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Les contrôles réglementaires restreignent-ils la rentabilité et

la portée de la microfinance ?
Par Robert Cull, Asli Demirguc-Kunt et Jonathan Morduch

À ce jour, les institutions de microfinance servent plus de 100 millions de clients et


atteignent des taux de remboursement de prêts impressionnants (Cull et ses collègues,
2009). La croissance rapide de la microfinance a généré de plus en plus d’appels pour
une réglementation, mais se conformer aux règles de prudence et de contrôle associés
peut être particulièrement onéreux pour les institutions de microfinance. Les
meilleures estimations empiriques des coûts d’une telle réglementation ne viennent
pas de la microfinance ou d’autres institutions financières opérant dans les pays en voie
de développement, mais des banques des pays industrialisés. Par exemple, selon une
estimation, aux États-Unis, les coûts inhérents à la mise en conformité avec la
réglementation sont assez considérables, à savoir de 12 à 13 % des frais des banques
non liés aux intérêts (Thornton, 1993 ; Elliehausen, 1998). Nous prévoyons que ces coûts
seraient plus élevés pour les IMF, et Christen, Lyman et Rosenberg (CLR) (2003) pensent
que la mise en conformité avec les règles de prudence pourrait coûter à une institution
de microfinance (IMF) 5 % des actifs pour la première année et 1 % ou plus par la suite.
Débattant sur les compromis des réglementations de la microfinance, CLR (2003, p.3)
fait une distinction importante entre la réglementation prudentielle et non-
prudentielle. Selon leur définition, la réglementation est prudence quand « elle vise
spécifiquement à protéger le système financier dans son ensemble ainsi qu’à protéger
la sécurité des petits dépôts dans chaque institution ». Les actifs des institutions de
microfinance restent sensiblement inférieurs à ceux des fournisseurs formels de
services financiers, et en premier lieu les banques, et donc elles ne représentent pas
encore un risque pour la stabilité du système financier global dans la plupart des pays.
Toutefois, une part croissante des institutions de microfinance accepte l’épargne
publique, et beaucoup de déposants sont relativement pauvres. La protection de la
sécurité de ces dépôts offre une justification à une réglementation améliorée et un
contrôle des institutions de microfinance, et par conséquent, CLR affirment qu’en règle
générale, des règles de prudence doivent être déclenchées lorsqu'une IMF accepte les
dépôts individuels du grand public. Il existe de multiples raisons pour lesquelles les
coûts associés à ce genre de réglementation sont susceptibles d'être plus élevé pour les
institutions de microfinance. Tout d'abord, la réglementation des coûts présente des
économies d'échelle et donc les plus petites banques font face à des coûts moyens
supérieurs à ceux des grandes banques pour pouvoir se conformer aux réglementations
(Murphy, 1980 ; Shroeder, 1985 ; Elliehausen et Kurtz, 1988).

En outre, les coûts de lancement de la mise en conformité aux réglementations font


apparaître des économies d'échelle plus prononcées que pour les coûts récurrents,
parce qu'ils sont composés d’une grande composante indivisible qui nécessite la même
quantité de temps et d'argent, quelle que soit l'ampleur des activités de prêt de la
banque. Une fois de plus, ces estimations des économies d'échelle sont calculées pour
les banques américaines. Pour les institutions de microfinance, installées dans les pays
en voie de développement, qui n’ont jamais été confrontées aux réglementations, les
coûts risquent d'être encore plus élevés. En outre, la remise fréquente de rapports à
une autorité de contrôle concernant sa situation financière est beaucoup plus
contraignante pour une IMF qui se spécialise dans de très petites opérations, que pour
les autres intermédiaires financiers comme les banques (CLR, 2003).

Une deuxième raison pour laquelle les coûts de mise en conformité, par rapport à la
réglementation prudentielle, peuvent être particulièrement onéreux pour les
institutions de microfinance, provient de la part importante du coût de la main-d'œuvre
qualifiée. Des études indiquent que la plupart des coûts de mise en conformité aux
nouvelles réglementations bancaires dans les pays industrialisés proviennent de la
main-d’œuvre (Shroeder, 1985 ; Elliehausen et Kurtz, 1985 ; Elliehausen et Lowery,
1997), et une composante substantielle des coûts de main-d’œuvre provient des frais
juridiques et de gestion (pour contrôler que les employés se conforment à ces
réglementations, coordonner les contrôles de conformité avec l’organisme régulateur
et se tenir au courant des modifications réglementaires, des interprétations du
régulateur et des décisions judiciaires (Elliehausen, 1998). Cette main-d’œuvre
hautement qualifiée est probablement insuffisante dans de nombreuses IMF et elle est
coûteuse à acquérir. Même le travail administratif moins qualifié qui découle de la
préparation des rapports périodiques pour le régulateur doit probablement être fait au
niveau du siège, ce qui pourrait signifier moins de personnel sur le terrain travaillant
directement avec les clients.

