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La psychosomatique
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DÉBATS EN PSYCHANALYSE
DIRECTEUR : LAURENT DANON-BOILEAU - FONDATEUR : CLAUDE LE GUEN

La psychosomatique
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SOUS LA DIRECTION DE

FÉLICIE NAYROU ET GÉRARD SZWEC

AVEC LES CONTRIBUTIONS DE

CHRISTOPHE DEJOURS, CHRISTIAN DELOURMEL,


MICHEL DE M’UZAN, GILBERT DIATKINE, MICHEL FAIN,
JEAN GOSSET, PHILIPPE JAEGER, PIERRE MARTY,
FÉLICIE NAYROU, MICHEL ODY, MARIE SIRJACQ,
CLAUDE SMADJA, GÉRARD SZWEC, DIANA TABACOF
COLLECTION
DÉBATS EN PSYCHANALYSE

Fondateur : CLAUDE LE GUEN

Directeur : LAURENT DANON-BOILEAU

Directeurs adjoints : JACQUES BOUHSIRA


FÉLICIE NAYROU

Comité scientifique : JACQUES ANGELERGUES


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LAURE BONNEFON-TORT
BERNARD CHERVET
CHARLOTTE COSTANTINO
MARIE-LAURE LÉANDRI
ANNE MAUPAS-LYCOUDIS
SYLVAIN MISSONNIER
HÉLÈNE PARAT
DOMINIQUE TABONE-WEIL

Responsables d’édition : PHILIPPE BONILO


NAHIL-SARAH WEHBÉ

Comité scientifique international : J. AMATI-MEHLER (Italie), J. ANDRÉ


(France), C. CHABERT (France), J.-P. CHARTIER (France),
V. CHETRIT-VATINE (Israël), A. FERRO (Italie), P. GUYOMARD
(France), F. HÉRITIER (France), F. LADAME (Suisse), C. LE GUEN
(France), M. PARSONS (Angleterre), J.-M. QUINODOZ (Suisse),
R. ROUSSILLON (France), D. SCARFONE (Canada), B. DE SÉNAR-
CLENS (Suisse).

Comité de lecture international : T. BOKANOWSKI (France), F. COU-


CHARD (France), M.-F. DISPAUX (Belgique), D. L’HEUREUX-LE
BEUF (France) †, C. PADRON (Espagne), S. PASSONE (France),
R. PERELBERG (Angleterre), I. REISS-SCHIMMEL (France) †, J.-
E.TESONE (Argentine), H. TROISIER (France), M. UTRILLA
ROBLES (Espagne).

ISBN 978-2-13-078598-9
Dépôt légal – 1re édition : 2017, juin
© Presses universitaires de France / Humensis, 2017
170 bis boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
Sommaire
Introduction
Gérard SZWEC 1

Gérard SZWEC
La psychosomatique, quelques débats après… 7
Claude SMADJA
Le travail de somatisation 47
Christian DELOURMEL
Prolégomènes à une étude comparative des états limites
et des états opératoires 69
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Michel ODY
Les théorisations de Michel de M’Uzan 89
Philippe JAEGER
Contributions de Ferenczi, Bion, Winnicott et Meltzer
à la psychosomatique psychanalytique. Plusieurs
conceptions du clivage 109
Marie SIRJACQ
La psychosomatique de l’enfant 133
Gilbert DIATKINE
Lacan et la psychosomatique 155
Christophe DEJOURS
Clinique du travail et psychosomatique 175
Félicie NAYROU
La destructivité contemporaine au prisme des
théorisations psychosomatiques 193

Textes historiques
Gérard SZWEC
Brève présentation de trois articles sur « chirurgie et
psychosomatique » 221
Jean GOSSET, Pierre MARTY
Réflexions sur le bilan nosographique d’une consultation
psychosomatique dans un service de chirurgie générale 223
Michel FAIN
Traumatisme psychique et acte opératoire 235
Michel DE M’UZAN
Examen psychosomatique et gastrectomie 251

Bibliographie générale
Diana TABACOF 261
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Introduction
Gérard SZWEC

Plus de soixante ans se sont écoulés depuis que s’est


constitué, au sein de la SPP, autour de Pierre Marty,
Michel Fain, Michel de M’Uzan et Christian David, ce
courant de pensée psychanalytique appelé « École de
Paris de psychosomatique ».

RUPTURE AVEC LA « MÉDECINE PSYCHOSOMATIQUE »

Avec ces psychanalystes, la théorisation du fait psy-


chosomatique cessait de se référer à la nosographie médi-
cale, fixée notamment sur la recherche de profils de
personnalités correspondant à certaines maladies dites
« plus psychosomatiques » que d’autres. En rupture avec
le courant de « médecine psychosomatique » de Frantz
Alexander et de l’École de Chicago de psychosomatique,
ils ont cessé de se centrer sur telle ou telle maladie, et ont
pris pour axe de réflexion nosographique les caractéris-
tiques du fonctionnement psychique de leurs patients,
fonctionnement suffisamment apte ou non à gérer les ten-
sions conflictuelles et à écouler les excitations déran-
geantes en excès par une voie psychique. Les conséquences
théoriques et cliniques de ce recentrage se sont manifestées
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2 La psychosomatique

au-delà du champ de la psychosomatique, conduisant à


une ré-interrogation de la métapsychologie freudienne à
partir d’une meilleure prise en compte du point de vue
économique.
Le « symptôme psychosomatique est bête », soutient
alors Michel de M’Uzan dans un effort pour le distinguer
de la conversion hystérique auquel il est trop souvent assi-
milé par d’autres auteurs avec lesquels le débat est intense
à l’époque. Pierre Marty réserve cette appellation d’hystérie
à la seule névrose mentale « symptomatologiquement
organisée », au fonctionnement « soutenu ». Il place dans
un nouveau cadre conceptuel les névroses mal mentalisées
– de caractère ou de comportement – qui témoignent d’un
« manque à être » hystérique.
Dans les années qui suivent, d’autres auteurs vont
prendre la même direction, en distinguant des pathologies
narcissiques, identitaires, ou relatives aux limites du moi.
Mais des psychanalystes s’insurgent aussi contre ce qu’ils
considèrent comme un dépeçage de l’hystérie.
Aujourd’hui, l’époque n’est plus à la comparaison de
« patients-types » atteints d’hypertension ou d’asthme. Le
débat théorique contemporain s’est démédicalisé, dé-psy-
chologisé, et il est résolument psychanalytique, métapsycho-
logique, mettant au travail toute l’œuvre freudienne.

DIFFÉRENTS DÉBATS SUSCITÉS

Ces questions font partie de celles auxquelles cet


ouvrage veut apporter des éléments de réponses.
Et sur le plan clinique ? Est-ce qu’on parle des mêmes
patients somatiques aujourd’hui qu’hier ? Est-ce le regard
qu’on porte sur eux qui a changé ?
On peut mesurer ce changement de vue à partir d’un
entretien de Pierre Marty avec un patient cardiaque, en
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Introduction 3

présence de son cardiologue, relaté dans L’Investigation


psychosomatique, en 1963. La crainte d’une crise car-
diaque que pourrait provoquer l’entretien pèse sur la
consultation, et justifie une technique dont Pierre Marty
a pu dire qu’elle nécessitait la « prudence du démineur »
de la part de l’analyste, et qu’il a justifiée ensuite dans
une théorie de la pratique appelée par lui « fonction
maternelle du thérapeute ». Cette technique en face-à-
face est toujours celle des analystes psychosomaticiens
d’aujourd’hui, mais on peut constater qu’ils craignent
moins une somatisation grave en séance que la génération
des pionniers, qu’ils ont aussi adopté pour certains de ces
patients à risque somatique le dispositif divan-fauteuil,
ou qu’ils les ont suivis en psychodrame analytique indivi-
duel, ce qui était, là encore, très déconseillé à la généra-
tion d’avant.
Comment comprendre cette évolution ? Pendant que
Pierre Marty et Catherine Parat mettaient en garde contre
les dangers de l’interprétation chez des patients mal men-
talisés, Michel de M’Uzan défendait, de son côté, une
technique moins prudente, avec des interprétations plus
« pulsionnelles », comportant une signification sexuelle
induite et pouvant également introduire du conflit
psychique.
Si on veut saisir les enjeux des débats d’aujourd’hui,
il faut sans doute relativiser ce que, par commodité, on a
pu simplifier en parlant de « point de vue » de l’École de
Paris de psychosomatique. Il serait mieux de considérer
que, s’il y a bien eu une convergence de positions, il y
avait plutôt dès le début, au sein de ce groupe d’analystes,
des sensibilités légèrement différentes dans les façons de
théoriser la clinique. Si la théorie élaborée par Marty a
focalisé les débats du groupe, elle a aussi suscité les cri-
tiques de ses membres, dont certaines ont eu d’autres pro-
longements théoriques par la suite.
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4 La psychosomatique

Ainsi Michel Fain et Denise Braunschweig ont réagi


très tôt à l’absence de référence à la deuxième topique
dans la théorie de Marty, et les nombreuses contributions
de Fain à la discussion de l’œuvre de Marty en regard de
la dernière théorie des pulsions ont été poursuivies par
des psychanalystes psychosomaticiens de la génération
suivante. Ces efforts conjugués ont permis une évolution
vers une meilleure cohérence, du point de vue psychanaly-
tique, de la psychosomatique avec la dernière partie de
l’œuvre freudienne.
La question de la pulsion de mort, qui sépare les psy-
chanalystes depuis son introduction par Freud, a divisé
également les psychosomaticiens de la première généra-
tion de l’École de Paris. Marty avait une conception
moniste de la pulsion. Pour lui, seules les pulsions de vie
ont un but actif, une visée d’organisation, alors que les
pulsions de mort n’ont pas d’autonomie propre. Elles
sont conçues comme un mouvement de déconstruction et
de désorganisation qui n’intervient que si les pulsions de
vie sont défaillantes, comme une sorte de négatif de
celles-ci.
Là-dessus Fain reprenait strictement la dernière théo-
rie freudienne des pulsions (antagonistes ou combinées)
– chacune étant active et ayant son autonomie propre –
tandis que de M’Uzan se passait de la pulsion de mort,
en préférant la conception freudienne d’un dualisme pul-
sions sexuelles et pulsions d’autoconservation. Mais ce
qui réunissait ces auteurs, c’étaient leurs efforts pour envi-
sager la vie pulsionnelle et ses avatars en redonnant toute
son importance au point de vue économique.
Pour trouver quelques repères dans le débat d’idées
qui s’est déroulé depuis, il faut signaler, par exemple,
l’intérêt porté par certains auteurs ces dernières années
à la distinction, mais aussi à l’opposition, des procédés
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Introduction 5

autocalmants et des autoérotismes, ou encore aux rappro-


chements entre la théorie de Pierre Marty et le travail du
négatif, au dialogue des psychosomaticiens avec André
Green et de la psychosomatique avec les théorisations
autour des « états-limites ». Ainsi, la désorganisation psy-
chosomatique, décrite par Marty comme un mouvement
résultant des pulsions et instincts de mort, est conçue
comme un effacement progressif des formations psy-
chiques pouvant se poursuivre par une désorganisation
somatique. La fonction désobjectalisante décrite par
Green dans sa conception de la pulsion de mort signait
une proximité avec cet effacement. Il est probable aussi
que le rapprochement des conceptions théoriques avec les
patients somatiques de celles qui concernent les états
limites a contribué à ne plus faire rejeter les anorexies et
boulimies du côté du « bien mentalisé » qui se présup-
posait avec la dénomination « anorexie mentale ».
Parallèlement, on a vu également se développer un
dialogue avec les œuvres de Winnicott et Bion et une cer-
taine confrontation de la clinique et des théorisations psy-
chosomatiques avec celles qui ont été avancées à propos
de la psychose et de l’autisme.
La psychosomatique de l’enfant a été traversée, elle
aussi, par ces mêmes débats. Tandis que les travaux fon-
dateurs portaient sur des troubles fonctionnels précoces
apparaissant souvent dans le second semestre de vie,
autour de la période sensible de la « sortie de la dyade »
mère-enfant et la différenciation moi-objet, la rencontre
avec des pathologies cliniques survenant de plus en plus
tôt (anorexies ou spasmes du sanglot dès les premières
semaines de vie) a conduit à envisager une psycho-
somatique ultra précoce. Une évolution s’est faite aussi
avec le développement de thérapies conjointes de la dyade
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6 La psychosomatique

formée par le très jeune enfant avec sa mère et éventuelle-


ment de la triade avec son père.
Tels sont les grands thèmes qui sont approfondis dans
cet ouvrage.
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La psychosomatique,
quelques débats après…
Gérard SZWEC

Le courant de pensée psychanalytique, né avec


l’« École de Paris de psychosomatique » à la fin des
années 1950, a continué à se développer et à s’enrichir
dans les années qui ont suivi. Depuis la rupture épistémo-
logique effectuée par ce petit groupe, l’intérêt des psycha-
nalystes pour la psychosomatique est devenu
indissociable d’un intérêt pour le fonctionnement mental
d’une façon plus générale. Par la suite, le débat sur ces
questions s’est élargi à une bonne partie de la commu-
nauté psychanalytique.
Les conceptions théoriques sur la psychosomatique
ont donc été beaucoup discutées, confrontées à d’autres
points de vue et mises au travail vis-à-vis de la théorie
freudienne. On peut ainsi constater qu’un nombre signi-
ficatif de psychanalystes qui écrivent sur la psychosoma-
tique aujourd’hui, tout en restant dans le sillage des
fondateurs de l’École de Paris1, ont pu opter pour des

1. Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan, Christian


David. On leur associe souvent Denise Braunschweig et Catherine
Parat.
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8 La psychosomatique

approches différentes sur certains points, que je me pro-


pose d’étudier ici.
Lorsqu’on parle des débuts de ce petit groupe, on
évoque à la fois des textes des années 1960 qui font réfé-
rence, (par exemple, La Pensée opératoire [Marty, de
M’Uzan, 1962] ; Aspects fonctionnels de la vie onirique
[Fain, David, 1962] ; L’Investigation psychosomatique
[Marty, de M’Uzan, David, 1963] ; Perspective psychoso-
matique sur la fonction des fantasmes [Fain, Marty,
1964]…) ; et les deux ouvrages dans lesquels Pierre Marty
a présenté l’essentiel de la théorie qu’il a élaborée (Les
Mouvements individuels de vie et de mort, 1975 ; et L’Ordre
psychosomatique, 1980).
Ces travaux des années 1960, souvent écrits par deux
ou trois des quatre psychanalystes de ce groupe, pré-
sentent des découvertes faites en commun et ont donc été
considérés comme représentatifs d’une pensée partagée,
ce qui n’est pas le cas des deux livres personnels de P.
Marty. En fait, des nuances, des critiques, quelques désac-
cords, ont toujours été là et ont suscité des discussions
qui n’ont pas empêché les quatre pionniers d’avancer
dans la même direction théorique ou de creuser des
sillons très proches.

LA PLACE DU MODÈLE THÉORICO-CLINIQUE


DE PIERRE MARTY

Les conceptions qui se dégagent des premiers travaux


écrits « à plusieurs » que j’ai cités découlent d’une mise
en regard de la métapsychologie freudienne avec les
observations cliniques et traitements de patients psycho-
somatiques. C’est la structure névrotique qui sert, alors,
de référence, et c’est par rapport à ce modèle que va être
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La psychosomatique, quelques débats après… 9

remarquée la fréquence de l’insuffisance des mécanismes


névrotiques et l’effacement du travail mental chez les
patients somatiques.
Dans son effort de synthèse et de systématisation de
la théorie de la clinique psychosomatique, qui aboutit aux
deux livres qu’il a écrits seul dans les années 1970-1980,
Marty a repris ces observations cliniques sous l’angle
d’une insuffisance des représentations psychiques
(concernant également les fantasmes et les rêves) qui
définit, selon lui, les défauts de la mentalisation. Dans la
nouvelle vue d’ensemble qu’il propose, lorsque les excita-
tions en excès ne peuvent pas être écoulées ou déchargées
par la voie psychique, il peut y avoir un recours à une
voie comportementale et, si cette voie s’avère également
insuffisante, à une voie somatique. Cette conception
conduit Marty à élaborer une nouvelle nosographie dans
laquelle le point de vue économique est au premier plan.
Il distingue ainsi des névroses mentales classiques, des
névroses de caractère plus ou moins bien mentalisées et
des névroses de comportement. La qualité de la mentali-
sation qui dépend du préconscient est un critère essentiel
de cette nouvelle approche. Sans reprendre l’ensemble du
modèle théorico-clinique conçu par Marty, il faut rappe-
ler la place qu’il accorde au concept de fonctionnement
opératoire auquel il apporte de nouvelles considérations
dans une perspective d’évolution de l’appareil psychique.
La notion de « vie opératoire » vise à articuler la réduc-
tion de la pensée et le recours aux comportements, sou-
vent réduits à des fonctionnements automatiques. Marty
décrit ou réélabore encore, dans une perspective souli-
gnant les aspects évolutifs, d’autres concepts comme la
dépression essentielle et la désorganisation progressive. Il
formule également des hypothèses sur l’inconscient origi-
naire, le rôle du préconscient, les fixations-régressions, les
processus de somatisation.
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10 La psychosomatique

Si le fondement théorique des débuts de l’École de


Paris est issu d’une convergence des conceptions théo-
riques de ses membres, il n’a jamais été uniforme et les
sensibilités différentes des quatre auteurs ont continué de
s’exprimer dans leurs textes ultérieurs et dans ceux de
leurs élèves. Depuis cette époque, c’est d’abord et avant
tout par rapport à la théorie freudienne que les travaux
des pionniers en psychosomatique ont été discutés et,
après qu’il l’a mis au point dans les années 1970-1975, le
modèle théorico-clinique de Marty s’est trouvé au centre
des débats.
Avant de rentrer dans le vif de ces débats, je voudrais
resituer brièvement l’histoire des relations qu’ont entrete-
nues les psychanalystes de l’École de Paris avec la méde-
cine psychosomatique américaine, parce c’est à ce propos
que s’est produit, me semble-t-il, l’un des changements
qu’on a pu observer ces dernières années.

LES PSYCHANALYSTES ET LA MÉDECINE PSYCHOSOMATIQUE


AVANT L’ÉCOLE DE PARIS DE PSYCHOSOMATIQUE

Freud n’a pas élaboré de théorie psychosomatique


spécifique, mais à la Société Psychanalytique de Vienne
ont eu lieu des débats concernant des patients ayant des
maladies somatiques telles que l’asthme, l’eczéma, la rec-
tocolite hémorragique ou le psoriasis. La réflexion sur ces
questions s’est poursuivie pendant la guerre de 1914-1918
à propos de combattants présentant des troubles fonc-
tionnels. Freud les a envisagés comme des conséquences
de traumatismes relevant de mécanismes pouvant s’appa-
renter à ceux qui conduisent à des névroses actuelles, bien
distincts donc des mécanismes de défense des psychoné-
vroses qui conduisent à une expression corporelle ayant
un sens symbolique inconscient.
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La psychosomatique, quelques débats après… 11

Par la suite, des psychanalystes (notamment Georg


Groddeck, Sándor Ferenczi, Wilhelm Reich, Felix
Deutsch) ont publié des travaux précurseurs en psychoso-
matique, mais un intérêt nouveau s’est manifesté pour ce
domaine, et à une toute autre échelle, à partir du moment
où, aux États-Unis, des études systématiques ont été
financées par des compagnies d’assurance sur la vie dont
le but était de mieux comprendre les raisons pour les-
quelles l’athérosclérose figurait parmi les causes les plus
importantes de mortalité (Kamienecki, 1994).
C’est dans ce contexte qu’autour de Franz Alexander,
s’est constituée, dans les années 1930, l’École de médecine
psychosomatique de Chicago qui regroupait des médecins
et des psychanalystes. Alexander a cherché à découvrir
des constellations structurales psychodynamiques. Sa
conception était celle d’une médecine psychosomatique
dans laquelle des facteurs psychologiques, émotionnels,
ont une action sur les processus physiologiques par des
voies nerveuses et humorales. Se situant dans le modèle
de la conversion hystérique, il a cherché à découvrir des
conflits psychiques spécifiques correspondant à des mala-
dies organiques.
Parallèlement, d’autres recherches systématiques en
médecine psychosomatique et en psychobiologie, visant à
articuler des symptômes somatiques et des profils caracté-
riels de sujets ayant certaines maladies organiques (dia-
bète, maladies rhumatismales, maladies coronariennes,
etc.), sont effectuées par des psychanalystes new-yorkais
regroupés autour de H. Flanders Dunbar.
Tous ces courants de recherches se situent dans la
logique de l’étiquetage des maladies tel que l’a établi la
nosographie médicale. Si la médecine psychosomatique
affirme se situer dans un monisme somato-psychique, elle
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12 La psychosomatique

n’aboutit régulièrement qu’à un dualisme somato-psy-


chique en cherchant à établir deux sémiologies, l’une psy-
chique, l’autre somatique, dont on espère découvrir une
interaction. Celle-ci est envisagée comme une action de
facteurs psychiques contribuant à l’apparition et l’évolu-
tion des maladies.
En France, au lendemain de la Seconde Guerre mon-
diale, les recherches en médecine psychosomatique visant
les spécificités psychiques des maladies se développent
également avec les travaux de Georges Parcheminey,
Mustapha Ziwar, René Held, Sacha Nacht, Salem Shen-
toub. Tandis que Jean-Paul Valabrega conçoit la psycho-
somatique selon une théorie de la conversion généralisée,
les psychanalystes de la future École de Paris publient
dans les années 1950, eux aussi, des études centrées sur
des maladies, dans le sillage des travaux nord-américains
d’Alexander et de Dunbar1.

LE VIRAGE DE L’ÉCOLE DE PARIS DE PSYCHOSOMATIQUE

À la fin des années 1950 et au début des années 1960,


le groupe de psychanalystes de la Société psychanalytique
de Paris qu’on a appelé École de Paris de Psychosoma-
tique a pris un virage décisif dans ses recherches, en déci-
dant de ne plus se centrer sur telle ou telle maladie des
traités de médecine, de ne plus se centrer sur la nosogra-
phie médicale avec ses repères histologiques et anato-
miques et son découpage du corps en appareils, mais de

1. Quelques exemples de ces travaux français : sur les céphalalgies


(Marty, 1951), sur la relation d’objet allergique (Marty, 1958), sur les
rachialgies (Marty, Fain, 1952), sur la tuberculose (Marty et Fain,
1954), sur le glaucome (Fain, 1957), sur l’hypertension artérielle (Fain,
1957), sur l’ulcère digestif, (de M’Uzan, 1957), etc.
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La psychosomatique, quelques débats après… 13

se référer au seul fonctionnement mental de patients sus-


ceptibles de somatiser, quelles que soient leurs maladies.
Le bouleversement est considérable. Il est à l’origine du
développement d’un courant de recherche psychanaly-
tique qui a marqué la psychanalyse française ces der-
nières décennies.
La démarche est une rupture avec la « médecine psy-
chosomatique », une rupture avec les tentatives d’inter-
préter la maladie ou le symptôme somatique en lui
trouvant un sens inconscient. La rupture est radicale avec
des conceptions – comme celle de Valabrega – qui assimi-
laient la maladie somatique à un fantasme inconscient se
figurant dans le corps, selon le mécanisme de la conver-
sion hystérique.
Quel que soit le symptôme somatique, les psychana-
lystes psychosomaticiens de l’École de Paris ne se com-
portent plus comme des médecins, mais comme des
psychanalystes. De M’Uzan donne la mesure de ce chan-
gement d’attitude lorsqu’il écrit : « On était en droit de
considérer que l’entretien avec le patient, conduit exacte-
ment comme un entretien préliminaire à une indication
d’analyse et avec les propos qui s’y développent, allait
permettre d’agréger le somatique et le psychique dans une
même dynamique et une même énergétique que celles qui
régissent la vie des sujets en analyse » (de M’Uzan, 2008).

UN LENT DIVORCE ENTRE MÉDECINS ET PSYCHANALYSTES

Avant d’aborder d’autres aspects du bouleversement


considérable apporté par les travaux de l’École de Paris,
il faut s’arrêter sur les conséquences du renoncement au
repérage selon l’étiquetage médical qui, je crois, annon-
çait un phénomène auquel les psychanalystes psychoso-
maticiens de ma génération ont assisté : un lent divorce
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14 La psychosomatique

qui s’est poursuivi avec la « médecine psychosomatique ».


