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APRÈS LACAN, PSYCHANALYSE ET PHILOSOPHIE

Alain Vanier

Presses Universitaires de France | « Cités »

2014/2 n° 58 | pages 75 à 86
ISSN 1299-5495
ISBN 9782130628743
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Après Lacan, psychanalyse et philosophie


Alain Vanier

En 1971, lors d’une séance de son séminaire, voulant parler de l’ouvrage


de Laplanche et Pontalis, le Vocabulaire de la Psychanalyse, Lacan fait
un lapsus et dit : Vocabulaire de la Philosophie. Il prend acte de cet « esp
d’un laps1 », l’espace d’un lapsus, de ce qui, un instant, « n’a plus aucune
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portée de sens » pourvu qu’on n’y fasse pas attention, on  est alors « sûr
qu’on est dans l’inconscient ». Pour nommer ce qui vient de se produire 75
en acte, Lacan avance une nouvelle notion, lalangue, en jouant sur le nom
de Lalande – lalangue comme question radicale de la psychanalyse à la Après Lacan,
philosophie. psychanalyse
Alors, faut-il penser la relation de la psychanalyse à la philosophie et philosophie
comme un rapport de lapsus ? Pour les psychanalystes, un soupçon per- Alain Vanier

sistant porte sur la philosophie depuis Freud. Cette méfiance était dans
l’air de son époque, et Freud a écarté le terme de théorie qu’il jugeait trop
spéculatif, mais n’a pu éviter d’avoir recours à ce qu’il a préféré appeler
métapsychologie – « la sorcière ». Pourtant, il avouait une passion de jeu-
nesse pour la « connaissance philosophique », a traduit John Stuart Mill
pendant son service militaire, suivi les cours de Brentano, et n’a cessé
d’être interrogé par la philosophie, en particulier par Kant. Il a emprunté
en les détournant des concepts à divers philosophes – aux romantiques
allemands, à Schopenhauer (Geschlechtstrieb), etc. – rapprochant même
la sexualité élargie de « l’éros du divin Platon ». Mais quand il définit la
psychanalyse, il la situe comme une recherche concernant les processus

1. J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001,
p. 571.
cités 58, Paris, puf, 2014
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psychiques, une méthode de traitement, et « une série de vues psycho-


logiques, acquises par cette voie, qui croissent progressivement pour se
rejoindre en une discipline scientifique nouvelle2 ». Le scientisme de
Freud a toute son importance dans l’histoire de la psychanalyse, ses déve-
loppements, et son style.
Cette volonté de tenir la philosophie à distance est sans doute un legs de
Freud mais tient aussi à quelque chose de plus fondamental dans le champ
de la psychanalyse. Ainsi un psychanalyste comme Winnicott a développé
un mode de théorisation fondé sur le paradoxe3. Pour lui, le paradoxe n’est
pas simplement une formule qui va à l’encontre de l’opinion commune,
mais, sur le plan logique, un énoncé auquel on peut attribuer une valeur
de vérité sans être amené à constater une contradiction ; avec Lacan, nous
pourrions dire qu’il touche à de l’impossible. Le paradoxe a pour lui, une
valeur fondamentale, conceptuelle et il en distingue deux tout particuliè-
rement. Ce qu’il appelle d’une part le « paradoxe essentiel », essential para-
dox, et le second paradoxe, second paradox. Le paradoxe essentiel est celui
de l’objet transitionnel. L’objet transitionnel est un objet que la mère pro-
pose à son enfant, s’attendant à ce que celui-ci devienne addicted à cette
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chose4. Le paradoxe est que cet objet transitionnel est à la fois à la mère
76 et à l’enfant, et qu’en même temps, il n’est ni à l’un ni à l’autre. Ce n’est
pas tant qu’il soit à l’un et à l’autre ; c’est le fait qu’à la fois il appartienne
Dossier :
aux deux et n’appartient pas à l’un ou à l’autre. En tant que tel, inscrire
La Philosophie l’objet transitionnel dans ce paradoxe le situe au-delà de toute observation
en France possible. Il s’agit d’un paradoxe qui tient à la question de l’avoir, l’autre
aujourd’hui (2) a trait à l’être. Le « second paradoxe » concerne l’expérience d’être seul

 en tant que nourrisson ou petit enfant en présence de la mère. Il y a un
passage de I am à I am alone, un passage du « je suis » au « je suis seul ».
Mais il y a d’autres paradoxes chez Winnicott, par exemple que l’objet
est à la fois trouvé et créé – les résonances philosophiques, presque kan-
­tiennes, de la formule sont assez étonnantes. À ce niveau-là, Winnicott
reste prudent. Dans ces cas, il ajoute : « Un philosophe ici pourrait dire
quelque chose… », mais aussi « mais moi, je m’en distancie… » Il peut
décrire ainsi la déroute complète du philosophe à qui il présenterait les

