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sous la direction de

Jacques
Cantier et Éric Jennings
L’EMPIRE COLONIAL SOUS VICHY
© Éditions Odile Jacob, octobre 2004
15, rue Soufflot, 75005 Paris

ISBN : 978-2-7381-8396-5

www.odilejacob.fr
Table
Abréviations
INTRODUCTION. Regards croisés sur le vichysme colonial
Le triomphe de l’ordre nouveau Hommes et territoires du vichysme
colonial
LA POLITIQUE COLONIALE DE VICHY
Les dirigeants
Les mécanismes d’enracinement : l’exemple de la LFC
De l’assurance du loyalisme à la mise en place de la Révolution
nationale : le cas de l’île de la Réunion
Le secrétariat d’État aux Colonies : machine à reproduire la
Révolution nationale
Conclusion
L’INDOCHINE DE L’AMIRAL DECOUX
Instruments et victimes du pouvoir
L’épineuse présence japonaise
Politiques identitaires
Politique intérieure
Le Cambodge, la jeunesse, et les sports
Une propagande identitaire contre-productive ?
Conclusion
LES ANTILLES DE L’AMIRAL ROBERT
Le vichysme de l’amiral Robert
La société : de l’étouffement à l’opposition
Une mémoire déformante
Bibliographie et historiographie
L’AFRIQUE DE L’OUEST SOUS LE PROCONSULAT DE PIERRE
BOISSON (juin 1940-juin 1943)
Les déchirements de l’Afrique de l’Ouest
La Révolution nationale en AOF : le pétainisme sans Pétain
L’encadrement des populations locales : les moyens de propagande
UN ENJEU ESSENTIEL VICHY ET LES JEUNES DANS L’EMPIRE
FRANÇAIS
À la recherche de « la jeunesse d’empire » : une réalité sociale à
définir
Une jeunesse pour la Révolution nationale : le dispositif
d’encadrement vichyste
L’impact d’une politique : les réactions de la jeunesse
LA PROPAGANDE IMPÉRIALE DE VICHY
La place de l’empire dans la propagande de Vichy
La propagande de Vichy dans les colonies : l’exemple de l’AOF
Conclusion
LA RÉVOLUTION NATIONALE MISE EN SCÈNE. LES
FESTIVITÉS DE L’ANNÉE 1941 DANS L’ALGÉRIE DE VICHY
L’Algérie au temps de la Révolution nationale : les fondements d’un
ordre nouveau
Un pouvoir qui se met en scène : le canevas festif de l’année 1941
L’envers du décor
La répression de l’anti-France
LA POLITIQUE ANTISÉMITE DU RÉGIME DE VICHY DANS LES
COLONIES
L’Afrique du Nord
Dans le reste de l’empire
LES CAMPS D’INTERNEMENT D’AFRIQUE DU NORD.
POLITIQUES RÉPRESSIVES ET POPULATIONS
Sous la III République
e

Le temps de l’exclusion : fin juin 1940-novembre 1942


Le vichysme sous protectorat américain (novembre 1942-juin 1943)
Conclusion
LA RÉPRESSION ANTIMAÇONNIQUE DANS LES COLONIES
La franc-maçonnerie coloniale : de la III République à Vichy
e

Le régime de Vichy et la franc-maçonnerie


La mise en place de la répression antimaçonnique dans les colonies
Le retour à la légalité
VICHY FUT-IL AUSSI ANTINOIR ?
Le débat d’historiens
Quelques paramètres
Les wagons de trains
La mise à l’écart de Lémery
L’incident de la ligne de démarcation
Deux lois
Le racisme dans les anciennes colonies
Quelques contre-exemples
Un bilan provisoire
L’enracinement social du régime L’attitude des populations locales
LES ÉLITES EUROPÉENNES ET COLONIALES FACE AU
NOUVEAU RÉGIME EN AFRIQUE-OCCIDENTALE FRANÇAISE
L’attitude des Européens d’AOF à l’égard du régime de Vichy
Les « originaires » et les évolués
Les chefs
Les dirigeants religieux musulmans
Conclusion
LE MOUVEMENT INDÉPENDANTISTE VIETNAMIEN PENDANT
LA SECONDE GUERRE MONDIALE (1939-1945)
Les conditions générales et les facteurs spécifiques
L’échiquier politique en 1940-1941
L’évolution de la situation : vers l’indépendance
Conclusion
Abréviations utilisées
L’ÉGLISE D’AFRIQUE FACE AU NOUVEAU RÉGIME.
L’ATTITUDE DE MGR GOUNOT, ARCHEVÊQUE DE CARTHAGE
ET PRIMAT D’AFRIQUE – UNE AMBIVALENCE COLONIALE
L’Église de Tunisie avant la Seconde Guerre mondiale
Monseigneur Gounot : un prélat français
La défaite : l’occasion d’un rapprochement avec le pouvoir
L’Église et la Révolution nationale : la fidélité en plus
Attitude face à l’épuration et au durcissement du régime
De l’aveuglement au reniement
LE GOUVERNEMENT DE VICHY ET LES PRISONNIERS DE
GUERRE COLONIAUX FRANÇAIS (1940-1944)
Premières tentatives de libération
Traitement et endoctrinement
Les organisations d’assistance aux PG de Vichy
Effectifs des PG coloniaux
La politique des PG coloniaux
Les questions de santé
Conclusion
La fin de la Révolution nationale Les enjeux de l’après-Vichy
LES HORIZONS DE L’APRÈS-VICHY. DE LA « LIBÉRATION »
DE L’EMPIRE AUX ENJEUX DE MÉMOIRE
De l’empire du maréchal à l’empire combattant : le retour des
colonies françaises dans la guerre
De l’empire à l’Union française : vers une redéfinition du rapport
colonial ?
Les enjeux de mémoire : l’empire en guerre au miroir du souvenir
Conclusion
LA LIBÉRATION À MADAGASCAR ENTRE 1942 ET 1945. LES
MÉPRISES DE L’INCONSTANCE POLITIQUE
Les changements d’une institution vermoulue
L’Office du riz et le marché noir
Les Européens dans le déterminisme du passé colonial
PRÉSENTATION DES AUTEURS
Abréviations

ADM Archives départementales de la Martinique


AEF Afrique-Équatoriale française
AN Archives nationales de France
ANS Archives nationales du Sénégal
ANVN Archives nationales du Vietnam
AOF Afrique-Occidentale française
CAOM Archives nationales, Centre des archives d’outre-mer, Aix-en-Provence
CFLN Comité français de Libération nationale
CICR Comité international de la Croix rouge
ENFOM École nationale de la France d’outre-mer
FC France combattante
FFL Forces françaises libres
GG Gouvernement général
GGA Gouvernement général de l’Algérie
HC Haut Commissaire
JO Journal officiel
LFC Légion française des Combattants et des Volontaires de la Révolution nationale
MAE Archives du ministère des Affaires étrangères (Quai d’Orsay)
PCI Parti communiste indochinois
PG Prisonniers de guerre
RFHOM Revue française d’histoire d’outre-mer
RHMC Revue d’histoire moderne et contemporaine
RHSGM Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale
SDN Société des nations
SDPG Service diplomatique des prisonniers de guerre
SG Secrétaire général
SHAT Service historique de l’Armée de Terre (Vincennes)
SHM Service historique de la Marine (Vincennes)
SMOTIG Service de la Main-d’Œuvre pour les travaux d’intérêt général
SOL Service d’ordre légionnaire
SSS Service des sociétés secrètes
VNGZD Parti national-démocrate du Vietnam (Viêt Nam Quôc Zân Dang)
INTRODUCTION
Regards croisés sur le vichysme colonial
Dans les années 1990 un certain nombre de chercheurs, sans se
concerter, ont entrepris de travailler sur les prolongements du régime de
Vichy dans l’empire colonial. Cet ouvrage collectif est né des rencontres,
des discussions qui ont pu s’établir entre eux à l’occasion de leurs travaux
et de la volonté de rassembler dans une optique comparative les résultats
auxquels ils sont parvenus. Cette démarche s’inscrit dans une évolution
naturelle des interrogations sur cette période. « Les premiers chercheurs
ont voulu tracer les linéaments de la haute politique du régime : les grands
problèmes de la collaboration d’État et de la Révolution nationale. Une
deuxième génération rectifia le tir en révélant un scepticisme précoce dans
l’opinion publique, sinon à l’égard de la personne du maréchal, du moins
face aux réalisations de son gouvernement. Maintenant commencent à
paraître des travaux sur l’enracinement social du régime », rappelait
récemment Robert Paxton . On retrouvera ici ces différentes strates : étude
1

du processus de décision politique, composition des équipes dirigeantes,


mise en place de relais institutionnels visant à encadrer la société, réaction
des populations locales face à ces impulsions politiques. Toutefois le
champ géographique de notre étude va se déplacer du centre métropolitain
vers les périphéries de cette « France des cent millions d’habitants »
qu’aimait à évoquer la propagande impériale des années 1930.
L’enjeu de ce travail collectif est double. Le miroir colonial peut servir
ici à éclairer les logiques profondes et les modes de fonctionnement du
régime né de la défaite. Dans un contexte colonial où le principe d’autorité
s’applique sans fard le nouveau pouvoir se révèle sous un jour cru. Hors de
toute pression de l’occupant il applique son programme dans toute sa
rigueur confirmant l’autonomie de son projet de révolution politique et
culturelle. Outre son apport à l’histoire de Vichy, ce livre jette également
un regard nouveau sur une période cruciale de l’histoire coloniale
française. Parmi les études s’étant intéressées à ce jour à la question de
Vichy et de l’empire, la plupart se sont penchées soit sur l’économie , soit
2

sur l’imaginaire colonial en métropole . Or, ce discours et cet imaginaire


3

étaient parfois bien éloignés des réalités et des pratiques sur le terrain,
surtout à une époque de propagande intensive, de blocus et d’interruption
des liaisons maritimes. Notre pari consiste donc à marier ici les
conjonctures et les contextes coloniaux et métropolitains, intimement liés,
s’il en fallait la preuve, à Mers el-Kébir et à Dakar en 1940, notamment. Si
le sort des colonies restées « loyales » au régime de Vichy a pu retenir
l’intérêt de quelques chercheurs isolés , ceux-ci sont restés pour la plupart
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cloisonnés dans leurs domaines géographiques respectifs. La nouveauté de


cette étude consiste donc à montrer, dans un cadre explicitement
comparatif, à la fois l’enracinement de l’idéologie pétainiste outre-mer, et
les avatars de celle-ci d’un territoire à l’autre. En effet, en réunissant des
chercheurs travaillant sur l’Afrique du Nord, l’Asie du Sud-Est, l’océan
Indien, les Antilles, et l’Afrique de l’Ouest, ce volume met en relief le
« clonage » systématique de la Révolution nationale outre-mer sous Vichy,
et les conséquences de ce phénomène dans l’après-guerre et ce d’un
continent à l’autre. On verra ainsi comment des hommes liges du maréchal
Pétain, tels Maxime Weygand, Jean Decoux ou, ce qui est plus
insoupçonné, Pierre Boisson, jouèrent un rôle crucial et trop souvent
ignoré dans l’exportation du nouveau régime dans l’empire. Car
l’avènement de Vichy entraîna autant, sinon plus de bouleversements
outre-mer qu’en France métropolitaine, sans parler des enjeux complexes
de mémoire, occultés sans doute en partie depuis par la violence des luttes
de décolonisation. Ce volume cherche également à remettre à sa juste place
la période de Vichy dans la longue durée de l’histoire coloniale et de la
décolonisation.
Pour cela plusieurs étapes ont été retenues. Une première partie étudiera
ainsi les conditions dans lesquelles Vichy s’est efforcé de souder le bloc
colonial à la métropole. Elle présentera le renouvellement des équipes
dirigeantes dans lesquelles fusionnent des membres de l’ancienne élite
administrative et des partisans de l’ordre nouveau sous l’égide de
proconsuls autoritaires. Impulsions du centre métropolitain et spécificités
locales seront ici confrontées à travers les exemples de l’AOF, de
l’Indochine ou des lointaines Antilles de l’amiral Robert. Dans un régime
où disparaissent liberté d’expression et consultations électorales, c’est la
propagande qui s’efforce de susciter l’adhésion des populations et la
répression qui les astreint à l’obéissance. Une deuxième partie se penchera
donc sur le premier versant de cette politique autoritaire. L’étude des
moyens mis en œuvre pour encadrer la jeunesse est à cet égard révélatrice.
Les grandes manifestations de l’Algérie vichyste en 1941 témoignent
également de l’effort déployé pour mettre en scène la Révolution nationale.
Le message et les moyens d’une propagande officielle visant à entretenir
au-delà de la défaite le mythe de la puissance coloniale française et à
arrimer dans la ferveur maréchaliste le bloc impérial seront ensuite
analysés avec un intérêt particulier pour le domaine africain. Une troisième
partie évoquera ensuite le volet répressif du régime en étudiant
successivement les conditions d’application de la législation antisémite
dans l’empire, la répression antimaçonnique, et les camps d’internement
d’Afrique du Nord comme autant de révélateurs de la nature véritable du
régime. La question mal connue du racisme antinoir de Vichy sera alors
abordée. L’étude de l’attitude des populations locales au cours de la
période vichyste constitue sans doute l’un des points sur lesquels les
récents travaux de recherche ont apporté les éléments les plus neufs. Les
articles de la quatrième partie étudiant les stratégies des élites européennes
et coloniales en AOF pour préserver leur capital d’influence, soulignant
l’accommodement empressé d’une Église d’Afrique qui se retrouve dans
bien des points de la philosophie de la Révolution nationale ou la
combativité maintenue des nationalistes indochinois dans un nouveau
contexte répressif, en témoignent. Enfin, comme le notait fort justement
Henri-Irénée Marrou, « il ne faut pas que l’étude commence et finisse
abruptement, comme au cinéma l’écran s’illumine au début du film pour
s’obscurcir à la fin ». Pour veiller à cette inscription du sujet dans la durée
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de l’histoire coloniale française, les enjeux de l’après-Vichy seront


évoqués dans une dernière partie au niveau de l’empire et approfondis à
travers l’exemple significatif de Madagascar.
Les matériaux rassemblés permettent incontestablement de renouveler
l’histoire des colonies françaises dans la Seconde Guerre mondiale.
L’ambition de ce recueil n’est pas pour autant de faire école. Si des sujets
de réflexion quadrillant le champ historiographique évoqué ici ont été
proposés aux contributeurs en fonction de leurs travaux, toute liberté leur a
ensuite été laissée dans le traitement de ces problématiques. Spécialistes
d’aires géographiques différentes, sensibilisés à des approches d’histoire
politique, sociale ou culturelle, ils ont pu apporter les éclairages
complémentaires de leur expérience. Des maîtres prestigieux de leur
discipline, comme Pierre Brocheux ou Christine Levisse-Touzé, ont
accepté de s’associer à de jeunes chercheurs. Les directeurs de ce projet
espèrent avoir fait ainsi œuvre utile et souhaitent que les contributions
rassemblées ici puissent ouvrir la voie à de nouveaux débats et de
nouvelles recherches.
Notes de l’introduction
1. Préface du livre de Jean-Pierre Le Crom, Syndicats nous voilà ! Vichy et
le corporatisme, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1994.
2. Voir par exemple Daniel Lefeuvre, « Vichy et la modernisation de
l’Algérie : intention ou réalité ? », Vingtième siècle, revue d’histoire, n 42,
o

avril-juin 1994, p. 7-16. Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme


français, Paris, Albin Michel, 1984, p. 338-342.
3. Sur l’imaginaire colonial sous Vichy, cf. Pascal Blanchard et Gilles
Boëtsch, « La Révolution impériale : apothéose coloniale et idéologie
raciale », in Nicolas Bancel et al., Images et colonies : iconographie et
propagande coloniale sur l’Afrique française de 1880 à 1962 (Paris, BDIC,
1993). Sur la propagande impériale de Vichy, cf. Charles-Robert Ageron,
France coloniale ou parti colonial ?, Paris, PUF, 1978, p. 269-275, et Miho
Matsunuma, « Propagande coloniale en France métropolitaine sous Vichy »,
The Komaba Journal of Area Studies, Université de Tokyo, n 4, 2000, o

p. 177-200.
4. Parmi les livres ayant entrepris des études locales, voir Jacques Cantier,
L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob, 2002 ; Éric Jennings,
Vichy sous les tropiques : la Révolution nationale, Madagascar, Guadeloupe,
Indochine, 1940-1944, Paris, Grasset, 2004 ; Rodolphe Alexandre, La
Guyane sous Vichy, Paris, Éditions Caribéennes, 1988 ; Catherine Akpo-
Vaché, L’Afrique-Occidentale française et la Seconde Guerre mondiale,
Paris, Karthala, 1996.
5. Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, Paris, Le Seuil,
1954.
Le triomphe de l’ordre nouveau
Hommes et territoires du vichysme colonial
LA POLITIQUE COLONIALE DE VICHY

Éric Jennings
Comme a pu le souligner Henry Rousso, depuis 1968 le régime de
Vichy constitue une obsession pour les historiens, comme pour les
cinéastes, et même dans une certaine mesure, pour le public en général . 1

Mais alors que nous connaissons à présent dans les moindres détails sa
politique de la jeunesse, sa politique culturelle, son administration, sa
politique d’internement, sa Légion française des combattants, sa politique
antisémite, sa politique d’encadrement, sa collaboration surtout (certes, de
nombreux débats subsistent dans chacun de ces champs) , force est de
2

constater que la dimension coloniale de Vichy est restée en grande partie


obscure. Or, les documents d’archives, les témoignages, les photos,
l’attestent : le serment au maréchal Pétain a été entonné à l’île de la
Réunion comme dans les Bouches-du-Rhône. Les loges maçonniques ont
été dissoutes, et les mesures d’exclusion envers les Juifs furent appliquées
en Algérie comme en Languedoc. La loi sur le travail féminin a été adoptée
aux Antilles comme en Haute-Garonne. Et l’enthousiasme pour sa
politique de Révolution nationale a été égal, sinon plus grand, en
Indochine, qu’en métropole .3

Il s’agit donc dans un premier temps pour le présent ouvrage de


rappeler, ou plutôt d’affirmer l’existence d’une réalité vichyste à travers
l’empire – ou du moins dans tous les mandats, protectorats, territoires, et
départements d’outre-mer et colonies restés fidèles à Vichy (c’est-à-dire
l’empire entier, à l’exception de l’Océanie, des territoires du Pacifique, des
comptoirs des Indes, et de l’Afrique équatoriale française, territoires qui se
rallièrent à la première heure au général de Gaulle) . Il convient dans un
4

deuxième temps d’analyser les retombées locales d’une Révolution


nationale qui avait justement été conçue pour la métropole et non pour le
Laos, le Constantinois, ou le Togo. Rappelons que la Révolution nationale
visait à opérer un redressement national, véritable reprise en main, sur des
bases nouvelles. Répudiant les valeurs issues de la révolution de 1789, la
Révolution nationale prônait l’autorité, l’antiparlementarisme,
l’obéissance, la lutte contre ce qu’on appelait alors l’« anti-France »
(constituée des ennemis désignés par Vichy : Juifs, franc-maçons,
communistes, gaullistes, entre autres), le retour à des valeurs dites
traditionnelles. En un sens, la Révolution nationale se définit le plus
aisément par ses repoussoirs avérés : la démocratie, le cosmopolitisme, la
franc-maçonnerie, l’anglophilie, par exemple.
Comment cette idéologie pétainiste fut-elle reçue outre-mer ? Dans cet
ordre d’idées, Ruth Ginio se penchera sur les réactions des élites ouest-
africaines envers Vichy. Serge La Berbera abordera l’attitude de l’Église
tunisienne face au nouveau régime. Jacques Cantier analysera et les mises
en scène et les mémoires locales de Vichy outre-mer. Et Claude Bavoux
montrera quelles furent les retombées de ce régime à Madagascar.
On ne peut donc comprendre le régime de Vichy sans aborder tant soit
peu l’empire. Martin Thomas le démontre dans son chapitre sur les
prisonniers coloniaux : les réalités métropolitaines et coloniales étaient
inséparables. Cet enchevêtrement des contextes et des conjonctures doit
demeurer un souci pour l’historien. Par ailleurs, lorsque l’on intègre
l’empire, l’on jette forcément un regard différent, plus complet sur Vichy.
La thèse du bouclier, ou celle d’un Pétain otage de Hitler – thèses déjà
démantelées par Robert Paxton – peuvent être écartées définitivement si
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l’on admet que l’idéologie pétainiste et les mesures d’exclusion de Vichy


furent adoptées à des milliers de kilomètres de toute présence allemande.
L’empire ouvre par ailleurs de nouvelles pistes de recherches. Vichy se
serait-il servi des colonies comme modèle, voire comme laboratoire, ne
serait-ce que dans son paternalisme, son abrogation des libertés publiques
et du suffrage politique ? En faisant valoir l’importance du contexte
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vichyste pour la constellation de mouvements anticoloniaux indochinois,


Pierre Brocheux nous amène au constat inverse : il est difficile de
comprendre les enjeux de la période décisive de 1940-1954 en Indochine,
sans tenir compte des conséquences locales de la politique de Vichy. C’est
également le cas ailleurs, aux Antilles, par exemple, où Laurent Jalabert
souligne l’importance de l’épisode vichyste dans la longue durée de
l’histoire antillaise.
Ce chapitre, pour sa part, se fixe comme double objectif d’élucider la
manière dont l’idéologie vichyste s’exporta outre-mer, et de brosser les
grandes lignes de la politique impériale de Vichy. Certains historiens ont
pu douter que le régime de l’État français ait marqué un quelconque départ
en matière coloniale . Les différents chapitres du présent ouvrage tendent à
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prouver que la rupture de 1940 se fit bel et bien sentir aux colonies, et
surtout que Vichy y exporta en bloc l’essentiel de son idéologie, de ses
valeurs, de son appareil répressif, et de ses mesures d’exclusion. Ce qui
frappe d’emblée, c’est que malgré la diversité d’un empire composé de
mandats, de protectorats, de colonies, et de départements d’outre-mer, les
mêmes ordres, les mêmes textes, les mêmes obsessions y furent disséminés
quasiment à la lettre près. Prenons comme exemple les lois antisémites,
analysées dans un chapitre suivant par Colette Zytnicki. Celle-ci démontre
bien que le régime du maréchal Pétain appliqua des mesures de rigueur et
d’exclusion à l’égard des Juifs aussi bien en Afrique du Nord – où il
existait une communauté juive importante – qu’aux Antilles ou en Afrique
de l’Ouest, où des administrateurs combien fidèles à Vichy eurent bien du
mal à dénicher des « Israélites », mais où ils entreprirent cependant avec
vigilance et obéissance un recensement systématique. L’on sera amené à
faire le même constat en ce qui concerne la politique de la jeunesse,
introduite in toto à l’empire, comme le prouve Jacques Cantier.
Les dirigeants
Comment l’outre-mer fut-elle entraînée dans l’orbite et dans la logique
de la Révolution nationale pétainiste ? Il est indéniable que la posture
politique de hautes personnalités militaires et coloniales fut décisive dans
le maintien de la majorité de l’empire dans le camp de Vichy en 1940.
Jacques Cantier a mis en relief le rôle clef, et le « volontarisme » de
Maxime Weygand dans la propagation de la Révolution nationale en
Algérie. D’après Cantier, « ses convictions n’ont pas faibli (en 1941) et
l’on perçoit chez lui une irritation croissante face aux lenteurs d’une
Révolution nationale qu’il juge trop timorée ». Partout en Afrique,
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Weygand cherchait en effet à assurer le loyalisme des populations au


régime de Vichy. Pierre Ramognino, quant à lui, met l’accent sur
l’important précédent établi par le général Noguès au Maroc, dont le
loyalisme à Vichy aurait fait tache d’huile sur d’autres administrateurs
coloniaux, notamment sur Pierre Boisson en Afrique-Occidentale française
(AOF) . Or, chacun de ces dirigeants et gouverneurs disposant de sa propre
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force d’attraction magnétique, le choix de Boisson pour Vichy joua à son


tour ailleurs, en l’occurrence à l’île de la Réunion. En effet, d’après Vichy,
le fait que le gouverneur en place à la Réunion ait été jadis « pendant de
longues années le collaborateur dévoué du gouverneur général Boisson
semble avoir contribué pour beaucoup à sa détermination de suivre son
ancien chef dans la voie du devoir », c’est-à-dire de Vichy. Ainsi, pour
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schématiser, le caractère quelque peu incestueux, ou tout au moins la


socialisation commune de l’administration coloniale, contribua à sa façon à
cet effet de domino qui amena la quasi-totalité des colonies françaises à
prendre le parti de Vichy en 1940. Deux remarques de Marc Michel sont
ici pertinentes. D’abord, les seules colonies à rejoindre la France libre en
1940 le firent soit sous la menace du canon, soit parce qu’elles se
trouvaient entourées par des colonies anglaises (c’était le cas des
minuscules comptoirs français des Indes, qui auraient difficilement pu
résister, contre vents et marées, à toute l’Inde britannique). Ensuite, et
Pierre Messmer a pu faire la même observation que Michel sur ce sujet, les
populations indigènes ne furent quant à elles jamais consultées pour savoir
s’il fallait prendre le parti du maréchal Pétain ou du général de Gaulle .
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Un jugement similaire sur l’importance des dirigeants pourrait être porté


à propos des administrateurs du secrétariat d’État aux Colonies ayant
œuvré à propager la Révolution outre-mer depuis Vichy. Gaston Joseph, le
directeur des affaires politiques au secrétariat d’État aux Colonies sous
Vichy, se montra peu loquace lors de sa comparution devant le comité
d’épuration en 1944. Voici en effet le dialogue transcrit dans son dossier
judiciaire : « Question : “Vous avez vu nos colonies passer l’une après
l’autre à ce qui était appelé la dissidence et vous êtes resté directeur des
affaires politiques ?” Joseph : “Je suis resté directeur des affaires
politiques” . » Sa réponse circonspecte en dit pourtant long sur la solidité
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du loyalisme des administrateurs coloniaux envers Pétain. Dans leur


grande majorité, ils étaient restés sourds aux appels de la France libre,
même, ou peut-être surtout, après que colonie après colonie eut basculé
aux mains des alliés : d’abord l’Afrique-Équatoriale française en 1940,
puis la Syrie et le Liban en 1941, l’Afrique de l’Ouest et du Nord, ainsi que
Madagascar et la Réunion en 1942, les Antilles en 1943… Beaucoup
voyaient d’ailleurs dans ces ralliements successifs à la cause alliée
d’ultimes coups portés à une France meurtrie par un « ennemi » invétéré,
l’Angleterre. Cela ne faisait d’ailleurs que renforcer la paranoïa inhérente à
la vision du monde pétainiste manichéenne, qui imaginait partout des
complots antifrançais.
Certains officiels coloniaux qui s’étaient montrés complaisants, voire
même serviles lors de l’avènement de Vichy et de la collaboration avec
l’Allemagne en 1940, se découvraient soudain un esprit de résistance
lorsqu’il s’agissait de repousser une action britannique ou gaulliste. Ce fut
le cas lors de violents heurts en Syrie en 1941 et à Madagascar en 1942.
On l’oublie trop souvent : l’armée de Vichy combattit obstinément pour
maintenir son empire colonial dans l’orbite de Pétain. Le loyalisme de
beaucoup d’administrateurs coloniaux à Vichy frôlait ainsi le fanatisme.
C’était du moins l’avis de René Pleven, ministre des Colonies de la France
libre, qui évoquait ni plus ni moins un décervelage systématique de
l’administration coloniale de Vichy. Toujours d’après Pleven, on ne
pourrait remédier à cet endoctrinement qu’aux termes d’un processus qui
ressemblait fort à ce que les Américains allaient plus tard désigner par le
terme de « dénazification ». Le 30 juillet 1943, alors même que les Antilles
basculaient dans le camp de la France libre, Pleven estimait : « Considérant
les conditions anormales dans lesquelles ont vécu depuis trois ans les
militaires et fonctionnaires réfractaires, le fait que le caractère insulaire du
territoire où ils servaient les a rendus presque complètement dépendants,
pour leurs informations, de sources de nouvelles contrôlées par l’ennemi,
le Comité est disposé à les considérer comme malades, je répète malades,
que notre sentiment de la fraternité française nous fait un devoir de
chercher à désintoxiquer . »
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D’ailleurs Pleven ordonna que les dirigeants pétainistes des Antilles


soient placés soit en détention, soit en semi-liberté, dans des centres
aménagés spécialement en Afrique du Nord. La rééducation prévue eut
bien lieu. Au premier abord, le verdict de Pleven peut paraître sévère (l’on
retiendra pour notre part que la propagande qu’il conspuait n’était pas issue
de « l’ennemi », comme il le laissait entendre, mais bien de Vichy). On
oublie trop souvent que Vichy avait introduit aux colonies tous ses thèmes
fétiches : l’idée que la France avait été vendue et sapée par l’« anti-
France », la thèse selon laquelle de Gaulle et Churchill ne cherchaient qu’à
ravir ses colonies à la France, et surtout les divers motifs propres à la
Révolution nationale, présentée comme un puissant élixir de redressement
et de salut aux colonies, comme en métropole. Il n’est donc guère
surprenant qu’on ait envisagé, aux colonies comme en métropole, une
épuration des esprits et parfois des personnes à la Libération.
Les mécanismes d’enracinement : l’exemple de la LFC
La fidélité du personnel administratif au maréchal Pétain à travers
l’empire ne saurait expliquer à elle seule l’implantation de la Révolution
nationale outre-mer. Dans le cas des colonies proprement dites, le
secrétariat d’État aux Colonies (dirigé d’abord par Henri Leméry, ensuite
par René Charles Platon, Jules Brévié et enfin Henri Bléhaut) se fit l’ardent
adaptateur de l’idéologie pétainiste outre-mer.
À titre d’exemple, c’est l’amiral Platon qui insista pour que la Légion
française des combattants et volontaires de la Révolution nationale (LFC)
soit présente aux colonies. Cette organisation s’était rapidement muée
d’une association d’anciens combattants, en un fer de lance de la
Révolution nationale. Initialement, les hautes instances de ce pilier de
l’ordre nouveau n’avaient pas affiché l’empire comme l’une de leurs
priorités. C’est Platon qui fit pression afin qu’elles exportent leur
organisation, leur structure, leur mission, aux colonies. Le secrétariat
d’État aux Colonies résumait ainsi en 1942 les tractations des deux années
précédentes sur la LFC aux colonies : « Du point de vue colonial, le texte
[initial] était imprécis et incomplet… L’absence de toute disposition
concernant nos territoires d’outre-mer laissait augurer qu’il s’agissait d’un
acte spécifiquement métropolitain et particulier à la “Nation” à l’exclusion
de “l’Empire”. » Les colonies avaient-elles, volontairement ou non, été
oubliées ? Le secrétaire d’État aux colonies à la date du 21 septembre 1940
posait la question au secrétariat général des Anciens combattants… : « Je
crois devoir appeler votre attention sur le fait que la [LFC] […] semble
avoir été conçue uniquement pour la France métropolitaine, à l’exclusion
des territoires d’outre-mer. Il serait profondément regrettable […] de
donner à nos possessions coloniales l’impression qu’après avoir été
invitées à prendre place dans le conflit actuel […] elles seraient tenues à
l’écart d’une organisation de cette nature . »
14

Prétextant vouloir ménager les susceptibilités des anciens tirailleurs


coloniaux, Platon plaidait en fait pour l’exportation pure et simple de la
LFC outre-mer, tout comme il allait le faire pour les mesures d’exclusion
et de rigueur à l’encontre des francs-maçons, des Juifs, des gaullistes, ou
des communistes, par exemple. Le secrétaire d’État aux Colonies Platon
allait faire preuve de suivi et de zèle sur ce dossier, comme sur tant
d’autres. On l’observe notamment dans la réponse que lui envoya le
secrétaire général aux Anciens combattants, au sujet d’un cas de figure
précis, celui de la LFC au Togo : « Vous avez bien voulu me demander
d’étudier un projet de texte spécial au Togo en vue de rendre applicable à
ce territoire la loi du 10 mars 1941, complétant pour les colonies, celle du
29 août 1940, portant sur la création de la Légion française des
combattants. Après examen de cette question, je crois devoir vous faire
remarquer qu’il ne paraît pas opportun de multiplier les textes officiels
relatifs à la Légion, pour les raisons découlant de l’attitude à son égard, des
autorités allemandes. Par contre, la loi du 3 juin 1941, modifiant l’article 8
de la loi du 29 août 1940, et portant le contreseing de votre département
mentionne, à son article deux “les territoires relevant du secrétariat d’État
aux colonies”. Il semble donc bien qu’il y ait là un texte suffisamment
explicite qui ne laisse subsister aucun doute quant à l’existence légale de la
Légion au Togo . » Platon agissait donc en la matière contre
15

l’immobilisme du secrétariat général aux Anciens combattants, et surtout


en dépit du III Reich. Nous sommes là bien loin de la thèse du
e

« bouclier ». Platon ne faisait certainement pas le jeu de l’Allemagne en


officialisant la Légion des combattants au Togo, bien au contraire.
Cette insistance du secrétariat d’État aux Colonies entraîna donc le
clonage de la LFC aux colonies. Certes, les conséquences, elles, ne furent
pas identiques dans tout l’empire. À la Martinique, la LFC prit le parti de
l’ordre moral. D’après ses propres dires, elle répandit « une propagande
individuelle pour le redressement des mœurs […] une action auprès de
l’administration pour la surveillance des établissements malfamés ». On 16

relève à la Martinique comme ailleurs, une progression sensible des


effectifs de la LFC, comme l’indiquent ces chiffres :

mars 1941 1 200 anciens combattants 0 volontaires


mai 1942 1 899 anciens combattants 1 320 volontaires17

Dans une autre colonie bien plus vaste, l’Indochine, les ambitions de la
LFC furent à l’échelle de la colonie, et comportèrent « la collaboration
avec les services de propagande par les journaux de légionnaires au Tonkin
et en Cochinchine, et des conférences pour rappeler les dangers du
communisme et les menées… étrangères ». En mai 1944, le gouverneur
général de l’Indochine, Jean Decoux, rapportait : « La Légion poursui[vai]t
activement sa mission sur le plan social et sur sa propagande sur la
doctrine de Révolution nationale . » La LFC indochinoise dénombrait
18

environ 7 000 membres en 1943. Pourtant, aux colonies comme en


métropole, l’administration enregistra çà et là des épreuves au sein de cette
organisation qui était censée servir de fer de lance de l’ordre nouveau. Le
directeur de la Légion à Madagascar fut destitué suite à des révélations
selon lesquelles « quoique marié, il fréquent[ait] des prostituées
européennes et indigènes de bas étage ». De même, en AOF, le « choix de
19

certaines personnalités » à la direction de la LFC s’était « révélé


défectueux » du point de vue moral . Plus sérieusement, quelques
20
gouverneurs généraux exprimèrent la crainte que la Légion puisse un jour
rivaliser avec leurs propres pouvoirs.
Globalement, en dépit de ces quelques traverses, la Légion demeurait un
instrument primordial au service de l’idéologie pétainiste outre-mer. Le
secrétariat d’État aux Colonies observait d’ailleurs en 1942, alors que son
empire était déjà en péril : « Nos possessions d’outre-mer, toutes plus ou
moins soumises au blocus des puissances anglo-saxonnes, se trouvent ainsi
dans un isolement moral qui pourrait avoir les plus fâcheuses répercussions
sur l’état d’esprit des populations. En vue de remédier à cette situation, des
groupements locaux de la Légion qui existent dans tous les territoires
relevant du secrétariat d’État aux Colonies mènent une active propagande
en faveur du gouvernement du maréchal Pétain et de la Révolution
nationale . » La LFC remplissait ainsi le rôle de vecteur, mais aussi de
21

garant de la Révolution nationale à l’heure où les colonies menaçaient de


tomber aux mains des alliés.

Le secrétariat d’État ne fut pas le seul acteur à adopter une démarche


d’exportation systématique de la Révolution nationale. Il faut rappeler qu’à
Vichy la Révolution nationale était considérée comme un atout
inestimable, une recette de renouveau et de redressement, et que nul
gouverneur ou officiel colonial n’aurait imaginé en « priver » le territoire
relevant de son autorité. C’est au moins en partie à cause de cette logique
que la LFC fut introduite dans les territoires relevant d’autres autorités,
comme l’Algérie, le Maroc et la Tunisie (dépendant du ministère de
l’Intérieur, et du Quai d’Orsay, respectivement). L’Algérie étant en outre
considérée à l’époque comme une « extension » de la métropole, la LFC y
était exportée en quelque sorte tout naturellement. Jacques Cantier a
montré comment un directoire nord-africain de la Légion gérait, depuis
Alger, les nombreuses antennes légionnaires de toute l’Afrique du Nord.
En Algérie, la Légion servait de puissant agent de contrôle social.
« S’efforçant d’encadrer au plus près la société algérienne… [elle]
s’organise autour de trois cellules au rayon d’action décroissant :
groupements, sections et groupes. » En Afrique du Nord, la Légion connaît
du reste un véritable essor, puisqu’on y dénombre 107 000 membres en
juin 1941, dont 64 000 Européens et 43 000 musulmans. L’enthousiasme
envers la LFC, et le taux d’adhésion, furent d’ailleurs, toujours d’après les
recherches de Jacques Cantier, plus élevés parmi les Européens d’Algérie
qu’en métropole . 22

De l’assurance du loyalisme à la mise en place de la Révolution


nationale : le cas de l’île de la Réunion
D’un point de vue politique et administratif, l’île de la Réunion, comme
toutes les anciennes colonies (c’est-à-dire la Martinique, la Guadeloupe, la
Guyane et les « quatre communes » du Sénégal) avait bien plus à perdre
sous Vichy que le reste de l’empire. En effet, les acquis républicains –
qu’il s’agisse du statut de citoyen français en vigueur dans l’île, la
représentation de l’île à l’Assemblée et au Sénat à Paris, ou encore le droit
de vote universel (masculin) – avaient longtemps fait de ces territoires des
régions relativement « privilégiées » du monde colonial français. Or, sous
Vichy, quasiment toutes ces exceptions allaient être remises en cause, les
élections ayant été abolies, et les conseils élus de l’île dissous dès 1940.
Comment une île possédant ces antécédents républicains et située de
surcroît dans une zone d’influence anglaise (Maurice et les Seychelles
étant voisines) a-t-elle pu tomber aux mains de Vichy ? Les archives
révèlent une véritable prise en main du gouverneur vichyste Aubert. Un
rapport tout à fait intéressant de ce point de vue, remis à l’amiral Darlan en
février 1941 montre comment Vichy, du moins, avait interprété la tournure
des événements dans l’île depuis juin 1940. Parmi les mesures considérées
comme salvatrices à cet égard par le secrétariat d’État aux Colonies, l’on
recense « la suppression du conseil général et la création de la commission
administrative ». Ce rapport attache également une importance singulière
23

à l’épuration partielle entreprise au sein du personnel administratif : le


départ du secrétaire général Angelini et l’arrivée de Ponvienne, la mutation
du capitaine Plat, l’internement administratif de M. Gazivilli, les
révocations, comme celle de Florus Pyet, ex-adjoint au maire de Saint-Leu,
ou encore les sanctions administratives prises à l’encontre du professeur
Uriot. Bref, les plus ardents républicains s’étaient vus mutés, punis,
renvoyés, ou même internés dans la première année de règne de Vichy
dans l’île. D’ailleurs, comme dans toutes les anciennes colonies, les
conseils élus furent systématiquement dissous, et des maires élus
remplacés par des maires désignés. Outre le but d’écarter purement et
simplement les opposants, ces mesures eurent sans aucun doute un impact
dissuasif et intimidant sur l’opinion.
Par ailleurs, ce rapport insiste sur la réussite d’une intense campagne de
propagande. Parmi ses multiples vecteurs, notons la « création d’un journal
hebdomadaire, Chantecler, rédigé avec l’attaché du cabinet du
gouverneur », « la radiodiffusion des allocutions du maréchal ». Dans ce
même domaine, le rapport insiste sur l’appui crucial du clergé réunionnais,
qui « apporte au gouverneur l’aide la plus compréhensive dans un esprit
d’entente sympathique. Monseigneur Cleret de Langavant est intervenu
auprès des prêtres pour combattre les effets de la propagande
probritannique ». Certes, le rapport admet que le Réunionnais moyen, et
même certains fonctionnaires demeuraient pragmatiques, plutôt
qu’enthousiastes, envers l’ordre nouveau. La conjoncture économique et
alimentaire n’arrangeait pas non plus les choses. L’île était soumise à un
blocus maritime, qui la privait de denrées essentielles. Par conséquent, les
réformes vichystes, le retour en arrière palpable sur le plan des libertés
individuelles et politiques, se doublaient dans certains milieux d’une
disette . Mais, concluait le rapport, l’essentiel était bien que la Réunion
24

soit restée dans le camp de Vichy, et que la Révolution nationale y soit en


marche. Enfin, donc, le rapport témoigne de la mise en place des rouages
et des projets de la Révolution nationale. Il observe, par exemple : « Les
dispositions réglementaires touchant les déclarations sur les sociétés
secrètes, le décret prononçant la suppression des sociétés secrètes, et la loi
sur le statut des Juifs n’ont comporté aucune difficulté d’application. »
De fait, la Révolution nationale suscita également un enthousiasme net
dans certains milieux réunionnais, comme le témoigne un télégramme du
gouverneur Aubert, daté du 31 août 1942 : « Plus de six mille personnes
rassemblées hier dans les trois hectares ombragés du parc colonial à Saint-
Denis de la Réunion assistèrent dans une atmosphère à la fois recueillie et
vibrante aux cérémonies de commémoration du deuxième anniversaire de
la Légion française des combattants… Les anciens combattants et
volontaires de la Révolution nationale, les membres du comité Pétain, les
Jeunes du maréchal se sont tous rangés avec une harmonieuse discipline…
À l’issue de l’office [religieux], M. Armand Barau, maire de Saint-Denis,
en souhaitant la bienvenue aux légionnaires venus de tous les quartiers de
l’île, affirma à son tour la nécessité de l’unité et dénonça en termes
vigoureux la collusion antifrançaise des gaullistes et des communistes, à la
solde ou au service de l’Angleterre . »
25

On reconnaît là les principaux leitmotive de l’idéologie maréchaliste,


depuis la place prépondérante du culte de Pétain, au rôle de la LFC, en
passant par la propagande antialliée. Jacques Cantier aura l’occasion de
revenir sur l’importance de la symbolique pétainiste dans son analyse des
festivités de prestation de serment en Algérie en 1941.
Le secrétariat d’État aux Colonies : machine à reproduire la Révolution
nationale
Les archives l’attestent : un véritable déluge de consignes, de lois
pétainistes a déferlé sur les colonies entre 1940 et 1944 (1944 car
l’Indochine reste dans le giron de Vichy jusqu’à la fin, et même après,
puisqu’elle maintient sa fidélité à Pétain après que celui-ci a été enlevé par
les Allemands). C’est bien la Révolution nationale qui se voyait ainsi
calquée outre-mer, cette idéologie basée sur le rejet des valeurs
républicaines, sur la xénophobie, le racisme, l’ultraconservatisme, la
nostalgie, l’autorité, la hiérarchie, le paternalisme, en somme sur la vision
réductrice d’un retour à un passé idéalisé. Le slogan « Travail, Famille,
Patrie » désignait les valeurs censées garantir le redressement, à la fois
métropolitain et impérial.
Des rapports internes au secrétaire d’État aux Colonies faisaient
l’inventaire systématique des mesures pétainistes appliquées outre-mer.
Ceux-ci représentent une source précieuse pour l’historien, non seulement
parce qu’ils constituent un condensé des mesures vichystes appliquées à
l’empire, mais encore parce qu’ils trahissent les priorités coloniales avérées
du régime. Pour souligner le volontarisme du secrétariat d’État aux
Colonies, nous en citerons un échantillon représentatif, d’août à
décembre 1940. Commençons par le fatidique mois d’août 1940 :
« Période du 9 au 30 août 1940 : Sessions extraordinaires des Conseils
généraux : une loi du 18 août 1940 enlève aux conseils généraux la
possibilité de se réunir en session extraordinaire sur la demande des deux
tiers de leurs membres. Une loi du 28 août étend ces dispositions aux
Antilles et à la Réunion et un décret du même jour les adapte aux autres
territoires pourvus de conseils généraux . »
26

Ainsi, le régime de Vichy fit du bâillonnement des rares corps élus aux
colonies l’une de ses premières priorités. Les démarches de ce ministère
étaient du reste cohérentes dans leur logique réactionnaire. Pour la même
période, on relève l’importance d’une directive envoyée en AOF, visant à
« renforcer l’autorité des chefs politiques et des chefs de famille, et pour
instaurer une forte organisation communale dans chaque agglomération
indigène (câble du 16 août 1940) ». C’est bien la nature même de la société
africaine que ciblait ainsi Vichy. Le régime lançait le pari de renforcer le
statut des chefs traditionnels au détriment des élites dites européanisées .
27

Le rapport suivant, daté du 30 août au 15 septembre 1940, comporte lui


aussi la preuve que Vichy entendait dès le départ effectuer des réformes
profondes aux colonies. Il fait état de l’adoption aux colonies des
dispositions de la loi du 3 septembre 1940, mandatant « l’internement
administratif des individus dangereux pour la défense nationale ou la
sécurité publique ». Ce texte allait permettre une contrainte et un arbitraire
encore accrus, dans des colonies où l’inique indigénat donnait déjà une
grande marge de manœuvre aux forces de police coloniales. On retrouve
pêle-mêle avec cette loi ouvrant la voie à la répression antigaulliste et
anticommuniste, une consigne qui révèle un souci insoupçonné. Le câble
C34R du 30 août 1940 à l’attention de tous les gouverneurs coloniaux
stipulait en effet que « la liste des livres dont l’usage est exclusivement
autorisé dans les écoles primaires élémentaires publiques devra faire
l’objet d’une révision annuelle ». Il s’agissait ainsi d’épurer non seulement
les comportements, les dirigeants, et les idéaux républicains, mais aussi de
retrancher des manuels scolaires toute référence ou allusion républicaine.
Un régime pansement, un régime de passage, n’aurait pas affiché ce souci.
Ce n’était manifestement pas une réforme éphémère qu’entendait ainsi
entreprendre Vichy, mais bien une opération en profondeur, sur la longue
durée.
Les rapports suivants témoignent de la multiplication des mesures de
répression. Celui d’octobre 1940 rapporte l’établissement de nouvelles
cours pour réprimer les activités « subversives » aux colonies. Quelques
lignes plus bas, on découvre que ce même mois, « le texte de la loi du
30 octobre sur le statut des Juifs a été câblé aux Colonies pour y être
promulgué ». Quant aux corps élus, déjà limités dans leur capacité de se
réunir en sessions extraordinaires, ils furent purement et simplement
dépossédés de leurs pouvoirs : « Par analogie avec les mesures dans la
métropole, une loi du 27 octobre suspend les sessions des conseils
généraux des colonies et transfère leurs pouvoirs au gouverneur, qui sera
assisté d’une commission administrative de sept membres nommés par
arrêté du secrétaire d’État aux Colonies. »
L’expression « par analogie » retient l’attention. Alors que l’application
de textes de lois à l’empire avait depuis la naissance de la III République
e

suivi une logique d’exception, en constituant une démarche supplémentaire


et à part (un texte devant être voté pour la métropole, puis étendu aux
colonies), l’on assiste sous Vichy à une extension quasiment automatique
de mesures métropolitaines outre-mer. Vichy ne faisait pas dans le détail,
appliquant par exemple dans chacune des colonies les statuts à l’encontre
des Juifs, ou introduisant aux colonies une liste de corporations
métropolitaines complètement inadaptées à l’outre-mer.
Le rapport de novembre 1940 entérine aussi aux colonies la politique
antimaçonnique. Le secrétariat d’État aux Colonies recensait avec
satisfaction les diverses mesures prises ce mois-là à l’encontre des sociétés
secrètes aux colonies : « 1) Un décret du 6 novembre a constaté la nullité
des associations secrètes suivantes : à Madagascar – la Loge Fraternité 202
de l’ordre maçonnique mixte international de Droit humain. À la
Martinique – le Patronage laïque, Émancipation féminine, la société civile
Droit et Justice. 2) Une loi du 20 novembre 1940 complète l’article 3 de la
loi du 13 août portant interdiction des associations secrètes. Liquidation
des biens. »
L’ordre moral allait lui aussi bon train, puisqu’une loi du 20 novembre
étendit aux colonies « les dispositions d’une loi du 4 novembre 1940, qui
permet aux préfets de déterminer les distances auxquelles les débits de
boissons ne pourront être établis autour de certains édifices, établissements
ou organismes publics. Les pouvoirs dévolus aux préfets seront exercés par
les gouverneurs des colonies ».
Le secrétariat d’État aux Colonies ne manqua cependant pas, bien sûr,
de répondre à des événements aux colonies, et de s’en justifier dans ses
rapports. Ainsi, dans le même rapport de novembre 1940 Vichy greffait sur
la répression de la maçonnerie celle de religions et de communautés
indochinoises : « Le gouverneur général a pris par ailleurs des mesures à
l’égard des associations caodaïstes et des groupements chinois. » De
même, le rapport du mois suivant révèle que la création de cours martiales
en Indochine fut justifiée par la révolte de 1940 en Cochinchine : « En vue
de la répression exemplaire d’un mouvement subversif survenu en
Cochinchine, une loi du 21 décembre permet aux tribunaux militaires
permanents d’Indochine de se constituer en cours martiales dans les
conditions du décret-loi du 20 mai 1940. »

Le secrétariat d’État aux Colonies arriva ainsi à une sorte de synthèse,


voire de dialectique : il réprimait vigoureusement toute menace, qu’elle
soit communiste ou gaulliste, tout en affichant le souci de reproduire
systématiquement la Révolution nationale à l’empire. En l’espace de cinq
mois, le secrétariat d’État aux Colonies avait ainsi opéré de profondes
réformes à travers l’empire resté « loyal » à Vichy.
Conclusion
Vichy a donc bien élaboré et suivi sa propre politique coloniale, axée
tout d’abord sur l’obéissance et le loyalisme de l’empire, et ensuite sur
l’exportation des principes, des formules, des textes, et des structures de la
Révolution nationale outre-mer. Nous verrons, dans les trois chapitres
suivants, comment les dirigeants locaux, fidèles au maréchal Pétain, mirent
en œuvre la politique de Vichy dans trois colonies distinctes, l’Indochine,
l’Afrique-Occidentale française, et les Antilles.

Notes du chapitre
1. Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Le
Seuil, 1990 ; Henry Rousso et Éric Connan, Vichy, un passé qui ne passe pas,
Paris, Gallimard, 1996.
2. L’historiographie est bien trop volumineuse pour en faire ici l’inventaire
méthodique. Nous nous bornerons à citer quelques études détaillées sur ces
sujets. Sur la politique antisémite de Vichy, cf. Michael Marrus et Robert
Paxton, Vichy et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981, ainsi que Renée
Poznanski, Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris,
Hachette, 1994. Sur la collaboration, voir Robert Paxton, La France de
Vichy, Paris, Le Seuil, 1973. Sur la politique d’internement, cf. Denis
Peschanski, La France des camps, Paris, Gallimard, 2002. Au sujet de
l’administration sous Vichy, cf. Marc-Olivier Baruch, Servir l’État français,
Paris, Fayard, 1997. Pour la politique culturelle de Vichy, voir Christian
Faure, Le Projet culturel de Vichy, Lyon, CNRS, 1989. Pour la Légion
française des combattants, cf. Jean-Paul Cointet, La Légion française des
combattants, 1940-1944, La tentation fasciste, Paris, Albin Michel, 1995. Sur
la politique de la jeunesse, cf. Wilfred Halls, Les Jeunes et la politique de
Vichy, Paris, Syros, 1988 ; Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy,
Paris, Perrin, 1991.
3. Sur l’île de la Réunion sous Vichy, voir Évelyne Combeau-Mari et
Edmond Maestri (éd.), Le Régime de Vichy dans l’océan Indien, Paris,
SEDES, 2002, ainsi que le travail universitaire de Martin Espérance, « L’île
de la Réunion de 1939 à 1945 », DEA, faculté de droit d’Aix-en-Provence et
de l’Université française de l’océan Indien. Sur l’Algérie, voir Jacques
Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob, 2002. Sur les
Antilles, et notamment sur la question du travail féminin, voir Éric Jennings,
Vichy sous les tropiques : la Révolution nationale, Madagascar, Guadeloupe,
Indochine, 1940-1944, op. cit., p. 139-141. Sur l’Indochine, voir les
pages 183-272 de ce même livre, ainsi que Pierre Lamant, « La Révolution
nationale dans l’Indochine de l’amiral Decoux », Revue d’histoire de la
Seconde Guerre mondiale, n 138 (avril 1985), p. 21-41.
o

4. C’est peut-être même la mythologie gaullienne – son insistance sur le


rôle du Tchad dans l’épopée de la France libre, par exemple – qui a contribué
à longtemps occulter l’importance de l’empire pour Vichy.
5. Robert Paxton, op. cit.
6. Le doctorant Yerri Urban entreprend une thèse sur les colonies comme
laboratoires de Vichy.
7. Jacques Thobie, Catherine Coquery-Vidrovitch et al., Histoire de la
France coloniale, 1914-1990, Paris, Armand Colin, 1990, p. 324.
8. Jacques Cantier, op. cit., p. 93, 109.
9. Voir la page 72 du présent ouvrage.
10. CAOM, Affaires politiques 1297.
11. Marc Michel, « Les ralliements à la France libre en 1940 »,
communication donnée lors de la journée d’études sur « La Seconde Guerre
mondiale et son impact en Afrique », Université d’Aix-en-Provence,
10 février 1996. Pierre Messmer, Les Blancs s’en vont : récits de
décolonisation, Paris, Albin Michel, 1998, p. 16.
12. Archives nationales, Paris, 486 Mi 8 (Gaston Joseph), document 1564.
13. CAOM, Affaires politiques 1133, René Pleven (Alger), à Hoppenot
(Fort-de-France), 30/07/1943.
14. CAOM, Affaires politiques 885, dossier 1.
15. CAOM, Affaires politiques 639, dossier 12.
16. CAOM, Affaires politiques 885, dossier 1.
17. Ibid.
18. Ibid.
19. CAOM, Affaires politiques 885, dossier 2.
20. Ibid.
21. CAOM, Affaires politiques 2520, dossier 9.
22. Jacques Cantier, op. cit., p. 198-218.
23. Tous les renseignements dans les deux paragraphes à suivre relatifs à la
Réunion proviennent de CAOM, Affaires politiques 1297, rapport 487C du
13 février 1941.
24. Sur les privations dans l’île, cf. Victor P. de la Rhodière, Les Affamés
de Saint-Denis, Saint-Denis, Libraire Gerard, sans date.
25. CAOM, Affaires politiques 886, dossier 1, Aubert à Platon,
31/08/1942.
26. Toutes les références suivantes à ces rapports proviennent de CAOM,
Affaires politiques 2520, dossier 9.
27. Sur le pari antirépublicain de Vichy en AOF, cf. Ruth Ginio, « Les
enfants de la Révolution nationale : la politique vichyssoise de l’enfance et de
la jeunesse dans les colonies de l’AOF, 1940-1943 », Revue d’histoire
moderne et contemporaine, 49 : 4 (octobre 2002), p. 141.
L’INDOCHINE DE L’AMIRAL DECOUX

Éric Jennings
Le vice-amiral Jean Decoux, préféré par le régime de Vichy naissant au
général Catroux , se trouva promu en juillet 1940 à la tête de l’Indochine
1

française. Cet ancien de l’escadre méditerranéenne n’avait pas été choisi


pour sa connaissance de l’Asie, bien au contraire. Ce que la Marine et le
secrétariat d’État aux Colonies de Vichy voyaient en ce marin de carrière,
c’était un homme de discipline, acquis aux idéaux antirépublicains et
antianglais , capable de diriger l’Indochine comme l’avaient fait les
2

amiraux autoritaires du XIX siècle. Une reprise en main et une grande


e

fermeté s’avéraient nécessaires, d’après les dirigeants du régime de Vichy,


à cause des nombreuses menaces qui planaient sur l’Indochine : celle d’une
activité communiste croissante, et surtout celle d’une agression étrangère
potentielle, qu’elle soit japonaise, chinoise, ou thaïlandaise. Il faut dire que
la situation de l’Indochine française à l’été 1940 était critique. Claude de
Boisanger, directeur du service diplomatique de Decoux la résumait ainsi :
« Qu’on se représente un territoire situé à l’autre extrémité du monde,
coupé de communications avec l’extérieur, devant pourvoir, lui-même, à
tous ses besoins et dont le chef, face à un Japon enivré par ses victoires sur
les puissances occidentales et qui proclame que l’Asie doit être désormais
aux Asiatiques, n’a pour répondant qu’une nation vaincue, qu’un pays aux
trois quarts occupé ! » Or, en dépit de cet isolement presque total, de cette
3

situation géostratégique terriblement compromise, l’administration Decoux


allait, en l’espace de presque cinq ans, s’acharner à introduire en Indochine
tous les rouages de l’idéologie pétainiste. L’orthodoxie pétainiste de Jean
Decoux ne saurait faire de doute. Divers historiens ont insisté sur le zèle
employé par Decoux pour poursuivre un programme pétainiste, depuis sa
poursuite de sympathisants gaullistes, à son adhésion inconditionnelle à la
Révolution nationale. Il allait importer en Indochine tous les thèmes
fétiches de la Révolution nationale, depuis ses idéaux hiérarchiques et
inégalitaires, jusqu’au retour à la terre et aux traditions. D’ailleurs, après la
guerre, Decoux allait devenir le vice-président d’une association de
défense du maréchal Pétain . 4

Ce chapitre, qui ne saurait être exhaustif, se fixe trois objectifs. Le


premier consiste à mettre en évidence les réseaux de pouvoir, les
épurations, et la position géostratégique délicate de l’administration
Decoux en Indochine. Le deuxième tient à élucider les enjeux de la
présence japonaise, question centrale des années Vichy en Indochine. Le
troisième est de faire la lumière sur la politique culturelle, identitaire et
indigène entreprise par l’administration Decoux en Indochine.
Instruments et victimes du pouvoir
De 1940 à mars 1945, l’Indochine vécut au rythme de maréchal, nous
voilà ! Citons le témoignage de Jacques Le Bourgeois, directeur de Radio-
Saigon, décrivant un défilé de la Légion française des combattants :
« Devant une foule de Cochinchinois ébahis, plutôt hilares parce que ce
peuple a de l’humour, nous annoncions notre précieuse arrivée : maréchal,
nous voilà ! À défaut d’uniforme, le casque colonial avait été prescrit avec
francisque et bout de ruban tricolore. Il fallait marcher au pas, en rangs par
six… Place de la Cathédrale, nous eûmes droit à une halte… Le brassard
s’abaissa et ceux qui savaient leur leçon braillèrent quelque chose où l’on
distinguait “Français toujours, Français seulement”. Justement, cela ne me
paraissait pas tout à fait français. Il y manquait ce laisser-aller, cette gaieté
qui eût évité toute évocation des défilés que j’avais entendus marteler les
pavés de Vienne après l’Anschluss de 1938 . » 5

Dès 1940, Decoux s’était appuyé sur plusieurs piliers de l’ordre


nouveau, dont la fameuse Légion française des combattants et volontaires
de la Révolution nationale. Celle-ci connut un véritable essor en Indochine.
D’après les propres dires de Decoux : « L’organisation de la Légion fut
ardemment souhaitée par la quasi-unanimité des Français d’Indochine qui,
avant qu’elle fût réalisée en 1941, manifestèrent leur impatience vis-à-vis
de mon autorité. Il y eut parmi tous ces Français, à de rares exceptions
près, un courant irrésistible d’entraînement vers la Légion. C’est là un fait
historique . »
6

Chez la grande majorité des Européens d’Indochine, l’orthodoxie


pétainiste était de mise. Le témoin de l’époque René Poujade cite par
exemple cette dénonciation édifiante contre un ennemi personnel : « J’ai
l’honneur de vous faire connaître qu’à l’occasion de la fête des Mères qui a
eu lieu le 6 juin courant à Thudaumôt, il a été remarqué que le
commandant d’armes n’a assisté qu’à la seconde moitié de la messe et n’a
pas cru devoir se rendre à la cérémonie de remise de décorations. Il avait
cependant été informé deux jours à l’avance du programme . » 7

Des mesquineries de ce genre n’avaient hélas rien de comique dans le


nouveau contexte indochinois. En effet, pour la première fois, des
Européens se virent infliger des peines très sévères en Indochine sous
Vichy pour des crimes politiques. Des gaullistes furent en effet condamnés
aux travaux forcés, mis au cachot dans des carcans, etc. . Decoux n’agissait
8

pas là, comme il a pu le laisser entendre, pour la forme, dans l’espoir de


persuader les Japonais de ses sentiments anti-alliés. Ceux-ci étaient en effet
réels.
Les gaullistes ne furent certainement pas les seuls à être pourchassés de
la sorte. Comme en métropole, Juifs, francs-maçons, et résistants étaient
eux aussi aux abois en Indochine sous Decoux. Sans nous attarder trop
longuement sur ce sujet, qui mériterait une étude à part entière, relevons
l’adoption in extenso en Indochine de plusieurs lois d’exclusion envers les
Juifs : celles du 2 juin, du 3 octobre et du 17 novembre 1941 interdisant
aux Juifs l’accès à l’administration et à certaines professions privées ; celle
du 2 juin 1941 sur le recensement obligatoire des Juifs ; et le décret du
4 juillet 1942, donnant à l’administration le pouvoir de nommer un
administrateur provisoire aux biens et aux entreprises appartenant aux
Juifs . L’épuration visait également la maçonnerie. Sur les 139 révocations
9

effectuées par Vichy en Indochine, 15 concernaient des Juifs, et 30 des


francs-maçons .10

Enfin, la répression anticommuniste, notamment en Cochinchine,


s’intensifia sous Vichy. Dans le contexte d’une présence japonaise, d’une
guerre mondiale, et d’une véritable croisade antigaulliste menée par
Decoux, objectifs Viêt-minh et gaullistes semblent s’être confondus un
instant. Citons ce témoignage poignant concernant l’exécution de
dissidents communistes à Gia Dinh en octobre 1943 : « L’irréductibilité
des membres du parti s’est affirmée une fois de plus à l’occasion de
l’exécution à Gia Dinh, le 14 octobre, de six communistes commandés par
la cour martiale. Leur calme, leur gaieté, leurs cris répétés en annamite et
en français de “Vive le parti communiste !” “Vive de Gaulle, à bas
Pétain !” ont produit une vive impression sur les assistants . »
11

Cette association du gaullisme et du communisme ne devait que


conforter la thèse soutenue par Decoux, selon laquelle partisans du général
de Gaulle et Viêt-minh constituaient un seul et unique ennemi de la France
de Vichy.
Ce qui frappe le plus en analysant les archives coloniales de cette
époque, c’est le zèle et l’intensité avec lesquels l’entourage de Decoux
entreprit ses très nombreuses réformes et persécutions, comme la traque
aux Juifs et aux communistes, à l’heure même où la position française en
Asie semblait tellement compromise. Ce zèle s’explique en partie par la
composition de l’équipe mise en place par Decoux. L’équipe de l’amiral
comptait de nombreux marins, comme les capitaines de vaisseau Ducoroy,
chargé du dossier capital des sports et de la jeunesse, Robin, commissaire
aux affaires japonaises, Jouan, commissaire général à la Légion des
combattants, et Robbe, chef du service de l’information. La marine
occupait ainsi une place de choix dans le cercle restreint chargé
d’entreprendre la Révolution nationale en Indochine. Quelques
« terrestres » venaient cependant rejoindre ses rangs : les résidents
supérieurs remplacés à la façon des chaises musicales : Grandjean,
Delsalle, Haelewyn et Chauvet au Tonkin, Graffeuil, Grandjean et
Haelewyn en Annam, Thibeaudeau, de Lens, Bautier et Berjoan au
Cambodge, et Roques et Brassey au Laos. Ne négligeons pas pour autant
les rôles primordiaux de Jean Auriallac, directeur de cabinet de Decoux, et
Paul Chauvet, directeur des frénétiques affaires politiques.
L’épineuse présence japonaise
Decoux, homme de guerre qui devait sa nomination à l’amiral Darlan, se
trouva confronté dès 1940 à un problème militaire de taille. Dans sa lancée
expansionniste, la redoutable armée japonaise frappait à la fin juin 1940
aux portes de l’Indochine. Des pourparlers franco-nippons se déroulèrent
dans une atmosphère d’extrême tension, les escarmouches frontalières
ayant en effet fait place à de véritables assauts nippons à Dong Dang, Lang
Son et à Do Son en septembre 1940 (ceux de Lang Son tuèrent 150 soldats
français, et infligèrent une leçon sévère sur le potentiel offensif nippon). Le
22 septembre 1940, les responsables français et nippons finirent par ratifier
un accord militaire, venant confirmer d’autres textes, du 4 septembre
notamment. Ces traités garantissaient la souveraineté française sur
l’Indochine, mais permettaient le stationnement de 6 000 troupes
japonaises au nord du fleuve Rouge au Tonkin, l’usage de quatre pistes
aériennes, et la possibilité de déplacer jusqu’à 24 000 hommes à travers le
Tonkin. Le conflit fut évité de justesse. Presque un an plus tard, lorsque
des tensions refirent surface, Decoux désamorçait une fois de plus le
conflit en permettant, à la fin juillet 1941, aux troupes japonaises d’investir
la Cochinchine, et d’ailleurs de se positionner dans toute l’Indochine, et
non plus seulement au Tonkin . 12
Pourtant, de manière générale, avant que les Japonais ne frappent le
9 mars 1945, décapitant en deux jours l’appareil colonial français en
Indochine, Français et Japonais (qu’ils soient militaires ou civils)
semblaient avoir établi un modus vivendi. Serait-ce à cause du rôle de
Vichy comme tributaire de l’Axe (le plaçant par association dans le camp
nippon, ou tout au moins pas dans le camp allié), ou plus simplement parce
que le Japon percevait en Decoux un « sous-traitant », capable de gérer
13

l’Indochine efficacement, et à moindre coût ? En tout état de cause,


jusqu’au 9 mars 1945, l’Indochine française restait la seule colonie
occidentale d’Asie, à l’est de l’Inde, à demeurer en place. L’ancien
secrétaire général du gouvernement général de l’Indochine française sous
Vichy, Georges Gautier, avait raison, du moins en apparence, d’affirmer
que « la souveraineté française, jusqu’au coup de force [de mars 1945] n’a
pas été sérieusement troublée par le Viêt-minh, pas plus d’ailleurs que par
les Japonais ». Les activités du Viêt-minh à cette époque feront l’objet
14

d’un chapitre suivant. Nous nous contenterons ici d’esquisser certaines


répercussions de la présence japonaise en Indochine à partir de 1940.
Si l’affirmation de Gautier semble juste dans l’ensemble, les archives
font cependant état de nombreux accrochages entre Français et Japonais
entre 1940 et mars 1945, depuis des tensions latentes, à de banales
disputes, à de bien plus sérieuses luttes d’influence. Le médecin colonial
Fernand Merle relate les jeux complexes auxquels s’adonnaient Français et
Japonais sous couvert de bonne entente : « Nous avons levé nos verres à
l’empereur [japonais] et les Japonais au maréchal [Pétain] ! Belle
hypocrisie des deux bords… mais, en vérité, chacun savait bien à quoi s’en
tenir . » Parmi les heurts en apparence anodins, citons à titre d’exemple la
15

bagarre entre plusieurs marins japonais et français au bar À l’Air du Port à


Saigon, le soir du 22 mai 1941. Le lendemain, la rixe reprenait de plus
belle, cette fois après qu’un colonel français eut reproché à la tenancière
d’une maison close la transgression d’avoir admis des clients japonais dans
son établissement . Même des incidents de ce genre retinrent l’attention
16

des autorités françaises en Indochine, tant la leçon de Lang Son avait


souligné la vulnérabilité de la position française face au Japon. Le mot
d’ordre officiel restait donc de ménager les susceptibilités japonaises dans
la mesure du possible.
Cette situation déjà délicate allait se compliquer de plusieurs degrés.
Deux dossiers en particulier, vinrent assombrir les relations franco-
japonaises, que Decoux avait pourtant tout intérêt à maintenir au beau fixe.
Le mouvement religieux Cao Daï, devenu très populaire en Cochinchine
occidentale, fut rapidement soupçonné de nippophilie . Les disciples de
17

cette religion éclectique, pétrie d’influences très diverses, avaient


manifestement tenté de miser sur le Japon, perçu dans un premier temps
comme un élément libérateur par certains Vietnamiens.
En 1942, après avoir défié l’ordre de fermeture d’un de leurs oratoires,
les cao-daïstes hissèrent le drapeau du Soleil levant sur leur établissement,
sans doute comme gage de sécurité face à l’appareil répressif français.
Face à cette situation inédite, la Sûreté française investit l’oratoire, sans
toucher au drapeau, qui fut retiré en son temps par une mission japonaise,
avertie de l’incident. Pour Decoux, la morale de ce petit triomphe était
claire : « Cet incident confirme que les subordonnés japonais n’insistent
généralement pas, lorsqu’ils sont dans le tort… L’essentiel, après s’être
mis d’accord avec la mission de liaison [japonaise] sur les réactions à
prévoir, est de réserver une issue honorable aux subordonnés japonais qui
se sont engagés, en leur évitant toute perte de face. Je prie par ailleurs
Monsieur le gouverneur de Cochinchine de profiter des circonstances
favorables créées par cet avantage pour agir énergiquement contre les cao-
daïstes se livrant à des activités antifrançaises . »
18

Convaincu qu’un modus vivendi favorable pouvait être établi avec les
forces japonaises (qui n’avaient pourtant pas fait dans le détail ailleurs en
Asie), Decoux se persuada lui-même qu’il suffisait de s’en tenir au
stéréotype de ne pas leur « faire perdre la face », pour ménager les
autorités japonaises sur le terrain.
La propagande nippone panasiatique et anticoloniale constituait un
deuxième dossier délicat pour les représentants de Vichy en Indochine.
Cette action japonaise prenait, aux yeux de l’administration Decoux, des
formes très diverses. Le 2 juin 1944 par exemple, le cinéma Olympia à
Hanoi projeta une production japonaise intitulée Bonheur de jeunesse. Ce
film montrait « la fraternisation des enfants de la Plus Grande Asie délivrée
du joug anglo-américain, leur bonheur de vivre au milieu de leurs frères
japonais, leur désir de vivre libres ». Nul besoin d’imagination débordante
19

pour substituer le colonialisme français au « joug anglo-américain ». Ce


cas était loin d’être isolé. Le 18 août 1943, la Surêté coloniale relevait les
faits suivants, survenus lors d’une soirée au Théâtre Nguyen Van Hao, à
Saigon : « En présence d’un consul japonais, divers orateurs engagèrent les
assistants à réclamer l’indépendance de l’Indochine. Une carte portant en
annamite l’indication “indépendant” sur la Birmanie, et “pas encore
indépendant” sur l’Indochine renforçait le sens du discours. Des tracts
violents étaient distribués. À la même heure, au cinéma Rex, des coups de
sifflet étaient lancés pendant l’audition de la Marseillaise et la projection
du portrait du chef de l’État. L’obscurité de la salle ne permit pas de situer
les manifestants . »
20

La Sûreté avait manifestement le sentiment d’être débordée, devant


éteindre des feux antipétainistes au Rex, et anticoloniaux au Théâtre
Nguyen Van Hao. Relevons surtout l’image frappante d’une carte
suggérant une fois de plus que l’heure était à la libération des peuples
d’Asie par le Japon.
Ce motif devint omniprésent dans la propagande japonaise, surtout à
partir de 1943. Et il n’est guère surprenant qu’il fût rapidement repris par
certains Vietnamiens. Ainsi le journal projaponais Tan A scandait sans
hésitation : « Le Siam aux Siamois, la Birmanie aux Birmains, les
Philippines aux Philippins. » Loin d’être dupe, la Sûreté française notait :
« Aux lecteurs annamites de compléter cette énumération . »21

Le fait que les forces japonaises revêtissent parfois le manteau du


libérateur, et n’hésitent en tout cas jamais à condamner l’impérialisme
européen, mettait les autorités françaises sur le qui-vive en permanence.
L’on soupçonna que le moindre dérapage serait récupéré à des fins
politiques par les Japonais. D’ailleurs les consignes de l’amiral Decoux sur
ce sujet frôlaient la paranoïa : « Je vous signale… que la gendarmerie
japonaise surveille tous propos déplacés, toutes maladresses commises vis-
à-vis du personnel indochinois des administrations publiques ou des
entreprises privées, que tous les renseignements recueillis ou les faits
venus à sa connaissance sont classés et exploités dans le but de publier,
éventuellement un document sur la non-collaboration des Européens et des
Indochinois. La gravité d’une telle intention ne saurait vous échapper, et il
importe qu’aucun Français ne permette, par sa conduite, d’alimenter une
telle enquête . »
22

C’est cette méfiance à l’égard d’une récupération politique japonaise


possible, cette lutte d’influence triangulaire, cet état d’esprit de suspicion
permanente, qui viennent sans doute expliquer certaines des mesures les
plus « libérales » de l’administration Decoux, depuis le bannissement du
terme « indigène » dans le langage administratif, au recrutement accéléré
de cadres indochinois dans l’administration de la fédération.
Politiques identitaires
Ces quelques réformes de surface, qui ne sauraient certes être niées, ont
souvent mené à un jugement historiographique plutôt charitable, voire
quelque peu naïf, envers la politique indigène de Decoux . Ce verdict assez
23

clément résulte en partie de témoignages de l’époque, témoignages qui


mettent l’accent sur l’une des politiques de l’amiral Decoux, celle dite des
égards. Celle-ci était censée marquer un nouveau respect du colonisateur
envers les monarchies, les cours, et les mandarins d’Annam, du
Cambodge, et du Laos.
Cependant, plus récemment, l’historien Christopher Goscha s’est
intéressé pour la première fois à la remarquable dualité du discours
identitaire vichyste en Indochine . Ce discours consistait à promouvoir le
24

fédéralisme multiculturel d’une part, tout en insistant de l’autre sur


l’authenticité, l’historicité, les particularités, et l’âme des différents pays
constituant l’Union indochinoise. Les trois tendances qui marquèrent
profondément la politique de Vichy en Indochine, à savoir l’appui aux
mandarins et aux souverains, l’élan donné aux patriotismes locaux, et la
formulation d’un discours fédéral, furent parmi les plus lourdes de
conséquences pour l’après-Vichy en Asie du Sud-Est.
Ces trois priorités, devenues l’apanage de l’idéologie pétainiste en
Indochine, avaient à leur base commune un rejet de l’assimilation
républicaine, d’ailleurs jamais pratiquée en Indochine à grande échelle.
Dans sa directive séminale du 15 juin 1941 à l’attention du résident
supérieur au Cambodge, Jean Decoux dressait les grandes lignes de sa
politique indigène au sens large : « Je préconise à tous les chefs
d’administration locale le maintien des coutumes ancestrales, des valeurs
morales et des hiérarchies traditionnelles dans ce qu’elles ont de meilleur,
avec toutes leurs manifestations rituelles. J’insiste pour une utilisation sans
cesse plus grande du personnel indigène, qui doit progressivement étendre
ses responsabilités sous notre contrôle. J’estime par ailleurs souhaitable, et
d’ailleurs inévitable, le développement dans chacun des pays de la
Fédération d’un sincère esprit national, générateur d’énergie, fait de fierté
des traditions et de confiance dans l’avenir, que l’organisation des œuvres
de jeunesse doit notamment nous permettre d’orienter judicieusement . » 25

Ainsi, Decoux entendait promouvoir les patriotismes locaux, le retour


aux sources, aux traditions et à la hiérarchie d’antan, lancer des
mouvements de jeunesse (il allait pour ce faire s’épauler de Maurice
Ducoroy), et encourager la formation d’une identité fédérale, qui viendrait
coiffer les nombreux patriotismes locaux, ceux du Cambodge, du Laos ou,
chose nouvelle, du Vietnam. Decoux fut en effet le premier gouverneur
général français à employer ce terme de « Vietnam ». D’après le directeur
de l’influente revue pétainiste Indochine, hebdomadaire illustré, Decoux
ne voyait aucun inconvénient à ce que se produise un jour le fusionnement
des trois pays constituant le Vietnam d’aujourd’hui : à l’époque le Tonkin,
l’Annam, et la Cochinchine .26

L’administration pétainiste fut incontestablement à l’origine d’un vaste


mouvement de redécouverte, voire d’élan nationaliste pur et simple, à
travers toute l’Indochine. Partout, l’administration Decoux mit en scène les
grandeurs des passés locaux. Voici, à titre d’exemple, les consignes
données aux chefs de jeunesse indochinois : « Faire appel au folklore, si
riche, de votre pays. Redécouvrir de belles traditions, de coutumes
originales, etc. Remettre en mémoire les hauts faits qui pullulent dans vos
histoires . » Ces instructions ne restèrent pas lettre morte. En
27

septembre 1942, Decoux participa lui-même au pèlerinage de Kep-Bac,


commémorant le général Tran Hung Dao, vainqueur des Mongols . 28

À Sontay, en novembre 1942, « scouts et élèves organisèrent un grand feu


de camp, auquel assista le résident, et où furent jouées saynètes historiques
et scènes récréatives ». À l’école supérieure des cadres de jeunesse de
29

l’Indochine créée par Ducoroy à Phan Thiet, l’on donna comme sujet de
poème aux élèves leur âme nationale respective, vietnamienne, lao ou
khmère. Voici un échantillon des résultats obtenus : « Champa, tous les
Laotiens te connaissent, car tu fleuris sur toute l’étendue de la terre de Lan-
Xang. S’il m’arrivait de m’exiler de mon pays natal, je t’emporterais. Et
ton parfum ferait revivre en mon cœur le souvenir de mon pays perdu.
Champa, tu resteras toujours la fleur du pays lao . »
30

Comment expliquer qu’en Indochine, ce furent les colonisateurs eux-


mêmes qui donnèrent l’impulsion à de telles images, sentiments, et
reconstitutions, à la fois nostalgiques et nationalistes ? La présence
japonaise n’y est certes pas étrangère. En effet, l’on peut interpréter la
politique identitaire de Decoux comme une réponse au panasiatisme
japonais. Mais l’impulsion première de cette politique culturelle relève de
la nature même de Vichy. Le retour à la terre, aux traditions, aux patois,
etc., si bien analysé pour la métropole par Christian Faure, se voyait ainsi
cloné mutatis mutandis en Indochine . 31

Dans l’esprit de Decoux, le fédéralisme devait toutefois venir freiner


toute dérive identitaire. La preuve en est la question complexe des
minorités ethniques. Si Vichy entendait recouvrer l’âme annamite,
laotienne, ou cambodgienne, qu’en était-il des Hmong ou autres minorités
ethniques ? La question se compliquait d’autant plus lorsqu’il s’agissait –
pour prendre un exemple précis – de minorités cambodgiennes en
Cochinchine. Ou encore du Laos, mosaïque identitaire. C’est là que l’on
prend toute la mesure de la réflexion vichyste sur les identités en
Indochine. D’après une directive politique : « Le Laos est une mosaïque
ethnique d’un million d’habitants… Il est tout à fait contre-indiqué
d’encourager un patriotisme racial qui s’exprimerait fatalement par de la
xénophobie, au détriment des autres races, et notamment des Annamites, et
serait, au surplus à double tranchant, en raison de cette présence du gros
des Lao de l’autre côté du fleuve [Mékong – c’est-à-dire en Thaïlande].
Nous ne devons pas non plus décourager absolument leurs sentiments de
solidarité avec leurs frères de race, mais… orient[er] toutefois cette
solidarité vers les avantages de la Fédération indochinoise . »
32

Consciente que dans ce cas précis, le discours particulariste pouvait se


révéler être à double tranchant (en éveillant par exemple les convoitises
thaïlandaises sur la rive orientale du Mékong), l’administration Decoux
jouait ici sur l’idéal d’une fédération hétérogène, dans laquelle la France
occupait la double fonction de fédérateur et d’arbitre. Mais ce fédéralisme
n’était pas censé entraver la politique des patriotismes locaux, chère à
Decoux. Au contraire, les deux devaient coexister : « Il faut harmoniser, en
un mot, les patriotismes locaux, multiplier les contacts entre les élites, et
s’efforcer de les orienter vers un sentiment de solidarité profonde, base
d’un patriotisme élargi », soutenait Decoux.
33

En juin 1943, la direction des affaires politiques de Decoux allait rouvrir


le dossier de l’identité lao. Le travail de redécouverte, de revivification, en
un mot de nationalisme, effectué par le directeur de l’Instruction publique
dépêché au Laos, Charles Rochet, s’était avéré des plus efficaces. Ce
dernier avait, d’après ses propres dires, contribué à une vaste campagne de
propagande visant à rendre vivante l’identité lao : théâtre, journaux,
mouvements de jeunesse, entre autres (campagne identitaire inédite au
Laos) . Devant le fait accompli, l’entourage de Decoux réorienta ainsi son
34

tir : « Il ne peut s’agir… en aucune façon, de brider, ou de brimer, un


mouvement qui a redonné courage à la jeunesse laotienne… Il ne peut
s’agir davantage de proscrire étroitement le terme “Lao”. Mais il s’agit
précisément de guider ce mouvement en l’encourageant d’éviter qu’il ne se
durcisse peu à peu dans l’égoïsme racial, qu’il glisse inconsciemment à la
xénophobie… Il convient donc, non seulement de maintenir le mouvement
lao étroitement lié à la France et à la Fédération indochinoise, ce qui ne
signifie nullement qu’il doive se plier à une assimilation ou à une
uniformisation, contraires à l’esprit fédéral bien compris… mais de
l’orienter vers la collaboration, la communion de tous les éléments, de
toutes les jeunesses du pays, en conservant néanmoins leur originalité
propre et en soulignant le rôle capital dans cette tâche de la jeunesse
proprement lao . »
35

Ces acrobaties intellectuelles résultaient de deux faits : primo une prise


de conscience que le nationalisme qu’étaient en train de promouvoir des
équipes culturelles vichystes sur le terrain risquait de se retourner contre la
France ; secundo, les dangers qu’impliquait l’idée d’une nation lao, devant
l’évidence que la laocité ne respectait pas les frontières, et pouvait
alimenter les disputes frontalières (rappelons que Vichy et la Thaïlande en
étaient venus aux armes en janvier 1941) .36

Politique intérieure
Qu’entendait Decoux dans sa directive du 15 juin 1941 par le maintien
des coutumes, valeurs et hiérarchies ancestrales ? J’ai pu observer ailleurs
que l’administration Decoux orchestra un vaste programme réactionnaire,
consistant à renforcer le statut des mandarins, par exemple . Les élites
37

traditionnelles représentaient la clef de voûte des projets pétainistes pour


l’Indochine. Après avoir orchestré le sacre du jeune Sihanouk, préféré par
Decoux à l’héritier prévu, Decoux espérait pouvoir façonner ce souverain à
sa guise : « L’avènement d’un nouveau souverain, jeune, instruit, désireux
de bien faire, doit correspondre à une vie nationale plus accusée, à un
réveil de toutes les activités productrices », notait l’amiral Decoux . En
38

revanche, la politique « des égards » s’avéra moins fructueuse envers Bao


Daï, empereur d’Annam. En avril 1942, Decoux écrivit à Grandjean,
résident supérieur d’Annam : « La vie du Souverain [semble s’être]
orientée depuis quelques années vers le détachement de plus en plus
accentué à la chose publique. L’empereur consacre une partie essentielle
de Son activité à la satisfaction de Ses goûts personnels pour les sports ou
à la recherche de distractions, parfois mal choisies … »
39
Dans le cas de l’Annam, ne pouvant faire confiance à Bao Daï, allié
pourtant considéré comme naturel, l’administration Decoux multiplia les
contacts déjà nombreux avec Pham Quynh, ultraconservateur invétéré,
ministre de l’Enseignement, puis de l’Intérieur de Bao Daï, qui cherchait à
entreprendre pour l’Indochine le même genre de retour en arrière et de
rénovation nationale que souhaitait Pétain pour la France.
Cependant, la politique dite « des égards » s’inscrivait dans une
opération de grande envergure, qui visait à renforcer les traditions et les
hiérarchies à travers toute l’Indochine. En juin 1941, Decoux indiqua au
même résident supérieur d’Annam : « Tout ce qui, parmi les traditions, est
susceptible de rehausser le prestige et l’éclat de la Cour, doit être
soigneusement conservé et accentué . » Le surlendemain, il expliquait au
40

résident supérieur du Tonkin, Delsalle : « Notre politique doit donc


s’attacher au respect des saines traditions, à l’affirmation et au
développement judicieux de la souveraineté interne et de la personnalité
nationale du Tonkin. Dans l’administration du pays, les mandarins doivent
conserver leur autorité et leurs responsabilités . »
41

Dans ce même registre, en Cochinchine, l’administration Decoux


procéda à la réforme suivante du statut des chefs de canton : « L’idée
essentielle du changement est le remplacement de l’élection par la
désignation. L’administration française en est revenue au régime en
vigueur sous l’administration mandarinale, sous l’empire duquel les
notables des villages du canton se réunissent au nombre de deux ou trois
par village pour examiner les titres des candidats et proposer à l’autorité
compétente la nomination de la personne choisie. Ce système, très simple,
conforme à la tradition, offre l’avantage de rendre aux chefs de province et
au gouverneur les droits qui sont la contre-partie de leur responsabilité : il
s’inspire donc des mêmes principes qui régissent l’État français . »
42

Relevons ici plusieurs traits fondamentaux de l’époque Decoux en


Indochine : premièrement, le souci d’importer à la lettre les principes de
Vichy en Indochine ; deuxièmement, le désir de s’appuyer sur les
mandarins, et les élites rurales « naturelles », pourtant largement
discréditées déjà pour leur corruption ; troisièmement, l’idée récurrente
d’un retour en arrière à un modèle mandarinal antérieur, et donc
explicitement précolonial. Ainsi, les autorités de Vichy avaient une fois de
plus cautionné implicitement l’idée d’un retour à un passé ancien
authentique.
Le Cambodge, la jeunesse, et les sports
Le soutien que l’administration Decoux entendait donner aux élites dites
traditionnelles était pratiquement inconditionnel. En 1942, la Direction des
affaires politiques du gouvernement général esquissait ainsi les grandes
lignes de sa politique cambodgienne : « Toutes les mesures propres à
accroître l’activité, le rendement, l’autorité contrôlée et les responsabilités
des mandarins doivent être poursuivies… La même observation s’applique
au logement des mandarins. Il est indispensable que les fonctionnaires
cambodgiens d’autorité soient logés de façon décente. Il ne s’agit d’ailleurs
là que d’un aspect de la politique d’égards qu’il importe de poursuivre en
vue de relever l’autorité des chefs indigènes et d’entourer leurs fonctions
de tout l’éclat traditionnel désirable . »
43

Il s’agissait visiblement de rehausser le statut de notables indigènes. Ces


derniers étaient en effet considérés comme capables non seulement
d’influer sur l’opinion, mais aussi de mener une campagne de rénovation,
et de retour aux sources, et enfin de servir de barrage à toute action
révolutionnaire.
Le retour aux hiérarchies et aux traditions s’accompagnait cependant
d’une réforme qui n’avait rien de nostalgique, mais qui visait plutôt à
« viriliser » la jeunesse cambodgienne, perçue comme « indolente ». C’est
en tout cas le ton d’une missive datée de Noël 1944, de Ducoroy à
Decoux : « [Notre] travail consiste à viriliser progressivement des peuples
que l’on disait apathiques, mous, sans résistance. Par cette méthode
d’éducation physique judicieuse, saine et joyeuse que vous avez bien voulu
approuver, la race indochinoise s’améliore à grands pas… »
Un peu plus loin, Ducoroy mentionne : « Sur invitation du roi Sihanouk,
je séjournerai à Phnom Penh du 3 au 7 janvier et assisterai au championnat
d’athlétisme des mandarins du Cambodge (véritable révolution),
manifestation que j’ai dotée d’une belle coupe . » La politique des
44

notables, ou « des égards », se doublait ainsi manifestement d’une autre


politique, celle-là quasi eugénique, visant à soustraire les indigènes,
spécialement les Cambodgiens, à leur langueur réputée.
Au Cambodge, comme dans toute l’Indochine, l’administration Decoux
entreprit donc une vaste campagne d’éducation physique et
d’embrigadement à l’attention de la jeunesse. Decoux et Ducoroy avaient
bien sûr des motivations propres et pragmatiques. D’après Ducoroy, le
sport constituait un « puissant moyen d’action ». Decoux se montrait
45
encore plus précis : « Je pouvais d’autant moins me permettre, dans [ce]
domaine, de demeurer passif, que si j’avais voulu maintenir dans l’inaction
les jeunes d’Indochine, la propagande nippone n’aurait pas manqué de tirer
aussitôt parti de cette carence. Les Japonais auraient à coup sûr favorisé,
par personne interposée, la création d’associations sportives soi-disant
privées et bénévoles, qui seraient en réalité très vite devenues autant de
foyers de propagande antifrançaise. Pour parer à ce danger, et tirer parti de
ce qui existait déjà, j’appelai auprès de moi un officier supérieur, connu de
longue date pour son dynamisme et ses dons exceptionnels d’entraîneur
d’hommes [Maurice Ducoroy] . » Une fois de plus, Decoux néglige
46

cependant de mentionner la place privilégiée occupée par les sports et la


jeunesse au sein de la Révolution nationale. La présence japonaise à elle
seule ne saurait donc expliquer l’intensité de la campagne de Ducoroy dans
le domaine des sports et de la jeunesse.
Deux passages tirés des rapports de tournées des provinces permettent
de saisir l’étendue de la campagne d’éducation physique menée au
Cambodge. Le premier, daté d’août 1943, rapporte : « [L’amiral Decoux]
est allé […] inaugurer la Maison des Sports-Jeunesse de Phnom Penh, où
la jeunesse de la province a effectué des mouvements d’ensemble
parfaitement réussis. L’Amiral a félicité les dirigeants des mouvements de
jeunesse de Seimréap qui connaissent un succès remarquable. Il a
complimenté plus spécialement M. Vincent, chef local des Sports-Jeunesse
du Cambodge, et grand animateur de compagnons dits Yuvan . » Les 47

Yuvan, transposition exacte des compagnons de la jeunesse métropolitains,


connurent un grand succès dans tout le Cambodge sous Vichy.
Quatorze mois plus tard, le culte des sports et de la jeunesse battait son
plein au Cambodge : « Le 23 octobre, jour anniversaire de Sa Majesté
48

Norodrom Sihanouk, avait été organisé à Phnom Penh, selon une tradition
maintenant bien établie, un grand rassemblement de jeunesse. Quinze mille
membres, des mouvements sports-jeunesse du Cambodge étaient groupés
devant le Palais dans un ordre impeccable… Le cortège officiel auquel
s’étaient joints les chefs Vincent, chef du Service local sports-jeunesse, et
Gann, chef des Yuvan, passa devant […] les compagnons, des sections de
rassemblement et des scouts… Lorsque toute cette jeunesse massée sur
l’esplanade eut chanté avec ferveur la Marseillaise et l’hymne national
cambodgien, un magnifique défilé commença, qui devait durer plus d’une
heure et qui à nouveau démontra de la manière la plus éclatante que les
mouvements de jeunesse ont aujourd’hui conquis en profondeur la
population khmère . »
49

L’échelle de cette campagne, le fait que le roi Sihanouk s’y soit associé
avec Vincent, délégué de Ducoroy, et enfin le duo d’hymnes nationaux,
appellent plusieurs remarques. Même lorsque Vichy donnait un sens non
traditionnel à son programme politico-culturel, le régime parvenait à vanter
au passage la notion de khmérité, et l’idée d’une régénérescence
cambodgienne après une longue période de décadence. Les séquelles d’une
telle épistémologie, bien qu’elles soient difficiles à tracer de manière
linéaire, allaient cependant se révéler multiples et profondes pour le
Cambodge d’après 1945. L’irrédentisme khmer, encouragé par Decoux à la
suite de l’amputation de territoire cambodgien par la Thaïlande en 1941, le
culte de la vigueur, des sports, des travaux manuels, et de l’authenticité,
sans compter la notion de renaissance nationale, allaient être, à leur tour,
tous repris à leur compte par des forces nationalistes encore bien plus
sinistres .
50

Une propagande identitaire contre-productive ?


Certes, Vichy ne donna bien évidemment pas naissance aux
nationalismes indochinois, mais comme nous allons le voir il les aiguisa en
tentant de les canaliser. La durée de la période de Vichy en Indochine de
juin 1940 à mars 1945, donna le temps aux autorités pétainistes de prendre
conscience d’un retour de flamme massif. Les effets inattendus de leur
politique culturelle et de leur politique de la jeunesse, toutes deux axées sur
la redécouverte, la nostalgie, et l’authenticité, ne tardèrent en effet pas à se
faire sentir.
D’abord, de singuliers groupuscules émergèrent en milieu vietnamien.
Ceux-ci mariaient organisation communiste et idéologie d’extrême droite.
D’après les renseignements français de Saigon en avril 1943 : « Agissant
apparemment en dehors du mouvement favorable à Cuong De, la Viet Nam
Thanh Nien Ai Quoc Doan, ou Ligue des Jeunesse patriotiques annamites
découverte à Cholon le 11 avril dernier, se donne pour mission […] de
régénérer le peuple annamite en instaurant une sorte de régime dictatorial,
fortement centralisé et hiérarchisé, dont la structure paraît avoir été
empruntée aux organisations communistes, mais dont les thèmes de
propagande s’inspirent de la doctrine nationale-socialiste . »
51

Dans ce premier exemple, l’idée d’une inspiration nazie dépourvue de


toute référence au modèle vichyste peut à la rigueur paraître crédible
(pourtant, le terme « régénérer » se situait au cœur même du discours
maréchalien en Indochine). Cette thèse semble nettement moins plausible
dans un deuxième rapport de novembre 1943 : « Il a été signalé […] la
constitution à Saigon d’un nouveau groupement antifrançais de tendance
nationale-socialiste intitulé Cach Mang quoc gia (Révolution nationale) qui
comprendrait parmi ses dirigeants le docteur Tran Nhu Lan . »52

Même la Sûreté pétainiste d’Indochine dut se rendre compte que la


phrase désignant la politique du régime de Vichy, « Révolution nationale »
ne s’était pas trouvée récupérée par hasard. Le retour de flamme dépassait
de très loin les seuls milieux dits d’extrême droite. Les mêmes services de
renseignement cochinchinois notaient en août 1943 : « Le service local de
Police a attiré l’attention de M. Consigny, chef du Mouvement scout en
Indochine, sur le cas du Dr Phan Ngoc Thach (ou Thaoh), militant
nationaliste qui fait partie d’une organisation de direction du scoutisme en
Cochinchine, ainsi que sur le métis sino-annamite Sua dit Ton Sua,
dirigeant scout à Baclieu, qui appartient au Comité nationaliste constitué
dans cette province. »
Les mouvements scouts indochinois ont, récemment, attiré l’attention
des chercheurs comme lieu d’embrigadement, voire d’endoctrinement, à
l’époque de Vichy notamment . Cet exemple révèle en tout cas à quel
53

point des nationalistes pouvaient utiliser à leur guise, non seulement le


langage, mais encore les réseaux de jeunesse, de Vichy en Indochine.
Les scouts n’étaient pas les seuls concernés. La police de Vichy prit acte
de « discours nettement tendancieux » lors de représentations théâtrales
destinées aux jeunes Indochinois. Dans les écoles de Saigon, la Ligue pour
la restauration nationale de l’Annam diffusa la chanson suivante, qui
semble avoir rencontré un certain succès : « Comment aider le pays pour
qu’il soit fort ? / Si vous savez penser, la chose est aisée / Si vous ne le
savez pas, vous resterez éternellement esclaves / La faiblesse ou la force
dépend de nous / Enfants, méditez ces paroles. »
D’autres chansons « tendancieuses », composées quant à elles par des
étudiants cochinchinois de la faculté de Hanoi, auraient été « fréquemment
chantées », encore une fois, chez les scouts. Or, si l’on tient compte du ton
particulariste, nationaliste, et folklorique de l’hymne universitaire de Hanoi
cautionné par Vichy , l’on s’aperçoit à quel point le régime de Decoux
54

avait creusé sa propre tombe en Indochine. La chanson citée plus haut ne


faisait en effet qu’un petit pas de plus que les hymnes, slogans, et paroles
entonnés et encouragés par l’appareil de propagande vichyste local.
Enfin, en janvier 1944, la Sûreté coloniale observait ce même
phénomène dans la presse locale : « À l’occasion du Têt, de nombreuses
revues annamites ont publié, comme tous les ans, des numéros spéciaux du
Printemps, abondamment pourvus de contes, de nouvelles, de poésies,
d’articles de fond. On peut remarquer dans ces numéros une tendance très
nette, à vrai dire dessinée déjà depuis quelque temps à exalter le sentiment
national et un patriotisme qu’on cherche à raviver en rappelant les
glorieuses pages de l’histoire d’Annam. Ainsi le Thanh Nien invente, pour
distraire ses lecteurs, une sorte de jeu de l’oie dont le tableau est le grand S
des régions côtières du Nam-Viet [Vietnam], divisé en 30 cases, dont 20
portent, chacune, le nom d’un grand roi ou d’un grand homme de guerre,
depuis Ly Thai Ton (1044) jusqu’à Le Van Duyet (1813). La marche de ce
jeu retrace l’histoire de l’expansion du peuple annamite vers le sud,
l’extermination progressive du peuple Cham, la suzeraineté sur le
Cambodge, et les victoires remportées sur le Siam . »55

Comment ne pas s’étonner d’un tel résultat, lorsque Decoux avait, de ses
propres dires, cherché à promouvoir le patriotisme vietnamien ? D’ailleurs
ce jeu de l’oie reprend très exactement, à la fois les formes et les thèmes de
la propagande pétainiste, en particulier les références aux gloires et mânes
« annamites » du passé. En août 1944, la Sûreté française remarquait de
nouveau dans la presse vietnamienne que « la tendance déjà signalée qui
consiste à rechercher dans l’histoire les exemples de la gloire du Viet-Nam
se retrouve à nouveau ». Succès amer pour l’administration Decoux que
56

celui d’avoir contribué malgré elle à générer un tel discours nationaliste.


