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Une histoire émotionnelle du savoir

e e
XVII -XXI siècle

Plaisir et ennui, peur et espérance,


enthousiasme et désespoir, bonheur et
souffrance, toute la gamme des émotions dans
leurs nuances et leurs combinaisons fait
l’ordinaire du quotidien des chercheurs. Hier,
e e
dans les lointains XVII -XVIII siècles, comme
aujourd’hui, et quelles que soient les disciplines.
Les chercheurs apparaissent alors non plus
comme des machines à penser ou des
personnes-idées, mais comme des êtres de chair
et de sang opérant dans un univers saturé
d’affects. Ils ne sont plus ces « neutres »
(Nietzsche) qu’a instaurés cette règle de métier
qu’est l’objectivité, et leur voix n’est plus celle
impersonnelle, inhumaine qui ressort de leurs
publications.
Prendre en compte les émotions, c’est restaurer
une dimension de la science telle qu’elle se fait,
en rappelant l’incidence qu’elles ont dans les
rythmes de travail, dans l’engagement à la tâche,
dans la convivance au sein de communautés,
dans le devenir de collaborations et, bien sûr,
dans la genèse, la production et la publication
des œuvres. C’est aussi, dans un monde
professionnel qui s’est placé sous la bannière de
la raison, donner à voir l’auteur, plus que dans sa
subjectivité, dans sa profonde humanité.

Françoise Waquet est directrice de recherche au


CNRS ; ses travaux portent principalement sur
l’histoire et l’anthropologie du monde savant des
e e
XVII -XXI siècles. Elle a publié en 2015 L’ordre
matériel du savoir. Comment les savants
e e
travaillent, XVI -XXI siècle.
© CNRS ÉDITIONS, Paris, 2019

ISBN : 978-2-271-12531-6

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


Introduction

« Les trois ou quatre années passées à l’étude de la conjugaison


bactérienne […], c’était une période de jubilation. Une période d’excitation
et d’euphorie, se rappelait le biologiste François Jacob. Mais le souvenir
s’en est figé. Il a cristallisé dans les articles et les comptes rendus, les
résumés et les conférences. Il s’est dépouillé, desséché en une histoire trop
répétée, trop mise en forme. Une histoire devenue si logique, si raisonnable
qu’elle a perdu toute chaleur. Qu’elle ne traduit plus le bruit et la fureur de
la recherche quotidienne […]. Disparus les essais avortés, les expériences
ratées, les bégaiements, les tentatives stupides. Oubliés les raisonnements
faux, les hésitations, les coups d’épée dans l’eau, les fausses joies, les accès
de rage contre soi, ou contre les autres […]. Tout est devenu lisse et poli.
Une belle histoire, bien nette, avec un début, un milieu et une fin ». S’était
intercalé le travail de rédaction qui avait consisté à « épurer la recherche de
toute scorie affective ou irrationnelle, [à] la débarrasser de tout relent
personnel, de toute odeur humaine 1. » L’article scientifique serait donc,
selon le mot d’un autre prix Nobel de médecine, Peter Medawar, « une
fraude » en ce que non seulement il opère, par son format conventionnel,
une mise en ordre du processus de recherche mais aussi gomme, par son
écriture, toute émotion humaine 2. Rien d’étonnant donc à ce que les
scientifiques passent pour des « gens sans émotion 3 ». Une telle
déshumanisation n’est pas l’apanage des sciences de la vie. Elle est
manifeste dans le domaine de l’histoire où se constate « une mise entre
parenthèses de la personnalité de l’historien ; en général, remarque Antoine
Prost, l’historien s’efface, n’apparaît que rarement […], évite de s’impliquer
dans son texte, de prendre parti, de s’indigner, de s’émouvoir 4… ». Il en
irait de même dans les publications des anthropologues. « Le sujet qui écrit
un ouvrage ou un article scientifique devrait être absent de ce qu’il écrit,
note François Laplantine. C’est comme s’il n’y avait pas d’auteur ou,
comme si une partie de l’auteur, en écrivant, avait fondu. Ce qu’il ressent
devrait être éliminé ou alors rejeté dans des textes séparés 5. » Des éléments
sensibles, affectifs, émotionnels sont donc effacés, disparaissant des
produits livrés au public. Ils n’y sont pas moins entrés, et en masse, comme
l’attestent les quelques lignes que l’on a empruntées au Pr Jacob.
Dans des travaux antérieurs consacrés au monde du savoir, aux formes
de la parole qui y ont cours, aux relations entre les maîtres et leurs disciples,
aux rituels universitaires, une dimension émotionnelle m’était apparue tant
dans l’ordinaire que dans l’extraordinaire de la vie scientifique. C’était, par
exemple, l’enthousiasme ou l’ennui suscités par une conférence, la crainte
révérencielle envers un savant admiré, les larmes versées à la mort du
maître, la cordialité des amis, la fureur des polémistes, la gratitude à l’égard
de ceux qui ont aidé 6. Mais alors que les agendas de recherche étaient
autres – les relations entre les personnes et les modalités de la
communication des connaissances –, j’en étais restée à des remarques
ponctuelles. Toutefois, au fil de ce parcours de recherche, le constat avait
gagné en consistance et en ampleur, jusqu’à imposer les émotions comme
un objet de recherche systématique. Rétrospectivement, c’est-à-dire
aujourd’hui, alors que j’écris cet ouvrage, le phénomène me frappe par son
évidence. En fait, les émotions crèvent les yeux : il n’est que d’ouvrir un
volume, de lire une dédicace et des remerciements, ces textes brefs, voire
minimes qui en sont saturés. Et ce qui se voit dans les liminaires des
publications, ressort autant, sinon plus, dans les lieux les plus divers de la
vie scientifique tout entière. Il suffit d’y prêter un peu d’attention.
Plus qu’il n’a été stimulé par le contexte actuel hautement émotionné, si
ce n’est « émotionnalisé », ce travail a été favorisé et comme encouragé par
la littérature sur les émotions. Longtemps apanage de la psychologie, elles
ont depuis les années 1970-1980 fait l’objet de travaux très nombreux dans
des disciplines autres, en anthropologie, en sociologie, en histoire 7 ; il y a là
bien des suggestions de méthode et d’approche, ainsi que des concepts qui
ont connu une grande fortune comme ceux de travail émotionnel,
d’emotionology, de communauté émotionnelle, pour en rester à des notions
utiles pour notre propos. Plutôt que de placer dans cette introduction un
exposé d’ensemble de la littérature, qui tournerait au gros morceau
assommant à lire, il a paru préférable d’en présenter les aspects pertinents
au fil du travail dans les chapitres correspondants. On se bornera donc ici à
signaler l’ampleur de la bibliographie existante où l’anglais est dominant et
les agendas variables, mais aussi étanches, suivant les disciplines. On
soulignera le retard en la matière des études historiques en général, en
France en particulier 8. On notera que, dans leur développement actuel,
celles-ci ont quasiment ignoré le monde savant. Dans tous les travaux,
qu’ils ressortissent à l’histoire intellectuelle, à l’histoire des idées, à
l’histoire sociale des sciences, à l’histoire des savoirs, presque rien n’est dit
des émotions, si ce n’est de façon accessoire, avec l’eureka de la
découverte, ou anecdotique, pour donner au héros un peu de réalité ou de
pittoresque 9. Les notations sont marginales, indicatives, au mieux
méthodologiques, ouvrant à l’occasion des perspectives stimulantes 10.
Toutefois, ce n’est que dans des recherches qualitatives portant sur le tout
contemporain, parfois d’ailleurs à valeur prescriptive, que les émotions sont
véritablement objectivées. Le plus souvent, les scientifiques apparaissent
donc comme des idées, des découvertes et des livres, des machines à penser,
des profils de carrière, des agents rationnels, et non, comme ce qu’ils sont
aussi, des êtres de chair et d’os.
Ce sont eux que ce livre veut donner à voir. Comme d’autres
professionnels, comme l’administrateur, par exemple, qui « n’est pas qu’un
être de raison, [mais] aussi un homme qui a des passions 11 », ils entrent tout
entiers dans leur travail, esprit, bien sûr, mais aussi corps, chair et sang. Les
scientifiques ne sont pas des abstractions, mais des êtres sensibles ; leurs
sens d’ailleurs sont parmi leurs instruments de travail : ils ont même été
éduqués pour cela. Pour continuer le parallèle avec l’administrateur, dans le
monde scientifique aussi, « chacun est plus ou moins convaincu d’être un
petit seigneur du sens et du vrai même si en réalité on reste largement
soumis aux aléas des situations que l’on vit 12 » et, ajoutons-le, aux émotions
qui ne peuvent pas ne pas en découler. Il s’agira ici de retrouver la partie du
chercheur qui a fondu, de porter attention aux scories affectives, de rendre
au relent personnel, à l’odeur humaine la place qui fut la leur, bref, de
rétablir une identité émotionnée. On sera ainsi amenée à explorer ce qui
disparaît des publications, non plus les outils que les chercheurs manient
(comme il l’avait été fait dans l’Ordre matériel du savoir), mais les
émotions qui les ont animés tout au long d’une recherche. À une histoire
abstraite et désincarnée du monde savant, on opposera une histoire concrète
et charnelle, peut-être moins lisse et moins polie, qui porte attention à ce
que des personnes ressentent dans l’exercice quotidien de leur activité, dans
les moments banals et exceptionnels de leur vie professionnelle.
Émotion a déjà été mentionné à plusieurs reprises. Qu’entendons-nous
par là ? Le terme relève de ces « mots faibles, fragiles, pauvres pour un
contenu débordant », comme Siegfried Kracauer l’écrivit à propos d’amitié.
Et d’expliquer : « Il y a des mots qui passent de bouche en bouche au fil des
siècles sans que leur contenu conceptuel ne prenne jamais dans notre esprit
des contours clairs et nets. Dans ces mots se cachent les expériences de bien
des générations, une vie inépuisable, des histoires innombrables, et ce qui
étonne est que les mots qui sont les réceptacles de cette complexité
conservent leur ancienne efficacité, continuent à exister et à se remplir de
nouveau contenu. Notre vie est imprégnée de tels mots avec lesquels nous
pensons, les acceptant comme des éléments unitaires en dépit de la
complexité indéfinie qui y transparaît 13 ». Émotion est aujourd’hui un mot à
la fois vague et surchargé de sens 14. D’une part, l’usage, peu respectueux
des définitions données par les lexicographes et les philosophes, n’a pas été
sans brouiller les emplois ; d’autre part, il est difficile de tracer des
frontières absolues entre les termes interreliés émotion, passion, sentiment,
affect sans entrer de surcroît dans des querelles épistémologiques entre
disciplines 15. La dominante de la bibliographie en anglais a aussi son
incidence. Le mot émotion importé de France au XVIIe siècle pour dénoter
e
un trouble physique et un mouvement corporel s’est élargi aux XVIII et
e
XIX siècles à une vaste catégorie comprenant tout ce qui est entendu par
sentiments, sensations, plaisirs, douleurs, passions, affects, devenant un
concept clef de la psychologie sans pour autant qu’un consensus s’établisse
sur sa signification 16. C’est cette acception étendue qui se trouve
généralement dans les travaux actuels en sciences sociales. Elle est partagée
par les historiens comme l’exposent les médiévistes Damien Boquet et
Piroska Nagy, pointant au passage l’adoption du sens anglais du terme à
« spectre sémantique large qui englobe son équivalent français tout en le
débordant notamment du côté du sentiment […]. Si l’histoire des émotions
avait été essentiellement francophone, elle aurait probablement été
dénommée “histoire de l’affectivité”, couvrant un large domaine allant des
dispositions affectives et des traits de caractère aux sentiments durables et
aux émotions qui, en français, désignent clairement un mouvement
psychique bref, le plus souvent reflété par le corps 17 ». Émotion est utilisé
au même sens chez les sociologues du travail : « incluant les sentiments et
les affects, [elle] renvoie au registre du ressenti, du “vécu”, de l’éprouvé, du
corps et de ses manifestations 18 » – manifestations corporelles qui attestent
la permanence du sens premier du mot : « un mouvement extraordinaire qui
agite le corps ou l’esprit » (Dictionnaire de Trévoux, 1721, s. v. esmotion).
L’histoire émotionnelle du monde savant que l’on se propose n’est donc
pas d’ordre psychologique, visant à caractériser des émotions comme des
en-soi ou à s’interroger sur leur nature. Elle ne cherche pas non plus (et
serait-ce d’ailleurs possible ?) à percer la véracité de telle ou telle émotion ;
on se gardera donc de la tendance commune qu’il y a à juger les émotions
positives comme hypocrites ou feintes et à n’accorder d’authenticité qu’aux
émotions mauvaises. Enfin, elle n’a pas pour but la mise en garde comme
c’est parfois le cas dans des études de recherche qualitative. Très
simplement, il s’agit en prenant des situations de travail d’objectiver les
aspects émotionnels qui en ressortent, d’en mesurer l’incidence, d’analyser
ce que des personnes ont pensé du jeu des émotions dans leur activité, et ce
qu’elles en ont fait.
La maigreur de la bibliographie, encore plus grande pour le passé
ancien, a amené à s’arrêter à l’époque contemporaine où, pour le temps
présent, on pouvait néanmoins disposer de quelques repères. Le XXe siècle
est donc la période de référence de cet ouvrage, un long XXe siècle,
toutefois, puisqu’il va jusqu’à nos jours. Ce choix, par défaut, présentait
néanmoins plusieurs avantages, outre celui d’un cadre temporel défini
offrant une garantie contre un psychologisme ou un cognitivisme éternels et
universalisants. Son ampleur, même relative, autorisait des angles de vue
multiples, tout en permettant de découper, à l’intérieur de cette période, des
temporalités courtes, liées, par exemple, à l’apparition d’un outil ; un tel jeu
d’échelles n’aurait pas été possible dans une micro-étude bornée dans le
temps. Le point de vue d’étendue séculaire permettait encore de saisir le
passé de représentations que les chercheurs importent dans leur activité, de
prendre en considération ces récits – petits et grands – de drames et de hauts
faits qui, circulant dans le monde savant, constituent une mémoire
émotionnelle longue. Axé sur la France, le travail déborde ce cadre, et
comment pourrait-il en être autrement alors que la mondialisation de la
science est croissante, que des protocoles comme le peer review sont nés
ailleurs, que les colloques scientifiques sont à dimension internationale, que
les collaborations ne s’arrêtent pas aux frontières des États ? Il englobe
aussi un monde dense. D’une part, il embrasse des disciplines diverses, ne
serait-ce que pour éviter des distinctions a priori qui constitueraient les
humanités en savoirs plus sensibles ou portant davantage à l’émotion.
D’autre part, il convoque un grand nombre d’acteurs tant pour saisir le
phénomène dans sa diversité que pour éviter de rabattre sur un tempérament
une réaction émotionnelle, le propos n’étant pas ici, répétons-le, d’une
histoire psychologique.
Une question s’est d’emblée posée, suscitée d’ailleurs par l’état même
de la bibliographie : les matériaux ne manquaient-ils pas pour saisir
l’éphémère des émotions ? La citation liminaire montre déjà qu’il n’en est
rien. Les savants ont beaucoup parlé d’eux-mêmes et de leur travail, quand
on ne les a pas fait parler. Il en ressort une masse d’autobiographies qui se
présentent comme telles sous la forme d’un livre, d’un chapitre de livre ou
d’un article de revue, que la modalité soit celle de la rédaction par l’auteur
lui-même, qu’elle soit celle de l’entretien, que le récit soit spontané, qu’il
réponde à une sollicitation, voire à une commande, que la publication soit
individuelle, qu’elle soit collective. Les « occasions autobiographiques 19 »
(fin de carrière, parution d’un ouvrage, obtention d’une récompense,
anniversaire d’une œuvre, d’une revue, etc.) stimulent encore cette
production, offrant plus que des exceptions à cette « rhétorique de
l’impersonnalité » qui, selon un sociologue américain, caractériserait le
monde universitaire 20. D’autant qu’il est des documents autres qui ne sont
pas compris dans la catégorie des récits de vie et qui, pourtant, sont le
prétexte et le cadre d’un récit introspectif et rétrospectif où un savant met en
scène sa personne, sa vie, un pan de son existence, voire une seule facette
ou un simple moment : ce sont, entre autres, les leçons inaugurales, les
discours prononcés lors de cérémonies universitaires, tels les jubilés
scientifiques ou les remises de mélanges, les remerciements qui, écrits au
seuil des textes, ont pris ces dernières années une extension formidable.
L’impératif de la réflexivité a considérablement augmenté ce massif
autobiographique déjà fort nourri, donnant lieu à une « véritable
effervescence autobiographique 21 » générant une masse imposante faite
d’ego-histoires 22, d’ego-géographies 23, d’ego-ethnographies 24. Y
ressortissent aussi ces « autobiographies parlées » quand des chercheurs
exposent un itinéraire intellectuel comme ce fut le cas de façon toute
méthodique pendant des années dans le séminaire de recherche du
Laboratoire de changement social de Paris 7 25.
À cette masse d’ego-documents où entrent, suivant l’inventeur de la
catégorie, l’historien hollandais Jacques Presser, les journaux, les mémoires
et les correspondances 26, s’ajoutent en nombre les biographies, y compris
les nécrologies qui font parfois l’objet d’une rubrique spéciale dans les
revues scientifiques. Encore, les données rassemblées dans des enquêtes
font entendre la voix de chercheurs sur telle ou telle question ainsi que sur
des aspects personnels qui ne sont pas toujours évoqués dans les
biographies et autobiographies ressortissant aux modèles classiques 27. On
peut enfin tirer profit des documents, eux aussi nombreux, qui sont produits
dans les multiples circonstances de la vie universitaire, telles, pour en rester
aux premières étapes, les instructions riches de notations comportementales
pour faire une thèse ou pour présenter un poster.
Avec cet inventaire non exhaustif, on conclura que les matériaux ne
manquent pas pour saisir « l’absent de l’œuvre 28 ». Est-ce à dire qu’ils
livrent toujours accès aux émotions que celui-ci put ressentir ? Non, tant il
est des récits de vie secs comme des triques ou mettant l’accent sur des
éléments autres – tout particulièrement les données sociales ou les contenus
intellectuels. Une certaine mutilation de la réalité ressort du contraste que
l’on peut opérer avec des entretiens filmés ; l’approche socio-filmique du
travail du chercheur, articulant savoir et sensible, donne à voir l’émotion de
celui qui parle sur ce dont il parle : le ton de la voix, l’expression du visage,
un geste signalent crainte, joie, surprise et autres manifestations
affectives 29. Reste qu’une lecture extensive des textes est riche de résultats,
une lecture qui, suivant le conseil de François Laplantine, prête aussi
attention à de « minuscules détails », à des « détails de détails 30 » ; ce peut
être à un mot comme l’adjectif magnifique souligné d’un gros trait rouge
que le biologiste Étienne Wolff nota dans son cahier de laboratoire alors
qu’il constatait un résultat particulièrement démonstratif 31. En mettant à
profit de multiples témoignages, et il en est de nature quasi analytique, en
rassemblant de menus faits et autres « poussières d’histoire 32 », on peut
arriver à reconstruire des morceaux de réel dans l’ordre des émotions, aussi.
Alors que le focus est mis sur des personnes au travail, on a choisi
d’explorer la diversité des situations auxquelles des travailleurs sont
confrontés. Ils ne font pas que « maniper », recueillir des données, lire et
écrire. Leurs activités s’insèrent dans une trame aussi nourrie que
complexe, faite d’institutions où il faut entrer puis progresser, de personnes
que l’on côtoie, de lieux où l’on travaille, d’outils que l’on manie, etc. Cette
démarche attentive à la complexité amène aussi à dépasser les épisodes
exceptionnels, à commencer par ceux de la « découverte » et de sa
publication, ceux-là mêmes que favorise l’histoire des idées, à considérer
des vies-travail dans leur quotidienneté, pour ne pas dire leur routine, et,
dans le même temps, à les saisir dans leur extension, c’est-à-dire à parcourir
le long processus de la recherche, de son amont à son aval. Elle amène
enfin à explorer des aspects qui ne sont guère privilégiés par
l’historiographie du monde savant et pourtant comptent, comme l’usage
banal de l’ordinateur, le ressenti du chercheur en bibliothèque, les relations
avec les directeurs de revue ou les coauteurs. Autant de situations qui sont
lourdes d’émotions. Encore celles-ci sont comme potentialisées dans un
monde scientifique où, indépendamment de la multiplicité des activités, la
masse toujours nombreuse et croissante des données à maîtriser se conjugue
au manque de temps et à l’urgence, quand le chercheur au quotidien peut
faire sien le constat du physicien Sébastien Balibar : « Je cours. Tout le
temps. Je cours en vrai […]. Je cours aussi au figuré 33. »
Pour objectiver les émotions, la notion d’écologie intellectuelle s’est
avérée particulièrement féconde, tout aussi utile qu’elle l’avait été pour
faire ressortir la matérialité de la culture savante. Figurant le monde
scientifique comme un milieu, elle met en évidence les liens multiples et
réciproques que les personnes y entretiennent : des liens personnels, soit des
liens de personne à personne, de groupe à groupe, dans la diversité des
identités et des positions institutionnelles ; des liens réels, ceux qui
s’établissent avec les instruments et les objets de la recherche. Elle donne
ainsi à voir les interactions qui se produisent entre les personnes et les
choses et, avec elles, des émotions, des affects, des humeurs, des passions,
des sentiments. Ainsi, dans la vie de tous les jours, le chercheur a à faire
avec autrui (qui peut plaire, déplaire, importuner, irriter, faciliter les choses
ou les compliquer, etc.), à un livre (qui, dans sa matérialité même, peut
agacer quand il s’ouvre mal, quand le papier brille, etc.), à un sujet (qui
résiste, charme, enthousiasme, etc.). Et ce qui vaut pour l’ordinaire, vaut
a fortiori pour l’extraordinaire des étapes décisives de la carrière
professionnelle et du parcours scientifique avec ici des climax hautement
émotionnels.
Cette notion a aussi guidé la démarche. Avec d’abord une approche, que
l’on pourrait qualifier d’« externe », d’un monde professionnel en
considérant les personnes qui le composent – des êtres sensibles
(chapitre 1) –, les espaces dans lesquels elles travaillent – des lieux
émotionnés (chapitre 2) –, les outils qu’elles manient – des objets affectifs
(chapitre 3). Avec ensuite, une exploration « interne », celle du travail qui
se fait dans ce monde, en le saisissant dans tout son arc chronologique, du
choix de l’objet de recherche à la mise en discours et à la réception de
l’œuvre, en passant par les multiples activités que les scientifiques, ici
artificiellement distingués en chercheur (chapitre 4) et auteur (chapitre 5),
déploient pour ce faire. De ces deux parties, ressortent une masse et une
diversité considérables d’émotions qui ne sont pas sans impact tant sur
l’activité professionnelle que sur la dynamique de la recherche et la nature
de ses productions. On aurait pu en rester là. Toutefois, une juste
appréciation de ces résultats imposait, dans l’ordre historique, la
comparaison. Des repères pris entre les XVIIe et XVIIIe siècles, dans la
période de la science moderne, où les documents ne manquaient pas non
plus, ont permis d’esquisser un tableau qui frappe par les similitudes
(chapitre 6). Apparemment, du moins, comme il ressort des points de vue
sur les émotions. Les discours que des savants ont tenus à leur sujet – et ce
ne sont pas des propos théoriques ou philosophiques qui intéressent ici,
mais des pensées toutes pratiques – font ressortir, au-delà de traits qui
perdurent, des différences profondes entre les deux périodes. Par ailleurs, ils
expriment à partir du dernier tiers du XXe siècle la réalité, même minime,
des émotions dans le travail scientifique, et parfois la pleine reconnaissance
de leur valeur cognitive (chapitre 7).
Ainsi, parcours, lieux, instruments, idées, savoirs prennent des couleurs
nouvelles. Une vision plus complexe du monde scientifique en ressort, qui
ajoute la dimension émotionnelle aux histoires intellectuelle, sociale,
matérielle. Le savant que les science studies ont déshéroïsé, se trouve ici
humanisé ; il n’est plus le neutre sans état d’âme 34 ni, dans un monde où la
science tend de plus en plus à s’écrire collectivement, « un oracle de
Delphes sans visage ni caractère 35 ». Pour autant, l’apparence publique qui
est la sienne, alors que les couleurs émotionnelles sont effacées dans les
livres et les articles, amène à poser la question générale d’une culture des
émotions dans le monde scientifique. Elle est au cœur de ce livre comme
deux mots qui jusqu’ici n’ont pas été mentionnés et qui pourtant viennent
quasi automatiquement à la suite de science : objectivité et raison.
Au terme de ce travail, je n’ai garde d’oublier ceux qui m’ont fait la
faveur d’une aide, d’un conseil, d’un document, ou encore le plaisir d’une
bonne discussion ; je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance envers
Jean Boutier, Isabelle Brian, Barbara Carnevali, Maurice Godelier, Monique
Jeudy-Ballini, Jean-Marie Le Gall, Gilles Pécout, Maurice Poulet, Sylvie
Sagnes, Julien Vincent, Luisa Zilli. Un remerciement tout particulier va à
Perry Anderson qui a suivi cette recherche d’un œil affectueusement
critique.

1. François Jacob, La Statue intérieure, Paris, Odile Jacob, 1987, p. 313-314 et 354.
2. Peter Medawar, « Is the scientific paper a fraud ? », dans The Listener, 70 (1963), p. 377-378.
3. Ewan Birney, « Scientists and their emotions : the highs… and the lows », dans The
Guardian, 10 févr. 2013 <www.the guardian.com/science/2013/feb/10/scientists-emotions-
highs-lows> [consulté : 15 déc. 2016].
4. Antoine Prost, Douze leçons d’histoire. Édition augmentée, Paris, Seuil, 2010, p. 266 et 267.
5. François Laplantine, Le Social et le sensible. Introduction à une anthropologie modale, Paris,
Téraèdre, 2005, p. 48.
e e
6. Françoise Waquet, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir, XVI -XX siècle, Paris, Albin
e
Michel, 2005 ; Les Enfants de Socrate. Filiation intellectuelle et transmission du savoir, XVII -
e
XXI siècle, Paris, Albin Michel, 2008 ; Respublica academica. Rituels universitaires et genres
e e
du savoir, XVII -XXI siècle, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2010 ; L’Ordre matériel du
e e
savoir. Comment les savants travaillent, XVI -XXI siècle, Paris, CNRS Éditions, 2015 ; avec
Jean-Charles Darmon (dir.), L’Amitié et les sciences. De Descartes à Lévi-Strauss, Paris,
Hermann, 2010.
7. On n’entrera pas ici dans un exposé des courants de pensée multiples (retour du sujet,
postmodernisme, féminisme, etc.) qui rendent compte de l’intérêt qui s’est porté sur les
émotions dans les sciences humaines et sociales. Les acquis des neurosciences, on pense aux
travaux très cités d’Antonio Damasio, sont plus invoqués dans les agendas des recherches
sociologiques, anthropologiques et historiques qu’ils n’y entrent véritablement, si ce n’est à titre
d’avertissement méthodologique face à une omniprésence et une omnipotence de la raison. Bien
plus, les historiens invitent à la « prudence » vis-à-vis des neurosciences et de l’importation
rapide d’interprétations empruntées aux sciences du vivant (Jan Plamper, « L’histoire des
émotions », dans Christophe Granger [dir.], À quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au
e
XXI siècle, Paris, Autrement, 2013, p. 239-240).
8. En dépit des articles pionniers de Lucien Febvre, « Histoire et psychologie » [1938] et surtout
« Comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? La sensibilité et l’histoire » [1941]
republiés dans Brigitte Mazon (éd.), Vivre l’histoire, Paris, Robert Laffont-Armand Colin, 2009,
p. 180-207.
9. Sur le peu d’intérêt que les historiens des sciences ont porté aux émotions, voir Paul White,
« Focus : the emotional economy of science. Introduction », dans Isis, 100 (2009), p. 792-797.
De façon significative, les trois volumes de l’Histoire des émotions (dir. Alain Corbin, Jean-
Jacques Courtine, Georges Vigarello), Paris, Seuil, 2016-2017, ne contiennent aucun article se
rapportant aux émotions dans le monde savant.
10. Notamment l’article de Jack Barbalet, « Science and emotions », dans J. Barbalet (dir.),
Emotions and Sociology, Oxford, Blackwell-The Sociological Review, 2002, p. 132-156.
11. François Monnier et Guy Thuillier, « Les choses ordinaires de la vie », dans Revue
administrative, 61 (sept. 2008), p. 566 (cit.)-576.
12. Ibidem, p. 567.
13. « Über die Freundschaft », dans Logos. Internationale Zeitschrift für Philosophie der
Kultur, 7, 2 (1917-1918), p. 182.
14. Suivant les remarques, entre autres, de l’archéologue Sarah Tarlow (« Emotion in
archaeology », dans Current Anthropology, 41, 5 (2000), p. 713-714) et du sociologue Jack
Barbalet (« Introduction : why emotions are crucial », dans J. Barbalet [dir.], Emotion and
Sociology, op. cit., p. 1).
15. De façon générale, voir Christian Plantin, Les Bonnes raisons des émotions. Principes et
méthodes pour l’étude du discours émotionné, Berne, Peter Lang, 2011, chap. 1 ; de façon
spécifique, en rapport avec le sujet de ce livre, Gabriele Griffin avec la collaboration d’Annelie
Bränsträm-Öhman et Hildur Kalman, « Introduction », dans G. Griffin, A. Bränsträm-Öhman,
H. Kalman (dir.), The Emotional Politics of Research Collaboration, London, Routledge, 2013,
p. 3-4 ; la communication d’Emmanuel Renault au Colloque international Émotions et travail :
quels apports des sciences sociales (Paris, CNAM, 16-17 oct. 2014) <gestes.net/colloque-
émotions-travail-quels-apports-sciences-sociales-paris/> [consulté : 16 sept. 2015].
16. Thomas Dixon, « Emotion : the history of a keyword in crisis », dans Emotion Review, 4, 4
(2012), p. 338-344.
17. Damien Boquet et Piroska Nagy, « Une histoire des émotions incarnées », dans Médiévales,
61 (2011), p. 11.
o
18. Sabine Fortino, Aurélie Jeantet et Albena Tcholakova, « Introduction » au n 6 (2015)
« Émotions au travail. Travail des émotions » de la Nouvelle revue du travail, p. 2.
19. Robert Zussman, « Autobiographical occasions : Introduction to the special issue », dans
Qualitative Sociology, 23, 1 (2000), p. 5-8.
20. Bennett M. Berger, Authors of their Own Lives. Intellectual Autobiographies of Twenty
American Sociologists, Berkeley, University of California Press, 1990, p. XX.
21. Jean-Philippe Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques, Toulouse,
Éditions Érès, 2009, p. 51-52.
22. Depuis l’ouvrage dirigé par Pierre Nora (Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987)
jusqu’aux mémoires de synthèse de l’habilitation à diriger des recherches [HDR] en histoire qui
se désignent communément ainsi.
23. Yann Calbérac et Anne Volvey, « Introduction. J’égo-géographie… », dans Géographie et
cultures, 89-90 (2014), p. 5-32.
24. Pour une présentation de ce genre, voir Carolyn Ellis, reconnue comme son initiatrice, Tony
E. Adams, Arthur P. Bochner, « Autoethnography : an Overview », dans Forum : Qualitative
Social Research, 12, 1 (2011) <revue électronique : www.qualitative-
research.net/index.php/fqs/article/view/1589/3095>.
25. Les exposés ont fait l’objet d’une publication en plusieurs volumes qui ont été exploités par
J.-P. Bouilloud dans Devenir sociologue…, op. cit. (cit. : p. 23).
26. Rudolph Dekker, « Introduction », dans R. Dekker (dir.), Egodocuments and History.
Autobiographical Writing in its Social Context, Hilversum, Verloren, 2002, p. 7.
27. Sur ce point, voir Joseph C. Hermanowicz, The Stars Are Not Enough. Scientists : their
Passions and Professions, University of Chicago Press, 1998, p. 22-23.
28. J.-P. Bouilloud, Devenir sociologue…, op. cit., p. 99.
29. Jean-Pascal Fontorbes et Anne-Marie Granié, « Traces de l’objet, traces du sujet. Comment
les pratiques des traces contribuent à la compréhension de l’identité socioprofessionnelle du
chercheur », dans Sciences de la société, 89 (2013), p. 114.
30. F. Laplantine, Le Social et le sensible…, op. cit., p. 86.
31. Jean-Louis Fischer, « Étienne Wolff (1904-1996) : ses débuts, ses cahiers de laboratoire
(1932-1938) », dans Revue d’histoire des sciences, 53, 3-4 (2000), p. 467.
32. L’expression est de Fernand Braudel (cité d’après Pierre Daix, Fernand Braudel, Paris,
Flammarion, 1995, p. 395).
33. Sébastien Balibar, Chercheur au quotidien, Paris, Seuil, 2014, chap. 9 : « Je cours » (cit. :
p. 57).
34. G. Griffin avec la collaboration d’A. Bränsträm-Öhman et H. Kalman, « Introduction »,
op. cit., p. 1.
35. Lewis Wolpert, « A passion for science », dans L. Wolpert et Alison Richards (dir.), A
Passion for Science [1988], Oxford University Press, 1989, p. 3.
PREMIÈRE PARTIE

UNE ÉCOLOGIE ÉMOTIONNELLE


CHAPITRE 1

Des êtres sensibles

Homo academicus (1984) de Pierre Bourdieu était, pour ce chapitre sur


la population savante, un point de départ obligé. À double titre. Cet ouvrage
que son auteur présentait comme « un livre à brûler ? », est devenu un
classique, et il demeure une référence dans des travaux de sociologie de
l’université et dans les science studies, tout particulièrement dans l’étude
des stratégies de pouvoir et des formes de la domination. Rien qu’en cela, il
s’imposait. Au XXe-XXIe siècle, le savant n’est pas un être isolé ; il appartient
à une institution où il lui faut d’abord entrer, puis (éventuellement)
progresser, c’est-à-dire conquérir places et positions. En second lieu, ce
livre était défini par son auteur comme un « traité des passions
académiques », ce qui laissait penser à un exposé systématique sur la
gamme des passions qui se rencontraient dans l’université, plus précisément
sur les émotions que lutte, succès ou échec pouvaient engendrer. Il n’en est
rien. La seule notation émotionnée est celle de l’auteur qui, à la fin de la
postface, après vingt ans de recherches dans l’université, livre son
« désenchantement […] devant la futilité ou le cynisme de tant de prélats de
curie et devant le traitement réservé, dans la réalité des pratiques, aux
vérités et aux valeurs que professe l’institution 1 ». Ce que ressentaient de
grands monarques cumulant postes et présidences, honneurs et
récompenses, on l’ignore. Pourtant, le portrait en forme de curriculum vitae
d’exception qui est fait de Pierre Renouvin aurait pu s’assortir d’une touche
sensible : la notice nécrologique sur laquelle Bourdieu s’appuyait révèle
« l’émotion forte » éprouvée au moment de la retraite, au départ de la
Sorbonne – « il lui était profondément douloureux de la quitter 2 ». Cette
émotion forte, cette douleur profonde sont-elles à négliger ? Que disent-
elles d’une vie dans l’université ?
L’absence d’émotions dont ferait preuve l’homo academicus a été
soulignée. « Et quid, dans ce portrait de l’enthousiasme scientifique, de la
sympathie, de l’antipathie, de la jalousie et de l’admiration, du talent et de
la médiocrité ? écrivait un historien dans un compte rendu. Sous les
statistiques, des êtres de chair et de sang 3 ! » Ce que disait d’une autre
façon une sociologue, constatant la réduction drastique du monde
universitaire qui ressortait de cet ouvrage et le « modèle mécanique
pauvre » qu’il livrait où « des hommes de fer, sans âme, sans chair sont pris
dans des affrontements duals 4 ». Toutefois, au-delà de ces remarques,
l’homo academicus n’en est pas moins resté, dans l’historiographie,
émotionnellement neutre ou, plus précisément, l’émotion ressentie, par
exemple, lors de polémiques – un sujet de prédilection de l’histoire et de la
sociologie des sciences 5 – n’a pas reçu d’attention spécifique.
Prendre les émotions en compte ne vise point à donner du pittoresque à
un portrait, à assortir d’anecdotes (et il n’en manque pas) la vie scientifique,
ni à explorer ce qu’est en soi la sympathie, l’antipathie, la jalousie, ou
l’admiration. Bien différemment, cela porte à considérer l’homo
academicus de façon plus complexe : non seulement comme l’acteur social
qu’il est, non seulement comme le producteur de savoir tel que l’histoire
intellectuelle le présente, mais aussi, et dans le même temps, comme un être
sensible, c’est-à-dire un être de chair et d’âme éprouvant des passions,
ressentant des émotions liées au monde dans lequel il agit. L’agenda ici mis
en œuvre amène à ne pas s’arrêter aux tempéraments personnels, par
exemple, l’« extrême réserve » de Pierre Renouvin ou la bellicosité du
professeur de biologie Richard Lewontin avouant « être toujours contre »
dans son département et « aimer parfois la bagarre 6 ».
Le monde académique est travaillé par une quête de reconnaissance, mû
par le désir d’acquérir une réputation que ce soit par des publications, par le
choix d’un domaine de recherche, ou, pour en rester au sujet qui sera ici
exploré, par une affiliation à une institution, si possible prestigieuse, ou
encore par une promotion. La reconnaissance fonctionne de surcroît comme
distinction. Être reconnu amène plaisir et fierté : « il rayonnait de
bonheur », disait-on d’une personne qui venait d’accéder au décanat dans
son université. Ne pas l’être constitue une blessure et porte à la souffrance 7.
Bonheur et douleur sont exacerbés dans un monde, si ce n’est d’airain, du
moins, dur. Comme tout monde professionnel, d’ailleurs. Et le monde
académique est-il plus ou moins violent que d’autres ? Les relations y sont-
elles plus âpres ? On ne le sait ; les deux opinions se rencontrent 8. Reste
qu’il est fortement concurrentiel. La conquête des places n’y est pas aisée
même par ceux qui sont munis de tous les capitaux et maîtrisent les codes et
les règles du jeu. En conséquence, et on le verra à partir d’exemples divers,
les parcours sont toujours émotionnés.
L’homo academicus se définit par une appartenance institutionnelle,
manifeste dans la mention qui accompagne la signature dans les
publications. Ce lien institutionnel, bien réel, n’est toutefois qu’un dans la
trame complexe des relations qui, faites de liens verticaux et horizontaux,
unissent une personne à son milieu. On ne saurait voir là des vecteurs tout
purs. Cela amène à s’intéresser au savant en société, quand des affects
colorent les relations entre les personnes et portent à la création de petites
communautés. En conséquence, la vie même de la société du savoir ne va
pas sans une charge émotionnelle. Des situations concrètes permettront d’en
décrire les modulations et de saisir l’incidence qui est la sienne dans une
écologie du savoir. Le propos, on l’aura compris, n’est pas ici celui du
moraliste.

Parcours émotionnés
Le CV enregistrant un parcours professionnel, de l’entrée dans la
carrière jusqu’à de plus hautes fonctions, apparaît comme une attestation de
réussite plus ou moins remarquable dans l’échelle académique. L’image
lisse qui ressort de cette chronologie ne dit rien (et pour cause) des
obstacles franchis ni des difficultés rencontrées par celui qui fut un jour
candidat, laissant l’impression de titres et de postes tombés du ciel. C’est
aux démarches menées pour obtenir une place que l’on se tiendra, en les
considérant non sous leurs aspects réglementaire ou social, mais sensible
alors qu’elles mobilisent et affectent l’individu tout entier. Les candidatures
ont leur dimension heureuse avec le succès, ou triste avec l’échec qui
n’apparaît pas dans le CV si ce n’est parfois en filigrane, une dimension
faite d’abord et surtout d’un va-et-vient émotionnel au cours d’un processus
qui peut être long.

L’ANGOISSE DE CANDIDAT
Le parcours commence au lendemain de la thèse. Le « sentiment de
vide un peu nauséeux » que le nouveau docteur peut alors éprouver s’efface
vite dans le surcroît d’activité à déployer pour obtenir la qualification aux
fonctions de maître de conférences : « c’est une période très éprouvante sur
les plans physique et émotionnel 9 ». Au stade suivant, la candidature à un
poste de maître de conférences, de jeunes sociologues ont fait part de leur
« désarroi » ; la procédure, alors en place (on est en 1996), « démesurément
longue [de janvier à juin], a encore aggravé le mal ». Chaque étape amène
son lot d’inquiétudes : avoir des informations sur les postes mis au
concours, ce qui ne va pas sans des « moments d’incertitude et d’angoisse
où l’on ne sait plus véritablement à quel saint se vouer » ; se demander si le
dossier est bien parvenu ; passer des auditions, parfois fort loin, devant des
commissions jugées à l’occasion hostiles, voire agressives, mais le plus
souvent courtoises et indifférentes : à la fatigue du déplacement, au stress
de l’épreuve, s’ajoute alors « la désagréable impression de ressentir [une]
attention flottante et de se voir transformé en un objet de curiosité » ;
toujours attendre, d’abord pour savoir si l’on sera auditionné, ensuite pour
passer ledit entretien qui a souvent du retard – « on prend son mal en
patience » –, enfin pour avoir les résultats des commissions successives –
alors trois –, ce qui n’est « pas facile psychologiquement ». D’où la
conclusion d’un système de recrutement « injuste, coûteux (financièrement
et psychologiquement), minant pour les candidats 10 ». Un chercheur qui,
cette année-là échoua après avoir été auditionné sur plusieurs postes, connut
une infortune plus grande l’année suivante où, candidat sur vingt-deux
postes, il ne fut convoqué nulle part. Dans son analyse d’un système de
recrutement « opaque » qui reprend plus ou moins celle que l’on vient de
lire, il revenait sur la « gifle » alors reçue et sur son incidence émotionnelle
pour l’individu. « L’absence de cadre cohérent d’interprétation de l’échec
fait subir au candidat une violence symbolique terrible qui, ne pouvant
trouver d’échappatoire, le mutile davantage. À la violence du silence du
recrutement, il ne peut répondre que par une violence plus forte, celle du
cynisme de l’amertume ou de la destruction de soi-même 11. »
L’étape suivante, le professorat, passe par l’habilitation à diriger des
recherches et l’obtention d’une autre qualification fondée sur un dossier de
publications. Celle-ci a été décrite comme favorisant le conformisme et
jouant au profit des écoles en place et des groupes dominants. Pour
l’ethnologue Pascal Dibie, ce système qui décourage l’innovation est
« absurde et humiliant ». Il n’est pas sans conséquences sur les individus,
alimentant des réactions assez fortes, « un véritable sentiment de terreur
chez les jeunes candidats, une peur et un découragement profond chez les
autres 12 ». Si les candidats qui n’obtiennent pas cette qualification
éprouvent « frustration » et « amertume », on ne sait trop ce que ressentent
ceux qui ont réussi. Un ouvrage sur le monde vécu des universitaires fait
état, pour certains, de leur « satisfaction » et « fierté ». Rien n’est dit, non
plus, sur les réactions émotionnelles liées à l’étape suivante du concours de
professeur, mis à part un témoignage d’un lauréat « se sentant désormais
intouchable 13 » ; quant aux épreuves orales de l’agrégation de gestion (qui
dans cette discipline ouvre la porte au professorat des universités), elles
laissent entrevoir « une angoisse de candidat », bien partagée selon les
sexes 14.
Toutefois, des documents, anciens, donnent un vif éclairage sur ce que
ressent un candidat lancé dans la quête d’un poste, un poste exceptionnel, il
est vrai, celui de professeur au Collège de France. Le recrutement se fait en
deux temps : la création d’un titre de chaire, puis, après un certain délai,
l’élection du titulaire. C’est ce que prévoyait le règlement de 1911 resté en
vigueur pendant plus d’un siècle. Dans le premier temps, les professeurs
réunis en assemblée entendaient des rapports soutenant une proposition de
chaire, en discutaient puis, par un vote, décidaient 15. Une candidature se
préparait à l’avance avant de débuter officiellement lorsqu’un crédit de
chaire se trouvait libre avec, pour en rester à l’initiative du candidat,
d’éventuels courriers à l’administrateur, une lettre formelle de candidature,
l’envoi d’un fascicule de titres et travaux, le choix d’un rapporteur ainsi que
des visites à tous les professeurs. Ces actes, et encore plus le dernier,
portaient à de l’émotion encore augmentée par la longueur du processus
(pour le moins, plusieurs mois), par son caractère compétitif (le plus
souvent, il y a au moins deux propositions concurrentes), par les rumeurs
qui circulaient. En outre, les candidats étaient des personnes en place – des
professeurs d’université, des directeurs de laboratoire – et de haute
réputation pour lesquelles la position même de postulant, de surcroît, à un
âge mûr 16, n’était point aisée. L’échec, toujours à redouter, n’en était que
plus dur à supporter. Claude Lévi-Strauss connut deux déconvenues (1949
et 1950) avant le succès en 1959. Dans une lettre écrite à Henri Piéron qui,
en 1950, s’était entremis en sa faveur, il écrivait : « Le coup a été trop brutal
et trop dur pour que je puisse me résoudre à l’évoquer au cours des
quelques jours qui viennent de s’écouler » avant de dire « sa tristesse » ;
désormais, concluait-il, il lui fallait « essayer, si c’est possible, d’écarter
jusqu’au souvenir de cette expérience ». Toutefois, en 1958, il était à
nouveau candidat sur la base « de nouveaux développements qui, cette fois,
semblent – non sans [lui] inspirer beaucoup d’angoisse –, [l’]inciter à
franchir [son] Rubicon 17 ». La crainte même de l’échec, qui paralysa un
temps Georges Duby 18, est un élément dans un processus émotionnel dense.
Les visites que le candidat devait faire en donnent une première mesure,
comme il ressort du journal que Maurice Halbwachs tint lors de sa
campagne (1942-1943), un crédit de chaire étant libre à la suite de la mise à
la retraite de Marcel Mauss écarté de son enseignement par le statut des
Juifs 19. Ce journal, fait à l’imitation de celui de Loisy (1908) qui avouait
être « d’avance épouvanté » à l’idée d’une tournée de visites 20, mêle à la
chronologie de la candidature des vignettes sur les professeurs rencontrés.
On se tiendra aux notations émotionnelles qui firent l’ordinaire de six mois
de campagne. Encouragé dans son projet par Henri Piéron, un ami
d’enfance et son futur rapporteur, Halbwachs commença ses visites par les
littéraires que, pour beaucoup, il connaissait et, de novembre 1942 à la
veille du vote, il rencontra la plupart des professeurs. Des visites étaient de
pure forme ; des professeurs se réservaient, semblaient engagés pour une
autre proposition, ne laissaient rien percer de leurs intentions, réduisant le
candidat au doute, voire à la méprise. L’accueil très amical d’André
Piganiol, avec qui il avait sympathisé à Strasbourg, le laissa perplexe :
« Trop d’amabilité peut-être. Je ne me sens pas sûr qu’il votera pour moi
(j’étais, à vrai dire, un peu trop défiant) ». Toutes les visites n’avaient pas le
même poids. L’une des premières et plus importantes fut à Mario Roques,
« vieux camarade d’Henri IV ». L’homme était peu commode. « Ce n’est
pas sans inquiétude que je vais le voir […]. Il est d’ailleurs très influent et
ne s’engage dans une affaire qu’à bon escient […]. La conversation
s’engage d’emblée sur un ton de cordialité presque affectueuse. Il songe
tout de suite aux voies et aux moyens » ; et Halbwachs d’exprimer son
soulagement : « Je sors, plus léger. Si j’ai Roques pour moi, c’est un grand
point. » Des mots produisaient une pleine confiance, tel le « vous pouvez
compter sur moi », dit par Albert Grenier avec une poignée de main
chaleureuse, alors que le « je ne puis vous dire dès maintenant que je
voterai pour vous, ayant été sollicité pour quelqu’un » d’André Siegfried
portait à la conclusion circonspecte « on verra ». Dans le monde des jeux de
pouvoir, il est des remarques insolites ; la longue et bonne conversation
qu’il eut avec Frédéric Joliot s’acheva ainsi : « En me reconduisant, il me
demande si je suis d’accord avec Mauss pour la candidature : “Le point de
vue sentimental a de l’importance, ici, pour moi.” » Les visites aux
scientifiques eurent lieu, pour la plupart, dans un second temps qui
commence sur un « je prends mon courage à deux mains » et il en fallait
quand on lit certains portraits dont celui de Maurice de Broglie, « un
frigidaire ». Mi-février, la vacance était déclarée et Halbwachs apprenait le
nom de ses deux concurrents, dont Henri Gouhier (chaire d’Histoire des
sciences morales à l’époque moderne) qui s’agitait beaucoup et avait
l’appui de Gilson dont « il fallait craindre l’influence ». La procédure de
vote amena de nouvelles craintes ; des rumeurs circulaient ; le cours des
choses n’était pas sans produire des instants de frayeur : « J’ai un sursaut,
invisible d’ailleurs au téléphone », nota-t-il, lorsque Roques lui apprit qu’on
lui avait demandé de rapporter pour Gouhier, et ménagea un peu ses effets
avant de dire, indigné, qu’il avait refusé. Les derniers jours de campagne
portaient à un certain optimisme, les comptes de voix étaient rassurants et
Halbwachs sortit « très réconforté » de l’une de ses dernières visites. Restait
le vote le 14 mars l’après-midi. « Attente énervante jusqu’à cinq heures
moins le quart […]. À ce moment, coup de téléphone. La voix de Piéron,
trépidante, triomphante. “Eh bien ! Ça y est 21 !” ».
C’est un ensemble émotionnel plus ample et plus dense que donne à
voir la correspondance de Lucien Febvre et de Marc Bloch, tous deux
désireux de « se désenstrabourgeoiser », et candidats avec des fortunes
diverses. Febvre, qui jouait tout sur le Collège de France après avoir été
éconduit à la Sorbonne (1926), obtint de son ami la priorité. Après deux
échecs (1929 et mars 1932), sa proposition de chaire d’Histoire de la
civilisation moderne fut couronnée de succès en novembre 1932. Marc
Bloch, lui, n’entra pas au Collège de France : candidat dès 1928, il échoua
en 1935 et retira une ultime candidature en 1936, se repliant sur la
Sorbonne 22.
Ces parcours de candidats furent loin de se dérouler dans la sérénité.
Les rumeurs courant sur leurs personnes, sur celles d’autrui, sur les
positions des « électeurs » portaient tantôt à l’optimisme, tantôt au
pessimisme, quand ce n’était au sentiment de se débattre « dans un
imbroglio ». Les comptes de voix réconfortaient ou inquiétaient.
L’incertitude quant à la date du vote créait « un prurit d’impatience ».
L’éloignement de Paris augmentait encore les affres. D’où « le ton inquiet,
parfois angoissé », encore attesté par « des négligences de graphie ou
d’orthographe », de la correspondance de Febvre avec Faral qui le
conseillait. Quant à Bloch, ce n’est point sereinement qu’il dut lire certaines
des informations que Febvre, devenu professeur au Collège de France, lui
envoyait depuis Paris, notamment en 1935-1936 quand il se disait peu
optimiste, décrivait « une atmosphère assez trouble, une atmosphère de
bataille » ou qu’il laissait entrevoir sa sympathie pour une autre
proposition 23.
Les visites exploratoires que Febvre fit début novembre 1928 lui
laissèrent l’impression d’« un vaste cafouillage », d’une « histoire pas
claire » au point de juger « aliénés » la moitié des gens qu’il avait
rencontrés. Professeurs à Strasbourg, Febvre et Bloch étaient contraints de
bloquer les visites rituelles de présentation. Febvre en faisait six par jour –
« quelle fatigue », écrivait-il en novembre 1928 ; début mars 1932, il se
disait occupé de 8 heures du matin à 8 heures du soir en visites, toujours au
même rythme : « Six par jour, c’est le maximum. Et ils sont 45 !!! – Je suis
mort. Mais la lutte me ranime ». Le 14 janvier 1934, de retour de Paris,
Bloch se disait « assez vanné » après une première tournée. La fatigue
physique se doublait d’inquiétude – « quelle corvée ! et quels tracs,
déplorait Febvre début février 1932. Avec l’incertitude au bout, et le
sentiment que si j’échoue, ce peut être ennuyeux 24 ».
L’opportunité même des visites était un sujet d’embarras. À qui fallait-il
les rendre ? À tous en théorie. Pour autant, Febvre déconseillait à son ami
de voir le latiniste Paul Monceaux dont il n’aurait pas la voix, et de
préciser : « vous pouvez vous épargner le sentiment de honte qu’on éprouve
en se trouvant devant ce vieil imbécile ». Quant au meilleur moment pour
les faire, les avis divergeaient, ce qui accroissait encore l’inquiétude. Et
fallait-il revoir des personnes avant le vote ? Febvre ne le pensait pas : « sur
le fond, mon expérience est que les démarches de dernière heure sont
inopérantes ; elles n’ont que l’avantage de détendre les nerfs, avantage tout
subjectif. Il faut éviter soigneusement de donner l’impression qu’on est
inquiet 25… »
Les sentiments au sortir de ces visites étaient mêlés, à l’instar de ceux
qu’Halbwachs avait éprouvés. Des remarques portaient à l’exaspération. En
novembre 1928, Bloch qui avait vu une dizaine de professeurs jugeait ses
chances faibles ; il faisait aussi état de « l’embarras » qui était le sien pour
trouver un patron « qui ait son poids », ceux auxquels il avait pensé n’étant
pas disponibles. Ce manque créait une tension supplémentaire à chaque
visite : « ces messieurs vous interrogent [sur votre patron], les uns avec un
sourire fin, les autres, avec une insistance balourde qui, une fois, chez cet
ahuri de Millet, m’a agacé à ce point que je n’ai pas pu m’empêcher de lui
faire observer que peut-être la nature de l’enseignement demandé et les
titres du candidat avaient quelque importance ». Une visite pouvait aussi
laisser le candidat « déconcerté », lorsque Febvre apprit en rencontrant
Charles Andler, son avocat lors des deux premières candidatures, que celui-
ci soutenait désormais la proposition concurrente. « Un instant découragé,
avouait-il, je me suis remis en selle bien vite ». Son nouveau patron,
Alexandre Moret, s’employait à le réconforter. « [Il] me dit : “Rien n’est
perdu, ne vous en faites pas”. Je m’en fais quand même et beaucoup 26. »
Être candidat était une affaire de longue haleine, qui portait à
l’énervement. Début novembre 1932, Febvre commençait, au bout de
quatre ans, à « perdre patience ». En janvier 1934, alors que Bloch se
lançait dans une candidature, il lui écrivait : « Je sais trop ce qu’il y a
d’énervant dans ces attentes, où on se sent si impuissant » et, le 4 mars
1934, à quelques jours du vote : « je suis bien ennuyé de vous voir revivre
les jours d’énervement qui ne m’ont pas été épargnés, vous le savez. Et
recommencer les expériences morales que j’ai connues. » En juin 1935,
Bloch, qui depuis plus de sept ans essayait de quitter Strasbourg et
candidatait alors au Collège de France tout en regardant aussi du côté de la
Sorbonne, confiait à son ami : « à vous seul je puis dire combien ces
histoires m’agacent. Cela et la chaleur lourde de ce début d’été,… je
finirais, si je m’écoutais, par me dire, comme nos Alsaciens, “nervös 27”. »
Après le succès, Febvre réagit par un sobre « Ouf ! vous pensez avec
quelle conviction ». Le souvenir des échecs refit surface au fil des
candidatures de Bloch ; en 1933, il lui écrivait : « je ne voudrais pas que
vous connaissiez ces échecs que j’ai dû subir et qui sont si énervants –
parfois même si vexants » ; et, après la déconvenue de 1935, il se rappelait
ses propres sentiments, l’« amertume » qu’il avait éprouvée lorsqu’on lui
avait préféré un autre. En septembre 1935, Bloch qui voyait que les chances
au Collège étaient contre lui, se disait néanmoins « résolu à ne pas
[s’]affecter d’un échec et à aller à la bataille le cœur cuirassé du courage du
désespoir ». Il retira finalement sa candidature mais ne fut pas moins très
affecté par l’élection de Coornaert, la considérant, dans une lettre très
amère, comme « un beau camouflet sur ma joue 28 ».
Encore dans un ensemble émotionnel qui unit des personnes entrent les
peines et les joies du « patron » faisant cause commune avec le candidat
dans l’échec aussi bien que dans le succès, comme il ressort de l’exemple
suivant. Pierre Janet qui soutenait la proposition d’Henri Piéron d’une
chaire de Physiologie des sensations lui écrivait, le 15 novembre 1922, au
terme d’une tentative qui avait échoué : « Mon cher ami, nous avons été
battus, j’en suis affligé, car je sais quelle déception cela vous cause. Ce
n’est qu’un retard momentané […], nous avons été près du succès. »
L’affaire fut reprise à la première occasion et, le 15 avril 1923, se rappelait
Piéron, « Janet, tout essoufflé d’avoir gravi précipitamment les durs étages
de l’escalier A de la Sorbonne menant [au] Laboratoire de psychologie […]
venait, en m’embrassant, m’annoncer [qu’]une chaire de Physiologie des
sensations était créée au Collège de France 29 ». Plus largement, les partisans
d’un candidat pouvaient, à l’instar d’Anatole Abragam, « ressentir les
émotions du dépouillement 30 ». Cela vaut ailleurs dans le monde
universitaire. Pierre Vidal-Naquet disait avoir « vu des collègues trembler
de fureur ou de joie devant le résultat de tel ou tel vote, et je ne prétends pas
moi-même être resté indifférent 31 ».
Le parcours académique ne va donc pas sans une dimension
émotionnelle. En prendre acte, c’est rendre un peu chair et âme à l’homo
academicus, et pas qu’à lui ; il convient d’entendre la parole des femmes.
Le temps est passé où elles pouvaient être réduites à trois noms, même
illustres 32. À défaut, ce serait, après avoir ranimé la part de l’auteur qui a
fondu dans les publications, réduire au silence une moitié de l’humanité
lettrée. Les études ne manquent pas qui, chiffres à l’appui, ont montré la
part croissante des femmes dans un monde de l’université et de la recherche
devenu mixte. Il n’en est pas moins demeuré inégalitaire : outre des
différences suivant les disciplines, les carrières des femmes sont plus lentes
et traduisent une déperdition quand on s’élève dans la hiérarchie. Les
travaux ont largement porté sur les mécanismes sociologiques qui rendent
compte de cette inégalité 33. Le ressenti que des femmes éprouvent quant
aux concours qu’elles ont passés et aux promotions qu’elles ont eues (et
non) n’a guère été un sujet d’enquête. Ainsi, dans un rapport intitulé Entre
discrimination et autocensure. Les carrières des femmes dans
l’enseignement supérieur et la recherche (2006), où toutes les étapes des
concours sont très précisément décrites, rien n’est dit de ce qu’éprouvent
des candidates à un poste de maître de conférences des universités, de
directeur de recherche (INRA) ou à l’agrégation de gestion : les deux
notations, brèves, sur la timidité de candidates et sur le fait qu’en général
les filles « ont l’air plus stressées » sont dues à des membres de
commissions et relèvent du stéréotype 34. Par ailleurs, les études qui traitent
du vécu des universitaires ne distinguent pas la perception des enquêtés
suivant le genre 35. Force est donc de s’en tenir à deux études qualitatives.
La première, une enquête par entretiens menée en 2003-2004, porte sur
le concours au grade de directeur de recherche [DR] au CNRS dans une
section « réputée et bien représentative » du département des sciences de la
vie. On ne s’attardera pas ici sur les résultats, leurs analyses et les éléments
d’explication avancés pour rendre compte des inégalités sexuées constatées
qui s’inscrivent dans un contexte de déféminisation des sciences de la vie
au CNRS. On en restera aux appréciations subjectives des réussites et des
échecs, telles qu’elles ressortent de quatre profils synthétiques résumant des
parcours. Les premiers qualifiés de « linéaires et sereins », avec une carrière
« qui avance toute seule », parlent d’eux-mêmes. Dans le deuxième groupe,
« des parcours de combattantes et des réussites coûteuses », des
chercheuses ont vu leur candidature couronnée de succès, mais ce fut après
plusieurs tentatives et non sans bien des difficultés. Une biologiste, devenue
DR après quatre concours mal vécus, confiait : « C’est un sentiment affreux
d’être toujours jugée même à 38, 39 ans, d’avoir encore à faire ses preuves ;
j’ai trouvé ça terrible » et de déplorer, en outre, le manque d’aide et de
soutien dans l’épreuve de la part de l’institution ; d’où une certaine
« amertume » à l’égard du CNRS et de son « mépris » pour les chercheurs.
Le troisième profil est celui de « trajectoires plus lentes ou discontinues,
vécues sans trop d’amertume » : l’absence de promotion est imputée à soi-
même par des personnes passionnées par le métier mais sans plan de
carrière. L’espoir d’une reconnaissance n’en demeure pas moins. Une
chercheuse qui, lors d’une première candidature à 45 ans, avait échoué,
disait se représenter pour la reconnaissance du travail fait mais « surtout
pour éviter le regard négatif des collègues ». Le quatrième groupe
comprend des personnes restées chargées de recherche de 1re classe au
regard « critique, parfois amer, sur le CNRS et l’ensemble du monde de la
recherche » : leurs histoires faites de difficultés professionnelles et privées,
de manque de confiance personnelle, se caractérisent par « un sentiment
d’injustice et parfois d’échec par rapport à l’absence de reconnaissance de
leur travail », sentiment d’autant plus insupportable qu’il n’est pas compris.
Quels que soient les résultats du concours, la comparaison constante faite
avec des trajectoires masculines donne à voir l’ampleur du conflit travail-
famille chez les chercheuses : il est plus vivement ressenti par elles que par
leurs collègues masculins, et parfois même vécu douloureusement. Les
jugements subjectifs relevés dans cette enquête ne font pas état de ce que
des chercheuses ont éprouvé devant leur succès bien moindre que celui des
chercheurs. La réalité des faits qui dément en quelque sorte « l’a priori
selon lequel le monde académique garantirait une plus grande égalité de
carrière entre hommes et femmes du fait d’un recrutement par concours
plus “méritocratique” et universel », n’augmenterait-elle pas encore les
sentiments d’injustice, de frustration et d’amertume qui ont été constatés 36 ?
C’est sur le monde de l’université que porte la seconde étude. Elle est
fondée sur des entretiens menés en 1995 avec des femmes professeurs (full
et associate) de cinq universités canadiennes. Alors que ces femmes ont
réussi et qu’elles sont enthousiastes pour leur recherche, les transcriptions
des entretiens livrent « un sentiment général de déception et de désillusion »
né de la conviction de faire beaucoup et de ne pas être reconnue en
proportion. Par faire beaucoup, ces femmes entendent non seulement leur
travail de recherche et d’enseignement, mais l’accomplissement de tâches
de conseil et d’aide morale notamment aux étudiants, dont leurs collègues
masculins s’exempteraient. Les questions sur la tenure et les promotions ont
donné lieu à des réponses longues « venant du fond du cœur » où l’anxiété,
le stress, le sentiment de ne jamais pouvoir y arriver couplé à un certain
perfectionnisme reviennent sans cesse. « J’ai travaillé comme une folle
[…], dit l’une d’elles. J’ai tout fait [obtention de deux bourses prestigieuses,
création de deux nouveaux cours, participation à des équipes de recherche,
publication d’articles]. J’ai travaillé si dur […]. Mon dossier était complet
[…]. J’étais si anxieuse pour la tenure, j’avais tellement peur. Il y avait en
moi une peur viscérale tangible. » Cette anxiété est en partie explicable par
le fait que ces femmes ont le sentiment d’être comme « locataires » dans
une université où elles sont sous-représentées (entre le cinquième et le tiers
suivant les départements). La comparaison est sans cesse faite par elles avec
les collègues masculins ; il en ressort « un sentiment d’injustice » alors que
les tâches diverses qu’elles accomplissent dans leur travail et qui ne vont
pas sans de multiples tensions n’entrent guère dans l’évaluation – une
reconnaissance principalement fondée sur la recherche. Cette étude, où
l’élément familial n’est quasiment pas mentionné ni pris en compte, conclut
aussi à une « conscience divisée », mais dans le monde universitaire même,
entre « femmes de cœur » et « universitaires productives », à un vécu
douloureux entre « bien faire » et « se sentir mal 37 ».

PLAIRE ET ÉMOUVOIR
À l’appui des candidatures, il y a généralement un dossier qui doit
contenir un certain nombre de pièces réglementaires ; pour certaines d’entre
elles, le contenu, l’agencement, la présentation sont laissés à l’initiative du
candidat qui, ce faisant, cherche à persuader de sa valeur qui de droit. Un
dossier de candidature est ainsi un dispositif rhétorique visant à créer des
effets, soit à instruire, à plaire et à émouvoir en jouant sur l’intellect de ceux
qui décident ainsi que sur leurs affects. Des conseils donnés pour la
candidature à la qualification aux fonctions de maître de conférences
soulignaient l’importance de la présentation matérielle du dossier (encore
alors papier), faisant état de la toute première impression qu’il produisait :
« Il ne faut rien oublier, et il faut y apporter beaucoup de soin. C’est le
moment d’investir dans la papeterie… Ne soyez pas chiche… Ne mégotez
pas sur les beaux intercalaires et les belles chemises… Croyez-vous que ce
soit un détail ? Non : quand un rapporteur se retrouve devant une montagne
de colis postaux, les dossiers qui sont bien présentés, bien emballés, bien
ordonnés lui sont instantanément plus sympathiques », écrivait d’expérience
un ancien membre de la section des sciences de l’information et de la
communication du CNU 38.
Il est dans des dossiers de candidature une pièce sollicitée par le
candidat et dont il n’est pas sans attendre un effet : la lettre de
recommandation écrite par une personnalité. On ne s’est guère interrogé sur
les effets produits par ces lettres, au-delà du degré de confiance à leur
accorder, alors que pourtant des institutions, notamment aux États-Unis, en
sont avides 39. Les remarques que l’on peut lire dans un ouvrage sur le
monde universitaire américain du début des années 1970 sont des plus
précieuses. Son auteur, Lionel S. Lewis, a analysé des dizaines de lettres de
recommandation écrites par des sociologues, des chimistes et des
spécialistes de littérature anglaise pour des candidatures dans des
universités parmi les cinquante premières du pays sans toutefois être, sauf
un cas, parmi les toutes meilleures. Ces lettres, dans leur écriture aussi bien
que dans leur argumentation, jouent sur les passions de leurs destinataires.
Tout d’abord, écrites par une autorité, le plus souvent un professeur d’une
des universités majeures du pays, elles sont en soi porteuses du prestige de
leur auteur, qui ne peut que produire un effet sur ceux qui sont dans des
universités moins renommées. De tonalité élogieuse avec une avalanche de
compliments, la minoration du moindre défaut et le recours fréquent à
l’hyperbole, elles visent à distinguer la personne recommandée et à lui
gagner la faveur d’une commission ; le mot impressionné et ses synonymes
utilisés dans ces lettres par leur auteur pour traduire ses réactions face à la
qualité du candidat sont censés produire un même effet sur celui qui les lit.
Lewis a noté la part moins importante qu’attendue accordée à la
compétence scientifique du candidat ; certains avouent n’avoir rien lu de la
personne qu’ils recommandent (!) et ignorer tout de son talent d’enseignant
(ce qui est plus compréhensible). Néanmoins, la mention qui est faite de ces
critères professionnels qui sont objectifs a, par là même, une fonction
rassurante dans l’incertitude qui accompagne un recrutement ainsi que face
à des réalités jugées étrangères à la culture universitaire (népotisme,
myopie, mesquinerie, etc.). La place importante accordée à la personnalité
du candidat et à ses qualités sociales offre aussi une garantie face à une
autre inquiétude, celle de recruter une personne qui, par ses humeurs, son
caractère, ses pratiques, mette du désordre dans le département. Enfin,
Lewis note que bien de ces lettres semblent écrites comme
automatiquement, ce qui ne fait que mieux ressortir un de leurs traits. Elles
sont autant révélatrices des qualités de la personne recommandée que des
valeurs de leur auteur, en fait des valeurs partagées par la communauté : les
destinataires ne peuvent qu’y être sensibles. Il va de soi que les lettres de
recommandation ne sont pas seules à jouer dans un recrutement. Reste que
« le nouveau professeur qui ne se révèle pas à la hauteur du trop de
publicité qui l’a entouré comme candidat peut engendrer dans le
département une impression de déception, le sentiment d’avoir été trompé ;
c’est là un terreau fertile pour de la rancœur, des divisions, et des
chamailleries 40 ». Bref, pour d’autres émotions.
Les décisions sur les candidatures sont généralement le fait d’une
assemblée qui se prononce sur la base de la présentation de rapports et à la
suite d’une discussion. De ces procédures orales, on ne possède souvent que
le résultat final. D’où l’intérêt qu’offrent les rapports à l’appui de
propositions de chaires du Collège de France ; ils laissent entrevoir le
fonctionnement d’une rhétorique de la persuasion dans un discours
délibératif. Le recrutement des professeurs se fait en deux temps, on l’a vu.
On en restera au premier, le vote quant au titre de la chaire, qui est décisif ;
l’examen de la pratique montre que derrière une proposition de chaire il y a
très généralement une personne, désignée parfois de façon oblique, mais le
plus souvent nommément, et que, dans un cas comme dans l’autre, une
partie de l’exposé lui est consacrée. Je m’en tiens aux années 1911-1950 et
je me fonde sur la centaine de rapports que j’ai lus dans les archives du
Collège de France ; des documents biographiques fournissent des éléments
d’appréciation supplémentaires quant à l’effet émotionnel produit.
Ces rapports, dans lesquels on verra, à la suite de Marc Bloch, « un
genre d’éloquence 41 », sont généralement construits en diptyque, présentant
d’abord la discipline qu’allègue le titre proposé, puis le savant apte à mener
le programme envisagé, les deux volets étant d’ampleur variable. Le
dispositif se complète d’une introduction plus ou moins longue, simple ou
solennelle, directe ou alambiquée, et d’une conclusion en forme de
péroraison. Il y a là un schéma simple répondant à la fois à des exigences
institutionnelles et à la nécessité pratique de présenter les éléments servant à
la prise de décision.
Ces écrits ont originellement été des exposés, c’est-à-dire des
présentations orales impliquant d’abord pour l’orateur la nécessité de se
faire suivre dans une intervention qui durait en moyenne un quart d’heure et
qui, le plus souvent, était en concurrence avec une ou plusieurs autres, sans
compter que l’attention pouvait être longuement sollicitée quand, le même
jour, on délibérait sur deux ou trois crédits de chaire et sur d’autres affaires.
Voix, gestes, regard, expressions du visage, l’actio oratoire a désormais
disparu et, avec elle, des éléments qui ont pu contribuer à la force
persuasive du discours. D’autres données manquent aussi pour saisir la
dynamique d’un discours d’assemblée : le climat de la séance qui pouvait
être chaleureux, indifférent, en partie hostile ; l’incidence du tirage au sort
dans la présentation des rapports ; le placement autour de la table et les
effets de groupe en résultant. Force est donc de raisonner à partir des seuls
textes écrits.
Le rapporteur, dont le choix était très généralement du fait du candidat
(qui lui remettait des éléments d’information), importait. Idéalement, il ne
devait être ni trop jeune dans l’institution, ni trop âgé, ni trop éloigné de la
discipline pour laquelle il plaidait 42. Il arrivait toutefois qu’il n’en fût guère
proche. Ce que certains ont relevé dans une formule de modestie, qui était
aussi un moyen de s’attirer la bienveillance de l’auditoire : « Vous pouvez
vous étonner à bon droit, commençait le slaviste André Mazon, de me voir
assumer l’initiative de proposer au Collège la création d’une chaire qui
porterait le titre de Civilisation matérielle et comparée des techniques 43… ».
Alors que la légitimité scientifique du rapporteur ne pouvait être un critère
absolu – le spécialiste du sujet est à proprement parler le futur titulaire –,
c’est l’autorité, l’habileté de la personne qui fit de certains des patrons
recherchés, tel l’égyptologue Moret au point de laisser penser à « des
réactions d’amour-propre jaloux » chez ses collègues 44. D’autres, qui ne
manquaient pas de talent de parole, risquaient par leur attitude de conduire à
l’échec, tel Lucien Febvre. « Peut-être est-ce un avantage de l’avoir contre
toi, disait Edmond Chassigneux, professeur d’histoire de la colonisation, au
candidat Halbwachs. Il indispose l’assemblée par son égocentrisme 45. »
L’orateur qui soutenait une proposition se devait de marquer son
engagement dans l’affaire, ne serait-ce que pour emporter l’adhésion
d’autrui. Il arriva que dans son plaidoyer il fût débordé par l’enjeu. Ainsi,
Mazon, « hors de lui d’émotion », quand il parvint au terme d’un exposé, ne
reconnut pas que « sa phrase finale était finale » et relut « pour la deuxième
fois ses deux dernières pages sans s’apercevoir qu’il venait de les lire… –
Mais cela, petite anecdote, rapportait Febvre ; l’effet produit par sa lecture
a été excellent 46 ». D’ailleurs, le succès fut au rendez-vous.
L’orateur s’exprimait devant une assemblée qui, scientifiquement
parlant, n’avait guère plus d’expertise sur le domaine présenté, d’autant que
celui-ci pouvait relever de disciplines fort diverses à l’instar de la devise du
Collège Docet omnia. Comme le nota Marcel Bataillon reprenant une
remarque d’Ernest Renan, « le Collège de France élit à ses chaires des
hommes de mérite quoique, dans ces élections, le plus grand nombre des
votants manque de compétence personnelle pour apprécier les mérites 47 ».
Des arguments scientifiques sont bien avancés pour souligner l’importance
du savoir proposé ouvrant des perspectives fécondes. Cependant, les
développements techniques sont relativement limités ; ils n’auraient guère
convaincu une bonne partie de l’assemblée incapable de les apprécier
pleinement, quand ils ne l’auraient pas ennuyée. D’où une présentation que
l’on qualifiera de pédagogique et le recours à un stock d’arguments
invariablement déclinés qui tournaient autour de la distinction du Collège
de France dans l’ordre institutionnel et scientifique. Ces arguments qui
étaient recevables par tous traduisaient une identité qui ne pouvait que
plaire. D’autant que ces exposés qui présentaient de façon élogieuse, voire
très élogieuse, tant un savoir ouvrant des perspectives nouvelles que des
personnes bardées de titres et de publications, et dotées des plus hautes
qualités scientifiques, alléguaient un monde d’excellence. Que l’assemblée
penchât pour une proposition ou une autre, il est un point sur lequel elle
était unanime, l’affirmation constante de son prestige.
Outre des preuves qui devaient toucher l’intellect et, on vient de le voir,
ce n’était peut-être pas sans une touche de satisfaction, il y en avait d’autres
qui jouaient sur la sensibilité de l’auditoire, sur le pathos. Des effets étaient
produits tant pour capter l’attention et éviter l’ennui que pour disposer
favorablement l’assemblée. C’étaient, par exemple, un exorde et une
péroraison marquant les esprits, des apostrophes scandant le propos, des
questions rhétoriques – Lucien Febvre les multipliait, peut-être à l’excès –
qui impliquent l’assentiment de ceux à qui elles sont adressées. Le nom de
« l’homme », du « maître » qui remplirait la place était souvent mentionné
dans le cours de la seconde partie du rapport ; mais, pour mieux frapper, il
arriva qu’il fût prononcé d’emblée ou, au contraire, par un effet de suspens,
qu’il ne fût dit qu’en toute fin du rapport, qu’il fût le dernier mot 48.
À un portrait de l’homme de science à son meilleur qui ne pouvait que
faire impression, s’ajoutaient parfois des touches d’une autre nature
conférant au savant la noblesse de l’homme d’action et de cœur. Le
16 novembre 1924, Joseph Bédier, plaidant pour une chaire de Littérature
latine du Moyen Âge et pour le « savant capable de l’occuper » – Edmond
Faral –, rappelait, après les titres universitaires, les cinq années passées sous
les drapeaux, les décorations reçues et les citations à l’ordre du jour : « On
n’a jamais encore, je crois, produit dans cette salle des documents de cet
ordre ; mais ils ne nous prendront qu’une minute et – puisque cette
génération est aux trois quarts décimée – vous n’aurez pas, hélas !
l’occasion d’en entendre ici lire de semblables ». On peut imaginer l’effet
produit, au souvenir des années de guerre, par les titres militaires et par
l’interjection de douleur 49. Après la Libération, des rapports soulignèrent
l’attitude de « Français courageux » qu’un savant avait eue pendant les
années 1939-1945 50.
Pour mieux convaincre, pour toucher plus profondément, l’orateur
faisait état de témoignages donnés par autrui, par des savants français ou
étrangers 51. Bédier alors qu’il plaidait pour la chaire de Littérature latine du
Moyen Âge annonça une intervention de son collègue Monceaux, puis fit
état « d’un autre témoignage, trop émouvant, hélas, que je n’ai pas
provoqué. J’ai reçu par la poste de M. Louis Havet, ce billet de quatre
lignes qu’il n’a pu que dicter, qu’il a pourtant signé de sa main 52 ». À
l’autorité intellectuelle du philologue, s’ajoutait le geste pathétique du
grand malade, comme une sorte d’ultime volonté. Un effet similaire était
attendu par Paul Fallot quand, le 24 novembre 1946, soutenant la
proposition d’une chaire de Théorie des équations différentielles et
fonctionnelles, il citait un témoignage datant de 1938 d’Henri Lebesgue,
professeur au Collège de 1921 à 1941, puis une lettre de la même année. Et
de préciser : « À Dieu ne plaise que je veuille rapporter les propos d’un
mort. C’est là un procédé indigne du lieu où nous sommes. Mais ce mort a
écrit, et je puis invoquer le témoignage de ses lettres 53. » Indigne ou pas, ce
procédé rhétorique, la prosopopée, Lucien Febvre l’utilisa dans cette même
séance en conclusion de son plaidoyer pour la création d’une chaire d’Étude
géographique du monde tropical. Dans son long exposé, il traita de la
discipline, puis il dit « deux mots » (soit deux pages) du savant dont il
rappela la thèse, les titres, les travaux, souligna les qualités intellectuelles
exceptionnelles, sans toutefois le nommer. Et de poursuivre : « Qualités de
savant. Qualités d’homme. Le savant, j’ai appris à le connaître, et à
l’honorer, par la lecture de ses remarquables ouvrages. L’homme : vous me
permettez, en terminant, d’évoquer à son propos un souvenir qui m’est cher.
C’était dans l’une des dernières entrevues que j’eus, à Paris, avec Marc
Bloch menant, avec une héroïque simplicité, la dure vie de la Résistance. Il
évoquait devant moi son séjour à Montpellier – toutes les laideurs, toutes
les bassesses dont il avait été le témoin. Toutes les noblesses aussi et toutes
les générosités, et tous les dévouements passionnés à la France… Et il me
dit : Pierre Gourou, ce n’est pas seulement un grand géographe. C’est un
homme. Ne le perdez pas de vue. MM., j’exauce ce vœu 54. » On peut
penser à l’émotion – on est dans les lendemains de la guerre – qui accueillit
cette péroraison avec l’intervention de l’historien martyr placé comme en
autorité au-dessus des débats, d’une personnalité désormais « sacrée »
prononçant le nom du candidat, un savant qui, lui aussi, s’était engagé dans
la Résistance.
Plus que par un procédé rhétorique, l’émotion fut portée à son comble le
18 mars 1934 par l’événement qui se produisit en séance. Deux
propositions de chaire étaient en discussion. Le procès-verbal de la réunion
porte : « M. Étienne Gilson propose d’affecter le crédit disponible à la
création d’une chaire d’Histoire comparée des sociétés européennes.
M. Antoine Meillet s’associe à cette proposition. M. H. Breuil expose les
raisons qui militent en faveur du rétablissement d’une chaire d’Histoire et
antiquités nationales. M. Camille Matignon développe après lui des
arguments en faveur de la même proposition. La parole est ensuite donnée à
M. Eugène Albertini, qui l’appuie à son tour. Mais, à peine a-t-il prononcé
quelques phrases, la séance est interrompue […] par un tragique événement.
M. Camille Matignon, frappé d’un mal soudain, tombe sans connaissance ;
il meurt quelques instants après au milieu de ses collègues 55. » La
description donnée par Lucien Febvre à Marc Bloch (à qui la chaire
d’Histoire comparée était destinée) précise et colore ce récit factuel.
« Matignon se lève et se met à faire un grand topo nerveux, saccadé, tendu,
assez exalté […]. Il se rassied, tout rouge et congestionné, s’excusant de son
ton passionné “en raison de sa conviction”. Albertini se lève et prononce
quelques mots […]. À ce moment, on entend un râle, une sorte de hoquet…
C’était Matignon, les yeux déjà convulsés qui s’effondrait sur sa chaise.
Brouhaha, Vincent [professeur de médecine], mon voisin, se précipite, on le
couche à terre, on lui arrache son faux col : c’était déjà fini, le cœur ne
battait plus […]. Allées et venues, Bédier [administrateur du Collège]
éperdu s’agitant, tout le monde à la recherche d’éther, de caféine, d’une
seringue introuvable dans le Collège fermé le dimanche. Des essais, quand
même, de respiration artificielle… Et puis la séance levée, naturellement,
après un accord sommaire quant aux dates : en principe le 22 avril. Bon ou
mauvais ? Il est impossible de mesurer l’importance de cet événement pour
vous. Agira-t-il ? Plusieurs céderont-ils au besoin “d’exaucer le dernier
vœu” de celui “qui est mort pour avoir voulu crier sa conviction 56”… ». Ce
n’est que le 13 janvier 1935 que l’assemblée prit sa décision dans un
contexte totalement nouveau : les décrets-lois du 4 avril 1934 avaient
amené une réduction du nombre des chaires du Collège, ce qui eut pour
conséquence la suppression de quatre crédits de chaire sur cinq et une
recomposition des partis et des alliances. Antiquités nationales l’emporta 57.
L’émotion suscitée le 18 mars eut-elle une incidence ? L’abbé Breuil, pour
le moins, en joua lorsqu’il réitéra sa proposition. Il fit précéder l’exposé
qu’il avait fait dix mois plus tôt d’une introduction pathétique où il évoquait
« l’appel vibrant, les dernières paroles profondément senties et précisées de
notre collègue Matignon, dont la fin soudaine a tragiquement interrompu
nos délibérations », avant de donner un bref résumé de l’intervention que
celui-ci avait alors faite « adjurant de maintenir la chaire d’Antiquités
nationales » et soulignant « en termes émouvants » le rôle qu’avait joué le
précédent titulaire, Camille Jullian, qualifié de « glorieux défunt 58 ». Du
côté adverse, on avait d’emblée souhaité que la nouvelle séance ne fût pas
trop proche du 18 mars. « Si on avait voté dimanche après la tragédie
Matignon, écrivait Febvre à Bloch le 21 mars, les choses seraient allées
mal ». Et le 7 avril, alors que devait se décider la date de la réunion, il
insistait : « Je considère tout ajournement comme favorable à votre
candidature, tout éloignement de la séance Matignon. » Ce à quoi Bloch
répondait le 9 : « La remise a un avantage : celui que vous signalez : nous
écarter de l’émotion Matignon », avant de faire état de la crainte liée « par
le temps présent » à la suppression de crédits 59.
Tous ces discours, quels qu’ils fussent, n’emportaient pas une même
réception. Ainsi, une présentation de Gilson en mars 1934 que Paul Léon,
titulaire de la chaire d’Histoire de l’art monumental, avait trouvée
« mauvaise », était jugée tout autre par Febvre : « Bon exposé, lucide,
intelligent, équilibré […]. C’était dit plutôt que lu, avec cette espèce de
netteté précise et somme toute élégante qui est dans la manière de Gilson »,
avant de concéder le qualificatif d’« un peu froid. Mais la froideur est
inhérente à Gilson ». Et d’ajouter à titre de preuve : « J’ai entendu S[ylvain]
Lévi exalter des topos stupides et dénigrer des topos très sortis… à mon
avis, qui n’est pas le sien ; donc c’est que nos sensibilités 60… ».
Ce développement ne visait pas à réduire la part que les arguments
scientifiques et les preuves logiques ont dans la prise de décision, mais
simplement à rappeler l’incidence que, dans le même temps, des éléments
sensibles peuvent avoir. « On n’agit pas sur une assemblée que par le
rationnel, hélas ! », commentait Marc Bloch au lendemain de la séance du
18 mars 1934 61.

SOLENNITÉS
Des actes solennels scandent des parcours académiques : toujours la
soutenance de thèse, condition d’accès à l’enseignement supérieur ; dans
certaines institutions, une leçon inaugurale. On peut les qualifier de rite de
passage et cela a été souvent fait pour la soutenance de thèse où un individu
négocie un nouveau statut, avant d’obtenir un état qui le rende identique
aux autres membres de la communauté 62. Le concept de rite de passage a
été discuté par Pierre Bourdieu qui lui a substitué celui de rite de
légitimation, de consécration ou d’institution, gommant les aspects
temporels, focalisant sur le pouvoir des autorités qui légitiment, consacrent,
instituent. Pour autant, le concept de rite d’institution ne rend pas caduc
celui de rite de passage 63. Dans le cas de la leçon inaugurale au Collège de
France, le moment d’agrégation et d’investiture s’inscrit dans un processus
temporel qui, comme on l’a vu, est parfois long ; quant à la soutenance de
thèse, elle peut être considérée comme un rite d’institution eu égard aux
autorités qui accordent le grade. Qu’ils relèvent de l’un ou l’autre rite, les
actes que l’on a mentionnés ne sont pas qu’une mécanique. Moments
exceptionnels dans une vie, entourés d’un cérémonial qui sort de l’ordinaire
académique, ils ont, pour l’individu qui change alors d’état, une incidence
émotionnelle.
La soutenance de thèse n’est que la séquence la plus visible et la plus
éclatante dans un parcours initiatique fait d’une suite d’actes formels et
informels. C’est aussi une cérémonie où les rôles sont fixés, le protocole
réglé, où rien n’est laissé au hasard dans le déroulement aussi bien que dans
la disposition spatiale. Cette solennité, plus ou moins grande selon les lieux
et les disciplines, a pu être décrite comme un spectacle 64 ; on soulignera les
émotions des acteurs. Des guides pour la thèse prennent acte de
« l’angoisse » qui étreint le candidat à l’approche de ce moment, de son
« trac » et de sa « crainte » encore avivés par les « histoires horribles qui
circulent ». Plus positivement, on note que les rapports de pouvoir sont
moins agressifs que par le passé des thèses de doctorat d’État et que les
solennités sont désormais moins impressionnantes. On ajoute, comme pour
tranquilliser, qu’en général, les choses se passent plutôt bien, qu’il est des
soutenances « sympathiques » et que, si elles sont mornes, c’est quand la
thèse est moyenne et le candidat « passif et intimidé ». Le conseil est
néanmoins d’arriver en ayant préparé, voire répété, avec un texte donnant
de l’assurance, car on est « ému 65 ».
Les autobiographies du passé ne livrent guère de témoignages sur la
soutenance de thèse. Georges Duby a laissé quelques lignes sur « ce rite
initiatique assez cruel » qui voit le candidat « anxieux, redoutant la question
qui […] désarçonnera, tournant fébrilement dans sa tête d’éventuelles
réponses que l’on souhaiterait élégantes et futées », avec au terme d’une
« après-midi interminable […] s’entendre, dans un brouillard de fatigue,
déclaré docteur 66 ». Lors d’entretiens réalisés dans les années 2000 avec
une cinquantaine d’enseignants-chercheurs en sciences humaines de Paris et
du Grand Ouest, le vécu de la soutenance n’a pas été un sujet portant à la
confidence, si ce n’est un rapide « l’épreuve s’est bien passée » et ce fut
« un soulagement ». Les plus loquaces ont été les quelques docteurs en
attente de poste, tous percevant ce moment comme « éprouvant ». Les uns
le qualifient de « frustrant » à cause du peu de temps pour tout dire ;
certains font état d’une « insatisfaction », percevant que le jury n’a pas tout
lu, voire d’une « humiliation » à cause du peu de place laissé à la
discussion ; d’autres, à l’inverse, expriment une « grande satisfaction »
d’avoir obtenu le titre de docteur ; il en est qui font état d’une appréciation
très positive de l’épreuve – il était « merveilleux » de discuter avec des
spécialistes, « les échanges me donnaient des ailes 67 ». Autant d’émotions
réelles et, avec le temps, comme oubliées.
Celles du jury passant une demi-journée face au candidat ne sont guère
évoquées. Elles se situeraient probablement sur toute la gamme entre ces
réactions opposées. Marc Bloch, dans un poème intitulé Écrit à une thèse,
faisait état de son ennui : « Ce qu’on se rase, ô Dieux ! Doux Seigneur, ce
qu’on se rase 68. » À l’autre extrémité du spectre, il y a le bouleversement
ressenti par Ernest Labrousse lors de la soutenance de Fernand Braudel.
Vingt-cinq ans plus tard, celui qui avait siégé dans de très nombreux jurys
de thèse, rappelait « l’événement unique » qu’elle avait été, la qualifiant
d’« événement-choc » ou encore de « commotion de 1947 69 ».
Les leçons inaugurales marquent le début d’un enseignement, d’une
façon solennelle : elles ont lieu dans une salle d’apparat, en présence
d’autorités et de collègues, devant un public invité et souvent autre que
celui qui suivra les cours 70. Ces circonstances s’ajoutent à l’importance de
l’événement dans une carrière pour susciter chez le nouveau professeur une
certaine appréhension. On s’arrêtera aux leçons inaugurales prononcées au
Collège de France qui ont dans le monde académique français une
continuité séculaire et un éclat exceptionnel. Le nouveau professeur
exprime souvent dans l’introduction son émotion ; l’expression « crainte et
tremblement » est parfois employée. Ce qui pourrait paraître une formule
classique de modestie – et probablement l’est – traduit aussi une réalité.
Yves Laporte, qui fut administrateur du Collège de France de 1980 à 1991
et qui, en tant que tel, escortait le nouveau professeur jusqu’à la chaire, a
noté que celui-ci était « naturellement un peu tendu 71 ». Dans ces leçons, les
notations émotionnelles abondent notamment quand le professeur retrace
son itinéraire et évoque ceux qui l’ont formé, influencé ou aidé, leur rendant
hommage, disant son admiration et son affection. Pour un exemple
particulièrement éloquent, et encore manque l’actio de l’orateur, on citera le
propos de Christian Goudineau qui, après avoir mentionné ses deux maîtres,
s’adressait à celui qui assistait à la leçon : « M. Jacques Heurgon, vous êtes
devant moi, nous éprouvons tous deux une vraie joie. Je me contenterai de
vous dire ceci : avoir été votre élève, ce fut une chance, cela restera une
fierté 72. »

Liens et communautés
Les pages qui précèdent montrent des personnes appartenant à des
institutions, ayant avec elles une relation d’affiliation disant identité, statut,
prestige 73. Elles laissent entrevoir des liens autres, faits de sympathie,
d’amitié, d’admiration et, avec eux, de petites communautés affectives.
Prendre en compte cette dimension sensible permet de pousser l’exploration
du monde savant plus loin qu’en s’arrêtant à la notion uniformisante de
sociabilité et au vocable à connotation utilitaire qu’est réseau. Quelques
exemples tirés de situations typiques le montreront. Ils suggéreront une vue
plus complexe de la société académique faite de l’entrelacs des
appartenances institutionnelles ou disciplinaires et des affects.

EXCLUSIONS ET MÉPRIS CROISÉS


Avant d’explorer ce qui, dans l’ordre émotionnel fait une société, on
s’arrêtera rapidement à quelques facteurs jouant en sens contraire, d’abord,
d’exclusion. Le terme chercheurs hors statut dit bien une réalité, celle de
personnes – doctorants et surtout post-doctorants – qui ont un rôle dans le
monde scientifique sans pour autant y appartenir. Ce clivage est vécu
douloureusement. La précarité de la situation, les incertitudes quant à
l’avenir, un enthousiasme initial tempéré par la réalité de la routine dans le
laboratoire, un rythme frénétique de travail, la course à la publication, la
concurrence entre pairs, l’absence parfois de résultats, la dévalorisation
qu’amènent de premiers échecs dans un milieu dominé par l’idéologie de
l’excellence, tout cela engendre malaise, stress, angoisse, souffrance, sans
compter un épuisement physique. Encore les réticences ou la méfiance de
chercheurs en place, parfois leur arrogance accroissent le désarroi de celui
qui doit dans bien des cas se débrouiller seul. D’où de la rancœur à l’égard
de ceux qui ont un poste, doublée d’un sentiment de honte, de solitude,
l’impression de vivre « une exclusion qui attaque toute l’identité de la
personne ». L’auteur de ce sombre diagnostic, porté sur la base de son
expérience dans un laboratoire de recherche biomédicale et d’un tout petit
nombre d’entretiens, a depuis lors changé de voie. Les conditions de
l’enquête ont peut-être noirci le propos ; reste que des directeurs de
laboratoire disent aussi l’injustice, le ressentiment, la détresse, l’amertume
qu’éprouvent de jeunes chercheurs qui échouent à entrer dans les
institutions et demeurent précaires 74.
Des émotions ne sont pas sans fractionner le champ du savoir. Dans une
science qui, depuis un certain nombre d’années, proclame
l’interdisciplinarité ou la pluridisciplinarité, les clivages disciplinaires n’ont
pas disparu : ils demeurent une réalité institutionnelle – il n’est que de
parcourir la liste des intitulés des départements d’université. Bien plus, les
disciplines n’apparaissent pas égales sur l’échelle du prestige, comme il
ressort d’une enquête sur le monde universitaire anglo-américain : ainsi les
physiciens se considèrent et sont considérés comme supérieurs au
commun ; les historiens sont placés un cran au-dessus des géographes ; les
économistes regardent de haut les sociologues ; de façon générale, les
sciences dures l’emportent sur les sciences molles. Il en va de même au
niveau disciplinaire avec, par exemple, les économistes mathématiciens vus
comme la crème de la crème des sciences économiques. Ces perceptions
laissent entrevoir des émotions, que l’on regarde les autres de haut, que l’on
soit l’objet de moindre considération 75. Les choses sont parfois clairement
dites. C’est « une relation d’amour-haine » qui, dans les sciences dures,
existe entre théoriciens et expérimentateurs 76. Dans des universités
pluridisciplinaires, comme celle de Paris 12, les clivages entre sciences
dures et sciences molles se traduisent parfois par une mise en question de la
scientificité des secondes qui se sentent alors « méprisées » ; le même terme
revient pour exprimer les clivages existant entre biologistes et cliniciens
avec « une espèce de mépris des uns vis-à-vis des autres 77 ». Ce que Gérard
Noiriel a appelé, dans un article portant sur la dimension conflictuelle entre
historiens et politistes, « le jeu des mépris croisés 78 », un jeu que l’on
pourrait voir à l’œuvre dans d’autres disciplines, sous-disciplines, sous-
sous-disciplines.
Le monde scientifique aime à se présenter comme une communauté –
« Science et fraternité », proclame Cédric Villani dans une préface 79 –, une
communauté dépassant les frontières des États. On n’a pas manqué
d’invoquer « la communauté scientifique internationale », et ce, en de
multiples circonstances, lors de discours dans des manifestations
scientifiques ou à l’appui de projets. Des réalités, tels des programmes de
recherche ou des colloques, sont la marque concrète de l’existence de cette
communauté, et c’est sous son signe que s’est fait le développement de cet
outil usuel qu’est l’Internet 80. Toutefois, les phénomènes centrifuges n’ont
pas manqué. Des passions politiques ont marqué pendant un siècle les
colloques internationaux d’histoire, notamment avec ce climax que fut en
1923 l’exclusion des historiens allemands, avec les tensions qui se
manifestèrent après 1945 entre représentants des deux blocs : des
sentiments hostiles se donnèrent à l’occasion libre cours mettant à mal le
climat de confiance et de sympathie mutuelles que l’on essayait d’instaurer
et de faire régner 81. Plus banalement, pourrait-on dire, des programmes
internationaux de recherche ont fait les frais d’intérêts nationaux divergents
qui ont entraîné des tiraillements accompagnés de réactions émotionnelles,
parfois vives, dans lesquelles ont pu revenir des stéréotypes anciens : on le
verra quand on traitera des collectifs de recherche et de publication. Des
liens qui ajoutaient à la dimension institutionnelle une composante autre ont
alors été affaiblis ou brisés.

