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Janvier 2007

Jean-Marc Delaunay
L3 philosophie

WALTER BENJAMIN – LA VIE DES ETUDIANTS (1915)

Benjamin a 22 ans et il est étudiant en philosophie à Fribourg lorsqu'il est élu président
des « Libres Etudiants », association ayant des préoccupations social(ist)es. Lors de son accession à
la présidence, il prononce deux conférences, en mai et juin 1914, qui serviront de base à ce texte. Le
texte définitif sera publié en 1915, alors que Benjamin étudie à Munich, très perturbé par le suicide
de ses deux amis Fritz Heinle et Rika Seligson.

Dans « La vie des étudiants », Benjamin analyse et interprète le comportement des


étudiants dans l'université allemande du début du XXe siècle. Mais ses analyses critiques de la
correspondance entre intérêts de l'Etat et intérêts de l'université, de la visée professionnalisante à
laquelle est assujettie la science, de l'attitude générale calamiteuse des étudiants vis à vis de leur
condition, sont d'une actualité foudroyante. Benjamin nous fait totalement reconsidérer notre vision
de l'université, et en premier lieu la spécialisation qu'elle impose en disciplines, en vue d'une
intégration dans la société par le moyen du métier. La philosophie tiendra, comme nous le verrons,
une place stratégique dans cette « nouvelle université » que Benjamin appelle de ses voeux, mais à
condition qu'elle soit repensée et débarrassée de ses aspects « disciplinaires ».

« La vie des étudiants » se présente comme essai d'histoire, mais une histoire qui se veut
également métaphysique. On se rendra vite compte que le texte polymorphe de Benjamin est autant
de la philosophie et de la sociologie, et finalement un traité d'éthique. Mais cette histoire, cette
métaphysique, cette philosophie, cette sociologie et cette éthique, n'ont rien, mais alors rien à voir
avec ce que l'on entend traditionnellement par ces termes ! Nous voudrions montrer, par
l'explication des principaux moments et arguments du texte, la refonte complète que Benjamin fait
subir aux catégories habituellement admises de sociologie, d'histoire et de philosophie.

Ce texte, bien loin du « discours » attendu d'un élu associatif cherchant à flatter ses
étudiants ou à dérouler une pensée toute faite, est au contraire une très audacieuse et originale
tentative de parler de l'« être étudiant », en connaissance de cause, puisque l'auteur en est un, mais
avec une exigence excessivement élevée vis à vis de lui-même et de ses semblables. L'écriture de
Benjamin est élevée aux considérations les plus spirituelles, mais elle est toujours rattachée à un sol
concret et à une expérience, un vécu collectif qui est à la fois la base de sa réflexion et son
aboutissement, car ce texte est avant tout destiné aux étudiants... que chacun se doit d'être. A ce
titre, « La vie des étudiants » nous semble un exemple éloquent, tant par le propos que par la
méthode, de ce qu'est une écriture de la ville, si l'on entend par là un dialogue qui cherche à toucher
le sens de la vie communautaire, en tant que cette vie ne peut signifier que par rapport à une
métaphysique. La vie en communauté des étudiants n'a de sens qu'au vu de son caractère spirituel.
EXPLICATION DU TEXTE « LA VIE DES ÉTUDIANTS »

Pour mieux l'expliquer, nous divisons l'article en sept moments :


1. histoire et utopie
2. contradiction science/métier
3. conférence aux « libres étudiants » : vers une justification spirituelle du travail social ?
4. les étudiants sont à la traîne des combats spirituels
5. esprit de métier contre esprit créateur
6. eros procréateur et eros créateur désunis et falsifiés
7. conscience du temps contre gaspillage de la jeunesse
1) Projet d'écriture et discussion sur la bonne façon de faire de l'histoire

