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Diagnostiquer l’apraxie de la parole en se basant sur huit signes

distinctifs : R. Jonkers ; J. Feiken et I. Stuive, 2017

Introduction :

L’apraxie de la parole (AoS) est couramment définie comme « une déficience dans la
programmation du positionnement des organes de la parole et du séquençage des articulations
». Il n’y a cependant pas de consensus quant à la manière de la diagnostiquer ou de la
différencier d’autres troubles du langage (notamment la dysarthrie et l’aphasie). Par ailleurs, il
n’existe que peu d’outils et d’instruments standardisés permettant de poser un diagnostic (ces
derniers étant différents pour chaque langue) et leur fiabilité est fortement débattue.

Il existe actuellement trente-trois signes permettant de diagnostiquer l’AoS. Ils sont divisés en
signes primaires et secondaires et ont été comparés aux signes observés dans d'autres troubles
neurologiques de la parole. Huit ont été retenus car considérés comme spécifiques à l’AoS et
permettant ainsi d’émettre un diagnostic différentiel.
Ces signes sont :
1) incohérence dans la prononciation des phonèmes répétés,
2) davantage d'erreurs sur les consonnes que sur les voyelles,
3) différence entre les séries diadococinésiques en séquence et en alternance,
4) tâtonnement visuel ou audible,
5) problèmes d’initiation,
6) segmentation syllabique,
7) segmentation des groupes consonantiques,
8) effet de complexité articulatoire.

Nous verrons que le diagnostic d'AoS sera basé sur la présence d'un certain nombre de ces
signes. Pour le diagnostic différentiel d'AoS avec l’aphasie et la dysarthrie, tous les signes ne
doivent pas être présents (parce qu’un même déficit sous-jacent peut conduire à des signes
primaires et secondaires différents). Nous verrons combien de ces signes doivent être présents
afin de parvenir à un diagnostic.

Méthode :
Trente patients atteints d’AoS (15 hommes et 15 femmes avec une moyenne d’âge de 58 ans)
ont été évalués avec le DIAS (Diagnostic Instrument for Apraxia of Speech). Leurs résultats
ont été comparés à ceux de 10 patients dysarthriques (9 hommes et 1 femme avec une
moyenne d’âge de 55 ans), de 10 patients aphasiques (8 hommes et 2 femmes avec une
moyenne d’âge de 62 ans) ainsi que d’un groupe contrôle de 35 sujets (14 hommes et 21
femmes avec une moyenne d’âge de 52 ans). Les différences d’âge et de sexe entre les
groupes ont été contrôlées et n’ont pas d’influence significative sur les résultats. Ils ont tous
un QI normal et n’ont pas de problèmes visuels. Tous les patients AoS de l’étude ont
également souffert d’aphasie.

Le DIAS contient quatre tests mais seulement trois ont été réalisés par les sujets (le dernier
n’étant pas pertinent dans le cadre de l’expérience).

1) Le test d'articulation des phonèmes : ce test contient 30 items à répéter trois fois
consécutivement (15 consonnes et 15 voyelles). Cela permet d'évaluer s'il existe une
différence dans le nombre d'erreurs entre les consonnes et les voyelles. Les consonnes
différaient dans le lieu ou dans le mode d'articulation. Les voyelles ont été choisies en
fonction de leur position dans le triangle vocalique. Le lieu d'articulation des consonnes était
varié pour éviter la persévération. Ce test permet de tester les deux premiers signes.

2) Le test diadococinésique : ce test contient 12 items (6 séquences et 6 alternances). Il


commence par une structure CV séquentielle (ex : / pa-pa-pa /) et est suivi par une structure
CV alternative (ex : / pa-ta-ka /). Ensuite les auteurs ont testé des structures séquentielles
CCVCC (ex : / stank-stank-stank /) qui sont suivies par des structures CCVCC alternatives
(ex : / stank-blank-drank /). La plupart des mots utilisés ont du sens. Les éléments séquentiels
ont toujours la fréquence la plus basse pour éviter toute mauvaise performance sur la version
alternative de l'article, qui pourrait être expliquée par un effet de fréquence de mot. Ce test
permet de tester les signes 3 et 4.

3) Le test d’articulation et de répétition des mots : ce test contient 66 items divisés en 11 blocs
(de 6 mots chacun) de longueur et de complexité articulatoire croissantes (structures CV,
clusters CC dans une syllabe, clusters CCC dans une syllabe et clusters CC à la limite de la
syllabe). Chaque bloc se concentrait sur une structure spécifique. Ce test permet de tester les
quatre derniers signes.
Procédure :
L’ensemble des tests sont présentés en modalité visuelle et auditive. Ils sont toujours
présentés dans le même ordre. Les sujets ne pouvaient pas s’aider de la lecture labiale du
testeur et étaient installés dans une pièce calme. Chaque test débutait avec deux exemples et
un feedback direct des erreurs produites par le sujet. Aucun délai n’a été fixé à l’exception du
test diadococinésique pour lequel le patient devait répondre dans un intervalle de 8 secondes.

