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Pontalis

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Jean—Bertrand Pontalis a d’ abord été professeur agrégé de


philosophie puis chercheur au C. N RS. avant de s’orienter
vers la psychanalyse.
Auteur de plusieurs essais et coauteur du Vocabulaire de la
psychanalyse, il a notamment publié Entre le rêve et la douleur,
L ’amour des commencemmts et L‘enfant des limbes.

© Éditions Gallimard, 1988.


‘—5.v\.

Pour Maurice Merleau-Ponty


ä…g

Se trouver ou se perdre
dans le négatif
Apathie. — Malaise, Crise. ——
L ’amour de sa haine. ——
«Partout où ça fait mal, c’est moi. » —
Ne pas lâcher.
L’HOMME IMMOBILE

Il a donné son nom à une maladie. Et pourtant il


n’était ni médecin ni malade. Très vite il fut reconnu
comme un héros, cet anti—héros qui tenait toute
action pour vaine —— pire, peut—être pour criminelle
:

— et qui n’aimait qu’une chose rester couché.


:

Etait—ce un mélancolique, c’est—à—dire un être à


jamais possédé, persécuté, ruiné par l’objet perdu?
je ne le crois pas. Il n’en a pas les traits sombres et
tourmentés. Au contraire, on voit sur son visage,
nous rapporte quelqu’un qui l’a bien connu, une
paisible lueur d’insouciance; et si jamais une ombre
de souci remonte du fond de son âme, elle se dissipe
avec un soupir. L’apathie est son état et la position
allongée la plus favorable au maintien de cet état.
L’inertie est chez lui plus qu’une force un principe.
:

Obstiné à refuser tout changement en lui, com—


ment supporterait—il ce qui, autour de lui, dans sa
chambre ou dans le monde extérieur, dans la ville
dont il se protège ou dans les lointaines campagnes,
se modifie? Si quelque haine habite cet homme sen-
sible et doux, c’est la haine du temps. Vivant immo—
bile, c’est le temps qu’il tue. S’aperçoit—il seulement
que ce journal qui traîne sur sa table date de l’année
14 Se trouver ou se perdre dans le négatif L ’hamme immobile 15

précédente? S’il constate que son appartement est Mais le sommeil régnait dans la maison, l’immobilité
envahi par la poussière, il n’en conclut pas qu’il faut dans le temps. La campagne, les saisons, les fêtes, la
le nettoyer, non qu’il aime le sale ou dédaigne le cuisine (très important, la cuisine). Rien ne bou—
propre, mais la propreté, pense-t—il, devrait « s’instal- geait, c’était l’éternité. «L’un meurt, l’autre naît»,
ler d’elle-même ». Pour les meubles, même chose: disait la sagesse du lieu. Oui, mais quand la mère
ce dossier de divan, par exemple, il s’est cassé lui— mourra, à son tour, cette calme confiance dans
même, « il n’est pas éternel, il fallait bien qu’il se casse l’ordre de la nature cessera. Quand celle—là meurt,
un Jour ». l’autre ne naît plus. Il renonce à tout mouvement. Il
Il n’y a pas d’agent, il n‘y a pas d’acteur dans son reste sur place.
monde. Comme on aimait dormir dans cette maison
Quand des amis lui rendent visite, de ceux qui jus— ensommeillée! Mais lui, le petit garçon devenu
tement prétendent faire quelque chose, il ne lui l’homme couché et l’homme sans âge, était alors sin—
vient nulle envie, nul sarcasme, mais un grand éton— gulièrement actif, gai, entreprenant. Un peu casse—
nement et de singulières questions. Devant celui qui cou même, grimpant au pigeonnier et s’enfonçant
s’affaire, il se demande « Où est l’homme dans tout
:
loin dans les broussailles, des plus remuants aussi :

cela? En quoi se fragmente—t—il?» Face à l’écrivain une «vraie toupie», se plaignait—on, «quand donc
professionnel, lui qui se refuse à écrire le moindre restera—vous tranquilleP». Non, ses yeux n’étaient
billet, il ne comprend pas, il a pitié « Ecrire tout le
:
pas toujours innocents, ni les histoires qu’il avait plai—
temps, écrire comme une machine, dépenser son sir à entendre des berceuses.
âme pour des riens... Mais quand donc pourra— Si c’était là la clé de son mystère : le monde autour
t—il
s’arrêter, souffler un peu?> Pauvre homme. » A de lui qui dort et lui qui veille, malicieux, parfois
l’adresse de celui qui entre dans la pièce, d‘abord cruel, lui qui observe et s’active, mobile comme une
ces mots : « N’approche pas, tu viens du froid. » toupie? Mais depuis, et maintenant, la situation s’est
renversée ce n’est plus la maison la dormeuse mais
:

Se fragmenter, dépenser son âme pour des riens, en lui le dormeur. Pourquoi, sinon pour que la maison
pure perte. Qu’a—t—il donc à conserver, à garder pour ne meure pas, demeure hors du temps?
lui, à maintenir en lui, bien au chaud, inchangé ? Quel
est ce bien si précieux et si fragile que le moindre Telle est en tout cas l’idée qui m’est venue tandis
mouvement lui est fragmentation, dépense nocive, qu’il me racontait un grand rêve qui l’avait trans—
apport de froid? Quel est cet air tiède qu’il respire, porté là-bas. Jusqu’alors, le voyant étendu, je me
son souffle à lui? disais que je faisais partie du lot de ces visiteurs
On s’en doute c’est l’enfance, c’est la grande mai-
:
importuns, de ces activistes pour qui son apathie était
son de l’enfance. Qu’y trouve—t—il dans cette maison, plus une offense qu’une énigme. Pourquoi, après
dans ce temps—là? Déjà le sommeil, déjà l’immobilité. tout, me disais—je encore, ne pas le laisser en paix, le
16 Se trouver ou se perdre dans le négatif
L ’homme immobile 17
laisser être? Quelle est cette folie qui nous
prend par— de mes soins attentifs! Sans doute. Mais tout comme
fois de vouloir changer les autres? Et puis, écoutant
ce rêve dont le récit occupa bien des jours et qu’il il avait su, avec une totale absence de séduction, me
préférait d’ailleurs appeler un songe, comme transporter dans son rêve, voici qu’il parvenait à
mieux s’en nourrir et ne pas s’en détacher,pour m’entraîner dans sa nonchalance je n’fosais dire
—-—

je paresse tant elle était agissante — et je pouvais passer


m’aperçus qu’il m’y transportait. Ce n’était pas l’in—
tensité des images, comme il arrive parfois, qui avait des heures, avouons—le, sans me soucier de ce qu’il
cet effet sur moi, elles étaient plutôt banales, ces me racontait: les menus, vraiment très menus faits
images, proches du cliché, non, c’était une force plus de sa vie quotidienne.
secrète, plus enveloppante : je m’y voyais, dans cette Il m’arrivait de parler de cet homme à des col—
campagne, dans cette grande maison peuplée, oscil— lègues tant l’affaire durait depuis longtemps (depuis
lant de l’hébétude à l’émerveillement. Comme quand? j’étais bien incapable de le dire). « Rien de
aimanté, j’y étais avec lui. changé? me demandait—on. — Non, rien. Comment
Souvent il m’ennuyait, m’enveloppant là quelque chose pourrait—il changer puisqu’il veut que
mais d’un ennui qui n’était pas le sien :
encore, rien ne change? —— Tu nous l’as dit dans les mêmes
je m’en— termes l’an passé. — Oui, oui, je sais, c’est là le pro—
nuyais pour lui (car lui, j’aurais juré qu’il ne connais—
sait pas l’ennui). C’était la lenteur de son débit, celle blème. Peu à peu, je le sens bien, il me gagne à sa
de ses gestes: on eût dit qu’il ne quittait jamais sa cause. D’ailleurs j’ai dit: il veut. J’en viens à vouloir
robe de chambre, qu’il se préparait toujours à... se ce qu’il veut, à faire mienne sa passion de l’immo—
préparer. Sa vie me paraissait bien pauvre, à peine bile. Ça doit être une passion aussi violente que les
une vie, et pourtant ce n’était pas la mort. Et, contra— autres et peut—être la seule vraie. Cet homme, savez—
dictoirement,je me le représentais comme un fleuve vous, est attachant. »
immense, traversant des plaines infinies et coulant si Attachant, c’est sans doute ce que disaient de lui
lentement qu’on n’y distingue nul courant. Com- ses quelques amis et en particulier l’un d’eux qui
ment cet homme qui occupait si peu d‘espace pou— l’avait connu dès son enfance et qui s’appelait, je
vait—il susciter des visions si crois, Stolz: quelqu’un d’actif, en mouvement per—
puissantes?
Parfois il m’irritait. C’était quand il se plaignait du pétuel, lui, réussissant bien en affaires et qui, sans se
malheur des temps, d’un créancier, de celui qu’il proposer pour modèle, tentait vainement de le
appelait son régisseur, ou de son domestique qu’il secouer, de le faire sortir de chez lui.
traitait de paresseux (un comble, venant de lui qui
ne faisait rien). Etais—je ce créancier abusif, ce domes— Il y parvint une fois et notre homme rencontra
tique négligent mais d’un dévouement à toute au cours d’une soirée une femme délicieuse qui se
épreuve, ce régisseur sans scrupules, moi qui lui montra sensible à son charme inhabituel. je repris
consacrais une bonne part de mon temps précieux et comme l’ami Stolz quelque espoir. Il allait enfin,
avec cette jeune fille, pour peu qu’elle ne se montre

FE - BlBLlOTECA
HNlCAMP -
18 Se [701th ou se perdre dans le négatif L ’homme immobile 19

pas trop demandeuse, laisser une petite place à cet sans relâche, qui demande, s’humilie, tout cela parce
étranger intime qui s’appelle le désir à condition qu’il a toujours de nouveaux besoins à satisfaire.
que cet intrus ne le dérange pas trop Après cela, on !
Alors j’avais vu apparaître un enfant comblé, imagi—
pouvait tout attendre de lui. Animé par l’amour (le naire sans doute, qui n’aurait jamais manqü°é de rien,
mot me paraissait quand même un peu fort), peut— un enfant incomparable, un enfant unique, un
être quelque animation allait—elle, de proche en enfant royal et royalement servi. Il était un «non-
proche, gagner tout son territoire; mieux, lui faire autre », il était soi. Tout changement signifierait sa
quitter son territoire, assuré qu’avec cette femme il perte.
gagnerait au change.je voyais en Olga — c’était son Voici qu’avec l’apparition d’Olga il consentait à
nom —, si confiante et pourtant malicieuse, si gaie oublier son être, voici qu’elle lui manquait, qu’il l’at—
et pourtant calme, la thérapeute que je ne savais pas tendait, s’affolait de ses changements d’humeur,
être. A coup sûr elle n’allait pas le laisser dormir. voici qu’il passait de l’angoisse à l’exaltation. «Ah!
Il manqua quelques séances. Je m’en réjouis : si seulement, se plaignait—il, on pouvait ressentir la
enfin il lui arrivait quelque chose. Puis il revint, chaleur de l’amour sans ses tourments. » j’allaisjus-
inquiet « Qu’est—ce qui me prouve qu’elle m’aime?
:
qu’à l’envier. Tandis qu'il me racontait telle prome—
Si elle se jouait de moi?» Cette agitation, même si nade lumineuse avec la jeune fille, telle conversation
elle prenait chez lui une forme ratiocinante, me enjouée de l’été et me faisait témoin de cette inces—
paraissait de bon augure: en connaissant les tour— sante môbilité de l’âme que provoque l’amour nais-
ments propres à l’état amoureux, voici qu’il ressem— sant, je me sentais un vieux schnock, vissé à son
blait à tout un chacun dans les mêmes circonstances. fauteuil. C’était moi maintenant le fonctionnaire en
le me gardais de le lui dire. D’autant que je n’ai disponibilité, l’homme endormi qui s’enveloppait
jamais oublié la scène oui, la scène — qu’il m’avait
—-—
d’une robe de chambre usée. Avais—je pris sa place
faite le jour où j’avais eu le malheur, je ne sais plus comme s’il fallait pour que l’un soit en mouvement
dans quel contexte, d’invoquer « les autres ». Il s’était
que l’autre incarne la figure de l’immobile? Lui
aussitôt soulevé du divan. « Comment? Qu’avez—vous était guéri. Amour médecin ? guérison miraculeuse ?
dit? Voilà où vous en êtes arrivé. Maintenant je saurai Que m’importait! De toute façon les voies qu’em—
que je suis pour vous la même chose qu’un autre. » Il pruntent nos cures nous restent le plus souvent mys—
s’était mis à marcher de long en large, dans la pièce. térieuses. Et puis Olga avait un avantage sur moi :

Une fois recouché, après un long silence, il m’avait elle était unejeune fille et unejeune fille qui atten-
dit, posément: «Vous m’avez chagriné. » Avec dou— dait de lui pour elle—même sa propre métamorphose
ceur j’avais demandé: «Pourquoi? — Vous voulez alors que moi je n’avais longtemps voulu qu’une
que je vous le dise ? Avez—vous seulement réfléchi à ce chose qu’il change, lui, et lui seul.
:

que c’est qu’un autre?» Et il m’avait fait la leçon. D’où vient alors que je ne fus pas tellement sur—
L’autre, c’était l’horreur, c’était celui qui travaille pris quand il vint m’annoncer froidement : « C’était
,\,
20 Se trouver ou se perdre dans le L ’homme immobile 21
négatif

une erreur. je me suis laissé entrainer. Son cœur années auprès d’une certaine Agafia, une veuve
était à l’affût de l’amour et le hasard a voulu qu’elle dotée de deux enfants, qui n’était ni belle, ni intel—
tombât sur moi. Voilà tout. je le lui ai écrit. C’est ligente, ni riche mais toute dévouée aux tâches
fini. » Bien sûr, ce ne fut pas fini ce jour—là. Il eut domestiques. Elle‘ était un peu grasse, avait la peau
y
de nouveau impatiences, frémissements, moments douce et faisait excellemment la cuisine. Quand il
de douceur et de fièvre. Il y eut même projets de mourut, il fut difficile de décider s’il avait retrouvé
mariage, sans cesse retardé. Olga se lassa. Devrais—je un berceau ou s’il était déjà depuis longtemps dans
donc rester le seul à ne pas me lasser? Pourquoi son cercueil. Quoi qu’il en soit, Agafia ne se remit
Olga avait—elle échoué? Il ne me venaitque des jamais, elle non plus, de la disparition de notre ami.
hypothèses vagues, des questions sans réponse ou Elle resta, dit—on, étrangère à tout ce qui l’entourait.
des réponses creuses : peur de la vie, Une jeune fille, une veuve... Si c’était la femme
peur du chan-
gement, peur de ce qui vient après le rêve et qui qu’il avait fuie, cet homme immobile qui ne voulait
annonce la mort. qu’être soi?
Il cessa de venir quelque La maladie à laquelle l’homme a donne son nom
temps plus tard. Son
image restait en moi. j’avais perçu en lui — comme s’appelle l’Oblomovstchina. Un révolutionnaire par—
Olga, comme Stolz — d’immenses ressources et venu au pouvoir avait coutume de dire, raconte—t—on,
quelque chose m’empêchait de penser qu’elles reste— que son principal adversaire, celui qu’il craignait de
raient à jamais inexploitées. Curieusement je me ne jamais pouvoir vaincre, était le mal qui porta1t ce
disais, alors que tout dans la réalité plaidait nom. Cet homme—là, le révolutionnaire, se trouvait
pour le
contraire, qu’il avait réussi sa vie, que son destin, plu— être né dans le même village que celui qui a fait
tôt, était accompli et que tous ceux, dont j’étais, qui du premier son héros. Il s’appelait Vladimir Ilitch
avaient voulu l’entraîner ailleurs le et se fourvoyaient. Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine. Entre
j’eus de ses nouvelles quelques années plus tard. autres ouvrages, on lui doit: Que faire?
J’appris que Stolz avait épousé Olga, qu’ils avaient
des enfants et vivaient le plus heureux des
amours
possibles. Pourtant — c’est Stolz lui—même qui m’en
fit la confidence — Olga connaissait parfois des
Le roman d’Ivan Gontcharov Oblomov a fait l’objet, il y a
moments de grande tristesse, la mélancolie s’empa—
rait d’elle. « La vie, disait—elle, la vie me semble alors peu, d’une traduction intégrale de Luba ]urgensan avec une pre‘-
face de jacques Catteau (L'Age d’hpmme, 1986). En 1926 avait
incomplète.]’ai peur que ça change, que ça s’arrête, paru une traduction partielle aux Editions Gallimard. Un avant—
je ne sais pas moi—même. » A travers ces mots d’Olga propas signalait qu ’il avait paru opportun de procéder à « quelques
c’est lui que j’entendis. coupures» dans ce roman « fatigant » : ces quelques coupures
Quant à lui, je sus qu’il avait passé ses dernières représentent plus de la moitié du livre.
A
'!J

ACTUALITÉ DU MALAISE

C’est un curieux mot, malaise, un mot discret,


presque timide, très faible ou très fort selon la
manière dont on veut l’entendre. « Il a eu un
malaise», cela peut être un signe qui annonce la
mort prochaine ou presque rien: un vacillement,
un trouble vague, diffus, qui s‘effacera sans laisser
d’autre trace que le souvenir lui—même vague du
trouble, revenant insidieusement inquiéter, avertir
que le temps de la quiétude est révolu, celui de l’as—
surance tranquille du corps, de la confiance naïve
en un équilibre toujours à même, à travers ses varia—
tions, ses ruptures, qui font la vie, de se rétablir,
qu’il s’agisse du corps biologique ou du corps social.
Et voici que maintenant, le trouble étant venu, ce
n’est plus tout à fait ça. Le bruit court qu’un passa—
ger clandestin est à bord il peut aussi bien débar—
:

quer inaperçu que faire sauter le navire. ..


Freud ne dit pas crise mais malaise. Est—ce dire plus
ou moins? Une crise, quelles que soient sa durée et
son ampleur, appelle son dépassement, sa solution.
Elle a pour prototype —— la nôtre en tout cas, on s'em—
ploie assez à nous en convaincre — une crise de
croissance. Une maladie qui entre dans sa «phase
24 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 25

critique » peut connaître une issue fatale ou un heu— Malaise dans la civilisation, Das Unbehagen in der
reux dénouement; la phase sera de toute façon Kultur. Pas de crise dans ce titre, avec ce que le mot
décisive, fera la décision. Un «simple malaise» ne
suggère à son opposé de stabilité relative, de cohé—
permet ni diagnostic assuré ni pronostic probable ; il rence, voire d’harmonie, telle que peur?; en offrir
désarme notre savoir, échappe à toute prise. Ceux une forme accomplie. Pas d’Europe, avec ce que son
qui wennent consulter le psychanalyste font bien la rôle historique, sa «figure spirituelle» comme dit
différence entre une situation de crise et un état
Husserl, peut impliquer de valeurs à propager, à
de malaise. D’un côté, abandon douloureux, deuil
maintenir, à défendre. Pas d’appel à une tâche phi—
impossible, fléchissement du désir, angoisse qui
losophique, fût—elle qualifiée d’infinie, et rien qui
connaît ou croit connaître son objet: l’appel
pour indique le discours d’un prophète, qu’il soit de
«en sortir » peut alors être pressant. De l’autre, la malheur ou de salut. Au mot Zivilisation est préféré
plainte ou, pire, le constat sans plainte, d’un mal— celui de Kulturl, comme s’il fallait se préserver de
être, qui s’énonce pauvrement, dans une platitude toute emphase, conjurer d’emblée l’attrait vers le
redoublant l’absence de relief de l’existence, dans la
trivialité de ces expressions qui ne sont de
« supérieur ».
personne : Ce souci trouve sa retombée dans le jugement que
« mal
dans ma peau », «je ne suis nulle part», «je ne l’auteur porte sur son essai, comme en témoignent
ressens rien vraiment», «je suis vide ». Pas de symp— ces lignes, souvent citées, qu’il adresse à son amie
tomes localisables ici, qui, aux yeux mêmes de celui Lou Andreas—Salomé «Ce livre traite de la civilisa—
:

qui en souffre ou en jouit, feraient allusion, par leur tion, du sentiment de culpabilité, du bonheur et
aberration, leur insistance, à un conflit ignoré, à des d’autres choses élevées du même genre et me semble,
ex1gences contraires qui, chacune, réclament leur assurément à juste titre, tout à fait superflu quand je
dû. Rien qu’un malaise, indéfinissable, indéfini,
le compare à mes travaux antérieurs qui procédaient
dont il arrive qu’on ne sorte qu’en produisant des
toujours de quelque nécessité intérieure? Mais que
symptômes, enfin dicibles, enfin parlants. Les symp— pouvais-je faire d’autre? Il n’est pas possible de
tomes notre culture privée (c’est pourquoi certains
fumer et de jouer aux cartes toute la journée. je ne
:

les « cultivent », ne serait—ce que


pour ne pas tomber peux plus faire de longues marches et la plupart des
dans l’informe) .
choses qu’on lit ont cessé de m’intéresser.j’écris et le
En 1919, au lendemain de ce qui doit encore temps passe ainsi très agréablement. Tandis que je
. m‘adonnais à ce travail, j’ai découvert les vérités les
etre appelé la Grande Guerre, Valéry publie La crise de
l‘esprit. En 1935, dans le temps qui suit la
prise de
pouvoir des nationaux—socialistes, Husserl prononce 1. On sait que Freud se refuse à entrer dans le débat sur la
a Vienne sa conférence «La crise de l’humanité différence de sens entre les deux mots. Mais il adopte celui de
Kultur.
européenne et la philosophie ». En 1929, Freud écrit 2. L’allemand dit Drang: la poussée, celle du Tiieb.
26 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 27

plus banales‘. » Même constat désabusé, presque au “d‘age Homo homini lupus. Autre exemple : le principe
terme de l’ouvrage «Aucun ne m’a donné comme
:
(lt: plaisir, censé régir le cours des excitations en leur
celui—ci l’impression aussi vive de dire
ce que tout le nssignant une décharge immédiate, sans {ménage—
monde sait et d’user de papier et d’encre et, ment ni aménagement, est ici assimilé à fine règle
par
suite, de mobiliser typographes et imprimeurs
pour prudente d’hédonisme. Et, plus étrange encore dans
raconter des choses qui, à proprement parler, vont un ouvrage qui n’hésite pas à définir le fondement et
de soi? » la finalité de toute civilisation, le complexe d’Œdipe
jugement autodépréciateur? Ce n’est pas le c‘st à peine évoqué dans Malaise, alors
que Freud n’a
de Freud. Ou simplement lucide? Le fait est genre
livre ne paraît pas répondre à une exigence de la
que le cessé d’en souligner l’universalité et de marquer,
dans des termes que ne désavouerait pas l’anthropo—
pensée. Ce ne sont pas tant les redites, la reprise logie contemporaine, l’efficacité structurante, “« civi—
d’idées déjà plusieurs fois énoncées, ni l’hésitation lisatrice », de l’interdit de l’inceste.
du propos et ses détours qui gênent la lecture : Freud Alors quoi, le Malaise? Effectivement, comme le
en est coutumier. C’est même là sa manière à lui suggère son auteur, la récréation d’un vieil homme
d’innover, par la répétition, l’insistance véritable— fatigué qui, pour une fois en vacances d’analyse,
ment pulsionnelle, seule capable de faire travailler quitte le « sous—sol du bâtimentl» pour s’abandon-
l’esprit sur ce qui lui résiste. Mais où est l’innovation ner au plaisir — tentation dont on ne sait que trop
dans Malaise3 ? A quels signes y reconnaître la percée qu’elle devient irrésistible avec l’âge et la consé—
d’un quelconque refoulé de la pensée? Le lecteur a cration2 — de la dissertation estivale? A défaut de
même toute chance d’être surpris, irrité, en voyant
Freud tirer un si maigre parti de ses propres apports l. L’expression se trouve dans une lettre à Binswanger (Cor—
majeurs. C’est ainsi que la notion de pulsion de mort respondance, qui, aux yeux de Freud, avait un
op. cit., p. 470)
se voit ramenée à une « tendance native de l’homme goût trop prononcé pour les hauteurs.
à la méchanceté, à l’agression, à la destruction et 2. On notera que c’est peu de temps avant la publication
donc aussi à la cruauté», comme si cette intuition du Malaise que Freud se voit rendre un hommage par Thomas
Mann («La place de Freud dans la civilisation moderne »);
géniale, folle, proprement irrecevable, qui allie en que c’est en 1930 qu’il reçoit le prestigieux prix Goethe et en
un seul mot, Todestrieb, ce qui anime tout désir et ce 1932 qu’Einstein se tourne vers lui, à l’initiative de l’Institut
qui figure l’inanimé, ne venait que confirmer le Vieil de coopération intellectuelle de la Société des Nations, pour
lui demander de répondre à «la question la plus importante
dans l’ordre de la civilisation » : « Pourquoi la guerre?» Voici
1. Lettre du 28 juillet 1929, in S.
donc Freud, si longtemps méconnu ou rejeté comme simple
Freud, Cmespmdanæ chercheur, appelé à tenir la place de grand penseur, c’est—à—
1873—1939, Gallimard, 1966.
2. Ce sont là les premières lignes du
dire sommé de répondre non plus aux questions que son tra—
chap. VI de Malaise vail lui pose et dans les termes qui sont les siens mais à celles
dans la civilisation, p. 71 de la trad. franc., P.U.F 1971.
3. Op. cit., p. 73.
., que le «temps présent» est censé poser et pour lesquelles il
exige une réponse immédiate.
28 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 29

longues marches en montagne, une promenade, ment de grande précision fait pour disséquer, sépa—
une excurs1on1 du côté des « choses élevées». Et les rer, décomposer —— mais sans le déchirer —— le tissu
choses élevées, pour tout psychanalyste sans doute, de la psyché. Tant de rêves de l’homme Freud figu—
pour Freud à coup sûr, ce sont nécessairement des rent ce désir si contraire à la nature dz’Eros ; et
choses « banales ». De cette équivalence, Freud ferait chaque nouvel écrit mobilise et relance une pulsion
l’expérience à ses dépens. On le sent, tout au long, de savoir dérivée de la pulsion sexuelle, plus «sau—
mal à l’aise dans son Malaise, et son lecteur avec lui. vage » que « civilisée ».
A cela, plusieurs raisons. Traiter de la civilisation, Au principe même d’une réflexion globale sur la
des contraintes qu’elle impose et du renoncement civilisation il y aurait donc quelque chose d’étranger
qu’elle exige, et des aspirations qui, malgré tout, et même de contraire à la démarche psychana—
demeurent vivantes, inentamées, vers plus d’union, lytique. D’où l’embarras de Freud, qui trouve un
plus d’amour, pour qu’enfin s’accomplisse la « belle motif supplémentaire en ceci: tout discours sur la
totalité », que] grand sujet c’eût été précisément civilisation, qu’il en dénonce les méfaits ou qu’il en
pour celle à qui Freud avouait sa déception devant exalte les accomplissements, n’est—il pas peu ou prou
les résultats de son propre travail. Oui, comme Lou, idéaliste? N’exige—t—il pas nécessairement qu’il soit
celle que Freud appelait affectueusement sa « com— fait référence à des idéaux que menacerait l’état de
preneuse » et dont la pensée était, selon lui, tout ani— choses existant ———-
car un tel discours ne se justifie
mée par le besoin de synthèse, comme elle eût été à
que dans le temps où un grand ébranlement de
son affaire pour retrouver dans le mouvement civili- l’Histoire met en cause l’assise même d’une civilisa—
sateur l’expression multiforme d’Eros! Mais lui, tion? Or Freud a toujours eu une position assez
Freud, comme il est peu l’enfant de ce dieu—là! La ambiguë à l’égard de ceux qu’il nomme les « profes—
science qu’il a fondée, il l’a nommée sans hésitation sionnels de l’idéal». S’il aime dialoguer avec eux,
et littéralement analyse, déliaison de ce qui fait c’est pour les rappeler àla réalité, celle des choses et
masse. Et il lui a donné pour objet l’exception, le celle de l’homme. Il a de l’estime pour l’excellent
déchet, le différent, le partiel — ce qu’il nomme Dr Putnam, l’Américain qui a lu Bergson, et pour le
1’« inconciliable
», tout ce qui s’oppose à l’inlassable pasteur suisse Pfister qui veut trouver dans la psy—
visée qu’il assigne à Eros: celle de rassembler, de chanalyse une nouvelle pédagogie, mais il ne se
faire tenir ensemble. Plus encore : dans cette science
prive pas de les railler avec respect. « Professionnels
et dans la méthode qu’elle s’est donnée, c’est l’esprit de l’idéa » l’ironie de l’expression dit à elle seule
:

même de son fondateur qui est à l’œuvre, cet instru— la suspicion. Non que Freud ait manqué d’idéaux,
non qu’il n’ait obéi, et même de façon exempla1re.
]. Le mot, dans son acception métaphorique, viendra sous comme homme privé et public, comme chercheur
la plume de Freud: «A la fin d’une excursion et comme thérapeute, aux vertus les plus tradi—
pareille», op.
cit., p. 13.
tionnelles, c’est—à—dire celles que lui transmettait sa
30 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 31

culture. Mais il semble bien qu’à ses yeux toutes ces du scepticisme mais au nom d’un naturalisme:
II!
vertus —— l’intégrité, le courage dans la souffrance, le
double refus du compromis et de l’abus de
,.
beaucoup de respect pour l’esprit mais, la
|‘ni

—— aillent de soi
pouvoir N.llum en a—t—elle aussi? Il n’est en somme qu'un
:inutile d’en faire un plat! Et sur— morceau d’elle et le reste a l’air de pouvoir fort bien
tout, la fonction de production d’idéaux relevant «‘un tirer sans ce morceau1. »
d’une instance intrapsychique, sous ses deux formes Arrêtons—nous un instant sur ce rappel à la supre— ,
de « moi idéal » et d’« idéal du moi », elle ne saurait nmlie de la Nature. On peut n’y trouver qu’un écho
se déléguer sans s’avilir (voir les masses
qui s’en relevant de l’humour plutôt que d’une profe551on
remettent à un chef s’offrant à les incarner). La de loi, un trait d’esprit dirigé contre l’Esprit... —— a
morale de Freud est silencieuse, elle ne légifère ni l'annonce faite par Valéry dans le texte fameux
ne prêche. Tout comme sa science, elle ne s’installe
,

.u |(1uél je faisais allusion tout à l’heure « Nous autres


pas dans l’universel mais le rencontre comme
:_

par ivilisations. .. » Mais le mot de Freud d1t autre chose.


hasard dans la saisie du plus particulierl. On dirait
«

II ne nous renvoie
pas seulement à la dure loi de la
que, pour s’être affronté au mal, à la haine et au vic qui veut que tout soit périssable.Fncore moms
déchaînement des passions dans la réalité psychique laisse-kil une place à l’idée que le depenssernent et la
(individuelle et sociale) et pour avoir reconnu à mortalité d’une civilisation pourraient tenu a un des—
l’oeuvre dans l’inconscient une logique
impériéuse tin contraire. Si l’esprit et ses œuvres ne sont
en fin
qui fait fi de toutes les autres logiques, on dirait qu’il «le compte qu’un « morceau » d’une
faut à Freud, en contrepoids, quelques certitudes Nature 1nd1ffe-
rente, l’ordre de la culture porte en lux—memeune
simples: une sagesse sans illusions, si perceptible précarité essentielle : il n’a aucune autonomie, il ne
dans les premiers chapitres du Malaise, mais aussi à bénéficie d’aucun privilège. D’où la necess1te pour
l’abri de l’analyse corrosive. Freud est peut—être
des dernières figures du
une qui entreprend de l’élucider d’adopterune methode
sage — ou du Héros abor— régressive, réductrice si l’on veut, mais en un sens
dant aux rives de la sagesse — que nous le bien particulier.
monde moderne. D’où son aisance à propose récuser le Il est remarquable que Husserl, dans La mse de
.

« bavardage sur l’idéal ». l‘humanité européenne, se pose la question dans des


Toutefois ce bavardage n’est pas dénoncé, comme termes très semblables mais c’est pour lui donner
le notait récemment Paul—Laurent Assoun 2,
au pro— une réponse toute différente 2. _Lui aussi reconnaît
Autre lettre à Lou Andreas—Salomé (1er avril
1. que « l‘ordre de l’esprit humain est fonde sur la
«Vous savez 1917):
queje me préoccupe du fait isolé et quej’attends
qu’en jaillisse de soi-même l’universel. » 1. Lettre à Pfister du 7 février 1930.
2. Cf. Freud aux prises
avec l’idéal, in Idéaux, n° 27 de ‘2. E. Husserl, La mise de l’humanité européenne et la hhzlosophze
_ .

la Nouvelle revue de psychanalyse, 1983.


P.—L. Assoun la citation
j‘emprunte aussi à (l935). Nous nous référons àla traduction de Paul Ricœur, …
qui suit. Revue de métaphysique et de morale, n° 3, 1950, p. 225—258.
32 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 33

physis1 » et qu’en conséquence les sciences de l’es— rope — non un travail de spécialistes de l’esprit, mais
prit ne devraient pas — si elles ont pour ambition la culture elle—même.
d’atteindre à l’exactitude, à l’établissement de lois et La position de Freud ne peut être ni celle que
à la maitrise par la technique qu’obtiennent les soutient Husserl dans ce texte qui a l’allure d’un
sciences de la nature — considérer l’esprit en tant manifeste ni celle qu’il dénonce. Seelz‘sche Apparat:
qu’esprit. « Si le monde, écrit Husserl, était formé de «appareil de l’âme». A—t—on assez mesuré ce que
deux sphères de réalité ayant, si l’on peut dire, même l’expression contenait de discrètement provocateur
dignité, la nature et l’esprit, sans que l’une dépende à l’égard tant du spiritualisme que du positivisme?
de l’autre quant à la méthode et quant au contenu, L’âme a un appareil, l’âme est un appareil mais c’est
la situation serait différente. Mais seule la nature une âme! et elle pense, et elle parle... On peut, on
constitue déjà par elle—même un monde clos; seule doit la considérer comme un appareil optique, dif-
elle peut être explorée purement comme nature, férencié en pièces et en fonctions, comme un sys—
sans rupture dans l’enchaînement des conséquences; tème nerveux distribué en réseaux de neurones. La
or, elle est le soubassement causal de l‘esprit 2. » Mais, supposée dignité de l’objet, sa réelle complexité,
on s’en soum'ent, aussitôt un renversement s’opère : n’invalident pas le modèle. Mais c’est une topique
non seulement Husserl dit la possibilité de «fonder subjective qu’il y a lieu de constituer, non l’anato—
une science rigoureusement close et générale de l’es— mie d’une chose. S’agissant de civilisation, la ques—
prit », non seulement il imputé àla thèse précédente, tion va donc se déplacer des œuvres au travail, des
où s’affirmait avec ses «évidences » l’objectivisme productions au processus. Sur la nature des civilisa—
triomphant, sa « part de responsabilité dans la mala— tions, sur les figures multiples qu’elles prennent à
die de l’Europe», mais il montre comment ce que travers le temps et l’espace, la psychanalyse n’a rien
nous tenons pour un environnement matériel est de spécifique à dire : c’est la tâche des historiens et
œuvre de l’esprit. L’environnement historique et des ethnologues, de ce qui s’appelait, du temps de
géographique des Grecs de l’Antiquité, par exemple, Freud et de Husserl, les «sciences de l’esprit». Mais
c’est leur «représentation du monde». Contre ces saisir les déterminants du « processus civilisateur », du
frères ennemis et complémentaires —— comme nous « progrès dans la vie de l’esprit» (Geistigkeit),
retracer
pouvons encore le vérifier aujourd’hui —— que sont le les voies qu’emprunte l’être humain
pour se civiliser
scientisme et l’irrafionalisme, il rappelle avec une et évaluer ce qu’il lui en coûte l’intéresse directe—
fermeté admirable les pouvoirs de la philosophie, à ment. On peut même dire qu’elle ne s’occupe que de
condition d’entendre par philosophie, comme dans cela. '

la Grèce antique — ce «lieu de naissance » de l’Eu—

À quoi_ tient alors la déception


1. Ibid., p. 231. que procure le
2. Ibid., p. 232. Malaise? A ce que Freud n’y décrit pas le travail cul—
34 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 35

turel là où il l’a effectivement mis à nu, à savoir — de l’hypnotiseur au conducteur de peuples —- et


pour
l’essentiel, dans le destin aléatoire, polymorphe, des sujets entre eux. Aussi l’invest1gatmn peut—elle
jamais accompli, des pulsions sexuelles, là où une produire là des notions nouvelles jusqu a faire du
opposition tranchée entre ce qui serait de l’ordre de livre une des analyses les plus fortes et les plus
la nature humaine et ce qui relèverait de la culture modernes —— on commence enfin à s’en apercevorr1
perd toute pertinence. Pas d’opposition, mais une — des diverses modalités du lien social. Le Malaise,
tension permanente, active dès l’origine. Nous ne lui, se situe le plus souvent à un niveau de généralité
pouvons pas avec Freud penser un état, seulement tel qu’il décourage la discussion. Comment recuser,
l’imaginer, qu’il soit l’état de nature ou l’état de civi— comment accepter des propositions liminaires ”du
lisation. Seul le mouvement se laisse
penser, la pen— type «les hommes recherchent le bonheur»d ou
sée elle—même étant mouvement qui ignore ce qui le
pourtant va découler tout le développement conse—
pousse tout comme la forme achevée où il pourrait cutif? Le mélange d’audace et de prudence qui,
trouver le repos. Tâche sans fin donc; mais, à son ailleurs, assure àla pensée de Freud sa force demons-
principe, Freud postule la pulsion, non l’esprit. trative fait ici singulièrement défaut. De là ce mala1se
Il n’y a que le mythe, tel celui
que raconte Totem et qui accompagne progressivement la lecture, d av01r
tabou, pour répondre à la question de l’avènement affaire à du ni vrai ni faux.
du culturel ; et, comme tout mythe, celui de la horde
primitive et du meurtre du père répond en invo- Paradoxe les pages du Malaise que je trouve les
:

quant la réalité de l’événement au commencement


:
plus attachantes sont celles où Freud fait le\mqms
était l’acte. Or, avec le Malaise, nous ne sommes ni intervenir la théorie psychanalytique, celles ou,\cl un
déportés sur le terrain du mythe ni emportés sur ton tranquille, s’exprime le vieux sage, celles ou, par
celui du trajet pulsionnel et, du coup, la vieille et fic—
exemple, il établit une sorte de recensmn et de bilan
tive opposition entre les aspirations de l’individu des différentes techniques que nous utilisons pour
et
les contraintes de la société y est sans cesse utilisée. éviter la souffrance. On dirait que Freud les a toutes
Finalement Freud ne peut que faire appel à ce qu’il essayé-es, ces techniques, de l’usage des toxiques àla
nomme sa propre «mythologie», à savoir sa der— sublimation par le labeur intellectuel ou la contem—
nière théorie des pulsions, en tant qu’elle offrirait, plation esthétique, en passant par l’amour, et qu il
dans son opposition vie—mort, union—désunion,
un en est revenu.
référent universel, comme s’il renonçait à l’analyse. ,
La drogue? Elle assure une jouissance immediate,
. .

Remarquons que notre réticence devant Malaise procure un sentiment d’indépendance euphor1que
ne s’exprimerait pas pareillement à l’égard de l’en—
semble de l’œuvre «sociologique» de Freud. Pour
ne prendre qu’un exemple, Massenpsychologie traite ]. Cf. les ouvrages de Serge Moscovici, L‘âge’des foules,
d’un objet bien déterminé l’identification au leader Fayard, 1981, et d'Eugène Enriquez, De la horde a 1 Etat, Galli—
:
mard, 1983.
36 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 37

et même de triomphe maniaque vis—â—vis d’un monde océanique », sur la question de la religion, ou plutôt
extérieur hostile; mais l’organisme et la réalité ne (IC la religiosité, déjà traitée deux ans plus tôt avec
tarderont pas à faire entendre leur dur rappel à
l’ordre. Le yoga? Tout orienté vers la maîtrise des
!. ’avenird’une illusion, c’est
que Freud a besoin, d’en—
trée de jeu, de déblayer le terrain. L’altêration pro—
pulsions, il peut apporter la quiétude mais au prix visoire des limites du Moi n’autorise pas à postuler
d’une «diminution indéniable des possibilités de une union illimitée avec le Tout, pas plus que les
jouissance »; et surtout, note Freud, « la joie de satis— (mois de l’état amoureux ne doivent donner à pen—
faire une pulsion restée sauvage, non domestiquée ser, même s’ils nous le font accroire, qu’une fusion
par le Moi est incomparablement plus intense que avec un autre est à notre portée. Récuser le senti-
celle d’assouvir une pulsion domptéel». L’activité ment océanique, refuser de trouver en lui le fonde-
du créateur ou celle du penseur? Elle n’est àla por— ment de la religion pour ramener celle—ci au besoin
tée que d’un petit nombre et, même pour les élus, de protection par le père, c’est donc pour Freud le
ne préserve ni des coups du sort ni de la douleur.. moyen de discréditer progressivement toutes les ten—
L’art? La «légère narcose » où il nous plonge est tatives — et elles sont nombreuses, et elles resurgis—
fugitive. L’action qui vise à transformer le monde?
Elle a pour figure prototypique le paranoïaque qui
sent sans cesse sous des noms à peine nouveaux
qui promettent à l’individu ou à la collectivité un
_
prétend « corriger au moyen du rêve les éléments du changement d’état, c’est—à—dire l’obtention d’un état
monde qui lui sont intolérables pour insérer ses chi— a—conflictuel : bonne nature ou bonne société, miroirs
mères dans la réalité2 ». Et ainsi de suite... de l’infini. D’où la critique, inflne, du communisme,
Rien de bien fort dans tout cela, dira—t—on. Peut— alors encore riche d’espoirs; d’où l’insistance, tout
être. Mais on notera d’abord que ces lignes, écrites il au long, sur l’irréductibilité de la division et des
y a un demi—siècle, envisagent la plupart des voies de conflits, intrapsychiques et sociaux, et la nécessité de
salut dans lesquelles les générations suivantes se sont les fonder, mythologiquement, sur le dualisme indé—
précipitées et qu’elles ont cru inventer. Sans doute passable des pulsions de vie et de mort.
Freud s’exprime—t—il là en homme de son âge — en
1929, il a soixante—treize ans — mais, dans sa critique Il arrive qu’on néglige, qu’on oublie même le
sereine de nos croyances, il anticipe plus qu’il ne contenu de Malaise. Le titre, lui, laissera son em—
retarde. D’autre part, toute son évaluation repose preinte. On peut tenir pour trop général le propos
sur une idée, sur une intransigeanteconviction. Si le de Freud, juger irrecevable le parti qu’il prend de
Malaise, de façon assez surprenante, commence mesurer le devenir collectif d’une civilisation à
par
revenir, par le biais d’un examen du « sentiment l’aune du développement de l’individu. On conti—
nuera néanmoins à trouver dans le seul mot de
]. Malaise… op. cit., p. 24. «malaise » une indication pertinente quant à l’état
2. Ibid., p. 27. de notre civilisation. Nous y sommes toujours, dans
38 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 39

le temps du malaise. Après tant de vains efforts


pour wmptômes somatiques ou dans une angoisse dif—
le vivre et le penser comme une phase de crise,
nous lnsc, sansemprunter les voies qui conduisent à la
y sommes même plus que jamais. lunnation du symptôme psychonévrotique}. Freud
« Le monde a—t—il jamais été transformé
autrement invoque pour en rendre compte un « défaût d’éla—
que par la pensée et son support magique : le mot? » boration psychique». Pas de jeu de symbolisafion
La question est posée par Thomas Mann1 et nul «lune et prévalence du registre « économique » : ten-
doute que Freud y eût répondu par l‘affirmaüve. sion plutôt que conflit, stase et décharge plutôt que
Mais elle est posée en plein « temps du mépris » qui «
rise, expression plutôt que création, « agir » dans le
est d’abord mépris arrogant de la pensée, un temps (
orps et dans l’extérieur plutôt que déplacement.
où, pernicieusement, la « magie » des mots a changé Parler de malaise dans la culture, c’est, quelle que
de camp, passant du Dichter au Führer, de celui qui, mit l’explication qu’on en donne —— et on sait que
poète ou penseur, éclaire l’obscur à celui qui Freud dans son essai le ramène à un sentiment
entraîne dans la nuit, qui conduit à la mort inconscient de culpabilité à tout le moins indi—
par —-—,
incantation verbale. Comment la pensée ne doute-
rait—elle pas alors de ses pouvoirs quer l‘effet que peut avoir, une fois transposé dans
et même de son la vie collective, un tel défaut d’élaboration psy—
droit à l’existence? chique. Seulement, et c’est sans doute là que Freud
Malaise, Unbehagen. On s’attendrait à rencontrer ne ferait pas siens les termes de Thomas Mann que
souvent le mot sous la plume de celui qui a voué sa je citais à l’instant, la tâche d’élaboration, le mouve—
vie à l’étude des troubles du psychisme. Or Freud
ne ment de symbolisation ne sont pas dévolus au « pen—
l’utilise, hors bien sûr l'essai dont il est ici question, seur ». C’est là la tâche même, infinie comme dirait
qu’en deux ou trois occurrences. Et c’est à propos Husserl, de la civilisation. Par ses institutions et ce
d’une forme de névrose qu’il range dans la ca— qui les anime, par ses entreprises et ses œuvres, une
tégorie des «névroses actuelles». L’indication est, collectivité, que son extension soit restreinte à un
pour nous, précieuse. Névroses actuelles; l’adjectif ici territoire ou qu’elle se répande à travers le monde,
conjoint deux acceptions. Actuelles, elles le sont au se représente à elle—même, se réfléchit. Il n’y a de pen—
sens où les conditions du présent paraissent suffi- sée collective qu’au réfléchi. Une civilisation ne sau—
santes pour expliquer leur déclenchement. Et elles rait donc être objet de pensée pour ses acteurs, pour
le sont surtout au sens où elles « actualisent», trou-
ceux qui la vivent et l’édifient elle les pense. C’est
:

vant une expression immédiate, directe, dans des

1. À mon sens les conceptions « modernes » de la somatisa—


]. Précisément à l’occasion de la conférence qu’il donne tion et la distinction stricte qu’elles tentent d’établir avec
pour célébrer le 80° anniversaire de la naissance de Freud. Cf. la conversion hystérique ne font guère que reprendre la
«Freud et l’avenir» (1936), trad. franc. in Noblesse de l’espfit, « vieille » théorie freudienne des névroses actuelles à
Albin Michel, 1960. laquelle
je fais ici allusion.
40 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 41

ainsi que je comprendrais le refus de Freud, si fer— motifs au désenchantement de Freud. Les uns sont
mement ré1téré, de dériver de la psychanalyse, mal— explicitement avoués et, étant reconnus par tout un
gre les sollicitations à cet égard, une quelconque «hacun, rejoignent le lit des «vérités banales »: le
Weltanschauung, tout comme sa répugnance envers versant destructeur, quant àla nature et aux hommes,
les « constructeurs de systèmes». Le Welt, le
monde, \ «le la maîtrise
scientifique et technique, l’agressivité
ne se laisse pas penser comme tel, surtout si la pen- et l’égoisme, la liberté bafouée... D’autres sont plus
sée qui est travail, qui est mouvement,
.

prétend se secrets et relèvent, selon moi, de l’écart croissant


confondre avec une Schauung, avec une vision. Mais dont Freud a pu faire la douloureuse expérience
le monde se pense, se représente, se dit, se donne à
dans le champ de la psychanalyse elle—même, àla fois
voir. D’où le respect que Freud n’a cessé de
porter au sein de la communauté qui s’est constituée autour
'

aux grandes réussites de la civilisation, de la science de son nom et dans la pratique thérapeutique, écart
à l’art, et aux héros civilisateurs, d’Œdipe, le trans—
entre la science du psychisme et ses effets qu’on
gresseur malgré lui, à Moïse, surtout dans ce mo- pourrait, sur un mode assurément abrupt, formuler
ment où, pris de passion coléreuse, il surmonte ainsi: la psychanalyse, c’est vrai, et pourtant ça ne
son désir de briser les Tables: dans les deux cas, marche pas comme ça devrait! D’Au—delà du principe
points limites où s’articulent la « sauvagerie » et la de plaisir à Analyse finie et analyse indéfinie, Freud ne
« civilisation ». Alors
peut s’éclairer aussi une phrase va qu’accentuer un constat qui l’éloigne toujours
assez énigmatique qu’on rencontre dans Malaise:
«La civilisation est un processus particulier davantage du modèle originel de la talking cure:
se dé— la magie des mots cesse d’être opérante. Avec la
roulant au—dessus de l’humanitél. » Processus sans névrose de destinée, ou avec ce qu’on appellera plus
sujet donc, et sans agent, comme tout processus tard névroses de caractère ou structures narcissiques,
inconscient. Tout comme l’inconscient n’est identi—
.

s’effectue comme un retour aux névroses actuelles.


fiable que par ses formations — à la différence de Le conflit, au lieu de se représenter et, par là, de s’ou—
Jung, il n’y a pas de « monde » de l’inconscient chez vrir à la mobilité de l’interprétation, se répète dans le
Freud —, personne, ni individu, ni
groupe, ni classe, présent toujours offert du corps et de la réalité, qui
ni nation, ne peut prétendre incarner la civilisation.
offrent toujours aussi de nouvelles circonstances
Reste qu’on peut faire confiance au mouvement civi-
explicatives. Le malaise, il est là aussi pour Freud,
lisateur, toujours à reprendre procès, non progrès.
:
dans les limites—le « roc » —— auxquelles se heurte le
Incontestablement, avec le Malaise, cette confiance pouvoir de l‘analyse, dans le défi de la réaction thé—
est ébranlée, semble même perdue. Et il y a bien des
rapeutique négative que dure ma souffrance, que se
:

perpétue le malaise, pourvu qu’ils soient miens !

.
1. Malaise, _op. Lit.,
p. 46 et 77. Freud précise que cette intui— D’où le recours massif que fait Freud, dans
tion 3 impose (je souligne) à lui et qu’il reste « sous l’emprise de Malaise dans la civilisation, a la pulsion de mort dans
cette conception ». le combat qu’elle livre à Eros, comme si l’opposi—
42 Se trouver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 43

tion, plus féconde, plus dialectique et moins \'h ll|'ll('Q quotidienne (de la délinquance juvénile àla
inégale
entre Logos et Anankè avait dû céder la place. u mure qui tue.. .), la banalité du Mal, le repli sur soi
Comme il se fait discret alors, l’appel aux ressources «| l'ignorance de ce que ce « soi » pourrait bien être,
possibles d’Eros, comme elle est timide, la «voix de Ir «lvclin de la langue, la laideur et la tristesse de nos
l’intellect » La nécessité peut se négocier et se
!
NII… nouvelles... Tantôt encore, nous nous félici—
vaincre. La mort, non, surtout quand elle n’est
plus luns de ne plus adhérer à aucune grande croyance
perçue comme un passage à une autre vie ni comme …llvclive, où nous voyons l’annonce d’une future
un événement nature] mais quand elle ne cesse de … annie; tantôt nous gémissons de ne plus croire en
nous travailler du dedansl. Que nous offre notre ”vn. Le tableau clinique de notre apathie fiévreuse,
c1v1hsation comme unique certitude
partagée? Une |… un quotidien qui ne sache le peindre, pas un
certitude dont, impuissants à la penser, nous mensuel qui ne sache l’analyser. L’ennui est que des-
ne
pouvons aussi rien faire. Aussi la fin entrevue de . il|)tions et commentaires nous sont d’un faible
lespece humaine nous laisse-telle presque indiffé— «(ours : ils reflètent le déjà visible, dans les meilleurs
rents, l’indifférenciation provoquant l’indifférence. c.lH le rendent lisible. La conscience du malaise ne
_Le Malaise peut s’achever ainsi « Les hommes d’au— … ms rend que plus moroses et coupables.
:

jourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de


la nature qu’avec leur aide il leur est devenu
facile
de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier? » On pouvait, encore au début du siècle, opposer le
La «névrose collective» dont nous souffririons
monde civilisé au monde non civilisé1. Déjà la
serait—elle une névrose actuelle, au sens freudien, c’est— Grande Guerre fit de la Raison son grand cadavre.
a—dire une névrose non créatrice et comme vidée de
Depuis nous avons « progressé » et réussi à installer
de51r, impuissante à élaborer et à transformer ses lil barbarie dans nos murs par une gestion ration—
confins, seulement capable de gérer ses tensions sans nelle de la mort. Car toutes nos passions collectives
jamais prendre parti? Si l’on consent à une trans— sont raisonnées, tous nos crimes sont accomplis au
p051t10n toujours aléatoire de l’individuel au collec- nom d’un idéal. Que reste—t—il de l’opposition, fina—
tif, bien des signes le donnent à croire. Chacun
ici lement rassurante, sur laquelle s’appuie encore
pourra convoquer ceux qui lui paraîtront les plus Freud, entre les forces pulsionnelles sauvages et les
peremptorres on trouvera pâle—mêle dénoncés l’af-
:
exigences civilisatrices quand les secondes servent
flux des images qui empêchent le jugement, l’infla— de masque aux premières?
tion de l’information qui s’annule elle—même, la
Aujourd’hui, on ne parle plus guère de civilisa—
tion, jamais au singulier, au grand jamais en en
1. Cf.].—B. Pontalis, « Le
travail de la m or t» ,…
'
E… le ’
MM
la douleur, Gallimard, 1977.
2. Op. cit., p. 107.
1. On sent cette différence canonique encore à l’œuvre,
malgré tout, dans la conférence de Husserl.
44 Se tnmver ou se perdre dans le négatif Actualité du malaise 45
faisant le privilège de l’Occident. On
parle de déve- ‘

| nm‘iliable avec une création culturelle quelle qu’elle


loppement. On ne se réfère qu’à un seul modèle :
le développement économique. L’opposition clas— mil. Quelle œuvre d’art et de l’esprit se serait jama1s
sique a changé de visage : sociétés industrielles ver— imposée si leurs auteurs n’avaient eu la cony1ctxon et
|.» volonté de rendre les autres
sus sociétés en voie de développement. Il caduques o“u va1nes?
n’y a plus La surprise fut grande pour
d’autre universalité que cette universalité de certainsde voir un
fait. rllleogue qui a tant fait pour nous faire prendre
Mais elle est Sans légitimité, d’ailleurs elle n’en
a pas .nnscience de la complexité et du raffinement de
besoin. Aussi peut—on parallèlement, et avec
quelque cultures obscures, négligées ou décimées et long—
hypocrisie, professer un relativisme culturel et célé—
brer la différence, sans hiérarchie, des milliers de lvmps tenues pour arriérées et, corrélatwement,flpour
« cultures » réparties sur le
rabattre l’orgueil des grandes c1v1hsat10ns, ecrire
globe. Certes la prédomi— aujourd’hui: «La plupart des peupleshque nous
nance du référent économique est de plus en plus
contestée mais la critique s’estompe quand l’écono— appelons primitifs se désrgnent eux—memes“ dun
nom qui signifie les “vrais”, les “bons , les excel—
mique nous rappelle à l’ordre, fait durement sentir lents” ou bien tout simplement “les hommes ; et
son désordre. Quant au relaüvisme culturel,
nous ils appliquent aux autres des
qualificatifs qui leur
commençons à voir à quoi il peut conduire : moins à dénient la condition humaine comme smges de
une «épreuve de l’étrangerl» — féconde en ce terre” ou “œufs de pou” 1. » N’en concluons pas qu il
qu’elle fait vaciller la certitude, un trop de confiance
assurée dans le «propre» et le «chez soi» —- s'agisse là d’un exemple à suivre! On d01t nean-
qu’à moins reconnaître, non dans l’affirmanon dune
une acceptation molle, passive, qui a même perdu
les charmes de l’exotisme, des suprématie mais dans la certitude que sa particula—
multiples et quasi infi— rité vaut pour l’universel, une des condrtrons\d ex1s—
nies identités culturelles. Paradoxalement, le
à soi » s’en trouve alors valorisé. Ce «quant tence d’une culture, à moins qu’elle ne prefere son
que Freud disait malaise à ses œuvres.
justement du bonheur — c’est affaire individuelle
— se voit transposé à l’échelle collective : à
chaque Une civilisation n’est pas un « supplément d’âme ? ».
culture ses mythes et ses habitus, ses
croyances et Elle est l’âme d’un peuple, le produit de cet « appa—
ses valeurs, à chacune ses choix et à chacune ses
reil de l’âme » dont le jeu de différences et de conflits
solutions.
Sans doute une telle attitude de
internes peut seul assurer le dynamisme createur.
respect de la
diversité des cultures est—elle intellectuellement
Posons donc la question inconvenante une « c1v1hsa—
:

saine.
Mais il faut bien admettre qu’elle est difficilement
]. Claude Lévi—Strauss, Le regard éloigné, Plon, 1983, p. 2fi.
Cf. l’essai Formes actuelles et dégradées de cet appel au supple-
2.
1. d’Antoine Berman qui porte ce titre,
mard, 1983.
Galli—
ment : un « projet de société » ; un « grand dessem » ; « donnez—
nous de quoi rêver»
46 Se trouver ou se perdre dans le négatif

tion de masse», tout orientée vers la réduction au


même, est—elle possible? N’y a—t—il pas là contradic—
tion dans les termes? Ou encore : une masse a—t—elle
une âme? Telle serait la question que Freud a abor—
dée directement dans Massmp3ychologie Elle resurgit, LA HAINE ILLÉGITIME
latente, dans son Malaise et elle induit le nôtre par
l’impuissance et l’incertitude coupable où nous
sommes quant àla possibilité de proposer ou même
d’imaginer une réponse.
Plus notre monde se laisse connaître dans ses déter—
minants, moins il se laisse penser dans son devenir et
\

sa finalité. Ce paradoxe ferait—il ] ’actualité du malaise? Ce n’est pas une des nouvelles les plus connues de
joseph Conrad. C’est aussi, apparemment, par son
ton alerte, par la linéarité du récit, une des moins
« conradiennes ». Elle dit avec entrain la férocité.

Maupassant eût pu sinon l’écrire — le trait en est trop


subtil —, du moins en rapporter l’anecdote pour illus—
(rer, dans la sagesse repue qui s’installe après dîner, la
folie des hommes. Lumineuse, sans détours et sans
ombre, elle nous porte pourtant au cœur des ténèbres
(le la haine, la où celle—ci est persistante, implacable, là
où elle se nourrit d’elle—même et devient le seul objet
(l’une passion sans mesure. Elle s’appelle Le duel.

