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PUBLICATIONS
DE L'teoLE FRANÇAISE
.
D'EXTRÊME-ORIENT
.
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ÉT·UDES, ASIATIQUES
. PUBLIÉES

À L'OCCASION DU VINGT-CINQUIÈitÊ ANNIVERSAiRE'.'

. DE 'L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRÈME~ORIENT


PAR

SES' MEMBRES, ET' SES CQLLABORATEURS.·

. TOME PREMIER'

. LInn'AIRIE NATioNALE D'ART'ET D'HISTOIRE ..

'G. VAN OÉST, EDITEUR

MDCC CCXXV
PUBLICATIONS
DE

L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRÊl\IE-ORIENT

VOLUME XIX

ÉTUDES ASIATIQUES
PUBLICATIONS
DE L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRJ~ME-ORIENT
,.

ÉTUDES ASIATIQUES
PUllUÉES

À L'OCCASION DU VINGT-CINQUIÈME ANNIVERSAIRE

DE L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRÊME-ORIENT


PAR

SES MEMBRE] ET SES COLLABORATEURS

TOME PREMIER

LIBRAIRIE NATIONALE D'ART ET D'HISTOIRE


G. VAN OEST, ÉDITEUR

MDCCCCXXV
AVANT-PROPOS.

Mon ami M. Finot m'a réservé le privilège d'inscrire


quelques lignes en tête de ce vo.lume. J'en suis profondément
touché. Il a voulu que, seul survivant du petit groupe
,
d'india-
.
nistes où germa, jadis, la première idée de l'Ecole françaIse
d'Extrême-Orient, j'eusse l'honneur de le représenter aujour-
d'hui ct de prononcer, ici, pour la génération nouvelle qui ne
doit pas les désapprendre, les deux noms très éminents et
très chers d'AugustV-larth et de Michel Bréal. Dans une entre-
prise qui paraissait hasardeuse, ils avaient tant mis de leur
cœur, de leur patriotique dévouement aux tâches françaises!
Ils ne sauraient être absents de cette première fête jubilaire
où l'institution se présente dans sa constitution définitive.
Lors des conversations préliminaires d'il y a vingt-cinq ans,
le rôle d'agent de liaison m'était plus particulièrement échu.
M'en voudra-t-on de me souvenir de la promptitude aisée et
joyeuse avec laquelle, grâce à la rare largeur d'esprit et à l'ac-
tivité sans rivale de M. Paul Doumer, se fixa la charte de l'École
sous le contrôle scientifique de l'Académie des Inscriptions?
Le Gouvernement de l'Indochine n'a pas eu, moins que
l'Académie, à se féliciter d'un accord qui a servi également le
bon renom du pays et les intérêts de la science. Ce que, dans
cette première période d'activité, l'École a fait non seulement
pour accumuler des documents mais pour dégager des horizons
nouveaux, pour éclairer de vues méthodiques et solides des
domaines naguère inexplorés, il serait bien superflu d'y insis-
ter. Il suffit de renvoyer au rapport admirable où M. Finot a,
VI ÉTUDES ASIATIQUES.

récemment, non pas catalogué mais condensé et comme vivifié


vingt années de travail.
,Le présent recueil a un autre objet. Il est un symbole. Il
représente le tribut d'attachement fidèle que, rapprochés dans
une étroite sympathie, des amis du dedans ct du dehors ont
voulu apporter à la laborieuse maison avec laquelle ils s'hono-
rent d'entretenir des relations. cordiales. A ceux qui, comme
moi, se sont trouvés mêlés à ses débuts, qui ont suivi au jour
le jour toutes les phases de sa vie, il sera permis, sans doute,
d'y voir surtout une occasion solennelle d'évoquer avec une
juste gratitude les concours de tout ordre qui, dès la première
hcure, sont venus SI..genereusement
, , , Il
a e e.
Citer tous les noms serait impossible; et, cependant, tous
ont, diversement, chacun à son rang, bien mérité d'elle. Que
tous ceux, grands et petits, chefs du Gouvernement ou direc-
teurs des recherches, membres permanents ou collaborateurs
accidentels, travailleurs du Bulletin ou travailleurs de la
brousse, qui ont assuré ses destinées, trouvent ici le témoignage
de la reconnaissance la plus chaleureuse.
Puisse, à défaut d'autre titre, ma qualité de doyen lui don-
ner quelque prix à leurs yeux!
Emile SENA liT.
INTRODUCTION.

L'Ecole française d'Extrême-Orient a commencé ses travaux


en 1899 : c'est donc en, 192U que s'achève le premier quart de
siècle de son existence. Nous avons cru bon de commémorer
cet anniversaire par la publication d'un volume de mélanges
qui pût offrir à ceux qui ont participé à nos travaux, soit comme
membres ou correspondants de notre institution, soit comme
collaborateurs du Bulletin, l'occasion de se grouper autour de
l'École à laquelle ils ont appartenu, pour témoigner de la fidé-
lité des sentiments qu'ils lui gardent et du .lien qui n'a pas
cessé d'exister entre eux.
Presque tous ont répondu à notre appel: nous les en remer-
cions. Il vade soi qu'ils ont eu une entière liberté d'exprimer
leurs idées et qu'ils ~n gardent tout l'honneur, comme toute la
responsabilité., . ' , .,
Trop de, collaborateurs sont absents de ce recueil ,qui au-
raient -dû. y, figurer s'ils n'étaient' entrés dans le gran~ repos,
quelques-uns après avoir rempli toute leur destinée, le plus
g~and nombre dans la force de l'âge et l'espoir d'un long ave-
ni~. Au moins devons-nous rappeler en tête d'un livre destiné à
m~rquer la première phase d'une œuvre à laquelle ils ont si
pùissamment aidé, les noms de ces 'amis disparus: Auguste Barth
et Michel Bréal, qui furent les créateurs et les gara~ts de la
jeune rr Mission archéologiqu9 d'Indochine"; Gùstave Dumou-
tier, qui seconda si efficacement ses premières études; Edouard
HubeI', philologue génial, enlevé par une mort,prématurée avant
d'avoir pu moissonner les fruits de son vaste labeur; Jean Com-
VIII ÉTUDES ASIATIQUES.

maille, qui rendit il l'admiration du monde les temples ense-


velis d'Arikor et tomba sur son champ de travail comme sur un
champ de Lataille; Charles Carpeaux, dévoué jusqu'au sacrifice;
Edouard Chavannes, qui fit à l'École l'honneur d'accomplir
sous ses auspices son fécond voyage archéologique dans la Chine
du Nord; Palmyr Cordier, savant exact et scrupuleux, dont le
eours de tibétain, en 1908, a laissé une trace inoubliable;
Noël Peri, connaisseur sans égal de la langue et de la littéra-
ture japonaises, diligent explorateur des ,sources bouddhiques
et, dans ses fonctions de secrétaire de l'Ecole, administrat~ur
habile et zélé de ses intérêts, - d'autres encore, dont la colla-
boration, pour avoir été plus modeste ou plus brève, n'en mé-
rite pas moins un souvenir reconnaissant, surtout lôrsqu'elle
fut interrompue par une fin tragique, comme celle d'Odend'hal
massacré par les Moïs, ou de Georges Demasur tombé dans les
lignes de Sedd111-Bahr.
Nous avons ,retracé dans un précédent fascicule du Bulletin
l'histoire de L'Ecole francaise d'Extrême-Orient : il n'y• a pas

lieu d'y revenir ici. Sur la valeur de cette œuvre, c'est il d'autres
de prononcer. Peut-être cependant sera-t-il permis au signa-
taire de ces lignes, qui eut l'honneur d'inaugurer ses travaux
et que les hasards de la vie ont ramené il sa tête au moment où
se termine son premier cycle de vingt-cinq· ans, de lui rendre
ce témoignage qu'avec les inévitables imperfections que com-
porte toute œuvre humaine, elle a bien servi, elle a en tout
cas servi de son mieux la France et l'Indochine.
Hanoi, le 11 mai 1924.

Louis FINOT.
ÉTUDES ASIATIQUES.
-------------';l~<e>Q~------------

·DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS.


<POÈME CHINOIS DU DÉBUT DU nt SIÈCLE)
PAR

L. AUROU;SSEAU,
PROFESSEUR DE CHINOIS À L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTR!ME-ORIENT.

AVANT-PROPOS.

Une jeune femme de dix-neuf à vingt ans, Lan-tche, depuis trois


ans mariée à un petit fonctionnaire provincial, se plaint un jour à
lui du traitement malveillant que lui fait subir sa belle-mère. Elle
craint d'être bientÔt renvoyée chez sa mère.
Son mari s'efforce, sans succès, de la défendre; elle est chassée
et part. Les deux époux se quittent en se jurant, en dépit de ce di-
vorce forcé, une éternelle fidélité.
Lan-tche rentre .dans sa famille où, quelques jours après, son
frère, homme avide d'honneurs et sans doute d'argent, la presse
d'accepter la demande en mariage du fils d'un haut fonctionnaire.
Lasse de lutter, Lan-tche feint d'accepter. Le mariage est en
principe conclu et les préparatifs en sont hiités.
L'ancien mari, à la nouvelle de cette union prochaine, a, avec
Lan-tche, une entrevue pénible qui fait ressortir leur impuissance
à modifier leur destin, et à l'issue de laquelle ils se promettent de
mourir plutôt que de le subir.
Revenu chez lui, le mari essaie cependant une ·fois encore
d'apitoyer sa mère; mais en vain.
Lan-tche désespérée se noie, la veille du jour fixé pour le second
iTDDES J.SIATIQIlES:- 1. t
2 ÉT UDES ASIATIQUES.
mariage. Son mari, apprenant ce malheur, ne peut triompher de sa
douleur et l'e pend.

Tel est le sujet traité dans le poème sans titre dont je donne
plus loin le texte chinois et une traduction française.

L'auteur n'est pas connu, ni la date exacte de la composition.


Mais par quelques lignes de préface - qui, traditionnellement,
accompagnent depuis plus de quinze siècles toutes les éditions de
cette pièce de vers - on apprend que les personnages dont nous
venons de parler, Lan-tche, son mari, sa belle-mère, sa mère, son
frère et d'autres encore, ont réellement vécu, au cours de la pé-
riode hen-ngan il Jj{ (196-219 A. D.) de la fin des Han postérieurs.
Lan-tche était une jeune femme, de famille Lieou ra,qui avait
épousé un siao-li Jj, ~ du nom de Tsiao Tchong-k'ing f!f. fq. ~RJI, et
qui fut en réalité chassée par sa belle-mère. Ayant fait le serment
de ne pas se remarier, mais y étant contrainte par sa famille, elle
se noya. A la nouvelle de la mort de sa femme, Tsiao Tchong-k'ing
se pendit.

Cette courte préface nous apprend que tous nos personnages


vivaient à Lu-kiang 11 iL, c'est-à-dire dans la région comprise
entre la rivière Houai et le Yang-iseu (province actuelle du Ngan-
houei). La commanderie de ~u-kiang, dont cette région dépendait
alors, était rattachée au département de Yang m ~Hi qni s'éten-
dait au Sud jusqu'aux frontières septentrionales du département
de Kiao ~ ~H (Kouang-tong, Kouang-si, Tonkin-Annam).
Ce dernieI' déptll'tement fut divisé en deux départements : celui
de Kiail ~ ~'Ii (Sud du Kouang-si et pays annamites) et celui de
Kouang I« ~ii (deux Kouang), pour la première fois au début
de la dynastie Wou yt (222-280). C'est dire qu'il n'y avait pas de
département de Kouang I« ~'Ii avant l'année 222 de notre ère.
Or le vers ~dlge du poème mentionne nettement les noms des·
deux départements de Kiao et,de Kouang. Il n'est donc pas possible
DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ... 3

de date.' cette pièce de l'époque des Han proprement dite comme


le voudraient les historiens de la littérature chinoise; elle ne peut
être, à mon avis, antérieure' à l'année 222, c'est-à-dire au début
de l'époque des Trois Royaumes.
Il faut ajouter que le chef-lieu de la commanderie de Lu-kiang
n'était pas, sous les Han et sous les Wou, installé dans la m~me ville,
Alors qu'avant 222 la capitale de la commanderie de Lu-kiang
doit ~tre identifiée à la ville .actuelle de Chou-tch'eng ttf Ji (Ngan-
houei), il faut, après cette date, sous les Wou, la situer tout près
de la rive gauche du Fleuve Bleu, un peu au Nord-Ouest de la
ville actuelle de Ngan-k'ing ~ II ou Houai-ning 't#! ;: (Ngan-houei).
Les événements se sont passés soit dans la ville de Lu-kiang des
Han, soit dans celle des Wou; et nous ne savons pas à laquelle des
deux la préface entend faire allusion,
Ainsi ce poème ne peut ~tre antérieur à l'année 222; il ne doit
pas d'autre part être très postérieur à cette date. La préface, après
avoir indiqué que les faits ont eu lieu entre 196 et 219, ajoute
que c'est un contemporain des personnages, ému par le drame,
qui composa cette pièce de vers.
En datant le poème de la première moitié du Ille siècle de notre
ère, je crois donc ne pas trop m'éloigner de la vérité.
L'intérêt n'en est nullement diminué. La vie chinoise à la fin
des Han devait être identique à celle. de l'époque des Wou et ces
vers seront précieux pour en évoquer quelques aspects.
On goûtera de plus le style sobre, direct et limpide de cette
œuvre; la souplesse de sa syntaxe; le choix délicat des mots, des
rythmes et des rimes; l'art juste et mesuré qui régit l'expression
des passions; un peu d'ironie çà et là; quelques descriptions bril-
lantes; le rapport suggestif que la forme parfois souligne entre les
sentiments et les images; le plan fort bien conduit. Enfin, détail
curieux, celte pièce est, avec ses 357 vers, le plus long poème
chinois connu traitant d'un sujet unique.
Le mètre employé, celui du vers de cinq pieds, était commun
ÉTUDES ASIATIQUES.
sous les Han postérieurs et à l'époque des Trois Royaumes. Le
nombre, la nature et la disposition des rimes mériteraient une étude
spéciale qu'on ne trouvera pas ici.
A côté de ses qualités incontestables, ce morceau a des défauts
que n'ont pas laissé d'apercevoir certains critiques chinois. Toute-
fois l'opinion courante des lettrés le tient pour un chef-d'œuvre.
Sans aller jusque-là, je dirai simplement que c'est, dans son genre
et pour son époque, un fort beau poème qui mérite de retenir
. l'attention.

En dépit de ses mérites, il ne semble pas que cette pièce soit


très connue.
Quelques ouvrages, comme le Sseu ming che Mua /l9 m ~ ü'B
(k. 2, fI 27): le Ts'anglang che houa ft 7i ~ü'B (f 11); le Chejen
o

yu si ~ A :Ji Hl (k. 2, fo 8); le Han che lsong chouo ~ ~ Il IDt


(k. 31, fo 7)' le T'ou-chou lsi tch'eng Il . . . TJJ. (~ms, k. 189,
fo 3); le Che seou ~~ ~ (k. 2, fo 6); le Wen-yuan ying-houa pien
m
tche1lfJ 3lC!1if ~ ~ Mt (k. 9, fo 6); le Mou t'ien yo yu * X ~ ~lf;
m
le Lin Han yin kiu che houa ~ ~ J!i ~~ ü'B (fo 3); le Yi yuan tche
yen fi !1if lê 15 (k. 2, fo 5); le Che kingtsong louen ~ ~. ~ ~t;
d'autres encore contiennent bien des extraits des études critiques
ou de simples éloges de ce poème. Mais les éditions complètes qui
en ont été faites sont relativement rares.
Parmi celles qui existent j'ai pu en consulter cinq, d'inégale
valeur.
Deux, excellentes, sont accompagnées de commentaires:
A. Celle du Han che p'ing ~ ~~ W de Li Yin-tou ~ jlg ~
(édit. du Wan kiuan lou), chap. 7, fol. 3 etsuiv.;
*
B. L'édrtion japonaise du Koshi daikwan 11 ~ ft, de Ban
Koshaku~.oc ~ ~ (1788), publiée à Kyoto en 182 9 par Mlle Tomi-
oka Tokushô 'jE fli'd {t . ; et qui m'a été gl'acieusement envoyée
par mon confrère et ami, M. Kano Naoki ~ l!f il[ ... , l'éminent'
professeur de littérature chinoise à l'Université de Kyôto.
DEUX PAONS SE SON-T ENVOLÉS •.. 5

Les trois autres sont :


C. Celle du r o-fou che tsi ~ J{f ~ • , chap. 73, fol. 2-6;
D. Celle du fo-fou tsin tai ~ J{f ~ ~ , chap. 1, fol. 16 VO et suiv.,
publiée dans le Hiang-yu k'ieou chou ts'i tchong ~ ~ ~ fi- -1::; fit;
E. Enfin celle, médiocre, du Kou che- yuan ti ~ il, chap. 4,
fol. 1 et suiv..
. Je me suis servi de ces cinq éditions pour établir le texte chi-
nois reproduit ci-après. Quelques notes placées à la fin de ce tra-
vail et marquées au numéro d'ordre de chaque vers, mentionnent
les remarques qu'il m'a paru convenable d'ajouter. Dans ces notes
les sources des variantes sont indiquées, entre parenthèses, par les
sigles (A, B, C, D, E) affectés ci-dessus aux éditions que j'ai uti-
lisées.
Je ne crois pas qu'on art déjà donné une version intégrale de
cett~ œuvre dans aucune langue européenne. La traduction que
je publie aujourd'hui est faite avec l'unique souci de l'exactitude
littérale. J'ai translaté ce poème en m'astreignant à faire passer
le sens complet de chaque vers chinois dans la phrase française
correspondante ct sans mêler jamais les éléments de deux vers
différents. Ce n'est pas que je prétende ainsi avoir réussi à rendre
parfaitement l'original. J'ai voulu simplement r~produire un peu
de son mouvement. Pour le reste, je sais trop qu'il faudrait s'en
tenir au sage précepte de Joachim du Bellay: (f De ne traduil'e les
poètes n. Comme l'a dit un maitre écrivain, qui est en même temps
un maitre traducteur des plus purs chefs-d'œuvre de notre langue
ancienne, Joseph Bédier: (f Prose ou poésie, l'art d'écrire réside
tout entier dans la convenance de l'idée et du sentiment au rythme
et au nombre de la phrase, au son, à la couleur et à la saveur
des mots, et ce sont ces rapports subtils, ces harmonies que tout
traducteur dissocie nécessairement et détruit, puisqu'il est l'esclave
de la littéralité et qu'il peut bien rendre en son propre langage la
pensée, mais non pas la musique de la poésie, non pas cette petite
c~ose, le style.".
6 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ... 7

DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ...

TRA.DUCTION.

Deux paons, l'un vers le Sud, l'autre vers rEst, envolés,


Toutes les cinq lieues, désolés, se retournent.

tt A treize ans, je savais tisser la soie;

A quatorze, j'apprenaIS à tailler des vêtements;


5 A quinze ans, je jouais du luth;
A seize, je lisais le Livre des Vers et celui de l'Histoire.
A dix-sept, je devins votre femme ...
Et dans mon cœur, depuis, peine et douleur 1

Vous avez toujours été le magistrat


10 Fidèle à ses devoirs et que l'amour n'entraîne pas;
Et moi, celle qui demeure, isolée, dans sa chambre ....
Rares sont les journées où nous sommes réunis.

Au chant du coq, je me mets au métier à tisser,


Chaque matin, avec assiduité;
15 En trois jours, j'achève cinq pièces de tissu •..
Et vos parents me font grief de ma lenteur!

Ce n'est pas qu'à tisser je sois lente,


Mais qu'il est difficile d'être bru dans votre famille!
N'étant pas capable de servir avec diligence,
~o Je demeurerais en vain i'ci sans pouvoir me rendre utile,
Il vaut mieux alors prier vos parents
De me renvoyer en temps opportun."
8 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS.
Lui, l'ayant entendue,
Alla chez sa mère et dit: «Mère,
1~5 J'étais voué à une modeste destinée
Lorsque j'eus le bonheur d'épouser ceUe femme.
A peine adolescents nous nous sommes mariés;
Et jusque dans la mort devons rester unis.
Ensemble nous avons vécu deux à trois ans;
30 Ainsi cela est tout récent.
. Elle s'est loyalement conduite;
Est-il croyable qu'elle ne soit pas bien traitée 1."

La mère dit à son fils :


«Se peut-il que tu sois aussi bénin!
35 Cette femme n'obser!! pas les règles de bienséance
Mais agit avec indépendance et fierté.
J'ai depuis longtemps à m'en plaindre
Comment pourrai&-tu t'en tenir à ton propre sentiment 1

Noire voisin de l'Est a une fille parfaite


40 Qui se nomme Lo-fou.
Elle est digne d'amour, son corps est sans égal;
Je la demanderai pour toi • .• .
Il faut donc promptement chasser l'autre;
La chasser et qu'elle parte 1 Prends garde de ne la point retenir 1."

45 Et lui, se prosternant longuement, répondit:


«En m'inclinant, avec respect, je vous dis,
Maintenant, que si cette femme est renvoyée,
Jusqu'au terme de ma vieillesse, je ne me remarierai plus. ."

La mère ayant entendu cela


50 Frappa son lit et soudain grande fut sa colère:
ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ... 11

IfCet enfant ne respecte rien


Comment ose-t-il prendre la défense de sa femme?
J'ai déjà épuisé bienveillance et justice
Et sûrement je ne permettrai pas cela."

55 Lui, pensif et sans dire un mot,


La salua deux fois el retourna chez .lui.

A sa jeune femme, en ces termes, il s'adressa,


La gorge serrée, pouvant à peine parler:
If De moi-même, je .ne vous aurais pas chassée.

60 Mais j'y suis contraint par ma mère .. '.


Vous n'avez qu'à rentrer pour quelque temps chez vous.
Pour moi dès aujourd'hui je rejoindrai mon poste.
Avant p'eu, je dois revenir ici.
Et certainement alors, j'irai vous chercher pour vous reprendre.
65 Que ceci calme vos tourments.
Prenez soin de ne pas oublier mes' paroles 1"

La jeune femme dit à son mari :


If Ne redoublez pas votre confusion 1

Jadis, aux premiers jours yang d'une année passée,


70 . J'ai quitté ma maison pour la vôtre.
J'ai servi, obéissante, mes beaux-parents;
J'ai agi sans oser me conduire à ma guise;
JOUI' et nuit, j'ai su travailler avec zèle.
Active et empressée. je fus abreuvée d'amertume.
7 5 Je pui~ dire que je n'ai pas commis de faute
Et que j'ai servi de manière à mériter une grande bienveillance ...
Malgré tout me voici renvoyée 1
Pourquoi parler de mon retour ici?
12 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ••• t3
Je possède de petites chemises brodées
80 Belles el brillantes;
Des rideaux de lit, doublés, de gaze rouge,
Avec, à leurs quatre angles, des sachets à parfums suspendus;
Six à sept dizaines de colIres, avec leurs enveloppes
Aux pierres de jade vert, aux cordons de soie verte,
85 Avec des choses, dilIérentes les unes des autres,
Et des objets de toutes sortes à l'intérieur ...•
Étant moi-même méprisée, ces choses aussi sont méprisables
Et ne valent pas d'être offertes à celle qui viendra;
[Cependant] "elles attendront ici que vous en disposiez en sa faveur.
90 Désormais nous n'aurons plus d'occasion de nous revoir;
De temps en temps faites en sorte de calmer mon chagrin.
Et ne nous oublions jamais 1"

Le coq chantait; au dehors le jour allait naHre.


La jeune femme se leva, fit sa toilette avec soin,
95 Revêtit sa jupe doublée et brodée
Et quatre ou cinq ensembles d'atours;
Ses pieds foulaient des chaussures de soie;
Sur sa tête, l'écaille brillait;
. A ses reins semblait flotter la soie blanche;
100 Des perles lune-claire pendaient à ses oreilles;
Ses doigts étaient pareils à des tiges amincies d'oignon blanc;
Et du vermillon semblait retenu sur ses lèvres.
Elle marchait à petits pas, menus, menus;
Belle et gracieuse, elle était sans pareille au monde.

105 Elle alla saluer la mère,


La mère dont le courroux ne fut pas apaisé:
«Jadis, quand j'étais jenne fille,
Humblement j'ai vécu; je suis sortie de la campagne
16 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ... 15
Sans y avoir reçu d'éducation, ni d'instruction:
110 Aussi suis-je indigne des filles de votre famille.
De vous, mère, j'ai reçu beaucoup de présents et d'argent
Et je n'ai pas été capable de diligemment vous servir.
Aujourd'hui, m'en allant pour rentrer chez les miens,
Je pense à vous qui serez fatiguée par les soins du ménage."

115 Puis elle prit congé de sa petite belle-sœur


Et ses larmes coulèrent en perles pressées,
- Au moment où la jeune femme était arrivée
Sa petite belle-sœur était encore enfant -
ftAujourd'hui où je suis renvoyée, [lui dit-elle],
1 ~o Tu es [presque] aussi grande que moi 1
Sois attentive à soigner mes beaux-parents,
Efforce-toi bien de les assister .•..
Aux jours tch'ou ts'i et7iia kieou,
Dans tes jeux, ne m'oublie pas 1"

1~5 Elle sortit, monta dans son char et partit


En versant des torrents de larmes.

Le mari, à cheval, en avant


Et la femme, en voiture, en arrière
- Quelle richesse et quelle prestance 1-
13n Se rejoignirent à l'entrée de la grand' route.
Il descendit de cheval et entra dans le char;
Tous deux penchèrent la tête et se parlèrent à l'oreille :
ft Je jure de ne pas me séparer de vous 1 [dit-il];
Retournez donc chez vous pour quelque temps;
135 Pour moi, je vais à mon. poste aujourd'hui
Et serai st1rement de retour avant peu.
Je jure devant le ciel de ne pas vous abandonner 1"
16 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ... 17

La jeune femme dit à son mari:


Ide suis touchée de vos sentiments indulgents;
140 Si déjà vous projetez de me reprendre,
Je n'attendrai pas longtemps votre venue..
Tandis que vous serez comme un roc,
Moije serai pareille au jonc flexihle :
Les joncs résistent tels des cordes de soie
145 Et les rochers demeurent inébranlahles.

[Mais] j'ai mon propre frère ainé,


Dont la nature et les actes sont violents comme le tonnerre.
Je crains que loin de suivre ma volonté,
11 ne s'y oppose jusqu'à consumer mon désirl"

150 Ils se tendirent les ma.ÎDs et longuement s'encouragèrent,


Confiants tous deux dans leurs sentiments mutuels.

Elle franchit le seuil de sa maison, se rendant chez sa mère,


Les pas tremblants, le visage décomposé.

Sa mère [étonnée] frappa fortement dans ses mains:


155 Il est inconcevable que cette enfant revienne ici d'elle-même 1•.•
If

A treize ans, je t'enseignais à tisser;


A quatorze, tu savais tailler des vêtements;
A quinze ans, tu jouais du luth;
A seize, tu connaissais les rites;
160 A dix-sept, je te donnais en mariage
En te recommandant de ne point trahir ton serment conjugal 1

Aujourd'hui, quelles sont tes fautes


Pour qu'ainsi tu reviennes, de toi-même, sans avoir été invitée 1"
BTUDBS .lSIATIQUBS. - 1.
18 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS .•• 19
Lan-tche rougit de honte devanl sa mère :
165 If Votre fille n'a vraiment commis aucune faute 1"

Et la mère, grandement émue, s'affiigell •••.

Quelque dix jours après le retour de Lan-tche


Vint un entremetteur, envoyé du préfet,
Disant : If Le troisième fils [du préfét]
170 Est gentil et n'a pas son pareil au monde;
A peine i1gé de dix-huit à dix-neuf ans,
Il est habile à raisonner et plein de beaux talents."

La mère dit à sa fille:


If Tu pourrais partir pour satisfaire à cette demande."

175 La fille en retenant ses larmes répondit:


If Au moment même où je fus renvoyée,

Mon mari aussitôt m'a rassurée


En s'engageant par serment à De pas me laisser ~Ioignée.
Aujourd'hui, si j'agissais contre l'amour et le devoir,
180 Je craindrais que cette affaire ne fût contraire aux i'ègles.
Aussi faut-il couper court au message qui vient d'arriver.
Le moment venu, je parlerai de nouveau à mon mari."

La mère informa l'entremetteur:


If Dans notre pauvre famille, il ya cette fille

185 Qui, mariée depuis peu, est revenue chez nous.


N'étant pas capable d'être la femme d'un employé,
Comment conviendrait-elle au noble 61s d'un préfet?
C'est une grande faveur que cette demande bienveillante,
[Mais] je n'ai pas liberté de l'agréer en ce moment ... "
20 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVO'LÉS ••• 21
190 A cet entremeLteur, quelques jours après son départ,
Succéda, pour une demande nouvelle, un assistant envoyé du [Gou-
verneur ].
On avait parlé d'une jeune femme, Lan[-tche], dont la famille
Compte des mandarins parmi ses ancêtres;
Et [le Gouverneur J ayant un cinquième fils
195 Elégant, distingué et non encore marié,
Avait chargé cet assistant de servir d'entremetteur,
Ainsi qu'un receveur général de transmettre ses paroles,
Ils exposèrent directement: ft' Dans sa famille, le Gouverneur
A pour fils ce noble jeune homme;
~oo Ayant désiré l'unir [à Lan-tche J par de grands devoirs,
Il nous a donc jusqu'à votré porte envoyés."

La mère s'excusa auprès des intermédiaires:


ft' Ma fille est engagée par un serment antérieur

Et j'ai déjà [ en vain] osé lui parler [de remariage J."

~05 Le frère aîné, ayant entendu cela,


Fut déçu et troublé dans ses intentions.
S'adressant à sa sœur cadette, il dit:
ft' Pourquoi prendre des décisions sans les peser?

Mariée une première fois à un employé


210 Tu peux l'être à un jeune homme noble, par un second mariage
Dont la prospérité serait à ton infortune ce que le Ciel est à la terre,
Et qui serait de nature à te faire honneur.
Si tu refusais cet honorable et excellent jeune homme,
Qui pourrais-tu bien désirer désormais 1»

215 Lan-tche, relevant la tête, répondit:


ft La raison est en vérité conforme à vos paroles, frère.

J'avais quitté notre famIlle pour servir mon mari; .


Au milieu du chemin, je suis revenue vers votre maison •.•.
22 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS .•. 23

En cette affaire, j'obéirai à votre volonté;


Comment pourrais-je me permettre d'agir à ma guise?
Quoique nous soyons engagés, mon mari
N'aura jamais la possibilité de nous réunir.
Dès maintenant j'accepte la proposition;
On peut donc procéder à ce mariage."

:u5 Les intermédiaires quittèrent leur place et partirent


[En disant] : «Oui 1 Oui 1" et «C'est bien ainsi 1"

Ils rejoignirent la commanderie et dirent au Gouverneur:


«Vos serviteurs se sont acquittés de leur mission:
De l'entretien ressort bien la possibilité du mariage."
~3o Le Gouverneur, à cette nouvelle,
Ressentit grande joie dans son cœur.
Il consulta le' calendrier, puis écrivit une lettre [et dit] :
«Il y aurait avantage [à fixer la date] dans ce mois-ei; ,
Les [signes des astres], groupés par six, sont en relation réciproque
~35 Et le trentième jour sera de bon augure. [parfaite
Déjà, c'est aujourd'hui le vingt-septième,
Vous pouvez aller conclure le mariage."

On transmet l'ordre de hâter les préparatifs


Et, sans arrêt, tels des nuages flottant, se succèdent:
~40 Deux barques accouplées, [figurant] l'oiseau vert et le cygne blanc,
Ayant aux quatre extrémités, ornés de dragons, des étendards
Qui doucementrobéissent aUI caprices du vent;
Des chars dorés aUI roues ornées de jade;
Et, piaffant dans la poussière, des chevaux tachetés,
~45 AIl1 selles parées de franges et serties d'or.
24 ÉTUDES ASIATIQUE.S.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ..• 25
Comme présents: trois millions de pièces de monnaie,
Toutes enfilées sur des liens de soie verte;
Trois cents pièces de soie de couleurs variées
Et des poissons rares achetés au Kouang et au Kiao.

!l50 Quatre à cinq cents personnes de la suite t


En se pressant parviennent à la porte de la Commanderie.

La mère dit à sa fille :


Ide reçois une lettre du Gouverneur:
Demain on viendra te chercher pour célébrer les noces.
!l55 Pourquoi ne prépares-tu pas tes vêtements?
[Il faut] que rien ne fâsse manquer cette affaire 1"

La fille, émue, demeura sans mot dire;


De son mouchoir elle se couvrit la bouche pour gémir
Et ses larmes coulèrent comme tombe la pluie ..••
~6o Son lit, orné de lleou-li, fut transporté
Et placé au dehors sous la fenêtre antérieure.
Sa main droite tenait les ciseaux et la règle à mesurer;
Sa gauche maniait la fine étoffe de soie;
Le matin, elle acheva la jupe doublée et brodée;
1165 Et le soir, termina la tunique de gaze non doublée .•..

Le jour, déjà voilé, allait disparaître ••.


Angoissée, elle sortit pour pleurer.

Son mari ayant appris cette aventure,


Se fit aussitôt accorder un congé pour revenir en hâte.
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DEUX PAONS. SE SONT ENVOLÉS ••. 27
~70 Il était encore à deux ou trois lieues [de la maison de sa femme],
Que [déjà] il était oppressé et que son cheval hennisRait pitoyable-
La jeune femme, ayant reconnu le cri du cheval, . [ ment.
Se mit à marcher et alla à la rencontre [ de son mari];
Elle regarda au loin avec un espoir angoissé
~75 Et reconnut que c'était hil.'n son ancien compagnon qui venait

Elle leva la main et la laissa retomber sur la selle,


Gémissant et se lamentant à faire pitié:
~Depuis que vous m'avez éloignée,
Des circonstances impossibles à prévoir [sont survenues] ,
~80 Qui ne répondent vraiment pas à nos désirs passés
Et qui, pour vous, sont en outre inexplicables:
C'est mon propre frère ainé,
En mê~e temps que ma mère, qui m'ont contrainte
Et qui m'unissent à u~utre homme 1••.
~85 Vous revenez 1 Que pourrions-nous espérer 1"

Le mari dit à la jeune femme:


!l'Je vous félicite de l'éminente dignité qui vous élève.
Le roc immuahle et solide
Est capable de durer jusqu'à mille ans;
~90 Mais le jonc, un instant résistant,
L'est, au plus, l'espace du matin au soir .••.
Alors que chaque jour vous prospérerez et vous élèverez,
Seul je me rendrai vers la tomhe."

La jeune femme dit à son mari:


~95 !l' Comment pouvez-vous penser et parler ainsi 1
Nous soufIrons également d'être contraints :
Vous à cela, moi à ceci..•.
Nous nous retrouverons dans la mort 1
N'ouhlions pas nos paroles d'aujourd'hui."
28 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ... 29
300 Ils se prirent les mains, puis se séparèrent et partirent,
Chacun retournant vers sa maison .•.•
Vivants, ils se quittèrent comme étant déjà morts;
Leur profonde douleur, com~ent pourrait-on la décrire?
Pour en rappeler le souvenir au monde, des mots,
305 Jusqu'à mille et dix mille, ne la rendraient pas de manière parfaite.

Le mari, revenu ehez lui,


Alla chez sa mère et, ra saluant:
«Aujourd'hui ilfait grand vent et il fait froid;
Un vent glaeial détruit les amres;
310 Un givre redoutable s'attaehe à nos iris .
Et moi, je suis sombre aujourd'hui. .
Mère, vous allez rester seule après moi,
Paree que je vais commettre un acte malheureux;
N'en tenez pas rigueur aux Génies 1
316 Que votre existence dure comme les rocs des MontaffDes du Sud;
Que votre corps reste robuste et droit 1"

La mère l'ayant entendu,


D'une voix noyée de larmes répondit:
«Tu es fils de grande famille
310 Et tu exerceras de hautes fonetions au Palais.
Garde-toi de te donner la mort pour ta femme
Et de traiter ainsi sans attention et ta noblesse et sa médiocrité.

La vertueuse fille de notre voisin d'Est


. Est gentille et de tout le pays admirée;
3~5 Pour toi je la demanderai
Dès ce matin ou bien ee soir."
30 ÉTUDES!ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS ••. 31
Son fils la salua deux fois et la quitta.

Dans sa chambre déserte~iI soupira longtemps,


Pensant à ce qu'il allait faire et demeurant debout.
330 Puis, tournant la tête vers la p~te,
Il sentit peu à peu le feu de l'angoisse le dévorer.

Ce jour-là, [au moment où] chevaux et bœufs se font entendre,


La jeune femme pénétra sous la tente verte
Et, lorsqu'il6t sombre, aJu:ès le crépuscule,
335 A l'heure où les hommes commencent à reposer· paisiblement:
Cf Ma vie, [dit.elIe J, doit cesser aujourd'hui;

Mon âme va partir et laisser pour toujours mon corps 1"

Elle releva sa jupe, ôta ses chaussures de soie


Et dans l'étang limpide, elle alla se jeter.

340 A la nouvelle de ce malheur, son mari


Eut le cœur angoissé de l'éternelle séparation.
Désespéré, il tourna ses regards vers un arbre
Puis, à l'une des branches du Sud~Est, il se pendit.

Les deux familles les ont réunis dans une même tombe,
345 Dans une même tombe, au flanc de la Cf Montagne fleurie".
A la tête et aux pieds sont plantés des thuyas et des pins
Et, de chaque côté, des elœococcas.
32 ÉTUDES ASIATIQUES.

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DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS •.• 33
Les branches s'y recouvrent les unes les autres
Et les feuilles s'y entremêlent.
350 Au milieu vil un couple de ces oiseaux amoureux l
Qu'on appelle canards mandarins,
Et qui, levant l'un vers l'autre la tête, chantent
Toutes les nuits, jusqu'à la cinquième veille.

A leur chant les passants s'arrêtent


355 Et les veuves se lèvent, agitées ....

Grand merci aux gens des siècles à venir


S'ils préviennent de tels [malheurs] et se gardent de les oublier.

ÉTUDES J.SUTIQUBS. - 1. 3
ÉTUDES ASIATIQUES.

NOTES.

1. Les deux premiers vers forment 'J7' Traduction littérale: tr [A l'âge où


une épigraphe qui compare ies époux sé- l'on] 'noue sa chevelure, nous avons dor-
.parés à deux paons envolés et qui indique mi sur la même couche". Mi ~, op-
clairement l'esprit du poème. Elle rap- posé à Ji{ ~, désigne ici l'époque de
pelle le début de la première ode du la jeunesse. Cf. Cire ki, k. 109, f" 3 vo,
LifJTe du Vers : lm lm 11ft ~ ~ iPJ Z col. 3 et commentaire.
8If. 'J8. .,Jusque dans la mort.. Ji $l
!.J. trLieue" 11[, c'est-à-dire le li ou «aux sources jaunes ", "à la tombe". Cf.
lieue chinoise (500 à 600 mètres). m:, Tso-tchouan, COUVREUR, l, p. 7'
var.: ~ (A, E). 34. :k 1& ~ trtrop,' indulgent" ,
5. Le k'onc-heou est une sorte de luth; . «bénin". Cf. vers 139. ,
sur lequel cf. COORAftT, apud Dictionnaire
du Co/llervatoire, p. 174 -176; SOOLlÉ,
La JflUique chinoÎ8e, p. 46.
la jeunesse, à l'amour. JI( *
39. L'Est correspond au printemps, à
signifie en
langage poétique: "voisin ayant une fille"
9· trMagistrat" J(f JI! fou-li est un en âge d'être mariée". Cf. Mencius, VI,'
titre de fonctionnaire subalterne employé JI, 1,8: ~ JI( ~ M. ïfjj 11 jt J!& fo·
dans les bureaux de commanderies pro- 40. 18, var. : ~ (A, C. D. E).
vinciales. Cf. T,'ien Han clwu, k. 39, Lo-fou ou Ts'in Lo-fou désigne ici une
~ 1 r".

t;f
10. Cf. T.o tclrouan : ~ ii fr'i
Iii r~ fiS et commentaires (15"
* jeune personne accomplie; ce nom sym-
bolique, qui revient souvent dans les
poèmes anciens, est celui d'une belle et
année du duc hi). . vertuense épouse immortalisée par un
11. il, Mr. : {t (D). récit du Kou kin tclrou ti ~ 61 (éd. du
u. Les vers 11 et u manquent Han Wei ts'ong-chou, k. ,p, f" 3).
dans C. :m:
56. f.f "saluer deux fois .. et non
14. il il doutes les nuits", c'est- trsaluer de nouveau ".
à-dire chaque matin, au moment où le 69· fgJ p~ "aux premiers joUrs
coq chante, quand il fait encore nuit. yaTlfJ" , premiers jours qui suivent Je sol-
15. Ir «couper une pièce de tissu stice d'hiver, moment auquel le principe
quand elle est achevée". ~, var. : Il; fort (yaTlfJ) commence à renaitre. Cf. Che-
(B. C. ici et pauim). kiTIfJ, II, 1, 7, 3.
16. L'expression *. A signifie ici 84. trAux pierres de jade vert" ~ ff.
«vos parents". Selon certains commenta- Ici et passim, apparaît la couleur verte,

la place de
est à rejeter.
*
teurs, quelques éditions donneraient, à
A, la leçon !t A qui
celle du mariage à l'époque; le vert cor-
respond au Dragon, à l'Est, au printemps,
à la jeunesse, à l'amour, ete.
17· ft: , ror. : ~ (B).
9 6. Je n'ai pas d'autre traduction à
19· Cf. vers 1 u.
proposer pour :,: :,: llY li ~.
DEUX PAONS SE SONT ENVOLÉS... 35
105. ~,var. : tti' (C).
u8. ~fl ik JI* crcommençait à s'ap-
193. crparmi ses anc~tres .. * ji,
exactement "dans leurs registres généa-
puyer au lit.. , crfaisait ses premiers pas logiques.. , crdans les archives de la fa-
en s'appuyant contre le lit... mille...
. 119. Les jours tch'ou ts'i j] -t et 197. ~ ri receveur génél'al d'une
hia kieou r :fL sont des jours de fête commanderie... Cf. Heou Han chou, k. 37,
pour les femmes et les jeunes filles. Il y
a deux jours de f~te tch'ou tB'i (septième
jour), celui du premier et celui du sep-
198.*
f" 4 l'O.
~ cr gouverneur. de com-
manderie ... Sur ce titre, cf. CHAVANNES,
tième mois. Cf. ~ ~ jt ~ ~, f" 7 VO loc. cil., p. 531. Le gouverneur dont il
et DE GBooT, Fêtes d'Amoy, p. 436 etsuiv. est ici question est ceiui de- la comman-
Sur les f~tes des, jours hia kieou derie de Lu-kiang (cf. Avant-propos,
(19° jour des deuxième, sixième et neu- p. 1).
vième mois), voir ~ fi.~, k. 1, 204. ~,var. : l:l. (A, C, D, E).
f"9 et DE GROOT, loc. cit., p. 199. 227. crcommanderie.. $. Cf. Ts',en
Les vers u8, 119 sont omis dans C. Han chou, k. 28 J:, f" 5 vO, 1 : + ~
129. crQuelle richesse (dans le cor- +
$ pour ~ tlJ> crIes treize comman-
tège de la femme) et quelle prestance- deries ... crGomerneur.. ]{f it =:k ~
(chez le cavalier)? Je ne suis pas certain Cf. San kouo tche, biographie de f* ~,
du sens de ce vers. Wou tehe, k. 1, f" 2 l'0.
142 et passim. ~, var. : !il (A). 229. ~, var.:~(D).
Cf. Ts'ien Han chou, k. 53, f" 4 vO, 7 : 232. lm. crécrivit une lettre ... Cf.
It ;0 Z *. vers 253.

*
143. Cf. Siun lseu fa ~, k. J:
f" 7 1'0 ,: ~ ;fi nif *.
144 et passim. ~n, var;: *n
(A, C,
234. 1\ 1}; les six concordances des
signes marquant les astres sont les sui-
vantes: ~:II:, ~ 1it, ~}}Il, W
D, E). ~, $ B, =* Lp; elles marquent
146. Le mot 1i: parait superflu, cf. une date favorable pour les mariages et
aussi vers 282 et 283. les réceptions. Cf. Hie ki pien fall3 chou
164. Ici apparait pour la première -m m ~ 11 ., éd. 1899, k. 1, f" 9
fois le nom personnel de la jeune femme: vO; 6, f" 6 l'"; 10, f" 5 vo; etc.
Lan-tche ii!<: ",Orchidée et agaric.. 241. W, var.: Jlt (C, D, E).
(Sagesse parfumée). 243. • , var.: fI (A, D, E).
17 2 • li! 1f "habile à raisonner". Cf. 2h4. "des chevaux tachetés" W~.tt
Louen-yu, X, l, 2 : li! fl1f. .~. Cf. ii ~ J{f : W~.tt Éf .~.
17 5. ~, var.: fii (C). 249. "au Kouang et au Kiao" ~ •
186. }It A pour }(f JJ! ou Ij, }It. "sur les côtes des départements de
Cf. vers 9 et note. Kouang (Kouang-tong) et de Kiao
19 1 • 1k crassistant d'un gouverneur (Tonkin et pays annamites). Ces noms
de commanderie". Cf. CHAVANNES. Mé- permettent de dater le poème; cf. Avant-
moires' historiques de Se-ma Ts'ien, II, propos. Quelques éditions, auxquelles je
p. 52 7 et suiv. n'ai pas eu accès, donneraient JO au lieu
3.
36 ÉTUDES ASIATIQUES.·
de !Ji, mais je pense que cette leçon est 3!l1i. J.t, var. : ~ (A).
11 rejeler. 3!l8. III, var. : ik( D. E).
!l60. Lùou-li: vai4ürya, lapis lazuli, 333. La lenle verte if Ji élait élevée
verre. Ici et vers 95, ~ a le sens de : dans la maison de la fiancée et spéeia-
elle, son, sa. ses. lement pour la cérémonie du mariage.
!I6!1, !I63. Les éditions A, C, D, E C'élait là où les nouveaux époux devaient
intervertissent, sans doute à tort, les se saluer et où le mari venait inviter sa
termes ;fi of. et ~ of.. femme à le suivre, Cf. Yeou-yang t8a Isou.
!170, "lieue.. , voir vel's !I et note. r
k. f, t" 8 rO, 7 et Che-chouo sin yu, k.
!l8!1, !l83. Les éditions A, C, D, E Zr, f" !Iii, n° '17: 1'N ~.
écrivent : ~ ~ -ft ~ j! ~ «7 !ffi, 335. 1;], var. : JIj (B). Sur l'expres-
leçon peut~tre meilleure pour la rime, sion jen ting A )Ë, cf. Heou Han chou, .
mais moins satisfaisante quant au sens. k. li5, f' 6 rD, col. 8.
!l9 8. :ft Ji! r *" Ji. Cf. Tso
tchouan (COUVREUR, l, p. 7): :;r. lt fi
31i!l. Jü, var. : tf (C).
3li5. "La montagne fleurie.. i/!. LlJ
:lA I.! ~ Ji ~ "Tant que nous ne est peut-être celIe de Lien-houa il ~
serons pas dans la terre jusqu'aux sources tlJ , montagne à l'Est de laquelle' se
trouvait la ville de Lu-tcheou li ffl.
(= dans la tombe), nous ne nous re-
verrons plus...
304. D omet ce vers.
*
3li6. W "t~teetpieds ... Les morts
. et les tombeaux étaient orienlés Esl-
3 t 5. in m tlJ ;0, cf. Che king, Ouest.
COUVBBllR, p. !l8li : in m tlJ Z fi. 350. J'ai traduit par II'couple d'oi-
3!1o. uu Palais Il ~ lm ,le fDai-t'ai seaux amoureux .., l'expression If ~
~ il et le Nei-lro P-J lm, deux impor- ._ "oiseaux qui volent par deux ... Selon
tantes administrations de la capitale. Cf. la tradition, les oiseaux yuan yi1l{f lI'ca-
Heou Han chou, hiographie de Tchong nards mandarins .. ne se séparent jamais
Tchang-t'ong {!fi ~ ~,k. 79, t" t oro, (cf. Kou kin tchou).
col. t t, où t'ai-ko est glosé par 141 ft.
LE NOM DU RIZ,
PAR

JULES BLOCH,
PROFESSEUR À L'ÉCOLE DES LANGUES ORIEIITALES.

"'0 ....

Les noms européens et presque tous les noms sémitiques (1) du


riz se rattachent au grec Optl~cx.. D'où venait le mot grec lui-même 1
A cette question, la réponse qui se présente d'abord est que le mot
a dtî venir avec le grain, d'Extrême-Orient, et sans doute plus
particulièrement de l'Inde, le premier pays d'ExtrAme-Orient que
les anciens ont connu, où d'ailleurs le riz pousse à l'état sauvage
et a été cultivé dès une haute antiquité (2). Or .le riz porte des noms
multiples suivant les régions, et; dans chaque région, suivant ses
variétés et ses formes; c'est chose bien connue par exemple dans
l'Inde, où un proverbe dit qu' ct il n'y a 'pas de fin à la liste des
clans de Rajpoutes ni des espèces de riz" (GRlERSON, Bihar peasant
liJe, p. 216). Il n'est donc pas surprenant que Caldwell ait réussi
à découvrir un mot d'apparence analogue à celle du mot grec,
dans le tamoul ariçi, qui désigne le riz pilé, par opposition à nel,

(l) Malgré DUGADO, Glossario IUlo- Assyriologie, XXI, p. ~o9, et plus


asiatico, l, p. 57, qui sépare le nom bas.
arabe du nom grec. (!) Il est mentionné dans l'Atharvaveda

sUr temen, nom du riz spéeial à et la TailtirïyasaJ!Ùlita. Il n'y a rien à dé·


l'Arabie centrale, la Mésopotamie et duire du fait que le I;gveda n'en parle
la Susiane, voir Low, Zeit.chrift für pas.
38 ÉTUDES ASIATIQUES.
le riz non écorcé; étymologie d'autant plus .approp~iée, suivant
son auteur que c'est le grain décortiqué qUi est article de com-
merce et de transport (Compar. gram. of the dravidian languages,
2 e éd., 1875, p. 92; 3e éd., 19 13 , p. 89)' .
L'opinion de Caldwell a été généralement suivie. Malgré l'auto-
rité de Lassen, à qui l'étymologie iranienne que nous verrons plus
bas suffisait (Altind. Alterth. l, [1863], p. 26 f) n~), malgré les doutes
exprimés par Yule et Burnell (Hobson-Jobson 2, p. 763 b), par
J. C. Lyall et par Watt (Commercial products of India, p. 825), et
malgré le silence concordant des linguistes spécialisés dans l'indo-
européen, on voit encore des historiens sérieux s'y tenir (par
exemple Barnett, Cambridge hist. of lndia, f, p. 594 n.; cf. G. Op-
pert, Semitie studies in mem. of Al. Ruth, 1897, p. 3g8; Kennedy,
J. R. A. S., 18g8, p. !J 68; Ra",linson, Intercourse between India and
the Western world, p. 14). Il n'est donc peut-être pas inutile de la
discuter en détail.
Avant d'aller plus loin, il est bon de noter que cette étymolo-
gie trouvait chez Caldwell et chez ceux qui l'ont suivi, un appui
dans le fait que d'autres noms dravidiens, voire spécifiquement ta-
mouls, de produits de l'Inde auraient passé dans le monde médi-
terranéen à une époque ancienne. Ces faits concordants semblaient
témoigner de relations· maritimes directes entre l'Inde du Sud et
l'Occident, longtemps avant la découverte des moussons par Hip-
pale, longtemps avant la réception par Auguste de l'ambassade
d'un PandiÔn, qui était sans doute un PaJ.lçlya, et l'arrivée dans le
.Coromandel ae nombreuses monnaies d'or des premiers empereurs
romains. Il n'y aurait pas à s'étonner que le nom «dravidien" du
riz ait pénétré directement en Grèce, si, pour s'exprimer comme
on l'a fait r~cemment encore; «le commerce était principalement
entre les ~aIDs des Dravidiens, encore que les Aryens y aient éga-
. lement prIs parh (G. N. Banerji, Proceed. Ist oriental conference~
Poona 19!U, f, p. cxvm).
Or, rien· ne confirme cette prééminence de l'Inde dravidienne
LE NOM DU RIZ. 39

dans l'ancien commerce maritime. En tout cas, le nombre des mots


dravidiens donnés par Caldwell comme venus en Occident se réduit
remarquablement lorsqu'on y regarde de près. Passons d'abord sur
les noms du singe et de l'éléphant, que Caldwell introduit dans la
discussion : si les noms sanskrits de ces animaux rappellent des
formes occidentales, ils n'ont rien de commun avec les noms dravi-
diens. Le bois d'aigle, sanskrit agm'u, tamoul agil, n'est pas un
produit indien (O. Schrader, Reallex,:con der indogerm. Altertums-
kunde 2, p. 39; Schoff, J. A. O. S., 1922, p. 173, 183) et doit être
également laissé en dehors de la discussion.
Le principal des mots allégués est le nom du paon, 'l:CÛ':;5, et ici
la preuve serait particulièrement forte, car pour cet oiseau émi-
nemment indien, le nom usuel dans le Nord de l'Inde est tout à
fait différent : c'est le sanskrit mayüra (attesté dès le ~gveda), qui
du reste a des correspondants en. dravidien (tamoul mayil, canara
maylu, télougo~ mali, gond mal) et peut:"être même dans le groupe
mUI}.CJ.a (savara mâra,. santali . marak'; mais ici il faut rappeler le
mÔn mrak, bahnar mra, que le P.Schmidt, à vrai dire, rapproche
de sanskrit barha cr plume ou queue d'oiseau, en particulier du
paon,,). Malheureusement, M. Sylvain Lévi a montré, d'une part,
que le nom tamoul allégué par Caldwell, tOgei, désigne en réalité
(da tratne" et ne s'applique au paon que par une extension de na-
ture poétique; et d'autre part que l'hébreu tou/,kiyyim, qui devait
servir d'intermédiaire entre le tamoul et le grec, n'a probablement
pas du tout le sens que la Vulgate lui attribue (Autour du Bâveru-
jâtaka, Annuaire de l'École des Hautes Études, 1913-191 ft, p. 12);
du reste le produit, quel qu'il soit, désigné par ce mot n'est sans
doute même pas indien (Kennedy, J. R. A. S., 1898, p. 256).
Reste le· x&.pmov deCtésias, qui serait le tamoul karuvâ cr can-
Dellier". La description que donne Ctésias. du "dpmov est, pour
emprunter les termes de Joret (Flore de l'Inde, p. 17), Cf tellement
vague qu'il est impossible de savoir de quel arbre il a voulu par-
1er,,; et le Dom soi-disant grec, tL~p6po8a., qu'il donne pour équi-
40 ÉTUDES ASIATIQUES.
valent au nom soi-disant indien (1),' ne se retrouve pas ailleurs,
alors qu'Hérodote donnait déjà "wva.[L(.cJ[Lov. Du reste l'initiale de
,,&'plno", comme de karuvii se retrouve dans une quantité de noms
d~ plantes diverses; dont certaines appartiennent st\rement à l'Ex-
trême-Orient, tandis que d'autres ont pénétré jusque dans la Médi-
terranée: tam. karumbu, cano kabbu ltcanne à sucre,,; skr. karpüra
«camphre,,; skr. karpasa, pali kappiisa ltcotonnier, bombax mala-
baricum ", cf. d'une part grec "dpm:x,'7os lt lin fin, gaze" et lt plante
vénéneuse" (Diosc.), d'autre part malais javanais soundanais kapok
lt bombax anfractuosum " (2); singhalais kurundu lt cinnamome,,; skr.·
karbura «curcuma,,; d'autres encore. Ces coïncidences posent une
question' générale et interdisent l'utilisation séparée d'une des
formes, en l'absence d'autres renseignements positifs sur rhis~oire
de cette forme. '
Qu'on étende l'enquête au Périple de la mer Erythrée, et l'on
verra que les noms indigènes de produits qui y sont notés n'ont
rien de dravidien. Ainsi [Lcx.À&'~cx.fJpov est skr. tiimalapatra, et désigne
un produit indochinois (voir Laurer, J. As., 1918, II, p. 7, 39)~
Le nom du sucre de canne, u&'''Xcx.P&, rappelle le védique çar-
kara lt gravier", et du reste M. Przyluski a montré (M. S. L.,
XXII, p. 208) que c'est probablement un mot indien, mais non
dravidien. Le poivre long est bien un produit de l'Inde du Sud en

, (1) Des noms donnés comme. indiens suppose une liste communiquée orale-
par Ctésias dans des passages semblables, ment et mal interprétée ou mal repro-
et rassembMs par M. W. RusB dans ses duite. M. Sylvain Lévi a proposé une
Grieeh. Nachriehten über Indien (p. 85, autre interprétation de Xa:ÀUa1p'Ol. éga-
note) , deux sont grecs, un iranien, trois lement fondée sur le sanskrit et, à travers
autres sanskrits. .• ou à peu près; l'un le sanskrit, sur un nom local d'Asie cen-
de ces derniers, XŒÀUa1p'OI. valant xv- trale (R. É. F. E.-O., II, p. ~5o etsuiv.).
"OX~a:ÀOI. est curieux: on attendrait Dans tout cela, nulle trace de dravidien.
çvamukha. on a un compromis entre kti- (1) M. Cabaton m'informe qu'en mi-
lamukha et u,tramukha, qui voisinent en nangkabau kapes, en amboinais kapus et
elJet dans la tradition hindoue, voir kabus, désignent la méme plante. Les
S. U", Pour l'hisloire du Riimiiya'}4 noms des deux bomba:r: 80nt donc iden-
(J. A., 1918, l, p. 76): la confusion tiques ou contaminés.
LE NOM DU RIZ. 41

même temps que de l'Insulinde : mais en face de son nom grec


Tré7repl se place skr. pippali, pali pipphali au moins aussi bien que
cano tippali, tam. tippili (à côté de pippali sans doute emprunté au
sanskrit); par son T, TréTrepl est mème en quelque sorte plus au-
thentiquement sanskrit que pippali, et plus nettement du Nord; de
mème le nom du ct paon." comporte r au Nord: skr. mayüra, etc.,
'1 au Sud: tam. mayil, etc.; le rapport est encore le même entre·
skr. aguru et tam. agil ct bois d'aigle". Enfin, quelle que soit l'ori-
gine dernière du nom du gingembre (sans doute l'Extrème-Orient,
suivant M. F. W. Thomas, J. R. A. 8.,1905, p. 169), grec ç,lyyl-
~epl> rappelle plus directement pali singivera, skr. çrilgavera, çrilfJi-
vera, que *sinji, prototype du tamoul ifiji.
Ainsi aucune analogie extérieure n'engage à chercher l'original
de opv~a. de préférence dans llnde dravidienne. Au contraire les
analogies conduisent naturellement à le chercher dans l'Inde
aryenne, qui a toujours communiqué de façon directe avec l'Iran
et par là avec le monde occidental. On prêtera donc davantage
attention à l'un des noms sanskrits du riz, à savoir vrihi, et au nom
iranien correspondant, persan birinj, etc., qui proviennent respec-
tivement de formes anciennes *vrijhi, *vrinjhi (l'afghan plur. vrïie
est ambigu). Mais ici une double question se pose. En premier lieu,
avant de vérifierie rapport de opv~a. aux noms sanskrit et iranien,
ne doit-on pas examiner celui de ces noms à tam. ariçi? Il n'est pas
impossible apriori que ce soient là différentes formes d'un nom in-
dien du riz, et que l'étymologie proposée par Caldwell doive être
acceptée au moins de façon indirecte. En second lieu, vaut-il mieux
rattacher le mot grec au mot aryen ou au mot dravidien? et si l'on
préfère le premier, comment s'explique la différence des formes,
et qu'implique-t-elle '?

Il est impossible de rejoindre skr. tJrihi et tam. ariçi. La forme


la plus ancienne des deux serait nécessairement celle qui comporte
Ull groupe de consonnes. Or, dans ce groupe, v- est l'élément le
42 ÉTUDES ASIATIQUES.
plus solide, ainsi qu'en témoigne p.ar exemple pali vihi. Si le~. deux :
consonnes se conservaient, ce seraIt normalement grâce à 1mser- :
lion d'une voyelle : el en eilet le mot sanskrit a été emprunté en '
tamoul sous la forme virïgi~, de même par exemple que skr. vratam
y est devenu viradam. Par suite, en supposant que la dernière syl-
labe des deux mots ne soit pas primitive (v'oir plus bas), les formes
à rapprocher du nom sanskrit seraient, plutôt que le mot la-'
moul, le groupe de télougou van, loulou bâr et sans doute gond
tvèinjict paddy,,; mais, à vrai dire, on est plutôt tenté de noter la
similarité frappante, pour la forme et le sens, de ces derniers mots ;
avec malais van, ban, javanais padi (sur cette famille, voir:
Brandstetter, Mata-Hari, p. 26,40; G. Ferrand, Phono comp. du
malais ••• , p. 44, 334). Enfin, en admettant même que vr- ail
abouti en tamoulà r-, la voyelle prothétique attendue serait, non
a-, mais i- : cf. iraçan' =râja, iriçi=f$i, iridi=rïti (u- quand la
voyelle qui suit est u : urübam=rüpam); voir Vinson, Man. de la
la1lffU8 tamoule, p. ~ 7.
En fait, ançi est donc indépendant de skr. vrihi. Par contre, il
n'est pas isolé en dravidien. Une étymologie tentante, mais difficile
à justifier au moyen de faits analogues, le dérive de la racine ver-
bale ari- ltcribler, filtrer" attestée en tamoul et en canara, et à
côté de laquelle il y a un substàntif an
qui d~signe en tamoul un
lt épi de riz", et dans l'usage vulgaire du tamoul et du touloù le
ltriz pilé". Il est plus important, en même temps que plus simple,
de mettre en face du tamoul ariçi le canara akki et le toda aik qui
ont le ~ême sens. Le prototype commun de ce groupe de formes
est nécessairement *arki(l),. peut-être *harki ou même *sarki : 110US
voilà loin, et de vrihi, et de op"~œ.

C'est donc du côté aryen qu'il f~ut en définitive chercher l'ori- .


gine de opTJ~a. Mais l'équivalence des noms, évidente en principe,
(1) La palatale du tamoul ne fait pas ment ·,injï ou -sine;, en regard de pali
difficulté: cf. mji Ir gingembre., ancienne- Il"i1givera, greC tln'~epls.
LE NOM DU RIZ. !t3

n'empêche pas que les formes ne divergent de façon sensible.:


d'abord par l'initiale, ensuite par l'v grec que ni le sanskrit ni l'ira-
nien ne donnent; enfin la présence en iranien d'une nasale qui
manque en grec et en sanskrit pose un problème qui mérite exa-
men.
L'initiale grecque ne fait pas vraiment difficulté, et a été cor-
rectement expliquée par Bartholomae (Grundr. der iran. Phil., l,
p. 177) comme remontant à un iranien du Nord urw- issu de wr-;
l'exemple suffirait au besoin à justifier la lecture traditionnelle de
l'Avesta qu'a contestée M. Andreas; M. H. Jacobsohn, qui adopte
les idées de M. Andreas, est obligé (Arier und Ugrofinnen, p. t 34,
il. !1) de chercher dans a-le substitut d'un ancien F-; mais si un son
ID- s'écrit aisément 0- devant voyelle, comme dans le crétois Ocx.eÛ)&

par exemple (voir Brugmann-Tlmmb, Griech. Gramm.11, p.44 ),cette


graphie se comprend mal devant r; et en fait le seul exemple hel-
lénique qu'on en apporte est l'épithète de Zeus Opa.TPIOS, qui ap-
parait dans ·trois inscriptions crétoises et qu'on traduit, faute de
mieux, par *FpnTpIOS tt Zeus des conventions".
Pour l'v intérieur de opv~a., la seule explication possible est que
dans le parler où les Grecs ont pris le mot, cet v valait ù; cette
prononciation est la marque du passage du mot par l'Asie anté-
rieure, où résidaient les «I>puyss, autrement dit Bp/yss, où, ainsi
que m'en informe M. Autran, des graphies doubles, par v et par l,
témoignent de l'existence de ü dans les diverses langues asiatiques
(cf. Thumb, Die griech. Sprache im Zeitalter des Heltenismus, p. 1 39
et suiv.), où enfin se parlaient les dialectes ioniens dans lesquels v
a pris la valeur ü très anciennement (Thumb, Handb. der gnech.
Dialekte, p. 364; cf. Brugmann-Thumb, Gn·ech. Gramm.6, p.33).
La même prononciation est sans doute à l'origine de la transcrip-
tion par v de l'initiale 1)1,'- des noms iraniens comme to1&.a701s=
Villiispa, t8a.pvns= Vidarna, ou indiens comme t8ciam7s= Vitasta,
f~cU:Tls-= Vipaç (dans t8pcu':"ms qui répond à lriivatï s'est introduit
le nom grec de l' tt eau,,); or dans l'iranien du 'Nord ·ùrrvinji,
44 ÉTUDES ASIATIQUES.
que nous avons supposé tout à l'heure, le -wi- intérieur a nor-
malement abouti à u aussi.
En ce qui concerne la nasale, on pourrait d'abord être tenté
d'en attribuer l'absence 'en grec au fait que le mot aurait été re-
cueilli directement dans l'Inde. En effet, si Ôp(V871> (quelle qu'en
soit la valeur) est attesté chez Sophocle, lfptJ~ov et lfptJ~(X, n'appa-
raissent que chez Théophraste et chez Mégasthène, donc après
l'expédition d'Alexandre. Cette hypothèse aurait l'inconvénient
grave de contredire les explications données plus haut au sujet de
1'0 initial et de l'tJ de lfptJ~(X,. Elle est de plus inadmissible en elle-
niême, car rien ne permet de supposer qu'à l'époque d'Alexandre
l'indo-aryen ait encore admis l'occlusion palatale du -Jh- de l'an-
tique *vrijhi (ou *vri1iJhi) qui a précédé skr. vrihi. Force est donc de
revenir à l'iranien, et d'expliquer la forme sans nasale du grec par une
forme à nasale. Du reste la forme à nasale est sans doute à la base
du mot sanskrit lui-même: vrihi s'explique fort bien comme une
forme vulgaire d'un *vri'Yfthi non attesté: le rapport entre les deux
est le même qu'entre pali sïha et skr. si'Yftha ltli,on l'l, qui reposent
snr l'indo-iraIlie~ *sinjha, cf. arménien inj(I).,
En grec même existe à côté de optJ~a. un mot à nasale, oplv871> :
comment expliquer la coexistence de ces formes 1 L'hypothèse d'em-
prunts faits à époques différentes est vaine, puisque la 'nasale sub-
siste encore en persan. Faut-il chercher dans Jes habitudes asia-
niques l'origine d'une nasale à volonté ou infixée ou absente 1 la
chose serait possible selon M. Autran (Tarkondemos, p. 83 etsuiv.).
Il est peut-être plus simple de remarquer que le grec ignore nor- .
malement le groupe -v~- : ce groupe perd sa nasale, comme dans
CTtJ~e,)YVlJfJ-&' CTa.):lr'~6J (Hirt, Handbuch .• . 2, p. 242; Brugmann-

(1) Le rapport de sk. godhüma~ .hlé" autre espèce. lla'agit sans doute ici de la
à iran. gandum (qui est nécessairement le contamination de gandum avec un mot
plus ancien puisque les éléments n'en
dravidien conservé dans cano godé. tam.
sont pas significatifs: il ne comporte ni kodi. toda hadj.
..vache" go- ni .. fumée" d!lüma- ) est d'une
LE NOM DU RIZ. 45

Thumb 4, p. 109) : et ceci suffit à expliquer optJ~(J,. Par contre, en


admettant que la nasale ait paru caractéristique, elle ne pouvait
se conserver qu'aux dépens de l'él~ment simant : d'où opw8-,
comme lp861 pour *Fep~61 ou 'Gf1épv(J, pour *'Gf1ep(J'v(J" etc. Pour le
dire en passant, cette explication rend également inutile l'hypo-
thèse que les deux mots seraient venus de régions différentes, le 8
étant l'indice d'une origine proprement perse, le ~, d'une origine
médique; hypothèse qui ferait en soi difficulté, puisque, sauf de
très rares exceptions explicables (8(J,peixos, âpa.n,&'vn), les mots
iraniens en grec viennent toujours du Nord (MeiHet, Bull. Soc.
Ling., n° 68, p. 60).
. Du reste l'optv8ns de Sophocle court grand risque de n'être pas
le ct riz n. Sans doute Phrynichus, au Ile siècle de notre ère, men-
tionne ct optv8(J, , qu'on appelle~néralement optJ~a. n. Mais Athé-
née, qui est presque son contemporain, en rapportant le passage
de Sophocle où il est question d'un optv8n~ a.pTO~, donne ce pain
comme ct fait ou de riz, ou de la graine d'Éthiopie qui ressemble au
sésame n (III, 1 t 0 e); après lui, Hésychius dit de oplv871s que .
ct c'est le pain chez les Éthiopiens, et aussi une graine assez sem-

blable au sésame qu'ils mangent cuite; selon d'autres c'est le riz n.


On voudrait bien savoir quel était ce grain pareil au sésame; il est
fort vraisemblable que le nom de ce grain a été étendu au riz par
abus, et en raison de la ressemblance des mots ou de l'analogie
d'emploi des grains. Lors<pe Chrysippe de Tyane signale à la fin
de son catalogue de gâteaux (cité par Athénée, XIV, 607 d) qu' ct on
fait aussi, à ce qu'on dit, des galettes de riz", le terme qu'il em-
ploie est optJ~T7/S 'm'Àa.xow.

Ainsi l'équivalence de ~ptJ~a. et du nom aryim du ct riz» est com-


plètement justifiée, au rebours de ce qui se passait pour le dravi-
dien. Plus particulièrement, c'est l'histoire de l'iranien qui permet
d'expliquer les particularités de la forme grecque. On est donc con-
duit avec M. MeiHet (Bull. Soc. Ling., n° 68, p. 59) à considérer
46 ÉTUDES ASIATIQUES.
le mot- *œrinjhi comme ancien dans l'Iran, et comme témoignant,
et par son existence et par le sens du mot grec qui en provient, de
l'ancienneté de la culture du riz dans ce pays. Non en Perse propre-
ment dite sans doute: mais la Bactriane, la Babylonie et la Su-
siane (If mentionnées par Aristobule (un compagnon d'Alexandre)
comme productrices de riz, la Parthie qu'y ajoute Tchang K'ien
(voir Laufer,Sino-irariica, p. 372), forment un domaine assez
étendu pour que la chose et Je nom aient été connus dans l'Iran
tout entier.
D'autre part, étant donné que le mot *wrinjhi n'était appelé à
désigner le ct riz" que dans certaines provinces du monde iranien,
on ne saurait s'étonner si le même mot se rencontrait ailleurs pour
dé~igner une autre plante d'usage analogue. Or, à l'époque pré-
sente, tandis que le mot persan birinj sert dans toutes les langues
caucasiques à désigner le riz, on trouve d'abord dans les parlers de
la vallée du Koïssou Andi (Daghestan occidental) andi burèina, ka-
rata beréina désignant l' ct orge" : à vrai dire, d'autres parlers de la
même vallée ont beèin, ce qui laisse à supposer que l'r des deux pre-
miers noms pourrait être secondaire (renseignements dus au Prince
N. Trouhetzk.oy), et empêche d'assimiler sftrement ce nom local de
l'orge au nom du riz. Mais des formes nettement apparentées à bi'rinj,
ainsi que m'en informe M. Autran, servent dans la plupart des
parlers caucasiques à désigner le «gruau" : andi perinj, karata pe-
rinje, agoul huronz, géorgien brié, souane briné brinz, etc. (Von Er-
ckert, Die 8pr(U;hen des kaukas. Stammes, § 1 59)' A l'époque ancienne,
le scythique a eu pour désigner le ttseigle" un mot *wrojaka, au-
quel répond le thrace ~p'~a. noté par Galien, et qui se retrouve
aujourd'hui en Europe septentrionale: en germanique (all. roggen,
angl. rye), en baltique et en slave, et jusqu'en finno-ougrien (pour -
le détail et l'historique des formes, voir H. Jacobsohn, Arier und

(l) Ra~pelo~s l'existence dn mot lemen, spécial.à l'Arabie centrale, la Mésopotamie

et la S1lSWIe; Ü n'est pas sémitique; mais Nôldeke le suppose indien sans prenves.
LE NOM DU RIZ. 47
Ugrofinnen, p. 132 et suiv.); ce nom scythe du seigle n'est-il pas
aussi notre nom du riz 1 La distance entre *wrujh"a- et *wrinjhi- est
dans l'état actuel de nos connaissances, trop considérable, malgré
la ressemblance frappante des deux noms, pour qu'on y reconnaisse
d'emblée deux formes d'un m~me mot réparties sur deux plantes
différentes; en admettant les théories de M. Autran rappelées plus
haut, tant sur l'existence de ü que sur celle d'une nasale mobile
dans les parlers asianiques, cette iâentification serait à la rigueur
possihle.
UNE
MISSION CHEZ LES MAN,
D'OCTOBRE 1901 À LA FIN DE JANVIER 1902,
PAR

LE LIEUTENANT-COLONEL BONIFACY.

Une des époques les plusagréables de ma vie est celle pendant


laquelle, échappant à la servitude militaire, je fus chargé de mis-
sion par M. Foucher, directeur de l'École française d'Extr~me­
Orient.
Je devais étudier certaines tribus mdn, habitant la province de
Tuyên-quang, dont quelques-unes avaient été administrées par
moi, alors que je commandais le secteur de Bang-chdu, com-
prenant le huy~n de 80'n Du'o'ng.
Je commençai mon étude, en octobre 190 1, par la tribu des
Man quân c~c (Man à pantalon court), qui se dénomment eux-
mêmes San tsieu nin l1J m
A (hommes yao des montagnes) et qui
sont stationnés, en dépit de leur nom, dans les plaines du canton
de HQi-H 1t fi, dont ils forment l'unique population, tandis qu'ils
n'occupent que quelques villages dans les cantons limitrophes de
Linh-xuyên il JiI et de Hfiu-vu fl~.
Cette triliu hahite aussi à l'est de ce groupement, dans les
plaines qui sont au pied des Tarn-dao ~ lA, dans les régions tou-
chant la montagne au nord du Delta, et enfin dans le premier
Territoire militaire, où, d'après les traditions, elle aurait fondé ses
BTUDES .lSU.TIQUBS. - 1. 4
50 ÉTUDES ASIATIQUES.
premiers établissements en venant de Chine. Dans ces ~égions, on
leur donne aussi le nom de Man dAt (Man terre), ce qUl les oppose
aux autres Man qui affectionnent la montagne. .
Je connaissais intimement un chef de cette tribu, chargé, comme
hang ta '1' ~, de suppléer le tri huyçn dans sa région. J'étais
assuré que cet excellent homme, lettré, parlant hien l'annamite,
me fournirait tous les moyens d'étudier les mœurs et les coutumes
de ses congénères; mon espoir ne fut pas déçu, et les renseigne-
ments qu'il me fournit me permirent, non seulement d'étudier
avec fruit les autres triLus man, mais encore d'étahlir mes mé-
thodes d'ethnographe, de pt'éciser les points où devaient se porter
mes investigations.
Le hang ta, que je considérais comme un ami, était appelé Vong
mon Tsôi Jt ~ :t administrativement, car, fait curieux, sa famille
avait remplacé, sur les registres d'impôt, une famille annamite
éteinte de ce nom,. mais son véritable nom était Tanh bac Tsing
ms (13 JD... Ces Man avaient en effet remplacé, comme colons, des
Annamites disparus, et avaient automatiquement pris leurs noms,
comme ils avaient pris leurs propriétés en deshérence, suivant la
coutume annamite..
Je m'étais logé dans l'hahitation même de Tsiog, et, pendant
trois semaines, je vécus de la vie de mon hôte, tandis qu'il répon-
dait avec uue patience inlassable à mes questions, quelque
indiscrètes qu'elles pussent lui paraitre.
Le village de Tinh-sinh ~ ~, où se trouvait sa résidence est 1

SItué dans la vallée du SÔng Bay, limitée à l'Est par les plus hautes
cimes des Tarn dao, qui s'élèvent presque à pic à 1,59 1 mètres
d'altitude et qui sont couvertes de for~ts; dans la plaine, à leur
pied, se dressent, parallèlement à elles, des roches calcaires, d'une
hauteur de 5.0 à 100 mètres, percées de cavernes, de cirques,
rong~~s, déchIquetées, tandis que sur la rive droite du Bay s'érige
le nUl BAu, aux pentes arrondies, ayant 900 mètres d'altitude.
Le Bay lui-même, d'une limpidité parfaite, est encore, dans cette
. UNE MISSION CHEZ LES MAN.· 51.

région rapprochée du Delta, une rivière de montagne; tantôl


calme, tantôt coupée de rapides, de hauts fonds, qui entravent la
navigation. Mais ces eaux bleues, ces montagnes prochaines re-
vêtues du velours sombre des for~ts, coupées par le ruban d'argent
de quelques cascades bondissantes, l'émeraude des trUJ, de la récolte
future, l'étendue jaunissante des riz mûrs, faisaient de la contrée'-
en cette charmante saison d'arrière-automne tonkinois, un spec-
tacle ravissant, animé par les travaux de la moisson. Pendant la
journée, les femmes, les jeunes filles coupaient le riz mt1r' et le
mettaient en gerbe, les garçons le transportaient, dans l'ingénieux
traîneau en bambou tressé, monté sur des patins et muni de bran-
cards en bambou, attelé d'un bume, à l'aire placée devant la mai-
son. Après le repas du soir, les gerbes étaient répandues sur l'aire,
et les bumes dociles, guidés par un jeune garçon ou une fillette
. placée au centre, tournaient inlassablement, dépiquant le grain
sous leurs larges pieds, tandis que filles et garçons nubiles, en·
troupes séparées, chantaient sur un ton lent et monotone, mais
d'une merveilleuse douceur, les vieux chants d'amour.
Dans ces cantons, grâce à l'aménagement parfait des eaux des-
cendant des montagnes, grâce à la fertilité des terres, augmentée
par rengrais d'un cheptel nombreux (mon hMe possédait 13 bumes),
le sol est toujours en travail. Dès que les riz mûrs ,ont été enlevés,
la terre est inondée à nouveau, labourée, hersée avec une grande
herse traînée par deux bumes, et on repique le riz des semis. Le
repiquage n'étant pas fait au m~me moment, les riz mt1rissent suc-
cessivement et la récolte dure pendant deux mois. Les quelque8
terres hautes et sablonneuses sont plantées le plus souvent en pa- .
tates, et les planches qui les portent sont élevées par un procédé
que je n'ai vu employer que par les Man quân c~c. Le mari, muni
d'une grosse bêche, se place à gauche et enfonce son instrument
dans la terre, la femme placée à droite tire sur une corde attachée·
au bas du manche, près du fer, et leurs efforts réunis soulèvent
une masse de terre considérable.
4.
52 ÉTUDES ASIATIQUES.

Le costume traditionnel de ces Mân est une veste et un pantalon


ne venant pas au genou pour les hommes. Ils portent les cheveux
longs, comme les Annamites, et enroulent autour de leur t~te un
large turban dont l'un des bouts flotte sur l'épaule. .
Les femmes ont une veste de dessous blanche, un caraco bleu
largement ouvert, pas de cache-sein. Leur jupe, très courte, se com-
pose de pièces d'étoffe, de 25 centimètres de largeur environ, sus-
pendues à une ceinture mais non cousues ensemble. Cette jupe ne
dépasse guère le genou et, si la pudeur était autre chose qu'une
convention, on pourrait estimer qu'elle ne la protège qu'insuffi.;.
samment, surtout lorsque le vent souffie. Comme coiffure, les
femmes font un chignon et, surtout lorsqu'elles sont mariées,
cachent soigneusement leurs cheveux sous un foulard bleu.
J'eus la curiosité de savoir comment se coiffait la bru de mon
hôte, elle voulut bien accéder à mon désir, mais, comme montrer
ses cheveux à son beau-père eût été une grave inconvenance, celui-ci
dut s'éloigner.
Les femmes travaillent beaucoup aux champs, comme les
hommes, elles ont en outre le soin du petit bétail, cochons, chèvres,
volailles. J'admirais la bru de mon hMe; levée bien avant le jour,
préparant la pâtée des cochons, troncs de bananiers sauvages cou':'
pés en fines rondelles et bouillis avec du son, cuisant le repas du
matin, puis allant à la moisson au grand jour. Cependant cette acti~
vité cessa un beau matin : mariée depuis peu, elle avait annoncé
à son mari, et celui-ci à toute la maison, que leur mariage avait
porté ses fruits. Elle fut aussitôt comblée d'attentions, ses jeunes
belles-sœurs se substituèrent à elle pour les travaux intérieurs, et
le beau-père chercha, par- un moyen que j'ai décrit ici.mème (1),
quels seraient les points de la maison où elle pourrait résider sans
dé~avantage. pour son fruit. On lui répéta toutes les précautions
queUe devait prendre . : ne pas coudre dans son ombre , car elle

(1) B.É.F.E.-O., 1907, p. 1°7-110. De cértaines croyances relalives à la grossesse:


UNE MISSION CHEZ LES MAN. 53
coudrait son enfant dans son corps, se garder de projeter cette
ombre sur le point où on fendait du bois, où on donnait des coups
de pioche: l'ombre de l'enfant, contenue dans son ombre, devant
en souffrir, etc. A partir de ce moment et jusqu'à la naissance de
l'enfant tous les habitants de la maison, la maison elle-même, de-
vaient observer certains tahous, les cendres ne pouvaient être en-
levées du foyer; la maison, ni les objets de gros mobilier ne pou-
vaient être réparés, enfin personne ne pouvait toucher ni la jupe,
ni la ceinture de la jeune femme, et son mari devait se séparer
d'elle.
Les Man quân c~c ne parlent pas un idiome man, mais un dia-
lecte chinois méridional paraissant ressembler plutôt à celui du
Fou-kien qu'à celui des deux Kouang. Ce dialecte comporte les
consonnes b, d, g, à l'encontre-du chinois (ces consonnes existent
en man); beaucoup de consonnes aspirées, rendues en chinois ro-
manisé par k', f, etc., sont changées en simples aspirations, ainsi
que la lettre f, enfin les diphtongues ai, eou, se changent en oie
Les Man ne peuvent être compris des Chinois quand ils parlent,
mais ils le sont, et peuvent l'être même des Annamites lettrés, s'ils
écrivent.
Bien qu'absorbés par les soins de la culture des terres, les Man
chassent assez souvent; voisins des forêts, ils poursuivent les cerfs
hippélaphes, axis ou les cervules, les sangliers ravageurs, soit à
l'a[l1t, soit à courre. Ils s'attaquent au tigre et à la panthère en
organisant des battues. Cependant la pêche a leurs préférences, car
elle est une fête pour toute la population. Lorsque les eaux sonf
basses, les habitants d'un village préparent les fruits enivrants qui
devront stupéfier le poisson; ils invitent les voisins, Annamites,
Tày, Man des autres tribus et, le poison jeté, le fleuve se couvre
d'embarcations légères, petits radeaux formés d'une dizaine de
bambous reliés entre eux et conduits à la perche par un garçon,
tandis qu'une jeune fille, debout contre son partenaire, enlève.
aVec un petit filet le poisson enivré qui vient flotter à la surface de
54 ÉTUDES ASIATIQUES.
l'eau. Cela demande beaucoup d'adresse, car les radeaux sont
nombreux, les bambous glissants, l'équilibre instable et le spec-
tacle est fort agréable, les mIes man, à défaut de beauté, sont gra-
CIeuses, généralement grassouillettes, aux belles formes rebondies,
et l'exiguïté de leur costume permet souvent de s'en rendre compte.
Ces p~ches sont fructueuses. Le poisson qui n'est pas consommé
frais est boucané et constitue une provision de ménage.
Bien qu'ils aient abandonné l'usage de la langue man, si eu-
phonique, si harmonie~se que les anciens Chinois appelaient ceux
qui la parlaient lès Man au langage d'oiseau, les Quân c~c ont
conservé les traditions et les cérémonies religieuses de leurs con-
génères des autres tribus. Tanh bac Tsing en fit célébrer une.
devant moi, pour m'en donner le spectacle. C'est, de la part des
Man, une grande marque de confiance, car pour eux, tout manque
de respect dans les choses sacrées est susceptible d'attirer sur la
famille et la cité les vengeances· du ciel. On déploya donc, dans
la partie centrale de la maison, celle où se trouve l'autel familial,
les images sacrées, représentant les génies: NhQc Vông 3!~,
Lâo Cun ;g :Pi (Lao tse), Li Cun ~., l'archer céleste, qui abattit
de ses flèches les onze soleils supplémentaires qui brûlaient la
terre, Pon Cu ~ 1; , le démiurge créateur du ciel et de la terre, etc.,
et bac Tsing, rev~tu de sa robe de cérémonie, leur offrit le vin
parfumé, produit du champ familial, alluma les baguettes enduites
de résine et de poudre d'écorces odorantes, brûla des lingots d'or
et d'argent timbrés au sceau des génies. Il s'assit ensuite, ayant
devant lui le livre relatant les légendes sacrées· et tenant de sa
main droite la mailloche du tambour, il commença à psalmodier
sur un rythme vif, ponctué par des battements de tambour, l'ori-
gine du monde. Puis il chanta le déluge universel, Pon Cu et sa
jeune sœur, sauvés dans une courge, leurs embrassements inces-
tueux conseillés'par la tortue noirè et le bambou tacheté, l'accou-
chement de la jeune sœur, mettant au monde une masse informe
de chair et de sang que Pon Cu divisa en 359 morceaux dont cha-
, ,
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 55
cun devint l'ancêtre d'une famille humaine. Il dit comment Pon Cu,
qui voulait obtenir un compte rond, fit d'une feuille sèchè l'ancêtre
de la famille Niçp • (feuille), dont les membres, qui ne pro-
viennent pas directement de son sang, sont querelleurs et brouillons.
Le chant était interrompu aux endroits marqués dans le texte,
par les sons rauques tirés d'une corne de buille. Les dieux prennent
plaisir à entendre rappeler leurs actions, mais il faut flatter leur
vue en même temps que leurs oreilles et pendant que le prêtre
chantait, car tout chef de famille est prêtre chez les Man, deux
jeunes garçons dansaient au rythme du chant. Vêtus d'u'ne casaque
à ramage, coiffés d'un casque en carton, armés d'épées de bois,
ils simulaient un combat singulier, dont les passes suivaient aussi
le rythme du chant. Ensuite, tenant un vase plein d'eau, ils exécu-
tèrent une nouvelle danse, pendant laquelle leurs jambes agissaient,
tandis que leurs mains, agitées d'un mouvement lent, devaient
conserver le vase en équilibre, de façon à ne pas laisser s'échapper
une seule goutte du liquide.
, Tanh bac Tsing, laudator temporis acti, comme tous les gens d'âge,
trouvait que les jeunes gens n'opéraient pas aussi bien que dans
son jeune temps et quelquefois, passant le livre, la corne et la
mailloche à un autre vieillard, il prenait l'épée ou le vase et dan-
sait avec ardeur et légèreté, bondissant et virevoltant comme une
danseuse du corps de ballet. '
Le tout se termina par un petit festin, auquel j'ajoutais quelques
bouteilles de champagne; le bouchon qui part tout seul, le vin qui
pétille, inspire à ces naïfs enfants de la montagne un sentiment
presque religieux, et les bouchons sont gardés religieusement
comme des amulettes contre la noyade.
Il est bien entendu qu'on me montra les jeux: les échecs, la
,lutte corps à corps entre jeunes gens, la cachette, les échasses, la
toupie. Je signalerai celui consistant à attacher deux couples de
jeunes gens par la ceinture, deux faisant face d'un côté" deux
de l'autre. Deux buts sont placés en face d'eux, et le couple assez
56 ÉTUDES ASIATIQUES.
fort et assez adroit pour entrainer ses partenaires et toucher le but
· est vainqueur. Un jeu analogue se joue entre filles et garçons; se
· tenant par la main, ils sont placés de côté et d'autre d'un morceau
· de bois, au-dessus duquel la première fille et le premier garçon
joignent leurs mains. Chaque rang, l'un composé de filles, l'autre
de garçons, s'efforce de faire passer l'autre rang aù-dessus du
morceau de bois, posé à terre. C'est une variante de la corde à
traction, et il faut observer que, dans ces races primitives, la
femme, habituée aux rudes travaux, est presque l'égale de l'homme
en force.
Chez les Man, les enfants sont presque toujours nus, mais
j'avais remarqué que ceux qui portaient une chemisette la rele-
·vaient toujours en m'abordant, de façon à montrer ce qu'on en-
·seigne aux petits Européens à cacher. J'en demandai la raison à'
mon hôte :« Ne voyez-vous pas, grand Seigneur, me répondit-il,
que ceux qui agissent ainsi sont des garçons, ils sont fiers de mon-
~rer qu'ils sont de petits hommes".
Mais il serait trop long d'exposer ici tout ce que j'ai vu d'inté-
ressant chez les Quân C~c. Leurs mœurs, leurs coutumes sont re-
latées d'une façon fidèle dans le rapport remis à l'École à la suite
de ma mission. Je les quittai pour aller chez leurs voisins, les Man
dê}.i bân (*- IN; grande planche).

LES BAI BAN (Du eUH tfCOUTEAU ROND").


Les Bê}.i ban ou Ta pàn, suivant que l'on emploie la pronon-
ciation annamite ou chinoise, sont, suivant leurs dires, partagés
en trois sous-tribus, les grandes cornes, les petites cornes, appelés
ainsi suivant leur coiffure, et les couteaux ronds (Du cun) , c'est de
ces derniers que.je vais parler.
On les trouve sur les montagnes voisines du Delta, tandis que
leurs congénères habitent plus au Nord; on les nomme dê}.i Mn,
Sù11g (corne, en annamite), S011 dâu (tête rouge ou tête laquée,
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 57
en annamite), sanhi (déformation de saTlf! i, habit bleu, en chi-
nois), MÔn (de mun ou mién, homme, en man).
Quant à eux, ils se nomment kim miên (hommes de la mon-
tagne, en man) et s'ils veulen t spécifier leur tribu, d<;ti ban (en .
sino-annamite) et du cun miên (hommes au couteau rond, en
m~~ .
Les Ta pàn (j'emploierai le plus souvent ce nom, mieux connu)
sont, d'après eux et de l'aveu des autres Man, les descendants du
fils aîné de Piên ming Hu ~ f!ij ~, et ce sont eux qui ont le mieux
conservé les traditions de la race, qui sont détenteurs de la fa-
meuse Charte, que nous allons résumer brièvement.-
Sous le règne de P'ing wang qi x (770 à 718 av. J.-C.), roi
de Teh'ou, Cu Hung (prononc. man, !WJ a), excitait des troubles.
Un chien dragon à· cinq couleuf'S apporta sa tête au roi qui, en
récompense, lui donna sa deuxième fille et la moitié de son
royaume. Le couple fut installé sur la montagne de la conférence
(Koei ki, HQi kê en sino-annamite, fi' fi), dans l'actuelle province
de Tche-kiang. Ils engendrèrent six fils et six filles ayant le corps
d'un homme, mais la· queue d'un chien.
Et voici ce qui est intéressant: la race de Piên ~u dut habiter
les montagnes, qu'eUe devait cultiver par le fer (pour abattre les
arbres) et par le feu (pour brûler les arbres abattus et fertiliser le
sol par les cendres). Exempte d'impÔts, de service militaire et de
toute autre charge, les descendants dul Chien Dragon devaient
garder leur autonomie, se marier entre eux et se garder d'em-
piéter sur les terres et les rizières des cent familles. Ils devaient,
dans leurs déplacements, être exempts de tout péage même pour·
le passage des fleuves. .
C'est ainsi qu'en flattant la vanité de ces montagnards, les Chi-
nois les ont chassés de l'Est à l'Ouest à mesure que les montagnes
se dénudaient. La charte conserve des traces de ces migrations et
contient des certificats de t'ou sse ± tif, constatant que les Man
appelés par e~x pour déboiser les montagnes, détruire les cerfs et
58 ÉTUDES ASIATIQUES.
les sangliers ravageurs des récqltes, s'étaient hien conduits, les
avaient protégés contre les Man insoumis, et que la montagne
étant épuisée, ils allaient chercher des forêts à détruire plus loin.
Il est entendu que nous ne pouvons encourager ce genre de culture.
Les Man l'ont bien compris et, soit dans le Nord, soit dans le-Midi,
on les a amenés, ils se sont décidés, en beaucoup d'endroits, à
occuper soit des rizières de plaine délaissées, soit, comme autour
de Thanh-thuy, près de Hà-giang, à en créer eux-mêmes, en
aménageant d'une façon parfaite, en rizières étagées, des pentes de
montagnes susceptibles d'être irriguées. C'est une tendance à en-
courager et cependant on doit se rendre compte que, en certains
endroits, où les coUines ne sont pas irrigables, où les rizières sont
occupées par des Tày, les Man doivent, pour vivre, travailler sur
défrichement et changer la forêt en champ cultivé.
Mais est-il nécessaire d'abandonner le terrain arraché à la forM,
au bout de trois ans, pour aUer faire un nouvel abattis? Non, à
condition de fumer, de travailler à la Mche, à la pioche ou à la
charrue, ainsi que le font les Meo, les Lolo, les Man eux-mêmes
dans les environs de BaO-I,!-c pour cultiver le maïs, le sorgho, l'éleu-
sine coraean, le sarrasin, les fèves, haricots, petits pois, le paddy,
et le riz de montagne lui-même, en des champs aménagés, fumés,
amendés comme en France. Il faut, pour cela, que les Man pos-
sèdent un cheptel, bœufs de préférence, et qu'ils utilisent leur fu-
mier, en dépit des prescriptions de la charte; c'est aux administra-
teurs en pays montagneux à les y amener.
Ces réflexions ne sont pas inutiles, mais revenons aux Man de
Hoa-Iüng :ft ri (la Combe fleurie), où se trouvait le hameau man
que j'avais choisi. Ce hameau, situé entre 600 et 7 00 mètres d'al·
titude, sur la pente du nui Bliu, consistait en une dizaine de mai-
sons construites sur les berges d'un ravin qui s'élargissant permet-
tait de faire quelques cultures. Ces maisons, bâties sur une pente
assez raide, étaient à demi construites sur la terre ferme, à demi
sur pilotis. -Sur la terre ferme se trouvaient les autels, sur les pi.
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 59

lotis les chambres, les salles de bain servant en m~m~ temps de


latrine. La maison que j'occupais comprenait au centre une salle
commune, aux angles de laquelle se trouvaient deux autels en
forme de crédence, servant à chacun des ménages qui occupaient
les ailes.
Voici d'ailleurs un plan de la maison.

I..a __ • .• _. _ _ • • _ •

E.

LÉGENDE.

O. Ouest, pente ascendante. 6. Pièce commune.


t·, t·Fourneaux de cuisine. 6., 1. Bains et fatriries.
c., c. Cuisines. ch., ch. Chambres.
a., a. Autels. "., ,..Réservoirs d'eau.
p., p. Poulaillers. t. e., 1. e. Terrasse et étable des porcs.
cor., cor. Corridor. d. Descente dans l'étable.
g., g.= Atres. E. Est, pente descendante.
60 ÉTUDES ASIATIQUES.
Une canalisation en bambou amène l'eau de la montagne dans
les récipients des chambres de bain; les hôtes couchent sur les pilo-
tis de la chambre commune, en face des foyers, au-dessus desquels
se trouvent, suspendues à la charpente, des tablettes où on place
enveloppés dans des feuilles, les objets et provisions susceptibles
d'être attaqués par l'humidité. Dans les cuisines, se trouvent des
fourneaux en terre battue, et le mortier en bois dans lequel on
décortique la provision de riz de la journée. Les gerbes de riz sont
engrangées hors de la maison, sur des estrades aériennes, munies
d'un petit toit et aménagées de façon à ce que les rats ne puissent
y grimper. Une certaine partie de la provision est placée sur des
poutrelles de la charpente. Celle-ci est en gros bois, toutes les
autres parties de la maison, chevrons, cloisons, parquet sur pilo-
tis, sont en bambou. Des fenêtres ou portes à tahatières donnent
sur la terrasse. Grâce à la pente, les eaux ménagères s'écoulent, et
la fumée entretenue par les foyers toujours ardents chasse les mou-
stiques. Rien ne défend les maisons et le village contre le tigre ou
les voleurs. On se contente d'entourer d'une claie en bambou un
petit jardin, dans lequel on cultive quelques légumes ou condi-
ments destinés à la consommation journalière. Les patates, ignames
et courges, dont les Man font une grande consommation, sont cul-
tivés dans les Tay (lim ou liêm en man, nu'o'Dg en annamite).
Ces hahitations sont assez confortables. Ceux qui y pénètrent se
lavent les pieds et chaque soir, après le travail, hommes et femmes
se baignent tout le corps. Les cochons, détail peu ragoûtant, sont
chargés de l'enlèvement des immondices, ils :sont à pied d'œuvre.
S'ils se rendent ainsi utiles pendant leur vie, ils infectent la mai-
son par leur odeur. Il m'est arrivé, pendant mon sommeil, de rêver
que je protégeais le lieutenant-colonel Picquart, mon ancien capi-
taine, plus tard mon ancien chef de bataillon, contre une foule
hostile qui nous pressait, nous invectivait. Mon angoisse devint si
grande que je me réveillais en sursaut, les cris de la foule étaient
ceux des cochons placés sous moi; excités pour je ne sais quelle
li,NE MISSION CHEZ LES MAN. 61

raison, ils ébranlaient de leur dos les bambous tressés sur lesquels
j'étais couché et qui seuls me séparaient d'eux.
Les Du Cun mi~n parlent la langue man, qui présente dans son
vocabulaire des rapports, trop fréquents pour être fortuits, avec
la langue tày. Cette langue, monosyllabique et variotone, est très
chantante et très douce, les aspirations ne se font presque pas sen-
tir; Le nombre des numéraux y est très grand. Ces numéraux sont
eux-mêmes des noms qui peuvent être employés isolément: ainsi
thdu signifie l\' feu", thau sieu l\' fumée", thâu thàn l\' charbon 'Il, thâu
tsai If cendre 'Il. Nom signifie l\' feuille 'Il et sert de numéral pour une
foule d'objets, nom cao l\' œuf n. On s'en sert également pour indi-
quer les nombre de 1 à 1 0 , a nom If un n '. hi nom l\' deux n, dua nom
If neuf 'Il. Ape thanh nom l\' cent plus une feuille 'il, l\' 101 n, A pe cd nom

If 106 n. Une curiosité de la numération, c'est qu'à partir de 10,

tous les noms de nombres soJ chinois : tsi~p, 10; tsi~ yit, 11;
nhi tsi~, 2 0; nhi tsifp l'/!-ll, 2 6; pê yit, 1 1 0; pê nhi, 1 2 0; tsin,
1000; a tsin thanh nom, 1001; a tsin tsi~p nom, 1010; a tsin yit,

11 00. On voit qu'après 100 et 1000, si on ajoute les chiffres


y/t, nhi, phan, phài, mm, l'/!-ll, tsat, pét, chUa, cela exprime, non
des unités simples, mais des unités de l'ordre immédiatement infé-
rieur, tandis que les nom man signifient les unités simples.
Nous pouvons noter des ressemblances avec l'annamite : mày
ct toi n (annamite) se rend par mày ou mê en man, mào' en tày.