MAÎTRES ET DISCIPLES
La relation magistrale est élémentaire, bien que non exclusive, dans la
transmission du savoir et du savoir-faire. Elle est par nature asymétrique et
hiérarchique, statut administratif et domination intellectuelle se conjuguant.
Elle est une relation choisie, et à l’occasion doublement. Et surtout elle est
personnelle, liant deux personnes entre elles ou un groupe autour d’une
personne. Pour toutes ces raisons et surtout pour la dernière, elle est le lieu
d’émotions fortes, se teintant à l’occasion d’une coloration érotique. Les
témoignages laissés par des maîtres ou des disciples livrent tout le
répertoire du vocabulaire affectif, de l’admiration à la crainte en pensant par
le respect, parfois assorti de réactions émotionnelles vives faites
d’éblouissement, d’enchantement, de fulguration mais aussi de la douleur
que provoquent, par exemple, l’ingratitude, voire un regard parricide 82.
Quelques exemples détailleront le jeu des affects dans une relation
duale. Ils ont été choisis à dessein dans des cas où une haute personnalité
intellectuelle, son œuvre, sa méthode, ses orientations attirèrent, quand
science, pouvoir et émotions ont partie liée. Déjà, le témoignage porté sur
un maître peut être profondément ému. Lors d’un entretien pour une
enquête sur le vécu des universitaires, un historien montra « avec un grand
respect et très humblement » la photo encadrée de son maître – « à
l’époque, le grand patron dans son domaine » – qu’il avait accrochée au-
dessus de son bureau ; il exprima son « admiration » pour ce savant, sa
« fierté » d’avoir été dirigé par lui lors de son doctorat d’État et sa
« reconnaissance » alors que cet homme de pouvoir l’avait introduit dans
l’Université ; l’enquêtrice a noté que c’est « avec beaucoup d’émotion »
qu’il disait cela 83.
Le souvenir de la première rencontre est un des plus évoqués. Il peut
être placé sous le signe dominant de la crainte, comme le relate Philippe
Descola quand il alla demander à Lévi-Strauss qu’il dirigeât sa thèse. Il
arriva au Collège de France « plongé dans une terreur sans précédent » que
l’entretien, ses conditions et son déroulement ne calmèrent guère.
« M’ayant installé au plus profond d’un vaste fauteuil de cuir dont l’assise
dépassait à peine le ras du sol, le fondateur de l’anthropologie structurale
m’écouta avec une courtoisie impavide du haut d’une chaise de bois. Le
confort du siège où j’étais enlisé ne faisait rien pour dissiper mon trac ;
j’étais comme sur un gril porté au rouge par le silence attentif de mon
examinateur. De plus en plus persuadé de l’insignifiance de mes projets à
mesure que je les exposais, conscient d’interrompre par mon bavardage des
tâches de la plus haute importance, je conclus par quelques balbutiements
[…]. À ma grande surprise, l’épreuve fut couronnée de succès 84… ».
L’autre temps fort dans les récits est lié à la mort du maître portant à des
réactions de tristesse, de chagrin, de douleur, parfois même à de véritables
chocs émotionnels : Éric Brian qui n’avait pas oublié une remarque que lui
avait faite Pierre Bourdieu lors de leur première rencontre – « Ah ! Vous
êtes gaucher…, vous avez dû souffrir » –, rapporte : « dès le lendemain de
sa mort, à la suite d’un incident ridicule, mon bras gauche s’est paralysé, et
cela pour plusieurs semaines 85. »
Il est des itinéraires affectifs tourmentés. Nathalie Heinich a placé sous
le signe du charme la première fois où elle vit Pierre Bourdieu lors d’une
présentation des Actes : « un homme jeune, beau […], souriant,
sympathique, avec une silhouette un peu trapue de rugbyman, un sourire de
vieux copain, une élocution sans chichis de Méridional qui a bien avalé
l’accent mais gardé la musique. J’imaginais un universitaire déjà âgé,
cravaté, corseté de son importance. Je fus séduite, bien sûr. » Et de suivre
pendant quatre ans le séminaire d’un enseignant « fascinant » qui avait
« une exceptionnelle qualité à faire travailler les autres dans l’enthousiasme,
l’excitation intellectuelle, l’émulation collective – le bonheur ». Jusqu’à la
« disgrâce » qui amena « un long désapprentissage, pour ne pas dire un
désenvoûtement ». Il y avait « peut-être des restes d’ambivalence dans son
propos, notait-elle dans les pages finales de son essai ; tant mieux : car
l’ambivalence est le principe des affects réellement vécus […]. La colère
n’est souvent que de l’amour déçu ». Ce qui n’alla pas sans un choc et le
sentiment d’une exclusion lorsque l’ancienne disciple, devenue « renégate
[…], puis auteur », apprit la mort de Bourdieu, de façon brutale, par la
presse 86.
La relation duale se situe souvent dans une équipe, une école qui se
constitue autour d’un maître, une communauté au vécu très divers.
Unanimisme et réciprocité ressortent d’un hommage de François Ganshof à
Pirenne. Lorsqu’il arriva au « domaine intime » qui était celui « des
relations affectueuses entre [le maître] et ses anciens élèves », il commença
par citer des preuves de l’affection du premier, ce qui l’amenait à écrire :
« Nous sentions si profondément qu’il nous aimait ! » Puis, il évoquait les
sentiments des élèves pour le maître : « hormis les siens, nul ne l’a plus
aimé qu’eux ». Cette affection mutuelle s’était donnée à voir lors du dernier
cours quand tous les anciens élèves étaient venus. Et Ganshof de rappeler :
« aucun de nous n’a oublié son regard plein de surprise d’abord, puis
brillant d’émotion joyeuse et de fierté […]. Peut-être mieux qu’en toute
circonstance, il a senti ce jour-là que ce qu’il avait donné de son cœur à ses
disciples s’était transformé chez eux en une affection fidèle, inébranlable
pour lui 87. » Le groupe réuni autour de Bourdieu offre des perceptions
contrastées. Bourdieu, lui-même, a souligné « l’intense fusion intellectuelle
et affectueuse » qui le caractérisait 88. « La circulation des affects » y aurait
été « intense », souligne Jean-Louis Fabiani, en se fondant sur « les
témoignages que plusieurs membres ont fournis » ; c’était un collectif « à la
fois heureux et affectueux », reposant sur « un contrat […] d’ordre
émotionnel 89 ». Pour autant, et à moins que ce ne fût parfois en raison de la
nature de ce contrat, la vie de ce groupe a été marquée par des ruptures, des
éloignements, des prises de distance, sans compter des disgrâces telle celle
dont N. Heinich a fait le récit. Encore ce collectif, comme d’autres, a été
travaillé de luttes internes – le complexe de Cain existe aussi dans le monde
scientifique. Les conséquences émotives ont pu être lourdes chez ceux qui
ont été amenés à partir. Claude Grignon a fait état de sa désillusion 90. Le
propos est douloureux chez Dominique Schnapper, voyant dans son
« éloignement » qui intervint dans le climat des années 1968 un élément qui
aurait favorisé une dépression, à l’instar d’autres « anciens collaborateurs
de Pierre Bourdieu qui, après leur rupture, ont sombré dans la dépression ».
C’est que la rupture n’était pas seulement avec une personne ; elle était
aussi avec le milieu académique, donnant à l’individu « le sentiment de
l’isolement intellectuel 91 ».
La relation magistrale peut porter à l’instauration d’un « lien d’âme » ;
elle est parfois aussi le lieu d’une violence symbolique qui a amené certains
à la refuser. Georges Dumézil répondit à qui s’étonnait qu’il n’eût pas de
disciples : « Je ne veux pas en avoir. Je me rappelle sans plaisir de quel ton
un maître que j’ai bien connu laissait tomber sa sentence : “Il n’est pas des
nôtres 92”. »

ENTRE AMIS
Il est un lien qui, on l’a vu, colore les relations entre des personnes, le
lien d’amitié. Il en est bien des degrés dans la société académique : une
amitié de façade 93, une cordialité appuyée que dit l’amicalement de
certaines dédicaces, une grande sympathie telle celle qui amenait François
Jacob à s’asseoir à côté de son collègue Abragam lors des assemblées au
Collège de France 94, ainsi qu’un sentiment plus fort et plus prégnant.
On s’arrêtera à la longue amitié qui unit Marc Bloch et Lucien Febvre.
Née en 1920 entre deux collègues de l’université de Strasbourg partageant
une même vision de l’histoire, cette relation, qui dura jusqu’à la mort de
Bloch, fut sujette à des tensions 95. D’abord du fait des candidatures
académiques. L’université de Strasbourg qui était apparue au début des
années 1920 comme un milieu intellectuel dynamique et heureux perdit vite
de ses attraits au profit de la capitale, et les deux hommes s’employèrent à
en partir, se trouvant en concurrence du fait de la rareté des postes. Febvre,
par une sorte de droit d’aînesse, arracha à Bloch la priorité : la longue lettre,
d’une grande brutalité, qu’il écrivit en ce sens le 31 décembre 1930, était,
selon son auteur, en étant « net », la meilleure façon de témoigner son
amitié. Cette concurrence ne fut jamais totalement oubliée ; en 1941, alors
que le différend était tout autre, Febvre faisait état d’« une certaine
animosité » que Bloch aurait conçue envers lui depuis dix ans, depuis leurs
candidatures. En mars 1934, Marc Bloch était candidat au Collège de
France ; lorsque sa proposition avait été examinée – c’était dans la séance
dramatique où Matignon mourut –, Febvre n’était pas intervenu pour
l’appuyer. Ce silence fut, pendant des lettres et des lettres, objet de reproche
d’abord « affectueux » chez Bloch, de longues justifications chez Febvre ;
les mots malentendu et trahison furent écrits, l’appel à la franchise lancé,
des expressions assez dures – « lettre du pire Bloch, du Bloch que je n’aime
pas » – employées 96.
Les Annales furent le second grand motif de tensions. Depuis la création
(1929), il y avait eu des désaccords, mais sans commune mesure avec la
crise qui survint en 1938. Des lettres d’une extrême franchise furent alors
échangées, telle celle, exceptionnellement longue, écrite par Bloch le
22 juin : le point de vue sur la codirection et la conception de la revue, les
deux questions disputées, était accompagné de notations disant « l’amitié »,
« l’affection », « la confiance », « les sentiments très profonds envers l’ami
et l’aîné », repoussant vigoureusement le reproche de « déloyauté ». Avec
l’Occupation, le sort de la revue amena les deux hommes sur des positions
opposées, chacun s’employant à convaincre l’autre. Ce qui n’alla pas sans
des lettres très dures où s’exprimaient aussi des sentiments douloureux :
ainsi, le 7 mai 1941, Bloch jugeait « très pénible » que Febvre n’ait pas
approuvé sa décision et même l’ait mal comprise ; il déplorait en passant
« quelques mots un peu durs », et regrettait qu’il ait « pris le pli de ne
pouvoir écrire sans récriminer ou gourmander ». Avant de poursuivre :
« Mais il y a longtemps que de vous à moi j’ai abdiqué tout amour-propre.
Ma décision vous a été cruelle ; c’est ce dont, en toute affection, j’ai à mon
tour une grande peine ». Bloch finit par accepter la solution proposée et il
continua sa collaboration à la revue, signant d’un pseudonyme. Le 11 avril
1942, se retournant sur le passé, il évoquait l’œuvre menée en un raccourci
liant étroitement savoir et sentiment : « nous pouvons être fiers d’avoir
réussi à faire marcher, utilement, notre tandem grâce à de grandes idées
communes et beaucoup d’affection, malgré de si forts contrastes de
tempérament et si peu de goût, l’un et l’autre, pour les astuces
diplomatiques 97. »
L’amitié ne rompit jamais. Bloch terminait sa lettre franche du 7 mai
1941 sur : « Restons unis et espérons ». La réponse de Febvre, le 14 mai,
que Bloch jugea un « bon tonique », s’était conclue ainsi : « Et je termine
cette lettre impossible en vous disant – eh oui – que je vous aime bien. Sans
quoi fichtre, je ne vous l’écrirais pas. » Plus que ces mentions vaut le texte
que le 10 octobre 1942 Bloch envoyait à Febvre, celui de la dédicace qu’il
lui faisait de l’ouvrage qu’il était en train d’écrire. Il y évoquait leur combat
commun pour l’histoire et l’espérance qu’un jour leur collaboration
reprenne publiquement. « En attendant, c’est dans ces pages, toutes pleines
de votre présence qu’elle se poursuivra. Elle gardera le rythme qui fut
toujours le sien, d’un accord fondamental, vivifié en surface par le
profitable jeu de nos affectueuses discussions. Vous approuverez, je m’en
flatte, souvent. Vous me gourmanderez quelquefois. Et tout cela fera entre
nous un lien de plus 98. » Dans cette dédicace qui fut apposée à l’Apologie
pour l’histoire, publiée à l’initiative de Febvre en 1949, science et amitié se
trouvaient unies, une amitié d’une solidité à toute épreuve (bien d’autres
lettres franches auraient pu être citées), qui fut une réalité, mais aussi un
argument dans la poursuite de l’œuvre commune aussi bien que dans la
consolidation du lien.
Bien des modalités de la vie scientifique ont porté à l’amitié. Elle a été
promue et célébrée par la culture congressiste, dès ses débuts ; et, très
concrètement, congrès, colloques professionnels ou thématiques, small
conferences sont des occasions où des liens amicaux se sont forgés. Des
collectifs interdisciplinaires ont amené au fil du temps à juxtaposer à la
relation de travail, celle d’amitié au point de voir dans les collègues d’abord
des amis 99. Cela vaut aussi pour des séjours de longue durée dans des
instituts à l’étranger ; des chercheurs qui ne se connaissaient pas font une
expérience humaine se traduisant parfois par l’instauration de liens
profonds, qui perdurent.
L’amitié a pu jouer un rôle positif dans la production et la
communication des connaissances, mais aussi alimenter partialité et
subjectivité. Il importait ici de souligner, à côté des affiliations
institutionnelles ou disciplinaires, la présence qui a pu être celle du lien
amical dans la diversité de ses facettes et de ses actualisations.

LA « CONSCIENCE SENTIMENTALE » D’UNE SOCIÉTÉ


Des émotions se donnent publiquement cours dans la société
académique. Lors de cérémonies honorant et fêtant une personne, celle-ci
est émue, très émue, parfois profondément troublée, bouleversée ; cette
émotion personnelle peut se doubler d’une émotion collective unissant dans
un même mouvement tous les participants. Des rites de clôture sont un
puissant révélateur.
La dernière leçon au Collège de France n’a ni le caractère officiel ni la
solennité de la leçon inaugurale. Ce que remarqua Roland Recht, lorsqu’il
termina son enseignement d’histoire de l’art (2012) par une leçon de clôture
qui avait néanmoins plus de solennité qu’à l’ordinaire – l’administrateur
était présent. Elle fut saluée par de très longs applaudissements riches de
sens. Puis, le professeur reprit la parole, remercia un public fidèle et, non
sans une touche d’émotion qui ressort d’une parole moins fluide que dans
l’exposé, il ajouta : « je voudrais terminer en vous faisant un aveu, je n’ai
jamais eu autant de mal à terminer une conférence qu’aujourd’hui 100… ».
Un compte rendu du dernier cours de Pierre Delvolvé à Assas (12 mai
2010) où assistèrent près d’un millier de personnes, dont les professeurs
revêtus de leur toge et arrivés en cortège sous la conduite du président, dit,
par son intitulé Pluie de roses et standing ovation de cinq minutes,
l’exaltation du public autour d’un professeur visiblement ému 101.
La dimension émotionnelle est inhérente dans la last lecture, ce rituel
américain consistant pour un professeur à exposer à ses élèves « ce qu’il
leur dirait s’il n’avait plus qu’une leçon à donner, sa dernière leçon sur cette
terre ». Né en 1955 à UCLA (University of California, Los Angeles 102), il a
connu un regain de faveur à la suite de la last lecture de Randy Pausch
(2007), véritablement la dernière que ce jeune professeur d’informatique
alors gravement malade donna 103. Elle suscita une très vive émotion, tout
comme la conférence que fit en octobre 2009 l’historien Tony Judt,
souffrant de la maladie de Charcot. Elle était l’annual lecture d’un centre de
recherches qu’il avait créé, mais elle apparut comme « un discours
testamentaire ». Quand Judt arriva sur scène en fauteuil roulant et aidé
d’une machine respiratoire, « un silence tendu s’abattit sur les quelque sept
cents personnes dans l’amphi ». Puis, après un ou deux jokes
d’introduction, « la tension retomba », et il fit sa conférence sur un sujet
d’histoire politique pendant près de deux heures couronnées par « une
formidable ovation debout ». Un historien qui était présent disait avoir été
« initialement bouleversé par la disjonction entre l’état physique et la
capacité intellectuelle [de Judt]. Puis après cinq minutes, je n’ai plus vu le
physique et me suis concentré sur ses mots et leur importance. Ce fut l’une
des scènes les plus émouvantes que j’ai jamais vues 104 ». L’essentiel,
comme le disait ce témoin, ce sont les mots qui sont prononcés ; reste qu’ils
s’inscrivaient sous la dominante de l’émotion.
Au titre des rites de clôture, entrent ces cérémonies des adieux que
l’Université organise parfois pour l’un de ses membres partant à la retraite.
Des autorités et des collègues dressent un portrait élogieux et affectueux de
la personne honorée qui, ensuite, répond. Le 8 octobre 2016, eut lieu à
l’université de Toulouse, en présence d’une assemblée nombreuse et choisie
composée de collègues ainsi que d’autorités universitaires et politiques, une
cérémonie pour le départ du professeur de droit Serge Regourd. Il
commença son discours de réponse ainsi : « J’avais d’abord pensé
m’exprimer sans notes. Mais la charge d’émotion qui est la mienne ne me le
permet pas ». D’emblée, il évoqua les amis disparus ; et le compte rendu
note : l’émotion qui avait « posé un voile sur sa voix » se mua alors « en
quelques larmes 105 ». C’est celle des participants qui ressort d’un récit de la
cérémonie organisée en juin 1981 en l’honneur de Robert Mandrou qui,
pour des raisons de santé, prenait une retraite anticipée : « nous étions
nombreux autour de lui […], écrit Jean Lecuir, tous un peu angoissés,
connaissant les sautes d’humeur créées par la maladie et le mutisme dans
lequel elle l’enfermait. Quand vint, après les discours d’usage, le moment
de la réponse de Robert Mandrou, nous vécûmes alors un grand moment,
extrêmement émouvant et impressionnant : pendant quelques minutes, il fut
à nouveau celui de toujours 106… »
Des remises de prix, de médailles et autres récompenses sont l’occasion
pour des affects réciproques de se manifester. Henri Berr, dans le discours
qu’il fit après avoir reçu une médaille commémorant le trentième
anniversaire de la Revue de synthèse historique, commença sa réponse
comme en écho aux propos amicaux qui avaient été tenus à son endroit :
« J’ai été touché jusqu’au fond du cœur par la pensée affectueuse qui vous a
groupés et qui, en ce moment, vous réunit autour de moi. Je suis ému et
troublé par des paroles qu’a inspirées l’amitié – au moins autant que par
l’œuvre que j’ai pu accomplir. Les sentiments que j’éprouve sont intenses et
complexes. C’est de la joie. C’est de la confusion. C’est de la
reconnaissance. De la reconnaissance surtout 107. »
Le rituel des mélanges, une tradition bien en place dans le monde
universitaire des sciences humaines et sociales 108, est particulièrement
révélateur des émotions partagées entre la personne honorée et ceux qui
l’honorent. Le terme générique mélanges désigne un ouvrage collectif
publié, le plus souvent par souscription, en l’honneur (et le mot figure dans
bien des titres) d’un savant. Les mélanges participent d’un rite de clôture ;
ils sont souvent organisés à l’occasion du départ à la retraite. Ils sont
l’hommage (et ce mot est aussi courant dans les titres) que rendent à une
personne ses collègues, ses élèves, ses amis. En tout cela, ils diffèrent des
ouvrages collectifs publiés dans le monde savant : ils sont offerts, comme il
l’est souvent indiqué dès le titre (Mélanges offerts à…, Études offertes à…).
Ils sont un don ou, plus précisément, un contre-don. Les Miscellanées
offertes à Henri Mitterand étaient présentées par les éditeurs comme « un
contre-don de recherche 109. » Un contributeur aux Mélanges Gaudemet
introduisait son article en ces termes : « Les lignes qui suivent se veulent
[…] d’abord la rétribution d’une dette : au sens quasi anthropologique du
terme, un acte tardif, trop tardif, d’humble contre-don 110. » Ainsi, un livre,
symbole du monde savant, est le retour qu’une communauté fait à l’un des
siens pour rendre ce que celui-ci a donné en savoir, en aide, en conseils,
en temps.
Les mélanges, et c’est là une de leurs spécificités, sont remis au
dédicataire lors d’une cérémonie en présence de personnes, à commencer
par les contributeurs et les souscripteurs qui, peut-être pour la première et
dernière fois, se réunissent en une communauté, des personnes qui, pour un
certain nombre, n’ont aucun lien entre elles mais qui, toutes, sont liées au
dédicataire par des liens horizontaux ou verticaux. Quiconque a assisté à
une remise de mélanges a perçu l’émotion qui règne. Y contribuent la
circonstance, le lieu souvent prestigieux de la cérémonie ainsi que le
protocole codifié qui voit se succéder les discours d’une autorité, d’un
collègue proche ou distingué, d’un élève (le préféré ou le plus éminent),
avant que le dédicataire ne reçoive le volume et ne parle à son tour. Les
discours sont, comme les liminaires de l’ouvrage d’ailleurs, riches
d’expressions disant l’admiration, l’affection, l’amitié, la gratitude envers le
dédicataire qui, dans sa réponse, décline le vocabulaire que l’on a vu utilisé
par Berr, y mêlant parfois un trait d’humour déguisant une grande
tension 111. Ainsi, les mélanges se caractérisent par une intensité
émotionnelle qui ressort tout particulièrement lors de leur remise quand,
dans le face-à-face de la cérémonie, une émotion s’exprime et se partage au
sein d’une communauté. Ce moment de l’offrande ne serait-il pas « l’instant
fugitif où la société prend, où les hommes prennent conscience sentimentale
d’eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d’autrui 112 » ? La destinée de
l’offrande est une autre histoire.

*
Les savants sont des êtres sensibles. Des situations ordinaires et
extraordinaires mettant en scène des personnalités aussi bien que des
anonymes le montrent, et des rituels en sont un révélateur des plus
puissants. Des émotions parfois intenses affectent les personnes dans leur
parcours professionnel, jouent dans leurs relations, entrent dans la
configuration même de la société académique. Bien d’autres données
pourraient être avancées à l’appui de cette conclusion ; on donnera trois
exemples rapides ressortissant à chacun de ces ordres de choses.
D’abord, le parcours individuel. Dans des entretiens avec des physiciens
qui étaient interrogés sur le devenir de leurs rêves de carrière, les mots
bonheur, amertume, frustration sont venus ; certains de ceux qui n’avaient
pu réaliser leurs ambitions ont développé une « culture de la plainte » ; chez
ceux qui étaient au pinacle de la discipline et appartenaient à des
institutions parmi les plus prestigieuses au monde, le bonheur s’est parfois
teinté de crainte : « On remplace une anxiété par une autre », dit l’un d’eux,
passant d’« une anxiété de survie » à celle de faire quelque chose de grand
une fois que l’on a tous les moyens en mains ; et désormais, « c’est sans
113
excuse ». Quant aux relations entre les personnes, il a été noté qu’elles
s’inscrivent dans un espace fortement coloré par l’envie dans l’obtention
des places, des ressources, des avantages. Ce serait là une coordonnée de
114
l’espace académique . Lucien Febvre avait d’ailleurs fait sous ce signe
une description réaliste des universitaires comme « gens mordus d’envie,
gens à qui l’envie dicte tous les jugements », une envie muette qui ressortait
de « leurs yeux ronds et luisants, [de] leurs yeux de basse convoitise
allumés 115 ». Enfin, l’organisation institutionnelle n’est pas neutre. Le vécu
dans une université pluridisciplinaire est apparu comme fait de coexistence,
d’un peu de collaboration et de beaucoup de conflits de nature et de portée
fort diverses, quand ce n’est pas un emboîtement de conflits ou la
réapparition de conflits latents : d’où des tensions, des drames, « des
histoires sanglantes », une atmosphère de « guérilla », « des inimitiés qui ne
sont pas prêtes à… », des personnes qui ne vont « plus se parler du tout » ;
et quotidiennement, des clivages liés au statut, avec des professeurs qui
« regardent de très très haut tout ce qui suit derrière », qui ont « un gros
mépris » pour les subalternes, avec des collèges B qui, au self, se sentent
« exclus » à une table où s’assoient des collèges A, comprennent qu’ils
gênent et n’ont « plus envie de rester ». Ces affrontements, ces froissements
ainsi que les « ressentiments » que suscitent des politiques jugées opaques
portent certains, si ce n’est à aller ailleurs, à limiter leur présence à
l’université, à renoncer à participer à une vie collective, à faire société 116.
Au sein du monde universitaire, il est de petites communautés fondées sur
un agenda intellectuel, les instituts de recherche ; ils ont aussi une
dimension sensible. Les relations entre personnes tournent parfois à l’aigre :
les causes en sont multiples – rivalités professionnelles, obtention d’un
avantage, affaires amoureuses – aussi bien que les expressions – piques,
bisbilles, tensions 117. Quand ce n’est pas une grande agressivité comme il
ressort du témoignage du sociologue Renaud Sainsaulieu faisant état de sa
« marginalisation » dans un laboratoire et évoquant des réunions
« sanglantes », au sens propre d’ailleurs, puisqu’un jour où il avait été la
cible de diverses attaques, il se mit à « saigner du nez comme, écrit-il, si
j’avais reçu un coup de poing ». Devenu directeur du Centre d’études
sociologiques, il eut des difficultés à faire accepter son mode de gestion :
cela fut « très dur à vivre. Là, ce n’était pas le coup de poing que j’avais,
c’était une paralysie faciale 118 ». Reste que cette petite organisation qu’est
un institut de recherche peut être un lieu que le chercheur aime bien, où il se
sent bien 119.
« Scientifiques, soit vous avez des affects, et vous n’en parlez pas ; soit
vous n’en avez pas, et vous êtes un monstre », porte une fiche manuscrite
de Roland Barthes 120. Le contenu de ce chapitre dément les deux parties de
la formule. Il interroge davantage encore sur la discrétion de
l’historiographie ; et d’abord, il incite à explorer les terrains multiples où les
scientifiques déploient leur activité

1. Pierre Bourdieu, Homo academicus [1984 ; 1992 pour la postface], Paris, Éditions de Minuit,
2002 (cit. : titre du chap. 1, p. 16, 307).
2. Notice due à Jean-Baptiste Duroselle (Revue d’histoire moderne et contemporaine, 22, 4
(1975), p. 500).
3. Jean-François Sirinelli, dans Vingtième siècle, 7 (1985), p. 177.
4. Jeannine Verdès-Leroux, Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique de
Pierre Bourdieu, Paris, Grasset, 1998, p. 43-45 et 147-154 (cit. : p. 153-154).
5. Dominique Raynaud, Sociologie des controverses scientifiques, Paris, PUF, 2003.
6. Richard Lewontin, « Not all in the genes », dans Lewis Wolpert et Alison Richards (dir.),
Passionate Minds. The Inner World of Scientists, Oxford University Press, 1997, p. 109-110.
7. Voir not. Tony Becher et Paul R. Trowler, Academic Tribes and Territories. Intellectual
Enquiry and the Culture of Disciplines [1989], Buckingham, Open University Press, 2001,
p. 75-78 ; Charlotte Bloch, « Managing the emotions of competition and recognition in
academia », dans The Sociological Review, 50, 2, suppl. (2002), p. 115-117 ; Laurence Viry, Le
Monde vécu des universitaires ou la république des egos, Presses de l’université de Rennes,
2006, p. 293-311 ; Billy Ehn et Orvar Löfgren, « La vie des émotions dans le monde
universitaire », dans Ethnologie française, 38, 2 (2008), p. 285-287 (cit. : p. 287) ; Jean-Philippe
Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques, Toulouse, Éditions Érès,
2009, p. 363-373 ; Bruno Lemaître, An Essay on Science and Narcissism. How Do High-Ego
Personalities Drive Research in Life Sciences ?, Canéjan, Copymédia, 2016.
8. George Spindler, « Preface », dans Melvin Williams, The Ethnography of an Anthropology
Department (1959-1979). An Academic Village, Lampeter, The Edwin Mellen Press, 2002,
p. XII ; Pierre Vidal-Naquet, Mémoires. 2. Le trouble et la lumière, Paris, Seuil-La Découverte,
1998, p. 350.
9. Claudine Herzlich, Réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Nathan, 2002, p. 119. La
qualification est, depuis 1984, une étape nécessaire pour être éligible aux fonctions
universitaires (maître de conférences et professeur) ; elle est prononcée à l’examen d’un dossier
par la section disciplinaire correspondante du Conseil national des universités (CNU).
10. Collectif de sociologues candidats à l’Université, « Le recrutement des maîtres de
conférences en sociologie à l’Université. Chronique d’une procédure opaque et bâclée », dans
Genèses, 25 (1996), p. 156-165 (cit. : p. 158, 157, 162, 161, 163, 164). Voir, dans le même sens,
L. Viry, Le Monde vécu des universitaires…, op. cit., p. 121-130.
11. Serge Dufoulon, « Portrait d’un sociologue en RMiste sauvage », dans Lettre de l’Ases, 23
(mai 1997), p. 34.
12. Pascal Dibie, « De la crise dans les universités et dans le recrutement », dans Séminaire de
Jean Malaurie 2000-2001. De la vérité en ethnologie…, Paris, Economica, 2002, p. 279-286
(cit. : p. 283, 285).
13. L. Viry, Le Monde vécu des universitaires…, op. cit., p. 158, 189, 192.
14. Myriam Carrère et al., Entre discrimination et autocensure. Les carrières des femmes dans
l’enseignement supérieur et la recherche. Rapport de recherche au ministère de la Recherche et
de la Technologie et à l’Inra, 2006, p. 109 <halshs-00185533> [consulté : 4 oct. 2017].
15. Sur l’aspect principalement institutionnel des recrutements, voir Céline Surprenant,
« Titulaire ou intitulé. Deux critères pour sélectionner les candidats au Collège de France » et
Françoise Waquet, « Soutenir une proposition de chaire au Collège de France. Jeu institutionnel
et discours délibératif », dans Wolf Feuerhahn (dir.), La Politique des chaires au Collège de
France, Paris, Les Belles Lettres, 2017, p. 147-171 et 173-195.
16. L’âge moyen à l’élection est 50 ans en 1920, 55 en 1940, 52-53 pour la période 1950-1980
(Henri Leridon, « Les professeurs du Collège de France : démographie d’une population
pluricentenaire », dans La Lettre du Collège de France, 30 (déc. 2010), p. 34).
17. Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 353-356 (cit.), 444-445 (cit.).
18. Georges Duby, L’Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 144-145.
19. Laurent Mucchielli et Jacqueline Pluet-Despatins, « Halbwachs au Collège de France »,
dans Revue d’histoire des sciences humaines, 1 (1979), p. 179-188.
20. Alfred Loisy, Mémoires pour servir à l’histoire religieuse de notre temps, Paris, Émile
Nourry, 1931, t. III, chap. XLII-XLIII (cit. : p. 43).
21. Maurice Halbwachs, « Ma campagne au Collège de France », dans Revue d’histoire des
sciences humaines, 1 (1979), p. 189-229 (cit. : p. 196, 199-200, 210, 214, 204-205, 215, 220,
224, 226, 227).
22. Sur ces candidatures et leurs vicissitudes, voir les introductions de Bertrand Müller dans
Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance, t. I, 1928-1933, Paris, Fayard, 1994, p. XLVI-L ;
t. II, 1934-1937, Paris, Fayard, 2003, p. XIV-XIX, et les lettres des années 1928-1936 ; la
citation est t. II, p. 372.
23. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. I, p. 320 ; t. II, p. 362 ; Christophe Charle
et Christine Delangle, « La campagne électorale de Lucien Febvre au Collège de France, 1929-
1932. Lettres à Edmond Faral », dans Histoire de l’éducation, 34 (mai 1987), p. 49-69 (cit. :
p. 49) ; M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. I, p. 188.
24. Ibidem, t. I, p. 111-112, 117, 306-307 ; t. II, p. 10 ; t. I, p. 304.
25. Ibidem, t. II, p. 25, 43.
26. Ibidem, t. I, p. 115 ; C. Charle et C. Delangle, « La campagne… », art. cité, p. 66-67 ;
M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. II, p. 320-321.
27. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. I, p. 321 ; t. II, p. 9, 43, 266.
28. Ibidem, t. I, p. 322, 354 ; t. II, p. 204, 295, 413.
29. Henri Piéron, « Pierre Janet. Quelques souvenirs », dans Psychologie française, 5, 2 (1960),
p. 87-88 (je souligne).
30. Anatole Abragam, De la physique avant toute chose, Paris, Odile Jacob, 1987, p. 230.
31. P. Vidal-Naquet, Mémoires. 2…, op. cit., p. 350.
32. P. Bourdieu, Homo academicus, op. cit., p. 290.
33. Pour un point sur la littérature, Rebecca Rogers et Pascale Molinier (dir.), Les Femmes dans
le monde académique. Perspectives comparatives, Presses de l’université de Rennes, 2016.
34. M. Carrère et al., Entre discrimination…, op. cit., p. 73.
35. Par exemple, l’ouvrage de L. Viry, Le Monde vécu des universitaires…, op. cit.
36. Catherine Marry, « Pour en finir avec le plafond de verre : enquête sur les promotions CR-
DR dans une section des sciences de la vie », dans Bulletin de l’Anef, 57-58 (2009), p. 55-164
(cit : p. 120, 129, 139, 154, 155, 66) ; Eadem et Irène Jonas, « Chercheuses entre deux passions.
L’exemple des biologistes », dans Travail, genre et sociétés, 14 (nov. 2005), p. 69-88.
37. Sandra Acker et Grace Feuerverger, « Doing good and feeling bad : the work of women
university teachers », dans Cambridge Journal of Education, 26, 3 (1996), p. 401-422.
38. Pascal Froissart, « Le dossier de qualification et le CNU », dans Camille Laville, Laurence
Leveneur, Aude Rouger (dir.), Construire son parcours de thèse. Manuel réflexif et pratique,
Paris, L’Harmattan, 2008, p. 59-69 (cit. : p. 64).
39. Yeshayahu Rim, « How reliable are letters of recommendation ? », dans Journal of Higher
Education, 47, 4 (1976), p. 437-445 ; Daniel Fuerstman et Stephan Lavertu, « The academic
hiring process : a survey of department chairs », dans PSOnline, 38, 4 (2005), p. 731-736.
40. Lionel S. Lewis, Scaling the Ivory Tower. Merit and its Limits in Academic Careers [1975],
New Brunswick, Transaction Publishers, 1998, chap. 3 et 4 (cit. : p. 63).
41. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. II, p. 44.
42. Des exemples du choix, dans Marcel Fournier, « L’élection de Marcel Mauss au Collège de
France », dans Genèses, 22 (1996), p. 162 ; M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. I,
p. 305, 457, 460, 463 ; t. II, p. 320, 372, 375, 380, 464, 468 ; C. Charle et C. Delangle (éd.),
« La campagne électorale… », art. cité, p. 65 ; M. Halbwachs, « Ma campagne… », art. cité,
p. 221.
43. Archives du Collège de France [ACF], CR 535, 27 nov. 1949, rapport André Mazon, p. 1.
44. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. I, p. 460.
45. M. Halbwachs, « Ma campagne… », art. cité, p. 215.
46. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. I, p. 449 (on en est ici au second temps).
47. Marcel Bataillon, « Le Collège de France », dans Revue de l’enseignement supérieur, 1962,
p. 26.
48. Pour un exemple de ces deux cas de figure, voir le rapport fait par Édouard Le Roy pour la
chaire de Poétique pour Paul Valéry – le nom de Valéry étant aussi le dernier mot de la
péroraison (publié par G[uy] T[huillier], « L’élection de Paul Valéry au Collège de France
(mars 1937) », dans La Revue administrative, 48, 286 (1995), p. 436 et 438) ; le rapport fait par
William Marçais pour la chaire de Vocabulaire français pour Mario Roques (ACF, CR 478).
49. ACF, Reg. 2 AP 12, p. 480.
50. Voir, par exemple, le rapport de Robert Courrier plaidant le 24 novembre 1946 pour une
chaire de Biochimie générale et comparée pour Jean Roche (ACF, CR 523, p. 8).
51. Pour des exemples, voir ACF, Reg. 2 AP 13, p. 13, 50 ; CR 488, rapport Eugène Albertini,
p. 4 ; CR 520, rapport Louis Robert, p. 2-3.
52. ACF, Reg. 2 AP 12, p. 479.
53. ACF, CR 523, rapport Paul Fallot, p. 3.
54. ACF, CR 532, rapport Lucien Febvre, p. 2 (du dernier cahier).
55. ACF, Reg. 2 AP 13, p. 384.
56. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. II, p. 48.
57. ACF, Reg. 2 AP 14, p. 2-3. Les décrets-lois du 4 avril 1934 amenaient, entre autres, dans un
plan de réduction budgétaire, une diminution de 10 % du personnel de la fonction publique.
58. ACF, CR 464, rapport Henri Breuil, p. 1.
59. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance, op. cit., t. II, p. 57, 61, 63.
60. Ibidem, t. II, p. 52, 47, 56.
61. Ibidem, t. II, p. 52.
62. Claudine Dardy, « Un rite d’aujourd’hui », dans C. Dardy, Dominique Ducard, Dominique
Maingueneau, Un genre universitaire : le rapport de soutenance de thèse, Villeneuve-d’Ascq,
Presses universitaires du Septentrion, 2002, p. 13-45.
63. Pierre Bourdieu, « Les rites comme actes d’institution », dans Actes de la recherche en
sciences sociales, 43 (1982), p. 58-63 ; Martine Segalen, Rites et rituels contemporains [1998],
Paris Armand Colin, 2009, p. 40-43.
64. René Lourau, « Un spectacle en Sorbonne », dans R. Lourau, L’Illusion pédagogique, Paris,
Éditions de l’Épi, 1969, p. 83-88.
65. C. Herzlich, Réussir sa thèse…, op. cit., p. 111-116 ; Rémi Hess, Produire son œuvre. Le
moment de la thèse, Paris, Téraèdre, 2003, p. 117.
66. G. Duby, L’Histoire continue, op. cit., p. 83-84.
67. L. Viry, Le Monde vécu des universitaires…, op. cit., p. 109-112.
68. Carole Fink, Marc Bloch. Une vie au service de l’histoire [1989], Presses universitaires de
Lyon, 1997, p. 253.
69. Ernest Labrousse, « En guise de toast à Fernand Braudel : aux vingt-cinq ans de la
Méditerranée », dans Mélanges en l’honneur de Fernand Braudel, Toulouse, Privat, 1973, t. I,
p. 9 et 11.
70. Françoise Waquet, « Hommage académique et généalogie du savoir : les leçons inaugurales
au Collège de France (1949-2003) [2006] », dans Respublica academica. Rituels universitaires
e e
et genres du savoir (XVII -XXI siècles), Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2010, p. 101-
122 ; Floriane Blanc et Philippe Jaussaud, « Les leçons inaugurales de chimie des pharmaciens
français », dans Revue d’histoire de la pharmacie, 55, 353 (2007), p. 41-56.
71. Yves Laporte, « Comment Claude Lévi-Strauss préserva l’un des rites de la leçon
inaugurale », dans La Lettre du Collège de France, hors série 2 (2008), p. 58.
72. Christian Goudineau, Leçon inaugurale faite le vendredi 14 décembre 1984… Chaire
d’Antiquités nationales, Paris, Collège de France, 1985, p. 9.
73. Jeffrey R. Di Leo (dir.), Affiliations. Identity in Academic Culture, Lincoln, University of
Nebraska, 2003.
74. Isabelle Pourmir, Jeune chercheur. Souffrance identitaire et désarroi social, Paris,
L’Harmattan, 1998 (cit. : p. 11).
75. T. Becher et P. R. Trowler, Academic Tribes…, op. cit., p. 81.
76. Roald Hoffmann, « Tapeworm quadrilles », dans L. Wolpert et A. Richards (dir.), Passionate
Minds…, op. cit., p. 20-21.
77. Jodelle Zetlaoui, L’Universitaire et ses métiers. Contribution à l’analyse des espaces de
travail, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 280 (cit.)-282 (cit.).
78. Gérard Noiriel, « Ne tirez plus sur l’historien ! », dans Politix, 2, 6 (1989), p. 33 et 35.
79. Dans Olivier Vercherand et Anne Tequi, Les Arts et Métiers, la grande école de la
technologie, Paris, Éditions du Cherche Midi, 2011.
80. Patrice Flichy, « Internet ou la communauté scientifique idéale », dans Réseaux, 17, 97
(1999), p. 77-120.
81. Karl Dietrich Erdmann, Towards a Global Community of Historians. The International
Historical Congresses and the International Comittee of Historical Sciences [1987], New York,
Berghahn, 2005.
82. George Steiner, Maîtres et disciples [2003], Paris, Gallimard, 2003 ; Françoise Waquet, Les
e e
Enfants de Socrate. Généalogie intellectuelle et transmission du savoir (XVII -XXI siècle), Paris,
Albin Michel, 2008.
83. L. Viry, Le Monde vécu des universitaires…, op. cit., p. 86.
84. Philippe Descola, Les Lances du crépuscule. Relations Jivaros. Haute-Amazonie, Paris,
Plon, 1993, p. 35-36.
85. Éric Brian et Marie Jaisson, « L’éducation structurale », dans Pierre Encrevé et Rose-Marie
Lagrave (dir.), Travailler avec Pierre Bourdieu, Paris, Flammarion, 2003, p. 121 et 122.
86. Nathalie Heinich, Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, 2007 (cit. : p. 12, 15, 18, 33, 176,
179-180).
87. Dans Henri Pirenne. Hommage et souvenirs, Bruxelles, Nouvelle société d’éditions, 1938,
t. I, p. 39.
88. Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2004,
p. 33.
89. Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque, Paris, Seuil, 2016, p. 248-
249.
90. Claude Grignon, « Le savant et le lettré ou l’examen d’une désillusion », dans Revue
européenne des sciences sociales, 34 (1996), not. p. 86-87 ; « Comment peut-on être
sociologue ? », dans Ibidem, 40 (2002), not. p. 195-197, 204-207.
91. Dominique Schnapper, Travailler et aimer. Mémoires. Entretiens avec Sylvie Mesure et
Giovanni Busino, Paris, Odile Jacob, 2013, chap. 2 (cit. : p. 66).
92. Pour un temps. Georges Dumézil, Paris, Centre Georges Pompidou-Pandora Éditions, 1981,
p. 40 (je souligne).
93. Charlotte Bloch, Passion and Paranoia. Emotions and the Culture of Emotion in Academia
[2007], Farnham, Ashgate, 2012, p. 37-41.
94. A. Abragam, De la physique…, op. cit., p. 226.
95. De façon générale, voir les introductions de B. Müller à la Correspondance de M. Bloch et
L. Febvre, t. I et II, op. cit. ; t. III, Paris, Fayard, 2003.
96. Ibidem, t. I, p. 266-267 ; t. III, p. 163 ; t. II, p. 52, 55-56, 319, 320, 322, 324-325, 327-328,
334.
97. Ibidem, t. III, p. 28, 136, 190.
98. Ibidem, t. III, p. 137, 164, 224.
99. John N. Parker et Edward J. Hackett, « Hot spots and hot moments in scientific
collaborations and social movements », dans American Sociological Review, 77, 1 (2012), p. 29.
100. <www.college-de-France.fr/site/roland-recht/course-2012-02-17.htm> [consulté : 3 nov.
2016].
101. <www.u-paris2.fr/fr/universite/communication/temps-forts/temps-forts-20092010/pluie-de-
roses-et-standing-ovation-de-5> ; une partie de cette dernière leçon est visible sur
<www.youtube.com/watch?v=XzaFEQ4YZHE> [consultés : 12 avr. 2017].
102. <alumni.ucla.edu/traditions/my-last-lecture-award/history/> [consulté : 29 mai 2017].
103. Voir sur le site de l’université Carnegie Mellon (Pittsburg) les pages dédiées et les
commentaires <www.cmu.edu/randyslecture/> [consulté : 29 mai 2017].
104. Evan R. Goldstein, « The trials of Tony Judt », dans The Chronicle of Higher Education, 6
(janv. 2010) <www.chronicle.com/article/the-trials-of-tony-judt/63449> [consulté : 29 mai
2017].
105. <www.ladepeche.fr/article/2016/10/09/2435718-serge-regourd-heure-retraite-hommage-
professeur-citoyen.html> [consulté : 12 avr. 2017].
106. Jean Lecuir, « À Nanterre-Paris X », dans Cahiers du Centre de recherches historiques, 18-
19 (1997), p. 172.
107. Henri Berr, « Discours », dans Hommage à Henri Berr en commémoration du trentième
anniversaire de la Revue de synthèse historique, 1900-1930, s. l. n. d., p. 17-21 (cit. : p. 17).
108. Sur ce genre académique, voir notre article « Les mélanges : honneur et gratitude dans
l’université contemporaine », dans Respublica academica…, op. cit., p. 77-100.
109. Philippe Hamon et Jean-Pierre Leduc-Adine, « Avant-propos », dans Mimesis et Semiosis.
Littérature et représentation. Miscellanées offertes à Henri Mitterand, Paris, Nathan, 1992,
p. 10.
110. Jacques Phylitis, « Du bon usage de l’anthropologie historique du droit », dans
Nonagesimo anno. Mélanges en hommage à Jean Gaudemet, Paris, PUF, 1999, p. 565.
111. Pour un exemple, voir le discours que l’anthropologue Claude Meillassoux prononça
(mai 1998) quand il reçut ses mélanges (publié dans Journal des anthropologues, 100-101
(2005), p. 27-30).
112. Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés
archaïques » [1923-1924], dans Sociologie et anthropologie [1950], Paris, PUF, 1989, p. 275.
113. Joseph C. Hermanowicz, The Stars are not Enough. Scientists : their Passions and
Professions, University of Chicago Press, 1998, chap. 3 (cit. : p. 84, 90).
114. L. Viry, Le Monde vécu des universitaires…, op. cit., p. 311-326.
115. M. Bloch, M. Febvre, Correspondance, op. cit., t. III, p. 47 (ital. dans le texte).
116. J. Zetlaoui, L’Universitaire et ses métiers…, op. cit., p. 273-295.
117. Pour un exemple, E. Loyer, Lévi-Strauss, op. cit., p. 511-512.
118. Renaud Sainsaulieu, « Entrepreneur de liens sociaux », dans Vincent de Gaulejac (dir.),
Itinéraires de sociologues, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 284-287.
119. Gérard Mauger, à propos du Centre de sociologie urbaine, dans un entretien avec Peter
Stockinger dans Archives audiovisuelles de la recherche <www.archivesaudiovisuelles.fr>
[consulté : 30 nov. 2016].
120. Guillaume Bellon, L’Inquiétude du discours. Barthes et Foucault au Collège de France,
Grenoble, ELLUG, 2012, p. 227.
CHAPITRE 2

Lieux émotionnés

Comme l’auteur, le lieu de travail disparaît le plus souvent des


publications. Il devient invisible ; on pourrait presque penser qu’il n’y en
eût pas si des indices, tels l’appartenance institutionnelle après la signature
de l’article ou les remerciements en tête des livres, n’alléguaient des
laboratoires et des bibliothèques. De fait, les chercheurs passent là des
heures et des jours, ne serait-ce que pour collecter des données. C’est à ces
lieux que ce chapitre est consacré.
Des lieux de savoir ont été décrits dans leur architecture, leur
organisation intérieure, leur mobilier ; aujourd’hui, leur site web donne
parfois un aperçu des bâtiments. Les personnes qui y travaillent
apparaissent, elles, comme des fonctions appliquées à une tâche, laissant
l’impression que l’on a affaire à des machines à lire, à « maniper » ou à
observer. Rien n’est dit du ressenti qu’elles éprouvent. Pourtant ces
travailleurs sont des êtres sensoriels. Ils sont sur leur lieu de travail avec
leur corps et leurs sens qui leur fournissent une appréhension physique de
l’espace où ils se trouvent, ce qui n’est déjà pas sans incidence, ne serait-ce
que quand le cadre de travail est accueillant ou qu’il est hostile 1. Ils ne sont
pas rivés à un lieu, ont travaillé et travaillent ailleurs et peuvent faire la
comparaison. Ils ne sont pas non plus des « hors-temps » : ils connaissent
l’histoire, des fragments d’histoire du lieu dans lequel ils entrent – la grande
histoire, qui s’accole à un passé ancien, à un monument historique, à des
figures illustres, mais aussi la petite histoire faite de rumeurs et de on-dit,
autant d’éléments qui ont leur impact 2. Les lieux de travail qui ont été
mentionnés sont publics et, en tant que tels, ils ont leurs règles, même
minimes, qui les organisent et ordonnent la vie des personnes ; ils imposent
un apprentissage d’autant moins aisé qu’il n’est pas toujours explicite.
Conçus par autrui pour un usager anonyme, ils amènent, ne serait-ce que
pour y être bien ou, du moins, à son aise, un travail d’adaptation.
L’appropriation peut aller jusqu’à des formes plus ou moins sophistiquées
de privatisation, l’usager conformant ou tendant à conformer l’espace à ses
besoins, à ses désirs, voire à sa fantaisie. Reste que l’espace de travail est un
lieu social, de socialisation, de sociabilité. Le chercheur n’est pas seul, ni
dans une bibliothèque, ni dans un laboratoire. Il est au contact plus ou
moins étroit d’autrui, ce qui peut engendrer cordialité et amitié ou gêne et
désagrément, porter à la construction de petites communautés, ou provoquer
le retrait, voire la fuite. Personnes et lieux entretiennent ainsi des rapports
mutuels et dynamiques qui se traduisent en termes émotionnels. Ces termes
ne ressortent que mieux à l’occasion du départ d’un lieu longtemps
fréquenté ou quand le lieu subit une modification ; le détachement qui
s’opère alors révèle, voire exacerbe l’attachement qui se cachait sous des
habitudes et des routines.
Ces quelques remarques, pour partie tirées d’une bibliographie parfois
fort éloignée de mon sujet 3, serviront de guide dans l’exploration, sur la
base de quelques exemples, de lieux majeurs de l’activité de recherche – la
bibliothèque des sciences humaines et sociales, le laboratoire des sciences
expérimentales – dont il a été fait état. On y ajoutera le terrain de
l’ethnologue vu ici, non comme désignation géographique d’une recherche,
mais comme espace de travail du chercheur. Ces lieux publics ne font pas
tout le cadre d’une activité qui, quelles que soient les disciplines, se déploie
aussi dans le bureau personnel : il importait de le considérer. La
documentation que l’on a pu réunir est inégale selon les lieux. Elle est le
plus souvent indirecte, les documents utilisés ne portant pas précisément sur
le sujet ici traité. Cela a amené à prêter attention à des détails, à « des
détails de détails », pour citer François Laplantine, afin de saisir ce que fut
le ressenti de travailleurs sur leur lieu d’exercice et d’en mesurer l’impact
sur leur activité, sur leur travail.

La bibliothèque : lieux désertés, lieux


aimés
Les chercheurs en sciences humaines et sociales ont fait et font un grand
usage des bibliothèques publiques pour une lecture professionnelle. Leur
appartenance ou leur rattachement à des universités laisseraient penser que
la bibliothèque universitaire (BU) est pour eux un lieu naturel de travail. En
France, il n’en est rien. Ils la désertent, préférant utiliser la bibliothèque de
leur institut ou leur bibliothèque personnelle 4. S’ils reconnaissent
l’importance et l’intérêt de la BU, c’est pour les étudiants. Eux, ils n’y vont
pas ou le moins possible ; quand ils s’y rendent, ce n’est pas pour leur
recherche mais, tels « des nomades pressés 5 », pour emprunter les ouvrages
nécessaires à la préparation de leurs cours. Les taux d’inscription sont
éloquents, avec 6 % en 1993 pour les enseignants et les chercheurs, le
record appartenant probablement à Paris 8 où en 2010 ils ne représentaient
que le 1 % du public « séjourneur 6 ».
Les raisons de cette désertion, antérieure au développement des
ressources électroniques, sont multiples ; des études et des enquêtes menées
depuis la fin des années 1990 ont montré qu’elles réfèrent principalement
au bâtiment, au fonctionnement et aux autres catégories de personnes qui
s’y trouvent. Construites, pour nombre dans les années 1960-1970, les BU
ne séduisent guère, tant leur architecture et leur décor sont jugés
« repoussants » comme à Bron 7. Peu accueillants, les bâtiments ont
l’inconvénient supplémentaire d’être souvent éloignés des lieux
d’enseignement ou des instituts de recherche, ce qui entraîne une perte de
temps ; la difficulté d’accès est accrue par les horaires d’ouverture limités et
toujours jugés insuffisants et insatisfaisants, sans parler des fermetures
hebdomadaire et estivale ; le contre-exemple américain est invariablement
cité. Les enquêtés déplorent assez unanimement l’inconfort des locaux, leur
éclairage insuffisant, le bruit excessif qui y règne, parfois même leur saleté.
On ne s’y sent pas bien ; on y est mal.
La deuxième grande doléance porte sur l’accès aux documents. Ils sont
le plus souvent, pour une part notable, conservés en magasins inaccessibles
aux lecteurs. D’où des attentes jugées excessives doublées de procédures
parfois complexes pour les emprunts – autre perte de temps, autre source de
découragement et d’énervement ; à la banque de prêt, le ton monte vite.
La troisième insatisfaction porte sur les autres. Ce sont les étudiants qui,
par leur comportement, détournent la salle de lecture de sa fonction pour en
faire une salle de permanence ou de récréation ou encore « une espèce de
vague salle de repos semi-réfectoire », comme le dit un professeur de
Paris 12, et d’ajouter : « Moi, je ne peux pas travailler dans cette
bibliothèque […]. Il y a tellement de bruit, c’est surchauffé, surchargé 8… ».
Par ailleurs, des enseignants-chercheurs avouent leur « réticence », voire
leur « gêne » à être mêlés aux étudiants, quand ce n’est pas leur
« impression d’être traités comme des étudiants », ne serait-ce qu’en devant
renouveler chaque année l’inscription : un professeur lyonnais se dit en cela
« humilié ». La demande est forte d’espaces séparés, de « coins réservés 9 ».
D’où le succès des carrels, cet espace à soi dans un lieu public : même dans
leur plus simple expression de table séparée par une cloison de quelques
dizaines de centimètres, ils répondent à un désir d’intimité chez le lecteur
et, dans leur forme plus sophistiquée de petits bureaux vitrés munis de
stores comme à la BU de Grenoble, ils le comblent 10. L’Autre auquel le
lecteur se confronte en bibliothèque, ce sont les bibliothécaires parfois
confondus avec les magasiniers. Ils sont jugés lents par des chercheurs
invariablement pressés et sont accusés de ne point faciliter les choses, mais
de les compliquer, de ne rien comprendre à leur recherche ou a contrario
d’être des concurrents. Le dialogue est d’autant plus limité que le
développement d’un vocabulaire technique chez les bibliothécaires rend
l’échange difficile quand il n’amène pas des incompréhensions. D’où des
rapports à coloration antagoniste 11.
La BU ne favoriserait pas le travail. Ainsi, à Bron, « les locaux
n’invitent pas à la concentration tant ils offrent peu d’intimité », précise un
lecteur lyonnais, ce qu’un autre dit ainsi : « Ce n’est pas à la BU que l’on
travaille le mieux ». Un emprunteur occasionnel avoue : « l’endroit est peu
accueillant […] j’y reste le moins longtemps possible 12 ! » Le point
d’exclamation qui accompagne cette dernière remarque, comme d’autres
d’ailleurs, ou des mots en lettres capitales rendent perceptibles l’irritation et
l’indignation. À Toulouse, certains disent n’aller à la BU du Mirail que
« par nécessité » et « à contrecœur », la percevant comme « un univers
hostile, étranger à leur activité ». D’où la remarque d’un lecteur qu’avec les
nouvelles technologies il n’est plus utile de faire le déplacement, de perdre
du temps à attendre dans un lieu inhospitalier : « pourquoi veux-tu qu’on se
casse la tête à aller en BU 13 ? »
Ces toutes dernières années, les bibliothèques universitaires qui ont fait
l’objet de travaux de réfection et de réaménagement des espaces ont aussi
développé une démarche qualité à l’attention des usagers qu’elles ont placés
au centre de leur attention. On promet un accueil aimable fait de propos
courtois, de dialogue convivial et d’écoute ; on garantit des conditions de
lecture favorables dans le confort et le silence, la communication des
documents dans des délais raisonnables et tenus. Une politique de services a
aussi été instaurée afin de favoriser entre le personnel et le public une
collaboration « décrispée 14 ». Tout est fait pour que le chercheur se sente
bien en BU et d’abord pour qu’il y vienne.
Dans le monde des bibliothèques universitaires, des bibliothèques
spécialisées offrent un vif contraste quand on écoute la voix de leurs
usagers. À la BDIC (Bibliothèque de documentation internationale
contemporaine, Nanterre), ils apprécient un lieu à taille humaine, « un
espace serein et familier » qui la distingue des établissements « bunkers »,
cette qualité du lieu jouant dans l’attachement « à coloration affective »
qu’éprouvent les habitués. Y entrent aussi la richesse des collections, les
facilités de consultation avec la rapidité des communications, la
disponibilité, l’écoute et la compétence des personnels. La BDIC offre un
environnement des plus favorables à la recherche qui bénéficie aussi des
conversations entre lecteurs venus du monde entier donnant à l’institution
l’aspect d’un « collège invisible ». À peine cet Eden est-il troublé par le
bruit du système automatique de livraison des documents. Une menace plus
grave planerait : l’augmentation des inscriptions fait craindre « une certaine
dégradation des conditions de travail » d’autant que des nouveaux venus
font preuve « de comportements peu respectueux ». Elle affecterait un lieu
de savoir, apprécié et valorisé par des habitués si ce n’est des
inconditionnels qui y sont bien et y travaillent bien ; elle troublerait aussi un
entre-soi, une convivialité intellectuelle 15.
Les termes affectifs qui ressortent de ce parcours dans des bibliothèques
universitaires ne se verbalisent que mieux lorsque l’on considère la
bibliothèque majeure dans la recherche française en sciences humaines – la
Bibliothèque nationale (BN) – et le changement qui survint avec l’ouverture
de la Bibliothèque nationale de France (BNF), quand les lecteurs durent
quitter la salle Labrouste de la rue de Richelieu. Cette migration révéla,
dans le déracinement, l’attachement profond à un lieu, tout en obligeant à
un dur travail d’adaptation à un autre. La modification de l’espace de travail
fut une épreuve émotionnelle qui affecta l’économie intellectuelle.
À l’origine de la BNF, il y a la décision du président de la République
de créer une bibliothèque nouvelle (14 juil. 1988), projet qui se rencontra
non sans tiraillements avec celui que suscitaient les difficultés de la BN
affrontée à l’engorgement des magasins et à l’apparition des technologies
nouvelles. Au terme d’un concours d’architecture, le projet de Dominique
Perrault avec quatre tours en forme de livres ouverts fut retenu (juil. 1989).
La Très Grande Bibliothèque (TGB), comme on la surnomma alors, connut
avant son ouverture une histoire chaotique et controversée. Le projet,
maintes fois retouché, aboutit à une bibliothèque avec deux niveaux : un
haut-de-jardin pour le grand public et un rez-de-jardin pour les chercheurs
qui y trouveraient les imprimés (livres et périodiques) de la BN. Le second
niveau ouvrit le 8 octobre 1998 16.
Les années qui s’écoulèrent entre 1989 et 1998 furent pour les lecteurs
de la Nationale des années d’inquiétudes encore augmentées par des projets
tels que la césure des collections imprimées, la mise en silos externes des
ouvrages les moins demandés, la localisation du nouvel établissement, un
temps, envisagée hors de Paris. Jouaient aussi, avec la présence du public
tout venant, la crainte d’une atmosphère à la Beaubourg, ainsi que
l’appréhension face à une informatique encore balbutiante. Ainsi, la TGB
suscitait des réserves, voire du ressentiment chez des lecteurs qui, de
surcroît, se sentaient tenus à l’écart. Les rumeurs les plus alarmistes, par
exemple, les livres carbonisés dans les tours de verre, enflèrent encore les
craintes, à commencer par celle du changement 17. Les lecteurs des
départements spécialisés qui, eux, restaient rue de Richelieu, étaient tout
aussi réservés. À commencer par ceux des Manuscrits qui se sentaient dans
la salle de lecture comme dans « un cocon salutaire 18 ». Alors qu’ils
n’avaient qu’un escalier à descendre pour aller aux Imprimés – certains
partageant leur journée entre les deux départements –, le transfert à Tolbiac
signifiait un long trajet, une perte de temps, voire une perturbation du
rythme de travail. Une enquête « maison » concluait : « une partie du public
grogne 19. »
Les autorités donnèrent apaisements et assurances, mettant en valeur les
aspects auxquels les lecteurs étaient les plus sensibles. On promettait
« l’accès à la totalité des ressources documentaires de la Bibliothèque de
France et des liaisons privilégiées avec les autres bibliothèques ». On
vantait « la qualité des services […] proposés et le confort des instruments
de travail ». On soulignait « la qualité essentielle du lieu » : les salles de
lecture articulées autour d’un « jardin-forêt » étaient présentées comme un
espace « à l’abri de l’animation des niveaux supérieurs et de l’agitation de
la ville 20 ». Très concrètement, on annonçait 1 200 places de lecture ; des
horaires d’ouverture élargis, de 9 heures à 22 heures, du lundi au samedi ;
un délai de communication de vingt-trente minutes ; la création de
200 PLAO (postes de lecture assistée par ordinateur) « permettant aux
chercheurs les manipulations les plus fécondes du corpus numérique de la
bibliothèque ou de leur corpus personnel » ; l’installation dans les
mezzanines de 300 carrels, « petits bureaux individuels et protégés
permettant à ceux qui en ont besoin de s’isoler et de conserver leurs
documents de travail pour une durée d’une demi-journée à deux
semaines 21 ». Les promesses mirifiques alors faites avaient d’ailleurs moins
calmé les inquiétudes qu’elles n’avaient suscité des exigences inouïes, telle
la demande impérieuse d’Élisabeth Badinter : « je veux tout à ma
disposition […]. Je veux mes livres vite […], je veux tous les livres à ma
place dans un temps record. » Quant à la proclamation constante de la
nouveauté, elle finit par irriter, amenant « un choc en retour. Nous n’avions
pas de mots assez durs, écrit Pierre Nora, pour stigmatiser la Nationale et
son fonctionnement. D’un seul coup, nous voilà prêts à lui prouver notre
vieil amour 22 ».
À ce point, il convient d’entrer dans la salle des Imprimés. Elle avait été
conçue par son architecte non comme salle de lecture, mais comme salle de
travail pour des chercheurs. Labrouste n’avait pas projeté, comme on l’a dit
plus tard, un temple byzantin ou une basilique, mais un lieu humain et non
hiérarchique. Tout avait été fait pour donner à chacun un plus grand
sentiment de sa place individuelle dans un vaste espace dont l’organisation
(disposition des tables, circulations) et la décoration avaient pour but de
favoriser le travail 23.
À la veille du déménagement, la salle Labrouste était « une université
hors les murs » : étudiants en DEA, thésards, enseignants du supérieur et
chercheurs constituaient 83 % du public 24. Les deux derniers groupes
formaient un noyau important de lecteurs fidèles (l’ancienneté de la
fréquentation s’élevant à quatorze ans en moyenne) et assidus (40 % restant
habituellement plus de sept heures par jour) ; à ce titre, s’ajoutaient des
chercheurs étrangers qui revenaient chaque été. La conscience d’un entre-
soi était encore accrue par un certain dédain vis-à-vis de ceux qui n’étaient
pas du même monde et par les liens de connaissance qui existaient entre des
collègues ou se nouaient au fil du temps. Cette collégialité à géométrie
variable se nourrissait des informations scientifiques mais aussi des potins
qui s’échangeaient au hasard des rencontres dans l’allée centrale, à la salle
des catalogues ainsi que dans les cafés des alentours. En contrepartie, elle
pouvait engendrer chez les nouveaux venus un sentiment d’exclusion.
Le lieu, au premier abord impressionnant, devenait, une fois apprivoisé
dans ses codes et ses règles, familier. Plus qu’approprié, il était, pour les
habitués, privatisé : 45 % des lecteurs avaient une place préférée ou, pour le
moins, une zone préférée dans une salle divisée par l’allée centrale en deux
côtés, gris et vert, respectivement à gauche et à droite en entrant. Cette
place choisie répondait à des critères variables, mais, pour chacun,
indiscutables : que l’on voulût voir, être vu ou se cacher, avoir deux lampes,
être proche de certains usuels, éviter le bruit des contrôles, le passage
conduisant à la salle des catalogues, ainsi que les voisinages peu agréables.
Trouver sa place prise était une contrariété et s’asseoir ailleurs, pis de
l’autre côté, signifiait une moins bonne journée 25. Ainsi, une table de
bibliothèque publique devenait un bureau personnel, d’autant que bien des
lecteurs n’en avaient pas dans leur université ou leur laboratoire.
Si l’on ajoute la beauté du lieu généralement appréciée, « un brouhaha
doux mais permanent comme celui d’une ruche en activité 26 », le climat
studieux avec l’exemple du même se reproduisant à l’infini, la présence
sacrée de quelques dieux de la recherche, tout concourait à faire de la salle
Labrouste une bonne salle de travail. Jouait encore le sentiment d’être non
seulement dans un lieu historique mais dans un lieu chargé d’histoire, de
s’inscrire dans une longue tradition intellectuelle, d’être « un petit maillon »
dans une longue chaîne de savoir 27.
Pour autant les récriminations ne manquaient pas : l’attente certains
jours à certaines heures pour obtenir l’une des 360 places, la complexité des
catalogues, le délai de communication des ouvrages, le retard dans les
acquisitions de livres étrangers, le courant d’air, la cherté de la photocopie,
parfois la non-communication de séries, sans compter le nombre limité de
demandes – une doléance que, dans les années 1930 déjà, Marc Bloch avait
vigoureusement exprimée 28. La TGB pouvait apparaître si ce n’est la
panacée, du moins une espérance. Toutefois, pour les lecteurs assidus,
certains de ces inconvénients ne pesaient guère ; la familiarité avec le lieu et
ses règles rendait le fonctionnement de la bibliothèque relativement aisé et,
avec un peu d’organisation, la vie salle Labrouste était vivable, si ce n’est
confortable – les fauteuils ! – d’autant qu’elle était conviviale.
Chez les habitués, « la hantise du déménagement » était forte, faisant
redouter le bouleversement des conditions et pratiques de travail. Comme
l’enquête menée à la veille du départ le révèle, aller à Tolbiac était vécu par
eux comme « une menace pour leur identité intellectuelle et professionnelle
et comme le viol d’une intimité très particulière ». Des sentiments d’une
grande intensité se manifestèrent alors, révélant les liens immatériels
puissants qui unissaient les lecteurs à leur lieu de travail, « des rapports
saturés d’affectivité » dénotant un « attachement personnel » – « j’y viens
parce que je l’aime » –, un « attachement parfois poussé jusqu’au
paroxysme 29 ».
On ne comprend que mieux les réactions qui s’exprimèrent lors de
l’arrivée à la BNF où l’ouverture du rez-de-jardin, le 8 octobre 1998,
marquée par les dysfonctionnements de l’informatique et du système
d’acheminement des documents, tourna au désastre ; le 20, le personnel
exaspéré déclencha une grève qui dura dix-huit jours. La réouverture, le
24 novembre, se fit en mineur : fermeture le lundi, communication différée
des documents en nombre limité. Des lecteurs – universitaires et
chercheurs – qui reprirent alors le chemin de Tolbiac ont laissé des récits
désenchantés où le découragement le disputait au mécontentement et à
l’énervement, où, dans le désarroi, la comparaison était fréquente avec le
monde perdu de la BN 30. Ces témoignages sont corroborés par un rapport
officiel qui pointait « la désorientation des lecteurs perdus dans un cadre
nouveau » ; on peut voir là une expression de la library anxiety dont il est
clair qu’elle ne vaut pas que pour les étudiants auxquels on l’associe
usuellement. Le rapport prenait acte aussi de l’accumulation des « contre-
performances » du bâtiment dont, par exemple, l’« organisation
conceptuelle oppressante » des pieds-de-tours, là où s’attribuaient les
places, un espace devenu « le réceptacle de l’exaspération de beaucoup de
lecteurs 31 ».
Le lieu, présenté par son architecte comme « initiatique »,
« symbolique », « magique 32 », produisit un choc émotionnel violent ne
serait-ce que déjà par son architecture jugée brutale. Dans un quartier alors
en aménagement, il apparaissait désolé, à l’instar d’un non-lieu. Sa
démesure ainsi que son aménagement intérieur imposaient un effort
physique, voire athlétique, réel, avec d’abord le cheminement pour atteindre
sa place, fait de la montée de nombreuses marches, de la traversée
précautionneuse d’une plateforme rendue glissante par la moindre humidité
et balayée par des bourrasques, de la descente périlleuse sur un travelator
métallique, de lourdes portes à pousser ou à tirer, de tourniquets à franchir,
de deux immenses escalators à emprunter et d’un parcours plus ou moins
long dans le déambulatoire selon la salle où l’on allait. La sortie de la
bibliothèque redoublait l’épreuve avec, de surcroît, la descente vertigineuse
d’une volée impressionnante de marches, alors sans rampe. Une fois
parvenu à sa place, il fallait une certaine force pour déplacer la chaise ;
puis, les centaines de mètres s’ajoutaient vite avec des allers-retours
nombreux : pour aller jusqu’aux ordinateurs consulter le catalogue et faire
les demandes ; pour se rendre à la banque de salle prendre et restituer les
livres, si ce n’est demander de l’aide ; pour aller dans une autre salle,
parfois du côté opposé, consulter un usuel ; etc. Des kilomètres étaient
parcourus comme le constata avec stupeur un chercheur qui s’était muni
d’un podomètre. Le bâtiment épuisait les lecteurs avant même qu’ils n’aient
pu se mettre au travail.
Encore fallait-il qu’ils disposent d’une place. Ici entre en scène le
fauteur de bien des malheurs, le système informatique qui gérait tout :
l’attribution d’une place, la consultation du catalogue, les demandes,
communication et retour des ouvrages et, bien sûr, la sortie du lieu. Sans
place, il était impossible d’entrer même pour consulter un usuel. Or, obtenir
une place – et ce n’était plus sa place – n’était pas simple en raison des
multiples bugs et des pannes du système informatique, sans compter parfois
la démagnétisation de la carte de lecteur. Ceux qui parvenaient à obtenir le
précieux sésame réservaient pour plusieurs jours, qu’ils reviennent ou non.
Ainsi, des salles semi-vides se trouvaient virtuellement pleines et des
lecteurs ne pouvaient entrer dans une bibliothèque artificiellement saturée.
Avoir un livre était un autre problème. Il fallait trouver un ordinateur qui ne
bloque pas, se débrouiller dans le catalogue informatisé (et là on essuyait
les plâtres) pour trouver tant les ouvrages en usuel qu’en magasin, parvenir
à valider les demandes. Quant aux livres, ils arrivaient à un rythme variable
mais toujours lent. La lumière verte qui sur la table annonçait leur arrivée à
la banque de communication ne s’allumait pas toujours à bon escient : le
lecteur se déplaçait alors pour rien, regrettant le portage qui se pratiquait à
Richelieu.
Non seulement de belles promesses n’avaient pas été tenues – PLAO et
carrels, ces petits espaces privés qui, dans un espace immense, auraient
apporté de l’intimité, avaient disparu –, mais encore de multiples
désagréments affectaient le lieu et pesaient sur la vie du travailleur : la
signalétique était insuffisante et certains se perdaient ; des salles étaient
l’après-midi envahies par un soleil éblouissant qui empêchait de voir
l’écran de son ordinateur, d’autres étaient obscures ; le bruit de la cafétéria
et des pique-niqueurs qui se tenaient sur ses marches envahissait la salle
contiguë ; les lecteurs de microfilms étaient si gros qu’il ne restait plus de
place pour poser son ordinateur ou une feuille de papier ; les photocopies,
chères, se faisaient dans des locaux glacés ; les usuels ne pouvaient être
transportés hors de la salle où ils se trouvaient ; quant aux places dites
hémicycle, soit la rangée devant les banques de prêt, elles étaient jugées
« maudites » en raison du passage constant, du bruit des conversations du
personnel et des protestations des lecteurs. Même la cafétéria, où le lecteur
éprouvé aurait pu se détendre ou tromper agréablement son attente, était
peu accueillante ; elle n’offrait rien de bien appétissant, voire, à certaines
heures, rien du tout.
Des journées à la BNF tournaient à la perte de temps. Partout on
attendait, pour une place, pour faire une demande, pour obtenir les livres,
les restituer ou les mettre de côté (une lectrice estima le temps passé dans
ces procédures à deux heures par jour), pour aller aux microfilms, pour faire
des photocopies, sans compter les marches et contremarches dans un espace
immense.
Cette somme de difficultés, augmentée de rumeurs qui en annonçaient
d’autres, produisit une gamme de réactions négatives assez unanimes.
L’étonnement, la contrariété, voire l’affolement avaient raison des trésors de
patience et d’obstination déployés pour trouver un ordinateur qui
fonctionne, pour réserver une place, pour se retrouver dans le catalogue,
pour faire une demande. La réponse « communiqué à vous-même » pour un
document que l’on ne parvenait pas à demander déclenchait exaspération et
indignation, voire de l’hébétude. Il en allait de même devant le classement
parfois aberrant de certains usuels et des choix absurdes : un lecteur
s’étouffait de rage découvrant que les tables d’une collection en libre accès
à Richelieu se trouvaient désormais consignées en magasin. Dans ces
conditions, avoir une place, valider une demande, obtenir un livre, autant de
choses normales, était vécu comme un coup de chance.
Un climat émotionnel régnait dans les salles. Planait une sorte de
malaise engendré par un lieu dur aux usagers ; l’immensité du bâtiment et le
peu d’humanité et d’hospitalité qui s’en dégageait donnaient au lecteur
« l’impression de compter pour rien, d’être une quantité négligeable », « le
sentiment oppressant [d’être] isolé, pour ainsi dire enfermé dans ce
gigantesque sous-sol, [d’être] lilliputien ». Il se percevait même « une
sensation sans mots, silencieuse et profonde, […] le sentiment d’une
catastrophe déjà survenue ». Mais, plus souvent, la lassitude et le
découragement amenaient les lecteurs au bord de la crise de nerfs. Il en
résultait des explosions de fureur, et l’ordinateur récalcitrant faisait parfois
les frais de personnes excédées, tel ce jeune homme secouant la machine et
l’injuriant. C’est qu’au prix de grands efforts et d’une longue attente, on
avait moins qu’à Richelieu, parfois rien du tout. Seules, la disponibilité du
personnel et « les relations complices qui se tissaient entre lecteurs
désemparés » gardaient du désespoir. Même en résistant à la nostalgie, le
moral était affecté.
Le lieu ne participait nullement au bien-être du travailleur intellectuel ;
il aurait plutôt alimenté un mal-être. Georges Vigarello, concluant son récit
d’expérience sur une note fort mitigée, disait néanmoins son espoir que « la
BNF puisse devenir, dans un délai raisonnable, un vrai lieu de travail. Mais
le sera-t-elle comme elle aurait dû l’être 33 ? » Autrement dit, elle ne l’était
alors pas. Des pionniers renoncèrent et allèrent ailleurs, comme des
habitués de la BN qui, eux, ne vinrent jamais, incriminant un « système qui
nous dépasse, nous exténue, nous décourage, finalement nous rejette 34 ». La
directrice des collections reconnaissait : « un certain nombre de nos anciens
lecteurs ne sont pas revenus 35 ». Ce fut la fin de bien des
microcommunautés mi-amicales mi-intellectuelles qui existaient salle
Labrouste. Le public se modifia rapidement : la proportion des enseignants
du supérieur et des chercheurs diminua de moitié ; la dominante était
représentée par des étudiants de niveau recherche qui, comme on s’en rendit
vite compte, une fois la thèse faite, ne revenaient pas ou n’étaient plus
assidus 36.
Au fil du temps, le fonctionnement de la bibliothèque s’est notablement
amélioré, même si des doléances demeurent ou d’autres apparaissent : ainsi
le nouveau système de réservation des places (2013) a suscité des critiques,
à commencer par la quasi-impossibilité d’obtenir sa place préférée 37. Le
bâtiment, lui, demeure hostile : si des aménagements ont été réalisés, des
inconvénients se sont ajoutés, telle la fermeture de l’entrée Ouest obligeant
certains à traverser la peu hospitalière plateforme ; la cafétéria reste, elle, un
motif permanent de réclamations. Ces toutes dernières années, le rez-de-
jardin a enregistré une fréquentation en baisse (jusqu’à 8 % en 2014) ou
stable 38, faisant entre autres les frais de la concurrence de l’électronique qui
amène au domicile du lecteur autant, sinon plus, qu’Élisabeth Badinter
l’exigeait. Pour bien des chercheurs, la BNF est devenue ce qu’elle
revendique, une bibliothèque de dernier recours, et non plus un lieu de
travail familier.
Un parallèle peut être fait avec ce qui se passa dans les mêmes années à
Londres, quand la British Library quitta le British Museum pour le site de
Saint Pancras au terme d’une saga qui avait commencé dans les
années 1960. Au tout début des années 1990, alors que le projet prenait
tournure, les protestations émanant de personnalités et de chercheurs se
firent vives pour demander, entre autres, le maintien comme salle de lecture
de la Round Reading Room du British Museum. Le Regular Readers’
Group se distingua par ses actions : interventions auprès des autorités,
articles dans la presse, distributions de tracts, lancement de la pétition Save
the Round Reading Room for BL Readers (1991), publication du pamphlet
The Great British Library Disaster (1993 ; 2e éd. : 1994 39). Un
argumentaire fortement émotionnel, qui connut son apogée au moment de la
fermeture (oct. 1997), fut déployé. Il célébrait la beauté sublime de la salle,
la mémoire historique du lieu faite de toutes les célébrités qui pendant cent
quarante ans y avaient travaillé, à commencer par Karl Marx invariablement
cité, son caractère « inspirant » et exaltant – y entrer, c’était éprouver un
« surcroît de puissance » alors que l’on « passait du monde du corps au
monde de l’esprit ». Certains se firent un devoir de rester à leur place
jusqu’à la dernière heure et, dans la tristesse, des lecteurs se rassemblèrent
les deux jours précédant la fermeture comme pour « une veillée funèbre »
ou pour un « adieu affectueux » à un lieu aimé, oubliant alors tout ce qui
avait pu les irriter 40. Le fonctionnement satisfaisant du nouveau site, ici à la
différence de la BNF, eut un effet rassérénant 41, et les énergies se
mobilisèrent vite pour autre combat qui n’avait pas à voir avec le lieu mais
avec le projet de faire payer 300 livres la carte annuelle ; en août 1998 un
mot d’ordre tout différent était lancé : Keep the Library free 42.
Un parcours dans les bibliothèques révèle le rôle que joue un lieu public
dans le travail intellectuel, un travail souvent de longue haleine qu’elles
favorisent ou compliquent. Leur architecture, leur décor, l’organisation de
leurs locaux ne répondent pas toujours aux recommandations faites par
l’UNESCO : « L’édifice et son mobilier doivent être agréables au regard,
confortables et accueillants 43. » Dans ces remarques conclusives, on
contrastera des réactions extrêmes de souffrance et de bonheur
qu’éprouvent des lecteurs. Les bibliothèques publiques italiennes ont été
présentées comme des « lieux non de plaisir, mais de torture », telle la
Biblioteca nazionale de Florence où une association de lecteurs (Assolettori
BNCF) dénonce depuis des années l’inconfort des locaux avec le froid
l’hiver, des règles absurdes, une communication au compte-gouttes, des
attentes forcées 44. S’opposent des bibliothèques nord-américaines que le
lecteur – c’est Umberto Eco – juge faites « sur mesure », « à [sa] mesure »,
et où il passe la journée « dans la plus pure joie 45 ».
La bibliothèque, on l’a vu, n’est pas peuplée que de documents. Il y a
les autres. Et avec eux le bruit qui nuit à la concentration et pas seulement
celui que causent les étudiants dans les BU. Arlette Farge a souligné la gêne
auditive des voisins quand un fond de silence « découpe, isole
impitoyablement les gargouillements des corps, ce qui les rend à la fois
agressifs et pernicieusement anxiogènes ». Autre nuisance sonore, une
présidente de salle qui parle fort. Une réaction d’agacement s’ensuit chez
les lecteurs : « Cela se voit aux têtes relevées, aux mains exaspérées sur les
feuillets, aux pieds entortillés bizarrement entre les barreaux de chaise. » Le
silence revenu, « toutes les têtes se penchent à nouveau vers les dossiers et
les registres, occupées à reprendre un peu de concentration ». Autrement
dit, elle avait été perdue. Comme dans « la petite guerre » pour une bonne
place où le vaincu pose « ses yeux courroucés » sur le vainqueur « toujours
un peu piteux d’avoir obtenu une victoire si dérisoire ». Ces réactions
ressortissent au sentiment d’appropriation quand un espace public où l’on
marque son territoire devient privé, à l’instar de sa « maison 46 ».
Ainsi, la bibliothèque suscite des émotions diverses et parfois intenses –
outre, bien sûr, l’exaltation, la déception ou l’ennui provoqués par une
lecture. On s’y sent bien, ou on y est mal ; la quantité et la qualité du travail
s’en ressentent et, avec elles, l’économie du savoir. On la fréquente
assidûment ou on l’abandonne et, en cela, on profite des ressources qu’elle
offre ou on les néglige. Et ces ressources, ce ne sont pas que des documents.
Ce peut être, avec la qualité des équipements et la tranquillité du lieu, un
environnement qui, donnant « une sensation physique et spirituelle du
savoir », porterait au travail 47. Ce peut être aussi avec les personnes
présentes, une sociabilité active, compatissante et stimulante, une
communauté d’échange d’informations, de projets, d’idées – tout ce qui ne
se lit pas dans les livres, mais n’y entre pas moins.

Le laboratoire : un ravissement,
une souffrance
Pour les chercheurs relevant des sciences expérimentales, le temps est
désormais révolu où ils fréquentaient la BU ou la bibliothèque du labo : la
révolution numérique a été ici précoce et profonde 48. Dans les années 1970,
les bibliothèques étaient, pour eux aussi, un lieu de travail ordinaire. Le
biologiste moléculaire John Cairns rappelait avoir énormément lu quand il
avait commencé ses recherches sur le cancer en 1971-1972 et passé
beaucoup de temps en bibliothèque. « J’aime les bibliothèques, ajoutait-il,
le léger bourdonnement des lampes fluorescentes, l’odeur de légère
moisissure des livres sur les rayonnages, et l’isolement complet du monde,
pas de bruit de circulation 49. » Aujourd’hui, même la bibliothèque du labo
est désertée, et ceux qui y vont, c’est pour trouver du calme. Elle a aussi
changé de statut devenant un lieu de mémoire, à l’instar de la bibliothèque
générale de chimie du Collège de France ; dans un entretien filmé, le
chimiste Jean Jacques, montrant les riches collections accumulées dans le
temps, disait combien il était « émouvant » de penser que ces ouvrages
avaient été consultés par Thénard, Pelouze et autres grands classiques du
e
XIX siècle, avant de conclure, un de ces volumes en mains, « on s’inscrit

dans une continuité, dans une histoire 50 ».


Ce que ressentent les chercheurs travaillant dans les laboratoires n’a
guère retenu l’attention. Les études portent sur l’historique d’une
institution, les moyens matériels et humains dont elle dispose, les
personnalités qui l’illustrent, les projets qui y sont menés, les résultats
remarquables qui en sortent 51. Pourtant le vécu ne saurait être « neutre ». Le
laboratoire est un lieu de travail obligé où de longues heures sont passées, et
parfois jour et nuit ; c’est aussi un lieu de travail collectif où des personnes
se côtoient – et au sens propre à la paillasse –, travaillent ensemble, utilisent
de mêmes ressources. A priori, il est vrai, le laboratoire ne suscite pas, par
son décor, l’émotion de la salle Labrouste ou de la Round Reading Room ;
s’il a évolué dans le temps, il est toujours encombré de machines,
d’appareils, de produits et, dans cet espace plus ou moins vaste, la
fonctionnalité, où le bricolage a aussi sa part, prime.
L’ouvrage pionnier de Bruno Latour et Steve Woolgar, la Vie de
laboratoire, a offert une perspective assurément nouvelle dans l’approche
du travail qui se fait dans un laboratoire, la construction sociale des faits
scientifiques, pour reprendre le sous-titre de l’édition originale. La
présentation du terrain – le laboratoire de neuroendocrinologie du
Pr Guillemin à San Diego – qui ouvre le livre, avec la belle vignette de
chercheurs tour à tour « comploteurs » et « persécutés », sentant « leurs
intestins chavirer » à l’entrée du maître, laissait entrevoir, au-delà de ce que
font les travailleurs, ce qu’ils ressentent dans ce vivre ensemble qu’est aussi
la vie de laboratoire. Il n’en est rien. D’ailleurs le lecteur est vite averti
d’une des « limites » de l’étude : « Nous n’avons pas cherché à reconstruire
le monde intérieur, le vécu des chercheurs ». Celui-ci était d’ailleurs vu
suivant une perspective quelque peu romantique comme il ressort de la suite
de la citation : « … il ne manque pas de littérature sur la grandeur, la
passion, la beauté du risque du métier de chercheur. C’est plutôt le trop-
plein ». Et de délimiter le sujet : « Il fallait à l’inverse une description vue
de l’extérieur d’un travail dont nous nous croyons si familier. Nous
remettons la psychologie à plus tard 52 ». Plus récemment, l’étude de Jean-
Yves Ottmann, la recherche la plus complète sur le bien-être et le mal-être
au travail dans les métiers scientifiques, n’a pas, dans l’analyse de son
terrain – le CEA –, pris en compte la perception du lieu par les diverses
catégories de personnels, s’arrêtant à leur répartition par unités de travail. Y
sont-elles bien ? Mal ? Ou leur ressenti participe-t-il d’une conjonction de
bien-être et de mal-être ? On l’ignore 53.
Force était donc d’interroger les chercheurs, indirectement il est vrai, en
fouillant dans les récits de vie qu’ils ont laissés. Ils se sont peu livrés sur les
réactions émotionnelles que leur a inspirées leur cadre de travail.
Néanmoins, quelques témoignages permettent d’esquisser une rapide
typologie dont on souligne qu’elle repose, faute de mieux, sur des
occurrences fort diverses dans le temps – du début du XXe siècle à nos
jours –, dans l’espace – la France et les États-Unis –, sans compter que les
témoins se situent aux extrêmes de l’échelle scientifique.
Des chercheurs ont dit leur affection pour leur lieu de travail. Ce
sentiment a son expression la plus haute dans les passages que Marie Curie
a consacrés au laboratoire où, avec son mari, elle effectua les premiers
travaux sur le radium. Elle évoquait « ce hangar si pauvre » à l’École de
physique et chimie où ils passaient toutes leurs journées, ajoutant : « il nous
arrivait de revenir le soir après dîner pour jeter un coup d’œil sur notre
domaine. Nos précieux produits pour lesquels nous n’avions pas d’abri
étaient disposés sur les tables et les planches ; de tous côtés, on apercevait
leurs silhouettes faiblement lumineuses, et ces lueurs qui semblaient
suspendues dans l’obscurité étaient toujours une cause d’émotion et de
ravissement. » Le prix Nobel (1903) changea les choses, et Pierre Curie,
nommé professeur titulaire à la faculté des sciences de Paris (1904), obtint
la construction d’un laboratoire. « Ce n’était point sans regret que nous
quittions l’École de physique où nous avions connu des journées de travail
si heureuses […]. Notre hangar nous était particulièrement cher ; ce
bâtiment subsista pendant quelques années encore dans un état d’abandon
croissant, et il nous arrivait de lui rendre visite. » Encore, avant qu’il ne soit
détruit, elle y fit, désormais seule, « un dernier pèlerinage 54 ». Un même
sentiment d’attachement ressort du récit, lui, très récent, du physicien
Sébastien Balibar. C’est dans une cave sans fenêtre, et ce pour des raisons
liées aux expériences, qu’il a son laboratoire. Cette pièce modeste de 30 m²
très encombrés, où l’on travaille avec le bruit de pompes dans les oreilles et
sans voir le jour, n’a pas moins « droit à quelques diminutifs affectueux ».
Elle est aussi, en soi, un lieu d’émotion comme il ressort de la description
donnée de l’arrivée au labo le matin, quand, la porte ayant été doucement
ouverte pour ne pas perturber les mesures, se voient briller dans le noir les
témoins lumineux de l’électronique de contrôle. « J’aime ce moment qui me
rappelle les Noëls de mon enfance. Ce bref moment d’émotion passé 55… »
Richesse des moyens ou réputation scientifique portent à un bonheur
réel que l’on voit s’exprimer dans sa dimension la plus élémentaire, celle de
la joie enfantine. Travailler dans le labo de Delbrück à Cold Spring Harbor
avait été pour le jeune biologiste Gunther Stent comme « être lâché dans un
magasin de bonbons où l’on peut manger tout ce que l’on veut 56 ». Ionel
Solomon usait d’une image similaire quand il évoquait son entrée au CEA :
« je me sentais comme un enfant gourmand lâché dans une pâtisserie 57. »
L’expression peut être tout autre. Elle ne traduit pas moins la grande
intensité de ce qui a été ressenti. L’immunologiste David Lane qui, jeune
chercheur travailla dans le laboratoire de James Watson, exprimait, bien des
années plus tard, l’émotion qui était la sienne au souvenir de ce séjour. « Le
laboratoire de James est, naturellement très spécial […] parce qu’il y a une
sorte d’odeur relative au lieu […]. C’est juste l’odeur de James et elle a un
effet émotionnel immédiat parce que c’était une période de fortes émotions,
donc vous la ressentez. Si je devais parcourir le long couloir menant au
bureau de Watson, je suis sûr que j’aurais des frissons – de la peur pure ! Je
pense que James est un lieu spécial également, mais je pense aussi que c’est
tout l’environnement ». L’entretien filmé révèle, on ne saurait mieux, la
nature profonde de l’émotion du chercheur – les yeux brillants, un sourire
qui se poursuit en un rire à la mention des frissons et de la peur, les mains
empoignant la poitrine à l’énoncé des fortes émotions 58. La dominante était
en fait de bonheur d’autant que dans la séquence précédente le chercheur
disait avoir là bien travaillé.
L’autre pôle émotionnel est quasiment à l’inverse, quand l’atmosphère
du laboratoire ne favorise pas le vivre ensemble et induit des réactions plus
ou moins négatives. Christian de Duve contrastait le laboratoire où il avait
été formé à Louvain avec celui des Cori à Saint-Louis (USA) où il alla en
1947 : il y régnait « un culte du secret avec son fonds sous-jacent de
méfiance et de compétitivité. Chacun travaillait dans son coin et les
échanges n’étaient pas encouragés. Il y avait bien une réunion
hebdomadaire des chercheurs. Mais, contrairement au “goûter” de Louvain,
on n’y parlait jamais des expériences en cours 59 ». Le laboratoire, comme
espace, peut devenir un lieu où l’on n’est pas aussi bien qu’on le souhaite,
voire engendrer une souffrance au travail, plus ou moins forte. Des locaux
toujours trop petits et une population toujours trop nombreuse en sont la
cause. Ce que constatait François Gros à propos de l’Institut de biologie
physico-chimique (Paris) où il travailla dans les années 1963-1968.
L’augmentation du personnel ces années-là dans des espaces, eux, de plus
en plus restreints, posait problème : « il y a foule ! Promiscuité au
demeurant sympathique, mais confinement donnant lieu à certaines
escarmouches lorsque la compétition pour les “territoires”, les appareillages
ou les réactifs biologiques se fait trop vive 60. » Ces données, peut-être des
constantes structurelles, affectent particulièrement les chercheurs hors statut
déjà fragilisés par leur situation. Le vécu au laboratoire pèse, alors que le
nombre des étudiants surpasse les possibilités d’accueil ; il en résulte de
l’entassement sans compter que la répartition des locaux ne se fait pas à
l’avantage de ces jeunes gens. Isabelle Pourmir qui a travaillé comme
boursière dans un labo de biologie faisait état de sa propre expérience :
« L’absence de séparation des bureaux des étudiants et des lieux
d’expérience surchargés et envahis par le bruit des machines et des
conversations augmentait nettement la nervosité et l’agressivité et
empêchait tout travail de réflexion ou de lecture. L’activité intellectuelle de
l’étudiant n’avait lieu réellement qu’en dehors du laboratoire. » Elle notait,
toutefois, que le laboratoire pouvait aussi fonctionner – mais c’était rare –
comme « un cocon » ou « une deuxième maison » avec « une ambiance
quasi familiale favorisée par la personnalité du directeur » ; cela induisait
des réactions émotionnelles positives mais aussi négatives le jour du départ,
sans compter des phénomènes de régression 61.
Le vécu peut être contrasté quand l’espace de travail engendre à la fois
bien-être et mal-être – même passager, comme dans l’exemple qui suit.
François Jacob a laissé dans ses mémoires un récit émerveillé de
l’atmosphère qui régnait dans le grenier de l’Institut Pasteur lorsqu’il y
arriva en 1950 : s’y « mêlaient l’enthousiasme, la lucidité intellectuelle et
l’amitié ». Le couloir qui partageait le local était « le passage obligé, le lieu
de rencontre général, l’agora » avec des discussions exaltantes qui se
poursuivaient lors du déjeuner pris en commun. Le laboratoire où il avait
été installé – « une grande pièce, avec une paillasse le long d’un mur, des
armoires, une large table au milieu » – était mansardé, ce qui lui donnait
« un charme un peu vieillot ». Mais de poursuivre : « Il avait aussi un grave
défaut. Sa taille et la présence de la grande table en faisaient le seul endroit
assez spacieux pour héberger au déjeuner l’ensemble des deux équipes [de
Lwoff et de Monod] ». Cette intrusion n’était pas sans nourrir de la
contrariété chez le chercheur contraint d’interrompre son travail pendant au
moins une heure : « […] si excitant que fût le déjeuner, si passionnantes les
discussions, je ne tardais pas à piaffer de l’impatience de les voir partir et
libérer le laboratoire. » Ce n’est que fin 1954 avec une réorganisation des
services, que le déjeuner se tint ailleurs « me libérant enfin de mes
angoisses quotidiennes de voir achevé le repas pris dans la pièce où je
travaillais ». Pièce devenue un espace enfin véritablement à soi. Cette
appropriation du lieu se doubla avec le temps d’une familiarisation qui se
révéla quand, en 1960, le chercheur alla passer un mois à Caltech chez
Delbrück. Il fut installé avec un collègue dans « une petite pièce assez
sombre qui [nous] donnait un peu l’impression d’être en exil ». À ce lieu
peu accueillant s’ajouta, un temps, de la désorientation. « C’était la
première fois que je travaillais à l’étranger. Et même dans un autre
laboratoire que l’Institut Pasteur. Je m’y sentais gauche, empêtré. Je ne
trouvais rien. Ni les pipettes. Ni les produits chimiques. Ni même l’eau
distillée. Bien pis qu’un débutant 62. »
Ces remarques minimes que livrent des documents mériteraient d’être
approfondies lors d’enquêtes de terrain, à l’instar de ce qui a été fait pour
les bibliothèques, en prenant en compte la grande diversité des laboratoires.
Elles ne montrent pas moins l’importance émotionnelle que l’espace de
travail revêt pour le chercheur, qu’elle ressortisse au lieu – et ici le
« décor » peut-être fort modeste –, ou bien au vécu de ceux qui y passent
une grande partie de leur temps, ou encore aux deux. S’y mêle, et on y
viendra au chapitre 4, la bonne ou la mauvaise fortune de la recherche qui
s’y fait.