A l'histoire qui croit au progrès infini et qui par conséquent n'assigne pas au présent une
urgence quelconque de réalisation d'une idée, à cette histoire incohérente, imprécise, sans rigueur,
Benjamin oppose une histoire utopique, ancrée en tout présent et le comprenant au regard de sa
distance d'une perfection immanente qu'il s'agit de penser. La seule façon de comprendre l'histoire
est de dégager la structure métaphysique du présent. La signification historique actuelle du monde
estudiantin et de l'université, la forme de son existence dans le présent, ne vaut d'être décrite que
comme une parabole, comme reflet d'un état supérieur, métaphysique, de l'histoire ; sinon, elle n'est
ni compréhensible ni possible.
Au lieu de faire l'histoire en comprenant le présent par rapport au passé, Benjamin fait
l'histoire par le futur. Il lit le présent au vu de ce qu'il signifie spirituellement, c'est à dire
philosophiquement, et vis à vis de ce qu'il devrait, ou plutôt devra être. Cette histoire utopique a
pour but de « mettre en lumière la crise qui appelle une décision de courage ». L'interprétation
utopique du présent fait apparaître un système métaphysique, que le présent va devoir rejoindre. Et
« tant que manquent les conditions pour réaliser ce système, il faut, au moyen de la connaissance,
libérer l'avenir de ce qui aujourd'hui le défigure. C'est le seul but de la critique ».
Le ton est donné : la philosophie de Benjamin s'incarne profondément dans le vécu réel,
et sa sociologie et son histoire, elles, s'interprêtent nécessairement au vu de la métaphysique qu'elles
traduisent. Mais ces distinctions disciplinaires n'ont pas de valeur ici : c'est une seule et même
démarche qui lie, sous la plume de Benjamin, société, temporalité, et idées abstraites.

2) Problème de la contradiction qui traverse la vie des étudiants.

« Les étudiants se posent les problèmes de la science, de l'Etat, de la vertu, mais


refusent de se soumettre à un quelconque principe, de se pénétrer de l'idée. Le nom de science sert
surtout à cacher leur indifférence vis à vis de ce qu'ils étudient ». Benjamin dénonce la
déconnection entre le pensé et le vécu. Les idées que les étudiants manipulent n'ont pas de
raisonnance réelle dans leur vie, parce qu'ils érigent en loi capitale d'« être indépendants ». De fait
leur vie est incapable d'atteindre une unité, ce qui pour Benjamin est la preuve d'un manque de
courage et de rigueur.
On argue que c'est parce que les étudiants doivent se préparer à leur profession
d'hommes de science, qu'ils se doivent de s'investir dans la science et non dans la vie. « Mais la
science est incompatible avec une profession : elle force les étudiants à devenir enseignants et non
médecins, juristes, professeurs ». Benjamin oppose l'enseignant et le professeur : le professeur doit
former à une profession, tandis que l'enseignant se contente de transmettre une science.
L'enseignant n'a de compte à rendre qu'à la science, tandis que le professeur a toujours en vue un
métier auquel il doit préparer ses étudiants. Un lieu de science n'a rien à voir avec une école pour
former de futurs "fonctionnaires" (c'est à dire un serviteur de la société, même s'il n'est pas payé par
l'Etat lui-même). Certes, l'Etat a besoin de fonctionnaires, mais ça ne change rien au problème de la
science. La science a perdu son unité originelle, dans une université tournée vers la fonction. Cette
unité n'a d'ailleurs même plus de sens pour les étudiants selon Benjamin. Il est manifeste que rien
n'a changé depuis l'époque où il écrit : la tendance gouvernementale actuelle pour
« professionnaliser » l'enseignement, notamment à la fac, ne fait rien d'autre que confirmer la
dépendance complète de la science à l'économie, et la soumission de l'université à la rentabilité et à
la production de richesses.
Pour l'auteur, ce qui est le plus pervers n'est pas que l'Etat forme les serviteurs dont il a
besoin, mais qu'il le fasse par le moyen de la science "libre", comme si science et service étaient une
seule et même chose. Par le cours magistral, étudiants et enseignants croient partager un savoir,
mais il a un sens tout différent pour chacun des deux corps : les étudiants croient être dans la
science libre, alors que les professeurs et l'université sont intimement mêlés à l'Etat et au pouvoir. A
l'époque de Benjamin, c'était le ministre des cultes qui décidait des enseignements. Mais aujourd'hui
on pourrait faire exactement la même observation sur le gouvernement, qui choisit les programmes,
les formations et les budgets de l'université, en référence à une pensée dominante libérale et
matérialiste.
Enfin, explique Benjamin, les étudiants sont sans critique vis à vis de cet état de choses.
Même les associations de "libres étudiants", dont il a été président, sont incapables de saisir
l'irréductibilité de la vie scientifique à la vie professionnelle, et n'aboutissent qu'à un
"embourgeoisement" de l'université. Il se propose de justifier son jugement en citant une partie de
sa propre conférence, en 1914.