2.  S. Freud, « “Psychanalyse” et “théorie de la libido” », G.W. XIII, O.C.F.P. XVI, p. 83.
3.  Voir A. Vanier, « Le paradoxe Winnicott », in Winnicott et la création humaine (dir.
A. Braconnier et B. Golse), Toulouse, Érès-Le CarnetPsy, 2012, pp. 193-201.
4.  « …most mothers allow their infants some special object and expect them to become, as it
were, addicted to such objects. »
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idées qu’il est conduit à déduire de l’expérience. C’est donc cette parti­-
cularité de l’expérience qui semble être décisive, c’est-à-dire ce que ces
« idées » cernent en échouant à la dire.
Lacan a repris cette volonté de faire science comme un legs de Freud.
Il a pensé, un temps, que la linguistique pourrait jouer dans le champ des
sciences humaines et de la psychanalyse le rôle de formalisation que les
mathématiques ont pu jouer dans la science physique. Cette visée s’est
rapidement avérée une impasse puisque ce sont les limites de cette orien-
tation qu’au contraire la psychanalyse a dévoilé, ce qui lui fera dire qu’il
a de la structure une tout autre idée que celle de Claude Lévi-Strauss ;
l’inscription de son œuvre dans le courant structuraliste, contrairement
à l’opinion répandue, n’a donc rien d’évident. Il investira la linguistique,
puis la logique, pour faire apparaître les impasses, c’est-à-dire les points où
ces disciplines suturent la béance à laquelle la psychanalyse a affaire5. Donc
plutôt la psychanalyse contre la philosophie – « Lacan contre Hegel » –
mais penser contre c’est aussi penser avec. Penser l’activité philosophique
à l’envers de la psychanalyse afin de situer ce que la philosophie ne veut
pas penser, l’impensé de la philosophie, et ce qu’il y a d’inouï dans la psy-
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chanalyse6. Il évoquera aussi une antipathie des discours quand il prendra
la direction du département de psychanalyse de l’Université de Vincennes, 77
soutenant ainsi la présence de la psychanalyse à l’Université. Mais, d’un
autre côté, l’effort de faire science trouve une butée sur ce qui est préci- Après Lacan,
sément le sujet sur lequel la psychanalyse opère, qui n’est autre que le sujet psychanalyse
de la science, sujet forclos par la science, que Lacan repère dans le cogito et philosophie
cartésien. Ce qui pour Freud était une évidence, la volonté de faire science Alain Vanier

avec l’espoir que la biologie fonde ce que la psychanalyse découvre, est
devenu pour Lacan une question.
Ça parle, il y a un sujet dans le sujet, au-delà du sujet. Dès lors, le cogito
devient : je ne suis pas là où je suis le jouet de ma pensée ; « je pense à ce que
je suis, là où je ne pense pas penser7 ». Certes, la philosophie de Descartes
est aussi le produit d’une expérience, ce que l’on pourrait sans aucun doute
dire de la plupart des philosophes, mais la production du cogito peut être
lue comme une réduction de celle-ci par l’identification du Je du « je suis »

5. J.-A. Miller, « La suture », Les Cahiers pour l’Analyse, n°1, Paris, Seuil, 1966.
6. Je reprends ici et là certains développements de ma préface au livre de Bernard Baas,
auquel celle-ci doit beaucoup. Cf. B. Baas, Y a-t-il des psychanalystes sans culottes ? Philosophie, psy-
chanalyse et politique, Toulouse, Érès-Arcanes, 2012.
7. J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 517.
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à celui du « je pense ». Lacan soulignait que le stade du miroir s’oppose à


