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des Matières
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Table des Matières

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1 - JUIN 1995

2 - JUILLET 1996

3 - AOÛT 1997

4 - SEPTEMBRE 1998

5 - NOVEMBRE 1999

6 - DÉCEMBRE 2000

ÉPILOGUE
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2003.
978-2-246-63299-3
roman
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous
pays.
1

JUIN 1995
Ce matin, je me suis réveillée tôt. J’ai devancé la sonnerie du réveil réglé
sur six heures. Cela n’arrive pas tous les jours. Souvent, c’est lui qui me
devance. J’ai cherché mon slip fluo en tâtonnant dans la pénombre de la
chambre. J’ai fini par le trouver sous le tas de vêtements jetés à la hâte, la
veille. Je me suis ruée dans la salle de bains. Je l’ai lavé dans le lavabo, tout
en me regardant dans la glace, sous la lumière blanche du néon. Ça donne
toujours un air hagard, le néon. J’ai entendu des bruits dans la cuisine. Je
savais que c’était lui. C'est rassurant des bruits de cuisine. Je me suis demandé
pourquoi les hommes ne lavent pas leur slip tous les jours comme le font
souvent les femmes.
Il était là, en train de préparer le petit déjeuner. Je me suis approchée de lui.
J’ai embrassé ses cheveux encore mouillés. Il a sursauté. Ses cheveux
sentaient le shampooing à l’abricot et le café torréfié. J’ai pensé : c’est drôle
qu’un homme se lave les cheveux avec un shampooing parfumé à l’abricot.
Peut-être parce qu’il est né dans une région qui produit les meilleurs abricots
du pays ? J’ai allumé la radio posée sur la table rectangulaire recouverte de
faïences bleue et jaune. Le temps d’une note de musique, il a surgi dans mon
dos. Il a passé un bras autour de ma taille, et a éteint le petit poste, d’un geste
sec. J’ai compris pourquoi, je n’ai rien dit. Il a quand même mis son doigt sur
mes lèvres pour m’empêcher de parler.
J’ai eu envie de lui lécher cet index qui sentait l’abricot et le café. Je l’ai
laissé s’affairer à la préparation du petit déjeuner. J’ai remarqué qu’il était
précis, rapide, bref. Je suis retournée dans la salle de bains pour me maquiller.
Je l’avais connu à la morgue de l’hôpital où il allait souvent pour les
besoins des enquêtes qu’il diligentait. Il faisait partie de la police scientifique.
J’étais de la brigade antiterroriste. Nous étions logés à la même enseigne. Lui,
au premier étage. Moi, au cinquième et dernier.
Je me souviens très bien du jour où je l’ai rencontré. C'était un 21 juin de
cette année 1995. Premier jour de l’été.
Je devais me rendre à la morgue pour interroger le médecin légiste au sujet
d’un terroriste abattu dont il n’y avait aucune trace dans le fichier central.
J’avais garé ma voiture banalisée devant le bâtiment, quand mon attention fut
attirée par quelque chose qui bougeait pas très loin de moi. En m’approchant,
je vis cette chose, ce magma, se traîner à la manière d’un crabe. Ce qui me
frappait, ce n’était pas ce cadavre qui rampait et se tortillait de façon
grotesque, juste là, devant la morgue de l’hôpital principal de la ville dont la
porte était entrouverte. C'étaient les traces de sang et de cette matière
douteuse, indéfinissable, qu’il laissait derrière lui.
Longtemps après, je gardais encore l’image de cette trace semblable à une
large coulée d’encre, car le sang noircissait très vite sous le soleil de plomb
qui tombait à la verticale et embrasait l’espace, à perte de vue. Il était midi.
Sur le bitume, la tache s’étalait comme un graphisme gras, épais et
inimaginable parce qu’il exprimait toute la folie humaine, sa sauvagerie, son
entêtement à vivre, et à supporter pour cela la douleur la plus effroyable. Le
cadavre, nu, semblait avancer si lentement, par à-coups, en s’aidant des deux
bras. Il faisait d’incroyables efforts, effectuant une reptation improbable, et
ridicule. Presque inutile.
Cependant je ne le voyais pas vraiment bouger mais je me rendais compte
que la traînée de sang s’allongeait. Il semblait déplié, aplati, les deux jambes
largement écartées à la manière d’un gymnaste. Je le regardais d’en haut. Ou,
plutôt, de haut en bas. Comme en raccourci. En plusieurs zooms successifs.
Tranchés. Nets. Je pensais à un tas de films que j’avais vus. Des westerns en
noir et blanc. Et l’épaisse trace de sang m’évoquait des tableaux
contemporains influencés par la peinture japonaise. Entre Soulages et
Hokusaï.
Lorsque je me précipitai vers lui, je perçus une voix très faible, en vérité
inaudible, qui me parvenait non pas du côté de ce qui était censé être sa
bouche, mais plutôt du côté de ses jambes. De sorte que j’avais l’impression
que les bruits de gorge et les mouvements étaient dissociés, qu’ils n’émanaient
pas de la même personne. Mais quand je m’accroupis pour lui relever la tête,
le visage en bouillie, à la fois rougeâtre et verdâtre (bleu, aussi), exprima une
sorte d’exaltation furieuse, de passion violente. J’eus le sentiment d’en être
éclaboussée. Je vomis, alors, et souillai cette figure déjà inhumaine.
C'est en vomissant sur lui que je compris qu’il n’était pas mort. Qu’un
cadavre n’aurait pas pu se déplacer d’un point à un autre, laissant cette longue
traînée qui se dessinait à même le sol, se déployait dans l’allée goudronnée et
poudreuse qui reliait l’un des blocs opératoires de l’hôpital à la morgue. La
voix inaudible continuait de me parvenir de ce corps supplicié, comme
décalée. A la place de la bouche, il avait un trou sanglant. On ne voyait plus
ses yeux. De cette indescriptible pagaille organique, de ce chaos corporel,
jaillissaient un instinct brutal, une volonté inouïe, surhumaine, qui disait qu’il
n’était pas mort. Qu’il allait même survivre à cet état de néant. J’en étais sûre,
sans savoir pourquoi.
Au moment où je réalisais que l’homme allait s’en sortir, je sentis dans mon
dos la présence de quelqu’un. Je levai les yeux et regardai derrière moi, la
main droite sur mon pistolet glissé dans son étui, sous mon aisselle gauche. Il
était là. Les deux jambes écartées, les mains enfoncées dans les poches de son
vieux jean délavé. Je vis alors ses yeux. Ou plutôt, l’ombre de ses cils sur les
deux joues.

« Sarah n’avait que 11 ans lorsque des terroristes l’ont égorgée devant le regard horrifié de ses
camarades. Orpheline de père depuis quelques années, Sarah poursuivait ses études au collège
après avoir passé avec succès son concours d’entrée en classe de sixième. Comme la majorité des
enfants de la ville, Sarah continuait à fréquenter les bancs de l’école en dépit des menaces de mort
proférées par les tueurs affiliés au GIA, à l’encontre des élèves et des enseignants.
Tous les jours, Sarah cachait sa longue et belle chevelure sous un foulard imposé par les milices
islamiques, devenues une sorte de police des mœurs. L'adolescente était consciente du danger qui la
guettait chaque matin en parcourant le chemin de l’école. Il est 10 h 15 ce 20 juin 1995. Alors
qu’elle suit attentivement le cours, cinq terroristes armés, vêtus de tenues afghanes, font irruption
dans la classe.
Ils sont tous connus. Flicha, le chef, Abbas Lekhel, Zerglou Saïd, Kendlou Cherif et Boumemri
Rachid. L'égorgeur du groupe, Abbas Lekhel, s’approche de Sarah, il sourit comme pour lui
manifester sa joie de l’avoir retrouvée. Violemment et d’une seule main, il la prend par les cheveux
et la jette par terre.
Il la traîne hors de l’école, dans la boue, puis sur un terrain caillouteux, jusqu’à son véhicule,
tandis que les autres terroristes déversent leur haine sur son corps frêle qu’ils frappent à coups de
pied. Les cris de Sarah, ceux de ses camarades et les suppliques de son enseignante n’ont pu faire
reculer les bourreaux.
L'égorgeur allonge le corps de Sarah au milieu de la chaussée, à quelques centaines de mètres de
l’école, et la viole, avant de la laisser à ses quatre acolytes, qui l’un après l’autre lui font subir les
pires outrages. La fillette perd connaissance, mais elle est réveillée par les gifles qu’on lui assène.
L'égorgeur s’approche, lui porte plusieurs coups de couteau, la mutile, lui extirpe l’œil droit. Puis
brusquement l’égorge. Les terroristes emportent le corps de Sarah et le jettent devant la porte de la
mosquée de ce quartier très fréquenté, près de l’école.
Dans un mouvement de panique, les élèves se sont enfuis. Ce n’est qu’en fin de journée que le
corps de Sarah est transféré dans une polyclinique où par peur des représailles le personnel refuse
de « recoudre » son cou, afin qu’elle soit inhumée. Son corps passe la nuit dans l’ambulance, en
attendant le lever du jour et le transfert vers l’hôpital.
Au petit matin, les mêmes terroristes interceptent le véhicule. Ils sortent le corps, le jettent dans
un fossé et mettent le feu à l’ambulance. Il faut attendre la tombée de la nuit pour qu’une patrouille
de police découvre l’inimaginable. Transférée une deuxième fois à la polyclinique, elle n’est
enterrée que le 25 Juin.
Sans l’œil droit qui n’a pas été retrouvé. Trois personnes seulement assistent aux funérailles : sa
grande sœur, l’imam de la mosquée et un vieil homme, celui qui a creusé sa tombe. Flicha et ses
sanguinaires ont décidé qu’il en serait ainsi pour toute personne dont ils jugent les actes non
conformes à leur projet funeste. La jeune volontaire qui a osé faire la toilette de Sarah a été lapidée,
en public, par ceux-là mêmes, quelques jours plus tard. »

C'est ce même jour où j’ai fait mes premiers pas dans la brigade
antiterroriste d’Alger, que j’ai connu Salim. Je n’étais pas au courant de
l’assassinat de la petite Sarah. C'était dans le journal du soir. Je tombai sur
l’article au moment où je commençais à m’assoupir, dans mon lit. Je me levai
d’un bond et me ruai dans la salle de bains. J’y vomis de la bile. Je n’avais pu
avaler de la journée qu’une dizaine de tasses de café très sucré.
Le lendemain, dès mon arrivée au bureau, mon chef me téléphona. Il était
furieux mais je compris qu’il voulait ainsi cacher sa peine. Il me demanda si
ma mère, qu’il avait connue (il avait été mon professeur pendant les trois
années que je passai à l’école de police), ne me manquait pas trop. Parla de la
météo. Toussota. Je fis l’idiote. Je ne voulais pas qu’il me parle de Sarah. Je
ne voulais pas qu’il m’engueule à propos du cadavre vivant que j’avais
découvert devant la morgue de l’hôpital. Je ne voulais pas qu’il me fasse des
reproches parce que j’avais vomi sur ce presque cadavre. Au fond, mon chef
était furieux contre lui-même. Il n’allait quand même pas faire des
plaisanteries sur mon baptême de la violence, de l’horreur et de l’effroi.
Finalement il ne dit pas grand-chose. Il avait juste besoin de composer mon
numéro. J’étais partagée entre la nausée et... une sorte de sentiment amoureux
naissant. J’en avais un peu honte parce que la situation n’était pas très propice.
Je me disais, putain, quels yeux et quels cils, ce mec ! Et quel aplomb aussi. Il
était là, dans le soleil brûlant et aveuglant, à me regarder. Je croyais qu’il se
moquait un peu de moi. Parce que j’avais vomi. Il m’avait tendu un mouchoir
et m’avait exhibé son insigne sous le nez.
« Ça doit être un rescapé... il y a eu un carnage pas loin de là... ce n’est
rien... vous allez vite vous habituer... moi aussi j’ai vomi quand j’ai vu mon
premier cadavre... celui-là n’est pas mort... le mien était moins amoché mais
bel et bien mort... Tenez, essuyez-vous, vous avez un peu de sang sur votre
joue droite... Si on vous voit pleurer... c’est fichu... quelle idée d’intégrer la
brigade antiterroriste ! » Maintenant, il ne parlait plus. Il maugréait. Comme
s’il se parlait à lui-même. Il avait déjà l’air ailleurs quand les brancardiers sont
arrivés au pas de course. Qui les avait avertis ? Et moi, pendant qu’il me
parlait, je me disais quels putains d’yeux... et puis ces cils... Et ce presque
cadavre, c’est quoi, putain !
Au bureau, j’appris que Salim avait fait des études de philosophie et qu’il
avait été champion de judo, à l’époque où il était à la fac. Je me dis c’est peut-
être pour ça, l’impression qu’il donne d’être perplexe : la philo. C'était un peu
court comme explication mais il fallait bien que je trouve de quoi maîtriser ce
sentiment qui s’installait en moi. La barbe ! il va falloir que je lise un tas de
bouquins de philo. En attendant, je devais me replonger dans la réalité de mes
dossiers.
Dans mon bureau, j’avais punaisé, sur le mur qui me faisait face, plusieurs
photos agrandies sous forme de posters géants. Sarah, plutôt les différentes
parties de son corps, poignardée sauvagement. Sa tête avec l’œil droit énucléé
qui laissait place à un gros trou noir. Comme un cratère. Séparée de son corps.
J’avais aussi affiché en grand l’article qui relatait le martyre de la collégienne.
Sarah avait donc été violée par plusieurs hommes avant d’être lardée de
coups de couteau, énucléée puis décapitée. J’essayais de savoir combien de
temps avait duré sa mise à mort. Son martyre de fillette de 11 ans. J’étais
chargée de l’enquête. Je n’avais pas vu son corps. Les photos avaient été
prises par les collègues des services techniques dépêchés sur place après son
assassinat. A son enterrement, je pensais que ses assassins viendraient. C'était
un rituel, pour eux. Leurs noms étaient connus parce qu’ils avaient agi à
visage découvert et avaient été identifiés formellement, par tous les élèves et
tous les enseignants, mais je n’avais, paradoxalement, aucune photo
significative, à cause des énormes barbes qu’ils portaient et du khôl qui
recouvrait leurs cils, leurs sourcils et leurs paupières. Un rituel, ça aussi.
Je m’étais dit qu’au cimetière je pouvais les découvrir à leur façon de se
comporter. A leurs regards. A leurs gestes. Mais ils ne sont pas venus cette
fois-ci. Pourquoi ? Un empêchement ? Une panne de voiture ? Peut-être...
Certainement pas la peur. Ils savent que nous ne pouvons pas agir dans les
cimetières. C'est strictement interdit par la loi. Je la trouve ridicule, cette loi.
Peut-être sont-ils venus à la veillée funèbre qui s’est déroulée dans
l’appartement de la mère de Sarah ? Je ne pouvais pas y assister, depuis...
depuis les funérailles de ma propre mère décédée il y a deux ans. Mais c’est
une autre histoire !
Parfois, il m’arrive de rédiger des petites notes pour mieux cerner la
mentalité des tueurs, leurs motivations, leurs personnalités. Je les ai montrées
à Salim, dès la première nuit que nous avons passée ensemble. Il les a lues
attentivement, enfermé dans une des chambres de la maison. Il voulait être
seul. Cela m’arrangeait. Sa lecture finie, il m’a rendu mes fiches : « On en
reparlera un autre jour, c’est pas le moment. Tu m’en feras une copie ? » Ce
fut tout. Il parlait peu. Pas loquace pour un sou. Trop efficace. Trop
méticuleux. Il aimait faire la cuisine. Mais il mangeait très peu, l’air de
toujours grignoter. Je relisais souvent mes notes.

« Pourquoi les tueurs torturent-ils leurs victimes et les violent-ils, avant de les égorger ? Quel
que soit le sexe de ces victimes. Ils sont toujours à bout de nerfs. Ils agissent à la va-vite, dans un
état d’effervescence totale. Une sorte d’absence hallucinée. Une vacuité psychotique. Je le sais
parce que j’en ai déjà arrêté quelques-uns et que j’ai consigné leurs témoignages. Ils agissent
comme s’ils étaient atteints de torpeur, une torpeur séculaire, immémoriale, primitive, qu’ils vont
chercher, certainement, au plus profond du temps, de la nuit, de l’inconscience et du chaos, parce
qu’ils ont – tout simplement – ce destin.
Ce qui me frappe chez les tueurs, c’est cette vocation. Comme si portant en eux-mêmes une
souillure indélébile, ils éprouvaient le besoin de la plaquer sur leurs victimes pour être un peu
moins seuls, un peu plus humains. Pour se débarrasser quelque peu (ou quelque temps) de leur
solitude, de leur cruauté qui les obligent à patauger dans le sang, l’urine, les excréments, les larmes,
la morve, le sperme... l’ordure humaine en général.
Ils barbotent dans tout cela, dans cette pouillerie abjecte qui sourd de tous les orifices, de tous les
sphincters et de tous les canaux qu’un être humain peut posséder. Ils ne peuvent plus s’en passer
jusqu’à en oublier leur austère rigidité, leur maniérisme obsessif, leur abjecte cruauté ! Ils enduisent
leurs corps et leurs barbes de plaques de sang qui se transforment très vite en croûtes brunes, en
caillots noircis. Ils font de même avec les vomissures de leurs victimes, devenues très vite des
plaques rances et croûteuses, et avec leurs excréments solides ou à l’état de diarrhées. Un rituel,
bien sûr! Ils se retrouvent non seulement souillés, mais les vêtements déchirés, les joues lacérées
par les ongles spasmodiques de celles et de ceux qui, à bout de forces, à bout de courage, et au bout
de la peur, vont lâcher prise. Celles et ceux qui ne seront bientôt plus que des cadavres portant ces
visages à la fois humains et inhumains, carnavalesques et lugubres, qu’ont les morts. Visages
curieux, cireux, laqués. Etrange, cette façon qu’ont les morts de caricaturer les vivants ! Ces
visages (même celui de Sarah) récalcitrants, moqueurs, chagrinés, chafouins. Faussement ahuris.
Tout à la fois, peut-être. Sarah était ma première affaire. Mon premier fardeau lourd. J’allais le
porter, ma vie durant. »
J’avais cinq ans quand papa nous a quittées. Etait-il parti à l’étranger ?
Avait-il disparu dans l’une des grandes villes du pays ? Il était natif de
Constantine, j’ai toujours pensé qu’il s’était réfugié à l’autre bout du pays,
qu’il se cachait à Oran. Il s'était certainement remarié. Avait fait un enfant à sa
nouvelle femme. Juste un. Un garçon ! Ça lui a toujours manqué. Un mâle !
Juste un garçon parce qu’il haïssait les familles nombreuses. Il était né lui-
même dans une famille de onze enfants. Il ne l’a jamais acceptée. Tous encore
vivants. Mais qui avaient rompu avec nous dès son départ et avaient laissé
courir le bruit que maman l’avait trompé. Tout le monde, dans la famille, avait
cru qu’il y avait eu un adultère, sur la foi de mon père, commis par ma mère.
C'était faux évidemment. Ma mère était jolie et suscitait les pires jalousies.
Elle parlait peu mais riait beaucoup et pleurait facilement. Je tiens d’elle.
Peut-être riait-elle d’autant plus qu’elle était peu loquace. Salim non plus ne
parle pas beaucoup. Mais il ne rit jamais. Il sourit souvent. Et il y a toujours
quelque chose d’énigmatique derrière son sourire. Je n’ai jamais su pourquoi.
Quelque chose de gentiment ironique.
Mon père accusa donc maman d’adultère et disparut. Peut-être qu’il ne
quitta jamais Alger, la ville où nous vivions. Il ne fit aucune crise de jalousie.
Ne menaça pas de la tuer pour venger son honneur. Ne lui en parla jamais en
face. Il ébruita simplement la chose. Et s’éclipsa. Le voisinage,
miraculeusement, ne réagit pas. La famille, très peu. A l’exception du frère
cadet de mon père, l’oncle Hocine, qui en fit des gorges chaudes parce qu’il
était oisif et ne savait pas quoi faire de ses journées. En revanche, il passait ses
soirées à jouer aux échecs, jeu dans lequel il excellait, et gagnait sa vie à
plumer ses adversaires qui mettaient de grosses sommes en jeu.
L'oncle Hocine avait appris à jouer aux échecs à New York, au cours d’un
voyage touristique avec quelques copains de sa promotion. Il avait passé
beaucoup de temps à regarder les joueurs, des Noirs souvent, pratiquer leur art
dans les rues, les avenues et les parcs de la ville. Ingénieur pétrochimiste, il
comprit que son salaire ne lui permettrait jamais de mener la vie luxueuse de
dandy dont il avait toujours rêvé. Car il était beau, très élégant, et avait
beaucoup d’allure, malgré sa mauvaise langue et ses capacités incroyables à
fabriquer des rumeurs. Il possédait aussi une qualité très rare dans la famille :
il adorait sa femme. La traitait en reine. Lui était d’une fidélité aveugle et
sincère. Lui vouait un vrai culte. Il passait donc ses soirées à jouer aux échecs,
à gagner toutes les parties, à ruiner ses adversaires et à fumer de gros cigares
qu’il se faisait offrir par les ambassadeurs cubains, en poste à Alger.
Maman, en me racontant les frasques et les fantaisies de l’oncle Hocine,
riait comme une folle. Apparemment, elle ne lui en voulait pas d’avoir
commis, envers elle, une faute de mauvais goût, avec cette histoire
rocambolesque d’adultère qu’il avait largement contribué à colporter, pour
rien, un simple amusement. Elle avait juste regretté son attitude bien qu’elle
ait cessé de le voir depuis la disparition de mon père dont je n’ai gardé qu’un
vague souvenir d’enfant qui se perpétue grâce à quelques photos de famille
laissées derrière lui. Il n’avait d’ailleurs rien pris. Pas même une valise. Pas
même un costume. Pas même une brosse à dents. Rien ! Ma mère garda tout,
avec le secret espoir qu’un jour il reviendrait, regrettant sa fugue. Si on peut
appeler fugue cette si longue et définitive absence. Maman ne gagna son pari
que le lendemain de son propre décès.
En effet, mon père surgit au cours de la soirée funèbre, la veille de
l’enterrement de maman. Il ne m’embrassa pas mais il me serra la main.
J’étais sidérée. C'était l’année où j’intégrai l’école de police. Une soirée
languissante de fin Juin. La dépouille de maman était étendue dans son linceul
jaune, à même le gros tapis constantinois que j’avais toujours vu là,
recouvrant le sol du salon.
Mon père s’installa sur le tapis, au chevet de la morte, les jambes en
tailleur. Il sortit un Coran de poche, comme un prestidigitateur, et se mit à
psalmodier les versets d’une voix superbe. Il était très à l’aise. Je n’en
revenais pas. J’étais troublée. Hors de moi. Pourtant, après quelques minutes
d’hésitation, je m’approchai de lui et très discrètement lui chuchotai à l’oreille
qu’il fallait qu’il s’en aille. Il me dit : « Mais pourquoi ? » d’une voix très
peinée. Il avait l’air sincère. Je lui répétai ma demande. Il n’insista pas. Se
releva lentement. Mit son petit Coran dans sa poche droite. Puis s’en alla, sans
ajouter un mot. Sans jeter un regard sur moi ni sur l’assistance qu’il n’avait
pas daigné saluer, à son arrivée. Je restai pétrifiée.
Le lendemain, il était encore là, à l’enterrement. J’y étais aussi. Je n’aurais
pas dû. Je n’avais pas le droit, en tant que femme, d’assister aux funérailles.
J’avais soudoyé le croque-mort et l’imam. Ils firent semblant de ne pas
s’apercevoir de ma présence. Je m’approchai de mon père et lui chuchotai de
nouveau : « Tu pars tout de suite ou je te jette dehors! » Il dit : « D’accord!
surtout ne fais pas ça. Pas de scandale ! Je m’en vais. » Puis il disparut. Pour
toujours. Je ne le revis jamais plus. J’ai appris son décès par les journaux,
quelques années plus tard. J’assistai à la mise en terre de maman, entourée par
des hommes : quelques parents à elle, quelques voisins, quelques lecteurs de
Coran et son frère cadet, mon oncle préféré : Amar.
C'est sur les conseils de cet oncle qu’après mes études de droit, je passai le
concours de commissaire et entrai à l’école de police. C'était en 1992. J’y
restai un peu plus de deux ans et demi, à apprendre la criminalité, la
criminologie, la psychopathologie, le droit pénal et autres disciplines qui
n’allaient m’être d’aucun secours face aux photographies atroces de Sarah
punaisées sur le mur de mon bureau, face à celles de cet homme rencontré
devant la morgue de l’hôpital principal que je croyais mort. Un rescapé,
comme m’avait dit Salim. Il s’appelait Ali. Un miraculé, pensai-je. Un
miraculé qui sera sauvé et qui deviendra un bon ami, un type très
sympathique, plein d’humour et de gouaille. Décontracté. Débonnaire.
Mon miraculé ! Le contraire de Salim que j’aimais follement, déjà! Salim,
ce flic qui lisait Averroès, Ibn Arabi, Leibniz et Spinoza dans le texte et qui
m’enseignait les échecs. Ce qu’avait omis de faire mon oncle paternel. Salim
le remplaça. Il m’apprenait donc à jouer aux échecs et à lutter contre le
terrorisme, avec beaucoup de calme et quelque désinvolture. A faire la cuisine,
aussi, quand il venait dormir chez moi.
Salim dont les cheveux sentent toujours le shampooing à l’abricot et le café
torréfié, après la douche. Ça m’excitait, cette odeur de café, moi qui en buvais
une dizaine de tasses par jour. Très, très sucrées.
2