Conclusion
En guise d’analyse finale, on peut dire que l’époque de Vichy en
Indochine fut à la fois complexe, et lourde de rebondissements. La
présence japonaise, si elle remettait certes en cause la logique de
suprématie européenne, n’empiétait pas directement sur les pouvoirs
vichystes en Indochine. D’ailleurs, la Révolution nationale trouva dans
cette partie du monde un climat tout à fait fertile. Mais l’influence indirecte
de la présence japonaise s’inscrit cependant dans une formule complexe,
celle d’une politique indigène vichyste tributaire à la fois de l’idéologie
pétainiste et de considérations stratégiques locales. Ainsi, en Asie du Sud-
Est, l’équipe de Vichy, dynamique, compétente, et même zélée, s’efforça
par tous les moyens d’insuffler aux Indochinois des notions de patriotisme
local, d’ancestralité, d’authenticité, voire même d’irrédentisme. La formule
s’avéra sans doute fatale pour le colonialisme français à la veille de la
première indépendance du Vietnam en 1945.

Notes du chapitre
1. Catroux devait par la suite rallier la France libre. Voir Henri Lerner,
Catroux, Paris, Albin Michel, 1990.
2. Voir à ce sujet le témoignage de Jacques Le Bourgeois, Ici Radio-
Saigon, 1939-1945, Paris, France-Empire, 1985, p. 100.
3. Claude de Boisanger, On pouvait éviter la guerre d’Indochine, Paris,
Maisonneuve, 1977, p. 30.
4. Éric Jennings, Vichy sous les tropiques : le régime de l’État français à
Madagascar, en Guadeloupe et en Indochine, op. cit., p. 191.
5. Jacques Le Bourgeois, op. cit., p. 156-157.
6. Jean Decoux, À la barre de l’Indochine, Paris, Plon, 1949, p. 364.
7. René Poujade, Cours martiales : Indochine 1940-1945, Paris, Les
Éditions de la Bruyère, 1997, p. 253.
8. Paul Dreyfus, Histoires extraordinaires de la Résistance en Asie, Paris,
Stock, 1996, p. 93-108 notamment.
9. Les Réalisations de la Révolution nationale en Indochine, Saigon, 1942
(BNF), p. 23.
10. Ibid., p. 21.
11. CAOM, Conspol 161, Rapport politique de la période du 15 septembre
au 15 octobre 1943.
12. Voir au sujet des relations franco-japonaises à cette époque, David
Marr, Vietnam, 1945, Berkeley, University of California Press, 1995, p. 15-
21 ; Jacques Michel (éd.), La Marine française en Indochine de 1939 à 1955,
tome 1, Paris, Service historique de la Marine, 1992, p. 63-65, 73-74 ;
Kiyoko Nitz, « Independence without nationalists ? The japanese and
vietnamese nationalism during the japanese period, 1940-1945 », Journal of
Southeast Asian Studies, 15, 1, mars 1984, p. 108-133 ; et Ralph Smith, « The
japanese period in Indochina and the coup of 9 March 1945 », Journal of
Southeast Asian Studies, 9 septembre 1978, p. 268-301 ; Jacques Valette,
Indochine, 1940-1945, Français contre Japonais, Paris, SEDES, 1993 ;
Alfred McCoy (éd.), Southeast Asia under Japanese Occupation, Yale
University, Southeast Asia Studies, Monograph 22, 1981 ; Kiyoko Nitz,
« Japanese military policy towards french Indochina during the second world
war, the road to the Meigo Sakusen 9 March 1945 », Journal of Southeast
Asian Studies, 14, septembre 1983, p. 328-353 ; Motoo Furuta et Takashi
Shiraishi (éd.), Indochina in the 1940’s and 1950’s, Translation of
Contemporary Japanese Scholarship on Southeast Asia, Ithaca, Cornell
University Southeast Asia Program, 1992 ; Paul Isoart (éd.), L’Indochine
française, 1940-1945, Paris, PUF, 1982 ; John Dreifort, « Japan’s advance
into Indochina, 1940, The french response », Journal of Southeast Asian
Studies, 13, septembre 1982, p. 279-295.
13. J’emprunte l’expression à David Marr, op. cit., p. 29.
14. Georges Gautier, La Fin de l’Indochine française, Paris, Société de
production littéraire, 1978, p. 79.
15. Fernand Merle, Un voyage au long cours : les aventures d’un médecin
d’outre-mer, Paris, Albin Michel, 1984, p. 61.
16. SHM TTD 816, Bulletin de renseignements numéro 5, mai 1941.
17. Voir à ce sujet Tran My-Van, « Japan and Vietnam’s caodaists, a
wartime relationship, 1939-1945 », Journal of Southeast Asian Studies, 27,
mars 1996, p. 179-193.
18. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, circulaire 44 du 7 mai 1942 au sujet des relations
franco-japonaises.
19. CAOM, Conspol 161.
20. CAOM, Conspol 161, sous-dossier Cochinchine, activités étrangères.
21. CAOM, Conspol 161, sous-dossier Cochinchine, rapport de Sûreté.
22. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, circulaire 19 du 18 juin 1942 au sujet de relations
privées entre Français et Indochinois.
23. Paul Isoart, « Aux origines d’une guerre, l’Indochine française, 1940-
1945 », in Paul Isoart et al., L’Indochine française – 1940-1945, Paris, PUF,
1982, p. 15. Ce verdict plutôt favorable reprend d’ailleurs de nombreux
thèmes mis en avant par les collaborateurs de Decoux. Cf. Claude de
Boisanger, On pouvait éviter la guerre d’Indochine, op. cit., p. 119-121.
24. Christopher Goscha, Vietnam or Indochina ? Contesting Concepts of
Space in Vietnamese Nationalism, 1887-1954, Copenhague, NIAS, 1995.
25. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, 15 juin 1941.
26. Georges Pisier, « Jean Decoux », in Hommes et Destins, VI, Paris,
1985, p. 110.
27. Premières tâches du chef jeunesse provincial (Indochine, commissariat
général à l’Éducation physique, aux sports et à la jeunesse, octobre 1942).
28. SHM, 171GG2, carton 3, Tournées des provinces, janvier-mars 1941.
29. CAOM, Agence FOM, 272, dossier 451.
30. Archives municipales de Bordeaux, fonds Decoux, carton 3, « Champa,
fleur du Laos ».
31. Christian Faure, Le Projet culturel de Vichy, Lyon, CNRS, 1989.
32. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, circulaire 602 du 4 septembre 1942, relative aux
minorités ethniques et au patriotisme lao.
33. Ibid.
34. Charles Rochet, Pays Lao : le Laos dans la tourmente : 1939-1945,
Paris, J. Vigneau, 1946, p. 43-44.
35. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
mai 1932 à décembre 1943, Decoux, le 14 juin 1943.
36. Voir à ce sujet Jacques Valette, op. cit., p. 79-121 ; et Jacques Michel,
op. cit., p. 110-118.
37. Éric Jennings, Vichy sous les tropiques : le régime de l’État français à
Madagascar, en Guadeloupe et en Indochine, op. cit., chapitre 7.
38. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, 15 juin 1941.
39. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, lettre 355 du 22 avril 1942.
40. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, 27 juin 1941.
41. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, lettre 55 du 28 juin 1941.
42. Archives nationales du Vietnam (époque coloniale), Hanoi.
Gouvernement général 1305, « question du redressement des institutions
communales ».
43. SHM 171 GG2 Decoux, carton 2, sous-dossier Directives politiques,
juillet 1940-octobre 1942, lettre 19 du 15 juin 1942, au résident supérieur du
Cambodge, au sujet de l’orientation à donner à la politique indigène au
Cambodge.
44. CAOM, 14 PA 42, Ducoroy à Decoux, 25 décembre 1944.
45. Maurice Ducoroy, Ma trahison en Indochine, Paris, Les Éditions
internationales, 1949, p. 35-36.
46. Jean Decoux, À la barre de l’Indochine, op. cit., p. 381.
47. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 3, Tournées des provinces, Phnom
Penh, 16 août 1943.
48. Voir à ce sujet Norodom Sihanouk, Souvenirs doux et amers, Paris,
Hachette, 1981, p. 96-97.
49. SHM, 171 GG2 Decoux, carton 3, Tournées des provinces, Phnom
Penh, 23 octobre 1944.
50. Saloth Sar, le futur Pol Pot, fit en effet sa scolarité sous Vichy, d’abord
dans une école primaire catholique (l’École Miche), puis au Collège
Norodom Sihanouk, où l’on entonnait tous les matins l’hymne « Maréchal,
nous voilà ! ». Il ne fait nul doute que l’enseignement de cette époque était
imprégné de notions de redécouverte, de grandeurs passées, et d’authenticité.
David Chandler, Brother Number One : A Political Biography of Pol Pot,
Boulder, Westview Press, 1999, p. 16-17.
51. CAOM, Conspol 161, Cochinchine, rapport mensuel, Sûreté intérieure,
16 avril au 15 mai 1943.
52. CAOM, Conspol 161, Cochinchine, rapport mensuel, Sûreté intérieure,
16 novembre au 15 décembre 1943.
53. Pierre Brocheux, Agathe Larcher, « Une adolescence indochinoise », in
Nicolas Bancel et al., De l’Indochine à l’Algérie : la jeunesse en mouvements
des deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, Paris, La Découverte, 2003.
54. Voir Éric Jennings, op. cit., p. 216.
55. CAOM, Conspol 161, Cochinchine, rapport mensuel, Sûreté intérieure,
16 janvier au 15 février 1944
56. CAOM, Conspol 161, Cochinchine, rapport mensuel, Sûreté intérieure,
16 août au 15 septembre 1944.
LES ANTILLES DE L’AMIRAL ROBERT

Laurent Jalabert
« L’amiral, sans doute cousin du maréchal, qui régnait là-bas sur notre
très sainte mère la France, institua ici l’ordre de l’agenouillement. » Cette
phrase extraite de la première page du roman de Raphaël Confiant, Le
Nègre et l’Amiral , résume à elle seule la mémoire douloureuse du passage
1

de l’amiral Robert à la tête des Antilles entre 1939 et 1943. Sentiment


d’humiliation, retour aux temps de l’esclavage, pénuries et disettes…, les
termes du souvenir de l’administration vichyste dans la mémoire collective
antillaise sont systématiquement ceux d’un retour un siècle en arrière, un
temps dur et réprouvé, le pire de l’empire colonial français depuis 1848…
Rappelé dans ses fonctions le 30 août 1939, l’amiral Robert est
immédiatement nommé par décret à la tête du commandement en chef de
l’Atlantique Ouest, et, « si les circonstances le justifient », haut-
commissaire de la République aux Antilles et Guyane. Il débarque à Fort-
de-France le 14 septembre 1939, et comme il l’écrit lui-même dans ses
mémoires, « moins de quinze jours après mon arrivée aux Antilles, et sur
ma suggestion, j’étais nommé haut-commissaire ». Bénéficiant des pleins
2

pouvoirs, il dirige la zone avec l’appui des gouverneurs, exerçant sa propre


autorité sur la Martinique et déléguant de nombreux pouvoirs au contre-
amiral Rouyer en Guadeloupe . Six mois plus tard, il se rallie au régime de
3

Vichy. Les études sur les Antilles françaises à l’époque du régime de


Vichy sont multiples notamment d’un point de vue chronologique . La
4 5

réflexion présentée ici portera davantage sur une analyse des liens entre le
vichysme de Robert et la société antillaise, autrement dit elle vise à
comprendre l’impact de la Révolution nationale sur l’opinion antillaise.
Le vichysme de l’amiral Robert
Robert « maréchaliste »
« Tyran », « vieillard assoiffé de puissance », « César sanguinaire »,
« homme lige du maréchal », « Pétain des Antilles », les dénominations
pour caractériser l’amiral Robert dans la mémoire collective aux Antilles
sont multiples et toutes négatives . Qui était vraiment Robert ? La lecture
6

de ses mémoires , ou encore son attitude devant la Haute Cour de justice en


7

1947, permettent de situer le personnage comme un ultraconservateur de


son temps, proche des milieux d’Action française, très présents dans la
marine. Robert est d’abord un militaire aux ordres, fidèle parmi les fidèles
des états-majors français des années 1930, baignant dans le souvenir de la
guerre de 1914. Il respecte le maréchal Pétain, et son supérieur direct
Darlan. C’est à ce titre qu’il adhère sans sourciler à l’armistice de
juin 1940 et s’oppose au général de Gaulle.
Sa politique est donc très largement guidée par le discours maréchaliste
auquel il adhère pleinement. Parallèlement, sa perception du monde
colonial renforce son caractère conservateur et paternaliste. La courte
présentation qu’il donne des Antilles dans ses souvenirs corrobore son
adhésion au discours colonial de la III République . Parlant
e 8

d’« attachement séculaire » des Antilles à la France, il défend bec et ongles


la politique coloniale : « Si cette mère patrie, comme on le dit là-bas avec
une naïve fraîcheur et un accent particulier, a ouvert libéralement aux
Antillais toutes les possibilités de la civilisation européenne, si même avant
d’en faire aujourd’hui des départements français, elle a traité ces colonies
comme ses plus anciennes provinces, si elle a considéré ses enfants
d’adoption comme ses propres fils, leur ouvrant les portes de ses facultés et
de ses hautes écoles, si enfin, avant que la Société des Nations en affirme
le principe, elle a pratiquement et depuis longtemps, réalisé l’égalité des
races en face du Droit, les populations antillaises ont eu à cœur de lui
affirmer, plus encore dans les jours sombres, la parfaite union de leurs
pensées et de leurs sentiments . »
9

Conservateur, farouche défenseur de la colonisation, imprégné de l’idéal


militaire, Robert, malgré la position stratégique des Antilles qui pouvait
l’orienter vers le refus de l’armistice, s’inscrit pleinement dans l’esprit de
Vichy. En ce sens, il suit sans hésiter Pétain par sa déclaration du 24 juin
1940. Il s’oppose alors aux trois conseils généraux de la Martinique, de la
Guadeloupe et de la Guyane, qui souhaitent la poursuite du combat . Ses10

mesures sont alors celles d’un homme défenseur de sa hiérarchie.


Les grandes législations vichystes appliquées aux Antilles
En ce sens, il est bien évident que Robert appliquera la législation
vichyste aux Antilles. Les premières mesures sont politiques. Il dissout les
conseils généraux dès le 27 octobre 1940 , et supprime les conseils
11

municipaux , nommant en lieu et place d’éventuels éléments


12

contestataires, des hommes ouvertement conservateurs, farouches partisans


de la politique coloniale. Les bourgeoisies blancs-créoles (appelées békés)
et mulâtres, accèdent aux responsabilités . Robert empêche donc toute
13

forme d’opposition dès les premières semaines qui suivent la signature de


l’armistice. De même, il dissout les partis politiques et, conformément aux
législations nationales, s’en prend plus spécifiquement aux mouvements
communistes et anarchistes, par un décret publié au Journal officiel de la
Martinique le 8 novembre 1941. Il attaque avec autant de vigueur la
maçonnerie. Le décret-loi du 13 août 1940 est appliqué par arrêté en
Guadeloupe le 19 août 1940. Les loges maçonniques seront dissoutes en
moins de six mois. De même, les mesures antisémites sont proclamées aux
Antilles en vertu de la loi du 2 juin 1941. Plusieurs listes de Juifs sont
dressées par la gendarmerie dans les deux îles .
14

Les limites
Si Robert est bien le défenseur aux Antilles de la Révolution nationale, il
n’en demeure pas moins qu’il fera preuve de pragmatisme plus on avance
dans le conflit. Ses relations avec les militaires américains ou britanniques,
tout en révélant son loyalisme pour Vichy et son farouche nationalisme,
témoignent de son désir de préserver intactes les forces françaises . Son
15

refus de saborder la flotte en 1943 apparaît comme un signe important de


ne pas céder aux pressions collaborationnistes de Laval. L’attitude de
Robert est ici ambiguë : il refuse d’exécuter les ordres sans qu’il soit
simple d’en discerner les raisons. Agit-il par prudence face au danger de
l’ennemi américain, craignant des représailles pour les Antilles et pour lui-
même ? Agit-il par « sursaut d’orgueil », qui se placerait dans celui d’un
code de l’honneur militaire ? Refuse-t-il plus simplement de s’abaisser à
suivre les ordres d’un civil, Laval, homme politique, aux ordres de
l’Allemagne ? L’ensemble agit certainement sur la personnalité de l’amiral
Robert pour expliquer son attitude dans ses derniers jours à la tête des
Antilles. Les mêmes phénomènes sont à prendre en compte d’un point de
vue du « sauvetage » de l’or français. Ici, le réflexe « nationaliste » a
certainement joué à plein . Ainsi, si Robert a certainement été le digne
16

représentant aux Antilles de la Révolution nationale, il n’en a pas pour


autant été un collaborationniste convaincu. Les mesures antisémites ne
sont suivies d’aucune répression systématique . Les opposants sont certes
17

internés ou emprisonnés, mais aucun n’est exécuté ; la censure est parfois


18

hésitante, notamment contre la revue d’Aimé Césaire, Tropiques, jusqu’en


1941. Le vichysme de Robert, s’il est bel et bien réel, ne doit pas être
abusivement considéré comme un collaborationnisme exacerbé.
Cependant, la société a subi de plein fouet l’impact des mesures de la
Révolution nationale.
La société : de l’étouffement à l’opposition
Subissant le blocus américain, les Antilles françaises vivent dans ces
années de guerre, enclavées et fermées sur elles-mêmes, subissant
pleinement les mesures de Vichy ; l’historien Éric Jennings parle même
d’« État policier ».
19

Une société étouffée


La politique de Robert va totalement cadenasser la société des deux îles.
La propagande jouée par la presse locale permet de véhiculer pleinement le
discours vichyste auprès des classes moyennes notamment . Un journal, La
20

Petite Patrie, est même créé le 12 mars 1942 en Martinique afin de diffuser
les idées de la Révolution nationale. Plus encore l’amiral Robert n’hésite
pas à multiplier les « cérémonies officielles ». Ainsi, outre les fêtes
diverses du régime (notamment la fête de Jeanne d’Arc), les rues sont
rebaptisées, telle la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre, qui prend le nom
de Maréchal-Pétain le 24 janvier 1941. Le culte de la personnalité y occupe
une place première. Cet encadrement de la société est général avec la
création d’organisations pour la jeunesse, de groupements professionnels
de travailleurs… Mais, plus que cela, le régime contrôle et surveille la
société par l’omniprésence de l’appareil policier, notamment
par le contrôle du courrier , et la création de lieux de détention, baptisés ici
21

« camps d’internement ». Il interdit les manifestations populaires,


22

notamment le carnaval, les combats de coqs en semaine… Il limite la


consommation d’alcool (rhum), le gouverneur de la Guadeloupe, Sorin, se
montrant particulièrement zélé en la matière . Robert n’aurait pas pu
23

instituer une telle politique sans l’appui ouvert d’une partie de la société
antillaise. Qui soutient réellement la Révolution nationale aux Antilles ?
Outre les milieux politiques très conservateurs de la bourgeoisie béké , des
24

pans entiers de la société civile jouent le jeu du maréchalisme. Le journal


La Paix en Martinique, « organe des intérêts catholiques », défend bec et
ongles Vichy et son représentant aux Antilles, jusqu’aux derniers jours.
L’archevêque de Fort-de-France, Mgr Varin de la Brunelière, est un proche
de Robert. La composition de la Légion des volontaires de la Révolution
nationale dans les deux îles montre le caractère hétérogène du camp
vichyste, même si on y trouve beaucoup de petits commerçants et de
fonctionnaires, tous majoritairement anciens combattants de la guerre de
14. Cependant, l’absence de toute étude sérieuse sur l’opinion publique
empêche de mesurer encore aujourd’hui l’impact profond de la politique
de Robert sur la société. L’influence de l’Église catholique, alors très forte
aux Antilles, mériterait des études plus fouillées.
L’essentiel des préoccupations des masses concerne alors les difficultés
alimentaires. Si la mémoire collective les a certainement exagérées, le
blocus américain (novembre 1942) a contribué à recentrer les
préoccupations sociales en direction de problèmes très « matériels ». Si,
depuis 1940, les autorités ont essayé d’implanter une politique
d’autosuffisance alimentaire pour les deux îles, l’application lente de ces
mesures (notamment l’introduction de cultures neuves, comme le soja ou
le riz) conditionne une pénurie de produits de première nécessité (céréales
notamment) . Les rationnements , la hausse des prix et le développement
25 26

du marché noir, provoquent alors une impopularité grandissante de Robert


parmi l’opinion publique. Le pessimisme est bel et bien présent, comme le
révèlent les statistiques démographiques, notamment en 1943, année où
l’accroissement naturel devient négatif . Les difficultés économiques ont
27

incontestablement influencé la perception négative par l’opinion du


régime.
Plus encore, si l’opinion s’est progressivement opposée au régime, c’est
par la poussée continue d’actes « racistes ». Si les situations sont discutées
par l’historiographie , les attitudes des représentants de l’autorité vichyste
28

sont sans équivoque. Le privilège donné dans les fonctions politiques aux
Blancs, tout particulièrement les békés, par l’amiral Robert, ou le
gouverneur Sorin en Guadeloupe en sont symboliques. Plus encore, les
rapports officiels sur le « racisme avéré » des marins français aux Antilles,
ne peuvent que pousser l’opinion à se détacher de Robert et de ceux qui
incarnent son autorité . De plus, dans une peur collective irraisonnée,
29

l’opinion craint l’application de mesures ségrégationnistes aux Antilles sur


le modèle allemand. Malgré les démentis publiés par les autorités en place,
les craintes sont croissantes. Le racisme devient une préoccupation majeure
des opinions publiques, renforçant l’opposition de la société au régime .
30

Nuances
Il faut cependant nuancer l’application des mesures vichystes aux
Antilles, qui n’ont pas la force qu’elles ont en métropole. L’exemple de la
franc-maçonnerie est à ce titre parlant. Rares sont les dignitaires
emprisonnés, au mieux ils sont révoqués de l’administration ou mis en
retraite. De nombreux francs-maçons restent en poste dans la fonction
publique, y compris dans l’entourage des gouverneurs. De même, les
mesures antisémites ont peu d’impact du fait de la faiblesse
démographique du groupe. Quelques événements paraissent même
surprenants, notamment la diffusion du film de Charlie Chaplin Le
Dictateur, sur les écrans des cinémas de Fort-de-France en 1941.
Enfin, l’opinion est aussi très virevoltante et peu cohérente. Si
politiquement les grands planteurs soutiennent Robert, ils ne souhaitent
guère mettre à son service leur patrimoine foncier. Ils rechignent largement
à reconvertir leurs terres vers les cultures vivrières , et considèrent la
31

guerre comme une phase transitoire. Ils espèrent très vite pouvoir
reprendre leur politique d’exportation des produits issus de la canne à
sucre, tablant sur une hausse des cours des prix des alcools et du sucre
après la fin des hostilités en Europe. Comme dans bien des périodes de
l’histoire antillaise, il est quelque peu excessif de calquer les situations
métropolitaines sur les réalités locales. L’opinion est mal étudiée encore et
ses attitudes restent à démêler très largement. S’il est évident que Robert
n’a jamais été très aimé aux Antilles, l’opposition contre sa présence ne fut
pas non plus très forte.
Résistance et/ou dissidence, un phénomène discuté 32

L’amiral Robert n’a pas hésité à mener une vaste politique de répression
contre les dissidents. Celui-ci, dans ses mémoires, conteste même que ces
groupes puissent être des résistants, liquidant le sujet en moins de neuf
lignes : « On s’en ira alors en Dissidence comme on se rend en
Guadeloupe, pour changer d’air et trouver des facilités d’existence plus
grandes qu’à la Martinique soumise aux rigueurs du blocus américain ! Et
cela s’appellera plus tard de la Résistance . » Cette vision qui tend à
33

réduire le phénomène à une peau de chagrin et à des motivations peu


nobles, signale l’amertume de Robert. On comprend alors la répression
exercée par les autorités, plus forte en Guadeloupe qu’en Martinique,
notamment autour de l’affaire Valentino, en juillet 1940. Cet élu, très
populaire, dénonce dans un discours non autorisé, le jour de l’anniversaire
de la mort de Schoelcher, le 20 juillet, la politique des autorités nationales
et oppose Schoelcher à Pétain . Condamné à une peine légère à Pointe-à-
34

Pitre (six mois de prison), il est rejugé par un tribunal militaire à Fort-de-
France et acquitté. Robert ordonne alors son internement. Cette affaire, si
elle montre le trouble de l’institution vichyste aux Antilles, témoigne de la
volonté de Robert d’affirmer son autorité sur tous les mouvements de
sécession intérieurs . Si la dissidence intérieure est isolée au départ autour
35
de quelques actes symboliques , elle s’organise progressivement à partir de
36

1942 par la constitution de mouvements qui diffuseront tracts et journaux


clandestins surtout . Ce n’est que dans le premier trimestre de
37

l’année 1943 que des troubles politiques se développent, tout


particulièrement après la libération de la Guyane en mars. En avril, les
marins du vaisseau La Jeanne d’Arc se mutinent, des émeutes se
développent en Guadeloupe dans plusieurs communes d’avril à juin . 38

Finalement, Robert est renversé par une mutinerie de la 3 compagnie du


e

« camp Balata », le 29 juin 1943, à Fort-de-France . La Guadeloupe tombe


39

le 15 juillet. Les deux îles se libèrent d’elles-mêmes, sous l’autorité des


militaires français qui se rallient à de Gaulle. Dès le 14 juillet, Henri
Hoppenot, représentant des Français libres débarque en Martinique et
prend la tête des deux îles, opérant une passation de pouvoir dans le calme
avec Robert, qui part en exil à Porto Rico. La dissidence extérieure s’est
quant à elle développée par des afflux de résistants essentiellement vers la
Dominique. Très contestée dans sa composition , elle autorise cependant,
40

après une forte sélectivité de ses membres, la constitution de bataillons


antillais, qui rallieront les terrains de combat de l’Afrique du Nord et de
l’Europe .
41

Il reste à percevoir et à comprendre la motivation de ces dissidents


antillais. Pour la majorité d’entre eux, il s’agit certainement de défendre la
République, qu’elle soit coloniale ou non, dans la continuité de
l’engagement de la guerre de 14. Ce choix « patriotique » poursuit la
période de l’enthousiasme de la mobilisation d’avril 1940 . L’assimilation
42

culturelle et politique joue ici à plein, même si l’historiographie reste


encore à développer sur le sujet. D’ailleurs, aucun des élus guadeloupéens
ou martiniquais ne cherche à utiliser la dissidence dans le combat politique
dans l’immédiat après-guerre dans un but visant à promouvoir la sécession
des deux îles. Certains dissidents n’hésitent pas à considérer Robert
comme un « faux Français », signifiant que leur motivation est bien
« patriotique ». Finalement, en dehors de quelques intellectuels qui ont
43

perçu dans l’opposition politique à Robert ou Sorin, une forme de lutte


pour la démocratie et la défense de la liberté , la majorité des dissidents
44

agit par réflexe patriotique, en cherchant d’abord à rallier de Gaulle. La


déclaration du Comité martiniquais de la libération nationale de
juillet 1942, présidé par Victor Sévère, et qui regroupe l’ensemble des
mouvements politiques, parle de « France éternelle » ; le conseil général
réunit le 29 juillet 1943 proclame quant à lui « son indéfectible
attachement de la Martinique à la France », « s’incline pieusement devant
45

la France meurtrie et proclame sa foi dans la restauration complète de sa


grandeur et de sa puissance sous l’égide de la République ». 46

Le politique n’explique cependant pas tout. Une frange importante de


dissidents quitte les deux îles pour des raisons économiques. Si l’amiral
Robert résume les départs à ces raisons bassement matérielles, il exagère le
phénomène. Mais l’historiographie récente est unanime, la fuite vers les
îles anglaises d’une partie des Martiniquais et Guadeloupéens est aussi liée
à la faim, même si le facteur demeure minoritaire. Il conviendrait donc de
clarifier les approches en distinguant ceux qui s’engagent réellement pour
défendre la patrie, et ceux qui se placeraient alors davantage dans une
situation de « réfugiés » et qui d’ailleurs en 1943 ne se présentent pas
auprès des forces militaires pour s’engager dans le combat. Les
recensements statistiques restent à faire.
Enfin, des raisons plus diffuses interviennent, notamment chez les plus
jeunes. La notion du « goût pour l’aventure » est même citée par quelques
historiens pour comprendre l’attitude des dissidents . Cette fraction des
47

dissidents cherche à sortir d’une société figée par le régime de Vichy. Cette
volonté transparaît notamment chez quelques fonctionnaires antillais, ou
jeunes étudiants, qui conscients des limites du régime voient dans cet
engagement un moyen de sortir de l’enfermement. Elle serait aussi un
phénomène accentué par les actes « racistes » commis par le régime de
Vichy, qui pousseraient les Antillais au marronnage . 48

Une mémoire déformante 49

La mémoire « au temps de Robert » est omniprésente aux Antilles


françaises. Elle se caractérise par trois souvenirs dominants : celui de la
pénurie ; celui de la cruauté de Robert et de son entourage ; et enfin celui
de la dissidence. Elle est véhiculée par deux courants politisés dominants
et antagonistes : l’un revendique l’attachement à la France par patriotisme,
et de façon opposée l’autre affirme la défense d’un particularisme antillais,
devant conduire à l’expression d’un nationalisme. Un troisième courant,
plus diffus, celui de la société civile, se manifeste plus discrètement autour
du thème de la pénurie.
La mémoire de la défense « patriotique » s’exprime dans l’immédiat
après-guerre par le ralliement massif des Martiniquais à de Gaulle. Les
discours qui suivent l’armistice du 8 mai 1945 en Martinique sont
unanimement patriotes et gaullistes, qu’ils émanent du parti communiste
ou de la droite . De Gaulle en conservera une popularité édifiante tout au
50

long des années 1960 . Les mouvements d’anciens combattants perpétuent


51

largement ce discours lors de chaque cérémonie officielle, tout


particulièrement devant l’immense croix de Lorraine dressée dans la
commune du Morne-Rouge. Elle se retrouve dans les témoignages des
dissidents . Cependant, ces gestes de dévouement vis-à-vis de la « mère
52

patrie » tendent à se marginaliser depuis les années 1970, les anciens


combattants s’estiment alors « mal compris » de l’opinion . Bien d’entre
53

eux se sont sentis, souvent à jute titre, spoliés dans leur engagement par les
autorités, qui ont refusé à la Libération de les assimiler aux résistants de
métropole . Fidèles en la patrie, mais rejetés par celle-ci, ils subissent alors
54

de plein fouet le malaise identitaire antillais, sans entrer dans une


opposition contre la France.
De façon opposée, influencé par le combat politique indépendantiste,
tout particulièrement chez les intellectuels de gauche depuis les
années 1960, un contre-discours s’est développé. L’historiographie de la
dissidence est à ce titre révélatrice d’une mythification de la résistance
intérieure, qui distingue les populations. Il n’y aurait pas une résistance
contre Robert et Vichy, mais une résistance blanche contre Pétain, et une
résistance noire contre la France coloniale . Le rôle de certains élus,
55

notamment Paul Valentino en Guadeloupe ou encore Victor Sévère en


Martinique, est alors survalorisé. Il convient de rappeler que les deux îles
ne se sont pas libérées à travers des mouvements de résistance constitués et
certainement pas contre la présence française, mais plus simplement par le
ralliement tardif d’une partie des militaires au pouvoir gaulliste . 56

Cependant, une mémoire ostensiblement antifrançaise s’est constituée.


À ce titre, le roman de Raphaël Confiant, Le Nègre et l’Amiral , reprend
57

bien le discours volontairement accentué sur l’administration Robert,


assimilé à un « Pétain transposé ». Ce discours tend à « racialiser » la
mémoire de la période, phénomène peu original dans le domaine de
l’histoire antillaise. Le « racisme de la Révolution nationale » serait
exacerbé sous Robert, provoquant le spectre d’un retour à l’esclavage. Ceci
est exact, mais pas seulement valable pour cette époque. Les rapports
publics dénoncent aussi pour les années 1960, le « racisme » des CRS,
dans les mêmes termes que ceux de la guerre qui dénonçaient celui des
marins . Ce thème renvoie aux représentations qui circulent sur le régime
58
nazi aux Antilles avant même la guerre , et à la douloureuse mémoire de
59

l’esclavage sur place. En 1945, certaines publications évoquent même


« l’esclavage de Vichy ». Parallèlement ce discours de déception s’inscrit
60

aussi dans l’amertume ressentie par nombre de combattants antillais en


métropole, qui subissent la ségrégation raciale. Franz Fanon, lui-même
dissident, véhicule parfaitement une telle impression . Édouard Glissant
61

reprend largement ce discours dans une optique très politisée, voyant dans
l’ensemble des phénomènes de résistances, des résurgences anticoloniales,
notamment la dissidence qu’il compare à du marronnage . L’attitude des
62

autorités françaises pendant la guerre, celles de Vichy mais aussi celles du


gaullisme tant sur place qu’en métropole dans les années 1943-1945, a
permis à certaines élites intellectuelles d’entamer une réflexion
d’émancipation pour les Antilles françaises, particulièrement chez Franz
Fanon. Ces mêmes clercs ont alors largement diffusé cette impression dans
la société antillaise depuis les années 1960-1980. Reconstruction
intellectuelle d’un phénomène minoritaire, cette interprétation n’est guère
reprise par les opinions qui se réfugient plus volontiers dans le souvenir
patriotique. D’ailleurs, un récent manuel scolaire publié pour les collèges
pour la partie « adaptée du programme d’histoire, Antilles/Guyane » et
rédigé par des historiens locaux, distingue la « dissidence […] des comités
de résistance qui préparent le ralliement des trois colonies à la France
Libre ». La mémoire majoritaire, populaire celle-ci, est celle de l’image
63

de la pénurie. Les témoignages multiples sur le « on manquait de tout »,


foisonnent dans les récits populaires ramenant la mémoire collective à de
plus dures réalités.
Une histoire en construction
L’histoire du régime de Vichy aux Antilles est bien connue dans ses
aspects événementiels et politiques. Elle reste encore « en construction »
dans le domaine des apports historiographiques récents, sur les concepts
d’opinion, de mémoire, etc. Plus encore, l’attitude des sociétés comme
celle des représentants de l’autorité publique méritent d’être reprises au
regard d’apports renouvelés de l’histoire de la colonisation française par le
regard du culturel . Expliquer l’attitude de l’amiral Robert, du gouverneur
64

Sorin, des marins français aux Antilles, des militaires français face aux
bataillons antillais dans les FFL, ne renvoie-t-il pas aussi à « l’image de
l’autre » dans la société française de la III République ? Cette
e 65

imprégnation des cultures coloniales ne permettrait-elle pas de mieux


comprendre l’attitude des autorités françaises face aux sociétés antillaises
entre 1939 et 1945 ? Et plus encore, afin de comprendre l’attitude d’une
66

opinion relativement passive au début du conflit, comment ne pas


s’interroger sur le rôle et le poids d’une république coloniale omniprésente
aux Antilles ? L’engagement patriote des dissidents en est un premier
symbole, relativement bien étudié . Il pourrait en être de même de la classe
67

politique qui, si elle a certes été persécutée par le régime, n’a pas manifesté
majoritairement une quelconque opposition contre l’amiral Robert,
épousant ainsi le conformisme du notable de la III République. Au bilan,
e

les attitudes du pouvoir comme celles des sociétés , mériteraient d’être


68

replacées dans une démarche historiographique renouvelée, dépassant les


seuls cadres événementiels ou descriptifs, pour se replacer dans une
histoire sur le long terme des cultures coloniales françaises.
Bibliographie et historiographie
Les premières publications sur la Seconde Guerre mondiale aux Antilles
ont été diffusées dans l’immédiat après-guerre, essentiellement sous la
forme de témoignages ou d’articles provenant de disciplines voisines de
celle de l’histoire . La bibliographie scientifique sur les Antilles pendant la
69

Seconde Guerre mondiale révèle que le sujet a d’abord préoccupé les


chercheurs anglophones . Les premières recherches ont été menées dans
70

les années 1970 par le biais des relations internationales, par Fitzroy
Baptiste, auteur de plusieurs articles, tout particulièrement : « The Vichy
regime in Martinique caught beetween the US and the UK, June 1940-June
1943 », The Caribbean Yearbook of International Relations, Université des
West Indies, Port of Spain, Trinidad et Tobago, 1976 ; repris en français
sous le titre : « Le régime de Vichy à la Martinique », Revue d’histoire de
la Seconde Guerre mondiale, Paris, PUF, n 111, juillet 1978. Plus
o

récemment, il s’est intéressé de façon comparative à l’ensemble des îles de


la Caraïbe (War, Cooperation and Conflict : The European Possessions in
the Caribbean, 1939-1945, New York, Greenwood Press, 1988, 351 p.).
Mais le travail le plus affiné de l’époque était la publication de Richard
Burton, « Vichysme et vichystes à la Martinique », Les Cahiers du
CERAG, Fort-de-France, n 34, février 1978 (101 p.). Reprenant l’esprit
o

des approches de Robert Paxton sur l’ensemble du régime de Vichy,


Richard Burton donnait une analyse très sévère du régime. Fitzroy Baptiste
livrait l’année suivante une étude sur « L’application des mesures d’ordre
public », Les Cahiers du CERAG, Fort-de-France, n 37, novembre 1979
o
(153 p.). Withiam Rolle quant à lui s’intéressait depuis Porto Rico aux
difficultés économiques de l’île française, dans un rapide article,
« Alimentation et dépendance idéologique an tan Wobé », Porto Rico
Archipelago, Porto Rico, 1982, n 2. Ces ouvrages s’appuyaient cependant
o

sur un corpus d’archives relativement étroit compte tenu des législations en


vigueur, mais n’hésitaient cependant pas à se tourner vers les documents
américains. En France, des recherches sont menées par Camille Chauvet,
qui soutient une thèse de troisième cycle à l’université Toulouse-Le Mirail
en 1983, sur « La Martinique pendant la Seconde Guerre mondiale »
(mémoire dactylographié), reprenant son long texte de l’Historial antillais,
Fort-de-France, Dajani, 1980 (volume V) consacré à la Martinique ;
Laurent Farrugia signant celui sur la Guadeloupe .
71

Avec « La dissidence sous Vichy, 1940-1943 », Cahiers du CERAG,


Fort-de-France, n 34, février 1978, Camille Chauvet donne en même
o

temps une première approche d’un sujet qui s’est depuis largement
développé et placé au centre de tous les débats. Le terrain guadeloupéen
était alors plus précisément traité, avec l’ouvrage très idéologique d’Éliane
Sempaire, La Dissidence an tan Sorin, l’opposition à Vichy en
Guadeloupe, Pointe-à-Pitre, Jasor, 1989 (réédité en 1999) ; la thèse de
troisième cycle de Dominique Chathuant sur « Les origines de la
dissidence guadeloupéenne, 1940-1943 », Université de Reims, 1991, et
tout récemment, par le mastère québécois d’Antony Girod-A-Petit Louis,
Les Dissidenciés guadeloupéens dans les forces françaises libres, Paris,
L’Harmattan, 2001. Dans la foulée de ces travaux, la dissidence
martiniquaise a connu à son tour un certain renouveau. Ainsi, Lucien-René
Abenon publiait avec l’appui des anciens combattants une réflexion sur
Les Dissidents des Antilles, Fort-de-France, Désormeaux, 1999, agrémenté
de documents et témoignages. L’historien Éric Jennings reprenait la
question dans un article, « La dissidence aux Antilles », Vingtième siècle,
revue d’histoire, Paris, Presses de Sciences Po, n 68, octobre-décembre
o

2000, qui proposait un renouveau historiographique du sujet, en plaçant le


phénomène dans une histoire sur la longue durée, assimilant la dissidence
au « marronnage » du temps de l’esclavage.
S’il est évident que la dissidence a dominé l’historiographie récente, de
plus rares recherches se sont aussi intéressées à l’expression du vichysme
en Martinique et en Guadeloupe. La Guadeloupe était envisagée par Éliane
Sempaire, La Guadeloupe an tan Sorin, 1940-1943, Pointe-à-Pitre, Jasor,
1984, dans un propos toujours très militant ; tandis que le CRDP diffusait
sous la direction de Pieneitte Lembey-Boy une brochure documentaire sur
La Guadeloupe au début de la Seconde Guerre mondiale, Pointe-à-Pitre,
CDDP, 1987. Son homologue de Martinique allait dans le même sens par
le biais de Marie-Hélène Léotin, La Martinique pendant la Seconde
Guerre mondiale, Fort-de-France, CRDP, 1993. Ces deux ouvrages étaient
destinés à l’enseignement secondaire. De même, plusieurs travaux
universitaires ont donné naissance à des articles. Dominique Chathuant
livrait sur la Guadeloupe une série d’articles sur les attitudes sociales,
notamment sur le rôle de l’Église : « Dans le sillage de la marine de guerre,
pouvoir et Église en Guadeloupe (1940-1943) », Bulletin de la Société
d’histoire de la Guadeloupe, Pointe-à-Pitre, n 103, 1995. Mais la réflexion
o

récente la plus poussée est une fois encore venue des États-Unis, autour de
la thèse d’Éric Jennings, qui compare le cas guadeloupéen à ceux de
Madagascar et de l’Indochine, Vichy in the Tropics : The National
Revolution in Madagascar, Guadeloupe and Indochina (1940-1944), thèse
de doctorat, Berkeley, Université de Californie, 1998, publiée aux Stanford
University Press, 2001. L’auteur y insiste surtout sur le rejet de la tutelle
coloniale aux Antilles, et la reprise en main par l’autorité gaulliste en
1943-1944.
Les sources françaises
Les sources sur l’histoire des Antilles pendant la Seconde Guerre
mondiale sont très dispersées, comme pour toutes les recherches qui
concernent les Antilles françaises à l’époque contemporaine. Les archives
publiques se répartissent sans originalité entre divers centres nationaux ou
régionaux. Les archives locales sont surtout présentes aux Archives
départementales de la Martinique (ADM) et de la Guadeloupe (ADG), les
Archives municipales souffrant d’absences d’inventaires, ou de conditions
de conservation inadaptées aux contraintes du climat tropical. Les Archives
nationales proposent des fonds diversifiés, majoritairement groupés aux
Centre des archives d’outre-mer (CAOM) à Aix-en-Provence, notamment
l’ensemble des correspondances télégraphiques entre Vichy et Fort-de-
France (Série Télégrammes, notamment 743, 744, 745, etc.), les courriers
officiels (Série Affaires politiques, notamment 767, 768), ou des
documents sur l’épuration (Série Épuration, 809)… Les Archives militaires
de Vincennes offrent un regard intéressant sur l’attitude de la marine
(Cartons TTD, 784 à 794), notamment autour des tergiversations de
l’amiral Robert. On trouvera aussi aux AN quelques papiers privés. Ces
informations sont recensées dans le « Guide des archives sur la Seconde
Guerre mondiale en France », AN, 1994. Concernant l’amiral Robert plus
spécifiquement, les archives de la Haute Cour de justice sont consultables
au CARAN à Paris (série 3 W) . 72

Aux archives publiques s’ajoute la presse de l’époque aux Antilles,


notamment La Petite Patrie, et La Paix, tous deux organes vichystes. Les
archives privées mériteraient un meilleur sort, souvent discrètes et peu
diffusées, notamment celles des grandes familles de planteurs. Les fonds
photographiques pourraient notamment être mieux utilisés. De même, les
archives associatives (notamment sur l’attitude des partis politiques au tout
début du conflit) sont mal connues, rarement inventoriées et donc
malheureusement mal utilisées. Les témoignages sur la Seconde Guerre
mondiale aux Antilles ont quant à eux été diffusés en deux temps. Dans
l’immédiat après-guerre, les dissidents ont livré plusieurs documents,
notamment E. Honorien, Le Ralliement des Antilles à la France
combattante, Fort-de-France, 1945 ; ou Jean Massip, « La Résistance aux
Antilles », La Revue de Paris, Paris, mai 1945. Parallèlement, les
mémoires de l’amiral Robert, La France aux Antilles (1939-1943), Paris,
Plon, 1950, sont une justification de la politique vichyste et une
autojustification décevante de questions pour l’essentiel militaires. Une
seconde vague de récits émerge depuis une vingtaine d’années. La majorité
relève de dissidents. Certains ont même été publiés, notamment le récit de
Bernadin Loiseau (Mémoires, Le Lamentin, 1996), de Louis de Fossarieu,
Journal d’un dissident, Désormeaux, 1990. Un film documentaire a même
été réalisé par la chaîne de télévision RFO, qui le diffuse périodiquement
sur ses antennes et le rend disponible au public sous forme de vidéo. Enfin,
de façon indirecte, la mémoire des faits est retracée par quelques romans,
sous un angle où la mémoire s’exprime plus que l’histoire. On citera à titre
d’exemple, l’ouvrage d’Alice Delpech, La Dissidence, Paris, L’Harmattan,
1992, et celui plus connu de Raphaël Confiant, Le Nègre et l’Amiral, Paris,
Grasset, 1988.
Notes du chapitre
1. Paris, Grasset, 1988.
2. Amiral Georges Robert, La France aux Antilles (1939-1943), Paris,
Plon, 1949. L’édition citée est celle de 1978, parue à Paris chez Calivran
Anstalt.
3. Le gouverneur en Guadeloupe est alors Constant Sorin, qui y arrive le
30 avril 1940, nommé par le ministre des Colonies, Mandel. Il hésitera avant
de se rallier à Pétain et administrera véritablement l’archipel guadeloupéen.
4. Voir plus bas la présentation des sources et de la bibliographie.
5. Nous ne revenons pas sur le difficile contexte socio-économique des
Antilles à la fin des années 1930, traversé par la deuxième phase de la crise
sucrière et une hausse rapide de la misère sociale.
6. Termes repris à Laurent Farrugia, « La Guadeloupe de 1939 à 1945 »,
L’Historial Antillais, Fort-de-France, Dajani, 1980.
7. Op. cit.
8. Cf. Nicolas Bancel et al., La République coloniale, Paris, Albin Michel,
2003.
9. Op. cit., p. 15-16.
10. Alors que les deux députés de la Guadeloupe, Candace et Satineau,
votent les pleins pouvoirs à Pétain…
11. Ils seront remplacés dans chaque colonie par un « conseil local » en
vertu de la loi du 25 septembre 1942.
12. Loi du 20 janvier 1941, appliquée aux Antilles un mois plus tard.
13. Sur le plan social on retrouve des propriétaires terriens, des
propriétaires d’usines à sucre, des négociants ; quelques artisans ; des anciens
combattants et officiers de réserve ; ou encore des pères et mères de famille
responsables d’œuvres sociales. Il faut cependant nuancer les choses,
certaines familles békés sont aussi résistantes dès les premiers jours.
14. Disponibles aux Archives départementales, par exemple en Martinique,
ADM, 1M 7112.
15. Voir notamment l’accord Robert-Greenslade.
16. Nationalisme germanophobe.
17. En dehors de l’affaire Stern, Juif expulsé vers la France, accusé d’avoir
voulu rejoindre la dissidence, cf. ADM, série 4 M 997.
18. On comptabilise 83 condamnations à mort pour fait de « dissidence »,
mais aucune n’est appliquée, les condamnés étant absents de leur procès car
en fuite.
19. Vichy in the Tropics, Berkeley, Université de Californie, 1998,
traduction française, Vichy sous les tropiques, op. cit.
20. Sur ce point, cf. Camille Chauvet, « La Martinique au temps de
l’amiral Robert », Historial antillais, op. cit. Il faut ici cependant nuancer
l’impact de la presse compte tenu du fort illettrisme et celui de la radio du fait
de la faible diffusion du nombre d’émetteurs.
21. Cf. Éric Jennings, op. cit.
22. Les îles du Salut en Guyane, mais aussi le fort Napoléon aux Saintes et
le « camp Balata » à Fort-de-France.
23. Cf. Éric Jennings, op. cit.
24. Cf. Laurent Farrugia, op. cit., qui évoque pour la Guadeloupe environ
2 000 à 3 000 individus.
25. On renverra ici aux fonds nombreux sur le sujet aux Archives
départementales (AD), notamment en Martinique, séries, 1 M ; 6 M et 7 M.
26. Loi du 14 mars 1942.
27. Outre la hausse de la mortalité liée aux carences alimentaires et aux
manques de médicaments (poussée de la mortalité liée aux fièvres tropicales
ou aux épidémies), la natalité s’érode.
28. Sur ce thème voir les remarques pertinentes d’Antony Girod-A-Petit
Louis, Les Dissidenciés guadeloupéens dans les FFL, Paris, L’Harmattan,
2001, p. 121 et suivantes.
29. Ces rapports sont disponibles au CAOM dans les séries Affaires
politiques.
30. La presse vichyste encourage le phénomène : la xénophobie
antiaméricaine et l’anglophobie sont aussi récurrentes ; tout comme un
antisémitisme forcené. On pourra consulter la retranscription des articles de
Maurras et Drieu la Rochelle dans L’informateur en Guadeloupe.
31. Seulement 4 200 hectares environ selon le géographe Eugène Revert,
La Martinique, Paris, 1949.
32. Le mot « dissidence » signifie aux Antilles « résistance » contre le
pouvoir vichyste. Le terme désigne cependant surtout les résistants qui ont
quitté les deux îles sœurs pour les îles anglo-saxonnes voisines, notamment
La Dominique sous domination anglaise. Pour l’historienne Éliane Sempaire
(La Dissidence an tan Sorin, Pointe-à-Pitre, Jasor, 1989), la dissidence
s’applique à toutes les formes d’opposition au régime y compris sur le
territoire guadeloupéen. Pour l’auteur cependant, le mot « résistant » n’est
pas banni, puisqu’il désigne selon elle les « opposants blancs, militaires ou
civils, présents en Guadeloupe » (p. 17). Car pour elle, la résistance des
Blancs ne signifie pas la fin de la domination coloniale ; tandis que les
« dissidents » auraient des visées indépendantistes, au moins en Guadeloupe,
« ils étaient Nègres avant d’être Dissidents » (p. 17).
33. Op. cit., p. 28.
34. Cf. le récit détaillé de l’affaire dans Éliane Sempaire, op. cit.
35. L’élu guadeloupéen sera interné aux Saintes et en Guyane. En
Martinique, en vertu de la loi du 10 septembre 1940 sur « les mesures à
prendre aux Antilles et à la Réunion à l’égard des individus dangereux pour
la défense nationale et la sécurité publique », l’opposant Maurice des Étages
est emprisonné le 10 mars 1941.
36. Sur ce point cf. Éric Jennings, « La dissidence aux Antilles »,
Vingtième siècle, revue d’histoire, Paris, Presses de Sciences Po, n 68, o

octobre-décembre 1968.
37. L’un des plus organisés est le mouvement guadeloupéen, « Pro
Patria », issu de la franc-maçonnerie.
38. Éric Jennings, art. cité, perçoit dans ces mouvements un double
mouvement d’opposition à Vichy et d’opposition à l’ordre colonial,
notamment pour l’émeute de Port-Louis le 30 avril 1943, qui se situe autour
de la question de la terre.
39. Les militaires aux Antilles se sont montrés très hésitants, tant dans
l’armée de terre que dans la marine. Plusieurs correspondances
télégraphiques dans l’entourage de l’Amiral Robert le montrent, notamment
après l’installation des agents gaullistes dans les îles anglaises voisines.
40. Pour les deux îles on évalue à environ à 4 500/5 000 personnes le
nombre de ces dissidents, qui gagnent majoritairement les possessions
britanniques en 1943 (la population cumulée des deux îles est alors de
550 000 habitants selon le recensement de 1936, 246 000 en Martinique et
304 000 en Guadeloupe).
41. Sur ce point, si Lucien Abenon (Les Dissidents des Antilles, Fort-de-
France, Désormeaux, 1999) perçoit la dissidence comme un phénomène
touchant l’ensemble de l’opinion martiniquaise sans distinction, Antony
Girod, op. cit., privilégie plutôt une analyse ethnosociale, qui révélerait que
les dissidents sont surtout des éléments modestes et « noirs » de la société
guadeloupéenne.
42. Nous n’avons pas développé ce point, bien traité par l’historiographie
de façon unanime.
43. Cf. Antony Girod, op. cit.
44. L’historien Fitzroy Baptiste (« Le régime de Vichy à la Martinique »,
Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, Paris, PUF, n 11, o

juillet 1978) fait référence à un mouvement indépendantiste guadeloupéen né


de la dissidence, intitulé « Le Comité des notables ». Ce comité est identifié
semble-t-il par Éric Jennings, art. cité, aux archives américaines de
Washington et serait actif dès août 1940. Il y voit un point de départ de
l’anticolonialisme guadeloupéen. Antony Girod, op. cit., évoque aussi une
adresse de militaires antillais à leur hiérarchie à Nantes, le 4 novembre 1945,
qui, exaspérés par le racisme dans l’armée française, invoquent un désir
d’indépendance.
45. Délibérations du conseil général, ADM, série N.
46. Ibid.
47. Lucien Abenon, op. cit. et Antony Girod, op. cit.
48. L’idée est émise d’abord par Richard Burton, « Vichysme et vichystes
à la Martinique », Les Cahiers du CERAG, Fort-de-France, n 34, o

février 1978 ; et Éric Jennings, art. cit.


49. L’histoire de la mémoire aux Antilles n’est pas encore
systématiquement développée. Les quelques remarques ici présentées sont
insuffisantes et doivent être considérées comme des pistes de recherche pour
l’avenir. Nous renvoyons ici notamment d’un point de vue méthodologique à
Henri Rousso, Le Syndrome de Vichy, Paris, Le Seuil, 1987.
50. Sur ce point cf. les textes cités par Marie-Hélène Léotin, La Martinique
pendant la Seconde Guerre mondiale, Fort-de-France, CRDP, 1993.
51. Laurent Jalabert, « Le malaise antillais », Cahiers d’histoire
immédiate, Toulouse, n 23, printemps 2003.
o

52. Lucien Abenon, op. cit. (publié avec le concours du secrétariat d’État
aux Anciens combattants), évoque même le rôle « plutôt bénéfique » de
l’amiral Robert face aux Américains, notamment pour la conservation de l’or
français et de la flotte (p. 21).
53. Cf. le documentaire réalisé par RFO, Les Dissidents antillais, RFO,
1993 et Lucien Abenon, op. cit., p. 176.
54. Nous sommes ici dans le réflexe de la « République coloniale », cf.
Nicolas Bancel, op. cit.
55. L’ouvrage d’Éliane Sempaire, op. cit., en est révélateur.
56. Ce qui ne signifie pas que quelques minorités, notamment dans la
franc-maçonnerie résistante guadeloupéenne, ne soulèvent pas la question de
la remise en cause de la domination coloniale française.
57. Op. cit.
58. Cf. Laurent Jalabert, art. cit.
59. Les élites politiques auraient accepté Robert par crainte de voir un
débarquement allemand aux Antilles. Cette thèse avancée par Camille
Chauvet, op. cit., aurait poussé certains élus à se réunir pour envisager un
appel aux forces américaines en 1940.
60. C’est le cas du journal L’Action en Guadeloupe le 11 mai 1945, cité par
Antony Girod, op. cit.
61. Franz Fanon, Pour la révolution africaine, Paris, Maspero, 1964.
62. Il est ici suivi par les historiens américains, Richard Burton, op. cit., et
Éric Jennings, art. cit. Cette approche nous paraît forcée par des phénomènes
politiques contemporains et des déformations de la mémoire, notamment
dans les témoignages de dissidents. Bien des mouvements de contestation aux
Antilles sont rétrospectivement assimilés à du « marronnage ». On a ici
simplement la marque d’une mémoire douloureuse de l’époque de
l’esclavage, particulièrement marquée dans le discours intellectuel.
63. Collège, histoire et géographie, Antilles/Guyane, Paris, Hatier
International, 2001 (coordination : Monique Bégot).
64. Sur ce point cf. Nicolas Bancel et al., Cultures coloniales, Paris,
Autrement, 2003.
65. Pour ce dernier cas nous pensons notamment à la confusion introduite
entre « Antillais et Africains » dans la hiérarchie militaire, jugée
« inacceptable » par les dissidents.
66. L’administration gaulliste de 1943 à 1945 n’est quasiment pas étudiée.
Elle reprend pourtant le discours colonial de la III République. Là encore,
e

des études sont à développer. Signalons que le gouverneur Sorin reprend du


service dans l’armée dès 1943-1944 et mène une politique d’administrateur
colonial, revenant régulièrement aux Antilles comme président du syndicat
général des producteurs de sucre des Antilles françaises en 1958. L’amiral
Robert, jugé par la Haute Cour de justice le 11 mars 1947 évite le pire… La
République se montre plus que clémente avec ses administrateurs aux
Antilles, considérant qu’ils ont permis de sauvegarder la présence française
aux Amériques…
67. Et mal compris aujourd’hui par une frange de l’opinion.
68. Sociétés volontairement placées au pluriel, la Martinique et la
Guadeloupe devant être distinguées, l’historiographie métropolitaine ayant
l’habitude d’en faire un bloc commun…
69. Nous pensons notamment à Eugène Revert, L’Économie martiniquaise
pendant la guerre, Paris, 1946 ; repris in Les Cahiers du CERAG, Fort-de-
France, n 33, 1977. L’auteur est géographe, auteur de plusieurs ouvrages de
o

géographie sur la Martinique.


70. Nous ne prenons pas en compte ici la bibliographie générale, tant sur
l’histoire générale de la Seconde Guerre mondiale, où le cas des Antilles est
souvent réduit aux affaires de « l’or de la banque de France » et de « la flotte
française », que sur l’histoire générale des Antilles, pourtant très dynamique.
Sur ce renouveau historiographique, cf. Danielle Bégot et al. (dir.),
Construire l’histoire antillaise, Paris, Éditions du CTHS, 2002.
71. Véritable encyclopédie historique de l’histoire des Antilles, l’Historial
antillais reste très militant dans son approche. Il offre cependant de riches
informations et documents, notamment photographiques.
72. Sur la comparution de l’amiral Robert, cf. aussi Paul Zizine, L’Amiral
Robert ex-haut-commissaire aux Antilles et en Guyane devant la Haute Cour,
Paris, Imprimerie Pourtout, 1947.
L’AFRIQUE DE L’OUEST SOUS LE PROCONSULAT DE PIERRE
BOISSON (juin 1940-juin 1943)

Pierre Ramognino
Le 18 juin 1940, l’appel du maréchal Pétain appelant à cesser les
combats parvient en Afrique. La France désormais sous le contrôle des
troupes allemandes, les immenses possessions coloniales du continent
africain deviennent un enjeu majeur pour la suite du conflit et l’avenir de la
métropole. Au moment où le gouvernement transhume dans un exode
pathétique entre Bordeaux et Vichy, que vont faire les chefs et les
populations de l’empire qui ont assisté en spectateurs impuissants et
abasourdis à la débâcle ? Que vont faire notamment, et pour ce qui nous
concerne ici, les chefs de l’Afrique de l’Ouest dont le potentiel politique et
militaire est resté intact ? Les événements et le dénouement de la crise de
l’été 1940 devaient déterminer pour trois ans le sort des territoires français
en Afrique de l’Ouest.
Les déchirements de l’Afrique de l’Ouest
L’Afrique reste en guerre
Dans un premier mouvement, l’élan est unanime : l’Afrique française
reste en guerre. Le 18 juin 1940, Pierre Boisson, alors gouverneur général
de l’Afrique-Équatoriale française, s’adresse ainsi aux administrateurs
placés sous ses ordres : « L’AEF reste en guerre. Stop. Je n’ai jusqu’à
présent reçu aucune instruction. Quand j’en aurai, décisions seront prises
dans l’esprit du patriotisme qui nous anime. Je compte sur tous . » Dans un
1

télégramme du 18 juin 1940, Marcel de Coppet, gouverneur de


Madagascar, ancien gouverneur général de l’AOF, affirme que sa colonie
souhaite « ardemment gouvernements alliés persévèrent dans résistance
opiniâtre jusqu’à victoire finale ». Toujours le 18 juin, la chambre de
2

commerce de Fort-Lamy au Tchad adresse un appel dans lequel elle


demande au gouverneur général de l’AEF de préciser sa position et, devant
la ruée allemande et l’impossibilité matérielle de continuer la lutte sur le
territoire national, indique être « formellement décidée à mettre à la
disposition du gouvernement français qui continuera la lutte, tous les
moyens dont elle dispose pour la défense du territoire colonial ». L’appel
émet enfin le vœu de la formation « d’un Bloc africain [prêt] à résister
coûte que coûte à l’emprise germano-italienne ».
3

À Dakar, Léon Cayla, gouverneur général de l’Afrique-Occidentale


française, est sur la même longueur d’onde. Il faut poursuivre la guerre et
pour cela constituer un bloc africain qui rassemble l’ensemble des colonies
françaises d’Afrique. Ce projet de bloc africain reçoit dans les jours
suivants le soutien de la plupart des chefs coloniaux comme celui du
gouverneur Masson, dirigeant le Gabon, qui transmet le 19 juin 1940 un
télégramme dans lequel il affirme son intention de continuer la lutte, y
compris en se plaçant sous le contrôle de la Grande-Bretagne : « Nous
sommes prêts continuer la lutte aussi longtemps qu’il faudra au besoin en
nous plaçant aux côtés et, sous protection Angleterre pendant durée
hostilités afin d’écarter capitulation totale . »
4

Comme on le voit, le 18 juin 1940 et dans les jours suivants, tous les
chefs des territoires français de l’Afrique de l’Ouest expriment un refus de
l’armistice et une volonté de poursuivre la lutte aux côtés des Anglais.
Pour répondre à ces sollicitations, Pierre Boisson, toujours gouverneur
général de l’AEF, semble alors prêt à prendre la tête du bloc africain de
résistance comme il l’indique dans une circulaire du 22 juin 1940 .
5

Mais, comme Léon Cayla au Sénégal, ou encore le général de Gaulle à


Londres, tous ont les yeux fixés sur l’Afrique du Nord et sur l’attitude du
général Noguès au Maroc. Celui-ci avait dans un premier temps manifesté
le 17 juin par télégramme à la fois son refus de l’armistice – « Nous
perdrions à jamais la confiance des indigènes si nous faisions un geste de
ce genre » – et son intention de continuer la lutte avec l’accord du
gouvernement si celui-ci était obligé de signer l’arrêt des combats. Pour le
gouvernement, le général Weygand s’était étonné de cette prise de position
et invita Noguès à ne rien faire sans son avis . 6

Le 19 et le 24 juin, le général de Gaulle sollicite Noguès pour qu’il


prenne la tête du mouvement de résistance . De même Boisson envoie le 21
7

et le 24 juin 1940 deux télégrammes à Rabat, Tunis et Alger pour leur


proposer de former un Bloc africain réunissant toutes les colonies
françaises du continent .
8

Mais le général Noguès, après sa prise de position du 17 juin, jugea plus


urgent d’attendre et ne répondit pas à ces demandes. Finalement, il fait
connaître sa position à Pierre Boisson le 25 juin 1940 par l’intermédiaire
de Peyrouton à Tunis : « Je me réfère à vos télégrammes N /S 74 et 77. Je
o

n’ai pu vous répondre plus tôt. J’attendais communication du texte de


l’armistice que je savais imminent. En voici une analyse succincte :
premièrement, il ne saurait être question d’abandonner sans combattre à
l’étranger tout ou partie des territoires de l’Afrique du Nord sur lesquels
nous exerçons soit la souveraineté, soit le protectorat. Deuxièmement,
l’hypothèse de l’occupation militaire par une puissance étrangère d’une
partie quelconque de l’Afrique du Nord est exclue. Troisièmement, le
gouvernement n’est pas disposé à consentir une diminution des effectifs
stationnés dans ce territoire. Intégrité Afrique du Nord étant assurée, seul
point sur lequel j’avais qualité pour avoir un avis, général Noguès et moi
avons estimé devoir en observer les termes en plein accord avec le
gouvernement . »
9

Après une semaine d’indécision et de silence, Noguès se rallie donc


finalement à un armistice dont il considère les conditions acceptables pour
l’Afrique du Nord et l’empire. Ce désistement réduit donc le bloc africain à
l’AOF de Léon Cayla, à l’AEF de Pierre Boisson et à Madagascar de
Marcel de Coppet, ce qui faisait tout de même un ensemble de plus de
7,5 millions de kilomètres carrés et 21 millions d’habitants environ .
10

Pourtant, en quelques jours, ce bloc devait lui-même se déliter sous


l’impulsion d’une initiative politique venue du gouvernement pour
quelques jours encore installé à Bordeaux.
Le 25 juin 1940, par un décret conjointement signé par le président de la
République Albert Lebrun et le président du Conseil, Philippe Pétain,
l’AOF, l’AEF et les territoires sous mandat français du Togo et du
Cameroun sont regroupés en un seul ensemble sous la direction d’un haut-
commissariat à l’Afrique française. Ce haut-commissariat est confié à
Pierre Boisson.
Pierre Boisson, haut-commissaire à l’Afrique française
« Art. 1 – Il est créé un haut-commissariat de l’Afrique française, ayant
er

autorité pleine et entière sur l’AOF et sur les territoires sous mandat
français du Cameroun et du Togo. Art. 2 – M. Boisson, gouverneur général
de l’AEF, est nommé haut-commissaire de l’Afrique française . »11

Bien qu’il ait soutenu plus tard n’en avoir eu connaissance qu’en juillet,
Pierre Boisson semble avoir reçu sa nomination au poste de haut-
commissaire à l’Afrique française dès le 26 juin 1940 et avoir accepté le
poste le 27 juin après un court moment de réflexion. Cette décision faisait
de lui le nouvel homme fort de l’Afrique de l’Ouest puisqu’en conservant
la fonction de gouverneur général de l’AEF, il dirige désormais toutes les
colonies françaises de la région comme le lui précise Albert Rivière, alors
ministre des Colonies, dans le télégramme officiel lui annonçant sa
promotion : « Décret 25 juin réunit AOF, AEF, Cameroun et Togo dans un
seul haut-commissariat. Gouvernement vous a désigné pour remplir ces
hautes fonctions. Suis heureux vous marquer confiance ainsi mise dans
votre ferme volonté maintenir souveraineté complète France sans égard
sollicitations extérieures sur ensemble de nos possessions africaines. Cayla
désigné pour Madagascar. Vous prie gagner Dakar dans plus bref délai.
Rendez compte votre arrivée pour envoi instructions supplémentaires . »
12

L’importance stratégique que constituait la création du haut-


commissariat à l’Afrique française est immédiatement perçue par le
général de Gaulle qui tente une ultime démarche pour maintenir Pierre
Boisson dans le camp de la poursuite de la lutte aux côtés des Anglais en
lui proposant de le rejoindre dans un télégramme daté du 27 juin 1940 à
14 h 20 : « Vous suggère faire partie immédiatement du Conseil de défense
de la France Outre-Mer but organiser et relier tous éléments de résistance
française dans Empire et en Angleterre. Suis en mesure diriger sur votre
territoire matériel américain déjà chargé et en route ou tout autre que vous
demanderez. Devant perte de l’indépendance du gouvernement de
Bordeaux il nous appartient de défendre Honneur et Empire français.
Respectueux dévouement. Général de Gaulle . » Mais la décision du
13

gouverneur est déjà prise et Pierre Boisson ne répond pas à la proposition


du chef de la France libre. Le 23 juillet 1940, il rejoint Dakar pour occuper
un poste qu’il peut considérer comme le sommet de sa carrière .14

Né le 19 juin 1894 à Saint-Launec en Bretagne, Pierre Boisson est fils


d’instituteur. Il est lui-même maître d’école pendant une année lorsque la
Première Guerre mondiale commence. Devançant l’appel, il suit un
peloton d’élèves officiers et il est nommé aspirant le 1 janvier 1915. Il
er

combat d’abord en Artois, où il est blessé une première fois en


février 1915, puis en Argonne. Promu sous-lieutenant, il reçoit une citation
à l’ordre de son régiment, le 71 régiment d’infanterie, le 16 octobre 1915.
e

Au début de l’année 1916, son régiment est envoyé à Verdun. Pendant cinq
mois, il occupe une position entre Cummière et Morthomme. Offensives et
contre-offensives meurtrières se succèdent sans que la ligne de front ne soit
sensiblement modifiée. Le 6 juin 1916, la section de Pierre Boisson est
envoyée à l’assaut d’une tranchée occupée par les Allemands. Malgré un
feu nourri, il réussit à prendre pied dans le boyau adverse, mais une contre-
attaque allemande anéantit l’ensemble de ses hommes. Lui-même est laissé
pour mort pendant plusieurs jours avant d’être évacué. Soigné d’abord
dans un hôpital de campagne, Pierre Boisson est ensuite envoyé en
captivité en Allemagne avant de bénéficier d’un échange de prisonniers.
Après une hospitalisation en Suisse, il revient en France en juillet 1917
mais garde de graves séquelles de ses blessures : amputé d’une partie de la
jambe droite, il souffre également d’une surdité partielle et, semble-t-il, de
crises d’angoisse consécutives au choc.
Pierre Boisson est donc d’abord un rescapé de la Grande Guerre, un
ancien combattant mutilé dans sa chair mais qui a survécu et qui doit bien
continuer à vivre. Réformé définitivement de l’armée avec le grade de
sous-lieutenant, il renonce à l’enseignement et présente le concours
d’entrée à l’École coloniale où des places étaient réservées aux anciens
combattants. Reçu en juin 1918, il entame alors un parcours qui le voit
gravir tous les échelons du cursus honorum colonial. D’abord
administrateur de colonies de 1918 à 1924, il réussit le concours de
l’inspection coloniale et effectue plusieurs missions d’inspection en AOF
et en Indochine.
Après un poste au contrôle central à Paris, il est détaché au cabinet du
ministre des Colonies Paul Reynaud en août 1931. Mais c’est avec Albert
Sarraut, dont il est chef de cabinet rue Oudinot de janvier à
septembre 1933, que Boisson se voit introduit dans le cercle restreint des
chefs de l’empire. L’inamovible sénateur de l’Aude et chef de file du parti
colonial entre les deux guerres le fait nommer gouverneur et lui ouvre la
possibilité d’accéder aux grands proconsulats des colonies. De 1933 à
1936, il est ainsi successivement secrétaire général puis gouverneur
général par intérim de l’AOF. Avec l’avènement du Front populaire, il
obtient le poste de haut-commissaire de la République au Cameroun où il
s’illustre en prenant plusieurs mesures en faveur des indigènes comme
l’instauration de caisses agricoles de prévoyance et deux décrets arrêtant la
colonisation européenne en faveur des Africains. Après un discours
prononcé à l’Académie des sciences coloniales dans lequel il défendait
cette politique, il est violemment attaqué par l’Action française et une
partie de la presse coloniale. Malgré ces attaques, il reste en fonction après
la chute du Front populaire et Georges Mandel, remplaçant Marius Moutet
au ministère des Colonies, l’envoie même assurer une nouvelle fois
l’intérim du gouverneur général de l’AOF, après l’éviction de Marcel de
Coppet en octobre 1938. En mai 1939, il est nommé gouverneur général de
l’Afrique équatoriale française, poste qu’il occupe donc au début de la
guerre.
Insurrection en AEF
Vétéran et mutilé de la guerre de 1914-1918, loyal serviteur de la
III République et de son empire, plutôt classé à gauche dans les
e

années 1930, rien ne semblait prédisposer Pierre Boisson à accepter la


défaite et à servir un régime comme celui de Vichy. Sa première réaction
fut d’ailleurs celle du refus comme le montre sa tentative de prendre la tête
du bloc africain pour continuer la lutte aux côtés des Anglais. Sa
nomination au poste de haut-commissaire à l’Afrique française change la
donne et en acceptant le poste, il accepte la légitimité du gouvernement
désormais installé à Vichy.
Dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest, c’est-à-dire
l’ensemble formé par l’AOF, l’AEF, le Cameroun et le Togo, l’opinion
publique civile et militaire, aussi bien européenne qu’africaine d’ailleurs,
s’est massivement et majoritairement prononcée pour la poursuite de la
lutte aux côtés des Anglais et la situation reste incertaine. En AOF, Léon
Cayla, suivant en cela la majorité de son opinion publique a bien failli faire
sécession en juin, ce qui explique son remplacement et ce que confirment
plusieurs documents dont un rapport secret envoyé à Vichy le 13 juillet
1940 par l’amiral de Laborde, chef de la marine en AOF . 15

En AEF, Félix Éboué, gouverneur du Tchad, a vainement essayé de


rallier Pierre Boisson à la France libre en juin . Le 13 juillet 1940, il estime
16

indispensable de tenir la position française au Tchad en accord avec


l’Angleterre. Il refuse la rupture avec les Britanniques, estimant qu’une
telle rupture « réduirait Tchad et ensemble AEF grande misère fiscale et
économique ». Félix Éboué entend donc maintenir les relations avec
17

l’Angleterre et, le 10 ou le 11 juillet 1940, il reçoit même le gouverneur


britannique du Nord-Nigeria à Fort-Lamy tout en demandant par ses
différents messages l’accord de Pierre Boisson sur cette politique . 18

En acceptant le poste de haut-commissaire, Boisson hérite donc d’une


situation particulièrement instable et lui-même doit justifier son revirement
du début de l’été. Les bombardements par les Anglais de Mers el-Kébir et
du cuirassé Richelieu en rade de Dakar le 8 juillet 1940 ont favorisé des
ralliements, notamment dans la marine, mais une partie significative de
l’opinion reste favorable aux Anglais et au mouvement du général de
Gaulle qui commence à être connu en Afrique.
Dès son arrivée à Dakar, le 23 juillet 1940, Pierre Boisson écrit à Vichy
et décrit la situation : « Dans tous les milieux civils et militaires, écrit-il,
s’est exprimé le vœu que colonies françaises se rangent aux côtés de la
Grande-Bretagne […]. Crise a été partout aiguë et parfois extrêmement
aiguë. Pour la surmonter il a fallu user de beaucoup de sens psychologique
et procéder par étapes successives . » Mais cette crise lui semble
19

désormais en voie d’apaisement. Estimant le risque de dissidences


collectives écarté, et celui de dissidences individuelles limité, il pense
pouvoir rétablir l’ordre par une politique de persuasion et préconise une
attitude défensive modérée à l’égard de l’Angleterre.
Ces propos rassurants sont rapidement démentis par les faits. Le 27 août
1940, Pierre Boisson reçoit un message du général Husson, son suppléant à
Brazzaville, lui annonçant que Félix Éboué se serait rallié la veille à
l’Angleterre et qu’il avait lui-même reçu un ultimatum du colonel de
Larminat lui intimant de prendre une décision identique avant midi. Le
28 août 1940, le message, posté la veille de Fort-Lamy à 18 heures,
officialisant la dissidence du Tchad arrive dans la capitale de l’AOF :
« Dans intérêt France et Empire et afin d’éviter ruine du territoire, j’ai
décidé, d’accord avec Colonel commandant militaire, institution
impliquant union avec Forces françaises libres du général de Gaulle et
collaboration entre nos alliés britanniques et nous. Accords économiques
sont passés entre Tchad et Nigeria. Accords avec Soudan anglais suivront.
Ces actes écartent faillite qui nous menaçait. Notre attitude répond aux
sentiments profonds Armées et population. Si vous ne croyez pas devoir
l’approuver, je me verrais amené, afin de sauvegarder les intérêts qui nous
sont confiés, d’administrer provisoirement Tchad dans les formes
autonomes . »
20

Si Félix Éboué met en avant les raisons économiques et stratégiques


pour expliquer le choix de rester dans l’alliance anglaise, son action et ce
message marquent une véritable transgression politique, une rupture sans
précédent dans les pratiques administratives et politiques de l’empire
français. Le Tchad est désormais dirigé par un pouvoir que l’on peut
qualifier d’insurrectionnel. Boisson ne s’y trompe pas et lui envoie
immédiatement un vigoureux désaveu : « Par votre décision, vous avez
trahi les devoirs de votre charge. En prenant l’initiative de remettre à
l’Angleterre le territoire qui vous avait été confié vous avez, par un acte
délibéré et machiné, rompu la cohésion de l’Empire et ainsi affaibli une
grande position française. Vous avez entraîné hors du devoir ceux que
vous aviez pour mission de guider […]. Vous avez oublié votre devoir de
Français . »
21

Malgré la vigueur des propos, le pouvoir de la parole est impuissant à


empêcher la sécession de l’AEF. Le 29 août 1940, Boisson confirme à
Vichy la prise de Brazzaville et l’arrestation du général Husson . Le 30, il
22

confirme la sécession du Cameroun : « Informations donnent comme chef


le colonel Leclerc. Je suppose qu’il s’agit de l’ingénieur Mauclerc . » 23

En trois jours, le haut-commissariat à l’Afrique française s’est réduit aux


territoires de l’Afrique-Occidentale française même si le Gabon reste
provisoirement sous son contrôle.
La sécession du Cameroun, du Congo-Brazzaville et du Tchad porte un
rude coup à l’autorité du haut-commissaire à l’Afrique française. Celle-ci
est à nouveau mise à l’épreuve avec la tentative de débarquement gaulliste
à Dakar.
La bataille de Dakar
Le 23 septembre 1940, aux premières heures du jour, une quinzaine de
navires, dont un porte-avions, arrivent au large de Dakar. Dirigée par le
général de Gaulle et l’amiral anglais John Cunningham, cette flotte anglo-
française vient tenter un débarquement et rallier l’Afrique-Occidentale
française à la France libre. Après l’échec d’un ralliement pacifique et une
tentative de débarquement le 23 septembre, les forces anglaises et
gaullistes se retirent après deux jours de combats aériens et navals le
25 septembre 1940.
Pour l’Afrique de l’Ouest, la bataille de Dakar est l’affrontement le plus
important et le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale. Selon un
bilan communiqué à Vichy le 30 septembre 1940, la bataille navale a vu
s’affronter 2 cuirassés, 2 croiseurs, 3 torpilleurs, 7 bâtiments de commerce
du type aviso, 1 porte-avions du côté anglo-gaulliste contre 1 cuirassé,
2 sous-marins et 1 contre-torpilleur du côté gouvernemental . Les autorités
24

vichystes déplorent la perte de 2 sous-marins et de 1 contre-torpilleur


tandis que 4 navires anglais auraient été gravement atteints. Les combats
aériens auraient entraîné la perte de 9 appareils dont 8 du côté anglais.
Les 4 bombardements de gros calibres et les 3 bombardements aériens
ont détruit plusieurs casernes et de nombreuses maisons dans la ville. Une
carte de l’état-major, rendue publique après les événements, recense
45 points de chute d’obus ou de bombes sur le port, 53 sur la ville, 32 sur
le cap Manuel et 17 sur l’île de Gorée . Un bilan officiel compte
25

563 victimes dont 184 tués, la part entre militaires, 282, étant sensiblement
égale à celle des civils (281) .
26

Sur le plan politique, la bataille de Dakar représente une humiliation et


un échec personnel pour le général de Gaulle qui voit sa progression en
Afrique arrêtée pour un long moment. Le gouvernement de Vichy peut par
contre présenter la défense de Dakar comme sa première victoire, fût-elle
contre de Gaulle et les Anglais, victoire qui renforce sa légitimité et sa
capacité à défendre l’empire selon les clauses de l’armistice.
Enfin, Pierre Boisson devient le défenseur héroïque de Dakar – on lui
prête d’ailleurs une réplique proche de celle de Cambronne à un ultimatum
lancé par les Anglais le 24 septembre. Dans la citation à l’ordre de la
Nation qui le récompense, le maréchal Pétain l’élève au rang de nouveau
héros du régime : « Glorieux ancien combattant de la guerre de 1914-1918,
fonctionnaire colonial de haute valeur, vient dans des circonstances d’une
exceptionnelle gravité, de montrer une fois de plus les qualités d’un grand
chef, en assurant la défense d’une des capitales de l’empire français
assaillie par des forces puissamment armées. Tant par la fierté d’une
réponse digne de figurer dans les plus belles pages de l’histoire de France
que par la vigueur de son attitude, se portant lui-même sur la ligne de feu, a
su rassembler autour du drapeau français toutes les énergies pour repousser
l’assaillant et le contraindre à renoncer. A conservé le Sénégal à la France.
Cette citation comporte l’attribution de la croix de guerre avec palme . »
27

La Révolution nationale en AOF : le pétainisme sans Pétain


Après les affrontements de l’été, l’Afrique occidentale reste donc sous le
contrôle du gouvernement de Vichy qui connaît au cours de l’année 1941
un véritable état de grâce : les gaullistes sont cantonnés dans leurs
territoires de l’AEF après la prise du Gabon en novembre 1940, les Anglais
ont renoncé à modifier la donne en Afrique de l’Ouest et les Allemands
sont rassurés et satisfaits d’une situation qui voit les Français défendre
pour eux cette région du monde. Sur le plan intérieur, le ralliement
opportuniste au régime dirigé par le maréchal Pétain se transforme en une
adhésion militante à ses valeurs et à sa politique.
Le contrôle de la société : la Légion et les SOL
En plus de la promulgation de l’ensemble de la législation de Vichy,
l’AOF connaît pendant trois ans une mise en œuvre exemplaire de la
Révolution nationale. Le rôle joué par la Légion des combattants est à cet
égard un des aspects les plus éclairants de la dynamique pétainiste aux
colonies. Comme en métropole, la Légion française des combattants
regroupait les anciens combattants des deux guerres pour répandre le culte
de Pétain et faire appliquer la Révolution nationale. À partir du second
semestre 1941, Pierre Boisson, qui assume la présidence de la Légion de sa
création à septembre 1942, en fait l’outil principal de sa lutte contre le
gaullisme. Le 26 juin 1942, il adresse ainsi à la Légion un message
reproduit dans le journal Paris-Dakar : « Légionnaire, votre devoir est de
combattre le gaullisme, parce que le gaullisme est le vassal de
l’Angleterre… Parce que le gaullisme, à la solde de l’Angleterre est
devenu fratricide et lâche… Parce que la France ne peut laisser continuer la
ruine de notre domaine colonial… Parce que le gaullisme est le souteneur
des rapaces anglais, les plus grands ennemis de la Révolution nationale et
de notre chef le maréchal. Voila pourquoi, légionnaires, il faut lutter contre
le gaullisme, anéantir sa propagande et ses mensonges . »
28

Progressivement, en plus d’un instrument de propagande antigaulliste, la


Légion devient en Afrique un auxiliaire du pouvoir pour encadrer la
population, contrôler l’opinion, surveiller et réprimer l’opposition avec la
mise en place, fin 1941, du Service d’ordre légionnaire. Au cours de
l’année 1942, le système Légion-SOL devient l’organisation unique de la
Révolution nationale en AOF. Dans une note d’août 1942, Pierre Boisson
en récapitule le rôle et le fonctionnement : « Je définis comme suit la tâche
propre du Service d’ordre légionnaire en Afrique noire : par la qualité de
ses éléments comme par le caractère très spécial de son activité, le Service
d’ordre légionnaire doit constituer la force la plus sûre et la plus souple
dont puisse disposer la Légion pour la rapide et parfaite exécution des
ordres qui sont dans chaque colonie donnés par les chefs de Territoire,
dépositaires des pouvoirs de l’État. Les réquisitions d’interventions seront
établies par les pouvoirs publics au nom du chef de la Légion locale.
Aucune confusion possible : le Service d’ordre légionnaire, partie
intégrante de la Légion, est à la disposition des pouvoirs publics : c’est un
agent d’exécution des ordres reçus, un instrument aux mains de la
hiérarchie de commandement . »29

Comme l’indique lourdement le texte, les SOL et la Légion sont un outil


dans la main du commandement. Ils sont « à la disposition des pouvoirs
publics », « un instrument aux mains de la hiérarchie de commandement ».
Avec une certaine cohérence, Pierre Boisson, président de la Légion
d’Afrique noire et haut-commissaire de l’AOF, fait de la Légion et des
SOL l’organisation unique au service de la Révolution nationale. Derrière
la mise en place de la Légion et des SOL, se dessine également un projet
idéologique que précise la suite de l’instruction : « Un SOL doit dans son
comportement total se considérer comme constamment au service de la
Révolution nationale ; c’est-à-dire qu’en toutes circonstances il doit
s’efforcer d’être le Français d’élite, le modèle qui s’impose par son
rayonnement. Sa seule présence doit créer, là où il paraît un climat
d’élévation : en d’autres termes au-dessus du médiocre qui constitue la
masse attardée dans ses modes de vie néfastes, attardée à vivre au raz de la
terre […]. Plus qu’aucun autre, un SOL doit être persuadé que la
Révolution nationale, qui rendra possibles toutes les autres, est, par
priorité, celle que chaque Français doit accomplir en lui-même. Et chaque
jour, à chaque instant du jour, il doit s’appliquer à se vaincre lui-même.
Dans le bien comme dans le mal, l’exemple est contagieux : un SOL doit
être l’exemple indiscutable et indiscuté . »
30

La fonction idéologique des SOL est bien la création d’un homme


nouveau, ce « Français d’élite », dont « le comportement total » se met au
service de la Révolution nationale, qui entraîne « la masse attardée dans
ses modes de vie néfastes » et « les aveugles, les mous, les hésitants ». Ses
qualités premières sont « l’esprit de discipline, l’esprit de soumission,
l’esprit de sacrifice » à l’égard de ses chefs. Le recrutement de ces
« Français d’élite » doit être soigneusement préparé, indique la suite de
l’instruction avant d’expliquer le mode de recrutement et de formation des
SOL : « Il ne faut pas se faire d’illusions : on ne trouve pas de foison des
hommes de ce type. Aussi bien il faut se pénétrer de cette idée : le Service
d’ordre légionnaire constitue une sélection . »
31

Ce document de 1942 montre assez clairement comment, en Afrique, la


Légion est devenue l’organisation unique de contrôle de la société et les
SOL un groupement d’élite au service du pouvoir. Ce texte montre
également une évolution idéologique qui radicalise l’adhésion à la
Révolution nationale dans une véritable mystique qui va au-delà de la
fidélité à Pétain qui n’est cité qu’une fois. Cette mystique repose sur trois
grands thèmes : l’engagement total des SOL pour la Révolution nationale,
la sélection d’une élite capable de constituer un homme nouveau au-dessus
de la masse, la soumission de cette élite au pouvoir.
Le contrôle policier
Restée tâtonnante jusqu’à la fin de l’année 1940, la répression contre les
opposants au régime est organisée méthodiquement au cours du premier
semestre 1941. Le contrôle des opposants passe alors par l’établissement
de listes de suspects, par la mise sous surveillance des individus
susceptibles de basculer dans l’opposition et par l’internement, dans des
camps, des individus jugés dangereux du point de vue politique. Une
circulaire du 24 février 1941 fixe ainsi la politique visant « à renforcer les
mesures antérieurement prescrites touchant le dépistage et la répression des
menées antinationales ».
32

Cette circulaire tend, en fait, à élargir la notion de suspect et à disposer


de listes permettant à la police de rafler au besoin les individus jugés
dangereux en adaptant les mesures prises par Vichy à la situation locale :
« Les listes d’individus suspects précédemment établies s’attachaient plus
spécialement aux personnes ayant ou ayant eu des rapports plus ou moins
directs avec les organisations extrémistes révolutionnaires […].
L’expérience a démontré que le cadre primitivement tracé devait être élargi
de manière à englober dans l’application éventuelle de mesures préventives
de salut public tous ceux dont les agissements visent, sous l’influence ou
non de l’étranger, à rompre l’union des Français autour du chef de l’État et
à saper l’œuvre de redressement national . »
33

Les mesures répressives étant, en métropole, essentiellement dirigées


contre le parti communiste – désigné ici sous le terme d’« organisation
extrémiste révolutionnaire » – il fallait adapter le dispositif à une région où
les communistes étaient peu présents. La circulaire définit donc les menées
antinationales de manière plus large en qualifiant de suspects tous les
opposants supposés ou réels à Pétain et à la Révolution nationale. Compte
tenu de cette nouvelle définition, le document invite les autorités policières
et militaires des colonies à mettre à jour leurs listes de suspects en
distinguant deux degrés : les individus dangereux au point de vue national
et les individus suspects au point de vue national. La fonction de ces listes
est clairement expliquée : il s’agit « de disposer à tout moment de la liste
des individus dangereux ou suspects pour leur surveillance, et, d’autre part,
de faciliter l’arrestation immédiate de ces antinationaux dans le cas où, à la
suite d’événements intérieurs ou extérieurs graves, leur mise hors d’état de
nuire serait envisagée ».
34

À ces listes d’individus suspects ou dangereux « du point de vue


national », devaient être jointes celles de tous les ressortissants étrangers
en vue de permettre, si besoin était, leur internement massif en un
minimum de temps . 35

Pour parer à toute éventualité quant à l’utilisation de ces listes par la


police, c’est-à-dire les rafles de tous les individus jugés dangereux ou
suspects, la circulaire prévoit également leur concentration dans des
camps : « Vous voudrez bien prendre, en accord avec l’autorité militaire
les mesures nécessaires rendant possibles, d’une part, l’arrestation
immédiate des individus dangereux et éventuellement suspects figurant sur
les listes précitées et leur réunion dans les centres d’internement
administratif, et, d’autre part, la concentration dans les camps de
rassemblement prévus par la circulaire n 126 du 11 février 1935 des
o

étrangers relevant d’une nation belligérante […]. Pour ce qui concerne le


Sénégal, la Mauritanie et la circonscription de Dakar, le centre général de
rassemblement et de concentration sera le camp de Dagana, Sébikotane et
éventuellement Louga pouvant être des centres provisoires de réception et
de triage . »
36

Enfin, la circulaire donne aux gouverneurs le code de déclenchement du


dispositif d’arrestations massives : « L’application éventuelle de ces
mesures d’arrestation et d’internement vous sera prescrite 1 ) en ce qui
o

concerne les individus dangereux et éventuellement suspects par un


télégramme ainsi conçu : “Appliquez mesures circulaire N 110 DS primo”
o

2 ) en ce qui concerne les ressortissants d’une nation étrangère, par un


o

message identique suivi du terme secundo et de l’indication du ou des pays


affectés. Vous voudrez bien m’accuser réception de la présente circulaire,
qui devra être tenue rigoureusement secrète. Signé : P. Boisson . »
37

Ce document de février 1941 date, marque et éclaire une étape


importante du processus répressif en Afrique de l’Ouest. En premier lieu, il
procède à un élargissement de la notion de suspect à tous ceux qui
s’opposent ou pourraient s’opposer au régime, conférant aux autorités
militaires et policières un pouvoir de contrôle et de surveillance
pratiquement sans limites sur les individus et surtout conférant à ces
autorités le pouvoir de définir qui est suspect. Ce pouvoir aboutit
concrètement à l’établissement de listes qui doivent permettre en cas de
besoin de procéder à des arrestations massives. Enfin des camps de
concentration sont prévus et ouverts pour interner les opposants.
Mais la définition du nouveau crime de « menée antinationale » conduit
à multiplier les suspects et donc à multiplier le travail policier chargé de les
poursuivre. Il est donc mis en place un service de police spécialement
affecté à cette tâche, le service MA pour « menées antinationales », créé
par une instruction du 15 avril 1941 qui en définit les missions et
l’organisation. Ce service doit seconder le haut-commissaire et les
gouverneurs des colonies dans l’organisation de la sécurité du territoire et
dans « la lutte contre les menées antinationales ». Son rôle essentiel étant
« de leur proposer en fonction des renseignements qu’ils centralisent,
toutes mesures propres à annihiler les menées antinationales, ainsi que de
les renseigner sur les effets et les résultats de ces mesures ». L’instruction
38

précise ensuite ce qu’il faut entendre par menées antinationales, à savoir


toutes les activités jugées contraires à la défense nationale et à l’unité de la
France et de son empire, comme l’action des services de renseignements
étrangers, les propagandes étrangères et la propagande dissidente.
Dirigé dans chaque colonie par un officier, dit officier MA, et, à Dakar,
dépendant d’un bureau directeur rattaché au cabinet militaire du haut-
commissaire, le service MA est directement sous les ordres de Pierre
Boisson. Police politique chargée d’enquêter sur toutes les activités jugées
suspectes et « antinationales », elle transmet les dossiers après enquête au
haut-commissaire puis au tribunal militaire de Dakar qui prononce les
condamnations.
Un bilan de la répression
L’ensemble de la législation de Vichy contre les Juifs, les francs-maçons
et contre tous les « individus dangereux du point de vue national » a été
appliqué en AOF, conduisant notamment à une épuration sans doute
complète de l’administration et des services publics de l’Afrique
occidentale de 1940 à 1943. On peut mesurer précisément cette épuration
grâce à un tableau récapitulatif émanant de la direction du personnel du
gouvernement général de l’Afrique-Occidentale française. Daté du
21 octobre 1943, ce document dresse un État des fonctionnaires révoqués,
licenciés, mis à la retraite depuis 1940 . Il s’agissait pour la nouvelle
39

administration gaulliste de faire le point sur ses forces et de mettre en place


les processus de réintégration des fonctionnaires révoqués par l’application
des lois de Vichy.
Ce tableau est précédé d’un Relevé des sanctions contre des
fonctionnaires qui fait la synthèse des sanctions prononcées. Pour l’AOF,
ce relevé établit que 287 fonctionnaires furent frappés de sanctions : 246
de sanctions administratives, 41 de sanctions pénales impliquant elles-
mêmes la révocation. Trente des sanctions administratives furent
prononcées pour menées politiques, 68 en application des lois sur les Juifs
et les sociétés secrètes et 148 pour des motifs disciplinaires. Le relevé
permet également de pointer par profession les secteurs les plus touchés
par la répression et donne une indication sur ceux dont l’opposition au
régime peut être supposée la plus forte. Les principaux secteurs de
l’administration et des services publics ont été touchés par les révocations
avec une certaine régularité : une trentaine dans l’enseignement, les
travaux publics et les chemins de fer ; 21 dans les services de santé ; une
quinzaine dans la police et les PTT. L’administration coloniale est plus
particulièrement touchée avec 103 révocations, ce qui s’explique à la fois
parce qu’elle dépendait directement du gouvernement général mais aussi
parce qu’un nombre significatif d’administrateurs choisirent de risquer leur
carrière et leur vie pour rejoindre la Résistance. Vingt-sept de ces
fonctionnaires décident ainsi, dès 1940, de rejoindre le général de Gaulle.
Les motifs de révocation politiques, attribuables à la mise en œuvre des
lois de Vichy, sont sensiblement égaux (131) aux motifs purement
disciplinaires (121). Cette observation doit cependant être nuancée. D’une
part, il apparaît à plusieurs reprises qu’un motif disciplinaire cache des
motifs politiques. GH, par exemple, chef imprimeur, est officiellement mis
à la retraite pour inaptitude physique le 13 février 1943. Or, la colonne
« motif » indique qu’il était dignitaire maçonnique. D’autre part, ces
révocations disciplinaires peuvent aussi toucher des personnes qui
n’entrent pas forcément dans une des catégories à révoquer mais qui sont
jugées peu sûres. C’est le cas des employés des PTT révoqués pour
insuffisance professionnelle dont le service appliqua avec réticence le
contrôle postal. Des personnes jugées hostiles, sans pour autant tomber
clairement sous le coup d’une des lois répressives, sont donc aussi
révoquées.
En ce qui concerne le reste de la société, le bilan de la répression est plus
difficile à établir mais il semble élevé. En novembre 1941, dans une
évaluation adressée à Vichy par le haut-commissaire, 568 civils avaient été
poursuivis pour dissidence depuis l’armistice, 7 ayant fait objet d’une
ordonnance de non-lieu, 192 ayant fait l’objet d’une ordonnance de
dessaisissement, 36 ayant été jugés par le tribunal militaire, les 333 autres
dossiers étant en cours au moment du document . Selon le Relevé des
40
sanctions contre des fonctionnaires, 41 d’entre eux furent soumis à des
sanctions pénales en plus des sanctions administratives. Si on déduit ce
nombre de l’ensemble des personnes poursuivies, tout en sachant que celui
des fonctionnaires couvre toute la période, on atteint donc le nombre de
527 non-fonctionnaires poursuivis pour gaullisme ou dissidence de
septembre 1940 à novembre 1941. Les sources ne permettent pas de
dégager des chiffres généraux pour l’année 1942, mais ce fut une année où
le tribunal militaire de Dakar reste très actif. Ainsi, du 17 juin au
24 septembre 1942, le tribunal militaire de Dakar prononce
27 condamnations pour gaullisme ou passage à la dissidence dont
17 condamnations à mort et à la confiscation des biens. Sur ces
17 condamnés à mort, dont 16 par contumace, 11 étaient citoyens français,
5 sujets français et 1 sujet britannique .
41

Enfin, la répression en AOF touche différemment les Européens et les


Africains, ces derniers étant d’une manière générale beaucoup plus
lourdement sanctionnés. Dans les cas avérés de résistance gaulliste, le
tribunal militaire de Dakar condamne les Européens à des peines de
travaux forcés ou à la peine de mort par contumace lorsque les intéressés
sont passés dans les colonies anglaises voisines. Pour les Africains, les
peines de mort sont beaucoup plus fréquentes et dans cinq cas au moins
elles ont été exécutées. L’une d’entre elles, celle d’Adolphe Gaétan, eut
lieu le 19 novembre 1942, alors que les Alliés avaient déjà débarqué en
Afrique depuis dix jours.
Les caractères du pétainisme en AOF
Par sa position excentrée dans le conflit mondial et par le volontarisme
de son chef local, le régime de Vichy a en quelque sorte poussé à son
terme sa dynamique politique en présentant en AOF toutes les
caractéristiques attribuées aux régimes totalitaires : pouvoir absolu des
autorités, volonté d’encadrement total de la société, contrôle des moyens
de communication, organisation politique unique, répression systématique.
Pendant l’instruction de son procès devant la Haute Cour de justice de la
République, Pierre Boisson devait affirmer que les lois de Vichy furent
appliquées modérément en AOF. Compréhensible dans la logique de
défense qui est alors la sienne, l’argument ne résiste pas à l’examen :
comme on l’a vu, la répression en Afrique de l’Ouest fut systématique, au
sens où elle frappa systématiquement les opposants supposés ou réels
identifiés par le pouvoir et parce que toutes les catégories de la population
persécutées par la législation de Vichy le furent effectivement.
Comme elle s’exerça dans un cadre colonial, elle toucha encore plus
durement les Africains que les Européens. A contrario, la résistance à ce
régime fut autant le fait d’Européens que d’Africains, ce qui semble
spécifique à l’Afrique occidentale et explique en partie l’origine historique
des réseaux gaullistes dans la région.
Pour autant, cette répression systématique, le contrôle de l’opinion, la
propagande et la mise en place d’une organisation politique unique ne
débouchèrent ni sur une terreur de masse, ni sur la guerre civile. Faute de
temps, serait-on tenté de dire : il est probable que les bornes
chronologiques et le basculement radical de l’environnement géopolitique
en novembre 1942 ont évité à l’AOF les affrontements meurtriers que
devait connaître la métropole en 1944 et à Boisson, une dérive à la
Darnand. Mais aucun plan d’exécution de masse des suspects ne fut ni
appliqué, ni préparé et l’assassinat politique resta l’exception. Même pour
les décisions les plus iniques, la logique bureaucratique prévaut dans
l’application des mesures répressives avec ses règles et ses procédures.
Ce paradoxe du cas africain nous semble révéler une des originalités du
pétainisme d’autant plus que la période où Boisson dirige l’AOF
correspond à celle où l’on peut considérer que le régime dispose d’une
autonomie relative, au moins jusqu’au 8 novembre 1942. À la différence
du nazisme allemand et du fascisme italien, il ne résulte pas d’un
mouvement révolutionnaire ayant pris le pouvoir de l’extérieur, mais du
basculement, dans la conjoncture de la défaite, d’une partie de l’appareil
d’État de la République agonisante – notamment de sa haute
administration.
Pour cette haute administration, ce basculement fut aussi dans les
colonies, et tout du moins en AOF, l’opportunité de renforcer encore plus
son pouvoir et de tenter de maintenir, envers et contre tout, l’illusion
impériale.