toute philosophie issue du cogito. De plus, le détour par le malin génie
manifeste le fondement théologique de toute philosophie, et sa fermeture
à une autre raison que la raison. L’histoire de la philosophie serait ainsi une
histoire de la résistance à l’inconscient. Lacan, parfois, situe Freud dans
une tradition parallèle à la philosophie, celle des moralistes, qu’il voyait
culminer avec Nietzsche ; Freud est un philosophe car il a apporté « des
émergents dans l’ordre de la vérité », mais ceux qu’il rapproche de Freud
sont des scientifiques : Newton, Copernic, etc. Pourtant la psychanalyse
n’est pas non plus une science, elle fait cortège à la science, constatera
Lacan. Est-ce ainsi qu’il faut comprendre ce qu’il peut dire en 1977, lors
de son dernier séminaire : « La philosophie, c’est tout ce que nous savons
faire. Les nœuds borroméens, c’est de la philosophie aussi. C’est de la phi-
losophie que j’ai manié comme j’ai pu en suivant le courant, si je puis dire,
le courant qui résulte de la philosophie de Freud8. »

Lacan déjà le constatait, le freudisme a tout affecté dans notre époque,


y compris la métaphysique, la philosophie, les arts, etc., constituant « une
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révolution insaisissable mais radicale ». Un pas de plus, quand, aujourd’hui,
78 la psychanalyse, attaquée de partout, infiltre, dans le même temps, le
discours courant, et imprègne les modes de pensées. Il suffit pour s’en
Dossier :
convaincre d’écouter les médias où chacun explique ses états d’âme avec
La Philosophie des termes plus ou moins directement empruntés au vocabulaire analytique
en France – la « psychanalysette » disait Diatkine – relève un lapsus, un oubli, tout le
aujourd’hui (2) monde use ainsi de la psychanalyse sans le savoir ! Mais aussi bien, il peut

 s’agir de l’exposé de « découvertes » psychologiques, pourtant bien repérées
depuis Freud, par de « nouvelles » psychologies, ou bien de l’exposé d’une
sorte de philosophie grand public attaquant Freud à coup de martelet, un
Freud à la vie sexuelle trouble, admirateur du fascisme italien, collaborant
avec les nazis…. Il est aussi vrai que tout le monde fait de la philoso-
phie sans le savoir, et l’analyse alimente aussi cette philosophie-là, celle de
M. Homais qui triomphe aujourd’hui. Peut-être devrait-on se réjouir
de ce que la psychanalyse fasse toujours scandale, et donc symptôme ?

Mais, au-delà de l’anecdote, nombreux sont les philosophes – consé-


quents avec leur discipline – en France et dans le monde qui, aujourd’hui,

8. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXV, Le moment de conclure, séance du 20 décembre 1977,
inédit.
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pensent avec la psychanalyse, et relèvent les effets d’une provocation, celle


de Lacan qui a investi la philosophie, l’a malmenée et interpelée. Un philo-
sophe comme Frédéric Gros9 distingue fort justement dans la psychanalyse
le corpus qu’il nomme « discours vrai », et la pratique, le « dire-vrai ». Il
souligne le refus dans cette dernière de toute universalité du sujet et de la
vérité. Ce faisant, il met le doigt sur une question cruciale pour la psycha-
nalyse qui est le hiatus entre sa théorie et sa pratique.
De nombreux psychanalystes viennent de la philosophie, et conti-
nuent, pour certains, à s’en préoccuper10. Les références psychanaly-
tiques peuvent aussi nourrir des développements philosophiques qui ne
traitent pas directement de la psychanalyse ou de ses concepts11. Mais
pour ne retenir ici, arbitrairement, que quelques philosophes contem-
porains, non psychanalystes, travaillant avec le corpus psychanalytique,
il est possible, malgré tout, d’essayer de repérer quelques orientations
principales, bien que chacune de ces approches déborde sur les autres,
parmi les travaux de ceux qui tentent d’articuler en philosophie ce que
la psychanalyse a pu introduire, subvertir, dévoiler ou conforter. Il
faut mentionner en premier lieu les travaux qui entreprennent la tâche
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immense de repenser la philosophie avec la psychanalyse et la psychana-
lyse avec la philosophie. L’un des tout premiers à soutenir un tel projet 79
fut Alain Juranville avec une question « qu’en est-il de la philosophie
avec l’inconscient et la psychanalyse12 ? » En effet, « la philosophie ne Après Lacan,
peut se concevoir aujourd’hui sans la psychanalyse » et « la psychanalyse psychanalyse
aussi ne peut se concevoir sans la philosophie et la requiert pour pou- et philosophie
voir être justifiée comme énonçant et mettant en acte le ‘pas de réel’ », Alain Vanier