Le terrain : lieux rêvés, lieux éprouvés


Il est bien des disciplines où les chercheurs vont sur le terrain pour un
travail d’observation et de collecte des données. De premiers exemples
seront pris dans l’océanographie et la géographie physique : le lieu, que ce
soient les profondeurs marines ou la surface terrestre, n’est pas sans susciter
de profondes émotions. Cela ressort du récit que Xavier Le Pichon a laissé
de l’odyssée qui l’a conduit sur les mers du monde. Dès sa première
expédition (1959), les neuf mois passés sur le Vema, un trois-mâts goélette,
à naviguer autour du monde pour vérifier une hypothèse sur le Rift,
l’océanographe mesura la vérité du principe que sa discipline s’apprenait en
mer. Ce fut une dure école, physiquement éprouvante. « Sur le Vema, on
vivait au ras de l’océan et dans l’eau. Le roulis était rarement inférieur à 20
degrés. Les vagues déferlaient sur le pont, embarquaient de gros paquets
d’eau de mer qui se répandait dans les moindres recoins […]. Chaque jour,
nous nous arrêtions pour les “stations”: le bateau se mettait en travers à la
lame, à la dérive. Il me fallait monter à cheval sur la hero board, la “planche
du héros”, qui débordait le bastingage de 3 mètres et à laquelle on pouvait
appareiller le câble qui servirait à rapporter des échantillons d’eau et
mesurer la température à grande profondeur. Cramponné aux cordages,
douché, giflé, ahuri par le vent, continuellement rejeté, comme sur un
manège, de la surface de l’eau à 6 ou 7 mètres de hauteur, j’appris
rapidement que l’océan ne se laisse pas facilement arracher ses secrets.
Lorsque le Vema n’était pas en station, nous prenions le quart dans le
laboratoire “sec”, où se tenaient tous les appareils d’enregistrement […]. À
tour de rôle, nous restions penchés sur le papier électrolytique où le stylet
brûlait le profil du fond de la mer. L’odeur un peu écœurante du papier
brûlé était parfois rude à supporter pour ceux dont l’estomac était fragile.
Mais il fallait tenir ». Au cours de cette expédition, la vallée du Rift, telle
que marquée par le sondeur, lui parut « bien peu spectaculaire. J’étais déçu.
J’avais du mal à imaginer ce qu’était vraiment le relief de cette fameuse
vallée, la plus longue et la plus importante structure à la surface de notre
planète. Il me faudrait attendre quatorze ans pour voir de mes yeux les flots
de lave figés dans leur écoulement par l’eau glacée des profondeurs ». Ce
fut en 1973 dans le cadre d’une expédition franco-américaine lors qu’il
descendit dans l’Archimède à plus de 2 500 mètres de profondeur. « Le
courant drossait le bathyscaphe contre la paroi de lave basaltique, d’un noir
de jais. Devant les coulées qui semblaient avoir été instantanément gelées
par l’eau glacée, je m’étais exclamé : “C’est fabuleux, je ne donnerais pas
ma place pour un empire”. Tout à l’exaltation de l’exploration, dans une
tension de toutes mes facultés pour comprendre ce qui se passait, je
ressentais, au-delà de mon excitation, une profonde émotion religieuse. Je
rencontrais la Terre à peine sortie de la Genèse, une terre minérale que les
projecteurs du bathyscaphe faisaient, pour la première fois, émerger de sa
nuit glacée 63. »
Le second exemple est tiré d’une enquête menée en 2010 auprès de
géographes physiciens français sur la question du genre (qui ne nous retient
pas ici). La géographique physique, quelles qu’aient été depuis les
années 1960 ses évolutions et sa division en sous-spécialités, s’appuie sur
« la preuve par le terrain ». D’où une pratique intense du terrain, parfois
sportive, quand le géographe va sur des sites difficiles d’accès ou dans des
milieux extrêmes, sans compter qu’il est à l’occasion lourdement chargé
d’outils. Le terrain est volontiers « mythifié ». Une majorité des enquêtés
déclare aimer considérablement le terrain et il est même des « fous du
terrain », un terrain souvent découvert en solitaire. Le ressenti est pour
beaucoup de l’ordre de « l’indicible et de l’intime ». Dans l’enquête, les
chercheurs se présentent volontiers comme « neutres et objectifs » et, à
propos de leur travail, ils n’évoquent que peu la contemplation des lieux
alors qu’ils sont « souvent attachés à la beauté des paysages ».
L’« irracontable » du terrain est parfois brisé. « Quelques chercheurs
parviennent à préciser comment ils se projettent personnellement dans le
paysage ou osent se confier sur ce sujet. Ils racontent comment ils entrent
en contact fort avec le milieu naturel, vers la fusion ou bien dans le corps à
corps. Ils racontent les conditions éprouvantes ou leurs prises de risques et
peurs sur le terrain […]. Quelques perceptions hétérosexuelles : un enquêté
compare son rapport avec son terrain avec les relations de séduction avec
une femme ; d’autres assimilent involontairement le terrain à des rencontres
féminines. » Autant de remarques qui, même sans l’accompagnement de
citations, disent bien l’émotion que suscite pour le géographe physicien le
lieu de ses recherches 64.
Le mot terrain est volontiers accolé, comme en propre, à l’enquête
ethnographique. Le fieldwork est l’étape de collecte des données sur le sujet
étudié. Le terrain a été hautement valorisé en anthropologie ; il en est,
depuis Malinowski, avec l’observation participante, la méthode naturelle.
S’il est clair que le terrain n’est pas qu’un lieu, le lieu, auquel, on l’abstraira
ici, n’est pas indifférent. C’est traditionnellement un lieu éloigné, voire très
éloigné, dans des pays extra-occidentaux, où le séjour est long – plusieurs
mois –, le confort parfois sommaire, les conditions climatiques souvent
éprouvantes. Le chercheur, dans bien des cas seul et à ses premières armes,
est à son arrivée réduit à une perception élémentaire, maîtrisant mal la
langue locale, quand il n’est pas « comme sourd et muet ». Ces remarques
de fait sont lourdes de réactions émotionnelles diverses à commencer par
celles que peuvent engendrer une désorientation et un choc initial ; ce qui
ne veut pas dire, par la suite, qu’il n’y ait pas appropriation, attachement,
bonheur. Il n’est pas aisé de documenter le ressenti des anthropologues pour
le lieu de leur terrain ou, plus précisément, de le distinguer d’impressions
d’ensemble où dominent les contacts avec autrui et les aléas de la collecte
des données. Le lieu n’apparaît souvent qu’à travers le prisme d’un
sentiment d’isolement, voire d’enfermement ou d’un certain héroïsme face
à des conditions de vie plutôt dures, un climat pénible, des marches
épuisantes et d’inévitables moustiques 65. Ce qu’en soi il inspire au
travailleur, on ne le saisit guère ; peut-être en va-t-il des anthropologues
comme des géographes physiciens qui ne parlent guère des paysages
auxquels ils sont néanmoins attachés.
Les témoignages ne sont que plus précieux. À commencer par ceux que
livre ce document majeur dans l’histoire de l’anthropologie : le journal de
terrain de Malinowski, rédigé au cours du séjour en Nouvelle-Guinée en
1914-1915, mais publié quelque cinquante ans plus tard. Il contient des
descriptions nombreuses de paysages terrestres et marins ; le préfacier a
d’ailleurs noté « la vivacité frappante » de certaines d’entre elles, « révélant
l’œil sensible de Malinowski pour la couleur du paysage de Nouvelle-
Guinée et son amour de la mer ». Tout autant que l’art réel de la description
frappe la dimension émotionnelle de la notation, comme dans ces quelques
lignes écrites dans les premiers temps du séjour : « Il faisait sombre quand
je revins. Coucher de soleil merveilleux ; il faisait froid et je me sentais
reposé. Sentis pas trop distinctement ni fortement mais sûrement qu’un lien
naissait entre moi-même et ce paysage. La baie calme était encadrée dans la
courbe des branches d’un palétuvier qui se reflétaient aussi dans le miroir
de l’eau et sur la plage humide. La lueur pourpre à l’Ouest pénétrait la
palmeraie et couvrait l’herbe roussie de son flamboiement, ondulant sur le
saphir sombre des eaux – tout était envahi de la promesse d’un travail
fructueux et d’un succès inattendu ; cela semblait un paradis en
comparaison de l’enfer monstrueux auquel je m’étais attendu. » Quelques
jours plus tard, des descriptions où reviennent les adjectifs « beau »,
« joli », « agréable », « merveilleux » amenaient une citation en français :
« La beauté est la promesse du bonneheur [sic 66]. »
Les quelques notations que Denise Paulme a laissées dans des lettres
ainsi que dans un ouvrage de recherche donnent à voir les ressentis fort
divers qu’elle éprouva pour les lieux de ses terrains en Afrique. Le premier
la conduisit en janvier 1935 à Sanga en pays Dogon ; dans une lettre écrite
après cinq mois sur place, elle disait s’être « attachée à ce paysage où j’ai
vécu des émotions violentes et j’aime Sanga aujourd’hui ou plutôt je
l’accepte comme intégré à moi-même ». Un terrain qu’elle fit des années
plus tard (1958) chez les Bétés de Côte d’Ivoire suscita une impression tout
autre. Le paysage même ne portait ni à l’attachement ni à l’émotion. Dans
l’introduction de la monographie qu’elle tira de ce séjour, elle disait la
« tâche ingrate » qu’était la description du paysage bété, un paysage
« monotone » avec des villages présentant entre les habitations « des
espaces désolés » et laissant voir « quelques toits de tôle ondulée rouillée
par la pluie, progrès certain, mais dont la vue n’égaye pas un spectacle qui
demeure assez morne ». Si le séjour fut profitable, il ne fut pas exaltant 67.
Le même lieu peut présenter au fil des jours des faces opposées et
susciter des émotions, elles aussi, contrastées. C’est ce qui ressort des
Praticiens du rêve de Michel Perrin, plus précisément d’un développement
qui livre les impressions mêlées de l’ethnologue en « terrain exotique », ici
chez les Indiens Guajiro. Pour en rester au lieu, il écrit : « La perception
esthétique elle-même s’inversait parfois. Le sentiment de beauté et de vie
paradisiaque faisait place à une perception aiguë de la crasse, de la laideur
[…]. Ainsi, en juillet 1975, arrivant à la maison de Makaeerü, tout me
semblait idyllique. Le vent frais de la mer contrastait avec l’air brûlant et
immobile du misérable quartier indien où j’avais passé quelques jours. [Suit
la description d’une scène familiale joyeuse]. J’éprouvais une sensation de
bien-être et de liberté. Mais le lendemain, la fatigue, la lassitude, la somme
de petits incidents renversèrent cette disposition heureuse. Je ne voyais plus
que ce que j’avais voulu ignorer : les visages malpropres des enfants, les
détritus envahissant l’espace […], la laideur même d’un paysage ingrat
soumis à un climat visqueux 68… »
L’appropriation du lieu ne peut pas faire l’économie d’une attente qui
serait, semble-t-il, plutôt à l’inverse de l’enfer que Malinowski, lui,
prévoyait. Sans être un paradis, l’ailleurs est, pour une part, forgé dans le
rêve, dans les livres sur la base d’« une science aux parfums exotiques »,
d’images diverses et de récits parfois légendaires 69. Le lieu que l’on
découvre est alors, si ce n’est un choc, du moins autre. Monique Jeudy-
Ballini qui en 1980-1981 a passé quatorze mois en Nouvelle-Bretagne chez
les Sulka fait état de la difficulté initiale présentée par « la confrontation
cruelle et non anticipée entre un certain imaginaire des tropiques et la
réalité qu’on en découvre ». C’était une réalité monotone dont le ressenti
était « accru par la situation géographique de cette population, notamment
le fait de se trouver en climat équatorial où la nuit tombe toute l’année à la
même heure, où la plupart des arbres ou végétaux présentent toujours le
même aspect 70 ».
À l’inverse, c’est le lieu même ou, plus précisément, l’émotion qu’il
engendre qui entre dans la décision d’y situer son terrain. Maurice Godelier,
dans les débuts de son séjour en Nouvelle-Guinée, alors qu’il n’avait pas
encore arrêté le choix de la tribu qu’il étudierait, fit l’escalade, jusqu’à
quelques centaines de mètres du sommet, du mont Yelia (3 384 m) qui
surplombe une vallée où vivent les Baruya. « À cette altitude, écrit-il, je
pouvais voir se dérouler sous mes yeux un tapis immense de forêt vierge
qui descendait doucement en direction du sud vers le golfe de Papouasie. Et
ici et là, à des dizaines de kilomètres, une fumée blanche s’élevait, droite,
au-dessus des arbres, et une autre et une autre… Émotion intense : des
hommes, des femmes vivaient là, loin du monde des Blancs, des avions, des
missions, de l’État. » Dans la décision de faire son terrain chez les Baruya
que l’anthropologue prit finalement, il y avait, entre autres « éléments
subjectifs », « l’émotion ressentie lorsque j’étais […] sur les pentes du mont
Yelia 71 ».
Dans une ethnologie du proche ainsi que dans des études qualitatives, le
terrain ne se fait plus dans des pays lointains ; il peut même se faire à
grande proximité, et il n’y a donc plus à supporter longuement des
conditions climatiques éprouvantes et un habitat inconfortable. Pour autant,
le lieu n’est pas nécessairement familier ou amène, tant il est une tendance à
faire des terrains qui peuvent se révéler dangereux physiquement, ou
moralement éprouvants, ou les deux, sans compter les situations de prises
de risque délibérées qui entrent dans cette branche de l’ethnographie qu’est
l’edgework. Le lieu en vient alors à devenir « exotique » ou, pour le moins,
étranger, ne serait-ce déjà que parce que, pour celui qui part pour un
premier terrain, il diffère du « milieu protégé de l’université 72 ».
Des enquêtes portant sur des sujets sociaux et de santé amènent à aller
dans des lieux qui peuvent être marqués par la souffrance, la misère ou la
violence, voire les trois à la fois, des lieux durs qui parfois ne sont pas sans
dangers, notamment pour les femmes. La charge émotionnelle est d’autant
plus intense qu’il est là des réalités environnantes désagréables, affreuses,
voire effrayantes suscitant malaise, anxiété, peur 73. On en donnera deux
exemples. Le premier est tiré de l’enquête de Rebekah Widdowfield sur le
logement de parents isolés dans le West End de Newcastle. Elle fut amenée
pour des entretiens à se rendre dans ce quartier qui, s’il passait – et elle le
savait sur la base de rapports et de statistiques – pour une zone « interdite »,
se révéla l’être au-delà de ce qu’elle pouvait penser. « C’est une chose,
écrit-elle, de voir des photos, de lire des rapports, de regarder des
documentaires sur une telle zone, c’en est une tout autre d’y aller et de faire
l’expérience directe du lieu ». Sa première visite dans « un paysage désolé »
avec des maisons à moitié détruites et vandalisées la laissa « horrifiée et
bouleversée ». Aller dans ce lieu fut dans les débuts « une expérience
pénible et émotionnellement épuisante ». Même si, par la suite, et le contact
avec les enquêtés joua, elle se trouva « réagir de façon un peu moins
négative », elle ne se sentit « pas particulièrement à l’aise » dans ce
quartier 74.
Le second exemple, s’il est assez similaire, présente l’intérêt
supplémentaire de contraster explicitement l’attitude modèle attendue chez
le chercheur et le ressenti que lui inspire le lieu de son travail, ici des
logements sociaux dans la périphérie de Londres. Alors que la description
officielle de l’habitat laissait penser à un lieu accueillant, chaleureux et
plein de vie, la réalité laissa la chercheuse « interloquée ». Partout du béton
gris, des grilles aux fenêtres du rez-de-chaussée, un univers impersonnel,
triste et désert ; l’immeuble où elle alla était mal entretenu, les parties
communes sales, l’ascenseur couvert de graffitis et sentant l’urine. « Je ne
connus pas l’étendue de mes sentiments jusqu’à ce que j’y revins la
deuxième fois, écrit-elle. [Je me sentis alors] si physiquement mal et le
souffle court que je ne pus entrer dans l’immeuble. Comme chercheuse, je
sentais que je devais me contrôler, en ne montrant pas ou en n’éprouvant
pas quelque émotion que ce soit. Ce fut cette circonstance qui me rendit
consciente de l’impact émotionnel de l’immeuble. Je fis donc demi-tour et
allai faire quelques pas autour du marché avant de trouver le courage
d’entrer […]. Durant tout le terrain, mes sentiments de malaise ne
disparurent pas entièrement, et je me dépêchais autant que possible pendant
les entretiens afin de pouvoir m’échapper. Bien qu’il n’y eût probablement
pas de danger, je ne me sentais pas en sécurité dans l’immeuble et j’ai
toujours éprouvé un grand soulagement quand j’en partais 75. »
Le lieu n’est assurément qu’un élément de l’enquête de terrain. Pour
autant l’impression qu’il produit, par sa beauté, sa monotonie, sa désolation
ou encore sa laideur, entre en ligne de compte dans le travail du chercheur.
Les réactions émotionnelles diverses qu’il suscite, du plaisir et de
l’émerveillement à la désorientation et au choc, du bien-être au malaise,
sont à intégrer dans l’économie globale du travail ethnologique, que ce soit
pour fixer là le terrain de ses recherches, que ce soit pour le quitter au plus
vite, pour en rester aux extrêmes.

Le bureau : un chez-soi
Qu’il aille en bibliothèque, dans un laboratoire ou sur le terrain, le
chercheur travaille aussi dans un bureau. Il ne manque pas de photos, faites
par un professionnel ou un amateur, donnant à voir un lieu dépouillé ou
envahi de livres et de papiers, une table nette ou dans le plus grand
désordre, des rayonnages parfaitement rangés ou débordant de tous côtés,
une décoration sommaire ou alambiquée. Des biographes ont commenté de
telles photos révélant tantôt une image privée et familière, tantôt
l’incarnation de la science dans son aspect le plus officiel 76. Ces
commentaires n’importent guère ici. Ce qui intéresse est le ressenti du
travailleur même, ressenti qui passe par une appropriation ou un
aménagement de l’espace.
L’impression ne serait pas des plus agréables quant au bureau que les
enseignants-chercheurs ont dans l’université en France, quand ils en ont un.
Une enquête faite en 2004 place les locaux et, au premier chef, les bureaux,
au titre des « conditions matérielles de travail dégradées ». Un bureau bien
équipé pour une personne, telle était l’une des améliorations les plus
souhaitées par les quelque 500 collègues, parisiens et provinciaux, qui
avaient répondu à l’enquête. Des réponses laissent entrevoir des lieux
misérables, sans ordinateur ni ligne de téléphone directe, et expriment le
souhait d’un meilleur confort : « un espace de travail plus grand et moins
vétuste. Du chauffage en hiver […]. En été, une protection contre le soleil et
la chaleur ». Des bureaux partagés jusqu’à six personnes n’étaient pas des
plus favorables au travail intellectuel 77. Une étude menée à la fin des
années 1990 sur les espaces de travail dans l’université pluridisciplinaire de
Paris 12-Val de Marne (créée en 1970) révèle la diversité de ressentis selon
les disciplines, liée à la dotation en bureaux. Les UFR de lettres et de
sciences humaines étaient en 1994 les moins bien loties ; seuls, quatre
enseignants avaient un bureau personnel (contre 49 en sciences et
techniques) et quatre personnes ou plus s’entassaient dans 23 des 39
bureaux. L’appropriation de l’espace de travail était en conséquence. En
sciences et médecine, « l’universitaire a le sentiment d’être chez lui dans
son bureau ». L’attachement est cependant variable. Il n’est pas « affectif »
quand l’investissement est purement fonctionnel et l’espace occupé « de
manière un peu contrainte ». Il en va différemment quand le bureau « a une
importante valeur symbolique » et est vécu par son occupant comme « un
signe de réussite professionnelle et comme la manifestation du pouvoir et
de la reconnaissance qu’il a acquis dans l’Université ». En droit et en
sciences économiques, « l’universitaire n’a pas le sentiment d’être chez lui
dans son bureau à l’université. Il investit cet espace matériellement au
minimum et en y disposant quelques éléments utiles pour son travail. Il ne
rejette cependant pas cet espace mais y est assez indifférent ». En lettres et
sciences humaines, l’appropriation est totalement négative : « l’universitaire
n’a pas le sentiment d’être chez lui dans son bureau à l’université ; il
n’investit aucunement cet espace et ne fait même pas en sorte que ce lieu
soit agréable et propre. Il évite de le fréquenter et l’ignore en définitive. »
Le bureau partagé est d’ailleurs souvent vide de personnes – par crainte de
gêner l’autre comme d’être gêné – et de livres de sa propriété – par peur de
les voir disparaître. Comme le dit un professeur de lettres d’une université
parisienne, qui avoue cette crainte et cette peur, ce qu’on y laisse, « c’est de
la paperasse administrative sans intérêt ». Pour lui, les locaux universitaires
sont « des lieux de passage » ; c’est à la maison qu’il travaille 78.
Il est cependant des situations heureuses, pour Paris, dans de grands
établissements, même si l’on est loin des standards américains ou
allemands. 9 m² pour soi seul sont vécus comme « une chance » quand, de
surcroît, s’ajoutent le calme et une « jolie vue 79 ». On s’arrêtera au cas
exceptionnel d’un « endroit de rêve », le bureau de Claude Lévi-Strauss au
Collège de France, tel que celui-ci le décrivit. Alors qu’il faisait ses visites
de candidature en 1959, il fut reçu par le titulaire de la chaire de géologie
dont le laboratoire occupait, dans l’aile construite au XVIIIe siècle, un espace
vaste dont le mobilier admirable gardait « un esprit d’ancien temps ». Ces
pièces, situées au dernier étage, ouvraient sur « les frondaisons d’arbres
centenaires ». L’émotion fut forte : « Je reçus un coup au cœur. Nulle part,
pensais-je, je n’aimerais mieux passer mes jours qu’en cet endroit spacieux,
silencieux et secret, resté tel qu’on pouvait imaginer un lieu de travail
collectif au milieu du XIXe siècle. Pour moi, c’était cela, le Collège de
France où j’aspirais d’entrer : la maison de Claude Bernard, d’Ernest
Renan… ». Par un « miracle », les locaux se trouvèrent, peu après, être
vacants et ils furent attribués au laboratoire d’anthropologie. Des travaux
d’aménagement furent nécessaires ; toutefois, poursuit Lévi-Strauss, « je
voulus au moins que le bureau du professeur restât intact avec ses armoires-
bibliothèques d’autrefois et ses boiseries peintes en imitation chêne 80 » –
peut-être pour garder, outre le parfum de l’histoire, le souvenir de
l’émotion éprouvée pour un lieu idéal conjuguant beauté, espace, calme,
lumière.
Reste que celui qui était doté de ce splendide bureau travaillait
également chez lui comme nombre de ses collègues, hier aussi bien
qu’aujourd’hui. Dans ce cadre privé, la « différence des mœurs » joue,
comme l’expliquait Jean Guitton. « Les uns ont besoin d’une atmosphère
surpeuplée de livres, de documents et d’un désordre sur quoi leur
inspiration, comme disait Hugo, “s’accroupit”. Et d’autres ont non moins
besoin d’un ordre fait de retranchement et de vide, n’ayant que le nécessaire
avec eux. À certains, il faut une petite pièce […], exiguë et monastique, et
un spectacle insignifiant qui les replonge vers leur intérieur, et d’autres, au
contraire, […] ont besoin de l’étendue des montagnes ou de la mer. » Quoi
qu’il en soit, le lieu de travail était ensuite décrit à l’instar d’« un nid et plus
encore une atmosphère ». Et de poursuivre : « Le premier soin doit être de
se trouver un refuge, un angle, un recoin […]. Aménager la grotte, choisir
une pièce telle que tout y soit calme et incitation. » Le luxe y serait
« sobre » et la pauvreté « pleine de symboles ». Autant de conseils qui,
avant de noter l’importance à accorder à la lumière, se concluaient sur une
citation de Ruskin : « Ne tolère rien auprès de toi, qui ne te soit utile ou que
tu ne trouves beau 81. »
Quelques exemples permettront de saisir les émotions de travailleurs
dans leur « refuge », les raisons affectives de l’organisation de la « grotte »,
pour reprendre les mots de Jean Guitton. Il s’agissait d’abord d’être chez
soi. Pour Lucien Febvre, aller travailler chez Colin à la rédaction des
Annales lui était « pénible ». Il expliquait : « je m’y sens étranger, perdu,
dans un milieu qui disperse et sépare. Cette salle des revues, en particulier,
m’est odieuse 82. »
L’arrangement de ce chez-soi répond aussi à la modalité du travail.
Alors que les historiens pratiquaient le travail par fiches, Fernand Braudel
fut frappé par la longue table bressane, « si commode pour les
classements », que Lucien Febvre avait fait installer dans sa maison de
campagne. Il y avait là, selon son propriétaire, « de quoi écrire des livres de
longue durée ! ». Et de poursuivre en désignant l’autre élément bénéfique :
« Le décor m’y incite de son côté. À gauche, un magnifique groupe de
cèdres à faire pâlir tous ceux du Jardin des Plantes, et qui laissent voir à
travers leurs larges ramures le rebord nettement profilé du Jura ; en face, un
autre cèdre de magnifique tenue et des sapins profilés sur le ciel, en arrière
d’un vaste jardin aux verdures claires 83. »
L’aménagement et la décoration du bureau traduisent le souci de créer
une atmosphère favorable au travail, ne serait-ce que parce qu’elle est au
goût de l’occupant. Marcel Mauss lorsqu’il s’installa en 1903 rue Saint-
Jacques dans un appartement qu’il partageait avec cinq cousins, dont l’un
était une « caisse sonore », s’employa à « [s’]isoler complètement ». Il
décora aussi son « beau cabinet de travail » d’un « tas de bibelots » et
d’objets ethnologiques qui lui plaisaient 84. La description qu’Emmanuelle
Loyer donne du bureau que Lévi-Strauss eut chez lui à partir de 1957
montre un grand espace, lumineux, meublé et décoré avec soin d’objets
choisis, de « curiosités », d’œuvres d’art, avec sous la main les instruments
de travail, livres, revues, tirés à part, fichier, un fauteuil à roulettes
permettant de se déplacer commodément du bureau à un secrétaire et à un
guéridon sur lequel trône la machine à écrire. Ce bureau était isolé de
l’appartement par une « porte épaissie », et la consigne était « point de
bruit ». Si rien n’est dit des émotions de son occupant, on peut penser que,
pour le moins, un tel arrangement répondait au souci d’être selon son vœu,
un vœu qui ressortirait au même idéal d’espace, de calme, de lumière et de
beauté que « l’endroit de rêve » découvert dans le laboratoire de géologie
du Collège de France 85. Le cadre de travail de l’historien du livre Henri-
Jean Martin était autre. L’aperçu qu’il en donne ne révèle pas moins des
éléments affectifs dans la décoration ainsi que dans l’organisation de
l’espace. Une pièce était réservée aux livres nécessaires pour son travail,
avec sur le sol « un tapis d’Orient dont j’aime beaucoup le dessin ». Son
bureau, c’était son salon où il ne voulait pas être entouré de livres « parce
que je trouve çà étouffant, mais aussi pour ne pas avoir mon attention
distraite en apercevant un livre qui ne concerne pas mes préoccupations du
jour ». Deux petites bibliothèques vitrines étaient garnies de cartonnages
romantiques du XIXe siècle qui, dans l’une, « alternent avec les petits
carreaux anciens que je ramène de mes voyages à l’étranger. Tout cela ne
vaut pas cher et crée une atmosphère que j’aime 86 ». L’arrivée de
l’ordinateur sur les bureaux a amené des aménagements. Rémi Hess, dans
un guide à l’attention du doctorant, faisait état de la technologisation
successive de son propre cadre de travail, depuis ses débuts avec papier et
stylo. Suivait la description d’un large plateau de travail pour poser le
clavier de l’ordinateur, les livres et les documents, ainsi que la
recommandation d’un bon éclairage. Et de commenter : « Tout ceci semble
des détails […]. Une bonne installation du dispositif permet de s’y sentir
bien et d’y retrouver une sorte de cocon 87… »
S’y sentir bien : splendide ou modeste, vaste ou minuscule, à
l’université ou à la maison, le bureau dit un désir d’abri, de refuge,
d’intimité, mais aussi le bonheur du chez-soi. Pour y travailler bien : dans
sa localisation, dans son aménagement, il est incitation au travail, comme
l’écrivait Febvre, promesse d’avenir, comme l’allèguent aussi les
métaphores du nid et du cocon ; endroit séparé, silencieux, secret, il est « un
centre de solitude concentrée 88 », à l’instar, et on ne peut pas ne pas y
penser, du « poêle » de Descartes.

*
Le lieu de travail n’est point neutre. Les quelques situations concrètes
qui ont été prises documentent les réactions émotionnelles qu’il suscite chez
le chercheur qui passe des heures et des jours en bibliothèque, dans le
laboratoire, sur le terrain ou dans son bureau, réactions qui ne sont pas sans
incidence sur le travail qui s’y fait. D’autres lieux pourraient être invoqués
dont l’impact sensible est non seulement réel, mais voulu. Des colloques et
des small conferences se sont tenus et se tiennent dans des endroits
idylliques dont on escompte une incidence heureuse sur la pensée. Des
instituts de recherche, à commencer par l’Institute for Advanced Study de
Princeton, ont été fondés au même effet dans des lieux agrestes, de lacs et
de forêts 89. Des écoles d’été se tiennent dans des lieux propices à la
méditation, telles les écoles de physique des Houches et de Cargèse établies
« à l’écart du monde, en contact avec la nature, face au Mont-Blanc ou à la
Méditerranée » ; l’objectif des fondateurs a été atteint : « De l’avis de tous
ceux qui sont passés aux Houches ou à Cargèse, les paysages que l’on peut
y admirer aident à se sentir bien et, partant, à mieux réfléchir 90. » Ces lieux-
ci, comme plusieurs de ceux que l’on a évoqués au long ce chapitre,
renvoient en quelque manière à la topique du locus amoenus ; le locus
terribilis existe aussi, on l’a vu.

1. Comme il l’a été noté à propos des bibliothèques de lecture publique (Marielle de Miribel
[dir.], Veiller au confort des lecteurs. Du bon usage des cinq sens en bibliothèque, Paris,
Éditions du Cercle de la Librairie, 2015).
2. Les incidences émotionnelles peuvent être contraires : un lieu prestigieux peut engendrer non
de la plénitude, mais de l’anxiété, l’usager ne se sentant pas à la hauteur (David Riesman et
Jeanne Watson, « The Sociability Project : a chronicle of frustration and achievement », dans
Phillip E. Hammond (dir.), Sociologists at Work, New York, Basic Books, 1964, p. 256).
3. Anne Monjaret, « “Être bien dans son bureau”. Jalons pour une réflexion sur les différentes
formes d’appropriation de l’espace de travail », dans Ethnologie française, 36, 1 (1996), p. 129-
139 ; James Davies, « Introduction. Emotions in the field », dans J. Davies et Dimitrina Spencer
(dir.), Emotions in the Field. The Psychology and Anthropology of Fieldwork Experience,
Stanford University Press, 2010, p. 20-21 ; Benno Gammerl, « Emotional styles – concepts and
challenges », dans Rethinking History, 16, 2 (2012), p. 161-175 ; Rebecca Madgin, Lisa
Bradley, Annette Hastings, « Connecting physical and social dimensions of place attachment.
What can we learn from attachment to urban recreational spaces », dans Journal of Housing and
Built Environment, 31, 4 (2016), p. 677-693 ; Marie Benedetto-Meyer et Jérôme Cihuelo,
« L’espace dans l’analyse du travail », dans Nouvelle revue du travail, 9 (2016) <revue
électronique : nrt.revues.org/2847>.
4. Les remarques qui suivent reposent sur Bruno van Dooren, « En finir avec la crise des BU »,
dans Esprit, 194 (1993), p. 143-158 ; Daniel Renoult, « Les publics », dans D. Renoult (dir.),
Les Bibliothèques de l’Université, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1994, p. 109-134 ;
Nathalie Darbon, Améliorer l’accueil des enseignants-chercheurs au Service commun de la
documentation de l’université Lumière Lyon 2. Mémoire d’étude de l’Enssib, Lyon, 2004
<www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/589-ameliorer-l-accueil-des-enseignants-
chercheurs-au-service-commun-de-la-documentation-de-l’universite-lumiere-lyon2.pdf>
[consulté : 20 août 2017] ; Mariangela Roselli et Marc Perrenoud, Du lecteur à l’usager.
Ethnographie d’une bibliothèque universitaire, Toulouse, Presses de l’université du Mirail,
2010 ; Philippe Paret, Les Enseignants et la BU. Mémoire d’étude de l’Enssib, Lyon, 2012
<www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/60405-les-enseignants-et-la-bu.pdf>
[consulté : 20 août 2017].
5. M. Roselli et M. Perrenoud, Du lecteur…, op. cit., p. 230.
6. D. Renoult, « Les publics », art. cité, p. 109 ; P. Paret, Les Enseignants…, op. cit., p. 13.
7. P. Paret, Les Enseignants…, op. cit., p. XXXI.
8. Jodelle Zetlaoui, L’Universitaire et ses métiers. Contribution à l’analyse des espaces de
travail, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 188.
9. N. Darbon, Améliorer…, op. cit., p. XXXI et XXXII.
10. Florence Roche, « Le bâtiment et sa place dans la politique de services au public », dans F.
Roche et Frédéric Saby (dir.), L’Avenir des bibliothèques : l’exemple des bibliothèques
universitaires, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2013, p. 90. Une enquête américaine a fait
ressortir la satisfaction d’enseignants disposant de carrels, leur attachement à ces petits bureaux
où ils travaillent bien, la crainte qu’ils ont de les perdre (Debra Engel et Karen Antell, « The life
of the mind : a study of faculty spaces in academic libraries », dans College and Research
Libraries, 65, 1 (2004), p. 8-26).
11. Pour l’opinion – inverse – du bibliothécaire, voir Paul O. Jenkins, Faculty-Librarian
re
Relationships, Oxford, Chandos Publishing, 2005, 1 partie.
12. N. Darbon, Améliorer…, op. cit., p. XXIX et XXXII.
13. M. Roselli et M. Perrenoud, Du lecteur…, op. cit., p. 239 et 254.
14. Marie-Lise Tsagouria, « Les espaces des bibliothèques universitaires » et Cécile Touitou,
« Marketing, mais encore ? », dans François Cavalier et Martine Poulain (dir.), Bibliothèques
universitaires : nouveaux horizons, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2015, p. 141-150
(cit. : p. 149) et 263-277.
15. Sophie Cœuré et Frank Veyron, « BDIC, impressions de lecteurs », dans Matériaux pour
l’histoire de notre temps, 100 (oct.-déc. 2010), p. 60-64.
16. Le projet et sa réalisation ont suscité une production nombreuse de livres et d’articles de
presse. On ne mentionne ici que les références directement liées au sujet traité.
17. Bibliothèque de France, bibliothèque ouverte. Actes du colloque du 11 septembre 1989,
Paris, Paris, IMEC-Établissement public de la Bibliothèque de France, 1990, avant-propos ;
Christian Baudelot et al., « Lire à la BN, lire au plus haut niveau. Les bases sociales d’une
polémique culturelle », dans Bernadette Seibel (dir.), Lire, faire lire. Des usages de l’écrit aux
politiques de la lecture, Paris, Le Monde Éditions, 1995, p. 161-163, 167, 186.
18. Comme il ressort d’une enquête lancée par la revue Médiévales, 7 (1984), p. 40-41.
19. Marie-Edmée Michel et Romuald Ripon, « Le public des départements Richelieu de la
Bibliothèque nationale de France. Enquête auprès des lecteurs en juillet-octobre 1997 », dans
BBF, 44, 6 (1999), p. 42.
20. Gérard Grunberg, « Une bibliothèque ouverte à tous les publics », dans Bibliothèque de
France, bibliothèque ouverte…, op. cit., p. 76.
21. Établissement public de la Bibliothèque de France, Bibliothèque de France. 1992, l’année
du socle, Paris, Établissement public de la Bibliothèque de France, 1992, passim (cit. : p. 27, 37,
47, 50).
22. Bibliothèque de France, bibliothèque ouverte…, op. cit., p. 51, 107.
23. Neil Levine, « The Public Library at the Dawn of the New Libray Science : Henri
Labrouste’s Two Major Works and their Typological Underpinnings », dans Corinne Bélier,
Barry Bergdoll, Marc Le Cœur (dir.), Henri Labrouste. Structure Brought to Light, New York,
Museum of Modern Art, 2012, p. 172-179.
24. Ce développement sur le public de la BN repose principalement, sauf remarques
ponctuelles, sur Christian Baudelot et Claire Verry, « Profession : lecteur ? Résultats d’une
enquête sur les lecteurs de la Bibliothèque nationale », dans Bulletin des bibliothèques de
France, 39, 4 (1994), p. 8-17 (cit. : p. 8 et 9) ; C. Baudelot et al., « Lire à la BN… », art. cité,
p. 159-187 (cit. : p. 176, 179, 186).
25. Sur le choix de la place, voir aussi Michel Pastoureau, « Côté vert, côté gris. S’asseoir à la
Bibliothèque nationale, travailler, lire, écrire, dormir, rêver, se souvenir d’avoir aimé », dans
Médiévales, 7 (1984), p. 106-111 ; Antoine de Baecque, « Comment je vais en bibliothèque.
Notes de recherche (1985-2010) », dans BBF, 55, 6 (2010), p. 24 ; et un exemple ancien
alléguant une quasi-privatisation de la place : Pierre Riché, C’était un autre millénaire.
Souvenirs d’un professeur, de la communale à Nanterre, Paris, Tallandier, 2008, p. 87.
26. A. de Baecque, « Comment je vais en bibliothèque… », art. cité, p. 24.
27. Sur la perception du lieu, voir aussi Robert Mankin, « Encore un monument parisien à
vendre », dans A partire dei lavori di Louis Marin, Urbino, 16-17 juil. 1993
<www.louismarin.fr/spip.php?article17> [consulté : 2 févr. 2016].
28. Marc Bloch, « La grande pitié des lecteurs », dans Annales d’histoire économique et sociale,
10, 49 (janv. 1938), p. 54.
29. C. Baudelot et al., « Lire à la BN… », art. cité, passim (cit. : p. 162, 176, 186-187).
30. Témoignages de Marie-Élizabeth Ducreux, Jean-Marie Goulemot, Patrice Gueniffey, Rainer
Maria Keisow, Benoît Melançon, Frédéric Morvan, Georges Vigarello, Paola Zambelli,
« Bibliothèque de France. Expériences vécues », dans Le Débat, 105 (mai-août 1999), p. 118-
175.
31. Albert Poirot, Rapport de synthèse sur la Bibliothèque nationale de France, Paris,
Inspection générale des bibliothèques, 1999, p. 10, 34, 36, 38. Sur le phénomène de library
anxiety, voir Constance Mellon, « Library anxiety : a grounded theory and its development »,
dans College and Research Libraries, 47 (1986), p. 160-165.
32. Dominique Perrault, « Une place pour Paris. Une bibliothèque pour la France », dans
Bibliothèque de France, Premiers volumes, Paris, Institut français d’architecture, 1989, p. 104,
106, 110.
33. Témoignages cités n. 30, passim (cit. : p. 153, 139, 161, 127, 169).
34. Cité par Jean-Marc Mandosio, L’Effondrement de la Très Grande Bibliothèque de France.
Ses causes, ses conséquences, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 1999, p. 56.
35. Jacqueline Sanson, « Entretien », dans Le Débat, 109 (mars-avr. 2000), p. 117.
36. Romuald Ripon, « Les publics du site Tolbiac-François-Mitterrand. Résultats de l’enquête
de janvier 1999 », dans BBF, 44, 6 (1999), p. 34-39 ; Suzanne Jouguelet, « Les publics de la
BNF », dans Daniel Renoult et Jacqueline Melet-Sanson (dir.), La Bibliothèque nationale de
France. Collections, services, publics, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2001, p. 163,
167-170.
37. <http://blog.bnf.fr/lecteurs/index.php/2013/08/faq-sur-la-reservation-en-rez-de-jardin>
[consulté : 18 août 2017].
38. Voir les rapports d’activité de la BNF sur le site www.bnf.fr.
39. Sur l’historique du projet dans les années 1990, voir les articles (à tonalité favorable au
nouveau site) d’Alan Day, « British Library’s year of discontent » et « Turning point for the
British Library ? », dans Library Review, 41, 1 (1992), p. 42-46 et 44, 2 (1995), p. 38-43.
40. Sarah Lyall, « End of an era : British Library’s Round Reading Room to close », dans The
New York Times, 25 oct. 1997 [www.nytimes.com/library/books/102597london-library-
closing.html> [consulté : 27 mars 2016] ; TLS, 31 oct. 1997, p. 20.
41. Alan Day, « I was there », dans Library Review, 47, 3 (1998), p. 79-82 ; TLS, 28 août 1998,
p. 16. Pour un exemple, toutefois, de protestation, voir TLS, 13 nov. 1998, p. 19.
42. TLS, 28 août 1998, p. 16.
43. Cité d’après Umberto Eco, De bibliotheca [1981], Caen, L’Échoppe, 1986, p. 31 ; les p. 15-
18 portent sur le « cauchemar » que peuvent être des bibliothèques.
44. Intervention radiophonique de Salvatore Nigro, 23 avr. 2007
<normalenews.sns.it/corteggiamento-possesso-godimento-lamore-di-salvatore-nigro-per-i-
libri/>[consulté : 7 déc. 2015].
45. U. Eco, De bibliotheca, op. cit., p. 19 (cit.)-24 (cit.).
46. Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, p. 65, 142, 31 (cit.) ; pour un autre
exemple : Harriet Bradley, « The seductions of the archive : voices lost and found », dans
History of the Human Sciences, 12, 2 (1999), p. 110 (cit.). Ce qui est dit ici porte sur la
consultation d’archives mais ne vaut pas moins pour la lecture en bibliothèque.
47. Une enquête menée aux États-Unis en 2004 alors que l’essor des ressources électroniques
laissait craindre que les bibliothèques universitaires soient désertées a montré que celles-ci
étaient considérées par le corps enseignant comme un lieu de travail stimulant (Karen Antell et
Debra Engel, « Stimulating space, serendipitous space : library as place in the life of the
scholar », dans John E. Buschman et Gloria J. Leckie (dir.), The Library as Place. History,
Community, and Culture, Westport, CT, Libraries Unlimited, 2007, p. 163-176 ; cit. : p. 176).
48. Pour un témoignage de cette évolution, Christian Beck, « La bibliothèque du géologue : du
tiré à part à l’alerte Internet automatique », dans BBF, 55, 6 (2010), p. 29-30.
49. John Cairns, « Not a company man », dans Lewis Wolpert et Alison Richards (dir.),
Passionate Minds. The Inner World of Scientists, Oxford University Press, 1997, p. 99.
50. Jean Jacques, Autoportrait, Paris, CNRS, 1985, 53-54’ <http://videotheque.cnrs.fr/doc=6>
[consulté : 29 nov. 2016].
51. Comme il ressort d’études sur tel ou tel laboratoire parues dans la Revue pour l’histoire du
CNRS (1999-2010).
52. Bruno Latour et Steve Woolgar, La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques
[1979], Paris, La Découverte, 1996 (cit. : p. 12 et 31).
53. Jean-Yves Ottmann, Bien-être et mal-être au travail dans les métiers scientifiques : le cas du
CEA, Thèse Paris-Dauphine, 2015 <htpps://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01261099> [consulté :
6 sept. 2017].
54. Marie Curie, Pierre Curie… Nouvelle édition augmentée du Journal (1906-1907) de Marie
Curie [1955], Paris, Odile Jacob, 1996, p. 86 et 110.
55. Sébastien Balibar, Chercheur au quotidien, Paris, Seuil, 2014, p. 8-16 (cit. : p. 10).
56. Gunther Stent, « Telling nature », dans Lewis Wolpert et Alison Richards (dir.), A Passion
for Science [1988], Oxford University Press, 1989, p. 113.
57. Ionel Solomon, dans Fabrice Nicot (dir.), Comment je suis devenu physicien, Paris, Le
Cavalier bleu, 2008, p. 187.
58. <http://library.cshl.edu/oralhistory/interview/cshl/special-aspects/favorite-places-cshl/>
[consulté : 6 sept. 2017].
59. Christian de Duve, Sept vies en une. Mémoires d’un prix Nobel [2013], Paris, Odile Jacob,
2015, p. 105.
60. François Gros, Mémoires scientifiques, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 125. Voir de même
Lewis Wolpert, « A passion for science », dans L. Wolpert et A. Richards (dir.), A Passion for
Science…, op. cit., p. 7.
61. Isabelle Pourmir, Jeune chercheur. Souffrance identitaire et désarroi social, Paris,
L’Harmattan, 1998, passim (cit. : p. 34-35, 67, 119).
62. François Jacob, La Statue intérieure, Paris, Odile Jacob, 1987, chap. VI et VII passim (cit. :
p. 258, 263, 259, 350 et 351).
63. Xavier Le Pichon, Kaiko. Voyage aux extrémités de la mer, Paris, Odile Jacob, 1986, p. 23-
25 et 67-68.
64. Anne Jégou, Antoine Chabrol, Édouard de Bélizal, « Rapports genrés au terrain en
géographie physique », dans Géographie et cultures, 83 (2012), p. 35-50 (cit. : p. 42-43).
65. Martin de La Soudière, « L’inconfort du terrain. “Faire” la Creuse, le Maroc, la Lozère… »,
dans Terrain, 11 (1988), p. 94-105 ; Sherryl Kleinman et Martha A. Copp, Emotions and
Fieldwork, Newburry Park, CA, Sage, 1993 ; Gaetano Ciarcia, « Presqu’îles d’illusion. Terrains
de bonheur perdu en anthropologie », dans Gradhiva, 32 (2002), p. 27-36 ; Christian Ghasarian,
« Introduction. Sur les chemins de l’ethnographie réflexive », dans C. Ghasarian (dir.), De
l’ethnographie à l’anthropologie réflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux
enjeux, Paris, Armand Colin, 2002, p. 5-23 ; James Davies et Dimitrina Spencer (dir.), Emotions
in the Field. The Psychology and Anthropology of Fieldwork Experience, Stanford University
Press, 2010, not. l’article de D. Spencer, « Disorientation, dissonance, and altered perceptions »,
p. 79-97 ; Sophie Caratini, Les Non-dits de l’anthropologie [2004]. Suivi de Dialogue avec
Maurice Godelier, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, 2012 (cit. : p. 60).
e
66. On cite d’après la 2 édition anglaise. Bronislaw Malinowski, A Diary in the Strict Sense of
the Term [1967], Préf. par Raymond Firth, London, Routledge and Kegan Paul, 1989, passim
(cit. : p. XIX, 10, 24). La citation en français est empruntée à Stendhal.
67. Marianne Lemaire, « Un parcours semé de terrains. L’itinéraire scientifique de Denise
Paulme », dans L’Homme, 193 (2010), p. 51-74 ; Denise Paulme, Deborah Lifchitz, Lettres de
Sanga (M. Lemaire, éd.), Paris, CNRS Éditions, 2015, p. 97 ; Denise Paulme, Une société de
Côte d’Ivoire, hier et aujourd’hui, Paris, La Haye, Mouton, 1962, p. 12 et 14.
68. Michel Perrin, Les Praticiens du rêve. Un exemple de chamanisme [1992], Paris, PUF, 2001,
p. 197 et 198.
69. S. Caratini, Les Non-dits…, op. cit., p. 26 (cit.).
70. Communication personnelle (27 et 29 oct. 2015).
71. Maurice Godelier, La Pratique de l’anthropologie. Du décentrement à l’engagement,
Presses universitaires de Lyon, 2016, p. 32 et 33.
72. Sur ce dernier point, Elke Emerald et Lorelei Carpenter, « Vulnerability and emotions in
research : risks, dilemmas, and doubts », dans Qualitative Inquiry, 17 (2015), p. 743.
73. Un rapport publié en 2007 par l’université de Cardiff pour le National Centre for Research
Methods (Michael Bloor, Ben Fincham, Helen Sampson, Qualiti (NCRM) Commissioned
Inquiry into the Risk to Well-Being of Researchers into Qualitative Research
<www.cardiff.ac.uk/socsi/qualiti/CIReport.pdf> [consulté : 13 sept. 2017]) donne une vue
d’ensemble des risques physiques et émotionnels dans les recherches qualitatives.
74. Rebekah Widdowfield, « The place of emotions in academic research », dans Area, 32, 2
(2000), p. 203-205.
75. Helen Cylwik, « Notes from the field : emotions of place in the production and
interpretation of text », dans International Journal of Social Research Methodology, 4, 3 (2001),
p. 245-246.
76. Pour un exemple, voir Henning Trüper, Topography of a Method. François Louis Ganshof
and the Writing of History, Tübingen, Mohr Siebeck, 2014, p. 309-312.
77. Sylvia Faure et Charles Soulié, avec Mathieu Millet, Enquête exploratoire sur le travail des
enseignants-chercheurs. Vers un bouleversement de la « table des valeurs académiques » ?
Rapport d’enquête. Juin 2005, p. 107-108 et 102-104 <halshs-00602398> [consulté : 19 sept.
2017].
78. J. Zetlaoui, L’Universitaire…, op. cit., p. 107-108, 250-251, 262.
79. S. Balibar, Chercheur…, op. cit., p. 17. Il s’agit là du témoignage d’un physicien « logé » à
l’ENS. L’enquête serait à faire chez les chercheurs en sciences humaines et sociales disposant
dans leur établissement à Paris d’un bureau personnel.
80. Claude Lévi-Strauss, De près et de loin. Entretien avec Didier Eribon, Paris, Odile Jacob,
1988, p. 110-111.
81. Jean Guitton, Le Travail intellectuel. Conseils à ceux qui étudient et à ceux qui écrivent,
Paris, Aubier, 1951, p. 43.
82. Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance. Tome troisième, 1938-1943 (Bertrand Müller,
éd.), Paris, Fayard, 2003, p. 10 et 17.
83. Pierre Daix, Fernand Braudel, Paris, Flammarion, 1995, p. 148 ; M. Bloch, L. Febvre,
Correspondance…, op. cit., t. III, p. 36.
84. Jean-François Bert, L’Atelier de Marcel Mauss, Paris, CNRS Éditions, 2012, p. 98-100.
85. Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 7-12, 533-535 (cit.).
86. Henri-Jean Martin, Les Métamorphoses du livre. Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et
Christian Jacob, Paris, Albin Michel, 2004, p. 156-158.
87. Rémi Hess, Produire son œuvre. Le moment de la thèse, Paris, Téraèdre, 2003, p. 99-100.
88. Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace [1957], Paris, PUF, 1961, p. 56-63 (cit. : p. 58).
e e
89. Françoise Waquet, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir, XVI -XX siècle, Paris, Albin
Michel, 2003, p. 214 et 218-221.
90. Luc Allemand et Vincent Moncorgé, Les Jardins de la physique, Paris, CNRS Éditions,
2017, p. 16 et 147.
CHAPITRE 3

Des objets affectifs

« Entre le tableau vert et les étagères de livres, mon bureau et deux


chaises. Sur ce bureau, des piles de papiers et de dossiers […] que j’essaie
de ranger régulièrement pour que mon ordinateur ait sa fraction de mètre
carré 1. » Tableau à part, qui connote un scientifique, ici un physicien, livres,
papiers, ordinateur sont aujourd’hui les outils de travail ordinaires de tout
chercheur. C’est à ces objets que ce chapitre est consacré.
Et il les met au centre des interrogations à l’encontre d’une perspective
usuelle qui, dans les sciences sociales, donne la bonne place à l’usager,
encore confirmée par l’histoire intellectuelle où la matérialité des
instruments le cède à la subtilité de la pensée. Il est vrai que la banalité,
voire l’humilité d’outils de travail font que l’on n’y prête guère d’attention 2.
Pourtant parce que ce sont des objets d’usage courant, on n’ose écrire de
consommation courante, ils comptent. Utilisés quotidiennement, ils font
partie de l’environnement immédiat et se trouvent en interaction étroite et
continue avec ceux qui les manient 3. Dans cette familiarité que crée une
utilisation ordinaire, des relations se tissent entre l’usager et l’outil mais
aussi entre l’outil et l’usager, relations qui s’accompagnent de réactions
émotionnelles. Les outils en viennent à devenir des objets d’affection quand
ils ne sont pas eux-mêmes des objets affectifs. Ce qui ne se voit guère dans
la routine de la vie ordinaire apparaît de façon frappante dans des
circonstances exceptionnelles de privation ou de perte, dans des
dysfonctionnements ou encore dans des modifications du dispositif de
travail, par exemple, avec l’introduction d’un nouvel outil.
Les objets dont il sera question ne valent pas par leur qualité esthétique
ou par leur rareté ; ils sont, au contraire, modestes, humbles, communs. Ce
sont des objets de tous les jours du travail scientifique, objets anciens,
comme les notes et les livres, objets plus récents, tel l’ordinateur. C’est
d’ailleurs cette dimension ordinaire qui a poussé à les retenir. Ils se
retrouvent, en effet, dans la masse considérable d’outils utilisés quelles que
soient les disciplines. Pour cette raison, aussi, ils sont plus familiers à qui
écrit ces lignes que des instruments scientifiques, des appareils et des
machines en tous genres qui se voient dans le laboratoire du physicien et
qui, eux aussi, suscitent émotions et affects, tel ce frigo construit au prix de
deux ans d’efforts que Sébastien Balibar présentait en ces termes : « pas un
réfrigérateur quelconque, mon instrument de travail, mon enfant 4 ». Objets
de tous les jours, les outils de travail que l’on considère ici ne sauraient être
isolés du milieu dans lequel ils sont employés. Le chercheur travaille si ce
n’est dans l’urgence, du moins dans la hâte. Alors que le temps est toujours
compté et les délais trop courts, l’outil doit faciliter la tâche et non la
compliquer. D’où des réactions émotionnelles vives oscillant entre une
grande affection – « Le frigo tourne comme une horloge suisse. Ah, celui-là
décidément, je l’aime », poursuit S. Balibar 5 – et une extrême violence,
celle dont l’ordinateur qui « plante » au moment crucial peut faire les frais.

La bibliothèque personnelle et les papiers


de travail :
la douleur de la perte
Les documents de travail qui entourent le chercheur sembleraient une
masse neutre ou au mieux pittoresque dans son amoncellement. Il n’en est
rien comme le démontre le simple fait de ne pas retrouver un dossier ou une
note ; dans la tension, l’agacement, l’exaspération qui en résultent, quelques
feuillets, voire un bout de papier deviennent un bien des plus précieux. Ce
constat banal prend une portée tout autre quand, dans des circonstances
parfois tragiques, des chercheurs ont perdu ou craint de perdre tout leur
matériel de travail, livres, notes, manuscrits ; dans le malheur, transparaît un
attachement qui jusqu’alors allait sans dire.
Au titre des événements les plus douloureux, il y a les guerres qui, de
tout temps, ont amené la ruine ou la perte de dépôts de livres. Lors de la
seconde guerre mondiale, dès les débuts de l’Occupation à Paris, non
seulement des collections d’art, mais des bibliothèques privées ont été
saisies et pillées. Plusieurs professeurs juifs furent victimes de ces
spoliations 6. Marc Bloch fut l’un d’eux. L’accent a été mis sur la force
d’âme qu’il montra dans cette épreuve, en citant un passage d’une lettre
écrite à Febvre le 26 septembre 1940 : « … quelque valeur que j’attribue,
naturellement, à tout ce matériel de travail, comme au cadre que ma femme
et moi avions peu à peu constitué […], j’ai fini par éprouver vis-à-vis de
tout cela une sorte de détachement dont je ne me serais jamais cru capable
[…]. En tout cas, autour de moi, et au-dessus de moi, trop de valeurs vitales
sont en balance pour que je songe, bien intensément, au Polyptique, à nos
vases de Venise ou même à mes irremplaçables dossiers sur les plans
parcellaires et la monnaie 7. » Une lecture de sa correspondance ne révèle
pas moins le profond attachement que l’historien éprouvait pour ses livres
et ses notes. Le 8 septembre 1940, dans une lettre écrite depuis Fougères où
il faisait part de sa décision de ne pas rentrer à Paris, il disait sa douleur
d’être privé de ses instruments de travail et la crainte de les perdre à tout
jamais : « je n’abandonne pas sans crève-cœur mes notes, dont l’immense
majorité est à Paris, ma bibliothèque, avec laquelle j’ai l’habitude de
travailler, tous les souvenirs de mon appartement, qu’on me dit fort exposé,
s’il n’est cet hiver, occupé par moi 8. » Cet attachement ressort aussi dans la
lettre précédemment citée du 26 septembre alors qu’il invitait Febvre à
prendre chez lui tout livre qui l’intéresserait, comme pour le sauver. « Vous
me ferez un vif plaisir en mettant la main dessus. De deux choses l’une : je
le retrouverai un jour chez vous et vous m’aurez rendu un très grand
service, ou il sera chez vous jusqu’à toujours et cela vaudra mille fois
mieux pour ma satisfaction personnelle que de le laisser perdre 9. » Pendant
un an et demi, Marc Bloch chercha à faire transférer sa bibliothèque en
province, ne ménageant pas ses efforts à cette fin, balançant entre l’espoir
de réussir et la crainte de tout perdre 10. En janvier 1942, alors qu’une
nouvelle démarche était en cours, il oscillait entre des sentiments mêlés.
« La catastrophe, si elle vient, sera rude. Je l’accueillerai, je l’espère, avec
la résignation que commande la place modeste de ce drame individuel sur la
toile de fond d’une immense tragédie, et aussi et surtout dans un sentiment
de pleine reconnaissance pour tous les amis divers qui se sont efforcés de
m’éviter le coup […]. Inutile de dire la part qui vous revient dans cette
affectueuse gratitude 11. » L’annonce en juin 1942 de la perte est
accompagnée d’un laconique « Vous savez ce que cela représente 12. » Ce
n’est que dans des lettres suivantes que le ton se fait résigné, assimilant la
perte de biens intellectuels à un « fétu dans la tourmente » et à « un malheur
personnel incomparablement moins cruel que ceux par où serait atteinte ou
compromise une vie chère 13 ». Toutefois, le coup était rude comme il
ressortirait de la demande qu’il fit par deux fois à Febvre de ne plus se
répandre en arrière-pensées sur le sujet, sur ce qui aurait pu être fait pour
sauver la bibliothèque 14.
Des témoignages indirects révèlent le choc que furent ces spoliations et
le coût émotionnel qu’elles engendrèrent. En août 1941, Lucien Febvre
écrivait avoir vu « le bon Maurice [Halbwachs] encore tout ému d’avoir
constaté que toute la bibliothèque et toutes les notes, intégralement toutes,
de son beau-père avaient disparu », et il disait sa compassion envers des
amis et des collègues qui avaient tout perdu : « Plus un papier à la maison
[…]. Je crois que celui de nous à qui pareille mésaventure arrive mérite
peut-être qu’on le juge plus malheureux que soi 15 ». Marcel Lob, un ancien
normalien qui se trouva envoyé en 1944 au camp d’Austerlitz où arrivaient
des biens saisis, eut entre les mains la bibliothèque et les papiers de Georges
Ascoli, professeur à la Sorbonne. Dans une lettre qu’il écrivit à son fils
après la Libération, il évoquait l’émotion qui alors avait été la sienne, non
seulement parce qu’il connaissait Ascoli de réputation, mais aussi parce
que : « J’ai été professeur moi-même et je sais ce que ça représente pour
nous, nos bouquins 16 ».
Tout autant que les livres, les notes et manuscrits de travail sont des
biens précieux, peut-être même plus précieux car uniques. Georges
Friedmann, réfugié à Toulouse, perdit dans l’incendie à Paris d’un garde-
meuble (mars 1942) une importante partie de la documentation imprimée
(« tirages à part, revues étrangères, dossiers de coupures, etc. – tout cela
patiemment accumulé depuis des années et non reconstituable ») qu’il avait
réunie pour sa thèse de doctorat d’État. Le 1er avril 1942, il donnait à Lucien
Febvre en un bref message sur une carte interzone cet « avis bien fâcheux –
et pire que cela » ; néanmoins, il gardait « encore une lueur d’espoir »,
mais il concluait : « c’est pour moi un coup sérieux. » Il y revenait plus en
détail dans une lettre du 5 avril, balançant entre « une lueur d’espoir » et la
forte crainte que « tout cela ne soit cendres » ; s’il se félicitait d’avoir avec
lui « le principal, fiches et manuscrits », il terminait sur une note sombre :
« ce serait pour moi une perte trop sensible surtout dans les circonstances
actuelles, je l’avoue. » Le 23 juillet, alors que la mauvaise nouvelle était
confirmée, les termes revenaient d’une perte « très sensible […], plus
sensible encore dans les conditions d’inconfort d’un demi-exil 17 ».
Protéger des notes ou un manuscrit réfère à la valeur donnée à ces
papiers et à la crainte de les perdre. Georges Friedmann, dans la lettre de
juillet 1942 où il faisait état de la perte de la documentation pour sa thèse
d’État écrivait, peut-être instruit par l’expérience, avoir placé le manuscrit
quasi achevé de sa thèse complémentaire « dans un coffre de la Faculté des
lettres, aux soins du brave et solide doyen Dottin 18 ». Lucien Febvre dès
qu’il apprit que Marc Bloch ne rentrerait pas à Paris lui offrit de « garer ses
notes », de les abriter à l’École normale 19. C’est la même solution qu’il
évoquait dans une lettre du 17 mai 1944 envoyée à Fernand Braudel qui, en
captivité à Lübeck, s’inquiétait, devant la tournure des événements, du sort
du manuscrit de sa thèse qu’il lui avait fait parvenir : « Thèse Braudel ? M’a
causé bien des soucis. Divisé les risques. Considéré la rue Monticelli était
fort exposée ; n’y ai rien mis. Moitié des cahiers ici [à son domicile]. Moitié
dans les caves de la rue d’Ulm confiés aux soins du bibliothécaire. Ai pris
mêmes dispositions pour mes propres notes 20. »
Des circonstances bien moins tragiques permettent de mesurer le choc
qu’est perdre un manuscrit ou se défaire de livres. Le biologiste François
Gros a rapporté dans ses mémoires les vicissitudes dramatiques de la perte
de sa thèse, un travail représentant six années de recherche sur les
antibiotiques. Il oublia dans un taxi l’exemplaire unique du manuscrit quasi
définitif avec les figures établies par un dessinateur. Voici le récit fort
révélateur des émotions intenses de l’auteur dont l’épisode final laisse
penser qu’elles furent aussi éprouvées par plusieurs de ses pairs. « On
imagine sans peine quel fut mon accablement, d’autant plus grand que
l’événement était stupide. Il eût fallu que je me remisse à la tâche, mais la
simple idée de reconstituer ce qui m’avait pris des mois à construire me
rebuta tellement que, de dépit, je pris le parti, assez niais je l’avoue, de
mettre une croix sur tout ce travail pour en entreprendre un autre ; je ne
supportais plus que l’on parlât d’antibiotiques en ma présence. » Trois mois
plus tard, alors qu’il ne parvenait pas à éliminer de son esprit « le
traumatisme d’une situation absurde », un appel du commissariat lui apprit
que son manuscrit avait été retrouvé. « Tout à la joie d’apprendre cette
extraordinaire nouvelle, j’invitais mes camarades à une tournée générale »
et, dans ce bonheur retrouvé, il n’alla récupérer son bien que deux jours
plus tard, apprenant alors qu’au bout des quarante-huit heures
réglementaires celui-ci avait été transféré au service des objets trouvés de la
ville de Paris. Il fonça alors récupérer son cher manuscrit non sans un
dernier choc émotionnel : « Ma stupéfaction fut grande en voyant [le
fonctionnaire] revenir après un certain temps en poussant devant lui… un
wagonnet rempli de manuscrits. La moitié d’entre eux étant d’ailleurs des
thèses 21… »
Vider son bureau à l’université, pour ceux qui en ont un, peut être un
événement « déprimant », comme le rapporte l’anthropologue George
Stocking lorsqu’il dut abandonner le bureau qu’il occupait depuis plus de
quarante ans à l’université de Chicago. Ce fut « plus difficile que prévu ». Il
commença par verser ses fichiers aux archives de l’université, donna une
partie des milliers de livres qu’il avait accumulés, en vendit d’autres, jeta
plusieurs douzaines de thèses qui étaient publiées ou microfilmées ; il lui
restait encore un millier de livres qui n’avaient pas trouvé preneurs et plus
d’une centaine qui lui avaient été personnellement dédicacés, autant de
volumes à transporter dans un petit local qui lui était octroyé dans le même
bâtiment. Réfléchissant sur le déménagement de son bureau et les
opérations éprouvantes de tri auxquelles il avait dû se livrer, il notait que,
s’il était mort, cela se serait fait plus rapidement et « avec moins
d’implication émotionnelle ». Pour le gros de la manutention, il eut bien de
l’aide, mais « elle ne put atténuer les aspects psychologiques imperceptibles
de cette opération qui, pour moi, a été une expérience littéralement
existentielle, physiquement, émotionnellement et symboliquement. Au
niveau le plus profond, c’était mettre à la poubelle les icônes de ma vie
scientifique 22… »
Ces réactions émotionnelles d’une grande intensité redoublent encore
quand on considère la gêne, la cruelle gêne, le handicap qui en résultent,
l’effort qu’il y a à se remettre au travail quand tout a été perdu. Le crève-
cœur, le coup sérieux ou encore le traumatisme, pour citer les termes de
ceux qui ont subi spoliations et pertes, disent le caractère précieux dévolu à
des biens qui ne sont pas que de papier ; ils traduisent aussi l’attachement
quasi vital qui lie le travailleur à ses outils, un attachement qui a été brisé.

Le cahier de laboratoire et les notes


de terrain :
un outil-personne
Sans des révélateurs aussi terribles que ceux qui viennent d’être
évoqués, un tel sentiment ne s’exprime pas moins. Le cahier de laboratoire
et les notes de terrain, les deux objets ici pris en considération, permettront
d’en saisir les formes, les causes et les effets, quand un simple produit
manuscrit en vient à être constitué en objet d’affection.
Le cahier de laboratoire peut être à tenue personnelle ou collective selon
la nature des recherches menées 23. Même dans le second cas, quand chaque
membre d’une équipe le remplit au fur et à mesure de l’évolution du travail
en commun, il n’en est pas moins investi d’une haute valeur : Sébastien
Balibar, dans la description-inventaire qu’il fait de son laboratoire,
mentionne « la précieuse collection de nos cahiers d’expériences 24 ».
Des entretiens menés avec des physiciennes du CNRS en 1997 révèlent
le caractère hautement personnel du cahier de laboratoire. Il ressortait à
bien des égards : la préférence pour un format, pour un type de réglure,
pour une couverture toilée avec « l’envie d’avoir un bel objet » ; le choix de
l’instrument scripturaire, par exemple, un stylo-plume plutôt que les bics
fournis par le labo – « c’est agréable d’écrire avec ça, c’est un plaisir » ; les
codes de couleurs employés ; la transcription des informations
instantanément ou après un temps de réflexion ; la quantité plus ou moins
grande des informations portées sur le cahier ; la disposition sur la page des
notes, des dessins, des collages ; etc. Bien des détails qui sont rapportés
quant à la tenue du cahier dénotaient « un investissement affectif dans la
tâche ». Jouaient encore au même effet l’emploi parfois d’un vocabulaire
« maison », une ponctuation d’accentuation – les points d’exclamation ne
manquent pas –, des notations personnelles commençant par « je », des
réflexions libres sur le travail d’autrui, des remarques sur sa recherche, ce
qui marche et ne marche pas : « je ne comprends pas ce qui se passe. Je suis
très ennuyée ». À ce point, le cahier de laboratoire tournerait au journal
intime 25. Alors que dans les années 1990, les règles n’étaient pas aussi
claires qu’aujourd’hui quant au statut et à la conservation des cahiers de
laboratoire, une des raisons pour lesquelles des chercheurs les gardaient,
c’était « par sentimentalisme 26 ».
Le souci d’assurer une traçabilité des recherches a amené à une
formalisation de l’outil ; elle trouve un accomplissement dans le cahier
électronique. Toutefois, cette dernière évolution est encore limitée et elle ne
va pas sans réserves. Parmi les réticences a été avancée une double perte
relationnelle qui s’ensuivrait. « L’accès au cahier de laboratoire papier
nécessite d’en référer à son auteur qui transmet son savoir. Ce contact
physique et cet échange disparaissent avec le cahier numérique. Disparaît
aussi la relation quasi affective qu’ont certains chercheurs avec leurs
écrits 27 ». Avec l’Open Notebook Science (mise en ligne de cahiers de
laboratoire électroniques, depuis 2006), une nouvelle relation ne
s’établirait-elle pas qui lierait le chercheur non tant à son produit qu’à ses
collègues ? En quels termes, on ne le sait : rien n’en est dit.
L’attachement des ethnologues à leurs matériaux de terrain a été noté
par les bibliothécaires et archivistes qui font état de « la grande réticence
qu’ils éprouvent pour en faire des objets d’archive » ; cet attachement serait
tel que se séparer de ces papiers « représente bien souvent un véritable
arrachement 28 ». Attachement et arrachement ne seraient cependant pas
propres aux ethnologues : ils affecteraient aussi des archéologues qui
manifestent « un rapport très affectif aux documents [par eux] produits et
conservés 29 ». Ainsi, des documents de travail se trouvent investis d’un
contenu sensible. Comment ? Pourquoi ? À ce point, il convient d’écouter
ce que les chercheurs eux-mêmes ont dit d’un type de matériaux, leurs notes
de terrain.
On le fera en s’appuyant sur Fieldnotes, un ouvrage collectif publié en
1990 par l’anthropologue américain Roger Sanjek qui avait été frappé par le
contraste existant entre la familiarité avec les notes de terrain, leur
caractéristique de documents créés par les anthropologues mêmes et le fait
que ceux-ci n’en parlaient guère entre eux. Le projet fut moins d’examiner
ce qu’il fallait mettre dans ces notes que de considérer les usages qui en
étaient faits dans l’écriture de l’ethnographie et les questions multiples,
intellectuelles et émotionnelles, que ces documents posaient – telles leur
conservation, leur réutilisation, leur éventuelle mise en circulation, la
responsabilité à l’égard de la population visitée, la lecture de notes
d’autrui, etc. 30.
Outre des remarques éparses que l’on trouve çà et là dans Fieldnotes,
deux articles retiennent plus particulièrement l’attention quand on veut
saisir le ressenti que des anthropologues éprouvent pour leurs notes – la
question de l’utilisation de ces matériaux dans l’écriture de l’ethnographie
n’intéressant pas ici. Le premier, dû à Jean A. Jackson, alors professeur
d’anthropologie au MIT, présentait les résultats d’une enquête sommaire par
entretiens qu’elle avait menée parmi soixante-dix de ses collègues de la côte
Est sur leurs usages et leurs opinions quant aux notes de terrain. Le sujet
guère abordé dans la profession se révéla hautement sensible, ce qui se voit
déjà dans l’emploi de mots familiers du lexique anthropologique, sacré,
tabou, fétiche, exorciser, rituel, pour parler de ces notes. L’émotion est
présente chez quasiment toutes les personnes qui ont été interrogées ; des
sentiments divers sont associés aux notes, à leur recueil, à leur utilisation, à
leur conservation, une gamme qui va d’expressions négatives (épuisement,
anxiété, déception, culpabilité, confusion, rancœur, etc.) à des réactions
hautement positives (satisfaction du travail accompli, fierté,
confiance, etc.), une relecture tardive pouvant engendrer déception ou
plaisir. Ce débordement d’affects souvent mêlés ressortit au caractère
unique des notes, quelle que soit la modalité de leur collecte (y compris
« en ayant sué sang et eau »), au statut ambigu dont elles sont investies
entre un recueil des données et le « moi », à l’expression singulière d’une
identité professionnelle. Les marques d’attachement ne manquent pas, à
commencer pour les notes du premier terrain qui peuvent faire l’objet d’une
préférence : « elles sont comme votre premier enfant ; vous les aimez tous,
mais le premier est le premier, et spécial. » Partager les notes est un sujet
sensible tant elles sont perçues comme privées, voire « sacrées ». La
conservation, la mise en archives laissent voir des positions diverses, mais
rarement neutres et, au contraire, émotionnellement chargées. La crainte de
la perte des notes est bien plus fréquente que celle d’être submergé par
elles. Très peu avouent avoir pris des dispositions pour le futur, un
répondant dit avoir mis quatre ans à prendre une décision, et un autre assure
qu’il brûlera tout avant de trouver ce geste irresponsable, puis de
s’interroger sur l’intérêt que ses notes auraient 31.
La force et l’intensité des sentiments que Jean A. Jackson a notées à
plusieurs reprises, on les trouve dans l’article de Simon Ottenberg
accompagnées de précieuses explicitations. Revenant sur trente ans de notes
de terrain, il écrivait qu’elles faisaient partie de sa personne, non seulement
en raison du travail et de la peine qu’elles lui avaient coûtés, mais surtout
pour trois raisons majeures d’ordre quasiment existentiel : une identité
d’enfance, une aspiration au succès, un désir d’immortalité. Lors de son
premier terrain en 1952-1953 chez les Afikpo du Nigeria, il devait envoyer
au fur et à mesure ses notes rédigées à son professeur, par ailleurs un
homme de pouvoir, et ce n’était « pas sans anxiété » qu’il en attendait les
remarques, venant d’ailleurs le plus souvent de l’épouse que le maître
associait à ses travaux. En conséquence, ses premières notes prirent la
forme d’une « manifestation physique de l’expérience de l’enfance. Chaque
fois que je les utilise, elles ramènent – consciemment ou inconsciemment –
les tensions père-fils, le souhait d’une mère qui réconforte et soutient ». Il
lui fallut bien du temps, avouait-il, pour lire ses notes comme de simples
recueils de faits. Une certaine indépendance conquise sur le terrain et une
réelle euphorie dans le travail ne purent faire que quand, pour écrire sa
thèse, il reprit ses notes, il se trouva reporté dans les mêmes position et
sentiment d’enfance. Les notes étaient siennes, mais le maître toujours là.
« Dans une réaction de défense », il avait « surchéri » ses notes, qui avaient
pris « un caractère bien trop sacré ». Fonctionnait au même effet et le
renforçait l’expérience initiale du terrain, la plongée dans un monde autre
où, comme dans l’enfance, la langue, les règles, tout est à apprendre, où en
tout cela on dépend d’autrui. Les notes reflétaient ainsi « une enfance
culturelle » et documentaient, avec la progression sur le terrain, la
maturation professionnelle de leur auteur. Connectées à l’enfance, ces notes
l’étaient tout autant avec la mort ou plutôt l’immortalité. Ottenberg avait
pris des dispositions pour qu’à son décès elles soient largement ouvertes à
la consultation des chercheurs. Alors qu’il n’avait pas d’enfants, elles
seraient des « descendants de substitution ». Pour le présent, elles
symbolisaient le succès professionnel qui avait été le sien : des publications,
un poste, une certaine aisance financière. D’où la remarque conclusive :
« Mes notes de terrain ont donc de très fortes références psychologiques
pour moi […]. Elles sont un élément clef de ma vie personnelle […]. Elles
sont une très grande partie de moi ». Ce qui explique, poursuivait-il, « que
l’on ait envers elles des sentiments extrêmement forts – tendresse, rejet,
hostilité, vif attachement, etc. – et que le processus d’écriture puisse exiger
une certaine lutte contre des émotions personnelles de la sorte […]. Ces
notes sont, après tout, très autobiographiques, sous quelque aspect qu’elles
se déguisent ». Néanmoins, cette autobiographie avait dans son écriture
même perdu un peu de son épaisseur émotionnelle quand Ottenberg avait
jeté les scratch notes (soit les notes griffonnées durant ou immédiatement
après un entretien, une cérémonie) qu’il avait un temps conservées ; leur
disparition avait « réifié » la transcription qu’il en avait faite en fieldnotes.
Par ailleurs, les unes comme les autres n’avaient point enregistré, mais
« réprimé » des impressions, des scènes, des expériences qui avaient fait
son quotidien sur le terrain, dont des émotions comme de la colère à
l’occasion de marchandages ou la déprime causée par ses fiascos
linguistiques ; le souvenir s’en conservait bien dans sa mémoire, dans ses
headnotes – Ottenberg est l’inventeur de la notion –, mais il s’était distordu
au fil du temps, et ses notes de terrain lui apparaissaient d’« une objectivité
consternante 32 ».
Ottenberg, un temps hostile à une utilisation par autrui, a fait le choix de
déposer ses notes, de les ouvrir à la libre consultation des chercheurs qui y
trouveront des données historiques et, en raison d’événements survenus
depuis lors au Nigeria, quasiment uniques sur les Afikpo. La lecture de
documents devenus archives pourrait s’assortir d’une autre strate
émotionnelle. Cela apparaît dans les propos de Nancy Lutkehaus qui, pour
son terrain dans un village de l’île de Manam (Papouasie-Nouvelle-
Guinée), eut accès aux notes d’une anthropologue alors décédée qui l’y
avait précédée bien des années plus tôt. Dans leur lecture se conjuguèrent
l’appropriation d’informations et l’empathie avec une chercheuse qu’elle
n’avait pourtant pas personnellement connue. Lire ces documents désormais
d’archives fut un processus d’interaction « aux dimensions à la fois
intellectuelles et émotionnelles », qui résulta, pour elle, en « une relation
personnelle aux notes 33 ».
De ces témoignages, il ressort que les notes de terrain ne sont pas pour
les anthropologues que des données. Ces feuilles manuscrites ou
dactylographiées, tout autant qu’elles définissent une identité
professionnelle, allèguent une personne dans son itinéraire intellectuel et
émotionnel. Elles sont doublement précieuses, tant en raison de leur
importance documentaire – il a fallu de la peine pour les obtenir et elles
sont nécessaires au travail ethnographique – qu’eu égard à la valeur
affective qui accompagne leur usage, leur lecture et relecture. On mesure
alors ce que peuvent être la force et la nature de l’attachement et de
l’arrachement que des archivistes ont constatés.

Le livre imprimé : des signes affectifs


Le livre, la revue sont familiers aux chercheurs, d’ailleurs souvent
photographiés devant un rayonnage ou un volume en mains. Plus que des
emblèmes, ils sont des outils de travail quotidiens. En cela, ils en viennent à
être chargés des affects qui se portent sur le bien possédé, choisi, utilisé. À
l’inverse, pourrait-on dire, il arrive qu’ils fonctionnent comme des objets
affectifs, c’est-à-dire qu’ils suscitent des affects, positifs et négatifs ; ainsi,
le livre imprimé possède, dans sa matérialité même, une puissance
émotionnelle que l’on ne saisira pas ici dans l’ordre de la bibliophilie.
Henri-Jean Martin a dit, non sans une pointe d’exagération, son
exaspération face à un regard purement bibliophilique, tout en protestant du
plaisir éprouvé à voir un livre ancien, à le prendre en mains. Son émotion
était autre : « Quand je vois un livre, je me demande avant tout ce qu’il me
raconterait de sa vie s’il était doué de parole […]. Je suis ému par la pensée
de tous ceux qui m’ont précédé et qui l’ont touché 34. »
Le livre que les chercheurs manient habituellement est censé par son
format, son papier, sa typographie permettre une lecture confortable ; d’où
de l’insatisfaction quand ces éléments ne servent pas ce but, quand le
format est encombrant, le papier brillant, la typographie trop serrée, etc. La
familiarité avec ce type d’interface et la sacralité dont elle a été investie ont
probablement joué dans la première réception du livre numérique, qui reste
encore limitée ; le nouveau produit a d’ailleurs été vu comme « le
cauchemar d’un livre appauvri : privé de sa matérialité, de son individualité,
de sa maniabilité, contraint dans l’espace uniforme et fastidieusement
lumineux d’un écran 35 ».
De surcroît, l’équipement paratextuel (le jeu des caractères, la titraille,
les tables, les index, etc.) dont le livre imprimé a été au fil du temps muni
en a fait un système de lecture efficace. On s’en tiendra à un élément qui est
familier aux chercheurs et connote la publication scientifique : les notes de
bas de page. Ce ne sera pas pour explorer leur contenu afin de suivre le
cheminement d’une pensée ou de percer une stratégie auctoriale 36. On s’en
tiendra à leur présentation matérielle pour saisir les réactions tout
émotionnelles que déclenchent ces signaux quand ils ne sont pas à la place
attendue ou quand leur aspect change 37.
Les recherches en sciences humaines s’accompagnent de notes souvent
nombreuses ; elles sont la preuve de ce que l’auteur affirme, l’indication des
sources qui sous-tendent son propos et des références qui guident sa
démarche. L’historiographie française en a fait une règle de métier, règle
strictement observée comme l’attestent la masse des notes dans ces écrits
d’apprentissage que sont les thèses et leur proportion parfois considérable –
le tiers, la moitié du volume – dans des ouvrages de recherche 38. Ces notes
sont traditionnellement placées en bas de page, et c’est ainsi que les
chercheurs ont été habitués à les voir et qu’ils préfèrent les voir 39. Or, dans
les années 1970-1980, pour des raisons techniques et économiques, les
notes ont été renvoyées à la fin de l’ouvrage. Le procédé qui devait réduire
les coûts et séduire un « grand public » a causé du désagrément au
spécialiste, désagrément devenu insupportable quand les nouvelles
techniques d’impression ont permis de replacer sans frais les notes en bas
de page. François Richaudeau, qui a beaucoup réfléchi sur les lisibilités
typographiques, rappelait que, pour être consultée, la note devait être
trouvée « rapidement et aisément », ce qui n’était pas le cas dans « la
majorité des ouvrages sérieux français », avant d’évoquer les trois cas de
figure, tout aussi insupportables, qui se rencontraient : « a. ou les notes sont
toutes regroupées en fin de volume, ce qui justifie une certaine irritation du
lecteur ; b. ou elles sont toutes regroupées en fin de volume, mais avant la
table des matières et parfois avant la bibliographie ; et comment les
trouver ? Une solution : arracher ces dernières pages du livre… c. ou elles
sont placées à la fin de chaque chapitre du livre, c’est-à-dire
introuvables 40. »
Des comptes rendus ont déploré les conséquences fâcheuses qui
dérivent de ce procédé peu pratique d’un va-et-vient constant entre des
pages doublé d’un effort de mémorisation : une lecture hachée, parfois du
découragement et donc la non-prise en compte de notes, soit une perte
d’information, tout cela s’accompagnant de manifestations de lassitude et
d’agacement, d’un sentiment de frustration ou tout simplement d’un hélas
de résignation 41. Deux exemples permettront de prendre la mesure concrète
de ces réactions. Le recenseur d’un ouvrage sur un sujet voisin de celui ici
traité, Emotion, Restraint, and Community in Ancient Rome (Oxford
University Press, 2005), après avoir constaté un style d’écriture de type
essayiste, poursuivait, le ton montant au fur et à mesure des lignes : « le
corollaire inévitable de ce style d’écriture – à savoir que les notes sont à la
fin du texte, et non au bas de la page, puisque les éditeurs supposent que les
notes en bas de page font fuir les lecteurs non-spécialistes – rend la lecture
fastidieuse et frustrante si l’on veut voir les preuves. Tout particulièrement
dans un livre où quasiment toute observation ou affirmation est
nécessairement et à juste titre soutenue par une citation textuelle ou une
référence (de fait, les notes constituent plus d’un quart de la masse totale du
livre), il est profondément agaçant de devoir constamment aller aux
notes 42 ». Le propos était bien plus vif sous la plume de Pascale Bourgain
disant, avec un inconfort de lecture, qui n’était pas rare, l’énervement qui
ici avait atteint un sommet. Après avoir fait un éloge de l’ouvrage, une
traduction de l’Histoire ecclésiastique de Bède le Vénérable, « la meilleure
à ce jour » et signalé une annotation « excellente », elle poursuivait sur un
tout autre registre : « Mais par une sorte d’aberration éditoriale, qui
continue à sévir sur la foi d’anciens préjugés, alors que la difficulté
technique n’est plus en cause, cette précieuse annotation qu’il serait si
confortable de suivre d’un aller et retour de l’œil en bas de page, est une
fois de plus exilée en fin de volume, obligeant le lecteur intrigué par l’appel
de note à retenir deux chiffres, celui de la page et celui de la note, pour
assouvir son légitime désir de connaissance. Sans compter les crampes dans
les doigts s’il souhaite s’éviter d’avoir à retenir le chiffre de la page. Inutile
de dire qu’avant d’arriver au bout de ce périple de la mémoire, le
malheureux utilisateur a oublié, soit le chiffre de la note, soit l’objet de sa
curiosité. On ne sait trop ce dont il faut s’étonner, soit du sadisme de
l’éditeur qui condamne l’utilisateur à un tel supplice, soit du masochisme
des auteurs qui se donnent un tel mal pour mettre au point des notes qui ne
seront pas lues, par écœurement, sauf en cas d’extrême besoin.
Économiquement, quatre-vingts pages de notes presque inutilisables, c’est
sans doute une absurdité. Intellectuellement, un pareil mépris des légitimes
besoins du lecteur est une incorrection 43. »
De façon générale, les notes finales insupportent le spécialiste et c’est
lui qu’elles font fuir. Une enquête menée dans trois départements
(humanités, sciences, sciences sociales) d’une université anglaise montrait
que les notes placées à la fin d’un article, d’un chapitre ou d’un livre, sont
jugées « irritantes » et qu’elles sont facilement ignorées 44. Un récent
sondage tweet qui, lancé par un professeur britannique de psychologie et
neurosciences, portait sur les aspects les plus odieux de la présentation et la
soumission de manuscrits d’articles à des revues, mettait la suppression des
notes finales à la cinquième place (sur 13) des souhaits formulés par les
participants 45.
Des techniques éditoriales ont été mises au point pour remédier quelque
peu à cet inconvénient des notes en fin de volume, pour répondre aux
plaintes véhémentes de lecteurs et leur assurer une lecture plus confortable.
Ce fut le plus souvent en plaçant dans la section des notes un titre courant
indiquant, page par page, au lecteur qu’il trouverait là les notes
correspondant à tel chapitre ou, plus utile, les notes correspondant aux
numéros de pages indiqués. Il est d’autres procédés, plus rares, qui ne
témoignent pas moins de la prise en compte de l’insatisfaction des lecteurs.
Une solution de compromis a été de placer toutes les notes en fin de volume
et de distinguer celles qui étaient jugées les plus substantielles par un
astérisque placé dans le texte 46. Plus complexe assurément fut le dispositif
consistant pour un gros ouvrage collectif à imprimer les notes sur un papier
d’une qualité différente dont la bordure était teintée en gris. « Un simple
regard sur la tranche du livre désigne leur emplacement, et comme ces notes
sont numérotées à la suite, de 1 à 1570 […], il est plus facile qu’à
l’ordinaire d’y accéder. » Cette « remarquable idée » ne semble pas avoir
fait école ; peut-être le module minuscule desdites notes et le caractère
microscopique de leurs numéros compliquèrent à leur tour la tâche qui
imposait déjà de « manœuvrer » une masse de papier parfois lourde (430
pages pour le lecteur du premier article 47). Bref, aucune de ces inventions
typographiques n’est satisfaisante ; quant à placer et déplacer deux signets,
cette solution sommaire à laquelle se résout parfois le lecteur, elle est jugée
« perturbante 48 ».
Le confort, c’étaient les notes en bas de page, et l’emplacement souhaité
était, comme l’écrivait Richaudeau, « à la hauteur de la ligne du texte la
citant 49 ». Cet idéal, un journal papier a tenté de l’approcher en reliant par
un filet les notes de bas de page à leur numéro d’appel dans le texte 50.
L’édition électronique le réalise aujourd’hui : les premiers mots de la note
sont dans la marge et un simple clic sur le numéro donne toute la référence.
Ce « voyage » fastidieux que le lecteur est contraint de faire entre texte
et notes en fin d’article ou d’ouvrage se double d’un autre tout aussi irritant
alors que les notes sont pourtant bien placées au pied de la page. Ainsi
l’auteur d’un compte rendu publié dans la London Review of Books
rapportait l’expérience « frustrante » qui avait été la sienne quand, sur un
point qui l’intéressait particulièrement, il avait dû remonter soixante pages
pour trouver la référence complète de l’article cité en forme brève sur
laquelle la démonstration s’appuyait 51. Une si longue remontée peut être
évitée, il est vrai, en se reportant à l’index ou à la bibliographie finale, en
supposant pour l’un que les notes y aient été intégrées, pour l’autre qu’elle
soit complète ; le lecteur n’en est pas moins contraint à un nouveau périple
dans un univers de papier, avec toutes les réactions d’agacement et
d’irritation que la perte de temps engendre.
Plus grand est le trouble que le chercheur peut éprouver quand il est
amené à consulter un travail dans une discipline qui utilise une présentation
diverse des références, celle qui suit le système Harvard. Dans les revues de
sciences sociales, les notes en bas de page sont généralement peu
nombreuses et brèves ; les références consistent en une indication sommaire
– nom (s) d’auteur, date et éventuellement numéro de page – placée dans le
texte entre parenthèses, reprise et développée dans une liste finale.
L’introduction de ce système reste mal connue, ne serait-ce que dans sa
datation (d’autant qu’il est des revues qui hésitèrent des années entre les
deux systèmes) ; les réactions, qu’il suscita, le sont encore moins. Les
quelques remarques portent sur les conséquences épistémologiques de cette
présentation des références : un savoir moins littéraire et plus scientifique ;
une neutralisation des ouvrages cités, tous pesant d’un même poids ; un
« aplatissement » du texte privilégiant l’apport de résultats ou
d’information ; une linéarité de la construction ; etc. 52. Un éditorial du
géographe britannique Derek Gregory qui en 1990 donnait des précisions
sur l’adoption du système Harvard dans des revues de géographie en langue
anglaise, ainsi que sur ses incidences intellectuelles, laissait filtrer ses
réactions de lecteur : parcourir un article qui suivait ce protocole se
transformait en « une course de haies épuisante pour franchir des
parenthèses interminables, une sorte de steeple-chase de Harvard » ; encore
l’épreuve était insatisfaisante alors que le contenu de la parenthèse était
moins évocateur qu’un titre même abrégé et que la suite des noms dans la
parenthèse n’apparaissait pas avec une évidence logique autre que celle du
fichier de l’auteur 53.
En sciences sociales, le système Harvard est aujourd’hui courant. Les
instructions aux auteurs d’une revue de sociologie française, que l’on suit
ici, précisent que les notes en petit nombre « apportent des exemples ou des
précisions, non des suites de raisonnement qui doivent trouver leur place
dans le fil du texte […]. Les appels de notes, de même que les appels de
références, ne doivent pas gêner la lecture. Ainsi, ils sont placés autant que
possible à la fin des phrases et, en aucun cas, ils ne viennent scinder une
expression ou une proposition ». Or, la consultation de cette revue montre
dans des articles quelques libertés par rapport aux recommandations : des
références appelées entre parenthèses se trouvent au milieu d’une phrase ; il
y a plusieurs parenthèses référentielles dans une même phrase, sans compter
qu’une parenthèse contient une suite de références ; quant aux notes, il
arrive qu’elles ne soient ni de nombre ni de taille modérés 54. Le chercheur
habitué à ce système pourrait donc rencontrer de la gêne dans sa lecture ;
qu’en sera-t-il pour celui qui « venu d’ailleurs » est déjà désorienté et
déconcerté par une modalité duelle de présentation qui ne lui est pas
familière ? Le trouble tourne à l’embarras quand il est amené à publier dans
une revue ou dans un ouvrage qui n’est pas de sa discipline ; il doit faire les
comptes avec un système qui, on l’aura compris, n’est pas que de simple
présentation. Encore dans les réactions que l’on a documentées, on a laissé
de côté le casse-tête que sont des normes de présentation des notes dans
certaines revues ou collections et « l’irritation » qu’entraîne le reformatage
des notes à la suite d’un changement d’éditeur 55.
Ce signe matériel qu’est la note de bas de page, pour en rester à elle,
suscite des réactions émotionnelles qui sont celles du travailleur qui ne
trouve plus sous la main l’outil qu’il souhaite ou auquel il est habitué. Que
celui-ci ne soit plus à sa place, qu’il faille en changer, c’est, avec la perte de
temps, de la fatigue, de l’embarras, de la contrariété, de l’énervement qui se
répercutent, même très momentanément, sur l’activité du chercheur.
Tableaux, graphiques et cartes porteraient à de mêmes remarques. Ces
outils de visualisation, outre qu’ils facilitent la communication de
l’information et mettent en évidence les phénomènes étudiés, ont une
fonction rhétorique : emporter la conviction du lecteur 56. L’historiographie
française des années 1960 et suivantes en a fait un grand usage et, dans
certains travaux, ils étaient de rigueur et abondaient. Or, si les tableaux,
écrit Philippe Carrard, « rendent plus aisée la transmission des données
quantitatives, [ils] soulèvent parfois des difficultés de déchiffrement, du
moins pour le lecteur non spécialisé » ; et de donner l’exemple d’un tableau
occupant quatre pages comptant chacune de 25 à 31 lignes et 15 colonnes :
outre des libellés qui exigent des connaissances spécifiques, le lecteur doit
faire preuve d’une « attention soutenue » ne serait-ce que pour ne pas se
perdre dans les lignes en gardant à l’esprit les X et Y mis graphiquement en
corrélation. Ce lecteur « prendra sans doute acte qu’il y a des tableaux »,
puis il passera au texte où il trouvera décrite « en quelques lignes et dans un
langage très accessible » l’évolution que figuraient les quatre pages de
tableau. De même une carte trop chargée, la difficulté à distinguer les uns
des autres les symboles choisis, sans compter une réduction excessive à
l’impression mettent à l’épreuve la patience du lecteur 57. Et celle-ci l’est
encore davantage lorsque la carte ou le graphique n’a pas été placé face au
texte auquel il se rapporte, mais des pages plus loin, voire en fin de
volume 58. De sorte que le lecteur qui doit faire des allers-retours entre texte
et carte (ou graphique ou tableau) éprouve alors les mêmes réactions de
gêne, d’agacement et de lassitude que pour consulter une note en fin
d’ouvrage ; à terme, il prend acte qu’il y a des cartes ou des graphiques,
puis il les ignore 59. Comme le font les auteurs de comptes rendus
d’ouvrages d’histoire qui se bornent le plus souvent à signaler la présence
de graphiques et cartes – un gage de sérieux –, ou bien à en déplorer
l’illisibilité.
Que l’équipement paratextuel qui accompagne livres et articles soit une
aide pour le lecteur dans le repérage de l’information aussi bien que dans le
sien – il sait où il en est dans la lecture et se sent guidé –, cela ressort on ne
saurait mieux de ce que furent les débuts de la navigation sur le web.
L’enthousiasme initial que l’hypertexte suscita en affranchissant le lecteur
d’une lecture linéaire retomba vite face aux sentiments de dépaysement, de
désorientation et d’inconfort devant une masse considérable d’informations
inorganisée qui pouvait même apparaître hostile. Le lecteur désormais privé
des repères traditionnels ainsi que de l’habituelle figure auctoriale éprouvait
une certaine frustration à se mouvoir dans un espace communicatif quasi
infini, jusqu’à se sentir comme « abandonné » et « orphelin ». D’où une
réaction de découragement qui amenait parfois à se raccrocher à une
information au hasard. La nécessité est apparue de mettre en place une
signalétique paratextuelle, graphiquement et linguistiquement claire, qui,
créant une situation de communication à la fois efficace et
« émotionnellement rassurante », porte à une navigation heureuse et aisée 60.