Ces similitudes, qu'il serait trop long d'énumérer, beaucoup de


coutumes ethniques semblables, les caractères somatiques nous
semblent prouver que les habitants de la Chine méridionale et les
Indochinois de l'Est de la presqu'île ont une origine commune.
La syntaxe man diffère cependant un peu de la syntaxe anna-
mite, tày, etc.; le complément du nom est placé devant le nom qu'il
complète : dng cd pio (seigneur père maison) If la maison dti père n.
o Le qualificatif est placé, comme en français, tantôt devant, tantôt
après le nom qualifié tum dzot If gros turban n, dzot ton If petit tur-
han", suivantune règle d'usage. . 0 0
62 ÉTUDES ASIATIQUES.
Le costume des hommes est le costume :annamite un peu plus
court et généralement couleur indigo, avec un gros turban dont
les bouts nattent sur les oreilles. Celui des femmes est tout à fail
curieux: eUes ont une culotte coUante, thdy Mu, dépassant un peu
le genou et dont le bas est orné de broderies et de boules de coton;
le cache-sein, thdy lui ton, est orné de petits brandebourgs blancs
et de gros ,boutons d'argent sur la ligne médiane, l'habit, thdy lui,
est ouvert par devant et sur les côtés jusqu'à la ceinture. Le colet
l'ouverture de la poitrine sont brodés; sur la hanche, en haut de
l'ouverture du cÔté, se trouvent aussi des broderies et des boules
ou houppes de coton comme au genou; le bas de l'habit est brodé de

'
swastikas, et de canards. Sur le dos se trouvent deux. ou trois orne-

,'1i
ments qu'on pourrait prendre pour des croix, mais
qui sont (des arbres stylisés; on brode quelquefois
des oiseaux sur ce qu'on pourrait appeler le piédestal
de la croix. La coiffure est généralement un gros
turban que l'on recouvre en cérémonie d'une pièce
d'étoffe quadrangulair~ brodée et ornée de houppettes, plus petites
que celles des hanches et du genou.
Les enfants ont, suivant leur sexe, l'habit du père ou de la.
mère, mais ils ne porten't pas de pantalon jusqu'à l'âge de la pu-
berté, assez tardif.
Les .cheveux, enduits d'un mélange de cire 'et d~ graisse chez
les femmes, sont soigneusement tirés et noués en chignon. Les
hommes les portent longs et les nouent dans le turban comme les
Annamites.
Mon hôte, quan man ~ il de la tribu dans le huyçn de So'n-
dU'o'Dg, se nommait Tietlman Tién Jtl11 t( im dit Li Ba. n étah fils,
me dit-on, du roi des Mân qui acquit une certaine célébrité comme
chef d'une t~u inso.umise dans les Tam-Bao, vers 1890' n' était
lettré, ?arlatt assez bIen l'annamite, mais je (levais le plus souvent
n
recourll' aux caractères pour établir mon vocabulaire. était l'heu-
reux possesseur de ôeux ,épouses, dont la première, très grande,
UNE MISSION CHEZ LES MÂN. 63
très enjouée, mettait la gaieté dans la maison. EUe aurait désiré,
l'ethnographe doit la vérité, même crue, à ses lecteurs, vérifier sur
ma personne si les bruits répandus par les mandarins annamites
lors de la conquête, sur la conformation particulière des Euro-
péens, étaient justifiés. Ce sujet faisait l'objet de ses plaisanteries,
on me pressait de me baigner dans la maison, et j'avais toutes les
peines du monde à empêcher un petit diable de garçon de me suivre
lorsque j'allais faire mes ablutions dans l'eau fraiche du torrent. Je
me suis souvent demandé comment Li Ba, ses deux femmes et ses
trois enfants tenaient dans l'étroite chambre qu'ils occupaient.
J'avais été averti, par mon hÔte ,que la partie de l'habitation que
j'occupais, et qui renfermait les autels, devait être respectée.
Le frère de Li Ba, qui occupait la partie Sud de la maison, avait
deux jeunes filles nubiles, qui se conduisaient avec la plus grande
réserve. Il était lui-même perpétuellement obsédé par ses pratiques
religieuses. Un malheureux poulet était attaché au pied de son au-
. tel, et la nuit, après maintes prières, rriaintes prosternations~ il
lui tordait le cou pour apaiser des divinités farouches et sans cesse
irritées. Peut-être craignait-il que ma présence dans ce lieu sacré
n'offensât le génie du foyer et les mânes des ancêtres.
L'homme est foncièrement religieux, et les primitifs sont sans
cesse tourmentés par les êtres mystérieux qu'ont forgés leur imagi-
nation. La constitution d'un clergé, c.hargé de concilier les hommes
aVec ces êtres, de débarrasser le commun du peuple de cette perpé-
tuelle hantise, est un bienfait pour ces populations. On objedera
sans doute que ce clergé se sert, à son profit, de la crainte qu'in-
spirent ses dieux, cela est vrai dans une certaine mesure, mais ne
faut-il pas que le prêtre vive de l'autel? Croire, comme au
IVIlle siècle, que les prêtres ont inventé la religion pour s'en faire
un gagne-pain et asseoir leur autorité sur les masses est une naïveté
controuvée par l'ethnographie. L'étude des origines de la civilisation,
celle des peuplades primitives actuelles, montrent que les religions
se sont formées avant les prêtres, et que les clergés n'existent que
64 ÉTUDES ASIATIQUES.
lorsque la culture est assez avancée pour amener la spécialisation,
chez les plus aptes, de certaines fonctions sociales.
J'ai dit que les Du Cun, à l'époque où je les ai étudiés, culti-
vaient ave'c le couteau' et le feu, suivant les prescriptions de la
charte. Voici comment se fait cette culture : on' choisit dans la
forêt un terrain où il n'y 3. pas beaucoup de pierres, on abat les
arbres à la cognée de 20 à 30 centimètres au-dessus du sol, on
coupe les herbes et les lianes. Après quinze jours, lorsque le tout
est sec, on brtlle, en veillant à ce que le feu ne se propage pas au
reste de la forêt, car, quoi qu'on en dise, les Man, qui vivent de
la forêt, ne la détruisent pas sans nécessité. Au quatrième mois on
sème le riz dans des trous faits avec un M.ton pointu; ces trous
sont espacés d'environ 20 à 25 centimètres et on jette de 10 à
15 grains dans chaque trou. On sarcle lorsque les riz ont environ
20 centimètres de hauteur. Si l'été est pluvieux, le riz est mûr du

huitième au neuvième mois. Comme le gra~n n'est pas repiqué,


, les épis ne mûrissent pas en même temps, on ne les coupe donc
pas d'une façon uniforme comme dans les rizières irriguées; de
plus, comme ils sont beaucoup plus sujets à verser, on les coupe
un peu avant la pleine maturité, on ne dépique pas les épis, et on
met les gerbes sur les estrades dont j'ai parlé (1). Les souches des
arbres abattus se recouvrent de champignons comestibles fort usi-
tés dans la cuisine; ils sont appelés par les Man châu cop (ntfm
hu'O'ng en annamite) et châu Ha (nu}c nhi des Annamites). Les Man
les consomment frais ou séchés et en vendent aux habitants de la
plaine. La rizière de montagne est cultivée pendant trois ans,
après de nouveaux écobuages, puis elle est abandonnée et elle se
reconstitue en une trentaine d'années en forêt de haute futaie. Dans
les défrichements on sème aussi dès patates et des ignames (hdu) ,

(1) Lorsque les rây (terme lày) ou


faire disparatlre ces provisions pendant
no'o'ng (terme annamite) sont éloignés ma lulle contre les Réformistes, ponr les
des maisons, on plaee assez Souvent ces emp&her de se ravitailler.
estrades dans le champ m~me; je dos
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 65

des haricots ou doliques (t~p), des citrouilles (nhu6m), du coton


(bui), du ricin (ma puang si), du gingembre (sung) dont les Man
font le commerce, du mftrier à papier, du tabac (chum yn).
Les Man fabriquent eux-m~mes leur papier, ils s'en servent pour
écrire, mais surtout pour faire du papier-monnaie qu'ils brülent
dans leurs sacrifices; avec un poinçon, ils dessinent sur ce papier
l'empreinte d'une sapèque, ou y impriment le sceau du génie.
L'autel familial est une espèce de crédence carrée, avec étagères
sur lesquelles on place les objets servant au culte : papier-mon-
naie, poinçon pour y imprimer des sapèques (chau chay), poignard
en forme de fer de lance (kim) , terminé par une poignée en forme
de trèfle où sont enfilées des sapèques, un parallélipipède rectan-
gulaire en bois, servant à imprimer des figm'es de génie sur le pa-
pier (ma pen), et enfin un sceptre ou bâton, muni à son extrémité
d'un petit paraHélipipède, quelquefois en étain et portant chez les
Du Cun, les caractères fi 1iJJi, maitre des éléments. On compte
encore, parmi les objets sacrés le clufy lim, couteau. à papier en
forme de faucille. Les baguettes d'encens sont faites par les Man
eux-m~mes, ainsi que les images saintes avec lesquelles on décore
la pièce dans laquelle on célèbre la· grande fête, le chau iliinh. Cette
f~te est donnée tous les sept ans par les familles riches, tous les
dix ans par les pauvres. Elle commence par trois jours de jeftne,
pendant lesquels, sous la direction de lettrés, on 'récite des prières
avec d~nses, comme nous l'avons vu faire chez les Quân" CQc. On
festine ensuite et l'élément principal du festin est le cochon sacré,
que l'on garde dans ce but depuis quelques années, en vouant les
parties de son corps, lorsque besoin est, à tel ou tel génie.
La célébration de cette f~te est essentielle pour les Man, il faut
. se garder de l'emp~cher et surtout de la tr~ubler. En pleine colonne
contre les Réformistes, je n'ai pas hésité à retirer les troupes d'un
village en première ligne, pour permettre aux habitants de la célé-
brer. La f~te terminée, les habitants reconnaissants participèrent
aVec entrain. à la lutte. On ne sait pas tout le mal que nous cause,
ÉTUDES A.SI!TIQUES. - 1. 5
r
66 ÉTUDES ASIATIQUES.
chez les primitifs, l'ignorance ou le mépris de leurs coutUl;nes. De
trop nombreux voyageurs, hélas, l'ont payé de le~r vié. Je ne
saurais trop recommander de surveiller étroitement les domestiques:
ils abusent trop facilement de l'hospitalité qu'on leur donne, mettant
tous leurs méfaits sur le compte des nécessités de leur service, et ils
sont portés à tourner en ridicule, comme les gens sans éducation'
de tous les pays, les coutumes, la religion, les préjugés. qui ne
sont pas les leurs.
Les Man vénèrent les génies du panthéon chinois, en y faisant
une place pour leur ancêtre, le chien dragon Piên ming Hu, qu'ils
représentent sur leurs ,images sous la forme d'un chien noir. Le
mythe de la masse de chair, enfanté par la jeune sœur sauvée des
eaux, leur est connu, il est commun à toutes les races de la haute
région, mais pour quelques-unes, la masse de chair est remplacée
par une citrouille dont les graines, semées sur la montagne ou
dans les vallées, ont donné naissance aux habitants de ces régions.
La légende indienne de l'origine des Licchavis en reproduit à peu
près les détails.
Je n'en conclurai pas que la légende vient de l'Inde. Il me pa-
raît certain que le cerveau des primitifs, je poul'rai dire de l'homme,
étant sensiblement le même partout, il n'y a rien d'étonnant à ce
qu'il ait produit des légëndes, des contes qui se ressemblent. La
Cendrillon indochinoise 'ne copie pas, je crois, celle de l'Ouest,
et, parce qu'une princesse annamite fait retrouver sa trace en se-
mant du duvet de cygne sur son chemin, ou que l'héroïne d'un
conte man fait de même en semant des graines de sénevé, je ne
prétends pas qu'eHes soient toutes les deux cousines du petit Pou-'
cet. Les Peaux-Rouges de la Guyane, les anciens Ibères, les Miao-tse
sont-ils parents, parce que la coutume bizarre, désignée sous le
nom de couvade (1), existe ou a existé chez eux 1 Il serait téméraire'

(1) Suivant cette coutume, dont on


l'homme se met au lit et suit un certain
trouve des traces dans la haute région, régime lorsque sa femme accouche.
UNE MISSION CHEZ LEZ MAN. 67

de l'atlirmer. Je crois qu'il en est de m~me pour les ressemblances


fortuites qu'on trouve, ou qu'on forge entre vocables ap·partenant
à des langues d'ailleurs absolument différentes.
Les Man sont d'autant plus portés à sympathiser avec les Euro-
péens qu'ils les croient descendus de Pi~n hu, mais par les femmes.
L'anc~tre des Européens aurait épousé une fille de ce chien patri-
arche nommée Pi~n Pang .. ~ , remarquons que si nous remplaçons
le premier caractère par son homophone i! , l'expression signifie.
région de la frontière. Il s'ensuit que nos compatriotes qui veulent
s'en donner la peine obtiendront beaucoup d'eux. Lorsque, en
1911, j'ai été appelé au commandement du 3e TerrItoire, j'ai été
fort surpris de voir sur mon chemin, au pied de la montagne, les
Man de la région venus àma rencontre, les femmes avec leurs
habits de f~te, les musettes, lei-cornes et les tambours déchirant
l'air de leur bruit strident. Je me suis toujours demandé comment
. ils avaient pu savoir mon arrivée.
A l'autre bout du Tonkin, en 1915, alors que je visitais le
rr
. 1 Territoire comme colonel du 2 e Tonkinois, je questionnai dans
un poste un chef man de la région; le lendemain, il avait fait ran-
ger sur ma route les gens de son· village, femmes comprises, en
costume de gala. Je dois m~me avouer que souvent il n'a tenu qu'à
moi d'imiter l'anc~tre des .Européens, el d'épouser une petite-fille
de Piên Hu et beaucoup d'autres Européens n'ont pas dédaigné les
faveurs de ces parentes imprévues, ont m~me été sollicités par
elles. Je me rappelle avoir lu dans une correspondance de mis-
sionnaire qu'on ne se risquait pas à aller évangéliser les Yao indé-
pendants que l'on trouve sur la frontière du Kouang-Si et du
Kouey-Chéou, à cause des embtîches dans lesquelles pourrait som-
brer la vertu du missionnaire.
Les Du Cun, comme tous les Man, sont grands chasseurs; sous
le régime militaire, ils étaient armés comme partisans, et on les
voyait toujours le fusil à la bretelle. Ils savent d'ailleurs faire les
fusils, la poudre et les halles et je les ai entendus dire qu'ils
5.
(i8 ÉTUDES ASIATIQUES.
aimaient mieux, pour la chasse, leurs propres fusils, dont la
Brenaille , en se dispersant, permet plus facilement d'atteindre le
gibier. Les Man savent faire tout ce qui leur est nécessâire, armes,
habits, outils, etc. Ils savent fondre les pyrites pour en. extraire
du fer à la méthode catalane. Leur forge et leurs outils res-
semblent beaucoup plus à l'attirail du forBeron européen qu'à celui
des Annamites. Ils communiquent entra eux, connaissent parfai- .
te ment le nom de leurs différentes tribus, même éloignées, et
leurs caractéristiques. Mais je m'appesantirai sur leur caractère à
la 6n de cette étude.
Avant de quitter la Combe fleurie, je dois dire que j'eus l'heu-
reuse chance d'y connaitre le man Kim. Je devais le rencontrer
plus tard dans le bureau du Résident de Vinh-yên, où il rendait .
compte de ses agissements en faveur du célèbre chef de bande
le dé Tham. Il ne m'avait pas oublié depuis dix ans, et c'est grâce
à lui que je pus chasser le vieux chef de la position formidable
qu'il avait organisée sur le sommet du nuf Lang, disloquer sa
troupe et abattre sa puissance. Et ce Kim était, jusque-là, le pour-
voyeur du dé Tham, qui lui avait donné un grade de mandarinat.
Sans notre rencontre fortuite, la lutte eût été bien plus longue et
plus pénible, et nos pertes, déjà fort élevées, eussent été encore
.plus grandes. .
J'avais choisi pour m'initier aux coutumes des D!I Cun, le quân
man Ly Ba, à cause de sa position de chef, mais bien que je n'ai
pas eu à me plaindre de lui, j~ crois que ma présence gênait son
frère, l'étrangleur nocturne de poulets, qui ne parlait jamais en
ma présence, et dont l'allure sombre inquiétait toute lâ maison.
J'aurais sans doute été reçu d'une façon plus franche, plus ouverte
chez D~~g pa Vin ~ ~ lfiI, Khan dbng ~ tM (1) du village de
Cao ngol (pour KhÔl) itj ~, sur les pentes sud du Lich So'o
If! l1J, montagne gracieuse, dont le sommet semblable au sein

{Il .. Surveillant, chef de village."


• 1
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 69
d'une vierge, domine la Rivière Claire, entre Vi~t-tri ~t Tuyên-
quang. .
Cet excellent homme tenait beaucoup à me faire visiter son
village; pour m'en faciliter l'accès, il fit tracer un chemin muletier
allant du village cao lan de Phuc Kiên à sa demeure. Je me rendis
à ses désirs et montai à cheval les flancs de la montagne. A mon
arrivée dans le village, la population m'entoura, y compris les
jeunes filles avec ou sans pantalon. On me montra tout ce que
je désirais voir : la forge, les ustensiles pour préparer et teindre
l'indigo, l'appareil si curieux pour la fabrication du papier, et en
revanche, je fis admirer à tous les gravures des volumes de VORt
et de Brehm sur les mammifères, ce qui enthousiasmait les spec-
tateurs, surtout quand ils reconnaissaient les animaux qui hantent
les bois des environs.
On me montra, comme à Hoa Liing, le livre de famille : il in-
diquait le lieu de sépulture de neuf ancêtres au Kouang-si, quatre
dans les environs des Tarn Dao. Les ancêtres de Li ba avaient été
enterrés: trois dans la province du Kouang-tong, quatre au
Kouang-si, un dans la province de Hai-du'o'ng (Tonkin), cinq dans
les environs des Tarn-Dao. L'émigration du Nord-Est au Sud-Ouest,
ne s'est don~ pas faite en hloc, mais par lente infiltration.
Les Du Cun font, dans les marchés, le commerce de leurs
produits ou des sous-produits de la montagne : l'écorce à papier
(du, broussonnetia, il y en avait un verger à Hoa Liing), les cham-
pignons, le gingembre, les racines rouges dont l'écorce entre dans
la composition de la chique de bétel, le miel des abeilles sauvages
qu'ils disputent à l'ours (itrsus tibetanus), les longues feuilles ver-
nissées dont les Annamites entourent leurs gâteaux, le cd nâu,
tubercule tinctorial. Ce tubercule, employé pour donner aux vê-
tements la couleur kaki qu'aflectionnent les Annamites, peut servir,
à la rigueur de nourriture, et son nom chinois est ~ nourriture
supplémentaire de Yu (l'empereur)". On trouve encore dans la
forêt d'autres tubercules employés couramment pour la nourriture,
70 ÉTUDES ASIATIQUES.

le cu mài, etc., et enfin les sagoutiers (tao dêng et m6c dêng)


dont la moelle sucrée donne une nourriture appréciée et qui dé-
layée dans l'eau fermente et fournit une boisson alcoolique, dont
on tire parfois de reau-de-vie.
En somme, me disaient les Du Cun, nous n'avons pas à craindre
la famine, comme les habitants de la vaste plaine que nous dé-
couvrons au pied de nos montagnes. Si toutes nos récoltes manquent,
ce qui est rare, nous nous répandons dans la forêt et nous y dé-
couvrons quantité de tubercules nutritifs, nous y récoltons le thé
sauvage que nous vous avons offert et dont vous avez apprécié
l'arome; la viande boucanée de cerfs et de cervuIes, les poissons
séchés à la pêche desquels nous convient nos amis de la plaine,
nous permettent de varier notre ordinaire sans parler de nos
chèvres qui trouvent seules leur nourriture et de nos cochons que·
nous nourrissons de troncs de bananier sauvage ou de papayes.
Aussi, lorsque nos voisins souffrent de la faim, nous arrive-t-il de
leur acheter, pour une faible somme, les enfants qu'ils ne peuvent
nourrir et que non seulement nous élevons comme les nÔtl'es, mais
dont nous faisons quelquefois nos chefs (1),
Que manque-t-il à ces montagnards 1 Sauf le sel, quelques
métaux, tels que le plomb, le cuivre ou l'argent, i~s savent fa-
briquer tout ce qui leur est nécessaire. Leurs couteaux mêmes;
forgés le plus souvent avec de la ferraille achetée aux marchés, et
auxquels ils savent donner une trempe douce qui les rend durs
sans être cassants, sont appréciés et achetés par les gens de la
plaine. Ils n'ont à craindre que leur grande multiplication qui leur
interdira le genre de vie qu'ils mènent. A cultiver la rizière de
montagne par le fer et le feu, ils n'en peuvent tirer qu'une récolte
par an. II faut donc qu'ils conservent la forêt sur les pentes trop
abruptes et non irrigables et que sur les pentes douces, à proximité
(1) Le quan mm auquel avait succédé
chef des Ta pan de Chiêm Hoa, et un
Ly Ba était on Annamite acheté près de Tày chef des Lan lÏên de Lao chay, près
SOJn-tây; j'ai connu on autre Annamite de Hà-giang.
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 71
des ruisseaux, ils aménagent des rizières
. .
étagées, ou qu'ils cultivent
comme les Lolo des environs de Bab-l;,\C, suivant les méthodes
européennes, avec la charrue, ou la pioche, en fumant, en alter-
Dant les cultures, patates et ignames, manioc, maïs, éleusine,
haricots, riz de montagne. Un administrateur habile et restant assez
longtemps dans le pays, y arriverait aisément; on pourrait au
hesoin les instruire' au moyen de gens de leur race, de leur tribu .
même, ayant adopté ce mode de culture; ils ne manquent pas
dans le 3e Territoire, ni dans le deuxième. L'exemple des Man
quAn c~c, des Cao lan chez lesquels nous allons pénétrer, est
d'ailleurs sous leurs yeux. Ce sont là des vérités sur lesquelles il
faut insister.

Les Cao lan habitent toute la moyenne région du Tonkin, on


les trouve en Chine dans le Kouang-tong et le Kouang-si, ils ne
dépassent pas le Fleuve Rouge à l'Ouest. Ils parlent tous un dia-
lecte tày et on peut croire, ou bien que c'est une forme de passage
de la langue man à la langue tày,' ou bien, ce qui parait plus
acceptable, qu'ils ont abandonné leur langue primitive pour adopter
celle qui était parlée dans le milieu qu'ils habitaient, comme les.
Quân C~c. Il faut noter qu'en adoptant le tày, ils l'ont modifié en
le rendant un peu semblable au man. Ainsi pour nam «eau", ils
disent nom; phoi Cf feu", pour phay; mÔ'i «arbre", pour mdy; nhu
«herbe", pOUl' nha; thu mdu «cochon", au lieu de tu mu; thu ndu
lUatn, au lieu de tu nu; hon «homme", au lieu de cdn; heo «denh',
au lieu de keo. Le mot rU'o'n «maison", devient lan; pi «année",
pd'i; pl uner", poi. Ces quelques exemples montrent les défor-
mations qu'ils ont fait subir au tày; si on y joint un assez grand
-nombre de vocables particuliers, on se rendra compte que les Tày
ne peuvent les comprendre. Je dois ajouter que les Cao lan que .

(1) Hautes orchidées.


72 ÉTUDES ASIATIQUES.
j'ai vus en Chine, chez le P. Grandpierre, comprenaient parfai-
tement le vocabulaire pris par moi à Phuc kiên JJM i!, village du
huy~n de So'n-du'o'ng, non loin du nui Lich, où je conduis main-
tenant mes lecteurs.
Mon hÔte, chargé de me documenter, se nommait Nguyên-van-
C:m, qUl\n man des Cao lan dE' sa région; ce titre lui déplaisait,
d'ailleurs, et il aurait préféré celui de chef de canton. Remarquons
que son nom est annamite. Les Cao lan de la région, comme les
Quân c~c, ont dfi remplacer des Annamites éteints ou dispersés.
Il est à noter que certains villages annamites se trouvent dissé-
minés parmi eux, sans que la bonne harmonie cesse de régner
entre les diverses races. Les autorités élues du canton étaient prises,
lors de mes passages ultérieurs dans la région, indifféremment '
parmi les habitants de l'une ou de l'autre race.
Je dois cependant signaler que, à l'époque de la piraterie, la
plupart des Cao lan avaient fui dans la région de Bông-van près
de la Rivière Noire. Rentrés en 1893 dans les environs de Phu
Boan, ils ne revinrent occuper leurs anciens villages que plus
tard. En 1898, alors que je commandais le secteur, je vis, à ma
grande joie, reformer quantité de villages que j'ai retrouvés plus
o tard en pleine prospérité.
o Pendant la colonne contre les Réformistes , j'eus à opérer dans
le même pays. Tous les soirs, par crainte d'une attaque, les
enfants, surtout les jeunes filles, allaient se réfugier dans la forêt
et passaient la nuit sur les arbres. Il en était de même chez les Man
quân c~c, qui s'abritaient dans un cirque de rochers presqu'entiè-
rement fermé, et dont on obstruait l'entrée chaque soir.
o Une des caractéristiques des montagnards, à quelque race qu'ils
appartiennent, y compris les Annamites de la montagne, c'est qu'ils
ne veulent pas s'entourer de ces levées de terre, de ces haies de
hambou épineux qui constituent, pour les villages de la plaine del-
taïque, une protection ,si forte contre les attaques. Il m'est arrivé
de les y contraindre, en temps de trouble, mais le calme revenu,
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 73

les villages fortifiés étaient abandonnés, et les hameaux, voire


m~me les maisons isolées, se répartissaient dans la vallée, sur la
montagne, sans souci des attaques, des malfaiteurs ou des fauves.
C'est que le lien social, l'organisation de la cité est rudimentaire
parmi ces montagnards.
Les Cao lan, qu'on appelle quelquefois So'n ti ou San ti (11J :r-,
fils de la montagne), sont vêtus à peu près comme les Annamites;
ils ont souvent les vêtements plus courts, le turban plus 'gros. Au
contact des Annamites, ils abandonnent la teinture indigo pour le
cu nAu, dont la préparation et l'application sont bien plus faciles.
Les femmes résistent mieux au courant, comme partout, eUes
portent la jupe longue des femmes tày et l'habit ouvert par devant,
mais leurs cheveux sont tordus en chignon et cachés dans un
morceau d'étoffe bleue.
En grande cérémonie cependant, pour les mariages, les femmes
. endossent un habit semblable à l'habit annamite, mais l'ouverture
sur la poitrine est ornée, à droite, d'une bande où sont brodées
des étoiles, à gauche de pièces alternativement blanches et bleues,
sous les aisselles se trouvent deux pièces pareilles. L'habit comporte
un petit col marin, sur lequel on brode deux losanges. Ces broderies
rappellent les morsures faites par le chien ancêtre et les pièces
rapportées de l'aisselle, l'empreinte de ses pattes. Une pièce
blanche, posée sur la coiffure, est brodée d'étoiles, de swastikas,
de chiens ou .d'oiseaux stylisés (1).
Comme les Tày, la plupart des Annamites montagnards, les
Cao lan habitent des maisons sur pilotis. .
Lorsque c'est possible, les Cao lan cultivent la rizière de plaine
et se montrent aussi bons agriculteurs que les Annamites, mais ils
savent parfaitement cultiver la montagne suivant la méthode décrite
ci-dessus.
Les habitants d'un village reconstitué et qui, dans leurs dépla-

(1) Certains Moi du Nord portent un habit absolument semblable à celui-ci.


74 ÉTUDES ASIATIQUES.
cements, n'avaient cultivé que la montagne, me demandèrent
300 piastres, pour acheter des bumes et défricher les anciennes

rizières. Ils n'acceptèrent pas d'emprunter cette somme à la banque


d'Indochine suivant la méthode usitée. Ils firent donc des rizières
de montagne et semèrent à proximité de leurs habitations, des
vergers de papayers. On sait combien la croissance de cet arbre est
rapide, et comhien ses fruits sont abondants; les Cao lan les em-
ployaient à l'engraissement de nombreux cochons qu'ils vendaient
sur les marchés, surtout à Phu Boan; ils consacrèrent l'argent
qu'ils en retiraient à l'achat de bumes et se constituèrent à href
délai un cheptel assez important, avec lequel ils remettaient leurs
rizières en valeur. Je sus plus tard qu'à ce trafic licite, ils joignaient
celui de l'alcool de contrebande.
Les cultures, le matériel d'exploitation sont, suivant le cas, les·
m~mes que chez les Annamites ou les B<;li ban, la nourriture aussi.
Les Cao lan, comme les Quàn cQc, sont de bons cultivateurs, mais
ils ont gardé du Man la tendance à changer de pays pour peu
qu'on les inquiète. Parmi les villages reformés dans le So'n-du'o'ng
sous mon administration, un des plus prospères et des plus peuplés
émigra dans une autre province parce que, lorsque le territoire
fut passé à l'autorité Civile, celle-ci eut la prétention, malgré mes
instances, de faire recommencer aux indigènes les corvées déjà
faites.
J'ai pu suivre chez les Cao lan, la fabrication des habits: culture
du coton sur défric.hement, égrenage, filage, tissage et teinture à
l'indigo. ou au cu nâu. Cette industrie est destinée à disparaitre
devant l'abondance des cotol1nades industrielles vendues sur les
marchés; mais la culture du coton, autrefois très prospère dans le
hassin de la Rivière Claire, devrait être encouragée; les populations
agricoles doivent avoir à côté de leurs cultures vivrières, des pro-
duits destinés à l'exportation. .
Chez les Man en général, non seulement la vie sociale, mais·
même la vie familiale est organisée bien moins fortement que chez
, .

UNE MISSION CHEZ LES MAN. 75


les Annamites. Son régime est patriarcal, bien entendu, mais la
famille se réduit au mari, à la' femme et aux enfants. Il n'y a pas
de chef de lignée comme chez les Annamites, on ne conserve avec
les consanguins que des relations affectueuses. La femme jouit de
plus de liberté. Son mari ne peut la répudier que si elle y consent,
dans le cas où il y a des 'enfants, mais le mari a tout pouvoir
pour garder ces enfants. Elle-même peut demander le divorce
au chef de la tribu en cas d'inconduite grave du mari; dans
le cas où il est prononcé, les garçons suivent le père, les filles
la mère. La femme est achetée ~u gagnée par le service du futur
époux chez son futur beau-père. La femme qui n'a pas, d'enfants
doit accepter une concubine, celle qui en a peut la permettre à
son mari. Le mariage d'une veuve est permis après un an, si
elle n'a pas d'enfant; après trois ans, période légale du deuil,
si eUe en a.
Dans le cas où des jeunes gens non mariés ont des relations,
on les marie après une légère amende qui sert à un festin. S'ils
sont engagés d'autre part, le cas devient grave, les coupables sont
vendus au dehors, comme les adultères, au profit de ceux auxquels
ils étaient engagés. Chez les Cao fan, le mariage avec deux sœurs
est réprouvé, alors qu'il est encouragé chez les Annamites et les
Chinois. On voit même d'un mauvais œil le mariage entre deux
frères et deux sœurs.
Notons que, r.n dépit d'un semblant d'élection , c'est toujours
dans la même famille que sont choisis les chefs.
Comme épreuve judiciaire, le chef fait tirer à la courte paille.
Celui des deux adversaires qui a tiré la plus longue est déclaré
coupable. '
Les chants alternés entre filles et garçons de villages différents,
les danses sacrées avec lecture de légendes sur les génies ont lieu
comme chez les autres Mân. Comme chez eux, on ne chante qu'en
chinois.
Parmi ces chants d'amour, je note une strophe qui permettra au
76 ÉTUDES ASIATIQUES.
lecteur de se convaincre que l'amour inspire aux fils de la mon-
tagne les mêmes sentiments qu'aux peuples de l'Ouest:

En approchant de cette jeune fille je suis troublé comme à l'aspect d'un


En voyant son visage, je ne puis plus ouvrir la bouche; [serpent,
Sa beauM est telle qùe les hommes n'osent l'approcher.

Et moi qui suis pauvre et difforme, comment oserai-je l'aborder?


C'est une fille noble et riche, elle recherche un mari ayant des biens,
le n'ose lui proposer de me lier avec elle par mariage.

En sortant sur le chemin, j'ai vu cette belle fille semblable à une fleur,
Revenu à la maison, je ne pourrai prendre ma nourriture;
Je prendrai des sapèques et irai au marché acheter un pinceau,
Et de ma main, je lui décrirai l'état de mon âme.

Les poésies que l'on m'a montrées sont illisibles pour quicon'que
ne connaît que les caractères chinois. Beaucoup d'entre eux sont,
. en effet, employés pour leur seule valeur phonétique. Voici un
quatrain bien facile à comprendre, nous donnons la romanisation
de ces caractères dans l'idiome cao-Ian :

~ L ~ ïti .;q6 T· ;q6


Mn SU'1I{f mn min qudy li qudy
-tr tt {$ ~ ~ L
hOp
A
slin

A
Pudt

±
m

üJt
bdc su'n{f

~ ~
"
hai

Mo
nhdn nhdn SI swt PUlit ni hao
{$ ~ ~ f1k :!* ~ ;t
Pudr nt mo>i pIPi '.
11lO'& san slai.

Voyant au-dessus de moi le visage de la jeune fille qu'il est merveilleux!


Il m'arrive de penser que la statue du Buddha ne p;ut le surpasser;
Tous les hommes nobles disent que la statue du Buddha est belle
La statue du Bu~dha ne peut être comparJe aux beautés du cor~s de mon
[ amante.
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 77
Le. caractère ~ ~ queue", est employé phonétiquement pour
mo'i, en tày mi tt ne pas".
Les jeux des Cao lan, comme ceux des Tày du Tonkin, com-
prennent partout : la paume (an co'i) , elle est faite de feuilles
pressées et munie de plumes d'un côté, ce qui l'oblige à cheminer
lentement dans l'air et à retomber sur la même face. Une autre
balle (kê cJn) est munie d'une ficelle, qui permet de la lancer au
loin comme une fronde. Ces jeux se jouent entre filles et garçons et
sont très gracieux. Les enfants jouent beaucoup à la toupie (tft
Tang).
Mais le 'divertissement le. plus prisé des jeunes gens est de
chanter alternativement des couplets amoureux; leur étude pré-
sente certaines difficultés à vaincre, puisqu'ils ne sont pas écrits
dans la langue commune.
Les Cao lan ont défiguré l'histoire du chien ancêtre. Voici ce
que me raconta Nguyên-van-Càn sur l'origine de sa race:
BOn Hu (prononciation cao lan de Piên Hu) aurait engendré
deux fils et douze filles. Les fils sont pères des Chinois et des Anna-
mites. Quant aux filles, la première ne put trouver pour époux
qu'un singe à longue queue (cqng, semnopithèque), ce fut l'an-
cêtre des B<;ti ban. La seconde dut se contenter d'un chien, qui fut
le père des Cao lan. C'est pour cela que les femmes cao lan ont,
sur leur habit, les marques dont j'ai parlé. L'habit aux longues
basques des Du cun rappelle la queue du singe. Quant à l'aïeule
des Quàn c~c, comme elle était la dernière des filles, l'étoffe man:"
qua pour faire son trousseau , c'est pour cela que sa descendance
porte encore des vMements très courts.
Une des croyances les mieux établies des Cao lan est celle aux
ma gà, forme annamite de phi kha (esprit qui tue) tày. La per-
sonne qui possède le phi kha a le pouvoir d'extériorisér ses esprits
vitaux, qui pénètrent dans le corps de celui qu'elle' veut tuer et le
font périr lentement de consomption. Cette extériorisation des
esprits, ou plutÔt de l'un d'eux, ne peut se faire qu'au 1 er et
78 ÉTUDES ASIATIQUES.
au· Be mois après avoir caché une sapèque cassée', reliée par un
cheveu de la victime, sur l'autel des ancêtres ou dans le foyer (1),
11 Y a aussi des Phi kha rÔng ou ma gà rông (Rông est pour
Long dragon). Ce sont les hommes à la tête volante des auteurs
chinois. On reconnait l'homme possédé à ses narines rouges et
très dilatées; pendant la nuit, lorsque toutes les lumières sont
éteintes, le ma gà rÔng introduit ses gros orteils dans ses narines,
puis roulant comme une boule, il circule dans r espace, s'introdui-
sant par le toit dans les maisons. mangeant les excréments des
chiens et des cochons, la sanie, le pus des ulcères, le sang mens-
truel. Les femmes en couches ont surtout à redouter ses attaques,
et elles en meurent. Si les jupes de femmes sont laissées au dehors
pendant la nuit, le ma gà rÔng n'a qu'à les sucer pour aspirer le
sang des femmes auxquelles elles appartiennent. Pendant qu'il cir~
'cule, son visage prend une teinte rouge. Quand on pénètre dans
le pays hanté par ces vampires, il faut se garder d'avoir un pan-
talon blanc, car le vampire voit les entrailles au travers, ce qui
excite ses appétits dépravés. Le ma gà rÔng est d'ailleurs incon~
scient, il ignore ses expéditions nocturnes.
Les Chinois attribuent ce pouvoir aux Lao ~f. qui, au début de
la période historique, peuplaient les montagnes du Sud-Ouest de
la Chine et du Nord-Ouest du Tonkin, et dont il reste quelques
groupements dans le Nord de la province de Tuyên-quang. Us di-
sent que la tête du possédé s'envolait emportant avec elle les en-
trailles et le foie, et qu'elle se replaçait, dès l'aube, sur le corps
auquel elle appartenait. On ajoute que le ma gà rông boit, en
guise d'apéritif, l'eau de vaisselle de la maison qu'il quitte, que les
lampes de celle où il pénètre donnent une lumière bleue. On s'en

III CPt emploi du cheveu explique France vers 1868 - t 869 • enterraient
pourquoi nombre de primitifs enterrent leurs cheveux tombés. Les hommes por-
ou cachent leurs cheveux tombés. Les taient les cheveux longs et tordus en
tsiganes hongrois, logeant sous des chignon, comme les Annamites et les
tentes, qui parcouraient le Midi de la Hindous.
,
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 79
préserve en tenant les lampes allumées, en dépit de cette dernière
assertion, en entourant les ,maisons de fil blanc, ce qui est spécia-
lement recommandé pendant les nuits de noce et lors des accou-
chements. On distingue parfaitement le point mordu par le ma gà
r6ng en lavant l'endroit où on ressent une douleur avec de l'eau
chargée d'indigo; on aperçoit alors la trace des dents.
On employait, hélas, un remède radical pour se débarrasser des
ma gà et des ma ,gà r6ng. On les briilait avec leur maison et toute
leur famille, et j'ai entendu déplorer devant moi qu'il ne soit plus
possible de recourir à ce terrible moyen. La peur des vampires est
encore très grande dans la haute région, les Annamites qui y pé-
nètrent en sont hantés. Bien entendu, chaque groupe ethnique
prétend que le gl'oupe voisin recèle ces dangereux vampires. J'ai
pourtant vu, chez les Man quân tr~ng, une belle fille dont la fa-
mille était ma gà. Ne trouvant pas 'à se marier, à cause de cela,
elle fut l'amante, fort appréciée, de plusieurs Européens et habita
même Hanoï péndant quelque' temps, habillée à l'annamite.' On
supposa sans doute que ce long contact avait dii la guérir, car elle
finit par épouser un homme de sa tribu.
. J'aurais à raconter encore beaucoup de choses sur les Cao lan ,
entre autres mon intervention dans un accouchement qui me valut
chez eux une réputation, fort peu méritée, de thaumaturge, et de
plus, le titre de père adoptif de l'enfant à qui j'ai dii plus tard
acheter un hume comme cadeau de noce. Je n'ai donc choisi, dans
mes souvenirs, que ce qui m'a paru le plus curieux, et j'invite tPes
lecteurs à venir avec moi chez les Quân Tr~ng.

QulN Tn1NG ou COA KlA MUN.

QuânTr~ng et Coa kia signifie «pantalon blanc", et mun


«homme". Quân TrL1g est annamite, et cao kia mun, en dialecte
man de la tribu.
La langue man se divise en effet en deux dialectes: l'un parlé
80 ÉTUDES ASIATIQUES.
par les Ta pàn ~ grandes planches", et par les Siào pàn ~ petites
planches". C'est le premier que nous avons entendu chez les Du
Cun. Le deuxième est parlé par les Lan tién ~ teintUl'e d'indigo",
très nombreux dans le Nord du Tonkin, au Laos, dans les Kouang
et au Yunnan, et les Quân tr~ng, qui n'habitent qu'une petite
partie du Sud de la province de Tuyên-quang, et de l'Est de la
province de Phu-thQ (formée de parties des anciennes provinces
de HU'ng-hoa et de So'n-My).
Voici quelles sont les différences principales entre les deux dia-
lectes : 1 est remplacé, dans beaucoup de mots, par la gutturale
{J. Lung ~ cie}" devient {Jung,. long ~ dragon" devient ghiong. Les la-
biales et les dentales ont tendance à s'adoucir: p devient h, ph
ouJ, v,. t se change en d. Très souvent c dur, p, h, deviennent cl,
pl, hl; c dur se change aussi en s ou ç. Enfin on et un deviennent
ién et réciproquement (1); ua~ u; sia, sa. Si on joint à ces différences
dialectales un certain nombre de vocables absolument différents
dans les deux dialectes, on se rendra compte que les Quân Trllng
et les Lan Tién ne comprennent pas les Ta pàn et les Siào pàn et
réciproquement. On doit ranger parmi les Man parlant le dialecte
quâQ. tr~ng ou lao tién, les Xa phô des environs de Baô-hà, que le
commandant Lunet de Lajonquière avait cru pouvoir classer parmi
les Lolo (2).
Les Quân rrr~ng se nomment Kim mun ~ hommes de la mon-
tagne" et, comme ils rendent phonétiquement cette expression par
les;.caractères 1t r" on les a qu~lquefois appelés Man de la porte
d'or. S'ils veulent désigner leur tribu, il disent coa kia mun
~ hommes aux pantalons blancs". En chinois, ils se nomment san
ti LlJ 1- ~ fils de la montagne", ou pê coa nin É ~ A ~ hommes
au~ pantalons blancs" et assez souvent É M: pè sing ~famille
blanche".

III Ton crpetih devient tien, et mien 1 912, le chef de ces Xa phô et ai pu
.. homme" devient mun. me convaincre qu'il parlait man et non
ltl J'ai rencontré à Bào - ha , en' lolo.
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 81
J'ai pu m'assurer chez eux, comme chez les Quân CQc et les
Cao lan, qu'ils avaient ét~ sou;mis au même régime d'impôt que
les Annamites, car j'ai trou~é en leur possession des reçus datant
du règne de Gia-long (1802-1820), prouvant qu'ils étaient alors
traités comme des régnicoles, fixés et cultivant la rizière de plaine.
C'est l'état de trouble qui a régné dans la haute région de 1861 à
1896 qui les avait forcés à reprendre la vie errante. Il n'est
donc pas douteux qu'avec un peu de doigté, il sera facile de les
amener de nouveau à cultiver la rizière de plaine et à épargner
la forêt.
Je dois ajouter qu'en me parlant du passé de sa tribu, Chào
man Quay ~ ~ :St, chef du village de Y-nho'n * t:, mon hôte,
m'affirmait que les Annamites ne leur imposaient pas le service
militaire, ils ne les employaient que comme porteurs à la suite des
aTlnées. A cette occasion, il me prouva que les événements du passé
ne lui étaient pas inconnus, il me demanda si les généraux hoa
lan (hollandais, nom s'appliquant d;abord à tous les Européens
au .Tonkin), qui servaient sous Gia-long, n'étaient pas Français.
La tradition rapporte qu'un de ces généraux aurait passé dans le
pays, que sa femme indigène y aurait reçu une concession dans
laquelle on voit encore son tombeau .
. L'habitation des Quân Tr~ng, celle des Cao lan, est établie sur
pilotis. SoUs le plancher; au rez-de-chaussée, se trouvent les loges
à cochon, le poulailler, les fourneaux pour cuit'e la nourriture des
p0.rcs , les mortiers et pilons à décortiquer le paddy. Les bumes y
sont aussi logés, mais pas toujours; il arrive qu'on leur élève une
écurie dans les dépendances, comme le font les Annamites dans le
même cas. Le parquet, en bambous écrasés, de la maison sur pi-
lotis, est toujours propre. A l'entrée, un baquet dans lequel on
puise avec une moitié de noix de coco ou de courge-bouteille
emmanchée, permet de se laver les pieds. Je recommande aux
Européens, qui ne peuvent facilement se déchausser, de se faire
au moins décrotter les souliers soigneusement avant de pénétrer
ÉTUDES .lSIATIQlJES. - 1. • 6
82 ÉTUDES ASIATIQUES.
dans la maison. Cette petite atten.tion est très prisée par les mon-
tagnards, qui en savent gré à leur visiteur.
La figure ci-contre donne le schéma de toutes les maisons sur
pilotis, mais, le plus souvent, la cloison ab coupe la maison dans
sa largeur et cb n'existe pas. Les étrangers sont reçus dans la 1

pièce A et, à moins d'~tre très familiers avec les hôtes, ils ne doi-
vent! pas pénétrer en B, où se tiennent les femmes. Les foyers
sont des carrés en bois, couverts de terre, une étagère suspendue
au-dessus reçoit les vivres et objets craignant l'humidité.. Certains
objets, v~tements, sont placés sur les poutres de la charpente, les
grains encore engerbés sont sur des étagères au dehors. Les foyers
sont toujours allumés, même en été; leur fumée, qui incommode
peu, car il y a un vide entre la toiture et les cloisons, chasse les
moustiques et assainit. Par contre, ces maisons sont excessivement
froides en hiver et très chaudes en été.
Le costume des Qudn Triing est celui des Annamites; très sou-
vent la toile qu'ils emploient n'est pas teinte. Celui "des femmes est
assez curieux: le pantalon (coa) est large et blanc, le cache-sein
(ti pMn) est très grand, il est bordé de dessins géométriques, au
bas se trouvent des étoiles. L'habit (pen guy) (1) n'est pas très long,
l'ouverture des hanches, le bas des basques sont ,brodés de swasti-
kas. Une fine broderie règne sur les bras, autour des poignets et sur
la ligne médiane du dos; des deux côtés de cette dernière ligne,
on brode deux swastikas. Les cheveux sont réunis en chignon sur
le sommet de la tête, ils sont entourés d'un morceau d'étoffe bleu
foncé en costume ordinaire; pour les fêtes, ils sont pris dans une
petite toque en bois noirci à peu près semblable à celle de nos
juges; enfin en grande cérémonie, cette toque est elle-même re-
couverte d'une pièce de toile bleue finement brodée. Comme tous
les Man (saufles Quân C~c), les Qudn Triing portent des jambières
de forte toile et, détail curieux, les jeunes filles qui tiennent à

(1) Tltây lui, dans le dialecte des Tà pàn.


UNE MISSION CHEZ LES MAN. 83
avoir les mains blanches, attachent à leurs poignets des pièces de
toile qui recouvrent la main, elles se plaisent à broder finement
ces mitaines.
Parler de leur agriculture et de leur nourriture serait répéter
ce que j'ai déjà dit; je n'ajouterai qu'un mot: lors de mon séjour

,
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A Pièce de réception. F Foyers. sont les loges à cochons,


B Pièce commune. L Baquets pleins d'eau. c'est en U· qu'on lave
C Chambreltell. P Paliers et porles. la vaisselle.
D Autel. T Terrasse. Longueur d'une porte à
E Escaliers. U Étagère. Au-dessous de U· l'autre: 17 mètres.

à Y-nho'n, mes hôtes avaient décidé de tisser tous leurs habits


eux-mêmes, et ils avaient de nombreux champs de coton.
En principe, les Quân Trâng sont monogames ~ un de leurs
ancêtres, disent-ils, avait deux femmes; elles le fatiguaient tel-
lement par leurs disputes continuelles qu'il fit vœu au dieu du
foyer (cd âdm hoan) pour lui et pour ses enfants, d'observer la
monogamie. La règle souffre cependant des exceptions, mais avant
de prendre une nouvelle épouse on consulte le dieu du foyer au
6.
84 ÉTUDES ASJATIQUES.
moyen des sinh, pièces de bois en forme de haricot qui ont un
côté plat et un côté convexe. On les jette en l'air après avoir fait
une oraison, et la façon dont ils tombent donne la réponse de la
divinité. On peut du reste recommencer l'opération, et il arrive
souvent que le dieu, après plusieurs essais, se déjuge.
Le mariage est toujours précédé d'un stage que fait le futur
gendre dans la maison du beau-père. Généralement il commence
quand la fille a 16 ans, le jeune homme 20. Ce stage était autre-
fois de six ans, il est réduit à trois maintenant. Malgré cela, le
mari doit payer sa femme 1 taël 4/10 d'argent, un cochon d'au
moins 40 livres, trois paires de chapons, un peu d'alcool de riz.
Si au cours du stage le fiancé se désiste, il n'a rien à payer; si on
le renvoie, on doit l'indemniser. On peut aussi remplacer ou dimi-
nuer le slage en payant dix piastres par an.
Si au cours du stage, la jeune fille devient enceinte, le futur ne
peut plus se désister.
Je ne puis m'emp~cher de souligner et d'admirer les coutumes
suivantes: si, en dehors du mariage ou du stage, une fille devient
enceinte, son complice paye une faible amende au village. Lors de
l'accouchement, il doit, de plus, demeurer pendant deux mois
dans la famille de la jeune femme et pourvoir à sa nourriture.
Si l'enfant est du sexe mâle, il peut le réclamer quand il a trois ans
en donnant pour le racheter un cochon, un peu d'argent et de
vin. La seule punition qu'encourt la fille est de ne pouvoir pré-
tendre qu'à un stage de trois ans de la part de son futur mari..
Les enfants naturels du mari ou de la femme doivent ~tre élevés
par les deux époux, comme les enfants légitimes. Il en est ~e
m~me des adultérins. Ainsi le sort des enfants naturels est assuré,
on ne cherche pas à s'en débarrasser; tout enfant, quelle que soit
sa provenance, est considéré comme un présent du ciel et. nul ne
songe à le rendre responsable de la faute de ses parents.
Alors que je commandais le secteur de So'n-du'o'ng, j'eus le
grand plaisir de faire rendre à leur famille des enfants autrefois
UNE MISSION CHEZ LES MÂN. 85
enlevés par la bande de Lu'o'ng-tam-ky; parmi eux se trouvait une
belle jeune fille qui avait é~é distinguée par le chef Ma Mang et qui
était enceinte de ses œuvres. Je demandai ce qu'on ferait de l'en-
fant à naitre; on me répondit qu'on le rendrait à son père. Cepen-
dant, après la naissance de l'enfant, ses grands-parents deman-
dèrentà le garder, en dédommagement, me dirent-ils, du préjudice
qui leur avait été causé par l'enlèvement de leur fille. Ces gens
étaient des Tày et, chez eux, la coutume admet que, lorsque per.
sonne ne veut avouer la paternité d'un enfant, on recourt soit à
l'avortement, soit à l'infanticide. Une vieille femme, à laquelle je
tâchais de démontrer l'odieux de cette coutume, me répondait :
ttMais puisque l'enfant n'a pas de père, il ne doit pas vivre!"
Chez les Quân Tr~ng, la condition de la femme et de l'enfant
est excessivement douce. Ces derniers imitent leurs parents dans
ImJr travail, les garçons ont quelques jeux: la toupie, les échasses;
les filles ont sur leur dos le petit frère ou la petite sœur sevrée;
armées de bâtons en rapport avec leurs forces, elles imitent les
gestes des décortiqueuses de paddy. C'est qu'en eHef, ce labeur
. quotidien est considéré presque comme un sport. Pendant mon
séjour les femmes m'en donnèrent plusieurs fois le spectacle: de
leurs deux mains, elles maniaient les lourds pilons, les faisaient
tourner au-dessus de leur tête, les frappaient l'un contre l'autre
en cadence, en accompagnant cette gymnastique d'un chant joyeux.
On joue aussi, entre filles et garçons, aux jeux de paume déjà dé-
.crits. Orner les paumes munies d'une queue est un passe-temps.
Pendant un de mes voyages dans la région, uné jeune fille revêtue.
de tous ses atours, était venue à ma rencontre avec le chef; je lui
donnai quelque monnaie pour l'indemniser de sa peine, elle accepta,
mais me donna aussitôt en retour sa balle fort bien ornée. Pen-
dant un de mes séjours chez les Quân Trang, je manifestai le désir
de photographier des jeunes filles dans leurs diverses tenues; après
la pose, je leur rendis la liberté, mais elles ne me quittèrent pas,
et je gardai. près de moi, toute la journée, cette petite escouade de
86 ÉTUDES ASIATIQUES.
filles qui m'accompagna partout. Les Lan tién, cousins des Quân
Tr~ng, font de même; quand je rencontrais un de lems groupes à
Bao-l~c, les femmes, après avoir averti leur mari ou leur père,
m'accompagnaient après m'avoir offert un fruit ou quelque menu
objet. EUes me suivaient et ne me quittaient qu'à ma porte, où je
les congédiais. Ma réserve les étonnait, sans doute et, plus tard, le
père d'une de ces jeunes beautés m'offrit d'Mre son gendre. Sa
fiUe, qui s'était mise en grande tenue de mariée et m'avait montré,
un à un, tous les détails de son costume, avait renvoyé son fiancé
pour infidélité; j'étais là, fort à propos, pour le remplacer. Jerne
montrai fort flatté, mais expliquai que, rentrant en France, ce
n'était pas le moment pour moi de prendre une épouse. Le père,
qui était le chef du village, m'objecta que ce n'était pas une raison,
que je ne garderais sa fille que le temps que je voudrais. Je déclinai
cette nouvelle offre; pour avouer toute la vérité, je dois dire que la
jeune fille ne se montra pas offensée de mon refus, peut-être trou-
vait-elle qu'il y avait une différence trop sensible entre son âge el
le mien, et cependant elle n'avait pas de répugnance pour cette
union, car quelques jours avant elle m'avait spontanément abordé,
au marché, avec des gestes gracieux. Notre entretien se termina
par une accolade que je donnai, pour ma part, d'une façon aussi
paternelle que possible. Cette idylle se termina là, mais je compris
les réserves des missionnaires dont j'ai parlé et les faiblesses de
celui qui, quelque temps auparavant, avait voulu évangéliser-la
tribu et n'avait pu résister aux entreprises des jeunes filles, certai-
nement secondées par les hommes, qui n'admettent pas le célibat,
vae soli!
Pour terminer, en ce qui concerne l'éducation des enfants, je
dois ajouter qu'à la veillée, filles et garçons apprennent à lire les
livres sacrés et les chansons, toujoms en chinois, que l'on chante
en chœurs alternés. Pour les garçon,s, cette instruction est couron-
née par une cérémonie fort curieuse. Le récipiendaire, grossière·
ment travesti en oiseau, se place sur une estrade; après un moment,
· ,
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 87
il fait semblant de mourir et se laisse tomber, ses parrains l'en-
tourent, lui font prendre 1!1 position de l'enfant dans le sein de sa
mère, l'enveloppent d'un drap, puis l'en délivrent, simulent l'al-:
·laitement, l'éducation. On interroge ensuite le jeune homme et on
lui délivre un brevet qui le consacre ct soldat des Song". Cet exa-
men, qui a été précédé d'un autre sans cérémonie, lui donne le
droit de remplir le rôle de prêtre dans les sacrifices. La cérémonie
simule, est-il utile de le dire, la mort à la vie profane et la renais-
sance à la vie spirituelle de l'initié.
Cette initiation, me dit mon hilte, est non seulement postulée
par des Quân Tdng, mais encore par beaucoup d'autres Man et
aussi par des Tày; ils font alors partie de la Société des'::: if:; , trois
principes, et se doivent aide mutuelle. Tous les Quân Tr~ng riches
en font partie, on me proposa d'ailleurs de m'initier. Mais il est
~rieux de constater qu'elle a pris naissance à l'époque où les Song
furent chassés par les Mongols de Khoubilai Khan, vers la fin du
xve siècle. A cette époque, nous dit l'histoire annamite, de nom-
breux partisans des Song passèrent en Annam; on en forma même
des régiments pour combattre contre les Mongols de Togan.
Il est facile de se convaincre, en vivant chez les Quân' Tr~ng ,
que leur vie intellectuelle est très intense. Ils appliquent entre eux
un code judiciaire où les délits et les peines sont indiqués de façon
précise. Nous y relevons des supplices qui rappellent ceux de notre
moyen âge. Ainsi le commerce Incestueux du père avec sa fille ou
sa bru ou de l'oncle avec sa nièce est puni d'une amende de
16 taëls d'argent, de plus le coupable est promené nu, la cangue
au cou, dans le village et dans les environs. S'il ne veut payer, on
l'attache nu, toujours avec sa cangue, et on lui donne 12 coups
de rotin par jour.
Je suppose que le lecteur a pensé, après avoir lu ce qui pré-
cède, que les mœurs des Quân Trang ne sont pas très austères;
cependant le pantalon blanc national est le premier v~tement qu'on
inflige aux enfants. Il est retenu sur le bas-ventre par une ficelle.
88 ÉTUDES ASIATIQUES.
Comme Hérodote, je passerai sous silence une partie de ce que
j'ai vu et me contenterai de ceci: dans les danses qui se font aux
noces, on si~ule, pour l'instruction des jeunes époux, qui n'en
ont certainement pas besoin après leur stage, ce qu'on appelle par
euphémisme le devoir conjugal, avec beaucoup de réalisme. Le
tango n'arrive pas tout à fait à la virtuosité de cette danse nuptiale,
les amateurs d'inédit pourraient y aller prendre quelques leçons.
Il y a, dans les rites de la mort, quelque chose de très curieux
,que l'on ne trouve que chez les QuAn Tr~ng : après le décès, on
arrache au défunt une dent, un ongle du pied, un de la main,
on lui coupe une mèche de cheveux et on met le tout dans une pe-
tite urne de couleur blanche que l'~n entoure de papier. Un prêtre
va, avec l'urne et quelques membres de la famille, chercher un
endroit favorable pour inhumer ces restes. Quand il croit l'avoir
trouvé, il y retourne le lendemain avec deux coqs, on coupe la
gorge à l'un d'eux et on le jette en l'air, le point précis où il tombe
est celui que le défunt a choisi pour le repos de ses âmes corpo-
relles IiJl. On visite ce lieu après quelques jours, s'il est mal choisi,
l'urne qui a été enfouie à 0 m. 40 de profondeur, a reparti à la
surface; si au contraire, il est bien choisi, on tient pour certain,
sans s'en assurer, que l'urne a disparu.
Il n'y a pas très longtemps, les Quàn Tr~ng brûlaient les corps;
actuellement encore, ils n'élèvent pas de tombeau et ne tiennent
aucun compte des lieux de sépulture. Peut-être faut-il voir dans la
cérémonie bizarre que je viens de décrire, un compromis entre
l'ancienne méthode d'inhumation et la crémation, au moment où
celle-ci fut introduite.
Les QuAn Tr~ng adorent les mêmes génies que les autres Man;
il est à noter qu'ils ont personnalisé l'expression parfum et feu ~
~. Leur grande fête est celle appelée des trois générations. On
construit une maison, non sur pilotis, à trois travées; au fond se
trouvent, au centre l'autel de Parfum etfeu, à droite celui des trois
principes, à gauche celui des neuf secrétaires Jr.. M, les trois tra-
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 89
vées sont divisées en quinze régions affectées chacune à une divi-
. nité ou à un groupe de diyinités. La fMe consiste en trois jours de
jeiine, pendant lesquels seize hommes dansent au chant des
prêtres, tous sont couverts d'habits religieux et ont sur le visage
un masque, ils représentent ainsi les génies; les deux jours qui
suivent sont employés à festiner.
Il ne sera pas inutile de résumer ici l'histoire de la création du
monde et de l'homme d'après les Quân Tr~ng, on la retrouve, avec
quelques variantes, dans toutes les tribus:
BÔn Cu (P'an Kou) a séparé le ciel de la terre: quand il mou-
rut, ses os devinrent les rochers; sa chair, les terres; son sang, les
eaux, etc. La trace de ses pas devinrent les rizières de plaine.
La première humanité était contrefaite, les hommes ressem-
blaient aux animaux. A cette époque, le génie du tonnerre (11 *)
avait été mis dans une cage en fer par les généraux des trois Cieux.
BQc nhi (Fou Hi iR~) un enfant des ho'mmes, le délivra; pour le
remercier, ·Ie génie du tonnerre lui donna une graine de coLirge,
puis il remonta au ciel, déchaîna les orages, les pluies, pour noyer
ses adversaires.
Mais B~c nhi avait semé sa graine, qui en un jour donna des
fleurs et des fruits, entre autres un d'une merveilleuse grosseur.
Pour se sauver du déluge, BQc nhi entra dans ce fruit avec sa sœur
Sieu M6i (jeune sœur )J\ ~) (1). Le déluge dura sept jours et sept
nuits, tous les hommes disparurent.
Le génie du tonnerre creusa alol's la mer, où les eaux s'écou-
lèrent.
BQc nhi et Siêu M6i se promenaient sur la terre cherchant l'un
une femme, l'autre un mari pour perpétuer leur race. Ils arrivèrent
ainsi au mont Quân lân (Kouen Lun), où un grand bambou les
interrogea. Lorsqu'ils lui eurent raconté le but de leurs recherches,
le bambou répondit : «Il n'y a plus d'homme, ne craignez pas l'in-
(1) Cette jeune sœur est le ministre tr: ~p,j Nin Wa, dont la postérité a fait une
femme, sœnr de Fon Hi.
90 ÉTUDES ASIATIQUES.
ceste, mariez-vous." B~c nhi, irrité, prit son couteau et coupa le .
bambou en morceaux, disant: «Si ton conseil est bon, réunis tes
morceaux." Le bambou se reconstitua aussitôt, et c'est depuis ce
temps que son tronc est divisé en articles.
Puis ils rencontrèrent la tortue noire, qui leur donna le même
conseil. B~c nhi lui coupa la tête, brisa sa carapace, mais la tor-
tué se reconstitua eton voit, sur son dos, la cicatrice des coups de
sabre.
Cependant, B~c nhi et sa sœur se séparèrent et mirent un fleuve
entre eux. Mais les fumées de leurs feux se rejoignirent au-dessus
des eaux pour monter ensemble vers le Ciel. Ce prodige décida le
frère et la sœur à s'unir. Le sycomore (tong dây dêng) qui avait
survécu avec le bambou, célébra la cérémonie (chez les Quan Trling,
l'entremetteur remplit, vis-à-vis des mariés, le rôle dévolu aux
prêtres dans beaucoup de religions)..
Au bout de trois ans, au lieu d'avoir un enfant, la sœur accou-
cha d'une grosse citrouille. BQc nhi, irrité, il était, on le voit, d'un.
caractère difficile, coupa la citrouille en morceaux. Il jeta une par-
tie des graines dans la plaine, et elles produisirent les hommes de
la plaine, sa femme en jeta sur la montagne, et elles donnèrent
naissance aux Montagnards. BQc nhi divisa les hommes en trois cent
soixante-six familles ou clans.
Mais ces hommes se nourrissaient de feuilles et d'herbes et se
vêtissaient avec des palmes; les famiBes disparurent à l'exception
de soixante qui remplirent tous les emplois au Ciel, sur la terre et
. aux enfers.
BQc nhi pria Ban Long (T'an Nông jjil/J JI) de demander du riz
à NhQc Tây (Yu Tî :Il ~). Ban Long lui en envoya par un rat
(thâu nu) qui en rongea la plus grande partie, mais Ban Long lui
en retira un peu de la gueule, et enseigna aux hommes à le semer.
Nous avons vu, chez les Qulm C~c, que la jeune sœur mit au
monde une boule de chair. Les deux versions ont cours dans toute
la région.
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 91
On remarquera que les rôles sont attribués à des héros légen-
daires chinois et qu'elles .ont beaucoup de points communs avec
les mythes de la création dans les différentes parties du monde.

MAN SIEU pÀN (J)'. JfLi «PETITE PLANCHE").

Les Sieu pàn sont aussi appelés par les Annamites Man deo tién
(orner de sapèques), ou simplement Man tién (Man sapèques),
parce qu'ils portent, sur la nuque, sept ou neuf sapèques (eh rap-
port avec le nombre des ~mes corporelles). On les nomme aussi,
comme les B~i ban: Son dâu, tête cirée ou rouge, parce que les
femmes enduisent leur chevelure de cire d'abeille, mMée de graisse,
ou qu'elles portent une coiffure rouge. Les Sieu pàn habitent entre
la Rivière Claire,' à l'Ouest, et le SÔng Càu, à l'Est et sur la bande
rre territoire qui continue celle-là, au Nord, dans les 2 e et 3e Ter-
ritoires Militaires (1).
Ils ont conservé très purs leurs caractères physiques, et je ne
saurais mieux faire que de transcrire le portrait que j'en ai fait:
Ils paraissent être de même taille que les Annamites, bien propor-
tionnés comme eux, leurs membres sont bien faits, les attaches et
les extrémités en sont fines. Leur front est grand, bombé et un
peu fuyant, découvert, les' cheveux sont plantés sans former de
saillant sur le front. La cavité orbitaire est grande, l'arcade sour-
cilière non proéminente, les yeux un peu bridés, bien ouverts, à
prunelle brun f~mcé. La racine du nez est basse, le bout du nez
un peu relevé. La bouche est grande, bien dessinée, les lèvres peu
épaisses, on remarque quelquefois un peu de prognathisme alvéo-
laire. Le menton est court et à fossette. Les pommettes sont un peu
saillantes, le visage rond ou légèrement oblong, les oreilles
moyennes. Le visage des jeunes gens est généralement agréable.
Ce' type, très commun chez les Sieu Pan, s'oppose à un autre

(1) On en trouve quelques-uns à l'ouest du Fleuve Rouge.


92 ÉTUDES ASIATIQUES.
type à arcade sourcilière saillante, œil non bridé, visage allongé,
front droit et bas, cheveux houclés, qui est le type indonésien, il
est beaucoup plus fréquent chez les autres Man et dénote que le
groupe ethnique man ou yao a comme composantes principales
deux races dont les caractères physiques sont ceux que je viens
d'esquisser. Fait curieux, dans toutes les tribus les femmes semblent
surtout appartenir au type décrit en premier lieu.
Les Sieu Pàn parlent à peu près le même dialecte que les Ta
Pàn; la langue tày étant le plus souvent employée comme langue
commune du pays qu'ils habitent et leur séjour dans ce pays datant
de l'époque des Ming, on y retrouve un plus grand nombre de
termes tày.
Le costume des Sieu Pàn est fort gracieux; il se compose d'un
habit assez large portant sur le bas et sur les reins quelques hro-
deries blanches représentant des swastikas, des chiens stylisés; sur
la poitrine cet hahit est orné de gros boutons d'argenthémi-
sphériques; sur la nuque, suspendues à une tresse tricotée, les sept
ou neuf sapèques. Ces sapèques sont en cuivre, elles viennent gé-
néralement de Chine, et on en trouve d'assez anciennes parmi elles.
Cet habit est commun aux femmes et aux hommes, mais ceux-ci,
lorsqu'ils voyagent, prennent le plus souvent le costume tày sans
hroderie et teint à l'indigo. Les hommes portent le pantalon.
Les femmes ont un pagne descendant un peu au-dessous du ge-
nou, c'est une pièce de toile fixée sur une ceinture et qui s'attache
par derrière. L'habit cache le point d'attache. Ce pagne est orné
de zigzags et de ronds blancs, sur fond hleu, obtenus de la façon
suivante: avant de teindre la toile, on applique de la cire au moyen
de languettes ou de cylindres en bois, la teinture ne mordant pas
sur la toile recouverte de cire, on retrouve enhlanc, après le hain
et le lavage les dessins qu'on avait recouverts de cire. Cette façon
de procéder, qu'on retrouve dans certaines Bes de l'Indonésie, est
également employée chez lesMèo brodés et quelques Lolo au
Tonkin.
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 93
La coiffure des hommes est le turban, assez· gros en dépit du
nom de la tribu, dzot ton ~petit turban). Les femmes enferment
hahituellement leurs cheveux enduits de graisse et de cire, sous un
foulard, mais en cérémonie elles portent comme coiffure un petit
bâti en bois, recouvert d'étoffe rouge, qui donne un peu l'impres-
sion du nœud des Alsaciennes. Les femmes ont un cache-sein très
court, une ceinture blanche et noire tricotée et des jambières. Elles
affectionnent beaucoup les colliers, les· bracelets en argent, en
verroterie; l'ensemble du costume est coquet. Comme ceBe des
femmes mèo, la jupe fait l'effet d'un tutu de danseuse.
Si les jeunes garçons sont maladifs, s'ils tombent gravement ma-
lades, on leur passe des boucles d'oreilles et les bijoux des femmes;
ils portent, comme elles, les gros boutons. On cherche ainsi à dé-
t~rner la rage des esprits malfaisants qui se manifeste, parah-il,
beaucoup plus contre les hommes que contre les femmes. Ces dé-
mons, peu perspicaces, ne reconnaissent le sexe qu'à l'habit. La
même coutume existe, d'ailleurs, dans tous les groupes ethniques
. du Tonkin, mêmes chez les Annamites, mais on se borne à percer
l'oreille gauche et à y porter une boucle d'oreille. Cela suffit pour
donner le change aux génies. -
Et puisque nous sommes sur le chapitre des bijoux , qu'on me
permette d'ajouter que les colliers, les bracelets, les anneaux de
chevilles ne sont pas seulement des ornements, ils servent à rete-
nir dans le corps les âmes qui cherchent à le quitter. C'est pour-
quoi les colliers ou bracelets prennent parfois des proportions
gigantesques, les âmes sont ainsi mieux fixées.
J'ai connu un chef mèo, célèbre' dans les luttes contre les
pirates; devenu phtisique, il chargeait son cou de grosses chaines
d'argent, ce qui, ·hélas 1n'a pu retenir dans un corps débilité son
âme vaillante. Cette utilité des bijoux n'a pas été signalée par les
ethnographes. .
L'habitation des Sieu pàn est semblable à celle des Du cun,
bâtie SUl' un terrain à peu près plat, la partie SUl' pilotis ne com-
94 ÉTUDES ASIATIQUES.
prend que les écuries des cochons et on fait la cuisine, on coucne
sur le ,terre-plein, beaucoup plus large..
J'ai passé chez ces braves gens, dans le hameau reculé de C<1m-
khac du canton de C6-linh 15 m:, quelques journées inoubliables.
Le hameau se trouvait sur· les bords d'un petit ruisseau, dont les
eaux claires arrosaient les jardins et fournissaient l'eau à quelques
rizières de plaine; ses heureux habitants, jouissant depuis six ans
d'une paix profonde, étaient abondamment pourvus de bétail,
chevaux, bœufs d'une belle race, chèvres, cochons, oies, canards,
poules, pigeons. Le hameau s'agrandissait: pendant mon séjour,
on y construisit une maison. Tous les hommes et les femmes du
bourg y travaillaient, pendant qu'un lettré lisait les prières propres
à éloigner les génies malfaisants;' il offrait aux bons génies des
papiers placés sur un plateau devant lui; il brûlait ensuite ces
papiers. La maison achevée, le propriétaire offrit un festin à ses
ouvriers hénévoles: du riz, quelques légumes, u~ heau cochon en
firent les frais. Le riz était servi sur des feuilles de bananier, la
table n'était autre que le gazon, la viande de porc, coupée en mor-
ceaux, était frite dans une grande marmite ou plutôt hassine où
chacun puisait, avec son couteau, le morceau qui lui convenait;
du vin de riz nouveau, non distillé, arrosait le cochon, et les bons
Man se gorgeaient, en riant et en plaisantant, prenant la nourri-
ture à pleine main et non avec deshaguettes.
Chez les Sieu Pàn, comme d'ailleurs chez tous les groupes
ethniques, avant de commencer les travaux des champs, on prie
le ciel de bénir ces travaux, de ne pas s'opposer à l'ouverture de la
terre, qui est faite par un c~ef ou un prêtre. Le labourage par
l'empereur, par un haut mandarin, n'est pas, comme on le dit
souvent, un hommage au travail, un exemple donné au peuple,
mais un rite religieux.
Chez les Sieu Pàn, la divinité que l'on invoqu~ dans ce cas est
appelée : Khoi thin hung tày tsi mi~n, cette formule, chinoise et
man, s'écrit lm X ~ j1fl.1:, jlfl et on peut traduire: empereur du
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 95

ciel qui ouvre, esprit seigneur de la terre. Miên et muAm signifient


esprit, Mre transcendant en man.
Comme les autres Man, les Sieu Pàn ont des livres qui traitent
de la religion et qu'ils lisent lors des fêtes religieuses; ces livres
m'ont été montrés et j'en extrais le résumé suivant sur la création
du monde, le déluge et l'origine des Man.
Cu Hung ïfj ~ fit le ciel. Cv, signifie ~ élevé n.
Peng Hung 5f: ~ fit la terre. Peng signifie «plaine n.
P~u Hung .:flj ~ fit la main. Hiu signifie ~ main n en man:
Tua Hong it ~ fit le feu. Tua c'est le bambou.
Pién Hung • ~. fit le riz. Pidn est le plateau où l'on dispose les
mets.
Les premiers hommes étaient difformes, ils avaient la bouche
et les yeux verticaux, marchaien.t les talons en avant, ils allaient
miS, mangeaient des animaux vivants, de la terre et hahitaient les
cavernes.
Avant le déluge universel, un esprit céleste vint semer une
graine qui produisit une grande plante ayantpour fruit une énorme
citrouille.
Un homme juste, Pu-HAy {R,ft (1), entra dans la citrouille avec
sa jeune sœur. Il plut alors pendant sept jours et sept nuits, toute
la terre fut inondée et les hommes périrent.
L'union du frère et de la sœur est racontée comme nous l'avons
déjà vu, et la jeune sœur mit au monde un enfant sans bras nI
jamhes. Les deux époux hachèrent ce monstre en morceaux et les
jetèrent sur la terre, mais les morceaux de la tête ne purent rester
Sur la montagne et roulèrent dans la plaine. Lorsque tous ces
morceaux devinrent des hommes, ceux des plaines, issus de la
tête, produisirent les rois et les chefs et c'est pour cela que les
hommes de la plaine gouvernent ceux de la montagne. Pu Hdy en-
(1) li kouan-hoa; chez les autres Man, elle est
'. est à remarquer que la pronon-
clahon des caractères. chez les Ta pàn et franchement méridionale.
1es S'leu pàn, se rapproche un peu du
96 ÉTUDES ASIATIQUES.
seigna aux hommes la culture des plantes, l'élève des troupeaux
et toutes les industries nécessaires à la vie.
Voici ce qui concerne l'origine des Man: un roi avait une helle
fille qui, malgré sa beauté, ne put trouver de mari parmi les
princes; dépitée, elle se livra à un chien. Le roi, la voyant grosse,
rassembla les princes et pria celui qui était l'auteur de la grossesse
de se déclarer; la faute de la fille se découvrit alors et le roi la
chassa dans la montagne. Elle y accoucha d'un fils, puis ayant eu
de nonvelles relations avec le chien, eHe eut unc fille. Ces deux
enfants se marièrent et de cette union descendent les Man.
Je me bornerai à signaler la ressemblance des données ci-dessus
aux récits légendaires de la plupart des peuples, surtout en ce qui
concerne l'imperfection des hommes primitifs.
Les croyanèes des Man en ce qui concerne l'âme, la survie,
trahissent l'influence bouddhiste. Cependant il est fait une excep-
tion pour les âmes des enfants et des jeunes filles vierges. Après
le sacrifice d'un poulet, leurs âmes vont habiter une maison et,
sous la surveillance de VaY ê et de Va Siâ (7ë ilB 7ë U., y ê et sia
sont des caractèrcs démotiques man), c'est-à-dire du père et de la
mère fleuris, ils jouent indéfiniment sans revenir sur la terre.
Pour les autres âmes, les prières des vivants adoucissent leurs
peines et diminuent la durée de leur expiation; on reconnait
qu'elles sont soumises à la transmigration, qu'elles sont devenues
abeilles ou papillons, quand elles ne répondent plus à l'appel des
sinh.
GÉNÉRALITÉS SUR LES MAN.

Je n'ai pu, dans cet article, donner tout ce que je sais des Man,
ce serait me répéter, car outre les rapports que j'ai fournis à l'École.
à mon retour de mission, j'ai parlé des chants man, de leurs cou-
tumes dans le Bulletin. Dans la Revue indochÏ1wise, j'ai publié la
monographie des Quân CQc, des Cao Lan, des Quân Trâng, des
Lan Ti~n, des Sieu Pàn et des Tà Pàn, j'ai traduit plusieurs de
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 97

leurs chants ou légendes. J'ai décrit sommairement les Man dans


le Bulletin de la Société ri An!hropoloée de Paris et dans quelques,
autres revues, en donnant le résultat de mes mensurations. .J'ai
parlé longuement d'eux dans mon ouvrage sur l'ethnographie de
l'Indochine imprimé aux frais du Protectorat. J'ai administré des
tribus man comme commandant de secteur ou délégué du Résident
dans le huy~n de So'n-du'o'ng, dans le phu de Yèn-binh, dans le
secteur de C6c,Râu près de Hà-giang; Je les ai commandées dans
le cercle deB,ab-l:;J.c, de Hà-giang, ensuite comme commandant du
troisième Territoire militaire (Hà-giang). Je les ai utilisées comme
partisans contre les réformistes chinois en 19°8-1909, contre la
bande du d~ Tham en 1909-1910. J'ai donc été en contact per-
manent avec eux de \ 8g8 à t 91 b. Plus tard, dans mes voyages à
travers la province de Y~n-bai, de L:;J.ng-so'll, dans le premier et
dâiis le deuxième Territoire militaire, j'ai reçu d'eux le meiHeur
accueil, il me suffisait de dire quelques ~ots de feur langue, de
montrer que je connaissais leurs livres sacrés, pour avoir leur en-
tière ~onfiance. J'ai m~me eu, en t g 1 U, le regret de sévir contre
un de leurs groupes qui s'était révolté. Cette révolte fut d'ailleurs
apaisée en quelques jours (1), grâce au concours dévoué de leurs
congénères restés calmes; leurs blessés furent soignés dans notre
ambulance, et peu de temps après, je parcourais les rizières des
rebelles et logeais chez eux, ils riaient eux-mèmes de leur erreur.
On m'a reproché de n'avoir pas, dans mon Ethnographie de r Indo-
chine, décrit suffisamment le caractère des Man; je l'ai fait dans
d'autres ouvrages; dans les monographies, dans des conférences
de garnison (tirailleurs et partisans), qui ont été reproduites dans
l'Avenir du Tonkin, dans le journal l'Armée coloniale, dans la Revue
des Troupes coloniales, dans la Revue indochinoise. Ce que j'en dis ici
\

(1) La revo
'Ite n'é'
tall pas d'mg
. ée contre sion. Nob'e présence dans la haute région
les Européens, mais contre les Tày, que maintient seule la paix entre les groupes
les Man voulaient exterminer. Ds nous en ethniques,
demandaient tout bonnement la perrnis-
ÉrUDES 4SIJ.rIQIlES. _ 1. 7
98 ÉTUDES ASIATIQUES.
m~me permet de dém~ler les traits principaux de leur caractère,
je vais les résumer:
Grand amour de l'indépendance: j'ai vu des Man installés dans
de belles rizières qu'ils avaient aménagées, où leur famille vivait
depuis de longues années, fuir et tout abandonner, à la suite d'un
déni de justice, de quelques tracasseries administratives. Cette in-
dépendance s'exerce m~me vis-à-vis des chefs de leur race et rien
n'est plus instable qu'un village man. Leur déférence envers leurs
chefs est bien moins grande que chez leurs voisins Tày ou Mèo et
il semble souvent que ces chefs n'ont été institués que pour les re-
présenter auprès de l'autorité supérieure.
Cet esprit les rend impatients du joug militaire; on peut en
faire de très bons partisans qui harcèleront l'ennemi, enlèveront
ses trainards, lui tendront des emb6ches en se réservant le choix
de l'heure et des moye~s, éclaireront les colonnes à longue por-
tée, il ne faut pas les employer comme troupes régulières.
Ils répugnent absolument à se grouper en sociétés organisées
comme les communes annamites; ce sont des individualistes con-
vaincus. On ne peut compter, par exemple, leur faire entretenir
des soldats à frais communs, comme le font les Annamites; chez
eux, chaque. famille doit compter sur elle seule, c'est là un des
grands ?bstacles à leur emploi comme soldats, la solde ne per-
mettant pas de vivre et surtout d'entretenir une famille. Les soldats
qu'on prend chez eux seront donc des célibataires ou des gendres
vivant dans une famille qui pourvoira à la subsistance de la femme
et des enfants.
Cette règle peut fléchir chez les Quân C~c et les Cao Lan, mais
les premiers, alors que je les administrais, allaient toujours cher-
cher, en pays annamite, des volontaÎl'es qu'ils payaient pour faire
leur service dans les Hnh co' ou la Garde indigène.
Mais cette indépendance n'emp~che pas les Man de s'entr'aider
mutuellement, de se connaitre, non seulement dans le village, la
tribu, mais m~me dans toute la race de Pièn Hu. J'ai été souvent
UNE MISSION CHEZ I:E8 MAN. 99
étonné de voir des Quân Trâng et des Du Cun résidap.t à proxi-
mité du Delta, parler des récompenses reçues à la suite de serviceS
contre la piraterie par des Man des environs de Bao-l~c ou de Hà-
giang et réciproquement d'entendre. des Man de Bao-l~c ou de
Hà-giang me parler des Du Cun ou des Quân CQc qu'ils n'avaient
jamais vus et me décrire les particularités de leur costume. On
peut dire qu'il existe chez eux une sorte de patriotisme man, par-
ticulier à leur race, et qui n'existe pas chez les races voisines..
La présence chez eux d'écrits, de chants religieux qui fixent leur
origine, qui rappellent leurs migrations explique en quelque sorte
ces sentiments de solidarité entre Man. Je n'ai d'ailleurs jamais
entendu parler de rivalités ou de disputes entre les différentes
tribus.
Les Man ont une sorte de fierté native, ils s'estiment les égaux
d;-leurs chefs, m~me de ceux des autres races, et ceux qui les
connaissent ne doivent pas s'étonner d'~tre traités par eux avec
une sorte de familiarité qui paraH excessive à ceux qui sont habi-
tués aux formes respectueuses des Annamites et des Tày. Je ne me
suis jamais offusqué de les voir porter la main sur les pièces de
mon costume, caresser ma barbe, je n'ai pas reproché aux femmes
de me mettre des chiques de bétel dans la bouche, aux enfants de
m'entourer, de s'asseoir sur mes genoux et de m'appeler père, aux
vieillards de me parler librement de tout ce qui les intéressait.
Ces démonstrations seraient impolies de la part d'Annamites; chez
les Man, ce sont des témoignages d'affection qui sont naturels.
Les Man sont religieux, il ne faut jamais les trou~ler dans leurs
fêtes, et bien des révoltes sont venues à la suite d'ingérence de
tiers dans leurs cérémonies, d'exigences qui ne leur permettaient
pas de les célébrer. Ayant vécu longtemps chez eux, je n'ai jamais
manqué, alors que je pénétrais dans leurs habitations, de les en-
gager à me dire quelles règles je devais observer, quels étaient les
actes dont je devais m'abstenir. Je ne crois pas qu'ils soient assez
fanatiques pour massacrer~ comme les Moi, ceux qui violent leurs
100 ÉTUDES ASIATIQUES.
tabous, mais ils ne leur accorderont jamais lem confiance et trou-
veront, le cas échéant, le moyen de faire sentir leur hostilité.
Les Man bien tl'aités peuvent devenir des auxiliaires précieux
pour l'autorité. En 1903, à la suite de l'évacuation d'un poste, ils
vinrent me dire, à Hà-giang', que les Chinois avaient profité de la
circonstance pour dire aux Tày et aux N6ng que nous allions aban-
donner le pays, et qu'ils les enrôlaient dans la Société secrète des
troi's points. Le pays où ils opéraient avait été délivré, depuis cinq
ans seulement, de la domination de Hà quÔc Tuong. Je fis envoyer
un détachement dans la région. Quelque temps après, les Man me
dirent 'que l'interprète du commandant du détachement, fils du
chef de canton, élève de notre école, faisait lui-même partie de
cette société; il fut emprisonné et condamné ensuite à dix ans de
travaux forcés pour ses menées contre nous; son père lui-même
déclara qu'il était coupable.
J'ai fait allusion aux services que les Man nous rendirent contre
le dé Tham. A la suite des opérations dans le Phuc-kiên, ce chef
voulut se réfugier dans le nuf Bâu, montagne qui se trouve sur la
frontière du Delta. Il logea, avec sa troupe, dans un village man
quân cQc où il fut parfaitement reçu: que pouvaient, contre lui,
des paysans désarmés'! Mais le chef man envoya prévenir Ma van
So'n, chef des partisans de So'n-du'o'ng, Man en grande partie,
qui arrêta net le vieux chef dans une embuscade à huit heures du
soir et le força à se réfugier dans le nUl Lang, où le chef Kim,
man du cun, après l'avoir servi pendant quelque temps, me con-
duisit à son repaire où je pus le battre et disloquer sa bande ainsi
que je l'ai dit.
Les Pavillons jaunes, qui furent nos alliés dans le haut Tonkin,
étaient en grande partie des Man.
r ai parlé de révolte: les Man sont crédules à l'excès, ils se
laissent aller, quelquefois sans raison, à des sentiments de haine
contre les Tày, et le fait s'est produit assez souvent, ils se sont in-
surgés contre leurs voisins, déclarant que dorénavant ils devaient
UNE MISSION CHEZ LES MAN. 101
devenir les maitres de la plaine, comme ils l'étaient de la mon-
tagne. En 191 b.; ils proclamaient hautement qu'ils respecteraient
notre autorité, si nous' ne mettions pas d'obstacle à leur action.
Les conseils des Man restés fidèles ne purent les ramener au calme,
ils se prétendaient invulnérables et venaient narguer la troupe. Un
feu de salve, qui en blessa quelques-uns, leur prouva le contraire
et les ramena au calme. Cette exécution était nécessaire, sous peine
de voir recommencer les massacres et les pillages qui ont ensan-
glanté si souvent la région.
On va sans doute m'objecter que ces Man dont je fais l'éloge
sont, à l'occasion, des brigands et des assassins. Je n'en disconviens
pas, l'erreur la plus grande que puisse faire un administrateur,
appelé à commander des primitifs, c'est de croire que ses admi-
nistrés sont ce qu'il voudrait qu'ils soient. Il faut qu'il sache répri-
mer et punir quand il le faut, ce qui ne doit pas l'emp~cher de
reconnaHre les qualités de ceux contre lesquels il aura eu à sévir,
et de les utiliser au mieux de l'intérêt général.
Pour compléter ce tableau, j'ajouterai que les Man sont gais,
égrillards même; l'ivrognerie, assez rare ainsi que l'usage de
l'opium, n'affecte guère que les hommes âgés. Ils paraissent francs,
autant que peuvent l'être des primitifs,hardis, leur démarche est
aisée, ils sont travailleurs sans être avares, comme beaucoup de
paysans. Ils sont très hospitaliers, très complaisants, reconnaissants
pour ceux qui ont su gagner leur confiance. Ils sont épris de jus-
tice et ne comprennent pas qu'on les traite autrement qu'ils croient
devoir l'être d'après leurs coutumes et leurs écrits. Hs sont sympa-
thiques aux Européens et spécialement à ceùx qu'intéresse l'ethno-
graphie, car ils ne font aucune difficulté.à parler de leurs mœurs,
de leurs coutumes dont ils sont fiers.
Mais qu'on ne s'y méprenne pas, il n'y a pas plus de Man ab-
strait qu'il n'y a d'homme abstrait. Si le portrait que je trace est vrai
dans beaucoup de cas', il ne comporte pas moins de nombreuses
exceptions. Les Man que je trouve les plus Man, si je puis m'expri-
102 ÉTUDES ASIATIQUES.
mer ainsi, sont les Ta Pàn et les Lan Tién, les Sieu Pàn sont plus
doux, plus soumis, les Quân Trâng plus gais, les Cao Lan plus ob-
séquieux et plus fourbes, les Quân CQc plus travailleurs, plus aptes
à se grouper, à fournir des métayers. Et, dans chacune des tribus,
chaque homme a son caractère particulier: les feuilles d'un m~me
arbre ne sont jamais exactement semblables, les hommes pour-
raient-ils ntre ~ ce qui est vrai au physique est vrai au moral.
J'ai employé le mot tribu pour indiquer les divers groupements
man, c'est à défaut d'un autre terme. Une tribu est groupée sous
les ordres d'un chef, il n'en est pas de m~me des différentes sortes
de Man: Ta Pàn, Sieu Pàn, Lan Tiên, Quân Trâng, Cao Lan et
Quân CQc sont disséminés sur de vastes espaces, dans la Chine
méridionale, le Tonkin, le Laos; on les a groupés de façon à faci-
liter leur administration, le plus souvent sans tenir compte du
groupe auquel ils appartiennent. Depuis longtemps ils ne jouissent
pas, s'ils en ont jamais joui, de l'indépendance qui leur aurait
permis de former, motu proprio, des groupements autonomes, de
s'organiser en corps de nation. Les pays qu'ils habitent le sont par
d'autres groupes ethniques et ils sont sou"mis comme eux à des auto-
rités administratives qui sont rarement de leur race. C'est un spec-
tacle curieux de voir, dans les montagnes du Tonkin, cette macé-
doine de groupes ethniques si différents, ne communiquant entre
eux que dans une langue étrangère commune. Cela complique la
tlicbe de l'administrateur, mais cela facilite notre domination, car
il est bien difficile à une population aussi composite de se concerter
contre notre autorité, qui peut suivre la devise: divide et impera,
mais qui doit tendre plutôt à les faire vivre en [paix, à tenir la ba-
lance égale pour tous.
À PROPOS
D'UNE

LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE,


PAR

ANTOINE CABATO N,
l'ROFESSEUR À L'ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES ET À L'ÉCOLE COLONIALE.

L'attention des érudits a été de honne heure attirée surce fait


que depuis longtemps, et, semhle-t-il, partout, en des circonstances
déterminées, des groupes d'hommes emploient dans leurs rapports
"des modes de s'exprimer particuliers, soit pour se différencier.
soit pour s'isoler ou se défendre, tantôt dans un but pratique,
tantôt dans un hut religieux.
Les termes de métier, les argots - ceux-ci le plus souvent de
construction artificielle, ~ ou m~me le sabir des ports, nous ont
ainsi vâlu des mémoires, au début, parfois plus ingénieux qu'exacts,
puis, avec- les progrès de la linguistique, d'une grande valeur
scientifique. Les recherches, entre autres, de Francisque Michel,
de Marcel Schwob, de Georges Guieysse, d'Alfred Niceforo, de Sai-
néan sur les argots, pour ne citer que celles écrites en fra~çais,
sont bien connues.
Il n'y a pas davantage lieu de s'occuper du caractère spécial de
la langue juridique, médicale, liturgique. On notera en passant,
que, dans tous les temps, on a fait et on continue à faire usage de
périphrases et de métaphores consacrées que chacun comprend
104 ÉTUDES ASIATIQUES.
pour parler de certains sujets pénibles : mort, maladie, etc. Il y a
là comme une peur de la contagion, ou de faire apparaitre ce que
l'on redoute, ou bien de voir cesser l'état de bien-être dans lequel
on se trouve soi-même.
D'autre part les ethnographes et les linguistes, en compulsant la
masse de documents rassemblés par les missionnaires, les explo-
rateu~s, les fonctionnaires coloniaux, sur les mœurs, les coutumes,
religions et vocabulaires des peuples exotiques en ont dégagé, en
p:lrticulier à propos des peuples demi-civilisés, un ensemble de faits
magiques et religieux contrôlant toute la vie' de ces peuples. Le
principal de ces faits magiques est le tabou (1), système de défenses,
d'interdictions rituelles, né de la crainte ou du respect, peut-être
des deux à la fois, qui assel'vit ceux qui y sont soumis à toutes sortes
d'abstentions et s'étend aussi bien aux objets et aux mots qu'aux
personnes.
~ Chez les demi-civilisés, dit Arnold van Gennep, le domaine du
sacré est beaucoup plus vaste que chez nous, au point qu'il n'est
guère d'activité sociale qui ne participe à un moment ou à un autre
du rite magico-religieux (2)• ." Or ~ sacré." signifie doué de puissance
surnaturelle, donc capable de contagion redoutable et fatale. D'où
nécessité de se garer de tout ce qui participe à une telle puissance,
de le mettre à part, de le considérer comme tabou, nécessité
encore d'employer des formes spéciales pour en parler ou lui
parler, car le mot est quelque chose de matériel et ~ nommer un
objet, c'est le toucher." (5). .

