Vous êtes sur la page 1sur 8

Des favelas du Brésil aux terrains improvisés de Soweto, en

passant par les quartiers populaires de Rabat, Saint-Pétersbourg,


Naples, Lagos, Beyrouth, Marseille, Téhéran, Buenos Aires ou
Liverpool, partout des gamins, souvent pauvres, répètent les
gestes et les règles de ce sport né il y a plus d’un siècle dans
l’Angleterre de la révolution industrielle.

C’est là, à la Freemason’s Tavern de Londres, en 1863, que furent


définies les quatorze lois du football moderne : dimension du
terrain, largeur des buts, fonction de l’arbitre, etc. 

 le people’s gamedeviendra, dès les années 1880, l’un des


emblèmes de la culture des travailleurs. Depuis, le football s’est
répandu à vive allure et a rapidement conquis le monde (à deux
notables exceptions près : les Etats-Unis et l’Inde), toutes classes
confondues.

Le football constitue le terrain privilégié de l’affirmation des


identités collectives et des antagonismes locaux, régionaux ou
nationaux. «  Chaque confrontation écrit l’ethnologue Christian
Bromberger, fournit aux spectateurs un support à la
symbolisation d’une des facettes (locale, professionnelle,
régionale) de leur identité. Le sentiment d’appartenance se
construit ici, comme en d’autres circonstances, dans un rapport
d’opposition plus ou moins virulent avec l’autre (6).   »

Lorsque les circonstances politiques exacerbent ce rapport


d’opposition, le football, et plus particulièrement le
comportement des supporteurs sur les gradins, anticipe le
déferlement des chauvinismes, des ultranationalismes et même
des conflits civils à venir.

La FIFA regroupe les fédérations de 198 nations, plus que


l’Organisation des nations unies (ONU) ! Son pouvoir, à tous
égards, est considérable ; et son budget dépasse les 250 milliards
de dollars. Ses missions principales consistent à réglementer les
lois du jeu et à organiser les grandes compétitions internationales,
dont la Coupe du monde. Celle-ci est devenue — depuis 1958, en
Suède, avec le début des retransmissions télévisées qui allaient
bouleverser les données financières de l’épreuve — sa principale
source de revenus grâce à la vente des droits de retransmission
télévisée, aux recettes de parrainage (« sponsoring ») et au
marchandisage des objets estampillés Coupe du monde.

Douze marques commerciales (Adidas, Canon, Coca-Cola, Fuji,


Gillette, McDonald’s, JVC, Mastercard, Opel, Philips, Snickers et
Budweiser) sont les principaux bailleurs de fonds de la Coupe ;
chacun a versé à la FIFA une somme estimée entre 150 et
200 millions de francs. La minute de publicité sur TF1, lors de la
finale, se négociera autour de 1 million de francs. Officiellement,
les droits de marketing des deux prochaines Coupes (2002 et
2006) ont déjà été cédés à ISL pour 3,6 milliards de francs, et les
droits de retransmission télévisée pour 11,2 milliards de
francs (10).

(le Brésil, en dix ans, a « exporté » plus de 2 000 joueurs). Mais


l’emprise de l’argent, le poids des médias, la manipulation
politique, la violence des supporteurs, le dopage des joueurs et
l’affairisme des dirigeants n’y peuvent rien : le football reste une
passion planétaire, le plus universel des divertissements
populaires. «  Il est clair qu ’on ne saurait réduire le spectacle des
matches de football à un « opium du peuple » : ce serait
mésestimer les dimensions mouvantes et contradictoires que
peut prendre ce type de manifestation collective. Ni plus ni moins
que quiconque, les amateurs de football ne sont des « idiots
culturels » incapables de distance critique sur le monde qui les
entoure (11).   »