JUILLET 1996
Salim avait le même titre de commissaire que moi, mais il avait le grade de
commandant et j’avais celui de capitaine. Il travaillait dans les services de la
police scientifique. Il était mon aîné de plusieurs années et, je l’avoue, sa
culture me rendait jalouse. Il venait une ou deux fois par semaine dans la
maison que j’avais héritée de ma mère. Trop grande pour moi. Trop pleine de
sa présence. De ses souvenirs. De ses éclats de rire. De ses crises de larmes.
Avec le jardin !
Je lui avais demandé de quitter son H.L.M. et de venir habiter chez moi. Il
refusa. Délicatement.
Seule, la nuit, la peur ébranlait ma confiance en moi. Je voyais maman,
partout, dans la maison. Les photographies des corps mutilés de Sarah et d’Ali
défilaient sans cesse devant mes yeux. Le visage de Sarah, mort et serein, avec
l’œil droit qui manquait, qu’on n’avait même pas maquillé pour cacher ce gros
trou dans ce beau visage presque tranquille! J’entendais leurs cris de
suppliciés. Stridents. Interminables. Je les voyais défiler dans ma chambre
avec des yeux à la fois vides et pleins de reproches. Je restais là, épouvantée.
Morte de peur. Je savais qu’il fallait que j’arrête les coupables moi-même.
Cela devenait une obsession. Le dossier m’avait été confié par mon chef alors
que je venais juste de débuter. Pour me tester ? Parce que j’étais une femme?
Toujours est-il que je m’identifiai très vite à Sarah, beaucoup trop. A Ali
aussi.
Il m’arrivait, pendant cette solitude nocturne, d’être insomniaque ou
somnambule, moi qui suis une grosse dormeuse. Je me mettais à vérifier la
réalité des choses et des objets qui m’entouraient. Un gouffre s’ouvrait alors
dans mon ventre et dans ma tête. J’avais souffert en silence de la disparition
de mon père, pour ne pas attrister maman. Par orgueil démesuré, aussi.
Parfois, à la fin de la nuit, ou de ce qui en restait, j’avais le sentiment de
m’effilocher. De n’avoir ni contours ni rebords. Mots contournés, alors, avec
précaution. Mouvements inconsistants. J’errais dans cette immense maison
d’une façon inefficace et inutile. Evocations catastrophiques. Nerfs rongés par
la peur et la profondeur du noir, quand j’éteignais la lumière pour tenter de
dormir un peu.
Je pensais au décès de maman. A l’intrusion de mon père le jour de ses
funérailles, après une disparition qui avait duré une quinzaine d’années. La
nuit, j’étais fascinée par le loquet de la porte de ma chambre, en émail blanc,
dont la rondeur me rappelait la concentricité des gastéropodes qu’étudiait mon
zoologue d’oncle Amar et que j’allais regarder, petite, dans son laboratoire.
Termes crus. Images obscènes. Et ce travail à la brigade antiterroriste
d’Alger, qu’il fallait poursuivre coûte que coûte. Hantises. Ratures. Rayures.
Les mots drus s’enroulaient autour de l’axe de ma mémoire. Sueur froide qui
m’enduisait le corps. Sorte de malaise aussi, comme une matière dure et molle
à la fois. Caoutchouteuse. Dans ma tête les mots se détérioraient. Perdaient
leur sens et leur syntaxe. S'entassaient, inutilement. Il m’arrivait de croire que
j’étais la petite Sarah.
J’avais le cœur gros comme une pomme de terre qui moisit avec de la laine
verte tout autour et se boursoufle sous l’effet des grosses chaleurs et des
macérations violettes. Impressions intimistes. Tissus bariolés. Peinturlurés. A
la Klimt. Ou plutôt à la Matisse (son nu bleu de Biskra?). Etouffements
douloureux. Asthmes matinaux. Quintes enrouées. J’étais donc tombée dans le
piège de la peur et de l’épouvante. Il y avait aussi tous ces appels
téléphoniques qui me menaçaient de finir comme Sarah, avec en prime des
obscénités. « A toi, on t’enlèvera les deux yeux ! » aboyait une voix anonyme,
au téléphone. Je répondais avec des gros mots, tellement vulgaires qu’ils
arrêtaient là la communication. J’ai toujours aimé les gros mots!
J’oubliais, parfois, jusqu’aux traits du visage de Salim. Je me sentais
désaxée. Désarçonnée. Impression que la rouille recouvrait mes deux
poumons et rampait irrésistiblement. J’avais la sensation qu’ils étaient en
carton-pâte rosâtre. J’allumais toutes les lampes. J’étais assaillie par les
anciennes frayeurs de l’enfance, regardais sous les lits et sous les canapés,
dans toute la maison.
Râles de tante Fatma, la vieille bonne que je n’ai jamais vraiment connue,
décédée à plus de cent ans, quelques mois après la disparition de mon père.
Perche affolée du tramway qui l’avait renversée. Ricanements étouffés de ma
grand-mère paternelle qui venait nous terroriser, jusqu’à ce que son fils nous
quittât. Son œil minéral. Torve. Désorbité. (Comme celui de Sarah, le droit!)
Braqué impitoyablement sur maman et sur moi. Cauchemars tenaces dont les
lumières ne peuvent atténuer le sentiment d’épouvante, tant elles s’éparpillent
et se gaspillent, diffractées dans l’atmosphère molle et gélatineuse. Des
sensations traînaient d’une façon bizarre dans cette zone opaque et trouble de
mon inconscient. Dehors, il faisait très chaud.
Cette nuit-là, j’ai fini par éteindre toutes les lumières et suis restée dans le
noir de longs moments. J’ai mis un CD de Chebba Zahouania pour faire du
bruit. Le lamento brûlant et androgyne de sa voix m’a fait du bien : « Dis-moi
où vas-tu habiter. Dis-moi où vas-tu te coucher... Et je te rejoindrai... » Une
sorte de fracture s’est produite en moi à cause de ce mixage d’images et de
sons. De cette accumulation de formes. Je me suis sentie momentanément
privée de la part cachée de ma personnalité, recouverte par la musique raï.
Cette partie opaque que j’arrivais à percevoir intuitivement dans des moments
de lucidité. D’autant plus que je savais que le secret de cette étrangeté
environnante dont j’étais devenue le jouet se trouvait dans l’enchevêtrement
démoniaque des êtres, des objets et des phénomènes qui obéissaient tous à la
loi de la solidarité entre les éléments revêches, disparates, têtus et hargneux
dont je m’étais toujours méfiée.
A cause de ce qu’ils pouvaient charrier de symbolique désastreuse. Difficile
à décoder. Bien que j’eusse l’intuition que l’explication de ce fatras
d’éléments chargés de peur et d’épouvante était inscrit, d’une façon définitive,
dans les images sanglantes qui s’étaient mises à infiltrer insidieusement mon
esprit depuis que j’étais en charge du dossier concernant l’assassinat de Sarah.
Cauchemars terrifiants se profilant à l’infini. Blessures capables de gonfler
sous l’effet du soleil. Cercles du temps se déglinguant en mille segments.
Confusion des dates, des lieux et des attentats. Géométries obtuses. De
guingois. Revêches. Hargneuses. Je n’ai jamais voulu parler de l’absence de
mon père. A personne. De ce manque-là.

Ce résumé implacable de toute une vie et auquel je ne comprends jamais


rien! Mais dont j’ai – parfois – l’intuition molle comme un rêve moite et
compliqué. Ces mêmes rêves qui m’ont souvent effrayée. Horrifiée! J’ai alors
peur de ne jamais trouver le courage de venir à bout de mes projets, ou bien
des idées fixes et répétitives dans lesquelles je m’empêtre. J’ai été longue à
me remettre de mon premier échec amoureux et à retrouver ma sérénité. J’ai
l’impression, certaines nuits, d’être inapte à sortir de mes petits malheurs.
Comme si je m’y étais habituée. Que j’y étais bien. Que c’était très douillet.
Ma chambre reste fraîche malgré la nuit torride, à l’extérieur. Elle garde
toujours la même température, hiver comme été. Elle est comme hantée par
l’écho de la sonnette du tramway qui passait jadis devant la maison et que je
n’ai jamais connu mais dont maman m’avait tellement parlé qu’il m’arrivait
de croire que je l’avais vu. Dans la journée, il y a deux taches d’ombre,
toujours les mêmes, à la même place (par je ne sais quelle loi de la physique
solaire) qui se plaquent sur le rideau de tulle de la grande fenêtre.
Par terre, il y a un foisonnement de couleurs qui grouillent mais où
dominent le rouge et le vert. Ma chambre n’a pas changé depuis que j’étais
enfant. Le même carrelage au sol. Les mêmes meubles vieillots. Le même
réveille-matin, énorme et rigoureux. Peut-être les couleurs des faïences
coloriées se sont-elles quelque peu défraîchies depuis ? Les voix des
marchands ambulants avaient disparu, longtemps avant ma naissance.
Les chansons du vieux rémouleur nègre, obèse, imberbe, acariâtre et
bougon avaient disparu aussi, selon maman. Il n’est resté que cette rumeur
insaisissable et presque abstraite, si spécifique au quartier. Comme si cette
rumeur était capable de parvenir jusqu’à moi après tant d’années passées.
Après quoi elle stagnait là. Dans ma tête. Qu’elle encombrait d’un surplus
d’agitation.

Je me devais d’essayer de comprendre la mentalité des terroristes. Je


continuais à étudier mes dossiers. A être hantée par Sarah et Ali. Il me fallait
beaucoup de temps pour m’adapter à cette réalité insensée, cruelle et vorace.
J’étais souvent déphasée. La mort de Sarah, surtout, me hantait. Etait-ce parce
qu’elle avait le même prénom que moi ?
Vacarme – par-dessus tout – des milliers d’hirondelles loquaces. Bavardes.
Intarissables. Recouvrant le ciel, à l’heure du coucher. Somnolence par
intermittence. L'odeur du bureau me collait à la peau et imprégnait mes
vêtements. La fatigue remontait du fond de mon corps épuisé par dix à quinze
heures de travail par jour.
Enfant, la rue m’était interdite. Déjà la malédiction d’être une fillette
algérienne abandonnée par son père ! Je ne quittais pas la fenêtre. Je croyais
sentir de légères vibrations me parcourir le corps lors du passage du tramway
vert avec sa perche rocambolesque dont me parlait maman et que je n’avais
donc jamais connu. La perche était inénarrable. Toujours en fuite. Obligeant le
pauvre conducteur à rester sur ses gardes. A l’avoir à l’œil. Sur le qui-vive.
Prêt à la ramener dans le bon sens chaque fois que cela était nécessaire. J’en
avais le fou rire à l’imaginer en train de courir derrière cette maudite perche
capricieuse. S'y suspendre de longs moments. Jusqu’à ce qu’elle se remette
convenablement dans la rainure du rail électrique qui la soutient. Maman était
une excellente narratrice. Elle savait mimer Charlot, en se faisant une
moustache avec le marc de café.
Souvenir mémorable aussi, entre tous, comme olfactif ou plutôt gustatif,
faisant sécréter abondamment les papilles : celui de la voiturette du marchand
de glaces. Lui, je l’avais connu! Il avait fini par se faire supplanter par des
machines italiennes étincelantes, aux couleurs agressives, mais performantes !
Selon maman, tout est resté, à peu près, tel quel dans le quartier. Malgré la
guerre. Malgré l’indépendance. Malgré les années. Malgré les nouveaux
riches. Les ratages politiques successifs ! Les nouvelles mosquées
rébarbatives et laides. Toutes identiques. Ou presque. Restaient les vieilles
coupoles les unes à côté des autres. A l’infini. Les terrasses agglomérées,
rondelettes, pansues mais fragiles aussi. Friables. Blanches. Bleu passé. Ocre.
Zonzonnements des mouches. Hiver ? Eté ? Boutiques à demi ouvertes à
cause de la canicule. Les mouvements de la rue vus d'en haut me semblaient
alors risibles. Burlesques. Et maman ne faisait qu’exciter mon imagination
déjà prolifique, avec ses évocations du passé.
La nouvelle tomba sur le téléscripteur de la brigade à 11 h 12, ce 3 Juillet
1996. Un enfant de onze ans (le même âge que Sarah) venait d’être abattu,
dans le préau de son école, alors qu’il lavait l’éponge de son maître. Je devins
folle. Je m’enfermai dans mon bureau. J’appelai Salim. Sa ligne était occupée.
Je demandai qu’on m’apporte le cartable de la victime. Il était en plastique
noir et en très mauvais état. Une odeur d’enfance pauvre en jaillit. Il contenait
des manuels scolaires défraîchis, une trousse un peu abîmée et plusieurs
cahiers pas très bien tenus. J’étais tellement émue que je me mis à écrire dans
une sorte de transe, comme sous la dictée. J’étais la petite victime de onze ans.
Il s’appelait Ali, lui aussi.
Une seule balle dans le dos.
« L'orage avait éclaté brusquement à cause de la chaleur. Il pleuvait à torrents. Tout était mouillé.
Les arbres de la cour portaient de grosses taches d’humidité. Çà et là. Des marques de toutes les
formes. D’un brun plus foncé que l’écorce des platanes ou des eucalyptus. Les gouttes de pluie
ricochaient avec une violence incroyable. On aurait dit de grosses billes parfois transparentes.
Parfois très légèrement coloriées.
Un escargot très gros gluant et glacial traversa calmement et obstinément la grande cour déserte.
Il clapotait dans l’eau. Coupait les bulles en deux. Clapotait encore tant qu’il le pouvait. Il passait si
près des platanes et des eucalyptus qu’il donnait l’impression qu’il allait les percuter de plein fouet
et voler en éclats. Mais il ne faisait que les frôler. Cela m’amusait. Aujourd’hui j’étais arrivé en
retard. Le maître ne m’avait même pas grondé. Va savoir pourquoi. Peut-être parce que ce n’était
pas son jour de sévérité. Le maître expliquait comment on pouvait faire une division à six chiffres.
Je l’avais trouvée facile, parce qu’il n’y avait pas de virgule. J’avais un œil sur le tableau et l’autre
sur les fenêtres de la classe.
Des gouttes lourdes glissaient sur les vitres en s’étirant très lentement. De bas en haut. Ou le
contraire. L'eau de la pluie dégoulinante striait la surface des carreaux sur lesquels se brouillait le
reflet des arbres qui égayaient la cour. Je m’attardais sur le grisé de la buée. Il faisait chaud dehors.
Il faisait frais dans la classe. Je n’aimais pas les virgules. Je ne les ai jamais aimées, les virgules !
Ni celles du calcul ni celles de la dictée, ni celles de la rédaction.
Le maître était dans un bon jour. Il donnait des divisions sans virgule. Il ne grondait pas les
retardataires. J’étais content. J’aimais la tranquillité du maître. La facilité de la division. La pluie
qui tombait dru. La chaleur qui réchauffait la classe. La buée était comme de la mousse très légère
que reflétait le grand acacia, dans la cour. Le maître avait dit, au sujet de la pluie, ce n’est rien, c’est
un orage d’été, seulement.
Soudain le maître m’ordonna d’aller laver l’éponge à l’un des robinets alignés comme des
soldats de plomb et jaunis par le beau temps et le mauvais temps. « Sous l’auvent », précisa-t-il.
J’étais heureux. C'était toujours moi qu’il choisissait. Même quand j’arrivais en retard. Je n’en
croyais pas mes oreilles. Je m’arrachai à mon banc. Arrachai l’éponge des mains du maître et sortis
en courant sous les rires de mes camarades qui ne comprenaient pas pourquoi j’étais si pressé. La
voix du maître me poursuivit alors que j’étais déjà dehors : « Ainsi, tu n’arriveras plus en retard!
C'est une petite punition... Mais fais attention à ne pas trop te mouiller! »
Dehors, dans la cour, la pluie battait son plein. Les grosses gouttes criblaient les vieux pavés
usés. Une légère brume mouillée flottait sous le préau. J’étais content. Tout autour de moi des
bulles d’eau gonflaient à la surface du sol et éclataient aussitôt en faisant plein d’écume et de
couleurs. Je serrais l’éponge entre mes doigts. J’étais très content. L'escargot que je voyais à travers
les vitres de la classe avait disparu.
Je m’approchai de la rangée d’éviers tout en long située sous l’auvent. Je trouvais ridicule de
gaspiller l’eau du robinet quand il pleuvait à verse. Mais le maître avait donné un ordre précis.
J’étais un garçon obéissant. Je laverais l’éponge à l’un des robinets et pas avec l’eau de pluie.
Je tournais maintenant le dos à la classe qui brillait au loin. J’étais face aux lavabos en ciment,
garnis de robinets dont certains étaient cassés depuis longtemps.
A ce moment, un bruit sec claqua et déchira l’air le silence et la pluie. Je ressentis quelque chose
de chaud et gluant me recouvrir le dos. Je tombai à la renverse, l’éponge serrée entre mes doigts
crispés. Elle était maculée de sang. Je me dis : « Ce n’est rien... ce n’est rien! » J’avais l’impression
de plonger dans les eaux profondes de la mer pour arracher l’éponge qui pousse entre les rochers.
Comme je l’avais vu faire à la télé.
Là où il n’y a jamais de virgules. »
Je faxai le texte à Salim, terrifiée à l’idée qu’il puisse se moquer de moi. De
cette façon de m’identifier à la petite victime. Il ne m’en parla jamais.
Pudeur ? Agacement ? Je ne le saurai pas. Il devait trouver mon texte trop bien
écrit pour un enfant de onze ans ; et très mal écrit pour une jeune fille de
vingt-cinq ans.
Le lendemain était un vendredi, jour de congé. Juillet plombe la ville et
l’incendie sous un déluge de feu. L'orage de la veille avait rafraîchi
l’atmosphère. Quelque peu. Sur la terrasse, l’ombre arrivait très vite, prenant
possession de l’espace inondé toute la matinée par un soleil implacable,
comme rigide. Quelques nuages le couvraient de temps à autre, à travers
lesquels cependant il filtrait. Nuages stériles, d’ailleurs. Poussiéreux.
Ridicules. A peine une mince pellicule blanchâtre et fine. Chaleur humide.
Lourde.
En face, le port et la baie d’Alger. Un peu plus loin, la mer, le large
intensément bleu. Et à ma gauche, la place des Martyrs avec ses trois antiques
et magnifiques mosquées. Je restais là, sur la terrasse, dans une zone d’ombre,
à regarder le mouvement des bateaux et des cargos qui arrivaient et partaient,
tirés par de petits remorqueurs presque invisibles. Spectacle éblouissant dont
je ne me lassais pas, fascinée que j’étais par ces engins petits, trapus et têtus
qui remorquaient d’énormes pétroliers rouges, des paquebots blancs,
étincelants.
L'ombre envahissait rapidement tout l'espace, elle montait à l'assaut des
immeubles, des maisons, des autres terrasses, des balustrades, des
monuments : la poste centrale, la grande mosquée, la cathédrale, la gare.
L'interminable grille qui clôturait l’enceinte du port. Le monument aux morts
de la guerre de libération, visible de n’importe quelle partie de la ville, dressé
sur une colline. Trois gigantesques feuilles en béton soufflé. Puis le soleil
disparut entièrement et la fraîcheur tomba sur la ville, ses passants, ses
boutiques, imposant un silence pesant. Comme si la ville, après une longue
semaine étouffante, chaotique, orageuse et animée, tombait en léthargie.
Souvent, je restais sur la terrasse, à regarder la nuit tomber, les hirondelles
envahir l’espace et noircir le ciel, la ville s’illuminer peu à peu. Le port aussi.
J’allumais alors la lampe posée sur la table et reprenais mes dossiers sur
lesquels je travaillais une grande partie de la nuit, jusqu’à ce que le vent frais
et l’humidité m’obligent à rentrer vite pour me réfugier dans la maison encore
tiède. Encore Sarah ! Encore Ali I! Encore Ali II !
Parfois, Salim venait me prendre et nous allions dans sa voiture, sur les
plages, autour d’Alger, maintenant désertées par la foule des baigneurs qui en
prenaient possession dès le début de la matinée et ne les quittaient qu’au
coucher du soleil malgré les risques d’attentats. Arrivés sur la plage déserte
(ce n’était jamais la même, parce que nous prenions des précautions pour
éviter de tomber dans un traquenard), nous nous déshabillions en silence et
nous nous jetions très vite dans l’eau. Nous nagions, l’un à côté de l’autre,
pendant des heures sans échanger une seule parole. Je me détendais dès les
premières brasses coulées. Salim, lui, n’avait pas besoin de se détendre. Il était
toujours détendu. Ou était-ce une impression ? Quand nous étions fatigués de
nager, nous revenions sur la plage. Et là, sur le sable frais, nous faisions
l’amour jusqu’aux premières lueurs de l’aube, nos pistolets à portée de main.
Puis nous rentrions à Alger, exténués, repus d’amour, heureux et silencieux.
Quand je lui posais des questions sur lui, Salim ne répondait jamais et me
regardait avec ses yeux d’un bleu-noir incroyable, protégés par ses cils si... Je
fondais. Il ne me répondait jamais, mais il me serrait contre lui, très fort. Une
étreinte puissante mais brève. Je n’avais plus rien à dire parce que je percevais
dans l’éclat de ses yeux cette perplexité mêlée d’ironie. Vis-à-vis de lui ? Vis-
à-vis des autres ? Je ne l’ai jamais su vraiment. Parfois, il réagissait, toujours
avec les mêmes mots : « Mais Sarah !... » C'était doux. Calme. Tendre. C'était
tout.
J’aime mon prénom. C'est l’oncle Amar, le frère cadet de maman, qui l’a
choisi. Mon père avait émis quelques réserves : « Euh... c’est pas trop
biblique, ça... c’est pas trop juif? » Et l’oncle Amar, selon maman,
catégorique : « C'est dans le Coran ! » Mon père l’accepta donc et n’en parla
plus. Maman, dès la fuite de mon père, me dit qu’elle ne le lui avait jamais
entendu prononcer. C'était sa façon à lui de bouder, de dire qu’il n’était pas
d’accord. Pourtant il n’avait rien d’un fanatique. Un croyant modéré, plutôt.
Maman était une très bonne couturière. Elle avait l’art de réaliser des
gandouras et des djellabas algériennes (ou plutôt constantinoises) avec des
formes nouvelles et des tissus rares. Mais son vrai talent, c’était sa capacité à
marier les couleurs avec un bonheur étonnant. Magique. C'est peut-être de là
que me vient ma passion de la peinture. Elle avait des dons qu’elle ne
soupçonnait pas.
Elle disait : « J’ai hérité ça de ma mère, avec la vieille machine à coudre
que tu vois là !... Ma mère aussi était une excellente couturière mais toi, je ne
sais si... » Et je lui répondais d’une façon espiègle, pour la taquiner : « Je me
contente de les regarder tes robes et de les mettre, ça ne te suffit pas ? » Et
maman : « Si, si! mais tu les trouves vraiment belles... tu n’exagères pas un
peu ? ton père avait horreur de me voir coudre mais comme ça le faisait vivre,
il n’insistait pas trop... le pauvre, il n’a jamais su travailler, gagner sa vie...
c’est sa mère qui en a fait un grand paresseux... Elle le gâtait trop... c’était son
aîné, tu comprends... »
« Elle en avait toujours voulu à son mari... il était la bonté même, ton
grand-père ! Trop gentil... trop doux... il en avait une peur atroce... mais quand
elle eut enfin le fils qu’elle voulait, elle eut l’air presque déçue... elle cultivait
la contradiction... elle aimait embêter son monde. Elle négligeait son dernier-
né... c’était ton oncle Hocine, le joueur d’échecs professionnel... si fou! si
excentrique... il aurait pu mal tourner, mais non, il fit des études brillantes... il
était doué... et puis cette façon de gagner sa vie... il continue à plumer tout le
monde... surtout les nouveaux riches, après l’indépendance. Ils en ont de
l’argent, ceux-là. Tu peux me croire... »
« Ton oncle se fit une fortune grâce à eux... un vrai génie à ce qu’on dit. Je
ne sais pas s’il a un truc pour gagner aussi facilement et tout le temps... Tu
crois que c’est un tricheur, Sarah ? » Je ne savais que répondre. Je disais
seulement : « Tu crois qu’on peut tricher au jeu d’échecs ? C'est pas comme
les cartes, mais enfin... je trouve que tu es trop gentille avec lui, tous ces
ragots sur toi ! » Et elle : « Oh, il ne le pense même pas! C'est un naïf au fond,
tu sais... qui joue les malins, c’est tout! Mais quelle classe, quelle originalité...
il m’a toujours fait rire... il avait beaucoup d’humour... »
Ainsi je sus que mon père n’avait jamais aimé mon prénom. Ainsi, je sus
qu’il n’avait jamais travaillé. Qu’après le bac, il avait arrêté ses études. Qu’il
s’était marié très vite avec maman et qu’il avait vécu à ses crochets, grâce à
ses dons de couturière, jusqu’à cette sorte de fugue définitive. J’avais alors
cinq ans et grâce à mon oncle Amar, je n’eus, apparemment, aucun chagrin et
intégrai l’école primaire avant l’âge, avec l’aide d’un de ses amis qui occupait
un poste important à l’académie d’Alger. Je dois donc à l’oncle Amar d’avoir
été une élève précoce. Il remplaça mon père en douceur. Ni lui, pas plus que
sa sœur, ne voulurent détruire l’image du père en fuite. Ce n’était ni dans leur
nature ni dans leurs intentions.
Mais, dès le cours préparatoire, je pris goût à l’école. J’aimais l’institutrice,
le tableau noir, l’odeur de la craie et celle de la grosse éponge juste mouillée
ce qu’...

UN ÉCOLIER DE ONZE
ANS ABATTU DANS LA
COUR DE SON ÉCOLE
DANS LA BANLIEUE
EST D’ALGER.