Notes du chapitre
1. Circulaire n 61/C du gouverneur général de l’AEF à Bangui, Libreville,
o

Lamy du 18 juin 1940, ANSOM 30 APC3 801-804, p. 10.


2. Télégramme du gouverneur de Madagascar de Coppet adressé au
gouverneur général de l’AEF à Brazzaville, Tananarive, le 18 juin 1940,
ANSOM 30 APC3 801-804, p. 10.
3. Appel de la chambre de commerce de Fort-Lamy du 18 juin 1940,
Courrier d’Afrique n 177 du 25 juin 1940, ANSOM 30 APC3 801-804,
o

p. 11.
4. Télégramme du gouverneur du Gabon Masson au gouverneur général de
l’AEF, 19 juin 1940, ANSOM 30 APC3 801-804, p. 12. Après avoir
finalement opté pour le ralliement à Vichy, Masson se suicidera en
novembre 1940 après la prise du Gabon par les gaullistes.
5. Circulaire 63/C du gouverneur général de l’AEF, Brazzaville le 22 juin
1940, publié au n 177 du Courrier d’Afrique du 25 juin 1940, ANSOM 30
o

APC3 801-804, p. 15.


6. Général Weygand, Mémoires – Rappelé au service, Paris, Flammarion,
1950, p. 253.
7. Général de Gaulle, Mémoires de guerre – L’Appel, Paris, Plon, 1954,
p. 91.
8. Télégramme du gouverneur général de l’AEF Pierre Boisson au
gouverneur général à Alger, 24 juin 1940, ANSOM 30 APC3 801-804, p. 16.
9. Télégramme de Peyrouton au gouverneur général de l’AEF à
Brazzaville, Tunis, le 25 juin 1940 21 h 20, ANSOM 30 APC3 801-804,
p. 18.
10. Le recensement de la population de 1936 donne les chiffres suivants :
14,4 millions d’habitants pour l’AOF ; 3 millions pour l’AEF ; 3,5 millions
pour Madagascar ; 5,5 millions pour l’Algérie ; 4,5 millions pour le Maroc ;
1,9 million pour la Tunisie et 21 millions pour l’Indochine. Ces chiffres sont
à prendre avec précaution mais ils permettent de donner un ordre de grandeur
et de comparaison entre les différentes colonies africaines.
11. Copie du décret dans ANSOM APC 30 C2 343. Multiples copies dans
AN 3 W 73 et 74.
12. Télégramme n 12R du ministre des Colonies Albert Rivière au
o

gouverneur général de l’AEF Pierre Boisson, Bordeaux, 26 juin 1940,


ANSOM TEL 680.
13. Télégramme du général de Gaulle au gouverneur général de l’AEF,
Londres le 27 juin 1940, 14 h 20, ANSOM 30 APC3 801-804, p. 23.
14. P. Ramognino, « Pierre Boisson, un proconsul de l’Empire français. Le
gouverneur général Pierre Boisson et le pouvoir colonial français en Afrique
de l’Ouest de l’Exposition coloniale de 1931 à la fin de la Seconde Guerre
mondiale », thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’Institut d’études
politiques de Paris en mars 2002, p. 170 et suivantes.
15. P. Ramognino, op. cit., p. 179.
16. Lettre-avion du gouverneur Félix Éboué, chef des territoires du Tchad,
au gouverneur général de l’Afrique-Équatoriale française à Brazzaville, Fort-
Lamy, le 26 juin 1940, ANSOM 30 APC3 801-804, p. 20-21.
17. Félix Éboué, télégramme n 350 adressé au gouverneur général Boisson
o

à Brazzaville, Fort-Lamy, 13 juillet 1940, ANSOM 30 APC3 n 801-804,


o

p. 49-50.
18. Félix Éboué, télégramme n 351 adressé au gouverneur général Boisson
o

à Brazzaville, Fort-Lamy, 13 juillet 1940, ANSOM 30 APC3 n 801-804,


o

p. 51.
19. Télégramme du haut-commissaire à l’Afrique française Pierre Boisson
au ministre des Colonies, Dakar, 24 juillet 1940, ANSOM TEL 685.
20. Télégramme du gouverneur du Tchad Félix Éboué à Pierre Boisson,
posté à Fort-Lamy le 27 août à 18 heures cité in extenso dans le télégramme
1176 au ministre des Colonies, envoyé de Dakar le 28 août 1940 à 20 h 15,
reçu à Vichy le 29 août 1940 à 6 h 55, ANSOM TEL 685.
21. Télégramme du haut-commissaire Pierre Boisson au gouverneur du
Tchad Félix Éboué cité in extenso dans le télégramme 1176 au ministre des
Colonies, envoyé de Dakar le 28 août 1940, op. cit.
22. Télégramme n 1177 du haut-commissaire à l’Afrique française Pierre
o

Boisson au ministre des Colonies, Dakar, 29 août 1940, 2 h 10, ANSOM TEL
685.
23. Télégramme n 1183 du haut-commissaire à l’Afrique française Pierre
o

Boisson au ministre des Colonies, Dakar, 30 août 1940, surraturé en rouge


« cabinet secret », ANSOM TEL 685.
24. Rapport du haut-commissaire Pierre Boisson à monsieur le ministre des
Colonies à Vichy, 30 septembre 1940, ANSOM 30 APC C2 n 389. o

25. L’Agression de Dakar, imprimerie du gouvernement général de l’AOF,


octobre 1940, p. 28.
26. Ibid., p. 9.
27. Citation de Pierre Boisson à l’ordre de la Nation par le maréchal
Pétain, télégramme 605 R du 2 octobre 1940, ANSOM TEL 680.
28. Allocution de Pierre Boisson, chef de la Légion d’Afrique noire, le
26 juin 1942, Paris-Dakar, 27 juin 1942, BDIC.
29. Instruction du président général de la Légion de l’Afrique noire aux
chefs de la Légion locale, Dakar, le 13 août 1942, ANSOM 30 APC4, p. 1.
Voir Annexe 51. Sur la Légion en AOF, voir également Catherine Akpo-
Vache, L’AOF et la Seconde Guerre mondiale, Paris, Karthala, 1996, p. 72-
79.
30. Instruction du président général de la Légion de l’Afrique noire,
13 août 1942, op. cit., p. 2.
31. Instruction du président général de la Légion de l’Afrique noire,
13 août 1942, op. cit., p. 4.
32. Circulaire du gouverneur général, haut-commissaire de l’Afrique
française à messieurs les gouverneurs des colonies du groupe administrateurs
de la circonscription de Dakar et commissaire du Togo à Lomé ; Dakar, le
24 février 1941 ; ANSOM 30 APC C1 136. Voir Annexe 56.
33. Ibid.
34. Ibid.
35. Ibid.
36. Ibid.
37. ANSOM 30 APC C1 136, op. cit.
38. Instruction n 27 de Pierre Boisson sur l’organisation du service MA,
o

Dakar, le 15 avril 1941, ANSOM 30 APC C1 141.


39. État des fonctionnaires révoqués, licenciés, mis à la retraite depuis
1940, Direction du personnel du gouvernement général de l’Afrique-
Occidentale française, 21 octobre 1943, AN 3W73, bobine 1, sans numéro.
40. Télégramme du haut-commissaire à l’Afrique française Pierre Boisson
au secrétaire d’État aux Colonies à Vichy, 4 novembre 1941, ANSOM 30
APC1 n 218.
o

41. Verdicts relevés dans Paris-Dakar, juin, juillet, août, septembre 1942,
BDIC.
L’encadrement des populations locales : les moyens de propagande
UN ENJEU ESSENTIEL VICHY ET LES JEUNES DANS L’EMPIRE
FRANÇAIS

Jacques Cantier
« C’est à vous jeunes Français, que je m’adresse aujourd’hui, vous qui
représentez l’avenir de la France et à qui j’ai voué une affection et une
sollicitude particulières. » Radiodiffusé le 29 décembre 1940 le « Message
à la jeunesse de France » du chef de l’État français décline à destination
d’un public dont il cherche fortement à susciter l’adhésion, les thèmes
fondateurs de la Révolution nationale. Dès l’entrée en vigueur des
armistices, le 25 juin 1940, le maréchal Pétain pouvait annoncer
l’avènement d’un « ordre nouveau » dans la France vaincue. Dans ce projet
de régénération d’où doit émerger un homme nouveau, lavé de l’influence
émolliente de décennies d’individualisme et de démocratie libérale, la
jeunesse occupe bien sûr une place essentielle. Les évolutions de l’entre-
deux-guerres qui ont vu s’affirmer la conscience d’appartenance à ce
groupe d’age contribuent à rendre plus aiguë la perception de cet enjeu par
les contemporains. L’appel à la jeunesse ne restera pas sans échos en terre
coloniale. Des cérémonies aux couleurs qui réunissent tous les matins les
élèves des écoles aux défilés des mouvements de jeunesse le jour de la fête
de Jeanne d’Arc à Saigon ou à Dakar et à la tournée sportive de Jean
Borotra en Afrique du Nord la propagande du régime ne manquera pas
d’images tendant à démontrer l’effort de rénovation unissant la métropole
et son empire. Ces images, qui se sont souvent fixées dans la mémoire
collective parmi les représentations emblématiques d’une époque,
soulèvent toutefois une foule de problèmes historiques. Les réalités
sociologiques recouvertes par la notion unanimiste de « Jeunesse
d’empire », le dispositif complexe d’encadrement conçu par le régime, les
évolutions de la période méritent ici d’être clarifiés à la lumière des études
consacrées depuis une décennie à cette facette essentielle du vichysme
colonial.
À la recherche de « la jeunesse d’empire » : une réalité sociale à définir
En Algérie la Quinzaine impériale organisée par Vichy en 1941 est
l’occasion d’un premier bilan de la Révolution nationale. Une publication
officielle souligne à cette occasion l’importance locale de la question de la
jeunesse. « L’Algérie, morceau de France greffé sur le vieux tronc africain,
nourrit aujourd’hui l’une des populations les plus “jeunes” de toute la
communauté française. Son chiffre total s’accroît chaque année de
150 000 âmes. Lorsque l’on dresse la “pyramide” des statistiques
démographiques classées par âges, celle-ci met en évidence un nombre
considérable d’enfants et de jeunes gens en face d’un petit nombre de
vieillards. Quarante pour cent des Algériens ont moins de 20 ans. » Le
texte, après avoir rappelé la diversité géographique, ethnique, linguistique,
religieuse qui caractérise localement ce groupe d’âge, s’achève sur un
tableau optimiste. « Ce milieu et cette diversité ont engendré l’essentiel des
qualités et des défauts de la jeunesse algérienne. Qualités méditerranéennes
et africaines à la fois : gentillesse, sympathie, sobriété, courage et
résistance physique, l’Algérien possède, en outre, la mentalité propre aux
fils des pays neufs ; les difficultés ne l’effraient pas, il a l’habitude de voir
grand. Élevé sous un soleil éclatant, devant le spectacle de grandes
réalisations, de marais fertilisés, des risques de la monoculture, des
alternatives de la fortune, il est étonnamment sûr de soi . » Ce document
1

éclaire à plus d’un titre la problématique de la transposition dans l’empire


d’une politique de la jeunesse. Au Maghreb – mais le constat vaudrait pour
d’autres territoires comme l’Indochine – les autorités coloniales ont
visiblement pris conscience d’une révolution démographique, saluée
encore comme une manifestation des effets heureux de la présence
française mais suscitant déjà nombre d’inquiétudes. Dans cette perspective
contrôler la jeunesse constitue un moyen d’endiguer la crue de l’humanité
indigène et d’éviter qu’elle n’emporte à terme l’édifice colonial. Au final le
portrait syncrétique d’un « Algérien » brassant de façon curieuse des traits
psychologiques prêtés traditionnellement aux colonisés et d’autres
attribués au colonisateur souligne la difficulté de mettre en œuvre une
politique de la jeunesse face à l’hétérogénéité du milieu colonial.
L’historien lui-même est confronté, face à cette notion de jeunesse, à un
certain nombre de problèmes de définition. Retiendra-t-il la nomenclature
administrative de l’époque qui individualise pour le ravitaillement la
catégorie « J3 » des 13-21 ans ? Se repliera-t-il, comme le suggère dans
une réflexion méthodique sur le sujet Jean-William Dereymez, sur le
« noyau dur » des classes d’âges ayant eu entre 11 ans en 1939 et 25 ans en
1945 ? Ces différentes approches ont sans doute le mérite d’éclairer les
2

contours et de préciser l’enracinement historique d’un groupe dont les


membres nés au lendemain du premier conflit mondial quittent l’enfance
dans le climat lourd d’incertitudes de la fin des années 1930 et de
l’effondrement de 1940. Toutefois, si une définition statistique s’avère
difficile c’est bien parce que la jeunesse apparaît moins comme une réalité
biologique que comme une réalité sociale, moins comme une communauté
de nature que comme une communauté d’expériences et d’itinéraires . 3

Chaque société historiquement déterminée produit en fonction de sa


démographie, de son organisation interne, de ses traditions culturelles, sa
ou ses jeunesses. On mesurera l’insuffisance d’une transposition
automatique des catégories métropolitaines en rappelant qu’à la veille de la
guerre l’espérance de vie se situe autour de cinquante-six ans en France
mais ne s’élève qu’à trente-sept ans à Madagascar… Solofo Randrianja a
pu souligner combien dans le contexte malgache où la délégation de
pouvoir se fait systématiquement au profit des aînés, le jeune se définit
avant tout par sa dépendance . La barrière séparant colons et colonisés
4

constitue également un clivage essentiel et l’importance du peuplement


européen va déterminer localement le poids et les relations des différentes
jeunesses. De nombreux éléments enfin sont à prendre en compte pour
comprendre les conditions d’émergence de la jeunesse comme catégorie
d’âge spécifique durant l’entre-deux-guerres puis au cours du conflit
mondial. Vecteur privilégié d’une assimilation revendiquée comme finalité
de son action par le colonisateur français l’état de la scolarisation mérite
une attention particulière.
Un clivage déterminant : l’accès à l’éducation
Plusieurs cas de figures peuvent ici être distingués. C’est sans doute
dans les « vieilles colonies » que l’assimilation a atteint son extension la
plus large. Le maillage scolaire et les programmes y sont les mêmes qu’en
métropole. Malgré les limites budgétaires et les problèmes de classes
surchargées – elles reçoivent souvent 75 à 100 élèves durant les
années 1930 –, les taux de scolarisation primaire progressent de façon
notable entre les deux guerres. Situés autour de 50 % aux Antilles au
lendemain du premier conflit mondial, ils dépasseront 80 % en 1945, et se
situeront à la même date au-dessus de 90 % à la Réunion. Madagascar et
l’Indochine présentent deux modèles originaux. Dans l’Île rouge, le réseau
des missions catholiques et protestantes, préexistant à la conquête, cohabite
avec un système d’instruction publique hiérarchisé. Si la diffusion du
français est un des buts essentiels assignés à un enseignement primaire
caractérisé par son orientation pratique et professionnelle, la langue
malgache est utilisée au niveau des écoles de village. Les écoles régionales
de « 2 degré » et l’école de « 3 degré » Le Myre de Villers complètent un
e e

dispositif qui dégage chaque année plusieurs dizaines de cadres moyens,


instituteurs ou petits fonctionnaires. Le taux de scolarisation primaire, de
l’ordre de 33 % à la fin des années 1930, et la place réservée aux filles – un
tiers des effectifs – se situent alors nettement au-dessus de ceux des
possessions africaines de la France. En Indochine l’organisation scolaire
repose sur la coexistence de deux réseaux parallèles. Un enseignement
français, très minoritaire, assimilé au modèle métropolitain, accueille les
enfants européens et ceux d’une infime partie de l’élite indochinoise. Une
autre voie s’est mise en place au cours de l’entre-deux-guerres avec la
création progressive d’un enseignement « franco-indigène » ménageant
une place non négligeable à la langue et à la culture vietnamiennes. Un
enseignement primaire élémentaire y est dispensé en langue locale suivi
par un deuxième cycle primaire en français. Un enseignement primaire
supérieur ou un enseignement secondaire local, dans lequel les humanités
extrême-orientales remplacent le latin et le grec, plus élitistes, prolongent
cette filière. L’université de Hanoi, à laquelle donne accès le baccalauréat
local, apparaît à cette date comme le seul établissement d’enseignement
supérieur de l’empire vraiment ouvert aux indigènes.
D’autres territoires affichent un retard plus affirmé. En AOF
l’organisation scolaire mise en place au début du XX siècle, inspirée par le
e

modèle malgache, repose sur une forte hiérarchisation des structures et des
contenus pédagogiques : école de village tenue par un maître africain pour
dispenser les premiers rudiments, école régionale au chef-lieu de cercle,
école primaire supérieure au chef-lieu de colonie. L’école William-Ponty
chapeaute l’ensemble en formant les instituteurs indigènes de toute la
fédération, les commis de l’administration ou les futurs élèves de l’école de
médecine de Dakar. Le contact avec la culture classique reste le fait d’une
petite minorité – les 730 élèves des lycées de Dakar et Saint-Louis sont des
enfants de colons ou de créoles assimilés. L’étroitesse des budgets
coloniaux limite encore les résultats de ce système. En 1939, 71 245 élèves
seulement – dont 6 500 filles – fréquentent les 362 écoles publiques
d’AOF. Même en y rajoutant les 12 281 élèves des écoles missionnaires le
taux de scolarisation ne dépasserait pas les 4 %. En Algérie, si la
scolarisation primaire des enfants européens a été totalement réalisée, le
taux de scolarisation des enfants musulmans ne s’élève guère au-dessus de
10 %. Cent trente mille enfants européens et 114 000 musulmans – dont
22 000 filles – sont scolarisés à la veille de la guerre. Dans l’enseignement
secondaire on compte seulement 1 358 musulmans en 1939-1940 sur un
effectif total de 18 129 lycéens. Les trois médersas officielles, dont
l’enseignement bilingue préparait des magistrats et officiers ministériels
musulmans ainsi que des agents du culte islamique et des professeurs
d’arabe, n’accueillaient que 175 élèves en 1936. Dans l’enseignement
supérieur on dénombre tout au long des années 1930 une centaine
d’étudiants musulmans représentant moins de 5 % de l’ensemble des
inscrits.
Au bilan les taux de scolarisation se caractérisent dans l’ensemble par
leur faiblesse et les contacts entre jeunes Européens et jeunes indigènes
restent réduits . Au-delà du manque de moyens cette situation est
5

révélatrice des contradictions de la « mission civilisatrice ». Face au


colonisé considéré comme mineur le colonisateur aime à se prévaloir d’un
droit d’aînesse qui ferait de lui un éducateur. Toutefois la « promotion dans
le milieu » souvent invoquée par les pédagogues coloniaux, justifiée par la
nécessité d’éduquer l’élève sans le déraciner de son milieu révèle en fait la
volonté de ne pas susciter la formation de nouvelles élites capable de
contester les fondements de l’ordre colonial. Les forces travaillant à la
renaissance culturelle ou politique des peuples colonisés ne manquent pas
de tirer parti de ces limites pour légitimer leur propre démarche. En
Algérie, pour suppléer à l’insuffisance de l’enseignement public français
l’Association des oulémas réformistes s’efforce ainsi de mettre en place un
système d’enseignement libre arabe . L’essor de ce mouvement qui
6

accueillerait près de 30 000 élèves au milieu des années 1930 est brisé par
le décret Chautemps du 8 mars 1938 qui soumet cet enseignement libre à
un contrôle strict des pouvoirs publics. Une évolution est également
perceptible au sein de la jeunesse étudiante musulmane qui n’accepte plus
que le prix à payer pour l’acquisition d’une culture française soit le
renoncement à sa culture d’origine. Lassée de voir ignorées ses
revendications identitaires, l’Association des étudiants musulmans
d’Afrique du Nord, filiale autonome de l’Association générale des
étudiants d’Algérie à direction européenne, s’émancipe ainsi en 1936.
Une grande fermentation intellectuelle est également visible chez les
étudiants antillais et africains de la capitale. Sensibles aux échos de la
négro-renaissance américaine, attentifs aux travaux d’ethnologues qui
redécouvrent les valeurs traditionnelles de la civilisation africaine, un
certain nombre d’entre eux élève alors une voix nouvelle. En 1935 la revue
L’Étudiant noir affirme l’unité d’une négritude hautement revendiquée. Le
Sénégalais Senghor a ouvert la voie, son cadet l’Antillais Césaire s’y
engage à son tour en publiant en 1939 Le Cahier d’un retour au pays natal,
insolente entrée en littérature d’un jeune poète subvertissant la langue du
colonisateur pour dire sa révolte et retrouver ses racines. La tension
assimilation/affirmation identitaire est également à l’œuvre en Indochine.
En témoigne l’essor du qûoc ngu, transcription du vietnamien en caractères
latins utilisée par l’enseignement français au cours du cycle primaire
élémentaire, qui dépasse durant l’entre-deux-guerres les attentes du
colonisateur. Lettrés proches de l’administration et intellectuels critiques
soutiennent cette mise en place d’une écriture nationale et se retrouvent
dans l’Association pour la diffusion du qûoc ngu fondée à Hanoi en
juillet 1938. Volonté de vulgarisation scientifique, création d’une
littérature moderne qui oscille entre introspection et étude sociale,
élargissement du débat d’idées sous-tendent par ailleurs une intense
activité éditoriale et journalistique. Des forces d’attraction contradictoires
s’exercent alors sur une jeunesse en recherche confrontée au déclin des
valeurs confucéennes traditionnelles, à la montée de l’individualisme
occidental ou à l’alternative de la voie révolutionnaire . La rénovation
7

sociale et la conscientisation de la jeunesse ont pu également emprunter


des voies moins traditionnelles.
L’émergence de nouvelles formes d’encadrement : aux origines d’une
jeunesse en mouvements
Plusieurs études récentes ont contribué à souligner la créativité sociale
de l’entre-deux-guerres en matière d’encadrement de la jeunesse . L’essor
8

du scoutisme, dans ses différentes branches, est une des manifestations du


phénomène. Adossé à un imaginaire valorisant une pédagogie de la vie au
grand air, un esprit d’équipe exalté par les feux de camp et le goût du
dépassement de soi, le mouvement est né en Angleterre puis en France à la
veille de la Grande Guerre dans les milieux protestants et laïques, avant de
gagner les milieux catholiques. Sa transposition dans l’empire est souvent
précoce. À Madagascar par exemple, la première troupe des Éclaireurs
unionistes de France est créée dès 1924 suivie de peu par la « Première
Tananarive » des Scouts de France en 1925. Nés dans le quartier privilégié
d’Andohalo au cœur de la capitale, dans le périmètre relativement étroit où
se regroupent la cathédrale, le temple francophone et les plus prestigieux
des établissements d’enseignement confessionnel, les deux mouvements
essaiment ensuite dans les principales villes, recrutant parmi les fils de
l’élite européenne et malgache . Lié par ses origines à l’armée et au parti
9

colonial et appelé à fortifier la conscience impériale des générations futures


de métropole le scoutisme a pu susciter également l’intérêt de colonisés
soucieux de s’approprier cette pédagogie nouvelle par un phénomène
complexe où se mêlent fascination, mimétisme et volonté de retourner
contre le colonisateur ses propres armes. L’exemple de l’Algérie est de ce
point de vue significatif. Apparu dans les années 1920, le scoutisme
européen y reçoit une impulsion décisive à l’occasion des fêtes du
Centenaire grâce au camp national organisé par les Éclaireurs de France
sur les hauteurs d’Alger et au périple de plusieurs troupes, faisant halte à
Constantine, Philippeville, Biskra, et Oran. De nombreux témoignages
soulignent l’effet de ce spectacle d’une jeunesse enthousiaste et bien
organisée auprès des populations locales : à la veille de la Seconde Guerre
mondiale les différentes formations européennes de scoutisme regroupent
sans doute près de 11 000 adhérents . L’impact est aussi visible sur les
10

populations musulmanes. S’inspirant de l’exemple du colonisateur mais


aussi du modèle des pays arabes, et notamment de l’Égypte, plusieurs
initiatives, soutenues notamment par les Oulémas réformistes, aboutissent
à la création de troupes musulmanes. En juillet 1939 à la suite d’une
réunion tenue à Maison-Carrée les principales formations se rassemblent
au sein d’une Fédération du scoutisme musulman algérien, étape
importante pour la création d’une structure à l’échelle nationale.
Apporté aux colonies au début du siècle le sport y a connu également un
développement important auprès de la jeunesse . Un de ses principaux
11

promoteurs, Pierre de Coubertin, soulignait les éminents services qu’il


pouvait y jouer comme vecteur de valeurs d’endurance et de discipline et
comme exutoire aux tensions sociales. Au lendemain de la Grande Guerre
s’ajoutent les préoccupations hygiénistes d’un colonisateur soucieux de
« conserver et d’augmenter le capital humain » suivant la formule d’Albert
Sarraut. En AOF, où 70 à 80 % des soldats présentés pendant la guerre
avaient été réformés pour inaptitude physique, des consignes sont ainsi
données pour introduire les pratiques sportives en milieu scolaire et pour
créer un milieu associatif sous contrôle . La vogue des sports collectifs va
12

contribuer à la démocratisation de pratiques qui durant l’entre-deux-


guerres traversent comme le scoutisme le miroir colonial pour susciter
l’adhésion des colonisés. À Madagascar les associations sportives se
multiplient alors, contrôlées toujours par des Européens mais investies de
plus en plus par les indigènes. L’enthousiasme des populations locales va
notamment au rugby que les Malgaches des Hauts Plateaux se sont
approprié avec une réussite éclatante . En Algérie les comptes rendus des
13

différentes manifestations sportives du Centenaire laissent apparaître que si


de nombreux domaines restent l’apanage d’une petite élite européenne –
yachting, rowing, tennis, ski-club algérien – les choses commencent à
évoluer. Le football dispose ainsi dès cette époque d’un large public. On
connaît l’engouement du petit peuple des Français d’Algérie pour ce sport
collectif, Albert Camus gardien de but du célèbre RUA dans les
années 1930 en témoigne. Cette passion gagne également les populations
musulmanes qui, dès les années 1920 cherchent à former des clubs
monocommunautaires plutôt que de s’intégrer dans des équipes à direction
européenne. C’est ainsi que naît en 1921 le Mouloudia-Club algérois dont
l’exemple est suivi à Médéa, Blida et dans une quinzaine de villes . Moins
14

que d’une aspiration au développement individuel le développement du


phénomène sportif semble ici procéder d’une volonté d’affirmation
identitaire qui, par la promotion des couleurs nationales, la référence à
l’identité musulmane dans le nom des clubs débouche sur de nouveaux
comportements collectifs. Ces enjeux extra-sportifs n’ont pas échappé aux
autorités coloniales : un règlement, pas toujours appliqué, impose à toutes
les équipes musulmanes de compter au moins trois joueurs européens pour
participer au championnat, afin d’éviter que les matchs ne tournent au duel
franco-algérien. En Indochine la création en 1919 par deux jeunes
Vietnamiens, retour de France, de l’École d’éducation physique de
l’Indochine à Hanoi s’inscrit de même dans une volonté de restaurer par le
développement des capacités sportives du peuple colonisé la fierté
nationale .
15

Une jeunesse pour la Révolution nationale : le dispositif d’encadrement


vichyste
Pour mener à bien la « rénovation intellectuelle et morale » annoncée
par le chef de l’État la conquête de la jeunesse constitue pour le nouveau
régime un enjeu essentiel. Les autorités vichystes peuvent ici actionner
deux leviers. En amont, la mise sous tutelle de l’institution scolaire doit
permettre d’inculquer durablement aux jeunes générations les valeurs de la
Révolution nationale ; en aval le contrôle des mouvements et associations
doit achever la formation d’une jeunesse unie au service du régime.
À l’école de la Révolution nationale
On connaît l’intérêt du maréchal Pétain pour les questions scolaires. Dès
le 25 août 1940, dans un article publié par la Revue des Deux Mondes, il
définissait les orientations du nouveau régime. À l’instruction abstraite et
encyclopédique de la III République, inspirée par la croyance illusoire en
e

la bonté humaine héritée des Lumières, il entend substituer une éducation


tournée vers les réalités concrètes, enracinée dans les traditions locales et
préoccupée de la formation du caractère. L’empire est appelé à suivre les
perspectives tracées par le chef de l’État français. Dès 1941 la
généralisation de la cérémonie aux couleurs qui ouvre la journée scolaire,
la participation des écoles aux fêtes civiques instaurées par le nouveau
régime, l’omniprésence de l’image du chef de l’État français, la répétition
inlassable de l’inévitable « maréchal nous voilà ! » ou de ses variantes
locales – Ruth Ginio évoque dans un autre article de ce recueil un Papa
Pétain composé par un instituteur africain à l’occasion de la semaine
impériale au Dahomey – enveloppent d’une ambiance nouvelle les écoliers
des colonies. L’adaptation des programmes confirme ces orientations. Le
Journal officiel de la Martinique se fait ainsi l’écho le 29 septembre 1942
des nouvelles questions introduites dans l’enseignement primaire : « la
piété envers la Patrie et les devoirs qu’elle implique », « l’esprit de
sacrifice », « l’État hiérarchique et le respect de l’autorité », « le paysan et
son héroïque sacrifice »… Si la propagande du régime s’efforce de
16

souligner l’adéquation entre les valeurs désormais à l’honneur en


métropole et celles des sociétés colonisées où le respect de l’autorité, le
culte des aînés et les traditions rurales se seraient perpétués, ce sont les
affinités entre le message élitiste, hiérarchique et autoritaire véhiculé par la
Révolution nationale et les structures de la société coloniale qui semblent
les plus évidentes. En contexte colonial il est incontestablement plus facile
d’enseigner « Travail, Famille, Patrie » que « Liberté, Égalité,
Fraternité ».
17

Les grandes orientations de la politique scolaire de Vichy confirment ce


contexte de réaction coloniale. L’Indochine occupe ici une place à part. Si
l’embrigadement des écoliers par la propagande pétainiste a été aussi
poussé qu’ailleurs, la volonté de brider la promotion scolaire de l’élément
indigène y est apparue incompatible avec la politique de séduction mise en
œuvre pour lutter contre l’influence de l’occupant japonais. Se faisant fort
de maintenir sous contrôle une jeunesse indochinoise désormais préservée
de l’influence dissolvante des études en métropole et mise à l’abri par une
vigoureuse répression des propagandes antifrançaises, l’équipe Decoux
soutient le développement de l’université de Hanoi dont les effectifs,
comme ceux de l’ensemble du système scolaire, continuent de croître au
cours de la période de guerre. Ailleurs, dans le vieux débat qui opposait les
partisans de l’assimilation et ceux d’un enseignement plus utilitaire le
nouveau régime prend nettement position pour la seconde alternative qui a
toujours eu la faveur du milieu colon. À Madagascar, où l’assimilation
scolaire avait connu un développement important, l’inversion de tendance
est nette. « Le dédain des travaux manuels, l’attrait des emplois
administratifs ou de bureau aiguillent surtout la jeunesse scolaire vers les
sections d’enseignement général. Il y a de ce côté un déséquilibre, auquel il
conviendrait de remédier… », note au début de 1941 un chef de région. La
revalorisation par le biais de l’éducation générale du travail agricole, de
l’artisanat et de l’éducation physique constitue la réponse des autorités
vichystes aux vœux de cet administrateur . En AOF un décret de 1942
18

exclut catégoriquement que l’école de village soit considérée comme la


première étape d’une instruction qui mènerait à des niveaux plus élevés :
au terme des quatre ans d’études élémentaires les enfants retourneront dans
les familles. Un rapport de janvier 1944 constatant le faible nombre
d’élèves fréquentant l’enseignement primaire supérieur illustre les résultats
de cette politique. Une même philosophie anime les projets du recteur de
l’académie d’Alger, Georges Hardy. Constatant le retard pris par la
scolarisation des jeunes musulmans, notamment dans les campagnes, il
suggère de réhabiliter une formule expérimentée entre 1905 et 1914, celle
des centres ruraux d’éducation. Institution « modeste et souple », installée
dans des bâtiments « de construction rustique », le centre rural d’éducation
doit dispenser des programmes simplifiés. Le personnel enseignant sera
composé de moniteurs, « auxiliaires sans statuts » recrutés au niveau du
brevet élémentaire – les adversaires du projet parleront d’enseignement au
rabais et d’école gourbi . « Il faut renoncer ici à donner un enseignement
19

encyclopédique et théorique du type habituel. La valeur éducative des


travaux manuels est aujourd’hui reconnue. Ainsi retrouvera-t-on, comme
l’a dit le maréchal, “les solides vertus qui ont fait la force et la durée de la
Patrie” […]. Le petit rural n’est pas à l’abandon. Il participe aux travaux
familiaux ; sa carrière est toute tracée, il restera l’homme de ce champ sur
lequel il est né. C’est l’intérêt de la société et le sien propre. Sans doute
faut-il lui apprendre à lire et à écrire, mais il faut surtout l’enraciner dans
cette terre qui le fera vivre », explique le recteur Hardy dans une
conférence prononcée en juin 1941. Le contenu de l’enseignement est
révélateur du projet de société défendu par le nouveau régime : le matin un
enseignement général comportant uniquement des leçons de langage, la
lecture, l’écriture, le calcul, l’après-midi des travaux pratiques
d’agriculture et une initiation au maniement des outils usuels du menuisier,
du forgeron, du bûcheron pour les garçons, travaux pratiques
d’enseignement ménager, lessive, repassage, couture, raccommodage,
puériculture, petits travaux de jardin et, le cas échéant, pratique de petites
industries locales pour les filles. Comme l’a noté Ruth Ginio, dans l’ordre
social de la Révolution nationale chacun doit connaître sa place : l’enfant
indigène doit rester dans son milieu et la jeune fille dans son foyer, où elle
pourra se consacrer à son rôle de femme et de mère . 20

Se réclamant d’une vision organique et unitaire de la société, le régime


de Vichy pratique par ailleurs l’exclusion comme méthode de
rassemblement. La politique scolaire n’échappe pas à cette logique.
Rendus responsables de la décadence morale du pays, les maîtres font
désormais office de boucs émissaires. Ainsi en Algérie l’amiral Abrial,
premier gouverneur nommé par Vichy, estime que « le rôle de l’instituteur
dans l’œuvre de régénération sociale entreprise est trop important à l’heure
actuelle pour qu’une surveillance très étroite ne soit exercée sur leur
activité extra-scolaire, leur attitude politique et leur manière de servir en
général ». Il reprend ainsi à son compte un des thèmes développés depuis
21

le Front populaire par la droite coloniale locale. L’épuration du corps


enseignant, mise en œuvre avant même la défaite par le décret-loi du
9 avril 1940 permettant la révocation des fonctionnaires communistes,
s’accélère à l’automne 1940. Le 23 novembre 1940 un décret ministériel
décide ainsi de relever de leurs fonctions quarante-neuf instituteurs
originaires des trois départements d’Algérie, responsables socialistes ou
sympathisants du parti communiste ayant échappé aux premières vagues de
sanctions. En 1943 une commission d’enquête de l’Éducation nationale
estime que les autorités algériennes ont fait sanctionner « plus de
270 membres de l’enseignement dont 180 pour hostilité au régime de
Vichy ». L’antisémitisme d’État est également à l’œuvre dans l’empire,
22

comme le souligne dans ce recueil la contribution de Colette Zytnicki. Se


manifestant dans tous les territoires par l’exclusion des personnels
enseignants d’origine juive, il est poussé à l’extrême en Algérie. À la
demande des autorités locales le ministère de l’Éducation limite à partir de
la rentrée 1941 à 3 % des effectifs le nombre des étudiants juifs autorisés à
s’inscrire dans l’enseignement supérieur. Le recteur de l’académie d’Alger
propose d’étendre le principe à l’enseignement primaire et secondaire : un
numerus clausus de 14 % puis de 7 % y est appliqué en 1942.
Vers une jeunesse unie : l’encadrement des mouvements associatifs
Décidé à contrôler étroitement le système scolaire Vichy entend aussi
exercer sa tutelle sur les « communautés de complément » concourant à la
formation de la jeunesse. L’intervention des pouvoirs publics en la matière
date de l’avant-guerre. La première tentative de définir une politique
cohérente remonte au Front populaire avec la création d’un secrétariat
d’État à l’Organisation des loisirs confié à Léo Lagrange dont l’ambition
était d’offrir un contre-modèle démocratique face aux politiques
d’embrigadement menées par les pays totalitaires. Proclamant sa volonté
de rupture avec l’avant-guerre, Vichy récuse bien sûr cet héritage. Les
partisans les plus durs du régime se montrent favorables à un regroupement
de la jeunesse au sein d’une formation unique inspirée par le modèle
fasciste. Soucieux de ne pas heurter de front l’Église catholique qui tient à
maintenir l’autonomie de ses organisations, les traditionalistes de
l’entourage du maréchal préfèrent quant à eux parler de « jeunesse unie ».
Il s’agit, tout en respectant le pluralisme des mouvements, de les amener à
s’aligner sur les orientations de la Révolution nationale . À Vichy une
23

armature administrative complexe se met en place pour œuvrer dans cette


direction. Le secrétariat général à la Jeunesse est chargé des relations avec
les mouvements existants : homologations et subventions seront désormais
subordonnées à l’acceptation d’une surveillance officielle. Son action est
complétée par celle d’un commissariat général à l’Éducation générale et
aux Sports. Chargé d’encourager le développement des activités sportives
dans le cadre scolaire, ce dernier est également à l’initiative d’une charte
des sports promulguée en métropole le 20 décembre 1940 pour lutter
contre les excès du professionnalisme et imposer un contrôle accru de
l’État sur les instances sportives. Enfin sont créés les « chantiers de la
jeunesse », formations civiles se substituant au service national. Après
quelques hésitations, les trois institutions sont rattachées en avril 1941 au
ministère de l’Instruction publique. Les deux premières ont vocation à
trouver un prolongement dans l’ensemble des territoires coloniaux. La
dernière n’est implantée qu’en Afrique du Nord où elle vise la population
européenne, avant d’être étendue de façon expérimentale à une petite
fraction de la jeunesse musulmane . La transposition dans l’empire de ces
24

structures se fait à des dates et selon des modalités variables. En Algérie,


prolongement théorique de la métropole, l’installation des différents
services est réalisée à la fin de 1940 et respecte le schéma ternaire des
administrations centrales. Dans les autres territoires l’implantation est
souvent plus tardive et fait l’objet d’adaptations. En AOF le service
d’éducation générale et des sports est créé en 1941 mais le service de la
jeunesse n’apparaît qu’en août 1942. En Indochine c’est le choix d’une
structure unique, évitant tout problème de chevauchement de compétences,
qui l’emporte : le commissariat général aux Sports, à l’Éducation physique
et à la Jeunesse mis en place officiellement le 15 décembre 1941 et confié
à un proche de l’amiral Decoux, le capitaine de vaisseau Ducoroy. Un
certain nombre de bureaux spécialisés se partagent la gestion de cette
nouvelle administration tandis qu’un comité central composé de quatre-
vingts personnalités françaises et indochinoises associe les élites locales.
Les moyens mis en œuvre par Vichy ne se limitent pas à la mise en
place de ces structures « verticales ». Pour toucher directement une
population encore non engagée et prêcher par l’exemple le régime favorise
également, sur un plan « horizontal », la mise en place de nouvelles
formations. La plus emblématique est sans doute celle des Compagnons de
France créée à l’initiative d’Henri Dhavernas, inspecteur des Finances
passé par le scoutisme catholique. Le régime de faveur que lui accordent
les autorités – abondantes subventions et importante propagande – la
transforme rapidement en institution quasi officielle : ardemment
pétainistes les Compagnons veulent être « les jeunes du maréchal ». Dès
l’automne 1940 le mouvement prend pied en Afrique du Nord. Comme en
métropole il y reçoit l’appui des autorités locales qui n’ignorent pas la
prédilection particulière manifestée à leur égard par le chef de l’État. En
1941 ce sont près de 5 millions de francs qui ont été inscrits au budget de
l’Algérie en leur faveur. Son implantation se fait sous deux formes. Les
compagnies de chantier ont ainsi vocation à accueillir des jeunes âgés de
16 à 30 ans, chômeurs ou réfugiés. Elles assurent leur logement, leur
donnent du travail et complètent au besoin leur formation professionnelle
et morale. À côté de ces compagnies de chantiers, qui hébergent, en
principe de façon provisoire, 400 à 500 jeunes, les compagnies de cité sont
conçues comme des structures permanentes. Visant à regrouper les jeunes
d’une même communauté naturelle – village, quartier, métier… – elles
s’inspirent du modèle du scoutisme mais poursuivent des objectifs plus
politiques : il s’agit de constituer des pôles de diffusion des principes de la
Révolution nationale et de mobiliser les jeunes pour des actions de type
social. Le mouvement n’échappe pas à la radicalisation du discours
pétainiste. Lors d’une conférence prononcée à Perrégaux en
novembre 1941 le capitaine Hervieux, un des principaux responsables
locaux, se pose en défenseur intransigeant de la politique de Vichy, y
compris dans le domaine de la collaboration, et revendique une part dans la
lutte contre le gaullisme et contre le communisme « dont les compagnons
ont réussi à découvrir et à signaler quelques organisations clandestines ».
Sur ces bases le mouvement connaît un certain développement passant de
2 020 membres en octobre 1941 à 3 800 à la veille du débarquement
américain . La présence du mouvement compagnon est signalée dans de la
25

plupart des territoires coloniaux. Il s’installe ainsi en Martinique en


septembre 1941 et semble y avoir regroupé 150 jeunes. Le Sportif du
21 octobre 1942 considère ainsi que ce mouvement « est plus sérieux, plus
positif et vise plus haut » que d’autres, car il possède « une formation
paramilitaire avec des ramifications très étendues, une hiérarchie bien
établie, une discipline très stricte ». D’autres initiatives d’encadrement à
26

la base, spécifiques à certains territoires coloniaux, peuvent être signalées.


Constatant la difficulté à intégrer de jeunes Africains dans les mouvements
à direction européenne, l’administration de l’AOF met sur pied en 1942 un
ambitieux projet en créant le mouvement des Gardes d’empire, appelé à
recruter de façon massive parmi les écoliers âgés de 10 à 13 ans de Dakar
et des chefs-lieux de région. S’ajoutant aux centres de travail des
Compagnons de France, chargés de dispenser une formation à l’agriculture
et aux travaux manuels, et aux Maisons des jeunes, veillant à une
utilisation « utile » du temps libre, le mouvement des Gardes d’empire
s’inscrit dans un dispositif visant à contrôler la jeunesse locale et d’éviter
qu’elle ne se détache de son milieu d’origine. À Madagascar trois
« sections de jeunes travailleurs » sont mises en place en 1942, l’une
destinée à la jeunesse européenne, les deux autres aux jeunes Malgaches.
Inspirées visiblement du modèle des chantiers de jeunesse et du
mouvement compagnon elles prennent l’aspect de camps visant à combiner
formation professionnelle et endoctrinement politique dans un cadre
autoritaire qui n’est pas sans rappeler l’ancien service du travail
obligatoire .
27

Pour matérialiser ses ambitions le régime a consenti dans la plupart des


territoires coloniaux un effort financier conséquent. Cet effort se déploie
dans plusieurs directions : formation de cadres, construction
d’infrastructures, mises en scène d’événements susceptibles de susciter
l’adhésion des masses. À défaut d’obtenir la fusion des mouvements de
jeunesse dans une formation unique le régime entend imposer qu’ils
évoluent « dans l’ambiance de la Révolution nationale ». La pièce
essentielle pour obtenir ce résultat est la création d’écoles des cadres
chargées d’assurer la formation des responsables des différents
mouvements. En Algérie l’école d’El Riath, installée en mars 1941 dans un
domaine rural de la banlieue d’Alger, accueille pour des sessions de
formation des jeunes ou des hommes mûrs s’occupant de l’encadrement
des mouvements, afin de créer dans toute l’Algérie « un réseau d’actives
sympathies » pour le nouveau régime. Un millier de stagiaires auraient été
reçus dès le mois de septembre 1941. Dans le même temps le Centre
régional d’éducation générale et des sports de l’Algérie, construit à Ben-
Aknoun en 1941, s’efforce de former des moniteurs rompus à l’hébertisme
et aux autres méthodes de développement physiques préconisées alors. La
construction de ce centre de formation correspond à la première tranche
d’un programme d’équipement de 240 millions répartis sur six années.
L’Indochine bénéficie également d’un important effort d’équipement au
cours de la période vichyste : le nombre de stades passe de 120 à 1 111,
celui des piscines de 22 à 210, celui des moniteurs d’éducation physique de
260 à 1 129 . L’organisation de grandes démonstrations festives sert enfin
28

de vitrine à cette politique. La tournée Borotra en Afrique du Nord,


évoquée dans un autre article de ce volume, en constitue un exemple.
L’iconographie rassemblée récemment dans un recueil sur Le Régime de
Vichy dans l’océan Indien témoigne pour Madagascar des grandes mises
en scène de la période : défilé des sociétés sportives, tournois interscolaires
débutant par l’exécution des traditionnelles pyramides humaines,
processions religieuses alternent ainsi dans le cadre du stade Mahamasina
au nom prédestiné – « qui rend sacré » en malgache . 29

L’impact d’une politique : les réactions de la jeunesse


S’il est relativement aisé pour l’historien de reconstituer un dispositif
d’encadrement qui par définition laisse de nombreuses traces
réglementaires dans les archives publiques, il s’avère plus délicat d’en
mesurer les résultats. Il faut se méfier ici des satisfecit autodistribués par la
propagande du régime, comme des interprétations a posteriori qui donnent
une cohérence excessive au mouvement souvent très complexe de
l’opinion publique. Néanmoins quelques pistes peuvent être esquissées.
À l’ombre de la Révolution nationale : des logiques de l’adhésion à
celles de l’accommodement contraint
L’appel à l’enthousiasme et au dévouement juvéniles, la célébration de
l’esprit communautaire, l’esthétique des feux de camp ou des grandes
manifestations collectives conçues par le régime de Vichy et ses
représentants locaux n’ont pu rester sans effet auprès des jeunesses de
l’empire. Des gradations sont bien sûr observables dans les formes
d’adhésion que cette propagande a pu susciter. Les mémoires de Léopold
Kaziende, alors jeune instituteur à l’école régionale de Niamey, et
Abdourahmane Konaté, écolier à Saint-Louis du Sénégal évoquées dans un
autre article de ce recueil par Ruth Ginio témoignent du maréchalisme
sentimental qui a pu se développer en territoire colonial, la popularité du
vainqueur de Verdun n’impliquant pas dans ces cas un soutien à la
politique de Vichy. D’autres formes de ralliement sont sans doute plus
conscientes. Ainsi le scoutisme, mouvement hiérarchisé prônant le retour à
la nature, l’attachement au folklore et aux traditions, le sens de la discipline
a pu retrouver certaines de ses valeurs dans le discours de la Révolution
nationale. Disposées à trouver une formule susceptible de convenir aux
attentes du nouveau régime tout en préservant leur identité, les cinq
principales branches – Scouts de France, Éclaireurs de France, Éclaireurs
unionistes, Guides de France, Fédération française des éclaireurs – réunies
au niveau national en septembre 1940 à l’Oradou acceptent de se regrouper
au sein d’une nouvelle Fédération du scoutisme français et affichent leur
volonté d’établir de bonnes relations avec un régime qui les fait bénéficier
de ses libéralités. Les provinces de l’empire suivent le mouvement.
L’exemple de l’Algérie en témoigne. Un collège algérien du scoutisme
français comprenant un commissaire de chaque association est mis en
place. L’année 1941 se déroule dans un climat de bonne entente entre les
autorités et les mouvements de scoutisme. Présents à de nombreuses
manifestations publiques, participant aux sessions de l’École des cadres
d’El Riath, bénéficiant de subventions importantes, les différentes
organisations ne se départissent pas de la ligne loyaliste adoptée au camp
de l’Oradou. Des minorités actives vont même au-delà. En février 1942
plusieurs scouts de France se joignent à un groupe composé de membres
de la section universitaire de la Légion des combattants et de Compagnons
de France pour chahuter au théâtre d’Alger une représentation de la pièce
Phiphi. Les perturbateurs – une centaine de jeunes gens – qui jugent le
spectacle frivole et peu conforme à l’esprit de la Révolution nationale
bombardent la salle de boules puantes et de papillons sur lesquels a été
imprimée la célèbre maxime du chef de l’État : « C’est à un redressement
moral que je vous appelle. » Quelques semaines plus tard c’est le
romancier Paul Reboux dont l’œuvre est considérée comme
pornographique qui fait les frais d’une pareille équipée. Au-delà de
l’anecdote, ces expéditions punitives révèlent l’existence au sein de ces
différentes organisations d’un noyau engagé de façon plus déterminée au
service de la Révolution nationale. L’action de l’Association générale des
étudiants d’Algérie qui se veut l’aiguillon de la politique antisémite et
exige au printemps 1941 l’instauration d’un numerus clausus universitaire
constitue un autre exemple du vigoureux engagement pétainiste d’une
partie de la jeunesse européenne d’Algérie. Les mouvements de jeunesse
de la Légion française des combattants constituent un des réceptacles de
cet engagement. Quatorze mille jeunes Européens et 2 200 jeunes
musulmans sont inscrits dans les sections des Cadets et Cadettes de la
Légion, ouvertes aux 11-14 ans. Le général Laure, inspecteur national de la
Légion et proche du maréchal, accorde dans un rapport de décembre 1941
une mention particulière à ces troupes juvéniles qui ont défilé devant lui
« en nombre impressionnant et formées en cohortes remarquablement
ordonnées ». Les 16-21 ans peuvent ensuite rejoindre les Amis de la
Légion puis les Volontaires de la Révolution nationale. Le Service d’ordre
légionnaire, mouvement paramilitaire aux tendances fascistes affirmées,
composé majoritairement de jeunes adultes, qui commence à se développer
à la fin de l’été 1942 a pu constituer pour les plus déterminés
l’aboutissement de ces logiques de l’activisme . Ce phénomène
30

d’engagement pétainiste au sein de la jeunesse, favorisé en Algérie par les


effets d’entraînement liés à l’existence d’une importante communauté
européenne, rentrée au cours des années 1930 dans un processus de
politisation conflictuelle, se retrouve avec une intensité variable dans
d’autres territoires. L’historien Denis Lefebvre a pu ainsi étudier les notes
prises au cours d’un camp tenu en Martinique du 5 au 15 septembre 1942,
par l’un des soixante-dix participants qui affirme à l’issue du stage sa
volonté de faire appliquer autour de lui les principes de la Révolution
nationale .
31

Si Vichy a pu bénéficier du soutien de noyaux activistes, l’attitude à son


égard d’une bonne partie de la jeunesse, européenne ou indigène, semble
relever des logiques de l’accommodement basées sur la nécessité de
prendre acte de l’installation d’un nouveau pouvoir disposant de moyens
de contraintes sur la vie de chacun. Cette attitude semble ainsi caractériser
la majorité des jeunes Européens incorporés dans les chantiers de jeunesse
d’Afrique du Nord. La démarche ne relève pas ici du volontariat, mais de
l’obligation – des sanctions pénales et civiles menacent les insoumis.
L’accommodement à cette contrainte ne va pas sans peine. Affaiblis par les
restrictions avant même leur entrée dans les chantiers, mal nourris, les
jeunes sont confrontés à des conditions de vie souvent très dures . En 32

Algérie le groupe d’El Affroun, situé sur les hauteurs de l’Atlas blidéen, ne
compte ainsi que quelques bâtiments en dur, l’essentiel du campement
étant constitué de guitounes et de marabouts. Arrosé par les pluies
d’automne, abondantes sur ce versant montagneux, le camp est ensuite
confronté durant l’hiver à la neige. Le confort, on s’en doute, y est des plus
sommaires. Une lettre, retrouvée dans un dossier concernant le printemps
1942, souligne la distance pouvant exister entre le discours euphorique des
responsables et la vie quotidienne des appelés. Rédigée par un jeune du
groupement de Djidjelli qui n’est pas a priori hostile à l’expérience des
chantiers – il est volontaire pour rejoindre l’école des cadres de Fort-de-
l’Eau –, cette lettre décrit une réalité peu reluisante. « À cause du manque
d’eau et de la poussière la moindre plaie s’infecte et ne veut pas guérir.
Beaucoup de cas de coliques ou de dysenterie, très nombreux cas de
paludisme. L’infirmerie hôpital de la citadelle à Djidjelli est le royaume de
la crasse. Vieille caserne branlante, ignoble. » La nourriture est mauvaise,
le manque d’enthousiasme est manifeste. « Les jeunes ne veulent pas
chanter ou peu ou mal. Ils voudraient des chansons sales, or il n’y en a pas.
[…] Pour moi, note l’auteur, je m’acclimate bien quoique déçu car j’étais
venu ici avec l’espoir de trouver quelque chose de bien. Enfin je pars à
l’École. […] Mes illusions sur les chantiers renaîtront-elles ? Je crois qu’il
y a beaucoup mieux à faire dans le civil et si j’avais, avant mon départ,
quelque idée de carrière “chantiers”, idée vague et lointaine d’ailleurs, tu
peux être sûr que c’est fini . » Non encore idéalisé par la distance du
33

souvenir ce témoignage reflète sans doute le sentiment d’inutilité éprouvé


par beaucoup de jeunes stagiaires.
En marge de la Révolution nationale : de l’accommodement tactique à
la résistance
Soucieux de préserver son identité, mais prêt à profiter des libéralités du
nouveau régime, le scoutisme européen a entretenu avec lui des relations
cordiales au moins jusqu’en 1942 – le renforcement de logiques totalitaires
au sein des équipes vichystes entraîne ensuite certaines frictions. La
stratégie de plusieurs mouvements de scoutisme indigène au cours de cette
période semble relever de logiques plus complexes. Cherchant à prendre au
mot un pouvoir qui affirme sa volonté de régénérer par l’activité physique
et l’éducation morale une jeunesse en perdition, et reconnaît les bienfaits
d’une pédagogie de la vie communautaire au grand air, certains
responsables de ces mouvements vont se couler en apparence dans le
moule de la Révolution nationale, tout en poursuivant leurs propres
objectifs. C’est cette attitude consistant à tirer profit des minces espaces de
liberté tolérés par un régime répressif que l’on qualifiera
d’accommodement tactique. Cette action reste parfois très modérée dans
son expression. Il en va ainsi lors de la création en octobre 1941 du « clan
de la Grande-Chaîne » en AOF, qui aspire à regrouper au niveau de la
fédération tous les éclaireurs de France anciens élèves de l’école William-
Ponty afin d’étudier les conditions d’adaptation du scoutisme aux réalités
africaines. Cette volonté d’autonomisation suffira pour susciter la méfiance
des autorités et entraîner en 1944 la dissolution du groupe . Les 34

tribulations du scoutisme musulman dans l’Algérie de Vichy sont


également significatives des enjeux complexes de la période. Un état des
lieux dressé au printemps 1941 par un organisme d’observation du
gouvernement général constate l’essor de plusieurs mouvements.
L’association des Éclaireurs musulmans algériens créée en 1937 ne fait
l’objet d’aucune critique : ses activités restent purement sportives. Il en va
de même pour le Scoutisme musulman français, mouvement fondé en 1940
sous le patronage du cheikh El Okbi et qui se présente comme « 100 %
musulman et 100 % français ». C’est la Fédération du scoutisme musulman
algérien, fondée en 1939 avec l’ambition de regrouper l’ensemble des
associations algériennes – emblème : la fleur de jasmin surmontée du
croissant et de l’étoile – qui connaît le développement le plus rapide.
Dirigée par un jeune musulman employé à l’Inscription maritime à
l’amirauté, Mohamed Bouras, cette fédération aspire à une reconnaissance
officielle qui la mettrait sur le même plan que les autres branches du
scoutisme français. Les autorités coloniales jugent inopportune cette
reconnaissance et soupçonnent la FSMA de « faire du nationalisme ».
L’« affaire Bouras » ne fait que confirmer cette suspicion. Contacté par les
services allemands lors d’un voyage effectué à Vichy, le président de la
FSMA est arrêté après son retour à Alger alors qu’il allait communiquer
aux commissions d’armistice des documents provenant de l’amirauté. Lors
de son procès il aurait avoué, selon Weygand, qu’il avait agi « par haine de
la France ». Il est fusillé le 27 mai 1941. Les autorités algériennes sont
35

dès lors décidées à tout faire pour entraver le développement du scoutisme


musulman et pour le maintenir sous la tutelle étroite des organisations
européennes. « C’est une politique sans grandeur, sans générosité, je le
reconnais, mais c’est une politique et il n’y en a pas d’autres à suivre pour
le moment », écrit Weygand dans un courrier du 3 juillet 1941 au général
Lafond, président du scoutisme français. Cette hostilité ne parvient pas à
enrayer l’essor observé depuis le début de l’année : les préfectures des trois
départements continuent à enregistrer dans les mois qui suivent la création
de nouvelles sections locales et notent qu’une aura de martyr entoure
désormais le nom de Bouras . La FSMA toujours en quête d’une
36

reconnaissance officielle reconstitue en juillet 1941 son bureau central.


C’est à un notable honoré par le régime, le conseiller national
Boukerdenna qu’est confiée la présidence de la Fédération. La composition
du bureau révèle par ailleurs une volonté d’équilibre entre les différentes
sensibilités de la communauté musulmane : notables loyalistes, jeunes
intellectuels, oulémas réformistes coexistent ici. La mise en place de ce
bureau semble indiquer qu’au-delà des divergences politiques de
nombreux représentants de la communauté musulmane considèrent
désormais le scoutisme comme un enjeu majeur. La réorganisation des
instances dirigeantes ne semble pas avoir remis en cause au niveau des
pratiques l’orientation du mouvement. Les rapports des autorités coloniales
continuent à s’inquiéter ainsi de la tonalité des chants de marche :
« l’hymne scout » composé par Mohamed Aïd en 1936, mais aussi
« l’hymne messaliste » de Moufdi Zakaria ou le célèbre chant « Le peuple
algérien est musulman, sa généalogie est arabe » composé par le cheikh
Ben Badis s’inspirent visiblement de la volonté de faire du scoutisme une
école du nationalisme . Au-delà des querelles de chiffres – les dirigeants
37

de la FSMA revendiquent de 5 000 à 6 000 adhérents alors qu’un rapport


de mars 1942 rédigé par les services de la jeunesse parle de
2 000 membres –, c’est donc bien durant la période d’armistice qu’ont été
jetées les bases qui permettront l’expansion rapide des années 1943-1945 .38

Pierre Brocheux dans un des articles de ce recueil analyse fort bien


comment en Indochine les forces nationalistes ont su également tirer parti
de la volonté de l’équipe Decoux de favoriser au sein d’une jeunesse
embrigadée par le régime un patriotisme local qui servirait de socle à un
patriotisme français. Là encore l’investissement du domaine culturel dans
un régime d’autorité permet de suppléer à l’obstruction du champ politique
et syndical. Là encore le scoutisme joue un rôle important – ses liens
institutionnels avec le Viêt-minh sont soulignés de façon explicite par la
carrière d’un certain nombre de responsables qui rejoignent après 1945
l’armée populaire. Là encore la période de Vichy prépare le « retournement
intérieur » qui amène au lendemain des événements de 1945 les
Compagnons à se transformer en « avant-garde révolutionnaire » et les
jeunes scouts qui avaient défilé en 1944 sur le boulevard Norodom de
Saigon à assurer le service d’ordre des grandes manifestations
nationalistes .
39

Pour terminer l’examen de la palette de réactions suscitées au sein de la


jeunesse par la politique de Vichy il faut évoquer enfin l’engagement de
ceux qui s’opposèrent frontalement au régime. Cette opposition ne
concerne pas seulement la jeunesse, mais de nombreux exemples tendent à
prouver qu’elle y joua une place importante. Ainsi le phénomène de la
dissidence qui a amené entre 1940 et 1943, 4 000 à 5 000 Antillais à rallier
les îles anglaises puis à s’engager dans les Forces françaises combattantes
a surtout été le fait de jeunes hommes . Dans un tout autre contexte la
40

neutralisation de la ville d’Alger dans la nuit du 8 novembre 1942 qui


permit aux forces anglo-saxonnes de s’emparer en moins de quinze heures
de la capitale de l’Afrique vichyste a été réalisée par un groupe de
400 résistants se distinguant pour la plupart par leur jeune âge. L’opération
a été dirigée depuis le commissariat central, passé aux mains des rebelles,
par un étudiant en médecine de 21 ans, José Aboulker. Recrutées dans le
plus grand secret dans les mois qui précèdent le débarquement, ses troupes
sont composées dans leur majorité de jeunes Juifs marqués par
l’humiliation identitaire que constitue l’abrogation du décret Crémieux et
décidés à lutter contre le nazisme et pour le rétablissement d’une France
républicaine. Présent fortuitement à Alger l’amiral Darlan est arrêté
quelques heures à la villa des Glycines par un commando dirigé par
Bernard Pauphilet, étudiant métropolitain replié sur l’université d’Alger, et
composé de lycéens armés de vieux fusils Lebel… Le corps franc
d’Afrique, placé sous les ordres de Montsabert durant la campagne de
Tunisie, accueillera ensuite près de cinq mille engagés volontaires :
beaucoup sont de jeunes Juifs privés par l’abrogation du décret Crémieux
du droit de combattre dans les formations régulières ou de jeunes gaullistes
peu disposés à intégrer l’armée d’Afrique .
41

Au bilan il apparaît que le régime n’est pas parvenu à imposer dans


l’empire une jeunesse unique, ni même une jeunesse unie. Ce n’est certes
pas faute d’avoir déployé en la matière un effort important : la mise en
place d’un dispositif d’encadrement pesant et l’active propagande des
représentants du régime ont transmis sur le terrain les grandes orientations
définies en métropole. Les rivalités entre structures concurrentes et
l’activisme parfois brouillon de certains responsables n’occupent qu’une
place secondaire dans cet échec. De façon plus décisive cette politique est
apparue trop associée dans les différents territoires d’outre-mer à un
contexte répressif, s’efforçant d’endiguer les mouvements profonds de
recomposition des sociétés coloniales révélés avant guerre, pour pouvoir
susciter une adhésion au-delà des minorités européennes acquises aux
idées de la Révolution nationale. Par la volonté de brider la promotion
scolaire des jeunes colonisés, d’orienter leur énergie vers des exutoires
sportifs destinés à les détourner de la contestation et de leur inculquer le
sens de la discipline, la politique de la jeunesse de Vichy s’inscrit de façon
trop ostensible dans un mouvement de réaction coloniale. Le
rétablissement de la légalité républicaine dans l’empire libéré
s’accompagne de l’émergence de nouvelles orientations. Adrien Tixier,
commissaire à l’Intérieur du CFLN dénonce dans une note d’août 1943 la
volonté d’étatisation de la Jeunesse et des sports et souhaite démanteler les
organismes de tutelle mis en place par Vichy. Une ordonnance du
2 octobre 1943 aboutit à une nouvelle organisation. Un service de la
jeunesse est mis en place auprès du commissariat à l’Intérieur. Il est assisté
de deux conseils consultatifs – le conseil de la Jeunesse et le conseil des
Sports – dont les membres sont librement désignés par les grands
mouvements de jeunesse et les principales fédérations sportives : au
modèle centralisateur, étatiste et autoritaire de Vichy il s’agit de substituer
un modèle reflétant mieux les aspirations des organisations de base . La 42

conférence de Brazzaville souligne de son côté la nécessité d’une


ambitieuse politique scolaire. La période vichyste ne constitue pas pourtant
une simple parenthèse. Le « retournement intérieur » de la jeunesse
colonisée, évoqué par Pierre Brocheux dans le cas de l’Indochine, est à
l’œuvre dans de nombreux territoires. Se manifestant par une forte volonté
d’affirmation identitaire dans le domaine culturel en Afrique noire, il
s’accompagne d’une radicalisation de la contestation politique au Maghreb
ou à Madagascar. La présence des scouts musulmans à la tête des défilés
de Sétif et de Guelma le 8 mai 1945 est de ce point de vue emblématique
du rôle essentiel que les jeunes générations sont appelées à occuper dans
l’après-guerre.

Notes du chapitre
1. Algérie 1941, Publications du gouvernement général.
2. Jean-William Dereymez, « Une génération de la guerre ? », in Être jeune
en France (1939-1945), Paris, L’Harmattan, 1999, p. 17 et suivantes.
3. Antoine Prost, Éducation, société et politiques – Une histoire de
l’enseignement en France de 1945 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1992.
4. Solofo Randrianja, « Jeunes, partis et pouvoir politique durant l’entre-
deux-guerres à Madagascar », in Hélène d’Almeida-Topor, Catherine
Coquey-Vidrovitch (dir.), Les Jeunes en Afrique. Évolution et rôle (XIX et e

XX siècles), Paris, L’Harmattan, 1992.


e

5. Pour ces questions : Denise Bouche, Histoire de la colonisation


française, Paris, Fayard, 1991 ; Guy Pervillé, Les Étudiants algériens de
l’université française 1880-1962, Paris, CNRS, 1984 ; Pierre Brocheux et
Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë, Paris, La Découverte,
2001.
6. Ali Mérad, Le Réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940 – Essai
d’histoire religieuse et sociale, Paris, La Haye, Mouton et Compagnie, 1967,
p. 342.
7. Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë,
op. cit.
8. Voir notamment les communications très éclairantes réunies dans deux
ouvrages récents : Christian Pociello, Daniel Denis, À l’école de l’aventure :
pratiques sportives de plein air et idéologie de la conquête du monde (1890-
1940), Voiron, Presses universitaires du sport, 2000 ; Nicolas Bancel, Daniel
Denis, Youssef Fates (dir.), De l’Indochine à l’Algérie, la jeunesse en
mouvements des deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, Paris, La
Découverte, 2003.
9. Voir la contribution importante de Raymond Delval, « Les débuts du
mouvement scout et notamment du guidisme à Madagascar » in Hélène
d’Almeida-Topor, Catherine Coquey-Vidrovitch (dir.), Les Jeunes en
Afrique. Évolution et rôle (XIX et XX siècles), op. cit.
e e

10. CAOM, GGA, 5CAB44 et 5CAB59. Rapporté à la population scolaire


ce chiffre donne un taux d’encadrement de la jeunesse de l’ordre de 1 sur 10,
inférieur à celui réalisé en métropole (1 sur 7) mais traduisant une évolution
parallèle.
11. Outre les ouvrages collectifs mentionnés plus haut, signalons le
catalogue d’une exposition réalisée sous la direction de Daniel Hick,
L’Empire du sport, Centre des archives d’outre-mer, Aix-en-Provence, mai-
juillet 1992, qui a ouvert de façon pionnière un certain nombre de pistes sur
le sujet.
12. Bernadette Deville-Danthu, « Les premières tentatives d’encadrement
des activités physiques et sportives en AOF (1922-1936) », in Hélène
d’Almeida-Topor, Catherine Coquey-Vidrovitch (dir.), Les Jeunes en
Afrique. Évolution et rôle (XIX et XX siècles), op. cit.
e e

13. Évelyne Combeau-Mari et Edmond Maestri (dir.), Le Régime de Vichy


dans l’océan Indien. Madagascar et la Réunion (1940-1942), Paris, Sedes –
Université de la Réunion CRESOI, 2002.
14. Youcel Fates, « Le Mouloudia-Club Algérois », in Alger 1860-1939 –
Le modèle ambigu du triomphe colonial, Paris, Autrement, « Mémoires »
n 55, mars 1999.
o

15. Agathe Larcher-Goscha, « Sports, colonialisme et identités coloniales :


premières approches du “corps à corps colonial” en Indochine (1918-1945) »,
in Nicolas Bancel, Daniel Denis, Youssef Fates (dir.), De l’Indochine à
l’Algérie, la jeunesse en mouvements des deux côtés du miroir colonial,
1940-1962, op. cit.
16. Denis Lefebvre, « Les jeunes des Antilles et de la Guyane sous le
gouvernement de Vichy », in Être jeune en France, op. cit., p. 100.
17. Ruth Ginio, « Les enfants africains de la Révolution nationale : la
politique vichyssoise de l’enfance et de la jeunesse dans les colonies de
l’AOF (1940-1943) », Revue d’histoire moderne et contemporaine,
décembre 2002.
18. Éric Jennings, « Vichy à Madagascar. La “Révolution nationale”,
l’enseignement et la jeunesse, 1940-1942 », Revue d’histoire moderne et
contemporaine, 46-4, octobre-décembre 1999.
19. CAOM, GGA, 5CAB59. En créant 400 centres par an, Georges Hardy
estimait qu’« en une cinquantaine d’années, le problème serait résolu ». En
septembre 1942 seuls 93 CRE avaient vu le jour…
20. Ruth Ginio, « Les enfants africains de la Révolution nationale… », art.
cit.
21. AN, 3W44 : dossier d’instruction Haute Cour de justice, amiral Abrial.
22. AN, F1a3810 et CAOM, GGA, 8CAB60.
23. Voir Wilfred D. Halls, Les Jeunes et la politique de Vichy, Paris, Syros
Alternative, 1988, et Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris,
Perrin, 1991.
24. Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob,
2002, p. 293.
25. CAOM, GGA, 7CAB25 et 7 cab50 : cabinet du général Catroux.
26. Denis Lefebvre, « Les jeunes des Antilles et de la Guyane sous le
gouvernement de Vichy », art. cit., p. 100.
27. Éric Jennings, « Vichy à Madagascar. La “Révolution nationale”,
l’enseignement et la jeunesse, 1940-1942 », art. cit.
28. Agathe Larcher-Goscha, « Sports, colonialisme et identités coloniales :
premières approches du “corps à corps colonial” en Indochine (1918-1945) »,
art. cit.
29. Évelyne Combeau-Mari et Edmond Maestri (dir.), Le Régime de Vichy
dans l’océan Indien. Madagascar et la Réunion (1940-1942), op. cit.
30. Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, op. cit.
31. Denis Lefebvre, « Les jeunes des Antilles et de la Guyane sous le
gouvernement de Vichy », art. cit., p. 100.
32. Archives nationales, 39AJ-68. Un résumé de l’incorporation de juin
1942 en Afrique du Nord souligne l’état physique médiocre des appelés : le
pourcentage des forts est en constante diminution : 45 % en novembre 1941,
38,8 % en février 1942, 34,7 % en juin 1942.
33. SHAT, 1P215 : contrôle des organismes civils. Les chantiers
n’apparaîtront donc clairement comme un instrument de la revanche que lors
de leur militarisation en novembre 1942 après le débarquement allié.
34. Serge Nédelec, « La tentation de la jeunesse unique en AOF et ses
prolongements (1940-1944) », in Christian Pociello et Daniel Denis,
À l’école de l’aventure : pratiques sportives de plein air et idéologie de la
conquête du monde (1890-1940), op. cit.
35. CHAT, 1K130, dossier 17 : lettre du général Weygand au général
Lafond, chef du scoutisme français (3 juillet 1941).
36. CAOM, GGA, 11H58, 11H60, 11H61.
37. Mohamed Dérouiche, Le Scoutisme école du patriotisme, Alger,
ENAL-OPU, 1985.
38. Moins engagés peut-être dans un processus d’affirmation politique, les
responsables des associations sportives algériennes n’ont pas ignoré pour
autant l’accommodement tactique au cours de cette période. Lorsque la
Direction des sports impose ainsi une limitation des associations par rapport
au nombre d’habitants et pousse à un regroupement des clubs, le Sporting-
Club musulman de Kouba, dans la banlieue d’Alger, manœuvre pour éviter
de tomber sous la coupe du club européen qui constitue son voisin le plus
proche. Soucieux de défendre son identité monocommunautaire, il obtient de
diriger ses joueurs et ses équipements vers le Mouloudia-Club d’Alger. Jamel
Aouadi, « Le football en Algérie de 1954 à 1962 », mémoire de maîtrise,
Université Toulouse-Le Mirail, septembre 2003.
39. Pierre Brocheux, « Une adolescence indochinoise », entretien avec
Agathe Larcher-Goscha et Daniel Denis, in Nicolas Bancel, Daniel Denis,
Youssef Fates (dir.), De l’Indochine à l’Algérie, la jeunesse en mouvements
des deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, op. cit.
40. Éric Jennings, « La dissidence aux Antilles (1940-1943) », Vingtième
siècle, n 68, octobre-décembre 2000.
o

41. Christine Lévisse-Touzé, L’Afrique du Nord dans la guerre (1939-


1945), Paris, Albin Michel, 1998.
42. CAOM, GGA, 7cab 7. Ordonnance du 2 octobre 1943 et commentaires
du commissariat à l’Intérieur.
LA PROPAGANDE IMPÉRIALE DE VICHY

Ruth Ginio
Après la défaite de 1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine, une partie au
moins des Français avait espéré trouver dans les territoires d’outre-mer une
compensation . La défaite bien plus grave de 1940, qui ne laissait à la
1

France que le tiers du territoire métropolitain, les fit à nouveau tourner


leurs regards vers eux, pour y retrouver territoire, ressources humaines et
économiques et, plus que tout, l’honneur. La préservation de l’empire était
donc décisive pour le nouveau chef de la France, le maréchal Philippe
Pétain, qui fit des efforts considérables pour le soustraire à l’emprise
allemande. La convention d’armistice le laissait, avec une armée réduite,
sous l’autorité de la France malgré les craintes des Allemands qui
redoutaient de les voir tomber aux mains des Anglais . 2

L’armistice signé, Pétain entreprit de consolider son pouvoir. Ce n’était


pas simple : la déroute rapide de l’armée, l’abolition de la République
démocratique, la division du territoire étaient difficiles à accepter. Vichy
tenta donc de convaincre les Français que l’armistice était inéluctable et
que le responsable en était le régime républicain ; que le nouveau pouvoir,
avec sa « Révolution nationale », préserverait la France de la ruine où les
fausses valeurs de la III République l’avaient entraînée.
e

La place de l’empire dans la propagande de Vichy


Il fallait donc un outil de propagande approprié, et les colonies de
l’empire allaient y occuper une place de choix. La propagande est,
généralement, définie comme un moyen d’influencer l’opinion publique et
de la manipuler, en formulant des idées et des valeurs. C’est une forme de
dialogue politique ordonné, nécessairement, autour d’un ensemble de
conventions ou de préjugés ; mais comme il s’agit de convaincre les esprits
et les cœurs, elle doit être crédible et persuasive . Dans la situation de la
3

France après la défaite, la propagande colonialiste répondait parfaitement à


ce dessein. Contrairement à la plus grande partie du territoire français,
désormais sous contrôle allemand, la plus grande partie de l’empire est
restée sous le contrôle de Vichy jusqu’en novembre 1942. À la France
humiliée, l’empire semblait procurer des raisons d’être fière, et donc
d’excellents arguments de propagande pour le régime de Vichy. Il
répondait en effet, à plusieurs inquiétudes. Il donnait d’abord le sentiment
que tout n’était pas perdu grâce à ses immenses ressources. Ensuite il
constituait une carte diplomatique de valeur pour négocier le statut
international de la France dans le monde de l’après-guerre où, pensait-on à
Vichy, l’Allemagne serait la puissance dominante après qu’elle aurait
vaincu la Grande-Bretagne ou se serait mise d’accord avec elle. Grâce à
l’empire, et surtout l’empire d’Afrique, si proche des côtes de l’Europe, la
France ne se présenterait pas les mains vides, et se ménagerait une place
honorable. Cet argument pourrait réveiller l’espérance dans la nation
abattue.
Cependant, en plus du soutien moral, l’empire pouvait encore incarner
les valeurs de la « Révolution nationale ». Éloigné des cafés « décadents »
de Paris et de l’influence délétère de l’esprit de la III République, il serait
e

un terreau propice à la mise en œuvre de ces valeurs. La plus grande partie


de l’empire avait certes été l’œuvre de cette République tant honnie, mais
la propagande vichyste surmonta cette difficulté en faisant la distinction
entre les politiciens, qu’elle accusait d’avoir tout fait pour saper
l’entreprise coloniale, et les pionniers qui œuvraient sur le terrain. Ce sont
ces bâtisseurs d’empire, courageux, dévoués à la patrie jusqu’à
l’abnégation, sans se laisser rebuter par les épreuves, la maladie, voire les
dangers mortels qui les guettaient partout, qu’elle glorifiait comme
l’incarnation des « nouveaux Français ». 4

Critiquant l’urbanisation rapide de la France, Drieu la Rochelle écrivait,


à la veille de la guerre : « La France du camping vaincra la France de
l’apéro et des congrès . » Pour la propagande vichyste, la France avait dû
5

attendre l’avènement de L’État français et de sa Révolution nationale pour


que se réalise ce souhait mais dans l’empire, il était déjà une réalité. Même
le mode de vie des indigènes était présenté comme accordé à des valeurs
plus authentiques que celles de la III République : la famille était la cellule
e

sociale de base de la société coloniale ; la natalité n’y était pas régulée par
des procédés artificiels pour satisfaire des aspirations « antinaturelles » des
femmes ; la hiérarchie naturelle de cette société, plus proche de la terre et
non démocratique, était préservée ; et l’individualisme était une valeur qui
n’y avait pas cours.
L’empire occupe donc une part importante de la propagande vichyste.
Symbolisant la permanence de la grandeur de la France et sa capacité à se
relever, le message fut répété de différentes façons. Des affiches géantes
présentaient ses paysages et ses populations diverses avec des slogans
courts et simples : « L’empire, garant de l’avenir français » ; « L’empire ne
décevra pas la métropole » ; « L’empire, secret de la survivance de la
nation ». Des émissions radiophoniques lui furent consacrées. Pendant
6

l’année 1942, une émission hebdomadaire d’un quart d’heure, « La France


coloniale », traitait de l’empire, de son importance stratégique et
économique , des projets qui s’y élaboraient, comme celui du chemin de
7

fer transsaharien qui allait avoir une fonction particulière . Deux émissions
8

évoquaient les graves conséquences de la chute de l’AEF aux mains des


gaullistes et des Anglais .
9

La presse également consacrait une place particulière à l’empire, même


les journaux qui ne se définissaient pas comme « coloniaux » avaient des
rubriques permanentes qui ne relataient pas uniquement les événements
militaires, comme les attaques anglaises contre Mers el-Kébir ou Dakar . 10

C’étaient des reportages sur la vie quotidienne, les traditions, l’économie


coloniale et la politique éducative. L’Illustration décrit par exemple, le
22 mars 1941, les pratiques funéraires en Afrique noire. La Légion
consacre à l’empire tout son numéro 3 d’août 1941, avec des articles sur
les différentes tâches coloniales : la mission , l’éducation , l’économie , la
11 12 13

santé publique et, notamment, deux articles consacrés aux troupes


14

d’Afrique et leur fidélité à la France. L’un décrit l’attitude chaleureuse des


officiers français à l’égard de leurs soldats qu’ils considèrent comme des
frères. Le large sourire qui découvre leurs dents brillantes témoigne, selon
le journaliste, de leur excellent état physique et moral . L’autre rapporte le
15

cas d’un Africain à qui l’on avait dit que la France avait été vaincue, mais
que ses deux fils, qui servaient dans son armée, étaient vivants. Au lieu de
se réjouir, comme on aurait pu s’y attendre, il s’était écrié, en colère :
« Comment ! la France est vaincue et mes deux fils sont encore en vie ? »16

La même revue publie encore des articles sur l’art des populations de
l’empire et sur l’influence des colonies sur l’exotisme et le romantisme
dans la littérature française , avec une place particulière consacrée aux
17

aventures des fondateurs de l’empire français . Gringoire consacre


18

plusieurs articles aux événements dans l’empire, soulignant son importance


et le danger gaulliste et britannique . Philippe Henriot, le ministre vichyste
19

de la Propagande, avait écrit la moitié des articles publiés de 1940 à 1942,


marquant ainsi l’importance qu’il attribuait à l’entreprise coloniale comme
thème de sa propagande. Gringoire publie encore des récits sur des
personnalités liées au passé des colonies, comme le chef Makoko qui, en
signant avec Savorgnan de Brazza, un traité où il renonçait à sa
souveraineté, donnait naissance au Congo français ou, à l’inverse, le chef
Samori qui l’avait obstinément combattue jusqu’à sa reddition . 20

Les expositions, foires locales ou internationales, étaient un moyen


privilégié depuis le début du siècle, pour exposer l’œuvre coloniale et
présenter ses « prodiges ». Vichy a repris cette tradition, établissant même,
en 1941, une Agence économique des colonies qui assurerait une
représentation adéquate dans les foires et les expositions, en France et à
l’extérieur. Elle a organisé, en 1942, une série d’expositions destinées à
une propagande qui glorifierait l’œuvre coloniale dans son ensemble,
rappellerait l’importance des colonies dans la vie de la nation et susciterait
l’enthousiasme des jeunes. Elle a apporté son soutien à une exposition, à
Vichy, de tableaux et d’œuvres des artistes indigènes. Elle a organisé la
Quinzaine impériale véhiculée par un train qui a sillonné tout le territoire,
conçu les stands des colonies françaises dans les foires internationales de
plusieurs villes d’Europe, ou dans les foires françaises, comme Marseille
ou Lyon (septembre-octobre 1942). Elle organisait encore des ventes de
charité en faveur des soldats coloniaux prisonniers .
21

Un autre organisme, la Ligue maritime et coloniale, fondée en 1921,


apportait son soutien à ces tâches. Cet organisme privé publiait une revue,
Mer et colonies, destinée en particulier à la propagande coloniale à
l’intention de la jeunesse et, notamment, la jeunesse étudiante. Elle
octroyait, en effet, des bourses aux plus méritants pour des recherches dans
les colonies, éditait des affiches et des cartes postales sur des thèmes
coloniaux divers, encourageant les jeunes à s’établir dans les colonies
comme médecins, ingénieurs ou cultivateurs. Son message est que là
seulement était leur avenir professionnel serait assuré .22

Vichy a également utilisé le cinéma qui était un instrument de premier


ordre de la propagande (nazie aussi bien qu’alliée) dont l’efficacité résidait
essentiellement dans l’universalité. Le film, muet ou parlant, avait une
action visuelle qui agissait plus sur les émotions que sur la réflexion . 23

Plusieurs documentaires rappelaient l’importance de l’empire, notamment


Français, voici votre empire, projeté lors de la Quinzaine impériale ; deux
autres courts métrages s’intitulaient La Tragédie de Mers el-Kébir et
Dakar. Un film de fiction, L’Homme sans nom, projeté en 1941, met en
scène un savant qui décide de se rendre dans les colonies pour y faire
l’essai de son vaccin contre la lèpre. En 1942, Malaria montre un
« indigène » fidèle à son maître au point de menacer de tuer quiconque
porterait atteinte à son honneur, en une sorte d’allégorie de la fidélité des
habitants des colonies au maréchal Pétain. Un autre film, Le Pavillon
brûle, montre les capitalistes parisiens enrichis sapant la merveilleuse
œuvre des Français de l’empire . C’était un message conforme à
24

l’idéologie vichyste sur la négligence criminelle des politiciens de la


III République à l’égard de l’entreprise coloniale et l’héroïsme patriotique
e

des hommes de terrain.