Les tabous linguistiques et les langages spéciaux ou mystiques

• (IlOu encore : kapali, klUlipalli, ke- théorie des langues spéciales dans Religions,
mali, pali. pamali, pemali, porik; pan- mœur, et légende" ~. série (1909).
tang, posan, poso, pOto, poton; leo, lil, p. ~94.
mamoni, mamoni; robu, bobo,; ,aali, NIeEl'ofto (Alfredo), Le génie de
(3)

sasi, etc. , en Indonésie; tembung, ,irikan, l'argot. Essai lur les laTllfage, spéciau:e,
à Java; My, deng, khalam, tabung, en les argots et les parler' mUfliques (Paris,
Indochine; fady, à Madagascar. Mercure de France, 1912, in-lB,
(1) VAI'I GENNEP (Arnold), Essai d'une 277 pages).
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 105

qui leur sont généralement connexes(l), ont suggéré à Antoine Meil-


let (2) et à Van Gennep (3) d'intéressantes hypothèses sur leur ori-
gine, leur évolution qui les différencie nettement de la langue
sacrée ou liturgique, leur caractère fragmentaire qui les réduit
souvent à quelques mots, parfois archaïques, parfois forgés artifi-
ciellement et usités de façon très temporail'e. On les emploie pour
parler à un dieu, à un roi, à un chef, à tout ce qui est redoutable,
soit parce que sacré, soit parce qu'impur, soit dans l'exercice d'ull
métier qui présente un caractère sacré, culture ou recherche de
certaines plantes et substances : riz, camphre, bois d'aigle, mé-
taux et, par extension, à la chasse et à la pêche chez certaines peu-
plades de l'Indonésie. En somme, ces langues sont un ensemble
de précautions verbales à l'endroit d'êtres ou de choses révérés,
redoutés ou convoités et contre lesquels on se protège. Leurs pro-
cédés de formation sont les procédés ordinaires des argots: recours
à la périphrase, à la métaphore, aux emprunts étrangers, aux
archaïsmes, aux transpositions de lettres, de syllabes, etc.
Les locutions assèz connues que les Malais, les Birmans, les Sia-
mois, les Cambodgiens emploient pour parler à leurs rois ou d'eux
sont de bons modèles de langues révér~ntienes. Au Cambodge,
quand on parle du roi ou de la famille royale, on emploie tou-
jours des termes empruntés au sanskrit, au pali, au· vieux khmèr
ou à d'anciens dialectes voisins du cambodgien. Tous les mots dési-
(1) Sur les langues spéciales, voir: linguistiques avec de nombreux renvois
LAseu (Richard), Ueber Sondernsprachen aux données ayant trait à l'Indonésie, et
und ihre Entstehung, dans Mitteil. d. An- une ample bibliographie du sujet: De
thropol. Gesellsch. in Wien, 1. XXXVII Oudgermaansche dicktertaal in haar ethno-
(19 0 7)' - Taboosand otherspecialforms logisch verband .•• door Alberta Johanna
ofspeech, dans SKEAT (W. W.) et RUGDEN PORTENGEN, ... (Leide, 1 915, in·Bo,
(C. O.), Pagan races of the Malay Penin- VIlHlOB pages ).
sula (Londres, 19 06 ), t. II, p. 414 et (2) ~1EIL L ET (Antoine), Quelques hypo-

suiv. - ,CUÉON (A.), L'argot annamite, thèses sur les interdictions de vocabulaire
dans B.E.F.E.-O., 1. V (1905), p.47 dans les langues indo-européennes (Paris,
et suiv. - On trouvera dans la thèse 1906, t3 pages).
ci-après une étude détaillée ùes tabous (S) VAN GENNEP, op. laud.
106 ÉTUDES ASIATIQUES.
gnant une partie quelconque du corps du roi, les objets dont il se
sert, les actes qu'il accomplit, ses maladies, sa parenté doivent~tre
précédés du mot prd~ «saint, vénérable". Tandis qu'en khmèr, la
t~te se dit kbàl, dans le langage royal c'est prd~ s~k (pâli sikhii
«toupet" ); sak «cheveu" se dit prd~ kessa; khluon «corps" se dit
prd~ an (skI'. anga), etc. On use aussi d'une terminologie spéciale
pour s'adresser aux moines bouddhistes ou parler d'eux; ils sont si
respectés au Cambodge que pour désigner les diverses parties de.
leur corps, on emploie les mots réservés au corps du roi (1). «L'on
sait, dit Landes, qu'à l'avènement d'un nouveau souverain [anna-
mite J l'emploi des caractères qui font partie de son nom est in-
terdit, huy, et ils sont désormais prononcés différemment. Il en est
de m~me au Cambodge (2). "
Les divers modes de parler du javanais ne sont pas autre chose
que des tabous linguistiques : il yale ngoko, parlé entre inférieurs
et qu'emploient les supérieurs en s'adressant à' eux; le kramâ,
langue de l'inférieur au supérieur ou des gens haut placés entre
eux, dans ce dernier cas, les différents degré~ de parenté exigent
certains groupes de mots spéciaux; le madyâ, mélange de krâma
et de ngoko, courant entre égaux se traitant sans cérémonie;
enfin, le krâmâ-inggil pour parler de Dieu, du roi, des princes et
de ce qui s'y rapporte : objets, parties du corps : il se compose
d'environ trois cents mots et rappelle beaucoup le langage royal du
Cambodge. Il existe à Java un langage de cour ou bâsâ kedaton que
tous parlent au palais; le prince, lui, s'exprime en ngoko, ou en
krâmâ-inggil s'il parle de lui et de ce qui le touche. Les femmes
du kraton (palais) parlent ~ntre elles krâma ou krama madyâ,
elles s'adressent aux hommes en basa kedaton, sauf qu'avec le

(1).MouSA, Vocabulaire français-cam- (') LANDES (Antony), Notes sur les


bodgien .•. (Paris, 1878), p. !1 : Locu- mœurs et les superstitions des' Annamites,.
tions en usage pour parler au roi •.. dans Cochinchine française. Excursions et
Le P. GUESDON a puhlié ce texte en carac- reconnaissances (Saïgon, 1881), fase. 8,
tères khmèrs, sans traduction. p. 36 9·
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 107
souverain et le prince héritier elles doivent se servir du krâmâ (1).
On voit de queUe complication est le javanais, et pourquoi le
malais, qui ne présente pas ces subtilités, a été choisi comme
langue administrative par les Hollandais dans leurs possessions.
Toutes ces langues spéciales établissent donc une hiérarchisation
entre les interlocuteurs. De même le basa sangiang ~ langue des es-
prits" dontseuls, chez les Dayaks, les Niassais, les Toradjas de l'Insu-
linde, les prêtres doivent user pour demander aux div,inités protec-
tion et santé. L'origine de ce langage est issue de la conception que
la terre est placée entre deux mondes, l'un supérieur, l'autre infé-
rieur. Dans l'inférieur habitent les morts aveclesquels les hommes,
à cause de leur vénération pour leurs ancêtres, peuvent entrer en
communication; mais les habitants du 'monde supérieur ne sont
pas leurs ancêtres, il n'existe pas de chemin allant de la terre au
ciëT, alors qu'on peut aller de la surface de la terre dans ses en-
trailles; les hahitants du monde supérieur sont invisibles et inacces~
sibles, et la langue usuelle ne saurait les atteindre. Heureusement
des prêtres, et même des prêtresses, ont à leur disposition un lan-
gage spécial que les dieux écoutent : il est systématiquement fait
de mots pris dans les dialectes voisins ou déformés de façon artifi-
cielle.. Dans de longues poésies et litanies, ils content comment
l'âme du prêtre ou de la prêtresse a quitté son corps et prenant
l'arc-en-ciel pour pont, le croissant de la lune comme esquif, a
traversé la mer du ciel, gagné les contrées du monde supérieur où
elle a présenté ses hommages au Seigneur du Ciel, lui demandant
vie et santé pour. elle, sa famille, les autres hommes, la guérison
des malades, l'abondance des plantes et des animaux servant à la
nourriture coutumière (2).

(1) Voir WALBEEBM (A. H. J. G.), De . taal, dans Versl. en mededeel. d. kan. A.kad.
taal&oorten in het Javaansch ( Batavia, v. wetensch., afdeeI.letterkunde, V. reeks.
t 897). el FAVRE, Grammaire javanaise li. deel (Amsterdam, 19~o), p. 377 et
(Paris, 1866), p. 1li9' suiv.
(Il ADRIANI (N.). Indonesisclte pricster- L'auteur passe en revue les divCI'ses
108 ÉTUDES ASIATIQUES.
On y pourrait sans doute rattacher encore le double langage des
hommes et des femmes (Inde, Chams, Sakais de la Péninsule ma-
laise, etc.) qui paraît répondre à une même tendance de différencia·
tion collective, et l'étrange interdiction dans toute l'Indonésie et
jusqu'à Madagascar pour l'individu de prononcer devant un étranger
quelquefois son propre nom, le plus souvent celui de ses beaux-pa-
rents. Dans ce dernier cas chez les Alfoures du Minahassa· (district de
Célèbes), l'indigène qui enfreindrait la prescription commettrait un
manque de respect et en serait puni de plaies ou pustules, particu-
lièrement au nez. S'il se voit trop pressé de questions au sujet de
son nom ou de celui de ses parents, il répond: de ne peux pas le
dire", ou s'en tire par une périphrase, une mutilation ou une dé-
formation du nom : pour Wenas, il dira We; pour Mainalo, Maina;
pour Waworuntu, Wawo. Et comme wawo signifie (l'sur, au-dessus",
il lui préférera Natas, même sens, qui est moins transparent (1).
A Madagascar, où la question a été étudiée à fond par Van Gennep,
à côté des tabou.s linguistiques se rapportant à un chef vivant, il en
est d'autres qui ont trait au chef après sa mort (2).
Chez les Bataks de Sumatra, il existe des sibaso, sorciers mâles
ou femelles chargés d'évoquer les esprits. A cet effet, le concours
d'instruments de musique, principalement de tambourins, est néces-
saire ainsi que celui de musiciens habiles et vigoureux dont le jeu
ne doit pas s'interrompre pendant toute la cérémonie. Chaque
esprit a sa mélodie propre. Après avoir brûlé de l'encens et du ben-
join, le sibaso vêtu d'habits qu'il change suivant l'esprit, la tête cou-
verte d'un voile traînant jusqu'à terre, commence à trembler, se
trémousser, arracher son voile, puis à tourner lentement au son de
rrlangues des pr~tres ~ chez les Ngadju lansch-Indië, tome 42 (1893), page 120.
Dayaks, les Niassais, les Toradjas de (S) VAN GENNEP, Tabou et totémisme à

Célèbes centrale, mais ne donne aucun Madagascar (Paris, 1904). - Un lan-


exemple en langue inrligène. gage royal, formé de :périphrases, vient
(1) Voir KERN (H. j, Woordverwisselinc de m'être signalé chez les Malgaches
in het Galelareesch, dans Bi,jdragen tot par mon collègue el ami M. Gustave
de taal·, land- cn volkkunde van Neder- JULIEN.
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 109
la musique. BientÔt' sa danse s'accélère, les bras étendus, les yeux
hagards, il fait des bonds sauvages, un spasme parcourt tout son
corps, il entre en transe et s'abat épuisé. La musique se tait: l'âme'
ou tondi du sibaso s'enfuit laissant la place 'à l'esprit (begu) qui le
possède dès lors et répond par sa bouche aux questions des assistants.
Toutefois il le fait dans un langage spécial, le hata-ni-begu-siyul'
ltlangue de l'esprit descendu", que saura seul interpréter le sibaso
ramené à l'état normal. Elle diffère du parler usuel par l'usage de
périphrases où les objets sont tantôt personnifiés, tantôt désignés
par leurs propriétés particulières.. A côté du sibaso (qui rappelle
étrangement la pajau des Chams, le gru du IO'it l'dit de& Khmèrs, le
sorcier ou fondy du tl'omba, esprit guérisseur des Sakalaves), les
Bataks possèdent encore d'autres sorciers, les datu, chargés d'évo-
q~r les esprits lors de certaines solennités en employant une autre
langue spéciale, ·.le hata-pangaraT,saon «langue des périphrases",
dans laquelle api «le feu" devient si-adii-mahirlohirlo «le prince
étincelant"; pat« jambe" : si-mand,jodiak «ce qui fait de grands pas,,;
tarik-ni-go~dang «tambourin" : si-radia-martalindan cr le prince aux
liens entrecroisés n. Ajoutons que chez les Bataks 1 il existe encore
l'andung cr langue des voceri", langue des femmes qui veillent un
mort (1)•.
Les Galélas de l'île de Halmahéra (Moluques) évitent de pro-
noncer le nom des membres âgés de la famille à laquelle on appar-
tient, ou même tout nom de consonance identique ou voisine; en
certaines circonstances, le mot usuel doit être remplacé par un
autre. Cette défense s'appelle saali, et est observée surtout par les
marins et les pêcheurs. En voici quelques exemples: synonymes:
po tàgi «aller", est remplacé par po éobo ct se mettre en route,,; pa

(1) WILUN (G. A.), Het shamanÏ8me p. 34~ etsuiv. - Voir aussi RUSILLON
bij de volken va'l den IndÏ8chen Arc/iipel, (Henry). Un culte dynastique avec
dans De venpreide geschrifien van Pro évocation de~ marCs chez. les Sakalaves
Dr. G. A. WILUN, verzameld door de Madagascar : le "J'romba" (Paris,
Ml'. F. D. E. VAN OSSBNBnUGGEN. t. III. 19 1 ~).
110 ÉTUDES ASIATIQUES.
àso «appeler", po tigalo «crier quelque chose à quelqu'un,,; 0 toka
«porile,;, 0 namo «oiseau,,; périphrases: 0 ngau «oreille", 0 gogise
. «ce qui sert à écouten; 0 ngunu ct nez", 0 sasangu «le souffieur" j
métonymie: 0 sakè «t~te", 0 hutu «cheveu,,; ressemblance plus ôu
moins exacte: po Mo «manger", po magèsè «attirer à soi,,; po hoTU
«ramer", po wade «râteler,,; particularités ou propriétés: 0 lupu
ct souris" , 0 uru susuwo «bec pointu,,; naidjanga «cerf", 0 bita-gàku
«longues jambes,,; 0 teu:o «eau de mer", 0 mimiri «la salée". Le
saali use aussi de mots empruntés àux dialectes apparentés.
Le langage de crainte est plus souvent restreint, moins évolué
que le langage révérentiel ou que le langage de recherche et de
convoitise avec lequel il peut se confondre parfois. Il en reste sur-
tout des applications respectueuses, des périphrases à l'adresse d'ani-
maux redoutés. A Java un tigre (maèan) ou un crocodile (Mya) qu'on
croit Hre dans le voisinage ne sont plus désignés par leur nom
habituel, on les appelle kyaine ou inbahne (\ le Vieux Seigneur" ou
«le Grand-Père". Le sanglier (èèlèng) devient, pour les gardiens
perchés sur les miradors (ranggon ou gubug) afin de surveiller les
récoltes, wong bagus« le bel homme". Le grenier (lumbung) où l'on
va déposer le riz de la moisson, après en avoir informé dewi Sri, se
change en ge40ng peteng «le magasin sombre". Le nom des maladies
graves doit être soigneusement évité: la variole (lara ple1Jtingen),
devient lara bagus «la helle maladie 'Jl; celui des plantes ou racines
employées comme médicament change. A la nuit le rat (tikus) s'ap-
pelle bagus aZus «le gentil , l'éveillé,,; uZa «serpentn se change en
oyod «racine d'arbre,,; klabang «mille-pieds venimeux", est semut
abang «la fourmi rouge" (1).
Chez les Atchinois de Sumatra, non seulement les chercheurs de
camphre et les chasseurs ont un langage spécial, mais un certain
nombre de mots ne peuvent se prononcer sans danger en mer et
(1) HAZEU (G. A. J.), Kleine bijdracen Volk., uitgegeven d. h. flalav. Genoolsch.
tot de etll1lOfP"afie en de folklore van Java, v. kumt. en wetensch., deel XLVI, ail. h
dans T~"dschrift voor [ml. taal-, land- en (Batavia, 1903).
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 111
cette interdiction vaut aussi bien pour ceux qui naviguent que pour
les seuls pêcheurs au pukat (s.orte de seine). Ainsi, ils ne doivent pas
sur mer nommer une montagne (gunàng) sous peine de voir appa-
raare des vagues aussi hautes que cette montagne et capables de
submerger leur bateau, mais la désigner par l'euphémisme tanàh
maiiâng ct haute terre n. Il existe encore togte une série d'interdictions
de langage (pantang) relatives à la pêche et aux épidémies. D'autre
part, il ne faut jamais s'enquérir du rendement d'une récolte en
disant: «Avez-vous eu beaucoup de riz? n,. mais dire : ct Quelle
petite récolte avez-vous faite? n; ne pas parler de bonne santé d'un
enfant à sa mère sous peine de la rendre trop anxieuse de la réponse
à formuler. Quand quelqu'un est gravement mala~e, il convient de
prétendre qu'il est plein d'appétit, comme il le serait en état nor-
mal. On ne doit non plus' jamais prononcer le nom des ancêtres ou
déSanciennes dynasties, sans adoucir l'irrévérence par la formule:
amp6n, mO'ribèe-ribèe amp6n, be' lulah «pardon, mille et mille fois
pardon (puisse la mention de votre nom ne m'attirer aucun) mal-
heur 1n. Dès le coucher du soleil, on ne peut parler de certaines
choses sans y ajouter l'expression bàïh «é~arter, éloigner, abolir n (1).
Chez les Malais, pour désigner en bahasa panlang ou langue ta-
. houe l'éléphant (gajah) , on l'appelle ber-olah tinggi «le grand lam-
hin n, le chat (kuéing) est le ber-olah dapur ct le flâneur de la cuisine n;
lebuille (kerbatt), se change en Sial or M. Guignon n; le serpent (ular)
n'est plus qu'akar hidup «racine vivante n; le crocodile (buaya) ,
batang kayu ct le tronc d'arbre n et le mille-pieds ( lipan) se transforme
en kuiiil «rhizome de curcuma n (2). .

A Acheh encore, l'éléphant, en certains ca~, est désigné par son


sobriquet pà mo'rah ct Seigneur n (3). .

En Indochine, les indigènes de toute race en parlant du tigre et

(1) SNOUCK HURGRONJE, The Achehnese. (') SKEAT (W. W.), Malay magic,
l'ranslatcd hy A. W. S. O'SULLIVAN, wilh p.254.
an Index hy R. J. WILKINSON (Leide, 1906 , ('l SNOUCK HURGRONJR, op. [al/d., 1. 1,
!l vol. in-4°), t. l, p. 281, 1. II, p. 45. p.281.
112 ÉTUDES ASIATIQUES.
surtout à proximité de ses griffes, ne manquent jamais de l'appeler:
ct Monseigneur, l'Oncle vénérable n; des formes aussi respectueuses

sont employées pour parler du dauphin et de la baleine.


Landes note aussi que «la pratique [des] interdictions d'un
nom descend très bas dans la société annamite", ainsi nhidu «beau-
coup" étant le nom d'un officier était changé en nhéo; à Gocorig, le
tu'o'ng, espèce de bouillie que mangent les bonzes, s'appelle mitm
chùa «saumure de pagode", etc.
Les M~lais possèdent de même un langage de guerre où armes et
munitions sont désignées par des euphémismes. Le kriss se déguise
en couteau (pisau); les balles de fusil en «bourdons blancs n (kumbang
pUlih); les boulets de canon en «bourdons noirs" (kumbang hitam); le
canon lui-même en !t tronçon de bambou" (balang baloh) (1).
Les langages de !t convoitise" ou de «recherches" plus élaborés
sont aussi plus nombreux, les besoins ou les désirs de l'homme sur-
passant toujours ses craintes. Comme il s'agit de s'approprier un
être ou une chose, remploi de termes spéciaux paraît destiné à se
rendre propice l'esprit protecteur de l'objet ainsi qu'à donner le
change à celui-ci, à ne pas le mettre en éveil et lui permettre de
disparaître. A cette fin, les Malais usent d'un langage pour la re-
cherche des métaux, principalement de l'étain, dont le prospecteur
est d'ailleurs un pawang ou sorcier assez analogue à nos !t sourciers" l
ainsi qu'un mode de parier très pittoresque spécial aux chercheurs
de gutta (malais gelah« latex ou gomme des arbres,,). Leurs chas-
seurs et leurs pêcheurs emploient un vocabulaire conventionnel. Les
Niassais, les Tentamboans du nord-est de la presqu'île nord de Cé-
lèbes, disposent aussi d'une langue des sauniers, d'une langue des
moissonneurs; les indigènes des îles Sangir (entre Célèbes et les
Philippines) se servent toujours sur leurs barques du sasahara OU
sasahihi pour ne pas «avertir" le poisson. En général, les pê-
cheurs n'oseraient prendre la mer avant d'avoir· examiné les

{Il SIEU (W. W.), op. taud., p. 524.


A PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 113
présages et fait purifier leur barque par un sorcier à l'aide d'une
touffe d'herbes; ils s'abstien~ent soigneusement chez les Malais de
nommer aucun animal ou oiseau par son nom; ils les désignent tous
par le mot éêweh, qu'eux seuls comprennent: le porc est le cêtveh
qui grogne, le bume le cétveh qui fait uak, etc.; certain filet devient
la tt chambre de morb (1). Il faut surtout se garder de jamais pro-
noncer le mot cdibre n ou «pr~h sous peine de voir s'enfuirle pois-
son (2). Les Kayans du centre de Bornéo, pendant toute la durée de
la recherche du camphre, emploient entre eux un vocabulaire spé-
cial dans lequel le camphre n'est jamais nommé autrement que «la
chose qui sent hon n. Aymonier mentionne dans ses Notes sur le Laos
un langage des chasseurs d'éléphants, et J. P. Lewis a étudié chez
les Tamouls le kalappeccu ou (l'langage de l'aire" qui est employé
durant les différentes opérations de la culture et de la moisson du
rii\3).
Les deux types les plus élaborés de ces langues de recherches'
sont sans doute le langage du camphre (bassa kdpor LOGAN, bahasa
kapur SKEAT, pantang kapltr HARVEY) qui a été soigneusement étudié
dans la Péninsule de Malacca d'abord par Logan en 18«7 (4), et le
langage moins connu de la recherche du bois d'aigle chez nos Chams
de l'Indochine: ils présentent d'étroites analogies. Logan, qui toute-
fois méconnaît le caractère magique de ce langage, estime que
toutes les précautions prises par les Binuas (Benuas), chargés de la
récolte du camphre, partent de l'idée que s'ils n'obtiennentl'appro-
hation de l'esprit du camphre, malgré l'abondance des camphriers
dans la for~t, ils rentreront les mains à peu près vides. C'est pour-
quoi, avant d'y pénétrer, ils se soumettent à diverses abstinences
alimentaires, avalent un peu de terre et pendant toute l'opération

(1) S~EAT (w. w.), op. la'ud., p. 19 3. (t) LOGAN (J. R.). The Orang Binua of

l') SNOUC~ HURGRONJE, op. laud., t. l, Johore dans Journal of the Indian Archi-
p. ~81. pelago and Eastern Asia, n° 1. july,
(') LEWIS (J. P.), The language of the 184 7'
tre.hing-Jloor.
ÉTUDBS ASIATIQUES. - 1. 8
116. ÉTUDES ASIATIQUES.
parlent entre eux le bahasa kapur qui substitue des mots malais à
certains mots benuas ou bien tire des dérivés d'une qualité de l'objet
à désigner. Ainsi le riz est le ctfruit de l'herbe" (buah rumput) , les
cheveux des ct feuilles" (daun), un fusil ct le bruit qui résonne au
loin" (jdubuni= mal. jauh buiii) , le soleil est le ct porte-clarté" (tong-
kat trang), les étoiles ct les choses semées" (penabur), le porc est le
ct courtes pattes", etc. Le vocabulaire ne' comporte qu'environ
quatre-vingts mots : il en sera de m~me pour le langage du bois
d'aigle en Indochine. D. F. Harvey, H. J. Kelsall et H. Lake se sont
occupés après Logan des langages du camphre et W. W. Skeat a
résumé toutes nos connaissances en la matière. Il l'a étudiée chez
la principale peuplade qui s'occupe dans la péninsule de la récolte
du camphre, les Jakuns, demi-civilisés que les Malais appellènt
Orang hutan ct hommes des bois", ou Orang bukit ct homines des
collines". Ces Jakuns, auxquels se m~lent quelques Malais, se ré-
pandent à travers la for~t pour une campagne de trois ou quatre
mois, après avoir présenté une offrande propitiatoire au bisan ou
esprit protecteur du camphre : sans cette précaution la précieuse
matière serait introuvable. C'est le bisan qui par un cri strident dé-
voile la nuit aux chercheùrs la présence des camphriers dans le
voisinage. Comme les cigales, appelées aussi bisan, abondent dans
la jungle malaise, il semble hien qu'ici esprit et cigales sont iden-
tiques.
Avant de prendre son repas le chercheur ne manque jamais
d'offrir, ou plutÔt de jeter, un peu de sa nourriture au hisan. Il ne
récite aucune formule mais tout ce qu'il mange doit ~tre sec, c'est-
à-dire mangé sans assaisonnement de sambal (condiment), ni de
poisson, ni de légumes. Il ne faut non plus employer de sel fin,
faute de quoi le camphre récolté serait en grains trop petits; au
contraire, manger du gros sel fait trouver du camphre en gros
cristaux. Pendant toute la campagne les chercheurs et leurs femmes
restées au village parlent le pantang kapur, composé de mots malais
ou d'origine malaise, de quelques archaïsmes jakuns et de vocables
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 115
d'origine. inconnue, provenant .sans doute de dialectes voisins
encore mal étudiés (1). .
Ce langage spécial du camphre est particulièrement intéressant
à cause des similitudes frappantes qu'il présente avec le langage
de la recherche du bois d'aigle des Chams indochinois.

I:.es Chams qui s'égrènent en maigres ilots inassimilés dans les


vallées du Binh-thuàn et sur les bords du Mékong, s'y éteignent
lentement sans vouloir se fondre ni avec les Cambodgiens quelque
peu leurs parents, moins encore avec les Annamites dont les sépa-
rent la langue, le costume, les usages et une aversion séculaire. En
retour, il est vrai, les Annamites les traitent de ct barbares" et les
redoutent comme d'habiles magiciens toujours occupés de conju-
rations et de maléfices. Officiellement, les Chams sont soit hin-
dOllistes, soit musulmans, mais l'animisme ameure dans toutes
leurs manifestations rituelles. C'est. sans doute par son folklore
touffu, où l'apport hindou et l'apport islamique brodent de façon
extravagante le vieux fonds malayo-polynésien que se révèle le
mieux à nous cette race déchue; Ce folklore, encore insuffisam-
ment connu, permet déjà de noter, en dehors des étroites affinités
linguistiques, des analogies de coutumes, de superstitions qui appa-
rentent les Chams aux principales races de l'Indonésie, issues très
probablement eHes aussi de notre Indochine (2). Bien qu'à un certain
stade de civilisation les peuples, comme les individus, satisfassent
les mêmes besoins par des gestes matériels et intellectuels assez
analogues, il est indéniable qu'il y a entre les Chams et les autres
Indonésiens des identités de conception que paraissent pouvoir
expliquer seulement une origine commune et des rapports sécu-

(1) Sun (W. W.), op. Laud., p. '.lU Verspreide Ifeschriften onder zi,jn toezicht
et suiv. verzameld, lome VI (1917)' p. 105 et
. (1) KERN(H.), TaaLkundice c egeven8 suiv.- Voir traduction ahrégée dans
1er bepaLing van het slamland der Maleisch- l'Ethnograp!tie, n° 8 (19'.13), p. 188
Polynesische voU.en (1889) dans H. KERN. . et suiv.
8.
116 ÉTUDES ASIATIQUES.
laires.Au Champa et chez presque tous les Indonésiens, on
retrouve les mêmes rites agraires pour la préparation de la rizière
sacrée' et des rizières ordinaires, pour leur ensemencement, leur
repiquage, leur irrigation, puis leur asséchement graduel ainsi
que pour la moisson et la mise en grenier. Ce sont de part et
d'autr.e les mêmes cérémonies accompagnées de la récitation de
charmes variés très voisins.
Comme les Badouis de Java (1), les Chams mangent leur riz sec,
sans bouillon, ni liquide au moment des semailles pour préserver
celles-ci d'une pluie qui mettrait les grains à nu au profit des
oiseaux. Les Chams se servent, comme les Malais, de figures de
cire pOllr des usages magiques; ils admettent avec les naturels de
nie de Boeroe (Buru), à l'ouest d'Amboine, que les ames des -
morts peuvent élire domicile dans le corps des serpents et des Cr~­
codiIes. Ils révèrent les écureuils,serpents"crocodiles, n'osent pro-
noncer le nom de ces animaux qu'ils appellent collectivement
janO'il., mot indonésien signifiant et dignitaire n. Les arbres près des
maisons lepr font peur, probablement parce qu'ils croient, avec les -
Bataks et les Dayaks que ces arbres sont le séjour des mauvais
esprits. Et le ba~ai:Q. cham ne semble-t-il pas être le proche parent
du ptœek ou prêtre populaire des Balinais (2)? Aymonier qui s'est
beaucoup occupé des -Chams, note que dans la fête dite raja de
ceux qui se croient musulmans, il y a défense de prononcer le nom
des et esprits d'outre-mer n sauf aux prêtres, et plusieurs de ces noms,
dit-il, paraissent javanais. Un bateau en papier y vient de Java
réclamer un tribut que refusent d'abord les assistants sous prétexte
qu'ils ne parlent pas le javanais, et c'est l'ofliciant, le mo'd'!o'on, qui
leur sert d'interprète et récite des litanies démontrant chez eux
aussi un langage des prêtres.
Mais à côté de ces tabous afférents à diverses circonstances de

II) JACOBS (J.) et tthUER (J. J.), De graphie, n° 7 (19!13), p. 119 et suiv.
Badoej's (La Haye, 18\)1). - Voir aussi (') Voir Encycl. van Nederlansch-buliê,
mon article Les Badouis dans L'Ethno- !1' éd.. s. v. Priesters.
A PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 117
leur vie, les Chams possèdent un vrai langage spécial, celui des
chercheurs de bois d'aigÎe (1) qu'Aymonier a le premier signalé,
de m~me qu'il a donné aussi un aperçu de la façon dont cette ré-
colte a lieu. Le soin de recueillir le précieux gahlau est commis aux
Chams musulmans du village de Balap, dans le ~ord de la vallée
de Phanrang. A la tête du village est un petit fonctionnaire, le
Pô Gahlau ou lt Seigneur du bois d'aigle 'Il dont la charge est héré-
ditaire. Il a sous ses ordres seize chefs d'escouade de recherche
appelés kani et choisis parmi les plus expérimentés du village, et
sept hameaux de montagnards demi-civilisés appelés Vran Glai
cr hommes des bois 'Il qui, sous leurs ordres, effectueront la recherche.
En ~ars-avril, le Pô Gahlau se rend dans la montagne, offre des
. sacrifices et des festins aux divinités protectrices du bois d'aigle,
-iv-oque les esprits des ancêtres, les avertit de son intention et cherche
dans son livre d'horoscopes (katika) le jour et l'heure qui seront
le plus propices àl'entreprise. Quand elle· est décidée, il abandonne
sa maison, désormais fermée àtous, et sa femme qui pendant son
absence devra observer une austère retraite. La réception d'un
étranger chez lui et toute infl'action de sa femme au pacte conjugal
causeraient les plus grands malheurs et priveraient le bois d'aigle
de ses précümses propriétés. Il en sera de même des maisons et des
. femmes des chefs d'escouade qu'il emmène avec lui. Eux-mêmes
pendant toute la recherche s'abstiennent de toute relation sexuelle,
de querelles et, le Pô Gahlau, de manger du poisson hakan(silure).
Sous leurs ordres se placent les Urau Glai de six hameaux lesquels
deviennent de ce fait tabUli, tabous, interdits et dont les femmes
doivent garder la chaste conduite des femmes chames des kafiis et
du Pô Gahlau. Il est à remarquer que celui-ci porte aussi le nom
de mo'li~, en tant que chef des Raglai (= Urau Glai) chercheurs de
bois d'aigle, motidenti~ue au kawi mali~ et au javanais malih cr se
(1) Volr
. sur 1e hOIS
. d'alg
. 1e, h' 1
OIS d'aga- P. PBLLIOT, B. É. F. B.-O., t. IV, p. !J17,
loche ou· bois d'aloès :. Hobson-Jobson, " n. 3, et mes Nouvelles recherches sur les
s. v. aloès, calambac, eaglewood. _ Charru;, p. u9 et suiv.
118 ÉTUDES ASIATIQUES.
changer en quelque chose d'autre, changer d'occupation, de ma-
nières, d'hahitudes", ce qui indique bien la qualité magique de
ce personnage qui quitte son village pour remplir des fonctions
temporaires et sàcrées.
Après de nouveaux sacrifices, les chercheurs s'en vont dans la
montagne, chaque escouade ayant son domaine nettement déli-
mité; tout empiétement sur le terrain d'autrui devant ~treexpié
par des offrandes aux divinités que inange l'escouade lésée. Quand
un arbre portant l'excroissance rare est découvert, a.vant de
l'abattre, on offre un sacrifice à sa divinité protectrice. La campagne
qui dure deux à trois mois rapporte entre cinq et vingt livres de la
précieuse substance. Lorsque les chercheurs redescendent, le Pô
Gahlau, les kafiis et les UraÎl Glai qui se trouvent avec lui vont au-
devant d'eux en grande pompe avec armes et musique. On les
ramène, on offre aux divinités quantité de victuailles que toute
l'assemblée dévore pendant deux jours et deux nuits, puis les UraIÎ
Glai rentrent dans leurs villages respectifs, le Po Gahlau et ses
Chams regagnent Balap. Dès que leur retour est signalé, tout
Balap en habits de f~te, va au-devant d'eux au son des instru-
ments de musique: au premier plan s'avancent la femm,e du Pô
Gahlau et celles des kafiis. Dès qu'elles ont rejoint leur:s maris,
eUes les font entrer dans' un hangar bâti à cet eftet aux portes du
village, leur lavent les.pieds, leur offrent des cigarettes; ils adorent
les divinités et dansent. Tout le monde rentre à Balap où trois
jours de réjouissance clôturent la recherche.
Ce qu'elle présente de fort intéressant au point de vue linguis-
tique est l'usage d'un langage conventionnel qui doit ~tre rigou-
reusement observé entre les chercheurs durant toute la campagne.
Aymonier se contente d'en citer quelques termes d'un pittoresque
caractéristique: le feu qui porte le nom de «rouge", la hache qui
devient «l'oiseau qui pique", la chèvre muée en «araignée,,: et
depuis, tous ceux qui se sont occupés des Chams, à commencer par
moi-même, n'avaient fait qu'enrichir d'un ou deux vocables les
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE' L'INDOCHINE. 119
exemples cités. Il m'a paru intéressant et utile de dresser à l'aide
d'un texte magique et de notes gardées par devers moi, une liste
aussi complète que possible des mots du «langage mystique" des
Chams actuellement connu, liste d'une centaine de termes que l'on
trouvera ci-dessous. <

Les Chams désignent ce langage mystique sous le nom d'ar banu


lliangage des fleurs, langage fleuri n. Ar peu facile à expliquer,
évoque peut-être le sanskrit artha «sens ~ signification", banu, plus
sûrement est un mot indonésien qui signifie «fleur". "II reçoit
encore le nom de jal çadhor ou en un mot jalçadhor (skr. jala +sin-
dhu?) «l'eau du fleuve", et encore celui de pan'WJ'é pY1>,é éatyei ctlan-
gage secretn. Les Chams assurent que c'est de cette dernière façon
qu'on désigne d'ordinaire la langue spéciale des chercheurs de bois
d'aigle, les autres dénominations pouvant lui être aussi appliquées.
Comme en étudiant les langue~ spéciales de l'Archipel indien, on
constate que le nom de ces langues varie suivant l'usage auquel
il g'applique, il se pourrait bien qu'ici enc~re, à ' côté du langage
du bois d'aigle, nous ayons affaire à un langage des chasseurs et
des pêcheurs plus effacé et dépourvu du caractère rituel et céré-
monial de la, recherche du bois d'aigle.

LISTE DES MOTS DU LANGAGE MYSTIQUE DES CHA!IS.

CHAaf. LANGAGE MYS'IIQUE.

urail ~homme". yapbii (skr. yuvan).


kum~i ~femme". ardhii (skr. ardhii).
{JO'ptalei kumëi ~parents de la ligne bandubar (skr. bandlmviira).
maternelle".
këi ~ aïeul". basu" (skr. vasu).
mu" ~aïeule". d!!O'n (mal. tuan?).
hudi0'P «femme, épouse". karlïça (skr. kartteça = kartra-ïçii)
tu~ dara «concubine, courtisane". kemat (malais kendak?)
120 ÉTUDES ASIATIQUES.
da1]t «garçon ". brarhO'ra~ (skr. brahmacarï).
dara «fille [ riubile ] ". bra1ilO'rf~
(skr. brahmacari7JI).
mu «vierge, fillette ". kan (skr. kanya).
ai «frère ainé". brO'tlta (skr. bhratar).
aMi «frère cadet". iannajat ( skr. anuja).
kamuo'tl «neveu ". bunnirbhap (skr. bhratrputra ?).
anO'k mo'nuç «enfants des hommes". jarpja (skr. janya).

II

akauk «tête". çara~ (skr. çiras).


kalik «peau, épiderme". mO'7'iiçii ttdoué de sensibilité tactile»
(cf. skr. rara; mal. mlrasa).
vauk «visage". mukOO (skr. id.).
Çl~tan «respiration, prmclpe vital, .çakçiuk (skr. ucchvasa).
VIe".
tnO'ta «œil". nek (pll.li netta? kb. phnêk?).
idun «nez". mu~ (babnar, etc. muh; kh. èramül,t).
tablloi «bouche". babir (mal., etc. bibir; kh. papir ).
talan «os". +
matdi (mO' pa li a1!hi).
tagëi «dents". mo>m ttCelles qui sont assemblées».
rakaun «gosier, nuque". kandïya (skr. kaf!.thya).
mf.o,n «joue". kathul, kapul (skr. kapola).
tani «oreille ". kiirano'~ (skr. kaTfJa).
vuk «cheveux ". ken, keè (skr. keça).
bara «épaule". bahu~ (skr. bahu).
dada «poitrine". lÙlktai (skr. dugdha?).
tatMu «sein, mamelle ". kuta (skr. kuca).
id' tathdu «Iaitn. kaçit (skr. "'Ira).
kain «reins, ceinture ". kannfo,k (skr. kiincI?).
saùn «sein, utérus, ovule". ra~him (mal. rahim, de l'arabe re~m).
taük «genou". kandhak (skr. katllaka).
poo «cuisse". uru~ (skJ-. üru).
takai «pied ". pat (skr. pad, pada).
darah «sang". taMkat (skr. rakta?).
hatai «foie, cœur, pensée". mo'tlO'~ (skr. manas).
phik tt foie, fiel, esprit". tit (skr. citta).
À PROPOS D'UNE LANGUE SPECIALE DE L'INDOCHINE. 121

III
p~O'è Ifparlcr". pua~ (déformation du mot usuel).
~dau1} Ifchanter". tannali (mauvaise lecture pour gayyati,
skr. giiyati?).
tJ,i~
Ifse coucher". neldra (sk!'. nidra).
~~ Ifmanger". bhuk (skI'. bhukta).
huak Ifmanger du riz". upbabhup (skI'. upabhuj).
lapa If faim ". dhan, çodhan (skr. k§udhii).
mo>fium Ifboire". pittii (skr. pUa).
laur Ifmensonge". som~ii ( skI'. açubha) , tho'1fttri (skr.
çiithya?).

IV
IMlik Ifciel, firmament. mo'tar, mO'thar (mo'+ skr. tarii?).
akan «ciel, les airs". tilakçak (skI'. tridaça, iikiiça?)
surga «ciel, paradis". taliba~ bho (skr. tribhuvana?).
fa harei «soleiI". haurp. kar m0'Ya~ amo' (skr. orp.kara
nayaka?)
yan harei Ir soleil divinisé". herariya (skr. hari, hariya).
bulan (l'lune". tiçapati~, (skI'. niçapati).
tano'~ «terre". krarp.part (skr. viçva1Jtbhara?).
taCarauv «arc-en-ciel". kaiiCiirauv (skI'. kaiicara).
tasik «mer, o~éan ". çaghor (skI'. sagara).
kraun If fleuve, rivière ". sadhor, çadhor (skI'. sindhu ?).
fa Ifeau des rigoles de rizière". ~al,jal (skI'. jala).

V
pano>il (banu) «arec, fleur d'arec". satamul (8kr. çatamüli).
hala (bmiu) «l'herbe par excellence, O'çdhuk (skr. o,adhi).
le hétel ".
patei (banu) «bananier, fleur du bana- kandalf puif (skr. kadalf-pU§pa).
nier".
hadak «courge". Bakin (skI'. sangin «attaché [~ la
terre] 1)
kaiiik (baliu) «fleur du curcuma ". hemo> puif (skr. hema-pU§pa).
122 ÉTUDES ASIATIQUES.
salak «datura aux fleurs très parfu- . urrabhi (skr. surabhi).
mées".
. mo'li~ «jasmin". pattahi (skr. pa/ala).
paauk «manguier". pitar (skI'. pitar).
kr'lO'é «orange". bika (cf. japonais mikan).
panan «pandanus". çakï (skI'. kctahf; atchinois seké).
lasei «riz cuilll. sambltu~ (skI'. sam-Muj).
bailU «fleur". jom, çam (skI'. suma?).
baitu «fleur". PUiç (skI'. pu~pa).
bau baitu «odeur des fleurs". samo'win, puiç s. (skr. sumanaka?):
fa ban~ «neclar des fleurs". barahi puiç (skr. pu~parasa?).

VI
{fahlau, «bois d'aloès". mO'7'a~uv «qui sent bon" (mal. bèr-
bau).
kapak «hache". .éim éaun «oiseau qui pique" (cf.bahn.
çun «hache".
pabaiy «chèvre". {farmo>1Ï «araignée" (cf. jav. 'graman).
apui «feu". Mon «le rouge".
èO'T'min «miroir". yoraka (skr. mukura?).

On pourrait adjoindre à cette langue mystique un certain nombre


de périphrases, abondantes en cham pour parler de religion, de
magie, de prospérité, de maladie, de mort; en voici quelques
exemples: Pô Devata Suor (skr. Svargadevata) est surnommé on
brait ~ le vieux aux yeux malades"i la cassolette à brftler du bois
d'aigle devant les divinités, s'appelle batuk apyëi sa ~ l'étoile du feu
ardent '11; au lieu de laya ~ labour", on dit taiirauv quand il s'agit
d'un labour sacré; l'anneau dont le prêtre s'entoure la main
pendant les cérémonies porte le nom de khaT, mau ~ ce qui chasse
l' éruptio~ l'. On dira nap anarap ~ ouvrer l'œuvre '11 pour ~ s'occuper
de magie,,; nap rr faire." pour ct ensorceler, rendre malade par des
maléfices". Un fils, par euphémisme, est ~ un habit à fleurs";
rr elle accoucha d'un fils" se dit ran brei av bano rr on lui donna un'
habit à t1eurs'll. AuJieu ,dUIllot indonésien, pour dire rraveugle,,:
À PROPOS D'UNE LANGUE SPÉCIALE DE L'INDOCHINE. 123
wuta; mal., makassar, bugi, bisaya, etc. buta, qu'on s'attendrait à
trouver en cham, il n'existë plus que le mot taglau~ ft qui a l'œil
vidé, dont l'œil est vide". MO'iai ft morin ,en indonésien mati, ma-
tëi, etc., est néfaste : on le .remplace souvent par les mots n?'ç
(skI'. niiça ft destruction, anéantissemenin) ou kalo'n qui' répond au
kawi, javanais malais, bugi, etc. hilan ftdisparaitre". A noter qu'en
malais hilang outre son sens ft perdre, perdu" signifie encore If ne
plus exi"ter, mourir" quand on parle du roi ou du prince.
Le langage mystique emprunte aussi des mots d~s tribus voi-
sines (bahnar, elc.) pour remplacer des mots chams. Enfin un bon
nombre sont des mots sanskrits à peine défigurés : tout au plus
les Chams d'aujourd'hui ont-ils perdu la vraie lecture de trois ou
quatre à cause de la ressemblance de plusieurs sigues entre eux:
par exemple g, t et l, dh et gh, n et y, d~nt il paraît possible de
rétablir la vraie forme. Comme le langage mystique des Chams est
presque uniqllement formé de mots sanskrits, en dehors de quel-
ques périphrases, archaïsmes, mots tronqués ou empruntés aux
dialectes voisins, que l'ensemble du vocabulaire cham cornporte un
nombre considérable de mots sanskrits: on est amené à se demander
si chez les Chams il n'exislait pas autrefois deux langues: l'une, de
fond malayo-polynésien, servait aux usages courants, l'autre où
dominait les emprunts hindous était une sorte de kami réservé à la
littérature, un krâmâpoul' s'adresser aux prêtres et aux person-
nages de haut rang ou pour parler d'eux, analogue à la langue
royale du Cambodge et du Siam, dont la langue mystique serait
un dernier reflet. Enfin, à côté de ces deux langages fondamentaux
se parlaient encore des langues spéciales du bois d'aigle, de la
chasse et de la pêche, sœurs des mêmes langues spéciales de
l'Archipel indien. Seule une étude approfondie et sur place du
sujet pourrait confirmer ces hypothèses.
LE CANAL CU'U-YÊN,
PAR

EDMOND CHASSIGNEUX,
PROFESSEUR AU COLLÈGE CHAI!TAL.

__ Cil =

, Le canal Cu'u-yen ~ !Ji, dont l'établissement fut décidé en


1834, sous le règne de Minh~M~ng, et qui fut définitivement fermé
eD..1843, sous le règne de Thi~u-Tri, est l'un des ouvrages les
plus caractéristiques de la politique hydraulique poursuivie au Ton-
kin par la dynastie des Nguyên. Cette entreprise, qui n'a pas pro-
duit les résultats escomptés, est un épisode de la lutte séculaire
menée contre les crues dévastatrices du Fleuve Rouge par tous les
gouvernements qui ont eu la responsabilité de veiller au bien-être
et à la prospérité de la population laborieuse du delta tonkinois.
Lorsque l'on parcourt aujourd'hui la région située au Nord de
Hu'ng-y~n sur la rive gauche du Fleuve Rouge, ou simplement si
l'on examine attentivement la carte topographique (1), on est frappé
par le caractère singulier que présente l'hydrographie de la région.
Au lieu des petits arroyos sinueux, aux berges plates, qui partout
ailleurs sillonnent ce «casier." sans communication avec le grand
fleuve, et entrainent lentement leurs eaux vers l'Est et le Sud-Est,
c'est-à-dire vers le Thai-binhet vers la mer, on observe des tronçons
de canaux tout à fait rectilignes.
Un premier tronçon commence au pied m~me de la puissante

(1) V' 1
Oll' a carte au t/1 00.000,
.
feUille feuilles de Phu-xuyên, An-thi et My-
de Hanoi. ou mieux la carte au 1/9.5.000. â~ng.
126 ÉTUDES ASIATIQUES.
digue qui longe la rive gauche du fleuve, au village de Nghi-xuyên.
Interrompu 800 mètres plus loin par un barrage, il continue
ensuite vers l'Est et rEst-Sud-Est à travel'S les villages de Sài - thi,
Vinh-dong etMai-viên, sur une longueur d'environ 10 kilomètres.
Sur toute cette longueur, ce tronçon est bordé de digues. On a l'im-
pression d'être en présence d'un ouvrage anciennement creusé pour
mettre en communication, le Fleuve Rouge avec les arroyos de la
plaine. Le sol dans cette région est'en pente très nette vers l'Est; à
des altitudes supérieures à ft mètres près du fleuve on voit succéder
des altitudes de 3 mètres, puis de 2 mètres.
Un deuxième tronçon également' rectiligne existe plus à l'Est,
entre Ba-dÔng et Duy~t-lé. Il communique vers l'Est, dans une
régton très basse (1 mètre et parfois nioins), avec des arroyos
appartenant au réseau du Thai-:-binh, le long' desquels les traces
de travaux
. sont moins apparentes.
'

Enfin, entre les deux canaux mentionnés ci-dessus, existe un


chenal relativement sinueux et par là même d'un aspect moins
singulier, mais dont l'examen attentif. révèle un long labeur hu-
main. Il ya en réalité deux chenaux, et même davantage si l'on
tient compte des anciens lits abandonnés par suite de corrections.
Il est clair que nous sommes ici dans une zone où les ingénieurs
désireux de réaliser une communication fluviale ont rencontré un
modeste arroyo dont ils ont voulu utilise l' le cours, en le régula-
risant et surtout en l'approfondissant (1). De nombreuses digues,
anciennes ou récentes, plus ou moins fragmentaires apparaissent
partout dans cette région centrale.
.Voilà tout ce qui subsiste aujourd'hui du canal Cu'u - yên; les
cartes ne mentionnent même pas son nom. Nul doute que les habi-
tants des villages riverains ne conservent le souvenir, transmis de
père en fils, de l'époque où le canal fut creusé sur l'ordre de Minh-
M~ng : ces années furent pour eux des années de labeur' incessant,

(Il Ce creusement apparait d'une fa- feuille de An-Thiau 1('),5.000. Le chenal


'çon particulièrement saisissante sur la est partout figuré comme étant en déblai.
LE CANAL CU'U-YÊN. 127
d'insécurité, de misère aussi, car ils virent souvent leurs récoltes
perdues et parfois même leurs vies menacées. Sur ces travaux con-
sidérables nous sommes renseignés par les Annales des règnes de
Minh-M~ng et de Thi~u-Tri (1).

Le cours sinueux du Fleuve Rouge entre Hanoi et HU'ng-yên forme


une série de méandres qui dessinent autant de coudes !J'ès nets vers
l'Est. Chacun de ces coudes du fleuve est un point dangereux où
les eaux de crue rongent larive concave et où les ruptures de digues
sont à redouter. L'un de ces coudes dangereux, le quatrième en
partant de Hanoi, est précisément occupé par le village de Nghi-
xuy~n. En arrière, une deuxième digue moins importante est dis-
posée en arc de cercle; eHe double la première en passant par les
villages de D·~i-quan, Sài-thi, Sài-quât: Nhuê-dU'o'ng. Cette
dOùble protection date de loin: eHe existait en 1833 , avec cette dif-
férence toutefois que la digue principale était la plus éloignée du
fleuve. En avril 1833, la digue secondaire bordan.t la rive gauche
du Fleuve Rouge était en très mauvais état 'par suite des grandes
crues des années précédentes. Un rapport dut être adressé au roi
pour demander que les travaux de réfection fussent exécutés non
par les habitants, mais par des travailleurs payés (2):
Il est douteux que les réparations aient pu être faites à temps, car
les eaux ne tardèrent pas à monter. Cette année-là, les crues furent
terribles au Tonkin. Ainsi que beaucoup d'autres digues du delta,
la digue principale fut rompue par la violenc~ des eaux. «Aux vil-
lages de Sài-quât, Sài-thi, Nhuê-dU'O'ng du huy~n de Bông-yên

(1) Pour le règne de Minh-M~ng : Thât Thât ly,c~, en 7h volumes [n' 58 des
l'le ehinh biên ile nhi ki l'deuxième série Sources annamites de l'histoire d'Annam].
de la section princi~ale des Thât ly,c~ , en Dans la suite de cette étude, ces deux
2~O volumes [n' 57 des Sources anna- ouvrages seront mentionnés ainsi: Thât
mites de ['histoire d'Annam de L. CADIÈRE ly,c deuxième série et Thât ly,c troisième
et Paul PELLIOT]. Pour le règne de Thi~u­ série.
Tri: Thât lue chinh biên de tam ki l' troi- (') h' mois de la 1 Ô.. année. Thât ly,c
sième série' de la section principale ùes deuxième série, livre 9 2 , p. 7,
128 ÉTUDES ASIATIQUES.
se proauisit une rupture de digue; beaucoup d'habitants furent
noyés. Les autorités provinciales s'empressèrent d'en informer le
roi. " Celui-ci punit les mandarins responsables soit de la rétrogra-
dation, soit de la révocation; il ordonna de distribuer des secours
~ux sinistrés (1).
En même temps, cr l'emplacement de la digue rompue était
transformé en un lac de 3 mâu d'étendue et de 29 thuoc de profon-
deur (2), ·d'où les eaux s'écoulaient .vers tous les arroyos de la plaine
et en particulier vers celui qui traverse les huyên de Bông-yên,de
Kim-â~ng, de Tiên-Iû', de Thiên-thi, de Phu-dung, sur une dis-
tance de 1,288 tru'D'ng, pour se déverser dans la rivière de Biên-
tân, qui eHe-même rejoint la rivière du huyên de Thanh-miên,
dans la province de Hâi-du'O'ng" (3). Ainsi, une situation singulière
se présentait: les eaux de crue du Fleuve Rouge avaient créé un
nouveau défluent, temporaire sans doute, aHant rejoindre vers
l'Est le réseau du fleuve Thai-hinh.
La nécessité 4'attendre le retour de la saison sèche pour entre-
prendre de grands travaux laissait le temps d'étudier la situation.
Ému par les catastrophes qui désolaient plusieurs provinces du bas·
Tonkin, le roi prit le parti de solliciter l'avis des mandarins de la
cour et des provinces sur le difficile problème de l'amélioration du
régime des eaux. Mais il eut soin de faire observer dans son décret
que le remède pouvait ne pas être cherché uniquement dans le
renforcement des digues: cr Quand les eaux des fleuves causent des
ruptures et des inondations, .dit-il, cela tient non seulement à la
crue eHe-même, mais surtout au fait que son éco"ulement_ vers
l'aval est retardé par l'insuffisance des défluents et le manque de
profondeur des embouchures obstruées par les aHuvions(4)."

(Il 7° mois de la 14° année. Thât 11!c (3) Renseignements extraits d'un 'rap-
deuxième série, livre 100, p. 1- port ultérieurement adressé au roi. TM!
(') Un mâu vaut un tiel's d'hectare, 11!Cldeuxième série, livre 1!2 O. p. 17.
1 thuoc = 0 m. 42 et 1 trwo'fI[J = (4) 7" mois de la 14° année. Tluit il!c

4 m.!2o. ùp.uxième série. livre 101, p. !2 et suiv.


LE CANAL CU'U-YÊN. 129
Plusieurs des mandarins consultés furent d'avis qu'il y avait lieu
de supprimer le.s digues. Il est curieux de constater combien souvent
cette solution, aussi radicale que simpliste, a été proposée sous la
dynastie des Nguyén. Minh-M~ng refusa de l'envisager. Il est cer-
tain qu'il songeait bien plutôt à des travaux susceptibles de faciliter
l'écoulement des eaux (1). A la même date en efTet, il envoyait dans'
la province de Nam-dinh une mission chargée de rr circuler le long
des cours d'eau et de signaler les endroits où il y aurait lieu de
creuser de nouveaux canaux ou d'approfondir les canaux anciens,
dans le but de faciliter r évacuation des crues". Et après avoir pris
connaissance des travaux de la mission, il affirmait dans un décret:
«La création ou l'approfondissement des chenaux est l'un des moyens
les plus efficaces pour lutter contre le danger des inondations (2). "
C'est sans aucun doute sous l'empire de ces idées que Minh-M~ng
Jécida, au 12 e mois de la 14 e année de son règne (janvier 1834),
d'ajourner la reconstruction de la digue rompue l'été précédent aux
villages de Sài-quât et Sài-thi (3). Il étudiait à ce moment un rap~
port des mandarins provinciaux de HU'ng-yên, où ceux-ci, après
avoir décrit les résultats de l'inondation, concluaient à la nécessité
de maintenir d'une façcJn permanente l'exutoire nouveau que la crue
avait formé à travers la plaine à l'Est du Fleuve Rouge. rr Nous esti-
mons qu'il y a lieu d'approfondir certaines parties de l'arroyo qui
traverse les huyên situés à l'Est du fleuve , et de régulariser le chenal
qui s'est creusé entre Sài-thi et l'arroyo en augmentant sa largeur
de 3 tru'O'ng et sa profondeur de 4 thuoc .•• De cette façon, quand
les crues d'automne arriveront (4), elles rempliront aussitôt l'arroyo
qui contribuera à les évacuer vers la mer; rien n'entravera le pas-
Thât [!Jc deuxième série, livre 105,
(1) troisième trimestre de l'année (août,
p. et suiv.
10 septembre, octobre); l'été, qui sera
(il 9· mois de la 14· année. Thât /!Jc mentionné plus loin, comprend le se-
deuxième série, livre 10 7, p. 9. cond trimestre (mai, juin, juillet). La
(3) Thât /lfC deuxième série, livre 115, .. moisson de l'été.. est la récolte du cin-
p.3. quième mois, la .. moisson de l'automne ..
(1) L'automne annamite comprend le est la récolte du dixième mois.
ÉTUDES ASUTIQUES. - 1. 9
130 ÉTUDES ASIATIQUES.
sage des eaux. Nous vous prions d'ordonner àux tri-phu et tri.huyên
de la province de mettre les habitants à l'œuvre, avec le concours
des habitants de la province de Hâi-dU'o'ng que ces travaux inté-
ressent." Cette proposition ,si conforme aux propres vues· du roi,
fut approuvée ~l).
Mais, malgré l'intérêt que présentait la création d'unilouveau
. défluent pouf atténuer la hauteur des crues du Fleuve Rouge, il
n'étàit pas possible de lJléconnaître les dangers que le nouveau che-
nal ferait courir à la région traversée. Les moissons ne seraient-elles
pas submergées et perdues? Cette question fut examinée. On con-
stata que la majeure partie des rizières de la plaine basse était cul-
tivée en vue de la récolte du cinquième mois (juin); il suffirait donc
d'empêcher toute inondation jusqu'à cette époque de l'année. On
décida en conséquence d'édifier sur"l'emplacement de l'ancienne
digue du Fleuve Rouge une digue basse provisoire, capable de con-
tenir la «crue d'été" mais destinée à être submergée par les très
hautes eaux de la ~ crue d'automne ". Cette digue provisoire serait
supprimée le jour où l'aménagement complet du nouveau-défluent
assurerait une évacuation rapide des eaux. ConstruCtion de la digue,
creusement du canal, régularisation de l'arroyo furent achevés en
mars 1835 (1).
Pimdant toute l'année 1835 et le début de l'année 1836, les
mandarins provinciaux s'efforcèrent de convaincre le roi de la né-
cessité de perfectionner l'œuvre accomplie. Vivant dans la région,
,'oyant de leurs propres yeux la situation, ils ne pouvaient guère se
dissimuler les risques de l'entreprise. Sans émettre, à proprement
parler, des doutes sur la valeur de la solution adoptée; ils multi-
plièrent les demandes d'autorisation de travaux. Il est manifeste
qu'ils voulaient créer, pour faciliter l'écoulement rapide des eaux et
éviter le danger d'inondation des régions traversées, un chenal plus
profond, plus large, plus rectiligne.
mois de la 15' année. Thât l,!c
(Il 2' (') 2' mois de la 16' année. Thât /~c
deuxième série, livre 1'20, p. 17 et suiv. deuxièriuuérie, livre 144, p. 19.
LE CANAL CU'U-YItN. 131
Dès mars 183fi, les mandarins provinciaux de HU'ng-yên adres-
sèrent au roi un rapport pour solliciter le creusement d'un canal
depuis le village de Sài-thi jusqu'au village de Vinh-dÔng. Les
eaux suivaient en effet jusqu'alors un tracé irrégulier et sinueux
entre ces deux villages et s'avançaient au Nord jusqu'au village de
NgÔ-xa. Le nouveau canal rectiligne serait plus court, il aurait
875 tru'o'ng au lieu de 1,121. Il devait avoir 12 tru'o'ne- de largeur
à la surface et 8 au fond; enfin, de chaque côté, à une distance de
3 tru'O'ng de la rive, la terre provenant du creusement serait accu-
mulée jusqu'à une hauteur de 5 thuoc. Le rapport d~mandait encore
l'exécution de quelques travaux moins importants sur l'arroyo de la
province de Hai-du'o'ng. Il proposait d'employer à ces travaux
4,000 habitants de la province de Nam-dinh, !.t,ooo de celle de

!u'ng-yên et 2,000 de celle de Hai-du~o'ng. Le roi, après quelques


hésitations, donna son assentiment: cd'approuve, dit le décret, le
creusement du nouveau canal et je lui donne le nom de Cu'u-yên (1)."
En avril 1835, les mêmes mandarins provinciaux attirèrent
"l'attention du roi sur deux parties du cours de l'arroyo, entre Bâng-
ngang et Ba-dÔng, qu'il faudrait rectifier et approfondir. Le roi
approuva le projet,en prescrivant de ne commencer les travaux
qu'après la moisson (2).
A la fin de la même année, après les crues, le roi chargea
Nguyén-cong-Tru', tong-doc de H<ii-du'o'ng et Quang-yên, spécia-
liste en matière de travaux hydrauliques, organisateur des huyên
de Kim-so'n et de Tiên-hai conquis sur la mer, d'aller inspecter le
canàICu'u-yèn avec le tong-doc de Nam-dinh et Hu'ng-yên. Dans
son rapport , Nguyén-cong-Tru'proposa tout un programme de tra-
vaux: creusement du canal entre Nghi-xuyên et Sài-thi, approfon-
dissement de plusieurs parties de l'arroyo, construction le long du
canal de digues hautes de 8 thuoc dans les parties rapprochées
du Fleuve Rouge et de 5 à 6 dans les parties éloignées. Le roi
(1) Thât l!Je deuxième série, livre 144, (2) 3' mois de la 16' année. TMt ft.le

p. !lO et suiv. deuxième série, livre 147, p. 1 1.

9.
1:l2 ÉTUDES .ASIATIQUES.
adopta d'abord ces propositions (en modifiant toutefois la hauteur
des digues: 12 thuoe près du Fleuve Rouge, puis une diminution de.
1 thuoe tous les 50 ou 60 tru'o'ng) (1). Mais Nguyén-cong-Tru' ayant
demandé l'autorisation de recruter 20,000 travailleurs, le roi re-
jeta une grande partie de ce programme de travaux, autorisant
seulement le creusement de l'arroyo entre Ba-dong et Quang-
liet (2).
Une nouvelle tentative de Nguyén-cong-Tru' n'eut pas plus de
succès. Il voulut faire approuver un projet d'approfondissement
de l'ouvrage entre Nghi-xuyên et Van-khê, sur une longueur de
13,000 tru'o'ng, en employant à ce travailles habitants de six huyên.
Le projet fut ajourné (3).
Cependant les travaux précédemment autorisés se poursuivaient
rapidement, et au mois de mars 1836, Nguyén-cong-Tru' put
rendre compte au roi que le Cû'u-yên était dans un état satisfaisant:
les travaux prescrits étaient achevés, le canal, régulièl'ement appro-
fondi, était navigable. Il demanda l'autorisation de renforcer les
berges du canal avec des pierres et des bambous, et exprima l'avis
que la digue basse provisoire ne fût pas supprimée avant la fin de
ces travaux. ~ Le roi donna son approbation à ces mesures et fit
donner l'ordre aux habitants de repiquer leurs rizières dès le 11 e
ou le 12" mois, afin de pouvoir moissonner dès le 4e mois ou le dé-
but du 5 c mois de l'année suivante. A ce moment la digue provi-
soire n'existerait plus et les rizières seraient exposées à subir éven-
tuellement l'inondation (4)."
Le canal prenait donc peu à peu sa forme définitive; le nouveau
défluent dont l'initiative de Minh-M~mg avait doté le Fleuve Rouge
allait commencei' à fonctionner. Malgré le souci évident du souve-
rain d'écarter ou d'ajourner les travaux trop grandioses, exigeant

mois de la 16" année. Thât llfc


('l 10" (3) mois de la 16" annêe. Thât llfc
12"
deuxième série, livre 160. p. 9. deuxième série, livre 163, p. 4.
(0) Thât llfC deuxième série, livre lÔO, (') 2" mois de la 17" année. Thât llfc

p. 12. deuxième série, livre 1 66, p. 19


LE CANAL CU'U-YÊN. 133
une trop nombreuse main-d'œuvre, les habitants de la province
avaient été soumis à des aJ;lnées de rude labeur. Mais le roi croyait
au succès de son œuvre. Au milieu de l'année 1836, à des manda-
rins qui proposaient une fois de plus la suppression complète des
digues du Tonkin Minh-M?-ng répondit non sans quelque fierté :
cr La démolition des digues entrainerait d'immenses dommages im-
médiats et elle nous ferait justement critiquer dans l'avenir. Au
contraire, le creusement du canal Cu'u-yên fera notre mérite aux
yeux des générations futures (1)."
L'illusion du souverain ne devait pas être de longue durée. Dès
le mois de juillet 1836, les eaux du Cu'u-yên, grossies par la crue
du Fleuve Rouge, débordèrent et inondèrent les huyên de Kim-
dQng, Bông-yên, Phu-dung, Tiên-IU' (province de HU'ng-yên) et
ceux de Thanh-mi~n et Bu'o'ng-hà~ (province de Hâi-dU'o'ng). Les
regions basses situées au Nord et au Sud du canal étaient également
submergées. Nguyên-cong-Tru', en rendant compte de ce désastre,
proposa la construction ou la réfection de digues en bordure du
canal(2). Le roi refusa d'abord d'autoriser tous ces travaux; il s'y ré-
signa toutefois à la fin de l'année (3).
Aussitôt, les habitants se mirent à l'œuvre pour réparer ou édifier
ces digues sur une longueur totale de 26,300 tru'o'ng(4). Mais ces
masses de terre fraichement remuées seraient~elles assez solides
pour résister au~ crues de 1837? Le roi et les mandarins se le de-
mandaient avec quelque anxiété. Un décret royal prescrivit au tuan-
phu de HU'ng-yên d'ordonner à tous les habitants de mettre en
sécurité dans les endroits élevés leur récolte du cinquième mois dès
qu'elle serait faite. L'ordre fut exécuté (5).
Alors survint la grande crue: en juillet les eaux du Fleuve Rouge
i

(1) 5· mois de la 17· année. Thât l1!c ll!C deuxième série, livre 174, p. 18.
deuxième série, livre 169, p. !18. (') Thât l1fc deuxième série. livre 177,
(') 5· mois de la 17" année. Thàt lIfC p.28.
deuxième série, livre 170, p. 18. (1) • Thàt ll!c deuxième série, livre 181,
(') 10· mois de la 17· année. Thât p.8.
134 ÉTUDES ASIATIQUES.
montèrent de 14 thuoc au-dessus de l'étiage; le flot du Cu'u-yên
rompit les digues en plusieurs points. En août elles s'élevèrent
encore et la plaine fut transformée en un immense lac, profond de
5 'à 6 thuoc en certains points. Au rapport qui lui apprenait ces
tristes événements, le roi découragé se contenta de répondre: «Les
accidents de cette nature sont inévitables, il est au-dessus des forces
humaines de les empêcher." Puis il ordonna de distrihuer des
secours aux populations (1). '
Mais en même temps de nombreuses ru'ptures de digues s'étaient
produites ailleurs, une grande partie du delta à l'Est du Fleuve
Rouge était submergée. Il faBait donc admettre, après ces deux
années désastreuses, que le Gû'u-yên, créé pour atténuer la puis-
sance des crues du grand fleuve, ne parvenait pas à sauver de
l'inondation les autres régions du bas Tonkin. Et par surcroît il .
ruinait les régions qu'il traversait 1
Le roi tenta d'améliorer ce fonctionnement défectueux. «Un dé-
cret ordonna au Secrétaire du Ministère des Travaux publics! Ngô-
kim-LAn, de se rendre au Tonkin pour faire une enquête sur la
situation. Il devait rechercher si les ruptures de digues étaient dues
à la violence exceptionnelle de la crue ou à la négligence des fonc-
tionnaires; il devait aussi examiner si les digues de la province de
HU'ng-yên ne pouvaient protéger les rizières que pendant la cul-
ture du cinquième mois et s'il n'existait pas un moyen de les rendre
capables de protéger également les rizières pendant la culture du
dixième mois (2)." A son retour, Lân remit son rapport au roi. Il
déclarait que les crues avaient été d'une violence exceptionnelle et
il ajoutait: «Étant donné que le Cû'u-y~n est le seul canal qui con-
tribue à détourner une partie des eaux du Fleuve Rouge, celles-ci
s'y précipitent avec une grande force et attaquent les digues du
canal. Maintenant, si Votre Majesté veut rendre ces digues capables

ô- et t mois de la 18- année. Thât


(1) (') Thdt /,!c deuxième série, livre 184,
l~c deuxième série, livre tB!I, p. !lÔ et p. !l5.
livre t83,p. 40.
LE c:A~AL CU'U-YÊN. 135
de protéger les cultures de l'automne, le seul moyen est de prescrire
leur renforcement eIl lar~e~r et en hauteur. Mais il serait yain
d'entreprendre tout à la fois; les habitants ne pourraient mener à
hien une tâche aussi énorme. II y aurait donc lieu de comm~ncer
. par la digue de la rive gauche du canal, qui est plus élevée; une
fois cette digue finie, et après un certain ~ntervalle, deux ans par
exemple, on entreprendrait la digue de la rive droite. Si, peIldan~
cet intervalle, de gr~ndes crues survenaient, il faudrait pratiquer
des coupure~ dans l'ancienne digue de la rive droite, pour ménager
la digue neuve. "
Minh-M"mg se re~dit à l'évidence. Il comprit qu'après avoir
donné à un petit arroy() inoffensifle régime violent du Fleuve Rouge,
force était de lui donn~r la même armature de hautes et puissantes
digues. Il adopta donc les conclusions de Ngo-kim-Lân; il prescri-
Tit de commencer les travaux dès le premier mois de l'année sui-
vante et d'y employer 10,000 habitants des provinces de Narn:..djIlh,
et de HU'ng-yên (1).
A partir de cette date, les travau~ prescrits se poursuivirent ré:-
gulièrement. Mais une IlouveHe déception était réservée au roi : au
printemps de l'année 1839, les ri~ières du cinquième mois furent
anéanties par les d~bordements du Cu'u-yê9. «Une montée p~écoce
des eaux d~ Fleuve Rouge et d'abondantes pluies provoqu~reIlt
l'inondation de~ rizières des trois huyên de Kim-dQng, Phu-dung et
ri~n-Iü> situé,es au Sud du canal. La digue de la rive droite fut rom-
pue en plusieurs endroits. Seuls quelques terrains un peu plus éle-
vés restèrent émergés; tout le reste fut ~ecouvert par les eaux et la
culture du cinquième mois fut anéantie. "
Cette fâcheuse nouvelle surprit le roi, car on avait réussi
jusqu'alors· à préserver cette culture. Il déclara au ministre des
Travaux publics : «Dans ces huyên, la population met toute son
espérance dans la moisson d'été; je ne m'imaginais pas que cette

(1) 9' mois de la 18' anné,e. T~1t llfC deuxième ~ér.ie. livre ~84. p. 26.
136 ÉTUDES ASIATIQUES.
moisson pût être compromise. Mais mon dessein est trahi et toutes
les cultures sont perdues à cause des inondations. J'en éprouve une
grande douleur (1). 71
Les dernières années du règne furent occupées par l'exécution
de travaux neufs et par d'incessantes réparations de digues (2). Il est
inutile d'insister sur le détail de ces travaux, sur les accidents sur-
venus aux digues, sur les inondations plus ou moins graves; mais
on imagine aisément quelle vie de labeur continu, d'inquiétude et
de misère fut par là imposée aux malheureuses populations. Quand
Minh-M~ng mourut le 1 1 janvier 1 841 (1 ge jour du 1 ~e mois de la
21 e année du règne), il ne croyait sans doute plus que le Cû'u-

yên assurerait sa gloire aux yeux des générations f\.ltures. Ce canal


s'affirmait tout au contraire comme une cause de souffrance pour les
populations. On est en droit de supposer que plus d'un habitant du
Tonkin; paysan ou mandarin, pensait, sans oser le dire, que la fer-
meture définitive du canal serait la meilleure des solutions.
. Il est remarquable en tout cas que cette proposition fut formulée
dès l'avènement de Thi~u-Tri, qui eut lieu le 1 ~ février 1841
(21 e jour du 1 er mois de la'l re année du règne). Au deuxième mois,

le tuan-phu 'de Hu'ng-yên présenta un rapport au roi pour le sup-


plier d'ordonner par décret la fermeture du canal Cû'u-yên lr par la
construction d'une digue transversale n. Le roi fit soumettre ce rap-
port aux mandarins de la COUf; ceux-ci se refusèrent à adopter une
proposition qui impliquait la condàmnation et l'abandon de tout
ce qui avait été fait au Cu'u-yên depuis sept années; ils se conten-
tèrent de recommander la réfection des parties détériorées de la
digue de la rive gauche du canal et la construction d'une digue neuve
sur la rive droite. C'était proposer la continuation des errements pré-
cédents. Le roi se rangea à l'avis des mandarins de la cour (3).

(1) Cinquième mois de la vingtième an- p. 25; livre 209, p. 9; livre 213, p. 20;
née. Thal llfe deuxième série, livre 202, livre 215, p. 27.
p. 15. (') Thdl hle troisième série, livre 3,
('l Thdl llfC deuxième série, livre 208, et
1" ·5 suiv.
LE CANAL CU'U-YÊN. 137
Toutefois une solution aussi radicale et aussi inattendue méritait
mieux qu'tin rejet sommaire. Nul n'ignorait au gouvernement de
Hué les complications sans' nombre, les travaux, les inonda.tions,
les pertes de récoltes, etc., qui avaient suivi l'ouverture du Cu'u-
yên. Le roi chargea quelques mandarins de ia cour de se rendre au
Tonkin pour y faire, en présence des mandarins provinciaux, une
enquête sur la situation. Au retour de leur mission ,ces haUts mari~
darins présentèrent au roi un rapport: le lit du Fleuve Rouge dans
le delta est très long et très sinueux; ses eaux sorit très chargées de
troubles. Il résulte de là un dépôt incessant d'alluvion's et la for-
mation de bancs qui diminuent la profondeur du lit (1). L'écoule-
ment des eaux est gêné et des ruptures de digues se produisent
Pour empêcher le retour de ces accidents, il y aurait lieu de com-
battre tout le long du fleuve l'alluvionnement du lit et ensuite de
narrer le CU'u-yên par une digue transversale. La fermeture du
canal était ainsi officiellement proposée, mais cette opération devait
être précédée et accompagnée de travaux singulièrementdifficiles à
exécuter. Le roi fit observer que la suppression de l'alluvionnement
était impossible; il ordonna donc aux mandarins de chercher une
autre solution. .
Sur ces entrefaites, les autorités provinciales de Hu'ng-yên pré-
sentèrent au roi un nouveau rapport pour le supplier d'ordonner
la construction d'une digue fermant l'entrée du CU'u-yên. Cette

(1) Cette opinion que le lit d'un fleuve' et les observations les plus minutieux
endigué s'exhausse peu à peu a été ad- poursuivis tant en France qu'à l'étran-
mise sans discussion par les autorités an- ger,' aux États-Unis sur le Mississipi. en
namites et considérée par elles comme un Allemagne sur le Rhin, et surtout
fait d'observation. Elle n'est en réalité, en Italie où l'on dispose pour le PÔ
au Tonkin comme dans les autres pays d'observations précises et s'étendant
où cetle croyance existe, que l'interpré- sur plus d'un siècle.. (A. NORMAlfDlN,
tation inexacte des faits observés. La question des inondations au Tonkin
L'exhaussement du fond du lit l'est et ailleurs, 4' cahier de la Société
Une pure hypothèse qui n'a pu être de géographie de Hanoi, Hanoi, 1923,
confirmée jusqu'à ce jour par les tl'avauX p. 12).
138 ÉTUDES ASI4-TIQUES~
fois-ci, Thi~u-Tri donna son approbation. La fermeture fut ainsi
décidée le 2e mois de la 2e année de son règne (mars 1842) (1).
Mais c'étaii une œuvre considérable que l'édification d'une puis-
sante digue transversale. Quand l'ordre parvint à Hu'ng-y~n, la
saison était trop avancée; il fallut se contenter de réparer une fois
de plus la digue de la :rive droite du canal pour protéger les cul-
tures du cinquième mois (2). C'est seulement à la fin de l'anllée,
après la saison des grandes pluies et des crues, que la construction
du barrage put ~tre commfilncée et activement poussée.
. Ainsi, l'année 1843 marque un retour à la situation de 1833 :
le Flellve Rouge, encadré par de hautes digues et privé de son dé-
fluent, emporte vers le Sud toute la masse de ses eaux; le Cû'u-y~n,
isolé du grand fleuve, reprend le rôle joué naguère par le petit
arroyo qui existait avant lui: il draine vers l'Est les eaux claires que
les pluies locales accumulent sur les terrains bas de la région. Dès
lors, plus de graves inondations, plus de pertes de récoltes, plus de
grands travaux. A peine les Annales mentionnent-elles quelques
rectifications de cours, quelques suppressions de seuils pour facili-
ter l'écoulement des eaux (3), et ultérieurement la suppression de
certains tronçons de digues devenus inutiles ou même gênants en
raison de la nouvelle destination du canal.

Ce bref historique du canal Cû'u-y~n permet de comprendre le


caractère de l'œuvre entreprise par Minh-Mf;lng et d'apprécier, sur
un exemple précis, la politique hydraulique des souverains anna:"
mites au Tonkin.
Comme tous les autres souverains, Minh-Mf;lng a considéré les
digues comme une nécessité inéluctable pour le bas Tonkin (4). A

Thdt lyc troisième série. livre 18,


(1) série, livre 58, p. 6 (5° mois de la
p. 20et suiv. 6° année).
(3) ho mois de la 2' année. Thdt 1~/c (t) On a beaucoup discuté sur l'an-

troisième série, livre 19, p. 19. cienneté du réseau des digues du Tonkin.
(3) Voir par exemple Thàt lyc troisième Un rapport officiel présenté au roi TN~u·
LE CANAL CU'U-YÊN. 139
toutes les propositions de supprimer les digues qui furent faites
sous son règne,' il a su, çomme ses prédécesseurs et comme ses
successeurs, opposer une réponse négative. Le Protectorat français
n'a pas eu une autre attitude. Mais les inconvénients et les dangers
des digues étaient manifestes : dépenses considérables, labeur
énorme imposé àux populations, craintes continuelles des habitants,
catastrophes en cas de ruptures, famines, diminution du rende-
ment des impôts. Or, les ruptures de digues étaient alors, il faut
le reconna1tre, particulièrement fréquentes, en raison du tracé peu
rationnel de ces ouvrages, de leur construction souvent défectueuse,
de la mauvaise organisation de leur surveillance pendant la période
critique des hautes eaux. Des ruptures se produisaient non seule-
ment pendant les crues exceptionnelles, mais même pendant les
crues moyennes.
~H était donc nécessaire de chercher des moyens propres à modé- .
rel' la violence des crues. Les Français, qui ont dl1 travailler à la so-
Tri (1" mois de la t année de son /leuve tendit-il à s'élever de plus en
règne) nous iudique les idées du gou- plus j mais plus il ,montait, plus on
vernement annamite sur ce sujet: If De- rehaussait les digues. Les eaux du Fleuve
puis le règne de Lac-Long jusqu'à la Rouge eurent ainsi une force accrue et,
dynastie des Ly, aucune digue n'existait, n'ayant plus aucun exutoire vers l'Est,
et pourtant les crues ne produisaient au·· elles se précipitèrent avec violence dans
cune catastrophe. Les Trân eurent les le lit du fleuve· vers la seule issue qui
premiers l'idée d'édifier des digues; leur Jeur était laissée au Sud." (Thât 11fe troi-
existence date donc de cette époque. Mais sième "Série, livre M, p. 17 et suiv.).
alors elles étaient faibles et peu élevées. Voir sur cette question des plus anciennes
Les Lê, qui succédèreut aux. Trâu, loin digues: B. E. F. E.-O., Chronique,
de songer à supprimer les digues, s'atta· juillet-décembre 1905, p. 482, etE. CHAS-
chèrent au contraire à les rendre de plus SIGNEUX, L'irrigation dans le delta du Ton-
en plos fortes. Les usurpateurs Tây-So'n kin, p. 82-96. Il est très vraisemblable,
furent pires encore; leur politique, tout ainsi que je l'ai fait observer dans cette
à fait dénuée de bon sens, consista à étude, que les premières digues sont bien
s'occuper exclusivement des digues et à antérieures aux Trân : les paysans tonki-
négliger les· défluents : ils construisiren t nois, qui possédaient depuis longtemps
d'énormes digues le long du Fleuve Rouge des l'izièl'Cs, n'avaient pas dû attendre un
et fermèrent tous les petits cours d'eau ordl'C royal pour assurer la protection de
en les remblayant. Aussi le niveau du leurs cultures.
140 ÉTUDES ASIATIQUES.
lution du même problème, ont envisagé le reboisement comme un
moyen de régulariser le régime des eaux; ils ont songé à créer de
vastes réservoirs dans la vallée supérieure du fleuve, ils ont même
imaginé et tenté de déversel' les eaux de crue dans une province du
delta pour sauver le reste du pays. Les Annamites ne semblent avoir
envisagé aucune de ces solutions. Par contre, ils ont cherché depuis
une époque très lointaine à faciliter l'écoulement rapide des hautes
eaux en augmentant le débit des défluents du Fleuve Rouge, dont
l'entrée tend naturellement à 'se fermer par des dépôts d'alluvions.
Ces défluents naturels sont nombreux dans le delta sur les deux
l'ives du fleuve, mais deux d'entre eux ont semblé particulièrement
intéressants, le Nguy~t-dl1'c (Sông Cà-16) et surtout le Thiên-du'c
(Canal des Rapides) en raison du fait qu'ils coulent v~rs une région
basse où s'étale largement le Thai-Binh gonflé chaque jour par la
marée. Des travaux destinés à dégager l'entrée des défluents ont
été périodiquement entrepris sous les dynasties annamites (1). Le ca-
nal Cû'u-yên se rattache par son but et par ses caractèfes généraux
aux entreprises de ce genre; il s'en distingue pourtant par son ca-
ractère purement artificiel, car le Fleuve Rouge n'a jamais eu là un
bras naturel et permanent: ,
Pendant tout le temps qu'a duré ce qu'on pourrait appeler l'expé-
rience du Cu'u-yên, les conceptions des autorités annamites ont
varié.
Dans une première phase, on a voulu réaliser la création d'un

{Il Cf. H. MASPERO, Le protectorat géné- ciliter l'écoulement de ses crues dans la
ral d'Annatnsous les T'ang, (B.i;.F.E-O., mer (Thât l,,!-c deuxième série, livre 84 .
19 f 0). L'auteur apporte d'intéressantes p. 7)' A iïmilation d:un procédé an-
précisions sur ~. genre de travaux. pal'- ciennement employé par les Chinois. on
ticulièrement en ce:qui concerne le Canal attacha des herses de fer derrière des em-
des Rapides, p. 571 à 574. - Dans un barcations que l'on fil naviguer en tous
ordre d'idées analogue. on peut signaler sens sur les bancs d'alluvions. Le résultat
encore la curieuse tentative faite en 1832 obtenu fut particulièrement médiocre. Il
sous le règne de Minh-M;;1ng pour déga- ne semble pas que J'expérience ait été re-
ger l'embouchure du Fleuve Rouge el fa- nouvelée.
LE CANAL CU>U-Y~N. 141
chenal aussi régulier, profond et rectilIgne que possible, conçu de
façon à sauvegarder les rizières du cinquième mois, les plus nom-
breuses de la région, tout en sacrifiant celles du dixième mois. Cette
tentative n'a pas réussi : les inondations ont détruit les cultures du
dixième mois dans une région singulière meut plus étendue que celle
qui borde le canal, et en outre, malgré les précautions prises, la
culture du cinquième mois elle-même a été submergée en 1839
dans la zone du canal.
On discerne aisément les causes de cet échec. Des travaux de ce
genre ne peuvent être entrepris avec quelque certitude de succès
que si l'on possède un nivellement précis du delta. Or, ce nivelle-
ment faisait alors complètement défaut. De plus, les mandarins ne
semblent pas avoir disposé d'une documentation suffisante sur le
régime du Fleuve Rouge : s'il est exact que les grandes crues sur-
viennent normalement pendant les mois de juillet, aoô1 et septembre,
on observe cependant en certaines années des crues relativement
fortes avant le 20 juin, susceptibles par conséquent de compro-
mettre la culture du cinquième mois. Une statistique établie pour
la Commission des digues de 1906 montre qu'en vingt années, de
1886 à 1905, il Ya eu dix crues de ce genre en mai et juin.
Dans une seconde pbase, le gouvernement de Hué,instruit par
l'expérience, s'est résolu à endiguer complètement le Cu'u-yên,
traité désormais comme le Fleuve Rouge, dont au surplus il repro-
duisait le régime violent. Mais si cette nouvelle conception avait
pour elle la logique, elle présentait le grave inconvénient de géné-
raliser le système à la fois dispendieux et dangereux des digues. Loin
de restreindre le risque, elle l'étendait à une région qui avait eu la
bonne fortune d'y échapper jusqu'alors. Et surtout l'expérience
démontrait que l'écoulement d'une partie des eaux de crue dans le
Cu'u-yên n'atténuait pas le danger 'dans les autres régions riveraines
du Fleuve Rouge. En même temps que les digues trop faibles du
canal cédaient sous l'effort des eaux, les digues du Fleuve Rouge'
étaient rompues en maints endroits.
162 ÉTUDES ASIATIQUES.
En réalité, il était vain de compter sur le canal Cu'u-y~n pour
abaisser le niveau du Fleuve Rouge dans l'ensemble du delta.
L'effet du défluent ne pouvait se faire sentir (les mandarins anna-
mites ne semblent pas l'avoir compris) qu'en aval, c'est-à-dire dans
une région de plus en plus basse et proche de la mer, où les cru~s
ne sont généralement pas redoutables. La partie réellement dange-
reuse du Fleuve Rouge est celle qui traverse le delta en amont, mais.
sur le débit de cette fraction du cours le Cu'u-:-y~n restait sans in-
fluence. On doit donc conclure que l'emplacement du canal était
mal choisi; Minh...;.M:;mg avait eu le tort de se fier à l'indication
donnée par le fleuve lui-m~me, lorsqu'il avait brisé sa digue et en-
voyé en cet endroit ses 'eaux vers l'Est.
L'échec du Cû'u-y~n et les heureuses conséquences de sa ferme-
ture pour les régions voisines' n'arrêtèrent pas les controverses; des
critiques furent même formulées contre le barrage du canal. En
1847, Nguyén-dang-Giai. tong-d~c de Hanoi et Ninh-binh pré-
senta un rapport à Thiçu-Tri au sujet desinesures à prendre contre
les inondations: «A mon humble avis, disait-il, le moyen le plus
sage de gouverner les eaux consiste à ne pas leur opposer de ré-
sistance et par conséquent à agir contrairement à la pratique sui-
vie jusqu'ici." Il ne demandait pourtant pas la suppression des
digues si souvent réclamée, mais simplement l'approfondissement
et l'élargissement des cours d'eau 'suivants : Nguyçt-du'c, Thi~n­
du'c, Hàm;..long, Nghia-trU',Van-giang. «On fera construire, s'il le
faut, quelques diguettes le long de leurs rives et l'on prendra soin
que leurs entrées soient bien dégagées. Ainsi, les eaux du Fleuve
Rouge'se répartiront vers le Sud et vers l'Est et, quand une crue
surviendra, elle s'écoulera facilement et disparaitra en quelques
jours". Dans ces conditions, «si mes modestes observations sont
fondées, l'établissement de la digue transversale du Cu'U-yên a été
une erreur, puisque c'est seulement grâce à des défluents de ce
genre que le Fleuve Rouge peut diviser ses eaux de crue et les ré-
partir entre le Sud' et l'Est du delta". A cette argumentation le roi
LE CANAL 'CU>U-Y~N.
répondit en affirmant une fois de plus la nécessité impérieuse de
conserver les digues, malgré tous leurs inconvéilients bien connus.
Quant au creusement des défluents, il considérait cette méthode
comme ct susceptible d'amener une amélioration durable n. Mais les
eaux du Fleuve Rouge, disait-il, (\'ont une tendance naturelle à se
diriger vers le Sud; si nous essayons de les détourner vers l'Est,
elles ne se laisseront pas aisément mahriser et, si elles obéissent à
notre impulsion, elles se précipiteront en temps de crue dans les
arroyos de l'Est beaucoup trop petits, où elles ca\lseront des cata-
strophes. Cette question exige donc une étude plus attentive n. Pour
le Cu'u-yên, ajoutait le roi, c'est avec raison qu'il a été fermé.
«Lors de mon récent voyage au Tonkin, j'ai demandé aux manda-
rins de ma suite et aux mandarins provinciaux de me renseigner à
~n sujet. Il m'a été répondu que ce canal avait maintenant un
régime parfaitement régulier et que les travaux agricoles étaient
J
par là même favorisés (1)."
Comme on le voit, l'échec du Cu'u-yên n'a pas eu pourconsé-
quence d'affaiblir la croyance des Annamites à la nécessité de dé-
tourner vers le Thâi-binh une partie des crues du Fleuve Rouge.
Une conception aussi ancienne, aussi fréquemment réalisée au cours
d~s siècles, avait pour elle toute la force de la tradition; elle appa-
raissait d'ailleurs comme l'unique moyen susceptible de modérer la
puissance dévastatrice des crues. Elle ne pouvait être abandonnée à
la suite d'un échec local. Aussi voyons-nous discuter à maintes re-
prises sous Minh-M~ng et sous Thi~u- Tri la question des travaux à
exécuter à l'entrée du Thiên-âu,c. Ces deux souverains, sans être
hostiles en principe à cette solution, l'ont ajournée pour des rai-
sons d'opportunité. C'est sous le règne de T\l'-Bu'c qu'elle a fini
par être réalisée en 1858.
Par un contraste singulier, l'aménagement des défluents du
Fleuve Rouge dans le delta, qui a spécialement retenu l'attention

(1) t" mois de la 7" année. Thât Ilf-C troisième série, livre. 6h, p. t 7 et suiv.
tllll ÉTUDES ASIATI'QUES.
des gouvernements annamites, surtout pendant la dynastie des
Nguyên, a été volontairement laissé de cÔté par les Français depuis
leur installation au Tonkin. Dans une première période, ils ont
envisagé avec une réelle dé6ance un procédé auquel ils attribuaient
les fréquentes ruptures des digues du Canal des Rapides, les inon-
dations et les dévastations des crues dans le centre du delta, trans-
formé en un vaste marécage, le Bay Say (1). Plus récemment la
question a été reprise par nos techniciens. Des études ont été faites
sur la possibilité d'utiliser un défluent naturel comme le Canal des
Rapides, ou mieux de le doubler d'un défluent artificiel à débit
commandé (1919)' Un tel ouvrage ne manquerait pas d'avoir une
influence modératrice sur le régime du Fleuve Rouge; il constitue-
rait en quelque sorte ~ un Cu'u-y~n français", scientifiquement
conçu et exempt des nombreuses erreurs commises sous Minh-
M~ng. Mais il serait très coûteux à établir et il risquerait en outre
d'aggraver l'envasement des chenaux maritimes de Haiphong. SUI'-
tout, une dernière raison laisse peu d'espoir de voir un jour nos
ingéniems reèommencer victorieusement l'expérience tentée jadis
sans succès par les mandarins de Minh-M~ng : les progrès réalisés
dans la construction, l'entretien et la surveillance des digues sont
tels que le delta est et sera de plus en plus en sécurité derrière ses
digues renforcées. ~ On peut espérer maintenant que des accidents
ne se reproduiront plus que tous les dix ou douze ans et m~me
moins souventn (2), au lieu de se répéter presque chaque année
comme autrefois.

(1) On peut se rendre compte de l'atti- Tonkin. Voir en particulier l'article inti-
tude prise alors par l'opinion française tulé Un Panama tonkinois dans l'Avenir du
sur cette question en relisant certaines Tonkin du !J5 mars 1893.
études publiées par les journaux du (') A. NORMANDIN , op. cit., p. I!J.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES
DU SIAM,
PAR

G. COEDÈS,
CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE VAJlRANII'!A_
MElIBRE CORRESPONDANT DE L-ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRI1HE-ORIENT.

Les Siamois donnent le nom de BraI]. Bimb ou « Saintes Em:-


preintes" à ces petites effigies bouddhiques, que M. A. Foucher
décrit très exactement comme de ct simples boulettes d'argile,
moulées ou estampées d'un coup de cachet, qui servaient à la fois
de mement~ et d'ex-voton (II. Elle ne sont plus guère utilisées de
nos jours au Siam que comme des amulettes qui sont censées
rendre invulnérable, ou plus exactement d'empêcher un fusil de
partir ou un sabre de couper. Mais ce n'est que par une corrup-
tion, une déformation imputables à l'ignorance ou à la survivance
de vieilles idées que l'image du Buddha, du Sage, du Saint'parfai-
tement accompli, a fini par servir à des pratiques qui relèvent de .
la magie. .
Les BraI]. Bimb sont, par leur origine extrêmement ancienne
qui remonte aux _premiers temps du bouddhisme, des objets de
piété tout à fait respectables dont il n'est pas sans intérêt de re-
tracer l'histoire. .
La coutume de fabriquer de menues images pieuses au moyeu

(1) Les débutl de l'art bouddhique (Journal asiatique, janvier 1911, p. 65).
iTUDIlS .lSUTIQUES. - • 10
146 ÉTUDES ASIATIQUES.
d'un moule ou d'un cachet paraît bien être exclusivement boud-
dhique. Il ne me souvient pas qu'on ait jamais signalé d'images
brapmaniques exé~utées par ce procédé; par contre, on trouve ces
empreintes sur tous les sites bouddhiques anciens, depuis l'Inde du
Nord-Ouest et la province chinois,e dl!- Hou-nan, jusque dans les
grottes de la Péninsule Malaise et de la cÔte d'Annam (1).
Une théorie très s~duisante due à M. Fouèher permet de rattacher
l'origine des tablettes votives aux' quatre grands pèlerinages boud-
dhiques de l'Inde, savoir: Kapilavastu où naquit Çakyamuni,
Buddha-Gayà où il. obtint 1'1Ilumination, le Bois des Gazelles près
de Bénarès où pour la première fois il prêcha la Loi, el enfin Kusi-
nagara où il entra dans le NirvaJ.la.
«Rien n'est plus facile, nous dit M. Foucher, que de deviner ce
que devaient être les souvenirs. rapportés par les pèlerins des
quatre grandes places ·saintes. Pour prendre l'exemple moderne le
plus familier ~iu lecteur français, que représentent les images ou
(Il V. A: SMITH ,The buddhist rnonastery pl; XXXIX: - BIRMANIE : R. C. TE!IPLE,
at Sohllag{J.R.A.S., 1900, p. 433) croit Note on antiquitiés in Ramaiiiiadesa (1,..
reconnaltresur une tablette une figure . dian Antiquary, 1894, pl. XV et XVI);
de Lak~mï, mais comme le credo boud- - Annual Report of the Arch. Surv. oJ
dhique (voir infra) s'y trouve inscrit, il [ndïa, 19°5-19°6, pl. LIlI; - Annual
s'agit plutôt d'une divinite bouddhique, Report of the Arch. Surv. of Burma,
sans doute une Tara. - M. C: Duroi- 1912-1913, p. lF 1914-1915, p. 15-
selle exagère lorsqu'il dit (Rep. o) the 16; 1921-1922, p. tt-l!l. - CHINE el
Arch. Survey, Burma, 19~H-1922, p. 12): TIBET: A. GETTY, The Goda of Northem
ltreferences to such tablets are found Buddhism, pl. III, XlII, LXIII. -
scattered in a variety of works, but ANNA!l : L. FINOT, La Religion des Chams
unfortunately without any reproduction lfapres leurs monuments (B. E.F.E.-O. ,
ofthem... Les articles mentionnés dans la I, p. 25). -.,. SIAM: L. FOURNEREAU, Le
courte bibliographie qui va sui yre sont au Siam ancien, p. 105 et pl. XXIII. -
conlraire presque' tous abondamment L. DE LUONQUlÈRE, Essai d'inventaire
illustrés. - INDE:: CUNNINGHlll, Mahtï- archéologique du Siam (Bulletin de la Com-
bodhi, pl. XXIV; Archaeological Reports, mission archéologique de rIndochine. t 9 1 ~,
lIl,p. 158, pLXLVI; XI, p. 35-38, p. 138-.139) [cf. 1909, p. 23!lJ. -
pl; XII, et p. 89, pl. XXVIII. ..: Annual . E~ 'A. VORETZSCII. Über altbuddhistische
Report of the Archaeological Survey of Kunst in Siam (Osiasiatische Zeitschrift,
India, 19°7-19°8, p. 170; 19°9-1910, V, 1916, p. !l3).
G. CŒDÈs. I. PI. 1.

BUDDHA ASSIS ET MOULES À BRAI;I BIMB.


TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 1lI7
médailles offertes et achetées à Lourdes? Avant tout la grotte mi-
raculeuse. Que devaient figl,lrer sur étoffe, sur argile, sur bois,
sur ivoire ou sur métal, les premiers objets de piété fabriqués à
Kapilavastu, à Bodh-Gaya, à Bénarès, à Kusinagara? Evidemment
le point caractéristique vers lequel se portait, aux abords de cha-
cune de ces quatre villes, la dévotion populaire. Or, ces. points,
nous les connaissons d'avance, par les pittoresques expressions des
textes. Ce que l'on visitait d'abord à Kusinagara, c'était le lieu,
marqué de bonne heure et de façon tout à fait appropriée par un
stüpa, de la mort définitive du Maitre. De même, le miracle
essentiel de Bénarès s'étant passé au Mrigadava, il était inévitable
que sa dénomination consacrée de ct mise en branle de la roue de
la Loi." se traduisit en termes concrets par une roue, ordinairement
accostée de deux gazelles. Ce que l'on contemplait d'autre part à
BOdh-Gaya, c'était lefiguier toujours reverdissant au pied duquel le
Bienheureux s'était, assis pour atteindre à l'omniscience. Que révé-
rait-on enfin à Kapilavastu? Ici la réponse est plus incertaine (1) •••
mais quel que ffit ici l'embarras du choix, aucune hésitation n'était
du moins permise à propos des trois autres sites. Un arbre, une
roue, un stüpa, en voilà assez pour remémorer à distance le spec-
tacle de ces lieux saints, voire même pour évoquer, par une con-
stante association d'idées et d'images, les mit'ac1es dont ils avaient
été le théâtre. Encore ces objets pouvaient.ils être aussi sommai-
rement indiqués que l'on voudra: l'imagination supplée à la pau-
vreté des moyens artistiques, si l'humaine faiblesse ne peut se
passer du signe matériel (2)." .

Cette théorie, qui nous autorise à voir 'dans les anciens BraI).
Bimb des souvenirs de pèlerinages, explique à merveille le carac-
tère particulariste, local, que présentent bon nombre d'entre eux..