car « la psychanalyse est le symptôme pour la philosophie, et la philo-
sophie le symptôme pour la psychanalyse. Leur différend est irréduc-
tible ». On peut mentionner avec la même ambition le récent ouvrage
de Rudolf Bernet qui forme « le projet, sinon d’inscrire la psychana-
lyse dans l’histoire de la métaphysique occidentale, du moins de mettre
en lumière la manière dont, tour à tour, elle prolonge cette histoire et

9.  Voir le n° 4-5 de la revue Incidence : Foucault et la psychanalyse, 2008-2009 ; voir aussi,
entre autres, F. Gros, Foucault et la folie, Paris, Puf, 1997, etc.
10. Ainsi P.-L. Assoun, F. Balmès, F. Benslama, M. David-Ménard, F. Fonteneau, P. Marie,
V. Micheli-Rechtmann, etc. Cette liste n’est pas limitative, pas plus que celle des philosophes
mentionnés dans le texte, elle ne tient qu’au hasard des lectures de l’auteur de ces lignes.
11. Ainsi, entre autres, F. Worms, Soin et politique, Paris, Puf, 2012 ; Revivre. Éprouver nos
blessures et nos ressources, Paris, Flammarion, 2012 ; etc.
12. A. Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, Puf, 1984.
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rompt avec elle13 ». On se souviendra, en effet, que Freud proposait à la


psychanalyse de « se risquer (…) à transposer la métaphysique en méta-
psychologie14 ».
D’autres travaux reprennent le débat de Lacan avec les principaux
« grands philosophes » que Lacan interrogea, ainsi les phénoméno­-
logues15. De nombreuses publications s’attachent, pour leur part, à l’élu-
cidation d’un concept emprunté et détourné du champ philosophique :
sujet, objet, être, désir, etc. voire à lui donner une portée, un dévelop-
pement inédit dans l’enseignement de Lacan. C’est ainsi le cas du terme
d’antiphilosophie, avancé par Lacan, qui, bien que n’étant pas sa créa-
tion, prend un relief particulier dans le moment de sa production : la
psychanalyse à l’université16. Alain Badiou donnera ce titre « antiphilo-
sophie » à quatre années de son séminaire. Le troisième est publié le
premier, avant ceux consacrés à Nietzsche, Wittgenstein et Saint-Paul17.
Badiou situe ainsi Lacan dans une lignée où il place également Pascal,
Rousseau et Kierkegaard, et ce faisant, l’intègre dans une histoire de la
philosophie. Celle-ci inclut finalement l’antiphilosophie, définie par
« une destitution de la philosophie dans sa prétention théorique » sous
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la forme d’un « discrédit » plutôt que d’une « réfutation », une « mise
80 à jour de la vraie nature de l’opération philosophique » masquée par le
philosophe à laquelle l’antiphilosophe oppose « un acte d’un type nou-
Dossier :
veau » qui « parachève la destitution de la philosophie », soit pour Lacan
La Philosophie « destitution de la prétention de la philosophie à être une théorie du
en France réel, quel que soit ce réel supposé18 ». Si cet acte est « archipolitique »
aujourd’hui (2)

