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LES MOUVEMENTS POPULAIRES.

POURQUOI ILS RÉUSSISSENT,


COMMENT ILS ÉCHOUENT

Richard Andrew Cloward, Frances Fox Piven, Traduit de l'anglais par Damien
Guillaume, Marie-Blanche Audollent

Agone | « Agone »

2015/1 n° 56 | pages 13 à 64
ISSN 1157-6790
ISBN 9782748902242
DOI 10.3917/agone.056.0013
Article disponible en ligne à l'adresse :
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richard a. cloward et frances fox piven 13

Les mouvements populaires


Pourquoi ils réussissent,
comment ils échouent

ans Poor People’s Movements. Why They Succeed, How

D They Fail (Pantheon, New York, 1977), Frances Fox Piven


et Richard A. Cloward ont produit une critique radicale des
bureaucraties militantes. À travers l’analyse de différentes mobilisations
populaires ayant eu lieu aux États-Unis (chômeurs et ouvriers dans
les années 1930, luttes des noirs pour les droits civiques, combats
pour les droits sociaux), ces deux auteurs, issus de la nouvelle gauche
américaine des années 1960, montrent comment les protestations des
« pauvres », des plus démunis, peuvent être vidées de leur force subversive
dans le cours même de l’organisation de la lutte, notamment parce
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que le souci des leaders de structurer les mobilisations les transforme
en professionnels de la lutte. Ainsi, ils peuvent faire des compromis
avec les autorités pour assurer leur position. La force contestatrice
des plus défavorisés face à l’ordre établi, qui repose sur le nombre
et la spontanéité, est canalisée et domestiquée en même temps que
la contestation passe des usines aux salles de réunion, de la rue aux
institutions publiques. En quête de ressources pour maintenir leurs
organisations, les leaders privilégient progressivement les concessions
avec les élites en place, d’autant que celles-ci, sous la menace des
mouvements sociaux, sont enclines à choisir des interlocuteurs et à céder
sur certains points mineurs. La réussite de l’organisation signe en quelque
sorte l’échec plus général du mouvement.
Si l’ouvrage de Frances Fox Piven et Richard A. Cloward dévoile les
processus d’exclusion à l’œuvre dans la prise en charge des intérêts des
populations déshéritées, il ne repose pas sur un refus de principe de
toute organisation. Militants et universitaires, tous deux ont participé
directement au mouvement des droits sociaux (welfare rights) dans

Agone, 2015, 56 : 13–64


14 les mouvements populaires

les années 1960, et plaident pour une forme de coordination des luttes
qui permettrait le maintien de structures souples et décentralisées au
niveau local, donc la poursuite d’actions massives et subversives à
« la base ». Leur modèle, fondé sur l’analyse concrète de mouvements
de protestation, invite à réfléchir aux conditions de possibilité de
mobilisations qui n’excluraient pas le plus grand nombre, et surtout les
groupes les plus dominés, de la capacité d’action et de décision politique.
Poor People’s Movements est rapidement devenu un classique de
la sociologie des mouvements sociaux 1 , sans pour autant avoir jamais
été traduit en français. Dans le premier chapitre, reproduit ici, Frances
Fox Piven et Richard A. Cloward identifient les conditions de possibilité
de la mobilisation des classes populaires et soulignent les limites que
rencontrent ces protestations dès qu’elles s’institutionnalisent.

Structures de la protestation

En s’appuyant sur le bon sens et l’expérience historique, on peut


se faire une idée simple mais convaincante des racines du pouvoir
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dans toute société. Pour le dire crûment mais sans détour, les
personnes qui contrôlent les moyens de coercition physique et
celles qui contrôlent les moyens de production de richesses ont
du pouvoir sur les autres. Cela est vrai lorsque les moyens de
coercition reposent sur la force primitive d’une caste de guerriers,
mais aussi lorsqu’ils reposent sur la puissance technologique d’une
armée moderne. Et cela est vrai lorsque le contrôle de la production
est exercé par des prêtres assujettissant l’agriculture aux mystères
d’un calendrier, tout autant que lorsque ce contrôle est exercé par
des financiers sur les masses de capitaux dont dépend l’industrie.
Puisque l’on peut recourir à la coercition afin de s’arroger le
contrôle des moyens de production de richesses, et utiliser le

1. Sur ce domaine d’étude, lire Érik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La
Découverte, 2011 [1996] et Olivier Fillieule, Éric Agrikoliansky, Isabelle Sommier
(dir.), Penser les mouvements sociaux. Conflits sociaux et contestation dans les sociétés
contemporaines, La Découverte, 2010.
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contrôle des richesses pour renforcer ses moyens de coercition, ces


deux sources de pouvoir tendent, au fil du temps, à se retrouver
entre les mains d’une même classe dirigeante.
En s’appuyant sur le bon sens et l’expérience historique, on
établit aussi que ces sources de pouvoir sont protégées et étendues
par l’usage de ce pouvoir en vue de contrôler non seulement les
faits et gestes des individus, mais aussi leurs opinions. Ce que
certains appellent « superstructure » et d’autres « culture » recouvre
un système complexe de croyances et de comportements rituels,
qui définit et explique pour chacun ce qui est bon et ce qui est
mauvais, ce qui est possible et ce qui est impossible, ainsi que les
impératifs comportementaux qui en découlent. Étant donné que
cette superstructure de croyances et de rituels s’est développée
dans un contexte de pouvoir inégalitaire, il est inévitable que
les croyances et les rituels accentuent l’inégalité, en associant les
puissants au divin et les opposants au mal. C’est pourquoi les luttes
de classes qui, sinon, seraient inéluctables dans des sociétés très
inégalitaires, ne semblent d’ordinaire ni possibles ni souhaitables à
ceux qui vivent au sein de la structure de croyances et de rituels
édifiée par ces sociétés. En général, les gens qui n’ont pour seule
option, dans le cadre d’une lutte, que de bafouer les croyances et
les rituels imposés par leurs dirigeants, ne le font pas.
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Ces constats fondés sur le bon sens et l’expérience historique,
et qui s’appliquent à de nombreuses sociétés passées, valent tout
autant pour les sociétés capitalistes modernes, notamment les
États-Unis. Le pouvoir prend sa source dans le contrôle des
moyens de coercition et dans celui des moyens de production.
Or, dans les sociétés capitalistes, cette réalité n’est pas légitimée
par la divinisation des puissants, mais par la dissimulation de leur
existence. Ainsi, dans le système électoral représentatif, c’est en
principe sur le droit de vote que reposent l’accaparement et l’usage
du pouvoir, et non sur la force ou la richesse. La richesse est
certes répartie de manière inégale, mais le droit de vote s’applique
globalement d’une manière presque égale ; en exerçant son droit
de vote, la population est censée choisir ses gouvernants, et par là
même décider de ce que ces derniers sont censés faire pour rester
au pouvoir.
16 les mouvements populaires

Puisqu’ils évoluent eux-mêmes dans le cadre des rituels et des


croyances de leur société, les observateurs du pouvoir contribuent
à cette dissimulation en soutenant que le dispositif électoral
contrebalance d’autres sources de pouvoir. Même les plus fins
politologues américains sont partis de l’hypothèse qu’il existe
en réalité deux systèmes de pouvoir, l’un fondé sur la richesse
et l’autre sur le vote, et ils se sont appliqués à démêler les
influences respectives de ces deux systèmes. Cette question a été
jugée complexe et épineuse, imposant de mener des recherches
approfondies dans divers contextes politiques, selon des méthodes
soumises aux restrictions empiriques les plus draconiennes (ce que
résume la célèbre remarque de Polsby 2 : « On ne peut rien affirmer
de définitif à propos du pouvoir dans quelque communauté que ce
soit »). De ces recherches, il est ressorti que le processus électoral
représentatif était à l’origine d’un partage substantiel du pouvoir
dans un monde loin d’être parfait. D’où il s’ensuivait que ceux qui
luttaient contre leurs gouvernants en bafouant les procédures de
l’État démocratique libéral étaient soit de dangereux agitateurs, soit
simplement des idiots.
Dans les années 1960, la tradition pluraliste 3 dominante a été
disqualifiée, au moins pour ceux, à gauche, que les vagues de
contestation déclenchées par les minorités ou par les étudiants
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incitaient à battre en brèche cette vision des choses. Les critiques
qui se sont alors élevées faisaient valoir qu’il n’y avait pas deux
systèmes de pouvoir, mais que le pouvoir fondé sur la richesse et la
force éclipsait celui des urnes. Les pluralistes étaient accusés d’avoir
commis deux erreurs. La première avait été de ne pas reconnaître
les multiples façons dont la richesse et ses attributs ont vidé de
sa substance le processus électoral représentatif, en parvenant à
empêcher de nombreuses personnes d’y participer et en dupant
les autres, prises au piège de « choix » électoraux définis à l’avance.
Et la seconde avait été d’ignorer le parti pris constant en faveur des
intérêts des élites qui caractérise des structures de gouvernement

2. Nelson W. Polsby (1934-2007) est un professeur de science politique enseignant


à Berkeley, États-Unis, spécialiste de l’étude du pouvoir et des élections. [ndlr]
3. Les théories pluralistes considèrent la démocratie comme un régime reposant
sur des processus de sélection pacifique des élites gouvernantes et d’ajustement des
intérêts entre différents acteurs. [ndlr]
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pourtant censées être neutres, et ce, quel que soit le mandat qui
leur a été confié par les électeurs.
Nous n’avons pas ici l’intention de résumer ces critiques,
qui étaient loin d’être simples ou uniformes. Nous souhaitons
seulement souligner que la remise en cause sous-jacente reposait
en grande partie sur l’idée que, contrairement à ce que les
pluralistes avaient laissé entendre avec leurs restrictions empiriques
draconiennes, les modes de participation ou de non-participation
au processus électoral ne reflètent pas un choix politique opéré
librement par des hommes et des femmes libres. Bien plutôt, les
modes de participation et le degré d’influence qui en découle
sont toujours déterminés par la position qu’occupent les individus
concernés dans la structure de classes. C’était là une observation
majeure, et il ne fallut pas longtemps pour en déduire que,
tant que les groupes sociaux appartenant aux classes populaires
se conforment aux normes qui régissent le système électoral
représentatif, leur influence reste modeste. Il est alors devenu clair,
au moins pour certains d’entre nous, que la tactique de protestation
qui consiste à bafouer les normes politiques n’est pas simplement le
fait d’agitateurs ou d’idiots. Pour les pauvres, c’est la seule option.
Mais, arrivés à ce stade, nous ne sommes pas allés plus loin. Dans
les rares études qui ont été menées sur la nature de la protestation
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elle-même, les analyses éclairantes que contenaient les critiques du
processus électoral représentatif ont été totalement ignorées. D’un
point de vue intellectuel, cette omission est surprenante ; d’un point
de vue politique, elle s’explique aisément par les forts préjugés
charriés par nos traditions. En bref, le propos central de ce texte
est de montrer que la protestation n’est pas, elle non plus, une affaire
de libre choix ; tout groupe, à toute époque, n’est pas en mesure de
protester librement, et la plupart du temps les groupes appartenant
aux classes populaires ne sont pas en mesure de protester du tout.
Les circonstances où la protestation est une option possible pour les
pauvres, les formes qu’elle doit prendre et les effets qu’elle peut avoir sont
circonscrits par la structure sociale de plusieurs façons qui, en général,
réduisent et son ampleur, et son poids. Avant de passer à l’explicitation
des divers aspects de cette proposition, il nous faut préciser ce
que nous entendons par « mouvement de protestation », car les
définitions courantes ont induit les chercheurs comme les militants
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à ignorer ou à minimiser de nombreuses protestations pourtant


bien réelles.
Pour qu’émerge un mouvement de protestation, il faut un
changement sur le plan des consciences et des comportements.
L’évolution des consciences présente au moins trois aspects dis-
tincts. D’abord, « le système » – ou les aspects du système que
les gens perçoivent et dont ils font l’expérience – perd de sa
légitimité. Un grand nombre d’individus, qui d’ordinaire se plient
à l’autorité de leurs gouvernants et reconnaissent la légitimité du
cadre institutionnel, en viennent à penser que ces gouvernants
et ce cadre sont injustes et mauvais 4 . Ensuite, des personnes
qui d’ordinaire sont fatalistes, et pour qui le cadre existant est le
seul envisageable, commencent à revendiquer des « droits », et
par voie de conséquence exigent un changement. Enfin, les gens
acquièrent une conscience nouvelle de leur capacité d’agir ; alors
que d’ordinaire ils se considèrent impuissants, ils se mettent à croire
qu’ils ont un certain pouvoir de modifier leur sort.
L’évolution des comportements est tout aussi remarquable, et
on la perçoit en général plus facilement, du moins quand elle
prend la forme de grèves, de manifestations ou d’émeutes à
grande échelle. Ces comportements nous semblent avoir deux
particularités. D’abord, les gens se rebellent en nombre ; ils se
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mettent à transgresser les traditions et les lois auxquelles ils se
plient d’habitude, et ils défient les autorités devant lesquelles ils
s’inclinent en temps normal. Ensuite, leur contestation se manifeste
collectivement, elle est le fait d’un groupe et non d’individus isolés.
Les grèves et les émeutes sont clairement des actions collectives,
mais même certaines formes de contestation qui s’apparentent à
des actes individuels, comme l’absentéisme scolaire, la délinquance