Il a conduit au renoncement à ce qui avait été le projet de
Marty : une psychosomatique englobant la psychanalyse,
dont, par ailleurs, elle était issue, et englobant également
toutes les connaissances de la médecine, de la physiologie
et de la biologie (Marty, 1990).
Je me permets de rapporter, ici, une anecdote à ce
propos.
Il s’agit d’une discussion que Claude Smadja et moi
avons eue avec Pierre Marty lorsque nous sommes allés lui
présenter le sommaire du no 1 de la Revue française de
Psychosomatique en 1991. Nous l’avions intitulé « Psycha-
nalyse et psychosomatique », titre que Pierre Marty, par
ailleurs d’accord avec notre projet, nous a demandé de
modifier pour « Psychosomatique et psychanalyse ».
Le fait est qu’à l’époque de Marty il y avait, aux côtés
des psychanalystes, de nombreux médecins généralistes
ou spécialistes notamment pneumologues et pédiatres,
qui étaient auditeurs à l’Hôpital de la Poterne des Peu-
pliers. Les échanges dans les séminaires ou après des
consultations vidéo étaient beaucoup plus pluridiscipli-
naires qu’aujourd’hui.
Pierre Marty, Michel Fain, Michel de M’Uzan et
Christian David avaient commencé leurs travaux dans des
services hospitaliers de médecine et de chirurgie où ils
étaient très impliqués. Marty et Fain avaient cosigné des
articles avec Jean Gosset, chirurgien (Gosset, Marty,
Fain, 1953 ; Gosset, Marty, 1959), et M. de M’Uzan, des
articles avec Serge Bonfils et André Lambling, gastro-
entérologues (de M’Uzan, Bonfils, 1957 ; de M’Uzan,
Bonfils, Lambling, 1958).
Cependant il y a toutes les raisons de penser qu’il
n’était pas si simple d’être un psychanalyste attaché à un
service hospitalier. De M’Uzan a reconnu que le psycha-
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La psychosomatique, quelques débats après… 15

nalyste, dans cette situation, se trouvait contraint de


« renoncer à quelque chose de son art » pour pouvoir
communiquer avec le personnel médical. Cette collabora-
tion impliquait également qu’il réponde aux interroga-
tions les plus concrètes (sur le pronostic, les contre-
indications d’un type de traitement, d’un échec, etc.)
Après l’ouverture de l’Hôpital de la Poterne des Peu-
pliers en 1978, une recherche systématique sur le cancer
du sein a été menée conjointement par Pierre Marty avec
les psychanalystes psychosomaticiens de l’Ipso et Claude
Jasmin, son équipe de cancérologie de l’Hôpital Gustave
Roussy et une chercheuse de l’Inserm. Elle a abouti à
une publication dans une revue oncologique de référence
internationale (Jasmin et coll., 1990) qui a eu un certain
retentissement. Cette recherche très prometteuse a sans
doute marqué le point culminant des projets de travail en
commun avec des équipes médicales, du moins jusqu’à
ce jour. Bien que des psychosomaticiens de la génération
suivante aient continué à faire des recherches en associa-
tion avec des médecins1, ou participé à des réunions de
staffs hospitaliers, cette collaboration n’a permis que peu
de nouvelles publications communes et n’a pas répondu
aux espoirs placés en elle.
En dehors de ces travaux, les médecins qu’on croisait
à l’Hôpital de la Poterne des Peupliers venaient plutôt
rechercher, à titre individuel, un enseignement auprès des
psychanalystes pour des raisons diverses, parmi lesquelles
le non renoncement à découvrir une psychogénèse des
maladies somatiques n’était pas si rare.
Dans la toute nouvelle Revue française de Psycho-
somatique des années 1990 (voir supra), nous avions

1. On peut rappeler, par exemple, un travail de recherche associant


psychanalystes et gynécologues (Debray et coll, 1993).
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16 La psychosomatique

l’ambition de publier des écrits et travaux sur la psycho-


somatique provenant d’auteurs issus de diverses disci-
plines, qu’ils soient psychanalystes, médecins, biologistes,
etc. Cet objectif a été un certain nombre de fois rempli
avec succès avec des textes qui ont alimenté le débat1,
mais d’autres expériences ont été beaucoup moins satis-
faisantes.
C’est ainsi qu’avec Claude Smadja, nous avons réalisé
une enquête nationale sur la conception de la psychosoma-
tique chez les médecins généralistes, en collaboration avec
le journal Le Généraliste (Smadja, Szwec, 1993). L’ana-
lyse des résultats a donné lieu à un débat, organisé par ce
journal médical, lequel a tourné au dialogue de sourds.
Les rencontres médecins-psychanalystes – il y en a eu
d’autres – permettaient de prendre la mesure des malen-
tendus et des confusions de plus en plus évidents qui exis-
taient entre ceux qui se référaient à une médecine
psychosomatique et ceux qui se référaient à une psycho-
somatique psychanalytique. Ces problèmes existaient
aussi avec des médecins plus proches de l’analyse, dont
certains avaient fait une psychanalyse personnelle. Il y
avait une demande récurrente de faire évoluer nos sémi-
naires vers des groupes Balint pour médecins, ce qui
s’écartait des techniques thérapeutiques que nous préco-
nisions. Dans ces séminaires, il pouvait arriver qu’un
médecin sensibilisé à l’analyse puisse présenter la prise
en charge d’un malade rapportée quasiment mot-à-mot,
laissant aux participants l’impression que, sous couvert
de consultations médicales, la consultation avait tendance
à glisser vers une psychanalyse sauvage. Marty et Fain
avaient conscience du risque de rejet réciproque des

1. À titre d’exemple : G. Gachelin, 1995 et 2003 ; et J.-C. Amei-


sen, 2005.
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La psychosomatique, quelques débats après… 17

médecins et des psychanalystes, mais ils pensaient qu’une


convergence des travaux en psychosomatique des uns et
des autres pouvait transcender ces deux approches et que
les recherches médicales et psychanalytiques pouvaient
s’intégrer réciproquement et aboutir à une synthèse.
Après l’abandon de la référence aux maladies par
l’École de Paris, les logiques médicales et psychanaly-
tiques ne pouvaient, selon moi, que continuer à s’écarter.
Dans leur compréhension, les psychanalystes psychoso-
maticiens accordaient une importance aux symptômes
psychiques (considérés comme des systèmes de défenses
contre les pulsions) pour la bonne santé somatique de
leurs patients, tandis que, dans la logique médicale, les
symptômes, aussi bien psychiques que somatiques, étaient
considérés comme des formations pathologiques s’écar-
tant d’une norme et il fallait, par conséquent, les
supprimer.
On peut donc remarquer que, chez les psychosomati-
ciens de la génération qui a suivi celle des pionniers, il y
a eu cette prise de conscience d’une difficulté grandissante
à concilier l’exercice de la psychanalyse classique avec la
définition extensive de la psychosomatique selon Marty.
Aujourd’hui, il ne fait pas de doute, pour moi, que nous
avons opté pour une psychosomatique résolument psy-
chanalytique. On peut dire que nous sommes revenus à
notre titre initial « Psychanalyse et psychosomatique »
(voir supra), et à un ordre hiérarchique qui diffère de celui
de Marty.
Ce lent divorce avec la « médecine psychosomatique »
a été, selon moi, un phénomène qui a marqué la psycho-
somatique de l’École de Paris ces dernières années. Il a
parachevé la rupture opérée par ces psychanalystes fran-
çais avec la médecine psychosomatique d’Alexander.
Peut-être était-ce une étape nécessaire au redémarrage de
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18 La psychosomatique

nouvelles recherches en commun et de nouveaux


dialogues ?
C’est l’écoute du matériel verbal qui permet de repérer
la qualité du fonctionnement mental et ses éventuels
achoppements, mais cette évaluation de la mentalisation
suppose aussi de savoir apprécier comment le conflit œdi-
pien a été abordé par le patient, pour comprendre s’il
existe chez lui la possibilité d’y régresser en cas de menace
de trauma psychique, ou si, n’ayant pas de défenses men-
tales névrotiques, il risque de répondre à cette menace par
une maladie somatique. C’est une démarche de compré-
hension métapsychologique du fonctionnement mental
qui ne s’accorde pas avec celle du médecin qui cherche à
faire disparaître toutes les symptomatologies psychique
et somatique.
La découverte de l’École de Paris d’une altération ou
d’une défaillance des processus mentaux inconscients
chez les malades somatiques ne pouvait, à mon avis,
qu’éloigner les possibilités d’établir une psychosomatique
commune aux psychanalystes et aux médecins – ce qui
pouvait sembler plus réalisable lorsqu’on pensait que les
maladies devaient être rapportées à certains conflits psy-
chiques inconscients.

LE POINT DE VUE ÉVOLUTIONNISTE DE PIERRE MARTY ET


LA SECONDE TOPIQUE

L’un des aspects de la théorie de Marty qui a été le


plus débattu, c’est le point de vue évolutionniste qui l’a
inspiré, à commencer par sa compréhension de l’évolu-
tion de la théorie freudienne de la première à la deuxième
théorie des pulsions.
Marty affirme qu’en psychosomatique on s’intéresse
surtout à l’organisation de la première topique, par
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La psychosomatique, quelques débats après… 19

conséquent au système ICS-PCS-CS, tandis que « l’orga-


nisation de la seconde topique, c’est-à-dire le système ça-
moi-surmoi, renvoie surtout aux problèmes des névroses
classiques » (Marty, 1984, p. 103). Pour Marty, cette
seconde topique n’intéresse la psychosomatique « qu’en
tant que lieu d’incomplétude ou de fragilité structurale ».
Cette conception d’une hiérarchie des topiques n’a
pas été suivie par Michel Fain et Denise Braunschweig
qui, dans leurs travaux, ont insisté sur le fait que la
seconde topique ne semblait pas plus évoluée que la pre-
mière dans le développement de l’individu.
En soutenant qu’il ne faudrait réserver l’usage de la
seconde topique qu’aux névroses classiques, Marty ne
tient pas compte du fait que c’est pourtant avec sa pre-
mière topique que Freud a rendu compte, pendant très
longtemps, de ses découvertes sur ces névroses classiques,
décrit leurs mécanismes, notamment ceux de la névrose
hystérique, ou encore décrit l’interprétation des rêves. Son
expérience acquise avec des pathologies plus graves,
notamment narcissiques, a contribué à lui faire adopter
la seconde topique, qui lui a d’ailleurs permis de rendre
compte de pathologies plus régressives comme les psy-
choses ou la mélancolie.
Ne réserver l’usage de la seconde topique qu’aux
seules névroses classiques, comme le préconise P. Marty,
pourrait sembler rester cohérent avec le point de vue
théorique freudien selon lequel le surmoi n’est mis en
place, en tant qu’instance, par identification au surmoi
des parents, qu’à l’issue du complexe d’Œdipe dont il est
l’héritier. Or il y a des prodromes à l’action du surmoi à
propos desquels Francis Pasche soutient qu’« il fera
honte, il jugera, il condamnera, il sanctionnera, il aimera
aussi d’un amour protecteur et laudatif, tout cela sera
annoncé dans les toutes premières relations » (Pasche,
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20 La psychosomatique

1993). Dans la conception de Denise Braunschweig et


Michel Fain, le surmoi est fonctionnel dès le début de la
vie psychique de l’enfant, à travers les messages paren-
taux. Le surmoi parental pousse aux refoulements origi-
naires qui constituent un inconscient et le maintient
refoulé. Cet inconscient conserve des messages parentaux
concernant la sexualité psychique mais qui peuvent aussi
comporter une part plus mortifère qui, échappant à la
liaison, devient un pôle de déliaison. Ce dernier peut
empêcher le surmoi de tenir son rôle protecteur de la
vie psychique.
Dans le modèle de la censure de l’amante de Braun-
schweig et Fain, le bébé insomniaque bercé par sa mère
sur un mode opératoire en donne un bel exemple.
Lorsque le surmoi échoue à se soumettre l’idéal du moi,
héritier du narcissisme primaire, « le moi […] aurait bien
plus pour tâche d’annuler toute tension que de refouler
les représentations excitantes dans un inconscient bien
vivant » selon Braunschweig (1984, p. 118). On peut
concevoir, en effet, que chez des individus dont le refoule-
ment n’est pas fonctionnel et qui sont contraints d’utiliser
des systèmes de défenses qui altèrent davantage le fonc-
tionnement psychique, l’inconscient ne peut pas être
« bien vivant », si par cette expression on désigne un
inconscient organisé de façon optima par la première
topique. Chez ces patients, l’inconscient, mal organisé ou
désorganisé, est peu distinct du ça. Les travaux de Fain,
seul ou associé à Braunschweig, ont très tôt apporté un
contre-point à la théorisation des somatisations selon
Marty et ont incité à prendre en compte un moi non
limité à son rôle « première topique » centré sur le refou-
lement. C’est donc en tant que maladies du « moi seconde
topique » que les somatisations ont été envisagées par ces
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La psychosomatique, quelques débats après… 21

auteurs, conception qui est devenue la plus répandue chez


les psychosomaticiens d’aujourd’hui.
Marty concevait l’organisation psychosomatique
comme le résultat d’un processus d’installation graduelle,
progressive, comportant des enrichissements fonctionnels
successifs et une hiérarchisation des fonctions somatiques
et psychiques. C’est donc ce point de vue évolutionniste
qui a donné lieu rapidement à des discussions et des
divergences qui ont des prolongements aujourd’hui. Il a,
en effet, été difficile d’accorder cette conception avec la
notion freudienne d’après-coup.
Or les travaux en psychosomatique de ces dernières
années se sont généralement situés dans le sillage de la
critique de Braunschweig et Fain de l’approche de Marty,
en poursuivant leur démarche de redonner toute sa place
à la seconde théorie freudienne des pulsions dans la théo-
rie psychosomatique. D’autant plus que Freud, dans
celle-ci, a proposé une articulation entre le somatique et
le psychique par le pôle pulsionnel de la personnalité, le
ça de la seconde topique dans son rapport aux besoins
organiques et instinctuels. Provenant du soma primitif
identique au ça-moi indifférencié du début, pour Freud
le ça, « ouvert à son extrémité du côté du somatique » est
la source des pulsions.

FONCTION MATERNELLE

Pour Marty, les modifications progressives chez


l’enfant ainsi que sa maturation, à partir de la mosaïque
première jusqu’à l’organisation psychosomatique de l’âge
adulte, dépendent, à chaque pas, des échanges libidinaux
dans la relation mère-enfant. Chaque étape de l’organisa-
tion dépend de la fonction maternelle et c’est elle qui
permet les intégrations fonctionnelles successives.
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22 La psychosomatique

Fain et Braunschweig ont une conception différente


de la fonction maternelle dans la mesure où, pour eux,
c’est plutôt la discontinuité de la vie psychique et l’anta-
gonisme pulsionnel qui la spécifient et qui vont détermi-
ner la façon dont cette fonction maternelle peut favoriser
ou entraver le fonctionnement mental d’un enfant.
L’importance de ce point de discussion tient au fait
que Marty a mis sa conception de la fonction maternelle
au cœur de la technique analytique qu’il a préconisée avec
les patients ayant un fonctionnement mental insuffisant
(la « fonction maternelle du thérapeute »). Cette tech-
nique a parfois été mal comprise, l’accompagnement
« maternel » du thérapeute ayant pu caricaturalement être
réduit à un simple problème d’ajustement au sein d’un
binôme. Ce risque justifie d’adjoindre à la fonction mater-
nelle selon Marty, les idées de Braunschweig et Fain sur
le partage psychique de la mère : dans le prolongement
de leur conception, on peut dire qu’il n’y a pas d’investis-
sement de son enfant par la mère, sans qu’il ne soit
d’emblée conflictualisé, triangularisé avec les autres inves-
tissements inconscients de celle-ci. C’est pourquoi « il
n’est pas de fonction maternelle sans tiers » (Szwec,
1999). Je pense que c’est avec cette compréhension plus
complexe que nombre de psychanalystes psychosomati-
ciens ont pratiqué ces dernières années.

PULSION DE MORT, INVESTISSEMENTS


ET DÉSINVESTISSEMENTS

L’un des points les plus sensibles du débat chez les


psychosomaticiens concerne la pulsion de mort introduite
par la dernière théorie des pulsions. Le débat sur cette
question a été général chez les psychanalystes, mais il s’est
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La psychosomatique, quelques débats après… 23

doublé, chez les psychosomaticiens, d’un débat sur les


rapports entre l’action de pulsions de destruction dans le
psychisme et la tendance à tomber malade somatique-
ment. Rappelons qu’il y a eu, dès le début de l’École de
Paris de Psychosomatique, des divergences entre ses fon-
dateurs sur la pulsion de mort. Fain s’y référait, David
aussi, à l’époque1, tandis que Marty et de M’Uzan la
refusaient.
Certes, Marty parlait « d’instincts de vie et d’instincts
de mort », mais pour lui, il n’y avait pas deux forces pul-
sionnelles antagonistes. Moniste en ce qui concerne les
pulsions, les seules forces pulsionnelles qu’il reconnaissait
étaient celle des instincts ou pulsions de vie, les instincts
ou pulsions de mort n’étant pas, pour lui, une force auto-
nome antagoniste à celles-ci. Dans sa conception, les
instincts de mort indiquent que les instincts de vie ne
jouent plus leur rôle qui est de pousser dans le sens de
l’évolution de la vie mentale individuelle. Du fait de cette
carence, le mouvement devient naturellement contre-évo-
lutif, sans action d’une force spécifique dont le but serait
la mort. Pour Marty, c’est l’appauvrissement du tonus
de vie, son affaissement, qui conduit à une inversion du
mouvement évolutif pouvant conduire à une désorganisa-
tion qui, dans certains cas, peut être létale. Pour lui, « les

1. La position de Christian David ne se laisse pas facilement


réduire à l’une des deux positions classiques et elle a évolué. En 1970,
il parle de « la pulsion de mort en tant qu’elle obéit au principe de
Nirvâna », et d’une « Destructivité, avec la pulsion agressive dans sa
spécificité, c’est-à-dire telle qu’on ne peut la caractériser isolément que
dans la théorie, tout intriquée que, dans l’expérience, elle se trouve,
avec les autres pulsions » (David C., 1970, p 681). En 1992, il évoque
l’installation virtuelle, par Freud, de la pulsion de mort (David, 1992,
p. 137-138). Enfin, en 2007, il préfère parler d’Éros de vie et d’Éros de
mort (David, 2007, p. 75).
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24 La psychosomatique

désorganisations progressives engagent théoriquement un


morcellement et une anarchisation de fixations de plus en
plus archaïques, le processus de désorganisation se dérou-
lant à l’inverse de celui de l’évolution, constitué de grou-
pements et de hiérarchisation fonctionnels successifs »
(Marty, 1984, p. 113).
Pour comprendre la façon dont Fain introduit la pul-
sion de mort, il faut suivre le cheminement qui l’a amené,
pour étayer ses hypothèses théoriques sur la construction
psychique, à se servir de la clinique psychosomatique de
l’enfant, notamment de la situation d’endormissement du
bébé insomniaque qui n’est possible que si l’enfant et sa
mère arrivent tous deux à désinvestir leur relation dans la
vie éveillée.
Pour Fain, il y a chez chacun un impératif de désinves-
tissement. Son absence est pathologique et conduit à la
dépression essentielle. En principe, cet impératif de désin-
vestissement règne dans le repli narcissique du sommeil.
Il favorise la restauration du soma et l’élaboration des
pulsions dans le travail du rêve. Il témoigne du bon
fonctionnement du système sommeil-rêve qui dépend de
l’intériorisation de la fonction maternelle et de la censure
de l’amante.
Si le système sommeil-rêve se met à dysfonctionner, le
repli narcissique est insuffisant et peut même disparaître
complètement dans la vie opératoire accompagnée de
dépression essentielle, car les pulsions ne sont pas pous-
sées réactivement à se manifester sur le mode mental, ni
dans le rêve la nuit, ni dans d’autres productions mentales
du jour. Dans ce modèle psychosomatique de Marty revu
par Fain, la désorganisation résulte d’un « manque à être
psychique » qui est un manque d’impératif de désinvestis-
sement, et non pas l’effet d’un désinvestissement actif.
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La psychosomatique, quelques débats après… 25

Pour Marty et Fain, l’une des caractéristiques de


l’investigation psychosomatique et de la technique des
cures analytiques de patients mal mentalisés, adultes et
enfants, est l’attention particulière portée par le/la psy-
chanalyste aux investissements et désinvestissements,
aussi minimes soient-ils, dans la relation avec lui/elle.
Mais ce qu’a apporté la construction théorique de
Fain dans la situation clinique de l’endormissement de
l’enfant qu’il a étudiée, c’est que lorsque la mère atten-
tionnée et satisfaisante « redevient amante », lorsqu’elle
désire répondre au désir de son partenaire sexuel, elle
s’absente pour son enfant et lui fait vivre un désinvestisse-
ment qui a des conséquences pour l’organisation symbo-
lique de celui-ci : « De ce dégagement naît une censure à
laquelle, en contrepartie répond un besoin de représenta-
tions » (Fain in Kreisler, Fain, Soulé, 19741).
Dans ce modèle, la démentalisation résulte d’un cer-
tain type de message maternel adressé au bébé. Un mes-
sage double, à la fois message de vie qui transmet à
l’enfant une incitation à dormir pour restaurer ses forces
et continuer à se développer en bonne santé, mais aussi
message qui contient le désir maternel de se débarrasser
de son enfant pour répondre au désir de son partenaire.
C’est la femme qui a besoin que son enfant dorme et qui
l’emporte, alors, sur la mère. Sans ce désinvestissement,
une mère ne peut pas endormir son enfant, et c’est dans
cette part là du message que Fain reconnaît une action
spécifique de la pulsion de mort.
À partir de là, Fain a distingué l’apaisement des ten-
sions excessives d’excitations par la satisfaction, et le
calme visant à ramener l’excitation à zéro par des moyens
répétitifs court-circuitant le fonctionnement psychique.

1. Dans la référence citée, voir la discussion théorique de Michel


Fain dans le chapitre « Insomnie du premier semestre ».
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26 La psychosomatique

Cette distinction a inspiré des prolongements dans des


travaux ultérieurs en psychosomatique, notamment sur
les procédés autocalmants (Szwec, 1993 ; Smadja, 1993 ;
Szwec, 1998). En effet, dans le plus jeune âge, le désinves-
tissement nécessaire à la régression dans le sommeil n’est
possible qu’après la satisfaction des besoins. Avec Fain,
on a pu distinguer ainsi l’endormissement du bébé repu
et satisfait par une mère attentionnée, et l’endormisse-
ment du bébé par une mère plus calmante que satisfai-
sante, plus femme-amante que mère.
La pulsion de mort maternelle qui se manifeste ainsi,
intériorisée par l’enfant, peut faire obstacle au bon fonc-
tionnement mental de celui-ci, notamment à son activité
onirique. C’est le cas lorsque la mère a recours à un berce-
ment continu, procédé opératoire répétant une excitation
non érotique afin de précipiter son bébé insomniaque
dans le sommeil. Pas plus que l’insomnie, le sommeil
obtenu par ce procédé ne permet de rêver, de vivre une
hallucination de désir. C’est alors le bercement opératoire
qui prend le rôle de gardien du sommeil à la place du
rêve.
L’enfant, dans ces conditions, pourrait développer
ensuite un procédé d’endormissement par un comporte-
ment d’autobercement autocalmant favorisé par l’échec
du travail mental. Mais, pour ma part, je ne conçois pas
un tel procédé autocalmant comme la simple consé-
quence de cet échec, mais également comme un procédé
actif pour s’empêcher de rêver, fantasmer ou élaborer. J’y
reviendrai plus loin.
Pour Fain, la pulsion de mort, lorsqu’elle est suffi-
samment intriquée à Éros, reste silencieuse et contribue à
la construction psychique, notamment à l’organisation du
complexe d’Œdipe, de fantasmes originaires et de
défenses névrotiques. Sa conception s’accorde et reste
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La psychosomatique, quelques débats après… 27

cohérente avec le point de vue de Marty qui place cet


aboutissement au sommet de sa pyramide hiérarchique.
Mais avec sa construction métapsychologique freudienne
stricte, Fain a cherché à se passer du point de vue évolu-
tionniste.
Au moment même où Marty développait sa théorie
psychosomatique en se passant de la pulsion de mort,
Fain mettait donc la mobilisation de la pulsion de mort
à des fins parexcitantes au centre de ses travaux. Il est
assez remarquable que, non seulement les deux points de
vue théoriques aient coexisté du vivant des deux auteurs,
mais aussi que les travaux des psychosomaticiens de la
génération d’après se soient systématiquement appuyés
sur cette double référence. Double référence, donc, à
Marty et Fain, malgré leur divergence sur la pulsion de
mort, qui a conduit la recherche en psychosomatique à se
référer dorénavant à la fois à la première et à la deuxième
topique freudiennes.

QUELQUES AUTRES POINTS DE DISCUSSION


DE PIERRE MARTY PAR MICHEL FAIN

Marty plaçait donc l’organisation œdipienne au


sommet de la pyramide évolutive et de la mentalisation,
tandis que Fain, se passant des hypothèses évolution-
nistes, se servait de la métapsychologie freudienne pour
en étudier les achoppements précoces. Pour lui, c’est – et
ce n’est que – lorsque l’intrication pulsionnelle est suffi-
sante, que la représentation psychique, en intégrant le
désir de la mère de redevenir amante en répondant au
désir de l’homme, conduit à des identifications hysté-
riques qui introduisent la bisexualité psychique.
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28 La psychosomatique

Un tel noyau représentatif manque, au contraire, à se


constituer de façon suffisamment solide si la désintrica-
tion prévaut, ce dont va témoigner par la suite la dispari-
tion de défenses d’apparence névrotique, du fait de leur
ancrage insuffisant dans l’inconscient.
Très vite, dès que la mère qui redevient femme tiercé-
ise sa relation à son bébé en introduisant le désir du père,
l’enfant est confronté à une triangulation conflictuelle
qui, dans de bonnes conditions, doit conduire progressi-
vement à une bonne organisation œdipienne. Lorsque ce
n’est pas le cas, la conception de ce ratage, selon Fain,
rejoint la théorisation de Green pour lequel la forclusion
de l’imago paternelle provoque un appauvrissement des
représentations et surtout un appauvrissement du travail
du rêve et de sa fonction de gardien du sommeil.
Je ne peux, ici, envisager que quelques-unes des exten-
sions que Fain a apportées à la théorie de Marty. L’une
des plus importantes me semble concerner ce qu’il a
ajouté au point de vue de Marty sur l’hyperactivité, dans
la mesure où elle est très largement partagée par les psy-
chosomaticiens d’aujourd’hui. Il s’agit de la notion
d’impératif de prématurité qu’il a distingué et opposé à
l’impératif de désinvestissement. Il faut rappeler que la
mise en place de la satisfaction hallucinatoire du désir
conditionne le développement de l’activité fantasmatique
et de toute la voie mentale. Développement qui dépend à
la fois des vécus d’absence et de désinvestissement, et de
l’existence d’expériences suffisantes de satisfaction des
besoins au contact de la mère. Ce sont elles qui donnent
matière à halluciner.
À défaut, l’affirmation répétée d’un manque va entre-
tenir une excitation chroniquement en excès. Dans ce cas,
le bébé s’efforce de l’intégrer, comme je l’ai évoqué plus
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La psychosomatique, quelques débats après… 29

haut, en développant prématurément d’autres systèmes


défensifs engageant des conduites comportementales.
L’impossibilité à être passif face à un objet actif
contraint à l’activité, voire à une hyperactivité motrice,
qui pousse au développement de systèmes de défenses
prématurées du moi, comme on le voit souvent dans la
clinique du narcissisme phallique, ou encore dans le
recours aux procédés autocalmants1.
C’est cette poussée que Fain a envisagée comme un
impératif de prématurité. Elle se fait aux dépens du déve-
loppement des activités pulsionnelles. Elle illustre bien
l’idée d’une mobilisation de la pulsion de mort pour
calmer l’excitation en excès. Certes, elle découle d’un vide
représentationnel, mais semble être également une façon
active de le produire.
Fain a ainsi été amené à rapprocher le fonctionnement
opératoire des états traumatiques et à l’envisager comme
effet de l’action d’une compulsion de répétition au-delà
du principe de plaisir. Il me semble que cette conception
est devenue centrale dans les développements actuels de
la psychosomatique.