3) Extrait de la conférence de Benjamin, président des « libres étudiants », lors de son élection.

Selon Benjamin en 1914, pour évaluer la valeur spirituelle d'une communauté, il faut se
demander si la totalité de l'essence de l'acteur peut s'exprimer, et si l'homme tout entier est
indispensable à la communauté, et réciproquement. Or, la société est pour l'instant un lieu
d'opposition entre les penchants sociaux et les penchants plus personnels et originaires de l'individu,
les premiers refoulant les seconds. Les anciens étudiants devenus enseignants se retrouvent à
travailler seuls, dans un milieu étranger au leur, à réaliser une universalité abstraite, mais sans
rapport avec leur propre vie spirituelle d'étudiants.
Il n'y a rien de commun entre l'attitude scientifique, boursière du peuple, et
l'enseignement, la justice ou la médecine, "assistance à des fils d'ouvriers", "travail social". Le
"devoir" d'utiliser pour le bien de la communauté les connaissances acquises à l'université est un
devoir séparé du travail du chercheur, donc artificiel, violent. Benjamin note que la profession ne
vient pas d'une passion pour une vérité issue de la vie spirituelle du chercheur, mais elle est en
opposition par rapport à celle-ci. Le travail social n'est pas élévation éthique, mais "anxieuse
réaction d'une vie spirituelle".
Cette volonté d'accompagner toute vie spirituelle d'une réalité physique, tout
mouvement vers l'universel d'un mouvement vers le particulier, cette incapacité à mener une vie
synthétique, est pour lui l'expression du relativisme. Mais le plus grave, c'est que ce travail social
doit se faire avec les gestes et l'attitude de l'amour, alors qu'il n'est la plupart du temps accompli par
les étudiants que par nécessité matérielle.
Pour Benjmain, il est révélateur que le travail social accompli par les étudiants n'ait
donné jour à aucune justification spirituelle. Il ne repose que sur une communauté de zèle et
d'intérêt, non sur une communauté d'esprit. La justification spirituelle du travail social, l'« esprit
tolstoïen », du devoir de servir les pauvres, n'a pas réussi à pénétrer dans la communauté
universitaire. Si elle ne l'a pas pu, c'est d'après lui en raison de son manque d'objectivité, c'est à dire
qu'elle entrait en contradiction avec la vie scientifique des étudiants. Benjamin, dans ce discours de
1914, envisage la possibilité d'une justification spirituelle du travail social, c'est à dire une synthèse
de la science et de l'altruisme.
4) Retour au texte de 1915. Les associations étudiantes sont réactionnaires et bourgeoises.

Mais le Benjamin de l'année suivante est « revenu » de cet espoir. Pour lui, les "libres
étudiants" souhaitent une justification spirituelle du devoir d'avoir un métier social, car ils restent
dans l'état d'esprit bourgeois : ils favorisent leur aptitude à servir l'Etat. Ils ne font que reproduire
dans l'université la rupture entre l'université et le tout de l'Etat, c'est à dire entre savoir et devoir
social. Selon l'auteur lorsqu'il reprend son texte en 1915, il n'est en fait nul besoin d'ajouter aux
idées des étudiants une justification spirituelle du travail social, car toute la vie, altruismes et
égoïsmes, sont présents dans la vie spirituelle universitaire. Seul y manque la critique fondamentale
de l'université et le courage de la reconstruction. La résistance des chercheurs à professer vient
d'une incompatibilité plus profonde que ne le croyait Benjamin lorsqu'il avait prononcé cette
conférence.
Les libres étudiants ne font rien contre la force réactionnaire des associations
d'étudiants. Ils n'ont pas de positionnement théorique fort, pas d'autres idées que celles de la
politique libérale générale (le libéralisme dont Benjamin parle ici n'est pas le libéralisme
économique, comme on le dirait aujourd'hui, mais c'est surtout la théorie libérale des moeurs). Les
corporations ont perdu la fonction de questionnement sur la communauté étudiante qu'elles ont pu
avoir à l'origine. Les "libres étudiants" sont plus dangereux même que les corporations, car leur
positionnement bourgeois passe pour un affranchissement.
Les étudiants ne participent pas aux mouvements spirituels importants de la société. Ni
progrès intellectuel, ni combat pour l'art, ni vie religieuse. La communauté des étudiants ignore ces
mouvements de profondeur, elle est à la traine de l'opinion publique, parce qu'elle est louée et
flattée par tout le monde, elle n'est plus le défenseur d'une vie meilleure. Pourrait-on dire la même
chose aujourd'hui ? Les mouvements sociaux étudiants de mai 68 ou du printemps dernier nous
feraient penser que les étudiants actuels sont plus acteurs du progrès de leur société qu'à l'époque de
Benjamin. Pourtant, on peut se demander si ces mouvements, pour spectaculaires qu'ils soient,
expriment réellement une conscience de l'ensemble de la communauté étudiante pour les enjeux
sociaux actuels, dans une visée globalisante, ou s'ils ne sont que l'expression de la peur pour notre
avenir matériel individuel.

