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BERNARD ROY ET L'AIDE MULTICRITÈRE À LA DÉCISION

Albert David, Sébastien Damart

Lavoisier | « Revue française de gestion »

2011/5 n° 214 | pages 15 à 28


ISSN 0338-4551
ISBN 9782746238466
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2011-5-page-15.htm
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LES CONSTRUCTEURS
ALBERT DAVID
Université Paris-Dauphine, DRM
SÉBASTIEN DAMART
CNAM ; Université Paris-Dauphine

Bernard Roy
et l’aide multicritère
à la décision1

Les travaux de Bernard Roy ont fondé l’École européenne de


l’aide multicritère à la décision et, plus largement, ont
contribué à fonder les démarches scientifiques d’aide à la
décision. Ils s’appuient sur une série de ruptures par rapport
à la recherche opérationnelle classique et aux contributions
des successeurs de F.W. Taylor en management. Sur un
grand nombre de projets, d’études et de recherches, il a été
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confronté aux limites des modèles de décision à rationalité
unique et aux difficultés liées à l’activité d’optimisation des
décisions. Ce faisant, il a contribué à l’élaboration des
prémisses d’un paradigme à trois piliers : la prise en compte
de critères multiples pour l’aide à la décision, la préférence
pour des solutions raisonnables et robustes plutôt que
rationnelles et, enfin, une conception de la relation d’aide,
dans l’aide à la décision, fondée sur la recherche d’une
cohérence avec des valeurs plutôt que sur la recherche
d’optimum.

DOI:10.3166/RFG.214.15-28 © 2011 Lavoisier, Paris

1. Les auteurs remercient Bernard Roy pour les échanges qu’ils ont pu avoir avec lui.
16 Revue française de gestion – N° 214/2011

L
es travaux de Bernard Roy ont été décision. Enfin, nous étudions pourquoi ces
fondateurs de ce que l’on a appelé ruptures conduisent à un bouleversement
l’école européenne de l’aide multicri- paradigmatique, des sciences de la décision
tère à la décision. Cette école est en rupture aux sciences de l’aide à la décision.
avec un grand nombre des travaux en
recherche opérationnelle classique. Les posi- I – LE PARCOURS SCIENTIFIQUE ET
tionnements épistémologiques et méthodolo- INTELLECTUEL DE BERNARD ROY
giques qu’elle propose ont pour partie Bernard Roy est d’abord un mathématicien.
contribué à reformuler les critiques qui ont Les intitulés et mentions des diplômes et
été adressées aux successeurs de F.W. Taylor certificats qu’il obtient au cours de ses
dans leurs tentatives d’optimisation des orga- études le long des années cinquante sont
nisations industrielles. Ce faisant, l’école évocateurs : mathématiques générales, cal-
s’est enracinée dans une vision de la rationa- cul différentiel et intégral, mécanique
lité sur laquelle se sont appuyés beaucoup de rationnelle, calcul des probabilités, algèbre
travaux de management, en lien notamment et théorie des nombres, méthodes mathéma-
avec les travaux de Simon sur la rationalité tiques de la physique. La thèse qu’il sou-
limitée. C’est à ce titre que Bernard Roy peut tient en 1957 est une thèse de l’Institut de
être rangé parmi les constructeurs des théo- statistiques de l’université de Paris. Le doc-
ries du management actuelles. torat d’État qu’il obtient en 1961 à la
Sa carrière et son parcours sont à eux seuls faculté des sciences de Paris est un doctorat
une évocation des ruptures qu’il a initiées. de sciences mathématiques. Le sujet de sa
Il a en particulier vécu l’émergence des uni- thèse – Cheminement et connexité dans les
tés de recherche opérationnelle et de mana- graphes – évoque cependant un ancrage
gement scientifique dans les grandes entre- scientifique dans les travaux de recherche
prises. Il a également contribué à doter les
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opérationnelle à une époque où cette disci-
entreprises d’une instrumentation de ges- pline est encore principalement une activité
tion, aujourd’hui encore beaucoup utilisée dédiée à l’exploration de problématiques
(en gestion de projet par exemple). Nous militaires fondamentales (Bowen, 2004).
retraçons dans un premier temps le parcours De 1960 à 1967, Bernard Roy est d’ailleurs
scientifique et intellectuel de Bernard Roy intervenant régulier au CIRO (Centre inter-
et présentons quelles ont été les ruptures armes de recherche opérationnelle). Il est
qu’il a initiées ou auxquelles il a contribué. intéressant de noter que parallèlement à ce
Dans un second temps nous montrons com- début de parcours essentiellement centré
ment une approche multicritère est intrinsè- sur les sciences dures, il entre à l’Institut
quement liée à une remise en cause de la d’études politiques à Paris où il suivra entre
rationalité unique dans les organisations. autres les enseignements de gestion (droit,
Ensuite, nous expliquons quels développe- finance et comptabilité), et les cours de
ments conceptuels ont conduit Bernard Roy personnages qui le marqueront : Sauvy,
à adopter un positionnement particulier sur Fourastier, Dumond entre autres.
la prise en compte de l’incertain, du mal La Sema (Société d’économie et de mathé-
déterminé et de l’ambigu dans la prise de matiques appliquées) est une importante
Bernard Roy et l’aide multicritère à la décision 17

société d’étude de l’époque, fondée en étude à la Sicce Edison (entreprise indus-