On trouve encore une importante littérature sur la question coloniale
mais contrairement à ceux de la grande presse, ces ouvrages et articles ne
s’adressent pas au grand public. Renonçant aux slogans simples de la
propagande ordinaire, ils étaient écrits par des professionnels de l’action
coloniale : administrateurs, juristes, théoriciens de l’action coloniale,
économistes qui examinaient les questions coloniales et notamment celle
du caractère que devait revêtir le colonialisme français. Cette littérature,
elle aussi, soulignait, dans ses introductions, l’importance cardinale de
l’empire dans la situation de la France et sa capacité à lui venir en aide,
alors et dans le futur. René Viard, par exemple, expose dans l’introduction
de L’Empire et nos destins, à quel point la situation de la France aurait été
encore plus difficile si elle n’avait pas possédé un tel empire colonial :
« Grâce à cet empire, la France, vaincue et diminuée en Europe, n’est ni un
peuple sans espace, ni une nation sans hommes, ni un État sans
ressources… Que les Français réfléchissent seulement à ce qu’eût été
l’effacement de leur pays si celui-ci s’était trouvé réduit, en 1940, à son
seul territoire métropolitain et à ses trente-neuf petits millions d’habitants !
Privée de toute communication avec le dehors, rayée du nombre des
Nations souveraines pour un temps indéterminé, condamnée à n’attendre
d’avenir que de la pitié ou de la générosité d’autrui, la France n’eût plus
été durant des années, qu’une autre Pologne ou une Belgique un peu plus
grande . » Ces auteurs cherchaient à combattre l’indifférence de l’opinion
25

française à l’égard de l’entreprise coloniale . Ils examinaient ses bénéfices


26

économiques et les moyens d’exploiter plus utilement ses ressources


naturelles : convaincre les Français d’acheter le café ivoirien, les bananes
guinéennes et le riz indochinois au lieu d’importer des produits
américains . D’autres examinaient le caractère du régime colonial français,
27

notamment la question de l’utilité de l’assimilation, récusée par la plupart


d’entre eux comme nuisible, la forme préférable du régime colonial, la
relation avec les élites locales, le caractère du système éducatif, la
nécessité de l’implantation de colons blancs, etc. .
28

L’examen plus approfondi des questions fondamentales de l’entreprise


coloniale reflète sans nul doute l’énorme importance que le régime
attribuait aux colonies dont il disposait encore. L’empire était, plus que
jamais auparavant, considéré comme partie intégrante de la France, dont le
territoire métropolitain en était comme agrandi, et le régime pouvait y
exhiber sa puissance et sa souveraineté, malgré la défaite et l’occupation
allemande.
Le Transsaharien comme instrument de propagande
Vichy espérait que les colonies allaient éveiller l’imagination des
Français pour des projets grandioses, et une de ses affiches représentait un
train lancé à toute allure avec, en arrière-fond, une mosquée soudanaise et,
en légende, le nom : le « Transsaharien » et le slogan : « La France
continue. » De fait, la réactualisation du projet mégalomane de chemin de
fer transsaharien est un bon exemple d’utilisation de l’espace colonial pour
la glorification du nouveau régime. Elle devait démontrer la souveraineté
et la puissance du régime et manifester son ambition de faire de l’Afrique
une annexe de l’Europe avec la France comme lien entre elles.
L’audacieux projet d’une ligne de chemin de fer traversant le Sahara
pour relier l’AOF à la Méditerranée avait été proposé pour la première fois,
en 1876, trois ans après que Paul Soleillet et Adolphe Duponchel avaient
pris part à une expédition à l’oasis de Tuat. Duponchel avait exposé l’idée
qu’une ligne de l’Algérie au Niger, créerait un vaste empire, une sorte
d’« Indes françaises », qui égaleraient les Indes anglaises en richesse et en
prospérité . Toutefois, les difficultés techniques, dans un territoire que la
29

France ne contrôlait pas encore entièrement, avaient laissé cette


proposition à l’état de projet. En 1928, le projet refaisait surface et le
gouvernement nommait une commission chargée d’étudier sa faisabilité.
La commission avait conclu affirmativement et estimé qu’il aiderait à la
diffusion de la culture française dans l’Afrique tout entière, favoriserait son
exploitation économique et renforcerait ses liens avec la France . 30

Cependant, pour des raisons budgétaires, les gouvernements de la


III République ne parvinrent pas à le concrétiser. Sa réalisation devait
e

donc être, pour le gouvernement de Vichy, une occasion unique de prouver


que, contrairement à la République, qui n’avait été capable que d’élaborer
des projets laissés dans leurs cartons du fait des lenteurs bureaucratiques
caractéristiques des administrations dans les régimes parlementaires, le
nouveau régime, lui, réalisait effectivement ses projets. C’est ce
qu’exprime un article du 8 décembre 1941 : « De 1859 (sic) à 1941, que de
palabres, que de commissions, que d’études, que de vœux ! Et que de
temps perdu ! »
31

Le projet était présenté comme un moyen de mobiliser de larges


segments de l’opinion et de leur insuffler un sentiment patriotique. Dès le
22 mars 1941, le gouvernement publiait une ordonnance d’exécution
immédiate. Il en confiait la direction à la société Méditerranée-Niger et
déclarait son intention de prêter à cette fin à l’administration coloniale de
l’AOF une somme allant de 1,69 milliard à 3,12 milliards de francs, selon
l’état d’avancement des travaux .
32

Les nombreux articles de presse et les descriptions qu’ils contiennent


témoignent de ce que l’importance du projet dépassait largement ses
aspects purement économiques. Le débat sur la rentabilité, le coût de
construction, sur les difficultés de l’alimentation en eau et en combustible
le long de son parcours n’occupait pas une place centrale. Le Transsaharien
était, avant tout, une entreprise de propagande et, de loin, plus qu’un
moyen de communication ferroviaire.
Vichy utilisait donc ce projet pour démontrer sa supériorité sur le régime
républicain embarrassé dans les procédures de la démocratique
parlementaire. Un des journalistes qui suivaient le début des travaux
évoquait en ces termes la lenteur de sa mise en œuvre. La III République
e

avait fait traîner pendant quatre-vingts ans et d’abord, parlé du projet, puis
constitué des commissions, envoyé des missions mais, en fin de compte,
tout était tombé à l’eau à cause de « choses plus intéressantes », telles que
les luttes électorales et les changements de ministère. « Mais voici, se
félicite le journaliste, que ce projet qui semblait purement imaginaire
devient réalité par la volonté du maréchal Pétain . » Il en déduisait que
33

seul un régime libéré des entraves électoralistes pouvait mettre en œuvre


un projet de cette dimension. Certains le comparaient au creusement du
canal de Suez ou de Panama pour lequel la France avait dû collaborer avec
des sociétés internationales avant d’en perdre le contrôle politique. Pour le
Transsaharien, la France était chez elle et se passerait d’appuis extérieurs.
Les descriptions du projet et de ses acteurs étaient mêlées de motifs
idéologiques vichystes. Son directeur général était présenté comme le
modèle du « Français nouveau » : « Jeune, sportif, le visage bronzé par le
soleil saharien, tel est apparu hier M. Chadenson, directeur général du
Méditerranée-Niger, venu nous entretenir du magnifique acte de foi
accompli dans les sables brûlants du désert par ceux qui ne veulent pas
désespérer de la grandeur de leur pays . » D’autres étaient décrits comme
34

de jeunes Français courageux et prêts à relever le défi de tous les dangers


que suscitait l’engagement dans une telle « aventure » : la faim, la soif, les
tempêtes de sable et les maladies. L’article soulignait que leur mobile
n’était certainement pas l’intérêt matériel, leur rémunération étant des plus
minimes ; ils enduraient toutes ces difficultés par « esprit sportif ». Ces
35

nouveaux héros français de la construction du Transsaharien remplissaient


encore une autre fonction importante : ils allaient à la conquête d’un
Sahara symbolique et prouveraient aux Français que l’image qu’ils en
avaient était faussée. Le désert, assurait un de ces articles, était pour la
plupart des Français une « terre de peur » où des dangers réels ou
surnaturels guettaient partout . Le Transsaharien incarnait donc la capacité
36

du nouveau pouvoir à conquérir cette immense « terre d’effroi » et à


surmonter la terreur primordiale qu’elle inspirait aux Français.
Cette propagande illustrait l’importance générale que Vichy conférait
aux colonies d’Afrique. Le Transsaharien constituerait le lien physique
entre l’Europe et l’Afrique et la France, en jetant ce pont entre les deux
continents, verrait son statut international renforcé par cette voie de
communication offerte aux autres puissances coloniales : l’Espagne,
l’Italie, voire l’Allemagne. Le Transsaharien devenait une carte de la
négociation où l’Allemagne et ses alliés se partageraient le butin, et
assurait à la France un rôle dans la nouvelle Europe dont l’Afrique
deviendrait un prolongement direct .37

Il favoriserait l’exploitation des richesses de l’Afrique. Un journaliste


citait le ministre de l’Information arguant que, si la III République l’avait
e

construit, les Français auraient pu se moquer du blocus imposé par les


Anglais à l’AOF qui empêchait son commerce avec la métropole . Ce fait
38

était reconnu par les Anglais eux-mêmes. Au cours d’un débat sur
l’éventualité d’une invasion des colonies britanniques de l’Afrique
occidentale par les forces de Vichy, le brigadier-général Clarke,
commandant de la Côte-d’Or, avait admis que c’était peut-être une vraie
chance que le Transsaharien soit resté à l’état de projet .
39

Vichy rappelait donc aux Français que, par un usage raisonné, l’empire
pouvait les préserver de la famine et que son importance économique,
surtout en temps de guerre, était considérable. C’est ce que proclamait La
Loire : « Il a fallu la défaite, entraînant la raréfaction de certains produits,
comme l’huile, pour que nombre de Français consentent à découvrir la
richesse de notre empire colonial. Mieux vaut tard que jamais ! »40

Par le Transsaharien, Vichy présentait l’image d’un régime qui agissait


au lieu de parler ; mais ceci n’excluait pas des critiques occasionnelles.
Révolution exprimait une opposition virulente au projet, selon lui
irréalisable du fait des nombreux obstacles techniques : manque d’eau pour
la réfrigération des moteurs, difficulté d’établir le ravitaillement en
combustible au milieu du désert ; mais la plupart des organes de presse
41

qui suivaient sa construction – qui ne fut jamais achevée –


s’enthousiasmaient et y voyaient la démonstration que quelque chose avait
changé en France. L’impact de cette propagande dans les autres régions de
l’empire se reflète dans la lettre d’un certain Bui Lang Chien, saisie par la
censure indochinoise, qui évoque le projet de Transsaharien comme la
preuve du désintérêt de Vichy pour ses colonies d’Asie : « Certains
prétendent que Vichy envisage […] d’abandonner l’Asie pour conserver
l’Afrique […]. À preuve, ils invoquent [la décision de Vichy de
ressusciter] les plans du chemin de fer transsaharien, alors que l’Indochine
ne bénéficiera d’aucun grand projet important, ni au présent, ni à
l’avenir . »
42

On voit que l’importance du Transsaharien était telle parce qu’il était


montré comme la preuve concrète que les colonies du continent noir
étaient partie intégrante de la France qui de nation vaincue, devenait une
puissance qui, malgré sa défaite, pouvait se relever.
La propagande de Vichy dans les colonies : l’exemple de l’AOF
Cette idée s’exprime dans le souci du régime de mettre en œuvre les
principes de la Révolution nationale dans les colonies également. Une
grande partie de sa propagande s’adressait à la population indigène. De
certains points de vue, sa tâche était plus ardue qu’en Métropole : elle
devait convaincre ces populations que, malgré sa défaite, la France était
encore suffisamment forte et digne de leur fidélité. Une autre difficulté,
particulière à l’AOF, était la présence des Forces françaises libres dans
l’AEF toute proche, ainsi que la proximité des colonies britanniques d’où
arrivait une propagande adverse qui annonçait pour un terme proche la
« livraison » par Vichy de l’AOF aux Allemands. Ces circonstances
particulières suscitaient dans l’administration coloniale des craintes
sérieuses quant à la possibilité de rébellions provoquées par des éléments
séditieux qui, soutenus par les gaullistes et les Britanniques, profiteraient
de sa faiblesse .
43

Il s’agissait de transmettre aux Africains ses deux messages essentiels :


grâce à Pétain, la France était plus forte que par le passé ; l’idéologie du
nouveau régime – la Révolution nationale – était beaucoup plus conforme
que celle de la III République aux réalités culturelles et sociales des
e

colonies. Pour cela le régime disposait, comme en France, d’un choix


d’instruments : radio, presse, cinéma, livres, affiches et cérémonies mais,
du fait de l’accès plus limité qu’avaient ses habitants à ces divers médias,
sa propagande n’avait un impact notable que dans les grandes villes et
principalement dans les milieux de l’élite occidentalisée. Elle escomptait
néanmoins que ses troupes africaines démobilisées deviendraient, au
moment de leur renvoi dans leurs foyers, un canal de communication
efficace avec la population africaine rurale.
Le segment de la population considéré comme le plus dangereux et, de
ce fait, le plus suivi, était, sans aucun doute, celui des élites africaines
occidentalisées. En effet c’étaient elles qui, jusque-là, avaient joui des
privilèges que Vichy avait supprimés entre-temps ; et cela était vrai en
particulier pour les « originaires », les Africains qui avaient obtenu la
nationalité française . Même les Africains « évolués » qui n’en
44

bénéficiaient pas avaient un statut préférentiel par rapport au reste de la


population. Or, si Vichy n’avait pas annulé la nationalité française, elle
avait perdu toute signification : désormais, les populations étaient
distinguées sur une base strictement raciale, par exemple, par l’interdiction
faite aux Africains, même citoyens français de l’accès à certains lieux de
distraction, par les files distinctes dans les magasins d’alimentation et par
la répartition inégale des tickets de rationnement. C’est donc ce groupe
d’Africains qui était perdant au changement de régime, plus que les autres.
L’autre raison de la menace qu’il représentait pour l’ordre colonial était
son accès relativement aisé aux informations : plus exposé à la propagande
gaulliste et britannique diffusée par les colonies voisines, il pouvait suivre
les événements mondiaux et était, notamment, conscient de la dimension
réelle de la défaite.
Le régime vichyste, ici également, considérait comme une de ses
priorités la propagande adressée à cette élite et il utilisait un choix très
large de médias dont la presse était un des principaux. En 1942,
l’administration coloniale lançait Dakar-Jeunes, supplément de Paris-
Dakar. Avant la sortie du premier numéro, elle adressait un prospectus à
ses lecteurs potentiels : « Jeunes d’Afrique noire ! Vous aurez désormais
votre journal. N’oubliez pas que chaque jeudi paraît l’hebdomadaire
“Dakar-Jeunes”. Or, Dakar-Jeunes, c’est six pages rédigées pour vous,
composées pour vous, illustrées pour vous. Vous y lirez des articles, des
reportages, des récits sur les sujets qui vous tiennent au cœur : le sport, les
jeux, la vie au grand air, le choix d’un métier, l’avenir […]. Vous y
trouverez des directives spirituelles et morales, des règles de conduite […].
On vous y indiquera la meilleure direction où doivent s’engager vos efforts
et votre enthousiasme. On vous montrera franchement les possibilités et les
limites de vos forces. C’est un air pur de France qui circule dans ces six
pages de Dakar-Jeunes, chaque semaine. Respirez-le . » 45

Au premier semestre de 1941, l’administration coloniale y avait initié un


débat sur la question de savoir si les jeunes Africains « évolués » devaient
aspirer à s’assimiler à la culture française. Des opinions diverses furent
formulées par certains d’entre eux qui allaient devenir les dirigeants
politiques en AOF après la guerre, mais le débat s’était si échauffé que
l’administration décida de l’interrompre . D’autres journaux – La Côte
46

d’Ivoire française et Sénégal, par exemple – diffusaient les principes de la


Révolution nationale par des articles où sa signification était éclairée et
tracées les voies de sa mise en œuvre en AOF. Ils rendaient compte
régulièrement des activités de la « Légion de l’Afrique noire », branche
africaine de la « Légion » métropolitaine, chargée de les diffuser en AOF
et d’organiser les cérémonies et célébrations auxquelles les Africains
étaient associés . La propagande comportait aussi le commentaire des
47

événements de l’actualité, surtout les plus embarrassants. La responsabilité


de l’armistice, par exemple, était imputée aux Anglais qui n’avaient pas
fourni des forces assez puissantes et s’étaient contentés de défendre leur île
avec leur marine et leur aviation .
48

Outre ses organes de presse, l’administration coloniale a publié des


ouvrages et des brochures destinés à l’élite africaine notamment, en 1942,
la brochure qui relatait la visite de Pétain en AOF, en 1925. Le directeur
des comptes de la Compagnie des chemins de fer, Maurice Montrat, lui
avait servi d’interprète et il rapportait ses impressions de cette visite sous le
titre : Quand le maréchal parlait aux indigènes. Dans son introduction,
Montrat explique son intention : « Je vais raconter pour mes frères ce que
je sais du Vainqueur de Verdun qui, vingt-quatre ans plus tard, pour la
deuxième fois, devait sauver la patrie et lier son sort au sort de la France et
de l’empire. Je voudrais que par ces lignes, les indigènes aient une
nouvelle preuve de la sollicitude affectueuse que leur porte notre grand et
vénéré Chef . »
49

L’administration organisait également des conférences, ateliers, cours de


formation, destinés toujours aux élites avancées pour les persuader de se
joindre à la Légion, sa principale organisation sociale, ou aux mouvements
de jeunesse métropolitains qui fonctionnaient également en AOF,
notamment les Scouts de France . Pour élargir le cercle des membres
50

africains des organisations officielles du régime, elle mit en place un


mouvement de jeunesse appelé Les Gardes de l’empire . Elle tenta51

également de toucher la population rurale illettrée et qui n’avait pas les


moyens de posséder la radio ni d’aller souvent au cinéma. Il fallait donc se
servir des médias qui n’exigeaient pas la capacité de lire : la radio, le
cinéma, l’image, les expositions, cérémonies et défilés. On pouvait
installer la radio dans les lieux publics, les places de villages, voire dans
les hôpitaux pour des émissions qui commenteraient l’actualité et
expliqueraient la politique coloniale de Vichy.
Pour le cinéma, qui offrait une attraction particulière du fait de sa
nouveauté, on pouvait organiser des projections en plein air dans les
régions dépourvues de salles, et l’administration coloniale profitait de
l’enthousiasme suscité par les films de fiction pour projeter également des
films de propagande et des actualités. Elle n’en craignait pas moins de voir
les films de fiction exercer une influence indésirable sur les spectateurs
africains, notamment par les scènes où l’on pouvait voir des indigènes
attaquer des Blancs. Elle posta donc dans chaque salle un policier chargé
de rapporter les réactions du public . Une censure sévère devait assurer
52

que les films destinés au public africain ne véhiculent pas de message


contraire aux valeurs de la Révolution nationale .53

Les cérémonies et les défilés étaient moins distrayants que le cinéma


mais quand même assez efficaces. Les fêtes célébrées en France, comme
celle de Jeanne d’Arc, ou la fête du Travail étaient célébrées avec faste en
AOF également . Elles comprenaient des défilés d’enfants, français et
54

africains, dans les rues de Dakar. Les fêtes de l’empire, telle la « Semaine
impériale » et la « Quinzaine impériale » ou la commémoration de
l’attaque contre Dakar, étaient célébrées également . La « Semaine
55

impériale » de 1941, au Dahomey, comprenait des expositions sur la


mission colonisatrice de la France, des conférences, des groupes de débat,
des compétitions sportives, des spectacles folkloriques, le tout mettant
l’accent sur les valeurs de la Révolution nationale, le retour à la terre, et sur
le lien entre la France et son empire et les bienfaits de la colonisation
française. Un chant composé à cette occasion par un maître d’école africain
y avait remporté un vif succès. C’était, chanté par ses élèves, Papa Pétain :
« Maréchal Pétain, nous, écoliers de Dahomey / Nous te saluons – nous te
saluons encore aujourd’hui […] / Afin d’achever l’œuvre commencée /
Sauver la France entière / Nous autres, travaillerons avec ardeur et
confiance / Et tu seras fier de nous / Notre maréchal Pétain, notre Papa . »
56

On voit là le caractère différent de la propagande vichyste et de la


propagande républicaine. Les cérémonies républicaines évitaient le
décorum royal qui avait cours dans les colonies britanniques (ou
allemandes d’avant la Grande Guerre) . L’établissement du régime
57

autoritaire et paternaliste de Vichy offrait à l’administration coloniale


l’occasion d’ajouter certains de ces caractères : Pétain pouvait incarner une
figure paternelle pour les Africains et l’on n’imagine guère un chant
comme Papa Pétain, composé en l’honneur d’un président du Conseil de
la République.
L’autre segment de la population africaine qui pouvait constituer un
risque pour l’ordre colonial était constitué par les troupes africaines de la
campagne de France. Elles avaient assisté à la déroute de l’armée et
avaient appris à se servir d’une arme. Cette conjonction les rendait
particulièrement redoutables. Jusqu’à la défaite de juin 1940, près de
100 000 Africains avaient été incorporés, dont 17 000 avaient été tués
durant les combats, alors que 16 000 d’entre eux environ étaient
prisonniers . La crainte de l’administration coloniale à l’égard de ceux-ci
58

était qu’ils fussent influencés par la propagande allemande. Comme Vichy


ne pouvait les atteindre avant leur libération, il devait se contenter de
diffuser la sienne parmi les troupes restées en AOF, et, plus
particulièrement, celles qui allaient être démobilisées. L’administration
coloniale craignait que ces soldats ne diffusent des messages dangereux
dans leurs villages, raconteraient la défaite, les pousseraient à la rébellion
et ébranleraient l’autorité des chefs traditionnels. La propagande qui leur
était adressée servait donc deux objectifs : réduire le risque de voir ces
soldats contester l’autorité coloniale après leur démobilisation ; utiliser ces
soldats, en majorité ruraux musulmans, comme vecteur d’une propagande
destinée à des populations africaines que les médias disponibles
n’atteignaient que difficilement.
Pour s’adresser à ces troupes, l’administration avait adopté une langue
« islamique » mais, pour qu’elle soit crédible, elle avait dû employer les
talents d’orateur d’un notable musulman charismatique, cheikh Sydou
Nourou Tall. Tall était devenu l’intermédiaire entre l’administration
coloniale et la population musulmane, dans les années 1920, après la mort
de son beau-père, El Hajj Malick Sy, le plus connu des marabouts
« tijaniyens » du Sénégal . Il avait pris la parole devant les soldats
59

africains avant la défaite, avait continué sous le régime de Vichy, en


modifiant les thèmes de ses discours, et était revenu à ceux d’avant la
guerre lorsque la France libre avait pris sa place, à son tour. À l’époque de
Vichy, il avait tenté de convaincre les soldats de la proximité des valeurs
de l’islam avec celles de la Révolution nationale qui, disait-il, se trouvaient
déjà dans le Coran. Il les engageait à rester fidèles au régime colonial et à
ne pas médire de la France, et décrivait Pétain comme un père aimant et
dévoué. Il les encourageait encore à travailler dur lors de leur retour dans
leurs champs et leurs villages . 60

Conclusion
La propagande impériale de Vichy en France et celle de l’administration
coloniale en AOF devaient servir des objectifs différents quoique liés entre
eux. En France, elle utilisait le thème de l’empire comme preuve de la
puissance et de la souveraineté inentamées du pouvoir vichyste. Il était
présenté comme un trésor qui avait sauvé la France d’une défaite totale et
l’aiderait à se relever et restaurer son statut international. En AOF, cette
propagande devait veiller à l’intégrité de ce trésor et la perte de l’AEF, dès
juillet 1940, avait montré que la préservation des possessions coloniales ne
serait pas aisée. Après que Vichy eut fait de l’empire un élément aussi
fondamental de sa propre légitimité, il devait veiller à le conserver à tout
prix ; il visait donc à démontrer que la Révolution nationale était adaptée
aux réalités de la vie quotidienne de ses populations. Mais il devait surtout
préserver le calme et éviter que ses sujets n’exploitent le désarroi de la
France pour tenter d’ébranler son autorité. Finalement, le débarquement
allié en Afrique du Nord – en novembre 1942 – allait vider de son contenu
la souveraineté de Vichy en Afrique et annonçait sa disparition prochaine.
Notes du chapitre
1. Sur le cheminement de l’Idée coloniale au cours de cette période voir
Raoul Girardet, L’idée coloniale en France : 1871-1962, Paris, La Table
ronde, 1972 ; Elizabeth Ezra, The Colonial Unconscious – Race and Culture
in Interwar France, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2000, p. 2-3,
21-46 ; Sandrine Lemaire et Pascal Blanchard, « Exhibitions, expositions,
médiatisation et colonies », in Blanchard et Lemaire (éd.), Culture coloniale
– La France conquise par son empire, 1871-1931, Paris, Autrement, 2003,
p. 43-54 ; sur les zoos humains, voir : Nicolas Bancel, Pascal Blanchard,
Gilles Boetsch, Éric Deroo et Sandrine Lemaire, Zoos humains : de la Vénus
hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte, 2002.
2. Dans son premier discours, Pétain avait parlé des colonies et de leur
destin : « Je n’ai pas été moins soucieux de nos colonies que de la métropole.
L’armistice sauvegarde les liens qui l’unissent à elles. La France a le droit de
compter sur leur loyauté » ; cité dans La Légion, n 3, août, 1941.
o

3. Philip Taylor, Munitions of the Mind – A History of Propaganda, from


the Ancient World to the Present Era, Manchester, Manchester University
Press, 1995, p. 1-3, 208.
4. René Viard, L’Empire et nos destins, Paris, Sorlot, 1942, p. 17-37.
5. Cité dans Robert Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973,
p. 197.
6. Laurent Gervereau et Denis Peschanski, La Propagande sous Vichy,
Paris, BDIC, 1990, p. 205.
7. La France coloniale – Les 50 premières causeries de Radio-Paris,
« Dakar, métropole française de l’Atlantique », 27 mars 1942, de 20 h 45 à
21 heures ; « Notre production africaine de cacao », 18 août 1942, de
19 heures à 19 h 45.
8. Ibid., « Méditerranée-Niger, acte de foi français », 12 juin 1942, de
21 h 30 à 21 h 45 ; « La piste coloniale n 1 », 4 août 1942, de 19 h 30 à
o

19 h 45.
9. Ibid., « Un centenaire en exil : le Gabon », 24 avril 1942, de 12 h 30 à
12 h 45 ; « L’Afrique-Équatoriale française », 8 septembre 1942, de
17 heures à 17 h 15.
10. L’Illustration, 11 mai 1940, 24 août 1940, 5 octobre 1940, 2 novembre
1940 ; Gringoire, « Menaces sur notre empire », 26 septembre 1940.
11. La Légion, n 3, août 1941 ; n 4, septembre 1941.
o o

12. Ibid., n 3, août 1941.


o

13. Ibid., n 3, août 1941 ; n 4, septembre 1941.


o o

14. Ibid., n 3, août 1941.


o
15. Ibid.
16. Ibid., n 4, septembre 1941.
o

17. Ibid., n 3, août 1941.


o

18. Ibid., n 6, novembre 1941.


o

19. Gringoire, « Menaces… », 26/09/1940 ; « Mauvais coup de Dakar et


offensive diplomatique », 03/10/1940 ; « Prisonnier des gaullistes – Je
reviens du Gabon », 09/05/1941 ; « Le Transsaharien », 13/06/1941 ;
« L’empire devant la dissidence », 25/07/1941 ; « Bataillons noirs »,
26/09/1941 ; « Djibouti, capitale de la fidélité », 23/01/1942 ; « L’AOF –
carte maîtresse du jeu français », 01/05/1942 ; « À la gloire de notre
empire », 29/05/1942 ; « Alerte sur l’empire », 30/10/1942.
20. Ibid., « Mort du prince impérial », 05/09/1940 ; « Fête au palais de
Makoko », 27/02/1941 ; « Samori », 13/03/1941 ; « L’empereur du Tchad »,
30/05/1941 ; « Fachoda », 22/08/1941.
21. Les colonies aux expositions, foires et manifestations de 1942, Paris,
Agence économique des colonies, 1943, p. 4-5.
22. Miho Matsunuma, « La propagande coloniale en France métropolitaine
sous Vichy, à travers une association », The Komaba Journal of Area Studies,
4, University of Tokyo, 2000, p. 178-179, 182.
23. Richard Taylor, Film Propaganda – Soviet Russia and Nazi Germany,
2d. éd., Londres, Barnes & Noble, 1998, p. 15-16 ; sur le cinéma dans la
propagande britannique, voir James Chapman, The British at War – Cinema,
State and Propaganda, Londres et New York, I. B. Tauris, 1998.
24. Pascal Blanchard et Gilles Boetsch, « Races et propagande coloniale
sous le régime de Vichy, 1940-1944 », Africa, 49 : 4, Roma, 1994, p. 552-
553.
25. R. Viard, op. cit., p. 12-13.
26. Robert Delavignette, Petite Histoire des colonies françaises, Paris,
Presses universitaires de France, 1941, p. 62 ; Maurice Ricord, Au service de
l’empire, Paris, SECM, 1946, p. 8 (selon l’introduction, ce livre a été écrit
pendant l’époque de Vichy et publié après la guerre) ; Marius Leblond, « La
littérature coloniale et l’avenir de la France », in La Mer et l’empire – Série
de douze conférences, Institut maritime et colonial, Paris, 1942, p. 28.
27. R. Viard, op. cit., p. 57 ; André Demaison, Destins de l’Afrique,
Clermont-Ferrand, Centre d’expansion française, 1942, p. 6.
28. Voir, par exemple, les critiques de la doctrine de l’assimilation :
Olivier Leroy, Raisons et bases de l’union des Français de l’empire,
Tananarive, Imprimerie officielle, 1941, p. 5 ; René Maulnier, « La politique
coloniale positive », dans L’Empire français et ses ressources, École
supérieure d’organisation professionnelle, p. 127-128 ; Maulnier, « Une
citoyenneté d’empire », in L’évolution de la colonisation, s. d. ; Jean Paillard,
L’Empire français de demain, Paris, 1943, p. 41-44 ; Viard, op. cit., p. 77-81.
Sur l’éducation coloniale : George R. Manue, « L’empire, garant de l’avenir
français », in Henri Mathieu, Les Empires en marche, Lyon, 1943, p. 89. Sur
la questions des colons blancs et leur contribution à l’œuvre coloniale :
Demaison, op. cit., p. 34-35 ; Leblond, « Notre œuvre d’outre-mer. La race
de Japhet à destin de Prométhée », in L’évolution…, p. 6-8.
29. Daniel R. Headrick, The Tools of Empire – Technology and European
Imperialism in the Nineteenth Century, Oxford, Oxford University Press,
1981, p. 200.
30. Sénat, année 1928. Projet de loi ayant pour objet d’approuver la
création d’un office des études du chemin de fer transsaharien, ANSOM,
Affaires politiques, 5444/4.
31. Stéphane Lauzanne, « Et M. Berthelot en inaugure aujourd’hui le
premier tronçon », 08/12/1941, AN, AJ 72/1877.
32. ANS, 17G/395 (126).
33. Marcel Jouanique, « Le Transsaharien – voie impériale de demain »,
La Loire, 1 novembre 1941.
er

34. « Un véritable acte de foi : le Méditerranée-Niger », Les Nouveaux


Temps, 28/08/1942, AN, AJ/1877.
35. Ibid.
36. Marcel Jouanique, « Le Transsaharien… », art. cit.
37. L’Œuvre, « Le Transsaharien… Ce pourrait être une première occasion
de collaboration eurafricaine ».
38. Stéphane Lauzanne, « Et M. Berthelot… », art. cit.
39. Lawler, Soldiers, Airmen and Wisperers, p. 19.
40. Marcel Jouanique, « Le Transsaharien… », art. cit.
41. « Transsaharien », Révolution, 12 octobre 1941.
42. Éric Jennings, Vichy in the Tropics – Pétain’s National Revolution in
Madagascar, Guadeloupe and Indochina, Stanford, Stanford University
Press, 2001, p. 186.
43. Sur les circonstances de la mainmise du régime de Vichy sur l’AOF,
voir : Catherine Akpo, L’AOF et la Seconde Guerre mondiale, Paris,
Karthala, 1996 ; Ruth Ginio, « Marshal Pétain spoke to schoolchildren :
Vichy propaganda in french west Africa, 1940-1943 », International Journal
of African Historical Studies, 33 : 2, 2000, p. 294-295.
44. Il s’agit des habitants de quatre villes du Sénégal : Dakar, Saint-Louis,
Rufisque et Gorée, qui jouissaient des privilèges des citoyens français depuis
le XIX siècle. Les hommes pouvaient élire un représentant à l’Assemblée
e

nationale et élire ou être élus aux conseils locaux sénégalais. Contrairement


aux autres habitants de l’AOF, ils avaient le droit d’être jugés par un tribunal
européen et étaient exemptés de la corvée. À la veille de la Seconde Guerre
mondiale, le Sénégal comptait 78 373 « originaires », dont seulement 20 746
étaient des hommes. Voir également, Alice L. Conklin, A Mission to Civilize
– The Republicain Idea of Empire in France and West Africa, 1895-1930,
Stanford, Stanford University Press, 1997, p. 151 ; Ruth S. Morgenthau,
Political Parties in French-Speaking Africa, Oxford, Clarendon, 1964,
p. 127-128.
45. Circulaire du gouvernement général, 12 février, 1942, ANS, 13G/101
(181).
46. Par exemple : Ouezzin Coubali, qui a été un membre du parti politique
principal de la Côte-d’Ivoire après la guerre ; Émile Zinsou, qui est devenu
plus tard le président du Dahomey ; et Mamadou Dia, le premier Premier
ministre du Sénégal. Voir également : Ousmane Socé, « L’évolution
culturelle de l’AOF » (12 janvier 1942) ; Mamadou Dia, « Pour ou contre une
culture africaine » (12 mars 1942) ; Joseph Baye, « Le métissage culturel ne
doit pas être un but mais un moyen » (26 mars 1942) ; Émile Zinsou,
« L’évolution culturelle en AOF – Une opinion de Cotonou » (14 mai 1942) :
Ouezzin Coubali, « La colonisation française vue par un évolué indigène »
(4 juin 1942).
47. La Légion de l’Afrique noire était une branche de la Légion française
des combattants, de la métropole. Elle a été fondée officieusement fin 1940 et
déclarée officiellement le 13 février 1941. Voir Catherine Akpo, op. cit.,
p. 78.
48. « Pourquoi et comment fut signé l’armistice », Paris-Dakar, 3 août
1940 ; « La France et l’empire ont célébré la fête nationale de Jeanne d’Arc »,
ibid., 12-13 mai 1941.
49. Quand le Maréchal parlait aux indigènes, ANS, 0169 (31).
50. ANS 055 (31), 1 octobre 1942.
er

51. Service de la jeunesse de l’Afrique noire – Instructions générales aux


chefs locaux, 1942, ANS O516 (31).
52. Le commissaire de police de Saint-Louis à M. l’administrateur
commandant le cercle du Bas-Sénégal, 3 août 1942, ANS 11D/662.
53. Censure cinématographique, 12 janvier 1942, 22 février 1942, 3 mars
1942, 14 mars 1942, 25 mars 1942, ANS 17G/412 (126).
54. Sur l’utilisation de la figure de Jeanne d’Arc dans la propagande
vichyste, voir Éric Jennings, « “Reinventing Jeanne” : The iconology of Joan
of Arc in Vichy school-books », Journal of Contemporary History, 29 : 4,
1994 ; sur la célébration de la fête de Jeanne d’Arc en AOF, voir : « La
France et l’Empire ont célébré la fête nationale de Jeanne d’Arc », Paris-
Dakar, 12-13 mai 1941.
55. Propagande gouvernementale, ANSOM Affaires politiques, carton 636,
dossier 1.
56. Des manifestations de la Semaine impériale, 1 septembre 1941,
er

ANS 0/31 (31).


57. Terence Ranger, « The invention of tradition in colonial Africa », in
Éric Hobsbaum and Terence Ranger (éd.), The Invention of Tradition,
Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 211-212.
58. Myron Eichenberg, Colonial Conscripts : The Tirailleurs Sénégalais in
French West Africa, Portsmouth, NH, Heinemann, 1991.
59. L’Ordre de Tijaniya est l’un des trois mouvements soufites actifs en
Afrique occidentale ; sur les mouvements scouts en Afrique occidentale et sur
Malick Sy, chef des Tijaniya, voir Nehemia Levtzion and Randall L. Pouwels
(éd.), The History of Islam in Africa, Athens, Ohio University Press, 2000,
p. 169-171.
60. Visites du grand marabout, 12/07/1940, 14/07/1940, 01/08/1940,
08/08/1940, 23/07/1941, 21/04/1942, 24/07/1942, 10/09/1942, 19/09/1942,
25/09/1942, 17/10/1942, AN 19G/43 (200mi/2853).
LA RÉVOLUTION NATIONALE MISE EN SCÈNE
LES FESTIVITÉS DE L’ANNÉE 1941 DANS L’ALGÉRIE DE
VICHY

Jacques Cantier
L’année 1941 s’ouvre en Algérie par l’inauguration de manifestations
civiques d’un nouveau genre : la prestation de serment légionnaire.
Organisation de masse créée par le nouveau régime pour propager dans les
villages et les quartiers de la zone libre et de l’empire la doctrine de la
Révolution nationale, la Légion française des combattants fait ainsi
irruption sur une scène publique qu’elle va occuper ostensiblement tout au
long de la période vichyste. Le 19 janvier 1941, 20 000 légionnaires sont
ainsi rassemblés au cœur d’Alger pour une première démonstration de
force. Roger Frison-Roche, reporter de La Dépêche algérienne laisse libre
cours à son enthousiasme pour évoquer cette cérémonie. « Le forum
d’Alger est un de ces lieux prédestinés où souffle l’esprit. Il convient par
ses dimensions gigantesques, son cadre grandiose fait à la fois de
modernisme brutal et de douceur verdoyante, par l’incomparable
amphithéâtre de ses gradins et de ses jardins dominant par-delà les bastions
et les docks du port la sérénité de la baie ourlée de collines bleues, aux
grandes manifestations de la foi et de l’espérance […]. Ah ! qu’il était
émouvant ce défilé. Une fierté douloureuse se lisait sur les traits déridés
des légionnaires . » Effet de masse, utilisation d’un décor majestueux,
1

solennité religieuse du cérémonial : quelques-unes des principales


caractéristiques de la propagande festive du régime apparaissent ici. Le
calendrier civique de l’année 1941 abonde de manifestations s’inspirant de
cette volonté de mise en scène des valeurs fondatrices de la Révolution
nationale. Après un rappel rapide du contexte politique de la période, on
s’efforcera de souligner ici comment le décryptage de ces temps forts peut
contribuer à éclairer sous un jour nouveau le discours et les pratiques du
vichysme colonial en Algérie.
L’Algérie au temps de la Révolution nationale : les fondements d’un
ordre nouveau
Prolongement théorique de la métropole l’Algérie a vocation à participer
au « relèvement moral et intellectuel » annoncé dans ses premiers discours
par le maréchal Pétain. Nommé gouverneur général de l’Algérie à la fin du
mois de juillet 1940, l’amiral Abrial est chargé de mettre en œuvre l’ordre
nouveau. L’envoyé de Vichy va s’attacher à installer les relais nécessaires
à l’exportation de la Révolution nationale. La Légion française des
combattants dont l’entrée en scène a été évoquée plus haut, appelée à
regrouper les anciens combattants européens et musulmans des deux
guerres, s’organise ainsi dès l’automne 1940. Des administrations
nouvelles se partagent la tutelle sur la jeunesse algérienne. Une chape
pesante s’abat sur les institutions locales : les conseils élus d’avant-guerre
sont remplacés par des assemblées domestiquées où les notables de
colonisation cohabitent avec les représentants les plus conservateurs de la
population musulmane. Les « mauvais fonctionnaires » sont suspendus en
fonction de la loi du 17 juillet, tandis que commencent les dénonciations de
francs-maçons . Victimes comme leurs coreligionnaires de métropole du
2

statut du 3 octobre 1940 qui les exclut de la fonction publique, les


populations juives d’Algérie sont exposées à une humiliation identitaire
supplémentaire : l’abrogation du décret Crémieux les prive après soixante-
dix ans d’assimilation de la citoyenneté française. En quelques mois se
dessine ainsi le visage d’une nouvelle Algérie. L’amiral Abrial n’est
pourtant pas le seul maître d’œuvre de l’application de la politique définie
à Vichy. À l’automne 1940 un des dignitaires importants du régime, le
général Weygand s’installe à Alger avec le titre de délégué général du
gouvernement en Afrique française. Une lettre d’instruction rédigée le
5 octobre 1940 par le maréchal Pétain précise l’étendue de ses attributions.
Chargé de « maintenir sans fissures » le bloc des possessions restées
fidèles à Vichy et de tenter de « rallier les fractions dissidentes », il doit
reprendre en main l’Afrique française « en ramenant les autorités civiles et
militaires au sentiment de loyalisme sans équivoque à l’égard du
gouvernement du maréchal, de sa politique et du nouvel ordre de choses
qu’il a institué, en les rappelant à la notion capitale de l’obéissance aux
pouvoirs de l’État ». Pour obtenir ce résultat le délégué général a vocation
3

à intervenir dans de nombreux domaines de la vie économique, politique et


militaire des différents territoires. Il reçoit notamment la responsabilité de
diriger la propagande exercée dans l’ensemble de l’Afrique française. Au
printemps 1941 la cohabitation, au cœur d’Alger de la délégation et du
gouvernement général devient de plus en plus conflictuelle. Weygand qui
reproche à Abrial le manque d’ambition de son administration et la
maladresse de sa direction de l’opinion publique finit par l’emporter. Le
18 juillet 1941 il ajoute au titre de délégué général celui de gouverneur de
l’Algérie. La nouvelle équipe entend donner un second souffle à la
Révolution nationale. Sensibilisé par l’équipe de technocrates dont il s’est
entouré aux problèmes structurels dont souffre l’Algérie – sous-
industrialisation, misère du paysannat indigène, développement des
bidonvilles… – Weygand se veut le promoteur d’un ambitieux programme
de réformes et multiplie au cours de l’été 1941 les effets d’annonce . 4

Reprochant à Abrial d’avoir perdu le contact avec la société algérienne il


se propose également de consolider l’assise du régime en associant de
façon plus étroite les forces vives du pays au projet de Révolution
nationale. La Commission financière de l’Algérie, organisme consultatif
mis en place pour remplacer les anciennes Délégations financières, s’ouvre
à un certain nombre de représentants de l’élite économique locale
européenne et à deux figures importantes de l’Algérie musulmane : Ferhat
Abbas et le docteur Bendjelloul – leur démission six mois après leur
nomination témoigne de leur refus de cautionner plus longtemps une
assemblée de notables sans pouvoir. Cherchant à rallier les élites le régime
renforce également son emprise sur les masses en contrôlant étroitement
l’information. L’équipe Weygand exerce ainsi une censure tatillonne sur la
presse locale et réorganise le bureau algérois de l’agence de presse
gouvernementale, l’OFI. Les grandes manifestations collectives de l’année
1941 s’inscrivent dans cette stratégie de conquête de l’opinion publique
visant à susciter au-delà du soutien de minorités acquises l’adhésion des
masses.
Un pouvoir qui se met en scène : le canevas festif de l’année 1941
Historiens et ethnologues ont fait depuis longtemps de la fête un objet
d’étude privilégié. Ils ont eu l’occasion de souligner la richesse des
fonctions expressives du phénomène. Rupture du temps de la
quotidienneté, moment fort de rassemblement d’un groupe, la fête apparaît
tour à tour comme un moyen de subversion, même temporaire, des
hiérarchies et des valeurs dominantes d’une société ou comme un
instrument permettant au pouvoir de rendre manifeste, par la mise au point
de scénographies collectives, le modèle social et politique dont il se
réclame. C’est bien sûr dans ce cas de figure que nous nous plaçons ici en
nous penchant sur le système festif de Vichy. Installé de longue date en
France le régime républicain avait eu le temps d’imposer en la matière son
propre style et d’en imprégner durablement les esprits. Des célébrations
annuelles du 14 juillet et du 11 novembre, aux grandes manifestations
impériales qui avaient marqué les années 1930, l’Algérie avait participé à
ces festivités républicaines. La décennie précédente s’était ainsi ouverte
par les fanfares du Centenaire de la conquête pour s’achever sur la
célébration, moins retentissante il est vrai, du cent cinquantième
anniversaire de la Révolution française. Le nouveau régime, comme l’ont
démontré les travaux de Rémi Dalisson ou d’Éric Jennings, se garde de la
table rase mais s’efforce plus subtilement de réaménager le calendrier festif
en revisitant les anciennes fêtes nationales pour imposer sa propre
interprétation . Le 14 Juillet, voué au lendemain de la défaite à l’hommage
5

aux Français morts pour la patrie, privé désormais de toute dimension


festive est ainsi placé sous le signe du deuil et du recueillement. Rappel
inopportun de la victoire de 1918, le 11 Novembre subsiste comme
commémoration expiatoire mais n’est plus chômé ni pavoisé. D’autres
célébrations jusque-là secondaires ou totalement créées par le nouveau
régime, viennent compléter ce réaménagement, certaines étant appelées à
se pérenniser, d’autres constituant des manifestations ponctuelles destinées
à frapper par leur éclat l’opinion publique.
Vichy reconnaît ainsi au 1 Mai le statut de célébration officielle que la
er

III République lui avait refusé. Cette manifestation est évidemment purgée
e

de sa dimension subversive et revendicative pour se transformer en « Fête


du travail et de la concorde civile » et en « Fête du maréchal » dont le saint
patron, par une heureuse coïncidence, est célébré le même jour. Dans son
message fondateur du 11 octobre 1940 qui constitue à bien des égards
l’acte de naissance officiel de la Révolution nationale, le maréchal Pétain
dénonçait vigoureusement l’asservissement de l’État par des « coalitions
d’intérêts économiques et par des équipes politiques ou syndicales
prétendant fallacieusement représenter la classe ouvrière ». À cet ordre
ancien marqué par les antagonismes et la lutte des classes Vichy affirme
vouloir substituer un ordre nouveau garantissant durablement la paix
sociale. La volonté de rupture avec l’ordre ancien se manifeste dès la loi du
16 août 1940 portant organisation de la production industrielle qui
prononce la dissolution des confédérations syndicales nationales. L’œuvre
constructrice tarde, quant à elle, à se révéler. La charte du travail annoncée
par Vichy ne sera promulguée que le 26 octobre 1941. Deux approches
difficilement conciliables s’affrontent en effet au sein même du régime : la
logique corporatiste qui suppose l’autonomie des corps de métier et la
logique étatiste qui implique leur subordination au pouvoir central . Le6
1 Mai 1941 doit faire oublier ces lenteurs et ces contradictions et rallier au
er

régime une classe ouvrière qui ne compte pas parmi ses soutiens les plus
actifs. En Algérie c’est un monde syndical affaibli et inquiet qui va être
appelé à s’associer aux célébrations. Comme en métropole la réunification
opérée en 1935 entre la CGT d’orientation socialisante et la CGTU proche
du parti communiste a révélé son échec lors de la signature du pacte
germano-soviétique. L’expulsion des communistes dans les semaines qui
suivent la déclaration de guerre laisse les unions départementales aux
mains d’équipes imprégnées de la tradition réformiste et marquées par le
conflit avec les ex-unitaires. Au lendemain de l’armistice ces équipes
tentent de poursuivre leur action dans le cadre des unions départementales
dont l’existence n’est pas remise en cause par la dissolution des
confédérations nationales : le terme de « syndicat ouvrier » remplace le
sigle CGT devenu caduc. Cette politique de présence ne semble guère
avoir suscité l’adhésion de la base. Privée de sa fonction revendicatrice la
centrale ouvrière perd en effet sa raison d’être. La chute des effectifs en
témoigne. L’UD d’Alger qui affichait 60 000 membres en 1937 n’en
revendique plus que 4 000 au début de 1941 . Les syndicats chrétiens, issus
7

de la CFTC, maintiennent eux aussi leur activité au lendemain de


l’armistice malgré les interrogations dont témoigne la correspondance entre
les responsables locaux et les responsables confédéraux . Attachée au
8

principe de la liberté syndicale l’ancienne CFTC n’exclut pas une


contribution constructive à l’étude de certaines questions sociales.
Syndicats ouvriers et chrétiens enregistrent toutefois avec inquiétude les
pressions des ultras du régime qui rangent le syndicalisme parmi les
responsables de la défaite et déversent leur vindicte sur les organisations
encore tolérées. La Légion des combattants n’est pas en reste. Les groupes
légionnaires d’entreprise constituent ainsi le support d’une « action
spécialisée » en direction du monde du travail et apparaissent comme un
instrument contre les syndicats. Le coup de force réalisé le 7 février 1941
lors d’une réunion du syndicat des cheminots CGT d’Alger en témoigne.
Alors que les responsables du syndicat présentent le rapport d’activité du
bureau sortant ils sont pris à partie par un groupe de cheminots
légionnaires. Majoritaires au sein de l’assemblée ces derniers imposent un
nouveau bureau à leur convenance et en écartent les anciens responsables . 9

Alexandre Chaulet, président de l’Union départementale des syndicats


chrétiens d’Alger, qui se rend au siège du Comité algérien de la Légion
pour protester par solidarité contre ces pratiques n’est guère rassuré. « En
raison de la nécessité de “vider les salopards” qui dirigent l’actuelle ex-
CGT accepteriez-vous de faire passer vos adhérents dans cette ex-CGT
pour, avec l’aide de la Légion, en devenir les chefs ? », lui propose l’un de
ses interlocuteurs. « De telles manœuvres, note Chaulet dans le compte
rendu qu’il rédige ensuite, réservent de tristes lendemains. » C’est donc à
un 1 Mai sous contrôle que sont conviés les syndicats d’Algérie. Le
er

déroulement de la journée en témoigne : pas de défilés, ni de


manifestations, mais une journée minutieusement orchestrée par les
pouvoirs publics et placée sous le signe du paternalisme maréchaliste.
Dans un régime autoritaire ce sont bien sûr les officiels et non les acteurs
sociaux qui ont l’initiative. Vichy s’efforce de renouveler ici le genre de la
célébration : à huit heures et demie des offices religieux sont célébrés à la
mémoire des travailleurs tombés au champ d’honneur. À Alger les
différents cultes sont associés à cette célébration : des cérémonies ont lieu
à la cathédrale, au temple protestant de la rue de Chartres, à la grande
mosquée de la rue de Tanger et à la synagogue de la rue Voillard. À neuf
heures trente l’amiral Abrial et le général Weygand visitent des
établissements hospitaliers pour y rencontrer de vieux travailleurs et des
victimes d’accidents du travail. À dix heures trente des assises du corps
consultatif du travail se tiennent dans le Palais des assemblées algériennes.
La répartition des rôles est là encore préétablie. Le secrétaire général des
syndicats ouvriers se réjouit de constater l’abandon, après plus d’un siècle
et demi de domination patronale et de lutte des classes, d’un libéralisme
économique instauré en 1791 par la loi Le Chapelier et l’évolution vers
une économie dirigée plus respectueuse des intérêts des travailleurs. Le
président de l’Union des syndicats chrétiens évoque, lui, « l’éducation des
travailleurs, facteur de paix sociale ». Chaque organisation pourra ensuite
remettre des vœux destinés au chef de l’État français. L’ancienne CFTC
s’appuyant sur les affinités existant entre la doctrine sociale de l’Église et
la devise de l’État français manifeste ainsi son espoir de voir l’extension en
Algérie de l’ensemble des lois sociales métropolitaines, et notamment des
allocations familiales. Il s’agit ici de démontrer que les affrontements
stériles de l’avant-guerre ont laissé la place à des relations sociales
apaisées, sous la tutelle bienveillante des pouvoirs publics. Après la
cérémonie rituelle aux monuments aux morts et l’inauguration d’une cité
indigène par le général Weygand la journée s’achève par une cérémonie au
stade d’Alger où l’on écoute religieusement à dix-sept heures trente le
discours du chef de l’État. Ce type de manifestation est toutefois trop
encadré pour susciter un authentique enthousiasme populaire. De même le
10 mai, la fête de Jeanne d’Arc, malgré la volonté du régime d’y associer
l’ensemble des populations et des cultes d’Algérie, semble surtout avoir
visé la jeunesse catholique qui vient assister au stade d’Alger à une
reconstitution historique sur la chevauchée de la pucelle.
D’un tout autre impact semble avoir été la tournée de Jean Borotra, long
périple de trois semaines qui amène une délégation de cent cinquante
athlètes métropolitains à travers l’Afrique du Nord. Le commissaire aux
sports de Vichy est en effet une personnalité connue du grand public :
vainqueur de la coupe Davis aux côtés des fameux mousquetaires en 1927,
le « Basque bondissant » est un des symboles de la nouvelle politique de la
jeunesse. À Alger il est représenté par le lieutenant-colonel Barbe, nommé
à la fin d’octobre 1940 à la Direction de l’éducation générale et des sports.
L’intitulé de cette structure indique sa double mission : promouvoir
l’éducation générale à l’école et assainir le monde du sport en Algérie.
« Élevé au grand air, dès son jeune âge, habitué aux intempéries, à l’effort,
au risque, au danger, l’enfant prendra goût à la natation, à l’athlétisme. Il
ne s’habituera pas à aller au café ou au cinéma par désœuvrement. Il
connaîtra les joies d’une fatigue saine après un effort progressif, et son
moral sera parfait parce que son corps sera sain », explique le représentant
de Borotra . Les préjugés eugénistes ne sont pas étrangers à cet idéal de
10

régénération : la volonté d’« améliorer la race » est clairement


revendiquée. Le Centre régional d’éducation générale et des sports de
l’Algérie construit à Ben-Aknoun en 1941 s’efforcera d’initier à ces
nouvelles méthodes moniteurs et enseignants. L’autre volet de la mission
du colonel Barbe consiste à réformer l’organisation sportive de l’Algérie,
dans l’esprit de la charte des sports promulguée en métropole le
20 décembre 1940. Si les règlements d’administration publique devant
permettre son application en Algérie tardent à venir, la grande tournée
réalisée par Borotra en Afrique du Nord au printemps 1941 contribue à la
diffusion de cette thématique. Une note préparatoire envoyée à Alger par
les services de Borotra souligne les enjeux d’un événement qui déborde le
simple domaine sportif pour revêtir une signification politique et impériale.
« Le but essentiel n’est pas d’attirer autour de manifestations un public
d’amateurs de sports mais de rassembler une masse d’associations
disciplinées et ordonnées dans lesquelles s’incarne actuellement la volonté
de redressement national de la France : Légion, scouts, écoles, associations
de jeunesse et d’étudiants, etc. […]. Enfin la propagande ne négligera
aucun moyen : presse, radio, cinéma, affiches, pour créer une ambiance
favorable et obtenir le plus large concours des populations françaises et
indigènes à des manifestations qui doivent symboliser en même temps la
renaissance du sport dans la Nation, le resserrement des liens entre la
Métropole et l’Afrique du Nord. » Trente journalistes – vingt-cinq
métropolitains et cinq représentants de la presse locale – suivent donc le
voyage tandis que les journaux reçoivent un supplément de papier pour
couvrir l’événement. Les résultats semblent à la mesure des ambitions.
À Oran les 23 et 24 avril, à Alger du 25 au 29 avril, à Constantine et Bône
le 30 avril et le 1 mai, le public est au rendez-vous. La personnalité de
er

Borotra, l’importance de la délégation métropolitaine, la passion pour le


sport des populations locales contribuent au succès des manifestations. Les
champions métropolitains affrontent – et écrasent – les équipes locales
dans le cadre de compétitions de basket-ball, de rugby, de tennis ou de
natation. À Alger ces rencontres s’achèvent par ce que la presse locale
appelle « l’apothéose du 29 avril ». Lors d’une grande cérémonie au stade
municipal, scolaires et sportifs vont prêter le serment de l’athlète : « Je
promets sur l’honneur de pratiquer le sport avec désintéressement,
discipline et loyauté pour devenir meilleur et mieux servir ma patrie. » La
presse locale pourra souligner que c’est en Algérie que pour la première
fois ce serment aura été prononcé. La propagande du régime exploite le
succès de l’événement : un film est réalisé peu après, Messager du sport.
Avec d’autres reportages – « Burnous et chéchias », « Fidélité de
l’empire », « Un an de Révolution nationale » – il sera diffusé dans toute
l’Afrique du Nord grâce à des camions cinémas.
À la fin du mois d’août 1941 la célébration du premier anniversaire de la
Légion française des combattants prend l’allure d’une nouvelle fête
nationale qui semble appelée à supplanter désormais dans les esprits le
14 Juillet républicain. Avec 107 000 membres au 15 juin 1941 –
64 000 Européens et 43 000 musulmans – la Légion apparaît comme un
puissant relais de la Révolution nationale en Algérie. Les trois quarts de
son budget sont consacrés à la propagande, « premier des instruments
révolutionnaires de la Légion ». Un comité de presse et de propagande
dirigé par le recteur Georges Hardy a été créé à l’échelon nord-africain. Ce
comité organise à l’école normale d’Alger des stages destinés à former les
« messagers de la Légion ». Le comité rédige également au printemps 1941
un plan de propagande en milieu musulman. Les fêtes du premier
anniversaire de la Légion française des combattants doivent manifester à
tous le triomphe de cette institution de masse. À Vichy le délégué général
du mouvement, François Valentin, souligne dans un courrier du 6 août le
soin particulier à apporter à l’organisation de cette célébration. « La
manifestation du 31 août doit se dérouler dans un faste tel que tous les
assistants en demeurent fortement impressionnés et en conservent
longtemps le souvenir, comme d’un événement exceptionnel », écrit-il.
Des consignes très strictes sont transmises aux responsables locaux. « Pas
un véhicule ne devrait circuler le 31 qui ne fût orné de tricolore ou
d’écussons légionnaires […] quand la manifestation aura lieu dans un
stade, un hippodrome, etc., le pourtour de la piste et des tribunes sera
jalonné d’oriflammes montées sur mâts ; le bord des tribunes s’il est assez
large portera d’immenses inscriptions légionnaires : “Pensez et agissez
français”, “Avec la Légion pour la France”, “Un seul chef : le maréchal –
Un seul but : la France – Un seul moyen : la Légion” . » Affiches,
11

papillons, brochures seront imprimés à profusion. Les pouvoirs publics


apportent leur concours aux autorités légionnaires en favorisant le
pavoisement des villes, en levant pour la durée des festivités les limitations
à la circulation des véhicules, en permettant aux fonctionnaires de tous
grades de défiler et en autorisant les journaux algériens à paraître sur six
pages le 1 septembre. Les cérémonies s’étalent sur trois jours suivant un
er

canevas mis au point pour l’ensemble des départements algériens. Le


29 août une flamme du souvenir recueillie sur la tombe du soldat inconnu à
Paris est transportée par avion à Oran et Alger et déposée dans une
chapelle provisoire installée dans une des sections légionnaires du centre-
ville. Le 30 août elle est acheminée vers les villes et les villages de
l’intérieur où elle arrive généralement en fin d’après-midi. Dans la soirée
enfin est organisée une veillée qui constitue visiblement l’un des temps
forts de la célébration. À Oran 25 000 légionnaires, cadets et cadettes de la
Légion organisent ainsi une haie d’honneur pour escorter la flamme depuis
la chapelle provisoire du quartier Boulanger jusqu’à la place Maréchal-
Foch où se trouve l’hôtel de ville. Une foule nombreuse massée tout le
long de la ceinture des boulevards a suivi avec une ferveur croissante, si
l’on en croit L’Écho d’Oran, le trajet de la flamme. « Et lorsque le
président Dufau après avoir allumé le foyer dressé à l’Hôtel de Ville,
prononça par trois fois le mot “Légion”, un immense cri déchirant l’air
répondit “France”, comme s’il voulait par-delà la Méditerranée apporter au
Grand Chef l’adhésion totale des Légionnaires d’Oranie », poursuit le
journaliste local. La journée du 31 août, point culminant des célébrations,
commence par les services religieux célébrés en présence des autorités
dans les cathédrales, églises, temples et mosquées d’Algérie. Suit, d’après
le programme, « la montée triomphale de la Flamme aux monuments aux
morts », où seront lues diverses allocutions et où sera radiodiffusé un
message du maréchal Pétain soulignant la part prise par la Légion dans
l’œuvre de redressement national. Vient enfin l’heure du renouvellement
du serment et des défilés légionnaires. À Alger ce sont 15 000 anciens
combattants qui défilent pendant plus de cinquante minutes devant les
autorités civiles et militaires. « C’est dire qu’il y eut peu de défections dans
les rangs de la Légion et que la Légion groupe bien une majorité certaine
de Français », note le préfet Pagès. Les villes et villages de l’intérieur ne
sont pas restés à l’écart de ces célébrations. « Plus intimes ces cérémonies
ont frappé plus profondément que celles des grandes villes », écrit ainsi le
préfet. L’impact de ces cérémonies sur l’opinion publique semble avoir été
très fort. À Oran un observateur étranger, le vice-consul américain
Ridgway Knight, envoyé dans la ville en application des accords Murphy-
Weygand, avoue dans une lettre interceptée par le contrôle postal avoir été
impressionné par cette démonstration de force. « Le 1 anniversaire de la
er

création de la LFC a eu lieu le 31 août et fut l’occasion de réjouissances


publiques, fêtes, défilés, plus que je n’en avais jamais vu en France
auparavant. Contrastant avec le calme officiel et la tranquillité du 14 juillet
on est inévitablement amené à la conclusion que cette année au moins le
31 août et non le 14 juillet fut la fête nationale. Certainement que depuis le
29 mai, date de mon départ de New York, il y a eu peu de chose de réalisée
dans la France d’aujourd’hui qui ait l’importance de cette Légion et
franchement j’en fus stupéfait à mon arrivée », note-t-il .
12

Après les anciens combattants c’est la jeunesse de la Révolution


nationale qui va être mise à l’honneur à l’automne 1941. Au début du mois
d’octobre plusieurs centaines de stagiaires des chantiers de jeunesse
rejoignent ainsi le camp maréchal Pétain installé à Hussein Dey à
proximité de l’ancien aérodrome d’Alger. Paul-Louis Ganne, éditorialiste
maréchaliste de La Dépêche algérienne salue leur arrivée dans un article
du 9 octobre : « On les a vus passer sur toutes les routes d’Algérie. Ils
venaient de Tlemcen, de Djidjelli, de Tabarka, de Sbeitla, de Blida ou de la
Mitidja. En shorts kakis et bérets verts, bronzés par les éléments ils avaient
pris la route en chantant. » Plusieurs personnalités font alors le voyage à
Alger pour y rencontrer cette jeunesse : Dunoyer de Segonzac, directeur de
l’école des cadres d’Uriage, Guillaume de Tournemire, chef du
mouvement des Compagnons de France, le contre-amiral de Rivoyre,
représentant de Darlan, et bien sûr le général de la Porte du Theil,
commissaire national des chantiers. Le 19 octobre 1941 La Dépêche
algérienne propose sur sa première page un montage des différentes
photographies – agencées de façon à reconstituer les contours d’une
francisque – illustrant les différentes activités organisées à l’occasion de ce
rassemblement de jeunesse. On y voit un défilé de jeunes hommes au torse
nu et diverses manifestations sportives : course, 200 mètres haies, boxe…
La veille un spectacle réalisé dans le stade avait clôturé l’ensemble de ces
festivités et avait attiré plus 15 000 spectateurs. La Dépêche algérienne
consacre un long compte rendu à l’événement : « Sur le stade éclairé par
des projecteurs, deux motifs ont été dressés : au nord une architecture
symbolisant la France, au sud une autre représentant l’Afrique du Nord ; au
centre quatre plateaux de jeu. Là sous les vives lumières, les bengales, les
torches, 1 500 jeunes gens vont évoluer dans une fresque vivante et
colorée : “Lumières sur la France.” » Plusieurs tableaux se succèdent sur
les différents plateaux. La représentation commence par l’évocation de la
défaite, de l’exode et de l’arrivée des « envahisseurs ». Face à la jeunesse
13

abattue par cette catastrophe surgissent alors les grandes figures du passé
chrétien et monarchique de la France – sainte Geneviève, Jeanne d’Arc,
Henri IV – et celles plus récentes des soldats de l’an II. Forts de ces
exemples les jeunes rejoignent les chantiers « pour apprendre à être des
hommes ». Le spectacle s’achève par une illumination du stade. « Alors
sur le stade embrasé, 1 500 jeunes brandissant des torches forment une
chaîne ininterrompue entre les motifs symbolisant la France et l’Empire
pour finalement former une immense garde de flambeaux autour du stade
symbolisant le territoire français. »
L’envers du décor
L’évocation de ces différentes manifestations permet de mettre en
évidence quelques-unes des caractéristiques de la propagande vichyste en
Algérie. On notera le recours à un certain nombre de mises en scène
révélant visiblement l’influence exercée par les propagandes totalitaires.
Ainsi les veillées nocturnes, les retraites aux flambeaux, l’embrasement
des lieux publics, places ou stades, sont des éléments destinés à fasciner le
public et à l’envelopper d’une atmosphère solennelle et religieuse dont
l’efficacité a été constatée dans les grandes célébrations nazies . Le préfet
14

d’Alger, Pierre Pagès, a été frappé par l’impact de ces cérémonies


nocturnes et notamment par celle du 30 août 1941 évoquée plus haut. « La
nuit était tombée, écrit-il dans son rapport, et le peuple reste toujours
impressionné par ces cérémonies silencieuses et savamment éclairées qui
frappent l’imagination. Ceux-là même qui étaient venus pour “voir et
prendre le frais” furent sensibles à l’effet de masse que donne une foule la
nuit et à la grandeur d’une cérémonie qui revêtait un aspect religieux . »15

Les jeux de lumière, au cœur du spectacle des chantiers de jeunesse, jouent


sur les mêmes sentiments. L’ensemble de ces mises en scène exalte une
thématique unitaire – unité de la métropole et de l’empire, unité de la
communauté nationale autour des valeurs prônées par le chef de l’État – et
s’efforce de présenter une vision dynamique, fédératrice et attrayante de la
Révolution nationale. Les symboles du lien entre la France et l’Algérie
sont multiples. Les discours du maréchal retransmis dans ces
manifestations témoignent ainsi d’une Révolution nationale retransmise en
temps réel en terre coloniale. Lors de l’anniversaire de la Légion c’est la
flamme recueillie sur le tombeau du soldat inconnu puis se propageant sur
l’ensemble du territoire national et algérien qui symbolise cette unité. Lors
de la fête des chantiers on a vu comment les motifs représentant la France
et l’empire érigés sur le stade d’Alger ont été réunis par une chaîne de
flambeaux. On notera également dans ces célébrations la mobilisation du
passé national au service du régime qui apparaît ainsi comme
l’aboutissement naturel de l’histoire de France. Les gloires du passé
préfigurent les valeurs de la Révolution nationale. Les erreurs qui émaillent
cette histoire sont, elles, rectifiées par le nouveau régime qui corrige ainsi
les dysfonctionnements induits par la législation libérale de la Révolution
française. Dans l’ensemble des manifestations on notera enfin, par le
recours aux défilés d’allure militaire, la valorisation du thème de l’ordre et
de l’obéissance, et, par l’effet de masse provoqué par la présence d’un
public nombreux, l’exaltation du rassemblement de la communauté
nationale. Les logiques de l’exclusion sont pourtant à l’œuvre au cœur de
ces cérémonies. Ainsi lors de la tournée Borotra, la présence dans la
délégation métropolitaine d’Alfred Nakkache, champion de natation
originaire du Constantinois, suscite les réactions hostiles du PPF qui
dénonce le « juif venu souiller les bassins », comme de la Légion . Les
16

allocutions prononcées lors du renouvellement de serment légionnaire


flétrissent ainsi « le marxisme antinational, le capitalisme international et
le judaïsme apatride ». La Légion d’Algérie a d’ailleurs décidé de sa
propre initiative, en contrevenant à la législation métropolitaine, de fermer
ses portes aux anciens combattants d’origine juive. Le paradoxe n’est
qu’apparent : c’est le propre de l’unité que d’exclure. Dès les discours
fondateurs du maréchal Pétain en 1940 la dénonciation de l’« anti-France »
est étroitement liée aux appels à l’unité.
On ne s’étonnera donc pas de constater que tout au long de l’année
1941, en marge des grandes manifestations festives, se poursuive de façon
méthodique la marginalisation des populations exclues du rassemblement
national. En témoigne le durcissement de l’antisémitisme d’État. Le statut
du 2 juin 1941 s’applique en Afrique du Nord et une loi promulguée le
même jour prescrit le recensement des Juifs de métropole, de Tunisie, du
Maroc et d’Algérie. Ce recensement prépare le processus d’« aryanisation
économique » annoncé par la loi du 21 juillet 1941 dont le but est
d’éliminer « toute influence juive de l’économie nationale ». Afin de suivre
de près l’ensemble des questions soulevées par cette abondante législation
un arrêté du 14 août 1941 signé par le général Weygand crée auprès du
gouvernement général un « service spécial pour le règlement de la question
juive ». L’extension du numerus clausus scolaire dans l’enseignement
primaire témoigne également de ce durcissement. Au lendemain du
discours du 12 août du maréchal Pétain sur le « vent mauvais », l’heure est
également en Algérie comme en métropole à la réorganisation policière et
au renforcement des forces de l’ordre. Le maillage policier de l’Algérie
doit être ainsi complété par la création de sept nouveaux commissariats, le
recrutement d’une centaine de cadres et d’un millier d’agents . 17

Communistes, gaullistes, nationalistes algériens sont traqués sans relâche :


les camps d’internement du Sud algérien évoqués dans ce volume par
Christine Lévisse-Touzé sont au bout de ces logiques. Notons enfin dans la
révélation de cet envers du décor que le régime qui fait profession de foi de
patriotisme dans ses manifestations publiques s’enfonce dans une
collaboration militaire de plus en plus marquée. Depuis le mois de mai
1941 véhicules, carburant et nourriture sont acheminés sous la
responsabilité de l’armée d’Afrique jusqu’à la frontière libyenne au profit
de l’Afrikakorps et une mission d’achat allemande a pu s’installer à Alger
pour s’approvisionner en matériel militaire.
Du 6 au 9 novembre 1941 sont célébrées à Alger les fêtes du Centenaire
de la création des Tirailleurs algériens et des spahis. Destinée plus
spécifiquement aux populations musulmanes, cantonnées à un rôle de
figuration dans les autres célébrations, cette manifestation dont le point
d’orgue sera la revue militaire de l’hippodrome du Caroubier ne semble
pas avoir dissipé les inquiétudes du moment. À l’approche d’un hiver dont
on redoute les rigueurs, la situation de l’Algérie est en effet préoccupante.
Les tensions entre les communautés qu’avait apaisées un temps la bonne
récolte de 1941 réapparaissent. « Rien n’est facile en ce moment, ni se
loger, ni se vêtir, ni manger, ni même pour certains tout simplement
vivre », a reconnu Weygand dans un discours au micro de Radio-Alger le
29 octobre. Refusant d’y voir une excuse aux frictions qui lui ont été
rapportées, il se montre prêt à recourir à la méthode forte si nécessaire.
« Bonté ne signifie pas faiblesse », affirme-t-il. Son rappel quelques jours
plus tard, par un Darlan soucieux d’écarter un rival gênant et de donner
satisfaction aux autorités allemandes qui s’inquiètent – à tort – du
loyalisme du délégué général, annonce la fin des « beaux jours » de la
Révolution nationale en Algérie. Les tensions croissantes de la période
suivante amèneront le régime à privilégier désormais l’exercice sans fard
de la contrainte aux tentatives de susciter l’adhésion.

Notes du chapitre
1. Cet enthousiasme n’apparaît plus dans le passage que Roger Frison-
Roche consacre à cet épisode dans ses mémoires : « La manifestation eut lieu
sur le forum du gouvernement général. Son ampleur, cette foule bras tendus
scandant le serment de fidélité à un homme et non à la France, ce fanatisme
en éveil, tout me rappelait étrangement les manifestations de Garmich et
d’Innsbruck que j’avais connues. » Le Versant du soleil, Paris, Flammarion,
1981.
2. Dans un ouvrage précédent, L’Algérie sous le régime de Vichy (Paris,
Odile Jacob, 2002), j’ai rangé le directeur de la sécurité générale Charles
Guilhermet parmi les fonctionnaires poussés à faire valoir leurs droits à la
retraite du fait de leur appartenance à la franc-maçonnerie. Sur la base de la
documentation que m’a fait parvenir sa fille après la publication de cet
ouvrage je dois corriger ce point : c’est pour son attachement au régime
républicain, manifesté notamment par une visite à Daladier séjournant à
Alger au terme de l’épisode du Massilia, que ce fonctionnaire semble s’être
attiré les foudres du nouveau régime.
3. SHAT, 1P89 : instruction du 5 octobre 1940.
4. L’Algérie sous le régime de Vichy, op. cit., p. 110 et suivantes.
5. Éric Jennings, Vichy in the Tropics, op. cit., p. 199 et suivantes ; Rémi
Dalisson, « La propagande festive de Vichy. Mythes fondateurs, relecture
nationaliste et contestation en France de 1940 à 1944 », Guerres mondiales et
conflits contemporains, n 207, 2002.
o

6. Voir Jacques Julliard, « La charte du travail », in Le Gouvernement de


Vichy, sous la direction de René Rémond (Paris, Presses de la FNSP, 1972)
ou Jean-Pierre Le Crom, dans Syndicats, nous voilà ! Vichy et le
corporatisme, Paris, Éditions de l’Atelier, 1995.
7. CAOM, GGA, 9H41.
8. CFDT, Archives confédérales de la CFTC, 3H : la CFTC dans la
Seconde Guerre mondiale et 11P : fonds Fradeau. Le fonds Fradeau constitue
une source très précieuse sur l’histoire de la CFTC en Algérie des années
1930 à l’indépendance.
9. Archives nationales, F80-2078 – Lettre du secrétaire d’État au Travail
au secrétaire d’État aux Anciens combattants (3 mars 1941).
10. Voir l’ouvrage de référence de Jean-Louis Gay-Lescot, Sports et
éducation sous Vichy 1940-1944, Lyon, PUL, 1996.
11. CAOM, GGA, 5CAB27 : relations avec la Légion française des
combattants.
12. CAOM, GGA, 5CAB77 : rapport du 12 septembre 1941.
13. Le rappel de la défaite et de la présence des « envahisseurs » – le terme
est assez rare dans le discours officiel de l’époque – apparaît comme assez
révélateur du maréchalisme antiallemand du colonel Van Hecke, « patron »
local des chantiers.
14. Voir l’étude rapide mais pénétrante rédigée dès 1950 par Jean-Marie
Domenach, La Propagande politique, Paris, PUF, 1950 : « Tout ce qui est
flamme et lumière dans la nuit touche au plus profond de la mythologie
humaine » (p. 47).
15. CAOM, GGA, 5CAB27 : rapport du 12 septembre 1941.
16. Jean-Louis Gay-Lescot, Sport et éducation sous Vichy (1940-1944),
Lyon, PUL, 1991 (p. 94). La présence de Nakkache voulue par Borotra
semble ne pas avoir été appréciée par les autorités locales. Il ne doit de
pouvoir nager qu’à la solidarité de l’équipe de France qui, faisant bloc autour
de lui, refuse de participer aux compétitions si Nakkache en est exclu.
Protégé par Borotra, Nakkache sera finalement arrêté en 1943 et déporté.
17. SHAT, fonds privés, 1K130, carton 17.
La répression de l’anti-France
LA POLITIQUE ANTISÉMITE DU RÉGIME DE VICHY DANS LES
COLONIES

Colette Zytnicki
On le sait aujourd’hui, l’exclusion des Juifs du corps de la nation et
d’une large partie de l’économie a été un des axes importants de la
politique de l’État français, comme l’indiquent la précocité des mesures, le
soin tatillon à les appliquer et finalement, leur efficacité . Mais, mis à part
1

ce qui touche l’Afrique du Nord , on connaît peu de choses sur l’extension


2

de cette politique hors de l’Hexagone. Or, montrer comment elle fut


appliquée en des zones où les Juifs étaient rares, analyser la façon dont elle
fut accueillie par l’administration coloniale et les populations des
territoires de l’empire permet d’apporter une preuve supplémentaire, s’il en
était besoin, de l’antisémitisme d’État pratiqué par Vichy.
Nourrie de l’idée, qui s’est peu à peu formée au siècle précédent, que
l’influence juive se fait ressentir partout, qu’elle est éminemment délétère
et qu’il est nécessaire de l’extirper, la haine raciale devenue une politique
sous Vichy subit des modifications non de contenu mais d’expression. Du
registre de l’émotion, on passe à celui de la raison, de la rationalité : les
articles des lois et des décrets qui codifient les mesures d’exclusion
adoptent pour les expliquer le même style froid et détaché que celui
employé pour organiser le ravitaillement par exemple. Devenues un fait de
gestion des choses et des hommes, les mesures antisémites sont
susceptibles d’être appliquées sans état d’âme par le fonctionnaire qui est
censé mettre en œuvre une simple décision administrative. Enfin,
semblable à tout autre phénomène de gestion publique, elles suscitent, là
même où objectivement la présence des Juifs est nulle ou tellement faible
qu’on peut douter de leur influence, un flot d’actes et de démarches dont
nous avons conservé la trace dans les archives. Grâce au zèle des
fonctionnaires coloniaux, nous sommes donc en mesure de retracer cette
politique qui pourrait apparaître ubuesque si l’on oubliait qu’en France,
elle a mené à la mort.
Pour comprendre comment fut appliquée dans les colonies la législation
antisémite, il est nécessaire d’en rappeler les grands traits. La loi du
3 octobre 1940 instaure « un statut des Juifs » basé sur une hypothétique
appartenance raciale : « Est regardé comme juif, pour l’application de la
présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive, ou
de deux grands-parents de la même race, si le conjoint est lui-même juif . »3

L’accès et l’exercice de toute fonction publique, administrative ou militaire


– autre que subalterne si les personnes concernées obéissent à certaines
conditions – leur sont interdits, de même que la possibilité d’exercer toute
4

profession politique ou touchant à l’art, à la presse, etc. Le deuxième statut


du 2 juin 1941 ajoute le critère religieux au critère racial dans la définition
des Juifs ; il met aussi en place les conditions de leur exclusion de la vie
économique, allongeant la liste des métiers interdits. Certaines professions
libérales seront par la suite soumises à un numerus clausus. Enfin, la loi du
22 juillet 1941 crée une procédure de confiscation légale des biens juifs.
Tel est, grosso modo, le cadre général qui sera modulé dans le contexte
colonial.
Car pour les législateurs, il est bien évident que cette politique ne
s’arrête pas aux limites de l’Hexagone, puisqu’il faut chasser l’influence
juive partout où elle peut se faire sentir : les lois d’octobre 1940 et celle de
juin-juillet 1941 doivent s’appliquer à l’ensemble des colonies. Dans l’un
et l’autre cas, des articles spécifiques précisent bien : « La présente loi est
applicable à l’Algérie, aux colonies, aux pays de protectorat et aux
territoires sous mandat. » Des décrets et lois ultérieurs permettent leur mise
en place concrète dans les diverses colonies. De haut en bas de
l’administration coloniale, chacun est sommé de jouer son rôle comme le
ministère des Affaires étrangères, le secrétariat d’État aux Colonies, en
particulier l’amiral Platon, les résidents généraux, les gouverneurs et toute
la hiérarchie administrative par la suite. Le Commissariat général aux
questions juives tient sa partition ; sollicité ou non, il donne ses avis. Ses
verdicts, une fois rendus, vont le plus souvent dans le sens de la plus
grande sévérité.
Toutefois, la politique antijuive n’a pas reçu la même application
partout : cela dépend d’abord de la durée du contrôle exercé par Vichy sur
la colonie (elle n’eut guère le temps de se déployer dans la zone du Levant,
passée dès l’été 1941 sous la domination de la France libre, par exemple),
du zèle mis à l’appliquer par l’administration locale et enfin et surtout, de
la présence ou non d’une forte communauté juive. À ce titre, il importe
pour l’historien – comme pour les acteurs de cette histoire –, de distinguer
les pays d’Afrique du Nord où vivaient, selon des statuts divers, de fortes
communautés israélites, des autres territoires où leur présence était plus
rare et plus ou moins directement liée à la colonisation.
L’Afrique du Nord
Au Maghreb, les Juifs formaient une minorité assez nombreuse et
anciennement installée. Dans le royaume chérifien, ils représentaient une
population en pleine expansion démographique, passant de 162 000
personnes en 1936 à 200 000 en 1946 . En Tunisie, on estime leur nombre
5

à 70 971 en 1946 (59 485 en 1936) auquel il faut ajouter plus de


6

20 000 Juifs français et italiens. Le recensement de 1941 en Algérie donne


le chiffre de 111 021 israélites français et 6 625 d’une autre nationalité .
7

Depuis plus d’un siècle, la colonisation avait profondément bouleversé


leurs conditions de vie. Restés sujets des souverains locaux au Maroc et en
Tunisie alors qu’ils avaient accédé à la citoyenneté française en Algérie par
le biais du décret Crémieux en 1870, ils avaient partout, quoique à des
degrés divers, entamé leur « marche vers l’Occident ». De plus en plus
assimilés à la culture française, ils occupaient une place non négligeable
dans les économies locales comme commerçants, artisans, voire en Algérie
comme fonctionnaires.
Cette assimilation avait suscité un fort courant antisémite qui s’était
manifesté avec force depuis la fin du XIX siècle. En 1896, Émile
e

Morinaud, franc-maçon connu pour ses idées antijuives, rédacteur du


journal Le Républicain, remporte les élections municipales à Constantine.
Deux ans de fortes agitations antisémites secouent alors le pays tout entier.
Max Régis est à la tête du mouvement à Alger, y gagnant une solide
popularité qui lui vaut d’être élu maire de la ville en 1898. La même année,
Édouard Drumont obtient un siège de député dans la circonscription
d’Alger. L’un des plus puissants mots d’ordre, des plus mobilisateurs, de
ce mouvement était l’abolition du décret Crémieux, jamais accepté d’une
large part de l’opinion française. Après une période d’accalmie, l’immédiat
avant-guerre avait vu la recrudescence de ce courant, acharné à limiter
l’influence des Juifs . Ces thèses ont trouvé dans l’entourage du maréchal
8

Pétain un accueil particulièrement favorable puisque le décret Crémieux


tant haï est aboli dès le 7 octobre 1940. On mesure l’influence de ces
pressions dans la rapidité avec laquelle la mesure fut appliquée : le
8 octobre, elle fut publiée dans le Journal officiel, ce qui en fait « la
première des lois de discrimination que le régime de Vichy rend
officielle », le premier statut des Juifs n’étant paru que le 18 du même
9

mois. Les Juifs d’Algérie se retrouvent dans la situation d’indigènes, c’est-


à-dire de Français dénués de réels droits politiques, selon les termes de
l’article 2 de la loi stipulant que « les droits politiques des Juifs indigènes
des départements de l’Algérie sont réglés par les textes qui fixent les droits
politiques des indigènes musulmans d’Algérie ». À l’instar des
musulmans ? Pas tout à fait, puisque si ceux-ci peuvent bénéficier de la loi
de 1919 leur permettant, de façon très restrictive, il est vrai, d’accéder à la
citoyenneté, la possibilité en est refusée aux Juifs, condamnés à rester des
sujets sans droits . La mesure s’applique évidemment aux israélites
10

algériens résidant en métropole et dans les protectorats. Au contraire aussi


des musulmans, régis par un droit personnel, ils restent assujettis au code
civil français. Quant aux Juifs marocains ou tunisiens, leur statut politique
n’est pas modifié : ils demeurent sujets du bey ou du sultan.
Reste à savoir qui est juif. La question se pose avec la même acuité en
France et au Maghreb, mais la situation locale exige quelques
aménagements. Ainsi dans les départements algériens la loi du 3 octobre
est-elle appliquée. Dans les protectorats où la situation est plus complexe –
cohabitent en effet les Juifs autochtones, les Juifs algériens et les Juifs
étrangers italiens en Tunisie ou espagnols au Maroc –, la définition se
décline en deux temps : « Est considéré comme juif : 1/ Tout israélite
marocain ; 2/ Toute personne non marocaine résidant dans cette zone, issue
de trois grands-parents juifs ou de deux grands-parents de la même race si
le conjoint est lui-même juif . » La Tunisie adopte le même schéma .
11 12

La définition repose en fait sur une acception confessionnelle, valable


pour les Juifs autochtones et une acception raciale pour les autres.
Concrètement, un Juif marocain converti à une autre religion n’est plus
considéré comme israélite dans son pays, mais bien comme tel en France
ou en Algérie. D’où un véritable casse-tête pour l’administration en face de
certaines situations individuelles, casse-tête qui ne sera pas éclairci par le
second statut des Juifs qui ne change rien à la situation de ceux des
protectorats. On doit enfin noter la relative rapidité d’application de ces
législations : au Maroc, le premier statut fut adopté dans le cadre d’un
dahir promulgué le 31 octobre 1940 (paru dans le Bulletin officiel du
Maroc le 9 novembre 1940) en Tunisie, en vertu d’un décret viziriel le
30 novembre 1940 (Journal officiel tunisien du 3 décembre 1940). Le
second fit l’objet d’un dahir promulgué le 5 août 1941 et du décret viziriel
du 26 juin 1941 dans la Régence.
De ces statuts, on l’a vu, découlait toute une série d’interdits
professionnels. Selon la loi d’octobre 1940, dans les trois États d’Afrique
du Nord, les Juifs furent exclus de la fonction publique, à moins qu’ils
obéissent à des conditions précises . Ces mesures « visent tous les
13

personnels titulaires, contractuels ou commissionnés appartenant aux


administrations de l’État, des municipalités, des établissements publics.
Elles doivent être appliquées aux agents auxiliaires ainsi qu’aux
journaliers, quel que soit leur mode de rémunération ». Afin de mettre ces
14

décisions en application il est demandé aux chefs de service de faire un


recensement des agents placés sous leur direction. Les Juifs des
protectorats bénéficièrent de quelques accommodements : en Tunisie, par
exemple, ils purent continuer à exercer des emplois publics dans les
institutions propres à la communauté israélite. Au Maroc, la possibilité
d’une dérogation pour faits de guerre dans les troupes du pays était prévue.
Mais ces mesures ne fonctionnaient qu’à la marge : pour les Juifs
marocains, exclus de la fonction militaire, comment auraient-ils pu, sauf
par extraordinaire, ressortir des mesures d’exemption les concernant ?
L’épuration fut globalement aussi sévère qu’en métropole, sauf cas
particuliers. Au Maroc, 435 fonctionnaires ont été radiés au début de 1941,
en Algérie, ils furent 3 000 à être chassés de la fonction publique entre
1940 et 1941. La loi du 2 juin 1941 allonge la liste des métiers interdits et
instaure des numerus clausus pour l’accès aux professions libérales. Enfin,
elle prévoit l’obligation pour les Juifs de se faire recenser et de fournir,
dans un délai de deux mois – ou de trois en Tunisie – à l’administration des
renseignements détaillés sur l’état civil des membres de leur famille, ainsi
que sur leurs conditions de vie, leurs revenus et leur patrimoine. À la fin de
1941, en métropole, comme en Afrique du Nord, les Juifs sont séparés du
corps politique de la nation, soumis à une législation qui les cantonne à la
lisière de l’activité économique et culturelle. Il y eut néanmoins des
spécificités dans la mise en place de cette politique : à partir du cadre
général donné par Vichy, chacune des administrations prit quelque liberté
dans l’application des décisions, liberté qui tient compte évidemment des
particularités de chaque territoire. Mais peut-on dire pour autant que
l’application des mesures décidées à Vichy fut moins rigoureuse dans les
protectorats qu’en Algérie ?
L’examen des faits semble donner raison, à première vue, à ce jugement.
Dans les départements algériens, comme sur le territoire métropolitain,
l’exclusion des Juifs de la vie économique fut poussée jusqu’à des limites
insoutenables. La loi du 2 juin 1941 applicable en Algérie par le décret du
20 octobre 1941, présentait une très longue liste de métiers qui leur étaient
interdits et son application fut effective. De même, on respecta très
strictement le numerus clausus prévu par la loi. En vertu du décret du
16 juillet 1941 pour les avocats et du 11 août pour les médecins, le
pourcentage de Juifs pour chacune des professions est fixé à 2 %, sauf
dérogation particulière. Près des trois quarts des avocats juifs furent radiés
du barreau, près des deux tiers des médecins algérois connurent le même
sort . La liste des professions contrôlées s’allonge par la suite, incluant les
15

sages-femmes, les architectes… Pour appliquer cette législation complexe,


l’Algérie fut dotée d’un « service spécial pour le règlement des questions
juives » (14 août 1941).
Allant plus loin encore, le décret du 21 novembre 1941 mettant en
application la loi du 22 juillet 1941, ouvre la route à la confiscation légale
des biens juifs. Au prétexte d’« éliminer toute influence juive de
l’économie nationale », le gouverneur général était en droit de nommer des
administrateurs provisoires chargés de gérer l’entreprise jusqu’à sa
liquidation. Pour mener à bien ces délicates opérations, un service
d’aryanisation économique est créé, divisé en trois sections installées à
Oran, Alger et Constantine. Si, comme en France, défense était faite aux
Juifs d’acquérir sans autorisation des fonds de commerce ou des
immeubles non destinés à leur habitation ou l’exercice de leur profession,
la loi se montra plus sévère en Algérie, leur interdisant d’exploiter un débit
de boisson ou de céder leur licence à un tiers.
Mais plus que la mise à l’écart économique et même politique, ce qui
toucha profondément les Juifs d’Algérie fut la décision d’exclure leurs
enfants des écoles publiques . Cette cruelle mesure fut précédée, à l’instar
16

de ce qui se passait en France, par l’épuration des maîtres juifs, découlant


de la loi du 3 octobre 1940. La loi du 21 juin 1941, appliquée par le décret
du 23 août 1941 en Algérie, s’attachait à fixer un numerus clausus pour les
étudiants juifs : leur nombre était limité à 3 % des étudiants non juifs
inscrits. Cette décision fut particulièrement bien reçue à la faculté d’Alger :
on alla même jusqu’à interdire aux étudiants israélites non inscrits la
possibilité de passer les examens. Dans cette affaire, le recteur d’Alger,
l’historien colonial George Hardy, se montra particulièrement zélé. C’est
sur sa proposition que fut adoptée l’idée d’étendre le numerus clausus aux
enfants de l’enseignement secondaire et primaire. D’abord fixé à 14 % (des
élèves non juifs) pour l’année 1941-1942, il passa à 7 % l’année d’après.
Interdiction aussi était faite aux élèves de se présenter aux examens du
second degré. Le traumatisme engendré par cette mesure fut profond.
D’autant qu’à l’inverse du Maroc, il n’existait pas en Algérie de structures
d’éducation juive spécifiques. Les israélites de ce pays avaient depuis
longtemps joué la carte de l’intégration dont une des voies privilégiées
était l’école publique. Ils furent donc obligés du jour au lendemain
d’organiser des cours ou des écoles pour accueillir des enfants. Un demi-
siècle après, le souvenir de cette exclusion continue à hanter les
mémoires…
Dans les protectorats, la politique antisémite fut menée avec plus de
nuances. Par exemple, si les Juifs furent exclus de toute assemblée
représentative ou professionnelle au Maroc, ils purent conserver leurs
mandats en tant que représentants de leur communauté dans celles de
Tunisie. Sur le plan économique, l’administration avait prévu quelques
accommodements avec les décisions prises en métropole et appliquées à la
lettre en Algérie. Dans le royaume chérifien, toute forme de prêt fut
interdite selon le dahir du 5 août 1941 ; mais le même texte leur
garantissait la possibilité de conserver leurs activités artisanales ou le
commerce de détail. Les médecins et les avocats furent aussi assujettis à un
numerus clausus. En Tunisie, où les Juifs représentaient une importante
proportion dans ces deux professions, le chiffre était toutefois fixé à 5 %.
L’application parfois accommodante de la politique décidée à Paris trouve
toutefois rapidement ses limites. Ainsi, au Maroc, le dahir du 28 juillet
1941 prévoyait-il d’interdire aux Juifs de s’installer dans les quartiers
européens. Depuis l’arrivée des Français dans le royaume, les israélites les
plus aisés avaient pris l’habitude de quitter leur quartier réservé, le mellah,
ce qui n’a pas manqué de mécontenter certains colons mais aussi une partie
de l’opinion musulmane.
Comment expliquer ces accommodements avec la politique de Vichy ?
Cela tiendrait-il à la personnalité des résidents généraux et plus
spécifiquement, celui de Tunisie, l’amiral Estéva ? Tout en soulignant son
attachement à la personne de Pétain, certains auteurs ont évoqué après la
guerre sa relative bienveillance à l’égard des Juifs, une attitude fondée sur
une foi ardente lui interdisant tout excès dans l’application des lois
raciales, et le prédestinant à conduire en la matière une « politique
molle ». La lecture attentive de la littérature administrative permet
17

d’apporter une autre réponse, moins psychologique, à cette question. Nous


ne saurons finalement jamais les sentiments de ces hauts fonctionnaires
vis-à-vis des Juifs. Certainement partageaient-ils l’opinion de nombre de
leurs collègues qui, sans être de farouches et viscéraux antisémites,
approuvaient sans véritable réticence une politique qui était destinée à en
limiter l’influence qu’ils jugeaient disproportionnée, surtout dans les
territoires nord-africains où la population juive représentait une forte
minorité. Sans haine particulière, ils ont appliqué des mesures qui leur
semblaient justifiées. Estéva, en réponse à une lettre qui l’accusait de
mollesse vis-à-vis des Juifs, protesta qu’il n’avait été « jamais l’ami des
Juifs », qu’il « n’a aucune sympathie pour eux ». Certes, il convient qu’« il
y a des Juifs qui méritent de la considération et nous ne songeons pas à les
désespérer ». Quelque temps plus tard, il ajoute, après avoir évoqué
18

l’influence croissante des israélites dans la société tunisienne de 1936 à


1939 : « Je m’emploie de mon mieux à la réduire, avec équité et
impartialité . » Nous avons là, en quelques mots, la clé de l’action de ce
19

haut et puissant administrateur et assurément, de certains de ses collègues.


Les résidents savaient aussi, grâce aux enquêtes menées dans les territoires
soumis à leur administration, qu’ils pouvaient compter sur le soutien de la
majorité des colons approuvant dans leur ensemble la politique de Vichy.
Les rapports faits par la Sûreté générale au Maroc après le premier dahir
concernant les Juifs, en octobre 1940, notent tous la satisfaction des
Français . À Tunis, au même moment, des papillons antisémites fleurissent
20

dans les rues de la ville .


21

Plus que des motivations tenant à la psychologie des hommes, ce sont


essentiellement des raisons économiques et politiques qui ont guidé les
résidents à nuancer la politique antijuive décidée à Vichy. À un moment où
ces colonies – surtout le Maroc – pouvaient être amenées à jouer un rôle de
plus en plus important dans l’économie de la métropole, toute mesure
pouvant freiner cet objectif leur paraissait singulièrement malaisée à
appliquer. Les Juifs occupaient une place non négligeable dans les
économies locales et leur éviction totale de celles-ci aurait pour effet de les
déséquilibrer. De là viennent leurs plaidoyers en faveur de leur maintien
dans certaines professions, et leur réticence à éliminer inexorablement les
Juifs de la sphère économique : « S’il est exact, dit un courrier classé
secret, qu’il convient dans un intérêt supérieur d’éliminer de certaines
professions les Juifs français ou étrangers, il est hors de doute qu’au
Maroc, le Juif marocain, faisant partie intégrante de la population
autochtone, doit voir s’appliquer avec moins de rigueur la politique qui le
concerne. En fait, son activité peut, dans certains cas, être indispensable à
l’économie du Protectorat . »
22

Un autre élément, peu mis en valeur jusqu’à présent, est la prise en


considération par l’administration française des rapports entre sujets juifs
et musulmans. Soucieux de maintenir, en ces temps de guerre européenne,
un climat de paix civile dans les colonies, les responsables politiques
locaux scrutent avec angoisse le baromètre de l’opinion de leurs sujets
arabes. Agiter brutalement le chiffon de l’antisémitisme pourrait provoquer
des affrontements entre les communautés dominées ; c’est bien ce que
redoute le résident général du Maroc, Noguès : « Nous sommes obligés
d’éviter tout ce qui pourrait réveiller l’antisémitisme [vis-à-vis de
musulmans] […] » car en cas de désordre « […] nous serions amenés en
définitive à défendre les Juifs contre les musulmans ». Par crainte de faire
23

surgir des troubles – qui ne manqueront pas d’arriver toutefois – la


propagande dans les protectorats se fait donc sur un mode mineur. Se
méfiant du zèle des métropolitains, Estéva et Noguès refusèrent d’une
même voix l’installation d’un délégué du Commissariat aux questions
juives dans leur territoire. Le résident général au Maroc rappelle à ce
propos qu’il est seul responsable de l’application du Statut des Juifs et
l’amiral Estéva manifeste farouchement son opposition à ce qui lui paraît
une limite à ses prérogatives. On peut penser qu’ils redoutaient aussi les
effets d’une propagande antisémite menée par le Commissariat. D’autant
que l’un et l’autre devaient aussi compter avec l’attitude des souverains
locaux. La position du sultan et du bey face à la politique antisémite a
suscité bien des jugements et l’on a souvent souligné leurs gestes de
sympathie, opposés au zèle de l’administration française . En juin 1942,
24

Moncef Bey tint à faire savoir que « toute la population de la Régence »


pouvait être assurée de sa sollicitude, sous entendu, les Juifs compris. Au
Maroc, le sultan fit une déclaration similaire. En Tunisie, alors que les
notables juifs étaient écartés de la vie publique et économique, le régent
prit le soin en 1942 de décorer une vingtaine d’entre eux de la Nishan
Iftikhar, la plus haute distinction du pays. Gestes de sympathie ? Peut être.
Mais surtout, il s’agissait pour les dirigeants des protectorats de réaffirmer
leur pouvoir sur des sujets qui restaient sous leur tutelle. Vis-à-vis de la
puissance colonisatrice, ils affirmaient leur souci d’indépendance. Les
Français d’ailleurs ne s’y sont pas trompés et montrent leur agacement
devant cette attitude qui les nargue . Au Maroc, par exemple, le conseiller
25

du gouvernement chérifien évoque la « résistance du Makhzen », attaché à


garantir aux gens du Livre sa protection traditionnelle . Un télégramme de
26

l’Agence AFI fait état de tension entre les autorités françaises et le sultan,
opposé aux mesures prises à l’encontre des Juifs et qui avait invité les
représentants de leur communauté lors de la fête du Trône en les plaçant
« aux meilleures places ». On peut donc penser que de puissantes raisons
27

de politique intérieure ont guidé ces gestes spectaculaires. Mais


fondamentalement, les deux souverains ne sont pas opposés à la politique
décidée par la France, quitte à l’atténuer ou montrer une certaine
sollicitude envers leurs sujets juifs.
Enfin, les résidents généraux des protectorats du Maghreb ont eu aussi à
compter avec les puissances tutélaires des Juifs non français qui résidaient
dans leur territoire. Au Maroc, par exemple, l’Espagne se présente comme
le défenseur des Séfarades, une attitude qui irrite beaucoup les services du
protectorat qui redoutent un afflux des israélites vers la zone espagnole ou
une augmentation des demandes de naturalisation espagnoles. En Italie, les
autorités italiennes s’opposent à l’aryanisation des biens des Juifs
d’ascendance livournaise.

Toutefois, malgré ces aménagements de la loi commune, les Juifs des


protectorats comme ceux d’Algérie ont traversé ces épreuves dans une
grande solitude. L’abolition du décret Crémieux avait proprement
abasourdi les israélites algériens qui n’ont guère réagi publiquement au
sort qui leur était réservé . Le chagrin de se voir ainsi écarté du corps de la
28

nation après avoir tant cru à la France est immense. Les archives du
ministère des Affaires étrangères ont conservé par exemple l’émouvante
lettre envoyée au maréchal Pétain par la sœur du grand orientaliste Évariste
Lévi-Provençal. Elle rappelle d’abord longuement l’histoire de sa famille
qui, à sa manière, résume celle de la classe moyenne juive. Son père fut
interprète ; ses frères ont fait la Grande Guerre et elle se plaît à souligner
leur dévouement à la patrie. Évariste a ensuite été appelé au Maroc par le
maréchal Lyautey. Il y dirigea l’Institut des hautes études marocaines avant
d’être nommé professeur à la faculté des lettres d’Alger. Pour ces Juifs qui
« ont donné leur sang, leur cerveau, leur cœur à la France… quel réveil » 29

lorsqu’ils comprennent l’infâme condition qui leur est faite par Vichy.
En Algérie, ils ont protesté en vain contre les mesures qui les frappaient.
La haute personnalité du rabbin Eisenbeth domine cette période. Choisi
malgré lui par les autorités de Vichy pour représenter la communauté, cet
amoureux de la France a multiplié les protestations et défendu pied à pied
ses coreligionnaires. Pour venir en aide aux fonctionnaires licenciés et aux
enfants chassés des écoles, il apporte son soutien à la création d’un comité
d’étude, d’aide et d’assistance dirigé par le docteur André Lévi-Valensi.
D’autres personnalités, des notables appartenant à la sphère intellectuelle et
économique de la colonie, le secondent. Robert Brunsvig, professeur de la
chaire de civilisation musulmane à la faculté des lettres d’Alger, chassé de
son poste, est nommé à la Direction générale de l’enseignement privé juif,
chargée de mettre en place un réseau scolaire. À la rentrée de 1942,
soixante-dix écoles primaires et cinq établissements secondaires
accueillent près de vingt mille enfants.
L’administration pétainiste s’en prit aussi aux structures
communautaires traditionnelles, du moins en Algérie. Devenus citoyens
par le décret Crémieux, les Juifs d’Algérie n’avaient pas ressenti la
nécessité de se faire représenter par des organisations ad hoc. Les seules
qui existaient étaient des associations cultuelles destinés à servir le rite, à
assurer des fonctions caritatives : rien de politique qui aurait pu désigner
les Juifs comme une entité à part. Transformés en sujets maintenus aux
marges du corps social, mais ressortissant d’une législation complexe, ils
sont, à partir du 29 novembre 1941 en France, soumis à la tutelle d’une
instance supposée représentative, l’Union générale des israélites de France.
Le décret du 14 février 1942 rend la mesure opératoire en Algérie : 30

l’Union générale des israélites d’Algérie est née. Elle a « pour objet
d’assurer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics,
notamment pour les questions d’assistance, de prévoyance et de
reclassement social ». La création d’une telle institution qui, à certains
31

égards, ressemblait aux judenrat allemands, a provoqué de vifs débats au


sein de la judaïcité algérienne. Les dirigeants des anciennes institutions et
au premier chef, le grand rabbin Eisenbeth, ont néanmoins dû s’incliner et
présenter en mai 1942 une liste de 45 membres au gouvernement général.
Celui-ci choisit parmi les noms proposés ceux qui allaient constituer la
future Union. Le débarquement de novembre 1942 l’empêcha toutefois de
fonctionner.
Dans les protectorats, la situation fut tout autre. N’étant pas citoyens
français dans leur majorité, les Juifs étaient représentés par des institutions
aux fonctions clairement communautaires, dans le sens politique du terme.
Au Maroc, le Comité des communautés était fermement contrôlé par les
autorités politiques françaises : le Conseil de la communauté israélite de
Tunisie était dans une position semblable. Dans l’un et l’autre cas, les
résidents généraux ont fait ressortir qu’il n’était guère opportun de changer
les organisations traditionnelles, celles-ci remplissant de facto les fonctions
de l’UGIA ou de l’UGIF. Ils se montraient aussi très soucieux de conserver
le contrôle sur des institutions qu’ils connaissaient bien, un contrôle qu’une
nouvelle organisation supervisée par le Commissariat aux questions juives
aurait pu leur disputer. Lorsque le CGQJ voulut envoyer ses émissaires
dans les protectorats, il se heurta à la farouche opposition des deux
résidents généraux . 32

Dans ces sociétés communautaristes, où les Juifs étaient peu estimés, les
gestes de solidarité n’ont pas été fréquents. Comme l’écrit Jacques
Cantier : « Si les manifestations d’hostilité abondent, on chercherait en
vain en Algérie une prise de position publique condamnant ouvertement
l’antisémitisme . » Certes, Mgr Leynaud a désapprouvé publiquement
33

l’exclusion des enfants juifs des écoles, mais le cas est quasi unique. Bien
sûr, nous échappent toutes les marques de sympathie individuelles. De
fines études sur les relations entre les populations à l’image des travaux
conduits sur la France métropolitaine nous manquent pour comprendre
l’attitude des non-Juifs vis-à-vis de leurs voisins israélites . On peut
34

néanmoins souligner quelques manifestations de solidarité comme l’aide


apportée pendant la période d’occupation allemande aux israélites tunisiens
par certains administrateurs français, tel le délégué à la Résidence
Laffont . Au Maroc, les archives laissent transparaître aussi quelques
35

gestes de sympathie. Ainsi, un apéritif est organisé dans un établissement


scolaire de Meknès lors du départ de trois enseignants juifs et les élèves
offrent des fleurs à l’une d’entre eux . Mais il faut admettre que même si
36

notre vision de la période est forcément tributaire des sources


administratives, partiales car désireuses de conforter l’antisémitisme
devenu une idéologie d’État, les manifestations d’hostilité publique
dominent. À Alger, Tunis ou Rabat, au début de la guerre et après la
défaite, on l’a vu, des papillons antisémites se sont multipliés, rendant les
Juifs responsables des malheurs des temps. D’autant que dans les
protectorats, ils ne peuvent s’enrôler dans les armées, ce qui les désignent à
la vindicte publique. Au Maroc, on les accuse de soutenir les Anglais puis
les Américains. Cet état d’esprit a subsisté après la libération des
territoires. Une note des renseignements généraux en Tunisie insiste en
juillet 1943 sur la persistance « d’un état d’esprit vichyssois », perpétuant
l’antisémitisme dans les milieux français .
37

Entre les communautés juive et musulmane, les rapports se révélèrent


d’une grande complexité, oscillant entre une extrême tension collective et
la solidarité individuelle . Dans les protectorats, les frictions sur les
38

marchés ont parfois tourné à l’émeute. L’administration, très inquiète,


invoque alors l’antisémitisme latent des Arabes, accentué par la
propagande allemande – qui a eu des effets dans la Régence – et accru par
les difficultés de ravitaillement. En août 1940, en Tunisie, des pillages de
commerces juifs et des assassinats ont lieu au Kef, à Elba Ksour et à
Siliana. Les mêmes scènes se reproduisent à Gabès le 19 et le 20 mai
1941 . Le contexte d’extrême difficulté économique, surtout sensible
39

parmi les classes pauvres, ajouté au fait que l’antisémitisme soit devenu
depuis 1940 à l’ordre politique du jour, incite à prendre les Juifs, en tant
que collectivité, comme bouc émissaire des problèmes de l’heure. Il n’est
donc pas étonnant que la plupart des émeutes antijuives éclatent sur les
marchés. Mais par ailleurs, les témoignages insistent souvent sur les gestes
individuels de solidarité et les marques de sympathie. Plus de mille ans de
vie côte à côte ont créé des liens qui se manifestent parfois de famille à
famille. Ainsi la situation est-elle différente d’une ville à l’autre. Si les
rapports entre les deux communautés sont restés paisibles à Sefrou, au
Maroc, ailleurs, certaines franges de l’opinion musulmane profitent du
moment pour tenter de revenir à l’ancien état des choses. À Marrakech, par
exemple, le pacha demanda le rétablissement du costume traditionnel pour
les Juifs, qu’interdiction leur soit faite de quitter le mellah et d’apprendre
l’arabe . C’était revenir au statut de Dhimmi qui faisait obligation aux
40

israélites de porter des vêtements spécifiques. Le pacha de Salé prend aussi


des mesures discriminatoires . 41

En Algérie, la propagande antisémite ne toucha guère la population


musulmane. Ses cadres politiques et religieux, sauf exception, ne
manifestèrent guère de soutien à la politique pétainiste. Quelques exemples
en témoignent : Messali Hadj, peu avant son procès en 1941, répond en ces
termes à un officier du gouvernement général : « L’abolition du décret
Crémieux ne peut être un progrès pour le peuple algérien. En ôtant leurs
droits aux Juifs, vous n’accordez au musulmans aucun droit nouveau.
L’égalité que vous venez de réaliser entre musulmans et Juifs est une
égalité par le bas . » Les notables musulmans ont plaidé la cause des
42

médecins juifs en qui ils plaçaient leur confiance, protestant contre le


numerus clausus mis en place. Enfin, on trouve peu de musulmans parmi
les candidats aux postes d’administrateur des biens juifs. Mais s’agit-il
d’une volonté délibérée des intéressés ou le résultat de l’action de
l’administration qui prend soin d’écarter les postulants indigènes ? Reste
que, au contraire de ce qui se passait dans les protectorats, les tensions
judéo-musulmanes se font rares pendant cette période en Algérie.

Une autre particularité de l’Afrique du Nord est celle de l’existence de


camps d’internement. Y ont été tout d’abord acheminés des israélites
étrangers engagés dans la Légion au début du conflit, envoyés par
l’administration en Afrique du Nord lorsqu’elle fut dissoute selon les
termes de la convention d’armistice. Ils y retrouvèrent des réfugiés venus
de France, des Juifs étrangers détenus dans des camps de la zone non
occupée et transférés de l’autre côté de la Méditerranée et des opposants,
communistes, par exemple, au régime de Vichy . Détenus juifs et non juifs
43

– républicains espagnols, en particulier – se mêlaient. Cette main-d’œuvre


imprévue permit de ressusciter le projet d’un transsaharien, une voie ferrée
reliant le Sud marocain et algérien à Gao, sur la boucle du Niger, dont la
réalisation fut confiée à la Compagnie Méditerranée-Niger. Plus de trente
camps s’échelonnaient du Maroc à l’Algérie. Nantis d’un maigre salaire,
les prisonniers furent soumis à de dures conditions de travail et à des
consignes disciplinaires féroces ; la mortalité était élevée. On distingue
plusieurs types de centres de détention : les GTE ou groupements de
travailleurs étrangers dont le plus célèbre est celui de Hadjerat M’Guil,
camp disciplinaire, surnommé le Buchenwald français ; les « centres de
séjour surveillé » destinés à contrôler les « nationaux étrangers et les
étrangers indésirables », comme ceux d’El Aricha, Bossuet, Djelfa,
Berrouaghia… On ne sait avec précision quel fut le nombre d’internés
juifs : 3 357 au Maroc, 2 185 en Algérie selon des sources officielles ; 44

2 329 détenus dans les camps algériens .45

Les militaires juifs algériens connurent aussi un sort pénible et singulier.


