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FRANÇAIS CONTEMPORAIN DES CITÉS : LANGUE EN MIROIR,

LANGUE DU REFUS

Jean-Pierre Goudailler

L'Esprit du temps | Adolescence

2007/1 - n° 59
pages 119 à 124

ISSN 0751-7696

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Pour citer cet article :


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Goudailler Jean-Pierre , « Français contemporain des cités : langue en miroir, langue du refus » ,
Adolescence, 2007/1 n° 59, p. 119-124. DOI : 10.3917/ado.059.0119
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FRANÇAIS CONTEMPORAIN DES CITÉS :
LANGUE EN MIROIR, LANGUE DU REFUS

JEAN-PIERRE GOUDAILLER
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Les pratiques langagières relevées dans le parler des jeunes de cité
participent à la construction identitaire de ces derniers. Une telle
construction leur est nécessaire pour résister, ne serait-ce que
symboliquement, aux forces d’exclusion exercées sur eux : exclusion
sociale d’abord, car les quartiers (à l’intérieur des villes) et les cités (à la
périphérie) sont généralement des lieux de relégation ; ensuite, les
adolescents issus de l’immigration perçoivent à leur égard un double rejet,
en France de la part des « de souche », « pots de yaourt », « fromages
blancs », c’est-à-dire les Français d’origine ; dans leur pays d’origine, de
la part de leur propre communauté, qui les identifie « au bled » comme
des Français1.
La violence sociale (dénommée « galère » de manière triviale par
ceux qui la subissent) est ressentie au quotidien par de très nombreuses
personnes en France, que celles-ci soient d’origine française ou non,
issues de l’immigration ou étrangères. Les formes langagières utilisées
depuis les années 1980 dans les cités reflètent cette violence, au même
titre que la violence réactive qui en découle ; de ce fait, une contre-
légitimité linguistique s’affirme « dans les limites des marchés francs,
c’est-à-dire dans des espaces propres aux classes dominées, repères ou
refuges des exclus dont les dominants sont de fait exclus, au moins
symboliquement », conformément à ce qu’indique P. Bourdieu2. Les
formes linguistiques, qui résultent de l’exercice de la contre-légitimité
1. C’est ce que F. Melliani désigne par « ressac identitaire ». Melliani, 2000, p. 67.
2. Bourdieu, 1983, p. 103.

Adolescence, 2007, 25, 1, 119-124.


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linguistique, sont devenues au fil des années les éléments constitutifs des
variétés de français contemporain des cités (FCC), qui sont autant
d’argots sociologiques : « La seule affirmation d’une contre-légitimité en
matière de langue est l’argot »3.

La forme identitaire de la langue, que l’on constate dans les cités de


banlieues et les quartiers, est construite à partir du registre « normé »,
« légitimé » du français, qui est le code dominant et constituant en quelque
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sorte le moule. Elle se combine ensuite aux divers codes dominés, qui

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instillent tout un ensemble de mots issus d’autres langues (dialectes arabes
et berbères maghrébins, langues africaines, tziganes, etc.). La vivacité de
la fonction identitaire du parler des cités se constate au travers du
renouvellement rapide, très rapide même, du lexique : dès que des mots
ou expressions sont repris à l’extérieur, une transformation formelle
s’opère (généralement par « reverlanisation » ou « troncation », cf. plus
loin) par exemple, lorsque le mot thune (argent), lui-même verlanisé en
neutu, est apparu dans une publicité télévisuelle, il a été immédiatement
remplacé par le mot maille (subdivision du denier capétien, qui est une
monnaie datant du XIe). Actuellement, des expressions comme coincer de
la maille (gagner de l’argent), ne pas lâcher la maille (ne pas donner/prêter
son argent) sont devenues courantes. Maille a de plus été verlanisé en
jeuma, ce qui constitue la preuve de son inclusion dans le lexique du parler
des cités, la verlanisation opérant alors comme véritable estampille4.
Lorsque de jeunes adolescents, et moins jeunes, s’expriment en
utilisant ce qu’il est désormais convenu d’appeler le français
contemporain des cités (FCC), ils renforcent leur construction identitaire.
Ce registre de langue agit en effet de manière identitaire lors de la
communication dans le réseau de pairs. Le FCC joue dès lors un rôle
interstitiel entre la langue française circulante, légitimée socialement, et
un certain nombre de vernaculaires non légitimés, dont ceux utilisés par
les personnes issues de l’émigration. Se développe ainsi la volonté de
3. Bourdieu, 1982, p. 67. Cf. aussi, « l’argot assume souvent une fonction expressive ;
il est le signe d’une révolte, un refus et une dérision de l’ordre établi incarné par l’homme
que la société traque et censure. Non plus la simple peinture d’un milieu exotique et
pittoresque, mais le mode d’expression d’une sensibilité ». Guiraud, 1988, p. 934.
4. Cf. aussi Melliani, 1999.
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transgresser la norme linguistique et de créer, par instillation de traits


spécifiques provenant du niveau identitaire dans le système linguistique
dominant, une diglossie, véritable manifestation langagière d’une révolte5.