1958 par trois anciens élèves de l’École trielle italienne du secteur de la chimie)
polytechnique, Dickran Indjoudjan, Marcel dans le cadre d’une problématique de ges-
Loichot et Jacques Lesourne. Bernard Roy tion de production et d’agencement des flux
y débute sa carrière en tant qu’ingénieur de production dans des ateliers. Bernard
d’étude de 1957 à 1962. C’est ce poste qu’il Roy y fait l’observation (peut-être annon-
occupe lorsqu’il intervient dans le cadre ciatrice de sa posture intellectuelle future)
d’une étude pour les Chantiers de l’Atlan- qu’il existe des situations où l’on ne devrait
tique sur la période 1959-1960. L’étude pas chercher à optimiser le seul critère de
porte sur l’ordonnancement du second productivité. C’est à cette période (1964-
œuvre de la construction du paquebot 1965) qu’une équipe d’ingénieurs de l’un
France. Bernard Roy et l’un de ses col- des départements de la Sema met au point
lègues y utilisent la méthode de description la méthode Marsan (méthode d’analyse, de
fragmentée pour montrer que le problème recherche et de sélection d’activités nou-
d’ordonnancement des travaux de second velles). Cette méthode est un outil de dia-
œuvre sur le paquebot n’admet pas de solu- gnostic d’entreprise : elle en évalue les
tion optimale réalisable en mettant en évi- potentialités commerciales, techniques et
dence des séries de contraintes contradic- humaines, et permet d’élaborer des recom-
toires (Roy et Simmonnard, 1961). Les mandations sur les nouveaux marchés sur
deux hommes d’étude observent par lesquels l’entreprise devrait chercher à se
ailleurs que les règles qui devaient théori- développer. Au milieu des années 1960,
quement être respectées pour l’ordonnance- l’économie mondiale est en pleine expan-
ment du second œuvre n’étaient pas tou- sion. Les entreprises cherchent à capter de
jours suivies sur le terrain : dans ce nouveaux débouchés et plus encore à se
contexte, il devenait vain de rechercher à positionner sur de nouveaux marchés en
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tout prix un optimum. Notons à l’époque, diversifiant leurs productions. La méthode
une autre des contributions de Bernard Roy Marsan est en fait une méthode d’aide à la
aux problématiques d’ordonnancement. En formulation stratégique, du même ordre
1958, à l’occasion d’une étude portant sur que les méthodes anglo-saxonnes d’aide au
la construction de sièges sociaux à Paris, il diagnostic stratégique qui suivront plus
développe les concepts et principes de base tard. L’apport des ingénieurs de la Sema est
de la méthode potentiels tâches (Roy, la formalisation des critères qui permettent
1960), aujourd’hui encore à la base des d’évaluer différentes alternatives straté-
algorithmes mis en œuvre dans un grand giques. Les alternatives sont notées sur ces
nombre de logiciels d’ordonnancement et critères et une méthode d’agrégation
de gestion de projet. d’abord assez frustre (la moyenne pondé-
De 1963 à 1966, Bernard Roy est directeur rée) permet de choisir entre ces alternatives
scientifique de la Sema puis, à partir de et de conclure. Les premières utilisations de
1967 et jusque 1972, directeur scientifique Marsan sont assez peu conformes aux intui-
de Sema Metra International, soit la société tions des ingénieurs de la Sema de l’époque
et ses différentes filiales de l’époque. En et Bernard Roy est contacté pour contribuer
1963-1964, Bernard Roy participe à une à améliorer la méthode. Une note interne de
18 Revue française de gestion – N° 214/2011