PIERRE MARTY ET MICHEL DE M’UZAN

De M’Uzan n’a pas suivi Fain et Marty dans le projet


de création de l’Hôpital de la Poterne des Peupliers, et sa
voie s’est relativement écartée de la leur depuis la fin des

1. L’idée que le sujet hyperactif tente de satisfaire ses besoins nar-


cissiques uniquement par l’activité apparaît chez Fain en 1956. Elle
s’oppose au point de vue d’Alexander et de l’École de Chicago qui
ont, certes, relevé les difficultés à accepter la passivité dans la clinique
psychosomatique, mais les réduisaient à des conflits entre désirs d’acti-
vité et de passivité (Fain, 1956, p. 519).
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30 La psychosomatique

années 1970. Mais le dialogue des psychosomaticiens avec


ses conceptions n’a pas cessé et a pris un nouvel essor il
y a quelques années. Et certaines de ses idées ont cheminé
et se sont imposées.
Avec Marty, ils ont décrit ensemble la pensée opéra-
toire en 1962, mais par la suite, chacun des deux auteurs
a développé une position un peu différente qu’il n’est pas
sans intérêt de rappeler. Ainsi, Marty a mis l’accent sur la
carence des activités de représentation qui ne permettent
plus d’intégrer les tensions pulsionnelles, favorisant ainsi
le risque de somatisations. Quelques années après, il a sub-
stitué à cette notion celle de « vie opératoire » qui lui sem-
blait plus appropriée pour rendre compte de la restriction
de la pensée face à l’importance des comportements. Pour
lui, le fonctionnement opératoire « type » n’est d’ailleurs
pas aussi fréquent que la dépression essentielle qu’il défi-
nit par l’effacement de toute la dynamique mentale. La
dépression essentielle peut être associée à la vie opératoire
dans des aménagements instables incapables d’empêcher
la survenue de maladies somatiques lors de l’installation
d’une désorganisation progressive, lequel mouvement
correspond à la désintrication des pulsions.
Pour de M’Uzan, la pensée opératoire n’est pas une
simple défaillance des activités de représentation. Il a pré-
féré insister sur le surinvestissement du factuel qui se fait,
selon lui, « par le biais d’une perception crispée de la réa-
lité dans ses aspects les plus tranchés », voyant dans ce
mécanisme une défense contre la menace d’une irruption
hallucinatoire à la conscience. Selon de M’Uzan, cette
menace provient du fait qu’un mécanisme de rejet d’un
signifiant, la « Verwerfung » (traduit encore par forclu-
sion), a préalablement été mis en œuvre, et que cette for-
clusion conduit, en principe, à faire revenir de l’extérieur
sous forme d’hallucination, ce qui a été supprimé à l’inté-
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La psychosomatique, quelques débats après… 31

rieur. De M’Uzan conçoit donc la pensée opératoire


comme un système de défense contre le retour hallucina-
toire du forclos, conséquence de cette défense spécifique
de la psychose qu’est la forclusion.
Les premiers psychosomaticiens de l’École de Paris se
référaient avant tout à la névrose et au complexe
d’Œdipe, y compris pour souligner le manque de l’une et
la non-élaboration de l’autre. Avec la nouvelle compré-
hension de la pensée opératoire qu’il propose, de M’Uzan
prend un virage qui rapproche celle-ci du fonctionnement
psychotique, même si, in fine, il s’agit d’une défense contre
un tel fonctionnement.
De M’Uzan va poursuivre ce rapprochement en dis-
tinguant deux situations qui mettent particulièrement à
l’épreuve les capacités de l’appareil psychique à traiter les
excitations en excès, et qui sont, de ce fait, potentielle-
ment traumatiques.
La première concerne des individus qui ressentent une
angoisse analogue à celle de l’hystérie d’angoisse. Lorsque
les capacités de mentalisation le permettent, son traite-
ment psychique conduit à des solutions défensives névro-
tiques stables – phobiques ou obsessionnelles. Mais
lorsqu’elles ne le permettent pas, le moi peut être conduit
à se modifier lui-même, tandis que se constitue une
névrose de caractère. Et s’il y a carence totale des capaci-
tés de mentalisation, les débordements d’excitation
conduisent plutôt à la constitution d’entités morbides
comme celles des névroses actuelles, totalement dépour-
vues de valeur symbolique. En effet, refusant de se référer
à la pulsion de mort, de M’Uzan a donné une place parti-
culière, dans sa théorisation, à l’opposition freudienne
entre névroses classiques et névroses actuelles, les pre-
mières étant riches de sens, les secondes se caractérisant
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32 La psychosomatique

au contraire par l’absence d’un quelconque sens symbo-


lique inconscient.
De M’Uzan a étudié une seconde situation, celle de
l’état de dépersonnalisation correspondant à un flotte-
ment identitaire, à partir de laquelle il a poursuivi sa
réflexion nosographique personnelle en introduisant une
opposition autour de la question du sens, non plus entre
entités névrotiques et névroses actuelles, mais dans le
registre de la psychose. L’état de dépersonnalisation, pour
lui, est provoqué par un mécanisme de déni de la réalité
interne, déni de l’état du moi, qui est distinct du refoule-
ment et du déni de la castration. Dans des conditions de
débordement par des excitations en excès, ce déni conduit
à une entité qu’il a dénommée « psychose actuelle », en
cherchant à suggérer par ce nom qu’entre psychose et
psychose actuelle, il y a un rapport au sens comparable à
celui qui oppose névrose et névrose actuelle (l’une ayant
du sens, et pas l’autre) – la névrose actuelle se manifestant
par une défaillance des possibilités de rêver et fantasmer,
tandis que la psychose actuelle se manifeste par les
formes extrêmes du fonctionnement opératoire.
La conception de de M’Uzan, et notamment l’idée
que le fonctionnement opératoire serait une défense
contre un fonctionnement psychotique, a beaucoup ali-
menté les réflexions des psychanalystes qui ont cherché,
ces dernières années, à mieux comprendre ce qui rap-
proche ou différencie les états limites, les états opératoires
et les psychoses.
Elle fait maintenant partie des idées de références
d’auteurs psychosomaticiens d’aujourd’hui. Claude
Smadja, par exemple, évoque lui aussi un « fonctionne-
ment psychotique » en évoquant un « déni des percep-
tions internes venant du corps, notamment des affects »,
qui me semble s’inspirer à la fois de la conception
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La psychosomatique, quelques débats après… 33

d’André Green de sensations internes qui ne se psychisent


pas et du déni de la réalité interne de Michel de M’Uzan.
Il faut d’ailleurs rappeler que Fain, M. de M’Uzan et
Green ont tous trois mis l’accent à un moment de leurs
recherches sur le mécanisme de déni, alors que Marty en
a peu parlé1. Les traits de caractère résultent d’un déni
de réalité et, pour Fain, particulièrement d’un déni
concernant ce qui se rapporte à la féminité. Ces traits de
caractères sont opposés aux symptômes et à la névrose
de transfert. Il n’est donc pas étonnant que le déni de
réalité, la réussite ou l’échec de ce déni et le destin de ce
qui est dénié – clivage, projection, fétichisation, etc. –
soient au cœur de la réflexion sur le fonctionnement
mental.
Par ailleurs, de M’Uzan a développé un point de vue
économique original en mettant l’accent sur la place du
quantitatif chez les individus qui n’ont pas une bonne
qualité de fonctionnement mental. C’est ainsi qu’il a
décrit des « esclaves de la quantité » et opéré une distinc-
tion très éclairante entre « répétition du même » et « répé-
tition à l’identique ». Malgré l’absence de référence à la
pulsion de mort, la répétition à l’identique selon de
M’Uzan illustre on ne peut mieux ce que pourrait être
une répétition mortifère « au-delà du principe de plaisir ».
C’est pourquoi il n’y a pas de grandes difficultés à accor-
der le point de vue économique de cet auteur avec les
conceptions d’autres auteurs s’appuyant sur une interven-
tion de la pulsion de mort désintriquée. Dans les procédés
autocalmants, par exemple, la répétition indéfinie « à
l’identique » au sens de de M’Uzan, est une idée très com-
plémentaire à celle de la recherche du calme au sens de

1. Le terme ne se trouve même pas mentionné dans l’index de La


Psychosomatique de l’adulte (Marty, 1990).
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34 La psychosomatique

Fain, qui la mettait en rapport avec une intervention de


la pulsion de mort.
Pour de M’Uzan, l’économie est régie par des énergies
d’investissement de nature pulsionnelle et sexuelle. Récu-
sant la conception freudienne de la pulsion de mort, il
considère toutefois que la qualité sexuelle de l’énergie
peut, dans le cas d’une sévère régression, se déqualifier
(perdre sa qualité sexuelle). Il l’envisage alors comme une
excitation « avide » d’être déchargée par les voies les plus
directes. Pour lui, la façon dont le psychisme peut déchar-
ger les excitations en excès est sous l’influence des prin-
cipes de constance et d’inertie.

PIERRE MARTY ET ANDRÉ GREEN

Le dialogue entre Marty et Green autour des théorisa-


tions de l’un et de l’autre n’a pas eu lieu du vivant de
Marty, mais il s’est déroulé entre les élèves de celui-ci et
Green dans les années qui ont suivi la publication du Tra-
vail du négatif (Green, 1993)1. Cette discussion s’imposait
d’autant plus que les deux auteurs avaient fait des exten-
sions de la psychanalyse du côté du fonctionnement
mental, des défaillances de celui-ci étant envisagées chez
les patients somatiques mal mentalisés par Marty et chez
les patients états limites par Green.

1. Voir par exemple les textes du débat qui a eu lieu à Genève en


juin 1994 à la journée de l’Association genevoise de Psychosomatique
(Green A., Smadja C., Press J., Fine A., et Nicolaïdis N.), publiés dans
Interrogations psychosomatiques (1998). Entre autres lieux de ces
échanges, un séminaire qui a duré plusieurs années à l’Ipso dans les
années 2000, animé par André Green, Claude Smadja et moi-même.
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La psychosomatique, quelques débats après… 35

La confrontation de ces deux conceptions théoriques


a marqué la génération d’analystes dont je fais partie1.
Elle a permis de rapprocher la notion de « mentalisa-
tion », qui traduit en psychosomatique la qualité fonc-
tionnelle du préconscient, des notions freudiennes de
« travail psychique » de représentation de la pulsion et de
l’affect en tant que traduction subjective de la quantité
d’énergie pulsionnelle.
Sur le plan clinique, la comparaison du fonctionne-
ment mental des états limites avec celui des névroses de
caractère mal mentalisées a montré que le vide intérieur
qui résulte de la dépression qui caractérise la « psychose
blanche » (Donnet, Green,1973) a des points communs
avec le vide intérieur qui résulte de la dépression essen-
tielle2. Sur le plan théorique, ce rapprochement a justifié
un peu plus encore la démarche d’aborder les insuffi-
sances de la mentalisation non plus par la seule métapsy-
chologie de 1915, mais en se référant aussi à la dernière
théorie des pulsions.
Pour Marty, je l’ai rappelé, la poussée vers la mort
résulte d’un appauvrissement en pulsion de vie condui-
sant à une inversion du mouvement évolutif. Green, de
son côté, parle de disjonction, de coupure, de clivage,
d’avortement des modes de liaisons psychiques, avec
l’idée d’une destruction de celles-ci due à un travail psy-
chique particulier, celui de la pulsion de mort. Elle
conduit à concevoir une destruction plus active que celle

1. On peut le constater, par exemple, à la lecture des rapports de


Marilia Aisenstein au Congrès des psychanalystes de langue française
de 2009 à Athènes, sur le thème « Entre Psyché et soma » (Aisenstein,
2010) et de Claude Smadja, au Congrès des psychanalystes de langue
française de 1998 à Lausanne (Smadja, La Vie opératoire, 2001).
2. Voir, à ce propos, le texte écrit par Delourmel dans le même
ouvrage.
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36 La psychosomatique

qui résulte de l’effacement du travail psychique, plus


passif, selon Marty.
Ce débat d’idées avec Green sur la nature des forces
de destruction a également eu lieu entre Marty et Fain
(voir supra) et avec de M’Uzan (voir supra)1. Il me semble
qu’il se poursuit dans les élaborations théoriques actuelles
dans le champ de la psychosomatique où on retrouve les
deux conceptions. Par exemple, à propos des procédés
autocalmants, la vision n’est pas tout à fait la même si
on considère que ces conduites résultent d’un effacement
du travail psychique qui instaure un état de vide opéra-
toire, ou si on les conçoit non seulement comme une
conséquence, mais également comme une cause, un
moyen de faire ce vide, de fournir – on pourrait dire acti-
vement – des dérivatifs à la pensée2. La clinique psycho-
somatique de l’enfant donne facilement des illustrations
de comportements qui s’opposent à la pensée – visant à
détruire des représentations, des liens entre représenta-
tions ainsi que des liens objectaux, et fournissant des déri-
vatifs à la pensée3. Le bébé non câlin évite le contact avec

1. Il n’est pas sans en rappeler un autre qui a eu lieu en psychiatrie


à propos de la désorganisation dans les psychoses (voir Kapsambelis,
rapport à la journée de l’Ipso de juin 2016, à paraître en 2017 in Revue
française de Psychosomatique). Pour Kraepelin, le processus psychotique
était dû à un affaiblissement passif de type démentiel, tandis que pour
Bleuler, il était le résultat d’un principe actif de désorganisation utilisant
notamment la spaltung, la dissociation, le clivage. C’est ainsi que l’absence
de sens serait due à des mécanismes de destruction active du sens, point
de vue qui me paraît assez proche de celui de Green. En revanche,
l’absence de sens dans la dépression essentielle, décrite par Marty, n’obéit
pas à un principe actif de désorganisation, comme dans la psychose.
2. Nous partageons, avec Claude Smadja, le premier point de vue,
mais il ne partage pas avec moi le second que j’ai, pour ma part, consi-
déré comme une caractéristique de ces conduites.
3. Sur l’évolution de la psychosomatique de l’enfant ces dernières
années, voir le chapitre écrit par Marie Sirjacq dans cet ouvrage.
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La psychosomatique, quelques débats après… 37

sa mère dans une tentative de ne pas percevoir (ne pas la


toucher, parfois ne pas la regarder) pour ne pas se repré-
senter certaines situations avec elle. Cette tendance à
détruire l’activité de représentation (généralement de
représentations de scènes dans lesquelles il serait soumis
passivement à une mère active), on peut la retrouver éga-
lement chez des enfants anorexiques qui refusent d’être
nourris ou chez des enfants insomniaques qui refusent
d’être endormis. Dans bien des cas, l’agir comportemen-
tal est censé permettre de se passer des relations avec
l’objet1 – ce qu’on peut aussi concevoir, avec les concepts
de Green, comme l’action d’un désinvestissement désob-
jectalisant.
Comme il ne s’agit pas d’aborder, ici, les nombreuses
résonances entre états limites selon Green et états opéra-
toires selon Marty2, je me limiterai à quelques réflexions
sur l’impact du dialogue qui a été engagé avec Green par
les actuels psychanalystes psychosomaticiens.
Green a discuté du point de vue de Marty sur la pul-
sion de mort, mais en ne parlant que de celui-ci. Or, au
moment où il l’a fait, pour les psychanalystes psychoso-
maticiens de ma génération, le débat ne pouvait pas se
limiter à opposer les conceptions de Marty et Green, dans
la mesure où le désaccord entre les conceptions de Fain
et Braunschweig et celles de Marty sur la pulsion de mort
s’était déjà beaucoup exprimé auparavant, notamment
sur le fait que Marty n’utilisait pas la seconde topique.
Le débat avec les conceptions de Green a eu lieu plus

1. J’ai parlé à ce propos de « comportement auto-aidant prématu-


rément développé » (Les Galériens volontaires).
2. Le chapitre écrit par Christian Delourmel dans cet ouvrage les
évoque et étudie de façon détaillée les ressemblances et différences
entre les élaborations des deux auteurs.
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38 La psychosomatique

tard et il a apporté des arguments supplémentaires à une


critique de la théorie de Marty déjà bien engagée sur cette
question-là (voir supra).
Un impact fécond de la confrontation des idées de
Marty et Green a concerné la nécessité, dans le fonction-
nement mental dont ils ont parlé l’un et l’autre, d’une
mise à l’écart des relations objectales.
Pour les psychosomaticiens, en effet, l’objet peut deve-
nir seulement utilitaire, ce qui est particulièrement évi-
dent dans la vie opératoire. Pour Green, dans les états-
limites, la fonction objectalisante peut se bloquer, l’objet
étant alors marqué par la régression narcissique. Il
devient uniquement fonctionnel pour les manipulations
du sujet, « inducteur mais non désirant ». Par ailleurs,
pour Green, la désobjectalisation résultant de l’action de
la pulsion de mort conduit, par déliaison, à retirer à
l’objet son statut d’objet.
Mais il est difficile de se limiter à une mise en regard
des conceptions théoriques de Green et de Marty, sans
évoquer celles de Fain. Il y a, en effet, des convergences
entre les lectures critiques de la théorie de Marty faites
par Green et Fain. Il y a aussi de nombreuses conver-
gences théoriques entre le fonctionnement mental des
patients mal mentalisés selon Fain – avec les nuances qu’il
a apportées à la description de Marty – et celui des états
limites selon Green, notamment à propos des ratages et
empêchements de la vie pulsionnelle érotique. Le ratage
de la psychisation de la pulsion compromet la décharge
par la satisfaction. Dès lors, pour faire cesser l’excitation
non liable et de ce fait potentiellement traumatique, il
rend nécessaire la recherche du calme par des systèmes
de défense du moi utilisant la pulsion de mort, notam-
ment dans, et à travers, une répétition au-delà du principe
de plaisir.
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La psychosomatique, quelques débats après… 39

Green a insisté sur le caractère autodestructeur de la


pulsion de mort qui est amenée à intervenir et sur l’auto-
destructivité du moi. Pour Fain, si la satisfaction est
impossible, la pulsion de mort intervient dans la
recherche du calme qui a, pour lui, les mêmes caractéris-
tiques que celui qui est obtenu avec le bercement opéra-
toire d’un bébé insomniaque par une mère calmante mais
non satisfaisante. Il met donc en avant le rôle de l’intério-
risation par l’enfant de la part de pulsion de mort trans-
mise dans les messages maternels.

DÉBAT AVEC LES CONCEPTIONS DE WINNICOTT

Il ne s’agit pas ici de détailler ce qu’il en est des


convergences et des divergences entre le point de vue de
Winnicott sur la psychosomatique et celui des psychoso-
maticiens de l’École de Paris1. Je ne ferai que quelques
réflexions sur la confrontation de ces théorisations respec-
tives en notant tout d’abord l’écart qui existe entre la
façon de concevoir les rapports entre psyché et soma et
ce que l’on entend par « psychosomatique ». Winnicott
parle d’un corps qui est toujours psychisé. Pour lui, les
« maladies » psychosomatiques renvoient à une rupture
dans le tout premier développement du self. Lorsqu’elles
surviennent, elles ont pour « but » la défense contre un
vécu de dissociation interne, contre des angoisses psycho-
tiques. On voit qu’il y a, chez Winnicott, l’idée que la
maladie psychosomatique pourrait être une « solution
somatique ». On peut rapprocher cette conception avec
l’un des processus de somatisation que Marty décrit dans

1. Sur le sujet, voir le chapitre écrit par Philippe Jaeger dans cet
ouvrage. On peut aussi se référer au numéro de la Revue française de
Psychosomatique consacré à Winnicott (no 47, 2015).
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40 La psychosomatique

les « maladies à crises ». Processus envisagé comme des


régressions sur des points de fixation somatique offrant
un palier d’arrêt à partir duquel se fait un redémarrage
évolutif. Un autre processus décrit par Marty étant celui
de « maladies évolutives » qui n’offre aucun palier de
fixation pour freiner une désorganisation progressive, ce
qui conduit à l’aggravation somatique qui peut aller jus-
qu’à la mort, et non à la désintégration psychotique.
Dans le champ de la psychosomatique de l’enfant,
certaines conceptions de Winnicott ont été intégrées
depuis très longtemps. Dans l’investigation psychosoma-
tique du jeune enfant, il s’agit, entre autres, de com-
prendre les possibilités défensives de l’enfant, d’une part
ses éventuelles tendances à court-circuiter la mentalisa-
tion que peuvent révéler, par exemple, le recours à des
colères ou une agitation, d’autre part, les défenses plus
psychiques à sa disposition. D’où l’attention portée au
développement des activités auto-érotiques, aux capacités
de l’enfant à régresser passivement dans les bras de sa
mère en cas de besoin, par exemple en suçant son pouce
et en rêvassant, et à la façon dont l’enfant peut accepter
le désinvestissement réciproque des relations avec sa mère
au moment de l’endormissement. L’utilisation des dou-
dous, d’un objet transitionnel (entre le pouce et l’ours
en peluche), témoignant de la constitution d’un espace
transitionnel sont également, pour le psychosomaticien,
des critères indispensables pour lui permettre d’apprécier
les capacités de défenses bien « mentalisées » d’un enfant.
Le repérage de la mise en place d’un espace transitionnel
est devenu d’une telle évidence dans la pratique, qu’on en
oublie ce qu’on doit, à ce propos, à Winnicott !
À propos de la psychosomatique de l’enfant, les psy-
chosomaticiens fondateurs de l’École de Paris ont plutôt
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La psychosomatique, quelques débats après… 41

dialogué avec l’œuvre de René Spitz qu’avec celle de


Donald Woods Winnicott. Il y avait, en effet, dans la
notion d’« organisateurs » du développement psychique
de Spitz, un point de vue théorique qui s’accordait bien
avec celui d’« organisation » et avec la conception évolu-
tionniste de Marty. Par ailleurs les fondateurs pouvaient
trouver un écho de leurs recherches dans le fait que Spitz
avait mis en rapport l’apparition d’une somatisation (en
l’occurrence un eczéma) avec l’absence ou l’entrave d’un
certain développement psychique chez des enfants
n’ayant pas présenté d’angoisse du 8e mois. Spitz avait
également décrit une dépression du bébé dans laquelle
Marty a vu une préforme de la dépression essentielle.
Chez Winnicott, nombreux sont les concepts concer-
nant le rôle de la mère dans le développement psychique
de son enfant qui entrent en résonance avec la conception
de Marty (préoccupation maternelle primaire, mère suf-
fisamment bonne, etc.). Le concept de holding s’articule
facilement avec la notion de « fonction maternelle » avec
laquelle il semble très complémentaire et qu’il enrichit.
Même sur le plan de la technique analytique préconisée
pour des patients difficiles, on peut rapprocher la fonction
de holding du thérapeute selon Winnicott de la fonction
maternelle du thérapeute selon Marty.
L’hypermaturité intellectuelle et, plus généralement,
la théorie du développement précoce selon Winnicott, se
prêtent également à un rapprochement avec la « prématu-
rité du moi » à laquelle Fain s’est particulièrement inté-
ressé et qu’il considère comme une caractéristique du
narcissisme phallique. Cependant, Fain est resté stricte-
ment dans le point de vue freudien qui traite de cette
question en termes de développement pulsionnel, tandis
que Winnicott, comme il était habituel chez les psychana-
lystes britanniques de son époque, plutôt que d’utiliser
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42 La psychosomatique

le concept de pulsion, raisonnait en termes de situations


d’environnement. Pour Winnicott, cet environnement est
essentiel pour donner des limites grâce à la fonction de
contenance1.
Il faut rappeler que, pour Freud, le développement
prématuré des pulsions du moi par rapport aux pulsions
sexuelles prédispose à la névrose obsessionnelle (il s’agit
du moi de 1913). Fain, reprenant cette question sous
l’angle de la dernière théorie des pulsions, voit dans cette
prématurité l’effet d’une mobilisation de la pulsion de
mort à des fins défensives, notamment parexcitantes. Ce
développement prématuré s’oppose à la régression et
conduit à une distorsion du moi. De son côté, Winnicott
envisage plutôt une réaction du moi qui le pousse à
constituer une organisation défensive du type faux self
pour tenter de geler la carence de l’environnement.
Le dialogue des psychosomaticiens avec la pensée de
Green a contribué à ce qu’ils portent un nouveau regard
sur Winnicott, avec la pensée duquel Green était lui-
même très en dialogue à propos des états limites, et chez
qui il a trouvé une source d’inspiration pour ses
recherches sur le négatif. Ainsi, le texte de Green sur « la
mère morte » semble s’inscrire dans le prolongement de
« la crainte de l’effondrement », texte dans lequel Winni-
cott a parlé d’une relation vidée de l’objet et de soi-même
(Winnicott, 1989). Cette conception se prête également à
un rapprochement avec la pensée des psychosomaticiens
pour lesquels, dans le fonctionnement opératoire, il y a
une exigence de mise à l’écart des relations objectales.

1. Il est intéressant de rappeler, dans ce débat, la position d’Esther


Bick, pour qui le développement défectueux de la fonction de conte-
nance conduit, pour tenter d’y remédier, à un recours à des mécanismes
défensifs comportementaux et en particulier à l’hyperactivité (Bick,
1967).
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La psychosomatique, quelques débats après… 43

Cependant, il y a tout un pan des théorisations de


Winnicott qui ne se prête pas, ou se prête mal, à un rap-
prochement avec le point de vue des psychosomaticiens
d’aujourd’hui. Winnicott n’a pas parlé de la conception
freudienne qui affirme que, grâce aux soins qu’elle lui
prodigue, la mère devient la première séductrice de
l’enfant (Freud, 1938a, p. 198). Il manque également,
chez lui, toute la dimension d’un couple sexuel chez les
parents, et il n’y a aucun conflit entre la femme ayant une
vie sexuelle adulte et la mère lorsqu’elle donne les soins
à l’enfant, telle que conçue dans la « censure de
l’amante ». La relation mère-bébé vue par Winnicott dif-
fère beaucoup sur le point essentiel de la conception de
Fain et Braunschweig d’une relation mère-bébé d’emblée
triangulée du fait de la conflictualité interne de la mère.
Les convergences dont j’ai parlé expliquent pourquoi les
psychosomaticiens de la génération actuelle se réfèrent
plus facilement à Winnicott que ne l’ont fait les fonda-
teurs de l’École de Paris, mais ils restent partagés sur
l’ampleur des divergences entre ces deux conceptions
théoriques. La compréhension du matériel d’une cure
d’enfant selon une vision se réclamant de Winnicott se
voit souvent reprocher une référence à une relation mère-
enfant trop duelle par les psychanalystes d’enfants qui
ont une compréhension plus conflictuelle et triangulée
inspirée par la censure de l’amante. Ce qui n’a pas empê-
ché que des conceptions winnicottiennes, ces dernières
années, aient enrichi la théorisation en psychosomatique
pour nombre d’entre nous. En ce qui me concerne, la
notion de holding m’a semblé indispensable, associée à
celle de prématurité du moi et à l’idée d’un court-circuit
psychique par un agir comportemental engageant la
motricité, pour décrire un « comportement auto-aidant
prématurément développé » (Szwec, 1994 ; 2010) du bébé
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44 La psychosomatique

non câlin qui recherche une autosuffisance en se passant


de l’objet, qu’on pourrait tout aussi bien appeler un
« auto-holding ».