Résultats et fiabilité :
Le coefficient de corrélation intra-classe ainsi que le coefficient Kappa montrent une bonne
fiabilité test-retest à l’exception de la complexité articulatoire (les sujets ont été retestés 6
mois plus tard). Les scores de fiabilité pour les 8 signes sont significatifs. Le score de fiabilité
le plus bas apparait pour le signe 7 (la segmentation de groupes consonantiques) mais reste
acceptable. Le meilleur score apparait pour le signe 2 (plus d’erreurs de consonnes que de
voyelles). Les corrélations intra-classes sont hautement significatives.

Il apparait que le nombre de signes nécessaires pour un diagnostic fiable est d’au moins 3
pour diagnostiquer l’AoS chez la plupart des sujets (26 sujets sur les 30 AoS présentent au
moins 3 signes). Trois des quatre sujets qui ont eu moins de 3 signes présentaient des
problèmes d'élocution très sévères. Pour eux, seuls les deux premiers sous-tetst ont pu être
administrés, et donc la plupart des signes n'ont pu être déterminés. Le dernier sujet était
capable de faire tous les tests et avait toujours moins de 3 signes. Cependant, trois sujets avec
AoS n’ont montré que 3 signes, ce qui signifie que lorsque l'on utilise 4 signes comme critères
diagnostiques, un plus petit nombre de personnes sera correctement diagnostiqué.

Aucun dysarthrique n’a montré 3 signes ou plus. Deux aphasiques présentaient 3 signes, tous
les autres en présentaient moins. Notons que sept individus non-AoS montraient 2 signes
(danger de mal diagnostiquer si l’on prend « 2 signes » comme critère). Chaque signe a été
trouvé chez presque la moitié des sujets AoS.

Discussion :
Plusieurs auteurs ont montré que les cliniciens sont capables d'interpréter de manière fiable
les signes d'AoS mais qu’ils présentent un très faible niveau d’accord concernant le
diagnostic. En effet, ils observent et hiérarchisent les signes différemment et parviennent donc
à des conclusions différentes. Cette étude nous montre que les huit signes peuvent être notés
de manière fiable par des logopèdes expérimentés. Notons que le signe 8 (la complexité
articulatoire) semble être plus difficile à interpréter et moins fiable. Ce problème serait dû à la
difficulté de calculer ses résultats ainsi qu’au fait qu’il est plus subtil à détecter que les autres
signes.
Il y a, chez les AoS, beaucoup de variations quant à la répartition des signes chez chacun mais
ceci n’empêche pas de déterminer la présence du trouble sur base de trois signes.
La présence de trois signes n'a été observée chez aucun des dix dysarthriques. Par contre, trois
signes étaient présents chez deux des dix aphasiques. Une première hypothèse est qu’il n’est
pas toujours possible de faire un diagnostic différentiel entre l'aphasie et l'AoS. La seconde
hypothèse est que le diagnostic sur la présence de symptômes est préférable au jugement
clinique puisqu’il est possible que certains aphasiques souffrent également d'AoS.
Aucun signe ne semble plus important que les autres afin de poser le diagnostic d’AoS et il est
clair qu’on ne trouve pas tous les signes chez tous les AoS. Notons également que seul le
signe 5 (les problèmes d’initiation de la parole) semble être présent chez presque tous les
sujets.
Notons qu’il existe un vif débat autour de la manière de diagnostiquer l’AoS. Certains auteurs
pensent que les tâches non-verbales comme la diadococinésie et la répétition de phonèmes ne
sont pas pertinentes car non employées dans le langage courant. Cependant, d’autres auteurs
précisent que ces tâches fournissent de précieuses informations quant aux troubles sous-
jacents. De plus, 18 patients sur 30 présentent des déficits dans ces tâches.

Il existe deux limites à cette étude. La première est que les groupes d’aphasiques et de
dysarthriques étaient trop restreints. La deuxième limite est que l’étude a été faite avec des
sujets néerlandais en employant un outil (le DIAS) spécifique au néerlandais. Notons
également que l’ordre de passation des tests pourrait influencer les résultats (les patients ont
davantage de difficultés langagières au début comparé à la fin de l’évaluation).

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