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perspectives Journal Réseau français des Instituts d’études avancées

n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011 www.rfiea.fr

le sacrifice inutile
Paul Dumouchel

Les premières années


de Walter Benjamin
Antonia Grunenberg

Future generations,
Power and Democracy
Gustaf Arrhenius
Corporalité et
De Suez à Panama épistémologie
Robert Ilbert en Islam
Rudolph Ware
Penser le web
collectivement
Jean-Michel Salaün
Gandhi:
Étonnement the impossible
et souvenir Language possibility of
chez Scorsese evolution non-violence
Patrizia Lombardo Salikoko Mufwene Sudhir Chandra

Sciences humaines, sciences sociales


Patrice Duran et Alain Schnapp
2

Sommaire édito
Jacques Commaille et Olivier Bouin | 
président et directeur du RFIEA

édito2
Jacques Commaille et Olivier Bouin |  président et directeur du RFIEA
Dans un contexte où l’inter- cette participation bénéficie
nationalisation devient un
language evolution: des attributs essentiels de la
d’une structure de coordina-
tion sans équivalent chez nos
An ecological perspective 3 recherche, le constat a été fait partenaires.
au début des années 2000 que la
Salikoko Mufwene | résident au Collegium de Lyon France, à la différence de beau- Progressivement, il est apparu
coup de pays européens et de que l’optimisation de la poli-
nombreux autres pays dans le
Sciences humaines, sciences sociales 4 monde, ne disposait pas d’ins-
tique d’accueil des IEA devait
passer par une inscription plus
Patrice Duran et Alain Schnapp | directeurs de l’IEA-Paris tituts d’études avancées (IEA). systématique dans les disposi-
Grâce à l’initiative d’acteurs tifs français à l’étranger. C’est
importants de la recherche cette considération qui est au
le sacrifice inutile 6 française en sciences humaines fondement du réseau SHS3i
et sociales, quatre IEA à Lyon, porté par le RFIEA dont on
Paul Dumouchel | résident à l’IEA-Paris Marseille, Nantes et Paris ont vu espère que toutes les conditions
le jour à partir de 2006. L’intérêt nécessaires à son développe-
et le soutien financier apportés
Gandhi: the impossible possibility par l’État, ont abouti à la créa-
ment seront réunies dans un
proche avenir. En concevant
of non-violence 7 tion en 2007 d’une fondation un maillage qui, au-delà des
de coopération scientifique, le quatre IEA, implique les cinq
Sudhir Chandra | résident à l’IEA de Nantes Réseau français des instituts Écoles françaises à l’étranger et
d’études avancées (RFIEA), une dizaine d’unités mixtes -
pour accompagner et coor-
Walter Benjamin 8 donner le développement de
Instituts français de recherche à
l’étranger (UMIFRE), le but fixé
Antonia Grunenberg | résidente à l’IEA de Nantes ces quatre instituts accueillant est à la fois de mettre en place
des chercheurs de haut niveau. un véritable multiplicateur des
Après quelques années de déve- échanges scientifiques interna-
future generations, loppement soutenu, la réalisa- tionaux en sciences humaines
tion de cette première phase est
power and democracy 10 en bonne voie.
et sociales et de se donner les
moyens de disposer d’un obser-
Gustaf Arrhenius | résident à l’IEA-Paris vatoire des potentiels d’excel-
Mais la mise en œuvre de struc- lence, des courants de recherche
tures d’accueil, même presti- novateurs, des forces scienti-
de suez à panama 12 gieuses et dotées de moyens fiques d’avenir dans différentes
importants, ne saurait suffire régions du monde. Loin d’être
Robert Ilbert | président de l’IMéRA d'Aix-Marseille à remplir les objectifs d’une pensé comme un dispositif éli-
politique d’internationalisa- tiste réservée à quelques-uns et
tion. Celle-ci doit également se
corporalité et épistémologie en islam 13 manifester par une volonté d’in-
à quelques lieux, l’ensemble de
cette politique d’internationali-
Rudolph Ware | résident à l’IMéRA d'Aix-Marseille sertion et comporter des actions sation est inspiré par la volonté
de prospection. Tel est le sens des de provoquer des synergies
initiatives prises par le RFIEA pour la recherche française en
penser le web collectivement 14 pour contribuer à l’insertion des sciences humaines et sociales.
quatre instituts d’études avan-
Jean-Michel Salaün | résident au Collegium de Lyon cées français dans les réseaux Soucieux de devenir un opéra-
européens et internationaux teur de l’internationalisation au
d’institutions équivalentes.
résidents 01/06 2011 15 service des quatre IEA français
et plus largement de l’ensemble
Rien n’illustre mieux la réussite du potentiel de recherche fran-
Miscellanées15 du RFIEA dans cette mission
que la conception et la coordi-
çais en SHS, le RFIEA ne sau-
rait réduire sa vocation à une
nation d’EURIAS (European simple structure de service. Ce
étonnement et souvenir chez scorsese 16 Institutes for Advanced Study,
programme de mobilité inter-
qui est en jeu dans toutes ces
entreprises, la formulation du
Patrizia Lombardo | membre du conseil scientifique du RFIEA nationale cofinancé par l’action projet SHS3i le montre à l’évi-
COFUND de la Commission dence, c'est une réponse adap-
européenne) ; les accords noués tée à l’avènement d’un nouveau
avec l’Agence universitaire de régime de connaissance en
perspectives n. 4 la Francophonie  ; l’attribu- sciences humaines et sociales
Parution : avril 2011 tion du secrétariat général du où sont posées des questions de
Directeur de la publication : Olivier Bouin Network of European Institutes nature épistémologique et ins-
Édition : Julien Ténédos for Advanced Study (NETIAS) ; titutionnelle sur les conditions
Crédits photos : Gustaaf Arrhenius, Sudhir Chandra, Paul Dumouchel et Salikoko l’entrée de la fondation dans le de production de la recherche,
Mufwene / © Christophe Delory Steering Committee du réseau la redéfinition des frontières de
Couverture : Marc Wathieu pour The File Room d'Antoni Muntadas ; Student Studying University-based Institutes for l’interdisciplinarité (y compris
Koran, © Remi Benali/Corbis ; p. 3, © Knauer/Johnston ; p. 4, Bibliothèque Sainte- Advanced Study (UBIAS) ainsi avec les autres sciences que les
Geneviève, © René Mattes/Hemis/Corbis ; p. 13, Children Reading During Koran que le partenariat avec le Social sciences humaines et sociales)
School, © Lawrence Manning/Corbis ; p. 16, affiche du film Shutter Island : DR. Science Research Council (SSRC). et l’innovation scientifique au
L’équipe du RFIEA tient à remercier chaleureusement pour leur contribution : service de laquelle le dispositif
Gustaf Arrhenius, Sudhir Chandra, Paul Dumouchel, Patrice Duran, Antonia La force et l’originalité de la IEA-RFIEA pourrait devenir
Grunenberg, Robert Ilbert, Patrizia Lombardo, Salikoko Mufwene, Jean-Michel France en la matière est d’être un incubateur, grâce au principe
Salaün, Alain Schnapp et Rudolph Ware. Nous remercions également les éditions Actes devenue un partenaire d’autant de liberté au cœur de la concep-
Sud, les éditions Flammarion et les Éditions de Minuit pour leur aimable autorisation à plus visible et influent que tout tion de ses espaces et de ses
reproduire les textes p. 6 ; p. 12 et p. 16, ainsi que Marie-Jeanne Barrier, Marie-Thérèse en favorisant la participation de modes de travail et d’échanges
Cerf, Pascale Hurtado, Anne-Cécile Mercier et Mylène Trouvé pour leur collaboration. ses quatre IEA à ces instances et à son esprit d’ouverture
Tous droits réservés pour tous pays. de concertation internationale, internationale.

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language evolution: An ecological perspective


Salikoko Mufwene | résident au Collegium de Lyon

Professeur de linguistique à l’université de Chicago, Salikoko Mufwene est aussi affilié au Committee on Evolutionary Biology, au département de Comparative
Human Development et au Center for the Study of Race, Politics, and Culture de la même université. Ses recherches portent sur l’évolution linguistique ainsi
que sur l’évolution phylogénétique du langage. Son approche écologique du langage s’inspire du modèle de la génétique des populations et de la macro-écologie.

genetics and macroecology, I abstract algorithms). In the case and signing captures it more
then focused on how indirect of language, hominids domes- iconically than English. An
external ecological factors (e.g., ticated their own anatomy, viz., aside of this phenomenon is
population movements, the par- the lungs and the bucco-pha- the question of how language
ticular dialect mix of the allo- ryngeal structure to speak and of thought or conceptualization
patric population, the kinds of the hands to sign. The vocal and is correlated with the languages
languages spoken by the people manual signs produced are phy- we speak or sign. Although
they came in contact with in the sical; they carry meanings, men- the language of thought is less
colony, and population struc- tal abstractions packaged into constrained by time, and it
ture, which determines patterns information chunks of different need not be subject to linearity,
of social interaction) influenced sizes, without which the vocal can populations have been so
language change. I attempted and manual gestures would have influenced by their languages
especially to explain the ecolo- no significance in communica- that their conceptual patterns
gical factors that trigger or favor tion. All this is the essence of the correspond the ways the infor-
the speciation of some dominant linguistic technology, though mation is packaged into words
languages into new varieties and, I am oversimplifying things and phrases, variably from one
in some cases, the concurrent, or in this short exposition of an language to another? Cognitive
perhaps consequent, loss of the architecture that is much more linguists and linguistic anthro-
socially “weaker” languages. I complex, as several modules run pologists should be interested in
started with the emergence of concurrently when we speak or this kind of question.
© Knauer/Johnston

creole language varieties; then sign, as well as when we process


I extended the approach to all utterances (spoken or signed). Phonology (the particular ways
colonial varieties of the imperial that sounds can be combined
European languages (especially From a phylogenetic perspec- into words in a particular lan-
English and French), and even tive, the concurrently evolving guage) and syntax (how words
Language is a complex pheno- (forms or structures) for the to the dispersal and diversifi- mind and social structures can be structured into sentences
menon and it can be examined same functions. The copiers cation of Indo-European and played a critical role in the gra- of different kinds) are deriva-
from different complementary show preference for one or the Bantu languages, the families I dual invention of language, but tive consequences of linearity.
perspectives, including but cer- other, for various reasons, such understand the best. the architecture of this emer- They illustrate the arbitrariness
tainly not limited to its modu- as what is more efficient, what gent technology was subject to of cultural conventions, which
lar architecture, its functions as is less costly (say, in terms of Impressed by the explana- the direct ecological constraints must be learned. Other kinds
means of communication and as energy), or what is easier to use. tory power of the ecological that the human body imposed. of cognitive factors impose
identity marker, and its relation This complex communal pro- approach, particularly regarding This can be conceived of on constraints on, for instance,
to cognition as catalog of know- cess reduces variation to smaller the actuation of change, I now the model of the production of how related constituents can
ledge and experience. In the ranges of variants acceptable to attempt to apply it to the pro- music, which is constrained by be moved in a sentence, such
context of my current research the population using the tech- tracted phylogenetic evolution the particular instruments used, as when we ask questions and
on language evolution, I have nology. These considerations of language or languages. I pro- including the singer’s vocal move the question word to
chosen to conceive of it both as apply to language too, for ins- ject an evolutionary trajectory organs. Music produced with a the beginning of a sentence in
a complex adaptive system and tance, regarding words or par- European languages, or when
as a piece of technology that was ticular constructions intended I attempted to explain the ecological factors that we form a relative clause and
built incrementally and has been to describe particular activities, move the element in focus to
trigger or favor the speciation of some domi-
modified several times over by its emotions, or states of minds. In the beginning of a clause (as in
users and makers (speakers and time, self-organization produces nant languages into new varieties and, in some the mani whom you talked to 0i).
signers alike) to meet their cur- communal norms, which typi- cases, the concurrent, or perhaps consequent, The constraint in this particu-
rent communicative needs, under cally just reduce variation and loss of the socially “weaker” languages. lar case has to do with keeping
the influence of habits deve- define patterns thereof. Thus, in track of the moved constituent
loped previously. The succession French, one can say le livre dont that extends from what can be string instrument is of necessity (whom) and tracing it easily to
of these adaptive modifications, Marie m’a parlé just as another identified as Homo tacitus (cor- different from that produced by the relevant position in the sen-
which often entail no improve- can say le livre dont m’a parlé responding to any of our early a wind instrument, notwiths- tence (marked by “0”) — I have
ments, is what evolution boils Marie. Linguists think of these hominid ancestors up to Homo tanding the specific kind of ins- coindexed them in the example
down to. I mean by “language” (variable) patterns as fitting into habilis) to Homo loquens to meet trument used (say, a guitar or an with the subscripted “i.”
(without an article!) what is “systems,” but we could also various pressures to commu- accordion); and the singer’s voice
identified in French as le langage, identify them as “emergent pat- nicate, in increasingly more affects the quality of the pro- Among my research questions
an abstraction of convenience terns,” in the language of com- complex ways, at various stages duction, regardless of the speci- are the following: 1) When did
for the common characteristics plexity theory. The convergent of the hominid evolution all fic skills of the relevant agents. particular aspects of language
of individual languages, which processes that produce them are the way to Late homo sapiens. emerge in human phylogeny?
downplays diversity among hardly controlled by the spea- Following Brian Arthur4, I From the point of view of archi- 2) What particular evolutio-
them. kers or signers of the relevant interpret technology as whate- tecture of languages, linearity nary stages of human anatomy
languages, because languages do ver an individual or population (the stringing of units), which is and mind favored these evolu-
Various generations of indi- not emerge by design. develops, physical or mental, more significant in speech than tions? 3) How did the changes
viduals have successively and to serve some purpose. This in signing, is a consequence of happen? 4) What particular
collectively contributed to the My research at the Collegium includes solving communicative the fact that only one sound can developments may be conside-
current states of individual lan- de Lyon is an extension of my problems. be produced at a time. The phe- red as consequences of which
guages as pieces of technology, ecological approach to lan- nomenon is less true in signed earlier evolutionary stages? 5)
contributing or modifying a guage evolution as explained The structure of a particular languages, as two (or perhaps What led to complexity in the
component or a function at a in my books The Ecology of piece of technology need not be more) signs can be produced emergent languages? 6) What
time, subject to various direct Language Evolution1, Créoles, monolithic; it can involve com- concurrently, so that the sign for are the consequences of thin-
and indirect ecological fac- écologie sociale, évolution linguis- ponents of different natures, as flying and the sign for upward king of languages as complex
tors, as explained below. At the tique2, and Language Evolution: with computers, which consist motion can be produced concur- adaptive systems? 7) Does lin-
population level, the process of Contact, competition and of both hardware (which is rently to mean “flying up”, which guistic diversity today provide
producing technology involves change3. Inspired by population physical) and software (which I just expressed in English with any hints about whether the
innovators and copiers. This includes various complex “flying” expressed first and then origins of language or languages
state of affairs introduces varia- 1.  Cambridge University Press, the direction up following. In are monogenetic or polygene-
tion and therefore competition 2001, 276 p. 4.  The Nature of Technology: What the activity I described, both tic? These are plenty of research
and selection, as different inno- 2.  L’Harmattan, 2005, 230 p. it is and how it evolves, Free Press, the motion and the direction questions to keep me busy for
vators often introduce variants 3.  Continuum, 2008, 376 p. 2009, 256 p. actually take place concurrently, the next few years.