L’ordinateur : peur, émerveillement,


frustration, rage
L’ordinateur trône aujourd’hui sur les bureaux et, portable, il suit
partout le chercheur : « je ne m’en sépare jamais », écrit Sébastien
Balibar 61. Or, cette omniprésence est, pour l’historien, un phénomène
récent. Ce n’est que dans les années 1980 que l’ordinateur, devenu micro-
ordinateur, est entré dans les outils de travail du chercheur ou, plus
exactement, est devenu un outil directement manié par lui. Comme toute
nouvelle technique 62, il a suscité, à ses débuts dans le monde scientifique,
enthousiasmes et phobies, emballements et réserves, avant de devenir un
objet banal et que d’autres réactions accompagnent son emploi quotidien.
C’est cet itinéraire émotionnel que l’on retracera ici en s’en tenant aux
usages non spécialisés, c’est-à-dire les plus courants et les plus partagés (le
traitement de texte, le courriel, la consultation de sites et de bases de
données, l’utilisation de quelques logiciels) ; on en restera au monde des
sciences humaines et sociales.
Partons des réactions des premiers utilisateurs d’un micro-ordinateur
dans les années 1980, quand celui-ci commença à prendre la place de cet
outil usuel qu’était la machine à écrire. Un ouvrage publié en 1983 –
Writing with a Word Processor – servira d’introduction. Ce guide informel
est en fait le récit d’une expérience personnelle qui n’est pas sans puissance
évocatrice pour ceux qui, dans ces années-là, firent leurs premières armes.
Son auteur, William Zinsser, qui travailla dans l’édition et dans l’université,
rapportait l’apprentissage qui avait été le sien quand il avait franchi le pas.
L’appropriation de l’ordinateur n’avait pas été chose aisée : chaque étape du
processus avait amené son lot de difficultés et, avec elles, craintes et
angoisses, revers, joies et triomphes.
L’achat avait été une première source d’« anxiété » : la taille de
l’équipement l’avait « abasourdi » et l’idée de faire fonctionner ensemble
les divers éléments l’avait « intimidé » ; durant la démonstration, les
commandes delete et erase l’avaient rendu « nerveux » et initialize l’avait
« paniqué » ; au fur et à mesure des explications, « un vertige l’avait saisi et
ses mains transpiraient ». Il avait été « tendu » tout au long de l’essai qu’il
avait fait. Ce n’est pas « sans frustration ni stress » qu’il avait finalement
acquis un ordinateur et une imprimante. Il éprouvait, en effet, les blocages
usuels face à l’ordinateur, dont « la crainte de perdre » le texte écrit à grand-
peine quand « chaque phrase est une petite victoire », et il partageait
l’attitude de « l’humaniste face à la science, faite d’un sentiment de
supériorité face à ce qu’il ne comprend pas, un mélange de snobisme et de
lâcheté. » La livraison de la commande fut un nouveau sujet d’angoisse.
Les quelque trois kilos de la documentation, qu’on lui avait présentée
« comme écrite de façon à ce qu’en théorie vous puissiez faire votre auto-
apprentissage », et les cinq cartons de matériel le découragèrent un temps ;
il en avait « l’estomac noué » ; il continuait d’utiliser son Underwood. Puis,
il prit courage, brancha les multiples câbles et se mit à l’œuvre.
S’ensuivirent une série de faux départs et des « moments de désespoir » : il
se sentit alors « inférieur » face à la machine. « Mon esprit chancelait
devant la masse des fonctions complexes que je ne maîtriserais jamais. Tout
ce que j’avais craint devenait vrai : j’étais vraiment trop stupide pour cette
machine. Je me sentais paralysé et je ne voulais pas continuer. » Une série
d’incidents le confirmèrent dans son impression. La machine était
« intimidante » et il ne se mettait pas au travail « bien à l’aise […]. J’avais
peur que si je tapais sur la mauvaise touche je ne cause quelque désastre
irréparable ». Puis, le métier commença à venir avec le plaisir du silence et
de la facilité de la frappe, sans retour chariot à faire. Une première heure de
bonheur dans la rédaction de son livre fut interrompue par un message
d’erreur ; la machine avait planté. La description de son appel à la hotline
donne la mesure de son désarroi : il fut « surpris de voir combien il était
agité : les mains moites, le pouls battant » dans la crainte de perdre ce qu’il
venait d’écrire et qui lui sembla alors « un bijou ». Il accueillit la terrible
nouvelle avec des « sueurs froides ». Il reprit alors son Underwood pour
tenter de mettre sur le papier ce qu’il venait de perdre : « sa satisfaction
émotionnelle » en retrouvant son texte fut quelque peu émoussée par le
contact avec la machine à écrire qui lui parut dure et lourde. Au fur et à
mesure des incidents et d’une panne, de moments de désespoir et
d’énervement où il en vint à insulter l’ordinateur, il apprit, et notamment à
sauvegarder. Une certaine routine s’installa qui l’amena à « être plus
détendu », même s’il avait en tête « l’idée que l’équipement pouvait faire
défaut à tout moment ». Le plus infime progrès était salué avec « un
transport de joie » et « chaque petite victoire augmentait sa confiance ».
Imprimer fut l’ultime étape à maîtriser ; la première fois qu’il utilisa
l’imprimante, ce fut avec « le respect nerveux porté au cyclotron » qu’il la
mit en marche avant de se rendre compte très vite que c’était un jeu
d’enfant, et de s’émerveiller devant les pages qui s’imprimaient toutes
seules. Six mois, plus tard, il était regardé avec estime par ses collègues
restés à la machine à écrire, lui, considérant désormais son ordinateur avec
un certain détachement. Il y eut bien encore quelques incidents, mais il se
sentait davantage maître de la situation : « Plus de fibrillation du cœur
quand un message d’avertissement s’affiche à l’écran, juste un battement ».
Il abandonna ce vieil ami qu’était la machine à écrire ; le traitement de texte
était devenu « la chose la plus naturelle du monde 63 ».
De telles réactions émotionnelles – et encore ne les ai-je pas toutes
citées – sembleraient aujourd’hui excessives ou, pour le moins, étranges si
on ne les rapportait à un contexte où l’outil était totalement nouveau, où il
était fort coûteux, où les opérations étaient complexes, où l’usager, le plus
souvent informatiquement illettré, devait se débrouiller dans une
documentation aussi volumineuse qu’incompréhensible. La maîtrise
s’acquérait par l’erreur et au fil de trucs glanés de ci, de là ; la comparaison
avec l’outil antérieur, la machine à écrire, était une incitation à poursuivre.
Ces réactions sont corroborées par des études qui, faites dans la seconde
moitié des années 1980, portent sur la perception et l’appropriation du
micro-ordinateur par des universitaires ou des membres de professions
intellectuelles bornant l’usage de la machine à du traitement de texte. Ceux-
là avaient franchi le pas car, comme Zinsser l’écrivait, il existait alors des
comportements de refus. De fait, l’ordinateur ne fut pas sans susciter de
l’aversion, en fait une gamme de réactions hostiles ou négatives qui réfèrent
à une phobie, à de l’anxiété ou à de l’opposition 64.
Dans cette anxiété entre un élément que met en évidence une enquête
menée à l’université de Stanford en 1983-1984 dans des départements
d’humanités auprès de 135 enseignants qui avaient reçu un IBM à utiliser
pour du traitement de texte avec l’aide d’une assistance sur place. Si cette
étude visait à saisir les incidences du nouvel outil dans la phénoménologie
de l’écriture, et si donc les réactions émotionnelles des participants ne sont
pas le sujet, il n’en reste pas moins que ces entretiens révèlent la crainte de
la perte que pouvait entraîner l’usage de l’ordinateur. Ce n’était pas ici celle
du texte, mais celle de l’écriture et, avec elle, d’une tradition et d’une
profession, ainsi que d’un plaisir physique. La moitié des personnes
enquêtées écrivaient leur brouillon à la main et presque toutes faisaient les
corrections à la main. L’écriture était, pour elles, un processus sensuel liant
physiquement celui qui écrit au langage et à la culture. Soit suivant les mots
de l’une d’elles : « J’aime les caractères, le manuscrit et l’écriture […].
J’aime le processus physique. J’aime écrire, physiquement. » Et à propos de
la révision d’un texte : « J’éprouve le plaisir d’un sculpteur, en insérant et
en révisant de mes propres mains […]. J’aime les mots comme ils sont,
lettre par lettre, et leur forme, et comment je les fais quand je les écris, et je
ne veux pas perdre le contact avec cela ». Certains dirent avoir fait des
rêves effrayants à l’idée de la fin de cette relation. D’autres déplorèrent une
autre perte, celle de l’histoire d’une pensée qui se déployait sur la page
manuscrite au fil des insertions marginales, des flèches, des reformulations
interlinéaires 65.
Les réactions émotionnelles des utilisateurs sont, elles, au cœur d’une
enquête canadienne faite en 1986 ; d’ailleurs, l’un des articles qui a été tiré
de cette étude porte sur l’expression des peurs suscitées par la machine.
Quarante travailleurs intellectuels, en majorité des enseignants à
l’université, âgés de 35 à 50 ans, utilisant chez eux pour leurs travaux un
micro-ordinateur (le plus souvent un Macintosh) acquis personnellement
ont été interrogés. Ils avaient déjà une certaine pratique, se servant de
l’ordinateur depuis une durée de trois mois à trois ans, la majorité depuis un
an ; tous utilisaient exclusivement ou surtout des logiciels de traitement de
texte. Ils s’étaient formés par eux-mêmes, refusant d’investir dans la
technique, voire prenant les distances par rapport à elle. L’ordinateur est un
outil. Deux discours émotionnels s’enchevêtrent : la peur et
l’émerveillement. La peur est une notation qui est venue spontanément et
généralement chez les personnes interrogées, en fait des peurs multiples.
Outre la peur d’être dépassé si l’on ne s’y met pas, celle d’être envahi, ou
celle de ne pas arriver à apprendre, c’est, pour en rester au micro-ordinateur,
les craintes de dysfonctionnements, de perte d’un document, de problèmes
techniques qui amèneraient une réparation coûteuse et la privation de la
machine. Tout incident plongeait dans l’anxiété. Des utilisateurs étaient
sans cesse sur le qui-vive, et l’un d’eux disait sa crainte que la machine trop
sollicitée ne « s’énerve ». Ces peurs multiples renvoyaient à une sorte de
menace que représenterait la machine – d’où peut-être le fait que certains
disent lui parler –, à l’instar d’un outil magique d’autant que l’expertise
technique était des plus limitées.
Cette « perception apeurée » allait de pair avec un discours émerveillé.
Une part importante des personnes interrogées était enthousiaste devant un
outil qui facilite le travail, qui « aide », et pas seulement en permettant de
remodeler le texte, d’avoir une copie parfaite, de voir des pages s’imprimer
toutes seules. Outre le gain de temps, les usagers étaient subjugués par le
fait que propreté, netteté, perfection et droit à l’erreur puissent se conjuguer.
Alors que le terme de comparaison, implicite ou explicite, était la machine à
écrire, ils vantaient le plaisir d’utiliser l’ordinateur qui se faisait en quelque
sorte oublier : « Tu ne l’entends plus, tu ne t’en occupes plus, tu ne fais plus
de retour chariot, tu ne t’occupes plus de mettre du papier, il n’y a plus rien
là, c’est la disparition presque totale de la technique, au point d’écrire les
yeux fermés, uniquement concentrée sur les idées. » Le temps passé sur la
machine ne pesait guère. L’ordinateur donnait l’impression heureuse d’une
puissance décuplée, comme si l’on écrivait tout seul, comme si l’on voyait
sur l’écran « un miroir plus poli de sa pensée ». Un professeur d’université,
après avoir récapitulé l’aide multiple que lui apportait la machine,
concluait : « j’ai de l’affection pour elle, ça je ne le cache pas, parce qu’elle
est un instrument agréable, c’est vrai 66. »
De réels affects pour la machine ressortent d’une observation qualitative
faite en France en 1987, qui entérine bien des conclusions de l’enquête
canadienne. Elle porte sur les usages à domicile du micro-ordinateur et du
minitel (que l’on laissera ici de côté) par 60 personnes, la moitié exerçant
une profession intellectuelle (principalement des universitaires), travaillant
sur l’ordinateur plus de trois heures par jour en moyenne. La grande
majorité n’avait pas de culture technique et n’affichait aucun intérêt pour
cela ; l’objet a une pure valeur d’usage. Nombre ne faisaient que du
traitement de texte et se contentaient d’un savoir-faire rudimentaire sans
s’interroger davantage. Deux constats se dégagent. C’est d’abord celui de
l’omnipotence de la machine, du décuplement de l’efficience et de la
productivité. Dans une comparaison avec la machine à écrire, on insistait
sur la souplesse, la flexibilité, la simplification des tâches, la facilité de
travail et l’efficacité que l’ordinateur permettait. Il en venait pour certains à
démystifier le travail d’écriture qui « effraie moins », comme le disait un
ethnologue. Le traitement de texte donnait certaines propriétés de l’écriture
traditionnelle mais enrichie de multiples possibilités, permettant de
maîtriser l’ensemble de l’écriture jusqu’à l’impression avec la possibilité de
remanier sans cesse ; il offrait aussi « les plaisirs de la formalisation
visuelle du texte ». Cette maîtrise d’un travail mené de bout en bout
procurait « une réelle satisfaction. Le micro-ordinateur favorise
l’autogestion et crée un sentiment de puissance qui n’est pas étranger à
l’énonciation du plaisir de travailler ». Tout cela alimente le second
discours : celui d’une relation très personnalisée avec la machine et du
plaisir de travailler avec elle. « Le travail devient plus agréable et plus
amusant », disait une égyptologue ; « il y a un rapport à la machine qui me
plaît », déclarait un historien. De l’un et l’autre discours, ressortait « une
forte appropriation de l’appareil, voire une relation de dépendance proche
du comportement affectif de l’ouvrier-artisan envers ses outils 67 ».
Quelques années plus tard, une enquête canadienne portant sur les
croyances des usagers – un échantillon de plus de 200 personnes (la moitié
étant des intellectuels et des scientifiques) dont l’usage très majoritaire était
le traitement de texte – montrait que le micro-ordinateur faisait désormais
« partie du quotidien ». On s’accordait à lui reconnaître une pleine
légitimité dans le travail. Toutefois, une majorité importante de répondants
estimait que l’usage de l’outil informatique ne suscitait « pas de sentiments
de confiance, de fluidité ni de sécurité », tout en rapportant cette insécurité
à eux-mêmes, aux limites de leurs connaissances informatiques et de leur
expérience ; ils faisaient état de « craintes [telles] la peur de briser
l’appareil, d’altérer son logiciel, de perdre ses données, etc. ». L’auteur de
l’étude notait que pour autant cela n’était pas une « source d’insatisfaction
profonde mais plutôt un simple inconfort ». L’accord était général pour dire
qu’une fois la technologie intégrée (ici le maniement d’un logiciel), la
machine ne procurait que des avantages relevant, pour les uns, de l’ordre
technique et qualifiant la nature du travail, « plus facile, plus ordonné, plus
minutieux et plus original », pour les autres, de l’ordre personnel et
qualifiant l’impact du travail sur la personne, « plus agréable, plus
valorisant, plus enthousiasmant, plus créatif ». À ce point, le micro-
ordinateur était davantage qu’un simple outil ou un objet technique
quelconque ; il était « générateur de fierté, de satisfaction personnelle ».
L’enquête se concluait sur un bilan positif : pour l’usager, non seulement les
avantages l’emportaient largement, mais « l’engouement va littéralement
jusqu’à estomper les défauts face aux qualités 68 ».
Cette fierté qui ressortait de l’emploi de la machine avait aussi été celle
d’une possession personnelle qui, en 1986, comme S. Proulx et M.-
B. Tahon l’ont noté, n’était « pas encore banalisée ». Posséder un micro-
ordinateur avait une fonction d’« auto-valorisation », distinguant « à ses
propres yeux, son ou sa propriétaire, même dans le milieu proche, à l’égard
des collègues récalcitrants à franchir le pas 69 ». Le même sentiment de
distinction accompagna et, peut-être davantage, la très visible possession
des premiers ordinateurs portables. « Nous devons être une dizaine pourvus
d’un tel engin sur l’ensemble des lecteurs de la BN », notait Antoine de
Baecque à la date du 24 avril 1994. Le petit nombre était élément de
distinction ; peu importe que l’heureux propriétaire arrivât « un peu
entamé » par le transport d’une machine de plus de quatre kilos 70.
Certains n’en étaient pas là, en France notamment. Dans ces années-là,
il y avait encore bien des réticences, par exemple, parmi les antiquisants de
plus de quarante ans qui voyaient l’introduction de l’ordinateur dans leurs
outils de travail comme « au mieux, une incongruité, au pire une menace ».
Outre la crainte d’un bouleversement des habitudes, jouait chez eux une
vision du monde qui établissait « une barrière psychologique entre des
activités intellectuelles valorisantes et des tâches manuelles indignes » du
côté desquelles était placé le maniement de la machine. Et l’auteur d’un
article traduisant cinq années d’expérience au contact d’antiquisants de
l’École normale supérieure et de Paris 4 notait que la « néophilie
obsessionnelle » des informaticiens de métier était, à l’endroit de cette
population peu portée au culte de la nouveauté, « une faute psychologique
majeure ». Il recommandait d’opérer, par « une transition douce », la
conversion à l’ordinateur : « plutôt que d’effrayer les gens en soulignant
hyperboliquement son caractère révolutionnaire, il est préférable de les
laisser s’apprivoiser à son contact ». Cela se ferait en montrant les services
spécifiques que la machine pouvait rendre ; l’imposer serait ressenti comme
« une agression » et provoquerait « un rejet 71 ».
L’appropriation de l’Internet fut l’étape suivante, et l’usager dut dans les
débuts faire les comptes avec un service qui n’était « pas garanti », comme
il ressort de récits de la communauté enseignement-recherche : « la liaison
est momentanément interrompue, l’ordinateur est arrêté ou bien
l’administrateur du service a décidé de changer l’organisation de la
machine » ; à ces petits ennuis « très horripilants », s’en ajoutaient
d’autres : « le réseau est saturé et le chargement des pages horriblement
long ». Il fallait faire preuve de patience, essayer plus tard, passer par un
autre serveur, ce qui se traduisait, pour le moins, par une perte de temps,
sans compter « les mauvaises surprises » que pouvait rencontrer le nouvel
arrivant dans ce « labyrinthe », entre se perdre, s’il y allait seul, et y trouver
« tout et n’importe quoi 72 ». Les réactions furent contrastées : la
socialisation de la nouvelle technique dans des établissements
d’enseignement supérieur français permet d’en prendre la mesure.
L’apparition en 1992 de l’Internet à l’École normale supérieure (lettres),
une institution qui valorisait beaucoup l’imprimé, amena des réactions
initiales « de rejet pur ou au contraire d’émerveillement et de prosélytisme
naïf ». Jouèrent dans les résistances, plus nombreuses, les difficultés
techniques, le manque de culture informatique et le peu de réalisations. Le
bilan était en 2000 d’un usage limité de la nouvelle technique, au-delà du
courriel. En fait, si l’on excepte de petits groupes marginaux qui publiaient
des pages web, la très grande majorité en restait à un usage de l’ordinateur
comme à une machine à écrire améliorée et voyait dans l’informatisation
« une menace » risquant de bouleverser façons de faire et de penser.
Ceux qui se lançaient dans des projets éditoriaux électroniques étaient
rares et ces pionniers s’étaient souvent formés eux-mêmes ; l’université
d’appartenance (surtout à Paris) ayant été au mieux une force d’inertie
quand ce n’est pas un obstacle. D’une enquête faite en 2000 auprès
d’universitaires principalement de la région parisienne qui avaient
découvert l’Internet entre 1991 et 1997, il ressortait que leurs difficultés
avaient été grandes et qu’ils s’étaient heurtés à des réactions parfois
« agressives ». C’est qu’alors la perception de l’Internet en France était
négative, assortie d’un « scepticisme », voire d’un « mépris » relevant de la
dévalorisation de la technique dont on a fait état. D’où le « sentiment de
solitude » qu’ont pu éprouver les pionniers. Dans les résistances de leurs
collègues, il y avait, selon eux, deux types de peurs réelles, liées, les unes, à
la mauvaise réputation des réseaux dont on craignait qu’ils n’apportent de
nouvelles difficultés (et les errements de l’informatique à la BNF étaient
invoqués à titre de preuve), les autres, à des constats d’échec devant
l’ordinateur individuel. Jouaient aussi « des peurs moins rationnelles, liées à
l’incompétence informatique et au refus de changer ses habitudes de
travail ». S’en ajoutaient d’autres liées à la publication en ligne : celle de la
mise en cause du système traditionnel de valorisation du chercheur, à savoir
l’article dans une revue imprimée ; celle d’une moins-value de la
publication électronique ; celle de se faire piller. Cette somme de peurs était
« paralysante » : elle dissuadait de publier électroniquement et amenait à
l’égard de ceux qui le faisaient « un scepticisme teinté de mépris ». Si l’on
peut rapporter ces attitudes à la préservation d’un système de pouvoir, reste
qu’elles disent aussi la nature et la force d’émotions liées à un outillage
nouveau 73. Elles paraîtront aujourd’hui dérisoires. Au fil du temps, en effet,
l’ordinateur et Internet se sont banalisés, à la mesure aussi de leur plus
grande facilité d’usage.
La computer anxiety, celle de la phobie initiale, a disparu dans le monde
scientifique. L’usage courant de l’ordinateur a toutefois généré de la
frustration. Dès le début des années 2000, ce phénomène a été exploré, sous
le nom de computer frustration, dans des études relevant des recherches sur
les interactions homme-machine. Les incidents ne manquent pas, graves ou
bénins, qui, ralentissant, bloquant, interrompant la tâche, entraînent de la
frustration. C’est un message d’erreur peu clair, une interface confuse, une
application qui bloque, un temps de réponse long, un chargement lent, un
problème de connexion, un bourrage dans l’imprimante, des pop-ups qui
surgissent, la machine qui plante, une hotline injoignable ou peu
efficace, etc. L’interruption de la tâche génère une frustration plus ou moins
grande suivant notamment l’importance de l’interruption et de l’implication
dans la tâche ; elle est forte lorsque se conjuguent l’importance de la tâche
interrompue, la perte de temps qui s’en est suivie, l’humeur du moment et
des facteurs psychologiques personnels. La navigation sur le web est aussi
génératrice de frustration quand l’usager ne trouve pas le site qui l’intéresse
ou, sur un site, les pages qui lui importent – on pensera à la très irritante
erreur 404. La computer frustration est un phénomène commun et partagé.
Elle ne touche pas moins les chercheurs pour qui l’ordinateur est un outil de
travail ordinaire censé aller de soi, pour qui la tâche est toujours urgente et
chaque instant des plus précieux. La perte de temps due aux incidents, petits
et grands, et ensuite à leur correction, quand ce n’est pas à récupérer le
travail perdu – on l’estimait en 2010 autour du quart du temps passé devant
la machine – est autant de temps soustrait à l’activité, ce qui n’est pas sans
augmenter la frustration 74. Par ailleurs, le courriel qui a amené une
avalanche de messages (et de spams) a suscité de l’exaspération devant la
perte de temps occasionnée, sans compter la tension que le procédé crée par
une pression à répondre vite.
La frustration éprouvée amène des réactions émotionnelles désignées
dans la littérature sous le terme de computer rage ; elles vont de la
résignation à la colère. L’usager porte moins sa colère contre lui que contre
la machine. Elle est blâmée, insultée, maudite, voire frappée ; la crainte
d’un bris arrête, toutefois, des gestes excessifs ; l’impatience,
l’exaspération, la rage s’exercent davantage à l’encontre de la souris alors
fortement serrée ou jetée, ainsi que du clavier en appuyant frénétiquement
sur la touche entrée. Les compagnies produisant le matériel et les logiciels
font aussi les frais de l’énervement de l’usager. Ces réactions peuvent
s’accompagner d’une hausse de la tension ; elles amènent pour le moins une
certaine déconcentration.
L’ordinateur a donc été approprié, parfois non sans plaisir, et personne
ne songe à revenir à la machine à écrire ou au courrier postal. Une certaine
appréhension est néanmoins restée. Elle se manifeste face à des techniques
nouvelles – l’illettrisme informatique étant toujours important – et elle se
mêle à l’euphorie lors du passage sur une nouvelle machine. L’anxiété face
à une éventuelle perte des données n’a, elle, jamais disparu. Quelques
exemples montreront sa permanence au fil du temps. En 1986, Howard
Becker, qui conseillait l’emploi de l’ordinateur au chercheur en sciences
sociales, notait que « la première et pire crainte » du novice était de perdre
quelque chose que l’on a écrit quand l’ordinateur central de l’université
plante et perd tout ce qu’il avait dans la mémoire ou quand on a fait une
mauvaise commande. « L’inquiétude » de l’utilisateur était d’autant plus
grande qu’une perte même minime était considérée comme une
« incommensurable tragédie ». Cela expliquait, entre autres, que des
chercheurs « méfiants » utilisaient parallèlement l’ordinateur et les
techniques anciennes 75. En 1991, un guide de la thèse conseillait à
l’utilisateur de l’ordinateur de prendre des copies : « un malheur est si vite
arrivé 76. » Dix ans plus tard, un ouvrage similaire évoquait « l’angoisse de
la panne, du micro qui “plante”, du disque dur qui pète alors qu’on a omis
de faire les sauvegardes nécessaires 77 ». Conseils mille fois répétés à la
mesure d’une crainte latente d’autant que de nouvelles menaces (dont les
virus) se sont ajoutées au fil du temps, que bien des chercheurs ont connu la
mésaventure de la perte, qu’aujourd’hui ils ont souvent sur leur ordinateur
non seulement des textes en préparation mais tous leurs fichiers de travail.
Des sauvegardes multiples sont désormais recommandées – au moins
trois – à la mesure des multiples périls planant sur la machine. Reste que la
mise à jour de tous les supports d’archivage peut être un travail
« énervant 78 ».

*
Les notes manuscrites, les livres imprimés, l’ordinateur ne sont pas que
des feuilles de papier ou une machine ; ce ne sont pas non plus que des
techniques utilisées dans le travail intellectuel. Ce sont aussi des outils qui
entraînent des affects, à l’instar d’objets précieux, chéris, voire
« surchéris », des outils qui, sans être ces « objets affectifs » que la science
informatique s’applique à créer, ne participent pas moins d’une
communication affective avec l’usager.
Ils sont, on l’a vu, ordinaires et communs. Cette destinée n’allait peut-
être pas de soi, alors qu’il en est qui n’ont pas pu se frayer une place dans
l’outillage usuel. On conclura sur l’infortune de la microfiche et les
réactions émotionnelles qu’elle a suscitées. Inventée en 1939, mais
véritablement diffusée dans les années 1960 seulement, elle avait pour elle
bien des atouts en termes de stockage, de conservation et de coût ; elle
constituait même, et notamment dans sa consultation, un progrès par
rapport aux rouleaux de microfilms. Pour autant la réponse des usagers fut
rarement favorable mais, plus souvent, réservée, quand elle ne fut pas
franchement hostile. Bien des raisons jouèrent ici tenant à la qualité des
reproductions, à la difficulté de la lecture et du repérage encore aggravée
quand le document contenait des tableaux, des formules ou des images, à
l’utilisation d’un lecteur parfois malcommode et impliquant presque
toujours un déplacement. Si la microfiche était acceptable pour une
consultation ponctuelle, elle ne l’était pas pour une lecture suivie, jugée
physiquement épuisante. La substitution de microfiches à des revues et
autres documents papier fut dans des bibliothèques spécialisées « un
événement traumatique » ; à l’Inserm, on recommanda « une préparation
psychologique intensive ». La microfiche a porté à des stratégies de
contournement (dont une utilisation abondante du lecteur-reproducteur) et à
un non-usage – le chercheur auquel un bibliothécaire proposait une
microfiche disant : « je laisse tomber » et faisant un « signe de la main
éloquent ». Elle a suscité une gamme de réactions négatives faite
d’irritation, d’énervement, de découragement, de frustration face à une
lecture morcelée engendrant, de surcroît, une perte de temps. Des usagers
ont vu dans ce produit une manœuvre des bibliothécaires « préférant leurs
produits bien protégés qu’aux mains de ces horribles personnes qui lisent
des livres », quand ce n’est pas « une des pires calamités », un « système
d’enterrement de l’information » ou encore « un obstacle au progrès
technique 79 ». Le développement de la numérisation rendrait la microfiche
plus insupportable encore. En 2013, des lecteurs du rez-de-jardin de la BNF
jugeaient son usage « fastidieux » et ils exprimaient leur « ras-le-bol 80 ».

1. Sébastien Balibar, Chercheur au quotidien, Paris, Seuil, 2014, p. 17-18.


2. Mis à part dans des processus d’archivage, de patrimonialisation ou de muséification du
monde scientifique qui ici n’intéressent pas.
3. Sur cette perspective de culture matérielle quant aux interactions entre personne et objet, on
est redevable aux travaux de Daniel Miller qui portent sur des objets tout autres (notamment
Stuff, Cambridge, Polity Press, 2009).
4. S. Balibar, Chercheur…, op. cit., p. 7.
5. Ibidem, p. 34.
6. Pour des indications purement nominales, Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées.
Les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Paris, Gallimard, 2008, p. 50-51.
7. Sophie Cœuré, La Mémoire spoliée. Les archives de France, butin de guerre nazi, puis
soviétique, Paris, Payot, 2007, p. 184.
8. Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance. Tome troisième, 1938-1943 (Bertrand Müller,
éd.), Paris, Fayard, 2003, p. 98.
9. Ibidem, p. 105.
10. Carole Fink, Marc Bloch. Une vie au service de l’histoire [1989], Presses universitaires de
Lyon, 1997, p. 242 et 248-249 ; M. Bloch, L. Febvre, Correspondance…, op. cit., p. 115-116,
124, 175, 177, 179, 186.
11. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance…, op. cit., p. 186.
12. Ibidem, p. 202.
13. Ibidem, p. 203, 205.
14. Ibidem, p. 205, 208.
15. Ibidem, p. 154-155.
16. Jean-Marc Dreyfus et Sarah Gensburger, Des camps dans Paris. Austerlitz, Lévitan,
Bassano, juillet 1943-août 1944, Paris, Fayard, 2003, p. 133-134.
17. Jean-Pierre Amalric, « Terribles et grandioses : les années toulousaines de Georges
Friedmann (1940-1945) », dans Pierre Grémion et Françoise Piotet (dir.), Georges Friedmann.
Un sociologue dans le siècle, Paris, CNRS Éditions, 2004, p. 32-34 ; M. Bloch, L. Febvre,
Correspondance…, op. cit., p. 303, 304-305, 307.
18. M. Bloch, L. Febvre, Correspondance…, op. cit., p. 307.
19. Ibidem, p. 103, 108.
20. Pierre Daix, Fernand Braudel, Paris, Flammarion, 1995, p. 184.
21. François Gros, Mémoires scientifiques, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 61-62.
22. George W. Stocking, Glimpses into my Own Black Box. An Exercise in Self-Deconstruction,
Madison, The University of Wisconsin Press, 2010, p. 190-192.
23. Sur le cahier de laboratoire, sa présentation, sa formalisation et sa lente évolution vers un
produit électronique, nous renvoyons à notre ouvrage L’Ordre matériel du savoir. Comment les
e e
savants travaillent, XVI -XXI siècles, Paris, CNRS Éditions, 2015, p. 185-191.
24. S. Balibar, Chercheur…, op. cit., p. 12.
25. Odile Welfelé, « Organiser le désordre : usages du cahier de laboratoire en physique
contemporaine », dans Alliage, 37-38 (1998), p. 25-41.
26. Eadem, « La souris et l’encrier. Pratiques scientifiques et inscriptions documentaires », dans
Alliage, 19 (1994), p. 57.
e
27. Intervention de Patrick Zaborski à la 9 journée d’étude (19 mars 2002) de l’association Île
de Science (aujourd’hui Île de Science Paris-Saclay) Le Cahier de laboratoire scientifique dans
tous ses états : du papier au numérique <www.iledescience.org/photo/colloque20020319.html>
[consulté : 19 août 2016].
28. Marie-Dominique Mouton, « Archiver la mémoire des ethnologues », dans Gradhiva, 30-31
(2001-2002), p. 70 ; Eadem et Marion Abélès, « Sauvegarder le terrain des ethnologues : un défi
relevé en commun », dans Gazette des archives, 212, 4 (2008), p. 92.
29. Sylvie Fayet, « Documenter l’absence : les archives d’archéologues », dans Science de la
société, 89 (2013), p. 135.
30. Roger Sanjek (dir.), Fieldnotes. The Making of Anthropology, Ithaca, Cornell University
Press, 1990.
31. Jean A. Jackson, « “I am a fieldnote” : fieldnotes as a symbol of professional identity », dans
R. Sanjek (dir.), Fieldnotes, op. cit., p. 3-33 (cit. : p. 27) ; les mêmes données sont reprises dans
Eadem, « “Déjà entendu”. The liminal qualities of anthropological fieldnotes », dans Journal of
Contemporary Ethnography, 19, 1 (1990), p. 8-43.
32. Simon Ottenberg, « Thirty years of fieldnotes : changing relationships to the text », dans R.
Sanjek (dir.), Fieldnotes, op. cit., p. 139-160 (cit. : p. 140-144, 148).
33. Nancy Lutkehaus, « Refractions of reality : on the use of other ethnographers’ fieldnotes »,
dans R. Sanjek (dir.), Fieldnotes, op. cit., p. 302-318 (cit. : p. 317).
34. Henri-Jean Martin, Les Métamorphoses du livre. Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et
Christian Jacob, Paris, Albin Michel, 2004, p. 151-152.
35. Gino Roncaglia, La Quarta rivoluzione. Sei lezioni sul futuro del libro, Bari, Laterza, 2010,
chap. 1 et 2 (cit. : p. 30).
36. Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en bas de
page [1997], Paris, Seuil, 1998, chap. 1 et épilogue ; Louis Pinto, « Note pour une sociologie
des citations », dans Lire les sciences sociales, avr. 2015 <llss.hypoth.org/793> [consulté : 4 oct.
2017].
37. Cet aspect des choses n’a guère retenu l’attention comme il l’a été noté par James Hartley,
« What do we know about footnotes ? Opinions and data », dans Journal of Information
Science, 25, 3 (1999), p. 205-209.
38. Philippe Carrard, Le Passé mis en texte. Poétique de l’historiographie française
contemporaine, Paris, Armand Colin, 2013, p. 206-216.
39. Paul Stiff, « “A footnote kicks him” : how books make the reader work », dans Journal of
Scholarly Publishing, 1997, p. 70 ; J. Hartley, « What do we know about footnotes ?… », art.
cité, p. 209-211.
40. François Richaudeau, « Fragments d’un manuel typographique imaginaire », dans
Communication et langages, 74, 1 (1987), p. 18-19.
41. Déplorer le placement des notes en fin d’ouvrage était commun dans les comptes rendus
publiés par le TLS dans les années 1970 (P. Stiff, « “A footnote kicks him”… », art. cité, p. 66).
42. Compte rendu de Matthew B. Roller, professeur à l’université Johns Hopkins, dans Bryn
Mawr Classical Review <bmcr.brynmawr.edu/2007/2007-04-10.html> [consulté : 31 août
2016].
43. Dans Bibliothèque de l’École des chartes, 158, 1 (2000), p. 338.
44. J. Hartley, « What do we know about footnotes ?… », art. cité, p. 209-211.
45. Chris Chambers, « The things you hate most about submitting manuscripts », dans Times
Higher Education, 28 avr. 2016 <www.timeshighereducation.com/blog/things-you-hate-most-
about.html> [consulté : 2 juin 2017].
46. P. Stiff, « “A footnote kicks him”… », art. cité, p. 70.
47. Gérard Morisse, compte rendu de Quid novi ? Sébastien Gryphe à l’occasion du
e
450 anniversaire de sa mort (Lyon, Presses de l’Enssib, 2008), dans Revue française d’histoire
du livre, 129 (2008), p. 385.
48. P. Stiff, « “A footnote kicks him”… », art. cité, p. 70.
49. F. Richaudeau, « Fragments… », art. cité, p. 18.
50. J. Hartley, « What do we know about footnotes ?… », art. cité, p. 207.
51. P. Stiff, « “A footnote kicks him”… », art. cité, p. 70.
52. J. Hartley, « What do we know about footnotes ?… », art. cité, p. 206.
53. Derek Gregory, « Editorial », dans Environment and Planning D : Society and Space, 8, 1
(1990), p. 1-6 (cit. : p. 2).
54. Sociologie du travail, « Instructions aux auteurs » <www.sociologiedutravail.org/spip.php?
article4> [consulté : 6 sept. 2017].
55. C. Chambers, « The things you hate most… », art. cité ; j’ajouterai l’exemple personnel de
la difficulté et de l’agacement éprouvés à suivre la norme éditoriale hautement complexe pour
les notes d’un article destiné à un volume des Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für
Geschichte.
56. Alan G. Gross, Starring the Text. The Place of Rhetoric in Science Studies, Carbondale,
Southern Illinois University Press, 2006, p. 19.
57. P. Carrard, Le Passé mis en texte…, op. cit., p. 224-232 (cit. : p. 227-228).
58. Le principe qu’énonçait Jacques Bertin selon lequel l’image devait figurer sur une page, le
discours sur la page vis-à-vis (La Graphique et le traitement graphique de l’information, Paris,
Flammarion, 1977, p. 184-185) n’a guère été suivi d’effet même pour des ouvrages d’histoire
qui avaient bénéficié du concours de son laboratoire.
59. Serge Bonin, qui travailla dans le laboratoire de graphique de J. Bertin, notait que « peu de
personnes regardaient [les] dessins dans les publications » (« Le développement de la graphique
de 1967 à 1997 », dans Cybergeo, 2000 <revue électronique : cybergeo.revues.org/490>).
60. Franco Tomasi, « L’architettura dell’informazione : testo e paratesto in rete », dans Sandra
Covino (dir.), La Scrittura professionale. Ricerca, prassi, insegnamento, Firenze, Olschki, 2001,
p. 319-336 (cit. : p. 327) ; « Il paratesto nei documenti elettronici », dans Marco Santoro et
Maria Gioia Tavoni (dir.), I Dintorni del testo. Approcci alle periferie del libro, Roma, Edizioni
dell’Ateneo, 2005, p. 713-722 (cit. : p. 716).
61. S. Balibar, Chercheur…, op. cit., p. 18.
62. Par exemple, pour la photographie, voir les documents publiés et commentés par André
Rouillé, La Photographie en France, 1816-1871, Paris, Macula, 1989.
63. William Zinsser, Writing with a Word Processor, New York, Harper & Row, 1983 (cit. :
p. 14, 15, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 30, 33, 35, 46, 48, 52, 60, 64, 88, 92, 95).
64. Pour un état de la littérature sur le sujet dans ces années-là, voir Scott T. Meier, « Computer
aversion », dans Computers in Human Behavior, 1 (1985), p. 171-179.
65. Peter Lyman, « Reading, writing and word processing : toward a phenomenology of the
computer age », dans Qualitative Sociology, 7, 1-2 (1984), p. 75-89 (cit. : p. 77).
66. Serge Proulx et Marie-Blanche Tahon, « Micro : travailler tout le temps », dans Terminal.
Informatique, culture, société, 30 (oct.-nov. 1986), p. 7-15 ; « “La machine infernale” :
l’expression des peurs chez des usagers de micro-informatique », dans Technologies de
l’information et société, 1, 3 (1989), p. 71-92 (cit. : p. 78, 83, 86) ; M.-B. Tahon, « S’approprier
un micro », dans Serge Proulx (dir.), Vivre avec l’ordinateur. Les usagers de la micro-
informatique, Boucherville, Éditions G. Vermette, 1988, p. 135-148 (cit. : p. 139, 141).
67. Josiane Jouët, « Le changement dans le travail », dans Réseaux, hors série 5, 1, L’écran
apprivoisé (1987), p. 92-108 (cit. : p. 103, 105, 106, 98) ; « Le vécu de la technologie. La
télématique et la micro-informatique », dans Ibidem, 5 (1987), p. 121-141.
68. Jean Brunet, « Les représentations de l’informatique parmi les usagers de micro-
ordinateurs », dans TIS, 5, 3 (1993), p. 275-300 (cit. : p. 275, 283, 288, 289, 298).
69. S. Proulx et M.-B. Tahon, « “La machine infernale”… », art. cité, p. 85.
70. Antoine de Baecque, « Comment je vais en bibliothèque : notes de recherche (1985-2010) »,
dans BBF, 55, 6 (2010), p. 26.
71. Daniel Béguin, Les Antiquisants face à l’informatique et aux réseaux (nov. 1996)
<barthes.ens.fr/ateliers/articles/beguin-nov-96.html> [consulté : 15 nov. 2015].
72. Jean-Luc Archimbaud, « Comprendre l’Internet », dans L’Internet professionnel.
Témoignages, expériences, conseils pratiques de la communauté enseignement-recherche, Paris,
CNRS Éditions, 1995, p. 19 ; Alain Simeray, « L’Internet est une grande ville. Dix conseils pour
y survivre », dans Ibidem, p. 129.
73. Éric Guichard, L’Internet : mesures des appropriations d’une technique intellectuelle, thèse,
Paris, EHESS, 2002 <tel.archives-ouvertes.fr/tel-00274711> [consulté : 12 oct. 2016] (cit. :
p. 119, 179, 198, 209, 212, 213-215, 217).
74. La littérature, extrêmement technique, sur la computer frustration porte largement sur les
solutions. On se fonde ici sur les résultats d’un programme de recherche (2002-2005) mené au
Laboratory for Automation Psychology and Decision Processes de l’université du Maryland qui
donne une certaine place à la description du phénomène : not. à Katherine Bessière et al.,
« Social and psychological influence on computer user frustration », dans Erik P. Bucy et John
E. Newhagen (dir.), Media Access. Social and Psychological Dimensions of New Technology
Use, London, LEA, 2004, p. 92-100 ; Jonathan Lazar et al., « Help ! I’m lost : user frustration in
web navigation », dans IT & Society, 1, 3 (2003), p. 18-26 ; Jonathan Lazar, Adam Jones, Ben
Shneiderman, « Workplace user frustration with computers : an exploratory investigation of the
causes and severity », dans Behaviour and Information Technology, 25, 3 (2006), p. 239-251 ;
ainsi qu’à une enquête menée par ce laboratoire sur la computer rage (Types of frustration et
Reported acts of rage against computers
<lap.umd.edu/computer_rage.Tech_Report/written_comments/fru.html et /beh.html>
[consultés : 15 déc. 2015]). Pour une période ultérieure : John P. Charlton, « The determinants
and expression of computer-related anger », dans Computers in Human Behavior, 25 (2009),
p. 1213-1221 ; Morten Hertzum, « Frustration, a common user experience », dans M. Hertzum
et Magnus Hansen (dir.), Proceedings of the 10th Danish Human-Computer Interaction
Research Symposium, 2010, rapport 132.
75. Howard Becker, Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer son article, sa thèse ou
son livre [1986], Paris, Economica, 2004, p. 162 et 166.
76. Michel Beaud, L’Art de la thèse. Comment préparer et rédiger une thèse de doctorat, un
mémoire de DEA ou de maîtrise, ou tout autre travail universitaire, Paris, La Découverte, 1991,
p. 87.
77. Claudine Herzlich, Réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Nathan, 2002, p. 83.
78. Émilien Ruiz, « Classement et sauvegarde des données : quelle stratégie documentaire en fin
de thèse ? », dans Devenir historien-ne. Méthodologie de la recherche et historiographie,
12 juil. 2012 <devhist.hypotheses.org/1349> [consulté : 13 oct. 2017].
79. Harold Wooster, Microfiche 1969 – A User Study, Washington, AFOSR, 1969 (cit. : p. 23,
41, 153, 132, 147, 150) ; Catherine Briens, Renée Gerday et Josette Zéraffa, « Peut-on changer
radicalement les habitudes documentaires d’un chercheur ? Une expérience de documentation
sur microfiches à l’Inserm », dans BBF, 9-10 (1971), p. 481-500.
80. Bibliothèque nationale de France, Questionnaire sur les pratiques documentaires des
lecteurs du rez-de-jardin, juin 2014, p. 5 et 46
<www.bnf.fr/documents/usages_documentaires_2013.pdf> [consulté : 11 mai 2017].
DEUXIÈME PARTIE

LES ÉMOTIONS AU TRAVAIL


CHAPITRE 4

Être chercheur

La dimension émotionnelle de la société du savoir ressort des liens que


les êtres sensibles qui la constituent entretiennent avec les espaces où ils
exercent leur activité, avec les outils qu’ils manient. « Le spectacle de la
recherche avec ses succès et ses traverses 1 » en est un autre révélateur, plus
puissant encore. En citant l’expression de Marc Bloch, il ne s’agit pas
d’explorer les démarches du chercheur dans la construction et le traitement
de l’objet, les méthodes mises en œuvre, les documents utilisés mais, en
s’arrêtant à ces mots lourds d’affects que sont succès et traverses, de
tourner l’attention vers les états émotionnels qui, accompagnant la
recherche, font aussi part du spectacle. Ce ne sera pas pour s’attarder sur le
climax verbalisé par l’eurêka, cri d’euphorie lié à la soudaine illumination,
ni pour explorer, à partir de ce moment exceptionnel, les mécanismes
mentaux rendant compte de l’invention des idées, de la créativité. Le propos
est autre : observer le quotidien de la recherche afin de voir la place et le jeu
des émotions dans des vies-travail 2.
Les chercheurs, à l’instar de tous ceux qui font l’objet de la sociologie
du travail, ne sont pas « des robots 3 ». Dans leur activité, la production de
biens intellectuels, ils éprouvent, eux aussi, une large gamme d’émotions,
d’autant que la recherche, la science se faisant, « ne marche pas comme une
horloge 4 », ni comme le récit lisse et ordonné des articles et des livres. Par
ailleurs, une part non négligeable de l’activité procède d’une connaissance
par corps : les sens sont des instruments d’appréhension des réalités
étudiées, voire de véritables outils intellectuels ; leur usage, toutefois, ne va
pas sans tension, fatigue, mobilisation des affects 5. De surcroît, le chercheur
n’est pas un être séparé comme le suggérerait son seul nom en tête d’une
publication : il est en relation avec ses semblables, les voit, leur parle,
travaille à leurs côtés et, dans certains domaines plus que dans d’autres,
avec eux dans une équipe ou un programme de recherche. Autant
d’interactions qui, sur le théâtre quotidien de la science, peuvent, dans le
face-à-face, porter à des réactions épidermiques. Enfin, que le chercheur
travaille seul ou dans un collectif, il est soumis aux impératifs multiples du
temps qui presse, qui manque ; d’où de l’anxiété, celle de perdre du temps
ou de ne pas l’utiliser au mieux, une anxiété qu’augmente encore la
surcharge informationnelle dans laquelle il opère 6.
Des situations ont été prises documentant quatre moments d’une vie de
recherche : la rencontre intellectuelle déterminante ; le choix d’un domaine
ou d’un sujet ; l’économie du travail quotidien, seul et en collaboration. Les
exemples sont empruntés à des disciplines diverses, et c’est à dessein : des
savoirs, plus que d’autres, porteraient-ils par leurs objets à l’émotion ? Ce
chapitre s’arrête quand le chercheur devient auteur ; le partage qui a un rien
d’artificiel – on le reconnaît volontiers – s’imposait néanmoins eu égard aux
questions de nature diverse que la publication entraîne quand, avec elle,
s’ouvre un nouveau monde d’émotions.

Livres-phares, personnes-chocs
Les récits de parcours savants s’ordonnent dans la présentation du
moment originel suivant deux modèles rhétoriques opposés : « ceux qui se
coulent dans le moule de la vocation comme don précoce, ceux, au
contraire, qui dénient toute prédisposition particulière et s’emploient à
insister sur le hasard et les circonstances fortuites de l’existence. Les uns
comme les autres mettent cependant l’accent sur l’importance de rencontres
avec des “maîtres”, auxquels ils prêtent une influence déterminante dans
leur orientation professionnelle 7 ». Ces rencontres qui marquent un avant et
un après sont de haute densité émotionnelle. Auparavant, il convenait de
s’interroger sur ce que fut, dans un monde qui vit dans et par les livres,
l’impact de ces autres rencontres que sont des lectures.
Un ouvrage a pu susciter un bouleversement profond et exercer une
empreinte forte et durable. La Société féodale de Marc Bloch fut pour le
jeune Georges Duby, « un ouvrage décisif. [Il] me toucha au bon moment.
J’avais encore l’esprit tout frais. Il fut modelé, je crois, par la lecture
passionnée que je fis de ce texte. La Société féodale me marqua jusque dans
ma façon d’écrire 8. » Elle n’influença pas moins le moderniste Jean
Delumeau, alors élève à l’École normale, pour qui l’ouvrage fut « une
révélation » tant pour les horizons immenses qu’il ouvrait que pour la
méthode qu’il mettait en œuvre 9. C’est toute l’œuvre de Marc Bloch qui fut
pour Jacques Le Goff « un choc, un bouleversement », tranchant sur
l’enseignement qu’on lui donnait 10. La Méditerranée de Fernand Braudel
suscita à sa parution l’admiration de jeunes historiens, frappés par son
ampleur monumentale, ayant le sentiment d’être devant un chef-d’œuvre,
une œuvre d’art. Pour Marc Ferro, elle fut « un éblouissement » et une
émotion partagée avec le proviseur de son lycée à Oran : « Nous lisions
ensemble des chapitres, tellement nous la trouvions belle et novatrice 11. »
C’est « une sorte d’émerveillement » qu’Emmanuel Terray ressentit à la
lecture de trois livres qu’il fit à l’École normale, trois ouvrages qui
réussissaient « l’exploit d’une mise en ordre du chaos », le Capital de Marx,
la Science des rêves de Freud et les Structures élémentaires de la parenté de
Lévi-Strauss ; il avouait, pour ce livre-ci qui avait joué dans sa décision de
faire de l’anthropologie, « une fascination intellectuelle » néanmoins
assortie de quelques réserves, qu’il contrastait avec « la fascination
affective » éprouvée pour Tristes tropiques 12. La Distinction de Bourdieu
représentait pour Gérard Mauger « un livre phare, un livre choc, un livre qui
[lui] a donné l’envie de devenir sociologue 13 ». L’orientaliste Bernard Frank
recourait à une image des plus fortes à propos de La Chine de Maspero,
qu’il n’avait pourtant connue qu’indirectement : « la foudre est tombée sur
moi 14. »
Des scientifiques ont laissé des témoignages analogues, tels le
mathématicien Michel Broué « totalement bouleversé » à la lecture de la
Théorie de la relativité restreinte et générale d’Einstein ou l’astrophysicien
Jean-Pierre Luminet présentant comme « le déclencheur » de sa carrière
scientifique, l’Introduction à la cosmologie de Jean Heidemann, un livre de
vulgarisation de bon niveau 15. Le physicien Pierre-Gilles de Gennes a dit en
deux lignes denses l’ébranlement qu’avait suscité un ouvrage : « Pour moi,
élevé à la française dans le respect hébété des formalismes, le livre-choc a
été les Feynman Lectures on Physics […] : son message, sa critique, ses
élans ont été pour notre génération une sorte de chemin de Damas 16. »
Les livres, toutefois, auraient une importance seconde. Une enquête
menée en 1990 par Le Monde auprès de professeurs du Collège de France
quant aux cinq-six livres qui auraient « fait d’eux ce qu’ils sont », suscita,
outre des réticences face à la question même et des refus liés au manque de
temps (ou peut-être d’intérêt pour une enquête journalistique), bien des
réponses allant dans une direction tout autre. Les livres avaient moins
compté que les hommes et, si ceux-là avaient pu les marquer, l’influence
décisive avait été celle des maîtres. Ainsi Pierre-Gilles de Gennes qui avait
été « bouleversé » par l’ouvrage de Feynman répondait d’emblée : « Je ne
suis pas du tout convaincu que nous sommes forgés par des livres – mais
bien plutôt par d’autres hommes, femmes, ou par le face-à-face avec un
obstacle. » Louis Leprince-Ringuet renchérissait : « Même en cherchant
bien […], je ne trouve aucun livre ayant eu sur ma vie une influence
déterminante », et ce au contraire de sa rencontre fortuite – et
fondamentale – avec Maurice de Broglie (dont il traçait un portrait tout
différent du « frigidaire » décrit par le candidat Halbwachs, « accueillant,
humain […], d’une merveilleuse bienveillance ») ; il ajoutait qu’aucun livre
dans la suite de sa carrière scientifique n’avait eu d’importance décisive, et
il concluait, avec l’évocation d’autres rencontres, sur une comparaison
défavorable aux livres « ne servant que d’accompagnement 17 ». Donc des
personnes et des personnes-chocs qui marquent les premiers temps de
l’apprentissage, des rencontres qui sont l’occasion d’expériences
émotionnelles, parfois déterminantes.
Le cours de Bouin « m’émerveilla », disait Robert Courrier, titulaire de
la chaire de morphologie expérimentale et endocrinologie au Collège de
France. Et de rappeler le silence attentif de tout l’amphi quand ce professeur
parlait, et l’émotion qui s’emparait de l’assistance au fur et à mesure de
l’exposé : « nos respirations devinrent plus rapides. Instant d’enthousiasme,
de conquête spirituelle où se décidaient les vocations de chercheur », à
commencer par celle de l’étudiant animé d’une « fringale d’études » qu’il
était 18. Étienne Wolff qui, lui, occupa la chaire d’embryologie
expérimentale dans cette même institution, a souligné « l’ennui » éprouvé à
l’université alors qu’il préparait une licence de sciences naturelles et « le
climat de purgatoire » qui y régnait. Tout changea lorsqu’il suivit le cours
non obligatoire de biologie générale : « Là, je trouvai le climat scientifique
et affectif qui m’encouragea à continuer. Le cours principal était donné par
le professeur Chatton, savant de haute classe, qui enseignait la protistologie,
c’est-à-dire le monde des êtres unicellulaires. Cet homme était enthousiaste
et faisait partager son enthousiasme 19. » Le charme de la personne a aussi
joué comme des femmes biologistes le reconnaissaient à propos d’un
professeur qui était aussi un grand savant. « Jacques Monod […] était un
charmeur. Son cours, que j’ai suivi à la fac, n’a pas été pour rien dans mon
choix de faire de la biologie », disait l’une. Et une autre : « C’est vrai que
Monod était un séducteur, moi aussi, j’ai un grand souvenir de son cours.
Indiscutablement il a eu un rôle important pour amener des chercheuses
vers la biologie 20. »
De jeunes historiens qui suivirent l’enseignement de Fernand Braudel –
et c’était avant la Méditerranée –, ont laissé des témoignages émerveillés.
« J’écoute Braudel, se souvenait Pierre Chaunu, et je me dis : les autres
n’existent plus. Tout me séduisait. J’ai été conquis en un quart d’heure […].
Il parlait d’espaces, et je voyais ces espaces […]. C’était formidable, un
véritable choc. » Marc Ferro éprouva un même enthousiasme : « On sortait
du séminaire ébloui et fasciné par cet homme à la crinière blanche et dont
les improvisations ne laissaient pas un souffle de répit. » Le mot
éblouissement vient aussi sous la plume de Frédéric Mauro pour dire son
impression lors de la première séance. « Nous fûmes éblouis parce que le
cours de Braudel ne ressemblait à aucun autre […]. Braudel, c’était tout
autre chose : d’abord, c’était littérairement brillant ; ensuite cela faisait
moins professeur. Car il avait voyagé. Il nous découvrait les nouvelles
dimensions de l’histoire : l’espace […]. L’effet était d’autant plus
merveilleux qu’après six ans de guerre et d’occupation, Braudel nous
apportait une énorme bouffée d’air de l’extérieur. Le fait même de
prononcer les lieux étrangers dans la langue étrangère elle-même au lieu de
les franciser était un procédé pour lui, un ravissement pour nous 21. » C’est
en Marc Bloch que Pierre Goubert, alors élève à Saint-Cloud, trouva un
« second maître », après celui du cours complémentaire, qui le marqua
profondément ; aussi la question ingrate de concours qui, traitée par un
autre l’année précédente n’avait fait que « traverser [sa] cervelle », prit
soudain « une sorte de lumière […], une fascination presque envoûtante,
que j’ai du mal à exprimer 22 ». Jean-Pierre Vernant a présenté sa rencontre
avec Louis Gernet en des termes extrêmes : « Gernet, je n’en suis pas
revenu, c’était une révélation. Les séminaires de Gernet à l’École des hautes
études à partir de 1948 étaient un véritable bonheur […]. Tout à coup un
monde s’est ouvert à moi 23. » Quant à Pierre Vidal-Naquet, il datait de
l’automne 1960 « la rencontre essentielle » qu’il fit de Vernant dont il suivit
le séminaire pendant plusieurs années ; évoquant Vernant et son
enseignement, il écrivait avoir été « foudroyé 24 ».
Dans le monde des anthropologues, en un temps où l’enseignement
universitaire était balbutiant, l’impact de maîtres ne fut que plus
déterminant. Denise Paulme, qui s’intéressait « vaguement » aux
institutions du droit primitif, alla au cours que Mauss donnait à l’Institut
d’ethnologie avant de rapidement passer à son séminaire spécialisé de
l’École pratique. « Je subis sans aucune préparation le choc d’une grande
personnalité, écrit-elle, avant de préciser : Je sortis du premier cours de
Marcel Mauss éblouie : je n’avais presque rien compris, mais j’étais
subjuguée. Je n’osai aborder notre maître avant plusieurs mois 25. » À la
génération suivante, Françoise Héritier, qui faisait des études d’histoire et
ignorait alors que la discipline d’ethnologie existât, fut amenée par
« l’enthousiasme » de camarades au séminaire de Lévi-Strauss. « Inutile de
dire que cela a été pour moi la révélation de ma vie. Parce que c’était
extrêmement dépaysant. Il me parlait de choses dont… (Je dis “il me
parlait” ; je n’étais pas seule évidemment, mais c’est comme cela que je le
recevais). Il me parlait de choses dont je n’avais jamais eu la moindre
idée… Et puis sa façon de parler, d’expliquer était tellement intéressante
que j’ai suivi tous ses séminaires par la suite 26. » Des africanistes interrogés
par Agnès Fine ont fait état dans des hésitations du parcours scientifique de
l’influence déterminante d’une personne, du charme et de la fascination qui
étaient les siens. « La rencontre avec un maître, écrit-elle, est d’abord celle
d’une rencontre physique, celle d’une voix qui “enchante”, “emballe”,
“fascine”, “subjugue”, “impressionne”. Ces termes sont forts et disent
l’émotion particulière que donnent la véritable éloquence, la cohérence
d’une pensée, l’acuité d’une analyse, la découverte d’un monde
inconnu 27… »
Des professeurs de philosophie ont accompagné des témoignages sur
celui qui fut leur maître du souvenir du « choc » que fut la première leçon,
de « la fascination » que cette personne a exercée, de « l’éblouissement »,
de la « révélation », de « l’illumination » que son enseignement a
représentés. Sans compter ici encore le charme produit par une voix ou un
regard, telle l’aura de Gérard Granel faite d’une « “phénoménale”
séduction » liée à « un physique hors du commun », à « une formidable
présence » accompagnant « la puissance de la pensée et l’éclat fulgurant de
l’orateur 28 ». Des sociologues exposant leurs histoires de vie et leurs choix
théoriques ont placé la rencontre avec une personne sous le signe de
« l’admiration », de « la fascination », de « l’émerveillement », de « la
révélation » ou de « la conversion », comme un événement clé. Jean-
Philippe Bouilloud qui a étudié ces récits a été frappé par la vivacité des
souvenirs dans ces sortes de mythes personnels « cristallis[ant] les moments
d’émotions qui marquent inéluctablement les moments forts de la trajectoire
comme si la signification strictement rationnelle du contenu de ce qui est
évoqué demeurait insuffisante pour rendre compte de l’événement
biographique, pourtant largement dominé dans ces récits par la vie
intellectuelle des auteurs 29 ».
Ces citations empruntées à des personnes, on ne saurait plus diverses,
sont riches de mots référant au charme et à une séduction mystérieuse, à la
lumière, à la vive lumière de l’éblouissement, à un choc aussi violent que
celui de la foudre. Elles allèguent, dans le bouleversement et la révélation,
des émotions intenses, voire traduisent une expérience existentielle, à
l’instar d’une conversion, qui trouve son expression la plus haute dans la
métaphore biblique du chemin de Damas. Encore faut-il faire la part dans
des affects personnels d’un arrière-plan d’émotions collectives autour, par
exemple, de « la “figure” Granel, le mythe vivant qui faisait salle comble et
silence suspendu, subjugué » ou de Mauss qui laissait les auditeurs
« éblouis, quelque peu titubants 30 ».
Dans le face-à-face du cours ou du séminaire, jouent tout à la fois la
personne et le savoir qu’elle transmet au point qu’il ne serait pas aisé de
démêler dans les réactions ce qui ressort absolument de l’une et de l’autre.
On reprendra la remarque que Frédéric Brahami a placée dans le portrait du
professeur qu’il eut à Saint-Cloud. « Il peut sembler paradoxal de parler de
l’enseignement d’un maître de philosophie en témoignant de l’efficacité de
son charme. Le charme relève de la magie, de la fascination, de tout ce
contre quoi, en somme, lutte la philosophie. La philosophie, c’est la raison ;
et la raison désenchante le monde. C’est vrai. Mais ce n’est vrai que d’une
vérité générale […]. Car nous savons tous, nous qui avons été marqués par
un professeur, que la philosophie n’a pris un sens vivant pour nous que par
la force affective qu’enveloppait une présence 31. » Ce qui a été dit pour une
discipline est susceptible d’extension ; les exemples cités le permettent. On
se gardera pour autant de généraliser en positif. Il est des récits de vie au
neutre scientifique et des marques au négatif 32. Bien plus, une autre
émotion a pu s’exercer en sens contraire : « l’anxiété d’influence 33 », soit la
crainte de l’asservissement et de l’inhibition qui a amené, chez l’un, le
souci de marquer la distance, chez l’autre, le désir de la prendre.

Sujets aimables, sujets détestables


Les livres et les articles ne disent le plus souvent rien des motivations
autres que scientifiques qui ont amené un chercheur à se lancer dans une
recherche longue et parfois difficile, à y investir temps et énergie ; le silence
règne généralement sur des éléments affectifs qui ont pu porter à
s’intéresser à un sujet, à une période, à une aire ou sur les émotions en
résultant. Toutefois, il est des notations minimes dans les paratextes et des
exposés circonstanciés dans des textes réflexifs explicitant un pourquoi qui
n’est pas uniquement celui de la pure raison et exposant le ressenti à la suite
d’un choix. On en restera au monde des sciences humaines et sociales.
Travailler sur un sujet qui intéresse et plaît est, semble-t-il, un principe
premier. Du moins, la recommandation se trouve dans des ouvrages de
méthode. « Ce qui compte le plus, écrit Claudine Herzlich s’adressant au
futur thésard, est d’être sûr que le sujet choisi vous intéresse vraiment […]
vous allez vivre avec votre sujet tous les jours, pendant une longue période.
Qui dira le profond dégoût que vous ressentirez par la suite si votre intérêt
n’est que superficiel ? » Toutefois, elle mettait en garde contre « l’attrait
trop vif » pour des thèmes dans l’air du temps et contre des sujets qui
porteraient à « un investissement émotionnel excessif » dans l’engagement
pour une cause ou dans la confrontation avec des situations éprouvantes,
voire dangereuses. Au moment décisif qu’est le choix du sujet une
dimension affective est ainsi présente : plus ou moins importante, elle peut
aussi être faite de ce « plaisir » qu’est « la prise de risques 34 ».
L’empathie pour un sujet apparaît si ce n’est nécessaire, du moins,
préférable, et de cette capacité de compréhension, on passe vite à la notion
émotionnelle de sympathie avec son contraire d’antipathie. Ainsi, Jean-
Pierre Olivier de Sardan, dans un développement intitulé « empathie et
imprégnation » note que l’anthropologue doit avoir « de la sympathie »
pour ceux qu’il étudie. « Il est difficile de pratiquer une bonne ethnographie
au sein d’un groupe qui ne susciterait qu’antipathie ou angoisse, ou dont les
activités n’inspireraient que dédain ou ennui. Mais à l’inverse une situation
d’émerveillement permanent n’est pas forcément beaucoup plus saine […].
L’insertion “normale” dans une société locale n’est-elle pas plutôt d’y avoir,
comme tout un chacun, ses sympathies et ses antipathies, ses accords et ses
désaccords, ceux (ce) que l’on aime et ceux (ce) que l’on n’aime pas 35. »
Pour Jean-Jacques Becker, « un historien, à partir du moment où il a des
sources pour le faire, doit être capable d’écrire sur n’importe quel sujet. Il
n’empêche que l’empathie pour un sujet est plus facile quand on y a soi-
même participé, c’est-à-dire que quels que soient mes sentiments, j’écris
plus facilement sur la gauche que sur la droite. C’est un peu la même chose,
si j’écris sur les catholiques, par exemple, eh bien, je peux le faire, mais il
n’empêche qu’il manquera toujours la sympathie de ne pas être catholique
ou croyant ou quelque chose de ce genre 36 ». Pour une version plus
hédoniste, on citera les lignes où Daniel Roche dans le Peuple de Paris
exposait l’une des raisons qui l’avaient conduit à ce sujet : « je suis parisien,
et depuis cinq générations ; […] j’aime la ville et sa liberté ; et l’on ne parle
bien que de ce que l’on aime. J’ai tenté tout à la fois de répondre à une
demande dont l’enjeu social ne m’échappe pas et de me faire plaisir 37. »
Plus généralement, il est ressorti des recherches menées par des sociologues
tout au long de leur carrière qu’outre des commandes et des possibilités
offertes par l’environnement, « la dimension personnelle des goûts,
préférences, attirances ou répulsions » a opéré dans le choix des objets
étudiés 38. Quelques exemples permettront de saisir empathies, sympathies,
intérêts, goûts, répulsions et d’aller au-delà d’un j’aime-je n’aime pas.
D’abord, la prédilection pour une discipline et une période. En 1984,
des médiévistes interrogés à ce sujet étaient invités à faire part de la
diversité de leurs motivations dont leurs « implications personnelles […]
trop souvent occultées par les enjeux scientifiques ». Un amour assez
général pour toute l’époque médiévale ressort, chez l’un, de la détestation
pour la suite : « J’ai horreur – l’historien peut-il tenir de tels propos ? – de
la période 1661-1789 » ; il se nuance chez un autre d’une forte déclaration
de haine chronologique : « j’éprouve de la répulsion à l’égard du Haut
Moyen Âge, et particulièrement des temps carolingiens. » Au titre des mal
aimées, l’histoire du droit remportait la palme, l’un déclarant même avoir
pour elle « une aversion profonde (et scandaleuse) » ; l’histoire économique
n’était pas mieux lotie : elle « me semble anesthésier complètement le
rapport affectif, voire esthétique que le chercheur peut et doit avoir avec sa
recherche », disait Michel Pastoureau 39.
C’est une sorte de confort rassurant que le choix de cette période offrait
à Georges Duby : « je me sens assez à l’aise dans le Moyen Âge parce que
j’y trouve, sous forme de documents, suffisamment de points d’appui pour
n’avoir pas trop le vertige, mais aussi parce que ces documents sont en
assez petit nombre pour que je puisse les embrasser presque tous d’un seul
regard, et c’est très satisfaisant, vous savez. Il me semble que j’aurais peur
d’être historien du XVIIIe siècle : on a devant soi tant et tant de sillages ; on
s’y perd 40. »
Au titre des éléments émotionnels qui accompagnent le choix d’un
sujet, entrent des modes jouant pour des thèmes aussi bien que pour des
méthodes. Seraient applicables dans l’ordre intellectuel les analyses de
Simmel sur la mode avec le dualisme imitation-différenciation : faire partie
d’une société et s’en distinguer en adoptant le goût d’une élite 41. Le fait
social, toutefois, n’est pas chimiquement pur : le sujet à la mode
s’accompagne d’éléments psychologiques liés au sentiment réconfortant de
ne pas être isolé ou en marge, et à l’excitation, à la distinction qui
accompagnent l’avant-garde. À cet égard, l’enthousiasme que l’histoire
quantitative décrétée « à la mode » (François Furet) suscita chez certains
dans les années 1960-1970 mériterait une étude qui s’intéresserait non aux
méthodes ou aux résultats, mais au ressenti des chercheurs – leaders et
autres – qui se lancèrent dans « la révolution quantitative » (Emmanuel Le
Roy Ladurie) avec le sentiment de faire une histoire d’autant plus pionnière
qu’elle utilisait un outil « nouveau », l’ordinateur, dont on a vu que,
diabolisé par les uns, il signifiait prestige pour les autres. À l’opposé,
pourrait-on dire, il y a le plaisir de la marginalité quand une créativité
revendiquée passe par la conquête ou la construction d’un domaine nouveau
ou, pour le moins, différent des agendas en place. « Ça me plaisait bien
d’être dans un secteur un peu marginal, et d’y être à peu près seul et
totalement libre », reconnaissait Robert Castel, à propos de ses premiers
travaux sur la psychiatrie et la psychanalyse, un terrain à peu près vierge, à
la différence des secteurs constitués de la sociologie 42.
Le sujet de recherche lui-même peut être porteur d’émotions. Et d’abord
sa rencontre qui peut résulter d’un véritable choc. Carlo Ginzburg a retracé,
à propos de son premier livre, le chemin qui l’avait amené, sur le terreau
d’une histoire familiale et de lectures personnelles, à s’intéresser, dans ce
thème à la mode qu’étaient alors les sorcières, aux voix des victimes. Parti
dans « l’enthousiasme » et parcourant les dépôts d’archives dans toute
l’Italie à la recherche de documents, il commençait au bout de deux ans à
éprouver « doutes et inquiétudes », à avoir l’impression de perdre son
temps, à ne plus être satisfait par son hypothèse initiale de la sorcellerie
comme une forme élémentaire de lutte des classes, sans trop savoir par quoi
la remplacer. Jusqu’au moment où, à l’Archivio di Stato de Venise, dans
une boîte demandée au hasard parmi les quelque cent cinquante renfermant
les instructions et procès de l’Inquisition, il trouva un document,
absolument nouveau, rapportant l’interrogatoire d’un benandante. « Je me
rappelle parfaitement qu’après avoir lu ce document (pas plus de trois-
quatre pages), je suis tombé dans un tel état d’excitation que j’ai dû
interrompre mon travail » ; il lui fallut sortir de la salle et aller marcher
dehors. Et de faire état de son « enthousiasme » face à un document
inattendu trouvé sur un coup de chance, un document qui l’attendait à
moins qu’il ne fût prédisposé par son parcours personnel à en voir l’intérêt,
face à ces trois pages dont naquirent I Benandanti (1966) et, vingt ans plus
tard, Storia notturna 43.
Les émotions liées au sujet de recherche peuvent être contrastées, faites,
par exemple, d’« aises et malaises ». Les sociologues Michel Pinçon et
Monique Pinçon-Charlot travaillant sur les beaux quartiers en vinrent à
éprouver des « affects contradictoires » dans leurs relations d’une part avec
les enquêtés, d’autre part avec leurs collègues. L’« intense plaisir à accéder
à l’inconnu » dans lequel jouaient aussi « la magie des lieux empreints de
majesté et de luxe » ainsi qu’un accueil courtois se mêlait, au contact des
enquêtés, du sentiment de la différence, d’une claire perception de la
domination ; il en résultait « une situation affective ambiguë » découlant
d’une impossible synthèse entre la déférence et le rejet pur et simple de la
relation. D’où un « malaise déontologique » laissant aux chercheurs
l’impression d’être dans un équilibre toujours précaire. Par ailleurs, en un
temps où l’on embrassait bien plus volontiers la cause des dominés, ils se
trouvaient en porte-à-faux par rapport à leurs collègues ; ils étaient l’objet
d’« un soupçon de complaisance, voire de compromission », et leurs
travaux d’« une réception suspicieuse […] par la communauté
scientifique 44 ».
C’est une partie du sujet qui peut porter à des réactions violentes chez le
chercheur. Ainsi, l’historien marxiste Eric Hobsbawm lorsqu’il en arriva au
second volume de sa trilogie sur le long XIXe siècle, L’Ère du capital,
avouait : « L’auteur du présent ouvrage ne peut cacher un certain dégoût,
voire un certain mépris pour la période dont il traite ; cependant, ce
sentiment est tempéré par l’admiration que lui inspirent les réalisations
matérielles de l’époque ainsi que par l’effort qu’il fait pour comprendre
même ce qu’il n’aime pas 45. »
La biographie intellectuelle part, le plus souvent, de l’intérêt, de la
sympathie, voire de l’admiration pour la personne ou l’œuvre étudiées. Ces
sentiments peuvent à l’occasion être mêlés d’autres. « L’impulsion
principale derrière ces essais est d’admiration. Sans cela, aucun d’eux
n’aurait pu être écrit », explique Perry Anderson dans la présentation d’un
recueil de biographies intellectuelles. S’ajoutait « le respect » pour les
auteurs étudiés. « Mais j’ai aussi besoin d’éprouver un désaccord
significatif, poursuivait-il. Sans cela, le précipitant de la forme qui m’est la
plus naturelle semble manquer […]. De façon générale, je trouve difficile
d’écrire sur ceux dont je me sens d’une façon ou d’une autre trop proche
intellectuellement […]. Une once de résistance semble nécessaire pour faire
d’un penchant un potentiel d’écriture 46. »
Écrire sur un sujet vivant peut être l’occasion d’émotions aussi diverses
qu’intenses, quand l’admiration initiale se transforme en mépris et quand le
biographe, pris au fil des entretiens dans un flux de réactions contraires, en
vient à s’interroger sur le pourquoi de son choix. Cela a pu amener des
réticences face à ce genre historique, même si le besoin de recueillir le
témoignage de ceux qui ont fait avancer la science a été le plus fort,
suscitant, par exemple, dans le domaine des sciences biologiques, une belle
production de biographies individuelles et collectives 47. Travailler avec un
sujet vivant et sur lui est néanmoins une activité lourde d’émotions comme
il ressort de deux exemples fort divers où le biographe à l’œuvre a fait état
de ses réactions. En 1992, Thomas Söderqvist qui enseignait l’histoire des
sciences dans une université danoise proposa à l’immunologiste Niels
Jerne, prix Nobel de médecine (1984), d’écrire sa vie. Il pouvait compter
sur la masse d’archives de toutes sortes que Jerne avait conservées. Les
premières rencontres furent marquées par une double crainte : celle de
Söderqvist craignant que Jerne ne brûle ses papiers, celle de Jerne craignant
que Söderqvist n’arrive pas, par manque de connaissances en immunologie,
à écrire sa vie. Si le biographe fut vite apaisé par le don de tous ses papiers
que Jerne fit à la Bibliothèque royale de Copenhague et par la permission de
citer qu’il lui octroya, d’autres inquiétudes se manifestèrent au fil des
entretiens qu’il eut avec Jerne, avec des membres de sa famille et des amis,
à commencer par celles d’être manipulé et affronté au silence ou à des
réticences sur des aspects peu reluisants de la vie personnelle du savant. La
publication de la biographie en 1998 s’accompagna de la remarque
suivante : « Qu’on le veuille ou non, le travail d’écrire une biographie d’une
personne vivante amène à une proximité personnelle entre deux êtres
humains […]. Plus longue est l’association, plus fortes sont les réactions
émotionnelles, telles que l’admiration, la sympathie, l’irritation ou la
répugnance. Mes sentiments dominants durant les premières années étaient
l’admiration pour la puissance intellectuelle de Jerne, combinée avec un
certain malaise à traiter des aspects les moins nobles de son caractère ainsi
qu’avec l’anxiété croissante qu’il interrompe tout contact et ruine le projet.
Une courte session […] avec un psychanalyste […] spécialisé, m’a amené à
me libérer de ces liens émotionnels – bref, je me suis permis de ne pas
aimer Jerne. Ce n’est qu’après sa mort, six mois, plus tard, que j’ai
commencé à le considérer avec plus de détachement. Ma conclusion est que
l’on ne peut guère commencer à écrire une biographie sans un engagement
émotionnel pour cette figure centrale, mais d’autre part que l’on doit
travailler dur afin d’établir une distance dans le processus d’écriture. Le
résultat final devrait émerger comme un heureux divorce, une attestation
que l’auteur s’est libéré de la figure centrale 48. »
Pour autant, lorsque la personne est amicale, équilibrée et coopérative,
la relation n’est pas moins complexe. L’engagement émotionnel peut même
être plus intense tout comme les complications qui sont inévitables dans les
interactions humaines. Et Vassiliki Betty Smocovitis, qui trouva dans le
biologiste évolutionniste, G. Ledyard Stebbins Jr, « un sujet biographique
convivial », d’énumérer : « le choc » de découvrir au-delà du grand savant
une personne âgée dans sa fragilité ; « les désagréments » éprouvés lors de
petits actes d’autorité ; « le malaise » ressenti lors de scènes familiales ; la
« confiance » et la « fierté » d’avoir, lors d’une conférence sur la
contribution scientifique de Stebbins, sa présence à ses côtés, sentiments
vite tempérés par les interruptions multiples de celui qui voulait aider ; « le
cauchemar » en apprenant que Stebbins s’était débarrassé de documents
jugés par lui sans intérêt ; sans compter les problèmes usuels liés aux
entretiens, à la possibilité qu’avec un sujet vivant de nouveaux aspects ne se
fassent jour, ainsi que « la frustration » que ne se trouvent dans les
institutions des documents non communicables. Elle concluait sur « la gêne
constante » qu’elle avait éprouvée dans ce travail 49.
Les objets de recherche que l’on a jusqu’ici évoqués étaient, à titres et
degrés divers, aimables. Il en est d’une tout autre nature : « des objets que
nous n’aimons pas et qui suscitent en nous de l’indignation, de la répulsion,
de la peur, du dégoût, bref […] des objets que nous jugeons détestables ».
Dans ce choix pourraient entrer, outre des raisons scientifiques (il faut bien
étudier ces objets-là), « un attrait pour l’horreur, qui n’est pas rare chez les
intellectuels, [pour le moins] une part d’ambivalence que les chercheurs
entretiennent parfois avec les objets détestables 50 ». Au-delà de ce propos
général, on écoutera trois auteurs qui ont dû faire les comptes avec un tel
choix. Ces exemples sont pris dans l’ordre sociopolitique où il a été
remarqué que les chercheurs étudient plus généralement des mouvements
envers lesquels ils éprouvent de la sympathie 51.
Martina Avanza qui consacra sa thèse à la Ligue du Nord, un
mouvement xénophobe italien, reconnaissait ne pas aimer ses indigènes, les
trouver « détestables ». Dans cette enquête sur l’autre « politiquement
répugnant », elle s’était trouvée prise entre les impératifs de la méthode
ethnographique et ses propres convictions ; elle reconnaissait avoir usé d’un
« cynisme méthodologique » ; elle avait eu du mal à trouver la juste
distance, avait éprouvé « une duplicité » pénible, n’avait pu se départir d’un
« malaise », et avait été « soulagée » quand elle avait pu mettre un terme à
son terrain ; après ce travail, elle avait changé de sujet 52. Vera Nikolski
présentait les deux organisations militantes de jeunesse moscovites sur
lesquelles elle travailla comme des objets « difficiles » et « répugnants » en
raison, notamment sur ce dernier point, de leur idéologie ultra-nationaliste,
xénophobe, raciste ainsi que de leur exaltation de la violence. Sur le terrain,
« l’antipathie initiale » et les « inconforts » qu’elle amenait laissèrent place
à « des émotions au moins parfois et partiellement positives », à une
« compassion » à l’égard de ces personnes en situation précaire, voire à
« une sympathie (toute relative) » non pour leur idéologie mais pour des
expressions et des attitudes. Reste que ce passage de l’antipathie à
l’empathie pour un objet détestable n’avait été possible que parce que
l’objet était distant, en quelque sorte « exotique 53 ». L’antisémitisme qui
entre dans les sujets répugnants était, de surcroît quand à gauche, objet d’un
véritable tabou, y compris chez des historiens de la gauche, comme le
souligne Michel Dreyfus qui commença à s’y intéresser à la fin des
années 1990. Le sujet était « tout sauf agréable » ; s’ajoutait « le malaise »
découlant de la mise en cause de croyances personnelles – la gauche avait
été moins belle qu’on ne le disait ; de plus, la plongée dans l’univers du
négationnisme n’avait « rien de réjouissant » ; enfin, l’étude portait à une
remise en cause d’historiens de gauche qui avaient contribué à sa formation
et étaient restés muets sur la question. De sorte que la confrontation
douloureuse avec un sujet d’autant plus douloureux qu’il croisait l’histoire
de sa famille, lui laissa parfois « l’impression de procéder à un sacrilège et à
une transgression 54 ».

Un va-et-vient émotionnel
Née dans l’enthousiasme ou la répulsion pour un sujet ou encore dans
un simple intérêt, la recherche ne se déploie pas dans l’imperturbabilité. Au
contraire. Activité humaine et activité de temps long, elle est faite d’une
multitude de processus se traduisant en succès et traverses d’ampleur
variable qui sont source d’émotions de nature et d’intensité diverses. Le
travail scientifique amène un va-et-vient émotionnel que l’on saisira
d’abord chez le novice faisant ses débuts dans la recherche, puis dans des
lieux caractéristiques de métiers scientifiques, soit sur le terrain, à la
bibliothèque, aux archives, dans le laboratoire.
Faire une thèse, c’est se confronter, à chaque étape, à un monde inconnu
et, dans les sciences humaines et sociales, éprouver de la solitude ou, plus
précisément, des solitudes multiples. Elles peuvent porter dans le travail
personnel au « plaisir de la création » solitaire et être vécues comme « une
jouissance ». Tout au contraire, elles peuvent amener de l’insatisfaction,
voire de l’angoisse quand l’isolement porte au repli sur soi, quand le travail
tourne à « l’ascension solitaire d’une montagne », quand le directeur de
thèse est lointain et les rapports avec les pairs ambigus. Elles peuvent se
conjuguer aux incertitudes professionnelles pour mettre en péril l’équilibre
de la personne et l’aboutissement du travail 55. L’auteur de Réussir sa thèse
en sciences sociales avertissait d’emblée le doctorant : « Les difficultés
rencontrées ne sont pas seulement intellectuelles. Elles engagent tous les
aspects de votre vie, vos émotions autant que votre cerveau. » La situation
de travail était caractérisée comme une trajectoire avec « des plateaux
monotones dont on redoute de ne pas voir la fin, des méandres dangereux,
des rebondissements heureux et parfois des brisures définitives ». « Le
plaisir », « le ravissement », « la béatitude », « l’euphorie » du début,
« moment merveilleux », s’effacent vite devant « l’angoisse du temps qui
passe ». Après un creux, il faut « sauter le pas », aller sur le terrain, faire
une enquête. Et l’auteur d’avertir : « les difficultés à affronter, encore plus à
cette étape qu’à d’autres, ne sont pas qu’intellectuelles. L’expérience de
l’enquête entraîne des perplexités, des émotions et des fatigues qui
débordent largement le champ d’une activité académique 56. »
Les réactions alors éprouvées, on peut les lire dans des récits que des
chercheurs ont faits de leur travail sur le terrain. On rappellera qu’elles ont
longtemps été tues : d’où le choc que fut la publication posthume du
Journal de Malinowski où le père de l’observation participante faisait état
de ses opinions, de ses sentiments et de ses désirs dans le quotidien de son
travail 57. Les émotions du chercheur sur le terrain ressortissaient aux « non-
dits de l’anthropologie ». La formation était quasiment muette sur le sujet et
les manuels guère plus éloquents 58. Quand des chercheurs qui étaient allés
sur le terrain parlaient, par exemple lors de séminaires, des émotions qu’ils
avaient pu éprouver, c’était de façon anecdotique, lyrique ou héroïque 59.
Leurs écrits passaient généralement sous silence ces sentiments pourtant
assez souvent associés au terrain que sont « la colère, l’ennui, la confusion,
le dégoût, le doute, la dépression, le désir, le désespoir, la frustration,
l’embarras […] car ils dérogent au principe de plaisir si souvent associé à la
pratique modèle » – le plaisir qui était en quelque sorte la mesure du succès.
Taire des émotions, il est vrai, pouvait répondre à des impératifs
méthodologiques ou moraux, tels protéger la population étudiée ou se
protéger soi-même, ou encore parce qu’il valait mieux que des choses
restent tues ; des émotions négatives auraient pu signifier difficultés, voire
échecs dans le travail, ou pis porter à l’accusation d’ethnocentrisme 60. D’où
pour le chercheur arrivant sur le terrain, et c’était le plus souvent un
néophyte, dans bien des cas seul, des émotions encore plus fortes, voire un
choc émotionnel, car rien ne l’y avait préparé. « Il y a une chose qu’il
n’avait pas prévue, pas même imaginée, une chose dont il n’avait jamais
entendu parler : ce sont les effets physiques, émotionnels et psychiques qu’a
sur lui cette immersion volontaire, écrit Sophie Caratini. Il n’a plus
personne pour le rassurer, le conforter ou le réconforter […]. Alors il doute
de son savoir, puis de ses capacités et le voyage tourne à l’errance. Parce
qu’on ne lui avait jamais rien dit de cette errance, il n’osera jamais rien en
dire 61. »
Toutefois, on trouve trace de ces émotions qui sont inévitables alors que
l’anthropologue « se frotte en chair et en os à la réalité qu’il entend
étudier 62 » et qu’il séjourne dans des lieux qui, on l’a vu, ne sont pas
toujours amènes ; documents personnels et textes réflexifs en sont un
révélateur 63.
Denise Paulme a dit dans ses lettres envoyées depuis Sanga ainsi que
dans deux articles où elle a fait part, bien des années plus tard, de son
expérience africaine, ce que furent ses terrains, dans l’ordre émotionnel
aussi. Le premier qu’elle fit chez les Dogon était « un saut dans l’inconnu »,
vécu comme « une épreuve de vérité » avec « la crainte de perdre la face ».
Des conditions climatiques éprouvantes et parfois un épuisement physique
et psychique (« le cerveau à l’état d’un citron pressé »), de premiers
contacts rudes, un travail fastidieux surtout au début, des relations
distanciées avec la mission Griaule, une certaine inquiétude face au temps
filant vite et à la masse de travail restant à faire, le réconfort d’être à deux
sur le terrain, la joie d’avoir obtenu une information importante au terme
d’une conversation dure, la grande satisfaction un jour d’être ressentie
comme pleinement acceptée, tel fut l’ordinaire émotionnel jusqu’à la
tristesse au jour du départ. Un grand moment de fierté et de bonheur fut la
trouvaille d’une statue exceptionnelle presque entièrement plantée dans le
sol qu’avec D. Lifchitz elle déterra : « je n’osais plus y toucher quand elle a
été sortie et j’avais la gorge serrée, envie de pleurer ». Par contre, c’est une
impression des plus horribles – des « haut-le-cœur » – qui la saisit lors du
terrain ultérieur qu’elle fit chez les Kissi de Guinée quand elle assista « par
conscience professionnelle » à une excision 64.
Monique Jeudy-Ballini qui, en 1980-1981 fit un premier et long séjour
de quatorze mois chez les Sulka de Nouvelle-Bretagne, a décrit ce qu’elle
avait ressenti sur le terrain et dans ses relations avec l’autre. Ce fut d’abord
une « déception » née du contraste entre, d’une part, ce que disent les livres
d’ethnographie « remplis d’informations constituées et [le fait] qu’il se
passe toujours quelque chose dans les sociétés dont ils traitent » et, d’autre
part, un terrain qui, à première vue, n’offrait rien d’« assez remarquable
pour justifier qu’on soit venu l’observer » ; ce « sentiment pénible » allait
de pair avec « l’appréhension inverse » : manquer ou ne pas voir un
événement intéressant. Venue seule et « constamment exposée aux regards
sans possibilité réelle de s’y soustraire », elle éprouvait « le sentiment
intimidant de se trouver en représentation ». « Les inquiétudes et les
doutes » de la vie sur le terrain incitaient à « une sorte de surcompensation
affective », amenant à penser en termes d’amitié des relations privilégiées
avec telle ou telle personne. D’où « un sentiment de crise » quand l’illusion
se dissipait et un « basculement constant entre des registres émotionnels
opposés », porteur d’un « effet anxiogène ». Le travail amenait parfois de
l’agacement quand elle n’obtenait pas de réponses aux questions posées ou
des réponses décevantes et insuffisantes, ou encore quand elle hésitait à en
poser « craignant qu’elles ne soient inconvenantes » ; s’ajoutaient les
tensions constantes avec l’un de ses principaux interlocuteurs et père
adoptif, oscillant « entre l’exaspération et la satisfaction mutuelle ». Ce
n’est qu’avec le retour en France, et « toute la distance affective d’avec le
terrain » qu’événements déroutants (et contrariants), un temps rapportés à
un défaut de communication ou de compréhension mutuelle, prirent une
valeur heuristique. Dans un texte ultérieur portant sur le bonheur dans la
société Sulka, elle revenait brièvement sur ses propres états d’âme lors de
ses séjours successifs auprès de cette population. Ils « furent marqués par
des expériences de peur, de jubilation ou d’exaspération sans commune
mesure avec celles éprouvées dans mon pays. Mes bonheurs, les perçurent-
ils ? Peut-être un peu, mais pas vraiment pour ce qu’ils furent : de véritables
états de grâce réduisant d’un coup tous les doutes au silence et me
réconciliant avec le sens de ma présence ; des instants miraculeux, parfaits,
éphémères aussi, incroyablement heureux 65 ».
Martin de La Soudière dans un texte confrontant sa propre expérience
dans la France profonde à celle d’autres ethnologues ayant enquêté au
proche aussi bien qu’au lointain présentait le terrain comme « épreuve, en
privilégiant la part de souffrance ». Pour « une demi-journée euphorique et
fébrile », il est des jours passés à se morfondre ; l’inconfort est source d’un
« mal-être physique » ; la relation à l’autre est « éprouvante », faite qu’elle
est de l’oscillation permanente entre deux statuts, professionnel et
personnel, doublée d’un sentiment de culpabilité à l’égard des personnes
rencontrées. « Le terrain est donc violence » et le chercheur « n’est heureux
que lorsqu’[il] en revient – en réchappe – et qu’[il] le raconte à des
collègues ou le met en scène pour des amis ». De plus, le terrain « accuse et
amplifie les impressions, réussites ou échecs, découvertes ou
déconvenues ». Les journaux de terrain parlent de malheurs et, moins
nombreux, de bonheurs qui existent aussi : « Nous connaissons tous ces
moments d’euphorie où d’avoir soudain l’impression de tout comprendre
nous dispense même d’analyser la situation 66. »
Ces exemples montrent une alternance de réactions contraires, parfois
extrêmement intenses, où jouent le lieu, les vicissitudes de la recherche et
aussi la relation avec l’autre. La règle de l’empathie, outre qu’elle amène
parfois chez le chercheur une forte tension, souffre aussi à l’occasion de
l’attitude des interlocuteurs – « des gens vivants, rappelle Maurice
Godelier, […] certains sont nos amis, d’autres se méfient de nous. Et c’est
vrai que certains jours on en a marre, on voulait travailler avec Untel, c’était
prévu, et il ne vient pas. Voire, il nous fait lanterner exprès […]. Dans ces
moments-là, on se sent quand même mal, on se sent dépendant […]. Sans
compter qu’il faut quand même être un peu intelligent et comprendre qu’ils
peuvent nous embrouiller ou même taire l’essentiel 67. »
Les études sur le terrain ont marqué ces dernières années une
prédilection pour la souffrance dans toutes ses actualisations, ce qui a porté
à des émotions parfois intenses quand le chercheur qui sort des livres et des
théories se trouve face à la violence, aux inégalités, aux discriminations,
aux injustices de toutes sortes ainsi qu’à la maladie et à la mort – ce qui ne
veut pas dire qu’enquêtant sur des sujets autres, il ne soit pas en proie à
l’émotion, voire ballotté entre des réactions diverses au fil des relations
avec ses interlocuteurs ou de l’avancement de son terrain 68.
Bernard Paillard qui, en 1989, entreprit une enquête sur le sida à
Marseille fut profondément affecté par son terrain, et il le fut doublement.
D’une part, la situation observée et la rencontre avec des malades ou leurs
proches suscitèrent bien des impressions douloureuses. Lors d’une
cérémonie de recueillement en mémoire de personnes décédées du sida, il
se disait « pris de compassion. Je n’arrive plus à contrôler ce qui se noue
dans ma gorge. Je laisse couler mes pleurs. Pour tous ces morts inconnus.
Comme s’ils étaient devenus des proches […]. Je pense aussi à quelques
visages que j’ai croisés ici ». Quand il quitta Marseille au bout de trois ans,
il eut « l’impression de déserter ». D’autre part, le bouleversement fut aussi
celui du sociologue, éprouvant un « grand malaise » : il n’avait pas fait une
recherche comme il l’avait imaginé ; le sujet avait « déboussolé [ses]
principes sociologiques ». Côtoyer la mort, loin de son environnement
habituel, l’avait amené à s’interroger sur son métier. Il s’était souvent
trouvé « en porte-à-faux » entre action et réflexion ; il avait souffert de
« solitude » malgré des « contacts chaleureux » dans un travail qui ne lui
laissait « guère de repos » et surtout l’amenait à « se poser le sens de sa
propre vie ». Il ne pouvait plus classer les réalités observées suivant
« l’abstraction des catégories sociologiquement construites ». Il en
ressortait que l’homme de terrain, l’observateur participant, n’était « pas à
l’abri des émotions 69. »
Un rapport, à but prescriptif, rassemblant la très dense littérature en
langue anglaise sur le sujet ainsi que les données d’un site web montrait
l’importance du risque physique et surtout émotionnel encouru par des
chercheurs allant enquêter dans des lieux dangereux (territoires en guerre
ou qui viennent de l’être, pays avec des risques sanitaires, environnements
de crime et de violence, endroits isolés, etc.) ou se révélant tels, ou encore
se portant sur des terrains émotionnellement sensibles. Si le risque physique
est bien moins important, même si le développement de l’edgework le
favorise, il n’est parfois pas sans conséquences émotionnelles, par exemple,
la peur d’en avoir réchappé. Le travail dans des lieux isolés, inconnus,
parfois hostiles, au contact avec des personnes vulnérables ou en souffrance
(femmes battues ou violées, enfants maltraités ou abandonnés, malades en
fin de vie, marginaux, etc.) est facteur de risque émotionnel. Le face-à-face
de l’entretien porte à admiration, compassion, fascination, gêne, malaise,
désarroi, honte, peur, anxiété, colère, répulsion, dégoût avec tous leurs
effets physiologiques (larmes, nausées, insomnies, épuisement). Le risque
est favorisé quand une confusion s’instaure entre le rôle de chercheur et
celui de conseiller, voire de thérapeute, quand l’empathie tourne à l’amitié
ou à la compassion, ou encore quand le chercheur se sent coupable
d’exploiter la misère de l’autre. Il peut en résulter une véritable souffrance
dont les effets ne s’arrêtent pas nécessairement avec la fin du terrain.
L’impact est encore plus fort chez les femmes en raison du rôle social qui
leur est communément prêté dans ce type de recherche 70.
Le travail de terrain a fait de la sexualité de l’ethnologue un tabou ; pour
des raisons scientifiques et morales, le principe de l’abstinence sexuelle a
été posé faisant du chercheur – homme ou femme – un être asexué. Si la
règle a pu être enfreinte, rien n’en était ouvertement dit ni d’ailleurs du
sujet en général. Un tournant a été constitué par Taboo, un ouvrage qui se
heurta à des réticences. On passera ici sur les conséquences
méthodologiques et cognitives du principe et de son infraction pour en
rester à la dimension émotionnelle. Le chercheur n’est pas un être
désincarné ; il est aussi « un sujet sexuel » désirant ou désirable qui, sur le
terrain, fait son travail, mais aussi, y passe, quand il est loin de chez lui, tout
le reste du temps, remisant alors son statut professionnel pour sa qualité
d’homme ou de femme. Le silence sur la question dans la formation et dans
les manuels laissait ceux qui partaient sur le terrain – des personnes jeunes
et souvent seules – démunis face à un interlocuteur qui pouvait
sexuellement attirer ; ce qui, de surcroît, n’allait pas sans embarras face à
l’impératif de la méthode. Le risque émotionnel qui vaut pour tous est
estimé bien plus fort pour des femmes qui, faisant des enquêtes
ethnologiques ou sociologiques sur le terrain, proche ou lointain, peuvent
être affrontées à des blagues salaces, des avances plus ou moins directes, du
harcèlement, des menaces. Les réactions de gêne, malaise, inquiétude, peur,
anxiété ainsi que tous les traumatismes qui en résultent sont d’autant plus
forts et douloureux qu’ils sont le plus souvent tus ; le cas extrême de viol
qu’une anthropologue relata dans Taboo dut, à la demande de la maison
d’édition, être publié sous un pseudonyme, ce qui ajouta à la charge
émotionnelle de cette personne 71.
Le philologue, lui, travaille dans un lieu à l’abri de tout risque, occupé à
des tâches qui semblent porter à une sorte d’impassibilité. Ignati
Ioulanovitch Kratchkovsky, qui fut l’un des plus grands arabisants de son
temps, s’inscrivit en faux contre cette opinion dans un ouvrage où il relatait
son activité. « Avant tout, écrivait-il dans le prélude, j’ai voulu montrer ce
qu’un savant éprouve en travaillant sur les manuscrits, dévoiler un peu les
sentiments qui l’agitent et dont il ne dit jamais rien dans ses travaux
spéciaux, quand il expose les résultats scientifiques auxquels il est parvenu.
J’ai voulu parler des joies et des peines du travail de cabinet, dont beaucoup
de gens n’ont pas le moindre soupçon car ils le considèrent comme
ennuyeux, sec et privé de vie. » Au fil des chapitres, ce ne sont que
frémissements d’émotions, tressaillements, mains qui tremblent, cœur qui
bat, sang qui monte à la tête, à la vue d’un manuscrit longtemps cherché,
mais aussi désenchantement, désappointement, déception quand la quête est
stérile, alternance de joies et de chagrins au fil du déchiffrement,
illumination après une lecture, jour de fête au terme d’une longue
recherche. Ou encore cette très concrète réaction violente alors
qu’effectuant un travail machinal de catalogage, il découvrit un manuscrit
oublié dans un index précédent : « Tout à coup, ma main qui avait
commencé à copier mécaniquement un titre inconnu, sursauta comme sous
le choc d’un courant électrique. J’ai conservé la feuille où un trait de plume
inattendu est parti d’un mot interrompu et a traversé la page malgré moi 72. »
L’opinion commune contre laquelle Kratchkovsky s’élevait trouverait un
autre démenti dans le geste de rage de l’orientaliste Giuseppe Tucci à
chaque fois qu’il ne trouvait pas le mot juste dans sa traduction en sanscrit
de textes de logique chinoise : « il lançait sur la porte le poignard avec
lequel il jouait 73. »
Le travail d’archives est caractéristique du métier d’historien. La liste
des cotes méthodiquement classées qui figure dans les publications ne dit
rien des réactions que l’historien éprouve dans la consultation des
documents. Fernand Braudel conduisit ses premières recherches en Espagne
où il travailla « beaucoup et avec enthousiasme ». Un épisode rapporté par
son épouse donne à voir l’émotion de l’historien. « On avait déposé sur
notre bureau d’énormes liasses. Elles n’avaient pas été ouvertes depuis le
e
XVI siècle : les feuillets s’en détachaient difficilement, avec chaque fois un

bruit de déchirure, et le sable doré qui en avait séché l’encre, jadis, était
encore là. Braudel rêvait en le faisant glisser entre ses doigts ». Et
d’ajouter : « Il a longtemps conservé un petit sachet de ce sable d’or » :
objet symbolique et mémoriel, relique étincelante des heures heureuses
passées à Simancas au contact direct du document ouvrant grand la porte à
l’imagination 74. Le bonheur fut souvent moins pur ; bien des témoignages
de ceux qui ont dépouillé, lu et transcrit sont plus contrastés. Ils disent la
fatigue physique, le caractère fastidieux d’heures de lecture et de copie,
l’expérience émotionnelle de l’attente du carton et de son ouverture, le
plaisir de la tâche, un plaisir souvent conquis dans la difficulté et exaspéré
par elle 75.
Georges Duby, lors des recherches qu’il fit pour sa thèse, se heurta dans
un dépôt d’archives à « la vigilance hargneuse du conservateur » se
comportant en propriétaire. De surcroît, il fut « déçu. Je croyais ces réserves
immenses ; elles se révélèrent misérables. Du moins, passai-je, dans la
petite salle de lecture, des moments de plaisir assez vifs ». Ce plaisir, il le
décrivait dans ses multiples nuances, augmenté par la difficulté initiale
d’obtenir les documents. « J’étais seul. J’avais enfin obtenu qu’on apportât
sur une table un carton. Je l’ouvrais. Qu’allait-il sortir de cette boîte ? J’en
tirais une première liasse. Je la délaçais, je glissais ma main parmi les
pièces de parchemin. Prenant l’une d’entre elles, je la dépliais et tout ceci
n’allait pas déjà sans quelque jouissance : ces peaux souvent sont au
toucher d’une tendresse exquise. S’ajoute l’impression de s’introduire dans
un lieu réservé, secret. De ces feuillets défroissés, répandus, il semble que
s’exhale dans le silence le parfum de vies depuis longtemps éteintes […].
Qui donc, depuis lors, a jeté les yeux sur ces mots ? Quatre, cinq personnes,
tout au plus. Happy few. Autre plaisir excitant celui-ci, le plaisir du
déchiffrement qui n’est fait que de patience. Au bout de l’après-midi, une
poignée de données, légère. Mais, elles appartiennent à vous seul, qui avez
su les débusquer, et la chasse a compté beaucoup plus que le gibier 76 ».
Arlette Farge a décrit « les affects contradictoires » éprouvés à
l’occasion de longues séances de consultation d’archives judiciaires du
e
XVIII siècle. « Le plaisir physique » de toucher au réel passait par « la

monotonie » de longs dépouillements quand « l’abrutissement guette », par


« la patience » exigée par un déchiffrement qui n’était pas toujours aisé.
S’ajoutait la dureté du travail de copie à la main qui « prend beaucoup de
temps et parfois fait mal à l’épaule en tiraillant le cou ; mais avec lui du
sens se découvre ». C’est que « l’essentiel n’apparaît jamais d’emblée à
moins d’une découverte exceptionnelle. Il faut donc lire, lire encore,
embourbé dans un marais qu’aucune risée ne vient distraire, sauf si le vent
se lève. Cela arrive parfois au moment où on s’y attend le moins ». Des
émotions vives surgissaient parfois à la lecture d’un document – « de la
beauté, de la stupeur et une certaine secousse affective ». À ce point, elle
rapportait les impressions de Michel Foucault « commotionné » par ces
textes de peu : « j’avoue que ces “nouvelles” surgissant soudain à travers
deux siècles et demi de silence ont secoué en moi plus de fibres que ce
qu’on appelle d’ordinaire la littérature. » Au plaisir de la trace retrouvée
succédait la tension entre « la passion de recueillir [la documentation] tout
entière, de la donner à lire toute, de jouer avec son côté spectaculaire et son
contenu illimité, et la raison qui exige qu’elle soit finement questionnée
pour prendre sens. C’est entre passion et raison qu’on décide d’écrire
l’histoire à partir d’elle 77 ». Le travail d’archive est alors terminé ; un autre
conflit affectif commence entre que retenir, que laisser, que citer, que taire.
Un inventaire, plus complet encore, des situations de travail aux
archives portant à des réactions émotionnelles chez le chercheur ressort de
remarques faites par Mary Bosworth qui travailla sur la criminologie aux
e e
XVII -XIX siècles. Elle a noté le découragement que provoquent « l’effet

combiné de pistes qui ne mènent à rien, de documents illisibles, d’heures


d’ouverture limitées, de bibliothécaires et d’archivistes froids, voire
inamicaux, de catalogues incomplets et imprécis, ainsi que la tâche de faire
le tri entre les quelques documents utiles et la masse ». Le matériau lui-
même ajoute à la nature émotionnelle du travail. « D’abord, les limites des
sources […] sont frustrantes. Ensuite, la manière paradoxale selon laquelle
le passé est à la fois familier et très différent peut désorienter. Enfin, étudier
le crime et le châtiment peut être épuisant puisque tous deux sont cause de
souffrance humaine. » Ces émotions négatives se contrebalancent de « la
joie de la découverte et du succès », elle aussi, bien attestée 78. Très
concrètement, le travail d’archives, c’est, rappelle Emily Robinson, des
heures de lecture « dans la solitude, la fatigue et sous surveillance »
s’effectuant dans « l’atmosphère quasi religieuse du lieu où ces morceaux
de vie et de temps sont conservés », au cours desquelles le chercheur non
seulement lit des documents mais aussi les tient en mains ; en cela, un lien
direct s’établit avec les personnes qui les ont produits et avec leur histoire,
amenant une relation affective aux archives 79. Aujourd’hui la numérisation
apporte une masse de documents au domicile du chercheur qui n’a plus à se
déplacer ni à se plier à des horaires, qui peut aller plus vite et faire des
recherches loin de chez lui. Qu’en est-il de « l’économie affective de la
recherche » historique quand les sources sont dématérialisées ?
L’enthousiasme réel que susciteraient les facilités nouvelles serait tempéré
par une impression d’impersonnalité et par un sentiment de manque et de
perte quand disparaissent la présence physique, voire sensuelle du
document et, avec elle, la proximité des gens du passé 80.
Une émotion esthétique serait consubstantielle aux mathématiques
jugées belles ; ce serait presque un lieu commun dont on trouve une
expression ramassée dans le propos récent de Claire Voisin : « les objets y
sont riches, lumineux, d’une beauté incroyable. On n’en finit pas de les
admirer 81. » Un même sentiment est aussi exprimé par des chercheurs
relevant de disciplines différentes, de la chimie, de l’immunologie, de la
physique, par exemple 82. Ne vaut-il pas d’ailleurs pour toutes, du moins,
dans la légitimation d’un choix ? On se bornera à poser la question, alors
que notre propos est autre : le travail dans sa quotidienneté. Le va-et-vient
émotionnel, cette alternance de peines et de joies, de tourments et de
bonheurs, qui se constate chez l’ethnologue, le philologue ou l’historien
ressort également de l’activité au jour le jour dans les sciences dites dures.
« Souvent, en maths, on souffre, dit Claire Voisin. Trouver des idées est
difficile. On a les problèmes en tête, mais on cherche le fil pour commencer.
À cela s’ajoutent les difficultés techniques à contourner ». Et d’avouer avoir
été « “aux trois quarts” dans un demi-désespoir. Mais parfois, on a aussi un
sentiment de triomphe ! » Dans le monde des sciences également, il est des
« montagnes russes d’émotion 83 ». Elles ressortent, on ne saurait mieux, de
la métaphore employée par l’oncologue Harold Varmus, prix Nobel de
médecine (1989), comparant le travail de recherche à une longue course à
vélo : « De longs plats. Des montées raides qui font transpirer, voire sont
sélectives, un éventuel col à franchir, avec la descente triomphale. Du
travail toujours. De la souffrance parfois. Rarement de l’euphorie. Une
fatigue délicieuse et des repos bien mérités 84. »
Autobiographies et entretiens révèlent cette succession d’émotions
contrastées d’autant plus que des récits sur soi ont à l’occasion une valeur
démonstrative réfutant, ici encore, des opinions communes liées au travail
scientifique. Marie Curie, dans l’ouvrage qu’elle consacra à son mari,
rappelait que « la vie du grand savant dans son laboratoire n’est pas comme
beaucoup peuvent le croire, une idylle paisible […]. Une grande découverte
ne jaillit pas du cerveau du savant tout achevée […] ; elle est le fruit d’un
labeur préliminaire accumulé. Entre des journées de production féconde
viennent s’intercaler des journées d’incertitude où rien ne semble réussir, où
la matière elle-même semble hostile, et c’est alors qu’il faut résister au
découragement ». Comme pour preuve de ce constat, elle-même était
décrite « foudroyée par le malheur » ou « devant un grand deuil » quand
une expérience ne marchait pas, alors que le succès la rendait « légère,
trépidante 85 ».
Lewis Wolpert et Alison Richards en s’entretenant avec des
scientifiques de réputation internationale se proposaient de montrer que la
science n’était pas une activité « inhumaine » et ceux qui la faisaient des
êtres « froidement logico-déductifs ». Les expérimentateurs et les
théoriciens qu’ils ont interviewés sont animés d’une passion pour la
science, ce qui signifie d’abord qu’ils sont toujours à l’œuvre, qu’ils
pensent constamment à leur recherche, quand elle démarre, est en train ou
bloque. Le travail qui est toujours long, souvent répétitif, fait d’avancées, de
doutes, de craintes et de revers amène, en une succession plus ou moins
rapide, excitation, enchantement, inquiétude, frustration, mélancolie,
tristesse, dépression, douleur, autant d’émotions qui sont, selon les
moments et les personnes, d’intensité et de coloration variables ; ainsi le
plaisir apporté par le résultat porte à des comparaisons aussi diverses
qu’« un orgasme » ou « le rire du bébé » auquel une surprise est faite. Dans
ces vies-travail, le moment euphorique est toujours bref ; le résultat, plus ou
moins important, prend vite l’allure de l’évidence, et le chercheur se lance
aussitôt dans une nouvelle recherche, dans un autre va-et-vient émotionnel.
Un exemple rapide donnera du concret à ces généralités. Anthony Epstein,
auquel on doit une découverte majeure, le virus dit d’Epstein-Barr, a, dans
le récit qui l’a amené à ce résultat, fait état d’une longue période
« effrayante » – deux-trois ans – de résultats uniformément négatifs, de
modifications dans le protocole qui ne donnaient rien, d’un échec total,
jusqu’au jour où cela marcha. Et de décrire ce qu’il fit alors sous le double
signe de l’excitation et de la crainte : « J’éteignis le microscope au cas où le
spécimen brûlerait et je sortis dehors, je fis le tour du pâté de maisons deux
ou trois fois avant d’oser revenir 86. »
Le savant n’est pas « un parangon de rationalité » et la pensée
scientifique pure d’émotions. C’est ce que montre une analyse du récit que
James Watson fit de sa découverte avec Francis Crick de la structure de
l’ADN. Dans les 143 pages de The Double Helix, 235 occurrences disent
l’émotion. Les plus nombreuses, et de loin – 163 – se trouvent dans la phase
d’investigation ; elles se partagent entre expressions positives – de l’espoir
à l’excitation et au bonheur – et négatives – la tristesse, le désarroi, la colère
devant des échecs et des blocages, la crainte d’être doublé par autrui, une
crainte qui prend aux tripes. Les 15 occurrences liées à la découverte se
partagent entre la surprise – bouche bée et le cœur battant – à la vue des
radios faites par Rosalind Franklin, qui amenèrent l’hypothèse féconde, à
ces quelque deux heures intenses en pleine nuit faites d’excitation, de
surprise, de bonheur, balancés d’instants de peur qu’une aussi belle idée ne
soit fausse 87.
Le bio-informaticien Ewan Birney réfutait l’idée commune du savant
impassible en décrivant ses propres réactions dans son travail. « Je suis tour
à tour excité, frustré, déçu, ravi, épuisé ». Et de poursuivre : « Les
expériences peuvent durer longtemps – parfois des années – et il est souvent
impossible d’être émotionnellement détaché du résultat. Des moments
cruciaux dans la science peuvent causer une réaction carrément physique –
une vague de vertige quand on se rend compte que l’on a confirmé la
bonne idée » ; il faisait état du « picotement dans la colonne vertébrale »
qu’il avait éprouvé en pareille circonstance. Et de le contraster avec
« l’angoisse » quand ça ne marche pas. Dans ce cas, il devenait « distrait et
frustré ; un petit froncement “pensif” sur mon visage marque le début d’une
fermeture complète » au reste du monde et une concentration totale sur le
problème qui résiste 88.
Des récits non démythifiants révèlent une même alternance d’états
émotionnels dans le travail scientifique. La relation que François Jacob a
donnée de ses découvertes a été jugée, par le choix des métaphores
retenues, d’ordre « héroïque ». Le travail quotidien, tel qu’il est rapporté
dans La Statue intérieure, donne une impression plutôt humaine avec ses
successions d’euphorie et d’anxiété, d’excitation, d’émerveillement et de
désenchantement, de fausses joies, d’incertitudes, de rage contre soi et
contre les autres, soit un parcours émotionnel allant « de l’espoir à la
déconvenue, de l’exaltation à la mélancolie ». La réaction à la découverte
prend à l’occasion une coloration sympathiquement familière. Relatant la
recherche qu’il fit à Pasadena avec Sydney Brenner, F. Jacob rapportait le
« désenchantement » alors que « rien ne marchait », que « la confiance
s’effritait » et que tous deux étaient prêts à abandonner. Jusqu’au moment
où discutant sur la plage et égrenant la liste des manipulations ratées, une
idée jaillit qui les précipita au laboratoire pour refaire l’expérience dont le
succès amena « un double hurlement de joie […] aussitôt accompagné
d’une double gigue échevelée 89 ». Bien d’autres récits donnent à voir cette
même alternance d’états émotionnels contraires dans le travail de
laboratoire. On conclura sur la remarque de Sébastien Balibar décrivant les
vicissitudes d’une expérience : « [elle] nous malmenait. Allions-nous
osciller toutes les semaines entre enthousiasme et déception 90 ? »