 13.  R. Bernet, Force-Pulsion-Désir. Une autre philosophie de la psychanalyse, Paris, Vrin, 2013.
14.  S. Freud, « Sur la psychopathologie de la vie quotidienne » (1900-1901), trad. J. Altounian,
P. Cotet, OCF P. V, Paris, Puf, 2012. Il convient aussi de mentionner ceux qui, dans une perspective
différente, incluent la pensée psychanalytique – Freud, mais surtout Lacan – dans leurs propres
développements sans s’arrêter à la question de l’hétérogénéité des discours. On peut penser à Stanley
Cavell, qui dans le prolongement d’Austin, utilise la psychanalyse à l’appui de sa philosophie du
langage ordinaire.
15.  Voir, parmi les plus récents, G.-F. Duportail, Les institutions du monde de la vie : Merleau-
Ponty et Lacan, Grenoble, Millon, 2008, mais aussi B. Baas, De la Chose à l’objet. Jacques Lacan
et la traversée de la phénoménologie, Paris-Louvain, Vrin-Peeters, 1998, Charles Shepherdson, « A
Pound of Flesh: Lacan’s Reading of The Visible and the Invisible », Diacritics, Vol. 27, n° 4, 1997,
etc. D’une façon plus générale, on peut signaler l’ouvrage, déjà ancien, Lacan avec les philosophes,
Paris, Albin Michel, publié en 1991 par le Collège international de philosophie, et plus récemment
S. Žižek (ed.), Lacan. The silent partners, Londres-New-York, Verso 2006 ; etc.
16.  Voir J. Lacan, « Peut-être à Vincennes », Ornicar ? , n° 1, 1975.
17. A. Badiou, Lacan, l’antiphilosophie 3, Paris, Fayard, 2013.
18.  Ibid., p. 163.
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chez Nietzsche, « archiesthétique » chez Wittgenstein, il est « archiscien-


tifique » chez Lacan, c’est-à-dire sous le signe du « mathème ».
Il y a une certaine ironie à user de ce terme « antiphilosophie » qui
servit à désigner une réaction cléricale contre les Lumières – dont la
psychanalyse poursuit le « débat19 » – qui obtint au XVIIIe siècle l’inter-
diction de l’Encyclopédie, quand l’un des motifs de la critique laca-
nienne de la philosophie visait la théologie à laquelle ramène, selon lui,
toute philosophie. Le fondement de toute antiphilosophie est « l’irré-
ductibilité de l’acte », mais pour légitimer cet acte, elle finit par abou-
tir à « l’argumentation dicursive et au concept », souligne Badiou, et
finit par être philosophique. Il convient de prendre au sérieux le virage
imparable, relevé par Badiou, de l’antiphilosophie au discours du
maître, dont ressort la philosophie pour Lacan, car c’est l’un des pro-
blèmes récurrents de la théorie psychanalytique. Mais l’antiphilosophie
met en avant une autre raison que la raison, puisque, indiquait Lacan,
la raison ramène à la répétition, la raison est un symptôme, au nom
de laquelle la folie est écartée, ce qui nous reconduit à Pascal. Lacan
s’est beaucoup appuyé sur ce moment de la révélation, auquel Badiou
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se réfère à plusieurs reprises. Quelques lignes de Pascal retrouvées après
sa mort, rédigées probablement au décours de la crise décisive du 81
23 novembre 1654, en témoignent. Il y distingue le « Dieu d’Abraham,
Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » de celui « des philosophes et des savants ». Après Lacan,
D’une part, le Dieu du savoir, d’autre part, le Dieu du monothéisme, un psychanalyse
Dieu qui parle, celui de « la vérité en tant qu’elle parle ‘Je’ », pur trou d’une et philosophie
énonciation, dieu d’aucun savoir, un « dieu réel » écrit Badiou. Cette Alain Vanier

division est d’une grande importance pour Lacan, on la retrouve dans
l’écart entre le père du nom, le père comme nommant, comme trou –
car « je suis ce que je suis, ça c’est un trou ! » – d’où sont recrachés les
Noms-du-Père. Bernard Baas aussi s’est arrêté sur ce point, mais, pour
lui, il ne s’agit pas d’opposer le Dieu de la foi au Dieu de la raison20.
À ce Dieu là on croit, bien qu’à ce niveau, Pascal parle de certitude.
Mais c’est une certitude qui ne s’oppose pas à la croyance, qui est plu-
tôt proche de l’expérience mystique lors de ces « deux heures » de cette
« sorte d’extase ». Ce Dieu là n’est pas Un, à la différence du Dieu de la
philosophie car au « champ de la vérité, le savoir est ailleurs ». L’enjeu