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Sciences humaines, sciences sociales


Patrice Duran et Alain Schnapp | directeurs de l’IEA-Paris

Patrice Duran est professeur de sociologie, ancien directeur du département de Sciences sociales de l’École normale supérieure de Cachan et membre de l’Institut
des Sciences sociales du politique. Ses domaines d’enseignement et de recherche concernent notamment la théorie sociologique, la sociologie politique et la sociologie
du droit. Alain Schnapp, ancien élève de Pierre Vidal-Naquet, est professeur d’archéologie grecque à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ancien directeur

Photo : Bibliothèque Sainte-Geneviève, © René Mattes/Hemis/Corbis

En tant qu’héritiers de traditions en fait-elle partie ? Pour cer-


heureusement  – poreuses. De comportements et ignorer la Alain Schnapp : Pour rester dans
scientifiques différentes, comment tains, oui ; pour d’autres, non.
plus, on le sait, c’est toujours dimension forcément subjective le cas français, on peut voir à
envisagez-vous l’articulation C’est bien la raison qui a conduit
dans les marges que naissent les de toute action sociale. Nous quel point une opposition entre
entre sciences sociales et sciences à s’accorder sur une appella- innovations. L’interpénétration n’en sommes plus à une oppo- sciences humaines et sciences
humaines ? tion commune : les sciences deest aujourd’hui la règle. La sition entre explication et com- sociales est peu fondée. C’est
l’homme et de la société (SHS).
modélisation n’est plus l’apa- préhension, de même qu’il serait une banalité d’affirmer que la
Patrice Duran : Je ne parlerai Le champ couvert est vaste quinage des seuls économistes, ridicule d’opposer une culture tradition sociologique durkhei-
pas de traditions scientifiques va de la philologie à l’écono-elle n’est pas étrangère aux his- traditionnelle qui serait celle mienne s’est construite sur un
différentes en l’espèce, mais plu- mie, sans oublier les sciencestoriens. En même temps, il est des humanités et une culture de large échange entre sciences
tôt de perspectives d’analyse ou juridiques. On peut ainsi y voir
clair que les sciences sociales sciences sociales. Refuser une sociales et sciences de l’homme.
d’orientations de recherche dif- une collection de « disciplines »
ne sauraient éviter la pré- opposition souvent de plus en La passion de Mauss pour le
férentes. Compte tenu de nos qui diffèrent d’ailleurs selonsence massive de l’histoire  : plus factice entre les sciences sanskrit, celle d’Henri Hubert
trajectoires personnelles, disons les contextes nationaux de leur
dès lors qu’elles se veulent des ne doit pas conduire non plus pour la préhistoire ou de Louis
justement que notre coopéra- institutionnalisation ; institu-
Wirklichkeitswissenschaften, à inventer une unité factice des Gernet pour le monde grec
tion exprime bien les liens qui tionnalisation qui n’est d’ailleurs
des sciences de la réalité empi- SHS. Les SHS reposent sur un antique sont là pour témoigner
peuvent exister entre ce que pas sans risque tant elle tend à
rique, elles sont par nature des pluralisme méthodologique qui que le dialogue entre sciences de
j’appellerai pour faire vite les enfermer les savoirs dans des sciences historiques. De même, prend sa source dans les diverses l’homme et sciences sociales a
« humanités classiques » et les murs étroits de catégories par-
les statistiques ne sont plus façons qu’elles ont d’interroger constitué un des socles du suc-
« humanités modernes ». fois plus administratives que réservées aux seules sciences leurs objets. De surcroît, aucune cès de la revue L’année sociolo-
réellement scientifiques, qui dites sociales, elles sont aussi science ne repose sur un seul gique. La linguistique et la phi-
Parler de leur articulation pré- ont tôt fait de faire du scienti-
présentes dans les études lit- paradigme, c’est bien pour cela lologie ont joué dans cet essor
suppose qu’elles existent réel- fique un « spécialiste », voire un
téraires. Les sciences sociales qu’il convient de conserver un un rôle déterminant. Le succès
lement en blocs distincts et « expert ». C’est une raison qui
ne sauraient se cantonner à pluralisme des perspectives de des Annales dans la perspective
aisément identifiables, or il n’en m’incite à parler de « sciences »
la réception des œuvres artis- recherche et de rester vigilant de Bloch et Febvre illustre d’un
est rien. C’est comme pour les plus que de disciplines. tiques et exclure le moment de sur la nature du travail scien- autre point de vue les avantages
humanités, il est toujours délicat leur création. En effet, s’inté- tifique. Cette vigilance est au d’une confrontation structurelle
de savoir ce que l’on range préci- Il est très difficile de tra- resser aux conduites sociales ne cœur de l’activité d’un IEA qui de l’histoire avec les sciences
sément sous cette plaque d’im- cer des frontières, car elles signifie pas qu’il faille se satis- doit défendre une conception sociales dans leur ensemble.
matriculation. La philosophie sont immédiatement – et faire de la seule observation des ouverte de la science.

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de l’UFR d’histoire de l’art et d’archéologie de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et ancien directeur général de l’Institut national d’histoire de l’Art
(INHA). Ses activités de recherche portent sur trois domaines : l’anthropologie de l’image en Grèce ancienne, l’histoire de l’archéologie et l’étude urbaine des cités
et territoires du monde grec.

Ce fut le génie de Braudel précédent. La formule corres- que les IEA doivent rester des et avec le Conseil scientifique. constitution de chaque science
d’avoir en quelque sorte insti- pond sans doute à une néces- lieux de risque, de respiration et Le rôle de ce dernier est cru- dépend avant tout de la soli-
tutionnalisé ce débat en créant sité, elle contribue à protéger d’innovation. cial et ne doit pas se limiter au dité et la validité de ses résul-
la VIe  section et la fonda- la recherche fondamentale des seul recrutement de résidents tats. Le savant n’a pas à obéir
tion Maison des Sciences de multiples pressions qui la mena- Qu’est-ce que cela suppose pour de qualité. C’est aussi en cela à une quelconque orthodoxie
l’homme. Ce n’était pas un pari cent et à créer des dispositifs l’IEA-Paris ? qu’un IEA doit être un anima- de la méthode, il peut choisir
gagné et certaines voix se firent d’échanges entre chercheurs qui teur de la recherche et savoir se n’importe quel procédé s’il est
longtemps entendre pour ques- contribuent à une sociabilité Patrice Duran : Il faut partir du démarquer d’une simple logique fécond du point de vue heuris-
tionner la présence de la philo- qui s’apparente aux succès de la principe qu’un IEA est un espace hôtelière. Ce travail de réflexi- tique et s’il aboutit à des résul-
logie ou de l’archéologie dans « République des Lettres ». La ouvert aux projets de toute sorte, vité doit être une vraie valeur tats vérifiables.
ces deux institutions. Tout cela fondation à Paris d’un IEA des- mais cela suppose aussi d’être ajoutée de l’IEA. Par sa position
semble acquis aujourd’hui et tiné aux SHS devrait permettre en prise directe avec son temps. exceptionnelle dans le champ Enfin, et ce n’est pas un hasard si
pourtant les échanges semblent de répondre à un besoin évident Non seulement un IEA doit de la recherche, il est probable- l’on parle aujourd’hui d’« huma-
parfois plus difficiles et plus spo- de ces disciplines. Elle devrait pouvoir se situer par rapport aux ment un des rares lieux où peut nités scientifiques  », on voit
radiques, comme si le dévelop- faciliter la relance nécessaire grands enjeux qui sont ceux des se développer avec efficacité et bien à quel point il est dange-
pement même des disciplines et d’un dialogue entre les deux sciences elles-mêmes, mais il ne pertinence une réflexion de fond reux de penser les sciences dures
l’éclosion de centres et de revues grand pôles disciplinaires. peut être absent non plus d’une sur le devenir des sciences de indépendamment de leur portée
spécialisées avaient conduit à réflexion sur les problèmes qui se l’homme et de la société et s’af- sociale. Le raisonnement sur les
un renfermement disciplinaire Patrice Duran : Pour reprendre posent concrètement aux socié- firmer une culture de dialogue conséquences, tel qu’il est déve-
qui rend malaisé l’articulation une expression musilienne, un tés modernes. Un IEA ne doit qui en soit le support. loppé aussi bien par la sociolo-
entre sciences de l’homme et de IEA est nécessairement un pas être un bunker, ni une sorte gie que l’économie est essentiel
la société. Les contraintes qui institut « sans qualités », ohne de gate community pour cher- Pensez-vous que l’organisation car il est intégrateur et permet
pèsent sur les jeunes chercheurs, Eigenschaften, au sens justement cheurs. À côté du recrutement d’un tel dialogue puisse poser de dépasser l’opposition entre
les exigences du « publish or où il ne privilégie au départ de chercheurs sur la base de les bases d’un échange plus large les perspectives scientifiques.
perish » semblent avoir conduit aucune orientation théorique, projets blancs, il ne faut pas s’in- entre SHS et sciences dures ? Par leurs implications multiples,
à un certain retour à la spécia- aucun objet. Il peut et doit y terdire de développer des pro- les conséquences concernent
lisation malgré les appels répé- avoir une logique de choix afin grammes de recherche théma- Patrice Duran : Nous avons très directement l’ensemble de
tés à une pluridisciplinarité plus de permettre une vraie diver- tiques comme l’a fait de manière vécu longtemps dans un monde la collectivité et poussent de
emphatique que réelle. D’où la sité des projets, mais ça s’arrête exemplaire Wolf Lepenies en marqué par la séparation des ce fait au décloisonnement et à
nécessaire vigilance qui doit être là ; ce qui est déjà beaucoup impulsant de manière prémo- sciences de la nature et des la coopération. L’eau n’est plus
la nôtre. et montre l’importance fon- nitoire une réflexion sur l’Islam sciences de la culture, entre seulement l’affaire du seul spé-
damentale de la politique de à la fin des années 1980 au les Naturwissenschaften et les cialiste, pas plus que la santé
Dans ce contexte, quel peut-être sélection. L’interdisciplinarité, le WissenschaftsKolleg zu Berlin. Je Kulturwissenschaften comme on ou la construction d’une auto-
le modèle d’un IEA comme celui dialogue entre les sciences pense aussi au beau séminaire le disait dans l’Allemagne de mobile, de la même manière
de Paris ? Et comment peut-il ne déterminent pas les choix que Claude Imbert a conduit la fin du xixe siècle. L’épitaphe que l’ingénieur des Ponts et
favoriser le dialogue entre sciences a priori des résidents qui ne sur l’anthropologie à l’IEA- inscrite sur la tombe de Kant Chaussées ne peut plus pen-
humaines et sciences sociales ? viennent d’ailleurs pas pour cela. Paris. Cela suppose aussi que dit : « Deux choses ne cessent ser la construction d’un pont
indépendamment de ses usages
Alain Schnapp : Chaque géné- Un IEA est nécessairement un institut «  sans qualités  », ohne sociaux, de son utilité macro-
ration de savants est mar- sociale. Les conséquences
quée par un certain modèle
Eigenschaften, au sens justement où il ne privilégie au départ aucune fondent en raison la pratique
de recherches. La création en orientation théorique, aucun objet. Le propre d’un IEA est de rester de l’interdisciplinarité : elles la
1868 de l’École pratique des ouvert à tous les possibles. légitiment. Dans tous les cas,
hautes études (EPHE) a été une les sciences sociales sont pré-
réponse apportée par le second Le propre d’un IEA est de res- l’IEA soit au cœur d’un réseau de remplir mon cœur d’admira- sentes, car si, par exemple, elles
empire à la crise de l’université ter ouvert à tous les possibles. de chercheurs et d’institutions tion et de respect, plus ma pen- permettent de mettre au jour
française, tout particulièrement Cette ouverture, nécessairement de recherche et, qu’à partir de sée s’y attache et s’y applique : le les conséquences sociales des
dans le domaine des sciences internationale, permet d’éviter là, il puisse aussi bien irriguer ciel étoilé au-dessus de ma tête nano-technologies, des techno-
historiques et philologiques. aussi bien les effets de mode le tissu national de la recherche et la loi morale en moi ». Le logies de l’information ou d’une
Celle du CNRS en 1939 répon- que le repli sur un hexagona- en sciences sociales que mettre moment kantien est de grande épidémie, elles participent aussi
dait à un besoin de développer lisme qui conduit au rétrécis- en relation les résidents avec ce importance car c’est celui qui à leur gestion par les solutions
la recherche fondamentale. Aux sement et à l’appauvrissement même tissu. Un IEA doit avoir a fondé la scission entre raison qu’elles peuvent construire pour
États-Unis une dizaine d’an- des perspectives d’analyse. Mais, un rôle de gate keeper ou de go pratique et raison pure, entre ce guider l’action de ceux qui en
nées plus tôt (1930), le grand si le dialogue scientifique est between comme on voudra. Un qui relevait de la nature et ce qui ont la charge. On ne saurait là
réformateur des hôpitaux et affaire de posture intellectuelle, IEA doit être acteur et membre relevait de l’activité humaine, non plus oublier le droit dont la
de l’enseignement supérieur, il est aussi un problème d’orga- d’un dispositif de recherche et qui a donné lieu au débat fonction est doublement déci-
Abraham Flexner, convainquait nisation. C’est là qu’un IEA qui le dépasse. Ensuite, et de entre expliquer et comprendre. sive au sens où il est le vecteur
la famille Bamberger de créer peut avoir une influence en manière aussi importante, un Aujourd’hui, nous sommes dans de droits de l’être humain et
une institution inédite, l’Ins- fournissant un environnement IEA doit être un lieu de réflexi- une situation où ça n’a aucun où il est également un instru-
titute of Advanced Study, dont propice au débat et à l’échange, vité. Il est un endroit privilégié sens d’éviter le croisement entre ment essentiel, pour ne pas dire
le succès, dû en grande partie en autorisant l’originalité et en pour observer les tendances SHS et sciences dures. Les décisif, de la coordination des
à l’exil des élites européennes favorisant l’innovation. En clin d’évolution tant dans les thé- SHS ne sont pas vouées à une conduites sociales. La portée
face au nazisme, fut immédiat. d’œil à un auteur allemand, Karl matiques de recherche que immaturité permanente ; elles salutaire de la problématique du
L’institut de Princeton, ouvert à Mannheim, je dirai qu’un IEA dans les perspectives d’analyse peuvent ressortir d’une concep- développement durable est en
l’ensemble des disciplines, est à doit être l’exemple même d’une à travers les candidatures qu’il tion appauvrie de la causalité. Si cela de montrer que, quand on
la fois une structure de recherche freischwebende Intelligenz, une reçoit comme à travers les tra- chaque science est une science, « encastre » un problème dans
permanente qui regroupe « intelligence sans attaches ». vaux des résidents. L’IEA doit ce n’est pas parce qu’elle en imite son contexte socio-historique,
quelques dizaines de savants du Le propre d’un IEA est de avoir un rôle de vigie comme une autre, mais parce que sa on met fin à la seule vision du
plus haut niveau et un lieu de permettre aux chercheurs de l’intelligence économique en démarche répond aux condi- « spécialiste » comme on renou-
sociabilité qui accueille chaque construire à la marge de leurs a un dans le monde des entre- tions et aux présupposés de la velle la question de la respon-
année 200 chercheurs de tous disciplines. À partir du moment prises. Là encore, cette réflexi- scientificité. Chacune d’elle est sabilité. Une telle perspective
horizons. Ce modèle, qui offre où les frontières s’amenuisent, vité doit s’organiser, à travers la à elle-même son propre modèle, permet de militer contre une
au chercheur du temps et du les innovations peuvent émerger. coopération avec le milieu de qu’elle définit au fur et à mesure approche morcelée des savoirs
calme, hors des pressions quo- Encore une fois, la victoire des la recherche certes, mais avant qu’elle développe ses recherches, scientifiques et prouve en retour
tidiennes de la vie académique, disciplines ne doit pas se faire tout en interne grâce au tra- élabore ses concepts et précise que leur articulation est pen-
a connu partout un succès sans contre la science. C’est pour cela vail avec les Permanent Fellows sa démarche. Autrement dit, la sable, possible et souhaitable.