5) Dénaturation de l'esprit créateur en esprit de métier.

Benjamin remarque qu'à l'université règne un mépris de classe pour toute création libre,
non-fonctionnarisée, automatiquement considérée comme ennemie de l'Etat. En effet, en orientant
les étudiants vers des fins professionnelles, l'université laisse nécessairement échapper, comme
forme communautaire, le pouvoir de création. Elle refuse la création qui ne renvoie à aucune
fonction, elle est incapable de comprendre l'activité poétique, artistique, ou la philosophie libre.
L'étudiant a un comportement immature, digne d'un écolier : attitude passive dans le cours
magistral. Il faudrait une culture académique ou sophistique du dialogue, à la place de l'exposé. La
volonté des fondateurs de l'université était que l'étudiant soit tour à tour élève et maître.
La soumission de la vie estudiantine à l'idée de fonction exclut la science : car il ne
s'agit plus de se consacrer à une connaissance qui détourne de la sécurité bourgeoise. Sont exclus de
l'université le dévouement à la science et le don de la vie à une nouvelle génération. Toute
conception vraiment personnelle de la science impose d'après Benjamin le métier d'enseigner (mais
de façon complètement autre qu'aujourd'hui). Il faut un dévouement périlleux de l'étudiant à la
science, et non pas la dépendance aux anciens. Il devrait y avoir communauté de fonction entre
étudiant et enseignant. L'enseignement tel que Benjamin l'envisage est fondamentalement dialogue,
échange, circulation de la science. Ni vérité dictée, ni instrumentalisation de la connaissance, c'est
uniquement parce que la science nous tient à coeur que nous la communiquons aux plus jeunes,
mais cette communication doit être une mise en commun et surtout pas un formatage.
La communauté entre créateurs élève toute étude à l'universel, sous la forme de la
philosophie. L'étudiant doit être à la fois créateur, philosophe et enseignant. Il ne suffit pas que les
juristes suivent des cours de littérature, ou les médecins des cours de droit, il faudrait qu'avant toute
spécialisation (forcément déjà professionnalisante), la communauté universitaire se pose non pas
des problèmes techniques et particuliers, mais « les questions métaphysique de Platon, Spinoza, des
romantiques et de Nietzsche ». C'est seulement cela qui peut établir le lien profond du métier à la
vie, mais à une vie profonde et spirituelle. Pour Benjamin, l'université doit être génératrice et
protectrice de la forme de la communauté philosophique. Une connaissance qui n'est pas en même
temps philosophique n'a pas de valeur pour Benjamin.
Mais il ne s'agit pas de faire la philosophie en solitaire : le philosophie est une
communauté de chercheurs et de créateurs. Ainsi, selon l'auteur, on éviterait que l'étude se figeât en
accumulation de savoir. L'université devrait être le haut lieu d'une permanente révolution de l'esprit.
Le lieu de l'épanouissement de pressentiments inexacts, mais plus profonds que les questionnements
scientifiques. La philosophie doit selon Benjamin permettre la transformation des idées neuves,
venues de la vie artistique ou sociale, en questions scientifiques.

6) L'eros créateur et procréateur des étudiants est falsifié et mutilé.