1966 de la Sema décrit avec précision ces des contributions de Bernard Roy à l’aide
améliorations mais la méthode ne porte pas multicritère à la décision.
encore le nom d’Electre (Élimination et Bernard Roy restera à la Sema de 1957 à
choix traduisant la réalité) 1972 (comme indiqué plus loin, il demeure
Bernard Roy travaille à la même époque conseiller scientifique de la Sema jusqu’en
avec des psychologues dans le cadre d’en- 1979), en même temps que Jacques
quêtes qualitatives portant sur le choix d’un Lesourne, directeur de la Sema de 1957 à
nom d’une cigarette (qui finalement portera 1972, dont l’influence fut importante. L’exi-
celui de « Fontenoy »). Il s’agit également gence de Lesourne à vouloir absolument
d’une des premières utilisations de la tenir compte du contexte dans lequel un
méthode Electre I. L’incursion de Bernard modèle est utilisé sera probablement à la
Roy dans divers contextes de gestion de source d’un grand nombre des interrogations
l’époque est l’occasion de poursuivre les et des doutes de Bernard Roy et, par suite, à
développements de la méthode Electre. la source d’un grand nombre de sauts épisté-
Electre II est mise au point avec Patrice mologiques dont Bernard Roy fut initiateur.
Bertier dans le cadre d’une étude comman- Bernard Roy quitte progressivement la
ditée par la revue Paris Match en 1967- Sema et est nommé chargé de cours (l’an-
1968 et portant sur la question du choix et cienne dénomination du maître conférences
de la sélection de supports de presse (une de nos universités actuelles) en 1971 à
problématique de média planning ; Bertier l’université Paris-Dauphine puis, fait tout à
et Roy, 1964). En 1968, paraît le premier fait exceptionnel, professeur, un an seule-
article sur la méthode dans une revue à forte ment après, dans la même institution. La
visibilité (Roy, 1968a). Il s’agit d’une date venue de Bernard Roy à Dauphine se tra-
importante, car c’est probablement la pre- duit par une refonte importante des pro-
mière publication sur une méthode d’aide grammes de mathématiques pour les forma-
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multicritère à la décision. C’est également tions à la gestion.
en 1968 que Bernard Roy publie un premier Ses travaux sur les méthodes Electre sont
article sur la question complexe de la prolongés en 1971. Electre III est mise au
recherche d’un optimum dans les travaux de point à l’occasion d’une étude d’EDF
la recherche opérationnelle (Roy, 1968b). (Électricité de France) qui, en surproduc-
En 1970 a lieu, à La Haye, le premier tion à l’époque, souhaitait promouvoir les
congrès de programmation mathématique. usages nouveaux de l’électricité sur des
À cette occasion, Bernard Roy, initialement applications où traditionnellement l’électri-
invité pour parler de ses travaux sur la ges- cité n’était pas présente.
tion des stocks, propose deux sessions sur Les premières réflexions de Bernard Roy
la prise en compte de critères multiples sur la notion d’ambiguïté le conduisent à
dans les problèmes décisionnels en ges- produire un saut conceptuel et épistémolo-
tion2. Avec l’article de 1968, cet événement gique d’importance : accepter l’approxima-
scientifique est l’un des premiers marqueurs tivement vrai et se méfier de l’exactement

2. Les contributions de ces sessions ont été publiées en 1971 dans une revue de programmation mathématique (Roy,
1971).
Bernard Roy et l’aide multicritère à la décision 19

faux. Formellement, ce saut se matérialise recherche opérationnelle. De 1974 à 1979,