À plusieurs
Comme ce « nous » le rappelle, dans le monde des sciences dites dures,
le chercheur solitaire n’existe plus, depuis un certain temps déjà ; le travail
se fait à plusieurs et en coopération avec d’autres équipes nationales et
étrangères, relevant de la même discipline ou de savoirs autres. Avec la Big
Science et ses enjeux, ces collaborations ont crû en taille et en complexité.
On a célébré les avantages qui ressortent du travail collaboratif, quelle que
soit son ampleur, en termes d’augmentation de la qualité de la recherche, de
croissance rapide du savoir, de formation pour les jeunes chercheurs. La
réalité du travail montre des problèmes liés surtout, semble-t-il, aux
relations entre les participants qui, nombreux, voire très nombreux, diffèrent
par leur statut et leur culture professionnelle, ont parfois des agendas
particuliers, ne sont pas toujours exempts d’a priori nationaux et
disciplinaires, et apportent des ressources qui ne sont pas nécessairement
égales 91.
Le laboratoire est souvent surpeuplé, ce qui n’est pas, on l’a vu, sans
entraîner des frictions. Y travaillent ensemble pendant des heures des
personnes de statut différent. Dans ce petit monde, chercheurs et personnels
techniques constituent deux groupes distincts, les premiers concevant les
expériences, les seconds faisant les manipulations ; les techniciens, en fait,
surtout des techniciennes, désormais « moins dociles » qu’autrefois, ont
avec le chercheur, homme ou femme, une relation qui peut être critique
mais aussi tout autre, exprimant leur fierté pour son succès, étant
douloureusement affectées par ses déboires, comme l’a montré une étude
sur un institut majeur de la recherche biomédicale australienne. À ce point,
il convient de rappeler que la recherche qui se publie est celle qui a
marché ; la plupart des chercheurs ont fait l’épreuve d’échecs, de ratés et de
blocages, souvent après des mois de travail et alors qu’il avait parfois fallu
du courage pour se lancer dans une expérience ; autant de revers qui
déstabilisent, portent un coup au moral, à la confiance en soi, ternissent la
réputation. D’où, en contraste, « la joie collective » d’une équipe de
recherche lorsqu’enfin arrive le résultat attendu. « Cette joie, disait le
chimiste Bernard Meunier dans une allocution à l’Académie des sciences en
2015, efface les déceptions accumulées lors des moments difficiles, les
moments de doutes, de ratés, bref des hauts et des bas de la vie d’une
équipe 92. »
Les problèmes seraient augmentés dans une recherche collective
internationale menée dans un « terrain » difficile. Xavier Le Pichon, dans le
récit qu’il a donné du projet franco-japonais d’exploration sous-marine qu’il
codirigea (1985), faisait état de multiples épisodes de tension nés des
relations avec le partenaire, du financement, de la vie et du travail à bord du
bateau – « les uns sur les autres » –, des conditions météorologiques, des
questions de matériel. Un comble fut atteint quand, lors d’une tempête, le
sous-marin d’exploration et les trois hommes qui s’y trouvaient risquèrent
de disparaître : sur le bateau, « l’angoisse qui prend aux entrailles, est
visible sur beaucoup de visages » ; ce ne fut qu’après une nuit d’inquiétude
que le sous-marin put être remonté à bord et les hommes sauvés –
« spontanément, sur le pont supérieur, les applaudissements éclatent ». Cet
incident faillit interrompre le projet, les deux partenaires se rejetant la faute
au cours de discussions qualifiées de « dures ». Quant aux observations et
aux échantillons, ils suscitaient tantôt déceptions et fausses joies, tantôt
enthousiasme, voire « une explosion de joie », « la fête 93 ».
Les nouvelles technologies, qui facilitent l’échange de données, rendent
possible la collaboration à distance et permettent de rassembler plus de
données, ont amené la formation de collaboratories, réseaux de recherche
dans le cadre d’un projet. L’éloignement des participants a néanmoins posé
problème. La solution a été d’organiser, à des étapes cruciales, des réunions.
Les discussions, comme le montre un exemple où l’analyse des résultats
suscitait critiques, insistances, scepticisme, font apparaître « une énergie
émotionnelle », « des émotions intenses », de « l’excitation », « une passion
audible et visible » qui renforcent le groupe tout comme le rire partagé à
l’énonciation d’une idée qui paraît dingue 94.
Les tensions qui apparaissent au fil des recherches ont souvent leur
climax au moment de la publication, comme on le verra au chapitre suivant.
La même conclusion vaut pour les sciences humaines et sociales qui, un
temps de façon marginale, désormais de façon croissante, ne serait-ce que
sous l’incidence des appels d’offres, ont développé des programmes
collaboratifs.
On remontera aux années 1960-1980 considérées en France, avec de
grandes enquêtes en sciences humaines et sociales, comme un âge d’or de la
recherche collective donnant lieu à une glorification et à une vision irénique
du travail d’équipe. À l’occasion du 50e anniversaire du Centre de
recherches historiques de l’EHESS (1999), qui fut un des hauts lieux de ces
enquêtes, des témoignages ont quelque peu terni le mythe de petites
communautés laborieuses, égalitaires et heureuses. Le recueil des données
et le dépouillement d’archives furent surtout le fait de collaborateurs
techniques, pour la plupart des femmes, qui assurèrent aussi le gros du
codage – un travail qualifié par l’une d’elles de « tellement obsédant que la
nuit, en rêve, je continuais à coder des phrases ». Cette division du travail
amena celles qui accomplissaient ces tâches à « se réfugier entre soi dans
des espaces de solidarité et d’amitié », à créer dans le collectif une
communauté émotionnelle autre. De surcroît, leur engagement, le sentiment
de participer à une enquête qualifiée d’heureuse, dans une ambiance parfois
bon enfant se muèrent en désenchantement et en frustration au moment de
la publication quand ces petites mains furent occultées et firent à leurs
dépens l’épreuve de la domination, une domination déjà sensible dans les
réunions, dans les prises de parole et, on l’a vu, dans la division du travail.
Le colloque du cinquantenaire fut l’occasion, à deux ou trois décennies de
décalage, d’exprimer publiquement « blessures et amertumes », et cela ne
se fit pas « sans heurts 95 ». Une histoire d’enquêtes collectives
ethnographiques des années 1970 à nos jours, qui d’ailleurs laisse de côté
les échecs, est restée fort discrète sur les émotions des participants alors que
la pratique fut colorée de compromis, de conflits interpersonnels, de
problèmes liés aux partenariats, à l’organisation du travail, à la
mutualisation des données, à l’écriture ou à la publication. À peine rappelle-
t-on « l’épreuve de la durée qui érode l’enthousiasme originel ». Si l’on se
proposait « d’en savoir plus sur les dessous des enquêtes collectives », les
expériences rapportées ont néanmoins tu ou évité des « sujets sensibles,
psychologiquement, affectivement, socialement, scientifiquement 96 ».
Cette dimension psychologique et affective, des publications étrangères
non seulement ne l’ont pas tue ni marginalisée, mais elles l’ont placée au
cœur de leur propos. On s’en tiendra à trois exemples représentatifs. En
1964, deux sociologues retraçant l’histoire d’un projet collectif faisaient la
chronique des multiples difficultés rencontrées, ce qui ne va pas sans une
certaine ironie alors qu’il portait sur la sociabilité. La définition du sujet et
sa légitimité, le recrutement insatisfaisant des collaborateurs, le manque de
leadership d’une directrice trop jeune, le poids de l’individualisme,
l’interdisciplinarité, la différence de styles de recherche des responsables –
chacun tenant pour ses méthodes –, des instructions insuffisantes, des
frictions entre les personnes, la constitution de factions, tout cela engendra
méfiance, indignation, frustration, désespoir, sentiment d’échec. Le projet
lancé en 1955 n’était toujours pas achevé, même si des publications
partielles avaient été faites. Cette expérience amenait à des remarques sur
l’organisation du travail collectif et sur les tempéraments individuels avec
notamment une tendance générale à exagérer ce que l’on attend des autres
et le risque d’être déçu, blessé ou furieux quand il en va différemment 97.
C’est le rôle même que les émotions jouent dans la configuration du
groupe et son fonctionnement qui ressort du deuxième exemple : l’histoire
d’un collectif de recherche très interdisciplinaire et très international sur la
résilience écologique appelé depuis 1999 Resilience Alliance. Consistant en
une trentaine de personnes dont les sept fondateurs et en des chercheurs
associés au fil des questions à l’agenda, il procède par réunions, tous les
neuf mois. Ces rencontres, limitées à 25 personnes, se tiennent dans des îles
ou des lieux isolés, et se déroulent sous la forme de small conference d’une
semaine avec des échanges informels et des plages de temps libre. Le lieu,
le format des réunions, les critères de choix des nouveaux membres ainsi
que des invités – des experts mais empathiques – ont favorisé le
développement d’une culture de l’amitié avec des rituels soudant le groupe.
Comme le dit un ancien : « les gens sont d’abord des amis et aussi des
collaborateurs ». Il en est ressorti une confiance, une solidarité entre des
personnes éparpillées de par le monde, une énergie émotionnelle qui porte à
la créativité, une familiarité intellectuelle qui facilite et accélère les
échanges. Un chercheur se rappelait d’une discussion à cinq ou six « où ils
étaient devenus quelque chose comme un cerveau collectif ou une âme
collective […]. C’était tout à fait étonnant. Et cela produisit tant
d’hypothèses nouvelles en à peine environ 45 minutes […]. Et ensuite on ne
pouvait pas vraiment dire qui avait dit quoi. C’était fantastique ». Même si
une certaine idéalisation colore des récits, elle a aussi joué dans l’excitation
de faire partie d’un groupe dynamique et sélectif, un groupe qui a influencé
la recherche en la matière. Toutefois, lors d’une réunion « que l’on
n’évoque pas sans frémir », une réunion mal organisée et trop nombreuse,
un incident faillit faire capoter Resilience Alliance, laissant les participants
amers et frustrés. Au fil du temps, des questions se sont posées : comment
demeurer un petit groupe alors que les questions liées à la résilience
écologique croissent, comment intégrer de nouveaux membres, comment
maintenir l’élan alors que les fondateurs vont laisser la place ? Autant de
questions qui se résument en une : comment maintenir une culture
émotionnelle qui soit gage de créativité et de productivité 98 ?
Les émotions éprouvées dans la recherche collaborative sont au cœur
d’un travail d’objectivation mené dans un but pratique à l’intention de ceux
qui se lancent dans cette modalité. Il est dû à des chercheuses, pour la
plupart travaillant dans des universités suédoises, qui ont pris pour base de
leur réflexion leur propre participation à un même programme de recherche
Challenging Gender (2006-2011). Cette objectivation n’était pas facile en
soi : les tensions et les conflits sont généralement tus surtout quand ils sont
interpersonnels, à la différence des désaccords intellectuels parés d’une
notation positive comme amenant des discussions plus gratifiantes 99. Elle
rencontra une difficulté supplémentaire, soit une tension de plus, dans
l’ordre linguistique : dire des émotions en anglais alors que, pour bon
nombre des personnes, ce n’était pas leur langue maternelle. Les quelque
quarante participantes représentant dix-sept disciplines importaient avec
elles leur culture professionnelle et leur jargon disciplinaire. Il y avait là des
situations potentiellement conflictuelles dans le défi excitant de participer à
un vaste programme de recherche. Toute la gamme des émotions avec des
intensités variables selon les moments et les personnes ressort de cette
expérience : colère, envie, jalousie, crainte, déception, désarroi, frustration,
irritation, humiliation, honte, respect, confiance, bonne humeur, plaisir, joie,
enthousiasme. On s’arrêtera à quatre aspects généraux qui reçoivent ici un
éclairage inhabituel. Un : le travail collectif ne fait pas nécessairement taire
des émotions usuelles dans l’université ou favorisées par le caractère
compétitif de la vie scientifique ; l’envie et le désir de prévaloir demeurent
et ne sont pas sans provoquer heurts et irritations. Deux : l’entrée dans le
groupe peut être un moment émotionnel fort pour qui ne connaît personne
ou n’est pas familier de la recherche en collaboration : cela ne va pas sans
crainte et nervosité auxquelles s’ajoute, dans le second cas, une
ambivalence amenée par la nécessité de motiver ce qui usuellement va de
soi. Trois : le développement important, et il n’est pas récent, de projets
interdisciplinaires n’empêche pas que les frontières disciplinaires
demeurent, portant à toutes sortes de confusion et de désarroi. Dans un
sous-groupe de recherche sur la violence, des problèmes étaient dérivés des
appartenances à des domaines différents et ils avaient amené frustration,
irritation, sentiment d’infériorité, crainte de ne pas être à la hauteur ; il en
alla de même lors de la réunion des divers sous-groupes. Quatre : la charge
émotionnelle des personnes responsables de l’organisation est grande quand
il faut apaiser, réconforter, motiver, rappeler à l’ordre. D’autant que leur
pouvoir est très limité : face à une chercheuse qui ne participait guère au
projet tout en empochant sa part du financement, une coordinatrice n’avait
eu d’autre solution que la menace, ce qui avait suscité chez elle un
sentiment de honte 100.
Tous ces exemples de travail à plusieurs font ressortir la part de
l’élément sensible dans des groupes de recherche ; il joue dans la force et la
fragilité de petites communautés émotionnelles et, partant, dans le résultat
de projets collaboratifs.

*
Des émotions nombreuses et diverses, faibles ou fortes, se succédant
parfois en de véritables montagnes russes, font, dès l’entrée dans le métier,
l’ordinaire et l’extraordinaire de vies-travail. Elles s’observent tout au long
de parcours de recherche, dans l’activité individuelle aussi bien que
collective et dans tous les savoirs, même ceux qui sont a priori placés sous
le signe de la sécheresse et de la froideur. Le travail scientifique est gros
d’émotions, et d’émotions quotidiennes, variables suivant les moments et
les individus. D’autres éléments entrant dans l’activité et la conditionnant
ratifieraient cette conclusion : la préparation d’une mission de recherche –
« des montagnes de difficultés », selon Lévi-Strauss –, le classement des
papiers qualifié par Marc Bloch d’« assommant », l’obtention du
financement d’un projet suscitant chez une chercheuse « la joie profonde
101
d’un sourire intérieur s’élargissant ».
On est alors amenée à trois remarques. La première, rapide, découle du
constat qui vient d’être fait et qui infirme tant une sorte d’impassibilité
scientifique qu’une présence rare et éphémère de l’émotion se réduisant à
l’illumination de l’eurêka. La deuxième porte sur la nature affective du lien
qui s’instaure avec l’objet de recherche à la fois cause et facteur d’émotions
tout au long du travail. Benedict Anderson a fait état de « l’attachement
émotionnel » qu’ont des anthropologues pour l’aire ou la population
étudiée, et de la « difficulté psychologique, outre les problèmes
linguistiques, à en étudier une autre 102 ». Des géographes assument
« l’appropriation sentimentale » de leur terrain – « mon glacier », « ma
vallée » –, en font « prendre des nouvelles comme pour un ami 103 ». Des
biologistes ont dit leur empathie pour les organismes sur lesquels ils
travaillent : Barbara McClintok, une des pionnières de la cytogénétique,
parlait des chromosomes du maïs comme de « ses amis 104 ». Le Pr Jacob,
lui, avait, dans la trentaine de souches sur lesquelles il fit ses premières
expériences, ses « compagnes familières […]. J’avais mes favorites, mes
chouchoutes, celles que je choisissais plus volontiers pour mes
expériences ». Plusieurs fois au cours de sa carrière, il fut amené à changer
de matériel d’expérience, ce qui n’allait pas sans une douleur. En effet,
l’exaltation du changement – « entrer dans un monde inconnu »,
« commencer une vie nouvelle », « rajeunir » – était tempérée par une sorte
de déchirement des adieux : « La fréquentation quotidienne, pendant des
années, d’un organisme vivant, si humble soit-il, finit par entraîner une
certaine familiarité avec lui. On pourrait presque dire une certaine tendresse
à son égard […]. Repartir à zéro avec un autre organisme inconnu […],
c’était un sacrifice considérable. Un peu comme quitter un être cher 105. »
Plaisir, joie, émerveillement, jubilation, enthousiasme, toutes les
réactions liées aux moments heureux, aux succès petits et grands ont un
effet dynamique qui entre dans une passion pour la science et, très
concrètement, dans l’avancement de la recherche. Les échecs, eux, sont
généralement tus, ce qui ne veut pas dire que le silence ne soit pas
douloureux. Au jour le jour, il est des moments difficiles, pénibles,
éprouvants, de multiples facteurs de contrariété, d’embarras, de tension que
ce soit dans le sujet qui résiste, dans les relations avec autrui, dans le
rythme et les modalités du travail. Par ailleurs, des recherches sont, par leur
nature, porteuses de risques émotionnels donnant parfois lieu à des
réactions extrêmes. Il en ressort dans le monde de la recherche, comme
dans toute organisation, une souffrance au travail, qui serait d’autant plus
violente qu’elle n’est pas objectivée, qu’elle investit toute la sphère
d’activité et qu’elle se produit dans un métier jugé gratifiant 106. Cette
troisième remarque a son complément dans l’emotional labor théorisé par
Arlie Hochshild, à savoir comment l’individu gère les émotions dans son
travail en entreprise et les met en adéquation avec les règles
socioprofessionnelles 107. Cela vaut aussi pour notre monde quand, par
exemple, le chercheur doit contrôler l’exaspération éprouvée face à autrui
ou le malaise ressenti sur un terrain sensible et, dans le même temps,
afficher les dispositions attendues dans l’exercice du métier. Des situations
décrites dans ce chapitre donnent à voir le jeu de cette contrainte ; la règle
de l’empathie est à ce prix. Toutes ces remarques seront à l’agenda du
chapitre suivant, quand le chercheur se lance dans l’écriture et publie les
résultats de sa recherche.

1. Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien [1949], Paris, Armand Colin,
1952, p. 43.
2. L’article très suggestif de Béatrice Cahour et Alain Lancry (« Émotions et activités
professionnelles et quotidiennes », dans Le Travail humain, 74, 2 [2011], p. 97-106) ne
considère pas les situations de travail ici étudiées.
3. Voir le dossier Les Émotions dans le travail dans Travailler, 9 (2003), p. 9-132 (cit. : p. 10),
o
l’introduction au n 6 (2015) Émotions au travail. Travail des émotions de la Nouvelle revue du
travail et Aurélie Jeantet, Les Émotions au travail, Paris, CNRS Éditions, 2018.
4. Nina Hallowell, Julia Lawton, Susan Gregory, Reflections on Research. The Realities of
Doing Research in the Social Sciences, Maidenhead, Open University Press, 2015, p. 140.
5. Jean-François Laé et Numa Murard, « Écouter-voir. L’empirisme au risque des perceptions »,
dans L’Homme et la société, 115 (1995), p. 13-22 ; voir aussi mon ouvrage L’Ordre matériel du
e e
savoir. Comment les savants travaillent, XVI -XXI siècles, Paris, CNRS Éditions, 2015, chap. 3.
6. Voir, outre mon ouvrage, cité supra, chap. 6, David Bawden et Lyn Robinson, « The dark side
of information : overload, anxiety and other paradoxes and pathologies », dans Journal of
Information Science, 35, 2 (2008), p. 180-191.
7. Agnès Fine, « De quelques récits de “vocation” d’ethnologue », dans Nicolas Adell et Jérôme
Lamy (dir.), Ce que la science fait à la vie, Paris, CTHS, 2016, p. 171-197 (cit. : p. 174).
8. Georges Duby, L’Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 17.
9. La Bibliothèque imaginaire du Collège de France. Trente-cinq professeurs du Collège de
France parlent des livres qui ont fait d’eux ce qu’ils sont, Paris, Le Monde Éditions, 1990,
p. 55-56.
10. Le Moyen Âge de Jacques Le Goff, entretien dans L’Histoire, 236 (oct. 1999), p. 80.
11. Pierre Chaunu et François Dosse, L’Instant éclaté, Paris, Aubier, 1994, p. 84 ; Jean
Delumeau, dans La Bibliothèque imaginaire du Collège de France…, op. cit., p. 56 ; G. Duby,
L’Histoire continue, op. cit., p. 143-144 ; Marc Ferro, Mes Histoires parallèles. Entretiens avec
Isabelle Veyrat-Masson, Paris, Carnets Nord, 2011, p. 165 et 168.
12. Emmanuel Terray, « Logique militante et logique de recherche. Entretien », dans
Communications, 94 (2014), p. 135 ; « Dernière séance », dans Cahiers d’études africaines,
198-199-200 (2010), p. 530.
13. Gérard Mauger, « Entretien avec Peter Stockinger – La découverte intellectuelle décisive :
l’œuvre de Pierre Bourdieu », dans Archives audiovisuelles de la recherche
<www.archivesaudiovisuelles.fr> [consulté : 30 nov. 2016].
14. La Bibliothèque imaginaire du Collège de France…, op. cit., p. 83.
15. Julie Clarini (dir.), Le Goût de la science. Comment je suis devenu chercheur, Paris, Alvik
Éditions, 2005, p. 72, 163.
16. La Bibliothèque imaginaire du Collège de France…, op. cit., p. 102.
17. Ibidem, p. 101, 144, 147.
18. Robert Courrier, « Notice historique sur la vie et les travaux de Pol Bouin », dans Académie
des sciences. Notices et discours. Tome quatrième, 1957-1962, Paris, Gauthier-Villars, 1964,
p. 595.
19. Étienne Wolff, Trois pattes pour un canard. Souvenirs d’un biologiste, Paris, Fondation
Singer Polignac, 1990, p. 41-44 (cit. : p. 43).
20. Mission pour la place des femmes au CNRS, Les Femmes dans l’histoire du CNRS, Paris,
CNRS, 2004, p. 90.
21. Pierre Daix, Fernand Braudel, Paris, Flammarion, 1995, p. 220-221 ; M. Ferro, Mes
Histoires parallèles…, op. cit., p. 165.
22. Pierre Goubert, Un parcours d’historien. Souvenirs, 1915-1995, Paris, Fayard, 1996, p. 144.
23. Jacques Le Goff et Jean-Pierre Vernant, Dialogues sur l’histoire. Entretiens avec Emmanuel
Laurentin, Paris, Bayard, 2014, p. 27.
24. Pierre Vidal-Naquet, Mémoires. 2. Le trouble et la lumière, Paris, Seuil-La Découverte,
1998, p. 111 ; L’Histoire est mon combat. Entretiens avec Dominique Bourel et Hélène
Monsacré, Paris, Albin Michel, 2006, p. 148.
25. Denise Paulme, « Sanga 1935 », dans Cahiers d’études africaines, 17, 65 (1977), p. 7.
26. Françoise Héritier, Une pensée en mouvement, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 36-37 (cit.).
27. A. Fine, « De quelques récits… », art. cité, p. 193.
28. Jean-Marc Joubert et Gilbert Pons (dir.), Portraits de maîtres. Les profs de philo vus par
leurs élèves, Paris, CNRS Éditions, 2008 (cit. : p. 179, 181).
29. Jean-Philippe Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques, Toulouse,
Éditions Érès, 2009, p. 156-158, 167 (cit.). Les exposés sur lesquels cet ouvrage est fondé ont
été publiés dans plusieurs numéros des Cahiers du Laboratoire de changement social, puis dans
la collection Changement social (Paris, l’Harmattan).
30. J.-M. Joubert et G. Pons (dir.), Portraits de maîtres…, op. cit., p. 179 ; voir aussi, p. 61-62,
171-173, 239 (à propos de Jankélévitch, Gérard Lebrun, Claude Morali), etc. ; Denise Paulme,
« Préface » à Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie [1947], Paris, Payot, 1967, p. IV.
31. Frédéric Brahami, « Camille Pernot », dans J.-M. Joubert et G. Pons (dir.), Portraits de
maîtres…, op. cit., p. 142.
32. Pour un exemple, voir Yves Michaud sur les philosophes contemporains qui l’ont « marqué
“en négatif” », dans Stéphanie Arc (dir.), Comment je suis devenu philosophe, Paris, Le Cavalier
Bleu, 2008, p. 190.
33. Ce concept relevant de la théorie littéraire (Harold Bloom, The Anxiety of Influence. A
Theory of Poetry, Oxford University Press, 1973) est susceptible d’application plus large.
34. Claudine Herzlich, Réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Nathan, 2002, p. 23-27.
35. Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Le “je” méthodologique. Implication et explicitation dans
l’enquête de terrain », dans Revue française de sociologie, 41, 3 (2000), p. 434.
36. Agnès Callu, « Conscience politique et conscience historienne : coopération ou
cohabitation », dans A. Callu (dir.), Le Mai 68 des historiens entre identités narratives et
histoires orales, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2010, p. 139.
e
37. Daniel Roche, Le Peuple de Paris. Essai sur la culture populaire au XVIII siècle, Paris,
Aubier-Montaigne, 1981, p. 6.
38. J.-P. Bouilloud, Devenir sociologue…, op. cit., p. 355.
39. « Enquête : profession médiéviste », dans Médiévales, 7 (1984), p. 7, 13, 21, 22.
40. Georges Duby et Guy Lardreau, Dialogues, Paris, Flammarion, 1980, p. 42.
41. Georg Simmel, Philosophie de la mode [1905], Paris, Allia, 2013.
42. J.-P. Bouilloud, Devenir sociologue…, op. cit., p. 357.
43. Carlo Ginzburg, « Witches and shamans », dans New Left Review, 200 (juil.-août 1993),
e e
p. 75-85. Les benandanti étaient, dans le Frioul des XVI -XVII siècles, les adeptes d’un culte
agraire de la fertilité se présentant comme protecteurs des champs et des cultures et luttant
contre des sorciers et sorcières malfaisants.
44. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « Aises et malaises du chercheur : considérations
sur l’enquête sociologique dans les beaux quartiers », dans L’Homme et la société, 116 (1995),
p. 19-29 (cit. : p. 20, 21, 22, 19, 25, 28).
45. Eric Hobsbawm, L’Ère du capital [1975], Paris, Fayard, 1978, p. 19-20.
46. Perry Anderson, A Zone of Engagement, London, Verso, 1992, p. IX-X.
47. Vassiliki Betty Smocovitis, « Living with your biographical subject : special problems of
distance, privacy and trust in the biography of G. Ledyard Stebbins Jr », dans Journal of the
History of Biology, 32 (1991), p. 421-425.
48. Thomas Söderqvist, Science as Autobiography. The Troubled Life of Niels Jerne [1998],
Yale University Press, 2003, introd. (cit. : p. XXI-XXII).
49. V. B. Smocovitis, « Living with your biographical subject… », art. cité, p. 425-436.
50. Paul Zawadzki, « Travailler sur des objets détestables : quelques enjeux épistémologiques et
moraux », dans Revue internationale des sciences sociales, 174 (2002), p. 571-580 (cit. : p. 571
et 572).
51. Martina Avanza, « Comment faire de l’ethnographie quand on n’aime pas “ses indigènes” ?
Une enquête au sein d’un mouvement xénophobe », dans Didier Fassin et Alban Bensa (dir.),
Les Politiques de l’enquête. Épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, p. 42-43.
52. Ibidem, p. 41-58 (cit. : p. 45, 44, 52, 53, 54).
53. Vera Nikolski, « La valeur heuristique de l’empathie dans l’étude des engagements
“répugnants” », dans Genèses, 84 (2011), p. 113-126 (cit. : p. 117, 118, 119, 120, 122).
54. Michel Dreyfus, « L’historien et ses doutes », dans Communications, 94 (2014), p. 63-72
(cit. : p. 70, 71).
55. Marina Chao et al., « Les expériences de la solitude en doctorat. Fondements et inégalités »,
dans Socio-logos, 10 (2015), p. 1-22 (cit. : p. 4, 5, 7) <revue électronique :
journals.openedition.org/socio-logos/2929>.
56. C. Herzlich, Réussir sa thèse…, op. cit., passim (cit. : p. 5, 56, 61, 63, 67).
57. Voir la préface de Raymond Firth à la seconde édition (Bronislaw Malinowski, A Diary in
the Strict Sense of the Term [1967], London, The Athlone Press, 1989).
58. Sophie Caratini, Les Non-dits de l’anthropologie [2004]. Suivi de Dialogue avec Maurice
Godelier, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, 2012 ; voir aussi, James Davies,
« Disorientation, dissonance, and altered perception in the field » dans J. Davies et Dimitrina
Spencer (dir.), Emotions in the Field. The Psychology and Anthropology of Fieldwork
Experience, Stanford University Press, 2010, p. 94. Le Guide de l’enquête de terrain de
Stéphane Beaud et Florence Weber (Paris, La Découverte, 1998) concentre dans une colonne
« État psychologique » de deux tableaux les émotions que l’étudiant pouvait éprouver sur le
terrain (p. 133-134), notations sommaires qui ne sont ni précisées ni développées dans les
quelque cent pages sur le travail de terrain proprement dit, mis à part des mentions éparses
d’ennui, peur, fascination, répulsion, malaise, gêne (p. 113, 168, 169, 181, 183).
59. Dimitrina Spencer et James Davies (dir.), Anthropological Fieldwork. A Relational Process,
Cambridge, Scholars Publishing, 2010, p. 236-237 ; Sherryl Kleinman et Martha A. Copp,
Emotions and Fieldwork, Newbury Park, CA, Sage, 1993, p. 17.
60. S. Kleinman et M. A. Copp, Emotions…, op. cit., p. VII (cit.), 11 ; Dimitrina Spencer,
« Introduction. Emotional labour and relational observation in anthropological fieldwork », dans
D. Spencer et J. Davies (dir.), Anthropological Fieldwork…, op. cit., p. 7.
61. S. Caratini, Les Non-dits…, op. cit., p. 43-44 (cit. ; ital. dans le texte).
62. Jean-Pierre Olivier de Sardan, « La politique du terrain. Sur la production des données en
anthropologie », dans Enquête, 1 (1995), p. 75.
63. On trouvera d’autres exemples dans les ouvrages de S. Caratini, de S. Kleinmann et
M. A. Copp, de D. Spencer et J. Davies cités supra, ainsi que dans Les Praticiens du rêve. Un
exemple de chamanisme [1992] (Paris, PUF, 2001) de Michel Perrin et dans Les Lances du
crépuscule. Relations Jivaros. Haute-Amazonie (Paris, Plon, 1993) de Philippe Descola.
64. Denise Paulme, Deborah Lifchitz, Lettres de Sanga (Marianne Lemaire, éd.), Paris, CNRS
Éditions, 2015, passim (cit. : p. 108, 116) ; D. Paulme, « Sanga », art. cité, passim (cit. : p. 9) ;
« Quelques souvenirs », dans Cahiers d’études africaines, 19, 73-76 (1977), p. 13.
65. Monique Jeudy-Ballini, « Voir et regarder », dans Gradhiva, 15 (1994), p. 59-74 (cit. : p. 62,
63, 65, 66, 68, 69) ; « L’air du bonheur dans la société Sulka (Nouvelle Bretagne) », dans
Salomé Berthon et al. (dir.), Ethnologie des gens heureux, Paris, Éditions de la Maison des
sciences de l’homme, 2009, p. 149 (cit.).
66. Martin de La Soudière, « L’inconfort du terrain », dans Terrain, 11 (1988), p. 94-105 (cit. :
p. 94, 95, 96, 98, 101).
67. S. Caratini, Les Non-dits…, op. cit., p. 160.
68. Comme il ressort des articles dus à Peter M. Blau, à Charles R. Wright et Herbert H. Hyman,
et à James Coleman publiés dans l’ouvrage dirigé par Phillip E. Hammond, Sociologists at
Work, New York, Basic Books, 1964.
69. Bernard Paillard, L’Épidémie. Carnet d’un sociologue, Paris, Stock, 1994, not. chap. 1 (cit. :
p. 13-18) et 401. Voir, dans un ordre d’idées différent, Dominique Memmi et al., « L’enquêteur
enquêté. De la “connaissance par corps” dans l’entretien sociologique », dans Genèses, 35
(1999), p. 131-145.
70. Michael Bloor, Ben Fincham, Helen Sampson, Qualiti (NCRM) Commissioned Inquiry into
the Risk to Well-Being of Researchers into Qualitative Research
<www.cardiff.ac.uk/socsi/qualiti/CIReport.pdf> [consulté : 13 sept. 2017], Cardiff, 2007,
73 p.
71. Au point de départ de la littérature, voir, outre Don Kulick et Margaret Willson (dir.), Taboo.
Sex, Identity and Erotic Subjectivity in Anthropological Fieldwork, London, Routledge, 1995 ;
Fran Markowitz et Michael Ashkenazi (dir.), Sex, Sexuality and the Anthropologist, Urbana,
University of Illinois Press, 1998 ; voir aussi M. Bloor, B. Fincham, H. Sampson, Qualiti
(NCRM) Commissioned Inquiry, op. cit., p. 56-60 ; pour la réflexion – tardive – en France,
Marianne Blidon, « Géographie de la sexualité ou sexualité du géographe ? Quelques leçons
autour d’une injonction », dans Annales de géographie, 687-688 (2012), p. 525-542 (cit. :
p. 539) ; Anne Monjaret et Catherine Pugeault (dir.), Le Sexe de l’enquête. Approches
sociologiques et anthropologiques, Lyon, ENS Éditions, 2014, introd.
72. Ignati Ioulanovitch Kratchkovsky, Avec les manuscrits arabes (Souvenirs sur les livres et les
hommes) [1945], Alger, Impr. La Typo-Litho et Jules Carbonel réunies, 1954, passim (cit. : p. 1
et 135).
73. Mircea Eliade, Journal des Indes, Paris, L’Herne, 1992, p. 66.
74. P. Daix, Fernand Braudel, op. cit., p. 82 ; Paule Braudel, « Les origines intellectuelles de
Fernand Braudel : un témoignage », dans Annales ESC, 47, 1 (1992), p. 240.
75. Voir, entre autres exemples, sur l’épreuve physique du travail en plein mois d’août dans un
dépôt d’archives (Maurice Agulhon, « Vu des coulisses », dans Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-
histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 32), sur l’attente d’un carton (Eric Hobsbawm, L’Historien
engagé, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2000, p. 22 – à propos de Georges Lefebvre), sur
un mixte de « travail fastidieux, parfois pénible » et « d’excitation documentaire » résultant en
« une jouissance qui paye au centuple tout cet investissement à la tâche » (Antoine de Baecque,
« Comment je vais en bibliothèque. Notes de recherche (1985-2010) », dans BBF, 55, 6 (2010),
p. 28, à propos de son travail dans les archives de la Maison Jean Vilar).
76. G. Duby, L’Histoire continue, op. cit., p. 35-36.
77. Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989, p. 19, 82, 84, 71, 26, 72, 42, 43, 19,
22 (cit).
78. Cité d’après Leena Rossi et Tuija Aarnio, « Feelings matter : historian’s emotions », dans
Historyka. Studia metodologiczne, special issue, 2012, p. 175 et 176.
79. Emily Robinson, « Touching the void : affective history and the impossible », dans
Rethinking History, 14, 4 (2010), p. 503-520 (cit. : p. 507-510).
80. Ibidem, p. 509 ; voir aussi Nicolas Delalande et Julien Vincent, « Portrait de l’historien-ne
en cyborg », dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, 58 (2011), p. 15 (cit.).
81. David Larousserie, « La géométrie algébrique, l’étincelant monde de Claire Voisin », dans
Le Monde. Sciences et médecine, 14 déc. 2016, p. 7.
82. Pour trois exemples, voir Roald Hoffmann, « Tapeworm quadrilles », dans Lewis Wolpert et
Alison Richards (dir.), Passionate Minds. The Inner World of Scientists, Oxford University
Press, 1997, p. 20 et 21 ; Leroy Hood, « Scaling the heights », dans Ibidem, p. 38 ; Michael
Berry, « The electron at the end of the universe », dans Lewis Wolpert et Alison Richards (dir.),
A Passion for Science. Renowned Scientists Offer Vivid Personal Portraits of their Lives in
Science [1988], Oxford University Press, 1989, p. 47.
83. Michael Berridge, « Hole in one », dans L. Wolpert et A. Richards (dir.), Passionate
Minds…, op. cit., p. 143.
84. Cité d’après Morton A. Meyers, Prize Fight. The Race and the Rivalry to be the First in
Science, New York, Palgrave Macmillan, 2012, p. 145.
85. Marie Curie, Pierre Curie [1955], Paris, Odile Jacob, 1996, p. 124 ; Éve Curie, Madame
Curie [1938], Paris, Gallimard, 2013, p. 510-511.
86. L. Wolpert et A. Richards (dir.), A Passion for Science…, op. cit., passim (cit. : p. 163) ;
Passionate Minds…, op. cit., passim (cit. : p. 1, 12, 137).
87. Paul Thagard, « The passionate scientist : emotion in scientific cognition », dans Peter
Carruthers, Stephen Stich, Michael Siegal (dir.), The Cognitive Basis of Science, Cambridge
University Press, 2002, p. 235-250 (cit. : p. 235).
88. Ewan Birney, « Scientists and their emotions : the highs… and the lows », dans The
Guardian, 10 févr. 2013 <www.theguardian.com/science/2013/feb/10/scientists-emotions-highs-
lows> [consulté : 15 déc. 2016].
89. Micaela Rossi, « Métaphores et mise en récit dans la modélisation des découvertes
scientifiques : stratégies de la narration dans l’œuvre de François Jacob », dans Catherine
Resche (dir.), La Mise en récit dans les discours spécialisés, Berne, Peter Lang, 2016, p. 49-71 ;
François Jacob, La Statue intérieure, Paris, Odile Jacob, 1987, p. 267, 284-285, 313-314, 330
(cit.), 351-353 (cit.).
90. Sébastien Balibar, Chercheur au quotidien, Paris, Seuil, 2014, passim (cit. : p. 54).
91. Wesley Shrum, Joel Genuth, Ivan Chompalov, Structures of Scientific Collaboration,
Cambridge (Mass.), The MIT Press, 2007 ; Gary M. Olson, Ann Zimmerman, Nathan Bos (dir.),
Scientific Collaborations on the Internet, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 2008, introd.
92. L. Wolpert et A. Richards (dir.), A Passion for Science…, op. cit., p. 5, 7-8 ; Max
Charlesworth et al., Life Among Scientists. An Anthropological Study of an Australian Scientific
Community, Oxford University Press, 1989, p. 86-88 ; Bernard Meunier, « La joie »
<www.academie-sciences.fr/fr/Discours/la-joie.html> [consulté : 23 nov. 2017].
93. Xavier Le Pichon, Kaiko. Voyage aux extrémités de la mer, Paris, Odile Jacob, 1986, p. 109
et suiv. (cit. : p. 140, 170, 173, 142, 143).
94. Edward J. Hackett, « Ecology transformed : the National Center for Ecological Analysis and
Synthesis and the changing patterns of ecological research », dans G. M. Olson, A. Zimmerman,
N. Bos (dir.), Scientific Collaborations…, op. cit., p. 288-291.
95. Paul-André Rosenthal, « Introduction », dans Pour une histoire de la recherche collective en
o
sciences sociales, n 36 (2005) des Cahiers du Centre de recherches historiques, p. 7-28 (cit. :
p. 30) ; Anne Martin-Fugier, « La mémoire des enquêtes collectives », dans Ibidem, p. 223-230
(cit. : p. 224) ; Cécile Dauphin, « Petites mains et grandes enquêtes », dans Genre et Histoire, 8
(2011), p. 8 et suiv. (cit. : p. 8) <revue électronique :
journals.openedition.org/genrehistoire/1152#text>.
o
96. Enquêtes collectives : histoire et pratiques contemporaines, n 32 (2016) de la revue
électronique Ethnographiques.org, not. l’introduction de Laurent Amiotte-Suchet et al. (cit. :
p. 5 et 10) et les quelques remarques rapides – « joies amicales », « dissensions plus ou moins
douloureuses », « enthousiasme érodé », « somme de mécompréhensions », « premiers temps
heureux » – de Gilles Laferté dans son article « Retour d’expériences. Plaidoyer pour
l’ethnographie collective », p. 3, 6, 12.
97. David Riesman et Jeanne Watson, « The Sociability Project : a chronicle of frustration and
achievement », dans P. E. Hammond (dir.), Sociologists…, op. cit., p. 234-321.
98. John N. Parker et Edward J. Hackett, « Hot spots and hot moments in scientific
collaborations and social movements », dans American Sociological Review, 77, 1 (2012), p. 21-
44 (cit. : p. 29, 32, 34).
99. Sur ce point, voir N. Hallowell, J. Lawton, S. Gregory (dir.), Reflections on Research…,
op. cit., p. 83-97 – section fort justement intitulée Getting Together and Staying Together.
100. Gabriele Griffin, Annelie Bränsträm-Öhman, Hildur Kalman (dir.), The Emotional Politics
of Research Collaboration, London, Routlege, 2013.
101. Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance (Bertrand Müller, éd.), t. I, 1928-1933, Paris,
Fayard, 1994, p. 75 ; Emmanuelle Loyer, Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2015, p. 207 ;
Annelie Bränsträm-Öhman, « Elation (Envy) », dans G. Griffin, A. Bränsträm-Öhman,
H. Kalman (dir.), The Emotional Politics…, op. cit., p. 123.
102. Benedict Anderson, A Life Beyond Boundaries, London, Verso, 2016, p. 54-55 (cit.), 164.
103. Anne Jégou, Antoine Chabrol, Édouard de Bélizal, « Rapports genrés au terrain en
géographie physique », dans Géographie et cultures, 83 (2012), p. 42.
104. Cité d’après M. Charlesworth et al., Life Among Scientists…, op. cit., p. 118.
105. F. Jacob, La Statue intérieure, op. cit., p. 260 ; La Souris, la mouche et l’homme, Paris,
Odile Jacob, 1997, p. 15.
106. Le dossier « Travail. Du bonheur à l’enfer », dans Sciences humaines, 242 (nov. 2012) fait
le point sur la souffrance dans les organisations en général ; l’article de Stéphane Le Lay
(« Peut-on souffrir au travail dans la recherche scientifique publique ? », dans Mouvements, 71
[2012], p. 94-111) pose le problème de la souffrance dans le cadre du statut des personnels et de
la compétition pour l’accès aux ressources.
107. Son ouvrage, The Managed Heart. Commercialization of Human Feelings (Berkeley,
University of California Press, 1983), n’a été traduit qu’en 2017 (Paris, La Découverte), autre
indice d’un retard en France de la sociologie des émotions.
CHAPITRE 5

Devenir auteur

Le quotidien de la recherche sur le terrain, dans le laboratoire, aux


archives, dans une bibliothèque ou encore à son bureau est gros d’émotions
de toutes sortes, avec des hauts et des bas, bonheur et souffrance, un
soulagement joyeux à la plus petite avancée, un sourd agacement à la
moindre anicroche. Ces réactions font aussi l’ordinaire de l’étape suivante,
quand le chercheur devient auteur. Derrière la façade lisse qu’offre le
produit fini, il y a « une masse incroyable de tensions » : celles d’« un être
humain criant j’ai raison et vous avez tort 1 » ; celles, tout aussi fortes, de ce
même être qui a dû s’employer pour rédiger son texte et en assurer la
publication. On laissera les premières à l’histoire des idées pour mettre le
focus sur les secondes consubstantiellement liées à l’activité-travail.
Un processus long et composite s’ouvre au lendemain de la recherche et
de l’analyse des données ; il est fait, en schématisant une suite d’opérations
qui ne vont pas sans retours en arrière ni anticipations, de trois temps
majeurs : l’écriture, la publication, la réception. Ce qui vaut pour tout auteur
s’assortit dans le monde scientifique d’éléments spécifiques que l’on
énoncera rapidement. Écrire, c’est se conformer à des règles de composition
et de style, explicites et implicites, reconnues par la communauté. Dans les
sciences dures, parfois aussi ailleurs, l’auteur n’est plus unique et l’on a
conclu à son effacement 2 ; plus concrètement, la multi-auctorialité de la
liste des signatures dit une coexistence réglée qui n’est pas toujours
pacifique. Soumettre un manuscrit déclenche un jeu complexe non
seulement avec un éditeur ou un directeur de revue, mais encore avec des
réviseurs et, à l’occasion, avec les coauteurs ; ces relations prennent une
intensité supplémentaire en ce qu’elles se produisent sous le signe du temps
qui passe et qui presse dans une course à la priorité. Publier, c’est aussi
parler : la présentation des résultats se fait également depuis la tribune d’un
colloque ou dans le face-à-face de la session poster, c’est-à-dire dans une
interaction avec un public, ici des pairs. Le troisième temps ouvre sur le
futur de l’œuvre avec les attentes de l’auteur qui éprouve aussi les réactions
des autres ; dans cette phase de réception, il arrive que des inconduites
mettant à mal les valeurs scientifiques les plus sacrées pèsent fortement sur
l’individu. À ce seul énoncé, se devine déjà sous l’auctorialité scientifique
une somme de tensions cachées, que ce soit dans les multiples interactions
avec les autres, que ce soit dans le maniement de ces outils que sont
l’écriture et la parole.

Écrire : une discipline


Un jour, le chercheur se met à écrire. On passera sur l’analyse des
données, l’élaboration du plan, des retours aux sources, des lectures
complémentaires, des vérifications, etc., pour se concentrer sur la phase
d’écriture.
Se mettre à écrire, c’est d’abord affronter une masse de notes qui peut
prendre la forme impressionnante d’« une montagne de papier » ou
l’apparence hostile d’« un monstre de papier qu’il faut domestiquer » ou
encore d’« un marécage dont il faut se sortir » ; d’où des sentiments
d’inquiétude et d’anxiété 3. La comparaison ne surprendra guère chez Lévi-
Strauss assimilant le traitement de « la masse écrasante de matériaux »
réunis pour les quatre volumes des Mythologiques à un cheminement
pénible dans « une forêt vierge […]. Je m’y frayais laborieusement une voie
à travers des fourrés et des massifs peu pénétrables 4 ». La gestion des
données se poserait de façon plus cruciale avec le numérique. Une
historienne très engagée dans les études quantitatives et les nouvelles
technologies notait que ces formes d’accès à l’information apportent un
volume de données inouï, un volume qui peut sans cesse être aisément
augmenté – il est plus facile d’aller en ligne que de retourner aux archives.
« D’où un plus grand sentiment de doute et de frustration » qui amène à se
demander si les éléments manquants sont vraiment centraux. « C’est
épuisant pour les nerfs, mais c’est sans doute plutôt bon, à la fin, pour la
recherche en histoire 5 ».
Écrire peut être en soi un plaisir ou un tourment. Les avis sont partagés.
Commençons par la première option. La sociologue Nathalie Heinich
revendique le plaisir d’écrire. L’écriture est pour elle « le moment où je
comprends les choses ; parfois même j’ai l’impression de les comprendre
lorsqu’elles s’affichent sur l’écran de mon ordinateur, littéralement – ce qui
fait de l’écriture un moment délicieux. Je ne fais pas partie des gens qui ont
du mal à écrire : au contraire, c’est un grand bonheur 6 ». Ce bonheur
d’écriture peut être celui d’un seul livre comme Maurice Godelier le
reconnaissait à propos de son ouvrage sur les Baruya : « j’ai eu un énorme
plaisir à l’écrire, un plaisir non seulement scientifique et théorique, mais
esthétique. Si j’ai écrit en huit semaines huit chapitres, c’est parce que
j’était “enceint”. J’avais tellement médité et construit mon livre dans ma
tête qu’une fois que j’ai commencé à écrire, j’ai écrit un chapitre par
semaine. Ça ne m’est plus jamais arrivé depuis 7 ». Le plaisir d’écrire peut
être limité à un morceau du texte. Le biologiste John Cairns aimait écrire
l’introduction des articles et trouver les deux phrases qui plongeraient le
lecteur in medias res ; par contre, il détestait écrire la partie finale de
discussion en ne répétant pas ce qui figurait dans la section des résultats ;
c’était « très, très difficile », et il se consolait en pensant aux grandes
difficultés rencontrées par les compositeurs pour écrire les derniers
mouvements des symphonies et à l’impression de maladresse que certains
d’entre eux en avaient retirée 8.
Écrire porterait plus à la douleur et à l’anxiété même si la lecture des
œuvres de bien de ceux qui avouent ces émotions n’aurait pas laissé penser
à de tels états d’âme. Claude Lévi-Strauss faisait état du mal que les quatre
volumes des Mythologiques (1964-1971) lui avaient donné et du
contentement qu’il avait eu d’en avoir fini. Élargissant le propos, il
reconnaissait : « … je ne peux pas dire que j’écrive dans la joie. Ce serait
plutôt dans l’angoisse et même le dégoût. Avant de commencer, je passe des
jours devant ma feuille blanche sans trouver la phrase du début ». La
Potière jalouse (1985) faisait exception : « Je ne vous cacherai pas,
confiait-il, que ce livre pour une fois, cela m’a amusé de l’écrire 9 ». Michel
Foucault, tout en reconnaissant le plaisir que procurait une trouvaille
stylistique, avouait sa difficulté à écrire. « Je me mets dans un tunnel, je ne
veux voir personne alors que j’aimerais au contraire avoir une écriture
facile de premier jet. Et ça, je n’y arrive absolument pas 10 ». Georges Duby
qui attachait beaucoup de prix à l’expression, à la forme, disait ne pas écrire
facilement et passer une large part du temps consacrée à son métier à des
exercices de style même pour de simples articles. « La difficulté me pèse,
mais, en même temps, je prends plaisir à surmonter des problèmes
d’expression qui sont, pour moi, graves, à les surmonter peu à peu sur le
brouillon en raturant ». Dans un autre texte, il contrastait la phase de
construction où il se sentait « fringant » à celle de finition où « je peine
[…]. Mon travail s’achève comme il a débuté, dans l’incertitude et les
tourments 11 ». Que le chercheur ait ou non la plume facile, la tension de
l’écriture peut être alimentée par le respect d’un modèle prestigieux.
« Qu’est-ce que Marc Bloch en aurait pensé ? » se demandait Jacques Le
Goff quand il avait écrit quelque chose, la grande sévérité de l’historien –
« celui dont l’œuvre et la personne m’impressionnent le plus » – l’invitant
à l’autocritique et à la rigueur 12. « Qu’en penserait Lucien Febvre ? »,
s’interrogeait Henri-Jean Martin à chaque fois qu’il écrivait un livre,
reconnaissant qu’il y avait là, outre une marque de fidélité, « un poids très
lourd 13 ». Encore au rang de ces inquiétudes s’ajoute « la peur […] surtout
d’écrire des choses fausses » dont faisait état une directrice d’un laboratoire
de biologie 14.
Ces tourments se donnent davantage à voir chez les novices quand, au
terme d’une recherche, ils passent à la rédaction. Le sociologue Howard S.
Becker a publié les observations qu’il fit et les conseils qu’il donna lors
d’un séminaire d’écriture pour des doctorants dans sa discipline. Il observait
chez eux une double peur : d’une part, ne pas pouvoir mettre de l’ordre dans
leurs réflexions et ne produire qu’un fouillis ; de l’autre, n’élaborer rien qui
vaille et se faire moquer d’eux. Ne pas savoir comment faire amenait des
blocages qui se donnaient à voir dans des rituels censés les conjurer. Pour sa
part – il parle aussi beaucoup de lui –, il considérait l’écriture comme « un
jeu amusant [ce qui l’avait] vacciné contre les angoisses dont parlent
d’autres auteurs ». Tout divertissant que l’exercice fût, il emportait avec soi
« la peur du danger potentiel des réactions des pairs, des supérieurs et de
soi-même ». Il s’accompagnait de l’inquiétude qu’il y avait à mettre les
idées dans un ordre assez rationnel pour que le lecteur y trouve du sens.
Aussi quand il entamait un nouvel article, il n’éprouvait pas moins « les
symptômes physiques classiques de l’angoisse : vertige, poids sur
l’estomac, frissons, voire sueurs froides ». Les remèdes à ces « peurs
paralysantes » n’étaient autres que se détendre et se lancer : on voyait alors
que ce n’était pas aussi dangereux qu’on l’imaginait. Dans un chapitre, il
publiait le témoignage d’une de ses anciennes étudiantes devenue
professeur qui avait des difficultés pour écrire. Elle les liait à sa crainte
d’être la risée de ses collègues et plus encore de ne pas être à la hauteur, de
ne pas renvoyer une bonne image professionnelle. Si, avec le temps et la
titularisation, une certaine confiance lui était venue, écrire restait pour elle
« une activité à risque ». Un des moyens de se rassurer consistait à relire
des passages d’un de ses écrits dont elle était satisfaite. En conclusion, elle
estimait que les affres dont elle faisait état étaient communes à la plupart
des universitaires 15.
Dans ces « affres » entrerait aussi la conformation à des règles
d’écriture et de style propres au monde scientifique. Elles varient suivant
les disciplines ; reste qu’elles ressortissent à un idéal qui pourrait être
qualifié d’écriture blanche, soit en reprenant l’expression utilisée pour
caractériser un certain style littéraire, une écriture purement documentaire,
au plus près du réel, évitant les effets, refusant les ornements, neutralisant
les émotions. En respectant ces normes, l’auteur joue sur les passions de sa
communauté disciplinaire ; plus précisément, y manquer susciterait
agacement, irritation, indignation.
L’article de recherche est le genre majeur de la présentation des résultats
dans les sciences dures. Il obéit au format IMRAD (acronyme pour
Introduction, Materials and Methods, Results And Discussion) qui se
complète d’un abstract et de mots-clefs, eux aussi, réglés. Ce format s’est
répandu à partir des années 1950, avec une chronologie variable suivant les
disciplines, et il est observé partout dans le monde. Il a été présenté comme
« une convention d’impersonnalité ». Ce caractère est encore accentué par
une prose, elle aussi, de rigueur : une écriture à la voix passive, gommant
tout élément personnel et émotionnel, un style modeste bannissant les effets
et les ornements. Cette impersonnalité se voit dès le titre qui ne donne que
très exceptionnellement dans la pratique journalistique ou littéraire. De
surcroît, l’anglais scientifique, qui est devenu le discours international de la
science, a imposé un ensemble de traits stylistiques qui vont dans le sens
d’un décapage de tout élément personnel et émotionnel, fait qu’il est de
phrases relativement courtes et syntaxiquement simples contenant des
verbes au passif, des groupes nominaux complexes, des abréviations
techniques, des expressions quantitatives, des références abrégées, etc. Il en
ressort une écriture qui met le focus sur l’objet de la recherche, comme si la
science se faisait d’elle-même, réduisant l’auteur, comme le dit justement le
chimiste Andrea Sella, à une « voix passive impersonnelle et inhumaine ».
Format et style se sont aussi imposés dans les thèses – chefs-d’œuvre de la
formation – et dans les posters – la forme majeure de la présentation orale,
surtout pour les jeunes chercheurs. Le numérique n’a nullement modifié les
choses, et les interventions personnelles qu’il pourrait permettre restent
discrètes. C’est que l’IMRAD est aussi un système de lecture efficace
facilitant l’appropriation de l’information ; et l’écriture impersonnelle a été
perçue comme une garantie dans la communication du message
scientifique 16.
L’écriture dans les sciences humaines et sociales est moins strictement
et uniformément réglée, laissant à l’auteur une marge plus ou moins grande
de latitude notamment dans la manière stylistique. On ne se focalisera pas
sur le je, un temps tabou, tout particulièrement pour de jeunes chercheurs,
un je dont il a été noté qu’il pouvait être remplacé par un nous, par un on
tout honni qu’il soit, ainsi que par l’hortatif, un je qui pouvait avoir une
pluralité de sens, mais aussi aucun. La lecture de bien des livres et des
articles permet de constater des variations d’emploi dans un même texte
sans qu’aucune modification du positionnement de l’auteur n’en ressorte.
Quand le je est employé avec le souci d’exprimer un point de vue, il dit
l’intervention de l’auteur, ce qui ne veut pas dire son affectivité 17.
Des disciplines telles que l’histoire et l’anthropologie auxquelles on se
tiendra se sont, dans leur constitution en sciences modernes, posées contre
des pratiques journalistiques ou littéraires. Ce qui a commandé l’adoption
d’une écriture autre 18. En France, l’histoire, telle qu’elle a été définie par
l’école méthodique, s’est voulue une science à part entière en opposition à
une conception philosophique ou littéraire. Les règles du métier alors
posées ont été acceptées par la profession et sont demeurées, même si les
objets et les questions ont évolué. Dans l’écriture, la personnalité de
l’auteur se trouve mise entre parenthèses et, sauf exception, l’historien
« évite de s’impliquer dans son texte, de prendre parti, de s’indigner, de
s’émouvoir, d’applaudir ». Le style s’est voulu concis, clair et précis :
« Maintenant que l’histoire a commencé à se constituer en science, écrivait
Seignobos, le moment est venu de rompre avec la tradition oratoire romaine
et académique, et d’adopter la langue des sciences naturelles », ce qui
portait aussi à privilégier la clarté sur l’élégance et à éviter « les métaphores
qui éblouissent sans éclairer » ou, dit autrement, à « toujours bien écrire et
ne jamais s’endimancher 19 ». Ces principes de poétique, dont l’élimination
de la première personne et la méfiance à l’égard d’un langage figuré et de
tout ce qui ferait littéraire, se lisent dans des guides contemporains à
l’attention d’étudiants. L’historien de métier reste à distance de son texte
comme il ressort de déclarations, rares, sur le sujet de l’énonciation : il doit,
selon Fernand Braudel « se condamner à une sorte de silence personnel » et
« se purger de ses passions » que celles-ci tiennent « à notre être, à nos
positions sociales, à nos expériences, à nos explosions d’indignation ou
d’engouement ». Neutralité que Philippe Carrard retrouve dans un souci
partagé de ne pas juger. De plus, l’appareil de notes, les tableaux, cartes et
graphiques ont contribué à donner aux livres et aux articles « un look
scientifique », de même que l’emploi de mots techniques empruntés à
d’autres savoirs 20.
La prose des sciences naturelles a aussi été adoptée par les
anthropologues dans la légitimation de la discipline comme science. Le
chercheur suit des règles d’écriture qui ont été fixées dans les débuts de la
discipline, les acquérant par imitation à la lecture des travaux de ceux qui
ont précédé, règles qui ont fini par aller de soi : une certaine standardisation
des formes de la description, un usage à peu près exclusif de catégories
analytiques reconnues par la profession, l’autocensure de jugements trop
ouvertement subjectifs ; cette proscription amène à passer sous silence ce
qui fait « la particularité de la démarche [ethnographique] au sein des autres
sciences humaines, c’est-à-dire la relation personnelle et continue d’un
individu singulier avec d’autres individus singuliers » et ainsi à taire « ses
réactions d’enthousiasme, de colère ou de dégoût, toute une mosaïque
complexe de sentiments 21… ».
Si la discipline d’écriture est bien observée dans les articles des sciences
dures – et les directeurs de revues y veillent –, elle ne laisse pas moins
passer quelques traits déviants, donnant à voir, de ci, de là, le retour du sujet
avec ses émotions. Ce peut être par un timide désir d’écrire je ou plutôt, à la
mesure du collectif qui signe, nous 22. C’est surtout par l’emploi de mots et
d’expressions faisant exception à la neutralité comme nouveau, d’un intérêt
considérable, tester avec succès, par des tropes comme l’ironie et
l’hyperbole, par des métaphores et des analogies dont on pointe, il est vrai,
la valeur heuristique 23. Plus incidemment mais non moins réellement, c’est
aussi par les modalités de visualisation des données que les émotions
reviennent dans le jeu. Ce qui vaut pour quelque discipline que ce soit, vaut
a fortiori pour les sciences dures alors qu’il a été noté qu’au cours du
e
XX siècle les représentations graphiques ont pris dans les articles une place

croissante 24. La visualisation qui s’est sophistiquée dans le temps avant de


faire trésor des ressources informatiques permet la représentation des
données, leur analyse, synthèse et résumé, et elle facilite le transfert du
savoir. Dans ces diverses fonctions, elle peut exercer une certaine
persuasion, plaire et disposer favorablement le lecteur à accepter le message
scientifique. Cela, note Luc Pauwels, n’est pas nécessairement nuisible à
l’entreprise scientifique pour autant qu’il n’y a pas interférence avec les
données elles-mêmes 25. Edward Tufte qui a publié plusieurs livres majeurs
sur la théorie et la pratique des cartes, graphiques et diagrammes a formulé
un certain nombre de principes autour d’une élégance minimaliste dans la
visualisation des données ; le titre d’un de ses ouvrages Beautiful Evidence
(2006) dit la part du plaisir esthétique que peut susciter la représentation de
données scientifiques. Un ouvrage collectif au titre proche, Beautiful Data,
rassemble en vingt chapitres des solutions élégantes que des chercheurs ont
trouvées pour visualiser de gros volumes de données ; la beauté est alléguée
comme facilitant l’appropriation des résultats en créant une impression
heureuse 26. Toutes ces diverses modalités, langagière, stylistique, visuelle,
sont autant d’exceptions au style impersonnel de rigueur : elles n’ajoutent
pas moins à la persuasion du discours scientifique, en jouant ici sur le
ressort de l’émotion.
Les sentiments mis à l’écart, on n’ose dire, le refoulé, apparaissent
pourtant dans l’œuvre historique. Ils se disent dans des préfaces, dans des
notes de bas de page, voire dans la discussion de travaux d’autrui, rarement,
il est vrai 27. Des écrits autoréférentiels comme Le Goût de l’archive
d’Arlette Farge donnent à voir les émotions de l’historien. Ces modalités
sont marginales tant parce qu’elles sont rares et séparées de l’œuvre
historique. Il en va différemment des métaphores qui, toutes bannies
qu’elles soient, sont bien présentes dans des textes – et comment pourrait-
on faire sans, à un moment donné, utiliser le langage figuré ? – avec une
pluralité de fonctions. Cet ornement du discours allègue la sensibilité de
celui qui l’emploie et, dans une stratégie de séduction, il joue sur les
passions du lecteur – il n’est que de penser aux « titres de fantaisie » qui, à
partir des années 1970, se sont multipliés 28. Il faudrait ici étudier l’enjeu
émotionnel de manières stylistiques personnelles et, plus encore, d’une
conception de l’histoire comme un art, « un art extrêmement littéraire »,
selon Georges Duby 29.
L’anthropologie n’a pas réduit au silence l’auteur 30. Il parle de lui et de
ses émotions sur le terrain, soit dans les introductions ou les annexes de
monographies scientifiques, soit en « doublant » celles-ci d’un ouvrage
s’adressant à un public de non-spécialistes, tel Les Lances du crépuscule
(1993) de Philippe Descola qui donne à voir la « mosaïque de sentiments »
éprouvés sur le terrain. Ce dualisme prend une forme originale dans
l’ouvrage de Michel Perrin, Les Praticiens du rêve (1re éd. : 1991 ; 2e éd :
2001), avec une alternance de chapitres en caractères romains où l’auteur
offre une présentation scientifique de ses matériaux sur le chamanisme, et
de chapitres en italiques où il décrit ses expériences de vie chez les Indiens
guajiro et livre ses états d’âme. Ces modalités, si elles restituent l’émotion
éprouvée, ne la mêlent toutefois pas à l’œuvre scientifique. Il en va
différemment dans des stratégies d’écriture évitant pour le moins
l’abstraction et rapprochant le lecteur de l’univers de sens décrit en jouant
sur l’émotion, dont on peut penser qu’elle a été ressentie par l’auteur.
Maurice Godelier a dit tout le prix qu’il attache au travail de l’écriture, une
écriture simple. « Même dans mes livres les plus abstraits tels que L’Idéel et
le matériel (Fayard, 1984), je n’emploie jamais des termes latins ou grecs
comme habitus ou hexis. Je considère qu’utiliser ces termes, c’est mettre les
lecteurs à distance de l’auteur qui les domine virtuellement et se satisfait de
lui-même et non pas de partager ses idées avec le plus grand nombre.
D’ailleurs, souvent les monographies sont illisibles […]. Travailler sur
l’écriture ne me semble pas du tout imposer ma subjectivité […]. C’est
mettre ma subjectivité, c’est-à-dire aussi une capacité d’émouvoir les autres
par des mots, au service d’une analyse théorique des Baruya de telle sorte
que ceux-ci, à travers moi, se rapprochent au-delà de moi, des lecteurs ». Et
à propos de l’ouvrage qu’il avait consacré à cette population, il précisait
avoir « écrit dans une langue française que j’ai voulue limpide et parfois
poétique pour susciter chez les lecteurs une émotion qui les rapproche, pas
seulement par la pensée, des Baruya. J’ai essayé de faire que, par le choix
de mes mots, de mes phrases, on voit les femmes humiliées, les hommes
dominants, les jeunes garçons au moment où on leur perce le nez, etc. Dans
la poésie, on suscite des émotions, et l’émotion est un moyen de
communication 31 ».
Des réactions contre l’écriture plate, sèche et neutre du discours
anthropologique se sont manifestées aux États-Unis dès les années 1960-
1970 et elles ont porté à des modalités autres, plus littéraires, afin de mieux
traduire les réalités observées 32. Ce parti stylistique s’est conjugué avec la
montée de pratiques autoréflexives pour donner naissance au tournant des
années 1980 à un genre, l’autoethnography, qui, de l’anthropologie, s’est
répandu dans l’ensemble des recherches qualitatives. Il revendique une
dimension à la fois personnelle et littéraire dans la relation d’une expérience
de terrain. Il a suscité une double critique pointant, d’une part, une qualité
littéraire qui n’est pas toujours à la hauteur des prétentions, d’autre part, une
dérive dans le narcissisme – le chercheur parlant moins de son terrain que
de ses états d’âme 33.
Sans qu’il soit besoin d’adopter des pratiques alternatives, l’émotion
sourd de modalités classiques qui passent pour la quintessence de la
scientificité la plus aride, tel l’apparat critique placé en bas de page dans les
éditions de textes anciens. Sont rassemblées là, en petits caractères et sous
une forme conventionnellement abrégée, les variantes textuelles et les
conjectures afin de justifier les choix faits par l’éditeur entre les leçons ou
versions des divers manuscrits et éditions anciennes. Le format adopté n’en
a pas moins une dimension sensible. Minimaliste, visant à la plus grande
clarté et intelligibilité possible, il réfère aussi à l’idée esthétique qu’un
apparat bien construit est « un objet de beauté ». Maximaliste, portant
l’éditeur à citer les noms de tous ses prédécesseurs, il a, pour lui, « une
fonction psychologique importante » – celle de fournir une protection en
invoquant l’autorité de critiques estimés et en s’assurant du poids du
nombre ; il vise aussi à produire un effet sur les lecteurs, à les
impressionner, favorablement, s’entend 34.