Pourtant, pour Benjamin, la domination secrète de l'idée de métier n'est pas la plus
profonde des falsifications de la vie créatrice. La conception de la vie réduite au métier brade
l'esprit, mais la conception de l'amour réduite au mariage brade l'eros créateur. L'idée de famille
prétend supprimer l'érotisme de la période comprise entre le fils et le père. On préfère conserver la
force de résistance contre les tentations en attendant le mariage. Mais s'il existait une communauté
capable de concevoir l'eros du créateur et de se battre pour lui, ce serait celle des étudiants, parce
qu'ils sont extérieurs aux contraintes de la vie bourgeoise, famille, enfants, conjoint.
Mais les étudiants ne se sont pas interrogés sur cette question. Il n'ont pas vu qu'en
séparant procréation et création, l'une attachée à la famille et l'autre au métier, il les mutilait toutes
les deux, aucune n'étant l'expression de son existence personnelle. Cette question, centrale, n'a
jamais été résolue, même par les grands créateurs : "comment satisfaire à l'image de l'humanité
(faire la science) et rendre possible une communauté avec des femmes et des enfants dont la
production est orientée dans un autre sens que la nôtre ?" Pour les Grecs, l'eros créateur passait
avant l'eros procréateur, par la violence. Mais les milieux étudiants ont quant à eux tenté une
neutralisation des sexes. Selon Benjamin, à l'université, c'est en fait avec l'aide des putains que l'on
a réussi à neutraliser l'eros. Aujourd'hui, on pourrait peut-être dire grâce à la pornographie ? Il est
clair que la pression sur sociale sur la sexualité est beaucoup moins grande à notre époque qu'à celle
de Benjamin. Il est possible de vivre la sexualité de façon à peu près libre sans être
automatiquement exclu de la société. La relative reconnaissance de l'homosexualité en est le signe.
Mais cela ne veut en aucun cas dire que la société a cessé de faire pression sur la vie sexuelle : les
codes esthétique de la séduction frappent de plein fouet étudiants et étudiantes, et il règne dans la
conception courante du sexe parmi les jeunes encore énormément de machisme et de relégation
dans le domaine du vulgaire de toute sexualité. Il faut donc voire la détente de la pression sociale
sur le sexe comme une libération seulement partielle. Il est possible de parler du sexe et de réfléchir
dessus, en terme de plaisir et non plus seulement en terme de reproduction, mais il reste encore
beaucoup à faire pour atteindre une véritable libération.
Benjamin conçoit la tâche immense de rassembler ces fragments déchirés de l'eros
spirituel. Eros créateur perdu par l'indépendance intellectuelle dans les corporations (soit
dépendance à la fonction, soit inconséquence de la pensée), eros procréateur immaîtrisé dans la
prostitution (ou refoulé dans la vulgarité). Selon lui, la communauté étudiante doit rassembler, au
moyen de l'amour, les créateurs et procréateurs, hommes et femmes, indépendance intellectuelle et
création/procréation. Il faut que les étudiants acceptent de voir (et de vivre) comme un seul
mouvement celui qui conduit vers le corps de l'autre et vers la science. Pour Benjamin, la création
ne peut être que différentes selon les sexes. Femmes et hommes ne peuvent avoir le même rapport à
la science, puisqu'ils n'ont pas la même manière de vivre la sexualité. Mais, à son époque comme à
la nôtre, on se heurte à une convention très forte, qui empêche de reconnaître cette situation. Pour
lui, si on exhorte à la chasteté, c'est faute d'avoir le courage de regarder le bel eros en face. Pourtant
cette mutilation de la jeunesse ne relève pas de la polémique selon Benjamin, et c'est à « ceux qui
pensent » et « aux braves » de s'en préoccuper.

7) Nécessité de se reconnaître comme d'un temps qui passe (poème de Stefan George)