Deux officiers de cavalerie de l’armée napoléo—


mienne se battent en duel. Une fois, dix fois, qu’im—
porte. C’est toujours le même duel. Il n’a lieu que
pendant les courts moments de trêve, seule la guerre
interrompt sa répétition. C’est que la guerre, sous
l’Empire, est elle—même non un affrontement entre
nations — elles n’existent pas encore — mais un
combat singulier entre Napoléon et l’Europe entière
(cela nous est dit dès les premières lignes du récit).
Voilà toute l’histoire.
48 Se trouver ou se perdre dans le négatif La haine illégitime 49
Deux officiers, deux frères d’armes,
également belle maison de Provence. C’est Féraud, incontesta—
valeureux et de grade égal. Que l’un, soit
promu,
doté d’un grade supérieur à celui de l’autre, il n’y
blement, le passionné, le fou, le paranoïaque qui
provoque le premier duel. Mais c’est d’Hubert qui,
:

aura pas longtemps à attendre —— Napoléon et la sans le vouloir, en est à l’origine: alors offiéier d’or—
mort sont pressés -— pour que l’équilibre soit rétabli donnance d’un général —— ce qui est déjà, aux yeux
et, avec lui, la possibilité de reprendre le duel. Car sombres de Féraud, signe d’avilissement et de pleu—
c’est une règle et elle est respectée : un officier
ne trerie —, il vient annoncer à son camarade qu’il est
peut pas se battre, sans risquer le Conseil de guerre, mis aux arrêts de rigueur et, humiliation supplé-
avec un officier placé plus bas que lui dans la hiérar—
mentaire, il l’arrache pour cela au salon et aux
chie militaire. Frères d’armes donc, tout au long, et,
grâces d’une dame. Eternelle question entre frères
parfois, frères en souffrance : on les voit, pendant la ennemis, entre nations belligérantes, entre amants
retraite de Russie, alors qu’ils ont perdu toute forme
qui s’affrontent « Qui a commencé? » Là est le
:
humaine, se prêter mutuellement assistance (ce
génie du duel quand il s’éloigne, comme c’est le cas
sont les plus belles pages du récit). Semblables dans ici, de sa forme canonique: reconnaître l’offense
la victoire et la défaite, la gloire et la détresse, le lieu-
sans décider de l’offensé ou plutôt en instituant aus—
tenant Féraud et le lieutenant d’Hubert, le capi- sitôt réciprocité et équivalence entre les partenaires.
taine.… le commandant… le général Féraud et le Le vaincu est en droit d’exiger réparation. Chacun
général d’Hubert. Semblable le duel, à quelques se trouve alternativement être l’offensé de l’autre.
variantes près qui en portent toujours plus loin la En bonne logique, Conrad ne s’y est pas trompé, le
fureur —— du combat à l'épée dans un jardin clos à duel est alors sans fin. Il est, dans son essence, voué
l’affrontement à cheval, sabre au clair, dans un àla répétition. La mort d’un des combattants serait
champ ouvert —, ce duel qui les oppose et les unit, son échec. Nos héros ne font pas pourtant semblant
fortifiant toujours plus leur «lien intime ». Si ce qui de se battre. Tout au contraire plus le récit avance,
:
suscite l’amour et nous en tient captif, c’est l’autre
plus d’acharnement ils mettent à se ruer l’un vers
et, dans l’autre, le plus étranger, le plus inconnu, ce l’autre, avec une violence insensée. Ils rêvent de se
qui cimente la haine, et la rend plus durable, plus pourfendre mais, justement, ils en rêvent. Leur
tenace que l’amour, c’est le semblable. haine a besoin d’un objet bien réel, d’un être bien
Certes Conrad indique et même souligne les dif- vivant. Si l’amour s’entretient de l’absence, il faut à
férences entre les deux hommes. F éraud est un Gas— la haine la permanence. Rien mieux qu’elle, dans sa
con, il est noir de poil; d’Hubert un homme du déraison raisonnante, ne donne la certitude d’exis—
Nord, il est blond; le premier est un sabreur de ter. Nos amours, avec leur objet improbable, sont
vocation, le second est raisonnable et bien élevé;
fragiles. La haine ne l’est jamais, tout assurée, elle,
Féraud n’a pas de famille, il est pauvre, d’Hubert de sa cible.
écrit à ses parents, à sa jeune sœur dans leur riche et Ne forçons pas trop pourtant la symétrie entre les
50 Se trouver ou se perdre dans le négatif La haine illégitime 51

deux hommes. Il est bien vrai qu’on perçoit plus de quinze ans pris comme dans un miroir par la haine
haine, plus de passion, dans le regard, dans les que lui vouait Féraud, qui s’est vu contramt de
paroles, dans l’âme de Féraud. D’Hubert est le bon
}

u‘pliquer à ses assauts, dépossédé de lu1—meme et


dans l’affaire, il s’engage dans cet affrontement sans
presque de sa vie, voici qu’il le capte à son to‘ur, par
merci à son corps défendant, c’est le cas de le dire. l.|. vertu de ce
Mais cela aussi est un des traits de la haine: il
petit miroir. Après quoi, 11 l’aura a sa
est merci mais à sa manière, qui n’est pas celle de
rare, il est même exclu, qu’on la reconnaisse comme l*‘(æraud. Nous verrons comment.
émanant de soi. Le «je hais», quand il ose s’énon—
cer, s’affirmer sans masque, se place toujours en
réaction : c’est l’objet qui est foncièrement hai'ssable, Bien que rien ne nous soit caché, ce récit estune
c’est lui et lui seul qui suscite ma haine, alors énigme. Est—ce seulement l’art du conteur qui lui
n’est pas parce que l’objet est aimable
que ce
que je me nssure sa puissance? Le duel n’est—il qu’un fa1tdrvers,
tourne vers lui. Si la haine peut être aveugle, c’est étrange, singulier comme tous les faits divers? L epo—
qu’elle s’aveugle sur son mouvement premier, elle que napoléonienne n’a—t—elle fourni à Conrad qu un
est projective en son principe, elle exige que je n’aie tlécor?je ne le crois pas.
rien de commun avec celui que j’exècre et pourtant « Cet homme—là n’a jamais aimé l’Empereur »,
je l’exècre parce qu’il m’est presque pareil. Presque, voilà ce que Féraud dira de D’Hubert. Accusation
pas tout à fait. terrible à l’égard d’un homme qui fut de toutes les
Sait-on comment le «bon» d’Hubert parviendra batailles. Pourtant Féraud, cette fois, vise juste cet
:
à se délivrer de son persécuteur, de l’intraitable homme a servi vaillamment l’Empereur mais il ne
Féraud? Par une astuce diabolique. Le duel, cette l’a jamais vraiment aimé !

fois, a lieu dans un bois. Les adversaires (comme le Comme on s’empresse de donner raison aux soup—
mot convient mal!) ont convenu d’aller à la ren- çons les moins fondés! Comme on s’emploie active—
contre l’un de l’autre sans se voir. Chacun a deux ment à confirmer la conviction de l’autre! D’Hubert
balles dans son pistolet. Féraud est meilleur tireur,
passera sans dommage de l’Empire àla Restauration,
d’Hubert le sait; oui, mais d’Hubert se déplace plus il sera même appelé à un nouveau commandement;
habilement, il peut surgir de n’importe où, Féraud il épousera une jeune fille de famille royaliste, il aura
le sait. Féraud tire un premier
coup qui n’atteint un fils, il gérera ses biens. Le temps de l’usurpateur
pas d’Hubert. Celui—ci se cache derrière un rocher, est révolu, celui de la légitimité revient. Apparem—
s’étend à même le sol, sur le dos, ce à quoi jamais ment tout rentre dans l’ordre. Le duel est fini.
le fier Féraud n’eût consenti. Dans cette position, On a parlé du dénouement heureux du récit. Heu-
qui le rend invisible, il peut lui, à l’aide d’un petit reux, seulement si l’on considère qu’il marque le
miroir, contrôler les allées et venues de Féraud à triomphe du « bon » sur le « méchant», de la sagesse
sa recherche. D’Hubert qui a été pendant près de sur la folie ou du Roi restauré sur l’Empereur déchu.
52 Se trouver tm se
pemre ians le négatif La haine illégitime 53

Mais dénouement ironique et amer. Pour


Conrad, |unl(‘0naguère par Féraud contre son compagnon
peut—être, sans doute plus ombrageux, : « Il n’a jamais aimé
intransigeant, ul'.n mes Napoléon. » Des deux
comme Féraud, qu’habile et souple, comme d’Hu— ‘

…les, c’est dit en passant, lâché comme un secret,


bert. (Mais le duel était aussi en Conrad, à la fois .wvr l’accent de l’évidence: la conviction} d’avoir
homme de passion et de droit.) Dénouement u*vôlé le defaut ou l’excès d’amour. A l’extrême du
amer
pour Féraud, à coup sûr._]’ai dit que du dernier duel,
,

chwl, l’aveu avoue que tu ne l’aimais pas, avoue que


:
dans le petit bois, d’Hubert, … l’aimais trop. Vraiment.
par intelligence, par
ruse, mais ruse qui ne contrevient pas aux règles du ‘

jeu, était sorti vainqueur -— ce qui n’est rien car l’af—


faire alors pouvait, devait reprendre Alors une histoire d’amour, cette histoire de
—, mais vain-
queur une fois pour toutes. Et là est une des autres haine? Bien sûr. D’Hubert l’admettrait, lui” qui
trouvailles de l’intrigue imaginée
par Conrad (elle reconnaît «sentir en lui une tendresse irraisonnée
ne figurait pas dans le compte rendu du journal où il pour son éternel adversaire», lui qui intervient en
a trouvé l’anecdote). D’Hubert qui, au contraire de [814 auprès du Ministre (F ouché, celui qui a su ser—
Féraud, n’a tiré aucune de ses deux balles
et qui tient vir tous les régimes, caricature odieuse de l’honnete
son adversaire à sa portée devient le maître absolu : il d’Hubert) pour éviter à Féraud d’être fusxlle, lui
garde le droit, pour l’éternité et quand bon lui sem- qui, incognito, versera de l’argent à son «frere»
blera, d’user seul de son arme. Il n’usera
pas de ce banni. Mais ce n’est pas l’amour secret que se por—
droit et renverra F éraud dans son exil au fond de la tent les deux soldats qui fait le ressort de leur haine,
province. Ainsi Féraud est—il vaincu par le code même c’est l’Autre (avec un grand A...) plus que l’autre.
auquel il a, des années durant, soumis d’Hubert, L’acharnement absurde que manifestent les deux
et d’Hubert, en se délivrant du duel, est délivré de hommes — leur duel sans fin est devenu légendaire
lui. Féraud, symboliquement mort, mais maintenu dans l’armée, personne n’ose plus leur demander
vivant, est mis hors d’état de nuire comme l’est Napo—
quelle en fut la première occasion, comme 5 1ls
léon à Sainte—Hélène. Il n’est pas sûr
veuille tuer car elle risquerait alors de que la haine devaient sacrifier à un rituel sacré, comme s‘ils céle—
s’éteindre. braient à leur manière la vérité de la guerre —, cet
Ce qu’elle veut d’abord, c’est immobiliser
et mieux acharnement, s‘il ne tenait, tout compte fait, qu’en
encore: contraindre l’autre à vouloir cette immo— ceci? Féraud, que j’imaginerais volontiers bâtard,
bilité, celle d’une proie captive, qui consacre bien que ce ne soit pas dit, est un hors—la—loiî sa
sa
déchéance et signe sa reddition. haine, comme toute haine sans doute, est fonc1ere—
Que disent de Féraud les royalistes, les restaura— ment illégitime; d’Hubert, en cette époque troublée
teurs? Qu’il n’y avait rien à en tirer, qu’il «aimait où la France ne cesse de changer de maître, ne sait
trop l’Autre (l’Autre c’était l’homme de Sainte-
Hélène)». Ils donnent aussi raison à l’accusation que pactiser avec la loi et il n’est pas trop regardant
sur ce qui la représente. Avec la Restauranon, nous

FE - BlBLlOTECÀ
UNlCAMP -
54 Se trouver ou se
perdre dans le négatif La haine illégitime 55

l’avons vu, il fait un beau


mariage. Les champs de l'amour de ceux qui se dévouent, corps et âme, a sa
bataille dévastés cèdent la
place à des de
fleurs et de fruits, les marches forcées àjardins
l’aimable
muse. Et chacun croit, veut aimer mieux que son
promenade. Tout en boitillant du fait de ses bles— lcïbhîblcîois
sures, il savoure une orange. Comme les plaisirs de pas, en faisant ainsi allusion à ceipro—
la vie doivent lui paraître fades blème immense, m’éloigner tout a fait du mat
au regard de la îiui
nous occupe, ni de la psychanalyse (qu on re 1se
mélancolie, de l’affreuse solitude,
ombre bafouée, son double réprouvé que connaît son Totem et tabou. ..), ni de Conrad (« Conrad et la ques—
qui n’a plus tion du père », un livre qu’on peut sopha1te}r}) .. Car
rien à savourer, lui, que sa haine, ÎÊ
une haine qui n’a il quoi Le duel nous
confronte, c esta une ame; qe
plus désormais d’autre objet présent
que lui-même. ignore ses motifs et les ignorera’toujours davan ag ,
les deux complices allant Jusqu a faire cr01re, pg}ur
Se pourrait—il que la haine, la haine donner le change et fournir un motif accepta e,
tenace, celle qu’il s’agit entre eux d’une « affaire de femme ». Mais
qui ne cède devant rien et que rien n‘assouvît, ait c’est aussi à une haine qui, à defaut de se trouver une
plus d’une figure? Que celle
que nous tenons pour loi, se donne des règles strictes auxquelles on ne sau-
fratricide soit une passion récente, née de la Révolu—
tion et de son échec à faire, selon rait déroger. Quand on a perdu la L01, pas question
son idéal pro— de perdre l’honneur.
clamé, du peuple un souverain? De la
c’est—à—dire d’un régicide. Le
Révolution,
Roi est mort, vive le La haine est obscure, elle ignore ce qui l’anime et
Peuple! Le transfert de légitimité pouvait—il
sans perte? Un monarque de droit divin n’a
s’opèrer a besoin de l’ignorer pour se perpétuer. La hamfi est
à illégitime et elle le sait. C’est meme la seule c ose
poser la question de sa légitimité, ce n’est pas luipasqui
la fonde. Dieu s’est—il jamais demandé si qu’elle sache d’elle. C’est pourqu01 inlassablement
son exis— elle veut se fonder en droit. Nos tribunaux sont
tence était légitime? payes
Ce n’est pas tout. De même pour ça et l’histoire politique qui, meme dalns, es
que tous les hommes rares périodes où elle revêt des apparences po 1cees,
sont égaux devant Dieu, tous les sujets sont
face au monarque. L’inégalité égaux demeure une affaire de haine nous le fait payer.
sociale, flagrante sous
l’Ancien Régime, n’atteint
pas cette égalité si l’on
peut dire « ontologique » des sujets; celle—ci entraîne /
l’égalité dans l’amour qu’ils sont censés
Roi. Avec l’« porter au The Dual, a military tale a paru en 190?” darts un rem;ezl
usurpateur », tout change: les égaux
sont nécessairement rivaux; chacun doit intitulé A Set of six. Conrad en a commence la redaction ors
rivaliser pour donner des en effet d’un séjoura‘ Montpellier, à la suite, dit—on, de conversations
preuves de son amour. La avsî
un ojj‘ioier d ’artillerie rencontré dans un cafe. (! a aussz tire £a
légitimité de ce souverain—là n’a d’autre
garant que des souvenirs de membres de sa famille qui avaient combattu ans

«
»
56 Se trouver ou se perdre dans le négatif
les régiments polonais des armées
napoléoniennes. À son éditeur, il

confle : «Ma première intention était d’intituler ce conte Les


maîtres de l’Europe, mais j’ai écarté ce titre comme
trop préten—
]
‘u

tieurc. ’ai essayé consciencieusement d’y mettre autant «l’atmo—


sphere napoleonzenne que le sujet pouvait en comporter. » ask

UNE TÊTE
QUI NE REVIENT PAS
Entretien avec Albert jacquard

A. ]. : Pour moi c‘était évident, au moment où


nous préparions le premier numéro du Genre
humain, il fallait le consacrer à La science face au
racisme. On y admettait, a priori, que le racisme est
une tare. A l’époque, il me semblait clair que, pour
lutter contre le racisme, comme contre n’importe
quoi, contre le diable en général, la meilleure arme,
c’est la science. Pourquoi? Parce que la science est
ce merveilleux effort de l’homme pour se mettre en
accord avec l’univers, pour voir clair en lui, pour
être cohérent, rigoureux, lucide. .. Et puis, grâce àla
biologie, on apportait, avec le constat de l’impossibi—
lité d’une définition de races humaines, un argu—
ment décisif. C’était sans doute prétentieux. En fait,
grâce à la biologie, moi le généticien, je croyais per—
mettre aux gens de voir plus clair en leur disant:
«Une race, vous en parlez, mais de quoi s’agit—il?»
Et je leur montrais qu’on ne peut pas la définir sans
arbitraire ni sans ambiguïté. Cette démarche s‘appa—
rente aux théorèmes les plus fondamentaux, ceux
qui démontrent qu’une question est mal posée, que
telle affirmation est indécidable. Autrement dit, le
concept de «race» n’est pas fondé et par consé-
58 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 59

quent le racisme doit disparaître. Il y a quelques point. Cela me paraît important en effet que le
annees, l’aurais admis qu’ayant énoncé cela j’avais racisme ne puisse plus, comme il l’a longtemps fait,
bien fait mon travail de scientifique et de
citoyen. Et HC réclamer de la science qui lui garantissait une légi-
pourtant, s’il n’y a pas de « races », le racisme existe timité. Le racisme comme fait demeure mais comme
bel et bien! N‘y aurait—il en France
que des gens doctrine il est mort, et il est mort en partie sous les
ayant tous la même forme de nez, la même forme coups que les scientifiques, en particulier les généti—
dyeux, la même couleur de peau, qu’il (‘iens -— mais n’oublions pas les ethnologues —, lui
y aurait
encore des attitudes racistes du type: «Ces gens—là ont portés. Un discours sur l’inégalité des races
ne sont pas comme nous, ils ne sont
m01. » Il ne s’agirait plus du critère de la
pas comme comme celui de Gobineau n’est plus tenable, du
couleur de moins à voix haute. C’est un acquis. Ne perdez donc
la peau, de la forme du crâne
ou du nez. On choisi— pas courage... Ce qui me trouble davantage, et là je
ra1t n’importe quel critère et
on constituerait un vous rejoins, c’est que nous connaissons relativement
groupe cohérent marqué par une caractéristique le bien les mécanismes du racisme et que nous restons
part1culansant. S’il n’y a pas de races, on en invente
pourtant sans prise sur lui, sur son éclosion, sur son
pour pouv01rjustifier un mépris. Comme si on avait développement. Nous en connaissons les méca—
toujours besoin de mépriser, comme si c’était là un nismes sociaux — les conditions économiques, poli—
besom profond. Arrivé à ce point, je suis amené à tiques qui en facilitent l’émergence —, nous croyons
me dire : « Moi, bien sûr, je ne suis pas raciste,
pour— on déceler les ressorts psychologiques. On a beau
tant, est—ce que je n’ai pas, moi aussi, besoin de savoir qu’il ne suffit pas d’avoir défini les détermi—
mepnser? » Quand je m’interroge sur la façon dont nants d’un phénomène pour s’en rendre maître, sur—
_]6 me suis fait, je m’aperçois
que ce qui m’a « fait» le tout quand il s’agit de phénomènes humains, on
plus, c’est ce qui m’a fait mal, et
que parmi les n’en est pas moins à chaque fois décontenanCé
choses qui m’ont fait mal il y en a beaucoup qui ont devant la récurrence du racisme. Pourquoi la récusa—
secrete en moi un besoin de mépris. lion scientifique, pourquoi la condamnation morale,
_].-B. P. .;Vous dites avoir eu pourquoi les innombrables analyses qu’on en a don—
, trop de confiance dans nées ne portent—elles pas davantage?
1
efficac1te de votre travail de
scientifique. je ne Deuxième point : vous mettez l’accent sur le
pense pas que vous étiez aussi naïf, à l’époque, mépris, sur le besoin de mépriser auquel le racisme,
vous le dites. Jamais une passion ne cède à que
une entre autres, fournirait une issue sur mesure. Certai—
argumentation, aussi irréfutable qu’elle puisse être, nement, dans le racisme, il entre du mépris, plus ou
Jamais meme elle ne cède devant les faits, aussi moins avoué, envers un autre groupe humain. Mais
pro—
bants qu’ils soient, jamais des savoirs n’ont raison je n’y verrais pas une réaction première, je la place-
d une conv1cuon.Je ne crois
pas non plus que vous tais plutôt au bout de la chaîne. Ce qui me paraît
dev1ez vous montrer
aujourd’hui désenchanté à ce premier, c’est l‘effroi devant l’étranger, la xénophobie
60 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 61

au sens littéral. Mais il faut tout de suite


cet effroi est une fascination, donc aussi nuancer:
une atti— A. ]. : Savoir qu’il est
autre et ne pas être sur de
'

rance. Et tout de suite corriger: cet


étranger n’est pouvoir le distinguer de mm? Cest ce <;flou » qiui
pas n’importe quel étranger, il ne
timent d’étrangeté que parce qu’il provoque un sen- Serait pour vous au départ. Mais on eSt 10m 11
est aussi mon racisme qui aboutit à des hames, a des destructions.
semblable. Les psychologues ont décrit
ce qu’ils ont Ï

appelé l’angoisse du huitième mois, celle qui saisit ].—B. P. : À mon avis, c’est là le début du proces-
l’enfant quand un visage qui n’est celui de sa
mère ou d’une personne de son pas sus. C’est l’expérience que je situerais au pomlthde
entourage s’ap— départ. À l’autre bout, on aura non seulement u—
proche du sien. On peut faire l’hypothèse miliation, le mépris et la haine, mais la destruction

que
visage est perçu, non dans sa singularité, mais sim—
ce
réelle.
plement comme n’étantpæ celui de la mère. Or,
cette
angoisse, qui peut aller jusqu’à la panique, l’enfant A. ]. : Mais ce que vous décriyez, c’est purement
ne la manifeste pas devant un «objet» qui diffère individuel. C’est un individu qui me fait cet_ effet—la,
bien plus du visage maternel
qu’un autre alors que dans le racisme il y a une
humain, devant un animal par exemple. visage qollectmsau;n
de cette peur. Il faut que ce sort tout l ensemble es
donc intervient l’angoisse devant Quand
l’autre est à la fois semblable
l’étranger? Quand x qui me crée cette peur.
et différent. C’est
pourquoi je tiens pour fausse ou en tout cas ].—B. P. :j’ai pris cet exemple chez l’individu mais
incomplète, l’idée admise selon laquelle le racisme pour
sans en inférer une généralisaüon qui se propage—
témoignerait d’un refus radical de l’autre, d’une rait d’individu à individu pour devemr un pheno—
intolérance foncière aux différences, etc. Contraire-
mène collectif. Je pense cependant qu on trouverait
ment à ce que l’on croit, l’image du semblable, du
double, est infiniment plus troublante au plan collectif l’équivalent de ce phenomenle t;llu
de l’autre. Voyez les films d’horreur: ilsque
celle miroir qui me renvoie une image a la f01s semb a e
ne sont et pas semblable.
opérants que s’ils nous mettent en présence de
monstres humains, d’êtres qui pourraient être A. ]. : Donc, il faut commencer par déñn1r «mon
et qui ne nous paraissent difformes nous
que parce
ont presque notre forme. Nous faisons tous cette qu’ils groupe », « ma race ».
expérience a minima quand nous apercevons sans le ].—B. P. : Un groupe se définit, peut—être
vouloir, en marchant dans une rue, notre reflet dans
se pose en s’opposant —_ dans ce moment ou 1
_‘0’î
la vitre d’un magasin : « C’est moi, ça? » Un
moi qui rencontre un semblable—dmsemblable. Prenons un
est un autre. je ne peux nier
que ce soit moi et, exemple simple: quand voit—on surgir des pheno—
pourtant, je ne me reconnais pas dans cette image. mènes racistes? Presque tOUJOUI‘S quand un groupe
62 Se trouver ou se perdre dans le
\
négatif Une tête qui ne revient pas 63

est_menacé, ou se sent menacé, par un groupe voisin «onstat d’une opposition entre les causes objectives
qu1 pourrait lui prendre sa place ou lui faire perdre d‘un comportement et le contenu de ce comporte—
ce qu’il perçoit comme ses privilèges. Généralement ment. J’en reviens à mon point de départ: pour
dans une situation de crise où l’identité d’un
groupe
est m01ns assurée, et c’est alors qu’il va dénoncer
la!
génétique contemporaine la notion dé « race
humaine » n’existe plus. Le racisme, lui, sévit. Com—
comme responsable de cette crise le groupe voisin. ment comprendre?
Actuellement, en France, du fait du chômage réel
ou virtuel, le phénomène raciste est de nouveau ].-B. P. : Il y a une notion que nous n’avons pas
actif, d’autant que certains politiciens s’entendent à
encore évoquée. Elle a beau ne pas être neuve et
l’exploiter, en commençant, bien entendu, s‘être banalisée, elle me paraît toujours fournir une
par pro—
clamer : «Je ne suis pas raciste, mais quand même... (“lé
pour comprendre le phénomène raciste, tant
Trouvez—vous normal que vous, Français, soyez pri— chez l’individu que dans la collectivité, c’est la notion
ves d’emp101 alors que les immigrés
en ont un?» de projection. Le mot a deux sens qui peuvent
Sous—entendu : ce sont eux qui vous
en privent, qui d’ailleurs se rejoindre. Dans l’état amoureux, par
vous le prennent. C’est ce racisme populaire
le plus difficile à extirper. C’est aussi celui qui
est exemple, je vais projeter dans le monde ambiant
qui nous
laisse le plus démunis, nous autres intellectuels mon sentiment d’élation, m’émerveiller d’un rien. A
l'inverse, si je suis déprimé, toutme paraît, au mieux,
dont l’identité n’est jamais uniquement sociale tan: indifférent, au pire une offense à ma douleur. On
dis qu’un ouvrier sans emploi, un
petit commerçant peut dire, dans les deux cas, que je projette, que je
contraint de fermer boutique, ont le sentiment de mets au—dehors ma joie ou ma peine sans opérer de
n’être plus rien. distinction stable entre moi et les autres.
Et puis, il y a un sens plus radical de la projec—
A. ]. : Dans cette défense
contre ceux qui nous tion : mettre au-dehors ce que je ne veux ni ne puis
semblent menaçants, qui veulent prendre «notre admettre en moi, ce que je perçois comme mauvais,
territoire», il arrive que l’on se trompe complète— coupable, dangereux. Je le dépose en l’autre. C’est
ment d’ennemis. En 1940, ceux qui nous mena— bien là ce qu’on observe dans les réactions racistes :
çaient, c’étaient bien les Allemands. Ils étaient chez « Ils investissent nos villes, ils prennent nos biens, ils
nous avec leurs troupes et leurs chars. On n’a
pas dit violent nos femmes, etc. » Ce que je pensais confu—
«quelle mauvaise race». Il y avait, au contraire, sément comme «mauvais» en moi, comme excès
une
espèce de fascination pour des soldats si bien habillés, possible de sexualité et d’agressivité, je l’attribue à
qui marchaient si bien au pas, et on s’est retourné l’autre qui devient le «mauvais objet», l’agent du
contre les juifs et les francs—maçons. Or, ce n’était Mal. On voit le « bénéfice » de l’opération. Tout ce
pas eux qui nous menaçaient. qu’un individu refuse ou méconnaît en lui —— la
Une fois encore, nous sommes devant le double contradiction interne, la violence, le pulsionnel — il
64 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 65

l’expulse hors de lui, il l’expulse dans l’autre. Et, la défense haineuse, crispée, des intérêts d’un groupe
finalement, c’est l’expulsion de l’autre, qui va du social se nomme « défense de l’Occident».
rapatriement dans le pays d’origine jusqu’à l’élimi- Nous avons donc été amenés à comprendre cet
nation physique en passant par l’enfermement. état de fait. Au fond nous ne voulions pas nous
décharger sur la personne du raciste du phénomène
A. ]. : C’est donc moins du mépris qu’une peur raciste, comme si nous répugnions à lui appliquer le
de Mais,
SQL s’il
n’y a pas de mépris, d’où vient, chez traitement qu’il inflige aux autres, comme si c’était
le rac1ste, ce besoin de dire: «je suis supérieur
trop simple d’en faire à notre tour notre mauvais
à... »? objet, notre bouc émissaire! D’où un retour sur
nous—mêmes, d’où la question : « Où peut biens’ins—
].—B. P. : Mais ce qu’on expulse de soi, on ne
peut (rire en chacun de nous l’origine d’un processus
le
que mépriser, ou plutôt que vouloir le mépriser. dont le racisme risque d’être le produit final ? »
Et la violence même de ce mépris ou de cette supé- Peut-être entre—t—il à cet égard dans le discours scien—
riorité proclamée révèle qu’on attribue à l’autre une tifique ou éthique un certain déni.
puissance extraordinaire. Mais revenons un instant àla notion de territoire
Mais quelque chose me gêne dans notre discus—
sion : en cherchant comme nous le faisons des moti— que vous avez brièvement évoquée. Qu’il faille la
manier avec précaution, qu’il faille en particulier se
vations psychologiques au comportement raciste, méfier des extrapolations de l’éthologie animale àla
ne sommes-nous pas en train de le comprendre, sociologie humaine, c’est sûr : l’éléphant qui défend
presque de le justifier? Nous humanisons la «bête son territoire n’autorise pas le bulldozer Mais je suis
!

immonde », celle qui sort du «ventre ». frappé par une chose: le même homme qui aura
plaisir à voyager, qui vantera éventuellement par
A. ]. : Ce n’est
pas justifier le racisme que tenter exemple les qualités des Maghrébins après avoir
de l’expliquer.
séjourné dans leur pays, peut fort bien tenir des pro-
pos racistes une fois rentré dans son quartier. je me
].-B. P.: Admettons. Nous sommes donc partis souviens d’avoir dit autrefois à Sartre, avec une naï-
de votre constat: les arguments scientifiques et la veté que je me pardonne encore mal aujourd’hui
protestation morale sont sans effet sur le racisme. (c’était l’année où il écrivait La putain respectueuse qui
Démontrer que ça ne tient pas debout, en dénoncer dénonce, cpmme vous le savez, le racisme contre les
l’ignominie n’empêchent pas que ça existe, que ça Noirs aux Etats—Unis) « Mais en France, ce racisme
:

resurgit. Et même le racisme ose invoquer parfois, n’existe pas. — Parbleu, me répondit Sartre, il n’y a
sinon des justifications scientifiques, du moins des
«valeurs de civilisation ». Car il arrive pas de raison qu’il existe. » Le fait est qu’à Paris, à
que cette pas- l’époque, nous ne rencontrions que quelques étu—
sion basse se donne des allures de noble cause, diants africains. Nous n’en avions pas encore fait nos
que
66 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 67

éboueurs et nos 0.8. Autrement dit, le phénomène chargé d’ambigui'té, d’ambivalence: le xénos, c’est,
raciste ne surgit que lorsque l’« étranger » est dans la dans la Grèce antique, l’hôte qu’on accueille et
cité, dans la place. D’ailleurs, ce sont généralement honore, et aussi celui qui n’est pas du pays, sans que
les derniers venus qui sont la cible de prédilection. le mot d’étranger puisse être réduit à son ac€eption
On peut penser que le racisme antiarabe s’effacera ethnique; et phobos, c’est la fuite, l’effroi avec ce que
un jour au bénéfice, si l’on peut dire, d’une autre cela implique, je le répète, d’attirance, voire de fas—
population. J’ai donc le sentiment que le racisme cination.
trouve une de ses sources et un motif de sa relance
dans une opposition dont nous sous—estimons la A. ]. : La différence que vous faites entre racisme
portée l’opposition du propre et de l’étranger, opposi—
:
et xénophobie, c‘est que dans la seconde formule il
tion qui, chez le raciste, se redouble dans celle du y a attirance et répulsion, alors que dans le racisme
propre et du sale, du pur et de l’impur.j'ai parlé de il y a le mépris en plus?
xénophobie comme signifiant à la fois répulsion et
attirance vis—à—Vis de l’étranger. Oui, les deux mouve- ].-B. P. : Pas « en plus ». Le mépris est un ingrédient
ments contraires coexistent. constitutif de la haine dès le départ. Sans doute
devient—il plus flagrant au terme du
processus, dans
A.
] .' Vous en arrivez à
admettre que «tout le
monde est raciste». Le problème c’est de savoir si
l’explosion raciste. C’est que le mépris aide à justifier
la haine, à la rationaliser : j’ai raison d’expulser cet
on lutte contre cela, si on le maîtrise. objet puisqu’il ne vaut rien, est un moins que rien,
un déchet, une ordure, un « sous—homme ». Le proto—
j.-B. P. : Vous voyez que je n’avais pas tort de type de cet objet—là serait l’objet fécal. Mais j’ai omis
craindre que ma recherche d’une explication ne se de préciser ceci pour expulser hors de soi, il faut
:

retourne contre moi! Je n’ai jamais dit: «Nous d’abord avoir ingéré en soi. On ne vomit que ce
sommes tous racistes, donc tous coupables», ce qui qu’on a avalé. Il n’y a de corps étranger que dans son
reviendrait, effectivement, à innocenter le racisme. propre corps. Nous retrouvons dans l’individuel la
j’ai seulement indiqué que le rapport à l’autre, à même conviction que nous avons constatée dans le
l’étranger, est pour chacun problématique. collectif : « L’ennemi est dans la place. »
Cela dit, il est vrai que je vois une différence entre
A.]. :Vous considérez du moins que tout le monde la xénophobie et le racisme et une différence qui
est xénophobe. n’est pas une simple gradation. D’abord, la xéno—
phobie est un sentiment, un mouvement intérieur
j-B. P.:je ne dis pas que nous sommes voués par qui peut se traduire ou non par un comportement,
nature a la xénophobie, je dis que nous avons affaire alors que le racisme est une passion qui a pu se fon—
a cela, en nous, sous mille formes. Le mot même est der sur une doctrine. Ensuite, il n’y a plus chez le
68 Se trauver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 69
raciste cette oscillation anxieuse de l’attrait
et de la wrait nier une perception, la récuser. Ce serait un
crainte, il n’y a plus cette fascination trouble
troublante pour l’étrange et l’étranger, il et peu comme si le petit garçon, decouvrant que la
ne reste |)Clite fille n’est pas faite comme lui, sentenda1t
plus que l’ennemi, que la conviction, toute de haine
i(—pondrez «Nous appartenons tousau...\genre

et de mépris, en effet, que le mal est là. D’où chez


lui une sorte d’amour de sa haine. Le humain.» La comparaison qui me went la n est
raciste sépare ‘

pas fortuite il se pourrait que la suraccentuaüon de


:
— « clive » — l’attrait et le rejet qui coexistent
bien que mal dans la xénophobie : l’attraction, iltant la différence entre les «races», lesfethn1es ou les
,‘

la groupes vienne compenser une defic1ence de sa


"

trouve du côté de ses frères de haine


et, l’action de propre identité sexuelle. Voyez comme souvent la
rejet, il l’oriente tout entière vers le
me semble que la xénophobie
groupe honni. Il race méprisêe est qualifiée de «femelle » alors meme
peut rester une qu’on lui attribue une puissance sexuelle hors du
'

affaire individuelle alors


que le racisme est une commun.
affaire de groupe, qu’il appelle nécessairement
une Quand je parle de déni, j’ai en vue certaines
_
_

violence massive.
formes de discours antiraciste assurement bien
A. ]. : Vous parliez également d’un déni... intentionnées mais qui, tout à leur combat,,discredi-
tent comme étant d’emblée raciste ce qu on a pu
j-B. P. : Oui, un déni qui limite, peut—être, l’effica— appeler, dans un autre contexte, 1\«jepreuve de
cité de la lutte contre le racisme. l’étranger». Cette épreuve n est pas a ecarter, cha—
je m’explique: cun doit la faire pour son compte, a distance de
actuellement, nous nous trouvons confrontés à deux
exigences contradictoires. D’une toute dam, afin de l’élaborer, d’en transformer les
de plus en plus nombreux — cela va part, des groupes données, comme, par nécessité de métier, le font
d’un continent l’historien des mentalités, l’ethnologue des soc1etes
jusqu’au village — revendiquent leur identité cultu—
« primitives »... ou le psychanalyste. C’est
relle, ce qui conduit nécessairement à exacerber les parce
différences. D’autre part, il nous est qu’une psychanalyse est la rencontrefde deux mcon_—
demandé, au nus qu’elle offre une chance de decouvrir en 501
nom de toute la tradition humaniste, de tenir ces dif-
férences pour nulles. Claude Lévi—Strauss l’inconnu, sans qu’il y soit répondu par le rejet ou la
a récem— terreur.
ment scandalisé pour avoir rappelé dans sa préface
au Regard éloigné l’existence de cette contradiction.
Prenons un exemple quotidien. Un enfant, reve— A.]. : Une fois encore, le généticien que je suis d_01t
nant de l’école, dit que son voisin a la donc reconnaître ce double fait : montreren qu01 la
Faudra—t—il aussitôt le faire peau noire. notion de race n’a plus cours aujourd’hu1 c’est sans
taire pour tuer dans l’œuf doute utile, mais ça n’élimine pas le rac1sme. D autre
un racisme possible, ou lui faire la leçon: «Mais
quelle importance? C’est un enfant comme toi. » Ce part, les « bons sentiments » ne suffisent pas plus que
les arguments scientifiques pour lutter contre ce qui
70 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 71

a pu être, ou qui sait, peut redevenir un jour, un /.—B. P. : C’est la paranoïa. On


fléau social. Pour le psychanalyste, le phénomène de peut certainement
mutcnir que le racisme, au moins dans ses manifes—
racisme prendrait sa source chez l’individu, dans la |.ilions extrêmes, est une paranoïa collective. Alors,
haine de soi. Et celle—ci déterminerait finalement w protéger du « mauvais », le tenir à l’écart,"l’expul—
l’expulsion sociale de l’autre. Est—ce une manière «vt même ne suffit plus. Il faut le détruire une fois
d’affirmer que lorsqu’on dit: «Cette tête ne me
pour toutes. Ce délire paranoïaque peut conduire
revient pas », ce n’est pas de la tête d’autrui dont il nuqu’au meurtre.

s’agit, mais de la sienne propre. .. ? Vous allez sans doute m’objecter à nouveau que je
passe bien facilement de l‘individuel au collectif.
].—B. P. : Nous voici à nouveau face
au miroir... Pourtant ce n’est pas tout à fait ainsi que je vois;les
«Ma tête me revient» si le miroir me renvoie une «
hoses. Il y a pour moi une équivalence entre la masse
image dans laquelle je peux me reconnaître. Si une (ou le groupe qui peut être une masse à l’état réduit)
tête ne me revient pas, c’est donc qu’elle reste au— vl le moi. Le moi, comme forme, comme belle tota—
dehors et c’est peut—être ma tête, une tête que je ne |IIÔ, est déjà une masse. Et la masse peut tenir lieu de
pamens pas a me réapproprier et qui cependant a moi. Voyez le titre de l’essai de Freud Massenpsychalo—
tout l’air d’être la mienne. La tête précisément ce
:
;;‘(lf und [chanalyse (Psychologie des masses et analyse du
qui me définit le plus (on ne dit pas ce corps, ces :
Moi). Il indique un parallélisme entre le fonctionne-
bras ne me reviennent pas). D’où cet effort dont j’ai ment du moi et celui de la masse. Mais il indique
parlé pour mettre cette tête de plus en plus loin de .mssi une disparité le moi peut s’offrir à l’analyse ; la
:

moi, pour la tenir à l’écart, pour l’exclure puis— masse ne peut être l’objet que d’une psychologie. La
qu’elle ne peut pas faire retour en moi. L’épreuve masse, cette forme moderne, incarnée, de la psyché,
de l’étranger, c’est un aller et retour je fais mien «lc l’âme. Je
:
pense aussi à un terme que l’on trouve
un pays inconnu, me le rends peu à peu familier, souvent sous la plume de Freud : « inconciliable »
après quoi je découvre de l’inconnu dans mon pays (unvefirägüch). Certaines représentations sont incon—
familier. Si cet aller et retour ne s’opère pas, il y a le (iliables avec le moi, avec le groupe de représenta—
risque que la tête se fasse de plus en plus étrangère lîons qu’il constitue et qui ne vise qu’à maintenir son
jusqu’à ce que soient annihilés les gens qui ont cette unité. Or, que constatons—nous dans les grands phé-
tête- à. nomènes de masse? Une abolition des différences.
L’individu, dit—on, se noie dans la masse. L’hétérogé—
que, dans les travaux cliniques qui ont
A. ]. : Est—ce
néité est niée. Non seulement on ne reconnaît plus
pu être faits par les psychologues sur le racisme, on de différence entre soi et les autres, on n’en recon-
a pu constater un cheminement parallèle entre la naît plus en soi. Tous pareils et chacun pareil à soi.
haine de soi et le racisme? Du pareil au même, c’est la devise de la masse, ce
(lieu couché! Triomphe de l’homogène, évacuation
72 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une tête qui ne revient pas 73

de l’inconciliable. L’inconciliable, celui qui n’appar— I/‘.=B.P. : Et si ça ne colle pas? Si cet effort de syn-
tient pas a la masse, est alors jeté dehors. |hi‘Sé est sans cesse contrecarré par autre chose qui y
A_. ]. . Il y aurait donc dans le
|ii()v0que du désordre, et qui fait apparaître de plus
groupe, dans la cola vu plus cet ordre comme une superstructäre arbi-
lectmté, un mécanisme qui s’appelle le racisme et Maire et fragile? C’est la différence entre le rêve et le
dont on pourrait découvrir symétfiquement à l’inté— .a1uchemar. Vous avez des rêves qui sont l’étranger
rieur de soi—même l’équivalent. En d’autres mots, il’ bien assimilé, qui se bornent à réveiller une vie psy—
y aurait en moi des contradictions qui seraient équi-‘ !'…un quelque peu inerte, les « bons » rêves qui vous
valentes à celles provoquant le racisme. C’est cela‘
mettent en communication avec votre passé, avec
que j’appelais sans doute le mépris. Au fond de moi, ‘

d‘autres aspects de vous—même que ceux que vous


Je suis une vision du monde. Or cette vision n’est pas montrez au grand jour. Et puis vous avez le cauèhe—
tout à fait cohérente.Je m’efforcé désespérément de mar qui est absolument inintégrable et qui souvent
la rendre cohérente, mais enfin ce n’est jamais tout se réduit à des images très élémentaires : il n’y a pas
a fait réussi. Alors, si je me définis comme une vision ici de mise en scène, ni d’histoire ni de dramatisa—
du monde multiple, à l’intérieur de cette vision du '
lion. Il n’y a pas de scénario. Du cauchemar, vous sor—
monde, il y aurait donc place pour des mécanismes tez par un cri. Vous ne pouvez rien en dire sinon
homologues au racisme? quelque chose comme « Une bête énorme fondait
:

sur moi.» Le racisme serait un cauchemar social.


].-B. P. .- Oui. (l’est pourquoi il est comme lui tellement élémen-
taire et brutal dans ses manifestations. Le discours
{1. ].. : Que serait en moi cet équivalent du racisme n’a pas prise sur le cauchemar. On ne peut pas l’ana—
qui ex15te dans la collectivité? Des zones de moi que
\

'
lyser. On essaie de voir ce qui a pu le déclencher,
Je n’aime pas? mais son contenu est trop massif, là aussi, trop pauvre
et trop intense pour être soumis à un ordre quel—
].-B. P. : Croyez—vous que les êtres humains, indivi—
conque du discours et du sens. Le cauchemar, c’est
duellement, v1vent en bonne harmonie avec eux— une explosion, une implosion. C’est un dehors, un
memes? intrus qui fait irruption dans notre douce intériorité.
Quand chacun aujourd’hui, non sans complai-
A_. ]. : Ah non! Ce serait
trop beau. Mais il y a en sance, parle de «son » inconscient, il fait appel à un
mm comme un « sur—individu » qui essaie de mettre inconscient bien tempéré, à une réalité dont il recon-
de l’ordre dans tous les aspects contradictoires de naît certes l’altérité — l’inconscient, cet autre en moi
ma personne. —— mais avec
laquelle il peut négocier, qu’il peut, tout
compte fait, gérer. Un rêve angoissant, un symptôme
gênant, même la répétition mortifiante d’une situa—
74 Se trouver ou se perdre dans le négatzf Une tête qui ne revient pas 75

tion d’échec finiront bien par prendre sens. Mais il y est moi. C’est ma capacité à les intégrer qui est moi.
a une autre expérience de l’inconscient infiniment Alors une nation aussi, c’est la capacité à intégrer
plus troublante, celle que Freud a désignée sous l’ensemble. Et elle se dissocie quand elle rejette des
le nom d’Unheimlichkeit (l’inquiétante étrangeté), morceaux d’elle—même.
'4

quand le plus familier vire soudainement au plus Pour en revenir au racisme, une vis1on sans doute
_

étrange. Une expérience qui peut être très passa— un peu angélique, mais pour moi la France:: est jus—
gère, comme un bref moment de dépersonnalisation lement ce qui est capable d’être, en tant qu’etre unl—
où le moi perd ses assises. Un rêve, messager de l’in— laire, avec des gars et des filles qui sont nes a Paris
conscient, vous arrivez toujours, plus ou moins, à ou dans le Jura, mais aussi qui viennent d ailleurs.
l’élaborer ou même à l’oublier. Tandis qu’une expé— (le quelque chose, je l’appelle la «France » juste-
rience comme celle—là ne se laisse pas intégrer. Elle ment parce que ce n’est pas fait que de Français.
met fondamentalement en cause notre sentiment
d’identité, elle brouille les frontières entre le dedans ].—B. P. : Vous êtesextraordinairement je ne dirai
et le dehors. Pourquoi évoquer cela alors que nous pas optimiste, mais confiant dans votre pouv01r
parlons du racisme? Parce que le racisme transpose d'intégration personnelle. Vous pararssez Vivre en
sur la scène sociale, place au—dehors ce qui n’est pas coexistence pacifique avec vous—même. Vous dites:
élaboré entre soi et soi. u
le ne suis pas Albert Jacquard depu1s toujours, je
suis arrivé à devenir Albert jacquard, j’ai encore a
A. ]. : Ce découpage intérieur est tout de même devenir AlbertJacquard. »
en permanence angoissant. Ce que j’espère c’est
que « moije» est unitaire. Bien sûr, on peut toujours ]. : Exactement. Pour moi la personne est tou-
A.
l’analyser en morceaux. Mais ce que j’appelle je, iours évolutive. Albert Jacquard est toujours a faire:
c’est quelque chose de profondément unitaire qui .| construire. Un peu comme un pays est toujours a
domine tout le reste. Vous me raconterez des choses construire. Et le jour où je me dirai: maintenant
sur tous ces morceaux de moi, mais ils ne m’intéres- l'Albert Jacquard auquel je suis parvenu, c est vrai:
sent guère, c’est ce qui les unit que j’appelle moi. ment l’idéal de ce que je pouvais 1magmer, je serai
Comme dans l’individu, n’est—ce pas cette dissocia— mort. Vous me trouvez optimiste. Sans doute cet
tion qui mène, dans la société, au racisme? Cette n|)timisme est—il gratuit. Il vient d’avoir entendu le
espèce de découpage où on n’arrive pas à intégrer Discours sur la Montagne; et d’être éblou1 par la
tout ?J’existe quand j’arrive à intégrer tout ce qui est richesse de tout homme. Les conflits ne sont que
en moi, y compris ce que je ne trouve pas admirable. «les péripéties, ou plutôt on n’y voit des conflits que
Peu importe.J’en prends mon parti ; je me constitue parce qu’on ne sait pas y v01r une construction. La
en disant: tous les aspects partiels, en fait, ce n’est voile peut—elle être décrite comme en conflit avec
pas moi. Ce n’est même pas l’addition de tout ça qui lv vent?
76 Se trouver ou se perdre dans le 77
négatif Une tête qui ne revient pas

].-B. P. : Au fond, vous faites l’économie de la


j jourP. à:Ilsesevivre,

B. peut que l’espèce humaine parvienne


crise, de la crise économique, mais aussi de la crise un et non seulement a se penser,
psychologique. Comme si, au moment de la crise, nomme un tout non hiérarchisé dont chacfue parue
vous saviez déjà que vous avez la solution. C’est serait une composante. Est—ce vraiment ce que nous
comme dans un film policier. On ignore ce qui va se devons souhaiter? Car le prix à payer pour cette
passer mais on se dit que l’acteur principal, il faut sorte de réconciliation générale risque fort d’etre
bien qu’il soit là jusqu’au bout, donc on se rassure : une réduction à l’homogène. Ce que certains appel-
le héros ne disparaîtra pas dans les lent un peu vite civilisation planétaire a en effet toute
cinq premières
minutes du film. Pour un enfant—spectateur, ça ne chance d’être une extension d’un seul modele de
marche pas comme ça, car il ne sait pas l’acteur civilisation, le nôtre, toujours plus axé sur ledév€_lop—
doit rester jusqu’au bout. Il peut avoirque une peur pement économique. Quoi qu’il en soit, sr ce jour
bleue, dans les cinq premières minutes,
que le héros vient, il est probable que l’espèce humaine tiendra,a
ne meure. Eh bien vous, vous êtes un peu comme se différencier d’une autre espèce, comme elle la
cet acteur qui serait convaincu qu’il se retrouvera au longtemps fait vis—à—vis du monde animal, en oubliant
bout du film, donc que, même s’il est menacé de qu’elle en faisait partie. Il se trouvera alors de « bons
meurtre, il sera encore AlbertJacquard, le héros de esprits», comme nous aujourd’hui, pour dénoncer,
sa propre vie. Mais justement, les groupes sociaux
par exemple, un « racisme » ant1martren.
qui se croient menacés ne sont pas du tout sûrs
d’être les héros de l’histoire. Ils redoutent d’être les A.]. :Vous semblez dire qu’il faut toujours à l’indi—
dindons de la farce. vidu humain un autre étranger, au groupe humam
une autre espèce pour se définir. Sans doute faut—11
A. ]. : Le fait de prendre toute différence pour poser son identité face à un qutre, mais ne peut—on
une supériorité ou une infériorité, ne serait—ce pas pas le faire sans s’opposer à luz? Faut—11 toujours que
une maladie infantile de l’humanité? C’est sans la rencontre avec autrui soit violente? A vous
doute trop optimiste de penser que l’humanité qui a entendre, on a le sentiment que face à mon « idea—
à peine cent mille ans, ou cinquante mille ans selon lisme » croyant au changement, vous voyez les pro—
la manière de compter, sort à peine de son acné
blèmes de racisme dont nous parlons dans les termes
juvénile et que la peur de l’autre est un complexe d’une permanence immobile.
qui se surmontera un jour. A force de le dire, même
si ça doit encore mettre
cinquante mille ans — ce ].-B. P. : Absolument pas. La difficulté à laquelle
qui est peu pour l’histoire de notre espèce —— l’être nous nous heurtons est de penser ensemble, c’est—à—drre
humain n’arrivera—t—il pas à surmonter cette
peur de sans effacer un des termes de la contradiction, d’une
l’étranger? part le maintien des différences, dans ce qu’elles ont

UNICAMP —
FE — BIBLIOTECA
78 Se trouver ou se perdre dans le négatif

d’irréductîble (je m’adresse ici à l’auteur de l’Éloge de


la dzflêrenœ) , d’autre part l’unité du genre humain (je
m’adresse là au rédacteur de la revue qui porte ce
nom). C’est d’autant plus difficile et nécessaire
aujourd’hui que nous sommes les témoins et parfois UNE IDÉE INCURABLE
les acteurs d’un mouvement très fort en faveur
des différences, mouvement qui déborde et conteste
l’idée « classique » de nation : chaque groupe humain
revendique son histoire propre, sa tradition linguis—
tique ou religieuse, sa culture locale, son mode de '

vie. Vous évoquiez à l’instant l’intégration, votre


r

confiance en une intégration progressive. Mais l’inté— Le champ des pratiques sociales qu’intéresse
gration ne se fait—elle pas toujours à partir d’un centre l’idée de guérison est indéfini. La médecine est loin
intégrateur? Ce que vous soutenez là, c’est la thèse de le délimiter. On peut, comme s’y emploient de
de l’assimilation dont les violences de l’Histoire nombreux auteurs attentifs à repérer les pouvoirs dif—
contemporaine ont montré la fragilité. Croyez—vous fus de normalisation, englober sans artifice sous le
qu’on puisse la reprendre telle quelle aujourd’hui? seul chapitre de la guérison la visée éducative, la
Car qui dit assimilation dit, sans toujours s’en aperce— fonction de la religion, les prétentions de la poli—
voir, assimilation à soi-même. Effectivement, si ceux tique, la finalité, au moins contemporaine, de la
qui ont bien raison de ne pas vouloir renoncer à des justice, et jusqu’aux effets de l’art — comme « purga—
aspects, pour eux essentiels, de leur identité se tion» des passions, selon la vieille définition, tou—
reconnaissent dans « votre France», il n’y a plus, à jours reprise, dès qu’il s’agit de représentation ‘. Oui,
terme, de problème. Mais pourquoi devrions—nous, on peut soutenu qu’est partout impérieux aujour—
au bout du compte, être tous idéalement semblables si d’hui, et même prévalent, le souci de guérir. Ce
nous sommes tous, en réalité, différents? Le para— n’est pas seulement l’hôpital moderne mais l’en-
doxe, c’est qu’on ne peut trouver son identité à soi semble dela société qui mériterait d’être défini, dans
qu’en n’étant pas identique aux autres. Le racisme l’image idéale qu’elle se donne d’elle—même, comme
comme phénomène de masse ne disparaîtra qu’avec «machine à guérir ». Lente extinction des religions
la résolution de ce paradoxe, ce qui suppose des de la rédemption et du Mal; effacement progressif
identités multiples, hétérogènes, mobiles, et non le du Droit, au bénéfice du « besoin de sécurité », et de
triomphe de l’Un, nécessairement destructeur.
l. Voir, par exemple, les débats sur les films de violence ou
de pornographie. Sont—ils nocifs ou bienfaisants pour la bonne
santé du corps social? On en parle comme de médicaments.
80 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une idée incurable 81

la peine, au profit de la «rééducation» et de la ‘

que les gens se soignent. » Et: «Vous me donnez


«réinsertion» sociale; dissolution d’un enseigne- quelques milliers d’individus neutres, mdeterm1nea
ment dont la structure a longtemps correspondu aux ‘

î Mon rôle, c’est de les déterminer, de les amener a


fins recherchées]. Par toutes les failles ainsi l'existence médicale.» Aujourd’hui, le but—{ n’est—il
ouvertes,
la volonté de guérir, franche ou camouflée, pas atteint, dépassé même? C’est l’existence tout
parvient '

à se glisser au premier plan. «L’âge médical entière qui est médicale, assurant ains1 au—dela de ses
peut
commencer», affirmait Knock voici plus de cin—‘ limites le triomphe de la médecine ‘.

quante ans. Nous y sommes. Un exemple entre mille, pris à dessein dans ce qui
_

Même ceux qui, aujourd’hui nombreux, dénon— g prétend vouloir échapper à l’emprise excesswe de
cent son emprise la confortent à leur insu. On parle, l’ordre médical. Veut—on « démédicaliser » l’approche
par exemple, en mimant le jargon qu’on récuse, de (les enfants -—- «ces demi—fous que nous tolétons
maladies « iatrogènes », a savoir induites ou parmi nous », disait Paulhan —, on les désigne comme
aggra—
vées par le traitement médical ou la consommation symptômes (du couple, de l’mconsc1ent familial).
de médicaments, mais c’est pour nous inviter à Veut—on « dépénaliser » la justice, on commence par
faire confiance aux médecins aux pieds nus — isoler en entité la délinquance juvénile, comme on
nos
anciens «officiers de santé» ou, tel Sganarelle, pro— parlait naguère de la « crise d’originalité », puis on la
mus médecins malgré eux. Ou encore, on nous traite —— mesures rééducatives, psychothérap1ques —
engage à prendre en charge notre corps, supposé comme un symptôme (de la société urbaine). Vio—
toujours menacé que chacun devienne pour soi « le
:
lence, drogue et désespoir? symptômes. Camps et
médecin de soi—même », quitte à multiplier les hypo— tortures? symptômes. Tout se passe commejsnles
condriaques! Car la «saine » autogestion de la santé pouvoirs inquiets, dépossédés de leur leg1t1m1te, s en
cède vite la place à l’autosoupçon « malsain » de ses remettaient au seul langage susceptible de faire
défaillances. .. Il semble décidément qu’on ne puisse l’unanimité, parce que reconnu comme naturel. Vite,
critiquer la médecine qu’au nom de plus de méde— Messieurs les docteurs, faites—nous, refaites—nous,
cine — une médecine toujours plus présente une société saine. On sait pourtant où cela mène, ou
qui
nous informerait à chaque instant, dans un check—up on devrait le savoir, à l’élimination des parias, à
incessant, de l’état de notre corps. Knock, là encore : la destruction des déchets. Mais qui nous guérira
«Vous comprenez, ce que je veux, avant tout, c’est de l’amnésie? Il est vrai qu’aujourd’hui, progrès
aidant, nos sociétés développées croient pouvoir se
l. L’école laïque et obligatoire était école de laïcité et
passer des recours à l’exorcisme ou au sacrifice du
d’obligations; la faute d’orthographe était faute; l’instituteur bouc émissaire. De bons mécanismes immunitaires
instituait le citoyen. Les « humanités » l’humanisaient, l’insé—
raient dans une tradition de culture. L’Université transmettait
le savoir universel, avec ses valeurs 1. C’est là, on s’en souvient, le sous—titre de la pièce
propres. Le tout s’est dejules
appelé Instruction publique puis Education nationale... Romains.
82 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une idée incurable 88

devraient suffire. L’immunologie, science pilote de Ï

|il comme
un élément à prendre en compte parmi
la politique. d'autres, qui importent bien davantage. Les effets
Cette invasion du modèle médical, on peut, rétros— ‘

«l'un traitement «bien conduitl» sont repérables


pectivement, la tenir pour acquise dès l’époque où la ." nrement : par l’examen, les tests de laboratoire. S’il
medecrne s assrgne, au—delà de sa fonction tradition— n‘y a plus guère de médecins pour parler de maladies
nelle de « secours », la tâche de prévenir le mal et de unaginaires, leur méfiance s’accroît quant aux guéri—
maintenir la santé, tâche dont le coût social serait, »

sons imaginaires, celles que viendraient attester les


tout compte fait, économiquement moins élevé seuls dires du patient: «je me sens renaître, Doc-
pour assurer le bon fonctionnement de la machine teur.» Oserai—je dire que les analystes se montrent
socrale‘. Et l’on peut considérer une telle mutation
parfois à cet égard moins exigeants? Prompts assuré—
Ï

comme antmeure a l’avènement et aux progrès de la »


ment à dénoncer la «fuite dans la guérison » si elle
médecine scientifique. Celle—ci ne fait que fournir ses wrvient en début de traitement, mais prêts aussi à
lettres de noblesse à un projet plus global de prophy— céder aux mirages du new beginning s’il s‘annonce à
lax1e et surtout d’autorégulation du corps social. Le lutin...
vœux sens de guérir — guérir, c’est garantir— trouve Le débat peut s’engager d’une autre manière,
enfin sa confirmation objective. plus discutable encore, et, elle aussi, toute prise,
«()ntrairenænt à ce qu’on affirme, dans le modèle
médical. Aux autres, dit—on, la guérison des symp—
Objection attendue, entendue en quoi un tel :
tômes, guérison fictive puisque ceux—ci ne manquent
tableau concerne—t—il les psychanalystes? Si l’obten- pas de réapparaître plus tard ou ailleurs, ou bien
t10n d’une guérison —— relative est l’exigence —
——-
guérison dangereuse, car, dans leur fonction d’amé—
absolue — du médecin, l’idée de guérison serait
nagement et de compromis, les symptomes ne se-
exclue du champ opératoire de la psychanalyse. La talent souvent qu’un moindre mal. A nous les
« guérison » viendrait, tout
au plus, en «bénéfice de modifications structurales renforcement du Moi ou
:

surcroît». Soit, mais la formule de Lacan, prise à la rastration symbolique. Alors qu'on croit marquer
lettre, est—elle aussi éloignée de la pensée médicale
par cette proclamation une opposition essentielle
qu’on le croit? Le médecin n’accorde, en effet, que vntre les visées de la psychanalyse et celles de la
peu de valeur —— c’est même ce qui le différencie du médecine —— ou des psychothérapies qui n’auraient
guensseur —— au sentiment subjectif de bien—être que pas su rompre avec elles —, on fait tout au contraire
peut eprouver son malade. Tout au plus l’appréciera— |t‘tour à une différence des plus classiques en méde—

