conduisait chez les nour-
mobiliserent et les enfants furent placés fonctions intellectuelles dépend de l'ãge de ris sons de moins d'un an à des séquelles
dans des familles d'accueil, certains adoptés f Ia prise en charge, même si, globalement, irréversibles. Le retard moteur dans le déve-
aux Etats-Unis en Europe ou au Canada. tOus iês enfan~ ayant supporté cÍes mal- loppement s'accompagnaít de signe «d'idio-
Des programmes de recherches sont alors trãitances présentent un risque de troubles tísme» (comme on disait alors).
mis en place pour suivre le devenir de ces p!.u~irn ortant (2). A Ia mêrne époque, le professeur Harry
enfants (I). Michael Rutter et ses collegues Dans certains orphelinats américains, Harlow allait démontrer un phénomene
ont suivi pendant plusieurs années une pendant Ia Seconde Guerre mondiale, les sirnilaire chez les singes. Enfermé dans une
cohorte de 111 orphelins roumains. Quand ínfírmíeres étaient débordées. Les enfants cage, un petit singe estnourri par un biberon
ils furent retrouvés, ce~nfants souff@.ient abandonnés dont elles avaient Ia charge accroché à un mannequin en métal. Il reste
d'un retard dans les dévelo ~enl~.J2illr- étaient bien nourris mais les infirmieres ne ainsi, seul dans sa cage, dans une situation

I siQ.~ poids, jaílle, érimetre cI.ân~-


intellectuel. Deux ans plus tard, nombre
dentre eux ont retrouvé Ia santé malgré un
et pouvaient passer que quelques minutes par
jour avec eux. Les petits avaient pour seul
horizon un lit à barreaux, entouré de drap
de total isolement affectif. Le petit singe
abandonné àlui-même va peu à peu sombrer
dans Ia dépression etla prostration. Lorsque
poids et une taille inférieurs à Ia normale. blanc, et un carré de plafond. Ils restaient l'on place un mannequin de fourrure dans

24 ScIENCES HUMAINES Février 2010


N"212
Focus.
Enfants-Ioups, enfants-placards, autistes

Le cas Genie
L e4 novembre 1970,
les services sociaux de
Temple City (Californie)
découvrent Ia petite Genie,
Q3 ans, qui vit depuis I'â e

.....---~
d'un an et demi recluse dans
une pie~e. Son pére Ia
brutalisait et I'enfant ne savait
bredouiller que quelques
mots.
Genie souftre de grave
malnutrition. A 13 ans (elle est
née en 1957), elle pese
27 kilos et mesure 1,37 metre,
soit Ia taille d'une enfant de 6
ou 7 ans.
La petite fille est immédiate-
ment placée dans une
institution. On Ia soigne, on Ia
nourrit et, surtout, on va tenter
de I'éduquer.
Une équipe de scientifiques
- psychologues, linguistes,
éducateurs -, financée par le
Nationallnstitute of Mental
Health, est recrutée pour
s'occuper de Ia fillette: Ia Au bout de six mois, Genie est intellectuel dont les résultats _établissement spécialisé,
~
\ «Genie Tearn»,

Rapidement, Genie fait des


confiée à une famille d'accueil,
qui n'est autre que celle de -
sont tres contrastés:
certains tests, elle a des
à quelque part dans le sud de Ia
Californie. Sa rnére est
proqres. Elle prend du poids, Jean Butler, Ia responsable de résultats d'une enfant de son décédée en 2003. Plusieurs
apprend à être propre. En Ia Genie Team. C'est alors que âge; à d'autres, elle reste livres et un film ont été
matlére de langage, Susan des tensions apparaissent au figée au stade d'une enfant de consacrés à Ia plus célebre
Curtiss, étudiante en linguisti- sein de I'équipe. Les psycho- deux ans. enfant-placard du
que, a relaté ses avancées logues reprochent à J. Butler Les études sur Genie prennent xx· siêcle .• J.-F.D.