POUR CONCLURE

La lecture des écrits des psychanalystes qui écrivent


sur la psychosomatique aujourd’hui montre que, malgré
des cheminements différents, il semble exister un bagage
théorique commun, ou du moins un trajet partagé. Il a
pour socle la théorie de Marty à laquelle ont été intégrés
des points de vue critiques sur certains points, ou des
prolongements proposés par Fain, de M’Uzan, et Green,
mais aussi Parat, Braunschweig, et les auteurs de la géné-
ration suivante. Ce fonds théorique commun d’aujour-
d’hui résulte de toute une série de rencontres et de
confrontations théoriques dont n’est donné, ici, qu’un
échantillon. Elles n’ont pas cessé depuis que la psychoso-
matique de l’École de Paris existe.
En fait, ces débats ont toujours eu lieu, avant tout,
avec l’œuvre de Freud à travers des lectures variées des
différents auteurs que j’ai mentionnés. L’évolution des
idées en psychosomatique que j’ai esquissée est celle
d’une élaboration théorique qui a progressé dans la
recherche de la cohérence la plus rigoureuse avec la méta-
psychologie. Et ce, d’autant plus que des concepts nou-
veaux, comme ceux de fonctionnement opératoire, de
dépression essentielle, de désorganisation progressive,
ayant été proposés par les psychosomaticiens de l’École
de Paris, et notamment Marty, pour mieux décrire les
phénomènes cliniques qu’ils ont découverts, devaient être
articulés avec la métapsychologie freudienne. Cette mise
au travail, particulièrement avec l’élément économique
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La psychosomatique, quelques débats après… 45

central de la métapsychologie, la pulsion, a constitué la


tâche principale des membres fondateurs de l’École de
Paris et de ceux qui ont poursuivi leur réflexion.
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Le travail de somatisation
Claude SMADJA

Lorsque Marty écrit son livre majeur Les Mouvements


individuels de vie et de mort (1976), il juge nécessaire
d’adresser à ses lecteurs cet avertissement : sans l’œuvre
de Freud sa tâche eût été impossible. Cet avertissement
est à la fois un témoignage de sa reconnaissance à l’égard
du fondateur de la psychanalyse et en même temps la
preuve irréfutable que la psychosomatique s’est édifiée à
partir des fondements psychanalytiques freudiens. Il faut
rappeler que Freud n’était pas un psychosomaticien mais
que tout au long de son œuvre psychanalytique il a été
amené à rencontrer le domaine des symptômes corporels
et des affections somatiques. Ses nombreuses observa-
tions et ses essais d’interprétation théorique ont toujours
eu pour objectif d’intégrer les phénomènes somatiques à
l’économie pulsionnelle.
Jusqu’en 1920, toutes les observations d’ordre psy-
chique ou somatique sont intégrées au modèle de la pre-
mière théorie des pulsions qui oppose les pulsions
sexuelles aux pulsions d’autoconservation. Ce modèle
postule que tous les organes ou systèmes d’organes
– autrement dit toutes les fonctions somatiques – sont
investis par les deux groupes de pulsions. Ce postulat peut
être qualifié de psychosomatique et il a été énoncé par
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48 La psychosomatique

Freud en 1910 dans le texte « Le trouble psychogène de


la vision dans la conception psychanalytique ». Freud
rappelle que lorsqu’un organe ou un système d’organes
renforce ses liens avec l’un des deux groupes de pulsions
il relâche ses liens avec l’autre groupe de pulsions. Il en
découle alors des troubles de la fonction d’organe. C’est
dans les manifestations cliniques de la conversion hysté-
rique que ce postulat psychosomatique trouve son illus-
tration. En effet les symptômes de conversion hystérique
sont le résultat de toute une mécanique psychique.
Celle-ci a été décrite par Freud dans le détail en 1894
dans son texte « Les psychonévroses de défense » et en
1900 dans « L’Analyse de Dora ». Cette mécanique psy-
chique est décrite en deux temps : dans un premier temps,
le complexe affect-représentation est disjoint et la repré-
sentation jugée inconciliable par le Moi est refoulée dans
l’inconscient. Dans un deuxième temps l’affect, quant à
lui, poursuit son destin propre et est converti en un symp-
tôme corporel en suivant le trajet d’une innervation
somatique. Le choix de l’organe repose sur ce que Freud
a appelé la complaisance somatique qui résulte de la
constitution sexuelle du sujet.
Cet ensemble processuel rend compte de la dimension
symbolique du symptôme corporel dans l’hystérie de
conversion. Car le sens du symptôme corporel lui est
donné par le travail de l’inconscient qui s’est élaboré en
amont au niveau psychique.
Le champ de la névrose actuelle est un champ privilé-
gié pour les observations psychosomatiques. Freud a soi-
gneusement étudié l’une d’entre elles, la névrose
d’angoisse, et son cortège de symptômes corporels, quali-
fiés de symptômes fonctionnels par opposition aux symp-
tômes de conversion hystérique. La théorie de la névrose
actuelle, développée par Freud en 1895, constitue le fon-
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Le travail de somatisation 49

dement le plus représentatif des conceptions psychosoma-


tiques de l’École de Paris de Psychosomatique élaborées
dès 1950 par Pierre Marty et ses compagnons de route.
Cette théorie repose sur une interruption du trajet pul-
sionnel, de ses sources somatiques vers son aboutissement
psychique. Il en résulte un authentique état de démentali-
sation et une stase de la tension d’excitation sexuelle en
aval, dans le somatique.
Les symptômes fonctionnels de la névrose actuelle
sont ainsi le résultat d’un défaut fondamental de travail
psychique et ont perdu, de ce fait, toute qualification de
sens symbolique. On peut affirmer aujourd’hui que le
modèle de la névrose actuelle fait de Freud le père de la
psychosomatique du fait de sa parenté métapsycholo-
gique avec le modèle de la démentalisation qui est aux
fondements des conceptions de l’École de Paris de Psy-
chosomatique.
À partir de 1920, toutes les observations psychanaly-
tiques, qu’elles soient issues de processus psychiques ou
de processus psychosomatiques, relèvent d’un autre
modèle pulsionnel, celui de la seconde théorie des pul-
sions qui oppose les pulsions de vie aux pulsions de des-
truction ou de mort. Selon ce nouveau modèle les deux
groupes de pulsions conservent un certain degré d’intrica-
tion dans tous les phénomènes du vivant. Là encore, la
conception freudienne de ce nouveau modèle pulsionnel
permet de dégager un second postulat psychosomatique.
Celui-ci énonce que toute désintrication pulsionnelle
entre les pulsions de vie et les pulsions de destruction
conduit à une altération de la fonction. Nous pouvons
ainsi établir une relation métapsychologique entre un pro-
cessus psychique de désintrication pulsionnelle et l’altéra-
tion d’une fonction somatique. Deux observations
freudiennes illustrent ce processus psychosomatique. La
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50 La psychosomatique

première concerne la névrose traumatique, en général


riche d’une symptomatologie psychique. Si, dans le même
temps, observe Freud, existe une lésion corporelle alors
la symptomatologie psychique s’efface et disparaît. Nous
voyons ici une négativité psychique, l’effacement des
symptômes de la névrose traumatique, s’associer à une
positivité somatique, l’existence d’un trouble corporel. La
deuxième observation concerne la névrose en général qui
est souvent riche d’une symptomatologie psychique,
qu’elle soit hystérique, phobique ou obsessionnelle.
Lorsque survient, nous dit Freud, un évènement soma-
tique grave, alors on voit s’effacer la symptomatologie
névrotique. On retrouve là encore une association signifi-
cative entre une négativité psychique et un trouble soma-
tique. Ici Freud met en avant l’existence d’un sentiment
inconscient de culpabilité dont la satisfaction est tantôt
acquise au prix d’une souffrance névrotique et tantôt au
prix d’une souffrance d’une autre nature, ici somatique.
Le modèle de la seconde théorie des pulsions a permis
d’étendre les observations psychosomatiques au domaine
des maladies organiques dans leur ensemble. Celui-ci n’a
été possible que par l’introduction dans la théorie psycha-
nalytique de la destructivité et du concept de pulsion de
mort. Avec les deux modèles pulsionnels élaborés par
Freud, le champ de la psychosomatique a pu se dévelop-
per, du domaine des symptômes fonctionnels à celui des
maladies organiques constituées. Si la libido seule n’a pu
rendre compte que des premiers, la destructivité s’est
révélée nécessaire à l’intelligibilité des secondes.
Dans ce qui va suivre je vais exposer les grandes lignes
de la conception que l’École de Paris de Psychosomatique
a élaborée des processus de somatisation. À partir de la
psychanalyse, de nombreux auteurs ont imaginé des
conceptions psychosomatiques qui proposent des inter-
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Le travail de somatisation 51

prétations théoriques de la survenue de somatisations


jusque dans l’explication de leurs localisations. Le modèle
rencontré le plus fréquemment est le modèle hystérique
des somatisations dont Groddeck s’est fait le champion.
Il repose sur l’idée que toutes les maladies organiques
comportent un sens symbolique en référence à un com-
plexe fantasmatique inconscient. Ainsi pour Groddeck
par exemple, il n’existe aucune différence, du point de vue
du processus psychosomatique entre une colopathie fonc-
tionnelle et un cancer du côlon ou entre un nodule bénin
du sein et un cancer du sein.
Le mode de pensée de l’École de Paris de Psychoso-
matique est tout autre. À partir des années 1950, Pierre
Marty seul et avec Michel Fain, Michel de M’Uzan et
Christian David se sont engagés dans des recherches psy-
chosomatiques à partir d’un postulat central et exclusif,
celui du fonctionnement mental. Ainsi les recherches psy-
chosomatiques se sont trouvées intriquées d’une manière
indissociable à l’exploration fine du fonctionnement
mental des malades. C’est là la spécificité et l’individualité
essentielles des conceptions élaborées par l’École de Paris
de Psychosomatique. La méthodologie utilisée par ces
auteurs a consisté dans un premier temps à explorer le
fonctionnement mental des malades et leur organisation
psychique sans tenir compte de leur somatisation. Dans
un deuxième temps cette méthodologie de recherche a
cherché à intégrer à cette organisation psychique ainsi
définie les évènements somatiques, tant du point de vue
de la dynamique que de l’économie psychosomatique. Les
deux temps de cette méthode ont permis d’assurer à la
conception psychosomatique qui s’est construite à partir
d’elle des assises métapsychologiques sûres grâce aux-
quelles le psychanalyste peut s’orienter aussi bien dans la
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52 La psychosomatique

définition structurale et dynamique des états psychoso-


matiques que dans leur prédictivité. Mais cette méthode
nouvelle avait besoin d’un instrument clinique pour sa
mise au travail. Cet instrument fut découvert et c’est
l’investigation psychosomatique qui en constitua le corps.
Grâce à l’investigation psychosomatique les fonda-
teurs de l’École de Paris de Psychosomatique se mirent à
explorer le fonctionnement mental des patients soma-
tiques et à déduire de leurs résultats la place prise par la
somatisation dans l’organisation psychique de leur
malade.
L’une des découvertes majeures de ces recherches psy-
chanalytiques fondées sur cette méthode nouvelle fut la
mise en évidence de la domination du principe écono-
mique dans l’ensemble des processus psychosomatiques.
Ce n’est pas que le poids de l’économie ait exclu les
dimensions topique et dynamique du fonctionnement
mental mais, dans le cours des processus psychosoma-
tiques, le poids de l’économie entrave ces dimensions
topique et dynamique et en réduit leurs effets dans l’ordre
symbolique. Il faut rappeler ici l’aphorisme de Francis
Pasche qui énonçait que « l’économie butte sur le sens ».
Dans le prolongement de cette affirmation métapsycholo-
gique, Michel de M’Uzan énonçait quant à lui que « le
symptôme somatique est bête ». Il révélait ainsi l’absence
de dimension symbolique aux symptômes psychosoma-
tiques en opposition aux symptômes conversionnels de
l’hystérie.

LES PROCESSUS DE SOMATISATION

Dans les années 1980, Marty a écrit plusieurs versions


des processus de somatisation selon une présentation
dogmatique en référence constante aux concepts dévelop-
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Le travail de somatisation 53

pés dans son œuvre majeure Les Mouvements individuels


de vie ou de mort (1976 ; 1980). La particularité de cette
présentation des processus de somatisation réside dans le
fait qu’elle expose les deux grands mouvements psychoso-
matiques qui aboutissent aux somatisations mais en
excluant toute la complexité métapsychologique qui avait
fait la richesse des recherches psychosomatiques entre-
prises dans les années 1950-1960. Je vais décrire dans un
premier temps les processus de somatisation tels qu’ils
sont exposés par Marty d’une manière claire et schéma-
tique mais aussi d’une manière épurée et reviendrai dans
un deuxième temps sur les fondements métapsycholo-
giques qui sont à la source de ces hypothèses et qui sont
le produit des recherches entreprises par Marty et ses
compagnons de route sur le fonctionnement mental et les
processus psychosomatiques.
L’analyse que présente Marty des processus de soma-
tisation a pour origine une définition générale du proces-
sus qui aboutit aux maladies somatiques :
Les maladies somatiques découlent, dans la règle, des
inadéquations de l’individu aux conditions de vie qu’il
rencontre. Ceci est déjà vrai dans les premiers temps
du développement. Comme les conditions de vie ne se
présentent jamais de manière adéquate l’individu doit
s’adapter au mieux à celles-ci avec les moyens dont il
dispose, dans les limites qu’il tolère selon ses âges,
selon les lieux, selon les temps (ibid.).

Marty met en relation le processus de somatisation,


d’une manière générale, avec les aléas des rapports de
l’organisation psychique individuelle avec la réalité
externe. Il souligne ici la qualité de l’organisation défen-
sive du Moi et sa capacité d’intégration de sa réalité pul-
sionnelle interne mais aussi sa tolérance qui est amenée à
évoluer selon le temps et selon l’espace.
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54 La psychosomatique

Il expose ensuite le principe général des soma-


tisations :
La perspective d’adaptation de l’adulte à ses condi-
tions de vie incite à dégager arbitrairement chez lui
trois domaines essentiels, différemment mobilisables
selon les sujets : – celui de l’appareil somatique,
d’essence archaïque, qui, sans perdre toute sa sou-
plesse adaptative biologique et fonctionnelle, se trouve
peu disposé à d’importants écarts de sa systématique ;
– celui de l’appareil mental, le plus long à s’être indivi-
duellement déterminé, le plus récemment établi, le
plus sujet théoriquement à régressions et à réorganisa-
tions ; – celui des comportements, toujours présent
lors du développement, finalement plus ou moins
rallié voire soumis à l’ordre mental. Lorsque la dispo-
nibilité conjuguée de l’appareil mental et des systèmes
de comportement se trouve dépassée, mise en échec
par une situation nouvelle, c’est l’appareil somatique
qui répond (ibid.).

Marty décrit ici schématiquement les trois domaines


économiques d’écoulement des excitations pulsionnelles :
les fonctions somatiques, le fonctionnement mental et les
comportements. La somatisation résulte d’un processus
en relation avec l’échec momentané ou durable du travail
mental et-ou de l’expression dans les comportements.
C’est ici que prend place pour Pierre Marty la défini-
tion du traumatisme, pièce centrale dans le processus de
somatisation :
Le dépassement des possibilités d’adaptation corres-
pond en psychosomatique à la notion de traumatisme.
L’effet désorganisant final du traumatisme sur les
appareils mental et somatique définit le traumatisme.
Les situations traumatisantes ont en commun qu’elles
rompent la continuité d’un certain état psycho-affectif
de l’individu en raison de la perte « réelle ou imagi-
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Le travail de somatisation 55

née » d’un objet, d’une fonction ou d’une relation


effectivement investie (ibid.).

La définition du traumatisme chez Marty garde une


facture freudienne. Il correspond à une quantité d’excita-
tions qui dépasse les possibilités élaboratives du Moi. Ce
qui est nouveau c’est que Marty relie la définition du
traumatisme aux effets désorganisant qu’il induit sur les
appareils mental ou somatique. Ce qui est nouveau égale-
ment c’est la clarification qu’il apporte dans la définition
de l’état traumatique. En effet, Marty souligne la rupture
dans la continuité du travail mental induite par le trauma-
tisme. Enfin, il est intéressant de noter que pour Marty
le traumatisme se réfère presque toujours à une conjonc-
ture de perte d’objet, qu’elle soit réelle ou fantasmatique.
On comprend ainsi que la solution somatique peut être
l’une des solutions découlant de la conjoncture de perte
d’objet, aux côtés de celles du deuil ou de la dépression.
Ainsi pour Pierre Marty le problème central des somati-
sations se résume aux solutions apportées à l’écoulement
des excitations pulsionnelles.
Les obstacles à l’écoulement convenable des excita-
tions proviennent habituellement :
– Au sein de l’appareil mental, soit d’une insuffisance
fondamentale du système préconscient des représenta-
tions, soit d’une désorganisation psychique par fragilité
de ce système, soit d’inhibitions, d’évitements ou de
répressions des représentations, soit de la préséance
d’un Moi idéal entravant toute régression ;
– Au niveau des comportements, soit d’impossibilités
ou d’insuffisances fonctionnelles, soit d’inhibitions,
d’évitements ou de répressions des conduites sexuelles
et agressives (ibid.).

Ici sont répertoriés par Pierre Marty les différents


mécanismes susceptibles d’altérer le bon fonctionnement
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56 La psychosomatique

de l’appareil psychique comme de l’expression dans les


comportements. Ce sont ces différents obstacles au travail
psychique et à l’expression comportementale qui ouvrent
la voie à l’expression somatique pathologique.
La définition du principe des somatisations est,
comme on l’a vu, sous la domination du principe écono-
mique. Elle va permettre à Marty de définir les deux
grands mouvements de la pathologie psychosomatique.
Mais avant cela il est nécessaire de montrer comment
Marty intègre la participation de fonctions somatiques à
l’organisation psychique individuelle définitive.
Nous sommes déjà sûr de la participation d’un certain
nombre de fonctions somatiques à l’évolution psy-
chique des individus. On connaît l’importance glo-
bale, classique pour la psychanalyse, de l’oralité, des
différents temps de l’analité, du pénis, des zones
somatiques érogènes, de la génitalité et de leur repré-
sentation dans l’évolution psychosexuelle infantile.
On a pu récemment préciser le rôle des divers types
de sensorialité comme les divers types de motricité, de
leur localisation et de leur tonus, dans l’organisation
des représentations préconscientes. On sait également
que différentes fonctions d’ordre digestif, respiratoire,
allergique, vagosympathique, de la tension artérielle
aussi, prennent part régulièrement à l’homéostase de
nombreux sujets, donnant lieu à des manifestations
certes pathologiques mais qui possèdent une valeur
régressive, stabilisatrice des mouvements désorganisa-
teurs contre-évolutifs en se substituant facilement aux
régressions mentales qui ont cédé. C’est dire que toute
une partie du domaine somatique, à l’instar du
domaine psychique, se montre susceptible de bloquer,
de tamponner, de tempérer les mouvements de désor-
ganisation (ibid.).

Ce long développement introduit, dans la conception


de Marty, la notion de fixation somatique. Cette notion
est capitale car les fonctions somatiques, qui, au cours du
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Le travail de somatisation 57

développement, ont participé à l’édification du fonction-


nement psychique, peuvent représenter d’utiles paliers
aux mouvements de désorganisation dont on a vu plus
haut qu’ils sont issus de conjonctures traumatiques. Ces
fixations somatiques se substituent alors à des fixations
d’ordre mental qui ont cédé au cours du mouvement de
désorganisation. Nous comprenons ici la valeur défensive
et réorganisatrice de certaines fonctions somatiques et
leur rôle majeur dans l’arrêt des mouvements de désorga-
nisation.
Après avoir décrit le principe de somatisation, d’ordre
essentiellement économique, et mis en place la notion de
fixation somatique, Pierre Marty est en mesure de décrire
les deux mouvements principaux de la pathologie psycho-
somatique :
Ainsi peut-on envisager schématiquement deux pôles
dans les processus de somatisation :
– Celui des désorganisations somatiques (qui
donnent finalement lieu à des maladies évolutives),
lesquelles font suite à des désorganisations mentales.
Il s’agit là de désorganisations progressives ;
– Celui des régressions somatiques (qui donnent lieu,
par définition, à des maladies réversibles), lesquelles
s’apparentent aux régressions mentales (ibid.).

La désorganisation et la régression sont ainsi décrites


comme les deux processus principaux qui aboutissent à la
pathologie somatique. Celle-ci ne devient compréhensible
qu’en référence constante à l’organisation psychique indi-
viduelle. Dans ce sens la classification psychosomatique,
élaborée par Pierre Marty, est une classification d’ordre
économique, indépendante de toute classification médi-
cale. Elle repose sur une hiérarchie de l’organisation psy-
chique individuelle selon la qualité du travail du Moi,
de l’intégration de sa réalité pulsionnelle interne, de ses
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58 La psychosomatique

mécanismes de défense – autrement dit de ses qualités


d’adaptation à la réalité extérieure aux différents âges de
la vie – en somme au degré de mentalisation de son fonc-
tionnement mental.

MÉTAPSYCHOLOGIE DES PROCESSUS DE SOMATISATION

Nous avons rappelé que la méthode utilisée par les


fondateurs de l’École de Paris pour étudier les processus
psychosomatiques consistait dans un premier temps à
analyser le fonctionnement mental des malades comme
s’il n’existait pas de troubles somatiques puis dans un
deuxième temps à intégrer les symptômes ou affections
somatiques dans la dynamique et l’économie du fonction-
nement mental du malade. Il faut alors faire un retour en
arrière dans les textes historiques des années 1950-1960
pour retrouver les travaux métapsychologiques sur le
fonctionnement mental des malades et les interprétations
théoriques naissantes des troubles somatiques.
Nous allons ainsi dégager les grandes lignes métapsy-
chologiques des processus de somatisation à partir des
études de Michel Fain et de Pierre Marty.
Michel Fain a apporté trois contributions majeures à
la compréhension psychanalytique des processus de
somatisation. La première date de 1955 et est inscrite
dans le chapitre « psychanalyse et médecine psychosoma-
tique », dans le livre collectif dirigé par Sacha Nacht, La
Psychanalyse d’aujourd’hui. La seconde date de 1957 et
est publiée dans la revue française de psychanalyse. Elle
s’intitule « Principes de clinique psychosomatique à
l’occasion de l’investigation d’un cas de glaucome ». La
troisième est un rapport présenté en 1971 par Michel
Fain, « Prélude à la vie fantasmatique ». De ces diffé-
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Le travail de somatisation 59

rentes études de Michel Fain, nous pouvons dégager les


grandes voies métapsychologiques qui ont permis de
construire une conception des processus de somatisation
commune aux fondateurs de l’École de Paris de Psycho-
somatique.
Avec le phénomène de régression retrouvé dans
l’investigation psychanalytique de l’ensemble des malades
somatiques, la psychosomatique a trouvé sa clé. Celle-ci
a permis d’ouvrir toutes les voies qui aboutissent aux
symptômes somatiques. La régression est un concept
majeur de la métapsychologie freudienne. Il faut rappeler
que pour Freud la régression n’est pas un concept spéci-
fiquement psychologique. C’est un concept qui dépasse le
champ du psychique et s’étend à l’ensemble du vivant.
Freud a décrit plusieurs variétés de régression mais, pour
la recherche psychosomatique, deux types de régression
doivent être particulièrement considérés : la régression du
moi et la régression de la libido.
La régression du moi a été observée dans la plupart
des états psychosomatiques, le moi régressant devant
toute situation conflictuelle contenant un potentiel de
menace pour son existence et son unité. L’angoisse de
castration en est le prototype. C’est le phénomène de
régression qui permet de comprendre la réactivation
d’organisations psychiques primitives avec son cortège de
réactions défensives du moi dont la nature et la force se
trouvent inadaptées dans l’actuel. Ces formations du moi,
réactivées par la régression, explique la fréquence en cli-
nique psychosomatique des organisations de caractère.
Les observations psychosomatiques ont montré régulière-
ment qu’une condition déterminante pour l’éclosion du
trouble somatique est la faillite de l’organisation de carac-
tère individuelle. Le processus de régression s’inscrit dans
le temps. Il peut être bref et se manifester dans le cadre
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60 La psychosomatique

des limites du moi psychique. Il peut être plus long en


durée et dépasser alors les limites du domaine mental
pour investir les fonctions somatiques. Il peut ainsi abou-
tir aux organisations primitives du moi où l’on voit appa-
raître des déformations du moi qui induisent des formes
de négativité qu’André Green a caractérisées récemment
par la notion d’intériorisation du négatif.
La régression de la libido est un moment capital dans
la compréhension des processus psychosomatiques. C’est
sur elle qu’est fondée la notion de continuité énergétique
élaborée par les fondateurs de l’École de Paris. Elle a
conduit à la création de la notion de principe d’équiva-
lence énergétique. Ce principe postule que l’énergie pul-
sionnelle investie dans les activités évoluées d’ordre
psychomotrice, génitale, fantasmatique et intellectuelle se
retrouve, en cas de régression, au niveau des fonctions
organiques ; mais au cours de cette régression de l’énergie
pulsionnelle, cette énergie a perdu sa qualité libidinale et
s’est transformée petit à petit en énergie organique, de
nature physico-chimique. Cette notion de continuité éner-
gétique fonde la conception psychosomatique de l’École
de Paris.
Ici se pose une question essentielle du point de vue
épistémologique. Comment peut-on justifier du point de
vue théorique le passage du domaine mental au domaine
somatique ? Cette question est fondamentale pour justi-
fier la conception moniste de la psychosomatique. Elle a
trouvé une réponse à partir du rapport présenté par
Pierre Marty et Michel Fain sur Le Rôle de la motricité
dans la relation d’objet (1952). Pour Pierre Marty et
Michel Fain
[…] une importante fonction de l’inhibition est de per-
mettre la canalisation d’une énergie diffuse dans des
circuits de plus en plus différenciés. Il n’existe pas de
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Le travail de somatisation 61

solution de continuité entre les phénomènes les plus


primitifs d’inhibition, qui servaient par exemple à
maintenir dans des structures organiques définies
l’édification du fœtus et les inhibitions qui vont, au
cours de la vie de relation structurer le comportement.
Le passage entre le biologique et le psychologique est
l’activité motrice instinctive, véritable prolongement
du soma vers le monde extérieur (ibid.).