L'écolier abattu dans la cour alors qu’il lavait l’éponge du maître avait onze
ans, comme Sarah ! Il s’appelait Ali. Je le surnommai Ali II, puisque je
m’occupais du dossier d’Ali-Le Miraculé. Je l’avais, lui, baptisé Ali I. Par
jeu ? Par nécessité de ne pas confondre les deux dossiers ? J’avais tout de
suite demandé à mon chef de me confier le dossier du petit écolier abattu
d’une seule et unique balle dans le dos. Par téléphone. Il avait bougonné.
Marmonné. Failli s’étouffer. Puis il avait dit : « Mais Sarah, ça te fait trop de
dossiers, tout ça... les dossiers les plus horribles... les plus macabres... est-ce
que... est-ce que tu ne te complais pas un peu à ne traiter que ces dossiers
concernant l’assassinat de ces pauvres enfants?... Pas de fixation, Sarah ! je
n’aime pas trop ça... si ta mère... enfin d’accord... d’accord! Mais fais
attention à toi ! Ne te malmène pas trop... ta mère... enfin ! mais pas de
bavures... pas d’excès de zèle, Sarah... je t’ai à l’œil... »
J’étais contente. J’avais l’impression que je connaissais Ali. Pas le
miraculé. Non, le gamin de onze ans. Ali II, maintenant. J’avais cette
impression de bien le connaître parce que, au lieu de rédiger une fiche
technique et rébarbative de synthèse sur son assassinat, j’avais écrit une sorte
de rédaction que lui-même aurait pu écrire.
Je pris donc en charge son dossier et mis ses photos (ou plutôt des photos de
son visage et de son corps) au mur. A côté de celles de Sarah. J’avais découpé
la manchette d’un journal qui annonçait son assassinat. J’en fis un poster
géant que j’agrafai sur le même mur. Mon chef n’était pas le seul à trouver
cela anormal. Salim aussi. Quand il sut que je m’étais battue pour m’occuper
du dossier de l’assassinat d’Ali II, il ne me dit rien. Mais je vis dans ses yeux
plus de perplexité que d’ordinaire. Cette fois-ci, il n’y avait pas la moindre
trace d’ironie ou d’amusement. Juste de la perplexité. A l’état brut.
Maman, avant sa mort, était toujours effondrée quand elle apprenait qu’un
attentat, un massacre ou un enlèvement de jeunes femmes avaient eu lieu. Elle
restait de longs moments à regarder ces grosses manchettes de journaux
avides de sang, fascinés par leurs propres peurs, dépassés par leurs propres
intérêts financiers, et qui faisaient de la propagande aux islamistes sans le
savoir. C'était au tout début du terrorisme (1992-1993 ?). Maman effondrée
s’exclamait : « Mais ils sont innocents ! » N’osant pas dire : « Mais ils sont
innocents comme moi ! Je n’ai jamais trompé ton père malgré les
encouragements de mon frère, ton oncle Amar qui le trouvait trop lamentable,
trop fainéant. Ce qui me choquait beaucoup. » Elle était effondrée et, comme
chaque fois qu’elle se trouvait en face d’un élément naturel ou surnaturel,
anodin ou extraordinaire, banal ou singulier, mais qui la dépassait, l’émouvait
ou l’étonnait, elle se réfugiait dans des migraines qui pouvaient durer des
semaines entières.
Elle s’entourait alors la tête d’un fichu. Toujours le même : un magnifique
fichu berbère, multicolore, aux couleurs vives et où prédominaient le rouge, le
jaune et le bleu. Avec des fils de soie rose, carmin ou carrément violacée.
Avec au bout des paillettes en or véritable, pas 18 carats bien sûr, mais 10/12
carats, ou en argent véritable, poinçonné certifié et garanti pur argent extrait
de quelque colonie maldive ou transcaucasienne ou tonkinoise ou
transvaalienne, tout en bas de l’Afrique.
C'était donc toujours le même fichu hérité de mère en fille depuis des
siècles, qu’elle s’empressait, après usage, de laver délicatement, de repasser
avec des gestes de ballerine agile et maniérée, et de ranger au fond d’une
armoire dont elle seule et tante Fatma, la séculaire domestique, détenaient la
clé ! Elle ne le ressortait que quand elle était prise par ses migraines.
Rarement.
Et alors, maman hors d’elle, devenue une tigresse, oubliant même sa
migraine, toute récente, se jetait non pas sur moi mais sur les journaux,
relisant à voix haute leurs manchettes, décortiquant les tracts des islamistes. «
Ils disent que leurs victimes n’ont fait que payer leur dette, quelle dette ? Et
toi, tais-toi, tu vas me rendre folle. Mais maintenant, j’ai compris... je sais que
je n’ai jamais aimé la politique et ce n’est pas ton père, le pauvre, qui m’aurait
expliqué! Lui qui ne s’intéressait jamais à rien ! Qui n’a jamais rien fait de ses
dix doigts. Il était carrément réactionnaire. Il disait : “ Moi la politique ça me
donne de l’urticaire. ” Il disait ça en pleine guerre de libération, paraît-il...
avant notre mariage... il ne faut pas lui en vouloir... c’est sa nature... »
Du coup, elle oubliait sa migraine, mais pas les larmes qui inondaient ses
yeux, les mouillaient d’une façon étonnante en s’arrêtant – miraculeusement –
au bord de ses longs et superbes cils, comme bleutés, plus exactement satinés
de bleu phosphorescent. Il semblait qu’en pleurant ces suppliciés, elle pleurait
sur son propre sort, sa propre humiliation, sa propre malchance, son propre
pathétique et inconsolable chagrin, au sujet de cette accusation d’adultère. Sa
propre mort lente. Ce qu’elle a toujours essayé de me cacher en recouvrant sa
détresse, son malheur, de cette joie de vivre que ses rires ponctuaient tout le
long de la journée.

Puis je revis, comme dans un cauchemar, ce phénomène, c’est-à-dire ce semblant d’homme,


cette sorte de chose, ce magma, se traîner à la façon d’un crabe. Me rappelant avoir été frappée –
d’abord – non pas par ce cadavre qui bougeait, rampait et se tortillait d’une façon saccadée et
grotesque, juste à quelques mètres de la morgue de l’hôpital dont la porte était ouverte, non pas par
ce mort en mouvement, mais par les traces de sang, de sueur et de matière douteuse qu’il laissait
derrière lui. Me rappelant plutôt, dans mon souvenir d’il y a un an, non pas sa nudité, non pas ses
tortillements presque burlesques, même pas le fait que c’était un cadavre qui bougeait et qui faisait
d’incroyables efforts pour avancer (vers quoi?) millimètre par millimètre, mais cette trace
semblable à une coulée d’encre ou de lavis ou de lave. Car le sang noircissait très vite sous le soleil
plombé qui embrasait tout l’espace, à perte de vue, puisqu’il était midi. Le cadavre – en fait –
avançait par saccades presque risibles, si ce n’était l’état très grave du blessé.
Si on pouvait appeler ça, un blessé! »
3

AOÛT 1997
Ce jour-là, j’étais rentrée chez moi à onze heures du soir. J’étais épuisée
après une journée harassante passée avec les hommes et les femmes de la
brigade antiterroriste que je dirigeais maintenant par décision de mon
supérieur. J’accédais, du coup, au grade de commandant. Le même que celui
de Salim. Nous étions à la recherche d’un groupe d’islamistes qui se cachaient
dans un appartement de la banlieue d’Alger que nous n’arrivions pas à bien
situer. Journée perdue. Foutue. Moi, morte.
Je mis le Laudate Pueri Dominum de Vivaldi, chanté par Marie Kobayashi.
Ce fut l’extase mais il me rappela mon premier amant qui me l'avait offert.
C'était un mélomane averti et il m’avait appris à aimer la musique savante.
L'amant de la première fois. Son souvenir m’était franchement intolérable.
Mon échec de la journée me rendait hargneuse et susceptible. La musique
coulait dans mes veines et m’apaisait. Je me rappelai ma spontanéité d’alors.
Mon innocence. Sa main velue s’était saisie de mes mains. Cela commence
toujours par les mains. Pourquoi ? Puis il était allé vers les mollets, les
cuisses, les hanches et la partie poilue. Celle qui ne me sert pas qu’à pisser,
selon ses propres dires. J’avais déjà entendu ou lu ça quelque part. Ses mains
étaient fébriles. Elles s’emparèrent de ma touffe rêche, hargneuse et
cotonneuse à la fois. Il y farfouilla un long moment.
Puis il se planta en moi. Me décapsula. J’étais amoureuse de lui et acceptai
tout pour lui faire plaisir. Il était beaucoup plus âgé que moi. Je n’avais que
dix-sept ans. Il en avait cinquante. L'âge de mon père.
Très vite il adopta la tactique du maître initiateur et suffisant. C'était mon
professeur de philosophie. Il se mit en représentation. En scène. Fit des
démonstrations. Comme aux jeux du cirque. Bomba le torse. S'exhiba. Se
virilisa. Hennit. S'ébroua. Se prit pour un héros. Un gourou du sexe. Malmena
mon corps. Me fit mal. Me saigna. Fit le fier. Fanfaronna. Se vautra. Devint
névrosé et agressif. Se gonfla de rancune et de suffisance. Ses yeux se
remplirent de choses sales et de vices salaces. J’y voyais de la cruauté. Il
jubilait.
Face à tant de voracité, d’immaturité et de fatuité je devins la spectatrice de
cette opération de dépucelage (de débouchage ?) qui tournait à la
démonstration. Je n’étais plus qu’un cobaye. Et moi me disant alors : « Tu
commets là ton premier faux pas. Ton sexe n’est pas une tumeur obscène.
C'est vrai que ça ne te sert plus qu’à pisser! Mais... »
Pendant qu’il s’affairait à me baiser, je me souvins des escargots du jardin
familial et de ce que j’avais appris sur leurs incroyables capacités génésiques
grâce à mon oncle Amar, spécialisé dans l’étude de ces gastéropodes. Le
mépris me submergea. J’avais compris que mon premier amant se comportait
en vandale et en cannibale qui sacque et souille les femmes. Je freinai sa
frénésie. Je me rappelai un poème courtois d’Ibn Hiliza que nous avions
transformé parce que nous étions quelques élèves excessivement chahuteuses.
J’éclatais d’un rire hystérique et dis :

« Souad urina et mon cœur se remplit d’ammoniaque. »

Au lieu de :

« Souad apparut et mon cœur se remplit de mélancolie. »

Mon désir mort-né se transforma en nausée.


Lui, faillit s’étrangler. Il était fou de rage. Bouche bée. Hagard. Puis ses
yeux se remplirent de cette virilité idiote. Il ne pouvait donc pas comprendre.
Il me répugnait. J’essuyai mon sang avec une serviette blanche qui se couvrit
de grosses taches rouges. J’étais effrayée. Mon propre sang! Ecœurée.
Nauséeuse. J’ai toujours eu peur du sang. Ma tête tourbillonnait.
Lui, devant mon comportement, finit par se figer. Il débanda. Resta cloué à
sa place. Coléreux. Vexé. Lamentable. J’étais éblouie par mon propre mirage.
Je vis des chamelles roses aux cicatrices beiges traverser un chott saharien. Il
ne vit rien ! Je m’éloignai de lui. Moi disant : « Les escargots eux aussi sont
virils ! L'orgasme dure, chez eux, quatre longues heures. » Je le savais, depuis
que l’oncle Amar m’avait apporté une fiche sur les mœurs sexuelles de
l’escargot. Je l’ai tellement lue et relue, que je l’ai apprise par cœur :

« Chez l’escargot, l’accouplement est réciproque. Muni d’un appareil génital hermaphrodite, cet
animal excite son partenaire en lui piquant la peau de son dard. De son côté, il en est excité de la
même manière. Dès que l’excitation a atteint un seuil maximum, le dard se brise et sort par
l’orifice génital grâce au mucus des glandes multifides. A ce moment, le pénis est dévaginé en doigt
de gant et introduit dans le vagin de l’autre escargot qui en fait de même. Cet accouplement se fait
dans la position debout et il peut durer plusieurs heures (quatre environ) et permettre aux deux
partenaires de jouir doublement et très intensément. »

Mon vieil amant battit en retraite. Perdit le souffle. Fut frappé de stupeur. Je
glissai de côté. Son sexe devint tout mou. Son sexe, c’est-à-dire cette chose
comme un viscère flétri, froissé et fripé. Je le trouvais odieux. Minable. Son
organe me paraissait une espèce de peau retournée ou plus exactement
dépiautée. Rose foncé par endroits. Marron un peu plus loin. Mais l’ensemble
donnait l’impression d’être bistré. Peut-être à cause de cette toison noire,
crépue et décevante qui s’étalait en bas de son ventre, déjà bedonnant.
Avec ces deux choses qui pendouillent... Pas la peine d’entrer dans les
détails sordides. Flasques. Flapies. Sorte de flanelle broussailleuse. Et lui alors
prenant la fuite. Disant. Marmonnant. Maugréant. Une femme honnête ne fait
pas ça avant le mariage. Et moi répondant dis que je suis une putain. Et lui
rétorquant mais non mais non c’est parce que je t’aime que. Claquant la porte
sans finir sa phrase.
Je restai seule. La nuit devint silencieuse après ce grand échec, ce désastre.
Je restai muette. J’avais donc tenté de renverser le cours anachronique des
choses. Voulu être ce qu’on appelle une femme libérée. Echec! Ratage! Lui
était resté emmêlé dans ses vieux fantasmes et sa vieille arrogance de mâle
algérien. Archaïque ! La philosophie ne l’avait pas rendu plus intelligent ou
plus humain. Quelques quintes de toux nerveuse laissèrent des vibrations
ténues dans l’atmosphère. Je finis par vomir dans le lavabo. Pendant qu’un
liquide rouge vermillon continuait à s’échapper de moi. Souiller mes cuisses.
C'est à ce moment-là que je revis les mêmes chamelles roses (ou beiges ?)
nomadiser sur la surface du miroir de la salle de bains. Etait-ce une vision ?
Ou le souvenir d’un voyage au Sahara que j’avais fait en compagnie de
maman et de son frère l’oncle Amar ? Qu’importe. J’étouffai ma propre
lamentation. Mon propre apitoiement sur moi-même. Je suis restée longtemps
hébétée. Prostrée. Là, devant le miroir. Puis je décidai brusquement de quitter
cette léthargie. Blessée. Révoltée. Déçue. Surtout!
Lui, avait proféré des mots stupides en s’en allant. Sa médiocrité me fit
beaucoup de mal. Une nouvelle quinte de toux nerveuse. Puis un éclat de rire
strident. Hystérie. Brusquement, je fus submergée par la joie. J’étais soulagée.
Débarrassée de cette virginité mythique. Comme si les fourmis qui me
démangeaient tout le corps, depuis le début de l’adolescence, avaient cessé
leur agitation incessante et vorace. Instantanément !
Je me suis mise à haïr les hommes, les professeurs de philosophie et la
philosophie elle-même, réduite à un mode de séduction pour attirer les jeunes
filles naïves et les fasciner.
Jusqu’à ce que je fasse la connaissance de Salim. Mon deuil des mâles dura
plusieurs longues années. Ce fut très dur parce que j’avais un tempérament de
feu! C'est comme ça qu’on dit poliment qu’on aime beaucoup faire l’amour.
Beaucoup baiser. C'est comme ça que parlent les hommes quand ils sont entre
eux. Egrillards. Clignant de l’œil.
Quand je sus que Salim avait fait des études de philosophie et avait été
champion d’Afrique de judo, je fus prise de panique. Je me dis « quel
dommage avec ses putains d’yeux bleus, ses putains de cils, ses putains de...
La philo, je m’en méfie ! »
La nuit était maintenant épaisse. Après la pluie d’été aussi brève que
violente, le vent du Sud brûlant se mit à souffler. Je m’installai toute nue sur la
terrasse. A même le sol. Le sirocco me brûla la peau. J’eus plusieurs
orgasmes, rien qu’en écartant les jambes et en laissant le vent sec et brûlant
s’engouffrer en moi. La voix de Marie Kobayashi continuait à se déverser.
C'était comme une lave qui glissait sur ma peau et me léchait tout le corps.
Après tous ces souvenirs, tous ces orgasmes, tout ce sirocco et toute cette
voix, j’étais surexcitée. Je ne pus m’endormir. Je restai là sur la terrasse à
regarder le ciel grouillant d’étoiles et à me rassasier de cette baie magnifique
et algéroise.
L'aube ensanglantée vint, je vis ma première hirondelle de la journée. Je ne
sais pas pourquoi mais j’ai toujours trouvé que les hirondelles étaient les
oiseaux les plus sympathiques de l’espèce ornithologique. Graciles. Joueuses.
Acrobatiques. De vraies ballerines de l’espace. Féminines !
A cinq heures trente, je me ruai vers la douche. Je n’avais pas eu besoin de
mon réveille-matin, puisque je n’avais pas dormi. J’aime faire des nuits
blanches. Seule ou avec Salim. Egoïste ?
A six heures tapantes, j’arrivai au siège de la brigade. Je décidai de
commencer les interrogatoires, sans plus attendre. Il était six heures et quinze
minutes. L'heure légale pour interroger les suspects qui étaient en garde à vue.
J’allai dans la grande salle où on les avait installés. Je vis qu’ils regardaient
fixement mon visage. J’avais fait exprès de me maquiller outrageusement et
de m’habiller très légèrement.
Ils n’en revenaient pas. Un des policiers de service dit ironiquement : «
N’ayez pas peur. Au fond c’est une jeune femme très gentille... Vous allez
voir ! » Ils restèrent cloués à leur place. Là!
Quand je reçus le premier salaud (mon chef aurait dit présumé salaud,
Sarah ! Attention ! Présumé...) il n’eut pas le courage de me regarder dans les
yeux. Je le fixai longuement. Je dis : « Veuillez vous asseoir, monsieur. » Ma
politesse le désarçonna. Il fut pris de panique. Regarda vers la porte. Balbutia.
Finit par s’asseoir... Je me mis à examiner son dossier. Il plongea ses yeux
dans mon décolleté très échancré. Un chemisier en satin jaune.
Je dis combien avez-vous d’enfants, monsieur? Il ne répondit pas. Je dis
combien d’enfants avez-vous violés, mutilés et égorgés ? Il ne répondit pas.
Mais il avait peur. Il mourait de trouille. Il savait que je savais. Je savais qu’il
savait. L'effroi le prit de plein fouet. Je fis semblant de ne rien voir. Le
deuxième prévenu entra. Puis le troisième. Jusqu’à la fin de la journée. J’allai
aussitôt vers le lavabo pour me laver les mains. Je les savonnai. Je pris tout
mon temps. Je regardai mon visage dans le miroir. Il me parut blafard. Mais
que faire ?
Les funérailles d’Ali II, au contraire de celles de Sarah, furent grandioses.
Toute la ville était sortie pour accompagner le cortège funèbre. Je fus
brusquement assaillie par les souvenirs d’un petit cousin âgé de huit ans
décédé d’un cancer foudroyant. Le jour de ses obsèques on nous avait
relégués au fond du jardin. Sous la surveillance de tante Fatma, notre vieille
bonne.
Pendant toute la cérémonie funéraire, l’un de mes cousins s’ingénia à éviter
le soleil et à ne pas laisser le moindre millimètre carré de sa peau blanche
exposé à la lumière. Il en avait une sainte horreur. Il avait tourné autour de
l’arbre, sous lequel on nous avait parqués, pour l’éviter. Presque une rotation
complète. Au rythme du mouvement solaire.
Toute la marmaille était là. Comme frappée de paralysie. Ne sachant pas
très bien ni très clairement ce qui se passait à l’intérieur de la maison. Tout au
long de cette journée, personne n’osa proférer un mot. Une de mes cousines
habituellement très effrontée essaya bien de se moquer de son frère cadet et de
sa frousse du soleil. Disant : « Froussard ! » et s’arrêtant aussitôt face à son
œil torve. Noir. Méchant. Il était prognathe.
Je continuai à savonner lentement mes mains. J’ai toujours eu beaucoup de
plaisir à me laver les mains depuis que je suis toute petite. Cela avait le don
d’exaspérer mon père, avant sa fugue, et de le mettre hors de lui. C'est peut-
être pour cela que j’y ai pris goût. Plus pour le narguer que pour le plaisir de
passer et repasser la mousse du savon sur mes mains. Soudain l’eau s’arrêta de
couler. Les coupures d’eau sont fréquentes à Alger. Très vite le savon sécha
sur ma peau. Une croûte blanchâtre aussitôt se forma sur mes doigts.
Je restai là rêveuse devant le miroir. Je pensais à mon oncle Amar dont le
corps était quelque peu tarabiscoté. De guingois, presque. Il était zoologue et
fou de souris surdouées et de labyrinthes compliqués. Il avait comme livre de
chevet : L'histoire générale des labyrinthes, d’un Scandinave, un certain Silas
Haslam (X siècle).
e