dans un livre (1). Genie est de s'accaparer Genie de façon fin durant l'année::Jw.A ce
~
vive et curieuse, adore les exclusive. J. Butler affirme moment, lajeune fille 18 ans
promenades et les visites au protéger Ia fillette. mais ne p.!:.o~l:eês~.J?lus. n
supermarché. Partout, elle Genie est alors placée chez un j197'9.íê 'Nationallnstitute of
(1) Susan Curtiss, Genie. A
psycholinguistic study of a modem-
demande le nom des objets, autre psychologue, Oavid IMental Health décide de
day «wild child -. Academic Press,
veut les toucher. Au fil des Rigler, avec qui elle restera stopper le financement de Ia 1977.
mois, elle acquiert ainsi Ia pendant quatre ans. Mais 'Genie Team. Genie va alors (2) Susan Curtiss, op. cit., Russ

maitrise d'une centaine de aprês Ia premiêre phase être placée dans plusieurs Rymer, Genie. A scientific tragedy,
Harper Collins, 1994, et Genie. Escape
mots, même si elle les utilise encourageante, ses proqrês institutions spécialisées.
from a Silent Childhood, Penguin,
assez peu. En revanche, elle commencent à plafonner. On Trente ans plus tard, Ge ie,

I
1994. Le film Mockginbird Don't Sing
peine à construire des lui tait passer de nombreux qui a auíourd'hui 53 ans, yit (Harry Davenport, 2001) est tiré de Ia
phrases. tests de développement sous anonymat dans un vie de Genie.