Soupçonnés par le ministre secrétaire d’État à la Guerre Huntziger de nuire
« au maintien du bon moral dans ces unités (celles d’Afrique du Nord) »,
on envisage de les démobiliser. On craint toutefois d’exaspérer les
musulmans, maintenus sous les drapeaux : « Pour éviter ce
mécontentement, il semble possible de grouper les Juifs algériens en unités
de travailleurs spéciales, qui seraient maintenues en Afrique du Nord
jusqu’à la libération de la classe indigène algérienne à laquelle ils sont
désormais rattachés . » Ils furent regroupés dans le camp de Bedeau sous
46

la forme d’un GTI (groupement de travailleurs israélites).


À part les travailleurs de ces camps, les Juifs du Maghreb, contrairement
à leurs coreligionnaires d’Europe, n’eurent pas à craindre pour leur vie. La
politique de Vichy était une politique d’exclusion et d’humiliation, non
d’extermination. Là où il y eut présence directe allemande, ils eurent
toutefois plus à redouter. Ce fut le cas dans la Tunisie occupée par les
troupes de la Wehrmacht de la mi-novembre 1942 au 7 mai 1943. Comme
dans toutes les régions qu’ils dominaient, les Juifs étaient devenus la cible
des nazis. L’un des premiers soins de ceux-ci fut de diffuser une
propagande destinée à l’opinion française et musulmane désignant les
israélites comme les seuls responsables de la guerre. Le 23 novembre, le
président de la communauté, Moïse Borgel et d’autres notables furent
arrêtés. Ils en appelèrent à la Résidence générale où ils trouvèrent un
certain soutien de la part du préfet Binoche, secrétaire général du
gouvernement de Tunisie et d’Estéva lui-même qui éleva une protestation
auprès des autorités allemandes. Mais le répit fut de courte durée. Le
6 décembre, le travail obligatoire est institué pour les Juifs et ordre fut
donné aux notables de rédiger une liste de 2 000 personnes destinées à être
envoyées dans des camps de travail. La Résidence, à nouveau sollicitée ne
réagit guère sauf à prononcer « quelques mots d’encouragement, une
exhortation paternelle à la résignation, c’est tout. Nous sommes seuls en
face du monstre ». L’amiral Estéva réussit à obtenir un délai (d’un jour),
47

moyennant un allongement de la liste qui passait de 2 000 à


3 000 personnes qu’il fallait équiper, habiller, nourrir. Le comité
d’administration de la communauté, accru d’un certain nombre de
membres recrutés à l’occasion, prit en charge l’organisation du travail
obligatoire, avec notamment un service de recrutement dirigé par Paul
Ghez. Cette organisation ne laissa pas de générer des tensions parmi la
judaïcité tunisienne . Les notables furent accusés de favoriser les fils de
48

famille bourgeoise, ce dont ils se sont défendus. Il faut comprendre


comment ils ont travaillé, pressés par les autorités allemandes qui ne
cessaient d’élever leurs exigences et menaçaient de représailles terribles en
cas de non-exécution de leurs demandes, et harcelés par les familles,
désireuses d’échapper à la conscription . Plus de 5 000 hommes furent
49

enrôlés dans les camps de travail forcé où les conditions de vie étaient
dures. Les centres de détention se vidèrent peu à peu, au fur et à mesure du
retrait des troupes allemandes et du travail de sape mené par le comité,
couvrant les désertions, renâclant à envoyer des troupes fraîches.
La réquisition brutale de la main-d’œuvre, pour des ouvrages d’une
hypothétique utilité, s’ajoutait aux amendes collectives, telle celle de
20 millions de francs exigée par les autorités allemandes le 21 décembre
1942 pour « dédommager » les victimes des bombardements anglo-
américains sur la Tunisie. Sur ordre de l’amiral, la Caisse foncière
consentit un prêt à la communauté israélite, garanti par une hypothèque
posée sur les biens des notables. Dans les villes occupées, les Allemands se
livrèrent au pillage soit officiel, par le biais des amendes collectives, soit
perpétré par les soldats eux-mêmes. À Sfax où ils restèrent cinq mois,
après moult vexations, la population fut soumise à une première amende de
15 millions de francs, payée intégralement et une autre de 20 millions (sur
lesquels 5 furent versés ).
50

Le débarquement allié en Afrique du Nord n’a pas été d’emblée


synonyme de retour à la dignité pour les Juifs d’Afrique du Nord. En
Algérie, le général Giraud partageait le point de vue de ses prédécesseurs
sur les israélites. À la stupéfaction des dirigeants communautaires,
l’ordonnance du 14 mars 1943 rétablissant la légalité républicaine dans les
départements algériens maintient la suppression du décret Crémieux ; elle
est confirmée par un décret en date du 18 mars 1943. Sans solennité
aucune, comme si la chose gênait, les Juifs d’Algérie se virent rétablis dans
leur citoyenneté le 20 octobre 1943, par un simple communiqué du CFLN
notifiant que, puisque le décret du 18 mars n’avait pas été suivi de textes
d’application, il était devenu caduc. Beaucoup d’hommes s’étaient entre-
temps présentés dans les bureaux de recrutement de l’armée française – où
ils n’ont guère été bien accueillis dans un premier temps – et l’on sait la
part que les résistants juifs, comme René et José Aboulker et bien d’autres,
ont prise dans l’aide apportée aux Alliés . Les israélites d’Algérie ont alors
51

montré leur attachement à la France, même si les blessures de l’épisode de


Vichy ont continué à se faire sentir dans l’intimité des familles. Dans les
protectorats, dans un climat où l’antisémitisme a continué à se faire sentir,
la fin du régime de Vichy signifia le retour au statut ambigu de sujet des
souverains locaux. Séduits par l’idéologie sioniste qui se manifeste de plus
en plus dans ces territoires, dans l’immédiat après-guerre, les Juifs du
Maroc et de Tunisie, surtout les plus pauvres d’entre eux, commencèrent à
quittent l’Afrique du Nord.
Dans le reste de l’empire
Loin de Vichy, l’antisémitisme du régime ne faiblit pas. Même là ou
l’influence israélite pouvait, à bon droit, être jugée faible, si ce n’est nulle,
la machine administrative se met en route pour la détecter et l’évincer
inéluctablement de la vie publique. Si l’administration coloniale manifeste
parfois des doutes sur l’application de cette politique, le Commissariat
général aux questions juives est là pour tracer la voie. Ainsi, en décembre
1941, en réponse à une lettre provenant du secrétariat d’État aux Colonies
signalant que l’application du numerus clausus aux avocats juifs
reviendrait à leur exclusion complète, Xavier Vallat note-t-il « qu’il n’y a
que des avantages à ce que, dans les Colonies, la profession d’avocat soit
interdite aux juifs. Il me semble donc difficile que le même texte qu’en
France ne soit pas appliqué aux colonies ».52

Le dénombrement des Juifs fait à lui seul ressortir les caractères à la fois
implacables et dérisoires de la politique antisémite de Vichy sous les
tropiques. À la suite du statut des Juifs de juin 1941, un vaste recensement
est lancé dans toutes les parties de l’empire. Il donne les résultats suivants :
Indochine : 140 Juifs dont 92 hommes, 30 femmes et 18 enfants ; Saint-
Pierre-et-Miquelon : néant ; Sénégal : 9 hommes, 5 femmes, 5 enfants ;
Mauritanie ; néant, Soudan : 5 hommes, 4 femmes et 2 enfants ; Guinée :
11 hommes, 3 femmes ; Côte-d’Ivoire : 14 hommes, 8 femmes ; Dahomey
et Niger : néant ; Dakar et ses dépendances : 58 hommes, 38 femmes,
14 enfants. Togo : néant ; Martinique : 36 personnes ; Guadeloupe : 22 ; en
Guyane : 6 ; Réunion : néant ; 26 dont 13 Français et 13 étrangers à
Madagascar . Le constat s’impose de lui-même. Dans des zones où les
53

populations européennes sont elles-mêmes ultraminoritaires, les Juifs


représentent une goutte d’eau noyée dans la masse des habitants. Ils
occupent des emplois de fonctionnaires, sont employés dans le commerce
ou l’industrie locale. En Indochine, ils sont ingénieurs pour quatre d’entre
eux, directeur d’usine ou agent de banque, comptable, garde des eaux et
forêts, capitaine d’artillerie…
Les deux statuts des Juifs, de même que toutes les mesures concernant
ces derniers sont applicables en tout point de l’empire. Du premier découle
l’obligation de recenser, afin de les exclure, les fonctionnaires juifs. Des
villages les plus reculés d’Afrique ou d’Indochine, parviennent les
réponses des administrations concernées, négatives dans leur écrasante
majorité. En 1941, c’est à un recensement général de la population juive
qu’il faut procéder, nécessitant à nouveau des agitations, vaines le plus
souvent. Concrètement, même si la promulgation de la première loi se fait
un peu plus tard en Indochine (début novembre 1940), elle provoque toute
une machinerie administrative qui se met peu à peu en branle : le
gouverneur général de l’Indochine, Jean Decoux informe de la marche à
suivre les chefs d’administration locale et les chefs de service qui la
54

répercutent à leurs subordonnées . En 1941, même schéma : le résident


55

supérieur au Tonkin, Pierre Delsalle, avise les hommes placés sous ses
ordres des procédures à mettre en place pour l’application dans les colonies
du nouveau statut. Au terme de cette politique diligemment menée,
187 fonctionnaires européens furent radiés des cadres dont 15 Juifs . La 56

même politique fut adoptée à Madagascar où le recensement des Juifs,


rendu obligatoire à partir de 5 juillet 1941, révéla la présence de 26 d’entre
eux dans toute l’île et provoqua le licenciement des quelques
fonctionnaires israélites . En Guadeloupe, le gouverneur Sorin se met à
57

l’unisson de ses collègues métropolitains et coloniaux. Non seulement il


appliqua sans état d’âme les mesures antisémites, mais il contribua, par son
attitude intransigeante à faire échouer le plan d’émigration des Juifs
considérés en surnombre en France dans les Antilles concocté par Marcel
Peyrouton . En Afrique-Occidentale française, le premier statut est
58

promulgué le 8 novembre 1940, le second le 17 novembre 1941. À l’est du


continent africain, le gouverneur de la Côte française des Somalis et
Dépendances se permet même de signaler « une omission » dans la loi du
3 octobre 1940 : « Cette lacune, concernant une fonction qui associe
personnellement et confidentiellement son titulaire à la gestion et, par
incidence, à la direction politique d’une fraction plus ou moins autonome
de la communauté française, découle certes d’une omission. La loi, en effet
a manifestement voulu rigoureusement écarter les Juifs de toute
participation à un levier de commande ou de contrôle de la chose
publique. » Vichy a en effet omis de statuer sur les membres du conseil
d’administration de la colonie !
59

Les hauts fonctionnaires coloniaux ont donc appliqué la politique


antisémite sans rechigner ; mais, mis au pied du mur, ils se révèlent
toutefois partagés entre leur loyauté vis-à-vis d’un régime dont ils
approuvent les orientations politiques et idéologiques et les nécessités
locales. En voici un exemple : à l’injonction venue de Paris de licencier les
soldats juifs en poste en Indochine, le résident de Hanoï s’interroge : « Il
apparaît difficile du point de vue non de l’équité – nous n’avons pas en
juger – mais de la stricte propagande du régime de la France nouvelle, de
ne pas reconnaître ce devoir à ceux qui acquirent au feu les grades dont la
loi les considère comme indignes. Ce particulièrement en Indochine où
chaque Français compte militairement plus qu’ailleurs, où la conduite
récente au combat est connue de tous. » Pour cela, il recommande
« d’éviter une trop grande injustice ». La faiblesse numérique de la
60

population coloniale incite donc à la prudence, surtout dans le climat


dangereux de l’Indochine, où les autorités ont à compter avec l’occupant
japonais et les forces nationalistes. Ceci amène l’amiral Decoux à
interpréter de façon personnelle la politique venue de Paris. Ainsi, face à la
demande de dérogation du colonel Sée, appartenant à la famille de Camille
Sée, grand officier de la Légion d’honneur et pilier des anciens
combattants de la colonie, la réponse de Decoux est sans appel : un net
refus, aux motifs que le colonel aurait eu une attitude douteuse lors de
l’armistice et fait montre d’une certaine négligence lors d’une kermesse au
profit des anciens combattants . En revanche, il soutient un ingénieur des
61

Travaux publics, M. Kaleski qui, après avoir été licencié des services
d’État a trouvé un emploi dans la Fédération des importateurs. L’amiral
loue son « attitude toujours irréprochable » et redoute que son départ
n’affaiblisse et divise les Français . Dans un milieu où la population
62

d’origine européenne est rare, il est difficile de se passer d’une main-


d’œuvre précieuse : les exigences administratives se heurtent à l’idéologie
et les autorités peuvent se permettre de prendre quelques libertés ;
toutefois, leur marge de manœuvre n’est pas illimitée. Dans l’affaire qui
nous préoccupe, le dossier remonte jusqu’au Commissariat aux questions
juives de Paris, qui défend une position sans nuance : selon les termes de la
loi du 3 juin 1941, M. Kaleski doit être licencié. La complexité de la mise
en place de la politique antijuive en Indochine est illustrée par le cas de
M. Lippmann , directeur de la Société des tramways. Limogé en vertu de
63

la loi du 2 juin 1941, il espéra conserver une fonction d’ingénieur-conseil


dans la société. Mais selon les termes de celle du 17 juin de la même année
(article 3 : « Tout Juif qui… a dû abandonner ses fonctions, pouvoirs et
droits qu’il détenait dans une entreprise déterminée ne peut être employé
dans cette entreprise à quelque titre que ce soit »), il est licencié quelque
temps plus tard. Et dans ce cas, le recours au gouverneur du pays se révéla
complètement vain .64

En Afrique subsaharienne, où la présence française était encore plus


minoritaire et précieuse à ce titre, les autorités coloniales réagissent de la
même manière que l’amiral Decoux. On voit ainsi le gouverneur Boisson
mettre tout son poids dans la balance pour permettre à un employé de la
Banque nationale et de l’industrie de Côte-d’Ivoire de conserver son poste.
Il se mobilisa aussi en faveur du gouverneur Léon Geismar. Soldat de la
guerre de 1914-1918, ancien élève de l’École coloniale, celui-ci avait été
affecté à divers postes pour atteindre celui de gouverneur du Togo en 1936.
Touché par la loi de 1940, il est alors démis de ses fonctions. Toutefois,
grâce à ses bonnes relations avec le gouverneur Annet puis avec Pierre
Boisson qui reconnaissent l’un et l’autre ses qualités professionnelles, on
lui confia un poste de trésorier-payeur-général : cas unique en l’espèce. On
peut penser qu’ont pesé dans cette décision les facteurs personnels mais
aussi le pragmatisme : comment remplacer en temps de guerre un pion si
important pour la colonie ?
65

Très globalement, la politique de Vichy a été servie sans état d’âme,


même si elle a placé parfois l’administrateur devant des choix cruciaux
lorsque les mesures discriminatoires pouvaient être nuisibles au bon
fonctionnement de ses services. Mais sur le fond, comme en Afrique du
Nord, les dirigeants ne manifestent pas vraiment d’opposition aux
décisions du régime. Les gouverneurs choisis pour présider aux destinées
des territoires coloniaux partagent les idées du personnel politique vichyste
et s’en font les zélés serviteurs, tant que cela ne remet pas en cause les
délicats équilibres locaux. Une lettre du gouverneur Boisson au secrétaire
d’État aux Colonies, datée du 19 janvier 1942, nous le montre soucieux
d’appliquer scrupuleusement les lois décidées à Vichy et son ardeur
66

apparaît clairement. Toutefois, désireux de ne pas alimenter le ressentiment


des populations africaines envers les « Européens » en général, parmi
lesquels il n’est guère aisé de distinguer les Juifs, les responsables
coloniaux ne font guère de propagande antisémite. Si le gouverneur
Boisson interdit la projection du « Juif Süss » en AOF, ce n’est pas tant
parce qu’il n’appréciait guère le film mais parce qu’il redoutait des
tensions dirigées contre les « Blancs » dans les territoires placés sous sa
tutelle .
67

Bien sûr, plus tard, les responsables politiques coloniaux chercheront à


minimiser leur action, comme le fit le gouverneur Annet dans ses
mémoires : « Les israélites, qui faisaient eux aussi l’objet de textes
particuliers, se présentaient en assez petit nombre. Le recensement fut
effectué pour Tananarive par M. Bruniquel, administrateur-maire de la
ville, qui y avait fait apporter tout le tact nécessaire . » Si on l’en croit, il
68

maintint des rapports à la fois professionnels et amicaux avec son directeur


de cabinet dont la femme était juive. Le témoignage, daté de l’après-
guerre, participe de l’entreprise d’autoréhabilitation de l’ex-gouverneur. Il
est donc à prendre avec circonspection, tout comme celui de l’amiral
Decoux, gouverneur de l’Indochine, qui omet purement et simplement
d’évoquer la politique de discrimination et de répression qu’il a menée à
l’encontre des « ennemis intérieurs », communistes, gaullistes, francs-
maçons et juifs, et des nationalistes indochinois .69

On l’aura compris, en toute part de l’empire où vivaient des Juifs, si peu


nombreux soient-ils, la machinerie administrative destinée à les persécuter
s’est mise en route. Appliquée sans haine particulière par un personnel
toutefois convaincu du bien-fondé de cette politique, elle a parfois été
nuancée pour tenir compte des réalités locales : la pénurie de main-
d’œuvre d’origine européenne ou la crainte, en allant trop loin dans la
propagande antisémite, de déchaîner l’opinion des colonisés contre les
Blancs et les autorités. Ces considérations n’ont mené qu’à des
aménagements : il n’était nullement question de remettre
fondamentalement en cause des mesures perçues comme une partie,
parfaitement cohérente, de la politique de l’État français. La discrimination
vis-à-vis des Juifs se révélait d’autant plus un objectif légitime qu’elle
s’appuyait dans les colonies sur une expérience déjà ancienne d’un
gouvernement des hommes fondé sur la hiérarchie des peuples et leur
inégal accès aux droits politiques et économiques. L’antisémitisme
politique a trouvé là un socle idéologique profondément inégalitaire qui
permit à une grande partie des hommes de pouvoir de l’appliquer sans
profonds états d’âme. Loin d’être le simple appendice d’une volonté
métropolitaine, l’exclusion des Juifs a trouvé dans le cadre impérial une
singulière résonance.
Notes du chapitre
1. Voir l’importante bibliographie consacrée aujourd’hui à ce sujet : par
exemple, l’ouvrage pionnier de Michaël R. Marrus, Robert O. Paxton, Vichy
et les Juifs, Paris, Calmann-Lévy, 1981 (réédition 1990) ; plus récents, ceux
d’André Kaspi, Les Juifs pendant l’Occupation, Paris, Le Seuil, 1991, et de
Renée Poznanski, Être juif en France pendant la Seconde Guerre mondiale,
Paris, Hachette, 1994.
2. Michel Ansky, Les Juifs du décret Crémieux à la Libération, Paris,
Éditions du Centre, 1950 ; Michel Abitbol, Les Juifs d’Afrique du Nord sous
Vichy, Paris, Maisonneuve-Larose, 1983.
3. André Kaspi, Les Juifs pendant l’Occupation, op. cit., p. 55.
4. Être titulaire de la carte d’ancien combattant de 1914-1918, titulaire
d’une citation gagnée lors des campagnes de la Première Guerre mondiale ou
celles de 1939-1940, être détenteur de la Légion d’honneur à titre militaire ou
de la médaille militaire.
5. André Chouraqui, Histoire des Juifs d’Afrique du Nord, nouvelle
édition, Paris, Hachette, 1987, p. 348.
6. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, Paris, L’Harmattan, 1991,
p. 255.
7. André Chouraqui, op. cit., p. 333.
8. À partir de 1936, la propagande antijuive reprend de plus belle, activée
par les succès rencontrés en Algérie par le PPF (parti populaire français). En
1938, le maire de Sidi Bel-Abbès décide de rayer les Juifs des listes
électorales.
9. André Kaspi, Les Juifs pendant l’Occupation, op. cit., p. 190.
10. La loi du 11 octobre 1940, parue au Journal officiel le 18 du même
mois, prévoit en effet « qu’est suspendue, en ce qui concerne les israélites
indigènes des Départements de l’Algérie la procédure instituée par les articles
3 à 11 de la loi du 4 février 1919 sur l’accession des indigènes aux droits
politiques ».
11. Bulletin officiel du Maroc 31/10/1940, cité in Michel Abitbol, op. cit.,
p. 184-185.
12. Voir le texte du décret viziriel du 26 juin 1941 : « Est considéré comme
Juif au sens du présent décret 1/ Tout Israélite tunisien ; 2/ Toute personne
non tunisienne appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issue
au moins de trois grands-parents de race juive ou de deux seulement si son
conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive. » Michel
Abitbol, op. cit., p. 186.
13. Voir plus haut.
14. Ministère des Affaires étrangères, Vichy, Maroc, Guerre 1939-1945,
Circulaire du secrétariat général du Protectorat, Rabat, 18 novembre 1940.
15. Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob,
2002, p. 318-319.
16. Voir à ce propos Maurice Eisenbeth, Pages vécues, 1940-1943, Alger,
Imprimerie Charras, 1945.
17. Jacques Sabille, Les Juifs de Tunisie sous Vichy et l’Occupation, Paris,
Éditions du Centre, 1954. Voir à ce propos la thèse de Serge La Barbera, Les
Populations françaises de Tunisie, de la fin des années 1930 au début des
années 1950 : attitudes, comportements, représentations, Toulouse,
Université de Toulouse-Le Mirail, 2002, en particulier les pages 254-273.
18. Archives diplomatiques de Nantes, Tunisie, premier versement, 1870,
lettre de l’amiral Estéva à Darlan, 13/10/1941.
19. Ministère des Affaires étrangères, Guerre 1939-1945, Vichy, Tunisie,
télégramme du 23 mai 1941.
20. Archives diplomatiques de Nantes, Maroc, Direction de l’Intérieur,
Statut des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, Rapports de la Sûreté
générale, août 1940-mai 1945, dossier 5.
21. Archives diplomatiques de Nantes, Tunisie, premier versement,
Archives du cabinet militaire, Judaïsme, 2792, Service de sécurité, 24 octobre
1940.
22. Archives diplomatiques de Nantes, Maroc, Direction de l’Intérieur,
Statut des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, août 1940-mai 1945, 5,
Lettre du directeur des services de Sécurité publique au secrétaire général du
Protectorat, 20 avril 1940.
23. Ministère des Affaires étrangères, Vichy, Guerre 1939-1945, Maroc,
Télégramme du résident général Noguès du 19 septembre 1940.
24. Pour une mise au point récente, voir Michel Abitbol, Le Passé d’une
discorde, Juifs et Arabes depuis le VII siècle, Paris, Perrin, 2003, p. 346-398.
e

25. Une note de la Direction des affaires politiques rappelle l’attitude


« amicale » de Moncef Bey vis-à-vis des Juifs et rapporte qu’il continue à se
faire soigner par un médecin israélite. Archives diplomatiques de Nantes,
premier versement, 1870, 2 septembre 1942.
26. Archives diplomatiques de Nantes, Direction de l’Intérieur, Maroc,
Questions juives, 49, note du conseiller du gouvernement chérifien, 20 juillet
1940.
27. Ministère des Affaires étrangères, Vichy, Guerre 1939-1945, Maroc,
Télégramme AFI, 24 mai 1941.
28. Le rabbin Maurice Eisenbeth rapporte que l’amiral Abrial avait mis sur
pied tout un plan de répression militaire pour faire face à une éventuelle
réaction collective de la part des Juifs : Maurice Eisenbeth, op. cit., p. 15.
29. Ministère des Affaires étrangères, Vichy, Guerre 1939-1945, Maroc,
lettre de Mlle Lévi-Provençal au maréchal Pétain, 27/10/1940.
30. Ce décret sera concrétisé par celui du 31 mars 1942, instituant l’UGIA.
31. Décret du 14 février 1942 portant sur la création d’une Union générale
des israélites d’Algérie, cité in Michel Abitbol, op. cit., p. 190.
32. Ministère des Affaires étrangères, Vichy, Guerre 1939-1945, Maroc,
correspondance entre Noguès et le CGQJ à l’automne 1941 à propos de la
mission d’un délégué du CGQJ, M. de Bernonville, au Maroc : devant
l’opposition déterminée du résident général elle n’aura finalement pas lieu.
33. Jacques Cantier, op. cit., p. 331.
34. Pierre Laborie, L’Opinion française sous Vichy, Paris, Le Seuil 1990.
35. Si l’on en croit Jacques Sabille, dans son ouvrage Les Juifs de Tunisie
sous Vichy et l’Occupation, op. cit.
36. Archives diplomatiques de Nantes, Direction de l’intérieur, Statut des
Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, août 1940-mai 1945, lettre de la
Sûreté générale du 02/12/1940.
37. Archives diplomatiques de Nantes, premier versement, Archives du
cabinet militaire, judaïsme, 2792, note des Renseignements généraux du
19/07/1943.
38. Une enquête dépassionnée nous permettrait de mieux comprendre les
mécanismes de solidarité et de rejet : elle reste à entreprendre.
39. Archives diplomatiques de Nantes, Tunisie, premier versement,
Direction des contrôles civils et affaires indigènes, 1871, lettre du contrôleur
civil de Gabès à l’amiral Estéva, mai 1941.
40. Archives diplomatiques de Nantes, Maroc, Direction de l’intérieur,
Statut des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, août 1940-mai 1945, 5,
rapport de la Sûreté générale, 15 octobre 1940.
41. Robert Assaraf, Mohammed V et les Juifs du Maroc à l’époque de
Vichy, Paris, Plon, 1997, p. 140-141.
42. Daniel Guérin, Ci-gît le colonialisme – Témoignage militant, Paris,
1973, cité par Jacques Cantier, op. cit., p. 334.
43. Voir Michel Abitbol, Les Juifs d’Afrique du Nord, op. cit., p. 97 et
suivantes.
44. André Kaspi, Les Juifs pendant l’Occupation, op. cit., p. 200-201.
45. Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, op. cit., p. 350.
46. SHAT, 2P28, Courrier du général d’armée Huntziger commandant en
chef des forces terrestres, ministre secrétaire d’État à la Guerre, à Monsieur le
général Weygand délégué général du gouvernement en Afrique française,
28 février 1941.
47. Paul Ghez, Six mois sous la botte, Tunis, Paris, SAPI, 1943, p. 19.
48. On peut en suivre le récit dans l’ouvrage de Paul Ghez, op. cit., p. 64,
par exemple.
49. Pour une discussion sur cet épineux problème, voir l’ouvrage de
Jacques Sabille dont l’introduction invite le lecteur à porter un jugement
nuancé sur l’action des notables juifs tunisiens ; plus récemment, voir aussi
Paul Sebag, op. cit., p. 237-239.
50. Archives diplomatiques de Nantes, premier versement, Archives du
cabinet militaire, judaïsme, 2792, Mémorandum du conseil des communautés
de Sfax envoyé au contrôleur civil, 1944.
51. Jacques Cantier, op. cit., p. 365-367.
52. CAOM, Fonds ministériels, 889, courrier du CGQJ à Monsieur le
secrétaire d’État aux Colonies, 31 décembre 1941.
53. CAOM, Fonds ministériels, 889, recensement des Juifs, 1941-1942.
54. CAOM, FM, 889, circulaire du 6 novembre 1940 du vice-amiral
d’escadre Jean Decoux à Messieurs les chefs d’administration locale et chefs
de service relevant du gouvernement général.
55. CAOM, RSTNF, 2077, circulaire, sans date, du résident supérieur du
Tonkin aux résidents chefs de province.
56. L. Pierre Lamant, « La révolution nationale dans l’Indochine de
l’amiral Decoux », Revue de la Seconde Guerre mondiale et des conflits
contemporains, avril 1985, n 138, p. 21-42.
o

57. Éric Jennings, Vichy in the Tropics – Pétain’s National Revolution in


Madagascar, Guadeloupe, and Indochina, op. cit., p. 47.
58. Ibid., p. 96.
59. CAOM, FM, 889, Lettre du gouverneur du la Côte française des
Somalis et Dépendances, 7 juin 1941.
60. CAOM, RSTNF O2044, Lettre du résident général de Hanoi, 1942.
61. CAOM, FM, 889.
62. CAOM, FM, 889, correspondance entre l’amiral Decoux et le CGQJ,
1941-1942.
63. CAOM, RSTNF, 2704, dossier Lippmann.
64. CAOM, RSTNF, 2704, vice-amiral d’escadre Jean Decoux à M. le
Résident supérieur au Tonkin, 4 mai 1942.
65. Ruth Ginio, « La politique antijuive de Vichy en Afrique-Occidentale
française », Archives juives, n 36/1, 2003, p. 109-118. Voir aussi Catherine
o

Akpo-Vaché, L’AOF et la Seconde Guerre mondiale (septembre 1939-


octobre 1945), Paris, Karthala, 1996.
66. CAOM, Fonds ministériels, 889, Lettre du gouverneur général de
l’AOF, l’amiral Boisson au secrétaire d’État aux Colonies, 19 janvier 1942.
67. Ruth Ginio, art. cit.
68. Armand Annet, Aux heures troubles de l’Afrique française, Paris, éd.
du Conquistador, 1952, p. 100-111.
69. Jean Decoux, À la barre de l’Indochine, 1940-1945, Paris, Plon, 1949.
LES CAMPS D’INTERNEMENT D’AFRIQUE DU NORD
POLITIQUES RÉPRESSIVES ET POPULATIONS

Christine Lévisse-Touzé
Si l’histoire de l’internement en France est bien connue grâce aux
travaux d’Anne Grynberg sur les Juifs, ceux de Barbara Vormeier sur
1

l’exil en France des antinazis allemands et la thèse de Denis Peschanski,


2

La France des camps , tel n’est pas le cas pour l’Afrique du Nord. La
3

question des internés politiques a été esquissée dans nos travaux sur
l’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale et pour l’Algérie
4

dans ceux d’Yves-Maxime Danan , de Jacques Cantier et de Suzanne


5 6

Aubrespy . Un travail d’ensemble reste à faire sur les trois territoires nord-
7

africains, terres d’internement. Cette étude s’attache surtout à recenser les


lieux de détention et à étudier ceux qui ont été internés : nationalistes,
communistes et syndicalistes, républicains espagnols, antinazis allemands
et autrichiens, brigadistes, ces « indésirables » selon le terme peu humain
employé à l’époque. Trois logiques répressives se succèdent : logique
d’exception au début de la guerre avec la III République finissante,
e

logique d’exclusion sous le gouvernement de Vichy et ses prolongements


après le débarquement anglo-américain avec Darlan et Giraud. Cette
analyse est une première approche sur la base de pistes de recherches et
d’archives jusque-là peu explorées.
Sous la III République
e

Les territoires du Sud algérien ont une triste tradition de terre de


déportation. Au XIX siècle, a été construit le bagne de Lambèse pour y
e

interner les « révolutionnaires » de 1848, et les communards de 1870.


L’empire a un passé de terre de déportation avec les bagnes de Cayenne en
Guyane et de Nouvelle-Calédonie qui ont accueilli des « républicains » qui
ont refusé de se soumettre au coup d’État du prince-président Louis-
Napoléon le 2 décembre 1851, puis les communards.
Communistes et nationalistes constituent donc la première vague
d’internés sous la III République finissante. La législation d’exception
e

instaurée par Daladier, ministre de la Défense nationale, et président du


Conseil est dictée par « l’intérêt supérieur de la Nation » à l’approche de la
guerre. Les communistes sont considérés comme les ennemis de
l’intérieur. La signature du pacte germano-soviétique le 23 août 1939
entraîne une répression sans précédent à l’encontre du PC en butte aussi à
l’hostilité croissante de l’opinion. Une série de décrets est prise à
l’encontre des communistes : suspension des publications de nature à nuire
à la défense nationale (24 août), dissolution des organisations communistes
et des groupes satellites (26 septembre), arrestation et internement
administratif de tout individu considéré « comme dangereux pour la
défense nationale » (18 novembre), enfin déchéance « de tout membre
d’une assemblée élective qui faisait partie de la III Internationale ». Si le
e 8

fait d’être communiste ne tombe pas sous le coup de la loi, en revanche, les
élus sont mis en demeure de se désolidariser du parti ou de démissionner.
Ces mesures sont appliquées en Afrique du Nord.
En Algérie, la signature du pacte germano-soviétique a pris de court les
militants du parti communiste algérien (PCA). En octobre, les syndicats se
divisent sur l’attitude à tenir vis-à-vis de l’Union soviétique ; de nombreux
responsables désapprouvent la volte-face de Staline. L’activité du PCA se
poursuit malgré tout. Des magazines expédiés de Leningrad à des
sympathisants à Alger et Hussein Dey sont saisis. Son journal, La Lutte
sociale condamne « la guerre impérialiste ». Le 4 novembre 1939,
l’Association républicaine des anciens combattants, l’ARAC, groupe
satellite, est dissoute. À l’exception des éléments extrémistes du parti, les
militants adoptent une politique très en retrait. Ainsi les six conseillers
municipaux communistes de la commune de Perrégaux informent le maire,
en novembre, qu’ils ne paraîtraient plus aux séances du conseil municipal
afin d’éviter tout incident. Le PCA est interdit le 26 septembre.
Le nationalisme qui a connu un regain d’activité, est muselé à la veille
de la guerre. Au Maroc, le général Noguès, résident général au Maroc
nommé par le gouvernement de Front populaire en septembre 1936, a fait
procéder aux arrestations des principaux leaders du parti national, à la suite
des émeutes en pays Zemmour et à Fès en 1937. Allal el-Fassi a été
déporté dans un petit bourg au Gabon tandis que Hassan el-Ouazzani,
Mekouar, Lyazidi, Abdeljelil sont placés en résidence surveillée dans le
Sud marocain. À l’analyse des internés politiques au Maroc au travers du
Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français , à partir des
9

camps de Bou Arfa, Bou Denib, El Ayasha, 32 noms sont recensés.


Presque tous sont des Français du Maroc ; 10 ont été arrêtés entre
septembre 1939 et juin 1940. Tous ont été internés à Bou Denib. Petits
fonctionnaires et ouvriers dans leur grande majorité – un seul ingénieur –,
ils sont militants au sein du parti communiste ou syndicalistes. Aucun
Marocain n’a été recensé, ce qui peut s’expliquer par un dahir du 24 juin
1938 qui sanctionne de peine d’emprisonnement et d’amendes la
syndicalisation des Marocains.
En ce qui concerne l’Algérie, le mouvement revendicatif est très affaibli
à la déclaration de guerre. Le plus visé est le parti du peuple algérien
(PPA) fondé en 1937 par Messali Hadj dont le leader a été arrêté le 27 août
1937 et interné à la prison de Barberousse d’Alger jusqu’à son procès le
2 novembre. Condamné à deux ans de prison, il est transféré à la prison de
Maison-Carrée dans la banlieue d’Alger. Le PPA qui a gagné en audience
à l’issue des élections cantonales de 1938-1939 à Alger est interdit le
26 juillet 1939. Libéré le 27 août 1939, Messali Hadj est arrêté un mois
après (4 octobre) pour avoir pris position contre la guerre, contre la
colonisation et contre la France dans son journal, El Ouma. Il sera jugé
sévèrement le 17 mars 1941 comme on le verra ultérieurement. Ses
camarades sont également touchés par ces mesures répressives. Mohamed
Arezki Berkani, militant du PPA est arrêté le 20 juin 1940 à son restaurant
dans le quartier Belcourt d’Alger. Il est emprisonné à la caserne des isolés
où il partage la cellule de deux autres nationalistes. Il est ensuite interné le
27 juin 1940 au camp de Djenien-Bou-Rezg, situé dans le grand Sahara,
sur la voie ferrée Aïn Sefra-Colomb-Béchar, petit fortin construit en 1886
dans lequel ont été internés des forçats. Le camp a été rouvert début mai
1940 pour accueillir les premiers contingents d’internés politiques :
nationalistes, membres du parti communiste algérien. Les conditions de
détention y sont particulièrement sévères et ce camp est réservé aux
militants d’Afrique du Nord. Au début musulmans, Français, Européens et
Juifs partagent la même section. Puis ils sont séparés avec des traitements
différents. Le régime y est dur sous la férule du capitaine Metzgaire et
s’accentuera avec les mesures répressives du gouvernement de Vichy . Le 10

typhus y sévit. Kaddour Belkaïm, de son vrai nom Boussahbah Kaddour,


né en 1911 à Oran, secrétaire du PCA de la région oranaise en est la
victime en 1940 .11

En Tunisie, le Néo-Destour en pleine renaissance sous l’égide de Habib


Bourguiba, est dissous après les émeutes du 9 avril 1938 ; son chef et ses
membres sont arrêtés. Le dictionnaire donne peu d’indications et ne
recense que deux militants. Abdallah Ben Saïd, ouvrier employé de
l’Office chérifien des phosphates a participé activement aux grèves de
janvier 1937 pour une augmentation de salaires, ce qui lui valut d’être
signalé et arrêté peu après. On ignore sa date de libération.

Comme en France, des « centres de séjour surveillé » sont ouverts un


peu partout en Afrique du Nord. Le tableau ci-dessous recense les prisons,
les camps de séjour surveillé à partir des différentes sources.

TERRITOIRES MAROC ALGÉRIE TUNISIE


SOURCES
Sources françaises12 Prisons Le Kef, Sbeïtla,
Berrouaghia Geryville
Maison-Carrée (Alger)
Fort Caffarelli
à Djelfa
LES CAMPS DE SÉJOUR Bou Arfa Ain Sefra
Bou Denib Biskra
El Ayasha Bossuet
Boghari
Beni Oussif
Colomb-Béchar
Djebel Felten
Djelfa
Hadjerat M’Guil
Laghouat
Lambèse
Morand
Ouargla
Sources étrangères13 Aïn-Guenfounda Akbou Le Kef
Berguent Berrouaghia
Bou Arfa Bidon
Bouznik Boghar
Djerada Colomb-Béchar
El Karrit Djelfa
Fzuih Ben Salah Fort Hervé
El Ayasha Hadjerat M’Guil
Imfourt Kenadsa
Kasbah Tatla Mecheria
Missouk Missour
Oued Akreuch Saïda
Oued Zem

Il y a des camps d’internement réservés aux nationalistes, fonctionnant


en application du code de l’indigénat qui permet d’interner des indigènes
sans motif . Les listes de camps conservées dans les archives allemandes
14

attestent de la présence d’Allemands antifascistes. Tous ces camps ont été


dans l’ensemble improvisés et installés par les internés eux-mêmes.
D’anciens bagnes comme Lambèse et Djenien-Bou-Rezg ont été réactivés.
Le 12 novembre 1938, le gouvernement Daladier prend un décret-loi
« relatif à la situation et à la police des étrangers » qui permet
l’internement des « indésirables étrangers ». Fondement de la législation
d’internement et applicable à l’Algérie, partie intégrante du territoire
français, le décret vise tout d’abord les étrangers. Cette loi des suspects,
sans qu’il y ait le moindre délit pour justifier l’internement, est prise dans
un contexte de xénophobie extrême. C’est dans ce climat que les
12 000 républicains espagnols qui trouvent refuge en Afrique du Nord sont
l’objet d’un accueil mitigé. Les autorités françaises, peut-être dépassées
par le caractère massif de l’exode – il y en a 180 000 alors en France – leur
refusent le statut de « réfugiés politiques ».
15

En Algérie, ils sont victimes de la méfiance de la communauté d’origine


espagnole importante dans le département d’Oran et qui compte de
nombreux franquistes, comme de celle des autorités. Ils sont d’abord logés
sous des tentes au port d’Oran puis tous les hommes de 17 à 70 ans sont
acheminés dans des wagons à bestiaux au camp de Morand dans le sud du
département d’Alger, à deux ou trois kilomètres de Boghari sur les hauts
plateaux. Ils doivent construire leurs baraquements.
Ils sont encadrés en compagnies au sein du 8 régiment de travailleurs
e

étrangers formé à Boghari. Ils sont ensuite dispersés sur Bou-Arfa près de
Colomb-Béchar, Kenadsa dans des conditions climatiques extrêmes :
étouffant le jour et glacial la nuit. Mal vêtus, sous-alimentés, ces
Espagnols, ouvriers, paysans, intellectuels, travaillent à la construction de
pistes sous la garde de l’armée et de la légion. Le préfet d’Oran fait arrêter
16 réfugiés républicains espagnols pour propagande révolutionnaire en
1939 . Ils sont jugés « dangereux » et mis au secret à la prison civile, puis
16

transférés en janvier 1940 dans un camp spécial ouvert dans l’ancien camp
Suzoni, près du fort de Boghar .
17

À la déclaration de guerre, les réfugiés qui refusent les rapatriements en


Espagne, n’ont d’autre choix que de s’engager dans la Légion pour la
durée de la guerre : 6 000 à 7 000 s’engagent dans la Légion étrangère . 18

D’autres sont enrôlés dans les compagnies de travailleurs étrangers créées


en avril 1939. Les trois premières compagnies ainsi formées sont envoyées
à Tébessa puis à la frontière tunisienne où ils travaillent à l’ouverture de
pistes et à la réalisation de terrains d’atterrissage.
Le temps de l’exclusion : fin juin 1940-novembre 1942
Le gouvernement de Vichy adapte à sa propre logique d’exclusion
politique et raciale le « système d’internement » hérité de la République.
L’ensemble des camps passe sous la tutelle du ministère de l’Intérieur . 19

Une loi du 27 septembre 1940 transforme les compagnies de travailleurs en


groupements parce qu’ils sont « en surnombre dans l’économie nationale
ou parce que l’activité risquerait d’être dangereuse ». Le système a été créé
dans une logique de « protection de la main-d’œuvre et d’exclusion sociale
de certains éléments de l’antiFrance » dont les étrangers. L’objectif est de
tirer parti de cette force de travail.
L’encadrement des GTE reste le même mais les conditions deviennent
plus dures car les groupes sont transférés à Colomb Béchar aux confins du
Sahara où les rejoindront les compagnies composées de marins venant de
Tunisie. Tous sont soumis aux travaux forcés pour construire la ligne de
chemin de fer entre Kenadsa et Bou-Arfa au Maroc afin d’acheminer le
charbon. Décidée lors de la conférence minière du 22 novembre 1940, elle
est achevée fin 1941. Ils construisent aussi baraquements, pistes puis sont
affectés à la construction du Méditerranée-Niger qui doit rejoindre Dakar.
Ils sont soumis à des conditions inhumaines, subissant humiliations, voire
des sévices au moindre écart. Mal vêtus, mal habillés, mal nourris,
chaussés d’espadrilles sur des sables brûlants et infestés de scorpions et de
vipères, ils perçoivent une solde de 50 centimes par jour. Ils sont gardés
jour et nuit par des militaires. Les conditions sont telles que des
protestations entraînent la dissolution du 1 groupe. Le 3 a déclenché une
er e

grève de quatre jours, brisée par la force. Devant l’augmentation des


cadences et le refus de certains travailleurs forcés, les plus « récalcitrants »
sont envoyés au camp disciplinaire de Hadjerat M’Guil où brimades,
sévices et tortures sont monnaie courante.
Les compagnies de travailleurs, dans lesquelles ont été enrôlés les
marins de la flotte républicaine espagnole, dans le Sud tunisien, Gabès,
Ghardimaou et Kasserine, sont transformées en groupements de
travailleurs. Quinze Espagnols de la 1 compagnie jugés rebelles, sont
re

envoyés dans le camp « disciplinaire » à Bou-Arfa. Les « punitions »


infligées sont alors le « quadrilatère » (petite prison improvisée au milieu
du sable) ou le « tombeau », prison du même ordre mais individuelle.
Leurs actes de résistance sont multiples : grèves de la faim, réclamations,
insultes aux chefs militaires qui assurent la garde .20

À Oran, deux procès se déroulent en janvier et mars 1942 contre une


soixantaine de républicains espagnols au motif d’« atteinte à la sûreté
extérieure de l’État ». Des peines de mort et aux travaux forcés sont
prononcées. À Alger, six peines de mort sont prononcées contre des
Espagnols, des Français et des Algériens : près d’une centaine est
emprisonnée aux bagnes de Lambèse, Maison-Carrée et Berrouaghia
jusqu’à la Libération. Une cinquantaine de condamnés à de lourdes peines
est emprisonnée à Kenitra. Des filières d’évasion s’organisent. Certains ont
pu rejoindre les Forces françaises libres durant la campagne de Tunisie.
Français, Espagnols et brigadistes étrangers (près d’un millier) sont
internés au camp de Djelfa dans les territoires militaires du Sud, camp au
régime aussi dur que Djenien-Bou-Rezg. Ils sont les victimes des mesures
de durcissement prises par le gouvernement de Vichy. La loi de novembre
1938 qui a permis l’internement des « indésirables étrangers » a été
renforcée le 3 septembre 1939. Les hommes adultes, Allemands et
Autrichiens, présents en France doivent se présenter dans des camps de
rassemblement. En mai 1940, à la suite de l’offensive allemande un
nouveau décret impose l’internement des hommes et des femmes
ressortissant des nations ennemies. Aux brigadistes qui ont trouvé refuge
avec les républicains espagnols au Maroc, en Algérie et en Tunisie qui ont
été rassemblés dans les centres de séjour surveillé, s’ajoutent ceux qui,
ayant été regroupés après l’armistice au camp d’Argelès (Pyrénées-
Orientales), sont transférés vers l’Afrique du Nord à partir de mars 1941.
L’Algérie sert de terre de déportation pour « les indésirables ».
Au début de 1941, une commission interministérielle a pris la décision
d’y envoyer des étrangers jugés « dangereux » pour la sécurité publique . 21

Cette décision est applicable à 5 000 personnes, françaises et étrangères.


Le gouvernement général d’Algérie répond que seuls deux centres peuvent
être constitués à Djelfa et à Bossuet et offrir respectivement 1 200 et
600 places.
De fait, pendant la première quinzaine de mars 1941, 600 personnes sont
dirigées sur Djelfa. Le premier convoi d’étrangers qui concerne
300 brigadistes internés jusque-là à Argelès, composés de 115 Allemands,
167 Autrichiens, 18 Roumains, prévu le 16 mars, est différé à cause de
l’opposition de la commission allemande d’armistice de Wiesbaden de
transférer les Allemands aryens et « des membres de la communauté
germanique ». Finalement, le convoi a été constitué de 292 indésirables
étrangers des camps du Vernet et d’Argelès, dont 35 Juifs allemands. Une
centaine d’entre eux est parvenue à se dissimuler et finalement 209 ont été
embarqués à Collioure. Le 3 convoi comporte 306 étrangers :
e

186 Espagnols, 80 Polonais, 69 Yougoslaves, 11 Russes. Les « sujets


allemands », slovènes ou croates allemands ont été récupérés et transférés
en Allemagne. Les transports des 16 et 23 mars, 25 avril, 25 novembre et
13 décembre, comportent des Allemands ayant combattu aux côtés des
républicains espagnols et des réfugiés politiques .22

Les camps sont donc installés dans l’improvisation la plus totale. Les
prisonniers politiques sont internés au fort Caffarelli, installé à la pointe de
la ville de Djelfa. À ce moment, il y a 500 détenus avec un seul puits dans
la cour. La nourriture est maigre : soupe aux os de chameau, légumes durs,
pain sec et dattes. Le sable envahit tout et les scorpions s’infiltrent sous les
tentes. Le général Beynet, commandant la 19 région d’Alger, venu en
e

inspection, s’entretient avec des internés et constate, stupéfait, qu’il y a des


anciens combattants de la guerre 1914-1918. Il leur promet de les envoyer
dans un autre camp. Un lieutenant, quelques jours après, leur tient un
langage dans la droite ligne du régime : « Vous êtes des Français, des
honnêtes gens ! Ceux qui viennent vous remplacer sont des bandits, des
Espagnols, des gens des Brigades internationales. Défense de leur parler.
Si vous respectez les consignes vous aurez un quart de vin . »
23

Aux termes de l’article 19 de la convention d’armistice, les


ressortissants allemands et autrichiens sont remis aux autorités allemandes.
La commission Kundt chargée de la recherche et des antifascistes
allemands a fait rapatrier en août 1941 près de 600 Allemands pris dans les
différents centres de séjour surveillé. Au Maroc, Noguès a réussi à
soustraire 60 légionnaires alsaciens-lorrains au camp de Médiouna et des
légionnaires allemands ont été mutés en Mauritanie durant l’intervention
de cette commission . Tous n’ont pas été rapatriés.
24

Grâce aux travaux réalisés par l’Amicale des déportés emprisonnés et


internés politiques en Afrique du Nord constituée en 1969, qui a regroupé
plus de 400 résistants internés dans les prisons et camps en Algérie , les25

motifs d’internement et leurs conditions d’existence sont mieux connus.


L’un d’entre eux, André Moine, ouvrier, militant communiste arrêté pour
propagande en août 1939, interné à Saint-Sulpice la Pointe puis déporté à
Djelfa et à Bossuet, contribue à restaurer l’unité des communistes internés.
Libéré le 1 juin 1943, le PCF le charge de réorganiser le PCA. Il a réuni
er

des témoignages qui éclairent sur l’itinérance de camps en camps des


26

internés et sur leurs conditions de leur détention. André Moine a recensé


785 internés politiques, Français de métropole, Français d’Afrique du
Nord, indigènes, auxquels il convient d’ajouter les 27 députés
communistes détenus à la prison de Maison-Carrée.
Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français est un 27

outil de recherche indispensable pour mesurer le phénomène d’ampleur de


transferts des militants en Afrique du Nord.
Pour les camps marocains (Bou Arfa, Bou Denib, Ayasha), 32 noms
d’internés sont recensés. Tous sont militants au sein du parti communiste
ou des syndicats et tous ont été internés à Bou Denib. Alors que 10
« politiques » ont été internés avant l’armistice, 15 l’ont été après. Les
informations sont imprécises pour 7 d’entre eux. Peu sont libérés avant le
débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942.
Pour les prisons et camps d’Algérie, 155 noms sont recensés : 23 sont
originaires d’Algérie ou Français d’Algérie, 111 sont Français de
métropole et 9 musulmans, le reste étant d’origine étrangère. Il y a parmi
eux les 27 députés communistes et 3 femmes. La plupart d’entre eux a été
transférée en 1941 en Algérie. Sur cette base, 68 ont été détenus à Bossuet,
45 à Djelfa, 28 à Maison-Carrée et 24 à Djenien-Bou-Rezg, sachant que
certains ont connu l’internement dans plusieurs camps. Les « individus
jugés les plus dangereux » transférés de France et les Français d’Algérie
sont internés à Djenien-Bou-Rezg où sévit le lieutenant Rikko, tristement
célèbre pour les mauvais traitements dont sont victimes les « politiques »
et qui refuse l’accès aux soins des internés.
Quelques exemples illustrent leur parcours : Israël Benkimoun, né en
1909 à Béni Saf (département d’Oran), ouvrier et militant communiste. Il
est interné du 10 avril 1941 au 21 juillet 1942 au camp de Djenien-Bou-
Rezg. Roger Codou, né en janvier 1906 à Saint-Maur-des-Fossés, proche
des milieux anarchistes, réussit le concours de secrétaire de maire à Saint-
Tropez mais n’est pas titularisé à cause de ses idées politiques. Il s’engage
comme volontaire en Espagne de janvier 1937 à novembre 1938 dans les
15 et 14 Brigades internationales. En septembre 1939, mobilisé, il est fait
e e

prisonnier, puis libéré. Arrêté le 2 août 1940, il « séjourne » dans différents


camps du sud de la France puis il est transféré au camp de Djelfa puis
Bossuet d’où il est libéré le 2 juin 1943. Antoine Cerda né en juin 1906
près d’Oran, agriculteur, puis cheminot à Perrégaux, dont il est conseiller
municipal communiste, est arrêté en 1940 puis interné de mai 1941 à mars
1943 au camp de Djenien-Bou-Rezg. Louise Benchmoul-Turrel est
internée comme communiste à la prison de Maison-Carrée à Alger en
1940. Elle est soumise comme ses camarades au rendement dans son
travail de confection. Les visites, les colis sont interdits et il n’y a pas
d’hospitalisations.
Les 27 députés communistes sur les 44 condamnés à des peines de
prison par le tribunal militaire de Paris, à l’issue d’un procès à huis clos le
3 avril 1940, sont emprisonnés d’abord dans les prisons métropolitaines
puis transférés en mars 1941 à la centrale de Maison-Carrée près d’Alger
dans un quartier réservé « aux politiques ». Juliette Fajon, femme de l’un
d’entre eux, elle-même militante communiste, se rend à la demande de la
direction communiste de la zone sud pour reprendre contact avec les
députés à Alger où elle ne reste qu’un mois. De retour en métropole, elle
passe dans la clandestinité, elle est l’agent de liaison de Marcel Prenant,
chef d’état-major des FTP.
Le Dictionnaire comporte très peu d’indications pour la Tunisie à
l’exception de Georges Poropane, technicien à l’arsenal de Ferryville,
arrêté après l’armistice en 1940, interné au Kef puis en Algérie à partir de
novembre 1942.

Dans sa politique de l’exclusion, le gouvernement de Vichy durcit


l’internement administratif par l’élargissement de cette mesure le
3 septembre 1940 visant les communistes et les nationalistes. Le procès
des dirigeants du PPA traduit cette répression accrue. Le 17 mars 1941,
devant le tribunal militaire d’Alger, avec ses camarades, Messali Hadj est
condamné à seize ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de
séjour. Il est interné à Lambèse, comme un bagnard, jusqu’en avril 1943
puis assigné à résidence à Boghari, Aïn Salah, Reibell dans le Sud
algérien . Des voix s’élèvent pour dénoncer la sévérité de la sentence. Le
28

capitaine Schoen, à l’état-major de la division d’Alger, qui a prôné la


clémence et le préfet d’Alger, Pierre Pagès, estiment que le PPA et son
chef font figure de martyrs . Le PPA, loin d’en sortir amoindri, conserve
29

une assise populaire importante et solide. Le parti communiste algérien


subit le même sort et la plupart de ses membres sont internés dans les
camps du Sud. Les communistes, condamnés à la clandestinité, sortent un
numéro de La Lutte sociale où ils prônent la formation « d’un front de la
liberté contre la pénétration des fascistes allemands en Algérie et lancent
un appel pour que l’Algérie ne soit pas une colonie nazie ». L’activité des
30

partis nationalistes et communiste, bien que muselée et réprimée, illustre


bien la fragilité de la situation intérieure en Algérie à cause du
« vichysme » colonial.
Le vichysme sous protectorat américain (novembre 1942-juin 1943)
Le débarquement anglo-américain le 8 novembre 1942 au Maroc et en
Algérie suscite l’espoir d’une libération prochaine pour les internés
politiques. Le 6 janvier 1943, est formée la Joint Commission constituée de
représentants des armées anglaise et américaine, de quakers, et de la Croix-
Rouge internationale. Ils ont inspecté les camps pour améliorer les
conditions de vie des internés et ils ont examiné au cas par cas leur
situation pour leur procurer du travail après la fermeture des camps.
La commission doit affronter la mauvaise volonté de l’administration
française qui rend difficile le travail des organisations d’entraide . Un
31

correspondant du New York Times a pu se rendre au camp d’El Ayasha,


proche de Casablanca. Y sont internés entre 3 000 et 4 000 républicains
espagnols, des centaines de Polonais et de Juifs, auxquels s’ajoutent les
internés pour « atteinte à la sûreté de l’État », en majorité des gaullistes
mais aussi des nationalistes. Au début de 1943, il y a encore
233 Allemands dans les camps d’Algérie et un nombre indéterminé au
Maroc. Au total, il y a à cette date, environ 15 000 prisonniers politiques
dont la moitié d’étrangers.
Une délégation communiste auprès du général Giraud le 27 janvier
1943, obtient la libération le 5 février des 27 députés communistes internés
en Algérie depuis mars 1941.
La question des prisonniers politiques suscite de vives réactions de la
part des correspondants de guerre et des opinions publiques anglaise et
américaine. Le général Bergeret, haut-commissaire adjoint, est contraint de
s’expliquer lors d’une conférence de presse le 21 février. Il fournit des
chiffres contestables : 7 100 prisonniers ; il prétend que 1 300 ont été
libérés juste après. Restent à étudier, selon lui, les dossiers des
5 800 demeurant prisonniers. Il promet de les mettre en liberté très
rapidement. Il déclare « autoriser » la Joint Commission à visiter les
camps. Les chiffres communiqués par Bergeret n’incluent pas les étrangers
les plus nombreux : 3 200 républicains espagnols, 150 Russes et sans doute
quelques autres nationalités. Ces chiffres sont sans doute très minorés par
les autorités qui n’ont pas voulu prendre la mesure du problème et qui
jugent les internés dangereux. À cette conférence de presse, Bergeret doit
reconnaître les conditions misérables de détention.
Antoine Demusois, ancien député communiste de Seine-et-Oise et Henri
Martel, du Nord, libérés de Maison-Carrée comme leurs 25 autres
camarades le 5 février 1943, se rendent du 23 mars au 9 avril dans neuf
camps d’Algérie pour enquêter et obtenir la libération de leurs camarades .32

Ce rapport est précieux par les renseignements qu’il donne tant sur la
population de ces camps, le nombre d’internés et les conditions de vie.
Leur constat est sévère : « Nous devons a priori exprimer nos regrets de
les avoir vus six mois après le débarquement anglo-américain et l’arrivée
du général Giraud en Afrique du Nord dans un état physique et matériel
des plus défavorables. » Tous présentent des conditions exécrables
concernant la nourriture insuffisante, le dénuement vestimentaire, le
mauvais couchage, l’hygiène quasi inexistante, et la rudesse du climat.
Il reste alors 413 Français de métropole ou d’Algérie et musulmans sur
ce total détenus aux camps de séjour surveillé de Djenien-Bou-Rezg et de
Bossuet, dont 113 pour le premier et 300 pour le second, tous
métropolitains. Il semble donc qu’il y ait eu une vague de libérations grâce
au travail de la Joint Commission, notamment au Maroc où la majorité des
internés politiques français a été libérée en décembre 1942. Ce n’est pas le
cas pour l’Algérie plus directement soumise au maintien de la révolution
nationale par le général Giraud.
La majorité des internés est étrangère avec une écrasante proportion de
républicains espagnols, des anciens brigadistes de diverses nationalités :
Russes, Allemands, Belges, mais aussi Polonais, Hongrois, Roumains,
Tchèques. La proportion de Juifs apatrides ou de diverses nationalités ne
peut être établie. La gestion de ces camps apparaît inepte à plus d’un titre.
À Djenien-Bou-Rezg, y sont emprisonnés des partisans de l’Axe, logés
dans des locaux séparés. Les prisonniers soutiennent la cause alliée. Une
forte proportion a demandé à combattre dans le corps franc d’Afrique mis
sur pied fin novembre 1942 par le général de Monsabert pour combattre en
Tunisie, la Légion ou les pionniers en vain. Leur incompréhension est
totale de ne pouvoir combattre aux côtés des Alliés. Une grande majorité
des 400 Espagnols du camp de travail surveillé de Kenadsa, demande à
partir pour le Mexique. Un chantage est exercé sur eux : ils ne sont libérés
que s’ils signent une déclaration sur l’honneur où ils s’engagent à « n’avoir
aucun contact avec les organisations dissoutes, n’exercer aucune activité
internationale » et à déclarer qu’ils sont « entièrement d’accord » avec la
politique du général Giraud. Le « vichysme » sous protectorat américain
est maintenu par le général Giraud qui, s’il se défend de faire de la
politique, applique bien celle de la Révolution nationale . 33

État statistique des internés entre 1942 et 1943


État statistique Rapport de la visite des
Désignation au 1er mars camps
194234 mars-avril 194335
1 / PRISONS : Berrouaghia 21 Espagnols
Fort Caffarelli à Jelfa 117 Russes
2 / CAMPS DE « SÉJOUR » 73 majorité d’Espagnols
SURVEILLÉ
Berrouaghia 86 étrangers (Russes, Juifs,
Bossuet 380 Français Roumains, Hongrois,
Djelfa 1 082 étrangers Allemands)
6 Français 300 Français
650 étrangers
(Espagnols, Tchèques,
Juifs apatrides)
Djenien-Bou-Rezg 222 113 Français musulmans
138 Français
84 musulmans
El Arricha 130
55 Français
75 musulmans
Mécheria 423
102 étrangers
215 musulmans
106 Français
3 / CAMPS DE TRAVAIL Suzzon-Boghari 105 étrangers (Belges,
SURVEILLÉ Kenadsa Polonais, Espagnols)
400 (95 % d’Espagnols)
4 / GROUPEMENT DE Colomb-Béchar 450 Espagnols, Français
TRAVAILLEURS ÉTRANGERS (Méditerranée-Niger) ou 500 Brigades
internationales
TOTAL 2 329 2 279

À l’analyse de ces chiffres, et si on excepte les quelques différences, le


nombre d’internés en Algérie en avril 1943 est encore très élevé par
rapport à 1942. Un constat s’impose : le débarquement anglo-américain en
Algérie n’a pas engendré de libérations massives : 2 279 contre 2 329 en
1942 et 2086 en 1941. Le vichysme colonial en Algérie est maintenu par
Darlan et par Giraud. Le commandant en chef civil et militaire « continue
de penser Vichy au mauvais sens du mot ». Le régime d’Alger est « un
pouvoir militaire de tendance fasciste ». Tout est dit : la libération des
36

internés intervient grâce aux pressions de Jean Monnet, placé à ce poste


par les Américains pour faire évoluer Giraud vers plus de libéralisme.
L’enjeu républicain est la clé de l’aboutissement d’une entente avec le
général de Gaulle.
Le 31 mars 1943, les 27 députés communistes dans une lettre au général
Catroux, déclarent soutenir le mémorandum du général de Gaulle du
27 février parce qu’il s’engage à unir : « Unir toutes les forces françaises
décidées à la lutte effective dans la délivrance, assurer au peuple français le
libre exercice de sa souveraineté, telles sont, dans l’ensemble, les mesures
que vous et nous, préconisons pour accélérer la marche des peuples vers la
liberté . » Un mois plus tard, François Billoux dans une lettre à Fernand
37

Grenier, dénonce le maintien du régime et des méthodes de Vichy : « Nous


aurions pu penser que notre libération correspondait à un changement
radical dans la politique en Afrique du Nord, et qu’on était enfin décidé à
réaliser, sans arrière-pensée l’union de tous les Français et de tous les
habitants de l’Afrique du Nord contre les puissances de l’Axe. Les
10 semaines que nous venons de passer en Algérie nous ont montré qu’il
n’en est rien. […] Pour ce qui nous concerne, il apparaît qu’il y a dans la
plupart des rouages de direction et d’administration une idée
prédominante ; nous écarter systématiquement, nous empêcher par tous les
moyens, d’apporter notre contribution à l’œuvre de la victoire . »
38

L’insistance des Américains a été aussi déterminante. La Joint


Commission s’occupe des libérés individuels et qui s’engagent au Pioneer
Corps et au corps franc d’Afrique. Pour les plus âgés, elle obtient des
contrats de travail. Giraud exige que les internés fassent une demande
individuelle de libération mais les brigadistes allemands s’y refusent,
voulant être libérés tous ensemble. Le 14 juin 1943, ils quittent le port
d’Alger pour l’Union soviétique après intervention de l’ambassade
soviétique et des services militaires anglais. Le 26 novembre, 28 militants
et sympathisants communistes allemands rejoignent l’URSS où certains
seront formés pour encadrer les camps de prisonniers et les autres
combattront dans l’Armée rouge . Sous la pression des Alliés, Giraud
39

prend le 27 avril une ordonnance concernant la dissolution des


groupements de travailleurs étrangers avec effet au 1 juin 1943. Cette
er

question des prisonniers politiques ajoutée à l’épineux problème du


maintien des mesures discriminatoires contre les Juifs a déconsidéré
Giraud.
Les Espagnols ne sont libérés que fin mai 1943. Ils s’enrôlent alors dans
les différentes unités en formation dont celles comportant de forts
contingents de Français libres car elles correspondent davantage à leurs
aspirations. Ils sont nombreux au sein de « la nueve » du capitaine Dronne
qui arrive le 24 août au soir sur la place de l’Hôtel de Ville à Paris. L’un
d’entre eux, Manuel Lozano, est un de ceux qui ont été internés dans les
camps du Sud algérien . 40

L’épuration est annoncée par le général de Gaulle dès son arrivée à


Alger, et adoptée par le CFLN le 18 août 1943 qui nomme une commission
d’épuration le 3 septembre. La première épuration concerne l’armée avec
la création le 15 août de la commission spéciale d’enquête de Tunisie,
présidée par le doyen de la faculté de droit d’Alger, le professeur Viard,
concernant les conditions de pénétration des forces de l’Axe en Tunisie.
Immédiatement après, sont jugés par le tribunal d’armée, créé par
ordonnance du CFLN du 2 octobre 1943, les tortionnaires des camps
d’internement et les responsables de la Phalange africaine engagée aux
côtés des forces de l’Axe pendant la campagne de Tunisie. Le 29 janvier
1944, s’ouvre à Alger le procès des bourreaux du camp d’Hadjerat M’Guil,
responsables de la mort de neuf internés, par mauvais traitement ou à la
suite d’évacuations sanitaires trop tardives. Il y a onze inculpés dont deux
officiers accusés de plus de cent crimes ou délits. Quatre sont condamnés à
mort, deux aux travaux forcés à perpétuité, deux à vingt ans de travaux
forcés et deux à dix ans de travaux forcés. Le pourvoi en cassation est
rejeté. Le procès est largement couvert par La Dépêche algérienne jusqu’à
ce que le procès de Pucheu lui enlève la une.
Conclusion
Il y a eu la France des camps. Il y a eu aussi l’Afrique du Nord des
camps. Commencé avec la III République finissante dans un climat où
e

domine la xénophobie, l’internement prend une tournure plus dramatique


avec le gouvernement de Vichy qui pratique l’exclusion et fait de l’AFN
une terre de déportation pour les « indésirables ». Il les a ainsi éloignés sur
des terres inhospitalières rendant difficiles des évasions – même s’il y en a
eu – et les empêchant de reprendre une activité résistante. Cette question
douloureuse révèle aussi les idées politiques du général Giraud, proches de
celles de la Révolution nationale et l’importance de l’intervention des
Alliés. Ce ne sera pas sans laisser des douleurs profondes parmi les
populations d’Afrique du Nord.
Notes du chapitre
1. Anne Grynberg, Les Camps de la honte, Paris, La Découverte, 1991 ;
Vincent Giraudier, Hervé Mauran, Jean Sauvageon, Robert Serre, Des
indésirables, les camps d’internement et de travail dans l’Ardèche et la
Drôme durant la Seconde Guerre mondiale, préface de Denis Peschanski,
Éditions Peuple libre & Notre temps, 1999.
2. Barbara Vormeier, « La situation des réfugiés allemands entre 1939 et
1942 », in Jacques Grandjonc et Theresia Grundiner, Zone d’ombres (1933-
1944), Aix-en-Provence, Alinéa, 1990, et « Quelques aspects de la politique
française à l’égard des émigrés allemands (1933-1942) », in Vivre à Gurs, un
camp de concentration français (1940-1941), sous la direction de Hanna
Schramm et Barbara Vormeier, Paris, Maspero, 1979.
3. Publiée aux éditions Gallimard, 2002.
4. Thèse de doctorat d’État, « L’Afrique du Nord, Recours ou Secours,
1939-1943 », sous la direction de Guy Pedroncini, Paris I-Panthéon
Sorbonne, 1991, version abrégée publiée sous le titre L’Afrique du Nord dans
la guerre 1939-1945, Paris, Albin Michel, 1998. « Les camps d’internement
en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale », in Mélanges
Charles-Robert Ageron, tome Deuxième, études réunies et préfacées par
Abdeljelil Temimi, publications de la Fondation Temimi pour la recherche
scientifique et l’information, Zaghouan, juillet, 1996.
5. La Vie politique à Alger de 1940 à 1944, Pichon et Durand-Auzias,
1963, doctorat de sciences politiques.
6. Thèse de doctorat soutenue à l’université de Toulouse en décembre 1999
et publiée sous le titre L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob,
« Histoire », 2002.
7. Mémoire de DEA d’histoire sous la direction de Patrick Cabanel,
septembre 2000, « Les camps d’internement d’Algérie ».
8. Jean-Jacques Becker, « Communisme, anticommunisme, menaces de
subversion : images et réalités », in La Campagne de 1940, sous la direction
de Christine Lévisse-Touzé, Paris, Tallandier, 2001, p. 347.
9. « Le Maitron », sous la direction de Claude Pennetier, Éditions de
l’Atelier, CD-ROM, 1997 ; pour le Maroc, la question a été posée sur la base
des camps suivants : Bou Denib, El Ayasha, Bou Arfa.
10. Mohamed Arezki Berkani, L’Histoire de Djenien-Bou-Rezg, trois
années de camps, Koudia-Sétif, 1965.
11. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, op. cit.
12. SHAT, Archives nationales, Archives d’outre-mer à Aix-en-Provence ;
André Moine, Déportation et résistance Afrique du Nord 1939-1944,
soixante-cinq témoignages, Français, Espagnols, Algériens, Italiens,
Certains écrits au feu même des épreuves, plus de cent collaborateurs,
collection Souvenirs, Éditions sociales, 1972.
13. Barbara Vormeier nous a fourni la liste des camps recensés sur la base
de documents conservés aux Archives fédérales allemandes, de l’Institut
marxiste-léniniste de Berlin et des Archives nationales de Washington.
14. Vincent Giraudier, « Procédures et juridictions d’exceptions du régime
de Vichy », thèse de doctorat de l’université Paul-Valéry-Montpellier-III,
décembre 2002, p. 122 ; cette mesure est supprimée en 1944 et rétablie en
1955 du fait des événements.
15. Rafael Barrera, « En los presidios de Africa », Le Patriote résistant,
1975 ; Geneviève Dreyfus-Armand, Émile Temime, Les Camps sur la plage,
un exil espagnol, Paris, Autrement, « Français d’ailleurs, peuple d’ici »,
1995, p. 135 et « Adieu à l’Espagne », in n 200 de L’Histoire, juin 1996.
o

Denis Peschanski, « Communistes, Juifs, collabos, la France des camps »,


L’Histoire, n 264, avril 2002.
o

16. ANOM, 9 H 32, rapport du préfet.


17. Évelyne Mesquida, « Le sort pénible des républicains espagnols », Le
Patriote résistant, 1975.
18. Geneviève Dreyfus-Armand, Émile Temime, op. cit., p. 135.
19. Vincent Giraudier, op. cit., p. 115.
20. Lucio Santiago, « Las compañias en el desierto africano », in Le
Patriote résistant, 1975.
21. MAE, Vichy-Europe, C, Volume 159, sur le transfert des internés
indésirables en Afrique du Nord, 17 mars 1941-6 novembre 1942 ; rapport
établi par la Direction générale de la police nationale du 10 juin 1941.
22. Barbara Vormeier, « Vom Lager Le Vernet über Nordafrika in die
Sowjetunion », in Frankreichs deutsche emigranten, texte von und
Erinnerungen an Jacques Grandjonc, 1933-2000, Herausgegeben von Doris
Obschernitzki, 2003, p. 270.
23. Témoignage de Miguel Angel, in André Moine, op. cit., p. 130 et
suivantes.
24. Christine Lévisse-Touzé, op. cit., p. 101 et suivantes.
25. Maison-Carrée, Berrouaghia, Boghari, Lambèse, Orléansville,
Barberousse, Port-Lyautey et dans les camps de Bossuet, Djelfa, Kenadza,
Bou-Denib, Djenien-Bou-Rezg, Hadjerat M’Guil.
26. Déportation et résistance Afrique du Nord 1939-1944, op. cit.
27. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, op. cit.
28. Notice in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, op. cit.
Après la découverte de préparatifs d’évasion en avril 1945, il est transféré à
El Goléa (Sahara) puis à Brazzaville (Congo).
29. Mahfoud Kaddache, « L’opinion musulmane en Algérie et
l’administration française 1939-1942 », Revue d’histoire de la Seconde
Guerre mondiale, n 114, 1979, p. 102 et suivantes.
o

30. Yves-Maxime Danan, La Vie politique à Alger de 1940 à 1944, Paris,


Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1963, p. 40-46.
31. Barbara Vormeier, op. cit., p. 267.
32. AN, 72 AJ270, rapport « sur la situation morale et matérielle des
emprisonnés politiques antifascistes de la prison de Berrouaghia, les internés
des camps de séjour surveillé de Berrouaghia, Boghari, Djelfa, Bossuet,
Djenien-Bou-Rezg, groupements de travailleurs de Kenadsa et Colomb-
Béchar.
33. AN, 72AJ270, op. cit.
34. Sources Jacques Cantier, op. cit., p. 350.
35. Christine Lévisse-Touzé, op. cit., p. 299.
36. SHAT, fonds privé Beaufre 1K225, note du capitaine Beaufre du
9 février 1943.
37. Archives du Centre de documentation et de recherche du musée de la
Résistance nationale de Champigny-sur-Marne, fonds thématique, carton
n 143, dossier Prosper Môquet.
o

38. Ibid., lettre du 17 avril 1943.


39. Barbara Vormeier, op. cit., p. 268.
40. Évelyne Mesquida, journaliste espagnole, interview de Manuel
Lozano, 2004.
LA RÉPRESSION ANTIMAÇONNIQUE DANS LES COLONIES

Julien Fouquet
L’ordre maçonnique, vieux de près de trois siècles, reste pour une
grande majorité de personne – dont beaucoup d’historiens – obscur et
vaguement inquiétant, secret étant le mot le plus commode. Pourtant, cette
société initiatique s’est souvent impliquée dans les grands débats de
société. En France, et dans le Grand-Orient en particulier, les fermentations
d’idées et les contestations concourent à faire de la franc-maçonnerie un
laboratoire d’idées au service de la République. Perdant de vue l’aspect
apolitique originel de l’ordre, la plupart des loges maçonniques, toutes
obédiences confondues, sont devenues, en France comme dans les
colonies, une caisse de résonance des idées nouvelles, qui seront parfois
converties en lois par le Parlement : liberté de réunion, enseignement
laïque, liberté d’association. Autant de textes qui seront abrogés par le
régime de Vichy. Partie prenante du processus colonial, elle a sa part de
responsabilité comme auxiliaire de la politique expansionniste de la
III République et les loges des « vieilles colonies », du Maghreb,
e

d’Indochine, d’Afrique noire et de Madagascar, ont pris une place parfois


conséquente auprès des instances du gouvernement colonial comme
témoin et acteur. L’histoire de la franc-maçonnerie est intimement liée
avec celle de la France et lorsque le pays sombre dans l’intolérance, les
francs-maçons partagent le sort des victimes de l’exclusion. L’implication
de la franc-maçonnerie dans les colonies à la veille de la guerre, les raisons
et les modalités des mesures antimaçonniques, appliquées inégalement
dans l’empire, ainsi que les conséquences de ces mesures d’exception sur
les francs-maçons coloniaux, en butte localement au régime de Vichy, sont
ici l’objet d’une attention particulière.
La franc-maçonnerie coloniale : de la III République à Vichy
e

Il est utile, pour comprendre la longue gestation et l’application obstinée


des mesures antimaçonniques en France et dans les colonies, de se pencher
sur les liens qui unissent la franc-maçonnerie, la III République et les
e

colonies à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Si la franc-maçonnerie


n’est pas à l’origine, ni de la Révolution française comme cela a longtemps
été relayé, ni plus tard de la République, ce n’est réellement qu’au moment
de la disparition du Second Empire que les francs-maçons s’engagèrent
activement pour l’installation définitive de la République en France . 1
Partageant depuis les mêmes principes d’organisation, une même devise et
une haute idée de la vertu, la République et la franc-maçonnerie ont aussi
en commun la défense des institutions, la laïcité et l’aspiration au progrès
démocratique et social du plus grand nombre. Cette entente continue et
féconde sera souvent matérialisée par une abondante production d’archives
que le régime de Vichy saura mettre à profit dans sa campagne
antimaçonnique.
L’implication idéologique et politique des francs-maçons est sensible
sur un certain nombre de domaines. « La maçonnerie radicale sera alors
essentiellement celle des instituteurs et celle des préfets, avec une très forte
pénétration dans l’administration coloniale », note l’historien Jean-André
Faucher . En France, on le sait, le règlement des questions coloniales était
2

l’apanage d’une minorité d’hommes convaincus, parfois isolée


politiquement et dont les conceptions de la colonisation n’avaient en
commun que le maintien, voire l’expansion, des territoires colonisés. Le
développement de cet étroit cercle colonial a été rendu possible par l’appui
de réseaux où convergent des intérêts communs et des intentions
contradictoires. C’est le cas du « parti colonial », des congrégations
religieuses, des établissements militaires mais aussi d’un autre réseau,
connu mais peu reconnu, implanté de longue date dans les colonies : la
franc-maçonnerie . Présents dès les premiers comptoirs commerciaux – les
3

îles à sucre – ou les premières conquêtes coloniales, en implantant leur


loge dans chaque colonie, les francs-maçons ont accompagné
naturellement la période coloniale. Très tôt, ces ateliers coloniaux
comprennent dans leurs thèmes de réflexion, la difficile place des colonies
françaises dans une république inspirée des idées émancipatrices de 1789.
Plusieurs de leurs membres ont illustré l’histoire de la colonisation
française. On peut évoquer des hommes politiques comme Blaise Diagne,
Victor Augagneur, Maurice Violette, Jules Ferry qui ont eu à cœur de
promouvoir l’intérêt, non seulement économique et stratégique mais aussi
politique et social des colonies . Partisans des idées débattues en loge,
4

comme le montre leur prise de parole dans les ateliers locaux, ils
entretiennent le lien entre responsables politiques et instances coloniales.
L’ordre maçonnique français, quelles que soient les obédiences, est à bien
des égards l’instigateur et l’artisan d’une colonisation « à la française »,
républicaine et laïque. Au-delà de « l’asile fraternel » qu’elles offrent dès
l’expansion militaire, les loges maçonniques coloniales sont en effet
l’expression d’une « certaine idée de la République » qui s’impose en
métropole. Si les valeurs républicaines de laïcité et de l’enseignement,
mais aussi la pratique citoyenne des autochtones sont une préoccupation
croissante des obédiences maçonniques, en revanche, il n’y a pas en leur
sein de remise en cause du processus colonial.
Le régime de Vichy et la franc-maçonnerie
Sous la III République, la franc-maçonnerie a pu s’incarner dans un
e

radicalisme militant qui prend part au règlement des problèmes de nature


constitutionnelle, intervient dans les débats opposant la droite et la gauche,
dans l’affrontement entre laïcité et cléricalisme, et dans la conception de la
politique coloniale. Les monarchistes de l’école d’Action française,
Charles Maurras à leur tête, ont tôt fait de la désigner comme responsable
de la situation désastreuse de la France et dès avant la guerre, des listes
fantaisistes de francs-maçons circulaient dans les journaux et les
brochures. Cette droite extrême considère la franc-maçonnerie comme l’un
des trois piliers de l’anti-France alors que la droite conservatrice regarde le
Grand-Orient comme le vivier de la gauche non communiste. Suspectée
paradoxalement d’entente avec les puissances anglo-saxonnes et
communistes, accusée d’être dirigée par la « juiverie internationale » et
perçue comme une association secrète regroupant en son sein tous les
acteurs d’un régime à l’origine de la guerre comme de la défaite, la franc-
maçonnerie sera le bouc émissaire du nouveau régime s’installant en 1940.
C’est à ce titre que l’ordre maçonnique et ses dignitaires, en métropole
comme dans les colonies, feront l’objet de lois discriminatoires conduisant
à une épuration administrative de grande ampleur. Les « conseils » d’Otto
Abetz aux antimaçonniques français semblent superflus dans la mesure où
une telle législation est déjà acquise par l’entourage du maréchal Pétain
imprégné d’idées maurassiennes . Dès le 2 août 1940, Raphaël Alibert,
5

garde des Sceaux, est chargé de préparer un projet de loi sur la dissolution
des « sociétés secrètes ». Selon l’aveu final de Pétain à Henri du Moulin de
Labarthète, son premier directeur de cabinet, « un Juif n’est jamais
responsable de ses origines, un franc-maçon l’est toujours de son choix ».
À cette annonce, certaines loges confient leurs archives au soin d’une
bibliothèque publique ou les brûlent en grande partie, à l’exemple des
6

loges d’Afrique du Nord. Le 13 août 1940, la première loi antimaçonnique


dissout officiellement le Grand-Orient et la Grande Loge, la franc-
maçonnerie cesse d’exister légalement. Il en avait été ainsi dans l’Italie de
Mussolini, dans l’Espagne de Franco, dans la Hongrie de Horthy, dans le
Portugal de Salazar et dans l’Allemagne de Hitler. Il ne pouvait en être
autrement dans la France de Pétain. Après l’Ancien Régime et la Terreur
jacobine, il s’agit de la « troisième profanation » de l’ordre dans la
tradition maçonnique française.
La mise en place de la répression antimaçonnique dans les colonies
Les premières mesures antimaçonniques sont promulguées sans
déclencher de grandes protestations. Les responsables maçonniques ne
purent empêcher cette déferlante. « Toucher l’opinion publique pour la
faire juge était pratiquement impossible : aucun journal n’aurait inséré nos
communiqués », expliquera l’un d’eux en 1945 . La première mesure
7

antimaçonnique entre en application moins de deux mois après


l’armistice ; c’est une des priorités du gouvernement de Vichy. Outre la
dissolution des obédiences maçonniques, sous le vocable volontairement
vague de « sociétés secrètes », et le séquestre des biens mobiliers et
immobiliers des loges, la loi du 13 août 1940 oblige les fonctionnaires de
France et des colonies à signer une déclaration sur l’honneur de leur
appartenance ou non à la franc-maçonnerie. Les faux déclarants seront
susceptibles d’encourir des poursuites judiciaires sous forme d’amendes et
de peines de prison ; pour l’instant, il ne s’agit que d’un « recensement ».
L’entreprise est lourde pour une administration affaiblie par les départs
pour la guerre et désorganisée par la défaite mais le gouvernement entend
établir les listes de ces francs-maçons « fossoyeurs de la Paix ». Les
détracteurs reprochent depuis longtemps à la franc-maçonnerie coloniale
son « anticléricalisme », présentant cette « haine antireligieuse » comme la
ruine des effets civilisateurs de l’esprit chrétien. Accusés de ne pas
défendre les intérêts nationaux dans les négociations des traités de
commerce et de faciliter l’installation de nombreuses sociétés étrangères,
anglaises surtout, les francs-maçons vont souvent faire l’objet d’une
rancune tenace des nouveaux cadres coloniaux de Vichy. La propagande
vichyste souligne que l’état-major colonial de la franc-maçonnerie se
trouve dans les loges parisiennes comme « France et Colonies », « Les
Inséparables du Progrès » ou « L’Émancipation » qui comptent parmi leurs
membres, les hauts fonctionnaires et les décideurs du cercle colonialiste.
« Ainsi, la représentation parlementaire coloniale, sauf quelques rares
exceptions, était entièrement maçonnisée », note l’un des responsables de
la répression . Forcés de reconnaître l’implication concrète de la franc-
8
maçonnerie dans les colonies, les propagandistes sont parfois contraints au
grand écart. « Si donc, pour une fois, la maçonnerie a contribué à la
grandeur de la France, c’est sans le vouloir, par pur intérêt », lit-on dans
une de leur publication .
9

Les colonies, tout d’un coup, étaient devenues un enjeu majeur de la


politique française, et aussi, à un niveau encore méconnu, de la politique
internationale. Face aux mesures antimaçonniques, « applicables en
France, en Algérie, dans les colonies, pays de protectorat et territoire du
mandat », plusieurs cas de figures se présentent selon le comportement des
responsables des colonies face à la nouvelle distribution politique. On ne
trouve pas trace de propagande politique prônant l’antimaçonnisme dans
les colonies avant la fin des années 1930, mais les catholiques des colonies
ont associé, dès le début, la franc-maçonnerie à la politique anticléricale de
la III République. Les missions catholiques coloniales ont très tôt essayé
e

de contrecarrer l’implantation des loges et leur propos n’a guère changé


10

depuis. « Les sociétés secrètes sont parvenues à s’emparer du pouvoir


suprême dans le gouvernement français. Elles en profitèrent pour faire des
lois néfastes à la Nation et à la religion », déclare l’évêque de la
Guadeloupe, Mgr Genoud, lors de l’avènement de la Révolution nationale.
Les loges maçonniques – une dizaine en activité en 1940 – et les francs-
maçons des « vieilles colonies » seront soumis aux mesures
antimaçonniques dès leur promulgation. En Guadeloupe les mesures du
13 août 1940 furent appliquées sans retard ; un an plus tard, les loges
maçonniques étaient démantelées et leurs biens placés sous séquestre . En
11

Martinique, l’amiral Robert fut virulent dans l’application des lois


antimaçonniques, faisant preuve d’une obstination légaliste à les faire
appliquer jusque dans leurs moindres dispositions.
Il en va de même des loges de l’AOF et de Madagascar. Ainsi, deux
loges vont connaître l’application des mesures antimaçonniques au
Sénégal. L’une à Saint-Louis du Sénégal, ouverte par le Grand-Orient en
1876 appelée « L’Avenir du Sénégal », et la deuxième à Dakar, considérée
comme la seule grande ville en Afrique noire française jusqu’en 1939,
« L’Étoile occidentale », créée par la même obédience une vingtaine
d’années plus tard. Il faut ajouter la fermeture de deux loges présentes en
1940 en Somalie, « Djibouti Diré Daoua » de la Grande Loge et la loge
« N 204 » du Droit humain. L’implantation maçonnique dans la colonie de
o

Madagascar est, plus qu’ailleurs sans doute en Afrique australe, forte et


continue tout au long de la colonisation. La présence de cinq gouverneurs
généraux francs-maçons, comme Victor Augagneur, membre du conseil de
l’ordre du Grand-Orient, l’activité philanthropique développée par les
loges et la participation des francs-maçons dans la politique locale,
montrent l’actif militantisme de certaines loges malgaches. Cinq d’entre
elles, sans compter les ateliers supérieurs, vont tomber sous les coups des
mesures antimaçonniques. Nous répertorions deux loges à Tananarive :
« La France australe » du Grand-Orient de France depuis 1903, dans
laquelle sont affiliés De Coppet ou Robert Chot-Plassot, nommé en 1938
gouverneurs de la Guyane et toujours en activité en 1942. Et surtout,
« Imerina » n 310, de la Grande Loge de France, ouverte en 1890, toujours
o

en activité aujourd’hui. La production importante et régulière d’archives de


cette loge, met en avant ses démêlés avec les missionnaires catholiques
ainsi que les contacts fréquents de ses membres avec les autorités locales.
Ouverte à l’aube de la colonisation française sur la Grande Île à Tamatave,
« L’Avenir malgache » est installée le 12 février 1900 par le Grand-Orient
de France ; l’existence en 1940 d’une loge du Droit humain, « Fraternité »,
reste à confirmer . Enfin, la loge « L’Action républicaine » du Grand-
12

Orient de France, au nom révélateur, assure la présence maçonnique dans


la rade de Diégo-Suarez depuis 1913. Dès 1940, toutes ces loges furent
perquisitionnées et les biens mobiliers vendus, les noms des francs-maçons
commencèrent à circuler dans la presse locale.
Pour ce qui est de l’Indochine, son administration demeura jusqu’au
9 mars 1945 entre les mains du gouverneur général Decoux. Nommé par
Vichy en juin 1940, il applique sans état d’âme la politique de lutte contre
les sociétés secrètes, dès les premières mesures . À la veille du conflit, huit
13

loges, et presque autant d’ateliers supérieurs, sont en activité en Indochine.


La présence maçonnique y est précoce ; en 1868, une loge du Grand-Orient
est ouverte à Saigon sous le nom « Le Réveil de l’Orient et les Fervents du
Progrès réunis », elle connaîtra l’application des mesures antimaçonniques.
Réparties entre Phnom Penh, Saigon et Hanoi, ces loges avaient initié une
partie de l’élite indochinoise durant l’entre-deux-guerres. Comme dans les
autres colonies, certains gouverneurs avaient été francs-maçons, c’est le
cas d’Alexandre Varenne, membre de la « Fraternité tonkinoise ». Actives
et militantes pour la plupart, les loges indochinoises critiquaient parfois le
système colonial et tentaient d’apporter des solutions plus conformes à
l’idéal maçonnique mais là aussi, la question de l’émancipation des
indigènes restait confuse. « Le discours hésite entre un conservatisme
réformateur et un anticolonialisme raisonnable », note l’historien Jacques
Dalloz . Les biens des loges sont rapidement vendus et le local
14

qu’occupaient en commun les loges « Confucius » et « Les Écossais du


Tonkin » à Hanoi est mis à la disposition de la Jeunesse catholique…
Selon Bruno Étienne , les textes antimaçonniques proclamés par le
15

régime de Vichy sont bien appliqués en Tunisie qui compte une dizaine de
loges et au Maroc, où l’on dénombre plus de 30 loges d’obédience
française. S’il n’y a pas d’occupation allemande de ces territoires, les loges
sont tout de même fermées et les francs-maçons locaux surveillés par la
police. Certains de ces « antinationaux » sont envoyés dans des camps de
concentration du Sud marocain. Avec une quarantaine de loges, également
réparties entre la Grande Loge et le Grand-Orient, l’activité maçonnique en
Algérie est précoce et plus importante qu’ailleurs sur le continent africain.
Les services antimaçonniques en dressent d’ailleurs une carte détaillée
montrant l’implantation de loges dans chaque chef-lieu de département et
dans les grandes villes de la côte . Ils ne manquent pas de mentionner les
16

six sociétés théosophiques qui partagent le sort des loges en Algérie.