par le développement des notions de seuils Bernard Roy est vice-président puis prési-
de discrimination et de pseudocritères, dent de l’AFCET (Association française
paramètres préférentiels que Bernard Roy pour la cybernétique économique et tech-
intègre à Electre. La notion est difficile à nique), association née de la fusion de plu-
diffuser au sein de la communauté scien- sieurs sociétés savantes dont certaines de
tifique de l’époque. L’article écrit par recherche opérationnelle (la SOFRO,
Bernard et Roy et Philippe Vincke sur les Société française de recherche opération-
pseudocritères dans la revue Management nelle puis l’AFIRO, Association française
Science ne date que de 1984 (Roy et d’informatique et de recherche opération-
Vincke, 1984) et l’article que Bernard Roy nelle). La principale initiative « institution-
considérera être la référence sur cette nelle » et scientifique de Bernard Roy à
contribution date de 1989 (Roy, 1989). cette époque fut la création en 1975 à
À l’université Paris-Dauphine où il arrive en Bruxelles du groupe de travail européen sur
1972, il crée en 1974 le Lamsade, Labora- l’aide multicritère à la décision. Le groupe,
toire de management scientifique et d’aide à qui compte à l’époque certains membres
la décision (l’acronyme signifiera ensuite et toujours actifs dans le groupe, se réunira
aujourd’hui encore Laboratoire d’analyse et ensuite tous les ans, deux fois par an et,
modélisation des systèmes pour l’aide à la encore aujourd’hui, il constitue en Europe
décision). Plusieurs personnes l’accompa- un cadre scientifique de référence sur l’aide
gnent à l’époque : Éric Jacquet Lagrèze, multicritère à la décision. À la création de
Jean-Paul Kieffer, Marie-Claude Portman, ce groupe, le thème de l’aide multicritère à
entre autres. Bernard Roy avait à cette la décision n’est cependant pas encore
époque l’intention de former une équipe considéré comme un champ scientifique
pluridisciplinaire mais ce projet fut contra- central dans les grands congrès de
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rié, en raison notamment des modes de recherche opérationnelle.
recrutement des enseignants chercheurs. Le En 1980, Bernard Roy devient conseiller
laboratoire est reconnu par le CNRS en scientifique de la RATP, indiquant par là un
1976 et est classé sous la section scientifique souhait quasi constant d’ancrer l’aide à la
« Sciences pour l’ingénieur » aux côtés de décision dans le monde des entreprises et du
laboratoires d’automatisme, de traitement réel qu’il manifeste et qu’il revendique. De
du signal, de chimie, etc., soit des centres de ces premières années de collaboration avec
recherche en sciences dures appliquées. la RATP, naît la méthode Electre IV. La
Lorsqu’au milieu des années soixante-dix, méthode est conçue pour contribuer à la
les diplômes d’études approfondies (DEA) question problématique de la priorisation des
sont créés, remplaçant les diplômes de projets de prolongement de lignes de métro
3e cycle, Bernard Roy crée le DEA 3MS parisien en 1980 (Hugonnard et Roy, 1982).
(modélisation et méthodes du management L’un des derniers prolongements majeurs
scientifique), qui deviendra plus tard le des méthodes Electre dont Bernard Roy fut
DEA de méthodes scientifiques de gestion. l’initiateur fut Electre TRI dont la première
Le rayonnement scientifique de Bernard application convainc encore un peu plus le
Roy va grandissant, essentiellement en lecteur de la prégnance des problématiques
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de sciences de gestion dans ses contribu- le rythme de ses publications sur les années
tions. Electre TRI est conçue pour la Com- 2000 et son implication constante dans le
pagnie Bancaire au début des années 1980. groupe de travail européen sur l’aide multi-
Il s’agissait d’améliorer les méthodes mises critère à la décision qui connaît un dévelop-
en œuvre dans le cadre de credit scoring. pement constant dans toute l’Europe et au-
L’objectif était d’aider à réaliser de façon delà (la réunion d’automne de 2003 du
pertinente l’affectation des dossiers de groupe se tient à Moscou, en Russie). Sa
demande de crédit (demande de crédits pro- contribution au champ de l’aide à la déci-
fessionnels essentiellement) à différentes sion est reconnue3.
catégories de réponse. Les méthodes de sur- À partir du début et au cours des années
classement utilisées pour les méthodes 2000, Bernard Roy prolonge ses contribu-
Electre précédentes furent utilisées dans ce tions à la recherche opérationnelle (déve-
contexte, ouvrant ainsi la possibilité de les loppement de méthodes de la gamme
mobiliser pour d’autres problématiques que Electre, travail sur le concept de contre
la seule problématique du choix ou du ran- veto, la dépendance entre critère, les déve-
gement d’alternatives. loppements importants autour de la notion
Les autres contributions de Bernard Roy aux de robustesse) mais oriente aussi une partie
techniques de modélisation des préférences de ses recherches vers la question de la
sont nombreuses. Citons la prise en compte contribution des outils et modèles d’aide à
de l’imprécision, de l’incertain et du mal la décision dans des contextes de décision
déterminé dans les modèles et procédures collective et de concertation. Pour partie,
d’aide à la décision, la description des bases cette orientation nouvelle est cohérente
axiomatiques pour fonder la modélisation avec ses prises de positions sur les métho-
des préférences sur des critères multiples, la dologies d’analyse coûts avantages et de
conception de procédures interactives d’aide calculs économiques fréquemment mobili-
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à la décision (à base de travaux en intelli- sées dans les processus de décision
gence artificielle), l’analyse de la signifiance publique et qui empêchent selon lui la for-
de diverses procédures de calcul à partir de mation d’un débat avec les acteurs parties
la théorie du mesurage. L’ouvrage écrit avec prenantes (Damart et Roy, 2004). Il aura à
Denis Bouyssou en 1993 comprend une la fin des années 1980 et au début des
grande partie de ces travaux et fait aujour- années 2000, une correspondance très sou-
d’hui référence (Bouyssou et Roy, 1993). tenue et très vive avec Marcel Boîteux4 à ce
Si Bernard Roy quitte la direction du sujet. Bernard Roy a directement observé
Lamsade en 1999, il continue à y mener une les processus dans lesquels ont été utilisés
activité de recherche intense. En témoigne ces méthodes à la RATP. La plupart de ses

3. Il faut souligner ses tentatives multiples et souvent fructueuses de faire de l’aide à la décision un corpus théo-
rique unifié. En 1993, Bernard Roy publie ainsi dans la revue EJOR, un article intitulé « Decision science or deci-
sion-aid science ? ». Dans cet article (et dans d’autres postérieurs), Bernard Roy explicite une vision réellement
constructiviste de l’aide à la décision : il n’est pas d’objet d’étude qui ne soit réellement autre chose qu’un construit.
4. Marcel Boîteux, ancien dirigeant d’EDF a dirigé un groupe de travail sur les méthodes d’analyse coûts avantages
et le paramétrage de ces méthodes. Plusieurs rapports du groupe ont été publiés.
Bernard Roy et l’aide multicritère à la décision 21