4. À ce propos, Max Weber écrit : « Les conditions culturelles en général, et


en particulier le contexte intellectuel, déterminent dans quelle mesure l’“action
collective”, voire l’“action sociale”, découlent des “actions de masse” des membres
d’une classe. L’ampleur des disparités déjà développées joue également un rôle
déterminant, et particulièrement la transparence des rapports entre les causes et
les conséquences de la “situation de classe”. Car quelque différentes que soient les
chances de vie, ce fait en lui-même, selon toute expérience, ne débouche nullement
sur une “action de classe”. » (Essays in Sociology, New York, Oxford University Press,
p. 184, souligné dans le texte original).
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ou la pyromanie, tout en étant plus ambigus, peuvent avoir une


dimension collective, car ceux qui les commettent considèrent
parfois qu’ils appartiennent à un mouvement plus vaste. De tels
actes de contestation apparemment isolés peuvent être perçus
comme des manifestations d’un même mouvement quand ceux qui
y sont impliqués ont eux-mêmes le sentiment d’agir en tant que
membres d’un groupe, ou quand ils partagent un certain nombre
d’opinions protestataires.
Les définitions courantes, selon lesquelles un mouvement social
se caractérise par le fait qu’il vise explicitement un certain chan-
gement social, poussent à dénier toute signification politique à de
nombreuses formes de protestation. Aussi, bien qu’il soit préférable
en général de ne pas multiplier les interprétations personnelles,
il ne nous semble pas possible de réduire à de simples arguties
sémantiques ce qui différencie notre définition de celles que l’on
trouve couramment dans la littérature sociologique relativement
abondante consacrée aux mouvements sociaux. Par exemple,
Joseph Gusfield définit un mouvement social comme « un faisceau
d’actions et d’opinions socialement partagées qui se rejoignent pour
exiger un changement de quelque aspect de l’ordre social. […] Ce
qui fait du mouvement social un moteur particulier de changement,
c’est son statut de groupe organisé se présentant comme tel 5 ». De
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même, pour John Wilson, « un mouvement social est une tentative
consciente, collective, organisée, de provoquer ou de résister à
un profond changement de l’ordre social par des moyens non
institutionnalisés 6 ».
Dans ces acceptions, l’accent mis sur les intentions conscientes
reflète, chez les auteurs concernés, une confusion entre deux
phénomènes imbriqués mais distincts : le mouvement populaire
d’une part, et les organisations qui se manifestent à la faveur
de ce mouvement d’autre part 7 . Ainsi, conformément à ce que
suggèrent ces définitions, les organisations constituées mettent bien

5. Joseph R. Gusfield (dir.), Protest, Reform and Revolt : A Reader in Social Movements,
New York, John Wiley and Sons, 1970, p. 453.
6. John Wilson, Introduction to Social Movements, New York, Basic Books, 1973, p. 8.
7. Mayer N. Zald et Roberta Ash englobent ces deux formes d’action sociale
dans l’expression « organisations du mouvement social » (« Social Movement
Organizations : Growth, Decay, and Change », Social Forces, mars 1966, nº 44,
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en avant des objectifs de changement social à la fois explicites et


définis collectivement, mais ces objectifs ne sont pas forcément
perceptibles dans les soulèvements populaires (même si certaines
personnes, dont les observateurs et théoriciens que nous sommes,
peuvent très bien prêter des objectifs à ceux-ci). En outre, c’est
la rébellion collective qui constitue à nos yeux la caractéristique
fondamentale d’un mouvement de protestation, mais les définitions
classiques tendent à exclure ou à minimiser la rébellion ouverte,
pour la simple raison qu’en général elle ne caractérise pas les
activités des organisations qui se manifestent à la faveur des
mouvements de protestation.
Quelles que soient les sources d’erreur au plan intellectuel, cette
assimilation d’un mouvement aux organisations qui y prennent
part – laquelle implique qu’une protestation, afin d’être recon-
nue comme telle, soit dotée d’un chef, d’une constitution, d’un
programme législatif ou au moins d’une bannière – a pour effet
d’escamoter de nombreuses formes d’agitation politique qui sont
ainsi reléguées, par définition, dans les domaines aux contours
plus flous des cas sociaux et des comportements déviants. Il
s’ensuit que des phénomènes comme le décrochage scolaire massif,
l’absentéisme croissant des ouvriers, l’avalanche de dossiers de
demande d’aide sociale ou la multiplication des loyers impayés
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n’attirent guère l’attention des observateurs politiques. Puisque, par
le biais de ces définitions, on a décrété qu’il ne s’est rien passé de
politique, il n’y a donc rien à expliquer, du moins en termes de
protestation politique. Et puisque le moyen a été ainsi trouvé de ne
pas reconnaître la protestation, ou de ne pas l’étudier, nous sommes
dans l’incapacité de nous poser à son sujet certaines questions
pourtant incontournables et capitales.

p. 327-341). Dans ses travaux ultérieurs, Roberta Ash finit par distinguer les
organisations qui prennent part à un mouvement social et le mouvement lui-même,
mais elle continue à voir dans l’existence d’objectifs explicites la caractéristique
distinctive d’un mouvement social.
richard a. cloward et frances fox piven 21

Limites institutionnelles
à la naissance d’une insurrection populaire
Selon Aristote, la principale cause de conflit civil est l’inégalité et,
si les petites gens se rebellent, c’est pour être égales aux autres.
Or l’expérience humaine montre que cela est faux la plupart du
temps. S’il y a toujours eu de fortes inégalités, les révoltes sont
rares. Aristote sous-estimait le contrôle de la structure sociale sur la
vie politique. Quelle que soit l’âpreté de leur sort, les gens restent
en général soumis, ils épousent les schémas habituels de la vie
quotidienne dans leur environnement social, qui leur semblent tout
à la fois justes et inévitables. Jour après jour, hommes et femmes
labourent les champs, entretiennent les fourneaux ou s’affairent
sur les métiers à tisser ; ce faisant, ils se plient aux règles et aux
rythmes dictés par la nécessité de gagner leur vie. Pleins d’espoir, ils
forment des couples et donnent naissance à des enfants et, muets,
les regardent mourir ; ils observent les préceptes de leur Église et de
leur communauté et s’en remettent à ceux qui les gouvernent, en
quête d’un peu de répit et de considération. Autrement dit, les gens
se conforment le plus souvent à des dispositions institutionnelles
qui les prennent au piège, qui fixent les récompenses et les
sanctions de la vie quotidienne, et qui passent pour la seule réalité
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possible.
Ceux qui reçoivent les plus maigres récompenses et que l’inéga-
lité accable le plus sont eux aussi soumis. Parfois ce sont même les
plus soumis, car ils sont relativement démunis face aux sanctions
qu’ils encourent s’ils se rebellent. En outre, quasiment de tout
temps et en tout lieu, et en particulier aux États-Unis, les pauvres
sont poussés à croire que leur dénuement est mérité, tout comme
le sont la richesse et le pouvoir des autres. Dans les sociétés
traditionnelles, on considère que les profondes inégalités sont les
fruits d’un décret divin, ou qu’elles sont inhérentes à l’ordre naturel
du monde. Dans les sociétés modernes, comme aux États-Unis, on
attribue la richesse et le pouvoir à des qualités personnelles telles
que le sérieux ou le talent, ce qui revient à dire que les gens qui
n’ont rien ou presque n’ont que ce qu’ils méritent. Dans son étude
sur les opinions politiques des Américains, Edelman observe :
22 les mouvements populaires

Pour maintenir les Américains pauvres dans la soumission, il n’a


pas été nécessaire de recourir autant à la contrainte ni de déployer
autant de mesures de protection sociale que dans les autres pays
développés, même ceux qui sont autoritaires comme l’Allemagne
ou particulièrement pauvres comme l’Italie ; car l’opinion que les
pauvres ont d’eux-mêmes et leur sentiment de culpabilité ont suffi
pour assurer leur docilité 8 .

En résumé, les classes populaires acceptent en général leur sort,


et cette résignation est acquise ; les gouvernants n’ont même pas
à la négocier. C’est par cette capacité qu’ont les institutions d’une
société d’assurer la docilité politique que la protestation se structure
socialement de la façon la plus évidente, au sens où des raisons
structurelles l’empêchent la plupart du temps de s’exprimer.
Cependant, il arrive malgré tout que les pauvres se rebellent. Ils
défient les autorités traditionnelles et les règles édictées par celles-
ci. Ils se plaignent et exigent réparation. L’histoire américaine est
jalonnée d’événements de ce type, depuis les premiers soulève-
ments de métayers, de petits propriétaires fonciers et d’esclaves
dans le groupement des colonies anglaises d’Amérique jusqu’aux
embrasements des ghettos urbains au xxe siècle, en passant par
la « révolte des débiteurs » après la guerre d’indépendance et les
épisodes récurrents de grèves et d’émeutes chez les ouvriers de
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l’industrie. Chaque fois, des pauvres en colère ont réussi vaille
que vaille, ne serait-ce que brièvement, à surmonter la honte
alimentée par une culture qui leur faisait porter la responsabilité
de leur situation difficile ; vaille que vaille, ils ont réussi à briser les
chaînes du conformisme où les maintenaient le travail, la famille,
l’environnement social, chaque strate de la vie institutionnelle ;
vaille que vaille, ils ont réussi à vaincre la peur que leur inspiraient
la police, les milices et les agents de surveillance.
Quand une protestation éclate, quand des personnes ordinai-
rement dociles en viennent à se rebeller ensemble, c’est qu’un
changement majeur s’est produit. La littérature consacrée aux
insurrections populaires s’attache pour l’essentiel à identifier les
conditions nécessaires à ce changement (souvent dans le souci de

8. Murray Edelman, Politics as Symbolic Action, New Haven, Yale University Press,
1971, p. 56.
richard a. cloward et frances fox piven 23

prévenir les troubles politiques qui pourraient en découler, ou de


les circonscrire). Quels que soient les points de divergence entre
les différentes écoles de pensée – et ils sont loin d’être négligeables
–, toutes reconnaissent que les soulèvements populaires traduisent
de profondes mutations dans la société au sens large. Ce point
d’accord est en lui-même important, car il s’agit d’une autre manière
de formuler notre thèse selon laquelle des raisons structurelles
empêchent en général une protestation de s’exprimer. Il y a
consensus sur le fait que les classes populaires n’en viennent à
se révolter que dans certaines circonstances exceptionnelles – et
donc, pour le dire à notre manière : les classes populaires n’ont
la possibilité, déterminée par la société, d’exercer une pression pour
défendre leurs propres intérêts de classe que dans certaines circonstances
exceptionnelles.
Ce point est validé par n’importe quelle grande théorie des
troubles sociaux considérée isolément. Lorsqu’on met en parallèle
les diverses perspectives théoriques et qu’on les examine à la
lumière des événements historiques étudiés dans notre livre, on en
tire la conclusion que, même si ces théories mettent en avant des
types différents de bouleversements sociaux, la plupart d’entre eux
se sont produits simultanément, que ce soit dans les années 1930
ou dans les années 1960. Il n’est point besoin de juger que les
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grandes perspectives théoriques sont toutes également valables
pour convenir que chacune d’elles peut apporter un éclairage
sur la série de bouleversements ayant précédé l’explosion de la
protestation, au moins dans les périodes que nous étudions ici. Cela
montre non seulement qu’il faut d’abord qu’un bouleversement
social majeur se produise pour qu’une protestation puisse éclater,
mais aussi qu’une série ou une combinaison de bouleversements
est sans doute nécessaire pour que la colère qui sous-tend la
protestation atteigne un seuil critique, et se traduise par une
contestation collective.
Il nous paraît utile d’opérer une distinction entre les conceptions
de l’insurrection, selon qu’elles mettent l’accent sur les pressions
qui provoquent une explosion de colère, ou sur l’effondrement de
la capacité régulatrice de la société, à la faveur duquel l’explosion
peut se produire et prendre la forme d’une protestation politique.
Ainsi, parmi les théoriciens de la « pression », nous pourrions
ranger ceux pour qui le changement de la situation économique
24 les mouvements populaires

est une condition préalable aux troubles sociaux, qu’il aille dans
le sens d’une amélioration ou d’une dégradation. Il est évident
qu’un brusque changement économique perturbe le rapport entre
les espoirs que les gens ont été amenés à nourrir et leur situation
réelle. S’ils ont été amenés à espérer davantage qu’ils ne reçoivent,
il est probable qu’ils en éprouvent de la frustration et de la colère 9 .
Certains auteurs, dans le sillage de Tocqueville, mettent en relief
la frustration induite par des périodes d’embellie économique,
lesquelles peuvent susciter des attentes supérieures aux retombées
réelles 10 . D’autres, qui se situent davantage dans la lignée de
Marx et Engels 11 , soulignent que ce sont des épreuves nouvelles