Mon oncle avait une malformation congénitale, l’omoplate gauche plus


haute et plus saillante que la droite. Il avait beau essayer de camoufler cette
déformation sous une pile de vêtements, cela se voyait quand même. Il jouait
les frileux. Ne quittait jamais son manteau, même l’été ! Tout le monde était
au courant de cette coquetterie quelque peu déplacée chez un homme très
franc et très gentil mais qui jouait les grincheux. Il ressemblait de ce point de
vue à mon supérieur qui avait toujours l’air bougon et était son meilleur ami.
Je m’empressai de fermer le robinet. Il émit un borborygme pitoyable. J’eus
une crise de rire nerveux. Je m’essuyai les mains avec la serviette que me
tendit un inspecteur de service plus jeune que moi. Je savais qu’il était
amoureux de moi. Cela me faisait de la peine. Je ne pouvais rien pour lui. Lui
aussi regardait ma poitrine à moitié dénudée. Apoplectique. La croûte de
savon s’éparpilla dans l’air. Je jetai un regard furtif sur mon visage reflété
dans le miroir. Je constatai qu’il était presque jaune. Comme ciré. Cireux.
Comme le visage de la petite Sarah à qui il manquait l’œil droit que nous
n’avons pas retrouvé.
De la mort de mon jeune cousin je ne vis que ce terrible et tout petit
cercueil scellé avec le cachet de cire rouge des services sanitaires car il faisait
un temps caniculaire cet été-là : 46° à l’ombre pendant deux mois
consécutifs !
Tante Fatma venait nous apporter de temps en temps à boire et à manger.
Personne ne touchait à la nourriture. Ni à l’eau. J’avais l’impression que
l’odeur pestilentielle du petit cadavre en décomposition parvenait jusqu’au
fond du jardin. Mais ce n’était pas vrai. Ce n’est que plus tard que maman osa
parler de cette mauvaise odeur qui se dégageait du cercueil. A demi-mot. Et de
cette canicule torride et inhabituelle.
Je décidai de quitter le bureau et de rentrer chez moi. Le soleil était mort.
Comme un lambeau ovale. Sorte de jaune d’œuf gigantesque mais inaccompli.
Comme s’il avait raté sa propre circularité. Livide. Brouillé. Distendu. Les
détenus qui avaient refusé de parler restaient dans la cour de la brigade.
Accroupis à même le sol. Nous n’avions pas assez de place pour caser tout le
monde dans les cellules. Ils étaient trop nombreux. J’étais dépassée. Prise
entre la haine et la pitié. Salim, lui, aurait dit : la compassion.
Ils étaient là. Comme livrés à eux-mêmes. Ne sachant plus que faire.
Léthargiques. Indécis. Quelques-uns baissèrent la tête à mon passage.
D’autres me fixèrent durement. Certains crachèrent entre leurs pieds. Mais la
plupart restèrent immobiles. Impassibles. J’eus envie de leur injecter quelque
conscience du monde réel, quelque humanité dont ils étaient dépourvus,
tellement ils étaient enfermés dans leur fanatisme et dans leur aveuglement. Je
décidai de ne pas prendre la voiture et de me fondre anonymement dans la
foule. Je changeais souvent d’habitudes, par précaution.
Je regardais la nuit, maintenant, épaisse. Indigo. Dense. Le semblant de
soleil jaune d’œuf jaunâtre avait fondu. Mais sans laisser la place à la lune. Ni
aux étoiles. Je pressentis ce qui allait se passer. Je me lançai dans la rue.
Essayai de me frayer un passage dans la foule compacte. Comme bétonnée.
Un bus passa sans s’arrêter. Il était bondé. Un taxi arriva. Je lui fis signe que
je voulais aller vers le nord de la ville. Il me signala qu’il allait vers le sud et
accéléra sous mon nez. Un autre bus passa. Il s’arrêta mais la porte d’accès ne
fut pas ouverte. Quelques voyageurs descendirent par la porte de devant. Il
était bourré. En face de l’arrêt il y avait un café. Un café pour hommes,
évidemment. Ah ces cafés où il n’y a jamais une seule femme ! Mais
pourquoi !
La plupart des clients étaient rassemblés devant la porte. Ils s’ennuyaient
ferme. Ils regardaient le mouvement des passants. Ils reluquaient les
passantes. Chaque fois qu’une femme passait devant eux, ils la dévoraient des
yeux. Pleins de désir. Libidineux. Je décidai de rentrer chez moi à pied.
Aussitôt un adolescent m’emboîta le pas. La langue pendante et la démarche
houleuse. Il me suivait avec l’air de dire j’ai envie de te baiser. Mais il sortit
brusquement et d’une seule traite je veux mettre ma main dans ta grosse chatte
poilue. Il en était tout cramoisi. Apoplectique. J’eus envie de dégainer mon
arme et lui coller mon insigne de fliquesse sous le nez pour qu’il déguerpisse
mais je n’en fis rien.
Je fis semblant de lui rire au nez. Je pensais en moi-même pas une chatte
poilue mon petit bonhomme tu te goures, plutôt un hérisson épineux. Un jeu
de mots si facile m’agaça. « Ton cerveau se ramollit, te voilà vieille fille
immariable », comme aurait déclaré ta défunte et infecte grand-mère. Mais
peut-être que Salim...
Puis devant l’aspect piteux et lamentable du gamin en chaleur, j’eus les
larmes aux yeux. Furtivement. Nerveusement. Je me rappelai alors mon
cousin cadet qui me disait parce que je ne me laissais pas faire : « Va te faire
niquer, tu sais bien que maintenant ça ne te sert pas qu’à pisser. » J’ai mis du
temps à comprendre. Il fallut mon vieil amant, celui de la première et
désastreuse fois. Il avait déclaré presque la même chose que mon cousin mon
cher professeur de philosophie, en citant Faulkner. En plus, il était érudit, ce
con-là.
J’arrivai chez moi, fourbue, morte. J’étais à bout. Je me mis aussitôt au lit.
Je m’endormis profondément. Mes bras serrant ma poitrine comme pour me
protéger de quelque viol potentiel. Au bout d’une heure je me réveillai. Je
ressentis une brûlure entre le désir et la douleur. Je me tournai vers la fenêtre.
Je vis le ciel qui s’y découpait. Il était blanc. Net. Telle une langue de sel dans
la canicule du désert. Le silence était pesant. La rumeur de la rue s’éteignit. Le
bruit des voitures cessa lui aussi. Il y avait dans l’air une odeur de sardines
grillées, de fenouil mouillé et de linge bouilli.
Le silence se fit en moi. Intérieur. Sourd. Et le platane comme une
gigantesque vipère verte qui rampe vers mon lit à travers la fenêtre ouverte !
Comme s’il maugréait. Comme s’il se secouait. Il continuait à pousser dru
dans la terre. Stable. Immobile. Impressionnant. Les oiseaux étaient,
maintenant, silencieux. Pendant la journée, ils vociféraient, se chamaillaient
d’une façon assourdissante. Ils allaient et venaient. Instables.
Neurasthéniques. Fiévreux. Fragiles. Sauf les hirondelles. Gaies. Presque
discrètes. Femelles !
Le feuillage de l’arbre avait changé quelque peu sa position sous l’effet des
premiers vents de la nuit. Je restais là, juste perplexe. Je n’avais plus la
capacité de m’étonner. Certains jours, je ressentais que tout mon flair et toute
ma curiosité étaient morts. Mais il y avait Salim ! d’autant que les draps
étaient encore imprégnés de son odeur. Je fus brusquement heureuse et me
rendormis aussitôt.
C'est aux funérailles d’Ali II que nous avions repéré le groupe de Flicha. Il
était là, entouré de ses acolytes. Il était petit et maigre. Il avait rasé sa barbe.
Je ne le connaissais pas sous cet air-là. Toutes les photos en ma possession le
représentaient avec une barbe épaisse et sale et des lunettes de soleil qui
dévoraient ce qui restait de son visage envahi par les poils. Il était là dans le
cimetière herbu et boisé de la petite localité située tout près d’Alger. La foule
était énorme. Compacte. Silencieuse. Flicha était fagoté dans un costume
flambant neuf mais trop grand pour lui. La cravate, ridiculement courte et
criarde, avait l’air de l’étouffer. Il faisait chaud.
Mes collègues des services techniques et anthropométriques étaient là. Sur
le pied de guerre. Mais mêlés à la foule. Eparpillés selon un plan mûrement
réfléchi. Dotés d’appareils et d’instruments très sophistiqués et miniaturisés.
Je voulais des photos. Des voix enregistrées. Les terroristes et leur chef étaient
aux premiers rangs. Il ne s’agissait pas de les arrêter. Ce n’était ni le lieu ni le
moment. J’avais décidé une filature sans faille. En dehors du groupe, je visais
aussi ses réseaux de soutien et ceux de la logistique. Il fallait être patient. Mais
j’étais impatiente !
Les photos c’était pour comprendre. Des gros plans. Je voulais des gros
plans des visages et des mains, surtout. Ça dit beaucoup de choses, les yeux et
les mains. J’ai remarqué que celles de Flicha étaient petites et fines. Avant
qu’il ne se transforme en égorgeur, il possédait une petite bijouterie dans la
Casbah d’Alger. Plutôt prospère. Comment bascule-t-on de la bijouterie à la
pratique de l’horreur ? C'était fascinant. J’essayais de comprendre. Mais je
savais aussi que Flicha, avant de se convertir à la bijouterie, était un petit
voyou spécialisé dans les vols de bijoux qu’il arrachait aux femmes, dans les
ruelles de la Casbah.
J’aperçus Salim entouré par ses deux gardes du corps. Il était derrière
Flicha, tout près de la petite tombe fraîchement creusée. Il le frôlait presque.
Le corps d’Ali II, engoncé jusqu’au cou dans un linceul jaune recouvert de
fleurs, reposait à même le sol. Je pouvais presque entendre le silence de cette
foule immense. Compacte. Digne. Trop digne, peut-être. La dignité
commençait à m’agacer sérieusement...
Les assassins venaient donc assister aux obsèques de leurs victimes. Ce
n’était ni par provocation ni par compassion ou quelque vague remords mais
pour accomplir un rituel, religieux à leurs yeux. Leurs victimes étaient
purifiées, une fois violées, mutilées et égorgées ! Lavées de leurs péchés et de
leurs scories bassement matérielles.
J’avais lu toute leur littérature délirante à ce sujet. Elle était confuse,
ambiguë et perverse. Tirée par les cheveux. Incroyablement abondante et
logorrhéique. Très complaisante. Avec une langue qui se voulait théologique,
savante et argumentée. Mais, en fin de compte, elle était fumeuse.
Abracadabrante. D’un autre âge. D’un autre monde.
Au cours des différentes perquisitions, j’ai trouvé de nombreux
argumentaires qui tentaient d’expliquer les assassinats de Sarah et d’Ali II et
la mise à mort d’Ali I, torturé d’une façon ignoble. Ils avaient décidé de
l’assassiner parce qu’il tenait une cave à vin à Bab el-Oued qu’il refusait de
fermer malgré les menaces quotidiennes de ces islamistes.
Je pensais à tout cela, quand je vis soudain Flicha se précipiter sur le
cadavre d’Ali II, au moment où les deux croque-morts commençaient à
disposer son petit corps dans la tombe, l’embrasser sur le front et sur les pieds.
J’étais abasourdie. Il avait un air de profonde contrition. Il semblait sincère. Je
vis ses yeux se remplir de larmes. Ali II avait été abattu dans le préau de son
école, pour l’exemple et aussi pour qu’il quitte ce monde infâme et rejoigne le
paradis où il dînerait tous les soirs à la table du Prophète! Selon leur croyance
ridicule.
Quand je vis les réactions hystériques de Flicha, je me dis : « Je vais lui
niquer le con de sa mère à cette espèce de zob mal circoncis. » Je faillis
dégainer et l’abattre. Mais Salim debout en face de moi, de l’autre côté de la
petite tombe, devança ma réaction et me regarda. Un regard bref. Foudroyant.
Je serrai les poings enfoncés profondément dans les poches de mon pantalon
et partis en courant, à l’autre bout du cimetière pour me réfugier derrière un
énorme eucalyptus qui sentait l’été. A l’abri des regards, je vomis tout ce que
j’avais dans le ventre, c’est-à-dire beaucoup de café très sucré, et un peu de
bile. C'était ma façon à moi de pleurer, de me lacérer le visage, de hurler mon
dégoût, ma haine, ma peur et surtout mon incompréhension.
Au moment où j’allais entrer dans ma voiture, Ali I surgit de je ne sais où et
m’étreignit, avec force. Sans un mot. Puis il disparut à nouveau, comme par
enchantement. Cette étreinte me fit du bien. Je montai dans ma voiture et
démarrai en direction du centre-ville. Dans le rétroviseur, derrière la voiture
de mon escorte, je vis une autre voiture qui essayait de me rejoindre. Flicha
lui-même était au volant. Je savais que je ne craignais rien. Mes gardes du
corps étaient vigilants et le rituel des assassins leur interdisait de commettre
un crime le jour de l’enterrement d’une de leurs victimes. Je nageais dans leur
délire. Mais une question me taraudait : pourquoi les viols, alors ? Je
comprenais les mutilations et les égorgements qui font partie d’un rituel
sectaire et barbare. Mais les viols ?
Nous nous connaissions donc bien, moi et lui. Tous les deux baignions dans
la haine, l’ambiguïté, la perversion... la culpabilité. Quelque part, je me sentais
très coupable. De quoi ? Je ne savais pas !
Le lendemain de l’enterrement d’Ali II, assassiné le 3 Juillet, la veille des
vacances d’été qui tombaient le 5 Juillet de chaque année, je trouvai une
grande enveloppe kraft derrière la porte d’entrée. Elle y avait été glissée
durant la nuit. Je pensai tout de suite à une lettre de menaces. J’en avais
l’habitude et devais en posséder une centaine dûment répertoriées, classées,
analysées par les graphologues de mon service et qui devaient se trouver au
fond d’un tiroir de mon bureau. Je pensais aussi que l’enveloppe pouvait être
piégée.
Je la pris avec précaution. La mis dans mon sac et partis à mon travail. En
arrivant, j’allai directement au laboratoire et la confiai à l’un des meilleurs
spécialistes. En fin de matinée, il vint me voir dans mon bureau, l’air gêné,
disant : « Tu sais Sarah, ta lettre n’est pas piégée. J’en ai lu quelques lignes...
Ce n’est pas non plus une lettre de menaces. Non! c’est... c’est... personnel,
quoi ! » Il me la tendit et disparut, sans même me dire au revoir. Je reconnus
tout de suite l’écriture de Salim.

« Toi, Sarah.
Je ne t’ai jamais dit pourquoi j’étais quelqu’un de perplexe et il y a une ou deux choses que je
voulais te dire pour t’expliquer cette perplexité qui semble t’attirer en moi. Je n’ai pas l’habitude de
parler et c’est pourquoi je t’envoie cette lettre pour te dire, par écrit, tout ce que je ne peux pas
exprimer par la parole.
Tout d’abord, tu sais que je suis né à Béni Yeni en grande Kabylie mais tu ne sais pas que j’ai fait
toute ma scolarité chez les Pères Blancs. Jusqu’au Baccalauréat. C'est peut-être là que j’ai acquis
cette sorte de casuistique comme tu le dis, que je suis devenu athée et que j’ai décidé de faire des
études de philosophie à la fac d’Alger. Tu me parles beaucoup de ton père et de ta mère. De cette
accusation d’adultère. De cette fuite de ton père quand tu avais cinq ans. Bien que ton aîné d’une
dizaine d’années, j’ai vécu moi aussi la même histoire. C'est à peine croyable!
Mon drame à moi, c’est mon père et mon frère jumeau. Un jumeau univitellin ou monozygote. Je
préfère ce deuxième terme découvert un jour dans un dictionnaire médical avec une joie
formidable. Je décidai tout de suite de le surnommer Zigoto!...
Mon frère jumeau est quelqu’un de fantasque, fragile, versatile et pleurnichard. En fait, il
fonctionne à la limite d’un cynisme mêlé d’une sorte de stupeur et d’irréalité qui le rend – parfois –
non pas sympathique ou émouvant, mais original. Sorte de torpeur, d’impudence et de fragilité
comme stagnant à la surface de ses yeux gris qui devenaient, lorsque, enfant, il avait trop pleuré,
presque violets. A la limite du bleu et du vert. Ils étaient, alors, bizarres, inquiétants, beaux et
insaisissables.
Zigoto était un gros collectionneur de timbres-poste et de cartes postales envoyés du monde
entier par notre père dont il se fichait pas mal. Comme tous les autres sœurs et frères, d’ailleurs.
J’en avais une trentaine issue de quatre épouses différentes. Toute la fratrie était dévorée par la
haine et la rancune qu’elle vouait à ce père volage et coureur de femmes et d’espaces.
Mon cadet (c’est du moins ce qu’il croyait sincèrement, alors que nous étions jumeaux!) s’en
fichait donc, parce qu’il n’avait jamais pardonné à notre père d’avoir pris une deuxième épouse,
alors que nous étions tous les deux encore à l’état embryonnaire dans l’utérus de notre mère. Aussi
faisait-il semblant d’être indifférent et jouait-il les garçons passionnés par l’élevage des vers à soie,
la construction des modèles réduits de bolides et avions. Il se passionnait également pour la
collection des timbres-poste et des cartes postales. Il passait d’ailleurs son temps à sécher les cours
et à se faufiler sur le terrain de l’aéro-club strictement interdit aux non-adhérents en se faisant
passer pour quelqu’un d’autre. Zigoto avait des cheveux blonds, et un accent pied-noir petit-
bourgeois d’Algérie tout à fait parfait, alors qu’il n’en avait jamais connu un seul. Un jour, je te le
présenterai, Sarah.
Il s’était perfectionné, aussi, à imiter la voix de mon père en téléphonant au lycée pour camoufler
une absence ; et à contrefaire sa signature pour sécher les cours de gym, tant il était indolent,
antisportif, lent et mou. Il ne voulait jamais laisser personne partager ses passions, toucher à ses
vers à soie ou à ses timbres-poste, ou déplacer d’un millimètre un de ses modèles réduits. Personne
n’osait enfreindre ces interdits absolus.
Tout le monde en avait une frousse incroyable car on pensait qu’il avait – avec ses yeux gris – le
don de jeter des sorts. Maman le laissait libre de faire traîner ses milliers de vers à soie partout dans
la maison, à crotter cette pâte verte, écœurante et onctueuse mais finalement très émouvante parce
qu’elle est le substrat, le raccourci et la subtantification de quelque chose de joli, de vivant,
d’éphémère et de colorié : les vers à soie. As-tu élevé des vers à soie, Sarah?
Je n’acceptais pas que ces vers viennent salir les cartes postales que j’arrachais avec difficulté à
Zigoto et que je cachais jalousement au fin fond de mon armoire fermant à clé, à l’intérieur d’une
boîte à chaussures où je mettais tout ce qui était précieux aux yeux d’un adolescent : timbres-poste
sans aucune valeur d’ailleurs mais qui me faisaient voyager mieux que les atlas ou les
mappemondes parce qu’ils étaient très joliment illustrés et portaient de superbes noms de pays
magiques et évocateurs d’exotisme, d’un ailleurs mythique ou mythifié, d’une possibilité chargée
de tant de rêves, de fuites en avant, de paradis terrestres : Iles Maldives, Madagascar, Grande
Comore et Petite Comore (de l’arabe kamar qui veut dire lune et prénom de ma première et très
jeune belle-mère, morte en couches), Cochinchine, Indochine, A.O.F., A.E.F., etc.
Ou bien des lettres maladroitement amoureuses de lycéennes incapables de céder le moindre
petit baiser mais prolixes dans l’art érotique, épistolairement parlant. Ou bien des petits rectangles
représentant les footballeurs les plus célèbres de l’époque que nous trouvions dans les tablettes de
chocolat. Ou bien la fameuse photographie de ma terrible grand-mère sur son lit d’agonie, altière,
hautaine et finalement complètement loufoque puisqu’elle n’avait rien trouvé de mieux à faire à
quelques instants de sa mort, que de se faire photographier, assise dans son lit. J’imaginais qu’elle
s’était évertuée à prendre la pose avec ses yeux déjà vitreux. A moins que ce ne soit un effet
artistique voulu par le photographe.
Grand-mère avait certainement réajusté son horrible coiffe en velours ou taffetas, couleur
garance. Coiffe non seulement démoniaque mais sacerdotale, inquisitoire. Elle avait, peut-être,
déplié les parties froissées de sa gigantesque robe en soie, en percale ou en organdi, certainement
de couleur violette. Apostrophant (cela ne se voyait pas sur le cliché bistre au verso duquel il y
avait cette inscription laconique : Beni Yeni, 14 Mars 1925) de sa voix caverneuse et masculine,
mon pauvre grand-père tout intimidé, un peu faufilé dans ses jours et ses nuits, à la voix craintive, à
la taille de poupée, aux joues imberbes, lisses et roses. Incapable, paraît-il, de vivre sans elle, mort
de chagrin, fou d’amour.
Ma grand-mère se faisait donc photographier sur son lit de mort pour l’exemple et afin
d’inculquer aux générations à venir le sens du devoir, du courage et de la responsabilité.
Zigoto devenait d’une rouerie fantastique et d’une mauvaise foi formidable dès qu’il s’agissait de
timbres-poste. Echanges. Marchandages. Manœuvres. Atermoiements. Qu’il multipliait et exagérait
au point que je ne m’y retrouvais plus. Il me roulait à chaque coup, me trompait chaque fois, usait
et abusait de ma bonne foi.
S'arrangeant toujours avec son air pleurard, grâce à cette générosité des glandes lacrymales dont
la nature l’avait pourvu, à cet esprit de martyr qu’il savait si bien cultiver et déployer, pour m’avoir,
me faire pitié, m’obliger à lui abandonner tous les timbres qu’il voulait pourvu qu’il cessât de
pleurer. De faire couler ces grosses larmes glauques. Mouillantes, irrésistibles jusqu’à ce que, sûr
d’avoir gagné, certain que je ne reviendrai pas sur ma décision (ou plutôt sur ma défaite) il ne pût
réprimer une sorte d’allégresse qui jaillissait de ses pupilles, sorte de flamboiement cru, cruel et
violet.
Je restais là sidéré, haineux quand même mais ne revenant jamais sur nos accords, par orgueil,
par pitié et par admiration pour ses talents de comédien. J’admirais sa pugnacité à vouloir avoir
toujours raison. Et puis – très vite – il reprenait cet air blasé, indifférent, méprisant, hors d’atteinte.
Il s’enfonçait alors dans une sorte de monde intérieur en plexiglas, ou en béton, ou (comment
appelle-t-on, déjà, ce matériau de construction à la fois solide, léger et translucide, siporex, je
crois?) en siporex, donc.
Il retrouvait alors le monde dans lequel il se mouvait, se redéployait à nouveau comme si de rien
n’était. Comme si nous n’étions pas en guerre, tous les deux ; que maman n’avait jamais été
accusée d’adultère (incroyable cette coïncidence entre ta mère et la mienne, Sarah! accusées
injustement, toutes les deux d’avoir eu des amants !) ; que mon père ne nous avait jamais terrorisés
elle et moi, martyrisés, massacrés à coups de poing de pieds et d’obscénités, voulant qu’on
reconnaisse qu’elle avait un amant et que j’étais son complice et son protecteur!
Puis Zigoto se remettait à nouveau à traficoter ses modèles réduits, à découper ses avions, à
classer ses timbres et à dépouiller le plus beau mûrier (le mien, celui qui est collé tout contre la
fenêtre de ma chambre. Comme c’est le cas avec ton platane, Sarah !) de ses feuilles pour nourrir
ses satanées bestioles qui m’horripilaient et me fascinaient. Ils avaient une peau si douce et si rêche
à la fois, avec tous ces camaïeux, tous ces dégradés, ces nuances, ces coloriages, jusqu’au noir le
plus sombre. Ils me fascinaient aussi par la gracilité, la fragilité et le rosé de leurs pattes
émouvantes qui m’écœuraient quelque peu. Comme cette manie de crotter partout une sorte de
succédané, d’ersatz mou, flasque et vert clair des feuilles de mûrier elles-mêmes.
Mais la guerre dura au sujet d’un Zanzibar (ou d’un Tombouctou) plus d’une année à tel point
que je me mis à bégayer pendant quelques mois, moi l’aîné, son aîné de trois minutes ! parce qu’il
ne voulait pas en démordre. Il refusa de me le restituer et je le soupçonnais de l’avoir mangé (il
était vert dans mon souvenir) pour le restituer sous forme de pâte verte, écœurante, molle, à l’instar
de ses vers à soie; tellement il me faisait enrager. Toi Sarah tu n’as pas eu de frères ni de sœurs. Il
m’arrive de t’envier. Moi j’ai eu une trentaine de sœurs et de frères et en prime, j’ai eu Zigoto.
Zigoto le magnifique!
C'est à ce moment-là (on avait alors quoi treize-quatorze ans, c’est-à-dire que lui avait treize-
quatorze ans et moi treize-quatorze ans et trois minutes) qu’il se mit à avoir des airs de supériorité ;
à me regarder de haut ; à me tancer avec une superbe que je ne lui avais pas connue auparavant ; à
dire partout qu’il allait devenir un pilote de chasse... Mais il était quand même prêt à déguerpir
quand il voyait monter dans mes yeux cette colère meurtrière que personne d’autre ne pouvait
provoquer en moi, excepté lui, mon jumeau, à la fois mon endroit et mon envers, mon recto plus
que mon verso.
Zigoto le magnifique était prêt à déguerpir, donc, pour se réfugier auprès de ma mère ou d’une
jeune tante qui le chouchoutait, le laissait faire tout ce qu’il voulait, mettre autant de désordre qu’il
lui plaisait. Ou prêt à me calmer en me proposant, brusquement, un Macao dont il avait au moins
trois exemplaires mais qui était très rare, introuvable et d’une grande valeur, alors inestimable, à
nos yeux. Je ne comprenais pas ce revirement soudain ; mais il n’avait jamais accepté de me rendre
mon Zanzibar (ou mon Tombouctou ou?). A ce jour! Je sais que c’est ridicule, Sarah, mais cette
histoire de timbres volés continue à me pourrir la vie, alors que je vais avoir quarante ans ! Je te
donnerai d’autres détails quand on aura eu ce salaud de Flicha et son groupe. Quand on aura arrêté
Saïd-Fœtus qui continue à éventrer les femmes enceintes. Mais l’histoire de ma mère accusée
d’adultère est vraie ! Quels destins croisés. C'est peut-être pour ça que... je t’aime.
Salim.
P.-S. Je sais que tu te tortures pour retrouver l’œil manquant de Sarah et que tu continues à
envoyer des agents pour ratisser les lieux du crime. Tu devrais laisser tomber. Tu perds toute ton
énergie dans des idées fixes et sordides qui te rongent et dans des détails superflus et inefficaces qui
te hantent. Tu devrais aussi, à mon avis, rendre le cartable du petit Ali à ses parents. »
4