L’importance du nombre de francs-maçons dans la fonction publique et
dans le personnel politique local des colonies – la plupart des gouverneurs
de l’Algérie sont francs-maçons dans l’entre-deux-guerres – sera à la base
de nombreuses complications dans la mise en œuvre des mesures
antimaçonniques. En effet, la bonne application de ces mesures sera
fonction du responsable qui la fait respecter, et elle diffère selon les
personnalités, le zèle employé, les difficultés et parfois même les scrupules
rencontrés. Certains administrateurs nommés par Vichy respectent à la
lettre les directives, d’autres fonctionnent au cas par cas. C’est le cas du
résident général Noguès, en poste au Maroc depuis 1936, qui semble
limiter dans la mesure de ses moyens les effets des mesures
antimaçonniques de Vichy. En Algérie aussi, l’amiral Abrial, nommé
gouverneur général en Algérie en juillet 1940 s’est montré peu empressé
d’appliquer les premières mesures antimaçonniques. Si le 9 septembre
1940, les biens des loges sont confisqués et les archives déposées dans les
préfectures, dans un courrier de novembre 1940, il explique à Vichy que
par manque de personnel compétent de rechange, il devra maintenir, au
moins temporairement, un certain nombre d’anciens francs-maçons au sein
des directions du gouvernement général. Le Pionnier, journal du PPF
d’Alger s’inquiète du retard dans l’application des mesures
antimaçonniques : « Notre calme, notre pondération actuelle viennent de la
notion très haute que nous avons de nos responsabilités, de notre mission
mais il vaudrait mieux pour les vieux bonzes de la démocratie, juive et
maçonnique, qu’ils ne se méprennent pas . » Selon un document de 1941,
17

le service des sociétés secrètes prévoit alors de s’étendre dans les colonies,
dans le but de contribuer « à l’intégration de la France d’outre-mer dans la
France nouvelle ». L’année suivante, ce service envoie auprès du
18

gouvernement général d’Algérie un délégué permanent chargé du suivi des


questions maçonniques.
Henry Léméry explique dans son livre D’une république à l’autre l’une
des raisons qui ont motivé son départ du ministère des Colonies en
septembre 1940 : « J’avais refusé d’appliquer aux fonctionnaires de mon
administration la mesure d’exclusion édictée contre les francs-maçons. Je
m’étais borné à leur demander de démissionner des loges auxquelles ils
appartenaient pour obéir à la loi . » Ce n’est pas un hasard si l’amiral
19

Platon, chargé de la lutte contre la franc-maçonnerie, est alors désigné pour


le remplacer. C’est lui qui affirme : « Les menées d’associations et de
groupements secrets, quels qu’ils soient, qui tendent à saper les principes
qui sont à la base de l’ordre nouveau, à corroder les âmes, à diviser les
esprits doivent être décelées avec vigilance . » En 1941, les événements se
20

précipitent et le régime durcit sa répression. L’opération « Barbarossa » est


déclenchée et les Allemands envahissent l’URSS. C’est aussi l’attaque
surprise de Pearl Harbor et l’entrée des États-Unis dans le conflit mondial.
Les premiers foyers de résistance s’organisent en France et dans les
colonies, alors que la politique de collaboration se précise. Le dispositif
matériel des loges est détruit, les secrets essentiels sont connus, mais Vichy
estime que les hommes demeurent. La volonté d’établir de manière plus
complète l’existence des francs-maçons dans les administrations annonce
l’inévitable rédaction d’un fichier nominal. Un an après les premières
mesures antimaçonniques, la loi du 11 août 1941 ordonne la publication
des noms des francs-maçons dans le Journal officiel. Les premiers ne
tardent pas à paraître : la publication commence dès le 12 août 1941. Les
listes de dignitaires vont être établies de manière alphabétique et classées
par obédience. Elles portent aussi mention des adresses, des fonctions et
professions. Bernard Faÿ précise l’objectif : « La publication de ces listes,
en renseignant le public, mettait à la disposition de tous les bons Français
le moyen de se défendre contre les Frères . » Cette même loi interdit
21

l’accès de certaines fonctions aux anciens dignitaires, c’est-à-dire tous les


francs-maçons ayant au moins le grade de Maître qui s’acquiert en général
au bout de trois ou quatre ans et qui concerne donc la majorité des
membres. Cette entreprise peut être pour l’historien l’occasion de quelques
précisions sociologiques. Si la fonction sociale des membres qui
composent la franc-maçonnerie de la métropole est hétéroclite, avec une
prépondérance pour les professions libérales et les fonctionnaires de
l’enseignement, ce profil n’est pas exactement celui des loges coloniales
qui se peuplent davantage de « spécialistes » et d’acteurs concernés
directement par la colonisation. D’âge similaire, autour de la quarantaine,
ces francs-maçons viennent d’horizons géographiques très différents et
appartiennent pour la plupart à des loges provinciales ou coloniales :
ingénieur des Travaux publics, chef d’exploitation ou administrateur, ils
ont en commun une activité professionnelle liée directement au
développement de la colonie et il n’est pas difficile d’imaginer qu’ils
œuvrent à sa pérennité et sa consolidation. En fait, ce sont surtout ici des
techniciens et des cadres de la colonisation et, si l’on s’arrête à cet aspect
des choses, presque un syndicat. D’autres tableaux de loges mettent en
avant une plus grande mixité dans leur composition avec la présence de
commerçants, de petits employés, d’industriels, de chefs d’exploitation et
plus tard, d’enseignants ; les militaires quittant peu à peu les colonnes du
temple maçonnique colonial au profit des fonctionnaires . 22

En redistribuant les fonctions clés de l’administration, le régime


pétainiste pensait s’assurer la docilité de ces fonctionnaires. Des postes,
longtemps restés hors de portée, étaient à prendre par les collaborateurs qui
manifestèrent, au grand jour, leurs rancunes idéologiques et souvent
personnelles. Pour Jean Marquès-Rivière, « un fonctionnaire maçon est
une parcelle de l’autorité gouvernementale qui peut appliquer, dans
l’humble secteur de son activité, l’idéal maçonnique ». Les démissions
23

d’office, qui ne concernent que les dignitaires, vont être le point central et
l’aboutissement de cette loi du 11 août 1941. Ce n’est qu’en octobre 1941
que ces derniers ont été massivement démissionnés de leur poste. On
interdit l’accès des postes de gouverneur général, résident supérieur,
gouverneur et secrétaire général ou encore administrateur et inspecteur des
colonies. Le gouvernement de Vichy fait aussi appel à la loi du 17 juillet
1940 portant statut des fonctionnaires : le fait d’avoir appartenu à une
« société secrète » peut désormais constituer un motif suffisant de
suspension et de reclassement . Ces mesures vexatoires se précisent à
24

mesure que s’affine le dépouillement des fichiers maçonniques. Une


circulaire du 12 août 1941, déclare les dignitaires de la franc-maçonnerie
inaptes dans l’armée, une deuxième en janvier 1942, exclut des promotions
au mérite tous les employés francs-maçons du ministère de la Guerre, en
particulier les services auxiliaires avec les médecins et intendants . À quoi
25

s’ajoute toute une gamme des sanctions intermédiaires – déplacements,


rétrogradations – qui ont été également largement utilisées par le régime.
Chargé d’agrandir encore le fonds maçonnique mais aussi de démasquer
tous les francs-maçons, le Service des sociétés secrètes , unifié en juin
26

1942, est dirigé par des nationaux de droite. En 1943, débordant le cadre
de la répression antimaçonnique et ouvrant 170 000 dossiers sur des
éléments « antinationaux », le SSS devient officieusement un gigantesque
service de renseignements. Au total, les services antimaçonniques de
Vichy ont répertorié 114 loges, dont une forte majorité affiliée au Grand-
Orient, implantées dans la France d’outre-mer. À l’apogée des mesures
antimaçonniques, 1 200 francs-maçons fonctionnaires auraient été
révoqués . Dans les colonies aussi, la propagande antimaçonnique se
27

durcit. La presse reste vigilante comme le montre un éditorial du Journal


de Madagascar du 7 février 1941 : « Peuple de France, réveille-toi. Les
francs-maçons, en effet, malgré la dissolution de leur société illégale, n’ont
pas désarmé. Ils trouvent qu’ils n’ont pas assez gouverné et dirigé la
France, et leur plus secret désir est de voir disparaître le maréchal . » Cette
28

propagande a pour but de tenir en éveil l’opinion publique sur les dangers
d’une société secrète, de soutenir les lois d’exception et de susciter les
dénonciations. Les moyens mis à sa disposition, durant cette courte
période, sont importants et très variés : des affiches caricaturales, des
expositions dans toute la France, un film antimaçonnique, des centaines de
conférences, des émissions à Radio-Paris, une « commission d’étude
judéo-maçonnique », des articles de presse. La propagande se poursuivra
jusque dans les timbres postaux. Le 17 septembre 1941, un décret signé par
le maréchal Pétain, ordonne la publication des « Documents
maçonniques », placée sous la direction de Bernard Faÿ, chargé de
coordonner les services antimaçonniques depuis la Bibliothèque nationale.
Les Imprimeries nationales de l’État français vont alors éditer pendant
quatre ans une revue mensuelle reproduisant les documents secrets des
29
francs-maçons, leurs rituels, les signes de reconnaissance, pour tenter de
discréditer la franc-maçonnerie par une manipulation des informations
révélées. Puisant dans l’important patrimoine maçonnique laissé à
disposition par les Allemands , cette revue est un véritable outil de la
30

propagande antimaçonnique qui n’a de cesse de dénoncer les francs-


maçons. « La conservation de l’empire français est d’abord conditionnée
par l’anéantissement total de la franc-maçonnerie », affirme-t-elle . Les
31

Documents maçonniques dévoilent ainsi les professions exercées par les


vénérables des loges d’Afrique noire : un chef du service des Douanes à
Abidjan, un ingénieur du port de commerce de Dakar, un directeur d’école
et deux instituteurs, un à Brazzaville et l’autre à Douala. À Madagascar,
comme le souligne Éric Jennings , la violence des attaques contre la franc-
32

maçonnerie est difficile à reconstituer mais les administrateurs ont aussi


signé un formulaire d’appartenance – ou non – à la franc-maçonnerie ; les
fonctionnaires sont démissionnés d’office alors que certains francs-
maçons, responsables politiques ou syndicalistes, sont placés en résidence
surveillée, parfois envoyés en métropole. En Algérie les gouverneurs
d’Algérie, Weygand et Châtel, ont appliqué avec plus de rigueur la
législation antimaçonnique. Toutefois, si l’on dépasse le seuil de
3 000 fonctionnaires et agents publics licenciés par des lois d’exclusion, ce
qui correspondrait à plus de 5 % des effectifs de la fonction publique
locale, il est difficile d’isoler dans ce bilan la part exacte des francs-
maçons .
33

Alors que les démissions d’office sont appliquées de façon variable


selon les colonies, Laval, écarté du pouvoir par Pétain, revient à la tête du
gouvernement en avril 1942. Avec lui, les mesures antimaçonniques vont
prendre un tournant très différent. La « commission spéciale des sociétés
secrètes » instaurée le 10 novembre 1941 qui à pour but de réviser le sort
des démissionnés d’office, jusque-là avare sur les dérogations, rentre
désormais dans son rayon d’action. Selon la loi antimaçonnique du 19 août
1942, le chef du gouvernement, après l’avis de la commission, peut
suspendre la démission d’office d’un franc-maçon si l’intérêt supérieur du
service l’impose et si le demandeur fait preuve d’adhésion à l’ordre
nouveau. Pour contrecarrer l’influence de Platon avec son Service des
sociétés secrètes et inverser la tendance amorcée par les démissions
massives, Laval place des hommes à lui à la tête de la commission. Les
« ultras » ne tarderont plus à l’appeler « la machine à blanchir ». Les
historiens hésitent à statuer sur la sincérité de Laval. Au vu de ses actions
pourtant, tout laisse à croire qu’il a beaucoup fait pour alléger la pression
du gouvernement sur les francs-maçons. Les critères de réintégration se
sont considérablement assouplis et les dérogations se sont faites plus
nombreuses. Tout comme pour les démissions d’office, il est difficile de
quantifier précisément le nombre de francs-maçons ayant bénéficié de cette
« commission spéciale » jusqu’en 1944 . De son côté la SSS ne désarme
34

pas. « Ce noyautage maçonnique était si étendu que cette situation, malgré


les démissions d’office prononcées contre les seuls dignitaires maçons, en
application de la législation sur les sociétés secrètes, est loin d’être
éclaircie même en 1943, plus de deux ans après l’accession au pouvoir
d’un gouvernement national. […] Actuellement, au ministère des Colonies,
la Direction du personnel et celle des affaires publique ont encore à leur
tête deux authentiques maçons ; les FF \ Saunière et Gaston Joseph »,
écrivent ainsi en 1943 les responsables de la propagande antimaçonnique . 35

En mai 1943, une déclaration de Pétain à Mgr Calvet nous éclaire sur son
appréciation de l’impact des mesures mises en œuvre : « La maçonnerie a
mis un faux nez. Elle règne toujours . »
36

Dans le même temps nombreux sont les fonctionnaires et autres qui,


privés de leur temple, de leur travail, se sont impliqués, chacun à son
niveau, dans un mouvement de résistance. L’observation de l’historien
Maurice Vieux est ici pertinente. « Vichy commit une erreur politique, car
en les révoquant ou en prononçant leur mise à la retraite d’office, par ce
fait, l’autorité leur donnait les possibilités de consacrer leur activité à la
lutte contre l’occupant », note-t-il dans sa thèse . En 1943, le recul de
37

Vichy est une indication de cette prise de conscience. Un certain nombre


de francs-maçons participeront ainsi à l’épopée de la France libre. Avant
même que Vichy n’ait dévoilé sa batterie de mesures répressives Félix
Éboué, gouverneur du Tchad, adressait à Charles de Gaulle un télégramme
éloquent sur ses sentiments patriotiques, le 17 juillet 1940. On peut citer
également le témoignage de René Capitant, franc-maçon non découvert et
fonctionnaire de l’enseignement nommé à Alger en 1941. Il expliquera
avoir trouvé en Algérie « une franc-maçonnerie extrêmement développée,
publique, […] et très vite [avoir] senti qu’il y avait là un milieu de
résistance et notamment de protestation contre l’exécution des lois
antisémites ». À raison, les francs-maçons sont soupçonnés de préparer
38

l’arrivée des Alliées. « Ils furent les premiers à en établir les conditions et
ultérieurement à s’opposer au maintien des mesures inspirées de Vichy par
autorités militaires américaines interposées », affirmera de son côté en
1945 le Grand Maître Dumesnil de Gramont . 39

Le retour à la légalité
En novembre 1942, après le débarquement allié, les loges d’Afrique du
Nord ne peuvent pas immédiatement reprendre leur activité car les Alliés
n’abrogent pas les textes mis en application par Vichy. Les francs-maçons,
soucieux du devenir de leur institution, espèrent un geste de la part des
nouvelles autorités françaises, giraudistes comme gaullistes. En Algérie,
deux francs-maçons, Dalloni d’Alger et Cazemajou de Casablanca,
prennent l’initiative de se grouper en un conseil provisoire. Ils organisent
le même mois un comité d’administration du Grand-Orient de France,
chargé de gérer les intérêts de l’ordre jusqu’à la libération de la France.
À la fin de la guerre, ce comité regroupera quelque soixante-dix ateliers de
l’étranger et de l’outre-mer . En août 1943, l’existence d’un comité
40

maçonnique en Afrique du Nord est révélée par les francs-maçons arrivés


de Londres et un message – « Le triangle est indéformable » – est lancé à
leur adresse par le canal du BCRA. C’est l’action insistante du comité
d’action maçonnique d’Alger pour le retour à la légalité de l’ordre
maçonnique qui fait dire à l’historien Georges Odo que les loges coloniales
tiennent alors un rôle central dans le rétablissement des institutions
républicaines .
41

L’Assemblée consultative provisoire, créée à Alger, est chargée de


préparer les institutions de la France après la Libération ; les membres n’y
sont pas élus mais choisis. « Cette assemblée se réunit effectivement en
novembre 1943 et nous avons eu la joie et la fierté de constater que ce
conseil de résistants authentiques comptait un bon quart de maçons », note
le Grand Maître de la Grande Loge de France, Michel Dumesnil de
Gramont venu à Alger pour y représenter Libération-Sud . On peut citer
42

l’une des rares femmes présentes à l’Assemblée consultative, Marianne


Verger, membre du Droit humain . Bernard Faÿ, communiquant à Jean
43

Marquès-Rivière les résultats de son enquête sur le comité d’Alger, révèle


l’appartenance maçonnique du commissaire de l’lnformation Henri
Bonnet, du commissaire aux Finances Pierre Mendès France et du
commissaire d’État André Philip. On note aussi un franc-maçon, Henri
Laugier, nommé en 1943, recteur de l’académie d’Alger. Pourtant, les
représentants maçonniques à Alger soulignent l’absence d’intervention par
l’administration de la France libre sur les mesures répressives dans les
colonies libérées. Le 17 octobre 1943, une délégation « fraternelle »
provoque une rencontre avec le général de Gaulle qui s’étonne sincèrement
de la non-reprise d’activité des loges. Il charge alors Jacques Soustelle
d’étudier la question maçonnique et, le 23 octobre 1943, les représentants
des obédiences sont informés que l’ordonnance de reconnaissance de la
franc-maçonnerie est en cours de rédaction. Le 28 octobre 1943 Dumesnil
de Gramont apprend que le projet a été soumis au comité juridique par le
directeur de cabinet du commissaire de l’Intérieur, André Philipp. Le
5 novembre, Louis Joxe, secrétaire général, annonce la restitution des biens
et réparation du préjudice causé par les mesures antimaçonniques. À la
tribune de cette même assemblée, Yvon Morandat, qui n’est pas encore
franc-maçon, interpelle le général de Gaulle sur l’illégalité des mesures
antimaçonniques. Celui-ci confirme : « Nous n’avons jamais reconnu les
lois d’exception de Vichy ; en conséquence, la franc-maçonnerie n’a
jamais cessé en France. » Le 15 décembre 1943, le Comité français de
libération nationale signe une ordonnance abolissant les mesures
antimaçonniques : les biens devront être restitués et les victimes des
mesures d’exclusion, réintégrées et reclassées. Dès le mois d’avril 1944, la
loge « Résistance et République » allume ses feux à Casablanca. La fin de
l’année 1944 voit le ralliement tardif et contraint de Decoux et le retour
progressif des fonctionnaires francs-maçons, civils et militaires, dans leurs
anciens services en Indochine. L’un d’entre eux, le capitaine Margerel,
déclaré démissionnaire d’office en mars 1942, participe au réveil de la loge
de Haiphong à la fin de la guerre. Les loges d’Indochine sortent très
affaiblies. « L’occupation japonaise, la répression de Vichy et enfin la
révolution viêt-minh ont entraîné la perte d’une bonne partie des
archives », note l’historien Jacques Dalloz. Néanmoins, l’histoire
mouvementée de la franc-maçonnerie en Orient peut se lire jusqu’en 1975,
lors du basculement de l’Indochine dans le communisme, signifiant l’arrêt
de toute activité maçonnique. Certaines anciennes colonies – Côte-
d’Ivoire, Gabon, Maroc, Cameroun – ont connu une renaissance rapide des
loges maçonniques, parfois en nationalisant l’obédience.
Exemple concret de collaboration franco-allemande, la répression
antimaçonnique a demandé l’intervention de nombreux services. À l’heure
des bilans apparaît l’immense travail de quadrillage de la France, la
ténacité des hommes de Vichy, mais également les erreurs et les
aberrations d’une législation d’exception. Le régime de Vichy a voulu
abattre la franc-maçonnerie comme la représentation d’une image
corrompue du passé, comme le miroir d’une société où une oligarchie
secrète gouvernait en maître. Accusée à l’intérieur d’être l’éminence grise
des partis politiques de gauche et dans les colonies d’entretenir un complot
avec les « internationales juives et anglo-saxonnes », la franc-maçonnerie
fut sacrifiée sur l’autel des rancunes et des illusions. L’étude des mesures
antimaçonniques de Vichy montre à quel point l’ignorance et le fantasme
sont au cœur de cette répression. Si elle ne concerne qu’une minorité
franco-française, elle est symptomatique de la « brutalisation » du champ
politique national et d’une banalisation de la violence dans la société. Ce
qui surprend dans la répression antimaçonnique, c’est l’existence de ce
gigantesque réseau de renseignements, incroyablement structuré :
170 000 suspects recensés, plus de 60 000 francs-maçons fichés dont
6 000 inquiétés. Les obédiences françaises déplorent aussi 989 frères
déportés et 540 fusillés ou morts en déportation. Pour ce qui est des procès
des acteurs de la politique antimaçonnique de Vichy, ils se déroulèrent dès
1945, condamnant notamment Jacques de Boistel à quinze ans de travaux
forcés ou Labat et Bernard Faÿ aux travaux forcés à perpétuité. Plusieurs
d’entre eux seront graciés quelques années plus tard. Si beaucoup ne sont
jamais inquiétés, d’autres en revanche seront abattus sans procès comme
Paul Riche – alias Jean Mamy –, réalisateur du film de propagande
antimaçonnique Les Forces occultes. Signalons aussi que la reconstruction
de la franc-maçonnerie française a été en partie financée par les dommages
de guerre versés par le gouvernement de la république fédérale
d’Allemagne vers 1950 ; les modalités de versements et les montants ne
sont pas connus. La franc-maçonnerie sort très atteinte de cette épreuve :
elle a perdu les trois quarts de ses effectifs et le nombre de ses adhérents
44

ne recommencera à croître qu’à partir de 1960-1970. Il n’est pas facile


d’estimer le nombre de francs-maçons dans les organisations résistantes ;
selon Yves Hivert-Messeca , ils constituent en métropole environ 1 à 2 %
45

des principaux mouvements de résistance non communiste. En AOF et


AEF, à Madagascar et en Guyane, les animateurs de la Résistance
impériale comptent dans leurs rangs beaucoup de dignitaires en butte
directe à la nouvelle administration locale. En Indochine et aux Antilles,
les francs-maçons ont activement participé à la Résistance dans l’empire
colonial. À Alger, à Oran, en Tunisie, au Maroc, c’est sur ces hommes
aussi que purent compter nos alliés pour assurer leur débarquement. Si la
qualité maçonnique de ces hommes est ici leur dénominateur commun, ils
ont agi en conformité avec les principes humanistes si décriés par leurs
détracteurs. Il en fut ainsi de Gaston Monnerville, né dans une famille
d’origine martiniquaise et initié franc-maçon à Toulouse , qui avait occupé
46

par deux fois – 1937 et 1938 – le sous-secrétariat d’État aux Colonies où il


s’était distingué par la fermeture du bagne de Cayenne. Désigné par la
Résistance métropolitaine, en novembre 1944, pour siéger à l’Assemblée
consultative provisoire, il y préside la « commission de la France d’outre-
mer » chargée d’assurer une représentation nouvelle des colonies à la
future Assemblée constituante. C’est lui qui a l’honneur, au nom des
populations de l’Union française, de célébrer, dans la séance solennelle du
12 mai 1945, la victoire des Alliés. C’est également Gaston Monnerville
qui appelle de ses vœux une reconnaissance nationale pour Félix Éboué
dont la dernière action publique fut une conférence au lycée français du
Caire sur l’AEF, intitulée, comme une synthèse de son action, « De Brazza
à de Gaulle ». Le 20 mai 1949, en compagnie de Victor Schoelcher, un
autre franc-maçon, Félix Éboué que le général de Gaulle appelait « le
philosophe humaniste », est inhumé au Panthéon.
Notes du chapitre
1. Jacques Lafouge, in Être franc-maçon républicain aujourd’hui, La
Documentation Républicaine, 2001.
2. Jean-André Faucher, Les Francs-Maçons et le pouvoir : de la
Révolution à nos jours, Paris, Perrin, 1986, p. 166.
3. Sur le parti colonial on renverra notamment aux travaux de Charles-
Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ? Paris, PUF, 1978. Sur
les liens historiques entre la franc-maçonnerie et le développement de la
colonisation on peut évoquer l’exemple de l’Algérie. Xavier Yacono, in Un
siècle de franc-maçonnerie algérienne (1785-1881) (Paris, Maisonneuve et
Larose, 1969), dresse un tableau des débuts de la franc-maçonnerie en
Algérie et précise l’implantation des différentes loges. Pour la période
suivante on trouvera quelques indications chez Daniel Ligou, Dictionnaire de
la franc-maçonnerie, Paris, PUF, 1987.
4. Daniel Ligou, Dictionnaire de la franc-maconnerie, op. cit. On peut
citer aussi le nom de Savorgnan de Braza, initié par la loge parisienne
« Alsace-Lorraine » du Grand-Orient de France en 1886, ou le député d’Oran
Eugène Étienne, figure majeure du parti colonial.
5. Dominique Rossignol, Vichy et les francs-maçons – La liquidation des
sociétés secrètes 1940-1944, Paris, Jean-Claude Lattès, 1981.
6. Cas des loges lyonnaises qui déposent leurs archives à la bibliothèque de
Villeurbanne.
7. Discours de Michel Dumesnil de Gramont, grand maître de la Grande
Loge de France, 15 avril 1945. Ce texte est reproduit dans la réédition récente
d’un essai du même auteur, La Franc-Maçonnerie écossaise, Paris, Phénix
Édition, 2001.
8. Jacques de Boistel, « La F\M\ et l’Empire », Les Documents
maçonniques, n 4, janvier 1943. Le parcours des différents responsables de la
o

répression antimaçonnique – Bernard Faÿ, Jacques de Boistel… » est évoqué


dans le livre de Dominique Rossignol, Vichy et les francs-maçons, op. cit. On
pourra consulter également l’ouvrage de Lucien Sabah, Une police politique
de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Paris, Klincksieck, 1997.
9. Les Documents maçonniques n 8, mai 1942, p. 30.
o

10. Procès en 1902 entre la loge « Imerina » de Tananarive qui attaque


pour injures et diffamation, Mgr Cazet, évêque apostolique et père supérieur
d’une mission jésuite.
11. Dominique Chathuant, « La Guadeloupe dans l’obédience de Vichy
(1940-1943) », Bulletin d’histoire de la Guadeloupe, n 31, 1992.
o

12. Julien Fouquet, « Franc-maçonnerie et politique coloniale : les francs-


maçons comme auxiliaires et témoins de la colonisation », Mémoire de DEA,
Université de Toulouse-Le Mirail, 2001.
13. Jacques Dalloz, Francs-Maçons d’Indochine, 1868-1975, EDIMAF,
2002, p. 81.
14. Ibid., p. 61.
15. Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la franc-maçonnerie, Paris, La
Pochothèque, 2000, p. 529.
16. Les Documents maçonniques, n 6, mars 1942.
o

17. Article d’Henri Oueyrat cité dans Les Documents maçonniques, n 8, o

mai 1942.
18. Pierre Chevalier, Histoire de la franc-maçonnerie française, tome 3 :
Église de la République (1887-1944), Paris, Fayard, p. 347.
19. Ibid., p. 366.
20. Amiral Platon dans Les Documents maçonniques, n 4, janvier 1942.
o

21. « Liquidation de la franc-maçonnerie », Les Documents maçonniques,


février 1942.
22. Les sources maçonniques contemporaines – qui ont été sauvées de la
destruction sous Vichy et contenant entre autre rapports de Convent, tableaux
des loges, correspondance – sont accessibles aux sièges des deux grandes
obédiences parisiennes – le Grand-Orient de France, rue Cadet et la Grande
Loge de France, rue Puteaux – sous demande motivée et en grande majorité
jusqu’à la date de 1940. Le classement par nom de loge – par numéro pour la
Grande Loge de France – et le découpage en tranches chronologiques
permettent ici une approche sociologique sur la composition des ateliers
maçonniques coloniaux.
23. Les Documents maçonniques, n 3, décembre 1942, p. 94.
o

24. Sur les conditions d’application de la loi du 17 juillet 1940, voir Marc-
Olivier Baruch, Servir l’État français – L’administration en France de 1940
à 1944, Paris, Fayard, 1997.
25. Robert O. Paxton L’Armée de Vichy, Paris, Le Seuil, 2003, p. 198.
26. Auquel s’ajoutent le Service de police dirigé par Jean Marquès-Rivière,
le Service spécial des associations dissoutes, dirigé par l’inspecteur
Moerschell, le Centre d’action et de documentation dirigé par Henry Coston.
Voir Lucien Sabah, Une police politique, op. cit.
27. Article de L’Émancipation nationale du 12 décembre 1941.
28. Cité par Éric Jennings, « Vichy à Madagascar : conjoncture, mutations
et Révolution nationale » in Évelyne Combeau-Mari et Edmond Maestri
(dir.), Le Régime de Vichy dans l’océan Indien. Madagascar et la Réunion
(1940-1942), Paris, Sedes-Université de la Réunion CRESOI, 2002.
29. Ces documents édités par la Bibliothèque nationale n’ont jamais fait
l’objet d’un dépôt légal et sont aujourd’hui quasiment introuvables.
30. Les archives maçonniques des autres pays occupés ont été
immédiatement évacuées sur Berlin.
31. Les Documents maçonniques, 2 année, n 2, novembre 1942.
e o

32. Éric Jennings, « Vichy à Madagascar », art. cit.


33. Jacques Cantier, L’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, Odile Jacob,
2002, p. 66 à 72.
34. Les sources principales, intitulées Liquidation du service des sociétés
secrètes (1944-1947) se trouvent aux Archives nationales sous la cote BB30
1714-176. 19950469. Communicabilité : soixante ans.
35. Les Documents maçonniques, n 4, janvier 1943.
o

36. Pierre Chevalier, Histoire de la franc-maçonnerie, op. cit., p. 314.


37. Maurice Vieux, « La franc-maçonnerie durant la guerre et dans la
Résistance », Thèse de doctorat, Dijon, 1981.
38. Lucien Botrel, Histoire de la fanc-maçonnerie sous l’Occupation,
1940-1945, Détrad, 1998, p. 88.
39. Discours de Dumesnil de Gramont, 15 avril 1945 dans La Franc-
Maçonnerie écossaise, op. cit.
40. Daniel Ligou (dir.), Histoire des francs-maçons en France, de 1815 à
nos jours, Toulouse, Privat, 2000.
41. Georges Odo, La Franc-Maçonnerie dans l’Afrique francophone 1781-
2000, Paris, EDIMAF, 2000.
42. Article de Dumesnil de Gramont dans Le Temple, revue publiée par des
francs-maçons du rite écossais, n 3, septembre/octobre 1946.
o

43. Andrée Prat, L’Ordre maçonnique le Droit humain, Paris, PUF, « Que
sais-je ? », 2003, p. 94.
44. Il y avait 29 000 maçons au Grand-Orient en 1939. Il en restera 5 500
au début de 1945. Daniel Ligou, Histoire des francs-maçons, op. cit.
45. Dans Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la franc-maçonnerie, op. cit.,
p. 714.
46. Loge « La Vérité » en 1918. Affiliée à deux loges de Cayenne,
« Colonies » et « La France équinoxiale ».
VICHY FUT-IL AUSSI ANTINOIR ?

Éric Jennings
S’il ne fait aucun doute que Vichy pourchassa avec zèle ses principaux
boucs émissaires, à savoir les Juifs, francs-maçons ou encore les résistants,
l’attitude du régime face aux personnes de couleur – qu’elles soient
citoyennes ou sujets – reste entièrement posée. Et pourtant, la question
mérite de retenir l’intérêt. En effet, nous savons à présent grâce à Robert
Paxton, Eberhard Jäckel et d’autres, combien les lois d’exclusion
1

pétainistes à l’encontre de Juifs et francs-maçons furent d’inspiration


domestique, et non pas importées par le Reich. Reste à déterminer quelle
fut la nature exacte du racisme vichyste. Pour Robert Paxton, le cas des
Noirs fait justement figure de test du racisme de Vichy : « Sa xénophobie
culturelle et nationale plutôt que raciale procédait de la tradition française
de l’assimilation. [Vichy] ne s’est pas montré plus intolérant que la
III République envers les Noirs, par exemple. Henri Lémery, juriste et
e

sénateur de la Martinique, qui avait été l’un des meilleurs amis de Pétain,
fut ministre des Colonies en juin-juillet 1940 et resta ensuite le confident
du maréchal. Les unités sénégalaises ne furent exclues de l’armée
d’armistice que sur l’ordre des Allemands, qui n’avaient pas oublié leur
présence en Rhénanie après 1920. Ce que la majorité de la population
demandait aux étrangers, c’était de s’assimiler, d’adopter sans réserve la
culture française. Lémery était déjà français, bien sûr… La droite
traditionnelle xénophobe demandait beaucoup plus une conformité
culturelle (à laquelle tout individu peut parvenir) qu’une ressemblance
physique . »
2

Cette affirmation sert d’excellent point de départ pour notre analyse. Le


racisme de Vichy était-il effectivement plus culturel que biologique, si tant
est que l’on puisse distinguer aisément entre ces deux catégories ? N’y eut-
il aucune rupture en 1940 en ce qui concerne le traitement des personnes
de couleur ? Est-il exact que les seules mesures de discrimination à
l’encontre des Noirs aient été d’inspiration allemande ? Enfin, peut-on
distinguer des degrés de racisme vichyste à l’encontre de tout un éventail
de minorités en France, depuis les Juifs jusqu’aux Tsiganes, en passant par
les Noirs ?
Le débat d’historiens
Le débat n’est pas aisément accessible, tellement il s’est déroulé en
marge des études de Vichy. Robert Paxton, dont le rôle de pionnier dans
l’étude de Vichy n’est plus à démontrer, a le mérite d’avoir même posé
cette question. Mais en l’occurrence, ce sont surtout les historiens de
l’Afrique et des Antilles qui ont à ce jour abordé le sujet. Jean Suret-
Canale, dans sa monumentale Afrique noire (1964), semble vaciller sur la
question. Il déclare dans un premier temps : « Le racisme, la discrimination
raciale, sans être ici consacrés par la législation (Vichy ne s’intéresse
qu’aux Juifs) ne se heurtent plus à aucun obstacle : réquisitions abusives,
châtiments corporels, etc. » Et d’affirmer dans un deuxième temps : « La
discrimination raciale règne partout : même à Dakar et dans les chefs-lieux
où l’on cherchait avant 1940 à en camoufler certaines manifestations trop
visibles ; dans les communes du Sénégal, au moins, on aurait eu à affronter
les protestations des “Originaires” citoyens… Dans les lieux publics, les
files d’attente, les chemins de fer, la discrimination est établie : même s’ils
ont payé un billet de première classe, les Africains sont astreints à voyager
dans des “wagons pour indigènes” malpropres et dépourvus de tout
confort, les wagons convenables étant réservés aux Européens . » 3

D’après Suret-Canale, la période de Vichy (1940-1942 en AOF) aurait


donc marqué une montée en flèche de pratiques racistes, sans toutefois que
le régime de Vichy lui-même se soit soucié de rédiger des textes de loi à
l’encontre des Noirs, Vichy ne s’intéressant « qu’aux Juifs ». Nous
sommes cependant déjà loin du verdict paxtonien. Ce décalage est dû sans
doute en grande partie au cadre géographique choisi : Paxton ayant étudié
essentiellement la métropole, et Suret-Canale l’Afrique de l’Ouest
française.
Plus récemment, dans son étude sur la Côte-d’Ivoire sous Vichy, Jean-
Noël Loucou a repris en grande partie la position de Suret-Canale : « [Sous
Vichy] la politique de répression était sous-tendue par un racisme qui
s’affirmait désormais ouvertement. Point n’était besoin d’élaborer une
législation raciste comme on l’avait fait, en métropole, pour les Juifs. Le
Code de l’indigénat en tenait déjà lieu. Mais il est certain que la pratique
raciste métropolitaine signifiait, pour les colons, la consécration définitive
de leur propre pratique. Dès lors, le racisme s’étala dans tous les actes de la
vie quotidienne. Les quartiers européens étaient interdits aux Noirs, de
même que les hôtels et autres établissements réservés aux Noirs dans les
lieux publics, dans les magasins, dans les trains, etc. . »
4

Loucou est donc en complet accord sur l’accroissement d’actes racistes


sous Vichy, mais il ajoute une précision utile sur laquelle nous
reviendrons : le racisme, les pratiques inégalitaires, sans même évoquer le
paternalisme, avaient été la règle en AOF bien avant l’avènement de
Vichy. Vichy semble donc avoir marqué une aggravation, voire un
paroxysme, mais il reste à déterminer si cette aggravation était due à une
réforme voulue par le régime, ou plus simplement à l’opportunisme de
colons et d’autorités locales pouvant enfin laisser libre cours à leurs thèses
longuement mûries. C’est ce que conclut en substance Charles-Robert
Ageron lorsqu’il observe qu’en matière de discrimination antinoire et de
ségrégation, « l’idéologie vichyste vint officialiser des tendances parfois
contenues et inavouées ».
5

Dernièrement, dans son ouvrage L’AOF et la Seconde Guerre mondiale,


Catherine Akpo-Vaché a refusé d’aborder la question d’un éventuel
racisme vichyste antinoir en AOF. L’on est en effet surpris de voir le sujet
complètement occulté sous la rubrique pourtant prometteuse de « l’Impact
de Vichy sur les Africains ». Certes, Akpo-Vaché s’interroge : « Une des
6

questions fondamentales de cette période est de savoir si le pouvoir


colonial en AOF fut répressif du fait des lois et des moyens mis en place
par le régime de Vichy, ou bien assista-t-on seulement à une accentuation
du caractère autoritaire qu’il possédait antérieurement . » L’hypothèse de
7

Loucou se voit donc reformulée, mais avec l’unique objectif d’élucider les
fondements de l’appareil répressif de Vichy face aux « dissidents », sans
vraiment se pencher sur la question du racisme.
En dehors des historiens de l’Afrique stricto sensu, les spécialistes des
représentations coloniales, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch, se sont
intéressés à l’image de l’autre sous Vichy. Tout en reconnaissant que le
racisme de Vichy ne s’apparente en rien à celui de l’Allemagne nazie (ils
préfèrent dans ce cas les comparaisons avec l’Italie fasciste) , ces deux
8

auteurs font tout d’abord valoir une importante distinction entre discours,
pratiques, et législation. D’après eux : « Si [la législation coloniale de
Vichy] n’est pas directement “raciste” – le régime cherche sans cesse à
convaincre les “indigènes” de rejoindre la Révolution nationale – elle crée
des conditions d’apartheid sur le terrain par des réformes successives et
surtout les mesure prises par l’administration coloniale. »
Cette analyse est en grande partie juste, et elle présente surtout le mérite
de rappeler que Vichy était aux prises avec la France libre dans une vaste
guerre civile impériale. Vichy ne pouvait donc pas se permettre de se
mettre complètement à dos toutes les populations colonisées. Mais, s’il ne
fait nul doute que le colonialisme vichyste comporte de nombreuses
spécificités, l’apartheid décrit par Blanchard et Boëtsch en fait-il partie ?
Sur ce point, et sur la rupture raciste dans la représentation de l’autre sous
Vichy, la réponse de Blanchard et Boëtsch ne donne pas entière
satisfaction : « Dans leurs diverses représentations de propagande, les
différents gouvernements de Vichy placent les Africains au bas d’une
hiérarchisation raciale : ils restent le plus souvent inanimés par rapport au
colon en action, au militaire ou au savant… L’autre est rejeté dans une
expression globalisante. »
Aucune de ces caractéristiques ne paraît fondamentalement novatrice,
l’opposition binaire « indigène passif-colonisateur actif » étant même
identifiée comme l’un des leitmotive du colonialisme en général par Frantz
Fanon dans Les Damnés de la Terre . Examinons enfin l’affirmation de
9

Blanchard et Boëtsch selon laquelle « la grande majorité des cadres


vichyssois et l’ensemble des ultras parisiens évoluent dans un univers
mental où la vision raciste du monde est dominante ». Le racisme de
10

Vichy est une évidence. Néanmoins, cette phrase porte à confusion, les
ultracollaborateurs parisiens n’étant en aucun cas assimilables à Vichy. Par
ailleurs, ni la nature, ni les diverses cibles du racisme maréchalien n’y sont
élucidées. En effet, la majeure partie de l’article en question est consacrée
au racisme pétainiste envers les Maghrébins, et non les Noirs.
Quelques paramètres
Le manque de consensus historiographique sur la nature du changement
intervenu en 1940, dans le champ du racisme anti-noir, est donc manifeste.
L’an 40 entraîna-t-il des changements d’ordre qualitatif, quantitatif, ou
bien les deux ? Avant toute tentative de réponse, il convient de distinguer
entre différentes formes de racisme : les pratiques racistes au quotidien, la
discrimination inscrite dans les textes de loi, ou encore l’application de
mesures d’exclusion ou d’inégalité. Notons enfin la diversité des cas de
figure. Le racisme anti-noir en métropole a été lié à l’époque – à tort ou à
raison – à la proximité nazie. Nous aurons l’occasion de vérifier la véracité
de cette thèse. Quant au racisme anti-noir aux Antilles, il doit être replacé
dans son contexte tout à fait particulier, étant donné le statut de citoyen des
Antillais, l’héritage républicain aux Antilles, et surtout le fait que Vichy ait
remis en cause ces acquis républicains. Enfin, pour arriver à une
comparaison valable, le racisme anti-noir en AOF doit être comparé à ce
qui a pu le précéder et le suivre.
Relevons que parmi les historiens de l’Afrique à s’être penchés sur la
question, plusieurs d’entre eux insistent sur une différence majeure avec la
métropole : dans un contexte colonial, le racisme codifié avait non
seulement existé avant 1940, il avait même été la règle. Le racisme
systémique avait été omniprésent, depuis un système judiciaire à deux
vitesses (l’indigénat pour les uns, la loi métropolitaine pour les autres),
jusqu’au clivage entre citoyens (les colonisateurs et les habitants des
« quatre communes » du Sénégal) et sujets africains. Inutile de préciser que
les pratiques racistes avaient, elles aussi, abondé : un paysage urbain
ségrégué entre quartiers « européens » et « indigènes », un accès à l’emploi
en grande partie conditionné par l’identité raciale. Le racisme
institutionnalisé était donc, incontestablement, l’un des fondements mêmes
du colonialisme moderne.
Il s’agit par conséquent de comprendre 1) si et 2) comment Vichy
aggrava cette situation d’avant-guerre, et enfin 3) si la situation allait
changer sensiblement à l’arrivée de la France libre. Afin de répondre à ces
questions, nous nous proposons comme ligne d’analyse d’entreprendre une
série de cas d’études, certains laissant entrevoir une aggravation du
racisme à l’encontre des personnes de couleur, d’autres pas. Les réponses à
ces questions sont donc, comme nous le verrons, loin d’être nettes, surtout
si l’on compare les mesures antinoires de Vichy au racisme infiniment plus
virulent – et sans commune mesure – du régime à l’encontre des Juifs.
Les wagons de trains
Dans l’immédiat après-guerre, le député du Sénégal à l’Assemblée
consultative Ely Manel Fall, dressa le bilan suivant des années Vichy au
Sénégal : « Des wagons aménagés dans les trains à l’usage exclusif des
Européens ont été établis… Des caisses de paiement distinctes sont
ouvertes pour la clientèle indigène dans les magasins et les boutiques … »
11

Dans son ouvrage Itinéraire africain, daté de 1966, Lamine Guèye aborda
lui aussi la question de l’apartheid des wagons de train en AOF sous
Vichy, deux ans après que l’historien Suret-Canale eut rappelé cette
discrimination. Guèye évoquait en effet « l’interdiction [des] indigènes de
voyager en chemin de fer dans les mêmes compartiments que les
Blancs ». Or, sans vouloir un instant minimiser cette ségrégation
12

rappelant les odieuses lois Jim Crow aux États-Unis, rappelons encore une
fois que les villes coloniales elles-mêmes avaient depuis longtemps été
littéralement coupées en deux entre districts européens et indigènes . 13

Pourquoi cette image de wagons ségrégués aurait-elle donc tant frappé Fall
et Guèye, sur les centaines d’autres exemples de racisme quotidien qu’ils
auraient pu tirer, d’avant Vichy notamment ? J’émets l’hypothèse que dans
l’après-guerre, conscients du rejet soudain qu’éprouvait la population
française pour Vichy, certaines notabilités africaines se servirent de la
mémoire de Vichy pour formuler leurs doléances . Ainsi, en 1945, ce
14

même Lamine Guèye écrivait au ministre des Colonies René Pleven : « [En
ce qui concerne] les files distinctes [d’Européens et d’Africains]… nous ne
voyons pas ce que le prestige et la grandeur de la France peuvent gagner
dans le maintien d’un tel état de choses remontant au régime de Vichy…
La conférence de Brazzaville, vous le savez… avait suscité de vastes
espérances. Elles se sont singulièrement amenuisées en AOF depuis la
publication du code pénal indigène inspiré de ses recommandations. Ce
code pénal a repris à son compte certaines des dispositions les plus
impopulaires et les plus tyranniques du code pénal indigène promulgué
pour l’AOF en 1941 par le gouvernement de Vichy. Il n’est pas possible
d’organiser l’Afrique sans les Africains, encore moins contre eux . » 15

Force est de constater une récupération politique de la mémoire de


Vichy en Afrique. Effectivement, en associant l’iniquité d’après-guerre à
celle de Vichy, Guèye espérait choquer le ministère des Colonies. La
réalité était plus complexe. Comme l’a démontré Frederick Cooper, sous
certains aspects la politique indigène de Félix Éboué et de la France libre
en AEF – qui allait servir de modèle pour toute l’Afrique française dans
l’après-guerre – était pratiquement aussi conservatrice que son homologue
vichyste . Mais pour fustiger le racisme persistant et le conservatisme en
16

matière de politique africaine (à Brazzaville notamment) Guèye pouvait


moins aisément s’en prendre à Pleven, de Gaulle ou Éboué, qu’à Vichy,
dont la mémoire fut ainsi instrumentalisée.
Exactement le même phénomène allait se produire à Madagascar, après
que l’île eut basculé (par la force, comme le rappelle Claude Bavoux dans
ce volume) du camp de Vichy à celui de la Grande-Bretagne, puis de la
France libre en 1942. En ce lieu, en avril 1944, le nationaliste malgache
Charles Ranaivo portait à la connaissance du Gouverneur général les faits
suivants : « Il existe entre le hall et les quais de la gare de Tananarive, trois
entrées pour les voyageurs de 1 , 2 et 3 classe et les porteurs de billets de
re e e

quai. Des écriteaux portant ces indications surmontent lesdites entrées. Or,
des citoyens français d’origine malgache, munis de billets de quai, se sont
vu interdire l’accès des quais sous les entrées habituelles, et ont été invités
à passer par l’entrée de 3 classe, seule réservée aux “indigènes”. Bien
e

qu’ayant excipé de leur qualité de citoyen français, ils n’ont pas pu obtenir
satisfaction . »
17

Une fois de plus, l’après-Vichy semblait tout aussi arbitraire que Vichy,
l’amélioration en tout cas difficilement cernable pour les élites malgaches.
Mais il ne faudrait pas pour autant conclure que le régime de Vichy
constituait en quelque sorte une continuité dans le champ colonial, loin de
là . Il convient toutefois de filtrer et surtout de remettre dans leurs
18

contextes certaines données.


La mise à l’écart de Lémery
Paxton retient l’amitié entre Pétain et le sénateur mulâtre Lémery, et
surtout la nomination de ce dernier au poste de secrétaire d’État aux
Colonies pendant l’été 1940, comme un indicateur de non-racisme. S’il ne
fait pas de doute que le maréchal et ce conservateur antillais étaient bien
liés d’amitié, c’est surtout l’éloignement de Lémery en septembre 1940 qui
retiendra notre attention. D’après l’intéressé : « Quelques jours auparavant,
un journal allemand, publié en territoire occupé, s’était étonné de ma
présence au gouvernement, en rappelant mes origines coloniales et mes
campagnes contre le réarmement allemand et contre Hitler. Laval avait
glissé à mon oreille que la composition du cabinet ne correspondait pas à
ce que devait être la “Révolution nationale” . »
19

Lémery n’était pas le seul à penser que son départ fût lié à ses origines
coloniales. Le représentant du Canada à Vichy, Pierre Dupuy, arriva à la
même conclusion . Au premier abord, tout semble donc indiquer que la
20

main du Reich était pour quelque chose dans le départ de Lémery.


Vue de plus près, l’affaire du limogeage de Lémery se révèle cependant
ambiguë. Ne perdons pas de vue l’observation de Maurice Martin du Gard
dans sa Chronique de Vichy : « Il y a un moyen radical pour se débarrasser
de qui vous gêne : les Allemands n’en veulent pas ! » Dans le cas précis de
Lémery, Maurice Martin du Gard relève : « Lémery était parlementaire et
l’on ne voulait plus de ces survivances : on eut tôt fait de répandre que
c’était un métis de la Martinique et que les Allemands ne toléraient pas des
hommes de couleur dans le gouvernement. On ne l’avait jamais vu que
blanc mais il fallait qu’il fût noir, d’autant que la politique qu’il pratiquait
en Indochine déplaisait à M. Baudouin, alors tout-puissant chez le
maréchal . »
21

Voilà qui remet en cause la logique externe et raciste dans la révocation


de Lémery, la logique interne, antidémocratique et antirépublicaine, et les
luttes de clochers y étant pour beaucoup plus, selon cette interprétation. En
tout cas, tant la nomination que la révocation de Lémery semblent avoir été
surestimées, lorsqu’on tient compte du fait que celui-ci n’occupa son poste
que de juillet à septembre 1940.
L’incident de la ligne de démarcation
Un incident aussi triste que révélateur défraya la chronique de l’été
1940. Le résistant et parlementaire guyanais Gaston Monnerville relate en
détail l’émotion suscitée par la nouvelle que certains de ses compatriotes
de couleur s’étaient vu interdire la traversée de la ligne de démarcation
pour motif antinoir. « J’appris aussi, par nombre de compatriotes d’outre-
mer, qu’interdiction leur était faite de franchir la ligne de démarcation. Le
Journal de Genève du samedi 3 août 1940 avait publié, en effet,
l’information suivante : Clermont-Ferrand. La Direction des PTT français a
fait afficher une note selon laquelle le rapatriement dans les régions
occupées des Juifs, des sang-mêlé et des Noirs n’était pas admis par les
Allemands ; cela était susceptible de provoquer l’arrêt des convois. En
conséquence, le rapatriement de ces personnes est suspendu jusqu’à nouvel
ordre . »
22

Après avoir reçu une lettre bien peu rassurante du maréchal Pétain,
Monnerville fut accablé de constater que, loin de disparaître, ces panneaux
se généralisaient : « À la gare de Vichy même était affiché peu de jours
après l’avis suivant : “Nouveau règlement pour la rentrée des voyageurs de
la zone libre en zone occupée : 1) Pas d’étrangers quels qu’ils soient 2) Pas
de Juifs 3) Pas de gens de couleur.” Toute la presse française reproduisit
cet avis. Le 20 septembre nous dénoncions cette mesure dans une nouvelle
protestation adressée au maréchal Pétain… Cependant la presse du
28 septembre publiait un nouvel avis “codifiant les conditions exigées pour
franchir la zone de démarcation” et affiché dans le hall de la gare de Vichy.
On y lit : “Ne sont pas admis 1) Les Juifs de race (et non pas de religion)
2) Les Marocains 3) Les Noirs 4) Les Martiniquais, les Indochinois, et, en
règle générale, les hommes bronzés.” Cette situation dura jusqu’au mois de
mai 1941 . »
23

Encore une fois, Pétain prétexta la négrophobie allemande. Pourtant rien


ne désigne une requête officielle allemande dans cette affaire, ni au plus
haut niveau, ni a fortiori sur le terrain. Lamine Guèye relate par exemple
que c’est à l’issue d’un dialogue interne entre autorités françaises, qu’il fut
refoulé de la ligne de démarcation pour motif antinoir en 1940. Guèye
mérite d’être cité : « L’officier allemand [présent] se borna à constater
qu’il avait en face de lui des Français s’interrogeant sur le point de savoir
s’ils devaient appliquer ou se voir appliquer les instructions de Français
comme eux. » Ce n’étaient donc pas les autorités allemandes qui avaient ni
affiché, ni assuré l’application de l’affichage en question : « Passage
interdit aux Juifs, aux Nord-Africains, aux Nègres, aux Martiniquais . »
24

Au contraire, l’élucidation du secrétaire d’État aux Colonies Charles-


René Platon, datée du 2 octobre 1940 met en cause des « subordonnés »
ainsi que le ministère de l’Intérieur : « Dans son numéro du vendredi
27 septembre, Le Petit Parisien a publié le texte d’une affiche posée dans
la gare de Vichy et concernant les conditions de rapatriement en zone libre
de certaines catégories de réfugiés, en particulier les gens de couleur. Une
enquête faite d’accord avec le ministère de l’Intérieur a révélé que cette
affiche n’avait aucun caractère officiel et qu’elle était due à l’initiative
d’un subordonné. Saisi de ce fait par le représentant du ministère des
Colonies… le service de la Censure a donné l’assurance qu’il serait
désormais interdit de publier sur ces sujets des textes n’ayant pas d’origine
strictement officielle. D’autre part, l’affiche a été enlevée aussitôt par les
soins du ministère de l’Intérieur… Enfin, un communiqué rédigé par le
secrétariat d’État aux Colonies, communiqué, au reste, de caractère
convenablement discret, avait été soumis pour approbation au ministère de
l’Intérieur, afin de calmer les inquiétudes soulevées dans les milieux
indigènes résidant en zone libre par l’information précitée. Le ministère de
l’Intérieur en a déconseillé la publication . »
25

Le délai entre l’apparition de ces premières affiches racistes en août


1940, et leur élimination en mai 1941, ainsi que le bien curieux refus du
ministère de l’Intérieur à rassurer l’opinion de couleur, laisse supposer
qu’il s’agissait là bien plus que du travail de quelques subordonnés. En
effet, aux Antilles, les autorités pétainistes ne cessèrent d’assurer les
populations locales que le racisme à l’encontre des Noirs restait proscrit en
métropole. Un article de presse d’août 1942 en Guadeloupe peut servir
d’exemple : « Certains Français de couleur s’inquiétaient, nous dit-on,
d’un soi-disant problème racial qui aurait pris naissance en France du fait
de notre défaite. L’élimination des hommes de couleur des postes
importants qu’ils avaient su gagner par leurs talents serait, paraît-il, a
l’ordre du jour. Ces bruits inquiétants sont sans fondement… Une preuve
immédiate de la persistance de cette affection se trouve dans le fait que
M. Gratien Candace fait partie du Conseil national et que M. Lémery est
un des fidèles conseillers politiques du maréchal Pétain… L’esprit français
est naturellement fermé au problème raciste . »
26

Mais, s’il fallait absolument rassurer les populations de couleur outre-


mer, alors pourquoi ne pas avoir agi de manière décisive pour enrayer les
mesures de discrimination raciste à la ligne de démarcation, dont les échos
parvenaient rapidement aux colonies ? Que Vichy n’ait pas agi rapidement
et avec vigueur dans cette affaire est tout à fait significatif, car l’histoire
commençait à faire beaucoup de bruit. Les députés guadeloupéens Gratien
Candace et Maurice Satineau, ainsi que le député sénégalais Galandou-
Diouf, s’étaient en effet joints à la protestation de Monnerville. Le risque
était donc clair : que la nouvelle de cette discrimination parvienne aux
colonies, semant ainsi la révolte, voire la « dissidence ». Contrairement au
ministère de l’Intérieur, le secrétariat d’État aux Colonies prit acte de cette
menace, et câbla outre-mer à de nombreuses reprises des messages se
voulant rassurants sur l’attitude de Vichy envers les populations de
couleur . En tout cas, cette fois, le prétexte allemand semble bien avoir été
27

utilisé à des fins antinoires.


Deux lois
La preuve la plus convaincante d’un certain racisme antinoir nouveau,
délibéré, et propagé depuis Vichy, émane de deux textes de loi. L’un
d’entre eux touchait les personnes de couleur entre autres, tandis que
l’autre les visait encore plus expressément. Le premier, daté du 27 août
1940, abrogea un texte de 1939, qui avait lui-même modifié la loi du
29 juillet 1881 sur la diffamation et la liberté de la presse. La loi d’origine
n’avait fait nulle mention de race, ni de religion, se bornant à interdire la
diffamation contre les particuliers et les personnes publiques. C’est donc
en 1939, en partie sous l’impulsion de députés de couleur, que
d’importantes précisions furent ajoutées : « Décret du 21 avril 1939,
modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi de 1881… Les articles 32, 33 de
la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse sont complétés comme
suit : article 32 : […] La diffamation commise […] envers un groupe de
personnes non désignées par l’article 31 de la présente loi, mais qui
appartiennent, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée,
sera punie d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de
500 à 10 000 francs lorsqu’elle aura eu pour but d’exciter à la haine entre
les citoyens ou habitants. L’injure commise de la même manière envers les
particuliers, lorsqu’elle n’aura pas été précédée de provocation, sera punie
d’un emprisonnement de 5 jours à 2 mois et d’une amende de 16 francs à
300 francs, ou de l’une de ces deux peines seulement. Le maximum de la
peine d’emprisonnement sera de 6 mois, et celui de l’amende sera de
5 000 francs si l’injure a été commise envers un groupe de personnes qui
appartiennent, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée,
dans le but d’exciter à la haine entre les citoyens ou habitants . »
28

Notons qu’en condamnant la diffamation à la fois sur des bases


religieuses et raciales, la III République avait surtout entendu combattre
e

aussi bien l’antisémitisme, que le racisme à l’encontre des Noirs. Or,


Vichy allait rapidement réviser cette modification de la loi de 1881. En
effet, une loi du 27 août 1940 précise : « Nous maréchal de France,
[…] décrétons : Article 1) Est abrogé le décret du 21 avril 1939, modifiant
les articles 32, 33, et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la
presse. Les dispositions antérieures des articles précités sont remises en
vigueur. 2) Amnistie pleine et entière est accordée pour tous les faits
commis antérieurement à la promulgation de la présente loi, aux délits
prévus par les dispositions abrogées par l’article 1 du présent décret . »
29

En s’attaquant uniquement aux changements intervenus en 1939, Vichy


répudiait explicitement la dimension antiraciste de la loi. Il semble utile de
préciser que dans ce cas, le régime du maréchal aurait très bien pu –
comme il allait le faire à de nombreuses reprises – ne cibler que les Juifs.
Le langage plus large de ce texte laisse donc supposer une réflexion interne
à Vichy sur le racisme en général. De toute manière, en abrogeant les
changements intervenus en 1939, Vichy touchait donc de plein fouet les
idéaux des droits de l’homme que la III République avait jugé bon de
e

promulguer un an seulement auparavant. Dans ce cas, la rupture avec la


III République ne saurait être plus nette.
e

Une autre loi, du 17 avril 1942 (inscrite au Journal officiel le 13 juin


1942), mérite de retenir l’intérêt. S’inspirant de la loi du 22 juillet retirant
la citoyenneté française aux gaullistes (elle-même copiée sur une loi nazie,
comme l’a montré Patrick Weil) , ce texte visait plus explicitement les
30

« indigènes » : « Loi portant révision des admissions aux droits de citoyen


français : Nous maréchal de France, chef de l’État français, le conseil des
ministres entendu, Décrétons : Article 1) Il sera procédé à la révision de
toutes les admissions aux droits de citoyen français des anciens indigènes
sujets, protégés, ou administrés sous mandat français originaires d’un
territoire relevant du secrétariat d’État aux Colonies, qui, depuis, le 1 sept.
er

1939, ont été l’objet d’une mesure d’internement administratif, soit d’une
condamnation par une juridiction de droit commun, ou un tribunal
d’exception pour menées antifrançaises ou crime ou délit de droit commun.
2) Le retrait des droits de citoyen sera, s’il y a lieu, prononcé par décret
pris sur le rapport du garde des Sceaux, ministre secrétaire d’État à la
Justice, et du secrétaire d’État aux Colonies, après avis de la commission
prévue par l’article 2 de la loi du 22 juillet 1940 relative à la révision des
naturalisations. Ce décret fixera la date à laquelle remontera la perte de la
qualité de citoyen français. Cette mesure pourra être étendue à la femme et
aux enfants de l’intéressé. 3) L’individu privé de la qualité de citoyen
français en vertu de la présente loi est replacé dans le statut indigène qu’il
possédait ou que possédait son auteur avant l’admission aux droits de
citoyen. 4) Le présent décret sera publié au Journal officiel et exécuté
comme loi de l’État . »
31

Cette loi, longtemps ignorée des historiens, soulève bien des


interrogations. Pourquoi Vichy a-t-il rédigé un texte visant spécifiquement
les « indigènes » ayant fait l’objet d’une condamnation, alors que la loi du
22 juillet aurait pu tout aussi bien leur être étendue de fait ? Il s’agissait
manifestement de montrer du doigt les colonisés ayant pris le parti du
général de Gaulle. Mais la portée de ce texte était en réalité bien plus vaste.
Lorsqu’on tient compte de l’arbitraire de l’indigénat et d’autres pratiques
judiciaires aux colonies, on s’aperçoit que Vichy pouvait dénaturaliser à sa
guise pratiquement n’importe quel « indigène », les crimes de droit
commun étant bien faciles à fabriquer de toutes pièces aux colonies.
Reconnaissons que ce texte s’appliquait à tous les « indigènes »
naturalisés, y compris les Nord-Africains, et les Indochinois. Les Noirs
n’étaient donc pas les seuls concernés. Cela dit, il s’agit bien là d’une
mesure d’exclusion à l’encontre d’une catégorie spécifique de Français,
brandie comme une menace contre toute activité antifrançaise, notion
suffisamment vague pour couvrir quasiment tout acte contrariant les
autorités. Comme j’ai pu le montrer ailleurs, ce texte ne resta pas lettre
morte, et servit à dénaturaliser notamment l’un des pères du nationalisme
malgache, Jules Ranaivo, le 9 juillet 1942 . Or, Ranaivo, comme d’autres,
32
se vit en somme dénaturaliser pour deux raisons, l’une d’elles
incontestablement raciste : primo, le fait d’avoir soi-disant exercé des
activités antifrançaises, et secundo le fait d’être « indigène ». Notons au
passage qu’en Afrique cette mesure visait principalement l’élite de couleur,
celle-ci étant en AOF comme à Madagascar, la seule à avoir joui du statut
de citoyen. Notons enfin l’ambiguïté de cette loi aux Antilles et à la
Réunion, où toute la population était citoyenne depuis 1848, et où il était
donc en principe impossible d’être « replacé » dans un statut d’indigène.
Le racisme dans les anciennes colonies
Pendant la drôle de guerre, à la Réunion, comme dans toutes les
anciennes colonies, les autorités coloniales de la III République (dont la
e

plupart allaient d’ailleurs rester en place sous Vichy) condamnèrent haut et


fort le racisme hitlérien. À titre d’exemple, le gouverneur de la Réunion,
Joseph Court, déclara en octobre 1939 devant le conseil général :
« Messieurs les Conseillers généraux, cette session s’ouvre à la lueur du
sang du cataclysme universel où s’affrontent farouchement, en préparant
un ordre nouveau qui surgira fatalement de ses ruines, les forces de
libération et de paix d’essence spirituelle et démocratique, et les forces
d’oppression d’esprit matérialiste et totalitaire ; les premières soulevées par
la conscience universelle, pour assurer contre les secondes, le définitif
triomphe de ces lois morales éternelles … »
33

Or, quelle portée devaient avoir de telles paroles, énoncées dans tout
l’empire en 1939, lorsqu’un an plus tard Vichy allait se ranger clairement
du côté des forces d’« oppression totalitaires » ? On imagine surtout la
réaction qu’allaient avoir des Réunionnais déjà profondément répugnés par
le racisme hitlérien, devant l’élaboration du programme de collaboration en
1940. Plus que les paroles, ou même les événements en métropole, ce sont
les actions de Vichy dans les anciennes colonies qui allaient meurtrir la
population.
Dans les pratiques quotidiennes, l’on enregistra un redoublement du
racisme aux Antilles sous Vichy. Au procès de l’amiral Robert, nul autre
qu’Aimé Césaire témoigna de l’étendue du problème : « L’amiral Robert
[haut-commissaire de Vichy aux Antilles] […] a appliqué les lois contre
les francs-maçons et les lois antijuives, encore qu’il y ait fort peu
d’Israélites aux Antilles, mais encore il a créé pour nous, hommes de
couleur, une situation telle qu’elle pouvait dresser […] Français blancs
contre Français noirs . »
34
Le chercheur britannique Richard Burton fait état quant à lui « des
marins du Béarn et de l’Émile Bertin qui, par leur comportement de
“racistes authentiques”, suscitent chez la population de couleur une image
négative du Français ». En effet, le sans-gêne, l’arrogance (souvent
35

couplée d’ivresse), et le racisme de ces marins en permission donnèrent


lieu à de nombreuses altercations, avec des habitants de Fort-de-France
notamment. En outre, l’amiral Rouyer, délégué de l’amiral Robert aux
Antilles, ne prit même pas la précaution de camoufler son racisme. Rouyer
demanda, à titre d’exemple, la démission de certains fonctionnaires pour le
motif qu’ils étaient noirs .
36

Le racisme figura également dans la logique antirépublicaine appliquée


aux anciennes colonies dès 1940. En effet, dans les anciennes colonies de
la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, la Guyane et les « quatre
communes » du Sénégal, les habitants avaient d’emblée beaucoup plus à
perdre en 1940 que les sujets d’autres colonies. Leurs acquis, depuis le
statut de citoyen jusqu’à leur droit de vote, ou encore leur place dans des
jurys, furent tous remis en cause sous Vichy . En ce qui concerne les
37

« quatre communes » du Sénégal, Vichy étudia un projet censé ôter la


citoyenneté de ces Africains considérés « privilégiés », avant d’y renoncer
pour des raisons essentiellement politiques, craignant que la France libre
ne saisisse cette image dans sa propagande . Le rapport en question mérite
38

d’être cité : « La question de l’abrogation de la loi Diaigne, concernant les


originaires des quatre communes, ayant fait l’objet d’un projet de lettre au
haut-commissaire préparé par l’état-major, la direction politique a émis
l’avis qu’une semblable mesure serait, tout le moins dans le moment
présent, une grave erreur politique. »
Même sans être officiellement relégués au statut de sujet, dans les faits
les habitants des anciennes colonies se virent privés de leurs acquis
républicains, puisque toute élection fut proscrite sous Vichy, et surtout
parce que le nouveau régime radia en bloc les maires, conseillers
municipaux et conseillers généraux de ces rares colonies ayant disposé
d’institutions démocratiques. Pis encore, comme l’a démontré Dominique
Chathuant, en Guadeloupe les nouveaux maires nommés par Vichy étaient
en très grande partie blancs, alors que dans un même temps, un très faible
pourcentage de maires de couleur était reconduit . Ainsi, dans la pratique,
39

les élus de couleur ne furent généralement même pas retenus pour les
postes potiches de représentants nommés par le gouverneur. Il existe
cependant une autre manière d’interpréter ces données : l’hypothèse selon
laquelle les Antillais de couleur étaient plus républicains que leurs
compatriotes békés, ou blancs-France, comme on dit aux Antilles.
Notons enfin que Vichy joua la carte de la crainte d’un conflit racial vers
la fin de son règne aux Antilles. Les autorités du maréchal Pétain
soulignèrent en effet que les troubles qui s’étaient emparés des Antilles au
printemps 1943 visaient non pas à les renverser pour rallier la France
combattante, mais à fomenter la haine raciale. La France combattante ne
fut pas dupe. Dans un télégramme du 3 mai 1943, le représentant de la
France combattante à Washington observait : « À la vérité, la population
de la Martinique et celle de la Guadeloupe sont gaullistes dans leur masse
et les vichystes évoquent la menace d’un conflit racial pour obtenir le
maintien de l’état de choses existant . » Cette manœuvre vichyste n’en
40

demeure pas moins significative. Il s’agissait là d’une fabulation raciste,


puisqu’elle impliquait que toute revendication politique antillaise ne
pouvait dépasser le cadre du conflit racial, visant en réalité à discréditer les
Antillais gaullistes.
Quelques contre-exemples
Certains documents laissent néanmoins apparaître des doutes sur
l’étendue, l’intensité, et surtout l’inconditionnalité du racisme antinoir de
Vichy. Aux Antilles, justement, le 11 novembre 1940, le gouverneur de la
Guadeloupe câblait le message suivant au secrétaire d’État aux Colonies :
« En raison de l’opportunité de maintenir égale représentation éléments
noirs et créoles au sein de conseil privé, j’estime sage de conserver statut
quo . » L’on est surpris de découvrir un gouverneur général fidèle à Vichy
41

faisant preuve d’un souci d’équilibre racial au sein d’une institution de


l’île, alors même qu’il venait de révoquer des conseillers municipaux, des
maires et des conseillers généraux noirs à tour de bras. Cet exemple est
donc en réalité beaucoup plus ambigu qu’il pourrait le paraître, étant donné
l’épuration des conseils élus aux Antilles en 1940, et leur réduction à une
sorte d’assemblée fantôme sous Vichy. Le fait de préserver un équilibre
dans une assemblée devenue impuissante (à cause de Vichy, rappelons-le),
s’apparente à un acte purement symbolique.
Un autre contre-exemple, provenant de la métropole cette fois, paraît
moins ambigu. Le 9 juillet 1943, alors que le régime s’était déjà
considérablement radicalisé, le SLOTFOM, c’est-à-dire le bureau chargé
des « indigènes » coloniaux en métropole, statuait sur la demande de
naturalisation d’un dénommé Pierre N’Dongo-Bouli : « En lui retournant
le dossier concernant le nommé N’Dongo-Bouli, Pierre, qu’il a bien voulu
me communiquer, j’ai l’honneur de faire connaître à M. le Chef du
4 Bureau de la Direction politique que l’intéressé n’a fait l’objet d’aucune
e

remarque défavorable depuis août 1935, date de son arrivée dans la


Métropole. Par ailleurs, il résulte du dossier communiqué que de bons
renseignements ont été recueillis par les Services de Police sur la conduite
et la moralité de N’Dongo-Bouli, dont l’attitude au point de vue national
est correcte. Dans ces conditions, le Service de Contrôle des Indigènes ne
voit pas d’objections à formuler à la prise en considération de la demande
d’accession aux droits de citoyen français présentée par cet indigène . »42

À l’heure même où Vichy s’acharnait à dénaturaliser des Juifs devenus


français pendant l’entre-deux-guerres , le régime envisageait sérieusement
43

de conférer le statut de citoyen français à cet Africain, réputé « favorable »


au régime. Il ne faudrait certes pas généraliser à partir de ce cas, qui ne
saurait être représentatif. Néanmoins, la possibilité même que cet Africain
ait pu accéder à la citoyenneté française à part entière en 1943 mène à
conclure que le politique primait sur le racial, du moins dans ce cas précis.
Un bilan provisoire
En définitive, si le racisme à l’encontre des Noirs avait bien sûr été
monnaie courante aux colonies avant 1940, l’on retiendra pourtant que
l’avènement du régime de Vichy en 1940 l’accentua. Deux facteurs
viennent expliquer ce phénomène : d’une part, le sentiment répandu parmi
bien des colons que tout était soudain permis sous un régime explicitement
antiégalitaire qui leur était de surcroît favorable, et de l’autre l’introduction
de nouvelles mesures de discrimination à l’encontre des personnes de
couleur aussi bien en France qu’aux colonies. L’on distinguera donc entre
le racisme planifié depuis Vichy, et l’exacerbation sur place de pratiques
racistes existant depuis le tout début de la colonisation. Dans les anciennes
colonies, le racisme, couplé à l’abrogation des institutions républicaines,
déclencha même la révolte en 1943.
Il y a cependant lieu de nuancer ce bilan. Les personnes de couleur
pouvaient encore être naturalisées en 1943, alors que cela aurait été
inimaginable pour d’autres prétendus ennemis du régime, tels les Juifs ou
les communistes. Par ailleurs, dans l’après-guerre, dans le but de faire
avancer leurs revendications, certains parlementaires de couleur mirent le
doigt sur la période de Vichy, ce qui devrait nous conduire à appréhender
ces sources historiques avec une certaine prudence. Si Robert Paxton avait
sans doute tort d’affirmer que Vichy ne fut pas plus antinoir que la
III République, force est de constater que le racisme vichyssois fut
e

complexe en la matière. Le paternalisme ambiant, la nécessité de maintenir


l’empire (les Antilles étant restées sous la botte vichyste jusqu’en 1943)
furent sans doute des facteurs atténuants d’un racisme antinoir qui se
manifesta bel et bien à de nombreuses reprises, mais qui dès le départ ne
rivalisait en aucun cas avec la haine de Vichy pour les Juifs ou les francs-
maçons.

Notes du chapitre
1. Eberhard Jäckel, La France dans l’Europe d’Hitler, Paris, Fayard, 1968.
2. Robert Paxton, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973 p. 172.
3. Jean Suret-Canale, Afrique noire, vol. 2, Paris, 1964, p. 578-579.
4. Jean-Noël Loucou, « La Seconde Guerre mondiale et ses effets en Côte-
d’Ivoire », Annales de l’Université d’Abidjan, Série 1, tome VII, Histoire,
1980, p. 183-207.
5. Charles-Robert Ageron, « Vichy, les Français et l’Empire », in Jean-
Pierre Aéma et François Bédarida, Le Régime de Vichy et les Français, Paris,
Fayard, 1992, p. 125.
6. Catherine Akpo-Vaché, L’AOF et la Seconde Guerre mondiale, Paris,
Karthala, 1996, p. 88.
7. Ibid., p. 54.
8. Pour une étude récente du racisme colonial de l’Italie fasciste, voir
Gabriele Schneider, Mussolini in Afrika, Die fascistische Rassenpolitik in den
italienischen Kolonien, 1936-1941, Köln, SH Verlag, 2000.
9. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1968, p. 18.
10. Toutes les citations de Blanchard et Boëtsch proviennent de Pascal
Blanchard et Gilles Boëtsch, « Races et propagande coloniale sous le régime
de Vichy, 1940-1944 », Africa, Rivista trimestrale di studi e documentazione
dell’Istituto italo-africano, n 49, 4 décembre 1994, p. 533, 536, 539, 540.
o

Une version plus courte de cet article a été publiée dans Pascal Blanchard,
Gilles Boëtsch (éd.), Images et Colonies – Iconographie et propagande
coloniale de 1880 à 1962, Paris, BDIC, 1993.
11. CAOM, Agence FOM 395, 8 bis, 8, « La politique indigène de Vichy »
par Ely Manel Fall.
12. Lamine Guèye, Itinéraire africain, Paris, Présence africaine, 1966,
p. 110.
13. Sur ce sujet, voir Janet Abu-Lughod, Rabat, Urban Apartheid in
Morocco, Princeton, Princeton University Press, 1980 ; Zeynep Çelik, Urban
Forms and Colonial Confrontations, Algiers under French Rule, Berkeley,
University of California Press, 1997 ; Felix Driver et David Gilbert (éd.),
Imperial Cities, Landscape, Display and Identity, Manchester, Manchester
University Press, 1999 ; Catherine Coquery-Vidrovitch et Odile Goerg, La
Ville européenne outre-mer, un modèle conquérant ? Paris, L’Harmattan,
1996 ; Odile Goerg, « From Hill Station Freetown to Downtown Conakry
First Ward, comparing french and british approaches to segregation in
colonial cities at the beginning of the twentieth century », Canadian Journal
of African Studies 32, 1, 1998, p. 1-31.
14. Je remercie Ruth Ginio de m’avoir fait réfléchir à cette question au
colloque de la French Colonial Historical Society à Toulouse en 2003.
15. CAOM, Cabinet 42, dossier 232, Lamine Guèye au ministre des
Colonies, 2 mai 1945.
16. Frederick Cooper, Decolonization and African Society, the Labor
Question in French and British Africa, Cambridge, Cambridge University
Press, 1996, p. 187-189.
17. CAOM, Madagascar CF 1, dossier 2.
18. Contrairement au contexte colonial, il existe un vaste débat sur les
ruptures et continuités en métropole en 1940, et même en 1944.
19. Henry Lémery, D’une république à l’autre – Souvenirs de la mêlée
politique 1894-1944, Paris, La Table ronde, 1964, p. 262.
20. Archives nationales du Canada, Correspondance Mackenzie King,
1940 Dennis to F MG26, J1, vol. 287, p. 242-462 ; Dupuy à Mackenzie King,
daté du 5 octobre 1940.
21. Maurice Martin du Gard, La Chronique de Vichy, 1940-1944, Paris,
Flammarion, 1948, p. 247 et 389.
22. Gaston Monnerville, Témoignage, de la France équinoxiale au palais
du Luxembourg, Paris, Plon, 1975, p. 268.
23. Ibid., p. 273-274.
24. Lamine Guèye, Itinéraire africain, Paris, Présence africaine, 1966,
p. 105-106.
25. CAOM, Affaires politiques 1297, Vichy le 2 octobre 1940.
26. « Le racisme en France, ou la question de couleur », L’Hebdomadaire
de la Guadeloupe, 1 août 1942.
er
27. Archives départementales de la Guadeloupe, Série Continue 3974,
178 Cab.
28. Loi du 21 avril 1939, inscrite au Journal officiel du 24-25 avril 1939,
p. 5295.
29. Loi du 27 août 1940 au sujet de la presse. Voir aussi CAOM, Affaires
politiques 2520, dossier 2.
30. Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ?, Paris, Grasset, 2002, p. 97.
31. Journal officiel de l’État français, 13 juin 1942, p. 2058, Loi du
17 avril 1942. L’application de ce texte est commentée dans les dossiers
d’archives suivants : CAOM Affaires politiques 2555, dossier 6, et CAOM
Affaires politiques, Cabinet 4, dossier 21.
32. Éric Jennings, Vichy sous les tropiques, la Révolution nationale à
Madagascar, en Guadeloupe et en Indochine, op. cit., chapitre 3.
33. Urbain Joseph Court, gouverneur de la Réunion, Discours au conseil
général – 1939, Saint-Denis, 28 octobre 1939, Imprimeur du gouvernement.
34. CAOM, Agence FOM, 112, Audience du procès de l’amiral Robert,
12 mars 1947.
35. Richard Burton, La Famille coloniale, la Martinique et la Mère Patrie,
Paris, L’Harmattan, 1994, p. 154-155.
36. Éric Jennings, Vichy sous les tropiques, op. cit., chapitre 4.
37. Voir à ce sujet Éric Jennings, Vichy sous les tropiques, op. cit.,
chapitre 4, et Rodolphe Alexandre, La Guyane sous Vichy, Paris, Éditions
caribéennes, 1988, p. 28-35.
38. CAOM, Affaires politiques 2520, dossier 2.
39. Dominique Chathuant, « La Guadeloupe dans l’obédience de Vichy,
1940-1943 », Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, 91-94, 1992,
21-26.
40. CAOM, AP 1131.
41. CAOM Série Télégrammes 688.
42. CAOM, SLOTFOM 14, dossier 1, sous-dossier 4, 9 juillet 1943, note
pour M. le Chef du 4 Bureau de la Direction politique.
e

43. Patrick Weil, op. cit., p. 97-134.


L’enracinement social du régime
L’attitude des populations locales
LES ÉLITES EUROPÉENNES ET COLONIALES FACE AU
NOUVEAU RÉGIME EN AFRIQUE-OCCIDENTALE FRANÇAISE

Ruth Ginio
Lorsqu’en juin 1940, la situation militaire en France commença à
s’éclaircir et qu’il apparut que le maréchal Philippe Pétain allait signer un
armistice avec l’Allemagne, l’administration coloniale de l’AOF se trouva
confrontée à un dilemme lourd. Elle devait obéissance à ce gouvernement,
mais l’éloignement de la métropole et l’appel de Charles de Gaulle à la
poursuite du combat à partir de l’empire lui offraient la possibilité de se
rallier aux Forces françaises libres, comme l’avait fait pour l’AEF le
gouverneur du Tchad, Félix Éboué, en août. En fin de compte, elle avait
choisi de rester sous l’autorité de Vichy. L’anglophobie nourrie par
l’attaque sur Mers el-Kébir et, en septembre, sur Dakar, ainsi que la
nomination du gouverneur de l’AEF, Pierre Boisson, partisan enthousiaste
du nouveau régime, comme gouverneur de l’AOF, s’ajoutaient au fait que
le chef de l’État français était une figure charismatique, alors que de
Gaulle, officier peu connu ne bénéficiait pas de la légitimité de Pétain.
L’éloignement de la métropole offrait à Boisson, même après avoir fait
allégeance à Vichy, une certaine liberté d’action qui lui aurait permis, par
exemple, d’appliquer avec moins de rigueur les nouvelles lois promulguées
en métropole pour la répression des ennemis du régime : francs-maçons,
communistes et Juifs. Cet éloignement fait de l’AOF un cas d’école
particulièrement intéressant pour l’étude de l’attitude de l’administration
coloniale et des résidents européens à l’égard de l’État français et de son
idéologie.
On examinera ici l’accueil fait au nouveau régime par les élites
européennes et africaines de l’AOF. Pour les premières, et dans le contexte
colonial, le terme d’« élites » inclut tous les résidents européens, même si
une partie d’entre eux n’aurait pas été considérée comme tels en France.
Être Européen suffisait pour faire partie de l’élite dominante et bénéficier
des privilèges étendus qui étaient déniés aux indigènes . Par contre, peu
1

d’Africains appartenaient, en fait, aux « élites africaines », terme auquel


l’administration coloniale donnait des définitions formelles. L’une était
définie comme l’élite « moderne » ou « intellectuelle » ; l’autre comme
l’élite « traditionnelle » qui incluait les chefs intégrés à l’administration
coloniale et les dirigeants islamiques. Ces définitions restaient imprécises,
une personne pouvant appartenir aux deux catégories à la fois. Pour
examiner les attitudes face au régime de Vichy, on s’y référera pourtant,
étant entendu que ces catégories ne sont pas parfaitement étanches. Après
l’attitude des élites européennes, on verra celle des élites africaines
occidentalisées, celle des chefs traditionnels et, enfin, celle des dirigeants
islamiques.
L’attitude des Européens d’AOF à l’égard du régime de Vichy
Les résidents européens de l’AOF constituent plusieurs groupes : les
administrateurs et leurs familles, si celles-ci les accompagnaient, les
hommes d’affaires et les commerçants, les ecclésiastiques, les
missionnaires et les colons, propriétaires terriens, de la Côte-d’Ivoire et de
la Guinée. Ce dernier groupe était très réduit : il comptait en Côte-d’Ivoire
deux cents familles, avant la guerre ; moins encore en Guinée, parce que le
climat rude de l’Afrique occidentale n’attirait pas un nombre important de
colons blancs. Pour tenter de comprendre leur attitude, on s’appuiera sur
les archives de l’administration coloniale de l’époque de Vichy ainsi que
sur les protocoles des « comités d’épuration » de la Libération. Ces
documents sont particulièrement utiles du fait qu’ils reflètent un effort
conscient pour saisir les mobiles visibles ou cachés des fonctionnaires
restés loyaux au régime.
Les fonctionnaires de l’administration coloniale
La première question qui se pose pour l’administration coloniale
concerne les changements intervenus avec l’instauration du nouveau
régime. En AOF comme en France, on constate une continuité de l’action
administrative et de son personnel. Il reste que certains administrateurs de
grades divers ont été limogés en application des instructions qui
ordonnaient le limogeage de fonctionnaires communistes, francs-maçons
ou juifs . Le gouverneur du Sénégal, G. Parisot, avait été limogé, le
2

1 janvier 1941, parce qu’il était franc-maçon ; de même, L. J. Delpech et


er

M. L. Montagne, au Togo. Le gouverneur de la Côte-d’Ivoire, Horace


Crocicchia avait été limogé pour avoir rencontré un major anglais en Côte-
d’Ivoire, en 1940, et avait été remplacé par Hubert Deschamps . Cela dit, la
3

plupart des administrateurs sont restés en place. Deschamps, comme


d’autres fonctionnaires qui avaient remplacé les gouverneurs limogés,
n’était pas un nouveau venu dans les colonies. Il avait servi la République
dans diverses régions de l’empire et, notamment, sous le gouvernement du
Front populaire . De sorte que, malgré ces limogeages, la continuité de
4
l’administration fut préservée.
Aux grades subalternes, trente et un administrateurs sur quatre cents
furent limogés pour les motifs « politiques ». Les cas les plus connus
5

furent Léon Geismar, le secrétaire général du gouverneur du Sénégal,


rétrogradé à un poste subalterne parce qu’il était juif , et celui d’Edmond
6

Louveau, le lieutenant-gouverneur de la Côte-d’Ivoire, qui fut interné dans


un camp de concentration en métropole, pour son opposition au régime de
Vichy . Le cas de Jacquemin-Verguet qui, depuis 1939 était chef de l’état-
7

major du colonel commandant de la Guinée, et de son secrétaire général,


Martine, illustre le dilemme des fonctionnaires opposés au nouveau régime
mais qui craignaient d’être limogés s’ils ne faisaient pas acte d’allégeance.
Le 14 août 1940, P. Giaccobi, gouverneur de la Guinée, adressa une lettre à
Boisson, où il imputait à Martine la responsabilité des manifestations de la
population africaine. Il écrivait que dans les premiers jours qui suivirent
l’armistice, l’incertitude régnait dans l’administration sur le sort des
colonies et du fait de l’absence d’instructions venant de la métropole.
Quant aux notables africains, ils ne savaient pas comment ils devaient agir.
Quelques paroles choisies auraient suffi, disait Giaccobi, à dissiper le
trouble des administrateurs et de la population mais Martine et ses
collègues avaient semé le trouble et l’inquiétude dans leur entourage et
avaient suscité l’émeute en annonçant que l’administration coloniale
souhaitait les livrer à l’ennemi allemand .
8

Jacquemin-Verguet fut accusé d’avoir dit, dans un discours aux troupes


africaines à Kindia, en Guinée, que la guerre n’était pas terminée pour la
France et que les Anglais étaient pour elle une dernière carte. À la suite de
ces deux incidents, Martine et Jacquemin-Verguet furent déplacés de
Guinée au Sénégal. Jacquemin-Verguet était expédié à Thies où il entra à
la Légion française des combattants . Il en devint un soutien enthousiaste,
9

au point de s’offrir pour prononcer, lors des célébrations de la Légion, les


discours qui encensaient le régime de Vichy et sa « Révolution nationale ».
Ceci lui valut une enquête à la Libération où deux démarches en faveur de
personnes accusées de soutenir les gaullistes, alors qu’il était déjà réputé
soutenir Vichy, furent prises en compte. La conclusion du rapport de 1944
qui le concernait fut que son ralliement à Vichy n’était que de façade et ne
devait qu’assurer son maintien à son poste et sa promotion .
10

Dans le cas du secrétaire général du Togo, M. Gaudillot, le président de


la chambre de commerce avait témoigné que son adhésion à la Légion
n’était due qu’aux pressions du gouverneur, J. Saint-Alary, et que
Gaudillot n’avait jamais accepté la défaite . D’autres fonctionnaires n’ont
11

pas réussi à convaincre le comité d’épuration que leur soutien à Vichy


découlait uniquement des pressions et du souci de leur carrière. Bethet qui,
sous Vichy, était directeur général des affaires politiques, administratives
et sociales, et que l’on accusait d’avoir non seulement assumé sa fonction,
mais encore d’avoir, en toute occasion, prêté conseil, services et
informations, avait été très actif contre les gaullistes, voire contre leurs
familles. L’accusation la plus grave était qu’il avait livré des documents
confidentiels à la Légion, pour sa propagande . Le gouverneur de
12

Mauritanie, Beyries, fut accusé d’avoir soutenu Vichy avec trop de zèle. Le
rapport qui le concerne note qu’il n’y avait en Mauritanie quasiment
aucune opposition à Vichy, car elle n’était pas exposée à la propagande
gaulliste, de sorte que le gouverneur n’avait pas eu à la réprimer. Toutefois
dans les messages qu’il envoyait au gouverneur général Boisson, il n’avait
manqué aucune occasion de manifester son soutien solide à Pétain et à sa
politique .
13

Les fonctionnaires de l’administration coloniale avaient donc accueilli le


nouveau régime de la même manière que les élites politiques de la
métropole. Les uns, partisans convaincus croyaient aux idées de la
Révolution nationale avant même qu’elle fût née, alors que d’autres
cherchèrent à profiter de la proximité des colonies britanniques pour
affermir leur opposition. Entre les deux, on trouve des administrateurs qui
exprimèrent un soutien au régime par crainte de perdre leur poste tout en
observant attentivement d’où soufflait le vent.
Les missionnaires catholiques et protestants
Les missions catholiques étaient tout naturellement plus actives en AOF
que les missions protestantes sur l’activité desquelles l’administration
vichyste, qui les soupçonnait d’entretenir des liens avec les missions des
colonies britanniques voisines, exerçait un contrôle étroit. Dans une lettre
du 30 juin 41, le ministre des Colonies, Charles Platon, avait rappelé au
pasteur Marc Boegner, chef de l’Église protestante de France, que les
missions protestantes pouvaient exercer librement dans l’empire tant que
leur action se limiterait au domaine religieux et qu’elles seraient loyales au
régime. Or, disait-il, les informations dont il disposait indiquaient que tel
n’était pas le cas : de nombreuses missions proches de la frontière des
colonies britanniques en recevaient une aide financière, voire des
instructions opposées à celles du gouvernement. C’était le cas notamment
de certaines missions protestantes du Togo qui avaient reçu des tracts soi-
disant religieux et qui, en fait, étaient de la propagande gaulliste et
anglaise . En juillet 1942, deux prêtres africains avaient été arrêtés dans
14

une mission protestante de Guinée et accusés d’espionnage . 15

Contrairement aux Églises protestantes qui craignaient des mesures


gouvernementales à leur encontre, l’Église catholique avait endossé
d’emblée la devise de l’État français : Travail, Famille, Patrie, comme
conforme à ses propres valeurs. Elle était sortie renforcée de la défaite et
Pétain promettait de préserver l’ordre, la hiérarchie, la discipline et les
valeurs de la religion et de la tradition. La défaite militaire était présentée
par elle comme une défaite morale due aux valeurs corruptrices de la
République et au rejet de la religion. Le soutien sans faille qu’elle apportait
à Pétain ne découlait donc pas des avantages matériels mais, avant tout, du
climat moral nouveau qu’il instaurait .
16

Ce soutien se retrouve dans les colonies également. L’Église et les


missions catholiques d’AOF prirent part à l’organisation des cérémonies et
des célébrations du régime, telle la journée de Jeanne d’Arc, ainsi qu’à la
diffusion de sa propagande. Elles recrutaient les jeunes pour leurs
mouvements de jeunesse et leur inculquaient les valeurs de la Révolution
nationale dont Mgr Grimaud, évêque de Dakar, était un des plus chauds
partisans. Même après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, en
novembre 1942, alors qu’il était clair que le vent tournait, il s’obstina dans
ses positions ; et après quelques mois de silence, il déclara, le 2 mars 1943,
qu’à ses yeux Pétain était le seul pouvoir légitime en France, et qu’il
refuserait toute autorité opposée. Après le limogeage de Boisson et le
ralliement de l’AOF à la France libre, il s’était abstenu de rencontrer ses
représentants et quittait son église à chaque visite de l’un d’eux à Dakar . 17

Sa grande autorité sur ses fidèles européens et africains est mise en lumière
par une lettre de Pierre Cournarie au ministre des Colonies en juillet 1945,
dans laquelle le gouverneur général de l’AOF rapporte la réaction violente
des catholiques sénégalais, européens et africains, au procès qui lui fut fait.
Cournarie exprimait la crainte que ce mécontentement ne suscite des
protestations voire des troubles de l’ordre public, précisant que même la
population musulmane, qui considérait Grimaud comme le « grand
marabout des Blancs », était surprise de cette attitude des autorités qui
portait atteinte au prestige de la France .18
Les colons
Beaucoup de colons, qui étaient établis essentiellement en Côte-d’Ivoire
et en Guinée, soutenaient le régime de Vichy avec ardeur. Ils n’étaient
toutefois guère nombreux et leur soutien n’avait pas la même importance
que celui du million de colons d’Algérie. C’étaient des planteurs que
l’administration coloniale, après la Première Guerre mondiale, avait
encouragés à s’établir dans la colonie, où elle n’avait pas réussi à
convaincre les agriculteurs africains de se lancer dans la culture du café et
du cacao . La hausse des prix mondiaux de ces productions était un attrait
19

pour les planteurs français qui appartenaient à des couches défavorisées au


plan socio-économique et dont l’avenir en France n’était pas assuré. Ils
avaient établi leurs premières fermes le long de la côte ; puis, quand
l’autorité coloniale s’était affermie, ils s’étaient avancés vers l’intérieur des
terres .
20

L’administration coloniale de l’AOF les considérait comme des alliés et


était convaincue que leur présence contribuait au développement
économique des colonies. En conséquence, elle veillait à ce que les colons
disposent toujours d’un nombre suffisant de travailleurs africains
(réquisitionnés de force), fût-ce aux dépens de ceux qui devaient être
affectés aux grands travaux publics. Cette alliance allait encore se
renforcer sous le régime de Vichy. Comme les colons blancs des autres
parties de l’empire, ceux de l’AOF le soutenaient et espéraient en obtenir
des avantages. Ils escomptaient notamment, qu’il leur procurerait la main-
d’œuvre africaine et qu’il les soutiendrait dans la concurrence qui les
opposait aux planteurs africains. Ceux-ci, au vu de la réussite des planteurs
européens, s’étaient mis à la culture du café et du cacao et, dans l’entre-
deux-guerres, avaient accumulé un certain pouvoir économique . 21

L’écrivain André Demaison notait dans ses Destins d’Afrique, en 1942,


que la présence d’un seul colon dans un recoin quelconque de la forêt
donnait aux Africains l’exemple d’un mode de vie meilleur et d’un
meilleur traitement de leurs plantations qu’aucune école ne pouvait leur
inculquer . Boisson lui-même pensait qu’il fallait aider les colons de
22

l’AOF et leur procurer la main-d’œuvre pour leurs plantations, mais non


sans restrictions. Il pensait que le développement économique de l’Afrique
exigeait qu’elle restât agricole et que, par conséquent, il importait de ne pas
couper les Africains de leur terre en les forçant à travailler pour les
Européens. Il estimait qu’il ne fallait pas accroître le nombre des colons
blancs en AOF et il les critiquait parce qu’ils comptaient sur
l’administration pour un apport régulier de cette main-d’œuvre, sans rien
faire pour l’attirer, la satisfaire et la conserver sur le long terme . Boisson
23

les soutenait pourtant, en particulier face à la concurrence croissante des


planteurs africains. À l’époque de Vichy, un grand nombre de leurs
plantations furent détruites au prétexte qu’elles étaient des nids de
parasites, et même les planteurs africains furent astreints à la corvée chez
les planteurs blancs. Les colons, de leur côté, manifestèrent leur soutien au
régime et à son idéologie dans leur revue Jalons et la plupart adhérèrent à
la Légion ou à d’autres organisations vichystes.
L’activité des organisations vichystes en AOF
Comme en France, le nouveau régime fonda des organisations diverses
qui devaient propager et défendre les valeurs de la Révolution nationale en
AOF. C’étaient des branches de ses organisations métropolitaines qui, pour
beaucoup d’aspects de leurs activités, dépendaient de celles-ci et non de
l’administration coloniale. Boisson tenta de s’en servir pour sa propagande,
mais il s’aperçut rapidement que, loin de l’aider, elles étaient souvent
critiques de l’administration, parfois au risque d’ébranler sa stabilité.
Boisson s’était ainsi opposé à l’établissement d’une branche du Progrès
social français, expliquant au ministre des Colonies, en mai 1941, qu’il
risquait de semer le trouble dans la population africaine en y suscitant une
opposition politique . Une autre organisation, les Amis de l’Action
24

française, fut considérée avec suspicion par le gouverneur de la Côte-


d’Ivoire, Hubert Deschamps, parce qu’elle fonctionnait sans autorisation. Il
craignait de la voir susciter des dissensions politiques dans la colonie et,
quoiqu’elle fût proche du maréchal, il demanda l’arrêt de ses activités . 25

Pour éviter ce genre de difficultés, Boisson publia, en décembre 1941, une


circulaire où il demandait à tous les gouverneurs de refuser l’établissement
d’organisations affiliées à celles de la métropole, même si elles étaient de
« bonne orientation », au prétexte que toute activité politique risquait
d’ébranler l’unité de l’empire .
26

La méfiance de Boisson ne visait pas seulement l’activité politique de


ces organisations mais découlait de leurs critiques virulentes à l’égard
d’une administration accusée de ne pas mettre en œuvre fidèlement la
Révolution nationale. Le Groupement de la vigilance française, par
exemple, établi en septembre 1940, se consacrait essentiellement au
contrôle des éléments de l’administration qu’elle tenait pour « nocifs » du
fait de leur religion, leur nationalité ou leurs pratiques sexuelles . 27

Finalement, Boisson l’avait dissous, au prétexte qu’il ne remplissait pas sa


vraie fonction. Il fut remplacé par un autre mouvement, La France de
Pétain, qui, à sa fondation, comptait 118 membres. Boisson le tenait pour
un vecteur important de la diffusion de sa propagande et lui fournit les
moyens de publication de tracts et d’affiches . Mais il vit bientôt qu’il était
28

encore plus nuisible que le précédent et que ses membres n’entendaient pas
servir uniquement la propagande du régime. Dans une lettre virulente de
mai 1941, ceux-ci firent savoir qu’ils ne se tenaient pas pour un simple
appendice particulier des services de la presse et de l’information, faisant
remarquer à Boisson que la Révolution nationale ne se concrétisait pas à
Dakar et qu’ils ne la voyaient pas s’y réaliser à l’avenir ; que les doutes de
la société européenne de Dakar à l’égard de la Révolution nationale
croissaient, et que ses adversaires dressaient contre elle la population
africaine et agissaient contre « la France nouvelle ».
29

La « France de Pétain » suscita encore de graves difficultés à


l’administration par son action au collège Van Vollenhoven de Dakar. La
propagande qu’elle y diffusait avait produit un effet contraire et suscité
l’opposition de certains élèves jusqu’à l’inscription de graffitis
progaullistes sur les murs du collège. Le conflit s’aggrava encore lorsqu’un
des professeurs, Jacques Édouard Boyaud, qui y enseignait depuis 1937,
avait suscité la colère d’une partie de ses élèves par les discours politiques
qu’il introduisait dans ses cours, pourtant consacrés au Moyen Âge, s’en
prenant à l’Église catholique et à ses origines juives et méditerranéennes
qui, disait-il, portaient atteinte au génie nordique de la France. Il avait
également critiqué avec virulence les grandes figures de la culture
française, Racine notamment. Après des protestations réitérées des élèves
et des parents, l’administration ouvrit une enquête. Mais son rapport fut, en
gros, positif. Il présentait l’image d’un professeur des plus doués et
sincèrement soucieux du bien du pays qui heurtait parfois ses élèves mais
n’était pas ennuyeux. On pouvait supposer dès lors que dans vingt ans, ils
se souviendraient de lui et changeraient de sentiments à son égard.
Toutefois, le rapport critiquait son dédain pour les trésors culturels de la
France et la situation conflictuelle qu’il suscitait. Finalement on l’éloigna
et l’entrée du collège fut interdite à la « France de Pétain » après que
quelques-uns de ses élèves furent entrés en classe arborant une croix de
Lorraine pour protester contre ses activités au collège (l’un d’entre eux
l’avait mise dans sa poche, par prudence). Ceux-ci aussi furent exclus
définitivement .
30

Les organisations métropolitaines présentes en AOF furent pendant


toute l’époque de Vichy considérées comme une menace par
l’administration coloniale, alors qu’elles étaient censées l’assister dans sa
tâche de propagande pour la Révolution nationale. Leur relative autonomie
et leurs objectifs divergents amenèrent Boisson à tenter de limiter leur
action, ce qui suscita des frictions entre ceux des colons qui les soutenaient
et l’administration qui s’estimait menacée par elles.
Les élites africaines et le régime de Vichy
Le principal souci de l’administration quant à l’action des Européens qui
soutenaient, parfois « avec trop d’ardeur », le régime de Vichy, était
d’éviter qu’ils ne provoquent des dissensions politiques qui susciteraient
une opposition au régime. Les écoliers qui portaient une croix de Lorraine
ou traçaient des graffitis gaullistes sur les murs de leur école n’étaient pas
le danger principal, bien qu’ils fussent sanctionnés souvent avec sévérité.
La véritable crainte de l’administration était l’établissement d’un lien entre
les Européens opposants à Vichy et les élites noires, qui constituerait une
menace réelle pour l’ordre colonial. De fait, ces opposants avaient réussi à
rallier des Africains pour la diffusion de la propagande anglo-gaulliste,
voire pour les réseaux d’espionnage en AOF dirigés depuis les colonies
britanniques d’Afrique occidentale. Le recrutement de ces espions africains
était le fait d’un officier français, le lieutenant Jean Montezer, qui était
passé en Gambie pour rejoindre les FFL, en novembre 1940. De plus, il
inquiétait l’administration coloniale de l’AOF car il était également proche
des dirigeants musulmans.
On a dit que les Européens d’AOF faisaient, par définition, partie de
l’élite. Pour les Africains, la situation était exactement inversée : leurs
élites étaient numériquement très réduites. Toutefois, leur influence était
sans proportion avec leur nombre et elles étaient un facteur auquel
l’administration coloniale attribuait une capacité politique importante et
qui pouvait, éventuellement, devenir dangereuse. On peut y distinguer trois
groupes principaux :

1. Les élites créées par l’administration coloniale et son système éducatif


et qui comportaient, d’une part, les « originaires », Africains détenteurs de
la nationalité française acquise par leurs aïeux en 1848, lorsqu’elle fut
octroyée aux habitants des « quatre communes » (Dakar, Gorée, Rufisque
et Saint-Louis). Au nombre d’environ 20 000, jusqu’à l’avènement du
régime de Vichy, ils élisaient un député à l’Assemblée nationale et des
représentants aux institutions politiques locales. Ils n’étaient pas soumis à
l’indigénat, jouissaient de la liberté d’association et de la presse et n’étaient
pas astreints à la corvée . D’autre part, les « évolués », produits de l’école
31

française, qui ne possédaient pas la nationalité française , devaient


32

reproduire un modèle social européen et bénéficiaient d’une certaine


reconnaissance de leur statut, mais d’aucun des privilèges des originaires . 33

2. Les élites qualifiées de « traditionnelles » comprenaient les anciens


souverains maintenus par l’administration coloniale comme intermédiaires
avec leurs sujets, ainsi que les chefs qui, sans légitimité antérieure, avaient
été intronisés pour faciliter la collecte des impôts et l’incorporation des
travailleurs astreints à la corvée .34

3. Les élites des dirigeants religieux musulmans qui comprenaient


essentiellement les chefs des ordres soufis, le courant dominant de l’islam
en AOF, qui privilégie le sentiment sur la pratique rituelle et l’application
rigoureuse du droit musulman. Le soufisme accueillait les croyances
préislamiques et facilitait ainsi l’expansion de l’islam. Ses ordres, dont les
dirigeants étaient appelés « califes » ou « grands marabouts » étaient au
nombre de trois : la Quadiriyya, établie dans la région depuis le
XVI siècle, que les Français considéraient comme le plus modéré des
e

trois ; la Tijaniyya répandue au XIX siècle à partir du Maghreb, tenue pour


e

fanatique et militante ; la Mouridiyya, le seul ordre à avoir été fondé au


Sénégal vers la fin du XIX siècle, qui, au moins à ses débuts, était
e

considéré avec soupçon par l’administration . 35

Les notions de collaboration et de résistance doivent être précisées


également. Les études montrent qu’elles sont problématiques même dans
le contexte français de la Seconde Guerre mondiale et à plus forte raison
pour l’époque de Vichy en AOF. Pour des Africains qui avaient vécu de
tout temps sous un régime autoritaire, l’établissement du nouveau régime
n’était pas en effet un bouleversement aussi radical qu’en métropole.
L’attitude des élites africaines à l’égard de Vichy doit être considérée
comme celle qui était la leur à l’égard de tous les régimes coloniaux, et
sans les connotations attachées aux termes de collaboration et de résistance
qui avaient cours en France.
Les « originaires » et les évolués
Vichy, contrairement à la III République, avait adopté l’idée que la
e

nationalité était fondée sur le lien du sang et de la race et la refusait donc


aux Africains. Pour autant, il ne fit rien en AOF pour annuler celle des
originaires, peut-être pour éviter des mesures trop brutales qui
indisposeraient des élites dont l’influence sur la population africaine allait
croissant. Il préféra la vider de son contenu sans l’annuler formellement.
Les droits de vote et d’éligibilité des originaires avaient de toute façon
perdu toute signification avec l’abolition des institutions parlementaires de
la Fédération et la dissolution de l’Assemblée nationale en France. Il leur
fut également interdit de publier leurs organes de presse ou de s’organiser
en associations . Le petit nombre d’Africains qui avaient obtenu la
36

nationalité française, à la veille de la guerre : 38, en 1939 ; 32, en 1940, fut


encore réduit. En 1942, seuls cinq Africains l’avaient obtenue et pour des
motifs de propagande essentiellement. Ce fut le cas notamment, pour un
parent du très influent marabout tijaniyyien, Seydou Nourou Tall, qui avait
été blessé lors de l’attaque anglo-gaulliste sur Dakar, en septembre 1940 . 37

L’attitude réservée, même avant Vichy, à l’égard des évolués devint


vraiment négative avec les idées de Vichy de retour à la terre et l’hostilité
ouverte à l’égard des intellectuels. L’administration coloniale les redoutait
car ils avaient accès à des sources d’informations meilleures que celles de
la population et une meilleure appréhension des dimensions réelles de la
défaite ; de sorte que, malgré cette hostilité, elle chercha plutôt à se les
concilier pour éviter des revendications dangereuses et pour canaliser leurs
énergies vers des objectifs plus conformes à ses points de vue.
Le contrôle des élites s’est fait de diverses manières. D’abord par une
propagande qui devait susciter leur intérêt pour la Révolution nationale ;
puis, par un contrôle de l’information qui leur parvenait par une censure de
la presse et par un commentaire orienté des événements mondiaux, fussent-
ils des plus embarrassants ; enfin par l’incitation à adhérer aux
mouvements de jeunesse du régime. Un autre moyen de neutraliser ces
énergies des évolués fut la publication de Dakar-Jeunes, supplément de
Paris-Dakar, l’organe de l’administration sous Vichy. Il fut utilisé parfois
pour permettre aux Africains de s’exprimer alors que tous les autres
canaux leur étaient interdits. L’administration avait ainsi initié un débat, en
1942, dans Dakar-Jeunes, sur la question très importante pour notre sujet,
de l’acculturation des intellectuels africains à la culture française.
Quelques-uns de ses participants allaient devenir, plus tard, de grandes
figures politiques : Mamadou Dia, futur Premier ministre du Sénégal ;
Ouezzin Coulibaly, qui allait être une personnalité dominante du
Rassemblement démocratique africain de Félix Houphouet-Boigny . 38