9. Le principal représentant de cette théorie largement répandue de la « frustration


relative », en matière de conflits sociaux, est sans doute Ted Robert Gurr (« Psycho-
logical Factors in Civil Violence », World Politics, janvier 1968, nº 20, p. 245-278 ;
Why Men Rebel, Princeton, Princeton University Press, 1970). Voir également Ivo
Feierabend, Rosalind L. Feierabend, Betty A. Nesvold : « Social Change and Political
Violence : Cross National Patterns », in Hugh Davis Graham et Ted Robert Gurr
(dir.), Violence in America : A Staff Report, Washington D.C., U.S. Government
Printing Office, 1969). Pour une excellente critique des travaux en science politique
qui se fondent sur cette théorie, voir Peter A. Lupsha, « Explanation of Political
Violence : Some Psychological Theories Versus Indignation », Politics and Society,
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automne 1971, nº 2, p. 89-104.
10. Parmi les signes avant-coureurs possibles des conflits sociaux, Tocqueville et ses
épigones mentionnent les conditions de libéralisation politique ainsi que les attentes
politiques grandissantes qu’elles suscitent. Le plus connu des théoriciens des
« attentes grandissantes » est probablement James C. Davies, qui défend pourtant
une variante de cette théorie, nommée « courbe en J ». Selon Davies, il faut que de
longues périodes d’embellie soient suivies par des retournements de conjoncture
ou par une répression politique pour qu’il en résulte un conflit social (« Toward a
Theory of Revolution », American Sociological Review, 1962, nº 27, p. 5-19).
11. Toutefois, par rapport à la théorie de la « frustration relative », les idées
de Marx et Engels sont à la fois davantage liées à un contexte historique précis
et plus globales ; il serait donc sans doute plus juste de dire qu’elles ne sont
pas incompatibles avec cette théorie. Les crises économiques et les épreuves qui
les accompagnent déclenchent des luttes prolétariennes non seulement du fait
de l’extrême paupérisation du prolétariat aux époques concernées, ou du fait de
l’expansion de l’« armée de réserve » des chômeurs à ces mêmes époques, mais aussi
parce que les périodes de crise économique mettent au jour les contradictions du
capitalisme, en particulier la contradiction entre les forces productives socialisées et
l’anarchie de la propriété et de l’échange privés. Pour reprendre les mots d’Engels,
« le mode de production se rebelle contre la forme d’échange ; la bourgeoisie
richard a. cloward et frances fox piven 25

et imprévues qui engendrent la frustration et la colère, et par


suite la possibilité d’un conflit social. Cependant, comme d’autres
que nous l’ont observé, ce désaccord n’est pas insurmontable au
plan théorique. Qu’un auteur mette en avant les bonnes ou les
mauvaises périodes pour expliquer l’agitation qui s’empare des
classes populaires, cela reflète sans doute davantage les situations
concrètes qu’il étudie, ou ses solidarités de classe, que des diver-
gences conceptuelles sérieuses avec ses pairs 12 . Les théoriciens
des « attentes grandissantes » comme ceux de la « paupérisation »
conviennent que, lorsque les gens voient leurs espoirs déçus,
ils peuvent avoir une réaction de colère. Et bien que, sur le
plan historique, ce soient probablement non pas les « attentes
grandissantes » mais les épreuves soudaines qui constituent la
condition première de l’agitation populaire, ces deux facteurs de
changement précèdent toujours les explosions que nous évoquons
dans les pages qui suivent 13 .
D’autres théoriciens de la « pression » ne centrent pas leur
réflexion sur les tensions nées des contradictions entre la conjonc-
ture économique et les attentes de la population, mais élargissent ce

est convaincue d’incapacité à diriger davantage ses propres forces productives


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sociales » (Friedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique [1880],
Éditions sociales, 1950). Autrement dit, la frustration n’est qu’un symptôme d’un
conflit beaucoup plus profond qui ne peut être résolu au sein de la configuration
sociale existante.
12. James Geschwender fait remarquer que les hypothèses des « attentes gran-
dissantes » et de la « frustration relative » (ainsi que celle de la « contradiction
de statut ») sont compatibles au plan théorique (« Social Structure and the Negro
Revolt : An Examination of Some Hypotheses », Social Forces, décembre 1964, nº 43,
p. 248-256.
13. Barrington Moore affirme sans détour que les principaux mouvements
révolutionnaires urbains des xixe et xxe siècles « furent tous des révolutions
nées du désespoir, et certainement pas d’“attentes grandissantes”, comme on
pourrait le croire sous l’influence de certains théoriciens libéraux de la révolution »
(« Revolution in America ? », New York Review of Books, 30 janvier 1969). David
Snyder et Charles Tilly, de leur côté, semblent en désaccord avec cette idée, et
signalent qu’en France, au cours des xixe et xxe siècles, les fluctuations à court
terme des prix et de la production industrielle – pour ne prendre que ces exemples
– n’ont pas permis d’anticiper la survenue de la violence collective (« Hardship
and Collective Violence in France, 1830-1960 », American Sociological Review,
octobre 1972, nº 37, p. 520-532).
26 les mouvements populaires

type de modèle, à la suite de Parsons 14 , en y incluant les tensions


qui, provoquées par les changements structurels en général ou par
les contradictions entre les différents « composants de l’action »,
débouchent sur des accès de « comportement irrationnel », pour
reprendre l’expression de Parsons 15 . Cependant, le champ étendu
que prétend couvrir ce modèle et son imprécision lui ôtent
probablement toute valeur. Comme l’observe Charles Tilly, « les
concepts de “changement structurel”, de “tension” et de “troubles”
sont suffisamment chargés d’ambiguïté pour faire ramer, toute leur
vie durant, une armada de philologues 16 ».
À nos yeux, le principal défaut des travaux de tous les théoriciens
de la « pression » est qu’ils s’appuient sur une hypothèse non
explicite et erronée, selon laquelle les changements économiques
ou structurels sont des événements extraordinaires, tandis que le
cours normal des choses est fait de stabilité et de l’assentiment
général que celle-ci entretient. Or, dans les sociétés capitalistes, le
changement économique, et sans doute aussi le changement struc-
turel – pour peu que l’on s’entende sur ce que ces mots signifient
–, constituent plutôt l’ordinaire que l’exception. Toutefois, l’histoire
enseigne qu’un changement économique extrêmement rapide attise
la frustration et la colère que de nombreuses personnes vivent au
quotidien.
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L’autre grande famille de perspectives théoriques sur la question
des soulèvements populaires voit dans l’effondrement du pouvoir
régulateur des institutions sociales le premier facteur principiel
conduisant à un conflit social. Ces explications se retrouvent
chez des théoriciens très variés, depuis ceux de la « désorga-
nisation sociale », tel Hobsbawm, qui insiste sur l’effondrement
des mécanismes de contrôle régulateur que recèlent les structures
et les routines de la vie quotidienne 17 , jusqu’à ceux dont la

14. Talcott Parsons, The Social System, New York, The Free Press, 1951.
15. Talcott Parsons, « An Outline of the Social System », in Talcott Parsons, Edward
Shils, Kaspar D. Naegele, Jesse R. Pitts (dir.), Theories of Society : Foundations of
Modern Sociological Thought, New York, The Free Press, 1965.
16. Charles Tilly, « Reflections on the Revolution of Paris : A Review of Recent
Historical Writing », Social Problems, été 1964, nº 12, p. 100.
17. Eric Hobsbawm, Primitive Rebels, New York, W. W. Norton and CO, 1963 [trad.
fr. Les Primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Fayard, 1963].
richard a. cloward et frances fox piven 27

réflexion se focalise sur les divisions au sein des élites et leur


effet de déclencheur des malaises sociaux, en passant par ceux,
comme Kornhauser, qui soutiennent que les grands changements
sociétaux – dépression, industrialisation, urbanisation – rompent
les multiples liens d’appartenance qui contrôlent d’ordinaire le
comportement politique des gens 18 . L’ensemble de ces perspectives
sur la « désorganisation sociale » forme un panorama remarquable,
bien qu’un peu général, des rapports entre le changement sociétal,
l’effondrement des contrôles sociaux – ou « déroutinisation » de
la vie quotidienne, pour reprendre l’expression de Ash 19 – et
le déclenchement d’une protestation 20 . Selon les théories de la
« désorganisation », non seulement les périodes de changement
rapide engendrent de la frustration, mais elles tendent aussi à
affaiblir les mécanismes de contrôle régulateur inhérents aux
structures de la vie institutionnelle.
Plus particulièrement, le changement économique peut être
brutal au point de faire quasiment voler en éclats les structures et les
routines de la vie quotidienne. Hobsbawm souligne l’importance

18. William Kornhauser, The Politics of Mass Society, New York, The Free Press,
1959.
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19. Roberta Ash, Social Movements in America, Chicago, Markham Publishing Co,
1972, p. 164-167.
20. Pas plus que celles de la « frustration relative », la théorie de la « désorganisation
sociale » n’est nécessairement incompatible avec une interprétation marxiste des
origines de la protestation des classes ouvrière et populaire (même si la plupart
des tenants de cette perspective ne sont clairement pas marxistes). Par conséquent,
une lecture marxiste de la protestation reconnaîtrait aussi bien l’importance de la
« frustration relative » que celle de la « désorganisation sociale », dans lesquelles
elle verrait cependant non les causes, généralisables au plan historique, des
soulèvements, mais les symptômes des contradictions, liées à un contexte historique
précis, de la société capitaliste. Les travaux de Bertell Ollman, qui montrent que les
structures de caractère peuvent inhiber la conscience de classe et l’action de classe,
contribuent à expliciter le lien entre « désorganisation sociale » et soulèvements
populaires dans une perspective marxiste. Pour Ollman, la « “peur de la liberté”
et la soumission à l’autorité [attribuées au prolétariat] […] ne sont, en définitive,
que des tentatives de reproduire ce qui a été fait dans le passé » (« Toward
Class Consciousness Next Time : Marx and the Working Class », Politics and
Society, automne 1972, nº 3, p. 42). Mais, clairement, les périodes de grands
bouleversements sociaux peuvent causer une rupture dans ces traits de caractère,
ne serait-ce qu’en balayant la possibilité de reproduire ce qui a été fait dans le passé.
28 les mouvements populaires

d’un tel contexte, précisément, pour expliquer l’expansion du


« banditisme social » chez les paysans italiens du xixe siècle :
Il y a de fortes chances que [le banditisme social] devienne un
phénomène majeur lorsque l’équilibre traditionnel est bouleversé :
pendant et après les périodes d’épreuves exceptionnelles, comme les
famines et les guerres, ou lorsque les mâchoires du monde moderne
dynamique se referment sur les communautés statiques afin de les
détruire et de les transformer 21 .

Barrington Moore développe un propos similaire :


Les principaux facteurs qui créent une masse révolutionnaire sont
une soudaine aggravation des épreuves qui s’ajoute à des privations
déjà conséquentes, ainsi qu’une rupture dans les routines de la vie
quotidienne – se procurer de la nourriture, aller au travail, etc. – qui
rattachent les gens à l’ordre dominant 22 .

Autrement dit, un changement économique n’implique pas simple-


ment que les attentes des gens sont frustrées et qu’ils en éprouvent
de la colère. Il signifie aussi que, lorsque les structures de la vie
quotidienne s’affaiblissent, leur pouvoir régulateur est lui aussi
affaibli. « Une révolution se produit si et seulement si, dans la
société concernée, les gens ne sont plus en mesure de mener leur
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existence quotidienne ; aussi longtemps qu’ils peuvent suivre le
cours ordinaire de leur existence, les relations se reconstituent
constamment », affirme Henri Lefebvre 23 .
Pour la plupart des gens, la vie quotidienne est organisée autour
du travail, de ses règles et de ses récompenses, qui régissent le fil des
jours, des semaines et des saisons. Dès lors qu’il y a rupture dans
cette routine, le cadre régulateur que celle-ci impose s’effondre du
même coup. Le travail et les récompenses reçues en échange de
ce travail assurent aussi la stabilité des autres institutions sociales.
Lorsque les hommes ne parviennent plus à gagner suffisamment
d’argent pour subvenir aux besoins d’une famille, ils peuvent

21. Eric Hobsbawm, Primitive Rebels, op. cit., p. 24.


22. Barrington Moore, « Revolution in America ? », art. cité.
23. Henri Lefebvre, Everyday Life in the Modern World, Londres, Allen Lane, 1971,
p. 32 [La Vie quotidienne dans le monde moderne, Gallimard, 1968].
richard a. cloward et frances fox piven 29

abandonner leur femme et leurs enfants, ou renoncer à épouser la


femme qu’ils fréquentent. Et si le chômage s’installe durablement,
il se peut que des communautés entières se désagrègent parce
que les individus valides s’en vont chercher du travail ailleurs.
De fait, la vie quotidienne se dérègle peu à peu, au fur et à
mesure que volent en éclats ses « banalités réconfortantes », selon
la formule d’Edelman 24 . Les premiers signes d’incertitude et de
démoralisation qui en résultent sont généralement la hausse des
statistiques de la délinquance, l’éclatement familial, le vagabondage
et le vandalisme 25 . Empêchés de se conformer aux rôles sociaux
auxquels ils ont été préparés, les hommes et les femmes continuent
vaille que vaille de lutter pour vivre, que ce soit dans les règles ou
en dehors.
Ainsi, la Grande Dépression catastrophique des années 1930
d’une part, et la modernisation et les migrations des années 1960
d’autre part, ont certes débouché sur des épreuves inattendues ;
mais, au-delà, le chômage de masse et le déracinement forcé
d’individus et de groupes ont eu bien d’autres effets, peut-être
tout aussi traumatiques, sur la vie des gens. La perte de travail et
la désintégration des communautés signifiaient la disparition des
activités, des ressources et des liens régulateurs qui constituent
la trame de la vie quotidienne, et par conséquent l’érosion des
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structures qui rattachent les gens à l’organisation sociale existante.
Pourtant, ni les frustrations créées par le changement économique,
ni le délitement de la vie quotidienne ne suffisent sans doute à
expliquer que les gens en viennent à protester contre les difficultés