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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le sacrifice inutile
Paul Dumouchel | résident à l’IEA-Paris

Paul Dumouchel est professeur de philosophie invité à l’université Ritsumeikan de Kyoto ( Japon). Il s’intéresse particulièrement à l’épistémologie, à la biologie
et aux sciences sociales. Le texte qui suit est un extrait de son dernier ouvrage paru en février 2011 aux éditions Flammarion : Le sacrifice inutile. Essai sur la
violence politique.

[…] La fonction première de début de La Raison politique. Au


l’État, selon la philosophie poli- contraire, la violence plus forte
tique moderne, est d’assurer la qui met un terme au désordre
protection de ses citoyens. Elle violent constitue le geste poli-
est de les protéger les uns contre tique par excellence, celui qui est
les autres et de les défendre à l’origine de tout ordre politique.
contre les ennemis extérieurs.
Néanmoins, les violences contre Dès lors, on peut définir comme
les populations civiles, les géno- politique toute violence qui se
cides, nettoyages ethniques, légitime elle-même. La vio-
massacres, sont pour l’essentiel lence qui est légitime parce que
perpétrées par des États et, dans celui qui l’exerce est le repré-
une large mesure, contre leurs sentant de l’autorité de l’État,
propres citoyens. Au Cambodge, est militaire ou légale. Une
au Rwanda, en Turquie, en violence dont l’exercice échoue
Russie, en Argentine, et au à la légitimer, est criminelle.
Chili, l’État est pendant un Une violence politique est une
moment devenu le pire ennemi violence que légitime le simple
de ceux qu’il avait pour fonction fait qu’elle ait eu lieu. C’est une
de protéger. Le régime nazi, de violence où se reconnaissent et
même, a commencé par tour- à laquelle s’identifient d’autres
ner sa fureur contre ses propres que ceux qui la commettent.
citoyens, communistes et autres Une violence qui assemble et
ennemis politiques, puis à liqui- rassemble, et reçoit l’appui de
der ceux d’entre eux qu’il jugeait ceux (de certains parmi ceux)
« inadéquats », avant de diriger qui ne la subissent pas. Une
vers l’extérieur sa folie exter- telle violence confère une auto-
minatrice. Que les États soient rité morale à celui qui l’exerce.
violents dans leurs rapports La source de cette autorité n’est

Photo : Paul Dumouchel, 2011 © Christophe Delory


les uns avec les autres et qu’ils rien d’autre que le « transfert »
utilisent parfois la force contre à ceux qui commettent l’acte de
leurs citoyens est banal et trop violence, de la violence de ceux
fréquent. Ici cependant il s’agit qui approuvent et reconnaissent
d’autre chose, le scandale vient justifiée, légitime et bonne la
de la contradiction entre ce qui violence perpétrée.
constitue la fonction officielle
de l’État, la protection de ses Toute puissance politique,
membres, et des politiques qui monopolistique ou non, que ce
visent l’extermination d’un très soit celle de l’État ou celle des
grand nombre d’entre eux. insurgés qui s’opposent à lui,
et politique. Comment com- seul souverain de notre droit à l’institue d’une manière parti- repose sur un déplacement, vers
Certes, il n’y a pas véritable- prendre que l’État entreprenne nous défendre nous-mêmes crée culière : il monopolise l’autorité des cibles acceptables, de la vio-
ment de contradiction entre ce de détruire ceux qu’il a pour l’institution qui met violem- qui la détermine. Cette situa- lence de ceux qui reconnaissent
qu’enseigne une théorie et ce fonction de défendre ?… ment terme au désordre violent. tion monopolistique est nou- cette puissance. Le détourne-
que pratiquent parfois des États, En renonçant à notre droit à la velle. Elle est propre à l’État ment de la violence vers d’autres
tout au plus une tension et un Il faut prendre au sérieux la thèse violence (et à la vengeance) nous moderne… Or ce qui fonde victimes que ceux qu’elle visait
paradoxe au sens original du classique selon laquelle l’État a conférons à l’État le monopole l’autorité morale de l’État et originalement est ce qui élève le
terme. La fonction protectrice pour fonction première de nous de la violence. Ce que nous assoit le partage entre la bonne pouvoir politique et protège les
de l’État pourtant, n’est pas sim- individus qui lui sont assujettis
plement théorique. En interdi- contre leur violence réciproque.
sant la vengeance privée, et en Une violence politique est une violence que légitime le simple fait qu’elle C’est-à-dire ce qui fonde leur
se réservant le droit de recourir ait eu lieu. C’est une violence où se reconnaissent et à laquelle s’iden- communauté politique, leur
à l’hostilité pour résoudre les tifient d’autres que ceux qui la commettent. Une telle violence confère amitié réciproque. La violence
conflits, l’État assume le rôle de une autorité morale à celui qui l’exerce. politique, que ce soit celle de
défense des citoyens. Il y a de la répression ou celle du terro-
bonnes raisons de penser même risme, c’est le retour de la vio-
que ce rôle est constitutif de protéger contre notre propre transférons, c’est ce à quoi nous et la mauvaise violence, c’est lence au sein de l’espace pacifié
l’État moderne « détenteur du violence. Mais comment y par- avons « renoncé », c’est-à-dire l’unanime transfert au souve- par la violence monopolistique
monopole de la violence légi- vient-il ? La violence que les notre violence. Ce transfert una- rain, par les citoyens, de leur de l’État. Ce retour constitue un
time », comme l’écrivait Max individus exercent les uns contre nime métamorphose la violence, droit de se défendre eux-mêmes, échec du mécanisme de dépla-
Weber. Les violences massives les autres est ce qui rend néces- il la rend légitime. Dès lors, la c’est-à-dire le transfert de leur cement unanime de la violence
commises par les États contre saire l’État. Ainsi que Hobbes puissance coercitive de l’État ne propre violence. vers des victimes de rechange.
leurs propres citoyens consti- – un des plus prestigieux repré- semble plus tout à fait une vio- C’est pourquoi l’irruption des
tuent en conséquence une sin- sentants de cette tradition poli- lence, ou plutôt elle devient une L’unanime violence de tous, réu- conflits privés, de la jalousie ou
gulière perversion de l’ordre tique – l’avait déjà vu, c’est par la bonne violence dont le but est nie en la personne du souverain, des rivalités personnelles, au
politique. Conçu et institué violence que l’État nous protège la paix, en opposition à la mau- sépare la bonne violence de la sein de la violence politique, les
pour maintenir la paix intérieure contre la violence. Nous conce- vaise violence qui engendre le mauvaise. Ce qui fonde l’auto- guerres civiles, les affrontements
et assurer la défense contre les vons généralement cette vio- désordre. rité morale de l’État est aussi sociaux, les émeutes ethniques,
ennemis extérieurs, voici que lence de l’État comme la force ce qui fait sa force. La distinc- ou même la répression étatique
l’État se retourne contre ceux à laquelle il recourt, lorsque Le détenteur du monopole de tion entre la violence légitime ne constitue pas un accident ou
qu’il devrait défendre et fait de cela est nécessaire, afin de la violence légitime possède une et la violence illégitime repose une dérive, mais un des aspects
leur destruction son objectif. contraindre les sociétaires à res- autorité proprement morale  : sur le monopole de la violence. fondamentaux des conflits poli-
L’étonnement face à ce retour- pecter leur pacte de non-agres- celle de dire la différence entre « Supprimer une violence n’est tiques. L’exploitation de la vio-
nement paradoxal constitue le sion réciproque. D’où lui vient la bonne et la mauvaise violence. pas, de soi, un acte politique. lence politique à des fins privées
point de départ de cette enquête cependant cette puissance supé- L’État ne crée pas cette diffé- Une violence plus grande y suf- indique l’échec du mécanisme
sur les rapports entre violence rieure ? Le transfert unanime au rence, elle lui préexiste, mais il fit », écrivait Claude Bruaire au de transfert. […]

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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Gandhi: the impossible possibility of non-violence


Sudhir Chandra | résident à l’IEA de Nantes

Historien de formation, chercheur à la Mizoram University d'Aizawl (Inde), Sudhir Chandra cherche à comprendre la nature de la conscience sociale indienne
moderne quand elle a commencé à se façonner comme conséquence de l’intervention coloniale. Actuellement il travaille sur l’interaction de la religion, de la culture
et du nationalisme en mettant l’accent sur la caste supérieure convertie au christianisme, et sur les derniers jours de Gandhi.

Gandhi was arguably the best the weak. This was not the non-
friend humankind has had in violence of the brave that he had
the last few centuries. Contrary preached, but passive resistance.
to the world’s remembrance And passive resistance, he
of him as a successful leader explained, was by its very nature
—  and in consonance with the “a preparation for active armed
fate humankind reserves for its resistance”. The result was that
benefactors — he died a sorrow- the violence that had all the
ful, lonely man. “Yes,” he would while lain suppressed in people’s
say during his last days, “I was hearts had —  recall Freud’s
once a big man in India. No one “revenge of the repressed”  —
listens to me today. I am a very abruptly come out on the eve
small person… Mine is a cry in of Independence. Even that
the wilderness.” He had wished violence, he lamented, was not
to live and serve for a hundred the violence of the brave but
and twenty-five years. But now of cowards: “We have become
he started praying for an early such rogues that we have started
death. His prayers were answe- fearing one another”.
red, and he was assassinated.
Reflecting an irony that is worth Gandhi’s disillusionment with
thinking about, he lived to fight the Indian freedom movement
the British for thirty-two years — with his own people — car-
in India; he survived less than ries serious implications for the
a half-year —  one hundred and acceptance or otherwise of non-
sixty-eight days  — among his violence. It means, and he said
own free people.And he died a so plainly, that his people had
sorrowful man. accepted non-violence because
they had realised the futility of
What were Gandhi’s sorrows? violent resistance in the face
A poignant answer lies in his of Britain’s inordinately supe-
own question: “Whatever is rior might. “But”, he remarked,
happening in India today that “today people say that Gandhi

If Gandhi’s assessment is right, true non-vio-


lence is one that is adopted on principle, not on
account of mere pragmatic calculations.
could make me happy?” His sor- cannot show the way. We must
rows were manifold. But they assume arms for self-defence…
all revolved around his tragic No one had at that time taught
discovery that the Indian free- us to manufacture the atom
dom struggle led by him had bomb. Had we possessed that
not been the unique non-violent knowledge, we would have used
struggle that he and the whole it to finish off the English”.
world had believed it to have Gandhi explained that ahimsa
Photo : Sudhir Chandra, 2010 © Christophe Delory

been. The discovery forced itself —  non-violence  — was his


upon him when, after thirty-two dharma, whereas the Indian
years of a successful and sup- National Congress had adop-
posedly non-violent struggle, ted it as mere policy. Freedom
the country erupted into savage obtained, the Congress had
violence. Could decades of non- decided to discard the old policy.
violence, Gandhi wondered, But dharma, unlike policy, was
have produced such savagery? eternal. It could not be changed.
The answer, clearly, was “No”.
If Gandhi’s assessment is right
Whence had the savagery come? — as, perhaps, it is — true non-
Gandhi came up with an answer violence is one that is adopted shattered just in the moment heights; now he appeared thinking —  the way true non-
that has left academic wisdom on principle, not on account of of its actualization. For him, quixotic. He even called himself violence must operate  — but
and popular memory equally mere pragmatic calculations. however, the failure to actualize a “Shekhchilli”. A funny fictive because of the moral coercion
untouched. But it is an answer For, even if pragmatic non-vio- the dream was no reason to character, Shekhchilli is the that was implicit in the pain of
that casts serious doubts about the lence succeeds in achieving its lose faith in it. He kept up Indian equivalent of Don seeing the old man starve and
possibility of non-violence as an objective, its success will not his cry in the wilderness. “I Quixote. During the five and a the dread that he might die.
effective instrument to deal with have been the result —  as the may have gone bankrupt”, he half months that Gandhi lived
human conflicts. This short note success of non-violence must said, “but ahimsa can never be in free India, one unsuccessful The wilderness within which
starkly outlines Gandhi’s answer necessarily be — of inviting suf- bankrupt… Violence can only attempt was made to kill him, Gandhi’s voice got lost during
and his tragic end. If, in the pro- fering upon oneself and thereby be effectively met by non- and twice he volunteered to his last days has since thickened
cess, it induces reflection on changing the opponent’s heart. violence”. Retaliatory violence, kill himself by undertaking the world over. Ostensibly, more
something perversely persistent Pragmatic non-violence may he warned, can only result in fasts unto death. This he did than ever before, non-violence
in the human condition, the not always be a preparation for an ever-renewing spiral of to bring about peace in the seems a quixotic option. Rarely,
note will have served its purpose. violence, although in the Indian violence. midst of communal violence, if ever before, has human-
case it was. But it will always be first in Calcutta and then in kind needed that option more.
Gandhi’s answer was that the prone to be discarded, once it What Gandhi said during his Delhi. Both the fasts produced This may sound rhetorical, but
non-violence which Indians had has outlived its utility. last days was the same that he an immediate effect. However, Gandhi has given us a talisman
practiced against the British had said earlier. Earlier he had violence stopped not because for acting in seemingly impos-
during the struggle for freedom Gandhi dreamed a grand inspired countless ordinary the fasts had cleansed people’s sible situations. “Let everone see
had been the non-violence of dream for mankind. It lay men and women to heroic hearts and changed their way of themselves”, he said.

