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LES LUTTES DE FEMME EN HAITI DE 1934 A 2015

(Mouvements féministes ou actions isolées de femmes ?)


Par David CELESTIN
LES LUTTES DE FEMME EN HAITI DE 1934 A 2015
(Mouvements féministes ou actions isolées de femmes ?)
Par David CELESTIN
La reconnaissance de la dignité à chaque personne humaine dans
l’organisation de la société en vue de la sécurité de tous s’oblige de plus en plus dans
nos sociétés. Elle est même consacrée dans la Déclaration universelle des droits de
l’homme, acte dont la majorité des Etats du monde est signataire et dont plusieurs
éléments sont repris dans de nombreuses Constitutions1. Cette même Déclaration
consacre l’idée selon laquelle « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en
dignité et en droits2. [Et que] chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes
les libertés proclamés dans la […] Déclaration, sans distinction aucune, notamment
[…] de sexe […]3. » Ces mentions sont le témoignage d’une certaine volonté de
plusieurs Etats de la planète de ne pas laisser qu’il y ait lieu de pertinence quand il
s’agirait de faire la différence entre homme et femme en terme de dignité, de droits et
de libertés, d’où une consécration de l’égalité entre les genres ; en d’autres termes la
preuve d’une motivation de préserver des valeurs acquises à bout de luttes menées
durant de nombreuses années.
Ces luttes pour l’égalité entre hommes et femmes ont été menées un peu
partout à travers le monde, notamment en Europe, aux Etats-Unis d’Amérique, sur le
continent africain, en Haïti, etc. C’est à celles menées en Haïti que nous nous
limiterons. Ces dernières ont leur histoire : au moins la littérature sur le sujet
reconnaît l’année 1934 comme celle des premières grandes révélations autour d’un
désir, de certaines femmes tout au moins, à voir la société leur accorder la même
reconnaissance que pour les hommes4. Elles ont aussi leur signification sur laquelle se
porte la présente réflexion.
Ceci étant il convient de motiver notre préférence à nous limiter au cas d’Haïti
en notant ici que ce choix tient d’un besoin de contribuer à la réflexion sur la question
de savoir si les luttes en vue d’une égalité entre les hommes et les femmes jusqu’ici
menées en Haïti peuvent être qualifiées de mouvements féministes. En effet, malgré
l’importance accordée aux luttes menées par des femmes et pour les femmes en Haïti,
la difficulté se pose de savoir s’il faut parler d’actions isolées de femmes ou de
mouvements féministes. Ainsi aboutissons-nous à la question suivante : entre 1934 et
2015, les luttes menées pas des femmes en Haïti, pouvons-nous dire qu’elles ont
constitué des mouvements féministes ou de négligeables actions à prétention de
défendre les femmes ?
Au fur et à mesure du développement de notre réflexion l’intérêt pour nous
sera de répondre aux deux questions que nous venons de poser. Pour y arriver notre
démarche consistera à comparer les réalités de l’ensemble des luttes considérées à des
définitions classiques reconnues aux mouvements féministes que nous aurons déjà
revues avant de conclure sur la note de la réponse à notre question.