] Cf. Michel Foucault, « La


politique de la santé au 1. On notera d‘ailleurs que Lacan a intitulé l'un de ses
xvm° srecle », m Les machines à guérir,
ouvrage collectif, Institut loxtes « La direction de la cure et les principes de son pouvoir»
de l‘Enwronnement, Paris, 1976.
(mots soulignés par moi).
84 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une idée incurable 85

cine celle du processus morbide et de l’éclosion de


:
type de raisonnement que celui qui conduit à invo—
la maladie, qui vient elle—même largement recouper quer une insuffisance rénale ou une hyperglycémie
celle du « terrain » et de l’« agent pathogène ».
,

(à cela près que celles—ci sont mesurables). La pensée


Faisons un pas supplémentaire en posant que, qui procède sur le mode du: cela renvoie à, et qui
dans le psychanalyste dévaluant par principe la guéri— assigne, en le désignant, un terme à ce procès 1, reste
son symptomatique, c’est le médecin qui parle, ce causale. Cela, quelle que soit la causalité invoquée, et
n’est pas le psychanalyste (ni le malade..) En méde- quel que soit l’ultime référent: instance psychique
cine, le symptôme n’est en effet qu’un signe, parfois ou traumatisme subi, relation d’objet ou fonctionne-
aussi arbitraire qu’un feu rouge; c’est un message '
ment mental, lésion organique ou altération du Moi,
envoyé, souvent tardivement, par l’organisme lésé ou fantasme originaire ou organisation libidinale.äOr, si
perturbé : un signal d’alarme. Sa manifestation n’a, la psychanalyse, dans l’exercice de sa méthode, garde
par conséquent, qu’une valeur indicative, suscep— toutes ses chances d’échapper à cette objectivation
tible d’orienter le diagnostic ; de même, sa dispari— qui conduit nécessairement à réduire le symptôme

tion n’implique pas que le processus morbide n’est à une expression seconde d’un processus ou d’une
pas toujours à l’œuvre. Aussi bien la sémiologie ne structure, elle risque aussi, quand elle s’engage dans
fait—elle dans le cours des études médicales qu’intro- la voie de la théorie, de se trouver, comme malgré elle,
duire àla pathologie. En psychanalyse, au contraire, modelée par le discours causal. Il n’est pas facile de
le trajet inventé par la formation du symptôme est ‘

penser autrement que dans ces termes ceci (superfi-


:

l’essentiel. Le modèle du symptôme est offert par le ciel, visible, trompeur) renvoie à cela (profond, caché,
rêve. Le sens n’est pas à chercher dans une opposi— su par l’Autre). Pourtant la «pensée» psychanaly—
tion entre contenu latent— vrai —— et contenu mani— tique n’advient que si la rupture avec cette pensée—là
feste — trompeur —, mais dans un tissu psychique. —— qu’elle soit médicale,
philosophique ou psycholo—
Comment s’est fabriqué ce rêve—ci, ce symptôme—ci? gique — réussit à s’effectuer. Il y a des interpréta—
La réponse n’est ni à un bout ni à l’autre de la chaîne tions symboliques ou génétiques qui restent prises
des représentations mais tout au long, dans ce qui dans le moule causal.
vient insister et s’entrecroiser.
L’emploi d’un même mot — symptôme —— est L’autre malentendu auquel je faisais allusion se
donc ici porteur d’un double malentendu. Il convien- laisse alors mieux saisir. C’est par une sorte de
drait d’abord de s’assurer de la réalité que désigne concession aveugle au modèle médical que nous
en psychanalyse le terme de symptôme ; ensuite, de avons construit et que nous utilisons une sémiologie
ne pas se borner à transposer une causalité orga— construite sur les mêmes présupposés. Quand nous
nique en une causalité psychique. Dire d’un névrosé
qu’il est malade de son imago maternelle ou d’un 1. Ici le terme convient car il y a bien imputation du mal à
surmoi trop impérieux, c’est à l’évidence le même un agent.
86 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une idée incurable 87

disons, par exemple, que tel patient souffre de pho— Très vite, Freud découvre les bénéfices de la mala—
bies ou d’obsessions, s’agit—il là de ses symptômes, die. Très tôt aussi se fait le constat que le névrosé
qu’il a effectivement produits, ou de ceux que produit tient plus à sa névrose qu’à lui—même. La première
le savoir? C’est, à mon sens, faute de percevoir ce génération d’analystes était d’ailleurs plus attëntive
qu’est le symptôme en psychanalyse que depuis des que nous ——-
qui voyons dans l’aveu de souffrance
années l’on nous rebat les oreilles de la rareté une condition nécessaire à l’engagement d’une cure
des névroses symptomaüques et de la multiplication —- à la prime de plaisir offerte par le symptôme et,
des « névroses de caractère » et des « troubles narcis— par conséquent, elle se montrait plus soupçonneuse
siques ».je dirais plutôt que les névroses a—symptoma— quant au vœu, mis en avant par le patient, d’en être
tiques, cela n’existe pas pour le psychanalyste. Une délivré. Reconnus donc d’emblée, la résistance au
névrose ne donne pas toujours de symptômes à voir changement et l’intensité des fixations, le «plus de
d’entrée de jeu, elle en donne nécessairement à jouir» dans la souffrance et le caractère exception—
entendre. L’existence de symptômes transitoires, appa— nel des sublimaüons réussies. Freud, sur tout cela,
raissant et disparaissant au cours de l’analyse, a, à cet n’a pas le moindre doute, pas la moindre illusion,
égard, une valeur démonstrative pour tout symptôme. mais cela ne l’empêche nullement d’inventorier les
Curieusement, alors que chacun aujourd’hui se «perspectives d’avenir de la thérapeutique analy—
plaît à reconnaître le « noyau de vérité » du délire et tique» (1910) ou d’en tracer, un peu plus tard, les
la «tentative de guérison» qu’il représente, on les «voies nouvelles » (1918).
méconnait dans le symptôme névrotique. Oui, il est Tout change avec la rencontre insistante de la
grand temps de « réhabiliter» le symptôme! «réaction thérapeutique négativel» et avec l’intro—
duction, dans la clinique, de la pulsion de mort. Le
«tournant» n’est pas en effet purement théorique,
comme on a toujours tenté de le croire, il est cli—
Tant que Freud, tant qu’un psychanalyste recon- nique : l’affaire « tourne mal ». Ce n’est pas que tout
naissent dans le principe de plaisir la seule règle allait auparavant comme on eût pu le souhaiter
des échanges intrapsychiques, la guérison peut bien mais, tant bien que mal, ça pouvait s’arranger, de
faire problème, mais non aporie. La situation reste, transaction en marchandage, de déplacements en
en définitive, la même qu’en médecine où la guéri- remaniements. Si l’amour médecin n’arrivait pas
son est constamment sous—entendue sans avoir à toujours à guérir de l’amour, à tout le moins la cure
être prise pour objet de réflexion. C’est seulement
quand le principe de plaisir est dépossédé de sa sou— 1. Expression qui, à elle seule, devrait ébranler ceux qui

veraineté — att—delà, il y a plus fort — que la ques— tirent parti de la dénonciation par Freud du zèle et de l’or—
gueil thérapeutiques pour en conclure qu’il n’était pas inté—
tion de la guérison ne peut plus être éludée. C’est ressé par le bénéfice de la guérison. Soulignons donc chaque
quand on ne peut pas guérir qu’il faut guérir. mot réaction ; thérapeutique; négative.
:
88 Se trouver ou se perdre dans le négatif Une idée incurable 89

pouvait se solder par un «compromis» de santé que le désastre est non seulement accompli mais
moins « coûteux » que le compromis névrotique : on ‘

contagieux.
restait dans les limites d’une économie libérale...
Mais la conception d’un masochisme originaire, Le désir de guérir n’est pas toujours aussr‘2massive—
précisément introduit comme « problème écono- ment sollicité mais il n’est jamais absent d’une cure
mique », et surtout la rencontre d’une force qui fait analytique. Simplement, il y est mis entre paren—
du négatif de l’inconscient une puissance d’antivie, thèses, tant que l’analyse marche, c’est—à—dire satisfait
un désir de non—désir, une telle butée ne vient—elle notre idée de l’analyse. Je ne crois pas, contraire—
pas interdire toute possibilité de guérison, quel que. ment à ce qui se dit ici et là, que l’analyste ne doive
soit le contenu qu’on lui donne? rien attendre, rien espérer. Ne rien désirer, qu’est—ce
Un médecin qui croirait, mordicus si j’ose dire, àla sinon désirer n'en? Et c’est bien là le plus irrésistible,
prévalence de la pulsion de mort n’aurait plus qu’à le plus inépuisable et, littéralement, le plus confon-
changer de métier. Il y a des analystes, surtout améri— dant, des désirs. Je ne crois pas non plus que la réac—
cains, pour aboutir à la même conclusion, et c’est tion thérapeutique négative, s’il est vrai qu’elle
pourquoi, de la pulsion de mort, ils ne veulent pas prend appui sur la pulsion de mort, doive conduire
entendre parler. Et pourtant, je l’avançais à l’instant, ce l’analyste à reconnaître sa tâche comme impossible.
sont précisément les patients les plus soumis à ce que

Car, dans les analyses les plus paisibles, la mort est


j’ai appelé ailleurs le travail de la mort —— la mort au opérante. Elle n’a pas qu’un masque. Ses manifesta—
travail dans le corps psychique1 — qui sollicitent le tions les plus évidentes — la perte, le deuil, les mas—
plus «vivement» le désir de guérir, alors même que sacres —- la localisent et l’évacuent au—dehors, comme
nous pensions ne pas y être assujettis. Cela peut événement accidentel ou comme issue fatale.
prendre bien des formes : de la réparation (il y a des Freud, lui, bien avant d’invoquer explicitement
trous partout) au holding (si je ne le tiens pas, il s’ef-_ Thanatos, la situe au—dedans de nous—mêmes il l’in—
:

fondre) , de la construction du fantasme (c’est fragile, , tériorise. De cela, nous ne sommes pas prêts de nous
fait de pièces et de morceaux épars) au fantasme. remettre. Mais, tant que vie et mort restent unies
d'une mise au monde (il n’est pas vraiment né, pas né (l’union des pulsions), le terrain de la psychanalyse
àla vérité), voire d’une résurrection (on l’a tué, anni— ne risque pas d’être miné ou laminé. C’est leur
hilé, rendu fou). Que l’analyste cherche par là à se désunion qui inaugure le « déchaînement » de la pul—
protéger, à ne pas se laisser gagner par les opérations . sion de mort. Il n’y a plus alors entrelacement ou
violemment destructrices ou malignement corrosives Chiasme, mais bipartition, clivage. Le vouloir guérir
de la mort au travail, c’est sûr. Mais c’est aussi, à mon vient réagir ——je dis bien réagir, non pas répondre —
sens, heureux. Autrement, il ne ferait que confirmer au vouloir mourir. L’« acharnement thérapeutique »
… on l’oublie quand on le dénonce — ne vient en
1. Cf. Entre le rêve et la douleur, Gallimard, 1977. effet que faire écho à la violence partout présente des
90 Se trouver ou se perdre dans le négatif

appareils à détruire: arsenal contre arsenal. Cela


pour l’individu comme pour la collectivité.
Quel serait aujourd’hui l’archétype du trépas, du
« passage »? Pas de temps perdu : directement, de la
salle de réanimation au crématorium, de la survie à
la sous-mort. On peut voir là l’image inversée d’une
NON, DEUX FOIS NON
Tentative de definition et de démantèlement
sous—vie, et d’une sur—mort
que notre temps excelle de la « réaction thérapeutique négative»
pareillement à administrer.

Il y a une ambition de guérir qui est àla fois défi et


soumission à la mort, maître absolu dont le dernier Un récent congrès affichait à son programme:
mot est le silence. Le désir de guérir chez le psycha— «Nouvelles perspectives sur la réaction thérapeu-
nalyste ne saurait trouver là sa source. Faut—il pour tique négative1 ». Intéressant signe des temps. Car les
autant le mettre à mort, ce désir qu’anime précisé— psychanalystes ne parlent guère de réaction théra—
ment non le déni de la mort mais le refus de la mise peutique négative et la littérature sur la question est,
à mort, qu’elle soit prise en charge par la réalité
par comparaison à la masse des publications, relative-
psychique ou par la réalité extérieure, souvent d’ail— ment rare. Mais ils s’interrogent de plus en plus sur
leurs singulièrement propres à se relayer? On peut les limites et l’efficacité du traitement, sur la valeur et
préférer le mettre à nu et peut—être alors découvri— la stabilité de ses résultats. Pour un peu, ils ne ren—
rons—nous qu’on se guérit de bien des choses plus contreraient plus, à les croire, que des «cas impos—
facilement que de l’idée de guérison. sibles ». Et, plus encore, ils doutent de la pertinence
de leurs modèles par rapport aux ressorts effectifs
de la cure. Comme si l’expérience venait moins
« contredire?» la théorie —- contradiction où l’on

peut trouver la promesse d’un remaniement, d’un


affinement de la conception première — que la

1. Troisième Conférence de la Fédération européenne de


psychanalyse, Londres, octobre 1979. Les communications pré—
sentées à cette conférence ont été publiées dans le Bulletin
(n0 16) de la Fédération.
2. Allusion au titre d’un texte de Freud: «Communication
d’un cas de paranoïa venant contredire [mes italiques] la théo—
rie psychanalytique ».
92 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deux fois non 93

« négativer ». Comme si c’était


une nécessité interne . ‘est qu’il afait, c’est qu’il m’afaz‘tune
réaction théra-
de leur science, toujours plus « civilisée » ou sophisti—. peutique négative » (comme dirait une mere de son
quée, que d’être indéfiniment contestée, voire tenue n d‘amt qui, pour la retenir, obtenir son amour, susc1—
en échec — mais sourdement, sans éclat specta-' lv1'l’inquiétude, ou, pourquoi pas, par vol“onte mau—
culaire — par leur expérience, toujours plus décon- vaise, choisirait de se nuire d’abord à lui—même).
certante et, à sa manière, souvent discrète, plus Alors que l’analyste était endroit d’attendre de
«sauvage» que naguère. De sorte qu’on pourrait Li
cure, en fonction du travail d’élucidation accom—
aussi bien juger que la réaction thérapeutique néga— pli, un changement libérateur, c’est l’inverse qui
tive est devenue, comme je l’ai entendu dire,
un. ne produit: retour, voire aggravation, des
symp-
concept anachronique — dans la mesure où il s’atta— tômes anciens, ou même production de symptomes

cherait trop au manifeste, figerait dans l’absolu


nouveaux; recrudescence des conflits; proclama—
d’un rejet un temps du processus — que soutenir: mm d’une souffrance définitive : le pire est toujours ‘

l’inverse, à savoir qu’elle diffuse dans tout le


corps de sûr... Le patient, dit—on alors, «préfère» sa souf—
la psychanalyse en crise. lmnce à la guérison. Peut—être vaudra1t—il}mreux
On notera d’emblée que c’est dans les milieux où
le souci thérapeutique a été le plus mis en avant — penser qu’il ne veut pas échanger la totahte de sa
souffrance, comme si ce mal était son bzen propre,
aux Etats—Unis où le titre de médecin est exigé
,

les psychanalystes par contre une amélioration même partielle qui repré—
pour pratiquer l’analyse —— que ‘

senterait pour lui avant tout une réponse à l’attente


cette crise, venant après le succès que l’on sait, est «le son analyste, la satisfaction du vœu
trop ev1dent
la plus visible on préfère recourir à des «le celui—ci, la soumission à son exigence: tu dOIS
:
thérapies
plus brèves, plus efficaces et surtout prometteuses de rhanger. Plutôt rester malade que tomber guéri. La
positif (adaptation, sentiment de bien—être, épa—‘ «
hute, ou la rechute, préserverait de la perte.
nouissement, créativité). Vient alors le temps de la
désaffection, de la réaction négative à la psychana—
lyse, dont rien n’assure qu’en France, sous l’efferves- On sait que c’est dans un texte que beaucoup tien-
cence apparente, nous soyons préservés. nent pour « testamentaire » et comme definissant
j’ai dit qu’on parlait rarement aujourd’hui de encore le cadre de notre problématique actuelle que
réaction thérapeutique négative. Quand on le fait, Freud vient buter et comme baisser les bras devant
c’est en général : cette force qui se défend par tous les moyens contre
1° pour constater l’impasse,
pour donner une la guérison et qui veut absolument s’accrocher a la
explication toute verbale à l’échec du traitement; maladie et à la souffrance » on dirait qu’il a, tout
1
:

2° plus spécialement quand cet échec survient


ou
s’accentue influe;
3° pour l’imputer au patient : « Si
1. «Analyse finie et analyse indéfinie », 1937, G. W., XVI; S.E.,
ça a mal tourné, XXIII ; trad. franç. in Résultats, idées, problèmes, Il, P.U.F., 1985.
94 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deux fois non 95

compte fait, trouvé plus fort que l’analyse. Triomphe tique») qui ne mérite d’être interrogé et analysé
alors la métaphore militaire. « Tout se passe comme comme un symptôme, dans la mesure où celui—ci est
si la victoire devait rester aux bataillons les plus susceptible d’offrir une « prime de plaisir».
forts]. » C’ est le Napoléon de Waterloo, et non le 3. Plus tardivement, la théorisation nouvelle du
Bonaparte du pont d Arcole, constatant, avec réa— sentiment de culpabilité que permet la seconde
lisme plus que par pessimisme: « Les gros bataillons (opique des instances offre une explication quasi
ont toujours raison. » arithmétique de la souffrance —— déplaisir pour un
Il y a là, en apparence, un aveu de défaite, presque système, le moi; plaisir pour un autre, le surmoi ——
de déroute, en tout cas un accent de renoncement (‘t, par là, une possibilité de définition relativement
qui ne peut que surprendre au premier abord. En précise de la réaction thérapeutique négative. Freud
effet, Freud ne manque pas d’instruments pour voit en effet dans celle—ci une expression détournée
l’apprivoiser, cette force, à tout le moins pour les de l’emprise exercée par le surmoi : «Ce sentiment
contourner, ces gros bataillons. Rappelons quelques de culpabilité est muet pour le malade. Il ne lui dit
jalons: pas qu’il est coupable. Le sujet ne se sent pas coupable
1. La satisfaction libidinale trouvée dans le symp— mais maladel. »
tôme —— si pénible qu’en soit le vécu, si invalidante's 4. La perspective économique adoptée pour
qu’en soient les conséquences — et dans le fantasme éclairer le paradoxe du masochisme — du plaisir
sous—jacent a été presque d’emblée reconnue, avec trouvé dans la douleur, du « il jouit là où il souffre:2 »
le bénéfice secondaire et surtout primaire qui s’y ——
permet de franchir un pas supplémentaire: le
attache. C’ est même sous la condition de ce présup— masochiste cherche à maintenir à tout prix, et le
posé—là: sous la plainte patente, entendre et repérer prix est parfois très élevé, une certaine « quantité de
laJou1ssance secrète, que s’effectue toute analyse. souffrance ». Il peut alors trouver dans la situation
2. Corrélativement, la «fuite dans la guérison » a analytique de quoi lui garantir cette possibilité;
été tenue pour suspecte, bien plus suspecte même celle—ci devient le lieu d’élection d’une plainte sans
que son symétrique la «fuite dans la maladie » qui a fin ou d’un procès perdu d’avance.
sur la première l’avantage de témoigner de l’actuali— 5. En invoquant enfin un «besoin de punition »,
sation du conflit. ce n’est pas seulement l’autre face du sentiment de
Il n’est pas jusqu’au désir de guérison chez le culpabilité qui est désignée mais — dans un mouve—
patient2 (et chez l’analyste, pris de «zèle thérapeu- ment d’intériorisation progressive si caractéristique

]. S. Freud, Le mal et le ça, G.W., XIII, p. 279; S.E., XIX,


1. Ibid
|). 49; trad. franc., in Essais de psychanalyse (éd. Payot), p. 207.
2. Cf., par exemple, l’article de H. Nunberg, « Du désir de (Mes italiques. )
guérison » (1925), traduit dans le n° 17 de la Nouvelle revue de 2. ]. Laplanche, Vie et mort en psychanalyse, Flammarion,
psychanalyse. |971, p. 177.
96 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deux fois non 97

de la pensée freudienne1 — une réalité inscrite dans "

l’avènement de structures plus souples ou plus diffé—


le registre pulsionnel ou, mieux, dans l’ordre vital. renciées mais essentiellement la répétition du même,
Car Freud parle ici de besoin (Bedüvfnis), non de tout orientée par l’attraction, mortelle, de ‘la mort.
pulsion (Trieb). Le choix du terme est d’autant plus Les psychanalystes ne s’en sont pas encore remis
significatif que Freud s’est toujours refusé à recon— quand ils ont rencontré l’obstacle constitue par cette
naître — à l’encontre de jung et, plus tard, de tant _,
loi du retour dans leur champ propre et non plus au—
d’analystes anglo—saxons l’existence d’une quel—
-——
dehors, sous la forme, par exemple, d’une névrose
conque poussée naturelle vers le développement ; de destinée. Au—delä des régulations qui assurent le
(Entwicklungstfieb) qui permet d’assimiler la com- jeu du plaisir et du déplaisir, c’est ce qu’on pourrait
plexité du psychisme à la maturation progressive ‘

appeler un principe d’agonie — de jouissance et_de


d’un organisme et qui fonde par conséquent l’idée ,

douleur — qui est à l’œuvre. Quand un tel punc1pe


classique (préanalytique) de guérison rétablir l’in— :
règne, cessent d’être valables les lois de l’économie
tégrité, l’équilibre et l’harmonie supposée du vivant. libidinale et narcissique qui règlent le fonctionne—

C’est au contraire une force, et même un principe ment névrotique de bon aloi lois qui sont au
—-—

d’antivie, que Freud inscrit au cœur du vivant fond reprises par Freud de l’économie libérale. On
humain: scandale de la pulsion de mort, qui est comprend que, du même coup, l’obtention d’un
aussi celui de l’inconnu2 —— de ce qui ne se laisse pas '

compromis de guérison cesse aussi d’appara1tre, au


connaître, pas entendre, pas saisir. Nulle maîtrise, regard d’un tel principe de jouissance—douleur,
nulle prise possible, sur ce qui exerce sur nous l’em— comme moins « coûteuse » que le compromis nevro—
prise la plus forte.
,

tique. Le calcul des coûts, l’estimation des bénéfices


Que nous annonce Au—delâ du principe de plaisir? È
n’interviennent plus. «Peu importe ce que ça me
Que, si «programme» biologique il y a, le pro— coûte, ce que ça vous coûte», semblent nous dire
gramme en question n’assure nullement la matu—
'

certains patients, « pourvu que ça dure ». La logique


ration, ni la production du nouveau, ni même du déplaisir—plaisir paraît céder la place à, ou être
totalement recouverte par, une logique du déses—
]. Cf.J.-B. Pontalis, «Le travail de la mort », op. cit. poir — qui met au désespoir notre logique, tant celle
2. Rappelons ces lignes d’«Analyse finie et analyse indéfi- '.
du processus primaire que celle du processus secon—
nie » : «C’est à juste titre que nous avons attribué cette force claire.
[qui s‘agrippe entièrement à la maladie et aux souffrances] au ; Nous nous trouvons donc confrontés, au terme de
sentiment de culpabilité et au besoin d’autopunition et que ce survol, auparadoxe suivant plus la théorie paraît
:

nous l’avons située dans les relations du moi avec le surmoi. à même de
Mais il ne s’agit là que de la partie liée psychiqummt prendre en compte la réaction théra—
par le sur— «; peutique négative, mieux elle est armée pour en
moi et qui devient ainsi connaissablz; d’autres éléments de la 0

même force doivent — libres ou non — jouer on ne sait où. » venir à bout, plus celle—ci nous désarme, plus elle
(Mes italiques). se présente comme une force irréductible, et même
98 Se trouver ou se perdre dans le négatÿ‘ Non, deuxfm‘s non 99

comme un noyau d’être insécable, qui non seule— '

un certain refus de la féminité‘... Cet échec


—«-xes,
ment échappe aux prises de l‘interprétation mais succès, Freud l‘analyse… avec succès et
«l.-vant le
tient en échec, dans ses racines et sa finalité mêmes,
}

; .m‘(‘ la passion d’un détective sûr de déjouer les


l’analyse : l’analyse rencontre en elle—même ce qui la unes de l’adversaire, mais, curieusement, il‘l’analyse
nie. Sa fonction est en effet de délier des
_

représen- '
um des cas de fiction, empruntés à la dramaturgie,
tations mais pour les lier autrement (en ce sens, :
«lnnc déjà représentés par des mots et figurés par
elle prend bien le parti d’Éros, qui déconcerte à
une action dramatique (le scénario œdipien). Quand
"

coup sûr mais pour animer des concerts plus sub- « ‘est lui qui échoue, dans sa pratique, quand la ste-
tils) ; ou encore elle vise à ce
,

que la représentation nlilé atteint l’analyse elle—même, qui constate son


et l’affect se rejoignent, là où ils sont disjoints. Or, Impuissance à engendrer du nouveau, alors c’est
voici qu’elle rencontre, au négatif et comme incar—
une autre affaire.
née, cette fonction de déliaison; voici que la liaison D‘où un étrange renversement qui s’opère au .

entre des signes n’est plus qu’un lien — de haine,


,
sein
même de la pensée freudienne. Renversement qui
'

d’amour? on ne sait plus — entre deux corps. Mais ««…duirait presque à poser la question dans l’autre
Eros n’est pas au rendez—vous. Nous sommes passés ;
wns: comment donc des effets positifs, qui ne
du côté des machines à détruire. seraient pas trompeurs, peuvent—ils être obtenus par
l'analyse? Si je reconnais dans la pulsion de mort,
«mnme y engage le dernier Freud, l’essence meme
Freud a su reconnaître et déchiffrer le symptôme |||! pulsionnel, je n’ai plus qu’à fermer boutique,
de ceux qui échouent devant le succèsl, dans le «lisait (légèrement ou lourdement, c’est selon)

moment même où leur désir (conscient) allait trou— l’nuteur de Gué1‘ir avec Freud.
ver sa satisfaction. De celles plutôt, car il s’appuie Mais ce renversement est aussi un retour, un
dans son article de 1915 sur le cas de deux femmes, wtour à une pensée médicale qui paraît être réhabi—
lnlée dans le temps même de l’échec — devant le
Lady Macbeth et Rebecca West, et, notons—le, de
deux femmes stériles, référence où l’on peut voir un wccès —— de l’analyse. L’expression de «réaction
effet d’« avant—coup », si l’on songe thérapeutique négative », toujours employée par
que le « roc » qui Freud entre guillemets, comme si elle éta1t emprun—
fondera, en dernière instance, la réaction thérapeu-
lÔe à un autre vocabulaire
tique négative, ce sera précisément, et pour les deux que le sien2, témoigne
<‘hez ce «médecin malgré lui» (le mot est de Leo
1. On trouvera la traduction française du
texte qui porte ce
titre dans « Quelques types de caractère rencontrés dans le tra— Il. finie... », art. cité.
Cf. «Analyse
vail psychanalytique », in L’inquiétante étrangeté et ,
autres essais, n’ai pas réussi à trouver à quel courant de la medecine
je
.
2.
Gallimard, 1986. du temps se rattachait l’expression.
100 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deuxfois non 101

Stone1) d’un mouvement de rabattemmt sur la visée tique pour éclairer en retour des phénomènes
thérapeutique qui lui fait poser la question: pour— . relevant d’autres champs. La défense, elle, est un
quoi le malade réagit—il négativement à un traite— concept biologique, transposé par la psychanalyse de
ment justement prescrit et correctement conduit? \

l’organisme àla psyché Il en résulte ceci:


Les réponses, nous l’avons vu, ne manquent pas \ ]0 Alors que les mécanismes de défense peuvent
mais Freud en limite toujours plus la portée. En être compris comme des habitus, plus ou moins bien
bref, il ne reconnaît pleinement la « représentation— intégrés au fonctionnement psychique1 et, comme
but» du médecin et du malade — ils partagent la tels, attribués à l’individu, la résistance est l’effet
même guérir — que dans le temps où elle est radi—
:
d’un processus auquel sont soumis l’analyste et son
calement mise en défaut. patient, le patient et son analyste.
C’est la fameuse formule de Bichat sous sa forme \
2° Alors que la défense, mode de comportement
inversée. Loin que la vie puisse être définie comme , psychique, est globale et donc relativement indiffé—
l’ensemble des forces qui résistent à la mort, c’est la rente à ce qui, dans sa singularité, la déclenche (il
mort, dans sa figure concrète de répétition insis— «

y a danger, mais en quoi consiste le danger, elle


tante du « démoniaque », qui résiste à la vie! l’ignore), une résistance est toujours ponctuelle, à
l’instar d’un refoulement.
3° Dans la mesure où elle s’oppose à l’émergence
je viens d’utiliser le terme de résistance. On est d’une représentation ou d’un affect, une résistance

tenté, pour cerner ce qu’il en est de la réaction thé- est interprétable et n’est interprétable que si la repré—
rapeutique négative, de prendre appui sur la distinc— sentation et l’affect en question sont désignés par
tion entre défense et résistance. Cette distinction est l’analyste. En revanche, on n’interprète pas une
assurément difficile à mettre en œuvre dans la pra— _ défense, on la constate (quitte d’ailleurs à la renfor—
tique « Il se défend », «il résiste » sont couramment
:
cer) ou on la met au jour quand elle est inconsciente.
utilisés comme équivalents. Pourtant elle est théori— , Il n’y a pas alors analyse au sens psychanalytique du
quement repérable et opérante. Une résistance est terme -—- à savoir déliaison de la représentation et de
suscitée par le mouvement de l’analyse, qu’elle soit la chose signifiée ——-mais, dans le meilleur des cas,
extérieure — résistance culturelle, philosophique, analyse au sens cartésien. Ce qu’on appelle abusive—
médicale, psychiatrique — ou intérieure. 11 y a résis— "

ment analyse des mécanismes de défense peut favori—


l
tance à, dans et par analyse Autrement dit, même si ser l’insight, assurer une prise de conscience du
le mot n’a pas été inventé par la psychanalyse, l’expé— '

rience de la chose est assez spécifiquement analy— 1. Cf. ce


passage d’ «Analyse finie… » « Personne n’utilise
:

tous les mécanismes de défense, seulement quelques—uns


Ceux—ci se fixent dans le moi et deviennent régulièrement des '

1. L. Stone, The Psychoanalytic Situation, International Uni- modes de réaction de son caractère, des institutions » (Mes ita-
versities Press, 1961. liques.)
102 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deux fois non 103

fonctionnement psychique mais ne saurait induire «It‘sillusions, on voit mal ce qui pourrait nous conve—
d’effets de sens. nir. Mais n’est—ce pas là simplement méconnaître le
Or, à quoi assistons—nous et participons—nous depuis Mitqu’il n’y a d’analyse effective, c’est—â—dire d’ana—
des années sinon à une assimilation croissante de la qui engage aussi l’inconscient de l’analyste, que
lvse
résistance aux défenses? Car c’est une longue his— wlle qui nous porte aux limites, dans une épreuve
toire que je ferais volontiers remonter au texte pré— |le limites de l’analyse et de nos propres limites?
curseur de Karl Abraham dénonçant «une forme Aussi bien les analystes doivent—ils en être convaincus
particulière de résistance à la méthode analytique » puisque seuls leurs « cas difficiles », leurs « cas impos—
(1919) ‘. Nous voyons basculer l’interprétation, pro— “bles » leur donnent à travailler, à théoriser, à
prement analytique, des motifs d’une résistance vers «Wire: sur ce point les témoignages sont conver—
l’abjectivatz‘0n des défenses — l’invocation d’une gents; peut—être même leur permettent—ils de vivre
«résistance permanente » ou d’une «résistance à la pomme analyste ce qu’ils n’ont pas rencontré comme
découverte des résistances» permettant le passage. patient tout au long de leur propre analyse.
C’est ainsi que nous procédons à une recension, tou— La multiplication actuelle des tableaux cliniques
jours plus large et raffinée, de « types de personna- wrait sans grande conséquence si elle ne risquait de
lité » qui seraient par nature réfractaires à l’analyse :
produire l’effet suivant : quand nous faisons dériver
névrose de caractère (la « carapace » reichienne), notre découragement ou notre impuissance d’une
personnalité as ijî « défaut fondamental », « faux morphologie de la réalité psychique de nos patients,
self» .. L’on remarquera que c’est toujours en termes
. nous nous comportons comme ceux d’entre eux qui
déficitaires(carence fantasmatique, manque d’élabo— unputent leur état de misère intérieure à une réalité
ration psychique, etc.) que sont appréhendées ces mciale ou familiale qui serait trop ceci ou pas assez
structures. Et la liste s’allonge chaque jour voyez les : «ola. Nous nous défendons alors, les uns et les
« anti—analysants » de joyce McDougall, les « intrai— .tutres, par la réalité; qu’elle soit qualifiée de psy—
tables » de Nathalie Zaltzman ou, plus récemment, «
nique ou de matérielle, de sociale ou de corporelle
les « analysants parasites », qui ne savent ni donner ni ne change rien à l’affaire dès l’instant où nous nous
recevoir, de Micheline Enriquez. Or, comme, dans le |Ôférons à la réalité invoquée comme à une cause.
même temps, on nous serine que les indications clas— Nous restons sous l’emprise du discours causal avec
siques sont devenues introuvables et que d’ailleurs, lequel pourtant la méthode psychanalytique a dû
les trouverait—on, elles nous vaudraient les pires
rompre pour ouvrir sa voie propre.
Revenons à la réaction thérapeutique négative
]. je dis «précurseur» car bien des traits dont on crédite
volontiers la psychanalyse contemporaine sont déjà tracés qu’en fait je n’ai pas quittée en évoquant la réaction
d‘une main ferme par Abraham : la soumission apparente à la :les analystes face à ceux qui font ainsi échouer leur
règle du « tout dire », l’identification à l’analyste tenant lieu de méthode sur un « non ». Aujourd’hui, la notion dans
transfert, le défi, l’envie et surtout le narcissisme. sa spécificité paraît s’être dissoute. Le fait est qu’à
104 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deuxfoz‘s non 105

force d’être reconnue partout elle ne se laisse pl .


négative. Sous les mêmes mots, parlerait—il d’autre
localiser nulle part. Elle ne désigne plus rien. Ell
rhose? Appliquons à la théorie la règle d’or de la
m’identifie plus un événement psychique méthode c’est là où il y a butée, contradiction ou
rable. Même les fins d’analyse considérées
rep :

des échecs seront plus volontiers comprises


comm oubli, là où il y a «expérience négativä» que fait
par ra signe... quoi? Disons globalement pour l‘instant le

port aux particularités du transfert et du contr tenu à l’écart, ce qui, n’étant pas véritablement
transfert — hypothèse que confirme souvent un '

inséré dans l’« enveloppe théorique1 », fait alors


seconde analyse —- que comme réaction thérapeu' massivement retour dans le corps de l’analyse. Avec
tique négative. ‘

la réaction thérapeutique négative, tant dans la


Alors, mauvais concept, la réaction thérapeutiqu ..1 lhéorie que dans la cure, les résistances font masse.
négative, qui ferait référence à des organisations psy_
chiques très diverses, engloberait des mouvemen "
psychiques hétérogènes, sans en rendre compte ni Réaction thérapeutique négative une seule expres—
:
les discriminer, et qui surtout accentuerait le glisse£
sion, trois termes toujours accolés. Trois termes dont
ment que j’ai noté de la résistance à la défense.“ chacun a son histoire (longue) et sa charge séman—
Concept à évacuer? tique (lourde). Il peut être utile de commencer par
Pourtant l’émergence répétée d’un terme, chez.
_

les séparer: du démembrement de la notion, on


Freud, et scandant des temps éloignés de sa pensée‘,
peut escompter un démantèlement de la chose.
ne peut laisser indifférent. Freud aurait—il « oublié », Arrêtons—nous d’abord un instant sur le mot de
quand il paraît ainsi s’avouer vaincu devant la force réaction. jean Starobinski a montré que c’était un
de ce qu’il nomme réaction thérapeutique négative, terme tard venu 2. Action—Passion, tel est en effet le
une de ses toutes premières définitions de la rési "

couple d’opposés qui prévaut Jusqu’au xyn° siècle a


tance: « Ce qui fait que le malade s’accroche à sa" partir duquel l’emploi du terme de réaction varap1—
maladie et, par là, lutte contre son rétablissement2 » ? (lement se généraliser avec l’idée admise de l’inter—
Définition d’autant plus remarquable qu’elle est
dépendance de toutes choses. Aucune action ne
amenée pour indiquer la supériorité de la méthode
pouvant échapper à une action en retour, il \en
analytique sur l’hypnose qui, elle, ferait l’économie résulte, écrit Starobinski, que « s’efface le prmlege
de l’épreuve de la résistance. Or les termes de cette
ontologique par lequel un agent est plus noble qu’un
définition sont ceux—là mêmes auxquels il recourra patient [. . .] l’agent pâtira à son tour. Passw1te et acu—
plus tard pour invoquer la réaction thérapeutique vité sont l’une et l’autre transitoires». On sait que

1. On trouve l’expression de «réaction


négative» dès 1910 "

dans L'homme aux rats.


2. S. Freud, «De la psychothérapie» (1905), G.W.,
1. Le mot est de François Gantheret.
V; S.E.,» 2. Cf. ]. Starobinski, «Réaction. Le mot et ses usages», in
_

VII ; trad. franc. in La technique psychanalytique, P.U.F '

., p. 14. Confrontations psychiatn‘qaes, n° 12, 1974.

FE BlBL10TECA
UNICAMP - —
106 Se trouver ou se perdre dans le négatif 107
Non, deuxfois non

Newton formulera dans un langage quantitatif cette prête, de support d’un transfert, s’estompe, ou, réci—
intuition globale de l’interdépendance : «A toute proquement, que l’analysé est, au—delà des mots
action est toujours opposée une réaction égale. » Ou qu’il peut dire, tout occupé à exercer pne force
encore . « Les actions réciproques de deux corps l’un .u‘live sur —— généralement contre —— l’ai‘1alyste en
sur l’autre sont toujours égales et dirigées en sens '

personne. Nous sommes alors dans le registre de


opposé1.» l'.igir même si cet agir n’est porté que par des mots.
Nous avons fini par oublier, avec l’extension très (Jette dimension de l’effet du discours sur le psy—
large qu’a prise un temps le terme de réaction en (hisme et sur le corps de l’analyste est certes pré—
médecine, qu’un « ré—agir » est réponse à un « agir » wnte dans toute analyse. Elle y est même, à mon
antérieur. Ils forment couple. Un couple bien plus wns, nécessaire, mais à condition de ne pas y être
étroitement lié que celui de l’action et de la passion, |)révalente et surtout d’avoir valeur d’indice, de
un couple porteur d’images de réciprocité, de symé— point de départ pour une élaboration psychique.

trie, d’interaction sans médiation. Il ne s’agit plus ici Mais qu’élaborer quand toute la relation analytique
:
d’une paire d’opposés (passion contraire logique
de l’action) mais d’une «paire compensée» dont
n'est plus que rapport de forces? Là où les «gros
bataillons» s’avancent, exit la liberté de penser. On
les deux termes obéissent à la même logique. Pour fait face, comme on peut.
mieux percevoir la résonance du mot «réaction» C’est une donnée d’expérience courante que les
dans le champ sémantique freudien, pensons à Reak- patients les plus réfractaires au mouvement de l’ana—
tionsbildung (formation réactionnelle), à l’Abreagierm lyse — mouvement dont la libre association n’est
(abréaction, qui n’est qu’une réaction différée,
,

qu’un témoin, pas toujours le plus sûr —— sont ceux


venant du dedans, à l’action du traumatisme infligé qui investissent le plus intensément la relation ana—
du dehors), ou encore au transfert défini comme lytique dans sa réalité instituée et l’analyste dans son
une modalité de l’Agieren et au contre-transfert actualité, dans sa présence corporelle. On retrouve
comme réaction au transfert. En chacune de ses dans l’histoire infantile de ces patients — une his—
occurrences, le modèle est le même. toire pauvre en souvenirs et en reviviscences — prin—
D’où une première remarque, élémentaire là où :
cipalement des paroles proférées, le plus souvent
se repère dans la cure une réaction, même sur le par la mère. Ces dits ont valeur d’actes. Verdicts sans
mode mineur («il a réagi à mon interprétation, à appel, arrêts reçus comme des démis de justice, ils ne
mon absence par... » ou, du côté de l’analyste, «la sont susceptibles d’aucun remaniement qui les rela—
stridence de sa voix m’exaspère, son silence m’ac- tiviserait et, du coup, relativiserait l’image et le pou—
cable »), c’est l’indice que l’analyste est perçu ou se voir de celui ou de celle qui les énonce. Absolus, ils
perçoit comme un agent, que sa fonction d’inter— ne peuvent susciter en retour qu’une réaction. Aussi
n’est—il pas rare de voir survenir dans la cure de tels
1. Formules rappelées par Starobinski, art. cité. patients un « agir » extérieur ou somatique. La mère
108 Se vaer ou se perdre dans le négatif Non, deuxfois non 109

et l’analyste sont dénoncés dans leur parole et transmission (des pensées) — un même mot
par lc—‘rt

l’acte. Δ)ertmgung — tendent à se confondre, dans une


Dans ces cas, le transfert mérite pleinement !
sorte de transfusion des énergies.
d’avoir été placé par Freud sous la rubrique de l’Agie— "
,
On ne trouve pas chez Freud l’expressutn de reac—
.

ran. Mais faut—il encore parler de transfert là où il lion thérapeutique positive. j’y l’1nd1cat10n
üv01s
cesse d’être une métaphore, un transport, là où il n’y ‘.

qu’une réaction — eu égard aux ex1gences de la per—


a pas mobilité des représentations mais où s’institue I:tboration psychanalytique, du travail d’un appareil
un rapport à l’objet dans lequel paraît s’investir toute il
penser — ne saurait à ses yeux être posmve.j y vois
l’énergie psychique du sujet? Le lien transférentiel aussi le rappel de ce sur quoi nous ferons tous aise-
est alors des plus serrés. Il est aussi tendu à l’extrême, ment l’accord, à savoir que les bénéfices therapeu—
tendu à se rompre, avec des alternances soudaines, ,

tiques, pour nécessaires et souhaités qu’ils soient, ne


violentes, de sentiments admiration et mépris, grati—
: ’

sont pas séparables du processus de changement \

tude et rejet. Tout blanc, tout noir. Sans nuances. On intrapsychique effectué par l’analyse.
ne s’ennuie pas avec ces patients. Mais on souffre. '
Faisons_le point: la réaction therapeutique nega—,
Notre «moteur» tourne à très bas ou très haut tive, qui est un effet de résistance massrve a ce pro—
régime sans jamais pouvoir se permettre une vitesse cessus de changement, prend l’allure d’une defense
de croisière... Et le contre-transfert s’annonce aussi globale, quasi organique, et apparait alors comme
dans une forme d’Agierm: notre corps seul s’ex— intraitable. Mais, à moins de nous soumettre ou de
prime dans une tension diffuse, l’immobilisation '

nous démettre, c’est—à—dire de faire nôtre le système


physique se redoublant dans une paralysie du cours ‘

du patient et de subir, en obéissant à ce qui fait sa


de la pensée. L’attention ne «flotte» plus: elle se loi, l’emprise qu’il subit lui-même, Il conv1ent de se
focalise, sidérée, comme frappée d’interdit‘.
poser la question : dans cette défense ou prevaut le
Action—réaction: le couple fonctionne à plein. Il couple action-réaction, quel est le fantasme ag15—
n’y a plus d’échange possible ni de circulation de sant? Quelle est l’illusion, ou m1eux}la conv1cnon,
sens mais contrôle et vigilance réciproques. La pul— cachée? Quels sont les affects mobihses?
sion d’emprise paraît seule s’exercer qui se rendra
:

maître de l’autre? Ce qui fut exclu aux origines de la


psychanalyse ne ferait—il pas alors retour? On se croit Joan Riviere, dans un très bel article, a montré
en effet reporté au temps de la suggestion et de la comment les patients à propos desquels elle fait etat
contre—suggestion, de l’action immédiate, où trans— de réaction thérapeutique négative étaient tout
entiers portés par un désir —— je dirais plutot: un
1. J’ai décrit plus longuement
cet état, déjà noté par besoin compulsif du moi —— de réparer, de porter
Ferenczi, dans «Bornes ou confins?» in Entre le rêve et la dau- remède à... Ils se refuseraient à «se guérir », dans
leur, op. cit.
une sorte d’autosacrifice, tant qu’ils n’auraient pas
1101 Se trouver ou se perdre dans le
négatif Non, deuxfois non 111

« guéri » leurs
objets internes primairesl. Tâche qui l'unago maternelle, venait répondre chez elle la
paraît au demeurant inépuisable, tant l’amour et la m‘(‘cssité de souffrir et de faire souffrir. Avon mal,
_

haine pour ces objets sont intenses et


,

imbriqués. laire l’épreuve du mal, dénoncer le mal est pour


Qu’on adhère ou non aux conceptions kleiniennes Fabienne une condition vitale non pour jouir —— la
de l’auteur, il y a là une intuition forte.
Harold puissance est le monopole de la mère — ma1s,fplus
Searles lui donne, à sa manière, ..

une formulation nnnplement, pour être. Souvenons—nous de la defini—


plus radicale, quand il reconnaît, parmi les forces les '
lion que donne Sartre dans Huzs clos de la mechan-
plus puissantes qui nous poussent, une «tendance
wté (assimilée trop vite par les psychanalystes avec
essentiellement psychothérapeutique ». Dans la mala—
,

le sadisme): «Avoir besoin de la souffrance des


die du patient, il voit l’expression d’une
f

tentative .mtres pour se sentir exister. » Le paradoxe du


inconsciente pour soigner l’analyste 2. Concernant le
problème qui m’occupe ici, j’avancerais volontiers
;, « mauvais objet» ne tient—il
pas en lcep1? C est qu Il
reste toujours disponible, ne saura1t etre defin1t1ve—

que ce qui est du ressort de la réaction thérapeu— '

ment perdu et, par là, risque morns que le «bon»


tique négative, c’est une folle passion d’entraîner le sujet dans le mouvement de sa perte.
pour changer,
pour guérir la mère folle à l’intérieur de soi. '

lndestructîble, le mauvais objet garantit au sujet sa


L’analyse de Fabienne a été placée tout au ,

sous le signe de la réaction thérapeutique


long propre permanence.
négative, Pensant à Fabienne, à d’autres, je ne parlerai pas
_ .

c’est—à—dire sous le
triple signe de la «réaction», du ici d’identification : le mot, avec ce qu’il
« thérapeutique » et du «
non ». Risque alors de s’im- suppose de
minimum d’écart, de jeu, entre deux sujets, serait
poser â nous l’image du tonneau des Danaides
trop faible. Mais de possession: possess1on par. un
—Η

dont la banalité même renforce notre


décourage—
ment —— ou celle du rocher de Sisyphe qui dit la corps étranger interne qui fait sans cesse effraction,
sans répit violence, et exerce son emprise du dedans,
punition, l’effort et le retour au point zéro. N’est comme si la mère tenait lieu de pu151on; d ou, en
plus valable celle du travail de Pénélope
qui
assurerait au moins que la métaphore freudiennenous retour, un effort rageur pour le « posséder », ce corps
du étranger, pour le contrôler, également sans cesse et
métier à tisser reste, en principe, active.
sans répit, en le plaçant au—dehors.j avancera1 cette
Chaque fois que s’amorçait chez Fabienne un
hypothèse si la Bemächtzgungstneb — la puls1on
:
dégagement par rapport à l’emprise, sans bornes, de
(l’emprise qui vise à se sa151r del objet comme d une
proie —— apparaît comme «non sexuelle», relevant
l.]oan Riviere, « A Contribution to the Analysis of Negative de l’ordre vital, n‘est—ce pas parce que la puls10n
Therapeutic Reaction», Internat. ]. Psycho. anal… 1936, XVII,
p. 304—320. sexuelle est comme confisquée par l’objet interne
2. Cf. H. Searles, Le
contre—transfert, Gallimard, 1981, et plus prévalent? Et si le sujet ne peut que réagir, n’est—ce
particulièrement le chapitre intitulé « Le patient, pas parce qu’il assigne, une f01s pour toutes, la place
de son analyste ».
:
thérapeute
d’agent, d’acteur, à une figure parentale a l on—
112 Se trouver ou se
perdre dans le négatif Non, deux f0i3 "°” 113
gine. .. de tout? L’impuissance est
toujours l’aveufi même chose s’applique à la maladie de ] ame : par—
qu’une toute—puissance est en l’autre,
qui la
pour lui, et même daitla détenir à jamais. Face àgarde (nut ou. çafazt mal, c ,est mm.! Î’
.

toute—puissance, à cette excitation


cette» Le faire non précède le dzre non — majs parf01s. il
_ _

excès de mère en soi, une seule permanente, à cet vient trop tard. Et le « non » doit preceder le « ou1 ».
Il faut penser ici à
réponse : la réaction.
ce qui a été longtemps tenu
L’interprétation avait avec Fabienne, plus nette—
lège de la vie : les êtres vivants ment, plus corporellement que pour d autres, effet
succomberaient aux «le disjonction, de
attaques extérieures s’ils n’avaient en eux un prin—— coupure. C est pourquor, 511e_sens
.

cipe permanent de réaction. Et ponctuel pouvait en être adm13,jla portee devait en


notons en passant “
être vite amenuisée, voire annulee. L interpretation,
l’ambiguïté qui s’attache, au moins en
français, à
l’accolage des trois termes: réaction—thérapeutique— ‘ par elle—même — simplement en tant que donnee de
négative. On peut y entendre, con'ointement sens par un tiers —, introduisant un ecart dans le trop
sens usuel de refus de guérir, un autre au; de jonction avec la mère, qu’il lui faila1tredurre en
sens qui affec— '

ussimilant la parole de l’analyste a une repeuuon de


terait à la réaction elle—même un effet
thérapeu—

tique: idée d’une réaction salutaire à l’organisme la parole, proférée ou latente, {de la mere. lille
faisait
en tant qu’il se ressaisit — c’est—â—dire lutte
.
barre à ce que j’ai appelé ailleurs, plutot ‘qu une
pour supposee sans conflit (alors

se dessaisir de l’emprise de l’autre « relation symbiotique »,


.“

— et s’affirme
dans son individualitél. Nul n’a que la lutte et même la querelle sont permanentes):
su montrer, plus
fortement un inceste entre appareils psychiques cherchant a
?

que l’auteur de Mars,


forme extrême pouvait conduire jusqu’à quelle s’emparer l’un de l’autre, à, se, posseder mutuelle—
d’un « non?». On pourrait faire tenir cette exigence ment : accouplement redoute—desrre _.' jouissance et
tout le trajet douleur — dans la fascination. Toute interpretation
parcouru par Fritz Zorn dans ces deux propositions
«je doute d’avoir appris de mes
: .

risquait donc d’être reçue comme 1mmmence


1

parents le mot d’une rupture du lien à (a et non avec) la mere, et


“non” [...] le seul fait de dire oui

était une néces— avec l’analyste—objet. Il arrive que tout « progres », sort
sité» (p. 33) et (p. 205) : «Les
tumeurs cancéreuses
ne font pas mal par elles—mêmes; ce qui fait perçu comme anticipation d’une separation, 1rreme-
mal, ce diable, corps et biens. Le naufrage. L analyse avec
sont les organes sains en eux—mêmes,
qui sont com— fin, c’est, pour certains, la fin de tout,
primés par les tumeurs cancéreuses.
je crois que la À l’extérieur, Fabienne se montre d un '
«\altruisme »
]. Il arrive que nous trouvions à toute épreuve : mères célibataires (le pere reel est
nos patients... et nos
collègues, dans leur complaisance àque
la règle et à
pour les seconds, leur soumission au code du nos dires ou,
Maître, man— 1. Mes '1tali' nes. Ces mots condensent le propos qui' fut le
..

quent singulièrement de réaction. SIÊI‘


2. Fritz Zom, Man,
Gallimard, 1979.
.,.Ç…….…

mien dans « la douleur psychique », ln Entre le reve et la dau-


leur, op. cit.
….a…...
114 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deux fois mm 115

maintenu hors circuit), nourrissons souffrants, amis lutvail, son incapacité à verbaliser des émotions sou—
en « breakdown » (en dépression « réactionnelle » à ‘

vent intenses doublée d’une perméabilité aux mots


une rupture), âmes et corps rendus malades.… elle «les autres («je suis une éponge qui absorbe tout,
est à elle seule une permanence de 8.0.8. pour ban- mns filtre »). Ce n’est que bien plus tard ”que j’ai
nis et victimes en tout genre, à elle seule un comité compris qu’elle était venue chercher dans l’analyse,
de défense pour justes causes —— et cela sans prendre pour, dans le même temps, le refuser, un autre droit,
appui sur une conviction politique, religieuse ou _'
plus fondamental celui de s’y faire du bien, la possr-
:

éthique. Non, sa croyance est ailleurs la réalité exige


:
d’être pour elle—même une mère soignante.
l)ilité
d’être soignée, seule la réalité a le droit de l’être, elle (londition, pour elle, préalable à tout accès au plaisir
a priorité absolue. Mais, cette réalité, Fabienne le sait (lt: vivre. @

— c’est bien la contradiction —, est incurable. Dans j’avancerai, dans le prolongement des vues de
sa misère et son horreur sans fin, elle aura toujours le Ioan Riviere, que la réaction thérapeutique négative
dernier mot. La réalité fait loi. Nécessité fait loi. Il ne n’est jamais si manifeste que chez les sujets où la
reste à Fabienne qu’à réagir immédiatement à l’évé— catégorie du therapeuein —— soigner, traiter, guérir,
nement. Il lui faut être requise par l’extérieur, trois termes qu'il faudrait mieux différencier —— est
comme un médecin au Service des urgences, pour |)régnante, avec, en corollaire, un refoulement mas—
déterminer la conduite à tenir. Nul messianisme sif de la sexualité. Au fond, peut—être ces sujets nous
chez elle, nul fanatisme actif du sauveur. Ce qu’on demandent—ils de les guérir de la sexualité, inédu—
pourrait appeler son « acharnement thérapeutique » table, incurable, sexualité pour eux, comme dans la
— qu’on reproche parfois à une médecine qui s’ima— perversion, chargée d’envie et de violence. (Et,
ginerait pouvoir vaincre la mort —— est déclenché incontestablement, placé devant la réaction théra—
par la difficulté extrême, voire l’impossibilité du suc— peutique négative, l'analyste y retrouve la perver—
cès. Tout vouloir guérir vient réagir — réagir, sion, avec son défi, sa monotonie, sa haine secrète
pas
répondre —— à un faire mourir. >— mais
perversion déplacée du sexuel au vital.) Plu—
Or cette femme intelligente, généreuse, active et, |Ôt que de se mesurer àla folie d’Eros, ils choisissent
au contraire de ses dires, efficace dans ses entreprises le combat perdu d’avance avec Thanatos. Guérir de
montra tout un temps dans son analyse — et, je le la sexualité, guérir l’excès de mère, ne pas vouloir se
crois, dans son analyse seulement — un tout autre guérir, c’est tout un.
visage, buté, amer, méfiant. La générosité n’avait Cependant, un formidable espoir de changement
plus cours Fabienne ne me laissait rien passer. Elle
:
=— de «nouvelle naissance» voire de naissance
——-,
était venue en analyse pour y trouver, disait—elle, « le parthénogénétique favorisée l‘analyste—mère, est,
droit à la parole » (c’était dans l’air du temps mais par
sous et par le négatif, attaché au traitement, alors
pour elle, effectivement, des mots vrais). Demande même que les moyens de celui—ci sont impitoyable—
que paraissaient tout à fait justifier ses inhibitions au ment dénoncés : le «rituel » des séances, leur durée
116 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deuxfoz‘s non 117

invariable, la quiétude du lieu et l’impassibilité de même si ce n’est pas là sa finalité, peut prendre effet
son desservant. Et pourtant, quelle intolérance au
,

réparateur. Ensuite parce qu’un nombre cr01ssant


moindre changement: dans l’accueil, à un léger d‘analystes, venus des horizons les plus divers et
retard, à quelque nouvel élément introduit dans le quelle que soit leur appartenance d’e€ole, cher—
champ visuel. Et, conjointement, quelle exigence ‘

chent (et, bien sûr, ils trouvent alors) de plus en


que l’analyste change sa «technique» dont il subi- \

plus l’étiologie des troubles psychiques dans la rea—


rait, lui aussi, l’emprise: ah! si vous étiez Winni- ‘

lité d’une situation infantile, cela sous l’influence


cott... Un fait surtout mérite attention: la dépré- grandissante de la psychanalyse des enfants prise
ciation du langage, à savoir du médium de l’analyse, ,

comme modèle de référence; si critiquable que sort


dépréciation rageuse qui peut aller jusqu’à une cette orientation, quand elle ne se critique pas elle—
franche mise en accusation, jusqu’à la haine, et même, il y a bien là une indication : celle que l’es—
qui
va en tout cas au—delâ du constat banal de l’inadéqua—
pace psychique dans lequel nous nous mouvons,‘
'

tion du langage et du vécu. Or, comme l’ai dit, les


je '

celui de la mobilité des représentations, demande,


mots, mais dans leur littéralité même, leur immobi-
lité de tatouage, de marques sur le pour se consumer et pour s’animer, une sorte d’as—
corps, sont, eux, sise, d’ancrage dans une réalité «suffisamment
surinvestis avec une intensité égale à cette récusation bonnel». Enfin, il me semble que nous ne devons
du langage dans ce qu’il laisse pressentir de création
pas nous interdire de donner acte, sous une forme
et de déplacement de sens. C’est que les mots res— ou une autre, au patient que la réalité a ferocement
tent, ils maintiennent le huis clos maternel. Le lan— '

malmené, que nous reconnaissons la violence qui


gage bouge, peut, indirectement, faire bouger. Il lui a été faite. Toute intervention de notre part qui
rompt la continuité. Il fait perdre de vue la chose. laisserait peu ou prou entendre, par exemple :
Le seul changement reconnu comme valable serait
un changement opéré dans la réalité. L’étrange est
« Vous ressentiez
: :
vous vous imaginiez vous proie—
tiez votre mère ainsi» ne ferait que répéter et par
qu’il arrive que nous soyons preneurs, au moins là authentifier le verdict originaire : tu ne dis pas ce
dant un temps, de cette exigence-là, pen-
que nous nous que tu crois dire, tu es ce que je dis. Nous pouyons
disions avec une mère pareille — aussi
:
conduire nos patients vers l’autre sens, refoule ou
psychotique,
aussi imprévisible, aussi incohérente ou aussi abu—
sive, aussi persécutrice —, ou avec un « environne-
ment précoce » aussi défectueux, ou après une telle l. La «good enough mother» ou le «good environment»
de Winnicott ne signifient nullement un appel a la bonne
succession de dommages et de catastrophes, faire mère, comme le croient ceux qui font la fine bouche devant
d’autre que tenter de réparer, de coller desque pièces l’expression supposée naïve. En fait good enough et bad enough,
sur les trous du tissu? c’est tout un. Winnicott n‘est pas Mélanie Klein. Toute sa pro—
Ne disons pas trop vite que nous sortons alors de blématique vise même à récuser le manichémme kleimen du
bon et du mauvais objet. « It is good enough for me» veut
l’analyse. D’abord parce que toute interprétation, dire « Il ne m’en faut pas plus, ça me suffit tout a fait. »
:
118 Se trauver ou se perdre dans le négatif Non, deuxfois non 119

méconnu, d’un «vécu ». Nous ne saurions disquali— nnnultanément une sorte de retournement dans le
fier leur être. mntraire. Le monde est contre moi, je ne puis etre
je ne crois pas là méconnaitre la fonction défen— «une contrele monde.
sive de l’appel à la réalité à laquelle j’ai fait allusion 2
tout à l’heure. Mais n’oublions pas non plus son
symétrique : la « défense par le fantasme » (Lagache) Mars, de nouveau. On sait l’écho profond qu’a
ou par le « fantasying » (Winnicott) qui empêche wncontré ce récit autobiographique chez ses lec—
l’activité représentative de prendre corps, c’est—à—dire |vur5. C’est qu’on y voit représentée, sans emphase,
réalité. j’accorde qu’il n’y a rien qui soit survenu .wec un pathétique glacé, dans une rigoureuse
dans la réalité extérieure, aucun traumatisme, aussi monotonie, l’emprise d’une conviction érigée “(en
« cumulatif» qu’on le
suppose 1, qui justifie par soi la vxplication : la mise à mort de la possibilité même
persistance dans l’actuel de ses effets. Et qu’à l’in— «le tout désir. Aussi le terme d’autobiographie est—il
verse le sujet peut se saisir du moindre fragment du le]
singulièrement mal venu pas d’« auto » dans cet
:

réel pour tisser sa toile fantasmatique et nous vll‘acement du «je», aucune histoire de vie quand
y
prendre ou former son cocon et s’y emprisonner. llCl'l ne peut arriver qui ne soit la conséquence d’un
Mais ce que j’ai ici en vue n’est
pas la défense par la programme, et une « graphie » nécessairement sans
réalité car ce qui est en cause chez les patients aux— vclat. Cette vie—là, cette mort—là ne peuvent que faire
quels je pense, c’est de faire agir la réalité, de la l‘objet d’un constat.
rendre agissante dans le présent de la situation. La Toujours les œuvres qui mettent en scène le pou—
réalité prend la fonction d’insistance, généralement voir de captation qu’exerce un sujet désirant sur un
attribuée au ça, quand elle occupe ainsi tout entière autre ont fasciné. Qu’on songe, pour prendre un
le champ du fantasme et de la représentation : c’est
exemple relativement récent, à l’Histoire d’O. Et
elle qui, répétitivement, dit l’insensé. Le moi n’est
qu‘on mesure le chemin parcouru, si je puis dire, en
plus alors que réaction à cette réalité—là, réaction une vingtaine d’années. Car, avec Mars, il ne}s agit
négative à une supposée positivité pleine, figure du plus de séduction, de cette action subtile de detour—
Mal. Le démoniaque est dehors, puissance absolue. ilement qui impose une complicité, l’un mettant
La capacité de rêver le jour est refusée à celui
qui tout son génie à faire de l’autre l’acteur de son sce—
assimile la réalité extérieure à un cauchemar. Et nario, le séducteur donnant à croire au séduit que
saisir du « destin des pulsions » quand c’est la force
que
c'est en fait lui, le séduit, qui réalise là son désir jus—
du destin qui paraît ainsi retenir en elle toute la force qu’alors inavoué. Rien non plus qui puisse évoquer
des pulsions? La projection à l’extérieur
opère ici les techniques raffinées de la torture et de l’aveu, du
viol des corps et des pensées, qui font de la
victime
1. Cf. Masud Khan, «Le traumatisme cumulatif», in Le soi son propre bourreau. Non, chez Fritz Zorn, nen/de
caché, Gallimard, 1976. lel. Les parents, qu’il faut bien incriminer pour des—
120 Se trouver ou se perdre dans le

négatif NOW, deux f0ÏS non 121

gner un coupable, ne veulent rien. La «rive dorée mlligé, pas de conflits bruyants, pas de 5Cèn€5, et
du lac de Zurich ne veut rien, ni la «
bourgeoisie »
ni le « système ». Nul endoctrinement, nulle pourtant c’est un trop qui est sans cesse impitoyable-
violene ment dénoncé un trop de rien. Après tout, on
:
visible. La mise à mort est effectuée silencieusemen "

meurt plus sûrement par a5phyxie que par Ï’ÊS COUPS


par la mort elle—même. Et alors ce n’est plus seul Pourquoi le discours de Fritz Zorn — car c’est un
ment l’« esprit assassiné», ou le «meurtre d’âme '

discours et même extraordinairement cohérent où


du Président Schreber — en
passe de deVenir1.‘ n’apparaît jamais la moindre faille — exerce-t—il sur
héros de notre temps... —- ou le ses lecteurs une telle emprise où vient se reproduire,
«meurtre ps 1

chique», qu’invoquent toujours plus les psychan dans la lucidité d’un désespoir ironique, l’emprise
1YStCS comme S’ils étaient à
leur tour preneurs de ] totalitaire, àla suisse, qu’il dit avoir subie? Pourquoi
construction de leurs patients. C’est, à terme, ].. nous, si prompts àspécifier tel ou tel discours comme
mort dans le corps, le corps assassiné après
morte, et cela parce qu’on —— « on » anonyme,
l’âm étant agencé par une logique, par exemple cellede
comme l’obsessionnel ou du paranoïaque, sommes—nous là
la mort ou une société — a tué l’enfant.
Pour Zorn, convaincus que cela ne pouvait être qu’ainsi et pas
aucun d0ute: sa mise au monde fut mise à mort; autrement triomphe, cette fois, de la logique? C’est
:
Mais — et c’est là la force du livre
qui, autrement, ne
serait qu’un document psychopathologiun parce que toute dénonciation systématique de l’em—
ou prise ne nous laisse pas plus de recours qu’à celui qui
sociologique —, l’apparition du cancer est aussi s’en fait le martyr. La meilleure preuve de ce
l’ap- que
parition d’un « je» : enfin, i1 existe. Certes l’auteur J’avance, semble nous dire Zorn, c’est que je ne puis
commence par nous dire, curieusement, qu’il a dire que ce que je dis on m’a fait si totalement ce
:
« attrapé » le
cancer, tant il lui faut croire et
_.\

convaincre que tout le mal vient d’un monde nous que je suis qu’on ne m’a pas laissé un mot, pas permis
extë-
rieur persécuteur. Mais, plus le livre avance (dans la
une pensée pour dire ou penser autrement. je suiS,
a de part en part, ce qu’on 3 fait de moi. On m’a réduit
mesure Où l’on peut percevoir un mouvement dans
_

'
à cela. Et vous voudriez que je crie! Mars, ou l’his—
3

sa stagnation délibérée), et plus le toire d’une possession froide.


corps étranger Î

interne, d’abord simple intériorisation du Mal, ‘

Là, l’arme classique du psychanalyste — voyez la


devient ce qui fait vivre Zorn, lui donne, ,

enfin, le ?
part que vous prenez à ce malheur, ou à cette infa—
sentiment d’avoir quelque chose à lui, quelque chose

mie, ou à ce désordre —, cette invite au retour sur 50Ï


qui soit lui. Une nouvelle fois, je cite ces mots « Par—_
g
.