Ainsi, l’activité pulsionnelle motrice primitive se


révèle être le chaînon manquant entre le somatique et le
psychique. Nous avons là une interprétation théorique du
passage, au cours de l’évolution, du somatique au psy-
chique et, inversement, au cours des mouvements de
régression, du psychique au somatique. En définitive, et
selon Michel Fain :
Le trouble psychosomatique résulterait ainsi d’une
réintégration dans le dynamisme organique d’une
énergie instinctuelle, qui n’ayant pu être utilisée évolu-
tivement en raison de conflits affectifs (angoisse de
castration) s’est trouvée libérée, décanalisée, impri-
mant ainsi au Moi un mouvement régressif le mena-
çant de destruction (angoisse de morcellement). Le
Moi utilise alors une fonction constituant un circuit
énergétique éprouvé pour investir le trop-plein.
L’énergie instinctuelle anarchique est ainsi canalisée à
nouveau (op. cit).

La psychosomatique est un lieu privilégié pour la


reconnaissance métapsychologique des effets de la des-
tructivité. Au cours des mouvements pulsionnels perma-
nents entre Éros et Thanatos il existe une règle
fondamentale du point de vue psychanalytique : lorsque
la voie évolutive est barrée par une situation traumatique,
la désintrication pulsionnelle qui fait suite libère une
énergie qui vient immédiatement se mettre du côté de la
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62 La psychosomatique

pulsion de mort et accroître ainsi le phénomène de désin-


tégration ou de désorganisation. Selon Francis Pasche, la
régression est la manifestation clinique de ce processus.
Ainsi, la régression s’inscrit dans un processus plus géné-
ral de désorganisation et de désintégration du Moi. Les
menaces pesant sur le Moi deviennent de plus en plus
massives et primitives au fur et à mesure que se prolonge
le mouvement de régression et c’est finalement son unité
qui part en éclats. Le trouble somatique représente alors
une solution pour stopper le mouvement de désintégra-
tion du Moi. C’est dans ce sens que Michel Fain écrit :
« La possibilité de démembrement de l’acquisition évolu-
tive qu’est le Moi psychologique éveille l’angoisse de mor-
cellement. Le trouble somatique rétablit la situation,
stoppe la régression et sauve ainsi le Moi » (ibid.).
Tout au long de ses travaux, Michel Fain s’est posé
la question du choix d’une solution somatique face aux
menaces pesant sur le moi. Inévitablement, nous devons
nous demander avec lui pourquoi une solution somatique
et non pas une solution psychotique ? Car l’une comme
l’autre apparaissent comme des solutions aptes à stopper
le mouvement de désintégration du moi et son morcelle-
ment. Il semble que la solution somatique, en limitant le
mouvement de désintégration du moi, préserve la relation
à la réalité du moi du malade. Au contraire, la solution
psychotique, tout en stoppant le mouvement de désinté-
gration du moi, modifie le sens de la réalité du malade
mais préserve ses fonctions somatiques. La question reste
ouverte à la discussion mais un point est fondamental
dans la différence entre une solution somatique et une
solution psychotique, celui de la projection. En effet la
projection reste un mécanisme fondamental spécifique au
développement de manifestations psychotiques tandis
qu’elle est absente chez les malades somatiques.
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Le travail de somatisation 63

Des études de métapsychologie psychosomatique de


Michel Fain se dégage avec force et évidence la notion
que le trouble somatique recouvre une fonction défensive
par rapport aux menaces de désintégration pesant sur le
moi. Il peut induire, dans de bonnes conditions, une
reprise évolutive et une réorganisation du moi.
Pierre Marty a publié en 1967 dans la Revue française
de psychanalyse un texte fondateur sur les processus de
somatisation : « Régression et instinct de mort. Hypo-
thèse à propos de l’observation psychosomatique ».
Dans ses travaux psychosomatiques, Pierre Marty a
pris pour point de départ l’analogie entre les mouvements
de régression du moi et les mouvements de régression
dans la pathologie psychosomatique. À partir de là, il a
décrit deux mouvements principaux de régression. « Aux
mouvements pathologiques isolés, parcellaires, continus
et souvent définitifs je donne provisoirement le nom de
désorganisations progressives par opposition aux désor-
ganisations globales mais limitées dans le temps et tou-
jours riches d’un potentiel libidinal réorganisateur, que
constituent les régressions » (ibid.). Marty va ainsi décrire
les deux processus majeurs de somatisation : la régression
psychosomatique et la désorganisation progressive.
La régression psychosomatique est conçue par Marty
comme un prolongement de la régression du moi. Le
trouble somatique dont elle est l’aboutissement contient
en soi tout le potentiel défensif du moi vis-à-vis de la
situation conflictuelle qui a induit le mouvement de
régression. Cette valeur défensive du trouble somatique
dans la régression psychosomatique repose sur la notion
nouvellement créée par Marty de fixation psychosoma-
tique majeure. L’ensemble du mouvement régressif
conduit le moi à réinvestir des positions primaires dont
le potentiel libidinal reste actif. Ainsi, pour Marty, « dans
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64 La psychosomatique

les processus psychosomatiques de type régressif, l’orga-


nisation primaire, assurément libidinale, viendrait donc
s’imposer devant la déroute des investissements secon-
daires. Elle stopperait cette déroute en imposant la mise
en marche automatique du fonctionnement somatique
adjoint » (ibid.). Si le processus de somatisation par
régression garde tout son potentiel réorganisateur, c’est
en raison de la vigueur libidinale des fixations psychoso-
matiques qui représentent d’authentiques paliers d’arrêts
aux mouvements régressifs.
Si la régression psychosomatique est conçue comme
un mouvement en arrière limité et aboutissant à des fixa-
tions somatiques riches en potentiel libidinal, la désorga-
nisation progressive, quant à elle, est conçue comme un
mouvement en arrière sans limite et dominée par les effets
destructurants de la pulsion de mort. Pierre Marty va
opposer point par point la régression psychosomatique à
la désorganisation progressive en soulignant leur diffé-
rence principale : la disparition des organisations libidi-
nales aptes à assurer un rôle de défense vis-à-vis des
menaces de désintégration pesant sur le moi :
Ce fait, entre autres, oppose donc d’une certaine
manière la désorganisation progressive au système
régression-fixation. On ne retrouve pas ici, en effet, le
retour vers une fixation antérieure, vers de solides
paliers d’arrêts qui stoppent en un moment donné le
mouvement en arrière, qui limitent, si l’on peut dire,
les dégâts, dans une ressaisie libidinale, dans l’interpo-
sition d’une systématique, archaïque sans doute, mais
efficace. Il s’agit au contraire d’une régression sans
limite et qui échappe, de ce fait, à notre conception
freudienne des régressions (ibid.).

Pour Pierre Marty, le trouble somatique issu de la dés-


organisation progressive représente l’un des aspects du
morcellement du moi et, de ce fait, sa valeur défensive
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Le travail de somatisation 65

s’est effacée en raison de la faillite de son potentiel libidi-


nal. On voit ici à l’œuvre l’éternel rapport de force entre
Éros et Thanatos, entre les investissements libidinaux et
la destructivité, opérant dans le champ même du soma.

LE TRAVAIL DE SOMATISATION

Dans le prolongement des travaux entrepris par les


fondateurs de l’École de Paris sur les processus de somati-
sation, et en tenant compte du rôle central du moi et
de ses moyens de défense tant dans les mouvements de
désorganisation que dans ceux de réorganisation qui
l’atteignent, j’ai proposé récemment de rassembler
l’ensemble des processus dont il est l’objet sous le nom
de travail de somatisation. C’est par analogie avec le tra-
vail de deuil et le travail de mélancolie que l’idée m’est
venue que la solution somatique, tout comme le deuil ou
la mélancolie contraignait le moi à un travail dont le sens
est de maintenir coûte que coûte son unité face aux
menaces de désintégration qui pèsent sur lui du fait de
l’action désobjectalisante de la pulsion de mort. Le travail
de somatisation comprend deux temps : un temps pre-
mier, marqué du sceau de la destructivité, et témoignant
du travail du négatif et un temps second, marqué du
sceau de l’érotique, et représentant un temps de guérison.
Lorsque le cycle complet du travail de somatisation a été
accompli, on peut dire, paradoxalement, que la maladie
somatique représente une tentative de guérison pour la
maladie psychique.

Le temps destructeur ou temps du négatif


Le travail de somatisation commence toujours par
une situation conflictuelle qui a engendré, peu ou prou,
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66 La psychosomatique

une blessure narcissique, elle-même réactivant le plus sou-


vent des blessures anciennes du moi. Nous rappelons que
toutes les sensations de déplaisir qui affectent le moi
entraînent immédiatement de sa part un courant hostile,
de haine, d’agression ou de destruction. Les affects de
douleur ou de détresse mobilisent particulièrement les
pulsions de destruction. Devant les menaces que celles-ci
représentent pour le moi, son unité et sa conservation,
trois options défensives s’offrent à lui mais le choix de ces
options dépend de l’histoire et de la structure du moi. La
première option est celle de la projection de la destructi-
vité au-dehors. Nous savons qu’elle représente une réac-
tion de la libido narcissique lorsqu’elle est confrontée à
une source de déplaisir. La deuxième option est celle de
l’intrication masochiste. Les pulsions de mort sont alors
neutralisées par la libido présente dans le moi. Pour
Freud, ce sont là les deux modes de traitement essentiels
que le moi utilise contre les dangereuses pulsions de mort.
Mais il existe une troisième option. Il s’agit de l’option
auto-calmante. Cette option repose sur l’usage de la pul-
sion de mort à des fins d’annulation de l’excitation. Nous
reconnaissons, dans cette option défensive, le détourne-
ment de la pulsion de mort grâce à sa fonction anti-exci-
tation. Les procédés auto-calmants sont précisément des
modalités, comportementales ou intellectuelles, par les-
quelles se véhicule l’action anti-excitation de la pulsion
de mort.
Maintenant, une question se pose : qu’est-ce qui
détermine le choix de l’option défensive du moi vis-à-vis
de la libération des pulsions de destruction ? Qu’est-ce
qui oriente le moi vers l’option masochiste, projective ou
auto-calmante ? Mon hypothèse est que ce choix est
déterminé par le montant d’investissements érotiques du
moi.
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Le travail de somatisation 67

Si la quantité d’investissements érotiques est suffi-


sante, le choix défensif du moi s’orientera vers une solu-
tion masochiste de vie complétée par une solution
projective. Si la quantité d’investissements érotiques est
en défaut, le choix défensif du moi s’orientera vers une
autre solution, celle des procédés auto-calmants complé-
tée par une solution masochiste mortifère. En somme, au
cours de ce premier temps du travail de somatisation,
nous voyons que le travail du négatif repose particulière-
ment sur l’utilisation de la pulsion de mort grâce à sa
fonction anti-excitation. C’est ce travail de la pulsion de
mort, travail silencieux, dont témoigne au plan clinique
la dépression essentielle et la désorganisation progressive
du fonctionnement psychique. Autrement dit, le travail de
la pulsion de mort est à l’œuvre au cours du processus de
désobjectalisation, et aux fins de réduction du montant
d’excitations traumatiques, ou, ce qui revient au même,
du montant de douleur.

Le temps érotique ou temps de guérison


Il est possible d’envisager que, grâce à l’utilisation de
la pulsion de mort, la quantité d’excitations traumatiques
a sensiblement été réduite. Alors le Moi peut à nouveau
faire usage d’une libido plus disponible. En poursuivant
mon hypothèse, je considère que ce moment-là est le
moment de bascule entre le premier temps et le second
temps du travail de somatisation. C’est maintenant du
destin de la libido que va dépendre la significativité de la
somatisation. Du dehors la somatisation apparaît comme
une projection.
Si nous suivons la voie de développement empruntée
par Benno Rosenberg dans son étude sur la projection et
sa séparation, heuristique à mon sens, entre deux variétés
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68 La psychosomatique

de projection, l’une contenant les pulsions de destruction


et l’autre contenant les pulsions de vie, si nous prolon-
geons donc son développement, nous sommes conduits
à nous représenter la somatisation comme un objet de
projection, analogiquement aux formations délirantes
chez les psychotiques. La somatisation résulterait ainsi
d’une part de la projection des pulsions de destruction,
et d’autre part de la projection des pulsions de vie, ce qui
l’établirait comme un néo-objet.
Le rapprochement que j’opère entre somatisation et
délire, du fait qu’ils représentent tous deux des néo-objets
me semblent justifié, sous réserve que l’on veuille bien
considérer que, comme Freud l’a énoncé dans le Moi et
le Ça, le ça est pour le moi une seconde terre étrangère,
un second monde extérieur. Complétons cette parenté
métapsychologique entre somatisation et délire en souli-
gnant le fait que pour la somatisation, son avènement
dans le champ de perception du moi représente un temps
de guérison, lourd de potentialités de réobjectalisation.
De la même manière que, pour le délire, Freud avait
considéré sa constitution comme un temps second, temps
de guérison.
Ainsi peut-on concevoir la somatisation comme une
néo-réalité somatique dont la significativité semble asso-
ciée à une préservation du monde extérieur.
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Prolégomènes
à une étude comparative
des états limites
et des états opératoires
Christian DELOURMEL

INTRODUCTION

Les états limites et les états opératoires constituent


des organisations psychiques originales par rapport aux
organisations névrotiques et psychotiques. Des auteurs
comme Michel Fain et Pierre Marty pour les états opéra-
toires, et André Green pour les états limites, en ont bien
perçu les résonances cliniques et théoriques. Ainsi dans
son travail sur le moi idéal où il évoque les blessures nar-
cissiques liées à « un Moi-Idéal peu élaboré », Marty fait
une référence à l’article d’André Green « Le narcissisme
moral » (Marty, 1980, note de bas de page, p. 63). Dans
Les Mouvements individuels de vie et de mort, il évoque le
travail de Green sur l’affect (Marty, 1976, note de bas de
page, p. 90). Dans ce même livre, il met en rapport les
développements de Green sur les notions d’interactions
entre structure et conjoncture avec ses propres développe-
ments sur les notions de fixation-régression (ibid., note de
bas de page, p. 143). Dans ses développements sur sa
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70 La psychosomatique

notion de principe d’automation, il fait référence à l’essai


de Green sur le narcissisme primaire. Michel Fain fait lui
aussi de fréquentes références aux travaux de Green sur
l’affect, sur la fonction de représentation, sur le narcis-
sisme. En contrepoint, on trouve aussi de nombreuses
références aux travaux des psychosomaticiens chez André
Green pour qui « l’étude des cas limites, structures aux
frontières de la psychose, rejoignent en cela les observa-
tions des psychosomaticiens, à montrer que l’originalité
de ces structures réside dans la particularité de la fonction
de représentation » (Donnet, Green, 1973, p. 262). Ces
résonances entre états limites et états opératoires invitent
à prolonger l’étude comparative entre ces états, pour en
identifier le chiasme, les ressemblances et les différences.
L’ampleur d’une telle étude dépasse les limites éditoriales
d’un article. C’est pourquoi, je me limiterai à une étude
comparative de trois configurations dépressives qui sous-
tendent ces états : la dépression essentielle (noyau dépres-
sif des états opératoires), la psychose blanche (noyau
dépressif de la psychose), et le deuil blanc (noyau dépres-
sif des états limites). Je le ferai sans en aborder les inci-
dences sur la pratique analytique, ce qui ne peut se faire
sans un exposé clinique. Je mènerai cette étude en
confrontant les travaux de quatre auteurs : Fain, Marty,
Donnet et Green dont j’évoquerai au préalable quelques-
uns des référentiels théoriques communs qui sous-tendent
leur élaboration conceptuelle respective de ces configura-
tions dépressives. L’affect et le narcissisme font partie de
ces référentiels, mais Marty, d’une part, Green et Fain
d’autre part, n’accordent pas la même place dans leurs
travaux à ce référentiel. Le narcissisme est central chez
Michel Fain, et l’articulation du narcissisme avec la des-
tructivité constitue le fil rouge de l’œuvre d’André Green
(Delourmel, 2014), ce qui n’est pas le cas chez Marty
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Prolégomènes à une étude comparative 71

« peu attaché au concept de narcissisme » dit Fain (pré-


face à La Vie opératoire, 2001, p. 18).

QUELQUES RÉFÉRENTIELS COMMUNS :


RESSEMBLANCES ET DIFFÉRENCES

L’étude des travaux de ces auteurs permet d’identifier


des ressemblances mais aussi des différences dans leurs
approches respectives des états limites et les états opéra-
toires, et de leurs référentiels. L’absence de liberté fantas-
matique, et son référentiel : le fonctionnement mental
avec leurs corollaires : la fonction de représentation et le
penser ; la mise en crise des limites dedans-dehors, sujet-
objet, moi-non moi, et leur référentiel : le narcissisme,
avec ses corollaires théoriques : le concept de limite et
d’espaces psychiques, et deux corollaires cliniques
majeurs : la réduplication projective pour les états opéra-
toires et le double narcissique pour les états limites ; le
rôle central de l’affect, conçu comme carrefour entre la
psyché et le soma, avec ses corollaires cliniques : la neu-
tralisation de l’affect pour les états opératoires, le syn-
drome de désertification psychique, pour les états
limites1 ; des configurations dépressives à l’étude des-
quelles je vais me limiter (deuxième partie). Ces auteurs,
dont les travaux se développent en perspective de l’orga-
nisation œdipienne et de ses aléas, ont également en
commun de se référer à la notion de relation d’objet,
même si sur ce point Green a peu à peu pris ses distances.
Enfin leurs travaux s’inscrivent dans le cadre de la
deuxième topique et de la dernière théorie des pulsions,

1. Pour des raisons de limites éditoriales, je ne parlerai pas de


l’affect.
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72 La psychosomatique

du moins pour Donnet, Green et Marty en ce qui


concerne le conflit pulsion de vie/pulsion de mort.

LA DERNIÈRE THÉORIE DES PULSIONS


CHEZ GREEN ET MARTY

Dans son livre, La Psychosomatique de l’adulte, Pierre


Marty ressaisit les grandes lignes de son interprétation du
conflit pulsion de vie/pulsion de mort via ses notions de
mouvements évolutifs (instinct de vie), et de mouvements
contre-évolutifs (instinct de mort). Il y évoque en particu-
lier le rôle de l’économique (trop grande quantité d’excita-
tion non élaborable) dans les moments de prévalence de
l’instinct de mort inducteurs de désorganisations progres-
sives dont il avait montré le rôle dans l’établissement d’une
dépression essentielle avec le risque de la survenue d’une
somatisation dans certaines organisations psychiques
(névroses de caractère, névroses de comportement).
Les deux poussées dynamiques des instincts et des
pulsions trouvent leur source dans une excitation cor-
porelle (sexuelle au sens freudien). Leur destinée est
de supprimer l’état de tension ainsi créé. À n’importe
quelle phase de la vie, les fonctions, qu’elles soient
isolées les unes des autres ou organisées entre elles
(cela jusqu’à la systématique de l’adulte), ne peuvent
intégrer qu’une quantité limitée d’excitation instinc-
tuelles et pulsionnelles. Lorsque cette quantité d’exci-
tation est limitée, les poussées dynamiques en jeu
contribuent aux phénomènes de la construction pro-
gressive du développement individuel (groupements et
hiérarchisations fonctionnels successifs) et des liaisons
inter-fonctionnelles nécessaires à l’équilibre homéo-
statique (coordinations somatiques, psychosoma-
tiques et psychiques). Nous voyons là les marques des
Instincts et des Pulsions de vie, les pulsions correspon-
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Prolégomènes à une étude comparative 73

dant aux niveaux psychiques de l’excitation. Lorsque


les excitations persistent en trop grande quantité, la
fonction ou les systèmes fonctionnels trop excités se
désorganisent (isolement et anarchisation fonction-
nels). Nous voyons là la marque des Instincts et Pul-
sions de mort (Marty, 1990, p. 33-34).

Et il ajoutait, en note de bas de page :


On rencontre un mouvement parallèle à celui de notre
pensée avec André Green lorsque, dans une discussion
psychanalytique sur la pulsion de mort, il met remar-
quablement en avant les notions de fonction objectali-
sante par liaison et de fonction désobjectalisante par
déliaison (ibid., p. 33, 34).

André Green réagira à cette remarque en évoquant la


concordance de ses vues sur ce point avec celles de Pierre
Marty : « Il me semble que les idées que je défends ici
(sur la pulsion de destruction) sont proches de celles de
Pierre Marty. Il est remarquable que les tableaux cliniques
que j’évoque se manifestent sous la forme d’une désorga-
nisation progressive du fonctionnement somatique, qui
serait la conséquence de ce travail de non-liaison ou de
déliaison et, dans ma terminologie, de désobjectalisa-
tion » (Green, 2002, p. 321).
Cependant leurs interprétations respectives du conflit
pulsion de vie/pulsion de mort présentent de notables dif-
férences. Avant de les évoquer, il est intéressant de revenir
sur les notions greeniennes de fonction objectalisante/
fonction désobjectalisante et de narcissisme négatif. La
fonction objectalisante de la pulsion de vie, qui implique
la coexistence et l’intrication de la liaison et de la déliai-
son, ne se réfère pas seulement au lien à l’objet. C’est
une fonction qui « se révèle capable de transformer des
structures en objet, même quand l’objet n’est plus directe-
ment en cause ». In fine, l’essence de la fonction objectali-
sante résiderait, « dans l’investissement significatif, de telle
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74 La psychosomatique

manière qu’à la limite, c’est l’investissement qui est objec-


talisé » (Green, 1984, 1993, p. 118).
La fonction désobjectalisante de la pulsion de mort
relève de la seule déliaison, de sorte que « ce n’est pas
seulement la relation à l’objet qui se trouve attaquée, mais
aussi tous les substituts de celui-ci – le moi par exemple1 –,
et « le fait même de l’investissement en tant qu’il a subi le
processus d’objectalisation » (ibid., p. 118).
La manifestation clinique de cette fonction désobjec-
talisante serait le narcissisme négatif : « Ce double
sombre de l’Éros unitaire du narcissisme positif […] qui
tend vers l’inexistence, l’anesthésie, le vide, le blanc (caté-
gorie du neutre), que ce blanc investisse l’affect (l’indiffé-
rence), la représentation (l’hallucination négative), la
pensée (psychose blanche) » (Green, 1976, 1983, p. 38-
39). Ces deux notions s’inscrivent dans le vaste champ des
travaux de Green sur le narcissisme et le travail du négatif.
Ce qui apparaît commun à ces deux auteurs, c’est avant
tout l’importance qu’ils accordent au négatif, dans son
vertex structurant comme dans son vertex déstructurant,
et à la prise en compte d’une tendance autodestructrice et
de son rôle décisif dans l’induction du vertex désorganisant
de ce négatif. Ce qui leur est commun également, c’est
l’idée que cette tendance autodestructrice ne s’exprimerait
pas automatiquement, mais seulement dans certains
moments d’activation, et en particulier dans des moments
traumatiques de débordement de capacités élaboratives du
psychisme par l’excitation. Ces deux auteurs sont aussi
d’accord pour étendre aux fonctions somatiques les effets
des désorganisations induites dans le psychisme par cette
activation des pulsions destructrices, mais seul Marty en a
avancé une théorisation approfondie, en particulier dans

1. C’est moi qui souligne.


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Prolégomènes à une étude comparative 75

son approche des notions de fixation-régression qu’il


conçoit dans une extension « à toute l’échelle évolutive
(autant phylogénétique qu’ontogénétique, hérédité et crois-
sance étant inclus) » (Marty, 1976, p. 122).
Malgré ces similitudes, il existe des différences
notables dans leurs conceptions de la destructivité.
Comme le montre bien Claude Smadja, la pulsion de
mort n’a chez Pierre Marty aucune indépendance en tant
que force pulsionnelle. Elle est indissociablement liée à la
pulsion de vie dont elle n’est que la figure inversée,
comme le courant contre-évolutif n’est que la figure inver-
sée du courant évolutif. Mais le point important est
celui-ci : chez Pierre Marty, « la pulsion de mort n’a pas
la qualité d’une force de destruction. Ce qui pourrait le
mieux la définir serait de dire qu’elle est un mouvement
ou un courant de déconstruction qui est activé chaque
fois qu’une occurrence fait obstacle au dynamisme
constructif de la pulsion de vie » (Smadja, 2001, p. 109).
André Green, pour sa part, conçoit la pulsion de mort
comme une force de destruction. Et – ce qui est spécifique
à son approche – comme une force de destruction qui
peut être activée défensivement dans certaines conjonc-
tures traumatiques. Selon son hypothèse, en effet, cette
force destructrice peut être investie sur le mode d’un
recours défensif actif contre la douleur induite par une
marée montante de l’excitation, dans des moments où le
sujet se trouve privé de moyens psychiques pour la vecto-
riser dans le champ représentationnel, c’est-à-dire pour la
symboliser primairement et secondairement. Cette moda-
lité défensive serait une solution extrême de lutte contre
« l’envahissement par l’Autre, souhaité et redouté, que les
états de fusion illustrent, le danger étant l’explosion et
l’implosion, mutuellement catastrophique, ce que Bouvet
appelait le rapprocher de rapprochement et le rapproché
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76 La psychosomatique

de réjection qu’on observe dans la dépersonnalisation »


(Green, 1976, 1983, p. 58). Cette « pulsionnalisation des
défenses du moi » (par les pulsions de destruction), qui
constitue une véritable « perversion du moi inconscient »,
caractériserait les fonctionnements non-névrotiques. La
psychose en serait la forme extrême1. Mais cette modalité
défensive paradoxale – paradoxale car elle « se rattache
aux pulsions de destruction, les défenses supposées préve-
nir les effets de ces dernières se chargeant elles-mêmes,
par leur action de refus, d’un potentiel de néantisation
qui rejoint ce contre quoi elles s’élèvent » (Green, 1993,
p. 180) – s’actualiserait aussi, de façon plus transitoire,
dans les moments de mise en crise des limites dedans/
dehors, sujet/objet, moi/non-moi des fonctionnements
névrotiques.