1
[Lien utile : http://www.un.org/fr/documents/udhr/]. La Constitution haïtienne de 1987 dont l’amendement fut
voté en Assemblée Nationale le 9 mai 2011 et entré en vigueur depuis le 19 juin 2012 en a aussi repris certaines
valeurs dans sa préambule.
2
Article premier.
3
Article 2.
4
A ce titre nous pouvons nous référer au travail de Mahotière Chantal, Luttes féministes en Haïti, Etudes
exploratoire des enjeux culturels, motivations et projets qui sous-tendent l’engagement féministe, Université Laval,
Quebec, 2008, pp. 14-17.
LES LUTTES DE FEMME EN HAITI DE 1934 A 2015
(Mouvements féministes ou actions isolées de femmes ?)
Par David CELESTIN
PREMIERE PARTIE :
MOUVEMENT FEMINISTE VS ACTIONS ISOLÉES DE FEMMES
Dans cette première partie nous nous allons développer ce que nous entendons
par un mouvement féministe et en fonction de cela voir sous quelles conditions on ne
peut pas parler que de simples actions isolées.
A.- Du mouvement féministe
Qu’est ce qu’un mouvement féministe ? Voilà une question préalable dont la
réponse nous aidera dans nos conclusions. Pour des raisons de méthode nous pouvons
la décomposer en deux autres questions. La première pourrait être celle qui suit:
qu’est ce qu’un mouvement ? La seconde question est la suivante : qu’est ce qui fait
la particularité d’un mouvement féministe ? C’est en effet la conclusion dialectique
autour des réponses à ces deux questions qui constituera la réponse à la principale
question de savoir ce que nous entendons par mouvement féministe (apparition,
caractéristiques et manifestations, toujours en étroite relation avec la littérature
classique y relative). Et à partir des caractéristiques que nous reconnaîtrons à ce
dernier nous envisagerons les circonstances dans lesquelles on peut préférablement
parler d’actions isolées de femmes pour les femmes.
A.1.- Qu’est ce qu’un mouvement (social)?
Si l’on demande à un historien ce qu’est pour lui un mouvement social, il aura
peut être tendance à considérer celui-ci comme un événement résultant de causes
historiques. Ce serait pour lui un enchainement d’actions conséquemment liées entre
elles, guidées par des idéaux et dont l’objectif principal consiste en la garantie
(conservation ou modification durable) d’une répartition de privilèges. Or il n’y a pas
que la définition historique. Si l’historien emprunte une « approche évolutionniste »
dans sa définition, le sociologue peut préférer s’intéresser aux mécanisme de
mobilisation dont les sources sont les conditions sociales immédiates. L’on
comprendra donc qu’il existe toute une diversité de définitions attribuables au concept
de mouvement social dont une révision plus approfondie ne constitue pas notre objet
ici. En ce sens la définition que nous retiendrons sera la suivante : mode d’actions
collectives réalisées (pétitions, grèves de la faim, manifestations médiatisées, etc.) par
lesquelles s’expriment des revendications (remise en cause partielle ou totale de
l’ordre social) et quelques fois est identifié l’adversaire contre lequel lutter (Alain
Touraine). Il suppose un projet de société en vertu duquel certains changements
deviennent essentiels et se manifeste par la solidarité entre ses membres. Il est
mobilisateur.
Il va sans dire qu’il n’existe pas un mouvement social mais des mouvements
sociaux qui se différencient les un des autres. Ainsi la notion de « mouvements
ouvrier » ne renvoie pas à la même chose qu’aux notions de « mouvement étudiant »
ou de « mouvement écologique » pour ne citer que ceux-là. Pour la notion de
« mouvement féministe » c’est la même considération : celui-ci se différencie de ceux
cités avant.
A.2.- Féministe ?
Le qualificatif « féministe » attribué ici réfère à ce qui est « relatif au
féminisme »5 ou qui en relève. Or le féminisme peut être considéré comme l’attitude à

5
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/f%C3%A9ministe/33214
2
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militer pour une amélioration et/ou une extension du rôle et des droits des femmes
dans la société6. L’on comprendra donc que qualifier quelque chose de féministe
revient à dire qu’il relève d’une attitude à militer pour de meilleurs et de plus
importants rôles et droits des femmes.
A.3.- Le(s) mouvement(s) féministe(s) (définition)
Qu’en est-il maintenant du mouvement féministe ? A ce sujet, le moins que
l’on puisse dire compte tenu des considérations précédentes, c’est qu’un mouvement
féministe est un mouvement social dont la spécificité réside dans le fait que sa
préoccupation demeure la femme dans ses conditions d’existence. Par ailleurs étant
donné qu’il n’existe pas qu’un seul féminisme mais plusieurs (les revendications sont
sensiblement différents entre elles) il nous est compliqué de trouver une définition
générale du mouvement féministe.
L’une des premières utilisations de la notion de féminisme a été faite par
Alexandre Dumas fils. En 1872 il écrivit:
« Les féministes, passez-moi ce néologisme, disent […]: Tout le mal vient de ce
qu'on ne veut pas reconnaître que la femme est l'égale de l'homme, qu'il faut lui
donner la même éducation et les mêmes droits qu'à l'homme7.»