24. Murray Edelman, Politics as Symbolic Action, op. cit., p. 95.


25. Il convient de noter que Charles Tilly, dans son importante étude sur la violence
collective en France au xixe siècle, ne confirme pas l’idée communément admise
selon laquelle il existe un rapport entre le crime et la violence collective, ou entre
l’une ou l’autre de ces deux variables et l’effet désorganisateur qu’est censée avoir
la croissance urbaine. Cependant, ces rapports étaient des faits avérés aux États-
Unis dans les périodes du xxe siècle que nous étudions, et à nos yeux la question
n’est pas réglée. À d’autres égards, comme nous l’indiquerons, nous rejoignons Tilly
quand il met plutôt en avant les revers de fortune comme condition nécessaire à la
lutte collective. Voir Charles Tilly, « Reflections on the Revolution of Paris », art. cité,
ainsi que Abdul Qaiyum Lodhi et Charles Tilly, « Urbanization, Crime and Collective
Violence in 19th Century France », American Journal of Sociology, septembre 1973,
nº 79, p. 296-318.
30 les mouvements populaires

auxquelles ils font face. D’ordinaire, quand ils endurent de telles


épreuves, ils s’en prennent à Dieu, ou à eux-mêmes.
Pour que ces traumatismes de la vie quotidienne donnent
naissance à un mouvement de protestation, il faut que les gens
prennent conscience de l’injustice que constituent les privations
et la désorganisation qu’ils subissent, ainsi que de la possibilité d’y
remédier 26 . Il faut que les rouages de la société, d’ordinaire perçus
comme justes et immuables, en viennent à paraître à la fois injustes
et susceptibles de changer. Un désarroi de grande ampleur est une
condition propice à ce renversement de perspective. Ainsi, dans
les années 1930, puis dans celles qui suivirent la Seconde Guerre
mondiale, le chômage atteignit des proportions catastrophiques.
Un nombre considérable de personnes perdirent leurs moyens
de subsistance en même temps. Ce fut clairement le cas dans
les années 1930, quand un tiers de la population active fut
touchée par le chômage. De même, la période d’après-guerre fut
désastreuse pour les noirs, contraints par millions de quitter les
campagnes pour rejoindre les grandes métropoles. Dans les ghettos
urbains où ils s’installèrent, le taux de chômage retrouva au cours
des années 1950 et 1960 son niveau de la Grande Dépression.
L’ampleur même de ces bouleversements contribua à atténuer le
sentiment de culpabilité individuelle, les gens ayant alors tendance
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à considérer leur détresse comme une situation collective, et à
rejeter sur ceux qui les gouvernaient la responsabilité de la misère
et du chaos auxquels ils faisaient face.
Ce renversement de perspective a d’autant plus de chances
de se produire, ou de se produire plus rapidement, que les
bouleversements qui affectent des groupes particuliers surviennent
dans un contexte plus large de mutations et d’instabilité, à des
moments où les principaux rouages institutionnels de la société,
tels que les gens les comprennent, ne fonctionnent manifestement

26. « La foule au sens classique ne se soulevait pas d’abord pour protester, mais
parce qu’elle comptait tirer quelque bénéfice de sa révolte. Elle présumait que les
autorités seraient sensibles à son mouvement, et sans doute aussi qu’elles feraient
sur-le-champ une concession ou une autre… », écrit Eric Hobsbawm (Primitive
Rebels, op. cit., p. 111). Le récit que fait George Rudé des émeutes de la faim chez les
citadins pauvres au xviiie siècle va dans le même sens (The Crowd in History, New
York, John Wiley and Sons, 1964).
richard a. cloward et frances fox piven 31

plus. Lorsque, au début des années 1930, les géants américains


de l’industrie furent pratiquement paralysés et que les banques du
pays baissèrent purement et simplement le rideau, il ne fut plus
possible, pour les masses de travailleurs pauvres et les chômeurs,
de garder foi dans l’American way of life. De même, alors que les
perturbations institutionnelles qui précédèrent les luttes des noirs
dans les années 1960 n’étaient pas flagrantes pour la société dans
son ensemble, elles le furent pour les populations déracinées à
cause d’elles. Pour les noirs, les mutations économiques dans les
États du Sud furent tout simplement synonymes de désintégration
de l’ancien régime des plantations féodales, et par suite d’exode
rural, c’est-à-dire d’arrachement à leur communauté d’origine pour
intégrer un autre environnement, inconnu.
Enfin, quand ces bouleversements institutionnels objectifs
conduisent les gens à reconsidérer leur situation, les élites peuvent
contribuer à ce réexamen, ce qui précipite le réveil populaire –
processus qui a souvent été observé par les théoriciens du champ
social. Manifestement, la classe dirigeante a en général tout intérêt
à préserver le statu quo, et à maintenir la docilité des classes
inférieures au sein de ce statu quo. Mais un bouleversement ou
un changement institutionnel rapide peut affecter les élites de
diverses manières, en ébranlant le pouvoir de certaines fractions
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de la classe dirigeante et en étendant celui d’autres fractions, ce
qui provoque une division des élites. Ces dissensions peuvent
affaiblir leur autorité et celle des normes institutionnelles qu’elles
défendent. Si, au cours des luttes de pouvoir qui s’ensuivent, une
partie des élites cherche à s’assurer le soutien des pauvres en
reconnaissant que leurs griefs sont justifiés, cela vient alimenter les
espoirs de changement des classes populaires et entamer encore
plus la légitimité des institutions qui les oppriment 27 .
En effet, même lorsque les élites ne jouent en réalité aucun rôle
dans la montée de la protestation, les masses peuvent leur en prêter
un. Dans la tourmente de l’année 1905, raconte ainsi Hobsbawm,

27. C’est à ce processus que Roberta Ash attribue la politisation de la pègre de


Boston durant la période révolutionnaire. Alors que certaines grosses fortunes en
colère recherchaient des alliés parmi les pauvres, les gangsters des rues se muèrent en
militants organisés, engagés dans le combat politique (Social Movements in America,
op. cit., p. 70-73).
32 les mouvements populaires

des paysans d’Ukraine détroussaient les bourgeois et les Juifs. Ce


faisant, ils étaient persuadés qu’un récent décret impérial leur avait
ordonné de prendre ce qu’ils voulaient. En témoigne le récit d’un
propriétaire terrien :
Pourquoi êtes-vous venus ? leur demandai-je.
– Pour réclamer du grain, pour vous obliger à nous donner votre
grain, dirent plusieurs voix en même temps. […]
Je ne pus m’empêcher de rappeler comment je les avais traités
pendant si longtemps.
– Mais que devons-nous faire ? me rétorquèrent plusieurs voix.
– Nous n’agissons pas en notre nom propre, mais au nom du tsar.
– C’est l’ordre du tsar, dit une voix dans la foule.
– Un général a diffusé cet ordre du tsar dans tous les districts, dit
une autre 28 .

Et cette tendance ne s’observe pas seulement chez les paysans


russes. En mai 1968 à New York, des personnes bénéficiant de l’aide
sociale qui manifestaient en masse pour réclamer des allocations
spéciales ont eu recours à une justification similaire, s’excitant
mutuellement en faisant circuler l’information selon laquelle une
femme riche, qui venait de mourir, avait laissé des instructions
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pour que sa fortune soit distribuée par l’intermédiaire des centres
d’aide sociale. Ces épisodes montrent que les gens cherchent à
légitimer leurs actes même quand ils relèvent de la contestation ;
mais aussi, par ailleurs, que l’autorité des élites pour définir ce qui
est légitime n’est pas ébranlée, même dans les périodes de tensions
et de troubles.
Cependant, nous voulons faire ressortir en premier lieu que,
quelle que soit l’opinion que l’on se fait des « causes » de
l’agitation populaire, on s’accorde en général à estimer que des
troubles exceptionnels affectant la société dans son ensemble sont

28. Eric Hobsbawm, Primitive Rebels, op. cit., p. 187. Eric Hobsbawm et George
Rudé font la même observation à propos des protestations d’ouvriers agricoles
anglais contre les clôtures : «[I]ls avaient du mal à croire […] que le gouvernement
du roi et le Parlement étaient contre eux. Car comment les instruments de la justice
pourraient-ils aller contre la justice ? » (Captain Swing, New York, Pantheon Books,
1968, p. 65).
richard a. cloward et frances fox piven 33

nécessaires pour que les pauvres passent de la passivité à l’espoir, de


l’indolence à l’indignation 29 . Sur ce point au moins, les théoriciens
s’accordent, toutes tendances confondues. En outre, on est fondé
à penser qu’une série de bouleversements simultanés furent à
l’origine des protestations populaires des années 1930 et 1960. Et
ce constat débouche sur un corollaire évident, qui permet de mieux
appréhender l’influence politique que peuvent exercer les pauvres :
étant donné que les périodes de profonds bouleversements sociaux sont
peu fréquentes, les occasions qu’ont les classes populaires de protester le
sont aussi.

La fabrique de l’insurrection
Tout comme la vie institutionnelle entretient la passivité, et qu’un
changement doit s’y produire pour qu’éclate la colère populaire,
de même les formes de protestation politique sont déterminées par
le contexte institutionnel dans lequel les gens vivent et travaillent.
Ce fait, qui constitue à nos yeux une évidence, n’est en général
pas pris en compte, sans doute en partie à cause de la tradition
pluraliste qui définit l’action politique essentiellement comme une
affaire de choix. On fait comme si les acteurs politiques, quels
qu’ils soient, n’étaient pas contraints par un environnement social
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lorsqu’ils adoptent telle ou telle stratégie politique ; tout se passe
comme si les stratégies déployées par les divers groupes résultaient
d’un libre choix, plutôt que de contraintes liées à leur position

29. Dans son examen des crises sociales profondes et complexes qui déclenchent
des grèves populaires, Rosa Luxemburg fait la même observation : «[I]l est
extrêmement difficile à un organisme dirigeant du mouvement ouvrier de prévoir
et de calculer quelle occasion et quels facteurs peuvent déclencher ou non des
explosions […] du fait que chaque opération particulière est le résultat d’une telle
infinité de facteurs économiques, politiques, sociaux, généraux et locaux, matériels
et psychologiques, qu’aucune d’elles ne peut se définir ni se calculer comme un
exemple arithmétique. […] La révolution n’est pas une manœuvre du prolétariat,
mais une bataille qui se déroule alors qu’alentour tous les fondements sociaux
craquent, s’effritent et se déplacent sans cesse. » (« Mass strike Party and Trade
Unions », in Dick Howard (dir.), Selected Writings of Rosa Luxemburg, New York,
Monthly Review Press, p. 245) [Grève de masse, parti et syndicat, La Découverte,
2001].
34 les mouvements populaires

sociale. Dans la section qui suit, nous proposons une première


approche sommaire de la façon dont les caractéristiques de la vie
institutionnelle structurent l’expression de la contestation.

Le système électoral, une institution structurante


Aux États-Unis, la principale institution structurante est le système
électoral représentatif, au moins pendant les premières phases
de la protestation. Cela ne signifie pas qu’il constitue dans des
circonstances normales un terrain propice pour se faire entendre.
Nous allons montrer au contraire que c’est en général quand
l’agitation des classes populaires sort du cadre des procédures
électorales que les pauvres ont une chance d’être écoutés, car
l’instabilité et les clivages que risquent de provoquer leurs actions
dans les usines ou dans la rue peuvent contraindre les responsables
politiques à réagir. Mais l’émergence d’une action à l’usine ou dans
la rue dépend du déroulement de la première phase de protestation
dans les urnes.
Si, en règle générale, la contestation s’exprime d’abord dans
l’isoloir, c’est tout simplement parce que les individus, révoltés
ou non, ont été socialisés dans un environnement politique qui
définit le vote comme le mécanisme à travers lequel le changement
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politique peut et doit se produire. Pour comprendre la prégnance
de cette culture politique, et la puissance du contrôle exercé
par les normes qui canalisent l’expression du mécontentement
politique par la voie des urnes, il ne suffit pas d’alléguer le caractère
incontournable de l’idéologie politique libérale aux États-Unis et
l’absence d’idéologies concurrentes, car c’est précisément ce qu’il
s’agit d’expliquer. Certaines pratiques qui caractérisent le système
électoral lui-même – ses rituels, ses podiums et ses gratifications –
sont éclairantes, en ce qu’elles contribuent à entretenir la confiance
de la population dans le processus électoral. Ainsi, il est significatif
que le droit de vote ait été octroyé aux hommes de race blanche
appartenant à la classe ouvrière très tôt dans l’histoire des États-
Unis, et qu’un système performant de gouvernement local se soit
développé. Grâce à ces mécanismes, de vastes pans de la population
se sont vus associés aux rituels des campagnes électorales et ont
reçu leur part des gratifications symboliques du système électoral ;
richard a. cloward et frances fox piven 35

certains électeurs ont même bénéficié de faveurs concrètes en


échange de leur soutien plus ou moins libre au gouvernement.
Les croyances entretenues de la sorte ne se laissent pas facilement
déloger.
C’est ainsi qu’aujourd’hui, aux États-Unis, l’un des premiers
signes de malaise populaire est en général une modification
soudaine des comportements électoraux traditionnels 30 . En un
sens, le système électoral sert à mesurer et à enregistrer l’ampleur