recherches sur ces méthodes ont d’ailleurs action, etc.) sur lesquels l’aide à la décision
concerné les décisions publiques de trans- prend appui existent en dehors du projet
port. Bernard Roy est aujourd’hui profes- même d’aide à la décision : la modélisation
seur émérite à l’Université Paris-Dauphine. qui est faite est une construction rigoureuse
et non une description exacte ; 2) il n’est pas
II – LA RATIONALITÉ UNIQUE, réaliste de prétendre que « toute décision est
LE MULTICRITÈRE ET le fait d’un décideur : acteur bien identifié,
L’OPTIMISATION doté de pleins pouvoirs, agissant en vertu
Bernard Roy publie son premier ouvrage de d’un système rationnel au sens d’un certain
synthèse sur l’aide multicritère à la décision corps d’axiomes excluant l’ambiguïté et l’in-
en 1985. Le titre de l’ouvrage – Méthodolo- comparabilité, que l’aide à la décision n’au-
gie multicritère d’aide à la décision – traduit rait pas pour objet de modifier » (p. XX) ;
un positionnement très précis entre deux 3) il n’est pas davantage réaliste de prétendre
écueils: « faire la part trop belle à des idées que toute situation de décision peut se voir
vagues et généreuses qui dispenseraient de associer une décision optimale au sens fort
chercher à connaître, qui inciteraient à rejeter du terme, c’est-à-dire une décision objecti-
la rigueur au nom d’un certain anti-réduc- vement meilleure que toutes les autres pos-
tionnisme, qui conduiraient à exagérer la por- sibles. En conséquence, pour Bernard Roy,
tée de ce qui est en fait exceptionnel ou mar- non seulement la rationalité est limitée, mais
ginal », d’une part, et « faire trop peu de cas il n’existe pas une rationalité unique qui
de ce qu’une certaine conception orthodoxe puisse rendre légitime un critère unique qu’il
de la science invite à laisser de côté parce que s’agirait d’optimiser.
trop vague, trop subjectif, empreint d’arbi- Une modélisation utilisant des critères mul-
traire, mal défini, non quantifiable » (p. XXI), tiples permet-elle de sortir de cette
d’autre part. Le terme de « méthodologie », impasse ? Des critères multiples pouvant
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en particulier, est préféré à « méthodes »: refléter des rationalités différentes, voilà
l’ouvrage entend proposer un cadre concep- qui, bien avant l’approche « stakeholders »,
tuel rigoureux, par rapport auquel – et à cette prend en compte de manière explicite les
condition – les méthodes pratiques utilisées – logiques d’action en présence dans un pro-
les techniques multicritères proprement dites cessus de décision complexe : la seule liste
– prendront tout leur sens. des critères qui permettent d’évaluer les
D’emblée, Bernard Roy se démarque de trois conséquences d’une action potentielle tra-
postulats classiques dans les approches duit l’ensemble des points de vue – donc
microéconomiques classiques de la déci- des acteurs – qui sont légitimes à prendre
sion : le postulat de la réalité de premier part à la décision. Cet « élargissement » à
ordre, le postulat du décideur, le postulat de une modélisation multicritère est couplé à
l’optimum. Contrairement à ces postulats une conception de la décision globale
classiques, 1) il n’est pas possible de consi- comme résultant d’un processus de déci-
dérer que les principaux aspects de la réalité sion, avec ses temps forts, processus défini
(préférences d’un individu, frontière entre le comme « le déroulement des confrontations
possible et l’impossible, conséquences d’une et des interactions entre les intervenants,
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sous l’effet des régulations compensatrices potentielle, il faut élaborer des procédures
et amplificatrices propres au système permettant d’agréger ces évaluations. L’agré-
concerné » (p. 6). Les autres concepts fon- gation est certes facilitée lorsque ces évalua-
damentaux – modèle, aide à la décision, tions sont réalisées sur des échelles com-
acteur, état d’avancement d’un processus, munes (ce que Bernard Roy appelle les
action, action potentielle – sont définis dans procédures fondées sur la construction d’un
l’encadré ci-dessous. critère unique de synthèse) comme des
Le passage à une modélisation multicritère échelles monétaires. C’est le cas pour les
ouvre des champs de recherche importants méthodes d’analyse coûts avantages dont
qui n’avaient pas lieu d’apparaître dans un Bernard Roy contribuera souvent à montrer
paradigme de rationalité unique. Si, en effet, qu’elles masquent en fait une rationalité
des critères multiples sont pris en compte unique, parce qu’elles s’appuient sur une
pour évaluer les conséquences d’une action objectivité tout à fait contestable et des hypo-

ConCepts fondamentaux

Modèle
« Un modèle est un schéma qui, pour un champ de questions, est pris comme représentation
d’une classe de phénomènes, plus ou moins habilement dégagés de leur contexte par un
observateur pour servir de support à l’investigation et/ ou à la communication. » (p. 11)
Aide à la décision
« L’aide à la décision est l’activité de celui qui, prenant appui sur des modèles clairement
explicités mais non nécessairement complètement formalisés, aide à obtenir des éléments de
réponses aux questions que se pose un intervenant dans un processus de décision, éléments
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concourant à favoriser, un comportement de nature à accroître la cohérence entre l’évolution
du processus d’une part, les objectifs et le système de valeurs au service desquels cet inter-
venant se trouve placé d’autre part. » (p. 15)
Acteur
« (…) de par leur intervention, ils conditionnent directement la décision en fonction du sys-
tème de valeurs dont ils sont porteurs. » (p. 5)
Action
« Une action “a” est la représentation d’une éventuelle contribution à la décision globale sus-
ceptible, eu égard à l’état d’avancement du processus de décision, d’être envisagée de façon
autonome et de servir de point d’application à l’aide à la décision (ce point d’application
pouvant suffire à caractériser “a”). » (p. 55)
Action potentielle
« Une action potentielle est une action réelle ou fictive provisoirement jugée réaliste par un
acteur au moins ou présumée telle par l’homme d’étude en vue de l’aide à la décision. » (p. 62)

Source : définitions extraites de Roy (1985).