SEPTEMBRE 1998
Au réveil, la première chose qui me vint à l’esprit fut la lettre de Salim. La
lettre était là. Sur ma table de chevet. Il en avait, une histoire, lui aussi.
Comment dit-on ? Une histoire lourde ? J’ai toujours trouvé qu’il avait un air
jésuite. Quand il faisait un exposé, disséquait un dossier, traquait des indices,
quadrillait la ville. Il y avait de la casuistique dans ses rapports. Je me ruai
dans la salle de bains.
La douche avait un goût particulier. J’étais heureuse et touchée. Heureuse
que Salim se soit confié à moi. Touchée parce qu’il était obligé de m’écrire
cette longue lettre au lieu de m’en parler. Incrédule devant ces destins de nos
deux mères, tellement croisés mais si différents quand même.
Sa pudeur et sa timidité m’émouvaient. Sa passion pour la philosophie,
avec laquelle je commençais à me réconcilier, et pour les échecs, cachait
l’autre côté de sa personnalité : il était un homme de terrain. Il se déplaçait à
la tête de ses hommes sur les lieux des attentats et savait trouver les indices,
flairer les pistes, déjouer les plans terroristes, toujours très dangereux parce
qu’ils étaient rusés, traîtres et imprévisibles. Alors qu’il pouvait se contenter
de rester dans son bureau ou dans les différents laboratoires de la police
scientifique, et de donner des ordres.
Les terroristes avaient tenté de l’assassiner plusieurs fois. Mais il avait
déjoué tous leurs plans. Il habitait un petit H.L.M. dans une banlieue très
risquée d’Alger. Jamais il n’accepta de déménager. Ils le redoutaient. Il s’était
fait un nom dans la brigade et à l’extérieur de la brigade. Je l’avais souvent vu
partir pour une enquête sur le terrain après un attentat ou un massacre et
j’avais remarqué qu’à ce moment-là, toute perplexité disparaissait de ses yeux
dont la couleur passait du bleu-noir au bleu cobalt. A la place des yeux, il
avait alors deux billes d’acier, et le doute laissait place à la détermination.
Quelque chose de dur et de calme. D’un vide insondable.
Il n’était plus lui-même. A peine s’il me regardait. C'était un autre homme.
Comme s’il se dédoublait. Sa voix aussi changeait. Muait. En me maquillant,
face à la glace, je fus prise d’un fou rire irrépressible, cette histoire de frère
jumeau et ce surnom que Salim lui avait donné (Zigoto) avaient quelque chose
de burlesque. Je ris aux larmes. Seule face à la glace. Je m’imaginais le Zigoto
en question, nonchalant, lent, mou et retors. Pleurnichard. Querelleur.
Tricheur ! Quel fardeau pour Salim.
Et ce père, alors! Ce voyageur froid et égoïste. Il fonctionnait à la cruauté.
Ce nombre d’épouses et de maîtresses. Cette fratrie incroyable. Ces voyages si
lointains et si abracadabrants. Ces cartes postales froides, vides et anodines.
Salim m’impressionnait jusque-là. Je l’admirais. C'était mon héros.
Maintenant, il m’émouvait aussi. Et sa mère accusée d’adultère, comme la
mienne. C'était à peine croyable! Mais sa mère était tombée dans le piège. Pas
maman qui avait su oublier très vite son mari, grâce à l’aide de son frère. A
moins que...
En prenant mon petit déjeuner, je réalisai que la lettre de Salim était bien
écrite. J’étais follement amoureuse de lui, maintenant je l’aimais. Je fondais.
Ainsi, il n’avait pas eu de père, lui non plus. Comme moi. C'est peut-être pour
cela que nous avions choisi tous les deux d’intégrer la police, au moment où le
terrorisme battait son plein. Quelque chose de suicidaire en fin de compte.
Pour prouver quoi ? Pour exorciser quels démons ? Quelle névrose ? Quels
fantômes de pères ? Par-dessus le marché, élevé par les Pères Blancs ! J’aurais
pensé aux Jésuites, plutôt... Salim les aimait bien. Il donnait l’impression de
leur être reconnaissant pour cet enseignement de qualité qu’ils avaient su
dispenser. Plus tard il me parla d’un certain Père Grojean qui lui fit aimer les
mathématiques et le latin et qui l’initia aux échecs.
Et puis surtout, grâce à cette lettre, je savais maintenant que Salim m’aimait
vraiment. J’avais besoin d’être rassurée. Voilà qui était fait, peut-être...
En entrant dans mon bureau, j’affrontai, comme à mon habitude, les visages
défigurés de Sarah et des deux Ali. Je restai quelques minutes à regarder les
photos agrandies, les articles géants. Les manchettes rouges à la Une. J’en
avais besoin pour trouver le courage de continuer. Parfois il m’arrivait de leur
parler. Je posais les questions et donnais les réponses. Eux étaient muets.
J’aurais voulu les entendre. Leur raconter la lettre de Salim. Mon amour pour
lui. Ma sensualité débordante. Les menus faits et gestes de ma vie
quotidienne : rapports, interrogatoires, coups de téléphone, coups de pied dans
la fourmilière terroriste, interventions éclairs, funérailles, etc. Mais je me
trouvais indécente. Folle à lier.
Je m’étais habituée à ces trois visages atrocement mutilés et je les trouvais,
au fur et à mesure que le temps passait, beaux. Beaux dans leur silence. Beaux
dans leur laideur. Beaux dans leur douleur... Ce matin-là, je mis du temps à
m’en détacher. Etait-ce morbide de ma part ? Etait-ce mortifère? Je n’en
savais rien. Mais l’horreur et la rage que j’éprouvais face à ces photos se
transformaient progressivement en une énorme tendresse. J’éprouvais quelque
gêne quand même.
Journée banale. Toujours les mêmes dossiers. Quelques interrogatoires.
Rien que du menu fretin : des gamins qui renseignaient les terroristes ou
faisaient le guet pour eux, en contrepartie de quelques billets ou de quelques
grammes de haschich.
Un seul gros poisson arrêté le matin même, à six heures tapantes. L'heure
légale. C'était un émir qui tenait sous sa coupe toute la banlieue Ouest.
Sanguinaire. Faux-cul. Il reconnut très vite sa culpabilité mais protesta
plusieurs fois parce que mes agents, lors de son arrestation, avaient réveillé
ses deux petits jumeaux, nés trois jours auparavant.
« Deux nourrissons de trois jours, répétait-il. Ils étaient effrayés. Vos agents
sont des brutes. Ils seront liquidés dans la semaine. Comptez sur moi ! Non
mais ! Réveiller deux nouveau-nés, deux petits jumeaux à six heures du matin,
on n’a pas idée ! Vous aussi je vous aurai espèce de putain ! »
J’étais sidérée. Ahurie. Suffoquée. Le prévenu s’était spécialisé dans l’art
d’éventrer les femmes enceintes et d’arracher les fœtus qu’elles portaient. La
population lui avait donné un surnom : Saïd-Fœtus !
Ensuite, j’ai passé la journée à réfléchir à la manière de procéder pour
réussir l’arrestation de Flicha. Je faisais des schémas. Traçais des itinéraires.
Organisais des filatures. Mais seulement sur le papier. J’attendais mon heure.
La population, devant l’horreur des crimes commis par les terroristes, avait
basculé. Elle ne supportait plus d’avoir peur, de vivre dans l’angoisse, de se
taire et d’être parfois complice, par choix ou par contrainte. Elle ne
comprenait pas que les islamistes s’attaquent surtout aux pauvres, aux paysans
et aux femmes.
Je sentais que cette année 1998 allait être une année décisive. Les
renseignements affluaient. Les langues se déliaient. Des terroristes se
rendaient par milliers. Ils étaient alors loquaces, bavards, intarissables. Mais il
fallait trier là-dedans. Faire attention de ne pas tomber dans le piège des
fausses pistes ou des guets-apens. J’avais perdu plusieurs de mes hommes à ce
petit jeu. Mais c’était la débâcle chez nos adversaires. Il fallait en profiter.
Mettre la pression. Ne pas se précipiter. Il aurait été facile d’arrêter Flicha et
sa bande à l’enterrement d’Ali II, même si ce n’était ni le lieu ni le jour. Ma
tactique et ma lenteur les déstabilisaient encore un peu plus. Je savais que je
les tenais. Ma façon de me maquiller, de m’habiller aussi. J’étais très
coquette... provocatrice. Déshabillée ! presque...
Nous avions, maintenant, l’initiative. Eux attendaient. Ils n’agissaient plus.
Ils réagissaient.
Vers quatre heures de l’après-midi, un télex tomba, comme pour me
contredire. C'était l’assassinat d’un juge pour enfants, abattu dans sa voiture
au moment où il rentrait chez lui, à la tombée de la nuit. Son épouse était à ses
côtés au moment de l’attentat. Je partis avec une équipe vers le lieu du drame.
Devant la maison du juge, il y avait une voiture noire criblée de balles. Le
cadavre gisait à l’intérieur, le buste affalé sur le volant. Douze balles dans le
corps. L'épouse en était sortie miraculeusement indemne. Je me dis que
j’aimerais mourir comme lui. Douze balles. La mort instantanée. Il a eu plus
de chance que Sarah, qu’Ali I ou même qu’Ali II. Ce dont moi j’avais peur,
c’était l’assassinat par mutilation, viol, égorgement. Dépeçage !
J’oubliais. Le juge était armé. Avant de mourir il avait abattu un des
terroristes. Une seule balle, au milieu du front. Cette précision m’étonna et me
troubla. J’examinai le cadavre du terroriste. Très jeune. Une vingtaine
d’années. Visage glabre. Jeans impeccables. Tennis Nike. Boucle à l’oreille
gauche. C'était le déguisement de ceux qui opéraient dans les grandes villes.
Au point que de temps en temps j’organisais des rafles parmi les porteurs de
boucles !
Mon chef me disait alors, toujours au téléphone : « Attention Sarah ! pas
d’abus ! pas de bavures... tu exagères, non... » Toujours ce ton bougon et
paternel. Il avait raison. Mais je faisais ce que je pouvais. Dans ces cas-là,
c’était moi et moi seule qui menais les interrogatoires. Mes hommes pouvaient
se laisser aller à leurs instincts qui n’étaient pas toujours pacifiques, à faire du
zèle malgré mes recommandations. Je savais que certains d’entre eux étaient
capables du pire : la torture !
Grâce à cette méthode, j’avais attrapé quelques gros poissons. L'un d’entre
eux se déguisait en travesti pour assassiner ses victimes d’une façon rituelle,
lente et épouvantable. Condamné à perpétuité. Dans ces cas-là, je n’ai pas
d’état d’âme. Je ne veux pas en avoir... Mais, il y a toujours cette trace de
remords et de culpabilité. Des traces floues. Ambiguës. Dérangeantes. Elles
me pourrissaient la vie. Elles m’agaçaient.
Peut-être parce que j’étais alors en train de lire deux livres que Salim
m’avait offerts, sans faire de commentaire : l’Ethique à Nicomaque d’Aristote
(350 av. J.-C.) et l’Ethique de Spinoza (1677).
L'épouse du juge abattu était effondrée. Elle ne cessait de répéter : « Mais il
a toujours aimé les enfants. Il les appelait ses petits démons... on le trouvait
trop laxiste... pourtant, voilà le résultat... ils étaient cinq... j’en ai reconnu un...
il habite le quartier... je crois même qu’il a eu à faire avec mon mari... mais il
avait refusé de l’inculper... je suis sûre que c’est lui. Il était venu à la maison...
c’était certainement pour connaître ses habitudes... pour l’épier. Celui-là si je
le trouve un jour, je le tuerai moi-même. Douze balles... comme pour mon
mari. Je le vengerai, commissaire. »
Je dis : « Non, madame, non ! C'est mon boulot de le retrouver, pas le vôtre.
Calmez-vous... je comprends votre colère. – Mais non, commissaire, c’est pas
de la colère, c’est du chagrin... c’est de la déception! Douze balles... douze
balles... vous vous rendez compte... mon mari était petit et chétif... douze
balles dans un si petit corps... un homme affable, si vous saviez commissaire...
doux... gentil... »
Et mon chef, à ce sujet, toujours au téléphone, toujours bougon, toujours
faussement furieux : « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de Flicha?
Ta tactique ne tient pas debout, Sarah... tu attends qu’il égorge d’autres petites
filles, d’autres petits enfants! Qu’il commette d’autres massacres ? Il est au
bout du rouleau. C'est maintenant qu’il est le plus dangereux. Méfie-toi. Tu
fais du surplace... Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de l’épouse du juge
Malki... elle est folle! Elle veut se venger ? Mets-la-moi sous surveillance,
celle-là... pas de permis de port d’arme... je compte sur toi, Sarah. Lis bien le
rapport sur cette affaire... relis ses déclarations... je sais... je sais... elle est sous
le choc mais moi aussi, je suis sous le choc et cela dure depuis six ans... Et
puis son mari s’est bien défendu... il a abattu l’un des terroristes... il s’est
vengé avant de mourir... mais en légitime défense, Sarah ! En légitime défense
seulement! Par contre, elle, si elle bouge, je la coffre... Et à perpète... »
Puis il raccrocha, comme à son habitude, sans dire au revoir. Avant la mort
de maman, il n’oubliait jamais de me demander comment elle allait, il prenait
de mes nouvelles. Depuis, je trouvais qu’il était moins affable avec moi. Je
savais aussi qu’il voyait l’oncle Amar, tous les soirs, pour prendre l’apéritif.
Je voulais lui parler des protestations délirantes de Saïd-Fœtus, au sujet de
ses deux nourrissons. Mais il ne m’en laissa pas le temps.
Flicha tomba au moment que j’avais choisi. Toute sa bande aussi. Mon
intention était de le prendre vivant. Je n’eus pas le choix. Cela me frustra. Je
voulais l’arrêter et le mettre en face des photos de Sarah et des deux Ali. Une
photo c’est plus parlant, même avec une brute pareille. Il aurait été là pendant
toute la durée de la garde à vue, enfermé dans une cellule, en tête à tête avec
ces deux petits cadavres déchiquetés et le presque cadavre d’Ali I.
J’aurais tapissé la cellule avec des posters encore plus gigantesques. Et en
musique de fond, des voix de suppliciés enregistrées sur des cassettes que
nous trouvions chez les terroristes eux-mêmes, lors de leur arrestation. Il y
avait aussi les cassettes vidéo enregistrées pendant que ces malades
découpaient les gens en petits morceaux, ou les brûlaient pendant des jours, à
petit feu ou au chalumeau.
C'est ça mes bavures ! Les voilà mes bavures ! Autrement, je n’ai jamais
giflé un suspect. Jamais humilié un assassin présumé. Jamais ! Je ne voulais
surtout pas les imiter, leur ressembler. Perdre mon humanité.
J’eus cette idée de mise en scène pour Flicha en revoyant Apocalypse Now
de Coppola à la cinémathèque d’Alger, où j’avais entraîné Salim. Mais je n’ai
pas pu mettre mon projet à exécution. Je l’ai fait avec d’autres, moins
importants que Flicha. Lui, c’était une vedette ! Il préféra résister plutôt que se
rendre. Même ses multiples épouses et concubines s’y refusèrent (ou en furent
empêchées ?), malgré toutes les sommations.
Pourtant la plupart d’entre elles avaient été enlevées, violées et enfermées !
J’avais un mégaphone et je les ai suppliées pendant plus d’une heure, avant de
donner l’assaut final. Seize morts dont deux policiers. C'était trop, c’était
atroce, mais la ville était débarrassée de son bourreau... Sarah était vengée.
Est-ce le mot adéquat? J’hésite... Puis, tant pis, oui ! Sarah était vengée. Oui
Ali I et Ali II étaient vengés ! J’étais prise de transe hystérique. Je pleurais.
J’étais, en fin de compte, très malheureuse.
Flicha se cachait sous la ville ! Dans ses égouts ! Mais il n’y vivait pas
comme un rat. Au contraire. Il s’était construit une petite maison luxueuse,
une petite clinique très bien équipée, une petite mosquée... Il ne manquait
qu’une poste, un supermarché, un hammam, un salon de coiffure, peut-être
même un sex-shop ? Pour lui. Ses acolytes. Ses cinq ou six épouses,
concubines et autres femmes enlevées, violées et mises à son service et dont il
avait réussi à fanatiser quelques-unes ! Il les avait obligées à résister avec lui.
Elles auraient, ainsi, été au bout de leur calvaire. A moins qu’il ne les eût
liquidées lui-même. C'est une affaire de balistique. Demander un rapport à
Salim.
Flicha, c’est-à-dire petite flèche, en argot algérois, parce que, à l’époque où
il était un petit délinquant spécialisé dans le vol de bijoux à l’arraché, il était
déjà très difficile de le rattraper, tellement il courait vite. C'est à ce moment
qu’on lui avait donné ce surnom. Il était pervers. D’une intelligence
incroyable. Celle des psychopathes. C'est-à-dire rigoureuse, méticuleuse et
chirurgicale.
Ce ne fut qu’après son élimination et celle de ses acolytes que je revis
Salim en dehors du travail. Sa lettre, qui m’avait quelque peu troublée et
beaucoup émue, était devenue, paradoxalement, une sorte de handicap. J’étais
gênée. Comment le retrouver, après cette confession ? (Salim aimait beaucoup
Les Confessions de saint Augustin auquel il avait consacré une thèse qu’il ne
voulait pas que je lise. Je comprenais maintenant pourquoi !) J’avais préparé
un petit dîner d’amoureux et dressé une jolie table avec une nappe brodée et
des bougies gigantesques. Tout cela pour fêter nos retrouvailles, la mise hors
d’état de nuire de Flicha (Salim l’avait surnommé Zénon, à cause de la
parabole de Zénon d’Elée ! Sur le mouvement et la vitesse) et de sa bande.
Mais je voulais surtout lui parler de cette lettre. J’avais tant de questions à
poser sur sa mère (Elle s’appelait Meriem ?), sur son frère jumeau (dit
Zigoto !), sur son impénitent voyageur et coureur de père (je ne sais pas
comment il s’appelle celui-là), au sujet de l’Ethique d’Aristote et de l’Ethique
de Spinoza.
Salim contourna toutes mes questions. Me fit boire beaucoup. Ne but qu’un
seul verre, de toute la soirée. Comme à son habitude. Jamais plus d’un verre.
Il m’agaçait parfois avec sa sobriété. Mais quand on faisait l’amour il devenait
une bête déchaînée. Nous fîmes l’amour en écoutant un concert de musique
mystique de Nusrat Ali Khan. Les six CD y passèrent. La nuit fut donc
longue. J’eus plusieurs orgasmes. La musique soufie y était pour quelque
chose. Le muscat de Médéa aussi. Et Salim.
J’étais – bêtement – une femme comblée. Une fliquesse comblée, après la
mise hors d’état de nuire de Flicha. Oserais-je le dire ? J’en avais honte. Mais
j’étais installée, maintenant, dans la compassion vis-à-vis de tous ces
terroristes que j’avais tellement haïs. Vis-à-vis de moi-même. Vis-à-vis de
Salim qui était dans le malheur. Le même malheur que moi : le gouffre
insondable de l’absence. L'absence du père que j’avais, moi, occulté pendant
vingt-cinq ans. Et le voilà qui resurgissait du fin fond de l’enfance, grâce à
Salim. Nous étions donc jumeaux ou presque !
Attention à ton surmoi ! dit Salim en me quittant le lendemain. J’aime ta
vraie nature. Essentiellement : l’honnêteté. Reste modeste, Sarah. Reste
voyoute, ça te va bien et c’est comme ça que je t’aime. Puis brusquement il
me remit une grosse enveloppe kraft, semblable à la précédente, mais plus
épaisse. Et s’éclipsa, sans même m’embrasser.

« Ma mère, depuis que mon père l’avait accusée d’adultère, était devenue comme irréelle,
absente, hagarde. Comme chiffonnée. Elle n’arrêtait pas de pleurer en cachette de nous mais
comme elle avait les yeux constamment rouges, elle ne trompait personne. Sa peau déjà très fragile
et comme transparente se fanait de plus en plus.
C'est-à-dire qu’elle devenait de plus en plus translucide, comme si sa pureté transparaissait de
cette façon, à travers son visage toujours marqué par une sorte de puérilité ou de naïveté. Comme
un enfantillage abstrait qui s’étalait d’une façon permanente sur ses joues, à la commissure des
lèvres et – surtout – dans la couleur de ses pommettes saillantes à la slave et dans l’expression de
ses yeux.
Recroquevillée sur elle-même, silencieuse, furtive, elle donnait l’impression depuis ce jour où
son mari était venu lui jeter à la tête cette histoire d’adultère à laquelle elle ne comprenait rien,
qu’elle était comme figée dans une perpétuelle attente, sans espoir, sans issue, sans solution
définitive. Ou qu’elle s’attendait à voir surgir son mari d’un moment à l’autre, portant dans ses bras
la preuve concrète, physique, juridique et religieuse de son innocence.
Depuis cette ignoble et inutile accusation, elle vivait d’une façon chimérique. Pleurait pour un
rien (pas devant nous). Riait pour un rien. Perdait le fil de ses jours. Rougissait pour rien. Faisait
des poussées de remords qui l’épuisaient. S'évanouissait très souvent. Perdait le fil des jours.
Décidait qu’elle était finalement coupable. Quand elle se mettait à divaguer au sujet de sa
culpabilité, elle devenait méconnaissable. Il n’y avait plus rien dans son regard. Seulement – peut-
être – cette entêtante, neutre, et sans doute imaginaire sensation de canicule, de moiteur, de
virginité, de claustration, de jalousies bien fermées et de temps mort, non pas immobile ou
immobilisé, mais mort.
Un temps mort, non pas perdu, gaspillé, jeté par les fenêtres, mais inutile, ramolli, échappant à
n’importe quel paramètre, à n’importe quelle régulation. Quand ses crises de culpabilité la
prenaient, elle subjectivisait tout à l’extrême, ne tenait plus compte des faits, des éléments concrets
et des preuves que j’étais le seul capable de lui apporter. Puisque ce jour-là j’étais avec elle chez un
marabout de la ville que nous étions allés voir en cachette de mon père, en lui racontant, pour
expliquer la sortie de maman en dehors de chez elle, que nous rendions visite à une de ses amies.
Ma mère ne pouvait pas se permettre de dire la vérité à son mari.
Lui en était à sa quatrième femme. Mais elle n’osait pas reconnaître qu’elle rendait visite à tous
les charlatans, les diseurs de bonne aventure, les marabouts, les sorciers, les tireurs de tarots et tous
les arracheurs de dents de la ville. D’abord parce que réformateur et jouant les rationalistes, il en
avait horreur. Ensuite parce qu’elle n’entreprenait toutes ces démarches que dans le seul but de le
faire revenir à elle ! Abandonnée depuis une douzaine d’années, privée d’affection amoureuse,
délaissée sexuellement, elle avait trouvé dans la consultation de tous ces devins une sorte de
défoulement, une manière de faire quelque chose, d’agir sur les éléments néfastes, le mauvais sort
et la malchance.
Mais elle ne pouvait pas en parler avec mon père, parce qu’un tel aveu l’aurait humiliée, qu’elle
tenait à garder son orgueil intact et qu’elle considérait que ce genre de croyances était une affaire
de femmes, très intime, et dont on ne parle jamais.
J’étais son seul confident, son seul complice car Zigoto faisait semblant de ne pas être au courant
et cultivait un égoïsme effrayant. Bien que je fusse profondément hostile à ce genre de divination et
de sorcellerie, j’acceptais de l’accompagner partout où elle voulait, à la recherche de ce mari perdu,
dans les méandres des ruelles de la vieille ville où flotte perpétuellement une odeur d’huile brûlée,
de linge rance et de sardines avariées.
Celle que l’on respire dans tous les quartiers pauvres du monde, faite de remugles, de relents, de
moisissures, d’effluves, d’émanations et d’exhalaisons infectes, fétides, nauséabondes et
pestilentielles. Nous allions souvent dans les quartiers mal famés, dans des sortes de bidonvilles ou
dans les petites impasses très sales, autour du port où vivaient ce genre de personnages consultés
par ma mère, dont un seul m’avait toujours fasciné.
Il s’agissait d’un nègre obèse et joufflu, docker de son état et ventriloque de surcroît. Il
consacrait ses matins à vider les cargos de leurs marchandises, et ses après-midi à délester les
femmes crédules, naïves et désemparées, de leur argent. Il avait l’habitude de s’entourer la tête
d’un énorme fichu ou turban jaune-safran-violet, éclaboussant, criard et contrastant avec la noirceur
de sa peau qui ressemblait à un vieux morceau d’ébène vergeturé, à un parchemin sculpté par les
intempéries et les années.
Il imitait la voix d’une vieille femme et entrait dans des transes impossibles qui effrayaient
maman, mais elle restait stoïque, ravalant sa peur, ses larmes, et gardait cette sorte de courage qui
l’obligeait à entrer en contact avec ces personnages horribles dont elle craignait les pouvoirs
surnaturels, dans son esprit, exorbitants, malicieux et bourrés de maléfices, de mauvais présages et
d’augures imprévisibles.
J’étais, quant à moi, ébloui par le génie intuitif de ce charlatan et ses capacités à dire exactement
à ces pauvres femmes ce qu’elles voulaient qu’il leur dise. Sa concision, sa mise en scène, son
décorum et sa théâtralité me l’avaient fait prendre en sympathie, parce qu’en comparaison avec les
autres charlatans, il avait le sens de la folie!
C'est à cette période (1977), j’avais alors douze ans, que ma mère fit la connaissance de Béa, la
femme de Fernand Yveton, un communiste pied-noir qui militait pour l’indépendance de l’Algérie.
Il avait été accusé d’avoir mis une bombe artisanale de faible puissance sous un camion, dans un
cimetière de voitures. Il fut donc arrêté, torturé et condamné à mort. Et guillotiné le 23 Février
1957 à Alger.
Ma mère rencontra Béa par hasard, dans un bain maure. En apprenant qu’elle était également
couturière, elle avait aussitôt sympathisé avec elle.
(Ah ces trois femmes qui sont toutes des couturières, Sarah ! Ça semble invraisemblable! Sauf
que ta mère, elle, était une artiste! La mienne n’était qu’une couturière de circonstance, forcée et
obligée par son mari qui exigeait qu’elle restât enchaînée à ses multiples et nombreuses machines,
afin qu’elle n’ait pas le temps de le tromper! Il était obsédé par cette idée. Quant à Béa, elle n’était
qu’une simple ouvrière salariée. Mais j’aime ces coïncidences.)
Ma mère fut révoltée par le malheur de Béa qui portait encore le deuil de son mari injustement
supplicié. Comme elle s’appelait Beya, l’homonymie de son prénom avec celui de Béa (diminutif
de Béatrice) la frappa et elle y vit une coïncidence nullement fortuite. Toujours ces coïncidences,
Sarah!
Elle voulut tout savoir sur Fernand Yveton. Depuis sa naissance jusqu’au jour où il fut guillotiné
à la prison Barberousse (aujourd’hui Serkadji) d’Alger. Elle me demanda de lui trouver tous les
journaux, les documents et les archives concernant l’affaire Fernand Yveton et s’enticha de Béa qui
devint son amie, sa confidente et son associée dans le malheur.
Je passais toutes mes vacances à fouiner dans les bibliothèques pour lui trouver les journaux de
l’époque.
Elle était alors coincée dans ce fatras d’adultère qui la dépassait et gâchait sa vie, et dans
l’assassinat de Fernand Yveton qu’elle considérait comme une victime innocente. Comme elle était
innocente, elle, de l’accusation d’adultère ! Elle s’identifiait donc à un militant communiste
guillotiné vingt ans auparavant! Elle était presque au-delà des limites du supportable et de la
décence. Elle vivait dans une sorte de réalité nébuleuse et rêche à la fois. Un peu comme cette
odeur de crêpe de Chine et d’huile à graisser les machines à coudre qu’elle trimbalait avec elle,
partout où elle allait.
Surtout depuis le jour où le père était arrivé fou furieux, nous avait frappés elle et moi, nous avait
hurlé des insanités, des obscénités pour que, après une nuit entière de défoulement et de violence, il
lui jette à la face cette phrase terrifiante pour une femme de sa qualité : « Tu as un amant! »
Elle était devenue folle, meurtrie, douloureuse, portant son propre malheur et maintenant le
malheur de Béa, sa nouvelle amie, sur le visage d’une façon définitive. Depuis, autour d’elle, tout
s’était arrêté. Sa vie, comme celle de Béa.
Je t’aime, voyoute !
Salim. »

Flicha abattu avec son groupe au complet et son harem, Saïd-Fœtus arrêté il
y a quelques jours; la ville connut ses premiers temps de calme et les femmes
enceintes n’eurent plus peur qu’on les déleste de leur fœtus. Je m’étais promis
que dès la mise hors d’état de nuire du groupe terroriste, qui avait assassiné
Sarah et Ali, je débarrasserai les murs de mon bureau de ces photographies
macabres et de ces articles géants qui m’avaient aidée à tenir le coup, à me
convaincre que je réussirais dans ma tâche et que j’arriverais au bout de ce
que j’avais entrepris.
Mais après la mort de Flicha, je ne pus me résigner à ôter ces images avec
lesquelles j’avais vécu, pas plus que les textes qui les accompagnaient. J’avais
l’impression que si je les enlevais, je trahirais Sarah, Ali I et Ali II. Que je les
négligerais. Jetés à la poubelle. Ejectés hors de ma mémoire encombrée de
tant de souvenirs. L'histoire familiale de Salim, qu’il me racontait à travers ses
lettres de plus en plus volumineuses et détaillées, allait prendre une place très
importante.
Elle arrivait avec l’affaire Fernand Yveton comme si Salim avait attendu
que la situation se calme sur le plan sécuritaire pour faire entrer le personnage
de Béa dans le contexte familial. Toutes ces innocences ! Comme s’il voulait
me persuader de quelque chose. Lui si pudique, si silencieux, si mélancolique.
Presque muet. Toujours trop calme. Maître de ses nerfs. Sauf lorsque nous
faisions l’amour. Alors, il se déchaînait et laissait libre cours à son imaginaire
érotique. Ce qui m’étonnait!
Je ne pus donc enlever les photographies de tous ces corps mutilés et je
recommençai, à mes heures perdues, ce qui était rare, à rédiger ce texte sur la
mort, l’exécution froide, minutieuse et précise d’Ali II le petit écolier abattu
d’une seule balle dans le dos. J’étais fascinée par son petit cartable que j’avais
fait saisir lors de sa mort et que je ne voulais plus rendre à sa famille qui
d’ailleurs me le réclamait. Je le gardais à la maison en pensant qu’Ali II était
aussi à moi. Sa famille avait ses vêtements souillés de sang et il était normal
que moi je garde le cartable.
Salim me désapprouvait : « Mais c’est de l’abus d’autorité, Sarah ! T’as pas
le droit... » Mon chef me harcelait. Je laissais dire. Pas question de restituer le
cartable ! De temps en temps j’allais l’ouvrir et sortais les livres, les cahiers, la
trousse et tout le contenu de cet objet de mauvaise qualité, en plastique de
couleur noire mais si émouvant. A mes yeux, c’était un trésor. Il sentait
l’école, l’enfance, la pauvreté et l’innocence. Chaque fois, je pleurais toutes
les larmes de mon corps.
L'ami de la famille et le meilleur copain de l’oncle Amar, que je n’avais
jamais vu depuis que j’avais intégré la police, ne cessait de me répéter les
mêmes choses au téléphone : « Attention aux bavures, Sarah... Attention à
l’ivresse du moment et de l’action... tu gardes ton sang-froid et puis qu’est-ce
que c’est que cette histoire de cartable? D’ailleurs Salim... » Puis il
raccrochait sans finir sa phrase en citant toujours le nom de Salim, comme
pour me dire qu’il était au courant de notre relation...
Un reproche, peut-être ? Ou au contraire un encouragement de sa part ? Une
sorte de bénédiction ? A demi-mot, par allusion, avec cette voix bougonne,
rauque de gros fumeur de cigarettes. Et moi de dire : « Parle toujours vieux
con... bavures... bavures... j’aimerais t’y voir mon bonhomme... Bien sûr que
j’en fais des bavures... je fais tout pour les éviter, vraiment tout! Mais ce sont
les terroristes qui me poussent à la faute... comme au foot... vieux con! assis
confortablement dans ton bureau de la D.G.S.N. y a pas de chance que tu en
fasses des bavures, toi ! »
Je ne rendrai pas le cartable d’Ali II. Jamais ! Comme je ne rendrai jamais
le superbe foulard bariolé de Sarah. Ça, personne ne savait que je l’avais
gardé. (Kleptomanie ?) Même pas Salim. Il m’arrivait de le porter quand je
voulais me faire belle. (Fétichisme ?)
Flicha n’avait-il pas gardé un œil de Sarah (le droit) qu’il avait fait sécher et
porté en collier pendant plus de deux ans ? Je n’ai jamais osé parler de ce
détail horrible. Lorsque nous avons donné l’assaut contre le repaire de Flicha,
j’ai été la première à découvrir son corps. Il était là, torse nu, l’œil desséché de
Sarah autour du cou ! Je l’ai subtilisé. Je n’ai jamais mentionné ce détail dans
aucun de mes rapports concernant cette affaire. Pourquoi? Trop honte?
Trop...?
Salim était certainement au courant. Avait-il honte, lui aussi ? En général,
les intégristes obscurantistes enlevaient le foie ou le cœur de leurs victimes,
parfois les deux. Mais jamais les yeux. Pour en faire un talisman, en plus!
Flicha avait-il été amoureux de Sarah ? C'est fort possible ! C'était peut-être
pour cette raison qu’il l’avait assassinée si sauvagement. Elle avait dû
repousser ses avances ! Il aurait voulu l’ajouter à son harem. Très plausible.
Mais comment peut-on être amoureux d’une fillette de onze ans ?
J’ai conservé l’œil de Sarah dans une superbe boîte en bois d’olivier ciselé
où je garde les quelques bijoux hérités de ma mère et que je n’ai jamais portés.
Comme je n’ai jamais osé porter le collier avec l’œil desséché de Sarah en
pendentif.
Je trouvai une fois encore le temps d’écrire et de décrire la dernière journée
d’Ali II. J’utilisai la troisième personne du singulier.