Le football n’est pas seulement un jeu ; il constitue un fait social


total. Car en l’analysant dans toutes ses composantes — ludiques,
sociales, économiques, politiques, culturelles, technologiques —,
on peut mieux déchiffrer nos sociétés contemporaines, mieux
identifier les valeurs fondamentales, les contradictions qui
façonnent notre monde. Et mieux les comprendre.
en 1958, l’équipe du FLN algérien, formée de joueurs célèbres
ayant déserté le championnat de France, engage une tournée à
travers le monde, anticipant la naissance d’une nation ; en 1984,
les sidérurgistes lorrains, supporters du FC Metz, manifestent...
leur colère dans les rues de Paris à l’occasion de la victoire de leur
club en Coupe de France. Dans un autre registre, le
journal Naplissimo, édité par les « ultras » de Naples, traite autant
des exploits des vedettes que des problèmes sociaux de la ville,
etc. Faut-il souligner, au-delà de tels cas ponctuels, le rôle de
révélateur, de ciment culturel et symbolique que tint le football
dans les classes ouvrières du nord de l’Europe pendant la
première moitié de ce siècle ? 

Par sa forme en anneau compartimenté, où s’inscrivent et


s’affichent les hiérarchies (des virages aux tribunes), le stade
s’offre comme un des rares espaces où, à l’échelle des temps
modernes, une société se donne une image sensible certes de son
unité, mais aussi des contrastes qui la façonnent.
Ces cloisonnements n’échappent pas à la sagacité des supporters.
Il arrive que ceux des virages, conscients de leur appartenance,
conspuent ceux des tribunes, soutenant pourtant la même équipe,
qu’ils jugent guindés et trop peu enthousiastes. 

Lors d’un match, la partisanerie est sans doute l’affirmation


bruyante d’une identité mais aussi la condition nécessaire de la
plénitude de l’émotion.

Quoi de plus insipide qu’une rencontre sans « enjeu » où l’on ne se


sent pas soi-même acteur, où l’on ne passe pas du « ils » au
« nous » ! Les débordements verbaux, gestuels, les emblèmes que
l’on brandit, les insultes que l’on hurle participent de la nature
oppositive du spectacle et l’on aurait tort de les surcharger de
sens. 

Le stade est un des rares espaces de débridement des émotions


collectives (le «  controlled decontrolling of emotion  », disait
Norbert Elias (3), où il est toléré de proclamer des valeurs dont
l’expression est socialement proscrite dans le quotidien (affirmer
crûment son aversion pour l’Autre, etc.).

Autrement dit, les ressorts du langage du supportérisme sont à


chercher à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la logique du jeu.
Quand les tifosi scandent «  Devi morire  » (« Tu dois mourir ») à
l’adresse d’un joueur adverse blessé, ils ne souhaitent pas pour
autant sa mort mais le registre de l’imprécation n’est pas
dépourvu de sens. Quand les supporters milanais traitent les
Napolitains d’ « Africains », l’insulte n’est pas anodine mais on
relativisera la portée en se rappelant que ces mêmes Milanais
soutinrent avec enthousiasme, lors du Mundiale 1990, l’équipe du
Cameroun contre celle de l’Argentine qui comptait dans ses rangs
un joueur... napolitain (en l’occurrence Maradona). Il serait donc
tout aussi fâcheux de décréter l’arbitraire du langage du
supportérisme que de lui conférer une plénitude excessive.

Si le match de football fascine, ce n’est pas par sa seule capacité


mobilisatrice ou par ses ressorts pathétiques mais parce qu’il met
à nu, à la façon d’un drame caricatural, l’horizon symbolique
majeur de nos sociétés. Sa trame profonde (les lois des genres
plutôt que les règles du jeu) figure le destin incertain des hommes
dans le monde contemporain.