FONCTIONNEMENT MENTAL,
FONCTION DE REPRÉSENTATION ET PENSÉE

Le fonctionnement mental et relation d’objet


La notion de fonctionnement mental est le contre-
point fonctionnel de la notion d’appareil psychique dans

1. « Dans ces moments primordiaux de la vie psychique qui font


le lit de la psychose, où l’enfant, soumis à une activité pulsionnelle
intense de la mère, doit faire face, non seulement à la lutte contre les
excitations pulsionnelles internes, mais à un second front de lutte
contre la source de ces excitations pulsionnelles externes venues de
l’objet. Des circonstances où les pulsions de destruction sont mobili-
sées, parce que le moi ne peut pas se constituer, circonstances où les
pulsions de destruction semblent jouer alors le rôle d’un dernier
recours cherchant à neutraliser l’objet pour mettre fin à la relation
fusionnelle avec l’objet primordial. » La psychose est une « conjuration
de l’objet » (Green, 1980, 1990, p. 179-181).
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Prolégomènes à une étude comparative 77

ses rapports avec les pulsions. Ce sont les psychanalystes


de l’École psychosomatique de Paris qui ont conféré à
cette notion le statut de référentiel majeur de la psychana-
lyse. Dès 1962, Michel Fain et Christian David avaient
centré leur Rapport de Barcelone sur les « Aspects fonc-
tionnels de la vie onirique », rapport dont le contrepoint
est le texte sur la pensée opératoire rédigé par Michel de
M’Uzan et Pierre Marty à l’occasion de ce Congrès. C’est
également au fonctionnement mental et à sa valeur fonc-
tionnelle que se réfèrent en 1963 les auteurs de L’Investi-
gation psychosomatique. Pour ces auteurs, l’analyse du
fonctionnement mental doit être couplée avec la relation
d’objet « que nous considérons dans la même perspective
que Maurice Bouvet relativement à l’échelle de niveaux
génital et prégénitaux » (Marty, de M’Uzan, David, ibid.,
1962, p. 9), et dont « l’étude clinique représente, pour
l’analyse du fonctionnement mental, l’équivalent des
dosages et des tests qu’offre la physiologie pour l’analyse
du fonctionnement organique » (Fain, cité par Smadja,
2008, p. 201, 202). En effet, pour ces auteurs, l’analyse
du fonctionnement mental exige « une appréciation aussi
nuancée que possible de la relation d’objet, qui permet de
saisir une caractéristique du malade psychosomatique : la
pauvreté qualitative de son système de relation à l’égard
de l’objet mental, qu’il s’agisse de la représentation de
l’objet extérieur ou de l’objet intérieur » (Marty, de
M’Uzan, David, 1962, p. 11, 12).
Dans son Rapport de Londres, Green se réfère lui
aussi au fonctionnement mental pour poser les bases
métapsychologiques des états limites, en reconnaissant la
paternité de cette notion aux psychanalystes de l’École
psychosomatique de Paris. Comme les psychosomati-
ciens, il articule fonctionnement mental et relation
d’objet, qui sont avec l’organisation œdipienne et ses aléas
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78 La psychosomatique

les « trois paramètres pris en considération » par Donnet


et Green dans leur étude de la psychose blanche.

La fonction de représentation
Fonctionnement mental et représentabilité sont dans
des rapports mutuels, ce qu’ont développé en profondeur
Michel Fain et André Green. Pour Green, la fonction de
représentation est devenue très tôt un référentiel du tra-
vail psychanalytique, car « c’est à la représentation des
processus psychiques, intra-subjectifs et inter-subjectifs
que vise l’essentiel de l’action psychanalytique » (Green,
1990, p. 296, 297). La référence à la fonction de représen-
tation est également centrale dans l’œuvre de Fain. Dans
Prélude à la vie fantasmatique, il se réfère à la comparai-
son effectuée par Green entre le rêve de Clytemnestre
dans les Choéphores d’Eschyle et dans l’Électre de
Sophocle1, pour interroger sa notion de censure de
l’amante en regard de la représentabilité2.
Pour les psychosomaticiens, la question ne se pose pas
seulement en termes d’absence ou de présence d’une acti-

1. Fonction du rêve dans l’Orestie, Un œil en trop (p. 60-85).


2. « Ces rêves, qui montrent l’enrichissement en symboles de celui
qui introduit la représentation paternelle, posent directement la ques-
tion de la représentabilité, ce qui pose la question des conditions sus-
ceptibles d’aboutir à des représentations aptes à jouer un rôle
nécessaire et suffisant dans l’économie psychique » (Fain, 1971, p. 306-
307). Puis il introduit la fonction de représentation dans son concept
de « censure de l’amante : « Dans les moments où le ça de l’enfant se
trouve précocement confronté au désir paternel, [cette situation consti-
tue] une rencontre grosse d’une élaboration future : en effet, le désinves-
tissement, en découvrant des potentialités du ça d’emblée censurées
[souligné par moi] pousse à la mise en forme de représentations qui
constitueront dans leur résonance avec les fantasmes originaires le
noyau de l’inconscient » (Fain, 1971, p. 294).
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Prolégomènes à une étude comparative 79

vité représentationnelle pour évaluer le fonctionnement


mental :
Il n’est pas dans notre esprit de conclure à un défaut
radical, chez les psychosomatiques, des activités de
représentation. Même lorsqu’une une telle activité
semble prendre un certain développement, on est en
mesure de vérifier qu’elle ne comporte qu’une valeur
fonctionnelle minime, que son rôle est faible énergéti-
quement. [Ce qui importe donc], ce n’est pas seule-
ment la présence ou l’absence d’une activité mentale,
c’est sa valeur fonctionnelle et son rôle dans l’économie
pulsionnelle1 (Marty, de M’Uzan, David, 1962, p. 12).

Jean-Luc Donnet et André Green insistent eux aussi


sur la valeur fonctionnelle de l’activité de représentation :
Ce qui est remarquable n’est pas tant l’absence d’une
vie fantasmatique ou d’une production imaginaire,
c’est que celle-ci ne donne pas matière à penser à ceux
qui la vivent. Ils rêvent, ils fantasment même, mais
semblent bien peu en mesure de tirer la moindre
conclusion de cette vie imaginaire. Aussi ne faut-il, pas
s’attacher à la seule présence ou absence de productions
imaginaires, mais s’interroger sur leur fonction : éva-
cuatrice ou élaboratrice2 (Donnet, Green, 1973,
p. 262, 263).

La pensée
La fonction de représentation implique in fine la ques-
tion de la conception psychanalytique de la pensée. Dans
la suite de Freud et de Bion, Donnet et Green s’attèlent
à cette question dans La Psychose blanche, après avoir

1. C’est moi qui souligne.


2. C’est moi qui souligne.
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80 La psychosomatique

rappelé que, d’un point de vue psychanalytique, il faut


considérer d’une part, « la pensée (des processus) secon-
daire (s) : c’est la pensée au sens traditionnel ; la pensée
(des processus) primaire (s) : c’est « la pensée-non
pensée » (Donnet, Green, 1973, p. 248) constituée par les
rêves, les fantasmes.
L’hypothèse psychanalytique de base est que la pensée
ne se met en action que s’il y a une exigence qui sollicite
l’appareil psychique. Freud conçoit en effet l’activité psy-
chique comme le résultat d’un travail de transformation
du somatique, et cela à partir du négatif, dont le premier
résultat est le représentant psychique de la pulsion, puis
du représentant-affect et du représentant-représentation,
jusqu’à cette part de l’activité psychique « la plus éloignée
des impressions des sens » : la pensée. De ce fait, le pro-
cessus primaire, la réalisation hallucinatoire du désir sont
déjà des formes, inchoatives, du penser. Selon ces auteurs,
il faudrait aller jusqu’à considérer la pulsion comme de
la pensée. C’est dans ce fil que Jean-Luc Donnet et André
Green avancent leur conception, importante pour les rap-
ports entre le psychisme et le somatique :
De la pulsion à la pensée, un système de contre-inves-
tissement règle le parcours qui va de la source soma-
tique à la réflexion. À chacun des étages de la chaîne
soma-pulsion-affect-représentation de chose-repré-
sentation de mot-pensée réflexive, chaque terme sus-
cite à la fois son contraire : pulsion de vie (liante),
pulsion de mort (déliante) ; affect de plaisir-déplaisir,
etc. À cette première opération, succède (et coexiste
avec elle) un rapport de contention : la pulsion
contient le soma, l’affect contient la pulsion, la repré-
sentation contient l’affect, etc. En outre, un circuit
oscillant tend constamment à inverser cette vectorisa-
tion… Ce qu’il faut avoir présent à l’esprit est que la
pulsion ne se manifeste que sur fond de vide, qui est
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Prolégomènes à une étude comparative 81

l’état de quiétude où elle n’apparaît pas encore, et


comme visée de vide, qui est le projet de sa satisfac-
tion idéale. Elle n’est pas seulement bornée par ces
deux vides, mais ce vide la travaille nécessairement de
l’intérieur (ibid., p. 271, 272).

La différence entre soma et pensée n’est pas que le


« soma » ne pense pas. La biologie moléculaire nous
montre au contraire qu’il est le siège d’opérations
« analogues » à celles de la pensée. La différence est
plutôt que la pensée est, elle, réflexive à tous les sens,
car elle a un objet et est simultanément son propre
objet (ibid., 1973, p. 280).

DÉPRESSION ESSENTIELLE, PSYCHOSE BLANCHE


ET DEUIL BLANC

Une étude comparative entre ces trois modalités


dépressives permet d’identifier des ressemblances et des
différences.

Les ressemblances
Dans la méthodologie, la notion de dépression sans
objet, ultérieurement nommée dépression essentielle
(Marty), s’origine dans une clinique exposée dans L’Inves-
tigation psychosomatique. Il en est de même pour la
notion de psychose blanche (Donnet, Green) élaborée à
partir d’une consultation psychanalytique dans L’Enfant
de ça. C’est également à partir de la clinique psychanaly-
tique que Green théorisera la notion de deuil blanc, dans
son article sur la mère morte.
Dans la conception de la structure dépressive, pour
ces trois cas de dépression primaire, il s’agit d’un mouve-
ment unique à deux versants, un versant de désorganisa-
tion, et un versant simultané de réorganisation.
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82 La psychosomatique

Dans la psychose blanche, il ne s’agit pas d’un syn-


drome, d’une association de symptômes, mais d’une
« structure invisible, constituée par un désinvestissement,
brusque, total et transitoire, et un réinvestissement immé-
diat, anarchique, d’organisation minimale » (ibid., p. 319).
Green précisera ultérieurement le processus en jeu dans
ce premier versant, en en rappelant les effets négativants
sur le psychisme :
Je n’entends pas le terme de dépression primaire
(noyau de la psychose blanche) au sens où il est géné-
ralement utilisé, mais plutôt comme un désinvestisse-
ment radical qui engendre des états de blanc de la
pensée sans aucune composante affective, comme la
douleur ou la souffrance. Ce mécanisme se traduit cli-
niquement par l’impossibilité à représenter, l’affaiblis-
sement de l’investissement du psychisme, l’impression
de tête vide, l’incapacité de penser (Green, 1976,
1990).

C’est une structure analogue qu’on identifie dans la


définition de la dépression essentielle par Marty, avec les
mêmes effets négativants sur le psychisme :
La dépression essentielle [premier versant], qu’accom-
pagne régulièrement la pensée opératoire [deuxième
versant], traduit l’abaissement du tonus des Instincts
de vie au niveau des fonctions mentales. On la qualifie
d’essentielle dans la mesure où l’abaissement de ce
tonus se retrouve à l’état pur, sans coloration sympto-
matique, sans contrepartie économique positive
(Marty, 1980, p. 59).

Ce sont également ces deux versants qui constituent


le noyau dépressif de la mère morte : il s’agit d’un « mou-
vement unique à deux versants : le désinvestissement,
affectif et représentatif, de l’objet maternel, qui constitue
un meurtre psychique de l’objet (premier versant) et
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Prolégomènes à une étude comparative 83

l’identification inconsciente à la mère morte (deuxième


versant) » (Green, 1980, 1983, p. 231).
On retrouve également des ressemblances dans les
référents théoriques prévalents qui sous-tendent l’évolu-
tion dans les définitions de ces configurations dépressives.
C’est ainsi que la notion de dépression sans objet est
définie en regard du narcissisme. Il en est de même pour
la psychose blanche et le deuil blanc, conçus comme un
échec plus ou moins sévère du narcissisme primaire. La
dépression essentielle, qui succédera à la dépression sans
objet, implique l’articulation du narcissisme avec la des-
tructivité. Cette articulation existait déjà dans la psychose
blanche, mais le « radical désinvestissement » qui consti-
tue le processus basal de cette configuration dépressive
sera l’objet d’un nouvel éclairage par Green à la lumière
de son concept de fonction désobjectalisante de la pulsion
de mort (voir sa notion de conjuration de l’objet).

Différences
L’étude comparative des modalités du retrait d’inves-
tissement (premier versant), permet de différencier d’une
part, la psychose blanche et la dépression essentielle, et
d’autre part le deuil blanc. Dans la psychose blanche, le
« retrait radical d’investissement » touche le moi lui-
même : en effet, selon Donnet et Green, la désorganisa-
tion ne concerne pas seulement la pensée, mais « l’appa-
reil à penser les pensées », c’est-à-dire le moi. Il en est de
même dans la dépression essentielle où « le moi est
soumis à un processus de désobjectalisation » (Smadja,
2001, p. 217). Le processus basal de cette « maladie du
moi deuxième topique » (ibid., p. 118) consiste en
« un processus de dé-narcissisation, de désobjectalisation
au sens d’André Green […] le fonctionnement opératoire
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84 La psychosomatique

ayant pour but de neutraliser une réalité primaire dés-


objectalisante » (ibid., p. 216, 217).
Dans le deuil blanc, le moi est relativement préservé,
le retrait d’investissement se limitant au « désinvestisse-
ment affectif et représentatif de l’objet maternel ». Il s’agit
d’un « meurtre psychique de l’objet » et de sa représenta-
tion, et non du moi. Cette différence dans la profondeur
de la désorganisation du psychisme tient au fait que
l’impact de la destructivité sur le psychisme (premier ver-
sant, désorganisateur) n’est pas de la même intensité et
de la même ampleur dans ces configurations dépressives.
Majeur dans la psychose, où il répond au recours défensif
de la pulsion de mort (voir la conjuration de l’objet), et
dans la dépression essentielle, où l’abaissement du tonus
des instincts de vie au niveau des fonctions mentales
implique une prévalence des instincts de mort, le retrait
d’investissement dans le deuil blanc, est une « identifica-
tion en miroir » au désinvestissement maternel » (Green,
1980, 1983, p. 231). Ce désinvestissement réactionnel « est
accompli sans haine, aucune destructivité n’étant à inférer
de cette opération de désinvestissement de l’image mater-
nelle » (ibid., p. 231). La destructivité se manifeste « sous
la forme d’une haine secondaire qui n’est ni première ni
fondamentale » (ibid., p. 232). C’est ce qui fait que
« contrairement à ce qui se passe dans la mélancolie, le
désastre se limite à un noyau froid qui sera ultérieurement
dépassé mais qui laisse une trace indélébile sur les inves-
tissements érotiques des sujets en question » (ibid.,
p. 230).
Ces différences de l’impact de la destructivité en jeu
dans le premier versant, désorganisateur, se réfractent sur
les modalités processuelles du deuxième versant, réorga-
nisateur, qui marque à son tour la symptomatologie spé-
cifique de ces configurations dépressives.
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Prolégomènes à une étude comparative 85

Dans la dépression essentielle, « sans coloration


symptomatique, sans contrepartie économique positive »,
le deuxième versant est assuré par la vie opératoire-
pensée opératoire, comportements opératoires, procédés
auto-calmants (Smadja, Szwec). Cette modalité défensive
qui résulte d’un surinvestissement du sensori-moteur,
témoigne d’une perte de tout recours élaboratif mental,
même minimal. C’est ce surinvestissement qui fait de la
pensée opératoire une pensée motrice, une pensée
blanche, sans affect, une pensée factuelle, conformiste et
asymbolique.
Dans la psychose blanche, la symptomatologie – sen-
timent de mauvaise influence, expression mentale de la
prévalence du mauvais objet, et paralysie de la pensée –
est la manifestation au niveau du fonctionnement mental
de la forme de l’organisation œdipienne dans la psychose
blanche, qui est une tri-bitriangulation où les deux géni-
teurs sont identifiés selon leur caractère bon ou mauvais,
et non pas selon la différence des sexes et des générations.
Cette symptomatologie, qui relève du deuxième versant,
implique le recours au clivage de l’objet et à la projection,
c’est-à-dire à des mécanismes de défenses mentaux. Ce
versant réorganisateur dans la psychose blanche, qui
consiste en un surinvestissement d’un fonctionnement en
jugement d’attribution au détriment d’un fonctionnement
en jugement d’existence, s’oppose ainsi à celui de la vie
opératoire qui, selon l’hypothèse de Claude Smadja,
consiste en un surinvestissement du jugement d’existence
au détriment du jugement d’attribution.
Dans la mère morte, le versant réorganisateur repose
sur un processus d’identification. Cette identification
inconsciente à la mère morte n’est pas une identification
à l’objet perdu (comme dans la mélancolie), mais une
identification au trou laissé par le désinvestissement. Ce
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86 La psychosomatique

trou dans « la trame des relations d’objet n’empêche pas


les investissements périphériques » (ibid., p. 230)1. La
symptomatologie mentale résulte des manifestations de
ces investissements périphériques qui se manifestent « par
le déclenchement d’une haine secondaire qui n’est ni pre-
mière ni fondamentale, mettant en jeu une position anale
teintée de sadisme, d’une excitation auto-érotique » (ibid.,
p. 232). Mais elle résulte surtout d’une contrainte à
penser qui relève de « la quête d’un sens perdu [qui] struc-
ture le développement précoce des capacités fantasma-
tiques et intellectuelles du moi » (ibid., p. 233). André
Green précise que « cette activité intellectuelle surinvestie
comporte nécessairement une part considérable de projec-
tion » (ibid., p. 233). Ce surinvestissement de l’activité du
fantasme et du penser qui « donne ouvertement lieu à la
création artistique, soit, sur le plan de la connaissance, à
une intellectualisation fort riche, comporte nécessaire-
ment une part considérable de projection » (ibid., p. 233).
Elle se différencie de ce fait de la réalisation, morne,
hyper-rationnelle, dénouée de toute imagination de la
pensée opératoire qui relève, elle, non de la projection,
mais d’un surinvestissement sensori-moteur, d’une sus-
pension au concret et au perceptif. Ces caractéristiques
différentielles se reflètent dans les deux types de discours
en séance. Chez le patient limite, le discours est « d’une
grande richesse de représentations et d’un don d’auto-

1. « Il y a une identification primaire à la mère morte et une trans-


formation de l’identification positive en identification négative, c’est-à-
dire identification au trou laissé par le désinvestissement et non à
l’objet » (ibid., p. 235). Les développements ultérieurs de Green sur le
travail du négatif avec ses prolongements dans la notion d’intériorisa-
tion du négatif permettent d’éclairer cette hypothèse un peu énigma-
tique d’identification à un trou psychique laissé par le
désinvestissement.
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Prolégomènes à une étude comparative 87

interprétation remarquable », mais c’est aussi un discours


dont l’orientation est souvent déroutante, un discours qui
brouille les pistes par des dérives associatives sans fin, et/
ou en utilisant des processus psychiques négativants (hal-
lucinations de la pensée et de la parole, évitement associa-
tif1). Le discours du patient opératoire est un discours
sans faille, hyper-clair, hyper-rationnel. Malgré ces diffé-
rences, le traitement de l’affect – tendance à la neutralisa-
tion affective chez l’opératoire, tendance à la
désertification psychique chez le patient limite – constitue
un chiasme pour les deux types de discours. C’est pour-
quoi, in fine, ces deux discours se rejoignent dans leur
incapacité à assurer une fonction d’intégration pulsion-
nelle. En effet, comme « les sublimations idéalisées préco-
ces, issues de formations psychiques prématurées, et sans
doute précipitées » (ibid., p. 233), le discours du patient
limite « révèle son incapacité à jouer un rôle équilibrant
dans l’économie psychique » (ibid., p. 233). Cette intégra-
tion implique la confrontation aux conflits internes et
c’est l’évitement de ces conflits que visent, avec des moda-
lités différentes, ces deux discours. Leur but défensif pro-
fond est le même : conjurer la menace de perte d’objet
activée par la rencontre analytique2.
De cette étude comparative de ces trois configurations
dépressives, il ressort que le degré de mentalisation du

1. Voir « La position phobique centrale » (Green).


2. On trouve une belle métaphore de la finalité de ces discours
– erratiques et comportementaux – et de leur motivation profonde,
dans une nouvelle d’Edgar Poe intitulée « L’Homme des foules ». Cette
nouvelle raconte l’énigme que posent à un observateur les déambula-
tions erratiques et interminables d’un vieillard dans les rues d’une ville.
L’observateur se met à suivre cet homme et finit par comprendre que
le motif profond de ces comportements énigmatiques répond au besoin
de cet homme de ne pas rester seul – c’est-à-dire de ne pas être
confronté à la perte d’objet.
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88 La psychosomatique

deuxième versant et ses modalités reflète la profondeur de


la désorganisation du psychisme en jeu dans le premier
versant. On pourrait en déduire que la désorganisation
serait la plus importante dans la dépression essentielle,
du fait de son « absence de coloration symptomatique et
de contrepartie positive ». Il ressort également que la pro-
jection est un concept central pour rendre compte de ces
différences. Condition de l’élaboration psychique des
deux opérations du penser évoquées par Freud dans La
Négation – jugement d’attribution et jugement d’exis-
tence – et moyen psychique de défense fondamental vis-à-
vis de l’excitation et de la destructivité interne (Delour-
mel, 2007), la projection fait défaut dans la dépression
essentielle, mais aussi dans l’autisme (Ribas, 2008), dans
les comportements sexuels violents (Balier et Ciavaldini,
2008), dans l’addiction (Delourmel, 2008) et dans les psy-
choses froides.
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Les théorisations
de Michel de M’Uzan
Michel ODY

Michel de M’Uzan, dans l’avant-propos de son pre-


mier livre, De l’art à la mort (1977), nous a montré que
sa composition, au-delà des choix faits parmi ses articles,
pouvait révéler, dans ce long après-coup, des complexités,
voire des contradictions entre début et fin. Et cela s’est
révélé fécond en fin de compte, soulignant qu’existe un
processus.
Tout auteur de livre doit vivre de tels moments. Celui
qui, comme moi, est amené à « rendre compte » des théo-
risations d’un auteur, a fortiori parmi les plus grands, ne
peut que repérer cette dynamique processuelle, à l’inté-
rieur de la « suite » de ses quatre livres1 publiés en près
de quarante ans2.
L’aporie est patente. Le risque de réductionnisme est
important, mais en partie incontournable et protégeant
de la tentative d’exhaustivité. C’est la raison pour laquelle
il ne s’agira essentiellement ici que d’indications pour lire

1. Pour me limiter aux seuls livres de psychanalyse, où il est le


seul auteur.
2. Auxquels il faut, bien sûr ajouter, L’Investigation psychosoma-
tique, écrit avec Pierre Marty et Christian David (1965).
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90 La psychosomatique

ou relire l’auteur, plus avant et dans le détail… Je suivrai


l’ordre chronologique de ces livres et j’ai choisi, pour ce
texte, de me limiter à ceux-ci.
Dans son premier ouvrage, De l’art à la mort, il y a
deux temps. Le premier s’articule à l’univers œdipien et à
la castration où tout se ré-exprime des étapes antérieures,
où se structure dynamiquement dans la cure la névrose
de transfert, ainsi opposée aux transferts où le passé n’est
pas retravaillé. La première topique est majeure, l’incons-
cient est systémique.
Cette base étant assurée, le second temps se tourne
vers ces constellations psychiques où le modèle œdipien
ne permet plus à lui seul de conceptualiser les faits. Et
de M’Uzan de se tourner, profondément, vers la notion
d’identité, où les phénomènes de dépersonnalisation
réclament toute l’attention, y compris dans leurs aspects
positifs. La filiation avec Maurice Bouvet est présente. En
effet, ici, les mouvements de flou des limites du moi rele-
vés dans la cure témoignent d’un parachèvement de
l’intégration pulsionnelle, où le facteur économique (les
forces en jeu) est essentiel. Cette intégration permet au
sujet d’échapper aux identifications qui lui sont étran-
gères. Du côté de l’analyste, ce sont les phénomènes para-
doxaux qu’il éprouve dans son contre-transfert – défini
volontairement au sens large – qui sont l’indice de cette
dynamique. Le système paradoxal est en intermédiaire
entre confins de l’inconscient et préconscient (ibid.,
p. 173). Dans ces moments-là, les phénomènes divers
éprouvés par l’analyste témoignent de ce que « l’appareil
psychique de l’analyste est littéralement devenu celui de
l’analysé » (ibid., p. 172).
Plus qu’un rapport d’opposition, l’auteur établit ainsi
un rapport de complémentarité entre ces deux registres,
œdipien et d’identité.
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 91

Pour ce faire, la question technique est largement exa-


minée, avec les deux obligations de l’interprétation : celle
économique, dans la formulation, le timing. Les différents
systèmes psychiques, le remaniement permanent de
l’énergie sont un objectif fondamental du travail analy-
tique. Seconde obligation, l’immunitaire où l’interpréta-
tion doit être homogène au moi en même temps qu’elle
entraîne un ébranlement du sentiment d’identité. Ceci
passe par un démantèlement du contre-investissement.
De M’Uzan en déduit que l’interprétation conduit à une
grammaire originale. Elle ne doit être ni complète ni sans
ambiguïté et doit donc rester ouverte. Cela n’exclut en
rien que la vigilance soit plus grande chez l’analyste
envers des manifestations du type gestes automatiques,
augmentation du tonus musculaire et bien sûr style opé-
ratoire du fonctionnement mental. Ce sont des signes
indiquant qu’il y a « urgence aux frontières du moi,
dégradation de l’énergie, prévalence du principe de Nir-
vana » (ibid.).
C’est ainsi que sera questionné et développé le travail
sur l’affect et le processus d’affectation, le trajet. L’affect
entre en rapport avec mémoire et histoire. Il y a aussi la
« trajectoire de la bisexualité », dont l’auteur précisera
que le plein développement reste assuré « par le phallus
et la castration ». Je passe sur des travaux connus, comme
le célèbre cas de masochisme pervers, ratage, en fait, de
cet autre trajet, celui qui conduit du masochisme érogène
au masochisme moral.
La question de l’identité se pose à travers ce que de
M’Uzan a nommé spectre d’identité et son every man’s
land – espace transitionnel où le je n’est pas entièrement
dans le moi, et pas entièrement dans l’autre.
Ce spectre dépend d’une tension entre libido narcis-
sique intra et extra ego. Point important pour la théorie
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92 La psychosomatique

des pulsions, la libido d’objet peut être empruntée, non


pas directement à la libido narcissique (le Moi « réser-
voir » de Freud), mais à la libido narcissique « investie
dans la représentation du sujet à l’intérieur de l’image de
l’objet » (ibid., p. 162). De M’Uzan discutera d’ailleurs de
la comparaison de ce trajet avec les concepts kleiniens
d’identification projective et introjective. Toujours est-il
qu’il fait remarquer que le familier dépend de la part de
libido narcissique retenue dans le monde extérieur, mais
que, si son déplacement est trop important, c’est
l’Unheimlich.
Tout ce développement premier a conduit de M’Uzan
à des réflexions sur la théorie des pulsions. Déjà l’impor-
tance soulignée du facteur économique, la quantité, avait
permis de bien différencier la pulsion de l’excitation. Ana-
logiquement à l’affect, il y a une trajectoire de l’excitation
à la pulsion, donc une historicisation pour la seconde. La
pulsion se construit1. En ce sens, de M’Uzan met provi-
soirement à l’écart le concept de pulsion de mort, en tout
cas aussi longtemps que les pulsions sexuelles et la libido
(dont la libido narcissique), le principe de constance et le
principe d’inertie peuvent répondre aux problèmes posés
dans la clinique. Ainsi, dans ses travaux sur le trépas, il
souligne les mouvements d’expansion libidinale avant la
mort, ce qui pousse d’ailleurs l’entourage à se sentir pha-
gocyté, avec risque de réponse d’euthanasie psychique
pour le mourant.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, pour l’auteur,
lorsque l’excitation menace d‘être disruptive pour le moi,
la tendance destructive est ici une émanation de la libido
qui cherche l’extinction au prix de la destruction. Et les