Pévrier 2010 ScIENCES HUMAlNES 25


W212
.Focus

sa cage, le petit singe va aussitôt se blottir


contre lui, cherchant ainsi à compenser

es autistes :
l'absence maternelle. Arrivés à l'âge adulte,
ces singes étaient incapables de nouer des
liens normaux avec d'autres singes. Leur
développement affectif, intellectuel et social
était irrémédiablement détérioré.
Il est clair que le singe comme les petits
nouveaux enfants
orphelins de R. Spitz, ces petits primates,
avaient besoin d'autre chose que d'être
simplement nourris. Leur développement
sauvages?
normal demande contacts, échanges, cares-
ses et sourires. La conclusion de ces tristes Des programmes de traitement de l'autisme
expériences est nette: tous les mammiferes
sociaux, humains compris, ont besoin pour sont fondés sur une intervention intensive
se développer, hors Ia nourriture et les soins
physiques, de contacts sociaux.
des équipes soignantes. Malgré cela, on ne parvient
Genie, l'enfant-martyr, les orphelins de
R. Spitz, les enfants abandonnés de Rou-
pas à sortir de l'autisme. Pourquoi?
manie, les singes rhésus, tous confirment
Ia même chose. Les mammíferes sociaux
ont besoin de contacts pour se développer Iacques Hochmann ouvre sa remarquable De nombreuses pistes ont été explorées
normalement, sans quoi leur développe- Histoire de l'autisme (Odile J acob, 2009) par jusqu'ici: piste neurologique, piste biochi-
ment est altéré. Ils apportent des précisions le cas de Victor de l'Aveyron, le premier mique, piste génétique, piste cognitive,
sur l'existence de seuils critiques durant «enfant sauvage». La comparaison est piste neuropsychanalytique (3). On ne sait
lesquels l'absence de stimulation conduit à pertinente. Philippe Pinel, le pêre de Ia pas vraiment quelles sont les causes pro-
des séquelles irréversibles. psychiatrie, l'avait bien vu des 1800: le fondes, ni a quel moment précis du déve-
L'enfant privé de contact, ne révele pas Ia jeune Victor avait plusieurs symptômes de loppement surviennent les troubles.
«nature humaine» à l'état vierge. Son déve- ce que 1'0n appelait alors «I'idiotisme»: La question du traitement met les parents,
loppement est entravé. absence de communication, repli sur soi, les thérapeutes et les autistes eux-mêmes
Faut-il donc en conclure que les humains crises de colere, gestes stéréotypés (balan- face à une interrogation cruciale: l'autisme
sont produits par leur milieu social? Que cements d'avant en arriêre), arriération est-il une maladie que 1'0n peut espérer
leur développement est conditionné presque intellectuelle. Tous ces symptômes font soigner ou un handicap que 1'0n doit cher-
exclusivement par leur environnement? Ce penser à ceux qui caractérísent l'autisme. cher à compenser? Malheureusement, Ia
serait ne retenir qu'une partie du raisonne- L'autisme infantile a été décrit pour Ia pre- réponse est sans équivoque: on ne guérit
ment. Car si l'enfant n'est pas équipé pour míere fois par le psychiatre Leo Kanner pas de I'autisme.
recevoir l'apport de son milieu. son déve- (1894-1981) (1). Concernant les traitements pharmacologi-