Bernard Roy et l’aide multicritère à la décision 23

thèses en termes de modélisation des préfé- Bernard Roy distingue quatre sources de
rences que l’utilisateur de ces méthodes fait ces difficultés de modélisation. Trois de ces
implicitement sans nécessairement en avoir sources concernent ce que l’on appelle
conscience (Damart et Roy, 2009). Bernard généralement « la qualité des données » : la
Roy a contribué à développer des procédures carte n’est pas le territoire, le futur n’est pas
d’agrégation d’un autre ordre : celles consis- un présent à venir, et les données ne pro-
tant en l’élaboration d’une relation de syn- viennent pas de mesures exactes. La qua-
thèse, enrichissant sensiblement la modélisa- trième source est liée à l’essence des
tion des préférences. Ces procédures ne modèles : le modèle retenu n’est pas la des-
produisent pas un chiffre unique notant glo- cription unique d’une entité qui serait indé-
balement une action et permettant de déduire pendante du modèle.
des pré-ordres complets. Les produits de sor- Reprenant Bateson, Bernard Roy distingue
tie de ces procédures d’agrégation sont des la carte – le modèle – du territoire – la réa-
relations de préférence entre actions deux à lité. Paradoxalement, l’approche positiviste
deux. Entre autres vertus, elles évitent de se dans laquelle sont nées les approches
placer dans une logique de compensation mono-critères de la décision fait l’hypo-
totale ou partielle d’une mauvaise évaluation thèse que le modèle décrit bien la réalité : la
d’une action sur un critère par une bonne carte décrit le territoire. Or toute modélisa-
évaluation sur un autre critère (logique qui tion constitue une simplification et procède
sous-tend systématiquement le calcul écono- d’omissions et d’agrégations de divers
mique ou les procédures d’agrégation de types : « plus le territoire est riche ou com-
plexe, plus il est difficile d’en établir une
type somme ou moyenne pondérée) ou
carte » (1989, p. 1246). L’arbitraire provient
encore elles introduisent la possibilité de
du fait qu’il y a plusieurs façons d’omettre,
considérer deux actions potentielles incom-
de simplifier, d’agréger, aucune ne pouvant
parables en l’absence de raisons suffisantes
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être considérée objectivement comme la
pour justifier la préférence de l’une sur
meilleure. Il est fondamental de se souvenir
l’autre ou vice et versa.
que le but du processus de décision est de
comparer des territoires et non des cartes :
III – LE QUALITATIF, L’INEXACT, les modèles ne font qu’aider à raisonner sur
L’IMPRÉCIS ET L’AMBIGU DANS
LES MODÈLES DE DÉCISION la réalité. Il est donc nécessaire de disposer
d’une approche apte à préserver la possibi-
Pourquoi faudrait-il nécessairement cher- lité de raisonner effectivement sur les terri-
cher à quantifier le qualitatif, à évacuer toires. Comme cela n’est pas directement
l’ambiguïté, à chercher l’exactitude et la possible si l’on admet une posture non posi-
précision dans les modèles de décision ? Ne tiviste, la condition peut se reformuler en la
peut-on raisonner de manière à la fois possibilité de garder le contrôle intellectuel
rigoureuse et pertinente, tout en incluant de la façon dont le modèle interroge la réa-
dans le raisonnement, donc dans les lité, c’est-à-dire, pour reprendre une expres-
modèles que l’on conçoit et que l’on utilise, sion d’Hatchuel et Weil (1992), de la façon
une certaine part de non quantifié, d’impré- dont le modèle constitue « un véhicule dans
cis, d’ambigu voire d’inexact ? l’espace des savoirs ».
24 Revue française de gestion – N° 214/2011

Le futur n’est pas un présent à venir : une approche constructionniste, (…) la


lorsque l’on décrit une action potentielle, validité d’un système relationnel de préfé-
on ne peut que faire des hypothèses sur cer- rence construit sur un ensemble A d’actions
taines de ses conséquences (le coût final de potentielles provient du fait qu’un acteur
l’investissement, la part de marché du pro- donné reconnaît que ce modèle est apte à
duit, etc.). Le comportement des autres « informer » le processus de décision ou à
acteurs, les changements dans l’environne- guider des négociations » (idem, p. 1251).
ment sont souvent cités comme facteurs À ce titre, « la façon dont les approches
d’incertitude. Un autre facteur est souvent mono-critères nous forcent à résoudre les
négligé, qui fait que « l’incertitude masque conflits ou à éliminer les contradictions
souvent une détermination inexacte » peut engendrer de l’arbitraire. Cela
(idem, p. 1247) : l’action ou l’objet consi- explique l’intérêt de structures de préfé-
déré n’est pas et ne peut pas être parfaite- rence qui laissent place à l’incomparabilité
ment défini, même si l’on a recours à des et/ou à l’hésitation entre indifférence et
distributions de probabilités, toujours stricte préférence » (idem, p. 1253). Ces
empreintes d’arbitraire. Il est ici fondamen- structures conduisent à prendre en compte
tal de garder à l’esprit que le but n’est pas
des seuils et, surtout, des critères multiples.
de comparer des actions potentielles de
façon non ambiguë, mais de façon signifi-
IV – LE RÉEL ET LE CONSTRUIT :
cative, en prenant en compte, par exemple,
DES SCIENCES DE LA DÉCISION
des seuils, des zones d’hésitation entre AUX SCIENCES DE L’AIDE
indifférence et stricte préférence. À LA DÉCISION
Les données ne résultent pas d’une mesure
exacte : on distinguera les données de type Nous l’avons vu, Bernard Roy réfute trois
I, qui sont nécessaires pour décrire les attri- postulats (existence d’une réalité de pre-
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buts ou les conséquences d’une action mier ordre, d’un décideur et d’une solution
potentielle, et les données de type II, qui optimale) qui accompagnent habituelle-
sont nécessaires pour réduire la complexité ment, pour le premier, les démarches posi-
d’une modélisation par des procédures de tivistes et, pour le second et le troisième,
ponctualisation ou d’agrégation. Les diffi- celles qui, en management, se réclament
cultés liées aux premières relèvent des d’un one best way. Dans cette vision, la
omissions, des simplifications, de l’arbi- science a pour objet de décrire un réel pré-
traire dans la façon de décrire le futur. Les existant et seule la conformité à ce réel
secondes sont plus loin des objets : ce ne réputé objectif permet la validation scienti-
sont moins des mesures que des calculs liés fique d’un modèle.
au système de valeur d’un acteur donné Sortir de cette conception de la science
dans une situation de décision donnée. signifie regarder comme scientifique une
Enfin, un modèle n’est pas la description démarche constructive5 qui opère en coopé-
d’une entité réelle indépendante : « dans ration ou concertation avec des acteurs