« Sur le tableau noir, bien au centre, il y a la division à six chiffres. Ali pense qu’elle est facile
parce qu’elle n’a pas besoin de virgule, celle-là. Il n’aime pas les virgules. Il ne sait pas pourquoi il
n’aime pas les virgules. Il ne les a jamais aimées, les virgules. Ni celles du calcul ni celles de la
dictée ni celles de la rédaction.
Le maître, aujourd’hui, est dans son jour de tranquillité. Il donne des divisions sans virgule. Il ne
gronde pas les retardataires. Ali est content. Il aime bien la tranquillité du maître. La facilité de la
division. La pluie tombe dru. La chaleur réchauffe la classe. La buée comme une mousse très légère
qui recouvre le grand acacia, dans la cour. 3 Juillet 1996. Dans deux jours, ce sera les grandes
vacances!
C'est le maître qui a dit le nom de cet arbre. Il l’a écrit sur le tableau avec des lettres géantes très
bien calligraphiées. Ali a essayé de calligraphier d’autres noms d’arbres. Mais il n’était jamais
satisfait du résultat. Il préférait les divisions à deux, trois et même dix chiffres. Sans les virgules.
Les virgules, il les détestait.
Il pleut toujours. Le maître explique les divisions. L'acacia dessine maintenant une grosse ombre
touffue et verte sur la vitre où zigzaguent les gouttes de pluie serrées et fines. Ali pense au puits
dans le jardin où son père fait pousser beaucoup de légumes qu’il va vendre au marché très tôt le
matin. Le puits doit se remplir très vite. Son père doit être content. Il voudra payer des verres de
limonade ou de thé à la menthe à ses amis du café. Qui passent leur temps à jouer aux dominos. Le
père d’Ali ne joue pas aux dominos, lui. Mais il aime beaucoup regarder jouer les autres.
Ali pense à sa tortue. Avec toute cette pluie et avec toutes ces flaques d’eau qui vont se
constituer très vite, elle va en avoir pour des semaines à se désaltérer sans effort. Sinon quand il fait
chaud et qu’il y a beaucoup de sécheresse, il est difficile de donner à boire à Selma.
Selma est une grosse tortue qui n’a peur de rien et qui ne rentre jamais la tête dans sa carapace.
Ali trouve qu’elle est trop téméraire. Elle aura de quoi boire jusqu’à la période de l’hibernation.
A cette période, Selma se met dans un angle de la terrasse. Toujours le même. Elle rentre sa tête
et ses pattes. Elle ne bouge plus. Cela dure tout l’hiver. L'immobilité totale de Selma, pendant la
saison froide, inquiète Ali. Il essaye parfois de la réveiller. En vain.
A nouveau la voix calme du maître qui est dans un jour tranquille. Elle explique la division.
Le maître est très patient aujourd’hui. Il n’abaisse pas le 0 tout de suite. Il attend que tout le
monde comprenne. Ali se dit qu’au fond le calcul c’est pas si facile que ça. C'est aussi difficile que
la calligraphie. Il regarde dehors.
Il pleut à verse. Il est content pour le verger de son père. Le puits doit être plein. A ras bord. Il est
content pour Selma, sa tortue. Il est content parce que la division sur le tableau n’a pas de virgule.
Ali se souvient qu’arrivé avec un bon quart d’heure de retard, il a surpris un gros escargot en train
de traverser la cour déserte. Ali était content parce qu’il sait que les escargots aiment la pluie.
Grâce à cet animal, il a appris un nouveau mot. Une onomatopée : clapoter. C'est-à-dire faire
clap-clap-clap ! a dit le maître.
Maintenant, il fait trop sombre dans la classe. Le maître allume les lumières alors qu’il n’est pas
encore dix heures du matin. La pluie reprend. Elle redouble de violence. Ali pense au puits qui doit
déborder à l’heure qu’il est. Il s’inquiète pour sa tortue qui pourrait être emportée comme un fétu
de paille. Selma est très courageuse. Trop téméraire même. Sait-on jamais!
Elle n’est pas si lourde que ça, Selma ! mais sa carapace peut lui servir de flotteur. A condition
qu’elle se mette sur le dos. Ali sait que cette position est trop dangereuse. Selma pourrait en mourir.
La crue n’épargnerait aucun animal. Pas même l’escargot rencontré tout à l’heure traçant son
sillage, tel un bateau minuscule dans un océan immense.
Et puis un coup de feu qui claque. Un seul. Ali plonge au fond de la mer. Là où il y a de l’éponge
entre les rochers. Là où il n’y a jamais de virgules. »
Salim trouvait cette nouvelle version de l’histoire d’Ali II trop longue, là
aussi trop bien écrite. Cela me révoltait. Mais je ne disais rien. Voyant que
j’avais du chagrin et que j’étais déçue, il essayait de me consoler : « Tu aurais
dû imiter le style d’un gamin de onze ans... Mais cette idée qu’Ali n’aime pas
les virgules, c’est pas mal... C'est vrai, les virgules, au fond, à quoi cela sert-
il ? Mais... » Il était dubitatif, ce « mais ».
Dès que j’eus fini de rédiger ce texte sur les dernières heures de la vie d’Ali
II, je me retrouvai comme vidée. Je décidai alors de ne plus donner de numéro
aux deux Ali. Ils n’étaient ni des chevaux ni des footballeurs. Ni des
matricules !
J’étais un peu retombée en enfance. Malgré le travail. Malgré la tension
nerveuse. Malgré la fébrilité parfois agressive, parfois sympathique qui
régnait dans mon service, je me sentais inutile. Vacante. Jusqu’au jour où
l’épouse du juge pour enfants revint me voir.
Elle voulait une arme et une autorisation de port d’arme dûment signée par
moi : « C'est à vous de me le donner ce pistolet, me dit-elle, vous êtes une
femme... vous comprenez mieux... Hier en lavant la voiture, j’ai trouvé des
petits morceaux de la cervelle de mon mari coincés sous les essuie-glace. C'est
horrible... donnez-moi une arme, commissaire... donnez-la-moi. Je les
trouverai, les assassins... j’en ai reconnu un comme vous le savez... je suis
sûre qu’il habite le quartier... je le trouverai... et je le tuerai... s’il vous plaît... »
Elle sortit de son sac un petit sachet en papier bleu et elle me le mit dans la
main : « Les voici les miettes, commandant! Regardez par vous-même, on
dirait des miettes de pain rassis. » J’étais horrifiée mais je pris le sachet et le
fourrai dans mon sac. Il était joli, en papier cadeau.
Elle était livide. Hystérique. Folle. Mais ce détail au sujet de la cervelle de
son mari dont quelques bouts étaient restés coincés pendant plusieurs
semaines sous les essuie-glace et qu’elle m’offrait me glaça les os, moi qui
m’étais habituée à toutes les horreurs, les mutilations, les viols... J’avais froid
face à cette femme au visage blême. Je dis : « D’accord, vous l’aurez votre
pistolet. Et tout de suite. »
Je sortis, allai à l’armurerie et revins avec un 6.35 de petite taille. Presque
féminin mais d’une très grande précision. Je lui signai l’autorisation de port
d’arme et lui remis le tout en l’embrassant et en la serrant fort... Elle partit très
vite en fourrant l’arme et le papier dans son sac. Elle quitta le bureau, à
reculons, comme si elle n’en croyait pas ses yeux ou qu’elle avait peur que je
ne me ravise et les lui reprenne. Hagarde. Eperdue. Folle.
Je n’osais plus regarder mon sac...
Dès son départ, je convoquai deux de mes meilleurs inspecteurs et leur
donnai l’ordre de la prendre en filature et de la surveiller vingt-quatre heures
sur vingt-quatre. Ils me demandèrent des explications. Je refusai de leur en
donner. J’avais mon idée derrière la tête. Dès que les deux inspecteurs furent
partis, j’éclatai en sanglots. J’eus envie d’appeler Salim. Il n’était pas à son
bureau. Je voulus appeler mon chef, pour tout lui dire et surtout : « La voilà
votre bavure, chef, content? » Mais je n’en fis rien. Je pensais que j’étais folle,
bien que j’eusse mon idée derrière la tête. Je savais que c’était dangereux. Un
coup de poker. Si je perds, je démissionne. Si je gagne, je demande une
promotion... J’aurais voulu consulter l’oncle Hocine, le joueur d’échecs
invétéré connu pour être un grand stratège. Je voulais son avis sur une telle
décision... Mais je ne connaissais pas son adresse. Il avait été trop méchant et
cruel avec maman. J’ignorais même s’il était encore en vie.
En rentrant chez moi, je sortis le sachet et le déposai avec l’œil desséché de
Sarah, dans la boîte à bijoux de ma mère.
5

NOVEMBRE 1999
Quelques jours après la visite de la femme du juge, l’oncle Hocine vint me
trouver. J’étais sidérée. Je le reconnus tout de suite parce qu’il n’avait pas
changé et qu’il avait toujours cet air fringant, dandy et narquois que j’avais
remarqué sur les photos que ma mère gardait comme des reliques de son
mariage raté. Je les avais souvent subtilisées pour les regarder pendant des
heures, avant de les remettre à leur place.
Photos classées, répertoriées, datées et situées avec une précision
d’archiviste. Maman était restée attachée à cette période de sa vie comme on
sait, elle n’en avait jamais voulu à la famille de son ancien mari, qui avait
rompu toute relation avec elle, sous prétexte qu’elle avait eu un amant.
Elle n’en avait jamais voulu non plus à l’oncle Hocine, le plus odieux,
puisqu’il s’était gaussé de cette accusation d’adultère, et avait passé ses
journées à la colporter dans la ville, où tout le monde le connaissait, avant
d’aller, à la tombée de la nuit, dans ce club d’échecs où l’attendaient ses
partenaires, ou plutôt ses futures victimes qui couraient toujours après leur
revanche.
Ils seraient, à nouveau, plumés, battus à plate couture, sortant leurs liasses
de billets qu’ils déposeraient devant l’oncle Hocine, ravi de pouvoir continuer
à mener grand train, à promener partout sa longue et élégante silhouette
frileuse, et à combler son épouse qu’il adorait en la couvrant de robes
coûteuses, de bijoux stylisés et hors de prix qu’il allait chercher à Paris, à
Zurich ou à Amsterdam, et de bouquets de fleurs incroyables et quotidiens
qu’il lui apportait à quatre heures de l’après-midi, avec une régularité de
métronome.
Il était donc là, dans mon bureau ! Il s’avança pour m’embrasser, mais j’eus
un mouvement de recul et lui tendis la main, d’une façon quasi militaire. Je
l’ai tout de suite regretté. Je n’étais pas en colère. J’étais plutôt émue.
Terriblement troublée ! Mais je ne voulais pas qu’il s’en aperçoive. Je le
trouvais aussi jeune que sur les photos prises une vingtaine d’années plus tôt.
J’étais même éblouie par sa beauté physique, sa prestance et son raffinement.
Je comprenais alors subitement maman. C'était un séducteur ! Mais un
séducteur fidèle à sa femme. Il aimait plaire et séduire, comme il aimait jouer
et gagner ses fameuses parties d’échecs.
L'arrivée de l’oncle Hocine après une si longue absence me rappela
l’intrusion de mon père au cours de la veillée funèbre, après le décès de ma
mère...
A lui aussi, je dis : « Qu’est-ce qui t’amène, oncle Hocine ? Veux-tu une
autorisation de port d’arme ? Une protection ? Je crois que t’en as jamais eu
besoin... et puis, tu ne risques rien maintenant. Les attentats ont beaucoup
diminué. Alger est une ville plus tranquille, non ? » Il me regarda en silence
pendant quelques minutes, enroulé, frileusement, dans un superbe manteau en
cachemire de couleur bleue. Puis, très charmeur, il répondit : « Moi, un
revolver ? Jamais ! Rien que la vue d’un tel engin me ferait m’évanouir... Non,
non! Je suis venu voir ma nièce. J’avoue que depuis que tu es entrée dans la
police, je n’arrête pas d’être intrigué... nous sommes une famille
d’intellectuels...! Tu l’aurais fait par bravade, par provocation ou par
vocation... ? En tout cas, je suis fier de toi...
C'est vrai que la ville est beaucoup plus tranquille maintenant. Un peu grâce
à toi, non?... C'est la curiosité qui m’a poussé à venir te voir... tu sais les sept
moines de Tibihrine étaient tous mes copains. J’allais faire de longues retraites
dans leur monastère quand j’en avais marre de tricher aux échecs. » Je me
souvins soudain de la Une d’un journal avec une énorme manchette. C'était le
21 mai 1996. Plus tard, je sus que l’un des moines massacrés avait été le
professeur de mathématiques et de latin de Salim. Le père Grojean, j’en suis
sûre!
Salim avait été très laconique, à ce sujet. Pourquoi ?

SEPT MOINES ÉGORGÉS


À TIBIHRINE

Pour finir, mon oncle me complimenta sur mon physique : « Tu es vraiment


belle ! J’ai gardé quelques photos de toi, quand tu étais petite... »
Je l’interrompis : « Elles datent d’un quart de siècle ces photos, oncle
Hocine !... Arrête. Tu n’es pas dans ton club d’échecs. Pas d’esbroufe avec
moi ! »
Il quitta son siège, fit le tour de mon bureau, et dans mon dos m’étreignit
longuement. Je sentis une larme couler de ses yeux sur ma joue gauche. J’étais
émue. Je me levai d’un bond et le serrai contre moi. Je me mis à sangloter, sur
son épaule. Il était aussi ému que moi. J’ai regretté que maman fût morte
avant de le revoir. Peut-être qu’elle en était amoureuse ? Secrètement
amoureuse ? Ce qui expliquerait qu’elle ne lui en ait jamais voulu. « Il n’est
pas méchant, me disait-elle. Juste un peu trop bavard... »
Après son départ, je sentis une sorte de jubilation formidable. Je passai la
journée dans un état d’excitation permanente. Mes collègues et les autres flics
n’en revenaient pas de me voir dans cet état. D’habitude j’étais stricte parce
que j’étais une femme dans un monde où les hommes sont beaucoup plus
nombreux. Dès le premier jour j’ai su, dans cette brigade, que si je me laissais
aller à ma vraie nature, joyeuse, spontanée et trop naïve, j’allais avoir des
problèmes avec mes collaborateurs... Je crois, aujourd’hui, qu’ils se sont bien
tenus parce que j’ai toujours fait mon travail avec scrupule et courage, bien
que je sois, au fond, une grande peureuse. Une froussarde. Après tout, le
courage n’est qu’une exaltation de la peur! Est-ce Salim qui me l’a dit ? Ou
l’ai-je lu dans L'Ethique de Spinoza ?
Et puis, je disais souvent des gros mots. Ça les amusait beaucoup.
Tous ces hommes me respectaient aussi parce que nous vivions
constamment dans le danger et dans la proximité de la mort. Peu à peu, la
solidarité a cimenté nos liens. Nous avions perdu une cinquantaine d’hommes
et de femmes de notre brigade. Assassinés, parfois dans des conditions atroces
par les terroristes qui les violaient, les torturaient, les mutilaient, leur
coupaient les organes génitaux qu’ils leur mettaient dans la bouche, et, enfin,
les égorgeaient ! Pour les femmes, ils leur coupaient le clitoris et le leur
cousaient sous les narines.
Pourquoi, cette perversion sexuelle ?
Vendredi, jour de congé. Il pleuvait. Fin d’automne. Le vendredi est un jour
très bavard à Alger. Volubile. Dès midi, les haut-parleurs des mosquées de la
ville diffusent des extraits du Coran, d’une façon agréable. Une dizaine
d’années plus tôt, j’étais encore à la fac et la diffusion des prêches haineux et
assassins et des chants coraniques était insupportable. Tellement
assourdissante et braillarde ! Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La
réglementation a ramené les décibels à un niveau acceptable. Cela rend le
Coran plus voluptueux. Plus beau même.
Je pensais à l’oncle Hocine. A sa visite inattendue. A notre réconciliation. Il
avait longtemps vécu dans le giron de sa mère. Oisif. Vivant en parasite sur le
dos de son père. Le volant. Truquant sa comptabilité. Il le craignait parce qu’il
était très autoritaire. Il expédia brillamment ses études de pétrochimie, obtint
un diplôme d’ingénieur dont il ne fit rien, se maria avec la femme qu’il aimait
et devint un joueur d’échecs professionnel et surdoué. Comme pour narguer
son père, très dévot et très scrupuleux. La visite de cet oncle excentrique
raviva en moi le sentiment d’être la fille d’un fantôme dont le seul souvenir
olfactif et entêtant se résumait à ces rares fois où je l’avais surpris en train de
se raser dans le jardin, les jours de beau temps.
Jusqu’à ce que je le revoie lors des funérailles de maman et que je le mette
dehors. Avais-je bien fait ? Avais-je eu raison ? Je me recroquevillai sur moi-
même. J’avais l’impression d’avoir perdu le sens du monde. Et dans cette
débâcle pluvieuse et automnale, je commençai un rapport pour expliquer à
mon chef pourquoi j’avais remis une arme à la femme du juge. J’omis
d’évoquer les débris de cervelle. Il aurait été capable de me faire une crise
cardiaque.
Le papier blanc était mon unique soutien vital dans tout cet environnement
humain. Sur mon bureau il y avait des demi-lunes vineuses. Demi-cercles
lilas. Comme sculptés sur le bois. Traces, sûrement, des verres à thé ou à vin,
ou des tasses à café. Le ruban des souvenirs se déroulait dans cette chambre
rendue poisseuse par l’humidité de cet automne diluvien. C'était la saison des
pluies. Le monde extérieur était bourbeux. Gluant. Mou. Alors que mon
monde intérieur restait à l’abri. Sec. Propre. Hygiénique.
La pluie frappait violemment le toit de la maison. C'était là le seul signe de
vraie vie dans ce désert tibétain où j’avais incorporé ma propre existence
comme résumée dans cette façon rigoureuse d’aller à l’essentiel : la passion
du travail bien fait. Même quand il ne s’agissait que d’un rapport administratif
ou d’une rédaction censée avoir été rédigée par Ali. Et ce silence formidable
qui rendait presque audible le froissement quasi abstrait des veines sous la
peau.
L'agitation ou le calme des branches dans les arbres me donnaient l’heure.
L'atmosphère mouillée me semblait une serviette-éponge qui absorbait les
fluides du temps d’une façon désinvolte et vorace à la fois, au moment où je
repassais devant mes yeux pleins de stupeur et de chagrin la continuité de mon
histoire personnelle. Puis à nouveau je replongeais dans les temps douteux de
l’adolescence.
Le premier jour de ma puberté et la gifle de ma mère. La première et la
dernière. L'unique! J’avais donc osé poser cette question inadéquate et
importune. Cette gifle que je n’arrivais pas à oublier, parce que ma pauvre
maman était si douce, si calme et si patiente. Solitude nocturne. Des étincelles
douloureuses criblaient ma tête. Des idées un peu perverses saccageaient ma
conscience. Ces souvenirs terribles et qui n’en étaient pas ! Puisque je n’avais
jamais eu de père. Envie d’aller regarder dans ma boîte à bijoux tout ce que
j’y avais déposé de sordide. Pour me prouver que j’avais des nerfs d’acier.
Mais je n’ai pas pu!
Souvent, je me sentais très seule. Salim ne voulait toujours pas abandonner
son minable H.L.M. pour venir s’installer dans ma grande maison. Il était trop
fier. Trop solitaire. J’avais envie d’un chaton qui aurait eu les yeux bleus de
Salim. Mais j’y renonçai. Salim aurait trouvé cela un peu cliché. Que ça aurait
fait roman policier américain. Le flic ou le privé donnant à manger à son
chat... Salim était un grand admirateur de Raymond Chandler, de James
Hadley Chase et de Chester Himes. « De la grande littérature, disait-il, cela
me change de Spinoza et de Kant... »
Donc pas de chat!
Dommage !
Souvenirs éreintants. Explosant au niveau des tempes selon un mouvement
perpétuel et arythmique. Comme une sorte de tachycardie mal placée. Des
sensations confuses m’envahissaient puis elles se brisaient en mille segments.
Se diffractaient. Se reformaient à nouveau. Selon un rythme rapide.
Fluorescences zébrées d’éclairs fulgurants et violacés aussi brusques que
douloureux. J’avais l’impression que ma tête allait exploser mais je résistais et
finissais par recouvrer mon calme.
J’avais toujours voulu, toute petite, exercer un métier original, hors du
commun des femmes, quelque chose d’exceptionnel. Je vis, un jour, une
femme commandant de bord lors d’un voyage entre Alger et Bedjaïa, en
compagnie de ma mère et de l’oncle Amar.
Le sommeil – à son tour – m’assaillit. Je refusai de céder. N’étais-je donc
pas amoureuse ? Les idées se pelotonnaient dans ma tête. Elles
s’interpénétraient. Se mélangeaient. Impression que ma tête était une pelote de
laine brute et grège.
Solipsisme absolu. Il pleuvait encore. La saison des pluies ! Je devais
continuer à me parler. A me méfier du mouvement sournois des gouttes d’eau
et de leur musicalité rassurante. La pluie était un vrai danger. J’avais peur de
céder à la nostalgie qu’elle provoquait en moi.
Salim me manquait. J’introduisis un CD de raï dans le lecteur. La voix de
Chebba Zahouania envahit l’espace, belle, androgyne, enrouée. Paroles
obscènes et musique assourdissante. J’avais besoin de ça. Le raï était une
forme de résistance, une transgression contre l’intégrisme et l’archaïsme.
C'était un peu ma drogue, le raï. Avec sa violence et sa licence d’une obscénité
salutaire, qui balayait tous les préjugés ridicules de ce pays que j’aimais et que
je haïssais, certains jours. Moi-même je disais beaucoup de gros mots. Cela
faisait rire mes collègues et désamorçait leurs velléités de me draguer. Cela
avait toujours choqué maman mais c’était ainsi. Salim aimait que je parle mal,
lui qui avait un langage presque châtié. Il m’appelait voyoute. Ça me plaisait!
Je croulais sous les soucis et les crimes atroces. Accablée par la culpabilité.
Trop d’amour à donner à Salim. Trop d’efforts à faire pour oublier la lâcheté
de mon père et lui pardonner. Maman me manquait aussi. Depuis petite, je
faisais exprès de m’effrayer. J’avais toujours été tentée par le risque, la peur et
l’effroi, surtout!
Quand cette peur, cette exaltation s’installait en moi, je percevais des
formes vibratiles. Molles. Mouillantes. Elles humidifiaient mes yeux comme
un coton imbibé. Mélancolie. Nuit pluvieuse. Dense. Epaisse. Mais j’étais
follement amoureuse et j’avais eu la peau de Flicha qui avait assassiné une
centaine de personnes, dans des conditions indicibles. J’étais devenue flic
parce que j’avais gardé une vive impression de cette femme commandant de
bord et que je voulais me battre contre les islamistes.
La lumière de la lampe de bureau accumulait les ombres
électromagnétiques d’une façon abrupte. Elle m’éclaboussait le visage. La
fatigue me rendait très susceptible. A bout de nerfs. A cran. Lumières. Taches.
Halos. La pluie cinglait les vieux arbres du jardin et les vitres de ma chambre.
Aquarelle. Aquarium. « Aqua Velva ». Lotion après-rasage au goût sucré,
utilisée par Salim et qui demeurait à flotter quelques jours dans la salle de
bains. Me rappelant les séances de rasage de mon fantôme de père... Seule
odeur qui me restait de lui. Porosité. Nostalgie. Chagrin. Vertige. Jubilation.
Peur, toujours ! L'obscurité de la nuit était épaisse, d’une façon inhabituelle.
La voix de Chebba Zahouania transperçait l’atmosphère. Elle chantait le
désir, le cul. J’aime ça moi, le cul! J’aime faire l’amour. Je n’aime pas cette
expression française, quelque peu péjorative et mécanique, je préfère la
crudité de la langue arabe : Niquer... Baiser...
J’enregistrais mes impressions sans méthode. Mais le plus étrange était que
je n’avais pas toujours peur malgré ma nature trouillarde. Parce que je l’avais
décidé ? Entre mes deux poumons les mots fermentaient. Même ceux que
j’avais gommés. Raturés. Biffés. Je croyais que je haïssais mon père, l’oncle
Hocine et toute cette partie de ma famille paternelle. Mais non ! Cohésion et
harmonie entre le vert (les arbres) et l’indigo (la nuit). J’avais l’impression
que la ville dégringolait vers la mer. La ville vertigineuse comme penchée.
Alger possède un gros port et une baie grandiose.
La ville donc. C'est-à-dire : cette rumeur – aussi – qui remonte vers moi.
Confuse. Molle. Elastique. Semblant émaner de ce grouillement de détails
agglomérés au premier plan. D’une façon si évidente et criarde. Qui
dégénèrent peu à peu. C'est-à-dire au fur et à mesure de la succession des
plans, de plus en plus éloignés.
Les détails de la ville deviennent plus elliptiques. Brouillés. Pointillés.
Sortes de signes réductifs. Trop schématiques. Schématisés plutôt. A
l’extrême. A la Vieira de Silva (quelque part Alger ressemble à Lisbonne).
Avec les mêmes frises. Balconnets. Renflements. Arabesques. Vus et revus
partout dans les villes méditerranéennes, donc. Caricaturales. Avec le linge
qui... Signes grouillants, surtout. Rangées de fenêtres. De terrasses. De
coupoles. Délavées. Rutilantes. Blanc. Vert. Ocre. Bleu. Passées, les couleurs,
ou flamboyantes. Eblouissantes. Comme translucides. Se transformant
progressivement en hachures.
Alger, ses trouées perpétuelles sur la mer. Ses escaliers vertigineux et
interminables. Sa pêcherie inénarrable. Et sa baie ! avec au fond Tipaza et les
monts du Chenoua. Ville si bien peinte par Albert Marquet qui s’était marié
avec une Algéroise et y avait vécu plus de vingt-cinq ans. J’aimais les toiles
algéroises de Marquet. Cette subtilité du trait, cette tranquillité de la couleur...
Alger est une ville fascinante et paradoxale. Obsédante! Ville dans laquelle
se trouve cette maison où j’ai toujours vécu. Maison exhalant un subtil et
pénétrant parfum, ou plutôt une odeur de tissus moisis, d’abricots séchés et
d’huile à graisser l’unique et antique machine à coudre (quelle marque ?) de
ma mère ; alors que Beya la mère de Salim en avait possédé toute une
panoplie. Presque une dizaine de marques, d’âges et de modèles différents
parce que son mari s’était ingénié pendant la douzaine d’années qu’il avait
passées avec elle à lui acheter le modèle du dernier cri ; ou bien de vraies
reliques, presque des pièces de collection introuvables aujourd’hui.
Marques de machines à coudre. Marques déposées. Marques prestigieuses
très modernes ou très anciennes : Necchi. Singer. Pfaff. Schneider. RKA.
Borletti. Puis à nouveau une nouvelle Necchi. Ou la dernière Singer. Ou la
plus récente Schneider. Toujours un modèle plus sophistiqué ou plus vieillot
que le dernier. Et ainsi de suite. Malgré les protestations naïves, sincères et
renouvelées de Beya, la mère de Salim. Comme si son mari voulait par ces
offrandes compenser son prochain mariage avec une énième épouse, ainsi que
la loi religieuse et exécrable lui en donnait le droit, sa prochaine fuite, son
prochain abandon de famille, sa lâcheté et cette terrible accusation d’adultère
qu’il lui avait assenée. (Quel âge Salim avait-il à cette époque ?) Il obligeait
ainsi sa femme à rester éternellement clouée à ses machines. Idée qui le
rassurait, jusqu’à un certain point.
Sa mère donc – selon Salim – immobile face à la mobilité de son mari,
calme et tranquille ne se rendait compte de rien avec sa naïveté, sa bonté et
son manque désespérant d’imagination. Elle ne se doutait donc pas que son
mari allait prendre plusieurs autres épouses! Et l’accuser d’avoir un amant.
Maman non plus !
J’avais fini par ne plus séparer de ma mère l’odeur de la maison de mon
enfance bien qu’en réalité ce soit l’odeur du crêpe de Chine qui la caractérisait
le plus.
Comme si ma mère était elle-même cette fragile, vieillotte et poussiéreuse
machine à coudre héritée de ses aïeux et qui encombrait la maison parce
qu’elle était gigantesque. Maman me donnait l’impression qu’elle se
desséchait dans la permanente et printanière odeur de mûres transformées en
confiture, d’abricots transformés en pâte onctueuse baignant dans l’huile
d’olive entreposée à l’intérieur de vieilles jarres berbères, un peu fêlées, un
peu cabossées mais tenant le coup et supportant le poids des années.
Comme si la permanence de ces odeurs allait de pair avec la permanence de
ces vieilles traditions culinaires, qui avaient leur sens dans cette région
montagneuse d’où la famille était originaire, mais étaient devenues un peu
inutiles, caduques et ridicules dans la grande ville où l’on ne craignait ni les
disettes ni les sécheresses ni les famines parce que les pots de confitures
s’accumulaient en grandes pyramides audacieuses sur les étalages des
épiceries et des grands magasins. Devenues – ces traditions culinaires –
quelque peu désuètes. Comme une sorte de décorum, de maniérisme ou –
plutôt peut-être – un vrai art de vivre. Nostalgique. Original.
La pluie était une épreuve exaspérante. Il pleuvait depuis plusieurs jours
sans interruption. Je pensais à ces vies parallèles : celle de maman, celle de la
mère de Salim, et celle de Béa. Voilà que j’étais encombrée maintenant avec
ce destin de Béa, la veuve de Fernand Yveton. Dans mon livre d’histoire de
terminale, il n’y avait que quelques lignes sur lui. Et j’avais complètement
oublié jusqu’à ces quelques lignes ! J’avais honte ! Mon pays n’avais jamais
reconnu la valeur de ces pieds-noirs qui s’étaient sacrifiés pour son
indépendance. Quelques noms de places ou de rues, un hôpital situé à Bab el-
Oued. C'était tout ! Pas grand-chose !
J’abandonnai mon rapport un instant. Comment expliquer à mon chef cette
décision saugrenue, au sujet de l’arme que j’avais donnée à l’épouse du juge.
Elle ne cessait de répéter : « Douze balles, commissaire ! Douze balles dans la
peau, commissaire... si vous aviez vu ces bouts de cervelle... on aurait dit des
miettes de pain rassis... »
Même Salim eut l’air étonné par ma décision. J’avais téléphoné à l’oncle
Amar qui m’avait répondu : « Tu sais, Sarah, j’ai d’autres escargots à fouetter.
J’ai beaucoup de travail au labo. » J’ai compris qu’il n’était pas d’accord avec
mon pari fou. Cette année l’automne était médiocre. Liquide. Je me calmais.
Me rendais compte que le bonheur consistait à gribouiller sur du papier blanc
et lisse. Même s’il ne s’agissait que d’un vulgaire rapport d’enquête policière.
Je décidai d’assumer ma décision. Je me sentais sûre. En ce moment précis,
la réalité crue s’imposait à moi. La pluie redoublait de violence. Avec le
déluge, le gros arbre, contre ma fenêtre, en profitait pour se déchaîner.
Profusion végétale. Je pensais au mûrier dans la maison où Salim avait passé
son enfance.
A nouveau j’abandonnai mes notes et fixai le jardin qui se transformait,
avec le halo des lampes et les traces chaotiques de l’eau sur les vitres, en un
dessin inachevé. Inachevé, comme le destin de Meriem, ma mère, celui de
Beya, la mère de Salim et celui de Béa. Dans ma tête se croisaient des milliers
d’images qui me laissaient exsangue. Impression que quelqu’un se faufilait
entre moi et moi-même. (Etait-ce Salim ?) J’étais fatiguée.
Le travail m’éprouvait. Rêve cotonneux. Je me laissai aller à une
somnolence stupide. Le matin au réveil le temps était radieux. La pluie avait
cessé. Le soleil dessinait des traits enchevêtrés ton sur ton sur le sol de ma
chambre. Taches de couleurs. Cercles jaunes rayés de beige formant, en fin de
compte, un graphisme centrifuge, large, abstrait et hachuré. Avec des
débordements çà et là. Des rétrécissements s’accumulant dans l’espace d’une
façon exagérée s’engouffrant dans mes yeux avec une violence inouïe.
J’étais obsédée par ces destins inachevés. Ces vies gâchées. Sarah, les deux
Ali et même Flicha le terro ! Nous étions samedi matin. Réveil brutal. Je me
ruai dans la salle de bains. Une journée routinière. Mais, ce soir-là, je dînais
avec Salim dans un restaurant de la côte. Palpitations.
Alger, sous le soleil matinal, semble rayonner de cercles selon une
articulation désordonnée et insidieuse à la fois. Espaces urbains agglomérés,
concentrés, enchevêtrés, dédoublés à travers diffractions et jeux de miroir,
finissant par se refléter dans la baie d’une façon grandiose. La ville m’absorbe
alors, avec ses encombrements inextricables et son tohu-bohu assourdissant.
Elle est obsédante. Mi-blanche. Mi-bleue. Un peu ocre, par endroits. Et quel
cadastre vertigineux ! Anarchique! Cacophonique.
Cependant la ville ne cesse de s’étendre à travers bosses et ravins. A flanc
de colline, Alger est un véritable cratère surgi de ses propres matériaux, de ses
propres eaux maritimes. Elle se stratifie, s’accumule, s’entasse et s’enroule en
spirale. Conglomérat. Agrégat. Un miracle d’équilibre quand même. Puis la
mer qui la ronge. Et ce port incroyablement colorié.
Au bureau, une nouvelle lettre de Salim m’attendait. Je fermai mon bureau
à clé. Dis à ma secrétaire de ne pas me passer de communications et me jetai
sur la lettre.