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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Walter Benjamin - les premières années, Entre Mouvem


Antonia Grunenberg | résidente à l’IEA de Nantes

Antonia Grunenberg a étudié la sociologie, la philosophie ainsi que la langue et la littérature allemande à Tübingen, à Francfort et à Berlin. Elle est cofondatrice et me
l’Histoire de la République fédérale d’Allemagne. Elle enseigne depuis 1998 en tant que professeur de sciences politiques à l’université Carl von Ossietzky d’Oldenburg.
la fondatrice et directrice du Centre Hannah Arendt à l’université d’Oldenburg.

son professeur charismatique


Wyneken, un monde nouveau
s’ouvre à lui. À sa sortie d’Hau-
binda, il a gardé de nombreux
contacts avec Wyneken. Lors
de ses dernières années sco-
laires, de Pâques 1907 jusqu’à
Pâques 1912, il rejoint le cercle
d’amis de la Freie Schulgemeinde
Wickersdorf, également fondé
par Wyneken.
Photo : Antonia Grünenberg, 2010 © Christophe Delory

L’activité la plus remarquable que


nous connaissons de Benjamin
au cours de ces années lycéennes
a été un projet de journal, Der
Anfang (Le Début). Les « créa-
teurs » de la revue formaient un
groupe de jeunes réformateurs
de 15 à 20 ans, dont Benjamin
faisait partie, même si son vrai
nom n’apparait pas.

En 1904, Emil et Pauline Wyneken et Gustav Geheeb, D’après la définition des fon-
Benjamin ont inscrit Walter, leur plus tard fondateur de l’école dateurs, le groupe voulait créer
fils de 12 ans, à l’école réformiste Odenwald, le musicologue un journal « de jeunes pour
d’Haubinda dans le Thuringe. August Halm. les jeunes ». Les élèves et étu-
Les parents de Walter Benjamin diants, encouragés par l’atten-
étaient des juifs libéraux et aisés Wyneken se démarque des tion critique de la rédaction,
de Berlin, ils espéraient que leur réformateurs modérés. Sa péda- devaient envoyer leurs articles,
fils maladif pourrait se rétablir gogie se présente comme une leurs compositions ou leurs
physiquement et intellectuelle- « vision du monde » et s’inspire poèmes à la rédaction. La pre-
ment dans cet internat réformé. de Schelling, Schopenhauer, mière publication de Benjamin
Le jeune Walter y a passé près Nietzsche et Lagarde. Selon lui, lancée sous le pseudonyme
de deux ans de sa vie scolaire. les jeunes occidentaux vivent « Ardor  » fut un poème
une crise spirituelle qu’eux et (Dämmerung, L’Aube) et parut
Haubinda, fondée en 1901 par eux seuls – et ni les partis, ni dans le deuxième numéro de la
le réformateur de l’instruction les églises, ni les adultes – ne revue en 1911. Dans le numéro
Hermann Lietz, qui avait ensei- peuvent surmonter. La jeu- suivant, il publia un article inti-
gné en Angleterre, a été l’un des nesse – avec en arrière-plan les tulé Dornröschen (La Belle au
premiers pensionnats réformés idées de Platon – doit atteindre bois dormant) sous le même
de l’empire allemand. L’école les niveaux les plus élevés de pseudonyme. Celui qui avait eu
a été marquée par des idées l’intelligence et de la perfection entre temps dix-neuf ans analy-
nationales, sociales, idéalistes, pour un jour prendre la direction sait l’image des jeunes chez les
religieuses et est devenue l’un de la nation. Le concept du corps classiques et chez les modernes
des berceaux du Mouvement libéré faisait partie intégrante (de Shakespeare à Spitteler). Il
de la jeunesse en Allemagne. du programme de réforme. défendait la thèse selon laquelle
D’un point de vue historique, Les jeunes poètes et écrivains même les classiques allemands
le Mouvement de la jeunesse, comme Frank Wedekind dans avaient à l’esprit l’idée d’une
fondé en 1904, a symbolisé L’éveil du printemps (1891), jeunesse libre.
la rupture de la jeune généra- Robert Musil dans Les désar-
tion avec les grands ensembles rois de l’élève Törless (1906) ou Dans ses lettres, le journal Der
et leur besoin de se libérer de encore Arnolt Bronnen dans Le Anfang est pour lui comme une
l’étroitesse d’esprit des parents et droit à la jeunesse (1913), pour ne tribune d’idées pour le mouve-
des écoles. Marcher en commun, citer qu’eux, ont repris ce thème. ment libre de la jeunesse. Il écrit
chanter, nager, lire, discuter, faire La libération de la dimension à son ami Blumenthal en juin
la cuisine, manger ensemble, érotique contre les barrières 1913. « Hier, j’ai écrit un article
dormir en pleine nature… d’une éducation bigote est une ici – Erfahrung (Expérience) –
devait rythmer la vie des adoles- constante du Mouvement de probablement le meilleur que
cents. Il y avait une multiplicité la jeunesse. Les esprits les plus j’ai écrit jusqu’ici. Il est prévu
de groupes : les Wandervogel, remarquables de la période pour le cahier du Anfang du mois
la Freideutsche Jugend, la Freie impériale et des débuts de la de septembre. Il faut en faire la
Studentenschaft, les groupes République de Weimar ont sou- publicité ! Nous ne pouvons pas
d’abstinents, les classes de tenu ce Mouvement, comme savoir qui nous allons toucher.
nature, les groupes de filles, les Walther Rathenau, Alfred Nous devons absolument main-
groupes de jeunes, les groupes Weber, Oswald Spengler, tenir Der Anfang comme le pre-
mixtes, sans oublier la jeunesse Ernst Niekisch, Richard mier journal purement spirituel
social-démocrate et les clubs de Coudenhove-Kalergi, Hans (pas dans le sens esthétique ou
jeunesse sioniste. Freyer, Julius Langbehn, dans un autre sens), donc loin de
Hermann Keyserling, Léopold la politique ».
Des éducateurs et des universi- Ziegler, Werner Sombart, Hans
taires prestigieux ont enseigné à Blüher et d’autres encore. En octobre 1913, 2000 jeunes
Haubinda : on pouvait y voir par se sont retrouvés dans le haut
intermittence l’écrivain Theodor Pour l’adolescent Benjamin, Meissner pour une journée de
Lessing, le journaliste et réfor- l’école d’Haubinda est le lieu de la Freie deutsche Jugend (jeu-
mateur radical de l’école, Gustav sa libération. Sous l’influence de nesse allemande libre). Une

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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ment de la jeunesse et sionisme

embre du conseil du Prix Hannah Arendt pour la pensée politique (Hannah Arendt-Preises für politisches Denken) et membre du Conseil scientifique de la Maison de
. Ses recherches sont axées sur la pensée philosophique du xxe siècle (particulièrement sur la pensée d'Hannah Arendt, de Martin Heidegger, de Walter Benjamin). Elle est

réunion regroupant autant de même passion intellectuelle que Quelles en sont les raisons ?
monde n’avait encore jamais celle avec laquelle il a dirigé ses La belle illusion romantique
eu lieu. L’événement a donné premiers exercices littéraires et tardive d’une jeunesse libérée a
l’impression d’une création mené lui-même son éducation implosé en août 1914 avec une
mythique. Benjamin et ses amis à un niveau intellectuel excep- forte détonation. Une partie du
y ont pris part. Il avait décou- tionnel. Ses premiers essais et Mouvement de la jeunesse se
vert ce programme selon lequel articles sur la réforme de l’édu- rassemblait autour de l’idée que
les étudiants doivent former cation, certains d’entre eux ayant la guerre était la réalisation des
l’avant-garde de la société lors déjà une forme littéraire très idées de la jeunesse libre ; l’autre
d’une conférence à Breslau sur aboutie comme le Dialog über partie était devenue pacifiste.
les jeunes et l’éducation des die Religiosität der Gegenwart Benjamin n’a pas été surpris par
adolescents. Ici comme là-bas, (Dialogue sur la religiosité du cette coupure, mais il a profité
les différences de programmes temps présent), veulent expli- de l’occasion offerte par cet évé-
entre la culture révolutionnaire- quer et convaincre. Ils élèvent nement et par ses conséquences
idéaliste, marquée par Wyneken les progrès du savoir et de la bouleversantes pour rompre
et les réformateurs modérés de connaissance au même niveau brusquement avec Wyneken et
l’école se sont révélées si claire- que le sens supposé de l’exis- ses amis d’enfance.
ment, que, finalement, la majo- tence juvénile.
rité des jeunes s'est éloignée de Ceci s’explique d’une part du
Wyneken. Durant son second semestre fait des réticences de ses amis
à Freiburg pendant l’été 1913, face aux idées de Wyneken, mais
Les jeunes gens qui, comme Benjamin a réussi à initier un aussi à cause de ses premières
Benjamin, évoluaient autour de « parloir », un espace de discus- expériences avec l’antisémi-
Wyneken, avaient un style de sion pour les élèves, dont l’idée tisme wilhelmien et de son rejet
communication assez particu- venait de Wyneken et qui a été du nationalisme de Wyneken.
lier et souvent violent, du moins mis en œuvre par ses disciples. En 1913 déjà, il avait protesté
verbalement. Les conflits étaient Il devait être un lieu d’ « activité lors de la réunion pour la fon-
rudes et impitoyables. Au milieu spirituelle libre » pour les élèves dation de la Freideutsche Jugend
de ces débats se déchiraient ceux et les étudiants. Les réunions (jeunesse allemande libre) dans
qui étaient intéressés par une avaient lieu dans des maisons le Hohe Meissner contre la dis-
voie purement politico-sociale privées et parfois des chambres crimination envers les Juifs. À
et ceux qui privilégiaient une étaient louées. cette occasion, il avait défendu
voie plus spirituelle. Si on prend Wyneken, qui en son temps
en considération la mobilisa- Au cours du semestre d’hiver avait fait valoir que la proportion
tion passionnée et l’émotion qui 1913-1914, Benjamin a parti- de jeunes juifs dans les écoles
entourait ce mouvement, il n’est cipé au « parloir des étudiants » réformées était trop élevée.
pas surprenant que de nom- fondé à Berlin et dirigé par son
breuses amitiés se soient brisées. ami Franz Sachs. Là aussi, il y En 1912, Benjamin découvre
Der Anfang a pris fin en juillet avait des frictions et des conflits le sionisme comme mouve-
1914 après des mois de conflits récurrents. On se fâchait pour ment intellectuel et politique.
irréconciliables entre presque savoir qui devait s’exprimer lors Pendant les vacances d’été, il
toutes les parties concernées. La des réunions et quelle confé- rencontre Kurt Tuchler, co-fon-
rupture de ce groupe ne doit pas rence serait valable. Pour les dateur de l’organisation de jeu-
nous faire oublier que – comme participants, leurs activités, leurs nesse sioniste Blau-weiß (bleu
d’autres groupes d’avant- discours, leurs articles, leurs et blanc). Il explique par la suite
garde – il représente, pendant intrigues faisaient partie de à son ami Ludwig Strauss qu’il
une période de trois à quatre leur volonté d’adhérer étroite- existe entre le mode de pensée
ans, un cercle exclusif de jeunes ment à l’image qu’ils se faisaient allemand et celui des juifs une
intellectuels. des jeunes intellectuels. Cela tension que l’on ne devrait pas
explique en partie l’intransi- réprimer. Il va même jusqu’à
Au cours du semestre d’été 1912, geance de leurs positions. dire qu’il faudrait faire ressortir
Walter Benjamin est allé avec la valeur particulière de la pen-
deux amis et camarades de classe Pour gagner en influence, sée juive, notamment dans le
à l’université de Freiburg pour Benjamin se fit élire à la pré- domaine littéraire. Il explique sa
y étudier, bien sûr, mais aussi sidence du Bureau de la Freie propre position au sujet de cette
afin de participer au cercle déjà Studentenschaft (l’union libre des tension lorsqu’il écrit : « Je suis
existant du Freie Studentenschaft étudiants) de l’université Royale un Juif, et si je vis comme un
(mouvement des étudiants Friedrich-Wilhelm à Berlin. homme conscient, je vis comme
libres) de Wyneken. Il s’occupe Mais plus la controverse deve- un Juif conscient ». Cependant,
alors du Département pour la nait aiguë au sein de son petit il n’envisage pas le sionisme
réforme de l’éducation dans le groupe, plus il lui est apparu comme un mouvement ayant
mouvement de la Freideutsche avec le temps que son cercle pour but d’établir un État juif
Jugend (la jeunesse allemande d’amis était trop hétérogène en Palestine.
libre). À Berlin comme à pour mettre en pratique l’entre-
Freiburg, Benjamin ne laisse prise d’une éducation élitaire L’idéologie de Wyneken a
passer aucune occasion d’expri- dans le style de Wyneken. profondément marqué l’iden-
mer son adoration incondition- tité juive de Benjamin, aussi
nelle pour Wyneken (« … je suis À la suite de ce que nous étrange que cela puisse paraître
un élève absolument convaincu venons de voir, il est évident aujourd’hui. Le Mouvement de
et fanatique de Wyneken  »). que Benjamin, jusqu’en 1914, la jeunesse de Wyneken a été un
Cela peut paraître surprenant a été convaincu par le pro- événement crucial pour le déve-
compte-tenu de la culture que jet de Wyneken, qui était de loppement du jeune Benjamin.
le jeune Benjamin pouvait par transformer les jeunes en une Plus tard, Benjamin reviendra
ailleurs mettre en avant, mais avant-garde culturelle. Pourtant, souvent sur cette expérience
Benjamin s’appliquait à être et d’une manière abrupte, il a marquante dans sa vie et sa
le disciple de Wyneken avec la rompu avec cette conviction. pensée.

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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future generations, power and democracy


Gustaf Arrhenius | résident à l’IEA-Paris

Formé aux universités d’Uppsala, de Toronto et d’Oxford, Gustaf Arrhenius est maître de conférence en philosophie, spécialisé dans la philosophie politique et
morale. Il s’intéresse tout particulièrement aux questions situées à l’intersection entre la philosophie politique et morale et les sciences médicales et sociales.

the more pressing and important.


On the one hand, we have seen
a number of countries around
the world that have changed
their political system from one
party systems (e.g., countries in
Eastern Europe, Russia), dicta-
torships (e.g., South-America),
and minority rule (e.g., South-
Africa) to some form of liberal
democratic system which gives
the impression of a victory for
democratic rule. On the other
hand, the increasing power of
multinational companies and the
growth of supranational states
and institutions seem to usurp the
power of democratically elected
national governments in favour
of non-elected bodies and thus
indicate a crisis for democracy.
In the light of these events, we
need to ask again fundamental
questions regarding the scope
and limits of democratic rule
and its justification. What issues
ought to be decided democrati-
cally? What is the appropriate
domain of democracy? Is its
domain only national states or
can it also be applied to suprana-
tional states of considerable size
or perhaps even globally? Can it
be applied to non-geographical
entities such as international
institutions and companies? Is
democracy a normative ideal in
itself or just an expedient way
of solving conflicts in a peace-
ful manner? What is the rela-
tion between individual (liberal)
rights and democratic rule: are
Photo : Gustaf Arrhenius, 2011 © Christophe Delory

they competing ideals or merely


flip sides of the same coin?