1. D’où l’importance toujours actuelle de la définition donnée par


Freud en 1915 dans Pulsions et destin des pulsions.
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 93

réflexions se poursuivent – y compris sur la place des pul-


sions du moi et de l’autoconservation.
Dans cet ouvrage il y a une notation complémentaire
sur l’art : à la fin de l’œuvre, les composantes érotiques,
après la sublimation, n’ont plus la force de lier la destruc-
tion, qui se libère et l’artiste a tout à recommencer.
Le livre de 1994, La Bouche de l’inconscient, s’inscrit
dans la suite directe du précédent, notamment en ce qui
concerne le travail du trépas. Ici, à travers les mouvements
amour/haine d’une patiente peu de temps avant sa mort,
à travers le flottement des limites de l’analyste dans
l’accueil des matériaux mortifères, se favorise une expan-
sion autoérotique pour la constitution d’un double – « ce
n’est pas moi qui suis malade, c’est l’autre » (ibid., p. 26).
Hypothèse s’ensuit que ce fantasme retrouve un archa-
ïsme des débuts de la vie, fantasme pouvant être précédé
d’une sorte de représentation creuse destinée à se remplir.
Revenant à des conjonctures à distance des névroses
de transfert, de M’Uzan va vers des situations engageant
des mouvements en résonance chez les deux protagonistes
de la cure. C’est, par exemple, au cours de phénomènes
paradoxaux, le surgissement chez l’analyste d’images et
de mots d’allure énigmatique, ou encore la constitution
de la chimère, faite d’éléments venant des profondeurs de
l’inconscient. Chimère constituant l’enfant des deux pro-
tagonistes de la cure, et s’inscrivant en celle-ci dans ces
moments du silence fondamental de l’analyste, chimère qui
construit les pensées paradoxales (ibid., p. 78). Ici la
névrose de transfert s’organisera comme construction à
partir, et en partie, de la chimère. Cependant, le contre-
transfert peut subrepticement tenter de rétablir ses pou-
voirs en regard de ces processus paradoxaux. L’analyste
développe alors des mécanismes de ponte, de convoitise,
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94 La psychosomatique

etc., lesquels mécanismes narcissiques pervertissent insi-


dieusement la situation analytique. L’« a contrario » est la
sorte de prise en charge de l’état disloqué du patient jus-
qu’à ce que l’analyste éprouve un bref état d’annihilation,
une sorte de danger d’aphanisis.
Tout cela rend encore plus sensible le problème des
conditions de l’interprétation. Il s’agit d’abord de mobili-
ser l’énergie dans les contre-investissements et les résis-
tances – les signes du remaniement (dispersion phobique
de l’attention, morcellement du flux associatif…) mon-
trant que l’interprétation ne sera pas qu’une information.
L’interprétation modifie le statut de la libido narcissique,
avec flottement identitaire chez chacun. Une situation de
deuil s’ensuit (rapport changement/perte), avec mobilisa-
tion d’une tentative d’introjection pulsionnelle nouvelle
(au sens ferenczien), et extension du moi.
Si l’investissement narcissique infiltre trop le travail de
l’analyste, il y aura une réaction auto-immune du patient.
De M’Uzan rappelle qu’il y a doublage narcissique (par
libido narcissique) de tout transfert pulsionnel sur l’objet.
L’écart trop accentué entre les deux modalités conduit à
la réaction immunitaire. Comme il le dit par ailleurs
(ibid., p. 8), l’interprétation n’a pas trouvé son dispositif
d’accueil.
On retrouve les mouvements de libido narcissique
dans le spectre d’identité, sa zone « every man’s land », et
ainsi ces moments où l’interprétation paraît, pour le
patient, comme proférée par la personne de lui-même,
c’est-à-dire son double (ibid., p. 103).
De M’Uzan marque l’opposition entre la stratégie ter-
naire de l’interprétation freudienne, et la tactique binaire
de l’interprétation kleinienne. Là aussi chaque détail
compte. J’en resterai à ce qu’on retient peut-être moins :
l’accent porte moins, chez lui, sur les contenus que sur
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 95

leurs rapports, sur les modalités de pensée, les modalités


de fonctionnement.
Après ces écrits – techniques, pourrait-on dire – il
reprend la question de l’idéal du moi et pointe comme
risque majeur son infiltration par le programme phallique
de la mère, l’idéal du moi étant donc loin d’une fonction
du surmoi post-œdipien et de sa symbolique paternelle.
De M’Uzan relève que c’est toujours un autre qui en fait
un impératif avant même la naissance de celui qui en
subira la contrainte. En ce sens, l’idéal du moi fait alors
obstacle à l’introjection pulsionnelle, comme à sa ressaisie
par la problématique œdipienne.
La trajectoire du mensonge, dont il parle ensuite, a
quelque rapport avec cette misère de l’idéal du moi. Néces-
sité de se constituer contre pour s’affermir. La dynamique
narcissique peut aller jusqu’à l’impénétrabilité. En plus
souple, c’est une errance du Je, un mentir pour être vrai.
Après quoi, il reprend la question du Mal, au travers
de l’alliance entre jouissance et cruauté, jusqu’à l’explo-
sion, l’anéantissement – en référence à M. le Maudit de
Fritz Lang, hurlant qu’il ne pouvait faire autrement.
Mais la quantité peut même ne pas se laisser découvrir.
C’est l’expérience froide et administrée de la destruction
jusqu’à son expression comptable, ici en écho à André
Green. Le Mal, forme ultime de l’insensé.
Pour la problématique de l’articulation mémoire/
interprétation, on peut retenir le fameux exemple où
« tout avait été analysé », suivi de la parole émergente
de l’analyste « pourtant ça aurait dû marcher ! » et de la
mutation radicale du processus qui se produit. Écho avec
Gerald Edelman : la trace mnésique ne se constitue pas
en fichiers, mais est réécrite continûment. Ceci est compa-
tible avec la position de Michel de M’Uzan pour lequel
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96 La psychosomatique

cette réécriture engage une sélection, laquelle dépend


d’un investissement libidinal suffisant.
Le dernier texte porte sur une problématique psycho-
tique, avec l’intérêt d’un recul longitudinal important.
Une fois de plus – pour l’aporie réductionniste – il
faut lire dans le détail les mouvements cliniques exposés.
Mais il est intéressant de noter le risque que l’auteur sou-
ligne à propos de la psychose, c’est de ne plus parler
d’inconscient, voire de le désexualiser.
Dans Aux confins de l’identité (2005), l’avant-propos
fait le constat en après-coup des capacités évolutives de
certaines idées antérieures, telle celle de spectre d’identité,
dont les développements progressifs vont regrouper des
notions telles qu’auto-engendrement, invention d’un
double comme opération psychique primordiale, ou
encore fécondité de mécanismes archaïques de mauvaise
réputation, tels le clivage et le déni où « l’informe cesse
d’être imparfait » (ibid., p. 7). Autres reprises et dévelop-
pements, la problématique identitaire, ses deux piliers, l’un
libidinal, l’autre « touchant le développement, la survie,
l’extinction de l’être » (ibid., p. 8). Ou encore la « recon-
naissance que le rôle honni de la séduction est fondamen-
tal dans le développement de l’être mais aussi dans la
cure elle-même […] » (ibid., p. 9). Ici la séance analytique,
à l’instar d’un tiers, accède au « statut nouveau, compa-
rable à celui d’un être vivant doté, cela se peut, d’une
identité sexuelle ! » (ibid., p. 9). Et d’ajouter un paradoxe
humoristique : « Que de sagesse dans la folie »…
De M’Uzan annonce aussi le souci de dégager une
nouvelle nosographie psychanalytique et aussi la substitu-
tion de la notion de « programme à celle de pulsion
d’auto-conservation » (ibid., p. 10), programme de « créa-
tion, de développement et de préservation […] dont
l’essence ne peut être que génétique » (ibid., p. 24). Par
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 97

ailleurs, il ne s’agira pas de « reconnaître ou de récuser la


notion de pulsion de mort », mais d’abord de la mettre de
côté, en ne retenant d’abord que le seul fait clinique, « en
se fondant pour sa compréhension sur la plus grande éco-
nomie conceptuelle possible » (ibid., p. 11). Puis de préci-
ser qu’il a « été enfin amené à renoncer, pour de bon, à
l’imposant concept ».
Le premier texte, « le jumeau paraphrénique ou aux
confins de l’identité », est l’exemple typique de l’aporie
réductionniste qui menace tout « rendre compte », ainsi
que je l’évoquais au départ.
Retenons cependant la différence entre la réalité de
l’objet transitionnel et le spectre d’identité où l’identitaire
est spécifié en fonction des déplacements de « l’investisse-
ment narcissique de représentations » (ibid., p. 19). Mais
avant toute identité propre, le « soi-même archaïque doit
d’abord se différencier d’avec lui-même » (ibid., p. 20). Il
émerge de l’être primordial, état dont procède « aussi bien
le moi que le non-moi dans le moi ». Avant l’investisse-
ment d’objet partiel, il y a « la création, l’invention d’un
double, d’un authentique jumeau » (ibid., p. 21). Ce
jumeau paraphrénique est, non pas un objet, mais un sujet
transitionnel (ibid., p. 22). Sa pulsionnalisation est non
libidinale, non sexuelle, mais elle est du ressort – « conser-
vons l’expression », écrit-il – des pulsions dites du moi, non
sexuelles, manifestement liées aux pulsions d’autoconser-
vation dans cette mise en place « des premières strates du
statut identitaire » (ibid., p. 22).
On saisit bien ici que de M’Uzan, à travers les fonde-
ments de ce statut, remet « en selle », comme il dit (ibid.,
p. 25), le premier dualisme pulsionnel (pulsions sexuelles,
pulsions du moi), rappelant d’ailleurs que dans « Au-delà
du principe de plaisir », Freud avait, avant de les rabattre
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98 La psychosomatique

parmi les pulsions de vie, rangé les pulsions du moi (ou


d’autoconservation) « dans le camp de la mort ». « Ce qui
à mon avis était génial », ajoute-t-il.
Toujours est-il que, du côté identitaire, le processus de
création d’un double implique jusqu’au langage, postulé
ici dans une version « endophasique », langage héritier de
la lallation égotique des premiers temps de la vie – fil pour-
suivi jusqu’à Antonin Artaud et son Artaud le Mômo.
Dans « La mort n’avoue jamais », de M’Uzan avance
qu’un clivage s’établit entre le moi du Moi et le Moi. Au
premier la tâche est confiée d’endosser entièrement la
« reconnaissance du caractère rigoureusement mortel de
tout ce qui vit ». Il ajoutera qu’il y a « collusion entre
autoconservation, même œuvrant dans la désespérance et
certitude de la mort » (ibid., p. 45). Dans l’exemple cli-
nique qu’il développe, d’un patient pour lequel le temps
est compté, on retrouve l’opposition entre se laisser
consumer (voir Cioran), et continuer à vivre, « de se
construire jusqu’à l’extrême limite » (ibid., p. 63).
À la question, « La séance analytique une zone éro-
gène ? », de M’uzan répondra positivement, au sens où la
séance à travers l’imbrication des inconscients des prota-
gonistes (ibid., p. 78) va gagner en « érogéneité » (ibid.,
p. 80). L’activité de l’analyste va devenir imparablement
séductrice, ce qui, avec le développement de l’activité
paradoxale, fait résonance avec le temps où les soins
maternels devenaient inconsciemment séducteurs
– conceptions proches de celle de Jean Laplanche1,
comme il le dit lui-même.
Précisions se font sur la théorie des pulsions, dont le
moment fondateur de la pulsion sexuelle (ibid., p. 82, 83).

1. Dans sa théorie de la séduction généralisée, avec les « signifiants


énigmatiques » dans la relation mère-enfant.
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 99

Cette dernière procède des fonctions d’autoconservation,


là ou la séduction a participé à la création des zones éro-
gènes (ibid., p. 160). Moment fondateur, conflit primor-
dial. De M’Uzan marque qu’au « conflit opposant, après
l’ère auto-érotique, les pulsions sexuelles aux pulsions du
moi, héritières de l’autoconservation, s’adjoint la tension
entre ces mêmes pulsions sexuelles et les forces autocon-
servatrices garantes de l’assouvissement des grands
besoins » (ibid., p. 83) – On peut même parler d’instincts,
ajoute-t-il (ibid., p. 155). Ces forces, au service de la survie
de la cure, sont distinctes des pulsions du moi, – « inves-
ties, elles, dans le conflit défensif classique ».
Dans l’importante problématique de l’informe, cet
informe après le rien n’est pas tout uniment du côté du
manque-à-être, mais il émerge à un moment « où le non-
être est un statut naturel, potentiellement orienté vers
l’installation d’objets à même d’être nommés » (ibid.,
p. 109). Il s’agit là d’un autre exemple de ce qu’on pour-
rait appeler un positif du négatif chez de M’Uzan, ana-
logue à ce qu’on a vu pour déni et clivage.
Dans la dernière partie du livre, le développement sur
« le facteur actuel » (névrose actuelle, psychose actuelle,
énergie actuelle…), annonce, parmi diverses réflexions
(recherche, déviances), le dernier chapitre que l’on pour-
rait qualifier de nosographie psychanalytique générale. Il
s’agit là pour l’auteur de démembrer la notion d’énergie
actuelle. La catégorie des névroses actuelles est considérée
« sans qualité » énergétique (ibid., p. 122, 123), procédant
d’une déqualification de la libido. Autre énergie actuelle,
celle qui est sans lien avec la libido et au service de l’auto-
conservation. Celle-ci peut se dégrader, verser dans des
modalités fonctionnelles anarchiques, comme dans cer-
taines somatoses les plus graves et où de M’Uzan parle
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100 La psychosomatique

de psychoses actuelles1. Ainsi double dégradation, et dans


leurs fondements, traumatismes inélaborables, et impor-
tance du facteur de la quantité (la force du pulsionnel).
La libido devenue sauvage perd ses qualités pour ne plus
être qu’une pure énergie d’excitation. L’énergie actuelle de
l’autoconservation ne peut plus servir un « fonctionne-
ment physiologique intégré ». C’est la prévalence du prin-
cipe d’inertie qui menace (stase ou décharge totale).
La conclusion de son propos conduit de M’uzan, non
seulement à laisser de côté ou en suspens la question de
la pulsion de mort – « à d’autres de répondre » (ibid.,
p. 123) –, mais l’amène également à confirmer que ce qu’il
a exposé (en fait tout au long de son œuvre), « les vues
que j’ai tenté d’exposer maintiennent serrés et absolus les
liens entre première topique et première théorie des pul-
sions, ce qui préserve rigoureusement dans sa spécificité
l’inconscient systémique, une instance dont la découverte
n’est pas près de perdre son caractère scandaleux »
(ibid., p. 123).
Le chapitre sur « Séparation et identité » reprendra
et approfondira certains points évoqués précédemment,
comme par exemple l’existence des deux filières identi-
taires, auto-conservatrice avec son programme et libidi-
nale, en tenant compte du fait que les « pulsions
d’autoconservation ne peuvent continuer de fonctionner
s’il manque le regard de l’autre » (ibid., p. 129).
L’étude sur l’addiction qui suit est l’occasion pour de
M’Uzan de définir un tonus identitaire de base dont la
défaillance engage un défaut d’être, plus archaïque qu’une

1. Aussi en « défaillance de mentalisation », en revers de l’activité


délirante, c’est-à-dire en « relation blanche, et hyperdécharnée avec la
réalité ». La psychose actuelle est « apparentée » avec « la psychose
froide (Évelyne Kestemberg), la psychose blanche (André Green) »
(ibid., p. 155).
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 101

problématique narcissique classique, se situant donc


avant le développement de la libido s’étayant sur les pul-
sions d’autoconservation.
Le dernier texte, « Le développement identitaire :
accomplissements et achoppements », parachève ce livre
par une sorte de nosographie psychanalytique dynamique
et articulée1. Il s’agit d’y inscrire un développement en
cinq étapes :
– clivage primordial ;
– naissance avec son éventuelle incidence traumatique
et de détresse ;
– clivage proprement dit avec dégagement identitaire,
autocréation d’un double ;
– spécification des zones érogènes, temps de la
séduction ;
– angoisse de castration et l’Œdipe, le champ
névrotique.
Chaque étape peut être le siège d’un dysfonctionne-
ment, engageant une direction psychopathologique, en
premier lieu par rapport à la qualité de la mentalisation.
Le dernier ouvrage, récent (2015), intitulé L’Inquié-
tude permanente, parachève ce parcours qui a de plus en
plus approfondi la question identitaire dans son rapport
avec le sexuel – d’où les nouvelles dénominations de
Sexual et de Vital Identital. Ce livre a la particularité
importante de contenir un glossaire de près de cinquante
pages, constitué par Murielle Gagnebin, laquelle le fait
précéder du texte « Architecture et continuité dans la
pensée de Michel de M’Uzan2 ».
1. On ne saurait que conseiller de lire les deux tableaux détaillés
de ce texte et leur commentaire.
2. Rappelons d’ailleurs son livre sur l’auteur dans la collection
des Puf, « Psychanalystes d’aujourd’hui », no 4. Sa parution en 1996
indique qu’il se situe au milieu du parcours des quatre livres de de
M’Uzan.
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102 La psychosomatique

Sa première partie, « L’artiste et son enfer », est inau-


gurée par son entretien approfondi avec J.-B. Pontalis, en
1977, au sujet des problèmes de compatibilité entre le tra-
vail de psychanalyste et celui d’écrivain. Si chacun était
également écrivain, J.-B. Pontalis était plus certain de la
compatibilité des deux positions que ne l’était de M’uzan.
Dans le chapitre intitulé « L’enfer de la créativité »,
on va retrouver la dialectique entre l’identitaire et le libi-
dinal. Ainsi, pour le processus créatif (ibid., p. 40) : « […]
on peut avancer qu’il découle de la nature des relations
entre un drame identitaire et une régression libidinale
[…] ». Le rapport entre les deux exigeant un certain équi-
libre pour échapper tant au gouffre (versant identitaire)
qu’au démon (versant pulsionnel). Et l’auteur de rappeler
la place cruciale de la prégénitalité […] seule à se
sublimer.
Le texte suivant, « Le saisissement créateur », indique
bien l’évolution que de M’Uzan constate chez lui à
propos de ce saisissement. Corollaire d’une régression
libidinale temporelle en 1968, essence affirmée comme
non-pulsionnelle sexuelle dans ces dernières années. Il
s’agit bien ici, dans ce saisissement, d’un ébranlement pro-
fond de l’être dans son identité. D’où, d’ailleurs, l’articula-
tion avec l’Unheimlich (dans laquelle « la créativité
s’enracine », p. 45). Notons enfin que de M’Uzan relie les
« sources de l’être » (ibid., p. 48) à cet « être organique »
(organische Wesen) expression de Freud dans Inhibition,
symptôme et angoisse (1926).
La seconde partie du livre rassemble six textes (2008/
2013), dont la moitié remaniée concerne au plus près la
théorisation des pulsions et du vital identital ainsi que
leur énergétique. Pas plus qu’ailleurs, ils sont présentés
d’une façon linéaire chronologique. Retrouvant encore
plus que précédemment la gageure signalée au départ, le
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 103

lecteur ne s’étonnera pas d’un certain survol de cet


ensemble, cependant soutenu par tout ce qui précède. Le
premier texte, « Sur les frontières », illustre de façon juste-
ment saisissante le travail analytique de de M’Uzan à
propos du spectacle de Bob Wilson, Le Regard du sourd.
Je retiendrai, en particulier, ce moment (ibid., p. 60) où,
à l’intérieur d’un fonctionnement interrogé par l’auteur
comme en psychose actuelle (ibid., p. 62) émerge cette
étrangeté d’un fil (électrique) se courbant, moment où il
est permis de concevoir la place du psycho sexuel.
« Une perspective nouvelle en psychanalyse » met en
avant un souci de cohérence pour l’édifice freudien, sur-
tout entre les deux étapes de celui-ci (les deux topiques,
les deux théories des « instincts »), en regard de leurs
contradictions.
Il en est ainsi de sa critique plus affirmée de la notion
de pulsion de mort– en premier lieu pour le terme de pul-
sion qu’il va réserver de plus en plus au sexuel seul. Il
reprend la position initiale de Freud, dans le chapitre VI,
de « ranger la mort du côté de l’autoconservation1 ». À
ce titre, la tendance à l’extinction, le maintien du principe
d’inertie, font partie de la conservation. De même les forces
destructrices sont à considérer en tant que décharge
devant les tensions d’excitation – laquelle est non quali-
fiée, ou déqualifiée, donc non pulsionnelle. Au niveau col-
lectif, l’expression destructrice organisée est définie
comme perversion culturelle. Parfois de M’Uzan parle de
pulsions d’autoconservation en équivalence, en tout cas
en résonance, avec les pulsions du moi. Mais de plus en
plus il renonce au terme de pulsion pour ces entités.
Ainsi, il pousse le paradoxe apparent jusqu’à souligner, à

1. Premier paragraphe, d’« Au-delà du principe de plaisir ».


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104 La psychosomatique

propos du morcellement et de son rapport supposé avec


la pulsion de mort, que l’autoconservation est toujours
présente et vivante – il y a de la vie dans les morceaux.
Il est clair que depuis l’ouverture à l’autre de l’autre et
son fonctionnement, en complémentarité avec les dyna-
miques contre-transférentielles, ces ouvertures1 ont conduit
à tenir de plus en plus compte des failles narcissiques du
sujet et ce qui s’en répète dans la cure (quelles qu’en soient
ses modalités de cadre).
C’est l’occasion de rappeler que de M’Uzan limitera
le narcissisme à sa qualité libidinale. Et, il en arrivera,
par l’autoconservation et le sexuel, à ces deux axes que
sont le Sexual2 et le Vital-Identital (et son « pro-
gramme »). La mise en cause de ce dernier implique le
traumatique et retentit sur le psychosexuel – l’auteur
considérant qu’entre ces deux axes il y a toujours néces-
sité de négociation. On peut dire négociation jusqu’à la
mort, comme ses travaux le montrent, travail du trépas
compris. On voit là combien ses positions peuvent différer
de celles d’André Green, tant pour la pulsion de mort
qu’en ce qui concerne le narcissisme négatif.
À l’autre extrême de la vie, la négociation dépendra
des échanges, principalement mère/nourrisson ; dépendra
des messages énigmatiques (Laplanche) de la mère séduc-
trice, avec son inconscient et dépendra aussi des possibili-
tés herméneutiques du nourrisson pour ces messages. C’est
sur l’axe du vital-identital que bourgeonneront les zones
érogènes (ibid., p. 120), et que s’étayeront, à l’origine, des
pulsions sexuelles, invention, travail de l’appareil
psychique3.
1. Qui en outre favorisent le travail analytique avec un champ de
difficultés plus élargi.
2. Terme de Jean Laplanche adopté par Michel de M’Uzan.
3. On peut penser ici à la position de Denise Braunschweig et
Michel Fain, pour qui l’étayage pulsionnel de l’enfant est organisé par
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 105

Bien des aspects de l’œuvre de Michel de M’Uzan


manquent dans cette présentation1, même si j’ai tenté de
rendre compte des temps principaux d’évolution de sa
théorisation. À ce titre, il y a une continuité évolutive
entre les quatre périodes scandées par ses livres, laquelle
se conclura par une sorte de prescription, « celle de per-
mettre, d’assurer au sujet la possibilité d’accéder à
l’inquiétude permanente ».
Il faudrait revenir aux illustrations cliniques qui
émaillent ces écrits. Elles couvrent ce qui, dans les inter-
ventions et interprétations, s’adresse tout autant au
registre névrotique, au psychosexuel, qu’à celui du vital
identital, voire à leur dynamique en basculement de l‘une
à l’autre dans une même séance.
En guise de conclusion, on pourrait centrer son atten-
tion sur un seul point, celui de la pulsion de mort, qui est
peut-être le sujet emblématique ultime des accords et des
divergences entre auteurs. Mais ce n’est même pas aussi
simple. En effet, les différences et les divergences peuvent
porter sur la réalité ou non d’une pulsion de mort,
c’est-à-dire sur un concept qui dépasse alors le cadre spé-
culatif dans lequel Freud lui-même l’avait inscrit (tout en
n’y renonçant jamais)2. Ce n’est pas ici le lieu de faire un
récapitulatif des positions des différents auteurs. À partir
du moment où l’on fait une parenthèse phénoménolo-
gique sur le concept lui-même, on déplace la question sur

les contre-investissements venant des appareils psychiques de chacun


des parents.
1. Ainsi : l’idiome identitaire (2015, p. 87) ; le corps hurle d’être, on
se construit à la découpe (ibid., p. 100) ; l’énergétique sans qualité, d’ori-
gine mitochondriale (ibid., p. 119) ; la perception (ibid., p. 118), etc.
2. Ce concept avait d’ailleurs l’avantage de créer, par une logique
déductive, une cohérence théorique de grande ampleur.
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106 La psychosomatique

le concept plus partagé de destruction – avec sa version


capitale auto-destruction.
André Green, tout en soutenant la nécessité du
concept de pulsion de mort, n’en souligne pas moins que,
« puisqu’aucun argument décisif ne vient trancher le
débat […] il nous faut admettre aujourd’hui la centralité
du concept de destruction » (2007b, p. 206).
Pour ne donner que deux exemples parmi beaucoup
d’autres. Pierre Marty, dans ce qui pouvait renvoyer aux
désorganisations contre-évolutives, voyait la marque « des
instincts et pulsions de mort » (1990, p. 34). Mais dans
une note, en lien avec la discussion sur la pulsion de mort,
il faisait le parallèle avec les conceptions de Green au
sujet du rapport fonction objectalisante/liaison, et fonc-
tion désobjectalisante/déliaison.
Autre exemple important, Michel Fain, examinant le
concept de violence fondamentale de Jean Bergeret,
considérait de façon originale que cette violence primitive
« au service de la survie du sujet […] ne serait pas une
pulsion d’agression, mais une mutation de la pulsion de
mort replacée par Éros au service de la vie » (Fain,
1996, p. 63).
Michel de M’uzan, on l’a vu, avait fini par rejeter la
notion de pulsion de mort, mais pas celle de forces des-
tructrices. Celles-ci sont pour lui plus du ressort d’un
destin (où l’économique prévaut) que d’une essence.
Comme pour l’auto-conservation, il pense qu’on ne peut,
au sens strict, parler de pulsion et que ce terme est réservé
à la pulsion sexuelle. Celle-ci s’étaye d’ailleurs sur le vital
identital, lequel remplace pour lui la notion d’autocon-
servation.
Quelles que soient les positions de chacun(e), il est
clair que l’œuvre de de M’Uzan, en constant trajet, est
de celles qui prolongent à tous les niveaux l’œuvre de
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Les théorisations de Michel de M’Uzan 107

Freud – dans l’approfondissement de l’espace théorique


et technique de ce qui est dominé par la première
topique ; à partir de la reprise des textes de Freud des
années 1890, qui conduiront, avec Marty, au concept de
pensée opératoire ; à travers les phénomènes paradoxaux
dans la cure, le conduisant à aller le plus loin possible
pour différencier et articuler ce qui est de l’ordre du
sexuel et ce qui est de l’ordre du vital identital, avec les
conséquences en découlant dans le travail analytique.
Enfin la « proposition d’une nosographie nouvelle »
(de M’Uzan, 2005, p. 149), soutenue par une constante
théorisation de la question pulsionnelle, intègre
l’ensemble de l’évolution de l’œuvre.
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Contributions de Ferenczi,
Bion, Winnicott et Meltzer
à la psychosomatique psychanalytique.
Plusieurs conceptions du clivage
Philippe JAEGER

Comment une émotion de l’âme peut faire


une telle trouée dans un objet aussi massif et
solide

Montaigne, Les Essais, Livre 2.