19.  Voir le quatrième de couverture de J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966.


20.  B. Baas, Y a-t-il des psychanalystes sans culottes ? Philosophie, psychanalyse et politique,
op. cit.
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devient comment traiter « l’ontothéologie » de la pensée. La psychana-


lyse n’universalise pas, ou en tout cas d’une façon différente des philo-
sophes, puisqu’elle procède au un par un. Lacan parle à son propos de
« désunivers ». Or, le Dieu des philosophes a occulté l’autre Dieu, cette
autre dimension de l’Autre. Toute analyse rencontre ce recouvrement, et
il convient de le rendre lisible pour réarticuler savoir, vérité et réel.
Mais qu’en est-il du corpus analytique dans son rapport aux autres dis-
cours ? Bernard Baas l’aborde avec sagacité à propos de l’enseignement
de la psychanalyse à l’université. Reprenant Kant, il situe la psychanalyse
comme « faculté critique », qui doit nourrir un « conflit légitime » face
aux « facultés dogmatiques » que sont la psychiatrie et la psychologie de
l’adaptation sociale. La psychanalyse, par rapport aux autres discours à
l’université, peut avoir une fonction de « remise-en-cause ». Est-il besoin
de souligner que l’enjeu contemporain est crucial ? Le psychanalyste en
tant que tel n’est pas un philosophe, il vise quelque chose d’autre que la
totalisation d’un savoir tout comme il n’est pas linguiste puisqu’il vise
quelque chose au-delà du langage. Lacan assigne à l’ « antiphilosophie »
de mettre en valeur dans « sa racine indestructible, dans son rêve éter-
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nel » la supposition « éducative » du discours universitaire. Mais de ce
82 rêve « il n’y a d’éveil que particulier ». Les apories sont innombrables.
Mais face aux risques inéluctables de psychologisation de la psychana-
Dossier :
lyse,  le philosophe attend la psychanalyse « au tournant », écrit Baas,
La Philosophie d’autant que trop souvent les psychanalystes font de la philosophie sans
en France le savoir. L’antipathie des discours est aussi nécessaire à la remise en cause
aujourd’hui (2) du psychanalyste.

 Barbara Cassin, pour sa part, aborde ce rapport à la philosophie par
un autre biais, elle entreprend de libérer un Lacan « prisonnier (…)
de l’étiquette platonicienne quand même il la prend à rebours21 ». Elle
s’appuie sur deux citations de Lacan : « Le psychanalyste, c’est la pré-
sence du sophiste à notre époque mais avec un autre statut (…) on
sait pourquoi les sophistes à la fois opéraient avec tant de force et aussi
sans savoir pourquoi. Le tant de force repose en ceci, que nous apprend
l’analyse, c’est qu’à la racine de toute dyade, il y a la dyade sexuelle,
le masculin et le féminin22. » Son ouvrage est une glose de ce propos.
La psychanalyse et la sophistique ont en commun d’être des discours

21.  B. Cassin, Jacques le Sophiste. Lacan, logos et psychanalyse, Paris, Epel, 2012, p. 50.
22. J. Lacan, Le Séminaire. Livre XVII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, inédit, séance
du 12 Mai 1965.
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rebelles en ce qu’ils passent par le signifiant et la performance, et donc


à distance d’avec la vérité et la philosophie. En effet, les philosophes
« veulent sauver la vérité23 ». Elle s’appuie aussi sur un autre énoncé
de Lacan : « Le psychanalyste est un rhéteur (…) ce qui implique qu’il
rectifie – on essaie de dire la vérité (…) la vérité a affaire avec le Réel
et le Réel est doublé par le Symbolique (…). Le rhéteur n’opère que
par suggestion (…) il n’impose d’aucune façon. ( ...) L’inconscient ne
connaît pas la contradiction, (…) ce qui fait le vrai et ce qui fait le faux,
c’est ce qu’on appelle le poids de l’analyste et c’est en cela que je dis qu’il
est un rhéteur24. » Pour Barbara Cassin, Lacan est un Gorgias qui se
voit en Socrate, il est une fois Socrate, une fois Gorgias. Elle propose de
nommer « logologie », à distinguer de l’ontologie aristotélicienne, l’axe
qui va des Sophistes à Lacan, en passant par Novalis et Freud. On se
souviendra des réflexions de Novalis sur le langage et la parole, ainsi son
interrogation sur la Sprächstrieb, la pulsion de parler, ce qui pousse, à un
certain moment à parler. En effet, l’être est un « fait de dit », il n’y a pas
de réalité pré-discursive. Une langue, rappelait Lacan, n’est rien de plus
« que l’intégrale des équivoques, que son histoire a laissé persister », c’est
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pourquoi il a retenu ce terme de « lalangue », qui « véhicule la mort du
signe », « où la jouissance fait dépôt »25, langue d’avant le sens, hors sens, 83
lieu des équivoques, que prohibe la philosophie ; Barbara Cassin montre
comment le principe de non-contradiction chez Aristote est fondé sur Après Lacan,
la décision du sens. « Lalangue », une langue morte encore en usage, qui psychanalyse
fait l’objet de l’acte analytique. et philosophie
Pour Alain Badiou, la philosophie est identifiée par Lacan de trois Alain Vanier