As I indicated above, one of


the issues I shall focus on is the
boundary problem: Who should
be eligible to take part in which
decisions? This problem is of
both practical and theoreti-
cal import and a fundamental
issue in democratic theory. If
A large part of my research has 2011, see also my 2010 and 2000 such theory is possible. Since, significance of the impossibility nothing else, all the different
been a reflection upon what we papers) which draws together arguably, a necessary condition theorems – alternatives which notions of democracy have one
owe to future generations and the results of my research on for a moral theory to be justi- do not invite an easy choice. thing in common: a reference to
how we can take future people population ethics and on our fied is that it is consistent with a community of individuals, “a
into account in our moral and duties to future generations our considered robust moral The focus of my research at IEA- people” who are, in some sense,
political theories. Almost any during the last ten years or so. intuitions, my result raises the Paris is on the democratic boun- collectively self-governing.
government policy will affect not In the book I propose a num- troubling spectre that no moral dary problem —  Who should Surprisingly, however, little
only future people’s quality of life attention has been given to this
but also how many people there What issues ought to be decided democratically? What is the appropriate problem in the classical treatises
will be and their identities. Since, on democracy. As Robert Dahl
domain of democracy? Is its domain only national states or can it also
arguably, any reasonable theory (1970, p. 60) puts it, “how to
has to take such considerations be applied to supranational states of considerable size or perhaps decide who legitimately make
into account when determining even globally? Can it be applied to non-geographical entities such as up ‘the people’… and hence are
the normative status of actions, international institutions and companies? entitled to govern themselves…
the study of these problems is is a problem almost totally
of general import for moral and ber of intuitively compelling theory can be justified. Basically, be eligible to take part in which neglected by all the great poli-
political theory. Moreover, these adequacy conditions for theory my impossibility theorems lea- decision-making processes?  — tical philosophers who write
problems raise deep questions about our duties to future gene- ves us with three options: (1) to and democracy understood as about democracy”.
which span many of the sub-dis- rations. I consider whether it is bite the bullet and abandon one a theory of fair distribution of
ciplines of moral philosophy. possible to find a moral theory of the compelling conditions on power. The extraordinary politi- The boundary problem raises a
that satisfies all of the adequacy which the theorem is based; (2) cal events in the last twenty years number of problems, some, as
I have recently finished a book on conditions I have proposed to become moral skeptics; or have made reflections on the it seems, quite intractable. For
future generations (Arrhenius and, worryingly, I prove that no (3) to try to explain away the value and nature of democracy all example, in his pioneering 1983

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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paper Frederic Whelan claims Although some preferences we the legislative agenda? How can In what we roughly could cha- public transportation is orga-
that “… democratic theory can- have for how other people lead influence be carried over from racterise as the received view nized in Stockholm. However,
not itself provide any solution to their lives (e.g., their use of cars) an individual to her representa- of democracy, the democratic whether state tax revenue
disputes that may — and histo- seem to be legitimate from a tives? Here we need an analysis ideal is conceived in terms of should be used to subsidise the
rically do  — arise concerning democratic perspective and the- of the concepts of “influence” or a kind of equality among citi- public transportation system in
boundaries”. Although I do not refore should be counted, others “power” in relation to democra- zens, often expressed by the Stockholm is arguably a ques-
agree with Whelan’s gloomy seems not (e.g. what consenting tic ideals. slogan “one person, one vote”, tion on wich the people of Luleå,
conclusion regarding the auto- adults do in their bedrooms). in combination with the idea qua taxpayers, should have a say.
nomy of normative democratic This question is all the more A starting point could be to ana- of majority rule. This concep-
theory (I rebut it in my 2005 pressing for democracy in lyse it in terms of whether or not tion is afflicted with a number In addition, one can be dissatis-
and 2009 papers), I do agree that today’s multicultural societies in an individual’s preferences could of well-known and often dis- fied with the almost exclusive
the boundary problem forces us which competing and incompa- determine the collective orde- cussed problems: majorities may focus in recent normative poli-
to reconsider fundamental ques- tible views on how one should ring in some possible situations. oppress minorities and infringe tical theory on the distribution
tions regarding the theoretical lead one’s life need to co-exist. Such an analysis has to be sup- on basic individual rights; majo- of goods like material resources,
status of democracy. plemented with an analysis of an rity cycles may lead to incon- welfare, capabilities, primary
A promising approach is to spell individual’s influence on other sistent decisions; outcomes can goods and the like. A dimension
At the level of ideal theory, an out “relevantly affected” partly in peoples’ preferences and beliefs, be manipulated by the person of justice which these theorists
intuitively attractive boundary terms of people’s interests, in the and her influence on the agenda. or group that sets the voting have almost completely neglec-
principle is the all affected prin- broad sense of the term “inte- For example, a person can have agenda (i.e., the problem asso- ted is the distribution of power
ciple: the people that are rele- rest”. If you fare better in respect great influence on a decision by ciated with Arrow’s impossibi- in the different spheres of life,
vantly affected by a decision to your interest in alternative A just being the kind of person lity theorem); and so forth (see including firms and workshops,
ought to have, in some sense, as compared to alternative B, that many people trust (e.g., an e.g. Arrow 1963; Riker 1982). the family (as often pointed
out by feminist theorists, e.g.,
The idea is that people’s power over a decision should be proportional to how each individual’s Okin 1989; Mackinnon 1987),
relevant interests are affected by the decision. According to this view, which we could call and private associations. This
Proportionalism, how much power you ought to have over an issue depends on how much your approach neglects how pervasive
interests are at stake. power issues are in all aspects of
our lives. A theory of fair dis-
influence over it. It is perhaps then there is a prima facie case expert or a charismatic leader), An exciting aspect of replacing tribution of power may remedy
implicit in the phrase “govern- that you will be relevantly affec- or by having control over what the standard equality principle this unsatisfactory situation as
ment by the governed” or as ted by the decision. The reason issues that are discussed in the (one person, one vote) with well as generating new interes-
Lincoln famously expressed it: why the curriculum in Waco is mass media, or by having control Proportionalism is that many ting solutions to classical pro-
“A government of the people by no business of the Icelanders is over which alternatives there are important difficulties associated blems in democratic theory.
the same people”. that, arguably, their interests are on the voting agenda. I have with the received view of demo-
not at stake in any important started this investigation in col- cracy are substantially alleviated
It is easy to garner intuitive way. On the other hand, actions laboration with Professor Marc by this alternative approach, or References
support for the all affected in Waco that have consequences Fleurbaey (CERSES, CNRS). so it seems. For example, the Arrhenius, G., Population Ethics,
principle. We do not think that for the global environmental tyranny of the majority, where Oxford: Oxford University Press, for-
the curriculum imposed by the situation might very well affect As I said above, the boundary some basic rights of the mino- thcoming, 2011.
School board of Waco, Texas, the interests of Icelanders too problem might forces us to rity are violated by majoritarian ——— “The Democratic Boundary
is any business of Icelanders and thus they should have some reconsider fundamental ques- decisions, might just be a case of Problem” mimeo, SCAS & Dept. of
since they are arguably not rele- influence over decisions of that tions regarding the theoretical incorrect distribution of voting Philosophy, Stockholm University,
vantly affected by this decision. kind. status of democracy. I think rights (or some other power 2009.
Likewise, people in Luleå (far it opens up for a new exci- resource) since the minority’s ——— “The Boundary Problem in
up north in Sweden) should There are of course other ways ting albeit controversial way interests are, arguably, much Democratic Theory” in F. Tersman
not, in most cases, have much of spelling out “relevantly affec- of understanding democracy, more at stake in such cases than (ed.) Democracy Unbound: Basic
of a say on how the public ted” than in terms of “interests”. namely as an idea of fair distri- the majority’s interests. Indeed, Explorations, Kristianstad, 2005.
transportation is organized in A common suggestion is that bution of power. Although the violations of individual human ——— “An Impossibility Theorem
Stockholm, e.g., whether to those who are legally bound by general rough idea has probably rights, such as the right to life for Welfarist Axiologies”, Economics
increase the number of buses certain laws should have the been around for a very long time, and security of person, are acts & Philosophy, October 2000.
to a certain suburb. However, right to take part in making the there are surprisingly few deve- that have such dramatic effects Arrhenius, G., Ryberg, J., and Tännsjö,
what kind of hair spray the tea- laws. This might very well be a loped efforts in the literature. on people’s interests that we may T., “The Repugnant Conclusion”, in
chers use in Waco might be the better exegesis of, for example, Roughly, the idea is that people’s think that no group has the right Edward N. Zalta (ed.) The Stanford
business of Icelanders too, e.g., if the quote from Lincoln above. power over a decision should be to decide that a person should Encyclopaedia of Philosophy (Fall 2010
the hair spray used destroys the However, my tentative sugges- proportional to how each indi- be subjected to them against her Edition), http://plato.stanford.edu/
ozone-layer. Moreover, whether tion above concerns how the vidual’s relevant interests are will. We can conceive of this as archives/fall2010/entries/repugnant-
state tax revenue should be used most reasonable explication affected by the decision (see also the individual being a dictator conclusion/, 2010.
to subsidise the public trans- of “relevantly affected” would Brighouse & Fleurbaey 2008). and that she has a veto right Arrow, K., Social Choice and Individual
portation system in Stockholm look like. Arguably, the “legally against other people’s wills in Values, John Wiley & Sons, Inc., New
is arguably something that the bound principle” has too narrow According to this view, which such cases. Hence, this approach York, London, Sydney 1963.
people in Luleå, qua taxpayers, a scope to be such a candidate. we could call Proportionalism, suggests a promising way of Brighouse B., & Fleurbaey, M.,
should have an input on. Although the Danes are not how much power you ought to squaring our intuitions regar- “Democracy and proportionality”, The
legally bound by the laws regar- have over an issue depends on ding the necessity of majority Journal of political Philosophy, 2008.
One reason why many people ding the maintenance of nuclear how much your interests are at rule over certain issues, on the Dahl, R., After the Revolution?
would agree with the all affected plants on the south coast of stake. We approximate this by one hand, and individual rights, Authority in a Good Society, New
principle, however, is that it is Sweden (just across from having different issues hand- on the other hand, i.e., the clas- Haven and London, Yale University
very vague. As it has been sta- Copenhagen), they certainly led on different levels: council, sical conflict between liberalism Press, 1970.
ted, it doesn’t say anything about would like to have a say in this province, state, European, etc. and democracy. Mackinnon, C., Feminism Unmodified:
what amounts to being rele- matter. Moreover, the scope of The subsidiarity principle, fre- Discourses on Life and Law, Harvard,
vantly affected or what it means “legally bound” is quite unclear. quently invoked in the dis- Actually, as the above discussion 1987.
to have influence or power over I am in a sense legally bound by cussion of decision making in of the all affected principle indi- Okin, S. M., Justice, Gender, and the
a decision. Moreover, it is hard the laws of South Africa since the European Union, is in one cates, Proportionalism might Family, Basic Books, 1989.
to see its implications for insti- I spend a fortnight there every of its popular interpretations not be such a radical departure Riker, W.  H., Liberalism against
tutional design. Here is an area year. Does that mean that I —  “decisions should be taken from actual democratic practices Populism: A Confrontation Between the
where more analysis is needed. should have a right to take part as closely as possible to the citi- as it might initially appear (in Theory of Democracy and the Theory of
Let me give some examples. in the South African elections? zen”  — very much along these contrast to contemporary demo- Social Choice, W. H. Freeman & Co,
When can we say that a person lines. The general prescription cratic theory). Taken literally, the 1982.
Should “relevantly affected” be has had sufficient influence over of Proportionalism is that a “one person, one vote” slogan Whelan, F. G., “Democratic Theory
spelled out in terms of people’s a decision, or has sufficiently type of issue should be handled would mean that everybody and the Boundary Problem”, in
well-being, preferences or inte- taken part in it? Is it enough to by the democratically run body should have the same say on Liberal Democracy, J. R. Pennock &
rests or in some other way? be able to stop proposed legisla- that represents the social union every issue. But again, we do not J.  W.  Chapman (eds), New York-
What should we do with “nosy” tion, or should one also be able that best approximates the set of think that the people of Luleå London, New York University Press,
or “meddlesome” preferences? to influence the drafting and affected people. should have a say on how the 1983.

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de suez à panama
Robert Ilbert | président de l’IMéRA d'Aix-Marseille