5. Roy oppose approche descriptive à approche constructive. On peut considérer que la proximité est forte avec le
positivisme et le constructivisme, respectivement.
Bernard Roy et l’aide multicritère à la décision 25

divers, l’interaction qui en découle pouvant l’ouvrage de 1985 en donne un bon aperçu :
transformer, fabriquer une forme de réalité. les notions et concepts de critère, seuil de
Cela conduit à accepter l’existence de préférence faible ou forte, seuil de veto,
limites à l’objectivité (donc aussi à réinté- indifférence, incomparabilité, agrégation,
grer le subjectif). Dans ces conditions, la famille cohérente de critères, etc. Un exa-
validation ne peut que s’opérer avec les men attentif de ce substrat technique montre
acteurs concernés ou avec un groupe ou une que sa généalogie technique n’est pas du
communauté (Fischer, dans Qu’est-ce que côté de la RO classique mais de celui des
la science ?, a montré que, en dernière ana- théories du choix social : décrire et, éven-
lyse, il en était toujours ainsi). De fait, la tuellement, agréger les performances des
définition que donne B. Roy à l’aide à la actions potentielles sur plusieurs critères est
décision est peu compatible avec une formellement équivalent à décrire et agréger
approche positiviste ou descriptive : les opinions des citoyens sur des candidats –
« La science de l’aide à la décision cherche à des votes, par exemple. Autrement dit, on
élaborer un réseau de concepts, de modèles, retrouve dans la philosophie de l’aide multi-
de procédures et de résultats susceptibles de critère à la décision une recherche générale
constituer un ensemble structuré et cohérent de rigueur, de transparence et d’isonomie –
de connaissances – en relation avec des au sens d’une égale attention portée aux opi-
corps d’hypothèses – jouant le rôle de clé nions des différents acteurs – qui est égale-
pour guider la prise de décision et communi- ment le souci d’auteurs comme Condorcet,
quer à son sujet en conformité avec des de Borda, Arrow, qui s’intéressent aux
objectifs et des valeurs. » (1992, p. 522). conditions d’efficacité et d’acceptabilité des
Le modèle est non pas le reflet objectif de la procédures de choix social démocratiques.
réalité mais une construction rigoureuse qui Cette philosophie gestionnaire est claire-
constitue un vecteur de communication doté ment exprimée par Bernard Roy. Après
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d’un certain nombre de propriétés, dans un avoir défini ce qu’est l’aide à la décision, il
projet d’action et de transformation qui res- écrit que cette aide à la décision « se fait
pecte un certain nombre de valeurs : « il ne notamment : 1) en faisant ressortir ce qui est
s’agit plus, sauf exception, de découvrir, ni objectif de ce qu’il est moins, 2) en séparant
même d’approcher, une décision idéale dont les conclusions robustes des conclusions
l’optimalité devrait s’imposer à tout acteur fragiles, 3) en dissipant certaines formes de
suffisamment intelligent et de bonne foi malentendu dans la communication, 4) en
(…) ; corrélativement, parce qu’elle aide à évitant le piège des raisonnements illu-
construire et pas seulement à décrire, l’aide soires, 5) en mettant en évidence des résul-
à la décision devrait privilégier une tats non controversables une fois compris,
démarche dynamique favorisant une bonne 6) en construisant des logiciels d’aide à la
insertion dans le processus de décision décision, voire de décision automatique »
(…) ; dans certains cas, l’aide à la décision (Roy, 1992, p. 523).
pourrait ainsi contribuer à la légitimation de Il est frappant de constater que cette
la décision finale » (2000, p. 143). démarche présente des similitudes impor-
Considérons le substrat technique de l’aide tantes avec la tradition lewinienne de l’ac-
multicritère à la décision. Le sommaire de tion research et certains de ses développe-
26 Revue française de gestion – N° 214/2011