En troisième lieu, intrinsèquement, le microcrédit consiste à octroyer de faibles prêts


à un grand nombre d'emprunteurs. Du fait que les coûts administratifs par dollar prêté
sont beaucoup plus élevés pour les petits prêts que pour les grands, les taux d'intérêt
nécessaires pour couvrir tous les coûts (y compris le coût des fonds et les pertes sur
prêts) sont beaucoup plus élevés pour les prêts des IMF que ceux des prêts bancaires
classiques. Heureusement, les rendements du capital peuvent aussi être élevés pour les
petites entreprises manquant de capitaux, et des taux d'intérêt élevés peuvent être
payées (voir par exemple, De Mel et ses collègues, 2006 et McKenzie et Woodruff,
2007). Dans le même temps, tout facteur qui entraîne des coûts à la hausse, y compris
les coûts associés à la mise en conformité avec la réglementation prudentielle, est
susceptible de forcer des IMF à augmenter les taux d'intérêt ou les montants de prêts,
afin de maintenir un même niveau de rentabilité. L’augmentation de l’un ou l'autre de
ces éléments est de nature à entraîner l'exclusion de certains emprunteurs potentiels.
Nous étudions l'impact de la réglementation prudentielle sur la rentabilité et
l'autonomie financière des institutions de microfinance, avec un œil fixé sur les canaux
au travers desquels se produisent les impacts. Par exemple, si les IMF axées sur le profit
trouvent les moyens d'absorber les coûts de la réglementation prudentielle, en gardant
leurs profits inchangés, il serait intéressant de voir si ces coûts sont absorbés en
changeant l'orientation de l'entreprise et en réduisant la portée touchant les plus petits
emprunteurs et les femmes parce que ces segments de marché peuvent être plus
coûteux par dollar prêté. Nous vérifions aussi si la réglementation prudentielle réduit
les gains des employés qui travaillent dans ce domaine. Pour finir, si la réglementation
prudentielle impose des coûts, nous avons également besoin d'examiner ce qu’achètent
ces coûts. En particulier, nous examinerons si la réglementation est associée à une
incrémentation de la qualité des prêts.

Ces questions ont très peu été étudiées en grande partie en raison de l'absence de
données. Une récente série de données provenant de Mix Market, qui fournit des
renseignements financiers de qualité exceptionnelle sur 346 établissements répartis
dans 67 pays, permet de répondre à ces questions. Les IMF incluses dans Mix Market
sont parmi les plus importantes au monde, et leur volonté de soumettre leur
information financière à Microfinance Information eXchange, Inc. (MIX) indique leur
engagement à atteindre l'autonomie financière. Nous pensons que celles-ci seront les
IMF les mieux armées pour absorber les coûts de la réglementation prudentielle. Si nous
trouvons des preuves de compromis associés à cette réglementation dans ce groupe
d'IMF, nous croyons que les effets seraient encore plus prononcés pour les plus petits
établissements non inclus dans notre base de données.

La plupart des IMF doivent faire face à une forme quelconque de réglementation non-
prudentielle. Ces réglementations peuvent comprendre des règles régissant la
formation et l’exploitation de l'IFM, la protection des consommateurs, la prévention
des fraude, l’établissement de services d’informations sur le crédit, les transactions
sécurisées, les limites de taux d'intérêt, les restrictions touchant la propriété étrangère
et les questions fiscales et de comptabilité (CLR, 2003). Les règles de prudence sont
moins fréquentes et sont imposées lorsque les préoccupations concernant le système
sont justifiées ou lorsqu’il est question de protéger les petits épargnants.