Publier : un jeu relationnel


La recherche est faite, le texte est écrit ; s’ouvre un nouveau processus,
toujours perçu comme long, celui de la publication. Entrent en scène de
nouveaux acteurs, éditeurs, directeurs de revues, réviseurs, qui sont pour le
chercheur autant d’interlocuteurs amenant d’autres rapports de travail.
On commencera par la publication de livres, une forme encore
marquante dans les sciences humaines et sociales. Des relations avec les
éditeurs, on ne trouve guère de traces narratives, si ce n’est négatives. Elles
sont faites d’attentes longues, de refus et de commentaires jugés iniques,
auxquels s’ajoutent pour les ouvrages illustrés les durs compromis liés au
nombre d’images 35. Une simple décision de modification entraîne parfois
chez l’auteur un drame émotionnel. C’est que ni la recherche ni l’écriture ne
sont, on l’a vu, des actes neutres et que les produits qui en sortent ont pour
leurs auteurs un statut spécial, hautement émotionnel qui a pu être comparé
à celui qui lie parents et enfants. Le stylo que manie l’éditeur pour des
modifications prend pour l’auteur l’allure d’un couteau porté contre sa
progéniture 36. D’où un vécu douloureux chez les auteurs. Une historienne
écrivait à Pierre Nora qui avait fait des réserves sur le point de vue
unilatéral et passionnel de son manuscrit : « Ne peut-il y avoir un geste de
confiance à mon égard ? Vous vous drapez dans l’attitude d’un membre
adjoint d’un jury de thèse qui veut vite se documenter pour montrer à son
candidat qu’il en sait plus que lui. Ce n’est pas ce que j’attendais 37… ».
Vernant dont on a vu la dévotion qu’il avait pour son maître Louis Gernet
s’employa à faire publier un dossier de textes, prêt pour la publication, que
celui-ci avait laissé à sa mort, le considérant comme son « testament
intellectuel ». Il le porta chez l’éditeur pour lequel Gernet avait donné
plusieurs éditions. « J’avais le sentiment de déposer entre les mains de son
directeur le cadeau très précieux qu’il attendait de mon maître ; à l’avance,
j’imaginais sa joie et sa reconnaissance. Je dus déchanter. Avec une
bonhomie ironique, on m’expliqua que Gernet était un original,
sympathique, certes, mais que ses travaux ne pouvaient intéresser
personne ». Au mieux, lui proposait-on de publier à compte d’auteur.
« Abasourdi » et « scandalisé », Vernant alla porter le manuscrit à Maspero
qui « sans hésiter une seconde, […] accepta d’enthousiasme ». Et de faire
grandement état du succès qu’eut le livre avec des rééditions et des
traductions 38.
Un chercheur peut assurer la direction d’un ouvrage collectif, soit un
ensemble de contributions dues à divers auteurs et portant sur un sujet
donné. C’est là une tâche aussi enthousiasmante par la nouveauté ou
l’ampleur du projet scientifique, qu’écrasante alors que le directeur doit
faire les comptes avec une maison d’édition, avec des auteurs qui peuvent
être en grand nombre et parfois avec un collègue dans le cas d’une
codirection. On ira du simple au complexe. Les codirectrices de Reflections
on Research ont fait état des problèmes qu’elles ont rencontrés dans la
réunion des textes de ce volume : les quarante auteurs ne respectèrent pas
tous ni le délai, ni la longueur préalablement fixés ; d’où des rappels à
l’ordre qui leur causèrent un surcroît de travail ainsi que du tracas, les
amenant à recourir à du chantage affectif 39. La finalisation de l’édition du
troisième tome des Lieux de mémoire, Les France, s’avéra pour Pierre Nora
éprouvante : aux problèmes liés à la masse de l’ouvrage – quelque trois
mille pages –, à l’angoisse liée à son financement – il venait après les quatre
premiers volumes de la série –, à la crainte de l’échec de la publication,
s’ajoutait une guerre intestine chez Gallimard entre le service artistique et le
service de la fabrication qui ne se parlaient plus. « Cette petite querelle,
c’était tous les jours, dit Nora, et je devenais fou 40 ». L’Histoire de l’édition
française, autre publication monumentale, quatre gros in-folio, prend dans
le récit qu’en a donné l’un des codirecteurs, Henri-Jean Martin, l’autre étant
Roger Chartier, une tournure hautement émotionnelle. Plus de cent
collaborateurs avaient été choisis de commun accord. « Le plus difficile fut
d’obtenir la remise des articles à la date fixée. Je me souviens de multiples
drames quand les textes tardaient […]. Les délais d’attente risquaient de
faire tout capoter. La collaboration a donc parfois donné lieu à des
situations d’une extrême tension, mais il n’y eut jamais de difficulté réelle
entre Chartier et moi, après qu’un jour nous nous fussions franchement
expliqués ». L’ouvrage est richement illustré et fort à propos. Ce qui n’alla
pas sans quelques difficultés techniques [le premier volume date de 1982] :
« parfois l’informatique s’affolait et bouleversait l’ordre voulu des images
et des textes ». Plus conséquent semble avoir été le problème spécifique lié
à la collaboration. « Très souvent les auteurs se plaignaient amèrement du
fait qu’on ne les réunisse pas pour qu’ils se partagent les domaines et les
tâches ». Coupures et adaptations furent le fait des deux codirecteurs « en
évitant autant que possible de consulter l’intéressé qui, en fin de compte,
n’y trouvait pas d’objections, sauf cas exceptionnel 41 ».
Si les ouvrages collectifs, auxquels on pourrait joindre les actes de
colloques, se sont, semble-t-il, multipliés ces derniers temps, la
monographie en sciences humaines et sociales demeure très largement
l’ouvrage d’un seul. Écrire un livre ne serait-ce qu’à deux (et on exceptera
les manuels où des auteurs découpent chronologiquement ou
thématiquement un territoire selon leurs compétences) est rare ; les
témoignages du vécu des coauteurs et contributeurs le sont encore
davantage. D’où ces deux exemples – négatifs – que l’on a privilégiés. Le
Rhin (1935) signé des noms d’Albert Demangeon et de Lucien Febvre,
laissa le second déçu par son collègue et furieux contre l’éditeur. Cet
ouvrage, originellement une commande d’une banque alsacienne, unit,
après un changement éditorial, un géographe et un historien qui travaillèrent
séparément, l’un sur les problèmes économiques, l’autre sur les problèmes
historiques, Febvre ne s’attendant pas de la part de Demangeon à un travail
très pointu ; d’ailleurs après la mort de celui-ci, il fit une critique en règle
de son texte. La publication luxueuse et hors commerce qui s’ensuivit
(1931) rendit nécessaire une édition commerciale pour laquelle Febvre
reprit seul le travail écrivant une introduction et une conclusion commune,
tant pour répondre à l’impératif plus scientifique qui était le sien qu’eu
égard au peu d’enthousiasme de Demangeon pour se remettre au travail :
« si je l’écoutais, on republierait tel quel », écrivait-il à Marc Bloch en
juillet 1932. En mars 1934, alors que le manuscrit définitif avait été remis à
l’éditeur et que l’impression allait commencer, il confiait à son ami : « si je
ne vous en ai pas parlé c’est que le sujet m’est désagréable. J’ai d’abord
perdu beaucoup de temps à un remaniement fastidieux. Demangeon m’en a
laissé le soin – ce qui m’honore ; mais j’ai tout de même trouvé qu’il aurait
pu m’aider un peu. Évidemment, j’ai mieux fait qu’il n’aurait fait ; la tâche
n’en a pas moins été lourde, de fusionner nos deux textes plus étroitement.
En outre, les Colin ont été idiots comme toujours. Je voulais des planches,
un livre qui se serait vendu parce que bien illustré ; rien, que les deux ou
trois misérables cartes que j’avais déjà ; impossible de rien ajouter ; pleurs
pour que je diminue. C’est une maison odieuse – et j’ai regretté amèrement
de m’être confié à elle 42 ».
Le second exemple porte sur un ouvrage signé des deux noms de
François Furet et Jacques Ozouf, Lire et écrire. L’alphabétisation des
Français de Calvin à Jules Ferry (1977) qui reposait sur une enquête
collective menée sous l’égide du Centre de recherches historiques de
l’EHESS. Il amena au moment de la publication une frustration de la part
des « petites mains » qui avaient fait les dépouillements, constitué des
dossiers, voire rédigé un chapitre. Le récit qui en est donné par deux d’entre
elles met en évidence tant leurs réactions que celles d’un des directeurs de
l’entreprise. « Il régnait dans l’enquête, raconte l’une, une ambiance bon
enfant. Mais au moment de publier… Je me demande par quel tour de
passe-passe le livre a été transformé. J’avais une fonction de coordinatrice,
je m’étais occupée de la cartographie et j’avais pu dire mon mot sur la
couverture et la page de titre. La première couverture que l’on m’avait
montrée portait “Sous la direction de Furet et Ozouf”, avec tous nos noms
par ordre alphabétique. Et, à ma grande surprise, ce volume est devenu celui
de Furet et Ozouf ». Et de rappeler leurs contributions à ce livre, avant de
conclure : « J’avais beau avoir droit à un remerciement spécial, nos noms
avaient beau être mentionnés en bas d’un chapitre, nous avons protesté ».
Protestation qui tourna à la rébellion, comme l’une de ses collègues le
rapporte : « C’était un matin, Furet nous fait passer un mot : “Pour fêter la
sortie du livre, je vous invite à venir chez moi ce soir boire du champagne”.
Moi j’étais quand même assez saisie. Il n’y avait pas de justice. On avait
travaillé pendant des années, puis on disparaissait, on n’existait plus. Alors
j’ai écrit rageusement à Furet une lettre que j’ai mise au courrier, et
quelques heures après, Furet, président de l’École, à ce moment-là, m’a fait
appeler. Il était très choqué parce que lui-même du temps où il était jeune
chercheur, avait été utilisé par son patron qui s’était approprié les textes
qu’il écrivait. Il s’était promis qu’il ne se conduirait jamais comme ça.
Papiers en mains, je lui ai dit : “Regardez, ça, ça et ça, ce sont des dossiers
que je vous avais communiqués”. Il l’a très mal pris et moi aussi. Et ainsi,
le pot prévu le soir a été annulé ». La première de ces collaboratrices est
revenue sur cet épisode soulignant à propos du remerciement spécial qui lui
avait été décerné : « la formule bienveillante ne pouvait atténuer la blessure
ressentie dans l’effacement du nom pour le chapitre que j’avais rédigé 43 ».
L’article est aujourd’hui le format dominant de la publication des
résultats de recherche. Deux traits caractéristiques retiendront ici. L’article
est soumis à la révision par les pairs (peer review), processus d’évaluation
qui, validant une recherche, en conditionne l’acceptation par une revue et sa
publication. Il n’est plus, dans les sciences dures, une œuvre individuelle,
depuis un certain temps d’ailleurs : la liste des signatures l’indique
expressément et son ordonnancement dit la nature de la contribution de
chacun. Ces deux éléments déterminant la publication d’un travail et
l’affirmation auctoriale d’un chercheur portent à des réactions
émotionnelles d’une intensité souvent peu commune.
Le peer review est une invention relativement récente, faisant suite à
une modalité de décision qui était le fait du seul directeur de la revue et
d’un éventuel comité éditorial. Il s’est développé après la seconde guerre
mondiale, d’abord, semble-t-il, aux États-Unis pour les sciences dures,
gagnant progressivement les revues de par le monde et l’ensemble des
savoirs. Il est aujourd’hui la modalité de validation de la recherche, les
systèmes dits ouverts (dépôt de preprints sur un site web et commentaires
par la communauté) n’ayant pas, sauf exception dont ArXiv, conquis le
monde de la recherche. Alors qu’il n’a pas été trouvé mieux, le peer review
a suscité une littérature abondante pour dénoncer ses défaillances et les
inconduites des divers acteurs dont les biais des réviseurs (on en a compté
jusqu’à vingt-sept) ; de plus, il a été perçu comme favorisant davantage le
conformisme que l’originalité. Des recommandations multiples ont été
faites pour en corriger les défauts, le faire fonctionner au mieux, de surcroît,
dans un contexte d’accroissement des soumissions. Le peer review est une
relation entre l’auteur qui soumet son manuscrit, le directeur de la revue (ou
un comité éditorial) qui soit rejette d’emblée un texte présentant des
faiblesses rédhibitoires (desk rejection), soit fait choix de réviseurs (le plus
souvent deux ou trois) qui évaluent le manuscrit. La révision s’opère de
façon anonyme, en simple ou double aveugle – ces modalités étant
discutées. Le directeur prend, sur la base des rapports des réviseurs, la
décision finale de rejet, d’acceptation sans ou avec modifications (Revise
and Resubmit, abrégé en R&R) et il la communique à l’auteur,
l’accompagnant ou non desdits rapports. L’auteur qui a vu son texte rejeté
peut tenter sa chance ailleurs, auprès d’une revue de moindre prestige – la
moitié des manuscrits rejetés finissant par se publier. L’auteur qui doit faire
les modifications souvent expressément indiquées les fait ou dit son
désaccord, par exemple, sur l’une d’elles, puis renvoie son texte qui peut
parfois faire plusieurs allers-retours.
Il y a dans cette description schématique le gros des motifs de tension
mettant à mal la confiance qui devrait présider au système et amenant des
réactions parfois violentes. D’autant que le peer review favorise les
méprises en ce qu’il est un genre académique « occlus » : il n’offre pas
toutes les informations notamment aux novices ; les rapports des réviseurs
ne sont pas toujours aussi intelligibles qu’ils devraient l’être, et, au sein
d’une même revue, ils ne sont pas nécessairement de nature similaire. Plus
important : les acteurs tendent à se considérer comme antagonistes. Ainsi,
les réviseurs (qui, rappelons-le, ne sont pas payés) s’estiment comme « non
remerciés, ignorés ou insultés, donnant librement leur temps et leur énergie,
souvent reprenant les analyses, la conception et l’écriture des articles pour
accroître la réputation de l’auteur, voire la sauver tout en guidant la décision
du directeur. Alors que les auteurs les voient comme des pinailleurs pleins
de préjugés, fermés à l’originalité, jaloux de l’excellence d’autrui et tendant
à retarder la publication, enfreignant la règle de confidentialité, et plagiant
des idées ». Les directeurs de revues sont perçus par les auteurs à l’instar
des réviseurs, et jugés de plus autoritaires et peu dialoguants ; ils soulèvent
aussi les réactions hostiles des réviseurs quand ils les rappellent à l’ordre
pour leur retard, pour des rapports de qualité médiocre ou blessants ; il leur
appartient, en effet, de faire respecter « les droits émotionnels » des auteurs,
de leur éviter un « dommage émotionnel », pour citer des expressions
empruntées à Andrew Abbott dans son histoire de l’American Journal of
Sociology 44.
Deux motifs portent principalement à tensions et à drames. Le premier,
ce sont les délais de réponse. Le processus est en soi long, plus long que par
le passé où seul le directeur jugeait ; il se serait encore ralenti par rapport
aux années 1990, tant à cause de la masse des manuscrits soumis que des
allers-retours de plus en plus nombreux imposés par la révision. Des
modalités diverses ont été envisagées ou mises en place pour accélérer la
procédure et d’abord en contrôlant la masse, par exemple à l’American
Journal of Sociology en faisant payer un fee aux auteurs dont les manuscrits
passent la desk rejection et sont soumis à l’évaluation. Reste que le temps
d’attente de la décision est pour l’auteur plus insupportable aujourd’hui
alors que l’électronique a considérablement réduit les délais de
correspondance et de publication. Outre l’incidence scientifique, ce délai,
perçu toujours comme long, ajoute encore à l’anxiété et à la frustration de
celui qui soumet son manuscrit 45. Sur deux sites d’évaluation des
principales revues en langue anglaise de sciences politiques et de
sociologie, des auteurs ont entré dans leurs motifs de satisfaction ou de
plainte les temps d’attente d’une réponse : si la rapidité est appréciée même
pour un refus, une trop grande rapidité – notamment pour une desk
rejection – alimente le soupçon que l’article n’a pas été lu ; le plus souvent,
le processus est jugé lent, et les mois d’attente sans aucune communication
de la part du directeur de la revue portent pour le moins à de l’agacement et
à la conclusion : « revue à éviter », « je ne recommande pas cette revue »,
« je ne soumettrai plus à cette revue », « qu’ils aillent au diable 46 ».
Le second motif de frustration, d’irritation et de colère est lié à la
décision de rejet ou de révision. Outre la nature même du « verdict », la
qualité des rapports jugée médiocre, les raisons données vues comme
partiales ou impropres, le ton adopté ressenti comme arrogant,
condescendant ou humiliant, la lettre du directeur de la revue perçue
comme paternaliste quand ce n’est pas d’une froideur administrative
amènent chez l’auteur des réactions fortes, voire un quasi traumatisme. Le
refus peut être vécu comme une affaire personnelle 47 et laisser un souvenir
douloureux. Un auteur dont Genèses avait refusé un article déclina la
proposition de la revue de faire part pour un numéro anniversaire de son
interaction avec le comité éditorial ; si celui-ci se rappelait « d’échanges
riches », celui-là ne souhaita « pas revenir sur une expérience au goût
amer 48 ». Quelle que soit la décision – refus ou révision – l’auteur retirait,
dans près de la moitié des cas, comme il ressort d’une vaste enquête auprès
de membres de sociétés scientifiques américaines de psychologie et de
statistique, la désagréable impression d’avoir été considéré par le réviseur
comme un inférieur ou un suppliant, celui-ci cherchant pour 65 % des
réponses à impressionner d’abord le directeur de la revue 49. Les réactions
lors d’un refus peuvent être violentes, transformant, suivant le propos
(1985) d’un directeur de revue américaine, « des collègues affables en
adversaires enragés presque par retour de courrier 50 ». Sur les deux sites
d’évaluation de revues précédemment cités, on peut lire des commentaires
disant la déception, la frustration, l’irritation, la colère, la fureur ou encore
le fatalisme (« c’est la vie » !) de ceux qui ont reçu une réponse négative ou,
plus encore, des rapports sans consistance, jugés partiaux ou se
contredisant. Alors qu’une réponse négative est considérée comme un choc
émotionnel parfois violent, suscitant frustration et colère, voire « une réelle
douleur » – « ça fait mal » –, il est conseillé à de jeunes auteurs de « se
calmer », d’attendre un peu, de « s’adapter émotionnellement à la
nouvelle », puis de relire le rapport de façon critique et « non à travers des
lunettes émotionnelles 51 ».
Le refus ne touche pas que des auteurs à leurs premières armes. Des
économistes éminents ont eu des articles qui, par la suite, devinrent
classiques, rejetés. On ne s’arrêtera pas aux raisons ni aux conséquences de
la décision, ni au dysfonctionnement d’un processus qui a pu être aveugle à
la nouveauté, mais aux réactions de ces illustres victimes, telles qu’elles
ressortent d’une enquête qui amena quelque quatre-vingts réponses au ton
parfois furibond montrant que le coup avait été rude. « Merci pour
l’occasion que vous m’offrez de décompresser », écrivait le prix Nobel Paul
Krugman. Les témoignages font état de découragement, de fureur, mais
aussi d’anxiété qui porte à ne plus ouvrir les lettres de réponse des journaux
qu’avec « crainte et tremblement ». Quelle qu’ait été l’expression du refus,
aimable ou brutale, correcte ou dénuée de fondement, cette décision a
soulevé des passions, en fait un déluge d’irritation et de colère dont le
souvenir demeure 52.
Les réactions émotionnelles aux demandes de révision seraient-elles,
dans leur expression, genrées ? On pose la question à la suite d’une
situation personnelle de travail décrite par Marianne Blidon, spécialiste des
études sur le genre. À la demande d’une rectification du contenu d’une
note, elle obtempéra, bien que ce fût ni justifié ni argumenté. Et de
contraster les réponses « viriles et musclées » qui auraient été celles de deux
de ses collègues hommes auxquels elle fit part de sa réaction : « l’un d’eux
s’exclama : “c’est quoi ces conneries ? Il ne fallait pas répondre. C’est pas
comme ça que se produit la science”. Un autre : “si j’avais reçu ce mail, il
aurait pris mon poing dans la gueule 53” ».
Le processus du peer review a été appliqué à de multiples productions
de la vie scientifique et universitaire, notamment à des projets collectifs et à
des programmes de recherche. Là aussi, des auteurs se sont dits offensés par
des évaluations négatives ; ils y ont vu de l’envie, de la haine, de
l’étroitesse d’esprit de la part de leurs juges ; ils ont éprouvé de l’irritation,
de la colère, mais aussi de la honte quand un pair avait, de surcroît, fait un
travail insuffisant ; certains, déprimés, ont laissé tomber ; d’autres se sont
raisonnés, mais non sans peine ; rarement, ils se sont plaints ouvertement,
craignant que leur plainte ne se retourne contre eux. Charlotte Bloch dans
son étude sur le sujet à partir d’une université danoise a relevé le cas unique
d’une personne partie à l’attaque d’un évaluateur, ne lui parlant plus, en
disant ouvertement du mal, mettant à feu et à sang tout un département 54.
À côté des hauts cris que des refus mais aussi des R&R suscitent, des
auteurs, tout en avouant le désagrément éprouvé, ont dit le profit qu’ils ont
tiré d’un rapport même dur si ce n’est brutal qui, s’il rejetait provisoirement
ou définitivement leur manuscrit, était fondé et constructif. Des
appréciations sur les deux sites que l’on a mentionnés vont dans ce sens, le
feedback reçu tempérant la déception ; un auteur retoqué par Sociological
Science évaluait positivement en cela le système du peer review et se
proposait de le détourner : « Ce sont les commentaires les plus utiles que
j’ai reçus. Ils font honte au jury de ma thèse. J’envisage sérieusement de
leur soumettre des chapitres simplement pour avoir leur feedback » (à la
date du 1er févr. 2015). De même, autant des directeurs de revues muets ou
hautains amènent à qualifier l’expérience d’« atroce » ou d’« horrible »,
autant recevoir de leur part une lettre courtoise ou des conseils peut porter à
la conclusion positive d’une « bonne expérience ».
Le ressenti lié au peer review est généralement considéré du côté de
l’auteur. C’est oublier que le réviseur a, lui, aussi des sentiments. La
révision peut être « gratifiante » avec le plaisir de lire un bon travail et la
pointe d’orgueil d’avoir compté dans sa publication ; si l’approbation est
une activité agréable, le refus entraîne « un certain degré de détresse
émotionnelle », tel est le constat mêlé que faisait un professeur de
médecine 55. La nouvelle évaluation d’un manuscrit qui ne paraît guère
meilleur et, plus encore, la lettre d’accompagnement de l’auteur jugeant
sans fondement ou incompréhensibles les remarques qui ont été initialement
faites par le réviseur peuvent susciter chez celui-ci de l’exaspération qui
ressort, par exemple, des traits de soulignements ou des points
d’exclamation dont il assortit sa réponse 56. Reste que le réviseur est aussi
un auteur qui a fait l’expérience du peer review ; Roald Hoffman voyait
dans les commentaires peu amènes qu’il reçut de la part de ses juges « des
forces humaines réprimées se donnant libre cours 57 », en quelque sorte le
retour du refoulé.
Le second grand motif de tensions et de drames au moment de la
publication porte sur l’établissement de la liste des signatures. On s’en
tiendra à la biologie où le nombre des coauteurs est en augmentation ; par
ailleurs, la recherche clinique et les sciences de la vie sont, et de loin, le
domaine où les inconduites scientifiques sont les plus nombreuses, à
commencer par les abus dans l’établissement de la liste des auteurs,
inconduite, il est vrai, la plus tolérée 58. Des règles internationales ont été
établies définissant ce qu’est un auteur scientifique, déterminant les
présences et non-présences (ghost et gift author) sur la liste. Des
conventions disciplinaires précisent l’ordre sur la liste : en biologie, le
premier est celui qui a fait la recherche, le dernier celui qui a conçu le
projet. Cela n’empêche pas des interprétations ni des entorses à la règle ;
par ailleurs, tout n’est pas fixé, à commencer par l’ordre de ceux qui sont
entre le premier et le dernier ; enfin, le processus même de la recherche
collective emporte au moment de la finalisation d’autres problèmes
potentiels : quand le manuscrit circule pour approbation et que, par
exemple, un auteur est lent à répondre ou, plus grave, marque son désaccord
dans l’interprétation des résultats, ou encore quand le manuscrit est envoyé
à une revue sans consultation de tous, quand l’ordre de la liste se trouve
modifié ex post. Ces problèmes, et il y en a d’autres, ont porté à des
recommandations et à des mesures de la part de comités d’éthique liés aux
institutions ou aux revues, à commencer par COPE 59.
La littérature secondaire à dominante historique ou sociologique a
principalement considéré les questions d’auctorialité, de crédit, de pouvoir ;
les «négociations » qui allaient de pair n’ont pas été saisies dans leur
dimension émotionnelle 60. Pourtant, les conflits, disputes et simples
frictions en la matière s’accompagnent, selon un professeur de médecine,
directeur du programme d’éthique médicale de l’université de San
Francisco [UCSF], « d’une grande douleur émotionnelle ». D’où sa
recommandation de prendre en considération les émotions dès leur première
manifestation, de ne pas les laisser « suppurer », d’agir avant qu’elles ne
« s’enfièvrent » ; dans un commentaire publié à la suite de cet article, un
chercheur qui avait eu des problèmes avec un auteur en second tirait comme
leçon principale « le fort impact qu’avait eu l’émotion 61 ». Dans le même
ordre d’idées, une des recommandations générales faites par COPE était,
lors de conflits entre auteurs, de s’en tenir aux faits et d’éviter « de céder à
l’émotion 62 ». Car il y en a, alors que l’ordre des signatures est un sujet
« sensible » et que les chercheurs se froissent vite 63. Quelques cas
classiques en donneront la mesure. Une jeune chercheuse qui avait soumis
son cas à COPE se plaignait de ne pas avoir été créditée en proportion de
son travail : elle en avait été « extrêmement choquée et accablée » ; voir que
son nom n’était pas à la place attendue avait été « une grande douleur 64 ».
La circulation d’un manuscrit pour approbation par l’ensemble des auteurs
avant la soumission peut tourner au « processus douloureux pour tous »
quand le temps presse et que l’auteur principal veut publier à tout prix : ou
les coauteurs ne revoient rien ou ils le font, « frustrés » par le court délai
alloué et parfois aussi parce que leurs révisions ne sont pas ensuite
incorporées ; l’auteur principal qui a rédigé le texte se sent, lui, « blessé par
les critiques portées contre son bébé 65 ». Un auteur qui a participé à une
recherche peut être en désaccord avec l’interprétation des résultats et se
retirer de la publication, ce qui ne va pas sans conséquences : ainsi une
biologiste qui collaborait avec une de ses collègues qui était aussi une amie,
elle, pressée de publier, a refusé de signer des articles jugeant les résultats
surinterprétés et elle fit même retirer son nom de publications communes.
D’où une fâcherie : « c’est donc quelqu’un que je connaissais depuis les
études à la fac et à qui je ne dis plus bonjour et qui ne me dit plus bonjour.
Là il y a eu une scission, un conflit très grave 66 ».
Livres et articles ne doivent pas faire oublier que la diffusion des
résultats de la recherche se fait aussi et peut-être davantage de vive voix,
notamment dans les colloques, expression majeure de l’oralité formelle 67.
Depuis leur invention au XIXe siècle, ils ont connu un succès prodigieux et
porté à l’élaboration de formats divers. Quels que soient le nombre des
participants et l’organisation interne de la réunion (sessions plénières,
parallèles, etc.), ils mettent en présence un orateur et un public. Des
personnes s’entendent et se voient et, dans ce face-à-face spécifique et
ritualisé, des interactions multiples se produisent entre celui qui parle et
celui qui écoute, interactions qui ne sont pas sans jouer dans la transmission
du message. À ces remarques qui se situent dans la droite ligne des analyses
d’Erving Goffman dans La Conférence 68, on ajoutera la dimension sensible
qui colore aussi cette situation de parole.
Elle ressort à l’évidence de trois exemples tirés de récits personnels,
trois exemples typiques de situations émotionnelles de la parole
congressiste. La narration est pittoresque chez François Gros rapportant sa
première présentation publique lors d’un congrès international de
microbiologie (Copenhague, 1947) ; il se trouva « face à sir Alexander
Flemming, sir Ernst Boris Chain, sir Howard Walter Florey, tous trois
récents prix Nobel, assis au premier rang » ; et d’évoquer « le trac qui
s’empara de moi, entraînant une chute spectaculaire du haut de mon estrade,
qui ne contribua pas peu à ma popularité 69 ». Le récit est plus sombre sous
la plume de l’anthropologue américain George Spindler inscrivant son
propos sous le signe d’un monde universitaire faussement coopératif et
civil ; il affirmait n’avoir jamais participé à une de ces réunions « sans se
sentir tendu, nerveux, inquiet…, là tous ces visages fermés me semblent
hostiles. Et je sais que les questions posées après l’exposé seront plus une
expression de compétition, qu’un désir de savoir 70 ». C’est d’une contre-
performance que traite une autoethnographie à propos d’un exposé à deux
voix, fait par une doctorante et sa directrice de thèse. La première en proie à
la nervosité et amenée, par un incident de séance, à raccourcir la
présentation de sa section, se hâta et s’empêtra. Elle termina
« bouleversée », « désespérée », mesurant la déception de sa directrice, et
« fâchée contre elle-même », reconnaissant avoir péché par excès de
confiance pour n’avoir pas accepté la proposition d’une répétition. La
seconde qui s’avouait « triste et déçue », reconnaissait avoir fait preuve
d’un mixte fâcheux de confiance – elle n’avait pas assez insisté sur la
nécessité d’une répétition – et de nervosité – à cette présentation s’ajoutait
le stress d’une présidence de séance. La tension était telle que ce n’est que
le jour suivant qu’une explication « embarrassée » eut lieu entre elles 71.
Un autre point de vue sur « l’émotionnalité » des colloques est fourni
par un acteur tout différent, un organisateur. August Epple, professeur de
médecine à Philadelphie, systématisa dans un ouvrage l’expertise qu’il avait
acquise dans l’organisation de réunions scientifiques des plus diverses,
locales et internationales rassemblant un nombre parfois très élevé de
participants. Tous les aspects devaient être soigneusement considérés,
depuis le budget, le lieu, les dates, jusqu’à la publication (ou non) des actes,
en passant par les invitations, le planning du programme, les social
events, etc. ; même les plus mineurs d’entre eux, dans un monde où les egos
étaient aussi vifs que « vite froissés », pouvaient déclencher des réactions
émotionnelles de fâcheuse conséquence. Ainsi, le rejet d’une proposition de
communication pouvait être vécu comme « un traumatisme sévère » avec,
pour conséquence, dans le cas de colloques organisés par une société
scientifique, que la personne ne participerait plus ; tout devait être fait pour
que les horaires des sessions soient respectés sous peine de déclencher de
l’irritation, voire de la colère ; les séances d’ouverture et de clôture
supposaient une organisation soigneuse pour éviter un trop fréquent ennui ;
dans la sélection des participants, il fallait éviter les habituels no shows,
ceux qui ne se présentent pas soit sous l’effet de la panique, soit à cause au
moment de l’inscription d’un excès d’ambition allant jusqu’à la
mégalomanie ; les personnes de même statut devaient être également
défrayées sous peine que certains se sentent « insultés », « menacent de se
retirer » et « créent une réaction en chaîne de problèmes », etc. Et Epple de
décrire pour chaque poste ce qu’il convenait de faire afin de ne pas susciter
chez les participants des réactions émotionnelles qui ruineraient le succès
scientifique de la rencontre, afin aussi que celle-ci ne devienne pas pour
l’organisateur un cauchemar. Encore, les lendemains pouvaient être
douloureux et tourner à « l’enfer » avec la publication des actes qui, parmi
les multiples drames survenant alors, voyait l’éditeur pris entre deux feux :
la colère de ceux qui étaient ponctuels, l’accusation de cruauté lancée par
ceux qui étaient rappelés à l’ordre 72.
Les colloques ont suscité des insatisfactions dont sont sorties, entre
autres, ces formes alternatives que sont la small conference et la session
poster. Les premières small conferences datent de la fin des années 1930 et
s’inscrivent dans le développement d’approches pluridisciplinaires ; elles
ont connu un grand succès, certaines étant de surcroît très prestigieuses.
Elles ont fait l’objet d’un historique et d’une description par Margaret Mead
qui donnait la définition suivante de cette nouvelle invention : « un groupe
suffisamment petit pour s’asseoir autour d’une grande table, réuni dans un
but précis, dans un endroit précis, pour une durée limitée, une seule fois ou
à des intervalles définis dans une série, pour considérer de nouveaux
aspects d’un sujet défini. Tous les membres de ce colloque reçoivent le
statut de participants ; la méthode de communication est “l’interéchange”
multisensoriel avec la parole comme médium principal ; l’attitude, les
changements d’attention, les gestes et les types d’expressivité qui ne
peuvent pas être représentés par l’écrit jouent un rôle important […]. Dans
sa forme idéale, elle ne conduit à aucune publication ». Il est arrivé même
que l’écrit soit banni de ce type de réunions où régnait la libre discussion, le
plus souvent entre spécialistes relevant de diverses disciplines ou sous-
disciplines. L’importance accordée à l’échange multisensoriel était
soulignée et explicitée dans la dernière section de l’ouvrage où Paul Byers,
un spécialiste d’anthropologie visuelle, analysait des photos prises lors de
small conferences à divers moments. Il mettait en évidence un processus
d’interaction particulier à ce type de rencontres en face-à-face, « une
grammaire interactionnelle » faite de postures, d’expressions du visage, de
regards, de gestes, et, avec eux, une communication non verbale qui
n’entrait pas moins dans le déroulement de la réunion ainsi que dans la
transmission et la production du savoir. Cette grammaire avait une
coloration sensible quand une expression du visage, un regard, un geste,
une posture marquaient de l’enthousiasme, de l’approbation, un
étonnement, un doute, un désaccord. Il n’était pas besoin d’accéder aux
états intrapsychiques des participants pour décrire la nature du processus
d’interaction, concluait Byers ; pensées, sentiments et émotions étaient
hautement visibles 73.
L’autre invention, plus récente, est le poster, soit majoritairement
aujourd’hui une affiche imprimée de grand format qui, faite de texte et
d’images, présente les résultats d’une recherche. Lors d’un colloque, les
posters groupés, souvent de façon thématique, sont exposés à l’avance dans
des salles, placardés sur des panneaux. Les chercheurs (on dit « les
visiteurs ») peuvent ainsi les voir, commencer à en discuter informellement
avec l’auteur (ou les auteurs) ou avec un collègue, avant d’aller à la
présentation publique qui en est faite par l’auteur (ou les auteurs) lors de la
session poster. Le poster, tel qu’il se présente aujourd’hui, résulte d’un
processus de sédimentations, de corrections, de mises au point diverses qui
en sont venues à constituer un format accepté par la communauté, au long
d’une histoire qui commença véritablement dans les années 1975. Le
nouveau format fut alors introduit dans les congrès internationaux et
nationaux de sciences de la vie et de la matière où il est devenu la forme
quantitativement majeure de présentation ; il se diffusa assez rapidement
dans la géographie, la linguistique, les sciences de l’information, la
psychologie, les sciences économiques, plus lentement, voire pas du tout
ailleurs.
Le succès du poster s’explique par de multiples raisons liées aux
difficultés pratiques de l’organisation des colloques scientifiques en raison
du nombre croissant des communications présentées, ce qui portait à des
mesures peu satisfaisantes : sélectionner les participants, réduire le temps de
parole octroyé à chacun (dix, voire cinq minutes), mettre en place des
sessions parallèles. Les posters permettaient aux organisateurs de placer
dans une même salle et en un même créneau horaire bien plus de
participants, jusqu’à dix fois plus, a-t-on estimé. Par ailleurs, le format du
colloque était insatisfaisant pour les communiquants ; s’exprimer devant un
auditoire vaste et anonyme, manier des diapositives qui amenaient souvent
des problèmes, se tenir dans un temps limité avec parfois une alarme
signalant les deux dernières minutes, tout cela était anxiogène. Les
auditeurs n’étaient guère plus satisfaits ; ils avaient à supporter de longues
suites d’exposés, parfois ennuyeux, et recevaient une masse concentrée de
données originales sans avoir la possibilité d’en assimiler toute la substance
ni a fortiori de faire la moindre vérification ; de surcroît, le moment de la
discussion où ils auraient pu intervenir était souvent abrégé par manque de
temps, et les quelques questions posées débouchaient rarement sur un
véritable échange. Cette frustration était le motif majeur des doléances. Sur
ce point, la supériorité des posters fut d’emblée manifeste ; ils ne
permettaient pas seulement davantage d’échanges, mais encore de meilleurs
échanges, plus longs, plus nourris, plus personnels, entre des chercheurs
directement intéressés par le sujet ou l’un de ses aspects.
On comprend ainsi la curiosité, l’excitation, l’enthousiasme qui
accueillirent les posters, chassant vite la méfiance que la nouveauté avait
causée chez certains. Des questionnaires de satisfaction en sont la preuve ;
on se réjouissait surtout de parler ensemble sans limites de temps. Un bémol
fut néanmoins apporté : le poster a été (et est) jugé moins prestigieux
qu’une présentation à la tribune ; les sessions poster tendirent à être
composées de doctorants et post-doctorants, de chercheurs en début de
carrière ou présentant une recherche marginale ; d’où du ressentiment chez
des chercheurs confirmés dont la proposition avait été mise en poster.
Les chercheurs durent s’habituer à une modalité nouvelle de
présentation non plus du haut de la tribune mais en face-à-face sur le même
plan, ce qui n’alla pas chez certains sans un sentiment de malaise ou de
vulnérabilité. Cette proximité et la nécessité qu’il y avait d’attirer des
visiteurs à son poster – le public n’est plus captif comme dans les séances
de colloque et les posters sont en concurrence – amenèrent à recommander
un langage corporel adéquat : l’auteur à son poster devait paraître ouvert,
intéressé, à l’aise, confiant, avenant, souriant et naturellement contrôler sa
nervosité. S’il arrivait que le poster soit déserté, l’auteur qui pouvait se
sentir humilié ou découragé se devait de cacher ses sentiments ainsi que son
ennui : un visiteur pouvait toujours venir.
Avant d’être une belle affiche imprimée qui se transporte facilement et
se placarde aisément, le poster était fait de feuilles de papier (manuscrites
ou dactylographiées), de photos, de représentations graphiques que l’auteur
disposait plus ou moins artistiquement sur le panneau, directement ou
indirectement en intercalant une grande feuille de bristol servant de fond ;
le transport, le montage, la fixation des divers morceaux s’accompagnaient
de moments d’inquiétude, de nervosité, voire de panique, par exemple,
quand un élément manquait ou se décollait.
Le poster s’est construit sur la base de la pratique ; sa composition et sa
présentation doivent répondre à quelques principes de base, sans cesse
répétés, afin que l’affiche se suffise à elle-même, c’est-à-dire transmette,
par elle seule, un message clair qui puisse être saisi rapidement et
facilement par les visiteurs qui lisent debout et dans le bruit. Disposition de
l’information, graphisme, couleurs jouent dans l’attraction du poster avec
une esthétique agréable ; les défauts – un texte trop long et trop tassé, de
grands tableaux de chiffres, des schémas trop complexes, des caractères de
petit module, un bariolage de couleurs – découragent, voire repoussent le
visiteur, quelle que soit la qualité de la recherche. Pour autant, un chef-
d’œuvre graphique ne rachète pas un contenu médiocre, insupportant de
plus celui dont l’œil a été un temps attiré.
On arrêtera là le jeu émotionnel qui se produit autour du poster en
rappelant qu’il se poursuit lors de la session poster – présentation organisée
des posters suivant des modalités variables – et que mutatis mutandis il
existe aussi autour du poster électronique dont les débuts datent des
années 2000. En conclusion, on fera nôtre une remarque de Martha Davis
sur la communication scientifique en général qui s’applique on ne saurait
mieux au poster : « une communication interpersonnelle, psychologique et
sociale autant qu’objective et intellectuelle 74 ».
Écrite ou orale, la publication s’assortit d’une difficulté supplémentaire
pour bien des chercheurs qui doivent manier une langue qui n’est pas la
leur. Le babélisme qui se constatait lors des premiers congrès
internationaux 75 s’est résolu au profit de l’anglais dont la domination est un
fait dans la communication scientifique, tournant même au quasi-monopole
dans les sciences dures ; cette suprématie se nimbe du halo de prestige qui
s’attache aux revues en langue anglaise 76. Protestations solennelles et
déplorations apocalyptiques n’y font rien pour des chercheurs qui doivent
utiliser l’anglais pour diffuser sur la scène internationale les résultats de leur
travail et qui éprouvent ainsi « la dimension affective de l’écriture
scientifique ». À des titres multiples d’ailleurs, comme il ressort d’études
qui ont affronté la question d’un point de vue pratique. Elle se pose surtout
dans les sciences humaines et sociales. Le travail d’écriture dans une langue
autre représente une charge additionnelle, en temps, en effort, pour trouver
les expressions adéquates et les justes nuances, parfois aussi en argent avec
le recours à un traducteur, sans compter la gêne qu’il peut y avoir à
solliciter des amis anglophones. De plus, le résultat est souvent jugé
insatisfaisant : « on ne dit pas ce qu’on sait, seulement ce qu’on peut ».
D’où le sentiment d’un handicap, d’un désavantage, qui se double de
résignation. La question linguistique ajoute un degré supplémentaire de
stress et de désarroi lors de la soumission ; les remarques des réviseurs sur
la qualité du langage, du type poor English, sont perçues comme
désobligeantes, déprimantes, vexatoires, quand elles ne sont pas source
d’insécurité, d’amertume, voire de colère. De surcroît, les modifications
demandées n’apparaissent généralement pas comme une amélioration par
rapport au manuscrit anglais qui a été soumis, ce qui entraîne une
insatisfaction de plus 77.
Le sentiment d’un désavantage, voire d’une injustice est jugé encore
plus fort dans la communication orale. Non seulement le chercheur a dû
affronter la préparation en anglais avec les mêmes difficultés que pour un
article, mais, s’il ne parle pas couramment l’anglais, il se trouve mal à l’aise
et en proie à de multiples craintes : ne pas se faire bien comprendre à cause
de son accent ; dépasser le temps imparti à cause d’une prononciation plus
lente ; ne pas saisir le sens d’une question ; ne pas trouver les justes mots
pour une bonne réponse. Il en ressort l’impression d’une marginalité ou
d’une infériorité ainsi exprimée par un professeur espagnol en sciences
sociales qui pourtant avait une certaine expérience des colloques
internationaux et un bon niveau d’anglais scientifique : « je sens que parfois
on me regarde attristé disant “le pauvre, il ne sait même pas ce qu’il dit”.
Parfois, je ressens cela. Au début, je fais un effort pour bien prononcer,
mais on ne peut pas maintenir cette tension face à un auditoire, et je sens
qu’ils disent “s’il te plaît, finis vite” ». Et ce même professeur pointait « un
injuste désavantage » : passer après un collègue anglophone qui « mène
l’auditoire par le bout du nez en faisant un joke que je ne peux pas faire. Il
n’a pas à préparer. Je ne serai jamais capable de faire comme lui. Je ne peux
pas interagir 78 ». La fonction des colloques internationaux dans la diffusion
de l’information scientifique trouve là une limite que les discussions
personnelles permettent de contourner ; reste, pour le chercheur, le
sentiment douloureux de ne pas avoir fait publiquement belle figure.

La réception : une épreuve


La recherche, l’écriture, la publication portent à une charge
émotionnelle qui culmine dans la réception de l’œuvre. Ce n’est pas la
fortune des idées qui intéresse ici mais le ressenti d’une personne. La
publication d’un premier travail amène de la « fierté » dont François Jacob
faisait état lorsqu’il donna sa première note aux Comptes rendus de
l’académie des sciences 79. Lewis Wolpert, son collègue en biologie, connut
la joie euphorisante du succès avec une première publication dans rien
moins que Nature, avant de sombrer dans « une profonde dépression » : il
avait créé un artefact et il dut publier une humiliante rétractation 80. Le livre,
par sa matérialité même, peut décevoir l’auteur, ce que l’on illustrera d’un
exemple extrême. Georges Duby publia sa thèse (1953) dans une collection
prestigieuse ; mais devant faire les frais de l’impression et n’étant pas riche,
il avait marchandé avec le moins cher des imprimeurs marseillais qui bâcla
le travail. Il se disait « pas très fier » du résultat. « Le livre est misérable :
papier de second choix, impression défectueuse, coquilles innombrables
malgré deux jeux d’épreuves ». De surcroît, ces imperfections ainsi qu’une
table des matières inutilisable, l’auteur les voyait publiquement épinglées
dans les comptes rendus du livre, bons par ailleurs 81.
Publier, c’est aussi faire les comptes avec autrui. L’auteur livre ses
résultats au public et il attend, pour son travail, de la reconnaissance.
Concept que l’on approchera ici dans sa dimension sensible. L’insuccès
d’une publication est douloureux pour celui qui attend un retour. Maurice
Agulhon s’estimait « content » de son Que sais-je ? sur l’Histoire de la
Provence (1966) apportant des éléments nouveaux. D’où sa déconvenue :
« Sa sortie a déçu ma naïve jeunesse par son caractère de non-événement ».
Qui fut durable : « Il n’est jamais cité dans les réussites que l’on
m’attribue 82 ». Michel Foucault qui imaginait l’Histoire de la folie comme
« une bombe » se heurta plus qu’à un mauvais accueil de la part des
marxistes, à « un silence total » ; ce fut « la solitude, et aussi les injures 83 ».
Marc Ferro dont les travaux sur le monde soviétique n’obtinrent ni en
France ni en Russie l’accueil escompté, déplorait ce manque de
reconnaissance : il en était « un peu écœuré 84 ». Déconvenues et déceptions
furent tempérées par des compensations. L’Histoire de la folie fut très bien
reçue par « des gens qui étaient considérés comme des littéraires » ;
cependant, cet accueil suscitait chez l’auteur des sentiments mêlés : « j’ai
éprouvé à la fois de l’émerveillement et un peu de honte, comme si, sans le
vouloir, je les avais dupés. Car ce que je faisais était pour moi tout à fait
étranger au champ de la littérature 85 ». Marc Ferro obtint à l’étranger et tout
particulièrement aux États-Unis de la considération pour ses travaux sur la
Révolution de 1917, et de mentionner la standing ovation qu’il reçut à
Harvard lors d’un colloque international (1965) et les traductions de sa
thèse en anglais, italien et espagnol 86. Une situation similaire est évoquée
par Raymond Boudon. L’Inégalité des chances (1973) fut « très bien
accueilli dans le monde anglo-saxon, beaucoup moins bien en France […].
La réaction par le silence que le livre a connue en France ne m’a guère
affecté, dans la mesure où j’avais de très larges compensations ailleurs. J’ai
trouvé tout de même un peu désagréable de devoir vérifier directement que
“nul n’est prophète en son pays 87” ». Ultime remarque suggérant que dans
la compensation il y aurait du faute-de-mieux.
La citation, forme élémentaire de la reconnaissance, n’est pas sans
apporter pour le moins une satisfaction à celui qui voit son travail utilisé et
apprécié. « C’est merveilleux quand quelqu’un que vous ne connaissez pas
du tout, cite un article », disait Roald Hoffman ; « c’est bien plus intéressant
que quand c’est quelqu’un que vous connaissez qui le cite 88 ». Son
contraire, la non-citation, amène pour le moins de l’amertume. Maurice
Agulhon qui avait contribué avec son ouvrage La Sociabilité méridionale à
lancer le mot sociabilité sur le marché des historiens, le vit employer par
deux de ses collègues qui ne citèrent point leur référence. « Oserai-je
avouer que la fierté que j’ai ressentie d’être un inspirateur était largement
balancée par le dépit qu’ils ne me nommassent pas ni en bibliographie, ni
en note 89 ? » La traduction est une autre marque de la reconnaissance dans
le champ scientifique. Gâtée par un travail médiocre, elle substitue chez
l’auteur à des sentiments positifs de plaisir, d’assurance, etc., une
indignation douloureuse. « C’est horrible ! Mauvais, mauvais, mauvais. J’ai
dû faire plusieurs corrections presque à chaque page », s’exclamait François
Ganshof à la lecture de la traduction d’un de ses livres 90. Christian de Duve
fut, devant la version française d’un de ses ouvrages écrits en anglais,
« consterné par le résultat » livré par une grande maison d’édition
parisienne : tout dut être repris par un de ses collègues 91.
La sortie de l’ouvrage, avec la parution de comptes rendus, ou non,
ajoute à la charge émotionnelle. Dominique Schnapper dans le
développement qu’elle a consacré dans ses mémoires au « service après-
vente » faisait état de relations « difficiles » avec la presse. « Si personne ne
parle de votre ouvrage, on se sent humilié. Quand on est invité dans les
médias, on a le sentiment que le journaliste n’a pas lu le livre […]. Plaisir
du contraire, d’un dialogue 92 ».
À des réactions scandalisées, dépitées ou désenchantées qui ne
manquent pas, on opposera – et c’est plus rare – la surprise et la joie, elles,
extrêmes, d’Émile Benveniste dont on pensera qu’alors il n’avait pas le
succès qui fut ensuite le sien. Lorsque son éditeur lui téléphona pour lui
annoncer trois semaines après la publication des Problèmes de linguistique
générale (1966) la réimpression, il répondit : « “Monsieur, vous mentez”, et
ensuite : “Monsieur, je m’assieds et je tiens mon cœur 93” ».
Quand on voit ce déluge émotionnel qu’amène la réception, on
comprend qu’à ce stade certains aient pris le chemin de l’indifférence.
Interrogé sur ses sentiments « quand le livre paraît », Claude Lévi-Strauss
répondait : « C’est mort, c’est terminé, devenu un corps étranger. Le livre
passe à travers moi, je suis le livre où, pendant quelques mois ou années,
des choses s’élaborent et se mettent en place, et puis elles se séparent
comme si c’était une excrétion ». Et à la question suivante portant sur le
préféré de ses livres, il avouait, dans la même logique, ne pas pouvoir
répondre : « Parce que si je les reprends, il me semble qu’un autre que moi
les a écrits. Ce ne sont pas mes enfants 94 ».
Enfants ou non, ils sont livrés au public, à un public qui peut mal se
conduire. Au titre des inconduites scientifiques, il y a le plagiat. Ce
phénomène a investi la sphère d’activité en son entier ; aucun savoir n’est
épargné et tout se plagie, d’un livre à un blog en passant par un projet.
L’extension actuelle du plagiat, « son développement luxuriant »
(M. Bergadaà), ressortirait à la conjonction de la compétition universitaire,
des nouvelles technologies de la communication et de l’augmentation de la
population scientifique. Plus généralement, elle a été rapportée à
« l’affaiblissement des valeurs éthiques […] dans une société fondée plus
sur l’intérêt de l’individu que sur celui du collectif » ; elle serait révélatrice
« du relativisme intellectuel qui caractériserait la société contemporaine ».
Le gros des travaux consacrés au plagiat porte sur les aspects juridiques, sur
un certain silence des institutions, sur la question disputée d’une réécriture
créative, sur les recommandations d’ordre éthique et sur les mesures
pratiques pour y remédier 95. Le ressenti de la communauté et, au premier
chef, des victimes n’a guère été pris en compte.
D’où le grand intérêt d’une enquête publiée en 2011. Elle a été menée
par Michelle Bergadaà, professeur à la faculté des sciences économiques et
sociales de l’université de Genève, qui conduit depuis une dizaine d’années
des recherches sur le plagiat. 367 personnes dont 321 professeurs et
chercheurs avaient répondu à un questionnaire portant sur la perception du
plagiat dans le monde académique, sur les problèmes qui en résultent et sur
les remèdes à apporter. Ils percevaient le phénomène en augmentation sous
l’effet principal d’Internet (pour 75 % des réponses), ce qui n’allait pas sans
une inquiétude quant à son amplification (pour 63 %), plus marquée dans
les sciences sociales que dans les sciences dures où la tolérance est par
ailleurs moindre. Le plagiat apparaissait comme un phénomène social, ce
qui suscitait un certain fatalisme.
L’impact sur l’auteur plagié était extrêmement fort, dépassant le seul
sentiment de propriété lésé. Un professeur en sciences de gestion qui fit
cette pénible expérience alors qu’il était jeune enseignant-chercheur
rapportait « le malaise extrême » qui avait alors été le sien, à l’instar d’un
viol selon M. Bergadaà : « Sans vouloir exagérer, j’ai eu l’impression d’une
agression physique, j’ai été saisi d’un grand froid et de tremblements, alors
que je suis habituellement quelqu’un d’extrêmement détaché et calme ». Un
sociologue faisait état d’« une blessure personnelle comme si l’on avait pris
de force une partie de ma personne ». Un juriste reconnaissait « une
blessure psychique profonde […], une des pires périodes de mon
existence ». Les émotions éprouvées par les plagiés étaient fortes et
durables ; c’étaient, selon le taux décroissant des réponses, avec les
réactions associées : la colère (25 %) – dépit, fureur, haine, rage, révolte ;
l’injustice (25 %) – désillusion, dépossession, frustration, lassitude,
malaise ; l’impuissance (11 %) – fatalisme, indifférence, résignation,
vulnérabilité ; le dégoût (9 %) – écœurement, indignation, mépris, trahison,
vexation ; l’énervement (8 %) – agacement, cynisme, insatisfaction,
mécontentement, nervosité ; la fierté (8 %) peut-être teintée d’ironie ;
l’étonnement (7 %) – choc, incompréhension, paralysie, sidération, stupeur,
surprise ; la tristesse (7 %) – amertume, blessure, déception, douleur, lésion.
Les réactions étaient parfois à la mesure de l’émotion ressentie. Un
mathématicien en proie à la colère disait avoir du mal à contenir sa haine et
rêvait même d’un exutoire dans la violence : « Sentir ma main écraser le
nez d’un imposteur me semblerait être tout à fait jouissif ». Un
anthropologue avait ressenti « un écœurement profond. Les choses arrivent
rarement deux fois, mais si c’était le cas, je ferai tout mon possible pour
ruiner la réputation du plagieur ».
La force des émotions est accentuée par le fait que le plagieur est dans
46 % des cas une personne du même monde, un enseignant-chercheur, un
pair. « Ce que je ressens ? disait une enseignante-chercheuse en médecine.
Surprise, dégoût, colère, frustration, sentiment de trahison. Parfois tellement
ébahie que je reste paralysée. Sentiment d’être ridicule en réclamant ma
propriété intellectuelle ». Les 148 plagiés avaient, pour un peu plus de la
moitié, renoncé à agir, convaincus que la dépense d’argent, de temps et
d’énergie serait vaine. Les autres s’étaient lancés seuls, sans soutien de
l’institution ; certains avaient abandonné en cours de route ; d’autres étaient
allés jusqu’au bout et en avaient retiré amertume ou satisfaction, mais alors
à grands frais. Au-delà de la souffrance, souvent considérable, des victimes
où joue encore une impression de solitude, c’est le système même de la
communication scientifique qui se voyait menacé. Avoir été victime de
plagiat ou la crainte de l’être incitait à la méfiance, voire au refus par
exemple de mettre un papier sur un site de colloque ou de faire circuler un
work in progress. Ce que disait un économiste qui avait été « dérobé » par
un pair : « Je n’en croyais pas mes yeux, je n’ai plus jamais montré des
textes en chantier à d’autres 96 ».

*
Devenir auteur passe pour le chercheur par une multitude d’étapes,
s’emboîtant les unes les autres dans une séquence de temps long qui
témoigne de « la dimension affective de l’écriture », au sens le plus large du
dernier mot. Les étapes que l’on a considérées sont ordinaires, et certaines
ont fait, comme la bibliographie l’atteste, l’objet de nombreux travaux ;
pour autant, la donnée émotionnelle n’avait pas été prise en compte ou
s’était trouvée reléguée dans l’ordre anecdotique.
On aurait pu traiter de bien d’autres situations de travail qui ne vont pas
sans une charge émotionnelle. Les polémiques ont suscité une masse de
publications : on ne vise pas ici la littérature secondaire mais les écrits que
des chercheurs ont produits pour attaquer, défendre, revendiquer,
dénoncer, etc. Sans adopter le point de vue extrême de Freud tendant à
« écarter les explications rationnelles ou intellectuelles des discordes » et
estimant que c’était « généralement une sorte d’animosité, de jalousie ou
d’esprit de revanche qui donnait le branle à l’hostilité », on note que le
discours polémique, essentiellement réfutatif, voire disqualifiant, s’inscrit
dans un « contexte de violence et de passion » ; c’est « un discours dicté par
les affects, les pulsions émotionnelles » qui seraient portés à leur climax
dans les conflits de priorité 97. On aurait pu étudier plus amplement ces
situations où les chercheurs deviennent juges de leurs pairs, en considérant,
non plus, comme on l’a fait, les réactions des soumissionnaires, mais celles
qu’eux-mêmes éprouvent quand le jugement est porté par un collectif. On
s’arrêtera à deux modalités courantes. La première est celle des
commissions d’évaluation pour l’attribution de bourses ou de fellowships
quand des personnes venues d’horizons institutionnels et disciplinaires
différents et relevant de statuts différents siègent en face-à-face pendant un
temps limité pour arriver à une décision. Une étude américaine a montré,
contrairement aux travaux habituels qui mettent exclusivement l’accent sur
des facteurs cognitifs et sur l’exercice du pouvoir, que « l’évaluation est une
entreprise éminemment interactionnelle et émotionnelle plutôt qu’un
processus cognitif altéré par des facteurs extra-cognitifs ». Et l’auteur de
cette étude de relever, entre autres, les multiples composantes de plaisir
éprouvé par les participants ainsi que les nombreuses formes de tensions où,
dans des désaccords et des conflits, des expressions muettes pèsent parfois
plus que des mots. On se bornera à évoquer une situation typique : une
personne dont l’opinion n’est pas suivie se sent offensée et réagit en
conséquence dans la suite de la discussion ; le président de la commission
ou un de ses membres est amené à faire un travail émotionnel pour l’aider à
sauver la face et la réintégrer dans le groupe 98. Le second exemple est offert
par les réactions qui se produisent au sein du comité de rédaction d’une
revue. L’ego-histoire de Genèses donne à voir, sur vingt-cinq ans, le stress,
l’angoisse, la discorde, les tensions, les prises de bec, voire les départs
fracassants suscités par des questions intellectuelles, rédactionnelles ou
matérielles ; ont joué au même effet « des réactions d’amour-propre, des
incompatibilités personnelles ou le sentiment d’avoir été injustement mis à
l’écart d’un ours ». Se manifestent aussi, mais de façon plus discrète,
satisfactions et fiertés, voire gaieté collective et enthousiasmes partagés. Le
titre d’une contribution, « Quelques souvenirs doux-amers », donne une
idée de la tonalité générale qui se dégage de ces pages autoréflexives : son
auteur est finalement « partie de Genèses en fermant la porte avec tristesse
mais soulagement 99 ».

1. Propos de Roald Hoffman, prix Nobel de chimie en 1981 (« Tapeworm Quadrilles », dans
Lewis Wolpert et Alison Richards [dir.], Passionate Minds. The Inner World of Scientists,
Oxford University Press, 1997, p. 24).
2. Hans Georg Rheinberger, « “Discourses of circumstance” : a note on the author of science »,
dans Mario Biagioli et Peter Galison (dir.), Scientific Authorship and Intellectual Property in
Science, London, Routledge, 2003, p. 311-312.
3. Sherryl Kleinman et Martha A. Copp, Emotion and Fieldwork, Newbury Park, CA, Sage,
1993, p. 24.
4. Claude Lévi-Strauss et Didier Eribon, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 133.
5. Claire Lemercier, « Ce que le numérique fait à l’historien·ne. Entretien avec Elisa Grandi et
Émilien Ruiz », dans Diacronie. Studi di storia contemporanea <revue électronique :
www.diacronie.it>, 10, 2 (2012), p. 9-10 (cit.).
6. Nathalie Heinich, « De la critique à la compréhension », dans Stéphanie Rizet (dir.), Histoires
de vie et choix théoriques en sciences sociales. Itinéraires de sociologues, Paris, L’Harmattan,
2010, p. 226-227 (cit.).
7. Maurice Godelier, « Briser le miroir du soi », dans Christian Ghasarian (dir.), De
l’ethnographie à l’anthropologie réflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux
enjeux, Paris, Armand Colin, 2002, p. 199-200.
8. John Cairns, « Not a company man », dans L. Wolpert et A. Richards (dir.), Passionate
Minds…, op. cit., p. 95.
9. C. Lévi-Strauss et D. Eribon, De près…, op. cit., p. 129 et 133.
10. Roger-Pol Droit, Michel Foucault. Entretiens, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 102-110 (cit. :
p. 108).
11. Georges Duby et Guy Lardreau, Dialogues, Paris, Flammarion, 1980, p. 50 ; Georges Duby,
L’Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 73.
12. Jacques Le Goff, Une vie pour l’histoire. Entretiens avec Marc Heurgon, Paris, La
Découverte, 1996, p. 103.
13. Henri-Jean Martin, Les Métamorphoses du livre. Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et
Christian Jacob, Paris, Albin Michel, 2004, p. 58.
14. Isabelle Pourmir, Jeune chercheur. Souffrance identitaire et désarroi social, Paris,
L’Harmattan, 1998, p. 121.
15. Howard S. Becker, Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer son article, sa thèse
ou son livre [1986], Paris, Economica, 2004 (cit. : p. 100, 140, 142, 125).
16. De façon générale, voir Alan G. Gross, Joseph E. Harmon, Michael S. Reidy,
Communicating Science. The Scientific Article from the 17th Century to the Present, West
Lafayette, Parlor Press, 2002, chap. 8, 9 et épilogue. Voir aussi G. Nigel Gilbert et Michael
Mulkay, Opening Pandora’s Box. A Sociological Analysis of Scientists’ Discourse, Cambridge
University Press, 1984, chap. 3 ; Ken Hyland, Disciplinary Discourses. Social Interactions in
Academic Writing, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2004, chap. 2 (cit. : p. 33) ;
John Mackenzie Owen, The Scientific Article in the Age of Digitization, Dordrecht, Springer,
2007 ; citation d’Andrea Sella dans Ewan Birney, « Scientists and their emotions : the highs…
and the lows », dans The Guardian, 10 févr. 2013
<www.theguardian.com/science/2013/feb/10/scientists-emotions-highs-lows> [consulté :
15 déc. 2016].
o
17. Voir dans Lidil, n 41 Énonciation et rhétorique dans l’écrit scientifique (2010) les articles
d’Agnès Tutin (« Dans cet article nous souhaitons montrer que… Lexique verbal et
positionnement de l’auteur dans les articles en sciences humaines », p. 15-40) et d’Ursula
Reutner (« De nobis ispsis silemus ? Les marques de personne dans l’article scientifique »,
p. 79-102) portant sur des corpus relevant des sciences humaines et sociales.
18. Voir, de même, pour la géographie post-vidalienne, Olivier Orain, De plain-pied dans le
e
monde. Écriture et réalisme dans la géographie française du XX siècle, Paris, L’Harmattan,
2009, not. chap. 1-2.
19. Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire. Édition augmentée, Paris, Seuil, 2010 (cit. :
p. 267) ; « Seignobos revisité », dans Vingtième Siècle, 43 (1994), p. 112-113 (ital. dans le
texte).
20. Philippe Carrard, Le Passé mis en texte. Poétique de l’historiographie française
contemporaine, Paris, Armand Colin, 2013 (cit. : p. 105, 234).
21. Paul Stoller, The Taste of Ethnographic Things. The Senses in Anthropology, Philadelphia,
University of Pennsylvania Press, 1986, introd. ; Philippe Descola, Les Lances du crépuscule.
Relations Jivaros, Haute-Amazonie, Paris, Plon, 1993, post-scriptum : « Les écritures de
l’ethnologie », p. 479-482 (cit. : p. 480).
22. G. N. Gilbert et M. Mulkay, Opening Pandora’s Box…, op. cit., p. 58-60.
23. A. G. Gross, J. E. Harmon, M. S. Reidy, Communicating Science…, op. cit., p. 166 ; Alan
G. Gross, Starring the Text. The Place of Rhetorics in Science Studies, Carbondale, Southern
Illinois University Press, 2006, p. 29 et 31.
24. A. G. Gross, J. E. Harmon, M. S. Reidy, Communicating Science…, op. cit., p. 200-213.
25. Luc Pauwels, « Introduction » dans L. Pauwels (dir.), Visual Cultures of Science. Rethinking
Representational Practices in Knowledge Building and Science Communication, Hanover, NH,
Dartmouth College Press, 2005, p. 1-25.
26. Toby Segaran et Jeff Hammerbacher, Beautiful Data. The Stories Behind Elegant Data
Solutions, Sebastopol, CA, O’Reilly, 2009, p. 85, 89, 101.
27. A. Prost, Douze leçons…, op. cit., p. 267.
28. P. Carrard, Le Passé mis en texte…, op. cit., p. 268-291.
29. G. Duby et G. Lardreau, Dialogues, op. cit., p. 50.
30. On laisse ici de côté des écrits à dimension littéraire dus à des ethnologues de la première
génération de terrain, sur lesquels voir Hervé Moëlo, Le Texte et le terrain. L’écriture
ethnologique face à la littérature, London, ISTE Editions, 2016.
31. M. Godelier, « Briser le miroir du soi », art. cité, p. 200 ; voir aussi sur la question de
l’écriture, Christian Ghasarian, « Introduction. Sur les chemins de l’ethnographie réflexive »,
dans C. Ghasarian (dir.), De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive…, op. cit., p. 16-19.
32. Dans une bibliographie immense, voir James Clifford et George E. Marcus (dir.), Writing
Culture. The Poetics and Politics of Ethnography, Berkeley, Los Angeles, University of
California Press, 1986, introd.
33. Carolyn Ellis, Tony E. Adams, Arthur P. Bochner, « Autoethnography : an overview », dans
Forum : Qualitative Social Research, 12, 1 (2011) <revue électronique : www.qualitative-
research.net/index.php/fqs/article/view/1589>.
34. Richard Tarrant, Texts, Editors, and Readers. Methods and Problems in Latin Textual
Analysis, Cambridge University Press, 2016, p. 129-140 (cit. : p. 130 et 135).
35. Nina Hallowell, Julia Lawton, Susan Gregory, Reflections on Research. The Realities of
Doing Research in the Social Sciences, Maidenhead, Open University Research, 2005, p. 9 ;
pour un exemple relatif aux illustrations, Francis Haskell, Patrons and Painters. Art and Society
in Baroque Italy [1962], New Haven, Yale University Press, 1980, p. VIII.
36. Marcel C. LaFollette, Stealing into Print. Fraud, Plagiarism, and Misconduct in Scientific
Publishing, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 1992, p. 110.
37. François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011, p. 109.
38. Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique, Paris, Seuil, 1996, p. 195-196.
39. N. Hallowell, J. Lawton, S. Gregory, Reflections on Research…, op. cit., p. 5.
40. F. Dosse, Pierre Nora…, op. cit., p. 407-408.
41. H.-J. Martin, Les Métamorphoses du livre…, op. cit., p. 197-203 (cit. : p. 201 et 202).
42. Sur cette publication, voir Peter Schöttler, « Le Rhin comme enjeu historiographique dans
l’entre-deux-guerres », dans Genèses, 14 (1994), p. 74-76 ; pour la citation de 1934, Marc
Bloch, Lucien Febvre, Correspondance (Bertrand Müller, éd.), t. II, 1934-1937, Paris, Fayard,
2003, p. 42.
43. Anne Martin-Fugier, « La mémoire des enquêtes collectives », dans Pour une histoire de la
o
recherche collective en sciences sociales, n 36 (2005) des Cahiers du Centre de recherches
historiques, p. 226-227 ; Cécile Dauphin, « Petites mains et grandes enquêtes », dans Genre et
Histoire, 8 (2011), p. 10 <revue électronique :
journals.openedition.org/genrehistoire/1152#text>.
44. La bibliographie est très majoritairement en anglais. Auteur a été mis au singulier, même si
dans bien des cas ici évoqués, il y en a plusieurs. Pour un historique et une vue générale du
processus et des problèmes posés : M. C. LaFollette, Stealing into Print…, op. cit., p. 42-67 et
119-132 (cit. : p. 121) ; Ann C. Weller, Editorial Peer-Review. Its Strenghts and Weaknesses,
Medford, NJ, Information Today, 2002 ; Karl Svozil, « Peer review in context », dans Internet-
Zeitschrift für Kulturwissenschaften, 15 (2004) <revue électronique :
www.inst.at/trans/15Nr/03_2/svozil15.htm> ; « The editors speak : what makes a good review »,
mai 2011 <orgtheory.wordpress.com/2011/05/31/the-editors-speak-what-makes-a-good-
review/> [consultés : 11 avr. 2016]. Pour un exemple du fonctionnement du peer review dans
une revue, l’American Journal of Sociology, voir Andrew Abbott, Department and Discipline.
Chicago Sociology at One Hundred, Chicago University Press, 1999, chap. 5 et 6 (cit. : p. 156
et 159). La très récente division du processus en deux temps dans des revues de biomédecine
n’affecte pas la question ici considérée de la relation auteurs-réviseurs.
45. Leslie B. Vosshall, « The glacial pace of scientific publishing : why it hurts everyone and
what we can do to fix it », dans The FASEB Journal, 26, 9 (2012), p. 3589-3593 ; Kendal
Powell, « The waiting game », dans Nature, 530 (11 févr. 2016), p. 148-151 (ainsi que, sur le
site de la revue, la masse de commentaires que cet article a suscités).
46. <www.socjobrumors.com/journals.php> et <www.poliscisrumors.com/journals.php>
[consultés : 11 avr. 2016].
47. Paulo Roberto Barbosa Evora et Andrea Carla Celotto, « Peer review, science, young
investigators feelings and frustrations », dans Acta Cirurgica Brasileira, 26, 1 (2011), p. 77.
48. Carole Bachelot, Jean-Pierre Hassoun, Ioana Popa, « Le retour des auteurs », dans Genèses,
100-101 (2015), p. 61.
49. James V. Bradley, « Pernicious publications practices », dans Bulletin of the Psychonomic
Society, 18, 1 (1981), p. 31-34.
50. A. C. Weller, Editorial Peer-Review…, op. cit., p. 47.
51. American Psychological Association, « Feeling rejected ? Graduate students and the journal
article review process » <www.apa.org/science/about/psa/2007/09/science-council/aspx>
[consulté : 26 mars 2016].
52. Joshua S. Gans et George B. Shepherd, « How are the mighty fallen : rejected classic articles
by leading economists », dans Journal of Economic Perspectives, 8, 1 (1994), p. 165-179.
53. Marianne Blidon, « Les sens du je ? Réflexivité et objectivation des rapports sociaux », dans
Géographie et cultures, 89-90 (2014), p. 118 (la demande de rectification porte sur un article en
ligne).
54. Charlotte Bloch, Passion and Paranoia. Emotions and the Culture of Emotion in Academia
[2007], Farnham, Ashgate, 2012, chap. 5.
55. P. R. Barbosa Evora et A. C. Celotto, « Peer review… », art. cité, p. 78.
56. Hugh Gisden, « “Thank you for your critical comments and helpful suggestions” :
compliance and conflict in authors’ replies to referees’ comments in peer reviews of scientific
research papers », dans Ibérica, 3 (2001), p. 14-15.
57. R. Hoffman, « Tapeworm Quadrilles », art. cité, p. 25.
58. Lance S. Kwok, « The white bull effect : abusive coauthorship and publication parasitism »,
dans Journal of Medical Ethics, 31 (2005), p. 555 ; Kevin Strange, « Authorship : why not just
toss a coin ? », dans American Journal of Physiology. Cell Physiology, 295, 3 (2008), p. 567-
575.
59. COPE [Committee on Publication Ethics] est un comité d’éthique fondé en 1997 par un petit
groupe de directeurs de revues britanniques et comptant maintenant plus de 10 000 membres
dans le monde ; il a contribué à la formulation des règles internationales définissant la qualité
d’auteur scientifique (on les trouvera sur son site : <www.publicationethics.org>) ; il est
consulté sur des cas d’inconduites dans la recherche et l’édition scientifiques.
60. M. Biagioli et P. Galison (dir.), Scientific Authorship…, op. cit. ; David Pontille, La
Signature scientifique, Paris, CNRS Éditions, 2004 ; Signer ensemble. Contribution et
évaluation en sciences, Paris, Economica, 2016.
61. Bernard Lo, « When authorship turns sour », dans CTSI Blogs, 2009
<accelate.ucsf.edu/blogs/etg-hics/when-authorship-turns-sour> [consulté : 27 janv. 2017].
62. The COPE Report 2003, p. 33 (sur le site supra).
63. Catherine Marry, « Pour en finir avec le plafond de verre : enquête sur les promotions CR-
DR dans une section des sciences de la vie », dans Bulletin de l’Anef, 57-58 (2009), p. 91-92.
64. The COPE Report 2003, p. 68.
65. Commentaire sur le site de la revue à la suite de « Editorial : Co-authors gone bad – how to
avoid publishing conflict », dans Biological Conservation, 176 (2014), p. 277-280.
66. C. Marry, « Pour en finir avec le plafond de verre… », art. cité, p. 129.
67. Sur les formes de la parole dans le monde savant, je renvoie à mon ouvrage Parler comme
e e
un livre. L’oralité et le savoir (XVI -XX siècles), Paris, Albin Michel, 2003. Je laisse ici de côté
les séminaires de recherche de haut niveau.
68. Publiée dans Façons de parler [1981], Paris, Éditions de Minuit, 1987, p. 167-204.
69. François Gros, Mémoires scientifiques, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 58 ; autre exemple
similaire dans François Jacob, La Statue intérieure, Paris, Odile Jacob, 1987, p. 297-299.
70. George Spindler, « Preface » à Melvin Williams, The Ethnography of an Anthropology
Department (1959-1979). An Academic Village, Lampeter, The Edwin Mellen Press, 2002,
p. XII.
71. Sally Sambrook, Jim Stewart, Clair Roberts, « Doctoral supervision… a view from above,
below and the middle ! », dans Journal of Further and Higher Education, 32, 1 (2008), p. 77-
78.
72. August Epple, Organizing Scientific Meetings, Cambridge University Press, 1997 (cit. : p. 2,
106, 8).
73. Margaret Mead et Paul Byers, The Small Conference, Paris, La Haye, Mouton, 1968 (cit. :
p. 5).
74. Sur l’histoire du poster, voir mon article « Poster et session poster : un genre multimédia
dans la communication scientifique », dans Respublica academica. Rituels universitaires et
e e
genres du savoir (XVII -XXI siècles), Paris, PUPS, 2010, p. 197-232. La littérature pratique sur
les posters est immense ; pour deux publications majeures : Peter J. Gosling, Scientist’s Guide to
Poster Presentations, New York, Kluwer Academic, 1999 ; Martha Davis, Scientific Papers and
Presentations [1997], San Diego, Academic Press, 2005 (cit. : p. 12).
75. Anne Rasmussen, « À la recherche d’une langue internationale de la science, 1880-1914 »,
dans Roger Chartier et Pietro Corsi (dir.), Sciences et langues en Europe, Paris, Centre
Alexandre Koyré, 1996, p. 139-155.
76. Ulrich Ammon (dir.), The Dominance of English as a Language of Science. Effects on Other
Languages and Language Communities, Berlin, Mouton de Gruyter, 2001.
77. Karen Englander, « Transformation of the identities of nonnative English-speaking scientists
as a consequence of the social construction of revision », dans Journal of Language, Identity,
and Education, 8 (2009), p. 35-53 ; David I. Hanauer et Karen Englander, « Quantifying the
burden of writing research in a second language : data from Mexican scientists », dans Written
Communication, 28, 4 (2011), p. 403-416 (cit. : p. 411) ; Carmen Perez-Llantada, Ramón Plo,
Gibson R. Ferguson, « “You don’t say what you know, only what you can”. The perceptions and
practices of senior Spanish academics regarding research dissemination in English », dans
English for Specific Purposes, 30 (2011), p. 18-30.
78. C. Perez-Llantada, R. Plo, G. R. Ferguson, « “You don’t say what you know…” », art. cité,
p. 23 (cit.) et 28.
79. F. Jacob, La Statue intérieure, op. cit., p. 262.
80. Lewis Wolpert, « A passion for science », dans L. Wolpert et Alison Richards (dir.), A
Passion for Science. Renowned Scientists Offer Vivid Portraits of their Lives in Science, Oxford
University Press, 1990, p. 7-8.
81. G. Duby, L’Histoire continue, op. cit., p. 89 ; comptes rendus dans Revue de géographie de
Lyon, 30, 2 (1955), p. 171 ; Revue d’histoire de l’Église de France, 40, 135 (1954), p. 284 ;
Revue historique, 213 (1955), p. 216.
82. Maurice Agulhon, « Vu des coulisses », dans Pierre Nora (dir.), Essais d’ego-histoires,
Paris, Gallimard, 1987, p. 46.
83. R.-P. Droit, Michel Foucault…, op. cit., p. 96-100.
84. Marc Ferro, Mes Histoires parallèles. Entretiens avec Isabelle Veyrat-Masson, Paris,
Carnets Nord, 2011, p. 133.
85. R.-P. Droit, Michel Foucault…, op. cit., p. 101-102.
86. M. Ferro, Mes Histoires parallèles…, op. cit., p. 130, 134, 145.
87. Jean-Philippe Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques, Toulouse,
Éditions Érès, 2009, p. 370.
88. R. Hoffman, « Tapeworm Quadrilles », art. cité, p. 25.
89. M. Agulhon, « Vu des coulisses », art. cité, p. 36.
90. Henning Trüper, Topography of a Method. François-Louis Ganshof and the Writing of
History, Tübingen, Mohr Siebeck, 2014, p. 288.
91. Christian de Duve, Sept vies en une. Mémoires d’un prix Nobel, Paris, Odile Jacob, 2015,
p. 276-277.
92. Dominique Schnapper, Travailler et aimer. Mémoires. Entretiens avec Sylvie Mesure et
Giovanni Busino, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 144-145.
93. Pierre Nora, Historien public, Paris, Gallimard, 2011, p. 80.
94. C. Lévi-Strauss et D. Eribon, De près…, op. cit., p. 129-130.
95. Voir notamment M. C. LaFollette, Stealing into Print…, op. cit. ; Gilles G. Guglielmi et
Geneviève Koubi (dir.), Le Plagiat de la recherche scientifique, Paris, L.G.D.J., 2012 ; l’avis
récent (27 juin 2017) du Comité d’éthique du CNRS, Réflexion éthique sur le plagiat dans la
recherche scientifique <www.cnrs.fr/comets/IMG/pdf/avis_2017-34-3.pdf> (cit. : p. 14).
96. Michelle Bergadaà avec le concours de Pierre-Jean Benghozzi et Cindy Masson, « Le
plagiat académique : nouveau concept ou phénomène social »,
<http://responsable.unige.ch/assets/files/masterplagiat_V3.pdf>, cit. : p. 7, 12-15 [consulté :
4 déc. 2015]. L’auteur emploie non plagiaire, mais plagieur comme porteur d’un sens plus actif.
97. Peter Gay, Freud. A Life for our Times, New York, W. W. Norton & Company, 1998, p. 220
n. ; Catherine Kerbrat-Orecchioni, « La polémique et ses définitions », dans Le Discours
polémique, Presses universitaires de Lyon, 1980, p. 3-40 (cit. : p. 12, 20) ; Morton A. Meyers,
Prize Fight. The Race and the Rivalry to Be the First in Science, New York, Palgrave
Macmillan, 2012.
98. Michèle Lamont, How Professors Think. Inside the Curious World of Judgment, Harvard
University Press, 2009 (cit. : p. 157).
99. Susanna Magri, Gérard Noiriel, Michel Offerlé, Christian Topalov, « Au départ », dans
Genèses, 100-101 (2015), p. 72-107 ; Manuel Schotté et Benoît Trépied, « Passer à Genèses :
dix témoignages », dans Ibidem, p. 108-128 (cit. : p. 127-128, 119).
TROISIÈME PARTIE

LA CONDITION DES ÉMOTIONS


CHAPITRE 6

Émotions dans la République des Lettres,


e e
XVII -XVIII siècle

Assurément, « la science n’est pas, comme on l’imagine trop souvent,


ce musée glacé où trônerait la déesse Raison ». Les pages qui précèdent
ratifient, on ne saurait mieux, ce constat figuré 1. Sans être animées d’une
intention révolutionnaire visant à renverser l’idole, elles révèlent la masse,
le flot, le déluge des émotions qui affectent des vies-travail dans leur
entièreté aussi bien que dans leur quotidienneté. Donc rien de glacé si ce
n’est peut-être sous le coup d’une émotion violente comme celle qui saisit
l’auteur découvrant que son travail a été plagié. Aucun moment ne se passe
au neutre dans des parcours complexes où une personne interagit avec
autrui, opère dans des lieux amènes ou hostiles, s’approprie de multiples
outils, passe des heures dans des activités exigeantes avec une pluralité
d’interlocuteurs. Les récits, qu’ils soient dus à des anonymes ou à des
célébrités, rapportent des satisfactions et des frustrations, évoquent des
montagnes russes d’émotions où des bonheurs intenses succèdent à des
désespoirs profonds, donnent à voir toute la gamme des impressions et des
réactions positives et négatives qui, selon les tempéraments et les
circonstances, prennent des degrés d’intensité divers. Dans la vraie vie, ces
manifestations ne sont pas compartimentées, comme elles l’ont été dans les
cinq chapitres précédents, mais elles se cumulent, ici encore de façon
variable, alléguant un monde saturé d’affects. À ce point, il n’est pas
excessif de conclure que l’émotion fait l’ordinaire de la science, plus
exactement de ceux qui en ont fait leur métier.
On pouvait s’en tenir là. Ce constat tranche sur ce que l’« on imagine
trop souvent » et il complète les acquis des histoires intellectuelle, sociale,
matérielle du monde savant en restaurant une dimension sensible ; il
rappelle ce qui peut paraître une évidence – encore fallait-il l’objectiver –
que le travailleur intellectuel est aussi un être de chair et de sang qui
éprouve des émotions dans son travail ou encore, en renversant la
perspective, que son travail, tout scientifique qu’il est, se fait aussi dans
l’émotion. Toutefois, il a paru nécessaire d’aller au-delà d’un simple
enregistrement des faits et de voir comment les émotions ont été pensées
par ceux-là mêmes qui les éprouvaient : qu’en ont-ils dit ? qu’en ont-ils
fait ? quelle place, quelle incidence, quelle légitimité leur ont-ils
reconnues ?
Répondre à ces questions passait par une étape préalable : caractériser le
phénomène observé qui, par sa masse même, n’était pas sans interroger. Y
avait-il là une réalité originale, moderne ? La comparaison s’imposait. Les
e e
XVII et XVIII siècles, quand s’instaure et s’installe la science moderne, ont

représenté un bon terrain pour cela, ni trop proche dans le temps, ni trop
éloigné dans les termes. Les sources qui, dans un a priori rapide, semblaient
faire défaut se sont en fait révélées non seulement abondantes mais encore
des plus fructueuses pour saisir les émotions de ceux que l’on ne voit plus
guère aujourd’hui que figés dans des portraits, réduits à des rôles sociaux,
devenus des hommes-idées. Elles ont permis de documenter un certain
nombre de situations que l’on a volontairement choisies comme similaires à
celles qui ont été précédemment étudiées ou, pour le moins, approchantes ;
et il n’en manquait pas dans la société du savoir qui, dans son économie
globale, serait plutôt conservatrice. Le parti a alors été de s’en tenir à un
petit nombre d’entre elles. Le propos n’était pas ici d’écrire une histoire
émotionnelle de la République des Lettres, mais très simplement de réunir
des matériaux qui permettraient une comparaison qui vaille, en donnant à
voir ce que par le passé des savants, plus ou moins illustres, avaient éprouvé
dans leurs relations avec leur milieu ainsi que tout au long du processus de
travail.

Le peuple savant : entre émotions


contraires
Des liens multiples fédèrent le monde du savoir, liens intellectuels,
sociaux, institutionnels, s’accompagnant de façon variable d’une coloration
affective, elle aussi, diverse, que ce soit en nature ou en intensité. Dans un
ouvrage sur la relation interpersonnelle élémentaire, celle du maître et du
disciple, j’ai fait ressortir la composante sensible qui assortit une modalité
de transmission du savoir, composante d’autant plus forte que la métaphore
familiale père-fils ne manqua pas d’être abondamment utilisée. Je renvoie
donc à cet ouvrage qui rapporte bien des protestations d’affection, de
fidélité, de gratitude, d’amitié de la part des protagonistes, qui relate aussi
des épisodes moins lumineux faits de tyrannie et d’ingratitude. À titre
d’exemple, je m’en tiendrai à la douleur dont témoignèrent fort diversement
deux disciples. C’est en larmes que Daniel Heinsius, professeur à
l’université de Leyde, termina l’oraison funèbre de Scaliger (1609), son
maître qu’il considérait comme un père, mot qu’il employa dans l’adresse
de son discours, un maître qui, lui, le considérait comme son fils – « Daniel,
ô mon fils », avait dit Scaliger dans ses derniers instants. La souffrance est
de tout autre nature chez Morgagni. Avant de devenir Sa Majesté
Anatomique tant par sa science médicale que par sa domination sur
l’université de Padoue pendant soixante ans, il fut l’élève et l’assistant de
Valsalva à Bologne, un assistant quelque peu exploité par un maître qui était
tout à la fois lent à publier et soucieux de soutenir la moindre affirmation
par un arsenal de preuves. En 1706, alors qu’il avait soumis un manuscrit à
une commission dont son maître faisait partie, il essuya, à la stupéfaction de
l’autre juge, un refus de publication motivé par une insuffisance de preuves
expérimentales et appuyé de la remarque : « j’aime Morgagni, mais je
préfère la vérité. » Bien des années plus tard, admettant un certain bien-
fondé dans ce refus, il ne se rappelait pas moins « l’irritation qui avait été la
sienne […] : il avait supporté cela sans rien dire, mais bien difficilement 2 ».
Les relations que les savants entretinrent entre eux se colorent de toute
une gamme d’affects qui vont d’une amitié profonde à des haines aussi
violentes. L’amitié, à laquelle on en restera, eut dans le monde du savoir de
multiples usages : facilitation dans le dialogue intellectuel ; incitation à
l’œuvre commune ; soutien dans le travail et la publication ; ciment d’un
groupe contre un autre ; simple argument avancé pour obtenir une
information ou une aide 3 ; et encore stratégie : Michael Lilienthal, l’un des
représentants éminents de l’histoire du savoir (historia litteraria) en
Allemagne, dénonçait l’étalage que certains faisaient de leur amitié avec
des personnes illustres à peine entraperçues 4.
Ces usages disent quelque chose du sentiment d’amitié, une amitié
invoquée dans bien des lettres ou proclamée dans des dédicaces,
invocations et proclamations dont on ne mesure l’incidence émotionnelle
qu’occasionnellement. Le 28 décembre 1633, Vossius avait lu en manuscrit
la tragédie Sophompaneas de Grotius, pièce biblique à forte connotation
personnelle et politico-religieuse, « non sans verser beaucoup de larmes.
J’ai la fibre délicate », commentait-il, avant de se dire « ému » tant par le
sujet que par le souvenir de l’ami en exil. Le 21 août 1634, avec l’ouvrage
imprimé, il découvrait la dédicace qui lui en était faite, éloge de la fidélité
dans l’amitié et d’une science aussi remarquable que généreuse. De fait,
Vossius aida beaucoup Grotius dans ses travaux, dans leur publication et
dans leur diffusion, ne lui ménageant pas son appui, avant comme pendant
son exil, et non sans risques. La dédicace suscita en lui « une joie […] qu’il
ne parvenait pas à exprimer ». Il y voyait une preuve éclatante d’une amitié
constante dont il fit part, non sans plaisir ni fierté, à plusieurs de ses
correspondants 5.
Les affects ressortent plus encore dans ces circonstances douloureuses
que sont la disparition de l’ami ou la fin d’une relation. « En 1692, écrit
Pierre-Daniel Huet dans ses mémoires, j’eus plus de chagrin qu’on ne
saurait l’imaginer de la mort de M. Ménage, non seulement mon ami depuis
ma jeunesse, mais mon ami le plus intime, le plus cher associé de toutes
mes études. Nous en avons donné l’un et l’autre des marques sans
équivoque. Longtemps avant que je ne me fixasse à Paris et lorsque,
habitant du pays qui m’a vu naître, je n’étais qu’un simple provincial, nous
entretenions continuellement un commerce littéraire pendant lequel il me
communiqua entre autres et par parties tout son commentaire sur Diogène
Laërce. De mon côté, je lui envoyais mon commentaire sur Origène et nous
nous prêtions ainsi mutuellement aide et assistance dans la composition de
nos ouvrages. Quand j’eus perdu ce juge et ce compagnon de mes études, je
ne trouvai plus personne que je pusse consulter sur des points douteux ou à
qui je pusse franchement ouvrir mon cœur 6. » Mabillon, lui, pleura la mort
soudaine de son collaborateur Dom Germain devenu au fil du temps un ami.
« Il ne pouvait pas m’arriver de douleur plus grande que la perte de mon
très cher confrère D. Michel Germain, écrivait-il à un correspondant italien.
Pendant plus de vingt ans, nous avons vécu ensemble, étudié ensemble,
travaillé ensemble, voyagé ensemble. Vous pouvez penser ce que je ressens,
ayant perdu ce compagnon de travail et ce collaborateur ! Il ne se passe pas
de jours sans que les larmes ne coulent de mes yeux à cause de cette perte
inattendue 7. » C’est une amitié brisée sur une question d’argent que Charles
Patin évoquait avec tristesse, celle avec le diplomate Ezéchiel Spanheim qui
fut aussi un des grands numismates de son temps. « Mr Spanheim avait
amitié pour moi de longue main et je l’avais cultivée comme je devais ; il
me pria, étant à Heidelberg, de payer pour lui vingt écus, je le fis ; je le
priais au bout de quelque année de s’en souvenir, inde mali labes ; il ne
m’écrit plus […]. J’ai eu cent fois regret à cette petite brouillerie et aurais
plus volontiers perdu mille écus que son amitié. Il s’y est pourtant fallu
résoudre ; peut-être s’est-il fait autant de mal qu’à moi 8. »
Liés à leurs pairs, les savants le sont encore par leur appartenance à des
formes du vivre associé. Il en est alors dans la sphère intellectuelle deux
grandes modalités : les universités et les académies. On insistera sur la
traduction sensible qu’a eue la vie dans ces petits mondes ; la sociabilité,
qu’on la pense comme une disposition psychologique ou comme une forme
instituée induisant des pratiques, est aussi un ressenti.
Les récits que des académies ont donnés de leur histoire mettent à leur
origine des « conversations d’amis », des « réunions d’amis ». Pellisson-
Fontanier dans son Histoire de l’Académie française (1653) rappelait ce
premier temps où un petit groupe de personnes se réunissaient chez Conrart,
avant de le décrire comme un âge d’or « durant lequel avec toute
l’innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe
et sans autres lois que celles de l’amitié, ils goûtaient ensemble tout ce que
la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus
charmant ». Ce principe amical perdura après l’institutionnalisation de
1635. Les discours de réception se terminent fréquemment par l’éloge de
l’académie comme une société d’amis et par le remerciement de la part du
nouvel académicien d’être reçu comme un ami par la compagnie 9. Le même
motif se trouve dans l’histoire que des académies provinciales se sont
donnée. Ainsi, l’académie de Nîmes « ne fut d’abord pendant l’espace de
trente ans qu’un cercle d’amis qui s’étaient choisis et qui vivaient dans une
heureuse union » ; la Société royale des sciences de Montpellier plaçait son
point de départ dans « le zèle de quelques particuliers qu’une liaison
d’amitiés et d’études portait à s’assembler fréquemment pour s’entretenir
sur les sciences 10 ».
La réalité divergea parfois de la vue idyllique qui ressort du récit des
origines et de déclarations élogieuses, faite qu’elle fut aussi de débats peu
amènes. L’article XXVI des statuts de l’Académie des sciences (1699)
parait aux excès que les divergences d’opinions pouvaient entraîner en
recommandant à ses membres de n’employer « aucun terme de mépris ni
d’aigreur l’un contre l’autre […] ; et lors même qu’ils combattront les
sentiments de quelques savants que ce puisse être, l’Académie les exhortera
à n’en parler qu’avec ménagement 11 ». L’usage autorisé dans cette académie
d’interrompre l’orateur par des questions, pratique censée produire un
dialogue constructif, tourna à l’occasion au désordre : « La dispute est
quelquefois si échauffée, écrivait le mathématicien italien Malvezzi qui
assista à une séance en 1772, que deux, trois, quatre académiciens parlent
en même temps, et il y a qui répond pour le véritable acteur qui est contraint
de se taire ou de prier les disputants à vouloir bien avoir la bonté d’écouter
le reste de son discours. » Jouaient aussi dans ces chamailleries des défauts
de caractère rendant des académiciens peu aptes au dialogue, tels
D’Alembert qui, dans l’assemblée, affectait en tout « un ton tranchant » ou
le chimiste et minéralogiste Sage présenté comme un de ces « boute-feux
qui se font un jeu d’attaquer leurs confrères 12 ». L’excès inverse était la
torpeur et l’ennui à la lecture de mémoires longs et parfois trop techniques
pour être pleinement compris. C’est ce qui ressort de la description d’une
séance donnée par Alessandro Verri : « trois ou quatre personnes qui lisent
l’une après l’autre des mémoires d’une voix nasale et très ennuyeuse ; […]
certains de ces académiciens dorment et […] une grande partie de
l’auditoire fait de même. […] la plus grande partie d’entre eux n’entend rien
aux mémoires, parce qu’ils sont pleins de a + b = y et ont besoin le plus
souvent de figures, lesquelles demeurent dans un coin de la salle et ne sont
visibles que de ceux, peu nombreux, qui sont à côté 13. » Les séances de
l’Académie des inscriptions et belles-lettres donnent aussi bien des
exemples d’éclats et de disputes ainsi que d’ennui quand l’orateur, tel
Boivin l’aîné, n’en finissait pas de parler, lisant pour la énième fois le même
texte qu’il assortissait de ses commentaires 14. Les académies n’apportaient
donc pas toujours les avantages d’agrément et d’utilité qu’elles
promettaient. Diderot dans l’article sur le sujet qu’il donna pour
l’Encyclopédie relevait tous ces multiples dysfonctionnements, ajoutant une
anecdote : l’abbé Gédoyn avait vite cessé de lire dans l’Académie française
sa traduction de Quintilien, « excédé par les observations vétilleuses de ses
confrères ». Pour Diderot, les causes de ces maux se trouvaient « moins
dans les académies mêmes que dans les hommes, dans le cœur humain. La
concorde et l’union sont rares ; elles supposent une franchise, une
cordialité, des sentiments qui n’existèrent jamais dans la plupart des
individus, et que l’envie, la jalousie, l’orgueil et l’intérêt étouffent plus ou
moins dans les autres ».
Cette « passion très mauvaise » qu’était l’envie, Muratori, l’un des plus
grands érudits de l’Italie du XVIIIe siècle, la voyait régner dans le peuple
lettré, avec « ces esprits mineurs regardant d’un œil torve les esprits
majeurs ; et s’ils ne montrent pas publiquement le sentiment trouble qui les
anime, ils lui lâchent la bride dans la confiance de leurs entre-soi ». Pour
lui, elle s’exerçait partout, y compris dans ce monde clos d’ambitions
qu’était l’université ; Padoue en offrait la preuve : elle avait toujours été
« un champ de bataille 15 ». Il aurait pu prendre l’exemple de Leyde qui, un
siècle plus tôt, s’était embrasée pendant des années à l’occasion d’un conflit
opposant initialement deux philologues. Heinsius, à qui, selon l’un de ses
collègues, « l’envie et la méchanceté tenaient lieu de nature », régnait sur
cette université en héritier de son illustre maître Scaliger – « tout étoit à
Mr Heinsius » – ; il avait vu d’un mauvais œil l’arrivée en 1632 de
Saumaise, redoutant un concurrent dans les études grecques, jalousant un
collègue auquel un pont d’or avait été fait. Les deux hommes s’opposèrent
vite, d’autant que le second était un tempérament belliqueux. De querelles
de préséance et de mesquineries, ils passèrent à des contestations
scientifiques, entraînant chacun leurs partisans. Une production nombreuse
s’ensuivit, où les arguments les meilleurs côtoyaient les insultes les plus
basses. S’ajoutèrent des disputes face à face ; après la parution du De usuris
liber (1638) de Saumaise, le professeur de droit Petrus Cunaeus, qui était du
bord adverse, lui rendit visite pour le « quereller » : « les gros mots »
fusèrent vite. Saumaise fit même état en 1640 d’un complot ourdi « dans les
tavernes » pour le « faire assommer par gens appostés » lorsqu’il se
promenait « autour de la ville, tantost avec un laquay, tantost tout seul ».
Cette rivalité en vint à mettre à feu et à sang l’université tout entière au
point que les curateurs, craignant des conséquences fâcheuses pour
l’institution, organisèrent en février 1644 dans un temple une cérémonie
solennelle de réconciliation : Saumaise et Heinsius s’engagèrent à cesser
toute querelle, engagement qui n’eut qu’un temps puisque, dès le début de
1645, la rupture était consommée 16.
Le champ académique ne fut pas toujours en proie à de tels accès de
violence ; reste qu’y entrer n’alla pas sans émotions. Le 19 juillet 1709,
Antoine Galland – que l’on ne connaît plus aujourd’hui que comme
traducteur des Mille et une nuits – faisait sa leçon inaugurale au Collège
royal : selon lui, « tout le monde en parut satisfait ». Satisfaction qui était
aussi celle du nouveau professeur qui avait vécu des mois d’inquiétude.
Début février 1709, alors qu’il avait perdu son emploi de bibliothécaire de
l’intendant Foucault, la mort du professeur d’arabe Dipy l’amena à tenter sa
chance. Il avait un solide appui dans l’abbé Bignon qui, outre qu’il était le
neveu du chancelier Ponchartrain, contrôlait la Librairie, les académies et la
Bibliothèque du roi. Ce ne furent pas moins de quatre mois d’attente avec
des hauts et des bas, entre la crainte de « compétiteurs » qui ne manquaient
pas, les espérances que Bignon lui donnait, et une prudence élémentaire –
« je me flatte pourtant de rien ». Le 8 juin, il apprenait que le roi l’avait
nommé. Dès avant cette date, il avait commencé à se préoccuper de sa leçon
inaugurale : le 15 avril, il avait acheté la dernière à avoir été imprimée ; le
6 juin, il alla écouter le nouveau professeur de médecine, notant quelques
traits de son discours. À partir du 8 juin, il se partagea entre des visites,
d’abord pour remercier tous ceux qui avaient eu part à son succès, ensuite
pour se présenter au syndic du Collège et à ses futurs collègues, et
l’élaboration de son oratio prenant des conseils pour sa composition, la
mettant au net, la faisant relire, la reprenant car trop longue. Alors qu’il
fallait parler sans notes, il en fit « une copie in-folio et en gros caractères
pour [se] soulager à l’apprendre par cœur et à la prononcer » ; ce travail de
mémorisation lui prit plusieurs jours. Dans le même temps, il s’occupait de
l’organisation de la cérémonie, des invitations et de son costume. La tension
devait être grande car, la veille du grand jour, il notait à propos d’une lettre
qu’il avait reçue : « je m’étais dispensé de la lire que je ne fusse libéré de la
harangue que je devais faire le lendemain au Collège royal pour mon
installation afin de ne pas m’embarrasser l’esprit d’autre chose. » Bien des
précautions avaient été prises pour que tout se passât bien, y compris, indice
supplémentaire de l’anxiété de Galland, l’engagement d’un souffleur 17. Le
trouble et la crainte qu’il avouait dès l’exorde de son discours – il n’a pas
l’habitude de parler en public et a peur devant une telle assistance de rester
sans voix –, s’ils relèvent de la topique classique, n’avaient pas moins un
certain fondement.
Faire une leçon en latin et sans notes fut, semble-t-il, un exercice
redoutable. Il fit reculer le mathématicien Sauveur : alors qu’il n’avait ni
talent oratoire ni une bonne mémoire, il avait renoncé à une chaire au
Collège royal quand il avait su qu’il lui faudrait apprendre par cœur sa
harangue 18. Dans l’université où l’enseignement se fit, sauf exception, en
latin pendant tout l’Ancien Régime, parler de mémoire fut une épreuve dont
la langue ancienne fit d’ailleurs les frais. Aux heures perdues et à la peine
qu’il y avait à apprendre des pages de latin, s’ajoutait lors d’une leçon
inaugurale l’anxiété du moment exceptionnel. Antonio Vallisneri décrivait
l’état d’esprit qui était le sien ce 17 décembre 1700 quand il avait pris
possession de la chaire de médecine pratique à l’université de Padoue
devant la noblesse de la ville, les autorités locales et tout le gratin savant, et
alors que demeurait encore le souvenir d’un professeur qui, dans cette
circonstance, avait été victime d’un trou de mémoire : « j’ai réussi à parler
pendant une heure entière, la mémoire fraîche et pleinement maître du sujet,
m’émerveillant moi-même que ma faible nature se fût enhardie dans une
assemblée d’une majesté effrayante où Palombi de Messine s’est perdu et,
peu de jours après, est mort de douleur 19. »
Dépassons les relations interpersonnelles et la vie dans les institutions
pour prendre un point de vue plus large à l’échelle de la République des
Lettres. Tout irénique qu’elle se voulut et que parfois elle fut, elle a aussi
été le théâtre de polémiques, de querelles, de disputes et autres controverses
qui n’épargnèrent aucun domaine du savoir, qui portèrent tant sur des sujets
majeurs que mineurs, voire futiles, qui s’assortirent de considérations
politiques ou se compliquèrent d’enjeux métaphysiques et théologiques.
Cette dimension belliqueuse du monde savant n’échappa pas aux
contemporains et des écrits nombreux furent publiés sur le sujet. Après
avoir souligné la propension des doctes à se lancer dans la bataille, ces
auteurs faisaient la part, à côté de motifs scientifiques, des passions des
hommes, soit un goût immodéré pour la nouveauté, une ambition et une
vanité effrénées, un désir violent de prévaloir sur autrui, un amour-propre
des plus vifs, le désir d’acquérir de la notoriété. Ressortait aussi de ces
écrits l’idée que les querelles étaient un moyen de contribuer au progrès du
savoir et l’on chercha à les régler afin qu’elles produisent leurs meilleurs
fruits 20. Dans les publications du temps comme dans des études modernes
où l’on s’est principalement appliqué à juger des querelles à l’aune du
savoir, à analyser des contenus et des stratégies, les émotions de ceux qui
attaquaient ou se défendaient n’ont guère été considérées.
On s’arrêtera à deux exemples opposés, illustrant, l’un, la passion
belliqueuse, l’autre, le contrôle de la colère. Le philologue Claude Saumaise
alla, sa vie durant, de querelles en querelles, s’affrontant à de multiples
adversaires, anciens et nouveaux. Une part notable de ses publications,
brochures ou traités, y est consacrée. Il reconnaissait éprouver une réelle
satisfaction, voire une jouissance à répondre aux attaques qu’il ne
contribuait pas moins à alimenter ; c’était pour lui un agréable
divertissement qu’il revendiquait. « Pour ce qui est de l’écrit qui s’imprime
contre moi à Leide, donnez moy ce contentement que j’y réponde, c’est
l’œuvre d’une matinée, confiait-il à un correspondant […]. Je vous avoue
tout ce que vous voudrez de l’indécence, mais je prends un plaisir singulier
à étriller les sots. Mon esprit s’y égaie et s’y refait, c’est un travail qui lui
tient lieu de repos et de rafraîchissement ; j’en retourne plus gaillard à
l’étude sérieuse 21. » Tout autre fut l’attitude adoptée par Muratori qui, pour
ses écrits, subit bien des attaques. Lors de la controverse de Comacchio, où
il défendit par des recherches historiques les droits de son prince sur ce fief,
il vit contre lui « tonner l’artillerie de tous calibres et pleuvoir des flèches et
des pierres ». Une réplique de même nature était concevable.
« Certainement on peut comprendre qu’un homme de lettres quand il se voit
attaqué et contrecarré par un de ses pairs, quand on lui échauffe les oreilles,
soit en colère et ne puisse se retenir de prendre la plume, qui est entre ses
mains comme l’épée dans celles des nobles. » Et il avouait avoir peiné à se
contenir. « Je sais bien qu’à la lecture de quelque ouvrage composé contre
moi, surtout s’il me semble fallacieux ou dépassant les bornes, tout mon
intérieur, ou plutôt mon seul orgueil, se met en mouvement, et que je ne
peux plus retenir ma bile […]. Dans cet état, je ne saurais garantir que ne
m’échappe à moi aussi une gifle disproportionnée. C’est pourquoi, mon
habitude a été de ne jamais prendre la plume en mains pour répondre, si je
ne sentais pas d’abord cet échauffement bien calmé 22. »
La République des Lettres s’est présentée comme une communauté
universelle, et les savants se sont dits citoyens du monde ; ils étaient aussi
ceux d’un pays. Si cette appartenance a joué dans des polémiques, elle fut
d’abord, comme Adrien Baillet l’a noté, un préjugé – « le préjugé des
nations et du pays des auteurs » – qui amenait à présumer d’un ouvrage
selon qu’il était dû à un Français, à un Italien, à un Allemand, à un
Anglais, etc. Dans le long chapitre VII du tome I des Jugemens des sçavans
(1685), il en analysait les causes et en décrivait les expressions ; ce faisant,
son but était de « donner lieu à chacun de reconnaître la justice ou
l’injustice du préjugé sur lequel il méprise ou il estime un auteur pour être
plutôt d’un pays que d’un autre 23 ». Estime et mépris furent à l’œuvre dans
les relations intellectuelles inégales qu’entretinrent aux XVIIe-XVIIIe siècles
savants français et italiens, avec leur corollaire d’admiration et de dédain,
voire d’ignorance de l’autre. Le mépris dans lequel les savants italiens se
sentirent alors tenus fut douloureusement vécu. Au-delà de l’indignation,
bien des ouvrages furent entrepris dans les années 1700-1750 pour
détromper les étrangers et venger la science italienne des opinions négatives
– Baillet aurait dit des préjugés – qui avaient cours outre-monts. Dans le
même temps, leurs auteurs avaient en vue l’honneur et la gloire de l’Italie,
deux mots fréquemment invoqués, deux mots alléguant la reconnaissance
qui s’obtiendrait par la défense de son bien (l’honneur) et par la conquête de
la louange d’autrui via le triomphe (la gloire). Sans tomber dans une
histoire psychologisante, il convient, je crois, de considérer l’incidence
qu’ont pu avoir des réactions émotionnelles jusque dans les représentations
que les savants d’un pays se sont faites de l’Autre ; le « préjugé des
nations » que le monde intellectuel n’ignora pas fait encore ressortir la
dimension sensible qui est la sienne 24.
Se sentir bien, être mal sur le lieu
de travail
On se tiendra principalement à cet espace de travail que furent les
bibliothèques. Si les savants n’ont pas été indifférents à leur décor, ils les
ont d’abord appréciées pour l’usage qu’ils pouvaient en faire et les facilités
qu’ils y trouvaient. Le bien-être n’y était pas toujours assuré. À Modène,
dans la Bibliothèque Estense dont il avait la charge, Muratori pâtit du froid
et il dut se munir de gants de laine ou de fourrure et protéger ses pieds
d’une peau d’ours ; parfois, il fut contraint de partir ne pouvant plus tenir la
plume 25. Les rares lecteurs qui l’hiver s’aventuraient à la Laurentienne de
Florence devaient faire preuve d’ingéniosité pour se garder du froid glacé
qui y régnait. Un érudit florentin se munit d’une perruque, un savant danois
d’un sac fourré pour tenir ses pieds au chaud et le jésuite Lagomarsini se fit
faire une cabine de bois avec de grandes fenêtres de verre afin de pouvoir
collationner confortablement les manuscrits sur lesquels il travaillait 26.
Encore ceux-là étaient entrés. Les portes des bibliothèques ne furent pas
aussi grandement ouvertes que l’auraient souhaité tous les érudits,
philologues et historiens, qui, pour leurs recherches, furent amenés à
entreprendre des voyages longs, pénibles et coûteux. D’où le catalogue de
lamentations et d’indignations qui assortit usuellement l’iter italicum :
pénétrer dans une bibliothèque, consulter les manuscrits, obtenir la
permission de transcrire soulevait des difficultés considérables, voire se
heurtait à des refus que parfois même des recommandations, des ruses et de
l’argent ne parvenaient pas à vaincre. La Marciana de Venise et la Vaticane
à Rome déchaînèrent presque invariablement plaintes et colère à la mesure
de leurs richesses. En 1646, Ismaël Boulliau qui n’avait pu ni entrer à la
Marciana ni obtenir la copie d’un manuscrit pour son ami Saumaise laissait
éclater sa fureur contre les bibliothécaires vénitiens : « Je ferais un chant de
triomphe si le feu se pouvait mettre dans leur bibliothèque, et puisqu’elle ne
peut servir à personne, il vaudrait autant qu’elle fût brûlée ou que le Turc
l’eût dissipée comme celle de Bude 27. » Montfaucon qui, en dépit de sa
notoriété, n’avait pu ni consulter, ni prendre des copies, étala publiquement
son indignation dans son Diarium italicum (1702). Une réputation de
bibliotaphe avec son cortège de doléances s’accola aux bibliothèques
italiennes : l’Encyclopédie s’en fit l’écho à la notice de ce nom.
À la Vaticane, on pouvait, comme à la Marciana, voir les salles, et
quelques manuscrits étaient montrés aux visiteurs. Y travailler était une
autre affaire : la relation que l’ex-jésuite Andrés donna en 1785 est à
l’unisson des plaintes qui s’élevèrent généralement contre cette institution.
Outre des horaires restreints, une organisation absurde gênait le travail. Une
fois admis à consulter, le lecteur devait trouver le garde qui détenait les
clefs de l’armoire où se trouvaient de multiples clefs dont celle de l’armoire
des catalogues, puis parcourir nombre de catalogues avant de trouver la cote
du manuscrit qui intéressait ; restait enfin à chercher ledit manuscrit dans
des armoires qui, fermées par deux clefs, étaient sans indication extérieure.
Aussi, notait Andrés, qui une fois était venu pour rien – le garde de la clef
des clefs étant introuvable –, « le fait de causer tant de peine pour avoir un
livre, enlève l’envie d’en demander beaucoup ». Au fil du récit
l’indignation montait alors que « le bonheur » promis par d’immenses
richesses se trouvait gâché : peu importait que les salles fussent belles et le
silence profond ; personne n’y venait ; et Andrés d’avouer qu’écrire ces
lignes lui avait permis de « décharger sa colère bibliophilique ». Plus
généralement à Rome, horaires d’ouverture limités et distances immenses
faisaient que dans cette ville où il y avait tant de bibliothèques, il était si
difficile d’en profiter. En conséquence, la Casanatense qui était libéralement
ouverte était comble ; et là, c’est le bruit qui empêchait de bien travailler.
De rares exceptions donnent à voir la félicité du lecteur Andrès : au Collège
Romain où il pouvait rester tant qu’il le voulait, avoir tout ce qu’il désirait
et se servir lui-même, ou dans la bibliothèque privée du cardinal Gonzaga
qui lui avait octroyé la permission d’y aller à son gré et d’emporter chez lui
ce qui l’intéressait pour pouvoir « lire plus commodément 28 ».
Les facilités d’accès et de communication – et il s’en trouve – étaient
hautement appréciées et louées, sans compter la mise à disposition d’un
scribe ou l’assurance d’obtenir des copies. Cependant, la générosité pouvait
vite se retourner comme les savants bénédictins Mabillon et Germain en
firent l’expérience à la Carbonara de Naples : un jour, les bons pères « ne
nous ont plus donné que de belles paroles au lieu des manuscrits qu’ils
prenaient plaisir de nous inviter auparavant à examiner et copier 29 ». Les
doléances désignaient deux ennemis principaux : le règlement et, plus
encore, les bibliothécaires qualifiés de harpies, de barbares, de dragon du
jardin des Hespérides et autres noms aimables traduisant l’irritation des
lecteurs. Les déclarations contraires sont rares et ces exceptions confirment
la règle de « la dureté des Italiens » suscitant frustration et indignation.
En regard, ce ne sont que louanges célébrant la « libéralité » française
qui s’imposa, à son tour, comme un topos. Hollandais, Allemands, Italiens
qui vinrent travailler à Paris vantèrent autant que la richesse des
bibliothèques, la communication généreuse, voire le prêt à domicile des
manuscrits et des livres, y compris à la Bibliothèque du roi, la courtoisie et
la science des bibliothécaires, bref les facilités multiples qu’ils trouvaient
pour travailler et bien travailler. Il y avait là des avantages qui n’existaient
pas ailleurs, notait Scipione Maffei ; ils le décidèrent, pour écrire un livre, à
prolonger son séjour dans la capitale et, quelques mois plus tard, il
exprimait sa satisfaction : « il est certain qu’à Vérone je n’aurais pas pu
faire le tiers de ce que j’ai fait 30. »
« Lire plus commodément » chez soi. Qu’en était-il de ce bien-être sur
le lieu de travail dans son privé ? Gabriel Naudé recommandait d’établir sa
bibliothèque « dans une partie de la maison plus reculée du bruit et du
tracas, non seulement de ceux de dehors, mais aussi de la famille et des
domestiques » et de la placer dans les étages pour éviter l’humidité, la
chaleur et le froid. Le plus important était l’éclairage « jusques à ses coins
plus éloignés ». À cet effet, les ouvertures seraient placées de préférence à
l’Est pour avoir le jour de bon matin. Cette orientation permettait à
l’occasion de profiter des vents qui « soufflent de ce côté, lesquels étant
chauds et secs de leur nature rendent l’air grandement tempéré, fortifient les
sens, subtilisent les humeurs, conservent notre bonne disposition, corrigent
la mauvaise », à la différence des vents d’Ouest et surtout du Midi qui,
chauds et humides, ne favorisaient guère le travail intellectuel : « ils
remplissent la tête de certaines vapeurs et humidités qui épaississent les
esprits, relâchent les nerfs, bouchent les conduits, offusquent les sens et
nous rendent paresseux et presque inhabiles à toutes sortes d’actions. »
Naudé ne reconnaissait pas moins que beaucoup de particuliers sont
« contraints de se régler sur la diverse façon de leurs logements pour placer
leurs bibliothèques au moins mal qu’il leur est possible ». Pour le
rangement des collections, il recommandait un ordre « simple » et
« naturel » qui permettrait d’accéder au livre souhaité « facilement et à
point nommé » ; au même effet, il préconisait de relier les brochures
séparément : ainsi, on les trouverait « avec moins de peine et plus de
contentement 31 ».
Travailler dans le calme, c’était parfois « pour le moins mal » : le savant
devait s’accommoder au bruit et au tracas. Le Pr Vossius, qui avait une
nombreuse famille, logeait chez lui des étudiants et, en raison de sa
notoriété, recevait beaucoup de visites, avouait ne pouvoir bien travailler
que la nuit quand toute l’agitation s’était calmée 32. Son collègue de Leyde
Saumaise suscita l’étonnement de ses contemporains : « parmi tout le bruit
que lui faisaient sa femme, ses enfants et ses domestiques, il ne laissait pas
de composer dans un coin de sa chambre aussi tranquillement qu’il eût été
seul dans son cabinet » ; ou encore « il est admirable d’écrire […] parmi
tout ce bruit. Car souvent il travaille environné d’enfants 33 ».
La commodité passa par des solutions hautement personnelles qui ne
sont pas toujours dans la ligne de la res libraria. L’ordre des livres que
possédait Antonio Magliabechi, le bibliothécaire du grand-duc de Toscane,
défiait toute logique ; les milliers de volumes qui encombraient sa maison,
jusque dans les escaliers, étaient disposés non seulement le long des murs,
mais aussi en piles de grande hauteur délimitant d’étroits passages formant
une sorte de labyrinthe ; pourtant dans ce chaos, celui qui passa pour
l’homme le mieux informé de l’Italie retrouvait en un instant le livre qui
importait et pouvait donner les informations que, de toute l’Europe, on lui
demandait 34. Chez le Vénitien Apostolo Zeno, l’un des premiers lettrés de
l’Italie du temps, il y avait des livres partout, jusque sur les guéridons, les
chaises et les armoires ; sur les rayonnages, bien des rangées étaient doubles
et nombre de volumes étaient entassés les uns sur les autres. Cependant, le
propriétaire reconnaissait les livres par leur seul dos même vierge de nom ;
la nuit dans l’obscurité, il trouvait l’ouvrage dont il avait besoin ; il pouvait
même envoyer son domestique chercher un livre lui disant de « regarder
telle travée, telle tablette, de compter un certain nombre, et de prendre le
dixième ou quelque autre » ; en fait, les difficultés à se retrouver dans cet
amas ne survenaient, à son grand dam, que lorsque des amis venus
consulter un livre avaient modifié le « rangement 35 ».
Quand les portraits ne montrent pas les savants devant leur
bibliothèque, livre en mains ou encore aux côtés de leurs objets d’étude et
de leurs instruments, ils les représentent assis à leur table. Il est des
exceptions ressortissant à la propre convenance, à un mieux-être tout
personnel au travail. L’exégète Richard Simon travaillait « ordinairement
sur un tapis fort épais avec quelques coussins. Il avait auprès de lui une
écritoire, du papier et les livres qu’il voulait consulter 36 ». D’autres savants
étudièrent au lit – ce que peuvent expliquer le froid qu’évoque Naudé, mais
aussi une préférence. L’érudit de Bari Giacinto Gimma qui eut toujours
l’habitude de travailler la nuit s’était fait aménager une sorte de lit-bureau
où il avait tout ce qu’il lui fallait : une petite bibliothèque contenant les
livres nécessaires, et d’un côté une sorte de table faite de telle façon qu’en
l’approchant il pouvait sans se lever du lit et sans se déranger écrire et
étudier à son gré. Cet agencement lui permettait aussi de ne pas laisser
passer les pensées originales qui lui venaient la nuit sans les mettre sur le
papier 37. Muratori, lui, ne put « jamais s’habituer à travailler au lit même
quand le froid était rigoureux », écrit son neveu semblant pointer là un trait
original ; « rester assis au lit lui paraissait une chose incommode et aussi
malsaine 38 ».
Au fil de ces exemples, ressort le désir de créer un environnement à son
goût où se sentir bien pour travailler bien. À cet effet, des savants placèrent
les portraits de leurs amis sur les murs de leur étude à côté d’hommes
illustres du passé ; dans ces petites pinacothèques, se liaient le pouvoir
incitatif de modèles prestigieux et le plaisir d’étudier, comme Peiresc,
entouré de « ses plus chers amis et hommes illustres », voire de s’entretenir
avec eux, comme Guy Patin, dans une conversation au-delà de l’espace et
du temps 39. L’agrément du lieu de travail résulta encore d’aménagements
mêlant instruments, curiosités naturelles, objets de décoration, à l’instar de
la maison de Linné devenue une sorte de Wunderkammer, comme l’avait
déjà été la pièce où il travaillait à ses débuts : il en ressortait, selon un
témoignage du temps, « un sentiment de bien-être 40 ».