: n’est plus de mise dans le soi, il n’y a que de l’Autre.


:
tout où ça fait mal, c’est moi. »
\

Nous avons perdu le pouvoir de l’exorciste, qui


'
'

Ne serait—ce pas là le ressort de la réaction théra—


croyait, lui aussi, àla pOSSCSSÎOÏL NOUS ne croyons pas
"

peutique négative? Apparemment, avec Mars, nous “

non plus qu’on puisse fabriquer du non—désir ou ce


sommes à l’antipode des cas désir de détruire le désir, qu’on appelle autodestruc—
haut. Pas d’excès de mère ici, que de
j’évoquais plus '

pas traumatisme Î
tion. Nous pensons enfin que la négation, que le
122 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deux fois non 123

« non » est d’abord rejet, expulsion au—dehors, donc |…nce qui mobiliserait toute leur énergie et placerait,
tout entière portée par le désir d’un plaisir sans tout compte fait, la réaction thérapeutique négative
limites. «Le moi—plaisir originel veut
introjecter en clans le champ du masochisme? Disons
'

lui tout ce qui est bon, rejeter hors de lui seulement


tout ce qui qu’ils ne veulent pas perdre et en entendant rc1 perdre
est mauvais. Le mauvais, ce qui est étranger au moi, ‘
dans les deux sens ne pas perdre l’objet et ne pas
:
ce qui se trouve au—dehors, sont pour lui tout d’abord
rire perdants. On est frappé en effet, je l’ai dit, par
identiques. » C’est du Freud, et du plus ferme 1. Mais Ivur besoin impérieux de faire changer l’autre ou,
si c’est le mauvais, l’étranger, le dehors
.

qui est intro- mieux, de le faire fléchir. Et, à l’horizon, cet autre,
jecté? Alors, c’est du Melanie Klein, et du solide ‘

«’est toujours la mère, mère inflexible dans son


aussi 2. -«
non », dans son: «Tu n’as jamais été, tu ne seras
Une solution, qui ne soit pas de compromis, serait
…mais, la cause de mon désir. Tu as pu être l’objet de
'.

peut—être celle—ci : qu’est à l’œuvre dans cette intro— \

mon amour et de mes agressions, de mes ex1gences et


jection primaire du « mauvais» un désir de s’appro— cle mes rejets, de mes soins ou de ma négligence.
prier et de contrôler l’étranger; le sujet fait sien ce Peut—être même nous appartenons—nous l’un à
qui par nature lui échappe, il mange l’inconnu (et se l’autre
fait alors dévorer par lui). Faisons un
01
pour toujours.j’ai prise sur toi, tu as prise sur m01
pas supplé— mais il n’y a pas en toi de quoi m’êgarer. »
mentaire et avançons que c’est dans le fantasme — Ce discours n’est, à l’évidence, à aucun moment,
non élaboré et indéfiniment maintenu — de la
.

dans aucun de ses termes, proféré. Mais il est sans


« scène primitive »
que vient se condenser ce « mau— cesse agi, montré, attesté. La réaction thérapeutique
vais» originaire, cet inconnu définitif. Le
sujet
exclut mais à l intérieur de lui ce dont il est exclu. La négative, ce serait alors dire non, en le faisant men, a
ce non agi de la mère, ce serait refuser sa « trahi—
pulsion d’emprise n’est jamais si prévalente là son’», et garder l’espoir de la faire fléch1r. C’est
où s’est opéré ce retournement. Elle n’est si que
appa— pourquoi l’analyse paraît dans ce cas fonctionner en
remment non sexuelle que parce qu'elle identifie le système clos et comme répéter un 1nce5te maternel
sexuel à un « non ».
impossible, qui n’a jamais eu lieu. «je t’aime, mor
D’où, encore, la question à quoi ne veulent
pas non plus. »
:

renoncer les «négatifs»? Est—ce vraiment à la souf—


1. «Die Vemeinung», G.W., XIV, p. S.E., XIX,
p. 235—289.
11—15;
On aura compris que je ne place pas toutes les
2. Il faut reconnaître que ce sont
presque exclusivement les cures qui « ne marchent pas » sous la rubrique de la
kleiniens qui ont su parler de la réaction
tive. Cf., outre l’article de J. Riviere thérapeutique néga—
déjà cité, H. Rosenfeld : ]. Cf. in Psychanalyse à l Université, n° 26, mars 1982, .e texte
«Negative Therapeutic Reaction », in P. Giovacchini (ed.), de Gabrielle Dorey, « Entre le deuil et la trahison, la femme »,
Tactics and Technics in Psychoanalytic Therapy,
York, 1975.
]. Aronson, New qui marque fortement l’impact décisif et permanent sur le
destin de la femme de ce non de la mère.
124 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deuxfoz‘s non 125

réaction thérapeutique négative. Il est clair en effet’ En tant qu’événement, la réaction thérapeutique
que toute organisation névrotique ne peut qu’oppo— '

négative appelle une appréciation qui peut changer


ser une résistance d’inertie face à ce qui prétend Ï
(lu tout au tout. Quand elle apparaît comme un phé-
en modifier l’équilibre. Pas plus que Freud, nous nomène ponctuant l’analyse et notammefit l’inter—
n’avons à invoquer là, pour justifier tous nos échecs
_

prétation, elle peut témoigner de la mobilisation du


Â

et toutes nos déceptions, une quelconque réaction: conflit, dans l’actualité du moment de la cure. Aussi
thérapeutique négative. Chacun aime sa névrose, et -
bien conviendrait—il de parler ici de réponse négative
bien souvent n’est aimé que pour elle — cette
_ du type de celle «Ça, je ne l’ai pas pensé» qui
"

:
névrose qui est faite du refus de l’insatisfaction et
qui "
fournit à Freud son argument — plutôt que de réac—
n’admet pas la désillusion de l’amour. Chacun la pré— :«

tion. L’interprétation qui fait mouche fait mal, se


fère en tout cas. .. au reste. Ce que j’ai enw‘sagé ici est “

dira l’analyste qui demeure confiant dans l’analyse,


d’un autre ordre. Il ne s’agit plus d’inertie mais
d’une force, subie et exercée : l’emprise du non. Supporte le transfert négatif et n’a pas trop peur de
l’agressivité.
En tant que nation, la réaction thérapeutique néga—
tive vient signaler, en chacun de ses termes, le
Mais quand la réaction thérapeutique négative
retour définit de façon élective le comportement psychique du
dans le champ théorique de ce qui est exclu ou mis
patient —- et c’est cette forme qui nous a retenus —
entre parenthèses par le psychanalyste: l’agir, l’ur— ‘

nous changeons de registre : nos différenciations


gence de guérir; quant au «travail du négatif», qui topiques ne sont plus de mise, nos interprétations
est inhérent à la pensée et au langage, et qui com- paraissent vaines (« c’est pour nous et non pour eux
mence dès qu’il y a représentation de la «chose
même », on voit se substituer à lui, comme que nous interprétons », note Freud), notre fonction
pour d’analyste se réduit à celle d’un objet utilisé, généra—
occuper toute la place, un « non » érigé en absolu ou, lement comme souffre—douleur. En bref, nous vivons
si l’on veut, la pulsion de mort à l’état
pur. Sans à chaque instant l’expérience des limites de l’analyse

doute toute la question de la réaction thérapeutique et de son pouvoir, donc du nôtre. Mais, dans cette
négative devrait être reprise, plus nettement que je épreuve, que faisons—nous d’autre que de reprendre
ne l’ai fait, à partir de la Vmeinung, pour saisir ce à notre compte l’identification à l’agresseur par quoj
qui peut arrêter le processus de la négation com- : \
"

notre patient s’est lui—même construit (et détruit) ? A


ment l’acquisition du « symbole » de la négation qui notre insu, nous faisons nôtre sa propre visée de pou—
permet «à l’activité de pensée un premier degré voir et de contrôle, sa conviction qu’on l’a fait ce
d’indépendance à l’égard des conséquences du qu’il est, son exigence que seul compte le « changer
refoulement1 » peut se figer, par exemple, en néga— l’immuable », le «guérir l’incurable », le reste étant
t1wsme.
paroles en l’air. A celui qui n’a pu qu’inscrire les
mots de l’Autre dans sa chair, sans jamais réussir à
1. S. Freud, «Die Verneinung », art. cité. s’inventer, il semblera toujours que nous nous payons
126 Se trouver ou se perdre dans le négatif Non, deuxfoz's non 127

de mots. Et, pour lui, toute monnaie est fausse. Il faut


désert, nous le découvrons parcouru, déchiré de

donc que nous payions autrement. En souffrant, à


|).li‘t en part par des forces qu’il faudrait ecr1re, 1c1,
notre tour, dans la chair.
«

rn capitales comme pour des peintures allegonques


D’autre part, sur le plan théorique, nous avons j médiévales : l’Envie, l’Orgueil, la Haine, la Vorac1te,
alors tendance à nous rabattre sur
un modèle biolo- .
lsl Peur, la
Vengeance, le Chagrin... Ou, dans notre
gique et à mêconnaitre qu’il n’est qu’une méta— allégorie moderne : Réparation, Omn1potence,
phore que nous impose le patient: métaphore d’un
._

l’hallus, Scène primitive... Autant de mots—choses,


moi—corps exclusivement voué à se défendre
contre autant de mots—passions, inflexibles. Our, lom d etre
l’intrusion d’un dehors menaçant, s’épuisant à un désert, c’est un territoire occupé depuis la nuit des
colmater les brèches ouvertes par l’effraction des
excitations externes et ne fonctionnant lvmps. La réaction thérapeutique négative apparait
que par alors comme résistance, mais, cette fois, au sens Vital,
réaction. Or, en subissant ainsi l’emprise d’une telle quasi héroïque du terme, face à celui qui n’affirme
représentation de soi qui s’affirme comme refus de
toute analyse possible, nous nous interdisons du que vouloir notre bien, alors qu’on ne demande,
wi, qu’à respirer à l’air libre.
même coup tout accès à la fantasmaüque. Car c’est
Seulement, voilà il y a des mères —— et il y a des
.
:
d’un seul et même mouvement l. L’inconS—
cient se rabat sur le moi ou sur sonque: corrélat la réa— :
analystes — qu’on a besoin de croire ou qui ont
besoin de se croire réellement iwésistzbles. Comment
lité extérieure; 2. l’analytique sur le
biologique ou le ne résisterait—on pas alors à corps perdu à l’analyse
social; 3. le texte sur l’enveloppe.
qui — on le pressent dès qu’on s’y engage — ne
Pourtant, si nous voulons garder quelque espoir _

donne l’illusion de la retrouvaille de l’objet, de sa


de traverser, avec notre patient, la terre aride, le
désert asséché, stérile, qu’est pour lui — possession hors du temps, que pour instituer la sepa—
qui tient ration? L’analyse n’est ni « réact10nnelle »
néanmoins à le protéger — ce qui pourrait devenir inversée de la pulsion —— ni « réactionnaire » —\
_Î figure
son espace intérieur, il me semble
que nous avons à t‘ffroi rageur devant ce qui pourrait surgir de neuf a
reconnaître pleinement la légitimité de sa réaction
partir du plus ancien. Elle ne crie pas : « l\lon », dans
négative, c’est—à—dire à accepter notre carence, dans la répulsion, le rejet, la fuite ou l’exclusion. Elle du
un « pas assez » qui est bien la seule réponse possible le non. Elle ne le fait pas, elle ne l’expr1me pas, elle
à un « par trop ». Cet espace du dedans,
qui ne soit le dit, du moins quand elle parvient à donner des
pas simple réduplication de celui du dehors, quand noms à l’innommable. Et, le disant, elle permet la
nous parvenons à lui donner forme et limites, à le décision, qui est toujours affirmation, toujours sepa—
construire sans y faire intrusionl, loin d’y voir un ration. Rompre avec son analyste, c’est le garder, et ce
n’est pas du tout la même chose que s’en separer.
1. Ce que ne nous
permet pas Fritz Zom, qui ne se laisse à
aucun moment approcher. '
128 Se trouver ou se perdre dans le négatif

Tentative de définition et de démantèlement de


la réaction thérapeutique négative, ai—je annoncé
sous—titre. Au terme de cette
en
réflexion, je dirai que.
si l’on veut avoir une chance de
démanteler, dans
théorie et dans la pratique, la réaction thérapeutique
la '
;,
CE TRANSFERT QU’ON
negative, mieux vaut échouer àla définir. Car, alors,
APPELLE NÉGATIF
croyant l’avoir circonscrite, ou bien on s’en protège,
,

Notes après
un « bon » congrès
en voulant affirmer sa propre loi, ou bien on l’ins—
talle, en laissant le terrain occupé
par deux désirs
semblables mais dirigés en sens opposé,
dit deux « non » aux prises l’un avec l’autre.
autrement
Or,
n’oublions pas que les plus « gros bataillons» ne En assignant un nom à certains phénomènes, ‘

seront Jamais dans le camp de l’analyse.


3_

surtout à ceux qui contrarient nos attentes, nous


croyons les éclairer et commencer par là à nous en

rendre maîtres. La dénomination devient vite un


mot de passe qui rassure et dispense de toute inter—
rogation. Il arrive que le mot écrase le sens.
je pensais à cela en participant à une rencontre
qui réunissait des psychanalystes autour de la ques—
tion du « transfert négatif ‘ ». Déjà l’intitulé du thème
m’avait arrêté Interprétation et compréhension du trans—
:

fert négatif. Ne supposait—il pas que la chose était iden—


tifiée, connue, que seules les manières d’y faire face
pouvaient varier? Et le fait est que les différents
exposés montrèrent que, selon les références théo—
riques de chacun, il n’était pas répondu pareillement
à ce que d’un commun accord on appelait transfert
négatif. Mais sur ce qu’on voulait cerner par là je
restais dans la perplexité. j’avais entendu répéti—
tivement des mots comme sentiments hostiles du
patient, agressivité, opposition ; parfois des mots plus

1. Conférence de la Fédération européenne de psychana—


lyse, Bæcelone, avril 1987.
130 Se trouver ou se perdre dans le négatif Ce transfert qu 'on appelle 131
négatif
forts comme jalousie, envie, rancune, destruction. Et
, pauvre, que désavouerait toute la littérature roma—
tous ces sentiments, toutes ces passions, tous ces nesque. Nous ne parlons pas en psychanalystes.
mouvements si différents les uns des autres étaient Alors on peut se montrer plus prudent
et distri—
_

présentés dans le même paquet, rangés sous une ,


Inner les cartes ainsi aspects positifs, aspects*négatifs
:

seule rubrique. Un psychanalyste, me disais—je, sau— (lu transfert. Mais cela ne nous avance guère. Bien
rait—il
composer aujourd’hui un « Traité des passions sûr, comme tout un chacun, nous préférons être
de l’âme » ? Souvent, par les vertus du mot d’ambiva—

'

.lppréciés que méprisés, voir nos paroles reconnues


lence, je ne savais plus trop si, dans les histoires vio— plutôt que rejetées ou annulées, nous sommes
lentes de cas qui nous étaient rapportées, c’était la confortés quand nos patients nous aiment bien (pas
fureur haineuse ou l’amour fou qui s’exprimait. Fal- ’

Irop tout de même...), etc. Seulement l’analyse, ce


lait—il tenir la
première pour «négative» et toutes n’est pas cela, sans compter que le feu y couve tou—
les manifestations d’Eros pour «positives»? Car ils jours sous les cendres et brûle avec d’autant plus
paraissaient y tenir, mes collègues, à la distinction, (l’intensité qu’il a longtemps couvé en silence.
assurément présente chez Freud, entre transfert Certes Freud fut le premier à parler de transfert
positif et transfert négatif. Une distinction d’ailleurs négatif. Mais ne l’oublions pas: Freud s’en serait
bien peu élaborée et qui rabat vite la pensée sur le bien passé du transfert! Il y a longtemps vu un obs—
bon sens: ce n’est quand même pas pareil d’être tacle et même plus qu’un obstacle: «notre croix»,
chéri ou attaqué, de recueillir la plainte ou d’en être, écrivait—il à un ami (pasteur, il est vrai). Tant qu’il
à tout coup, le destinataire! s’agissait d’un transfert bien tempéré, la croix était
Peut—on s’en tenir là? Proposons plutôt ceci: ce
supportable. Avec l’amour de transfert — l’amour,
que les uns et les autres (je ne m’exclus pas du lot) pas les « motions tendres ou sexuelles » — les choses
appelons par commodité, voire par paresse d’esprit, se gâtent1.
«transfert négatif» n’est pas un concept analytique, La réserve de Freud se comprend. Elle porte,
c’est—à—dire n’est pas un outil mental
permettant de notons—le, aussi bien sur l’amour de transfert que sur
saisir ce qui n’est pas visible, de désigner ce qui la haine de transfert, à savoir sur toute forme de pas—
autrement resterait ignoré ou méconnu. Dirons— sion qui résiste, par nature, à l’analyse, celle—ci étant
nous qu’au moins cela décrit un état de fait? Invo- mouvement et mouvement sans objet, alors que la
quer, par exemple, la compulsion (ou contrainte) passion, dans ses tourments, ses hauts et ses bas, s’im—
de répétition, certes cela n’explique rien mais cela
désigne, cela décrit une séquence que personne 1. D’autant que —- Freud a la loyauté de le reconnaître ou
avant Freud n’avait repérée. Tandis qu’en qualifiant bien tient—il tous nos amours ordinaires pour «imaginaires»?
un transfert de négatif, quand il est marqué d’hosti— — «rien ne nous permet de dénier à l‘état amoureux qui
lité franche ou sournoise, nous sommes dans la psy— apparaît au cours de l‘analyse le caractère d’un amour ven—
table » (« Observations sur l’amour de transfert» … De la tech—
chologie du manifeste, et dans une psychologie bien nique psychanalytique, P.U.F., p. 127).
132 Se trouver ou se perdre dans le négatif Ce transfert qu’on appelle négattf 133

mobilise sur un objet. Sous le


masque de l’amour, ou veut l’être, à tout prix; elle ne lâche pas prise. Se
même quand l’idéalisation n’est
pas patente, la}
haine est toujours à l’œuvre. A l’inverse,
(lonne—t—elle pour fin d’annihiler l’objet? je ne le
sous ] crois pas car elle risquerait alors de s etemdre. Elle
haine, dans les griefs réitérés, dans l’accusation insisÿ
peut vouloir tuer mais, si elle y pament, 11,‘2lu1 faudra
tante, à travers les attaques blessantes, l’amour dit,: aussitôt un autre objet à haïr. L’amour de la hame,
toujours son mot. Il n’y a pas tant oscillation, alter— l’amour de sa haine, cela existe. L’aurions—nous
nance, que coexistence. " oublié, notre siècle s’emploie à nous le prouver.
Faut—il fonder cette
ambivalence foncière, ce À quoi tient ce paradoxe de la haine
conflit de désirs qui nous possèdent d’autant qui fait que
plus ; tout à la fois elle vise à détruire l’objet et veut sa per—
qu’ils visent l’un et l’autre à la possession, à manence? C’est qu’elle est au principe de sa constr—
dualité pulsionnelle? Faut—il rabattre une
l’antagonisme tution. Relire Die Vmeinung: l’objet n’ex1ste que
inhérent à toute passion, qu’elle se manifeste à
par un mouvement d’expulsion, de projection, au
grands cris ou à bas bruit, sur l’opposition princi—
.

sens littéral du terme (jeter dehors); pose comme


pielle des pulsions de vie supposées orientées
.

vers non—moi », il permet simultanément


du « positif» et des pulsions de mort
»,
«
l’avenement
supposées vou- d’un « moi1 ». Donc d’abord la négation («je ne suis
loir tout détruire? Il me semble parfois les psy— pas ça »),ensuite la permanence.
chanalystes sont bien pressés d’assimilerque

amour et Que la haine soit active dans la cure ne devrait pas


‘ .

vie, haine et mort. Oublieraient—ils


que l’amour, à nous surprendre. Car elle est d’autant plus v1ve que
commencer par celui qu’ils tiennent pour son pro— '

l’objet auquel elle s’adresse est au551 celui donton


totype, l’amour maternel, est aussi destructeur dépend. L’expérience ordinaire le montre : la haine
celui de l’enfant, dans son que
exigence infinie, est que nous éprouvons pour un autre et le besom que
cruel? Quant à la haine, il n’est
pas du tout sûr que nous avons de lui vont ensemble. L’ind1fference est
ce qui l’oriente et l’anime se réduise à
une volonté peut—être moins signe d’incapacité à aimer que peur

de détruire son objet. d’avoir à haïr. ..


J’ai tenté de montrer, sur l’exemple d’une nou— Ce n’est pas le fait que nos patients / \ .
,
velle de Conrad où la haine atteint la repetent, reac—
folie‘, que le tualisent leurs expériences douloureuses d echec,
lien entre la haine et l’objet était des
plus résistants. de colère, de rage et de vengeance
L’objet de l’amour est incertain comme l’amour lui— qui nous parait
« négatif». On voit mal ce que pourrait
même : « Est—ce que je l’aime vraiment? encore? est— etre/une ana—
lyse qui éviterait le surgissement, au present, de
ce vraiment elle (ou lui) que j’aime ? », etc. La haine telles expériences. Ce ne sont pas
est autrement impérieuse, elle ignore le doute l’in— non plus les
et attaques, directes ou indirectes, contre l analyste ——
certitude, elle connaît sa cible; elle se croit fondée
1. Cf. S. Freud, « La négation », in Résultats, idées, problèmes,
1. Cf. supra, «La haine illégitime».
p. 47, Il, P.U.F., 1985.
134 Se trouver ou se
perdre dans le négatif 135
Ce transfefi qu ’on appelle négatif
attaques que nous avons parfois tendance à prendre
à la lettre — qui nous mettent
Ï_
nwntal dans l’expérience du négatif, là où\le sujet
vraiment à l’épreuve. nr se sent exister que dans une relation
Ce sont les attaques, le plus , secrete, pas:
souvent silencieuses,
contre l’analyse, contre l’activité de . uunnnée, avec l’objet primaire aimé—hai,
anne et ha1
bien celle du patient pensée, aussi *

nl.ms une égale démesure. Cet objet, ce heu 'd attrac—


que celle de l’analyste. On llnn et de répulsion inextr1cablernent comomtes,
dirait alors que le lien transférentiel
"

est si massif pour lui donner un nom, ’nous lappelons « mere


qu’il interdit toute liaison et déliaison. Le
transfert .m‘haïque » et il est vrai qu 11 a certamement avoxr

sur l’objet fait alors obstacle aux transferts des


repré— nwc la mère mais moins avec sa figure reelle ou ima—
*

sentations. Il y a des transferts qualifiés de


positifs …unire qu’avec son inconnu, son
anconnu intime,
qui nient l’analyse ou la rendent sans fin
et sans qui n‘est pas son désir ma1sce quil occupe au—dedans
commencement: surtout pas d’événement! Ce sont d'elle—même et reste à jama15 hors de toute
eux qu’on pourrait le plus légitimement tenir prise,
pour l‘maccessible, l’ingagnable plus que le perdu, a qu01
négatifs... Il n‘est
pas question de renoncer. Autant accepter
De ce congrès, un mot me reste. C’est «l‘être dépossédé de soi.
celui d’une Comment comprendre cela que, pour certams,
_

femme dont des fragments de cure furent rela—


tés‘. Voici qu’après des nous lacher sa douleur, ce n’est pas vivre mais mourir?
progrès qui ont satisfait son Savons—nous encore penser le mal? Nous repre— ,
analyste tout se déglingue en elle à
nouveau, voici
qu’elle appelle sa souffrance. je me souviens wnter ce 'qu’est la possession?
de cet
appel, de cet aveu « Où est ma souffrance? sou—
je
:

haitais la voir revenir, je me suis mise


à la recher—
cher. » C’est vraiment là quelque chose
sur
nous devrions méditer et qu’il serait bien léger dequoi
pla—
cer sous la rubrique du masochisme (« ça
souffre ») et imprudent de situer jouit ou ça
seulement dans le
registre transférentiel (décourager l’analyste, l’hu-
milier, le réduire à l’impuissance, le rendre
confus,
etc.), insuffisant même de comprendre
en termes
fantasmatîques (détruire le «bon», le transformer
en « mauvais comme nous y invitent les kleiniens.
>>)

Je crois que cela touche à ce qu’il y a de plus fonda—

]. Cf. dans le numéro 29 du Bulletin de la


Fédération euro—
péenne l’exposé de Terttu Eskelinen.
Se déprendre de la croyance

L ’indivis. — Le rêve pafiagê. —


La mère dont on pourra se passer. ——
Les enfants dans le couloir. —
Ne pas croire en la psychanalyse
SE FIER À...
SANS CROIRE EN...

Qu’elle soit proclamée ou inavouée, puissamment '

«ollective ou maintenue privée, secrète, pour être


mieux préservée, la croyance est omniprésente, en
tout lieu, en tout temps: on imagine mal une cul—
ture de non—croyance absolue, il n’y a que les morts
pour ne croire à rien. Fait habituellement dénoncé
«irez les autres — «Comment ont—ils pu, comment
peuvent—ils croire en une chose pareille ? » -— et plus
rarement chez soi—même, et là, toujours par dénéga—
lion et déplacement sur un autre — « Comment ai-je
pu? Mais c’est qu’on m’a trompé, je n’étais plus
moi, ou pas encore» — mais fait sans cesse résur—
gent: une croyance n’est récusée que pour céder la
place à une autre croyance, elle consent à changer
d’objet plus volontiers que de forme ou de tech-
nique; c’est ainsi qu’elle peut virer du positif au
négatif, de l’adoré à l’abhorré, du Paradis à l’Enfer,
sans pour autant modifier ni sa structure ni ses
modalités de fonctionnement, et surtout sans renon-
cer à sa finalité qui est d’assurer le sujet dans une
conviction, de le rmplir. Pour croire et faire croire,
il y a toujours
preneur. «On ne m’y reprendra
plus», s’exclame-t—on au moment même où l’on est
140 Se dépdere de la croyance Seflerà... sans croire en... 141

« pris», comme jamais peut—être : c’est Alceste


dan ’ «le la réflexion, de la mise à l’épreuve, critique
sa folie de méconnaissance. Quant au raisonneut «lu témoignage des sens « abusés », de l’imagination
qui ne laisse aux croyants d’autre choix que la cré—v --
lrompeuse », de l’argument « fallacieux » ,— que
dulité d’Orgon ou l’imposture de Tartuffe, on lui“? s‘installent le doute et sa pratique raisonnee. Une
demandera de quelle croyance il est lui—même l’e ontogenèse de la croyance montrerait bien plutôt la
clave. Vouloir expulser la croyance à tout prix, c’es
‘_

précédence de l’incertitude anxieuse: un «a quo1,


confondre les exigences de l’esprit scientifique avec .l qui se fier?» qui fait tout le prix de l’appropria—
‘_

le culte d’une rationalité militante, meurtrière, lion progressive de l’objet «fiable ». Et le


à, perçu,
terme, de ce qui n’est pas elle. La Terreur s’exerceÎ .tlors, bien loin de susciter le doute, sera ce qu1 le
toujours au nom de la Raison. lève, définitivement: «je ne le croirai que quand je
Peut—on donc guérir de croire? Et faut—il l’aurai vu. »j’ai vu, cela suffit. Dieu existe, je l’ai ren—
en guérir, ,

si croire, c’est aussi, comme le délire,


une « tentative’ contré. Ce «vu », qui acquiert alors portée de révéla—
de guérison » de la mort en ses figures multiples? lion, triomphe d’autant mieux de l’incertitude qu’il
prend à sa charge l’incroyablel. La valeur apologe-
tique de l’expérience du converti fait prime, dans
Guérir les hommes de la (fausse) croyance est… tous les domaines, bien au—delà du religieux. Freud
pourtant au principe du projet philosophique. Seul /’ ne dit rien d’autre aux philosophes qui, devant
l’amour de la sagesse pourrait délivrer de la passion l’hypothèse d’une pensée inconsciente, multiplient
de croire, purger l’âme de ses miasmes: catharsis, objections et réserves : venez y v01r, vous serez
toujours à réopérer comme s’il y avait une pente convaincus. Et, bien plus : c’est seulement en venant
naturelle de l’esprit à accorder créance à ce qui voir que vous le serez. Ne perdons pas notre temps a
s’offre à lui. On commencerait
par s’en laisser discuter. D’abord, savoir de quoi on parle. Et, pour
conter, par se laisser séduire par ce qui a d’autant savoir, avoir rencontré la chose. C’est là le cercle de
plus l’air vrai qu’il paraît incroyable. En psychana— la croyance et du savoir. On n’y échappe pas.
Mieux
lyse, ni plus ni moins qu’ailleurs. Comme elle fut vaut y entrer, et se débattre avec, que de s’en ten1r a
séduisante hier, la théorie de la séduction! Comme 1
l’écart. Car, alors, c’est face à la Science et à toute
elle est puissante aujourd’hui, celle de la mère science que nous nous placerions en position défini—
omnipotente! Un père séduit sa fille, une mère veut tive de croyant. Au nom de la science, les scrent1_—
tuer son enfant. Impossible d’y croire, donc vrai.
.

fiques peuvent en effet faire gober n’importe quoi


Il n’est cependant pas sûr, comme l’enseigne la
aux non-scientifiques. Quant à la « scientificité » exhi—
philosophie, qu’on croie d’abord, spontanément, .

bée, elle vise à imposer silence.


dans une adhésion immédiate à ce qui se
perçoit, " \

à ce qui se dit, et que ce ne soit que dans une succes—


]. Cf. Guy Rosolato, «La scission que porte l’incroyable »,
sion de temps ultérieurs — temps de l’étonnement, N.RP., n° 18, 1978.
142 Se dépændre de la "
croyance ’
Se fier à. .. sans croire en. .. 143

clim la certitude — que, dans son effondrement, il

Des sequestrés de la croyance, dont


ni aussi dans le vrai. Il ne dit pas le vrai mais il est
parle Claude [ dans le vrai. Apparemment, avec l’état ou le moment
ROY! la dmque poht1que contemporaine nous
'

Î]

«I:—pressif, la question de la vérité est en effet posée


fourni de redoutables échantillonsl. La clinique ana“ ;“
…… écran, dans un face-à—face insupportable, une
lyt1que nous confronte plus volontiers aux troubles lucidité nue de l’horrible — comme la connaît aussi
de la ,

cr0gance dont souffrent les séquestrés de l’in-. l'unsomniaque. Si l’on fuit le déprimé, ce n’est pas
croyance C 65% par exemple, le doute insistant de
]

nu‘ce que, comme le schizophrène, il serait à mille


- ‘

10bsess1onnel qu1,ne découvrant en 1… que des


,

unes de nous, dans un autre monde, mais parce


vœux contra1r CS, s’installe dans le suspens indéfin' qu'il serait trop proche de la vérité du nôtre. Dans le
du Jugement et de l’action: versant sombre dti
\

murs d’une analyse, la rencontre avec la dépression


_dŒ_1œ 5œPÜun, d’où il n’y a aucune raison de cast toujours un temps fort, sans doute nécessaire. Et,
sortir, ,
joulssance arnere de l’indécidable. C’est encore la «l’un nombre croissant d’organisations névrotiques,
mefianpe Systématique du Paran0Ïaque en qui s’in— nous disons qu’elles sont défenses contre la dépres—
came] hypothese cartes1enne du malin génie, fourbe } «ion — autant de solutions ingénieuses pour « faire
et trompeur, SC3Pm devenu Dieu, et trouvant sa rai— '

; semblant ». Le déprimé ne sait plus faire semblant,


son detre}et un pla15ir pervers à m’abuser. C’est «“est là du moins ce qu’il nous fait… croire.
aus51 hyster 1que
qq1 peut dire d’elle—même, comme
1
Et il nous le fait croire en faisant appel en nous àla
un spectateur au theâtre : “ C’était bienjoué, mais je ,
confusion du réel et du vrai. Son abattement témoigne
11 Y
çroyals pas une seconde. » Ou le borderline qui, '
d'un rabattement du vrai sur le réel. Ce qu’afiirme
place sur sa frontiere, ne peut se fier ni aux mes— Î l‘être du déprimé —— son être, plus que son dire —,
sages qu 11 reç01t du dedans ni à ceux qui lui vien- «"estl’effet que produisent sur Hegel les montagnes :
nent d’l dehors.
;

',], I ’est ainsi. Vus de son abîme, les gestes du quotidien


Le depnme, 1…» nous fait franchir un
_

lui sont comme des montagnes parce qu’ils «sont


pas supplé—
mfentan‘e (quelle serait la figure philosophique dela :
ainsi ». Sa plainte, dit—on, est monotone, pauvre,
depressmn Surement pas le nihilisme, où il entre
-”

répétitive et elle ne peut que l’être. C’est ainsi, iln’ya


dej] arrogan\ce et du défi). Avouons-le dans l’actua—
:
rien à en dire, rien à en faire. Puisque je dois mourir
lité du face-a—face avec le déprimé, devant
sa plainte …_ réalité objectivement inéluctable — je dois mou-

souvent aus51 effacée que son existence, nous nous "'


rir= il me faut mourir. La réalité fait la loi.
defendons mal contre le sentiment —
_,

pour ne pas Cette équivalence absolue du réel et du vrai, nous


avons dû la vivre, effectivement, à un moment ou à


1. Cf. Claude Roy, Le, chmhmrs de
dieux, Gallimard, 1981. un autre, dans l’insoutenable d’une perte réelle ou
2. Encore
que le milieuanalytique nous donne l‘occasion
d 6 nombre de rencontres du Pfemïler tYp6- lmagmalœ' S’ le 501 maternel se der0be sous nos
, pas, c’est la chute, l’effondrement. La dépression est
144 Se déprmdre de la croyance Se fier à. .. sans croire en. .. 145

refus du deuil, volonté muette d’assimiler l’absence ;


Car la tautologie est invivable ; certaines évidences,
àla perte, affirmation que la jouissance exclusive de .

mortelles. Heureusement pour lui, il est probable


l’objet total, pour être toujours refusée, demeure]
seule légitime. Si je ne vois plus ce visage, ce sourire, que Don juan ment quand il prétend ne croire
qu’en «deux et deux font quatre ». D’aboËd il croit
:

ces bras qui m’ont porté — que reste-t—il? « Ma mère'


est morte, s’écria un jour quelqu’un qui était philo— que les femmes sont aimables. Ensuite il se sait
menacé par une «arithmétique autrement sévère».
sophe.]e ne la verrai plus‘. » \

Mille e tre = zéro. Tension anxieuse qui lui fait préfé—


Dans le creux dépressif, on ne voit plus. La vie psy—È
rcr la course au surplace.
chique tend à se ramener à ce que Freud appelait le \.
C’est un changement d’état décisif que celui qui
système Perception—Conscience, qui rend bien mal l‘ait passer de la tautologie à la
métaphore. On, sort
_.

compte de la perception effective car celle—ci y est: (le la dépression — quand ce n’est
réduite à un constat — cette table est une table — et pas par“ son
inverse complémentaire, le triomphe maniaque —
la conscience à un enregistrement je considère une
:
en retrouvant, ou en trouvant, le «il y a» qui fait
table qui est une table. Tautologie absolue, irrémé—î
diable. C’est ainsi, ce n’est que cela, qui est trop ou‘ qu’une chose est aussi autre chose. Le modèle de la
perception est à chercher, disait à peu près Merleau-
trop peu pour moi trop loin, trop proche, trop pré—
:
l’onty, dans le rêve ou dans l’esthétique —— qui sont
sent dans son absence. Ou bien l’objet est en moi,
capacités indéfinies de transformation —, non dans
".

toujours à ma portée, et alors je peux vivre par lui;I l‘informatique, qui est traitement de données.
Ou il est perdu, à jamais, et je n’ai rien, qu’à mourir ,

«Le rêve nous enseigne, écrit Novalis, [...] l’apti—


en lui. Le déprimé s’instaure le gardien de son lude de notre âme à entrer dans n’importe quel objet,
propre cimetière. Il entend, dans un défi contradic—
.

.
'.l
se transformer instantanément en lui. » Et encore :
toire, garder son illusion perdue. Il n’a pas l’art d’ac— « Tout le visible adhère à de l’invisible, tout l’audible à
commoder les restes, lui.
,

«le l’inaudible, tout le sensible à du non—sensible. Sans


Un poète — Apollinaire — dit: «il y a». Le pas—
doute tout ce qui peut être pensé adhère_—t—il de même
sage — inanalysable? — du c’est ainsi au il y a est le
:

'

signe qu’on est sorti du cercle emmuré de la dépres—


il ce qui
ne peut pas être pensé 1. »
Alors seulement ce qui «ne nous disait rien » —
sion, que s’est opérée — par quel travail insensible?
'

—— la mutation de la
_

comme l’énonce si justement la langue commune


tautologie à la métaphore. On =— « dit» à
respire à nouveau, il y a de l’air, on échange, le nouveau, sollicite notre pouvoir d’initia—
live, d’imaginer, de parler, de construire le réel. Les

dehors et le dedans ne sont plus deux mondes sépa; Choses, quand on s’adresse à elles, donnent signe de
rés, hostiles, irréductiblement clivés.
parole et de vie. C’est là le croire primordial qui sup—

]. Cf. infra, p. 361, le chapitre qui donne son titre à ce


Novalis, Fragments, 176 et 98, coll. Le cabinet cosmopo—
.
1.
volume. «
lite », Stock.

UNICAMP . FE - BIBLIOTECA,
146 Se déprmdre de la 147
croyance Seflcrà... sans croire en...

pose une confiance. Confiance en quoi, en qui? En »


situe: dans l’élaboration du conflit, le fonctionne—
rien qu’en elle-même.]e n’ai nul besoin, pour être \

ment mental, ou du côté de l’idéal. Le guérisseur est


assure de cette confiance-là, cette confiance de base,
'

bien la figure la plus commune de celui qui s’offre à


de me persuader que ma vie, que l’histoire a un etre cru. Le prophète, le conducteur du peuple,
sens, ou qu’il existe un garant de l’ordre du monde. romme jadis le roi, doit être thaumaturge. Tout
La seule certitude requise est qu’il n’y ait
pas entre appareil de croyance est promesse de salut.
le SUJ6t et l’objet clivage irréductible ou fusion illimi—
tée, mais intervalle et enveloppement réciproques.
Non seulement il faut reconnaître, comme l’indique '
Le trait le plus manifeste de l’appareil de croyance
André Green, un « sujet de la croyance » mais c’est le est qu’il vient se substituer au travail de la pensée.
croire qui fait le sujet1. Le « je crois » ne se dit pas. Il La pensée questionne, se donne des réponses limi—
est antéprédicatif. En énonçant «ce que je crois», tées, provisoires. Elle est, par nature, expérimentale,
j’instaure déjà le doute ou bien je m’installe dans cxploratrice, curieuse. Elle appelle la contradiction,
l’imposture. se réfléchit, polémique avec elle—même. Elle est labo—
ratoire. La croyance —— inébranlable, sans faille,
…,.….……..

On a tort, à mon sens, de poser que l’acte de 'F indissuadable, mais se sachant totalement vulnérable
croire a, en son origine, à faire avec le désir de '
.
— ne se questionne pas. C’est qu’il lui faut à tout prix
vente. Sa fonction première est de métaphoriser le ’

…—Azw—

persévérer dans son non-être de pensée. Volontiers


réel, afin qu’il ne soit pas le vrai. Ce qu’on inquisitrice vis-à»vis des autres, elle entend se placer,
« reprocher » à celui
peut
qui ne croit en rien, ce n’est pas quant à elle, hors de toute prise. L’appareil de
de manquer d’enthousiasme, de révolte ou de foi,
croyance est une réponse (à tout), tranquille ou vio—
c’est d’identifier le réel à la mort, de le mortifier, '
lente, qui anticipe toute question. « La question n’a
forme ultime de l’identification à l’agresseur. Qu’on
pas à être posée » telle est la règle de son fonction-
:

se souvienne des «musulmans» décrits par Bruno nement. Elle qui se constitue et se maintient sur le
Bettelheim en camp de concentration. démenti de la réalité (la Vm'lcugnungfreudienne) ne
Quand cette confiance—là achoppe, quand l’appa— saurait recevoir de démenti. Il lui faut obéir à la loi
reil psychique, d’un individu ou d’un du tout ou rien, qui lui fait produire en masse de
groupe,
renonce, débordé, à accomplir sa tâche de repré— l’hallucination négative se rendre aveugle à ce qui
:

sentation et de pensée, il risque de virer en appareil saute aux yeux.


de croyance, système qui vient obturer, On comprend que le savoir ait voulu s’en démar—
presque n’im—
porte comment, la défaillance, où que celle—ci se quer, s’en protéger, l’expulser même définitive—
ment hors de ses frontières. Le savoir se plaît à
19'17È
Cf. A. Green, « Le credo du psychanalyste », N.R.F., n° 18, admettre des zones d’ignorance (nous ne savons pas
encore): l’existence d’une terra incognita stimule ses
148 Se déprendre de la
croyance Seflerà... sans croire en... 149

conquêtes. Mais il se refuse à transformer, quer. Toute la sagesse d’Alain — pris ici comme
de force, l’inconnu en connu, le probablepar
coup”
en cer—‘ aboutissement exemplaire d’une telle tradition —
tain, le souhaité en obtenu. Il peut même décider tient dans l’affirmation vigilante, insistante, de_ ce
d’inclure l’arbitraire dans sa démarche: l’axiome4‘
;,

partage : « Le vrai est ce qu’il ne faut jamais _cr01re,


renforce la rigueur de la démonstration; il ne la, et qu’il faut examiner toujours. L’increduhte n’a
rend pas plus docile.
pas encore donné sa mesure. » Et cec1: « Il est
Toute notre tradition philosophique inaugurée
[

agréable de croire à quelqu’un; et cet homme, a qui


par Platon s’appuie sur la dichotomie du savoir et de on croit, est heureux aussi d’être cru, et de cr01re a
la croyance]. Là où s’affirme l’un, l’autre doit abdi—a
ceux qui le croient et de se croire lui—même. » Ou
1. Soit ce passage clé du Gorgias (454 cd.) : Socrate: — Existe—
encore «je ne vois guère que des croyants.lls ont
:

t—il
quelque chose que tu appelles «savoir»? Gorgias: — Oui.
,
' bien ce scrupule, de ne croire que ce qui est vrai;
Socrate : — Et quelque chose mais ce que l’on croit n’est jamais vrail.» Il faut‘
que tu appelles « croire »? Gorgias : —
Oui, certes. Socrate : — Savoir et croire, est—ce la même chose à
ton avis, ou la science ( mathe'sis) et la croyance (pistz‘s) sont— , admirer cet entêtement et reconnaître que ce qui se
elles distinctes? Gorgias : —
!

disserte aujourd’hui sur les appareils de pouvoir et


je me les représente, Socrate, de croyance descend en ligne directe d’Alain. Mais
comme distinctes. Socrate : — Tu as raison, et en voici la
preuve.
*

Si l’on te demandait «Ya—t—il


:
une croyance fausse ou vraie ? » " quelle défaite avouée dans ce «je ne vois partout que
tu répondrais, je pense, affirmativement. Gorgz‘ar : — Oui. des croyants» ? Il est donc bien seul, à moms qu’il
Socrate : — Mais y a—t—il aussi {:

une science (Epistémë) fausse et


vraie? Gorgtas : — En aucune façon. Socrate: — Science une
"

ne s’inClue dans ce tout. L’orgueil lucide de la pen—


et ;

sée droite laisse en effet le plus souvent intacte la


croyance ne sont donc pas la même chose. Gorgz‘as : C’est —- 2

juste. Socrate : — Cependant la persuasion est égale chez ceux croyance aveugle. Le nazisme, le stalinisme sont
qui savent et chez ceux qui croient. Gorgias : — Très vrai.
5

Socrate : —Je te contemporains d’Alain, qui ne put, polmquement


propose donc de distinguer deux sortes de per- ;, parlant, que leur opposer le radical—socialisme. ..
suasions ( peithous), l’une qui crée la
sans la science,
l’autre qui donne la science. (Trad.croyance Nous ne sommes plus si assurés que la ligne de par—
Ï

Alfred Croiset, éd. Les


tage entre savoir et croyance soit, au—delà de défini—
\:

Belles—Lettres.)
On notera que la distinction entre science et tions tenues pour idéales, si facile à tracer. Voyez
croyance n’est
"

maintenue dans sa rigueur que pendant le


la bipartition. Aussitôt l’une et l’autre temps qui instaure l’histoire des sciences ce n’est pas assez dire qu’elle
:
sont subsumées sous la
catégorie de la persuasion qui doit être différenciée à son
,
montre une succession d’erreurs rectifiées, établit un
tour, et le problème précédent rebondit. Le discours de Calli- catalogue des illusions perdues. La science se nourrit
clès qui ne reconnaît d’autre loi de l’erreur. Bien plus, elle est portée, tout au long,
que la force n’est donc nulle-
ment un intermède mais l’axe du dialogue. La question du
Gorgias est bien Comment faire entendre raison? par les catégories mentales qui président à la structu—
Çe qui sup-
:

pose qu’on ait de son côté la force de la raison. A ce jeu de ration de l’expérience. Catégories que nous desrgne—
maitrise, Socrate, qui ne rompt en cela nullement avec les tons —- seulement quand et si nous en utilisons
Sophistes, est. .. très fort. Socrate n’est plus un maître de vérité
( ale'theta), il est un maître du discours.
Maieutique au forceps. 1. Alain, Minerve ou De la sagesse, passim.
150 Se déprmdrg de la
croyance Seflerà... sans croire en... 151

d’autres — comme relevant de la Une


thèse récente et novatrice a montré, croyance. le savoir s’est toujours assigné des limites. Il y
par exemple, &

.wnitchez les Grecs, à côté de l’épz‘3témê, place pour la


comment Kepler peut, sans contradiction, fonder '

iqua (qui est une acception de notre motcrpyance)


l’astronomie moderne et continuer à selon
les modèles ésotériques: « Il estimait penser
.l laquelle
peut même s’accoler le mot vra1 (“opinion
avoir établi mic); autrement, pas de vie politique. Il y avait
l’existence d’une âme de la Terre et la
vraisemblance

'
m‘cessité de [fistis (autre acception de
d’une âme du Monde », voyait dans la croyance:
bole de la Trinité divine, etc. Ici
sphère le sym— laire confiance et crédit) sans qu01 aucune v1e
on ne saurait parler mciale, aucune transaction n’eût été simplement
d’une simple coexistence de croyances et de
."

pensée possible. Il y avait aussi admiration, plus cachee,


scientifique. De Kepler à nous, et déjà à Descartes, et
tout bonnement de vous à moi, la pour la métis polymorpheä Admettre qu il exister/un
conception du «l\amp immense du «pas sûr» et du «bien Joue»,
plausible change 1. n‘altère en rien la confiance du savon en lui—meme;
De son côté, toute machine à croire
ne saurait se vt, pas davantage, reconnaître la puissance des illu—
passer des armes de la rationalité; elle «en remet— sions, qu’elles aient ou non un avenir... L illusion
trait» plutôt. Même une religion révélée
ne se un effet, tant du moins qu’elle demeure définie
contente pas de reproduire la révélation elle a ses
docteurs. Pas une secte qui n’exige référence à
:
u)mme faux—semblant, comme lieu d’accueil de
son l'imaginaire, ne menace pas le savoir dans sa consu—
grand — ou petit —- livre. Pas un parti qui ne cau— ll.iti0n même.
tionne ses mots d’ordre par une « science
», politique, Mais la situation paraît changer radicalement .
-——
sociale, historique. On aime à croire
sur parole, et ouvrir plus qu’une crise opérer un
renversement
:
quand on a perdu la sienne, mais sous réserve
cette parole se profère au nom de la vérité. que — quand « savoir » et «
croyance » cessent d etre pla—
cés en relation d’exclusion l’une de l’autre; quand,
Alors même qu’une dualité radicale
entre savoir par exemple, les disciplines scientifiques, non scien-
et croyance est sans cesse infirmée et nous cher-
chons en vain la réponse qui trancherait que tifiques ou à prétention scientifique peuvent etre
—— le également désignées comme des
marxisme, science ou croyance? discours », obe1s—
«_

—, nous faisons sant aux mêmes « règles de formation des enonces »,


appel à cette dualité « Tu sais ou tu crois ? », avec ses et sont insérées dans des «pratiques discurswes »
retombées successives «Tu sais ou tu crois savoir?
anonymes, tentaculaires, génératrices d’<_< effets de
:

Tu crois ou tu veux croire? »


pouvoir». Il arrive que l’entreprise de Michel Fou-
cault soit utilisée —— de façon totalement abuswe,
selon moi — pour discréditer la science et récuser
1. Cf. Gérard Simon, Kepler, astronome,
1978. astrologue, Gallimard, ]. Cf. M. Detienne et].—P. Vernant, Les rusrs de l‘intelligence,
Flammarion, 1974.
152 Se déprmdre de la croyance Seflerà... sans croire en... 153

toute forme de savoir, qui serait le mal à extirpe


dans ses racines. Le fait est qu’il ne fait pas bo»: Et la psychanalyse, dans cette affaire? D’abord,
aujourd’hui (non, c’est déjà hier) se présente 'Î
une remarque latérale: depuis quelque temps, les
{comme « sachant». Cela dit, on peut voir dans tout- critiques qu’on lui adresse ne portent plâas comme
archéologie du savoir —— qui déborde largemefi naguère sur la recevabilité des faits qu’elle invoque,
l’épistémologie au sens strict —— un hommage in la vérité ou la fausseté de ses énoncés, la validité de
rect à l’emprise de la croyance, aux ruses de la ses concepts majeurs, pas plus qu’on ne lui fait grief
tégie (du faire croire), à l’efficacité de la rhétoriqu de ne pas se soumettre à l’administration de la
persuasive (comme si la logique elle—même était un preuve. On ne lui dit plus: le complexe d’Œdipe,
manière de propagande). .*-

quelle horreur ou quelle blague! (« mon fils, par


Un mot encore sur Foucault. Quand je le voi exemple »...), mais: vous renforcez et perpétuez
,
ecrire ceci : « Il ne s’agit pas d’affranchir la vérité (1 É

l’idéologie familialiste, votre parole, qui est celle du


tout système de pouvoir —— ce qui serait une Chimère" Maître, est un code et ce code est une prison.
puisque la vérité est elle—même pouvoir — mais daé, Il y a des psychanalystes pour se conforter dans ce
détacher le pouvoir de la vérité des formes d’hégéÂ' déplacement des objections, passées d’une critique
monie (sociales, économiques, culturelles) à l’int “

'” de nature épistémologique, inaugurée en France par


rieur desquelles pour l’instant elle fonctionne1 », j_' Politzer, à une dénonciation de l’abus de pouvoir
me dlS qu’il attend et exige «plus de vérité », que,- (Deleuze, Castel, avant tant d’autres) .]’y verrais bien
cette exigence et la confiance qu’elle suppose son "

plutôt le signe que la psychanalyse, comme corps de


bien d’un philosophe et peut—être même qu’il garde: représentations ou, si l’on veut, comme «fiction
par—devers lui quelque idée du pouvoir. .. du sujet. “
théorique » (expression aujourd’hui imprudemment
Quant àla pratique ethnologique, elle ne peut avancée par les psychanalystes eux—mêmes) risque de
qu
n’être plus qu’une croyance partagée, y compris par ses
sont nos croyances — que, tant qu’elles sont opé») adversaires. Il y a en effet une façon de croireen la psy—
rames, nous ne pouvons pas penser, puisqu’elles chanalyse, ou de n’y pas croire, qui assimile celle—ci à
déterminent jusqu’à nos catégories de pensée — qui,
_

ce que j’ai appelé tout à l’heure un appareil de


définissent les objets de notre savoir. Et non l’in—Ï croyance 1. Pour remplir cette fonction, la psychana—
verse. L’ethnologue, en analysant le fonctionnement» lyse serait même dans une position privilégiée par la
d’un autre système, peut relativiser le sien. Il ne peut] nature de son objet — le non—su —, par la finalité
pas l’analyser. Il peut s’en déprendre, le temps d’un
vertige, mais il y sera repris quand il le pensera. ‘

1. Rien d’étonnant alors à ce que, déçu dans ses attentes,


on se tourne de plus en plus, comme c’est le cas aux Etats—
Unis, vers d’autres croyances, elles, au moins porteuses d’un
1. Michel Foucault, «Vérité et pouvoir », in L’Arc, n° 70. idéal ou promesses d’une jouissance (zen, new birth, etc.).
154 Se déprmdre de la croyance
Seflerà. .. sans croire en... 155

avouée de sa méthode — y donner accès


et, chez cer— sujet à ne plus croire — à ne plus se fier —— à ce qu’il
tains, en promettre la maîtrise1 — et,
ceci : en promouvant la réalité psychique surtout, en .
perçoit, juge et pense et, plus fondamentalement, a
et en négli— lui faire dénier toute légitimité à son
propre mode
geant l’articulation de conflit et d’échange avec ce .