loppement sera également entravé: c'est ce Voilà cinquante ans que les psychiatres ques, les anxiolytiques, les neuroleptiques
qu'allaient démontrer les enfants autistes .• s'interrogent sur les causes de l'autisme. et certains antipsychotiques sont utilisés
Le temps n'est plus ou 1'0n rendait res- pour calmer les crises d'angoísse, les com-
(1) Voir Eleanor Ames, «The development of ponsable de l'autisme Ia «rnêre froide» qui portements d'automutilation ou vioIents
Romanian orphanage children adopted inta Canada: n'avait pas su nouer de relations avec son ainsi que les phases d'agitation extrême.
Final report», université Simon Fraser, Bumaby bébé (2). Ces médicaments diminuent les symptô-
(Colornbie-Britannique), 1997. et Michael Rutter, Il est admis désormais que l'autisme est lié mes mais ils ne prétendent pas guérir.
«Oevelopmental catch-up, and deficit, following à un dysfonctionnement cérébral, même si
adoption after severe early privation », Joumal of Child ses causes profondes restent énigmatiques. Les traitements
Psychology and Psychiatry, vol. XXXIX, n° 4, 199B.
Le terme de «trouble neurodéveloppemen- psychothérapeutiques
(2) Bruce Perry et Maia Szalavitz, The Boy Who
tal» et son intégration parmi les «troubles La prise en charge a beaucoup évolué.
Was Raised as a Oog. What traumatized children can
envahissants du développement» tendent Pendant longtemps, le sort des autistes se
teach us about loss, love, and healing, Basic Books,
2006. à s'imposer. Ce changement de paradigme, résumait à une alternative: Ia famille ou
(3) RenéA. Spitz, «Hospitalisrn: An inquiry intothe suggere qu'un développement anormal du l'asile. A partir des années 1960-1970, on a
genesis of psychiatric conditions in early chíldhood», cerveau est à l'origine de l'autisme; mais il vu se multiplier les services spécialisés en
The Psychoanalytic Study of lhe Cbnd, vaI. I, 1945. faut admettre que l'on n'en sait guere pIus. hôpitaux psychíatriques, même si le nom-

26 SCIENCES HUMAINES Février 2010


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Focus.
Enfants-Ioups, enfants-placards, autistes

bre de place a toujours été três inférieur à


Ia demande. Puis à partir des années 1980,
dans plusieurs pays, Ia donne a changé. La
psychiatrie s'est désinstitutionalisée et I'on
a ouvert les institutions vers l'extérieur:
Ia famille, I'éeole, les centres éducatifs, le
milieu du travail et Ia ville. Lautiste (et les
malades mentaux en général) ne devait
plus être eonfiné dans un serviee à tour-
ner en rond entre sa chambre, les salles
communes et le pare alentour. L'un des
objectifs majeurs est désormais de per-
mettre àl'autiste d'aeeéder à une meilleure
autonomie et de s'insérer au rnieux dans le
milieu seolaire, familial, éventuellement
du travail.
Ce mouvement s'est traduit pas une diver-
sification des lieux et structures d'inter-
vention: hôpitaux de jour (le patient rentre
chez lui le soir), appartements thérapeu-
tiques, struetures scolaires spécialisées,
eentres médicoédueatifs, ateliers protégés
et autres lieux d'accueil. Les aetivités aussi

Mots-clés
• TEACCH (treatment and education for
autistic and related communication-
handicapped chi/dren).