30. Les tentatives récurrentes pour faire déboucher le mécontentement populaire


sur la création d’un tiers parti sont bien sûr une autre preuve de la prégnance
des normes électorales. Ainsi, dès la dépression de 1828-1831, l’agitation ouvrière
s’est traduite par l’apparition de nombreux partis politiques ouvriers, et vers la
fin du xixe siècle, alors que la classe ouvrière industrielle était en plein essor, le
malaise ouvrier fut en grande partie canalisé vers les partis politiques socialistes,
qui remportèrent parfois un succès modeste à l’échelon local. En 1901, un
grand nombre de ces groupes fusionnèrent pour former le Parti socialiste, dont
1 200 membres furent élus en 1912, dans quelque 340 villes, pour des mandats
publics locaux, y compris celui de maire dans 73 villes. Les mouvements paysans
de la fin du xixe siècle ont suivi une évolution similaire vers le système électoral. Et la
même tendance peut s’observer en dehors des États-Unis. En Europe, par exemple,
avec la fin des espoirs suscités par la révolution avortée de 1848, et avec l’extension
progressive du droit de vote aux ouvriers, les partis socialistes ont aussi commencé
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à privilégier la stratégie parlementaire. L’introduction d’Engels aux Luttes de classes
en France (Karl Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich, Berlin, Vorwärts, 1895, trad.
fr. Éditions sociales, 1974), où il est question des succès remportés par le parti
allemand aux élections législatives, fait désormais figure de justification classique
de ce virage stratégique : « On trouva que les institutions d’État où s’organise
la domination de la bourgeoisie fournissent encore des possibilités d’utilisation
nouvelles qui permettent à la classe ouvrière de combattre ces mêmes institutions
d’État. On participa aux élections aux différentes Diètes, aux conseils municipaux,
aux conseils de prud’hommes, on disputa à la bourgeoisie chaque poste dont une
partie suffisante du prolétariat participait à la désignation du titulaire. Et c’est ainsi
que la bourgeoisie et le gouvernement en arrivèrent à avoir plus peur de l’action
légale que de l’action illégale du Parti ouvrier, des succès des élections que de
ceux de la rébellion. » Quelques années après la parution de cette introduction,
Karl Kautsky publia une lettre d’Engels qui la désavouait, à cause du « légalisme
timoré » des dirigeants du Parti social-démocrate allemand engagés dans les activités
parlementaires à travers lesquelles le parti prospérait, et effrayés par la menace que
représentait l’adoption de la « loi contre les socialistes » par le Reichstag. Voir Dick
Howard (dir.), Selected Writings of Rosa Luxemburg, op. cit. ; Robert Michels, Political
Parties, Glencoe, The Free Press, 1949, p. 370, note 6 [trad. fr. Les Partis politiques,
Flammarion, 1914].
36 les mouvements populaires

d’une désaffection naissante. Ainsi, lors des élections de 1932, la


classe ouvrière urbaine a-t-elle réagi à la débâcle économique en
tournant massivement le dos au Parti républicain auquel elle avait
apporté ses suffrages bon an mal an depuis 1896 31 . De même,
l’impact politique des dynamiques de la modernisation et des
migrations apparut pour la première fois dans toute son évidence
lors du tournant des élections présidentielles de 1956 et de 1960.
À cette occasion, la population noire des villes, qui avait voté de
plus en plus massivement pour les démocrates depuis l’élection
de 1936, bascula dans les rangs républicains ou s’abstint de voter.
D’ordinaire, ces premiers signes d’instabilité politique poussent
les responsables politiques rivaux à tenter d’apaiser les groupes
d’électeurs qui désertent leur camp ; et à ce stade, cela passe
en général par des déclarations conciliantes. Plus les défections
d’électeurs sont nombreuses, ou plus la concurrence entre les élites
politiques est féroce, plus il y a de chances qu’y répondent des
gestes d’apaisement symboliques de ce type. Mais si les causes du
désordre et de la colère sont sérieuses – et seulement si elles le sont
de façon durable –, il est probable que les tentatives de conciliation
ne fassent qu’attiser l’effervescence populaire car, de fait, elles
signifient que certains des plus hauts dirigeants du pays font preuve
de compréhension vis-à-vis de l’indignation des humbles.
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En outre, de même que les dirigeants politiques portent une
responsabilité importante dans l’agitation populaire, ils exercent

31. La fameuse théorie de Walter Dean Burnham sur les « élections critiques », qui
résulteraient d’une accumulation de tensions entre l’évolution de la situation socio-
économique et le système politique, se rapproche de cette idée (« The Changing
Shape of the American Political Universe », American Political Science Review, 1965,
nº 59, p. 7-28 ; Critical Elections and the Mainsprings of American Politics, New
York, W.W. Norton and Co, 1970). Le lien entre conditions économiques et
comportement des électeurs a été soumis à un examen empirique approfondi par des
chercheurs américains en sciences politiques. Leurs travaux tendent généralement à
confirmer la thèse selon laquelle une dégradation de la situation économique pousse
les électeurs à se détourner des partis au pouvoir. Lire par exemple Howard S. Bloom
et Douglas H. Price, « Voter Response to Short-Run Economic Conditions : The
Asymmetric Effect of Prosperity and Recession », American Political Science Review,
décembre 1975, nº 69, p. 1240-1254 ; Gerald H. Kramer, « Short-Term Fluctuations
in U.S. Voting Behavior, 1896-1964 », American Political Science Review, mars 1971,
nº 65, p. 131-143 ; ainsi que Angus Campbell, Philip E. Converse, Warren E. Miller,
Donald E. Stokes, The American Voter, New York, John Wiley and Sons, 1960.
richard a. cloward et frances fox piven 37

une forte influence sur les revendications des protestataires 32 .


Les gestes symboliques simplement censés apaiser les angoisses
naissantes et la colère diffuse qui animent les masses peuvent, en
fin de compte, leur servir de catalyseur. Ainsi, les grandes et creuses
déclarations sur les « droits » des ouvriers ou des noirs faites à la
hâte par plusieurs responsables politiques progressistes, y compris
certains présidents des États-Unis, ont contribué non seulement à
nourrir le malaise des ouvriers ou des noirs, mais également à le
cristalliser sur des revendications qui leur étaient dictées par les
principaux dirigeants du pays 33 .

32. Selon Murray Edelman, le rôle de « puissants déterminants de la perception »


qu’ont les représentants de l’État est dû à leur quasi-monopole sur certaines
catégories d’informations, à la légitimité du régime qu’ils incarnent, et au fort
sentiment d’identification de la population avec l’État (Politics as Symbolic Action,
op. cit., p. 101-102).
33. Il existe un point sur lequel notre analyse diverge de certaines interprétations
marxistes : notre conviction que les revendications des protestataires, au moins dans
les périodes que nous étudions ici, sont déterminées autant par les rapports qu’ils
entretiennent avec les élites que par les facteurs structurels (ou les contradictions)
qui ont déclenché leur mouvement. Ainsi, si l’on considère que la protestation ne
trouve son origine ni dans le délitement des contrôles sociaux, ni dans la « frustration
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relative », mais s’explique par les contradictions fondamentales et irréductibles
qui caractérisent les institutions capitalistes, alors le programme politique qui
s’élabore au sein d’un mouvement devrait refléter ces contradictions fondamentales
et irréductibles. D’où il découlerait que les mouvements des classes populaire
et ouvrière qui naissent dans une société capitaliste fondée sur l’entreprise sont
démocratiques et égalitaires – ou progressistes, pour employer un vocabulaire plus
daté –, et ne sont en définitive pas récupérables. Par exemple, Manuel Castells, dont
les travaux sur les mouvements sociaux dans une perspective marxiste comptent
parmi les meilleurs qui existent, définit un mouvement comme « un certain mode
d’organisation des pratiques sociales, dont la logique de développement est en
contradiction avec la logique sociale dominante au plan institutionnel » (« L’analyse
interdisciplinaire de la croissance urbaine », communication au colloque du Centre
national de la recherche scientifique, 1-4 juin 1971, Toulouse, p. 93). Avec cette
définition, Castells minimise ainsi toute une série de problèmes dans l’évaluation des
orientations politiques prises par les mouvements sociaux, que les enseignements
de l’histoire, hélas, interdisent de minimiser. Voir également Michael Useem,
Protest Movements In America, Indianapolis, Bobbs-Merill, 1975, p. 27-35. Ou, pour
employer un vocabulaire différent, il n’est pas évident à nos yeux que les visées
conscientes (ou subjectives) de l’action rejoignent les intérêts de classe objectifs
(pour une analyse de cette distinction, voir Ralf Dahrendorf, Class and Class Conflict
38 les mouvements populaires

Mais lorsque les gens sont ainsi encouragés au plan symbolique


sans être apaisés au plan concret, leur contestation peut s’exprimer
en dehors des rituels électoraux, et plus généralement déborder du
cadre fixé par les normes politiques du système électoral représen-
tatif. Ils peuvent en effet se rebeller, mais même si leur rébellion
semble souvent confuse du point de vue de la politique américaine
conventionnelle, ou du point de vue de certains militants, il n’en
est rien ; il s’agit d’un comportement politique structuré. Lorsque
les gens manifestent violemment dans la rue, leur comportement
est structuré socialement, et c’est à l’intérieur de ce cadre que leurs
actions sont, dans une certaine mesure, délibérées et mûrement
réfléchies.

Position sociale et formes de contestation


Contrairement aux causes de la révolte, qui font l’objet de nom-
breuses études, la question des raisons pour lesquelles, quand
l’insurrection éclate, elle prend une forme plutôt qu’une autre
n’est guère abordée. Pourquoi dans certains cas les gens font-
ils la grève, et dans d’autres cas se mettent-ils à boycotter, à
piller ou à incendier ? Si cette question est si peu examinée, c’est
peut-être parce qu’aux yeux des observateurs, le comportement
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contestataire qui s’exprime alors semble souvent confus, et donc
inexplicable, à l’instar de l’idée que l’on se faisait des maladies
mentales au xixe siècle. Ainsi Parsons qualifie-t-il d’« irrationnelles »
les réactions aux pressions 34 , tandis que Neil Smelser décrit le
comportement collectif comme « primitif » et « magique » 35 , et que
Kornhauser attribue aux mouvements populaires des tendances à
l’instabilité, à l’extrémisme et à l’antidémocratisme. C’est pourquoi
il est courant que de nombreuses formes d’action contestataire
collective, sans aller jusqu’au soulèvement armé, ne soient tout
simplement pas reconnues comme des manifestations d’un com-
portement politique sensé.

in Industrial Society, Standford, Standford University Press, 1959, p. 174-176 et Isaac


D. Balbus, « The Concept of Interest in Pluralist and Marxian Analysis », Politics and
Society, nº 1, 1971, p. 151-177).
34. Talcott Parsons, An Outline of the Social System, op. cit.
35. Neil J. Smelser, Theory of Collective Behavior, New York, The Free Press, 1962.
richard a. cloward et frances fox piven 39

L’association souvent faite, mais à tort, entre protestation popu-


laire et violence, est sans doute aussi un vestige de ce courant
de pensée, où l’on considère qu’une foule en colère échappe aux
normes et est dangereuse, à l’image de barbares déchaînés. La
violence populaire est indéniablement l’une des multiples formes
de contestation possibles, voire l’une des plus grossières, car elle
enfreint les règles mêmes qui fondent la société civile. De fait, les
groupes des classes populaires ont parfois recours à la violence
– à la destruction de biens ou à l’atteinte aux personnes –, et
cela a peut-être plus de chances de se produire quand les gens
sont dans l’impossibilité, de par leur position institutionnelle, de
choisir d’autres formes de contestation. Mais même si certains
sont des militants actifs, ils ne sont en majorité pas violents. Et
ce, tout simplement parce que les risques sont trop grands ; les
sanctions qui punissent l’usage de la violence par les pauvres sont
trop lourdes et dissuasives 36 . (Bien sûr, il arrive souvent que la
contestation des classes populaires donne lieu à une certaine vio-
lence lorsque des groupes plus puissants, déconcertés ou alarmés
par les agissements incontrôlables des pauvres, font usage de la
force pour les soumettre. L’abondante documentation qui existe sur
les mouvements de protestation aux États-Unis est avant tout un
inventaire des pertes causées dans les rangs des manifestants par
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des groupes armés publics ou privés.)
Au lieu d’expliquer les choses, ces manières de voir ont contribué
à forger des images servant à discréditer les mouvements populaires
en leur déniant toute signification et toute légitimité. Alors que
l’affaiblissement des contrôles sociaux qui accompagne le délite-
ment de la vie sociale est sans doute une condition importante
pour que la population se soulève, il n’en découle ni que toute
l’infrastructure de la vie sociale s’effondre, ni que les personnes qui

36. William A. Gamson explique de manière convaincante que le recours à la


violence et ses chances de succès font l’objet de calculs rationnels : « La violence
doit être envisagée comme un acte utilitaire, au service de l’objectif du groupe qui
en fait usage quand ses membres ont quelque raison de penser que cela fera avancer
leur cause. [Elle] naît d’une impatience elle-même issue d’une hausse, et non d’une
baisse, de la confiance en soi et en sa capacité d’agir. Elle survient quand l’hostilité
envers la cible en fait une stratégie relativement sûre et peu coûteuse » (The Strategy
of Social Protest, Homewood/Illinois, Dorsey Press, 1975, p. 81).
40 les mouvements populaires

réagissent à ces perturbations en protestant sont les plus touchées


par la désorientation et l’exclusion. Au contraire, celles dont
l’existence s’enracine dans un contexte institutionnel quelconque,
et qui sont en contact régulier avec d’autres personnes ayant les
mêmes problèmes qu’elles, pourraient bien être les plus capables de
redéfinir leurs difficultés en les imputant à leurs gouvernants et non
à elles-mêmes, et de se rassembler pour protester collectivement 37 .
Ainsi, alors qu’un grand nombre de noirs du Sud impliqués dans
le mouvement pour les droits civiques étaient pauvres, récemment
arrivés dans les villes du Sud ou sans emploi, ils étaient cependant
rassemblés au sein de l’Église noire du Sud, qui devint le carrefour
de la mobilisation pour les actions de leur lutte 38 .
De même qu’aux États-Unis, les institutions politiques électo-
rales incitent les protestataires à emprunter la voie des urnes, voire