(1)N'a uraI't - ce pas é'


té l'empremte
' pada ou If Pieds du Bouddha»' ne se
des pieds du Bodhisatlva (lorsqu'il fit rattacheJ.'ait~elle pas à celle légende?
sept, pas vers chacun des quatre points [G. C.]
cardinaux). et l'origine des Buddha- (l) Loc. cit., p.65-66.
10.
148 ÉTUDES ASlATIQUES.
Dans bien des cas, on a l'impression que l'image représente, non
pasle Buddha; maisun Buddha, c'est-à-dire une-statue déterminée,
dans un monument spécial. Cela est certain pour les empreintes
représentant le Buddha assis sous une tour pyramidale (çikhara) ,
dûnt.ona trouvé au Siam (près deJaiya), un admirable spécimen
tout à fait analogue à ceux qui ont été découverts à Buddha-Gaya
ou dans les environs (1). Cette tour à étages sous laquelle le Maitre
est assis dans l'attitude de l'enseignement est précisément celle de
Buddha-Gaya, et il est presque. certain que ce'Bra1}. Birrib, qui
est de facture 'nettementiridiènne ,provient de ce célèbre pèle-
rinage (2) (pl. 1). '
Mais les BraI) Biinb durent de' bonne, heure cesser d'être ' de
simples' souvenirs. Le culte des images se développant; le fait de
créer une statue du Buddhaou' tel autre' emblème' religieux, en
vint à être considéré comme une source de mérites. Seulemerit,.il
n'était 'pas à la portée 'de toutes les bourses de. fàire: fondre une
image en bronze ou tailler une statue 'de bois ou de pierre. Les
piuivres,gens, désireux néanmoins d'acquérir du pu~~ya, justement
pour -renaitre dans une cbnditioll plus florissantè, durent avoir·
recours à' des procédés économiques, et l'impression d'uneeOigie
sur une boule de terre glàise, leur permettait justement d'en'
acquérir à peu de frais une petite' somme. EUe permettait même,

(1) cr. CUNNINGHHI, Maluibodhi, pl. of lndia, 1909-1910, pl. XXXIXd) a


XXIV; GRÜNWEDEL, Buddhist Art in In- livré un ex-voto représentant le Buddha
did, tr~d.: Burgess; p: 180, fig. 128; assis à l'européenne, faisant le geste de
et les empreintes trouvées par Cunning- renseignement' d'une facture absolument
ham à Kiyul, non loin de Buddha- identique à celle du Dra~ Bimb trouvé il
Gaya (Archaeological Rep., 1II, p. 158, Jaiya : les moindres détails, tels que la
pl. XLVI). ' roue et les deux gazelle~ aux pieds du
(Il' Une empreinte presque identique, 'Buddha, coïncident exactement; mais le'
mais sur laquelle le Buddha assis à l'in- çikhara n'y figure pas, probablement
dienne fait le geste de toucher la terre a parce que cet ex-voto n'était pas destiné
été trouvée à Pegu (R. C. TEMPLE, loc. cit., à rappeler le pèlerinage de Buddha-Gaya.
pL XV, fig. 2). Le stüpa de Mirpur- 1\1. H. Consens attribue cette pièce aux
Khas, Sind (AllU. Rep. of the Arch. Surv. VII-VIIl' siècles A. D.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 149
à -ceux qui en avaient le désir et le loisir de fabriquer un nombre
considérable d'images (1), etTon peut se demander si les énormes
dépÔts de tablettes à l'effigie du Buddha, qui ont été découverts
dans certaines grottes de la Péninsule Malaise ne représentent pas
le travail de quelque ermite ayant passé plusieurs années de sa
vie à accumuler des mérites.
Avec tant soit peu d'imagination, on arrive assez bien à se repré-
senter les abords d'un pèlerinage ou d'un ancien temple bouddhique
un jour de f~te. Au milieu des marchands d'encens, de cierges, de
fleurs, on voit le propriétaire de moule à BraI} Bimb, vendant aux
pèlerins pour une somme très modique le droit de faire usage de
son cachet et de frapper une image, qu'ils pouvaient ensuite rem-
porter comme souvenir ou laisser au temple en ex-voto.
_Quel était l'aspect de ces moules (2)? C'était une plaque de cuivre
gravée en creux, qui se màniait au moyen d'une poignée. Ce petit
commerce était probablement si florissant et la demande pour ces
cachets était sans doute si grande que, dans certains cas, ceux-ci
semblent avoir été fabriqués, non pas un à un, mais et en gros 'Il au
moyen d'un autre moule en relief (pl. 1).
La plupart des BraI} Bimb anciens portent une inscription en
petits caractères qui se lit, soit à l'avers, à cÔté ou au-dessous de
l'effigie, soit au revers, et qui est~ suivant l'origine et la date des
pièces, soit en sanskrit, soit en pâli, soit en caractères nâgarï de
l'Inde du Nord, soit en caractères de l'Inde du Sud ou de l'Indo-
chine. Cette inscription est toujours la même, c'est la célèbre for-
mule:
fe dhammii hetuppabhavii tesa1jt hetu1jt Tathiigatoiiha
Tesa1]l ca yo nirodho eva1jtviidr Mahiisamalfo ti,

(7) Peut-être 84,000, nombre des (1) Sur la découverte de moules en

stùpas dont la tradition attribue la con- Birmanie, voir Annual Report of the
struction à As6ka et qui correspond au Archaeological Survey of Burma, f 9 14-
nombre des dhammakkhandha ou If sec- 1915, p. 16.
tionh du TI·ipitaka .
150 ÉTUPES ASIATIQUES.'
à laquelle on donne communément le nom de tt credo bouddhique Tl,
et qui se laisse traduire ainsi:
Les conditions qui proviennent d'une cause, d'elles le Tathagata a dit la
cause; d'elles' aussi ce qui est la suppression. Telle est la doctrine du Grand
Ascète (1).

,La forte concision de cette stance qui donne en quatre vers la


quintessence de l'enseignement du Maître, suffirait sans' doute à
justifier son choix et à expliquer ,sa popularité. Mais ilya plus.
D'après la tradition conservée dans les textes les plus anciens, c'est
grâce à elle que le' Buddha se serait attaché les deux disciples qui,
pftlS' tard, dans les cercles de la Communauté, ont été vénérés
comme les premiers après le Maître ,Sàriputta et Moggallàna(2}.
. ,La formule qui, en un tournemain, avait conquis au Bouddha
ses deux plus nobles disciples, dut rapidement prendre aux yeux
des anciens bouddhistes une sorte de vertu magique,. de charme
irrésistible pour convertir à la bonne Loi ceux qui ne l'avaient pas
encore entendue. Elle n'était donc nulle part mieux à sa place que
sur les Bral}. Bimb, qui sont, par leurs dimensions m~mes, des
objets' éminemment' transportables, destinés à pénétrer partout et à
répandre au loin la bonne parole. Nous verrons d'autre part, en
examinant tout à l'heure les plus anciens Bral,I Bimb trouvés au
Siam, 'qtte le motif le plus fréquemment représenté eslle tt Grand
Miracle "accompli dans la ville de Çràvastï, par lequel le Buddha
mit en déroute ses contradicteurs hélérodoxes,et convertit une
foule immense. Nous retrouvons ici le même souci de conversion,
et ces humbles, effigies nous apparaissent peu à peu comme de
remarquables objets de propagande religieuse. Qui sait, même, si
les gens qui constituaient, dans des grottes ou dans des stüpas, des
dépôts comp~enant plusieurs milliers d'effigies, n'avaient pas en

, (1) Traduction de M. A. Barth, dans FOURIfEREAU, Le Siam ancien, J, p. 85. D'alllres

auteurs donnent une traduction légèrement différente.


(') Mahàvll{J/la, I, !l3.
G. CœDÈS. Ill. Pl. 3.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 151
vue une propagande très lointaine, ne devant arriver à échéance
qu'après plusieurs milliers d'années? Lorsque, Je~ temps étant
révolus (1), la religion serait tombée dans l'oubli, les saintes em-
preintes portant l'image du Maître et une brève formule résumant
sa aoctrine, devaient sans doute, dans l'esprit de ces pieuses per-
sonnes, servir d'édification à ceux qui les, découvriraient dans les
caves ou dans les ruines des stüpas,· et contribuer ainsi à la
renàissance de la doctrine.
En fin de compte, et pour résumer les considérations générales
qui constituent la première partie de cette étude : les BraI}. Bimb,
à l'origine simples souvenirs rapportés de lieux sacrés, et repré-
sentant l'objet ou la statue qui était le but du pèlerinage; sont
devenus peu à peu des images pieuses dont la fahrication peu coû-
teuse permettait aux plus pauvres d'acquérir leur modeste part de
mérites. Le sujet représenté ou la formule inscrite en faisaient des.
objets de -propagande doués d'une sorte de charme magique, et
c'est ce dernier caractère qui a fini par suhsister seul dans les
amulettes modernes.

Les BraI}. Bimb qui ont été découverts jusqu'à présent en terri-
toire siamois peuvent se répartir en plusieurs groupes corres-
pondant chacun à l'une des grandes périodes de l'histoire du Siam.
Ce sont:

1. Le type de BraI}. Pathom (pl. II à VII) que j'appelle ainsi parce


que la plupart des spécimens de cette catégorie proviennent de la
région de BraI}. Pathom, et que leur style rappelle celui des statues
ou des sculptures qui y ont été trouvées. L,e sujet le plus fré-

(1) On sait que les bouddhistes n'ont _claré que cette tolérance serait cause que
jamais considéré la religIon fondée par la religion ne durerait que 500 ans. Plus
ÇAkyamuni comme devant ~tre éternelle. tard, cette durée a été considérée comme
Le Maitre lUI-même, en admettant les devant être de 5,000 années.
femmes dans la Communauté, avait dé-
152 ÉTUDES ASIATIQUES.
quemment représenté est le grand miracle de çravastL Les plus
anciens peuvent remonter aux ve-vne siècles A. D. Le credo boud-
dhique en pali, y est écrit en caractères du Sud de l'Inde ou de·
l'ancien Cambodge.

'Le type des grottes de la Péninsule ,Walaise (pl. VIII et IX) :


2.

presque tous ces-BraI}. Biffib sont en terrre crue; ils datent des
environs du xe sièéie ét représentent surtout des Bodhisattvas du
Pauthéon s~ptentl'ional. Le credo est en caractères nagarï de
l'Inde du Nord
.
et en. langue
.
sanskrite.

3. Le typekhmèr (pl. X et XI), contemporain du précédent ou


Ull peu. postérieur~ reconnaissable au physique et au costume des

personnages, lesq~els appartiennent aussi 'au bouddhisme septen-


trional.

6. Le type de. Sukhodaya (XIIle- XIVe siècles), caractérisé par


l'abondance des représentations du Buddha marchant (pl. XII et
XlII).
5. Le type d'Ayudhya (pl. XIV et XV), d'aspeCt déjà Crariche-
ment .moderne, et représentant généralement le Buddha daus
une des positions traditiOnnelles, abrité sous un de ces petits édi-
fices en miniature. que les Siamois appellent 1'U'en këo.
6. Les amulettes.

TYPE I. -. Les BraI}. Bimb de BraI}. Pathom présentent deux


styles très différents correspondant à deux époques successives. Les
plus anciens sont directement influencés par l'art indien de
répoque des Guptas (milieu du IVe siècle au milieu du vne ) (Il,

III L'influence de l'Inde des Guptassur .mon regrellé collègue Ed. HubeI' qui y
la péninsule indochinoise n'a pas été 8uf- ait fait allusion dans une note (B.É.F.
fisamment étudiée. Il n'y a guère que E.-O., IX, p. 638, noIe 1). - Les re-
G. CœDÈs. IV. PI 4.

BUDDHA ASSIS
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES
, DU SIAM. 153
particulièrement par l'art des temples bouddhiques souterrains.
Il ya notamment un trait.qui ne manque pas de frapper, lorsqu'on
examine le~ BraI}. Bimb de la planche Il : le Buddha y est repré-:
senté assis lt à l'européenne", c'est-à-dire les jambes pendantes et
non accroupi lt à l'indienne", les jambes repliées. Cette attitude se
retrouve sur les sculptl,lres d'Ajanta (i), de Kanheri (2), de Karli (3),
d'EUol'a (~) et d'une façon générale dans les caves (5). Elle se retrouve
d'autre part sur certaines sculptures archaïq'ues 'exhumées à Bra~
Pathom (fi) et sur la grande statue qui se tt'ouve dans le sanctuaire (7).
On peut voir enfin un Buddha assis de la même façon, ~t faisant
comme ceux qui viennent d'être énumérés le geste de l'enseignement,
sculpté en plein roc dans une grotte nommée ThalJl Ru'si ltla cave
du fishi T" qui est creusée au flanc du Khao Ngu, colline située à
l'Ouest de Rajapurï (8) : une courte inscription en caractères des

cherches archéologiques dans la région 1'1 FERGUSSON et BURGESS, Cave Temples


de Bral;J. Pathom, Suharl)apurï, LobpUl'ï, of India, frontispice Il et pl. LVI.
( ) Ibid., pl. XIV. '
3
Ayudhya ont amené la découverte d'un
assez grand nombre d'images du Buddha (t) Ibid., pl. LXI.

debout, rappelantd'unemanière frappante. (5) A. FOUCHER, Journal asiatique, Jan-

parleur altitude et par leur style, les sta- vier 1909, p. !16. .
lues indiennes de l'époque Gupta (notam- (8) FOURNEREAU, Le Siam ancien, p. 1 !1O.

ment celle reprodnite dans FOUCHER Icono- - VORETZSCH, Über altbuddhistische Kunst
graphie bouddhique, 1, p. 81, fig. 8). in Siam ( OstasiatÏ8che Zeitschrift, V,
M. Foucher note (ibid., p. 79 et suiv.) la 1916, p. 17. fig. 8).
popularité dont jouissaient dans les" Iles ('1 VORETZSCH, ibid., p. 19, fig. 10.
du Sud", ces images du Buddha Dlpaü- It reste encore à Bra~ Pathom des frag-
kara (?), que les manuscrits à miniature ments de plusieurs autres statues ana-
appellent "Abhayapiil)i au milieu du logues.
Grand Océan", et qui portent encore Une image du même style, qui se
actuellement au Siam le nom de "Buddha trouvait primitivement au Viit Mahadhatu
apaisant la mer". Il est intéressant de d'Ayudhya, en 1838, fut installée au Vat
retrouver des slatues de ce type, exécu- Bra!). Meru d'Ayudhyâ, où elle se trouve
tées dans un style de haute époque, dans encore actuellement.
Une région qui correspond sans doute au (8) L. DE LAJONQUlÈRE, Rapport som-
royaume de DvaravaU ries pèlerins chinois. maire sur une mission archéologique (Bull.
('1 Vincent A. SMITH, History of fine de la Comm. arch. de l'Indochine, f 909,
art in India and Ceylon, p. 17 8. ~ !1!16, fi~~1~ ,
15li ÉTUDES ASIATIQUES.
Ve-Vlle siècles (1), nous apprend que cette image est l'œuvre de
l'ermite qui vivait dans la grotte à cette époque lointaine et portait
le nomcaraetéristique de Samadhigupta (2).
Il ya là un ensemble de menus faits qui constituent un faisceau
d'arguments tendant, d'une part, à ,établir une. certaine relation
entre les Bra4Bimb de la planche II et le sanctuaire de BraI)
Pathom, d'autre part. à les faire dater des Ve_Vll e siècles. Ils ,portent
du reste,au revers, laJormule ye dhammà en caractères qui peuvent
remonter à cette époque, et dont l'inscription de la tablette repro-
duite sur la plancheIH (à droite) suffit à donner une idée.
Que représente cette scène où l'on voit le Buddha, tantôt assis
sur un lotus miraculeux dont la tige est soutenue par deux person-
nages' à· chaperons de Iiaga, tantôt entouré de plusieurs autres
Buddhas1 C'est, ai-je dit tout à l'heure, le «Grand Miracle de
çl'avastï", scène qui a eu une fortune considérable dans l'icono-
graphie bouddhique de tous les pays, e~ pour les détails de laquelle
il suffira de renvoyer au beaumémoire de M. Foucher, publié dans le
Journal asiatique de Janvier t gog. Voici, en deux, mots, en quoi
consiste ce miracle : «Après avoir, écrit M. Foucher (~), opéré
quelques menus prodiges, qui ne sont que les bagatelles de la
porte; et refusé de laisser personne, religieux ou laïque, homme
ou femme, se substituer à lui pour confondre les hétérodoxes par
l'exhibition d'un pouvoir surnaturel, le Bienheureux accomplit
successivement, sur l'invitation directeet deux' fois répétée du roi
Prasenajit, deux sortes de miracles : tout d'abord il faut voir ce
qu'on appelle, en termes techniques, le yamakapratiharya, lequèl
consiste à se promèner au milieu des airs dans des attitudes variées
(1) Cette inscripticm gravée dans le roc credo bouddhique et datée par H. Kern
sous l'image du Buddba se lit ainsi : du denut du v" siècle (KERN, Verspreide
puna vrah ri~i .. çri samàdhigupta, Geschriften, III, p.1I55; et Miscell. papers
c'est- à- dire ..œuvre pie du saint ennite relatill{f to Jndo·China, l, p. !l5h et
.. Çri Samiidhiguptan.. pl. IV). ,
(') Cf. le nom' de BuddhagupLa dans (') Le urand ~iracle de Çriivasti (Jour-
nne inscription de Kedah comportant Je nal asiatique, Janvier t 909. p. 9-10).
G. CŒDÈS, V. Pl. 5.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 155
en faisant jaillir alternativement des flammes ou des ondes de la
partie supérieure ou inférieure de son corps; en second lieu, mul-
tipliant jusqu'au ciel ~t dans toutes les directions des images de
lui-m~me, il prêche sa Loi. Un violent orage, suscité par un chef
des Génies, consomme la déroute des hétérodoxes. Une immense
multitude se convertit à la bonne Loi." .
Telle est en résumé l'histoire de ce miracle. L'épisode représenté
sur nos BraI}. Bimb est raconté tout .au long dans un texte sanskrit,
le Divyâvadâna, dont voici une belle traduction due au grand
orientaliste Burnouf(l).
ct En ce moment, Bhagavat conçut une pensée mondaine. Or

c'est une règle que, quand les Buddhas bienheureux conçoivent


une pensée mondaine, tous les êtres, jusqu'aux fourmis et aux
_autres insectes, connaissent avec leur esprit )a pensée du Bien-
heureux. Or Çakra, Brahmâ et les autres dieux firent alors cette
réflexion: dans quelle intention Bhagavat a-t-il conçu une pensée
mondaine? Et aussit6t cette idée leur vint à l'esprit: c'est qu'il
désire opérer de grands miracles à Çrâvastï, dans l'intérêt des
créatures. Alors Çakra, Brahmâ et les autres dieux, ainsi que plu-
sieurs centaines de mille de divinités, connaissant avec leur esprit
la pensée de Bhagavat, disparurent du monde des Devas .. ' et
vinrent se placer en face de Bhagavat. Là, ayant fait trois fois
le tour du Tathâgata, en le laissant à leur droite, Brahmâ et
d'autres dieux saluèrent ses pieds, .en les touchant de la tête;
et allant se placer à sa droite, ils s'y assirent. Çakra et d'autres
dieux, après lui avoir témoigné les mêmes respects, allèrent se
placer à sa gauche et s'y assirent. Les deu.x roi~ des Nagas, Nanda et
Upananda, créèrent un lotus à mille feuilles de la grandeur de la roue
d'un char, entièrement d'or, dont la tige était de diamant, et
vinrent le présenter à Bhagavat. Et Bhagavat s'assit sur le péricarpe
de ce lotus, les jambes croisées, le corps droit et repla~,ant. sa

(1) BURNoUF, Introductioll à ['!Iütoire du bouddhÏlme indien, p. 163.


156 ÉTUDES ASIATIQUES.
mémoire devant son esprit. Au-dessus de ce lotus, il en créa un autre;
et sur ce lotus, Bhagavat parut également assis. Et de même devant
lui, derrière lui, autour de lui, apparurent d~s masses de bienheureux
Buddhas;:créés par lui, qui s'élevant jusqu'au ciel des Akani~thas,
formèrent une assemblée de Buddhas'; tous créés par le Bien-
heureux. Quelques-uns de ces Buddhasrriagiques marchaient,
d'autres se tenaient debout; ceux-là étaient assis, ceux-ci couchés;
quelques...;uns atteignaient la région de la lUmière et produisaient
de miraculeuses apparitions de flammes, de lumière, de pluie et
d'éclairs; plusieurs faisaient des questions, d'autres y répondaient
et répétaient ces deux stances:

COI:nmencei, sortez' (de la maison)~ appliquez-vous à laLoi du Buddha;


anéantissez l'armée de la mort comme un éléphant renverse une hutle de
· .
\:t:l'lPJll'Y.: · ---- --------'.-~ ~- ~..::-....;,.---"", - - - - '_._-- r-" -- -._•.

heureux. Quelques-uns de ces Buddhasrriagiques marchaient,


d'autres se tenaient debout; ceux-là étaient assis, ceux-ci couchés;
quelques...;uns atteignaient la région de la lumière' et produisaient
de miraculeuses apparitions de flammes, de lumière, de pluie et
d'éclairs; plusieurs faisaient des questions, d'autres y répondaient
et répétaient ces deux stances:
. . . .
COI:Dmen~ei, sortez' (de la maison)~ appliquez-vous à la Loi du Buddha;
anéantissez l'armée de la mort comme un éléphant renverse une hutle de
· .
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heureux. Quelques - uns de ces Buddhas magiques marchaient,


d'autres se tenaient debout; ceux-là étaient assis, ceux-ci couchés;
quelques...;uns atteignaient la région de la lumière' et produisaient
de miraculeuses apparitions de flammes, de lumière, de pluie et
d'éclairs; plusieurs faisaient des questions, d'autres y répondaient
et répétaient ces deux stances:

Commen~ei, sortez' (de la maison)~ appliquez-vous à la Loi du Buddha;


anéantissez l'armée de la mort comme un éléphant renverse une hutte de
· .
\:t:l'lPJll'Y. '--.--' ---- -------'.-~ ~- ~..::-.....:• •-"", - - - - ._._-- r-" -- -._..

heureux. Quelques - uns de ces Buddhas magiques marchaient,


d'autres se tenaient debout; ceux-là étaient assis, ceux-ci couchés;
quelques...;uns atteignaient la région de la lUmière et produisaient
de miraculeuses apparitions de flammes, de lumière, de pluie et
d'éclairs; plusieurs faisaient des questions, d'autres y répondaient
et répétaient ces deu x stances:
. ' 'H
G. CŒDÈS, VI.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 157
cariique de l'image du Bienheureux; soit la série plus ou moins
complète des Buddhas .passés, motif ayant d'ailleurs" d'après
M. Foucher~ un rapport étroit avec celui .du Grand Miracle (1).

TYPE. Il. - Le second groupe de BraI]. Bimb, comprenant ceux


qui ont été découverts en nombre considérable dans les grottes de
la Péninsule Malaise, a été déjà signalé et en partie décrit par le
commandant L. de Lajonquière (~) et par Mr. W. A. Graham (li). Ces
effigies qui sont toutes en terre crue, ou du moins seulement
séchée au soleil, proviennent de Vat Han et de Khao Khao (prov.
de Trang), de Tharp Khao Khrom près de Jaiya, de Khao Ok Dalu
et de Thàl}l Guha Svarga à Badalung. En dehors du J3uddha, le
personnage le plus fréquemment représenté sur les empreintes est
le Bodhisattva Avalokiteçvara. Comme d'autre part, le ct credo
bouddhique" y figure non plus en pali, mais en sanskrit, on peut
en conclure que les pèlerins qui firent et répandirent ces images
professaient les doctrines du Mahayana ou Grand Véhicule.
Certains des BraI) Bimb de la Péninsule Malaise rappellent le
style des 'sculptures indo-javanaises. Il n'y a plus lieu de s'en
étonner depuis que fai montré l'înfluence du royaume bouddhiste
de Çrïvijaya (Palembang à Sumatra) s'étendant sur les c()tes de la
Péninsule jusqu'au Nord de Jaiya, entre le vue et le XIIe siècle (~J.
C'est à l'art de ce royaume qu'appartiennent les belles statues de
Bodhisattvas découvertes à Jaiya (5); c'est à ~e même art que se
rattachent aussi probablement les BraI]. Birnb en question.
Un autre fait tendant à les mettre en relations avec le royaume
de Çt;Ïvijaya et à les faire remonter aux environs du xe siècle, est

(1) Le gralld miracle de Çrdvastï (loc. (l) Le royaume de Çrïvijaya (Bulletin

Cil., p. 19, n. ~). de l' I~'cole française d'E:xtrême- Orient,


(S) Bull. de la Comm. arch. de ['!ndo- XVIlI, VI).
el1ine, 191!!, p. 138. (i) G. CœDÈs, Bronzes khmers (A,'s

(') Pottery in Siam (Journal ofthe Siam Asiatica, V), pl. XLVII.
Society, 19~~, XVI, l, p. 7-8).
158 ÉTUDES ASIATIQUES.
remploi des caractères nàgarï originaires de l'Inde du Nord pour le
«cred,o n. On sait qu'aux vme-IXe siècles une espèce de migration,
dont on peut suivre les diverses étapes suda c&te de Madras, ~ Java
et au Cambodge, apporta l'alphabet de l'Inde septentrionale dans
des pays qui, faisaient auparavant, et continuèrent à faire ensuite,
.usage 'd'une écriture d'aspect très différent (l)~ Le royaume de Çrï-
vijaya ne :fut pas étranger à la propagation de cette vague puisque
l'inscription sanskrite de Kalasan à Java (778 A. ,D.), qui est en
caractères nàgarï, émane de la dynastie des Çailendra, c'est-à-dire
du royaume de Palembang (i).
: L'alphabet nagarï que nous voyons employé à Java à la fin du
vme:sièéle,.lefut au 'Cambodge à la fin du IXe • D'autre part, les
tablettes votives avec inscription sanskrite en carac~ères nagarï qui
ont été trouvées en Birmanie et dont je n'ai malheur.eusement pas
de reproduction sous les yeux, date~aient, d'après M. ~. DUl'oi-
selle, des Xe-XI~ siècles (3). Il est donc raisonnable de dater les Bra4
Bimh de la Pénirisule Malaise, des environs du xe siècle.

, TYPE Ill. -Le costume et l'aspect général des personnages


représentés SUI' les Bra4 Bimh du troisième groupe ne laissent
aucun doute sur. leur parenté avec'les sculptures de l'ancien Cam-
hodge.· D'ailleurs, le motif le plus fréquent (pl. X à droite, et les
m'oules de la pl. 1) est justement familier à la. statuaire et à l'épigra-
phie khmères. ,C'est une triade composée d'un personnage assis en
méditation 'sur le naga, d'un dieu à quatre bras et d'une femme.
J'aiess;J.yé de montrer'dans mon étude sur les «BronzesKhmèrsn(~)
que, 'cette triade représente le Buddha, non sous sa forme
humaiue, mais sous sa forme métaphysique, le BQdhisattva Avala-

, (1), .BA.RTH et.. BERGAIGNE, lnscription,. dans B. É. F. E.-O., XIX, v, p. 1:19-


sanskrites de Champii ee du Cambodge, 130)...
p. 348 et suiv. (3) Annual Report of the Archaeol.

(1) N. J. KBOM, De Sumatraansche' pe~ SuriJey of Burma, t91!1-f 91 3, p. 17.


node der Javaansche GeBchiedenis (trad. (6) Ars Aliatica, vol. V, .19!13.
G. CŒDI:S, VII. PI. 7.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 159
kiteçvara et ,la Prajiiâpâramitï ou Perfection de Sagesse, incarna-
tion de la Science transcendante des Buddhas. Cette identification,
pour les détails de laquelle je me permets de renvoyer à l'étude
citée, est basée sur la présence d'attributs caractéristiques dans les
mains des deux acolytes du Buddha et d'une petite image de
Buddha méditant placée sur leurs chignons, et basée aussi sur le
fait que celte triade se trouve invoquée dans l'exorde de plusieurs
inscriptions bouddhiques de l'ancien, Cambodge. L'abondance des
BraI}. Bimb sur lesquels elle figure nous prouve qu'elle était l'objet
de la dévotion populaire.

TYPE IV; - Le gtoupe des BraI}. Bimb de l'époque de Sukho-


daya (milieu du XIIe au milieu du XIVe siècle) est caractérisé par
J'extraordinaire abondance des représentations du Buddha mar-
chant. Elle n'est du reste pas spé~iale aux tablettes votives, mais
semble au contraire avoir joui .d'une faveur générale auprès des
artistes thais du XIIIe siècle. Les sculptures du Vat Mahâdhâtu de
Sukhodaya en montrent des répliques(I}. C'est probablement du
m~me endroit, et en tout cas de Sukhodaya, que proviennept les
deux grandes statues en bronze dans l'attitude de la marche que
l'on peut voir actuellement sous la galerie du Vat Penchamapabitra
à Bangkok. La prédilection des premiers sculpteurs thais pour cette
représentation du Maitre n'est peut-Mre pas fortuite. Au XIIIe siècle,
les Thais étaient un jeune peuple en pleine période d'expansion.
Eux aussi étaient en marche pour la conqu~te de l'Indochine cen-
trale. En m~me temps que les Thais de Sukhodaya chassaient les
Khmèrs du bassin du Ménam et y implantaient le bouddhisme pâli.
leurs cousins de Jieng S,ën et de Jieng Rai expulsaient les Môns du
bassin du Më Bing. Et de m~me qu'à Sukhodaya, Râma Gamhëng et
ses Successeurs multipliaient les images du Buddha marchant, de
m~me le grand Mangrai, vainqueur des derniers rois Môns de

(1) FOURNEREAU, Le Siam Ancien, pl. LXX VI.


160 ÉTUDES ASIATIQUES.
Lambün et fondateur de Jieng Mai, faisait fondre de grandes statues
du Buddha marchant dont on peut voir encore un hel exemple
dans le Vàl Kalakot de Jieng Mai (1). En vérité, les aspirations des
Thais de cette époque nepouvaierit guère trouver de symbole plus
expressif que celui-là. C'est du moins airisi que je m'explique J'abon-
dance des Bral}. Bimb représentant le Bienheureux dans cette atli-
tude, qui n'est d'ailleurs pas sans grâce.

,TYPE V~
- Les Bral}.Bimb datant de l'époqued'Ayudhya, c'esl-
à-dire postérieurs au milieu du XIVe siècle, sont d'un intérêt beau-
coup moins grand que ceux qui viennent d'être passés en revue.
Ils ne sont, pas"cependanl, dénùés'de·valeur!artistique. La plupart
d'entre' eux' sont d'un: type' uniforme:: .sous un ru'en këo, sOI'te
d'ogive très .ornée, le Bouddha est figuré dans 1esdivei'ses attitudes
traditionnelles:assis,debout, marchant ou couché.' La terre cuite
est très souvent laquée et dorée.' .

TYPE VL:- Restent les BraI} Bimb de toute petite dimension


qu'on peut .classer à part sous le riomd'amulettes. Leur date est
extrêmement difIicile à déterminer. Il y. a 'cependant un groupe
qui est presque certainement ancien,: c'est celui des BraI) Gong
(gong[pr~ri. khong] = invulnérable), qui est originaire . d'un Vilt
de'Lambunquiltii doit son nom. A trois ou quaJre: centS mètres en
dehors de ,la porte Nord de l'enceinte de Lamb~n se trouve le Vàt
Bral}.Gong '-dûnt .les divers édifices actuels sont modernes; mais
s'élèvent SUL' un emplacement :ancien"datant peut-être de l'occu-
pation mône avant la prise de' Lambün par. Mangrai ,à la fin du
xmesiècle. Ce temple fut peut-être autrefois un· lieu .de pèlerinage
fréquenté; il. semble, ell tout cas:, qu'on -y .ait jadis fabriqué en
grand nombre de petits Bral}.Bimb représentant le·Buddha· assis
sous le figuier, sacré, car le sol de ce Vat a livré des cenlai,nes, peut-

. (1) Sur ces statues, cf. VNW17fl1r LUlJn 1 p. 155.


G. CœnÈs, VITI. PI. 8.
G. CŒDÈS, IX. PI. 9.

. -
..'.
- . . -.,"
.
A:;':;.;,·~'
'.:. '~.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 161
être des milliers, de ces minuscules empreintes. Encore aujourd'hui,
et bien que cette mine de l,lral}. Bimb ait été exploitée depuis long-
temps, il suffit, dit-on, de gratter la terre pour en trouver, à con-
dition toutefois d'avoit, tant soit peu de pU1)ya.
Les autres amulettes, dont on peut voir divers types reproduits
dans le livre de Fournereau (p. 105 et XXIII en bas), sont d'une
époque pratiquement impossible à déterminer.

Nous voici arrivés au terme de cette étude qui a été un prétexte


aux digressions les plus diverses. C'est qu'en effet ces petites
images sont intimement liées à la fortune du bouddhisme au Siam,
et reflètent les croyances, les préoccupations, les tendances al'tis-
tiques des diverses époques de son histoire.
Supposons un instant que se réalise la prédiction qui limite à
cinq mille années la durée totale de la religion bouddhique et ne
lui donne plus, par conséquent, que 2,533 ans à vivre. Admet-
tons qu'un cataclysme vienne à balayer tous les vèstiges de cette
religion, temples, images, livres, à la seule exception des BraI).
Bimb. Ces humbles vestiges permettront d'abord à l'archéologue futur
d'affirmer l'existence d'une puissante religion ayant été pratiquée
dans une grande partie de l'Extrême-Orient. Ils lui montreront le
portrait de son fondateur, devenu par la suite le principal objet de
l'adoration des fidèles, interprété selon les conceptions artistiques
des diverses régions et des diverses époques où ce culte fut pra-
tiqué; ils lui montreront aussi les principales divinités qui ont peu
à peu envahi le Panthéon de cette doctrine primitivement athéiste.
Et si cet archéologue imaginaire est encore capable de déchiffrer
la courte inscription gravée sur bon nombre de ces effigies, il aura,
en une phrase d'une saisisante concision, l'essence même de la
doctrine.
On voit combien ces BraI}. Bimb, ces saintes empreintes, s~nt
précieuses et méritent d'être pieusement conservées. Grâce aux
efforts de S. A. R. le Prince Damrong, les BraI). Bimb découverts en
ÉTUDES A~I!TIQUES. - 1. Il
162 ÉTUDES ASIATIQUES.
territoire siamois, qui se trouvaient auparavant dispersés au Musée
du Ministère de l'Intérieur et dans diverses collections privées de
Bangkok, sont maintenant réunis et exposés dans une des salles de
la Bibliothèque Nationale Vajirafi~a. C'est à cette ooHection
qu'appartiennent ceux qui illustrent cette étude.
G. r.œnÈs, X. PI. 10.
G. GœnÈs, XI. PI. 11.

PANTHÉON MAHÂYÂNIQUE.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 163

TABLE DES PLANCHES.

Planche 1. - En haut: Buddha assis à l'européenne dans la pose de l'enseigne-


ment, sous la tour de Bodh-Gaya; de chaqne côté du trône sont figurés neuf stüpas de
dimensions diverses. Sous le lotus épanoui servant de tabouret aux pieds du Bien-
heureux, est représentée une roue accostée de deux gazelles. La formule du credo
bouddhique, assez peu distincte sous la couche de dorure qui recouvre la terre-cuite
est probablement en sanskrit et en tout cas en caractères nagari. - Provenance :
Environs de Jaiya. -H. : 0 m. 1!15.

En bas: Moules à BraI.t Bimb, de style khmèr; celui de gauche. qui est en relief,
était sans doute desliné à fabriquer des matI'ices en creux. (Ponr le sujet représenté.
cf. le paragraphe relatif aux Brall Bimb du type III; le motif du moule figuré ùe dos
est identique à celui qui est reproduit sur la planche X à gauche.) - Origine inconnue.
- n. : 0 m. 087; 0 m. 115; 1 m. og.

Planche II. (Représentations diverses du Grand Miracle.)


A gauche. - En haut: provient de Glong BratJ PradÔn à BraI.t Pathom. -
H.: 0 m. 06.
En bas: provient de Vat Brag Ngam à BraQ Pathom (Il. - H. : 0 m. 066.
Au centre: provient de Khao Ok Dalu. Badalung (2l. - H. : 0 m. 125.

A droite. - En haut: même provenance (3). - H. : 0 m. 065. (Une empreinte


identique a été trouvée dans une grotte du District d'Amherst [Birmanie] et publiée
par R. C. Temple, loc. cit., pl. XVI, en haut à droite.)
En bas: provient de Vat Rang à Badalung. - H. : 0 m. og.

Planche III.~(Le Grand Miracle de çravasti.)


A gauche: origine inconnue (ll. Au dos de la tablette figure l'inscription ye dhammii
en caractères de l'Inde du Sud ou de l'Indochine, très cursifs, écrits au stylet dans la
terre avant sa cuisson. - H. : 0 m. 143.

• (1):Déjà publié par E. A. VORETZSCH, (3l Ibid., f (bas).


[]ber altbuddhistische Kunst in Siam, (ll Ibid., c (bas) publie un fragment
pl. XIII a (bas) avec la fausse indication: de la méme tabletle, comportant seule-
Korat. ment les trois personnages de gauche.
(2) Ibid., f (haut) avec l'indication qui provient de Rajapuri et est conservé
erronée: Rajapurl. à la Bibliotb.èque Nationale de Bangkok.
11 •
16ft ÉTUDES ASIATIQUES.
A droite : provient de Rajapurî. Au has figure l'inscription ye dltammii en carac-
tères analogues à ceux de la tahlelle précédente, mais en relief et soignés (1)•.
- H. : 0 ID. 13. (D'autres fragments de la même tablette, provenant égall'ment de
RajapurI, portent au dos, gravés dans la terre avant sa cuisson l'insc~ipfion : namo
buddhaya;)

Planche IV. ~ Buddha assis S·OUB le figuier dans Ja pose de la méditation (l). -

Provenance: Bra\tPathom. - H.: 0 m. 145.

Planche V. -·A gauche: trois Buddhas portant par-ilessus leur costume ·monas-
tique toute la sequelle des hijoux convenant à un prince; assis sur des trÔnes de lotus,
et faisant le geste de toucher la terre. - Provenance: les empreintes de ce type sont
assez répandues; celle qu~ est reproduite ici est d'origine inconnue, mais on en a trouvé
danBÎe Thlim Ru'Si Khao Ngu 11 Rajapurï, et Voretzschen puhlie une{~) provenant
d'après lui de Korat. - H. : 0 m. 10•
.Au centre : Buddha portant ses hijoux, assis sur un trÔne de lotus supporté par
trois ~tes d'éléphants, et faisant le geste de toucher la ·terre; il est entouré de plu-
sieurs autres Buddbas dans la m~me attitude, ceux qui sont figurés au-dessus de lui
sont assis sur des lotus à longues tiges. - J.>rovenance : la tablette reproduite est d'mi·
gine inconnue, mais la Bihliothèque Nationale en possède une autre identique et un
peu détériorée qui provient de Bejrapnrt -H. : 0 m. 1!l.
A droite: Buddha assis sur un trône de lotus, faisant le geste de toucher la terre,
entre deux Buddhas plus petits faisant le m~me geste et assis sur. des lotus li longues
tiges. - Provenance : Vat Dao Gotr, Nagara Çrï Dharmaraja. Des empreintes ana-
logues ont été trouvées au Vat Mahadhatu et au Khao Jum Dong, également à Nagara
Çrï Dharmaraja, à Suharl}apurï et 11 Bejrapürl}. ~H. : 0 m. 085.

Planche VI. - A gauche: série de dix-neuf Buddhas disposés sur trois rangées,
en haut cinq Bnddhas· dehout, en has deux rangées de sept Buddhas assis la main
droite touchant la terre; tous portent la tiare et les bijoux (l). - Provenance: Kancha-
napüri. - H. : 0 m. 1 !l5.
Au centre: Buddha assis sur ~n trÔne de lotus, faisant le geste de toucher la
terre, dans l'embrasure d'une porle de tour analogue aux tours khmères; il est entouré
de quatre autres Buddhas plus petits dans la pose de la m,sditation. - Provenance:
Khao Jum Dong, Nagara Çrï Dharmaraja. - II. : 0 m. 103.
A droite : série de trente Buddhas disposés sur trois rangées : en haut cinq
Buddhas debout; au-dessous, trois rangées de neuf, neuf et sept Buddhas assis dans la

(1) VOBETZSCH, Über altbuddhutische (~) Ibid., a (haut).


Kunst in Siam, pl. XIII, b (haut). (l) Ibid., d (haut):
(l) Ibid., b (bas).
G. COEDÈS, XII. PI. 12.

BUDDHAS MARCHANT.
G. ClEDÈS. XIII PI. 13.

BUDDHA MARCHANT.
TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 165

pose de la méditation. - Provenance: Khao Jum Dong, Nagara ÇrI Dharmarâja. -


B.: 0 m. 13.

Planche Vil. - A gauche: Buddha faisant le geste de toucher la terre, assis sous
une tour de style khmèr portée par des lions cariatides; de chaque côté est représenté
un Buddba plus petit assis en méditation sur un autel (J). - Provenance: le spécimen
reproduit provient de Nagara ÇrI Dharmaraja, mais on en a trouvé un bon nombre à
Bra~ Pathom. - H. : 0 m. 11.

Au centre: Buddha faisant le geste de toucher la terre, assis sur un trône de lotus
porté sur trois lions; il est entouré d'une série d'autres Buddhas dans la même posi-
tion, ceux des rangées supérieures sont assis 'sur des lotus à longues tiges. - Prove-
nance : Larnbün, province du Nord-Ouest. - , H. : 0 m. 145.

A droite: tablette analogue à celle de gauche, mais les deux' Buddhas figurés de
chaque côté du,!uddha central sont assis sous une tour couronnée d'un stüpa. - Pro-
venance : Bra~ Pathom. - H. 0 m. 085.

Planche VIII. - A gauche. - En haut: Avalokiteçvara à quatre bras. La formule


sanscrite ye dharma en caractères nagarI se lit à gauche de l'image. ~ Provenance :
Khao Khiio (Trang) et Th11m Guha Svarga (BadaIung). - H. : 0 m. 085.
En has: Avalokiteçvara à douze bras (sur ce type, cf. J. R. A. S., 18 74, p. 79,
pl. Il, 3: et Foucher, Iconographie bouddhique, l, p. 106). Le credo, en sanskrit et
en caractères nagarl, a été frappé au revers au moyen d'un cachet, à trois places
différentes. - Provenance: Vat Han (Trang) el les deux caves précédentes. -
B.: 0 m.09.
Au centre : Buddha assis dans la pose de l'enseignement entouré d'un cercle de
huit personnages dans des attitudes diverses. Les caractères nagarI de la formule
ye dhafT1l/Ï sont disséminés dans tous les intervalles libres: elle est l'épétée au dos au
moyen d'un cachet et frappée en cinq endroits différents (d). - Provenance: Khao
Kh~o et Thllm Guhii Svarga. - H. : 0 m. 1!l.
Adroite. - En haut: Avalokiteçvara à quatre bras. L'encadrement est formé par
les caractères nagarI de la fOl'mule ye dharma (7). - Provenance: mêmes caves.-
B.: 0 m. 08.

En bas: probablement Jarnbhala (Foucher, Iconographie bouddhique, p. 1!l3) ou la


déesse Tara ( ibid., p. 134 J. Le credo en sanskrit et en caractères nagarl est frappé au
verso en deux endroits différents. - Provenance: mêmes caves. - H. : am. 10.

. (J) VORETZSCB, Über altbuddhistische (') Ibid., c (haut).


KUlllt in Siam, pl. XIII, c (haut). - (7) Ibid., d (bas).
FOURNERUU, pl. XXIII. - GETTY, pl. Ill, b.
166 ÉTUDES ASIATIQUES.
Planche IX. - A gauche. - En haut: trois personnages peu distincls lie Buddha
entre deux Bodhisattvas? (1») dans trois pavillons dont les toitures rappellent celles de
certains monuments javanais. En bas, une scène de danse? L'inscription ye dharmâ en
caractères nagarî se lit au-dessous du soubassement des trois édifices. - Provenance:
Badalung. - H. : 0 m. 065.
En bas : Buddha debout SUI' un lotus. La formule ye dharma en cal'actères nagarï
est, frappée au..verso au moyen d'un cachet. - Provenance: Khao Khrom, Jaiya. -
H. : 0 m. 07.
Au centre: Buddha assis sur un trône de lotus. touchant la terre de sa main droite.
L'encadrement est formé par le credo en caractèr~nagarï. -Même provenance. -
H.: 0 m. 095;
A droite. - En haut : Buddha dans la même position que le précédent. - Même
provenance. - H. : 0 m. 05.
En bas: Buddha identique à celui de gauche. Credo frappé au verso. -Même pro-
venance. - H. : 0 m. 125.

_ Planche X. ~ Agauche : Panthéon mahâyâniqlle. Au milieu, divinité de sexe dou-


teux; à plusielirsbras et plusieurs têtes. flanquée de chaque côté de deux personnages
assis sur des lotus. En haut, le Buddha assis sur le naga. En bas, quatre Buddhas
- -
dans la pose de là méditation. - Provenance : Svargalok. (Un Bra~ Bimb représentant
le même sujèt, mais plus petit a été trouvé à Vat Bra~ Këo. Mu.aug Sarga. La Biblio-
-thèque nationale possède un moule reproduisant un sujet identique; un autre moule.
brisé dans sa partie supérieure. a été exhumé par M. -Parmentier. chef du Service
archéologique de l'Indochine, an cours de fouilles dans les ruines de Samb6r Prei
Kük, Cambodge.) - H. : 0 m. 10.
Au centre: gronpe de six personnages. En bas, la triade bouddhique :- Brlddha,
-Avalokiteçvara, Praj:iiaparamitâ; au-dessus, trois autres divinités peu distinctes. celle
du milieu à plusieurs bras et plusieurs têtes. - Provenance: Vat Dao Gotr, Nagara
Çrî Dharmaraja. - H. : 0 m. 165.
A droite: triade bouddhique. - Provenance: Subarl}apurI. (D'autres spécimens ont
été trouvés à 'Bejrapurï el à 'Bejrapürl}. Foul'llereau en publie un, pl. XXIII.) -
H. : 0 m. 10.

Planche Xl. - Panthéon mahâyAnique. au sommet duquel on distingue nettement


le -nuddha assis sur le Daga. Le personnage dansant au -centre du cercle central est
peut-être Hevajra. divinité fréquemment représentée en bronze dans l'ancien Cam-
bodge (cf. mes cr Bronzes Khmèrs", p. 44) : le nombre total des personnages est trente-

(I) L'inscription ùu roi de Srïvijaya à sanctuaires consacrés respectivement au


Vieng Sa relate la fondation de trois Buddha, à Vajrapal}Ï el à PadmapaJ)i.
G. GŒDÈs, XIV. PI. 14.
G. CŒD~S, xv. PI. If>.

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BUDDHA SOUS L'ASPECT DU RAJADHIRAJA.


TABLETTES VOTIVES BOUDDHIQUES DU SIAM. 167

deux, nomhre qui joue un grand rôle dans le Hevajratantra, rituel consacré à Hevajl'a
et conservé en traduction chinoise. -
Provenance: SubarQapurï. - H. : 0 m. 16.

Planche XII. - Diverses représentations du Buddha marchant, provenant de


Sukhodaya, sauf celle du milieu en haut qui vient de SuharQapurï, celle de gauche,
en bas, qui a été trouvée à Vat Bral.l KëO, Mu'ang Sarga, et celle de droite, en has,
qui vient de Rajapurï (mais le moule correspondant exactement à cette empreinte a
été trouvé à Bisnulok). - H. (de gauche à droite et de haut en bas) : 0 m. 085:
o m. 055,0 m. 096: 0 m. 035; 5 m. 05; omo 10; 0 m. 11; 0 m. 105.

Planche XIII. - Buddha marchant, provenant de SUharl}apurï. Ce type de Brai}


Bimh qui est censé protéger les hahitations contre l'incendie, se trouve dans diverses
localités. - H. : 0 m. 30.

Planche XIV. - A gauche. ~ En haut: Buddha assis faisant le geste de toucher


la terre. - II. : 0 m. 08.
En bas: Buddha marchant provenant de Rajapurï. - H. : 0 m. 10.
Au centre. - En haut: Buddha entrant dans le llirvaQa, proven'ant de BejrapÜfI}.
- L. : 0 ni. 85. '
En has : Buddha faisant le geste de toucher la terre, provenant de Bejrapurï. (Une
tablette analogue a été publiée par Fournereau, pl. XXIII.) - H. : 0 m. 105.
A droite. - En haut: Buddha assis à l'européenne, recevant les offrandes du
singe et de l'éléphant, provenant de l\Ionkolb6rei, Cambodge. - H. : 0 m. 055.
En bas: Buddha debout, après l'ohtention de l'omniscience. provenant de Bejl'a-
pun. - H. : 0 m. 105.
(Les indications d'origine données pour les Bra~ Bimh reproduits sur cette
planche, s'appliquent seulement aux pièces puhliées. mais des spécimens de ~ef
divers types et d'autres types du même genre se retrouvent un peu partout dam les
temples. )

Planche XV. - Buddha sous l'aspect du Rajadhiraja (Pra~ song gru'ang) prove-
nant de Bra~ Pathom. Type assez répandu: Fournereau en a publié un autre spé-
cimen, pl. XXIII au milieu. - H. : 0 m. !1!1.
170 ÉTUDES ASIATIQUES.
que toute femme, mise en présence d'une circonstance angoiss.ante,
d'une éventualité pénible, trouve toujours dans ce roman des vers
qui, de près ou de loin, rellètentles pensées sombres qui l'assiègent
avec une certaine emphase qui satisfait au goût du pompeux et du
déclamatoire commun à tous les Asiatiques.
Mieux encore: attend-elle un événement important, fait-elle un
rêve fou de suhite fortune, vit-elle dans l'anxiété d'un péril immi-
nent, avant même que les faits soient accomplis, et afin de savoir
si le sort lui sera favorable ou contraire, elle ouvre au hasard ce
livre, lit le premier quatrain de la page et y déchiffre son avenir.
Que ces vers se rapportent à une situation heureuse, alors le destin
est pour elle; mais si, au contraire, ils sont imprégnés de tristesse,
~'ils ont trait à un incident douloureux, l'insuccès est certain. Ainsi
le Kim-Vân-Kidu est devenu une sorte de livre de khabale, un ma-
nuel sybillin.
La langue du Kim-Vdn-Kidu, tout en étant très riche, reste
assez près du parler ordinaire, ceci grâce au mètre Ive-bdt, em-
ployé par l'auteur, qui lui permet d'exprimer ses pensées dans un
cadre moins étroit que ne l'ofFre un vers de 6 ou de 7 pieds. Il
arrive souvent, en effet, dans le 6-8, que l'idée commencée dans
le vers de 6 est continuée et complétée dans le vers de 8. Ce rythme
de 6-8 se retient aussi plus facilement et comme il est en outre
plus familier et plus commun aux Annamites, chacun d'eux peut
à l'occasion faire preuve d'une certaine érudition en disant quelques
vers.
. Le Cung-Odn, au contraire, appartient à la catégorie des ngâm
(plaintes, élégies), genre très difficile, employé pour cela même
par très peu de poètes. Nous ne connaissons actuellement parmi
les pièces publiées que six autres ouvrages écrits selon ce mètre: .
1 0 Thu-dqrlü'-hoài-ngâm; 2° Hq,-d{}-lü'-/wài-ngdm; 3° Chinh-

phv-ngâm; 4° Vong-ph1!rngâm; 5° NMt-tlnh-ngdm; 6° Ngü-eanh-


dq,-càm-dnh-ngâm ( composé en partie selon le genre ncdm).
La technique des ngdm se peut définir ainsi: une suite de qua-
-g 1'& Ilt dfJ CU NG OAN NGAltf KHUC. '171

trains comprenant deux vers de 7 pieds, un vers de 6 et un vers


de 8.
Les rimes, qui ne se réduisent pas à une simple assonance mais.
doivent encore se conformer à la. règle des tons binh ou trlic qui
les affectent, sont soumises aux lois suivantes:
1 Le dernier mot du premier vers de 7 syllabes rime avec le
0

cinquième mot du vers suivant;


2° Le deuxième vers de 7 rime avec le vers de 6;
3° Suivant la règle ordinaire du l,!-c-bdt, le dernier mot du vers
de 6 rime avec le sixième pied du vers de 8;
4° Enfin le dernier pied du vers de 8 rime avec le cinquième
pied du vers de 7 qui le suit.
A titre d:.exemple voici les cinq premiers vers du poème; les mots
rimant entre eux ont été soulignés respectivement par un, deux
ou trois traits.
Trâi vach quJ gio vàng. hiu Mt
Mdnh vil y lq,nh ngât nhu' ilimfJ.
Oân chi nhil'ng kltach tieu ph/mg
Mà .sui phq,n bgc n/im trong ma ilào
Duyén ail may cô' sao lq,i rùi. -

Dans la succession des brèves et des longues il ne parait pas y


avoir de méthode bien établie et ceci tient sans doute à la difficulté
m~me de la disposition des rimes. Notons pourtant que souvent le
deuxième vers de 7 et le vers de 6 sont composés ainsi:
1° Vers de 7............... T.B.B.T.T.B.B.{l);
2° Vers de 6 o. B.B.T.T.B.B.

Le premier vers de 7 pieds comme le vers de 8 ne semblent


pas soumis à des règles bien fixes sinon qu'obligatoirement le der-
nier mot du premier vers de 7 doit ~tre à un ton autre que le
dernier mot du vers suivant.

(1) Les lons Irâc et lous binh.


172 ÉTUDES ASIATIQUES.
Enfin la césure, quand eHe est bien placée, se trouve:
10 Après le troisième pied dans les vers de 7 ;
20 Après le deuxième pied dans les vers de. 6;
3° Après le quatrième. pied dans les vers de 8.

On comprend qu'un art tellement compliqué comme aussi la


loi du parallélisme obligent le poète à réaliser souvent de véritables
tours de force. Il en résulte que dans certains passages la pensée
exprimée en termes ampoulés est difficile à saisir non seulement
pour un traducteur européen mais encore pour les lettrés indi-
gènes.
Il était néanmoins intéressant de traduire ce poème qui, en
. dépit de certaines obscurités et d'une allure parfois un peu pré-
tentieuse, n'en demeure pas moins, par les allusions littéraires
qu'il renferme, l'œuvre d'un poète érudit et généreusement doué.
Une autre particularité digne de retenir notre attention est que
ce mètre des 1IfJdm, comme le 6-8 d'ailleurs, semble ~tre absolu-
ment propre aux auteurs annamites. Il n'est employé, à notre con-
naissance, par aucun poète chinois; il est notamment inexistant
dans le IDi1 ~ , recueil où sont réunies la plupart des poésies dites
en vers irréguliers, composées dans les diverses dynasties. Les pièces
que renferme cet ouvrage sont en général assez èourtes; voici pour
exemple la composition de deux pièces prises dans cette antho-
logie :
1·1" EXEMPLE. ~. ElBMPLE.

. , Un vers de 7, un vers de 4.
. , Un vers de 7 un vers de 5.
ter quatram. .• U d 5
J n vers e un vers de 7,
{ Un vers de 5 un vers de 5.
Un vers de 5 un vers de 7,
Un vers de5 un vers de 7,
2" quatrain... Un vers de 5 un vers de 7,
Un vers de 5 un vers de 7,
15 r~ ~ dB CUNG OAN NGAM KHUC. 173
On le voit, nulle ressemblance au point de vue du nombre des
pieds, avec la métrique du ngâm telle que nous l'avons exposée
plus haut. '
Pas de similitude, non plus, dans la manière dont sont placées
les rimes. Voici à titre d'indication deux quatrains pris dans le ~ ~.

1 er BXEMPLE.

~.3i~~15~ Tfmg !eOU yao wang ts'in kong tien


tl:tl:.RJl.~~*€ Mang mang tche kifm choang fei yen
mïI~-~Vff Wei choei i t'iao lieou
=fl1J~~.Ii Tsien chan yu wan k'iou
iâUm RfHtt Yuen yen long pi cItOu
-fla..t 17 A 4;- Me chang hing jen k'ui
:1êfi1f*â.ft Ngan te ieou ying hioung
*
ID!!t pg 1ft Ying koei ta noui tchoung

!l" EXEMPLE.

iI~mJ& None yun yu cheou .


:fi~pgq~~ Houa yuen noui ou ki,eou
~*%.Jl.aJ'é~ Hien lai hi kien je 'kouang fiou
iii !!Il Fà!lbicit Nouan young young yong tcheou
=
~ ïW iR il 1JU~ ~ Me miao yun tche tchouen sieou
ffil:fi ma~H·I :fi ril Liou houa che ing houng houa liou
lB~fIt~1!tkg; T'ien kia ko on tsin ko ngeou
:llllglll!*Mii Che tch'ou king fong nien tsoei tsieou.

Comme pour la plupart des œuvres annamites on ne connatt


pas le nom de l'auteur du Cung Oan; on sait cependant qu'il por-
tait le titre de marquis de Ôn-NhU' et qu'il vivait, croit-on, vers la
fin de la dynastie des Lê, soit au XVIe siècle. cr Il est probable que
ce dignitaire d'un esprit pénétrant et lucide, d'une intelligence
souple et avisée, fut d'abord pris en affection par le souverain et
ÉTUDES ASIATIQUES.
pourvu deg plus hauts emplois. ." Mais la faveur des grands Cgt
inconstante, et le marquis connut son heure de disgrâce.
ct Évoquant dans son exil les siècles écoulés' de l'Antiquité chi-

noise, le poète courtisan découvrit qu'une jeune odalisque, dont


les talents et les vertus étaient alliés à une beauté accomplie, avait eu
son sort aussi malheureux que le sien. ."
Ainsi s'exprime M. Nordemann dans la préface de sa tramcription
en qubc-ngu' du texte en nôm du Cung Odn. Nous avons essayé
d'identifier l'odalisque dont il est question, mais nous n'avons pu
découvrir aucune précision à ce sujet. Il nous semble toutefois que
. l'on peut rapprocher de cette œuvre le ~ r~ i\ de Tu'-ma qui fut
composé par ce poète dans des conditions assez curieuses. Un dés-
accord étant survenu entre l'empereur Vii Bè et sa femme, l'impé-
ratrice lliiJ ~j, le monarque exila cette dernière au palais de ~ .r~ ,
Tru'o'ng Môn. Elle eut alors recours au talent du poète TU'- ma
pour éveiller à l'aide d'une pathétique poésie l'attention de Vii Bê
sur ses malheurs et le ramener à elle. Cette œuvre de Tu'-ma pa-
raît aussi avoir servi d'inspiration à deux poésies de Lf-Thai B<;lcn :
r;
€If jjJi Itt et ~ ?le. Mais tout ceci n'est que supposition. Néanmoins
si l'idée du Cung Odn a été puisée dans les pièces mentionnées ci-
dessus, et j'incline à le croire étant donné la similitude des images,
les ressemblances des métaphores qu'on peut relever entre les
textes chinois et le poème annamite, il n'en reste pas moins vrai
qu'il n'y a de la part de Ôn-Nhu' ni plagiat, ni transcription, et que
son travail écrit dans un mètre particulier, et sur un plan très difIé-
rent, constitue à tous points de vue une production origi~ale.

Nous nous sommes servis pour cette traduction de cinq textes :


10 Une édition xylographiée en chii'-nôm, inscrite sous le nu-
méro AB, 37 du fonds annamite de l'É.F.E.-O. Cet opuscule, édité
par la maison '& ~ ~ Phu-viin-Bàng de Hanoi, est daté de la dix-
neuvième année de T~' Bu'c (1865). Il renferme de nombreuses
fautes;
-g?,~ ~ lIlJ CUNG OAN NGAM KHUC. 175

20 Un second texte en chu'-nôm, réédition de la maison Phuc-


van-Bu'o'ng et daté de l'année JjG !f de Khâi Binh (1 g18). Celui-ci
est plus correct;
30 Une transcription en qllÔc-ngu' parM.Nordemann (2 e édi-
tion, 1911). L'ouvrage divisé en cinq chants est suivi d'une table
. analytique traduite en français;
ho Une autre édition en quÔc-ngü' de l'imprimerie Van-Minh
(1918), signée Nguyén-ngQc-XuAn. Quelques notes, au bas des
pages, expliquent les passages difficiles; elles sont très incomplètes;
50 Un dernier texte en quÔc-ngü', édité par l'imprimerie Trung
B&c TAn Van (192 1, 2 e édition). A la fin de l'ou vrage a été placé
un index où sont données les allusions littéraires et les explications
des passagen>bscurs. Certaines de ces notes ont assez de valeur et
nous ont grandement servi pour l'intelligence de quelques vers.

Dans le cours de notre travail, quand nous aurons à nous ré-


férer à l'un ou à l'autre de ces textes, nous les désignerons par les
lettres A, B, C, D et E..

poÉSIE PRÉFACE DE f! -m, ORIGINAIRE DE BINH VONG

(PRÈS DE THU'O'NG TIN), PROVINCE DE HANOI.

Sans raison le vieillard de la Lune est injuste (envers) les joues roses.
Dans sa chambre vide et solitaire les baguettes d'encens se sont consumées.
La moitié du traversin (reste inoccupée) et, au long de la nuit, pleurent
les insectes d'automne.
La lune glaciale éclaire sa fenêtre fermée au froid du printemps.
Désolée, elle ravive la lampe qui s'éteint; hélas 1 elle ne voit que sa seule
ombre 1 ...
Dolente, elle ne se mire plus dans la glace, elle ne se pare plus de bijoux.
Comment exposer fidèlement sa douloureuse situation 1 -
Parfois elle essuie ses larmes limpides qui tombent sur le balcon fouge. ·.
176 ÉTUDES ASIATIQUES.
J'ai passé (ici)(l) bien des années (écoutant) la brise d'alltomnê souffier(2).
L'habit de plumes (qui me couvre) (3) a le froid du cuivre (~).

(1) Dès CP- premier vers nous nous souvent celle de phach-quê' avec le sens de
trouvons en présence d'une difficulté. l'lune". Témoin ce vers d'une poésie
Traduisant mot à mot, nous aurions : de l'époque des Lê : sudt âdy trong veo
trài lftraversanb vdch-quê' l'les cloisons vân{f quê' phdch (Nam Phon{f, n° 50.
de cannelier, le harem" {fio vàn{f l'le août 1921 ; Bdng tlnh tuyén hu'o'ng l'le
vent d'or, le vent d'automne" hiu-hât puits qui a une source parfumée"). Dans
l'souille". Mais les lettrés déclarent qu'il une poésie de Vu'o'ng Duy. on lit: qu;'
faut lire phdch fit au lieu de vdch; car, phdch sa' sitlh thu 19 vi, c'est-à-dire : da
disent-ils, on rie trouve nulle part l'ex- lune sort à peine, la rosée d'automne
pression vdch-quê~ tandis qu'on rencontre tombe goutte à goutte".

(il Gio vàng du texte traduit ~ .1.. les cinq éléments, etc. D'une façon géné-
Les Annamites, ont adopté 'les croyances l'ale, la concordance entre les saisons,
géomantiques des Chinois, lesquelles éta- les couleurs, les éléments et les points
blissent des corrélations entre les phéno-, cardinaux est la suivante:
mènes de la nature, les cinq couleurs,
;fi l'printemps"
l l'été" $
W l'bleu"
l'rouge"
*1<
lf bois"
lffeu"
]{{ lf Est,,_
m lfSud",
fX l'automne" â l'blanc" ~ lfmétal, or" ï!3, lfOuest",
~ lfhiver" ft lfjaune" 71( lfeau" ~[; ItNord",
Signalons à ce sujet que le prince Hoàng-Thai- Tû' ou de Thanh-Cung-
Vinh Th~y, élevé par ordonnance royale Hoàng-TMi-Tû' It Prince héritier résidant
du 1 0 mars 1 9!l2 à la dignité de Prince au palais de l'Est", It Prince héritier rési-
héritier, porte le titre de IMng-cung- ' dant au palais bleu".

(3) Les Chinois utilisent quelques dé- et apprit à ses ballerines les pas gracieux
pouilles d'oiseaux en guise de fourrures' exécutés par les habitantes de la lune.
pour garnir les vêtements. Habits de,' (l) L'expression Iq,nh ngdt nhu' Itfroid

plumes, habits chauds pour l'hiver. Allu- comme" est souvent employéeen poésie,
sion à 1t ~ ~ 1i., L'empereur Minh Dans le Kim-Vàn-Kiéu, nous lisons:
Hoàng des T'ang étant allé dans la lune, phlmg kMng Ilfnh n{fdt nhu' to' que
pour la fête de la mi-automne, vit des M, Nguyên-van-Vinh traduit ainsi: If Dans
déesses couvertes de superbes vêtements la chambre vide régnait un silence tel
et exécutant des 'danses merveilleuses. (que la surface de l'eau restait plane
Revenu sur terre, le souverain fit repro- comme une feuille de papier)", IJông-
duire les costumes qu'il avait vus. écrivit du'o'U{f Til-p-Chi, année 1913, UO 2 l,
la musique des airs qui l'avaient charmé octobre.
F; t& Ilt dB CUNG GAN NGÂM KHÛC. 177
Que les hôtes des gynécées royaux (1) sont à plaindre!
Un sort ingrat se cache sous leurs joues roses (2).
Pourquoi ma destinée, d'abord si heureuse, s'est-elle changée (en une vie)
d'infortune 1
Comment ne point gémir, lorsque je remonte le cours de mes malheurs (3) ?
D'où me vient tant de misère?
Plus je songe à mon sort et plus je le déplore (~).
Je me reporte au temps de mon enfance (5) :

(Mon teint avait alors) l'éclat de la fleur d'hibiscus plus fraîche que toutes
ses sœurs (6).
Et, bouton de fleur (7) prêt à s'entr'ouvrir,
Déjà la broderie de dame Ban en voyait pâlir ses couleurs (8).
Puis, mes joues de pêcher en fleurs affolèrent une multitude (d'amoureux).

(1) Litt. : "les Mtes des chambres de l'hibiscus, sourcils arqués comme la
poivren. Je ~i pu trouver l'origine feuille du saulen.
de cette expression. Sous la dynastie des (7) Les divers textes portent nhi hoa

Han, disent les lettrés, les murs des ap- qui n'a aucun sens; il faut lire, je crois,
partements des reines étaient faits 'd'un ny. hoa.
mortier renfermant du poivre et ce, pour (8) Nous avons traduit littéralement ce

donner de la chaleur à la pièce. vers sur lequel les lettrés discutent beau-
(') Md âào "joue de p~cher, joue rose, coup. Quelle est cette dame Ban? Dans
belle femmen. Voir plus loin âào kilm, les Liçl lruyçn on parle de YE DB , sur-
qui a le m~me sens.
(3) GilJ, giôi "difficulté, embarrasn a
nom de ;f, *' femme de talent sous
les Han orientaux. EUe épousa lN il!: ;Jj{
le m~me sens que giô. giang du vers sui- ou fi .;;. Son époux mort, elle refusa
vant. de se remarier, se mit à écrire et composa
(t) Ce vers : ~ltï mlnh, mlnh [{li, n~n le tJ:.~. L'empereur la fit venir à la
thu'O'ng nriiminh est admiré à juste titre cour où elle devint dame d'honneur de
par les lettrés, le triple emploi de mlnh l'impératrice. Dès lors, elle porte le nom
"moi, moi-m~men donnant une grande de lN ,:k~. Mais nulle part il n'est à
force à l'expression.
(5) La traduction littérale est" au temps

oùj'ai pris forme humainen, "au moment


s'agit-il de Ban-Tièp-Du. *
son sujet question de broderie. Peut·~tre
1! if, poé-
tesse célèb're sous les Han. L'auteur du
de ma naissancen. Kim-Vân-Kiéu la cite en compagnie de
(1) Dans le Tràng-hgn-ca ~ 'Il lij'k de dame T\l-B1).o-Uân W j i fi de la dy-
B1).ch CU' Di â !li !J." nous lisons ce nastie des Tân : Nàng Ban à T{l cunc ââu
vers destiné à vanter la beauté de Du'o'ng thé' này "Ban et T\l devaient aussi ~tre à
Qui phi, femme de l'empereur Minh- ce degré de talenb. Mais encore n'est-il
Hoàng des Bu'o'ng : mày nhu' Mu phù ancunement question de broderie. Le
dung nhu' mgt "figure fraiche comme texte E en note dit qu'il s'agit de Tô Huç

ÉTUDES ASIATIQUES. - l, l!l


ÉTUDES ASIATIQUES.

(Limpides comme) les eaux d'automne (1), (mes yeux) jetaient des regards
(capables de renverser) les murailles des villes (2).
Encore que ma beauté apparût indécise à travers lesslores,
Arbres et plantes (avec la même ardeur) qu'ils désirent la pluie, s'en pas-
sionnaient. .
Le poisson stupéfié en plongeait au fond de l'eau (5);
La grue hébétée s'en laissait choir du haut des cieux.
Ma grâce incomparable grisait et la lune et les fleurs;
Tây-Thi en perdait l'âme; Hfîng-nga en était bouleversée(4).

li ;ft, célèbre pow' une superbe bro- !\fi mite nhu. nh4t hoatig thu thuy
derie dite il j( ... , mais je crois qu'il
ne rappelle ce fait qu'à cause ou mol
Cam "broderiell mis en tête du vers. - Dans le Nhj-fil}-Mai on lit : 80TI(J thu
Dans ces condilions ne vaut-il pas mieux ha Imlt liêé • .• "Ses yeux clairs comme
supposer que [{am" brodel'ie" a été em- . les eaux d'automne".
ployé à tort pour glm ."réfléchissons , (') M~t. hai nghiêng nwO'C: nghiêlllJ
pensons à II et le VeJ'S devient "si je con- thành : "Au premier sourire elle renver-
sidère dame Ban ... ll. - Au sujet de sait les royaumes, au second elle faisait
Thu-dung, nous avons le vers ~ Mt ;g cl'ouier les murailles des villes ", Kim-
. OOI it ~il JI ~ ft:tE Il ~ ~ Van-Kiéu.
qui se traduit en annamite vulgaire par (3) Lù, âù." ll'idiot, stupide, hébété",
âÙ>n(f ng~i cdi vu'll>n ca vé luc muà thu nO ale même se~s que l'expression ngJnngo'
nhll.t nheô nh~c nO chflTI(J co cdi hoa eUc du vers suivant.
vé cu6i muà hai con tho'm "N'ayez aucune (tJ Tay Thi.ll s'agit de Tây-Tû', jeune

crainte pour le vieux jardin lors de l'au- fille du royaume deVi~t renommée par
tomne, si vous le voyez' flétri; n'a-t-il sa beauté. Alors qu'elle était jeune et la-
pas les chrysanthèmes qui en fin de vait du linge, le roil'envoya quérir el
saison même ont encore leur parfumll. ,l'offrit ensuite aU'roi des Ngô. Voir Her-
- En adoptant celle version, on tra- ve y DE SAINT-DENIS, Poésies de ['époque des
duirait ainsi le vers: "Si. je considère T'at/{f, p. 58. Voir aussi le ftông-Châu
(mon talent) et celui de dame Ban, ce . Li4t Qudc, ch. XVIII, sur la fin de TAy-
rapprochement ne· me donne aucune Tû', Chinese Reader', manual, p. 177,
crainte .. , etc. ll. n° 571. Hâng-nga, épouse de H~u-NgM,
(I) Thu-Ba, thu thuy "vagues d'au- ayant absorbé en cachette. un philtre
. tomne, eaux d'automne". Comparaison d'immortalité appartenant à son mari
très employée en poésie. Dans le roman s'enfuit et se cacha dans la lune. Sur
chinois Tdy-Xu'O>ng ki nous trouvons ces m.ng-ngaappelée aussi T6-Nga, voir le·
vers: Â~-h9C,. quy~n, 1, p. 7, sectionThi~D
Thu.u Un a:uân J(J'1I wng a:uyéll thu thuy Van et le Chinese Reader's manual de
~ !!t #' l1J ~. ~ ik J]" MAYERS, l, 94 et 178.
og 1& l1t ltiJ CUNG- OAN NGÂM KIJUC. 179
Plus habile en poésie que Ly (1),
Et plus experte en peinture que Vu'o'ng (2).
Au jeu d'échecs, ou la coupe en main, qui m'etH égalée 1
(Seuls) Lu'u-Linh et Itê-Thîch (3) eussent pu être mes partenaires (~).
Ajouer de la guitare, la nuit, je rivalisais avec Tu' Ma (5).
Et j'égalais presque en poésie Tiêu, l'auteur de Ldu thu pM (6).
Quand je mimais (quelque poème) et que ma voix s'élevait (i),
Les fées de la lune (8) étaient contraintes. de se retourner pour me voir.
Le renom de ma .beauté ct. de mon talent s'était répandu dans le
royaume,

(1) Le poète chinois Lj •Thai B;..ch d'apprécier les sons", -c'est-à-dire tfun
(dynastie des . Bu>o'ng), Cau. cdm"tU, égal cn talent». - Nous trouvons SUI'
tu
abréviation de Cdm tâm khJu qui dé- cette expression le vers suivant: ,,;;:r; 1Jr
signe les compositions de LfJ-Thai-Bach, ~ 15 fi 1!!.1~ ~D if ;m. Ne redoutez
Â~-H9C, livre 'VII, section Van-sl)." la peine que coûte le chant, craignez
Sur Lj, voir Chinese Reader's manual, seulement que peu de personnes l'ap-
l, p. no, n° 361. précient." Voir aussi dans le Lvc- Vân-
±
(') Vu'o'ng Duy fi poète chinois, Tiê1l, la note de A. des Michels au sujet
(699-']59), peintre de talent sous les du -vers :' Thwa r/ing nay g~p tri â11l
»u>Q'ng. A remarquer dans ces derniers (p. 30).
vers le parallélisme des expressions âdn , (6). Tu' Ma' tu'Omg -nhu.; de la dy-

anh et /npc chi qui ne signifient pas nastie des Han, très versé dans la mu-
tffrère ainé", -"sœur ainée". mais 'ont le . sique, composa le' morceau PhU'Q'ng
sens de «plus,,; elles s'opposent au mot hoàn~ Càu «Le phénix à la recherche de
ttfrère cadet, sœur cadette", sous-en- sa femelle" dans le but de plaire à la
· tendu• 'jolie veuve Trac-van·Quân.Ils s'épousèrent
. (3) Lu'u Linh IIJ ffi' ou. r~ ft vivait dans la suite.
· sous la dynastie des TAn; c'était un grand (') Phu, composition en prose rythmée.
·hùveur. On disait de lui': "Gio'i sinh Lu'u L~ng-NgQc, fille du roi Tàn-Ml).c-C6ng,
Linh. gQi tén rAng ru'Q'U m~t dAu chu'a construisit le palais «lâu-thu'IJ , pour y
· say nam ilAum6,i diu", Ch. R.Manual, attendre l'époux de son choix. Elle épousa
l, p. 13J1. n° 61 L - Bê-Thich 'ii'llt. dans la suite Tién-Sù' qui est l'auleur,
· Sur ce personnage renommé pour son dit-on, d'un phu intitulé «le pavillon
·talent au jeu d'échecs; voir le Linh-Nam- .d'automne".
·Chiclt- Quai ~ m 1~ il. Bê-Thich esl (7) Certains textes portent mù!ng ranlJ

vénéré dans un temple près de Hanoï. pour la rime avec le vers suivant terminé
Un proverbe annamite dit: MuOn sOng par gi('îtlfJ. Il faut lire giu'O'1lff, mot qui
IAu cÀu vua Bê-Thlch «Si tu velU vivre par tolérance rime aussi avec giitng,
.longtemps , demande-Ie au roi Bê-Thlch ". (') Nghê thwô>ng 1l ~ «habit cou-
(1) Tri-âm «capable (comme soi-même) leur d'arc-en-ciel". Voir note 1, p. 8.
l!L
180 ÉTUDES ASIATIQUES.
Les papillons et les abeilles menaient grand hruit hors de la vérandah (1).
Mais s'ils m'avaient entendu louer, leurs yeux ne m'avaient point encore
vue;
Malgré quoi, le mal de Tê-Tuyên (2) (à cause de moi) sévissait avec inten-
sité.
Mais la fleur printanière étant encore close dans son bouton (3)
Et la lune d'automne à peine prête à répandre sa lumière (4);
Le palais rouge restait toujours verrouillé;
Et le parfum susceptible de renverser les murailles (5), demeurait caché dans
les appartements retirés.
Le clan des porteurs d'arcs et de sahres (des jeunes gens) se préparait à
tirer le moineau (6); . .
Les nohles, marquis et ducs (gens de qualité), aspiraient il entrevoir
l'étoile •.•..
Mais le jardin printanier, aux abeilles était clos.
L'on voyait bien la fieur, mais nulle voie ne s'offrait pour venir la respirer.
Cependant, hien que la tâche fût difficile, leur résolution était iné~ran-
lable (1) •.
(1) Bw6>m ong : guêpe et papillon, les hardies que son texte en devient ohscur
galants. - TU'o>ng âông oug hu>à>m di pour nous, lecteurs européens, mais reste
v~ m~c ai : "Hors du mur de l'Est, admiré des leUrés annamites qui de-
abeilles et papillons voltigeaient à leur mandent à une pièce de vers moins la
gré sans qu'elle s'en occupât". (Kim- Vân- clarté de la phrase que l'harmonie,
Kiéu.) la cadence musicale des vers.
(t)Té Tuyên jff 1L, roi de l'époqùe (5) Répétition d'une image employée·

Chièn-qu6c fiij ~, disait à Mllnh-Tù': (p. 10, n. !l).


lTQuâ nhân c6 b~nh quâ nhân hay u'a (0) Le père de ~u il (épouse de

s~c â~p". l'empereur Cao-TÔ j\'tj il des Du>à>ng)


(3.1) Métaphores servant à dire que avait dit· à sa femme : lf Notre fille esl
l'héroïne est encore jeune fiUe. A noter helle, ne la marions pas à la légère". Il
le parallélisme parfait de ces deux vers : dessina un moineau sur une cible et in-
vila tous les prétendants à montrer leur
Fleur-du printemp!H!ncore-elose-dans-son-
adresse. Une trentaine de. concurrents
, boulon.
Lune-d'automne-à-peine prêle à répandre-
prirent part à ce concours et échouèrent.
sa lumière. Cao-Tl> vint le dernier et réussit (voir
Thi-kinh).
L'auteur du Cung Oan ne s'affranchit (7) a J~ lm ?î ~ PI Q .!JL (Kin/!-
jamais oe cette règle recommandée par Thi) lfBien que mon cœur ne soit pas
les traités de versification; pour la suivre . ùe pierre, rien ne pourra le faire chan-
il a parfois recours à des expressions si ger"
'g f.E; ~!Ià CUNG OAN NGAM KHUC. 181
(En vain 1) Ces gens de peu (pouvaient-ils aussi) facilement atteindre Thiên-
Thai (1) 1
Le céleste parfum évitait la souillure des mortels;
Et mille onces d'or même, n'eussent point payé l'un de ses sourires (2) •••
Je réfléchis sur les choses de la vielS) (et me demande) comment j'ai pu
arriver à ma situation présente? ••
(Pourquoi) un tel fil rouge m'a-t-il lié les pieds?
Le front appuyé sur mon bras (4), je songe •... ".
Je voudrais, de l'eau du saule, asperger (mon cœur) pour y éteindre les feux
de la passion (5).
Voyez 1sur cette terre les événements se succèdent comme les images d'un rêve;
La machine céleste marche ou s'arrête selon des lois impénétrables (6) j
Les actes les plus communs, tels que boire et manger, sont comme tant
d'autres, fixés à l'avance; n'est-ce point curieux (7)?
Regardez ces personnes qui s'épuisent en vains efforts •.•.•
Elles ont eDcore une apparence humaine, mais leur cœur est mort.
Faut-il s'en étonner alors
Que, dès la naissance, il nous faut pleurer (8)?
On pleure ensuite sur la tristesse des choses de ce monde.

(1) Lu'u-Tbàn jj a et Nguyên-Tri~u (') Cho hay fJÏ9t nwO'c cànll dwo'ng
~. qui vivaient sous les Tàn étant IrCombien curieuse est la goutte d'eau
allés cueillir des simples dans la mon- de la branche de saule" (Kim Vân-Kiéu).
tagne arrivèrent dans la grotte de Thiên Dans une note de sa traduction (fJôt!9"
Thai où ils aimèrent, chacun, une im- dwo'TIfI tgp cM, n° 67, p. 3134, 1" se-
mortelle. Ayant passé dans ce lieu un mestre 1916), M. Nguyên - van - Vinh
laps de temps qu'ils évaluaient à quelques commente ainsi ce vers : "Les bonzes
semaines, ils revinrent sur terre. Ils emploient une branche de saule (de
s'aperçurent alors que leur absence avait bambou chez nous) préalablement mouil-
duré plusieurs siècles. - Par ailleurs un lée, pour procéder au fite de l'épura-
pêcheur (ngw pM') ayant franchi la tion" (Khai quang). Certains lettrés
source hOI'dée de pêchers (fJào-Nguyén) donnent à dUlo'ng le sens d'océan et tra-
arriva lui aussi à la grotte des Immor- duisent : Ir Et de toute l'eau de l'océan
telles. asperger mon cœur pour y éteindre les
('l Thiên kim nan miii giai Ilhan tiéu. feux de la passiou.
T 1it fi Il ft A ~. (1) Liu. : Ir selon un réglage curieux lI.

(') Litt. : Nhan 81f' ~ les choses hu- ('1) Nhât"dm nhât trac giai do tién ilinh.
maines". - ~ - ~ ir dl wr ~.
(l) Proverbe annamite nùm nghï vât (8) 'Lilt. : ~ après l'enterrement du cor-
Lay Un Iran. don ombilical". Une coutume annamite
182 ÉTUDES ASIATIQUES.
Où quelqu'un (d'invisible) prépare en· se jouant les transformations clela
nature et de nos destinées (1).
Depuis l'installt où nos dents sont (encore ) blanches (2) jusqu'à l'heure où
notre tête est d'argent,
Les morts . et les naissances qui se succèdent ne nous causent que de'
l'effroi J. ....
La suite des jours fortunés et des heures de détresse dégarnit notre front (3).
L'alternance des succès et des déceptions dessèche notre. foie (~),
L'inquiétude emplit nos cœurs.
Comme un feu (dévorant), .la faim brtlle nos enl railles; le froid, tel une
lame, déchire notre peau;
Dans la course aux honneurs et à la fortune, une noire fange nous écla-
bousse 1
Et notre visage, par la chaleur (du soleil) bruni, prend il'aspect de l'écorce
du mûrier (5).
Songer à notre vie si brève, quelle douleur 1•••••
Écume sur un océan d'amertume 1 lentille jetée en un port de rêve (6) l'
Si amer est le goût des choses humaines que la langue en reste engourdie Pl.
Si raboteux est le chemin de la vie qu'on s'y use les lalons..
Les vagues en tempête dans le port se brisent;
Fragile comme l'écume, fugace comme un rayon, l'esquif danse sur. l'im-
mensité (8).

veut que, dès l'accouchement et dans le (') Les Annamites n'ont leurs denls
but d'éviter à l'enfant une réincarnation blanches que lorsqu'ils sont très jeunes,
fâcheuse (le son souffie vital, le cordon ensuite ilales recouvrent d'un veroisnoir..
ombilical soit mis en terre. (S) Litt. : "périodes-gain ou perte·sur '

II) Allusion à un passage ,du Thân- le point-épuiser.mèches-eheveux".


Tiên· Chuy~ jJ/I 1Ùl fi disant qu'une (t) Litt. : «la grappe du foie".,

transformation s'effectue· tous les trente (5) Tout ce passage est inspiré nette-.'

ans: "les champs de mûriers occupent ment des théories bouddhiques sur la va·
la place de la mer et vice versa". De là 'nifé des choses humaines.
est venue. r expression simplifiée bai hi ( ) "Et que le courant peut emporter
0

llwomg dâu qui signifie lf changement , en tous lieux."


transformation". Nous trouvons dans le (7) L'expression lu'Ô,j té lflangue. en-

Nhi IN Mai: Cung han âêil nay tani halo gourdie" sert à exprimer la sensation
My lfDepuis (que resplendissaient) les éprouvée quand on mange un aliment
palais des Han que d'âges se sont suc- trop vinaigré, par exemple.
cédé 1". Voir aussi Â~ Hf}c, quyên l, (8) Phrase tirée du ~ ~ ~~ (Tripi-

p. ~10. Dia Du'. ~aka) : - -W fi ~ il; ill $ ~1 ~. m


F; 1& ~ dB CUNG OAN NGAM KHUC. 183
o Dieu enfant 1 Comhien tes actes sont funestes (I)!
(Toi qui) pour te jouer conduis l'embarcation humaine et la fais échouer! ...
Dans ton ardente fournaise tu forges notre destin"
Et sur ce tableau qu'est le monde tu peins sans cesse de mouvantes.
images (2).
Aux portes vermoulues. des théâtres royaux, les araignées tissent leurs
toiles;
Et dans. le Pavillon des chants, les pleurs des. grillons se font entendre durant
les longues veilles de la nuit.•
Sur ma route, facile, qui donc a dressé des buissons d'épines!
Et comment mon image ne reflète-t-elle plus que les couleurs du soleil
couchant (3).
L'appât des richesses et des honneurs trompe les grands (4);
L'appeau empoisonné de la fortune, et de la glo,ire ne récompense pas des
peines prises à les acquérir.
Décevante cmnmele rêve de Nam kha (5) (est la vie),
Où, subitement; lorsqu'on s'éveille, on se voit les mains vides •....
Dans la cour d'honneur (d'un haut mandarin) la foule guette ses faveurs (6) ;
Mais celui qui devrait. les obtenir. toujours les attend eo vain. '
Comme uoe voile glissant. sur la mer infinie. est le jouet, des. vents et des
flots,
(Le mandarin) est menacé dans sa fortune et dans ses titres,
Le Ciel qui est le seul dispensateur du bonheur ou de l'infortune,

(1) Voir notes t, p. 60, et 5, p. 64. comble d'honneurs pendant vingt ans.
(!) ~ Les choses changent perpétuelle- Puis, au cours d'une expédition, Thuân
ment comme les nuages tantôt blancs est vaincu, perd sa femme et le roi de
tantôt affectant la forme d'un chien bleu." Hoè-An le chasse. Or, à ce moment, notre
Voir tI: 1ft il~ ~ ~ L ~ ~ tu É homme ouvre les yeux et la première
~ ~ ~rUf! ~ • * ~~.
(') ~Le soir du jour, de la vie"; allu-
chose qu'il voit, hors de sa f~nêtre" 'est
un arbre hoè qui lui rappelle le pays de
sion à la vieillesse. Hoè-An. A demi endormi, il s"en va vers
(1) Litt. : ~ceux qui usent de chevaux l'arhre, l'examine, et découvre, au pied,
et de chars".
(') Le jfj ~ ~ est l'œuvre de **
~qui vivait sous les Du>o'ng. Dans ce .
un trou où grouille une ~ourmilière. Alors
il s'éveille tout, à fait et désappointé,
comprend qu'il a rêvé.
livre, le héros T.f..:r- ~ rêve et se voit
transporté au pays de fi lj(. Là, il de-
vient le favori du roi, qui lui donne sa
de pruniers", dit le texte.
r,),
(m **
(6) ri Les coors plantées de pêchers et

ainsi qu'il en élait dans l'anti-


fillede nomme préfet de Nam-kha et le quité.
l8!! ÉTUDES ASIATIQUES.
Ne cède à quiconque une parcelle de sa puissance .•...
Notre monde, n'a jamais été qu'une ,toupie virant dans "l'espace (1);
Ella créature y marche, titubanl, comme u'n homme qui s'en va dans la
nuit.
Parfois les plantes sont jaunes et les pierres souillées (2);
Les oiseaux redoutent le vent et les poissons la pluie (5);
(La misère) ne s'étend donc pas seulement aux choses humaines 1
La nature (4) même a ses bouleversements, les insectes leurs métamorphoses.
Ce vieux pont jadis trè~ fréquenlé est maintenant désert;
Ce pavillon de repos (5), au soleil couchant, reste abandonné.
La tristesse atteint jusqu'aux monts et aux ruisseaux;
Et la souffrance échoit aux fleurs comme aux planles ..•
A évoquer ainsi ces tragiques tableaux,
Ne voit-on pas que 'la vie est un perpétuel sujet d'affiiction ?
De nous que reste-t-ïl après une existence?
A peine un tumulus qu'un peu d'herbe verdoyante recouvre .••
Mais puisque sans fin les chagrins aux tristesses et à l'amertume suc-
cèdent,
Quelle joie trouvons-nous à porter le fardeau de l'existence? ..
Si le miroir de la vie ne rellète que de semblables images,
'Ne vaut·il pas mieux consacrer ce corps à la vie ~eligieuse;
Adopter la condition d'habitant de la porte du Bouddha;
Extirper définitivement de soi les sept passions humaines (6) 1
Pourquoi se charger de soucis et s'encombrer d'inquiétudes?
Quelles joies nous apporte donc la vie pour qu'on en désire les passions?
Que désormais nos seuls amis soient le vent frais et la lune claire (7).
Consacrons-nous à la fleur bouddhique et à la torche de la sagesse (8);

(1) Instabilité des choses humaines. l'amour, la haine, le désir. (Voir le Li,
(~) Vers assez obscur. King et le Tse Yucn, p. 16, lfu -.)
(3) Rappel du proverbe annamite Irchim (7) A rapprocher de l'expression "le

sa vi gi6 ca chêt vi mU'a". sac de vent et de lune" qui désigne le


(i) Soon - hà Ir montagnes et fleuves", bagage des poètes et des r~veurs.
expression consacrée pour désigner la (8) Dans le 11; ~ m il est parlé de
nature. 1 7t - I! Ir fleur qui apparait un
(5) Pavillon du vent d'automne où l'on instant puis disparalt". Nous ne savons
va prendre le frais. de quelle fleur il s'agit. Peut ~tre est·il
(8) Les sept passions humaines sont: fait allusion au surnom de Bouddha Il
la joie, la colère, IiI trislesse, la crainte, 1 K'iu T'an. Il existe à Yllnnanfou une
og t& lJt dk CUNG GAN NGAM KHÛC. 185
Retirons joyells~ment nos talons de ce monde (1).
Car vivre hors de la société, c'est devenir un immortel sur terre.
.. . Mon idée était (donc) d'échapper' aux mains du grand Fondeur (2);
J'àvais la hardiesse de vouloir m'affranchir du cercle étroit des lois du
manage. .
Mais le ciel, qui l'edt pensé? s'opposait à ces desseins 1
Il avait décidé que le bouton de pêcher serait garrotté d'un fil rouge (3).
Avais-je donc quelque dette antérieure (à payer)(~),
Ou devais-je remplir une promesse faite dans une précédente existence?
Ou bien, ayant au palais céleste commis quelque crime,
Suis-je envoyée sur cette terre pour expier?
Pourtant, voyez: oiseaux et animaux,
Quoique sans intelligence, Lous sont soumis à la loi commune de l'accou-
plement.
Comme il y a un principe mâle et un principe femelle, il ya des époux et
des épOùses;
Et, si le Ciel et la terre n'évitent pas, non plus, ce cercle des unions,
C'est que la voie du mariage est imposée par le Maître suprême (5).
Alors, comment, moi, pouvais-je y échapper?
Allons, détournons-nous de ces pensées et sachons nous (résigner à notre
sort ).
Voyons en quel lieu ce ciel (6) - enfant nous a jetés?

pagode dite ft '$ ~ ou des /leurs de (t) Les obligations d'une vie antérieure
Bouddha. Pas de renseignements non à payer dans le présent tirent leur origine
plus sur la torche tu4. Tu4 signifie sa- d'une légende : un débiteur étant mort
gesse. sans payer sa dette subit trois incar-
(1) Le texte porte thién nién .. naturel- nations et revint sur terre successi-
lement" , qui n'a aucun sens, ici. Je crois vement comme cheval, chien, puis
qu'il faut entendre plutôt ~ jj thiên comme domestique pour y servir son
phién. créancier.
(') Dans un vers précédent le poète a (5) Ailusion à cette phrase du Kinh Thi

dit,: .. Tu-cuis dans ton grand fourneau ~ 11: Z~.


les choses humaines". (4) Con T1).o est l'équivalent de Hoa
(3) Vers très goûté par les Annamites obi, abréviation de 'T1).0 hoa, tiêu nbi :
pour l'image (IU'il renferme et où dây .. le petit enfant qui opère les change-
tMm .. fil rouge s'oppose à bông âào ments".
-bouton de pêcher". Abréviation de trao Voir Pei wen YUII fou, M "5C ~Jt J{f,
3:{c1l thàll{f .. mettre en main les fils livre IV, fol. 9 (Stan. JULIEN, Les deux
rouges» (Mayers, 1, 201·). Cousines, n, 269)'
186 ÉTUDES ASIATIQUES.:
Vieillard de la lune (1), combien stupide Jtu le montras
En faisant de moi une odalisque 1...
QueUe nuit (pourtant) que ceBe-là (2) !
Sous les rayons du soleil la fleur trà-mi (3) s'épanouissait;
La fleur thu'9'c-du'9'C (4) recevait enfin la pluje tant désirép.
La fleur hdi-du'O>r/g (5) s'éveillait de son -sommeil dans la nuit de printemps.
Souriante, la fleur printanière saluait,
Le vent d'Est venu pour la caresser.
(Ma) jupe couleur d'arc-en-ciel (6) flottait sous la brise;-
Et sous la lune brillait (mon) habit de plumes,
Tandis que de charmants morceaux de musique s'envolaient.
Était-ce point TAy-Tu. gravissant les marches du palais de Tô (7)?
Le matelas de plumes de martin-pêcheur répandait un parfum de musc;
Les bijoux, sous la lune claire. jetaient leurs feux.
n avait suffi de quelques gouttes d'une pluie hienfaisante
Pour que s'épanouisse la branche de pivoine du palais en hois de tram (8).
Les sons harmonieux des violons du palais aux colonnes vertes (se
mêlaient) (9)
Aux chants gracieux des flÛtes de la vérandah aux carreaux rouges:
Plus cette musique (s'élevait) et plus nous en étions grisés,
Plus les airs devenaient langoureux et plus nos cœurs épris.
(Le visage aux) sourcils de ngài(lO) approchait la faeede dragon;

('l Nguyçt lao (expression que nous tho·i·, et quyên vn,p. !l9,section cM-
verrons plus loin, transformée en giang- : tk
già) personnifie ông To.; "le vieillard l'l Al'époque Chi~n-qu6c, IMng-Chu
A' Ji{ ~, roi des Ngô ~, étant allé atta-
des fils". Voir Au h9C, livre 3, p. !l3, ,
section rrmariage". quer le roi de Viçt lui prit son royaume
l') "La nuit du mariage". et lui enlevala belle TAy-Thi W Mi dont
( ) Le rubus rosifolius : .. Quand les,
3
il devint éperdument amoureux.,Illui fit
boutons de tra-mi s'ouvrent, est-il dit ' construire le palais superbe de Cô-Tô Mi
dans le fJ-wo"ll{l thi, on est à la fin de la Ii ?I.
saison des Heurs ". (8) Il s'agit du trtfm.c.hu.oong mpc (aquil- ,-

III Le paleonia albiflora.. ' laria-Oflallochum). vulgairement appelé: "


( ) Le pirus 'pectabilis;
6
cdy gio .. bois d'aigle".
(0) Xiêm .. jupe,,; Dans le Kim - Vàll- (0) Allusion au palais que l'empereur

Kitu, on revoit plusieurs fois l'expres- Minh-Hoàng avait fait construire, avec ce
sion do-xiêm signifiant rrvétement" 'ell bois, pour loger sa favorite .m 1t '!lB
Général. Sur la jupe nghç, voir le Du'O.og-QuY-Phi.
Au-lt!Jc,
"
quyenl 1, p, 3 . .T'u"
'1, seclion (10) Ngài .. chrysalide de ver à soie",
F: f& lit db CUNG OAN NGAM KHUC. 187
Jamais couplé ne fut mieux assorti.
Alors la fleur parfumée rendait grâce (à celui qui,l'avaitrespirée);
Et volontiers, j'acceptais en ce monde le renom de jolie fille.
Je pensais sans cesse au roi (1),
L'attendant le matin et le guettant le soir.
Lorsqu'on est aimée,
(Nul besoin) de semer des feuilles de mt1rier pour attirer la voiture aux
chèvres (2) 1
Au. pavillon qu'éclairait la lune, c'élait tantôtl'étreinte du ,prunier, tantôt
l'enlacement du pêcher.
Au palais royal ce n'était que rires sous la rosée, que caresses -50US la
neige.
La fleur du poirier (3) réjouis~it les yeux (du maître du trône) aux neuf
degrés•.
Si je négligeais parfois de peindre mes sourcils, mon cœur restait toujours
épris.-
Et la jolie fille (4) cent fois allait accueillir (le roi).
Celui-ci (me prisait) comme l'objet précieux que l'on conserve dans sa
malll.
Les joues roses étaient ivres (d'amour) sans le secours d'aucun philtre.
Que périsse le royaume l Que tombent les citadelles (5) 1
Au jardin royal (6), on jouait le morceau trong thanh dg. (7),

(Il La traduction littérale donnerait: Dn'o'ng dans le jarùin des poiriers ~


.à un empan du soleil (assis) sur le lm où les femmes du palais ,recevaient
trône aux 9 degrés", ce qui ne signifie des leçons.
pas grand'chose. Notre interprétation (t)j(; tfn g hl # A (tC ft.).
rappelle ce verS 7ê ~ ;;r; it lJt .RB (6) Autre forme de l'expression khuynh
R. thanh déjà vue.
(') Le roi H~u-Chû du pays de Té (6) VwO'1I tây uyên. Allusion au splen-

avait coutume de se promener à tl'avers dide pare que fit construire Sui-yang-ti
les jardins royaux dans une voiture tral- /ifi ijIj ~ (Chinese Reader's Manual, l,
née par des: chèvres. Là où les chèvres n° 573, p. 179)'
le conùuisaient, il s'arrétait et passait (7) Morceaux renommés qui remontent

. la nuit. Chacune des femmes du ha- à l'époque du roi H~u-chù. Celui-ci avait
rem, pour aUirerles chèvres chez elle, l'habitude quand il recevait ries hôtes de
jetait des feuilles de mt1rier devant ~a les inviter li un festin auquel assistait sa
porte. favorite Du'o.ng-QuY-Phi. Il ouvrait alors
(3) Allusion à .une académie de musique une sorte de tournoi poétique entre les
installée par l'empereur Minh-Hoàng des assistants. C'est ainsi qu'un jour furent
188 ÉTUDES ASIATIQUES.