• Le programme IDDEES (intervention,


développement, domicile, éeole, entre-

prise, supervision) a été eréé par Ia


psyehologue Maria Pilar Gattegno.
• La méthode Floortime du psyehiatre
Stanley Greenspan, médeein et protes-

seu r à I'université George Washington,

anere sa pratique sur les aptitudes


émotionnelles de I'enfant.

• Le programme RDI (relationship


development intervention) créé par Steven
Gutstein.

• Le programme PECS (picture exchange

communication system) promu par

Andrew Bondy et Lori Frost.


Toutes ces méthodes se prévalent de

résultats plus ou moins miraeuleux dans le


traitement de I'autisme .• J.-F.D.

Février 2010 ScIENCES HUMAlNES 27


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.Focus

La bataille de I'autisme A cette époque, Ia psychologie est encore


dominée par le paradigme behavioriste
D ans son Histoire de
I'autisme (Odile
Jacob,2009),Jacques
pouvoir par les tenants
d'une approche neurobio-
logique et génétique.
France, I'association
Autisme France).
Psychanalystes versus
qui fait de l'apprentissage
portement humain.
Ia dé du com-

Le behaviorisme ne se limitait pas aux


Hochmann parle de Finies les causes psycho- neurobiologistes?
recherches. On se souciait également de
«grand renversement» logiques et Ia culpabilisa- La bataille de I'autisme ne
ses applications pratiques. L'ABA (applied
pour désigner un change- tion des parents. t'autts- met pas aux prises behauior analysis ou analyse appliquée
ment de cap dans me a une cause seulement deux camps: du comportement) regroupait toutes les
I'approche de I'autisme. 11 organique. C'est un psychanalystes (en déclin) applications du behaviorisme: éducation,
situe le tournant en 1979. handicap que I'on doit contre «screntistes» marketing, psychothérapies. C'est dans ce
Cette année-Ià, aux Etats- chercher à compenser. 11 (com portementalistes) cadre que r. Lovaas va proposer un traite-
Unis, Ia revue américaine faut surtout permettre soutenus par les associa- ment comportemental de l'autisme dês le
Journal of Autism and I'insertion sociale et tions de parents. En milieu des années 1960.
Childhood Schizophrénia scolaire des autistes, réalité, il y a aujourd'hui
change de direction. comme on le fait pour tout un spectre de
La méthode ABA
L'approche behavioriste ne cherche pas
Jusque-Ià, le comité de certains handicapés. positions mettant aux
à comprendre les causes profondes de
rédaction était dirigé Cette approche est prises une pléiade
l'autisme mais à modifier le comporte-
majoritairement par des soutenue par des d'acteurs: les thérapeutes ment. Le but est pragmatique: il s'agit de
psychiatres d'orientation associations de parents (psychiatres et infirmiers), remplacer les comportements pathologi-
psychanalytique ou autistes qui rejettent Ia les familles, les associa- ques (crises d'agressivité, automutilations,
psychopathologique. IIs psychanalyse (et Ia tions de parents, les gestes stéréotypés) par des comporte-
conçoivent I'autisme culpabilisation). Bernard institutions médicales et ments adaptés, c'est-à-dire conformes à
comme une maladie Rimland, psychologue, les plans gouvernemen- une vie sociale élémentaire. Pour cela,
mentale - une psychose - pêre d'autiste et fondateur taux (i). Les enjeux sont on utilise Ia récompense et Ia punition,
dont les causes peuvent d'Autism Society of idéologiques, mais aussi autrement dit Ia carotte et le bâton. Ainsi,
comme l'autiste présente de graves trou-
être «psychoqénétiques» America, mêne un combat professionnels et finan-
bles de Ia communication, on va encoura-
(relation avec les parents). résolu pour imposer cette ciers (remboursement des
ger ses tentatives de communication par
Elle doit être traitée par nouvelle approche. Dans soins, recrutement
une récompense: un bonbon ou un fruit
des moyens psychothéra- plusieurs pays se d'intervenants). _ J.-F.D. par exemple. Inversement, les conduites
peutiques. A partir de constituent des associa- pathologiques seront sanctionnées. Au
1979, il Ya une prise du tions de parents (en (1) Comme le plan autisme. départ, r. Lovaas n'hésitait pas à avoir
recours aux chocs électriques! Au fil des
années, Ia méthode sera perfectionnée.
se sont diversifiées. Lautiste est convié à son heure de gloire avec ses séances d'en- On supprimera les punitions par Ia «dés-
participer à toute une gamme d'activités tretiens individuels et ses groupes de habituation»: pratiquement, cela consiste
dont les frontieres entre traitement, prise parole. Dans les années 1970, l'antipsy- à rester indifférent aux cris et aux crises
en charge et animation ne se révêlent pas chiatrie a eu une influence certaines dans afin que l'autiste n'en fasse pas un mode
toujours três daires: art-thérapie (peinture, de nombreux pays. Depuis les années de communication.
musique, théâtre), animations diverses 1990, surtout dans les pays anglo-saxons, :LABA préconise une intervention à Ia
(sport, sorties), activités scolaires ou réé- ce sont les méthodes développernentales fois précoce et intensive. Précoce: il faut
ducation (orthophonique etlou physique). puis comportementalistes qui ont le vent démarrer le programme le plus tôt possi-
Certains centres s'essaient à Ia zoothérapie en poupe. Tout une panoplie de program- ble, dês 3 ans. Intensive: de 15 à 25 heures
avec les chevaux.les dauphins, ou dans des mes est née dans ce sillage: méthodes par semaine, parfois plus. Cela demande
fermes thérapeutiques. TEACCH, ABA, PECS, IDDEES, RDI... Ia mobilisation de toute une équipe édu-
Le spectre des thérapies proprement dites (encadré p. 27). cative et entraine un coüt élevé.
a beaucoup évolué selon Ies époques, les Arrêtons-nous sur l'une d'entre elles: l'ABA La méthode ABA est devenue, sous l'im-
pays, et les centres hospitaliers ou chaq ue qui fait par ticul iêrernent parler d'elle pulsion d'I. Lovaas, une école thérapeu-
équipe est assez autonome pour définir sa depuis le début des années 2000. L'ABA a tique tres active, avec ses centres asso-
stratégie de soin (encadré ci-dessus) (4). été mise au point dês les années 1960 par ciés, ses formateurs, ses intervenants, ses
11fut un temps ou Ia psychanalyse a connu Ivar Lovaas, un psychologue américain. sections nationales, ses publications et