Cet extrait révèle l’existence des premiers pas vers des revendications sociales
et politiques de femmes à la fin du XIXème siècle, surtout en France. A cette époque
dénommée « la Première vague du féminisme » et ayant succédé au « Pré-
féminisme8 », l’objectif semble avoir été l’égalité des hommes et des femmes devant
la loi et le droit au vote et à l’éligibilité pour la femme si l’on se réfère à la
« Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne9 » de 1791.
Au début des années 1960, c’est la deuxième vague. Le mouvement prend une
nouvelle tournure : c’est l’ère premièrement des mobilisations provocatrices visant à
attirer l’attention des médias, et en second lieu de la théorisation de la condition
féminine. L’apparition en cette période des termes « sexisme » et « patriarcat »
signalait une tentative d’arriver à une interprétation du système social d’oppression et
de domination des femmes, pour efficacement finir par le renverser, en instaurant un
nouveau type de rapport entre les sexes. Les femmes au cours de cette vague n’ont pas
cessé de réclamer le droit à l’avortement et à la contraception, la reconnaissance
d’autres modes de vie (tels le célibat, la cohabitation et le lesbianisme), et voyaient
dans l’évocation de la sphère privée par les hommes pour parler de leurs rapports avec
des individus du sexe opposé une manigance : « le privé [était juste]… politique10».
La troisième vague quand à elle a amené une mondialisation de l’intégration des
femmes comme agents de développement auxquels une priorité est accordée.

6
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/f%C3%A9minisme/33213
7
Alexandre Dumas fils, L'homme-femme, brochure publiée en 1872, p. 91
8
Entre 1789 et 1830. Cette période est marquée par la suppression des associations féministes en 1794 et
l’adoption du code civil napoléonien ignorant des droits pour les femmes.
9
Olympe de Gouges, La déclaration universelle des droits de la femme et de la citoyenne,
http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&ved=0CC8QFjAA&url=http%3A%2F%2
Fegalite-filles-garcons.ac-
rouen.fr%2FIMG%2Fpdf%2FDeclaration_des_droits_de_la_femme_et_de_la_citoyenne-
O._De_Gouges.pdf&ei=YcPmUbD9E4r5qwHq1YHADQ&usg=AFQjCNEe0bHFoG3w1VwWVmpZ9MLgGGCP
Sg&bvm=bv.49405654,d.aWM.
10
Carol Hanisch (en), « The Personal Is Political », in Notes from the Second Year: Women’s Liberation in 1970
(pour la première fois). Il en existe aussi une traduction littérale : « le personnel est politique ».
3
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A chaque vague des revendications spécifiques sous des formes diverses
même si toujours au profit d’une amélioration de la condition féminine. Ces
revendications s’en suivaient les unes les autres : des féminismes et donc des
mouvements féministes qui se sont multipliés et diversifiés. Louise Toupin toujours
dans cette même logique affirma dans « Courants de pensées féministes » qu’il n’y a
pas de théories générales du féminisme11. Et pour elle, la divergence des opinions sur
le féminisme a pris naissance à partir de deux grandes questions12 : « comment
expliquer cette place subordonnée des femmes?» et « Comment changer cette
situation ? »
Selon Toupin, ce sont les différentes réponses à ces questions qui créent une
pluralité et une diversité dans le féminisme (d’où plusieurs courants féministes), et par
conséquent nous obligent aujourd’hui à parler des mouvements féministes plutôt que
du mouvement féministe.
Dans « Les termes du débat féministe13 », Nicole Van Enis établit la
différence entre cinq (5) féminismes les uns différents des autres tant su point de ceux
qu’il appelle les causes principales de l’oppression que du point des stratégies de
changement mises en place par chacun d’eux :

Si nous ne pouvons pas oser une définition englobant tous les mouvements
féministes nous pouvons tout de même en adopter une qui tout au moins peut servir

11
Louise Toupin, Les courants de pensée féministe, collection Les classiques des sciences sociales, 1998, p.10.
Lien utile : http ://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html.
12
Ibid.
13
Nicole Van Enis, Les termes du débat féministe, une étude Barricade, 2010, p.22
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les besoins de notre réflexion. Ainsi croyons-nous que les mouvements féministes
sont des mouvements sociaux motivés par une amélioration des droits légaux et réels
de la femme dans une perspective d’égalité vis-à-vis des hommes. Entant que tel ils se
manifestent par un ensemble de mobilisations et d’actions coordonnées et réalisées en
vue non seulement de la contestation des mauvaises conditions de vie des femmes
mais aussi d’une solidarité avec celles-ci et surtout d’une revendication de
changements qui doivent leur être favorables. Les mouvements féministes
questionnent les rapports sociaux et de pouvoir entre les sexes, tout en dénonçant la
hiérarchisation de l’organisation des rôles qui est souvent profitable au sexe masculin.
Ils questionnent aussi le fondement patriarcal de l’ordre social et engagent des luttes
pour l’émancipation sociopolitique et économiques des femmes. Et pour compléter
nous pouvons reprendre la citation suivante :
« Une prise de conscience d’abord individuelle, puis […] collective, suivie
d’une révolte contre l’arrangement des rapports de sexe et la position
subordonnée que les femmes y occupent dans une société́ donnée, à un moment
donné de son histoire. […] une lutte pour changer ces rapports et cette
situation14. »