Et au pavillon de l'attente (1) du printfmlps celui de Mu illnh hoa.


Du soir au matin j'étais l'objet de la faveur (r~yale),
Et si la nuit, je le voyais à peine, le jour je l'admirais à loisir.
Être (dans la chambre aux) tentures brodées el près de (celui qui) domine,
Rares en sont les occasions (2) ! .
Possédât-il mille onces d'or,
Quelqu'un pourrait-'il acheter un instant dé ce rêve printanier (3) 1
Comme après les sourires viennent les froncements de sourcils,
Après qu'on avait butiné la fleur, les talons de lotus (4) marchaient languis-
samment.
!\Ion corps se ployait (sous le joug) de l'amour;
Et j'acceptais sans regret ma réputation de jolie fille (5).
L'orchidée ne pousse que dans les endroits montagneux et déserts (6) ,
Combien serait alors inutile son parfum (si nul ne le découvrait)!
Étant donné ma qualité de femme (7), cet amour (royal)
(E'lt de nature) à dédommager les miens d'avoir eu à suspendre la toile au
jour de ma naissance (8).

composés les chants ::li m{il. ~ ft un palais dont le sol était carrelé de
et !I Ji ~ ml· feuilles d'or affectant la forme de pétales
(Il Gac Lâm Xuân. Allusion à la ma- de lotus. Quand la jeune femme marchait,
gnifique tour élevée par le dernier empe- le monarque disait qu'elle faisait éclore
reur de la dynastie Tch'en (583 - 589) les lIeurs. Telle est l'origine de l'expres-
pour sa favorite ~ :Jt -!lB (Ch. R. Ma- sion got sell, talon, pied de lotus. Pour
nuaI, l, n° ~4, p. 7)' un jeune homme de bonne famille 1 géné-
x,
(') D'être près du :g- lin roi. reux, on dit cot lân. Voir Nhj f}§ Mai.
(') Tràng :tl "aire, plan" n'aurait (') "Destinée il l'amour". Répétition
aucun sens ici; il faut l'entendre par d'un vers employé p. 61.
instant cu§c. Son emploi dans la phrase (') ~L ::;- a dit : ri ~ X 15
fait allusion à un passage du ~ jij- ~fft.
T6-<16ng-pha Ii :if( i1t allait en cha~­
~, .tt ~ l@ ~ rf:I
~ -=1i)
( -",,, pp •
* ~ fiij ~
tant dans la campagne, regardant les (7) Liu. : "mon sort de : chargée du

travailleurs des rizières. Une femme qui turban et du peigne" , allusion aux devoirs
venait d'apporter le repas de son mari de l'épouse.
lui dit: "Autrefois vous étiez riche et (8) Allusion à une vieille coutume qui

honoré; fortune et honneurs sont partis veut qu'à la naissance d'un fils on sus-
aujourd'hui: il en fut comme d'un rêve pend~ à la porte un arc; pour une fiUe,
printanier" - :tlli ~. c'est un morceau de toile. Voir Killh a,
(') Le roi H~u Chù (583 - 588) avait chap. Xli- ngiii et chap. i"J Ill]. Lp, vers
fait édifiel' pour sa favorite ~k :Jt -!lB renferme l'expression Iltc 0' "faire claquer
F: f.E; ~ dfJ GUNG OÂN NGAM KHUC. 189
Le panneau où deux oiseaux volent de concert,
Quel plaisir de le contempler (1) 1...
Comme d'ailleurs l'image où deux branches fleuries se rejoignent (2).
(En nous) le caractère union (3) était gravé 1
Au soir du 7 nous jurions (d'être, unis) cent ans (Il) !
La gouttelette de pluie. était tombée dans un palais (5).
De cette union fortunée, j'étais profondément heureuse comme le pOisson
qui retrouve l'eau.

la langue en signe de dépit". Ce claque- malheurs. Celui-ci, au reçu de la lettre,


ment de langue marquant le regret se se suicida et la femme, à son tour, se
retrouve dans la légende du margouillat donna la mort. Dans ses dernières volon-
(con thq.ch sùtlfJ), lequel incarne un tés, elle demandait que son corps fût
homme qui a perdu ses biens ~et les placé dans le même cercueil que son
regrette toujours. mari. Mais le roi les fit au contraire inhu-
(1) AlluiÏ.on au serment que l'empe- mer dans deux tombes différentes. C'est
reur Huyén TÔn des Du'o'flg lit à sa fa- alors que le miracle se produisit. L'on
vorite Du'o'ng-Quy-Phi : "Après notre vit sur chacun des lombeaux une plante
mort, si nous devons revivre dans les tu.mgc s'élever étendant ,-ers l'autre ses
airs, soyons deux oiseaux' volant cÔte à branches jusqu'à ce que les rameaux se
cÔte; si nous revenons sur terre, soyons rejoignissent. Deux oiseaux uyên wo'ng
deux arbres dont les hranches se s'y vinrent posel' faisant éternellement
joignent." Celte image est employée entendre leurs cris plaintifs.
dans le Kim-Vân-Kilu : Trong khi châp (3) Trrlm niîm tlJ.C m(it chû' dOng dé»

canh liên cành "Pendant qu'ils joi- :cu'o'lIg. Lilt. : "Pour la vie, on grave le
gnaient leurs ailes et réunissaient leurs caractère union SUl' les os" (Kim- Vân-
branches ... ". Dans le même 'ordre Kilu).
d'idées, pour signifier l'union, l'amitié, (t) Allusion au serment que l'empe-

nous lisons encore dans le Kim-Vân-Kiéu: reur Minh Hoàng fit à Du.o'ng-QuY-Phi
!rI gt nhà xum h9P trUc mai If Dans la le 7de la 7' lune: l'rong khi thé ngugçn
même maison se trouvaient réunis le pru- biêî Ilha~ hai ngu,o'i. NfJày tltat tich Mi
nier et le bambou". gio,j mat mA (l'ru'o'ng M,Il ca). Tout ce
(') Le Li4t Nû' chuy4n, histoire des passage, d'ailleurs, est nettement inspiré
femmes célèbres, raconte encore ce qui du l'ru'o'ng h~1I ca.
suit: If A l'époque du roi Khang des Sb" (5) Proverbe annamite:

vivait le Sa - Nhân, Hàn Bang. Il


Thân em nhu' hlJ.t mu'a rào
avait épousé une dame H1,l renom- 1IIJ.t xa xu6ng gi4ng htJ.t vào vu'o'n hoa.
mée pour sa beauté. Le roi, séduit,
enleva la femme et jeta le mari en prison. de ne suis que la gouttelette '
L'épouse fidèle composa deux chants, tombe un jour de pluie et (lui peut cl
puis écrivit à son mari, lui exposant ses daus un puits ou dans un parterre."
~90 ÉTUDES ASIATIQUES.

Mon bonheur aur.mentait avec le temps J•••


Celle qui avait eu la peine de plonger les mains dans la cuve d'indigo (1)
était récompensée.
Mais comment prévoir que d'année en année (l'amour) s'affaiblirait?
Et que celte source (de joie) serait' un jour tarie J
Comment soupçonner enfin que le Ciel voulût subitement faire de moi une
sorte de veuve (2)?
La torche royale est-elle si équitable et si intelligente,
Elle dont la lumière ne sail atteindre les endroits obscurs?
Parmi les milliers (3) de .lIeurs roses et rouges luttant entre elles de fraî-
cheur,
Le' maître du printemps (4) n'en regarde et n'en cueille qu'une ou deux à
portée de sa main.
Dans les endroits fréquentés par d'autres pêcheurs, il n'est point aisé de
prendre du poisson (5);
Le fretin déjà rassasié ne se laisse guère appaler.
Lorsqu'à 3,000 hirondelles (6) (il donne abri),
Comment pourrais-je espérer me poser sur une bl'anche du grand arbre (i)
si assailli 1
Pourtant, confiante en mes joues roses,
J'avais espéré que le sort me serait plus qu'aux autres favorable 1
Mais le Ciel se· plaH à mortifier les humains,
Et à peine le soleil avait-il pénétré dans la grotte obscure qu'aussitôt il se
voilait J

(1) Allusions aux travaux des femmes ,3) Litt. !l'Les·t,ooo ~t les tO,ooo'"
dans la maison. A noler au sujet de ChUa xuân dành âii co nO'i (Kim-
(t)

giùng tràm, le proverbe suivant très en Vân-Kiéu) trLa maitresse de votre vie
honneur dans le monde féminin : (notre femme légitime) est déjà là quelque
GMt vi tay âii. dung tram
part." Ici chua :cuân désigne le roi.
(5) !l' Il n'est point aisé d'aller lutter de
GM.ng xanh cünlJ dung c& Mn cho xanh
séduction avec les autres femmes du ha-
dont le sens est: «Après avoir entrepris rem et de retenir l'attention du roi."
une alfaÏI'e et· ravoir menée jusqu'à un (fl tr Trois mille femmes du sérail",

cerlain p"int, il vaut mieux tenter la (7) Dans le Thi Kinh, chant IV (p. 9,

chance jusqu'au bout, sinon on s'est bleui traduction COtmlBUR). il est parlé du Cil·
les mains pOUL' rien", m~c. grand arbre aux rameaux pendants
(') Ngwà>i vi V01l{f, expression lirée dli
ô.: f$.
(êr flil Z
*It)·Li A : j\ii A • ;k.;ff
, <lui sert d'appui aux planteS plus faibles;
. allusion à la princesse '}"ai-Seu qui pro-
tégeait les concubines.
-g ?~ nt lIfJ CUNG OAN NGAM KllÛC. 191
Dans le palais auxinurs de cannelier, maintenant .sombre et privé de lu-
mière,
Je passe les cinq veilles de la nuit (1) dans une anxieuse et vaine attente? ...
Que t'ai-je fait, ô Maître du-printemps!
. Pour qu'ayant joui de la fleur, jusqu'à la flétrir; tu la délaisses ensuite?
Au palais de fAttentede la Lune, durant la nuit pluvieuse; (impatiente),
je me lève et m'assieds;
Au palais de la Fraîcheur qui vient, sous le vent d'automne, mon sommeil
est entrecoupé de hrusquesréveils.
La chambre aux murs de poivre a le froid du cuivre (2),
Le miroir du phénix est brisé eri deux morceaux, le turban de J'union est
déchiré en deux pièces (3).
Matin ou soir, je m'endors (accablée) de tristesse,
Et m'éveille, l'âme incertaine comme le vol du papillon (4).
Au palais retiré, c'est la solitude glaciale (5);
Le venHiltre sous la porte de perles, la rosée s'accroche aux stores d'ivoire;
Par endroits, la mousse a effacé les ornières creusées par le char du
Phénix.
L'herbe folle couvre les traces laissées par la voiture aux chèvres (6).
Les soirées (sont tristes comme) un paysage d'automne, au palais des
T~n (7);

_Sur le traversin (brodé de) phénix; la neige s'accumule;


Sur la couverture (décorée) de dragons, le givre s'entasse 1.•.
Durant,les six· quarts du jour, l'oie sauvage messagère des nouvelles (reste)
invisible 1..•

(1) Les cinqveiIles de la nuit sont de de l'union .. , expression sur laquelle nous
deux heures l'une et vont de 7 heures du n'avons pu trouver aucun éciail'cisse-
soir à 5 heures du matin. ment.
<S) Expression déjà employée au'début (t) Allusion à ce vers ~ ft tt ~

-du poème. üJ~·


(3) Dans le • ~ , on raconle que le (5) Gynécée. Trad. litt. "Palais caché
prince m jl{ z avait un Laan qui ne désert absolument comme feuille... En
chantait plus depuis trois ans. On lui dit adoptant ce sens, il faut llntendre alors
que l'oiseau était triste d'avoir perdu son "comme une feuille de papier, vierge de
compagnon le phu'(J'lIlJ. "Présentez -lui - caractères ... NlJdt est un superlatifem-
une glace, ajouta-t-on. et, trompé par ployé fréquemment : xanh 1l1Jdt "très
Son image, il croira voir son compagnon pâle ...
et chantera à nouveau." Par parallélisme (0) Expression déjà vue.

l'auteur a da mettregidi âJng "le turhan (,~ Dynastie chinoise.


192 ÉTUDES ASIATIQUES.
Pendant les cinq. veilles de la nuit, seul le son des cloches trouble le
silence 1
Quel froid, sur la couche solitaire 1...
Les parfums d'encens sont envolés, la lueur de la lampe pâlit.
Dolente, je ne regarde même plus les images (représentant) les jolies
femmes 1...
Et mon triste visage se tourne seulement vers le palais du roi.
En ma solitude, à tout instant, je ne cesse de me désoler (1);
Je confie ma tristesse à la lune, les fleurs sont témoins de ma douleur.
Le cœur se consume de chagrin à ressasser ses souvenirs;
(Je suis) si fatiguée de la vie, que ma démarche est chancelante (2).
Cette fleur, le papillon ne daigne plus la butiner laissant se flétrir le bou-
ton, laissant se faner la corolle.
Durant les cinq veilles de la nuit, ferre lentement sous la lune d'automne(3).
Qui a voulu ce chagrin, qui me tue?
La mort ne me vient pas d'une épée!
La mort me vient de ma douleur. Quelle détresse (4) 1
Ô vieillal'd de la Lune, si tu n'avais pas pour moi noué les fils (de l'hymé-
nee, ) . ....
, que m,.Importerait ,
Mais les avoir noués aussi sottement? ..
En vérité, je voudrais, de ma main, les rompt'C;
Je voudrais, de dépit, renverser la chambre aux murs de poivre et m'en-
fuir!. ..
Voyez 1. .. Dans les sentiers du jardin fleuri où je me promenais encore
l'an dernier,
Je cueillis une fleur rose de pêcher ... Elle est toujours fraîche 1... (5).
Au palais du phu'9'11fJ comme au pavillon du oanh (6),

(1) Liu. rrdebout ou assise". fait et traduire rrlune d'automne" en né-


(') Litt. : rr Dépitée par cent raisons, gligeant le mot nU'0>ng employé comme
mes pas sont incertains •. cheville.
(3) Vers obscur et dont la traduction (4) Ce vers et le précédent sont très

mot à mot donne: rrl1urant cinq veilles admirés pour la force qu'ils prennent
.de la nuit, j'erre et je m'appuie cloison par la répétition de nhau employé trois
de cannelier", Or les deux verbes errer fois. Ce mot, ici, ne signifie pas rrcn-
et s'appuyer ayant même complément, semhle" • mais tôi rrmoi".
ceci constitue un non-sens, on ne peut (5) Xanh rrpâle", .signifie ici rrfrais.,

errer sur une cloison. Il faut lire p1tiich ou (4) PhU'f!'IlfJ et Oanh désignent respec-

bien vdc1t comme nous l'avons déjà tivementle «phénix" et le rrloriot".


'g 1$: ~!tfI CU NG oA N NG AM KHUC. 1!);l
Les deux oreillers du-tiên (') sont encore côte à côte.
Et moi, je ne suis plus qu'un cœur abandonné 1...
Je suis pareille à une herbe flétrie, àun mince 61 de soie!
Seigneur de l'Orient (2) pourquoi une telle indifférence.
A l'égard de cette fleur fanée qui regrette le printemps? ...
Je revois le temps où, appuyée au palais de T~n,
La frêle branche de saule toute jeune fut cueillie
(Et placée) sous ·les tentures de jade, à l'abri des stores d'ivoire (3).
L'habit du printemps conserve encore la forme (4)
Et maintenant je ne suis plus qu'un cœur abandonné (5),
Une fleur emportée au fil de l'eau (6) 1~ ••
o ciel, pourquoi tant d'habileté à persécuter les humains (7)?
La vie, semblable à la vacillante lueur d'une lampe, à l'heure où la lune
décroit (8),

(1) Selon le-Im 'Jê il ., on donne devant aucune image et ·les métaphores
le nom d'oreillerdu-liên M: fill (litt. "de les plus hardies, les plus audacieuses
la promenade de l'immortel ~) à une rimes ne les rebutent pas.
paire d'oreillers offerts par le roi fi 1t (') ..Du corps qui le portait..; c'est-
à l'empereur de Chine. De la couleur à.mre: "peu de temps s'est écoulé~.
de l'agate et jolis comme du "jade~, ces (0) Répétition d'un vers employé quel-

oreillers avaient la propriété de provo- ques lignes plus haut.


. quel' des songes au cours desquels le (0) Allusion 11 ce vers ~:tE ~ il·

dormeur se promenait à travers tous les Mit*·


pays à la façon d'un immortel ... - (7) {t I hod-công "roi des transfor-
Dans le Tru'D'1Iff hg.n ca nous Irouvons ce mations, le cief". Dans un vers précé-
vers : ,ol1{f sOrlfl go'i âi4p chan cù. dent on a désigné le Ciel sous le nom
(') )fi! 1S. âông quân "seigneur de de Tqo : Nào nay
con tqo trêu ngu'O,i.-
l'Orient ~, expression analogue à ::t ;{j. L'édition C porle Du'u công au lieu de
cnua zudn "maitre du printemps... Ifông hod-côl1{f•
quân est aussi le nom d'un génie qui in- (8) Bong âèn là l1{fuy~t âl1 mul k{ sinh.

carne le soleil et surveille toutes choses Vers alambiqué et peu clair. - L'ex-
au printemps. Il y a nombre d'expres- pression Id sinh qui termine le vers
sions de ce genre clans les poèmes anna- signifie, au propre, "parasite~. Elle a
mites et nous voyons le ciel, par exemple, en outre un sens figuré tiré de l'ex-
désigné sous le vocable ifI 1S "le sei- pression g: ~ ~ B\û (fft m =f ) dont
gneur rouge~. la signification est sdng gl1,i thde vé,
(3) Pour atteindre au parallélisme laquelle doit être interprétée selon la
parfait des hémistiches, ou des vers , croyance taoïste: "la vie est une vallée
comme pour satisfaire à la règle de l'eu- de lal'mes dont nous nous libérons par
phonie, les poètes annamites ne reculent la mort pour commcncer une existcncc

tOnDES ASIATIQUES. - 1. 13
194 ÉTUDES ASIATIQUES.
Est plus triste à regarder que la chute d'une feuille sou~ les rayons de la
lune.
La tristesse des feux du couchant brûle mon cœur fidèle (1);
Et les crépuscules se succèdent! ... (2)
La vue de la lune et des fleurs (devrait me réjouir);
D'eUes pourtant me vient un surcroit de tristesse:
Tristesse, car nul ne regrette la lune qui décline;
Tristesse, car nul ne déplore le sort de la fleur qui tombe.
. Un sentiment douloureux nous rend triste le paysage Otl nous évoluons,
Comme un paysage désolé influe sur notre cœur.
Alors que les rafales secouent les cloisons en dong (S),
Quand au loin retentissent les cris confus des grillons,
Je crois, dans l'inconscience des choses (011 je vis) (4),
Distinguer le bruit d'un char qui vient 1
Vite je parfume mon habit d'autrefois avec un paquet de vieil encens.
Hélas 1 ce ne sont que les cris monotones des grillons "
Cris déchirants (5) qui viennent éveiller l'hôLe unique de la chambre 1
Dans cette retraite solitaire (6) où nul bruit ne vient m'atteindre,
Dans cette chambre froide (7) et déserte, seule une luciole passe et sur la
fenêtre se détache (8).

meilleure'-. Dans le Kim-Vân-Kiéu nous semhlent être une réminiscence de ceux·


trouvons ce vers: Làm clto sdtlff â'la thde ci : g :ml - ,. « . ~ .ft. ~ ~$ ~
Jây que Nguyên-van-Vinh traduit par: ~ tif. ~ :jk· "Une feuille de ngô-dOng
" Vivre dans le peI'pétuel exil et d:l.lls de volait sur ce puits d'or; en cette longue
continuelles souffrances", ajoutant, en nuit un grillon chantait tristement ... ".
note, que l'expression doit se décompo- (') L'expression bi-thu est assez diffi-
. • song
sel' amSl: 1 th'ae d'la ilA'uy, or song
1 LI
tnue cile à rendre en français par un seul
est un mot composé qui veut dire mot; elle signifie "la tristesse engendrée
"vivre" (litt. : "vivre et mourir,,). par le bruit du vent en automne". Voir
(Il Tilm 8011 M !Mt, expression qui la phrase f~ ~ f,t Z ~ ~ tirée du
traduit :Pt I~'" "cœur rouge, cœur fi- ~ If de }ffi 1«.
dèle". 19t jlf a écrit :Pt li] ~ ,~, i~ (8.1) Dans ces deux vers les expressions

"mon cœur fidèle a perllu tout espoir". vdTI(J tank et lf}nh ng/lt ont le méme sens:
(') Au sujet de Mn hoàng nous lisons "solitude froide, glacée".
dans le Kim-Vân-Kiéu : Nay hoàng Mn (S) Pour l'expression phi huiJnh, le

dà mai [qi Mn hoàng "qui marque la Tru>d'ng h4-n ea renferme ce vers :


succession des jours ".
Cung âifti tai hUYnh phi ldp 16.
(~) Sertu~ulia platanifolia.
(1) Ce vers et celui qui le précède
-go 1& lit tIk CUNG OAN NGAM KllÛC. 195
Alors que les rayons de la lune glissent sur l'arête (des toits) {Il,
(Mon oreille croit) entendre des cris confus s'adressant il quelqu'un que
l'on presse;
Serait-ce le roi qui me mande?
Aussitôt je saisis le pot de fard de jadis pour combler les rides de mes
joues ••.
Hélas 1 ce ne sont que les cris désolés des coucous!
Plainte lugubre qui fait pleurer
La veuve dans sa chambre {'lI.
Au froid (de la solitude) s'ajoute la tristesse.
Quelle pitié 1 Une Oeur tombée sous la vérandah exhale encore son parfum.
Des éclats de rire viennent du palais retiré et me semblent une ironie!
La faveur royale (d'abord) vive, s'affaiblit (ensuite)(31. -
Si j'avais pu prévoir ma disgrâce (4),
J'aurais préféré ne point connaître celle vie (de favorite).
Si j'avaissu, de bonne heure, que le Ciel voullH m'imposer ce fardeau,
Je n'eusse à aucun prix accepté ma misère 1. ..
Plus je songe à mon sort et plus il m'apparaît pitoyable,

{Il Liu. : «l'ombre du lapin", expres- tant ainsi: «Alors que les rayons de la
sion qui tire son origine d'une légende lune. , . ", les métaphores se déronlenL
bouddhique. Un jour un lièvre se préci- dans lé même ordre el de même que «ra-
pita dans le Jeu pour nourrir ses congé- fale de vent" s'oppose à «rayons de
nères affamés. Après le repas de ceux-ci lune" , de même «hôte unique de la
Indra transporta les restes de l'animal chambre" correspond 11 "chambre de
dans la lune et le fit revivre sous le nom . veuve". Noler encore qu'à chaque sub-
de ~ li Sakcbi ou Sakti «celui qui stantif correspond un substantif et à un
s'est donné en sacrifice" (W. WILLIAMS, verbe un autre verbe. Exemples, kMc
Dictionllaire, p. 920). Ce lièvre porte «pleurer" eL lJfJi «appeler, éveiller .. ; à
encore en poésie les noms de ::li i! et "jeune femme" et H «cette personne"
fl1J ft· Voiraussi Ch. R. Manual, p. 219, .. , Mt plwlIlJ hu'o'TllJ hd «brûler-paquet-
o' 724• encens-vieux" et nlJhiétllJ blnh phlin mdc
(') Nous avons ici un exemple typique «incliner-llacon-parfum-moisi". Au sujel
de celte règle du parallélisme qui est du parallélisme, voir Poésies de l'époque
considéré comme primordiale par les des T'atllJ, .. Hervey DE SAINT-DENIS,
auteurs annamites, parallélisme qui p. LXXIV.
8' étend non seulement aux idées, mais Litt. : «La saveur ô.e la porle du
(3)

encore aux mots, - Compaœr les six pouvoir .. ,


Vl'rs commençant par «Alors que les (4) Litt.: "Èlre celle qui a perdu le

rafales •. ," avec les six suivants débu- pouvoir...


13.
1% ÉTUDES ASIATIQUES.
Pauvre /leur déjà séparée de sa hra nehe!
Les mets savoureux sont recherchés, mais ils apportent la satiété.
Tandis que des plats plus simples restent agréables au Hottt (1),
(Avec un époux), toute la vie, dans une humble demeure(2);
Avec de nombreux enfants de tout âge et une vie de famille modeste (3)00
est heureuse,
Si j'avais su que mon sort dût être ce qu'il est (aujourd'hui),
J'eusse repoussé cet hymen.
N'eût-il pas mieux valu la vie simple des champs?
Là, du moins on eût apprécié celle fleu,' (4).
Dans ma solitude je vois pâlir l'Ombre du Lapin (5)
En cette fin de nuit où la lumière de la lampe déCline.
Je voudrais chanter et rire pour dissiper mon chagrin;
l\1ais les rires se changent en pleurs, les chants s'achèvent en sanulols.
Le feu qui brille mon cam:' contracte mes sourcils (6);
Des larmes amères (7) emportent le fard (de mes joues)~
Ma désolation influe sur les moindres choses:
Le thé de première infusion me paraît âcre, et trop lourde la fumée de
deux baguettes d'encens.
Le soleil n'est pourtant qu'à un empan à peine,
En quoi ai-je mérité mon sort si misérable? .•.

(1) Métaphores désignant d'une part (') "La lune décroîtn.


les honneurs, la fortune, de l'autre la (0) Métaphore pour exprimer un grand

r,
vie modeste.
(t) 1ti

li) Kinh-Thi.
r
chagrin, une insurmontable soulTrance.
Z PI t.t :ti jlj (jff On dit ordinairement mgt t1 mày châu
dans le sens de: "visage renfrogné n.
(3) Co con désignerait d'après les let- (7) L'expression k6ng bang littéral. :

trés un mari de condition modeste. Ils "glace rougen, est mise là pour Mng lç
n'ont pu me fournir d'autres explications . " larmes rouges, larmes de sang".
sur cetle expression qui ne figure pas AUll'erois une jeune fille ûl iî :;g;
dans les dictionnaires. D'autres disent . Thiêt-linh - VAn quitta sa famille pour
que co con signifie "vie de famillen. Co entI.'Cr dans le harem royal. Se trou-
COll a encore le sens de vù'a, Uu joueur vant très malheureuse elle pleura. Ses
d'argent dira âdnh co con "jouons petit larmes tombèrent dans un brûle-par-
jeun, fum en pierre rouge. Lorsque Thiêt
('1 Tout ce passage est assez obscur et qui avait emporté son brûle- par-
j'ai dû pour traduire m'attacher plus à ce fum arriva à la cour, ses larmes s'é-
o

que j'ai cru l'idée de l'autelll' qu'au sens taient cristallisées et paraissaient être de
direct donné par le mot à mot. sang,
F; ~ lIt dB GONG OAN NGAM KHUG. 1~7

Ils sont séparés les époux Ngâu (1),


El cependant ils se retrouvent au moins une fois l'an 1
A plus forte raison, moi qui appartiens à la société des jolies femmes,
Je ne devrais pas rester seule en ma chambre des ans et des ans (2).
Pourquoi m'accabler d'une telle infortune, ô trône aux neuf degrés?
QueUe pourpre pourra jamais reteindre les fils de mon hymen et leur
rendre leur fraîcheur? ..
Dans le jardin royal la fleur sourit au soleil ,
Qui donc empêche l'abeille d'y venir (3)?
Au (bord) du fleuve d'argent (4) si peu profond
Le peuplier s'élève et regarde ardemment l'autre rive.
Cette tristesse profonde trouble mes sens;
Et dans ma chambre déserte, l~ désir m'étreint.
Quand je r~ve aux Duits d'autrefois,
J'espère e~ore, halet/lDte, comme, après une longue sécheresse, on aspire
à une goutte de pluie.
Sur le trône aux neuf degrés, s'en doute-t-on·seulement?
Laisser une épouse (5) dans un tel abandon 1. ..
o vent d'Est, vous la détestez donc bien
Cette fleur de pêcher (6) que vous l'abandonnez en un coin du jardin à la
brt1Jure du soleil?
Main du Créateur, pourquoi donc être si cruelle (7),
Et pourquoi ffi'avoirobligée, p'ar jeu, à entrer dans le palais d'or (8)?

(1) Voir Allusions littéraires, Corentin (i) Tay tlJo Ma co' san mà âQc "Main

PÉnLLoN, p. !.l!.l5. du créateur, pourquoi donc (si) cruelle?",


(!) 7ê r1 4} 1L :1: dit le ~ M· Le mot itQc signifie, au sens propre,
(S) Litt.: l'de prendre le chemin de l'poison,,; souvent il est employé au
l'aller et du retour". sens figuré dans le sens de l'cruel, mé-
(Il Litt. : l'Celle au pantalon de toile chant". .
. et il l'épingle de bois". Allusion il ~ (7) ~ tt l'voie lactée" est remplacé

Je de ~ fi-' sous la dynastie des H~u­ quelquefois par il tt, par 7ê iiiJ et
Han. Bonne ménagère, cette "épouse ne ~ iPJ. Suite de l'allusion contenue dans
porlait que des vêtements de toile et les vers précédents. .
taillait dans le bois l'épingle de so"n chi- (8) il ïft 1« 4J. Quand l'empereur

gnon (voir G. R. Mallual, n° 495, l, J:ï\ ~ était encore enrant, il déclara il


p. 154).
(i) t!E:të *
'li ~ Jk ltl. l' la fleur
du pêcher comme autrefois sourit au
sa tante, sur les genoux de laquelle 'il
étnit assis, et en désignant liiiJ Ml : "Si
l'on me donne celle-ci comme épouse, je
vent d'Est" (Kim- Van-Kiéu). lui ferai construire une maison d'or".
198 ÉTUDES ASIATIQUES.
Assise, le front appuyé sur mon bras, je pense aux choses de la vie,
Et, pour soulager ma peine, je m'examine minutieusement:
Le fard de mes joues, le vermillon de mes lèvres ont-ils perdu leur éclat?
Pourquoi, ô vieillard de la Lune, haïr à ce point les humains (I)?
Pourquoi les fils rouges sont-ils devenus si ténus?
Mon cœur est accablé d'une telle tristesse
Que mes sentiments sont mêlés comme des fils 1•.•
La lampe qui éclaira les nuits d'autrefois dans la chambre nuptiale (jelle
encore sa lueur).
Les deux fleurs jumelles ne sont point flétries encore (2)
Et déjà le .rClément el Saint" a eu de nombreuses amours!
Pourquoi son cœur s'e~t-il fermé pour moi? '
Vieux serviteur qui fidèlement le renseignez,
Comment n'avez-vous pas représenté cette situation au roi?
Seule, en cette nuit froide de vent et d'ondées,
(J'entends) les gouttelettes de pluie marteler les feuilles de bananier
comme pour marquer les veilles;
Vers le mur papillotte la lueur d'une luciole.
La cloison se couvre de rosée; une lueur incel"taine tremble ...
Mes yeux ne se sont pas encore fermés, et déjà' pourLant la clepsydr~ esl
vide 1. ..
De toute cette mélancolie, je suis lasse ...
Avec le seul mot tristesse comment qualifier une semblable tristesse 1
Combien de sentiments m'assiègent au cours de cette nuit où j'évoque le
passé 1. .•
Combien de fois encore les rayons du soleil (3) frapperont-ils le store?
Ce fard et ce miroir, pourquoi ne point les rejeter?
Mais si vient l'heure où l'on m'appellera vers le trône aux neuf degrés,
Aurai-je encore mes joues roses d'autrefois?

(Il L'expression giiil1g-già constitue la (3) "Rapides comme l'ombre du che-


Lraduction en langue vulgaire de Nguyçt . val,,': a ~ if!J r.!F.. lé ~e· A ~ -
Lao JJ ~. "fit. iD a 51 if!J r.+:. .r La vie de
(tl Poésie de JJJi 11\ : iIPJ 1i :tE ~ l'homme est fugitive comme le rayon de
rm· ~ fj; ~ ~ ,,~. soleil qui traverse une fenétrP,,,.
LA
v
MUSIQUE CAME AU JAPON,
PAn

PAUL DEMIÉVILLE,
ANCIEN MEMBRE DE L'ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTR!ME-OIIIENT.

Une des variétés de musique de danse (bugaku • ~, danse avec


accompagnement orchestral) usitées au Japon pendant les époques
de Nara et de Heian était appelée l'C musique" du èampa" (Rinyû-
gaku *f\ I! ~). Depuis lors s'est formée une tradition voulant que
plusieurs des pièces de bugaku auxquelles est attribuée une origine
indienne soient de provenance èame, le èampa étant considéré
comme un royaume de l'Inde. Je me propose d'examiner cette tradi-
tion, généralement ad mise par les érudits japonais (1) jusqu'à ces
dernières années (2), et de déterminer le fond de réalité historique
sur lequel elle repose,
Lors des grandes réformes administratives effectuées dans la
seconde moitié du Vile siècle sous l'inG uence de la Chine, un
Bureau de la Musique noble (Gagaku-ryô .:~~) fut établi à

(1) Par exemple encore par M. TAKAKUSU M. TSUDA Sôkichi i4t lB té :P m.; dans
Juujirô jf:j ~ïti JIlfi * AB,
Sur les "huit
"musiques de Rinyù" dans la 11lU8ique de
un remarquable article du Toyogaku ho
Jk ft ~ il, VI, p. ~57-~7~, intitulé
l'époque de Nara, dans Shigaltu Zcushi Sur la musique de Rinyü. Je dois à ce
re ~ Il W, XVIII (19 0 7), p. 577- savant musicographe une large part (les
59 1 et 760- 800, documents et des arguments utilisés dans
(S) Elle a été critiquée en t 9 1 6 pal' le présent article.
200 ÉTUDES ASIATIQUES.

Nara. Parmi les maîtres et les élèves relevant de ce bureau, le


*
Code de Taiho :Il %, publié en 718, n'en mentionne pas encore
pour la musique èame (1); il n'en existait pas non plus en 7 31 (2).
Mais en 763 l'histoire officielle (5) n'ote qu'à l'occasion d'un banquet
donné par l'empereur Junnin ~ f: aux hauts fonctionnaires de sa
cour et aux hÔtes étrangers, on exécuta de la ct musique de Riny""
avec celles d,es T'ang, de Dora Pl NI (~), de Corée JK Il et des
Hayato ~ A ou gardes du palais, et en 809 le personnel enseI-
gnant du Gagaku-ryô fut réorganisé sur ces bases :

Les charges suivantes furent maintenues :' quatre maîtres de


chant, quatre de danse, quatre de flûte, douze de musique des


T'ang, quatre de musique de Kokourye (Koma-gaku ~ I! ~),
quatre de musique de Pàiktjyei (Kudara-gakua vrt,~), qu~tre
de musique de 8illa (Shiragi-gaku 'kJi m~), deux de musique,
de Dora;

2° On nomma un se~ond maîtl'e de Kure-gaku ft ~ (~);

.3° Deux charges de maîtres' de musique de Riny" furent


ct actuellement établies" (5).

(1) Ryo no gige 1t ;1

*m,*,m,
k. 1, éd. la seconde moitié du Vile siècle. Mais il
Kokusho taikei Il .. XII , p. 39; s'agit peut-être du Tokharestal). (Pl Jj(
Ryo no shiige 1t ~
kusllO kanko !>wai Il'''
k. b, éd. Ko-
ftj fi ft , l,
NI , Pl p~ NI, etc.). Cf. YOSHIDA Togo
11 m JK f1i, Sur la période ancienne de
p. 9 8.
(') Shol.u Nihongi t.t El *
éd. Kokusho taikei, III, p. 183.
te , k. 1 l ,
l'histoire de la musique japonaise, dans
Shigaku zasshi, XVI (19°5), p. 942 -
9 b3 .
(') Ibid., k. 2b, p. b09" (6) Ou Gi-gaku. Kure-gaku s'écrit
(al Le nom de cette musique, intro- aussi :!Jt ~. Ce terme parait désigner
duite au Japon dans la première partie des pièces de caractère bouddhique el
du VIlle siècle, s'écrit aussi 1t NI et est pour la plupart d'origine sérindienne,
généralement identifié à celui de Tomra qui parvinrent au Japon de la Corée,
tt Ki désignant dans le Nih01l{Ji l'ile puis de la Chine du Sud. Cf. YOSHIDA,
Quelpaert, d'où différents princes et am· art. cit., p. 825 et suiv.
bassadeurs furent envoyés au Japon dans (3) /lyo no shüge, k. 4, p. 96. Cf.
LA MUSIQUE éMlIE AU JAPON. 201
Il semble toutefois que dès l'origine ce genre de divertissement
ait été plus courant dans le,s monastères qu'à la cour. Lors d'urie
visite de l'empereur Shôtoku .fJl f~ au Yamashina-dera UJ pt '1f en
Yamashiro( 767), on l'exécuta avec du Kure-gaku (1), el pour
accompagner ainsi ce dernier, la musique de Rinyü devait occuper
déjà dans le rituel bouddhique une place singulièrement hono-
rable. Même après son admission au Bureau de la Musique noble,
en 866, l'empereur Nimmyô t: llJJ, pourtant fort versé dans
l'étude de la musique et bon exécutant, en fit jouer au palais
. «parce qu'il n'y avait pas encore assisté" (2). De fait, c'est en rapport
avec une cérémonie bouddhique célébrée pour 1'« ouvert~re des
yeux" du grand Vairocana de bronze du Tôdai-ji ]fi :Je '!j, à Nara,
qu'apparaît la plus ancienne mention historique de la musique
Came au Japon (752) : on y exécuta trois danses de musique de
Rinyü" (3). On siècle plus tard, en 855, la tête de cette statue vint
à tomber; on la remplaça, et une nouvelle cérémonie fut néces-
saire pour consacrer l'image en colorant ses yeux au pinceau
(861).

Nihon koki El * fb. re,


k. 17, éd.
Kokusho taikei, III, p. 97, et Ruijtï
comme "trésor d'Étaln eu 1899, Il est
précédé d'une préface anonyme de 1106
kokushilfi ~ §J re,éd. 1815,k. 107, et suivi d'un colophon de 1136. mais
Ilt
h
-15', qui donnent des listes un peu mm.
d'aprè~ le KokusllO kaidai (jlliJ :;.
différentes, mais non pour ce qui touche p. 1674, on y trouve mention de faits sur-
aux musiciens de Rinyü. venus jusqu'en l 'fJ.39' La cérémonie de
(1) ~ ft\ Ë. ht 9t ~. Shoku Ni- 75'fJ. y est décrite aux pages 41-63 sous
le titre de Kaigen kllYO e 00 Dl fft ~ ft·
hongi, k. 28, p. 67'fJ..

:fit
(') Shoku Nihon koki, ~i El
re
*
k. 16, éd. KokliSho taikei, Ill,
Quelques-uns des coslumes revêtus alors
.par les danseurs sont conservés au Todai-
p. 353. ji; ils portent, écrites à l'encre, la date
(3) ft\ ë· ~ .=: ~. Todai-ji yoroku de la cérémonie et des indications œla-
JI{ :/( '1f ~ i.fi, k. 'fJ.. éd. Zoku-zoku tives aux morceaux pour lesquels ils
IJUlisho ruijtï ti ti ft if ~ ~,p. 62.
Le Todai-Ji yoroku est un important
l'ecueil de documents sur l'histoire du
i{}* tt*
devaient être utilisés (cf. SUZUKI Koson

nfUlti El
~;f, Nihon ongaku no ha
if ~ ") ~.Tokyo,1913.
Todai-ji, dont r original presque complet, p. 15). - SUI' ('cUe cérémonie, cf. aussi
conservé dans cc monastèrc, a été classé Sltolm NihouUi, k. 18, p. ~~Hl'
202 ÉTUDES ASIATIQUES.

Les passages suivants sont extraits d'un journal de cette cérémo-


nie, rédigé heure par heure par les bonzes du monastère (i) :
A lw pieds environ à l'est et à l'ouest de l'estrade de danse, on avait élevé
de chaque côté trois tentes de 50 pieds (2). Dans la première tente de l'Est rut
établie la maison de la musique de Koma (Kokourye); dans la deuxième, le
siège de la musique de Rinyü (3); dans la troisième, le siège des taifu Je -;k.

III Goto Kuyo nikki ~ HJi #t ~ a la flûte traversière teki if, le chalumeau
~~ , dans Todai-ji yoroku, p. 58-6 o. hichiriki fi Ji, et trois instruments per-
l'l Celte dimension rloit s'entendre !l'en cutants (san ko ~!t) : le grand tam-
longueU1:"; les tentes étaient faites de bour taiko ou ôtslIzumi Je !t, le gong
tissus violets à l'extérieUl' et rouges à shoko U tt et le tambourin kakko J&
l'intérieur. Cf. Todai-ji yoroku, p. 49 tt. Dans l'orchestre de droite, le kakko
infra. . d'origine barbare et qui en Chine accom-
('lU ë ~~. Il faut probable- pagnait particulièrement les airs indiens
ment lire ~ m gakuya, !l'maison de et sérindiens ( cf. COURANT, Essai historique
musique", comme dans la phrase précé- surlamusique classique des Chinois, p. 151,
dente. Les gakuya du hugaku sont des n° 63), est remplacé par le san no tsuzumi
petits bâtiments servant il la: fois d'or- .::: "} ft. Les musiciens de gauche portent
chestres et de foyers, où se tiennent les des costumes rouges, de teinte voyante.
musiciens et, au repos, les danseurs. ceux de dl'oite des costumes verts ,jaunes ,
Plus tard, le nombre de ces maisons se bleus, de teintes peu voyantes. - Sur
réduisit à deux: celle !l'du c6té gauche" l'histoire du bugaku en général, j'ai con-
et celle !l'du côté droit". De cette dispo- sulté notamment, en dehors des ouvrages
sition résulta la répartition des pièces de et articles déjà cités: KONAKA.MURA Kiyo-
bugaku en deux classes, de gauche ( saho- nori )J" 9:r ff i'1f ~Ë Kabu ongaku rya-
bu ô: 1i $, sa-hu ou samai ô: ~, kushi llJk ~ 1f ~ !g. li! ' excellente pe-
T6-gaku-bu J1f ~ $): les pièces d'ori- tite histoire de la musique japonaise,
gine chinoise (ou dites !l'indiennes", ou publiée en 1896 avec une préface de B. H.
composées au Japon sur le modèle des CHAMBERLAiN datée de 1887; 3' édition
pièces chinoises) et de droite (uho-hu
1i 1i ms,
u-bu ou umai 1i ., Koma-
gaku-bu jWj .. ~ $): pièces d'origine
*
révisée. Tokyo, 1903. - TOGI Suekaru
fi ~ f€i (descendant d'une des pIns
anciennes familles de musiciens hérédi-
coréenne. L'ensemble d'une pièce de taires, établie au Shitenno-ji d'Osaka) :
gauche et d'une pièce correspondante 01lf!aku .hoshi 1f ~ )J\ li! , dans Kai-
(tobu ~ . ) , exécutées successivement, koku gojünen shi " /1 Ji + if. .re,
constitue !l'une paire de danses" banhu ou publié sous la direction du comte OIUlIA
tsugaimai 11' ~. L'orchestre de gauche Shigenohu Je ~ Î 1f{, Tokyo, 19 08 •
comporte trois instruments à tuyaux (san Il, p. !l95-3!l2 (une édition anglaisd e
kwan .::: ~) : l'orgue à bouche sho ~ , cet ouvrage a paru simultanément à
LA MUSIQUE éAME AU JAPON,· 203
Dans la première tente de l'Ouest fut établi le siège de la musique nouvelle;

des princes du sang ft l et des laifu officiants 17 lJ: '*


dans la deuxième, celui de la musique ancienne (l); dans la troisième, celui
:X. , . [Le 12" jour
de la 3° lune de la 3° annéejokwan, 25 avril 861, au quatrième koku de l'heure
lotsu, 7 heures 1/2 du matin L on ouvrit les portes de l'Est, de l'Ouest et du .
centre [de la cour du temple] et par chacune d'elles entrèrent les musi-
ciens. , . Les musiciens de Koma entrèrent par la porte de l'Est, ceux de la
musique nouvelle par la porte de l'Oue!!t". On joua du ranjo iL li (2) :
d'abord de la musique nouvelle, puis de ~elle de Koma ... Les musiciens se
rendirent sous les tentes: ceux de la musique de Koma sous la première
lente de l'Est, ceux de la musique nouvelle sous la première de l'Ouest ...
Ensuite les exécutants des musiques de Rinyü et ancienne entrèrent par la
porte centrale du Sud." et gagnèrent les tentes: ceux de 'la musique
de Rinyü la deuxième de l'Est, ceux de la musique ancienne la deuxième de
l'Ouest. Au deuxième koku de l'heure uma [11 heures 1/4], les musiciens de
Rinyü de nOtre monastère, Oiseaux et autres[3), tenant de leurs deux mains
élevées des objets d'offrande, traversèrent séparément l'estrade de danse, à
l'Est et à l'Ouest, et montèrent dans la salle [contenant. la statue] pour pré-

New Japan); Nihon on{faku shi El *


Londres, sous le titre de FiJty years of

lM JI!. , dans Bungei hyakkwa zensho ~


if
multiples discussions. On ne sait exacte-
ment à quoi se rapportent dans les
premiers textes Jes termes de "musÎ<lue
aa 'l ~ .. , Tôkyo, 1909, II, ancienne'; et l'nouvelle", ni celui de
p. 218-241 ; nrticles sur l'histoire de la l'musique moyenne", chü{faku r:f:r ~,

Juponica. - OTSUKI Joden '*


musique japonaise· dans Encyclopœdia
Ull iD 'fit:
8u{faku zu.selsu • ~ !ml IDt, 1 905 ,
qui apparaît aussi au VIII' siècle (p. ex.
Todai-ji yoroku, k. 2. p. h). D'après
une tradition postérieure. on appelle au-
dans Kojitsu sosho ft .. 11 .. ; l'intro- jourd'hui "ancienne" la musique chi-
duction et quelques passages de cet ou- noise jouée avec le tambour ikko il .,
nage commode, mais dépourvu de toute considérée comme antérieure aux T'ung
critique, ont été résumés par L. H. JOLY ou aux Souei, et cmouvelle" celle qui se
dans Random Notes on Dances, Mashs and joua à partir des T'ang ou des Souei
the early Forms of Theatre in lapan, avec le tambourin barbare kakko ~11it.
Trans. Proc. Jap. Soc•.' XI (191 h) • (il .. Sons désordonnés", sorte d'ou-

fi· 3h-51. verture qui se joue notamment pendant


(1) Le texte porLe f9j ko pour ti ko, que les danseurs sortenL de la maison de
mais, comme l'indique M. TSUDA, il fauL
vraisemblablement rétablir ce second ca-
ractère; la leçon f9j se retrouve du reste
*
musique et se préparent à danser.
(3) ~ *f\ ë ~ A A ~.I1 s'agit
des musiciens et des danseurs qui exécu-
dans d'autres tex Les et a donné lieu à de teront les pièces Kalavillka el autres.
20f! ÉTUDES ASIATIQUES.
sent.er en ligne des offrandes. Alors un homme et. un éléphant blanc se tinrent.
devant [le temple]. Cet. éléphant. ét.ait. entièrement combiné avec l'estrade de
danse; on plaçait sur lui tin Bodhisattva (1). L'éléphant hlanc resta sur l'estrade
jusqu'à ce que les musiciens, ayant fa~t leurs offrandes au Buddha, fussent
revenus de la salle. Ils dansèrent ensemhle, puis se retirèrent dans leur mai-
son. Ensuite des exécutants de musique ancienne [figurant des] femmes
célestes (Devi) et douze Yak§a ~ !i.., tenant. des fruits, des fleurs et d'autres
objets d'offrande .... montèrent dans la salle, déposèrent ces objets, redes-
cendirent; alors les femmes célest.es. et autres s'arrêtèrent sur l'estrade et dan-
sèrent ensemble, face à face ...

Un second récit ajoute quelques précisions sur ces danses (2) :


.. , On accomplit l'offrunde du Sangha. Pendant qu'on récitait l'éloge,
l'éléphant du Bodhisattva Samantabhadra tf Wdansa sur l'estrade précieuse;
puis le roi-cheval (3) se tint debout, tourné vers le Nord; ensuite les Kalavinka
(Karyobinga {w ~ !Ji fbp) jouèrent debout, se faisant face sur deux rangs.
(Note: c'est une danse nouvelle composée par un cert.ain maître de danse des
T'ang, Fu-ya-bu (?) ~ .ffi &,; la musique en fut nouvellement composée par
un certain maître de flûte, Wanibe Ot.amarofo ~ ms *
lB If.) Après avoir
dansé, ils rentrèrent dans leur tente. La mélodie suivant.e fut de musique
ancienne (4). Le Devaraja Vaiçramal)a ~ r, 3ë ~ (5), conduisant une suite de
40 démons, et la ÇridevI ti jjf 3ë tJ: (Lak§mi), conduisant une suite de
20 Devi 3ë tJ:, s'alignèrent à l'Est. et à l'Ouest et présentèrent devant le
Buddha les offrandes qu'ils tenaient; puis ils remontèrent sur l'estrade de
danse, où se répartissant à l'Est. et à l'Ouest, une suite de 16 Devi exécuta
[une danse] •..

(i) Rf) 1f - A é ~ .M. 1P- ïM deux personnages, l'éléphant et le Bodhi-


Jt ~ tr m1iF ~ ~ ~ ii .-M saltva lui-même.
Ji J:. (') Kuyo Tôdai-ji Rushana daibutsu
Je ne suis pas sûr du sens de cette
phrase. Peut-être faut-il comprendre que
kimol!
~B
fit ~ **
~ !Jl. 1:' J}f) fj
je, dans Todai-Ji yoroku, k. 3,
*
l'éléphant lui-même était figuré par un p.54.
homme. (3) ,~. ~, sans doute pour ~ ::t, le

Lors de celte cérémonie, la danse roi des. éléphants, niifJariija.


du BodhisalLva semble avoir comporté (t) Ce texte donne bien 13.

deux costumes (cf. Tôdai -fi yôroku, (a) r~ est manifestement une faute

p. 50 supra, col. 15), donc peut-être pour Ik,.


LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 205
D'après un troisième document (1), il semble que les exécut.ants
de la musique de Rinyü n'aient pas appartenu au Tôdai-ji, comme
le suggère le pl'emier des textes précités, mais à un autre monas-
tère de Nara, au Daian-ji "*
1C ~. C'est en effet dans ce dernier
qu'eUe para1t avoir eU son centre principal. Au cours d'une glande
(tJ'éunion de jèûne" célébrée en 870 au Jôgwan-ji Ji ft~, les
pièces de Rinyü furent exécutées par des musiciens du Daian-ji (2),
et en 8133, d'après le Ru&'ü kokushi ~ JR WiJ lI!., le nombre de ces
musiciens n'aurait pas été inférieur à cent sept (3).
Tels sont les principaux témoignages historiques relatifs au bu-
ga/nt de Rinyü (4). Vers le milieu de l'époque de Heian, le Gagakn-
ryô d'où récole de Rinyü (5) semble avoir été éliminée dès 848 per-
dit peu à peu son importance (6); Sl cel'taines des danses ft cames'"

(1) EUIl sôzu kirokumoll lM. ~ ft 1m querait guère s'il ne s'était agi que de
JlB $1 ~ (le bonze Eun fut le principal sept personnes.
officiant de la cérémonie en 861, le (t). En 9 35 eut lieu au Todai-ji une

«maître- conducteur de l'ouverture des nouvelle fête de i'ouverture des yeux dont'
yeux" ,kaigen dôshi lm Pl ~ Ojjj), dans la description donnée au k. 7 du Tôdaiii
Todai-ji YOroku, k. 3, p. 57 infra, YOroku, p. 139-141, est toute analogue,
col. 10. D'après le même. texte, les exé- en ce qui concerne.le bUf{aku, à celle de
cutants de la danse du Kalaviùka auraient la fête de 861-
appartenu à l'orchestre de l'empereur (') Le Ruijü sandai kyaku ~ ~ .=.
(ibid., col. 9)' -re .fff, k. 4, éd. Kokusho taikei, XII,
('l Sandai jitsuroku .=:
{-ç 1l ~fk, p. 510-5u, note qu'en 848 le nombre
k. 25, éd. Kokusho taikl'i, IV, p. 387: des élèves du Gagaru-ryo fut réduit de
(3) Ruijü kokushi, k. 194, cité dans 154 et énumère les cen~ élèves dont les
les notes critiques du Sandai jitsuroku, places furent maintenues: on en trouve
k. 43, p. 601, qui porte lui-même pour les musiques des T'ang, de Kokou-
«sept" au lieu de «cent sept". Mais rye, de Piliktjei et de 8illa, mais non
celle dtlrnière leçon est vraisemblable- pour r,clles de Kure, de Dora ni de Ri-
ment correcte, car le texte stipule que nyu.
l'entretien de ces musiciens, auxquels il . (') A partir du x' siècle, les documents
fut prescrit à celte date de s'exercer au a(imiuistratifs paraissent ignorer ce bu-
Daian-ji pour exhiber leur art aux étu- reau. Mais des fonctionnaires du Gagakn-
diants venus du Pl1iktjyei, serait assuré ryo sont encore mentionnés comme ayant
pal' le revenu des impôts directs du pris part à ùes cérémonies bouddhiques
Yamato : une telle remarque ne s'explj- en 10:l2 (Gunsho ruijü, XV, k. 432,
206 ÉTUDES ASIATIQUES.
pnrent se conserver(1), sans doute la musique portant ce nom
tomba-t-elle dans l'oubli, comme celles de Kure, de Dora, de
Paiktjyei, de Silla : les instruments spéciaux qu'elle comportait
peut-être furent abandonnés, et à supposer que ses mélodies aient
été écrites dans des modes, des crsystèmesn particuliers, on les'
transposa dans les cr systèmes" de la· musique chinoise (~). C'est
ce que donnent à croire les premiers ouvrages de musicographie,
publiés aux Xll e et XllI e siècles, età l'étude desquels nous allons
maintenant procéder.

Dans son Ryumei-sho ~ PA:fj: de 1133 (3) Oga Motomasa *. jjiljJ


. ~ iIk note qu'à cette époque on donnait le nom de Rinyü au~
ranja joués lorsque les danseurs sortaient des maisons de musique
pour exécuter les pièces intitulées KalaviIika, Bodhisattva et Bair:o
~ )JI (~) :

On sort danser le Kalaviilka aux sons du ranja de Rinyii, qu'on appelle aussi
ranja de musique ancienne: quand on sort pour danser le Bodhisattva, il faut

p. 275 supra), 10n (ibid., p. 261 ,u- kotsu - jJ;g , celui du Bairo au système
pra), 1102 (ibid., p. 268 IUpra), 1185 Hei 2Ji et celui du Batô au système Tai-
(l'odaiji zoku yoroku, d~ns Zoku-zoku shiki *.~.
{funsho ruijü, XI, p. 210-214), 1195 Tous ces systèmes sont chinois (cf.
(ibid., p. 2:32, 244). COURANT, ibid., p. 11 7 el 194, n. 10).
(1) Le En[JÎ,hiki ay;.", ;;:t, terminé en Aù cours d'une cérémonie de 1 t 95.
. 927 (k. 21, éd. Kokusho taikei, XIII, les orchestres de musique ancienne
p. 658), prescrit encore d'exposer au (chinoise) et de Rinyü jouèrent en-
soleil, pendant la sixième lune, !l'les four· semble une mélodie dans le système
nilures (Jt.) pour la musique de Rinyüll Ichikotsu (l'odaiji zoku yoroku, p. 23 ~
existant au Gagaku-ryô. inJra).
('J Un système, cho,hi W,IJ =f, est une (3) Éd. Gunsho ruy"ü, XII, p. 32. 34.

échelle tonique définie à la fois par. le 51. L'ouvrage esl daté pal' un colophon
mode de ses intervalles et la hauteur de de l'auteur.
son initiale; cf. COURANT, op. cit., chap.IV. ('J One note indique en kana la lecture
Dès le XII' siècle, le Ryümei-sho elle Jin- Hairu, mais j'adopte la prononciation
chi-yaroku attrihuent les airs du Bodhi- usueÜe aujourd'hui. Sur celle pièce; voir
sattva et du KalaviIika au système Ichi- infra.
LA MUSIQUE éAME AU lAPO '. 207
employer le terme de Rinyü, et quand on sort pour d'autres danses, celui de
musique ancienne.

Et il ajoute au sujet de la pièce du cr Retour à la ville 'll, Genjô-:


raku (1) : .

Le ranja accompagnant la sortie des danseurs est le même que pour la


pièce Ryô-ô ~ 3: (2). Seulement, dans les assemhlées [bouddhiques] où l'on
délivre des êtres vivants, on emploie le ranja de Rinyü; la raison en est que
souvenUes maisons de musique portent encore le nom de Rin IJY. Dans les
autres cas, il faul employer un ranja de musique nouvelle (3).

Un siècle plus tard (1233), Koma Chikazane 1â üî ~ rapporte


une théorie analogue dans son Kyokun-sho ~ alll f!V (~) :
Banja de Rinyü: Rinyü est un nom indien. Quoique ce terme soit synonyme
de celui de ranja de musique ancienne, on dit [ranja de) Rinyü lorsqu'on
emploie ce ranja dans les maisons de musique des quatre catégories ••. Avec
ce ranja, on sorL danser le Bodhisallva, le KalaviiIka, le Baw ~ ij{ et le
Bairo.

C'est qu'en effet, de son temps, les galmya étaient parfois au


nombre de quatre; mais on n'y jouait que deux variétés de mu-
sique, celle de cr gauche" et celle de cr droite 'll.

(Il Sur celte pièce, voir inJi-a, p. ~ 16, Bugaku zusetsu, p. 16 et 77• certains
n·7· . ou"rages, notamment le Taigen-sltô, at-
(1) Plus complètement Ranryii-ô M tribuent l'importance de ce morceau à
~ 3:, pièce chinoise commémorant la Bulletsu.
victoire remportée sur les Tcheou }li] par (') Loc. cit., p. 4~. .
~
le prince de Lan -ling iW ~ Tchang- (l) Kyokltrl-sho, àp. Koji-ruien ti 4J

kong ~ ;W, des Ts'i Wf septentrionaux, n t1if, section Gakubu fM _, l, p. 39,


qui portail un masque dans les batailles Le Kyokun-sho est daté par des colo-
pour cacher sa beauté à l'ennemi. Cf. phons; le KokllSho kaidai, p. 594, l'al-
T'ong tiell, k. 146, 14b ; TS'ODIlI Ling- tribue par inadvertance au petit-fils de
k'in '*~ j~ des T'ang, Kiao fang ki Koma Chikazane (1177-uh), Koma
~ t)j ~B, éd. Kou. kin clwuo hai, 9' el Asakatsu 1â ~ li (t~49-t333),
t 1'; TOUAN Ngan-tsie ~:te fP des auteur d'un Zoku Kyokun - sho fi
T'ang, Yo fou ua lou ~ }{f ,fi rl, ap. ~ ii!11 ;f~. - Voir Koji ruiell, ibid. ,
T'ai p'ing yu Zan, k.569. 6'. D'après le p. u6.
208 ÉTUDES ASIATIQUES.

Il n'est pas douteux que par ces ct quatre catéaories", l'auteur


ait entendu les quatre variétés de musique jouées au Todai-ji en
861 : ancienne, nouvelle, coréenne, èame (1). Il les mentionne
toutes quatre dans d'autres passages de son livre, en donnant sur
les termes de ct musique ancienne" et de cr musique nouvelle n des
explications analogues à celle de cr musique de Rinyü" : c'est qu'en
. effet, de son temps, si les gakuya étaient encore au nombre de
quatre, il n'existait plus que deux genres de musique, l'un cr de
gauche", la musique chinoise, l'autre ri' de droite", la musique co-
réenne (2).
Du témoignage de ces deux auteurs, il ressort que si l'on con-
servait aux XIIe-XIIIe siècles un sou venir de la musique èame, elle
était déjà assimilée à la musique chinoise et ne constituait plus un
genre indépendant. 11 n'est du reste pas impossihle que les danses
accompagnées à cette époque de ranja de Rinyü aient été iden-
tiques à celles qu'exécutaient trois siècles plus tôt les If musiciens n
du même nom. Avant d'ahorder cette question, il convient d'exa-
miner la ,tradition rapportée dans les mêmes ouvrages ~u sujet ,de
la provenance de ces pièces.
D'après le Ryftmei-sha (3), le Bodhisattva et le Bairo furent im-

(1) Les variétés étaient bien au nombre infra). Au Todai-ji, en 1185, on trouve
de quatre: j'fi ~ ~1I ~ lm ~, Ti).. deux tentes et quatre orchestres; la tente
dai1ï yoroku, p. 5ll. de l'Ouest pOUl' les musiques "nouvelle~
(S) Kyokun-sho, ap: Koji ruien, loc. cit., et de Rinyü. celle de l'Est pour les mu-
p. 37-38. Cf. supra, p. 3, n. 5. En siques "lco iîij~ et de Koma (Todai-ii zo-
f O!J2, lors d'une cmmonie accomplie aû ku yoroku, Ruyo hen, p. 21ll); en 119 5
Hojo.ji, on n'établit que denx gakuya, (ibid., p. 231-23ll, !J!lll) et en 1>103
de gauche et de droite, et la relation de (p. !Jlg-!J20); par contre les tentes sont
la fête ne mentionne que la musique chi- au nombre de quatre pour les mêmes
noise "ancienne ~ et "nouvelle~ (IIojo-ji quatre orchestres, deux à l'Ouest et delU
Kindo kuyo ki i1; J& t!i: ~ ~ fit ~ à l'Est. Mais on a vu ci-dessus comment,
~B dans Gunsho ruijü, XV, p. 273-275); d'après les auteurs contemporains, celle
de même au Sonsho-ji, en 1102. on ne différenciation en quatre orchestres était
construisit que deux Cakuya (Sonsho1'\ sans doute toute nominale.
kuyo-lû J.t. JYj .::!f {li; ~ ~e ,ibid., p. li 65 (3) P. 33, 51.
LA MUSIQUE èAME AU JAPON. 209
portés au Japon par un certain brAhmane directeur du Sangha
(Baramon Sojô, ~ Hl r~ ft lE) venu de l'Inde du Sud. Fujiwara
Moronaga .ii'i 11 ~ïIi ~ (11 37-1 19 ~ ) reproduit cette tra dition à pro-
pos desm~mes morceaux et du Kalavinka, en ajoutant que le
bl'âhmane avait pour nom Bodhi ~ fi! et était accompagné du
maHre Buttetsu ~i1i 1t 1li'. Ils s'étaient rendus ensemble au Wou-t'ai
chan li. ~ ru pour adorer Mafijuçrï; un vieillard leur ayant appris
que Mafijuçrï s'était incarné au Japon en la personne du Gyôgi
Bosatsu fi';)! ~ ifi, ils avaient gagné ce pays. Lors de leur
rencontre avec Gyogi, deux vieillards centenaires, l'un aveugle,
l'autre bossu, tous deux incapables de parler, furent soudain gué-
ris à l'ouïe de la mélodie intitulée Bodhisattva; Gyogi expliqua à
Bodhi que c'étaient des Deva du Ciel des Trente-trois et qu'ils ve-
naient gr.Iëe à son chant, d'atteindre la connaissance de l'Éveil (1).

(l) FUJIWARA Moronaga, Jinchi-yoroku Jinchi yoroku est rapportée dans des
ts
f:. ~ ;f~ (voir sur cet ouvrage Ka- termes presque identiques, à propos de
kusho Kaidai, p. 1095), ap. Koji ruien, la mélodie Kalaviûka et du trrangaku ~
loc.cit., p. 385,389,427' C'est il ma ~ deBinyü ŒIl; Ë,,, (éd. 1667, k. 4,
connaissance le premier texte sûrement 12 h ). Minamoto Jun reçut l'ordre de com-
daté où soit mentionné Buttetsu. Il est piler cet ouvrage pendant l'ère encho
question de ce personnage dans une in- (923-930). li en existe trois recensions,
scription relative à Bodhi, dont l'original en 5, 10 et 20 ken. Les bibliographes
est perdu et n'a vraisemblablement jamais s'accordent à reconnaître que les recen-

bukka jimmei jisho El *


existé, de l'avis de l'auteur du Nikon
~ ~ .A :li
$}k .. , p. 1035. Ce texte, reproduit au
sions en 5 et 10 I.en, dont les matières
sont analogues, représentent seules rou-
vrage original, celle en 20 ken ayant été
volume IV du Gunjo ruijü, p. 579-581, augmenLée postérieurement (cf. Kogugo-
est signé de Shüei {~ ~ 1 disciple de gaku shomoku kaidai rg; ~ ~ .. 13 M
Bodhi, et daté de la quali'ièrne année li, publié par l'Université de Tokyo en
Keiun (770); Bodhi y reçoit le nom per- 19°2, p. 59!! et suiv.). L'École française
sonnel de Bodhisena ~ fi! ft j~ et le d'Extrême-Orient ne possède qu'une édi-
Dom de famille de Baraji ~ Hl il!; on tion en !! 0 ken, mais qui porte au début de
y relève deux grossiers désaccords chro- la section où est mentionné Outtctsu ( I!II
nologiques avec le Shoku Nikongi. - Je Nil mt) une note manuscrite signalant
De fais pas état non plus des passages du l'absence de cette section dans l'exem-
Wamyo ruijûsho fo :li m ~ fJ; de Mi- plaire en 5 ken; D'aulre part, l'autew'
namoto Jun il Jm, olt la tradition du d'lm colophon de 1801 à un exemplaire

ÉTUDBS ASIATIQURS. - 1. 14
2'10 ÉTUDES ASIATIQUES.
Un ou vrage de la m~me époque (xue siècle), le Fusa ryak1.i ~ ~ !If
fie, fixe le pays d'origine de Bodhi au ct royaume de Kapilavastu de
l'Inde' du Sud" (1). Lorsqu'il débarqua à Naniwa fi ~ (Osaka),
Gyogi fut envoyé à sa rencontre avec des fonctionnaires, des mu-
siciens du Gagaku-ryo et une suite de cent bonzes; les deux reli-
gieux se saluèrent d'abord en sanscrit, puis échangèrent en japo-
nais"des poèmes (U'aka fu ra) rappelant le souvenir de leur rencontre
à Kapilavastu dans une existence antérieure; en passant par le Su-
gawara-deva if II ~ (actuellement Kiko-ji -éf 7t ~ , district d'Iko-
ma ~ ~, Yamato), où un homme aveugle et sourd se mit à danser
de joie en l'entendant chanter, Bodhi se rendit au Todai-ji; l'em-
pereur le combla de faveurs, lui assura le revenu d'un fief et le
fit installer au Daian-ji. Quant à ·Bussei (ou Bussetsu) ft :JI, origi-
naire ct du royaume de Rin yü de l'Inde du Nord TI, il était tout d'a bord
parti en mer à la recherche du CintâmaJ)i, pour le profit des êtres vi-
vants, et avait dompté un Nagaraja par la force de ses dhâra1Ji. Le
monstre tendit la tête pour lui remettre le joyau; de la main droite,
Bussei fit la müdrâ de l'épée. et comme il avançait la gauche pour
recevoir le joyau, le Nagaraja lui rappela que naguère, du temps
où la fille du Nagaraja Sagara en avait offert un à Çakya-Tatha-
gata, celui-ci l'avait reçu entre ses paumes jointes(2). Pris de re-
mords, Bussei relâcha sa main droite; aussitôt le Nagaraja fracassa

en 10 ken dit qu'elle y manque aussi et chants" Bodhisattva, Bairo et Bato, pro-
dénonce expressément comme une inter- venant du éampa, et les aurait fait exécu-
polation (KokufJo • •. , p. 597, col. 5-9)' ter au Tôdai-ji en 751. Mais ce mémoire,
- Enfin BuUetsu, .. bonze du royaume où figure le conte du Nagaraja, a un
de éampa Ut ~ (HIUAN-TSANG, Si yu caractère trop nettement légendaire pour
ki, k. 10, écritijl ~ c'est-à-dire Rinyü), qu'on puisse en tenir compte. Le Todai}i
dans l'Inde du Nord", est mentionné dans yorolm est un recueil de documents de
un Mémoire sur la venue [au Japon] de toute sorte et de tout âge, parmi lesquels
Bodhi, bonze du Daian-ji, incorporé au il est permis et nécessaÏt-e de faire un
Todai-ji yoroku, k. 2, p. 44-45 : il aurait choix.
accompagné Bodhi d'Inde au Wou-t'ai (1) Fuso ryakki, k. 6, éd. Kokraho tai·

chan .. à travers les sables mouvants", kei, VI, p. 559'


puis enseigné au Japon les ..danses et (JI Cf. BURNOUF, Lotus, p. 161.
LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 211
son bateau d'un coup d'échine. C'est alors qu'il rencontra Bodhi
et que tous deux s'en vinrent, par voie de mer, de l'Inde du Sud
au Japon{l), où ils assistèrent à la cérémonie du Todai-ji en 7 52 (2).
Cette légende reparaît dans le Genkoshakusho j[; If .ij$ ~ de Shiren
SiIî ~ (1322), qui attribue à Buttetsu la transmission des danses
Bodhisattva, Bat6 et de la mu~ique de Rin~'ü (3), dan~ le Honcha 1.0-
saden * m
fJJ "$j ft fil}. de Shiman ffrIj (1702) (4), et plusieurs autres
ouvrages. Le Kyokun-sho (1233) rattache le Bato à Buttetsu
ou à Bodhi, et à ce dernier le Bodhisattva, le Kala vinka et le
Bairo (5).
L'existence du br<1hmane Bodhi est mise hors de doute par deux
passages de l'histoire officielle. A la 8 e lune de 736, lit-on dans le
Zoku Nih<Jngi{G), une ambassade envoyée chez les T'ang rrramena
trois hOfnmes des T'ang et un Persan, qui se présentèrent à la
cour,,; à la 10 e lune, «on donna des v~tements de saison au bonze
des T'ang Tao-siuan il fi et au ,bonze br<1hmane Bodhi ~ *'1 r,
ft ff t!" (7); à la he Inne de 75 1, «un décret nomma directeur du
Sangha le maître de la loi Bodhi 11 (8). D'autres documents permettent
d'affirmer que sa résidence fut le Daian-ji, et que lors de la grande
cérémonie du Todài-ji, en 752, il fut le principal officiant et eut
l'honneur de procéder au rite de 1'« ouverture des yeux", en pré-
sence de la famille impériale et des plus hauts seigneurs et digni-
taires de la cour (9). Par contre, l'attribution à ce bonze étranger
des danses et musiques ~cames" n'apparait dans les textes qu'au
xn e siècle, et rien ne semble la confirmer antérieurement. Dans un

(1) Fuso ryakki bassui ik


$\\ PJtf ~B :ft
~, ibid., p. 563-566, citant !l'certains
zensho, * * Et
p. 69-70 et 75.
1JI; ~ ~ :l, XXII,
mémoires li. (S) Ap. Koji ruien, 1. C., p. 39 et 651.

(t) Ibid., p.568; citation d'un Tamenori (1) K. t 2, p. 202.

ki ~ lE ~B, où est également donnéela (') Ibid.


forme BusRei 1~ =1:: (8) Ibid., k. 18. p. 29 8.

(3) Kokushi taikei, XIV, p. 89°-891; (9) Tiidai-jiyoroku, k. 2, p. 61-43, etc.

cf. aussik. !1!1, p. 10!13. L'accord des documents est convaincant


(lI K. 1 et 2, éd. Dai NihOlJ bukkyo sur ces deux points.
14.
212 ÉTUDES ASIATIQUES.
relevé des biens du Daian-ji, établi en. 7u7' une dizaine d'années
après l'arrivée de Bodhi, il est question de fournitures pour la mu-
sique des T'ang et celle de Kure, mais non pour la musique came (1).
Le cas de Buttétsu est bien pire: son nom m~me n'est pas attesté
de façon certaine avant le XIIe siècle. La conclusion s'impose. Vers
le XIIe siècle ou un peu plus tM, certaines danses. et, dans certaines
conditions, certaines pièces de musique, portaient le nom de
cames; pour expliquer leur venue au Japon, on les attribua à un
bonze fameux, de nom indien, vraisemblablement originaire de la
Terre sainte, et qui avait résidé dans le monastère où ce genre
d'art avait été cultivé de la façon la plus suivie. Par une facile con-
fusion du Campa indochinois avec celui des bords du Gange, on
fit du Rinyü un pays de l'Inde; puis on imagina, comme _motif de
sa venue au Japon, le désir qu'il aurait eu de visiter un Bodhisattva
incarné dans ce pays: cette partie de la légende fut suggérée par
le souvenir d'un bonze contemporain fameux lui aussi, Gyogi, qui
avait reçu en 7b9 le titre de Grand Bodhisattva (dai-bosatsu f1j *
ii)(2). Enfin pour plus de précision, on lui donna un compagnon
cam, inventé de toutes pièces et baptisé peut-être d'un des noms
du Campa connus alors au Japon. Il est appeHé tantôt Buttetsu $
:m ou 1$ Il, tantôt Bussei f* :fi. Or cette dernière leçon transcrit
dans les annales annamites (3) le nom de la capitale du Campa dès
la fin du xe siècle, Vijaya, qui s'employait aussi pour désigner le

(1) Daianji ryiiki shizaic1là


iJiê üe 'Ii JIf J[Jlk
* !Ji. X
(présenté à l'empereur
tion de directeur du Sangha, dans la-
quelle lui succéda Bodhi en 751 ; on lui
en 747 par l'administration du monas- attribue la fondation de quarante-neuf
tère), dans Dai Nihon bukkyo umho, . monastères, la construction de six ponts
Jishi· "'!f ~, II, p. 11. Ces objets (un et d'une route, le creusement de quinze
masque pour Une danse des Tang et des étangs et de sept canaux, etc.
fournitures pour la musique de Kure) (3) Les textes chinois donnent le carac-

avaient été donnés au monastère en 730. tère homophone i!!r. Ces deux caractères
(S) Gyôgi (670-749) fut un des bonzes transcrivent aussi indifféremment le nom
les plus célèbres de l'époque ~e Nara. Il du royaume de Çrï-Vijaya. Cf. PELLIOT,
remplit de 715 jusqu'à sa mort la ,foner B. É. F. E.-O., IV, p. 202, n. 2.
LA .MUSIQU-E éAME AU JAPON. 213

royaume cam (l). {5I;:fi est donné par le Fuso ryakki bassui, citant
des textes de date inconnue: il n'est pas impossible que ces deux
caractères, signifiant« serment du Buddha", aient été la leçon ori-
ginale, modifiée plus tard en {j ~, «pénétration universelle du
Buddha", et {j 1lf ct sagesse du Buddha", qui offrent de meilleurs
sens. De telles variantes sont fréquentes au Japon.
Comme on l'a vu plus haut, c'est dans les monastères que fleu-
rit surtout la musique came; c'est là aussi que dut se constituer la
légende. Au sujet de la pièce BairD, on lit dans le Kyokun-sho{2} :
Le 30e jour de la 2 e lune de la 3- année kennin (1203), le jour de l'offrande
générale accomplie au Todai-ji, .. , on joua la musique Dairo dans les mai-
sons de musique de Rinyü •••
Le Bair~ est l'œuvre de Han-ro-toku (1) fil Mfjg; c'est une musique de
l'Inde .•• On l'exécute dans les armées pour connaître la mort et la vie : si en
l'exécutant sept fois il yale son shama 1:' =ê if, notre armée vaincra et
, l'armée ennemie sera défaite; s'il n'y a pas ce son, ce sera le contraire .•. (S).
Certains disent que la musique fut importée par le hrâhmane directeur du
Sangha, et que la danse est un souvenir du fait que, du temps où Jogü Taishi
J: ~::k ~ (Sholoku Taishi, 593-622) joua cette mélodie pour l'ofirir au
sujet Moriya (1) ~ .m C!, il Y eut le son shamG et il obtint la victoire. Mais
cela ne se voit pas dans la biographie du Taishi ...
On exécute cet air et celte danse au Toshodai-ji ~:tH fi ~ le 8e jour de
la 4e lune, dans les réunions Hero (~) lS(f Bi fi; ils furent transmis par le
Daiojo Kanjin • ,lit *. il W (688-7 63 ) ...
La Musique de Victoire de Bairo se danse au (Shi]tenno-ji lm ~ ::E ~
[d'Osaka] ...

On voit combien étaient confuses et contradictoires, au début

(1) Dans une lettre adressée à l'em- (!) Ap. Koji ruien, Loc. cit., p. 4!l6-
pereur de Chine en 990. le roi du 4!lS.
éampa s'intitule' Ir Indravarman du (S) Le sens de shamo est incounu. Le

royaume de Vijaya nouvellement établi". Taigen-sho, cité dans Bugaku Zusetsu,


Son successeur prit lui·même le titre p. !l7. dit que l'art d'obtenir ce son se
de Vijaya. Cf. G. MASPERO, Le royaume transmettait oralement et secrètement
de Champa, dans T'oung pao, 1911, dans les armées.
p. 73. (6) Sur celle lecture, voir itifra, p. !l1S.
214 ÉTUDES ASIATIQUES.
du XIIIe siècle, les traditions sur l'origine des bugaku. Mais deux des
quatre attributions mentionnées dans ce texte se laissent expliquer
aisément: Shôtoku Taishi était le fondateur du Shitenno-ji, Kan-
jin celui du Toshodai-ji : l'auteur du Kyokun-sho enregistre simple-
menties traditions de ces deux monastères. On n'hésitera plus dès
lors à admettre que les bonzes du Daian-ji aient procédé de m~me
à l'égard de toutes les pièces Ir de Rinyü.", dont leurs prédécesseurs
des VIIIe-IX e siècles s'étaient fait une spécialité peut-~tre glorieuse.
Leur tradition dut éclipser peu à peu celles des autres monastères;
c'est ainsi qu'on en vint progressivement à rattacher à Bodhi et à
Buttetsu divers morceaux dont l'origine ne paraissait ni chinoise,
ni coréenne, ou m~me des pièces purement chinoises comme le
Ranryo-wo(I). Pour un bouddhiste, indianiser est œuvre pie; et
le Rinyü était en Inde. Il n'est pas jusqu'à l'air fameux des Ir Dix
mille Automnes." (Banjü-raku • ~ ~), ~ mélodie du monde boud-
dhique", dont le Kyokun-sho ne prétende qu'il fut importé par
Bodhi Ir du Pàiktjyei" (2). Enfin Toyohara Sumiaki Il mt ~ ~ (1450-
1524) donne dans son Taigensho ft il 1JY la liste suivante des ~ mu-
siques de Rinyü, transmises par Buttetsu." : Batô, Bairo, Kala-
viIika, Bodhisattva, et en outre (3( ~ ) Konjü lM tîX m,
Somakusha
fi ~ ~, Kenki-kondatsu :tJ *t 1.f JlJt et Ronko-kondatsu lt!t
• JJJt (3). Ces huit pièces sont connues depuis lors sous le nom des
Ir huit musiques du èampa" (Rinyü hachi gaku Mc ë.. i\ ~ ) (1)).

Ci. supra, p. 207, n. 2.


II)
l') Ap. Koji ruien, loc. cir., p. 51. Le
même ouvrage donne du éampa une
Dai Nihon shi :Je 13 * li!.
la danse." D'après un texte cité dans le
,k. 378, 30b ,
Bodhi enseigna au Tôdai-ji divers mor-
description de haute fantaisie : If Le Ri- ceaux: tels que le Bodhisattva et le Kala-
nyü est soumis au royaume de Tch'ou viIi ka ; quant au Banjü-raku, il le garda
~ et lui paye tribut; c'est un royaume secret et ne consentit' à l'exécuter qu'à
secondaire de la région septentrionale de l'inauguration d'un édifice du Todai-ji.
l'Inde centrale; on l'appelle aussi royaume l') Ap. Koji ruien, IDe. cit. , p. 51.
de Tourfim M ~. Les maisons s'y (6)C'est du moins ce que disent
trouvent dans.les forêts ." Les habi- MM. YOSBID! et TSUDA. M. TAKAKUSU
tants se livrent sans cesse au chant et à donne une liste différente, qui parait re-
LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 215
Il n'y a pas lieu de s'arrêter au second groupe ajouté par Toyo-
hara Sumiaki, sans doute d'après la tradition de quelque monas-
tère(l). Quant aux quatre premières pièces, l'enquête critique
entreprise ci-dessus nous mène à supposer qu'elles furent importées
au Japon. non pas directement du Campa ou de l'Inde par Buttetsu

Fig. 1~ - Danseur du Bato.

ou Bodhi, mais bien plus vraisemblablement de Chine, par quel-


qu'un ou quelques-uns des nombreux musiciens ou bonzes qui
voyagèrent entre Chine et Japon à l'époque de Nara. Nous allons

poser sur un ouvrage mentionné ùans le Le Somakusha et les Kondatsu sont des
BU(faku zusetsu, p. 17, et auquel je n'ai pièces chinoises d'origine sérindienne
pas accès. (cf. textes chinois cités dans Koji ruien,
(Il Le Konjü, alias Suiko m !iJJ, est loc. cit., p. 51 9-520 , et aussi un rapport
le Ts'ouei hou -lseu 15$ !iJJ .:r-
chinois,
mentionné dans le Kiao fang ki des T'ang,
g" (cf. aussi COURANT, op. cit., p. 197)'
kouang *
ùe 706 dans la biographie de Song-Wou-

k. 118, 7."'"
fjJ 'Jt., Kieou T'ang chou,
216 ÉTUDES ASIATIQUES.
en effet trouver en Chine des traces de deux au moms de ces
pièces.

Batô ~ ]1Ji s'écrit aussi ~ iîR, .~ ïïR, :& îïJi. Or cette dernière
leçon (chinois Po-t'eou), attestée dans le Gakkaroku ~ ~ ~~ d'Abe
Suenao fé ftf ~ fpj' (1612-17°8)(1), désignait en Chine sous les
T'8J.1g une danse «provenant de l'Asie centrale", et qui aurait
commémoré l'égorgement d'une bête féroce par un barbare dont
elle avait dévoré le père(2). D'après le fo fou tsa Zou mi }(f • ~J de
Touan Ngan-tsie a
fé fIj (IXe siècle), qui écrit ~ liR., les danseurs
portaient" les cheveux épars, des vêlements blancs et un masque
éploré (3). Les compilateurs du Dai Nihon shi *. a * re
(1802) (4)
remarquent que cette description s'applique en gros à la pièce japo-
naise : les danseurs du Batô portent un masque tourmenté, à longs
cheveux flottant sur le visage (fig. 1) (5)~ D'autre part, leur costume
n'est pas blanc, mais se compose essentiellement d'une peau de
mouton, percée d'un trou par lequel ils passent la tête, et qui
tombe des épaules par devant et par derrière (ry6t6 lm l~ ) (6). Un
tel costume ne peut provenir que de l'Asie septentrionale ou cen-
trale et écarte la possibilité d'une origine indochinoise de cette
pièce (7).

(1) Ap. Koji ruein, loc. cit., p. 451. tirées nos illustrations, à KITAZUMB Yü-
(2) tH W" ~; cf. COURANT, op. cit., kyo ~t fit 1f t~ (1820-1888), atta-
p. 199. Voir aussi T'ong tien, k. 146, ché comme peintre au Bureau de la Mu-
14b ; Wen hien t'01l{f k'ao, k. 148, 5b • sique en t 885.
(3) Ed. Kou kin chouo hai, 6" f1t (5) Ce vêtement se porte également

~ • ~ ïIii 1t Pit O. pour les danses Konjü. Ranryo-o. Genjô-


Il) K. !J7 8 • 14 •
b
raku et autres. Cf. BUlfaku zusetsu,
li) Les figures sont extraites du Bu- p.45-&6.
gaku zu 14 ~ il. publié en 19°5. par (7) Pour expliquer le nom de Bati.i ~

M. OTSUKI Joden dans le Kojitsu sosho. M. TAKAKUSU rapproche celte danse du


Les gravures du premier volume (danses mythe védique du cheval céleste donné
de droite) sont dues à TAKAJIMl Chiharu parles Açvin au roi Pedu pourdomptt'f un
~ lb =r$ (18!J3), celles du second serpent; la danse correspondante, Genjo-
volume (danses de gauche). d'où sont raku ~ Yii ~ ou plus correctement
LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 217

Le titre complet du Bairo, dès les premiers textes, est Bairo-


Hajin-raku ~(ou ~)J1!t(ou lf)JiIt lliIi ~, «musique de victoire

Fig. !J. - Danseur du Bairo.

de Bairo Tl • C'est une pièce guerrière; aux xne-Xlîle siècles, la danse


s'exécutait de la façon suivante. Pendant que douze (ou seize)

Genja-raku J! mt ~, consiste en effet la cnmere du cheval, et la baguette


il saisir et à reposer tour à tOID', en courant brandie par ceux du Genja-raku rappel-
aVec des sigues de joie, nn petit serpent lerait le bâton utilisé dans les rites
de bois dressé au centre de l'estrade. Les védiques contre les scorpions et les ser-
cheveux des danseurs du Hato figuraient pents venimeux ...
218 ÉTUDES ASIATIQUES.
danseurs, tant ct de droite" que ct de gauche" (ce morceau n'avait
pas de ct correspondantn), se revêtaient d'une cuirasse, se munis-
saient d'un bouclier et d'une lance et sortaient. des maisons de
musique, on jouait sur les flûtes du ranja de Rinyü; puis les dan-
seurs faisaient un tour de l'estrade, 'ce qu'on appelait une «roue"
(li); ils descendaient dans la cour, mêlaient leurs boucliers, re-
montaient, faisaient de nouveaux tours de l'estrade et s'y alignaient
plusieurs fois de suite, aux sons de l'air Bairo; on reprenait un
ranjo, et les danseurs regagnaient les maisons de musique en cou-
rant et en désordre (1). Actuellement un tour d'estrade se dit waku
y?! et la course finale hero-washiri . . . p '*
(2). De· même que
shamo(3), les termes waku, hero, Bairo sont inexpliqués: peut-être
les deux derniers, dérivant sans doute d'un mot élranger(4), furent-
ils empruntés au nom de la fête du Toshodai-ji lors de laquelle
s'exécutait cette pièce, comme on l'a vu plus haut. Le nom de cette
fête se prononce Hero-e ..... p ft. Quant à Hajin - raku , c'est une
désignation générique s'appliquant à plusieurs autres danses guer-
rières (bugaku Ji\ ~) d'origine chinoise. En Chine, la danse
guerrière et nationale par excellence des T'ang s'intitula successi-
vement Ts'in-wang p'o-tch'en yo ~ l tt F* ~ , Ts'i-to ~ it p'o-
tch'en yo et Chen-kong jjiljl YJ p'o-tch'en yo; elle était divisée en
trois parties; les danseurs revêtus de cuirasses et munis de lances
imitaient les évolutions d'une armée (5). Le fa fou tsa Zou (7 b) la
classe parmi les musiques de Koutcha, tout en en' attribuant
la compositionau prince de Ts'in, c'est-à-dire à T'ai-tsong (627-
649); ce classement devait donc être d'un ordre tout technique.
Quoi qu'il en soit, le Bairo Hajin-raku n'appara~t dans les textes
(1) KyM."Un-sho et Jinclti-yoroku, ùans (~) OD! Tokuno, Bukkyo daijiten, ibid.,
Koji ruien, loc. cit., p. 4~7-4!l9. Actuel- Y voit des transcriptions de Bhairava. et
lement les danseurs, au nombre de M. TAKAKUSU, art. cil., établit des rap-
quatre seulement, portent une épée au prochements entre la danse et les légendes
lieu d'une lance (voir fig. 2. p. 217)' des divers VirüQhaka connus.
(l) Buga/'Il %.uselsu, p. 26. (') COURANT, Essai historique sur wmu-

(3) Cf. sup~a, p. 213, n. 3. sique classique des Chinois, p. 1 88.


LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 219
qu'au XIe siècle, à une époque où la musique de Rinyü n'était peut-
être plus qu'un mot. Son attribution à Buttetsu ou à Bodhi, de
m~me que celle du Bata, s'explique évidemment par le fait que
tous deux étaient accompagnés de ranjo dits de Rinyü. Mais il ne
paraît pas certain qu'il ait été ct èam" en lui-même.
Dès le IXe siècle, au contraire, le Bodhisattva et le Kalavirika
sont nettement rattachés au Rinyü (1). C'est en définitive sur ce~
deux pièces que doit se fixer notre attention. L'usage les a du reste
groupées pendant longtemps; Je Ryümei-sho (k. 1, p. 33) dit qu'on
les exécutait ensemble tt dans les dix sortes d'offrandes...
D'abord Je Bodhisattva offrait des fleurs, puis il revenait danser;
~nsuite l'Oiseau faisait de même". En 1 0 2 2, on joua au Hojo-ji
de Kyoto.le Bodhisattva, le Kalavirika et une pièce récemment
composée au Japon, le Papillon (Kocha MJ M~) (2). Le Jinchi-yoroku
donne de ces trois pièces la· description suivante (3) :
D'abord on joue une mélodie sur les instruments à tuyaux. Pendant qu'on
joue ,la musique des dix Deva +
7ê ~, les enfants danseurs de l'Oiseau, au
nombre de six, prennent des bols de fleurs et les déposent; les Bodhisattva,
au nombre de dix, prennen t des offrandes de fleurs et autres (4); puis les uns
et les autres passent sur l'estrade de danse et font offrande au Buddha. Lors-

(1) Le journal de la cérémonie de 861 des trois danses, exécutées dans divers
(supra, p. 202) parle «des musiciens de monastères, aux années 1022 (Gunsho
Rinyü, Oiseaux et autres~. Quant au ru~·ü,XV,P.275), t077 (ibid., p. 261-
Boùhisattva, le Kimon (TMai-ji y6roku, 262),1102 (ibid., p. 268-269),1185
p. 53) appelle «résidence des musiciens (Tôdai-ji wku yoroku, kuyô hen , p. 211 ) ,
du Bodhisattva~ la tente que le. Nikki 1195 (ibid., p. 23h et 2hS), 1203
(supra, p. 202) appelle «siège de la mu- (ibid., p. 220),1285 (Gunsho ruijü, XV,
sique de Rinyü ~. p. 622-623), 133h (ibid., p. 29h-3h2,
('1 H6j6-ji kindô kuyoki fi; 1fJ. ~ ~ notamment p. 33h infra, où il est dit
~ 1!t ~ ~B, dans Koji ruien, Loc. cil., qu'entre l'offrande de /leurs et lu danse
p. 386. La pièce du Papillon est attrihuée des seize Bodhisattva les musiciens jouèrent
à Fujiwara Tadafusa »i Jfi. .$ Di (906). du ranbu de Rinyü M; ë ~ ~) et en-
(31 Jinchi y6roku, citant un Nangü ko- fin 1518 (ibid., p. 613).
teki ju m ~ fi 1îf Mf, ap. Koji ruien, Le texte porte
(lI -m7t Je U. 1ff..
[oc. cil., p. 38 9' Comparer les descrip- ft est une forme vulgaire de ~t:, lI"sel'-
tions analogues de l'offrande de fleurs et pent~; j'omets ce mot qui doil être fautif.
220 ÉTUDES ASIATIQUES.
qu'ils sont revenus, les enfants [figurant les] Oiseaux se retirent tout d'abord
dans les vestibules d'herbages ($lJjuku li. If) sur l'estrade. Pendant [qu'on
joue un air du] parcours du chemin (michiyuki 31fT), les Bodhisattva se
lèvent sur l'estrade, dansent, puis regagnent la maison de musique; puis les
Oiseaux se lèvent et dansent ...
Actuellement, lorsqu'ils s'en reviennent après avoir ofiert les fleurs, les Bo-
dhisattva et les Papillons traversent directement l'estrade et rentrent dans les
maisons de m'usique, tandis que les enfants [figurant les] Oiseaux gagnent
les vestibules d'herbages de l'estrade. Quand les Bodhisattva ressortent, les
Oiseaux quittent les vestibules, [dansent] et rentrent dans la maison; les Bo-
dhisattva dansent et se retirent; les Papillons sortent et dansent ...

On voit que ces trois danses étaient étroitement associées; m~me


après que celle du Bodhisattva se fut perdue(l), et jusqu'à nos
jours, les deux autres firent ct paire 'l1 (banbu) sous le titre de Chô-
tori ~., ct le, Papillon et l'Oiseau 'l1. Cela nous confirme dans
l'idée que le Bodhisattva et le KalaviIika se distinguaient à l'ori-
gine par des caractéristiques communes, dont l'une était l'offrande
de fleurs accomplie par les danseurs. Or le Song che (2) mentionne
parmi les corps de ballerines du Conservatoire (kiao fang ~k i)j ) des
Song celui des ct Bodhisattva offrant des fleurs'l1 if il ~ :te
les ballerines Il' portaient des vMements de couleur blanche, serrés
*,
dont.

et de plusieurs épaisseurs, des coiffures précieuses, et tenaient des


plats de fleurs parfumées 'l. Si peu explicites que soient ces indi-
cations, elles nous invitent une fois de plus à chercher en Chine
l'origine d'une danse du Rinyü.
Reste le KalaviIika, dont rien ne semble pouvoir ~tre rapproché
dans la littérature musicographique chinoise. Mais une note du
journal de la cérémonie de 861 (supra, p. 202) doime cette pièce
pour une composition li' nou velle", dont la musique' était due à
Wanibe Otamaro et la danse à un maitre de danse des T'ang, Fu""':'

('l L'exécution de ce Bodhisattva est également la nole 3 de la page ~ t 9·


mentionnée pour la dernière fois, à ma (ll K. t 49, 5 b; même texte dans Wen

connaissance, sous l'année t 518; voir him t'olllI k'ao, k. !l46, 1~ a.


1
LA MUSIQUE èAME AU JAPON. 221

ya-bu. Ce dernier nom, de prononciation hypothétique, a toutes


les apparences d'un nom chinois mal orthographié. Wanibe était
un musicien de Kyoto, bien connu pour son talent de flfttiste et
auteur de diverses mélodies qu'il présenta à l'empereur; vers 82 il"
il fut nommé maitre de flftte de Paiktjyei au Gagakuryo, puis plus
tard maitre de flftte traversière des T'ang; il remplit pendant
plusieurs années la fonction de directeur en sixième (1; JI) du
mêmehureau, et enfin, notamment à la date qui nous occupe (861),
celle de directeur en troisième (Je ft); il mourut en 865, âgé de
soixante-huit ans (1). Si donc la pièce du KalaviIika, créée au Japon,
y reçut le nom de Rinyü, c'est que ce nom désignait un genre, un
style, caractérisé par certaines particularités mélodiques, rythmiques,
instrumentales, chorégraphiques ou de costume, dont les auteurs
de cette pièce étaient instruits, mais sur lesquelles nous ne pouvons
formuler aujourd'hui que les hypothèses les plus vagues.

Des deux pièces dont le classement comme ~ èames." est attesté à


une époque où ce terme avait certainement au Japon une valeur
bien définie, la danse du KalaviIika est attribuée à un maitre appa-
remment chinois, et l'on connaissait en Chine sous les Song un
ballet analogue au Bodhisattva japonais. Or aucun document ne
parait témoigner en Chine de la connaissance d'une musique dite
de Lin-yi. Voici comment je serais tenté de résoudre cette diffi-
culté. Lorsqu'en 605 le général chinois Lieou Fang Il] 1f occupa
la capitale du Lin-yi, il y trouva des musiciens du Fou-nan qu'il
emmena en Chine(2). Au cours des onze années suivantes (605-
616), Yang ti des Souei augmenta de sept à neuf le nombre des.
Orchestres qu'il avait établis vers 581 : le quatrième resta celui de
l'Inde (3). Les 1'ang, à leur avènement (618), maintinrent ces

(1) Dai Nihon jimmei jisho, p. 3111- ('l PELLIOT, B.É.F.E.-O., IV, 389, et
3112, et Sandai jitsuroku, k. 5, p. 77, G.l\1ASPERO, Q[J. cit., T'oung pao, 1910,
- Sur les fonctions, voir Ryo no shüge, p. 511 et suiv.
k. 4, p. 97. (3) COURANT, op. cit., p. 192. En dehors
222 ÉTUDES ASIATIQUES.