« On connaît tous un peu de mots de tout le monde. On parle en français


avec des mots rebeus, créoles, africains, portugais, ritals ou yougoslaves. Blacks,
Gaulois, Chinois et Arabes, on a tous vécu ensemble » (Raja, vingt et un ans)6.
« [...] les jeunes s’identifient dans ce mode d’expression... c’est un truc
bien à eux, ils se retrouvent dedans »7.
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« On en a marre de parler français normal... comme les riches... les petits

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bourges... »
— « Pourquoi vous en avez marre ? »
— « Parce que c’est la banlieue ici... »8.

Pour ce qui est du FCC ou « langue des jeunes », « langue des


cités », la résurgence du verlan est notée par des sociologues tels
Ch. Bachman et L. Basier (1984) dès les années 1980. Dans les argots
traditionnels (argots de métiers, qui se distinguent des argots
sociologiques contemporains), le verlan existe en tant que procédé
linguistique de codage, de transformation formelle, mais ne concerne
qu’un nombre très limité d’unités (dular9, barjot10, etc.), incomparable
avec les milliers de mots verlanisés du FCC. Leur usage n’est en aucune
manière fortuit, voire inconscient. La verlanisation correspond à une réelle
volonté de se démarquer (fonction identitaire) des usages normés de la
langue et à un désir très fort de les transgresser (fonction « subversive »).
Pour des jeunes de cité, le marquage identitaire peut se faire par le
vêtement, qui agit comme une sorte d’emblème (les « casquettes-
baskets » des cités se distinguent ainsi des « costards-cravates »). De
5. Voir aussi à ce sujet Goudaillier, 1997, p. 8 sq.
6. Décugis, Zemouri, 1995, p. 104.
7. Ali Ibrahima du Groupe B-Vice ; à propos de la langue de La Savine, quartier situé
au Nord de Marseille ; Canal +, Émission La Grande Famille du 24 janvier 1996.
8. Élève d’origine maghrébine du groupe scolaire Jean Jaurès à Pantin, Journal
Télévisé de 20 heures, TF1, du 14 février 1996.
9. Verlan du substantif argotique lardu (policier, flic), qui est l’apocope de l’art-du-
quart, l’œil du quartier ou poste de police. Cf., entre autres, à ce sujet Cellard, Rey, 1980,
pp. 480-481 et 694, ainsi que Colin, Mevel, 1990, p. 362.
10. Troncation du substantif barjot, lui-même argotique et correspondant au verlan
de jobard (fou, idiot). À noter que jobard est le résultat d’une suffixation argotique en
-ard de job, niais. Cf., entre autres, Colin, Mevel, 1990, pp. 39 et 348.
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même ils vont chercher à se distinguer de ces derniers par leurs goûts
musicaux, la gestuelle ou le langage. Ils « taguent la langue française »,
comme d’autres taguent les murs. L’utilisation massive du verlan est ainsi
l’indice d’un refus de la société vécue comme oppressante. Le verlan n’est
pas seulement un codage (fonction cryptique), qui permet aux exclus
d’exclure ceux qui les excluent (Bourdieu, 1983), mais aussi une façon de
bien marquer son identité par rapport à ceux qui sont à l’extérieur du
réseau de pairs de la cité. Prendre la langue de l’Autre, la transformer de
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telle manière qu’elle en devient méconnaissable, la renvoyer « à l’envers »,