Les précédentes considérations ayant mis l’accent sur quelques


caractéristiques des mouvements sociaux nous devons maintenant passer au
questionnement sur les conditions selon lesquelles on ne peut parler que de simples
actions négligeables accomplies dans une perspective de revendication de meilleures
conditions pour les femmes.
B.- Et les actions isolées de femmes alors…
L’idée d’actions isolées de femmes suppose de simples « actions
conjoncturelles » menées dans l’objectif restrictif de faire passer une « revendication
momentanée quelconque » et qui très souvent ne s’inscrit pas dans aucun programme
valable.
Dans le cas d’Haïti la tendance en effet consisterait à voir dans ces actions
pour l’émancipation et l’égalité des femmes en Haïti depuis 1934 des initiatives des
« petits groupes de femmes » constitués autour de « petits projets » montés
généralement sous la recommandation d’ONGs locales et/ou internationales, dans des
domaines relatifs à des besoins immédiats tels logement, assistance alimentaire et
sanitaire pour les femmes, etc. Mais à ce sujet, que nous disent les réalités en Haïti ?
Une survole historique peut nous aider à en comprendre d’avantage.
DEUXIEME PARTIE
ANALYSE DES LUTTES DE FEMMES MENÉES EN HAITI DEPUIS 1934
Dans cette seconde partie ce sont les faits historiques qui nous sont d’intérêt.
C.- Un petit rappel autour de l’historique de la lutte de femmes en Haïti :
des actes réellement posés
Pour Evandro Bonfim15, la « motivation libertaire » de 1804 est en elle même
un ancêtre des luttes de femmes en Haïti. Cependant, si la reendication de la dignité a

14
Louise Toupin, « Les courants de pensées féministes », 1998, p.10. Lien utile :
http://classiques.uqac.ca/contemporains/toupin_louise/courants_pensee_feministe/courants_pensee_feministe.pdf
15
Evandro Bonfim, Les femmes haïtiennes, gardienne de la tradition libertaire du pays. Lien utile : ADITAL :
http://www.adital.org.br). Publié sur le site : /http://www.penelopes.org/article.php3?id_article=5023, 8 mars
2004)
5
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pu amener à une révolution aboutissant à la naissance de l’Etat d’Haïti la question de
la condition des femmes n’a pas pour autant été profondément prise en compte dès le
début. La « législation du pays a ignoré les haïtiennes depuis la formation de l'Etat»16.
C’est peut-être même cette ignorance de leur condition qui causera en 1934, avec la
fondation par Madeleine Sylvain Bouchereau, de la Ligue féminine d'action sociale
(LFAS17), la manifestation officielle d’une volonté chez des femmes de lutter pour le
changement de leur condition.
Vers 1964, le féminisme en Haïti allait connaitre un autre tournant de son
histoire avec les débuts du régime duvaliériste qui allait occasionner le quasi-
anéantissement des luttes de femmes en Haïti. Il faudra donc attendre jusqu’en 1987
avant que ces luttes ne refassent surface. Cette réapparition au cours de la première
moitié de 1987 marque une deuxième génération de luttes de femmes en Haïti. Des
associations telles «Kay fanm», «SOFA» et «Enfo-femme» ont été de grandes actrices
de cette génération.
Une troisième génération, celle de l’an 2000, est marquée par des
dénonciations de violences faites à l’égard des femmes. « Fanm yo la » et « Femme
en démocratie » sont des associations importantes de cette génération.
Pour comprendre si c’est logique de qualifier ces luttes de mouvements
féministes ou non, il nous faut effectuer une comparaison de leurs caractéristiques aux
principales caractéristiques reconnues aux notions de mouvements féministes.
Comme nous venons de le voir dans notre survol historique, à partir de 1934,
nous pouvons distinguer trois grandes générations, lesquelles sont marquées par un
ensemble d’éléments les caractérisant. Dans l’ensemble, ces luttes semblent avoir
accordé priorité à l’égalité homme/femme : une première remarque importante.
L’orientation des efforts entrepris l’explique. Des femmes haïtiennes ont commencé́ à
se conscientiser, en structurant leurs luttes, autour du projet de changer la structure
sociale défavorable à une bonne condition et au respect des droits de la femme : le
droit de vote et à l’éligibilité surtout dans les premiers moments. Dès sa création, la
ligue d’action sociale a entrepris des actions telles la sensibilisation à travers des
conférences et l’éducation civique des femmes, des cours du soir pour les ouvrières, la
création d’une caisse populaire, la création de bibliothèques, l’ouverture d'un foyer
ouvrier, la communication de pétitions aux instances concernées en faveur de
l'augmentation du nombre des écoles de filles, et la réclamation d'un salaire égal pour
un travail égal.
Le travail effectué à cette époque ne semble pas avoir été en vain, car les
femmes haïtienne entre 1957 et 1958 ont fini par obtenir le droit de vote au même
titre que les hommes18, et la construction d’un lycée pour petites filles19, […] c’est à
cette même époque que des femmes ont commencé à̀ fréquenter les institutions
universitaires20. Quelque temps plus tard, d’autres actions ont aussi été menées pour