«le fonctionnement. Ainsi démis, il ne 1ui"reste


qu a
?"

qui n’est pas elle (négligence exemplairement, mais s‘en remettre à l’Autre qui déterminera, à sa place,
pas seulement, incarnée par le kleinisme), la psycha— ; dont il est dépossédé, ce qui est objectif.
nalyse tend à confondre cette réalité avec la vérité. Il
faudrait ici parler, à l’inverse du
temps dépressif Psychanalystes et psychanalysants, ne croyez pas en
auquel je me suis référé, d’un exhaussmmt de la " la
catégorie de la réalité jusqu’à la Vérité. psychanalyse!
Quand la psy—
chanalyse s’abandonne sans retour sur soi à ce
mou- \ Les opérations qui s’effectuent dans la réalité de la
vement, elle satisfait pleinement au vœu de tout situation analytique — en ce qu’elle a de proprement
appareil de croyance: mettre un terme au travail
indéfini et métaphorique de la pensée, aberrant —— vous y aideront. Par l’exper1ence decrswe
qui est mou— de l’écart, d’abord. Ecart entre « théorie » et « ch—
vement asymptotique de vérité, par l’édification
d’une « néo—réalité » close et tautologique uique serait façon, abstraite et bien pol1cée, de par—
»
qui se fera ler; c’est à un écart entre deux modes}d etre, de Vivre,
prendre pour la cause, en vérité, de l’événement. En donc de croire qu’on se trouve expose. L’analysten a
ce sens, des croyances «vulgaires» comme le
tisme ou «sophistiquées» comme la science
spiri— pas, à mon sens, à se préserver de ce temps —- qui ne
poli— coïncide pas toujours avec le debut de la cure, mar-
tique sont bien équivalentes. En ce sens aussi, la
« machine à décroire qué de trop d’accord — où il s’interroge, demonte :

», décrite par Didier Anzieu 2, mais comment peut—il (ou elle) s’assrgner cette souf-
n’est pas l’antagoniste de la machine à faire croire; france? Ou quoi que ce soit d’autre; il
\

c’est la même machine, sa finalité


étant, en faisant gagnera, en
vivant cet écart, la saisie de sa propre singularrte (fm-
croire en elle et en elle seulement, de contraindre le
guliwdésigne également l’unique et le bizarre), d au—
1. Bien sûr, la tant que chaque patient la lui revele a partir d une
plupart des analystes récusent cet objeCtif
d’une maîtrise possible de l’inconscient Ils autre position. L’écart entretenu entre deux appa—
se plaisent même reils psychiques, c’est—à—dire régis par des regles diffe-
à livrer au public des échantillons,
soigneusement distillés, de
la persistance en eux de ses effets. Mais rentes de fonctionnement, est un instrument sur
n’est pas persuadé qu’il « connait » mieux quel psychanalyste
le commun des mortels, son inconscient que
qu’il est plus « au clair» avec lui, plus
pour décoller de son propre appareil de croyance.
apte à en déceler les détours et retours? L’infatuation de Expérience de la contradictzon ensuite, sans cesse
l’analyse trouve là son motif. ravivée par la pratique, non seulement dans les_figures
?. Cf. L’invention de Morel de conflictuelles des désirs mais dans ce qu1 vient
Bioy Casarès et l‘article de
D. Anzieu, «Machine à
décroire: sur un trouble de la contredire le dit de l’interprétation, le non—dn de
croyance dans les états limites », N.RP., n° 18, 1978. l’attente.
156 Se déprendre de la
croyance
.(

,
Expérience du paradoxe enfin, Winnicott aî
degagee comme spécifique du « jeu » de que
l’analysehî
Pour que ce mouvement de dégagement, de par
et d autre, a ] egard de la croyance
puisse s’accom—; &&

plu, pour que puisse reprendre ou s’instaurer le tra—f


vail de la pensée et se lever ENTRE GRODDECK
ce qui l’interdit, sontî
requises les conditions minimales du ET FREUD
«se fier à» : la
constance de l’espace et du temps de l’analyse. Si ce ‘=

qui organise le cadre de notre expérience cesse


d etregaranti, d’être «fiable»,
se «déprime», alors Ï
on se Jette dans le « croire en », survivre. C’est
le reel, non le vrai, qui a besoin pour
}

d’un garant. Freud, Quand Georg Groddeck écrit pour la première


sur ce point, était kantien.
'5

fois à Freud en 1917, ce n’est plus unjeune homme.


Il a cinquante et un ans et, derrière lui, une impor—
tante activité. Activité d‘écrivain: des romans, des
poèmes; activité sociale au sein de mouvements
coopératifs ; et surtout activité médicale il a fondé sa
:

propre clinique en 1900 à Baden—Baden, où il reçoit,


dira—t—il, ceux qu’on n’a
pas pu traiter ailleurs; c’est
un médecin, ou un guérisseur, renommé. Bien plus,
sa pensée a déjà parcouru l’essentiel de son chemin :

dès 1916 il prononce, devant un auditoire très parti—


culier — les patients de son « sanatorium » ou « sata—
narium » —, ses Conférences1 d’où sortira quelques
années plus tard Le livre du ça. Apparemment donc, il
n’a, en 1917, nul besoin de recourir à Freud. Il est
déjà devenu lui—même en empruntant une voie bien
à lui, comme il s’empresse de le souligner dès sa

'
pre-
mière lettre. Il est Groddeck, absolument. On peut
". en conséquence légitimement se poser la question :

%“
quelle mouche le pique? Pourquoi diable tient—il
.-‘.
-i

1. Cf. infra, p.207, « Paradoxes de l’effet Winnicott». ]. Conférences psychanalytiques a l’usage des malades, traduites
par Roger Lewinter, 4 vol., Champ libre.
158 Se déprmdre de la croyance Entre Groddeck et Freud 159

tant à se faire reconnaître par le fondateur de la psy— ',


tensité de la demande, accordant de bonne grâce à
chanalyse, ]… qui, avec une égale insistance, ne ’

Groddeck une place dans la « horde sauvage », mais


cesse de proclamer que ce sont ses malades — de une place à part qui permette à Groddeck de se pré—
«vrais » malades, atteints dans leur valoir de sa singularité — l’analyste sauvaÿe, ce sera
corps —- qui lui

ont tout appris? lui seul! — et qui permette à Freud de ne pas se lais—
A la question, qui va bien au—delà des '

ser entraîner là où il ne veut pas aller. Jamais il ne se


particularités
de la relation entre les deux hommes, on rendra à Baden—Baden.
peut ima—
giner plusieurs réponses. François Roustang, Que Groddeck ne soit pas un disciple comme les
par

exemple, avance dans un livre récent1 que Groddeck ,


autres (mais en est—il un qui s’accepte comme tel?),
aurait souffert — lui, convaincu de l’originalité de ; c’est l’évidence. Et pas seulement parce qu‘il se
son parcours et de ses idées mais doutant, cet m‘gi— '

tourne tardivement vers Freud mais parce que le


nal, d’être réellement à l’origine de sa pensée — d’en- Maître qu’il se reconnaît, avec qui il a effectivement
tendre partout autour de lui, comme une mouche travaillé, auquel il voue une admiration extraordi—
précisément, le nom de Freud. « Lorsquej’ai appris à naire jusqu’à l’idéaliser et en faire le modèle du
connaitre les œuvres de Freud, j’ai dû renoncer à médecin, ce n’est pas Freud, c’est Schweninger.
être moi—même un découvreur», confiera—t—il. Pas «Depuis quarante ans, écrit—il en 1930, ma pensée et
d’autre recours alors que de se faire admettre dans le mon expérience médicale ont été animées par l’es—
«cercle» freudien mais pour y faire savoir qu’on prit que j’ai reçu de Schweninger [...] Il était pour
n’est débiteur en rien. D’où le malentendu moi —— et il l’est encore — le médecin même. » En
qui
persiste et insiste effectivement tout au long de ‘

Schweninger s’incarnerait la règle d’or Natura :


la Correspondance? et qui, loin de se
dissiper, n’ira sanaz, medicus curat1. « Le guérisseur, c’est en défini—
qu’en s’aggravant, Selon Roustang, ici culminerait la tive le malade [...] La guérison est située en dehors
contradiction immanente à l’« être—disciple », qui est de la puissance médicale. »
le sujet de son livre, le disciple exigeant Groddeck projette—t—il là en Schweninger ce qui
une appro—
bation totale de ce en quoi il est infidèle àla pensée fait sa propre intuition fondamentale? Car, pour ce
du Maître. Comment cette double exigence pourrait— qui est du pouvoir médical, Schweninger l‘exerçait
elle être satisfaite à la fois? Si Freud
adopte Grôd— pleinement. La façon dont il traita le vieux Bismarck
deck, il méconnaît la différence, avec lui et avec les en fournit une plaisante illustration? Dans l’affron—
«frères»; mais, s’il souligne l’écart entre la pensée ..

de Groddeck et la sienne, il le tient précisément à ..

1. De cet axiome hippocratique, mais réduit aux


premières
l’écart. Freud, assurément, a senti l’ambiguïté l’inè syllabes de chacun de ses termes au point qu‘il paraît se muer
et J…...___……

en quelque divinité d’Orient, Nasamevu, Groddeck fait le titre


d’un de ses ouvrages où il critique vivement la psychanalyse.
]. Un destin si funeste, Éd. de Minuit, 1976. w…........

2. Cf. la biographie de Bismarck par Emil Ludwig, Payot,


2. In C. Groddeck, Ça et mai, Gallimard, 1977. 1929, p. 453.
….-…
160 Se déprmdre de la
croyance Entre Groddeck et Freud 161

tement des intransigeances du Chancelier et du comme celle de la guérison ne saurait être localisée
Médecin, c’est le second le grand vainqueur, dans un individu—agent. L’être humain n’est jamais
qui’
obtient l’obéissance, le respect et la gratitude de son qu’un « morceau de la Nature ».
malade. Oui, Schweninger n’a cessé de fasciner Pour Groddeck donc, Freud est trop säge. Pour—
Groddeck — «j’ai beaucoup aimé cet homme» — quoi, ayant reconnu les pouvoirs proprement exorbi—
dans ce mélange qu’il lui attribue de toute—puissance , tants de l‘inconscient, limite—t—i] l‘opération analytique
et de soumission à une Nature qui seule détient le \ à la « circonscription des névroses»? Pourquoi ne
privilège de guérir la maladie, puisque c’est elle qui l’étend-il pas au domaine de l’organique ? Comment,
la crée. Il lui doit, ou il lui prête, une de ses idées—
ayant dénoncé les illusions du moi, ce « stupide
forces si contraire à l’éthique médico—sociale d’au— ,

'
»
Auguste de cirque qui met son grain de sel partqut1 »
jourd’hui qui nous assigne, sous couvert de droit àla ‘

ne voit—il pas que la science elle—même, celle de l’ame


santé, le devoir d’être bien portant. Si Groddeck, en tout cas, s’enferme dans les mêmes limites que ce
lui, nous accorde le droit d’être malade, c’est qu‘elle prétend saisir? Puisque nous sommes, aussi
que le

symptôme est à ses yeux moins langage à interpré— ‘_


bien comme « malades» que comme « savants», les
ter, c’est—à—dire au bout du compte à traduire,
>:h—uænh—…wu…….

que, ; jouets du ça, il nous reste à jouer: «Avec quoi l'on


comme l’œuvre d’art, création du Ça dans le corps. ‘ joue est absolument sans importance, mais on d01t
Ou plutôt, il y a pour lui à la limite indifférenciation jouer? »
,
entre le langage et le corps. Le « ça jouit où ça Pourtant Groddeck, cet enfant joueur, se tourne
parle » qui se décline aujourd’hui dans tous les sens,
,

vers le professeur Freud. Le porte—parole de l’illi—


,

Groddeck nous en fait saisir le commencement. '

mité, le poète de l’atopie fait appel au constructeur


On peut voir dans ses livres aussi bien l’expression »‘ de topiques et d’appareils psychiques, au ramona—
d’une symbolique débridée — il est bien le seul “
'
liste, hostile à toute mystique, qui répugnera tou—
«psychanalyste» qui fasse rire — que l’explosion "

jours à forger une nouvelle Weltanschauung mais ne


d’un corps qui ne peut plus contenir sa joie ou sa ‘

désespérera jamais de faire de la psychanalyse une


souffrance. Avec lui, toutes les barrières tombent, à ’ *

science. C’est bien le signe que Groddeck, au—delà


commencer par celles de l’identité personnelle. La d’une reconnaissance de ses mérites, au—delà de son
soumission au Ça, c’est la divagation du je. « Quand

souhait d’une insertion socioculturelle mieux afiir—


on dit: je pense, je vis, c’est un mensonge et une mée, cherche chez Freud quelque chose comme
déformation. Il faudrait dire : ça pense, ça vit1.»
l

une protection. Contre quoi?


Dans le Ça, dans le Dieu—Nature, réside la toute— Et Freud, en 1917, quand Groddeck se décide à
puissance dont le médecin, parce qu’il la reconnaît,
peut être le médiateur. La cause de la maladie
]. L’expression est de Freud, avant d’avoir connu Grod—
deck.
1. In La maladie, l’art et lesymb0le, Gallimard, 1969. 2. Lettre à Emmy von Voigt du 6 avril 1916.
162 Se déprmdre de la
Entre Groddeck
croyance et Freud 163

s’adresser à lui, où en est—il? En un sens, son œuvre ’3


'

moment de crise, et c’est, à mon sens, mal apprécier


est achevée: le champ de l’interprétable a été ex— _

son apport indirect à Freud que de le réduire à l’em—


ploré, les concepts fondamentaux définis et mis à ; ,, prunt que fera celui—ci du seul terme de ça.
l’épreuve, les grands axes de la métapsychologie tra— La question des limites ne cesse d’être*silencieu—
cés. Œuvre achevée, donc, si on l’identifiait à son ’

sement opérante dans l’entreprise freudienne. L’in—


temps de conquête et de mise en place. Mais oeuvre '

tcrrogation de Groddeck qui, lui, ne reconnaît


tout entière à reprendre, si on voit l’essentiel de la f
pas de barrières entre corps et âme, science et jeu,
pensée psychanalytique dans l’affrontement de ce '

conscience et inconscient, masculin et féminin,


qui lui résiste, dans l’expérience du négatif qu’elle enfant et adulte, et voit partout à l’œuvre, jusque dans
fait inéluctablement. Or, après la tentative, partielle— ! la forme de nos organes, les «miracles» du ça où se
ment avortée 1, d’édifier la construction métapsycho— .
résorbent toutes les différences, ne peut que la faire
logique, le négatif, tant dans la théorie que dans la ‘

'
venir au grand jour. On trouvera dans la Correspon—
clinique, impose de plus en plus vigoureusement ses dance une lettre étonnante où, jouant sur les mots, les
exigences. En sortiront successivement des notions limites et les barrières, Groddeck revendique comme
telles que la pulsion de mort — principe son destin propre « la surestimation du subjectif et du
par excel—
lence du négatif —, le masochisme primaire et la contradictoire » et ce qu’il nomme, par opposition àla
réaction thérapeutique négative — celle de l’indi— science, « bêtise exacte », l’« exactitude du paradoxe ».
vidu préférant sa douleur à la guérison —, l’idée Les « têtes systématiques, écrit—il, ont aussi besoin
enfin d’un sujet clivé, fendu, non plus seulement pour
leur mise en valeur de gens de mon espèce; tout
par rapport à un refoulé mis à l’écart, mais dans le comme un peu de poivre n’est pas à mépriser [...] A
lieu même où il se reconnaît quelque autonomie. Si l’école déjà, mon armoire était un fouillis terrible où
le courage de Freud a été dans un premier
temps peignes et tartines liaient amitié avec les manuels. Et
d’assigner comme objet à la pensée ce qu’elle avait c’est resté ainsi. En d’autres termes, je ne vois pas les
exclu de ses prises — l’insensé —, il a été, dans un limites entre les choses, je ne vois que leur confluence1 ».
second temps, de ne pas céder à la puissance de la Freud, dès sa première réponse à Groddeck,
pensée, de ne jamais prendre les mots pour la chose. l’aura prévenu qu’il ne le suivrait pas sur ce terrain.
Les limites de la psychanalyse, il fait plus
que les Et comment le pourrait—il, lui, l’homme de la défini—
reconnaître, il y séjourne. Ce qu’on nomme son pes- tion et de la nomenclature, qui nomme, désigne,
51m1sme... interprète, lie et délie par l’analyse? Lui, le clinicien
Groddeck m‘ent donc à point nommé, en un qui a commencé par démêler, dans «le fouillis de
l’armoire » où les médecins de son temps rangeaient
]. Freud n’écrira pas tous les textes prévus; il en aurait les « maladies nerveuses », névroses actuelles (les
détruit d’autres. Ce qui est publié sous le titre de Métapsychalo—
gie n’est qu’une réalisation très partielle de l’ouvrage projeté. 1. Lettre du 6 août 1921. (Mes italiques.)

HNI(‘.AMP - FE * BIBLIOTECA
164 Se déprendæ de la Entre Groddeck et Freud
croyance 165

affections psychosomatiques d’aujourd’hui) et psy— probablement pour l’introduire en contrebande la


chonévroses? Lui, qui est toujours prompt à faire prochaine fois 1. »
surgir le « couple d’opposés » au sein de l’apparente L’étrange est que, maintenant que le dialogue
unité, qui détecte le conflit à chaque niveau de fonc—

)"

impossible entre les deux hommes a cessé, le malen-


tionnement psychique, à chaque étape du dévelop— tendu persiste. La psychanalyse ne sait toujours pas
pement, dans chaque instance? Lui, théoricien quoi faire de Groddeck. Elle l’a longtemps ignoré.
impénitent du dualisme qui répugne au paradoxe et , Quand elle en prend connaissance à son corps
aux séductions de l’ambiguïté? Oui, d’emblée, la
défendant, c’est pour lui assigner — le reléguer dans
Î

mise en garde : Groddeck est un « philosophe », un


— la place du poète ou du voyant, de l’intuitif mi—
moniste qui néglige les « belles différences» au pro—
fit de la belle totalité. Et, d’emblée aussi, l’accusa—
,

génial mi-provocateur. Mais inoffensif : admis, sur la
tion de mysticisme. recommandation décisive de Freud, au sein de l’Asso—
ciation internationale puis toléré, il n’y eut pas à l’en
Avec le temps, les critiques se font plus vives,
exclure, même si le fort sérieux pasteur suisse Oskar

l’énoncé des divergences plus tranchant. Freud «je :


Pfister trouva Freud trop complaisant envers les facé—
ne partage pas avec vous votre panpsychisme... La '

ties groddeckiennes... Même nos psychosomaticiens


mythologie du ça... Une insatisfaisante monotonie. » ‘

Groddeck, quant à lui, ne dissimule pas que les d’aujourd’hui, dans leur souci méthodique de déter—
,
réserves de Freud touchant ses écrits le blessent infini— miner toujours plus rigoureusement la spécificité du
ment: «Vous n’êtes pas lecteur au sens habituel du malade, des troubles, des mécanismes mentaux psy—
mot. Vous êtes Freud et comme tel vous feriez. peut— 5
chosomadques, notamment par rapport à la conver—
être mieux de juger avec indulgence les extravagances sion hystérique, ne reconnaissent pas en Groddeck
.

de vos adorateurs. » Et il ajoute ces mots qui en disent leur précurseur. Le fait est que dans son extension à
long sur la passion qui traverse sa relation à Freud: tout l’organique des opérations du « ça symboli—
«Tout comme votre appréciation anime, votre blâme sant», il se situe à l’antipode de leur propos pour:

tuel. » Ailleurs, dans une lettre adressée à sa compa— eux, ce serait au contraire d’un «défaut de sym—
gne après la publication par Freud de Le moi et le ça, bolisation », d’une «carence fantasmaüque », d’une
l’amertume s’avoue sans détour, sous l’ironie teintée limitation à une pensée strictement «opératoire»,
de persécution : « Au fond, un écrit pour pouvoir s’em— que témoignerait le malade dit psychosomatique.
parer secrètement des emprunts faits à Stekel et à 5

D’ailleurs Groddeck n’accepterait pas davantage un


moi?… Le constructif de mon ça, il le laisse de côté, lien de filiation avec la médecine psychosomatique
,

moderne. Pour lui, ce n’est pas assez que de tenir


1. Lettre du 7 septembre 1927.
2. Freud avait rapproché les noms de Stekel —— que, de no— ’
=
pour seconde la distinction du soma et de la psyché,
toriété publique, il détestait, le traitant de « cochon » — et de
Groddeck. Celui-ci en avait été, on le comprend, ulcéré.
;

]. Lettre à Emmy von Voigt du


mai 1923.
.

15
166 Se déprendre de la croyance Entre Groddeck et Freud 167

ni même de la refuser il récuse l’idée même d’une


:
dépossédé de la mystique.» Il y a la, sinon
g‘e0is,
psychogenèse «Toutes les maladies sont psychogé—
: l‘aveud’une nostalgie, du moins le constat d’un
nétiques et physiogénétiques. .. La question de la psy— renoncement nécessaire. Malaise dans la «civilisa—
chogenèse n’existe pas. .. Il est temps soit d’éliminer tion »… psychanalytique et, chez Groddeck: avenir
les mots corps et âme soit de les définir à neuf 1. » |)eutétre, permanence en tout cas, d’une illusion,
C’est bien pourquoi Freud, reprochant à Groddeck celle qu’il existe, déposée quelque part et partout
son « panpsychisme », se trompe de cible : mieux vau— diffuse, une toute-puissance.
drait parler de « panorganisme », de la bactérie à Pour Freud, l’erreur de Groddeck est assurément
l’œuvre d’art. Pour Groddeck, la psyché n’est qu’un d’effacer dans l’indétermination du Es (neutre) jus—
sous—produit du vivant. Et la « psycho—analyse », alors, qu’à toute possibilité de détermination spécifique et
comme elle paraît distante de ce, de ça, qui fait il est vraisemblable, comme
on a pu le remarquerl,
vivre et mourir! Une seule loi celle du ça, ignorant
:
qu’il songe à Groddeck quand il note dans un de ses
hiérarchie, segmentation, «section». Le monde, le tout derniers fragments « Le mysticisme est l’auto—
:

« Dieu—Nature », est indissolublement


corps et âme |)erception obscure du royaume hors du Moi, du
généralisés. Ça. » S’approcher de cette obscurité-là, sans y som—
On peut s’étonner que Freud, si vigilant sur le brer ou s’y soumettre, c’est toute la « lumière » freu-
chapitre de la doctrine, si assuré de pouvoir décider (lienne. Mais le génie de Groddeck devait être aux
fl|l;l|“
…llll

entre ce qui est psychanalyse et ce qui cesse de l’être yeux de Freud de laisser parler le ça, dans l’extrême
(voir Adler, Stekel,]ung, Rank), n’ait jamais posé le de sa sauvagerie ou de sa sophistication, de consen—
problème en ces termes avec Groddeck. Comme s’il tir toute la place à l’inconnu, sans jamais prétendre
avait perçu qu’il n’y avait là nul risque d’hérésie, parler en son nom. «Lorsqu’on parle du ça, on ne
ll…»

l’inspiration de Groddeck, dans sa fantaisie et sa


uw

peut que balbutier », note—t—il quelque part. Balbu—


il…

ml

‘…

démesure, ne pouvant aboutir à un système orga-


mu

tier, comme l‘enfant qui naît à la parole. Groddeck \va


… .

nisé; mais aussi que la psychanalyse ne pouvait, dans n’a rien d’un prophète: «Je me suis forgé le mot
sa théorie comme dans les institutions venues la “ça” dont l’imprécision m’a séduit. X eût été trop
défendre, que gagner à admettre à ses confins un mathématique et, de plus, X appelle une solution
Groddeck. Quand Freud aura adopté et adapté, avec tandis que mon ça indique justement que seul un
Le moi et le ça qui paraît quelques semaines après Le fou s’occupera de vouloir le comprendre. Il n’y a
livre du ça, le terme de ça — le terme, plus
que la rien là à vouloir comprendre? »
chose —, il écrit à Groddeck « Dans votre ça, je ne
:
Jouer au ça, jouer avec ça. Groddeck n’est pas re
reconnais naturellement pas mon ça civilisé, bour— fils, héritier loyal ou révolté qui reprend la parole du

1. « De l’absurdité de la psychogenèse », in La maladie, l’art 1. Cf. A. Green, Le discours vivant, P.U.F., 1973.
et lesymbale, op. cit., p. 103105. 2. « De l’absurdité de la psychogenèse », art. cit.
168 Se déprmdre de la
croyance Entre Groddeck et Freud 169

père, ce n’est pas l’enfant dela psychanalyse,


l’enfant dans la psychanalyse qui vient sans cess de raient davantage bien des tentatives actuelles — psy—
chanalytiques ou littéraires — qui, sans la fraîcheur
par sa turbulence ébranler l’acquis, le construit, le et l’insolite gaieté de Groddeck, visent à nous don-
appartenances des adultes: pourquoi êtes—vous

ner des leçons d’inconscient. Seulement Le ça n’est


-

sages, et si tristes? Groddeck est nécessaire pour fair


pas un concept! Et ce n’est pas comme initiateur
contrepoids à ce qui entre toujours de «superbe d’une nouvelle théorie qu’il convient de lire Grod—
dans la pensée, fût—ce la moins dupe de ses pouvoirs.
_

tleck. Ce à quoi il nous invite, c’est bien plutôt à


nous demander de quoi sont faites nos théories‘:
nelle en lui vient répondre à un trop de savoir
ps ,‘
pulsionnelles à leur source, nourries de fantasmes
chanalytîque. Groddeck, en médecine, ne se voula' «,
dans leur contenu, elles ont toujours, peu ou prou,
pas un spécialiste. Sans doute pressentait—il que la .,

partie liée avec le Moi dans leur finalité de maîtrise.


psychanalyse allait devenir une spécialité générale.. S’il est vrai que la psychanalyse est expérience du
Les docteurs ès inconscient,
pour lui le comble d décentrement, elle ne saurait se recentrer ni sur la
l’imposture !
,
fonction théorique du Moi ni sur la puissance créa—
Lorsque Groddeck a connu, au moins en France,“
…sp.………mw…

trice d’un ça. Aussi bien Groddeck se donne-t—il


le succès, les psychanalystes ont commencé à
comp«, moins à lire qu’à entendre.
ter avec lui et ils n’ont pas eu de peine assurément . .‘
Et ce qu’il donne à entendre, il le dit sans détour à
critiquer, dans la lignée des objections de principé’ son ami Ferenczi dont il se savait proche (n’est—ce pas
freudiennes, le concept de ça‘: démiurge obscur
qui, une fois reconnue l’immanence indéfinie de
…….…a

par Ferenczi, plus analyste par ses trouvailles et par


ses audaces, que Freud se laissera émouvoir alors
son pouvoir absolu, interdit toute topique différen—Ï
ciant des instances et, à la limite, toute analyse ;, qu’il garde ses distances vis—à—vis de Groddeck?) «je :

ne produis rien moi—même, je suis par trop maternel,


,.

effacement, au profit d’un langage universel (la


« compulsion de symbolisation »), de

orienté sur le laisser—concevoir et le laisser—croître;


toute distinc— mes jeux avec ma sœur, au reste plus âgée, nous les
tion spécifique entre l’ordre du soma, asymbolique,,
l’ordre des pulsions, qui produit son « langage »
;
' appelions mère et enfant, et j’étais toujours la
mère. » Et ailleurs dans la même lettre : «Toi, tu es
propre, et l’ordre du Moi qui, leurre ou pas, a bien }

contraint de vouloir comprendre les choses et moi je


ses règles de fonctionnement; méconnaissance de ‘ '

suis contraint de ne pas vouloir comprendre. je me


l’opposition entre le processus primaire qui délie et’î
lie autrement, dans le fantasme et le symptôme, et le “
sens bien dans l’imago du corps maternel et toi tu
processus secondaire qui agence la pensée logique, 1

etc. Critiques pertinentes, à coup sûr, et 1. «Que nous projetions nos


propres complexes dans des
que mérite—
'
,”

découvertes scientifiques, cela va sans dire. Comment pour—


1. Cf. A. dons—nous découvrir autrement la moindre chose ? » écrit—il à
Green, op. cit. Ferenczi.
170 Se déprmdrz de la croyance

veux en être loin» (et là, il s’adresse plus à Freud


qu’à Ferenczi) .

L’inconscient comme matrice, lieu effectif de


l’indifférencié et de l’indivis. Là est l’inspiration 5%.

majeure, ou l’aspiration, de Groddeck. Et son pro— LES VASES


pos : le maternel en l’homme, comment le réveiller? NON COMMUNICANTS
Mais le paradoxe de son recours à Freud, c’est qu’il ,

se tourne vers lui comme vers un Père, détenteur du


savoir, du sens et de la Loi, tout en désirant, au prix
de que] acharnement et de quelles déceptions, le
convertir en une mère qui n’aurait besoin que de
lui! Fantasme avoué de ré-union qui ne peut que '
Confronter Freud et Breton dans l’orgueil de leur
retarder l’épreuve de la rupture, de la division, de la position individuelle et collective, c’est plutôt inti-
dia—liaison.
midant... Choisissons—nous donc comme compa—
Groddeck mourra en 1934, sans laisser d’élèves, gnon un homme modeste et même un peu timide,
inquiet du sort de son œuvre, atteint dans son corps un individu ordinaire mais original.
et dans son esprit : ravages du Ça. Freud lui survivra, La singulière aventure de Peter Ibbetson a été
mourant à quatre—vingt-trois ans, finalement plus contée à Londres par un écrivain du siècle dernier,
fort que son cancer. En exil, mais parmi les siens, George Du Maurier, quelques années avant que
entouré de ses livres et de ses objets préférés, assuré Freud ne découvrit à Vienne le secret du rêve et
de sa postérité et relisant, les derniers jours, La peau quelques décennies avant que Breton ne fit à Paris,
de chagrin : victoire, sans grande illusion, du Moi.
contre les vents et les marées d’une époque sans
merci, l’éloge de l’amour fou. Que Peter Ibbetson
nous serve de « point—carrefour».
Si l’on nous dit seulement de lui qu’il est un jeune
homme solitaire et fort beau (le cinéma lui donna le
regard triste et les longues jambes de Gary Cooper)
menant une vie sans joie jusqu’au jour où le hasard
lui fait rencontrer et reconnaître sous les traits d’une
duchesse mal mariée la petite fille qui fut la com-
pagne de son enfance radieuse et protégée, qu’aussi-
tôt naît, ou renaît, entre eux la conviction d’avoir
enfin rejoint l’être humain complémentaire, alors
nous risquons de ne voir là qu’une histoire à l’eau de
172 Se déprendre de la croyance Les vases non communicants 173

rose, une broderie un peu mièvre à l’anglaise sur le ' héros. Ils sont dotés, nous est—il dit, du pouvoir de
theme populaire du « on revient toujours à ses pre— «rêver vrai», pouvoir acquis au terme d’un long
mieres amours ».
apprentissage: un «je n’avais pas encore appris à
indiquons maintenant la séquence des principaux >
rêver» scande le temps qui précède la plà‘eine maî—
évenements. Fin du vert paradis des amours enfan— ” trise de la découverte. Une fois ce pouvoir acquis,
Unes marquée par la mort de la mère. ’

Brusque arra— non seulement leurs rêves se donnent comme


chement àla maison et au jardin des jeux, aux mille ;

,
réalité (impression qu’il nous arrive à tous de
petits riens — sons, odeurs, chansons idiotes, lan- î'
connaître) et corrélativement la réalité est frappée
gage secret des premières années — qui font la de nullité, de précarité, mais ils font en même temps le
couche inaltérable de la mémoire. Exil du "
héros remis entre les mains d’un méchant jeune
même rêve, rêve où ils se retrouvent. Il y a une, scène
oncle étonnamment troublante où ils découvrent pour la
qui, le faisant changer de nom, lui donne une iden-
tité d’emprunt. Entrée dans la carrière d’architecte première fois ce pouvoir: l’un d’eux commence à :

raconter un rêve qu’il a fait où l’autre figure et


comme si Peter ne pouvait plus que tenter de recons— l’autre en poursuit le récit sans s’apercevoir qu’il le
truire ce qu’il a à jamais perdu. Sentiment de
vacuité, poursuit, croyant n’obéir qu’au souvenir de son
de vague désenchantement qui ne quitte pas le propre rêve. Ils peuvent se communiquer le rêve car
Jeune homme dans sa réussite même. Puis, lorsque
_—

ils communiquent dans le même rêve : unis parleur


se produit le miracle de la rencontre avec la belle rêve, évoluant la nuit dans un même paysage,
et
bonne duchesse, un accident absurde : Peter, sans le connaissant les mêmes aventures, ils sont aussi unis
äîri

vouloir, tue son oncle — le cruel colonel Ibbetson dans le même rêve. Ainsi se trouve renversée la for—
: — qui, par dépit, avait calomnié la mère, mule courante: l’amour est un rêve. Ici c’est le
désignant
Peter comme bâtard. Après quoi, devenu meurtrier rêve qui est amour, qui seul permet aux amants
03gîî:&

malgré lui, il passe tout le restant de son existence (mieux vaudrait dire aux aimants, en pensant au
en prison où il trouve le bonheur. La prison lui est titre d’un livre composé en commun par Breton et
evasron. Soupault, Les champs magnétiques) d’accomplir leur
Si le cours du récit
nous était ainsi retracé, nous " ” amour. Et, progressivement, par le rêve, c’est tout le
y verrions ce qu’on appelait naguère un roman passé qui leur est restitué, rendu visible «comme
« freudien » : une figuration à
peine voilée, à peine s’ils y étaient » : leur propre passé d’abord, puis celui
déplacée, du thème œdipien, une version du roman de leurs ancêtres, finalement celui de toute l’espèce
familial, l’expression d’une névrose (réussie) de des— humaine. «Résurrection intégrale du passé», for—
tmée. mule à prendre ici à la lettre. «Rien, rien n’est
Mais cela ne serait que le scénario du livre. Son
perdu », s’écrie la duchesse. Dans la conjonction du
charme très particulier émane d’autre chose d’une : désir de rêver et du rêve de désir, l’un et l’autre por—
véritable invention de l’auteur et du
couple de ses tés à l’extrême, le vœu d’immortalité peut s’effec—
17 4 Se déprendre de la croyance Les vases non communicants 175

tuer. Lorsque l’héroïne mourra, cessera pour le héros (l’un livre mais la métaphore centrale de Breton
le pouvoir de rêver.
.

qu’on retrouve à l’oeuvre dans les domaines très


Ce trouble qui fut le leur devant la merveille d’un ’

divers qu’il a explorés?


tel pouvoir, le lecteur l’épreuve aussi pourquoi, se
:
Rêver vrai est ce qui guide son inspiraticfin.
demande—HI, le rêve qui me relie,
par un jeu de
miroirs indéfini, à tout un peuple d’ombres, qui fait ‘

resurgir les traces les plus lointaines du passé, qui Entre Freud et Breton, c’est peu de dire que le
me donne à voir l’invisible et met en scène l’univers, principe des vases communicants a mal fonctionné.
pourquoi est—il cantonné dans ma chambre obscure, Breton/ Freud : les vases non communicants. Où
pourquoi fleurirait—il seulement dans le jardin secret faire passer la barre de séparation?
du «quant—à—soi»? Pourquoi le. rêve, au lieu d’être ,
On se souvient de l’« interview du Professeur
.

ma propriété privée, ne serait—il pas, en effet, partagé Freud» (1922) rapportée par Breton avec une inso—
comme il l‘est par ces élus? lence drôle qui ne cache pas l’amertume (nous
Si nous prenons comme axe de lecture le thème (:lirions: ambivalence) dans Les pas perdus: «Une
du rêve partagé (si, nous—même, lecteur, comme y modeste plaque à l’entrée, Pr Freud, 2—4, une ser—
invite toute lecture, nous partageons le monde déso— ‘

'

vante qui n’est pas spécialement jolie, un salon


rientant des héros), alors nous ne sommes plus dans ,
d’attente aux murs décorés de quatre gravures faible-
un roman populaire, moins encore dans un roman ment allégoriques et d’une photographie représen-
r'J freudien, nous sommes en présence d’un roman M……Mmæw
tant le maître au milieu de ses collaborateurs, une
lt
\” proprement surréaliste, quelle qu’en soit la forme, dizaine de consultants de la sorte la plus vulgaire. .je
.
on ne peut plus classique, d’écriture. Le livre de me trouve en présence d’un petit vieillard sans allure
George Du Maurier nous apparaît comme la figura—
..

qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de


tion naïve du surréalisme. Il nous porte, sans les
(> .

quartier. Ah il n’aime pas beaucoup la France, restée


?
… !

détours de la rhétorique, au cœur de l’intuition


_, seule indifférente à ses travaux. …je ne tire de lui que
»…æ,—

…a…w—‘«e…

ou du fantasme —— fondamentale d’André Breton. des généralités comme : “Heureusement nous comp-
Quand j’ai lu récemment ce roman, qui a ses ama— tons beaucoup sur la jeunesse.” »
teurs passionnésl, j’ai cru comprendre pourquoi
MM.—nb

Mais, malgré l’accueil décevant, Breton, pourtant


Breton avouait « un faible particulier » pour celui de s

ordinairement prompt à abhorrer ce qu’il avait


ses livres intitulé Les vases communicants. Les vases adoré, ne cessera jamais de proclamer sa dette envers
communicants, si ce n’était pas seulement le titre Freud. Dans un questionnaire « Ouvrez—vous?» (la
porte à tel visiteur illustre), paru dans les années 50,
1. George Du Maurier, Peter Ibbetson, traduit de à la question « Ouvrez—vous à Freud?», Breton
:
l‘anglais par
Raymond Queneau, Gallimard, 1946. Repris dans la collection répond: «Oui, avec une profonde déférence.» Le
« L’Imaginaire ».
mot désigne bien la relation avec déférence, faute
:
mwa…

æ$.<

176 Se déprendre de la croyance Les vases non communicants 177

de plus. Car Freud, de son côté, était on ne peut n’était alors traduit — de la méthode psychanaly—
plus réticent à l’endroit des surréalistes. Il disait [ tique: libre association, analyse des rêves. Le choc,
(dans une lettre à Stefan Zweig du 26 juillet 1937) les f
l’enthousiasme sont immédiats. En témoigne, entre
tenir, eux qui l’avaient choisi comme saint patron, bien d’autres signes, ce distique psychiàtro—lyrique
,

pour des fous intégraux, ajoutant: «disons à 95 %, adressé à un ami: «1}émence précoce, paranoïa,
:

/
,

comme l’alcool absolu. » Nulle trace chez lui d’une états crépusculaires 0 poésie allemande, Freud et
quelconque reconnaissance pour le rôle essentiel ‘

Kraepelin 1. » .

qu’avaient joué les surréalistes dans l’introduction ,


Mais, très vite aussi, la fièvre qui le saisit devant la
de la psychanalyse en France — où elle se heurtait à ‘
découverte d’un nouveau monde où s’associeraient
une solide résistance philosophique, psychiatrique, poésie et folie, qui éloignerait à l’infini les limites de
universitaire, médicale, franchement germanophobe .
.

ce qu’on nomme réalité, cette fièvre est tempé—


et sournoisement antisémite. Pourtant, Freud n’était rée par un autre constat également irréfutable. La

pas toujours très regardant au chapitre de ses ambas— détresse, parfois la déchéance physique des malades
'

sadeurs. mentaux le frappent à jamais : « l’amère obstination


Le malentendu tient—il à des motifs contingents? des fronts, les paupières cernées, le regard chargé de
L’extrême distance de Freud vis—â—vis de toutes les cette supplication d’un secours impossible, inconnu. »
tentatives de l’art moderne, sa réserve naturelle, son '
ü-…m…w…—kW«W…«…%….

Quarante ans plus tard, avec une honnêteté qu’il


style de vie «bourgeois» et, en face, le défi, la pro— faut saluer aujourd’hui où l’éloge de la folie passe
\!"
vocation surréalistes et, plus particulièrement chez . allègrement outre la souffrance indicible du «fou »,
‘J Breton, une volonté irritante de s’annexer, comme Breton reconnaîtra toujours active en lui cette atti—
le collectionneur qu’il était, toutes les œuvres d’art
N‘!

& tude mixte d’attraction et de répulsion : d’une


?îñ
ou de pensée avec lesquelles il entrait en résonance.
Au premier regard, on est tenté de penser

——

-=4
part, «er curiosité et grand respect pour ce qu’il
est convenu d’appeler les égarements de l’esprit

que
Îa«
f&‘a—"—

l’incompréhension n’était pas inévitable. Car, au saw—Mew

humain », d’autre part, « souci de se prémunir contre


moins du côté de Breton, les choses paraissent bien ces égarements eu égard aux conditions de vie into—
engagées. Mais il faut y voir de plus près.
M…...

lérables qu’ils entraînent“’». Sans doute pensait—il à


D’abord, Breton a connu une expérience psychia— "
Antonin Artaud.
trique qui a été, je crois, décisive dans sa formation Là, dans cet aveu lucide, est la force — et la limite
et dont on a sous—estimé l’importance. A vingt ans, — de l’aventure surréaliste, dans ce qu’elle a de plus
jeune et négligent étudiant en médecine, déjà
épris de poésie, il est affecté durant l’été 1916
1. Pour tout ceci, cf. le livre, beau et sobre, de Marguerite
au centre neuropsychiatrique de Saint—Dizier. Il y '

Bonnet: André Breton. Naissance de l’aventure surréaliste, josé


.

prend connaissance —— une connaissance nécessaire— \

Corti, 1975.
ment de seconde main puisque aucun livre de Freud 2. Entretiens, Gallimard, 1952, p. 30.
178 Se déprmdre de la croyance Les vases non communicants 179

connu et de plus tangible une activité intensive de


: simulacre? Breton, qui a cent fois retracé son itiné—
prospection destinée à capter ce qui, par nature, ‘

raire, était avare de confidences personnelles. Sur ses


échappe à la conscience. L’inquiétante étrangeté se rencontres avec les poètes, les artistes, les livres, avec
mue en art de la surprise; le dérèglement systéma— les lieux et les objets, comme sur l’histoire du mouve—
'

tique de tous les sens — opération à haut risque, ment avec lequel il veut confondre son propre des—
parfois sans retour —— en programme de travail. On liu, nous sommes bien informés. Mais il y a une
doit rendre hommage à cet effort pour déverrouiller ’

rencontre plus intime et capitale, qui est moins


l’homme mais on doit aussi se demander, mainte- «elle d’un homme que d’une disposition propre-
nant qu’il y a dans la modification de la sensibilité ;
ment révolutionnaire de l’esprit —— révolutionnaire
ainsi obtenue un fait acquis, si les techniques surréa—

on ce sens qu’elle renverse, accomplit la « révolu—


listes peuvent produire autre chose qu’une mimésis … tion » de l’attitude normale. Breton s’y réfère à deux
concertée d’un inconscient déjà figurable et déjà mis reprises dans son œuvre.
en mots. Création ou manipulation? Dans Point duj0ur (1929) «j’ai connu pendant la
:

Les mots sont libérés — ils «font l’amour» —, '.


guerre un fou qui ne croyait pas àla guerre. D’après
voire laissés à la dérive, mais les filets qui prendront ‘

lui, les prétendues hostilités n’étaient, à une échelle


les mots restent bien tenus en main. Pour évoquer … très vaste, que l’image d’un tourment à lui seul
l’inconnu, Breton use d’un style incantatoire, volon- infligé, encore qu’il ne sût dire à quelles fins » (mais,
äl'il

tiers oratoire, il ne dédaigne pas les prestiges d’une ajoute Breton, « nous étions beaucoup dans le même
belle langue dans la tradition des grands prosateurs. cas »).
La souveraineté parfois hautaine de son langage ne Dans les Entretiens qu’il accordera en 1952 à la
sera jamais mise en défaut. Radiodiffusion française, il se montrera plus expli-
Très tôt, on a dénoncé chez les surréalistes un cite: «j’ai rencontré entre ces murs [Saint—Dizier]
goût excessif du simulacre. Un groupe de poètes un personnage dont le souvenir ne s’est jamais
d’abord proche d’eux s’en détachera en intitulant *

effacé. Il s’agit d’un homme jeune, cultivé, qui en


leur mouvement, afin de bien marquer ses distances, première ligne s’était signalé à l’inquiétude de ses
Le Grandjeu, face à ce qu’il appellera les « petits jeux supérieurs hiérarchiques par une témérité portée à
de société » des surréalistes. son comble debout sur un parapet en plein bom-
:

Mais la notion de simulacre est co—substantielle bardement, il dirigeait du doigt les obus qui pas—
au surréalisme. L’art, l’artifice, le trucage viennent saient. Sa justification devant les médecins était des
répondre à une expérience du simulacre bel et bien plus simples: contre toute vraisemblance, il n’avait
authentique, expérience qui, elle, n’est pas simulée. jamais été blessé.
Dans le parcours de chaque écrivain novateur, on « La prétendue
guerre n’était qu’un simulacre,
trouve une expérience subjective qui déclenche sa les semblants d’obus ne pouvaient faire aucun mal,
mutation. Si, dans le cas de Breton, c’était celle du les apparentes blessures ne relevaient
que du
180 Se déprendre de la croyance Les vases non communicants 181

maquillage et du reste l’asepsie s’opposait à ce que, Î.

tances, des prérogatives de l’esprit, du possible, face


pour en avoir le cœur net, on défit les pansements. » à l’appareil de mort qu’est en son fond la réalité -——

Comme la plupart des hommes de sa génération, ‘;


meurtre de l’imaginaire. Seul un excès d’imaginaire
Breton reconnut dans la Grande &rerre essentielle- ‘ =

peut faire contrepoids à l’abus de po”uvoir de la


ment une duperie: «ce carnage injustifiable, cette , réalité.
duperie monstrueuse », ce sont ses mots. Ce qui a dû '

Ce court texte s’appelle, significativement, Sujet“.


le troubler dans le cas évoqué, c’est, conjointement Dressé sur son parapet, le jeune homme détourne
au délire d’interprétation, la négation systématique les obus. Son omnipotence n’est pas, notons-le, celle
de la réalité : incarnation exemplaire d’un idéalisme d’un Dieu créateur : il est sujet absolu, mais détour—
assez souverain pour mettre en accusation le statut neur, retourneur, il irréalise le monde, n‘iant ce qui
de la réalité. Tout le fameux « Discours sur le peu de le nie. Il est à lui seul manifeste du surréaliSme en
réalité » qui inaugure la position doctrinale du sur— ;_ ceci qu’il manifeste le surréel en dénonçant l’em—
réalisme est en germe dans ce tour de passe—passe
4

prise du réel.
qui dénonce le réel comme semblant. Comme Peter ; En ce temps fécond, Breton rencontre donc la
Ibbetson rêve vrai, on pourrait dire de cet homme triple expérience de la folie, de la guerre et de
qu’aux yeux de Breton il délire vrai. Dans le même l’idéalisme à l’état pur, «sauvage». L’important est
3h
texte de Point du jour, il rend hommage à « ces créa— Ï‘

que cette expérience soit conjointe elle détermine


:

tures de doute assez éperdues, capables d’épreuver une position militante et collective.
rr
à chaque instant notre faculté de résistance à l’égard Il s’agit de faire front au réel par le détournement
de ce qui passe pour être, pour rendre plus ou’
\
.w
=

a de sa fonction réponse nécessairement marquée de


:
l,”?

“‘!“
moins impossible ce qui n’est pas ». défi. L’opération consiste à muer la réalité en un sem—
”l'

%
Que cette brève rencontre avec le « malin génie » blant qui annule les pouvoirs qu’elle s’arroge au nom
;. de Saint—Dizier ait eu valeur d’illumination, j’en vois *

de l’évidence fonctionnelle il y a là comme un


:

une preuve dans un des tout premiers textes de Bre—


…u

devoir d’insoumission à l’égard d’un principe de réa—


ton qui fait manifestement écho à l’épisode. On y
>—

lité qui prétendrait faire loi. La polémique, la contre—


retrouve en effet les mêmes termes — et même plus
,

attaque, la provocation ne sont pas des accidents du


accentués — de simulacre, de mise en scène, d’im— *

surréalisme, ils lui sont essentiels. Mais l’opération


posture, de représentation. Mais cette fois, c’est un =

de détournement n’aboutit pas à constituer, face àla


je qui parle, un je anonyme, comme si Breton pre- : ,,
réalité, une autre réalité — celle de la fiction, de
nait à sa charge, à la charge de toutje, le détourne- ; l’art, de la poésie en un sens, il n’y a pas d’œuvre
:

ment de sens (signification et direction) opéré par le ,

malade, comme s’il y reconnaissait, dans une certi—


_

‘»

1. On le trouvera dans le recueil d’essais sur Breton com-


tude anticipée, ce qui n’allait cesser d’orienter sa

posé par Marc Eigeldinger, éd. de La Baconnière, Neuchâtel,


ligne de vie : l’affirmation, à poser en toutes circons— ' 1970.
182 Se déprendre de la Les vases non communicants
croyance 183

surréaliste possible. Le procédé du « collage » qui Quelle pensée est aussi continûment, aussi irréducti—
articule autrement des fragments de réalité usten—
—-—
blement dualiste?
siles, objets, images et mots — restera sans doute le Freud, dans ses longues années de formation de
modèle de la manipulation, de la combinaison, de la médecin « malgré lui», fut neurologue tfn grand —-—

production surréaliste. neurologue — plus que psychiatre. Il tolérait mal la


Alors que Freud opjwse à la réalité matérielle une pathologie ouverte, magnifiée: voir son allergie à
«réalité psychique» où toute création, du fantasme l'égard, entre autres, d’un Dostoïevski. Et rappelons—
à l’œuvre, prend son origine, le surréalisme n’af- nous comment il motive son rejet des surréalistes :
firme—t—il
pas, dans sa négation même, le seul primat vh quoi, ce sont des fous. On croirait entendre Des—
du réel? Chez certains surréalistes, marqués tartes...
par
Dada, la négation prévaut. Chez d’autres, en parti—
_

La première grande tentative théorique de Freud


,

culier chez Breton — gardien, garant, principe uni— dans le champ de la psychologie et de la psychopa—
ficateur du groupe — la négation, sous peine de se thologie est une transposition géniale de la neurolo—
retourner contre le surréalisme lui—même, est néces— gie1. Après quoi, Freud ne parlera plus de neurones
sairement partie intégrante d’une visée plus large : mais de chaînes de représentations, plus de bar—
l’abolition des antinomies. Parallèlement, le défi se fières de contact mais de résistance, d’écoulement
fait croyance. de l’énergie mais de processus primaire, de quantité
C’est la phrase fameuse du Second manifeste: mais de pulsion. Le modèle n’en reste pas moins le
«Tout porte à croire qu’il existe un certain point de même. Libéré de son substrat neurologique avec la
l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, “I‘raumdeutung, il demeure extraordinairement actif
à le passé et le futur, le communicable et l’incommu—
une fois déplacé dans le domaine mental: «trains
nicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradic— de pensée » avec leurs voies, leurs aiguillages, leurs
toiremenfl. »
points nodaux, leurs trajets et entrecroisements,
ËîäïÏñ

Ici triomphe le principe des vases communicants : autant de figures et de termes qui évoquent aussi
la négation devient négation de la négation, de l’an— bien le système nerveux qu’un réseau ferroviaire.
tinomie, et même de la différence. Rechercher le On peut même voir dans le cabinet de consultation
lieu du non—contradictoire, y croire, coûte
que coûte, du Pr Freud la transposition de son laboratoire d’ob—
tel est le programme proclamé. servation et de recherche de neurologue. C’est un
Cette visée syncrétique est, à mon sens, à l’anti— laboratoire de la psyché parce que la psyché est elle—
pode de la visée analytique de Freud dont toute la lnême un laboratoire qui ne cesse de traiter les exci—
pensée est axée sur l’inconciliable, sur l’infinie apti— tations qui lui parviennent, du dehors et du dedans.
tude au conflit qu’il détecte au sein de la
psyché. Pourquoi accentuer ces évidences? Pour tenter de
]. Mots soulignés par moi. l. Le Projet de psychologie scientifique de 1895.

FE - BlBLlOTECA
184 Se déprendre de la croyance Les vases non communicants 185

saisir la divergence, dès le départ, des orientations" mum de contrôle, les «associations» qu’il suscite,
de Freud et de Breton. Avancer qu’elle se ramène-; que] est en définitive le but recherché? Accroître le
rait, en définitive, à celle du savant et du poète serait champ de conscience, élargir l’espace du sujet, en
rabattre la question en invoquant des figures arché{ faisant communiquer le sommeil et lai, veille. Ce
typiques. Ici d’autant moins acceptables que nous qu’il attend de l’exploration du rêve, Breton l’in-
avons affaire dans les deux cas à des fondateurs quiz dique clairement: «Interprétation, oui, toujours,
l’un et l’autre, ébranlent science et poésie. ”
mais avant tout libération des contraintes —— logiques,
morales et autres — en vue de la récupération des pou-
libérer, refuser l’enfer—
voirs originels de l’esprit1. » Se
__] ar evoque cequi avait pu cnstalhserl expenencq mement dans des limites, c’est là le voeu de tous
prmceps de Breton, celle qu’énonce Sujet, d’un trop‘; ceux qui ont cherché dans le rêve, mais aussi bien
peu de réalité du monde extérieur: paradoxaleÿ .‘
dans les paradis artificiels ou la promesse d’un au:
msm_ ment, c’est parce que celui—ci n’est pas assuré de ses' delà, les mirages d’un « ailleurs » Le surréalisme ne
!

fondements qu’il se fait si contraignant, affirme la‘ serait—il alors que l’avatar moderne de cette tradi—
101 du « c’est ainsi,
vous n’y pouvez rien». Freud, ; tion? Le culte des pouvoirs originels de l’esprit ne
aussi, était avare de confidences personnelles mais il ‘
'
risque-t—il pas d’aboutir au spiritualisme et, en fin de
n’est pas besoin de forcer sa réserve
«le»;—

pour recon—a —.

parcours, au spiritisme? Voir Jung. Le spiritisme,


naître à l’œuvre le désir qui l’anime : c’est le désir forme»ultime du principe des vases communicants :

de savoir, assez intense, assez insistant en lui


_

entre les vivants et les disparus. De l’entrée dans le


…».w…t—«Me«

pour
aller Jusqu’au terme de son exigence et se muer en -—

rêve comme médium à l’« entrée des médiums».


savoir sur le désir. Le livre inaugural — le Traum—, —
.….:—.M

Mais n’instruisons pas trop vite le procèsÀ d’autant


bach, livre sur le rêve mais aussi livre—rêve, jusque c .

que Breton n’a jamais eu l’idée de choisirJung pour


dans sa composition, foisonnante et baroque —
.

« saint patron ».
l'atteste à chaque page. La Traumdeutung, ce n‘est La visée de Freud en tout cas est bien différente .
pas
' .……_à,….…

seulement la thèse du rêve comme accomplissement à l’opposé de tout syncrétisme. Ce qu’il trouve dans
de désir; la Traumdeutung achevée, c’est la réalisa—‘ le rêve, c’est assurément le pouvoir de la pensée (de
tion du désir de Freud: arracher au corps du rêve la pensée, non de l’esprit) mais ce n’est pas l’affran-
son secret. Et cela ne va pas toujours sans souffrance.'

On parle de travail, non de révélation, psychanaly— ]. Entretiens, op. cit. Mots soulignés par moi.
tique. Travail de vérité qui se porte au—devant d’une 2. Il a été intenté souvent. Avec modération et prudence par
vérité en travail. w…………….…w…ü……mm£aü

jean Starobinski (« Freud, Breton, Myers », in La relation critique,


Quand Breton et ses amis s’intéressent au rêve, Gallimard, 1970) qui a mis en évidence l’influence de tout un
en consxgnent le récit et même, s’inspirant de la‘ courant parapsychique (Myers, Flournoy) sur Breton. Avec
hargne parjean-Louis Houdebine (Tel Quel, n° 71), dont le ton
méthode freudienne, retracent, en exerçant le mini- .
jdanovien ôte à mes yeux tout crédit à l’accusation portée.
186 Se dêpmzdre de la croyance Les vases nan communicants 187
chissement de toute contrainte logique
C’est même tout le contraire! Côté ou morale. *
&.
l’intention de jung mais cela aurait pu être une
rêve n’échappe pas à la culpabilité, à la «morale», le î
mise en garde adressée au futur auteur d’Arcane ] 71
honte. Il est ?"—

Non, décidément, Freud et Breton n’ont pas partage


même parfois, quand il vire au cauchemar, ,

sur moi, le même rêve.