Ileuf Orchestres , mais d'après le T'ong tien de Tou Yeou (735-812)


celui de l'Inde devint l'Orchestre du Fou-nan (1). Les autres sources (2)
ne confirment pas cette substitution, et donnent à ce sujet la note
suivante: cc A l'époque des Souei, on employa au complet la mu-
sique de l'Inde, qui était rangée parmi les Orchestres; on n'em-
ploya pas celle du Fou-nan. C'est que l'empereur Yang, ayant
pacifié le Lin-yi, obtint des artistes du Fou-nan et leurs guitares à
calebasse (pa'o k'in ~ ~); comme elles étaient grossières et inuti-
lisables, on se contenta d'en transcrire les sons pour l'Orchestre de
l'Inde et elle ne fut pas rangée parmi les Orchestres. ." Mais si les
instruments du Fou-nan furent abandonnés, les danses se conser-
vèrent avec leurs costumes distincts. On lit en effet dans le T'ong
tien et le Kieou Tang chou (3) :

MUSIQUE DU FOU-NAN. - Deux danseurs, portant des vêtements de tch'ao-ltia


:0J ~ (rose d'aurore) (4) et marchant avec des souliers de corde et de peau
rouge. A l'époque des Souei, on employait au complet [les instruments de]
musique de l'Inde [pour jouer la musique du Fou-nan]; maintenant en sont
conservés les tambours kie ~I, tou-t'an :'lm t et mao-yuan ~ ~ (5), la Hôte
siao fI, la Hôte traversière hen{f ti fJi Êlf, le comet de roseau pi-li. les i,
cymbales de bronze t'ong po jJPj ~ et la conque pei Jl..

MUSIQUE DE L'INDE. - Les musiciens portent un bonnet en tissu noir, une


tunique de soie cuite blanche, une culotte de brocart violet et un mantelel

des ol'chestres, il y avait, mêlés en- 4b_5"; Wen hien t'ong k'ao (XIV· siècle),
semble, des musiciens de divers pays, k. 148, 9b •
notamment déjà du Fou-nan. ('l Tong tien, k. 146, 7"-8"; Kieou
(1) T'ong tien, k. !A46, 5", cité aussi T'ang chou, k. !A9, 5·.
dans T'ang houei yao, k. 33, II" dont (~l Ir Il semble que vers le temps des
l'auteur remarque qu'à son époque Souei ou des T'ang ce terme ait été ap-
(x· siècle) l'orchestre du Fou-nan était pliqué à une étolTe spéciale, sans doute à
remplacé par celui de l'Inde, et dans Yu cause de sa couleur; on le trouve no-
hai (XIv" siècle), k. 105, 9", où est re- tamment à propos du éampa. ~ (PELLlOT,
levée la contradiction du texte du T'ong loe. cit.)
tien avec celui du T'ong tche. (5) Le premier provenant d'une peu-

(') T'ang lieou tien ( 713-741), k. 14, plade du Nord et les derniers de l'Asie
19"; Kieou T'ang chon (x" siècle), k. 29, centrale (COURANT, op. cit., p. 151).
LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 223
ronge. Les danseurs, au nomure de deux, se tres~cn t les cheveux et porteu t
un kâ~âya ~ ~ de tclt'ao-ltia, pareil à l'habit des bonzes actuels; ils marchent
avec des souliers de corde et de chanvre vert. Pour la musique sont employés
[le gong fong kou 1ilPJtt](l), les tambours kie, mao-yuan et tou-t'an, le cornet
. de roseau pi-li, la flûte traversière heng-li, le luth k'ong-lteou à tête de phénix
li it ~ fi, la
g g],
guitare p'i-p'a *
~, [la guitare p'i-pa à cinq cordes li *1
les cymbales de bronze et la conque. Les tambours tou-t'an [et mao-
yuan] sont maintenant perdus.

On voit que les danses du Fou-nan étaient accompagnées sous


les T'ang par un orchestre indien assez considérable, si on le com-
pare à celui de la Section indienne elle-m~me. Quelques mu-
siciens de ce. pays s'étaient déjà introduits à la cour de Chine
avant 605 (2), mais c'est manifestement l'arrivée des artistes pris
par Lieou Fang à cette date qui détermine le succès de la musique
du Fou-nan et la mit à la mode à Tch'ang-ngan. Il n'est pas invrai-
semblable qu'une confusion relative à l'origine véritable de ces
artistes càpturés au Lin-yi se soit produite parmi les courtisans et
les maîtres de musique de la capitale, ou m~me parmi les gens du
peuple. Ainsi se serait formée une tradition que n'au J'aient point
recueillie les historiens officiels, mais qui se serait transmise au
Japon par l'intermédiaire des étudiants, des bonzes, des ambas-
sadeurs. La musique de Rinyü serait donc en réalité de la musique
cambodgienne (3).
A fappui de cette hypothèse, on peut remarquer que l'art mu-
sical paraît avoir été plus développé et surtout plus original - du
point de vue chinois - au Fou-nan qu'au Lin-yi; la présence
même dans ce dernier pays des musiciens capturés par Lieou Fang

. (1) Les mols entre crochets manquent XVII· siècle, le Gakka-ro"u le déclare en-
dans le T'ong lien. tièrement perdu (ibid., p. 46). Le Kyo-
(f) Infra, p. ~~6, n. 1. kun-sho lui attribue uu caractère lascif
(3) Les musicographes japonais des qui serait aussi celui des habitants du
IU·'lIU· siècles (cités ap. Koji mien, loc. Fou-nan. Sans doule son importation
cil., p. 4!lg-43o) ont connu un air fut-elle postérieure à celle de la musique
sans danse intitulé Funan jk m ;au de Rinyü.
22fl 'ÉTUDES ASIATIQUES.

en est du reste un indice. La première ambassade du Fou-nan,


en ~.d.3, offrit à J'empeJ'eur de Chine des musiciens (1). Un siècle
plus tard, au contraire, un Chinois au service du roi Cam ~ dressait
des ouvriers à confectionner des ingtruments de musique (2)".
D'après le Souei chou, les instruments cams étaient le luth k'in, la
Hô.te ti, la guitare p'i-p'a 'et la guitare à cinq cordes wou hien :
«Ils ressemblent beaucoup à ceux qui se fabriquent en Chine (3) n.
C'est à peine si le Song che mentionne des danseurs cams (4). A en
juger d'après les textes, la musique came ne se serait pns répandue
au delà de l'Annam: en 1260 (5), le roi Thanh-T6ng des Li com-
posa lui-même des airs imités de ceux du èampa et les fit chanter
par les musiciens de sa cour; peu après, au début du XIVC siècle,
J'Annam chi lU'f)'c note que la musique funèbre en usage était dite
phq,n-c&-ba !1i ti iit et provenait du èampa (6) •.
En résumé, il s'introduisit au Japon au VIIlC siècle un genre de·

(1) PBLLIOT, B.É.F.E.-O., Ill, 303. . tambour et le grand tambour (idem,


Sous les T'ang et les Song, on connais- Wen !tien t'on/f kao, k.. tfl8, lOb);
sait en Chine des cymbales de bronze dans les orchestres sont aussi rangés des
provenant du Fou-nan. Le Kieou T'an/f danseurs."
chou, k. !lg, 8", les rapproche de celles (ll Et non 1060 comme il est im-

de l'Inde, et le fo chou ~ .. de Tch'en primé dans G. MASPERO, loc. cil., 1910,


Yang Il ~ (docteur eU10g4-10g7; p. !l17; ùeuxième année de LI Thanh-
ap. T'ou chou tsi tch'en/f, Yo lu tien, tông.
k. 100, t b) de celles de l'Asie centrale. (5) Trad. Sainson, p. 9 4• Pellt-étre

Ce dernier auteur (ihid., k. 113, !l") tni


faut-il lire p i1t, qui aurait tran-
mentionne aussi, comme fabriquées au scrit un terme contenant le nom du
Fou-nan, à Koutcha, à Kachgar et chez Campa?
les Si Leang W t~, des guitares p'i-p'a (0) La tradition de la musique et de
dont la caisse était en peau de serpent et la danse à la cour fut interrompue pen-
le plectre en peau d'éléphant. Les textes dant les <rgrands troubles de Onin", à
cbinois ne doivent pas contenir beaucoup la fin du xv' et au XVi' siècle, pois re-
d'autres informations sur la musique du prise sous les empereurs Ogimachi (1538-
Fou-nan. 1586) et Go-Yôzei (t587-1611), qui .
(t) Souei chou, k. 8!l, 1 b, reproduit firent appeler à la capitale les anciens
dans Wen hien t'0T/{{ k'ao, k. 331, 15b • fonctionnaires musiciens ùe la Cour et les
(3) Ir Leurs instruments sont le luth artistes hél'éditaires de Nara et du Shiten-
mongol hou k'În M ~, la flûte ti, le nô-ji.
LA MUSIQUE éAME AU JAPON. 225

musique et de danse appelé èam, mais provenant peut-être, par


la Chine, du Fou-nan. Dès le XIIe siècle, la musique de ce nom
avait perdu ses caractéristiques techniques et se trouvait assimilée
àla musique chinoise. On se mit alors à rattacher le même nom à
diverses pièces dont l'origine était mal connue, et on ~nventa une
légende pour expliquer la transmission de cette musique au Japon.

Fig. 3. - Danseur du Kalavinka.

Quant aux danses, l'une de celles qui se trouvent classées comme


èames au VIlle siècle, le Bodhisattva, est oubliée; l'autre, le Kala-
vinka, et deux autres danses plus tardivement rattachées à l'école
èame, le Bata et le Bairo, se sont transmises jusqu'aujourd'hui (1).
Lors de la restauration de Meiji, en 1870, fut établi à Tokyo un
bureau de la musique, Gagaku-kyoku fi ~ mi, dont le nom fut
changé plus tard en Gagaku-bu ~ ~ ms (1878), puis en Gaku-bu
~ ~ (1908). Dans la liste des vingt pièces de bugalcu officiellement
autorisées par ce bureau en 187!! figurent le KalaviIika et le Bata.
lTUDES J.SIJ.TIQUES. - 1. 15
226 ÉTUDES ASIATIQUES.
Le Bairo fut exécuté au palaiA impérial en 1895, p01ll' fêter la
victoire remportée sur la Chine (1).

La danse du Kalavinka est exécutée par quatre enfants portant


un diadème, où sont fichées des fleurs; des ailes sont fixées à leur
dos, et ils frappent de petites cymbales de bronze pour imiter la
voix de l'oiseau légendaire (fig. 3). Le Kalavinka paraH jouer dans
l'art et l'iconographie bouddhiques des pays de culture chinoise
un rôle anal~gue à celui du KirPnar~ et de la KiQmarï dans l'art
de l'Inde et des pays du Sud (2). Peut-être n'est-il pas interdit d'éta-
blir un rapprochement entre cette danse composée, sernble-t-il,
par un Chinois qui put l'apprendre des artistes du Fou-uan, et
celles de la KÎIpnari exécutées de nos jours au Cambodge et au
Siam (3).

{Il Rugalm Zusetsu, p. 27. On trou- (il Cette question est examinée dans

vera dans le T6a no hikari ]fi ID! Z 76, un article sur l'architecture chinoise qui
III, n° 7. 1908, p. 62-69. une descrip- paraltra incessamment dans le Bulletin de
tion du Bairo par M. SHIDA Yoshihide W l'École française d'Extrême-Orient.
m ~ 3'§, qui assista à une répétition ('l Cf. A. LBCLÈRE, Le théâtre cambod-
de cette danse au Bureau de la Musique. gien, dans Rev. d'ethnogr. et de social.,
SUZUKI Koson, op. cit., p. 136, donne 1 (1910), p. 276-'-'77' et pour le Siam
deux transcriptions européennes de la un article de M. R. NICOLAS à paraitre en
mélodie. 1924 dans Je Journal of the Siam Society.
L. FI!'iOT. Lokeçvara en Indochine,
dans: Études Asiatiques, l, pp. 227-256.

ERRATUM

P. 22R;... Supprimer l'appel de note après « Gandhul'a» (ligne 8).


Corrigel'(3) en (2). La note (3) doit devenir la nole
(1) de la page suivante. '
P. 229. Les noles (1), (2) doivent devenir (2), (3). La note (3)
doit devenir' la nole (1) de la page suivante.
P. 230. Ligne 5 : (1), corriger (2).
LOKEÇVARA EN INDOCHINE,
PAR

LOUIS FINOT,
DIRECTEUR DE L-ÉCOLE FRANÇAISE D'EXTRKME-ORIENT.

La notion de providence, étrangère au bouddhisme primitif, a


été accueillie et développée par le Mahâyâna, qui l'a personnifiée
dans un Bodhisattva désigné sous les noms divers de : Avaloki-
teçvara et le Seigneur qui regarde", Lokeçvara et le Seigneur du
.monde", Lokanâtha et le Protecteur du monde", PadmapâI).i «qui
tient un lotus rose à la· main n. Entre ces noms, nous choisirons
celui de Lokeçvara, qui semble Hre le plus répandu, même dans
J'Inde, et qui, en tout cas, est presque exclusivement employé en
Indochine (1).
Le culte de Lokeçvara, né apparemment vers le ne siècle de
notre ère, se propagea dans toute l'Asie orientale. On le trouve
dans l'Inde du Nord, où le Bengale semble être sa terre d'élec-
tion(2); dans le Dekkhan, où est situé son célèbre sanctuaire du
morrt Potalaka; à Ceylan, à Sumatra, à Java, au Tibet, où il s'in-

(1) Le nom d'Avalokiteçvara ne se ren- (t) Fa-hien (commencement du v" siè-

contre, je crois, qu'une seme fois au cle) le trouva également en honneur dans
Champa, côte à côte avec ceux de Lokeç- les couvents de Matbura, où les religieux
vara et de Lokeça, dans la première stèle mahàyânistes faisaient des olIrandes à la
de Dông-du'O'ng, B. É. F. E.-O., IV, Prajii.aparamitâ., à Maiijuçrï et à Lake-
89· çvara (FA HIEN,.trad. Legge, p. 66).
15.
228 ÉTUDES ASIATIQUES,
carne dans le Dalai Lama; en Chine et au Japon, où il prend la
forme populaire de Kouan-yin.
La prodigieuse expansion. de cette religion dans les pays d'Ex-
trême-Orient n'est pas restée inconnue de l'Inde, ~ommel'attestent
les deux manuscrits à peintures que M. Foucher a pI'is pour base
de s~n Étude sur l'iconographie bouddhique de l'Inde (1). On y voit
représentées, outre les idoles,proprement indiennes (douze Loka-
n~itha au Bengale, un' au Gandhara ~2), deux au Népal, trois au
Dekkhan, quatre au Konkan). celles de san ctuaires célèbres situés
dans plusieurs pays étrangers: à Ceylan (Lokanatha des hÔpitaux,
iifogaçalï) , à Kataha (deux sanctuaires sur le mont VelavaU) (3); à
Sumatra (Suvar1}apure Çriviiayapure Lokaniilha!}); en Chine (Mahâ-
cïne Buddharüpaka Lokaniitha~ ).,
L'Indochine ne figure pas dans' cette geograpltia sacra, appa-
remment parce qu'eUe se trouvait à l'écart de la grande route
mal'itime qui condùisaitd'Inde en Chine par Palembang. Mais le
, ,

(1) Ce sont deux manuscrits del'A~!à-' chapill'e XXIV du Lotus de la Bonne Loi,
sahasrikii (Cambridge, Add. 1643, et Bi- , trad.' ' BURNOUF, p. ~6 1 et suiv.; lrad.
bliothèque de la Société asiatique" du " KERN, p. 406-41 8), traduit en chinois
Bengale, A. 15). Ils sO,nt ordinaire~ent en 255 A.D., et le Kara'f}r/avyüha, tra-
datés du XI' siècle, mais, selon la thèse ' duit entre 980 el 1001. (Cf. BURNOUF.
très vraisemblable de M. Sylvain LÉVI, Introduction, p. 220-231 et RAJENDRALAL
ils devraient être reportés au ,VIII' .( l\'ote MITRA, Buddhist Sanskrit literâture, p. 95
sur la chronologie du Népal, .J. ,A." el 101). Ces deux textes ne sont auh'e
1894). Le ms. de Cambridge ,emploie chose que des panégyriques de Loke-
partout le nom de Lokanatha; celui de çvara. Voir aussi le poème de VAHI!.-
Calcutta préfère Lokeçvara" sauf une' 'DATT.\, LoTceçvaraçataka, édité el traduit
fois : Lokanatha. par Suzanne KARPELÈS (J. A., novembre-
(i) Ka!iiha a été identifié par a. COEDÈS décembre 1919) et l'Amitiiyur-dhyana-
avec Këdah, sur la côte Ouest de la pé. sütra, S 19 (Max MÜLLER, Buddhist
ninsule malaise (B.É.F;E-O;, XVllI,'VI, Mahàyana Sütras, Part 11, p. 181 =
10). a.FERRAND (J. A.,' juiIlet·aoûi' SB E., vol. 49)' Pour l'iconographie,
.1919, p. 18~ ) incline à le 10caliseI' dans nous avons les siidltanas étudiés par Fou-
l'Ue de Sumatra. Cf. dù même: L'empire. CHER (Iconographie; n,p. ~2 et suiv.) et
"umatrallais de Çrïvifaya, p.. 51. ' les publications de l'Archœological Survey ,
(3) Les sources pl'incipales sont: le of India.
L. FUIOT. I.

LOKEÇVAF\A INDO-KMÈF\,

PF\OVENANT DE F\ACH-GIA (COCHINCHINE).

HAUTEUR i M. 65.

Collection de M. Nuuyên-Im,u-Hao, SaiGon.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 229

culte de Lokeçvara n'y a pas été moins florissant qu'ailleurs et il


nous en esL resté de nombreux vestiges. Avant de les étudier, il ne
sera pas inutile de rappeler brièvement .les principaux traits de la
légende de ce personnage et les formes sous lesquelles il apparat!
dans l'iconographie indienne (1). .

Lokeçvara est un bodhisattva céleste qu'a créé un rayon issu de


l'œil droit d'Amitabha en état de contemplation extatique; il est
en quelque sorte le fils spirituel de· ce Dhyani-huddha, dont il
porte l'image sur sa t~te ou dans sa coiffure. Sa caractéristique est
la compassion. Il protège les hommes contre les périls du feu, de
l'inondation, du naufrage, des hrigands, de la prison, de la foudre,
des bêtes féroces, des sortilèges (2). Il guérit toutes les maladies
(açe~aroga1l.Q,çanam, sarvàvyiidhihara1]t gurum) (3). Il abreuve les Pre-
tas du nectar coulant de ses doigts. Suivant le Lotus, il joue le rôle
qui deviendra en Chine la fonction essentielle de Kouan-yin :
il accorde des enfants à ceux qui en sollicitent, et du sexe qu'ils
(1) Ces dangers forment parfois une (t) FOUCHER, Iconographie, II, p. 23,
série de huit. Voir WADDELL, dans Indian 3!J.
An/iquary, 1893, p. 9. Sur la façade de (3) D'après le KaratJ4avyüha, analysé

la grolte VII d'Aurangabad (BURGESS, dans BURNouF, Introduction, p. !J23 et


Report on the antiquities ill the Bidar and suiv. et fuJEl\DRALAL l\lITRA, op. laud.,
AlIrangahad districts, A.S. W.I., vol. III, p. 97. La légende se trouve dans le ja-
pl. LIlI), la grande figure dehout de Lo- taka 196 (Valiihassa-jiitalca, FAlisBoLL,
keçvara est enlourée de huit petites II, p. 127) et dans HIUAN-TSANG, Mé-
scènes représentant le Bodhisattva qui moires, 1, p. 131 et suiv., mais sans
accourt pour sauver des malheureux que le cheval soit identifié à Lokeçval'a.
exposés aux huit périls: incendie, bri- VOGEL a relrouvé ce jataka sur un pilier
gands, captivité, naufrage, lions, ser- de Bhütësar, où le panneau du milieu
pents, éléphants. maladie (1). A Kanheri montre le cheval emportant dans son vol
(FERGUSSO~ et BURGESS, Cave Temples of les marchands accrochés à lui ( Arch. Sur-
lndia, pl. LVII), il Y a une série de dix vey, Ann. Rep., 1909-1910, p. 7!J et
dangers: les huit précédents, plus Ga- pl. XXVI, c). Il est également figuré snI'
ru~a el une ~cèneindistincte. Le Loke- une des plaques de terre cuite de l'Anan-
çvaraçataka, st. 48-58, énumère onze da Pagoda à Pagan (ibid., 1912-1913,
dangers : prison, naufrage, feu, élé- p. 104 el pl. LI V). Balahaka est le nom
phants, serpents, lions, démons, guerre, du cheval (lu cakravartin, selon le Lalita-
roudre, maladie, enfin la colère du roi. viS/lira (éd. Lefmann, p. 16).
230 ÉTUDES ASIATIQUES.
désirent. C'est lui qui, sous la forme du cheval céleste ,Balaha 1
'vieIitsaùver,les nàufragé's captifs dans l'île des Rak~asïs (l)~ On va
jusqu'à: 1e considérer comme ,le créateur du monde, comme une
sorte'de Prajapatide qui émanent l'univers, les hommes,'les dieux
et même les buddhas(l). Il forme triade, d'une'part avec le Dhyani-
BuddhaAmitabha et leMaIiu~i-Buddha Çakyamuni,d'autrepart
avec les bodhisattvas Mafijuçrï et' VajrapaJ).i. Il apparaît comme
assistant du Buddha DïpaIJ1kara et peut avoir lui-même quatre
assistants:' Tara vede, Tara jaune, Prajfiaparamita (ou Marïcï) et
Hayagrïva.
" Les images indiennes' de Lokeçvara peuvent se diviser en deux
groupes: celles qui se conforment plus ou moins au type de
Brahmaetles images, d'un caractère tantrique plus accUsé ,qui
'se rapprochent du type de Çiva.
,,Dans la première classe, on peut, ranger les icones qui, présen-
:tent les attributs de' Brahma : le lotus rose (padma), le rosaire
(ak§amala), le flacon d'ambroisie (kalaça), le livre (pustaka).
. Elles sont tantôt debout, tantÔt assises dans les poses dites
padmàsana ou sukhâ$ana. Elles ont généralement une seule tête
a.v'ecdeux~ quatre, six ou douze bras. Un type très commun est le
'LQkeçvara monocéphale à deux ou quatre bras: à deux bras, avec
la main droite en varamudra et la gauche tenant le lotus rose; à
quatre bras, avec la main droite en varamudrii, les trois autres te-
'nailtlelottis, le flacon et le rosaire. Une représenlation assez fré-
queute est celle du Lokeçvara à onze têtes, avec huit, douze, ou
«mille" bras. Le Lokeçvara «à mille bras" (sahasrabhuja), c'est-à-
dire avec des bras multiples atteignant théoriquement le, nombre
mille, est supposé en avoir un nombre infini, qui symbolisent sa
toute-puissance. '
A la seconde catégorie appartiennent les images qui exhibent
'les attributs çivaïtes : l'œil frontal, le' croissant dans les c.he-'

(1) A. GBTTY, The Gorh oJ NorthernBuddhism, p. 58.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 231
veux, le cou bleu, l'arc et la flèche, le trident. le serpent, le crâne,
et celles où le Bodhisattva tient sur ses genoux ou embrasse sa
çakti. Telles sont les formes appelées Halahala-Lokeçvara, SiIpha-
nada - Lokeçvara, Trailokyavaçalpkara - Lokeçvara, Padmanarte-
çvara-Lokeçvara, Nïlaka\ltha-Lokeçvara, etc. Elles ne se ren-
contrentpJls_ en Indochine.
Une marque commune à presque toutes les formes de l'une et
de l'autre classe est la petite figure d'Amitabha assis en padmasana
et en dhyilnamudrâ sur le devant de la haute coiffure du Bodhi-
sattva. Parfois cette figurine est placée sur le sommet de la tête (1).

Il

En Indochine, le culte de Lokeçvara a tenu une place d'hon-


neur dans les deux grands États hindous de la péninsule, avec
cette difIérènce que les' images en sont aussi rares au Champa
qu'elles sont communes au Camhodge.
Cependant, l'épigraphie du Champa ne nous laisse aucun doute
sur l'importance de son rôle dans la vie religieuse du pays. C'est
au début de notre xe siècle, avec la dynastie d'Indrapura, que les
rois du Champa commencent à témoigner leur faveur au boud-
dhisme. Le second roi de cette dynastie, Bhadravarman II - dont
le père était çivaïte, à en juger par son nom posthume de Mahe-
çvaraloka - fonda un monastère sous l'invocation de Pramudita-
Lokeçvara (2).

(1) A Aurangabad, grotte II, elle se non Jans la coiffure, est Amitabha assis
. trouve sur le lotus que tient le Bodhi- sur un lotus (Archœoiogicai Survey, An-
sattva (BURGESS, A.S. W.I., vol. III, nuai Report, 1904-1905, pl. XXIX, b).
pl. XLII, 3); mais dans la grotte VII (') If Pramudila" formait sans doute la

citée plus haut, elle est dans sa cheve- première partie du nom personneldll
lure. Une statue trouvée à Sarnath repré- roi. On verra plus bas son successeur
sente Lokeçvara assis tenant entre ses Indravarman II, de son nom personnel
mains un vase; au-dessus de sa têle, el La~mlndra Bhümlçvara Gramasvamin,
232 ÉTUDES ASIATIQUES.
Il fit cette fondation, non seulement par sympathie pour le
sthavira Nagapu~pa cr qu'il honorait et chérissait· entre tous", mais
aussi, l'inscription le. dil expressément,' cr par unseritim'eritde
foi". (çraddhiibhiivaiQ). Son successeur Indravarman II, 'lui aussi
bouddhiste déclaré, .accorda au monastère la possession légale
(mukti) de ce domaine (1); enfin, l'inauguration 'en fut faite par
NagapiI~pà en 902 A. D., sous le règne de Jaya Sirphavarman 1er ,
qui ne parait pas dans l'acte, sans doute parce qu'il réservait ses
préférEmcesau çivaïsme. C'est NaHapu~pa lui-même qui a rédigé
cette praçasti, et il n'a pas manqué l'occasion d'y faire montre de sa
science théologique.
Nous d~y()!!~_ àç~_d.ign~ religieux quelques précisions S'JI' la doc-
tri~e mahâyâniste au Champa vers l'an 900 de notre PT'P.. Loke-
çvara apparait dans ce panégyrique comme le compatissant par
excellence, dont la seule pensée apporte aux damnés la délivrance
complète et aux plus endurcis des pécheurs l'entrée dans la Voie
du Buddha, où l'enfèr" est détruit par Vajrapal)i. Il est omniprésent
(jagatkyiipta). Il a sa place dans un système mythologique, dont
l'énoncé èstmalheureusement trop bref pour être clair, mais qui
se résume en trois séries, chacune formée par la succession mys-
tique de trois êtres b'anscendants. En tête des trois listes. sont les
buddhas Çakyamuni, Amitabha et Vairocana. Par leur volonté
prennent. naissance trois cr réceptacles- des .·Buddhas n (buddhiinam
Maya, jiniilaya) : Vajradhatu, Padmadhatu et Cakradhatu : ceux-ci
paraissent représenter trois degrés de vacuité : le vide, le grand
vide et l'ultra-vide (çünya, mahiiçünya, çiinyam atïta). Bien que
vide, ~hacun eslla cause efficiente (helu) d'un bodhisattva: Vajra-
dhara, Lokeçvara et Vajrasattva.
Comme on le voit, ceite théorie est fort différente de celle des
Dhyani-huddhas, des Manu~i-buddhas et des Bodhisattvas: Loke-

dédier un temple à Lak~mIndra-Loke­ Ill. Sur le sens' de mukti, voir Ed. Ha-
çvara. Cf. aussi infra le cas de Vrddha- BEB;B. É. F.E.-O., t. XI, p. !I7 6 .
.Lokeçvara et· de Mahïndra-Lokeçvara.. note.
L. FINOT, Ill. PI. t8.

LOKEÇVARA. BAS-RELIEF DE BANT Â Y CHMÀR.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 233

çvara descend toujours d'Amitabha, mais par l'intermédiaire de


Padmadhatu, et il n'est plus' én rapport avec Çakyamuni.
Le monastère de Pramudita-Lokeçvara ri'a guère laissé de traces
sur le sol où il s'élevait. Il en est autrement d'un grand açrama
fondé en 875 A.D. par Indravarman II, le même que nous avons
vu plus haut confirmer la fondation de son prédécesseur.
Ce temple, dont les ruines de BÔng-du'o;ng attestent encore l'im-
portance (1), était dédié à Lak~mïndra-Lokeçvara, c'est-à-dire à
Lokeçvara identifié avec le roi fondateur, dont le nom personnel
était Lak~mïndra Bhümïçvara Gramasvamin. Ce souverain fit con-
struire un vaste couvent (vihara) , auquel il attribua d'abondants
revenus: ct Çrï Indravarman a donné à Lak~mïndra-Lokeçvara des
champs Cl.Y.ec leurs récoltes, des serfs des deux sexes, des richesses
en or, argent, laiton, fer, cuivre, etc. pour l'usage de la commu-
nauté des bhik~us, pour l'achèvement de la propagation du
Dharma (2)." Ces expressions sont d'un souverain bouddhiste et
Indravarman l'était sans doute, puisqu'il reçut à sa mort le nom
posthume de Paramabuddhaloka. Ce qui est certain, c'est que le
monument de Bông-du'o>ng était uu couvent de bhik~us av~c un
sanctuaire dédié à Lokeçvara: il est, par suite, singulier qu'au-
cune image de ce bodhisattva n'aliéŒdécouverte au cours des
fouiBesexecutées dans les ruines. Ce qu'on a trouvé, 'par contre,
c'est uïie grande statue du Buddha (de 2 m. 10 de hauteur), en
costume monastique, assis à l'européenne, les mains posées suries
genoux, et qui était apparemment l'idole principale du temple (3).
Dans ce même acte où Indravarman II témoigne de sa piété
envers le Buddha, il glorifie avec une égale ferveur le Linga Bha-
dreçvara, la grande divinité de Mi-so'n. C'est un exemple de ce
syncrétisme religieux, particulièrement développé à Java, qUI a

(Il H. PARMENTIER, Inventaire descriptif 75 (B. É. F. E.-O., t. IV, p. !lI,


.de, monuments cama de l'Annam, l, 9 5 ).
p.638-505. (3) H. PAR~IENTlEI\, 0]1. taud., l, p. 50'1

('l L. FINOT, Notes d'épigraphie, p. 71, el fig. 117.


23ll ÉTUDES ASIATIQUES.
rapproché et plus ou moins combiné le çivaïsme et le bouddhisme.
La coutume même de préfixer au nom d'Ïçvara celui du fo'ndateur
(par exemple Bhadreçvara = Ïçvara érigé par le roi Bhadravar-
man) a été empruntée au çivaïsme par les dévots de Lokeçvara :
l'identité de la finale favorisait d'ailleurs cette imitation.
Le Lak~mïndra-Lokeçvara de BÔng~dU'o'ng n'est pas le seul
exemple de cette coutume : en 908 et 911 A. D., un seigneur èam
consacre d'abord un temple çivaïte, sous le vocable de DevaliIi.-
geçvara, puis un monastère bouddhique appelé Vrddha.Lokeçvara
en l'honneur de son aïeule la princesse Vrddhakulà (1). En 836 çaka
(= 914 A. D.), un chef local nommé Mahïndravarman érige, dans
la région de Kontum, un temple à Mahïndra-Lokeçvara (2).
En regard de ces textes épigraphiques, assez copieux, nous
trouvons une iconographie extraordinairement pauvre. Les seules
images que nous puissions citer sont les suivantes:
1 ° Deux statues trouvées dans les fouilles de My-du'c (Quâng-

binh) par le P. H. de Pirey en 1918. Lokeçvara à une seule tête


et deux bras; les avant-bras cassés reposaient sur deux supports.
Figurine dans le chignon. OEil frontal (3).
2° Petite statue de .pierre exhumée par le P. de Pirey à B'.li-
hu'u (Quâng-binh), en 192:3 (Musée de Hanoi, I, 11896). Loke-
çvaradebout à deux bras, le gauche cassé, le droit tenant un
flacon. Figurine d'Amitàbha dans la coiffure.
3° Une statuette de bronze acquise au Quâng-tri par l'obli-
geante entremise du même correspondant. Lokeçvara debout, à
quatre bras tenant un lotus, un flacon, une conque (?) et un ro-
saire (4).
(1) Bulletin de l'École française d'Ex- L'une de ces statues est reproduite dans
trême-Orient, XI, p. 310. H. PARMENTIER, Les sculptures cames au
(') Inscription inédite sur une cuve à musée de Tourane (Ars Asiatica, IV,
ablntions trouvée à Kon - klor (Cœ., Paris, 1922), pl. XXVI.
C. 16 7)· (~) Musée de Hanoi, D. 22, 61.
(3) Musée de Tourane; 14, 1 et 2. CLB.É.F.E.-O., XVI, v, p. 95 et pl. l,
(il. É. F. E.-O., XIX, lII, p. 35-36). fig. 2.
LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 235
lt° Quatre statuettes de bronze dans deux pagodes du phu de
Ham- thu~n (Binh-thué.n). Lokeçvara debout, à deux, quatre et
huit bras, celui à deux bras tenant l'aiguière et le lotus.
5° Quelques médailles en terre cuite trouvées dans les grottes
de Phong-nha, au Quang-binh, où Lokeçvara est représenté dans
la pose de l'aisance royale: à quatre bras, la main droite supé-
rieure soutenant la tête (1).
Un torse de Lokeçvara irradiant, trouvé à Trà-ki~u (Quang-
nam) et conservé au musée de Hanoi, est certainement d'origine
cambodgienne (2); eiil faut sans doute assigner la même origine à
un buste de ce bodhisattva, classé au musée de Tourane sous la
cote 13, [" et provenant du Quang-tri (3).
Cette rareté des statues' de Lokeçvara au Champa pourrait faire
supposer qu'il n'y a pas été très populaire: mais il est plus pro-
bable qu'elle doit s'expliquer par les dévastations de la conquête
annamite~

III
Le culte de Lokeçvara a fleuri également au Cambodge. Si
cependant nous n'avions que le témoignage des inscriptions pour
apprécier la place qu'il a tenue parmi les religions de l'empire
khmèr, nous serions tentés de juger cette place insignifiante. Aucune
grande fondation n'est placée sous son patronage. Avant l'époque
d'Atikor, on ne le trouve guère cité que dans l'inscription de Prà-
sàt Tà Kfim (province de Siemriip), de 7 t 3 çaka = 791 A. D., qui
provient évidemment d'un sanctuaire sans importance (1&). Quand

(1) B.É.F.E.•O., 1, !J5, fig. 10. nologie de l'ancien royaume khmer, p. 1!J;
(S) B./1F.E.-O., XIV, 9 1 et fig. 1- . AYMONIER, Cambodge, II, 37!1. Le pié-
Musée de Hanoi, D. 3H, 3. droit où est gravée l'inscription paraît
. (') Cf. PARMENTIER, Catalogue du musée être un réemploi dans le temple actuel;
cam de Tourane, B.É.F.E.-O., XIX, III, ce dernier fut sans doute consacré aux
p.36. trois dieux de la Trimürti en 98[1 çaka =
(l) Cre., K. <.164. Cf. BERGAIGNE, Chro- 1062 A. D.
236 ÉTUDES ASIATIQUES.

Yaçovarman bâtit, à la fin du IXe siècle, le Saugatàçrama, !e grand


monastère bouddhique de la capitale, il ne prononce pas dans son
édit le nom de Lokeçvara {I).Un demi-siècle après, en 953 A. D.,
Rajendravarman fonde à Bàt Cum (3 kilom. 1/2
à l'Est d'Ankor
Thom) trois sanctuaires bouddhiques et, à cette occasion, trois
pa~l(Jits de la cour font graver sur les piédroits de ces petits
temples une praçasti de leur composition. L'un Je ces poèmes
(A, XIX) nous apprend les noms des devatas à qui étaient dédiées
les trois chapelles; ce sont.; le Buddha, DivyadevÏ (c'est-à-dire la
Prajfiapàramita) et VajrapàIJi.(2). Lokeçvara n'a aucune part à cette
fondation: c'est à peine si une des praçastis lui accorde parallèle-
ment à Vajrapàl)i, une courte invocation agrémentée d'un jeu
de mots sur ses quatre bras (A, 1); les deux autres préfèrent
invoquer à sa place, enni~me temps qUeVajrapal)i, la Prajfiapà-
ramità.
Dans le dernier quart du xe siècle, nous rencontrons deux
grandes inscriptions bouddhiques qui ont eu la bonne fortune
d'~tre commentées par deux illustres indianistes ; celle de Phnorp
B~ntay Nan par Kern(3), èelle de Srei Santhor par Senart (4).

L'inscription de Bantay Nan. commémore des donations au


Buddha sous le nom de Trailokyavijaya; eHe rappelle l'érection

(1)G. COODÈS, La stèle de Tép Pra- (t) Cre., K. 111, estampage de l'E.F.
nam, J. A., mars-avril 1908. E.-O., n° 113. Sans date, mais peut se pla-
(2) 10., Les inscriptions de Bdt éUlll,. cer entre 975 et 980 A. D. (AYMONIER,
J.A., septembt'e-octohre 1908. Cambodge, 1, !!61). Voir SENART, Une in-
(3) Cre.,K. !!14. Date gO!! ç. = 980 A. scription bouddhique du Cambodge, dans
n. Voir KERN, Over den aanhe{ eener bud- Revue archéologique, mars-avriI1883. De
dhistische inscriptie uit Battambang, dans la même époque est l'inscription de Pràsàt
Verslagen en Med. der k. Ak. d. Wet., éikren (97!! A.D.1), qui contient une
Afd. Letterk., 4· Reeks, Dl. III, Amster- donation à trois divinités : Ekadaçamu-
dam, 18g9; puis dans Verspreide Ge- kha, Lokeçvara et Bhagavatï. (Cre.
schriften, III, !!91. Cf. LA VALLÉE Pous- K. 168.) Le premier n'est sans doute que
SIN, traduction de l'article préèédent, la forme à onze tétes de Lokeçval'a, con-
.-lims Muséon, n. s., vol.· VII, p. 66. sidérée comme une devata distincte.
L. FINOT, IV. Pl. 19.

LOKEÇVARA. HAUTEUR 1 M. 63.


Dépôt d'Angkor.
LOKEÇVARA EN INDOCH INE. 237
antérieure d'un Lokeçvara par un particulier nommé Somavajl'll,
et elle invoque ce bodhisattva avec la Prajfiaparamita :
bhiiti Lol.eçvaro mürdhnii yo 'mitiibhaii jinalJl dadhau
mitaraçmipr~kiiçiintim arkkendvor darçaniid iva

Brillan test Lokeçvara, qui a placé sur sa tête le jina Lumière-infinie


(Amitabha), comme s'il avait vu que le soleil et la lune n'avaient qu'une
lumière finie (1). .

La stèle de Srei Santhor contient un édit de Jayavarman V qui


règle le culte bouddhique en général, sans rien de spécial à Lo-
keçvara, bien qu'il mentionne ce bodhisattva associé, comme d'or-
dinaire, à Prajiiâ Devï, c'est-à-dire à la Prajfiâpal'amita.
Enfin;-lol'squ'en t t 86 A. D., Jayavarman VII fonda des hôpi-
taux sur différents points de son empire, il eM d IÎ, semble-t-il, les
placer sous la protection du Bodhisattva compatissant et guérisseur
par excellence: or c'est au Bhai~ajyaguru que ce rôle fut dévolu (2).

Les documents que nous venons de parcourir laissent l'impres-


sion d'un culte très secondaire et peu en_ faveur auprès des rois:
impression inexacte et qui est entièrement modifiée par l'examen
des œuvres plastiques. Ce sont celles-ci que nou!? avons maintenant
à étudier.
La plus ancienne représentation de Lokeçvara au Cambodge est
probablement une statue trouvée dans la province de R~ch-giâ
(Cochinchine) (3)': eHe semble appartenir à l'art ttpré-khmèrn,

(1) Ce texte est intéressant en ce qu'il hu'u-Hao. Elle a été décrite par H. PAr.-
semhle faire allusion aux images de J1ENTIER, Notes d'archéologie indochinoise,
Lokeçvara oit le soleil et)a lune paraissent B.É.F.E.-O., XXIII, 291. On peut rap-
aux cÔtés du Bodhisattva. procher cette figure des images de Lo-
(') Bulletill de l'École française d'Ex- keçvara trouvées au Quang-hlnh (supra,
trême-Orient, III, !12, 'J4, XV, 11, p. 'JM) et qui apparliennent à l'art èam
lOg. primitif (VII' siècle environ). La pose est
(3) Elle se trouve actuellement à Sai- à peu près la même. mais le front porle .
gon. dans la collection de M. Nguyên- le troisième œil.
238 ÉTUDES ASIATIQUES.

antérieur au IX" siècle, et offre un caractère réaliste très accusé. Le


bodhisattva est debout, les pieds posés sur deux lotus. Les bras
tombants reposent sur des supports verticaux; la main gauche se
ferme sur un bouton de lotus, la droite s'ouvre pour laisser voir
une fleur de lotus (~). Le buste est nu; la dhotï, serrée au-dessous
de la taille par une ceinture d'orfèvrerie, tombe jusqu'aux cbe-
villes. Le cou est orné d'un collier. Les oreilles, au lobe largement
distendu, portent chncune un anneau qui repose sur l'épaule. La
coiffure est caractérisée par une sorte de bandeau qui ceint le front
et que décorent, sur le devant et les côtés, trois grandes plaques
ovales. Entre les plaques, on voit les. cheveux roulés en fines
tOI'sades. Sur le sommet de la tMe est le buddha Amitabha se
détachant sur un retrait du chignon (pl. 1).
Cette image de Lokeçvara est la seule que nous connaissions
dans l'art primitif du Cambodge, qui, par contre, offre d'assez
nombreux exemples de Harihara. Si nous passons à l'art classique,
le rapport change et les figures de Lokeçvara se multiplient à l'in-
fini.
Allons droit tout d'abord à la série iconographique la plus
ample et la plus instructive, qui a en même temps l'avantage d'être
la première en date de cette période: elle nous est offerte par le
monument de Bantay~èhmàr, situé sur la frontière Nord du Cam-
bodge, au pied des monts Dangrek et qui remonte au IXe siècle
de notre ère. Bantay Cbmàr était le cœur d'une vlBe disparue.
comme le Bayon~ est celui d'AIikor Thom. Mais AIlkor Thom, avec
sa puissante enceinte de blocs de pierre, fait encore figure de ville,
tandis que cette ancienne cité n'est plus marquée, en dehors du
temple central, que par une levée de terre entourée d'un fossé
et précédée à l'Est par ce qui fut un lac. Le lac a 6 kilomètres
de tour; l'enceinte extérieure, 9 kilomètres (1). Au centre de ce
vaste rectangle se développe une seconde enceinte, celle-ci formée

(1) AnIONIER, Cambodge, Il, p. 33lJ et suiv.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 239

d'un mur en latérite ceint d'un large fossé à gradins. Le mur


d'enceinte mesure environ 800 mètres sur 600 (1). Le fossé, large
de 65 mètres, était franchi par quatre chaussées, jadis bordées,
comme celles d'AIikor Thom" d'une balustrade de géants portant
un Nâga. A l'intérieur de la seconde enceinte, un quadrilatère de
galeries offrait aux yeux le spectacle imposant d'u~ mur sculpté
de bas-reliefs sur 430 mètres de tour. Enfin, dans l'espace clos
par cette troisième enceinte, se pressait une foule de tours et de
galeries magnifiquement décorées, où devait se concentrer la vie
spirituelle de la cité. Car: on ne peut guère douter que ce groupe
d'édifices ruinés ait été un temple, - disons plutôt un âçrama,
un de ces établissements complexes que nous décrivent les in-
scriptionS";'" à la fois temples, couvents, universités, sans doute for-
teresses au besoin, capables d'abriter une population et de sou-
tenir un siège.
Les açramas portaient un nom indiquant à quel dieu ou au
moins à quel culte ils étaient consacrés: Çivaçrama, Rudraçrama,
Brahma.I)âçrama, 8augamçrama, etc. Aucune inscription ne nous
renseigne sur celui qui désignait jadis Bantay Chmàr : l'iconogra-
phie seule peut nous fournir quelques données à cet égard.
D'abo~4,il estpeu douteux que ce temple ait été bouddhique: les
innombrables images du Buddha qui ornent les crêtes des murs
et des voûtes, les pilastres, les linteaux, les frontons, ne permettent
guère l'hésitation sur ce point. On ne saurait prétendre qu'il s'agisse
iCi de sculpture purement décorative; car plusieurs frontons ou
linteaux sont sculptés de scènes spécifiquement bouddhiques, telles
que le Départ de la maison ou le Buddha assis sur le Nâga, entouré
d'orants. Tout concourt donc à prouver le caractère bouddhique
de ce groupe d'édifices.
Il est vrai que la galerie en croix qui fait suite au gopura Est

(1) Chiffres de M. GaoSLIER : 830 m. kor, p. 157). Les mesures qui suivent
K-o. sur 600 ID. N.-S. (A l'ombre d'Ang- sont empruntées au même ouvrage.
2ltO ÉTUDES ASIATIQUES.

deJa seconde enceinte· olfrc plusieurs frontons de caractèreçivaïte :


mais il"y a des raisons ·de penser que, .dans le .plan :des' édifices
religieux, céssaHe's cruCiformes étaient réservées 'à l'usage dil' roi
èt ne faisaient pas' partie intégrante du temple..·Dans toutes les
autres constructions, nous n'avons rien: remarqué qui ne puisse
convenir à un monument bouddhique. Nous admettrons donc. que
Bantay èhmàr était. Un Saugatâçrama;Est-il possible d'aHerplus
loin' et d'identifier le personnage du panthéon mahâyâniste· qui
était spécialement honoré comme le patron du couvent? Il semble
que la réponse à :cette question nous soit, dminée 'parlesiniages
sculptées surie mur Ouest, partie Sud, de la galerie aux bas-
reliefs.
.... Làs'alignenthùit grandes figures, hautes d'environ deux'mètres,
et qui· ne sont autre :chose que des formes d!verses,du même héros
divin (1). Toutes ces images ont, en effet, des éléments communs:
elles représentent tin personnage debout, paré' de bijoux, ·Ia poi-
trine barrée de deux bandes' croisées,' les mairis ten'ant des attri-
buts qui se répètent de l'une à l'autre. Il a' une ou plusieurs têtes:
lorsque latête estiulique, eHe est surmontée d'une ·haute coiffure
cylindrique sur -laquelle se détache' une figurine de buddha assis
en dhyariarriudra (2)'ef elle s'encadre, d'une· guirlande qui suit le
contour de la face et· des épaules. Sur les huit images, trois seu-
lement sont:polycéphales : l'état de la sculpture ne permet pas
de déterminer avec sftreté le nombre de têtes: il est probable-
ment de. 8, 11 et 16.
; Même rrionocéphale, notre personnage a toujours plusieurs
paires debras: 2,3, b (deux fois), 5, 8, j 1 et 16. Parmi les
attributs que portent les mains, quand elles ne font pas simplement
un geste rituel (mudrii), on reconnaît le lotus, le· Oacon,le livre,
le: rosaire, .le disque, le gl<!-ive, levajrir, .lecroc à ,éléphant. Par-

(1) Voit' H. PARlIlENTIER, Les bas-reliefs ('l 'Celte figurine est absenle ou indis-
de Banteai·Chmar, B.É'.F. E.-O., X', p. !J t 6; tinètedàns deux ca's sur cinq. .
et suiv.
L. FINOT, V. PI. 20.

LOKEÇVAF\A. FF\ONTON DU BAYON.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 241

fois (noo 3 et 5) la main droite ouverte tient une figurine qUI


paraît avoir quatre bras et plusieurs têtes.
, Ces caractéristiques ne permettent pas le moindre doute sur la
personnalité que le sculpteur a voulu figurer sous ces diverses
formes: il s'agit certainement de Lokeçvara.
Observons maintenant les accessoires de la pgure principale :
ils nous fourniront quelques données instructives.
Le n° 1 (pl. II) est entouré de dix médaillons circulaires conte-
nant chacun une figure dans une attitude uniforme : genoux pliés,
pieds rapprochés par les plantes et appuyés sur les pointes,
mains levées tenant une guirlande. Devant le Bodhisattva dansent
des Apsaras.
Dans le...n° ~ on remarque, aux pieds de l'idole, un vase posé
sur un lotus.
Le n° Il est particulièrement intéressant. Autour du person-
nage central s'arrondit une auréole ,de figurines disposées· en
six cercles concentriques. Toutes ont l'apparence uniforme d'un.
huddha assis en padmasana, mais qui aurait quatre bras: deux
reposant sur le giron en dhyanamudra, les deux autres levés. Ces
petits personnages, au nombre de près d'une centaine, paraissent
être des émanations du Bodhisattva. Deux orants sont agenouillés
à droite et à gauche : tous deux ont neuf têtes VIsibles et quatre
ou cinq paires de bras.
. Dans le n° 5 (pl. III), Lokeçvara est debout sur un lotus.
La figurine d'Amitabha se détache nettement sur son haut chignon
cylindrique. Ses huit mains tiennent (de bas en haut) : à droite,
une figurine à quatre têtes et quatre bras, le livre, l'ankus et le
vajra; à gauche, une épée, le flacon (1), le rosaire et le disque.
Le n° 6 nous montre, agenouillé à gauche de Lokeçvara, Çiva
à cinq têtes barbues et dix bras; non loin de lui, son taureau
Nandin.
Enfin, dans la huitième et dernière forme, les têtes multiples
du Bodhisattva sont accompagnées de deux disques, chacun
ÉrUUES ASIATIQUES, - ), 16
ÉTUDES ASIATIQUES.
contenant un personnage sur un char,: évidemment le soleil et la
lune:
Cette série iconographique pose un certain nombre de questions
difficiles à résoudre.
La première est celle du nombre m~me des images : à quelle
conception répond le 'chiffre huit? Il n'a sans doute aucun rapport
avec les huit mürli de Çiva. D'autre part les textes i,ndiens ne
paraissent pas connaitre une série définie de huit manifestations de
Lokeçvara. On pourrait songer aux lt huit périls,,; mais nos bas-
reliefs, à l'exception de deux (1), ne contiennent aucune scène com-
portant une telle signification. Il semble donc que le sculpteur aiL
aligné côte à côte les diverses repl'ésentations qu'il connaissait,
sans attacher une signification particulière à leur nombre.
Non moins énigmatique est la guirlande de dix médaillons cir-
culaires avec figures dansantes qui entoure Lokeçvara dans le
n° 1. On peut les rapprocher des deux disques du n° 8 qui figu-
.rent le soleil et la lune, ici présents comme émanations du Bo-
dhisattva : ils sont en effet sortis de ses deux yeux, selon le Kara'IJ-
rJavyüha (2). Les dix a'utres répondent peut-~tre à une idée du m~me
genre.
La théorie des émanations, en effet, sans être exclusivement
réservée à Lokeçvara, lui a été appliquée avec prédilection. Les
textes la développent complaisamment et l'iconographie traduit en
images les conceptions des textes. D'après le KamlJ4avyüha, douze
divinités procèdent du corps de Padmapal).i : Brahma, Vi~l).u,
Mahadeva, Indra, Varul).a, Yama, Vayu, Sürya, Candra, PrthivÏ,
Sarasvatï et Lak~mï. La rédaction métrique précise: lt D'entre ses

{Il Ce sont les nO' 3 et 7, Dans le qu'au COU". (PARMENTIER, op. laud.,
premier lI'des gens du peuple implorent p. !1 1 7 -~.lt 8 J. On reconnait là deux des
le dieu avec frénésie: quelques-uns pa- huit dangers: la maladie et l'inondation:
raissent mourants,,; dans le second de mais les autres n'apparaissent pas.
peuple se presse et implore, les bras en (S) A. GETTY, The Gods of Norther n

l'air, parfois, semble-t-il, dans l'eau jus- Buddhism, p. 61.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE.
épaules est sorti Brahma, de ses deux yeux le Soleil et la Lune, de sa
bouche l'Air, de ses dents Sarasvatï, de son ventl'e VaruJ}.a, de ses
genoux Lak~mï, de ses pieds la Terre, de son nombril l'Eau, des
racines de ses cheveux Indra et les devatas (1)." Le m~me texte dé-
clare que \t dans un des pores de son corps il y a des milliers de
chantres célestes, dans un autre des millions de r~is" (2). Ce ne
sont pas seulement les dieux, les demi-dieux et les r~is qui émanent
de lui: ce sont les buddhas eux-m~mes : sous sa forme de SiIpha-
nada-Lokeçvara, il \t irradie les cinq tathagatas" (3). Suivant l'Amitii-
yur-dhyiina-sütra, le nimbe qui entoure sa tête contient 500 bud-
dhas, chacun assisté de 500 bodhisattvas, ceux-ci entourés d'un
nombre immense de dieux (4) • .
Un brd1TZe népalais de.la collection Getty (5) représente ces émana-
tions sous la forme de tiges flexibles qui sortent des différentes parties
du corps de Lokeçvara et dont chacune s'épanouit en une fleur de
lotus supportant une figure assise. C'est ainsi que de son pied gauche
sort un Nâga, de son pied droit la Terre (1); de sa bouche un joueur
de guitare, de sa tête deux personnages assis qui pourraient être
Çakyamuni et Amitabha. Les autres ne présentent aucun détail
permettant de les reconnaitre. Ces figures auréolées forment ainsi
autour de la figure centrale un cadre ovale de onze médaillons, à
peu près comme dans le n° 1 de Bantay èhmàr. Une des peintures
de la collection Hodgson présente aussi Lokeçvara avec onze éma-
nations (6).
Cette conception d'images irradiantes permet d'expliquer un cu-
rieux type iconographique qu'on rencontre assez fréquemment au
Cambodge, soit en pierre, soit en bronze, et dans lequel le Bodhisat-
(1) A. op. laud., p. 61, citant
GETTY, (1) Buddhist Mahiiyiina Sütras, Pt. II,

HODGSON, The languOfJes, literature and p. 18!l.


religion of Nepal and Tibet, p. 88. BUR- (5) A. GETTY, op. laud., p. 61 et
NOUF, Introd., p. !l!Hl. pl. XXII.
(S) R. MITRA, Buddhist Skr. Lit., p. 97. (G) FOUCHER, Catalogue des peintures
, (S) A. FOUCHER, Iconographie, II, népalaises de la collection Hodgson,
p. 3!l (sphuratpaiicatathlÏlfatam). p. !l6.
16.
ÉTUDES A-SIATIQUES.
tva apparaît couvert d'une multitude de petites figures qui l'habillent
comme unecotle de mailles dont chaque maille serait un person-
nage minuscule.
Les principaux exemples de ce type sont les statues de pierre
provenant du Pràsàt Pràh Thkol (1), de Ta Prohm (Bati) (2), de Don
Tei (3); deux autres trouvées à Arikor Thom. dans le voisinage du
temple lt86 (voir pl. IV). et conservées dans le dép6t archéologique
établi pres duBayon; enfin celle que nous avons mentionnée. plus
haut (p. 235) et qui, bien que découverte au Champa, estévidem-
nient d'origine khmère'. Il faut joindre à cette série lapidaire deux
statuettes de bronze consel'véesTune au Palais royal de PhnoIp. Pén,
l'autre au temple des brahmanes du. palaisà. Bangkok (4). Toutes
ces statues sans exception ont une seule tête, .huit bras et portent
le :Dhyani:...buddha dans la 'coiffure. Le bronze de PhnoIp. Pén nous
fournit la .série complète des' attributs: vajra, ,croc à 'éléphant,
livre, conque (1), disque, rosaire,'llacon,épée.
'.' Gette singulière ,.représentation iconographique s'explique· aisé-
ment si on la rapproche de la figure D°lt de Bantây Chmàr(5)~ Le
ba~relief représente les formes émanées comme formant une sorte
de halo détaché du corps du Bodhisattva; les statues en ronde-bosse,
Ii'ayant .pas de fond où projeter ces figurines,· les alignent. sur
le corps lui-même ,ce qui est d'ailleurs entièrement conforme aux
textes, qui nous les font voir ct dans les pores de.1a peau n. Les
sculpteurs n'ont pas manqué d'orner tous les orteils de figurines,
qui forment comme des chatons de hagues (6)•.

• (1) Aujourd'hui au Trocadéro. Voir . <Il CœDÈs,;Bronzes khmèrs, pl. XXXII

FOURNEREAU, Ruines khmères, pl. 108; et XXXIII. .


CœDÈs. Catalogue ,dM' sculptures; .n° 4!l <51 Ce rapprochement a. é1é fait par
el pL IV. CœDÈs (op. /aud., p. 46), qui toutefois
: . <')'AnlONlER, 'Cambodge, 1; p~ 178, n'a pas cru devoir identifier ce person-
fig. 3!l (dessin de Spooner). nage avec Lokeçvara.
(S) . LUONQUIÈRIi , . Inventaire des mon. (f) Le Lokeçvara du, dépôt d'AJikor

dUCU1ùbod[Je, III, p. 295. Voir infra, ,Thom, ci1é plus hau1 (voir pl. IV), a
p.250. les orteils surmontés ùe figurines; aU
L, FINO'f, VI. Pl. 21.

LOKEÇVARA. PRÂSÂT D'ANGLE N.-O. DE L'ENCEINTE D'ANKOR THOM.

FRONTON EST.
LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 265

Ainsi Bantay Chmàr nous offre réunies en série les principales


représentations extra-humaines, et il nous les offre sous forme de
bas-reliefs contemporains du monument lui-même, c'est-à-dire du
IXe siècle; enfin la dimension des figures et le large espace qui
leur est attribué dans une partie hien en vue nous porte à voir dans
le grand Bodhisattva la devata du temple.
Cette conclusion· ne peut qu'être fortifiée par la découverte
faite dans une des tours par M. Parmentier, en 192 1, d'une
statue mutilée de Lokeçvara, à quatI'e bras avec la figurine dans
la coiffure.
il n'est même pas téméraire de penser que Lokeçvara était le
génie tutélaire de la cité dont le temple de Bantay Chmàr for-
mait le Œlltre religieux.
Nous avons établi chemin faisant un rapprochement, d'ailleurs
évident, entre Bantay Chmàr et Ankor Thom : mêmes chaussées·
bordées de géants portant le Nâga, mêmes galeries sculptées de bas-
reliefs et style' identique de ces sculptures, mêmes tours à quatre
visages. La première de ces villes avait un patron divin: Lokeçvara;
quel était celui de la seconde 1
On a cru jusqu'ici que c'était le Linga nommé ct Devaraja 'Il, en
khmèr ct Karnraten jagat ta raja 'Il, adoré dans le sanctuaire central
du Bayon. L'inscription de Sdok Kak Thom paraissait fournir sur
ce point un témoignage aussi catégorique que possible : ct Alors
S. M. Paramaçivaloka (Yaçovarman) fonda la ville de Yaçodhara-
pura (Ankor Thom) et emmena le Kamraten jagat ta raja pour le
fixer dans ce~te capitale. Alors S. M. Paramaçivaloka érigea le Mont
Central (le Bayon). Le seigneur du Çivaçrama érigea le saint Linga
au milieu (1) 'Il.
Le caractère çivaïte du Bayon trouvait, à la vérité, une contra-
diction dans les nombreuses figures bouddhiques qui ornent les

même dépÔt se trouvent les pieds d'une qui présentent la même particularité
grande statue, provenant du temple de (pl. VIII. b).
Ta Prohm (à l'Est de l'enceinte) et III B.É.F.E.-O., XV, Il,p. 89'
2lt6 ÉTUDES ASIATIQUES.
piliers des galeries et jusqu'aux vestibules du massif central. Le
sens religieux de ces représentations avait d'ailleurs été reconnu
par les Khmèrs eux-m~mes, puisque de patients iconoclastes
s'étaient évertués à les effacer, soit en les martelant, soit en les re-
taillant de façon à transformer le Buddha en un r~i barbu ou àutres
figures méconnaismbles. On pouvait toutefois résoudre la contra-
diction en supposant que le Bayon avait été l'œuvre de sculpteurs
bouddhistes, appliquant sans scrupule à l'ornementation d'un sanc-
tuaire brahmanique les thèmes décoratifs qui leur étaient familiers
'et qui, admis sans difficulté à une époque de tolérance religieuse,
avaient suscité plus tard l'opposition d'un fanatisme sectaire.
Mais une "découverte récente faite au Bayon est venue boule-
verser cette théorie.
On sait que la terrasse qui supporte la tour centrale est, dans
ses dimensions actuelles, le résultat d'une modification au plan
pritnitif, où elle était prévue d'une moindre étendue. Ainsi élargie,
cette terrasse vient buter contre les porches de la galerie de l'étage
inférieur, dont les frontons se trou vent ainsi masqués et même par-
tiellement mutilés.
Or, en soulevant le dallage pour examiner un de ces frontons,
M. Parmentier a mis au jour une scène presque" intacte et parfai-
tement claire : elle représente Lokeçvara debout sur un lotus, la
figure d'Amitabha dans le chignon, tenant le lotus, le flacon, le
livre et le ro~aire, entouré d'Apsaras et de figures volantes (pl. V).
Parmi les autres frontons conservés, on remarque une figure ana-
logue, dont la tête a été coupée par le dallage de la terrasse et
dont les deux bras supérieurs sont cassés au poignet, mais dont les
deux bras inférieurs tiennent le lotus et le flacon, qui suffisent à
identifier le Bodhisattva.
Devant un témoignage iconographique aussi net et qu'il était
impossible cette fois de réduire au rôle de thème décoratif, noUS "
avons dd conclure que Je Bayon primitif n'était pas un temple
du Linga, comme nous l'avions cru jusqu'alors, mais un sanc-
LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 247
tuaire bouddhique, et probablement, comme Bantây èhmàr, dé-
dié à Lokeçvara (1).
Ce fait nouveau posait une question plus large : puisque le
temple central était certainement bouddhique et vraisembla-
blement dédié à Lokeçvara, la ville ene-m~me dans son ensemble
n'était-eUe pas vouée au m~me culte? La réponse à cette question
ne pouvait être donnée que par les parles de l'enceinte et les
pràsàts qui en couronnent les quatre coins. Les portes ont malheu-
. reusement peu de chose à nous apprendre, car toutes ont perdu
leurs frontons, sauf la porte de la Victoire qui a conservé un
.fragment du sien : or celui-ci para1t bien représenter Lokeçvara.
En outre on a trouvé, au pied de la porte Nord, des fragments de
crête toriiDés des ailes de la porte : ils sont décorés, comme le sont
toutes les cr~tes à Bantây èhmàr, d'une rangée de niches abritant
un buddha assis. Plus décisif encore est le témoignage des pràsàts
d'angle : leurs frontons qui subsistent en grande partie les carac-
térisent comme des sanctuaires de Lokeçvara (pl. VI) (2). Dans
certains d'entre eux, la figure centrale a été retaillée en linga,
témoignage manifeste d'une réaction çivaïte postérieure. Ainsi
donc AnkorThom fut, dans le dessein de son fondateur, une cité
bouddhique dédiée à Lokeçvara. Cette conclusion soulève des pro-
blèmes historiques complexes, que nous ne pouvons aborder ici.
Aux environs de la ville se trou'vaient des temples placés sous la
même invocatioll. Un des plus importants parmi ces temples
suburbains était celui qu'on appelle aujourd'hui Nàk Pàn, au Nord
de l'enceinte. Nous avons essayé de montrer ailleurs (3) que Nàk

(1) A l'appui de cette conclusion on vé dans les déblais de la face Nord montre,
peut citer encore la t~te de Lokeçvara en personnage central, un bodhisattva
qui, d'après A. Tissandier, aurait été debout, versant le contenu de deux fla-
trouvée au Bayon et dont il donne un cons sur des adorateurs". (H. MARCUAL,
dessin d'après une photographie (Cam- Rapport mensuel, juin 19~4.) Ce geste
bodrJe el Java, p. 37). . caractérise d'une façon certaine Loke-
Au pràsàt d'angle 8.'-0. récemment
(2) çV[lr3.
dégagé, Itun fragment de fronton retrou- (3) L. FINOT ct V. GOLOUBEW, Le syrnbo-
248 ÉTUDES ASIATIQUES.
Plin était un sanctuaire de Lokeçvara élevé au centre d'un bassin
figurant le lac Anavatapta et dont l'eau avait une vertu curative.
Rappelo:ris~' en précisant quelques détails, les principaux faits
qui soutiennenf ~etle hypothèse. Le petit sanctuaire qui s~élève au
'centre du bassin central est bouddhique: ceci est prouvé par les
'sujets des frontons Nord et Est, dont l'un représente le Grand
'Départ, l'autre la'Coupe des cheveux. Les trois farisses~portes sont
ornées d'une grande figure debout, où on rte peul guère hésiter à
reconnaître Lokeçvara', bien que la figurine d'AIIiitâbha soit indis-
tincte dans la: coiffure et que les attributs soient ou cassés ou invi-
siblesderrière les racines du grand arbre qui enlace l'édifice. Mais
le haut chignon cylindrique, le cordon brahmanique barrant la
poitrine, les guirla~des célestes qui encadrent la t~te et les épaules,
le visage doux et bienveillant, les mains étendues dans un geste
de protection désignent clairement le Bodhisattva. La m~me figure
se répète à l'infini sur les frontons des édicules où se déversent
les quatre gargouilles. La planche VII montre deux groupes très
fréquents à Niik Piin: dans l'un, le Bodhisattva est debout entre
deux personnages où l'on croit reconnaître' d'une part un béquillard
rampant, qui vient chercher sa guérison; de l'autre un fidèle qui
présente des. offrandes en remerciement de la sienne. Dans l'autre
groupe, il semble, de la' main droite verser l'eau de son flacon
sur les mains d'un adorant, tandis que de la gauche il fait un geste
vers un personnage qui porte sur l'épaule deux jarres d'eau.
Ajoutons à cela que les fouilles ont fait découvrir plusieurs sta-
tuettes de Lokeçvara debout avec la figurine d'Amitâbha; deux
statuettes assises, à quatre bras, dont une main tenan t un livre;
,qllelqu~s fragments représentant deux mains portant un vase le
,goulot dirigé'vers' le bas '(pl. VIII a-b)(l)~ Enfin le beau groupe
, ,

lisme de Ndk Plin (B.É.F.E.-O., XXIII, Voir Archœological SUnJey of [ndia,


p.401-405). Annual Report, 19°4-19°5. p. 8!J et
(1) Cette attitude est à rapprocher de pl. XXIX, b ; rrA figure wilh long
celle d'une statue exhumée à Sarnath. ringlets seated cross-Iegged and holding
PI. 23

a b

a, b. MAINS TENANT UN FLACON, TR.OUVÉES À NÀK PXN.


C. PIEDS D'UNE STATUE DE LOKEÇVARA

Dépôt d'AiJkor Thom.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 2ltY

sculptural trouvé près du temple et qui représente un cheval volant


avec des h?mmes accrochés à lui.est, selon toute appal'ence, le.
, cheval Balaba, métamorphose de Lokeçvara, sauvant les naufragés
captifs dans l'ile des Rak~asïs (1). Ainsi tout concourt à faire appa-
raître Nlik Plin comme un sanctuaire de Lokeçvara considéré
surtout comme dieu guérisseur.
Un petit temple voisin, qui porle aujourd'hui le nom de
Krol Kô, contenait sept frontons, reconstitués après écroulement,
et représentant Lokeçvara sous le même aspect qu'à Nlik Plin;
dans l'un d'entre eux, le Bodhisattva, de son flacon penché vers
. la terre, verse de l'eau sur un personnage agenouillé, les
mains tendues pour la recevoir, mais qui, toutefois, n'a pas l'as-
pect d'un preta. Malgré la présence peu explicable d'un huitième
fronton où apparait Kr~J]a soutenant le Govardhana, il est peu
douteux que Kro! Kô ait été un sanctuaire dédié à Lokeçvara, ce
qui est confirmé par le fait que les crêtes des voûtes étaient for-

\Vith holh hands a bowl in front of his stance 3 d'une inscription fragmentaire
breasl. A smaIJ Buddha in the dhyana- exhumée ail Phimanàkàs (Cœ., K. 685)
mudra is placed on his head, whilst a porte en effet:
male and female figure, each holding a LokefTIaro lokahitanulomo
bowl, st3ndon his shoulders. The Dhyani lokiin ,va - - u v - dadhad ya~
Buddha would seem to indicate that this VâlâhakâfTIO lIdhigatâvahaç ca
figure represents AvalokiteSvara; bul ils nânâpa - - , .uta[riil]l vtlbhâti
appearance is 50 dilJerent from the usual
Lokeçvara, qui, se conformant à l'intérêt
aspect of this deity that the identification
du monde, a par sa [puissance 1] mis les
is by no mp-ans certain." Les fragments
mondes. •• qui, cheval Viiliihaka, ramène
de Nâk Pân tendent à la confirmer; avec
cellJ: qui sont allés sur la mer, brille puis-
cette différence toutefois qu'à SarDath le samment de divers .• ~ ..
vase est tenu dans sa position naturelle,
tandis qu'à Nâk Pân il est penché vers la C'~l une question de savoir si le che-
terre : un des sculpteurs a même repré- val à cinq têtes qu'on voit entouré d'ado-
senté la coulée du liquide (pl. VIII, a). rateurs sur le mur primitif de la Terrasse
(1) Depuis la publication de la note ré- royale d'AIikor Thom (B.É.F.E.-O., XXI,
sumée ci·dessus j'ai trouvé la preuve p. t 65 in fine) ne représenterait pas,
qu'au Cambodge on idenlifiail à Lokeç- lui aussi, Loleçvara sous sa forme de
vara le cheval sauveur des naufragés. La cheval divin.
250 ÉTUDES ASIATIQUES.
mées par des rangées de niches abritant chacune un buddha et
qu'on a trouvé dans ce temple une statue de Lokeçvara à quatre
bras, avec la figurine du buddha dans le chignon.
La même image divine qu'à Nàk Pàn et à Krol Kô se retrouve à
Ta Som et dans un petit temple situé dans la partie Est de l'en-
ceinte de Ta Prohm : ces deux édifices doivent donc Mre ajoutés
à la liste des sanctuaires de Lokeçvara (1). Il en est de même de Ta
Nei (Sud-Ouest de Nàk Pàn), où un fronton du gopura Estde l'en-
ceinte extérieure représente Lokeçvara adoré par une rangée
d~êtres difformes, qui sont peut-être des Pretas.
En poussant un peu plus loin au Nord, à envil'on 7 kilomètres
d'AIikor Thom, on renèontre à Don Tei une grande statue de Lo-
keçvara haute de 3 m. 30. Elle s'élè,ve sur une terrasse en plein
air, sans aucune trace de construction. t'r Peut-être cette statue,
qui ne pourrait être introduite dans aucun sanctuaire, devait-elle
être enfermée dans un édifice qu'on aurait construit autour d'elle
et qui n'a pas été commencé (2)." Le Bodhisattva porte la haute
coiffure cylindrique avec l'image d'Amitabha. Il a huit bras, dont
les mains tiennent les attributs suivants : à droite, le livre; à
gauche, le rosaire et le disque; - dans une position qu'on ne peut
préciser, les mains étant cassées: le vajra ou la cloche à manche
en forme de vajra; le lotus (?), l'épée (dont il ne reste que la poi-
gnée); l'image d'un buddha dont la tête a disparu; enfin un attri-
but indistinct (3). Le corps de l'idole est couvert de figurines: neuf
rangées de buddhas en méditation se superposent sur la poitrine;
au milieu se détache un personnage plus grand, assis les bras écar-
tés et tenant des attributs indistincts; huit autres, dans la même
III On a h'ouvé à Bantây Kdêi, une el fig. 84. Dans cette notice l'idole est à
tête coiffée du mukuta conique avec figu- tort considérée comme un Vi~J.lu..
rine de buddha et sur la terrasse boud- (3) Renseignements fournis par M. V.

dhique 4, au Sud-Ouest de 486, deux Golouhew, qui a visité Don Tei en 19!11;
Lokeçvara du type irradiant. quelques-uns des détails suivants, ajou-
, C') LAJOlfQUIÈRJ:, Inventaire descriptif tés à la description de Lajonquière, pro-
des Monuments du Cambodge, III, p. 296 viennent de Iii même source.
LOKEÇVARA EN INDOCIIlNE. 251

attitude, font le tour de la ceinture; des buddhas minuscules


forment les boucles de la chevelure; dix figurines indistinctes,
hautes de' 0 m. olt à 0 m. 05, sont sculptées à la naissance des or-
teils; enfin des buddhas de très faible relief se voient sur les bra-
celets que porte l'idole. Nous sommes donc ici en présence d'un
Lokeçvara du type irradiant et qui, à en juger pal' ses proportions
imposantes, devait jouir d'un grand prestige dans la région
d'Ailkor.
Entre les deux principaux centres religieux du Nord-Ouest, Ail-
kor Thom et Bantay Chmàr, tous deux dominés par la populaire
figure du Saint protecteur et guérisseur, se trouvent des vestiges
du même culte, qui ont l'avantage de nous le montrer sous la
forme pti1s modeste qu'il devait revêtir dans les campagnes. On
rencontre en effet dans cette région plusieurs idoles taillées sur les
quatre faces d'une pierre, dont la forme dérive évidemment du
stüpa, mais qu'on a pu considérer comme de petits temples mono-
litbes, ayant l'avantage d'occuper peu de place et d'abriter à
peu de frais plusieurs dieux. Dans l'ignorance où nous sommes du
nom par lequel on désignait ces petits monuments, nous leur don-
nerons provisoirement celui de caitya..
Nous choisirons comme premier exemple celui de Thma Puok (1),
parce que le sens en est précisé .par une inscription. Il consiste
(pl. IX) en un monolithe, haut de 1 m. 30 (sans le tenon) et figu-
rant un temple en miniature. Sur chacun des quatre côtés est repré-
senté un personnage divin dans une niche, celle-ci surmontée de
quatre autres de grandeur décroissante, abritant chacune une
figurine. Sur le socle est gravée une inscription sanskrite, qui nous
apprend qu'en 911 çaka (=989 A. D.) le muni Padmavairo-
'cana a érigé les statues (pratima) de la Prajfiaparamita, d'Indra,
de Maitreya. du Buddha, de Lokeçvara et de Vajrin (= Vajra-
paJ)i).

<Il I.K., 1II, p. 812; Cœ., K. !l25.


252 ÉTUDES ASIATIQUES.
Elle ajoute que ce muni, (l'ayant donné à celle-ci l' - c'est-à-
dire sans doute à la PrajiHiparamita, ct)Hsidéréecomme la devata
principale' - ct des serviteurs, des servantes, de la tene et d'autres
biens, - tel qu'un 'éléphantIibéré de ses entraves, pal'titpour la
for~t 'afin d'y chercher la paix n.
Ainsi donc cette pierre sculptée doit ~tre considérée comme un
véritable sanctuaire abritant les devatas préférées du fondateur, le
premier rang étant attribué à la Prajfiaparamita.
Cette' dernière occupe en effet, en trois exemplaires identiques,
trois des quatre niches principales. La quatrième est réservée àLo-
'keçvara : celui-ci est debout, en sampot court, le tors'e 'et les
jambes nus. Il porte une haute coiffure àcinq'étages, sans la figu-
rine d'Amitabha.ll a une seule t~te et quatre bras tenant le lotus,
lerosaire, le flacon et le livre.

On pourrait chercher dans les seize niches supérieures les quatre


autre devatas nommées dans l'inscription: le Buddha, Maitreya,
Vajrapal}i et Indra: mais l'aspect de ces petits personnages répond
mal à celui qu'on attendrait dans cette hypothèse, sauf en ce qui
concerne le Buddha, dont la figure occupe toutes les niches des
trois plus hautes rangées et deux de la rangée intermédiaire; les
deux niches restantes présenten~, l'une un dieu ou un bodhisattva
à quatre bras, l'autre un personnage assis, la main gauche sur la
cuisse, la main droite levée.

On peut se demander par contre si les six images énumérées dans


l'inscription n'étaient pas réparties entre quatre monolithes, dont
trois auraient disparu. Padmavairocana dit en efi'et qu'il a érigé ces
devas aux points cardinaux (dik$u), et salis doute cette expression
peut s'entendre des quatre faces du même caitya : mais elle s'ap-
pliquerait mieux encore à quatre caityas disposés dans les quatredi-
rections. Nous trouvons d'ailleurs dans la même région, à Phnom
Srôk, un autre exemple de caityas multiples.
L. FINUT, IX. PI. 24.

MONUMENT BOUDDHIQUE, FACE r.


LOKEÇVARA EN INDOCHINE. 253

Nous avons découvert aux environs


, de ce dernier village six cai-
tyas, présentant cinq compositions:
A. Une seule figure: Lokeçvara ou Prajfia.
B. Deux figures: Lokeçvara et Prajfia.
C. Trois figures: Lokeçvara, Prajfia et VajrapaJ,li.
D. Trois figures: Lokeçvara, Prajfia et le Buddha.
E. Quatre figures: Lokeçvara, Prajfia, le Buddha et VajrapaJ,li.
Comme on le voit, l'élément fixe de ces représentations est le
couple Lokeçvara-Prajfiaparamita; le Buddha et VajrapaJ,li ne sont.
que facultatifs. Pourtant, tous ces monolithes étant à quatre faces,
rien n'était plus aisé que d'y réserver partout une place à chacune
des quatre devatas. Or cette formule n'a été appliquée qu'une
seule fois. Dans les types C et D, à trois personnages, on a,.pour
garnir la quatrième place. doublé Lokeçvara ou la Prajfia; dans le
type B à deux personnages, on les a répétés tous deux (1). Le type A,
à une seule figure, est représenté au m~me endroit: 1 0 par une
borne octogonale sculptée sur une seule face (Prajfia) ;2° par une
stèle (Lokeçvara).
Dans ces sculptures, le Buddha est uniformément représenté
assis sur le Nâga., VajrapaJ,li, ""caractérisé par un visage plus ou
moins démoniaque, présente une fois trois t~tes visibles et six bras
teuant le disque, l'épée, le vajra, la clochette et deux attributs in-
distincts; une autre fois une seule tête et quatre bras tenant le la-
cet, le vajra, le lotus et la clochette. La Prajfiaparamita a une,
quatre ou cinq têtes et quatre ou dix mains caractérisées par diverses
mudras ou par des attributs tels que la flèche, le lotus, le rosaire et le
livre. Enfin Lokeçvara apparait uniformément avec une seule tête,
marquée parfois de l'œil frontal; sa coiffure est un mukuta surmonté

l'l Mais non identiques. La planche X bras est cassé). Sur la face symétrique,
donne une face d'un de ces cailyas : 1.0- il n'a que deux bras. en f)aramudra. Les
keçvara à quatre bras tient le bouton de deux autres faces représentent la Prajiiii.,
lotus, le rosaire et le livre (le quatrième respectivement à une et cinq têtes.
25a ÉTUDES ASIATIQUES.
d'un chignon conique ou prismatique, auquel peut s'ajouter la figu-
rine d'Amitahha. Tantôt il n'a, que' deux bras tombants, les 'mains
faisant la varamudra; tantôt il en, a quatre tenant le lotus, le ,ro-
saire, le livre et un attribut indistinct; ou huit, dont six ,tiennent
le lotus, le rosaire, le livre (deux fois ?), la flèche et le croc; t~ndis
que les deux mains les plus basses fontla varamudrà. ,
La coutume ,de, représenter Lokeçvara comme membre d:un
groupe paraît avoir été très répandue.
CeJuide ces groupes qui se rencontre le plus fréquemment est
la triade Buddha, Lokeçvara,Prajfiàpàramità : on le trouve soit
en triptyque, soit sous forme de pierre à quatre faces. Ainsi le Mu'-
sée du Trocadéro possède trois petites stèles à une seule face qui
présentent: au centre, le Buddha assis surIe Nâga; à sa droite Lo':'
keçvara à quatre bras; à sa gauche la: Prajfiàpâramità tenant un lo-
tus dans chaque main (1). Deux stèles du même type sont conser-:-
vées au Musée Guimet (2). Une sculpture du Trocadéro offre la
même triade, mais sur une pierre à quatl'e faces, avec répétition
du Buddha sur le Nâga (3).
Le groupe Lokeçvara et Prajfiâ est peut-être moins commun.
Un bel exemple en est fourni par une grande stèle à deux faces
signalée par M. de Lajonquière à Vat Rosei éas, dans la province
deStung (1. K., l, p. 257 ).Les deux faces sont taillées en forme
de façades de temple et présentent l'une Lokeçvara i l'autre la
Prajfià.
Enfin il y a plusieurs exemples de figures uniques de Lokeçvàra
adossées à une stèle: rune d'elles, dans la position assise; a quatre
bras, deux tenant le rosaire et lé livre, deux en varamudra et en
bhümisparçamudrâ (1) (~).

(Il CœoÈs, dans B. C. A. I., 1910, (3) COEOÈS, dans B. C. A. J., 1910,
\ . .,
p. 35 (no' 80-82). Cf. DELAPoRTB, Voyage p. 26et pl. VIII, n° 20; FOURNEREAU,
au Cambodge, p; a22. Ruines khmères, pl. 78.
('lCœoÈs,dans B. C. A. J., 1910, ('lCœDÈs,ibid., p. 43 et 'pl. VI. Cf.
p. 55 (n° 54-55). p.34.
1. F1NO'f, X. PI. 25.

MONUMENT BOUDDHIQUE C., FACE 1.


LOKEÇVA RA EN INDOCHINE. 255

Beaùcoup plus rare est un groupe où, avec le Buddha, Lokeç-


vara et la Prajfia figure comme quatrième Hevajra, à huit têtes,
huit paires de bras et quatre jambes, dansant sur un corps étendu (1).
La présence de cette divinité tantrique, seule de son espèce au
Cambodge dans le milieu du Mahâyâna classique, est une énigme (2).
L'iconographie la plus récente de Lokeçvara est représentée par
les statuettes de bronze. Nous en avons déjà cité une du type irra-
diant(Cœdès, Bronzes khmèrs, pl. XXXII). Celles qui sont reproduites
dans les planches XXV et XXVI du même ouvrage sont à une seule
Mte, à deux ou quatre bras et om'ent cette pa"ticularité de porter
l'ürJ).u sur le front.

Nous Im'"pousserons pas plus loin ces recherches, qui pourront


être ultérieurement développées, Les faits rassemblés dans les pages
'qui précèdent suffisent dès maintenant à justifier les conclusions
suivantes.
Au Champa, le culte de Lokeçvara a fleuri surtout sous )a dy-
nastie d'lndrapura (IXe et xe siècles); il a donné lieu à la fondation
d'importants établissements religieux. tels que ceux de Lak~mîn­
dra-Lokeçvara (Bông-du'o'ng, Quâng-nam), de Pramudita-Lokeç-
vara (An-thai, Quâng-nam) et celui qui est représenté par les
vestiges de My-du'c (Quang-binh). Les images de ce culte sont peu
nombreuses: elles appartiennent toutes au type humain.
Au Cambodge, Lokeçvara apparaît dès la période primitive de
l'art.cambodgien, en de t.rès rares images. Il s~mble avoir étépartïcu-
lièrement en faveur aux IXe-Xe siècles. On trouve côte à côte durant
cette période le type humain et le type extra-humain, où do-
(1) COBDÈS, dans B. C. A. 1., 1910, gement de Bantây Kdêi (B. E. F. E.-O.,
p. 27. DELAPORTE, Voyage au Cambodtfe, XXII, p. 383 el pl. XXVI, a,c); elle
p. 358, Deux autres faces de la même est maintenant au Musée de Phnoip
pierre sont données dans FOURNEIlEAU, Pén. D'autres sont données par CŒDÈS,
R. K., pl. 79. , Bl"Onzes khmèrs, p. 44 et pl. XXX-XXXI.
(') Une slutuette en bronze de Hevajra Le nom de Hevajra n'appara!t jam<Jis
a été trouvée en 19!J2 au cours du déga- dans l'épigraphie.
256 ÉTUDES ASIATIQUES.
minent les statues à une seule tête et plusieurs bras. Le typ-e irra-
diant a eu un grand succès et s'est perpétué jusqu'à la fin de l'art
classique.
Autant qu'on peut en juger par les documents subsistants, Lo-
keçvara fut le grand dieu du bouddhisme indochinois : il a été
pour cette communauté religieuse l'exacte contre-partie de Maheç-
vara pour les groupes de religion brahmanique, de même que sa
parèdre Prajiiàpàramita ou Prajiiàdevï répond à la Devï çivaïte.
L'analogie des noms et des images a dô faciliter un certain syn-
crétisme des deux religions et il n'est pas sans exemple que le Linga
se rencontre dans un temple de Lokeçvara (Nàk Pàn).
C'est probablement grâce à leurs ~ffinités civaïtes que les images
de. Lokeçvara ont échappé au vandalisme des iconoclastes qui out
brisé méthodiquement, à Ankor et ailleurs,· tant de bas-reliefs et
.. de statues du Buddha.
NOTES
SUR

L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG
EN AFGHANISTAN,

PAR

A. FOUCHER,
PROFESSEUR À LA SORBONNE.

En 1901, au cours de sa première année, le Bulletin de l'École


française d'Extrême-Orient, désireux d'affirmer que rien de ce qui
concerne l'Inde aussi bien que la Chine ne lui est étranger, publiait
des Notes sur la Géographie ancienne du Gandhâra (commentaire à un
chapitre de Hiuan-tsang). Cet article prenait le pèlerin chinois à son
arrivée dans l'Inde aujourd'hui anglaise et s'efforçait de le suivre
pas à pas dans ses pérégrinations à travers le district de Peshawar.
Nul n'imaginait alors qu'il serait de sitôt possible de relever beau-
coup plus haut, à partir ùe son entrée dans l'Afghanistan actuel,
l'itinéraire du pieux voyageur. Moitié pal> une juste défiance de
ses trop puissants voisins, moitié parce que cette séclusion ré-
pondait en somme aux convenances de la politique anglaise, les
États de l'Émir, jadis parcourus par des voyageurs de toule natio-
nalité, tels que Burnes, Masson ou Ferrier, étaient devenus terri-
toire interdit à tous les étl>angers, sauf aux membres de quelques
missions diplomatiques. Les archéologues restaient impitoyablement
ÉTUDES ASIATIQUES. - 1.
258 ÉTUDES ASIATIQUES.

consignés à la porte, el gémissaient abondamment (il ne coûle


rien de gémir) sur le fuit qu'entre les Tutkestans chinois et russe
elle Pandjâb anglo-indien il leur manquait les précieux chainons de
la région de Kâboul et de la Bactriane. Si l'on ouvre un volume
qui vient de paraHre dans la Bibliothèque de l'École française d'Ex-,
trême-Orient, mais dont le texte remonte à 191 ft, on sourira d'y,
relire les lamentations âccoutumées sur le farouche isolement où se
cantonnait alors l'Afghanistan (1). De fait il n'a fallu rien moins que
l'aube d'un droit international nouveau et l'avènement d'un jeune
souverain aussi actif qu'intelligent. pour que l'ancien État-tampon,
plus ou moins médiatisé, du Nord-Ouest de l'Inde ait vu du même
coup son indépendance universellement reconnue au dehors et ses
frontières spontanément ouvertes du dedans. Si les notes qui suivent
sont rédigées en français, c'est qu'e l'Émir, en quête d'éducateurs
impartiaux pour son peuple et d'explorateurs désintéressés pour
son pays, s'est dès l'abord adressé à la France.
Qu'on ne s'attende pas d'ailleurs à trouver dans ces notes aucun'
, renseignement qui soit absolument nouveau. Nous supposons, tout
au contraire, qu'il n'est presque aucune des identifications suggérées
ci-dessous qui n'ait déjà été proposée ou contestée dans les articles
ou relations de nos prédécesseurs, soit que, comme MM. Holdich,
Maitland, Talbot, Yate, etc. ~ ils aient fait partiè des commissions
de délimitation de la frontière russo-afghane, soit qu'ils' aient
accompagné, comnle W. Simpson, l'expédition anglaise de 1878-
1 X80; soit enfin que, comme le voyageur américain Masson , ils

aieut pu visiter à loisir le pays avant que les tentatives pour l'ouvrir
de vive force ne' l'eussent fait' se refermer complètement sur lui-
même. Ce dernier explorateur mérite une mention toute p31'licu-
lière : nul ne pourrait se ,'anter aujourd'hui d'apporter aux mêmes
recherches plus d'endurance physique, un esprit d'observation mieux
aiguisé, ni une dextérité plus grande à recueillir sur place les in-

(1) Art gréco-bouddhique du Galldluira, t. Il, p. 635-636.


NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 259

formations intéressantes. Sans doute il Il'etH pas laissé grand'chose


à récolter après son passage, si nous ne possédions sur lui l'im-
mense avantage d'avoir sous les yeux l'excellent guide de Hiuan-
tsang. Tandis qu'il s'épuise à chercher des traces d'Alexandre et de
ses successeurs et n'en découvre en somme que dans les monnaies:
il nous ést relativement facile de reconnaitre les ruines des mo-
numents qu'a encore vus debout le pèlerin chinois: mille ans de
plus ou de moins en cette matière et en ce pays font une grande
différence. Nous, n'en devons pas moins décliner toute prétention à
de véritables découvertes, précaution d'autant meilleure à p~endre
que nous n'avons pas de bibliothèque à notre disposition. Sevrées
de ce secours (1), nos notes n'ont d'autre valeur que d'apporter sur
la questionün témoignage direct: aussi se limitent-elles à la région
que nous avons déjà visitée, de Bâmiyân à DjelalaMd, au Sud de
l'Hilldou-Koush.
Ce n'est pas que l'itinéraire complet de Hiuan-tsang en Afgha:.
nistan -,' du moins à l'aller, et c'estle seul que nous nous efforcions
de releve~ ici - ne se laisse aisément fixer dans ses lignes générales.
Il suflit pour cela de coordonner les nombreux renseignements
contenus dans ses .Mémoires à raide du fil conduetem' que nolis
fournit sa Biographie. En Sogdiane' m~me nous le suivons' sans
difficulté depuis Samarkand, par le défilé des Portes-de.-Fer,jus-
qu'au bac de Patta-Kesar, près de Termez. De là la grand'route
gagnait direetementBalkh, et nous pouvons négliger ici, d'une
part le détour que pour des raisons personnelles le pèlerin fit
d'abord à l'Est du côté de Koundouz, d'autre part les excursions
dans le Sud-Ouest auxquelles l'obligea ensuite la pieuse insistance
des chefs de ce3 districts. En quittant définitivement B<).lkh, il· se
dirigea d'abord vers le Sud par le pays de Ka-tchi, aujourd'hui lè
Danah-Gaz ou Vallée-des-Tamaris : entendez qu'il remonta le
cours de la rivière dont les eaux se perdent, en les fertilisant, dans
(1), Les seuls livres dout nous dispo- , tsanff' sont tous cités dans le corps ou les
sions, en dehors des traductions de Biuan- notes de cet article.
260 ÉTUDES ASIATIQUES..
les campagnès de la vieille cr Mère des Cités". Puis sa route s'in-
néchit vers le Sud-Est: c'est diré (voir la carte d'ensemble n° 3
qui accompagne cet article) qu'il s'engagea dans la vallée latérale
connue aujourd'hui sous le nom de Darrah-Yousouf. Par là il re-
joignait en pleine montagne, en haut de la passe du Kara-Kotal
(2.840 mètres) et juste au-dessus des sources de la rivière de
Khoulm, la route moderne de Mazâr-i-Shérlf par Haibâk et Tâsh-
Kourghân. Il lui restait encore à traverser les vallées de Kamard et
de Saighân pour :arriver enfin à celle de Bâmiyân. Or ces dépres-
sions ~t les chaînes qui les séparent, toutes orientées Est-Ouest,
barrent littéralement le chemin au voyageur. Il ne peut continuer
sa marche vers le Sud qu'en franchissant une série de hautes passes
.dont la plus redoutable porte de· nos jours le nom pittoresque de
Dandân-Shikan (Brise-Den~). C'est à ces étapes particulièrement
laborieuses que se rapporte la description à peine exagérée, mais
un tantinet superstitieuse; que le pèle,;in nous donne des difficultés
et des dangers de la traversée de l'Hindou-Koush en hiver.

. BÂMIYÂN. -.- L'identification, depuis longtemps reconnue, de Fan-


yen-na avec Bâmiyân ne saurait faire aucun doute aux yeux du cri-
tique le plus sévère. Il est curieux' de répéter aux habitants actuels
ce .que Hiuan-tsang a écrit, voici tantôt treize cents.ans, sur le
compte de leur pays:.à tous les-détails qu'il donne ils ne font qu'un
seul commentaire : Dorost! Exact est tout. ce qu'il rapporte de
l'âpr'eté -du climat et de l'isolement de la petite valléff nichée au
sein des ~ Montagnes Neigeuses", - en termes plus précis, entre
l'Hindou-Koush au Nord et la chaîne non moins haute du Koh-i-
Bâbâ au Sud; exact est le fait qu'à cause ,des rigueurs de l'hiver on
'ne se risque à semer le blé qu'au retour du printemps (l'altitude
dépasse en effet ~. 5 0 0 mètres); exacte est la pauvreté du sol en
fietirs et en fruits, exacte sa richesse en pâturages et en troupeaux;
.~f'~cte, enfin, est la descriptioll des nombreuses grottes et des deux
gigantesques images iail1ées· à l même les flancs de la falaise sep-
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 261

tentrionalc - bref, de tout cet" ensemble de sanctuaires boud-


dhiques dont l'éclat éblouissait jadis les yeux des voyageurs et qui
doivent leur existence en ce coin perdu au hasard d'une formation
géologique propice au bord d'uné route commerciale extr~mement
fréquentée. L'évaluation que nous donne Hiuan:...tsang de la taille
des deux grands Bouddhas (Cl de 140"à 150 pieds." pour l'un et
Cl environ 1 00 pieds." pour l'autre) ne pèche que par excès de timi-
dité; en fait ils mesurent respectivement 53 et 35 mètres. Sur un
point seulement la bonne foi du pèlel'in semble avoir été surprise:
trompé par l'apparente épaisseur du revMement métallique (au-
jourd'hui disparu) de la plus petite des deux grandes statues, il s'est
imaginé ou s'est laissé conter par son guidé qu'elle avait été fondue
en plusieurs- morceaux.
Est-ce à dire qu'aucune difficulté ne confronte l'archéologue qui,
son Hiuan-tsang à la main, vient aujourd'hui visiter les antiquités
bouddhiques de Biimiyiin ? Ce serait oublier à quel point les hommes
sont sujets à l'erreur et les textes prompts à s'altérer. Mais certains
phénomènes naturels sont relativement immuables; et c'est pour-
quoi nous inciinoJls après d'autres à reconnahre dans un curieux
affieurement rocheux, que signale au loin sa tête blanchie par les
incrustations d'une abondante source minérale, le Cl Bouddha en
Nirviil)a long d'environ mille pieds." que note le Si-yu-ki. A la
vérité il faut lire en ce cas : Cl à douze ou treize li à l'Ouest (et non
à l'Est) de la ville ... "'; mais quelque répugnance qu'éprouve tout
philologue à accepter une telle correction de texte, la topographi~
reste la "plus forte. Les raisons" historiques ne manquent d'ailleurs
pas non plus à l'appui de cette identification: non seulement l'image
Clspontanée'l1 (svayambht'i, comme on dit encore au Kashmir) est
toujours là avec ses trois cents mètres de long et son orientation
Nord-Sud, pareille à celle du. Bouddha mourant; mais elle continue
de nos jours à attirer les pèlerins' en se donnant pour un Cl Ajdahii."
ou Dragon tué par Hazrat Ali; et l'on sait assez, après tant d'expé-
:riences répétées, quelle importance il convient d'attribuer à ces
264 ÉTUDES ASIATIQUES.
que deux routes praticables et toujours fréquentées dans la direc-
tion de l'Inde, l'une par le Kapiça et l'autre par Kâbonl. Elles
bifurquent peu après la première étape ,celle de Topchi, au pied
du contrefort que couronnent sur la rive droite de la rivière, juste
au-dessus de son confluent avec un torrent de montagne, les
f~rtifications musulmanes, mais en partie bâties sur des substruc.;.
tions anciennes, de Shahr - i - Zohâk. La route de Kâboul tOUl'ne
brusquement au Sud - Est et s'engage hardiment dans cette petite
vallée latéi'ale pour franchir le Koh-i-Bilbâ à lapasse de Hadjigâk
( 3.650 mèll'es) et traverser le haut Helmand au village de Gardân-
Dhvâl'; là elle rejoint la l'OU te de caravanes qui vient de Hérat à
travers l'océan de montagnes du Hazaradjât; pùis toutes deux
atteignent par l'interminable passe d'Ounai (3.350 mètres) les
sources du Kâboul,;. roûd et descendent sa jolie vallée jusqu'à la
capitale actuelle de l'Afghanistan. Par cette voie, on compte seule- .
ment 45 krours (environ 135 kilomètres) entre Bâmiyân et Kâboul,
au lieu de 75 par le détour de la vallée de Ghorband. Mais, si
surprenant que cela puisse aujourd'hu.i nous paraître, Hiuan-
tsang ne se souciait nullement de se rendre à KAboul. Sans doute
celte ville existait déjà; il est même vraisemblable.qu'eHe se trou-
vait alors à sept ou huit kilomètres ~ti Sud - Est de son emplace-
ment actuel et que c~est elle qui nouni5saitla douzaine de monas-
tères bouddhiques dont on relève aujourd'hui les t1'aces au-dessus
des villages modernes de Shévakî et de Kamari. Mais il faut croire
que ce n'était qu'une ville secondaire du Kapiça, et que ses fondations
religieuses, dont la décoration paraît avoir été assez l'lldimentaire,
ne valaient pas la peine de raire un détour pour les visiter: toujours
est-il que le pèlel'in nous dit avoil' marché non point vers le Sud-
Est, mais .vel'S l'Est, non point vers Kâboul, mais vel'S la capitale
du Ka-pi-shi.
Sur cette section, la gl'and'route actuelle du Turkestan a
emprunté le tracé de la route ancienne. Apl'ès avoir vu diverger
sUl' sa droite le plus court chemin vers Kâboul, elle continue à
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HlUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 265

suivre la rivière de Bâmiyân à travers une série de gorges aussi


étroites que pittoresques, enserrées entre de hautes falaises
rocheuses. Pour un temps, elle s'infléchit même avec elle vers le
Nord-Est, dans la direction de Koundollz; mais à là seconde étape
depuis Bâmiyiln, celle de Shoumboul, elle prend avantage d'un
petit affiuent descendant de l'Est pour remonter sa vallée et gravÏl'
par des pentes assez douces le versant occidental de la passe de
Shibar (3.000 mètres). Il faut reconnaître dans cette ligne de
faîte rr la Montagne Noire on que Hiuan-tsang nous dit avoir franchie
et où, selon sa Biographie, il se serait même égaré. Bien que rela-
tivement peu élevée, elle marque de ce côté le partage des eaux
entre le bassin de l'Oxus et celui de l'Indus, et il semble qu'au
temps du 1J'èlerin elle formât la frontière entre le royaume de
Bilmiyiln et les dépendances du Kapiça. L'autre versant tombé
presque à pic sur le cours supérieur de la rivière de Ghorband -
un sous-affilient du Kilboul-roûd par l'intermédiaire du Panjshîr-
et l'on suit avec elle sur une centaine de kilomètres, dans la direc-
tion générale "Est-Nord-Est, une sorte de tortueux couloir où
Hiuan-tsang ne trouve rien à signaler. On ne trouve pas davantage
aujourd'hui, du moins si l'on se place au même point de vue que
le pieux voyageur. Le long fossé que nous venons de dire est bien
commandé à peu près en son milieu, entre Tchahdr-Deh et Siyâh-
Guird, par une falaise abrupte encore crêtée de hautes murailles:
mais celles-ci ne remontent vraisemblablement pas plus haut qne
l'époque musulmane. La vallée dans son ensemble a beau jouir
d'un climat moins Apre que celui de Bâmiyiln et, s'élargissant pal'
endl'oits, faire de la place pour des villages assez prospères; nulle
part nous n'avons aperçu de ruine qui fût sûrement ancienné ou
d'un caradère bouddhique clairement marqué. Aussi Lien, dans
ces régions toujours peu sûres, il semble que sttîpa et monastères
se soient donné le mot pour se grouper dans le voisinage im-
médiat des villes les plus importantes: de même qu'entre Bâ-
miyiln et Tcharikâr, c'est en vain que l'on en cherche entre la
266 ÉTUDES ASIATIQUES.
banlieue de Kâboul et celle de DjelalaMd, où, au contraire, ils
pullulent (1).