16
Myryam Merlet, cité dans l'article « les femmes haïtiennes, gardiennes de la tradition libertaire du pays ».
Publié sur le site : /http://www.penelopes.org/article.php3?id_article=5023, 8 mars 2004).
17
Sa création était le tout début d’une première génération qui allait mener les luttes jusqu’en 1964.
18
Claude MOISE, l'Evolution du droit de la femme à travers l'histoire constitutionnelle d'Haïti de 1804 à 1987
(dans Haïti: la constitution de 1987 et les droits de l'Homme, Actes du colloque Internationale MICIVIH-PNUD
sous le patronage du Président de la République), Port-au-Prince, 28-29 avril 1997, p.116).
19
actuellement Lycée du cent cinquantenaire au Champ de Mars, à Port-au-Prince, Haïti.
20
Cf. AYITI FANM, vol. 3, no. 5, oct.-nov.-déc. (1993)
6
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aboutir notamment à la décision de publier le Décret du 8 octobre 198221 sur le statut
de la femme mariée, de reconnaitre un meilleur statut aux travailleuses domestiques,
etc. Par l’intermédiaire d’un Comité de Négociation avec les Parlementaires de la
46ème législature22, du lobbying a été fait en vue de la ratification de la « Convention
de Belém Do Pará23 ».
Par ailleurs, depuis déjà quelques années la question de la reconnaissance de la
dignité, des droits et liberté de la femme ne se pose plus en dehors des autres conflits
de la société, en Haïti. L’un des éléments qui servent de preuve à cela est
l’introduction de la notion de “Genre” dans les autres luttes comme l’entend Majo
Hansotte:
« Dans leur évolution récente, les luttes féministes ont contribué à modifier le
regard sur les mouvements sociaux […]. L’égalité entre hommes et femmes est
une question permanente présente dans tous les mouvements sociaux, question
qui traverse la famille, les communautés, le travail, l’économie, les cultures,
l’écologie…24 »

Autrement dit les efforts effectués jusqu’à aujourd’hui ont même réussi à faire
de l’intégration des femmes une priorité. En Haïti cette intégration est même d’une
valeur constitutionnelle (la problématique du cotas de 30% de femmes dans tous les
niveux de la vie publique. Article 17.1 de la constitution de 1987 amendée).
En considération de tous ces faits historiques il convient de dire que si la
période d’avant 1934 en Haïti ne peut être qualifiée que de période de « participation
féminine à des luttes »25, il n’en est pas de même pour la période d’à partir de 1934,
laquelle nous renseigne sur les nombreux efforts entrepris et qui apporté des résultats.