Comme les autres sports, il exalte le mérite, la performance, la


compétition entre égaux ; il donne à voir et à penser, de façon
brutale et réaliste, l’incertitude et la mobilité des statuts
individuels et collectifs que symbolisent les figures emblématiques
des joueurs sur le banc de touche, les ascensions et les déchéances
des vedettes, les promotions et relégations des équipes, les
rigoureuses procédures de classement, cette règle d’or des sociétés
contemporaines fondées sur l’évaluation des compétences.

la popularité des sports réside dans leur capacité à incarner l’idéal


des sociétés démocratiques en nous montrant, par le truchement
de leurs héros, que «  n ’importe qui peut devenir quelqu’un  », que
les statuts ne s’acquièrent pas dès la naissance mais se
conquièrent au cours de l’existence. Il est, au demeurant,
symptomatique que les compétitions sportives aient pris corps
dans les sociétés à idéal démocratique (la Grèce antique,
l’Angleterre du XIXe siècle), là même où la compétition sociale, la
remise en cause des hiérarchies étaient pensables. 

Ce sport — et sans doute est-ce là un de


ses attraits spécifiques — offre de
l’existence une vision plus complexe et
contradictoire.
Tout autant que la performance
individuelle, il valorise — faut-il le
souligner ? — le travail d’équipe, la
solidarité, la division des tâches, la
planification collective, à l’image du
monde industriel dont il est
historiquement le produit. 

(la force du « libero »  «  qui sait se faire respecter  »,l’endurance


des milieux de terrain, «  poumons de l’équipe  », la finesse des
ailiers «  dribblant dans un mouchoir de poche  », le sens tactique
de l’organisation, etc.)
si bien que les spectateurs, dans leur diversité, peuvent trouver là
une palette contrastée de possibilités identificatoires

La figure du hasard — rarement pensé pour ce qu’il est et d’où


émerge le sens du destin — plane ainsi sur ces rencontres
sportives, rappelant avec brutalité, comme ces jeux médiatiques
où la roue peut avoir raison du savoir, que le mérite ne suffit pas
toujours pour devancer les autres.

Le football s’offre ainsi comme une riche variation sur la fortune


ici-bas. Si, sur le chemin du but, il faut conjuguer le mérite et la
chance, il faut aussi parfois s’aider de la tricherie, le simulacre et
la duperie mis en œuvre à bon escient se révélant ici, plus que
dans d’autres sports, d’utiles adjuvants. A ces multiples leçons de
friponnerie — un moyen, parmi d’autres, de s’en sortir — la figure
noire de l’arbitre oppose les rigueurs de la loi. Mais comme la
plupart des sanctions punissent des fautes intentionnelles (dont
l’intentionnalité est précisément délicate à établir : la main était-
elle volontaire ou involontaire, le tacle régulier ou irrégulier  ?), le
match se prête à un débat dramatisé sur la légitimité et l’arbitraire
d’une justice imparfaite.

Le football incarne ainsi une vision à la fois cohérente et


contradictoire du monde contemporain. 

A un ordre irrécusable fondé sur le pur mérite, le football oppose


le recours du soupçon et d’une incertitude essentielle. 

Une compétition de football illustre ainsi une autre loi de la vie


moderne, l’interdépendance complexe des destinées sur le chemin
du bonheur.

Le jeu à la brésilienne, valorisant l’esquive, s’offre ainsi comme


l’illustration de la règle d’or d’un univers social où il faut avant
tout savoir s’en sortir avec dissimulation et élégance (7)
le verrou suisse des années 1930 fut à l’image d’un pays qui se
repliait sur lui-même dans le contexte des conflits naissants ; le
style de la Squadra azzurra, la métaphore expressive de l’« italian
way of life », alliance de la générosité dans l’effort
des «  braccianti del catenaccio  » (les hommes de peine du verrou
défensif) et du génie créatif des «  artisti del contro-piede  » (les
artistes du contre-pied) (8), etc. 
 le football ne classe pas seulement les appartenances, il en énonce
le continu imaginaire.

«  C’est un pays d’avenir, et qui le restera longtemps.  » Le football


est certainement le phénomène le plus universel, beaucoup plus
que la démocratie ou l’économie de marché, dont on dit qu’elles
n’ont plus de frontières, mais qui ne parviennent pourtant pas à
rivaliser avec son étendue.

les hommes dans les vestiaires ont la possibilité d’être un pays.  