'
"
;,
oppressant. Il confronte à toutes les figures de l’in— DeGoethe, Freud reprend, précisément a\ propos
ceste. Il nous met face à face avec la tête de
la : du travail du rêve — mais c’est aussi vrai pour la for—
Méduse. Quant à la logique, certes le rêve
manifeste mation de symptôme —, l’image du tisserand « A
paraît lui échapper, n’être que fantaisie débridée.
:

Mais les pensées du rêve, dans la


Ÿ
chaque poussée de pied on meut les fils par milliers /
complexité de leur
réseau, dessinent une logique rigoureuse.
Breton
Les navettes vont et viennent
/ Les fils glissent invi-
sibles / Chaque coup les lie par milliers. »
dit : «Trajectoire du rêve. » Freud, lui, lié
;
Çe,que 11e
en un seul î

le métier à tisser, l’analyse le délie elle usse autre—


mot rêve et interprétation : Traum et Deutung.
:

ment. Mais — et c’est ce qui rend l’appropriation de


Breton n’ignorait pas, bien sûr, la distinction freu- la méthode freudienne si difficile,
y compris par les
Ÿ

dienne entre le manifeste et le latent. Mais


=-uv,æ

tinction voit sa portée décisive s’estomper cette dis— psychanalystes — les fils entrecroisés conduisent
l’assimile à celle d’un discours falsifié,
si on quelque part parce qu’ils viennent de quelquepart :

tronqué,
d’une vérité enfouie, intégrale. On en vient alors et
il y a un « centre »,
un « ombilic » du reve, c1catr1ce de
«à ce que Guy Roselato a nommé la relation d inconnu.
considérer hâtivement le texte manifeste Tous les fils tissés par le rêve et la vie
un simple écran destiné à voiler la vérité du comme Viennent se sub—
räÂ
texte stituer à ce cordon originaire qui nous relie a la Vie et
Èi
latent, façon naïve et combien répandue de distin— àla mort
à guer un vrai réellement supposé de son expression
trompeuse1 ».
Le rêve n’est donc
pas pour Freud
monde qui, dans son foisonnement de un autre
ËiË‘Ê'ïñ

Nous paraissons nous être bien éloignés de


notre
représenta— héros de tout à l’heure. Mais non, ce « rêveur defini—
tions, viendrait doubler et enrichir celui—ci,
par trop tif», le merveilleux Peter lbbetson, ne se laisse
désolé. Il n’est ni surréalité ni pas
sous—réalité, ni fan- si facilement oublier, lui, l’homme de la mémorre
tôme vague ni Visitation de l’Esprit (le rêve
n’est immobile.
pas le songe). Il est lui-même produit d’un travail,
et c’est ce travail seul qui retient l’attention j’ai dit qu’il m’avait fait toucher du dOigt
'
la fonc-
Freud. «On a longtemps confondu les rêves de tion privilégiée que remplissait chez Breton la meta—
le contenu manifeste. N’allons avec phore des vases communicants. Cela, _]€ le maintiens,
pas maintenant les mais j’ai eu tort de parler de métaphore car,
la ou il y
confondre avec un mystérieux inconscient», écrit—il
a vases communicants, il ne saurait, par définition, y
avoir de métaphore. Il n’y a pas alors
]. Serge Leclaire, Psychanalyseæ Le Seuil, 1968,
en effet£mns—
p. 33. pofi mais passage, il n’y a pas transformation de ] ener—
188 Se déprendre de la croyance Les vases non communicants 189

gie mais égalisation des niveaux, il n’y a


pas un autre tôt conscient que la « cause », la « chose », serait trans—
mais le même.
férée chez et par les successeurs. Une œuvre de
Et c’est bien ce qu’a effectué le surréalisme : art
pensée — qui est une métaphore — a des chances
non de la métaphore mais de la rencontre comme " de survivre aux déménagements les plus b@1taux.
si la multiplication des images cassait le [ln
processus art de la rencontre et du passage connaît un destin
métaphorique, ramenait la métaphore, qui est perte, plus précaire. On passe par le surréalisme, on n‘en
à la métonymie, qui est lien. Rencontre de
deux hérite pas.
objets que rien dans l’ordre de la nature, de la cou-
tume ou de l’ustensilité ne destine à se
rencontrer,
rencontre de mots, d’images. Le surréalisme, disait ,

Le principe (ne parlons plus de métaphore) des


;:
Breton, supprime le mot « comme ». «je demande à —

vases communicants s’applique dans les lieux tres


ce qu’on tienne pour un crétin (c’est lui
..

celui qui se refuserait encore,


qui parle) divers où Breton, la curiosité toujours en éveil, a,
ä“??—;>q

par exemple, à voir un conduit ses pas. je crois qu’une enquête systéma—
cheval galoper sur une tomate. » Mais
je demande tique nous le montrerait partout et constamment a
(cette fois, c’est moi qui parle) si l’acte poétique
,

n’est pas, à l’instar de ce qui advient dans le l’œuvre, ce principe dont la Physique nous premse
rêve, la
'

qu‘il est « indépendant de la forme des vases mis en


métamorphose silencieuse qui opère au sein du ;
communication ». Et le fait est que, quelles qu’a1ent
même sujet et du même objet: l’invisible
.

passe au été la forme et la nature des «vases», Breton, tou—


visible, le trop vu à l’invisible et, si le cheval devient
jours en quête de ce « point suprême » où les antipo—
l

w rouge (comme une) tomate, c’est parce que, en fonc— }


mies se résorberaient, a su mettre en communication
\…
tion de la logique du désir sexuel
:

WEI“:
qui anime l’œuvre les manifestations de l’esprit les plus
hétérogènes.
ou le rêve, il ne peut pas faire autrement!
_-
_,
,
":
Art de la rencontre, le surréalisme de Breton, — La pensée et le langage d‘abord, dans l’inven-
et
*"

tion de la pensée parlée, par la voie d’une


technique du passage. Breton les aimait, ces « pas— ?. .
……

écriture
il?”
»…
&…

sages» parisiens — Passage des Panoramas, Passage


automatique, d’une parole proprement dictée qui
Vivienne... conduit à postuler une «identification parfaite de
-——, souvent cachés entre les immeubles, l’homme à son langage ».
bordés de boutiques insolites et reliant entre
eux — Le déterminisme et la liberté, par le hasard
secrètement des boulevards trop fréquentés. Il a
lui—même jeté des passerelles objectif qui fait se recouper en un point précis la
entre les formes d’art ligne des faits et la ligne du désir.
les plus éloignées, constituant bien
avant Malraux —— La
représentation mentale et la percept10ngde
.

son musée imaginaire. Il s’est aussi trouvé, souvent


l’objet dont le télescopage définit l’effet de surreel.
annexé, d’innombrables précurseurs mais sans
voir s’assurer de descendants. Là pou- — La veille et le sommeil: «Dormir les yeux
encore, le contraire ouverts, agir les yeux fermés. »
de Freud, toujours soucieux d’être le premier très
et —— L’homme et la femme,
par la glorificanon de
_
190 Se déprmdre de la croyance Les vases non communicants 191

l’amour fou («il n’est pas de solution hors de Dans cette variante du mythe platonicien — chaque
;
.

l’amour »).
.

moitié cherchant et retrouvant sa moitié complé—


?
was—1:

— Communication immédiate entre su'ets mentaire qui lui assure l’unité —-, Freud n’aurait pas
J p ar— , ……

lants, pour peu qu ,.11s 5 , en remettent a\ la . ’

(le mal à déceler un fantasme de ré-uniorä avec la


puissance .…“

du langage, se laissent aimanter par lui. Songeons .

mère —— par—delà les murs de la prison symbolisant


aux nombreuses œuvres produites par Breton avec
.

,
l’interdit —, fantasme niant la séparation, la castra—
ses amis poètes, œuvres qui préfigurent le mot
_

tion et la mort inéluctable. Breton était un homme


d’ordre : la poésie sera l’œuvre de tous. « entier », nous dit de
4—
Communication voulue, espérée, enfin, entre luijulien Gracq. Et après tout,
_

où le principe des vases communicants peut—il mieux


poésie et politique, entre surréalisme et commu—
.

s‘incarner que dans le liquide intra—utérin ?


nisme. Mais celle—là, la réalité des faits, plus têtus
,
_

que Le rêve est accomplissement de désir, oui. Et’tout


__

Breton, allait se charger de lui infliger un sanglant


_,—

f‘
l’efiort de Breton et de ses amis a été de généraliser
.r…*m…..….,

démenti. « Révolution », ce mot inscrit sur un mur de la formule, de ne pas laisser au rêve,
Mai 68, couplé à cet autre : « Soyez réalistes, deman- '
comme produit
du sommeil, ce monopole de faire passer la nuit dans
dez l’impossible », dit assez
que l’espoir demeure. le jour, de susciter un merveilleux du quotidien où se
Quel est le fil qui relie entre elles ces différentes
attentes? Notre héros de roman nous fait pressentir rejoignent l’homme couché et “l’homme debout,
l’homme qui dort et l’hommequi veille. Ce pouvoir
la réponse : c’est l’idée que l’objet perdu
peut être :' d’émerveillement, le produit surréaliste — poème,
retrouvé tel quel. Les innombrables trouvailles dont (; »

tableau, voire simples mots qui jouent — peut le gar—


W
MN
s’enchante ce rêveur actif qu’est le surréaliste sont en der intact à condition qu’il coule d’une source vive.
MW, réalité autant de signes, de promesses d’une retrou— Le paradoxe de la situation de Freud dans notre
vaille totale. Que nous confie Peter Ibbetson
».—_—.

quand, culture tient, pour parler vite, en ceci. Il vient simul—


r….
du fond de sa cellule, il partage ses rêves avec l’ai—
tanément nous dire que ce qui nous meut, tous, par.—
r>=‘
hifi}
«… mée? Il nous dit ceci :
“…
« La réalité de notre étroite union, de
tout, toujours, c’est le désir inconscient; il dénonce
notre vraie comme leurre de fausse maîtrise l’arrogance du Moi,
possession l’un de l’autre était absolue, complète, cet «Auguste de cirque », qui, à l’instar d’un person- “
entière [...]. Quoique chacun de nous ne fût en
sens qu’une apparente illusion du cerveau de l’autre,
un nage de Cocteau, déclare « ces mystères nous dépas—
:

l’illusion n’était pas illusion pour nous. C’était sent, feignons d’en être l’organisateur», il jette le …
une soupçon sur le trop de confiance dans les prises du
illusion qui révélait la vérité. Comme deux amandes
dans un même noyau, nous nous touchions concept, du discours, de la raison. Mais, dans le
de points et étions plus près l’un de l’autre par tout
plus même temps, il impose à ce désir, «noyau de notre il
que être », le double sceau de l’impossible et de l’interdit.
le reste du monde (bien que chacun de
nous fût dans A—t—on assez
remarqué que, lorsque Freud établit ,1,
un noyau séparé). »
une sorte d’inventaire des destins des pulsions ——
192 Se déprmdre de la
croyance Les vases non communicants 193

refoulement, sublimation, etc. — il envisage plu- tique ou mystique —- mais en démonte les méca—
sieurs issues mais une, à coup sûr, est écartée:
pleine satisfaction? Et, plus il s’avancera dans sa
la nismes; jamais il ne glorifie l’amour fou, ni sage.
« Scientifique », il analyse les «conditions» détermi—
recherche, plus il sera conduit à renforcer, avec l’in-
_.

nant le choix d’objet d’amour. « Métaphyäsicien », il


troduction du Todestn‘eb, la collusion du désir et de subordonne Éros à Thanatos. Illusion, la religion,
la mort.
_

illusion, la politique qui prétend assurer le bonheur,


Cette double affirmation — le sujet est désirant, " incarner l’utopie; illusion même, le pouvoir de la
l’objet qui le satisferait pleinement n’est pas — est si ,
psychanalyse, comme si nous n’avions d’autre choix
difficile à maintenir comme contradiction féconde '

que d’échanger un compromis névrotique contre un


qu’on voit inlassablement la psychanalyse s’engager :
;]
autre, moins coûteux. Seul l’art échappe au soupçon
——
ou bien, au nom de la récusation de l’omnipo- ; parce qu’il ne prétend pas donner le change, il se
?‘èËëfi—a-ñk
tence, dans une éthique du renoncement, du com— donne pour ce qu’il est: fiction. Il faut donc s’en-
promis, voire de l’adaptation, qui laisse parfois un
,

tendre ici sur le mot désillusion et peut—être lui pré-


goût de cendre;
.

férer celui de désillusionnement qui suppose,


— ou bien, et il y en a aujourd’hui des marques comme le travail du deuil, un processus plus qu’un
toujours plus nombreuses, dans la revendication, éga— état. Rien en effet chez Freud qui évoque l’amertume
lement impérative, d’une «jouissance sans entraves». ‘ "

des «illusions perdues». Ce qui est récusé, c’est ce


Or, Freud ne se reconnaîtrait ni dans l’une ni dans '

_.
qui en impose comme fausse croyance en fournissant
l’autre. Car, pour lui, c’est précisément l’impossibi— Ï

la réponse, ce n’est jamais la traversée, nécessaire,


lité de rejoindre et de posséder l’objet perdu qui
par le fantasme. Exemple la « théorie sexuelle » édi—
‘:

:
conditionne la recherche de l’objet nouveau. Nous _' ' fiée par l’enfant a beau, eu égard aux données objec—
sommes voués àla métaphore : au travail psychique, '—

tives, « se fourvoyer de façon grotesque», elle est


au travail du rêve, au travail de la pensée, au travail :‘

qualifiée de « solution géniale », elle est «fondée en


de l’écriture, c’est—à—dire, en définitive, à un travail de : vérité ». C’est l’imagination, die Phantasie, qui struc—
deuil. La moindre création est le produit d’un deuil :
ture la réalité. Sans doute notre époque a—t—elle
une absence signifiée. La répétition, elle—même,
__.

tort de confondre la désillusion — qui peut être une


n’est jamais du « surplace » car son paradoxe tient en
‘:

relance du vrai, la brèche, ouverte, du refoulé — avec


ceci que nous répétons ce que nous n’avons pas vécu.
,

la clôture du désespoir.
La vérité est un mouvement, non une chose à possé—
_

Breton, lui, est l’homme de l’illusion délibéré—


der. Le désir de savoir restera chez Freud, tout au
ment maintenue. C’est pourquoi, sur le plan social, il
'

long, plus fort que le désir de connaître.


ne peut véritablement rejoindre que la « révolution
Freud est—il un héros de la désillusion? Incontesta— trahie » et ne peut admettre que la « révolution per—
blement, en un sens : il ne célèbre pas le rêve —— il en manente ». Il se sentira proche de Trotski, l’exilé.
dénonce, au contraire, la « surestimation », roman—
jamais il ne renoncera à sa conviction de jeunesse :
194 Se déprmdrz de la croyance

l’alliance du «transformer le monde»


et du « chan-
ger la vie», la symbiose du plus collectif et du plus ”’

singulier.
En ceci au moins, Breton et Freud
se rejoignent:
l’un et l’autre ne transigent gg:

pas. ALLER ET RETOUR


Revenons pour finir et pour m’embarrasser —
——\
au jeu « Ouvrez—vous? ». A Freud? La
question n’au-

rait guère de sens posée à un analyste. Il y a long— 5


.

temps qu’il lui a ouvert et que, grace à lui, quelques


A

sr‘._
portes verrouillées à l’intérieur ont cédé. Freud est
déjà là, depuis le premier jour, semble—t—il à l’ana—
lyste ordinaire.
ä"è‘îä’es

Et à Breton? Breton, "e ne l’enverrais Paris—Londres


J P as p rome-

ner; je lui demanderais plutôt, avec une « profonde


déférence », à me promener avec lui, à Sous l’histoire de la psychanalyse, celle des filia—
mettre mes
pas dans les siens. Pas perdus qui nous conduiraient tions et des ruptures, des transferts qui n’en finis—
peut—être par des passages cachés sent pas de se liquider et des narasswmes jamais las
et, par un pont
resté Neuf, place Dauphine. De cette place, de faire valoir leurs petites différences, sous lhis—
lieu d’élection, Breton dit pour lui
quelque part que « par sa toire souvent criante des affrontements et des sms—
‘,};
conformation triangulaire,

' '
' ‘
legerement ' ' ’
Y a la
geograp hic., Un French Freud chana- à en

curv1hgue, 11

510f_15,
…»
et par la fente qui la bissecte en deux CTOW€ du
moins universite d € Yl a e- Une P s Y
_

‘V ' [...] elle ' ' ‘ espaces boi—


;:
_1

ses, etait a ne pouv01r' s y meprendre


”’
le 1
YS€ «à l’américaine », qui nous a longtemps se rvi de
T‘»?
sexe de Paris ». Ce que je préfère chez , d’ ller voir‘
Breton, c’est TCPOUSSOIY et donc ' un «moi
_ _

Ç‘:
l’évocation des lieux. On voit dispenîeE _a 3;
que ce ne sont autonome», pensez donc. Xiste— t u ne p s y chana—
n’importe lesquels. Il a nourri en rêveur du pas
—i

jour lyse anglaise? On est d’abord tenté de répondre par


mon (notre) imaginaire avant
que Freud n’édifiât la négative, tant la géographie intra—analytique
en architecte notre (ma) pensée.
paraît prévaloir sur celle du‘sol culturel. Entre les
disciples de Melanie Klein qui, il faut le reconnaitre,
imposent plus qu’ils ne proposent un systeme de
pensée venant doubler ce qu’ils conç01vent comme
un système fantasmatique, et les tenants dAnna
Freud, toujours soucieux d’étayer leur strict pomt
de vue génétique sur l’observation directe, le fosse
est depuis plus de trente ans con51derable. Si la
196 Se déprmdre de la croyance Aller et retour 197

cohabitation au sein d’une même institut10n1’a fina— lever un refoulement, à faire émerger une vérité, à
lement emporté sur le clivage patent, si la éveiller à la parole une aire, jusque—là opaque, de
chaude, puis froide, entre les deux blocs aguerrelaissé sensibilité. Esqu1550ns quand même à grands traits
place aujourd’hui à une détente vigilante,
l’opposi- ce qui spécifie à mes yeux la psychanalyse anglaise.
tion demeure active. Opposition dans la
théorie, la Commençons par dissiper un préjugé dont notre

technique, la visée de la cure comme dans l’exten- parisiano-centrisme nous fait un titre de g101re1.
sion des zones d’influence,
opposition toujours
prête à se raviver malgré l’existence de ce, qu’on a
.

appelé le middle group dont Winnicott fut un des ani- '

mateurs. Or, dans ce groupe médiateur et particu- ‘


Clinique—théme
fièrement inventif (en font partie aujourd’hui,
entre
autres, Marion Milner et Masud Khan), on
.

_.

peut voir Les analystes anglais, à jamais englués dans leur


une modalité de l’espace transitionnel, un terrain
-

tradition empiriste, seraient de piètres théor1c1ens.


de jeu situé à bonne distance de l’emprise des .
Pour un peu, on couperait en son milieu la proposi—
parents—maîtres. L’école anglaise de tion fameuse qui leur tient lieu de philosophie : mhzl
psychanalyse,
c’est peut—être ceux qui ne se réclament
.

d’aucune est in intellectu quad non sit prius in sensu. Rien


dans
école. l’intellect : d’où l’étayage laborieux sur la case history,
Pourtant l’observateur étranger leur trouve bien l’abondance des références bibliographiques (1937 c,
quelque chose de commun à ces familles déchirées! 1972 a...) attestant du sérieux et de la modestie
L’occasion m’a été donnée, ces dernières
années, de «scientifiques», le recours à des citations sans sur—
participer a une série de rencontres avec des col— prises du Freud de l’édition dite Standard (I quote, End
lègues anglais de diverses tendances. Chaque fois, =

of the quote...), d’où, enfin, pour donner le, personal


j’en revenais avec l’impression qu’il y avait bien, au— touch, l’appel au vécu, sous la rubr1que desormais
delà de la disparité des modèles de référence des
obligatoire du contre-transfert: «At that moment, 1

et ‘

personnes, une manière « anglaise» de pratiquer, de felt deeply embarrassed, then I progresswely reahzed
penser et de vivre l’analyse. Vouloir préciser cette
impression, c’est évidemment risquer à la fois le ]. On trouvera un exemple remarquable de cette attitude
schématisme réducteur du dénominateur dans un article du numéro de Critique consacré à la «psycha—
l’idéalisation propre à ce qui dépayse commun, nalyse vue du dehors». On y voit dénoncé avec mordant le
juste ce qu’il «complexe idéologique anglais». .En gros, ce_complexe a le
faut (le week—end à Londres…), c’est surtout tort de ne pas être le nôtre, Winnicott en_parncuher celu1 de
enga—
ger à l’objectivation trompeuse de ce qui n’a d’effet ne pas s’appeler Lacan. Puisque l’1nconsctent n est pas defini
que dans l’actualité de la rencontre. Car il en est des comme « un opérateur langagier, génerateur dune tropolo-
échanges entre analystes comme de ceux entre gique, d’une opération signifiante mettant le sujet en proces»
(sie et etc.), l’auteur en infère qu’il (l’mconscrent) n a pas
l’analyste et ses patients. L’écrit seul est impuissant à droit de cité «sur les rives anglaises ».

l
198 Se déprmdæ de la croyance Aller et retour 199

that my patient wanted me to feel the way his mother lance. Soit. Mais alors
had made him feel. .. » pourquoi tant de colloques,
«le revues et de livres? Simplement pour se remon-
.«i……æm

Acceptons un moment cette caricature. Il est vrai lcr le moral ?je n’en crois rien.
que les analystes anglais se montrent méfiants envers …wm

Un mot ancien, de Lagache, m’est revenu enA

la théorie qui s’énonce sans


contrepoids. Nous le entendant —— en entendant, plus qu’en lisant — mes
sommes aussi, en France, mais dans notre fauteuil,
t()llègues anglais: «La théorie, pour un psychana—
dénonçant alors comme tout un chacun l’intellec— lyste, c’est l’ensemble des solutions qu’il
tualisation du patient qui prend les mots tente de
pour les
choses; mais, une fois sur l’estrade, c’est une
donner aux problèmes que lui posent ses pauents. »
autre Définition qui, à l’époque, m’avait paru, d’une part,
affaire! Se refuser à faire l’économie du matériel cli-
trop imprégnée du modèle inductif de la sc1ence
nique n’implique pourtant nul ancrage dans un
positivisme — les faits d’abord, seulement les faits pour être acceptable, et, d’autre part, trop eluder la
-—, précession de la théorie freudienne sur l’mstaura- ‘

positivisme que la nature même de l’objet psychana— lion même de la situation analytique. Mais, aujour—
lytique — imaginé, construit, transféré d’un lieu d’hui, je lui donnerais une portée différente.
à l’autre, d’une parole à l’autre — exclut néces—
Le pluralisme actuel des «théories» psychanaly—
sairement. Non, l’insistance mise sur la clinique
ne tiques —— à la limite, chacun la sienne, ce que jean
témoigne pas d’une incapacité à théoriser. j’y vois Laplanche a appelé la « petite métapsycholog1e por—
au contraire une incitation à nous dégager de l’op— tative » -'— n’est pas à comprendre comme un eclec—
position classique, reçue sans pertinence en psy— tisme sans principes, pas plus qu’il n’appelle _la
chanalyse, entre théorie et pratique.j’y vois aussi un
synthèse. Car ce n’est pas seulement avec son objet
vœu, certes nourri pour une part d’illusion : «Assez
discuté maintenant des précurseurs du surmoi qu’une théorie qui se voudrait unitaire sera1t contra—
ou de dictoire, c’est avec les conditions mêmes de déclen—
l’identification projective. Si nous disions ce chement et d’opération de l’activité de pensée
nous faisons, ce qui s’est enregistré en nous (pas que
sur la bande d’un magnétophone ou la feuille de propre à la psychanalyse. Le fait est qu’une œuvre
psychanalytique ne nous parle que si elle garde en
papier) de cette séance, de ce temps d’analyse. » Ce elle, à tout le moins dans son mouvement, des traces
n’est pas là la « vignette clinique » ou le
fragment de de ce qui l’a rendue nécessaire. Sous le récit de rêve,
discours associatif qui vient à point nommé illustrer le travail du rêve. Sous et dans l’écrit, le travail de la
la thèse préconçue. Ce serait tout au contraire ten—
pensée. Et, dans la pensée, l’exigence de la pulsion.
_

ter de rendre l’autre témoin du travail qui s’effectue


L’appareil théorique ne saurait être une batterie
entre ce patient et cet analyste, entre eux et en cha—
conceptuelle dont l’analyste serait armé; Il est meta—
cun d’eux. Tâche impossible et vaine, dira—t—on: il phore de l’« appareil psychique », il est auss1 « 11l3re-
n’y a pas de transposition, surtout quand elle se pré— tnent en suspens» que l’attention, au551 ouvert
tend honnête, qui ne soit travestissement et résis— a/ce
WWW—WN”…
qui en détraque le bon fonctionnement. Une theo-
200 Se déprmdre de la croyance Aller et retour 201

rie unitaire n’est en définitive que fantasme d’omn ! je suis en analyse, donc je suis. Mais il n’y a que l’ana—
potence, lui—même omnipotent. -
lyste à être en analyse sa vie durant. .. L humour d’un
Mais, si la situation analytique est un laboratoir Winnicott, nous rappelant que la psychanalyse n est
elle n’est pas exemplaire. Là se situe,
je crois, un pas a way of life, pourrait bien alors être deàsmson.
autre différence sensible entre analystes anglais ce Chacun s’accorde pour affirmer que la psychana—
(certains) analystes français. Voyez le sort qu’on a fai. "
lyse — pas plus l’« anglaise » qu’une autre ——
ici à la formule lacanienne — et cette fois, à ne pro-
coup sûr‘ pose un idéal de normalité psychique. Mais elle
strictement freudienne: « la guérison, bénéfice n’offre pas davantage le modèle d’un fonct10nne—
surcroît». L’adopter signifierait qu’on se soucie d-Ï’ ment mental ou d’un type d’être. D’où l’in51stance
son patient comme d’une guigne. La récuser, qu’o de Winnicott à dénoncer la complaisance soumise
discrédite l’interprétation — qui peut faire mal —
,.

au envers tout code — social, parental, ou interprétatif


profit de la réparation, ou encore qu’on assimile l…"
—, à faire dériver l’analyse telle qu’il l’aime d’un Jeu
fin de l’analyse avec un état de bien—être. La
\

question? ,
sans règle et qui s’invente, qui peut se poursu1vre
n’est pas là, car que] analyste se reconnaîtrait
l’une ou l’autre de ces attitudes? Mais peut—être dans aussi quand la partie est finie. Car la seule difference
entre l’analyse et les autres « thérap1€s » nent sans

.
parce qu’ils se risquent à prendre en traitement; doute en ceci : le processus qu’elle a déclenche
des patients plus « malades »
que les nôtres, peut—être j'— continue à opérer. On garde — parfois on acquiert
parce qu’ils ont en eux un souci de care qui se -—— le droit d’être malade, mais on gagne au551 la pos—
retrouve dans toutes leurs institutions, et pas seule— sibilité de se guérir soi—même.
w…….w.…._..…
ment médicales, peut—être enfin parce que la psycha—' _
"
nalyse n’a aucune chance chez eux de se diluer dans
la culture ambiante et le discours du
temps, les Corps—esprit
Anglais ne risquent pas de dissoudre celui ou celle”
qui s’est confié à eux en une machine à associer, en ‘

une combinaison d’instances ou une combinatoire


'

Winnicott, c’est une nourrice, c’est la mater—


de signifiants. Un nourrisson, a
-

pu dire Winnicott, nisation universelle, le père ne brille que par son


ça n’existe pas: ce qui existe, c’est la relation entre absence, pas trace de libido: propos de f_reud_1ens
cette mère et cet enfant, dans une interaction mou- intransigeants. Admettons: on peut le lire a1n51.
vante des besoins et des réponses. Un «analysant», Mais, d’abord, il suffit de critiquer un auteur pour
ça n’existe pas davantage. Or, à lire certains analystes ce qu’il dit; il n’y a jamais, à mon sens, à lui faire
français, à entendre surtout une certaine population
grief de ce qu’il ne dit pas. Ensuite, il conv1ent
,

« divanisée », on souvent le sentiment que pour—


a—
de différencier la réponse théorique proposee —
suivre une analyse confère au sujet l’attribut de construction conjecturale — et l’expérience qui l’a
quelque substance divine. Avatar moderne du cogito :
,
suscitée. Or, dans le cas de Winnicott, il me semble
202 Se déprendre de la
croyana Aller et retour 203
que la théorie, qu’il a largement développée
dans le détail, de l’« environnement facilitant»,jusque
de la
contentant d’« absorber de l’énergie» : la majeure
«mère suffisamment bonne», etc., est seconde à partie de l’existence de la patiente en question se
situait là « où elle ne faisait absolument rien1». Il
une intuition née, elle, de la clinique analytique. Ce
s’agit ensuite de repérer, au plan topique, le lieu
qui ressort en effet à l’évidence de son livre jeu et réa-
_

lité, ce qui ne cesse de s’y psychique où les représentations sont effectivement


dire, sous une forme qui actives; il y a une surproduction de reves qui peut
prend parfois le risque de la naïveté, c’est qu’il ne ‘Î
être le contraire d’une capacité de rêver, comme Il y
suffit pas de ne pas souffrir de
.

symptômes, d’avoir a une hyperactivîté dans le réel à l’antipode de l’ac—


.».—

:‘

des relations sexuelles satisfaisantes, de rêver la


nuit tion. Conséquence paradoxale le dreamîng_
et le
tai:

et d’être actif le jour pour se sentir être et vivre.


:

!.r.
Observation on ne peut plus banale, ; living, généralement opposés, se retrouvent 10 du
oui, tant même bord, en tant qu’ils témoignent d’une poss—
qu’elle n'est qu’une observation, mais
décisive quand elle est
qui peut être bilité créatrice.
perçue au sein même de la On voit le changement d’orientation. La ,
ï“—Ês?îäî

situation analytique, à savoir la où la pensee


la fixité du cadre ont paradoxalementpermanence et psychanalytique reste le plus souvent dépendante a
effet de
brouiller toutes les frontières: entre lepour
la fois de l’agencement des relations d’objet et _de
passé et le l’emboîtement des instances psychiques. Or la pré—
présent, le moi et l’autre, le dehors et le dedans,
la parole et le corps. Seules gnance de l’objet risque toujours d’effacer ce qui est
ces conditions de à l’œuvre dans la relation. Et la topique des ins—
brouillage peuvent faire apparaître au principe du
'£LX
fonctionnement mental ce que Winnicott nomme la tances, dans ce qu’elle comporte de machinerie (le
MJ moi, le surmoi, etc.), risque toujours de recouvrir la
dissociation primaire.
topique singulière de chaque sujet, à savoir l’organi—
m‘…g

Qu’on se réfère, par exemple, au texte intitulé à!"


….
M$“:
Rêver, fantasmer, vivre où cette idée
est particulière ;” sation de son propre espace psychique, la configura—
tion concrète et secrète de ses lieux d’inconsc1ent.
.. ment mise en évidence]. Le titre, à soi seul, dit
……
déjà £:2 &

Winnicott lui—même a été, à mon sens, victime de ce


la visée: non pas le rêve et le fantasme,
non pas ce
qui, produit de l’activité mentale, serait objet d’ana— Δ"?
‘ñü—‘kn

mode de pensée : il suffit de comparer le sort qu’on


a fait à sa trouvaille de l’objet transitionnel et la dif—
lyse, mais l’activité mentale elle—même. Du
coup, la
perspective se déplace il s’agit d’abord de détermi—
ficulté que nous avons à intégrer, dans notre théorie
et dans notre pratique, sa conception, pourtant
:

ner la fonction que remplit dans l’économie psy— d’une plus grande portée, de l’espace potentiel —
chique tel ou tel processus de pensée; dans le cas ni objet, ni instance.
clinique évoqué, qui a valeur de prototype, le fan- ,
j’ai dit que sa théorie du développement etait
_

tasying était un phénomène isolé et


statique, se seconde à une intuition plus fondamentale. Intui—
1. Chapitre II de jeu et réalité, Gallimard, 1975. 1. Op. cit., p. 44.
!
Î
w—wmmmm

204 Se déprendre de la croyance Aller et retour 205

tion qui s’énonce d’une façon aisément


-—.—7v

critiquable Winnicott ne cite pas cette note de Freud 1, peut—être


dans l’opposition d’un «vrai soi» et d’un «faux ‘
,…
, .

qu’avec lui qu’elle cesse d’être une énigme


,

n’est—ce
soi», d’une façon qui peut paraître banale dans l’af—
.

firmation d’une alliance psyché—soma, d'une façon ;:


_
pour prendre corps. je ne vois donc pas dans le
concept de « mère suffisamment (ou insuffisamment)
.

enfin qui semble faire retour à un temps préanaly—


È...

bonne» une reprise sous d’autres mots, à la fois


tique, avec l’insistance mise sur l’être (comme si le
W..

nuancés et plus distants de la fantasmaüque klei—


négatif n’opérait pas en nous), sur le vivre (comme
._

nienne du «bon » et du « mauvais » objet. Il s’agit de


…,4,_4.,_fl
,‘

si le travail de la mort n’était


pas toujours actif),‘ tout autre chose. Car ce qui est en cause, ce n’est plus
voire sur la santé (comme si nous n’étions
pas tous l’incorporation d’un objet, dans son trop de présence,
Ï‘

des animaux malades). Pourtant l’essentiel de Win-


positive ou négative, c’est la constitution progresswe
nicott vient bien se déposer là. '

de l’absence. La mère absente fait notre interieur et


Que l’on considère notamment comment Winni— "'
notre «vrai soi» est la relation maintenue vivante,
cott s’est de plus en plus détourné du kleinisme. avec cette absence, sans quoi le sentiment d’être et
Parler de «mère» au lieu de «sein», c’était déjà de vivre fait défaut.
marquer que l’objet partiel sein est, pour ainsi dire,
prélevé sur une réalité infiniment plus large: la
w
'
….
F.:: mère, c’est, dès les premiers jours, autre chose
qu’un sein qui nourrit, se donne ou se refuse, c’est “ ‘

Le tien du mien
{: :"!
un bain de paroles, ce sont regards, sourires, 4
.

"ŒŒ contacts, des bras qui tiennent — ce qu’on appelle, Une invention en psychanalyse n’est jamais une
faute de mieux, l’environnement. Et ce handling, ce
.iMhl

mig"
technique. Elle n’est féconde que pour son auteur
.

holding, qui pourrait déterminer si,


!. pour la mère1 Le squiggle game, par exemple. «je
commence; main
.…..
comme pour l’enfant, cela relève du psychique ou
.…
wi?
du corporel? Autrement dit, la mère, avant d’être
’:
tenant c’est ton tour. A toi de jouer; à mor » Oui,

mais pas pour marquer des points, pas pour que l’un
.

...…
un objet, est cet entour indiw‘s. Il en est de même Â
f”
impose son jeu à l’autre afin de l’y prendre et de l y
pour ce qui pourra se dénommer plus tard une psy— “ '

enfermer; non, un jeu pour chercher ensemble ce


ché avant d’être réceptacle d’objets, elle est
:
espace.
La radicale et nécessaire bipartition entre le dehors que nous ignorons. Mêlons, démêlons le tien dv
,

mien. En fait, toute une conception de l’échange -—


et le dedans, entre un monde interne et un monde
ou, si l’on veut, de la circulation des « signifiants »
extérieur, ‘a aussi sa face négative: elle risque de entre deux sujets —- est à l’œuvre dans ce jeu, qui est
nous couper à jamais de ce temps et de cet. espace bien le contraire d’un test projectif. Une partie de
indivis où l’enfant crée sa mère autant qu’elle le
crée.
1. Cf. S. Freud, Résultats, idées, problèmes, Il, P.U.F. 1985,
«Psyché est étendue; n’en sait rien.» Bien
que p. 288.
206 Se déprmdre de la croyance

squiggle avec Winnicott, on


peut regretter d’avoir
manqué ça!
Pourtant, tout lecteur peut en trouver un équiva—
lent dans le mode d’échange qui s’instaure
,

l’auteur dans certains écrits — les derniers avec &&

Car il y a parfois chez Winnicott surtout. ,

une transition du
squiggle à l’écriture; ce n’est assurément
auteur facile à suivre, mais encore moins à pas un

Tr0uvaille géniale et développements précéder.


'

laborieux, ,

affirmations toutes simples, mais comme '

l’être certaines interprétations (« peuvent


comment n’y avais—
je pas pensé?»), détours qui éloignent
»

ment de l’analyse et ramènent soudain au apparem-


cœur de
, PARADOXES DE L‘EFFET WINNICOTT
la séance qu’on vient de vivre... On ,

Entretien avec Anne Clander


comprend
ait dérouté ses savants collègues, même si la qu’il
de l’original fait partie de la tradition figure '

britannique. j.—B. P. :Vous voulez savoir comment j’ai


rencon-
Parti d’une image globale de la tré Winnicott. L’homme — son visage si mobile, sa
psychanalyse, parole à la fois audacieuse et timide, les mots’qui se
anglaise, j’en suis venu, sans même percevoir le
pas— cherchent et déroutent -—, je n’ai fait que lentre—
sage, à évoquer Winnicott. Il n’est pourtant toute
la psychanalyse anglaise, loin de là, pas
il est même plutôt
_. voir en deux ou trois occasions. C’est son œuvre que
seul, mais toujours « seul avec quelqu’un ». Peut—être j’ai rencontrée, au sens fort du terme qui veut
même n’aura—t—il aucun successeur, qu’une rencontre opère un changement. Je dois
réclamer de lui. Et c’est très bienpersonne pour se
ainsi. Avec les
dire que la lecture cursive de ses
premiers ouvrages
maîtres, la psychanalyse peut survivre traduits en français ne m’avait pas fait forte impres—
Sans marteau ni maître, elle a quelque temps. sion : je n’avais pas saisi au premier abord}
une chance de vivre
,
" ce qu’ils
apportaient de bien original. N’etant m pediatre m
9,

indéfiniment.
psychanalyste d’enfants, je m’etars dit sottement que
'

Peut—être aussi n’ai—je fait,


,

croyant définir quelques— ce n’était pas un auteur pour moi! Ce n est que plus
uns des traits de sa pensée, que faire allusion —
comme au squiggle — à ma propre situation. Paris— tard, grâce aux contacts que j’ai pp av01r avec des
Londres: souhaitons que ce ne soit collègues anglais, que je suis venu a Winnicott. Des
pas seulement, colloques franco-britanniques réunissaient, le temps
pour les analystes français, l’occasion de changer de "‘», ‘

d’un week—end, une trentaine de psychanalystes,


m1rorr.
jeunes et moins jeunes, aux orientations théoriques

très diverses. Les échanges avaient lieu, à la diffe—


208 Se déprendre de la
croyance Paradoxes de l’efl“el Winnicott 209
renCe de nos habitudes françaises, non pas autour
que j’ai sans doute tendance, la distance et le temps
"

d’un problème théorique ou technique, mais sur un ’

«matériel» très précis: quelques séances ou même aidant, à idéaliser — qui m’a engagé à lire plus
une séance d’analyse. La question, aujourd’hui un
_

attentivement Winnicott. A quoi est venue s’ad-


joindre une amicale influence, celle de Masud Khan
;

peu rebattue : « Qu’est—ce qui se joue entre tel ana— dont j‘ai toujours admiré le vigoureux non—dogma—
lyste et tel patient? » était là posée au plus Vif de l’ex—
tisme et l’acuité clinique. En fait, je ne crois pas
'

périence. Au cours de ces entretiens — qui étaient ‘


_

. ,
avoir vraiment « travaillé » les écrits de Winnicott. je
une sorte de «contrôle» sans «contrôleur» — j’ai '

dirais que je les ai « consultés » au sens qu’il a donné


été sensible au fait que nos collègues britanniques
'
à la «consultation thérapeutique» : quelques
ïfiFfl»—:tæ

cherchaient toujours à entrer et à rester en relation ; pages


de lui m’ont souvent, dans des cures difficiles ou
avec les mouvements psychiques de leur patient. et
avec les leurs. Par mouvements psychiques, j’en- , stagnantes, donné une liberté de mouvement que je
.. _

£’

tends, au—delä du contenu, du texte de la séance, ne m’autorisais pas.


îÊ?ñî
C’est dans cette période que j’ai publié dans la
sa dynamique, les opérations de pensée qui s’y effec-
Nouvelle revue de psychanalyse des textes de Winnicott,
tuent ou s’ébauchent, les affects sous-jacents, la suc-
,
cession des états d’humeur, des moods, parfois les
_,
_
notamment «Fear of breakdown », et traduit, avec
'
Claude Monod, Playing and Reality.
…;v.
esr-
plus ténus. Ils témoignaient aussi d’une capacité ——
et c’est là également une vertu rarement prati-‘
:an

A. G. : Aujourd’hui qu‘est—ce qui vous


quée dans notre milieu parisien — de se mettre à paraît le
l’épreuve de la pensée des autres. j’ai eu l’impres— plus intéressant dans les concepts de Winnicott?
sion que Winnicott était pour quelque chose dans
].-B. P. : Ce ne sont pas tellement les concepts qui
cette qualité d’échange. Après l’affrontement violent '

m’intéressent chez lui et j’imagine qu'il partagerait


-……vä‘ë"äW

entre « kleiniens » et « freudiens » (c’est ainsi qu’on


sur ce point ma façon de voir! Fabriquer du concept,
nomme en Angleterre ceux qui suivent la voie d’Anna
c’est àla portée de tout un chacun, le génie de Win-
Freud), s’est constitué, vous le savez, un middle group.
Entre ces adversaires irréductibles, ces Capulet et nicott n’est pas là.
Par exemple, j’ai été et demeure réticent face à
Montaigu du champ clos de l’analyse, il fallait un
sa:

'

l’emploi généralisé du « concept» d’objet transition—


*

espace ouvert, transitionnel, où l’on puisse laisser nel qu’on applique maintenant à tort et à travers. En
venir le paradoxe plutôt qu’exacerber et figer les
contradictions. De ce groupe intermédiaire, Winni— “
_
revanche, j’ai utilisé, sans pouvoir d’ailleurs cerner
cott ne s’est pas voulu le chef de file: il ne s’est au juste l'étendue de ma dette, l’intuition sous—
jamais proposé comme figure de Maître. Cela aussi
._
jacente à ce concept, intuition qui a sans doute justi—
fié pour Winnicott l’importance qu’il donnait à
m’a plu, incontestablement.
C’est donc le climat de ces colloques — climat
_:

_
l’objet et surtout aux phénomènes transitionnels. Ce

que j’ai pu écrire sur le rêve—objet, sur l’écart, voire
210 Se déprmdre de la croyance Paradoxes de l’ejÏet Winnicott 211

l’antinomie, entre la production de rêves et la


cité de rêver, cela vient plus ou moins capa— , Appels téléphoniques auxquels je dus répondre.
directement ’
._

de Winnicott. Et, plus généralement, l’idée Depuis quelque temps, je ne me senta15 pas trps pre—
activité mentale n’était vraiment significative
qu’une _ sent avec ce patient, je me sentais present pl}1t0t dans
pour le son absence à lui—même, en communication, Si

sujet que si elle n’était pas purement mentale, jus— je


puis dire, avec ce qui était absent plus qu’avec ce
'

qu’à se réduire à une mécanique de représentations, —

qu’il disait. Au fond il était pour mor comme un de


mais prenait corps dans la vie psychique.
Un grand psychanalyste, ces interlocuteurs du téléphone, qui m’aurait appele
pour celui qui n’a
"

de très loin et dont je n’aurais perçu aucun mot, rien


eu la chance de travailler avec lui, se reconnaîtpasà «'
sinon un «ne coupez pas» réitéré. Et voilà que
ceci : chaque lecture qu’on en fait, c’est cet
îfi comme une homme, toujours si docile, manifeste pour une f01s
bonne séance! Une inhibition de
Ê penser
bout d’espace psychique s’anime. Winnicott
se lève, un '

une demande, sur un mode assurément bien tem-


ne four— “

péré mais pour lui assez vif. Il me dit, sans élever le


nit pas une grille théorique comme Melanie Klein.
ton «Vous devriez avoir un répondeur automa—
On peut dire qu’il y a des patients « kleiniens
:

crois pas qu’il y en ait de « winnicottiens ». »,je ne tique.» Et, probablement parce que j‘étais alors a
mon insu imprégné de Winnicott, je 1u1 a1 rephque
A. C. : Oui, c’est
aussitôt : « Sans doute est—ce cela que vous souhaitez,
plutôt dans les interventions que que je sois un répondeur automatique, maispe n’est
l’on fait que l’on se sent winnicottien
iii-3 cherché volontairement.
sans l’avoir sûrement pas ce dont vous avez besom. » j avais le
"Wim
MM“!
sentiment, sans me l’être vraiment formulé, que ce
].—B. P. : Votre que le patient me demandait, c’était que je ne sois
remarque me remet en mémoire un qu’une machine à interpréter comme\1l etait lu1\,
“Hun
var—.. moment d’analyse. Il s’agissait d’un patient qui appa— faute de mieux, une machine à rêver, a assoc1er, a
remment jouait le jeu de l’association libre, un
.….—
FSE

mentaliser. Mais ce qui lui faisait défaut, c’était de


m

. rm—
peu
i.

…,.
trop méthodiquement sans doute, mais enfin il pouvoir reconnaître qu’il avait besoin de quelqu un,
n’était jamais en reste de rêves et d’idées et moi
qui serait là pour lui seul. Et cela, il ne se sentait pas
jamais à court d’interprétadons Nous étions, je crois
en droit de le demander, assuré qu’il était de ne pas
!

bien, dans les limites de ce que Winnicott


appelle le trouver de réponse. Pas de réponse en lui.
psychoanalytæ'cal game, jeu où chacun
peut trouver son
compte mais l’analyse, non! Cet analysant modèle A. C. : C’était probablement la première fois qu’il
donc — cet enfant modèle — m’apportait de
breux rêves, autant de rébus qu’il cherchait nom- vous manifestait un besoin...
et qu’il
m’offrait à déchiffrer, me
supposant à tort plus ].—B. P. : Oui, c’est la première fois
que quelque
expert que lui dans l’art du décodage. Au cours chose de caché se manifestait, pour l’un et autre.
d’une séance, nous fûmes interrompus
1

par plusieurs Car ma propre intervention spontanée m’a decon—


212 Se déprendre de la
croyance Paradoxes de l ’effet Winnicott 213
certé autant que lui. Elle m’a, après coup, fait

cev01r positivement chez lui ce que, depuis


pe L’idée que certains sujets doivent se construire un
un
'

tam temps, je me formulais en termes négatifs, et


ce Ôdifice d’emprunt pour protéger ou bien dissimuler
distance il mentalise leur «soi caché» — comme dirait Masud Khan —
trop, il n’éprouve donc rien
:

etc. Ce jour—là, ce patient est devenu trop fragile et menacé, cette idée a nout seulement
,
pour moi tou une valeur descriptive, elle est opérante. En France,
je nous aimons forger des « néo—concepts », ne serait—ce
savais qu’il avait perdu, tout enfant, ses
le savais mais je ne pouvais, parents.] ,
que pour nous démarquer de nos maîtres et de nos
comme lui, que const
,

collègues; après quoi, on les applique, on trouve


ter la chose: «C’est ainsi.» Que "

vreté des souvenirs de ses constater la pau toujours de quoi justifier leur pertinence. Winnicott
premières années. '
l'âme—a—

constater ce qui était venu à la place : un inves procède à l’inverse il trouve — les cures difficiles
:

qu’il a conduites le poussent à la trouvaille


?
“êî ment actif et incessant des mots. Nous avons pu, tant bien que mal — ce n’est pas un freudologue —, +
et,
partir de cette séance, laisser venir la mère dan ‘» il met des mots sur la trouvaille. Cela se sent dans
ses
äËÎ’;
l analyse. La

good enough mother, pas la bonne mère”;
m la mauvaise, mais, au sens littéral écrits: beaucoup de banalités et puis, soudain, au
celle qui vous suffit, celle
de l’anglais " détour d’une phrase, l’illumination, la percée fulgu—
qui vous convient assez? ran te
pour que, le moment venu, on puisse s’en passer.. ”
.

Mais, pour pouvoir s’en passer, encore faut—il qu’elle ï

A. C. : Vous êtes l’un des rares psychanalystes,


&" ?\ sort la:
encore un paradoxe! '
. ’

parmi ceux que j’ai interrogés, qui ait des activités


…N‘jj Ce sont des moments
A. C. : littéraires, tant dans le domaine de la création que
comme celui que dans celui de la critique. Est—ce que, là, Winnicott
vous venez d’évoquer qui nous
,...… apprennent beau—' vous a apporté quelque chose?
w»,—

WË coup de choses sur nos patients, sur nous, et nous ’l

,
t
, ...
permettent de saisir l’enjeu d’une cure.
].—B. P. : Il y a un texte de lui qui m’avait, il y a long—
…… ‘

].—B. P. :J’en reviens temps, beaucoup impressionné, un texte très court


aux concepts de Winnicott. intitulé, là aussi paradoxalement, « De la communi—
Pour me référer justement à l’un d’entre eux, celui
-

ci cation à la non—communication ». Winnicott y parle,


_«unlisation de l’objet», je dirai que Winnicott ‘

laisse utiliser. Prenez, se si je me souviens bien, de l’adolescent et de son


par
«faux self». je l’ai moi—même
exemple, la notion de double désir contradictoire de communiquer et de
critiquée: théorique— ne pas communiquer. Il y fait aussi allusion à l’écri—
ment, elle me paraît irrecevable surtout
est substantifiée, traitée comme quand elle vain et, je crois, particulièrement à Henry]ames dont
une instance ou tout l’art, aussi captivant qu’irritant, est de tourner
comme une entité nosographique. Pourtant elle
correspond à une intuition clinique incontestable. autour d’un secret, qui est peut—être en définitive
secret. .. de rien. Il y a là une analogie, une proximité

iiNl(‘.AMP - FE — BlBLlOTECA
214 Se déprmdre de la crqvanæ Paradoxes de ! ’Lfffet Winnicott 215
!

assez évidente entre la psychanalyse et la littérature. de faire naître du nouveau dans une culture donnée.
On y voit à l’œuvre, par des voies assurément bien Winnicott y est parvenu dans la « culture » psychana—
différentes (la littérature vit de travestissements, elle lytique sans doute parce qu’il venait d’ailleurs, qu’il
est quand même plus « menteuse » n‘était pas bâti sur
que l’analyse), mesurepour elle. Uneâtradition
une même postulation : être, pour la première fois, personnelle, ça aide à être Original, pas un système.
entendu, reconnu, même dans ce qu’on ignore de On peut retracer la pensée de Freud, on
soi, et dans le même mouvement, redouter d’être peut
imposer la théorie de Melanie Klein, systématiser
a
i‘. absorbé par la pensée et le langage d’un autre. rncore davantage celle de Lacan. Tentez cela avec
'flîfiä Une aire d’illusion, dépassant les clivages du moi Winnicott, vous perdez le meilleur. Ce à quoi j’ai été
\
'v'
et du non—moi, du dehors et du dedans, ce pourrait "
vt demeure sensible, c’est à l’effet Winnicott.
être aussi une bonne définition de l’activité de l’écri— ,

‘îÈâ’ï
vain et du lecteur. Par l’analyse d’un
patient, l’ana—
? lyste est modifié. D’un livre écrit ou lu, on sort
différent de celui qu’on croyait être.
A. C. : Que pensez—vous de la notion de créativité
selon Winnicott?

].-B. P. :Je n’aime guère ce mot ni, surtout, sa pro—


motion à tout va. Faire croire à tout un chacun qu’il
y
a en lui un trésor qui attend d’être mis au jour, c’est
un leurre. Dire comme Winnicott, même avec
humour, qu’on peut être aussi créatif en faisant cuire
des œufs sur le plat que Schumann
composant une
sonate, vous ne trouvez pas ça un peu abusif? Si j’ex—
prime une émotion, je ne crée rien pour autant. Je
crains que Winnicott ne soit là un
peu dupe de son
amour pour l’enfant (et la mère). Cela dit — et là
encore je récuse le concept mais je reconnais la
(

chose —, en parlant de créativité Winnicott nous rap—


pelle que le monde de nos perceptions est lettre
morte tant qu’il n’est pas animé par un regard En ce
sens, nous créons le monde... mais il est déjà là.
Créer un monde, c’est une autre affaire. Là, il s’agit
DE LA MÈRE, LE MATERNÊ:L

"!

{
i?
59

‘x—.


.

‘;;
; Melanie Klein : qui a plus contribué à la
promo:
ÈΑΠî
tion de l’objet—mère, partiel d’abord puis total?
3 “’

Pourtant chez elle le champ sans frontières du


% maternel n’est guère présent. D’où la question: y
aurait—il antinomie entre l’utilisation (forcée) de la
L
11,3,
li…;
{
mère, du sein comme référent majeur et la réfé—
rence-(implicite) au maternel? Cela dans la théorie
r

.
;
c‘ ‘t
_ comme dans la réalité psychique.
Jvӕlfi

î . Chez Winnicott, je ne trouve pas, quoi qu’on en ait


"““4ï
; *; dit, une telle promotion de la mère, avec ce qu’elle
:::: suppose d‘idéalisation. Une mise enjeu du maternel,
" “!
oui. La «good enough mother» ne définit pas une
figure de mère, mais un enw‘ronnement, un « cadre »
(Bleger), une condition favorable à la vie, quelque
chose comme un pare—traumatisme.

Que gagne—t—on à dire « le maternel » au lieu de « la


mère »? Le recours à l’adjectif substantivé nous pro—
pose un être neutre, diffus, sans affectation directe—
ment assignable à une personne, à une figure, à un
sexe. Déplacement vers la fonction? Mais n’allons—
nous pas retrouver là encore davantage de conno—
tations idéologiques? Ce qui serait spécifiquement
218 Se déprendre de la croyance
De la mère, le maternel 219

maternel, le take care of la devotion (les Anglais ont


des mots pour tout ça). Le maternel épure la mère,
Changement de père, oui (voir Filiations de Gra—
conjure la séduction réciproque, adoucit le fantasme. noff). Mais
on ne peut pas changer de mère. D’où la
Attention à ne pas confondre la référence au volonté de changer la mère. Volonté, acharnement
maternel avec la révérence au maternage. même, de la changer dans sa réalité, si manifeste
Un bénéfice en tout cas, dans le cercle analytique :
dans ce qu’on nomme réaction thérapeutique néga—
sortir du débat qui fait sempiternellement objecter tive, où la haine cache l’amour fou : je dois la chan-
aux lieutenants du Nom—du—Père « Que faites—vous
:
ger, la guérir, moi seul, pour qu’elle ne soit qu’à
de la relation primordiale, sensorielle, sensuelle, de moi seul.
la mère et de l’enfant? » et répliquer aux tenants de la Même folie, même acharnement, même intolé—
mère «Vous méconnaissez l’instance paternelle, la
:
rance, même extralucidité quant à l’autre et°même
précession du tiers. » aveuglement quant à soi (paranoïa) dans certaines
Nous commençons pourtant à mesurer à quel formes de la passion amoureuse: la demande est
point des formules de monnaie courante comme, d’amour, le comportement de haine.
d’un côté, celle de « relation fusionnelle à la mère »
et, de l’autre, « accès au symbolique » nous font De ma mère à moi au maternel chez moi: quel
aveugles et sourds à l’événement psychique. C’est trajet! difficile mais nécessaire pour qu’il y ait vie
qu’elles érigent en principe une bipartition, en réa— psychique, mobilité interne, du jeu.
lité mouvante. Le modèle freudien de l’expérience originelle de
satisfaction opère un renversement seule la satisfac—
:
Le premier vœu: Tout. Tout de suite. Toujours. tion « hallucinatoire » —— qui n’a que peu de rapport
Pas question de céder là—dessus. avec le fait clinique de l’hallucination, avec l’expé—
Il n’y a pas de désir de renoncement. Certes cha— rience hallucinatoire, toujours problématique pour
cun renonce à la satisfaction de ses désirs mais au le sujet lui—même — est pleine, seule elle donne la
nom d’exigences —— venues de la réalité, du surmoi. chose même, seule elle est possession. Au contraire
je ne vois pas qu’il y ait dans le renoncement un d’un Taine voyant dans l’image une perception affai—
désir qui s’affirme. Le masochiste? une victime qui blie, un reflet exsangue de la chose, on pourrait dire
ne lâche pas sa proie. La grande hystérique muée en que, pour Freud, la perception vigile est affaiblie par
grande renonciatrice? Restons vigilants. .. rapport à la perception onirique. (Le Merleau-Ponty
du Visible et l’invisible: que la pensée de la mère soit
Ersatz: produit de remplacement, pièce de re- « chair » .)
change, objet «valant pour». Mot sinistre (surtout Posséder la mère: une «expérience de satisfac—
pour les oreilles françaises). Pas d’Ersatz acceptable tion », une « hallucination », maintenue à tout prix.
de la mère.
220 Se déprmdrz de la croyance

La « mère morte» dont parle André Green dans


un texte qui a de fortes résonances. Celle qui donne
et reprend. Mais il faut à Green invoquer une
dépression de la mère, consécutive à une perte d’ob— 2
jet, tant est intolérable le fait que proprio motu la.‘ LA CHAMBRE DES ENFANTS
mère se retire, soit occupée par elle-même, selfabsor—
bed, comme disent les Anglo—Saxons. Poser l’exis—
& tence d’un rival fournit une explication qui rassure,
;;. autorise et défléchit l’hostilité. On est tenté parfois ‘

{à de voir dans l’interdit œdipien une fable forgée


l‘enfant. Fable qui a un double
par
:‘:
avantage: le proté—
ger de son impuissance à satisfaire effectivement la {
,

…...
En donnant pour titre à un numéro de la Nau—
r‘»“-”Lfiï

mère, justifier le retrait d’investissement qu’il subit. ::


.’
'

velle revue de psychanalyse «L’enfant1 », mon inten-


' ;Ë;Ë;
f

tion n’était pas d’ajouter un volume aux


Freud: la mère est d’abord œdipienne, tardive— trente
f
déjà parus de The Psychoanalyü'c Study of the Chzld.
ment reconnue comme pré—œdipienne, sexuelle tou—
h;
;"ÏË jours. Faute, sans doute, d’avoir précisément articulé Î’
. Le propos n’était pas d’etabltr le bilan
de ce que
la psychanalyse a
le sexuel au « pré—sexuel », c’est—à—dire à un
.

apporte a la connaissance de
Ü
temps où L. l’enfant; moins encore, de
rouvrir une foxs de
le sexuel n’est pas différencié comme tel, sa
r: ‘s concep— j_
plus le dos51er des problemes spec1fiques (theo—
“lgîü tion laisse la place libre à la «mère soignante» des ‘
1

tiques, cliniques, techniques) que pose la pratique


:., Anglais, et, par là, à la mère réelle que nous inven— %"
psychanalytique quand elle s’applique aux enfants.
.… tons: elle faisait bien les gestes mais le cœur n’y était;. Nous voulions inviter les psychanalystes a une
._\_“;; pas, ou bien elle nourrissait, mais sans chantonner, _; ,
interrogation plus radicale, les engager à réflé—
..‘:: ou encore: elle parlait, mais sans toucher. Les ana—
… chir sur la référence qu’ils font tous —— quelle
lystes n’auraient—ils jamais fini moins de faire
que de
;

"

que soit leur orientation — à l’enfant et à l’in-


refaire la mère? Ne chercheraient—ils, eux aussi, qu’à ; fantile.


changer la mère ? Et d’abord la leur. Î’= Cette référence va tellement de soi que l’interro—
gation peut paraître étrange : la psychanalyse n’est—
?
elle pas en son principe même, dans sa théorie
"
comme dans sa pratique, animée tout entière par la
.

croyance toujours confirmée que ce que nous appe—


! lons «adulte» — d’ailleurs avec de plus en plus de

1. Numéro 19, 1979.


?.
222 Se déprendre de la
croyance La chambre des enfants 223
réticence1 — est de part en part modelé Lorsque l’enfant paraît —— et il n’en finit pas de
par les
conflits, les traumatismes, les fantasmes, les désirs de paraître chacun a donc son mot à dire. D’où des
——-

l’enfant. Régression, fixation, répétition, refoule— débats passionnés, comme ceux jadis des théolo-
ment, transfert, pas un concept freudien qui ne , giens. C’est que la pédagogie, au sens largé du terme,
fasse appel àla survivance active de l’enfant en "
est devenue notre théologie. Et ces débats ne peu—
nous.
Et pas un analyste qui, sous la plainte actuelle de son ; vent être que sans cesse repris, comme si l’enfant, par
patient, ne cherche à entendre la détresse de l’en- "
position, empêchait qu’on puisse avoir sur lui le der—
faut et sa jouissance secrète. nier mot. Aux mots insolites des enfants, venus d’on
Rien là qui ne soit largement —— peut—être ne sait où, porteurs d’inconnu et de nouveau, s’effor—
Îfl‘î“:ä
trop lar— \,

gement —— admis, bien au—delâ du cercle de la p‘sy—


,

.i' . cent de répondre les discours des parents, discours


chanalyse et de ceux qu’elle influence directement. , flottants, aussi péremptoires que changeants au goût
Rien qui n’inspire autant de pratiques familiales du jour, vite chargés d’incertitude et comme usés
et
sociales. S’il est vrai en effet, comme le veut la ver—
??e-i

avant d’avoir servi. On dirait que l’enfant a pour


fafiä

sion «populaire» de la psychanalyse, fonction de déconcerter tout savoir sur lui. Serait—il le
que « tout se
5r’”

joue dans les premières années», la société adulte psychanalyste de notre quotidien? L’adulte se sent
ne fera jamais assez preuve de sollicitude savante sommé de répondre à l’enfant—question mais il
envers l’enfant. Puisque c’est l’enfant qui fait —— et redoute toujours que ses réponses ne portent à faux
défait —— l’adulte, il ne peut être que notre capital le tant il—est persuadé que les questions de l’enfant,
plus précieux. Pas question de le laisser «dormir». elles, portent à vrai.
On pourra différer sur les méthodes de gestion, Peut—être en a—t—il toujours été ainsi dans le secret
l’accord sur le principe n’en sera que renforcé. Faut— de soi. Mais des mutations profondes et récentes
il pratiquer une éducation autoritaire
ou permissive, *
sont intervenues. D’une part, vis-à—vis de l’enfant,
allaiter à la demande ou à heures fixes, faire chaque instance sociale est désormais concernée:
le cordon ombilical par l’accoucheur ou couper
par le père, les grandes institutions longtemps
déléguées à la
commencer l’apprentissage de la lecture à cinq ans fonction d’éduquer et d’instruire —— la Famille et
ou à cinq ans et demi, s’enfermer ou non dans la salle l’Ecole — ne suffisent plus à la tâche; c’est toute la
de bains. .. Il n’est pas un comportement concernant société qui se proclame puéricultrice. D’autre part,
de près ou de loin l’enfant qui n’ait maintenant ses nous assistons à un étrange renversement, particu—
prescriptions. lièrement sensible dans le lent déclin, souvent décrit,
du rôle de l’instituteur puis dans celui, actuel, du
1. «Ya—t—il encore des adultes?» demandait rôle de professeur. Ce n’est plus l’adulte qui institue
déjà, il y a une l’enfant mais l’enfant qui enseigne l’adulte. Du
trentaine d’années, Georges Cangùilhem (Conférence au
« Collège philosophique »
qui n’a pas été, à ma connaissance, moins l’adulte fait ce qu’il peut pour croire en la
publiée en volume). ’
réalité de cette pédagogie inversée, déjà portée à
224 Se déprendre de la
croyance La chambre des enfants 225
son accomplissement, dans l’imaginaire,
du nourrisson savant]. par le rêv Remonter, à partir du délit, le cours de l’histoire per—
sonnelle, chercher les conditions déterminantes de
Celle—ci dans ce
Les pratiques sociales qui concernent que l’enfant a enduré, et « psycholo—
directement
:

:
giser » — finalement « psychiatriser » ——.21a justice,
l’enfant mériteraient à cet égard d’être observées, c'est tout un. Une telle assimilation, ou un tel glis—
très attentivement car il est probable qu’elles consti—
sement, nous apparaît aujourd’hui comme une évi—
tuent le domaine d’expérimentation privilégié du

_=

dence tant elle est porteuse d’une conviction


changement social. Soit, par exemple, laJustice. On partagée il n’y a de vérité que dans l’origine et l’ori—
:

pense communément que la création, relativementi


;_

gine est dans l’enfant. Que de cet enfant on fasse un


récente, de «juges pour enfants », de «foyers socio—f}
éducatifs», que toute la mise en place progressive
«
pervers constitutionnel‘ », donc un criminelirrécu—
d’un système d’éducation surveillée sont venues uni— pérable, ou qu’on voie dans son destin de victime
l’image d’un « landau lâché?» qui ne fera jamais
quement répondre au problème que posait à la,
,

société l’existence d’une enfance et d’une


=
'
qu'accélérer sa dégringolade, la conviction en cause
jeunesse demeure inentamée.