ments ultérieurs, comme l’action science meilleure approche ? De quelle manière ces
d’Argyris, ainsi qu’avec les démarches d’In- chercheurs vont-ils développer et valider
tervention management research (Hatchuel les nouvelles idées ? La recherche-action
et Molet, 1986 ; Hatchuel, 1994 ; Hatchuel et engage le chercheur dans un programme
David, 2007), ou même d’Innovation action visant explicitement à développer de nou-
research (Kaplan, 1998). Ainsi Lewin pré- velles solutions (…) et à tester ainsi la fai-
sente-t-il l’action research comme une sabilité et les propriétés de l’innovation »
science qui constitue en même temps de (1998, p. 89). On retrouve chez tous ces
l’action sociale, et dans laquelle « le cher- auteurs une conception de la modélisation
cheur peut investiguer ce qui devrait être et de l’intervention dans des processus
fait si certains objectifs sociaux devaient organisés qui rejoint la philosophie gestion-
être atteints, fiabiliser des données qui naire de l’aide multicritère à la décision
seront importantes pour analyser telle ou telle qu’explicitée par Bernard Roy.
telle politique et ses effets, et qui seront per-
tinentes pour toute détermination ration- CONCLUSION
nelle d’une politique » (1947, p. 168).
Argyris décrit ce qu’est une expérimenta- Avec l’aide multicritère à la décision,
tion d’action science : « le but (…) est de Bernard Roy propose une triple rupture.
décrire et de transformer ces aspects de La première est la prise en compte de plu-
notre monde social qui se présentent sous sieurs critères et non d’un seul, fût-il de syn-
forme de points aveugles, de dilemmes et thèse : c’est une rupture importante sur le
de contraintes dont nous ne sommes pas plan cognitif, qui contribue à rendre les
conscients » (Argyris et al., 1985, p. 133). modèles et méthodes, ainsi que leurs fonde-
Hatchuel et Molet présentent la recherche- ments et présupposés théoriques, plus réa-
intervention en management en des termes listes. On pourrait ainsi considérer que le
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voisins : « l’intervention n’est pas seule- « tableau de bord équilibré » de Kaplan et
ment l’exploration d’un système mais la Norton constitue la ré-invention, dans une
production de savoirs et de concepts qui perspective de pilotage et de contrôle des
permettent de penser les trajectoires dans organisations, de la démarche d’aide multi-
lesquelles un collectif pourrait s’engager » critère à la décision initiée par Roy. Au-delà,
(1986, p. 70). Le chercheur intervenant doit cette démarche constitue une alternative
« favoriser une meilleure adéquation entre rigoureuse à un certain nombre de méthodes
la connaissance des faits et les rapports du calcul économique et, en particulier,
qu’ils rendent possibles entre les hommes » l’analyse coûts-avantages classique.
(idem, p. 68). Kaplan, de son côté, justifie le La seconde consiste à renoncer à l’optimi-
rôle du chercheur dans l’invention de nou- sation et à lui préférer la construction de
veaux outils de management : « Et si des solutions raisonnables plutôt que ration-
chercheurs pensent que les pratiques en nelles au sens de Pareto : la rationalité étant,
vigueur dans une organisation ne sont pas comme l’a montré Simon, limitée, c’est le
souhaitables ou optimales ? Et s’ils sont processus de décision, et non seulement la
convaincus que ne nouvelles idées pour- décision elle-même, qui passe au premier
raient changer l’existant et introduire plan : en d’autres termes, ce sont à la fois la
Bernard Roy et l’aide multicritère à la décision 27

validité et la légitimité des procédures rete- prend une place beaucoup plus importante
nues qui vont rendre acceptables et légi- dans la structuration des débats organisa-
times les choix proposés. tionnels et sociétaux. Certains pays ont,
La troisième, et peut-être la plus impor- d’ailleurs, rendu obligatoire l’utilisation de
tante, consiste à introduire une relation – la l’aide multicritère à la décision dans un cer-
relation d’aide – dans des approches qui, au tain nombre de processus de décision
mieux, les gardaient implicites : aider seule- publics liés à l’environnement et l’aména-
ment à décider peut sembler un recul, par gement du territoire.
rapport à la détermination d’une décision On le voit, l’apport des travaux de Roy et de
« optimale ». L’objectif semble plus l’école d’aide à la décision qu’il a fondée
modeste : il est en réalité beaucoup plus dépasse largement le strict cadre des tech-
sophistiqué. Introduire la notion d’aide, niques de recherche opérationnelle et
c’est inclure au cœur de la décision l’un des d’aide à la décision : ces travaux, tant sur
fondamentaux de la vie en société : la rela- leur versant technique que dans leur dimen-
tion d’aide. Une fois validé le fait que l’aide sion organisationnelle et épistémologique,
se fait au service de certaines valeurs – occupent une place centrale pour le mana-
toutes ne sont pas acceptables – la gement des organisations modernes et dans
démarche d’aide à la décision, et en parti- l’enseignement et la recherche en sciences
culier dans sa composante « multicritère », de gestion.

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