CONCLUSION
Somme toute, il nous revient le devoir d’estimer que les luttes menées par les
femmes en Haïti entre 1934 et 2015, ne sauraient être de simples actions isolées ou
sans grands succès menées par des femmes. Elles ont été menées dans l’objectif d’un
changement en vue d’une amélioration de la condition des femmes d’Haïti.
Même quand on reconnait la possibilité d’existence, au cours de cette période,
de petits groupes de femmes luttant pour la réalisation de petits projets de
développement sans aucune prétention véritablement féministe, les caractéristiques
que nous venons de relever nous montrent qu’à partir de 1934 les plus importantes
luttes menées par des femmes en Haïti ont surtout été des luttes organisées,
questionnant les rapports sociaux de sexe, les rapports de pouvoir entre eux, tout en
dénonçant la hiérarchisation de l’organisation des rôles dont les femmes ont été
victimes. Ces luttes ont entrepris des actions pour l’émancipation sociopolitique et

21
Décret du 8 octobre 1982, Moniteur no. 75 du jeudi octobre 1982, Port-au-Prince, Haïti. Ce décret reconnait à la
femme mariée un statut conforme à la constitution et élimine toutes les formes de discrimination à son égard.
22
Marie Frantz Joachim, « Haïti-Féminisme : Quand fleurissent les lilas, Acquis et questionnements autour de 25
ans de lutte de femmes », 27 decembre 2012, Alterpresse. Lien utile :
http://www.alterpresse.org/spip.php?article13878#.VPzBTmamReY
23
Convention interaméricaine sur la prévention, la sanction et l’élimination de la violence contre la femme. Lien utile :
https://www.cidh.oas.org/Basicos/French/n.femme.rat.htm
24
Majo Hansotte (2003), « Féminisme : comment dire le juste et l’injuste ? Pour une éducation populaire
féministe », p.3.
25
A titre d’exemple les luttes collectives auxquelles elles ont participé en faveur du gouvernement de Salnave
entre 1869 et 1870.
7
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économique des femmes et ont été le résultat d’une prise de conscience. Ils
comportent un enjeu politique comme l’a d’ailleurs reconnu dans un rapport le
Ministère à la Condition Féminine et aux droits des femmes (MCFDF) affirmant que
qui suit:
« Le mouvement a pu poser la question des rapports sociaux de sexe dans les
différents espaces de la société et ce faisant, attester de son caractère hautement
politique. Ainsi, grâce aux interventions menées sur différents fronts, le
mouvement a su faire comprendre et accepter que les droits des femmes, outre le
fait d'être invisibles et imprescriptibles, font partie intégrante des droits de la
personne »26.

Il n’en demeure pas moins important cependant de soutenir l’idée qu’il reste
encore plein de lacunes à compenser, plein de chemins à parcourir pour arriver à une
parfaite égalité entre les femmes et les hommes au sein de la société haïtienne. Le
féminisme en Haïti pour plus d’un renvoie à un ensemble d’activités à travers lesquels
des leaders influents exploitent la misère des femmes pour régler leurs affaires
personnelles27. Pour reprendre des propos du Ministère à la Condition Féminine et
aux Droits des Femmes, la situation de la majorité des femmes demeurant aujourd’hui
encore quasiment la même, il y a donc des défis à relever :
« […] des défis […]de trois ordres : l'harmonisation des textes de lois afin de les
rendre conformes aux prescrits constitutionnels et aux conventions
internationales; la promulgation de nouveaux textes de lois afin de doter le pays
des instruments juridiques aptes à favoriser la mise en application des
conventions internationales dont notamment celles contre la violence, la
discrimination et les droits reproductifs; et la réforme de l'appareil judiciaire lui-
même pour le rendre plus apte à fournir une justice impartiale à tous et toutes et
respectant les lois et les conventions en matière des droits des femmes28.

A ces limites s’ajoute aussi le reproche d’une faiblesse idéologique et


théorique des luttes féministes en Haïti. Les idées sur ce que sont les mouvements
féministes nous indiquent que ceux-ci entant que mouvements sociaux s’imprègnent
au moins d’une idéologie. Cette dernière est d’ailleurs l’un des éléments essentiels à
prendre en compte quand il s’agit de déterminer à quel courant de pensée attacher des
mouvements féministes. Et c’est en fait ce qui nous amène aux questions suivantes :
pouvons-nous oser rattacher les luttes de femmes en Haïti à un courant de pensées
féministes donné ? Si oui, lequel ? Pouvons nous parler d’un courant féministe
haïtien ? Les réponses à ces questions tiennent lieu d’une réflexion qui leur serait
consacrée.

26
MCFDF., Loc. cit., p.20.
27
Jean Marc-Antoine PREDESTIN, La situation de la femme en Haïti au regard des instruments nationaux et
internationaux, Université de Nantes (CODES) - DUEDH 2006, Bilan du mouvement féministe haïtien, Chapitre
I.
28
Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF), Eléments de la Condition et des
Situations des Femmes en Haïti, Juillet 2006, p. 9.
8

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