37. C’est peut-être la raison pour laquelle l’énorme masse de données recueillies,
après les révoltes des ghettos dans les années 1960, sur le profil des personnes
impliquées et non impliquées dans ces événements, n’a pas mis en évidence parmi
les émeutiers une plus grande proportion de migrants de fraîche date, de personnes
ayant un faible niveau d’instruction ou de chômeurs que dans la population
moyenne des ghettos. Mais alors qu’il existe des données indiquant que les émeutiers
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n’étaient pas plus « déracinés » que les autres, on ne sait pas grand-chose des réseaux
ou des structures par l’intermédiaire desquels leur contestation a pris corps. Charles
Tilly émet une hypothèse intéressante sur le lien entre intégration et frustration
en suggérant que si ce sont les mieux intégrés parmi les petits commerçants et
artisans de Paris qui étaient en première ligne dans la grande déflagration que fut la
Révolution française, c’est précisément parce qu’ils étaient mieux placés pour le faire,
ayant déjà en quelque sorte un statut de porte-drapeau grâce auquel ils étaient de
fait plus sensibles à la misère qui régnait dans les quartiers les plus pauvres de Paris
(« Reflections on the Revolution of Paris : A Review of Recent Historical Writing »,
art. cité). Eric Hobsbawm et George Rudé attribuent aux artisans locaux un rôle
similaire dans les protestations des ouvriers agricoles anglais au début du xixe siècle
(Captain Swing, op. cit., p. 63-64).
38. Passant en revue la littérature consacrée à la Révolution française, Charles Tilly
développe une thèse similaire à propos de la structuration des grandes flambées
de violence collective chez les sans-culottes : «[L]’insurrection était une manière
de prolonger, sous une forme extrême, leurs opinions politiques ordinaires »
(« Reflections on the Revolution of Paris : A Review of Recent Historical Writing »,
art. cité, p. 114). Voir aussi l’explication par Eric Hobsbawm et George Rudé du
rôle des églises et des « parlements de village » dans les révoltes de paysans anglais
(Captain Swing, op. cit., p. 59-60).
richard a. cloward et frances fox piven 41

ne leur laissent pas d’autre alternative si les troubles sont limités


et que le système électoral semble leur offrir une possibilité de
faire entendre leur voix, de même d’autres caractéristiques de la vie
institutionnelle déterminent les formes que prend la protestation
lorsqu’elle déborde du cadre de la politique électorale. Ainsi, ce
n’est pas un hasard si certaines personnes font la grève tandis que
d’autres descendent dans la rue, pillent les réserves de céréales ou
mettent le feu aux machines : si les routines de la vie quotidienne
maintiennent les gens dans la passivité, elles influencent également
la forme que prend leur protestation quand elle éclate.
En premier lieu, la frustration et l’oppression que subissent
les gens ne sont pas le résultat de processus vastes et abstraits,
mais prennent corps dans un environnement concret, et c’est
cette expérience concrète qui donne à leur colère la forme de
récriminations précises visant des cibles précises. Les ouvriers font
l’expérience de l’usine, du rythme effréné de la chaîne de montage,
du contremaître, des mouchards et des vigiles, du patron et de
la paie ; ils ne font pas l’expérience du capitalisme monopoliste.
Les personnes qui dépendent des aides sociales font l’expérience
des salles d’attente miteuses, du contrôleur ou de l’assistant(e)
social(e), et des allocations de chômage ; ils ne font pas l’expérience
de la politique américaine de protection sociale. Les locataires font
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l’expérience des plafonds qui suintent et des radiateurs froids, et ils
identifient le propriétaire de leur logement ; ils ne connaissent pas
les arcanes de la banque, de l’immobilier ou du bâtiment. Il n’est
donc guère surprenant que, lorsque les pauvres se révoltent, ce soit
si souvent contre la personne qui les contrôle, le propriétaire de
leur taudis ou le petit commerçant de quartier, et non contre les
banques ou les élites dirigeantes devant lesquelles le contrôleur, le
propriétaire et le commerçant eux-mêmes s’inclinent 39 . Autrement

39. Max Weber remarque aussi que « les antagonismes de classe déterminés par
l’état du marché sont en général les plus violents entre les adversaires directs et
actifs dans une guerre des prix. Ce ne sont pas les rentiers, les actionnaires ou
les banquiers qui subissent la rancœur des ouvriers, mais presque exclusivement
les industriels et les chefs d’entreprise, lesquels sont les adversaires directs de ces
mêmes ouvriers dans la guerre des prix. Et ce, en dépit du fait que c’est précisément
dans les caisses des rentiers, des actionnaires et des banquiers que s’entassent les
profits plus ou moins “immérités”, et non dans les poches des industriels ou des
42 les mouvements populaires

dit, c’est l’expérience quotidienne des gens qui donne corps à leurs
griefs, fixe le contenu de leurs revendications et désigne les cibles
de leur colère.
Ensuite, les schémas institutionnels exercent une influence sur
les mouvements de masse par le biais de celle qu’ils exercent sur la
collectivité d’où peut surgir une protestation. La vie institutionnelle
réunit ou disperse les individus, façonne les identités collectives et
place les gens dans les environnements propices au déclenchement
d’une action commune. Ainsi le travail en usine rassemble-t-il
des hommes et des femmes qu’il initie à l’expérience commune
et auxquels il enseigne les possibilités de la coopération et de
l’action collective 40 . Au contraire, dispersés par leurs activités

chefs d’entreprise » (Essays in Sociology, op. cit., p. 186). L’étude de Michael Schwartz
(The Southern Farmers’ Alliance : The Organizational Forms of Radical Protest, thèse de
doctorat en sociologie, université de Harvard, 1971) sur l’Alliance des fermiers du
Sud américain fournit une illustration de ce même fait : au Texas, les membres de
cette organisation dirigeaient leurs récriminations contre les propriétaires fonciers
et les commerçants, et non contre les banques, les spéculateurs ou les compagnies
de chemin de fer qui étaient en définitive responsables de leur situation, car c’est
avec les propriétaires fonciers et les commerçants que les métayers étaient en contact
direct.
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40. Karl Marx et Friedrich Engels tiennent un raisonnement similaire sur les condi-
tions du développement d’un prolétariat révolutionnaire : « Or, le développement
de l’industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais les concentre
en masses plus considérables ; la force des prolétaires augmente et ils en prennent
mieux conscience. Les intérêts, les conditions d’existence au sein du prolétariat,
s’égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le
travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas » (Manifesto of
the Communist Party, International Publishers, New York, 1948, p. 17-18 [Manifeste
du parti communiste, Éditions sociales, 1960]). En revanche, il était peu probable
que les paysans se mobilisent pour défendre leur propre intérêt de classe, car
leur « mode de production les isole les uns des autres, au lieu de les amener à
des relations réciproques » (Karl Marx, The Eighteenth Brumaire of Louis Bonaparte,
New York, International Publishers, 1963, p. 123-124 [Le 18 Brumaire de Louis
Bonaparte, Éditions sociales, 1969]). Cette conception du potentiel révolutionnaire
du prolétariat n’anticipait pas l’habileté avec laquelle les employeurs manipulent le
cadre institutionnel du travail en usine, et divisent ceux qu’ils y ont rassemblés, par
exemple en élaborant sur le lieu de travail un système de hiérarchies et d’intitulés
de postes destiné à « balkaniser » le prolétariat. Pour un examen de la signification
de cette évolution, lire David M. Gordon, Richard C. Edwards et Michael Reich,
« Labor Market Segmentation in American Capitalism », communication présentée
richard a. cloward et frances fox piven 43

professionnelles, les ouvriers journaliers et les petits patrons sont


moins susceptibles d’avoir conscience des similitudes de leurs
situations respectives et de se joindre à une action collective 41 .
Enfin, et c’est le point le plus important, les rôles institutionnels
déterminent les possibilités stratégiques en matière de contesta-
tion car, quand les gens protestent, c’est presque toujours en
s’insurgeant contre les règles et les autorités liées à leurs activités
quotidiennes. Ainsi les ouvriers protestent-ils en se mettant en
grève. Ils peuvent le faire parce qu’ils sont rassemblés dans le cadre
d’une usine, et leurs protestations consistent surtout à se rebeller
contre les règles et les autorités associées à leur lieu de travail. Les
chômeurs ne font ni ne peuvent faire la grève, même si, à leurs yeux,
les propriétaires des usines et des entreprises sont responsables de
leurs problèmes. Au lieu de cela, ils expriment leur colère dans la
rue, là même où ils sont contraints de traîner, ou prennent d’assaut
les centres d’aide sociale, et il est difficile d’imaginer qu’ils puissent
faire autrement.
Pourtant, on entend partout qu’ils feraient mieux de s’y prendre
autrement, et cela donne la mesure de la prégnance (et de
l’absurdité) de la vision pluraliste. En niant les contraintes imposées
par la position institutionnelle des individus concernés, on a tôt fait
de dénigrer la protestation, comme lorsque l’on critique les insurgés
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qui, au lieu de s’en prendre aux vrais centres de pouvoir, cherchent
à atteindre la mauvaise cible par des moyens inappropriés. C’est
ainsi que des directeurs de services sociaux s’emportent contre des
bénéficiaires d’aides sociales qui ont saccagé leurs bureaux, et leur
enjoignent d’apprendre plutôt à faire pression sur les représentants
des pouvoirs publics. Mais pour les gens qui dépendent des aides
sociales, ce n’est pas une mince affaire d’entreprendre le voyage
jusqu’à la capitale de leur État ou jusqu’à Washington, et lorsque

au congrès sur la segmentation du marché du travail, 16-17 mars 1973, université


de Harvard.
41. Dans son étude sur le mouvement de résistance contre la conscription apparu au
moment de la guerre du Vietnam, Michael Useem conclut que l’absence d’un cadre
institutionnel rassemblant les hommes concernés a constitué un obstacle de taille
empêchant le mouvement de résistance de mobiliser sa base (Conscription, Protest
and Social Conflict : The Life and Death of a Draft Resistance Movement, New York,
John Wiley and Sons, 1973).
44 les mouvements populaires

certains d’entre eux, fort rares, s’y rendent, il n’y a bien évidemment
personne pour les écouter. Parfois cependant, il leur arrive de
dévaster les centres sociaux, ce qui est plus difficile à ignorer.
Dans le même registre, le mouvement pacifiste étudiant a essuyé
des critiques, émanant souvent d’anciens sympathisants, au motif
principal qu’il était stupide de la part des étudiants de protester
contre la guerre du Vietnam en manifestant dans les universités,
en s’en prenant à des administrateurs et à des enseignants qui
n’y étaient pour rien. Les critiques pointaient que la guerre n’était
de toute évidence pas le fait des universités, mais du complexe
militaro-industriel. Pourtant, les étudiants n’étaient pas si stupides
que cela. Les contraintes de l’action de masse sont telles qu’ils
n’avaient d’autre choix que d’exprimer leur contestation au sein des
universités, là où ils se trouvaient physiquement et pouvaient donc
agir collectivement, et là où ils jouaient un rôle indispensable à une
institution, ce qui donnait du poids à leur contestation.
Parvenus à ce stade, et dans la mesure où nos exemples
pourraient laisser penser le contraire, précisons que les personnes
ayant un grand intérêt personnel à la préservation d’une institution
quelconque, qu’il s’agisse de directeurs de services sociaux ou de
professeurs d’université, ne sont pas les seules qui ont tendance
à mettre l’évolution des stratégies politiques sur le compte de la
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liberté de choix. Pas plus que les personnes ayant des opinions
politiques plutôt conservatrices. Les militants radicaux ne font pas
autre chose lorsqu’ils appellent la classe ouvrière à s’organiser de
telle ou telle manière, et à adopter telle ou telle stratégie politique,
même quand il est flagrant que le contexte social ne le permet pas.
Ce n’est pas de l’analyse des structures de pouvoir que naissent les
possibilités de contestation. S’il existe un génie de l’organisation, il
réside dans la capacité de percevoir ce que les gens sont en mesure
de faire dans des conditions données, puis de les y aider. Mais
dans les faits, la plupart des initiatives d’organisation populaire
demandent aux gens de faire ce qu’ils ne sont pas en mesure de
faire, et l’échec est assuré.
C’est là notre seconde remarque générale : les possibilités de contesta-
tion sont structurées par les caractéristiques de la vie institutionnelle 42 .

42. C’est peut-être ce que veut dire C.L.R. James quand il écrit : « Là où les
ouvriers réussissent le mieux dans l’action collective, c’est dans le cadre de leurs
richard a. cloward et frances fox piven 45

Pour le dire simplement, les gens ne sont pas en mesure de défier les
institutions auxquelles ils n’ont pas accès, et auxquelles ils ne contribuent
pas.

Les effets limités de la contestation populaire


Si la contestation populaire n’est pas une option envisageable
en toute liberté, et que les formes qu’elle prend ne sont pas
déterminées librement, il convient d’ajouter que ses conséquences
politiques sont en général limitées. Cela étant, il s’avère que
certaines formes de protestation produisent davantage d’effets que
d’autres, ce qui pose une question théorique de toute première
importance. Or c’est une question qu’ignorent en général les
théoriciens des mouvements sociaux, en particulier de ceux qui
se sont déroulés aux États-Unis dans les années 1960 et 1970.
Il existe quantité d’études portant sur les origines sociales des
protestataires, sur les facteurs qui déterminent les manières de
diriger une organisation ou un mouvement social, ou sur les
difficultés à gérer les problèmes de logistique. Ainsi, semble-t-
il, on étudie essentiellement la protestation pour les nombreuses
et passionnantes facettes de la vie sociale qu’elle révèle, mais
quasiment pas pour sa signification première : à savoir que c’est
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le moyen par lequel les plus défavorisés cherchent à arracher des
concessions à ceux qui les gouvernent 43 .

activités quotidiennes ou lors des crises auxquelles elles donnent lieu » (C.L.R.
James, Grace C. Lee, Pierre Chaulieu, Facing Reality, Detroit, Bewick Edition, 1974,
p. 95). Richard Flacks tient un propos similaire sur l’importance de ce qu’il appelle
« la vie de tous les jours » dans la formation des mouvements populaires (« Making
History vs. Making Life : Dilemmas of an American Left », Working Papers for a New
Society, nº 2, été 1974).
43. Les travaux de Michael Lipsky constituent d’une certaine façon une exception,
car il y aborde précisément la protestation comme une stratégie destinée à atteindre
des objectifs politiques (« Protest as a Political Resource », American Political Science
Review, décembre 1968, nº 62, p. 1144-1158 ; Protest in City Politics, Chicago, Rand
McNally, 1970). Leur défaut ne réside pas dans la visée intellectuelle de leur auteur,
qui est ambitieuse, mais dans la façon dont il conçoit son objet d’étude. Pour Lipsky,
les stratégies de protestation relèvent principalement d’« effets de mise en scène »
par lesquels des groupes dénués de tout pouvoir cherchent à attirer l’attention de
46 les mouvements populaires