Le début des années 1960 a été particulièrement


fécond pour la pensée psychanalytique. Winnicott présen-
tait la « Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux
self » (1960) puis sa théorie du développement précoce
(1961) (Winnicott, 1969). S’appuyant sur une citation de
Freud : « […] Pour peu que l’on tienne compte aussi des
soins qu’il reçoit de sa mère […] » (Freud, 1911), il soute-
nait que le potentiel inné d’un nourrisson ne pouvait
s’installer dans les limites du corps que couplé aux soins
maternels. Se distinguant de Melanie Klein, Winnicott
considère qu’un maternage qui échoue, au tout début,
provoque le chaos et non une peur du talion et un clivage
bon/mauvais. Cette nouvelle conception du rôle de l’objet
externe fait écho aux découvertes de Ferenczi pour qui
les défaillances de l’environnement étaient à l’origine
d’expériences de détresse et de mort débouchant sur une
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110 La psychosomatique

forme d’auto guérison par « clivage auto narcissique » et


développement prématuré du moi1. Toujours en 1961,
Bion, liait la « mentalité de groupe2 » – fond commun des
groupes, où sont versées les contributions inconscientes
et anonymes – à l’existence d’un appareil proto-mental en
lien avec les processus corporels. Il décrivait, en 1963, le
« clivage forcé » (Bion, 1962), mécanisme de défense sus-
citant un mode psychotique de pensée qui a d’impor-
tantes similitudes, nous a-t-il semblé, avec la pensée
opératoire. La même année, Pierre Marty et Michel de
M’Uzan décrivait « La Pensée opératoire » (Marty, de
M’Uzan, 1963, p. 345-356), pensée consciente souvent
désaffecté, sans lien avec la vie fantasmatique, qui double
l’action, et qui provoque parfois un désarroi chez le psy-
chanalyste. Pierre Marty, Christian David et Michel de
M’Uzan (1963) publiaient L’Investigation psychosoma-
tique3, que d’aucuns considèrent comme l’ouvrage prin-
ceps de la psychosomatique psychanalytique. Il y est
question des sujets en grande vulnérabilité narcissique,
insuffisamment pourvus de ressources libidinales et
connaissant un risque somatique, que Pierre Marty
accompagne avec « la prudence du démineur », selon une
méthode d’« anamnèse associative » (Asséo, 2013, p. 109),

1. Le Journal clinique de Ferenczi, écrit en 1932, sera publié en


anglais en 1969 par Balint, puis en 1985, en français.
2. La mentalité de groupe selon Bion, expression de la volonté du
groupe. Elle constitue un système efficace de fuite et de déni en lien
avec les processus corporels.
3. Marty, de M’Uzan, David, L’Investigation psychosomatique,
Puf, 1963. L’expression « borderline psychosomatique » se trouve dans
L’Investigation psychosomatique, p. 10) : un patient, Eugène E.,
s’exprime dans « un climat prédélirant » et « persécutoire » mais « sans
que l’on puisse parler vraiment de projection mais plutôt de réduplica-
tion projective » (ibid., p. 75-110).
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Plusieurs conceptions du clivage 111

laquelle anticipe sur sa conception ultérieure de « gérance


maternelle du thérapeute ». Cette nouvelle clinique met
l’accent sur la relation d’objet avec l’idée de « distance à
l’objet » (Bouvet), elle introduit une rupture épistémolo-
gique avec l’apport d’un nouveau type de fonctionnement
mental, le fonctionnement opératoire, et avec une nou-
velle clinique centrée sur la référence au « relationnel »
qui engage transfert et contre-transfert (Fine, 2009, p. 44).
Winnicott pouvait dire, à la suite de Klein, que « la
psychose est chose courante dans l’enfance », qu’un état
de non intégration avait une place au tout début. Il recon-
naît, chez les cas limites, un élément schizoïde dissimulé
dans une personnalité non psychotique. Bion (1957,
p. 51) exposait la « Différenciation de la part psychotique
et de la part non psychotique de la personnalité » (Bion,
1957), la part psychotique ne pouvant ni penser ni
apprendre par l’expérience ; elle agissait ou faisait agir.
Ferenczi, Winnicott, Bion et Meltzer, qui admettent
l’existence d’expériences psychotiques, voire autistiques,
dans la petite enfance, nous offrent de solides appuis pour
comparer, opposer et relier les états traumatiques préco-
ces et les différentes versions du clivage, avec « la pensée
opératoire » que les psychosomaticiens de l’École de Paris
retrouvent dans les organisations situées sur « le spectre
psychosomatique ». Marty n’avait-t-il pas implicitement
évoqué le clivage lorsqu’il évoquait un sujet « aux
conduites coupées des influences qui viennent de
l’Inconscient », un sujet dont « L’inconscient reçoit mais
n’émet pas » ? Fain avait envisagé, dès 1956, le trouble
somatique comme un équivalent du délire dans la mesure
où la solution somatique préservait le malade de l’effon-
drement de ses rapports avec ses objets et le monde.
Récemment, en 2005, de M’Uzan, associant psychose et
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112 La psychosomatique

névrose actuelle, a forgé l’expression de « psychose


actuelle », considérant la pensée opératoire comme une
défense et les somatisations comme la manifestation
d’une psychose actuelle avec perte de la libido et déni
de la réalité interne. L’intérêt des chercheurs pour une
articulation entre psychose et pensée psychosomatique est
confirmé par certaines formulations évocatrices récentes
de la clinique psychosomatique, comme celles de « délire
conformiste » et « de folie identitaire opératoire »
(Smadja, 2012, p. 26-27).

CLIVAGE AUTO-NARCISIQUE ET AUTODESTRUCTION

Notre étude ne doit pas laisser dans l’ombre Ferenczi,


en tant qu’il est un précurseur de la psychosomatique
psychanalytique, du fait de ses conceptions du trauma
narcissique, du déni clivage et des tendances à l’autodes-
truction comme manifestations de la pulsion de mort.
Dès 1909, Ferenczi avait évoqué la relation d’objet en pré-
sentant sa théorie de l’introjection primitive : « La rela-
tion d’objet n’est pas que d’ordre fantasmatique mais
comporte une orientation vers la réalité extérieure : elle a
un pôle externe, voire une source externe » (Brusset, 1998,
p. 49). Ferenczi avait critiqué, dans la première période
de son œuvre, une tendance à désexualiser la névrose et
il demandait aux psychanalystes de ne pas se laisser enfer-
mer dans l’alternative facteurs organiques et facteurs psy-
chiques. Il a créé le concept clinique de « la névrose
d’organe », névrose actuelle ou « l’inhibition de la libido
entraîne directement des troubles de certaines fonctions
organiques sans emprunter la voie psychique » (Ferenczi,
1919-1926, p. 373). Dans l’asthme nerveux et certains
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Plusieurs conceptions du clivage 113

troubles de la vision, par exemple, les organes se mettent


à fonctionner sur le mode de l’autosatisfaction érotique
comme de véritables organes sexuels, négligeant leur fonc-
tion non érotique, comme si la libido se retournait dange-
reusement contre le sujet lui-même. Nul doute que la
pulsion soit centrale dans le mécanisme psychosomatique
de la névrose d’organe. Cette avancée sera niée par
Alexander avec « la névrose végétative ». Puis Ferenczi
a décrit « Les pathonévroses » (Ferenczi, 1917, p. 268) :
troubles psychiques secondaires à une maladie somatique,
avec réveil de l’érotisme anal, par exemple, après une
maladie intestinale, ou bien le déclenchement d’une psy-
chose après une intervention chirurgicale aux yeux. Dans
« Pensée et innervation musculaire », il développe l’idée
d’une relation intime entre la pensée et la motilité, antici-
pant la notion de procédés auto calmants, à propos de
ceux qui sont obligés de « développer une activité muscu-
laire intense pour modérer le débordement généralement
trop facile des intensités dans le processus intellectuel »
(Ferenczi, 1919, p. 319).
Ferenczi amorce un virage dans la compréhension des
troubles psychosomatiques à partir l’hypothèse freu-
dienne de l’autodestruction inconsciente à l’œuvre dans
l’épilepsie comme manifestation de la pulsion de mort :
« Depuis le travail révolutionnaire de Freud sur les bases
pulsionnelles de tout ce qui est organique (« Au-delà du
principe de plaisir »), bases qui ne peuvent être analysées
plus avant, nous sommes amenés à considérer tous les
phénomènes de la vie, même de la vie psychique, comme
un emmêlement de formes de manifestations de deux pul-
sions de base : la pulsion de vie et la pulsion de mort. »
(Ferenczi, 1929, p. 76). Un trauma précoce peut provo-
quer « un clivage auto narcissique » et transformer la
relation d’objet en une relation narcissique. « Le sujet
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114 La psychosomatique

clive sa propre personne en une partie endolorie et bruta-


lement détruite, et en une autre partie omnisciente aussi
bien qu’insensible » (Ferenczi, 1982, p. 139). Après avoir
relié le clivage au trauma Ferenczi poursuit : « On fait
l’économie du déplaisir qui résulte de la mise en évidence
de certaines cohérences, en abandonnant ces cohérences.
Le clivage entre deux personnalités qui ne veulent rien
savoir l’une de l’autre […] fait l’économie du conflit sub-
jectif ». « Quand on perd la capacité à supporter le
déplaisir, le manque de cohésion va jusqu’à la fuite des
idées, la psychose hallucinatoire […] Une telle désorgani-
sation et anarchie apparaît dans le domaine organique.
La coopération des organes devient plus faible ou cesse »
(Ferenczi, 1932, p. 187). L’usage du « on », subtil et
inquiétant, restitue le processus de désorganisation et de
dilution de l’identité. À partir du clivage du moi, « une
déchirure dans le moi, déchirure qui ne guérira plus
jamais mais s’agrandira avec le temps » (Freud, 1938,
p. 283), peut surgir une identification à l’agresseur par
incorporation non libidinale de l’objet (Bertrand, 2012,
p. 63). Il en résulte la brusque éclosion de qualités intel-
lectuelles exceptionnelles, une hyper adaptation, une
forme d’empathie. Le clivage, qui provoque un effacement
des affects et instaure une clinique du silence, peut ne pas
résister à la désorganisation de plus en plus fragmentaire
de la psyché et du soma. Le traumatisme n’est plus seule-
ment la conséquence d’un excès, il devient un trauma-
tisme par défaut. Ferenczi pressentait la conception de
la somatisation par « désorganisation contre-évolutive »,
mais décrivait un moment psychotique initial de décon-
struction fragmentation, voire d’autodestruction et
d’« atomisation » (Ferenczi) du moi. Le clivage auto nar-
cissique qui coupe le sujet de ses investissements objec-
taux, évoque le mode de défense par désobjectalisation.
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Plusieurs conceptions du clivage 115

Christian Delourmel (2016) a montré, avec André Green,


comment de puissantes tendances autodestructrices
étaient activées à certains moments de la vie psychosoma-
tique. « Le trauma est un processus de dissolution, qui va
dans le sens d’une dissolution totale, c’est-à-dire la mort »
(Ferenczi, 1932, p. 191), écrit Ferenczi peu de temps avant
de mourir de maladies psychosomatiques (Duparc, 2012,
p. 51) – en partie du fait des insuffisances de son analyse
personnelle qui l’avait conduit aux égarements de l’ana-
lyse mutuelle : « Une analyse authentique par quelqu’un
d’étranger, sans aucune obligation, ce serait mieux »,
écrit-il dans son Journal.

CLIVAGE FORCÉ ET PENSÉE OPÉRATOIRE

Un homme qui chaque soir tombe comme une


masse dans son lit et ne vit plus jusqu’au moment
de s’éveiller et de se lever, cet homme songera-t-il
jamais à faire, sinon de grandes découvertes, au
moins de petites remarques sur le sommeil ?
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

Bion a exploré notre manière de rêver, de penser et de


transformer l’expérience vécue en pensées inconscientes.
Si nous ne pouvons pas rêver l’expérience, si certaines
pensées ou sentiments sont « forclos » il y a risque pour
le soma de perte du sommeil réparateur et apparitions de
symptômes psychosomatiques. Bion a décrit un fonction-
nement de la pensée résultant d’un « clivage forcé »
(enforced splitting)1 qui est proche, selon nous, de la
1. Bion a considéré, comme Klein, que la position schizoparano-
ïde et la position dépressive ne sont pas des stades qui se succèdent
chronologiquement mais qu’ils oscillent dans la clinique, évolution qui
a peut-être été influencée par Winnicott qui récusait l’existence d’une
position schizoparanoïde, trop sophistiquée, selon lui, chez un nourris-
son immature.
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116 La psychosomatique

pensée opératoire. Des mesures radicales sont prises pour


se débarrasser des sentiments de façon à lutter contre la
peur de mourir d’inanition, « même si cela équivaut à se
donner la mort » (Bion, 1979, p. 29-31). Ce mécanisme
actif de clivage vise à fuir l’envie et le contact avec un
objet vivant et tend à faire du sujet un automate du fait
de « l’effondrement » (breakdown) produit dans tout le
système de pensée par destruction de « la fonction
alpha » (ibid.). Ce mode de pensée présente des analogies
avec la pensée factuelle, actuelle et concrète, de l’opéra-
toire. Il existe une altération de la fonction de représenta-
tion de l’objet correspondant, selon de M’Uzan, à un
contre-investissement anti-traumatique par surinvestisse-
ment des objets de la perception. La personne qui
n’aurait à sa disposition que des instruments permettant
de rentrer en contact avec les objets inanimés se retrouve-
rait dans « l’incapacité d’avoir une relation avec tout
aspect d’elle-même qui ne ressemble pas à un automate »
(ibid.). Il y aurait donc recherche incessante du confort
matériel qui renforce le clivage entre le matériel et le psy-
chique de manière à fuir la peur de l’envie, dans un sens
kleinien destructeur.
Un simple sourire ou un énoncé verbal peut corres-
pondre à un mouvement musculaire d’évacuation de faits
non digérés. Par ailleurs il peut arriver qu’un fantasme
soit identifié par l’analyste dans une expression ou un
geste exprimant des conduites libidinalement liées, gestes
expressifs auxquels Marty a donné le nom de « mimiques
du fantasme ». Ces conduites peuvent être mises en lien
avec « la capacité de rêverie de la mère » ou de l’analyste,
« état d’esprit réceptif à tout objet provenant de l’objet
aimé » (Bion, 1979, p. 34) permettant d’accueillir les iden-
tifications projectives considérées comme formes précoces
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Plusieurs conceptions du clivage 117

de l’activité de penser. Cette activité de penser semble


donc subordonnée à la capacité de rêverie de la mère/
analyste. Bion applique sa conception digestive de la rela-
tion mère/enfant à la situation analytique, « l’interpréta-
tion devenant alors l’aliment maternel dont la dimension
nutritive doit être dosée avec attention et patience. Le tra-
vail analytique envisage le passage fantasmatique du bébé
qui s’alimente tout seul, au bébé qui reconnaît en l’ana-
lyste la nécessité du sein » écrit Christine Jean-Strochlic
(Jean-Strochlic, 2004, p. 179). La restauration de la capa-
cité de penser, de faire des liens et de rentrer en contact
avec l’objet, est subordonnée à la capacité de rêverie de
l’analyste, conception maintenant largement partagée à
l’Ipso. En accord avec Bion qui fait de la capacité à sup-
porter la douleur de la frustration pulsionnelle un
moment nécessaire à l’acte de penser, Michel Fain
considère également que « le maintien d’une rétention
douloureusement érotique est à l’origine de la vie men-
tale » (Fain, 1991), mais pense que dans un premier temps
l’Éros fusionne avec l’instinct de mort avant de s’extério-
riser sur un objet.
C’est parce qu’elle est particulièrement intolérante à
la frustration et la douleur psychique que la part psycho-
tique de la personnalité attaque les liens, en particulier
les sources même de la pensée verbalisée et symbolique.
Il peut se produire que le « régurgité » (Meltzer) soit pro-
jeté hors de soi en fragments constituant un monde
« d’objets bizarres ». Cette capacité de régurgitation psy-
chique serait-elle une forme archaïque de « traitement
psychique » de l’excitation à la recherche d’un contenant
qui pourrait faire obstacle in extremis à l’innervation
somatique ?
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118 La psychosomatique

BARRIÈRE DE CONTACT ET PRÉCONSCIENT

Au début, le nourrisson fait appel à la fonction alpha


de la mère pour accueillir les impressions des sens, « faits
non digérés » ou « choses en soi », « fonction alpha » qui
les transforme et les restitue détoxiqués en sentiments et
représentations tolérables. L’accumulation des éléments
alpha dans la psyché, réseau combiné d’éléments alpha
du rêve, va constituer une barrière de contact permettant
de différencier conscient et inconscient. Sans ces transfor-
mations, se forme « un écran bêta » par accumulation
d’impressions brutes qui peuvent être évacuées par identi-
fication projective expulsive conduisant à la formation
d’« objets bizarres ». La conception de la « désorganisa-
tion progressive » de Marty, nous semble proche de la
théorie de Bion d’une accumulation d’éléments béta par
défaut d’identification projective dans un espace psy-
chique contenant. D’ailleurs Marty ne pensait-il pas que
les mécanismes projectifs étaient peu compatibles avec la
maladie somatique ? Il ne peut être question d’un incons-
cient et de rêves, selon Bion, sans une « barrière de
contact » formée d’un réseau d’éléments alpha assurant
le fonctionnement de la partie non psychotique de la per-
sonnalité qui assure le refoulement. La barrière de
contact est-elle constitutive du préconscient selon Marty
ou bien du moi inconscient ? Le préconscient, plaque
tournante de toute l’économie psychosomatique, selon
Marty, assure la mentalisation dans « un espace périlleux
et décisif du développement de l’appareil mental ». On
pourrait dire que lorsqu’un patient présente une faillite
du préconscient, par destruction de la barrière de contact,
il s’agirait de restaurer les instruments nécessaires à
« l’appareil à penser les pensées » (Bion).
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Plusieurs conceptions du clivage 119

SYSTÈME PROTOMENTAL ET TROUBLES PSYCHOSOMATIQUES

Bion propose, dans ses Recherches sur les petits


groupes, « Le concept d’un système protomental, ajouté
à la théorie de l’hypothèse de base, [qui] peut fournir un
angle de vision pour l’étude des maladies physiques,
appelées en particulier psychosomatique » (Bion, 1965,
p. 71). Bion suppose un système archaïque où somatique
et psychique sont non différenciés, appelé « somato-psy-
chique », prénatal et postnatal, qu’il appellera ultérieure-
ment « le système protomental ». Ce système rend compte
de la solidité de la fusion de toutes les émotions associées
à une hypothèse de base1. La théorie dite de « la mentalité
de groupe à hypothèses de base », comme expression
émotionnelle primitive tribale, a pour corollaire l’efface-
ment de la psychologie individuelle. Précisons que les
hypothèses de base sont au nombre de trois (dépendance,
attaque-fuite, couplage) et que ce niveau de fonctionne-
ment du groupe à hypothèse de base est irrationnel,
inconscient et émotionnel. Cette conception présente une
parenté avec la pensée psychosomatique de Marty, qui
décrit également un effacement de la psyché personnelle
dans les états de dépression essentielle et de vie opéra-
toire, ainsi qu’une soumission aux normes de la psycholo-
gie collective au détriment du surmoi personnel.
Daniel Meltzer a proposé « un modèle kleinien et bio-
nien pour l’évaluation des états psychosomatiques »

1. Les hypothèses de base, au nombre de trois, inconscientes elles


prennent la forme d’émotions primitives fondamentales. Ce sont :
l’hypothèse de base de dépendance avec la croyance qu’un objet externe
assure la protection du groupe ; l’hypothèse de base attaque fuite
contre un objet externe mauvais et celle du couplage avec espoir mes-
sianique. Chaque individu a une « valence », tendance à combiner ses
tendances personnelles avec une hypothèse de base.
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120 La psychosomatique

(Meltzer, 1986, p. 41-44) à travers les grandes étapes de


la pensée de Bion, ceci depuis la découverte du « niveau
somatopsychique » fondé sur l’absence de pensée, carac-
téristique de la mentalité de groupe (1961) jusqu’à « la
césure de la naissance », où certaines parties prénatales
de la personnalité restent clivées sans représentations psy-
chiques (Bion, 1979, t. 3). « L’appareil protomental »,
sans représentation des états émotionnels, où s’origine la
mentalité de groupe, est aussi nommé par Bion « la part
somato-psychique de la personnalité » qui se formerait
dans la dernière période de la gestation. Meltzer a appro-
fondi le concept de « système protomental » couplé « aux
hypothèses de bases » en des termes audacieusement spé-
culatifs mais également familiers aux psychosomaticiens :
« Il s’agit d’un univers caractérisé par des règles ou des
excitations plutôt que par la variété infinie des nuances
émotionnelles. C’est un univers de règles et de mensura-
tions plutôt que de principes et de qualités » (Meltzer,
2006, p. 46).
Meltzer rapporte le cas d’une femme célibataire et
sans enfant, qui vient d’avoir un cancer du sein et dont
l’organisation caractérielle, en lien avec des séparations
traumatiques de la petite enfance, s’était effondrée lors-
qu’elle se trouva en présence d’une sœur prenant soin de
son bébé. Elle avait surmonté un premier effondrement à
l’adolescence en s’engageant dans une carrière adminis-
trative : « Elle était impressionnée par le langage des
milieux gouvernementaux et par leurs modalités de
pensée statistique qui donnaient l’impression d’ignorer
complètement l’existence des êtres humains et de leurs
comportements (Meltzer, 2006, p. 47-50). L’hypothèse de
Meltzer est que si « le niveau protomental » n’est pas
modulé par des expériences suffisamment bonnes, il res-
tera clivé et, de ce fait, exercera une influence majeure sur
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Plusieurs conceptions du clivage 121

la psyché sous la forme de caractéristiques de la vie tri-


bale, du fait des excès d’angoisse persécutrice du type
mentalité de groupe - angoisses nécessitant la réassurance
et la protection d’un leader. Si le protomental n’est pas
intégré dans le psycho-somatique prédominera le
« somato-psychotique » (Bion). L’activation « du niveau
protomental » clivé serait déterminante dans la somatisa-
tion grave de la patiente de Meltzer, qui avait « survécue »
en trouvant protection et réussite sociale par soumission
à « l’establishment » au prix d’un clivage de sa vie affec-
tive de son histoire personnelle.
Ce sont les réflexions métapsychologiques de Michel
Fain et Pierre Marty autour de la vie opératoire et celles
de Winnicott concernant le faux self qui éclairent le
mieux cette belle clinique de Meltzer, clinique de patients
qui transportent dans la cure des formations collectives
investies narcissiquement. Ces patients constituent « une
foule à deux » avec l’analyste (Freud), éclipsant le surmoi
personnel au profit de l’idéal du moi incarné par l’ana-
lyste, alors que la régression narcissique de la névrose de
transfert n’est pas encore envisageable. La patiente de
Meltzer avait survécu, jusqu’à sa désorganisation soma-
tique, grâce à « l’establishment et au pouvoir politique
dont elle dominait les rouages ». On peut se demander si
une dissociation primaire, comme la dissociation par le
faux self, organisation défensive qui aurait été mise à mal
lors de la poussée pulsionnelle de l’adolescence, ne consti-
tuerait pas une « prédisposition » au type d’organisation
du caractère de type « moi idéal » décrite par Marty ?
Si une identification primaire ne vient pas répondre à
la détresse du nourrisson, prédominera « une terreur sans
nom ». Le point de vue psychosomatique de Meltzer met
l’accent sur les défaillances de transformation des faits
bruts. Des « résidus » d’éléments bêta sont évacués soit
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122 La psychosomatique

par une pseudo communication de décharge (exemple :


« le bavardage »), soit par la voie du « système protomen-
tal », en une régression vers une mentalité de groupe et
son proche allié, l’innervation somatique, soit encore par
création du non-sens sous la forme d’hallucinose et de
délire psychotique. Dans ces modes d’évacuation des don-
nées sensorielles des expériences émotionnelles, sens et
signification sont magiquement présents sans intervention
des processus mentaux créatifs. Il en résulte une pauvreté
imaginative et l’absence de pensées alternatives dans des
zones du psychisme ainsi nommées par Meltzer : « écran
Bêta, mentalité de groupe, hallucinose, innervation soma-
tique » (Meltzer, 2006, p. 43). L’essentiel dans la psycha-
nalyse des états psychosomatiques, selon Meltzer, est la
mise à jour de l’expérience émotionnelle que le patient ne