Beaucoup de ses participants avaient exprimé leur position, mais


l’administration suspendit le débat après quelques mois par crainte de ses
retombées politiques et à la suite d’un article de Charles Béart, proviseur
de la plus prestigieuse école de la Fédération, l’école normale William-
Ponty, qui expliquait à ces Africains que leurs efforts pour produire une
littérature en français étaient inutiles vu qu’ils ne pourraient jamais
comprendre les mécanismes de la langue française, et qu’il était préférable
qu’ils se consacrent à la restitution des récits, mythes et légendes
africains . Cet article suscita des réactions virulentes chez les lecteurs du
39

journal et l’administration avait craint des débordements . On voit que son


40

attitude à l’égard de ces élites n’était pas sans équivoque : une relative
méfiance teintée d’hostilité qui l’amenait, malgré tout, à vouloir les attirer
vers les idées de la Révolution nationale et à accorder une écoute plus
attentive de leurs sentiments. La différence entre la République et Vichy
était que celui-ci avait aboli leurs privilèges. La distinction entre les
habitants des colonies se faisait désormais par la couleur. Le rationnement
imposé par les difficultés économiques attribuait aux Africains un
ravitaillement inférieur à celui des Européens. Qu’ils fussent citoyens ou
sujets, et quel que fût leur degré d’acculturation, les queues distinctes dans
les magasins assimilaient tous les Africains à un même groupe séparé des
Européens.
Pour bien comprendre l’attitude des Africains évolués à l’égard du
régime de Vichy, il faut prendre en compte d’abord le lien étroit, voire
l’admiration qui les unissait à la France et à sa culture sous la
III République. Aujourd’hui encore, plus de soixante ans écoulés, certains
e

se rappellent le moment terrible où ils avaient appris la défaite qui les avait
consternés. Bara Diouf avait 11 ans lors de l’armistice et il avait pleuré car
il pensait avoir perdu « quelque chose de bien ». Il décrivait ce que lui-
même et ses camarades éprouvaient pour la France : « Ce sentiment très
41

élevé, très beau, très noble » pour cette République qu’ils admiraient . 42

Alioune Diagne Mbor, qui avait 16 ans lors de l’armistice, décrit un


sentiment de perte : la défaite de la France était la leur également.
L’attitude ambivalente de l’administration coloniale se reflète dans
l’attitude des intellectuels africains. Malgré le ressentiment nourri par
certains pour la perte de leurs privilèges et l’épreuve d’une politique
discriminatoire qui s’appliquait à eux également, d’autres appréciaient le
nouvel intérêt que l’administration manifestait à leur égard et étaient
séduits par les idéaux de la Révolution nationale ; car même si celle-ci ne
leur réservait qu’une place marginale, ils n’en étaient pas exclus.
Des Africains qui faisaient partie de cette élite, à cette époque,
témoignent qu’ils étaient réceptifs à ces messages. Tous les informants
interrogés sur leur réponse à cette propagande reconnaissent que les
messages de Pétain les séduisaient et beaucoup entonnaient spontanément
le « maréchal, nous voilà ! » et se souviennent encore de ses paroles
soixante ans plus tard. L’un d’entre eux pouvait encore réciter les cinq
premières phrases d’un discours de Pétain qu’il avait appris par cœur en
classe . Les explications de la défaite et l’image de Pétain comme le héros
43

venu sauver la France les avait convaincus ; et ce n’est qu’après la chute


du régime qu’ils auraient compris qu’on les avait trompés . On trouve dans
44

les mémoires d’écrivains africains écrits après la chute du régime, tels ceux
d’Abdourahmane Konate, écolier, et Léopold Kaziende, professeur à
l’école, d’autres témoignages de cette adhésion de jeunes évolués à Vichy,
et de leur enthousiasme pour ses cérémonies quotidiennes. Kaziende
reconnaît avoir cru en Pétain, sauveur de la France .
45

La participation d’un grand nombre d’Africains au débat organisé par


l’administration témoigne également d’un certain degré d’adhésion au
régime. L’ignorer aurait été, en effet, un moyen de manifester un refus
d’adhérer ; mais on peut aussi arguer que cette adhésion était simplement
un moyen d’exprimer ses opinions. Elle ne s’accompagnait pas moins,
chez eux, de ressentiment, voire d’hostilité, du fait de la conjonction des
difficultés matérielles qu’engendrait la guerre et de la discrimination dont
ils étaient victimes pour la première fois et dont on trouve un écho dans
des lettres de l’époque qui ont été saisies par le service de contrôle postal
chargé de dépister les évolutions indésirables de l’opinion . Les rapports
46

de la censure, en 1941, indiquent que les évolués se plaignaient de la


hausse des loyers et de leur difficulté à se procurer du pain .
47

Selon les mémoires des Africains, le ressentiment des évolués était né de


la discrimination raciste dont ils étaient victimes, de la séparation physique
d’avec les Blancs, comme sur une des plages de Dakar que signalait le
panneau « Plage des Blancs » ; et quoique, après la guerre, il eût été
remplacé par un panneau « Plage de la plante », selon Boubacar Ly,
professeur de philosophie à l’université Cheik Anta Diop, de Dakar, elle
est toujours appelée « Plage des Blancs ». Mbor, né avant Ly, se rappelle
48

qu’elle était réservée aux Blancs dès avant la guerre . Si tel était bien le
49

cas, le seul changement était l’installation du panneau qui classait


formellement les évolués dans un groupe unique de sujets africains. La
ségrégation exercée avant Vichy et qui s’était conformée au discours
républicain par l’établissement de catégories différentes de niveau de vie et
de culture, passait dès lors à une discrimination raciale affichée sans fard .
50

En plus de ces discriminations, l’époque de Vichy laissait chez les


Africains que nous avons interrogés le souvenir de fonctionnaires
coloniaux et d’enseignants qui exprimaient des sentiments violemment
racistes à leur encontre ; des sentiments qui, jusque-là, étaient restés
inexprimés mais que le régime de Vichy avait légitimés. Mbor se souvient
notamment d’un professeur qui leur disait, à lui et ses condisciples, que les
Africains étaient des animaux, mais avait changé entièrement de discours
après la chute du régime .
51

Ces sentiments de frustration, les Africains évolués ne les ont que


rarement exprimés par des actes ; la plupart, et notamment les politiques,
dont le statut s’était pourtant vidé de sens, avaient fait allégeance au
nouveau régime malgré les difficultés qu’il leur imposait. Une partie
d’entre eux a rejoint les réseaux d’espionnage anglo-gaullistes, comme
celui de Montezer, mais les risques encourus les dissuadaient souvent. Les
Africains soupçonnés d’espionnage étaient exécutés sur-le-champ. La
plupart taisaient donc leurs critiques et s’abstenaient d’une action directe.
Un bon exemple de cette attitude de critique muette et de soutien apparent
se trouve chez Galandou Diouf, député du Sénégal à l’Assemblée nationale
de 1934. Lorsque la guerre éclata, il avait déclaré qu’il pouvait mobiliser
400 000 hommes ; et il proclamait un soutien sans faille, en avril 1940,
dans Paris-Soir : « La France est notre mère […]. Tous ses bienfaits, le
peuple noir ne peut les oublier et c’est pour cela que, par centaines de mille
et bientôt par millions, nos tirailleurs sénégalais joindront leur jeunesse et
leur force à la vôtre, paysans, ouvriers, bourgeois de France […]. Une race
blanche ? Une race noire ? Peut-être, mais aussi des hommes, des Français
unis pour la défense d’un même idéal et d’une Patrie bien-aimée qui étend
son génie protecteur sous tous les cieux par le vaste univers . »
52

Après l’armistice, Diouf n’avait formulé publiquement aucune réserve à


l’égard de Vichy. Après l’attaque contre Dakar, il avait écrit à Pétain
personnellement pour exprimer son indignation et l’assurer de la loyauté
de la population sénégalaise . Neuf mois plus tard, il écrivait au ministre
53

des Colonies, l’amiral Platon, demandant à rentrer au Sénégal pour y servir


d’intermédiaire entre le régime et la population . On a ainsi l’image d’un
54

dirigeant politique africain qui souhaite apporter au nouveau régime un


soutien actif ; mais dans une lettre privée à son fils, interceptée par la
censure, Diouf expose ses véritables sentiments et son désenchantement de
la « nouvelle » France : « Pour l’assimilation des commis du cadre
supérieur – c’est une iniquité. Le vaillant Mandel allait niveler tout cela car
lui ne reconnaissait que le mérite. Malheureusement, la débâcle est arrivée.
Sitôt mieux, […] je vais attaquer M. l’Amiral de la question car c’est une
honte. C’est une bataille à livrer vu qu’il n’y a que des négrophobes aux
colonies. Pour travailler et mourir pour la France, les nègres sont des bons
Français et des bons frères. Mais pour les assimiler à certains avantages
qu’ont certains de leurs frères blancs, nous sommes des sales nègres, des
bons à rien . »
55

Sa critique vise les « mauvais » Français, mais pas la France comme


nation. Il affirme que sa loyauté est plus forte que celle de la plupart des
Français blancs. Il est clair qu’il considère Vichy comme un obstacle à
l’assimilation, sans toutefois le formuler clairement ; mais il ne fait pas de
doute que l’éloge du ministre juif de la République n’aurait pas été toléré
par les fonctionnaires vichystes. Dans un autre passage de sa lettre, Diouf
assure préférer mourir que laisser la France décliner ainsi, mais il ajoute
que « les cochons trouvent maintenant le climat bon ». Cette phrase illustre
bien le souvenir qu’ont gardé les survivants de cette époque ; ce n’est pas
le régime vichyste qui a introduit le racisme, mais c’est lui qui lui a permis
de fleurir sans entrave chez les colons et dans l’administration. Vichy
représentait ainsi aux yeux des élites intellectuelles africaines la face
sombre du colonialisme français. La disparition générale dans le lexique
colonial, de la notion même d’assimilation, assez floue, il est vrai à
l’époque antérieure également, et le racisme virulent auquel ces élites se
heurtaient alors qu’elles avaient été épargnées jusque-là, avait dissipé leurs
illusions. Diouf, décédé en 1941, avait encore exprimé sur son lit de mort
le sentiment que la France lui avait menti et que les principes de 1789
n’étaient valides que pour les Français de métropole, et jamais pour les
Noirs . Les dirigeants africains qui ont vu le retour de la République ont
56

exploité, pour leur action politique d’après la guerre, les iniquités de Vichy
pour persuader la « vraie » France de modifier sa relation avec les colonies
de l’AOF et la rendre plus égalitaire.
Les chefs
Le statut des chefs africains a d’emblée préoccupé l’administration
coloniale de l’AOF à qui s’offraient deux options : soit gouverner par
l’intermédiaire des chefs coutumiers et faire ainsi une économie de
personnel tout en étayant la légitimité de son autorité, soit nommer des
chefs qui, tout en présentant en apparence une continuité des traditions,
seraient plus loyaux à l’autorité coloniale. Ils devaient recevoir une
formation administrative qui faciliterait leur action. Dans la plupart des
régions, l’administration préféra nommer ces nouveaux chefs qui avaient
pour fonction essentielle la levée de l’impôt et de la main-d’œuvre de
corvée. Par contre, dans certaines régions qui étaient d’anciens royaumes,
il apparut plus aisé de gouverner par l’entremise de leurs souverains et de
leurs descendants. Ceux-là reçurent le titre de « chefs supérieurs » et
bénéficiaient des honneurs de l’administration qui souhaitait affermir leur
légitimité aux yeux de leurs sujets. Ils n’en étaient pas moins privés de la
plupart de leurs prérogatives et devaient sans arrêt lutter pour préserver
celles qui leur restaient .
57

L’administration coloniale avait une préférence marquée pour ces élites


dites traditionnelles, plutôt que pour les élites nouvelles issues du système
éducatif colonial et de la politique d’assimilation. Elles paraissaient, en
effet, plus loyales du fait de leur conservatisme apparent et de leur désir de
préserver l’ordre établi. L’administration, qui craignait de les voir perdre
leur autorité au profit des élites modernes, préférait agir par les chefs
nommés par elle ou traditionnels, dans ses rapports avec ses populations . 58

À l’époque vichyste, où ces craintes pour la stabilité de son autorité


n’avaient pas perdu de leur acuité, ce chaînon de liaison était encore plus
important. L’influence des chefs sur leurs sujets devint cependant
dangereuse lorsque la propagande anglo-gaulliste attaqua la légitimité
vichyste et que des échos de la débâcle de l’armée française commencèrent
à filtrer, essentiellement par les troupes démobilisées et plus rapidement
dans les régions limitrophes des colonies britanniques ; car si, jusqu’à la
guerre, les autorités britanniques empêchaient les habitants de l’AOF de
passer leurs frontières pour fuir la corvée et les impôts, dès l’installation du
régime de Vichy, elles les encouragèrent et se servirent d’elles pour leur
propagande . Des chefs se trouvèrent alors qui surent tirer profit des
59
circonstances pour promouvoir leurs objectifs politiques. Ils n’étaient pas
motivés par des mobiles idéologiques d’opposition de principe à Vichy, ni
par le désir de soutenir l’effort de guerre des Alliés. À leurs yeux, Vichy
était un pouvoir colonial comme les précédents avec qui ils devaient
négocier leur autorité. La différence était celle des circonstances de la
guerre qui leur offraient des options inexistantes auparavant.
Deux exemples de chefs coutumiers qui surent tirer un profit politique
de cette situation montrent bien l’éventail des moyens dont ils disposaient
sous le nouveau régime. L’un est celui utilisé par deux souverains
consécutifs du royaume mossi qui avaient choisi, au moins pour la forme,
de soutenir Vichy ; l’autre est celui du roi abron qui avait choisi de passer
avec quatre mille de ses sujets en Côte-de-l’Or. À l’époque précoloniale, le
royaume mossi était une confédération assez lâche de royaumes autonomes
de la Haute-Volta. Les Mossi de Ouagadougou, le plus puissant de ces
royaumes, tenaient leur chef, le Moro Naba, pour supérieur à tous les
autres rois mossi. Lorsque les Français le défirent, en 1896, il demanda
l’aide des Anglais et finit par se réfugier en Côte-de-l’Or ; son jeune frère
se soumit au joug français .
60

Bien qu’ils eussent des réticences à l’égard du pouvoir indirect, les


Français laissèrent le roi mossi en fonction et choisirent de gouverner le
pays par son entremise, avec des prérogatives réduites et la fonction
essentielle de lever l’impôt. Le fils du roi, Moro Naba Kom, régnait encore
lorsque s’établit le régime de Vichy. On le tenait pour un collaborateur
loyal de l’administration coloniale. Lors de la Première Guerre mondiale, il
avait fourni à l’armée française des milliers de soldats et, par la suite, la
main-d’œuvre nécessaire aux grands travaux publics. Cependant la
décision de démembrer la Haute-Volta, en 1932, et de rattacher ses
« cercles » aux colonies voisines, le révolta. Il avait le sentiment de perdre
le contrôle de son royaume et il s’efforça pendant les années qui
précédèrent la guerre de faire rapporter cette décision . Ses relations avec
61

Vichy furent, à première vue, bonnes : l’administration coloniale


s’efforçait de satisfaire ses requêtes et lui s’abstenait de contrarier son
action . Il reste que des rapports du renseignement anglo-gaulliste
62

témoignent qu’il avait exprimé devant son conseil, son désenchantement


du régime de Vichy et son intention de passer en territoire britannique. Il y
eut même une rencontre entre un émissaire du Moro Naba et un District
Officer britannique en Côte-de-l’Or. Le roi renonça toutefois à ce projet
espérant sans doute pouvoir jouer double jeu et obtenir ainsi le
rétablissement de la Haute-Volta. Après son décès, le 14 mars 1942, des
rumeurs se répandirent faisant état d’un suicide : il n’aurait plus supporté
de vivre sous la dictature vichyste. L’administration démentit ces rumeurs
assurant qu’il était mort de mort naturelle. Son successeur, Saga II, fit
allégeance à Vichy mais continua les tentatives de reconstitution de son
royaume et lui aussi fut tenté de rechercher l’aide des Anglais .63

Dès la chute de Vichy, Saga II proclama son allégeance à de Gaulle.


Deux jours après le départ de Boisson, il écrivait une longue lettre à
G. F. Blan, le chef de la mission militaire des Français libres en Côte-de-
l’Or, où il l’assurait avoir toujours pensé que l’armistice avait été une faute
et que « la vraie France » finirait par triompher. En soi, cette lettre n’est
pas surprenante ; elle indique pourtant l’existence de liens entre le roi et le
représentant de la France libre en Afrique-Occidentale britannique. Saga II
avait choisi d’écrire à Blan plutôt qu’à Pierre Cournarie, le nouveau
gouverneur de l’AOF, et lui avait demandé conseil pour sa future rencontre
avec celui-ci. Blan avait transmis sa lettre à Cournarie qui répondit au roi
en termes respectueux, l’assurant de sa confiance, mais lui faisant savoir
qu’il devait, à l’avenir, s’adresser à lui exclusivement et à aucune autre
autorité. Il lui signifiait ainsi, élégamment, que l’ère des deux France était
révolue et qu’une seule autorité gouvernait à nouveau l’AOF . 64

Le second cas d’exploitation des circonstances à des fins de gain


politique est l’épisode plus connu du roi des Abron . Ici aussi, il s’agit
65

d’un souverain loyal à la France républicaine et, par la suite, à Vichy. Les
difficultés commencèrent lorsque son fils, qui nourrissait de hautes
ambitions politiques, tenta de convaincre le gouverneur de la Côte-d’Ivoire
de le nommer héritier, contrairement à la coutume abron qui voulait que ce
fût le fils aîné de la sœur aînée du roi qui lui succédât. En même temps, le
roi avait tenté de reprendre la coutume qui lui permettait d’exiger des
présents de ses sujets. L’administrateur local avait tenté d’abroger cette
coutume au prétexte qu’elle nuisait à la population . Le roi était alors, en
66

réaction à ces deux incidents, passé en Côte-de-l’Or avec ses quatre mille
sujets, le 22 mars 1942 ; ce que les anglo-gaullistes considérèrent comme
un important acquis de propagande. Le roi et son fils avaient ensuite
exprimé à la radio leur condamnation du régime de Vichy, ce qui ne
dissimulait pas cependant que la démarche n’avait rien d’idéologique et
qu’elle servait uniquement des ambitions politiques. En temps normal, le
fils du roi aurait dû renoncer à lui succéder ; mais l’époque de Vichy offrait
des occasions nouvelles qu’il s’était empressé d’exploiter.
Dans les deux cas, et par des voies opposées, les chefs mossi et abron
avaient obtenu des résultats favorables. La Haute-Volta fut à nouveau
séparée de la Côte-d’Ivoire, en 1946 ; et, à la mort du roi abron, en 1953,
ce fut son fils qui fut proclamé héritier en récompense de son soutien aux
FFL pendant la guerre. L’époque de Vichy offrait donc aux chefs africains
une situation où ils ne pouvaient pas perdre, et certains surent en tirer
profit.
Les dirigeants religieux musulmans
L’administration coloniale avait adopté une attitude ambivalente à
l’égard de l’islam. La France souhaitait apparaître comme sa protectrice et
reconnaissait l’importance d’une bonne appréhension de cette religion afin
de pouvoir se servir de ses dirigeants dans ses rapports avec ses sujets
musulmans. Mais la République s’opposait au panislamisme, « contraire à
l’esprit de l’Afrique », à la fois du fait de l’hostilité traditionnelle de
l’islam et de la chrétienté, et de la répulsion générale qu’elle éprouvait
pour les religions. Pour élaborer une politique face aux différents courants
islamiques, l’administration coloniale de l’AOF entreprit de les étudier et
de les classer en catégories, y rechercher des alliés et isoler les adversaires
potentiels . Elle faisait une distinction entre les groupes musulmans
67

modérés et les fanatiques, et tentait de restreindre l’influence de ceux-ci.


L’ordre de la Tijaniyya, par exemple, était perçu comme fanatique parce
que son chef, Hadj Omar Tall, avait opposé une résistance farouche à la
colonisation. Toutefois, après la Première Guerre mondiale, les dirigeants
« fanatiques » avaient tenté de trouver des accommodements avec la
République alors qu’elle faisait de même de son côté. Un cas exemplaire
fut celui de Seydou Nourou Tall, le dirigeant tijani, petit-fils d’Omar Tall,
qui était devenu l’intermédiaire officiel entre l’administration et la
population musulmane d’AOF . L’ordre des Mouridiyya également, classé
68

d’abord fanatique, s’était, après la guerre, graduellement intégré à


l’économie locale, notamment dans la culture des arachides, et ses relations
avec l’administration s’engagea dans une forme de collaboration. Dans les
années 1920, l’administration et les dirigeants musulmans étaient arrivés à
un modus vivendi acceptable. Les ordres soufis s’adaptaient aux réalités
coloniales et apprirent à en tirer profit. Le zénith de leurs relations fut sous
le Front populaire lorsque le gouverneur Marcel De Coppet entreprit une
politique de subsides à la construction de mosquées et assista aux
célébrations musulmanes .69

À l’arrivée du régime de Vichy, l’administration coloniale tenta de


préserver ces bonnes relations pour ne pas perdre le contact avec la
population musulmane. Or, l’attitude des dirigeants musulmans à l’égard
de Vichy ne fut pas uniforme et les tendances antérieures persistèrent
généralement. Un exemple de conflit entre elles et le nouveau régime fut la
confrontation suscitée par le mouvement islamique qui, même avant
Vichy, avait refusé de s’adapter au régime colonial : la Hamalliya. Si cet
affrontement ne découlait pas d’une hostilité de ce mouvement au régime
de Vichy en particulier, celui-ci ne pouvait cependant tolérer qu’on
l’ignorât.
La Hamalliya avait été fondéé par le cheikh Hamahoulla, dissident de la
Tijaniyya. Il assurait ne pas viser la réforme de la Tijaniyya, mais
seulement revenir à la doctrine originelle de son fondateur, Ahmed el
Tijani. La controverse avec le courant central tournait autour d’une prière
répétée douze fois, alors que la Hamalliya affirmait qu’il ne fallait la
répéter que onze fois. C’est pourquoi les Français l’appelaient « la
Tijaniyya des onze grains [du chapelet] », et le courant central « la
Tijaniyya des douze grains ». Mais la critique fondamentale de
Hamahoulla touchait à l’attitude des dirigeants à l’égard des Français qui
commençait à changer et à dévier de celle d’Omar Tall et de ses
successeurs ; et elle n’épargnait pas les marabouts qui choisissaient la
collaboration. Pour sa part, Hamahoulla avait choisi une forme
d’opposition passive ou de distanciation à l’égard des autorités, tout en se
gardant d’enfreindre leurs règlements.
Jules Brévié, alors inspecteur de l’administration et futur gouverneur de
l’AOF, dans les années 1930, puis ministre des Colonies de Vichy,
rapporte son entrevue avec Hamahoulla en 1917 et exprime les craintes
que sa personnalité éveillait dans l’esprit des Français : « J’ai vu Chérif
Hamahoulla, il m’a paru très concentré, peu désireux d’être connu de nous.
Il parle très peu, bien qu’il écoute avec une grande attention ce qu’on lui
dit. À l’inverse de ses collègues, il n’est pas prodigue de déclarations de
loyalisme […]. Au total, l’impression n’est pas favorable. Personnage
fermé, sur la réserve, qui paraît être en contemplation intérieure ou sous
l’emprise d’une idée fixe […]. À surveiller de très près, quoique avec
discrétion . »
70
Hamahoulla prenait soin de se rendre à toutes les convocations de
l’administration coloniale, payait régulièrement ses impôts et ne formulait
pas de critiques publiques à l’endroit de l’administration mais se tenait à
l’écart de ses représentants et refusait toute déclaration d’allégeance à la
France. Lorsque ses rapports avec la Tijaniyya s’envenimèrent, alors que le
nombre de ses partisans croissait, et que des affrontements les opposèrent,
Hamahoulla fut arrêté et, en 1925, exilé pour dix ans . Après son retour en
71

AOF, Seydou Nourou Tall réussit à les réconcilier, après que Hamahoulla
eut renoncé à abréger la prière ; mais cette réconciliation n’était pas réelle
et ne convainquait ni les Français ni la Tijaniyya de l’innocuité de
Hamahoulla. Des incidents violents se produisaient sporadiquement. Le
plus sérieux se produisit, et pas par hasard, un mois après l’armistice
de 1940. L’annonce de la défaite de la France avait, semble-t-il, donné
l’impression aux hamallistes qu’attaquer leurs adversaires à ce moment
serait relativement simple et n’entraînerait pas de réaction, l’administration
coloniale étant fort occupée ailleurs. Or, Vichy avait pris le pouvoir en
AOF et, dans la situation très grave où il se trouvait, ne pouvait tolérer sans
réagir une recrudescence de ces violences, redoutant que des éléments
opposés à la colonisation ne tentent de tirer profit de la situation pour
ébranler l’ordre colonial. C’est pourquoi il attribuait aux hamallistes
l’intention de massacrer les Français quoique leurs attaques ne fussent
clairement dirigées que contre leurs adversaires de la Tijaniyya . 72

En février 1941, Boisson exigea de Hamahoulla qu’il condamne


publiquement les violences et déclare son allégeance au régime colonial,
ou qu’« il dévoile son vrai visage ». Hamahoulla n’était pas disposé à
renoncer à son attitude de refus d’allégeance déclarée ou de soutien à la
France ; il fut donc arrêté avec huit cents de ses partisans. Les plus
influents furent condamnés à de lourdes peines de prison, alors que
d’autres, dont ses deux fils, étaient condamnés à mort et exécutés.
Hamahoulla fut exilé en Algérie d’abord, en France ensuite . 73

Hamahoulla avait continué à harceler le régime de son lieu d’exil. Ses


fidèles répandaient la rumeur de son retour en Afrique ou, mieux, qu’il
n’avait pas été arrêté mais emporté par l’archange Gabriel et qu’il
reparaîtrait au moment propice pour brandir le « glaive des croyants ». Sa
famille n’avait pas porté le deuil de ses deux fils car elle refusait de les
croire morts . L’administration était fort inquiète de la persistance de son
74

influence, de sorte que lorsqu’un groupe de musulmans commit un attentat


contre des Français dans un café de Bobo-Dioulasso, en Haute-Volta, en
août 1941, dix mois après son arrestation – et quasiment le seul attentat de
toute la période vichyste en AOF –, il fut immédiatement attribué aux
hamallistes quoique aucune preuve n’en eût été trouvée . 75

La confrontation des hamallistes avec l’administration coloniale était


inévitable : dans cette situation délicate, un mouvement qui choisit
d’ignorer l’administration, même si celle-ci n’use pas de la force contre lui,
était un défi, voire une menace, qui exigeait une réponse. Cependant,
Hamahoulla était hors norme, alors que les autres dirigeants savaient éviter
une confrontation ouverte avec les autorités. Certains collaboraient
pourtant avec le réseau de Montezer qui avait obtenu l’aide des marabouts
grâce aux liens qu’il avait noués avec eux avant la guerre, alors qu’il
étudiait les courants de l’islam africain et avait publié une brochure,
Afrique et Islam, en 1939. L’administration coloniale de l’époque y voyait,
en effet, un instrument utile pour une bonne compréhension de l’islam
africain mais elle rejetait certaines de ses conclusions, notamment son
refus d’admettre les catégories qu’elle avait établies sur le degré de
fanatisme de ces courants d’AOF . 76

Après être passé en Gambie, alors colonie britannique, Montezer fut


chargé de la diffusion de la propagande anglo-gaulliste en AOF. Il utilisa
ses bons rapports avec les dirigeants musulmans et dirigeait un réseau
d’une centaine d’Africains, pour la plupart des commerçants d’origine
dyula, qu’il payait mille francs pour chaque opération. Ils étaient aidés par
les marabouts qui connaissaient Montezer . L’administration agissait avec
77

vigueur contre ces agents mais était plus prudente à l’égard des dirigeants
islamiques. Elle redoutait leur influence sur la population musulmane et
traitait avec précaution ceux mêmes qu’elle soupçonnait de collaboration
avec Montezer. Un rapport de la Direction des affaires politiques et
administratives sur le réseau Montezer, daté du 2 décembre 1940, notait les
noms de neuf Africains de son réseau : tous occupaient des fonctions liées
à l’islam (par exemple, l’imam de la grande mosquée de Dakar ou le fils
d’Amadou Bamba, le fondateur de l’ordre de la Mouridiyya) . Sa prudence
78

envers ces suspects se reflète dans les avertissements adressés à Bassirou


M’Backe, le fils d’Amadou Bamba, soupçonné d’avoir abrité des agents de
Montezer. Le commandant de la région de Baol, au Sénégal, où résidait ce
marabout, le mettait en garde contre une attitude trop laxiste sur les
activités de ses disciples, afin d’éviter une intervention policière. Le
marabout avait répondu à Boisson qu’il n’en était pas responsable et
Boisson, sans être convaincu de sa bonne foi, choisit de se contenter de cet
avertissement sans prendre d’autre mesure concrète . 79

Outre les marabouts qui « passaient entre les gouttes » pour éviter un
affrontement direct avec le nouveau régime, tout en préservant leurs liens
avec les gaullistes d’au-delà des frontières, voire en les aidant, il s’en
trouvait d’autres qui adoptaient une position claire et aidaient le régime
dans ses rapports avec la population. Ces dirigeants musulmans ne
voyaient pas de différence réelle entre Vichy et le régime antérieur, et ils
continuaient leur politique d’accommodements. Ils expliquaient aux
paysans africains qu’ils devaient produire plus pour éviter des famines,
leur expliquaient l’idéologie de la Révolution nationale et la conformité de
ses valeurs avec celles de l’islam, et que Pétain avait sauvé la France qui
était plus forte que jamais .
80

C’est Seydou Nourou Tall qui incarnait le mieux la continuité de cette


attitude à l’égard du régime colonial. Il était un de ses intermédiaires
officiels avec les populations musulmanes. Au début de la guerre, il avait
accepté d’être le « marabout des troupes africaines » et s’adressait
régulièrement à celles qui montaient au front . Après l’armistice, et
81

l’établissement du régime de Vichy, il avait continué, en changeant


évidemment ses formules : si, avant l’armistice, il critiquait les Allemands
et invitait ses soldats à se sacrifier pour la France et son alliée britannique,
dès l’armistice signé, il expliquait que la décision du maréchal renforçait la
France, évitait de parler de l’Allemagne et invitait les troupes à rester
fidèles à la France et à lui conserver leur respect, ajoutant que les valeurs
de la Révolution nationale se trouvaient dans le Coran. Il les engageait à
accroître leur production lors de leur retour aux champs et à rester fidèles à
« leur père bien-aimé », le maréchal Pétain. Après la chute du régime en
AOF, en juillet 1943, ses discours revinrent aux thèmes de l’avant-guerre . 82

Tall avait poussé la politique d’accommodements à son plus haut degré,


intervenant entre le régime et les soldats musulmans et adaptant son
discours à celui du régime en place, alors que la plupart des dirigeants
musulmans considéraient que la différence entre eux était négligeable et
n’exigeait pas d’eux qu’ils changent d’attitude. Ni Hamahoullah ni Tall ne
changèrent la leur ; et, entre ces deux extrêmes, tous cherchaient à
s’adapter du mieux à la situation et à en tirer le meilleur profit.
Conclusion
On a vu, dans ce chapitre, comment les élites africaines d’AOF avaient
accueilli le régime de Vichy. On se souviendra cependant de la différence
notable entre l’attitude des élites européennes et celle des élites africaines.
Les Européens faisaient ipso facto partie des élites dirigeantes, et l’examen
de leur attitude à l’égard de Vichy est un cas d’école intéressant car l’AOF
était, pour eux, une sorte de France loin de la France. Ils vivaient depuis
toujours loin du régime démocratique républicain et de ses valeurs et
s’étaient habitués aux privilèges attachés à leur qualité de Blancs. Le
système politique était autoritaire et malgré les efforts de la République
pour concilier ses valeurs avec le système colonial, elles y restaient
quasiment vides de sens. L’accommodation de cette société à
l’établissement d’un régime autoritaire dans la mère patrie ne présentait
aucune difficulté réelle pour les Européens d’AOF, et il suscitait chez eux
l’espoir de voir les tentatives du Front populaire pour instaurer un
colonialisme « à visage humain » remplacées par un retour à un
colonialisme qui veillerait à préserver une distinction claire entre
colonisateur et colonisé.
On a vu que, si certains Européens s’opposaient au régime de Vichy et
avaient rejoint les gaullistes dans les colonies britanniques, en général,
comme en France métropolitaine, la plupart d’entre eux l’avaient accueilli
avec faveur et parfois avec enthousiasme. La floraison de la Révolution
nationale, si loin de la France, où l’Allemagne n’avait aucune influence,
semble justifier l’opinion de Robert Paxton sur l’autonomie du régime de
Vichy et les origines françaises de son idéologie.
L’examen de l’attitude des élites africaines à l’égard du régime mène à
des conclusions diamétralement opposées. Pour elles, Vichy est un type
plus autoritaire de régime colonial. Les chefs et les dirigeants musulmans
le considéraient comme ils considéraient la III République. Le changement
e

de régime en métropole et la suppression des institutions parlementaires ne


les touchaient guère et ne suscitèrent donc pas d’opposition notable. Ils
n’eurent d’autre conséquence que l’exploitation des circonstances pour
l’obtention d’objectifs envisagés depuis longtemps. Le cas des
« originaires » et des évolués est différent : le nouveau régime portait une
atteinte directe à leurs droits politiques et à leurs privilèges, ce qui était un
changement fondamental ; de sorte que ceux qui protestèrent ou
rejoignirent des réseaux de résistance, le faisaient pour des motifs
idéologiques, en guise de protestation contre un régime qui les amenait à
jeter un regard différent, voire hostile, sur l’entreprise coloniale elle-même.
L’attitude des élites africaines envers Vichy et le souvenir qu’il a laissé
dans leur esprit a grandement influé sur les processus politiques de l’après-
guerre qui débouchèrent sur la décolonisation et amenèrent la France à se
séparer de ses colonies africaines.

Notes du chapitre
1. Notamment, la disposition prévue par l’indigénat de 1877, à tout
Européen, d’infliger des punitions – limitées, il est vrai – aux Africains sans
devoir recourir à un jugement.
2. William B. Cohen, Rulers of Empire : The French Colonial Service in
Africa, Stanford, Hoover Institution, 1971, p. 158.
3. Nancy Ellen Lawler, Soldiers, Airmen, Spies, and Whisperers : The
Gold Coast in World War II, Athens, OH, Ohio University Press, 2002, p. 6.
4. William B. Cohen, op. cit., p. 133.
5. Nancy Ellen Lawler, Soldats d’infortune : Les tirailleurs Ivoiriens de la
Seconde Guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 130.
6. Sur le cas de Geismar et l’application des lois antijuives en AOF, voir
Ruth Ginio, Archives juives, 36 : 1, 2003, p. 109-118.
7. Nancy Ellen Lawler, Soldiers, op. cit., p. 11.
8. Archives nationales du Sénégal (ANS), 17G/396 (126).
9. Henri Amouroux, La Grande Histoire des français sous l’occupation.
Quarante millions de pétainistes, tome II, Paris, Laffont, 1988, p. 244-245.
La Légion française des combattants de l’Afrique noire avait été créée par
Vichy, le 29 août 1940 ; elle devait servir d’intermédiaire entre le régime et la
population. Tous les anciens combattants y furent inclus et Pétain était son
président en titre.
10. ANS, 17G/23 (1).
11. Centre des Archives d’outre-mer, Aix-en-Provence (CAOM),
14mi/2290, 17G/23, Alger, 25 mai 1944.
12. CAOM, 14mi/2290, 17G/23, 28 décembre 1944, Le gouverneur
général de l’AOF à M. le ministre des Colonies.
13. Ibid., note sur le gouverneur Beyries.
14. CAOM, Affaires politiques 883/1, 19 juin 1941.
15. Archives nationales (AN), 21G/143 (200mi/3071), Questions indigènes
(1928-1942).
16. Michael Marrus et Robert Paxton, Vichy France and the Jews, New
York, Basic Books, 1981, p. 197-198.
17. CAOM, 14mi/2290, 17G/23, rapport sur l’activité de Mgr Grimaud,
évêque de Dakar, depuis juin 1940, 9 septembre 1944.
18. CAOM, Affaires politiques 2286/14, 17 juin 1945. Le terme de « grand
marabout » se rapporte en général aux chefs des ordres soufis de l’Afrique
occidentale.
19. Pierre Kipre, « La place des centres urbains dans l’économie de la
Côte-d’Ivoire de 1920 à 1930 », Annales universitaires d’Abidjan, série I
(Histoire), 3 (1975), p. 97.
20. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les deux cents colons de la
Côte-d’Ivoire possédaient 75 000 hectares de terres. Voir John Rapley,
Ivoirien Capitalism, Boulder et Londres, Rienner, 1993, p. 19-21.
21. Sur l’économie de plantations en Côte-d’Ivoire à l’époque coloniale et
la concurrence entre planteurs africains et européens, voir J.-P. Chauveau et
J.-P. Dozon, « Colonisation, économie de plantation et société civile en Côte-
d’Ivoire », Cahiers OSTROM, série Sciences humaines, 21 : 1 (1985), p. 63-
80.
22. André Demaison, Destins de l’Afrique, Clermont-Ferrand, Centre
d’Expansion française, 1942, p. 34-35.
23. Pierre Boisson, Contribution à l’œuvre africaine, Rufisque, Imprimerie
du Haut-Commissariat de l’Afrique noire, 1942, p. 92-93 ; Cooper,
Decolonization and African Society : The Labour Question in French and
British West Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 148-
149.
24. CAOM, Affaires politiques 929/4, mai 1941.
25. ANS, 21G/76 (17).
26. ANS 21G/84, décembre 1941.
27. Catherine Akpo-Vaché, L’AOF et la Seconde Guerre mondiale, Paris,
Karthala, 1996, p. 72-73.
28. CAOM, Affaires politiques 929/4, mai 1941. Catherine Akpo-Vaché,
ibid.
29. CAOM, Affaires politiques 929/1.
30. CAOM, 14mi/2291, 17G/23 Dakar, 12 juin 1941, Rapport à M. le
gouverneur général, haut-commissaire de l’Afrique française.
31. G. Wesley Johnson, « Les élites au Sénégal pendant la période
d’indépendance », in Charles-Robert Ageron et Marc Michel (éd.), L’Afrique
noire française : l’heure des indépendances, Paris, CNRS, 1992, p. 25.
32. Catherine Atlan, « Élections et pratiques électorales au Sénégal (1940-
1958) – Histoire sociale et culturelle de la décolonisation », Thèse pour
l’obtention du grade de Docteur de l’EHESS, 2001, p. 56-59.
33. Ibid., p. 51-54.
34. Les chefs africains étaient généralement nommés au niveau du canton
ou du village. Occasionnellement, un Africain recevait le titre de « chef
supérieur » et avait autorité sur une zone plus étendue. On l’appelait parfois
« roi » et il était habituellement un chef local de l’époque précoloniale que les
Français avaient, pour des raisons diverses, décidé de ne pas écarter. En
1946, la hiérarchie administrative comptait environ 50 000 chefs africains ;
voir Robert Delavignette, Freedom and Authority in French West Africa,
Oxford, Oxford University Press, 1950, p. 71-72, 79. Sur la politique
coloniale française à l’égard des chefs, avant la Seconde Guerre mondiale, et
la définition de leur statut, voir Pierre Alexandre, « The problems of
chieftaincies in French West Africa », in Michael Crowder et Obaro Ikime
(éd.), West African Chiefs, Ile-Ife, Nigeria, University of Ife Press, 1970,
p. 24-78 ; W. B. Cohen, op. cit., p. 74-79 ; E. A. B. Van Rouveroy, « Chef
coutumier : un métier difficile », Politique africaine, n 27, 1987, p. 19-29.
o

35. Sur la Quadiriyya, voir Donal Cruise O’Brien et Christian Coulon


(éd.), Charisma and Brotherhood in African Islam, Oxford, Clarendon Press,
1989. Sur la Tijaniyya, voir Ousmane Kane, « La Tijaniyya », in Alexandre
Popovic et Gilles Veinstein (éd.), Les Voies d’Allah – Les ordres mystiques
dans l’Islam, des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996, p. 461-467. Sur
la Mouridiyya, voir Donal Cruise O’Brien, The Mourides of Senegal – The
Political and Economic Organization of an Islamic Brotherhood, Oxford,
1971. Sur la politique islamique de la France en AOF, voir David Robinson,
Paths of Accommodation – Muslim Societies and French Colonial Authorities
in Senegal and Mauritania, 1880-1920, Athens, OH, Ohio University Press,
2000.
36. Catherine Atlan, op. cit., p. 85.
37. Catherine Coquery-Vidrovitch, « Nationalité et citoyenneté en Afrique-
Occidentale française : originaires et citoyens dans le Sénégal colonial »,
Journal of African History, n 42, 2001, p. 295.
o

38. Mamadou Dia, « Pour ou contre une culture africaine », Dakar-Jeunes,


12 mars 1942 ; Ouezzin Coulibaly, « La colonisation française vue par un
évolué indigène », Dakar-Jeunes, 4 juin 1942.
39. Charles Béart, « À propos d’une littérature indigène d’expression
française », Dakar-Jeunes, 18 juin 1942.
40. ANS, O/31 (31).
41. Interview de Bara Diouf, Dakar, 14 février 2001.
42. Interview de Alioune Diagne Mbor, Dakar, 17 février 2001.
43. Interview de Alioune Diagne Mbor.
44. Interview de Bara Diouf ; interview de Alioune Diagne Mbor.
45. Léopold Kaziende, Souvenirs d’un enfant de la colonisation, tome 4,
Porto-Novo, Éditions Assouli, 1998, p. 10 ; Abdourahmane Konate, Le Cri
du mange-mil – Mémoires d’un préfet sénégalais, Paris, L’Harmattan, 1990,
p. 57. Kaziende est né vers 1912 à Kaya (Burkina Faso). Pendant la guerre, il
est instituteur à l’école régionale de Niamey et à l’école de Filingué (Niger).
Après l’indépendance, il est ministre du gouvernement du Niger jusqu’au
coup d’État du 15 avril 1974. Konate est né en 1931 à Saint-Louis-du-
Sénégal. Après l’indépendance, il est préfet dans différentes régions du
Sénégal.
46. Pierre Laborie, L’Opinion française sous Vichy, Paris, Le Seuil, 1990,
p. 34-35.
47. CAOM, Affaires politiques 929 bis/3, mai 1941, 929 bis/4, juillet 1941.
48. Interview de Boubacar Ly, 16 février 2001.
49. Interview de Mbor, 17 février 2001.
50. Sur la politique française de ségrégation, avant le régime de Vichy,
voir Odile Goerg, « From Hill Station (Freetown) to Downtown Conakry
(First Ward) : comparing french and british approaches to segregation in
colonial cities at the beginning of the twentieth century », Canadian Journal
of African Studies, 32 : 1, 1998, p. 11-12.
51. Interview de Mbor.
52. Paris-Soir, 22 avril 1940 ; cité dans Catherine Atlan, op. cit., p. 89.
53. CAOM, Affaires politiques 638/13, 24 septembre 1940.
54. Ibid., 30 juin 1941.
55. CAOM, Affaires politiques 638/13, 6 juin 1941.
56. G. W. Johnson, art. cit., p. 29.
57. Peter Geschiere, « Chiefs and colonial rule in Cameroon : Inventing
chieftaincy, french and british style », Africa, 63 : 2, 1993, p. 154-155.
58. Sur la lutte entre les deux élites pour la plus grande influence sur la
population africaine, voir Catherine Akpo-Vaché et Vincent Joly, « Les élites
africaines face à l’administration gaulliste (1943-1946) », in Les chemins de
la décolonisation de l’Empire colonial français, Paris, Institut d’histoire du
temps présent, 1986, p. 482-483.
59. A. I. Asiwaju, « Migrations as revolt : The example of the Ivory Coast
and the Upper Volta before 1945 », Journal of African History, 17 : 4, 1976,
p. 577-590.
60. Elliott P. Skinner, « The changing status of the “Emperor of the Mossi”
under colonial rule and since Independence », in Michael Crowder et Obaro
Ikime (éd.), op. cit., p. 99-100.
61. Ibid., p. 100-109.
62. Voir notamment, l’accord donné par le gouverneur de la Côte-d’Ivoire
à la requête du Moro Naba pour la prolongation de la bourse d’étude octroyée
au fils d’un des chefs qui lui étaient subordonnés pour ses études au lycée
Faidherbe de Dakar.AN, 5G/11 (200mi/2116), Réorganisation du
commandement indigène en Côte-d’Ivoire (1936-1948).
63. Nancy Ellen Lawler, Soldiers, op. cit., p. 118-111, Skinner, art. cit.,
p. 110.
64. CAOM, 17G/8 (14mi/2289), 9 juillet 1943. Le Moro Naba, chef du
Peuple Mossi, à M. le chef de la mission militaire de la France combattante
en Afrique-Occidentale britannique.
65. Sur la « défection du roi des Abron », voir Nancy Ellen Lawler, « The
Crossing of the Gyaman to the Cross of Lorraine : Wartime politics in West
Africa, 1941-1942 », African Affairs, 96, 382, 1997, p. 53-72 ; Ruth Ginio,
« French colonial reading of ethnographic research. The case of the
“desertion” of the Abron King and its aftermath », Cahiers d’études
africaines, 42 : 2, 166, 2002, p. 337-358.
66. ANS, 5G/31 (17).
67. D. Robinson, op. cit., p. 75, 85 ; Nehemia Levtzion et Randall
L. Pouwels (éd.), The History of Islam in Africa, Athens, OH, Ohio
University Press, 2000, p. 169-171.
68. Seidou Nourou Tall s’engage dans l’armée française pendant la
Première Guerre mondiale dont il revient avec le grade d’officier. Durant les
années 1930, il guide des groupes de visiteurs dans toute l’AOF,
accompagnés par des administrateurs et des gouverneurs, pour expliquer la
politique française aux Africains et servir de médiateur dans leurs querelles.
Sur Seidou Nourou Tall, voir Sylvianne Garcia, « Al-Hajj Seydou Nourou
Tall, “grand marabout” tijani », in David Robinson et Jean-Louis Triaud
(éd.), Le Temps des marabouts, Paris, Karthala, 1997, p. 247-275.
69. Myron Echenberg, Black Death, White Medicine : Bubonic Plague and
the Politics of Public Health in Colonial Sénégal, 1914-1945, Portsmouth,
NH, Heinemann, 2002, p. 150.
70. Alioune Traoré, Cheikh Hamahoullah : Homme de foi et résistant,
Paris, Maisonneuve et Larose, 1983, p. 115.
71. Ibid., p. 119 et 246.
72. Vincent Joly, « La réconciliation de Nioro (septembre 1937) – un
tournant dans la politique musulmane au Soudan français ? », in David
Robinson et Jean-Louis Triaud, op. cit., p. 361-372.
73. AN, 19G/7 (200mi/2838).
74. CAOM, Affaires politiques 2258/5.
75. Catherine Akpo-Vaché, op. cit., p. 141-142.
76. AN, 19G/7 (200mi/2838), Lieutenant Jean Montezer.
77. Ibid.
78. Ibid.
79. Ibid., ANS, 11D1/1302.
80. Par exemple, la visite d’un notable musulman de Mauritanie au cours
de laquelle il expliquait à la population musulmane qu’elle devait rester
loyale au régime colonial, ainsi que la rencontre de notables musulmans de
cette colonie avec le chef de la Direction des affaires politiques et
administratives, en février 1942, où ils lui avaient remis un rapport sur l’état
de l’agriculture et des prix du marché ; AN, 21G/87 (200mi/3047).
81. Voir, par exemple, AN, 19G/43 (200mi/2853), Visites du grand
marabout El Hadj Seiydu Nourou Tall, 14 juin 1940, 16 juin 1940.
82. Voir, par exemple, AN, 19G/43 (200mi/2853), Visites du grand
marabout, 14 juillet 1940, 1 août 1940, 8 août 1940, 23 juillet 1941, 21 avril
er

1942, 24 juillet 1942, 10 septembre 1942, 19 septembre 1942, 25 septembre


1942, 17 octobre 1942.
LE MOUVEMENT INDÉPENDANTISTE VIETNAMIEN PENDANT
LA SECONDE GUERRE MONDIALE (1939-1945)

Pierre Brocheux
« La Révolution est d’abord un ajustement
théâtral des mots à des choses qui existaient
déjà. »

Philippe VIANNEY
À la fin du conflit mondial, la République démocratique du Vietnam fut
proclamée en tant qu’État indépendant, libéré de la domination coloniale
française. Le nouvel État naquit de la prise du pouvoir par le parti
communiste indochinois. Il se vit imposer une guerre de libération qui se
poursuivit par une guerre civile contre l’État sud-vietnamien. L’unification
du pays fut donc parachevée en 1975 après la victoire militaire et politique
du Nord-Vietnam.
La mémoire et l’historiographie officielle qui se confondent en fait dans
l’actuelle république socialiste du Vietnam présentent la renaissance d’un
État national comme prévisible voire prédéterminée. Le prélude de
l’épopée nationale aurait commencé en 1941 avec la fondation de la Ligue
pour l’indépendance du Vietnam (Viet Nam Doc lap Dong minh Hôi), plus
connue sous le nom abrégé de Viêt-minh. L’indépendance est présentée
comme le fruit d’un grand élan unanime de la nation dont le Viêt-minh est
à la fois le catalyseur et le fer de lance et finalement le représentant
légitime.
Une telle représentation du passé – entre 1941, date de naissance du
Viêt-minh et 1945, date où apparaît la RDV – gomme une partie de la
réalité pour les besoins de la mythologie nationale. L’historien David Marr
a déjà présenté une analyse de la situation contradictoire et turbulente qui
régnait dans le pays en 1945, année décisive : une situation d’anarchie où
le gouvernement de la RDV rencontre de fortes concurrences et résistances
et a beaucoup de mal à asseoir son autorité . Les autres travaux
1

(notamment français) sur cette période ont exclusivement examiné les


relations franco-japonaises . Seuls Éric Jennings et Anne Raffin ont abordé
2 3

la face interne et locale du régime vichyste dans sa version indochinoise.


Cette présente étude focalise l’échiquier politique vietnamien et les
mouvements qui s’y déploient. Le mot politique est ici utilisé au sens large
et englobe le social et le culturel.
Les conditions générales et les facteurs spécifiques
Quatre facteurs dessinent la configuration dans laquelle les forces
politiques vietnamiennes s’inscrivent et s’activent, ces facteurs sont
potentiellement générateurs d’obstacles, d’avantages et de stimulants.
1. La position géostratégique de l’Indochine française se révèle
névralgique parce qu’une distance de 16 000 kilomètres et un mois de
navigation maritime, séparent la métropole de sa colonie. Lorsque le Japon
envahit la Chine en 1937, après avoir annexé la Mandchourie six ans plus
tôt, cette distance réactive le débat sur la question : l’Indochine est-elle
défendable ? La victoire japonaise en Chine supposait la fin de la
résistance chinoise et particulièrement la fin du gouvernement Chiang
Kaishek réfugié à Chongqing. Or la survivance de ce dernier dépend de
plus en plus du ravitaillement extérieur qui lui parvient par la route de
Birmanie (britannique) et la voie ferrée du Yunnan (française) qui relie le
port de Haiphong à Kunming. Par ailleurs, le plan d’expansion japonais
vers les mers du Sud, dit plan Tanaka est accepté par les gouvernants
japonais et l’Indochine est placée sur la route. L’objectif du Nanjin est lié à
l’asphyxie du gouvernement de Chongqing et tous deux coïncident pour
placer l’Indochine dans le collimateur des expansionnistes japonais. La
menace japonaise potentialise le handicap de l’éloignement colonie-
métropole surtout après la capitulation de la France devant l’Allemagne qui
met pratiquement fin à l’alliance franco-britannique tandis que la flotte
anglaise contrôle les communications maritimes entre l’Europe et l’Asie.
2. À la distance géographique et bientôt à la rupture des
communications, se superpose l’événement choc : la défaite française et
l’occupation du territoire par les Allemands. La majorité des Indochinois
était persuadée que la France et son alliée britannique renouvelleraient
leurs exploits de 1914-1918 et sortiraient vainqueurs du conflit. La
déception fut à la hauteur de l’attente et elle s’accentua lorsque la
Thaïlande attaqua l’Indochine et annexa, après une médiation du Japon,
75 000 kilomètres carrés de territoire cambodgien et laotien. L’image et le
prestige de la France protectrice en furent atteints de façon rédhibitoire.
3. La capitulation isole l’Indochine et la soumet à une pression de plus
en plus forte des Japonais . Le gouvernement général doit composer avec la
4

puissance étrangère qui impose sa présence. Le général Catroux s’engage


dans la voie des transactions et son successeur l’amiral Decoux, à partir
d’août 1941, y entre pleinement avec l’aval et conformément aux
directives du gouvernement Pétain auquel il prête allégeance. L’amiral
Darlan signe des accords avec l’ambassadeur Kato qui seront complétés à
Tokyo en août 1940 par l’ambassadeur de France Arsène-Henry et le
ministre des Affaires étrangères Matsuoka. Ces accords sont certes et
essentiellement la résultante d’une conjoncture, mais on peut supposer
aussi qu’une relative affinité idéologique (relevant d’un nationalisme de
droite et donc une affinité paradoxale mais cimentée par
l’anticommunisme) a facilité leur signature. Quels que soient les ressorts
du contrat noué, la cohabitation qui en résulte – pleine d’exigences des
Japonais et de réticences et résistances de Decoux et son équipe – glisse,
par la force des choses, vers une collaboration d’État. Quels bénéfices les
Japonais tirent-ils de ces accords ? Pendant qu’ils livrent bataille aux
Américains dans le Pacifique et aux Anglais et aux Hollandais dans l’Asie
du Sud-Est, les Français assurent l’ordre sur leurs arrières et les fournitures
logistiques. De ce fait les Japonais permettent à la domination coloniale
française d’obtenir un sursis, mais simultanément ils affaiblissent leur
propre crédit auprès des Indochinois qu’ils avaient promis de délivrer du
« joug des Blancs ». Mais ils ne relèvent pas davantage le crédit de ces
« Blancs » qui profitent de la mansuétude des « Jaunes » sans leur avoir
opposé de résistance.
4. Aux yeux des Alliés et particulièrement des Américains, la
collaboration de fait que Français et Japonais sont conduits à entretenir
porte un préjudice considérable aux Français. Le président des États-Unis,
Franklin D. Roosevelt, particulièrement hostile au colonialisme français, a
une très piètre opinion de la présence française en Indochine qu’il juge
entièrement négative. Il conçoit le projet de confier l’administration de
l’Indochine à un trusteeship international dont Chiang Kaishek prendrait la
direction de fait . Les Indochinois, singulièrement les Vietnamiens, sont au
5

courant des divisions entre Alliés qu’ils peuvent exploiter pour, peut-être,
dégager une alternative au régime colonial. En outre, l’existence d’un
gouvernement de la France libre laisse espérer une réforme des liens
impériaux.
Quels furent les réactions et les comportements des Indochinois dans ces
années où prévoir les lendemains n’était à la portée de personne. On devait
se contenter de conjectures et de supputations ou se résigner à la fatalité.
Comme les Français et les Japonais, les Indochinois se sont certainement
posé la question : qui sera le vainqueur ? Quel sort nous attend ? Comme
« l’opinion publique », les comportements politiques, qu’ils soient
attentistes ou activistes, ont certainement fluctué dans le temps, certains
étaient rompus aux analyses des situations politiques et aux calculs
stratégiques et tactiques, d’autres étaient portés à croire aux prophéties
messianiques ou à adhérer à un credo religieux consolateur.
L’échiquier politique en 1940-1941
L’Indochine française connut un renouveau de l’effervescence politique
à partir de 1936. En laissant de côté la résistance des organisations
condamnées à la clandestinité telles le parti communiste indochinois (PCI)
et le parti national-démocrate du Vietnam (Viêt Nam Quôc Zân Dang), le
Vietnam connut une vie politique légale manifestée à travers une presse
d’opinion vivante, non seulement en Cochinchine, grâce à son statut de
colonie, mais aussi dans les protectorats voisins, notamment celui de
l’Annam. Des assemblées représentatives : Conseil colonial de
Cochinchine, Chambre des représentants du peuple de l’Annam et celle du
Tonkin étaient des tribunes où s’exprimaient une opposition modérée au
régime colonial et des voix réformistes. En outre, les élus français
(d’origine européenne) du Conseil colonial ne se gênaient pas pour
critiquer, parfois violemment, les gouverneurs et leur politique ; Pierre
Pasquier, notamment, fut l’objet d’attaques verbales virulentes des
« colons ». Ce comportement qui reproduisait celui des batailles
parlementaires de la métropole ne passait pas inaperçu de la population
indigène et assez tôt les élus vietnamiens du Conseil colonial et du conseil
municipal de Saigon se mirent à l’école de ce « parlementarisme ».
En 1936, les activités politiques reçurent une impulsion du Front
populaire de la métropole. Le gouvernement Blum instaura une tolérance
vis-à-vis des opposants au régime colonial. Ce nouveau climat accorda
plus de liberté à la presse et aux réunions et manifestations politiques ainsi
qu’aux mouvements sociaux. Une amnistie fit sortir des bagnes et des
prisons plusieurs centaines de détenus politiques. Les mouvements sociaux
atteignirent leur paroxysme au cours de l’année 1937 puis s’affaiblirent
l’année suivante parallèlement au déclin du Front populaire en France et au
retour de la répression policière dans la colonie.
Ce fut le PCI qui tira le plus grand profit de cette brève et relative
libéralisation. Sa presse légale connut une importante floraison, ses
représentants purent se faire entendre dans les assemblées et au cours de
meetings publics. Fait plus important, ses militants eurent les coudées
franches pour propager leurs idées et leurs objectifs dans la population et
organiser celle-ci, notamment les ruraux, les travailleurs urbains manuels
et intellectuels, les jeunes des écoles. Le reflux politique, en 1939, révéla
que l’organisation clandestine (maintenue derrière la façade légale) avait
élargi et consolidé son implantation dans tout le pays. Certes, les
groupuscules trotskistes qui s’opposaient au PCI, exercèrent eux aussi une
attraction certaine sur cette population en particulier en Cochinchine.
Cependant, à travers eux, c’est l’idéologie diffuse d’extrême gauche qui
circulait et qui, par conséquent, profita au PCI en dernière instance .
6

L’avancée de l’extrême gauche, à la veille du conflit mondial, repousse


à l’arrière-plan et place dans une position minoritaire, les autres forces
nationalistes. Dans le nord (le Tonkin), le VNQZD s’est replié en Chine du
Sud où ses principaux dirigeants subsistent dans l’orbite du Guomindang
chinois tandis que son principal terrain d’implantation se trouve dans les
concentrations de Vietnamiens échelonnés le long du chemin de fer du
Yunnan, de Laokay à Kunming.
Dans le Sud (la Cochinchine), la religion spiritiste Cao Daï née en 1926
mais développée à partir des années 1930 est déjà fractionnée en sectes
rivales. À la veille de la guerre mondiale, elle est sous étroite surveillance
de l’administration coloniale car ses chefs religieux avaient pris contact
avec des agents japonais. En effet, les cao-daïstes avaient choisi d’accorder
leur soutien au prince Cuong Dê, prétendant au trône d’Annam et réfugié
au Japon depuis 1906. Les approches politiques des dirigeants cao-daï de
la secte majoritaire de Tayninh leur valurent d’être soupçonnés de menées
antifrançaises. Le centre principal dit le Saint Siège de Tayninh fut fermé
et occupé par l’armée française en août 1940 et, l’année suivante, le
« pape » Pham Cong Tac fut exilé à Nosy Lava, aux environs de
Madagascar .7

La capitulation de l’armée française en juin 1940 donna le signal d’au


moins quatre tentatives de soulèvement. Trois eurent lieu après l’attaque
des forces japonaises contre la forteresse de Langson en septembre 1940.
Un contingent vietnamien participa à cette dernière aux côtés de Japonais.
Ces Vietnamiens avaient été recrutés sous l’égide de la Ligue pour la
restauration du Vietnam (Viet Nam Phuc Quôc Dông minh Hôi) qui se
réclamait du prince Cuong Dê. Lorsque les Japonais se retirèrent, le groupe
du Phuc Quoc se divisa, certains repartirent avec les Japonais, d’autres
rejoignirent la mouvance tributaire du Guomindang chinois, en fait ils
tombèrent dans la dépendance du général nationaliste Chang Fakuei. Ironie
de l’histoire : deux ans plus tard, Chang Fakuei leur imposa Hô Chi Minh
comme réorganisateur et vice-président de leur organisation, le Viêt Nam
Cach mang Dông Minh Hôi (Ligue révolutionnaire du Vietnam). D’autres
encore refusèrent de battre en retraite et furent capturés, certains fusillés
par les Français. Ce fut la première désillusion que les Japonais infligèrent
aux Vietnamiens qui avaient compté sur eux.
Saisissant l’occasion que leur offrait l’incursion japonaise et croyant le
moment venu du soulèvement, un groupe relevant du PCI, attaqua les
postes français autour de Bacson. Pendant ce temps, dans le Nghe An, à
Do Luong, un sous-officier de la garde indigène entraîna une partie de ses
hommes à prendre les armes en leur annonçant l’arrivée du prince Cuong
Dê précédé d’un débarquement japonais. La mutinerie fut aisément
écrasée.
Ces trois échecs successifs ne dissuadèrent pas les communistes de la
Cochinchine d’essayer, à la fin de 1940, de provoquer une insurrection
générale. On put supposer que la direction du PCI dans le Sud prit une
initiative isolée et « aventuriste ». En fait, la direction centrale du PCI avait
jugé que la capitulation de la France et la menace japonaise offraient
l’opportunité de lancer une offensive armée pour renverser la domination
coloniale. En novembre 1940, les Français d’Indochine ne pouvaient
attendre aucun secours de la métropole, de surcroît, l’armée thaïlandaise
engageait les hostilités contre les Français ; le PCI fit de la propagande
contre l’envoi des tirailleurs sur le front cambodgien. En fonction de cette
analyse et en application du principe léniniste du « défaitisme
révolutionnaire », les organisations du PCI préparèrent le soulèvement à
l’échelle de tout le pays ; elles attendaient un signal du « Bureau d’outre-
mer » (Ban Hai Ngoai) qui dirigeait le parti à partir des confins sino-
tonkinois. Sur les conseils de Hô Chi Minh qui jugeait que la situation
n’était pas mûre, la direction du parti fit machine arrière tardivement mais
le contre-ordre porté par Phan Dang Luu parvint trop tard à cause d’un
retard du train Hanoi-Saigon (version officielle du parti). Le Comité de
pays (la Cochinchine) lança le mot d’ordre de l’insurrection en misant sur
la mutinerie des soldats du 5 régiment de tirailleurs annamites. La Sûreté
e

avertie arrêta les militants militaires et le 5 RTA fut consigné, les


e

principaux dirigeants y compris Phan Dang Luu furent arrêtés. Une


militante se souvient : « Selon le plan de l’insurrection, le 22 novembre à
minuit, les tirailleurs s’emparent du camp des Mares [leur caserne] à
Saigon, ils attaquent la prison centrale pour en libérer des prisonniers
politiques, ils prennent possession de la centrale électrique puis arrivent
par le train pour s’emparer de la province de Mytho […] mais le 23 au
matin, à 9 heures, nous ne vîmes descendre du train que les voyageurs
habituels […]. Ainsi, Saigon n’était pas tombé, pourquoi ? » Le 8

gouvernement français engagea les unités européennes (11 RIC et Légion


e

étrangère), la marine et même l’aviation ainsi que les tirailleurs


cambodgiens dans la répression. Le soulèvement fut écrasé assez
rapidement et le PCI se vit infliger une sévère défaite, il se solda par des
milliers de prisonniers et des centaines de tués, les exécutions publiques se
succédèrent jusqu’au milieu de 1941. Les membres du comité central du
parti arrêtés bien avant l’insurrection furent fusillés parce que le
gouverneur général Decoux estimait qu’il fallait frapper fort, « pour
l’exemple ».
9

En Cochinchine, le PCI fut décapité, il fallut attendre 1943 pour qu’il


sorte du « creux de la vague ». La défaite eut deux autres conséquences
importantes : elle transféra le centre de gravité du mouvement communiste
dans le nord du pays et plus précisément dans la haute région tonkinoise, et
le vide créé dans le Sud favorisa la renaissance d’un courant religieux du
bouddhisme sous l’inspiration d’un illuminé, prophète et guérisseur, du
nom de Huynh Phu So connu sous le nom de religion Hoa Hao . En 10

revanche, les autres composantes de la mouvance indépendantiste ne furent


pas capables de se déployer dans l’espace laissé vacant, les cao-daïstes
ayant été déjà réduits au silence.
Une partie de la population se laissait attirer par les devins, les médiums
en transe ou se remémorait les prophéties de Nguyen Binh Khiem (qualifié
de Nostradamus vietnamien) qui avait prédit l’éclatement de la Seconde
Guerre mondiale. Dans le Viêt Bac (Haut Tonkin), Nguyen Ai Quoc, après
deux ans passés en Chine du Sud dans les bases de la 8 armée de route où
e

il avait recueilli une riche expérience, réunit le bureau directeur du parti dit
Bureau d’outre-mer pour définir une stratégie adaptée à la conjoncture du
conflit mondial. Les concepts de Front démocratique indochinois (1936),
de Front anti-impérialiste (1939) font place à celui de Ligue pour
l’indépendance, organisation frontiste semblable au Front uni antijaponais
qui allie formellement les communistes et les nationalistes chinois. Son but
est de mobiliser les Vietnamiens contre les « colonialistes français et les
fascistes japonais », la Ligue est une création du PCI et celui-ci en a la
direction exclusive .
11

Pour atteindre l’objectif qu’il s’est fixé, le Viêt-minh doit engager la


lutte armée à partir de bases semblables aux bases rouges chinoises où
celui qui se désigne lui-même, à partir de 1941, sous le nom de Hô Chi
Minh, a séjourné. Ces bases sont en même temps des écoles où les
stagiaires sont formés à la guérilla et sont conditionnés idéologiquement.
La tactique adoptée est la temporisation, il faut se préparer pour agir au
moment venu, lorsque se présentera « l’occasion favorable ». Pour l’heure,
il faut organiser l’entraînement militaire, pratiquer une pédagogie
révolutionnaire (alphabétisation, fabrication et diffusion d’un journal,
représentations théâtrales, chants et danses). À partir de 1941 et compte
tenu de la défaite de Cochinchine, le PCI adopte le modèle stratégique et
tactique des communistes chinois .12

On assiste à une territorialisation du Viêt-minh dans un triangle forestier


et montagneux. Entre Cao bang, Bac Son et Thai Nguyen, le Viêt-minh
commence à pénétrer un milieu humain où la faible population est en
majorité non viêt, formée de Tho (Tày), de Man (Zao) et de Nung (ethnies
dont le degré de vietnamisation est plus ou moins avancé). Cette zone
jouxte les provinces chinoises du Guanxi et du Yunnan, la frontière est
poreuse, le va-et-vient est facile. Elle joue un rôle déterminant comme
plaque tournante puis comme bastion de la résistance antifrançaise,
pendant les deux décennies postérieures. C’est elle qui fait la différence
entre communistes et nationalistes vietnamiens. Ces derniers sont
regroupés en Chine, tributaires quand ce n’est pas dépendants du
Guomindang ou des « seigneurs de la guerre », les premiers ont pris
position sur le territoire de « la patrie » et même si l’environnement
ethnique n’est pas majoritairement viêt, le Viêt-minh se sent chez lui.
L’évolution de la situation : vers l’indépendance
La dégradation de l’économie et des conditions de vie
L’économie indochinoise subit les effets de la guerre d’une façon
d’abord indirecte puis, sans devenir des champs de bataille comme la
Birmanie, la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines, elle devint la cible de
l’aviation alliée avec une fréquence grandissante à partir de 1943. À partir
de 1941, l’économie indochinoise fut pratiquement coupée de
l’environnement du Sud-Est asiatique et a fortiori du réseau impérial
français. Ses principales exportations (riz, caoutchouc, charbon) furent
destinées au Japon en vertu des accords entre Vichy et Tokyo. En fait, dès
1943, les sous-marins et l’aviation américaine instaurèrent un véritable
blocus maritime de sorte qu’à partir de 1944, pour ne prendre que cet
exemple, faute de navires de transport, les cargaisons de riz destinées au
Japon restèrent stockées dans les entrepôts de Cholon . En contrepartie des
13

exportations, les Japonais devaient fournir les produits fabriqués en


provenance autrefois de la métropole ou d’autres pays industriels ; ils en
furent incapables, leurs besoins étant prioritaires et les communications
maritimes étant interrompues.
Cette économie de guerre qui devient vite une économie dirigée pèse de
plus en plus lourd sur la population : producteurs et consommateurs ont à
souffrir des livraisons forcées de riz, de ricin et de jute, du rationnement
des vivres alimentaires et des textiles. Selon le directeur des Services
économiques du gouvernement général, en 1945, l’économie indochinoise
était à la veille d’un effondrement généralisé . Selon les rapports des
14

autorités provinciales, la population dans toutes ses catégories supportait


de moins en moins les restrictions ou les pénuries qui allaient en
s’aggravant : on peut suivre la progression de l’état d’esprit de la
population aussi bien du Tonkin que de l’Annam et de la Cochinchine à
travers les rapports annuels des administrateurs ou inspecteurs
administratifs . Réquisition, pénurie, rationnement et privation fournirent
15

au Viêt-minh des thèmes de propagande et des mots d’ordre pour mobiliser


la population. Le Viêt-minh imputait le marasme et les souffrances aux
Français et aux Japonais « mis dans le même sac ».
La politique de l’amiral Decoux
Le gouverneur général s’était fixé comme but de maintenir la
souveraineté française en Indochine jusqu’à la sortie de la guerre. C’est
dans cet esprit qu’à l’intérieur, il maintint l’ordre colonial de façon rude et
fit le moins de concessions possible aux Japonais. La conception de l’ordre
et de la souveraineté française était directement inspirée de la doctrine de
la Révolution nationale de Pétain : d’une part, Decoux appliqua les lois
discriminatoires de Vichy contre les Juifs, les francs-maçons, les
socialistes et les gaullistes, et bien entendu les indigènes nationalistes ou
communistes. Il mit fin au « parlementarisme colonial » assimilé à la
« pourriture et à la démagogie de la III République » selon ses propres
e

termes. Il établit une censure plus stricte de la presse et des publications en


général. D’autre part, il redora le blason des « souverains et notabilités
d’Indochine » tout en les cantonnant dans la sphère symbolique ou
l’exécutif subalterne. Le gouverneur général, les gouverneurs et résidents
supérieurs conservaient le pouvoir de décision. Les administrateurs et
résidents français, en bref l’encadrement français, continuaient de
« coiffer » le mandarinat indigène et de détenir le pouvoir réel.
La volonté d’importer la Révolution nationale dans les possessions
coloniales coïncida avec la nécessité de contrebalancer la présence des
Japonais et l’influence que ceux-ci cherchaient à exercer sur la population
indochinoise. En effet, un intellectuel et scientifique vietnamien formé
dans l’Université française se souvient en ces termes : « À la fin de l’année
1940, malgré l’intense propagande sur le maréchal Pétain et l’empire
français, nous étions persuadés du futur changement fondamental de notre
destin national, mais angoissés par l’ignorance du chemin qui nous y
mènerait. Ceux qui avaient quelques activités politiques sérieuses étaient
surveillés ou arrêtés par la police. Parmi eux les marxistes gardaient leur
foi inébranlable quoique neutralisés. L’opinion populaire continuait le rêve
de Phan Boi Châu : compter sur une nation amie jaune pour sortir des
griffes des Blancs. La perspective de la domination fasciste du monde ne
l’effrayait pas puisqu’en France le maréchal s’entendait bien avec les
Allemands et, au Sud-Est asiatique, à partir de la fin de 1941, des peuples
colonisés retrouvaient, grâce aux Japonais, leur liberté et leur dignité . »
16

Cette influence fut forte et réelle tant que les victoires dans le Pacifique
et en Asie du Sud-Est nimbaient le Japon d’une auréole de gloire ; mais
après la confirmation du renversement de tendance dans l’année 1942-
1943 : défaites de l’Axe en Méditerranée, à Stalingrad et aux îles Midway,
cette influence déclina sensiblement en 1944.
Avec la volonté de contenir le prestige du Japon et son attraction dans la
psychologie des Indochinois, l’encadrement et la mobilisation de la
jeunesse fut l’un des premiers soucis de Decoux. La nécessité des temps
coïncidait avec l’adhésion à la doctrine pétainiste pour reproduire le
modèle vichyste en Indochine. Decoux nomma un officier de marine, le
commandant Ducoroy, comme commissaire aux sports et à la jeunesse :
des organisations de jeunesse firent leur apparition, une école des
moniteurs d’éducation physique fut créée à Phanthiet (centre Annam). Une
forte impulsion fut donnée aux sports de plein air avec la construction de
stades ou simplement de terrains sportifs, de piscines et de campings.
Comme en métropole, cette politique se référait à la devise « sana mens in
sano corpore » tandis que l’amour de la Grande Mère Patrie, la France,
était inculqué aux jeunes Indochinois .
17

Le volet cérémoniel de cette politique était rempli de manifestations


publiques et sportives, le Tour d’Indochine cycliste par exemple. La
théâtralité des grands rassemblements visait à rehausser ostensiblement
l’image de la France tout en exaltant le passé historique du Vietnam, entre
autres en encourageant la commémoration annuelle du Phu Dong Hung
Vuong (le roi semi-légendaire du viêt) ou la lutte des sœurs Trung contre
les Chinois. Cependant, l’enrégimentation était relative comme en
témoigne l’anecdote suivante : au cours d’un défilé en l’honneur de Jeanne
d’Arc, le 2 mai 1943 à Hanoi, les scouts vietnamiens firent le salut scout
au lieu du salut olympique que Ducoroy attendait, le commissaire prit cela
pour un défi à l’autorité et voulut sanctionner les coupables. Mais il dut y
renoncer devant les protestations des chefs scouts français ainsi que de
certains administrateurs qui firent valoir la maladresse d’une sanction par
les temps qui couraient. M. Ducoroy lui-même eut la lucidité de prévoir les
conséquences de son organisation de la jeunesse puisqu’il aurait dit à
Zuong Duc Hiên, président de l’Association des étudiants de Hanoi :
« Vous êtes les futurs dirigeants de votre pays. »
Les réactions des Vietnamiens
La jeunesse vietnamienne « joua le jeu ». Elle utilisa les équipements
sportifs et s’enrôla dans les organisations de jeunesse où les activités de
plein air la sortirent de ses cercles familiaux urbains et la conduisirent à la
rencontre des milieux ruraux qui, pour un certain nombre, représentaient
un monde inconnu ou mal connu. Ce que le scoutisme, qui prit son essor
dans les années 1930, inculquait déjà : l’idéal altruiste de servir son
prochain et, au-delà, une cause commune, le sens de l’organisation et de la
discipline, fut étendu à d’autres catégories de jeunes. Le scoutisme
vietnamien qui comptait 4 000 adhérents en 1939, en rassemblait 11 000 en
1944. Le culte de la mère patrie France est désormais associé à celui de la
« petite patrie », Vietnam, Laos, Cambodge. Jeanne d’Arc était fêtée, mais
le souvenir des sœurs Trung qui levèrent l’étendard de la révolte contre la
domination chinoise en 40-43 de notre ère, était également exalté. Les
Vietnamiens les dissocièrent progressivement pour ne plus exalter que la
Terre des Ancêtres (Tô Quôc) et ses héros. Une anecdote significative nous
est contée par Mai Van Bô : lorsque son ami Le Huu Phuoc, Huynh Van
Tieng et lui-même composèrent la Marche des étudiants, afin de ne pas
invoquer « l’Indochine française », ils se référèrent à la « Mère
Indochine », et à la Patrie tout court dans la version finale .
18

Le PCI qui se voulait un parti de masse et avait défini une politique de


libération nationale, ne pouvait être indifférent à cette politique
gouvernementale en direction de la jeunesse. À partir de 1943-1944, les
communistes s’intéressent particulièrement aux organisations de jeunesse
et intensifient leurs travaux d’approche. Hoang Dao Thuy, chef des scouts
vietnamiens du Tonkin, témoigne de la tactique de « l’entrisme » et il sert
d’intermédiaire entre le Viêt-minh et Ta Quang Buu, le chef des scouts
d’Annam qu’il persuade de se joindre au mouvement indépendantiste et
même plus précisément au Viêt-minh . Les étudiants de l’université de
19

Hanoi mais aussi les lycéens se groupent en associations qui explorent le


pays, à la manière scoute, marchant à pied, campant. Ils mettent à profit les
infrastructures officielles telles que le camp de la fédération des scouts
d’Indochine situé à Bach Ma, dans l’arrière-pays de Huê, (constitué en
1937 avec une donation de l’empereur Bao Dai). Deux autres terrains sont
aménagés, l’un à Tuong Mai (1942) proche de Hanoi et l’autre à Suoi Lô, à
une quinzaine de kilomètres de Saigon (1943). Les veillées des feux de
camp sont l’occasion de chants et de saynètes s’inspirant de l’histoire et du
folklore national mais aussi de débats sur l’avenir du pays.
Dans les villes, l’intelligentsia vietnamienne opère un « retour aux
sources ». En dépit de la pénurie de papier qui ne cesse d’augmenter, de la
censure (plus ou moins vigilante et sévère), les éditeurs, les écrivains et les
publicistes de Hanoi surtout mais aussi de Saigon et de Huê, sont très actifs
dans ces années qu’ils pressentent comme décisives. Du côté officiel, il y a
un volet culturel piloté par l’IPP (Information-presse-propagande) qui est
un organisme gouvernemental d’édition – il publie la revue Indochine et
décerne le prix Alexandre de Rhodes – et de censure. Il est dirigé par un
officier de marine, le commandant Marcel Robbe (un des meilleurs
traducteurs du Kim Van Kieu, le poème national vietnamien, selon le
savant Hoang Xuan Han). Il y a un autre volet, indigène lui, représenté par
des éditeurs et des revues d’intérêt général qui acquiert rapidement une
solide réputation intellectuelle, entre autres, les revues Thanh Nghi et Tri
tan, chacune occupant un créneau différent. La première, Opinion éclairée,
est une tribune à laquelle participent des lettrés érudits, des juristes et des
écrivains d’horizons différents, tous à la recherche de convergences et
d’une synthèse entre leur culture et la culture européenne, principalement
française. Ils sont attentifs aux réalités contemporaines de leur pays et
conduisent leur réflexion sur l’orientation future du Vietnam . Le second
20

périodique, Connaissance du nouveau, est tourné davantage vers la


connaissance du passé national et sa réévaluation. Mais de nombreux
écrivains, artistes et savants collaborent aux deux publications à la fois.
Truong Chinh qui est le secrétaire général, par intérim, du PCI intervient
dans la vie culturelle. Il était, depuis 1938, la cheville ouvrière de
l’Association pour la diffusion du qûoc ngu (Hôi truyên ba quôc ngu),
organisation d’alphabétisation de masse. En 1943, il écrit et répand un
« Programme pour la Culture » (Dê cuong van hoa) considéré comme le
manifeste du PCI pour la culture. Il définit trois grandes orientations : une
culture nationale, une culture scientifique et une culture de masse. Ses
références implicites sont le matérialisme dialectique et le socialisme
scientifique, destinées à guider les créateurs et les vulgarisateurs, les
acteurs et les diffuseurs. Les communistes de Hanoi sont en liaison avec la
direction du parti qui se confond alors avec celle du Viêt-minh. Il est
difficile d’évaluer l’influence du PCI sur les esprits en général et sur les
cercles de la culture en particulier. Tran Do qui assurait la liaison entre
Truong Chinh et les intellectuels de Hanoi, ne s’y risque pas mais il laisse
entendre que l’empreinte nationaliste était encore forte .
21

Tout en étant actifs sur le « front de la culture », les communistes


portent leurs efforts principaux sur la consolidation de leurs positions
géostratégiques et les préparatifs politico-militaires. En effet, il n’y a pas
de génération spontanée en politique : la révolution d’août 1945, c’est-à-
dire la double opération de prise du pouvoir par le Viêt-minh et la
proclamation d’un État national indépendant sont l’aboutissement de
plusieurs facteurs entremêlés au nombre desquels les préparatifs militaires
ne furent pas les moindres bien que Hô Chi Minh insistait sur la
prééminence du politique sur le militaire .
22

Des trois années passées en Chine du Sud après avoir quitté Moscou en
1938, Hô Chi Minh (c’est le nom qui apparaît publiquement en 1942) est
revenu dans son pays avec, dans son bagage, l’expérience mise en pratique
par les communistes chinois. Il ne se contente pas de créer la Ligue pour
l’indépendance nationale, d’éditer le journal Viet Nam Doc lap mais il
acquiesce à la création de bases de guérilla si ce n’est même qu’il en donne
la directive. Ces maquis sont la cible des opérations de pacification (dans
le langage de l’époque) menées par la Sûreté, la garde indochinoise et
l’armée française. Ces campagnes de répression parviennent à refouler les
maquisards dans des endroits inaccessibles où ils sont coupés de la
population et réduits au dénuement et à la détresse telle que la décrit Vo
Nguyen Giap dans ses mémoires.
Néanmoins, à la fin de 1944, les maquisards ont renoué leurs liens avec
la population en se réimplantant dans le triangle Thai Nguyen – Caobang –
Backan. La propagande vietnamienne fait son chemin dans les rangs de la
garde indochinoise et même chez les tirailleurs ; les rapports des
administrateurs français y font allusion à maintes reprises. Vers la fin de
1944, une véritable offensive du Viêt-minh se dessine sur « presque tout le
territoire du Tonkin. De nombreux tracts sont journellement distribués, des
affiches séditieuses apposées ». Les guérilleros de Giap attaquent les
postes français de Phai Khat et Na Ngan où ils tuent 20 gardes indochinois
et à Dinh ca, les autorités françaises leur imputent l’incendie de
500 paillotes et le massacre de 46 habitants. À ce moment-là, les Français
sont persuadés que c’est bien Nguyen Ai Quôc qui dirige ces actions . 23

Entre-temps la France avait été libérée de l’occupation allemande,


l’amiral Decoux tout en conservant son poste de gouverneur général, avait
accepté d’être doublé par le général Mordant nommé représentant du
général de Gaulle. Des réseaux de résistance anti-japonais (dont la
principale activité était la collecte et l’acheminement des renseignements)
sont organisés par des Français. Les Japonais sont informés de ces faits, or
ils sont entrés dans la période où leurs revers se multiplient dans le
Pacifique (ils perdent les Philippines en décembre 1944) et sur le front de
Birmanie ; leurs villes et leurs installations industrielles et militaires
subissent désormais des bombardements intensifs. Après des discussions
serrées dans les cercles dirigeants japonais , le 9 mars 1945, ils mettent fin
24

à la cohabitation avec les Français d’Indochine : l’armée et la police


coloniale sont désarmées, les cadres français de l’administration sont
dessaisis de leur rôle et de leur autorité.
En mars et avril 1945, les Japonais octroient l’indépendance aux trois
monarchies de l’Indochine (viêt, khmer et lao) alors que la guerre est à
quatre mois de s’achever par la capitulation japonaise. La conjoncture
politique offrait une chance (in)espérée aux partisans de l’indépendance du
Vietnam car ils savaient que le Japon était d’ores et déjà battu tandis que
les Français étaient alors dessaisis de leur pouvoir de domination. L’idée
du co hoi (l’opportunité) ou thoi co (l’occasion favorable) était présente
chez de nombreux Vietnamiens de l’intelligentsia ou des militants
politiques. Hô Chi Minh en avait fait une idée motrice de sa stratégie
révolutionnaire, chez lui, cette notion était le fondement de la
temporisation en même temps que le stimulant de l’action.
L’opinion éclairée pressent que dans les mois suivants, des événements
décisifs peuvent avoir lieu. L’empereur Bao Dai avait appelé un lettré,
inspecteur de l’enseignement primaire, à former le gouvernement avec des
hommes appartenant à l’élite capacitaire. Ce gouvernement ne put
qu’expédier les affaires courantes (par exemple, les examens du
baccalauréat franco-indigène eurent lieu normalement) ; cependant ils
admirent que leur autorité et leurs directives étaient ignorées ou battues en
brèche. Le nord du pays était en proie à la famine (entre 1 et 2 millions de
morts) et, dans certaines localités, au typhus, la délinquance se généralisait
et le dernier conseil des ministres (le 5 aôut 1945) entendit un bilan
pessimiste : « À Thanh Hoa, les insurgés désarment nos miliciens, ligotent
les maires, le chef de province me demande s’il faut tirer ou non. Que
feriez-vous à ma place ? », demande le ministre de l’Intérieur ; un collègue
lui répond que les autorités locales n’ont qu’à se débrouiller. Le ministre
de l’Économie considère que les autorités locales sont hésitantes et
indécises parce que le gouvernement lui-même n’a pas « une ligne de
conduite nette ».
25

Dans les six mois qui suivirent le coup de force japonais, les forces
indépendantistes étaient en veillée d’armes mais avec des chances inégales
pour les uns et les autres.
Les nationalistes – c’est le cas notamment du parti Dai Viet – qui ont
joué la carte japonaise, subissent le contrecoup de la dégradation du
prestige nippon et bientôt, ils entendent sonner le glas de leurs ambitions.
Tous les dirigeants japonais n’ont pas accordé une aide permanente et sans
réserve aux nationalistes ; ils n’étaient pas d’accord entre eux sur la
politique à appliquer avant et après le 9 mars 1945 : alors que les
Vietnamiens s’attendaient au retour du prince Cuong De pour remplacer
Bao Dai et la nomination de Ngo Dinh Ziem comme Premier ministre, les
Japonais choisissent de laisser Bao Dai sur le trône et acceptent que celui-
ci appelle Tran Trong Kim pour diriger son gouvernement.
En outre, même les Japonais désireux de soutenir les indépendantistes
étaient confrontés à la fragmentation en groupuscules de ceux-ci, à la
dispersion régionale et aux querelles de personnes. Ils devaient se rendre à
l’évidence qu’ils ne pouvaient faire fond sur aucune personnalité ni sur un
groupe solide .
26

Mais il y a d’autres Vietnamiens qui, appartenant à la même mouvance,


disposent d’atouts qui compensent leur compromission avec les
occupants : ce sont les Cao daï et les Hoa Hao qui ont profité de
l’effacement des Français en Cochinchine pour se constituer des fiefs
importants. Les sectateurs des deux religions prophétiques et messianiques
ont leurs partis politiques respectifs : le Phuc Quoc Hoi (Restauration
nationale) et le Dang Xa hoi Zan chu (parti social et démocrate), mais ils
ont surtout trois atouts : une masse encadrée, une implantation territoriale
rurale et des unités paramilitaires. Si leurs assises géographiques les
cantonnent en Cochinchine ils sont, cependant, les concurrents les plus
sérieux du Viêt-minh.
La collaboration plus ou moins étroite avec les Japonais les discrédite –
c’est le lot de ceux qui lient leur sort à celui des perdants – surtout aux
yeux des Alliés qui, en septembre 1945, expédient leurs troupes pour
désarmer l’armée japonaise : l’armée nationaliste chinoise au nord du
16 parallèle, les troupes de l’Inde britannique au sud.
e

Il y a des nationalistes qui ne se sont pas compromis avec les Japonais.


Ceux qui sont regroupés au sein des deux partis : le Viet Nam Quoc Zan
Dang et le Viet Nam Cach Mang Dong Minh Hoi sont parrainés par le
Guomindang et par conséquent dépendent de celui-ci. Ils rentrent dans leur
pays dans les fourgons de l’armée chinoise, cependant ils ne bénéficient
pas ou ne savent pas utiliser la présence de leurs alliés ou chaperons
pendant les quelques mois de présence chinoise. Tran Trong Kim évoque,
dans ses mémoires , la ville de Langson où il observe la présence d’une
27

unité du Viet Nam Quoc Zan Dang fortement armée par les Chinois mais
qui reste passive, cernée par une campagne contrôlée par le Viêt-minh.
Lorsque la mouvance nationaliste (sous ses diverses dénominations : Dai
Viet, VNQZD, Ai Chinh) parvient à se regrouper à l’automne 1945 pour
faire face aux communistes, il sera trop tard. À Hanoi, Hô Chi Minh
parvient à les neutraliser en leur offrant de prendre part au gouvernement
(Vu Hong Khanh, Nguyen Tuong Tâm) et à siéger à l’Assemblée
nationale, tandis que dans les provinces, ils sont éliminés physiquement
lorsqu’ils résistent au Viêt-minh. Le retour des troupes chinoises
nationalistes en Chine au printemps 1946, sonne le glas des nationalistes
livrés à eux-mêmes.
Seuls les communistes, agissant sous le couvert de la Ligue pour
l’indépendance, apparaissent comme issus du terreau local et agissant de
façon autonome. Dans le Nord, le PCI réorganise des groupes de
guérilleros en une unité militaire. Le Deer Team de l’OSS (Office of
Strategic Services) américain, parachuté le 16 juillet 1945 dans la base
Viêt-minh de Kim Lung, a équipé cette « brigade » d’un armement neuf et
l’a entraînée. L’American connection se révèle payante d’autant que la
radio de l’équipe du major Allison Thomas donne au Viêt-minh la primeur
de l’annonce de la capitulation japonaise. Dès la réception de
l’information, les dirigeants du Viêt-minh et leur brigade de propagande
armée, accompagnés du Deer Team, opèrent leur descente sur Hanoi où ils
pénètrent à la fin d’août 1945. Sur place comme dans d’autres localités du
pays, les organisations animées ou dirigées par le PCI ont déjà préparé le
terrain.
En effet, après le 9 mars, les communistes ont étendu leur réseau à tout
le pays et même au Laos voisin. Des comités Cuu Quoc (salut national)
sont mis sur pied par classe d’âge, par sexe, par profession et ce jusqu’au
niveau des villages. Toutes les organisations de jeunesse que le
commandant Ducoroy a formées ou renforcées sont noyautées,
restructurées et parfois rebaptisées : tel est le cas des scouts d’Annam
dirigés par le professeur de mathématiques Ta Quang Buu qui deviennent
les Jeunesses de première ligne (Thanh Nien Tiên Truyên). Au Tonkin,
Hoang Dao Thuy, chef des Éclaireurs, participe au congrès national de Tan
Trao et implique son organisation scout dans le mouvement que le Viêt-
minh impulse. En Cochinchine, le docteur Pham Ngoc Thach crée les
Jeunesses d’avant-garde (Thanh nien Tien phong).
Les communistes avaient pris en compte toutes les dimensions de la
politique, du militaire au culturel et ils les avaient investies. Du groupe de
la revue Thanh Nghi, allait sortir le parti démocrate et plusieurs ministres
du gouvernement Hô Chi Minh. Et Zuong Duc Hien, président de
l’Association des étudiants de l’université de Hanoi, considéré par la
Sûreté comme un agitateur nationaliste notoire (certains disent même qu’il
avait des sympathies Dai Viet), finit par se rallier au Viêt-minh. Au
moment crucial où le Viêt-minh passa à l’action, il s’était acquis la
complicité de Pham Ke Toai, vice-roi du Tonkin, et la garde indochinoise
ainsi que les tirailleurs avaient choisi de se ranger du côté Viêt-minh à
Hanoi, Saigon et Huê.
Conclusion
En 1945, le Vietnam recouvre son indépendance. N’y voir qu’un putsch
communiste serait une erreur ; cette naissance fut le fruit d’une incubation
dont les communistes furent les principaux opérateurs et bénéficiaires.
Certes, sur ce sujet comme sur d’autres, il ne faut pas accepter le mythe du
« grand soir » où d’un élan unanime, le peuple vietnamien se dressa
comme un seul homme pour arracher son indépendance. Celle-ci avait été
instaurée depuis avril 1945 mais les Vietnamiens se rendaient compte de
son caractère formel et elle ne satisfaisait pas l’espoir latent, même chez
des sceptiques, et la volonté chez certains, d’une indépendance réelle.
En quelques semaines, l’aspiration à l’indépendance devient une ligne
de force de toutes les organisations indépendantistes, le PCI fut le seul à
savoir la capter et l’orienter à son profit. Le PCI le doit en partie à son
dirigeant Hô Chi Minh. La ténacité patiente de celui-ci porta ses fruits et si
l’on peut lui attribuer du génie, c’est dans sa stratégie politico-militaire
qu’il en fit preuve. Toutefois, Hô Chi Minh n’aurait pu réussir sans
l’organisation qu’il avait créée en 1931. Le PCI avait recouvert le pays
d’un maillage qui, pour n’être pas serré, lui avait donné une relative
ubiquité d’intervention. Cette présence active dans tous les secteurs socio-
professionnels et dans toutes les couches de la population (en premier lieu
dans les campagnes) distingue les communistes des nationalistes comme
l’écrit l’un de ceux-ci : « Les nationalistes n’étaient forts et actifs que dans
Hanoi tandis que les campagnes subissaient la pression terroriste du Viêt-
minh. Les nationalistes n’avaient pas l’expérience de l’organisation, ils
n’allaient pas vers les masses […]. Ils avaient certes de bons cadres mais
sans assise populaire . »
28

Mais, au-delà des facteurs locaux et régionaux déterminants que nous


avons tenté d’identifier, comment ne pas évoquer l’aura que les victoires
de son armée en Europe conféraient à l’Union soviétique, lointain grand
frère et parrain du parti communiste indochinois ?
Abréviations utilisées
CAOM, Centre des archives d’outre-mer, Aix-en-Provence.
ANVN, Archives nationales du Vietnam (luu tru = centre 1 : Hanoi ;
centre 2 : Hô Chi Minh-Ville).
RHSGM : Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, Paris.
RHMC : Revue d’histoire moderne et contemporaine.
RFHOM : Revue française d’histoire d’outre-mer.