Objets d’affection, objets de séduction


Les livres sur lesquels on mettra principalement le focus étaient chers
aux savants non seulement parce qu’ils étaient parfois coûteux et avaient été
difficiles à se procurer, mais aussi parce qu’ils étaient d’indispensables
instruments de travail d’usage quotidien. D’où un tendre attachement qui a
son pendant dans l’angoisse de la privation : « si j’étais exilé dans un lieu
où les livres me manquent et où il me fût interdit d’écrire, disait Muratori,
très vite je mourrais 41. » Ces sentiments ressortent fortement quand, dans
des circonstances dramatiques, des savants perdirent livres et manuscrits ou
quand, à un moment de la vie, se posa la délicate question du devenir des
biens intellectuels.
Des bibliothèques disparurent dans des incendies. Ce que rappelait le
médecin danois Thomas Bartholin dans le De bibliothecae incendio (1670)
qu’il écrivit au lendemain de la perte dans les flammes de ses livres,
manuscrits, instruments de chirurgie et d’anatomie. Ce malheur avait été
d’autant plus douloureux qu’il était survenu alors que Bartholin se trouvait
aux obsèques de son professeur : le même jour, il se vit privé de son maître
et de ses outils de travail. Une telle calamité n’avait pas épargné sa famille
par le passé. Son grand-père Thomas Fincke, lui aussi professeur à
l’université de Copenhague, avait perdu dans un incendie ses livres de
mathématiques et de médecine, « une perte que le vénérable vieillard ne
rappelait jamais sans larmes alors qu’il était par ailleurs imperméable aux
émotions ». Lui-même, rapporte-t-on, n’évoquait « pas sans pleurer la perte
qu’il avait alors faite de ses manuscrits », se consolant à la pensée que
l’imprimerie avait sauvé bien de ses travaux 42.
Antonio Magliabechi que l’on a vu dans le désordre pittoresque de sa
bibliothèque montra un attachement des plus forts envers les livres au
milieu desquels il vivait. Ils étaient, selon ses propres mots, « tout à la fois
son affaire sérieuse et son joyeux divertissement […], ses compagnons
fidèles […], ses amis sûrs, ses dieux lares, dieux pénates, génies tutélaires
et domestiques […], tous ses jeux, tous ses amusements, ses plaisirs, ses
délices, son amour […], son tout 43 ». En 1708, il tomba malade et le grand-
duc de Toscane offrit à celui qui était son bibliothécaire d’aller s’installer
avec tous ses livres dans un appartement confortable au Palazzo Vecchio.
Les amis le pressaient d’accepter une invitation aussi honorifique
qu’exceptionnelle : « des lettrés ont été favorisés par des princes, mais
jamais des princes ne leur ont donné pour demeure des palais », lui écrivit
l’un d’eux. Il ne partit qu’à contrecœur, craignant pour ses livres. Le 12 mai
1708, cherchant à éviter ou, pour le moins, à retarder leur déménagement, il
envoyait au grand prince Ferdinand une lettre qui, après les marques de
respect obligées, disait : « je suis sûr que tout ira mal » ; et de demander que
soient observées les précautions suivantes : les livres seraient mis en caisse
chez lui en sa présence ; le transport des caisses bien que fermées et cordées
se ferait sous la surveillance d’une personne de confiance ; il en irait de
même pour leur réception. De surcroît, il estimait insuffisant le local prévu
au Palazzo Vecchio pour déposer provisoirement les livres en attendant que
les bibliothèques soient prêtes et, craignant des vols, il souhaitait que, seul,
le prince en eût la clef. Il terminait sa lettre en se disant très faible et il
plaidait pour un délai, assurant cependant qu’il se plierait à l’ordre grand-
ducal même si ce déménagement devait entraîner sa propre mort 44. Le
transport des livres qui avait commencé en juillet 1708 par les in-folio
tourna au drame : Magliabechi vit « ses livres, qui lui étaient plus chers que
tout trésor, maltraités » ; ce qui le plongea « dans une profonde agitation et
dans la mélancolie ». D’autres raisons ou prétextes – le manque de lumière,
le bruit, etc. – firent que dès le 30 septembre il était de retour chez lui 45. Le
7 octobre 1708, il demandait au prince Jean Gaston que soit arrêté le
déménagement ; il faisait état du « lamentable massacre » de ses livres qu’il
avait fait venir de toute l’Europe, lui, avec mille précautions, ses livres qu’il
avait vus « piétinés, démembrés, abîmés et traités pire que s’ils avaient été
du foin ou du fumier » ; il concluait en soulignant que le retour chez lui des
quelque 6 000 volumes déjà déménagés signifierait « la même chose que si
on lui rendait la vie 46 ». Quelques années plus tard, le devenir de ses livres
fut l’objet d’inquiétudes. Plein de crainte et de méfiance, il ne régla les
choses qu’à l’extrême fin de sa vie ; sa collection deviendrait une
bibliothèque publique dont il assortissait la gestion de multiples conditions
comme il ressort de son testament (26 mai 1714) et de deux codicilles (22 et
23 juin), le second ayant été fait devant un notaire différent 47.
Cette inquiétude quant au devenir d’une collection patiemment réunie
se trouve chez d’autres savants. Pierre-Daniel Huet vit dans la « triste
destinée » de la bibliothèque de Thou, « un si magnifique trésor littéraire »,
qui avait été dispersée dans une vente, un avertissement. « J’appris par là
quel serait à coup sûr le sort de ma bibliothèque si je ne me mettais aussitôt
en mesure de le prévenir. Cette pensée étant l’objet de ma préoccupation
constante, il me parut que le meilleur moyen de la conserver à toujours dans
son intégrité était de la donner à quelque solide établissement religieux où
les lettres fussent particulièrement cultivées. » Une donation notariée fut
faite en 1691 en faveur des jésuites de la maison professe de Paris qui
d’ailleurs furent, peu après, amenés à sauver livres et manuscrits du
« pillage de la populace », la maison de Huet s’étant effondrée 48.
L’attachement aurait été encore plus vif, si cela est possible, pour les
manuscrits de travail, œuvre de longues heures de peine. L’helléniste et
arabisant Jakob Reiske confia à son autobiographie son tourment quant au
sort des manuscrits qu’il laisserait après lui. Ils étaient ses « enfants », alors
qu’il n’en avait pas, des enfants qui seraient un jour « orphelins » ; et de
s’interroger : « Qu’adviendra-t-il d’eux après ma mort ? Qui les
accueillera ? Se trouvera-t-il un cœur fidèle, probe, aux nobles pensées ?
Que Dieu ait soin d’eux ! J’ai fait, de mon côté, pour eux tout ce que j’ai pu
et, tant que je vivrai, je ne cesserai, dans la mesure du possible, de les
assister dans le monde 49. » Des savants laissèrent leurs manuscrits à un
disciple, souvent au préféré, pour qu’il en ait le profit mais aussi en assure
la conservation et la publication ; cette transmission fut parfois présentée
comme un « gage d’amitié » ou « d’attachement 50 ». Le don des papiers
prend une dimension hautement affective quand, ici encore, ceux-ci sont
assimilés à des enfants. Morgagni qui, deux mois avant sa mort (1771),
avait remis à son élève Girardi quatorze volumes de ses manuscrits répétait
le geste de confiance de Socrate qui, dans ses derniers instants, avait placé
ses enfants sous la tutelle de son disciple le plus sage et le plus aimé 51. Elle
ressort de manière inverse de l’explicitation que deux professeurs de
chirurgie de Turin donnèrent à l’édition des œuvres complètes de celui qui
les avait formés avec « une affection paternelle » ; invoquant le serment
d’Hippocrate qui fait obligation au médecin de considérer les fils de son
maître comme ses frères et de les instruire gratuitement, ils manifestaient
leur reconnaissance non envers des enfants – leur maître n’en avait pas eu –
mais envers les fruits de son esprit en publiant en cinq volumes l’ensemble
de ses écrits assortis de notes et de compléments 52. Ces citations renvoient
au topos des œuvres et des livres comme enfants de l’esprit 53, topos qui fait
ressortir l’élément sensible attaché à des biens intellectuels.
Un principe émotionnel se trouve d’ailleurs contenu dans le livre même.
Parce qu’il est aussi un produit matériel offert aux sens du lecteur, il n’est
pas neutre : il peut, par les divers éléments qui le composent, comme par
autant de signaux déclenchants, plaire ou déplaire, attirer ou repousser. Les
Avvertenze que Gaetano Volpi plaça à la suite du catalogue des livres qu’il
publia, principalement des éditions des classiques d’une haute qualité
scientifique et typographique, donnent à voir, au fil des descriptions et des
conseils donnés dans 142 entrées alphabétiques, des réactions de lecteurs :
la coiffe qui se défait suscite indignation et irritation (Capitelli) ; les livres
d’Allemagne et surtout d’Angleterre ont une odeur désagréable et
dégoûtante qui repousse à la différence de ceux de Hollande et de France
qui sentent bon (Odori) ; les titres autrefois placés au dos des livres de haut
en bas, et non comme aujourd’hui [XVIIIe siècle] au droit sous la coiffe, sont
incommodes et obligent à se tordre le cou (Titoli) ; plier le livre, forcer la
reliure dit l’agacement face à un volume qui s’ouvre mal ou ne reste pas à
plat (Piegare de’lettori) ; etc. 54.
Embrassant une perspective diverse, d’ordre anthropologique et moral –
sur laquelle on s’arrêtera au chapitre suivant –, Adrien Baillet a, dans le
premier tome de ses Jugemens des sçavans (1685), considéré nombre de ces
éléments que l’on appelle depuis Gérard Genette paratexte. Lui les plaçait
sous l’étiquette préjugés. Les plus nombreux relevaient de l’auteur, de ce
que l’on en savait, de ce que l’on en pensait, de ce que l’ouvrage en livrait :
sa qualité, sa réputation, son âge, sa nationalité – on l’a vu –, son nom (et ce
pouvait être un pseudonyme) ou l’absence de nom, sa productivité, les titres
honorables figurant sur la page de titre, etc. ; les autres relevaient du livre
lui-même : son format, son épaisseur, son titre, son prix, son débit, sa rareté,
le libraire qui le publiait, ainsi que des types d’ouvrages tels que les
anthologies, extraits, recueils, etc. Selon Baillet, tous ces éléments, qu’il
explicitait et illustrait de dizaines d’exemples, jouaient dans la réception de
l’ouvrage ; au moment où le lecteur prenait le livre en mains, et à supposer
qu’il le fît, son jugement était décisivement orienté. Ainsi, « la grosseur
[d’un ouvrage] frappe l’imagination et souvent il passe pour lu dès qu’on
l’a vu » ; le nom de l’auteur « sert de préjugé pour son livre dont on fait tout
d’un coup le jugement sur l’idée qu’on a déjà de sa personne » ou encore
« on ne s’y gouverne que sur le bruit que fait le nom d’un auteur » ; il en
allait de même pour le titre de l’ouvrage : « rien n’est plus ordinaire que de
voir condamner ou approuver un livre sur un simple préjugé où son titre
nous aura mis d’abord. » Et ces éléments jouaient d’autant plus que le
lecteur était une proie facile, qu’il était aisément abusé et trompé, parfois à
dessein. Le très long développement sur le titre des livres – près de soixante
pages – en fournit bien des exemples alors que celui-ci s’écartait vite des
normes qui en faisaient un juste contrat et que, souvent, il avait été
expressément calculé non tant pour désigner l’exact contenu de l’ouvrage
mais pour capter le public. Ainsi, des auteurs employaient des « expressions
bouffantes », donnaient dans le figuré ou l’énigmatique, jouaient sur les
équivoques, utilisaient toutes les séductions flattant la curiosité, le goût
pour la mode, la passion de la nouveauté, trouvant à l’occasion dans le
libraire-imprimeur un allié de choix pour cette stratégie publicitaire. Les
promesses mirifiques contenues dans ces titres ne pouvaient pas être tenues
et leurs auteurs n’en avaient d’ailleurs pas l’intention. Ces titres n’étaient
que des leurres, « du plâtre peint et fardé pour tromper les lecteurs ». De
mêmes conclusions ressortaient des analyses de tous les « préjugés » : il y
avait là autant de signaux qui affectaient le lecteur dans sa lecture, le
frustraient dans ses espérances et d’abord l’égaraient dans la masse des
livres qui se publiaient. Aussi Baillet donnait en exemple un éminent savant
italien qui ne se fiait jamais au titre, magnifique ou modeste, mais qui,
avant d’acheter des livres, « passait souvent par la permission des libraires
les heures et quelquefois les jours entiers à les examiner pour n’avoir pas le
déplaisir de se voir abusé 55 ».

Peines et joies du chercheur


Un texte d’Érasme plonge, on ne saurait mieux, dans le quotidien
harassant de la recherche. Il est tiré de ses Adages, très précisément de
l’adage 2001 – Les travaux d’Hercule – qu’il illustra de la description de
son propre travail dans la confection de ce monument d’érudition. Y sont
évoquées des nuits sans sommeil, la peine infinie pour rassembler un
matériau dispersé et d’abord une attention extrême pour retrouver dans tous
les genres d’écrits ces textes minuscules et dissimulés que sont les adages,
une fatigue considérable à s’user les yeux sur des documents de lecture
difficile, sur des volumes gâtés, déchirés, mutilés. La souffrance était
d’autant plus grande que c’était là un « travail fastidieux et répétitif de
toujours rassembler, trier, expliquer, traduire », un travail dépourvu de
plaisir, de ce plaisir qui aide à persévérer longtemps ; s’était ajoutée la tâche
aussi épuisante que délicate de traduire des milliers de vers du grec en latin
en rendant le style propre à chaque auteur. Encore l’humaniste chercheur
avait dû affronter bien d’autres écueils dans un travail démesuré : les
« fautes des manuscrits qui parfois abusent les plus grands savants […],
l’ennui qui, peut-être plus que le reste, a coutume d’émousser la vigueur de
l’esprit […], le fatras, pour ainsi dire, si divers de sujets de toutes sortes, qui
fait que l’esprit, tiraillé ici et là en tant de directions, ne peut toujours rester
concentré ». Les Adages étaient bien un travail d’Hercule, voire davantage
car, à la différence du héros de la mythologie, Érasme avait combattu deux
monstres à la fois, cet ouvrage et l’édition de saint Jérôme qu’il menait de
pair 56.
On se tiendra aux pôles émotionnels que ce texte indique, la souffrance
et le plaisir, en s’arrêtant à des situations de travail. Auparavant, on
rappellera que les savants des XVIIe-XVIIIe siècles vécurent dans un paysage
intellectuel marqué par le développement considérable de l’imprimerie.
Cette technique qu’Érasme avait connue dans ses premiers temps, fut alors
considérée, sans que cela ne fît souhaiter un retour à l’ère prétypographique,
avec peut-être plus d’effroi que d’enthousiasme. La masse sans cesse
croissante des livres sortant des presses fut assimilée à « un torrent », à un
« déluge » quand ce n’est pas à « un chaos » et à « un labyrinthe » ; il y a là
autant d’images traduisant inquiétude et angoisse, jusqu’à cette crainte
exprimée par Adrien Baillet dans la première phrase du premier volume des
Jugemens des sçavans : « On a sujet d’appréhender que la multitude des
livres qui augmente tous les jours d’une manière prodigieuse ne fasse
tomber les siècles suivants dans un état aussi fâcheux qu’était celui où la
barbarie avait jeté les précédents depuis la décadence de l’Empire
romain 57… » Comme en opposition, un livre imprimé fut aussi une source
d’exaltation, un point de départ dans un itinéraire intellectuel. La
« conversion » de Malebranche en donne un exemple remarquable. Ses
premières études n’avaient suscité en lui que « dégoût », rapporte
Fontenelle. « Un jour, comme il passait par la rue Saint-Jacques, un libraire
lui présenta le Traité de l’Homme de M. Descartes, qui venait de paraître. Il
avait 26 ans et ne connaissait Descartes que de nom et par quelques
objections de ses cahiers de philosophie. Il se mit à feuilleter le livre et fut
frappé comme d’une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il
entrevit une science dont il n’avait point idée, et sentit qu’elle lui convenait
[…]. Il acheta le livre, le lut avec empressement et, ce qu’on aura peut-être
peine à croire, avec un tel transport qu’il lui venait des battements de cœur
qui l’obligeaient quelquefois d’interrompre sa lecture […]. Il abandonna
donc absolument toute autre étude que la philosophie de Descartes 58. »
Réunir les matériaux de sa recherche fut, parfois, une entreprise
difficile, occasionnant peine, tracas et indignation. En 1723, Muratori
publiait le premier tome des Rerum Italicarum Scriptores, vaste recueil de
documents et de sources qui, se rapportant à l’histoire de l’Italie du Ve au
e
XV siècle, allait compter vingt-huit volumes in-folio. Dans la préface, il
faisait état des problèmes rencontrés dans la collecte des manuscrits ; ce
n’était pas tout de les localiser ; encore fallait-il que leurs possesseurs les
communiquent ou en donnent des copies ; or, il s’était heurté à des refus. Et
de déplorer l’ignorance ou l’incompétence de certains qui, craignant que ces
documents ne leur nuisent ou ne nuisent à leur famille ou aux droits du
prince, en viendraient presque à rêver de leur perte ; et de dénoncer plus
vigoureusement encore ceux qui, moins que par ignorance, mais par une
jalousie malveillante, préféraient garder pour eux des documents qu’ils ne
pouvaient parfois ni lire ni comprendre.
À l’exact opposé, il y a la joie intense quand la recherche est féconde,
quand elle réserve une trouvaille. Charles Patin fut dans la seconde moitié
du XVIIe siècle une autorité en matière de numismatique à la fois par ses
propres collections, par une expertise acquise dans la visite des plus beaux
cabinets de l’Europe, par l’application de la méthode érudite aux médailles
et aux inscriptions, par la publication d’inventaires de médaillers et de
multiples dissertations. « Allégresse », s’exclamait-il alors qu’il faisait part
de l’achat fortuit d’une médaille rarissime, et il s’avouait « comme ravy »,
au sens fort du terme, quand il trouvait une monnaie extraordinaire ou une
inscription jusqu’alors inconnue. L’émotion du chercheur collectionneur ne
se dit pas que dans le privé de la correspondance ; elle est publiée dans une
dissertation érudite consacrée à un marbre gravé et sculpté que, sur une
simple description, il avait acheté, ainsi que d’autres, à des marchands
revenant de Grèce. Ce fut d’abord une attente fébrile : « j’avoue que le cœur
tressaillant d’allégresse, la nuit fut longue. L’heureuse nouvelle de leur
arrivée me précipita au port de la ville [Padoue] où, avec un plaisir
immense, je pus apercevoir comme à la dérobée un peu de ces sculptures
sur le dos des portefaix. Une fois transportés chez moi, ces marbres me
remplirent d’une joie extrême, surtout, pour ne pas parler des autres, cet
admirable monument à Marcelline si parfaitement sculpté qu’il semble une
œuvre assurément digne de la réputation immortelle de Praxitèle, Phidias ou
Lysippe 59. »
Scipione Maffei a laissé un récit tout aussi vibrant de la découverte qu’il
fit des manuscrits de la Bibliothèque capitulaire de Vérone ; et ses émotions
ressortent d’autant plus que le contraste est fort avec l’ouvrage d’érudition
sévère où elles sont enchâssées. L’idée s’était imposée qu’avaient disparu
les manuscrits antérieurs à l’an mille que cette bibliothèque avait possédés.
Elle parut douteuse à Maffei qui, en 1712, fit faire une recherche
approfondie par le chanoine qui avait alors la garde des collections. Peu de
jours après, celui-ci vint lui faire part d’une indication qui pouvait s’avérer
heureuse. « Aussitôt, rapporte Maffei, je m’empressai d’aller à la maison
canoniale et je le suivis dans une pièce semi-obscure où il me montra une
armoire assez haute […] avec, dépassant de la cimaise, des vieux papiers et
des reliures en bois jetés là comme des déchets. » C’étaient bien les fameux
manuscrits que Maffei, monté sur une échelle faite apporter au plus vite,
découvrit avec émerveillement. « Et quels manuscrits, Dieu immortel ! Le
premier que je saisis et que je tirais de là sans faire attention à la noire
poussière séculaire dont il était couvert, resplendissait par l’écriture capitale
romaine, de plus tracée avec magnificence et régularité. Le second… » Et
devant ces trésors, d’avouer : « dans mon admiration, je perdis presque le
sens et la raison, et j’avais l’impression de rêver tout éveillé. » Cette
découverte amena Maffei à modifier le cours de ses travaux ; alors qu’il
n’avait pensé tirer de l’exploration de la Capitulaire que quelques curiosités
à mentionner dans un livre sur Vérone, il se lança dans l’érudition la plus
austère 60.
Plus paisible, un bonheur profond ressort du portrait du mathématicien
Varignon passant les journées entières au travail, parfois même les nuits.
« Il ne sortait de là, écrit son ami Fontenelle, ni avec la tristesse que les
matières pouvaient naturellement inspirer, ni même avec la lassitude que
devait causer la longueur seule de l’application : il en sortait gai et vif,
encore plein des plaisirs qu’il avait pris, impatient de recommencer. Il riait
volontiers en parlant de géométrie et, à le voir, on eût cru qu’il la fallait
étudier pour se bien divertir. Nulle condition n’était tant à envier que la
sienne ; sa vie était une possession perpétuelle et parfaitement paisible de ce
qu’il aimait uniquement. Cependant, si on eût eu à chercher un homme
heureux, on l’eût été chercher bien loin de lui, et bien plus en haut ; mais on
ne l’y eût pas trouvé 61. »
Des recherches amenèrent certains à sortir du cabinet de travail et à aller
sur le terrain, ce qui n’allait pas sans risques. Avant de goûter « le plaisir de
voir toutes les plantes ramassées et rangées » dans son herbier, le botaniste
Tournefort affronta la fatigue et le péril des courses en forêt et en montagne,
gravissant « les rochers affreux et inaccessibles des Pyrénées ». Dans sa
relation de voyage au Levant, il a mêlé son propre ressenti à ses remarques
érudites sur les lieux visités et leur histoire, à ses observations scientifiques
sur les plantes, les animaux et les curiosités de la nature. Ainsi, la visite
émerveillée de la grotte d’Antiparos est précédée du récit d’un
cheminement difficile, voire périlleux d’où ressortent, au fil des adjectifs et
autres expressions, les craintes et les peurs du savant sur le terrain. « Le
passage pour aller à la grotte […] n’est qu’un trou fort obscur, par lequel on
ne saurait entrer qu’en se baissant et au secours des flambeaux. On descend
d’abord dans un précipice horrible à l’aide d’un câble […]. Du fond de ce
précipice on se coule, pour ainsi dire, dans un autre bien plus effroyable
dont les bords sont fort glissants et qui répondent sur la gauche à des
abîmes profonds : on place sur les bords de ces gouffres une échelle au
moyen de laquelle on franchit en tremblant un rocher tout à fait taillé à
plomb. On continue à glisser par des endroits un peu moins dangereux ;
mais dans le temps qu’on se croit en pays praticable, le pas le plus affreux
vous arrête tout court et on se casserait la tête si l’on n’était averti et retenu
par les guides. [Une échelle est posée pour franchir la difficulté suivante].
Pour y parvenir, il fallut se couler sur le dos le long d’un grand rocher et,
sans le secours d’un autre câble que l’on y avait accroché, nous serions
tombés dans des fondrières horribles. Quand on est arrivé au bas de
l’échelle, on se roule encore quelque temps sur des rochers, tantôt sur le
dos, tantôt couchés sur le ventre […]. Après tant de fatigues, on entre enfin
dans cette admirable grotte 62… » Le terrain sur lequel travaillait Du Verney,
professeur au Jardin du roi, lors de ses dernières recherches, était
assurément moins dangereux ; pour autant « il l’obligeait à des soins très
pénibles ». Et Fontenelle de décrire cet homme, alors âgé de plus de 80 ans,
passant des nuits « dans les endroits les plus humides du Jardin, couché sur
le ventre, sans oser faire aucun mouvement, pour découvrir les allures, la
conduite des limaçons, qui semblaient vouloir en faire un secret
impénétrable. Sa santé en souffrait, mais il aurait encore plus souffert de
rien négliger 63 ».
On conclura cet échantillon de situations de recherche en évoquant
l’emploi d’un instrument symbolisant la modernité scientifique : le
microscope. Son utilisation ne fut pas sans poser bien des difficultés à ceux
qui en firent un usage scientifique, difficultés multiples dues à la qualité des
lentilles, au manque de standardisation, à la confection des préparations,
aux conditions d’observation, à la fatigue oculaire, à une nécessaire
éducation de l’œil et de la main, enfin à la communication graphique et
verbale de ce qui avait été vu. La découverte du micro-monde ne fut pas
toujours aussi aisée que le laisseraient penser les récits enthousiastes de
ceux qui ne collèrent jamais leur œil à un microscope ou qui n’en firent
qu’un amusement. Pour Robert Hooke, l’un des premiers illustres
microscopistes, l’observation était lourde d’incertitudes : « Il est
excessivement difficile pour certains objets de distinguer entre une
proéminence et une dépression, entre une ombre et une tache noire, ou un
reflet et une blancheur dans la couleur. En outre, la transparence de la
plupart des objets les rend encore plus difficiles que s’ils étaient opaques.
Les yeux d’une mouche sous une certaine lumière apparaissent comme une
sorte de treillis foré de nombreux petits trous […]. Au soleil, ils ressemblent
à une surface couverte d’écailles dorées, dans une autre position à une
surface couverte de pyramides, dans une autre couverte de cônes, dans
d’autres positions à des formes totalement autres. » Le travail se
compliquait quand le savant observait des spécimens vivants dont il voulait
saisir la forme et le mouvement. Ces difficultés et ces problèmes techniques
jouèrent-ils dans une perte d’intérêt scientifique pour le microscope qui
s’observerait en Angleterre dans les années 1690 ? Reste qu’il fut largement
utilisé au siècle suivant par le médecin et naturaliste italien Antonio
Vallisneri qui s’en fit aussi le défenseur ; pour lui, si l’on ne voyait pas des
« archiminimes », c’était dû à des lentilles imparfaites, à la façon de
procéder et… au « manque de patience 64 ».

Embarras et bonheur de l’auteur


Revenons à Érasme. Au milieu des « sueurs » du travail herculéen
qu’étaient les Adages, au milieu de ses « souffrances », il se disait taraudé
d’inquiétude par l’accueil qui serait fait à son ouvrage alors que « l’envie »,
voire « la haine » dictaient bien des jugements sur les publications. Ainsi,
« les savants, à l’exception d’un petit nombre (les meilleurs, certes, mais
malgré tout peu nombreux), tantôt les jalousent, tantôt les critiquent
vertement et, passant sur tout ce qui est correct dans l’ouvrage, ne
remarquent et ne retiennent que les erreurs ». Ou, dit de façon plus neutre,
« quand le lecteur qui parcourt les livres dans leur entier sans encombre ne
se rend pas compte que, parfois, il nous a fallu nous arrêter plusieurs jours
sur un seul petit mot, et il ne comprend pas ou, s’il comprend, assurément il
oublie quelles difficultés nous a coûtées la facilité de lecture dont il jouit, et
quel embarras ce fut d’éviter cet embarras aux autres ». Les Adages étaient
encore un travail d’Hercule au second sens de l’expression – apporter « aux
autres les plus grands avantages, mais à leur auteur presque aucun bénéfice,
si ce n’est un peu de gloire et beaucoup d’envie ». Sur cette constatation, se
clôt l’itinéraire laborieux de celui qui a dû mettre en forme la matière,
choisir un style entre le « discours plein de sagesse » et « le discours peint
de fards », itinéraire fait aussi de dilemmes quand, à un moment, il a fallu
finir, puis livrer la copie à un imprimeur – autre source de tourments et
d’exaspérations 65.
Ces remarques servent d’introduction, comme précédemment, à
quelques situations de travail quand la recherche faite, le savant passe à
l’étape suivante. Les débuts de Muratori peuvent se lire comme un
apologue du jeune auteur ambitieux. Commençant en 1695 sa carrière à la
Bibliothèque Ambrosienne de Milan, il vit dans les trésors de manuscrits
qui y étaient conservés l’occasion de se créer « un capital de gloire et
d’amitiés ». Pressé et probablement jaloux de ses découvertes, il publia en
1697 un premier tome d’Anecdota dont il reconnut plus tard que, s’il l’avait
montré à autrui, il aurait pu s’épargner des erreurs. Peu après, sa
« témérité » lui fut fatale quand il s’avéra que l’Historia Austrialis du futur
pape Pie II qu’il comptait éditer sur un manuscrit de l’Ambrosienne l’avait
déjà été : « c’est avec un extrême dégoût que j’ai abandonné le projet […]
de publier une œuvre aussi belle. J’avais employé beaucoup de temps et de
peine à la copier et maintenant, comme à mon habitude, je suis déçu 66. »
Temps et peine sont deux mots qui reviennent dans la préface des Rerum
Italicarum Scriptores où Muratori décrivait l’énorme travail de réunion des
matériaux, de collation des manuscrits, d’émendation des textes, de
rédaction de présentations et de notes, travail qui n’était pas allé sans
lassitude (tædium), alors que la fortune lui avait parfois été contraire. Il
n’avait pas moins été guidé dans ce travail d’Hercule, aux deux sens de
l’expression, par le souci de rassembler une bibliothèque historique utile,
honorable et agréable à la République des Lettres non seulement italienne,
mais aussi universelle.
Tout comme Scipione Maffei avec la communication publique de sa
découverte à la Capitulaire de Vérone. Pourtant ce n’est que huit ans après
ce jour mémorable qu’il fit paraître son Cassiodore, bien qu’il ait eu non
seulement le libre accès à ces manuscrits mais encore qu’il ait pu en
emporter chez lui. Dans la préface de cet ouvrage, il justifiait le temps mis,
en des termes rappelant parfois ceux d’Érasme et montrant l’érudit face à
un travail écrasant. Et de faire état d’une masse de problèmes liés à l’état
des manuscrits, « pour certains mutilés, acéphales, à demi mangés, lacérés
et plus restes de livres que livres » ; à la somme de temps imposée par
les collations ; au manque de livres sur place et à la peine pour se les
procurer ; à la difficulté à trouver à Vérone un graveur capable de
reproduire les écritures ; encore, il avait dû se donner une formation en
paléographie, en grec, en hébreu, en histoire ecclésiastique et parfaire son
latin pour pouvoir bien composer ses textes ; s’ajoutaient son projet
parallèle d’une Bibliotheca Veronensis Manuscripta et mille obligations
publiques et privées.
Ces situations de travail auraient pu illustrer des dissertations et autres
écrits académiques d’historia litteraria donnant la liste quasi exhaustive des
multiples obstacles rencontrés par les auteurs et des difficultés qu’ils eurent
à le devenir ; encore certains eurent du mal à « accoucher » et d’autres
furent freinés par la crainte de la critique d’autrui. Ces ouvrages fournissent
également un catalogue, tout aussi long, des moyens spécieux employés par
certains pour s’afficher dans la République des Lettres, déployant un
activisme, lui effréné, lié à un plaisir voluptueux d’écrire et de publier, ou
manifestant un goût immodéré pour la nouveauté, ou encore cédant
volontiers aux sirènes de la mode, à l’alamodalitas scribendi 67.
Au nombre de ces moyens spécieux employés par des auteurs pour faire
valoir leurs écrits, il y avait l’usage d’un style affecté, d’expressions
piquantes et de mots ronflants ; l’historia litteraria le dénonçait,
recommandant une prose claire, précise et simple 68 – ce qui, précisons-le,
ne veut pas dire un style relâché. Les érudits revendiquèrent une manière
d’écrire donnant à voir en toute exactitude et précision les faits qu’ils
s’employaient à établir, à l’instar de ces « habits transparents » que
Benedetto Bacchini disait dans la dédicace de son Istoria del monastero di
san Benedetto di Polirone (1696), l’une des premières illustrations de
l’érudition moderne en Italie, s’être employé à tisser. Cette transparence
narrative s’observe aussi dans des articles des journaux scientifiques des
années 1665 et suivantes, dans la manière d’écrire « nue » de Robert Boyle,
dans la prose des savants genevois du XVIIIe siècle 69. Elle passait par un
refus des ornements et des figures du discours qui, loin d’éclairer la vérité,
l’obscurcissaient. D’où une condamnation de la métaphore ou, du moins, de
ses usages mauvais que déplorait Thomas Spratt, le premier historien de la
Royal Society 70. Hobbes et Locke en refusaient l’emploi dans les domaines
où la vérité était intéressée ; et le second écrivait : « elles ne servent à autre
chose qu’à insinuer de fausses idées dans l’esprit, qu’à émouvoir les
passions et à séduire par là le jugement 71. » Par leur nature même, les
métaphores étaient antinomiques de la discipline d’érudition ainsi que du
travail d’expérience et d’observation ; dans leur emploi, elles fonctionnaient
à l’instar de leurres jouant sur les affects du lecteur, non sur sa raison.
L’ouvrage écrit, s’ouvrait la phase de la publication. Une phase, elle
aussi, parfois douloureuse. Les libraires-imprimeurs ne furent pas toujours
enclins à assumer les frais de l’impression et à se charger de livres réputés
« durs à la vente 72 ». Si l’édition savante avec ses ouvrages en plusieurs
volumes, ses in-folio et ses planches gravées connut en France de beaux
jours, les érudits déplorèrent de multiples difficultés dans la publication de
leurs travaux : la priorité allait aux petits ouvrages en français, le latin
passait après et, pour le grec, il fallait y renoncer. Même les savants
bénédictins durent patienter, essuyèrent parfois des refus, furent contraints
de financer des publications ; c’est d’ailleurs pour L’Antiquité expliquée de
Montfaucon qu’en 1716 la première souscription fut lancée en France. Les
doléances auraient été plus vives encore en Italie où les savants dénoncèrent
unanimement l’avarice et la médiocrité des imprimeurs, l’utilisation de
caractères usés, d’encre et de papier de mauvaise qualité et, dans les
impressions, des masses de coquilles 73. Antonio Vallisneri disait dans son
autobiographie son désespoir et sa fureur quand il avait découvert sa Prima
raccolta d’osservazioni e d’esperienze (1710) à la sortie des presses
d’Albrizzi de Venise : à la vue de ce « petit volume estropié et gâté de mille
et mille erreurs, il fut si écœuré que, pour un peu, il l’aurait désavoué
comme sien ». D’autres de ses textes avaient été également défigurés et,
« en colère contre l’avarice de cet imprimeur qui s’épargnait la dépense
d’un bon correcteur […], il finit, exaspéré, par ne plus rien lui envoyer 74 ».
Des savants se virent contraints à prendre le chemin de l’imprimerie. Ce fut
le cas du père Noris qui surveilla l’impression de ses ouvrages, se faisant
correcteur et déplorant la fatigue quand il lui fallait rester six heures sur
place. Pour l’un de ses livres imprimé à Florence, il dut même composer le
grec et finalement pendant sept mois passer ses journées à faire
l’imprimeur ; c’était là autant de temps perdu pour ses travaux, et il le
regrettait amèrement 75.
Si le temps des Aldes était révolu, la race des mécènes avait, selon
Muratori, disparu. Bien des auteurs durent faire la dépense de la publication
et négocier des contrats avec les imprimeurs. Ce qui n’allait pas sans
anicroches – Noris se fit rouler sur la qualité du papier par Baglioni de
Venise – ni embarras quand ensuite il fallait écouler des dizaines de
volumes. Des sociétés se formèrent pour financer des publications – ce fut
le cas pour les Rerum Italicarum Scriptores – et des souscriptions furent
lancées. Les promesses ne furent pas toujours honorées. Le Giornale de’
letterati d’Italia publia à titre d’enseignement l’histoire tragique d’Antonio
Gatti, professeur de droit à l’université de Pavie, qui, ne parvenant pas à
réunir les fonds pour la publication d’un ouvrage sur l’histoire de cette ville
au Moyen Âge, avait brûlé son manuscrit. Le journal en tenait le récit de
qui l’avait entendu faire « avec une extrême douleur » par l’auteur : c’est
« mû par la détresse et le dépit », alors qu’il n’avait pas pu obtenir d’aide de
la part du public d’une ville à la gloire de laquelle il contribuait, « qu’il
avait jeté au feu son enfant puis, ayant ramassé les cendres, il avait écrit
dessus : la gloire des habitants de Pavie faite cendres 76 ».
La carrière du livre imprimé se poursuivait par les hommages que
l’auteur en faisait ; il l’envoyait à des personnes qui comptaient, à des amis
en contre-don ou encore à d’autres savants pour faire connaître son travail
et avoir leur avis. On s’intéressera à la tonalité émotionnelle que prend le
remerciement du destinataire. Magliabechi savait que son nom serait
mentionné dans le De re diplomatica : Mabillon lui avait écrit qu’il dirait sa
reconnaissance pour les informations qu’il lui avait communiquées ; déjà,
cela l’avait « empli d’un plaisir extrême et d’une confusion infinie » ; il
attendait l’ouvrage avec « une extrême impatience ». D’où sa « joie
infinie » quand il le reçut, d’autant que ce n’était « pas un opuscule in-12,
voire in-8° que l’on peut donner sans gêne et accepter en don sans
embarras » ; il s’avouait « rouge de confusion » de l’honneur qui lui était
fait de cet envoi et il ne pouvait que dire « mille millions de mercis » ;
quant à la mention flatteuse de son nom dans la préface, elle redoublait sa
confusion au point de le rendre « entièrement muet 77 ». La distribution des
deux cents exemplaires que Descartes fit du Discours en 1637 fait ressortir
une réaction toute différente. Roberval ne fut pas parmi les bénéficiaires de
cet ouvrage ni de la Géométrie : « cela lui parut une distinction trop
injurieuse pour n’en avoir point le ressentiment » ; d’où l’« animosité
immortelle » qu’il conçut contre Descartes dont il critiqua le travail. Baillet
tirait de cet épisode une morale qui devait guider la conduite des savants
devenus auteurs s’ils voulaient éviter rancune, hostilité et agressivité.
« [Leur] fortune […] est à plaindre jusqu’aux choses qui devraient le plus
contribuer à leur plaisir et à leur gloire. Une de ces choses est sans doute la
coutume qu’ils ont de reconnaître leurs patrons, leurs bienfaiteurs et leurs
amis par les présents qu’ils font de leurs livres lorsqu’ils les font imprimer.
Mais, par une malignité secrète qui corrompt les meilleures choses de ce
monde, il est arrivé très souvent que cette coutume toute honnête, toute
louable qu’elle paraît, a été jusqu’ici pernicieuse à plusieurs de ceux qui
l’ont suivie. Si les auteurs font peu de présents, ils font peu de mécontents
par le grand nombre de ceux qui ne peuvent trouver mauvais de se voir
exclus du petit nombre. S’ils font beaucoup de présents, ils font d’autant
plus de mécontents qu’il se trouve plus de gens qui croient pouvoir
prétendre aux libéralités de l’auteur avec d’autant ou plus de prétexte que
ceux qui y ont part. De sorte que plus un pauvre auteur s’épuise en
libéralités, plus il s’expose au ressentiment de ceux qui se croient oubliés.
Un seul de ces derniers est souvent plus ardent et plus ingénieux à ruiner la
réputation de cet auteur que tous ses amis ne le sont à l’établir 78. »
Peut-être plus que la ruine de sa réputation, l’auteur avait à redouter
qu’on la lui ravît. Le plagiat fut alors considéré comme un vice commun.
Vol du bien d’autrui et péché contre le septième commandement, il fut
dénoncé avec force et indignation dans une production abondante
d’ouvrages et de dissertations sur le sujet, à la mesure de la croissance du
phénomène que l’on liait à l’invention de l’imprimerie. Les auteurs de ces
écrits traçaient, sur un arrière-plan d’envie, une typologie extrêmement
sophistiquée des plagiaires et de leurs raisons, de leur forfait et de ses
formes. Ils sont restés bien plus discrets sur les réactions des victimes qui
s’étaient généralement tues. Ils ne laissaient pas moins entendre, tels
Thomasius et Reinel dans une très longue dissertation sur le sujet, une
douleur et une colère prêtes à éclater ; d’ailleurs, un érudit qu’ils citaient
était d’avis qu’en la matière une colère ouverte était préférable à un calme
simulé 79.

*
La République des Lettres fut un monde émotionné, fortement et
diversement. Des douleurs vives, des enthousiasmes extrêmes, des bonheurs
paisibles, de l’irritation, de la frustration, de la colère, de la peur, du plaisir,
de l’allégresse, de l’ennui, des larmes, de la mélancolie, un cœur qui
tressaille de joie, la bile qui s’échauffe, ce sont là quelques-unes des réalités
émotionnelles que des situations de travail ont donné à voir.
Encore n’a-t-on pas tenu compte des coordonnées politico-religieuses
qui furent aussi celles du monde où les savants évoluèrent. Deux exemples
en laisseront entrevoir l’incidence. En 1619, à la suite du synode de
Dordrecht, une purge eut lieu dans l’université de Leyde. Vossius,
soupçonné de sympathies pour le parti remontrant, perdit sa place de recteur
du Collège des États, fut interdit de tout enseignement et dut à plusieurs
reprises s’expliquer sur ses positions. S’ouvrit pour lui une période difficile,
lourde d’anxiété : il se sentait « harcelé », « persécuté ». Ce n’est que
progressivement qu’il fut réadmis dans l’université, recevant fin 1622 la
chaire d’éloquence et d’histoire ; pour autant, la vie du professeur demeura
un temps empreinte d’une certaine gêne : ses collègues de la faculté de
théologie avaient compté parmi ses juges. Il fut aussi amené à interrompre
sa correspondance avec Grotius désormais exilé à Paris ; il avait supplié,
mais en vain, son ami d’être plus modéré dans ses lettres ; après trois ans de
silence, la situation à Leyde s’étant apaisée, il « osa » à nouveau lui écrire 80.
Le second exemple conduit en terre catholique. Certains des écrits de
Muratori touchant à des questions religieuses ou juridictionnelles ne furent
guère appréciés à Rome. En 1748, alors qu’à la Curie on murmurait contre
lui, il avait adressé au pape une lettre où il se disait en proie à une « extrême
confusion, voire désolation ». En fait, celui qui était aussi un bon serviteur
de l’Église vécut dans l’angoisse d’une condamnation : « Les Saintes
Écritures me font peur, avouait-il à l’extrême soir de sa vie ; et, comme
jusqu’à maintenant rien n’a été interdit dans mon œuvre, je ne voudrais pas
que dorénavant cela arrivât 81. »
Avec ces multiples preuves on intégrera résolument dans l’histoire des
émotions ceux que la somme récente portant ce titre a oubliés ou, plus
exactement, cantonnés au registre d’auteur : les savants écrivent sur les
émotions, et d’abondance ; ils n’en éprouvent pas. Purs intellects, ils
seraient indemnes de joie et de tristesse, de colère et de peur. Or, les
passions, pour en rester au vocabulaire du temps, ont animé ces hommes
dans leurs relations et leur travail. Elles sont au quotidien de leur activité
jusque dans ce qui ne se voit guère, tel « l’effet souvent produit sur les
esprits dépourvus de suffisance par la haute qualité des ouvrages d’autrui ».
Et Muratori de noter : « on sent immédiatement naître dans son cœur un
froid, une crainte, un déplaisir parce qu’on se rend compte de ne pouvoir
arriver aussi haut. Cette comparaison implicite que l’on fait alors de ses
forces avec celles d’un excellent auteur et se découvrir inférieur désolent et
ôtent presque le courage de poursuivre […]. De fait, il y a des esprits et des
auteurs qui à bon droit font peur, soit par l’acuité et la clarté de leur
raisonnement, soit par l’ampleur de leurs lectures, soit par le bonheur avec
lequel ils savent utiliser et manier un savoir du meilleur aloi, soit par la
facilité à expliquer des choses difficiles, soit par l’aisance, la force ou la
grâce de leur style. » Qui comparait se trouvait réduit au « désespoir », dans
un premier temps, du moins 82.
Les marques émotionnelles que les documents livrent ne présentent pas
de différences au long des deux siècles. On pleure, s’irrite, s’enthousiasme,
se réjouit ; on éprouve peur, colère, joie, ennui, également ; et, dans
l’expression et l’intensité des réactions, rien ne laisse conclure à ce
changement fondamental que les historiens des émotions placent au
e 83
XVIII siècle . Le peuple lettré ferait-il ici exception ?

1. Xavier Le Pichon, Kaiko, voyage aux extrémités de la mer, Paris, Odile Jacob, 1986, p. 11.
e e
2. Les Enfants de Socrate. Filiation intellectuelle et transmission du savoir, XVII -XXI siècle,
Paris, Albin Michel, 2008 (p. 85-87 et 114, 125 pour les deux exemples). La citation se trouve
dans la Vita de Valsalva écrite par Morgagni et publiée en tête des Opera du maître, Venezia,
F. Pitteri, 1740, non pag.
3. Sur ces usages de l’amitié, voir les articles de Muriel Brot, Emmanuel Bury, Catherine
Goldstein, Simone Mazauric, Edoardo Tortarolo, Stéphane van Damme dans Jean-Charles
Darmon et Françoise Waquet (dir.), L’Amitié et les sciences. De Descartes à Lévi-Strauss, Paris,
Hermann, 2010.
4. Michael Lilienthal, De machiavellismo literario, sive de perversis quorundam in republica
literaria inclarescendi artibus dissertatio historico-moralis, Regiomonti, Lipsiae, sumtibus H.
Boye, 1713, p. 45.
5. Gerardus Joannes Vossius, Epistolae (Paul Colomiès, éd.), Londini, A. Mill, 1690, p. 240, 245
(cit.), 247, 254, 267, 272, 273 ; sur l’amitié entre Grotius et Vossius, voir C. S. M. Rademaker,
Gerardus Joannes Vossius (1577-1649), Assen, Van Gorcum, 1981, passim.
6. Pierre-Daniel Huet, Mémoires (Charles Nisard, trad. ; Philippe-Joseph Salazar, éd.) [1718],
Toulouse, Société de littératures classiques, 1993, p. 146-147.
7. Correspondance inédite de Mabillon et Montfaucon avec l’Italie… (Antoine-Claude Valery,
éd.), Paris, Jules Labitte, t. II, 1846, p. 180-181 (lettre du 20 juin 1694).
8. Lettre à l’abbé Nicaise, s. d. (Paris, BNF, ms. fr. 9362, fol. 86 et v°) [orthographe
modernisée].
9. Hélène Merlin, « L’amitié entre le même et l’autre ou quand l’hétérogène devient principe
e
constitutif de société », dans XVII Siècle, 205 (1999), p. 660-661.
10. Daniel Roche, Le Siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux,
1680-1789, La Haye, Mouton, 1978, t. I, p. 26-27.
11. Publiés dans Éric Brian et Christiane Demeulenaere-Douyère (dir.), Histoire et mémoire de
l’Académie des sciences, Paris, Technique et Documentation, 1996, p. 411.
12. Arthur Birembault, « L’Académie royale des sciences en 1780 vue par l’astronome suédois
Lexell (1740-1784) », dans Revue d’histoire des sciences, 10 (1957), p. 148-166 (cit. : p. 155,
163-164).
e
13. Irène Passeron, « Une séance à l’Académie au XVIII siècle », dans É. Brian et C.
Demeulenaere-Douyère (dir.), Histoire…, op. cit., p. 343.
14. Richard Waller, « The Académie des Inscriptions in 1705 : a year in the life of a learned
institution », dans Giles Barber et Cecil P. Courtney (dir.), Enlightenment Essays in Memory of
Robert Shackleton, Oxford, The Voltaire Foundation, 1988, p. 299-318.
15. Lodovico Antonio Muratori, « Lettera a Giovanni Artico conte di Porcìa », dans Dal
Muratori al Cesarotti. Tomo I. Opere di Muratori (Giorgio Falco et Fiorenzo Forti, éd.), Milano,
Napoli, Ricciardi, 1964, p. 32-33 ; Idem, Epistolario (Matteo Campori, éd.). IX, 1738-1741,
Modena, Società tipografica modenese, 1905, p. 3967 (lettre du 5 févr. 1740).
16. Sur cette polémique, voir Pierre Leroy, Le Dernier voyage à Paris et en Bourgogne, 1640-
1643, du réformé Claude Saumaise, Amsterdam, Maarssen, APA-Holland University Press,
1983, p. 37-51 (cit. : p. 46 et 41) ; Gustave Cohen, Écrivains français en Hollande dans la
e
première moitié du XVII siècle, Paris, Champion, 1921 ; Paul R. Sellin, Daniel Heinsius and
Stuart England, Leiden, University Press ; Oxford University Press, 1968, chap. V ; sur la
personnalité d’Heinsius, C. S. M. Rademaker, Life and Work of Gerardus Joannes Vossius…,
op. cit., p. 276 (cit.).
17. Antoine Galland, Correspondance (Mohammed Abdel-Halim, éd.), Université de Paris,
thèse complémentaire, 1964, p. 597 ; Journal… La période parisienne. Volume I, 1708-1709
(Frédéric Bauden et Richard Waller, éd.), Leuven, Peeters, 2011, p. 255-411 (cit. : p. 401, 410) ;
l’Oratio inauguralis est aux p. 129-141.
18. Fontenelle, « Éloge de Monsieur Sauveur », dans Œuvres complètes. Tome VI, Paris,
Fayard, 1994, p. 362.
19. Antonio Vallisneri, Epistolario, vol. 1, 1679-1710 (Dario Generali, éd.), Milano, Franco
Angeli, 1991, p. 215.
20. Voir de façon générale, Valérie Robert, « Polémiques entre intellectuels : pratiques et
fonctions », dans V. Robert (dir.), Intellectuels et polémiques dans l’espace germanophone,
e
Asnières, PIA, 2003, p. 11-59 ; sur la dimension polémique du monde savant aux XVII -
e
XVIII siècles, l’article bibliographique de Kristine Louise Haugen, « Controversy, competition,
and insult in the Republic of Letters », dans History of Humanities, 1, 2 (2016), p. 399-407 ; sur
la littérature du temps, mon article « Les polémiques et leurs usages dans la République des
e
Lettres », dans Respublica academica. Rituels universitaires et genres du savoir, XVII -
e
XXI siècle, Paris, PUPS, 2010, p. 43-52.
21. Lettre du 6 déc. 1640, publiée dans P. Leroy, Le Dernier voyage… du réformé Claude
Saumaise, op. cit., p. 137.
22. L. A. Muratori, « Lettera a Giovanni Artico conte di Porcìa », op. cit., p. 24-25.
23. Adrien Baillet que l’on ne connaît plus aujourd’hui que pour sa Vie de Monsieur Descartes a
laissé, à côté d’écrits religieux philo-jansénistes, une œuvre érudite imposante faisant trésor de
sa science de bibliothécaire dont les Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des
auteurs ; voir pour ce « préjugé », t. I, Paris, Antoine Dezallier, 1685, p. 230-360 (cit. : p. 235).
24. Sur l’attitude des Italiens face à la science française, je renvoie à mon Modèle français et
l’Italie savante. Conscience de soi et perception de l’autre (1660-1750), Rome, École française
de Rome, 1989 ; sur les notions d’honneur, de gloire et de reconnaissance, voir Barbara
Carnevali, « Il riconoscimento e i suoi modi. Idee per un trattato di filosofia morale », dans
Quaderni di teoria sociale, 8 (2008), p. 175-195.
25. Gian Francesco Soli Muratori, Vita del proposto Lodovico Antonio Muratori…, Napoli,
Giuseppe Ponzelli, 1758, p. 136-137.
26. Emmanuelle Chapron, « Ad utilità pubblica ». Politique des bibliothèques et pratiques du
e
livre à Florence au XVIII siècle, Genève, Droz, 2009, p. 266.
27. P. Leroy, Le Dernier voyage… du réformé Claude Saumaise, op. cit., p. 59.
28. Juan Andrés, Cartas familiares… a su hermano… dandole noticia del viage che hizo a
varias ciudades de Italia en el año 1785. Tomo I, Madrid, A. de Sancha, 1791, p. 165-191 (cit. :
p. 170, 171, 186).
29. Correspondance inédite de Mabillon et Montfaucon avec l’Italie… (Antoine Claude Valery,
éd.), Paris, Jules Labitte, t. I, 1846, p. 180-181 (lettre du 6 déc. 1685).
30. Scipione Maffei, Epistolario (Celestino Garibotto, éd.), Milano, Giuffrè, 1955, p. 683 et 716
(lettres s. d. [fin mai 1734] et 10 févr. 1735).
31. Gabriel Naudé, Advis pour dresser une bibliothèque [1627], Leipzig, VEB Edition, 1963,
p. 91-96, 97, 101-102.
32. C. S. M. Rademaker, Life and Work of Gerardus Joannes Vossius…, op. cit., p. 291-292.
33. P. Leroy, Le Dernier voyage… du réformé Claude Saumaise, op. cit., p. 60.
34. Jean Boutier, Maria Pia Paoli, Corrado Viola (dir.), Antonio Magliabechi nell’Europa dei
saperi, Pisa, Edizioni della Normale, 2017.
35. Marco Forcellini, Diario Zeniano (Corrado Viola, éd.), Pisa, Roma, Fabrizio Serra, 2012,
p. 85.
36. Richard Simon, Lettres choisies… Nouvelle édition (Antoine Bruzen de La Martinière,
éd.)… augmentée… de la vie de l’auteur, Amsterdam, Pierre Mortier, 1730, t. I, p. 100.
37. Domenico Maurodinoja, « Breve ristretto della vita dell’abate sig. D. Giacinto Gimma »,
dans Raccolta d’opuscoli scientifici e filologici, 17 (1738), p. 370.
38. G. F. Soli Muratori, Vita del proposto Lodovico Antonio Muratori…, op. cit., p. 131-132.
39. Pierre Gassendi, Peiresc [1641]. Le « Prince des curieux » au temps du baroque (Roger
Lassalle, trad.), Paris, Belin, 1992, p. 207 et 266 ; L’Esprit de Guy Patin tiré de ses
conversations, de son cabinet, de ses lettres et autres ouvrages, Amsterdam, Henry Schleten,
1709, p. 69-70.
40. Lisbet Koerner, Linnaeus : Nature and Nation, Cambridge, Mass., Harvard University Press,
1999, p. 110.
41. G. F. Soli Muratori, Vita del proposto Lodovico Antonio Muratori…, op. cit., p. 133.
42. Thomas Bartholin, On the Burning of his Library and on Medical Travel (Charles D.
O’Malley, trad.), Lawrence, The University of Kansas Library, 1961 (cit. : p. 12 et VI).
43. Anton Maria Salvini, Delle lodi di Antonio Magliabechi. Orazione funerale, Firenze,
Guiducci et Franchi, 1715, p. IX.
44. Lettres publiées dans Maria Mannelli Goggioli, La biblioteca magliabechiana. Libri,
uomini, idee per la prima biblioteca pubblica a Firenze, Firenze, Olschki, 2000, p. 173-174.
45. Sur cet épisode, voir Anton Francesco Marmi, Vita di Antonio Magliabechi (Corrado Viola,
éd.), Pisa, Edizoni della Normale, 2017, p. 105-109 (cit. : p. 108).
46. Lettre publiée dans Giuseppina Totaro, « Antonio Magliabechi e i libri », dans Eugenio
Canone (dir.), Bibliothecae selectae. Da Cusano a Leopardi, Firenze, Olschki, 1993, p. 557.
47. M. Mannelli Goggioli, La biblioteca magliabechiana…, op. cit., p. 13-16.
48. P.-D. Huet, Mémoires, op. cit., p. 145.
49. Cité d’après Ignati Ioulanovitch Kratchkovsky, Avec les manuscrits arabes (Souvenirs sur
les livres et les hommes) [1945], Alger, Impr. La Typo-Litho et Jules Carbonel réunies, 1954,
p. 202.
50. F. Waquet, Les Enfants de Socrate…, op. cit., p. 177-178.
51. Luigi Bramieri, « Elogio di Michele Girardi », dans Memorie di matematica e di fisica delle
società italiane delle scienze, IX (1802), p. IX.
52. Ambrogio Bertrandi, Opere… pubblicate e accresciute di note e di supplementi (Gio.
Antonio Penchienati et Giovanni Brugnone, éd.), Torino, Reycends, 1786, t. I, p. 11-13.
53. Ernst Robert Curtius, European Literature and the Latin Middle Ages [1948], New York,
Pantheon Books, 1953, p. 132-134.
54. Ces Avvertenze parues dans La libreria de’ Volpi e la stamperia Cominiana (Padova,
Giuseppe Comino, 1756) ont été publiées à part sous le titre Del furore d’aver libri, Palermo,
Sellerio, 1988.
55. A. Baillet, Jugemens des sçavans…, op. cit. (cit. : p. 443, 471, 172, 487, 492, 491, 488-489).
56. Érasme, Les Adages (Jean-Christophe Saladin, éd.), Paris, Les Belles Lettres, 2011, t. III,
p. 1-15 (cit. : p. 7, 8) ; Françoise Lecocq, « Les “travaux d’Hercule” d’Érasme, ou la condition
du travail d’un érudit de la Renaissance », dans Pascale Hummel (dir.), Labor eruditus. Étude
sur la vie privée de l’érudition, Paris, Philologicum, 2012, p. 87-106.
e
57. Françoise Waquet, L’Ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVI -
e
XXI siècles, Paris, CNRS Éditions, 2015, p. 250 et 256.
58. Fontenelle, « Éloge du Père Malebranche », dans Œuvres complètes. Tome VI, op. cit.,
p. 338.
59. Lettres des 8 déc. 1677 (Bologne, Biblioteca comunale, ms. B 1715) et 10 janv. 1691
(La Haye, Koninklijke Bibliotheek, ms. 72 C 4, f. 147) ; Charles Patin, Commentarius… in
antiquum monumentum Marcellinae e Graecia nuper allatum, Patavii, ex Typographia
Seminarii, 1688, p. 370.
60. Giuseppe Zivelonghi, « I manoscritti di Scipione Maffei nella Biblioteca Capitolare di
Verona », dans Gian Paolo Romagnani (dir.), Scipione Maffei nell’Europa del Settecento,
Verona, Cierre Edizioni, 1998, p. 463-467. La citation est tirée de l’avis au lecteur de l’édition
que Maffei donna de Cassiodore, Complexiones in Epistolas et Acta Apostolorum et
Apocalypsin…, Florentiae, ex Typografia Josephi Manni, 1721 (cit. : p. XV-XVI).
61. Fontenelle, « Éloge de Monsieur Varignon », dans Œuvres complètes. Tome VII, Paris,
Fayard, 1996, p. 22.
62. Fontenelle, « Éloge de Monsieur de Tournefort », dans Œuvres complètes. Tome VI, op. cit.,
p. 189-202 (cit. : p. 192) ; Joseph Pitton de Tournefort, Relation d’un voyage du Levant…, Paris,
Imprimerie royale, 1717, t. I, p. 189-190.
63. Fontenelle, « Éloge de Monsieur Du Verney », dans Œuvres complètes. Tome VII, op. cit.,
p. 197.
64. Catherine Wilson, The Invisible World. Early Modern Philosophy and the Invention of the
Microscope, Princeton University Press, 1995, chap. 7 (cit. : p. 221). Le reflux de la fin du
e
XVII siècle est discuté dans Dario Generali et Marc J. Ratcliff (dir.), From Makers to Users.
Microscopes, Markets and Scientific Practices in the Seventeenth and Eighteenth Centuries…,
Firenze, Olschki, 2007, avec not. un article de D. Generali sur « L’uso del microscopio in
Vallisneri », p. 231-270 ; la citation de Vallisneri est tirée son Epistolario, op. cit., p. 1850 (lettre
datée de 1706).
65. Érasme, Adages, op. cit., p. 1-15 (cit. : p. 4, 2, 11) ; sur les plaintes contre les imprimeurs,
poncif de la littérature du temps, voir Raphaële Mouren, « Les philologues et leurs éditeurs au
e
XVI siècle », dans Pedro M. Càtedra et Maria Luisa Lòpez Vidriero (dir.), La Memoria de los
libros, Salamanca, Instituto de historia del libro y la lectura, 2002, t. I, p. 499-506.
66. Cité d’après Corrado Viola, « Vecchia e nuova erudizione : Muratori e Magliabechi », dans
Studi secenteschi, 54 (2013), p. 106 ; sur les premiers travaux d’érudition de Muratori, voir son
autobiographie, « Lettera a Giovanni Artico di Porcìa », op. cit., p. 16-19 (cit. : p. 18).
e
67. Pascale Hummel, Mœurs érudites. Étude sur la micrologie littéraire (Allemagne, XVI -
e
XVIII siècles), Genève, Droz, 2002, p. 198-228.
68. Ibidem, p. 241-242.
69. Alan G. Gross, Joseph E. Harmon, Michael S. Reidy, Communicating Science. The
Scientific Article from the 17th Century to the Present, West Lafayette, Parlor Press, 2002, p. 38-
39 ; Simon Schaffer et Steven Shapin, Léviathan et la pompe à air : Hobbes et Boyle entre
science et politique [1985], Paris, La Découverte, 1993, p. 68 ; René Sigrist, La Nature à
l’épreuve. Les débuts de l’expérimentation à Genève (1670-1790), Paris, Garnier, 2011, p. 263-
291.
70. Thomas Spratt, History of the Royal Society of London for the Improving of Natural
Knowledge, London, J. Martyn et J. Allestry, 1667, p. 111-113.
71. George Lakoff et Mark Johnson, Les Métaphores dans la vie quotidienne [1980], Paris,
Éditions de Minuit, 1985, p. 201-202.
72. Voir, de façon générale, notre article « I letterati-editori. Produzione, finanziamento e
commercio del libro erudito in Italia e in Europa (XVII-XVIII secolo) », dans Quaderni storici,
72 (1989), p. 821-838.
73. [Lodovico Antonio Muratori], Delle riflessioni sopra il buon gusto nelle scienze e nelle arti.
Seconda parte, Venezia, Nicolò Pezzana, 1717, p. 169-171.
74. Giovanni Artico di Porcìa, Notizie della vita e degli studi del Kavalier Antonio Vallisneri
(Dario Generali, éd.), Bologna, Pàtron, 1986, p. 62-63.
75. Voir ses lettres des 2, 16 nov. 1680, 29 juil., 20 déc. 1689 dans Enrico Noris, Istoria delle
investiture delle dignità ecclesiastiche…, Mantova, Gio. Alberto Tumarmani, 1741, col. 85, 86,
294, 324-325.
76. Giornale de’ letterati d’Italia, 4 (1710), p. 251-252.
77. Lettres des 20 août, 12 sept. 1681, 16 mai, 20 juin 1682 (Correspondance inédite de
Mabillon et Montfaucon avec l’Italie…, op. cit., t. I, p. 22, 26, 31, 32).
78. Adrien Baillet, La Vie de Monsieur Descartes, Paris, Daniel Horthemels, 1691, p. 298-305
re
(de la 1 partie ; cit. : p. 304-305) ; peu importe ici que l’origine du conflit entre les deux
savants ait pu ne pas être telle (Vincent Jullien, « Descartes-Roberval, une relation
tumultueuse », dans Revue d’histoire des sciences, 59 (1998), p. 366).
79. P. Hummel, Mœurs érudites…, op. cit., p. 270-298 ; Sari Kivistö, The Vices of Learning.
Morality and Knowledge at Early Modern Universities, Leiden, Brill, 2014, p. 118-134 ;
Johannes Michael Reinel et Jacob Thomasius, Dissertatio philosophica de plagio literario…
[1673], Suobaci, M. Hagen, 1692, p. 275-276.
80. C. S. M. Rademaker, Life and Work of Gerardus Joannes Vossius…, op. cit., p. 125-167
(cit. : p. 148) ; sur l’interruption de la correspondance avec Grotius, p. 213-214.
81. G. F. Soli Muratori, Vita del proposto Lodovico Antonio Muratori…, op. cit., p. 298 et 206.
82. [L. A. Muratori], Delle riflessioni…, op. cit., p. 23.
83. Georges Vigarello, « Joie, tristesse, terreur… La mécanique classique des humeurs », dans
Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, G. Vigarello (dir.), Histoire des émotions. 1. De
l’Antiquité aux Lumières, Paris, Seuil, 2016, p. 250.
CHAPITRE 7

Penser les émotions dans la société du savoir,


e e
XVII -XXI siècle

La République des Lettres est, nul doute, un monde d’émotions. Cet


enseignement rejoint celui que livraient les chapitres consacrés aux XXe-
e
XXI siècles. De ces enquêtes dans un passé, proche et lointain, ressortent,

outre des émotions fortes et subtiles, positives et négatives, parfois


« superposées » et ambivalentes, une tonalité affective dans laquelle baigne
l’individu au travail, un flot constant et mouvant d’états émotionnels qui ne
sont pas sans incidence sur l’action, la relation à l’autre et à l’outil, la
recherche et ses produits 1. L’économie du travail intellectuel, sa matérialité
ainsi que l’incidence d’agents et de phénomènes extérieurs amènent de
mêmes émotions, quand autrui se révèle amical ou hostile, quand les outils
viennent à manquer, quand le lieu de travail favorise ou gêne l’activité,
quand la recherche bloque ou marche comme sur des roulettes, etc. La
confrontation entre deux moments historiques laisse voir, mutatis mutandis,
un régime émotionnel similaire en nature aussi bien qu’en densité. De
surcroît, la description qui est donnée des émotions ressenties ne diffère
guère : des textes des XVIIe et XVIIIe siècles pourraient avoir été écrits
aujourd’hui, et des chercheurs des XXe-XXIe siècles auraient pu dire ce que
les savants du passé ont dit. Bien sûr, il est des références qui ne sont plus
pertinentes – le chercheur au comble de l’énervement dans une bibliothèque
n’invoque désormais plus Bude et les Turcs. Par ailleurs, il serait imprudent
de découper dans le temps des aires émotionnelles sur la base de quelques
exemples personnels ; ce serait négliger la diversité de tempéraments dans
une même période : il est dans la République des Lettres un Saumaise
belliqueux et un Vossius plutôt pondéré ; dans le monde des historiens du
e
XX siècle, le contraste est réel, pour en rester à deux contemporains

illustres, entre « Febvre […] impatient, plus vif, cédant volontiers à la


confrontation polémique » et « Bloch […] plus réservé, raisonneur,
persévérant, précis 2 ».
Le travail scientifique porte donc à la manifestation de mêmes
émotions, tout à la fois nombreuses et diverses, présentant des
constellations similaires et des alternances également contrastées. Comment
pourrait-il en être autrement ? Hier aussi bien qu’aujourd’hui, il est de la
même façon un travail par corps, un travail où les sens sont mobilisés, un
travail qui amène le maniement d’outils matériels, un travail qui, même s’il
n’a pas une dimension collective, ne se fait jamais dans une solitude
absolue, un travail qui, dans son processus, comporte un ensemble
d’opérations analogues (collecte des données, écriture, publication). Pour
qui étudie, dans une approche d’ordre écologique, le travailleur dans son
milieu, en suivant les liens personnels et réels qui l’attachent à ce milieu, il
est clair que les émotions constatées aux XXe-XXIe siècles ne sont pas un
phénomène original, moderne. À la question en ce sens posée en tête du
chapitre 6, la réponse est non.
Est-ce à dire que rien ne change au long de trois-quatre siècles
d’histoire ? Doit-on conclure sur un atemporel de l’ordre émotionnel ? Ce
serait faire abstraction des discours que les travailleurs intellectuels ont
tenus sur les émotions. Comment les ont-ils considérées ? Quelle incidence
leur ont-ils reconnue dans leur sphère d’activité ? Les ont-ils réprouvées,
légitimées ? Comment les ont-ils négociées dans leur travail, un travail qui
est œuvre de l’esprit, pour ne pas dire de la raison ? Et d’abord pensaient-ils
pouvoir y échapper ? Répondre à ces questions passe par l’examen des
coordonnées de nature anthropologique et intellectuelle qui sont celles du
monde du savoir au cours du temps ; il est, en effet, des affirmations
anciennes qui ne sont plus recevables aujourd’hui et des principes modernes
qui ne se posaient pas par le passé ou, du moins, pas dans les mêmes
termes. La comparaison entre deux moments historiques permet alors
d’approcher les émotions autrement, non plus dans leurs manifestations,
mais dans ce qu’elles ont pu représenter pour les travailleurs mêmes. Les
textes où ils ont dit ce qu’ils pensaient sont d’ampleur variable, parfois un
ouvrage, parfois de courts passages, de brefs développements, voire une
réflexion marginale dans un écrit d’ordre scientifique. Quels qu’ils soient,
ils n’offrent pas des pensées théoriques à valeur générale, mais des points
de vue concrets, voire des remarques circonstancielles référant à une
activité spécifique – le travail intellectuel. Les opinions de ces praticiens
paraîtront parfois bien simples en regard des considérations de haute portée
que l’on peut lire dans des écrits relevant de la philosophie, de la
psychologie, de la sociologie des sciences ou des neurosciences. Reste
qu’elles sont des convictions intériorisées et assumées qui n’ont pas été sans
régir des pans entiers de l’économie intellectuelle, depuis la discipline de
métier jusqu’aux productions du travail.

Le républicain des lettres : un homme


déchu en proie aux passions
Prendre le point de vue des hommes au travail dans les lointains XVIIe et
e
XVIII siècles permet de faire ressortir un trait alors distinctif : l’emprise des
passions. Ce que disait très généralement Francis Bacon : « L’entendement
humain n’est pas une lumière sèche : en lui s’infusent la volonté et les
passions ; ce qui entraîne des sciences taillées sur mesure, car ce que
l’homme désire être vrai, il le croit de préférence. C’est pourquoi il rejette
les choses difficiles, par impatience dans la recherche ; les choses
modérées, parce qu’elles contraignent nos espérances ; les profondeurs de la
nature, par superstition ; la lumière de l’expérience, par orgueil et par
morgue, de peur de paraître occuper l’esprit à des objets vils et changeants ;
les paradoxes, à cause de l’opinion du vulgaire. Bref, c’est de mille façons
parfois imperceptibles que les passions imprègnent et imbibent
l’entendement 3. »
Cette emprise des passions est rapportée à une donnée anthropologique,
la faiblesse de l’homme. Depuis la Chute, la nature humaine est corrompue
et dissociée de la raison. Cette conception pessimiste se trouve chez Adrien
Baillet dont les positions sont fortement colorées de l’augustinisme de Port-
Royal. Le premier volume de ses Jugemens des sçavans se concluait sur
l’impossibilité qu’il y avait à dresser la liste complète de tous les
« préjugés » qui « préviennent ou altèrent la liberté que notre esprit devrait
avoir pour bien juger des livres […]. Car on peut dire qu’ils se multiplient
en nous à proportion que la faiblesse de notre esprit est grande et que la
force de nos passions est violente. L’ignorance dans laquelle nous sommes
nés, jointe au peu d’amour que nous avons de la vérité, contribue encore
beaucoup à les augmenter ». Ce constat valait tout autant pour les savants
dont, dans les volumes suivants de ce qui aurait été une bibliographie
critique aux proportions colossales, Baillet se proposait de rassembler les
jugements qu’ils avaient portés sur des ouvrages relevant de l’ensemble du
savoir. Et de préciser : « … je les considère néanmoins pour la plupart
comme des hommes plus ou moins environnés de ténèbres, de faiblesses et
de passions dont les jugements sont par conséquent sujets à l’erreur 4. »
Une opinion du même ordre se lit sous la plume de Muratori dans son
autobiographie ; il voyait dans les passions animant « ces grands animaux
de la gloire que sont les savants » la marque de « la nature humaine si faible
et si corrompue 5 ». Cette vie fut écrite en réponse à un projet que le peu
illustre Giovanni Artico di Porcìa envoya à partir de 1721 aux savants
italiens les meilleurs dans chaque branche du savoir pour qu’ils retracent,
selon un canevas donné, « l’histoire de leur esprit », soit leur itinéraire
intellectuel depuis leur première formation. L’ensemble de ces
autobiographies formerait « un traité pratique » à valeur exemplaire,
guidant au mieux les jeunes générations dans l’avancement du savoir. Dans
ce but pédagogique, les auteurs devaient faire état de leurs progrès et
réalisations, mais aussi de leurs erreurs et aveuglements qui étaient jugés
pardonnables : « car il est difficile que notre esprit s’en défende puisqu’il
est vêtu de chair, c’est-à-dire puisqu’il est opprimé par les passions et est
trompé par les sens 6. »
L’historia litteraria allemande examina comme à la loupe dans de
multiples ouvrages, dissertations, exercices académiques et autres écrits de
micrologie littéraire les obstacles de toutes sortes qui contrariaient le
progrès du savoir ; ces travaux, précisons-le, ne sont guère originaux dans
leur substance : ils reprennent et compilent des idées courantes dans le
monde universitaire des années 1670-1730. Le jeu des passions était
abondamment pointé et, avec elles, une faillite du jugement, un jugement
qui était imparfait, défectueux, corrompu. À titre d’exemple, on citera la
grosse dissertation de Christian Gottfried Philippi, De impedimentis
eruditionis a corrupto hominum intellectu… qui fut présentée à l’université
de Leipzig en 1723. L’auteur, après avoir défini ce que corrompu voulait
dire – passer d’un statut original intact et heureux à un statut misérable et
malheureux, avec pour conséquence agir mal ou en sens contraire et, de là,
s’attirer de grands maux –, en venait au jugement (intellectus) de l’homme
ainsi négativement affecté. La cause majeure et primaire de la corruption du
jugement était, en suivant les théologiens, la Chute de l’homme quand
l’intellect humain se trouva désormais privé de la connaissance de toutes les
choses surnaturelles et limité dans la connaissance des choses naturelles. Le
fonctionnement du jugement était en conséquence soumis à de multiples
entraves (impedimenta) dont les préjugés et, avec eux, les passions
humaines 7. Si l’on pouvait pallier quelque peu leur incidence – et Philippi
donnait dans sa dissertation des « remèdes » – ou les discipliner – comme le
faisait Muratori quand, en colère, il aurait été tenté de donner une belle gifle
à qui l’attaquait violemment et injustement –, reste que d’abord elles
s’imposaient à l’homme corrompu.

L’objectivité : règle de métier et passion


académique
Cette opinion, similaire dans les mondes catholique et protestant, n’a
plus cours dans la sphère intellectuelle. Le savant reste bien « vêtu de
chair » ; mais, il n’est plus un être déchu. Par ailleurs, il s’inscrit désormais
dans un ordre intellectuel placé sous le signe d’un ethos dominé par la
rationalité et par le rejet de la subjectivité, par le contrôle, ou mieux, la
négation des émotions (les passions des XVIIe-XVIIIe siècles). À cet endroit, il
convient de s’arrêter à une notion qui fit son apparition dans les
années 1850 et s’imposa, comme un mot d’ordre, dans le monde
scientifique : l’objectivité.
Il n’est pas ici de notre propos d’explorer les soubassements
philosophiques et culturels du concept ni de suivre pas à pas la chronologie
et la géographie de sa diffusion dans les diverses branches du savoir et
encore moins d’entrer dans le débat collatéral sur la nature (art ou science ?)
de certaines disciplines. Plus simplement, on s’intéressera aux
conséquences que l’objectivité emporta dans l’ordre sensible du monde
scientifique.
Un article de Lorraine Daston sur l’économie morale de la science et le
livre qu’avec Peter Galison elle a consacré à l’objectivité permettent un
balisage. L’objectivité scientifique émergea dans les années centrales du
e
XIX siècle ; à l’instar d’une avalanche, le phénomène se densifia dans les

années 1860-1870, devenant dans le monde savant non seulement une


norme mais un ensemble de pratiques. On s’en tiendra à cette conclusion
sans suivre les deux auteurs distinguant différents « régimes d’objectivité »
dans une histoire qu’ils retracent jusqu’à la fin du XXe siècle sur la base de
la fabrication des images d’atlas scientifiques – atlas étant par eux
largement entendu puisque englobant jusqu’aux sites numériques et
internet.
« Être objectif, écrivent-ils, c’est aspirer à un savoir qui ne porte aucune
trace de celui qui sait, un savoir qui ne soit pas marqué par le préjugé ou
l’acquis, par l’imagination ou le jugement, par le désir ou l’effort. »
L’objectivité scientifique est d’abord et surtout un effacement du moi. Elle
vise à éliminer toute forme d’intervention humaine dans l’observation de la
nature, toute idiosyncrasie chez le chercheur. Cet effacement porte à
l’instauration d’un moi scientifique, d’un moi de travail, d’un moi sans
subjectivité. Ce dernier mot est l’autre terme d’un binôme qui s’imposa
d’emblée. Objectivité et subjectivité sont étroitement liées dans les textes,
se définissant réciproquement. La subjectivité apparaît ici comme
« l’ennemi intérieur » qui doit être combattu par les techniques mises en
place par l’objectivité scientifique, techniques portant à la retenue, à
l’autodiscipline et à l’autocontrôle. L’objectivité scientifique passe donc par
une répression de la subjectivité. Le savant objectif se trouve bien paré de
vertus correspondant à des normes de conduite et de compétence – patience,
ténacité, endurance, humilité, etc. – nécessaires au succès de sa recherche ;
il ne fait pas moins preuve de détachement émotionnel 8.
Un modèle de savant, destiné à durer, s’instaura sous les traits d’un
parangon de rationalité et d’impersonnalité, dépourvu de chair et de sang,
d’émotions et de sentiments. Le style des publications révèle la
désincarnation, l’impersonnalité de leur auteur au point de sembler ne pas
avoir été écrites par un être humain 9. En effet, l’écriture scientifique, telle
qu’elle se codifia et se normalisa tout au long du XXe siècle, devint, on l’a
vu au chapitre 5, une prose objective caractérisée par un style hautement
impersonnel, de plus en plus impersonnel. En tant que telle, elle n’est en
rien la traduction d’une neutralité de position, mais l’abstention délibérée de
toute émotion. Alan Gross, l’un de ses meilleurs analystes, l’a présentée
comme « une invention rhétorique soigneusement élaborée, un appel non
rationnel à l’autorité de la raison », une invention qui repose sur « un mythe
où, apparemment, la raison a subjugué les passions 10 ».
Le mythe ne se limita pas aux seules sciences dures, aux sciences à atlas
que L. Daston et P. Galison ont considérées (à l’exception curieuse de la
géographie). L’objectivité gagna d’autres savoirs et elle y devint d’autant
plus prégnante qu’elle fut une valeur longuement instillée par
l’enseignement, par l’inculcation de méthodes et de règles, devenant,
pourrait-on dire, une seconde nature. Prenons l’histoire. Ranke, le père
fondateur de l’histoire comme science, en diffusa les principes dans le
séminaire qu’il tint chez lui à Berlin pendant de nombreuses années et dans
les exercices pratiques qui s’y faisaient. Il en sortit nombre de disciples qui,
devenus professeurs, répandirent à leur tour dans les universités allemandes
les méthodes de travail sur les sources qui leur avaient été enseignées et les
principes d’objectivité et de détachement qui, selon les mots du maître,
amenaient à « se dépouiller de toutes ses sympathies et antipathies », à
« éteindre » sa propre personnalité 11. En France, l’histoire positive eut son
discours de la méthode dans l’ouvrage de Langlois et Seignobos,
Introduction aux études historiques (1898), un ouvrage destiné au premier
chef aux étudiants, à ceux qui s’engageaient dans la carrière de l’histoire.
Cette discipline était présentée comme celle « où il est le plus nécessaire
que les travailleurs aient une conscience claire de la méthode dont ils se
servent. La raison, c’est qu’en histoire les procédés de travail instinctifs ne
sont pas […] des procédés rationnels ; il faut donc une préparation pour
résister au premier mouvement 12 ». La démarche historienne impliquait
l’acquisition d’un esprit critique qui n’était pas naturel : il fallait « adopter
un mode de pensée contraire à la pensée spontanée, une attitude d’esprit
contre nature », écrit Seignobos dans sa Méthode historique appliquée aux
sciences sociales (1901), et d’abord l’acquérir par un effort identique à celui
que fait l’apprenti nageur qui doit « refréner ses mouvements spontanés et
[…] faire des mouvements contre nature 13 ». Il y avait là l’acquisition d’une
« technique de l’esprit », pourrait-on dire en détournant la célèbre
expression de Marcel Mauss appliquée au corps, la comparaison faite par
Seignobos avec le nageur y portant, on ne saurait mieux. Cet effort pour
acquérir un moi critique, scientifique amenait à dépouiller le moi naturel,
reniant ce qu’il avait de spontané, pour ne pas dire d’émotionnel. Les
principes énoncés par Langlois et Seignobos devinrent des règles du métier
qui furent durables dans la profession. Ils ne se révèlent que mieux dans
l’écriture des livres et des articles. L’historien universitaire, constate
Antoine Prost, produit « un texte objectivé » où « il met entre parenthèses
[sa] personnalité […]. Dans sa substance, l’ouvrage achevé donne à lire
uniquement des énoncés objectivés, le discours anonyme de l’Histoire ; il
est fait d’énoncés sans énonciation 14 ».
Les principes de l’histoire méthodique persistèrent d’autant mieux
qu’ils devinrent la doxa du monde enseignant. Le modèle proposé dans
l’Introduction et le format même du livre se sont perpétués dans des
ouvrages méthodologiques jusque dans les années 1940. Encore, les
manuels d’initiation à la recherche historique publiés dans les années 1980-
2010 en diffèrent peu, et « cet immobilisme, souligne Philippe Carrard, est
particulièrement manifeste dans les chapitres qu’ils consacrent aux
différents aspects de l’énonciation et de la diction », avec tout
particulièrement la recommandation d’un style impersonnel, l’élimination
de la première personne, le rejet d’un style figuré – peu importe désormais
que les vues sur l’histoire soient désormais autres. Dans l’écriture de ces
exercices d’apprentissage du métier que sont la dissertation, le mémoire ou
la thèse, le novice est amené à abdiquer son moi personnel au profit d’un
moi scientifique. À suivre les manuels, ce moi s’orne moins d’inventivité et
de talent que de patience, de modestie, de rigueur, d’impartialité, autant de
vertus qui, on l’a vu, connotent le savant objectif. Certes, ces manuels sont
destinés aux étudiants. Ils ne correspondent pas moins à une certaine image
que la profession a d’elle-même, contribuant ainsi à répliquer un modèle
d’historien non émotionné 15. À ce point, il faudrait également prendre en
compte ces conseils, avertissements, voire simples remarques qui se sont
fait entendre dans les cours et les travaux pratiques, les séminaires ou
encore lors de la correction des exercices : ne pas prendre parti, ne pas
s’impliquer, maintenir dans l’écriture une position de neutralité. Joua encore
(et d’abord) dans la force durable du postulat d’objectivité, l’adhésion qui
fut celle des professeurs d’histoire de lycée, comme il ressort d’une étude
portant sur leur association pendant la première moitié du XXe siècle 16.
Ainsi, des enseignants transmettaient des éléments d’une méthode qu’ils
avaient apprise à l’université à des élèves qui, pour certains, se retrouvèrent
comme étudiants sur les bancs de cette même université ; il y aurait là un
phénomène de reproduction circulaire qui mériterait une investigation
poussée au-delà des années 1950 ainsi que du compartimentage usuel des
travaux de recherche qui tendent à faire du secondaire et du supérieur deux
mondes séparés.
La longue traîne du principe d’objectivité tel que l’avait promu l’école
méthodique et que le favorisèrent l’enseignement, la production historique
et son écriture, fut encore confortée au fil du temps par des courants de
pensée, comme le structuralisme et le marxisme, appliqués à la recherche de
lois. Le scientisme triomphant des années 1950-1960 amena l’importation
du discours des sciences « dures » dans les sciences humaines : cela se
traduisit par « l’effort pour éliminer les traces du sujet de l’énonciation en
utilisant par exemple les verbes à la forme passive ou pronominale
(“l’analyse qui sera faite”, “le texte se lit”), ou encore des expressions
impersonnelles (“il convient”, “il suffit 17”) ». À vrai dire, il n’y avait là
qu’un new look donné au principe énoncé par Seignobos qui prônait
l’adoption de « la langue des sciences naturelles » en harmonie avec une
« histoire qui avait commencé à se constituer en science 18 ».
Scientificité et objectivité colorent tout autant les agendas des sciences
sociales dans leur institutionnalisation. On s’en tiendra à des remarques
rapides. Dans Les Règles de la méthode sociologique (1895) de Durkheim,
les parallèles avec les sciences expérimentales ne manquent pas, que ce soit
dans la construction historique de la discipline ou dans son propos : l’étude
des faits sociaux comme des choses ; il s’ensuit que le sociologue doit « se
mettre dans l’état d’esprit où sont physiciens, chimistes, physiologistes ».
La cause de « la sociologie objective, scientifique et méthodique », pour
citer une expression qui se trouve dans la préface de la deuxième édition
(1901), implique distanciation et rupture avec « le sens commun », avec
« les impressions confuses, passagères, subjectives ». D’où une « discipline
rigoureuse » à laquelle l’esprit doit se soumettre, ce qui ne va pas sans
« une longue et spéciale pratique ». Le sociologue doit « s’affranchir de ces
fausses évidences qui dominent l’esprit du vulgaire […]. Ce qui rend cet
affranchissement particulièrement difficile en sociologie, souligne
Durkheim, c’est que le sentiment se met souvent de la partie. Nous nous
passionnons, en effet, pour nos croyances politiques et religieuses, pour nos
pratiques morales bien autrement que pour les choses du monde physique ;
par suite, ce caractère passionnel se communique à la manière dont nous
concevons et expliquons les premières ». Devenir sociologue passait par le
respect d’une méthode propre à une science autonome ainsi que par la
construction d’un moi scientifique, différent de celui du vulgaire et
dépouillé de tout sentiment, de toute passion 19.
L’anthropologie s’est constituée à une époque où les perspectives
rationalistes étaient dominantes ; le positivisme, une défiance de la
psychologie, l’influence de l’empirisme ont porté à supprimer subjectivité
et émotions chez l’anthropologue. Le Manuel d’ethnographie de Marcel
Mauss (1947), qui fut d’abord un cours donné dans les années 1929-1939,
mettait « d’emblée en garde contre une subjectivité immédiatement associée
au “danger de l’observation superficielle” ». Et Mauss de préciser : « Ne
pas “croire”. Ne pas croire qu’on sait parce qu’on a vu ; ne porter aucun
jugement moral. Ne pas s’étonner. Ne pas s’emporter. » D’où le principe
positif : « L’objectivité sera recherchée dans l’exposé comme dans
l’observation. » L’observation participante qui, promue par Malinowski, est
devenue le modèle a, pour l’ordre de questions qui est le nôtre, porté à des
recommandations de neutralité du chercheur sur le terrain. Dans cette
occultation de la subjectivité ont encore joué, ici, comme en histoire, les
courants de pensée marxiste et structuraliste 20. L’enseignement a contribué
à la persistance de cet effacement et ce, jusqu’à une date fort proche de
nous, du moins en Europe. Le chercheur, par un « dressage » à tendance
intellectualiste, était formé à être objectif et détaché. L’enseignement de
méthode, longtemps fort limité, ne disait guère sur l’expérience, forcément
émotionnelle, du terrain ; dans les cours et séminaires, cet aspect des choses
était négligé, si ce n’est tu, et les manuels, quand ils abordaient
l’observation participante, passaient rapidement sur les émotions du
chercheur sur le terrain 21. Pour l’anthropologue comme pour le sociologue
ou l’historien, la construction d’un moi scientifique hautement réglé par des
principes intellectuels et méthodologiques, par des techniques d’observation
et par des procédures de travail, passait par l’occultation d’un moi subjectif
et émotionné : ainsi, le chercheur acquérait, dans l’ordre scientifique, une
seconde nature à l’enseigne de l’objectivité, de la neutralité.
Une proscription similaire des références ouvertes à la subjectivité du
chercheur caractérise aussi les études littéraires, telles qu’au début du
e
XX siècle elles s’imposèrent et se diffusèrent depuis la Sorbonne avec

Lanson dont on notera qu’il était dans l’université de Paris le collègue de


Durkheim, de Langlois et de Seignobos. Sans entrer dans le détail de ses
écrits de méthode – mot-clé du dispositif –, on notera l’affranchissement
que devait opérer le chercheur de tout ce qui n’était pas de l’ordre de la
science, soit sympathies et antipathies, préférences et dogmes, désirs et
rêveries, partis pris ; il y avait là « autant de très mauvaises habitudes » que
devait purger « la saine discipline des méthodes exactes ». Cette remarque
faite dans une conférence intitulée « L’esprit scientifique et la méthode de
l’histoire littéraire » (1909) se poursuivait en ces termes : « Notre métier
consiste à séparer partout les éléments subjectifs de la connaissance
objective, l’impression esthétique des passions et des croyances partiales, à
éliminer tout ce qui ne peut être productif que d’erreur ou d’arbitraire, à
retenir, filtrer, évaluer tout ce qui peut concourir à former une
représentation exacte du génie d’un écrivain ou de l’âme d’une époque. »
Cela s’opérait par la mise en œuvre de « procédés de contrôle, de réduction
et d’interprétation » dont Lanson donnait une longue liste (étude des
manuscrits, collation des éditions, discussion d’authenticité et d’attribution,
chronologie, bibliographie, biographie, recherches de sources, dessins
d’influence, histoire des réputations et des livres, etc.) qu’il concluait d’un
éloquent « que sais-je encore 22 ? ».
L’objectivité enseignée passa aussi, dans certaines disciplines, par une
éducation des sens ; il s’agissait de les former au nom de la science et d’en
ôter tout ce qui ressortissait à la subjectivité de la personne. On s’en tiendra
au regard dont la formation a été laissée de côté par L. Daston et P. Galison
et à des exemples pris dans des disciplines autres que celles qu’ils ont
considérées dans leur ouvrage, soit la géographie, l’histoire de l’art et
l’archéologie, des disciplines qui s’institutionnalisèrent en France au temps
de l’essor de l’objectivité. La géographie « moderne », qui se posa comme
« une science visuelle » ou « une science du visible », promut « une
éducation de la vision », l’acquisition d’un « regard averti ». À cet effet,
une panoplie de moyens fut déployée : monstration de cartes, de
photographies, projections, dessins au tableau lors du cours magistral ;
exercices pratiques de dessins, de croquis, de cartes, de coupes demandés
aux étudiants ; excursions géographiques constituant ce que Vidal de la
Blache appela « l’école de plein air » ; création d’instituts de géographie
renfermant de multiples ressources pédagogiques. Par le biais de ces
procédés, « un regard géographique » s’acquérait, différent du regard trivial
du touriste ou esthétique de l’artiste, un regard expert, professionnel,
scientifique, dépouillé de toute idiosyncrasie. « Une éducation des yeux »
fut aussi un objectif de l’archéologie et de l’histoire de l’art qui devinrent
disciplines universitaires dans le dernier tiers du XIXe siècle. Un
enseignement spécifique et méthodique se mit en place à cet effet ; il passa
par la monstration d’images et par des projections lors des cours, par des
visites de musées, par la création d’instituts d’art et d’archéologie, par la
constitution de collections de moulages. Ainsi s’éduquaient les yeux des
jeunes archéologues et historiens d’art, et ce n’était pas au Beau mais à la
Science. François Benoît, qui fonda à Lille en 1900 un institut d’histoire de
l’art doté d’un outillage considérable pour une éducation méthodique et
scientifique du regard, notait que là les étudiants « apprennent à voir […] en
se référant non à cette chose vague qu’on appelle le goût, mais à des lois
physiques et des règles techniques ». Ainsi, au moment où se mettaient en
place ces disciplines « modernes », la formation des élèves ajoutait à
l’inculcation de savoirs livresques objectivement construits, l’apprentissage
d’un regard tout aussi objectif en ce que, normé et disciplinairement calibré,
il réprimait, contenait, neutralisait les impressions et émotions que suscitait
la vue d’un paysage, d’une œuvre d’art, d’un monument 23. Ce qui
s’explicita alors que les enseignements se mettaient en place entra par la
suite dans les procédures tacites de la formation qui, allant sans dire, ne
persistèrent que mieux.
Encore dans le monde universitaire de la mémoire longue, les
publications des prédécesseurs et les modèles que certaines ont représentés
ne furent pas sans incidence dans la reproduction des arts de faire. Ce que
Philippe Descola a noté pour la tradition des règles de l’écriture
monographique en anthropologie et qui n’est pas sans valoir ailleurs.
« Fruits d’un consensus implicite, ces conventions d’écriture n’apparaissent
pas toujours comme telles aux jeunes néophytes dans la profession : tout
imprégnés encore de la lecture de leurs aînés, ils tendent à adopter de
manière quasi spontanée un style et des règles de composition qu’ils
identifient à un savoir-faire désirable. Ce processus de reproduction des
compétences engendre […] l’effacement du sujet connaissant derrière
l’anonymat du sens commun scientifique 24… »
Dans des cultures professionnelles ainsi dominées par l’idéologie de la
science et de la raison, les émotions étaient forcément suspectes ; en
conséquence, elles devaient être écartées ou, pour le moins, maîtrisées,
filtrées. L’enseignement, à forte tendance intellectualiste, joua à plein dans
la reproduction et la persistance d’un idéal d’objectivité, d’un modèle de
chercheur contrôlant par une autodiscipline et par la mise en œuvre de
techniques ce qu’il éprouvait, ressentait, autrement dit sa subjectivité 25. À
ce point, on soulignera la persistance du couple antithétique objectivité-
subjectivité. Dans ce binôme, le premier terme est placé en position haute et
amène, en conséquence, une minoration du second, soit de tout ce qui réfère
au sensible. Le principe d’objectivité emporte une transmutation de l’auteur
qui doit dépouiller, si ce n’est sa personnalité, du moins son ressenti,
élément négatif car « contaminant » la valeur – objective – de ce qu’il écrit.
Le couple objectivité-subjectivité a encore tiré sa force de ce qu’il
s’inscrivait dans une constellation d’oppositions, parfois fort anciennes, qui
sont communes dans le monde intellectuel, en général, universitaire, en
particulier : esprit-corps, raison-émotion, intelligible-sensible, écrit-oral,
masculin-féminin 26. Or, ces modes binaires ne sont pas que des oppositions
lexicales commodes ; ils réfèrent à un ordre des choses où tout ce qui relève
du premier terme est apprécié, valorisé, majoré, alors que tout ce qui
ressortit au second est déprécié, dévalué, minimisé, comme alléguant des
réalités jugées inférieures sur l’échelle des valeurs propres à un monde
professionnel.
Que l’objectivité ait eu une telle incidence et qu’elle exerça une si
longue domination pose question alors que des contestations se firent très
tôt entendre. Il n’est que de penser à Nietzsche moquant ces historiens
devenus des « neutres, ou, pour m’exprimer d’une façon plus cultivée, les
éternels objectifs. Rien n’agit plus sur les personnalités lorsqu’on les a ainsi
effacées, jusqu’à en faire disparaître à jamais le sujet, ou, comme on dit,
lorsqu’on les a ainsi réduites à l’“objectivité 27” ». À y regarder de plus près,
l’objectivité ne fut pas qu’une règle à suivre, qu’une nécessaire discipline
d’esprit, qu’un principe intellectuel, à son tour, neutre. Elle fut aussi une
passion. L’historien des sciences Paul White a montré, dans un travail sur
Darwin, que « des affects d’ascétisme » colorent le moi scientifique du
savant objectif. Élargissant le propos, il a noté que dans l’ouvrage de L.
Daston et de P. Galison, l’objectivité dans les sciences dures « est à maintes
reprises décrite en termes émotionnels : une aspiration, un souhait, un
effort, une dévotion farouche, un désir, une passion, une motivation, une
anxiété, une crainte, un sentiment – surtout – de contrôle 28 ». Une
« objectivité passionnée » caractérisait le travail de laboratoire tel qu’il est
décrit dans une étude anthropologique portant sur un institut d’immunologie
dans les années 1980 29. Dans le monde tout autre de l’histoire, il a été
remarqué que dans le séminaire de Ranke, « l’objectivité devenait des actes
de passion. Les étudiants de Ranke montraient leur objectivité non
seulement en parlant du passé sans passion, mais aussi en parlant
passionnément de la démarche critique 30 ». Enfin, ce caractère passionnel
de l’objectivité ne procéderait-il pas aussi de ce qu’elle fut d’emblée un
idéal 31 ou, pour le moins, une norme exigeante à atteindre, à s’efforcer
d’atteindre dans les conduites et les choix scientifiques ? De cette
conjonction d’une règle de métier enseignée et d’une passion académique
hautement valorisée, l’objectivité tira une force impérieuse qui n’est pas
sans expliquer sa longue permanence dans le monde du savoir : elle devint
la marque de fabrique du chercheur. En conséquence, la subjectivité, les
impressions, les sentiments, les émotions n’avaient plus droit de cité dans
l’œuvre scientifique ; au mieux, ils étaient relégués aux marges des
publications. Un processus de dénaturalisation était à l’œuvre faisant du
savant objectif un neutre.