Nous estimons que la manière la plus utile de penser l’efficacité


de la protestation est d’examiner d’abord les effets perturbateurs des
différentes formes de contestation populaire sur les institutions, puis
les répercussions politiques de ces perturbations. Autrement dit, les
effets de la contestation populaire sont davantage indirects que
directs. La protestation a plus de chances de produire des effets
fortement déstabilisateurs lorsque les protestataires jouent un rôle
essentiel dans une institution, et elle a plus de chances d’avoir des
répercussions politiques importantes lorsque l’institution pertur-
bée constitue un enjeu majeur pour les groupes ayant du pouvoir.
Ces corrélations ne sont pratiquement jamais prises en compte dans
les écrits sur les mouvements sociaux ; il n’existe aucune étude qui
passe au crible les formes de contestation, les environnements dans
lesquels celle-ci s’exprime, les perturbations institutionnelles qui
peuvent en résulter, et les diverses répercussions politiques de ces
perturbations.

sympathisants potentiels ou de « publics de référence ». Mais par cette définition,


Lipsky évacue les formes les plus importantes, au plan historique, de protestation
des classes populaires, comme les grèves et les émeutes. Si sa définition de la
protestation est aussi restrictive, c’est parce qu’il fonde son analyse sur la grève des
loyers de New York [en 1963-1964, ndt] : cet épisode précis, comme il le montre
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clairement, consista surtout en discours et en communiqués de presse, mais très peu
en grève des loyers. Par conséquent, il n’est guère surprenant que l’issue de ce conflit
ait été déterminée par quelques cercles de réformistes progressistes, indignés comme
toujours par les témoignages sur le scandale de l’habitat insalubre, et apaisés comme
toujours par des gestes purement symboliques, empreints de sentimentalisme. Et il
ne faut pas non plus s’étonner que les taudis n’aient pas disparu et aient continué à
se dégrader. De cette expérience, Lipsky tire la conclusion que la protestation est une
stratégie faible et peu fiable, et qu’en tout état de cause la réaction du gouvernement
sera conditionnée par le fait que les objectifs des protestataires sont ou non partagés
par des tiers (personnes ou groupes) importants. Mais, si elle est pertinente dans
le cas particulier qu’étudie Lispky, cette conclusion ne nous semble pas pouvoir
s’appliquer aux protestations en général. À nos yeux, une protestation qui se résume
à ce que Lipsky appelle « tapage » n’est pas vraiment une stratégie, car ce n’est pas
une vraie protestation. De plus, les réactions des publics de référence aux effets
de mise en scène sont bien sûr fugaces et sans conséquence. C’est lorsqu’ils sont
indignés non pas par le « tapage », mais par les graves troubles institutionnels causés
par la contestation populaire, que les publics de référence jouent un rôle essentiel
dans l’élaboration des réponses à la protestation.
richard a. cloward et frances fox piven 47

Limites des perturbations institutionnelles


Le simple fait de parler de perturbation institutionnelle souligne
une évidence : la vie institutionnelle dépend de la conformation
aux rôles établis et du respect des normes établies. La contestation
peut ainsi entraver le fonctionnement normal des institutions. Les
usines ferment quand les ouvriers les désertent ou les bloquent ; les
services sociaux sont plongés dans le chaos quand la foule en colère
vient leur réclamer des aides ; les propriétaires sont menacés de
ruine quand les locataires refusent de payer leur loyer. Dans chacun
de ces cas, les gens cessent de se conformer à leurs rôles institutionnels
habituels ; ils mettent en suspens leur coopération habituelle et, ce
faisant, provoquent des perturbations institutionnelles.
Selon notre définition, la perturbation n’est autre que l’applica-
tion d’une sanction négative, en l’occurrence la suspension d’une
contribution essentielle, dont dépendent d’autres personnes, et
c’est donc une stratégie naturelle pour exercer un pouvoir sur les
autres. En fait, cette forme de pouvoir est régulièrement employée
par de nombreux individus et groupes impliqués collectivement
dans des interactions coopératives, en particulier par des groupes
de producteurs. Par exemple, des paysans ne mettent pas leurs
produits sur le marché afin de faire monter les prix proposés par
les acheteurs ; des médecins refusent de prescrire des traitements à
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moins que leurs tarifs soient acceptés ; des compagnies pétrolières
gardent leurs réserves tant qu’elles n’obtiennent aucune concession
sur les prix 44 .
Mais les moyens de pression que des sanctions négatives
de ce type constituent pour un groupe sont très variables. Ils

44. Dans leur étude sur l’histoire des mouvements de locataires à New York, Joseph
Spencer, John McLoughlin et Ronald Lawson rapportent un cas intéressant d’usage
de la déstabilisation non par les locataires, mais par les banques : lorsque Langdon
Post, le Commissaire aux immeubles d’habitation pendant le mandat du maire
LaGuardia, a tenté de lancer une campagne pour contraindre les bailleurs à respecter
les codes du logement, « cinq banques de dépôts possédant 400 immeubles dans
le Lower East Side ont refusé d’obtempérer et menacé de les évacuer. Le président
de l’Union des contribuables de New York a prévenu que 40 000 logements seraient
évacués ». Post a fait machine arrière (« New York City Tenant Organizations and the
Formation of Urban Housing Policy, 1919 to 1933 », texte non publié, New York,
Center for Policy Research, 1975, p. 10).
48 les mouvements populaires

dépendent de plusieurs facteurs : le caractère essentiel ou non


de la contribution suspendue pour d’autres personnes ; l’existence
ou non de ressources susceptibles d’être cédées par les personnes
que la perturbation affecte ; la possibilité pour le groupe qui fait
obstruction de se protéger de façon adéquate contre les représailles.
Une fois ces critères posés, il est évident que les pauvres sont
généralement dans la position la moins stratégique pour tirer profit
de la contestation.
Ainsi, par rapport à la plupart des groupes de producteurs, les
classes populaires occupent souvent des positions institutionnelles
trop faibles pour que la perturbation constitue une tactique qui
leur permette de se faire entendre. Nombreux sont ceux, parmi
les classes populaires, dont la coopération est loin d’être essentielle
au fonctionnement des principales institutions. Les personnes qui
travaillent dans des entreprises dont le poids économique est
minime, ou qui n’assurent que des fonctions subalternes dans des
entreprises importantes, ou encore qui sont au chômage, ne jouent
aucun rôle qui soit essentiel aux principales institutions. De fait,
certains pauvres voient parfois leur participation institutionnelle
réduite à si peu de chose que la seule « contribution » qu’ils peuvent
refuser est celle de la tranquillité de la vie civile : ils peuvent
manifester violemment dans la rue.
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En outre, les dirigeants – qui sont souvent des petits entrepre-
neurs – des institutions dans lesquelles se retrouvent en nombre
les classes populaires (ateliers de misère, immeubles de quartiers
pauvres, etc.) n’ont souvent que peu de choses à céder aux fauteurs
de troubles sous la pression déstabilisatrice.
Enfin, les groupes appartenant aux classes populaires ne sont
guère en mesure de se protéger contre les représailles qui peuvent
venir des dirigeants d’institutions. Pour comprendre cela, les
pauvres n’ont nul besoin de dresser la liste des épisodes his-
toriques où des protestataires ont été emprisonnés ou abattus.
Leur vulnérabilité leur éclate au visage quotidiennement – chaque
fois que quelqu’un est tabassé par la police, expulsé, licencié ou
arrive en fin de droits. Il n’y a pas jusqu’aux étiquettes que l’on
colle sur la contestation des classes populaires – c’est-à-dire les
termes péjoratifs « illégalité » et « violence » – qui ne témoignent
de cette vulnérabilité des pauvres et servent de justification aux
sévères représailles qu’ils subissent. Prendre ces étiquettes pour
richard a. cloward et frances fox piven 49

argent comptant, c’est ne pas reconnaître ce que ces événements


représentent en réalité : une structure de coercition politique ancrée
dans la vie quotidienne des classes populaires.
Évoquons maintenant l’association de la perturbation à la spon-
tanéité, qui est peut-être un autre reliquat de vieux schémas
de pensée relatifs aux soulèvements des classes populaires, bien
qu’en l’occurrence la question soit un peu plus complexe. En
soi, une perturbation n’est pas nécessairement spontanée, mais
celles que causent les classes populaires le sont souvent, au sens
où elles ne sont ni planifiées, ni opérées par des organisations
constituées. Cela témoigne en partie d’un déficit de ressources
organisationnelles stables chez les pauvres, ainsi que de la prudence
et de la modération des organisations qui parviennent à durer. Mais
même quand il existe des organisations établies et qu’elles ne sont
pas contraintes, afin de durer, de se montrer plus prudentes dans le
choix de leurs tactiques, il est extrêmement difficile de prévoir les
circonstances qui conduisent les classes populaires à se rebeller ; et
une fois que la contestation éclate, il est difficile pour ses leaders
de contrôler la direction qu’elle prend. L’analyse que propose Rosa
Luxemburg de la grève de masse est pertinente :
La grève de masse n’est ni “fabriquée” artificiellement ni “décidée”,
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ou “propagée”, dans un éther immatériel et abstrait, mais […] elle
est un phénomène historique résultant à un certain moment d’une
situation sociale à partir d’une nécessité historique. […] Entreprendre
une propagande en règle pour la grève de masse comme forme de
l’action prolétarienne, vouloir colporter cette “idée” pour y gagner peu
à peu la classe ouvrière serait une occupation aussi oiseuse, aussi vaine
et insipide que d’entreprendre une campagne de propagande pour
l’idée de la révolution ou du combat sur les barricades 45 .

Or, si en général les classes populaires n’ont pas un grand pouvoir


de déstabilisation, et si elles ne prévoient pas toujours d’en faire
usage, dans les faits c’est le seul pouvoir dont elles disposent. Ce
n’est pas dans une salle de réunion que l’usage de ce pouvoir est mis
sur la table, que l’on évalue ses risques et ses bénéfices potentiels ; il

45. Rosa Luxemburg, « Mass strike Party and Trade Unions », art. cité, p. 231-245
[Grève de masse, parti et syndicat, La Découverte, 2001].
50 les mouvements populaires

naît des terribles souffrances qu’endurent les gens dans les périodes
de tensions et de ruptures 46 . Et dans ces périodes, les perturbations
causées par les pauvres dans une institution peuvent avoir des
répercussions bien au-delà de celle-ci.

Limites des perturbations politiques


Ce n’est pas aux effets que produisent les perturbations sur telle ou
telle institution que l’on peut mesurer en définitive le pouvoir des
pauvres, mais à leurs conséquences politiques. À ce niveau, cepen-
dant, un nouvel ensemble de mécanismes structurants intervient,
car les conséquences politiques des perturbations institutionnelles
sont filtrées par le système électoral représentatif.
Les réactions aux perturbations varient selon les contextes
électoraux. D’ordinaire, quand elles se produisent dans une période
de stabilité, les instances gouvernementales ont le choix entre trois
options assez évidentes : soit ne pas en tenir compte, soit tenter
d’apaiser les fauteurs de troubles, soit prendre des sanctions contre
eux. Si les perturbations sont causées par un groupe n’ayant lui-
même qu’un poids politique minime, comme c’est le cas de ceux
qui appartiennent aux classes populaires, elles seront soit ignorées,
soit sanctionnées. Elles risquent d’autant plus d’être ignorées que
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l’institution concernée n’est pas un enjeu essentiel pour la société
dans son ensemble, ou pour d’autres groupes plus importants.
Ainsi, quand des individus pris de fureur sèment le chaos dans
leur propre environnement social, comme ce fut le cas dans les
quartiers misérables d’immigrés au xixe siècle, cela donne parfois
un spectacle effrayant, mais qui peut être circonscrit dans ces

46. Ici encore, les commentaires de Rosa Luxemburg sont convaincants : « Au


moment où commence une période de grèves de masse de grande envergure, toutes
les prévisions et tous les calculs des coûts sont aussi vains que la prétention de
vider l’océan avec un verre d’eau. Le prix que paie la masse prolétarienne pour
toute révolution est en effet un océan de privations et de souffrances terribles. Une
période révolutionnaire résout cette difficulté en apparence insoluble en déchaînant
dans la masse une telle somme d’idéalisme que celle-ci en devient insensible aux
souffrances les plus aiguës. On ne peut faire ni la révolution ni la grève de masse avec
la psychologie d’un syndiqué qui ne consentirait à arrêter le travail le 1er mai qu’à
la condition de pouvoir compter, en cas de licenciement, sur un subside déterminé
à l’avance avec précision. » (Ibid., p. 246.)
richard a. cloward et frances fox piven 51

quartiers ; les effets sur la société dans son ensemble, ou sur le bien-
être d’autres groupes importants, ne seront pas nécessairement
notables. De même, quand des pauvres descendent en masse dans
la rue pour réclamer des aides sociales, ils peuvent faire des dégâts
dans les centres sociaux, mais un centre social saccagé ne représente
pas un gros problème pour la société dans son ensemble, en tout
cas pour les groupes qui comptent. L’option de la répression a plus
de chances d’être choisie si des institutions jouant un rôle central
sont touchées, comme lors du soulèvement des ouvriers du rail à
la fin du xixe siècle, ou lors de la grève des policiers de Boston
après la Première Guerre mondiale. Quoi qu’il en soit, les pauvres
s’attendent à être soit ignorés, soit punis par le gouvernement, car
c’est le traitement qui leur est habituellement réservé 47 .
Or les mouvements de protestation n’apparaissent pas dans les
périodes ordinaires, mais lorsque des mutations à grande échelle
ébranlent la stabilité politique. C’est en effet dans ce contexte, nous
l’avons dit, que les pauvres prennent espoir, et qu’une insurrection
devient possible. C’est aussi dans ce contexte que les protestations
des pauvres peuvent avoir quelque prise sur les responsables
politiques.
Lorsque la société et l’économie subissent des mutations rapides,
les dirigeants politiques sont bien moins libres d’ignorer les
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perturbations ou de les sanctionner. À ces moments, la relation
qu’entretiennent les responsables politiques avec les électeurs a
de fortes chances de prendre une tournure incertaine 48 . Cette
situation politique instable amène le gouvernement à prêter