Ce milieu étudiant qui laisse s'obscurcir sa propre vie défend l'idée qu'il faut "profiter de
sa jeunesse". Il ne voit dans sa vie que jeu, pseudo-romantisme, passe-temps : c'est à la fois une
peur de l'avenir et un philistinisme précoce, un état d'esprit bourgeois avant l'heure. Avant de subir
les contraintes de la vie bourgeoise, les étudiants vivent bourgeoisement leur liberté, sans voir plus
loin que leur gaieté stupide. Pour Benjamin, cette forme de vie subit le châtiment de la science par
l'Etat, qui les cantonne à une profession servile, de l'eros par la putain, qui consomme leur force
désirante, et de la nature par le temps qui passe. A force de ne rien faire de leur jeunesse, ils n'ont
aucun avenir, puisqu'ils refusent d'assigner à leur vie une autre exigence que celle de consommer ce
qui s'offre à eux. Loin d'être une jeune génération, ils sont celle qui passe, puisqu'ils se contentent
de se laisser aller à suivre la facilité, et à faire ce que la société attend d'eux. Ils sont déjà vieux.
A l'inverse, un créateur, selon Benjamin, se voit comme devant laisser la place à des
jeunes et se consacre à les éclairer : il se sent enseignant. Mais les étudiants aujourd'hui sont
absolument étrangers à ce sentiment, et c'est pour cela qu'ils ne sont absolument pas préparés à
enseigner : ils n'ont pas su s'élever jusqu'à la solitude. « Incapables de reconnaître l'âge qu'ils ont, ils
traînent dans l'oisiveté ». Sans la déploration d'une grandeur manquée, on ne peut atteindre aucun
renouvellement de sa vie. C'est à la crainte de la solitude, à la peur de se donner, que tient la licence
érotique des étudiants. Ils se mesurent à l'étalon de leurs pères, non à celui de leurs successeurs.
C'est uniquement par la conscience du chemin qu'il nous faut parcourir pour atteindre la vie
spirituelle complète, et par le constat de l'insuffisance de notre existence individuelle, que la science
doit se penser comme création collective et pas seulement personnelle. Sans cette prise de
conscience, l'enseignement sera toujours une violence du social sur les buts de l'individu, et la
communauté universitaire n'aura jamais aucun sens.
La jeunesse universitaire ne connaît que la confrérie de la taverne, et ignore la grande
amitié qui va à l'infini et à l'humanité. Ce qu'il faut, selon Benjamin, c'est « une jeunesse chaste et
prête au renoncement, pleine de respect pour ses successeurs ». Cela pourrait ressembler à une
exhortation si l'on comprend mal lien entre cette formule et les démonstrations précédentes. Mais
Benjamin a bien précisé au début que son texte n'était ni un appel ni un manifeste, car « l'un et
l'autre sont restés sans effet ». Il s'agit au contraire d'une critique de l'intérieur, une réflexion axée
sur la contradiction interne qui condamne la vie des étudiants actuels au conflit permanent entre
élans spirituels et pesanteurs pratiques. Tant que les étudiants n'auront pas cette prise de conscience,
leur existence sera « châtiée par la laideur », « et même le plus insensible sentira dans son coeur la
morsure du désespoir ». Chacun trouvera son propre précepte, celui qui présente à sa vie la plus
haute exigence. Par voie de connaissance chacun libèrera l'avenir de ce qui aujourd'hui le
défigure.
ANALYSE

Benjamin écrivait ce texte il y a près de cent ans, et pourtant son actualité est flagrante.
La pauvreté de la vie spirituelle de ceux-là mêmes qui sont censés l'explorer le plus à fond, les
étudiants, pose un problème crucial, au vu de la science, mais également au vu de la transformation
de la société et de leur aboutissement personnel. Science sans indépendance totale vis à vis du
métier (et pas seulement englobement sous une justification spirituelle comme le voulait Benjamin
en 1914), ne pourra jamais être libre, c'est à dire ne pourra jamais progresser réellement, et surtout
ne pourra pas remettre en cause le fonctionnement de la société, qu'elle est censée, en même temps,
servir. De plus la science sans appropriation par les étudiants, par la création, ne reste qu'un
processus de réception et d'emmagasinement de connaissances récitées par les maîtres, et donc ne
progresse ni ne trouve un écho concret chez les étudiants. Enfin, la séparation entre eros créateur,
intellectuel, et eros procréateur, sexuel, provoque une déperdition immense des forces des étudiants,
par la prostitution, et surtout falsifie totalement leur rapport à l'érotisme et à la différence sexuelle.
Ces trois angles critiques, même si l'université a un peu évolué dans le sens voulu par Benjamin, en
particulier depuis mai 68, restent d'une lucidité et d'une pertinence frappante. Si l'université a
vocation à faire de la vie autre chose qu'une simple répétition des dominations héritées de nos
parents, il est plus qu'urgent qu'adviennent enfin les étudiants attendus par Benjamin.