Robert Ilbert est historien, spécialiste de la Méditerranée. Professeur à l’université de Provence, il est le fondateur de la Maison méditerranéenne des sciences de
l’homme (MMSH Aix-en-Provence) et de l´Institut méditerranéen de recherches avancées (IMéRA Aix-Marseille), dont il est également le président. Il vient
de publier De Suez à Panama. L’articulation des mondes, aux éditions Actes Sud, dont nous publions ici un extrait.
© Actes Sud 2010

qu’il allait devoir un jour com- largement pour Beyrouth, Haïfa des sociétés, d’une part au tour-
paraître devant la commission ou Alexandrie. Et c’est ce que nant des années 1830, d’autre
des activités anti-américaines, cet ouvrage veut retrouver. part à celui des années 1930.
déchaînant du même coup la Comme si l’on avait affaire à des
haine des médias européens Travail d’historien, ce livre n’est mécanismes similaires, avec des
qui le traitaient à la fois de fas- pas un livre d’histoire (ce qui ne sociétés meurtries reconstrui-
ciste et de traître. La vie de son veut pas dire qu’il n’en raconte sant leurs structures autour d’un
oncle, héros d’America America, pas). Ce livre est une quête. Il noyau identique : les solidarités.
et son errance entre l’Anato- cherche à mettre en perspec- Entre ces systèmes en appa-
lie, Istanbul et Smyrne pour un tive acteurs et pratiques qui, au rence proches (à défaut d’étre
« au-delà de la mer Egée » ne tournant des xixe et xxe siècles, synchrones puisque séparés de
pouvait suffire à ceux qui non ont fait basculer nos horizons et près d’un siècle) s’est produite
seulement n’avaient pas vu mais perspectives de la Méditerranée une mutation à la fois radicale
qui, en plus, ne voulaient pas voir à l’Atlantique, du colosse de et lourde de conséquences  :
autre chose que la guerre froide. Rhodes à Liberty Island, sans la fin de l’Empire ottoman.
En 1999, celle-ci étant tombée, pour autant abolir le passé. Différentiel mécanique qui me
Kazan put enfin recevoir l’hom- semble expliquer le parallélisme
mage de ses pairs. On pouvait Car l’universel dont il est ques- de situations.
commencer à imaginer, à ana- tion dans les pages qui suivent
lyser et à mettre en perspective est celui que l’on partage, ici et À force de ne voir en lui que
le cheminement de ces millions maintenant, renvoyant plus aux «  l’homme malade de l’Eu-
d’exilés d’origine grecque, qui, westerns qu’à la théorie de la rope », ultime avatar du despo-
entre le traité de Sèvres (1919) relativité et probablement plus tisme oriental, on avait fini par
et l’échange massif de popula- aux anciennes cosmogonies fon- en négliger l’importance, sinon
tions, était devenu la condition datrices qu’aux principes élabo- comme le firent à la fois Anglais
de la naissance de la Turquie rés par l’ONU. Un univers qui se et Français, pour éviter son
moderne (1922-1923). Ces décline en trois dimensions : absorption par la Russie. Avec
déplacements massifs à l’échelle - l’une qui puise au plus profond l’échec des réformes entreprises
régionale comme intercontinen- de nos mémoires ; par le sultan Mahmud II (1784-
tale nous racontent l’histoire - l’autre que limite l’échelle de 1839), avec les violences gran-
d’un basculement du monde. nos horizons ; dissantes dans les Balkans et la
- une troisième, enfin, qui peut révolution de 1908 à Istanbul,
La prise de Smyrne, ultime nous permettre de dédensi- avec, surtout, les massacres répé-
refuge des Arméniens et des fier les données immédiates, de tés d’Arménie en Bulgarie et de
Grecs, l’incendie de la ville débrouiller quelque peu l’éche- Serbie en Kurdistan, les données
et le massacre de deux mille veau du présent pour démê- changèrent, entraînant le décen-
habitants par les troupes de ler, malgré le brouillard qui trage de tout le Moyen-Orient
Mustapha Kemal en septembre nous enveloppe, les lignes de vers les régions arabes qui, avec
1922 sont ces événements force qui nous conduisent… les accords Sykes-Picot, débou-
majeurs que seule la distance Consciemment ou pas. (p. 11-15) cha sur le partage colonial
permet aujourd’hui de considé- […] (même voilé par l’invention des
rer comme fondateurs de notre mandats).
temps. La vieille cité romaine, Le jeu des différences
grecque, ottomane puis cosmo- Les repères classiques ne per- Urabi Pacha (1839-1911)
polite comme l’ensemble de la mettent pas de distinguer dans illustre à lui seul les mutations
« grande Grèce » est devenue, l’entrelacs des événements car, en jeu. Fils de paysan, il devient
[…] Il est des lieux, il est des devenue une évidence, encore après le massacre et l’incendie, à s’en tenir aux crises majeures officier puis colonel en 1879 et,
hommes qui sont de véritables faut-il en démonter les méca- une ville turque dont Mustapha que furent la guerre de Crimée, sous la vice-royauté d’Ismaïl
signes de pistes. Ils condensent nismes et en illustrer au moins Kemal, créateur de la Turquie l’occupation de l’Égypte et de et avec l’appui des théologiens
- atomes ou repères - à la fois quelques lignes de force : tenter moderne, a voulu faire un la Tunisie, les guerres balka- officiels, ministre de la Guerre.
la nature de leur temps et celle de saisir sous l’apparente couche
des changements à l’œuvre. Le universelle les lignes de fracture Ce livre cherche à mettre en perspective acteurs et pratiques qui, au
plus souvent, ils n’en ont aucune qui rendent nos sociétés diffé- tournant des xixe et xxe siècles, ont fait basculer nos horizons et perspec-
conscience. Ils passent à travers rentes, ce qui ne peut se faire tives de la Méditerranée à l’Atlantique sans pour autant abolir le passé.
les tempêtes par chance ou obs- qu’en accumulant les indices, en
tination. Et sur leur vie refer- les distinguant et en les ordon- modèle de modernité, invitant niques et la guerre mondiale, il On est alors en pleine mise en
mée l’historien découvre plus nant sans extrapolation abu- Le Corbusier à repenser, en est évident que l’essentiel nous faillite de l’Égypte par ceux-là
qu’un symbole : le livre ouvert sive jusqu’à dessiner les forces à 1939 et en 1948, un plan d’ex- échappe. L’apparente conti- mêmes qui, Français comme
de l’articulation des temps et l’œuvre. tension. Ce projet ne fut pas réa- nuité de ces cités, tantôt escales, Anglais, n’ont cessé de faciliter
des mondes, car le change- lisé mais il aurait dû permettre tantôt havres, tantôt cibles, l’endettement du pays pour les
ment est sans cesse à l’œuvre Elia Kazan, né en 1909 à de faire de l’ancienne Nicée dégage toujours assez d’énergie fêtes d’inauguration du Canal
dans une société sans que la Constantinople (Empire otto- une des vitrines de la moder- pour les faire renaître de leurs comme pour la rénovation
nature de celle-ci ne mute bru- man), cofondateur en 1947 de nité. Construite sur les ruines cendres et suscite, au-delà des radicale du Caire et qui, paral-
talement. Si les guerres sont l’école d’art dramatique Actors des quartiers arméniens, grecs mémoires nostalgiques et faus- lèlement, mettent l’empire tout
des indices évidents, elles ne Studio, a reçu en 1999 un Oscar et francs, sauf sur les pentes sées, une aura de continuité qui entier en faillite, en lui imposant
s’accompagnent pas nécessaire- d’honneur pour l’ensemble de de la citadelle de Kadifekale, a été construite en « esprit du à la fois une Caisse de la dette
ment d’un basculement radical son œuvre. À lui seul, il concentre reconstruite sur les plans de lieu », source des représenta- et la perte presque totale de son
des rapports de force ou des notre histoire contemporaine l’urbaniste René Danger, déjà tions de la Méditerranée, depuis indépendance politique.
centres de gravité. C’est pour- entre un roman L’Anatolien, des maître d’œuvre de plusieurs réa- Victor Bérard jusqu’au Club
tant bien à la poursuite de tels Mémoires intitulés Au-delà de ménagements au Maroc, elle Méditerranée en passant par Les Égyptiens appelant Urabi
basculements que se vouent his- la mer Egée et un film America témoigne des contradictions de Gabriel Audisio. Pacha au ministère de la Guerre
toriens et anthropologues. La America. L’émigré de 1911 ce tournant de siècle, pris entre jouent une carte inédite  :
mondialisation a fait place à la rêvait déjà de l’Amérique, loin l’héritage multiséculaire d’une C’est ici que l’instrument des celle de la résistance nationa-
globalisation. Si, au moyen des des humiliations quotidiennes Méditerranée levantine et le « synchroniques » peut s’avérer liste pour tenter de s’opposer
médias et des échanges inter- du fils de marchand de tapis mirage américain. Ce qui vaut utile en mettant en évidence le au débarquement des troupes
planétaires, cette dernière est grec qu’il était, loin d’imaginer pour Kazan et Smyrne vaudrait parallélisme des évolutions et franco-anglaises qui devaient

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corporalité et épistémologie en islam


officialiser la mise sous tutelle Rudolph Ware | résident à l’IMéRA d'Aix-Marseille
de l’Égypte. Les Britanniques
bombardèrent la ville, se sai- Professeur au département d’histoire de l’université du Michigan, Rudolph Ware est spécialiste d’histoire africaine, islamique
sirent d’Urabi qui, condamné à et afro-américaine. Il consacre ses recherches aux histoires entrelacées des continents africain et américain. En mai 2011, il
mort, fut déporté à Ceylan dont publiera “Slavery in Islamic Africa, 1400-1800” in The Cambridge World History of Slavery Vol III, David Eltis et Stanley L.
il ne revint qu’en 1901, une fois Engerman (eds), Cambridge University Press.
comprise par les Britanniques la
nécessité de composer avec les l’enseignement du français ou De plus, le fait d’abandonner
nationalismes. de l’anglais, l’apprentissage les tablettes en bois pour utiliser
commençant par l’alphabet et le papier supprime le problème
Les Français, en Algérie, se poursuivant par le vocabulaire d’effacer quotidiennement le
s’étaient heurtés à une farouche et la grammaire, tandis que les verbe divin pour entamer la
résistance. Abd el-Kader vaincu élèves sont séparés par niveau. Si leçon suivante. Dans les écoles
lors de la bataille d’Isly, en 1844, nous partageons la vision de l’en- coraniques d’Afrique de l’Ouest,
fut transféré à Damas. Il est seignement des « réformistes », on efface l’encre des tablettes

© Lawrence Manning/Corbis
vrai que le débarquement fran- c’est parce qu’ ils ont tiré la plu- avec de l’eau, puis on boit cette
çais en Algérie n’avait rencontré part de leurs modèles pédago- eau le plus souvent. On incor-
aucune résistance de la part des giques des écoles occidentales. pore ainsi le Livre Saint au sens
Ottomans dont la flotte venait Malgré la rhétorique qui veut le plus littéral possible. Vue sa
d’être anéantie à Navarin. Pour faire du salafisme un pur extrait rareté – voire son inexistence –
la France, la prise d’Abd el- de la vie du viie siècle en Arabie, dans beaucoup de pays musul-
Kader pouvait sembler régler le sa naissance métissée à la fin xixe mans arabes, cette pratique a
problème de la résistance algé- est évidente dans ses « pratiques souvent été considérée comme
rienne. Les Anglais, en transfé- L’étude académique de l’Islam comme garantie des sciences de savoir  ». Ses conceptions la continuation d’antiques pra-
rant Urabi, pensèrent sans doute s’ancre dans l’investigation de acquises. La vénération des rationalistes et rationalisées tiques fétichistes. Cependant,
agir de même. Mais les temps ses textes. Religion du livre, maîtres, les services qui leur de ce qui constitue la science des manuels de maître d’école
avaient changé. Hasard de l’his- dotée d’un corpus inépuisable sont rendus et les dons qui leur révèlent ses racines coloniales. écrits en Afrique du Nord aux
toire, Abd el-Kader est mort à d’œuvres juridiques, d’histoire et sont faits servent à valoriser le ixe et xe siècles attestent de telles
Damas en 1883, l’année même de poésie, il est juste de recon- savoir discursif acquis par la Dans les écoles de tendance pratiques parmi les premières
de la déportation d’Urabi, alors naître ses écrits. Cependant, la reconnaissance et la bénédic- classique, le sens se construit générations de musulmans. En
que le congrès de Berlin était transmission de la science en tion du maître, mais font aussi d’une façon tout autre. On vise fermant les cahiers avant de
censé avoir réglé le devenir Islam classique s’est faite aussi partie d’une formation totale bien sûr à comprendre la parole quitter l’école, on rompt avec
des Balkans, débouchant après bien à travers le corps que sur visant à la personnification de de Dieu, mais traditionnelle- une tradition ancienne. On ne se
l’indépendance de la Serbie sur le papier. L’histoire de l’ensei- la science chez le disciple. La ment, l’exégèse du Coran est la sent plus physiquement chargé
l’administration directe de la gnement islamique en Afrique logique du système n’admet pas
Bosnie-Herzégovine par l’Au- de l’Ouest, région qui sauve- de savoir abstrait, dépersonna- La conception de la science en Islam « tradition-
triche-Hongrie, les Anglais se garde une méthode d’enseigne- lisé, « désincarné ». nel » se fonde sur l’idée que la forme humaine
réservant Chypre. ment classique malgré un siècle est capable de servir de matrice pour encoder
de défi épistémique, souligne L’école coranique se présente la science, de véhicule pour la transmettre, de
Dans de telles conditions, l’ar- l’importance des dimensions comme l’étape première qui ini-
corporelles des processus de
codex pour la décoder.
chipel des cités-portes avait tie le disciple à ce mode d’incul-
cessé d’exister, marquant à la fois constitution et de transmission cation du savoir. Malgré les cri- dernière discipline enseignée du Coran. D’un petit change-
la fin des héritages capitulaires du savoir. tiques et les menaces provenant aux étudiants. Il faut suivre toute ment dans le matériel scolaire
et le repliement des anciennes des États coloniaux et postco- une série d’initiations et de for- découle un changement épisté-
échelles sur elles-mêmes, une Les châtiments corporels et les loniaux, des organisations non mations avant d’être autorisé à mique profond.
double métamorphose en privations pratiqués à l’école gouvernementales et des musul- interpréter la parole de Dieu.
quelque sorte : coranique, la mémorisation mans dits « réformistes », cette L’être humain doit être façonné L’assimilation physique du
- soit elles tentaient de deve- et l’intériorisation des textes institution persiste en Afrique par des pratiques corporelles Verbe de Dieu par ingestion
nir des cités États en partant, comme façon de les porter en de l’Ouest, et particulièrement pour devenir un réceptacle apte tient à la croyance en la capacité
elles-mêmes, à la conquête de soi, et l’appel à tous les sens au Sénégal. Son but est d’ins- à recevoir la parole sacrée. On intrinsèque de la parole divine
leur arrière-pays, ce qui fut fait du disciple pour transmettre crire la parole de Dieu dans la agit sur le corps pour produire à produire des résultats par sa
à Beyrouth et tenté à Salonique ; le savoir ; toutes ces pratiques chair de l’étudiant. Les élèves des effets au niveau de l’esprit, propre force. Dans le système
- soit elles se repliaient sur témoignent d’un vif intérêt pour sont assis sur le sol, tablettes en voire de l’âme. Les châtiments éducatif des « réformistes », c’est
leur territoire propre, élément le corps comme véhicule de bois posées sur les genoux, pen- font partie des méthodes d’ac- en revanche moins l’efficacité de
d’un système colonial qui science. L’attention aux aspects dant que le maître les écoute, tion sur le corps, mais la faim, cette parole que la raison qui est
pouvait s’avérer confortable  : corporels de la transmission fouet à la main, prêt à corriger la fatigue, les privations servent privilégiée. C’est la compréhen-
Alger comme Alexandrie en du savoir interroge la formule les fautes de récitation. Pas ques- aussi à purifier le réceptacle et à sion du sens des mots au niveau
témoignent de façon absolu- de l’IMéRA qui place au cœur tion de comprendre le sens des le rendre susceptible d’accueillir de l’esprit qui permet au corps
ment synchronique. de ses activités « la condition mots. Cette sorte d’éducation a la parole sacrée. d’effectuer les obligations et de
humaine des sciences  ». Au été attaquée, puis délaissée, et manifester l’expression publique
Dans le pire des cas, celui de lieu de considérer le corps et la finalement abandonnée dans Il est certain que dans bien des de la foi.
Smyrne, la ville-refuge pou- science comme distincts et en beaucoup de pays musulmans médersas modernes, l’enseigne-
vait devenir citadelle assiégée opposition, la conception de la au cours des cent cinquante der- ment diffère peu de celui des Dans le système classique, on
et ses habitants forcés de fuir science en Islam « traditionnel » nières années. écoles coraniques ; les cahiers engage la raison humaine, mais
en masse. Tout un système s’est se fonde sur l’idée que la forme remplacent les tablettes en bois, on se méfie de ses caprices et de
donc écroulé autour des années humaine est capable de servir de Pour les « réformistes » salafites, et l’enfant s’assied en hauteur, sur son orgueil. On a beaucoup plus
1880, marquées par les ingé- matrice pour encoder la science, l’apprentissage du livre sacré une chaise, et non par terre. Mais confiance en la parole divine
rences directes, sans pour autant de véhicule pour la transmettre, sans effort pour le faire com- ces innovations apparemment et en sa capacité à façonner
que tous les contemporains de codex pour la décoder. prendre est illogique. Dans la anodines signalent l’acceptation le sujet. Croyant aussi que les
en aient eu conscience, car les démarche éducative des méder- d’un changement de principe êtres humains apprennent par
dynamiques à l’œuvre ne furent À son niveau le plus élevé, cette sas « réformistes », on vise en fondamental. Assis en hauteur, le corps et pas seulement par
stoppées que momentanément : épistémologie construit le savoir tout premier lieu à maîtriser on n’est plus obligé de se tenir en le cerveau, les pratiquants de
les métropoles avaient trop comme inséparable de la forme la langue arabe, pour pouvoir posture d’humilité et d’abaisse- ce mode d’éducation sollicitent
besoin de ces relais pour les faire du savant. Exemple vivant de comprendre le sens de la parole ment, jambes pliées en position tous les sens pour faire de l’élève
disparaître. Alexandrie bombar- la foi, celui-ci enseigne aussi divine. Le but est de saisir le de prière, devant la parole de une sorte de « coran ambu-
dée fut reconstruite et son port bien par ses gestes et ses états sens exotérique du Coran afin Dieu et le maître, incarnation de lant » qui porte en lui un savoir
agrandi. Et si, un peu partout, intérieurs que par ses mots. La de faciliter la discussion sur ce Sa religion. D’ailleurs, on étu- à la fois pratique et intellectuel.
apparurent bidonvilles et squats, croyance que seul un savant que Dieu commande et interdit. die dans ces médersas la parole Cultiver une telle maîtrise, qui
la ville ébranlée sembla retrouver achevé, qui incarne la science Quiconque maîtrise la langue a divine comme un sujet parmi permettrait l’innovation et l’ac-
une certaine dynamique, voire et la réalise en lui-même, est ainsi accès au contenu du livre d’autres ; on tourne la page et le tualisation de la science dans un
un certain équilibre. (p. 88-92) capable de la communiquer et peut déchiffrer le message. Coran cède la place à la géogra- monde changeant, a toujours été
explique en partie l’importance L’enseignement de l’arabe y phie, aux mathématiques et à la le but visé par l’enseignement
 de la chaîne de transmission suit les mêmes méthodes que littérature profane. classique islamique.