Des recherches antérieures sur la réglementation de la microfinance et le contrôle


prudentiel mettent l'accent sur la relation entre le rendement financier et la
réglementation, et traitent la portée comme une préoccupation secondaire. Hartarska
(2005) déclare que les IMF réglementées de l'Europe centrale et orientale et celles des
nouveaux états indépendants ont de plus faibles rendements des actifs par rapport à
d'autres. De plus, Il trouve faibles les évidences que l'ampleur de la portée puisse être
liée à la réglementation. Après ajustement pour tenir compte du caractère endogène
de la réglementation, Hartarska et Nado lnyak (2007) conclurent que la réglementation
n'a aucun impact sur la performance financière et que les indices prouvant que les IMF
réglementées servent moins d’emprunteurs pauvres sont faibles. Mersland et Strøm
(2009) adoptent une approche d’équations endogène pour trouver que les
réglementations n'ont pas d’impact significatif sur la performance financière ou sociale,
lorsque la réglementation est mesurée par une variable arbitraire de réglementation.
Ces efforts antérieurs pour étudier l'effet de la réglementation reposent sur un
indicateur de réglementation à variable binaire. En nous basant sur des informations
recueillies dans le Microbanking Bulletin, provenant de la base de données de MIX, que
nous avons recoupé avec des informations provenant d'autres sites, nous élaborons un
indice quantitatif déterminant quand une IMF doit faire face à la réglementation
prudentielle du genre décrit par CLR (2003). Nous élaborons deux variables qui font
l'objet de l'analyse, une variable arbitraire égale à 1 lorsque l'IMF doit faire face à un
contrôle sur place et une autre égale à 1 lorsque ce contrôle intervient à intervalles
réguliers. Dans le même pays, nous trouvons que certaines IMF doivent subir des
contrôles sur place tandis que d'autres ne sont pas contrôlées, selon leur structure de
propriété, leurs sources de financement, leurs activités et leur charte
organisationnelle. À notre connaissance, c'est le premier ensemble de données qui
reconnaît des variations au sein d’un même pays concernant les réglementations et
contrôles ayant trait aux IMF.

Manquant de données de séries chronologiques sur les performances des IMF avant et
après les contrôles, nous élaborons notre stratégie empirique, en commençant par une
classification grossière du degré auquel les IMF de notre échantillon sont axées sur le
profit, selon leurs sources de financement. Nous émettons l'hypothèse que le fait de
s'appuyer davantage sur les sources commerciales (comme les dépôts) que sur les
sources non commerciales (comme les dons) entraînerait une IMF à être davantage axée
sur le profit. S'il est vrai que les IMF financées commercialement (orientées profit) ont
tendance à être contrôlées plus souvent que celles qui sont financées non
commercialement, il existe encore des variations en matière de contrôles au sein de
chaque groupe. C’est cette variation que nous exploitons dans cet exposé : nous
comparons les IMF contrôlées avec les IMF non contrôlées dans chaque sous-groupe
(orientées commercialement et non commercialement). Nous affirmons qu'il s'agit d'un
test objectif parce que les IMF du groupe financé commercialement font face à des
incitations semblables à la recherche de bénéfices. De l’autre côté, les IMF qui ne sont
pas financés commercialement sont confrontées à de plus faibles incitations de
rentabilité, donc le fait de comparer les IMF contrôlées avec les non contrôlées au sein
de ce groupe se révèle être également un test objectif.

Nos résultats suggèrent que les institutions de microfinance à vocation commerciale


soumises à des contrôles plus rigoureux et réguliers ne sont pas moins rentables que les
autres, malgré l'augmentation des coûts de contrôle. En revanche, les institutions de
microfinance orientées non commercialement qui font face à un contrôle régulier sont
largement moins rentables que celles qui ne le sont pas. Nous observons également que
ce type de contrôle est associé à des montants moyens de prêts plus élevés et un volume
de prêts aux femmes moindre pour les institutions de microfinance commercialement
orientés, indiquant ainsi une portée réduite vers les segments de la population qui sont
plus coûteux à servir. Cependant, les institutions de microfinance non
commercialement orientées gardent les mêmes montants de prêts et la même
proportion de prêts aux femmes lorsqu’elles sont contrôlées. En résumé, l'orientation
de l’institution détermine comment elle va répondre au fait d’être contrôlé. Nous
pensons également qu'il est important dans l'obtention de ces résultats de tenir com pte
d’une affectation non aléatoire des mandats de contrôle.

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