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Focus.
Enfants-Ioups, enfants-placards, autístes

l'autisme comme on Ie peut de Ia grippe Un nouveau


ou de Ia Ieucémie.
, , Si I'éducation est une Quelle conclusion tirer de tout cela? Les regard sur
condition nécessaire au pratiques intensives de stimulation peu- Ia nature humaine
vent - sous réserve d'inventaire - amélío-
et article est un extrait du livre Les
développement normal de rer Ia vie des autistes mais ne suffisent pas
pour rétablir un fonctionnement normal. C Humains. Mode d'empk» (éd. Sciences

I'enfant, elle n'est pas en sai Les thérapies peuvent prétendre compen- Humaines, 2009), dans lequel on trouvera un
ser un déficit mais pas Ie supprimer. Un récit détaillé de I'affaire des enfants sauvages
autiste restera toujours autiste
suffisante. " (de Victor de l'Aveyron aux enfants-Ioups en
Une grande Ieçon peut être tirée: si l'édu-
passant par les cas de Genie ou des enfants
cation est une condition nécessaire au
roumains abandonnés).
développement normal de l'enfant, elle
n'est pas en soi suffisante. Il faut aussi que Mais ce livre va plus loin. 11propose d'explo-
sites Internet. 11suscite l'intérêt d'asso- Ie cerveau de l'enfant soit apte à capter Ies rer plusieurs aspects de Ia nature sociale de
ciations de parents déçues par I'approche stimuli (regards, mots, caresses) que Iui I'humain. Notre espêce a développé toute
psychanalytique. Dans plusieurs pays, envoie son entourage. Or c'est justement une palette d'émotions sociales -I'amour, Ia
comme le Canada et Ia Suede, Ia méthode ce déficit communicationnel qui semble
morale, Ia soif de reconnaissance, le souci
est même prise en charge par les assuran- au CCEurdu trouble autistique.
L'autisme montre que si Ie cerveau de l'en- des apparences - qui pousse les êtres
ces sociales.
r. Lovaas s'est vite targué de résultats excep- fant n'est pas configuré correctement pour humains à s'associer aux autres et à
tionnels grâce à Ia méthode ABA. Certaines permettre Ia communication et Ies rela- rechercher gratifications et caresses
études font état d'une amélioration nette tions sociales, alors son développement symboliques.
qui permettrait à Ia moitié des enfants pris sera séverement altéré, et ce, malgré les
Dans cet ouvrage, d'autres facettes de Ia
en charge assez tôt de suivre par Ia suite simulations continues d'équipes de soi-
condition humaine sont explorées: les
une scolarité normale. Les tenants de I'ABA gnants se relayant des jours, des semaines
insistent d'ailleurs beaucoup sur Ia néces- et des mais autour de lui. raisons profon-
sité d'évaluer les résultats et en font un cri- Le développement de l'enfant apparait des de Ia lâcheté
tere de Iégitimation de Ieur démarche. donc comme Ie produit d'une cocons- et du mensonge
truction entre Ies stimulations de l'envi- (pourquoi
On améliore, on ne guérit pas! ronnement et Ia dynamique propre du
sommes-nous si
Les résultats, comme toujours, ont fait cerveau qui doit développer les dispositifs
l'objet de controverse (5). En fait, Ies éva- propres à capter les sources fournies par menteurs?),les

Iuations portent sur l'amélioration de Ia l'environnement. _ petits calculs


communication, du langage et de l'in- intérieurs et les
sertion sociaIe. Si Ies résultats de l'ABA grandes causes
sembIent positifs, il est clair qu'il s'agit bien
1) Leo Kanner, «Autlstic disturbances ot aHective (comptes et
d'une amélioration dans Ia communíca-
contact», Nervous Child, vol. li, n° 3, 1943. mécomptes de Ia
tion, dans l'adaptation à Ia vie de famille et
(2) Cette these, avancée pour Ia prerniere tais par
à l'école. Ce qui représente déjà un résultat vie quotidienne),
Leo Kanner, tut ensuite popularisée par le
considérable. Mais en aucun cas, il s'agít psychanalyste Bruno Bettelheim dans La Forteresse les tentatives,
d'une guérison. vide, 1967, rééd. Gallimard, coll. «Folio essais», toujours remises sur le chantier, de contrôler
En d'autres terrnes, on peut faire des autís- 2003. Auiourd'hui, cette théorie est abandonnée par
sa propre existence (Ia guerre contre soi). On
tes plus compétents, plus épanouis, mieux Ia grande majorité des psychiatres.
y croisera aussi bien des personnages
intégrés, mais on ne Ies guérit pas. Ce que (3) Pour une revue de détail voir Jean-François
Dortier, Les Humains. Mode d'emploi, éd. Sciences (Montaigne et Emmanuel Kant), des
reconnaissent d'ailleurs Ia plupart des pro-
Humaines, 2009. milliardaires hyperactifs et des sou ris
fessionneIs qui pratiquent Ia méthode.
(4) Même si, de plus en plus,le poids des
Il en va de même pour tous Ies autres trai- terrorisées, le pape et les Pygmées,
familles, les directives administratives et les
tements psychothérapeutiques. Depuis tinancements interviennent. Chateaubriand et George Clooney, une jeune
soixante ans que l'on étudie et que l'on (5) Dês 1973, Edward Omitz commentait les femme amoureuse et, enfin, un quinquagé-
recherche des traitements, force est d'ad- premiers résultats en remarquant que I'entant pris
naire au régime: I'auteur .•
mettre que personne n'a trouvé de véri- en charge était sans doute plus gérable, mais qu'il
FLORA YACINE
table traitement permettant de sortir de restait autiste.

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