Au hard power classique doit désormais s’ajouter le soft
power. Le football, incarnation d’un Etat, image symbolique de la
nation, apprécié presque universellement, contribue pour
beaucoup à l’image et à la popularité d’un pays, au même titre
désormais que les facteurs culturels.

En matière de football, la France, à la fin des années 1980, n’a pas


gagné trois Coupes du monde comme l’Allemagne, elle n’a pas de
club gigantesque comme le Real Madrid ou le FC Barcelone – qui
vient de sortir vainqueur de la Ligue des champions –, le niveau
de sa première division (D1) reste médiocre par rapport à celui du
Calcio italien, et la ville de Paris fait peine à voir au regard de la
dizaine de clubs de haut niveau que compte Londres. En un mot,
elle accuse un retard certain.

Pourtant, c’est elle qui fut à l’origine de la création de la Coupe du


monde (Jules Rimet), de la Coupe d’Europe des clubs (Gabriel
Hanot), du championnat d’Europe des nations (Henri Delaunay),
et du Ballon d’Or, la récompense individuelle la plus prestigieuse
(décernée par le périodique France Football). A l’exception de
l’Euro 84, qu’elle organisait, elle a tout créé mais n’a rien gagné.
Pas plus la passion de son peuple que la reconnaissance des autres
nations de poids dans le sport le plus populaire du monde.

A l’INF Clairefontaine, royaume de la préformation, ce sont


chaque année près de mille enfants d’une douzaine d’années qui
tentent leur chance. Avec, à l’arrivée, une vingtaine d’élus. Ils
intègrent alors pour trois ans l’internat du centre technique
national, lieu de villégiature de l’équipe de France. Quelques-uns
sont renvoyés chez eux, définitivement, à la fin de chacune des
deux premières saisons. Ni problème de comportement ni échec
scolaire, c’est juste dans le football que ça ne va pas. Au terme de
la préformation, puis de la formation dans un club professionnel,
seuls quatre ou cinq de ces éléments surdoués deviennent
« pros ». Et rarement pour jouer dans les meilleurs clubs.
Quant au football, les élèves ont été prévenus il y a quelques
années par le directeur du centre : «  Vous avez tous vu qu’il y a
une liste affichée dans le hall, sur laquelle figurent tous les
professionnels qui sont passés ici. Il y en a exactement vingt-six.
Sur une centaine d’anciens pensionnaires de l’INF, cela fait 25  %
de réussite, ce qui veut dire qu’environ 75  % d’entre vous devront
gagner leur vie autrement que par le foot (2).  » 

Au total, ce sont au moins cinq mille joueurs surdoués de 12 à 18


ans qui chaussent chaque jour les crampons pour « apprendre le
métier », en rêvant d’intégrer l’équipe première et de gagner leur
vie sur les terrains... alors que le football français ne compte guère
plus d’un millier de professionnels, âgés de 18 à 35 ans.

les joueurs africains, mal informés, à l’identité facilement


falsifiable, et dont la formation ne coûte rien puisque c’est en
jouant... qu’ils ont appris à jouer (à la différence des adolescents
français, formatés, qui ne disputent en définitive que très peu de
matches « classiques »), représentent une valeur sûre. Robustes,
excellents techniciens entièrement dévoués au jeu – au même titre
que les footballeurs sud-américains, qui développent eux aussi
leur toucher de balle dans la rue ou sur la plage –, ils offrent une
garantie de plus-value, tant aux agents qui les repèrent qu’aux
clubs qui les transfèrent.

Tous les footballeurs aimeraient marquer les esprits avec la « belle


gueule » de David Ginola, le charisme de Michel Platini, les « trois
pieds » de Zinédine Zidane ou le goût de la bagarre d’Eric Cantona

En moins de vingt ans, le football s’est métamorphosé, du statut


de sport populaire à celui de secteur économique.

Vous aimerez peut-être aussi