«à l’abandon » de plus en plus nombreuses. Mais ce !

qui s’applique à l’enfant en tant qu’il ferait exception ‘

L’évolution et l’extension contemporaines de la


— par son « irresponsabilité » —— à la règle
commune, pédagogie portent au plus manifeste le renverse—
ce qui n’est d’abord destiné qu’à l’enfance comme
âge (fragile) et comme état (de dépendance néces—
_
ment que j’ai évoqué. La séparation entre l’état d’en-
fant et l’état d’adulte — séparation qui pouvait aller
saire) exigeant de la part des adultes des préoccupa— ‘

de pair avec des relations de bon voisinage domes—


tions particulières, ne tarde pas à se
généraliser à
'

l’ensemble du corps social. C’est ainsi qu’un des tique — était au principe de toute paideia: l’enfant,
pre- ce sauvage, qu’il fût bon ou mauvais, devait être
miers de nos législateurs chargés de
proposer des dompté, dressé (en cas d’échec, redressé), « civilisé»
mesures cohérentes d’assistance à l’enfance aban—
donnée a été amené, par la seule logique de sa tâche, pour être rendu civil et fait citoyen. L’éducation était
à fixer la règle tenue pour idéale de tout système
péni-
tentiaire subordonner la sanction àla rééducation 2.
:
la jeunesse imprudente. » Et ailleurs: « Il
;.
est temps de recon—
naître et d’enseigner partout qu‘une punition qui n’amehore
1. On notera pas et que celle qui peut corrompre sont cr1mmelles. » Il y a un
que c‘est précisément celui qu’on
«l‘enfant terrible » de la psychanalyse —— Ferenczi —— nomma

lien de conséquence entre les deux énoncés. Cf. jehanne Char—


qui a le pentier, Le droit de l'enfance abandonnée. Son évolution sous l'in—
premier rapporté (ou rêvé ?) les rêves du « nourrisson savant».
,

2. je fais allusion ici à La


. …
fluence de la Psychologie (1552—1791), P.U.F., 1967.
Rochefoucauld-Liancourt, prési- 1. Cette représentation classique de 4
, en
_

dent du Comité d'extinction de la mendicité créé en 1790 l‘enfant_fut engee


par l’As—
semblée constituante. Liancourt écrit: « La nouvelle législation
\

entité psychiatrique par Dupré au début de ce stecle.


2. Cf. in N.RP., n° 19, l’article de jean—Michel Labadœ . .

distinguera le crime commis dans l’âge mûr de celui échappé à qu1


__

:"
porte ce titre.
226 Se déprmdre de la croyance La chambre des enfants 227
moins acquisition de savoir que changement d’état. l'inconscient: la nouvelle «voie royale »? Alors que
Or cette finalité n’apparaît plus. Nous
« pedagogie des adultes »
prônons la lv rêve n’est qu’une formation, une production de
(étrange alliance de termes l‘inconscient — élue par Freud comme modèle de
antagonistes qui fait fortune), nous exigeons une mute autre —— nous assisterions en pénétraä1t dans la
«formation permanente », au lieu de limiter «hambre mentale de l’enfant à la formation même
comme
naguère le temps de la formation aux « années d’ap-, «le l‘inconscient.
prennssage » qui devaient permettre à chacun de Or une telle conception peut être contestée. Elle
trouver et d’assurer son identité propre. Ces nou— doit l’être même tant en raison des présupposés
velles pratiques ne se justifient—elles
, pas de l’idée que épistémologiques dont elle est porteuse que du fait
l’etat d’adulte, loin de constituer un quelconque , de l’expérience. Car l’analyse d’enfants, si précoce
achevement, est une perte, une lente déchéance, ' soit—elle,ne nous rend nullement contemporains
par rapport aux potentialités, supposées infinies, de de la «conception» et de la «naissance» de l’in-
l’état d’enfance? L’origine est aussi notre modèle.
-

conscient (serait—ce là le fantasme de scène primitive


propre aux analystes ?) ; elle ne nous fait pas décou-
vrir un être plus simple mais une autre complexité;
On dira que la psychanalyse est "
pour quelque
chose dans cette évolution, qu’elle a elle—même
': elle nous montre moins à l’œuvre les pulsions à
cédé l’état brut ou les affects sous une forme rudimen-
toujours davantage, alors que les autres disciplines, ’
taire qu’une logique aussi sophistiquée que la nôtre
suivant le mouvement inverse, s’y refusaient, mais dont diffèrent les opérations et, pour une part,
au ver— '

tige des origines, non seulement en remontant tou— les objets.


Jours plus avant dans le temps mais en assimilant La psychanalyse ne peut donc qu’effectuer la
l’«archaïque » au «plus profond». Bien des ana— }

même révision, déchirante ou pas, qu’a connue


lystes soutiendraient même que, s’il y a eu
progrès voici quelque temps l’ethnologie la pensée
:
sauvage
depuis Freud, on le doit à ceux (à celles surtout,
,

n’est pas une pensée primitive; ou encore s’il y a


filles ou mères...) qui ont osé s’aventurer dans le
:

incontestablement une élaboration progressive des


monde de l’enfant, soit en l’observant toujours plus
minutieusement du dehors, soit en l’explorant dans processus secondaires, elle ne se développe pas
son intérieur le plus retranché. La curiosité analy— pour autant @ punir des processus primaires; les
lois qui régissent le fonctionnement
tique semble s’être déplacée de la chambre des primaire de la
pensée et celles qui en régissent le fonctionnement
parents à la chambre des enfants: qu’est—ce qu’ils secondaire ne cessent de coexister et de s’opposer.
fabriquent lei—dedans? Comme si c’était là que se Paradoxalement, c’est la psychanalyse d’enfants qui
jouait la scène réellement originaire... devrait nous délivrer, plus radicalement que la psy—
Les tenants de l’analyse d’enfants ne considèrent—
ils pas celle—ci comme un mode d’accès chanalyse d’adultes, de l’« illusion archaïque ».
privilégié à Néanmoins, de cette illusion les analystes demeu-
il
228 Se déprendre de la
croyance La chambre des enfants 229
rent preneurs. Et ils ne peuvent pas ne pas l’être. La La leçon est d’importance et elle est double.
référence à l’infantile est en effet, redisons-le, le res—; D’abord, à se maintenir aux aguets de ce qui se passe
sort même, le présupposé fondamental, de leur tra- ‘

dans la chambre des enfants — qu’on reste planté à


vail. Mais cette référence nécessaire , :

risque aussi de %

la porte ou qu’on y fasse intrusion on;risque fort


—-—
devenir, pour employer la formule de Bachelard, de n’entendre que le bruit de son propre discours
« obstacle épistémologique
un
», autrement dit une intérieurl. Ensuite, et surtout, le fantasme des ori—
forme particulière de résistance de l’analyste, qui
_

& ,
gines, qui sous-tend électivement la recherche de
entre en résonance avec celle de l’analyse : voilà l’analyste comme, notons—le, il anime celle de l’en—
l’enfant que vous avez été ; voici l’enfant (le vôtre) Ÿ

fant, conduit de proche en proche, par une pente


Ê!fÿ’Ëîflf‘
que Je suis… , régressive quasi irrésistible, à rabattre l’oñginaire sur
Qu’on veuille bien mesurer à cet égard la distance
.

l’origine pour incarner finalement celle—ci dans une


qui nous sépare de la visée freudienne. Quand Freud réalité. Que cette réalité soit conçue comme maté-
cherche à mettre en évidence la névrose infantile, rielle — l’« environnement précoce » — ou comme
d’une part, il ne la confond pas avec une affection
?‘Ëñ i<_—âÊÂ

psychique — les «fantasmes archaïques » — ne


'

névrotique qui se serait effectivement actualisée dans " ; change rien à l’affaire.
L.;æ
l’enfance; d’autre part, il la reconstruit, selon la for— ’

.M—xä

[ a:; mule canonique, à partir de la névrose de transfert. Aucune culture ne peut se passer d’un mythe des
La démarche est rétroactive et délibérément
par— origines qui lui sert à expliquer l’organisation de
tielle le tout de l’enfant, si l’on peut dire, n’intéresse
son monde. La nôtre le chercherait—elle, ce mythe,
:
E’ t,, .}

.:”Ë3

pas Freud qui n’entend saisir que les éléments déter— '

dans l’enfant réel? Ce n’est pas qu’elle célèbre,


« _13: minants dérivés de l’infantile. Fragments d’archéolo— -

comme on le dit trop vite, le culte de l’enfant—roi;


“hum gie, non résurrection intégrale du passé. Et pourtant ’

car elle sait maltraiter les enfants, psychiquement et


cet enfant « construit» par Freud, nous pouvons fort
&…»qu

physiquement, comme une autre. Mais elle tend à


3

Z'-æîfij

bien, nous lecteurs, comme le fait


nuan— remarquer André : faire de l’enfant sa cause. C’est en ce sens que j'ai pu
Green, nous le représenter’. Il fait partie de la ‘-

, «…
dire tout à l’heure que tout débat le concernant
famille, ce petit Hans, avec ses chevaux redoutables ‘

$:
avait une allure théologique.
et sa girafe chiffonnée! Et chacun pourrait peindre
un « portrait de Dora » petite fille. Alors que la multi— ”
.

tude des enfants indexés àla Hampstead Clinic ou l’en— Qu’on n’aille pourtant pas conclure de ce qui pré—
fant que le génie de Melanie Klein a plongé dans le cède que la rencontre de la psychanalyse avec l’en—
chaudron mythique, ils n’ont guère d’existence, fant —— même s’il s’agit toujours d’une rencontre
avouons-le, que psychanalytique.
1. Comme le montre l’admirable récit de
Louis—René_des
Forêts, La chambre des enfants, dans le recueil qui porte ce titre,
1. Cf. A. Green, «L’enfant modèle », N.RP., n° 19.
Gallimard, 1960.
230 Se déprmdre de la
croyance La chambre des enfants 281

plus ou moins forcée par l’une des parties —— n’ait


Il y a plus grave : à se vouer à l’étude du dévelop—


eu que des effets négatifs j’hésiterais même à faire
!
pement —- qu’il s’agisse de celui des fonctions du
tout à fait miennes les critiques, pourtant solide-
-,—

||mi, des mécanismes de défense, des stades libidi—


ment argumentées, qu’on trouve ici et là adressées à …
n.mx ou même des organisations fantasmatî‘ques
l’observation dite «directe» de l’enfant. Bien sûr, —,
|.»
psychanalyse privilégie nécessairement l’ontoge—
comme toute observation, elle n’a rien de direct ni
-.

::
muse et risque alors de faire retour à ce qu’elle a
de neutre‘; elle est sous—tendue
par des hypothèses, pourtant largement contribué à ébranler: l’idée

ou des préjugés, elle est souvent à son insu si impré- Î d'un individu qui construirait progressivement son
gnée de la théorie qu’elle est censée valider qu’elle monde avec, pour tout équipement, celui
ne confirme à l’arrivée que ce qui était donné dès le que lui
programme la Nature, et, pour tout apport, celui
départ. Bien sûr encore, elle passe abusivement du que lui procure l’environnement.
comportement observé à l’affect ou même au pro— Ces réserves faites, la rencontre avec l’enfant,
cessus intrapsychique sous—jacent que ce comporte— dans la réalité sensorielle de son
ment exprime à nos yeux. Or, qui nous assure que ces corps et de ses
mouvements, peut être, pour le psychanalyste (aussi),
pleurs soient de chagrin, que cette séparation soit mutative. Oui, on ne peut que rêver l’enfant mais
un deuil, ou que le retrait du sein signifie une « cas— l'enfant réel ne donne—t—il pas mieux à rêver qu’un
tration orale »? Et, plus encore, quand on parle, .lutre? Il suffira de penser ici à Winnicott. Sans pré-
par
exemple, comme on le fait partout, d’une « relation tendre, comme l’indique à tort le titre d’un de ses
symbiotique mère—enfant», ne projette—t—on pas dans
nuvrages, qu’il soit allé de la pédiatrie & la psychana-
un comportement qui n’est nulle part observable lyse, je suis sûr qu’il n’aurait
(pas même in utero) un fantasme maternel ou un pas, s’il n’avait tout au
long de sa Vie maintenu son rendez—vous avec les
fantasme rétroactif de l’adulte—enfant qui aurait fait petits, découvert comme il l’a fait toute une aire du
cette idée sienne? Quel observateur armé du savoir lonctionnement mental. Seulement, voilà: Winni-
psychanalytique serait aujourd’hui capable du scru— cott n’obsemait pas les enfants; on peut même dire
pule attentif, discret et affectueux dont fit preuve, qu’il ne les inæ7prétait pas non plus, sachant, dans sa
voici plus de trois siècles, un Heroard
auprès de pratique plus visiblement que dans sa théorie, laisser
« son » enfant, plus qu’un autre
royal” venir le sens et aussi respecter leur non—sens. Pour
]. Il est vrai qu’il n‘y a plus guère être plus exact, disons qu’il interprétait à sa façon.
que des psychanalystes,
ces parias de la communauté scientifique,
pour adhérer au Car on ne peut pas ne pas inærpréter l’enfant. C’est
positivisme. Certains ne s’autoriseront à parler de l’angoisse même, dans les premiers temps de l’existence, une
de castration que du jour où elle sera quantifiable.
2. Cf. le journal de jean Heroard condition de sa vie, parfois de sa survie une mère
:
sur l’enfance et la jeunesse de doit plus même que répondre aux besoins de l’in-
Louis XIII dont des extraits, présentés
par Hélène Himelfarb et
par Michèle David, ont été publiés dans le n° 19, déjà cité, de fans, elle doit les deviner. De son côté, l’enfant n’en
la N.R.P. est pas moins, d’entrée de jeu, interprète. C’est de
232 Se déprmdre de la croyance

cet écart entre les deux interprétations


que Winn
cott a tiré parti. Aussi bien ne pratiquait—il
,
7,

chothérapie del’enfant, mais avec lui. L’écart fait p


pas la
'

L’espace intermédiaire facilite le langage qui n’a. j '

pas mettre ses mots dans la bouche de l’autre.


ëu.

Entre la chambre des parents et la chambre d , HORS DU TEMPLE


enfants, il n’est pas mauvais qu’il y ait un couloir.
_

chacun sait que les enfants adorent jouer dans 1

couloirs.

La circonstance qui provoqua la publication de


Die Frage der Laimcmalyse1 est bien connue. Au cours
du printemps 1926, Theodor Reik, membre de la
Société psychanalytique de Vienne, est l’objet d’une
plainte pénale pour exercice illégal de la médecine.
Quand s’engage l’instruction du procès, Freud
entreprend de rédiger son opuscule. Commencé en
i;
juin, celui—ci est chez l’imprimeur en juillet et en
librairie dès septembre. On le voit, les choses ne traî—
nent pas. Peut—être grâce à Freud, sans doute aussi
par défaut de preuves (la plainte d’un malade, tenu
pour peu digne de foi, était à l’origine de l’affaire),
le procureur met fin à l’action judiciaire après l’en—
quête préalable.
Deux ans auparavant, Freud avait déjà eu l’occa—
sion de prendre position en faveur des analystes non
médecins. En témoigne une lettre à Karl Abraham :
«Le physiologiste Durig, qui est membre du Conseil
supérieur de la Médecine, donc un personnage très
officiel, m’a demandé mon sentiment sur l’analyse
profane (Laienanalyse).je le lui ai transmis par écrit
1. S. Freud, La question de l’analyse profane, Gallimard, 1985.
284 Se déprendre de la
croyance Hors du temple 235
puis je me suis entretenu avec lui de la
Nous sommes parvenus à un large accordl. question. question de l’analyse profane, c’est la question de
» Il est l’analyse elle-même.
très vraisemblable que c’est ce haut
fonctionnaire, La circonstance viennoise, la circonstance Reik ne
cet « homme aux dispositions bienveillantes et d’une >

doivent pas en faire oublier une autre, peut;ÿatre plus


intégrité peu commune2 » qui a servi de modèle à la ,__

importante, à savoir l’attitude des psychanalystes


figure de l’interlocuteur impartial de Die Frage. américains. En 1925, nous rapportejones, A.A. Bull,
Reik était loin d’être le seul non—médecin
membre alors président de la Société de psychanalyse de Neyv
de la Société de Vienne. Celle—ci d’emblée
lit plusieurs, parmi lesquels Otto Rank,
en accueil— York, « publia un article dans un journal new—yorka15
venus des pour exprimer sa désapprobation de l’analyse pra—
horizons les plus divers? Mais nombre d’entre
eux tiquée par les non—médecins puis annonça son inten—
ne pratiquaient pas l’analyse, du moins les premiers tion de rompre avec Freud si l’attitude des Vienn01s
temps. Rien pourtant ne serait plus erroné
croire que Freud se contente ici de se que de vis—à—vis de
l’Amérique ne changeait pas1 ». Entre
porter au Vienne et l’Amérique, les rapports n’ont jamais ete
secours d’un collègue en difficulté ou entend préve- faciles. Même en 1910, quand Freud
nir d’éventuelles accusations à venir qui prononce ses
en touche— fameuses conférences à Worcester, il se montre
raient d’autres. Défendre la Laienanalyse qui, selon réservé quant à l’engouement que suscitent
moi, ne saurait être réduite au seul cas de ses idées.
l’analyse Puis, ici et là, on trouve sous sa plume des mises en
pratiquée par les non-médecins, est une affaire de garde, plus marquées d’ironie que de véhémence,
principe. L’enjeu pour lui est essentiel. D’où sa contre tel ou tel trait qu’il imputé, comme le font
déception, parfois irritée, quand il mesure à quel d’ailleurs la plupart des Européens, à l’ameriean
point sa prise de position, dans sa fermeté, dans son of life. Pêle—mêle le souci de gagner du temps,/d ou
:
tuay
évidence sereine, est souvent mal accueillie
et tou— le succès de la psychanalyse brève d’un Rank axee sur
jours mal comprise“. Pour Freud, assurément, la la réactualisation du traumatisme de la naissance; le
culte des valeurs morales, souvent aussi «élevées»
1. Cette lettre datée
du 11 novembre 1924
dans la Correspondance de S. Freud et K. Abraham.neElle
figure pas
est citée
parjames Strachey.
lonnes à des psychanalystes de divers pays. Cette procédure,
2. C’est ainsi
que Freud le qualifie sans le nommer dans sa tout à fait inhabituelle, et qu’on pourrait presque qualifier
postface.
3. Le lecteur intéressé d’urgence, montre que la question n’avait rien d’academrque.
la
pourra se reporter aux Minutes de 1. Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund ‘Freud, P.U.F.,
Société. Cf. Les premiers psychanalystes, 4
vol., coll. Connais— vol. III, p. 332. De ce même Brill,jones
nous dit ailleurs que
«
sance de l’inconscient», Gallimard.
4. Cf. le très large débat «pendant ses quarante ans d’activité il servit la psychanalyse
auquel donna lieu dans la commu— bien mieux que qui que ce soit d’autre, grace a sa confiance
nauté psychanalytique de l’époque la publication de Die
der Laienanalyse. Les Frage inébranlable dans les vérités psychanalytiques, a sa façon
organes officiels du mouvement, l‘Interna- amicale mais ferme de traiter ses opposants... », etc. (ibid.,
tionale Zeitschn'fl puis l’International
journal, ouvrirent leurs co— p. 126).

FE ElBLlOTECA
UNlCAMP - —
236 Se déprmdre de la croyance Hors du temple 237
que creuses, d’où l’idéalisme d’un Putnam ; le goût tout le mouvement des idées psychanalytiques qui
des slogans, qui pousse àla . ;

simplification, etc. Mais, se trouve infléchi par l’exigence de satisfaire aux


dans les années qui précèdent la publication de Die?
Frage, la situation se fait plus tendue et
«

normes admises de la respectabilité scientifique. Le


précisément à ' "
rôle majeur longtemps tenu par Heinz
propos de l’exercice de la psychanalyse par des non-; Hartmann ne
médecins. Des s'explique guère autrement. Ni la volonte & integrer
Américains, venus d’outre—Atlantique) la psychanalyse à des disciplines
pour se faire analyser par Ifreud, pratiquent l’ana—_ ,
supposees voismes
la biologie, l’éthologie, la psychologie
lyse, une fois de retour aux Etats—Unis, cognitive; ni
, ,

situation que le soin, si manifeste dans les publications, mis


la Société psychanalytique américaine a dis—
ne
admettre. Pourquoi? Si la psychanalyse s’ouvresaurait
à des,
linguer les data des hypothèses, ou a reprodu1re m
extenso, comme le ferait un magnetophone, une
»… gens qui n’ont pas la qualification médicale, elle
séance. Ou encore celui d’étalonner les résultats des
'

s’ofi°re du même
……
coup àla critique la plus grave : elle cures. Pour un peu, si on le pouvait, on inventerait
ne se différencie plus des thérapies, sectes et fausse
w' J'

un appareil de mesure pour chiffrer, par exemple, le


,

i:‘“îït”
prix du complexe de castration...
Du côté viennois, le poids d’une institution est
_ _ .

latanisme, La Médecme qui a conquis relativemen


tard aux Etats—Unis son statut également en jeu. Mais la, ce n’est pas l’institution
scientifique et,
sa dignité court le risque d’être confondue par
là, { ‘
médicale qu’il s’agit de défendre, c’est .1 institu—
avec qu' tion psychanalytique elle—même et le
la conteste ou la menace. Pour
conjurer ce risque, pouvoir qu elle
une seule solution tenir la psychanalyse entend bien exercer sur tous ceux qui se reclament
une
,
:

spécialisation médicale. Nul doute pour #

d’elle. Laisser à chaque Société toute liberté d’édic-


que ce soit là un ter ses propres règlements, et notamment celle de
souci qui a orienté et oriente encore la
made in USA. Non seulement les Sociétés
psychanalyse ne pas admettre en son sein des non—medecms,
— je parle reviendrait à plus ou moins court terme a rendre
de celles affiliées à l’Association
psychanalytique impossible toute « communauté » analytique. « Si nous
internationale — n’admettent des médecins, des
MDF. Mais, au—delâ de cette que réglementation, c’est
‘ _
rendons les diverses sociétés autonomes, c est—a—
'«'_
=-':

dire si nous leur accordons le droit de faire


comme
1. Autrement dit, il
s‘opère là un curieux glissement l’ana—
:
' ‘
' bon leur semble, écrit Freud à Eitingon‘, cela évi—
lyse pratiquée par des non—médecins n’est tera peut—être une rupture dans l’immédiat, mais
la loi comme exercice illégal de la pas condamnée par
médecine, elle est rejetée nous perdrons le privilège dont nous avons j0u1

par les sociétés psychanalytiques comme exercice illégal... de


la psychanalyse. {; jusqu’à présent, celui d’émigær comme nous [enten-
I

Depuis quelques années, certaines sociétés locales,


.

devant le tarissement ou la médiocrité du inquiètes _

recrutement, ont
ouvert leurs portes à des Ph. D. mais en portion ,
51

admis comme « chercheurs », notamment dans le domaine psy—


des conditions très strictes. Il semble congrue et à :

chosocial, que comme praticiens,


bien qu‘ils y soient plus 1. Lettre du 22 mars 1927 c1tee '
.

par jones, op. cat., p. 355.


238 Se déprendre de la croyance Hors du temple 239
dansk dans la mesure où un membre non médecin France du moins et en Grande—Bretagne 1). Un débat
de la Société de Vienne n’aurait plus la possibilité de

dont l’occasion est l’affaire Reik, dont l’enjeu mani—


participer à des réunions scientifiques, en Amérique lcste est institutionnel («votre institution contre la
ou en Hollande, par exemple. » La diaspora ne Sup— .
5
mienne», semble dire Freud aux médeejns) mais
pose—t—elle pas un lien indivisible
qui relève moins dont la portée est d’ordre épistémologique. Il s’agit
d’un credo que d’une communauté spirituelle? Et bien d’énoncer une fois encore ce qui assure àla psy—
Freud ajoute : « Nous avons besoin, pour amener un rhanalyse sa spécificité comme théorie, comme
accord général, d’une autorité dont nous ne dispo—li
,

méthode et comme pratique, spécificité elle—même


sons pas.» On peut voir dans ce constat l’aveu d’un Fondée sur celle de son objet. Aussi est—ce tardive-
regret: «je me trouve, écrit—il, dans une autre lettre '

ment (â partir du chapitre VI) que la question des


au même Eitingon, dans la position d’un comman—'
rapports de la psychanalyse et de la médecine est
;

dant en chef sans armée 2. » Ï’


-
effectivement abordée dans ses modalités concrètes,
Le temps n’est plus en effet où la
.
,

parole du et cela malgré la pression exercée par l’interlocu—


Fondateur faisait seule Loi, où le Comité secret 5_.Ï
ËÊJË

teur. C’est qu’il faut d’abord, et dans des mots volon-


pouvait régler les affaires et les différends. Il faut —* Î ”
tairement simples comme pour mieux se démarquer %

maintenant négocier, se montrer «diplomate» —_—— du vocabulaire spécialisé de la médecine, établir l’au—
ce que Freud exècre et ce à quoi Jones sait s’em—
tonomie, l’irréductible nouveauté de la psychana—
ployer —, il convient de tenir compte des situations lyse. On peut même penser que, tout à ce souci,
de fait, de rapports de forces qui ne Freud en vient à forcer un peu la note: il préfère
concernent
pas la chose même de la psychanalyse, cette choSe,
cette cause, à qui au moins une liberté ne saurait
.
marquer sa dette envers la mythologie ou le savoir
être refusée: celle d’émigm; non seulement d’un »
.

populaire plutôt que de reconnaître une filiation
:
quelconque entre la médecine et la psychanalyse.
pays à l’autre mais d’une science ou d’une langueÏä '

C’est qu’il n’a sur cette affaire aucun doute : l’oppo—


une autre, dès l’instant où s’annonce une tentative sition, qui se manifeste jusque dans son camp, à la
de mainmise, qu’elle émane d’un régime
politique €
Laienanalyse est le « dernier masque de la résistance à
ou d’un régime de savoir. La psychanalyse ou l’émi— *

la psychanalyse et le plus dangereux de tous? ».


granon. '

Toutefois, ne nous y trompons pas: la Médecine


Car c’est la, en définitive, ’

que se situe le débat et ce n‘est ici convoquée qu’à titre d’exemple privilégié.
qui lui confère son actualité, aujourd’hui encore où
la querelle médecins—non-médecins est dépasséé(en
]. À titre d’exemples, la Société psychanalytique de Paris
compte parmi ses membres environ 1/4 de non—médecins;
1. Mes l’Association psychanalytique de France 1/3; la Société bri—
italiques.
tannique 1 /3. A notre connaissance, le titre de médecin n‘in—
bzî Lettre du
z
3 avril 1928 dont ce fragment est cité par]ones, tervient pas dans la sélection des candidats.
.
. 2. Lettre à Ferenczi du 11 mai 1920 injones, op. cit.
240 Se déprendre de la
croyance Hors du temple 241

La démonstration pourrait être conduite de manière


,. de quelque règlement de comptes personnel avec la
analogue s’il s’agissait de défendre l’analyse contre
_

Médecine. On retourne alors contre lui ses propres


?

toute tentative d’annexion d’où qu’elle vienne aveux, à savoir que le besoin «de comprendre un
des prêtres ou des «pasteurs d’âmes», des —;
pédas ‘ "
?

peu les énigmes de ce monde » l’a toujours emporté


gogues, des philosophes ou des politiques. La psy—,, chez lui sur celui «d’aider les hommes qui souf—
chanalyse est, par essence comme par son histoire et l‘rent‘». Il se peut qu’on doive voir en Freud un
sa visée, laïque, « profane » ; elle n’est soumise à aucun.» médecin malgré lui, il est avéré qu’il a enduré le
des discours « religieux » ou « sacrés » en vigueur; ellq&
mépris et l’incompréhension des autorités médi—
ne prétend se substituer à aucun d’entre eux et la‘: cales. Du moins n’a—t—il jamais pour sa part dérogé à …

Science médicale fait partie du lot. Cette science,. …

l’éthique médicale dans ce qu’elle a de meilleur:


Freud la respecte; simplement, il se refuse, sans le,
consacrer son attention àla singularité de ce qui fait
moindre esprit de compromis, à ce que la, \sa psychay souffrir. Aussi bien Freud, dans La question..., alors
nalyse en‘soit l’héritière ou une spécialité. A chacune, même qu’il dénonce les prétentions abusives de la
son institution, parce qu’à chacune son domaine. Lày \

médecine à l’endroit de la psychanalyse, ne disquali—


dessus, il ne varierajamais‘.
en aucune manière la pratique médicale et,
‘ ' '
, fie—t—il
C’est pourquoi le titre sous lequel cet
ouvrage quand il souligne l’« unilatéralité » qui est la sienne,
était jusqu’alors connu en France, Psychanalyse et": c‘est pour reconnaître aussitôt qu’une discipline
médecine, risquait d’induire le lecteur
en erreur. La scientifique ne se définit et ne progresse qu’en étant

revendication des médecins n‘a en effet qu’une,


_
_

unilatérale, exclusive des autres.


valeur d’indice; elle est exemplaire d’un abus
"‘W‘?
dl”…5 Quant à la préoccupation thérapeutique, elle
“’ Ëî pouvoir et d’un malentendu, peut—être plus toxique "‘_ n’est nullement absente de la psychanalyse, elle est
C...? que d’autres, rien de plus? C’est aussi pourquoi on: perceptible tout au long du livre, elle y est même
—..…….
ferait fausse route à vouloir, comme on l’a suggéré,
o-… revendiquée : l’analyse y est présentée comme le trai-
trouver dans les arguments avancés par Freud l’écho ‘

tement par excellence des affections psychiques et


1. C‘est ainsi
particulièrement des névroses. L’argumentation de
que, le bruit ayant couru que Freud, à la fin de "

Freud a une autre visée. Il s’agit « d’empêcher la thé—


sa vie, avait changé d’avis quant à la question de la Laimanæ
lyse, il opposa le démenti suivant:
" rapeutique de tuer la science» (p. 1472) et, pour
«je n’ai jamais répudié mes
"

vues et je les soutiens avec encore plus de force qu’auparavant, ,"


cela, d’aller jusqu’à soutenir que la cure elle—même
face à l’évidente tendance qu’ont les Américains à n’est qu’une « application de la psychanalyse scient1—
.

transfer—;
mer la psychanalyse en bonne à tout faire de la psychiatrie » tique » (p. 187 et p. 153). Il convient d’autre part de
(lettre du 5 juillet 1938 citée parJones, op. cit., p. 342). ,
marquer, en faisant appel aussi bien à la théorie qu’a
i
2. « Le développement interne de la
psychanalyse la -

conduit à devenir une pure spécialité médicale et je considère


@:

cela comme fatal pour son avenir» (Freud à Ferenczi, in \


_

'
1. Cf. la postface à La question, op. cit., p. 145.
Jones, ibid.). 2. Les ,
pages indiquées sont celles de l’édition c1tee
.

supra.
242 Se déprendre de la
croyance H0rs du temple 243
la psychopathologie, que la psychanalyse ne cesse de
thanalytique découle nécessairement du dégage—
frayer sa propre voie, distante de celles qu’ont tra— "
_
_

ment par rapport à la médecine. Il convient alors de


cées, de façon non moins légitime, la médecine et la créer et de développer des Instituts de psychanalyse
psychiatrie. afin de satisfaire à l’exigence qui veut q’ue «per—
Pour ma part, je comprends la position de Freud sonne ne pratique l'analyse sans en avoir acquis le
ainsi: il y a, il doit y avoir, solution de continuité "
_

=…
droit par une formation déterminée » (p. 113). C’est
entre la formation première et la formation seconde : que Freud se bat sur deux fronts: ne pas livrer
à l’analyse et par l’analyse. Que vous
soyez méde— l‘analyse aux médecins, ne pas l’abandonner aux
‘“

cin, philosophe, écrivain, professeur, laisse entendre


sauvages. La défense de la Laienanalyse va en effet de

Freud à ses interlocuteurs (tous, en fait, partiaux), pair avec une dénonciation de la wllde Analyse, de
peu importe de toute façon, la psychanalyse, c’est ;
,

l’analyse sauvage qui peut être aussi bien le fait d’un


:
« …:.
autre chose. Peut—être faut—il, pour bien saisir la médecin que d’un non—médecin.
force de cette conviction, proposer une analogie. De 1: '

D’où le réquisit d’une analyse « didactique » cen-


même que les productions et les opérations de l’in—

[. Ï'>.…

sée analyser plus « à fond » que l’analyse ordinaire,


comment sont en rupture avec ce qui régit notre vie p{4Ï
d’où la mise en place d’organismes non seulement
[«à—È: consciente et, en conséquence, avec les catégories d’enseignement et de formation mais de contrôle,
mentales et les instruments de pensée que nous
.

lat… ;}:
d’où des procédures rigoureuses de sélection, d’où
avons forgés, de même la psychanalyse, qui a préci—
_

l’institution d’une hiérarchie allant de l’analyste


sément pour objet ces opérations et ces produc- débutant soumis à supervision jusqu’à l’analyste
tions, ne peut être qu’en rupture par rapport à tout i
.; .

'

didacticien, etc. Assurément, Freud a vu le danger.


apprentissage, à toute maîtrise qui vise à s’appro— " ., Affirmer l’absolue spécificité de la psychanalyse et,
prier, par secteurs, la réalité. ’
partant, refuser d’en faire une spécialisation d’une
Mais, à supposer que ce principe soit admis, cela Ï science déjà constituée (telle la médecine), assurer
ne règle rien. Au contraire les difficultés commen— ’

sa transmission par des voies extra—universitaires


cent. La question de l’analyse profane nous les fait risque fort de la fermer sur elle—même. Or rien ne
entrevoir. Si on se passe en effet de la «garantie» serait plus contraire à la fois à la démarche person-
qu’offre, même si c’est illusoirement, l’institution nelle de Freud —— démarche qui l’a conduit à inventer
médicale, la tentation est alors grande de chercher 1

la psychanalyse — qu’à l’objet de l’investigation.


une garantie dans l’institution analytique. Si l’ana— Aussi, quand Freud esquisse le projet d’un Institut
lyse n’est pas propriété des professionnels de la idéal de psychanalyse, lui assigne-t—il les visées les plus
médecine, ne devient—elle pas, au nom d’un même larges. Il y convoque toutes sortes de disciplines,
critère de compétence, d’un même appel à ce qui entre autres la mythologie, l’étude des religions, des
:
fait autorité, propriété exclusive des professionnels civilisations, de la littérature, la biologie (p. 133).
de l’analyse? Le renforcement de l’institution psy— On retrouve, dans cette ambition qu‘il n’est sans
244 Se déprmdre de la croyance Hors du temple 245

doute plus possible de satisfaire aujourd’ hui, où, combat, néglige—t—il le fait qu’on ne s’engage dans la
les sciences de l’esprit (nos modernes sciences’ psychanalyse, comme lui-même, venu de la neurolo—
humaines) se sont multipliées et affinées et où le gie, l’a fait, que si on a d’abord renoncé à un autre
d
,

sciences de la nature ont atteint un haut degré '


objet, à un autre langage, à un autre amour dont on
complexité, on retrouve là à lœuvre le souci de ne découvre, le moment venu, les limites que pour
mesurer la psychanalysea autre chose qu elle—même _. les avoir passionnément investis.
de la confronter sans cesse à ce qui lui est étrange
afin qu’elle redécouvre sa propre étrangeté, qu
soit pour elle——même, si l’on peut dire, un « corps
ell
étranger». Ce même souci de maintenir vivante,,
actuelle, inquiète, l’expérience de l’altérité comqi:
mande tout au long le trajet analytique, où qu ’il s ’ef—
fectue. Tout analyste est « profane » en ceci qu’il ne
peut jamais s’identifier à un savoir, ni le sacraliser, le
savoir analytique ne faisant pas exception Il lui faut
rester hors du temple, hors de toute église, même
de celle que la psychanalyse a érigée
Mais, pour donner du poidsa cette altérité, pou:
qu’elle n’en vienne pas à être commodément évo—
quée comme un alibi, encore faut— il qu’elle prenne
corps. Pour que le psychisme soit reconnu comme
réalité — ce qu’exige la psychanalyse —— il est néces—:
saire qu’il puisse dans un premier temps être diff "
rencié d’une autre réalité et même opposé à elle, et
que celle—ci ait eu aussi sa consistance propre, sa
propre cohérence On doit se montrer inquiet de
'

voir comme c’est si souvent le cas aujourd’ hui, des


analystes qui semblent n avoir jamais fait l’ expé—

rience d’ autre chose que de l’analyse: élevés dans le '


sérail, n’ayant lu que Freud ou Lacan, les voici dis—.
pensés de l’ épreuve, décisive, de l’étranger et de la ?
rupture à laquellej ’ai fait allusion. Freud est tout à ,“
fait fondéa montrer la discontinuité entre la méde— :

cine et la psychanalyse mais peut—être, tout à son :_


55».

S ’éloigner du visible

Le langage dans le deuil. ——


Émig‘rer dans sa langue. —-—

Se refuser a l’image. —— Celle qui anime.


— « Voulons—nous franchir la mer ?» —
La mélancolie active. ——
« je ne la verrai plus. »

il“?!
"—4

……)
……
..
«d£—ï
A!

MÉLANCOLIE DU LANGA’CE

Ces mots de Freud pour décrire le travail du deuil ,:


« La tâche est accomplie en détail, avec une grande
dépense de temps et d’énergie d’investissement et,
pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se
poursuit psychiquement. »j’y vois la définition de la
parole en analyse, d’une mise à l’épreuve qui ne peut
s’effectuer, douloureusement, que là, pas ailleurs (la
littérature, aussi loin qu’elle aille dans la dispersion,
la fragmentation, la discontinuité, l’errance, garde le
souci d’une fame qui assure un salut éphémère).
Dans le détail, dans l’intime, dans le pas à pas des
restes, la parole, quand rien ne la commande que sa
poussée propre, reconduit à l’objet perdu pour s’en
détacher. Cela tout au long de son trajet. Tout au
long et pas seulement au terme. L’entrée en analyse
inaugure la défaite de l’union.
Se séparer, se disjoindre de l’objet et de soi, se
déprendre du pareil au même, mesurer sans cesse
l’écart entre la chose possédée et le mot qui la
désigne et qui, la désignant, dit d’abord qu’elle n’est
pas là. Cet écart, nous allons, à son tour, tenter d’en
faire une chose… Nous allons chercher des preuves
250 S ’éloigner du visible Mélancolie du langage 25 1

qu’il aurait pu, qu’il aurait dû, ne pas se produire, vient au petit homme trop tôt ou trop tard; comme
qu’il nous a fait subir un préjudice que nous n’avons elle, il trouble le vivant). Comment se dispenser de
pas lieu de tolérer. Nous allons porter plainte contre cette plainte? Elle est nécessaire. Celui qui l’ignore—
toutes les séparations dont nous avons été victimes. rait mêconnaitrait aussi le deuil du langage et,
par
Nous ne nous lasserons pas de les fixer dans le là, il se détournerait une fois pour toutes de la chose
temps : un départ, une mort, une négligence —— absente et ne trouverait dans les mots que des sub—
autant d’abandons, autant d’oi‘fenses. Nous leur ï" stituts sans y chercher malgré tout l’empreinte de la
donnerons figure et lieu: une maison immobile et chose.
ses odeurs, qui ne sont plus; un regard de mère, qui Sans doute faut—il avoir porté la plainte contre le
s’est porté ailleurs (le pire au—dedans d’elle—même,
:
langage, au—delà du soupçon jusqu’à la haine, pour
où nous n’étions pas) ; n’importe quel petit rien qui pouvoir lui accorder quelque confiance, se fier“à son
nous était le tout qu’il nous fallait. mouvement et même aimer ses contraintes, l’in—
Ces plaintes, en forme d’accusation ou de prière, flexible syntaxe.
cette prétendue remémoraüon n’ont qu’un objet: 7
donner réalité, consistance, à un avant, un avant Car le langage n’est pas prise: il ne saisit rien de la
absolu. substance du réel, pas même le moindre prélève—
Nous pouvons admettre qu’il n’a jamais existé ment. (La peinture, oui, et la musique qui, disait
pour de bon, cet avant. C’est pourquoi le mot de nos— Schumann, « permet de s’entretenir avec Pau—delà ».)
talgie qui prétendrait cerner le mouvement qui l’ap— Mais il n’est pas non plus renoncement; il ne
pelle ne nous convient pas. Nous voulons bien consent pas à avouer « Ceci n’est pas pour moi. » Il
:

concéder que nous n’avons pas connu de terre est dans sa nature même d’aller vers ce qui n’est pas
natale et qu’aucune mémoire ne saurait donc nous la lui. Puisqu’il est né de la
perte et qu’il n’a rien
faire rejoindre; que nous ne toucherons pas non qui soit à lui, son appétit est énorme! Il peut, il
plus de terre promise et qu’aucune allégeance ne :
doit, pour vivre, tout « incorporer » jusqu’au corps et
peut nous y faire aborder. Pourtant la certitude plus que lui: il séduit mieux qu’un sexe, il émeut
d’une chose sans nom nous accompagne. D’une chose plus profondément que les larmes, il convainc plus
qui se déclarerait d’elle—même, telle qu’elle est. Fort qu’un coup de poing, il blesse, il endort, il
Si elle n’est ni notre origine ni notre avenir, elle ussomme... il a tous les pouvoirs. Dans ce mouve—
demeure notre horizon permanent. Elle seule assure ment qui le porte de la maîtrise, de la magie, à la
la tension de la parole en séance, qui se porte aux
_

conscience de sa vacuité essentielle, il va osciller


extrêmes. entre le triomphe maniaque et la mélancolie. Mais
la mélancolie révèle sa nature, la manie seulement
Les mots « impropres, imparfaits, impuissants à... son effort.
incapables de... » (comme la sexualité, le langage C’est pourquoi nous ne devrions pas opposer ce
252 S’êl0igner du visible Mélancolie du langage 253

qui pourrait, sans trop de mal, être mis en mots et ce gage sans fin ni finalité, qui ne se propose ni l’ex—
qui serait voué à l’indicible. Car, dans l’opération de pression ni la communication? (Ce sont là ses
langage même, est inscrite l’impossibilité de satis—; retombées, non sa raison d’être.)
faire son exigence. Le non—accomplissement du vœu '
Gamin, j’ai goûté quelque temps à la;préhistoire.
est en lui mais le vœu est sans limites. En se portant Silex, bronze m’ennuvaient. Ce qui m’attirait chez
justement la où il défaille, le langage réalise son} ces hommes lointains, mes frères, c’était, avec leurs
échec. Il est à la fois un deuil qui se fait et un deuiL‘
peaux de bêtes, l’énigme qu’ils me posaient qu’est—
:

qui ne s’achève pas. Que dit le « rien à dire » sinon le… ce qui avait bien pu les pousser à parler? Ce ne pou—
refus, hébété, têtu, de ce travail de deuil à quoi vait être un besoin, comme celui de manger ou
l’« objet perdu», la «chose sans nom», la «vérité: d’avoir chaud. Alors quoi? Là—dessus, je n’ai pas
sans phrase » nous livre? Il n’y a pas plus de parole; varié, je me dis qu’ils ont inventé pour rien, pour
pleine (ou vide) que de silence comblant (ou plat).f_ rien qui pût leur être utile, une langue (simultané—
ment langue —— langage — parole) et que cette
Un langage ignorant la perte qui le fait être et langue, nécessairement, leur était étrangère. Elle était
l’anime, un langage convaincu d’énoncer le vrai ne sans rapport avec leurs gestes ou leurs cris, avec
renverrait en fait qu’à lui—même. Croyant que, sans leurs signaux, avec tout ce qui les faisait déjà s’expri—
lui, les choses seraient muettes, il se confondrait. mer et communiquer. Elle rompait avec leurs corps.
avec l’éloquence. Et plus l’éloquence (qui pourrait; je jurerais qu’ils n’ont pas «inventé» le langage
être celle d’une poésie qui s’enchanterait d’elle—
_

pour se parler mais pour parler avec l’inconnu:


même) sera assurée de ses pouvoirs, plus dure sera était—ce la mort? étaient—ce nos dieux?
la chute. Le « beau parleur » qui s’aime dans ses mots '

fera un grand déprimé. ‘

Qu’indiquent les griefs que nous formulons à l’en—


contre des mots? Là, comme ailleurs, un immense
L’informatique n’est pas mon fort. Est—ce l’incom— ,‘

amour déçu la folie de tenir, l’acharnement à rete—


:

pétence qui motive ma répulsion ou autre chose ?je .

nir, la conviction de détenir la chose même.


vois, dans le triomphe annoncé de l’ordinateur, le jamais les mots, jamais mes mots, ne seront miens.
'

langage et la langue humiliês. .


Mais il faut avoir voulu qu’ils le deviennent pour
A l’autre extrême, son complément: l’exaltation reconnaître qu’ils n’appartiennent à personne CL
(à grand renfort de mots...) du « préverbal » —— des .
qu’alors, étant sans possesseur ni maître, à jamais
échanges, effusions, communications mère—infans, étrangers, en eux je puis me perdre et me trouver.
corps a corps. !

Ici et là, une même méconnaissance. Comment « L’ombre de l’objet tombe sur le moi. » Sans cette
'

leur faire entendre, à ces bons apôtres de l’avant et


,


ombre, sans cette chute, le langage est bruit étale,
3

de l’après, la mauvaise nouvelle que porte un lan- '


'
non lumière.

UNICAMP - FE —
BlBLIOTECA
254 S ’éloigner du visible

C’est quand les mots nous manquent, comme


quelqu’un, que la parole, comme l’amour, nous
vient. Elle cesse alors d’être plaintive, revendiquante, ,a

persécutée, elle ne proclame plus ce qui lui fait


«?

ENCORE UN MÉTIER
'

défaut, elle y trouve sa ressource infinie.


IMPOSSIBLE
Pour rester en relation avec la chose, il faut que le
moment soit venu de défaire le lien avec l’objet (fin
d’analyse). Pour se permettre de rêver, d’abord ['
consentir à l’éloignement que procure le sommeil. ;
‘\‘

La parole qui ne vient de nulle part et ne s’adresse à


Rien ne m’autorise à traiter, fût—ce en quelques
personne met apparemment l’ordre du langage en -

notes vouées par leur objet même à se contredire, de


sommeil et pourtant elle fait dire, par mille voix qui, la traduction. Mon expérience de traducteur est trop
parfois, se rejoignant à mon insu, en feront une, ou
"

mince, trop sporadique, elle n’est plus actuelle. Or,


presque, dans l’oseillation de l’étranger et du '-
comme pour l’analyse — dont chacun peut discou—
propre, dans la précarité d’un «j’ai dit cela, moi? j rir, dont c’est un miracle qu’il soit parlé dans ce
c’est donc ça ».
u" qu’elle est effectivement —— l’expérience est la condi—
tion requise. Non suffisante, bien sûr, mais néces—
saire: il faut être dedans, d’une manière ou d’une
autre. Il faut faire l’épreuve de l’étranger (selon le
beau titre, hôlderlinien, d’Antoine Berman) et, cette
épreuve jamais close, la connaître dans la langue. Il
faut des langues subir la tyrannie. Traduire en effet,
ce n’est pas, comme on aimerait le croire, passer de
sa langue, dite « maternelle », à une langue dite
«étrangère » pour revenir à la première. Cet: aller et
retour de touriste pourrait s’effectuer sans larmes et
aussi sans l’excitation qui anime le vrai voyageur. Le
traducteur, je le vois d’abord comme un être en souf—
france: il a perdu sa langue sans en gagner une
autre. Mais j’imagine aussi son plaisir qui tient peut—
être en ceci: le langage serait assez puissant pour
l’emporter sur la diversité des langues. Comment le
256 S ’êloigner du visible Encore un métier impossible 257

traducteur pourrait—il garder quelque confiance dans il se sent les moyens de refranchir la frontière. Qui
sa tâche sans la conviction folle qu’il peut rejoindre n’a rêvé, traduisant, de mettre un terme au séjour
un avant Babel? Mais c’est après qu’il se situe, pas par la seule solution acceptable : reproduire tel quel
.

moyen pour lui de l’oublier. le texte original? (L’édition bilingue réalise quelque
Car traduire est une opération qui modifie, :
chose de ce rêve.)
coupe, mutile et aussi bien ajoute, greffe, compense, —

qui altère par nature le tissu vivant. Un traducteur


opère. Autant qu’il le sache et le veuille : la restitutio Une formule présomptueuse désigne à mes yeux
L' \r;‘.
ad integmm n’est pas à sa portée. On dit que la qua— »

le traducteur moins infatué qu’oublieux de ses


lité maîtresse du chirurgien est, à chaque instant, la ‘
"
limites : « traduction définitive ». Il arrive qu’un écri—
décision. Décider, le traducteur ne fait que cela: le vain indique sous le titre d’un de ses livres ‘« texte
choix des mots, l’ordre des mots, l’agencement de la 3;‘ :
définitif». Cela signifie non qu’il considère son
phrase, le rythme, l’accent porté sur telle conjonc-
A

ouvrage comme sans défaut mais qu’il a décidé de ne


tion, tel adjectif. .. Ne pas confondre une traduction plus y apporter de retouches. Mais une traduction est
«soignée», médicalement prudente ( jm‘mum non dès le départ retouche. Venant après, opérant sur un
nocere...) et une traduction opérée, la seule à pou- texte déjà produit, elle ignore ce temps où les mots se
voir être opérante. cherchent et parfois se trouvent pour dire, pour tou—
Seulement, ce que doit décider le traducteur, il ,
cher, ce qui n’est pas en mots, ce qui est sous les mots.
lui semble que ce sont toujours des compromis. Il se Le traducteur, par position, ne prend pas part à ce
Voit allant de compromis en compromis, d’à—peu— mouvement qui fait l’écriture il est réduit à mettre
:

près en à—peu-près, il n’a pas d’autre choix. Il peut t; des mots àla place d’autres mots, qui non seulement
vaincre une difficulté, c’est—à—dire, dans s0n cas, la appartiennent à une autre langue, ont une autre
contourner, il n’en triomphe jamais. Exclus, ces consistance, une autre matérialité, d'autres réso—
moments d’exaltation que connaît un auteur. Au _—;
nances, un autre sens latent — que le locuteur peut
mieux, pour lui, une fois le travail terminé, les oublier mais dont le mot reste porteur —— mais vien—
points de suture posés, un « ça peut aller, c’est à peu nent marquer un trajet de pensée que nous ne pou—
près ça ». Le traducteur sait qu’au compromis qu’il a
_


vons que présumer. Un auteur pense dans sa langue,
adopté on peut en opposer un autre qu’il aura peut— ; il y a tension (« ce n’est
pas ça que je veux dire »), il
être envisagé lui-même puis écarté. Le traducteur
_,

‘_

;. n’y a pas de hiatus. Le traducteur, lui, réside dans ce


doit être doué d’une capacité infinie d’être triste il "

hiatus. Aussi, pour s’en dégager, va—t—il être attiré en


'
:

n’a pas le droit de jouer de ses mots à lui, il n’a amont, du côté de la pensée, se demander « qu’est—
pas
le pouvoir de restituer les mots de l’autre. Injustice ' ’“
ce que l’auteur a voulu dire ici? » et, comme il lui
de son sort: plus son intimité est profonde avec la ‘
'

faut sans certitude répondre à la question, le voilà


langue étrangère, plus il demeure en elle, et moins conduit malgré lui vers le commentaire inavoué; ou
258 S ’êloigner du visible Encore un métier impossible 259

bien il va s’en remettre aux énoncés, acceptant leur dupe de sa réponse forcée. En vérité, l’illusion que la
opacité. L’esprit ou la lettre, cette alternative odieuse chose peut s’accomplir, venir tout entière non se
qu’ignore l’auteur, le traducteur y est soumis sans représenter mais se présenter dans ses mots, l’ha—
pouvoir échapper à sa condition, celle d’un scribe bite: elle commande son désir d’ecrire. *
des énoncés qui a renoncéaàatteindre, même par Pour lui, à ] horizon, pas de dissociation entre ses
procuration, la place, il est vrai toujours incertaine, mots et la chose, et, dans le présent, pas de dissocia—
d’un sujet d’énonciation. tion entre le langage et sa langue celle-ci peut tout
:

dire. Ses pouvoirs sont sans limites, si réduit qu’en


soit le vocabulaire, si rigides qu’en soient les règles
L’obsession guette toute écriture mais ne fait que syntaxiques. Si l’écrivain cesse d’en être convaincu,
la guetter. La traduction rend nécessairement obses— il cesse aussi d’écrire. Mais, tant qu’il écrit, c’est lui
sionnel. j’ai beau savoir, traduisant, que le mot le
qui se sait en défaut par rapport à la langue il s’ac-
:

plus simple — et surtout le plus simple. .. — n’a pas cuse, tel l’amoureux inquiet devant l’objet aimé qui
d’équivalent parce qu’il n’est pas une monnaie lui échappe, de ne pas savoir « trouver les mots
convertible, savoir que Phantasie n’est pas fantasme,
ni pulsion Trieb, que Wunsch n’est pas désir ou vœu qui... » (preuve qu’ils existent dans le trésor de la
langue), il peut se faire mille reproches, d’être
ou souhait, que der Dichær n’est pas le poète, et, à la
limite, que Brat ou bread n’est pas pain, je reste fasciné vague, ou abstrait, disert ou précieux, trop clair ou
trop obscur, il peut éprouver la honte de recon-
par l’impossible du mot juste. Ecrivant, je peux aussi naître dans ce qu’il croyait être sa propre voix le son
connaître ce souci, 'us u’à la ara] sie. Mais le motif "’.
d’autres voix admirées.jamais, et quelle qu’elle soit,
en est bien différent. L’écrivain, et pas seulement
le poète, est l’homme de la nomination (qu’il soit
il ne
porte plainte contre sa langue, sauf dans les
digne ou indigne de ce pouvoir est une autre affaire). moments de constat amer de sa propre impuissance.
Son « référent» reste la chose. Il est l’enfant du lan— Pour la traduction, l’expérience est inverse une :

fois déporté dans la langue étrangère, voici qu’inva—


gage, ceci dans une double et paradoxale acception :

le langage le précède et il doit l’inventer. En lui riablement il la trouve plus «riche», plus « nuan-
l’infans et le sm'ptor se rejoignent. Le fantasme de cée », plus « imagée », plus « musicale » que la sienne,
dire, de toucher, « pour la première fois » l’anime. Le qu’il y perçoit une profondeur de sens que sa langue
«mot juste», c’est alors, essentiellement, qu’il soit aurait perdue. Oui, sa langue lui apparaîtra sans
juste pour lui, d’une justesse tout interne, dans une chair, squelettique, exsangue au regard de celle en
adéquation à... il ignore à quoi. Si on le somme de qui le langage est venu maintenant s’incarner. De là,
préciser, il répondra à ce que je pense ou à ce que je
: l’idée, prudemment avancée par Berman à un
perçois, à mon souvenir ou à ce que je rêve, ou à la détour de son livre, que « le moteur de la pulsion tra—
phrase, ou àla tonalité de l’ensemble, mais sans être ductrice » pourrait bien être la haine de sa langue
260 S ’éloigner du visible Encore un métier impossible 261

maternelle Faudra—t—il faire du « schizo » (voir Wolf— ‘

Le traducteur, une plaque de verre dont le seul


son) plutôt que de sa1nt jerome (voir Larbaud) le office est de laisser passer la lumière? un messager,
saint patron des traducteurs.? un ga between qui transmet le message et d’autant
mieux peut—être qu’il ignore tout des intentions de
l’ émetteur et des attentes du
récepteur? Ces1mages
Deux théories seraient seules capables de délivrer ’

qui, sous des formes diverses, ont beaucoup servi


le traducteur de son tourment: l’une qui ferait de.“ paraissent s’ imposer Les traducteurs eux—mêmes les
&…
wr'Ê._«
nos langues dans leur diversité, leur dispersion
leur devenir, des dérivés, des rejetons d’ une seule
et reprennent à leur compte, mettant leur point
d’honneur dans l’humilité, opposant au sempiternel
" ….."