Il nous semble que la question de l'unité de la vie spirituelle des étudiants rejoint
exactement celle des écritures aux frontières des disciplines. Lorsque l'écriture est réduite au
discours particulier d'une discipline particulière, laquelle destine ses étudiants à une fonction
particulière dans la société, ni la vie spirituelle ni une science digne de ce nom ne sont plus
possibles. Au contraire, il est indiscutable qu'une écriture qui a pour ambition la création d'un point
de vue fertile et pertinent sur la vie elle-même, et pas seulement sur une méthode pour lire la réalité,
se doit de mêler toutes les disciplines, tous les points de vue susceptibles d'apporter quelque chose à
la connaissance du sujet que l'on se propose d'étudier. Aucune connaissance véritable ne peut
s'obtenir lorsque l'observateur se présente comme spécialiste, dépositaire d'une formation qu'il va
appliquer à l'objet, pour produire un discours théorique compréhensible en référence à une
discipline universitaire. L'écrivain doit à l'inverse se présenter comme homme, susceptible de mettre
à profit toute connaissance, quelle qu'elle soit, qu'il a pu s'approprier, uniquement si elle lui permet
une vision plus pertinente, et plus proche de son vécu, du sujet qu'il vise. L'écriture post-
disciplinaire est aussi nécessairement post-fonctionnelle et érotique, au-delà de tout métier et de tout
refoulement du désir dans une sphère séparée de la création intellectuelle.

Or c'est précisément un tel rapport au réel qui est rendu impossible par la division
universitaire en disciplines. Alors que naturellement nous allons vouloir convoquer toutes les
connaissances disponibles pour traiter d'un problème concret, la séparation professionnalisante des
« voies d'accès au réel » de l'université ne va nous autoriser à n'utiliser qu'un mode de pensée, et
notre connaissance du sujet se trouvera mutilée d'autant. De plus, l'utilitarisme social sous-entendu
dans le cadre d'une « formation », empêchera de soulever le problème de la légitimité des buts
sociaux que la formation sert.
La discipline nommée « philosophie » échappe-t-elle à ce destin ? On aurait tendance à
le croire, étant donné que la philosophie suppose a priori la référence à la totalité des moyens de
connaître un sujet. Mais il n'en est rien, premièrement parce que l'affranchissement total de la
philosophie universitaire d'avec un quelconque concret, réduit le discours des étudiants philosophes
à un pur jeu abstrait avec les concepts, sans exigence de vérité. Il faut écrire ce que les professeurs
veulent entendre, et non pas ce que l'on pense vrai. Deuxièmement, la visée n'est pas moins
professionnalisante que dans les autres disciplines : il faut se préparer aux concours, et ensuite au
métier de professeur de philosophie. Il faut donc se restreindre à un certain corpus d'auteurs et de
thèses admis par l'académie, et aux deux seules pratiques de la dissertation comme réponse codifiée
à une question, et du commentaire de texte. Une fiche de lecture comme celle-ci sera d'autant mieux
validée qu'elle mentionnera un certain nombre de références à une culture commune, qui prouvent
que l'étudiant a assimilé les analyses habituelles des oeuvres de Benjamin... Du côté des
professeurs, cela n'est pas moins vrai : ils sont contraints de former les étudiants à certaines
techniques et de leur communiquer certaines connaissances prévues par le programme. Leur
situation de fonctionnaires les empêche de trop critiquer le système qui leur permet de vivre, et leur
sentiment d'accomplir une tâche socialement justifiée les pousse trop souvent à se transformer en de
simples machines à parler et à produire des traités savants, sans plus d'envie de percer les secrets du
monde.

Quelle est donc la philosophie que Benjamin désigne comme la forme que doit en
premier lieu générer et protéger la communauté ? L'université, comme communauté d'étudiants, si
elle a pour but la science, se doit de garantir l'universalité des savoirs qu'elle prononce. Et cette
universalité est synonyme de philosophie. Mais cette philosophie doit répondre à deux exigences.
D'une part elle ne doit pas être la pratique isolée d'individus se contentant de recevoir un savoir,
mais être une communauté de philosophes, tous créateurs, à la fois enseignants et élèves, sans
référence à une formation pour servir l'Etat. D'autre part, cette philosophie doit tenir les deux bouts
d'une métaphysique, comme sociologie et histoire interprétées par les concepts de la vie spirituelle,
et d'une esthétique, comme vécu érotique du présent concret et corporel. Autant dire que la
philosophie universitaire actuelle a du pain sur la planche pour devenir celle que Benjamin espère !

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