LÉ KAPIÇA. - Mais si Hiuan-tsang dut trouver vides et mono-


tones les longs replis de ce couloir le plus souvent très encaissé,
une compensation l'attendait au moment où les deux mms de
coUines s'écartent enfin et où la belle plaine du Kapiça se déploya
devant lui dans son magnifique cadre de montagnes. S'étendant
sur une soixantaine de kilomètres du Nord au Sud, sur une
vingtaine de l'Est à l'Ouest, il ne lui manque que des lacs pour
ressembler à un petit Kashmir. Comme le dit fort bien Hiuan-
tsang, elle s'adosse au Nord à la chaine éternellement neigeuse de
l'Hindou-Koush, tandis que les trois autres côtés du trapèze sont
bordés par des cr Montagnes-Noires" - entendez des chaines sm
lesquelles l'été fait fondre entièl'ement les neiges: encore ce phé-
n0!I1ène ne se produit-il qu'assez tardivement du côté de l'Ouest, où
les hauts sommets de Pamghân gardent leur coiffe blanche jus-
qu'en juillet. Grâce à sa situation géographique, le .Kapiça com-
mande.les principales passes de l'Hindou - Koush et, pal' suite, la
grande voie commerciale entre l'Inde et la Bactriane: aussi le pè-
lerin note'-t-il qu'il abondait en toutes sortes de .marchandises. Sa
richesse agricole n'était pas moindre. Arrosée par les rivières de
Ghorband et de Panjshîr sans compter lems affluents et les nom-
breux ruisseaux qui descendent de sa ceinture de montagnes, cette
immense cuvette, sise à une altitude un peu plus basse et jouissant
d'un climat un peu plus doux que celle de Kâboul, est éminemment
favorable à la culture des céréales et des arbres fruitiers; de ses
vignobles et de ses vergers, amandes, abricots secs, raisins frais ou
séchés, etc., s'exportent en grande quantité dans l'Inde. Le pire
défau,t de la contrée, également signalé par Hiuan - tsang, reste la

(1) Sur cette del'nière roule, ~Ol1S avons d~lions relativement isolées' près de
toutefois connaissance de quelques fon- Khourd-Kâboul et de Nimla.
E._q ...... i ....... _ d..,. ...
eSSAI DE
circonvallations
CARTE ARCHeOLOGIQUE de la
DU Capitale ancienne
KAPIÇA SEPTENTRIONAL du KAPIÇA
Itiné~ai~e
+-+-+- de Hiuan.tsang
~ :;;;0:
o 5 101{m. N '\ \~ o
1 ~/~ Emplacement ~....;~<)'" >-3
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.'l!' de la ville ancienne? CIl
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Lieu de trouvaille
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Cart.e n° 2.
268 ÉTUDES ASIATIQUES.

fréquence et la violence des vents du Nord qui la balaient. Mais,


ce fléau mis à part, tant de bienfaits du ciel expliquent le nombre
des fondations religieuses que le voyageur chinois a jugées dignes
d'être notées sur ses tablettes et que par là m~me il nous a légué la
tâche d'identifier~
Où devons-nous aller chercher les ruines de ces stûpa. et monas-
tères? Comme la plupart des plaines du plateau iranien, celle du
Kapiça représente le lit incurvé d'un ancien lac. Quand, aux temps
géologiques, la nappe d'eau qui couvrait le pays s'est enfin frayé un
passage à travers les montagnes qui la bordaient et s'est brusque-
ment déversée dans l'Indus, elle a naturellement affouillé davantage
la partie de son bassin la plus voisine de la brèche d'écoulement.
Il en résulte que la portion septentrionale de la plaine (voir la carte
n° 2) est restée nettement partagée entre trois niveaux différents.
Au rez-de-chaussée, si l'on peut ainsi dire, s'étalent au milieu de
champs périodiquement inondés, les lits semés de galets du Ghor-
band, grossi du Salang, et du Panjshîr, grossi du Shoutou!. Au
premier étage, l'ancien fond du lac borde ces terres basses de ses
falaises crayeuses, hautes de 10 mètres et davantage : la fertile
surface de ce plateau alluvial ne demande d'ailleurs pour se prêter
aux cultures que des canaux dérivés des rivières à leur sortie des
gorges de l'Hindou-Koush. Plus haut encore s'élève en pente douce
le dasht pierreux de l'ancienne rive, où les canaux ne sauraient
atteindre, mais où des torrents entretenus par les neiges jusqu'as-
sez avant dans la saison créent, çà et là, des oasis de verdure. Cela
est vrai surtout le long de la chaîne de Pamghân, où les jardins
d'Istâlif, d'Istarghidj el de Khwâdjah-Seh-Yârân ont élé jadis célé-
brés par l'empereur Bâbour (i). Nombre de fondations bouddhiques
s'élevaient sur les premiers contreforts de ces m~mes montagnes:
mais beaucoup d'autres, sans parler de la capitale elle-même, se
dressaient sul' le bord du plateau alluvial (du karéwa, comme l'on

(1) Jl:IemoÏ7w of Bdbur, trad. A. S. BEVERIDGE, II, p. 216.


NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. ':!69

dirait au Kashmîr), où elles occupaient également une situation


dominante et, par leur éèlat, attiraient de loin le regard. Aussi en
vient-on à penser avec S. BeaI que Hiuan-tsang avait ce spectacle
dans les yeux quand il nous parle du g"and effet produit sui' le visi-
teur par les nombreux stlîpa et smighârtÎ1na du pays. Un autre point
important, et qu'il convient de noter aussitôt, est qu'il a encore
trouvé ces sanCtuaires en bon état de conservation. Les monuments
bouddhiques du Kapiça étaient restés hors de la portée de Mihira-
koula quand celui-ci s'acharna, un siècle avant le passage du voyageur
chinois, à détruire tous ceux du Nord-Ouest de l'Inde: il est vrai
que les premiers envahisseurs arabes n'allaient pas tarder' à achever
la besogne du Hun.
Selon son plan habituel, aussitôt sa description générale du pnys
terminée, Hiuan-tsang nous conduit à la capitale, dont il évalue le
circuit. à plus de 10 li (de 3 à ft kilomètres). Or ce site est un point
depuis longtemps repéré pal' l'excellente raison que le souvenir de
l'ancienne ville ne s'est jamais perdu dans le pays: aussi bien se
rappelle -t - elle sans cesse aux générations nouvelles pal' les nom-
breuses trouvailles que son sol continue à fournir. Il est donc tout
indiqué de la chercher du 'côté de ce ct Bégrâm n où la renommée
conduisit immédiatement Masson et d'uù il tira par dizaines de mille
les vieilles monnaies par lui trallsmises aux Directeurs de la Com-
pagnie des Indes. A ces découvertes et a ce nom caractéristique
des remarques incidentes du pèlerin nous permettent d'ajouter deux
traits topographiques qui achèvent de préciser la localisation de la .
cité de Kâpiçî. Il nous dit en effet, d'une part, qu'un couvent situé
au Nord-Ouest de la capitale bordait la rive méridionale d'un
fleuve; de l'autre, qu'à 3 ou 6, li à l'Est, un autre couvent s'éle- .
l'ait au pied d'une montagne qui l'ahritait du côté du Nord. Or
cette petite montagne domine toujours la plaine de Bégrâm, et
sur son extrême contrefort Sud subsistent, près d'unsttipa écroulé,
les restes du monastère qui senit jadis de résidence d'été aux otages
chinois de Kanishka; tandis qu'à 3 kilomètres environ dans
270 ÉTUDES ASIATIQUES.
l'Est (1), les eatix réunies des rivières de Ghorband. et de PanjsMI'
continuent à venir buter contre l'angle· Nord - Ouest d'nne sorte de
bastion quadrangulaire, aujourd'hui connu sous le nom de Bourdj-
i - Abdallah. Ce quàdrilatère, toujours enfermé en tre de hauls
remparts, et qui mesure 100 mètres du Nord au Sud contre
~ 00 mètres de l'Est à l'Ouest, représente à nos yeux l'ancienne
cr ville royale n. A une date postérie·ure, palais et citadelle furent
transporlés à 500 mètres plus au Sud, dans un autre rectangle
orienté dela m~me façon, mais de proportions plus vastes (150 X
650 mètres). Le nouveau quadrangle était réuni au premier soit
par le rebord ab,'upt du plateau, soit (au Sud-Est) par d'épaisses
murailles faites de gt'andes briques crues (voir sur la carte n° 2'
l'esquisse du plan faite à main levée); et cette troisième ,enceinte
devait protéger les bazars, qu'on nous dit avoir été si richement
fournis, ainsi que les résidences urbaines des principaux habitants.
. L'ensemble de ces circonvallations se développe sur 2 kilom: 500
de circuit. Alentour s'étendaient les faubourgs où vivait Je menu
peuple, puis les cimetières encore pleins de jarres funéraires, et
enfin, le long des falaises qui surplombent la rivièrè, les sailghâ-
1Yîma et les stûpa dont les tertres caracté"istiques, les uns quadran':'
gulaires et les aulres ronds; se laissent complaisamment recon-
nahre au passage.
On ne saurait toutefois demander à un sim pIe passant d'attribuer
d'emblée tel ou tel de ces tumuli aux couvents cr de l'ancien roi." ou
cr de l'an'cienne reine", qui sont notés par Hiuan-tsang. Aussi nous
garderons-nous d'échafauder aucune hypothèse à leur sujet: il
suffit pour l'instant que l'emplacement de l'ancienne cité et le fa-
meux couvent des otages chinois se laissent identifier sans hésitatioll
possible.. Nous n'insislet'Ons pas non plus sur la localisation des

(1) Les .. 3 à ft li» (1,000 à 1,200 mè- orientale des faubourgs, et non à pal,tir
tres) de Hiuan - tsang doivent naturelle-. de l'angle Nord-Ouest de l'ancienne cité,
ment se compter à partir de la limite situé !l kilomètres plus loin.
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 271

autres sites que le pèlerin signale dans nn rayon plus éloigné de la


capitale, tels que celui de la ville: de Si-p'i-to-fa-Ia-sse à 40 li au
Sud; celui de Pîlousâra, le génie à forme d'éléphant, à une dis-
tance non spécifiée au Sud~Ouest; celui du stûpa miraculeux de
Râhoula à 30 li au Sud-Est. Cependant nous pouvons dire que lem
recherche sur le terrain paratt devoir être récompensée. Apparem-
ment les ruines de la susdite ville sont celles qui parsèment encore
le dasht de Tatarânzar,.à une douzaine de kilomètres au Sud de
Bégrâm. Du même côté de la rivière qui descend du Koh-Ddman,
la plus orientale de trois petites collines détachées pl'end vague-
ment, vue sous certains aspects, la forme d'un éléphant accroupi'
au bord de l'eau; et.il est certain que sm son échine allongée, enéore
marquée à latête par la pile de pierres d'un ziâmt, il y a eu des con-
structions anciennes. Enfin il est digne de remarque qu'à environ
10 kilomètres au Sud-Est de Bégrâm - c'est~à-dire juste à la dis-
lance et dans la direction spécifiées par Hiuan-tsang pom le stûpa
de Râhoula - nous rencontrions sur la rive gauche de la même
rivière les restes parfaitement reconnaissables d'un stiipa accom-
pagné de son monastère, à côté d'un Kâfir-Qaleh ou ct Château-des-
Infidèles", l'éplique plus vaste, mais moins bien conservée, du
Bourdj-i-Abdollah. Néanmoins, Il parat! superflu de noircir page
après page à propos de questions dont on' a tendance sur place à
s'exagérer l'intérêt et dont la solution tiendra un jour en deux
lignes.
II n'est pas aussi a'Ïsé d'écarter provisoirement l'énigme d'un
dernier stûpa mentionné par Hiuan-tsang : la place qu'il occupe dans
ce chapitre des Aiémoires et son attribulion traditionnelle à Kanish ka
l'imposent en efret à J'attention des archéologues. Réduite à ses
traits essentiels et interprétée à la lumière des superstitions encore
couranles au Kashmîr, sa légende se laisse résumer ainsi: Il y avait
une fois, quelque part dans les montagnes du Nord-Ouest du
Kapiça, à environ 200 li (soit quatre jours de marche) de la
capitale. un lac hanté (comme tous les lacs) par un génie-serpent
272 ÉTUDES ASIATIQUES.

on N~ga, qui (com me tous les Nâgas) présidait à la pluie et au


beau temps et manifestait ocèasionneHement sa malfaisance pal'
de terribles inondations. Six fois ce Dragon détruisit ainsi le mo-
nastère et le stûpa érigés par Kanishka au bas de la montagne. Il
fallut que le roi se dérangeât en personne avec toute son armée
pour venir à bout du Nâga en comblant sa demeure; après quoi il
reconstruisit une septième fois les édifices qui subsistaient encore
au temps de la visite du pèlerin chinois .... Ceci bien compris, le
premier soin de l'enquêteur est naturellement de demander aux
gens du pays si, dans la direction indiquée, ils ont connaissance
d'un lac et d'un ~tope,.,. Or, il y a bien un lac au haut de la chaîne
de Pamghân et un autre dans celle qui sépare le Kapiça de la haute
vallée du Panjshîr, mais aucun des deux n'est au Nord-Ouest de
Bégd.m. Faut-il vraiment croire que les ingénieurs de Kanishka,
grâce à la main-d'œuvre fournie par son armée, ont supprimé celui
qui était censé servir de repaire au méchant Nâga? Il subsiste à
tout le moins un ~ tope,., que chaque villageois vous montre aussi-
Mt du doigt, dans le val dit cr Tope-Darrah "', sur les premières pentes
des monts de Pamghân. A la vérité, ce tope s'élève dans le voisinage
de Tcharikàr, à l'Ouest et non au Nord-Ouest de Bégrâm : mais
outre que la distance et l'orientation indiquées par Hiuan-tsang
s'appliquent au lac situé au haut de la montagne et non au stûpa
bâti à son pied, tous les éléments de la cause militent en faveU!' de
l'identification de cet édifice avec celui que la traditIOn mettait au
compte de Kanishka. Il y a d'abord son exécution soignée, le style
de sa ceinture de pilastres , et ses dimensions (plus de 75 mètres
de tour à la base de son tambour cylindrique) qui en font un des
sanctuaires bouddhiques les plus anciens et les plus considérables
de l'Afghanistan. JI y a ensuite sa situation au débouché de pro-
fondes ravines et au-dessus d'un large cÔne de déjections tout cn-
,combré d'énormes roches roulées, témoins d'anciennes et violentes
inondations. Il y a enfin et surtout le fait qu'il est sans rival à la
ronde ct que c'est toujours à lui et à lui seul que vous l'envoient
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 273
les habitants actuels. Bref, tout désigne ce monument pour être le
premier objet des vérifications futures.

Du KAPIÇA À NAGARAHÂRA. - Sur la centaine de couvents que


Hiuan-tsang attribue au pays de Kapiça, il n'en retient au total que
sept ou huit, et déjà il se hâte vers cette Inde tant désirée, aux
frontières de laquelle il est enfin parvenu. Pour y pénétrer, il
marcha, nous dit-il, ct vers l'Est, à travers une succession de mon-
tagnes et de vallées" .... Et, ici encore, beaucoup de personnes
s'étonneront peut-être qu'il n'ait pas commencé par prendre au
Sud pour gagner Kilboul : car comment admettre qu'il ait juste-
ment négligé de visiter une ville citée par tous nos manuels de
géographie;alors que si peu de lieues l'en séparaient? Il faut avouer
que tout voyageur venant du Nord s'attend à ce que les rivières
réunies ne Ghorband et de Panjshir descendent droit au Sud pour
se joindre au confluent de ceBes de Kâboul et de Logar, puis forcer
toutes ensemble UI:le route vers l'Indus. Mais, par le fait, il n'en est
rien. Le rebord méridional du bassin lacustre du Kapiça se relève
pour interposer entre lui et celui de Kâboul une chaine de collines,
barrière infranchissable pour les eaux. Ce n'est pas du côté du Sud,
c'est vers l'Est que les rivières descendues de l'Hindou-Koush se
sont ouvert un chemin à travers les montagnes et que l'ancienlac
du Kapiça a jadis trouvé son déversoir; c'est vers l'Est aussi que
continue à passer la route directe entre Bâmiyân et l'Inde, route
que les caravanes à destination de Peshawar s'entêtent à prendre,
de préférence à la route moderne, pour éviter le détou,r de K:1boul :
et il est clair, d'après les termes formels du Si-yu-ki,' que Hiuan-
tsang a fait comme eUes.
La tentation est grande de se demander si, quelque mille ans
plus tôt, Alexandre, dans sa marche vers l'Inde, n'avait pas fait de
même. Il est géographiquement et, par suite,' historiquement cer-
tain qu'à l'aller comme au retour de son expédition en Bactriane,
il séjourna quelque temps dans le pays de Kapiça. En l'absence de
ÉTUDES .lSUTIQUES. - 1. 18
ÉTUDES ASIATIQUES.
toutes fouilles,il nous paraît présentement impossible de ,cbo~sir
entre les divers candidats à l'héritage d'Alexandrie cr du Caucase n
ou cr du Paropanise n. Bégrâm a pour lui son ancienne dignité de
chef-lieu, Tcharikârla prospérité actuelle de-son bazar,Parwân sa
proximité des montagnes septentrionales, Hopiân l'antiquité de son
site et la mention classique de l'Opianè. Mais quel que ffit l'empla-
cement exact de la colonie grecque fondée par Alexan~re dans ées
parages en 329 av. l-C., elle était sftrement située quélque part
dans le NOI'd de la plaine du Kapiça, la seulè capable de ravitailler
une armée au pied de ce versant de l'Hindou-Koush. Parti de cette
base, comment Alexandre -descendit-il dans l'Inde? On veut .natu-
reUement qu'il ait pris la route moderne , simplement parce qu'elle
est le mieux connue de tout le monde, d'abord au Sud vers Kâboul,
puis à l'Est, vers Djelalabâd; et l'.on écarte même-d'avance comme
impraticable toute issue vers l'Est, du côté de la basse vaUée du
Panjshîr (1). A cette dernière assertion, qui est parfaitement injus-
tifiée, -on pourrait répondre que les soldats d'Alexandre avaient
rencontré bien d'autres difficultés au cours de leur double traversée
de l'Hindou-Koush; et qued'aiHeurs on n'aperçoit pas ce qu'ils
auraient gagné au change, attendu que la région à l'Est-de Kâboul
n'est pas moins inhospitalière, ainsi que les expéditions anglaises
s'en sont aperçues à leur dam. Mais la'l'àison péremptoire à donner
est qu'en fait la route directe entre les p~sses de l'Hindou-Koush
et l'Inde ne côtoyait et ·ne côtoie pas plus le Panjshîr que le Kâboul-
roô.d. Aussitôt la première de ces deux rivières traversée, un peu
au Sud-Est de Bégrâm, elle s'engage dansJa vallée de Nidjrao, puis
par la passe facile d'Âlâsai pénètre dans la large déclivité de Tagao,
d'où elle parvient sans rencontrer de sérieux obstacles au joli pays
de Lamghân, l'ancien Lampaka. Cette simple constatation nous
paraît de nature à clore la discussion. Comment une route relati-

(1) Sir Thomas HOLDICH ( Ga/es oj In- p~êtê son autorité de géographe à ces
dia, p. 97-98) a encore dernièrement théories.
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 275
vement facile, naguère suivie par le prudent Hiuan-tsang, et pour
laquelle nombre de caravanes continuent à dédaigner la route car-
rossable actuelle, aurait-eHe pu faire reculer l'armée d'Alexandre?
Tout nous invite donc à croire que le Macédonien prit le même
chemin que le Chinois, et que leurs itinéraires ont dô coïncider au
moment solennel où tous deux franchirent la frontière de l'immense
contrée dont ils se proposaient, l'un, de conquérir les richesses et
l'autre de s'assimiler l'esprit. Car, à notre avis, c'est là le fait essen-
tiel qu'il convient de mettre en relief. En arrivant au LamgMn ou
au Ningrahâr, on est pour tout de bon descendu, gradin par gradin,
'des hautes altitudes du plateau iranien. Immédiatement la douceur
insolite de l'hiver ouJa torride chaleur de l'été, les bosquets de pal-
miers et d'Orangers, les champs de riz ou de cannes à -sucre, tout,
jusqu'au jacassement des maïna et- aux gambades des singes, vous
avertit que vous foulez déjà le sol indien. Chose curieuse, conqué-
rant et pèlerin ont chacun réagi à leur manière devant ce que, de
son côté, Bâbour caractérise comme l'l'entrée dans un monde nou-
veau" (1). C'est aux confins du Lamghân qu'Alexandre offre des
sacrifices à Athènè pour inaugurer sa nouvelle entreprise et que,
par le partage de son armée, il amorce son plan de campagne.
C'est aussi à ce même point que Hiuan-tsang, suspendant la rela-
tion de son voyage, éprouve le besoin d'y intercaler sa description
générale de l'lnde. Évidem'ment l'un comme l'autre se sent arrivé
au seuil d'une sorte de terre promise. Pour une étape encore leurs
pistes se mêlent: tous deux durent franchir à peu près au même
point - probablement près du village actuel de Mandarawar -
la rivière peu profonde , mais dangereuse par la violence de son
courant et le fond glissant de son lit de galets, que forme la jonc-
tion des.deux torrents d'Alishang et d'Alingar, celui-ci encore connu·
sous.le nom de Kao (Choès). Mais là leurs chemins se séparent
pour ne se croiser de nouveau qu'au passage de l'Indus à Ond

(1) Loc. Laud., p. 229 (cf. p. 208 et 222).

18.
276 ÉTUDES ASIATIQUES.
(OudabhAIJQ.a) et dans cette fameuse Taxila que les fouilles de
Sir John Marshall viennent de nous rendre à triple exemplaire.
Alexandre, avec sa colonne légère, s'enfonce en effet au Nord-Ouest
dans la vallée du Kounar (Choaspès) et entreprend à travers les
montagnes du Badjaur et du Swât cette dure campagne qui devait
lui cotUer un an, beaucoup de ses compagnons et le sang de deux
blessures. Hiuan-tsang, au contraire, poursuit paisiblement sur la
rive méridionale du Kâboul-rot\d la route commode qui avait déjà
vu passer l'armée d'Héphestion.

NAGARAHÂRA. - S'il est un territoire sur lequel il devrait être


aujourd'hui facile de relever les pas de Hiuan-tsang, c'est assuré-
ment la belle plaine de DjelalaMd. Sertie comme celle du Kapiça
dans un magnifique cirque de montagnes, sa partie habitable (et
par suite son aire archéologique) occupe un espace beaucoup plus
restreint; elle est décrite dans les relations de tous les pèlerins
chinois de marque; elle a été explorée en détail par Masson qui en
a publié dans l'Ariana antiqua un inventaire assez complet, accom-
pagné d'une carte; et depuis lors des expéditions anglaises y ont
longuement tenu garnison. Dans ces conditions on pouvait s'attendre
à ce que l'identification des lieux saints ft\t déjà sinon terminée, du
moins écrémée. Or, un premier séjour de six semaines ( 1923) n'a
au contraire servi qu'à nous convaincre que tout ce travail restait
encore à faire et qu'il ne pourrait se faire qu'au prix de beaucoup de
peine et de temps. Les raisons de cette difficulté particulière ne
sont pas loin à chercher: elle réside dans le nombre et l'impor-
tance extraordinaires des ruines qui subsistent encore à l'heure
actuelle. Soit du c&té du Nord, au pied des hautes montagnes du
Ka6ristân qui descendent jusqu'à la rive opposée du fleuve; soit à
l'Ouest, le long des «Montagnes-Noires." (SiyAh-Koh) derrière
lesquelles se cache le haut pays de KAboul; soit au Sud, sur la
frange de falaises qui termine de façon abrupte le long versant des
«Montagnes-Blanchesn (Safed-Koh), quantité de stûpa, de monas-
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 277
tères, de grottes plus ou moins délabrés attestent de quelle magni-
fique ceinture dorée la piété houddhique avait jadis paré la vieille
cité. Celle-ci contenait m~me, par exception, à l'intérieur de ses
murailles des fondations célèbres, aujourd'hui cachées sous l'un
des nombreux tertres pierreux qui hossuent également le fond de
la plaine et forment des sortes d'îlots grisâtres au-dessus du niveau
verdoyant des cultures. De tous ces monuments Hiuan-tsang et les
pèlerins, ses confrères, n'ont, hien entendu, mentionné qu'une
proportion infime : mais il en est peu qui, par la dimension ou la
hauteur de leurs ruines, ne puissent prétendre à l'honneur d'avoir
été nommés. On conçoit qu'un tel excès de richesses crée le plus
grand emhauas à qui entreprend aujourd'hui de retracer la topo-
graphie sacrée du p~ys. En veut-on un exemple ~ Quand nous lisons
dans le chapitre du Kapiça qu'«à 3 li à l'Est de la capitale il y a un
couvent abrité du côté du Nord par une colline", en relevant les
yeux de notre livre nous apercevons en effet vers l'Est une unique
fondation houddhique debout sur l'éperon le plus méridional d'une
colline isolée; et dès lors aucune hésitation ne demeure permise ni
sur l'attribution du sanctuaire ni, réciproquement, sur l'emplace-
ment de la cité. A propos de Nagarahâra, Hiuan-tsang nous donne
un renseignement tout à fait analogue : ~ A 3 li à l'Est de la ville,
. il y a un stûpa haut de trois cents pieds ... "; mais, si vous regardez
autour de vous, c'est une demi-douzaine de tumuli qui hriguent
ici vos préférences. Selon le choix qu'il vous plaira d'en faire, le
site de la vieille capitale se promènera à votre gré d'un hout à
l'autre de la vallée, sur un espace de sept à huit kilomètres, du
confluent du Sourkh-Âb (l'Eau-Rouge) à l'Ouest jusqu'à Djelalabâd
à l'Est. Il est bien évident qu'en pareil cas l'aspect superficiel du
terrain ne peut plus suffire à nous guider, et que le dernier mot
doit être laissé aux fouilles.
Le problème de l'identification des monuments historiques. se
pose, on le voit, difl'éremment selon les lieux. Mais en attendant
que la vallée de Djelalahâd soit l'ohjet d'investigations approfondies
278 ÉTUDES ASIATIQUES.
et que Nagarahiira se dénonce lui - même par ses propres débris,
nous devons chercher à déterminer la place où l'on a le plus de
chances de le découvrir. Pour cette tiiche, nous disposons de trois
renseignements principaux: un grand stûpa, haut de trois cents
pieds, ~arquait, à 3 li dans l'Est, le lieu où le Bouddha de notre
iige avait reçu de son lointain prédécesseur DipaIikara la prédiction
de sa dignité future; à 20 li dans le Sud-Ouest, notre Bouddha
était censé avoir laissé son ombre dans une caverne pour le bénéfice
de la postérité; enfin la sainte bourgade de Hi-Io était située à 30 li
dans le Sud-Est. Or Hi-Io est aujourd'hui représenté, sans contes-
talion possible, par le village de HaQ-Q-a, à 7 ou 8 kilomètres
au Sud de Djelalahiid. Quant à la caverne de l'ombre, les témoi-
gnages concordants de Fa-hien, de Song Yun et de Hiuan-tsang
nous conduisent de façon sûre le long des falaises méridionales
jusqu'à la coupure de Siyiih-Sang (la Pierre-Noire), au Sud du vil-
lage de Tchahiir-Biigh. Ce n'est pas qu'on puisse nourrir l'espoir de
retrouver la grotte miraculeuse parmi celles qui s'ouvrent encore
dans ses deux parois : ces falaises de conglomérat se laissent trop
aisément désagréger par les pluies, quand même elles ne glissent
pas en bloc sur le lit d'argile qui les supporle et ne s'émiettent
pas en s'écroulant. Mais l'eau coule toujours au printemps dans cette
ravine; et aux alentours, dans un rayon de 500 mètres, on ne
compte pas moins d'une demi-douzaine de monastères et le double
de stûpa encore apparents. Que peut-on demander de plus pour
attester la sainteté exceptionnelle du lieu? Or la détermination de
ces deux points de repère suffirait déjà à situer NagaraMra dans la
banlieue Sud-Ouest de la ville actuelle, là même où la tradition
locale conserve le souvenir d'un ancien «Bégriim n. Dès lors il vau-
drait la peine d'examiner si le grand stûpa censé fondé par Açoka à
l'Est (1) de la vieille capitale ne serait pas simplement le gros «tope 11
aujourd'hui connu sous le nom d'« Ahin-Posh n, tout comme s'il
(1) La Biographie de Hiuan-tsang dit "au Sud-Est", ce qui. en l'hypothèse, serait

plus exact.
~TODES ASUTIQUI.S. (P·~78.)

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_+_+_+_+_+ Itinéraire et Nçms z"lciens


ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG _ _ _ _ Rivibe.J

EN AfGHANISTAN _~~~_ Routes et Noms moderne"


50 7$ 100 f7S 200 KtlomPtrts
D'aprts la carte du °Geographical Survey of lndia" 2$
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Carte nO 3.
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 279

avait eu jadis un revêtement de métal. Par sa silhouette hémisphé-


rique aussi bien que par sa masse imposante, il rappelle singuli-ère-
ment le Dharmarâjika-caitya qui. commémore près de Taxila l'em-
placement d'un autre grand miracle du Bodhisattva et que son
appellation sanskrite rapporte également à Açoka. Il dut d'ailleurs
être l'objet d'une réfection au ne siècle de notre ère, puisqu'en
1879 les fouilles de W. Simpson ont extrait de son reliquaire
intérieur des monnaies de Domitien et de Trajan en même temps
que des premiers Koushâns; mais il n'en a pas moins gardé la forme.
primitive des stûpa de l'Inde, etil faut convenir que sa situation sur
le rebord de la falaise dont sa. hauteur s'avantage, jointe aux
dimensi01!.s considérables de son dÔme qui mesure à la base plus
de 75 mètres de tour, revendique pour lui un rôle aussi important
dans l'histoire que dans le paysage.
Espérons que nous ne tarderons pas trop longtemps à savoir ce
qu'il faut penser de ces (( hypothèses ouvrières" - car il est bien en-
tendu que nous ne donnons pas pour autre chose ces essais d'identifi-
cation. On remarquera que le site de Nagarahâra, placé par W. Simp-
son (1) au confluent du Sourkh-Ab " et du Kâboul-roÜd, se trou verait
ainsi ramené beaucoup plus près de DjelalaMd, tandis que la carte
de Masson assigne à son ~ Bégrâm " une situation intermédiaire. Rien
n'illustre mieux que ces variations la remarque que nous faisions
tout à l'heure, à savoir qu'il n'est aucun coin de la vallée qui, pour
une raison ou pour une autre, ne mérite d'être retenu et soigneuse-
ment examiné. Les fouilles décidero,nt entre ces prétentions rivales:
mais déjà, à prendre les choses d'un peu haut, la localisation de
Nagarahâra peut être considérée comme établie à quelques kilo-
mètres près, et cette approximation suffit, en ce qui nous concerne,
à fixer l'itinéraire de Hiuan-tsang. Nous n'avons pas à le suivre plus
avant sur la route battue qui mène à 'Peshawar (Pouroushapoura)

(1)J.R.A.S., 1881, p. 184. Nous de- DocteuI; D. Brainerd SPOONER, direc-


vons la communication d'une copie de teur général adjoint de l'Archéologie de
cet article à l'amicale obligeance du l'Inde.
280 ÉTUDES ASIATIQUES.
par Dakka et la passe du Khaiber. Notons seulement, en terminant,
le crochet qu'il dut faire pour aller vénérer, à 30 li au Sud-Est, les
fameuses reliques auxquelles Ha~~a devait alors sa renommée. Le
village actuel est bâti sur des tertres considérables, surmontés de
nombreux stûpa: mais ce dont il se glorifie à présent, c'est d'avoir
été la résidence et de posséder le tombeau d'un moullah qui, à
raison de son influence sur les tribus de la frontière indo - afghane,
a joué au début de ce siècle un r&le politique assez important. Il est
même curieux de constater comment ces reliques d'un nouveau
genre sont en train de rendre à Ha~~a-i-ShérH (ainsi qu'on se plait
à dire) quelque chose de son prestige religieux d'autrefois. Ici
encore, pàrmi tant de ruines, on ne nous demandera pas de dési-
gnera priori celles de la pagode où (relisez Hiuan-tsang) la crédulité
des pèlerins de jadis était déjà mise en exploitation si bien réglée.
Tout ce que nous pouvons dire pour l'instant, c'est qu'un premier
sondage dans le voisinage du Teppé-KaIân (le Grand - Tertre) de
Masson, a révélé la richèsse décorative de ces fondations religieuses
et rendu des images tout à fait analogues à celles qui sortent des
couvents voisins de Taxila. Il n'est plus permis d'en douter: de Dje- .
lalabâd à Ra \Val-Pindi nous avo'ns affaire à une seule école artistique,
et déjà l'on peut regarder la même assertion comme démontrée
pour le Kohistân de KAboul jusqu'à Bâmiyân.

CONCLUSIONS. - Mais cette question, qui intéresse l'histoire de


l'art gréco-bouddhique, déborde le sujet du présent article. Au point
de vue de la géographie historique, qui est le n&tre, que pouvons-
nous retenir de notre étude sur l'itinéraire de Hiuan-tsang en Afgha-
nistan 1 C'est d'abord que, selon sa coutume invétérée, le pèlerin
a suivi de bout en bout la grand'route de son temps. Or cette route
avait été et, bien que déclinante, était encore à celle date d'une
importance capitale pour le grand commerce. Menant des marchés
du Nord-Ouest de l'Inde au vieux trivium de Balkh, où aboutissaient
également les routes de l'Asie romaine par la Perse et de la Chine
NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 281

par la Sérinde, elle appartenait au système des voies du trafic inter-


national. Aussi peut-il paraitre intéressant de savoir par où ce
tronçon du Trans-iranien franchiss~it la barrière particulièrement
difficile de l'Hindou-Koush. Ajoutons que son existence commande
pour une large part l'histoire et l' arch~ologie de toute la contrée
qu'il traverse, et donne, par exemple, la' seule explication plausible
des sanctuaires bouddhiques de Bilmiyân. Toutes ces raisons font
de la connaissance de son tracé et de ses principales étapes autre
chose qu'un passe-temps d'érudit. Entendons-nous bien d'ailleurs:
nous ne venons pas prétendre qu'il n'y etH pas alors d'autre moyen
de communication entre l'Inde et la Haute-Asie. Sans aller chercher
plus loin, il y avait le chemin que Hiuan-tsang lui-m~me suivit au
retour etqui le mena de la vallée de l'Indus par Bannou, Ghazni,
Wardâk, la région de Kilboul et la lisière de .l'inévitable Kapiça,
puis la haute vallée du Panjsbir, la passe de Khâwak (3.500 mètres) ,
l'Andarllb, le Badakshiln et les Pilmirs jusqu'à Kashgar et Khotân.
Il n'en reste pas moins que l'itinéraire choisi à l'aller par le pèlerin
était de beaucoup le 'plus fréquenté, le plus direct et, au total, le
plus facile entre la Bactriane et le Pandjilb. Aussi est-il loin d'Mre
tombé en désuétude. Si l'on excepte la variante qu'y a forcément
introduite dans le Turkestan afghan le transfert de l'entrepôt de
Balkh à Mazilr-i-Shérif et Tllsh-Kourghiln, c'est encore lui que
prennent à l'heure actuelle les caravanes qui vont de Bokhilra à .
Peshawar.
Une autre remarque à faire au sujet de cette vieille route est
qu'elle ne passait pas par Kilboul. On est bien obligé d'en conclure
qu'au temps de Hiuan-tsang, Kilboui était une ville sans importance,
quelque chose comme une sous-préfecture du Kapiça. Il en était
probablement de m~me pendant les siècles qui ont précédé la
venue du pèlel'in. C'est la divinité de la cité de Kilpiçi que repré-
sentent certaines monnaies d'Eukratidès, probablement frappées
Sur place. C'est là - et non, comme on le croit communément,
à Kilboui ' - que durent régner les derniers Indo - Grecs. C'est là
~82 ÉTUDES ASIATIQUES.
qu'était, nous.le savons, la capitale d'été de Kanishka et de ses
successeurs, celle d'hiver étant à Peshawar. C'est encore du Kapiça
que dépendaient toutes les contrées traversées par Hiuan-tsang de
Bâmiyân exclu au Gandhâra inclus, sans oublier (sur le chemin
de son retour) Bannou et Ghazni. Dans cette région intermédiaire
entre l'Iran et l'Inde, il a toujours dfi exister au débouché des passes
de l'Hindou-Koush une grosse cité commerçante : seulement ce
chef-lieu se trouvait jadis à 15 lieues plus au Nord qu'aujour-
d'hui. Quand nous lisons dans Bâbour (1) qu'à Kâboul, de son
temps, on pouvait trouver, outre les produits indiens, «ceux du
Khorasan, de Roum, de l'IrAq et de la Chine 1J, cette phrase nous
frappe comme un écho de celle que Hiuan-tsang écrit à propos, du
Kapiça : «Les marchandises rares des pays étrangers y abondent."
Il est clair que dans. ce rôle de marché collecteur et distributeur de
denrées, la capitale actuelle n'a fait que supplanter sa vieille rivale
, du KohisU\n. Quand cette substitution s'est-eHe opérée' et a-t-elle,
du même coup, forcé la grand'route à faire le détour de Kâboul1
Voici ce que nous entrevoyons. Que les premiers envahisseurs
arabes aient détruit de fond en comble la ville de Kàpiçi, rien n'est
moins certain : car des monnaies à légendes koufiques sortent,
pêle-mêle avec celles des Indo-Grecs et des Koushâns, du sol iné-
puisable du CI' Bégrâm" voisin de TchariHr. Toutefois les incursions
de 652 et 664 après J.-C., quelques années à peine après le second
passage d.. Hiuan-tsang, durent être le signal de son déclin et de son
abandon entant que capitale. Jugea-t-on sa situation sur la grand'-
route de l'Inde trop exposée 1 Toujours est-il que c'est, assure-t-on,
à Kâboul - probablement dans le vieux Kâboul du CI' Bégrâm 1J
voisin de Shévaki - qu'en 870, Yakoub ben Lais aurait fait capi-
tuler le roi, Turc de race et bouddhiste de religion, qui régnait
encore sur le pays. Au XIe siècle, pour Albirofini, le nom de Kapish,
dont c'est la dernière mention, ne représente plus qu'une ancienne

(1) Loc. laud., p. ~o~.


NOTES SUR L'ITINÉRAIRE DE HIUAN-TSANG EN AFGHANISTAN. 283

désignation de la région de Kâboul. Entre temps, cette demière


vine avait dfr' être transportée par ses conquéra~ts musulmans sur
son emplacement actuel. Selon toute vraisemblance, il lui aura
encore fallu attendre la chute de Ghazni, au milieu du xn e siècle,
avant de pl'étendre à devenir le centre politi.que et économique de
la contrée: mais au XIVe siècle, c'était là un fait accompli. Timour-
Lang colonise le site déserté de Kâpiçi sans plus savoir son nom,
et, à la différence d'Alexandre, prend Kâboul comme base de son
expédition contre l'Inde.
Nous n'avons pas à continuer ici cette histoire et à conter com-
ment, à partir du début du XVIe siècle, cette Babel de la frontière
~ où l'on parlait onze ou douze langues" devint la gardienne des
marches Nord-Ouest de l'Hindoustan; comment, mettant à profit la
décadence simultanée de la dynastie des Séfévis en Perse et de celle
des Grands Mogols dans l'Inde, Ahmed Khân Dourrâni, qui avait
appris à l'école de Nâdir SMh l'art de se tailler un royaume, pro-
clama avec succès son indépendance; comment enfin l'État actuel
d'Afghanistan a fini par se constituer au cours des deux derniers
siècles en même temps que cette appellation s'étendait à tout le pays.
Mais il est une dernière remarl)Ue que nous suggère à ce propos
la lecture de la relation de Hiuan-tsang. Pas plus de son temps que
mille. ans plus tard, il n'existait encore dans toute cette région
aucune unité ethnographique, linguistique ou politique. Au Nord,
toute la rive gauche de l'Oxus dépendait du Tokharistân; les con-
fins occidentaux se confondaient avec le Po-Ia-sse, c'est-à-dire la
Perse des Sassanides; Ct'l'Inde du Nord" commençait au rebord
oriental du plateau iranien. Géographiquement parlant, il en est
encore de même aujourd'hui : et, soit dit en passant, cela peut
expliquer dans une certaine mesure qu'au cours du siècle dernier
le nouvel État ait eu tour à tour à défendre Hérat et le Séistan
contre la Perse, Kâboul et Kandahar contre l'Inde anglaise, et 13
partie Nord-Ouest de son Turkestan, d'ailleurs tout fraichement
annexé, contre les empiétements des Russes. Les régions périphé-
284 ÉTUDES ASIATIQUES.
riques du massif afghan procèdent naturellement des trois grandes
contrées limitrophes. A'ce point de vue, entre plusieurs autres, sa
situation en Asie est tout à fait analogue à celle de la Suisse en
Europe. Mais la liberté réside sur les molttagnes , et, comme il arrive
aussi en Suisse, c'est dans le commun amour de leur indépendance
que les diverses races et tribus de l'Afghanistan moderne puisent
leur unité.
LE
, v u

HARIHARA DE MAHA ROSEl ,


PAR

VICTOR GOLOUBEW.

C'est mal connaitre l'art khmèr que de le considérer comme un


ensemble rigoureusement homogène. Le fait que la plupart de ses
monuments présentent de nombreuses caractéristiques communes
faciles à relever même pour un œil peu exercé, n'exclut pas l'exis-
tence d'œuvres qui portent l'empreinte de recherches hésitantes
ou d'influences étrangères.
Dans un article publié en 1919 dans le B. É. F. E.-O., sous le .
titre L'Art d'Indravarman, M. Henri Parmentier décrit un certain
nombre de temples élevés dans le Cambodge septentrional aux }Xe
et xe siècles. Il détermine les éléments qui en font comme un groupe
à part et il établit, en se basant sur 'ses recherches, les rapports
qui relient l'art khmèr de l'époque dite rr classique" à un art plus
ancien, plus proche des traditions indiennes. Il est à souhaiter que
d'autres suivent la voie indiquée par cette étude. Ce qui importe
pour le moment, c'est de fixer des points de comparaison et des
parallèles susceptibles de nous éclairer SUI' les origines de l'art
cambodgien et sur les influences subies par lui. Il sera toujours
.temps plus tard de l'isoler, comme un autre AIikor Thom,
derrière un fossé et une haute muraille.
286 ÉTUDES ASIATIQUES.

L'œuvre statuaire à laquelle sont consacrées ces pages constitue


dans l'histoire de la plastique cambodgienne un repère précieùx
qu'il est intéres'sant d'examiner de plus près. L'étude en est parti-
culièrement instructive à l'heure actuelle où les liens qui unissent
l'art d'AIikor à l'art du Cambodge primitif et du Founan paraissent
s'embrouiller dans la pensée de certains auteurs et même menacent
de se rompre.

II

La statue de Harihara qui occupe au Musée Guimet le centre


de la rotonde-vestibule et dont nous reproduisons ici l'image
(pl. 1), fut découverte en 1874 par M. Etienne AymonieI' au sud
d'AIikor B6rei, dans la province de Pl'ei Krabàs (1). Elle gisait, à
"peu près intacte, dans la brousse, à côté d'un petit sanctuaire
du VIle siècle connu sous le nom de l'Asram Mahà Rosei ou
l'((Ermitage du grand anachorète". Lorsque, en 1882, l'explora-
teur revint dans la région, il la trou va brisée en plusieurs mor-
ceaux. Au dire des indigènes l'auteur de ce méfait était un éléphant
solitaire qui depuis longtemps hantait le pays. Quelque suspect
que ce témoignage ait pu paraître, un fait était certain : un spé-
cimen remarquable de l'ancienne statuaire khmère se trouvait
exposé, faute de surveillance, à de graves atteintes, et il était
temps de lui assurer un abri plus sftr que celui que pouvait offrir
une cella à moitié écroulée, située sur une butte déserte et brous-
sailleuse. En expédiant en France l'idole mutilée, M. Aymonier
sauva de l'oubli et de la perte presque certaine un document d'art

(1) Cf. E. AYMONIER ,Cambodge, l, (Extrait du Bull. de la Commission arch. de


p. 199. Voir aussiE. LUNET DE LAJON- l'Indochine). Nous adressons nos vifs re-
QUIÈRE, Invent. descr. des mon. du Cam- merciements à M. J. Hackin, conserva-
bodge, L p. 13, et G. COEDÈS, Catalogue des teur du Musée Guimet, pour les photo-
pièces originales de sculpture khmère conser- graphies qu'il a bien voulu mettre à notre
vées au Musée Indochinois du Trocadéro et disposition et dont nous nous sommes
au Musée Guimet, Paris, 1910, p. 31 servi pour l'illustration de cet article.
LE HARIHARA DE MAHÀ ROSËI. 287

de haute valeur dont l'exécution remonte à l'époque des rois de


Vyadhapura. Malheureusement, personne n'a songé à ramasser en
même temps les menus débris qui devaient joncher le sol autour
de la statue au moment où son enlèvement ·futdécidé.Nous ne
possédons de ceBe-ci, en somme, que les principaux fragments
rassemblés tant bien que mal à l'aide de bandes et de crampons
de fer.
Dans son état actuel, la statue mesure 1 m. 68 de hauteur;
entière, elle devait atteindre environ 1 m. 80, sans compter l'épais-
seur de la plinthe destinée à être scellée dans le .piédestal ou la
cuve à ablutions (I). Elle est taillée dans un seul bloc dont la nuance
se rapproche plutôt du gris de cendre .que de ce gris légèrement
bistré auquel nous ont habitués les sculptures d'AIikor. Le grain
de la pierre est d'une finesse extrême. Certaines surfaces paraissent
avoir' été lissées par le contact des mains qui jadis se posaient sur
l'idole dans un geste de. vénération. On peut en outre relever
dans quelques endroits des traces de dorure appliquée au moyen
de petites feuilles, indice certain d'un culte populaire encore
récent.
La sculpture dont nous venons d'esquisser la description est trop
connue du grand public pour qu'il soit nécpssaire d'en signaler ici
la valeur esthétique et d'insister sur l'impression de recueillement
religieux et de solennité qui se dégage encore de cette œuvre
malgré son état de conservation lamentable. Nous pouvons donc de
suileprocéder à une étude plus serrée.

III

Dès le premier coup d'œil ,une constatation s'impose. L'artiste se


méfiait de la matière fragile dans laquelle il fallait sculpter son
dieu. Aussi nous parait-il utile d'établir une distinction entre
(1). La sculpture intacle devait se. terminer au-dessous de la plinthe par un tenon

pris dans le même bloc de pierre.


288 ÉTUDES ASIATIQUES.
l'image proprement dite et les éléments d'appui qui, tout en fai-
sant corps avec elle, contribuent à la rendre plus stable et plus
résistante aux chocs.
Quelles étaient les principales données plastiques dont l'auteur
du Harihara avait à tenir compte? Il s'agissait de sculpter un dieu
de grandeur humaine à quatre bras, debout, se présentant stric-
tement de face et tenant dans ses mains divers attributs. On conçoit
aisément de quelle nature· étaient les problèmes résultant de ce
programme.
Le premier souci de l'artiste devait ~tre de maintenir en
équilibre le torse· de l'idole et de procurer un appui solide aux
épaules sur lesquelles pesait la charge en porte - à - faux d'une
double paire de bras. Ce résultat ne pouvait Mre obtenu que par
l'emploi de supports ménagés dans la pierre. Le principal élément
de ce système de renforcement est constitué par un arceau qui
entoure la statue: à la manière. d'une auréole évidée et duquel
partent, à hauteur des coudes, deux consoles inclinées destinées à
étayer les avanV-:bras inférieurs.. Ce m~me arceau sert de chevet à
la tête et de point d'appui au trident; il est au surplus utilisé
comme plan de fond pour les deux avant-bras supérieurs traités
en relief de faible saillie. On le voit, l'artiste n'a négligé aucune
des ressources . t~chniqu es .dont. il pouvait tirer parti pour
.augmenter la résistance de la matière sculptée, et son dieu est
comme emprisonné dans une armature de pierre qui le maintient
d'aplomb et à laquelle adhèrent Jes éléments les plus faciles à
briser, tels que le trident et le disque. On peut encore signaler
quelques autres précautions, prises _par le statuaire en raison de
la fragilité de la pierre. Ainsi, l'espace entre les pointes du· triçüla
n'a pas été évidé, et les lobes des oreilles ne se détachent p~s du
cou qui se trouve ainsi considérablement grossi.
Tous ces détails d'exécution rappellent des procédés courants
dans l'imagerie indienne. En effet, cet arceau qui étaie et renforce
la statue, n'est-ce pas en quelque sorte l'équivalent de la dalle
V. GOLOUBEW, I. PI. 26.

HARIHARA DE MAHÂ ROSEL vu' SIÈCLE.

HAUTEUR 1 M. 68.

Musée Guimet, Paris.


LE HARIHARA DE MAIlÀ naSE!. 289
verticale contre laquelle s'adosse d'ordinaire l'idole hindouiste avec
ses bras et ses t~tes multiples? Disciple fidèle de~ maîtres indiens,

\ \..
Harihara de 1I1ahà R~s(!i.

l'auleur du Hal'ihnra, si habile po~rtant à J!lanicr le ciseau, é"vite


de sculpter sa statue il la façon d'une pièce libre: et" sc contente
ÉrUDES ASIATIQUES. - 1. 19
290 ÉTUDES ASIATIQUES.
d'un compromis en"tre le relief plus ou moins saillant et la pleine
.ronde-bosse (1). " " "

Relevons, cependant, un détail qui mérite d'être retenu. En


substituant à la dalle pleine la dalle évidée en forme d'arceau,
l'artiste dégage les contours de la statue et en fait ainsi mieux valoil'
les formes modelées. Le même détail se retrouve dans plusieurs
autres œuvres statuaires de l'époque; notamment chez la Durga
de Li~u-hu'u au Musée de Phnom-penh (2). On est tenté d'y voir
l'application d'une pratique d'atelier particulière aux artisans du
Cambodge primitif et qui marque comme une étape d'achemine-
ment vers la statue isolée, indépendante de tout support.

IV
Continuons maintenant notre étude au point de, vue de l'icono-
graphie et de l'anatomie esthétique.
Parmi les éléments qui attestent des influences indiennes, on
peut noter, en premier lieu, le nez allongé et légèrement busqué
vers la pointe, et dont le contour parait continuer, lorsque l'idole
se présente de profil, la ligne oblique du front; l'absence de tout
prognathisme; le menton peu saillant et entouré d'un bourrelet de
graisse; et, enfin, le tracé régulier des sourcils en forme de double
arc. Ajoutons à ceci que le crâne, puissamment modelé, ne semble
guère comprimé ni dans la région des tempes, ni dans celle de
(1) JI est utile de se rappeler à ce pro- Vi~l.lU et de voir s'il n'y a lieu d'y
IHIS

pos fe rôle que joue la dalle de fond dans reconnaître comme la contre-partie fémi-
l'art iudo - javanais. Dans la sculpture nine des représentations de Harihara. Le
khmère l'usage de la dalle d'appui n'a culte de celte déesse paraît avoir été très
jamais été fI'équent, exception faite des répandu à l'époque de Vyadhapura. A la
monuments conçus à la façon de srèles. même période de l'histoire cambodgienne
C') Cf. Bulletin de l'École française appartiennent la plupa~l des images de
d'Extrême - Orient, 1. XII, n° 3, p. 7, Harihara parvenues jusqu'à nous. Dans
et 1. Il, p.1Og. Il serait intéressant l'art khmèr classique la ça,kti de Çiva
d'examiner de plus près certaines figura- apparaît de pl'éférence sous son aspect
tions de Durga "portanl les allributs de humain.
LE HARIHARA DE 'MAHÀ ROSEL 291
l'arrière-t~te. A côté de ces caractéristiques nettement indiani-
santes, on constate néanmoins quelques traits qui rappellent la
provenance non indienne de ·Ia statue, tels que ces narines trop
ouvertes, cette bouche largement fendue, ces yeux bridés et mal
insérés dans les orbites.
D'accord avec la double entité du dieu, la coiffure de l'idole se
compose de deux moitiés distincLes. Du côté de Çiva (Rudramürti)
c'est un chignon d'ascète (jata) fait de tresses fines, soigneusement
ordonnées; du côté opposé c'est une haute tiare sans ornements
dont la forme évoque étrangement la mitre des mages babylo-
niens. Ici encore nous avons affaire à' des motifs empl'untés à
l'Inde. La-jata çivaïte est trop connue pour que nous ayons à
nous en occupel' ici. Il n'en est pas de même de la coiffure de
Vigm.
M. G. JOllveau-Dubreuil signale dans les sculptures rupestres
de Bâdâmi et de Mahâvellipour des. tiares (kirita) dont la forme est
celle d'un cylindre géométrique (1). Il semble que l'on peut pour-
suivre l'étude de ce motif iconographique jusque dans l'art indien
des Ile et me siècles. En effet, dans les bas-reliefs d'Amarâvatî
on voit plusieurs personnages coiffés d'une tiare identique à celle
qui caractérise le dieu Vi~I).u dans la statue du Musée Guimet (2).
Deux d'entre eux par'aisseht'êtrc'dës Scythes ou des Perses, et l'on
est.en droitde se demander si la tiare qu'ils portent ne constituait
pas jadis un insigne de royauté chez un peuple de souche ira-
nienne. L'art d'Amarâvatî, on Je sait, 'n'est qu'un art importé sur
le sol de l'Inde du Sud. Les imagiers qui' ornèrent d'admirables

{Il Cf. G. JouvEAu-DuBREoIL, Archéo- cf. Arts et arcltéologie khmers, fasc. l,


logie du Sud de l'Inde, 1. II, p. 60, pl. IV. D'apl'ès la judicieuse remarque
fig. 15 et pl. XXI, B et XXIII, B. de M. H. Parmentier, la mih'e cylin-
(') Cf. James FERGUSSON, J'ree and ser- drique cai'actérise un grand 1l0mL,'e de
]JCllt worship, 1868, p. !loB et pl. LX., sculptures appartenant à une époque an-
LXXXIIl et LXXXVI. La même coillurr térieure à celle d'AÎlkor. Cf. à ce propos
se retrouve chez le beau Harihara du Bulletin de l'École fl'allçaise' d'Extrême-
Pràsàt Andèt au Musée de Phnom-Penh; Orient, XXI, p. 74.
Ig.
292 ÉTUDES ASIATIQUES.
sculptures l' enceinte d~ célèbre stûpa étaient venus de loi ri , de
MatJltll;a et de :B.émirès,. peut-être aussi des côlés oceidentaleset
du Dckkhan, ct leur art présentait un mélangé complexe d'élé-
ments indo-grecs" perses et scythiques.
Non moins que le modelé de la tête et le tJpe de la coilTul'e~
l'anàtoinie du. corps dénote chet le Harihara du Musée Guimet
l'empreinte profonde de l'art indien.
Ainsi, la poitrine, plane el large, s'inscrit aisément entré les
côtés d'un triangle isocèle très aHongédont la hase est constituée
par. une ligne droite unissant les épaules au niveaù de la clavicule;
le ventre accuse une légère saillie sous la pression des côtes ;
quant aux bras, ils évoquent bien, par leur puissante lourdeur,
cet. idéal de force surhumaine auquel doit répondre une image de
dieu brahmanique conçue selon la bonne règle. Vers le bas d"e la
sculpture, les formes s'affinent et s'allongenf sensiblement, sihien
que l'on se demande devant ces genoux. frêles et cette paire de
jambes effilées, comment l'idole Al uraitpu se maintenir debout sans
l'aide de supports. Voièi d'ailleurs quelques-unes des principales
mesures:
D'une épaule à l'autre.....•................. , .. 0 m. 49
quant aux bras, 'Il;" évoq'uent bien,''par'' lëur' pUIssante lourdeur,
cet. ·idéal de force surhumaine auquel doit répondre une image de
dieu brahmanique conçue selon la bonne règle. Vers le bas d"e la
sculpture, les formes s'affinent et s'allongenf sensiblement, sihien
que l'on se' demande devant ces genoux. frêles et cette paire de
jambes effilées, comment l'idole Al uraitpu se maintenir debout sans
l'aide de supports. Voièi d'ailleurs quelques-unes des principales
mesures:
D'une épaule à l'autre.....•................. , .. 0 m. 49
quant aux bras, 'Il;" évoq'uent bien " 'par" lëur' pUIssante lourdeur,
cet. ·idéal de force surhumaine auquel doit répondre une image de
dieu brahmanique conçue selon la bonne règle. Vers le bas d.e la
sculpture, les formes s'affinent et s'allongenf sensiblement, sihien
que l'on se demande devant ces genoux. frêles et cette paire de
jambes effilées, comment l'idole Al uraitpu se maintenir debout sans
l'aide· de supports. Voièi d'ailleurs quelques-unes des principales
mesures:
D'une épaule à l'autre.....•................. , .. 0 m. 49
quant aux bras, 'Il;" évoq'uent bien,''par'' lëur' pUIssante lourdeur,
cet. ·idéal de force surhumaine auquel doit répondre une image de
dieu brahmanique conçue selon la bonne règle. Vers le bas d"e la
LE HARIHARA' DE MAHÀ ROSEl. 293

de la cuisse gauché, auquel correspond du côté droit .une peau de


tigre. Il n'estguère probable: qù'unEGmagc divine destinéeàrece--
voir .les fi honneurs. roy'aux" n'ait pas été parée', selon la couturne~'
de .boucles d'oreille, de colliel:s et· de bracelets. Ces ornements,
étaient-ils en or ou bien en une sorte de stuc doré appliqué s'ur la
pierre enduite d'un plâtre fin (I)? L'un ést aussi possible que
l'autre. On peut également admettre que' cette parure, réeHe où
imitée, se complétait d'un llpavita en fils tressés, semblable à ceux
que portaient les brahmanes préposés àla garde de l'idolè et de sa
demeure sacrée(2). La st.atue était-elle peinte ? Nous le supposons;
Les représentations. modernes de Harihara( Çal]lkaraniiriiya'1J;a)
montrent UDe moitié bleue (Vi~I).u) accolée à une moitié blanche
(Çiva), et il en était probablèment de même à l'époque où fut
achèvée l'idole de Vyâdhapura:

v
Afin de rendre plus apparentes les particularités de style et de
facture relevées au coui's de notre étude, il n'est peut-être pas
inutile d'évoquer, à c&té de la statue indo-camhodgienne que nouS
venons de décrire, un spécimen caractéristique de l'art khriièr'pro-
prement dit. Le choix de ce spécimen ne peut guère, nousem-
barrasser. Il y a parmi les idoles des IXe-Xle siècles provenant
d'AIikor et d'autres sites du. Cambodge cl'lssique" Ull grànd,C(

nombre de statues qui présentent entre elles des affinitéstelle-"


ment constantes que l'on est obligé d'admettre un prototype com~
mun pour l'ensemble du groupe.

(1) L'usage d'ornerles'statues de bijoux ~rigine de l'emploi d'une sorte de plâtre


[Ippliqués, exéeulés dàns une pât.e rési- fibreux ~ dont les imarriers hin'dous endui-
neuse, n'est pas ignoré des Cambodgiens, saient volontiers leurs seulptures.
ainsi qu'en témoirrnent, par exemple. (') SurIe port du:col'don brahmanique
deux grands Vi§l)u à Aill;;or Vat (galerie [lU Cambodrre, cf. G. qnosLIER, Recherches;

Est du \1' étage )..Celte pratique tire son p.55.


294 ÉTUDES ASIATIQUES.
Le type statuaire auquel nous songeons et dont la planche II
reproduit un exemple, est vite décrit. Le dieu ~e tient debout,
dans une posture raide. Les proportions sont trapues et ne serap-
prochent que peu du navatala; le buste est court et puissant, la
poitrine charnue. Les oreilles s'écartent un peu. Le crâne, allollgé
vers le sommet, s'apiatit à l'arrière de la tête. Léger prognathisme.
Sourcils droits et distincts; nez pointu, aux larges ailes. La bouche,
disgracieusement grande, se retrousse aux coins, et les lèvres
paraissent distendues en un sourire figé. Les yeux s'ouvrent en
amande sous des paupières plissées, rappelant ainsi un trait carac-
téristique du facies mongol. Enfin, les extrémités sont souvent
disproportionnées par rapport au reste du corps. Dans certains
exemples, les bras tendent à s'atrophier en raison de leur nombre,
tandis que les jambes, au contraire, sont généralement d'une
extrême lourdeur. Ajoutons à ceci que le dos de la statue forme
comme un plan vertical avec l'occiput et la saillie des mollets, et
que les talons sont souvent renforcés par des supports ménagés
dans la pierre. A part tes supports, l'idole est taillée en pièce
libre, sans chevet ni dalle d'appui , l'équilibre étant assuré par le
grossissement des extrémités inférieures non moins que par la pré-
sence d'un robuste tenon. Ces derniers détails font songer à ces
naïves images de culte que des peuples primitifs sculptent dans le
bois et qui se plantent dans la terre à la façon de pieux (1).
Quelles sont les véritables origines de ce type plastique? Tout
ce que nous pouvons affirmer pour l'instant, c'est qu'il nous paraît
difficile, sinon impossible, de les poursuivre jusque dans 1'1 n'de.
S'agirait-il par hasard d'une archaïque idole du cru, essentielle-
ment nationale et volontairement schématisée, à laquelle on aurait
prêté, bien avant la construction de Bantay èhmàr et du Prâl~
Khan d'AIikor, les attributs distinctifs des dieux indiens (2)? Quelle

(Il Il se peut que le prototype de cette supposition ne peut se haser que sur des
idole ait été fourni par des sculptures en considérations d'ordre technique.
bois, mais, faute de documents, celte (i) L'ancienneté relativc de cc type
V. GOLOUBEIV. Il. PI. 27.

IDOLE KHMÈRE DU IX' OU X· SIÈCLE.

HAUTEUR 1 M.05.

Dépôt d'Angkor Thom.


LE HARIHARA DE MAHÀ ROSEl. 295
que soit la réponse que puissent nous fournir des recherches
poussées à fond, il est certain que nous avons affaire à des concep-
tions plastiques absolument différentes de celles que représente le
Harihara du Musée Guimet. Et d'autre part il est non moins certain
que les deux types st.atuaires déterminés par nous ont donné lieu
à la création d'un nombre infini de formules intermédiaires dont
l'étude méthodique nous fera mieux connaître un jour ce que la
sculpture khmère doit il l'Inde et ce qu'elle a puisé dans des tra-
ditions autochtones.

Peut-on -mimettre, d'après ce que nous venons d'exposer, que Je


Harihara de Mahà Rosei ait été sculpté par un artisle indien établi
dans l'ancienne capitale du Cambodge? Certes, il s'agit d'une des
œuvres les plus typiques que le génie de l'Inde ait inspirées au ciseau
khmèr, mais nous croyons, d'autre part, avoir suffisamment insisté
sur les indices qui paraissent trahir, à notre avis, une facture
plutôt indigène.
Il y a quelques mois, M. Georges Groslier rapporla d'un voyage
dans la résidence de Tà Kèo plusieurs statues de style nettement
hindou. Ii se peut que d'autres brillantes découvertes dues à ce
,connaisseur distingué du Cambodge nous mettent dans un pro-
chain avenir en présence d'un Harihara original, sculpté par un
disciple indien de ces maîtres anonymes qui tail1èl'ent dans les
rochers de Bâdâmi et de Mahâvellipour les premières images
connues du (C dieu double n.

statuaire est prouvée par le fait qu'il d'entrée. - Voir aussi à ce sujet le
est déjà r<lprésenté dans les has-reliefs croquis de M. GROSLIER dans ses Re-
de Banlay éhmàr, notamment sur le cherches sur les Cambodgiens, p. 104,
mur Ouest, partie Sud, près du gopul'a fig. 66 c.
NOTE
SUR

LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE,


PAR

GEORGE GROSLIER,
DIRECTEUR DES ARTS CAMBODGIENS.

Au cours de.19~3, mes recherches ont porté principalement


sur deux régl~ns du Cambodge: .
~ 0 Celle du Sud (circonscription de Tà Kèv) parce qu~ l'équipe
es
chargée d'eslampel', sous' ma surveillance,.1 i nscriptions khmère&
de~tinées au Corpus y opérait;
2° Celle du Nord-Est (circonscrîption de KÔQlPou' Thom) parce
que,. 'des provinces cambodgiennes, .elle est l'ime des plus, éloi-
gnées, des plus difficiles à parcourir èt, de ce fait, l'une des nwins
connues.
Gr<1ce à un heureux concours de circonstances quelques décou-
vertes et observat.ions semblent jeter un nouveau joui' sur l'art
khmèr, préciser deux périodes de son~volution, : l'une, probable-
nient antérieure à toutes celles que nous connaissions; l'autre dé-
b~tant au xe siècle pour se terminer avec le XIIe ~t au cours de
laquelle un art régional, propI'e au Nord-Est, s'est développé à
l'aide de formes et sur de~ thèmes inconnus de la. métropole (1):

.(1) GROSLIER, La région dll Nord-Est et son art, dans Art et Archéologie "'liners i II,
fase. 1.
298 ÉTUDES ASIATIQUES.

D'autre part, en ce qui concerne le Buddha, une série de sta-


tuettes en bronze, découvertes dans les provinces méridionales de
Tran et Tiik Mas (Tà Kèv) nous permet de suivre sans lacunes
importantes la transformation des images du Sage depuis le
XIIIe siècle jusqu'à nos jours. Enfin, quelques heureux coups de filet,

toujours dans le Sud, puis dans Co'n Prei et K61}lpon Càm firent
entrer au Musée Albert Sarraut de Phnorp Péii près de 300 pote-
ries ou fragments, les uns indigènes et, de la période classique,
les autres chinois et remontant à l'époque T'ang. Je ne m'occu-
perai ici que du Buddha dans les formes où il nous apparaît désor-
mais et de quelques autres statues qui nous obligent, je crois, à
poser la question de la sculpture khmère en général sur des bases
nouvelles.
Les plus anciens Buddhas trouvés au Cambodge étaient, à ma
connaissance, ceux qui flanquent un petit stüpa votif d'origine in-
connue, longtemps conservé au jai'din botanique de Saïgon (1). Ce
stûpa de 0 m. 58 de haut est du typehindoule plus pur (2). On voit
autour de sa hase quatre pràsàts traités en bas-relief, d'une archi-
tecture inconnue en art khmèr classique, à tympan surmonté d'un
grand m,otif triangulaire qu~ repose sur des' colonnettes. rondes
d'un galbe hindou. Dans trois de ces pràsàts, le Buddha est assis
dans deux attitudes différentes : l'attestation à la terre et l'ensei-
gnement. Il est enveloppé du costume monastique laissant nue

(1) S. 33, 2 du Catalogue du Musée sique. 11 esl de la même famille que ceux
khmèl' de Phnom Péii, p. 32, fig. 10. qui subsistent de nodh~Gaya. Daus sa
PARMENTIER, B.É.7.E.-O., XII, p. 3. On partie supérieure, une mortaise est ré-
en trouvera une représentation plus claire servée où s'adaptait le chattra. On peut
dans , GROSLIER, foc. cit., pl. ,17, A. , encore le comparer au stüpa "ancien
J'indiquerai, dans la suite de ces notes, m~dèle" que décrit Foucher dans L'Art
les cotes du catalogue Parmentier, chaque {fréco-huddhique du Gandhiira, 1, p. 65 et
fois qu'il y' aura lieu, entre parenthèses suiv., demi-sphérique sur soubassement
et à la suite de celles du Musée A. Sar- circulaire. Cf. encol'C les slüpas qui fi-
raut. gurent sur la façade de la grolte '1 9
(~) Il appartient au type le plus c\as- d'Ajal}!â, à droite de l'entrée.
NOTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 299

l'épaule droite (uttarâsaIiga) et ses jambes sont croisées en padmâ-


sana, tandis que tous les Buddhas khmèrs qu'il m'a été donné de
voir sont assis, sans exception et à toutes les époques, les jambes
superposées et parallèles telles qu'on les voit planche IV, A. Ce
stüpà,' avons-nous dit, ses formes et son décor sont si homogènes
et si manifestement hindous qu'on pourrait presque le' tenir, étànt
donné ses dimensions réduites, pour un monument importé au
Cambodge par navire. Il y a tOtIt lieu de supposer, en effet, que
conservé à Saïgon, il fut trouvé en Cochinchine, donc près de la
. mer, surtout qu'un autre petit Buddha ronde bosse, provenant de
Son-tho, Vinh-Io'i ha, Travinh (Cochinchine) {l),assis, cel ni-là,
jambes SUperposées sur un lotus, pareillement vHu, lui ressemble
un peu par son type et ses proportions. Quoi qu'il en soitet pour
, le moment, nous pouvons dater ce stüpadu VIC"-vnCsiècle au plus
tard, moment en effet où une architecture hindoue Oorissait aü
Cambodge et où la personnalité artistique ~hnière n'apparaît pas
encore.
Ce n'est qu'à la fin du 'VIne siècle, début du lxc, que nous abor-'
dons le premier Buddha que l'art khnièr proprement dit puisse
entièrement revendiquer. Il est très différent des précédents ct
présente déjà toutes les caractéristiques que nous suivrons sans
lacune par la suite, tant dans la métropole que dans le reste du
pays. Ce Buddha se trouvait dans l'une des trois tours qui pré-
cèdent immédiatement le ~anetuaire principal de Bantây Chmàr
(Sisophon, BàttarpbaIi) (2).
D'une facture très simple, large mais légèrement moUe, les
deux mains dans le giron et les jambes superposées, il est assis
(1) Musée A. Sarraut B. 59 (S. !ID, de la retenir ici. Elle ne fait d'ailleurs
10). Je n'oublie pas une autre statuette que confirmer ce qui vient d'être dit.
de même style provenant du même en- Musée A. S.: B.54 (S. !ID, 4). Haut.,
droit, assise à l'européenne sur un socle Dm. 55.
mouluré. Comme il n'est pas absolument (!) GROSLIRR, Recherches sur les Cam-
certain qu'elle représente le Buddha bodgiens, Paris, Challamel, 1921,
Câkya-muni je lie crois pas iudispensable pl. XXVII, A. Musée A. S. : B. !l62.
300 ÉTUDES ASIATIQUES.
sur le Naga. Son aspect est la nudité totale,. car le/vêtement n'est
indiqué, eIi Jout et pour tout, que par une 'conventi~n: un' plein
de la pierre ,subsistant entre le torse et le bras gauche ,.là où devi-ait
en effetpasse'r le drapé de l'utarâsaIigà. Pas d'ül'l)â'. Ses cheveux
sont bouclés sur la têtè 'etrecouvrent un u~l)ï~aJégèrementindi-
qué, ce qui donn~ littéralement au B.ienhetireuxlechef ct e'n ruche,.,
spécifié par les textes.. La factur:e .du :visàge ,mérite quelquès re-
marques par son expression re'cueiBie, :paisible ct souriante; Les
yeux sont haissés, les lèvres fortes. La bouche s'allonge. Dansees
traits et le modelé,'des mains et des 'pieds on co'ns,tate des ten-
dancesnaturalistes mànifesles.:
. Un ou deux; sièclespills tard, le magnifique BuJdha,découver(
par J. Co'mmaille' au Bàyon d'AIikor, ThOIp (1) nous montre le,t,ype
de Bantay èhmàrtrès évolué. Il en a perdu les caractères natu,...
ralistes, 'sa facture se resserre dans une stylisation d'une incompa-
rable ',maitris'e. La bouche" moins grande" présente' des lèvres 'plus
droites et bien arrêtées; la fossette du menton s'accuse avec net-
teté. L'expressi.on du, visage n'a pas varié. Même aspect de nudité,
même tête «en ruchen, mêmes pose et proportions avec la ,lourdeur
des forniesen moins.. Le seuL fait nOllveau est l'apparition du
cakra :sur:lapaume des mains et la' plante;dèspieds.
Su'r .un linteau provenant du Pràsàt Crop, PÔrsàt· (K6rppoIi
Chnàn) et qu'on peut sans doute placer ,dans la mê'rrie périôdede
l'art classique (Xc"':Xle siècles) (2), riousvoyons cette fois le Maître .assis
sur un socle, sous l'arbre de la Bodhi, ]e t~utencadré .d'un ban-:
deau terminé par des harpsas et reposant sur' deux piliers. Deux
persorinages l'àccompagnent, 'l'~n à sa droite 'ést assis ,coiffé dù
mukuta; le second à sa gauche, dans la.même pose'est pourvu de
qu~tre visages. Je pense qu'on peut voir là l'illViiatio~à la prédi~.
cation et que ces deux assistants sont Indra et Brahmâ. Le reste dù
linteau est occupé par des apsaras' volant et des dan~euses:Le

(1) Voir RÉ.F.E.-O., XXI"f,pl. XV. - ('1 Musée A. S.: C.li!;! (S. 37, 1).
~
.~
o
'"
...;;:~
..
:-

;:E
~
po
A

BUDDHAS (GRÈS) TROUVES À I\OMLOK (PREI KRABÀS, TÀ KÈV).


Musée A. Sarraut. - A : B. ~35; B : B. 150.
NOTE sun LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 301

Bùtldha, pourvu de 'l'u~I).r~a, sans ürI).iï, jambes supei;posées, lés


mains dans le giron, porte un eostumedifférenfdes préc~dents~
le torse est complètement nu et le bas du corps s'enveloppe ,dans
la jupe (antara-viïsaka).
, Ail cours du XIe siècle et début d~ Xll e au plus tard ,notre icono~
graphie du Buddha s'enrichit en même temps, que nous observons
l'évolution dés formes dans le sens que la compaéaison de la statue
du Bàyon à ceBe de Bantay èhmàr nous avait fait pressentir. Une
statue trouvée par un administrateur de Bàtta1pbaIi dans les envi-
rons de Svày èèk réédite l'épisode du Sage assis sur les replis de
Mucalinda(l). Le torse est nu, comme sur le linteau précédent,
sans r'éserve de pierre entre torse et bras gauche et le pagne,
maintenu par une c'einture plate paraissant d'étoffe et nouée devant
par un lien. Toujours pasd'ürI).u. Mais ici, 'le chef du Maitre ,est
coiffé du nlukuta conique à bandeau minutieusement sculpté.
Ce diadèrn'eest celui de tous les grands personnages repI~ésentés
sur les bas"'"reliefs.Malgré ' tout ce ' qu'a d'ins~lite cette magnifique
coiffure à ce moment de la vie duBienheureux, nous n'en sommes
pas moins en présence d'une-composition que rééditeront maintes
et maintes statues de la même époque. Certains 'sculpteurs 'même,
renchériront. Je n'en donnerai pour prèuve qu'une très belle sta-
tuette en bronze, trouvée également dans la circonscription de
BàttaIpbaIi(2) et où le' Buddha porte en plus du diadème:, pendants
d'oreilles, collier, brassards, bracelets et chevillets, bref se présente
absolument comme un prince khmèr.Cependant, ici comme là,
l'habileté du praticien, le souci qu'il a eu du Ct morceau ~ ne suf-
fisent pas à racheter tout ce que son art ,a perdu depuis le Buddha
du Bàyon. La soupl~sse, tout le mysticisme; cette tranquillité sou-
riante qui font le charme de ce dernier, de celui de Bantay èhmà"
et leur réelle val~ur artistique ont désormais disparu et semblent

(1) Musée A. S. : B. 128, haut., Stmi Srèù, Musée A. S. ,: E. 231. En


o m. 87, acquis par l'E.F.E.-O. voir une reproduction dans Arts et Ar-
(') Anloù Sa, près de ,Tàom sur le clufologie khmers, l, fasc. 3, pl. XVIII.
302 ÉTUDES ASIATIQUES.

l'être définitivement si l'on s'en rapporte aux nombreux exemples


mis au jour, parés ou non, et qui, par lenr costume ou leur facture,
peu vent être provisoirement datés du x(-xnesiècle.
C'est encore à ce moment, fin du XIe siècle ou début du XIIe sièéle
au plus tard, qu'un nouveau type de Buddha- entre dans les habi-
tudes des sculpteurs. On le trouve sur le linteau de la porte prin-
cipale de la deuxième enceinte du PrâJ;t Khan de la circonscription
de K6iJ1poIi Thom. Ce temple qui ne parait précédel' AIikor Vat
que de bien peu de temps a fourni une inscription de Süryavar-
man 1er (1002-1.049 A. 'D.) ou légèrement postérieure dédiée à
Çiva et au Buddha (1) et contient encore un nombre important de
statues de celui-ci. Je ne signale ici 'que l'image qui fait partie inté-
grante de l'architecture afin âe donner à )a date de notre nouveau
repère toute la certitude désirable. Nous y voyons Çakya-muni
debout, faisant des deux mains le geste de l'argumentation, coiffé
,du mukuta. S~n pagne est maintenu par une riche ceinture à pen-
dentifs et forme devant un grand pli'droit, plat et vertical. Le Saint
est en outre enveloppé de la sanghati que relèvent ses deux bras
et arbitrairement traitée, car, si l'œuvre était correcte, on ne POUf-,
rait voir les détails précédents, puisque le manteau les recouvre.
Enfin une écharpe est posée à plat sur l'épaule -gauche dtiperso n-
nage. D'une façon générale, cette image' de Pral) Khan nous four~
nit pour la première fois le costume complet des Buddhas debout
qui se multiplieront dans la suite et jusqu'à nos jours, sous ré-
serve de la disparition ou delà transformation des bijoux. Par elle
donc, l'époque moderne se relie étroitement eL sans solution de
continuité à celle d'Ankor.
Tel était donc, au début de celle année; à peu de cho~e près et

(Il FINOT, L'illscription de' Prc1~1 Khall nu Buddha (?) en prière. A, dl'oite et à
(BulletÎlI de l'École française d'Extrême- gauche, deux registres d'adorateurs. Dans
Orient, IV, p. 672). Le Buddha OC"" le registre supérieur, Devas à mukul a ;
cupe le milieu du linleau. En haut un au-dessous, Asuras grimaçants à chi.
rang de dix niches contenant chacune gnons cylindriques.
NOTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 303

eh résumé, l'état de la question du Buddha khmèr. Par ces prin-


cipaux exemplr,s, nous le suivions depuis le Vie-VIle siècle jusqu'au
cours du XIIe. Tous les Buddhas du Musée Albert Sarraut, ceux du
groupe d'AIikor et de ilOmbreux autres points du territoire que j'ai
pu examiner se rattachent 'immédiatement à l'un de ces types (I).
Le sens de l'évolution est très clair et d'une grande logique. Plasti-
quement, le type se stylise, perd son expression initiale. La fac-
ture, de. plus en plus serrée, appauvrit les pleins et arrondit les
formes.' Iconographiquement, le Sage abandonne son aspect de
nudité pour se vêtir et se parer de plus en plus. Enfin, ici et là et
dès le délmt, les influences hindoues, tant plastiques qu'iconogra-
phiques, que nous avions pourtant saisies au VIe-VIle siècle, particu-
lièrement accusées, ont disparu. En justification, disons enpass,ant
que l'architecture, au cours du même laps de temps, d'hindoue de-
vient nationale(2). Ainsi nous pouvons noter qu'au cours de son
évolution si logique et si régulière, la sculpture bouddhique khmère
proprement dite s'inspire d'elle-même 'et constitue un art local
dans toute l'acception du terme.
En 1921, MM: Finot, Parrnehtier et Goloubew, revenant'd'une
tournée dans le nord-ouest du Cambodge, rapportèrent au' Musée
A. Sarraut une statuette de bronze provenant de la pagode de
Banon (BàttarpbaIi). L'objet valait la peine d'être retenu. Il s'agissait
du Buddha sans tête, ni pied, ni main droite de la planche III, B (3).
Il présente sa main gauche ouverte dans le geste' d'épandre les
faveurs. L'uttarasaIiga sans pli moule les formes, laisse l'épaule
droite dégagée et, fait caractéristique, le corps est harmonieuse-
ment hanché sur la jambe gauche. Sans point de repère, je me

(1) Il convient de mentionnf'r à titre qu'on remarqué ulle moustache traitée


exceptionnel un BU,ddha sur Naga en- de la m!lme manière.
voyé par l'École. fr'ançaise d'Extr~me­ (2) Voir GROSLlER, L'Art hindoll ail
Orient au Musée Guimet et qui porte sur Cambodge, dans Arts et Archéologie
le front un linéament qui peut !lIre la khmers, II ,fasc. 1.
stylisation de l'ürl)a, en même temps (3) Haut., 0'" 212. Musée A. S. : E. 2.1 5.
30[t ÉTUDES ASIATIQUES.

suis trouvé très embarrassé, à l'époque j devant cette pièce que je


supposais du xve siècle. J'avais pour' me guider dans cette estima-
tion, ou plutôt m'inil uencer, l'état de consel'Vatioll du bronze qui
est excellent sous une 'magnifique patine lustrée noirâtre {Il, les
formés, apparentes' sorts' un costume. P1a1lué que l'on retrouve sur
tant de' Buddhas deboutmodùnes et qui ont pareillement l'épaule
découverte. Le 'hanchement denieurait bién extraordinaire, mais
qui savait alors que plus de dix siècles avant, ainsi qu'on va l'ap-
prendre, des Buddhas débout,' hanchés et tout semblables à celui
de Banon existaient dans le pays~Ceci exposé, abordons les faits
nouveaux.

L'équipe des esLanlpeurs chargée du relevé des inscriptions à


laquelle j'ai fait allu~ion au' début 'de ce compte rendu, étant
arrivée à Tà Kèv et devant entrer dans la province de Prei KI'abàs,
je me rendis sur place p'our l'inviter à redoubler d'attention, à
noter tous les vestiges, à questionner avec insistance les habitants
et surtortt les bonzes et à visiter dans tous leurs recoins les pagodes
dont je lui ·remis une liste'. J'avais établi cette liste en suivant la
zone des terrains inondés èhaque année, en retenant les vestiges
anciens portés à l'inventaire et les pagodes modernes situées en
bordure de celte zone. Nos émissaires allaient' en effet pénétrer
dans la région d'une des plus anciennes capitales du Cambodge,
Ailkor B6n~i, l'antique Vyadhapura des inscriptions (2).

(1) La piècé a' été très probablement 'pus, Pràh Bat, p. 355). On la retrouve
laquée' (Ilt dorée?) à une époq~e indé.- , peut~tré mentionnée vers 1069:, COEDÈS;
terminée, laquage qui s'est usé d:ms la L~.· stèle de Pdlhdl (B.n.F.E.-O., XIII,
suite. VI, p. 34). - Si Dhanvipura trville des
(')AnioNiER, Le Cambodge, l, P.'I!)7, archers'; peul être tenue p~llI' synonyme
a pu idenlifier en effet AIikor B6rei grâce de' Vyadhapura, il en' serait question
à l'inscription de Bantâi Priu; Citàut en sous Bhav'avarman II, vers 639' (Corpus '.
1011 : Vrai Krapas Vyadhapura. Rajen- Ponhear Hor, 21 et 178), qui fit une
dravarman (944'968) devint raja de donation à un Çiva qui s'y trouvait. -
cette ville par hérédité' maternelle (Cor- Au sujet de Vyadhapura probablement '
G. GROSLlER, n. PI. 29.

A. TÊTE DE BUDDHA (GRÈS) TROUVÉE À ROMLOK (PREI KRABÀS, TÀ KÈV).

B. MASQUES EN MORTIER TROUVÉS À ANKOR BOREl (PREI KRABÀS, TÀ KÈV).

Musée A. Sarraut: n. 152, il. 176, B. 175, B.


NOTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 305

Le 5 février 1923, je recevais une tête et un Buddha en grès


provenant de la pagode de Roml6k (I), près du village de Basrè,
dansla zone retenue, au nord de Prei Krabàs. Cette tête (pl. II, A),
par sa construction, l'ellipse parfaite de son visage, la sinuosité de
ses lèvres, l'empâtement de la région digaslrique, l'absence de fos-
sette au menton, la facture des yeux sous une arcade sourcilière
haute et courbe d'une pal't; d'autre part, le Buddha (pl. l, B), si
délié, hanché avec tant d'élégance snr un sode bilobé à lotus,
étroitement moulé dans la sailghati lui enveloppant les deux bras
et laissant dépasser le bord inférieur de la jupe nous pl'ouvent que
l'art gréco-bmldhique a trouvé fortune au Cambodge (2). Et le earac-
tèl'e hellénistique si précis des deux exemples découverts, leur
technique si maîtresse d'eHe-même, la parfaite orthodoxi(~ du vê-
tement ne permettent pas de les éloigner beaucoup dans le temps,
de la grande époque gréco-buddhique de l'Inde..
Ces premières données étant amplement suffisantes, je me
l'endis sur les lieux et trouvai à mon tour la statue debout de la
planche l, A, celle de la planche IV, A (:I), et ceBe de la figure 1.

signalée par les Chinois aux V'-VI' siècles, déclaré savoil' qu'elles avaienl élé trouvées
cf. PELLIOT, Le Fou-nan (B.E.F.E.-O., , jadis sans pouvoir précisel' ni l'endroit,
m, p. !.l89 et suiv.), voir encore ibid., ni l'époque. Je crois néanmoins que la
IV, p. !.l1~. - COEDÈS, Note sur une In- vérité n'est pas difficile à pressentir. On
scription récemment découverte au Cam- voit encore sur le teue-plein de la pagode
bodge (B.É.F.E.-O., V, p. (119). des socles .anciens el quelques briques
(1) Vat Anlok de l'Inventail'e (1. K., de grandes dimensions provennnt mani-
I. p. 15) el AnIONIER, loc. cit., p. 196. festement d'un sanctuaire. C'est donc très
(') C'est donc au M(pn LékMt Lekha probablement sur place que furent trou-
Pol, chef de l'équipe en queslion, sculp- vés nos Buddhas et les matériaux de
teur allaché à l'École dea Arls cambod- l'édifice qui les renfermail ont élé dis-
giens de Phnom Pén et aux quatre élèves persés probablement à l'époque de «l'ha-
de celle école qui l'accompagnaient que hillage" que nous allons signaler. lIaul.
revient l'honneur de celle belle trou- de la têle, 0 m.!.l5; du Buddha, 0 m. 76.
vaille. Tous les indigènes et les bonzes Cotes: B. ,fi!.l el B. 150.
des environs de Vat RomlOk, que j'ai ,3) Grès. lIaul., 1 m. 25 et 0 m. {12.

inlerrogés dans 'la suite sur la présence Cotes du Musée A. S. : B. !.l35 et


de ces statues dans le pr[l~ vihiir, m'ont B. !.l36.
iTUDES ASIATIQUES. - 1. !JO
306 ÉTUDES ASIATIQUES.
La première disparaissait sous une véritable caI'apace de laque,
de chaux et de pierre avec laquelle des réfol'mateurs de basse
époque avaient tenté de masquer le hanchement grec et d'habiller
la statue, au goût du XVIe-XVIIIe siècles (1). EUe était en partie enterrée
derrière le grand bàlari du Buddha actuel de la pagode et sa tête
brisée gisait ailleurs sous des carcasses d'autels votifs en bambou.
La seconde (pl. IV, A) f;e trouvait le long du mur, sur le sol~ La
troisième provient des environs, du lieu dit Tuol Lan, près de
Basrè, toujours dans Prei Krabàs (fig. 1).
, Le Buddha debout de là planche r, A est de même facture que
le précédent. Si le corps est plus trapu et offl'e moins d'élégance,
il se hanche davantage et le bord de l'uWirasatiga retombant sous
le bras gauche ondule avec beaucoup de recherche. L'épaule droite
est dégagée et l'avant-bras droit pendait le long de la hanche et y
adhérait. Il est impo~sible de déterminer si le gauche faisait le geste
du Buddha précédent ou s'il se relevait en tenant le pan du man-
teau (2). Trois fragments épars dans la terre et la poussière nous
donnent réaj ustés la statuette de la figure x (3). Là encore l~ vêtement
est l'uttarasariga. Ce Buddha, s'il n'est pas contemporain des deux
précédents leur est de bien peu postérieur et les détails inférieurs
du costume relèvent des mêmes influences. Si le hanchement a dis-
paru, je ne crois pas voir là, pour le. moment, une preuve suffisante
de postériorité bien sensible et l'on saum pourquoi ci-dessous. Le
bras droit disparu s'appuyait sur un support dont la base adhère
enco're au socle (4). Quant au bras gauche, un arrachement de la

(1) La Musée A. Sarraut possède plu- métal disparu et à une époque qu'il est
sieurs exemples de transformation sem- impossible de déterminer.
blable notamment une statuette de Bud- (3) Musée A. Suraut : B. t 53. Haut.,

dha assis du type de Son·tho n. 157 o m. 565.


l1'ouvée également dans Prei Krabils à (0) Voici donc un des prototypes au

13quelle furent ajoutées une tunique et Cambodge de ce procédé de soutien et


une écharpe en laque. . de consolidation des statues en pierre qui
. (') Ce bras disparu nne première fois devait se généraliser a~ cours du vu'-
a déjà été répal'é à raide d'un goujon en VIII' siècle, dont le lIarihara du Musée
NOTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 307

.'i"!Slict'" j,H
. Fig. L - Buddha (grès) trouvé à Tuol Lan (Prei Krabàs, Tà Kèv).
Musée A. Sarraut: n. 153.
308 ÉTUDES ASIATIQUES.

pierre SUI' la face antérieure du deltoïde nous apprend qu'il était


relevé et plié, geste qui pellt correspondre à celui de tenir le pail
du vêtement. En tout cas, quel que soit ce geste, nous savons que
la main gauche était à hauteur 'de l'épaule. Eu voilà donc assez
pour enregistrer une deuxième attitude du Buddha debout connue
des ateliers du Cambodge méridional. Cependant notre chance
devant Hre sans mélange, une quatrième statue fut recueillie qui
nous fournit une pose nouvelle.
Ici (pl. IV, A) (1), le Buddha est assis méditant, jambes superpo-
sées SUl' un socle circulaire qui paraît inachevé. Pas de caha gravé
dans la main. Par le modelé de son torse, il est fl'èr'e du premier
(pl. 1, B); par son costume qui décou vre l'épaule droite, sem-
blable ail second (pl. l, A). On remarque dans les jambes h'ès bien
observées, la saillie du mollet provoq uée par sa pression conLJ'e la
cuisse ~ facture naturaliste qui nous remémore ceBe du Buddha
de Bantay (~hmàr, surtout que l'uttarasariga qui ['ecouvre l'ép~ule
gauche est indiquée, ici et là, par la même réserve de piel'l'e entre
torse et bras. L'avenir nous démontrera j'espère, s'il y a corréla-
tion entre ces deux œuvres. Quoi qu'il en soit, nous pouvons dé-
sormais placer la statuette en bronze de VaL Banon à c&té de nos
statues indo-grecques. Elle les complète, puisqu'elle a conservé
une des mains qui manquent à toutes. Elle nousen donne une
variante puisqu'elle est hanchée sur la jambe gauche. Enfin, elle
nous prouve qu'à une haute époque, l'art dù bronze au Cambodge
ne le cédait en rien à celui du grès (2).

Guimet à Paris est un exemple, procédé port qui durent apparlenit' il un Buddha
·qui parait dans de nombreuses slatues semblable à celui dont il s;agit, mais un
du Musée A. Sarraut, et dont je ne con- peu plus grand. Musée A. S.: B. 164.
nais plus de traces au cours de l'époque ('l Musée ~,Sarraut : n. 236, Haut.,
classique, tant en statuaire hrahmanique o m. 42.
que bouddhique. rai d'ailleurs retrouvé ('l Jusqu'à plus ample informé. cet
au point appelé Kdei Ta Nuoy près d'Aù· . art gréco-bouddhique p~l'àa propre à la
kor Bôr(!i un autre socle portant des région où nous l'avons trouvé. La pré-
pieds, les bas d'un pagne et d'un sup- sence de cette statuette .dans la circon-
G. GROSLIER. III. Pl. 30.

A B

A. DIVINITÉ (GR.ÈS) TR.OUVÉE AU PHNO!;! DÀ (PR.EI KR.ABÀS, TÀ KÈV).

n. BUDDHA (BR.ONZE) TI\OUVÉ AU VAT BANON (BATTAI:1BAN).

1I1uséc A. Sarraut: il 163 cl E. ~ 15.


NOTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 309

Quelle est donc cette époque? Je ne pense pas que le doute


soit possible. Tout d'abord remarquons l'absence dans hos statues
de toute influence gandharienne directe: pas de plis au mant.eau,
pas d'üfl)a, pas de nimbe, u~I)I~a traité en protubérance et non en
chignon, chevel ure bouclée et non ondé~ ni stylisée; visage différent
et orbites construites de toute autre façon; enfin élégance et allon-
gement des formes, surtout sur les planches l, B et IV, A (1). En
revanche nos statues nous rappellent bien davantage les Buddhas
indo-grecs des écoles du Magadha ou de Mathura (2) et même d'une
façon frappante ceux qui se dressent de part et d'autre de l'entrée
de la cave Tg
d'AjaI)td. Mêmes costume et aspect du corps sous l'étoffe
plaquée, têtes pareillement inclinées, hanchements semblables,
tantôt sur lajambe droite et tantôt sur la gauche. On retrouve même
sur la façade de cette cave célèbre, à droite de l'entrée, la pose
frontale de notre figure 1. De telles similitudes iconographiques et
plastiques l'emportent de beaucoup sur les différences qui sont:
absence au Cambodge de l'auréole et pas d'indication de sexe (3).

scription de Bàtlambàil n'est pas suffi- dha beaucoup plus proches de nos
sante pour nous contredil'e. Œ,uvre de exemples khmers que les Buddhas gan-
dimensions rédnites, elle a pu voyager. dhariells.
Il est intéressant de se souvenir ici à ce (3) Je ne voudrais pas engager uI} dé-

sujet qu'en 1002, à Bantâi Priau (Siso- bat SUl' la valeur artistique des reliefs
phon, Bàttambàli), une donation fut rl'Ajal)!â' comparés aux statues de Pl'ei
faite en faveur d'un dieu par un chef de KI'abàs. Toutefois la supél'iorité de ces
population du territoire de Vyadhapura. dernières me semble tellement affirmée
Bien mieux: en aOtÎt-septembre 1009 que je ne crois pas tendancieux de la
on trouve mention d'un Lon de Vrai souligner. Le dessin un peu gauche et
Krapas Vyadhapura qui fait partie de la les formes lourdes de l'école hindoue
clientèle du Karpsteil Çrï Narapatindra- font place ici à une souplesse et à une
varman et qui prend congé pour retour- liberté de ciseau qu'il me parait bien
ner dans son pays, AYMOè'iIER, Le Cam- difficile de ne pas évaluer à leur haute
bodge, II, p. 330 et suiv. valeur plastique. Je fais exception cepen-
(1) Cf. FOUCHER, loc. cit, II, 1, fig. 445 dant pour la tête de la statue de la
à 452,461 et 462; II, 574 à 578. planche 1, A, pas complètement réussie
(0) Voir ibid., fig. 588 et 588 bis les sauf l'indication des yeux qui est d'un
deux Buddhas de Bénarès et du Maga- maltre praticien.
310 ÉTUDES ASIATIQUES.
C'est donc vers le ye siècle au plus tard que nous pouvons faire
remonter les Buddhas de Romlok, époque qui coïncide avec la
période de prospérité du Vyadhapura mentionnée par les textes
chinois. Du reste si nous n'avions pas les prototypes hindous que je
viens d'évoquer, l'apparition, dans le courant du ym e siècle du
Buddha de Bantây èhmàr si différent, déjà si nationalisé et les
autres statuettes de Cochinchine passées en revue au début de cet
article, nous suggéreraient au moins deux ou trois siècles d'évolu-
tion normale entre eux et ces statues encore si pétries d'influences
extérieures: nous arriverions ainsi et du seul point de vue pla-
stique, à proposer la m~me datation. Pour dire toute ma pensée,
j'avouerai m~me que je n'éprouverais aucune surprise si d'autres
. obsel'vateurs plus habiles que moi faisaient remonter l'art de
Romlok jusqu'aux me-Iye siècles à l'aide d'arguments plus probants
que ceux dont je veux disposer pour le moment et qui alourdi-
raient d'ailleurs inutilement cette note. Le fait capital acquis et
qui suffit bien, c'est que dans le Cambodge méridional, vers le
ye_y1e siècle au plus tard, on sculptait et l'on fondait des Buddhas
hellénistiques semblables à ceux d'AjaQ-tâ et que deux ou trois
siècles plus tard, cet art avait disparu des ateliers du Cambodge
du Nord etdu Nord-Ouest(l).

Qui exécuta ces Buddhas indo-grecs? Un artiste hindou immi-


gré ou un praticien indigène? La question est si importante que
je crois prudent d'en réserver la réponse et voici pourquoi. Conti-
nuant ma tournée et ne voulant pas quitter cette région révélatrice
sans avoir tou"t tenté pour compléter une première campagne d'in~
vestigations, je repris l'étude du Phnolp Dà, de l'Asram Mahà
Rosëi (2) petit édifice strictement hindou et dont je donne ailleurs

(Il Le lecteur comprendra bien que tion et d'en tracer provisoirement les
j'entends: dans l'état actuel de nos con- grandes lignes.
naissances. Je n'essaie ici que de coor- (') Sur ces lieux, voir AnIONIER, loc.
donner les données actuelles de.la ques- cit., p. 199 et l'Inventaire..
NOTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 311

la monographie (1). An PhnoIJl Dà, nous sornmcs à 3 kilomètres au


sud d'Ailkor B6d~i et à 12 kilomètres au sud-est de Vat RomlOk.
Dans la del'llière grotte Est du PhnoIJl, nous trouvâmes l'étrange
idole de la planche III, A (2). C'est une femme dotée de quatre bras,
en pierre grossière gris bleuâtre, très usée, brisée en 3 fragments
et. qui tient dans sa main inférieure gauche une clochette dont le
manche se tcrmine en vajra ou en trident. Ses proportions, le
bombement singulier de ses cuisses, la façon dont ses bras supé-
rieurs paraissent emmanchés aux omoplates en font un exemple
de statuaire qui ne se rattache à rien de connu àu Cambodge, ni,
je croi~ dans les pays civilisateurs. Notons son sarong et son chi-
gnon qui sont d'une femme indigène et d'une mode toute locale et
sa pose frontale. Notons encore l'outrance de cet élancement des
formes qu'on retrouve sur certaines statues hrahmaniques du vue-
Ville siècle: le Harihara du Musée A. Sarraut(\ et même sur le

Buddha de la planche l, B. Est-il téméraire de tenir cette idole


comme indigène et surgissant de la nuit des temps? Elle me s.emble
plus archaïque que primitivc. ElIc n'est pas l'œuvre d'un praticien
qui prend le ciseau pour la première fois, ni à n'importe quelle
époque et il le prouve par la notation déjà experte et hien obser-
vée du chignon et du plissé du sarong. En conséquence:
1 0 Si les sculpteurs des Buddhas de Ronilük furent indigènes et
si, au Ve_Vl e siècle au plus tard, ils étaient déjà capables d'exécuter
une statue du Buddha comme nous l'avons vu, l'idole du PhnoIJl
Dà pourrait hien être un exemple de leur art archaïque et il fau-
drait la dater du début de notl'e ère;
2 0 Si les statues de Romlük ne sortent pas d'ateliers indigènes,
l'idole du Phnolp. Dà nous donnerait l'état de l'art local à l'époque

(1) L'Asram lIJahà Rosei, dans Arts et Thom) par M. H. Parmenlier, cf. Arts
Archéologie khmers, II, fasc. 1. et Archéologie khmers, l, fascicule 1,
(') Musée A. S. : B.' 163. Haut., pl. IV el, rectifier sur celte publication,
o m. 695. la data lion fixée par erreur au· lo'-
(3) Trouvé au Pràsàt Andèl (KoJ!lpoiI XII' siècle.
312 ÉTUDES ASIATIQUES.

OÙ des artistes hindous immi~rés ·travaillaient dans la région et la


dotaient de nos Buddhas hellénisés.
Quant il placer cetle statuette postérieurement à ceux-ci, je ne
cl'ois vniiment pa's la chose acceptable. Nous connaissons diverses
statues féminines des Yll~-Vlllc siècles, déjà charmàntes et harrno-
nieuses et qui sont à cette idole ce que l'Athéna d'une des métopes
d'Olyrllpie (660 av. l-C.), pal' exemple, est au xoanon de Délos
(VIIC' siècle av. J.-C.) (1) •
. . Si j'eil arrive à agiter cette question de la nationalité des sClllp-
teursdeRomlok, c'est que d'une façon générale; ~on importance
ni'apparait extrême pour l'étude des origines de l'art khmèr el
parce qu'une autre trouvaille nous y invite ici expressément. En
parcourant la levée de terre qui cÏt'conscrit Ankor BOrèi et qui
n'est vraisemblablement autre que la trace de l'enceinte de la
capitale primili v~, j'ai mis la main. dans la région Est de cette
digue, sur le buste que l'on voit ici, planche IV, B. Il gisait mêlé
à la végétation et à des pierrailles au lieu dit Kdei Tà Nôy qui ful
pl'~bablemént celui d'une pagode abandonnée et détt'Uite depuis
IO;lgtemps (2). .
: Nevoifà~t":il pas il Pl'opl'rment parler une œuvre hindoue? Si
dans les Bùddhasde Romlok la maitrise du métiel" l' éléganc~ des
formes', i'absènce d'lIma. de nimbe, d'indication du sexe et enfin
la finèsse des jambes. peuvent s'expliquer par l'aclion et le tempé-
rament d'une main-d'œuvre indigène (t hypothèse), c'est bien en
1
'C

vain qu'on en dJercheraitici les traces. On reconnaît une coiffure


à trois motifs décoratifs, une aùréole sous laquelle la chevelure
s'épand su l' le dos du persoù nage, a:~ bras gauche ùn brassard à

(1) Musée A. Sarraut: B. lI5 (S. t 3, avec un GaIJeça également de haute


2) . proviùcé de Ko~ Krieii (K6i)1poù époque et qui est le seul spécimen au
éàm);B. 99 (S. 3, 2) provi~ce -de Cambodge- de ce dieu représenté debout
KoJPpo~ éùin; B. 168. province de Pr~­ (B. 167)' :
sàt Thlnr, près de Prei Ankan (Trân). . (') Musée A. Sarraut: B. !A37' Haut.,
Cette dernière statuette a été trouvée o m. 71.
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A B

A. BUDDHA (GRÈS) TROUVÉ À ROMLOK (PREI KRABÀS, TÀ KÈV).


~OTE SUR LA SCULPTURE KHMÈRE ANCIENNE. 313

médaillon latél'al et enfin sur l'épaule gauche une sorte de sautoir'


ti'op usé pour qu'on puisse distinguel' s'il s'agit du cordon brah-
manique ou d'un bijou: bijoux, brassard, auréole, diadème jüs-
qu'à ce jour uniques au Cambodge et suffisamment cJairs, malgré
l'usure de la pièce, pour surprendre un œil cambodgien. C'est
qu'en effet les plus vieilles statues khmères: un torse de femme et
un Brahma de Prei Kiik (Sambor, K6lJlpori Thom) (1), l'idole du
PhnolJl Dà (si l'on veut déjà la faire entrer dans le rang), les sta-
tuettes ~umérées note 0, p. 000, le, Hariharadéjà mentionné, por-
tent des vHements, d-es bijoux qui diffèrent complètement de ce que
nous montre le buste d'Arikor B6l'ëi. Au contraire, voulez-vous en
Inde retrouver toute sa parure? Des bas-reliefs. d'Elephanta vous
la fourniront, dont ce buste semble être une copie. Je veux parler
des grands dvarapalas intérieurs du temple du liIJ.ga, hauts de
li m,50, Tout y est, même le nimbe_Si notre statue se J'ecom-
mande de cette école, c'est donc du Ville siècle que nous devrions hi
datel'. A ce moment,l'art khmèr nous est assez connu ainsi que les
détails vestimentaires de ses dieux pOUl' que nous puissions ad-
mettre le buste d'A nkor B6rëi comme l'une de ses œuvres. Elle Ile
peut être que celle de mains hindoues travaillant sur les lieux -
ou importée. N'oublions pas que les jonques de mer arrivent, aux
hautes eaux, au cœur même de l'ancienne métropole et queI'exa-
men du stüpa votif présenté au début de eet article nous avait fait
écrire la même conjecture vers la même époque.

D'autres trouvailles furent faites dans celte circonscription de


Tà Kèv, de moindre importance que les pl'écédentes - pour le
moment du moins - mais qui complètent ou précisent ce qui
vient d'être dit. Leur énoncé m'entraînerait trop loin et hors du
cadl'e de cette ét.ude: Toutefois, je dois citer à titre de faits nou-
veaux:
Une série de six masques en mortiel' de chaux sur briques pré-
(1) Musée A. S.: B. 30 el Il. 70 (S.13, 9 el S.13, 2). Hnut.: omo 69 elo m. 92.
314 ÉTUDES ASIATIQUES.

parées pour le recevoir, coiffés de rosaces, de bouclettes et de mo·


tifs compliqués; masques modelés avec humour et divel'sité comme
des grotesques (pL II, B). Sont-ils, eux aussi, des reflets d'art hel-
lénistique? fis proviennent d'un tertre de la digue d'Alikor B6rëi
où se trouvait jadis une pagode (1). Enfin, trois fragments d'un haut·
relief en al'gile cuite (2), rouge, dense qui devaient faire partie d'un
sema ou ex-volo. La face postérieure est nu~. Sur cette face de
l'UII d'eux, on voit deux lignes d'écriture malheureus~ment indé-

chifl'I'ables. Tous les personnages sont incomplets. On distingue


cependant une tête qui est bouclée et un torse qui paraît vêtu du
co.stume monastique bouddhique. Ce procédé de bas-relief en ar-
gile cuite lJ'avait pas encore été, que je sache, signalé au Cam-
bodge.

{Il Musée Albert Sarl'llut : B. 17 5 dhàra, II, t" fascicule, pages 16 à 20.
'à n. 179. Leur hauteur varie de (') Musée Albert San'aut : B. t 70
o m. 160 à 0 m. 200. Au sujet de à B. 172. Le plus grand mesure
ces masques de grotesques, voir Fou- o m. t 85 de haut. Même origine que
CHER, L'art Gréco - huddhique du Gan- . les masques.
UN ÉPISODE

DU RAMAYA~A SIAMOIS,
PAR

SUZANNE KARPELÈS.

Les auteurs européens qui se sont occupés de la littérature sia-


moise n'ont jamais entrepris une étude spéciale du Ramàkien.
Les uns se sont contentés de signaler cette œuvre et les autres de
la qualifier d'imitation, plus ou moins libre, du Rama)al)a sallS-
crit(l). Quelles purent ~tre les diverses influences et les traditions
locales, qui transformèrent l'œuvre de Valmïki en un grand poème
dramatique et national? C'est ce que le roi de Siam Rama VI a
esquissé dans une étude intitulée: Les sources du Râmâya1Ja sia-
mois (2~.
On éprouve quelques regrets, en songeant qu'un érudit, tel
que le roi Rama VI, n'ait pas étendu le champ de ses recherches
en dehors de son royaume et qu'il ait passé sous silence la verSIOn
cambodgienne (3), sœur aînée des rédactions siamoises.

(1) LEYDEN, On the language and litera- logue of the siamese section, completed by
ture of the Indo-chinese nation (Asiatic Gerini. Turin, 1911). - GRAHAM. Siam
Researches, Vol. X, 1811). - LAW, On Language and literature (Encyclopaedia
siamese literature ( Asiatic Researches, Bt;itannica, Vol. ~ 5).
Vol. XX, Ile partie, 1839)' - Pm,E- (') Phra: Raxiinïphon rù'ang ba ka,t Ra-
GOlX, Cutalogus praecipuorum librorum miikien (publié en appendice à l'édition
linguae thai (Grammatica linguae thai, du Ramiikien du second règne, Bangkok,
Bangkok. 1850). - GERINI, List'of cha- 19 13 ).
racters in the Riimiiya,!a [note 1] (Cata- (3) Riim ker (Bibliolbè'lue de l'École
316 ÉTUDES ASIATIQUES.

Il faut pourtant reconnaitre que, même sous cette forme incolll-


pIète, ce travail est fort précieux, et d'après la rapide analyse qui
va suivl'e, on pouna se rendre compte dans quel esprit il fut
conçu.
La première partie est entièrement consacrée au RamayaI)a
sanscrit: ses origines; son auteur; les différentes opinions des
savants européens au sujet de sa rédaction; les recensions dont on
dispose. Puis chaque kaI)~a est analysé et les épisodes qui le com-
posent sont hl'ièvernent résumés; tout ce qui distingue la version
siamoise de l'original sanscrit est en partie relevé: altérations de
noms propres, confusions, divergences, additions, épisodes origi-
naux (1). Ce tahleau synoptiqup. achevé, l'auteur étudie rapidement
le RanlayaI)a de Tulsï Das et fait ressortir son caractère essentiel-
lement religieux; il note également les rares passages que le Ramii-
kien a pu emprunter à cette œuvre (2). Puis vient un rapide exposé
sur les sources du RamayaI)a sanscrit suivi d'une liste d'œuvres
consacrées à la vie de Hama, ainsi que des ouvrages qui ont pu
servir de hase au Hamakien : notamment la recension du Bengale,
dont certains épisodes originaux se retrouvent dans le poème sia-
mois (3), le Vi~l)u Pural)a et le Hanumannataka, etc.

françai~ d'Extrême - Orient, mss. cam- <Il P. li3, Ayodhyiikii1J4a: l\1anthara,


bodgiens n° 9[1. fascicules 1 à 10). la bossue, est appelée par Rama VI :
Cel'tains épisodes étrangers à l'original 11lW{f Khum, la naine; et entl'e paren-

sanscrit se trouvent également dans le thèses.l'auteur donne le nom sous lequel


Ramakien et le Râmker : Biilakii1Jrf,a : les Siamois ont coutume de la désigner:
Ramakien du premier règnp: Kaka- Kiicchi qui vient de Küp:xi (pali Kujjï<
nasura enlève une bouchée de riz au sanscl,it *Kubjï pour Kubjii); on ,s'atten
sacrifice. Râm ker : Kakanasa se tl'ans- drait donc à lire nang KhlJm .rIa bossug~.
forme en corbeau et vole l'offrande ri- (2) Biilakiinda: dalls le Ramayal,la de

tuelle. - Dans les denx versions indochi- Valmïki, les ~~inces essaient de soulever
noises, Paraçurama est considéré comme l'arc les uns après les autres, alors que
un yak~a. - Uttarakii1J4a: Rama possédé dans le Ramayal)a de Tulsï Das et dans le
d'une yak~ï chasse. SUa: cette version se Ramakien, les princes essaient tous en-
trouve et dans le Ramiikien et dans le semble 'de soulever l'arc, etc.
Râm krr. (3) Uttarakiil.lrf,a : l'épisode de la ren-
UN ÉPISODE DU RÂMÂYA~A SIAMOIS. 317
Enfin le roi énumère les JifIérenles versiolls Ju Ramàkien. II
en existe trois;
a. L'une très l'are et manuscrit.e, rédigée pal' le roi Phra:ja
Tiik (1) en vue d'en faire un poème lyrique et dramatique;
b. L'édition de Riima jer (2) imprimée depuis fort longtemps, et
par conséquent, la plus populaire. L'auleur s'est surtout préoccupé
de rassembler tons les épisodes appartenant ou se rattachant au
RamayaJ;la et pouvant être chantés sur la scène;
c. L'édition de Riima 11 (3) qui a été imprimée par les soins de
Ram.a V. C'est une œuvre essentiellement dramalique, complète-
ment refondue et adaptée aux gofits du p'ays et de l'époque. Tous
les épisodes susceptibles de lasser le puhlic par leur longueur ont
été abl'égés et tous ceux qui n'étaient pas en rapports directs avec
l'ull des héros de l'histoire de Rama et de SHâ, ou qui ne présen-
taient aucun intérêt dramatique, ont été systématiquement éli-
minés (4).
Quant à la version datant de la période d'Ayuthya, elle a com-
plètement disparu.

contre de Rama avec ses fils est le même Pltra: bal Sc1md?t Phra: Monglnlt /d,/o
dans le Ramiikien que dans la recension c!l/io juhtia s01llf plim: kl/rUna prôt !dIto
du Bengale; on le trouve également dans Mi pMm pi,t slïmflt 3 Ibn chiJb lë: song
le Rûm ker. phra: ràxiinrphOn rli>àn[J bô lcô'l Ramiilcien
(1) Phra:ja Tàk, 1768-178'l, fonda- pen /chama: IMbai lcl'tm kiibduè ik lem 1.
teur de la capitale Thonburi. Phïm lchr'!lI[J r~lc lIlu,d pi xiilU bencha:
(') Phra: Phütthii jbt fa Ghiilal6k, fon- sole B. ç. 2456. llon[J pMm thai. Rama-
dateur de la dynastie Chiikkri (178'l- leien en trois volumes par S. M. le roi
1809) ou Rama In, d'après un nouveau Ph utthU lM là Niiphaliii, suivi d'une
décret royal. Ramakien rlixiikan Ihi 1. - étude sur les sources du Ramiikien (un
PMm Ihi rông pltïm Phanïlcltii.l·o'71 si lhi volume) par S. M. le roi Râma VI. Bang-
mwd1llf Chiinlhiib/lri. RiUiina:lcôstnlhiirasole kok,19 13.
131 (= 1912-1913 A.D.). Édition popu- (~) Le Ramakien du deuxième l'ègne
laire en 80 fascicules. déLute pal' le dernier épisode du Sund a-
(3) Phra: PhiiUhii lM là Nophaliii rakal)~la: Rama envoie Hanumat pOI'f.er
(1809-1824) ou Rama II. IJ61 la:l-hon l'anneau à SUa ( vol: 1), et se termine par
nl'ang Ramiileien, Phra: ràxanïphon Phra: le retour de Rama et de SUa à Ayodhya
bal Sc1md"t Plira: Pliullhlï là'l là. Naplialiii. (vol. 1Il).
318 ÉTUDES ASIATIQUES;

Le roi conclut cette étude par quelques considérations d'ordre


dramatique: il suppose qu'au début les acteurs se grimaient; puis
l'art des masques s'étant développé, lesbéros incapables de pro-
férer un seul son, mimèrent les récits dialogués, qu'accompa-
gnaient un orchestre et des danses. La première représentation du
Hamiikien sur la scène daterait du règne du Phra:ja Tiik.

Ainsi le caractère du Hamayal)a a évolué: ce n'est plus une


récitation rpligieuse,mais un poème dramatique qui chante les
exploits et les amoms des héros (1). Certains de ses épisodes, sans
avoir la grandeur et la beauté de ceux du Hamayal}a, ne man-
quent ni de charme ni de finesse; et parmi les plus populaires et
que . l'on peut considérer comme une addition siamoise, il faut
citer celui de Nang Loi ou (le corps) de la jeunn femme flottant (S1l1'
les eaux) (2).
Ce récit qui existe dans les deux rédactions imprimées du Ra-

(I) L'influence du conteur brahmani- celte époque (descriptions de cérémo-


que se fail enCOl'e sentir dans le Ramu- nies: traits de mœurs, peine du rotin,
kien du premier règne (cf, D. C. SEN, jugement d'un coupable. etc.).
History of Bengali Language and Litera- l') Quelle est l'origine de cet épisode?
ture, University of Calcutla, 1911. The De l'Inde probablement, où la «forme
Kathakatbas, p. 585.590; The Yatras or aquatique" est un thème familier? (cf.
popular theatres, p. 72U-733. - D. COSQUlN, Contes indiens et de l'Occident,
C. SEN, The Bengali Ramayanas, Uni- p. 55 et suiv.). Cet épisode n'existe ni
versity of Calcutta, 1920). Les détails, dans le Ramayal,lu sanscrit, ni dans celui
les répétitions et les comparaisons d'une de Tulsi Das. ni dans la version cam-
banalité insipide n'y sout point épar- bodgienne. ni dans la littérature lao-
gnés. Tout autre est le Ramiikien du tienne (cf. Recherches sur la littérature
second règne. Quoique certains passages laotienne, par L. FINOT. B.,;'.F.E.-O.,
aient été calqués, mot pour mot, sur la V, p. lOt).
rédaction précédente,. c'est une œuvre Les fresques qui décorent les murs de
d'une Lenue littéraire infiniment supé- la galerie autour du Vat Préas Kéo (Pa-
rieurl:l et beaucoup plus concise. L'une et g-ode d'Argent) à Phnom Penh, illustrent
l'autre rédaction sont empreintes d'un le Ramakien du premier règne et les
caraclère bien local et donnent un ta- différentes scènes de l'épisode de Nang
bleau assez vivant de la vie siamoise à Loi y sont naturellement figurées.
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. 319

makien (1), se rattache au Yuddhakül).çla et se déroule entre l'épi-


sode de Vibhï~al).a allant se réfugier auprès de Rama, et la con-
struction du pont.
Râval).a, après avoir subi un nouvel échec, rentre découragé à
Lanka. Il demande à Bënjakai (2), sa nièce, d'assumer l'apparence
de Sïta, de faire la morte et d'aller flotter sur la rivière sous les
yeux de sonennetni. En allant faire ses ablutions, Rama aperçoit
le corps de la yak~ï et il croit reconnaitre SUa morte. Mais Hanu-
mat découvre l'artifice de Bënjakai et, après lui avoir fait subir un
interrogatoire, il est chargé de la,reconduire aux portes de Lankü.
Il s'éprend d'elle, la séduit et retoul'l1e auprès de Rama.

(1)Il en existe une h'oisième rédaction. On ne rencontre aucun personnage por-


mais de bien moindre importancfl et qui tant ce nom ni dans le Riimiiyaf.Ja de ViiI·
fait partie d'un recueil de chants pour mîki, ni dans celui de Tulsi Das, ni dans
orchestre Mahori: L'épisode, très succinc- le Riimiiyaf.Ja vieux-javanais, d'après JUYN-
tement J'édigé, se réduit à seize stances ROLL, Kawi-Balineesch-Nederlandsch Glos-

et certains passages sont calqués sur sarium op het Oudjavaansche RàmàYal.la,


ceux du Ramakien du second règne. Re- La Haye, 1902. .
cueil de chansons pour orchestre Mahori Sous les différents épisodes du Ramli-
recueillies el adaptées par le Prince Na- kien (premier règne) qui ornent les murs
ritsaranuvlittivong (V' règne), Bangkok, de la galerie autour de la pagode d'Ar-
E.B. 2665 (A. D. 1922). Chanson pour' gent à Phnom Penh, il Y a une légende
orchestre Mahori tirée du Ramlikien : explicative; et partout où figure l'héroïne
"Épisode de Nang Loi". On en trouvera de Nang Loi on la désigne sous le nom
la traduction à la suite de celle du Ra- de PMiiiakày (piili Puiiiiakà]Ja) "au corps
ma.kien du premier règne. doué de mérites", c'est -à-dire "aux
(1) Bênjakai (Paîicakiiyii?) Cf. Liste des formes parfaites ".
personnages dans le RàmàyarJa, article de K. Dohring commet une erreur en dé-
Mahii Vajiriivudh dans A descriptive cata- sigQant "Benjakai" comme la fille de
logue of the siamese section compiled by "Totsakan" (Siam, Band 1, Folkwand-
G~RINI, Turin. 1911, p. 98, n° 131.- Verlag, Dal'mstadt, 1923, p. 60).
320 ÉTUDES ASIATIQUES.

NANG LOI
OU (LE CORPS) DE LA JEUNE FEMME FLOTTANT (SUR LES EAUX) 10.

Alors le Seigneur aux vingt bras (2) doué de puissance, arrive à Lanka, la
capitale, et monte ùans son palais mnjestueux.
" Il va s'étendre sur son lit de repos, et croisant les bras sur son front, le
Yak~a, la pensée tourmentée, le cœur indigné et la poitrine oppressée (se dit) :
«Quel malheur! J'avais tenté de me transformer (en r~i) (3) dans l'espoir ne
meUre un terme à celte guerre et d'enrayer l'avance des ennemis 1 Mais à pré-
sent, il ne m'est pluspermisd'ysollger! (Pourtant) il faut trouver un moyen
pour lever les obstacles! Mais lequel? Celle guerre avec l'Homme est terrible 1
Je me rends compte qu'elle s'étendra au-delà des frontières de"ma capitnle, car
cette armée de vanaras, descendants d'Amarindradinakara (4) est renommée à
travers tout l'univers pour sa grande force comparable à celle du feu de 1:1
destruction finale! Vibhî~ana (5) au cœur pèrvers, hélas, es! allé se rendre à
l'Homme! Il connaît les causes et les effets de toutes les choses et pourra p:1r-
faitement renseigner l'ennemi sur l'art de la guerre! Je suis angoissé en son-
geant au combat (qui se prépare)! Je me lève, je m'assieds,"j'en perds toul
sommeil!" Sa souffrance est grande, il pousse de profonds soupirs, et sa dou-
leur, comparable à la brûlure du feu, le torture jusqu'au lever du soleil, qui,
de ses rayons, éclaire la voûte célestl'.
Cependant, il se mel à penser: «L'amour c~t" à la base de celte guerre!
Je vais donc exiger de nenjakai (6), la belle vierge, qu'elle assume l'appnrcnce
de Sila, la jeune et belle femme, et qu'elle fasse la mode en allant floUer jus-
qu'à la grève, où Rama (7) a coutume d'aller faire ses ablutions. S'il aperçoit

(') Ralllllkien (du premier règne), fas- (2) Le texte donne ThQo jl si"b phiik de

cicule 25, 'p. 987' «Bênjakai assume Seignem aux vingt visages". C'est une
l'apparence de SUa trépassée et flotte sur erreur et il faut lire Th;~o jl si"b kon "le
les caux. Rama descend (à la rivière) Seigneur aux vingt bras".
faire ses ablutions. En apercevant (le C') Râval)a s'était déguisé en r~i dans
corps) il s'évanouit au bord du fleuve." l'espoir de dupel· Rama, mais Vibhï~ana
Ramâkien (du second règne) : épisode a déjoué ses plans.
de Nanc Loi, vol. l, p.97-116. DOI·éna- "(~) Amma:rlnlhlnakon.
vant on ùésignera la rédaction du Ramiî- (5) Phiphèk. Tout ce passage sur Vi-

kien du premier règne par R. 1 et celle Lhï~ana a été supprimé dans R. Il.
du second règne par R. II. C·) Bênjakai. Ce passage est égalemenl
Cette traduction est faile sur la rédac- supprimé dans R. Il.
tion de R. I. (7) Phra: Ram.
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. 321
celle femme sans vie, il cessera de faire la guerre et s'en retournera (dnns son
royaume)." Après avoir ainsi réfléchi, il fait ses ablutions, se pare de tous ses
ornements, et rayonnant de splendeur comme le disq·ue de la lune, le prince
,quitte ses appartements où les pierres précieuses alternent avec l'or (1).
Il va se placer sur le trône incrusté de joyaux, sous la royale ombrelle
blanche et devant l'assemblée des jeunes femmes préposées au Palais; puis il
donne l'ordre (suivant) aux Asuris : Ir AUer en toute hâte quérir la belle vierge
Bënjakai, nièce que je chéris plus que ma vie, et faites-la monler jusqu'à mes.
appartements (2)." .

Alors les AsuliS, belles comme des nymphes du paradis, cn recevant l'ordre
du chef des Kumbhiil?g.as (3) lui rendent hommage et s'éloignent en toute hâte.
EUes a!.@ignent _la résidence de la. devï (~), élèvent respectueusement les
mains jointes pour la saluer et lui disent: Ir Le Souverain des trois mondes a
donné l'ordre à vos esclaves, belle vierge, de vous inviter à venir auprès de
lui. "
En apprenant que Daçakal?~ha, le chef des Maras (5), a donné l'ordre de venir
la quérir, Bënjakai, la belle vierge, est consternée; aussiiôt son visage devient
blême. Est-ce de bon ou de mauvais (augure?). Elle ne sait que penser. Elle en
éprouve une grande frayeur, et pleine d'appréhension, en toute hâte, elle
sort escortée des Asuns.
Lorsqu'elle arrive (au palais), elle incline respectueusèment la tête jusqu'aux
pieds du chef des Yak~as. Apeurée au point d'en perdre la vie, la vierge
demeure prosternée sans ( oser) lever le visage (6).
Alors, le Seigneur aux dix têtes (7), le porteur du disque, le chef des
Ya4as, le descendant de la dynastie solaire (8), en apercevant Benjakai, aux
~eUesformes, lui dit: IrHélas, nièce que chérit tendrement son oncle, adorable
créature, digne de compassion, les peines (que nous supportons) en ces
temps-ci (nous viennent des actes accomplis dans) une vie antérieure; et c'est
ce qui explique que votre oncle s'est fâché avec votre père, son frère. Il est
innocent et (pourtant) je l'ai puni 1 Je lui ai confisqué ses hiens, je l'ai chassé

(Il Cette partie est très ahrégée dans , (S) R. H : If Arrivées devant la chambre

R. II : If A la perspective de pouvoir réa- incrustée de pierres précieuses aux mille


liser ce' projet, le chef des Maras fut feux ..• "
rempli de joie". (5) TMtsaklin Phra:ja Man.

(t) Ce paragraphe et le suivant sont (0) R. II: Elle attendit les ordres du

résumés en quelques. lignes dans le Souverain. "


R.lI. (7) TMtsllsién.

(Il Phra:ja Kümphlin. (S) R. II : If Descendant de Brahmii."

nUDBS .lSUTIQUE'. - 1.
322 ÉTUDES ASIATIQUES.
de la capitale et il a été ohligé de se rendre à l'ennemi 1Mais à présent je ne
lui en veux. plus et le.remords qui me consume comme un feu ardent, aug-
mente ma pitié! Depuis qu'il vit avec les ennemis je ne sais comment agir, ni
quoi imaginer pour le faire revenir! Je vous ai Cait chercher, belle princesse,
avec l'espoir que vous assumerez l'apparence de SUa et que, ô nièce tendrement
chérie, en feignant d'être morte vous irez jusque sur la grève où le roi a cou-
tume de descendre (faire ses ablutions). Si Rama vous aperçoit (1), il s'imaginera
que c'est Sîta trépassée, et il en éprouvera un tel chagrin d'amour, qu'il en
perdra pour ainsi dire la vie 1 Et comme il n'a pour suite que des vanaras,
(ceux-ci) se disperseront de part et d'autre. Et si tout se termine selon mon
désir, à votre retour, je partagerai mes biens (avec vous), je rétahlirai votre
père, helle princesse, et il pourra rentrer dans la capitale prospère 1"
En l'écoutant, il semble à Benjakai, douée de grâces, qu'on lui tranche les
hras et la tête. Mais eUe s'incline respectueusement jusqu'aux pieds du Yak~a
et lui dit: «Votre esclave (n'est qu'une) femme, et la pensée d'aller duper
l'ennemi la remplit d'inquiétude. Quoi! il n'y a donc plus d'hommes à Lailka
pour avoir cette audace! L'armée des vanaras est très nombreuse el
entièrement composée de mâles. Sont-ils hons ou mauvais? Je l'ignore. (Mais)
je commettrai (là) une erreur que (l'ennemi) ne saurait me pardonner.
Ils n'épargneront pas (2) la vie de votre esclave; et il ne faut point songer
qu'elle en réchappe et qu'elle puisse revenir (ici)."
Rava~a, l'Asura, le Yak~a, flatte alors sa nièce et lui dit: «Joyau de mes
yeux, soyez sans aucune crainte(3) 1 L'armée des singes est incapable de
pénétrer cette affaire! (Et si) vous êtes hahile, pourquoi auraient- ils le
moindre soupçon? Quoique femme, vous êtes supérieure à un homme,· grâce
à cet artifice audacieux 1 Et si tout se pa,sse comme je le désire, ô ma nièce,
vous n'avez rien à craindre de la part des ennemis 1"
En ce moment Benjakai, la Yak~î, la DevI, après avoir entendu ces paroles

Il) R. II : .«Si Rama descend à la ri- tance: Sukrasena, le viinara avait l'appa-
vière, il croira que c'est son épouse bien- rence d'un soldat; Vihhï~I)a l'a dénoncé
aimée qui est morte, et certainement il et on s'est emparé de lui. A présent,
interrompra la guerre pour s'en retour- c'est vous ma nièce qui m'aiderez. Votre
ner avec son armée 1" père ne vous dénoncera pas à l'Homme.
(S) R. II : rr Sukrasena, ce soldat témé- Il ne faut pas songer à vous soustraire
raire reçut plus de 1,000 coups de rotin à ce devoir royal de si haute impor-
avant d'étre relâché .. ,. Ils me couperont tance. Il s'agit d'arréter la guerre
en morceaux." afin que l'Homme et l'armée s'en retour-
(~) R. II : Cf Cetle affaire est sans impor. nent."
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A S'lAMaIS. 323
se met à penser: «Si je m'oppose à son ordre, je redoute son autorité: il
m'infligera la peine de mort 1" Et à bout de raisonnement, elle lui dit: «Ce
que Votre Majesté commande sera exécuté. Comment puis-je m'opposer à un
ordre royal? Mais je n'ai pas encore eu l'occasion d'apercevoir le visage de SUa,
la jeune et belle femme. Et si je dois assumer son apparence, je craindrais
de commettre une erreur et de ne pas être (en tous points) semblable à la reine
tendrement aimée; je vous demande donc l'autorisation de me retirer pour
aller contempler les helles formes de la Devi."
Et en l'écoutant, il semble au Seigneur aux dix têtes, descendant de la race
solaire, au Yak~a, qu'une eau céleste se répand sur tous ses membres (1).
Caressant doucement le visage et le dos de sa nièce digne d'affeCtion, le
Yak~a ép.muveune joie profonde. Il donne l'ordre (suivant) à la troupe des
femmes préposées au Palais: «Allez avertir l'officier qu'il doit apprêter le
char royal pour recevoir-la belle et resplendissante princesse et qu'il le fasse
avancer avecla troupe des Asuras, jusqu'au marchepied (incrusté) de pier-
. reries étincelantes (2)."
Alors tes suivantes, -( qui se tenaient) à droite et à gauche (du souverain),
reçoivent l'ordre, puis lui rendent hommage et demandent l'autorisation de se
retirer. Toutes ensemble, elles s'éloignent en grande hâte.
En arrivant, elles transmettent l'ordre au général, afin qu'il puisse pré-
parer le char (incrusté) de pierres précieuses, suivant les instructions du chef
des Maras.
Et apprenant l'ordre royal, le général, le téméraire, sort en toute hâte.
n dispose les troupes d'Asuras et de KumhhaI}Q.has par sections, prépare le char
richement décoré et attend (ta venue) de la Devi (3).
Alors, Bënjakai, la Yak~ï, salue respectueusement le chef des Asuras et
prend congé de lui (4). Elle descend du palais royal, et va faire ses ablutions,
puis se pare de tous ses ornements. Elle est resplendissante, et son visage au
teint d'or pâle est semblable au disque de la lune. (Escortée) de toutes ses sui-
vantes, la princesse monte dans le char incrusté de joyaux (5).
Alors l'officier fait avancer (le char) au milieu d'une haie de soldats et sort
de la ville de Lanka pour se rendre directement au jardin de plaisance.
Là, (le cortège) s'arrête devant le marchepied en gemmes précieuses, et

(1) Supprimé dans R. II. (4)Supprimé dans le R. Il.


(') Dans le R. II on prépare un pa- (5) R. II : " .. , elle monte dans Je
la.nquin et il n'est pas question de mar- palanquin aux rideaux hermétiquement
chepied. dos ... "
(3) Supprimé dans le R. Il.

21.
324 ÉTUDES ASIATIQUES.
(Benjakai) descend du char incrusté de joyaux; escortée de ses 5uivantes,
eUe se rend aux appartemenls de son auguste mère.
En entrant, elle embrasse les pieds de sa mère tendrement aimée et, la tête
penchée sur la poitrine, elle se met à sangloter, comme si elle allait mourir.
Alors Trijata (1), la Yak~ï, la Devï, en voyant sa fille, l'embrasse avec amour
et lui caresse doucement tous les membres du corps. Puis elle la soulève dans
ses bras (2) et la met sur ses genoux : ~ Enfin ta mère aperçoit ton visage 1
Je pensais qu'aujourd'hùi nous n'allions plus nous revoir!" Et tout en
parlant, elle observe sa fille. La belle reine embrasse ten~rement l'unique
objet de son affection. (Mais) elle éprouve un profond chagrin et se lamenle
comme si eUe allait trépasser ('!l.
En ce moment, Benjakai, la jeune vierge, digne d'amour, tient embrassés
les pieds de sa mère. Et dans un sanglot elle lui explique ce qui est arrivé :
~Sa Majesté, le Nagareça, le Mukutakeça (4), l'Asura, le Yak~a, vient d'or-
donner à votre fille de transformer son corps pour assumer les formes de
SUa, la jeune et belle femme; (puis) en ayant l'air d'être trépassée, de me
laisser flotter sur les eaux, auprès de la grève, où le rOlva faire ses ablutions,
afin de tromper Rama et Lak~ma~a (5), souverains de la puissante dynastie
royale. Je suis remplie d'angoisse (à la pensée) de lui ré~ister, (car) je redoute
le chef des Yak~as :(il serait capable) de m'infliger la peine de mort(6)." Et
tout en parlant, la Devï sanglote.
En écoutant la belle vierge, sa fille, il semble à Trijata, la Yaksï, que son
cœur va se briser. rr Hélas (7) 1 Hélas 1 ô mon enfant c'est notre karma (8) qui

(1) Trixa:r1a. - Dans le RamàyaJ}a dirais rien si cela ne faisait qu'atteindre


Kawi, d'après le glossaire de Juynboll, votre enfant; mais j'ai peur que son châ-
Trijata serait non point l'épouse mais la liment ne s'étende jusqu'à' ma mère et
fille de Vibhï~aJ}a. Voir J. GRONEMAN, n'atteigne sa vie 1 Aussi vais-je aller voir
Tjant/i Parambanan op midden Java, La SUa et l'observer minutieusement afin de
Haye, 18g3, page 18, c. 19, pl. XXIX. prendre son apparence".
(2) R. n: " . .. Trijata perplexe (',alma (7) R, II : "Sa Majesté Rameçvara est

el questionna sa fille adorée: "Quel est doué d'une grande puissance. Ton père
ce chagrin, quelle est la cause de cette est allé auprès de lui chercher refuge, si
tristesse? " par hasard il (Rama) vient à l'apprendre
(3) Tout ce passage est supprimé dans comment pourrions-nous échapper à son
le R. n. châtiment? Nous serons tous (les trois)
(t) Niikharèt Mongldltkèt. mis à mort. C'est une situation très déli-
(il Phra:Laksa. cate. Je ne sais que dire 1"
(0) R. II : Bênjakai ajoute : "Je ne (8) kam.
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. 325
vient nous accabler (à présent) : ton père nous a quittées; est-il mort? Nous
n'en savons rien 1 Depuis lors, ta mèrlhest malheureuse, eUe n'a plus de
bonheur! En dehors de toi, qu'elle chérit plus que sa propre vie, que lui
reste-l-il? Il a chassé ton père et cela ne lui suffit pas 1Il faut encore qu'il me lue
mon enfant (Il! ." Et tout en parlant, la belle reine éprouve un tel chagrin
qu'eUe est sur le point d'en perdre connaissance.
En ce mome!lt Benjakai, la YakêÏ, la DevÏ, se prosterne aux pieds de la
princesse, sa mère, et lui répond: ~ Toules les créatures qui naissent ici-bas
sont appelées à mourir. Il faut supporter patiemment les conséquences de
notre karma jusqu'à ce que la vie nous abandonne(2). Mère, vivez en paix
et ne vous affiigez plus" 1 Ayant ainsi parlé, elle lui rend hommage et détour-
nant la j!gure, eUe s'éloigne.
En arrivant là où se trouve Lak~mÏ (3), eUe lève respec'tueusement ses mains
jointes et la salue. Et afin de servir son artifice elle feint d'êlre en proie à une
\
{frande douleur (4).
En ce moment, la mère de l'univers (5), créature digne d'amour, ayant
aperçu l'AsurÏ ,'enir la saluet, puis éclater en sanglots, en éprouve un grand
étonnement: elle ne connait point la YakêÏ 1 Alors eUe lui demande: rt Quel
est votre nom, AsurÏ douée de beauté et d'élégance? Pourquoi venez-vous en
pleurant? Quelle est donc la cause de votre chagrin? Et pourquoi venir à
nous?"
Alors Benjakai, la belle YakêÏ, après avoir écouté les questions de la reine,
joint respectueusement les mains pour lui répondre. rt L'esclave qui est à vos
nobles pieds s'appelle Benjakai, la Yak~Ï; elle est la fille de Trijata; son pèl'e
est VibhÏ~ar;Ia, l'Asura que Daçakar;Itha a chassé de la capitale et qui fut obligé
d'aller se réfugier auprès du Seigneur qui portll l'arc (6).
Ir Depuis lors, il est plus heureux, car le Seigneur aux quatre bras lui té-

moigne de la compassion. Votre esclave, sa fille, tient (donc) à prendre grand


soin de la reine. Et, ·à ce que l'on dit, Daçakar;Itha l'Asura a le désir de
mourir. Alors je suis venue demander à la princesse que ses nobles pieds
soient dorénavant pour moi le parasol protecteur qui (s'élèvera) au~dessus de
ma têle. Voilà pourquoi j'ai fait l'effort de m'échapper et de venir jusqu'ici,

(1) Ce passage est supprimé dans le ct) R. Il: rt .... et pour servir son arti·

R. II. fice elle ne prononce pas une parole:


C') R. Il : rtJe me résous à aller au- l'Asurï baisse la tête et pleure".
devant de la mort. " (i) SUa.

(3) Sila. (0) R. Il : passage supprimé.


326 ÉTUDES ASIATIQUES.
dans l'espoir de confier mon existence à la belle reine (1) 1" Et tandis qu'elle
lui parle, elle la regarde à la dér~ée; elle observe les formes de la jeune
femme et considère minutieusement toutes ses qualités; (enfin) elle prend
congé de (SUa) et s'éloigne.
Elle remonte dans le char royal (2) et s'en retourne à Laiika, la capitale,
escortée de toutes les suivantes, jeunes et vieilles et de la puissante armée (des
Asuras).
-En arrivant, (le cbrtège) s'arr~te dèvant le précieux marchepied toul
rutilant de joyaux. Et levant les bras' au-dessus de sa t~te, l'Asuri transforme
son corps.
La beauté de ses formes, le charme de son visage, la rendent semblable à
une déesse; et tout comme la belle SUâ, au teint couleur d'or, la ravissante
vierge enchante les regards. Puis elle écarte les rideaux brodés, et comme une
nymphe du paradis, elle descend du char tout rutilant de pierreries et d'or et
monte auprès du chef des Maras (3). -

En ce moment (4), étendu sur son lit de repos aux décors (somptueux) et
entouré de suivantes jeunes et belles, le Seigneur aux dix visages, le témé-
raire, le descendant de la dynastie solaire, aperçoit Benjakai, sa nièce bien-
aimée, pourvue de grâces infinies qui lui donnent l'apparence d'une divinité.
Il est persuadé que c'est SUa 1 Sa passion augmente; il est éperdument
amoureux et son cœur déborde de joie. Il est incapable de rester (plus
longtemps) assis, il saute de son lit incrusté de joyaux et va recevoir (celle
qu'il prend pour) la belle reine. .
Et avec des paroles aussi douces que le miel, il lui dit (5) : crJoyau de mes

(1) Tout ce passage est supprimé dans capitale. L'amoul' que votre alné a conçu
le R. II. pour vous est tel qu'il doit vous émou-
('1 R. Il : !tDans son palanquin aux voir. Belle jeune femme, venez ici. Je vous
décors (incrustés) d'or." invite à demeurer, fleur céleste. Soyez la
(3) R. II : passage supprim~. splendeur de la capitale et du Palais. Voyez
(~) R. II : Cl'Lorsque le Seigneur aux ce Palais, ces demeures, ces trésoreries d'or
dix visages apercoit Bl!njakai métamor- . et d'argent : nous possédons de grandes
phosée, 'il la prend pour Sïlâ, il lui richesses. Je vous prie, ma helle, de les
sourit et lui fait signe de la tête et de la accepter et de gérer mes hiens. Tournez
main pour l'inviter à venir." votre visage vers moi, parley,-moi : est-il
(5) R. II : !tO ma hien-aimée, mon convenable de détourner la figure 1 Vous
amour est sincère. J'espère que le hon- ne vous rendez donc pas compte de la
heur sur lequel je compte ne diminuera (puissance) de mon amour 1 Venez ici,
pas un seul jour. Je vous recevrai dans la avancez et asseyez-vous."
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. 327

yeux, créature dont je suis éperdument amoureux, je te prie, belle jeune


femme, amour de mon cœur, de venir t'asseoir sur ce lit. de repos aux. orne-
ments spendides; c'est ici la couche magnifique sur laquelle nous nous
unirons 1 Je t'embrasserai, je le caresserai, je t'entretiendrai, ô ma belle à la
taille élancée 1Et pas un seul instant je ne te négligerai!."
Benjakai, l'Asun voit le chef des Yak~as descendre de son lit de repos dès qu'il
l'a aperçue métamorphosée. Ilia prend pour SUa, douce comme (le duvet) du
cygne, et vient près d'elle se leurrer en lui disant des paroles séductrÎces.
Alors la jeune femme lui rend hommage et lui répond : ~Seigneur{l), ayez
pitié de votre esclave, qui s'appelle Benjakai l'Asurï: ce n'est point SUa la
Devï!"
En ce !!!9ment, le Seigneur aux dix visages, le Yak~a sourit et lui dit:
~ Pourquoi (parler ainsi), jeune et belle femme 1 Ton ainé pense continuel-
lement à toi au point d'en avoir le cœur brisé. Depuis longtemps, une grande
douleur, un profond chagrin (m'accable). Aie pitié (de moi), sœur bien-
aimée," Et tout en parlant (2) il la prend par la main et la conduit vers la
couche royale. Puis il la soulève dans ses bras et la dépose sur ses genoux.
ilia caresse et lui baise le visage. Alors le chef des Ya~as lui dit des paroles
éloquentes : ~ Ton ainé va t'élever au rang de première reine : et sous la
blanche et resplendissante ombrelle (de la royauté) nous allons nous unir.
Tu (occuperas un rang) supérieur à celui de la reine (actuelle); je ne te négli-
gerai pas, je te protégerai avec amour et tu ne sentiras nullement le poids de
ma main. Mais alors, femme céleste, joyau de mes yeux, tu ne devras plus
éprouver aucun amour pour Rama, ton maHre (3)• ."
Cependant (4), la vierge Benjakai, la Yak~ï, se laisse glisser des genoux de
l'Asura. La Devi se dégage de l'étreinte de Daçakal!tha. Et comme si une
flèche venait de la toucher, elle se sent blessée et humiliée. Plus elle (le con-
jure de)s'éloigner, plus il se rapproche d'elle en l'implorant. Alors, la belle
jeune femme se métamorphose (5) et l'apparence qu'elle avait assumée a dis-
paru. Elle reprend son corps de Benjakai, la Yak~ï, et les mains jointes; elle
se prosterne à ses pieds, lui rend hommage et garde le silence.

(1) R. II : ce passage est supprimé. femme et lui dit: li" Oh 1 ne repoussez pas
(2) R. Il : ce passage et le suivant mon amour. . .1"
sont supprimés. . (l) R. 11 : ce passage et les suivants

(3) R. II: lI"Et tout en parlant, il se sont supprimés.


rapproche de la beUe pour la caresser. (5) R.1I: li" elle réCite des formules magi-

Il saisit le pan de l'écharpe de la jeune ques et reprend son corps de Bênjakai".


328 ÉTUDES ASIATIQUES.
Cependant Ravat;la(l), l'Asura, le Yak~a, dévisage la jeune et beBe Devi,
qui a repris son corps d'Asuri. Il est confus et consterné! Il n'ose plus lever
son regard vers elle. If Votre oncle s'imaginait (2) que c'était SUa! Ne m'en
veuillez pas, nièce bien-aimée. Il est évident (qu'en vous apercevant) Rama
et Lak~mal}a supposeront que c'est (SHa) trépassée. Nièce, hâtez-vous de par-
tir: il ne faut pas attendre que le soleil brille. Lorsque vous aurez rempli
(votre mission), vous reviendrez à la capitale, et votre oncle, jeune femme,
sera là, à vous attendre."
En ce moment, la vierge Benjakai, douée de grâces, lui rend hommage et
en silence eUe joint respectueusement les mains; elle s'éloigne puis s'élève
dans les airs.
Et la beUe vierge semblable à Mekhala (3) passe au-dessus du grand océan
et descend sur la rive du fleuve (~), au Nord des armées de Rama. Là, eUe s'in- . .
stalle à l'ombre d'un figuier (5) au feuillage épais; elle joint les mains, et récite
les formules magiques: l'apparence de l'Asuri se métamorphose.
Son corps semblable à celui de Sitii, est doué de toutes les qualités parti-
culières à la jeune et belle femme; le teint de son visage a l'éclat (de l'or) el
feignant d'être trépassée, elle flotte rapidement sur les eaux, comme poussée
par les vents.
En arrivant à l'endroit où Rama, le porteur de l'arc, a l'habitude de faire
ses ablutions, son corps va s'échouer" et immobile, elle reste étendue sur la
grève (6).
Cependant le souverain des trois mondes Cl} sommeille sur son lit de repos,
incrusté de pierreries aux mille feux. Les bras croisés sur le front, il reporte
continuellement ses pensées sur SUa: trA présent, que devient ma sœur? Mon
cœur déborde d'amour (pour elle). Une fois, (décidée à) mourir, elle a essayé
de se pendre. Mais le fils du vent, arrivé à temps, l'a sauvée et Îui a apporté
de mes nouvelles; autrement la jeune et belle femme serait déjà trépassée 1
Mais malgré tout, elle est restée entre les mains de l'autre! Et moi, son aîné,

(1) Raphon. (4) R. II : If En arrivant (au-dessus) de

(S) R. II : If Les yeux de votre oncle se l'Himavat, elle descend des cieux... "
sont brouillés. Vous lui ressembliei à s'y (0) Sm. Ficus Bengalensi& Linn., cf.

méprendre .•. " . List of common Treu, slIrobs etc. in Siam


(3) Mèkhala, déesse de t'oCéan. Cf. le compiled by Phya VANPRUK PICIURN,
Catalogue de l'Exposition de Turin, p. 93, Bangkok, 19!13, p. 1[,0.
n° !15 : (e) R. II : passage supprimé.

If List of characters in the Ramaya- (7) R. Il: tout ce passage est sup-

I}a. " primé.


UN ÉPISODE DU RÂl\IAYA~ A SIAMOIS. 329
j'en ai le cœur rempli d'inquiétude 1 Je ne fais que me lever et m'asseoir, je
n'ai plus de bonheur! Ma douleur est grande et mon chagrin si profond, que
mon cœur est sur le point de se briser! Mon amour, pour cette femme incom-
parable, est sans bornes 1" Le Seigneur porteur du disque, a perdu tout som-
meil (1) et la troisième veille de l~ nuit s'écoule: les oiseaux remplissent les
forêts de leurs chants, les abeilles de leur bourdonnement mélodieux et le so-
leil émerge au-dessus de la cime du Yugandhara (2).
Alors le souverain rince sa bouche, lave son visage, puis il entra~ne avec lui
, Lak~maQa, porteur de l'arc. Ils vont faire leurs ablutions et l'armée des vânaras
les escorte.
En arrivant au bord du fleuve, le prince qui regarde à droite et à gauche,
aperçoit, écl!oué sur la grève, le corps de l'Asurï. Cette belle jeune femme
languissante et douce est pareille à Sïtâ la resplendissante. Stupéfait au point
d'en perdre la vie, NârâyaQa (3) (stimulé) par l'amour, se précipite (vers elle).
Il se penche sur la jeune femme (~), et de ses deux mains il soutient sa tête
et l'appuie contre ses genoux. Il contemple le visage, le corps, les bras, les·
formes de la femme jeune et belle. Il ne peut y avoir de doute 1 Et ce teint
couleur d'or est bien une preuve qu'il se trouve en présence de SUa sa bien-
aimée! Oppressé de douleur et tremblant de tout son corps, le souverain est
sur le point d'en perdre la vie 1 Et tout en sanglotant il appelle: fr Ô mon
jeune frère tendrement chéri, ta sœur aînée, dont je suis éperdument amou-
l'eux, à l'instant même, Sna trépassée, arrive en flottant sur les eaux 1"
Alors Lak~maQa rayonnant de splendeur, vient contempler le corps, (et lui
aussi), il reconnaît sa sœur trépasséel L'affection qu'il lui portait le remplit
de regret; et comme touché par la foudre, il en éprouve une cuisante dou-
leur; il penche la tête et se lamente comme si la vie allait l'abandonner!

(1) R. II : If • • • à la fin de la 3' veille, (') Jükhünthon.


il s'éveille, et descend de sa couche (3) Narai.

royale, tandis que s'élevant au-dessus {ll Cf. On Siamese Literature (Asiatic

des nuages, les Karavèk Kara:vèk; Researches, vol. !JO~ II' partie, p. 36!J,
pali : Karavika, Karavij sanscrit: Ka- 1839)' Ce passage a été traduit' par
lavin1ca) se mettent à gazouiller, les éoqs Captain Law, mais d'après une autre
à chanter et que les paons, sur la cime version : If Rama descend à la rivière,
des arbres, se mettent à pousser leurs après avoir remis ses vêtements et ses
cris. Alors il entr'ouvre les fenêtres du hijoux à ses serviteurs; il s'apprête à
palais et contemple les astres qui se plonger, lorsqu'il aperçoit le corps de la
couchent derrière la cime du mont: une jeune femme. Il croit reconnaitre SUa et
lumière dorée illumine le ciel, le soleil il se lamente." n. II : toute cette partie
se lève ... " est très abrégée.
330 ETUDES ASIATIQUES.

En ce moment Kr~i;talak~al:JaIl), porteur de l'arc, en proie à son profond


chagrin d'amour, se lamente: t.fÔ inconstance des choses 1 0 ma Smi, com-
ment es-tu trépassée? Et pourtant, je t'avais fait annoncer qu'il était certain
que j'allais avancer pour attaquer (le Yak~a). Pourquoi t'es-tu révoltée et
t'es-tu abandonnée à ta grande douleur (2) ~. Tu n'as pu mailriser tes senti-
ments et attendre (l'arrivée) de ton alné 1 Le Seigneur aux dix visages, cet être
exécrable, cet Asura, aurait-il manifesté sa colère parce que le fils du Vent a tué
mille princes Yak~as et mis le feu à Lanka, la capitale? Et pour se venger
aurait-il tué ma sœur? Hélas! Hélas 1 Tu fus toujours notre compagne dans
les épreuves et tous les trois nous vivions unis dans notre sort malheureux 1
Moi, ton alné, et ton frère cadet, nous supportions avec patience tous nos
tourments dans l'espoir d'aller attaquer l'ennemi, d'exterminer entièrement la
race de DaçakaJ?tha le Yak~a et cela, juste au moment où tu viens ici tré-
passée 1 Maintenant il est inutile que je poursuive cette guerre 1 Et si nous
retournons dans notre capitale, on nous regardera avec mépris dans les trois
mondes. Ton aîné (3) consentirait (volontiers) à perdre la vie, pour aUer te
rejoindre dans le feu, ô ma sœur bien-aimée". Et la douleur que cause cette
séparation est si 'forte que le cœur des deux princes est sur le point de se
briser et qu'ils en perdent connaissance. Ils ne contemplent plus le visage (de
la jeune femme) et l'on dirait que la vie les a abandonnés (eux aussi).
Cependant l'armée des singes (4) valeureux voient Lak~maJ?a et leur Souve-
rain en proie à un tel chagrin d'amour, en pleurant SUa, qu'ils en perdent la
voix et qu'ils s'évanouissent de douleur. Et comme si le terrible dieu de la

(1) Phra:kritsanalak. lorsque nous sommes dans la détresse 1


('l R. II : ,,0 ma hien-aimée (en mou·· Je ne vois que montagnes, collines et
rant) quel effort il a fallu pour que ton forêts qui puissent remplacer le précieux
corps vienne flotter vers ton époux Phra: Men d'or; et les grands arbres au
adoré." milieu de la jungle tiendront lieu des
(3) R. II : "Ton ainé a (dû) quitter le ombrelles et des oriflammes alignés à
royaume démuni de tout, pour venir ha- droite et à gauche; les cris des grillons
hiter dans la forêt. Où trouverais-je une dans l'Himavat remplaceront les conques
urne pour te placer? Si nous étions dans et les instruments à musiq~e; et le
notre cité royale, j'aurais fait céléhrer bruit résonnant des cascades tiendra lieu
une cérémonie grandiose pour transpor- de gongs et de tambours, pour te rendre
ter ton corps sur un Phra: Men (men, hommage, belle jeune femme 1 Ainsi se
pali et skr. meru) d'or. Pendant plusieurs lamenta et pleura Narayal}a au point d'en
jours, j'aurais fait céléhrer des fêtes. perdre la vie 1"
Mais nous hahitons la forêt et nous som· l) R. II : tout ce paragraphe est sup-

mes privés de tout 1 Tu viens à mourir primé.


UN ÉPISODE' DU RÀMÀYA~ A SIAMOIS. 331
mort venait de leur trancher la tête, l'armée des vanaras qui. escortait (les
princes) est consternée .et remplie de terreur. Ils en sont péniblement impres-
sionnés, les uns et les autres, et ils n'osent descendre jusqu'à la grève 1
En ce moment, aux lamentations (poussées) par les singes affiigés, Nara-
ya~a, descendant du Soleil, porteur de l'arc, et Lak~mana. doué de puis-
sance, reviennent à la vie. Le Souverain, le protecteur, (enflammé) de colère .
et pareil à la foudre, s'écrie: l( Ré! Ranumat (1) l'audacieux, tu as osé enfreindre
mes ordres: tu as exterminé la race du chef des Maras; et à présent, ce sei-
gneur aux dix visages. ce misérable, a tué SUa, la DevÏ 1 Je fais l'effort de
lever une armée dans l'espoir d'aller attaquer le Yak~a, au moment où)a
. princesse arrive trépassée 1 Singe, dis-moi, que faut-il t'infliger?"
CependanLHanumat, doué de volonté, après avoir écouté la question du
monarque, lui rend hommage et répond avec sagacité: l( Ce corps me semble
bien étrange (2) 1 Non, ce n'est pas la reine bien-aimée; j'estime que ce doit être
un artifice d'Asura qui a assumé l'apparence de la Devi. C'est un moyen
astucieux pour éviter que la guerre ne s'étende jusqu'au royaume des Yak~as.
Que Sa Majesté, le Souverain du ciel et de la terre, interrompe un moment
ses (tristes) pensées 1"
En ce moment (3) la colère du descendant de la dynastie solaire, de Niira-
ya~a, de Cakrakr~~a, du Seigneur doué de puissance ne fait que s'accroitre
en écoutant ces paroles qui le touchent comme un feu ardent! D'un bond il
est debout, il trépigne et d'une voix gro:Q.dant comme le tonnerre (il dit) :
lt Hé, hé 1 Ranumat, mauvais sujet! Que dis-tu là? Ce n'est point la DevU

Mais toutes les qualités (qui lui étaient) particulières se retrouvent dans celte
figure : ce corps, l'éclat de ce teint, ce visage 1 Et voici les vêtements et
l'écharpe qu'elle portait, et l'anneau que moi-même je lui_ envoyai 1 (A pré-
sent) oseras-tu me contredire?"
Cependant le fils du Vent, le porteur d'armes puissantes, le téméraire, rend
hommage au souverain et répond à sa question: l(Seigneur, je réclame votre
indulgence (4). En examinant attentivement les .indices qui vous semblent la

C'l Hlinüman. Cl) R. II : tt Votre esclave se rend

CO) R. Il: If V~tre esclave est rempli compte que Lanka, la puissante capitale
de·doute, car si la reine était morte sous· . se trouve au Sud de l'armée et du Pavil-
les coups, elle serait couverte de bles- lon royal. Le courant est rapide, com-
sures. Ce cadavre est probablement un ment le corps de la jeune femme aurait·
artifice. Ce n'est pas le corps de Sitâ, la il pu le remonter pour venir jusqu'ici?
jeune femme." . Ayez pitié. de moi 1 Votre esclave vous
CS) R. II: tout ce passage est abrégé. demande l'autorisation d'examiner ce ca- .
332 ÉTUDES ASIATIQUES.
vérité même, vous vous apercevrez que ce sont des subterfuges de Yak~a,
(Le corps) d'une créature sans vie ne doit-il pas être en putréfaction et gonflé?
N'est-ce point votre opinion? Ce cadavre (au contraire) est sain et n'exhale
aucune odeur. Et (supposer qu'il ail pu) floUer sur cette rivière, me semble
une aberration, car le pavillon de votre Majesté, doué de puissance, se trouve
au Nord de Lanka, la capitale. Alors, comment ce cadavre aurait-il pu floUer
en remontant le courant? Votre esclave demande (l'autorisation) de le prendre
pour le déposer sur un bt1cher afin d'avoir une preuve convaincante: si ce
corps est une métamorphose, il ne pourra endurer l'ardeur du feu; et si c'est
(celui) de l'auguste princesse, le feu le consumera naturellement. Alors que
Votre Majesté me châtie en tranchant la tête de l'esclave qui a (osé) enfreindre
ses ordres 1Il est légitime qu'il en pèrde la vie 1"
En ce moment Kr~~arak~a, le juste, (tout) en écoutant le fils du Vent,
jette son regard (sur ce corps et l'examine) de la tête aux pieds, et tout
comme le fils du Vent, il est frappé d'étonnement et dit: ~Ma douleur s'allé-
. nue, ma colère s'apaise", Alors il ordonne aux soldats de se hâter et d'élever
un bûcher qui brl1lera avec force flammes. Et suivant les paroles de Hanumat,
le singe, on se rendra compte si ce corps se consume ou non.
Alors la troupe des singes, soldats robustes et courageux, reçoivent l'ordre
du roi et lui rendent hommage. Puis en grand tumulte, ils se précipitent
dans toutes les directions.
Les uns portent (leur charge) sur leurs épaules, les autres apportent (des
brassées) de bois à brtîler (que) les soldats entassent pour élever un grand
Mcher; leur travail achevé, et pour obéir à l'ordre du souverain, ils y mettent
le feu.
Alors Hanumat le valeureux donne l'ordre aux soldats vanaras d'entourer
le M.cher.
Ensuite ils soulè~ent le corps métamorphosé et le placent au milieu du
foyer ardent; ils savent que c'est un artifice et ils ne le quittent plus des
yeux, résolus à s'emparer de l'Asura.
Et comme si elle devait mouril', Benjakai, la Yak~ï, était atteinte sur tout
le corps par le feu ardent. A bout d'expédients pour créer un (nouvel)
artifice el' incapable d'endurer (ces souffrances plus longtemps), elle s'élève
dans les airs en suivant les (tourbillons) de fumée ct s'enfuit de toutes ses
forces.

davre et de le soulever pour le déposer cieuse; si c'est une ennemie qui a assumé
sur un bûcher. Si la belle jeune femme l'apparence de la belle jenne femme,
est vraiment morte elle restera silen- alors elle s'enfuira aussitôt ... "
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. 333
Cependant Hanumat, le valeureux, les yeux fixés (sur le Mcher), voit l'Asurï
s'élever dans les airs et prendre la fuite en suivant (les tourbillons) de fumée.
(Alors) rapide comme le vent, il prend son élan. Tremblant de colère, le va- 1

nara brandit son trident (Il en diamant, comparable (à l'éclat) du feu exter-
minateur, puis il s'élève dans les airs à la poursuite dè l'AsurL
Il se précipite sur elle, l'attrape, et d'une main il la saisit à la tête et de
toutes ses forces de vanara, il redescend (sur terre avec elle).
Alors il présente la Mari à NarayaI}a, au porteur de l'arc, entouré de sa
nombreuse armée. (Et là), il attend la décision du souverain.
Cependant(21, en voyant le fils du Vent, cette puissante créature, venir avec
la Yak~ï, le Seigneur des trois mondes,Ve protecteur, est satisfait et sa dou-
leur se dissiu-e. Il trépigne et fait grand bruit :« Oh 1 Oh 1 quelle audace (de la
part) de cette vile créature d'oser agir de cette façon," (Puis) il donne des
ordres à Sugrïva (3), le singe glorieux: «Emmène cette vile créature, pleine
d'artifice et de perversité. Qu'on la frappe avec les rotins et interroge-la sur
cette affaire." Après avoir donné cet ordre, le roi en compagnie de son cadet,
s'éloigne de la grève; et tout en se pavanant et en balançant les bras, il re-
tourne a8 pavillon d'or.
Cependant (4) le fils du Soleil, doué d'une grande puissance, donne l'ordre
de passer une corde au cou de la Marï et de l'amener devant le Pavillon (d'or).
Et là, avec sa troupe de soldats robustes et courageux, de :singes glorieux,
il se prosterne devant le pavillon royal. Puis il se met à interroger l'Asùrï :
«Pourquoi, vile créature, as-tu osé agir avec tant d'audace? Ne redoute p"as la
puissance des vanaras. Quel est le nom de ta famille? Quel est ton pays d'ori-
gine? Qui a eu la pensée de t'envoyer (ici) et de t'obliger à prendre l'apparence
de Lak~mï, la reine de NarayaI}a le protecteur, (et de te suggérer) de faire la
morte en floUant sur la rivière? Avec cet artifice, vers quel but tendais-tu?
Créature vile, laide et ignorante, tu ne dois dire que la vérité, autrement tu
en perdrais la vie l "
Cependant Benjakai, la très pitoyable, répondit avec sagacité à l'interroga-
toire : «Votre esclave est la nièce du souverain de Lanka, l'auguste cité. Je
m'appelle Benjakai, la Yak~ï. Je suis la fille de Vibhï~aI}a l'Asura, et ma mère
s'appelle Trijata. Apprenant (5) que mon père était mort des mauvais traite-
ments que lui avait infligés NaraYaI~a, le protecteur, je désirais me renseigner

(1) R. II : il n'en est pas question. (1) R. II:


(1) R. II: tout ce passage est abrégé. d'ai appris que mon père était mort
(S) Sükhrlp. par la flèche que Narayal}a lui avait dé-
(') R. II : tout ce passage est abrégé. cochée.Il
334 ÉTUDES ASIATIQUES.
sur cette allaire. Mais en venant comme Asurï, je redoutais la troupe des
singes; alors, de moi-même, fai assumé J'apparence de la reine pour venir
me renseigner et apprendre quelque chose! Ensuite votre esclave serait ren-
trée (à Lanka). Ce que je dis est la vérité; ce n'est pas un mensonge. Je
vous demande, ô créature douée de sagesse, d'avoir pitié de moi".
Cependant le fils du. Soleil, le téméraire, en apprenant de l'Asurï qu'elle
était la fille de leur fidèle compagnon, ne crut pas devoir pousser plus loin
cet interrogatoire. L'allaire lui semblait incontestable \Il! En effet le Seigneur
aux dix têtes avait chassé Vibhï~ana, le Yak~a, de la capitale' Alors il ordonne
au viinara, le rapporteur, de rédiger un compte rendu sur l'affaire de la Yaksï.
Et (le rapport) terminé, il se dirige en toute hâte vers le pavillon (somptueu-
sement) décoré.
En arrivant {2}, il incline respectueusement la tête et dit: If Seigneur,
monarque tout-puissant, possesseur de grandes richesses, l'esclave qui est à
vos pieds, vient d'interroger la Marï et voici l'affaire depuis le commence-
ment: elle est la niècè du Seigneur aux dix visages, la fille bien-aimée de
Vibhï~aI!a le Yak~a, elle s'appelle Benjakai l'Asuri, et Trijata est sa mère.
Ayant appris que son père était mort des mauvais traitements (que'lui avait
infligés) NarayaI;la, le porteur de l'arc, elle assuma l'apparence de la r~ine, la
belle et élégante jeune femme, pour obtenir, à tout hasard, des détails (sur
la mort de) son père. Elle aurait ensuite regagné la cité de Lanka, la resplen-
dissante. Ce n'est pas une ennemie l (Voilà ce que j'ai à) dire (moi), pous-
sière sous la plante de vos pieds! "
En ce moment (3) le monarque au disque précieux, descendant de la dynas-
tie solaire, le protecteur, écoute le rapport concernant l'affaire de l'Asurï. Et
semblable au fep de la destruction finale, il est (enflammé) de colère: If Quelle
audace, fils du Soleil! Comment peux-tu être plongé dans de pareilles
ténèbres d'égarement, pour (oser) me dire que personne ne l'a envoyée icil
Ces paroles sont-elles rationnelles? Que dis-tu là? Tu ne ras donc pas
interrogée! Tu as accepté ce qu'elle a bien voulu t'exposer! La fille de
notre fidèle compagnon a fait un choix de ce qu'elle désirait te communi-
quer!"

(1) R. II : Dans celte rédaction Sugrïva que tu endures encore des souffrances,
est au contraire rempli de doute et il lui· endure des souffrances jusqu'à la mort 1
dit: "Tu cherches un prétexte, tu ne Frappez vile, maniez les rotins, ne soyez
dis pas la vérité. Je le sais 1 .•• Tu n'as pas si lents 1" .
pas encore suffisamment souffert pour (') et (3) R. II: Ces paragraphes ont été
que la vérité sorte facilement 1Et s'il faut entièrement supprimés.
UN ÉPISODE DU RÜIAYA~A SIAMOIS. 335
Et à entendre les paroles du monarque (1), il semble au cadet de Balï (2),
doué de splendeur, que le trident de diamant vient le frapper (au fur et à
mesure). Couvert de honte en présence de toute l'armée et redoutant égaIe-
ment le jugement du roi, il incline respectueu~ement la tête et se retire.
Alors (le roi) ordonne au bourreau d'emmener Bënjakai la Yak~ï, de lui lier
les pieds, de l'attacher solidement à la taille, puis de la châtier tout en la
questionnant.
En ce moment (3), le vanara, bourreau fort habile, emmène de force Ben-
jakai l'audacieuse. Il plante (en terre) un pieu auquel-il la lie aussitôt. Puis
il lui broie les mains, il lui écrase les tempes, il lui donne des coups de rotin
tout en la menaçant. C'est un maitre accompli en l'art de la flagellation et
par trois foÏi..i1 s'arrête pour (qu'on puisse) la questionner.
Cependant Sugrï.va (4), le puissant soldat, l'interroge : ~ Hé! vile créature,
pourquoi mentir et venir nous conter l'histoire de ton père? Pourquoi avoir
simulé la mort en prenant l'apparence de la reine trépassée afin que notre
Souverain en éprouve un profond chagrin d'amour? Personne ne t'aurait
envoyée (ici)! Dans tout ce que tu m'as dit je n'aperçois pas encore la
vérité." Et tandis qu'il l'interroge, il donne l'ordre aux vanaras de venir
alternativement la frapper.
Cependant Bënjakai la Yak~ï, l'Asurï, dont la souffrance était immense,
poussait continuellement des gémissements : ~ Pitié pour votre esclave! Va-
nara, désormais je dirai la vérité! C'est le prince de Lanka qui m'a donné
l'ordre de transformer mon corps pour ressembler en tous points à SUa, afin
d'aller leurrer Harirak~a, le protecteur. Et cela, dans l'espoir d'interrompre
la guerre et de sauver Lanka, la capitale. Je ne pouvais lui résister, redoutant
que le chef des Yak~as ne m'infligeât la peine de mort. Tels sont le.s faits; à
présent je dépends de votre indulgence!"
Cependant, Sugrïva, créature douée de sagesse, questionne la Marï jusqu'à
ce que tout soupçon disparaisse; puis percevant la vérité, il donne l'ordre aux
vanaras de délier les bras et de détacher les pieds de la Yak~ï. Alors, pour se
rendre à l'audience du Seigneur porteur du disque, il retourne au pavillon
royal.

(1). R. 1 : fascicule 26, p. 1009; suite dats à gauche et il droite se tiennent sur
et fin de l'épisode de Bénjakai. - R. II : la pointe des pieds et lèvent le rotin. Il
ce paragraphe a été entièrement sup- la flagelle cinq fois en lui disant d'avouer
primé. la vérité."
(i) Phali. (t) R. II : ce passage a été supprimé.

(3) R. II : "A ce moment là deux sol-


336 ÉTUDES ASIATIQUES.
En arrivant, il incline respectueusement la têle et se prosterne; puis il dit
au descendant de la dynastie de Bhuja (Il, le protecteur: tt Le rapport concer-
nant l'Asurï est terminé." Et il attend les ordres de Bhüdhara (2).
Cependant Narayal}a. descendant de la dynastie solaire, porteur de l'arc,
qui vient d'entendre le fils du Soleil, le vanara, lire le rapport qui met en évi-
dence toute la vérité, (à savoir) que c'est Daçakal}tha qui a envoyé (la jeune
femme); ce monarque (s'écrie) : tt Quoi 1 celte créature, Bënjakai, la Mûri,
l'effrontée a pu agir de cette manière 1 On doit consulter Vibhï~al}a, l'Asura,
le père de la Yak~ï, pour savoir quelchâtiment il faut inOiger à cette créature
perverse 1"
En ce moment Vibhï~al}a, doué de volonté, rend hommage au monarque
et reçoit son ordre. .
tt L'amour que j'éprouvais pour ma fille a fait place à un sentiment de
colère et d'indignation." Et le cœur ulcéré, le Yak~a répondit alors à la ques-
tion du roi. ttBien qu'elle soit la fille de votre esclave, elle mérite la peine de
mort pour avoir osé venir duper le Seigneur porteur du disque en transfor-
mant son corps comme celui de la reine trépassée. Ou si vous préférez, qu'on
lui tranche la tête et qu'on l'empale pour l'outrager publiquement. Voilà
d'après la justice ce.qui conviendrait à sa conduite fallacieuse. Et dans les dix
points cardinaux, les troupes des ennemis respecteraient Votre auguste puis-
sance".
Cependant (3l, le Seigneur au disque 'précieux, le protecteur, qui a entendu
>Vibhï~ana, l'Asura, conseiller la peine de mort comme (châtiment) équitable,
CP- Seigneur doué de puissance a (pourtant) pitié de la Yak~ï et il dit: tt Cette

créature, Bënjakai, l'effrontée a mal agi; mais lui enlever la vie me paraît
excessif. Il est inutile de la condamner à mort et par (considération) pour
vous, son père, nous remettons sa peine." Et il enjoint au fils du Vent d'ac-
compagner Bënjakai, la Yak~ï et de la reconduire jusqu'aux frontières de
Lanka, la capitale, loin des yeux de son armée.
Cependant Ranumat, le téméraire, le chef des guerriers, reçoit l'ordre du
Seigneur des trois mondes et lui rend hommage, puis sort en toute hâte.
Lorsqu'il arrive (Ii) auprès (de la Yak~ï) il lui dit: tt 0 Bënjakai, femme
adorable, à l'instant le Seigneur aux quatre bras vient de remettre ta peine;
et il a donné l'ordre à ton ainé de t'emmener loin des troupes de singes glo-

(1) PhUt. (t) R. II : Hanumat se contente d'en-

(S) Phu thon. lever Bênjakai dans ses bras sans lui
(3) R. II : La première parlie de ce parler.
paragraphe a été supprimée.
UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. 337
rieulll. Et tout en parlant il enlève l'Asurï dans ses bra,s, et s'élève de nouveau
au (sein) des nuages (Il.
Et tandis qu'il plane dans les cieux, il éprouve un violent amour pour (Ben-
jakai). En atteignant les frontières de Lanka, il redescend sur terre (avec
elle ).
Alors, avec des paroles aussi douces que le mie1l 2 ) (il lui dit) : !fMari, res-
plendissante créature, digne de compassion, belle vierge, ton ainé était rem-
pli d'inquiétude à ton sujet, car il craignait que, pour le Seigneur aux quatre
bras, on ne t'enlevât la vie 1J'allais demander qu'on t'inflige une peine (légère)
lorsque le roi t'accorda son pardon 1 Et (aussitôt) l'inquiétude qui me tour-
mentait s'évanouit, L'ordre qui me fut donné d'aller reconduire la svelte et
charmaüW vierge répondait à mon désir. J'en éprouvais une telle joie qu'il
me semblait que je venais d'être comblé de toutes les richesses du Tusita (li).
C'est le mérite (d'un acte accompli ~antérieurement) que ton ainé ~ en deve-
nant ion ami, (recueille en cette vie-ci) f4}. Et le Seigneur doué de puissance
m'a désigné à cause de cela. Liés par l'amour DOUS formerons jusqu'à la fin de
not~e vie un couple tendrement uni."
Cependant en écoutant les propos du vanara, Benjakai, la belle et adorable
vierge, est prise d'un sentiment de pudeur; eUe lui lance un regard plein de
. mépris et lui dit: !f Vous désirez me séduire parce que les circonstances vous
sont favorables, maintenant que j'ai la vie sauve! Et pour oser me tenir des
propos (aussi) déplacés, vous me prenez pour un cœur léger! Mais, singe glo-
rieux,qu'en savez-vous? Ne vous jouez pas ainsi (de moi)! Je'suis femme,
mais je pénètre (vos intentions) (5}."
ltO vierge, élégante, gracieuse et digne d'amour, pourquoi me parler sur ce
ton:, ma beUe? Je ne dis que la vérité, je ne Le leurre point. 0 adorable créature,
ma bien-aimée , ma Devi, les richesses de Lanka sont grandes(6), elles appar-
tiendront à ton père et nous pourrons alors vivre tous les deux dans le bonheur
et éprouver de grandes joies." TouL en parlant, il essaie de l'attirer à lui, et
le chef des singes caresse doucement la jeune femme. '.

(1) Cf. DOHRING, Siam, Band 1, Folk- (5) R. II : Ici se pla~e toute la ha-

wand-Verlag, Darmstadt, 1923, planche rangue que Bênjakai va prononcer


p. 14!l. lorsque Hanumat va la quitter (voir
C') R. II: !fAlors avec des paroles sé- 6· paragraphe après celui-ci) et elle re-
duisantes et tout comme un amou- pousse les avances du vanara.
l'eux ••. " (') R. II : Hanumat ne fait' aucune al-
(3) Düslt. lusion aux richesses de Lanka.
Il) R. II : II n'en est pas question.
ÉTIlDBS .lSUTIQIlBS. - 1. 22
338 ÉTUDES ASIATIQUES.
Cependant Benjakai (1), la belle et l'adorable, l'écarte de ses bras et lui
lance un regard plein de mépris: ctHélas, quels tourments! Vous n'avez aucun
respect pour moi parce que je suis une femme seule sur la route solitaire et
déserte. Mon cœur est ulcéré, et j'éprouve une telle indignation, qu'il me
semble que je vais en mourir." Et tout en parlant elle le repousse. Elle est
accablée!
ctÛ petite sœur, digne d'amour, douée des qualités de la jeunesse, adorable
créature, Mari resplendissante, pourquoi repousser ton ainé? Û ma devi, ô
femme douée de beauté, aie pitié de moi!" Et tout en parlant, il la serre
contre lui et la baise avec joie en s'emparant de ses seins pareils à (deux
fleurs) de lotus embaumés. Et à le voir, on dirait un scarabée qui, volant
légèrement dans les airs et bourdonnant amoureusement, recueille avec vo-
lupté le poUen des lotus (2).
(Et à ce moment), en grand tumulte (3), une pluie céleste tombe sur la
terre.
Cependant Benjakai, la belle jeune femme, la resplendissante, se donne au
chef des singes, doué de puissance. Elle est transportée, elle est éperdument
éprise, et sa passion est telle, qu'elle est sur le point d'en perdre la vie! La
jeune femme ne peut se séparer du vanara 1 Sa passion la trouble, elle est
émerveillée par le soldat du Seigneur qui porte l'arc et elle en oublie la
crainte que lui inspirait le Seigneur aux vingt bras; la belle et jeune amou-
reuse est au comble de la félicité (4) 1
Et heureùx (5) comme s'il avait obtenu un char céleste, Hanumat le victo-
rieux posséda Benjakai l'Asurï. Et tout en lui caressant et lui baisant les joues,
(il lui dit) : ctPetite sœur, dont je suis éperdument amoureux, ton ainé ne
désire point se séparer de toi, belle jeune femme. Mais la guerre dure encore
et il faut nous quitter, pour aller en avant 1 Femme adorable, ne sois pas
désespérée 1 Ton ainé te prie, ô jeune et belle créature, de rentrer à Lanka,
la capitale".
Alors Benjakai, l'amoureuse, en écoutant (les paroles) du fils du Vent,

(1) R. II : Bênjakai ne le repousse pas. débordent et inondent la terre, alors que


(1) R. II : Cette comparaison a été le couple, voluptueusement uni, éprouve
supprimée. un grand bonheur."
(3) R. II : ct ••• Les nuages se posent (6) R. II: Bênjakai demande à Hanu-

pour voiler les rayons du soleil; le vent mat d'oublier ce qu'elle a pu lui dire de
soufRe avec violence; la pluie, très fine, cruel. Elle lui confie son père.
asperge et rafraichit toutes les essences (6) R. II : Ce paragraphe a été sup-

d'arbres qui s'en réjouissent; les eaux primé.


UN ÉPISODE DU RÂMAYA~A SIAMOIS. 339
doué de puissance, a le cœur brisé et les larmes emplissent ses yeux 1 Elle
incline la tête, se prosterne, et tout en pleurant, elle lui dit: «Hélas! vous
ne m'aimez plus pour m'abandonner ainsi et me couvrir de .honte! Quel
malheur de naitre (ici-bas) comme femme! J'ai .échoué dans mon entreprise,
puis j'ai perdu mon honneur pour avoir (écouté) des propos séducteurs. En-
suite, j'ai perdu la raison pour avoir (écouté) à tort, des paroles trompeuses.
Et perdre son pouvoir magique, c'est perdre la vie! Or tout cela est arrivé à
cause de la légèreté de mon esprit! Je me suis trompée et je dois en supporter
le châtiment. C'est le karma (de ma vie) antérieure que j'expie par les ac-
lions présentes." Et tout en parlant la belle et jeune femme sanglote.
En ce moment, voyant BeJ!.jakai l'Asuri, la Devi, pousser des soupirs
d'amour ct.se lamenter, le fils du Vent, le victorieux, la soulève dans ses bras
et dépose la jeune femme sur ses genoux. Il lui baise le visage et la caresse.
trNe pleure pas, ne t'affiige pas. Lorsque la guerre contre les Yak~as sera ter-
minée, nous vivrons (de nouveau) amoureusement unis. Fais un effort (sur
toi-même) et prends soin de ta personne. (Non) tu n'es pas couverte de
honte (1) 1"
Cependant Benjakai, créature digne de pitié, écoute les paroles d'Hanumat
qui apaisent graduelleD,lent sa douleur. Alors la jeune femme se laisse glisser
des genoux du vanara, et suppliante et gémissante, elle lui dit: Ir Ta jeune
,sœur te confie son père. Et par amour pour elle, témoigne-lui des égards".
Et tout en lui faisant cette recommandation, elle pousse de profonds so.upirs.
Elle ne peut se résoudre à quitter le singe glorieux 1(Pourtant) elle incline la
tête, joint respectueusement les mains pour lui rendre hommage, et en toute
hâte, la Devi retourne à Lanka: (2).

CHANSON POUR ORCHESTRE HAHORI, TIRÉE DU RAMAKIEN.


ÉPISODE DE NANG LOI.

A ce moment, le Seigneur aux dix visages, le Yak~a, aperçoit Benjàkai


métamorphosée et semblable à s'y méprendre à Sïta:. Il sourit et lui fait signe
de la tête en lui disant: (f Nièce, si vous parvenez à interrompre cette guerre

(1) R.ll: «Ne doute point de mes pa- à) Vibhi~ana le Hora, le chef des Mara.
roles, dans cent ans ton ainé n'aura pas sois rassurée, je m'en occuperai, c'est le
encore oublié ce grand honheur 1Aussitôt devoir de ton ainé J"
. que la guerre sera terminée, le jourméme, (t) R. II: l'Et le chef des singes re-

ton ainé viendra vivre avec toi. (Quant tourne au pavillon royal."
MO ÉTUDES ASIATIQUES.
selon mon dessein, le royaume des Mara s'en réjouira. HAtez-vous de partir
pour arriver à temps."

En ce moment, Benjakai reçoit l'ordre royal et sort du palais resplendis-


sant de joyaux. (Puis) elle s'élève dans les airs et traverse le fleuve.

En arrivant au dessus de l'Hemavat, elle descend des cieux et s'installe au


hord de la rivière(l).
La vierge transforme son corps.

Elle est semblahle à SUa, la helle; et son teint couleur or pAie, est pur et
resplendissant. Elle feint d'être morte et flotte sur les eaux en allant jusqu'où
Rama (a coutume de) venir faire ses ablutions dans le fleuve.

En ce moment, le Seigneur des trois mondes, le Protecteur, se ·lève de sa


couche resplendissante. Aussitôt que la troisième veille s'est écoulée, les Ka-
ravek, en sortant des nuages, (lui) offrent leur gazouillement mélodieux, les
coqs leur chant agréahle et çà et là, sur la cime des arhres, les paons
poussent leurs cris(2).

Il ouvre la fenêtre royale et contemple les astres. Il (les) voit se coucher


. derrière la cime des montagnes (tandis que) des rayons dorés illuminent la
. voûte céleste: le soleil est sur le point de se lever.

Alors il entraine son frère cadet, et ils descendent du pavillon royal pour
aller au hord du. fleuve avec toute la troupe de singes.

Quel heau (spectacle) J (Que) tous sont heaux 1 (Qu'elle) est belle, la co-
horte qui afflue en masse au détour de la route 1 Les deux princes vont se
haigner et prendre leurs ébats dans l'eau fraiche et les singes les escortent en
foule. Ils forment des groupes séparés qui sont plaisants à ohserver. Les uns
se cherchent les poux, les autres se grattent la tête; certains attrapent des
poux hlancs et s'amusent hruyamment à les écraser entre leurs ongles et à les
sentir; d'autres se poursuivent et montent sur les arbres qu'ils secouent;
quelques-uns sautent, d'autres tombent à la renverse et sont fous de joie.
- (Mais) le chef de la cohorte leur intime (l'ordre) de cesser: ~Ne soyez pas (si)
grossiers (ni si) turhulents". Et leur ayant ainsi parlé, il les emmène pour
suivre les princes jusqu'au hord du fleuve.

(1) Cf. p. 137, note!l. - (il Cf. p. 137, nole 6.


UN ÉPISODE DU RAMAYA~A SIAMOIS. Ml
En arrivant, le Seigneur- aperçoit la figure métamorphosée, que; tout
exprès la vierge a rendue (semblable) à SUa, la resplendissante jeune femme.
Il est stupéfait, il n'est plus maître de lui. Il s'approche pour prendre la Devi
dans ses bras: Et tout en pleurant il se lamente.

~ Hélas 1 Hélas' -0 inconstance des choses' 0 ma SUa' Comment es-tn


venue à mourir? C'est ( donc) en vain que ton aîné aurait enduré tOllS ces
tourments 1 J'ai atteint la rive du grand fleuve dans l'espoir d'exterminer la
race des Yak~as par amour et désespoir pour (toi), ma bien-aimée' Je n'ai
pas encore pu. attaquer l'ennemi (que déjà) tu es morte et digne de pitié' 0
ma sœur (1), quel effort il a fallu pour que'ton corps vienne à la rencontre de
ton époux ~n aimé alors que (tu n'es plus qu'une) figure sans viel" Et tout
en se lamentant, NarayaQa pleure comme si la vie allait l'abandonner (2).

~Holàl Holà! fils du Vent. Vous avez été brûler le royaume (de Lanka), et
le Sèigneur aux dix visages; dé colère, a usé de violence: il vient de tuer et
de jeter SUa à l'eau 1 C'est un outrage public 1 Quel châtiment méritez-vous?"

En ce moment, le fils du Vent réfléchit, puis déclare: ~Si la jeune femme


était réellement morte par la faute de l'esclave qui est à vos pieds, assurément
elle porlerait (des traces) de blessures, petites ou grandes; de plus, Lanka se
trouve au Sud du poste de votre armée. Ce corps serait-il allé contre le cou-
rant pour remonter (le fleuve jusqu'ici) t (Est-ce que) par hasard celte figure
ne serait (pas) un artifice? Votre esclave demande à l'examiner et à la briller
pour la mettre à l'épreuve".

En ce moment, HarivaIJlsa, qui l'a écouté, s'aperçoit qu'il a raison. Il


donne l'ordre de couper du bois et de l'entasser en piles pour en faire un
bûcher, puis de s'arrêter et d'attendre.

Ils soulèvent le corps et le déposent sur le bûcher. Ils entassent le bois à


brtUer et pour activer le feu, ils versent de l'huile qui se répand partout.
Puis après avoir mis le feu au Mcher, ils l'entourent.

En ce moment, Benjlikai est sur le point de mourir, (si) forle est l'ardeur
qui se dégage du feu brillant. Et aussitôt elle s'élève dans les airs en suivant
les flammes et la fumée qui montent.

(l) Cf. p. 13 7, note 11. - (') Cf. p. 138, note 1.


342 ÉTUDES ASIATIQUES.
A ce moment, le fils du Vent qui observe attentivement (le hacher) aper- .
çoit la Yak~ï. Furieux, il fait un bond et (s'élance) à sa poursuite en traver-
s"ant le feu. Le chef des singes s'élève dans les airs, en la poursuivant il la
saisit avec la main et lui barre le passage; il atteint la jeune femme au milieu
"des cieux 1 Aussitôt il se précipite sur eUe pour s'en emparer vivante. Puis il
plane et redescend sur terre (avec eUe) pour l'amener à Harirak~a.
LA CONTROVERSE
DU TEMPS ET DU PUDGALA
DANS LE VIJNANAKAYA,
PAR

LOUIS DE LA VALLÉE POUSSIN,


PROFESSEUR À. L'UNIVERSITÉ DE GAND.

Le Vijfianakaya de Devasarman (1), quatrième Abhidharma des


Sarvastivadins, se divise en six chapitres: 1. Maudgalyayanaskan-
dhaka (2); 2. Pudgalaskandhaka; 3. Hetupratyayaskandhaka;
4. Alambanaskandh aka; 5. rr Mélanges" (3); 6. Samanvagamaskan-
dhaka (~).
Le chapitre 1er établit, conh'e Maudgalyayana, l'existence du
passé et du futur.
Dans le ne, le partisan de la· rr vacuité" (sünyatâviidin) réfute le
partisan du tt moi" ou Pudgala (pudgalaviidin).
(1) NANUO, 1281, Tokio, XXIII, 9, C'l La restitution ·skandhaka parait
fol. 1-72. - WATTERS, Yuan Chwang, certaine.
1,373, discute l'affirmation de Hiuan- Le chapitre VI du Jiianaprasthana
lsang (Vie, p. 123) - que Devasarman est nommé, dans la Kosavyakhya, in~
composa ce traité pour nier lll'existence driyaskandhaka.
du moi et du non-moi~ - et, n'ayant (3) ~ *1. - Peul-être sal!lkïr1J.a-
pas lu le chapitre Il, déclare qu'elle skandhaka, d'apI-ès Mahavyutpatti, 127,
est inexacte. - L'analyse de Takakusu 33.
(On the Abhidharma Literature of the (ll Restitution de Takakusu. Mais sa-

Sarvastivadins,J.P. T.S., 1905, p. 107) manvàgama ne signifie ni llcompletion"


est aussi décevante. ni llconsequence".
344 ÉTUDES ASIATIQUES.
Le Ille (16 a - ~ 5 b) examine les causes (passées, futures, pré-
sentes), des six vijiianakayas ou catégories de connaissance (con-
naissance de l'œil, etc.).
Le Iye (~6 a-ft5 a) examine l'objet (alambana) des six v&'iiiina-
kayas, lequel diffère quand la connaissance est passée, future, pré-
sente; quand elle appartient à l'œil, etc.; quand elle est du do-
maine du Kamadhatu, etc.; quand elle est bonne, etc.
Le 'ye (45 a- 5ft a) pose de nombreuses questions, les unes
relatives aux vijiiiinakayas, les autres relatives à la couleur' et à la
figure (rnpa), à l'acte et au fruit, à la sensation détruite sans être
passée, aux diverses sortes de pensée, aux dltarmas propres aux
Aryas, etc.
Le Yle établit le tableau de l'association des pensées : cr Si
quelqu'un est muni (samanviigata) de la pensée bonne du Kama-
dhatu peut-il aussi être muni de la pensée mauvaise de la même
sphère? ... peut-il aussi être muni de la pensée d'Arhat? ... "
Les 'chapitres III-YI intéressent l'histoire de l'Abhidharma, car
Vasubandhu, pour ne :nommer que lui, s'en est ~ervi. D'ailleurs
ils ne sont pas sans présenter avec les sources palies des parallé-
lismes et des contrastes. Mais nous nous occuperons ici des deux
premiers chapitres qui illustrent deux des controverses notables de
l'ancien Bouddhisme.

Maudgalyayana - Mou kan liên ou simplement Mou liên -


1.
rappelle le Sapurisa mogaliputa de Sanchi, l'illustre Tissa, fils de
Moggalï, président du Concile d'Asoka, rédacteur du Kathavatthu.
Dans ce livre (l, 6-7), le docteur orthodoxe qui prétend représen-
ter les Anciens (Theravadin )'(1) et qui, d'après la tradition, est
Tissa, combat les partisans de l'existence du passé et du futur (Sar-
vàstivàdin) : il occupe la position que Devasarman attribue à Maud-
galyàyana. - D'ailleurs peu ou point de relations entre les deux
(1) A en juger d'après Majjhima, 1, 164, Theravada=doctrine traditionnelle, non
pas doctrine des Sthaviras.
LE TEMPS ET LE PUDGALA DANS LE VI1NANAKÂYA. 3!.5

discussions. Le Kathavatthu et le Vijiianakaya représentent et font


triompher deux doctrines contradictoires; ils ne se rencontrent
pas (1).

2. Au contraire le deuxième chapitre, pudgalaskandhaka, pré-


sente avec Kathavatthu, 1, 1, des analogies qui vont jusqu'à l'iden-
tité de certaines formules (2). Pour réfuter le cr partisan du Pud-
gala", le cr partisan de la vacuité" - cr vacuité" ,iünyatâ, s'entendant
ici de l'inexistence du «moi" et du mien - emploie des arguments
utilisés JEr le Theravadin contre les Vajjiputtakas et les Sammi-
tiyas (S).

(Il La comparaison est cependant in- kas devraient distinguer entre les kalpas.
structive. On verra aussi Milinda, p. 50- - Il semb