façons : « Le philosophe comme bouché aux mathématiques, comme
bouchant le trou de la politique, et ayant l’amour au cœur de son dis-
cours26. » Pour ce qui est des mathématiques, Badiou rappelle que le
mathème est à comprendre chez Lacan comme « impasse du mathéma-
tisable ». Quant à la politique, la philosophie, et surtout la métaphy-
sique, en bouchent le trou, mais il souligne aussi que la psychanalyse est
politiquement muette. Sur ce terrain, nombreux sont les psychanalystes
aujourd’hui qui ont pris diverses positions sur le fond d’un silence qu’ils

23. J. Lacan, Le Séminaire. Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller,
Paris, Seuil, 1991, p. 71.
24. J. Lacan, Le Séminaire. Livre XXV, Le moment de conclure, inédit, séance du
15 Novembre 1977.
25. J. Lacan, « La Troisième », Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16.
26. A. Badiou, Lacan, l’antiphilosophie 3, op. cit..
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n’ont pas considéré comme marque d’un impossible. Parmi les philo-
sophes, on peut citer Slavoj Žižek qui a travaillé Lacan avec Marx27. Cette
troisième manière, l’amour, est abordée par Paul Audi qui a entrepris
de lire Lacan à la lumière de Jarry28. Mais il s’agit moins de l’amour de
la vérité du philosophe, comme écran à l’amour de la castration, dont
fait état Badiou, que de l’amour à l’épreuve de la sexualité, dans une
perspective qui est aussi politique puisque le roman de Jarry « reflète la
domination du quantitatif sur l’existence même du désir » à l’époque
moderne : « L’amour est un acte sans importance puisqu’on peut le faire
indéfiniment », cette phrase lancée dans une réunion mondaine pro-
voque « un trou dans l’assistance » écrit Jarry, « un trou dans le sens »
commente Paul Audi, qui la met en tension avec cette phrase fameuse
de Lacan : « La Jouissance du corps de l’Autre, de l’Autre avec un grand
A, du corps de l’Autre qui le symbolise n’est pas le signe de l’amour29. »
Nous retrouvons, là encore, la question insistante du Réel.

À la périphérie de la philosophie, le corpus analytique contribue aux


élaborations de discours connexes, comme celui des gender studies – on ne
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sous-estimera pas l’influence de Lacan sur les travaux de Judith Butler30,
84 entre autres ; on ne négligera pas l’usage de références freudiennes dans cer-
taines recherches des postcultural studies, et, plus particulièrement, parmi
Dossier :
les publications des postcolonial studies, l’ouvrage de Paul Gilroy qui a créé
La Philosophie la notion de postcolonial melancholy, explicitement à partir de la conception
en France de la mélancolie freudienne31. Ainsi l’imprégnation par la psychanalyse des
aujourd’hui (2) discours de ce début du XXIe siècle est-elle considérable.

 Mais la psychanalyse est tout autant en dette à l’égard de la philosophie,
à qui elle n’a cessé d’emprunter ses concepts pour les détourner. La théorie
en psychanalyse est une théorie éminemment liée à l’époque, une théorie
« coucou » qui fait son nid dans le nid des autres, reprenant des notions
aux autres discours pour se dire au prix d’un détournement qui est au prin-
cipe de son mode de constitution des concepts. En reprenant l’exemple de
Freud, cité plus haut, rappelant « à combien peu de choses près la sexualité