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traduit le rejet de cet Autre. Les diverses formations linguistiques de type
verlanesque tendent donc à montrer que les variétés langagières relevées
dans les cités ont un mode de fonctionnement « en miroir » par rapport à
ce que l’on constate généralement dans la langue française.
Le verlan « monosyllabique » permet de créer des mots qui, du point de
vue syllabique, sont autant de miroirs des lexèmes (structure de type VC), à partir
desquels ils sont construits (structure de type CV), avant même que ne s’opère la
verlanisation : aç (ça) ; ainf (faim) ; anges (gens) ; ap (pas) ; auch (chaud) ; ienb
(bien) ; iep (pied) ; ieuv (vieux) ; oinj (joint) ; ouf (fou).
Il en est de même du verlan « bisyllabique » : à téco de (à côté de) ; babtou
(toubab = Français d’origine) ; béflan (flamber) ; bréchan (chambrer) ; carpla (placard
= prison) ; fonbou (bouffon [insulte]) ; geoisbour (bourgeois) ; golmon (mongol
[insulte]) ; lépou (poulet = policier) ; lerga (galère) ; noichi (chinois) ; rempas (parents) ;
scarla (lascar) ; sistra (raciste) ; stonba (baston = bagarre) ; turvoi (voiture)...
Et du verlan « intersyllabique » ou « bisyllabique » après ajout d’un « e » :
beubon (bombe) ; chetron (tronche = visage) ; chim < cheum (moche) ; meufa
(femme) ; feuchnou (chnouf = héroïne) ; jeuma (maille = argent) ; keubla (black) ;
keufli (policier) ; keumé (mec = homme, toute personne de sexe maculin) ; queutur
(turc) ; reufré (frère) ; reumé (mère) ; reumo (mort) ; reunoi (noir) ; reubeu (beur
= arabe) ; reupé (père) ; teuschmi (schmitt = policier) ; teushi (shit = haschich)11...
Ainsi que du verlan « trisyllabique » : camaro (maroco = marocain) ;
chir(e)dé (déchiré = saoul, drogué, fou) ; enlécu (enculé [insulte]) ; fonc(e)dé (défoncé
= saoul, drogué) ; gag(e)dé (dégage !) ; garet(t)ci (cigarette) ; vénérer (énerver)...
Comme du verlan « trisyllabique » après ajout d’un « e » : brelica (calibre
11. Le verlan bisyllabique aboutit à la création de termes dans lesquels n’apparaît
bien souvent qu’un seul type de timbre vocalique. La réduction de l’ensemble des
timbres vocaliques au seul timbre [œ] s’opère dans de tels cas. Ceci ne correspond pas
aux règles habituelles du fonctionnement phonologique du français et met en valeur
plutôt les schèmes consonantiques, ceci de toute évidence au détriment des voyelles.
C’est là une autre manière de marquer linguistiquement la différence.
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= révolver) ; cagebra (bracage = attaque à main armée) ; caillera (racaille = gars de


cité commettant des larcins) ; gilevi (vigile) ; libreca (cf. brelica) ; piqu(e)ti (typique !)...
Tout comme du verlan « intrasyllabique » : asmeuk (< askeum = comme
ça) ; oinich (chinois)...
La reverlanisation, qui consiste à transformer une deuxième fois, voire
une troisième fois, un lexème déjà verlanisé permet un cryptage encore plus
important du terme concerné, ce qui renforce d’autant l’effet de « miroir » :
femme > meuf (verlan 1) > feumeu (verlan 2) ; mère > reum (verlan 1) > meureu
(verlan 2) ; choper > peucho (verlan 1) > peuoch (verlan 2) ; comme ça > comme
aç (verlan 1 ; argot traditionnel) > askeum (verlan 2 ; FCC) > asmeuk (verlan 3) ;
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toubab > babtou (verlan 1) > boubta (verlan 2 ; permutation des voyelles et non
des syllabes)12...
L’apocope (le début du mot est conservée après troncation) est usuelle en
français, contrairement à l’aphérèse (la fin du mot est conservée après troncation),
peu répandue même au niveau argotique (argot traditionnel) : des mots tels
pitaine (pour le capitaine ; argot militaire) ou bougnat (< charbonnier) sont
vraiment des cas isolés. En FCC, l’utilisation massive de l’aphérèse au détriment
de l’apocope est aussi un indice du désir des locuteurs de procéder à l’envers par
rapport au registre normé de la langue : blème (< problème) ; dwich
(< sandwich) ; leur (< contrôleur) ; rien (< algérien) ; vail (< travail) ; zic
(< musique) ; zien (< tunisien) ; zon (< prison) ; dic (< indic[ateur de police]) ;
tain (< putain) ; teur (< inspecteur [de police]) sont autant d’exemples d’un
fonctionnement « en miroir », qui concourt à la création d’un grand nombre de
lexèmes difficilement compréhensibles pour les non-initiés, les exclus des
marchés francs. Un autre exemple, d’ordre prosodique, vient conforter
l’hypothèse du fonctionnement « en miroir » du FCC : d’un point de vue
accentuel, on note de plus en plus un déplacement de l’accent vers la première
syllabe du mot, ce qui ne correspond évidemment pas aux règles accentuelles
communément utilisées en français.

Les comportements langagiers du français contemporain des cités


sont autant de manifestations du rejet opéré par certains jeunes – et moins
jeunes – des cités et quartiers populaires de France envers la langue
légitimée par l’école et la société française. Ils constituent en ce sens une
manière de réagir à la violence sociale exercée sur eux.

12. Ce type de verlan, qui consiste à permuter des voyelles entre les syllabes et non
plus les syllabes, est récent. Les premières formes verlanesques ainsi constituées sont
relevées depuis deux à trois ans, plutôt en région parisienne.
124 JEAN-PIERRE GOUDAILLER

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Jean-Pierre Goudailler
Faculté des Sciences Humaines et Sociales-Sorbonne
Département de linguistique
Université René Descartes-Paris V
45, rue des Saints-Pères
75006 Paris, France