Le timide retour du refoulé


L’objectivité, devenant un principe, on n’ose écrire une loi, régissant le
monde savant – et il faudrait considérer le renforcement qui aurait résulté
de son emprise dans toutes les disciplines –, a amené une minoration, si ce
n’est la disparition de son contraire, la subjectivité. Son emprise est
demeurée forte dans l’écriture des sciences dures. Le style des articles n’a
pas varié, restant neutre. Dans les revues scientifiques aujourd’hui
électroniques (avec ou sans contrepartie imprimée), le format hautement
codifié de l’IMRAD est demeuré en vigueur, inchangé dans son économie
globale. À la date de 2007, alors que déjà 95 % des journaux STM
(sciences, technique et médecine) étaient sous une forme électronique, une
réticence des chercheurs à utiliser toutes les possibilités offertes par le
nouveau format était notée ; elle était rapportée à la crainte d’une dérive
vers de l’informalité et de la subjectivité 32. On remarquera qu’aujourd’hui –
et l’on ne sait si c’est pour conjurer un tel dévoiement – la présentation des
manuscrits soumis aux revues scientifiques est très strictement et très
précisément encadrée dans tous ses éléments ; il n’est que de donner un
coup d’œil sur les sites de revues, telles que Nature, Scientific Reports ou
PLOS Biology, aux rubriques Submit, Publish, Submission Guidelines et à
leurs multiples sous-rubriques. La codification qui existait du temps du
papier s’est encore développée à la mesure des possibilités offertes aux
auteurs, à la mesure aussi des déviances potentielles.
L’objectivité, en tant que principe, a été l’objet de discussions et de
contestations dans les sciences humaines et sociales, ce qui – et c’est là
notre propos – a porté à reconnaître place et dignité à la subjectivité de
l’historien, de l’anthropologue, de tous ceux qui font de la recherche
qualitative, domaines auxquels on en restera. Au terme d’une évolution qui
avait commencé à se dessiner dans les années 1970 – date variable suivant
les pays et les disciplines –, il arriva que l’émotion fût non seulement prise
en considération mais qu’elle fût investie d’une valeur cognitive. Pour
autant, des principes de travail portant à la minoration de la subjectivité sont
demeurés et ils ont continué, on l’a vu, à être enseignés ou à faire école par
le biais de la lecture des travaux des prédécesseurs. En conséquence, les
changements ne pouvaient être que lents et d’échelle variable.
Auparavant, un bref coup d’œil rétrospectif montre que l’objectivité
proclamée s’avéra dans la pratique difficile à respecter absolument. Son
contraire revenait subrepticement, voire ouvertement. Et ce, dès le temps
des fondateurs. Ainsi, Ranke ne fut pas toujours aussi objectif qu’on le
penserait ; quant à Seignobos, l’auteur en France du discours de la méthode
de l’histoire positive, il « n’a pas écrit l’histoire dont il avait fait la
théorie » ; d’ailleurs, il reconnaissait « la subjectivité fondamentale de
l’historien », la méthode critique fonctionnant à l’instar d’un « garde-fou
contre la subjectivité inhérente au métier 33 ». Le manquement au principe
scientifique d’objectivité se trouva publiquement dénoncé dans un contexte
aussi solennel que hautement émotionné, celui du premier congrès
international des sciences historiques qui se tint après le conflit mondial :
on est en 1923 à Bruxelles. Henri Pirenne, prononçant le discours
d’ouverture devant une assemblée prestigieuse, devant des savants qui
avaient vécu les souffrances de la guerre ou comme lui, la prison et la
déportation, évoquait la condition de l’historien. À l’instar de ses confrères
en science, il devait atteindre « le détachement » ; ce qui lui était bien plus
difficile, notamment lorsqu’il étudiait l’histoire de son pays, alors que sa
personnalité était en jeu. « Pour arriver à l’objectivité, à l’impartialité sans
laquelle il n’est pas de science, précisait Pirenne, il lui faut donc comprimer
en lui-même et surmonter ses préjugés les plus chers, ses convictions les
mieux assises, ses sentiments les plus naturels et les plus respectables. » Il
soulignait que les congrès internationaux, manifestation collective et
universalisante, étaient à cet endroit « salutaires » – on notera cet élément
œcuménique de la topique congressiste tout en rappelant que les historiens
allemands n’avaient pas été invités à Bruxelles. Puis, faisant le procès de
l’histoire descendue dans l’arène et de la théorie malfaisante qu’elle avait
soutenue, il était amené à faire l’éloge de la méthode comparative comme
permettant de s’élever à la connaissance scientifique, à l’objectivité, à
l’impartialité, en dépassant ces « passions passagères » liées au
nationalisme et à l’impérialisme, en s’affranchissant « des idoles du
sentiment 34 ». L’objectivité, toute difficile à atteindre qu’elle fût, demeurait
la norme d’une histoire qui se voulait scientifique ; elle impliquait la
réduction de la subjectivité, l’affranchissement des préjugés, des passions et
autres idoles du sentiment.
Le principe d’objectivité n’a été véritablement mis en cause dans les
sciences humaines et sociales qu’à partir des années 1970 sous l’incidence
de courants de pensée divers dont, très directement, pour en rester à notre
propos, la réflexivité. Le reflexive turn a amené un retour du sujet et battu
en brèche l’idéal scientiste d’un chercheur parangon de rationalité et
d’impersonnalité. La réflexivité est entrée dans la discipline de métier ;
largement pratiquée, elle a porté à objectiver méthodes et approches, à
rendre compte de parcours personnels, voire d’aspects de la vie privée. Un
exemple remarquable est constitué par ces exposés que des sociologues
éminents ont faits pendant plusieurs années (1994-2004) au séminaire
« Histoires de vie et choix théoriques » du Laboratoire de changement
social de Paris 7. Dans les récits qu’ils ont livrés, non souvent sans crainte
ni gêne et très rarement avec plaisir, le chercheur apparaît, selon Jean-
Philippe Bouilloud qui en a fait l’analyse, comme « un être désirant,
espérant, souffrant, tout ensemble théâtre d’émotions et lieu de
mémoire 35 ».
Dans les mêmes années, un phénomène culturel d’importance était à
l’œuvre ; il se jouait dans l’université. Le binôme objectivité-subjectivité a
été, on l’a vu, couramment inscrit dans une constellation de couples
antithétiques dont raison-émotion et masculin-féminin ; objectivité, raison
et masculin qui s’opposaient à subjectivité, émotion et féminin
représentaient un ordre de valeurs supérieur. Cet ordre était celui
qu’incarnait l’université, monde de la raison et société exclusivement
masculine depuis les origines de l’institution. Or, de façon significative,
dans la seconde moitié du XXe siècle, l’université est devenue un monde
mixte, de plus en plus mixte, d’abord dans la population étudiante, ensuite
dans la population enseignante. Dans ce changement sociologique si ce
n’est anthropologique, la domination masculine est loin d’avoir totalement
cédé, et ce serait un jeu d’en pointer les traces, par exemple, dans les formes
de la reconnaissance et, plus ordinairement, dans les prises de la parole en
réunion. Pour autant, alors que l’antithèse masculin-féminin s’estompait, le
binôme objectivité-subjectivité perdait son ancrage genré, et émotion son
caractère associé d’infériorité et de moindre compétence.
La reconnaissance, si ce n’est une revendication, de la subjectivité est
aujourd’hui manifeste. Ainsi, on lit dans un guide pour la thèse publié en
2003 : « L’objectivisme scientifique est faux. Il y a toujours de la
subjectivité et donc autant la reconnaître ouvertement 36. » Très récemment,
un philologue se penchant sur sa discipline montrait qu’elle est bien moins
objective qu’il n’y paraît : à toutes les étapes du travail de l’édition de
textes classiques, des désaccords importants existent entre les philologues
amenant une part non négligeable de subjectivité ; le chapitre 3 consacré à
la recension porte en exergue une citation d’un philologue italien disant
« l’objectivité est une illusion », propos que l’auteur fait sien 37. Plutôt que
de poursuivre dans une énumération de déclarations générales, il a paru
préférable de voir ce qu’il en était précisément dans des disciplines que l’on
a déjà abondamment convoquées, et d’aller au-delà du pur vocable
subjectivité.
En histoire, la discipline de métier a joué dans le maintien d’une
persona professionnelle neutre, contrôlant ou tentant de contrôler les forces
s’exerçant en sens contraire, forces dont la réalité était d’évidence. Alors
même que les agendas disciplinaires changeaient, que le contexte
intellectuel et culturel évoluait, le couple, devenu dilemme, objectivité-
subjectivité est resté à la base du raisonnement dans une interrogation sur le
moi de l’historien. On s’en tiendra à quelques exemples très concrets.
Le projet d’ego-histoire lancé par Pierre Nora au début des années 1980
visait à réintégrer la subjectivité dans le travail des historiens, une
subjectivité que la méthode effaçait, occultait. Or, présenter la part vécue
dans son parcours de recherche n’entrait pas dans les codes de la profession,
dans l’ethos de l’historien tel qu’il se concevait. P. Nora dut faire face à des
doutes et essuya des refus. Michelle Perrot envoya sa contribution tout en
souhaitant qu’elle ne soit pas publiée, donnant, entre autres, la raison
suivante : « quelques-uns de mes “proches” pensent que j’ai mis un peu trop
de moi dans ce texte, dépassant sans doute les limites du genre et
m’exposant peut-être ainsi inutilement au regard d’autrui, dans ce cadre qui
reste tout de même assez universitaire. » Si finalement elle accepta de
publier, il en alla tout autrement d’Annie Kriegel qui hésita, puis renonça
avant de publier quelque dix ans plus tard un très gros volume de mémoires,
explicitant alors son refus : « Une chose est de penser au singulier, une autre
que l’univers du “je” envahisse le champ de l’écriture. J’avais jusque-là,
dans mes articles, mes études, mes livres, scrupuleusement banni tout ce qui
pouvait apparaître comme relevant de l’opinion individuelle, du jugement
subjectif, du témoignage personnel 38. » Quant à ceux qui, plus ou moins
enthousiastes, répondirent positivement à la sollicitation de Pierre Nora,
s’ils ont livré un aperçu familial, un itinéraire professionnel, des choix
militants ou politiques, un parcours de recherche historique, ils ont comme
fermé la porte sur le jeu des émotions dans leur travail d’historien. Pierre
Nora a salué à juste titre dans l’ouvrage « un genre nouveau, pour un nouvel
âge de la conscience historique ». Pour autant, l’habitus traditionnel de
réserve n’avait été qu’entamé ; des émotions auréolent bien l’historien, elles
ne semblent guère pénétrer son travail.
En 1984, une enquête sur « la profession médiéviste » ne suscita à la
question portant sur la réflexivité, les pratiques qui en découlent et les
modalités de sa mise en œuvre qu’un nombre limité de réponses. Ce
« silence » amenait l’historien qui faisait l’analyse de cette rubrique à
s’interroger sur « une incompréhension, voire […] une hostilité à l’encontre
de questions jugées “métaphysiques”, “subjectives” et “futiles” à la fois »,
sur « l’expression d’une résistance des universitaires, retranchés dans un
discours professionnel » ou encore sur une difficulté à la mise en forme du
propos. Il y avait là plus qu’un gap avec les nouvelles perspectives
théoriques dont le rappel constituait le (très) gros de l’article, un gap qui
interrogerait sur « la mort du vieux démon positiviste » chez ceux qui font
l’histoire 39.
Les notions d’objectivité et de subjectivité, de raison et de passion
venaient, en une sorte de balancement, sous la plume de Georges Duby,
dans l’autopsie de son métier d’historien, les premières bornant ou
contrôlant les secondes dans leur irrésistible affirmation. Duby se disait
« convaincu de l’inévitable subjectivité du discours historique » tout en le
fondant sur « les assises les plus fermes ». Ayant fait le choix de « l’histoire
nouvelle », il avait fait sien « un parti pris [qui] relativise non seulement les
faits, mais encore la sacro-sainte objectivité du positivisme ». Face aux
documents, il était impossible de « n’être plus qu’un regard neutre », ou
encore « d’être des détecteurs inertes ». Bien plus, « la plupart des
trouvailles procèdent de ce germe de fantaisie qui porte l’historien à
s’écarter des chemins trop suivis, de son tempérament. C’est-à-dire de cette
personnalité que la stricte morale positiviste entendait neutraliser ». Suivait
immédiatement la réserve : « Qu’on ne m’imagine surtout pas répudiant
cette morale ; c’est elle qui confère à notre métier sa dignité. » Et d’évoquer
le travail critique de l’historien sur ses matériaux et, dans la construction, la
part de l’imagination, « à condition que ma raison la gouvernât
fermement ». À terme, il n’avait plus seulement à livrer un « procès-
verbal » de sa recherche mais aussi à « faire partager aux lecteurs une
émotion, celle que j’avais moi-même éprouvée ». C’était tout l’enjeu du
travail de l’écriture dans la fonction médiatrice qui revenait à l’historien.
« Il y parvient d’autant mieux qu’il est plus sensible », soulignait Duby, et
de poursuivre : « Il doit contrôler ses passions, mais sans cependant les
juguler, et il remplit d’autant mieux son rôle qu’il se laisse, ici, là, quelque
peu entraîner par elles. Loin de l’éloigner de la vérité, elles ont chance de
l’en approcher davantage 40. »
Antoine Prost a intercalé dans ce « traité d’initiation au travail de
réflexion » que sont ses Douze leçons sur l’histoire, son point de vue sur
l’historien pris entre objectivité et subjectivité. Par exemple, dans
« l’enracinement personnel des questions historiques » avec, tout
particulièrement, « le poids de la personnalité ». À cet endroit, ayant noté
que « tout métier “intellectuel” met en jeu la personne même », il
poursuivait en exprimant sa conviction : « Je ne crois pas qu’on puisse être
un bon historien sans un brin de passion, signe d’enjeux intellectuels
forts. » Puis d’appeler à un travail d’élucidation des motivations – « la
passion aveugle » – ou, citant Marrou, à « une psychanalyse existentielle ».
Ce qui doit amener à atteindre « une meilleure rationalité » et non conduire
à une « hypertrophie du sujet-historien » avec, pour conséquence, la
production du discours comme simple opinion subjective. Et de poursuivre :
« La question de l’historien doit ainsi rester tendue du plus subjectif au plus
objectif ». Il y a là « un premier éclairage à la question récurrente de
l’objectivité en histoire. L’objectivité ne peut provenir du point de vue de
l’historien, car il est nécessairement situé, nécessairement subjectif […].
Plutôt que d’objectivité, mieux vaudrait parler d’impartialité et de vérité. Or
elles ne peuvent qu’être laborieusement conquises par la démarche de
l’historien. Elles sont au terme de son travail, pas à son commencement. Ce
qui renforce l’importance des règles de la méthode. » Ainsi, l’historien, être
par nature subjectif, devenait, par la maîtrise de son métier et sous
l’incidence d’une auto-analyse, impartial dans la recherche de la vérité ; « le
bouillonnement des affects » était à objectiver, à contrôler, à discipliner ; le
dernier mot restait à la méthode 41.
Objectivité et subjectivité sont aussi les deux pôles du cheminement que
Sheila Fitzpatrick a retracé dans un essai fascinant où elle évoque ses
travaux sur le monde soviétique ainsi que des écrits d’ordre biographique
consacrés à deux de ses proches. Formée à l’objectivité et à la recherche sur
les sources d’archives, puis militante de l’objectivité contre tout biais
partisan et politique, elle ne reconnaissait pas moins, même dans ses
travaux les plus objectifs, la part d’une forte réponse subjective à ce qu’elle
étudiait, « un sentiment de connaissance émotionnelle ». Dans son premier
livre (1970), pour exprimer ce qu’elle ressentait, elle recourut à une citation
d’un historien anglais du XIXe siècle qu’elle plaça en tête de sa préface.
Ainsi, se trouvaient respectées les règles de la discipline et conjurée la
crainte de passer pour « émotionnelle ». Au terme de ce parcours, quelque
quarante ans plus tard, elle avouait, après la subjectivité du travail
biographique, un repli vers l’objectivité, tant par un goût personnel pour le
détachement que devant les dangers de complaisance, de pseudo-
profondeur et de solipsisme trouble qu’elle voyait dans une
hypersubjectivité. S’ajoutait le risque pour l’historien qu’à force d’enlever
des masques, il ne se trouvât face au vide 42 – un vide que l’on suppose
glacial, sans émotion aucune.
Les historiens de métier contemporains n’ont en France guère discuté
des problèmes de l’énonciation ; et, note Philippe Carrard qui a, sur ce
point, passé en revue la production française, « quand ils ont abordé le sujet
de leur présence dans les textes qu’ils rédigent, leurs déclarations ont
souvent tendu à renforcer une certaine vue non critique de l’objectivité ».
Dans leurs travaux, ils sont le plus souvent restés dans une neutralité
académique, celle du nous, ou du on qui sont loin d’avoir aujourd’hui
disparu. Un je de l’historien organisant son discours et assumant ses choix
daterait des années 1960. Un je partisan est rare dans l’historiographie
savante. S’il est, via des adjectifs et autres qualificatifs, des traces d’un
jugement ou d’une indignation – encore cela vaut pour des sujets sensibles
(d’ordre surtout politique) –, « la personne passionnelle » de l’historien
n’apparaît que rarement dans un travail de recherche universitaire. Ainsi, de
façon assez générale, l’historien ou l’historienne, à laquelle P. Carrard
élargissait le propos, fait abstraction de sa « personne affective » dans ses
productions savantes, restant au neutre scientifique ; ce qui ne veut pas dire
que l’homme ou la femme qui travaille sur des réalités odieuses, affreuses
ou révoltantes soit un cœur sec et ne soit pas personnellement affecté 43.
En revanche, on peut voir, et parfois d’abondance, indignation,
déception, frustration, mais aussi admiration, joie, enthousiasme, en fait
toute la gamme des émotions, dans des récits autobiographiques dus à des
historiens sous la forme de mémoires, de souvenirs, d’entretiens qui sont
aujourd’hui légion. Reste que dans le livre ou l’article de recherche de ces
mêmes historiens, elles demeurent très généralement hors champ 44. Un
constat similaire vaudrait pour des écrits liés à la carrière universitaire. Le
« mémoire de synthèse de l’activité scientifique » que le candidat à l’HDR
doit depuis 1988 joindre à son dossier, mémoire communément dénommé
ego-histoire, met en scène une réflexivité plutôt décapée d’affects ; du
moins, c’est l’impression que l’on a retirée à la lecture de plusieurs d’entre
eux où l’auteur se borne à exprimer le plaisir pris à une recherche, à
évoquer son émerveillement face à une trouvaille dans les archives, à
déplorer un contretemps ou une déconvenue. A pu jouer, il est vrai, dans un
écrit entrant dans un dossier présenté pour obtenir une qualification
professionnelle, une certaine prudence ou réserve portant à ne pas exposer
publiquement la part émotionnelle d’un moi de chercheur. À moins que
dans ce rituel d’institution, l’historien-candidat ne se soumette – une
dernière fois – au code traditionnel de métier.
La différence ressort lorsque l’on prend en compte les points de vue qui
se sont fait entendre chez des chercheurs allant sur le terrain, lointain ou
proche. Elle s’inscrit ici aussi en opposition au modèle scientiste et
positiviste dominant. L’ethnologue devait taire ses émotions dans ses
publications ; sauf exception, il n’en faisait état – et succinctement – que
dans des liminaires, ou bien, sans que cela ne fût fréquent, dans un ouvrage
qui n’était pas stricto sensu de recherche. Par ailleurs, la doxa qui portait à
une empathie envers la population étudiée formait comme un écran à
l’expression des émotions inappropriées suscitées par l’Autre – et elles ne
manquaient pas, on l’a vu. Taire ses réactions n’allait d’ailleurs pas sans un
coût émotionnel pour le chercheur qui, professionnellement parlant, était
tenu, sur ce point, à la neutralité sous peine d’être jugé émotif, incompétent
et de voir son travail disqualifié ; ce « silence » pour se conformer à la
norme, pour être reconnu légitime, imposait un travail émotionnel qui
pouvait être intense. C’est dans ce contexte, maintes fois décrit, que les
émotions ont fait retour. Très progressivement, et plus tôt et davantage aux
États-Unis et en Angleterre.
Le développement qui suit n’a pour objet que de poser quelques jalons
dans des champs disciplinaires aussi divers qu’immenses ; on le fera
principalement à partir de travaux qui, par leur forte dimension
bibliographique, fraient une voie dans un maquis d’études générales et
ponctuelles, théoriques et appliquées, mobilisant des acquis d’autres
disciplines, en particulier de la sociologie des émotions. Ici aussi la
réflexivité a eu son incidence amenant à prendre le chercheur pour objet de
la recherche, autrement dit, suivant une formule plus synthétique et plus
éloquente en anglais, « to research the researcher », faisant ressortir un moi
émotionné, parfois investi du premier rôle. On signalera tout
particulièrement l’incidence qu’ont eue les études féministes dans la
reconnaissance des émotions dans la recherche de terrain, à partir
notamment d’une conduite plus empathique de l’entretien 45.
L’ouvrage méthodologique de Sherryl Kleinman et Martha A. Copp
disait, dès son titre, Emotions and Fieldwork, la réalité des émotions que
suscitait le terrain. Dans ce qu’elles présentaient comme « une étude de
terrain des chercheurs de terrain » (a field study of fieldworkers), où elles
mettaient à profit tant leur propre expérience qu’une imposante
bibliographie, elles montraient la part considérable des émotions que le
chercheur éprouvait dans le processus de la recherche, à toutes ses étapes,
dans le détail de toutes les opérations. Ressortait en opposition la mutation
que la norme scientifique avait imposée en faisant du chercheur sur le
terrain un observateur objectif, neutre, produisant des textes analogues. Cet
ouvrage avait d’abord une fonction pédagogique en donnant à voir au
néophyte ce qui advenait réellement sur le terrain, soit une vision à la fois
diverse de celle que les publications livraient et moins idéalisée que le
principe de plaisir accolé à la tâche semblait promettre. Plus important. Il
invitait le chercheur à ne pas éviter, nier, contrôler ses émotions, mais à en
prendre acte et à les intégrer dans son travail, à en faire des instruments
d’analyse, ne serait-ce qu’en s’interrogeant sur la raison de telle ou telle
émotion éprouvée sur le terrain 46.
Cet ouvrage qui date de 1993 est souvent cité. Pour autant, encore à la
hauteur de 2004, les émotions dans l’observation participante n’avaient
suscité qu’un intérêt limité. Dans un volume collectif qui démontrait que les
émotions sont centrales dans la production de l’ethnographie, une
anthropologue pouvait s’interroger sur le peu d’attention qui leur avait été
accordé ces dernières années alors que l’abondante littérature suscitée par la
réflexivité, les questions du genre et du statut relatif auraient dû porter au
contraire. Les comptes rendus de terrain mettant en avant des éléments
émotionnels suscitaient encore de la méfiance qu’elle rapportait au poids
que conservaient des opinions liées à la tradition positiviste, à une idéologie
professionnelle et à la distance durable (et d’ailleurs réciproque) d’avec la
psychologie 47. En 2006, les organisateurs d’un colloque à Oxford sur le
thème Emotions in the field : the psychology and anthropology of fieldwork
experience constataient dans l’appel à contributions la réalité de la pratique
traditionnelle : « Les émotions sur le terrain sont encore enterrées dans les
souvenirs individuels et les journaux personnels, dans des récits
confidentiels à des amis, à la famille, à des collègues, à des étudiants. Et
cependant, en dépit des efforts “scientifiques” pour exclure, dominer ou
amender nos propres sentiments et personnalités, la subjectivité laisse sa
marque sur toutes les facettes de la recherche. » Puis, ils posaient une série
de questions prenant en compte les émotions, non seulement leur réalité
dans le travail du chercheur mais aussi leur fonction d’outils de la
connaissance : « Comment les expériences émotionnelles, les attachements
et détachements affectent-ils les anthropologues à la fois comme personnes
et comme chercheurs ? Comment y faisons-nous face, comment les
intégrons-nous et les employons-nous comme des méthodes pour arriver à
une meilleure compréhension ? Comment les émotions influencent-elles
notre observation participante et notre plus ample travail d’interprétation et
d’explication ? Comment concilions-nous émotion et subjectivité avec nos
buts scientifiques et quelles sont les conséquences de tels amalgames pour
l’anthropologie 48 ? »
Dans l’objectivation des émotions a aussi joué le fait que dans ces
mêmes années des chercheurs – dont le nombre a aussi augmenté – se sont
portés de plus en plus sur des terrains qui, même s’ils étaient proches,
étaient éprouvants, voire très éprouvants, en ce qu’ils se situaient dans des
environnements qui étaient dangereux ou hostiles ou pouvaient le devenir,
en ce qu’ils mettaient le chercheur aux prises avec des réalités sociales
dures et douloureuses, voire en ce qu’ils conjuguaient risques physiques et
psychologiques. On en a donné des exemples aux chapitres 2 et 4. Le
rapport issu de la très large enquête sur le Risk to Well-Being of Researchers
in Qualitative Research (2007), rapport qui met en œuvre le gros de la
littérature sur le sujet ainsi que les résultats d’une large consultation,
soulignait la réalité, la diversité, la force des émotions sur le terrain ; elles
étaient une évidence 49. Il arrivait même qu’elles submergent le chercheur
avec l’effroi, le trouble, la douleur ressentis dans un environnement
inquiétant, voire hostile, face à des situations de violence ou de désespoir,
en présence de personnes en grande souffrance physique ou morale.
L’intensité de telles réactions a amené à réfléchir à une gestion des risques
émotionnels ; dans les stratégies qui sont envisagées, revient toujours la
nécessité de parler ouvertement des émotions éprouvées sur le terrain 50. Le
temps du silence était révolu.
Prendre acte des émotions était une chose, qui en entraîna une autre : ne
pas les rejeter dans des marges anecdotiques, mais les intégrer pleinement
dans le travail. Ce qui n’était pas aussi aisé qu’il n’y parût : d’une part, le
chercheur pouvait sur le terrain être submergé par un flot d’émotions
parfois antagonistes et ambiguës au point de ne pouvoir dire précisément ce
qu’il ressentait ; d’autre part, il n’était guère préparé à un travail introspectif
alors que – et cela est sans cesse répété – la formation portait à être objectif,
détaché, neutre 51. Au-delà de ces difficultés, l’expérience émotionnelle est
jugée partie intégrale de la recherche. Les émotions éprouvées sur le terrain
sont une ressource à mobiliser ; elles fonctionnent comme un signal alertant
le chercheur sur un phénomène d’importance ; elles apportent des données à
considérer dans l’analyse ; elles sont un instrument cognitif en ce qu’elles
servent à la compréhension du phénomène étudié. C’est là ce qui ressort de
travaux, surtout menés par des chercheuses sur des terrains relevant
notamment de l’anthropologie médicale et de l’anthropologie de la
sexualité 52. Le retour des émotions, longtemps neutralisées, marginalisées,
refoulées, n’est pas allé sans excès : il s’est traduit par des récits où le
chercheur devient l’objet de son terrain ; c’est d’ailleurs là l’une des
critiques qui a été faite au genre de l’autoethnographie dans lequel on a
dénoncé une tendance à l’exhibition et au narcissisme 53.

*
Au terme de ce parcours à grandes enjambées, il est clair que les
émotions ne sont plus ces impedimenta que déploraient Philippi et autres
auteurs de l’historia litteraria ; elles ne sont plus neutralisées comme sous
le règne absolu de l’objectivité ; elles ont fait retour, timidement ou plus
franchement, selon les savoirs et aussi les personnes ; elles sont même
exposées dans des publications scientifiques, voire reconnues comme outils
de la connaissance. Reste que la recherche continue à se faire au « subjectif
54
imparfait » ; encore l’expression ne vaut-elle que pour des secteurs des
sciences humaines et sociales ; encore cet imparfait laisse mesurer la part
limitée qui, même là, reste faite à la subjectivité. Voir comment les
émotions ont été pensées dans le travail scientifique pendant quatre siècles
révèle la dévaluation, le contrôle, la censure que, de façon diverse mais
cumulative, elles ont subis. Et cette discipline a fonctionné. Alors que le
monde savant déborde d’émotions – les chapitres 1 à 6 le montrent à
l’évidence – son image publique, celle des publications, allègue « une
culture sans émotions 55 », qui demeure largement telle.

1. Cette remarque doit beaucoup au travail de psychologie appliquée de Béatrice Cahour et


Alain Lancry, « Émotions et activités professionnelles et quotidiennes », dans Le Travail
humain, 74, 2 (2011), p. 97-106.
2. Bertrand Müller, « “Un espace de petite révolution intellectuelle” : la correspondance Bloch-
Febvre », dans Espaces Temps/Les Cahiers, 59-61 (1995), p. 128.
3. Francis Bacon, Novum organum (trad. et éd. Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur), Paris,
PUF, 1986, p. 115.
4. Adrien Baillet, Jugemens des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs. Tome premier,
Paris, Antoine Dezallier, 1685, p. 563-564 ; sur la position augustinienne de Baillet, voir Aude
e
Volpilhac, « Le secret de bien lire ». Lecture et herméneutique de soi en France au XVII siècle,
Paris, Champion, 2015, p. 300-308.
5. Lodovico Antonio Muratori, « Lettera a Giovanni Artico conte di Porcìa », dans Dal
Muratori al Cesarotti. Tomo I. Opere di Muratori (éd. Giorgio Falco et Fiorenzo Forti), Milano,
Napoli, Ricciardi, 1964, p. 34 et 36.
6. Giovanni Artico di Porcìa, « Progetto ai letterati d’Italia per scrivere le loro vite », dans
Raccolta d’opuscoli scientifici e filologici, 1 (1728), p. 127-143 (cit. : p. 137). Sur ce projet, son
but et son inspiration, voir notre article « Autobiografie di letterati o “il buon gusto in Italia” »,
dans Sergio Luzzatto et Gabriele Pedullà (dir.), Atlante della letteratura italiana. Vol. II. Dalla
Controriforma alla Restaurazione, Torino, Einaudi, 2011, p. 597-604.
e
7. Pascale Hummel, Mœurs érudites. Étude sur la micrologie littéraire (Allemagne, XVI -
e
XVIIIsiècles), Genève, Droz, 2002, p. 156 et suiv. ; Sari Kivistö, The Vices of Learning.
Morality and Knowledge at Early Modern Universities, Leiden, Brill, 2014, p. 6-7, 13.
8. Lorraine Daston, « The moral economy of science », dans Osiris, 10 (1995), p. 3-24 (surtout
p. 18-23) ; L. Daston et Peter Galison, Objectivité [2007], Dijon, Les Presses du réel, 2012, not.
chap. 1 et 4 (cit. : p. 25, 198, 239 ; traductions reprises d’après l’original).
9. Paul Thagard, « The passionate scientist : emotion in scientific cognition », dans Peter
Carruthers, Stephen Stich, Michael Siegal (dir.), The Cognitive Basis of Science, Cambridge
University Press, 2002, p. 235 ; Max Charlesworth et al., Life Among the Scientists. An
Anthropological Study of an Australian Scientific Community, Oxford University Press, 1989,
chap. 5 : « The myth of objectivity and the impersonal scientist ».
10. Alan G. Gross, Joseph E. Harmon, Michael S. Reidy, Communicating Science. The
Scientific Article from the 17th Century to the Present, West Lafayette, Parlor Press, 2002,
chap. 8 ; A. G. Gross, Starring the Text. The Place of Rhetoric in Science Studies, Carbondale,
Southern Illinois University Press, 2006, p. 28-29 (cit.) ; voir aussi G. Nigel Gilbert et Michael
Mulkay, Opening Pandora’s Box. A Sociological Analysis of Scientists’ Discourse, Cambridge
University Press, 1984, chap. 3.
11. Kasper Risbjerg Eskilden, « Leopold von Ranke, la passion de la critique et le séminaire
d’histoire », dans Christian Jacob (dir.), Les Lieux de savoir. 1. Espaces et communautés, Paris,
Albin Michel, 2007, p. 462-482 (cit. : p. 464 et 471).
12. Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques [1898],
Paris, Kimé, 1992, p. 22.
13. Charles Seignobos, La Méthode historique appliquée aux sciences sociales, Paris, Félix
Alcan, 1901, p. 32-37 (cit. : p. 32-33) ; voir, de même, dans l’Introduction, op. cit., p. 69-70 ; de
façon générale, Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire. Édition augmentée, Paris, Seuil,
2010, chap. 3.
14. A. Prost, Douze leçons…, op. cit., p. 266-267.
15. Philippe Carrard, Le Passé mis en texte. Poétique de l’historiographie française
contemporaine, Paris, Armand Colin, 2013, chap. 1 (cit. : p. 43).
16. Suzanne Citron, « Positivisme, corporatisme et pouvoir dans la Société des professeurs
d’histoire », dans Revue française de science politique, 27, 4-5 (1977), p. 698, 701, 702, 705,
713.
17. P. Carrard, Le Passé mis en texte…, op. cit., p. 110.
18. Antoine Prost, « Seignobos revisité », dans Vingtième siècle, 43 (juil.-sept. 1994), p. 113.
e
19. Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique [1895 ; 2 éd. : 1901], Paris,
Flammarion, 2010 (cit. : p. 78, 68, 77, 135, 68, 136) ; Jacqueline Feldman, « Objectivité et
subjectivité en science. Quelques aperçus », dans Revue européenne des sciences sociales, 40,
124 (2002), p. 99-100.
20. Sophie Caratini, Les Non-dits de l’anthropologie [2004]. Suivi de Dialogue avec Maurice
Godelier, Paris, Éditions Thierry Marchaisse, 2012, p. 31-35 (cit. : p. 31) ; Marcel Mauss,
Manuel d’ethnographie [1947], Paris, Payot, 1967, p. 9 (cit.).
21. S. Caratini, Les Non-dits de l’anthropologie…, op. cit., p. 25, 31-35 ; James Davies,
« Subjectivity in the field. A history of neglect », dans Dimitrina Spencer et J. Davies (dir.),
Anthropological Fieldwork : a Relational Process, Cambridge Scholars Publishing, 2010,
p. 236-237 ; « Disorientation, dissonance, and altered perception », dans J. Davies et Dimitrina
Spencer (dir.), Emotions in the Field. The Psychology and Anthropology of Fieldwork
Experience, Stanford University Press, 2010, p. 94.
22. Cette conférence a été publiée dans un recueil de textes de Gustave Lanson, Méthodes de
l’histoire littéraire, Paris, Les Belles Lettres, 1925, p. 21-37 (cit. : p. 33-35) ; bien des éléments
de cette conférence sont détaillés et amplifiés dans le chapitre « Histoire littéraire », qu’il donna
pour un ouvrage collectif dirigé par le mathématicien Émile Borel, De la méthode dans les
sciences. Deuxième série, Paris, Félix Alcan, 1919, p. 221-264. Sur Lanson, sa méthode et la
diffusion de ses principes, voir Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres, de
re
Flaubert à Proust, Paris, Seuil, 1983, 1 partie.
23. Sur l’éducation disciplinaire du regard, voir notre ouvrage L’Ordre matériel du savoir.
e e
Comment les savants travaillent, XVI -XXI siècles, Paris, CNRS Éditions, 2015, p. 128-137.
24. Philippe Descola, « Rétrospections », dans Gradhiva, 16 (1994), p. 17.
25. Une même remarque vaut aussi pour l’éducation médicale portant à la construction d’une
persona non émotionnelle, via la neutralisation des affects, et ce d’autant plus qu’elle s’inscrit
dans une culture qui a mis l’accent sur le rationalisme et l’objectivité scientifique (Allen C.
Smith et Sherryl Kleinman, « Managing emotions in medical schools : students’ contacts with
the living and the dead », dans Social Psychology Quarterly, 52, 1 (1989), p. 56-69 ; Johanna
Shapiro, « The feeling physician : educating the emotions in medical training », dans European
Journal for Person Centered Healthcare, 1, 2 (2013), p. 310-316).
26. François Laplantine, Le Social et le sensible. Introduction à l’anthropologie modale, Paris,
Téraèdre, 2005, chap. 3 : « Supplices et délices du binaire, la dichotomie du sens et du
sensible ».
27. Friedrich Nietzsche, Seconde considération intempestive. De l’utilité et de l’inconvénient
des études historiques pour la vie (1874), Paris, Flammarion, 1988, p. 118-119 (ital. dans le
texte).
28. Paul White, « Darwin’s emotions. The scientific self and the sentiment of objectivity », dans
Isis, 100 (2009), p. 825 (ital. dans le texte).
29. M. Charlesworth et al., Life Among the Scientists…, op. cit., p. 118.
30. K. Risbjerg Eskilden, « Leopold von Ranke… », art. cité, p. 462-482 (cit. : p. 472).
31. L. Daston, « The moral economy… », art. cité, p. 23 ; L. Daston et P. Galison, Objectivité…,
op. cit., p. 46.
32. John Mackenzie Owen, The Scientific Article in the Age of Digitization, Dordrecht, Springer,
2007, p. 96 (indication chiffrée), chap. 5 et 6.
33. Andreas Boldt, « Ranke : objectivity and history », dans Rethinking History, 18, 4 (2014),
p. 463-473 ; A. Prost, « Seignobos revisité », art. cité (cit. : p. 105, 110).
34. Henri Pirenne, De la méthode comparative en histoire. Discours prononcé à la séance
e
d’ouverture du V congrès international des sciences historiques, 9 avril 1923, Bruxelles,
M. Weissenbruch, 1923 (cit : p. 3, 13) ; Karl Dietrich Erdmann, Towards a Global Community
of Historians. The International Historical Congresses and the International Committee of
Historical Sciences, 1898-2000 [1987], New York, Berghahn, 2005, passim et chap. 7 (sur le
congrès de 1923).
35. Jean-Philippe Bouilloud, Devenir sociologue. Histoires de vie et choix théoriques, Toulouse,
Éditions Érès, 2009 (cit. : p. 382).
36. Rémi Hess, Produire son œuvre. Le moment de la thèse, Paris, Téraèdre, 2003, p. 165.
37. Richard Tarrant, Texts, Editors, and Readers. Methods and Problems in Latin Textual
Analysis, Cambridge University Press, 2016.
38. François Dosse, « Quand Chaunu se racontait… », dans Jean-Pierre Bardet, Denis Crouzet,
Annie Molinié-Bertrand (dir.), Pierre Chaunu historien, Paris, PUPS, 2012, p. 212-217 (cit. :
p. 217 et 215).
39. Jérôme Baschet, « Le chercheur, le “je” et l’objet », dans Médiévales, 7 (1984), p. 56-64
(cit. : p. 56).
40. Georges Duby et Guy Lardreau, Dialogues, Paris, Flammarion, 1980, p. 44 ; G. Duby,
L’Histoire continue, Paris, Odile Jacob, 1991, p. 73-81.
41. A. Prost, Douze leçons…, op. cit., p. 94-100.
42. Sheila Fitzpatrick, « Getting personal », dans Sebastian Jobs et Alf Lüdtke (dir.), Unsettling
History. Archiving and Narrating in Historiography, Frankfurt, Campus Verlag, 2010, p. 183-
197 (cit. : p. 194 ; ital. dans le texte).
43. P. Carrard, Le Passé mis en texte…, op. cit., p. 104-124 (cit. : p. 116, 118).
44. On prolonge ici le constat fait par P. Carrard (Ibidem, p. 306-307) de l’absence dans
l’historiographie française actuelle d’études contenant une importante composante
autoréférentielle.
45. Catherine Lutz, « Emotions and feminist theories », dans Jeannette Marie Mageo (dir.),
Power and the Self, Cambridge University Press, 2001, p. 104-121 ; Janet Holland, « Emotions
and research », dans International Journal of Social Research Methodology, 10, 3 (2007),
p. 195-209 ; Kristin Blakely, « Reflections on the role of emotions in feminist research », dans
International Journal of Qualitative Methods, 6, 2 (2007), p. 59-68.
46. Sherryl Kleinman et Martha A. Copp, Emotions and Fieldwork, Newburry Park, CA, Sage,
1993 (cit. : p. 3). L’ouvrage qui vise d’abord la recherche qualitative en sociologie étend le
propos à l’ensemble des chercheurs allant sur le terrain, faisant son profit de remarques sur le
sujet dues à des anthropologues.
47. Elizabeth Tonkin, « Being there : emotion and imagination in anthropological encounters »,
dans Kay Milton et Maruška Svašek (dir.), Mixed Emotions. Anthropological Studies of Feeling,
Oxford, Berg, 2005, p. 59-61 ; voir aussi, dans une perspective historique de la discipline,
l’introduction de M. Svašek, p. 2-7.
48. Publié dans D. Spencer et J. Davies (dir.), Anthropological Fieldwork…, op. cit., p. 2-3 ; cet
ouvrage ainsi qu’un autre intitulé Emotions in the Field. The Psychology and Anthropology of
Fieldwork Experience, op. cit., présentent les résultats de ce colloque.
49. Michael Bloor, Ben Fincham, Helen Sampson, Qualiti (NCRM) Commissioned Inquiry into
the Risk to Well-Being of Researchers into Qualitative Research, 2007
<www.cardiff.ac.uk/socsi/qualiti/CIReport.pdf> [consulté : 13 sept. 2017].
50. Voir, outre le rapport cité à la note précédente, l’article de Virginia Dickson-Swift et al.,
« Risk to researchers in qualitative research on sensitive topics : issues and strategies », dans
Qualitative Health Research, 18, 1 (2008), p. 133-144 (cit. : p. 139).
51. Pour un exemple, Edward J. Hedican, « Understanding emotional experience in fieldwork :
responding to grief in a Northern Aboriginal village », dans International Journal of Qualitative
Methods, 5, 1 (2006), p. 22.
52. Pour deux exemples donnant aussi la littérature sur le sujet : Elke Emerald et Lorelei
Carpenter, « Vulnerability end emotions in research : risks, dilemmas, and doubts », dans
Qualitative Inquiry, 21, 8 (2015), p. 741-750 ; Guadalupe Brak Lamy, « Emotions during
fieldwork in the anthropology of sexuality : from experience to epistemological reflexions »,
dans Electronic Journal of Human Sexuality, 15 (2012) <www.ejhs.org/volume
15/emotions.html>.
53. Sur ce genre, les critiques faites et les réponses données, voir Carolyn Ellis, Tony E. Adams,
Arthur P. Bochner, « Autoethnography : an overview », dans Forum : Qualitative Social
Research, 12, 1 (2011) <revue électronique : www.qualitative-
research.net/index.php/fqs/article/view/1589>.
o
54. C’est là le titre d’un article de Pierre Alphandéry et Sophie Bobbé ouvrant le n 94 (2014)
de Communications, intitulé Chercher. S’engager ?
55. Charlotte Bloch, Passion and Paranoia. Emotions and the Culture of Emotion in Academia
[2007], Farnham, Ashgate, 2012, p. 2, 140.
Conclusion

Une abondance, une profusion, un débordement d’émotions


accompagne le processus du travail scientifique dans son ensemble. Les
chapitres de ce livre les donnent à voir en ne bornant pas l’observation au
jeu relationnel entre les personnes, mais en saisissant l’individu dans toute
la gamme de ses activités ordinaires et extraordinaires, sur ses terrains
d’exercice, dans le maniement de ses outils, dans ses rapports aussi avec
des interlocuteurs multiples : à ce dernier endroit, il faudrait encore prendre
en compte les contacts parfois éprouvants que le chercheur est amené à
avoir avec l’administration à ses divers échelons 1. Dans ce processus où
chaque phase, chaque tâche se cumule à la précédente, l’individu peut être
pris dans un flot émotionnel parfois extrême, variable, bien sûr, suivant les
circonstances et les tempéraments. Il est donc, à côté des ordres
institutionnel, intellectuel, social et matériel de la science, une dimension
sensible, quasiment une constante.
Ce panorama que l’on a voulu large est cependant incomplet. Manque le
monde extraprofessionnel qui entoure le chercheur, un arrière-plan peut-
être, mais qui a son incidence. Le point de vue que l’on a adopté devrait
s’assortir d’études microscopiques saisissant l’individu dans son entièreté
de vie et d’action. Celui-ci, en effet, n’est pas sans importer dans son travail
des éléments exogènes, autrement dit « les choses ordinaires de la vie 2 »,
qui, constituant une charge émotionnelle, peuvent affecter son activité.
Comment en serait-il autrement ? À moins d’imaginer un être aisément
clivable, si ce n’est totalement clivé, entre personne privée et acteur
professionnel. Ces éléments exogènes peuvent être de nature autre, telles
des circonstances politiques qui ont pesé sur l’individu-chercheur. On se
bornera à un exemple extrême et « lointain ». En mai 1942 paraissait
l’ouvrage de Robert Fawtier Les Capétiens et la France. Leur rôle dans sa
construction. Ce livre avait pour origine un cours de Sorbonne dont il avait
été chargé d’abord en remplacement d’un collègue mobilisé, puis, après
l’armistice de juin 1940, comme suppléant d’un professeur qui avait dû
quitter Paris. Par son sujet – la construction de la France à sa naissance –, il
avait été pour lui, comme il l’écrivait dans l’avant-propos, une « besogne
réconfortante. Plus je m’y attachais, plus je me trouvais de raisons
d’espérer […]. Ce que j’éprouvais à écrire cette histoire, d’autres, je le
souhaitais, l’éprouveraient peut-être en me lisant […]. Et si ce livre ne
trouve pas les lecteurs que mérite à tout le moins l’intrépidité de mon
éditeur, il aura été pour moi, durant deux années, le fidèle compagnon qui
vous soutient dans l’épreuve, le bon Samaritain qui vous désaltère quand
votre âme a soif d’espoir ». Et de poursuivre dans un rappel à la discipline
de métier : « J’ai écrit ce livre avec amour, mais aussi avec sérénité. Il n’a
point à s’occuper de questions extérieures. Je n’avais donc pas à craindre de
voir mon patriotisme influencer ma manière de présenter les faits. Il traite
de temps assez lointains pour que ne jouent pas dans notre façon de les
apprécier, les préjugés que l’on peut avoir inconsciemment quand on
s’occupe de périodes plus proches de nous. » Ces lignes lourdes d’affects
allèguent le contexte qui fut celui du travail de l’historien : clairement, la
défaite et l’Occupation, tacitement, avec le patriotisme, l’engagement dans
la Résistance ; précisons qu’en juillet 1941, alors qu’il mettait le point final
à son avant-propos, il avait déjà été une première fois arrêté ; lorsque le
livre parut, il était, depuis avril 1942, au secret à Fresnes avant d’être
déporté à Ravensbruck 3. Des études autres seraient donc à faire sous la
forme de micro-histoires personnelles pour reconstruire dans sa totalité la
composante émotionnelle à l’œuvre dans le travail intellectuel. Il s’imposait
d’abord de mettre en évidence un phénomène qui a été négligé ou occulté.
Ce que l’on a fait.
Dans ce travail qui amène à une réhumanisation du monde scientifique,
le chercheur n’est plus une abstraction opérant dans l’empyrée des idées ni
un être neutre tout de raison. Il éprouve dans son travail émotions, affects,
passions, une vaste gamme avec des notes faibles et intenses, positives et
négatives, avec des alternances parfois violentes entre surprise et
agacement, bonheur et colère, joie et tristesse, etc. On en a vu bien des
exemples. Ils révèlent une moindre part des émotions positives, plus
précisément de leur expression publique, ce qui serait peut-être dû au code
social du milieu étudié 4. Il en ressort une prédominance des émotions
négatives dont on ne sait s’il faut la rapporter à des sources privilégiant le
malheur et entérinant l’adage populaire suivant lequel les gens heureux
n’ont pas d’histoire 5. À moins qu’elle n’allègue une culture judéo-
chrétienne de souffrance au travail. C’est là une question qui est à explorer.
Du mot souffrance, bien des situations de travail que l’on a décrites font
mesurer la réalité dans toute sa variété, mineure, passagère, forte, durable. Il
n’est que de penser, pour quelques exemples, à ces épreuves de nature et
d’incidence très diverses que sont travailler dans le froid d’une
bibliothèque, ne plus trouver un papier, voir s’afficher 404 Page not Found
après une longue navigation, ne pas obtenir une promotion, échouer dans
une recherche, faire un terrain éprouvant, être victime de plagiat. Des
expériences de ce genre, et pour certaines, elles sont courantes, sont, on l’a
vu, grosses d’émotions, d’autant plus intenses qu’elles s’inscrivent parfois
dans un va-et-vient entre des réactions contraires. La charge peut être lourde
pour l’individu dont le travail cumule dans son processus souvent long un
ensemble de tâches s’accompagnant de nombre d’activités, d’opérations, de
contacts, etc. Elle lui impose un travail émotionnel, d’ampleur variable, qui
consiste, d’une part, à négocier les émotions ressenties, d’autre part, à les
exprimer selon les règles de la communauté, c’est-à-dire dans le monde
universitaire à les euphémiser, à les dire de façon oblique, voire à faire
silence 6. Ainsi, les malaises, peurs, agacements, etc. éprouvés sur des
terrains lointains ou difficiles ont généralement été tus de crainte de passer
pour émotionnel, de ne pas être à la hauteur, de disqualifier son travail ; et
quand ces réactions ont été dites, cela a été de façon marginale, anecdotique
ou humoristique. L’auteur qui a été plagié garde, dans une majorité de cas,
le silence sur sa douleur ; du moins, il ne se lance pas dans une action
publique, redoutant une nouvelle épreuve dans laquelle il ne reçoit guère
d’aide de l’institution ou qu’un appui mesuré. La souffrance ressentie n’en
est que plus intense.
Cette souffrance au travail, l’université ne l’a pas prise en compte, à la
différence de l’entreprise où elle est un phénomène reconnu – la littérature
sur le sujet, qui ne date pas d’aujourd’hui, est immense – et traité. Alors
qu’elle adopte désormais une gestion managériale, il conviendrait aussi
qu’elle l’intègre dans l’évaluation de ses agents, qu’elle lui fasse une place
dans les grilles qu’ils ont à remplir 7. Une évaluation qui s’annonce plus
qualitative 8 ne devrait pas seulement revenir sur la comptabilité des
livrables et la mesure classante des indicateurs chiffrés, mais considérer le
travail du chercheur dans toute sa réalité, humaine aussi. Alors que la nature
émotionnelle du travail de recherche reste largement ignorée dans la culture
universitaire, il conviendrait d’en prendre acte d’abord dans les situations
de travail. Cela a commencé à se faire à l’attention de chercheurs qui vont
sur le terrain. On a envisagé et parfois mis en œuvre des techniques de
debriefing – intra- et extra-universitaires – faisant parler à chaud ou le plus
immédiatement possible des personnes ayant fait l’expérience de situations
éprouvantes afin que, par la verbalisation de leur ressenti et par une
information sur des suites éventuelles, elles puissent mieux gérer leurs
émotions et les troubles qui pourraient survenir, voire un impact à long
terme. Plus encore, il a été conseillé d’intégrer dans les apprentissages une
pédagogie en la matière pour, si ce n’est éviter, du moins tempérer risques
et chocs émotionnels 9. Les dispositions prises au niveau institutionnel
visant à encadrer les comportements scientifiques devraient élargir en ce
sens leur champ d’application. La charte nationale de déontologie des
métiers de la recherche (2015) qui décline les principes de textes
internationaux, détaille les critères d’une démarche scientifique, rigoureuse
et responsable ; des instances consultatives, tel le Comets [Comité d’éthique
du CNRS], ont donné nombre d’avis et de recommandations en la matière
énonçant les règles à suivre et dénonçant les comportements inappropriés –
qui ne manquent pas. Ainsi, le plagiat, pour en rester à cette mauvaise
pratique, est considéré dans la charte comme l’un des « manquements les
plus graves à l’intégrité [qui] doivent être signalés à l’institution et
combattus ». L’application de ce texte aussi bien que des avis et
recommandations susmentionnés devraient prendre en compte, outre celui
qui déroge à l’éthique professionnelle, la victime du vol : ce n’est pas qu’un
acteur de la recherche qui a été lésé ; c’est aussi, et l’enquête de Michelle
Bergadaà que l’on a citée au chapitre 5 en offre bien des preuves, un être
profondément et personnellement affecté, blessé, un être souffrant. Il ne
faudrait cependant pas verser dans les excès du malheur ni dans le
dolorisme ; le plaisir du travail scientifique existe aussi avec son cortège de
joies, de bonheurs, d’enthousiasmes.
Au fil des chapitres de ce livre se révèle un monde dense d’émotions de
toutes sortes, comme n’importe quel milieu professionnel d’ailleurs 10. Mais
en se plaçant résolument sous la bannière de la raison, il a marginalisé tout
ce qui n’y ressortissait pas. Pourtant, les émotions sont loin d’avoir un
caractère anecdotique dans le travail scientifique ; des situations qui ont été
décrites en font ressortir l’incidence, que ce soit dans les rythmes, dans les
choix intellectuels, dans l’engagement à la tâche, dans la convivance au sein
d’une communauté petite ou grande, dans le devenir des collaborations et,
bien sûr, dans la genèse et la production des œuvres. L’émotion est à
l’ordinaire du travail. Aux exemples nombreux qui ont été donnés, j’en
ajouterai un qui est extrêmement éloquent par l’alliance, la fusion qu’il
opère entre deux mots alléguant le sensible et le rationnel. Il est emprunté à
Maurice Godelier qui, voyant que ses illustres prédécesseurs sur le sujet du
don n’avaient pas traité un pan de la réalité, disait avoir éprouvé « une
grande émotion théorique 11 ».
L’idéal d’objectivité a dénaturé l’individu-chercheur. Il l’a amené à
éteindre, à dépouiller, à mettre entre parenthèses sa personnalité pour en
faire un être tout de raison, un neutre. Et cette discipline a fonctionné.
Récemment un timide retour des émotions s’opérerait dans quelques
secteurs du champ intellectuel, assorti de la reconnaissance d’une valeur
cognitive accordée à l’émotion. Qu’en sera-t-il de cette évolution ? Le
mythe de la rationalité absolue perdurera-t-il ? S’accommodera-t-il d’autres
valeurs ? L’historien n’est pas le mieux armé pour faire de la prévision,
formé qu’il a été à travailler sur ce qui a été. Et c’est au passé, parfois bien
récent, que je me tiendrai pour conclure : la science est humaine –
forcément, banalement, profondément.

1. Voir, pour les rapports avec la haute administration, le pamphlet d’Étienne Wolff, Les
Pancrates : nos nouveaux maîtres, Paris, Julliard, 1975.
2. Voir l’article de ce titre de François Monnier et Guy Thuillier (dans Revue administrative, 61,
366 (sept. 2008), p. 566-576) notant qu’elles devaient être prises en compte par l’historien de la
bureaucratie dans l’étude du travail administratif.
3. Michel François, « Robert Fawtier », dans Revue historique, 237 (1967), p. 523-524.
4. Comme il ressort du travail de Charlotte Bloch centré sur des universités danoises (Passion
and Paranoia. Emotions and the Culture of Emotion in Academia [2007], Farnham, Ashgate,
2012).
5. Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, Paris, La Découverte,
2000, p. 44-45 ; Monique Jeudy-Ballini, « L’altérité de l’altérité ou la question des sentiments
en anthropologie », dans Journal de la Société des Océanistes, 130-131 (2010), p. 131-132.
6. C. Bloch, Passion and Paranoia…, op. cit., passim et not. chap. 6.
7. La littérature sur l’évaluation, ses modes, ses impératifs, ses conséquences, est immense
même sans y inclure les écrits de nature polémique. On se bornera à citer l’ouvrage d’Yves
Gingras, Les Dérives de l’évaluation. Du bon usage de la bibliométrie, Paris, Raisons d’agir,
2014.
8. « Nous devons aussi abandonner les excès d’évaluation quantitative, où le facteur d’impact
règne en maître, pour développer une approche beaucoup plus qualitative », a déclaré le 4 juillet
2018 la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation :
<http://m.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid132531/plan-national-pour-la-science-ouverte-
discours-de-frederique-vidal.html> [consulté : 25 juil. 2018].
9. Michael Bloor, Ben Fincham, Helen Sampson, Qualiti (NCRM) Commissioned Inquiry into
the Risk to Well-Being of Researchers into Qualitative Research, 2007, p. 33-35, 46, 50-51, 61-
64 <www.cardiff.ac.uk/socsi/qualiti/CIReport.pdf> [consulté : 13 sept. 2017].
10. Béatrice Cahour et Alain Lancry, « Émotions et activités professionnelles et quotidiennes »,
dans Le Travail humain, 74, 2 (2011), p. 97-106.
11. Maurice Godelier, « Briser le miroir du soi », dans Christian Ghasarian (dir.), De
l’ethnographie à l’anthropologie réflexive. Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux
sujets, Paris, Armand Colin, 2002, p. 200.
Bibliographie sélective

Je n’indique ici que des études très directement liées aux émotions dans le
travail. Les travaux sur le monde scientifique (histoire, institutions,
sociologie, protocoles) et les disciplines sont omis ainsi que les
matériaux qui ont été utilisés dans ce travail.

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Index

Aarnio, Tuija N78

Abbott, Andrew 218, N44


Abdel-Halim, Mohammed N17

Abélès, Marion N28

Abragam, Anatole 35, 59, N30, N94


Acker, Sandra N37

Adams, Tony E. N24, N33, N53

Adell, Nicolas N7

Agulhon, Maurice 235-236, N75, N82, N89

Albertini, Eugène 46, N51

Alembert, Jean Le Rond d’ 251

Allemand, Luc N90


Alphandéry, Pierre N54

Amalric, Jean-Pierre N17

Amiotte-Suchet, Laurent N96

Ammon, Ulrich N76

Anderson, Benedict 197, N102


Anderson, Perry 168, N46

Andler, Charles 34

Andrés, Juan 259, N28


Antell, Karen N10, N47

Archimbaud, Jean-Luc N72

Arc, Stéphanie N32

Artico, Giovanni, conte di Porcìa 290, N6, N74

Ascoli, Georges 117


Ashkenazi, Michael N71

Avanza, Martina 171, N51

Bacchini, Benedetto 280

Bachelard, Gaston N88

Bachelot, Carole N48

Bacon, Francis 289, N3

Badinter, Élisabeth 79, 87


Baecque, Antoine de 143, N25, N26, N70, N75

Baillet, Adrien 257, 269, 272, 283, 290, N4, N23, N55, N78

Balibar, Sébastien 17, 93, 114, 120, 136, 189, N1, N4, N24, N33, N55, N61, N79,
N90

Barbalet, Jack N10, N14


Barber, Giles N14

Barbosa Evora, Paulo Roberto N47, N55

Bardet, Jean-Pierre N38

Barthes, Roland 69
Bartholin, Thomas 265, N42
Baschet, Jérôme N39

Bataillon, Marcel 43, N47

Baudelot, Christian N17, N24, N29

Bauden, Frédéric N17


Bawden, David N6

Beaud, Michel N76


Beaud, Stéphane N58
Becher, Tony N7, N75
Beck, Christian N48
Becker, Howard S. 148, 203, N15, N75

Becker, Jean-Jacques 164


Bédier, Joseph 44-45, 47

Béguin, Daniel N71


Bélier, Corinne N23

Bélizal, Antoine de N64, N103

Bellon, Guillaume N120


Benedetto-Meyer, Marie N3

Benghozzi, Pierre-Jean N96


Benoît, François 301

Bensa, Alban N51

Bergadaà, Michelle 238-239, 324, N96

Bergdoll, Barry N23


Berger, Bennett M. N20
Bernard, Claude 107

Berr, Henri 64, 66, N107

Berridge, Michael N83

Berry, Michael N82


Berthon, Salomé N65

Bertin, Jacques N58, N59


Bert, Jean-François N84

Bertrandi, Ambrogio N52

Bessière, Katherine N74


Biagioli, Mario N2, N60

Bignon, Jean-Paul 254


Birembault, Arthur N12

Birney, Ewan 188, N3, N16, N88


Blakely, Kristin N45

Blanc, Floriane N70


Blau, Peter M. N68

Blidon, Marianne 221, N53, N71


Bloch, Charlotte 222, N4, N6, N7, N54, N55, N93

Bloch, Marc 32-34, 41, 46-48, 51, 59-61, 82, 115, 118, 153, 155, 159, 196, 203,
215, 288, N1, N2, N8, N11, N17, N18, N22, N23, N26, N27, N28, N41, N42,
N42, N44, N46, N56, N59, N82, N95, N101, N115
Bloom, Harold N33

Bloor, Michael N9, N49, N70, N71, N73

Bobbé, Sophie N54

Bochner, Arthur P. N24, N33, N53

Boivin, Louis 252


Boldt, Andreas N33

Bonin, Serge N59

Boquet, Damien 12, N17

Borel, Émile N22

Bos, Nathan N91, N94

Bosworth, Mary 184


Boudon, Raymond 236

Bouilloud, Jean-Philippe 161, 307, N7, N21, N25, N28, N29, N35, N38, N42, N87

Bouin, Pol 158, N18

Boulliau, Ismaël 259

Bourdieu, Pierre 23-24, 49, 56-58, 156, N1, N32, N63, N88
Bourgain, Pascale 129

Boutier, Jean N34


Boyle, Robert 280

Bradley, Harriet N46

Bradley, James V. N49


Bradley, Lisa N3

Brahami, Frédéric 162, N31

Brak Lamy, Guadalupe N52

Bramieri, Luigi N51

Bränsträm-Öhman, Annelie N15, N34, N100, N101


Braudel, Fernand 51, 109, 118, 156, 158-159, 181-182, 207, N32, N69

Braudel, Paule N74

Brenner, Sidney 188

Breuil, Henri 46, N58

Brian, Éric 56, N11, N13, N85


Briens, Catherine N79

Broglie, Maurice de 31, 157

Brot, Muriel N3

Broué, Michel 156

Brugnone, Giovanni N52


Brunet, Jean N68

Bruzen de La Martinière, Antoine N36

Bucy, Erik P. N74

Bury, Emmanuel N3

Buschman, John E. N47


Busino, Giovanni N91, N92

Byers, Paul 229, N73

Cahour, Béatrice N1, N2, N10

Cairns, John 90, 202, N8, N49

Calbérac, Yann N23

Callu, Agnès N36


Campori, Matteo N15

Canone, Eugenio N46

Caratini, Sophie 174, N20, N21, N58, N61, N63, N65, N67, N69
Carnevali, Barbara N24
Carpenter, Lorelei N52, N72

Carrard, Philippe 134, 207, 296, 312, N15, N17, N20, N28, N38, N43, N44, N57

Carrère, Myriam N14, N34

Carruthers, Peter N9, N87

Castel, Robert 166


Càtedra, Pedro M. N65

Cavalier, François N14

Celotto, Andrea Carla N47, N55

Chabrol, Antoine N64, N103

Chain, Boris 226


Chambers, Chris N45, N55

Chao, Marina N55

Chapron, Emmanuelle N26

Charle, Christophe N23, N26, N42

Charlesworth, Max N9, N29, N92, N104

Charlton, John E. N74


Chartier, Roger 214, N75

Chassigneux, Edmond 43
Chatelain, Jean-Marc N13, N34, N86

Chatton, Édouard 158

Chaunu, Pierre 158, N11


Chompalov, Ivan N91

Ciarcia, Gaetano N65


Cihuelo, Jérôme N3

Citron, Suzanne N16

Clarini, Julie N15


Clifford, James N32

Cœuré, Sophie N7, N15


Cohen, Gustave N16

Coleman, James N68

Colomiès, Paul N5

Compagnon, Antoine N22


Coornaert, Émile 35

Copp, Martha A. 314, N3, N46, N59, N60, N63, N65

Corbin, Alain N5, N9, N83

Corsi, Pietro N75

Courrier, Robert 158, N18, N50


Courtine, Jean-Jacques N9, N83

Courtney, Cecil P. N14

Covino, Sandra N60

Crick, Francis 187

Crouzet, Denis N38

Cunaeus, Petrus 253

Curie, Éve N85

Curie, Marie 92, 186, N54, N85


Curtius, Ernst Robert N53

Cylwik, Helen N75

Daix, Pierre N20, N21, N32, N74, N83

Damasio, Antonio N7

Darbon, Nathalie N4, N9, N12

Dardy, Claudine N62

Darmon, Jean-Charles N3, N6

Darwin, Charles 303

Daston, Lorraine 292, 294, 300, 303, N8, N31

Dauphin, Cécile N43, N95


Davies, James N3, N21, N48, N58, N59, N60, N63, N65

Davis, Martha 232, N74


Day, Alan N39, N41

de Duve, Christian 94, 237, N59, N91

Dekker, Rudolph N26

Delalande, Nicolas N80

Delangle, Christine N23, N26, N42

Delbrück, Max 93, 96

Delumeau, Jean 155, N11

Delvolvé, Pierre 62

Demangeon, Albert 214


Demeulenaere-Douyère, Christiane N11, N13

Descartes, René 111, 272, 283

Descola, Philippe 56, 210, 301, N21, N24, N63, N84

Dibie, Pascal 28, N12

Dickson-Swift, Virginia N50

Diderot, Denis 252

Di Leo, Jeffrey R. N73

Dixon, Thomas N16

Dosse, François N11, N37, N38, N40

Dreyfus, Jean-Marc N16

Dreyfus, Michel 171, N54


Droit, Roger-Pol N10, N83, N85

Duby, Georges 30, 50, 155, 165, 182, 202, 209, 234, 309, N8, N11, N11, N18, N29,
N40, N40, N66, N76, N81

Ducard, Dominique N62

Ducreux, Marie-Élizabeth N30

Dufoulon, Serge N11

Dumézil, Georges 59, N92

Durkheim, Émile 297, 299, N19


Duroselle, Jean-Baptiste N2
Du Verney, Joseph-Guichard 276
Eco, Umberto 89, N43, N45

Ehn, Billy N7

Eliade, Mircea N73

Ellis, Carolyn N24, N33, N53

Emerald, Elke N52, N72

Encrevé, Pierre N85

Engel, Debra N10, N47

Englander, Karen N77

Epple, August 227, N72

Érasme 270-271, 279, N65


Erdmann, Karl Dietrich N34, N81

Eribon, Didier N4, N9, N80, N94

Fabiani, Jean-Louis 58, N89

Falco, Giorgio N5, N15

Fallot, Paul 45, N53

Faral, Edmond 32, 44, N23

Farge, Arlette 89, 183, 209, N46, N77

Fassin, Didier N51

Faure, Sylvia N77

Fawtier, Robert 320

Fayet, Sylvie N29


Febvre, Lucien 32-34, 43-45, 47-48, 59-61, 67, 108-110, 115, 117-118, 203, 214, 288,
N2, N8, N8, N10, N11, N17, N18, N22, N23, N26, N27, N41, N42, N42,
N44, N46, N54, N56, N59, N82, N83, N95, N101, N115

Feldman, Jacqueline N19

Ferguson, Gibson R. N77, N78

Ferro, Marc 156, 159, 235, N11, N21, N84, N86


Feuerhahn, Wolf N15
Feuerverger, Grace N37

Feynman, Richard 157


Fincham, Ben N9, N49, N70, N71, N73

Fincke, Thomas 265


Fine, Agnès 160, N7, N27

Fink, Carole N10, N68

Firth, Raymond N57, N66

Fischer, Jean-Louis N31

Fitzpatrick, Sheila 311, N42

Flemming, Alexander 226

Flichy, Patrice N80

Florey, Howard Walter 226

Fontenelle, Bernard Le Bovier de 272, 274, 276, N18, N58, N61, N62, N63

Fontorbes, Jean-Pascal N29


Forcellini, Marco N35

Forti, Fiorenzo N5, N15

Fortino, Sabine N18

Foucault, Michel 183, 202, 235

Foucault, Nicolas-Joseph 254

Fournier, Alexandre N42

François, Michel N3

Frank, Bernard 156

Franklin, Rosalind 187

Freud, Sigmund 156, 240

Friedmann, Georges 117-118


Froissart, Pascal N38

Fuerstman, Daniel N39

Furet, François 166, 215

Galison, Peter 292, 294, 300, 303, N2, N8, N31, N60
Galland, Antoine 253, N17

Gammerl, Benno N3

Ganshof, François 57-58, 236

Gans, Joshua S. N52

Garibotto, Celestino N30

Gassendi, Pierre N39


Gatti, Antonio 282

Gaudemet, Jean 65, N110

Gaulejac, Vincent de N118

Gay, Peter N97

Gédoyn, Nicolas 252

Generali, Dario N19, N64, N74

Genette, Gérard 269

Gennes, Pierre-Gilles de 157

Gensburger, Sarah N16

Genuth, Joel N91


Gerday, Renée N79

Germain, Michel 249, 260

Gernet, Louis 159, 212

Ghasarian, Christian N7, N11, N31, N65

Gilbert, G. Nigel N10, N16, N22

Gilson, Étienne 31, 46, 48

Gimma, Giacinto 263

Gingras, Yves N7

Ginzburg, Carlo 166, N43

Girardi, Michele 268

Gisden, Hugh N56


Godelier, Maurice 102, 177, 201, 210, 324, N7, N11, N31, N71

Goffman, Erving 226


Goldstein, Catherine N3

Goldstein, Evan R. N104

Gosling, Peter J. N74

Goubert, Pierre 159, N22

Goudineau, Christian 52, N72

Gouhier, Henri 31

Goulemot, Jean-Marie N30


Gourou, Pierre 46

Grafton, Anthony N36


Grandi, Elisa N5

Granel, Gérard 161-162

Granger, Christophe N7

Granié, Anne-Marie N29

Gregory, Derek 132, N53

Gregory, Susan N4, N35, N39, N99

Grémion, Pierre N17

Grenier, Albert 31

Griffin, Gabriele N15, N34, N100, N101

Grignon, Claude 58, N90


Gros, François 95, 118, 226, N21, N60, N69

Gross, Alan G. 294, N10, N16, N23, N24, N56, N69

Grotius, Hugo 248, 285, N5, N80

Grunberg, Gérard N20

Gueniffey, Patrice N30

Guglielmi, Gilles G. N95

Guichard, Éric N73

Guitton, Jean 108, N81

Hackett, Edward J. N94, N98, N99

Halbwachs, Maurice 30, 33, 43, 117, 157, N21, N42, N45
Hallowell, Nina N4, N35, N39, N99

Hammerbacher, Jeff N26

Hammond, Phillip E. N2, N68, N97

Hamon, Philippe N109

Hanauer, David I. N77

Hansen, Magnus N74

Harmon, Joseph E. N10, N16, N23, N24, N69

Hartley, James N37, N39, N44, N50, N52

Haskell, Francis N35

Hassoun, Jean-Pierre N48

Hastings, Annette N3
Haugen, Kristine Louise N20

Havet, Louis 45

Hedican, Edward J. N51

Heidemann, Jean 157

Heinich, Nathalie 57-58, 201, N6, N86

Heinsius, Daniel 247, 253

Héritier, Françoise 160, N26

Hermanowicz, Joseph C. N27, N113

Hertzum, Morten N74

Herzlich, Claudine 163, N9, N34, N56, N65, N77

Hess, Rémi 110, N36, N65, N87

Heuré, Gilles N5

Heurgon, Jacques 52

Heurgon, Marc N12

Hobbes, Thomas 280

Hobsbawm, Eric 167, N45, N75

Hochshild, Arlie 198

Hoffmann, Roald 223, 236, N1, N57, N76, N82, N88


Holland, Janet N45

Hood, Leroy N82

Hooke, Robert 276

Huet, Pierre-Daniel 249, 267, N6, N48

Hummel, Pascale N7, N56, N67, N79

Hyland, Ken N16

Hyman, Herbert H. N68

Jackson, Jean A. 123-124, N31

Jacob, Christian N11, N13, N34, N86

Jacob, François 7, 59, 95, 188, 197, 234, N1, N62, N69, N79, N89, N105

Jacques, Jean 91, N50

Jaisson, Marie N85

Janet, Pierre 35, N29

Jankélévitch, Vladimir N30

Jaussaud, Floriane N70

Jean Gaston de Médicis 266

Jeantet, Aurélie N3, N18


Jégou, Anne N64, N103

Jenkins, Paul O. N11


Jerne, Niels 168, N48

Jeudy-Ballini, Monique 102, 175, N5, N65

Jobs, Sebastian N42

Johnson, Mark N71

Joliot, Frédéric 31

Jonas, Irène N36

Jones, Adam N74

Joubert, Jean-Marc N28, N30, N31

Jouët, Josiane N67

Jouguelet, Suzanne N36


Judt, Tony 63, N104

Jullian, Camille 48

Jullien, Vincent N78

Kalman, Hildur N15, N34, N100, N101

Keisow, Rainer Maria N30

Kerbrat-Orecchioni, Catherine N97

Kivistö, Sari N7, N79

Kleinman, Sherryl 314, N3, N25, N46, N59, N60, N63, N65

Koerner, Lisbet N40

Koubi, Geneviève N95

Kracauer, Siegfried 11

Kratchkovsky, Ignati Ioulanovitch 180, N49, N72

Kriegel, Annie 308

Krugman, Paul 221

Kulick, Don N71

Kwok, Lance S. N58

Labrousse, Ernest 51, N69

Laé, Jean-François N5

Laferté, Gilles N96

LaFollette, Marcel C. N36, N44, N95

Lagomarsini, Girolamo 259


Lagrave, Rose-Marie N85

Lakoff, George N71

Lamont, Michèle N98

Lamy, Jérôme N7

Lancry, Alain N1, N2, N10

Lane, David 94

Langlois, Charles-Victor 295, 299, N12

Lanson, Gustave 299, N22


Laplantine, François 8, 16, 73, N5, N26, N30
Laporte, Yves 51, N71

Lardreau, Guy N11, N29, N40, N40

Larousserie, David N81

La Soudière, Martin de 177, N65, N66

Latour, Bruno 91, N52

Laurentin, Emmanuel N23

Lavertu, Stephan N39

Laville, Camille N38

Lawton, Julia N4, N35, N39, N99

Lazar, Jonathan N74

Lebesgue, Henri 45

Lebrun, Gérard N30

Leckie, Gloria J. N47

Lecocq, Françoise N56

Le Cœur, Marc N23

Lecuir, Jean 64, N106

Leduc-Adine, Jean-Pierre N109

Lefebvre, Georges N75

Le Goff, Jacques 156, 203, N12, N23

Le Lay, Stéphane N106

Lemaire, Marianne N64, N67


Lemaître, Bruno N7

Lemercier, Claire N5
Léon, Paul 48

Le Pichon, Xavier 97, 190, N1, N63, N93

Leprince-Ringuet, Louis 157

Leridon, Henri N16

Le Roy, Édouard N48


Le Roy Ladurie, Emmanuel 166

Leroy, Pierre N16, N21, N27, N33

Leveneur, Laurence N38

Levine, Neil N23

Lévi-Strauss, Claude 29, 107, 109, 156, 160, 196, 201-202, 237, N4, N9, N80, N94
Lévi, Sylvain 48

Lewis, Lionel S. 40, N40

Lewontin, Richard 25, N6

Lifchitz, Deborah 175, N64, N67

Lilienthal, Michael 248, N4

Linné, Carl von 264

Lo, Bernard N61

Lob, Marcel 117

Locke, John 280

Löfgren, Orvar N7

Loisy, Alfred 30, N20

Lòpez Vidriero, Maria Luisa N65

Lourau, René N64

Loyer, Emmanuelle 109, N17, N85, N101, N117

Lüdtke, Alf N42

Luminet, Jean-Pierre 157

Lutkehaus, Nancy 126, N33

Lutz, Catherine N45

Luzzatto, Sergio N6

Lwoff, André 96

Lyall, Sarah N40


Lyman, Peter N65

Mabillon, Jean 249, 260, 282

Mackenzie Owen, John N16, N32


Madgin, Rebecca N3

Maffei, Scipione 261, 274, 279, N30

Mageo, Jeannette Marie N45

Magliabechi, Antonio 262, 265-266, 282

Magri, Susanna N99

Maingueneau, Dominique N62


Malebranche, Nicolas 272

Malherbe, Michel N3

Malinowski, Bronislaw 99-100, 102, 173, 298, N57, N66

Malvezzi Bonfioli, Alfonso 251

Mandosio, Jean-Marc N34

Mandrou, Robert 64

Mankin, Robert N27

Mannelli Goggioli, Maria N44, N47

Marçais, William N48

Marcus, George E. N32

Markowitz, Fran N71

Marmi, Anton Francesco N45

Marrou, Henri-Irénée 310

Marry, Catherine N36, N63, N66

Martin-Fugier, Anne N43, N95

Martin, Henri-Jean 110, 127, 203, 214, N13, N34, N41, N86

Marx, Karl 88, 156

Maspero, François 213

Maspero, Henri 156

Masson, Cindy N96

Matignon, Camille 46, 60


Mauger, Gérard 156, N13, N119

Maurodinoja, Domenico N37


Mauro, Frédéric 159

Mauss, Marcel 30, 109, 160, 162, 295, 298, N20, N112

Mazauric, Simone N3

Mazon, André 42, N43

Mazon, Brigitte N8

McClintok, Barbara 197

Mead, Margaret 228, N73

Medawar, Peter 7, N2

Médicis, Ferdinand de 266

Meier, Scott T. N64


Meillassoux, Claude N111

Meillet, Antoine 46

Melançon, Benoît N30

Melet-Sanson, Jacqueline N36


Voir Sanson, Jacqueline

Mellon, Constance N31

Memmi, Dominique N69


Ménage, Gilles 249

Merlin, Hélène N9

Mesure, Sylvie N91, N92

Meunier, Bernard 190, N92

Meyers, Morton A. N84, N97

Michaud, Yves N32

Michel, Marie-Edmée N19

Miller, Daniel N3

Millet, Gabriel 33

Millet, Mathieu N77

Milton, Kay N47

Miribel, Marielle de N1
Mitterand, Henri 65, N109

Moëlo, Hervé N30

Molinié-Bertrand, Annie N38

Molinier, Pascale N33

Monceaux, Paul 33, 45

Moncorgé, Vincent N90

Monjaret, Anne N3, N71

Monnier, François N2, N11

Monod, Jacques 96, 158

Montfaucon, Bernard de 259, 281

Morali, Claude N30


Moret, Alexandre 34, 43

Morgagni, Giovanni Battista 247, 268, N2

Morisse, Gérard N47

Morvan, Frédéric N30

Mouren, Raphaële N65

Mouton, Marie-Dominique N28

Mucchielli, Laurent N19

Mulkay, Michael N10, N16, N22

Müller, Bertrand N2, N8, N22, N42, N82, N95, N101

Murard, Numa N5

Muratori, Lodovico Antonio 252, 257-258, 264-265, 272, 278, 282, 285-286, 290, 292,
N5, N15, N22, N66, N73, N82

Nagy, Piroska 12, N17

Naudé, Gabriel 261, 263, N31

Newhagen, John E. N74

Nicaise, Claude N8

Nicot, Fabrice N57

Nietzsche, Friedrich N27


Nigro, Salvatore N44

Nikolski, Vera 171, N53

Noiriel, Gérard 54, N78, N99

Nora, Pierre 79, 212-213, 308, N22, N75, N82, N93

Noris, Enrico 282, N75

Offerlé, Michel N99

Olivier de Sardan, Jean-Pierre 163, N35, N62

Olson, Gary M. N91, N94

Orain, Olivier N18

Ottenberg, Simon 124-125, N32

Ottmann, Jean-Yves 92, N53

Ozouf, Jacques 215

Paillard, Bernard 178, N69

Paoli, Maria Pia N34

Paret, Philippe N4, N6, N7


Parker, John N. N98, N99

Passeron, Irène N13

Pastoureau, Michel 165, N25

Patin, Charles 249, 273, N59

Patin, Guy 264

Paulme, Denise 101, 160, 175, N25, N30, N64, N67

Pausch, Randy 63

Pauwels, Luc 208, N25

Pedullà, Gabriele N6

Peiresc, Nicolas Fabri de 264

Pellisson-Fontanier, Paul 250

Penchienati, Gio. Ambrogio N52

Perez-Llantada, Carmen N77, N78

Perrault, Dominique 77, N32


Perrenoud, Marc N4, N5, N13

Perrin, Michel 101, 210, N63, N68

Perrot, Michelle 308

Philippi, Christian Gottfried 291, 317

Phylitis, Jacques N110

Piéron, Henri 29-30, 35, N29

Piganiol, André 30

Pinçon-Charlot, Monique N44

Pinçon, Michel 167

Pinto, Louis N36

Piotet, Françoise N17

Pirenne, Henri 57, 305, N34

Plamper, Jan N7

Plantin, Christian N15

Plo, Ramón N77, N78

Pluet-Despatins, Jacqueline N19


Poirot, Albert N31

Ponchartrain, Louis Phélypeaux de 254

Pons, Gilbert N28, N30, N31

Pontille, David N60

Popa, Ioana N48

Poulain, Martine N6, N14

Pourmir, Isabelle 95, N14, N61, N74

Pousseur, Jean-Marie N3

Powell, Kendal N45

Presser, Jacques 15

Prost, Antoine 8, 295, 310, N4, N13, N14, N18, N19, N27, N33, N41

Proulx, Serge 143, N66, N69

Pugeault, Catherine N71


Rademaker, C. S. M. N5, N16, N32, N80

Ranke, Leopold von 294, 303, 305

Rasmussen, Anne N75

Ratcliff, Marc J. N64

Raynaud, Dominique N5

Recht, Roland 62

Regourd, Serge 64

Reidy, Michael S. N10, N16, N23, N24, N69

Reinel, Johannes Michael 284, N79

Reiske, Jakob 267

Renan, Ernest 43, 107

Renault, Emmanuel N15

Renoult, Daniel N4, N6, N36

Renouvin, Pierre 23, 25

Resche, Catherine N89

Reutner, Ursula N17

Rheinberger, Hans Georg N2

Richards, Alison 186, N1, N6, N8, N35, N49, N56, N60, N76, N80, N82, N83, N86,
N92

Richaudeau, François 128, 131, N40, N49

Riché, Pierre N25

Riesman, David N2, N97

Rim, Yeshayahu N39

Ripon, Romuald N19, N36

Risbjerg Eskilden, Kasper N11, N30

Rizet, Stéphanie N6

Robert, Louis N51


Roberts, Clair N71

Robert, Valérie N20


Roberval, Gilles Personne de 283

Robinson, Emily 184, N79

Robinson, Lyn N6

Roche, Daniel 164, N10, N37

Roche, Florence N10

Roche, Jean N50

Rogers, Rebecca N33

Roller, Matthew B. N42

Romagnani, Gian Paolo N60

Roncaglia, Gino N35

Roques, Mario 30, N48

Roselli, Mariangela N4, N5, N13

Rosenthal, Paul-André N95

Rossi, Leena N78

Rossi, Micaela N89

Rouger, Aude N38

Rouillé, André N62

Ruiz, Émilien N5, N78

Saby, Frédéric N10

Sage, Balthazar Georges 251

Sainsaulieu, Renaud 68, N118


Saladin, Jean-Christophe N56

Salvini, Anton Maria N43

Sambrook, Sally N71

Sampson, Helen N9, N49, N70, N71, N73

Sanjek, Roger 122, N30, N31, N32, N33

Sanson, Jacqueline N35, N36

Santoro, Marco N60

Saumaise, Claude 253, 256, 259, 262, 288


Sauveur, Joseph 255

Scaliger, Joseph Juste 247, 253


Schaffer, Simon N69

Schnapper, Dominique 58, 237, N91, N92


Schotté, Manuel N99

Schöttler, Peter N42

Segalen, Martine N63

Segaran, Toby N26

Seibel, Bernadette N17

Seignobos, Charles 206, 295, 297, 299, 305, N12, N13

Sella, Andrea 205, N16

Sellin, Paul R. N16

Shapin, Steven N69

Shapiro, Johanna N25

Shepherd, George B. N52

Shneiderman, Ben N74

Shrum, Wesley N91

Siegal, Michael N9, N87

Siegfried, André 31

Simeray, Alain N72

Simmel, Georg 165, N41

Simon, Richard 263, N36

Sirinelli, Jean-François N3

Smith, Allen C. N25

Smocovitis, Vassiliki Betty 169, N47, N49


Söderqvist, Thomas 168, N48

Soli Muratori, Gian Francesco N25, N38, N41, N81

Solomon, Ionel N57

Soulié, Charles N77


Spanheim, Ezéchiel 249

Spencer, Dimitrina N3, N21, N48, N58, N59, N60, N63, N65

Spindler, George 226, N8, N70

Spratt, Thomas 280, N70

Stebbins, George Ledyard 170, N47


Steiner, George N82

Stent, Gunther 93, N56

Stewart, Jim N71

Stich, Stephen N9, N87

Stiff, Paul N39, N41, N46, N48, N51

Stockinger, Peter N13, N119

Stocking, George 119, N22

Stoller, Paul N21

Strange, Kevin N58

Surprenant, Céline N15

Svašek, Maruška N47


Svozil, Carl N44

Tahon, Marie-Blanche 143, N66, N69

Tarlow, Sarah N14

Tarrant, Richard N34, N37

Tavoni, Maria Gioia N60

Tcholakova, Albena N18

Tequi, Anne N79

Terray, Emmanuel 156, N12

Thagard, Paul N9, N87

Thomasius, Jacob 284, N79

Thuillier, Guy N2, N11, N48

Tomasi, Franco N60

Tonkin, Elizabeth N47


Topalov, Christian N99

Tortarolo, Edoardo N3

Totaro, Giuseppina N46

Touitou, Cécile N14

Tournefort, Joseph Pitton de 275, N62

Trépied, Benoît N99

Trowler, Paul R. N7, N75

Trüper, Henning N76, N90

Tsagouria, Marie-Lise N14

Tucci, Giuseppe 181

Tufte, Edward 208

Tutin, Agnès N17

Valery, Antoine-Claude N7, N29

Valéry, Paul N48

Vallisneri, Antonio 255, 277, 281, N19

Valsalva, Antonio Maria 247, N2

van Damme, Stéphane N3

van Dooren, Bruno N4

Varignon, Pierre 274

Varmus, Harold 186

Vercherand, Olivier N79

Verdès-Leroux, Jeannine N4

Vernant, Jean-Pierre 159, 212, N23, N38

Verri, Alessandro 251

Verry, Claire N24

Veyrat-Masson, Isabelle N11, N84

Veyron, Frank N15

Vidal de la Blache, Paul 300

Vidal-Naquet, Pierre 35, 159, N8, N24, N31


Vigarello, Georges 86, N9, N30, N83

Villani, Cédric 54

Vincent, Hyacinthe 47

Vincent, Julien N80

Viola, Corrado N34, N35, N45, N66

Viry, Laurence N7, N10, N13, N35, N67, N83, N114

Voisin, Claire 185

Volpi, Gaetano 269

Volpilhac, Aude N4

Volvey, Anne N23

Vosshall, Leslie B. N45

Vossius, Gerardus Joannes 248, 262, 285, 288, N5

Waller, Richard N14, N17

Waquet, Françoise N3, N6, N15, N50, N57, N70, N82, N89

Watson, James 94, 187

Watson, Jeanne N2, N97

Weber, Florence N58

Welfelé, Odile N25

Weller, Ann C. N44, N50

White, Paul 303, N9, N28

Widdowfield, Rebekah 104, N74


Williams, Melvin N8, N70

Willson, Margaret N71

Wilson, Catherine N64

Wolff, Étienne 16, 158, N1, N19

Wolpert, Lewis 186, 234, N1, N6, N8, N35, N49, N56, N60, N76, N80, N82, N83,
N86, N92

Woolgar, Steve 91, N52

Wooster, Harold N79


Wright, Charles R. N68
Zaborski, Patrick N27

Zambelli, Paola N30

Zawadzki, Paul N50

Zeno, Apostolo 263

Zéraffa, Josette N79

Zetlaoui, Jodelle N8, N77, N78, N116

Zimmerman, Ann N91, N94

Zinsser, William 137, 139, N63

Zivelonghi, Giuseppe N60

Zussman, Robert N19


Du même auteur
Les Fêtes royales sous la Restauration ou l’Ancien Régime retrouvé,
Genève, Droz, 1981.

Le Modèle français et l’Italie savante. Conscience de soi et perception de


l’autre dans la République des Lettres, 1660-1750, Rome, École française
de Rome, 1989.

Rhétorique et poétique chrétiennes : Bernardino Perfetti et la poésie


improvisée dans l’Italie du XVIIIe siècle, Florence, Olschki, 1992.

Commercium litterarium. Forms of Communication in the Republic of


Letters, 1600-1750 (dir. avec H. Bots), Amsterdam-Maarssen, APA-Holland
University Press, 1994.

La République des Lettres (en collab. avec H. Bots), Paris, Belin-De Boeck,
1997 ; trad. en italien (2005), en japonais (2015).

Gli spazi del libro nell’Europa del XVIII secolo (dir. avec M. G. Tavoni),
Bologne, Pàtron, 1997.

Le Latin ou l’empire d’un signe, XVIe-XXe siècles, Paris, Albin Michel, 1998 ;
1999 ; 2003 ; trad. en anglais (2001 ; 2002), en italien (2004), en chinois
(2007 ; 2015).
Mapping the World of Learning. The Polyhistor of Daniel Georg Morhof
(dir.), Wolfenbüttel, Herzog August Bibliothek, 2000.

Le Prince et son lecteur. Avec l’édition de Charles Dantal, Les


Délassements littéraires ou heures de lecture de Frédéric II, Paris,
Champion, 2000.

e e
Parler comme un livre. L’oralité et le savoir, XVI -XX siècles, Paris, Albin
Michel, 2003 ; trad. en espagnol (Argentine), en cours.

Les Enfants de Socrate. Généalogie intellectuelle et transmission du savoir


(XVIIe-XXIe siècle), Paris, Albin Michel, 2008 ; trad. en portugais (Brésil),
2010.

L’Amitié et les Sciences. De Descartes à Lévi-Strauss (dir. avec J.-


C. Darmon), Paris, Hermann, 2010.

Respublica academica. Rituels universitaires et genres du savoir (XVIIe-


e
XXI siècles), Paris, PUPS, 2010.

e
L’Ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVI -
e
XXI siècles, Paris, CNRS Éditions, 2015.
TABLE

Couverture

Présentation de l'éditeur

Titre

Copyright

Introduction

Première partie - Une écologie émotionnelle

Chapitre 1 - Des êtres sensibles

Parcours émotionnés

L'angoisse de candidat

Plaire et émouvoir

Solennités

Liens et communautés

Exclusions et mépris croisés

Maîtres et disciples

Entre amis
La « conscience sentimentale » d'une société

Chapitre 2 - Lieux émotionnés

La bibliothèque : lieux désertés, lieux aimés

Le laboratoire : un ravissement, une souffrance

Le terrain : lieux rêvés, lieux éprouvés

Le bureau : un chez-soi

Chapitre 3 - Des objets affectifs

La bibliothèque personnelle et les papiers de travail : la douleur de la perte

Le cahier de laboratoire et les notes de terrain : un outil-personne

Le livre imprimé : des signes affectifs

L'ordinateur : peur, émerveillement, frustration, rage

Deuxième partie - Les émotions au travail

Chapitre 4 - Être chercheur

Livres-phares, personnes-chocs

Sujets aimables, sujets détestables

Un va-et-vient émotionnel

À plusieurs

Chapitre 5 - Devenir auteur

Écrire : une discipline

Publier : un jeu relationnel

La réception : une épreuve

Troisième partie - La condition des émotions

e e
Chapitre 6 - Émotions dans la République des Lettres, XVII -XVIII siècle
Le peuple savant : entre émotions contraires

Se sentir bien, être mal sur le lieu de travail

Objets d'affection, objets de séduction

Peines et joies du chercheur

Embarras et bonheur de l'auteur


e e
Chapitre 7 - Penser les émotions dans la société du savoir, XVII -XXI siècle

Le républicain des lettres : un homme déchu en proie aux passions

L'objectivité : règle de métier et passion académique

Le timide retour du refoulé

Conclusion

Bibliographie sélective

Index

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couverture