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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se donner les moyens de penser collectivement le web


Jean-Michel Salaün | résident au Collegium de Lyon

Professeur titulaire à l’université de Montréal, il a été directeur de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de Montréal (EBSI) de décembre
2005 à juin 2010. Il a été maître de conférences puis professeur à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (ENSSIB) en
France. Ses travaux portent sur l’économie du document, les développements du document numérique et le management des bibliothèques.

Ma recherche au Collegium de
Lyon doit déboucher sur une
collaboration entre le Canada
et la France en matière de
recherche et d'enseignement
sur la notion d’architecture de
l’information. Le changement
d’échelle du web a conduit, en
effet, à faire appel à des spé-
cialistes de l’organisation et du
repérage de l’information, de
même qu’à des spécialistes de
l’expérience utilisateur pour les
sites riches en contenus. Dans
un environnement aussi compé-
titif, ce qui garantit que l’utilisa-
teur d’un site y reviendra dépend
en grande partie de sa première
expérience. C’est ainsi que la
notion d’architecte de l’informa-
tion est apparue. Les architectes
de l’information sont ces spé-
cialistes de l’organisation et de
la repérabilité de l’information,
et leur pratique s’inscrit géné-
ralement dans la philosophie du
design de l’expérience utilisateur.

Parmi les outils que j’emploie


pour avancer dans cette direc-
tion, j’ai naturellement repris
l’expérience d’écriture collective.
En effet, les objectifs ne sont pas
très différents, même si le sujet a
évolué. Il est même, de mon point
La grande différence entre les elles-mêmes. Le premier défi pluridisciplinaires, interactives, sous forme d’annotations dans de vue, plus clair encore qu’il
questionnements sur le numé- auquel nous sommes confrontés réactives sans perdre rigueur et le texte. Sur cette base, le groupe faille dans le contexte du web
rique du début du millénaire est de trouver les bons concepts pertinence. initial révisait sa copie, avec pour atténuer les égos que l’organisa-
et ceux de la fin de sa première pour analyser notre objet, le web, principe de discuter chacune des tion académique de la recherche
décennie est le changement sans le recul que fournit habi- Au début du millénaire, dans le remarques faites et de les inté- tend de plus en plus à exacerber.
d’échelle. Ce qui relevait il y a tuellement l’histoire ou l’exté- cadre de l’animation d’un réseau grer selon leur pertinence dans
moins de dix ans d’un ques- riorité. Le web évolue à une de chercheurs du CNRS sur le la version suivante du texte. Le Une douzaine de chercheurs se
tionnement intellectuel, de rapidité et dans des volumes dés- document numérique, j’avais processus était renouvelé une sont réunis dans un séminaire
montage de prototypes, d’expé- tabilisants au moment même où expérimenté avec un certain nouvelle fois afin de s’assurer résidentiel pendant deux jours
rimentations limitées, d’obser- nous l’observons et, volens nolens, succès un processus d’écriture que l’ensemble des avis et des en décembre  2010 et ils ont
vation d’échantillons réduits, est nous sommes des acteurs de collective sous la signature d’un enrichissements avaient été bien rédigé, à l’aide d’un wiki dédié,
devenu : numérisation de masse, cette évolution. Et seul le croi- auteur fictif, Roger T. Pédauque. intégrés. L’expérience a été réi- la première version d’un texte
gestion et traitement linguis- sement d’expertises multiples, de L’objectif était double : d’une térée à trois reprises sur trois sur les tensions du web dont les
tique et formel de millions de traditions et méthodes souvent part, atténuer la personnalisation textes différents. Le processus différentes parties provisoires
documents ou de traces de navi- éloignées comme la linguistique, et les jeux de rôles très vifs dans a provoqué chaque fois une sont : Humanités numériques ;
gation, préservation « de rou- l’informatique, la sémiologie, le monde scientifique, y com- transformation radicale du texte naissance d’un média ; spécifi-
tine » de teraoctets, analyse de les sciences de l’information et pris et peut-être surtout dans les entre la première et la seconde cité du web ; transformations des
millions de connexions, usages celles de la communication ou débats publics et souvent focali- version intégrant la richesse des documents  ; web sémantique,
de masse, stratégies industrielles encore l’histoire, peut conduire à sés sur la signature. D’autre part, points de vue des différentes dis- web des données ; architectes de
internationales, chiffres d’af- une analyse lucide et pertinente. incarner une communauté de ciplines, tandis que la troisième l’information. Les internautes
faires de dizaines de milliards réflexion sur le document numé- n’était plus qu’un affinement de peuvent annoter ce texte2. Leur
d’euros ou de dollars, etc. Les De plus, c’est le rapport même rique qui n’existait pas encore et la précédente. Les textes sont intégration par le groupe initial
mesures realtives aux contenus au savoir qui se modifie. Sur le donc était à construire dans une toujours accessibles en ligne, le sera réalisée puis les dernières
ou aux pratiques sont désor- web, les vérités sont rarement perspective interdisciplinaire où premier a été traduit en anglais remarques seront rassemblées et
mais statistiques ; les expéri- arrêtées une fois pour toute, la mise en avant de l’un(e) ou en en espagnol. Ils ont été télé- intégrées. La version finale sera
mentations se font directement chacun peut grâce aux hyper- de l’autre pouvait être perçue chargés plusieurs dizaines de déposée sur des sites d’archives
dans le monde réel ; les retours liens remonter aux sources des comme la volonté de privilégier milliers de fois et l’ensemble a ouvertes mi-mai 2011, soit
sur investissement doivent être informations et grâce aux outils sa discipline ou son école. été publié sous forme d’un livre1. une semaine avant l’école d’été
rapides sur le marché financier ; de commentaire, réagir, discuter, franco-québécoise prévue sur
les réussites sont spectaculaires, commenter, contester ou propo- Le principe était le suivant : un 1. Roger T. Pédauque, « Document : l’architecture de l’information.
mais les échecs aussi sont nom- ser son propre point de vue ou groupe d’une dizaine d’experts forme, signe et médium, les refor-
breux, comme les ébranlements témoignage. Ce qui est devenu se réunissait en un séminaire mulations du numérique » dans Le Éditions, 2006, http://archivesic.ccsd.
des institutions et structures en temps réel et à grande échelle fermé pour repérer les princi- Document à la lumière du numéri- cnrs.fr/sic_00001401/en/
plus anciennes. Les cartes se la routine du web n’est, après paux enjeux d’un sujet donné ; que, C & F Éditions, 2006, http:// Roger T. Pédauque, « Document
redistribuent sous nos yeux. tout, que le processus de la dis- à l’époque le document numé- archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000511. et modernités » dans Le Document
html  ; http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/ à la lumière du numérique, C & F
cussion scientifique, mais accé- rique. Il rédige un premier jet,
sic_00000594/fr/  ; http://archivesic. Éditions, 2006, http://archivesic.ccsd.
Ce changement d’échelle léré et parfois dévoyé. soumis à la critique d’un col- ccsd.cnrs.fr/sic_00001160/fr/ cnrs.fr/sic_00001741/fr/
conduit à modifier les analyses, lectif plus large (à l’époque le Roger  T. 
Pédauque, «  Le texte en 2. Le processus d’écriture collective
les pratiques professionnelles À partir de ces constats, il réseau comptait 150 chercheurs jeu, Permanence et transformations est en cours et accessible  : https://
et, sans doute, les pratiques était nécessaire d’inven- de disciplines variées). Toutes du document » dans Le Document espacestemps.co-ment.com/text/
académiques de recherche ter des méthodes nouvelles, les remarques étaient recueillies à la lumière du numérique, C & F vsMAqHUTfIi/view/

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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résidents 01/06 2011 Miscellanées

• Collegium de Lyon frontalières, territoires médiants • collegium • IEA de Nantes