. lt”…

[. 4151? langue commune; l’autre qui assimilerait les langues reproche de trahison leur idéal de fidélité. Débat
à des codes complexes de signaux. D’ un côté, la1 lassant et pourtant inévitable. Du temps que je tra—
,

1_;…<

croyance archaïque en une langue originaire, moins vaillais avec des traducteurs —— dans la
position si
universelle que sacrée, dont les langues actuelles “"
,

,?
confortable, là comme ailleurs, du « superviseur» ——
seraient les dialectes profanes; de l’autre, la célébra— combien de fois me su1sJe entendu répliquer: «Vous
:‘à—»,;”

tion moderne (faut—il dire « postmoderne » ?) de l’in- m ’aviez engagé à suivre le texte au plus près et voici
formatique. Discuter du bien—fondé de ces concep— maintenant que vous jugez mon travail trop littéral
tions —— opposées en ce que la première exalte lef par souci d’exactitude. » Ou : «Vous m’aviez encou-
langage et la seconde le disqualifie — laisse le tra— ragé à prendre des risques et voici que vous me
ducteur indifférent, tout simplement parce qu’elles reprochez d’interpréter, par souci de bien dire.»
sont l’une et l’autre également contredites par son C’est vrai comment échapper à la contradiction, à
:

travail, par sa passion. Pour lui, l’absolu, c’est le « dia—-'î


cette tension qui fait l’impossible du métier? Choisir
lecte » ce n’est pas seulement chaque langue verna—;
: la langue de départ, c’est peu ou prou malmener la
culaire qui lui apparaît comme irréductible à une— langue d’arrivée; préférer celle—ci, c’est sacrifier
autre, mais la langue de chaque auteur dans l’usage : _. celle—là. je ne réside ni dans l’une ni dans l’autre,
qu’il en fait L’idée, grandiose, d’une « versatilité nous dit le traducteur; je suis entre les deux néces—
1nf1n1e » des langues
peut séduire tout un chacun sairement.
sauf celui qui se voue jusqu’ au vertige à discerner
différence et l’écart — d’ une languea l’autre et, au
la, .,
Raisonnement imparable. Et pourtant Je ne me
résous pas à le faire mien car ses conséquences sont
sein d’ une langue, ce plus de sens qu’ une œuvre '

trop souvent atterrantes pour le lecteur que Je suis.


peut donner aux noms communs, comme si, dans la Qu’ est—ce que risque en effet de produire le go between
folie du traducteur, il n’y avait que des noms professionnel, ce résident entre deux langues? une
propres... troisième langue que personne ne parle et n’entend
(dont les «traductions simultanées» des congrès
nous fournissent un échantillon). Pour moi, « faux—
262 S ’éloig‘ner du visible

sens» et même « contresens » décelés dans une tra—


duction sont péchés véniels. Mais pouvoir dire : ça
sent la traduction, cela, c’est rédhibitoire. L’invoca-
tion bien intentionnée du « métissage des cultures », ;—

du «brassage des langues», ne change rien à l’af— FREUD MIS EN IMAGES


faire. Les odeurs de traduction, c’est comme les
odeurs de cuisine ça coupe l’appétit et ôte au mets
:

sa saveur.

Qu’est—ce donc que traduire? Émigrer, oui, cela


est sûr, mais émigrer dans sa langue. Vivre à nouveau Je me souviens que Sartre a tra—
l’exil en elle, renoncer à l’illusion, qui a
pu être la vaillé au scénario du Freud de
nôtre, que nous en étions propriétaires et maîtres, Huston.
pouvions en disposer, comme d’un bien, à notre gré. GEORGES PEREC,
Traverser cette épreuve d’apprendre une langue je me souviens, 1980
que nous connaissons déjà — la nôtre — et, dans le
même mouvement, se laisser déposséder de ce
savoir, de cet usage, de ce commerce tranquille. Circonstanœs
Traduire (transférer) moins changer de langue
:

que changer sa langue et, en elle, retrouver l’étran—


“’—«2

ger du langage. En émigrant, permettre enfin la Dans le courant de l’année 1958, le réalisateur
,

,
L…J
»——m
migration des mots. américain john Huston demande àJean—Paul Sartre
1
ÎÇ..ÎÏ:‘ Toutes les langues sont étrangères. Toutes volent d’écrire un scénario sur Freud, plus précisément,
d’un monde à l’autre. selon une tradition assez hollywoodienne, sur le
temps «héroïque» de la découverte, ce temps fort
où Freud, renonçant à l’hypnose, invente progressi—
vement, douloureusement, la psychanalyse 1. « L’idée

]. Selon Huston, qui avait déjà mis en scène Huis clos au


théâtre à New York en 1946 et songé à porter à l’écran Le
Diable et le Bon Dieu, Sartre était « l’auteur idéal » « Il connais—
:

sait à fond l’œuvre de Freud et saurait la traiter avec objecti—


vité et lucidité. » (An Open Book, Vaybrama, 1980; trad. franç.
john Huston parJohn Huston, Pygmalion, 1982, p. 275.)
264 S ’e'loigner du visible Freud mis en images 265

de base, celle de Freud aventurier, dira plus tard visage à la fois pur et ravagé, par son regard clair
Huston, vient de moi. je voulais me concentrer sur presque halluciné 1, par son jeu constamment pathé-
cet épisode àla manière d’une intrigue policière‘. » " tique, ce grand acteur accentue les traits tourmen-
Sartre accepte aussitôt la proposition: la somme tés, la tension et la souffrance de son personnage.
offerte est importante, dit—on, et il a besoin d’argent. Malgré — certains diront à cause de
:
cette inter—
—-—

Travail de circonstance donc, travail de commande prétation, le film paraît à plusieurs n’échapper ni au
et même «alimentaire» mais dont il va s’emparer ridicule ni à l’outrance.
très vite et auquel il se consacrera pendant quelques ‘
On reconnaît dans l’histoire de ce scénario un
mois avec autant d’amusement que de passion. A comportement familier de Sartre. Au départ, une
la fin de 1958, Sartre fait parvenir à Huston un ,
simple commande. Puis la mise au travail, travail
synopsis intitulé simplement « Freud » et qui compte dont il se saisit, dans l’allégresse, et qui le saisit, mais
95 pages dactylographiées double interligne. Ce plus comme un jeu, un défi, que comme une œuvre.
« premier travail », daté du 15 décembre, est accepté.
'
Aucun souci réaliste de la mesure si le scénario ori—
:

L’année suivante, il écrit le scénario. On connaît la ginal avait été accepté tel que] («gros comme ma

suite, ou du moins elle se raconte généralement “ cuisse », dira Huston), il eût donné un film d’envi—
ainsi: le metteur en scène demande à Sartre des '

ron sept heures («on peut faire un film de quatre


remaniements, des coupures; Sartre fait des concesæ heures s’il s’agit de Ben Hur mais le public du Texas

sions, élague, modifie, puis se lasse. Finalement, le ne supporterait pas quatre heures de complexes»,
scénario sera considérablement réduit et transformé ‘

dira Sartre?) Enfin, renoncement voulu à tout droit


de «paternité » et désintérêt total quant au résultat
,

par des professionnels du cinéma, Charles Kauf— _

manu et Wolfgang Reinhardt, proches de Huston, et final Sartre a—t—il seulement vu le film?
:

Sartre exigera que son nom ne figure pas sur le En fait, comme nous l’a révélé notre enquête, les
'

générique. Le film est tourné en 1961 et sort l’année ‘,


ï

choses se sont déroulées de façon un peu plus com—


suivante sur les écrans sous le titre Freud, rapidement pliquée et encore plus « sartrienne ». Après que Hus—
transformé, pour mieux appâter, en Freud, the Secret ton a reçu le scénario terminé et émis des objections
Passion (en français: Freud, désirs inavoués). Il ne ren— dont nous ne connaissons pas l’exacte teneur, Sartre
contre guère de succès. Montgomery Clift tient
rôle de Freud2: par sa seule physionomie, par son
le
avaient tourné ensemble dans le précédent film de Huston,
The Misflts (Les désaxés, 1960).
1. Il souffrait à l’époque, selon son biographe, d’une
n° 70, juin 1965 double cataracte.
“"
2. Huston, dans son autobiographie (op cit), dit avoir 2. Dans un entretien avec Kenneth Tynan in The Observer,
18 et 25 juin 1961, partiellement repris en français in jean-
pensé à engager Marilyn Monroe pour le rôle de Cecily qui
sera finalement tenu par Susannah York. Anna Freud se serait Paul Sartre, Un théâtre de situations, coll. «Idées», Gallimard,
1973.
,

opposée à ce projet. Montgomery Clift et Marilyn Monroe f;


266 S ’éloigner du visible Freud mis en images 267

se remet au travail, rouvre le chantier; mais, loin de complexes congelés. Ça vit peu, peu, peu. » Et
faire plus court, comme il lui a été demandé, il fait encore : Huston a eu un drôle de mot pour parler
«
plus long! Certes il coupe de nombreuses séquences, de son “inconscient” à propos de Freud: “Dans le
il élimine même certains personnages qui occu— mien, il n’y a rien.” Et le ton indiquait le 'âens plus :

paient une place importante dans la première ver— rien, même plus de vieux désirs inavouables. Une
sion, notamment Wilhelm Fliess, l’ami berlinois de grosse lacune. Vous imaginez comme il est facile de
“€?"
Freud, mais il ajoute de nouvelles scènes, de nou— le faire travailler. Il fuit la pensée parce qu’elle l’at—
veaux personnages, amplifie les exposés théoriques triste. Nous sommes tous réunis dans un fumoir,

£…
£

na? et didactiques et, tout compte fait, il écrit un autre nous parlons tous et puis tout à coup, en pleine dis—
&… scénario. Il semble bien, d’après les manuscrits et cussion, il disparaît. Bien heureux, si on le revoit
> nu transcriptions dactylographiées que nous avons pu avant le déjeuner ou le dîner. »

consulter grâce à l’obligeance sans défaut d’Arlette


::

—.
l—..—-m
Huston, de son côté, garde de ce même séjour un
Œil El KaÏm-Sartre, qu’il ne mène pas tout à fait à son souvenir plus amer: «je n’ai jamais travaillé avec
) «mm;
13.2? terme cette seconde version. Pourtant, à coup sûr, quelqu’un d’aussi entêté et catégorique que Sartre.
elle parvint à Huston: plusieurs séquences qui ne Impossible d’avoir avec lui une conversation. Impos—
lJfl figurent que dans cette seconde version (par exemple, sible de l’interrompre. Sans reprendre souffle, il me
le «rêve de la montagne ») seront reprises, plus ou
à

; Lt… noyait sous un torrent de paroles [...]. Il m’arrivait,


moins simplifiées, dans le film. u épuisé par l’effort, de quitter la pièce. Le bourdon-
È

u... Que s’est—il passé au juste entre Sartre et Huston? .…aqwz——. nement de sa voix me suivait un moment et, lorsque
Des informations précises manquent. Mais nous dis— je revenais, il n’avait pas même remarqué que j’étais
'

53
"31. posons des témoignages des deux intéressés qu’il est sorti‘. » D’ailleurs, dans le chapitre de son autobio—
,
L…» amusant de mettre en parallèle. En octobre 1959 graphie consacrée au Freud, l’amertume transparaît à
v-——«—u

Sartre passe quelques semaines dans la maison que chaque page, les remarques désobligeantes n’épar—
îÏ—3« possède Huston à Saint Clerans en Irlande pour, en ,,»…

gnent personne collaborateurs et interprètes. Après


:

principe, travailler sur le scénario. Nous renvoyons le _


la projection d’un court métrage (Let There Be Light)
lecteur à la lettre, féroce et gaie, qu’il adresse de là qu’il avait réalisé en 1945 sur le traitement par hyp—
à Simone de Beauvoirl. Un régal! Citons seulement nose des névrosés traumatiques de guerre, Huston,
ceci: «Quelle affaire! oh! quelle affaire! Que de durant le séjour à Saint Clerans, entreprend d’hyp—
mentisme ici. Tout le monde a ses complexes, ça va
du masochisme à la férocité. Ne croyez pas, cepen- 1. Malgré son ton constamment fielleux, le chapitre tout
dant, que nous soyons en Enfer. Plutôt dans un très entier est à lire. Il semble bien que le sujet du film n’ait pas été
grand cimetière. Tout le monde est mort, avec des sans effet sur toute cette affaire, plus encore pendant le tour—
nage, si l’on en croit le récit détaillé qu’en donne Robert
LaGuardia dans sa bibliographie de Montgomery Clift, Avon
1. Cf. Lettres au Castor, Gallimard, 1983, vol. II, p. 358. Books, 1978, chap. IX. Passions secrètes et ravageantes...

,
268 S ’e'loz'gner du visible Freud mis en images 269

notiser Sartre! Échec total. « Il y a ainsi des individus de la « cause » psychanalytique. C’est qu’il redoutait,
rétifs », conclut Huston 1. sans doute avec raison, que les vérités, tenues par lui
pour à la fois singulières et universelles, de la science
qu’il avait fondée ne soient compromisës, une fois
mis à nu les déterminants personnels, familiaux, cul—
Sources
turels qui avaient rendu possible leur découverte.
Or, même s’il s’agit pour une part d’une biogra—
Quelles ont été les « sources » de Sartre? Les phie « officielle » édifiée par un gardien de l’ortho—
hasards de l’édition font parfois bien les choses. En doxie et un disciple vigilant (même les ombres sont
1958 précisément, paraît en traduction française le destinées à faire ressortir la lumière du héros) Jones
premier volume de la grande biographie de Freud apporte sur l’homme Freud des données alors
par Ernest]ones; ce volume porte sur la période qui insoupçonnéesl. Quant à la correspondance avec
intéresse Huston et Sartre, celle qui concerne le Fliess, elle témoigne, entre autres, de l’intensité du
«jeune Freud », et s’achève avec la publication, consé- lien qui unit les deux hommes, et surtout Freud à
cutive àla mort du père, de L’interprétation des rêves? Fliess; sans cette passion—là, sans ce transfert encore
Deux ans plus tôt ont été publiés sous le titre La nais— innommé, la psychanalyse eût—elle jamais vu le jour?
sance de la psychanalyse les lettres retrouvées de Freud Nul doute que ces lectures transformèrent radica—
à Wilhelm Fliess et les manuscrits annexés à la cor— lement l’image que Sartre se faisait de Freud. Elles
respondance, qui sont, même pour les spécialistes, lui montrèrent une personnalité contradictoire,
une révélation. Ce sont là deux documents essentiels violente et retenue, en lutte permanente avec elle-
dont on mesure mal, vingt—cinq ans après, mainte— même et l’entourage, têtue et déchirée; elles fai—
nant que se sont multipliés jusqu’à l’excès études et saient de l’invention de la psychanalyse le produit
témoignages sur Freud, la somme d’informations d’un long travail mené sur soi—même et surtout — ce
neuves qu’ils apportaient. jusqu’alors on ignorait qui avait beaucoup plus de prix aux yeux de Sartre
presque tout de la personne et de l’histoire de Freud, — contre soi—même, avec des percées, des impasses,
comme lui—même très tôt l’avait souhaité, voulant, des retours en arrière2; elles permettaient enfin à
disait—il avec un mélange d’ironie et d’orgueil, « rendre Sartre, ces lectures, de voir dans la succession des
la tâche ardue à ses biographes futurs », voulant sur—
tout, me semble—t—il, confondre son destin avec celui 1. La partialité parfois vengeresse dejones apparaît surtout
quand, avec la constitution du « mouvement », les rivaux
1. Op. cit., p. 276. entrent en scène. Mais dans l’ensemble on peut accorder foi
2. En fait j‘ai probablement tort d’invoquer les hasards de au premier volume qui retrace les années de formation de
l’édition. Il est vraisemblable en effet que c’est la biographie Freud. La « horde » n’existe pas encore, il n’y a ni père primi—
de Jones parue aux Etats—Unis en 1958 qui a donné à Huston tif ni frères ennemis.
l’idée de faire un film sur Freud. 2. Il fallait, dit Sartre dans l’entretien avec Kenneth Tynan,
270 S ’e'loz'gner du visible ,
i: Freud mis en images 271
_

hypothèses avancées, dans la modification parfois propres idées bousculées, à condition que ce soit lui
drastique de la théorie (que l’on songe à l’abandon qui en tire les conséquences... L’intransigeance de
de la théorie de la séduction) tout autre chose qu’un ..
Freud, ce qu’il y a en lui d’intraitable quand il s’agi—
exercice purement intellectuel ou que le résultat .

rait de céder sur ce qu’exige le vrai, son ,ppposition


empirique d’une recension minutieuse des faits bien :
tenace à la médecine et à la psychiatrie régnantes là
plutôt le mouvement même d’une cure dont Freud, où elles ne se parent que de leurs titres, l’antisémi—
tout autant que les névrdsés qu’il traitait comme il tisme sournois dont il est l’objet, sa solitude ou plu—
o‘t"
“&
pouvait, et seulement comme il pouvait, était l’en- tôt ce qu’il lui faut vivre comme solitude, sa pauvreté
jeu. Freud, médecin malade, aurait presque contre
*“M—MMV…Œ…

aussi et son long dédain des honneurs, c’est


peu
son gré découvert la psychanalyse — à la fois la dire que tous ces traits séduisent Sartre. Pour une
méthode et ses objets — pour se guérir lui—même, part, il s’y reconnaît. je gagerais même qu‘il par—
pour résoudre ses propres conflits. Le Freud révélé à donne à Freud sa passion exclusive pour Martha, sa
Sartre cette année—là annonce son Idiot de la famille: sombre jalousie, lui qui a pu écrire qu’« on ne peut
névrose et création ont partie liée et elles l’ont parce
…——«:«

pas demander à la fois de plaire et d’aimer1 ».


que la névrose est déjà une création, mais privée, et je me souviens l’avoir entendu dire, tandis qu’il
privée de sens pour son auteur parce que écrite dans ;…

lisait le livre de Jones, et avec délectation: «Mais,


une langue dont il n’a pas la clé (et comment ouvrir dites—moi, votre Freud, il était névrosé jusqu’à la
:....

un coffre—fort dont la clé est à l’intérieur?). Névrose num…

moelle. » Du coup, il peut comprendre, sinon


et création : sujet de dissertation tant qu’on oppose admettre, des notions qu’il avait auparavant, comme
des entités mais chemin toujours à rouvrir dans son philosophe resté plus cartésien qu’il ne croyait,
«universel singulier », chemin en tout cas sans cesse mises en pièces, telles celles de pensée inconsciente
rouvert par Sartre, de Baudelaire à Flaubert, en pas— et de refoulement. Si j’en crois un témoin, Sartre,
sant par Saint Genet et Les mots. »

parlant de Huston, disait : « Ce qu’il y a d’ennuyeux


L’idée que Sartre avait auparavant de Freud —— avec lui, c’est qu’il ne croit pas à l’inconscient.»
celle d’un chef d’école doctrinaire et un peu borné, Sav0ureux retournement ou projection méconnue?
d’un médiocre philosophe dont aucun concept ne En tant que lecteur du scénario, je penche pour la
résiste à l’examen et Dieu sait que celui de Sartre première hypothèse car il me parait incontestable
pouvait être dévastateur —, cette idée—là ne tient que Sartre a su rendre sensibles, et donc d’abord se
plus. Et Sartre prenait un plaisir extrême à voir ses rendre sensibles à lui, un certain nombre de phéno—
mènes dont la notion de mauvaise foi qu’il avait
«montrer Freud non pas quand ses théories l’avaient déjà
longtemps promue pour « contrer» Freud ne suffit
rendu célèbre mais à l’époque où, vers l’âge de trente ans, il plus à rendre compte.
se trompait complètement et où ses idées l’avaient conduit
dans une impasse désespérée» (loc. cit.). 1. Dans Les mots, Gallimard, p. 20.
272 S ’éloigner du visible Freud mis en images 273

Autre chose a dû l’aider à modifier ainsi ses vues l’opacité? Comment un acteur—agent peut—il choir
premières : c’est son intérêt, maintenu tout au long (dé—choir) dans la passivité originelle1 ?
de son œuvre, pour l’hystérie. Cet intérêt, allant jus- On remarquera que ce sont surtout des cas
qu’à la fascination, trouve selon moi chez Sartre d’hystérie qui ont retenu l’attention de SarŒre et plus
un double motif. S’il est vrai qu’une coïncidence spécialement des cas d’hystérie féminine. Certes
absolue avec soi est impossible et que, partant, nous l’époque considérée se prêtait à ce choix mais on
sommes tous acteurs, pourquoi l’hystérique l’est—il sent Sartre en sympathie avec ces femmes—à—histoires
(elle) plus que d’autres? D’autre part, l’hystérie pose (dans les deux sens du mot), avec ces Viennoises
à une philosophie de la liberté un problème irri— tout en nerfs et en fantasmes qui, d’un même mouve—
tant: comment une liberté supposée, par principe, ment, attirent, défient, tournent en dérision l’homme—
arrachement peut—elle se laisser captiver par l’imagi— médecin, tout engoncé dans son habit de cérémonie
naire jusqu’à s’y perdre, corps et biens? On conçoit et un savoir qu’il veut sans faille. Sans doute, lui qui ,

qu'en de brefs moments et dans des conditions par— n’a jamais caché qu’il préférait la compagnie des
ticulières (sommeil, émotion) elle se fasse, comme femmes à celle des hommes, eût—il apprécié, s’il les
disait le «jeune» Sartre, conscience « imageante » avait connus, ces mots de Lacan (je cite de mé—

ou « magique », mais comment comprendre qu’une a…… moire) : « Il y a dans toute femme quelque chose
existence soit tout entière animée par l’imaginaire d’égaré. .. et dans tout homme quelque chose de ridi-
sans pouvoir jamais se ressaisir? Qu'est—ce donc ……væ

:.
cule. » Quelle aisance en effet de la part de Sartre à
qu’un hystérique, une fois écartées l’hypothèse dela mettre en évidence dans ce scénario le ridicule et
simulation et celle du traumatisme? En un sens la l’odieux masculin. Seul Freud y échappe, sans doute
folie paraissait à Sartre moins étrange car il y voyait parce que Sartre a su percevoir chez celui qui,
une forme de lucidité retorse mais supérieure (pen— quoique excellent époux et bon père de famille, a su
sons au personnage de « La chambre », au Franz des le premier écouter les jeunes femmes — et non pour
Séquestrés d’Altona). D’où la boutade qu’il a pu lâcher les séduire mais pour leur permettre de parler leur
un jour: «Je tiens les fous pour des menteurs.» souffrance et leur plaisir — quelque chose de fémi—
Mais peut—on tenir les troubles hystériques pour des nin. Avec la reconnaissance de la bisexualité, la ligne
mensonges, surtout quand ils atteignent des fonc— de partage masculin/féminin n’est plus ce qu’elle
tions vitales (cécité, anorexie, paralysie, astasie—aba— était.
sie, asthme) comme c’était le cas chez les patientes Mais revenons aux sources : Jones donc, en pre—
traitées par Breuer et Freud. Le psychanalyste quali— mier lieu, les lettres à Fliess, les Etudes sur l’hystérie et
fiait de mystérieux le saut du psychique dans le
somatique. Bien plus mystérieux encore pour le 1. Cf. dans L’idi0t de la famille, Gallimard, les
philosophe le saut de la conscience dans l’inertie: pages (1854—
1861) que Sartre consacre à ce qu‘il nomme «l‘engagement
comment diable la transparence peut—elle « choisir » hystérique ».

! \… ——-—
. °… vnr30A f
274 S ’éloigner du visible Freud mis en images 275

le cas Dora des Cinq psychanalyses pour y puiser du de la famille serait justifiée — le projet de Sartre
matériel clinique et en extraire des « figures compo- n’échappait pas àla visée « totale » qui crut trouver sa
sites » ; une lecture enfin, que j’imagine assez cursive, pleine réalisation avec le «Flaubert». La tentative
de L’interprétation des rêves, pour y prélever quelques grandiose et, je le crains, proprement ifisensée de
rêves de Freud. Ajoutons, au titre anecdotique, savoir et surtout de comprendre tout d’un homme ——
qu’afin d’éclairer le passage de Freud àla Salpêtrière tentative qui s’affirme explicitement dans cette
Sartre recueille quelques informations sur Char— « somme » — est assurément un pari ancien de Sartre

cot, par lectrice interposée. Les esprits sérieux ou (un défi à Dieu dont ce serait le tour de devenir une
chagrins —— ce sont souvent les mêmes — en con- «passion inutile »). Mais je croirais volontiers que le
cluront que son travail de documentation ne fut « Freud » a rendu possible le « Flaubert ». Avec L idiot

pas considérable ni très précis. Soit. Mais d’abord le de la famille, le pari est (presque) tenu. Avec le ’scéna—
propos de Sartre n’est pas de faire un film rigoureu— rio, le pari reste ouvert dans la mesure même où il
sement conforme à la réalité des faits. Ensuite les échoue. C’est que Sartre entend y saisir plusieurs fils
inventions de Sartre sont parfois d’une force telle àla fois et n’en lâcher aucun. En fait ce sont des mil—
que même celui qui croit connaître sur le bout du liers et des milliers de pages qu’il lui aurait fallu, dans
doigt la saga freudienne n’en croit plus sa mémoire, la perspective totalisante qui est la sienne, pour
s’en va compulser sa bibliothèque dans le souci de rendre tout ensemble intelligibles le Freud juif et le
vérifier le fait, de repérer la déformation, la pure Freud bourgeois, le Freud—fils et le Freud—Fliess, le
invention, avant de redevenir sans doute plus freu— Freud neurologue et le Freud névrosé, le Freud
dieu et de reconnaître que, souvenir et fiction étant civilisateur et le Freud pulsionnel, le Freud de
indémêlables, la question du vrai et du faux ne se «Vienne fin de siècle » et le Freud sans frontières...
pose plus je pense, par exemple, à la scène du coif-
!
Comment surtout rendre visible la réalité psychique
feur (3€ partie, version 1, p. 356—360) ou à l’étonnant qui est le seul objet de la psychanalyse? La réalité psy—
portrait du professeur Meynert (2° partie, version 1, chique —— et non pas le « psychisme », ce ventre mou
p. 154—1591). Plus vrais que nature! La langue com— —-— faite de représentations distribuées en réseaux,
mune le dit bien: «Où a—t—il été chercher ça? On comme des nerfs avec leurs synapses, des rails avec
jurerait qu’il y était. » Plus tard, Sartre « inventera » leurs aiguillages, soumise à des lois, régie par des
de la même manière les parents, l’enfance de Flau— mécanismes. L’ennui est qu’à la question abrupte,
bert. On dirait qu’il s’est fait la main avec son lancinante de Sartre : « Que peut—on savoir d’un
«Freud». homme? » —- à cette question qui n’est pas la sienne
Enfin et là encore une comparaison avec L idiot
—-—
— la psychanalyse ne peut apporter qu’une réponse
décevante non pas « Rien » mais « Ce que cet
: : :

1. Les pages indiquées sont celles de mon édition du Scéna- homme a toujours su. » Premier et peut—être unique
n'0Fïeud, Gallimard, 1984. obstacle : l’amnésie. Quant à la levée de l’amnésie,
276 S’éloigner du visible Frwd mis en images 277

elle consiste moins à exhumer, àla manière de l’ar— sition tranchée de la passivité et de l’acte pur; peut—
chéologue, des souvenirs enfouis qu’à permettre àla être même aperçoit—il qu’à vouloir se passer de père
mémoire de faire sienne ce qui n’a pas été. L’événe—
ment, en psychanalyse, n’est pas réminiscence du
il on risque fort de n’être, sa vie durant, qu’un enfant
des mots... L’avantage et le malheur deË mots, c’est
vecu. qu’ils ne se lient qu’entre eux. Celui qui se refuse à
recevoir et à transmettre redoutera toujours d’être
un truqueur, un être verbal, un faiseur de gestes.
Le lien de paternité je ne pense pas — le lecteur jugera — que Sartre
proposé avec son scénario une «interprétation » per—
sonnelle, originale, de Freud. En revanche, j’aime—
Qui ne se souvient de cette formule des Mots: « Il rais croire que Freud, même si, comme c’est le cas ici,
n’y a pas de bon père, c’est la règle; qu’on n’en il se voit découpé à grands traits (« découpage » ciné—
tienne pas grief aux hommes mais au lien de pater— matographique oblige), a interprété Sartre. N’est—ce
nité qui est pourri. » C’est autour de ce lien pourtant pas après sa fréquentation de Freud que Sartre entre-
que Sartre va ordonner son scénario, selon une vue prend une autobiographie dont nous ne connaissons
assez classique pour nous mais sans doute neuve ;.
pour l’instant que le titre {Iam sans terre, Jean sans
pour lui: Freud aux prises avec la figure du père, père. .). De ce projet, une fois encore inachevé, déri—
.

reparcourant sans cesse, avec ses maîtres, Brücke,


E……mæs,«u

veront Les mots puis, par une voie plus indirecte,


Meynert, Breuer, ce trajet d’attachement, de rejet et L’idz‘ot de la famille. Je me souviens
que, pour mener à
de rupture, retrouvant sans cesse chez ses malades
-—…—

bien l’autobiographie qui tournait à l’« auto—ana—


ou le père séducteur (Cecily) ou le père castrateur .., lyse », Sartre décida de noter ses rêves, lui, l’homme
(Karl) jusqu’à la libération finale qui, avec la mort de du jour, de passer des tests projectifs, lui, l’homme
jakob, le fait père de la psychanalyse. Vraisemblable- du « projet»; qu’il envisagea même, pendant le
i»fi‘…ñ

(L.“)
ment, Sartre, qui se voulait sans père et qui même -
temps, il est vrai, d’une très brève conversation, de
dans son travail d’écrivain répugnait à se considérer .…w—m
commencer une analyse. Que représentait pour lui
comme « père de son œuvre », a trouvé dans ce des— la psychanalyse ? Un instrument de connaissance
tin du jeune Freud de quoi sinon détruire, du moins utile, indispensable sans doute, mais un instrument
ébranler sa conviction. En axant, comme il le fait, la qu’il réussirait, une fois qu’il se serait mis à l’ouvrage,
recherche et la découverte freudiennes sur le rap- à s’approprier. Transfert, connais pas! Le transfert,
port au père‘, il montre du même coup que ce rap— c’est—à—dire la nécessité,
pour laisser venir en soi
port n’est pas nécessairement voué à l’alternance l’inconnu, de s’adresser à un destinataire inconnu à
épuisante de la soumission et de la révolte, à l’oppo— cette adresse, définitivement absent, presque introu—
vable.
1. « Le Père! Toujours le Père », p. 564. Sans vouloir forcer la note, on peut faire l’hypo—
W

278 S’éloigner du visible


?
i.
$ Freud mis en images 279
(’

thèse que le scénario sur Freud fut aussi pour Sartre qui fonde son refus est d’ordre théorique, il est de
un scénario Freud où il tint son rôle (jamais il ne principe, porte sur l’essence même de la chose. Freud
le formule ainsi « Ma principale objection reste qu’il
déprécie Freud, il expose honnêtement ses pre— :

mières conceptions) ; que, d’abord envisagé comme ne me paraît pas possible de faire de nos àbstractions
un divertissement par rapport au travail dans lequel une présentation plastique qui se respecte tant soit
il allait s’engager tout entier — la Critique, L’idiot —, peu]. Nous n’allons tout de même pas donner notre
le scénario le divertit aussi de son propre pro— accord à quelque chose d’insipide [...]. Le petit
v.".—
gramme. Peut—être, un temps, consentit—il, mais en exemple que vous mentionnez, la présentation du
&.

Q…Ϋ1

riant sous cape, à s’accepter, comme nous tous, fils refoulement par le biais de ma comparaison de Wor—
[si]
,.….. de Freud. Mais un fils infatigable et bien résolu à ne cester2 apparaîtrait plus ridicule qu’instructîf. »
(; “E)

pas porter trop longtemps cet Anchise—là sur son dos. Qu’entend au juste Freud ici par «abstraction »?
»…} Les grandes instances topiques, Moi, Ça, Surmoi?
fl“.Ë-! Les opérations psychiques comme le refoulement
s..….
Si la chose psychanalytique se refusait à l’image ? ou la projection? Certainement, mais je crois qu’il
faut étendre la portée du mot — et donc de l’objec—
tion — jusqu’à l’ensemble de la «chose » psychana—
Une fois dans sa vie, Freud aurait pu, lui aussi, se lais— lytique: rien de la vie mentale ne peut être sans
ser séduire par le cinéma, par le projet, effectivement falsification rendu par l’image. La fin de non-rece—
tentant, de mettre la psychanalyse en images. En 1925, voir qu’oppose Freud à Abraham ne ferait qu’énon—
Karl Abraham, le bon disciple, le pousse à accepter une cer une fin de non—recevoir primordiale l’image ne :

proposition sérieuse : « Le projet, lui écrit—il, est reçoit pas l’inconscient.


conforme à l’esprit de notre temps et il sera certaine- Comment se fait—il qu’un rêve, qui pourtant appa-
ment exécuté.» Freud d‘emblée est réticent. L’argu- rait au rêveur comme une mise en images, voire
ment traditionnel « si cela ne se fait pas avec nous, cela comme un film dont il serait le spectateur et qui se
se fera sans nous, par des incompétents et cela sera déroulerait sur un écran3, oui, pourquoi un rêve,
bien pire » n’a aucune prise sur lui. Abraham insiste.
Freud se fâche, prétend qu’on le brusque‘. Le motif ]. Qu’eût dit Freud à Eisenstein qui rêvait de filmer Le
Capital?
1. Le film se fera finalement, avec la collaboration d‘Abra— 2. Il s’agit d’une comparaison, avancée
par Freud dans une
ham et de Sachs mais sans celle de Freud: Geheimnisse einer des conférences qu’il prononça en 1909 à Worcester (les Cinq
Seele (Secrets d’une âme), réalisé par Pabst. Voir sur cet épi- leçons), entre le désir refoulé qui insiste pour faire retour et un
sode la Correspondance Freud—Abraham, Gallimard, 1960, notam- personnage intrusif du type « On le met à la porte, il rentre
:

ment p. 388—391. Voir aussi l’étude «Chambre à part» (in par la fenêtre. »
Nouvelle revue de psychanalyse, n° 29, 1984) de Patrick Lacoste 3. Confusion, plutôt que lapsus, souvent opérée
par celui qui
qui m’a remis en mémoire l’échange de lettres auquel je me rapporte un rêve «A ce moment—là du film… » Voir aussi les
:

réfère ici. travaux de Bertram Lewin sur l’écran du rêve.


280 S’éloigner du visible Freud mis en images 281
'

une fois transcrit au cinéma, cesse—t—il d’être un rêve, tique, comme dit Freud dans sa réponse à Abraham
alors même qu’il arrive que tout un film, dit « réa— que nous citions à l’instant. Or le cinéma comme le
liste », puisse être perçu comme onirique ? rêve est voué à ce mode de présentation (Daniel—
Il y a là un paradoxe. En un sens, la psychanalyse a lung) ' tout ce que le scénariste inscrit en mots dans
libéré l’imaginaire, elle a étendu, au-delâ du champ la colonne de gauche de ses feuillets — g‘°estes, mou—
de la perception, le domaine du visible et repéré son vements, émotions, intonations, description de lieux,
emprise tant dans la vie personnelle que collective :
d’objets, etc. —— doit, idéalement, passer à l’image.
rêves, rêveries, fantasmes, scènes visuelles, théâtre Autrement, c’est pure perte. La «présentation plas—
privé, cités idéales de visionnaires ne cessent de nous tique», la figurabilité, de simple condition, devient
accompagner. Mais, en un autre sens, elle le discré- loi. Le « non—figuratif » (les « abstractions ») se sou—
dite, ce visible, en le destituant du statut auquel il met alors au «figuratif» : tout doit, sans qu’on s’en
prétend: l’inconscient, comme l’être des aperçoive, se rabattre dans l’image. Tout ce qui fait
"

philo—
sophes, ne se donne pas à voir. l’investigation analytique, à savoir le jeu étagé de la
Prenons un exemple: quand Freud dégage par pulsion et de ce à quoi elle délègue ses pouvoirs:
l’analyse les différents procédés du travail du rêve — affects et signes, le plus souvent ponctuels, « insigni—
condensation, déplacement, surdétermination, éla— fiants », hors contexte et hors texte. La pulsion opère
boration secondaire —— il en rencontre un qu’il et, au terme de ses opérations de pensée, elle traverse
nomme Darslellbarkeit, à savoir la nécessité où se :«

l’image; elle fait signe, elle ne fait pas image. De là


trouve le rêveur, du fait de l’impossibilité où le place bien des incompréhensions dont le relatif échec du
le sommeil de recourir à l’actiw‘té motrice, de figurer
{

«cinéma psychanalytique» n’est qu’une manifesta—


'

en images visuelles, d’« halluciner » son Wunsch, son tion d’ailleurs bénigne. Le malentendu ne cessera
vœu inconscient‘. C’est là une contrainte imposée '
,

pas —— et faut—il qu’il cesse? — quand on aura dit et


au rêve, rien de plus, et qui ne se retrouve pas dans mp.

montré cent fois que la chose sexuelle freudienne


d’autres formations de l’inconscient comme le symp— n’est pas réductible aux choses du sexe et qu’elle vit
tôme ou l’acte manqué. Autrement dit, l’image est de cet écart; que l’Œdipe n’est pas ce qui nous lie à
moins expression que figuration, présentation plas— père et mère; que l’horreur de l’inceste naît d’une
"

représentation insoutenable, non d’une prescription


1. Cette contrainte peut entraîner de longs détours par sociale.
l’image pour que le message passe. Par exemple, pour que le Ce malentendu n’a pas échappé à l’auteur du Scé—
mot court puisse, avec toute sa charge sémantique et ses réfé— nario Freud. Il me semble que, plus libre à l’égard
rences sexuelles, franchir à coup sûr le seuil de la conscience, du «genre » qui lui était imposé, il eût réussi à faire
il sera visualisé sous forme d’images de count de tennis, de cour,
de course, par un personnage qui s’appellera M. Comtat. .. L’in- passer, si je puis dire, plus d’inconscient. je le sens,
sistance ici n’apparaîtra que dans le récit du rêve, seul offert à curieusement, davantage freudien quand il met
l‘interprétation. en scène, avec son audace, son efficacité de drama—
282 S’éloigner du visible

turge, les relations passionnelles entre ses person—


nages que lors de ses incursions forcées dans la
fantasmagorie de Cecin ou dans des rêves dont le
symbolisme œdipien —— mais seulement le symbo— ë,îk

lisme, jamais le trajet singulier de « représentations » LA jEUNE FILLE


électives —— littéralement saute aux yeux. m,:_,—.x………——.

<—_.3w«urüM

..;;_

À quoi tient le charme de la Gradiva? Déjà une


hésitation pointe quand on écrit ce mot « Gradiva».
Que désigne-t—il au juste? Le récit dejensen ou celui
de Freud, qui redouble le premier plus qu’il ne l’in—
terprète? Le marbre du musée Chiaramonti? Le fan—
tôme que poursuit un jeune homme qu’effraient
les femmes de chair ou Zoé Bertgang dont le prénom
signifie « vie »? Comment pourrions—nous séparer
la «fantaisie pompéienne » du commentaire savant,
comment pourrions—nous disjoindre la sculpture
qu’un vieil auteur, inspiré ce jour—là, a sortie de
l’oubli et l’histoire qu’il a inventée, histoire qui a
charméjung puis Freud puis les surréalistes puis tant
d’autres et qui n’a pas fini, souhaitons-le, de gagner
des lecteurs? Le héros, le docteur Norbert Hanold,
nous ditjensen, avait suspendu un moulage du bas—
relief dans son cabinet d’archéologue; le docteur
Sigmund Freud en avait placé un au pied de son
divan d’analyste ses patients immobiles tenaient
:

donc sans cesse sous leur regard cette démarche


inimitable. Gradiva, celle qui avance, tel le dieu Mars
gradivus allant au combat, mais c’est ici au combat de
l’amour. Et Gradiva rediviva, celle qui revit et va don-
284 S ’éloigner du visible La jeune fille 285

ner Vie, forme, objet au désir. Quelle promesse pour science, rendre sensible, comme en se jouant, qu’on
les hystériques de la Berggasse, quelle illusion pour revient toujours à ses premières amours (formule que
chacun de nous! Freud aimait à citer en français) et à même de
C’estjung qui a recommandé à Freud la lecture de confirmer, mais sur un mode à la fois;narratif et
Gradiva. Nous sommes en 1906. Aucun nuage alors, visuel, que nos actes les plus déraisonnables sont dic—
aucun conflit entre les deux hommes qui se connais— tés par des impressions aussi persistantes qu’eu—
sent à peine (seulement quelques lettres échangées). bliées de notre enfance et que des détails intimes —
Freud ne résiste pas au charme de la nouvelle ni à ici une démarche singulière, la position d’un pied
celui de Jung. Très vite, pendant ses vacances d’été, — décident du choix de l’objet d’amour. Des
comme saisi par la même impulsion contagieuse qui notions difficiles à admettre pour la raison, comme
avait conduit jensen à raconter son histoire et Nor— celle de refoulement, ou des processus complexes
"

bert Hanold à entreprendre son voyage, il écrit son comme ceux que suppose la formation du rêve et
commentaire, qui sera publié l’année suivante pour du délire, sont, sous une forme littéraire, rendus
inaugurer une série intitulée Schnfien zur angewand— manifestes sans qu'il soit besoin d’argumenter, de
ten Seelenkunde, série destinée à étendre le champ fournir preuves et contre—épreuves. Oui, tout est là,
d’application et par là l’audience de la' psychana— visible, décrit avec précision et avec une sorte d’in—
lyse 1.Jung le félicite dès réception du volume « Très :
génuité : la nouvelle de]ensen est comme une expé-
honoré Monsieur le Professeur, votre Gradan est rience naturelle capable de convaincre profanes et
magnifique.je l’ai lu d’un trait. » récalcitrants. Avec elle, sans doute, la psychanalyse
n’« avance » pas —— Freud n’apporte guère dans son
La psychanalyse aimait en ce temps—là faire la commentaire d’idées nouvelles, il est le premier à
preuve, pour elle—même, pour le public, que ses en convenir — mais, et c’est peut—être un bénéfice
trouvailles n’étaient pas insensées, que l’imagina— plus grand, elle y retrouve illuminé ce qu’elle a péni—
tion, la « fantaisie du Dichter atteignait, par d’autres
>>
blement conquis. On dirait que la Gradiva met ses
voies souvent plus courtes, plus intuitives, la même pas dans les siens et que du coup la science labo—
contrée. Et quelle joie ce devait être de découvrir un rieuse acquiert la grâce, la légèreté d’une jeune fille
auteur, très probablement ignorant de la jeune malicieuse et riche du seul savoir auquel aimerait
prétendre la psychanalyse le savoir d’amour.
:

1. Cette série parut de 1907 à 1928. Elle comporte vingt


monographies. Freud y publia aussi en 1910 son Souvenir d’en—
fance de Léonard de Vinci. Bien qu’il ait déclaré, dans le texte de Lieu de la scène : Pompéi. Freud le connaît bien
présentation de la collection, qu’elle était ouverte à des cher— par les livres. Puis il l’a visité en 1902, non en voyage
cheurs de toute obédience, ce sont principalement des psy—
de noces comme les « uniques Auguste » et les « ado—
chanalystes (Abraham, jones, Rank, Pfister, etc.) qui y ont
contribué. (Cf. S.E., vol. IX, p. 248.) rables Crete » mais avec son frère Alexander; il n’y
286 S ’éloz‘gner du visible
La jeune fille 287
passe pas moins, nous rapporte]ones, des « moments les contours des formes, efface les frontières du rêve
enivrants ». Sur la difficulté pour Freud d’atteindre
et de l’éveil jusqu’à rendre àla vision son mystère——
Rome, lui—même et ses commentateurs
nous ont lar— quelque visiteuse avec telle ou telle de ses patientes,
gement éclairés. Sur le troublequi le saisit à l’Acro— Irma, Emma, Dora ou même avec Gisela, son amour
pole d’Athènes, nous n’ignorons pas non plus d’enfance, sa Gradiva à lui, restée, en suspens, à
grand—chose. Dans ces deux lieux sacrés,
l’image du '
Freiberg, sous l’écran et dans l’écrin (et l’écrit...)
Père était au rendez—vous. Mais à Pompéi — serait—ce
du souvenir, pour l’éternité.
un site maternel? — apparemment pas d’angoisse,
pas d’ Unkeämlächkez‘t ou de trouble de mémoire. C’est La passion de Freud pour l’archéologie est chose
que la mémoire y est heureuse, c’est
le familier y font bon ménage. Onque l’étrange et avérée 1. Sa collection d’antiques, sa bibliothèque (de—
y imagine un meurée toujours plus riche en ouvrages d’archéo— que
Freud joyeux et pour une fois, tel Zoé
Bertgang, de psychologie), la fréquentation, dès l’enfance, de
conforme à son nom, un Freud émerveillé, disert le la Bible illustrée de Philippson en sont les signes les
soir à l’Albergo et tout confiant dans les
pouvoirs de plus notoires. Cette passion, Freud la partage avec la
l’analyse. Ainsi donc il est bien vrai le passé peut
être tout entier conservé, que que plupart de ses contemporains. Schliemann, l’« inven-
pour un on pour— teur » de Troie puis de Mycènes, est un des heros cul—
rait croiser les habitants de l’ancienne peu cité
petite et turels de l’époque. Il l’est pour Freud à un
double
leur faire la conversation mi en
grec ou en latin mi titre : d’abord pour avoir fait resurgir d’une
en allemand, dans une langue d’avant la confusion
,

antiquité
des langues. Ici, les revenants sont aimables
i lointaine et presque mythique des cités enfou1es et
plus que aussi pour avoir confié qu’il fallait chercher dans ses
redoutables. Ici pas de morts exigeant qu’on leur
rende des comptes et qui vous font honteux Cou— _
premières années l’origine de sa vocation pourtant
et ;È tardive (Schliemann fut longtemps un marchand”).
pable. Simplement un accident de la Nature,
,

une Ainsi se conjuguent parfois l’archai‘que de l’huma—


éruption violente surgie des entrailles de la Terre, nité et celui de l’individu.
arrêté dans leur mouvement des hommes, desa g \

! La métaphore archéologique est séduisante : elle


femmes, des enfants et ce sont eux dont l’existence %

satisfait, au risque de les confondre, l’attrait des on—


paraît dès lors accidentelle. Les voici, ni tout à fait
morts ni tout à fait vivants, mais en gines et la passion des profondeurs; et surtout elle
suspens dans le donne à croire que, de fragment en fragment, de
temps, pour un instant, et que cet instant dure
seconde ou deux millénaires est sans importance. une ’

1. Cf. Lydia Flem, « L‘archéologie chez Freud», in L’ar—


On peut, sans forcer la note, se représenter Freud ‘

chaïque (Nouvelle revue de psychanalyse, n° 26, automne 1982).


alors au milieu de son âge confondre —— à l’instar 2. Sur le destin fascinant de Schliemann, cf. H. Schlie-
du l—4444

jeune Norbert Hanold ou du vieux jensen, à cette mann, Ma vie, Éd. Correa, 1956; Emil Ludwig, Schliemann de
heure chaude de midi où la Troie, Nouvelles Éditions latines, 1947, et surtout la pièce de
vapeur de l’air diss"out i
Bruno Bayen, Schliemann, Episodes ignorés, Gallimard, 1982. %

m
288 S ’éloigner du visible
La jeune fille 289
reste en reste, de ruine en débris, tout le
être ramené à la lumière du jour. Aussi perdu peut lence àla réalité. C’est surtout parce que le passé, et
bien, tout au même le plus lointain, archaïque ou infantile, est
long de son oeuvre, des lettres à Fliess aux « Construc—
tions», Freud cède-t—il à cette séduction. toujours du passé présent et donc jamais un matériau
Mais, semble— brut qu’il suffirait de faire apparaitre, en s autourant
t—il,
toujours avec quelque réserve, comme si la
métaphore en question portait trop d’évidence de précautions, pour le retrouver tel que]. Srtentante
qu’il convenait, s’agissant du psychisme, de lui don— et que soit l’image de l’enseveli et de l’exhume, elle est
ner une orientation bien particulière, bien diffé— fausse. Le refoulé n’est pas l’enseveli, l’enfou1 mam—
rente en tout cas de celle d’un Schliemann. tenu àla fois intact et inerte; il n’échappe pas a l’ac—
On se souvient, par exemple, , tion du refoulement, force active qui dissimule,
que dans les Etudes déforme et n’a jamais fini d’être à l’œuvre dans le
surl’lzystéfle, alors que s’impose déjà l’idée de
stratifi- présent. Et ce qu’on nomme le retour du refoule
cation psychique, de couches
des archives en désordre superposées, ce sont n’est pas une résurgence au grand jour,
qu’évoque Freud, à savoir car ce retour
des inscriptions, rébus et s’effectue par des voies indirectes, comphquees, dif—
hiéroglyphes, chiffres et férentes de celles qui ont produit le refoulement.
lettres, non des objets, fussent—ils
chives à déchiffrer, à classer, à
fragmentaires. Ar— L’analyse — d’où son nom -— n’est pas sxmple exhu—
reconstituer, lacunes à mation; qu’elle interprète ou reconstrurse, elle
cerner, langues mortes à traduire. Champollion au—
delà de Schliemann. Et même opère sur des éléments disjoints, elle reman1e_un
quand l’analogie avec passé, lui—même aussi loin, auss1 profond qu on aille,
l’archéologie est la plus forte, même
quand Freud va déjà soumis à des remaniements deja fiction Rien
jusqu’à confondre le travail de l’archéologue :

sien, à assimiler leurs outils et le de moins proustien que Freud: le temps il est pas
-——
pioches, pelles et « perdu » et pourtant il ne saurait etre
bâches —— et leur visée — déterrer «retrouve ».
détruite et ensevelie —, il oriente une demeure La fameuse proposition : « L’inconsc1ent1gnore le
toujours la com— temps» a fait dire bien des somses. Olll,fll _est hors
paraison dans le même sens: saxa loquuntur. Les
pierres, oui, mais sous condition qu’elles du temps linéaire, irréversible, secondarxse, il se sou—
Autrement dit, en psychanalyse, parlent! cie comme d’une guigne de nos reperes chronplo—
nous n’aurions giques, il brouille les époques — chacun de nos reves
jamais affaire à une résurrection intégrale du
passé
— ce qui était le vœu et sans doute la folie de Schlie— en témoigne —, il peut faire du passe notre aven1r,
manu toujours prêt, on le sait, à donner du futur notre mémoire et du présent parfors un ms—
quelques tant d’éternité. Mais il n’échappe pas pour autant a
coups de pouce et de pioche pour rendre plus
convaincante la « résurrection ». Si celle—ci, toute expérience du temps et à ce qui en est sans
de Freud, est exclue, ce n’est aux yeux doute le noyau : l’expérience de la perte et de ] ab—
pas seulement par un sence. L’inconscient, ce sont les temps meles, ce
scrupule soucieux de ne pas trop avancer dans la
d’une reconstruction qui fait nécessairement voie n’est pas de l’intemporel.
vio—
N‘est—ce ,
pas ce qu’illustre l’admtrable representa—
.

!!"”
290 S ’éloigner du visible La jeune fille 291

tion de la Ville éternelle dans Malaise dans la civilisa— vaut lui laisser son statut de métaphore improbable.
tion? « Imaginons, écrit Freud, qu’elle ne soit Freud lui—même oscille dans ses jugements. Tantôt il
pas un
lieu d’habitations humaines mais un être psychique réduit l’analogie à une fantaisie, et même à un «fri—
aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s’est vole amusement». Tantôt, et cela dans ufi: de ses tout
une fois produit ne se serait perdu et où toutes les derniers écrits, il voit dans le psychanalyste le frère
phases de son développement subsisteraient encore jumeau de l’archéologue « Son travail de construc-
:

à côté des anciennesl. » Eh bien, ce qui nous serait


: tion ou, si l’on préfère, de reconstruction présente
_f‘
Vtt,
alors accessible, ce n’est pas une ville, ce n’est pas une ressemblance profonde avec celui de l’archéo—
!": la Rome de la République, de l’Empire ou de la logue qui déterre une demeure détruite et ensevelie
:
Y.,“:‘Fh

Renaissance, c’est un assemblage et pour ainsi dire ou un monument du passé. Au fond il lui est iden-
! un « collage » de villes, une multiplicité de villes tique, à cette seule différence que l’analyste” opère
uan;—I

qui ferait coexister l’étrusque et le moderne. Deux dans de meilleures conditions‘. » Ces conditions plus
.;m choses nous retiennent dans cette image. En un sens favorables étant que l’analyste, lui, a affaire à des
Freud fait sienne, et en poussant l’hypothèse à l’ex— matériaux vivants que ne cesse d’actualiser la répéti-
trême, l’idée d’une conservation sans perte du passé tion dans le transfert et qu’il n’existe jamais, en ce
mais, soulignons—1e, il paraît limiter cette conserva— qui concerne l’objet psychique, de destruction totale.
tion à celle des monuments, temples, palais, statues, En somme, l’analyste serait un archéologue heureux.
etc. Il se montre donc plus archéologue qu’histo— En tout cas, à Pompéi, il l’est et il ne peut que
rien la trace, plus que le cours, des événements l’in-
:
prendre un plaisir extrême quand l’histoire de la
téresse car l’événement, pour lui, c’est la trace. Mais Gradan lui est contée. Mais Pompéi est l’exception.
surtout, et justement parce que rien n’est effacé, Comme l’écrit Laurence Kahn, « Pompéi c’est beau—
l’idée de la résurrection d’un temps est inconce—
coup mieux que Troie, peut—être beaucoup mieux
vable, notre mémoire nous rend contemporains
que Rome. Point n’est besoin ici de se gratter la tête
d’époques fort distantes, notre « être psychique » est devant chaque petit reste, en se demandant avec
simultanément infans et adulte, grand saurien et inquiétude à quelle strate il peut appartenir et si la
grand savant, et, quand nous marchons dans Rome, hâte de fouiller n’a pas conduit à la confusion des
nous ne pouvons discerner si nous sommes hier, niveaux archéologiques [...] A Pompéi, c’est la ville
aujourd’hui ou demain et si l’hier est celui du Forum même qu’on a exhumée. Il n’y a pas lacune au 5012. »
Ou de la papauté. C’est une Rome surréelle àla Max Exhumer la ville même: le profond remonte à la sur—
Ernst que laisse entrevoir la comparaison du Malaise. face, le disparu se fait visible, le passé est l’actuel.
On ne gagnerait rien à vouloir définir strictement
la relation entre psychanalyse et archéologie. Mieux 1. « Constructions dans l’analyse » (1937), in Résultats, idées,
problèmes, vol. II, P.U.F., 1985.
2. L. Kahn, « Une ruine en son absence », in L’écrit du temps,
]. S. Freud, Malaise dans la civilisation, P.U.F., 1972, p. 13. n° 11, 1986.

a
292 S’éloigner du visible La jeune fille 293

Quand la chose même est présente, la place est libre cage, le chasseur de papillons, la muscu domestica, le
pour hallucinerl Pour que Norbert, l’archéologue lézard qui s’attrape par un nœud coulant, l’archéo-
fou, hallucine sa Gradiva, pour que Freud hallucine ptéryx, l’oiseau moqueur (il y a un délicieux bestiaire
sa psychanalyse en cette archéologie-là, où règne la dans la Gradiva) et même les noms propges. Tout ici
concordance. ……,
est lumineux, de cette lumière vaporeuse qui baigne
Des concordances, le texte de jensen fournit à les choses d’un voile assez souple pour qu’il ne soit
chaque instant l’occasion d’en trouver. Freud n’en va…………w…

pas nécessaire de l’arracher ou de le déchirer, assez


établit pas l’inventaire mais il ne cesse d’en relever et "
fin pour ne rien recouvrir et pour aiguiser au
manifestement cela l’enchante. Une fois posée l’ana— _

contraire l’acuité du regard.


logie, qui anime tout le commentaire freudien, entre De la, de ce réseau àla fois subtil et transparent de
le refoulement et l’ensevelissement de Pompéi, cette concordances, émane le charme. Mais ce qui en
« disparition—conservation du passé », c’est
toute une accentue l’effet, ce qui garantit la douce prise qu’il
série d’autres correspondances qui s’imposent et exerce sur nous, tient à un motif plus singulier. Le
qui viennent heureusement aplanir toute difficulté plaisir des concordances n’est si vif que parce qu’il
théorique et pratique: entre le refoulement et le vient répondre à une discordance première, pre-
retour du refoulé — « le refoulé, lors de son retour, mière parce que sexuelle, figurée par la démarche de
surgit de l’instance refoulante », ce qu’illustre à point la Gradiva, démarche qui n’est qu’à elle, démarche
nommé une gravure de Félicien Rops —, entre l’in- qui est une énigme. Soutenir comme on l’a dit et
vestigation du délire et son traitement, entre la cure redit qu’il s’agit, dans la fascination qu’exerce sur
d’amour finement conduite par Zoé et la méthode Norbert la position érigée du pied, d’un cas de féti—
cathartique, entre la vie psychique de l’individu et chisme semble bien réducteur. Ou alors il faudrait
les stades de développement de l’humanité, entre le donner au fétichisme une large extension, ne pas le
psychanalyste et l’écrivain. Mais toutes ces concor— limiter à une fixation sur tel ou tel détail du corps il
:
dances resteraient sans effet, demeureraient théo— faudrait pouvoir parler non de fétichisme du pied
riques, générales, d’une excessive simplicité, si elles mais de fétichisme de la jeune fille. Car Gradiva, c’est
n’étaient dans le cours même du récit, à chaque ins— la jeune fille (ce qui est sans doute devenu pour nous
tant, suggérées par mille signes discrets, insistants et et peut—être a toujours été un mythe, une représenta—
légers comme la démarche de la Gradan (et c’est là tion imaginaire). En elle, pour un instant précaire —-—
le talent de jensen ce n’est pas l’auteur qui insiste,
:
la jeune fille vire si vite àla vieille fille, Zoé Bertgang
ce sont les signes, dans leur double entente; Freud, ne l’ignore pas, d’où sa hâte à conclure —, s’incarne
qui les souligne, est nécessairement plus lourd). À une fragile alliance des contraires, toute d’harmonie
chaque pas, le lecteur en découvre, sans qu’il ait et de tension. jensen sait le montrer quand il
besoin de recourir à quelque traduction de sym—
esquisse le portrait, tant physique que moral, de son
boles : tout ici parle de soi—même, le canari dans sa héroïne. Dans le mouvement qui l’anime, se recon—
294 S ’êloigner du visible La jeunle fille 295

naît aussi bien «l’aisance légère de la femme qui trer, en suivant le texte au plus près, comment la Gra—
marche d’un pas vif et l’air assuré que donne un diva représentait non pas «la femme phallique ou
esprit er “epos », elle plane au—dessus du sol tout en châtrée mais bien phallique et châtrée1 ».
le foulant avec fermeté: dans son regard on Il est remarquable que Freud, dans som commen—
peut
déceler « une réelle aptitude à bien voir les choses et «……

taire, ne se soit pas engagé dans cette voie. Sans


un paisible repliement sur ses pensées ». Des indica— doute —— le titre qu’il a donné à son écrit (Délire et
tions comme celles—ci, qu’on trouve dès les premières
.……a

rêves) en témoigne — n’était—ce pas son


propos, déli—
V

..

lignes, ponctuent le récit. Sur un mode mineur, elles bérément limité. Mais d’autres motifs ont dû interve-
suggèrent, comme peut le faire la répétition de nir. Que la Gradan ait pu exercer un tel attrait sur lui
quelques notes dans une fantaisie musicalel, une — on a pu parler de « coup de foudre » — ne tient
contradiction mais toujours mobile, jamais figée le :
pas seulement au lieu de la scène ni même à l’action
miracle d’une statue qui bouge... Elle est pour Jen— qui s’y déroule, avec la double identification qu’elle.
sen, dans la séduction pour Norbert Hanold, dans autorise: avec Zoé, l’amour médecin, et avec Nor—
l’effroi, la vie même et la jeune fille autre… «Le bert mû par le désir incoercible d’alær y voir. Des
charme simple et naturel d’une jeune fille, charme représentations plus intimes ont joué. Tout amou—
qui semblait être l’inspiration de la vie elle-même. » reux de la Gradiva, tout fervent de Freud se doit de
Ce sont là les mots, simples aussi, dejensen. lire les pages perspicaces que Wladimir Granoff a
Inévitablement les psychanalystes, en se saisissant à consacrées au souvenir écran, au fantasme, de Freud,
leur tour du récit, allaient en proposer d’autres, sans à la fois dans sa structure et ses ingrédients, que la
pourtant que ces mots—là parviennent à rompre tout rencontre avec le récit de Jensen a certainement
à fait le charme, comme si Zoé Bertgang parmi les réveillé?
docteurs gardait, tels les lézards et les papillons