« Toi, Sarah
Ma voyoute.
Un jour dans la chambre de ma mère, alors que j’étais hors de moi, je lui dis d’une traite : “ Mais
n’oublie pas que tu es innocente et puis quoi ! tu aurais dû le tromper prendre un amant maman! tu
sais combien il a d’épouses de maîtresses de concubines de demi-mondaines de cocottes de femmes
entretenues de prostituées de petites mendiantes qu’il saillit comme un taureau sur son bureau. Je
l’ai vu faire maman ! De mes propres yeux. Et j’en passe. »
« Sais-tu combien ? Tu ne pourras jamais deviner maman mais tu es innocente ! J’étais avec toi
chez le nègre au turban orange ou safran ou jaune je ne sais plus moi ça fait des années que tu te
rends malheureuse malade maman. Avec cette saloperie de soi-disant adultère tu aurais dû le
cocufier ah ça ç’aurait été formidable de lui donner une leçon lui rendre sa monnaie, quoi... ! »
« Non ! non ce n’est pas obscène ce que je dis là maman non non je ne suis pas fou tu veux que
je te dise c’est un salaud ton mari il sait très bien que tu n’as jamais eu d’amant et que tu n’en auras
jamais que tu es incapable d’en avoir il le sait tout ça... »
« Mais il a fait exprès il a trouvé ce prétexte formidable parce qu’il ne nous a pas trouvés chez
ton amie il s’est dit comme ça plus question de la voir ! Il a toujours fait pareil tu peux pas imaginer
je ne sais même pas comment il trouve le temps pour les voir toutes ses femmes lui qui est toujours
en voyage et qui est pris du matin au soir dans ses affaires son import-export ses projets
d’extension ses folies d’agrandir de voir grand ses prétentions à gagner du fric plus que les autres
sa manie de ruiner ses concurrents. »
« J’étais là avec toi chez cet idiot de ventriloque qui imitait la voix d’une vieille femme qui
portait un chèche ou un turban ou je ne sais quoi moi énorme tu te souviens bien quand même, tu
n’as pas oublié cela bien sûr toi avoir un amant tu veux rire ou plutôt c’est lui qui voulait se moquer
de toi tu sais même pas ce que c’est un amant ce que le mot adultère lui-même veut dire. C'est pas
ce con de Zigoto qui... »
« ... Je suis sûr que tu as regardé dans le dictionnaire je te connais, tu aimes ça, fouiner dans le
dictionnaire alors qu’est-ce que ça veut dire ? un amant un adultère une maîtresse? tu sais même
pas ce que ça veut dire et tu te rends malade pour rien ce salaud il est bien placé pour te faire de la
morale. »
« Il est pourri maman malade dès qu’il ne voit pas une femme seulement un vêtement de femme
il devient fou lui ça c’est sûr il en a des maîtresses des amantes et un tas d’autres femmes qu’on
désigne différemment mais qui ont pour lui la même signification : des putains des vagins des
trous! Et puis Zigoto maman tu es sûre qu’il est mon jumeau il me ressemble si peu! Tu vois qu’il
s’en fiche de toi et de moi et du monde entier, on se ressemble si peu c’est un viking ou un zombie
ou un zigoto blond à la peau blanche aux yeux gris et moi je suis son contraire physiquement
moralement et tout et tout tu crois qu’il lèverait sa petite voix ce con pour te dire quelque chose... »
« ... Cette histoire d’accusation qui te tombe sur la tête comme ça d’un coup et que tu trimbales
sous ta peau à l’intérieur de tes neurones et sur ton visage depuis des années il est temps que tu
arrêtes de souffrir de divaguer de douter de toi-même ! »
« Quant à ton fils Zigoto je sais pas comment tu as fait pour le faire inouï le bonhomme ah mon
jumeau quel salaud qu’est-ce qu’il peut me détester remarque que je le lui rends bien mais tu as vu
jamais il n’a dit un seul mot pour te consoler et cela fait quelques années que ça dure il s’en faut et
il a le culot de dire que je suis son aîné ! trois minutes pour lui ça fait trois siècles il dit à tout le
monde qu’il est plus jeune que moi il est fou non c’est un cynique plutôt il a pas fait ça pour toi. Je
sais que j’exagère et que tu es tout le temps à le défendre toi-même tu me dis souvent sois patient
avec lui c’est ton jeune frère toi aussi tu es entrée dans son jeu comme tu es tombée dans le jeu de
ton mari trois minutes avant mais arrête de pleurer tu t’esquintes les yeux. »
Ma mère disant, après avoir fait la connaissance de Béa au bain maure, Béa la femme de Fernand
Yveton, le supplicié communiste et pied-noir de surcroît, mort il y a presque un quart de siècle déjà.
« Est-ce que c’est vrai qu’ils ont les yeux qui continuent à bouger après que la tête soit tombée dans
le panier de son ? »
« C'est vrai ? Mais c’est horrible, c’est effroyable, surtout qu’il était innocent. Il n’avait quand
même rien fait. Il n’avait tué personne. Comment a-t-on pu le guillotiner pour si peu de chose? Une
petite bombe sous un camion à la casse. Il n’y a même pas eu un seul blessé ! Tu te rends compte
Salim. Il voulait juste faire un peu de bruit. Dire qu’il était aussi algérien que les autres
nationalistes. »
Depuis qu’elle avait fait la connaissance de Béa, elle était devenue très politisée. Elle qui ne
s’était jamais intéressée à la politique, la considérant comme une affaire d’hommes, s’était mise à
faire des cauchemars terribles, achetant tous les livres concernant l’affaire Yveton, découpant tous
les articles et les moindres entrefilets qui en parlaient dans les journaux de l’époque que je lui
rapportais de la Bibliothèque nationale. Elle s’intéressait aussi à ce semblant de procès, hâtif, bâclé
où tout avait été décidé à l’avance, avec une instruction qui avait duré dix jours : arrêté le 14
novembre 1956, condamné à mort le 24 novembre 1956 : parce que jugé en flagrant quoi?
Comment dit-on? Flagrant délit! dix jours pour l’instruction et la torture, un jour pour le procès,
une minute pour l’exécution!
Ma mère affolée par la lecture des articles des journaux de l’époque qui parlaient de l’exécution
qui eut lieu le 26 février 1957, à 5 h 12, n’en dormait plus. Elle se réveillait la nuit pour venir dans
ma chambre me poser un tas de questions et exigeait de moi des cours politiques, des explications
psychologiques et des détails affreux, toujours plus de détails sur le condamné. Elle m’empêchait
de dormir (en fait de replonger dans mes cauchemars). N’arrêtait pas de parler, pour ne pas se
retrouver seule dans sa chambre où elle s’était mise à avoir peur, à voir des ombres partout, à
entendre des voix, des chuchotements, des plaintes, des protestations et des gémissements du
supplicié guillotiné, une vingtaine d’années plus tôt.
Elle était devenue anxieuse et anorexique. Elle était étonnée que les condamnés à mort de
l’époque n’aient pas le droit de recevoir de la nourriture ou des habits. Même pas une couverture !
Seulement un peu d’argent envoyé par Béa la femme de Fernand par mandat dûment certifié qui
mettait des semaines pour lui arriver et qui ne devait pas dépasser, impérativement, selon la loi, la
somme de 5 000 francs de l’époque : un mandat par mois.
Et lui, pour quelle raison tenait-il sa comptabilité avec le petit pécule de C.A.M. (condamné à
mort), habillé de vieux vêtements grossiers découpés dans de vieilles couvertures grossières,
rugueuses et râpées jusqu’à la trame, avec sur le pantalon, au niveau des fesses, une peinture rouge
acrylique et phosphorescente pour le repérer en cas de fuite, comme si un condamné à mort en
cavale n’était pas capable d’enlever son pantalon, de courir tout nu, s’il le fallait, pour sauver sa
peau.
Le prisonnier tenait ses comptes sur un petit cahier quadrillé : (Rentrées le 20/11/56, 1 878
francs. Le 10/12/56 5 000 francs. Total : 6 878 francs. Dépenses : le 30/11/56 1 105 francs, le
02/12/56 : 517 francs; le 09/12/56 : 1 903 francs. Total : 3 525 francs. Solde : 6 878 – 3 525 = 3 353
francs) ; peut-être pour prouver à Béa qu’il n’avait pas besoin d’argent et qu’il ne fallait pas en
envoyer, parce qu’il savait qu’elle vivait très pauvrement.
Elle travaillait comme ouvrière dans une fabrique de vêtements où elle trima jusqu’à sa retraite
pour un salaire de misère. Béa racontait à ma mère que son mari recopiait sur le même carnet qui
lui servait à tenir ses comptes, des chansons de l’époque et qui étaient à la mode : des chansons
fleur bleue, mièvres, sentimentales qu’il connaissait par cœur : Moulin rouge, J’ai vu dans tes yeux,
Deux petits chaussons, Flamenco d’amour, etc.
Ma mère avait oublié les frasques et les injustices de son mari pour se focaliser sur l’histoire de
Fernand Yveton et s’en indignait en permanence. Elle était devenue inséparable de Béa qu’elle
comblait d’invitations à déjeuner ou à dîner, de robes anciennes de grande valeur et de bijoux
hérités de sa famille. Béa en était très touchée et très gênée à la fois. Mais ma mère voulait tout
savoir de cette histoire horrible parce qu’elle ne connaissait évidemment rien des lois des habitudes
et des mœurs qui régissent la vie des condamnés à mort dans les prisons lugubres.
Quand ma mère me suggérait d’inviter Béa, je me moquais d’elle, la chahutant, disant : « Parce
qu’elle a presque le même prénom que toi (Béa/Beya) à une lettre près, maman! » Mais je n’osais
pas lui dire que j’étais surpris par cet intérêt soudain pour la politique, pour l’histoire de la
résistance, pour cette guerre terrible qui s’était déroulée d’une façon impitoyable, inégale, injuste.
Du plus loin que je me souvienne il y a toujours eu un chat noir dans la maison. Ma mère le
détestait, parce qu’il lui faisait peur, qu’il avait des sautes d’humeur aussi brusques que violentes et
parce qu’elle le soupçonnait de transmettre les maléfices, les mauvais sorts et le mauvais œil.
Jusqu’au jour où elle sut par son amie Béa, que son mari avait lui aussi un chat noir.
Béa raconta à ma mère que le jour de l’exécution, elle avait rapporté les vêtements de la prison
où il avait été guillotiné et les avait mis dans un carton. Le chat s’y était rué et avait sorti les habits
qui s’y trouvaient, un à un, s’était assis dessus et s’était mis à gémir et à s’agiter comme pris d’une
crise d’épilepsie, en se roulant sur les vêtements du mort, dans un désespoir incroyable.
Quand elle l’avait appris, ma mère s’était réconciliée avec notre chat. Elle le choyait, le gâtait et
même jouait avec lui des heures durant... A certains moments de la journée, le chat noir se perchait
sur le mûrier situé en face de la chambre de ma mère. Moments bien précis et crépusculaires, à
l’heure où on allumait l’abat-jour et où maman prenait quelque repos avant d’entrer dans la cuisine
pour préparer le dîner alors qu’elle avait passé sa journée assise à sa machine à coudre. Le chat était
à la fois couard, sauvage, affectueux, débonnaire et méfiant. Il restait là sur le qui-vive dans
l’espoir qu’un oisillon retardataire et fatigué, traînant derrière les nuées de moineaux de retour dans
le mûrier, vienne à lui tomber dans la gueule, parce qu’il était d’une paresse inouïe. J’avais douze
ans. C'était en 1977. C'est à ce moment-là que je compris ce que le mot « innocence » voulait dire.
Que je compris, aussi, que le courage était une exaltation de la peur, comme tu aimes à le répéter.
Que je compris, en quelque sorte par anticipation, comment tu as dû mettre ton père à la porte,
pendant la veillée funéraire, après le décès de ta mère... Mais comment peux-tu supporter de vivre
avec l’œil de Sarah transformé en colifichet par Flicha?
Je suis au courant parce qu’il t’arrive d’être somnambule et une nuit, je t’ai vue te lever, aller
dans ton bureau, ouvrir le tiroir de droite et en sortir la boîte à bijoux de ta mère. Puis tu en as tiré
l’œil desséché de Sarah, son fichu et le sachet bleu que t’a offert madame Malki, avec son horrible
contenu. Tu as étalé ces objets et tu es restée à les fixer pendant une demi-heure.
Pourquoi ne veux-tu pas rendre le cartable d’Ali à sa famille ? Comment peux-tu garder le sachet
bleu? Il faudrait qu’on en parle, Sarah!
Alors, à mon tour je te parlerai du père Grojean, mon prof de latin, de math et d’échecs,
assassiné par les islamistes alors qu’il était très vieux et très malade. Je te parlerai, aussi, d’autres
prêtres qui m’ont caché, hébergé, et aidé dans les moments les plus durs du terrorisme. Du frère
Pierre. De la sœur Marie. Assassinés. L'un à Oran et l’autre dans la Casbah d’Alger où elle
s’occupait d’une bibliothèque de quartier, depuis 1957! »
6

DÉCEMBRE 2000

« ... Je sais Sarah que tu te plains qu’on ne se voit pas assez souvent. Mais seul le temps me
manque. Nous irons bientôt dans des discothèques où tu danseras tout ton soûl ! En attendant je
continue mon récit de la vie ordinaire dans la maison de ma mère.
L'éclat de la lumière, derrière la vitre, parvenait – maintenant – non plus de l’abat-jour, mais
comme du visage radieux de ma mère depuis que, calmée par mes arguments, elle s’était détendue,
avait retrouvé (provisoirement) cette capacité non seulement à capter, pomper la lumière, mais à en
émettre.
L'éclat de la lumière éblouissait, certes, le chat mais jusqu’à un certain point, car au fond, c’était
la cage du serin accrochée à une des branches de l’arbre qui l’intéressait. Le fascinait. L'hypnotisait
presque. Le serin, c’est-à-dire, à cette heure du crépuscule, une petite boule de plumes duveteuses
et pelucheuses qui dort la tête sous le corps ou qui feint de dormir.
Puis, brusquement, comme énervé par cette vaine et stérile attente, le chat ou plutôt sa forme ou
plus exactement encore cette forme rayée et bigarrée s’élançait, bondissait et disparaissait de ma
vue. Il ne restait plus alors qu’une sorte de néant, de résidu de jour : quelque chose d’inquiétant !
La réaction surprenante du chat de Béa, lorsqu’il se réfugia dans le carton où se trouvaient les
habits de son mari le jour même de son exécution, impressionna ma mère. Béa lui raconta qu’il ne
voulait plus quitter ce refuge imprégné de l’odeur de son maître : il l’avait ramassé un jour dans la
rue parce que le chat l’avait suivi, s’était frotté contre ses jambes, avait miaulé désespérément. Le
condamné à mort n’écrivait jamais une lettre à son épouse sans lui demander des nouvelles du chat
auquel ils n’avaient ni l’un ni l’autre donné un nom, se contentant de l’appeler “ chat ”... Et toi qui
n’oses pas avoir un chat parce que tu crois que je vais me moquer de toi et t’accuser de te prendre
pour le privé de Raymond Chandler! Ah ma Sarah! Tu es si forte et si vulnérable... N’oublie pas
que j’ai une surprise pour toi!
Je t’aime.
Salim. »