Barbara DAVIS « Emergent com- et empires en Amérique du Nord, de lyon
plexity : Input-Output relationships 1600-1900 » Jacques
in acquisition of speech capacities » Suzette HEALD « Maintien de Tschibwabwa
Luigi DELIA « Réformisme juridi- la paix à Kuria : film et mouvement Kuditshini
que et justice d’Ancien Régime dans d’autodéfense dans le Kenya rural » Professeur de sciences
l’Europe des Lumières. De la grande Hélène JOUSSE « Établissement politiques et adminis-
Encyclopédie vers la Révolution » des sociétés proto-urbaines néoli- tratives à l’université de
Klaus-Gert LUTTERBECK thiques du Dhar Néma, Mauritanie Kinshasa (RDC), rési-
« L’émergence de la société civile Sud-Orientale » dent à l’IEA de Nantes,
pendant la Troisième République, Kazumaza KADO « Reconsidérer a obtenu le poste
1870-1940. Une enquête intégrale » la conception de la souveraineté » d’invité permanent au
Salikoko MUFWENE « An ecolo- Shigehisa KURIYAMA « Intégrité Centre d’Études, de
gical approach to language evolution » et identité du corp humain. Vers une Recherches et d’Ac-
Bastiaan NOTEBAERT « Regi- histoire de présence » tions Solidaires avec Le RFIEA a clos en Kathryn Edwards
onal scaled laws in river properties: Yannick LEMARCHAND « Les Alain PEYRAUBE l’Afrique (CERASA), janvier 2011 la sélec- histoire
contribution of geomatics to process comptes et profits marchands en directeur du Collegium à l’université de Paris 8, tion du programme William Van Andringa
understanding » Europe et en Amérique entre 1750 de Lyon, directeur de jusqu’en 2014. de mobilité EURIAS sciences de l’Antiquité
Susan PRENTICE « Work-Family et 1815 : comptabilité et correspon- recherches au CNRS, qui rassemble 14 ins- • LYON
reconciliation in Canada and the EU: dance de la maison Chaurand » directeur d’études à Étienne FRANÇOIS tituts d’études avan- Felipe De Alba
Meeting the challenge of gender and Tejaswini NIRANJANA « His- l'EHESS et délégué ancien résident de l’IEA cées. Parmi plus de études urbaines
generational justice » toire de la Voix » scientifique à l’Europe de Nantes, a été nommé 560  candidatures, 28 Cathy Mc Clive
Jean-Michel SALAÜN « Des Lidia PROKOFYEVA « Pauvreté et l’international près membre du Comité chercheurs internatio- histoire
architectes de l’information » et protection sociale. Stratégies de l’Institut des sciences d’orientation scienti- naux (18 juniors et 10 Tarleton Gillespie
Mark TRAUGOTT « The diffusion survie individuelles et collectives » humaines et sociales du fique de la Maison de séniors) ont été admis communication
of revolutionary protest: The Lyon Ibrahima THIOUB « Identités CNRS, vient de publier l’histoire de France. pour une résidence • NANTES
and Paris insurrections of the 1830s chromatiques en Afrique : histoires, le Dictionnaire des lan- d’une année acadé- Jean-Godefroy
and 1840s » héritages et actualité » gues (éditions PUF, col- Pekka Hämäläinen mique. Les lauréats Bidima philosophie
Joseph TONDA « Maris et fem- lection « Quadrige ») a été nommé Professeur pour 2011-2012 sont : Charles Gondola
• iméra aix-marseille mes de nuit au Congo et au Gabon. en collaboration avec à la prestigieuse chaire histoire
Équipe Data-driven Exploration Conscience et imagination histori- Emilio Bonvini et Rhodes d’histoire améri- • BERLIN • PARIS
of Dynamical Networks ques du pouvoir en Afrique centrale Joëlle Busuttil. caine à l’université d’Ox- Alice Bellagamba Facundo Alvaredo
Équipe Mathématiciens fran- contemporaine » ford. Il devient membre anthropologie sociale économie
çais et italiens (1920-1940) Jacques TSHIBWABWA kudi- • IMéRA aix- senior du groupe des cinq Alexandre Courtiol Michael Dietler
« L’espace scientifique européen dans tshini «  Mutations et visages MArseille historiens américains au biologie évolutive anthropologie
l’entre-deux-guerres  : les mathé- renouvelés du “local” modelé par la Centre de Recherche Ioana Toma philologie • UPPSALA
maticiens italiens entre science et conflictualité armée lucrative et la William A. CATTERALL en histoire américaine, • BOLOGNE Felicity Green histoire
politique » dynamique de la mondialisation : une ancien résident de hébergé et financé par Michaela Schaeuble Zsuzsanna Török
Mohamed KERROU « Penser la approche anthropo-politique » l'IMéRA, professeur de Rothermere American anthropologie sociale Borbala histoire
révolution tunisienne » Arild UTAKER « L’énigme du lan- pharmacologie à l’uni- Institute. • BRUXELLES • VIENNE
Christine PROUST « Diversité gage, introduction à une anthropolo- versité de Washington Jean-Marc Moura Karol Berger
des pratiques mathématiques et cir- gie transcendentale » (Seattle, États-Unis), • iea-Paris littérature comparée musicologie
culation des savoirs dans l’antiquité » Patrick YENGO « Médicaments, spécialiste internatio- Natalia Tikhonov Philip Howe
Étienne REY « Instinct Paradise » pratiques de soin, lien social. La médi- nal du cerveau, a reçu le Vincent DEBAENE Sigrist histoire science politique
Peter RICHARDS « Intersections: calité en Afrique centrale » prix Canada-Gairdner ancien résident de • BUCAREST • WASSENAAR
Land, Water & Culture » récompensant les scien- l’IEA-Paris, professeur Hylarie Kochiras Tracy Adams
Rudolph WARE « Corporalité et • iea-Paris tifiques qui mènent une de littérature à l’uni- philosophie littérature et histoire
épistémologie en Islam : la condition Gustaf ARRHENIUS « Democracy recherche de pointe dans versité de Columbia • BUDAPEST Elijah Adewale
humaines des sciences islamiques » boundaries, and fair distribution of le domaine médical. Il a (New York), vient de Olga Gurova Taiwo droit
Victoria VESNA «  Sounds of power » reçu ce prix pour « avoir publier L’Adieu au études culturelles Jan Hoff histoire
Thinking: bioacoustics in human / Tanella BONI « Genre et insécurité découvert les protéines voyage. L’ethnologie Simon Powers Nadège Lechevrel
animal relations » féminine en Afrique » à canaux sodiques et à française entre science et computer science linguistique
James GIMZEWSKI « Art/Sci Matteo Vincenzo D’ALFONSO canaux calciques sen- littérature (Gallimard, • CAMBRIDGE
Exploration » « La tradition moralistico-littéraire sibles au voltage et « Bibliothèque des Pavel BLAŽEK L’appel à candidatures
française dans la pensée d’Arthur élucidé leur fonction et sciences humaines », histoire médiévale pour 2012/2013 est
• iea de Nantes Schopenhauer » leur régulation ». Pour 2010, Paris), dont il a • HELSINKI ouvert jusqu’au 31 mai
Haschim AL TAWIL « Compte- Paul DUMOUCHEL « Le temps de en savoir plus  : http:// achevé la rédaction au Rogier De Langhe 2011 et accessible sur le
rendu du texte arabe inscrit sur les pla- l’aliénation » www.gairdner.org cours de son séjour. philosophie des sciences site www.eurias-fp.eu
fonds de la chapelle Palatine à Palerme  » Rodolphe DE KONINCK « Les
Hoda BARAKAT « Le royaume de enjeux de l’expansion territoriale de
cette terre » l’agriculture en Asie du Sud-Est » CONTACTS
Sudhir CHANDRA « Gandhi : une Kirill POSTOUTENKO « Figures
enquête sur un discours rétrograde » du Mal absolu dans le socialisme RÉSEAU FRANÇAIS DES COLLEGIUM DE LYON INSTITUT D’ÉTUDES
Sung-Eun CHOI « La décoloni- français et chez Dostoïevski » INSTITUTS D’ÉTUDES Président : Olivier Faron AVANCÉES DE NANTES
sation et les relations géopolitiques Betty ROJTMAN « Pour une AVANCÉES Directeur : Alain Peyraube Directeur : Alain Supiot
après l’Empire » métaphysique de l’inachevé » Siège : 15, parvis René-Descartes, 15, parvis René-Descartes, 69007 Secrétaire général : Samuel Jubé
Emilios CHRISTODOULIDIS Mohand-Akli SALHI « Structure et 69007 Lyon Lyon 5, allée Jacques Berque, BP 12105,
« La question sociale dans le consti- transformation(s) du champ littéraire Bureaux : 190-198 avenue de France, T. : +33 (0)4 37 37 66 50 44021 Nantes
tutionalisme européen » en situation de mutation socioculturelle. 75013 Paris marie-jeanne.barrier@collegium-lyon.fr T. : +33 (0)2 40 48 30 30
Cristina CIUCU « Sionisme politique Cas de la littérature berbère de Kabylie » T. : +33 (0)1 49 54 22 55 www.collegium-lyon.fr hugues.roger@iea-nantes.fr
et anti-sionisme religieux : à la recher- Marylyn STRATHERN « Anthro- www.iea-nantes.fr
che d’une identité, redéfinir la nation » pologie d’hier à aujourd’hui » Président : Jacques Commaille INSTITUT
Paola DE CUZZANI « Pro- Istvan SZIJARTO « La Diète. Direction : Olivier Bouin MÉDITERRANÉEN DE INSTITUT D’ÉTUDES
phétisme : entre utopie politique et Histoire sociale et culturelle de olivier.bouin@rfiea.fr RECHERCHES AVANCÉES, AVANCÉES – PARIS
prédiction scientifique » l’élite politique de la Hongrie au Administration : Jana Diklic AIX-MARSEILLE Directeurs : Patrice Duran
Alan FORREST « La fin de la domi- xviiie siècle » jana.diklic@rfiea.fr Président : Robert Ilbert et Alain Schnapp
nation française sur l’Atlantique » Javad TABATABAI « D’une révo- Projets européens : Mylène Trouvé Directeur  : Emmanuel Girard-Reydet 190-198 avenue de France, 75013
Antonia GRÜNENBERG « Sujet lution à l’autre en Iran » mylene.trouve@rfiea.fr 2, place Le Verrier, 13004 Marseille Paris
et subjectivité dans l’espace politique. Natalie TCHERNETSKA « Greek Communication : Julien Ténédos T. : +33 (0)4 86 67 21 08 T. : +33 (0)1 44 41 32 10
Élements d’herméneutique politique  » palimpsests and Greek manuscripts julien.tenedos@rfiea.fr contact@imera.fr contact@paris-iea.fr
Pekka HÄMÄLÄINEN « Les for- of oriental origin as witnesses of writ- www.rfiea.fr www.imera.fr www.paris-iea.fr
mes du pouvoir : frontières, régions ten culture »

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011


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étonnement et souvenir chez scorsese


Patrizia Lombardo | membre du conseil scientifique du RFIEA

Professeur de littérature française et de cinéma à l’université de Genève, Patrizia Lombardo s’intèresse tout particulièrement à l’œuvre de Martin Scorsese. Elle
a publié à son propos Cities, Words and Images. From Poe to Scorsese, Palgrave MacMillan, 2003. Ce texte est un extrait de l’article « Étonnement et souvenir
chez Scorsese », paru dans Critique, n° 763, décembre 2010.

[…] Le but de l’art est-il la minutes du film projeté en salle,


convenance qui nous pacifie ou l’étonnement des débuts rejaillit
la secousse qui nous ébranle ? devant la pellicule et l’archétype
Je rentre chez moi après avoir de la vision sollicitée par les pre-
bien aimé Ghost Writer et le film miers films du monde se réveille
disparaît de ma mémoire, tandis en nous, ne fût-ce que pour
que Shutter Island flotte toujours quelques instants. Cette impres-
dans ma tête, par scènes, par sion resurgit devant des plans
bouts, par interrogations, par heureux et parsème de moments
doutes, par projections mentales de punctum le flux du visionne-
visuelles et auditives, l’envie me ment. Certes, pour viser à un tel
prend alors de le revoir, encore étonnement au xxie siècle, il faut
et encore, pour ainsi dire de que la caméra marque la pro-
posséder le film. Comme un fondeur des plans, faisant pour
poème que j’aime, j’ai envie de le ainsi dire gicler les formes, les
connaître par cœur sans m’attar- couleurs et le mouvement dans
der sur ses défauts. la perception du spectateur par
un jeu d’éloignements et de rap-
Shutter Island parle d’un per- prochements, comme si l’écran
sonnage hanté par le souve- fuyait en arrière ou se précipitait
nir de la guerre, des massacres en avant.
nazis et américains, de la mort
de sa femme dans un incendie, On renverse alors la conjec-
de ses propres crimes réels, de ture : ceux qui ne ressentent
ses fabulations construites pour pas la violence du début de ce
cacher (là aussi il y a un volet, film, ceux qui n’admettent pas le
shutter, qui se ferme) l’événe- awe (terreur, émerveillement et
ment insupportable : le meurtre admiration à la fois) du sublime,
de ses enfants par la main de sa les sceptiques modernes, n’au-
femme et celui de sa femme par raient-ils pas bloqué en eux les
sa main. Surtout, le film parle traces anthropologiques du voir
à travers la mémoire des films, et de l’entendre réactivées par
Photo : affiche du film Shutter Island. DR
des plans qui ont frappé l’ima- les moyens du cinéma ? Depuis
gination du metteur en scène, toujours, le sublime et le spec-
images qui lui remplissent le taculaire se côtoient et se font
cerveau et qui l’habitent non contraste, mais dans ce qui est
pas comme des citations épelées de l’ordre des sens primordiaux,
avec l’indifférence postmoderne, de leur inconscient, comment
ni comme des allusions savantes, faire exactement le partage  ?
mais comme le souffle presque Les spectateurs hyper-civilisés
involontaire de qui s’est nourri qui n’acceptent pas la « suspen-
de cinéma et encore de cinéma puissante comme une sympho- pionniers du cinéma, qu’il existe les éléments physiques, qu’ils sion of disbelief » (la suspension
depuis son enfance, depuis tou- nie et capable au contraire de un émerveillement initial face soient naturels ou techniques. de l’incrédulité, la foi poétique)
jours, depuis des impressions conjuguer plusieurs instruments au médium et que cet émerveil- Le spectateur est assailli par le ne peuvent que trouver ridi-
inaliénables, depuis les décou- et surtout deux forces opposées lement peut persister à travers brouillard, le mal de mer et l’eau, cule Shutter Island, une fois
vertes des grands film, ainsi que qui sont rarement unies et qui, le temps. Pour cela, il faut que comme s’ils étaient réels, et l’ac- cette humeur déclenchée, leur
de films oubliés, sans compter en dépit de quelques bavures, le metteur en scène conçoive en teur qu’on voit vomir dans des disposition est négative et ils
les redécouvertes à l’occasion des marquent l’envol du projet artis- partie de s’adresser à des spec- toilettes, plutôt que de garantir se doivent de dénigrer le film,
livres que Scorsese publie et des tique de Scorsese. tateurs naïfs. Supposons ces l’entrée dans l’histoire, n’est que voyant un objet de raillerie
films qu’il fait voir à la troupe de spectateurs : ils entreraient dans la forme humaine concrète du dans la dimension tragique de
tournage. Le nouveau jaillit des Shutter Island, comme beaucoup la salle de cinéma et, au début malaise en mer et l’annonce d’un la perception et des cauche-
transformations de l’ancien. d’œuvres du cinéaste, semble de Shutter Island, leurs gestes et mal plus grave qui atteint l’âme. mars du protagoniste. Ils pré-
confirmer la double hypothèse leurs émotions seraient proba- Le spectateur est, devient ce fèrent sans doute la comédie
Baudelaire le disait à propos de d’un regard innocent, ouvert blement les mêmes que ceux des corps souffrant. Enfin, dans un new-yorkaise de Woody Allen,
Delacroix : son art vient du sou- à la surprise et d’un regard hommes et des femmes qui, en mélange de nausée, de frayeur pour qui la pellicule n’est qu’une
venir et parle au souvenir – sou- et de hâte, il pousse le soupir manière de filmer un théâtre
venirs de ses obsessions, images Comme pour Delacroix, l’étonnement et la irrésistible du voyageur sentant d’acteurs bavards et de situa-
qui l’envahissent, venant de la mémoire adviennent en même temps. enfin le bateau approcher la côte tions cocasses, au regard pas-
vie de tous les jours, de la nature de l’île qui soudainement rem- sionné de Scorsese, metteur en
que le peintre feuillette comme consommé, dense, riche en janvier 1896, virent pour la pre- plit ses yeux, terre trempée du scène vorace de toute la matière
un dictionnaire, des impressions souvenirs filmiques. Ces deux mière fois L’Arrivée d’un train à même présage de tempête que du monde, enfant amoureux de
de ses lectures, des œuvres des forces, ces deux regards dirigent la Ciotat des frères Lumière ; par le ciel – terre sombre, rocheuse, cartes, d’estampes et de cinéma.
maitres de la peinture. Alors on le réalisateur et emportent aussi un réflexe instinctif de peur, ils humide, livide, épouvantable Car, pour lui, l’univers – et l’uni-
est tenté de contredire le critique le spectateur. Comme pour chercheraient à se protéger de dans sa masse colossale. vers du cinéma – est égal à son
Jonathan Romney1 et de suggé- Delacroix, l’étonnement et la ce qui est plus vaste que le corps vaste appétit  : semblable aux
rer que « le cocktail enivrant » mémoire adviennent en même humain, qui est en mouvement Certes, cet hypothétique specta- artistes que Baudelaire vénère, il
de références dans Shutter Island temps. et qui se précipite hors de l’écran teur innocent dont l’être entier jette sur les êtres et les choses un
est, comme il le dit dans The sur nous, ou bien nous aspire serait avalé par l’écran, n’existe regard avide « pour lequel aucun
Independent, « une chimère », La première force consiste vers l’écran comme dans un plus depuis longtemps. Nous aspect de la vie n’est émoussé2 »,
non pas «  grotesque  », mais à toujours croire, comme les puits. Dans les premiers plans sommes blasés et, dans un et il confie à son art le soin de
de Shutter Island, le son – la monde saturé d’images, rien n’est penser le monde. […]
1. J. Romney, “Shutter Island, Monde, 23 février 2010, qui réfute les
Martin Scorsese”, The lndependent accusations contre le film, « par exem-
symphonie n° 3 (Passacaglia) de plus supposé nous surprendre. 2. Charles Baudelaire, Le Peintre de
on Sunday, 14 mars 2010. En France ple l’invraisemblance et le kitsch du Krzysztof Penderecki – émane Pourtant, dans le « comme si » la vie moderne, dans Œuvres com-
les critiques sont plus positives ; voir film. Ou bien son renversement final de la matière elle-même, de la de la fiction, dans le pacte qui plètes II, Paris, Gallimard, coll. « La
J. Mandelbaum, « Shutter Island : le qui se joue du spectateur, procédé brume, de la corne de brume, s’instaure entre le spectateur Bibliothèque de la Pléiade », 1975,
labyrinthe pour polar mental », Le réputé indigne du grand art. » du bateau, des vagues, de tous et l’écran dans les premières p. 651 (Baudelaire souligne).

perspectives n. 4 — printemps-été | spring-summer 2011