Notes du chapitre
1. D. Marr, Vietnam 1945 – The Quest for Power, University of California
Press, 1995.
2. J. Valette, Indochine 1940-1945 – Français contre Japonais, Paris,
SEDES, 1993. Cet ouvrage contient de très nombreux documents d’archives
inédits.F. Mercier, Vichy face à Chiang Kaishek – Histoire diplomatique,
Paris, L’Harmattan, 1995.
3. E. Jennings, Vichy sous les tropiques : la Révolution nationale,
Madagascar, Guadeloupe, Indochine, 1940-1944, Grasset, 2004.A. Raffin,
« Easternization meets westernization. Patriotic Youth Organizations in
French Indochina during World War II », French Politics, Culture and
Society 20/2, 2003, p. 121-140.
4. J. Valette, op. cit.
5. S. Tønnesson, The Vietnamese Revolution of 1945 – Roosevelt, Ho Chi
Minh and de Gaulle in a World at War, Oslo, PRIO, 1991.M. Bradley,
Imagining Vietnam and America – The Making of Postcolonial Vietnam,
1919-195, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2000.
6. D. Hémery, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en
Indochine, Paris, F. Maspero, 1975.
7. J. Werner, Peasant Politics and Religious Sectarianism : Peasant and
Priest in the Caodai in Vietnam, Monograph 23, Yale Southeast Asian
Studies.
8. Nguyen Thi Thap, Tu dât Tiên Giang, Hôi Ky, HCM-ville, 1986.
9. P. Brocheux, « L’occasion favorable, 1940-1945 » in L’Indochine
française, 1940-1945 (dir. P. Isoart), Paris, PUF, 1982, p. 131-176.
10. Hue Tam Ho Tai, Millenarianism and Peasant Politics in Vietnam,
Cambridge Mss, Harvard University Press, 1983. Hoa Hao est le nom du
village natal de So. Cette religion se situe dans la tradition messianique du
Bouddha Maitreya (le Bouddha sauveur).
11. P. Brocheux, Hô Chi Minh, du révolutionnaire à l’icône, Paris, Payot,
2003.W. Duiker, Hô Chi Minh. A Life, New York, Hyperion, 2000.
12. Ibid. Conformes aux directives que le Komintern avaient imposées aux
communistes chinois : ils devaient s’allier à Chiang Kaishek contre l’invasion
japonaise ; voir la correspondance Dimitrov and Stalin 1934-1943, Yale
University Press, 2000.
13. CAOM, Affaires économiques 14 : en septembre 1945, le haut-
commissaire Thierry d’Argenlieu demanda aux Britanniques d’évaluer les
stocks de riz entreposés à Cholon. L’enquête révéla que les magasins de la
société Mitsui contenaient 69 000 tonnes, dans les provinces de Cochinchine
et au Cambodge, les stocks japonais s’élevaient à 25 000 tonnes. Faute de
pouvoir expédier ce riz au Japon, les Japonais l’accumulaient sur place.
14. Note de l’Inspection générale des mines et industries datée du 18/08/
1944, ANVN, Luu tru 1, Hanoi, Fonds Gougal 7067, L 41. ou J. Martin,
« Rapport au gouverneur général » du 03/02/1945 dans RHDGM 139, 1985.
15. Ces rapports qui concernent le Tonkin, l’Annam, pour les années 1941
à 1945 (y compris après le 9 mars), sont contenus dans les fonds RST NF
(Résidence supérieure du Tonkin Nouveau fonds), dossiers 6749, 6958, 6957,
7016, 7017, 7049, 7060, 7061 ; PA 14, carton 1. Pour la Cochinchine, ces
rapports (1941 à 1943) sont à Hô Chi Minh-Ville, ANVN Luu tru 2 dans le
fonds Toa Dai Bieu Chinh Phu Nam Viet, dossiers 368, 369, 373 ; depuis
1979, ce fonds a été, sans doute, reclassé sous une autre dénomination.
16. Hoang Xuân Han, lettre à P. Brocheux, datée du 20/07/1987. Ancien
élève de l’École polytechnique, agrégé de mathématiques, le professeur Han
enseigna au lycée du Protectorat (dit École Buôi) et à la faculté des sciences
de Hanoi. Il créa Bao Khoa Hoc (le Journal des Sciences), publia un
dictionnaire des sciences en qûoc ngu. En même temps, il s’orienta vers les
recherches sur l’histoire et la culture vietnamiennes. Il fut un grand passeur
culturel entre l’Europe et son pays.
17. M. Ducoroy a publié ses mémoires sous le titre Ma trahison en
Indochine, Paris, 1949. Voir deux analyses qui portent sur la politique vis-à-
vis de la Jeunesse : E. Jennings et A. Raffin, op. cit.
18. Mai Van Bo, Luu Huu Phuoc. Con Nguoi, su Nghiep, (LHP, l’homme
et son œuvre), HCM-Ville, 1989. Avec le compositeur musicien Luu Huu
Phuoc et Huynh Van Tieng, Mai Van Bo faisait partie du groupe des
étudiants de l’université de Hanoi qui avaient choisi l’activisme culturel dans
les années 1940, pour faire passer les sentiments patriotiques par les chants et
les opéras à caractère historique. Dans les années 1980, il fut ambassadeur du
Vietnam socialiste en France.
19. « Notes sur le scoutisme vietnamien » de Hoang Dao Thuy dans Xua
và Nay (Passé et Présent) n 27, 1996, p. 12-14. Des extraits ont été traduits
o
en français dans De l’Indochine à l’Algérie. La jeunesse en mouvements des
deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, Paris, La Découverte, 2003, p. 54-
55. Voir aussi Ta Quang Buu, Nha tri thuc giu nuoc và cach mang (souvenirs
sur TQB, un intellectuel patriote et révolutionnaire), Huê, 1999.
20. P. Brocheux, « La revue Thanh Nghi : un groupe d’intellectuels
vietnamiens confrontés aux problèmes de leur nation, 1941-1945 », RHMC
21, 1987. Du même auteur « La revue TN et les questions littéraires 1941-
1945 », RFHOM 280, 1988.
21. Tran Do, Ben song don sung (L’attente des armes au bord du fleuve),
Hanoi, 1980. Un autre écrivain et militant reconnaît que le Japon et la
propagande japonaise exerçaient un attrait réel sur les jeunes Vietnamiens :
Hoc Phi, « Dom lua ban dau » (le début de la décomposition) in Tap chi Van
Hoa du 03/09/1963. Voir Hoang Xuan Han, note 16.
22. Selon Vo Nguyen Giap dans Nhung chang duong Lich su (Une étape
de l’Histoire, p. 139) en donnant la directive de former la Brigade de
propagande armée, « l’Oncle avait voulu signifier que le politique était plus
important que le militaire ».
23. CAOM, RST NF 6726, 6957, 7017, 7049, 7061 (années 1942,1943,
1944, 1945). Ainsi que fonds GGI, CM 632, 633 (Gouvernement général
Indochine, Comité militaire).
24. Masaya Shiraishi, « La présence japonaise en Indochine » in P. Isoart,
op. cit., p. 215-241.
25. Cité intégralement par P. Brocheux, dans P. Isoart, op. cit., p. 166.
26. Les contradictions, les atermoiements et les revirements de ces milieux
sont décrits dans les mémoires de Nguyen Xuân Chu, médecin qui fut
pressenti par le Viêt Nam Ai Quôc Doan (Les patriotes vietnamiens) pour
prendre la tête d’un gouvernement à Hanoi en août 1945 : Hôi Ky, édit. Van
hoa, Calif. 1996.
27. Môt con gio bui (Dans la tourmente), Saigon, Vinh son, 1969.
28. Pham Ngoc Luy, Hôi ky môt doi nguoi (Souvenirs d’une vie), NXBTV-
NB, Calif., p. 153.
L’ÉGLISE D’AFRIQUE FACE AU NOUVEAU RÉGIME
L’ATTITUDE DE MGR GOUNOT, ARCHEVÊQUE DE CARTHAGE
ET PRIMAT D’AFRIQUE – UNE AMBIVALENCE COLONIALE

Serge La Barbera
Les rapports entre l’Église de France et le régime de Vichy ont été mis
en lumière par d’importants travaux d’historiens qui ont balayé les champs
des interrogations majeures sur le sujet . Pourtant, l’attitude de l’Église
1

pendant la Seconde Guerre mondiale ne cesse d’intéresser les spécialistes


et le grand public . L’étude de l’Église de Tunisie sous Vichy offre un
2

éclairage légèrement décalé sur la question, notamment parce qu’elle met


en jeu la spécificité coloniale apportant ainsi une contribution à une
historiographie déjà abondante, en même temps qu’elle propose de
nouveaux périmètres de débat.
L’Église de Tunisie avant la Seconde Guerre mondiale
Une indéniable solidarité née de la nécessité, unit le pouvoir politique
colonial et le pouvoir religieux. Si le recensement de 1936 établit
officiellement la supériorité numérique des Français de Tunisie sur les
Italiens, leur position n’est pourtant pas aussi aisée.
Étant donné la situation spéciale dans laquelle se trouve la régence de
Tunisie sous le protectorat de la France, l’archevêque de Carthage, primat
d’Afrique, est nommé par le souverain pontife avec l’accord du
gouvernement français . L’Église d’Afrique devient ainsi un pilier du
3

pouvoir colonial et se confond avec lui . Par la mainmise de la France sur


4

l’Église, la rivalité franco-italienne tourne à la faveur de la puissance


protectrice et perd de son acuité. Cette alliance devient un élément
essentiel de la pérennité du protectorat français notamment après que les
fascistes se sont assurés du contrôle de l’État italien.
L’implantation de cette Église est remarquable . Les paroisses fleurissent
5

dans le pays et cela est en grande partie dû aux congrégations religieuses,


notamment celle des Pères blancs, dont le rôle est particulièrement
important dans le domaine de l’enseignement . La visibilité du culte
6

catholique n’est pas seulement d’ordre architectural, les processions, telle


celle du Saint-Sacrement ou encore de la Madone de Trapani, sont des
occasions de rappeler à tous que le pouvoir colonial privilégie et protège
l’Église catholique. Le temps colonial, rythmé au son des cloches, est
avant tout chrétien.
Les prélats étant exclusivement français, l’attitude de l’Église d’Afrique
face au fascisme et au nazisme, n’est pas différente de celle de l’Église de
France. Si elle est extrêmement discrète en ce qui concerne le
gouvernement italien, en raison tout d’abord des accords du Latran en
1925 et surtout de la propre situation de la Tunisie où l’irénisme impose
une certaine prudence vis-à-vis de la politique italienne, il en va autrement
de l’Allemagne nazie. Alignée sur les positions de Pie XI résumées par les
encycliques Divini Redemptoris et Mit Brennender Sorge, elle dénonce
aussi bien le marxisme que le « nationalisme athée » des hitlériens sans
être pour autant animée d’un profond sentiment républicain, à l’instar de
l’Église de France .
7

Monseigneur Gounot : un prélat français


Charles-Albert Gounot, par sa formation intellectuelle, son cursus,
appartient à ce groupe de dignitaires ecclésiastiques représentés par
Mgr Gerlier, primat des Gaules, ou par Mgr Suhard. Né le 6 juin 1884 à
Lyon, il poursuit ses études secondaires à l’école cléricale de Notre-Dame
Saint-Vincent. Pendant cette période, il rencontre Mgr Verdier, futur
cardinal-archevêque de Paris, son supérieur et directeur spirituel, qui
remarque ses qualités et apprécie son dynamisme. Après deux années
d’études de philosophie, il fait son noviciat à la maison mère des prêtres de
la Congrégation de la Mission où il achève ses études théologiques avant
d’être ordonné prêtre à 23 ans. La même année, en 1907, il est nommé
sous-directeur spirituel à la maison de formation des lazaristes à Dax où il
enseigne la philosophie jusqu’à la guerre tout en étant titulaire de la chaire
d’écriture savante et d’hébreu.
À sa demande, il fait la guerre dans une unité combattante et obtient la
croix de guerre pour son comportement au front puis revient à Dax occuper
les fonctions qui avaient été les siennes avant 1914 .
8

Il se rend pour la première fois en Afrique du Nord en 1922 où il devient


supérieur du grand et petit séminaire de Constantine jusqu’en 1930. Il y est
apprécié de ses supérieurs qui louent eux aussi « son tempérament de
pionnier et d’initiateur ». Sa carrière s’accélère dans un va-et-vient entre
Afrique et métropole. Il quitte Constantine pour diriger le grand séminaire
de Montauban avant d’être nommé en 1938 coadjuteur du primat
d’Afrique Mgr Lemaître (une forme de cooptation) et de lui succéder un an
plus tard. La Semaine religieuse de Montauban le décrit ainsi :
« […] aussitôt, son sourire inaltérable, sa bonté toujours accueillante, son
optimisme réconfortant et contagieux, sa charité toute nourrie de l’esprit de
saint Vincent, firent la conquête de tous ceux qui eurent la joie de le
connaître ou seulement de l’aborder . »
9

Comme ses maîtres en théologie, c’est un homme de l’Action catholique


qui est pour lui « le grand devoir et le grand espoir ». Il y trouve l’occasion
de mettre en application les préceptes qu’il dit avoir puisés dans l’œuvre de
saint Vincent, « le goût du réel, le sens du concret, le désir de conquête »,
10

ce qui l’amène naturellement à être l’animateur des syndicats chrétiens et


de la JOCF de Montauban . Intelligent et cultivé selon La Tunisie
11

catholique ou La Semaine religieuse de Montauban, « bon et généreux »


12

selon des témoins tunisiens de l’époque, « homme faible et sans grand


caractère qui n’est pas taillé à la mesure des époques tragiques » pour
13

d’autres, Charles-Albert Gounot a été le primat d’Afrique des années


troubles et ses prises de position, ses atermoiements, ses revirements, ont
engagé toute l’Église de Tunisie tout en étant des révélateurs des rapports
entre le clergé colonial et Vichy.
La défaite : l’occasion d’un rapprochement avec le pouvoir
Les Églises de France et d’Afrique ont sincèrement déploré la défaite
des armes françaises mais elles n’y ont pas non plus trouvé matière à
désespérer. Dans La Tunisie catholique, l’abbé Thellier estime qu’il
« […] eût fallu nous réformer courageusement ». Il y dénonce « le drame
de notre natalité » tout en espérant « la conversion dont nous avons
besoin ». Le 27 juin, dans son homélie, Mgr Gounot déclare que « les
14

épreuves mal acceptées nous dépriment et nous aigrissent, nous rendent


égoïstes, nous isolent et peuvent nous détourner du devoir et même de
Dieu. Bien reçues au contraire, elles nous virilisent, nous attendrissent,
nous purifient, nous éduquent […]. Nous nous étions trop bien établis dans
la vie facile ; pour beaucoup il s’agissait surtout de jouir. Le travail n’était
plus aimé […]. Il faudra un peu par force mais plus encore par devoir,
passer du “mardi gras perpétuel” au mercredi des Cendres, suivi d’un
Carême rédempteur. Groupons-nous autour de ceux qui ont eu le
douloureux et patriotique courage de prendre en mains les destinées de
notre Patrie crucifiée pour la sauver dans l’honneur ».
15

Ces interventions, dans la tonalité des premiers discours du maréchal


Pétain, traduisent une convergence de vues entre l’Église et le régime qui
se met en place mais plus encore une volonté de médiation entre les
hommes du nouveau pouvoir et l’opinion catholique . 16
En Afrique du Nord, la question de la poursuite des combats s’est posée
plus longtemps qu’en France, et en Tunisie où l’armistice inquiétait sans
doute plus qu’ailleurs en raison de la pression italienne sur le protectorat,
le général de Gaulle et l’Angleterre ont bénéficié des faveurs de l’opinion
française . L’Église met alors les fidèles en garde « contre les écoutes de la
17

radio et contre les mauvais prophètes » tout en fustigeant la République,


« […] ce régime qui nous a menés au désordre [et qui] pouvait se résumer
ainsi : loisirs, combines, internationalisme ».
18

L’arrivée à la tête de la résidence générale de l’amiral Estéva, le « moine


soldat », ascète de 60 ans, homme d’une grande piété, doublement fidèle
au maréchal Pétain, parce qu’il est un homme de la Royale et par
tempérament, renforce encore la symbiose entre l’Église d’Afrique et
Vichy. Les relations entre Jean-Pierre Estéva et Charles-Albert Gounot
sont chaleureuses. En plus d’une indéniable convergence de vues, il s’est
établi entre eux un rapport de confiance réciproque. Dans une lettre au
secrétaire d’État aux Affaires étrangères à Vichy, Estéva évoque
Mgr Gounot en ces termes : « Quelle compréhension je trouve auprès de
lui et quelle volonté sincère l’anime dans sa collaboration […] . »
19

Sollicité de nombreuses fois par des particuliers afin qu’il intervienne


auprès de la résidence en faveur d’un proche, Mgr Gounot répondait
invariablement : « Il faut faire confiance à ce bon chrétien. » La complicité
entre les deux hommes et peut-être l’amitié, a d’ailleurs résisté au temps et
aux circonstances .
20

L’Église et la Révolution nationale : la fidélité en plus


Elle approuve sans réserve la Révolution nationale, estimant que « le
nouvel ordre français fondé sur Travail, Famille, Patrie ; c’est un
incontestable progrès ». Elle se sent investie d’une mission et La Tunisie
21

catholique exhorte les fidèles à s’engager : « Dans la Révolution nationale


qui s’opère en France et en Tunisie, on compte sur nous, on attend
beaucoup de nous. […] C’est avec enthousiasme que nous nous mettons au
travail . »
22

En Tunisie, sous l’autorité d’un résident général actif et convaincu, qui


traverse le pays en tous sens et diffuse la parole du maréchal Pétain, les
différents projets de la Révolution nationale prennent chair ; constitution
de groupements de la Légion, Chantiers de jeunesse, école des cadres. Il
est relayé par l’Église qui veut s’inscrire dans cette action de rénovation et
demande aux militants de l’Action catholique de « prendre conscience de
la responsabilité qui pèse sur leurs épaules dans les camps de jeunesse,
dans les chantiers de travail […] ».
23

Dès le mois de septembre 1940, la Légion des combattants est forte de


4 000 membres . Son activité multiforme s’est surtout concentrée sur le
24

maintien de l’ordre et l’action charitable auprès des populations indigènes,


bien dans la ligne de l’Action catholique. Dans les Chantiers de jeunesse,
de Tabarka et de Sbeïtla ainsi que dans le camp annexe d’Ain Dram, les
aumôniers célèbrent la messe tous les jours, avec un succès relatif puisque
seulement un à deux pour cent des jeunes y assistent selon la revue
catholique qui précise que les fidèles sont plus nombreux le dimanche . 25

À l’école des cadres de Bir-el-Bey, à la base du cap Bon, créée le 1 juillet


er

1941 et inaugurée par l’amiral Estéva en compagnie notamment de


Mgr Gounot, l’Église est représentée par des intervenants tels que l’abbé
Champenois, un des animateurs de La Tunisie catholique qui propose
régulièrement des conférences .
26

Rares sont les semaines où La Tunisie catholique ne fait pas la relation


des activités chrétiennes du maréchal Pétain : assistance à des messes,
visites de monastères ou encore de lieux saints. La revue catholique qui a
régulièrement été dans ce pays le périmètre privilégié de l’hagiographie du
maréchal Pétain, répond avec la force d’un écho aux discours du résident
général. Cet alignement sur « ce chef vénéré de l’État français, humble et
très grand serviteur de Dieu et de son pays » tel que le présente
l’archevêque de Carthage, l’a même amené à prendre position à mots à
peine couverts contre les Alliés et contre de Gaulle alors que la France
libre marque des points dans l’opinion française de Tunisie en dépit de
l’échec de Dakar. Lors de la « messe des hommes » le 5 janvier 1941, il
déclare : « Nous sommes tous intéressés à la partie qui se livre dans “le jeu
des nations”, encore faudrait-il ne point mêler de passion et de parti pris
[…] avoir l’honnêteté de ne pas franchir la zone de lumière – nous savons
surtout que nous ne savons rien – et ce minimum de discipline qui consiste
à faire confiance à un chef qui, au point de vue moral comme au point de
vue technique n’a point démérité. Savoir se taire quand nous ne
comprenons pas et que de vieux instincts se rebellent, c’est la manière la
plus intelligente et la plus chrétienne de servir notre cause . » Le primat
27

d’Afrique, non seulement s’aligne ainsi sur les positions du chef de l’État
français mais au-delà, approuve la politique de Vichy alors que les
Français de Tunisie, dont l’ambivalence n’est cependant pas moins avérée
que celle de leurs compatriotes métropolitains, en raison notamment de la
présence des soldats italiens de la commission d’armistice, manifestent à
de nombreuses occasions un sentiment proanglais et accordent aux
gaullistes une oreille attentive, selon les aveux mêmes du résident général .
28

Jusqu’à la fin de l’année 1943, soit près de six mois après la libération du
territoire tunisien par les Alliés, Mgr Gounot a toujours tenté de retenir, ou
de ramener, l’opinion catholique du côté de Vichy ou du moins du
maréchal Pétain. Ce dernier est présenté comme un point fixe pour des
catholiques qui pourraient venir à douter. Trois mois après le discours « du
vent mauvais », le « chef de l’Église d’Afrique » tel que le désigne
désormais l’abbé Champenois dans La Tunisie catholique, qui critique le
31 décembre 1941 toute forme d’athéisme et prône la soumission à Dieu,
déclare : « Nous n’avons pas à redouter pareilles aberrations chez le chef
vénéré de l’État français, humble et très grand serviteur de Dieu et de son
pays . » Dans ses louanges, il associe fréquemment l’amiral Estéva,
29

présenté comme un « double tunisien » du maréchal Pétain.


Attitude face à l’épuration et au durcissement du régime
L’épuration a été consubstantielle à l’installation du nouveau régime.
Elle a touché d’abord l’administration ; fonctionnaires syndicalistes,
francs-maçons, communistes ou socialistes, avant de s’appliquer à la
société dans son ensemble. Elle a été réelle quoique moins forte
qu’ailleurs, cela a même été un élément de défense de l’amiral Estéva
devant la Haute Cour de justice. Convaincu de la nécessité d’épurer les
éléments les plus voyants, il préfère cependant « […] une surveillance
constante et une attitude pleine de sollicitude à l’égard du personnel, de la
part de leurs chefs et de leurs collaborateurs […] et puis du moment que je
connais la vérité, que je sais ce que je dois penser des fonctionnaires, je
peux agir au mieux du Bien public ». Rappelé à l’ordre à plusieurs
30

reprises par Weygand, il tergiverse sans cesse, prisonnier de son désir de


servir le maréchal Pétain et de ses sentiments chrétiens qui le poussent au
pardon et à la foi dans la rédemption.
Les lois antisémites des 3 et 4 octobre 1940, le deuxième statut des Juifs
promulgué le 2 juin 1941, ont été rendus applicables en Tunisie en
devenant des décrets beylicaux, le 30 novembre 1940 et les 26 juin et
12 novembre 1941. L’amiral Estéva a toujours nié être antisémite, ce qui
ne l’empêche pas de faire appliquer ces lois en Tunisie. Toujours dans la
logique du soutien au maréchal Pétain, Mgr Gounot, dans le contexte
particulier du protectorat, prend position dans un article intitulé
« Réflexions sur la question juive » paru dans La Tunisie catholique . 31

Le sort des Juifs de Tunisie, du moins avant l’occupation du pays par les
troupes germano-italiennes, n’a pas été aussi douloureux ni aussi
dramatique qu’en France. Il n’en demeure pas moins vrai qu’ils ont été
atteints dans leurs biens et dans leurs âmes et qu’ils ont été brutalement
mis au ban d’une société coloniale par des autorités qui les avaient jusque-
là appelés à venir en grossir les rangs. Rafles et déportations de Juifs, en
particulier la rafle du Vel’d’hiv les 16 et 17 juillet 1942, ont poussé en
France l’Assemblée des cardinaux et archevêques à mettre au point et à
adopter une déclaration prudente destinée au maréchal Pétain en faveur du
respect « des droits imprescriptibles de la personne humaine », plus
largement amplifiée par la voix de Mgr Saliège. Ces débats sur la question
juive ont eu des échos dans la régence où « […] l’application des principes
émis en France à propos des juifs a provoqué bien des discussions », selon
l’aveu même d’Estéva, débats d’autant plus vifs que les lois antisémites
sont appliquées à tous les Juifs, français ou tunisiens, et que le bey
s’affiche en protecteur de ses sujets de confession israélite . L’archevêque
32

de Carthage estime qu’il est de son devoir de donner son avis sur la
question. Il le fait dans les colonnes de La Tunisie catholique le
28 septembre 1942 en évoquant « les incidents récents où les Israélites
étaient en cause [et revient sur] quelques déclarations épiscopales [qui] ont
attiré plus intensément l’attention sur la question juive ». C’est en
33

conformité avec la déclaration de l’épiscopat français qu’il estime en


préambule qu’il est nécessaire de respecter « les droits essentiels de la
personne humaine et de la famille ainsi que des droits acquis et de la parole
donnée ». Par ailleurs, il affirme n’être « ni anti-sémite ni pro-sémite mais
[avoir] de la sympathie pour ceux qui souffrent […] ». Il va pourtant au-
34

delà en définissant une sorte de frontière entre « bons et mauvais juifs ».


Toujours en préambule, il reconnaît à certains « des mérites
particulièrement éclatants et […] un droit de cité », tandis qu’il exhorte les
autres à comprendre les mesures prises par le pouvoir dont il fait une
analyse en trois points : « 1. Appliquer aux juifs – quand ils demeurent
vraiment une minorité ethnique implantée dans un pays qui n’est pas le
leur – les lois concernant les étrangers (ce ne serait pas draconien et je ne
pense pas que nos amis de l’extérieur vivant chez nous nous trouvent bien
méchants). Ainsi ils seraient exclus, comme c’est normal, de certaines
charges ou des fonctions d’ordre public. 2. Dans ces pays qu’ils habitent,
exiger des Israélites – qui n’appartiennent pratiquement à aucune patrie et
risquent de ne fournir aucun sacrifice à la cause commune – des prestations
équivalentes au service militaire et aux diverses charges obligatoires pour
tous les citoyens. 3. Atteindre par une législation générale, sévère et
rééducative, comme par une surveillance attentive sans tracasserie, les
activités injustes plus habituellement reprochées aux mauvais juifs, à ceux
pour qui l’intérêt matériel prime tout, et réprimer pareillement les abus de
ceux qui les imiteraient : habileté sans scrupules, tentatives pour tourner
les lois, interventions louches, procédés usuraires, accaparements, marché
noir, etc. et, sur une grande échelle, dominations financières, nationales ou
internationales qui peuvent paralyser les États dans l’usage de leurs plus
légitimes libertés . »
35

Cette déclaration s’inscrit tout de même dans une tonalité largement


développée par la presse antisémite métropolitaine ou coloniale (surtout
algérienne) abondamment nourrie de la lecture de La France juive de
Drumont. On est loin de « l’immonde persécution » dénoncée par
Mgr Saliège et Mgr Théas, archevêques de Toulouse et de Montauban,
dans une réalité il est vrai plus immédiatement douloureuse . Pourtant,
36

Mgr Gounot n’est pas un antisémite notoire. Il se réfugie derrière le


sentiment de charité chrétienne qui selon lui pourrait être « plus large
encore », précisant qu’il « ne blâmerait personne de l’avoir poussée à ses
extrêmes limites, pourvu qu’aucun droit n’en soit lésé ». Alternant
37

compréhension et accusations, il réussit à la fois à dire que « les lois de


stricte exception nous paraissent odieuses […] » tout en les justifiant en
grande partie « […] en face de craintes solidement fondées concernant le
bien commun […] ». 38

Une analyse de ce discours sur les plans langagier et structurel, permet


une mise en lumière de la pensée de l’archevêque de Carthage qui dans un
premier temps abuse de modalisateurs, ce qui traduit un certain malaise à
s’exprimer sur le sujet, que seuls les déclarations de l’épiscopat français et
les troubles sociaux, aggravés ou provoqués par les lois antisémites et
génératrices de désordre, réussissent à vaincre . Cette intervention de deux
39

cent dix mots révèle, bien qu’il s’en défende, ce qu’il faut bien appeler
l’antisémitisme de l’archevêque, les Juifs y bénéficiant d’un seul terme
appréciateur (en préambule) contre sept termes dépréciateurs les désignant
(situés majoritairement dans le point fort de l’intervention).
L’argumentation du primat d’Afrique se décompose en trois modules ; des
données, « une loi de passage », soit le point central de la démonstration, et
une conclusion. Mgr Gounot, poussé par les circonstances, sort de sa
réserve et donne son avis sur le problème juif pour parvenir, in fine, à
formuler son approbation des lois antisémites de Vichy, en dépit d’un réel
sentiment compassionnel . Il agit à la fois en qualité d’homme d’Église,
40

qui peut être sensible à certaines conséquences de ces lois, et en tant que
citoyen, particulièrement engagé depuis la défaite, dont le devoir est de les
accepter, d’une part parce que c’est la loi et d’autre part parce que leur
bien-fondé lui semble évident étant donné la légitimité (sans cesse
démontrée et rappelée dans les colonnes de La Tunisie catholique) dont
peut se prévaloir, notamment pour un chrétien, ce gouvernement et
particulièrement son chef.
Cette analyse apporte plusieurs éclairages. Tout d’abord cela démontre
une réelle adhésion au régime de Vichy, à tel point que le responsable de
l’Église d’Afrique sort de son rôle spirituel pour épauler le pouvoir, peut-
être d’ailleurs a-t-il agi – il n’est pas interdit de le penser – à la demande de
l’amiral Estéva. D’autre part, le décalage qui, aussi subtil soit-il
(nonobstant quelques voix fortes et courageuses), entre les prises de
position du clergé de France et celles du clergé de Tunisie, n’en est pas
moins révélateur et n’a de sens qu’en prenant en considération
l’enracinement colonial de ce dernier. Ce ne sont pas simplement les lois
antisémites de Vichy qui sont défendues mais les décrets beylicaux qui en
permettent l’application, destinés à flétrir les Juifs de Tunisie. Pour
Mgr Gounot, il y aurait ainsi les Juifs de France, parés de certaines vertus
métropolitaines, notamment un certain degré de civilisation occidentale et
les Juifs du protectorat, ces Juifs du quotidien, familiers, proches, faillibles,
ceux qu’il est nécessaire de remettre dans le droit chemin par « une
législation sévère et rééducative ». Le message primatial révèle en fait un
antisémitisme colonial. De plus, Charles-Albert Gounot estimant que
chacun a « ses Juifs » et qu’il convient de les traiter en fonction des
rapports que l’on entretient avec eux et du degré estimé de leurs mérites,
fait prévaloir la familiarité et le sentiment plutôt qu’une réflexion plus
large, et laisse la représentation commander le rapport social. Une telle
attitude, pour le moins pétrie d’ambivalence, l’a conduit dans une
compromission toujours plus grande avec le régime de Vichy. Plus grave
certainement, quelques semaines avant l’occupation du pays par les
troupes de l’Axe, un tel discours n’a pu que brider les réflexes de solidarité
d’une partie de la communauté chrétienne, et contribuer à effacer les
scrupules de ceux qui déjà profitaient de ces lois antisémites pour
s’enrichir aux dépens des Juifs. Cela n’a certainement pas empêché que les
persécutions, cette fois largement visibles, dont les Juifs de Tunisie ont été
les victimes entre novembre 1942 et mai 1943, se déroulent dans une
certaine indifférence .
41

De l’aveuglement au reniement
La mise au pas et l’arrestation d’opposants au régime sous le prétexte
d’activités gaullistes ou d’espionnage au profit de l’Angleterre constitue le
volet plus strictement policier de l’épuration. La prison de la Kasbah se
remplit de prisonniers politiques, interrogés parfois par le colonel
Daubisse, commissaire du gouvernement auprès du tribunal militaire,
lorsqu’ils sont accusés d’atteinte à la sûreté de l’État et d’espionnage, ou
plus généralement dans le local de la rue Hoche à Tunis, par les hommes
de la brigade Marty . Les conditions d’internement ne sont pas bonnes
42

mais les visites sont autorisées. En revanche, de nombreux prisonniers ont


été torturés à l’électricité notamment, comme le cofondateur du
mouvement surréaliste Philippe Soupault, ancien directeur de Radio-
Tunis .
43

L’amiral Estéva, selon de nombreux témoignages, déplore à la fois les


excès de cette police et se déclare impuissant, mais finalement couvre ses
agissements. Il intervient en faveur des prisonniers au cas par cas, le plus
souvent après que les familles ont été reçues à l’archevêché, mode
opératoire qui reflète bien l’ambiguïté dans laquelle se trouve la plus haute
autorité catholique de la régence.
Deux événements précipitent les choses en Tunisie : le débarquement
allié en Afrique du Nord le 8 novembre 1942 et son corollaire,
l’occupation de la Tunisie par les troupes germano-italiennes, ainsi que
l’arrivée à Tunis de Georges Guilbaud, envoyé de Paul Marion, le
24 novembre 1942, chargé de relancer l’action collaborationniste . 44

Après avoir consulté Mgr Gounot, l’amiral Estéva a pris la décision de


relâcher tous les prisonniers détenus à la Kasbah avant l’arrivée des
troupes de l’Axe, action qui lui évitera une condamnation à mort à l’issue
de son procès en 1945. Le balancement permanent entre la fidélité au
maréchal Pétain et quelques tergiversations dans l’exécution des ordres
donnés par Vichy, placent le résident général dans une position délicate et
trouble dans laquelle il entraîne (ou retrouve) l’archevêque de Carthage. En
leur qualité de chrétiens, les deux hommes déclarent éprouver un réel
sentiment compassionnel pour l’individu et les familles qui souffrent mais
d’autre part, leur volonté de soutenir le maréchal Pétain bride toute pensée
et toute action contre Vichy. Cette attitude, dans le contexte de l’évolution
militaire du conflit, de moins en moins favorable à l’Axe, et de
l’inéluctable crispation de Vichy, non seulement les marginalise vis-à-vis
du mouvement collaborationniste qui développe une stratégie
d’évitement , mais les entraîne en même temps dans une compromission
45

de tous les instants.


Une semaine après le début de l’opération Torch, l’archevêque de
Carthage en appelle à l’entraide mais surtout « à l’obéissance due au chef
de l’État et à ses légitimes mandataires », ce qui revient à prendre parti
contre les Alliés et les forces gaullistes . Incapable de choisir une ligne
46

claire, Mgr Gounot, suivant en cela le représentant légal du régime en


Tunisie, a continué de jouer la carte de Vichy, notamment en étant présent
à des cérémonies en l’honneur de la Légion africaine, tout en favorisant les
départs vers une Algérie désormais aux mains des gaullistes, de plusieurs
personnalités politiques antivichystes connues .
47

Il déclare à Bizerte le 27 septembre 1943 aux fidèles qui l’écoutent,


alors que le territoire tunisien est libéré depuis plus de quatre mois et que
les données militaires sont de plus en plus claires, « […] qu’ils devaient
obéissance aux autorités quelles qu’elles soient. Citant alors le nom de
l’amiral Estéva et du maréchal Pétain, l’archevêque de Carthage a justifié
leur action en indiquant qu’ils n’avaient pas toujours été libres de leurs
décisions ». C’est semble-t-il sans grand enthousiasme qu’il célèbre la
48

messe de Noël le 24 décembre de cette même année pour les troupes


britanniques, se contentant de souhaiter aux soldats « […] d’être bientôt
réunis [aux leurs] sains et saufs dans les joies d’une paix réellement
chrétienne », réservant sa fougue pour « la messe des hommes » le
31 décembre, espérant ardemment « qu’il n’y ait plus parmi vous
d’Armagnacs et de Bourguignons : France d’abord ! » Son manque
49

d’esprit politique, pour le moins, place le primat d’Afrique dans une


situation délicate qui l’oblige dans les dernières années de guerre à
accomplir des contorsions spectaculaires qui n’ont pas unanimement
convaincu.
C’est à travers La Tunisie catholique que l’Église d’Afrique tente un
replacement subtil en décembre 1943. Les rédacteurs y font paraître sous le
titre « Quelques directives de l’Archevêque », une série de citations,
d’extraits de sermons, ou d’allocutions attribuées à Mgr Gounot, en fait un
habile découpage, visant à lui assurer une armure antifasciste,
démocratique et humaniste . Cependant, les pressions sont fortes autour du
50

primat qui n’a plus l’appui du résident Estéva parti avec les Allemands.
L’année 1944 amène de fortes perturbations autour du siège épiscopal qui
fragilisent son titulaire au point que lorsqu’il se déplace à l’intérieur du
pays, ses propos sont étudiés avec attention par les autorités locales qui
hésitent parfois sur l’attitude à adopter vis-à-vis de lui . Il est notamment
51

mis en cause par le journal Combat ainsi que dans une exposition itinérante
intitulée « Kollaboration » inaugurée par René Capitant. On lui reproche
en particulier d’avoir envoyé au maréchal Pétain un message tardif
d’affection et de fidélité fin novembre 1942 auquel le chef de l’État aurait
répondu aussitôt le 27 novembre en écrivant : « J’ai été particulièrement
sensible à votre message qui m’a apporté le réconfort de votre fidèle
confiance. Je vous en remercie vivement . »
52

L’archevêque de Carthage à la fois s’insurge contre le fait d’être inclus


dans le camp des durs de la collaboration, ce qu’à l’évidence il n’est pas,
tout en prenant soin de démontrer la pureté de ses sentiments résistants et
proalliés. Il menace ainsi Capitant et ses amis de Combat
« d’excommunication » dans une allocution prononcée le 25 juin 1944,
tout en glorifiant les semaines suivantes, « […] ces héroïques absents […]
les travailleurs injustement arrachés à leur foyer, à leur usine, à leur terre,
[les] déportés civils livrés sans défenseur et sans droit reconnu aux
arbitraires tortures de leurs geôliers haineux ». C’est un changement de
53

ton radical qui traduit une évolution du clergé tunisien, pour des raisons
peut-être spirituelles ou tout simplement politiques.
La Tunisie catholique a trouvé dans le général Juin une sorte de modèle
derrière lequel peut s’abriter sa hiérarchie : un chrétien, natif de l’Algérie
voisine, longtemps fidèle du maréchal Pétain, désormais rallié au camp
gaulliste, qui a été quelques mois résident par intérim en Tunisie, tandis
que l’archevêque de Carthage « va à Canossa », se réjouissant par exemple
de la reconnaissance officielle du gouvernement provisoire de la
République française par les Alliés et souhaitant « la pleine réalisation de
la rénovation sociale que nous attendons avec la victoire ».
54

Un peu plus de quatre années de guerre ont vu Mgr Gounot, sautant d’un
désir de rénovation sociale à un autre. Le virage est certes serré mais, s’il
peut traduire une analyse politique tardive, il signifie surtout une prise en
compte des enjeux coloniaux qui imposent une unanimité française au sein
du protectorat afin de le préserver. Le cas est sans doute un peu caricatural
mais pas exceptionnel. Nonobstant les aspects réactionnaires du
programme politique de Pétain, celui-ci est surtout apparu en Tunisie, pour
quelque temps, comme celui qui pouvait sauver l’empire français. À partir
de 1944, c’est de Gaulle qui est totalement investi de ce rôle par les
coloniaux. C’est ainsi que Mgr Gounot, lors du « Te Deum » le
14 novembre 1945 affirme : « Le 8 décembre 1943, au musée de Carthage
je rencontrai le représentant diplomatique d’une grande nation alliée. Je le
vis déconcerté par l’apparent désaccord des Français […]. Monsieur
l’Ambassadeur, lui répondis-je en substance, les Français étonnent leurs
amis par leurs sentiments discordants sur des personnes politiques. Leurs
divisions cependant ne sont pas si profondes, qu’ils ne sachent s’unir, au
moment voulu, pour le salut et la grandeur de leur Patrie. En Tunisie, je
puis vous assurer que, malgré toutes les divergences apparentes, quatre-
vingt-dix pour cent au moins des Français, sont par le fond du cœur autour
du Général de Gaulle . »
55

En plus de ce qu’une telle déclaration a d’étonnant, la volonté d’oublier


et de faire table rase du passé s’accompagne d’une falsification qui a toutes
les apparences d’une version officielle que des historiens, « à la fois
trouble-mémoire et sauve-mémoire », selon la belle formule de Pierre
Laborie, se sont efforcés de décortiquer afin de faire accéder ceux qui en
sont épris à une meilleure connaissance .
56

L’Église d’Afrique avec à sa tête Charles-Albert Gounot a eu pendant


les années sombres une attitude comparable à celle de l’Église de France.
Tout d’abord parce que les prélats sont français, d’origine et de formation,
d’autre part parce qu’elle est elle aussi sous l’emprise du Vatican d’où une
marge de manœuvre étroite qui ne laisse la place qu’à des initiatives, quel
qu’en soit le sens, individuelles. Pourtant, l’archevêque de Carthage a
manifesté un réel enthousiasme vis-à-vis de Vichy ; les convergences de
vues entre le très catholique amiral Estéva et le responsable de l’Église ont
pu en rajouter dans la voie d’une étroite collaboration du spirituel et du
politique, avec quelques hésitations probablement, des maladresses et un
entêtement évident dans la compromission.
Le revirement d’abord difficile, puis spectaculaire, de Mgr Gounot ne
peut s’expliquer par le simple désir d’une Église qui veut conserver ses
positions, ce que la visite à Tunis de Mgr Théas archevêque de Montauban,
désormais précieux, pourrait faire croire mais par la volonté de montrer à
tous et aux musulmans en particulier, une unanimité française. Celle-ci a
toujours prévalu, y compris sous Estéva. Ce type de glissement
opportuniste du pétainisme au gaullisme, plus caricatural encore qu’en
France puisque plus réduit dans le temps, s’il est français, est aussi
colonial. L’évolution du primat d’Afrique est celle que l’on attribue
volontiers aux Français des colonies or, en ce qui concerne la Tunisie, en
fonction des propres déterminations des Français qui y vivent, l’adhésion
précoce aux Alliés (surtout britanniques) et à de Gaulle, est un fait avéré –
la popularité du général y a d’ailleurs survécu durant tout le protectorat et
au-delà –, tout comme l’est l’adhésion à ce pétainisme cocardier qui
permet de remettre en action une fierté nationale écornée par la défaite de
1940. Pour de multiples raisons, il n’y a sans doute pas plus nationaliste
que le colonial mais cette affirmation identitaire est avant tout en constante
représentation et s’alimente au miroir des nations en concurrence et à celui
des colonisés, ce qui ne manque pas de produire des paradoxes. C’est bien
sûr à travers l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et celle de Vichy
qu’il convient d’analyser les positions de l’Église de Tunisie mais
également de l’histoire coloniale.

Analyse du discours du 28 septembre 1942 prononcé par


Mgr Gounot,
archevêque de Carthage à propos des lois antisémites appliquées
en Tunisie
La cellule argumentative d’après le schéma de Toulmin
Notes du chapitre
1. Il s’agit notamment des travaux de Renée Bédarida, Jean-Paul Cointet,
Michèle Cointet, Jacques Duquesne, Étienne Fouilloux, René Rémond (se
reporter à la bibliographie).
2. L’ouverture récente et progressive des archives du Vatican n’est pas
pour rien dans cet engouement.
3. Selon l’article premier du concordat du 7 novembre 1893.
4. Le cardinal Lavigerie, le « grand cardinal », celui qui prononça le « toast
d’Alger » en 1890, appartient au panthéon du protectorat. Lorsque sa statue
fut érigée Porte de France le 22 novembre 1925, toutes les autorités,
politiques, militaires et religieuses lui ont rendu un hommage unanime et
appuyé. La résidence générale a mobilisé pour l’occasion « le plus grand
nombre d’officiers », deux torpilleurs et six sous-marins. Par ailleurs, cette
statue entre la Médina et la ville européenne, en bronze noir, représentait le
cardinal en croisé ; le chapeau de cardinal en cotte de mailles, la croix
proportionnée comme une épée dans la main droite et les livres saints dans la
gauche à la taille d’un bouclier. Archives diplomatiques de Nantes,
protectorat Tunisie, premier versement, carton 2124B, dossier 1
(« déroulement de la cérémonie », document daté du 23 novembre 1925).
5. On dénombre huit paroisses à Tunis dans les années 1930 (13 en
englobant la banlieue). Le reste du pays est subdivisé en neuf vicariats.
L’Église est organisée autour du primat d’Afrique qui est assisté par des
évêques auxiliaires. Il est le principal interlocuteur des autorités pour ce qui
concerne la communauté catholique et il nomme les aumôniers, ce qui est
crucial dans le contexte d’un protectorat où la pression italienne reste forte.
6. Outre les Pères blancs (Mission d’Afrique), les congrégations les plus
actives sont celles des Sœurs missionnaires d’Afrique et des Sœurs Saint-
Joseph de l’Apparition.
7. La Tunisie catholique, semaine du 3 au 10 septembre 1939.
Mgr Lemaître déclare à propos de la devise de la République : « La formule
était trop courte ; Liberté ne fut trop souvent que licence, Égalité trop souvent
que brimade de l’autorité, à commencer par l’autorité paternelle, Fraternité :
on vit pulluler dans le monde et dans tous les champs d’action des appétits
follement déchaînés […]. »
8. D’autres prélats ont été décorés de la Légion d’honneur comme
Mgr Rémond évêque de Nice ou de la croix de guerre, comme Mgr Piguet
futur évêque de Clermont.
9. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 2021 B, culte catholique, extrait de La Semaine religieuse
de Montauban, octobre 1930, fol. 114.
10. Ibid., fol. 115.
11. C’est au cours de son séjour montalbanais qu’il a tissé des liens qui lui
seront précieux à la fin de la guerre. Ses anciens collaborateurs lui
permettront notamment d’entrer en contact avec Mgr Théas évêque de
Montauban qui viendra le soutenir en Tunisie après la Libération.
12. Organe de presse du comité central de l’Union générale des catholiques
(dépendant de l’archevêché), La Tunisie catholique est bien plus qu’une
feuille paroissiale. Dans le cadre de la régence, son influence déborde le
cercle des pratiquants.
13. Élie Cohen-Hadria, Du protectorat français à l’indépendance
tunisienne : souvenirs d’un témoin socialiste, Nice, Centre de la Méditerranée
moderne et contemporaine, 1976, p. 158.
14. La Tunisie catholique, B. N. de Tunis, section des périodiques, semaine
du 23 au 30 juin 1940.
15. Le Petit Matin, B. N. de Tunis, section des périodiques, 27 juin 1940.
16. Le résident général Marcel Peyrouton, décrié par la gauche du
protectorat, est cependant très apprécié des colons et jouit d’une large
popularité au sein de la communauté française. De retour à Tunis où il a été
nommé par Paul Reynaud pour un intermède de quelques semaines, il est
sollicité pour faire partie du nouveau gouvernement, où il exercera dans un
premier temps les fonctions de secrétaire général au ministère de l’Intérieur,
avant d’assurer les fonctions de ministre dans le même ministère en
remplacement d’Adrien Marquet.
17. L’opinion française de Tunisie a été favorable à la poursuite de la
guerre et à la « résistance » à l’ennemi, au moins jusqu’au mois de juillet
1940. Quant à de Gaulle et aux Anglais, la cote de popularité dont ils ont
bénéficié au sein de la population française n’a jamais fléchi, ce qui n’efface
évidemment pas les ambivalences. Voir Serge La Barbera, « Les populations
françaises de Tunisie de la fin des années 1930 au début des années 1950 –
Attitudes, comportements, représentations », thèse de doctorat d’histoire,
université de Toulouse-Le Mirail, 2002, 2 vol.
18. La Tunisie catholique, semaine du 27 octobre au 3 novembre 1940.
19. Archives du Quai d’Orsay, sous-série P-Tunisie, volume 17, lettre
datée du 13 octobre 1941.
20. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 333 B, papiers personnels d’Estéva. Dans une lettre datée
du 18 juillet 1943, transmise par l’intermédiaire de Petitmermet, consul de
Suisse à Tunis, l’amiral Estéva, « ramené » en France par les troupes
allemandes qui se replient, demande à Charles-Albert Gounot de s’occuper de
ses affaires personnelles restées en Tunisie.
21. La Tunisie catholique, semaine du 27 octobre au 3 novembre 1940.
22. Ibid.
23. Ibid.
24. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 335, papiers personnels d’Estéva, chiffre donné par le
président de l’Union nationale des combattants dans une lettre adressée au
résident général datée du 16 septembre 1940 (la création de la Légion des
combattants remonte au 29 août 1940). En 1941, la résidence générale avance
le chiffre de 10 000 légionnaires. À l’acmé du mouvement, la Légion
tunisienne aurait compté entre 10 000 et 14 000 membres.
25. La Tunisie catholique, semaine du 4 au 11 octobre 1940.
26. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 336, Chantiers de jeunesse, école des cadres de Bir el-Bey.
27. La Tunisie catholique, semaine du 29 décembre 1940 au 5 janvier
1941.
28. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 333 A, papiers personnels d’Estéva. Et archives du Quai
d’Orsay, sous-série P-Tunisie, volume 8-1 et volume 20. Estéva avoue, dans
une lettre du 1 octobre 1940 adressée à Paul Baudoin, recevoir un important
er

courrier prêchant un ralliement à de Gaulle. Par ailleurs, en novembre 1940,


il confirme la force de « la propagande en faveur de M. de Gaulle ». Dans la
même période (28 octobre 1940) l’amiral Derrien, commandant de la marine
de Tunisie évoque « […] le progrès indéniable de l’idée gaulliste ».
29. La Tunisie catholique, semaine du 30 décembre 1941 au 4 janvier
1942.
30. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 333 A et B, lettres à Weygand, responsable de l’AFN du
12 janvier 1941 et du 14 mai 1941.
31. Article paru le 28 septembre 1942.
32. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 333 B, lettre d’Estéva à Weygand datée du 18 juin 1941.
33. La Tunisie catholique, B. N. de Tunis, section des périodiques, semaine
du 28 septembre au 4 octobre 1942.
34. Ibid.
35. Ibid.
36. Pascal Caïla, « Un évêque dans la tourmente. Les années quarante dans
le Midi », Annales du Midi, juillet-décembre 1992, n 199-200, p. 335-354,
o

Toulouse, Privat, 1992.


37. La Tunisie catholique, semaine du 28 septembre au 4 octobre 1942.
38. Ibid.
39. Au Kef et à Thala pendant l’été 1940 ou à Gabès le 19 mai 1941, des
incidents ont opposé les communautés juive et musulmane sans qu’il ait été
possible d’en déterminer les raisons. Toujours est-il que depuis la défaite, les
Juifs ont été plusieurs fois pris à partie, par des musulmans et par des
Européens.
40. Voir Christian Plantin, L’Argumentation, Paris, Le Seuil, 1996, « La
cellule argumentative », p. 22. Se reporter au schéma à la fin de cet article.
41. Profitant des lois sur « l’aryanisation des biens juifs », des Français ont
acquis à très bon marché des biens appartenant à des Juifs que ceux-ci ont
désiré récupérer après la libération de la Tunisie en 1943. Cela a pu
occasionner des procès dont certains ont duré jusqu’à l’indépendance du
pays.
42. Ce lieutenant de vaisseau a été nommé inspecteur (puis commissaire)
de police à Tunis en 1941 où il est le chef tristement célèbre de la brigade de
surveillance du territoire. Peu avant la libération de la Tunisie par les Alliés
en avril 1943, il devient contrôleur général de la police à Paris puis intendant
de police à Montpellier et à Toulouse en avril 1944, avant d’achever une
carrière de policier retors et de tortionnaire comme chef de la police à
Sigmaringen. Sur sa période toulousaine, voir Jean Estèbe, Les Juifs au temps
de Vichy à Toulouse et en Midi toulousain, Toulouse, PUM, 1996, p. 39-40.
43. Cahiers Philippe Soupault, n 1, p. 94-117, extraits de l’ouvrage Le
o

Temps des assassins, Association des amis de Philippe Soupault, Villejuif,


1994. Philippe Soupault a été mis en prison en mars 1942 et interrogé de
nombreuses fois avant d’être relâché en septembre.
44. Georges Guilbaud est un ancien cheminot et un ancien syndicaliste
appartenant au PPF qui a suivi le parcours de Doriot dont il est un proche.
Décrit par ceux qui l’ont approché comme intelligent, retors, il impose
largement ses vues à l’amiral Estéva dont il bafoue l’autorité. C’est un
collaborationniste convaincu qui poursuivra son action à Paris après le départ
des forces germano-italiennes de Tunisie.
45. Se reporter à la thèse de Serge La Barbera, op. cit., p. 317-323, p. 348.
Plusieurs fois, l’amiral Estéva paraît désemparé face au refus d’obéissance
manifesté par des responsables de sa police. Le CUAR (comité d’unité et
d’action révolutionnaire) dirigé par Georges Guilbaud prend les décisions,
mène l’action collaborationniste et dialogue directement avec Rahn, le
ministre plénipotentiaire du Reich. Archives diplomatiques de Nantes,
protectorat Tunisie, premier versement, 2mi 642.
46. La Tunisie catholique, semaine du 12 au 19 novembre 1942, phrase
prononcée par Mgr Gounot au cours de son homélie pendant la messe du
dimanche 15 novembre 1942.
47. Cahiers Philippe Soupault, op. cit., p. 112.
48. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 2021 B, cultes en Tunisie, fol. 169, rapport du contrôleur
civil de Bizerte à la résidence générale daté du 27 novembre 1943.
49. La Tunisie catholique, semaines du 22 au 29 décembre 1943 et du
30 décembre 1943 au 5 janvier 1944.
50. La Tunisie catholique, semaine du 30 décembre 1943 au 5 janvier
1944. Ces « Quelques directives de l’Archevêque » sont puisées dans des
propos tenus par Mgr Gounot entre le 31 décembre 1938 et le 28 février
1943, comme la « […] condamnation de tout système politique qui porte
atteinte aux droits les plus sacrés de la personne humaine […] ».
51. Archives diplomatiques de Nantes, protectorat Tunisie, premier
versement, carton 2021 B, fol. 179, lettre du contrôleur civil de Maktar au
résident Mast datée du 24 mai 1944, qui demande s’il faut accueillir
Mgr Gounot avec les honneurs. Si la réponse est claire en ce qui concerne
« le rang particulièrement élevé dans l’ordre des préséances » de
l’archevêque de Carthage, étant donné que « la Régence est liée par les
termes du Concordat », le général Mast estime néanmoins « qu’il n’y a pas
lieu de lui présenter officiellement les autorités ».
52. Archives diplomatiques de Nantes, carton 2021B, fol. 205. La réponse
du maréchal Pétain au message primatial a été publiée le 28 novembre 1942
par l’organe désormais ouvertement collaborationniste, Tunis journal.
53. Archives diplomatiques de Nantes, carton 2021 B, fol. 190 à fol. 196,
allocution de Mgr Gounot du 24 juin 1944 ainsi que La Tunisie catholique,
semaine du 2 au 9 novembre 1944.
54. La Tunisie catholique, ibid.
55. La Tunisie catholique, semaine du 10 au 17 novembre 1945.
56. Pierre Laborie, Les Français des années troubles, Paris, Desclée de
Brouwer, 2001, p. 55.
LE GOUVERNEMENT DE VICHY ET LES PRISONNIERS DE
GUERRE COLONIAUX FRANÇAIS (1940-1944)

Martin Thomas
La libération et le rapatriement des PG français furent d’une importance
capitale pour le régime de Vichy. Après la défaite de la France, près de
quatre pour cent de la population du pays dut affronter la vie en captivité
en Allemagne. À leurs côtés se trouvaient des dizaines de milliers de
prisonniers de guerre coloniaux français. À la différence de leurs
homologues métropolitains, les prisonniers des colonies ont été en grande
partie ignorés dans l’historiographie des PG français, de la politique
militaire de Vichy et de l’impérialisme français . Pourtant, à partir de
1

juillet 1940, des hauts fonctionnaires de Vichy surveillèrent le traitement,


l’endoctrinement politique et finalement la libération de ces prisonniers,
principalement des fantassins d’Afrique du Nord et occidentale. Le sort des
PG de l’empire mit aussi à contribution les autorités préfectorales en
France occupée. De même, les administrations coloniales vichystes furent
vite impliquées, incitées en cela par les innombrables requêtes des parents
et proches des prisonniers en Afrique, en Indochine, à Madagascar et aux
Antilles françaises.
L’armée française qui tenta d’endiguer la marée allemande en mai-
juin 1940 comprenait dix divisions de troupes coloniales. Cela représentait
quelque 73 000 hommes, presque neuf pour cent de l’armée déployée en
France. Les unités coloniales se distinguèrent lors des premiers combats
sur l’Aisne, la Somme et dans la forêt d’Argonne près de Montmédy. Trois
divisions d’infanterie coloniale subirent des pertes particulièrement lourdes
avant de se rendre les 22 et 23 juin. En février 1942, le secrétariat à la
Guerre de Vichy évalua les pertes des troupes coloniales, y compris des
régiments marocains, pendant la bataille de France à 4 439 tués et
11 504 disparus ou présumés morts . Des récits de vétérans allemands, et
2

plus tard africains, contemporains indiquent que les troupes noires étaient
traitées avec brutalité lors de leur capture. Au pire, cela allait jusqu’à leur
exécution sommaire . Les rescapés des forces coloniales françaises faits
3

prisonniers par la Wehrmacht furent transportés dans des centres de


détention provisoires dans le nord-est de la France, en Allemagne et aux
Pays-Bas.
Premières tentatives de libération
Dès la fin de juillet 1940, l’administration centrale de la Croix-Rouge à
Genève s’efforçait de traiter une moyenne journalière de 15 000 demandes
de renseignements provenant de parents inquiets cherchant à savoir où se
trouvaient des prisonniers français ou belges. À ce premier stade, guère de
requêtes provenant de familles africaines ou indochinoises étaient
parvenues en France, et encore moins au Comité international de la Croix-
Rouge (CICR) en Suisse. Le 24 juillet, le CICR estima qu’un million de
prisonniers français étaient détenus en France occupée, et 400 000 en
Allemagne. La plupart n’avaient pas encore été affectés à un Stalag (camp
de soldats) ou à un Oflag (camp d’officiers) . 4

Le paragraphe vingt de l’armistice franco-allemand stipulait sans


équivoque que tous les personnels militaires français capturés seraient
gardés en captivité jusqu’à la fin de la guerre . Des discussions franco-
5

allemandes sur la libération de prisonniers présupposaient la collaboration


de Vichy. Tout le processus reposait sur la volonté a priori des Allemands
de passer outre aux termes de l’armistice, afin d’alléger le fardeau
économique, militaire et administratif inhérent à la gestion d’environ
1 450 000 prisonniers. Ces considérations étaient à double tranchant.
Derrière la rhétorique de l’engagement pétainiste de ramener les soldats
chez eux se cachait une vérité dérangeante, à savoir que des libérations de
PG à grande échelle mettraient à mal les ressources économiques limitées
du régime de Vichy. Avant l’introduction du Service du travail obligatoire
en Allemagne en février 1943, les prisonniers libérés n’eurent jamais de
grandes chances d’être intégrés en grand nombre dans l’économie de la
zone sud. Inévitablement peut-être, la libération des troupes coloniales
figurait en queue de liste des priorités françaises.
De juillet à octobre 1940, quelque 300 000 PG français furent libérés en
vertu d’un accord entre le haut commandement allemand (OKW) et la
délégation de Vichy auprès de la commission allemande d’armistice à
Wiesbaden, conduite par le général Charles Huntziger . Les prisonniers
6

bénéficiant d’une libération aussi rapide comprenaient ceux qui étaient


jugés trop malades pour effectuer un quelconque travail pendant au moins
douze mois, les non-combattants capturés lors des combats dans le nord de
la France, et les bureaucrates du gouvernement central, y compris presque
tout le personnel du ministère de la Marine .
7

Le Service diplomatique des prisonniers de guerre (SDPG) œuvra avec


beaucoup d’énergie pour ces premières libérations. Le SDPG fut créé par
décret du 20 août 1940. Il fut d’abord dirigé depuis Wiesbaden, puis, après
novembre 1940, de Paris, par son plénipotentiaire (bientôt renommé
« ambassadeur » pour les PG), le député d’extrême droite Georges
Scapini . À partir du 16 novembre, l’État français recouvra les pouvoirs de
8

protection à l’égard des citoyens français dans le Grand Reich allemand,


pouvoirs qui avaient été délégués au personnel de l’ambassade des États-
Unis avant la défaite française. Dès lors, le SDPG de Scapini fut autorisé,
en théorie, à maintenir une antenne diplomatique en Allemagne afin de
représenter les intérêts des PG français détenus sur le sol allemand et dans
les territoires occupés d’Europe occidentale. Une délégation permanente
du SDPG fut installée à Berlin en décembre 1940 . Le SDPG se vit
9

attribuer deux tâches principales. Il était l’autorité qui négociait avec le


haut commandement allemand les questions relatives aux PG. Et le SDPG
exerçait, aux termes de la convention de Genève, les droits du
gouvernement de Vichy en tant que puissance protectrice des PG français . 10

La reprise par Vichy des pouvoirs de protection à l’égard des citoyens


français et des sujets coloniaux ouvrit la voie aux inspections de camps de
PG par des représentants accrédités du SDPG en Allemagne. Des
discussions parallèles commencèrent entre les autorités municipales
françaises et l’administration militaire allemande concernant les camps de
la zone occupée . Le premier gouvernement de Laval montra sous un jour
11

favorable le rôle de Vichy comme protecteur de la population des PG.


Mais ce rôle soulevait un problème fondamental . Les fonctionnaires de
12

Vichy ignoraient le conflit d’intérêts inhérent à leur double rôle


d’observateurs neutres et de protagonistes engagés en faveur des PG
français. Derrière la façade de la convention de Genève, à laquelle la
France et l’Allemagne avaient réitéré leur attachement en septembre 1939,
la plus sûre garantie des populations de PG d’Europe occidentale était la
capacité d’exercer des représailles contre les prisonniers ennemis .
13

Vichy comptait principalement sur les inspections des camps plutôt que
sur la sanction consistant à punir une population de PG allemands si des
prisonniers français étaient maltraités. Cela aussi était une épée à double
tranchant. Le SDPG jouissait d’un avantage unique dans sa capacité à
effectuer de fréquentes visites de camps à l’intérieur du Reich et en zone
occupée. Mais le système des inspections avait ses limites. Habituellement
annoncés longtemps à l’avance, les inspecteurs étaient rarement témoins
d’une représentation exacte des conditions de captivité. Les camps étaient
rafraîchis en façade, les entrevues avec des prisonniers individuels étaient
réduites au minimum, et une procédure bureaucratique complexe
empêchait de répondre rapidement aux doléances des PG. Ces facteurs
aident à comprendre pourquoi les représentants du SDPG étaient loin
d’être populaires dans les camps qu’ils visitaient. Dès le commencement
de ses inspections au début de 1941, la délégation du SDPG à Berlin
signala que l’animosité envers Vichy était monnaie courante parmi les PG.
Dans son rapport sommaire d’inspection pour la période de janvier à
août 1941, la délégation nota ceci : « Un esprit vindicatif extrêmement
accusé avec menaces dirigées contre les membres du Gouvernement,
d’anciens chefs militaires des prisonniers, des camarades même qui
s’étaient rendus coupables de méfaits considérés comme extrêmement
graves bien que bénins, une véritable vague de haine semblait avoir déferlé
sur les camps, principalement sur les stalags . »
14

Dans les Oflags en particulier, les officiers français auraient affiché leur
dédain des membres du SDPG, qu’ils accusaient d’être ouvertement
politisés, inexpérimentés dans les affaires militaires et généralement
inefficaces .
15

Le protocole de Berlin du 16 novembre 1940 fut la première initiative de


libération prise par Vichy qui fût riche de promesses pour les prisonniers
coloniaux. La possibilité que l’OKW consentît à la libération de
prisonniers ayant une famille nombreuse à charge était d’une importance
évidente. Le bureau parisien de la division des prisonniers de guerre du
ministère des Colonies estimait que dans plusieurs camps jusqu’à soixante
pour cent des PG indigènes avaient au moins quatre enfants. Les employés
du ministère en conclurent que 10 000 PG coloniaux pourraient ainsi
prétendre à une libération anticipée .16

En fait, le protocole ne fut pas appliqué de façon égale aux troupes


coloniales. Cela causa un ressentiment compréhensible parmi les PG
coloniaux lorsque la nouvelle se répandit, au cours de l’été 1941, que des
soldats métropolitains ayant une famille nombreuse étaient en cours de
libération. La colère s’amplifia parmi les prisonniers coloniaux suite à
l’annonce officielle du 2 juillet que tous les PG « de race blanche » détenus
en France devaient être libérés . Le 12 septembre 1941, le ministre des
17

Colonies Charles Platon prévint son collègue, l’amiral François Darlan,


alors vice-président du Conseil, que les PG coloniaux se plaignaient de
plus en plus de traitement injuste, de discrimination raciale et de leur
abandon par le régime de Vichy. Si ces prisonniers se sentaient davantage
exclus, ils risquaient même de déstabiliser l’ordre colonial en rentrant dans
leurs foyers. La perspective d’avoir à subir les rigueurs d’un autre hiver ne
faisait qu’ajouter à leur désespoir . Dans quelle mesure les allégations des
18

prisonniers étaient-elles justifiées ?


Traitement et endoctrinement
Les troupes coloniales ne figuraient pas comme une catégorie distincte
lors des premières discussions franco-allemandes sur les libérations de PG.
Mais il s’avéra facile d’obtenir le consentement nazi au transfert des
prisonniers coloniaux des camps d’Allemagne aux Frontstalags (camps de
travaux forcés) de la zone occupée. L’Allemagne ne disposant pas des
capacités suffisantes pour loger le très grand nombre de PG capturés en
mai-juin 1940, cette décision fut vite prise. Le mélange d’une idéologie
raciste et du mythe persistant de la brutalité des troupes coloniales (surtout
des régiments marocains) faisant partie de l’armée d’occupation du Rhin
dans les années 1920 encouragea l’OKW à approuver le transfert des
prisonniers coloniaux en France occupée . Des exécutions arbitraires, en
19

juin 1940, de tirailleurs ouest-africains prisonniers furent perçues à


l’époque comme des actes de représailles, un fait qui témoigne de la force
de la propagande allemande sur la brutalité des unités coloniales,
notamment pendant l’occupation de la Rhénanie. Des troupes de Mossis de
Côte-d’Ivoire semblent aussi avoir souffert de façon disproportionnée du
fait qu’on pouvait les repérer à leurs scarifications faciales bien visibles . Il
20

existe aussi des preuves limitées de recherches médicales effectuées


d’office sur des prisonniers sénégalais par des médecins allemands qui
étudiaient des traits soi-disant caractéristiques de la physiologie africaine.
Si ces faits correspondent à la réalité, alors le transfert en masse des
prisonniers noirs hors d’Allemagne a peut-être sauvé d’autres troupes
coloniales des excès les plus criminels du racisme nazi . Il se produisit peu
21

d’atrocités systématiques dans les Frontstalags, mais des rapports isolés


semblent indiquer une brutalité arbitraire et aveugle. Dans l’ensemble,
cependant, la principale cruauté tenait aux difficultés physiques de la vie
de camp, avec son manque de nourriture, de chauffage et de vêtements . 22

Le gouvernement de Vichy était certainement inquiet de l’aliénation


politique des prisonniers coloniaux. Mais le régime ne les inclut pas aux
côtés des PG métropolitains rapatriés, promus agents de la Révolution
nationale. Dès septembre 1940, le principal objectif de la bureaucratie
militaire de Vichy fut de reloger les PG coloniaux dans des camps
d’internement situés sous un climat plus clément, plutôt que d’assurer leur
libération pure et simple ou que de se soucier de leur endoctrinement
politique. Cela reflétait l’évolution de la pensée stratégique allemande.
L’empressement de Hitler à renforcer l’empire de Vichy contre une attaque
britannique était contrebalançé par sa réticence à contrarier les
gouvernements espagnol et italien, les deux espérant s’emparer des
dépouilles africaines de la France. La volonté intermittente des nazis de
réintégrer de petits nombres de PG dans les forces coloniales de Vichy
reflétait cette tentative d’un compromis à plus grande échelle. De plus, les
officiers et sous-officiers français avaient priorité sur les troupes coloniales
de base lorsqu’on libérait des prisonniers pour renforcer l’armée
d’Afrique . Bientôt intervinrent d’autres facteurs extérieurs. Après l’échec
23

de l’attaque anglo-gaulliste sur Dakar fin septembre, le blocus naval


imposé par la Grande-Bretagne sur les communications maritimes entre
l’empire loyaliste et la zone sud se fit sentir plus durement. Toute tentative
de transporter des prisonniers coloniaux en Afrique subsaharienne, en
particulier, risquait de finir par leur capture. L’invasion anglo-américaine
de l’Afrique du Nord française et le sabordage de la flotte de Toulon en
novembre 1942 n’arrangèrent rien. Le rapatriement des ex-PG coloniaux
devint matériellement impossible pour le régime de Vichy.
L’activité de l’Abwehr et de la Gestapo dans les Frontstalags ainsi que
la propagande nazie destinée spécifiquement aux PG coloniaux se
concentraient presque exclusivement sur les troupes d’Afrique du Nord. En
décembre 1940, l’administration d’occupation institua un bureau de
propagande pour le Maghreb. Celui-ci comprenait trois sections nationales
distinctes, pourvues en personnel par des activistes nationalistes du parti
populaire algérien et du Néo-Destour tunisien . Avec l’aide des
24

Allemands, le bureau diffusait régulièrement des émissions de radio en


arabe, à destination des PG nord-africains. Elles comprenaient
habituellement des informations sur les lieux de détention de leurs
compatriotes prisonniers, des lectures du Coran et des « bulletins
d’information » pronazis. Des journaux arabes étaient aussi distribués dans
les Frontstalags.
Dans les camps hébergeant une population coloniale mixte, les
informateurs et les gardiens auxiliaires étaient prétendument recrutés de
préférence parmi les Algériens et les Tunisiens présents . Il n’est pas
25
surprenant que cela ait accru à la fois la conscience de race et, semble-t-il,
l’antagonisme raciste parmi les prisonniers eux-mêmes. Les prisonniers
coloniaux se percevaient les uns les autres dans un cadre racial qui reflétait
celui imposé par le régime de Vichy et les autorités allemandes .26

Ces tensions interraciales se durcirent dans les douze mois suivant


novembre 1941. À partir de ce moment-là, le SDPG obtint l’accord des
Allemands pour le rapatriement d’une forte proportion de Nord-Africains
parmi la population de PG coloniaux. Cela entraîna de la part des
prisonniers africains noirs de nouvelles allégations de traitement
discriminatoire . L’accent initialement mis par Vichy sur la libération des
27

PG maghrébins traduisait deux préoccupations à court terme. La première


était de réintégrer dans les unités vichystes de l’armée d’Afrique au
Maghreb les troupes d’Afrique du Nord rapatriées de Syrie après
l’invasion anglo-gaulliste de juin-juillet 1941. La seconde était de rapatrier
quelque 1 200 PG nord-africains qui avaient travaillé précédemment
comme mineurs au Maroc . Plus significatif à nos yeux est le fait avéré
28

que certains PG coloniaux soupçonnaient Vichy de fonder sa conduite en


matière de PG sur des positions racistes conformes à l’idéologie nazie.
Les organisations d’assistance aux PG de Vichy
Derrière les négociations de Vichy avec la commission d’armistice de
Wiesbaden existait une bureaucratie interministérielle prospère, chargée de
coordonner les activités des organisations d’assistance, privées ou
parrainées par l’État, consacrées à des catégories particulières de PG
français. À Vichy, plusieurs ministères, chacun comportant une section PG
distincte, se partageaient la responsabilité des intérêts des PG coloniaux.
Les ministères de la Guerre, des Affaires étrangères, de l’Intérieur et des
Colonies (tous rebaptisés secrétariats sous Vichy) créèrent des services
départementaux de PG. Le secrétariat à la Guerre et le secrétariat aux
Anciens Combattants étaient les seuls ministères dont la juridiction
s’étendait à toutes les troupes coloniales, indépendamment de leur pays
d’origine . Les divisions historiques de la juridiction impériale entre les
29

ministères du gouvernement français furent reproduites dans


l’administration des affaires des PG coloniaux. Ainsi, le secrétariat aux
Colonies et à la Marine était responsable des prisonniers originaires des
territoires sous contrôle de ce ministère et comprenant l’Afrique-
Occidentale française (AOF), l’Indochine, Madagascar et les Antilles
françaises. Le secrétariat à l’Intérieur portait assistance aux seuls
prisonniers algériens. Ce n’est qu’après les débarquements de l’opération
Torch en Afrique du Nord française que le ministère des Affaires
étrangères de Vichy finança des approvisionnements de première nécessité
destinés aux PG originaires des protectorats du Maroc et de Tunisie, pays
historiquement administrés depuis le Quai d’Orsay. La raison de
l’engagement tardif du ministère des Affaires étrangères était simple.
L’opération Torch avait coupé les communications maritimes entre le
Maghreb et la France continentale. Les envois postaux aux PG maghrébins
furent soumis à une censure plus stricte par les autorités allemandes de
Marseille et donc considérablement retardés. Les groupes de bénévoles en
Afrique du Nord se trouvaient dans l’impossibilité d’envoyer des fonds ou
des denrées collectés en faveur des PG marocains, algériens et tunisiens
détenus en France. Les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères
auraient à fournir des fonds pour combler ce manque si les distributions de
colis devaient être maintenues . 30

De Paris, la sous-direction des prisonniers de guerre du secrétariat à la


Guerre exerçait la responsabilité suprême concernant l’aide sociale pour
tous les « prisonniers indigènes sujets français ». En pratique, cependant, 31

la collecte de colis alimentaires et de vêtements pour les PG coloniaux était


déléguée aux neuf organisations bénévoles se consacrant aux militaires
coloniaux français (voir tableau 1). Cette disposition fut modifiée en
décembre 1942. Après l’occupation de la zone sud, l’OKW interdit les
distributions de colis faites par les agences bénévoles de Vichy, réservant
cette tâche plus strictement à la Croix-Rouge . 32

Tableau 1 33

Amitiés africaines : comité créé en 1935 sous la présidence du maréchal Franchet d’Esperey pour
servir les intérêts des troupes et anciens combattants coloniaux en France. Dirigé sous Vichy par les
généraux Dentz et Huré depuis leurs bureaux du 21, rue des Pyramides. Des bénévoles visitaient les
Frontstalags et les hôpitaux, et assuraient l’hébergement des PG libérés, souvent en liaison avec la
Croix-Rouge française.
Comité algérien d’assistance aux prisonniers de guerre : s’occupait des PG algériens, marocains et
tunisiens dans les Frontstalags de Chaumont, Angers, Bordeaux et la région parisienne.
Comité d’aide et d’assistance aux Guadaloupéens, Guyanais et Océanais : s’occupait exclusivement
des PG originaires des Antilles françaises. Président : gouverneur général Bouge.
Comité d’aide et d’assistance aux militaires martiniquais : le plus petit des comités organisés à
l’échelon national, s’occupait d’environ 400 PG martiniquais dès juin 1942.
Comité d’assistance aux troupes noires : s’occupait des PG africains noirs, principalement originaires
d’AOF (on a calculé que 7 546 fusiliers sénégalais bénéficiaient de l’assistance de ce comité au
22 juin 1942). Ce comité reçut la plus grosse part du financement alloué par le Secrétariat à la Guerre
à l’aide aux PG coloniaux (44,6 % en 1941 ; 44,2 % en 1942). Président : général Benoît.
Comité d’entr’aide pour les soldats et travailleurs d’outre-mer : s’occupait des PG et travailleurs
immigrants coloniaux. Président : amiral Lacaze.
Union nationale des anciens coloniaux et Français d’outre-mer : s’occupait des PG indigènes et
colons sans distinction. Président : général Peltier.
Comité Vézia : à la différence des précédents, celui-ci était un comité purement local qui s’occupait
de quelque 3 000 fusiliers sénégalais détenus dans les Frontstalags de la région de Bordeaux.
Comité Lacaze : autre comité local qui s’occupait des PG malgaches et indochinois détenus dans les
Frontstalags autour de Paris et de Chaumont (en juin 1942, on évalua le nombre de ces prisonniers à
4 939).

La division des prisonniers de guerre du ministère de la Guerre


supervisait ces comités bénévoles. Individuellement et collectivement, ils
organisaient des dons publics de denrées alimentaires, vêtements, livres et
objets de culte, collectés en France métropolitaine et dans l’empire par le
Secours national. Celui-ci était une organisation d’entraide soutenue par le
gouvernement, créée pendant la Première Guerre mondiale et ressuscitée
en 1939. Il recevait aussi régulièrement des allocations budgétaires des
gouvernements loyalistes des colonies pour couvrir le coût des colis
alimentaires envoyés aux PG coloniaux. À son tour, le Secours national
fixait l’affectation de ces fonds aux organisations d’assistance aux
militaires des colonies. En novembre 1941, par exemple, le Secours
national déboursa 582 000 francs, collectés auprès des gouvernements
coloniaux, en faveur de quatre de ces organisations. Celles qui possédaient
le plus grand réseau de distribution et bénéficiaient du soutien direct de
l’État prenaient la part du lion. C’est ainsi que la Croix-Rouge française
toucha 308 000 francs, tandis que la section coloniale parisienne du
Comité central d’assistance aux prisonniers de guerre reçut 194 000 francs.
Les organisations bénévoles consacrées spécifiquement aux militaires des
colonies perçurent des montants moins importants. Le Comité d’entr’aide
pour les soldats et travailleurs d’outre-mer reçut 50 000 francs, et les
Amitiés africaines 30 000 . 34

Les organisations bénévoles pouvaient obtenir une part plus élevée de


l’aide de l’État en prouvant qu’elles avaient la capacité de fonctionner à
l’échelle nationale. Cette économie de marché, compétitive, aiguisait les
rivalités qui se faisaient jour entre elles. Les Amitiés africaines, par
exemple, obtinrent une augmentation considérable de l’aide du ministère
des Colonies au cours de l’année 1943 (1,4 million de francs entre janvier
et septembre) . Cela ne représentait pas un accroissement net des
35

paiements de l’État, mais une redistribution de fonds jusque-là alloués à


d’autres groupes bénévoles. Une autre complication tenait au fait que les
comités d’assistance aux PG organisaient fréquemment des services d’aide
complémentaire au coup par coup. Rien de surprenant à cela. En tant
qu’organisations caritatives, les comités d’assistance aux PG comptaient
sur le dévouement d’employés bénévoles. Beaucoup étaient frustrés par la
complexité de la bureaucratie d’État en charge des PG.
L’exemple le plus spectaculaire en fut donné par la section féminine du
réseau des Amitiés africaines à Lyon. La section fut organisée en 1939 par
une certaine Mme Meifredy. Avant de travailler sous Vichy, Meifredy
avait donné refuge à quantité de tirailleurs sénégalais menacés de capture
en région lyonnaise dans les derniers jours de la bataille de France. Sous sa
direction, immédiatement après l’armistice, les bénévoles de la section
féminine de Lyon utilisèrent une petite flotte de camions de cinq tonnes
pour sillonner la vallée du Rhône à la recherche de denrées alimentaires
pour confectionner des colis destinés aux PG coloniaux. Cette « section
motorisée » fut contrainte de cesser ses activités en décembre 1941 à la
suite d’accusations de détournement de carburant. Mais les bénévoles de
Mme Meifredy ne se démontèrent pas pour autant. De janvier à mars 1942,
la section féminine ouvrit, à Lyon et à Fréjus, des centres d’accueil pour
les prisonniers coloniaux libérés en zone sud. Ni dans un cas ni dans
l’autre, ces initiatives n’avaient été approuvées au préalable par le
secrétariat à la Guerre . La réaction de Vichy devant l’activité pleine
36

d’initiative de Mme Meifredy fut typiquement à double tranchant. Le


président des Amitiés africaines, le général Dentz, ancien haut-
commissaire en Syrie, recommanda que l’on décernât la Légion d’honneur
à l’organisatrice de la section féminine. La réussite de Meifredy dans la
création d’un réseau d’assistance aux PG s’étendant loin au-delà de la
région lyonnaise se renouvela lorsqu’elle s’impliqua dans les centres
d’accueil ouverts à Paris et à Chaumont pour les PG maghrébins libérés.
Mais le succès même des initiatives de Lyon suscita la jalousie des
organisateurs moins inventifs des Amitiés africaines. L’action féminine
directe fut aussi source d’embarras au sein de la hiérarchie à dominante
masculine de la section des prisonniers de guerre du ministère de la
Guerre . Les bénévoles de Mme Meifredy avaient transgressé la stricte
37

séparation des sexes existant sous Vichy. En prenant l’initiative et en


raillant l’autorité de l’État, la section féminine de Lyon contrastait
fortement avec les assistantes sociales profondément conservatrices
employées pour assister les familles de PG par l’entremise du service
Famille du prisonnier. Le rôle de ces assistances sociales était autant de
réconcilier les épouses esseulées de PG avec un statut domestique aux
limites étroites, que de procurer une aide sociale aux familles dont le père
était en captivité .
38

Les consortiums bancaires des colonies françaises constituaient un autre


réservoir clé de l’assistance aux PG. Les banques d’investissement
envoyaient de l’argent directement au secrétariat aux Colonies pour l’aide
sociale des prisonniers coloniaux. Cela leur assurait un rôle de premier
plan dans la gestion des organisations bénévoles d’assistance aux PG. Par
exemple, les administrateurs principaux de la Banque de l’Algérie et le
président honoraire de la banque, Paul Ernest-Picard, siégeaient au comité
directeur de l’organisme bénévole qui collectait des fonds pour les PG
algériens : le Comité de l’Afrique du Nord . En février 1942, la Banque de
39

Madagascar transféra 1,5 million de francs au Secrétariat aux Colonies


pour contribuer à l’aide sociale des PG coloniaux. Presque 1 million de
francs de ces fonds alla au Comité central d’assistance aux prisonniers de
guerre (CCAPG) soutenu par l’État. Il avait été mandaté par le Secrétariat
à la Guerre pour organiser en France occupée des réseaux bénévoles d’aide
aux PG, accomplissant en fait les mêmes tâches que la Croix-Rouge
française en zone sud. Dès juin 1941, le CCAPG avait des délégués
départementaux sur place pour surveiller les conditions de détention des
PG français en France occupée . Quant aux organisations bénévoles, il
40

était d’usage d’affecter les dons provenant des banques d’investissement


coloniales conformément au portefeuille d’investissement de ces banques.
Dans le cas de la Banque de Madagascar, le Comité d’assistance aux
troupes noires, qui représentait les militaires de Madagascar, de l’AOF et
de l’AEF, prit la plus grande part des fonds restants. D’un point de vue de
banquier, une aumône faite aux PG à grand renfort de publicité offrait un
capital politique à court terme et, à long terme, des bénéfices politiques
dans le pays d’origine des prisonniers .
41

Inévitablement, les instructions émanant des donateurs coloniaux,


gouvernements, banques et associations caritatives, pour affecter des
denrées et des fonds aux prisonniers originaires de colonies bien précises
aboutissaient au versement inégal de l’aide sociale. Le cas du Maroc
illustre bien ce fait. L’épouse du résident général du Maroc Charles
Noguès dirigeait, de Rabat, une association d’assistance aux PG, Fraternité
de guerre. Cette organisation travaillait en liaison étroite avec l’association
des anciens combattants nord-africains. Leur objectif principal était de
s’assurer que chaque prisonnier marocain reçut au moins un colis mensuel
de cinq kilos de nourriture et de vêtements. Ensemble, ces associations
regroupaient les dons faits par les familles aussi bien musulmanes que de
colons, en vue de leur acheminement jusqu’aux centres de distribution de
la Croix-Rouge à Angers, Bordeaux et Chaumont . Mme Noguès chercha à
42

obtenir auprès du secrétariat à la Guerre des assurances formelles que ces


dons iraient exclusivement aux récipiendaires prévus, les PG marocains.
De semblables collectes de bienfaisance furent organisées pour les
prisonniers tunisiens par la section tunisienne de la Légion française des
combattants .
43

À partir du milieu de 1941, les Nord-Africains faisant partie des PG


coloniaux furent très régulièrement ravitaillés en colis de nourriture et de
vêtements, en plus des colis standard de la Croix-Rouge distribués à tous
les prisonniers coloniaux sans distinction de race. En juin, le gouvernement
général d’Alger installa au 28, avenue de l’Opéra, à Paris, un bureau du
comité central des prisonniers de guerre pour la préparation quotidienne de
quelque 500 colis à distribuer aux PG algériens. Amitiés africaines accepta
de faire la même chose pour les prisonniers marocains et tunisiens. Les PG
d’Afrique noire, des Antilles et de l’Indochine furent remarquablement
exclus . Un mois plus tard, des inspections du SDPG dans trois
44

Frontstalags du sud-ouest de la France révélèrent que les prisonniers


sénégalais, malgaches et indochinois n’avaient reçu au cours de l’année
aucune distribution de colis en provenance des organismes bénévoles
correspondant à celles organisées pour les PG maghrébins par
l’administration algérienne du gouverneur Jean Abrial . Abrial montra
45

aussi la voie en créant un comité de surveillance destiné à contrôler l’aide


aux troupes nord-africaines détenues dans les Frontstalags de toute la
France occupée. Les membres de ce Comité de patronage aux prisonniers
nord-africains furent soigneusement choisis. Ils comprenaient d’anciens
fonctionnaires de l’administration d’Alger, le chef des affaires algériennes
de la préfecture de la Seine, le président de l’association des anciens
combattants musulmans et de hauts dignitaires de la mosquée de Paris.
C’était un lobby influent, sachant parfaitement comment obtenir des
résultats dans le cadre de la collaboration .
46

Un autre comité nord-africain émergea dans la capitale française, au


début de 1941, au sein des divers organismes d’assistance aux PG de
Vichy. Dans cette profusion déroutante d’associations caritatives et de
lobbies, ce dernier comité avait l’avantage d’être directement en contact
avec les administrations d’Afrique du Nord françaises. Il fut l’unique
organisation capable de préparer le réemploi et le rapatriement des
prisonniers maghrébins à leur libération des Frontstalags. Ceci aide à
comprendre l’absence d’incidents violents impliquant des PG nord-
africains, comparables à ceux provoqués par les anciens prisonniers
d’Afrique occidentale qui dans les années 1944-1945 furent renvoyés de
service en service et à qui on refusait les arriérés de leurs soldes. Myron
Echenberg a estimé, par exemple, que pendant toute la période de
l’Occupation jusqu’à 5 000 Africains noirs, surtout d’anciens soldats,
vécurent dans la capitale sans aucune aide de l’État .
47

À l’instar de son groupe frère, le Comité de patronage aux prisonniers


nord-africains, le Comité de l’Afrique du Nord avait les relations
nécessaires pour obtenir des fonds substantiels et des avantages matériels
pour les combattants maghrébins. Il travaillait en liaison étroite avec
l’organisation caritative des vétérans coloniaux Amitiés africaines,
l’organisme d’entraide soutenu par l’État Secours national, et la mosquée
de Paris. Il bénéficiait du soutien des ministères de la Guerre et de
l’Intérieur, et ses collectes de fonds en faveur des étudiants nord-africains,
syriens et libanais avaient l’aval du ministère de l’Éducation. Ce qui n’était
au début qu’une organisation bénévole à petite échelle fut progressivement
incorporé dans l’appareil d’État de Vichy. Au-delà de l’aide aux PG, le
rôle clé du comité nord-africain fut de collecter des renseignements sur les
prisonniers en zone occupée. Dès avril 1942, le comité avait recueilli des
statistiques sur l’importance, la répartition et l’activité économique des
communautés nord-africaines et syriennes dans la France occupée. Ses
activités complétaient celles des Amitiés africaines, qui effectuèrent, pour
la bureaucratie aux PG de Vichy, des tâches similaires de collecte de
renseignements concernant les conditions de vie dans les Frontstalags et le
moral des camps .48

En décembre 1943, l’état-major d’Abetz protesta contre la profusion


d’organismes bénévoles et officiels engagés dans les inspections de camps
de PG et l’aide aux prisonniers . Cette critique s’étayait sur le fait qu’à
49

aucun moment avant 1944 le secrétariat à la Guerre ne put vérifier le


nombre exact de prisonniers coloniaux détenus par les autorités
allemandes. Le 31 mars 1942, l’OKW informa Vichy qu’il restait
43 944 soldats coloniaux dans les Frontstalags, alors qu’ils étaient 68 550
lors de la publication des chiffres précédents en octobre 1941. La baisse de
leur nombre s’expliquait en grande partie par la libération de quelque
12 000 prisonniers maghrébins et les concessions de la commission
d’armistice, qui permirent au gouvernement de Darlan de consolider les
forces de garnison françaises en Afrique du Nord et occidentale. Mais le
secrétariat à la Guerre doutait de la fiabilité de ses propres statistiques.
Même la Wehrmacht reconnaissait le manque de quelque 2 481 PG
coloniaux, qui furent rayés des listes comme évadés inconnus . 50

Effectifs des PG coloniaux


L’impression d’un intérêt officiel marqué et d’un puissant soutien
institutionnel en faveur de l’aide aux PG coloniaux est quelque peu
trompeuse. La bureaucratie multicouche de Vichy pour les PG générait le
chevauchement de nombreuses fonctions, des rivalités juridictionnelles et
l’inefficacité de l’administration. En décembre 1943, l’administration
d’occupation allemande se plaignit de ne plus savoir qui était responsable
de quoi, pas plus qu’elle n’était persuadée que les autorités de Vichy
fussent à même de le dire . En juillet 1942, par exemple, le secrétariat à la
51

Guerre chiffra à 109 700 le nombre total des prisonniers coloniaux aux
mains des Allemands. Pourtant, le ministère reconnut que les chiffres
fournis étaient totalement erronés. Il en concluait qu’il restait moins de
50 000 PG coloniaux en captivité. On expliqua cet écart considérable
comme résultant de plusieurs facteurs. Avant tout, il y avait le fait que le
système de classement du ministère de la Guerre pour les PG coloniaux
était incomplet. Une grande partie des soldats coloniaux capturés en 1940
ne portaient pas d’éléments d’identification personnelle, ni de leur unité. Et
surtout, le taux plus élevé d’analphabétisme parmi les soldats coloniaux
empêchait de résoudre ces problèmes de tenue de dossiers. Beaucoup
d’hommes n’étaient connus de leur commandant et des autorités du camp
que sous un nom familier. En conséquence, il manquait au secrétariat à la
Guerre et au CICR les renseignements familiaux nécessaires pour retrouver
convenablement les PG . 52

Une confusion accrue résultait de l’utilisation à grande échelle de PG


coloniaux dans des unités de travaux forcés (Arbeitskommando). En
conséquence, de nombreux prisonniers coloniaux se voyaient refuser leurs
droits militaires . Leurs familles ne recevaient pas non plus les pensions
53

qui leur étaient dues. En mai 1941, le secrétariat à la Guerre conseilla au


gouvernement général de Dakar d’interroger de plus près les ex-PG
rapatriés. On savait que d’anciens tirailleurs s’étaient plaints d’abandon et
du non-paiement de leurs droits. On citait des lettres de tirailleurs rapatriés
à leurs camarades PG en France. Interceptées par le bureau de la censure
postale, ces lettres déconseillaient à leurs collègues soldats de quitter la
France avant le paiement intégral des prestations dues. Les autorités de
Dakar étaient accusées d’être incapables de fournir les rappels de solde,
des vêtements simples ou toute autre compensation au titre du service
militaire. D’anciens PG auraient été renvoyés dans leurs villages sans
pension d’aucune sorte . Malheureusement, ce n’est que lorsque la
54

tuberculose commença de décimer les populations de prisonniers


coloniaux qu’on eut une vision plus juste de ceux qui restaient en captivité.
Si les autorités de Vichy étaient incapables de faire le compte de leurs
troupes coloniales en captivité, une autre épreuve de vérité pour
l’engagement déclaré de Vichy en faveur de l’aide aux prisonniers et de
l’unité de l’empire tenait aux mesures prises pour l’accueil des PG
coloniaux après leur libération. Ceci nous amène aux problèmes politiques
à plus long terme que des dizaines de milliers de PG coloniaux posaient au
régime de Vichy.
La politique des PG coloniaux
La préoccupation de Vichy pour l’aide aux PG coloniaux était le fruit
d’une conception raciste et fut mise en pratique conformément à l’intérêt
croissant du régime pour le corporatisme impérial . Même en captivité, les
55

prisonniers coloniaux étaient considérés comme les futurs agents de


l’impérialisme pétainiste. Après leur libération et leur rapatriement
consécutif, les fidèles militaires coloniaux étaient censés se faire les
champions des valeurs traditionalistes de la mère patrie. Mais dans leurs
moments les plus pessimistes, les employés du secrétariat aux Colonies
reconnaissaient qu’une fois rapatriés, les anciens PG risquaient d’être une
bombe à retardement politique. Ils étaient susceptibles de former une
avant-garde politiquement évoluée et rancunière de la contestation
nationaliste .
56

Théoriquement, la hiérarchie existant parmi les militaires capturés


continuait à s’appliquer dans les camps de PG. Mais la réalité de la défaite
et une captivité prolongée érodaient la discipline plus stricte précédemment
en vigueur sur le terrain. En outre, le système Stalag/Oflag séparait les
commandants d’unité et même les officiers subalternes de leurs anciennes
troupes. Cela sapait le style de commandement paternaliste et d’esprit
raciste maintenu par les officiers de la Coloniale et de l’armée d’Afrique
pour forger une plus forte cohésion des unités et une loyauté sans faille
parmi les soldats coloniaux .
57

Le mythe de l’invincibilité nationale était au cœur de la tradition


militaire impériale de la France. Les troupes coloniales qui partageaient
cette vision, en particulier les militaires de carrière, étaient fort appréciées
comme auxiliaires politiques de l’autorité coloniale. Les événements de
1940 et les heurts entre Vichy et l’empire de la France libre portèrent un
coup terrible à ces convictions. Dès ses premières inspections de camps, au
début de 1941, la délégation berlinoise du SDPG signala que l’animosité
envers Vichy était très répandue parmi les PG . Le défi politique auquel se
58

trouvait confrontée la bureaucratie des PG de Vichy était de faire en sorte


que les PG acceptent le nouveau régime. Sa tâche auprès des PG coloniaux
était de prouver que l’empire restait intact. Quand celui-là insistait sur une
rupture radicale avec le passé, celui-ci mettait en valeur une continuité
infrangible. Privées de la possibilité de modeler les vues politiques des
troupes coloniales dans le contexte ordinaire de l’entraînement militaire
français et de la vie de garnison, les autorités de Vichy eurent recours au
cérémonial pétainiste pour rappeler aux PG coloniaux que l’empire
français était encore une force puissante.
En juillet 1942, le secrétariat aux Colonies demanda aux autorités
d’occupation d’autoriser la distribution de postes de radio de forte
puissance à tous les Frontstalags hébergeant des prisonniers coloniaux. Ces
PG pourraient alors écouter les émissions régulières de Vichy et, espérait-
on, recevoir au moins un message hebdomadaire relayé depuis leur
territoire d’origine dans leur langue maternelle. Le cabinet ministériel de
l’amiral Platon considérait que l’information radiodiffusée était
particulièrement importante pour les prisonniers analphabètes,
naturellement immunisés contre la propagande écrite de Vichy et, le
craignait-on, frustrés de ne pouvoir échanger des nouvelles avec les
membres de leur famille restés au pays . Le SDPG tenait aussi à
59

encourager la pratique religieuse parmi les PG musulmans, car il savait


qu’une propagande fasciste ancienne en Afrique et au Proche-Orient
portait à croire que l’Allemagne et l’Italie étaient des défenseurs plus
efficaces de l’islam .
60

Les débarquements de l’opération Torch marquèrent la perte de contrôle


de Vichy en Afrique française. Il était clair que peu de PG seraient libérés
à l’avenir. Faire en sorte que se continuât la loyauté de ces détenus revêtait
donc une importance accrue. Menée du cœur de son empire, la propagande
impérialiste de Vichy avait peu de chances d’être comprise. À sa place,
l’État français saisit l’occasion que lui offrait le désintérêt croissant des
militaires allemands pour l’administration des Frontstalags pour réaffirmer
un contrôle militaire plus direct sur les populations restantes de PG.
Le Premier ministre Laval accepta le 11 janvier 1943 le principe que le
gouvernement de Vichy aiderait les prisonniers coloniaux d’outre-mer.
Dans les trois mois suivants, les PG coloniaux se virent confier un rôle
plus important dans les projets allemands de travaux publics dans le nord
de la France . En mars 1943, 5 450 prisonniers coloniaux furent
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réorganisés en bataillons de travail sous contrôle militaire français. En


pratique, ces PG rentraient le soir dans leurs baraquements des Frontstalags
de Charleville, Nancy et Vesoul, tout comme avant. Les frais de leur
entretien devaient être payés par Vichy. Pendant qu’ils travaillaient à
l’extérieur de leurs camps durant la journée, les prisonniers coloniaux
devaient être surveillés par des officiers de l’armée française. La sensibilité
politique des surveillants français encadrant les travaux forcés des
prisonniers coloniaux français était évidente. La hiérarchie était le point
crucial. Les fonctionnaires du ministère des Colonies travaillant avec de
Brinon à Paris insistaient sur le fait que ces officiers français devaient
simplement aider à maintenir « le bon ordre et la discipline » parmi les PG.
Ils ne devaient pas agir en gardes armés ni en contremaîtres .62

Cela ne convenait pas au commandement d’occupation allemand. Il


voulait que ses auxiliaires français endossent l’entière responsabilité de ces
PG pendant la journée. Dès août 1943, les Allemands pressaient les
officiers de Vichy de garder eux-mêmes les Frontstalags. C’est alors que le
SDPG de Scapini intervint avec une formule permettant de sauver la face.
Puisque Laval avait concédé que les militaires français surveillent les
prisonniers coloniaux, la seule solution consistait à reclasser les
Frontstalags en installations civiles. Du jour au lendemain, les PG furent
reclassés comme travailleurs libres logeant dans des camps de travail.
Cette manipulation bureaucratique satisfaisait Laval et le secrétariat aux
Colonies, mais elle rendit furieux les fonctionnaires du ministère de la
Guerre .
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Le ministère de la Guerre était déjà irrité que les préfets des régions
d’Orléans et Bordeaux aient négocié au coup par coup avec les autorités
d’occupation sur l’emploi d’anciens officiers de l’armée d’armistice pour
surveiller les travailleurs coloniaux. C’était oublier le fait que les PG
restaient des soldats soumis au règlement militaire et ayant droit à la
protection de l’armée. Avec un nombre de PG coloniaux encore en
captivité estimé à 35 000, des violations généralisées de ce principe étaient
une menace pour toute la hiérarchie de l’armée coloniale . Le recrutement
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de gardiens des bataillons de travail minait les efforts soutenus de l’armée


pour distinguer entre la collaboration légitime destinée à sauver l’empire et
le collaborationnisme inconditionnel, qui servait uniquement les intérêts
allemands. Quant aux prisonniers eux-mêmes, leur reclassement comme
travailleurs civils ne leur rapporta pas grand-chose. Ils demeurèrent
confinés dans les Frontstalags, quoique moins étroitement surveillés.
Les questions de santé
Le souci de Vichy pour la santé des PG coloniaux était un mélange
d’expérience militaire acquise et d’intérêt limité pour la transformation
idéologique des prisonniers eux-mêmes. Là où l’idéologie empiétait
pourtant sur la politique de santé de Vichy à l’égard des PG coloniaux,
c’était un amalgame contradictoire mêlant la conception hiérarchisée des
races coloniales du régime et la tradition plus ancienne du colonialisme
paternaliste propre aux responsables des affaires indigènes et aux médecins
militaires .
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Le rapatriement des prisonniers métropolitains était au cœur de


l’ambition nataliste qu’avait Vichy de reconstituer la population française.
Des spécialistes des services médicaux du gouvernement donnaient aux PG
français des conseils de régime, d’hygiène et d’exercice . De telles
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consignes accentuaient le rôle des PG de la métropole en tant que pères et


chefs de famille, et complétaient manifestement le paternalisme
réactionnaire typique de l’attitude de Vichy envers les épouses de
prisonniers . Cette dimension nataliste n’avait pas son pendant parmi les
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prisonniers coloniaux, pour qui le problème de santé numéro un consistait


à contenir les manifestations importantes de maladies contagieuses. De
même que les épouses de PG français subissaient le plein impact du
conservatisme réactionnaire de Vichy en matière de politique sociale, de
famille et d’égalité des sexes , de même les prisonniers coloniaux furent
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contraints de rentrer dans la conception raciste de Vichy quant aux


relations convenables entre les Français et les peuples qui leur étaient
soumis . C’est ainsi que les PG nord-africains étaient considérés comme
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plus autonomes que leurs pairs d’Afrique noire, de Madagascar, de


l’Indochine et des Antilles .
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Les PG d’Afrique coloniale, d’Indochine et des Antilles étaient


effectivement traités comme des enfants, à la fois pour ce qui relevait de la
protection médicale et ce qui était perçu comme leur incapacité de résister
à une captivité prolongée sans s’effondrer psychologiquement. Mais les
responsables des services médicaux ne traitaient pas les prisonniers
africains noirs comme un groupe homogène. Des distinctions encore plus
subtiles étaient appliquées à la population des PG africains noirs entre la
majorité composée de sujets coloniaux et les quelques évolués d’Afrique
occidentale, instruits et jouissant de droits de citoyenneté limités. Que ce
soit à titre de privilège reflétant leur statut de citoyens ou par déférence
pour leur intelligence reconnue, les évolués hospitalisés pouvaient
s’attendre à un traitement préférent