Fin du XX siècle de l’ère chrétienne. La presse et les médias audiovisuels


e

se sont déchaînés pendant toute l’année. Pourquoi cette importance


particulière donnée à l’ère chrétienne ? Il y a quand même l’ère juive (Plus de
5 000 ans, je crois?) et l’ère musulmane (1 421 années exactement. Ça je le
sais !) Ainsi le XX siècle et l’année 2000 se terminent dans quelques
e
semaines. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Aucune émotion particulière. Le
temps qui passe. Inexorablement. Je vais avoir trente ans. J’aime bien mon
âge. J’aime bien mes premières rides. J’aime bien que le temps passe vite.
J’aime bien le mouvement. L'action. C'est peut-être pour cela que j’ai choisi
ce métier. Pourtant je n’avais aucune vocation particulière, au départ.
Ce fut l’oncle Amar qui décida de me l’inculquer, le jour où il vit mon
admiration pour cette femme commandant de bord de la compagnie Air
Algérie, lors d’un voyage entre Alger et Bedjaïa. Dès lors, il m’encouragea à
faire un des métiers dont les hommes se sont emparés. Il suggéra la police à sa
manière, d’une façon allusive mais répétitive et obsédante. Il était de mèche
avec mon chef actuel qui était son meilleur ami. Toujours bougon. Toujours
un peu furieux. Quand j’obtins ma licence de droit il vint à la maison, flanqué
de l’oncle Amar, sous le prétexte de rendre visite à ma mère et de me féliciter.
Au cours de la conversation, il dit ou plutôt il marmonna : « A la police... à
la police on a besoin de personnes comme toi. Des femmes ! Surtout des
femmes. Pour... pour humaniser ce métier... mais avec la situation actuelle, je
ne te cache pas que c’est un métier très dangereux... le terrorisme bat son
plein... enfin... penses-y Sarah ! Ce serait formidable. Tu sais que cela
déstabilise les terroristes islamistes qu’il y ait des femmes dans la police. Une
commissaire... je t’imagine à la tête d’une brigade antiterroriste, Sarah !
Penses-y... »
Puis il se tut. Il avait l’air épuisé. Comme s’il avait fait beaucoup d’efforts
pour me convaincre. Je vis maman blêmir, s’exclamer : « La police ! Mon
Dieu ! » Elle ne prononça plus un mot tout le temps que dura la visite. L'oncle
Amar me surveillait par-dessous ses lunettes. Il épiait la moindre réaction sur
mon visage. Avec son air habituel. Quelque peu sarcastique. Quelque peu
malicieux. Je dis. Non ! je ne dis rien. Mais j’étais surprise et fâchée contre
l’oncle Amar. Moi, dans la Police ! Mais c’est un traquenard. Un complot...
J’essayais de garder mon calme. De ne rien laisser paraître sur mon visage. Je
veux bien devenir pilote d’avion, footballeuse ou je ne sais quoi, moi... ! Mais
flic... ça jamais !
Les deux hommes s’en allèrent. Comme sur la pointe des pieds. Ils étaient
quand même gênés.
J’allai cet été-là à Bedjaïa chez l’oncle Amar. Il possédait un cabanon
accroché entre ciel et mer, sur un rocher vertigineux qui tombait à pic dans
l’eau d’un bleu presque vert. Un lieu paradisiaque où j’ai souvent passé mes
vacances d’été. Toujours accompagnée de maman qui aimait beaucoup cette
corniche jijilienne si éblouissante et escarpée qu’on en avait le souffle coupé.
C'était, pour moi, la plus belle côte du pays et du monde. Enfin, je pense
que j’exagère beaucoup. C'est la nostalgie! J’aimais aussi la ville elle-même,
construite très haut au-dessus d’un rocher. Avec sa place-promontoire, ses
petites boutiques coquettes, ses vestiges de l’époque des Hammadites, des
Berbères venus de Tunisie, en 1063, année de l’édification de la ville, dont ils
firent leur capitale, ses bars qui sentaient l’anisette et les sardines grillées, sa
population métissée de Kabyles, d’Arabes et de Turcs, qui avaient la
réputation de cultiver un savoir-vivre hédoniste et une passion du plaisir qu’on
ne retrouvait nulle part ailleurs dans le pays.
En bas du cabanon de l’oncle Amar, il y avait une crique minuscule
recouverte de galets entre le bleu et le noir et où venaient des cohortes de
petits singes pour s’abreuver à une cascade située au beau milieu de la plage,
et grappiller quelques nourritures que les baigneurs leur offraient. Les petits
singes ravissaient maman qui s’amusait à les gaver d’aliments et de fruits et
leur donnait des noms propres ou des surnoms. Mais maman s’occupait
surtout de son frère, éternel célibataire, qu’elle gâtait et pour lequel elle était
aux petits soins.
Elle avait un peu de chagrin parce qu’il ne s’était jamais marié et
revendiquait son célibat. Chaque fois que maman abordait ce sujet, il lui
répondait invariablement : « Mais Miriam, comment veux-tu que je fasse
l’amour avec une femme alors que je suis incapable de faire du mal à une
mouche... Va! Apporte-moi un verre d’anisette avec beaucoup d’eau glacée,
s’il te plaît... »
Je ne voyais pas le rapport entre les femmes et les mouches, mais je savais
que l’oncle Amar cultivait l’extravagance d’une façon naturelle et sans penser
à mal. Je l’aimais, il était à la fois le père que je n’avais jamais connu,
puisqu’il s’était débiné quand j’avais cinq ans, l’oncle unique (jusqu’à ce que
je me réconcilie avec l’oncle Hocine, aussi fou et extravagant), formidable et
un peu particulier. Il avait toujours été le complice affectueux de toutes mes
escapades et de toutes mes frasques d’adolescente.
J’étais attirée aussi par son métier de zoologue de réputation internationale,
spécialisé dans l’observation et l’étude des gastéropodes auxquels il consacrait
toute sa vie et tout son temps. Il était incollable sur les escargots et leur vouait
une passion étonnante. J’allais souvent, depuis que j’étais petite, dans son
laboratoire pour observer ces milliers de petits animaux dont il étudiait les
mœurs, les comportements, la physiologie et l’anatomie.
Pendant tout cet été 1992, j’ai réfléchi à la proposition de cet ami de mon
oncle, au sujet de mon engagement dans la police. C'était le début du
terrorisme et à chaque nouvel attentat visant la population civile ou les
intellectuels, je me révoltais contre tant de barbarie et de sauvagerie. Je ne
comprenais pas la raison d’une telle haine, d’un tel fanatisme. Quand j’en
parlais avec mon oncle, il me disait laconiquement : « Il n’y a rien à
comprendre... Pense plutôt à la proposition que t’a faite le colonel... » C'était
tout.
Puis il se replongeait dans ses lectures zoologiques ou continuait à s’affairer
dans la cuisine; il y passait des heures à confectionner des plats succulents, à
griller des sardines qu’il avait fait mariner longtemps. Ou bien il reprenait son
anisette, qu’il sirotait assis sur la terrasse surplombant le large, à la tombée de
la nuit, en écoutant de la musique grégorienne ou andalouse, et surtout, les CD
du Cheikh Raymond Leiris, le maître du malouf constantinois. Il s’enfonçait,
alors, dans un mutisme total, avec sur son visage une sorte de sérénité
mystique qui confinait à l’extase.
Ce fut pendant cet été 1992 que je bus mon premier verre d’anisette, en sa
compagnie, et que je me décidai à passer le concours de commissaire de
police qui devait avoir lieu à la mi-septembre.
Le sort en était jeté ! J’allais en baver. Découvrir l’horreur de la violence et
de la barbarie. Faire la connaissance de Salim. Donner une arme à l’épouse du
juge pour qu’elle le venge. Quelque peu machiavélique ! Cela me permettra
de souffler un peu. Je suis sûre qu’elle nous mènera jusqu’à l’un des assassins
de son mari. Elle a l’air tenace. Terrible. Avoir démantelé les réseaux les plus
durs. Avoir eu la peau de tant d’émirs dangereux (Saïd-Fœtus et Flicha,
surtout, qui a mis Alger à feu et à sang), avoir sauvé Ali – le miraculé d’une
mort certaine. Avoir vengé Sarah et Ali dont je continue à porter le deuil et
dont les photos sont toujours collées sur les murs de mon bureau.
Vengé tous les fœtus arrachés aux ventres des femmes enceintes, en arrêtant
Saïd-Fœtus qui, lors de son interrogatoire, a protesté contre la brutalité de mes
flics qui auraient effrayé ses deux nouveau-nés et jumeaux de surcroît, à six
heures du matin. Protestations véhémentes ou plutôt démentes. Ce jour-là, j’ai
eu envie de me taper la tête contre le mur où j’ai collé les photos des
suppliciés, jusqu’à m’évanouir et oublier cette démence, cette incroyable
névrose. Cette...
Vengé Sarah dont je garde le superbe fichu bariolé qu’elle portait le jour de
sa mise à mort, et son œil droit desséché, récupéré sur le cadavre de Flicha le
terroriste. Vengé Ali, l’écolier de onze ans dont je garde le petit cartable en
plastique noir où je fourre le nez de temps en temps pour avoir l’idée, la
sensation de l’innocence enfantine.
Il me reste à trouver les assassins du juge Malki dont je conserve des bouts
de cervelle déposés dans un joli sachet en papier bleu.
J’ai pris dix ans d’âge. Quelques rides. Quelques mauvais coups... Mais...
Salim...
Quand je me sentais mal dans mon bureau, ou après une opération durant
laquelle je perdais un ou plusieurs de mes collègues, je me réfugiais dans le
laboratoire de l’oncle Amar. Je passais des heures à regarder les souris
zigzaguer dans des labyrinthes époustouflants et tous ces escargots qui
grouillaient dans des vitrines que je trouvais presque douillettes, luxueuses.
L'oncle Amar les répertoriait. Les classait. Les numérotait. Donnait même à
certains des prénoms ou des surnoms aussi extravagants que lui. Il avait des
milliers de fiches concernant ses chers gastéropodes. De temps en temps, j’en
subtilisais quelques-unes et les lisais avec beaucoup de plaisir et de
ravissement.

« L'escargot est un mollusque gastéropode pulmoné qui est un sous-ordre du stylommatophore. Il


est terrestre et herbivore. Il est constitué d’un pied, d’une coquille, d’une zone tampon entre ces
deux parties, appelée bourrelet du manteau (c’est dans cette partie que l’on trouve l’orifice
respiratoire et l’anus) et d’une tête composée de deux tentacules du toucher. C'est dans cette région
que se situe l’orifice de ponte alors que l’appareil génital est situé sous le bourrelet du manteau.
La coquille est calcaire. Elle est brune, striée de bandes claires, orbiculaire convexe ou conoïde, en
spirales. Il progresse par ondulation et contraction et s’aide, parfois, de sa langue pour avancer,
c’est pourquoi elle est râpeuse et grenue. »

J’ai préféré m’arrêter là. Je finirai de lire cette fiche un peu plus tard.
J’avais envie de connaître ces petits animaux. Quelle drôle de bestiole quand
même! Marcher sur la langue. Etre hermaphrodite. Mais cela ne lui suffit pas.
Il lui faut, en outre, onduler, se contracter pour aller à une vitesse encore
moindre que celle de la tortue. Je n’arrive pas à retenir le chiffre. Je l’ai noté
quelque part, sur un petit bout de papier : 0,003 kilomètre à l’heure.
Cent fois plus lent que la tortue dont la vitesse est de 0,300 kilomètre à
l’heure. En fait, il lui faut une heure pour parcourir trois mètres. Incroyable
mais drôle. Je sens la tendresse monter en moi. Tant de faiblesse et de force
dans une si petite et si amusante chose ! C'est lui qu’on aurait dû choisir pour
illustrer le paradoxe de Zénon d’Elée, et non la tortue.
Le contraire de ce salaud de Flicha qui courait très vite ! Pour aller où ?
Pour transformer l’œil desséché d’une gamine en talisman ! Pour transformer
la cervelle d’un petit juge en miettes de pain rassis.
Je reprends la lecture des fiches sur l’escargot empruntées à l’oncle Amar,
elles m’amusent beaucoup et m’aident à oublier le sale travail que je fais, à
m’évader de l’horreur.

« Dans la mythologie universelle, l’escargot est étroitement lié à la lune et à la régénération


périodique. Ainsi Tecçiztecal, dieu mexicain de la lune, est-il représenté enfermé dans une coquille
d’escargot. Symbole de la fertilité, l’escargot qui n’apparaît qu’après la pluie, se trouve ainsi lié
au cycle des champs. Montrant et cachant ses cornes, comme apparaît et disparaît la lune, il
évoque la mort et la renaissance, la fertilité donnée par les morts, le mythe universel de l’éternel
retour et de l’ancêtre revenu féconder la terre des hommes. Le symbole de l’escargot chez les
Aztèques est associé à la conception, la grossesse et l’accouchement... »

Je croyais que les Indiens étaient plus malins. J’avais tort sinon ils
n’auraient pas été exterminés par les Espagnols. Cette manière qu’ils avaient
de mythifier un petit animal aussi adorable me les fait prendre en sympathie. Il
faut leur reconnaître une certaine perspicacité. Pour ces gens, l’escargot était
le symbole de la conception, de la grossesse et de l’accouchement. Ce en quoi
ils avaient raison. Ils n’ignoraient pas que chaque fois que deux gastéropodes
s’accouplent, la reproduction est double.
Cela dit, il n’en reste pas moins que leur vénération était quelque peu
exagérée. De la même façon qu’ils se sont trompés sur la nature des
Européens : ils les ont sous-estimés. Sinon ils ne les auraient pas laissés piller
leurs richesses (l’os surtout !) ni détruire leur civilisation et leur langue. Je
suis déçue par leur comportement. J’aurais bien aimé apprendre la langue
aztèque, comme le sanscrit, l’araméen, et d’autres langues anciennes...
Ma mère m’aurait dit « De quoi tu te mêles ? Et puis qui sont ces
Aztèques ? » Il aurait fallu lui expliquer. Elle était vive et comprenait vite.
Elle avait su oublier son mari, c’est-à-dire mon propre père très lâche et trop
paresseux selon moi. Encore un trait que nous n’aurions pas pu partager tous
les deux. A vrai dire, c’est l’oncle Amar qui m’a parlé, le premier, des
Aztèques et des Incas. Il les aimait bien. Moi aussi. Mais depuis que je
connais le degré de vénération qu’ils vouaient au sous-ordre des
stylommatophores, je les adore.

« ... Enfin, il participe d’un symbole général celui de la spirale qui selon qu’on l’envisage
construite à partir d’un point central se développant vers l’extérieur signifie ouverture et
évolution; ou au contraire, s’enroulant vers un point intérieur, veut dire involution et
approfondissement. La spirale de l’escargot apparaît donc comme l’ordre au sein du changement,
et comme l’équilibre dans le déséquilibre. Cette métaphore cultivée par les Aztèques s’explique par
la diversité et la multiplicité des stries d’accroissement que l’on voit dessinées sur la coquille
calcaire des gastéropodes, de couleur marron grisé, et varient chez chaque individu de l’espèce, un
peu comme les empreintes digitales chez l’homme. Si les Romains lisaient l’avenir dans les
entrailles des animaux, les anciens Mexicains le lisaient dans les nervures qui sillonnent les
coquilles des escargots. »

Décidément, les Aztèques me fascinent. Ils sublimaient l’animal en


question jusqu’à voir, dans la variation de ses stries d’accroissement, une
combinatoire complexe et fascinante. L'emblème des Américains, c’est un peu
la souris astucieuse. C'est pourquoi ils dominent le monde et me sont
antipathiques. L'emblème des Aztèques, c’est l’escargot tranquille et
bonhomme. Emouvant ! C'est pourquoi ils ont été exterminés et qu’ils attirent
ma compassion. Moi qui suis éreintée par la transcription et fascinée par la
combinatoire, j’aurais été la première à me passionner pour les coquilles des
gastéropodes ! Mais la mentalité des Mexicains anciens était
circumvolutionnaire et prélogique quand je suis résolument rationnelle. Moins
que Salim qui ne lit que les livres les plus ardus de la philosophie.
J’ai passé des heures et des heures à lire ces notes de mon zoologue d’oncle
et j’en suis toujours sortie exténuée mais ravie. C'est après avoir lu pour la
première fois ces fiches que je me suis rendu compte que l’oncle Amar n’était
pas seulement un original, un homme extravagant, un excentrique, mais qu’il
était bel et bien fou. Atteint, plutôt, d’une folie inoffensive, douce, érudite et
en fin de compte sympathique. Je l’aime!
L'équipe que j’ai lancée sur les traces de l’épouse du juge est en contact
permanent avec moi. Chaque jour, cette femme blessée resserre l’étau autour
de l’assassin qu’elle pense avoir reconnu. Ancien petit délinquant, il est,
depuis l’adolescence, un habitué des tribunaux pour mineurs. Le juge pour
enfants avait toujours défendu ce gamin qui un jour allait participer à son
assassinat.
Selon l’épouse, ce n’est pas lui qui a tué, mais c’est bien lui, et deux autres,
qui assuraient la protection et la couverture des deux tireurs. Ils étaient donc
cinq à avoir préparé l’attentat contre le juge. L'un des tireurs a été abattu par la
victime mais les services de la police scientifique n’ont pas pu l’identifier, il
avait effacé ses empreintes digitales en utilisant de l’acide. C'est très courant
chez les terroristes. Cependant, l’un des complices a été reconnu par l’épouse.
Le rapport indique que l’attentat a eu lieu à 19 h 30 devant le domicile du
magistrat. Sa femme a confirmé qu’il était toujours très ponctuel. Trop ! C'est
ce qui l’a perdu.
Je n’ai pas parlé à Salim de mon plan. Il aurait hurlé. Enfin, il m’aurait
désarmée parce qu’il est incapable de hurler. A force de lire Averroès (dont
j’ai vu la chaire exposée dans le hall de l’Université de Padoue où il a
enseigné, à l’époque où je suivais un stage de formation dans la police
italienne), Spinoza et al-Ma’arri (auteur de L'Epître du pardon, X siècle) il
e

s’est quelque peu éloigné des réalités, des éléments de la vie ordinaire.
L'Epître du pardon! Il voulait que je le lise. J’ai refusé. Je ne pardonne rien.
Sarah non plus n’aurait pas pardonné à ses assassins. Ni les deux Ali. Pas de
pardon pour les salauds. Pourtant Salim est un bon technicien de la police
scientifique. Il continue à me donner de l’amour et des cours d’échecs. Je
crois que je suis une bonne maîtresse mais une mauvaise joueuse d’échecs.
Dès que Salim m’entretient de certaines bavures, je réponds : « Oui, oui
j’en ai commis quelques-unes, moi aussi, malgré moi, par erreur ou par
trouille. Mes hommes aussi. Mes fliquesses aussi. Mais ceux d’en face, c’est
pas des bavures qu’ils commettent, c’est des saloperies !
J’en ai vu des fliquesses atrocement mutilées avec leur clitoris cousu sur le
bout du nez. J’en ai vu des flics défigurés, avec leurs couilles dans la bouche!
« L'Epître du pardon! L'Epître du pardon... Mais tu es fou, Salim... » Il me
laisse parler, crier, des fois. Mais vite il m’étreint. Et tout est oublié. Je suis
prête alors à lire tout ce qu’il veut. A lire même L'Epître du pardon! Après
avoir lu et relu Ethique à Nicomaque d’Aristote et l’Ethique démontrée selon
la méthode géométrique de Spinoza.
Depuis que je me suis réconciliée avec l’oncle Hocine, ce dernier s’est
arrangé pour faire la connaissance de Salim. Il est devenu son meilleur
partenaire aux échecs. Mais là, pas d’enjeux! Pas de triche! Malgré cela,
l’oncle Hocine gagne la plupart des parties. Je me demande, certains jours,
sous l’effet de la paranoïa ou de la jalousie si mon oncle ne s’est pas réconcilié
avec moi pour devenir le partenaire de Salim qui a, à Alger, la réputation
d’être un excellent joueur d’échecs.
Surtout que la situation s’est à peu près stabilisée dans la ville. Elle a repris
son rythme normal de grande cité animée, encombrée, trop agitée et même un
peu sale. Elle m’épuise. Mais je l’aime! Je sais par ma mère que l’oncle
Hocine a toujours été un trouillard. Des rumeurs laissaient entendre que
pendant les plus dures années du terrorisme, il s’était terré chez lui, ne mettait
plus les pieds dehors mais continuait à jouer aux échecs par téléphone ou par
mail!
Au fond, cette amitié entre l’oncle Hocine et Salim me plaît beaucoup.
Ainsi, Salim entre peu à peu dans ma famille. Il n’a pas connu ma mère. Elle
est morte alors que je poursuivais mes études à l’école de police. Et il a, vis-à-
vis de l’oncle Amar, une certaine appréhension, à cause de sa profession de
zoologue spécialisé dans l’étude des gastéropodes. Salim a horreur des
escargots. Ils lui inspirent une peur et un dégoût qui dénotent chez lui une
certaine fragilité. L'oncle Amar est au courant de la répulsion qu’éprouve
Salim envers ce genre d’animal et il n’aime pas cette attitude.
« Il est maniéré ton ami... Pour un flic il se pose un peu là... Y a qu’à lui
lancer quelques gastéropodes dans la gueule pour qu’il tombe dans les
pommes... Normal, un ancien élève des Pères Blancs... ! Tu trouves pas qu’il a
quelque chose de clérical! Voilà... Oui! Je dirai même, de sacerdotal! C'est le
mot, Sarah... Voilà... Ça lui colle bien... » Puis il éclate d’un rire de petit
chenapan qui vient de faire une blague idiote. Devant mon regard peiné,
furieux et glacial à la fois, l’oncle Amar s’arrête brusquement de rire. Son
épaule gauche devient plus haute que la droite.
C'est aujourd’hui le 30 décembre. Je reçois la visite d’Ali – le miraculé à
mon bureau. Il a l’air tout penaud. Je le regarde longuement. Il a gardé des
séquelles sur le visage. Mais pas trop. Au bout de quelques minutes, il me dit :
« Voilà Sarah, j’ai une caisse de Mascara 1983. Une année exceptionnelle et
un cru exceptionnel aussi ! Je voulais te l’offrir pour le Nouvel An. C'est la fin
du siècle. Et puis tu m’as sauvé la vie, Sarah... Alors j’ai pensé... » Je le laisse
parler et je remarque qu’il ne regarde jamais ses photos collées au mur, à côté
de celles de Sarah et d’Ali II (L'écolier). Chaque fois qu’il vient me voir il les
évite. Cela me touche. Il n’en est pas encore sorti, de son épouvante!
Je lui réponds d’un ton enjoué : « Mais Ali, tu sais que c’est de la
corruption de fonctionnaire ce que tu fais là! Tu veux m’acheter, ou quoi!
Avec ta caisse de vin... » Il bafouille : « Non Sarah, je ne veux pas t’acheter ni
te corrompre. Je sais que ce n’est pas ton genre. Mais je voulais seulement
rembourser ma dette. – D’accord! Mais ta caisse de Mascara 83, tu l’apportes
le 31 à minuit, ici. Tu l’ouvres devant toute la brigade et on la boira tous
ensemble, ta cuvée 83... Je suis de service le 31... Salim aussi y sera... Tu
amèneras ta femme ? – C'est qu’elle ne boit pas. – Je m’en charge. Ne
t’inquiète pas. Je ferai son initiation...» Il accepte finalement et se précipite
vers la porte de sortie.
Il y a trois jours, le 27 décembre au matin, mes collègues chargés de la
filature de l’épouse du juge m’ont téléphoné. Ils étaient excités : « Sarah, ça y
est, elle est devant une maison isolée, chemin des Glycines. Au 3. Il faut que
tu viennes ! »
Quand je suis arrivée, en trombe, dans ma voiture, j’ai vu un gamin de vingt
ans debout derrière le portail d’une superbe villa turque. Et de l’autre côté, la
femme du juge, tenant le revolver que je lui avais donné, avec ses deux mains.
Derrière elle, mon meilleur tireur d’élite. Mais à la façon dont elle tenait
l’arme, je savais qu’elle ne tirerait pas. Qu’elle en était incapable. Qu’elle
ignorait même comment s’en servir !
Je suis sortie de ma voiture et je l’ai appelée calmement. Elle s’est
retournée, aussitôt entourée par mes hommes. Je lui ai demandé de me
remettre son revolver. Elle s’est exécutée, aussitôt. Elle était soulagée ! Le
jeune gamin , frêle, a levé les bras découvrant un PM de gros calibre muni
d’un silencieux glissé sous son jean au niveau du ventre. Un vrai terroriste.
Madame Malki ne s’était pas trompée. J’étais contente du dénouement.
L'épouse du juge, en larmes, s’est jetée dans mes bras. Je l’ai étreinte et me
suis surprise en train de sangloter, sans aucune retenue. Me disant : « Laisse-
toi aller, va! pleure, pleure tout ton soûl... mais garde le petit sachet en papier
bleu, pour ne pas oublier le drame de cette femme. »
ÉPILOGUE
La veille du Jour de l’An était un mardi je crois, Ali arriva dans les locaux
de la brigade à 11 h 59. Il était accompagné de son épouse et portait dans ses
bras la caisse de Mascara 1983. Nous étions tous réunis dans la grande salle
tapissée de posters géants représentant les victimes de l’islamisme et d’articles
de journaux. Je voulais que personne n’oublie ces victimes. J’avais la
mémoire longue. Très longue.
Tous les membres de la brigade étaient là. Il y avait Salim. Il y avait mon
chef, aussi. Lui que je n’avais pas vu depuis si longtemps. Mais il avait cet air
bougon, un peu intimidé, un peu furieux. Il ressemblait à sa voix!
Il me dit tout de suite, en arrivant : « Les bavures, Sarah ! Attention aux
bavures. Réveiller les deux nourrissons de Saïd-Fœtus, à six heures du matin,
c’est très vilain, Sarah... C'est de la bavure, ça... ! Je suis un vieux maniaque.
Je suis obsédé par ça! Que veux-tu à mon âge, on ne se refait pas... » Et il
éclata de rire. Il rajeunit de vingt ans. Je l’étreignis. Sans dire un mot.
La fête battait son plein, maintenant. Le vin d’Ali était vraiment
exceptionnel. Son épouse était très jolie et ils formaient un beau couple.
Ali s’approcha de moi et me dit à l’oreille : « Tu sais Sarah, je suis devenu
impuissant. Mais je tiens le coup. »
Mes larmes jaillirent, je lui dis : « Je sais, Ali... je le savais!... Mais tu
tiendras le coup. »
A cinq heures du matin, tout le monde était ivre. Moi aussi ! J’étais morte
de fatigue. Salim s’approcha de moi. Il me prit à l’écart et me remit une
minuscule enveloppe en papier kraft. J’ouvris l’enveloppe et je lus ceci : «
Sarah, tu sais que je ne suis pas soûl. Je n’ai bu qu’un seul verre de vin.
Comme d’habitude. Mais voilà ! Veux-tu te marier avec moi et me donner
deux jumeaux pour me réconcilier enfin avec la gémellité et avec mon Zigoto
de frère ? »
Je ne dis rien.
Morte de trac.
Je pensai : « Maintenant, je n’irai plus aux funérailles! Mais, putain!
comment fait-on pour avoir des jumeaux, déjà! »

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