27.  S. Žižek, Bienvenue dans le désert du Réel, Paris, Flammarion, 2005 ; Le Parallax, Paris,
Fayard, 2008 ; etc.
28.  P. Audi, Le théorème du Surmâle. Lacan selon Jarry, Paris, Verdier, 2011.
29. J. Lacan, Le Séminaire. Livre XX. Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975.
30.  Voir J. Butler, Trouble dans le genre, trad. C. Kraus, Paris, La Découverte, 2005 ; Antigone.
La parenté entre vie et mort, trad. G. Le Gaufey, Paris, Epel, 2003 ; etc.
31.  P. Gilroy, Postcolonial Melancholia, New York, Columbia University Press, 2004.
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élargie de la psychanalyse coïncide avec l’éros du divin Platon32 » une ques-


tion vient : si la sexualité élargie est l’éros du divin Platon, qu’apporte la
libido ? Or, l’essentiel n’est-il pas dans le « à combien peu de choses près » ?
Cet « à peu de choses près » pourrait bien caractériser le statut du concept
en psychanalyse.
La psychanalyse interroge le soubassement, l’impensé fondateur de la
philosophie, « l’impensé dans l’histoire de la pensée » peut écrire Bernard
Baas. Mais à mesure que la théorie de la psychanalyse diffuse, elle pro-
duit elle-même ses propres résistances. Tous ceux qui, ayant une forma-
tion philosophique solide, ont assisté aux débuts du séminaire de Lacan
témoignent de l’incompréhension, au moins de l’étonnement, que pro-
duisaient les propos inouïs de Lacan et combien il a pu les dérouter.
Aujourd’hui ces mêmes discours, assimilés, paraissent à certains surannés,
appartenant à un temps de l’histoire de la psychanalyse que certains disent
même dépassé. Si la psychanalyse avec Lacan aura été, un temps, interpré-
tation de la philosophie, alors il faut évoquer l’effet de surprise de l’inter-
prétation dans la cure, ce qui échappe au savoir, pour être très vite, comme
le lapsus, repris par le sens, car à porter attention à cette vérité qui a pu
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émerger dans le temps de l’interprétation, « je rate ». En effet, « il n’y a pas
de vérité qui, à passer par l’attention, ne mente33 », ce qui se saisit en un 85
éclair est aussitôt repris par la résistance, bien que cela ne soit pas sans effet.
On pourrait évoquer le Jetztzeit de Benjamin, cet à-présent absolu, où se Après Lacan,
récapitule en un instant l’histoire qui n’a pas été faite, qui n’a pas de lieu, psychanalyse
celle des vaincus pour Walter Benjamin. et philosophie
Il y a donc le « dire-vrai » de l’expérience unique, celle qui ne peut se Alain Vanier

connaître que par « ouï-dire », et il y a la théorie, le « discours vrai » qui
peut se prendre comme philosophie, qui universalise quoiqu’il en soit.
Ainsi la théorie psychanalytique est-elle toujours en porte-à-faux par rap-
port à son objet. Mais cette dimension de l’expérience n’a rien d’ineffable.
Ce qui est en question, c’est un impossible, un impossible à dire, c’est
pourquoi il y a un enjeu éthique quant à l’existence de la psychanalyse
dans le monde d’aujourd’hui, dans un monde où « le cours de l’expérience
a chuté », comme pouvait le dire Benjamin, dans un monde où le savoir
référentiel recouvre le savoir textuel et le dévalorise.

32.  S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. F. Cambon, Paris, Champs, Flammarion,
2011, p. 83.
33. J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », op. cit.
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Pourtant cet effort théorique n’est que le témoignage, un dépôt, de cette


expérience qu’on voudrait transmissible mais qui ne l’est pas, témoignage
de cette « réinvention » à laquelle chaque analyste est conduit. Lacan, dès
le début de son enseignement, a pu dire que son projet était de lire Freud
avec les outils que Freud lui-même a forgés, à savoir l’interprétation, pour
analyser ce qui, dans Freud, n’a pas été analysé et s’est transmis, et, plus
précisément, ce qui touche à la question du père. En ce sens, l’articulation
entre psychanalyse, philosophie et théologie est cruciale. La cure analy-
tique au un par un n’a-t-elle pas comme enjeu de démasquer la « métaphy-
sique clandestine34 » qui a cours aussi bien dans la psychanalyse, comme
enjeu pour chacun, que dans la philosophie et dans la science ?
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86

Dossier :
La Philosophie
en France
aujourd’hui (2)



34.  Pour reprendre le mot de M. Krasner, La pluralité et l’infini en philosophie et en mathéma-


tique de l’ancienne Grèce, inédit en français.

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