47. Les perturbations dont les effets ne se font sentir qu’à l’intérieur d’une institution
ont les caractéristiques que E.E. Schattschneider attribue aux conflits de faible
intensité : « Ce qui caractérise les conflits de très faible intensité, c’est que les forces
respectives des adversaires sont souvent connues à l’avance. Dès lors, le camp le plus
fort peut imposer sa volonté au plus faible sans en passer par une véritable épreuve
de force, parce que les gens ne sont pas disposés à se battre s’ils sont sûrs de perdre. »
(The Semi-Sovereign People, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1960, p. 4.)
48. Dans leur argumentation contre la théorie de la « désorganisation sociale »,
Abdul Qaiyum Lodhi et Charles Tilly suggèrent de mettre en relation le niveau de
violence collective avec « la structure du pouvoir, la capacité des groupes défavorisés
d’agir collectivement, les formes de répression déployées par les autorités, ainsi
qu’avec les conceptions différentes qu’ont les faibles et les puissants des droits
collectifs d’agir et de choisir des options jugées valables » (« Urbanization, Crime and
52 les mouvements populaires

davantage attention aux troubles, car le risque augmente que des


groupes jusqu’alors non impliqués se mobilisent – c’est-à-dire que
le champ du conflit soit élargi, pour reprendre une formule de
Schattschneider –, et il est d’autant plus grand que cet élargissement
intervient à un moment où les positionnements politiques sont déjà
devenus imprévisibles 49 .
Quand une autorité politique ne peut plus vraiment compter sur
ses soutiens, elle ne peut plus ignorer tranquillement les troubles,
même ceux qui sont isolés et ne touchent que des institutions
mineures, car la simple apparition d’incidents et de désordres est
d’autant plus menaçante que les positionnements politiques sont
mouvants. Et lorsque les institutions touchées par les perturbations
jouent un rôle central dans la production économique ou dans
la stabilité de la vie sociale, leur fonctionnement normal doit
impérativement être rétabli pour que le gouvernement conserve le
soutien des électeurs. Ainsi, en organisant des grèves massives dans
les années 1930, les ouvriers de l’industrie menaçaient l’économie
nationale dans son ensemble et, compte tenu de l’instabilité
électorale qui régnait à cette époque, ils menaçaient du même coup
l’avenir des autorités politiques fédérales. Dans ces circonstances,
celles-ci n’étaient pas vraiment en mesure d’ignorer les troubles.
Mais, dans les années 1930, le gouvernement ne pouvait pas non
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plus s’exposer aux risques d’un usage massif de la force pour mater
les grévistes. Autrement dit, il ne pouvait brandir frontalement
l’option de la répression. D’abord parce que les ouvriers en grève
de l’époque, comme les manifestants du mouvement pour les droits
civiques dans les années 1960, s’étaient attiré la vive sympathie de
groupes qui constituaient un appui décisif pour le gouvernement.
Ensuite parce que, à moins qu’une partie des insurgés aient peu

Collective Violence in 19th Century France », art. cité, p. 316). Nous considérons
quant à nous que chacun de ces facteurs se modifie, au moins temporairement, dans
les périodes d’instabilité grave et généralisée. Le point le plus important étant que
les options qui s’offrent au gouvernement se réduisent.
49. « Par conséquent, pour comprendre un conflit quelconque, il est nécessaire de
ne pas perdre de vue les relations qu’entretiennent respectivement les adversaires
avec le public parce que l’issue du conflit sera très probablement déterminée par
le comportement de celui-ci. […] Le camp le plus puissant peut hésiter à faire
usage de sa force parce qu’il n’est pas sûr de réussir à isoler son adversaire. » (E.E.
Schattschneider, The Semi-Sovereign People, op. cit., p. 2.)
richard a. cloward et frances fox piven 53

ou prou un statut de parias, qui permette aux dirigeants du pays


de dresser la population contre eux, l’usage de la force dans un
contexte politique instable est risqué, car il est alors impossible de
prévoir avec certitude les réactions des autres groupes prenant part
à la révolte. Si le gouvernement n’est pas en situation d’ignorer les
insurgés, et hésite à prendre le risque d’un usage de la force aux
conséquences hasardeuses, il s’emploiera à calmer et à désarmer
les protestataires.
Cette tentative d’apaisement prendra en général plusieurs
formes. Tout d’abord, et c’est le point le plus évident, les respon-
sables politiques feront des concessions, ou exhorteront les élites du
secteur privé à en faire, afin de satisfaire certaines revendications,
tant symboliques que concrètes, du groupe à l’origine des pertur-
bations. C’est ainsi que les ouvriers sans travail descendus dans la
rue ont obtenu une allocation sociale dans les années 1930, que les
ouvriers de l’industrie en grève se sont vu accorder une hausse de
salaire et une réduction de la durée journalière du travail, et que les
manifestants en colère du mouvement pour les droits civiques sont
parvenus à faire abolir la ségrégation dans les équipements publics
au cours des années 1960.
Que l’on voie dans ces concessions une preuve que les institu-
tions politiques américaines sont capables de se réformer, ou qu’on
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les balaye au motif qu’elles seraient purement cosmétiques, ce n’est
en tout cas pas de bon gré que les dirigeants du pays les ont faites.
À chaque fois, et dans certains cas de façon appuyée, la réforme a
contraint le gouvernement de rompre avec une vieille tradition de
complaisance envers les élites du secteur privé. Ainsi la politique
libérale 50 de protection sociale du New Deal a-t-elle été maintenue
en dépit de l’opposition générale du monde des affaires. Si les
ouvriers en grève au milieu des années 1930 ont réussi à obtenir des
compromis sur les salaires dans l’industrie privée, c’est uniquement
parce que les dirigeants de l’État et de l’Union avaient renoncé à
employer les moyens étatiques de coercition pour briser les grèves,
comme ils le faisaient depuis belle lurette. La fin de la ségrégation
dans les équipements publics impliquait que les responsables

50. Le terme américain liberal désigne les positions politiques progressistes aux
États-Unis. [ndlr]
54 les mouvements populaires

démocrates fédéraux se retournent contre les élites des plantations


du Sud, qui étaient leurs alliées traditionnelles. Dans ces exemples,
les protestataires n’ont arraché des concessions que lorsque les
responsables politiques ont finalement été contraints, pour assurer
leur propre survie politique, d’agir en un sens susceptible de
soulever l’opposition farouche des élites économiques. En résumé,
dans un contexte de profonde instabilité électorale, l’alliance des
pouvoirs publics et privés est parfois affaiblie, ne serait-ce que
temporairement, et les pauvres peuvent alors en tirer parti par la
contestation 51 .
Ensuite, les responsables politiques, ou les élites qui sont leurs
alliées, tenteront d’apaiser les troubles, non seulement en prenant
en main les problèmes immédiats que dénoncent les protestataires,
mais aussi en s’efforçant de canaliser l’énergie et la colère de ces
derniers vers des formes de comportement politique plus légitimes,
moins déstabilisatrices, en partie en offrant des avantages aux
leaders du mouvement, autrement dit en les récupérant. Ainsi
les manifestants qui exigeaient des allocations, aussi bien dans
les années 1930 que trois décennies plus tard, ont été incités

51. Dans la très abondante littérature marxiste sur la théorie de l’État capitaliste,
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la légitimation, ou cohésion sociale, est présentée comme l’une des deux fonctions
principales de l’État (l’autre étant le maintien des conditions de l’accumulation capi-
taliste). La conception que nous développons ici des institutions de la démocratie
représentative s’accorde avec cette perspective générale. Comme nous l’avons noté
plus haut, le fait que la population bénéficie largement du droit de vote – et l’exerce
largement – est à nos yeux une source importante de légitimité pour l’autorité de
l’État. Cette forte implication dans le système électoral alimente la croyance que
le gouvernement est au service d’une vaste majorité plutôt qu’à celui d’intérêts
particuliers ou d’une classe particulière. C’est ce phénomène que Marx appelle la
« fausse universalité » de l’État. (Pour une analyse du droit de vote et des partis
politiques fondés sur lui, selon cette perspective, lire aussi Nicos Poulantzas, Political
Power and Social Classes, Londres, New Left Books/Sheed and Ward, 1973 [Pouvoir
politique et classes sociales de l’État capitaliste, Maspero, 1968] et Amy Bridges, « Nicos
Poulantzas and the Marxist Theory of the State », Politics and Society, hiver 1974,
nº 4, p. 161-190.) Nous prolongeons le raisonnement en disant que le droit de vote
joue un rôle essentiel pour protéger la légitimité de l’État contre certaines mises
en cause récurrentes. Les compétitions électorales servent d’indice ou de baromètre
du mécontentement et de la désaffection, et la menace d’une défaite dans les urnes
contraint les représentants de l’État à adopter des mesures destinées à apaiser le
mécontentement et à restaurer la légitimité.
richard a. cloward et frances fox piven 55

à passer par les procédures administratives de réclamation au


lieu de saccager « bêtement » les bureaux d’aide sociale, tandis
que les leaders se voyaient offrir des postes de conseillers dans
les services sociaux. Au cours des années 1960, certaines figures
du mouvement pour les droits civiques ont abandonné la lutte
dans la rue pour travailler au sein des programmes de la Grande
Société 52 , et à mesure que les émeutes gagnaient les villes du
Nord, les meneurs des ghettos ont été incités à délaisser la rue
pour participer à des « dialogues » avec les représentants des
municipalités, et certains d’entre eux se sont vu offrir des postes
dans les administrations municipales 53 .
Enfin, les mesures promulguées par le gouvernement dans les
périodes de troubles peuvent être destinées non pas à apaiser les
protestataires, mais à endiguer l’éventuelle vague de sympathie
que le groupe auquel ils appartiennent a su soulever dans l’opi-
nion publique. En général, cela se fait au moyen de nouveaux
programmes qui paraissent répondre aux revendications morales
du mouvement, et lui ôtent ainsi tout soutien, sans véritablement
lâcher du lest avec des concessions concrètes.
La mise en place de l’assurance-retraite dans le cadre de la Loi
sur la sécurité sociale 54 en est un exemple remarquable. Sous la
bannière du mouvement Townsend, des personnes âgées récla-
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maient des pensions mensuelles de 200 dollars, sans condition,
et elles sont parvenues à faire signer une pétition de soutien à
quelque 25 millions de personnes. Or il s’avéra que, tout en offrant

52. Initiés par le président Johnson. [ndt]


53. Les nouveaux venus dans la sphère institutionnelle ont pour la plupart été
recrutés par des administrations locales qui n’avaient qu’un pouvoir de décision
limité en matière de services destinés à la population insurgée. Il existe un parallèle
évident avec le recrutement d’autochtones au sein des administrations coloniales.
S’agissant de ces administrations et de leurs activités, Gosta Esping-Andersen et
Roger Friedland disent de manière générale qu’elles « encouragent la participation
des citoyens au niveau local, et donc sans lien avec les enjeux politiques nationaux »
(« Class Structure, Class Politics and the Capitalist State », texte ronéotypé, Madison,
1974, p. 21). Voir aussi Ira Katznelson pour une analyse de la « création de relations
de clientélisme financée par l’État » (« The Crisis of the Capitalist City : Urban
Politics and Social Control », in W.D. Hawley et Michael Lipsky (dir.), Theoretical
Perspectives in Urban Politics, New York, Prentice-Hall, 1976, p. 227).
54. En 1935. [ndt]
56 les mouvements populaires

une mesure de protection à un grand nombre de futurs retraités,


la Loi sur la sécurité sociale ne concernait pas les membres du
mouvement Townsend, dont aucun ne pouvait être couvert par
une assurance liée au travail puisqu’ils ne travaillaient déjà plus,
et qu’en tout état de cause la plupart d’entre eux mourraient
avant les premiers versements, prévus quelque sept ans plus tard.
En revanche, l’assurance-retraite de la Loi sur la sécurité sociale
répondait aux revendications morales du mouvement. Sur le papier,
le gouvernement avait agi pour protéger les personnes âgées du
pays, ce qui empêchait de facto que s’identifient à elles les personnes
qui n’étaient pas encore « âgées ». Avec une grande habileté, la Loi
sur la sécurité sociale réussit à faire fléchir le soutien de l’opinion
publique au mouvement Townsend sans rien céder aux personnes
âgées.
Les exemples similaires de réponses qui affaiblissent le soutien
de l’opinion publique sont légion. Les programmes fédéraux d’aide
aux ghettos annoncés tambour battant dans les années 1960 étaient
desservis par une conception et un financement insuffisants pour
qu’ils puissent avoir des effets significatifs sur la pauvreté ou sur
les traumatismes liés à la vie dans les ghettos. Mais la publicité
faite à ces programmes – tout le battage autour de la « guerre
contre la pauvreté » et du développement de « cités-modèles » –
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a grandement contribué à amadouer les libéraux qui soutenaient la
cause des citadins noirs.
Enfin, ces mesures censées calmer le jeu ont permis au gou-
vernement de mettre en œuvre, en toute tranquillité, un arsenal
répressif. Évidemment, les leaders du mouvement, ainsi que les
groupes les plus agités ou qui rejettent les concessions faites, sont
victimes de représailles policières arbitraires ou d’un harcèlement
judiciaire plus formaliste à travers des enquêtes du Congrès ou des
poursuites pénales. Dans un contexte où le gouvernement s’efforce,
à grand renfort de publicité, de remédier aux injustices dont se
plaignent les groupes révoltés, les mesures répressives de ce type
ne risquent guère de soulever l’indignation des gens favorables aux
protestataires. De fait, cette stratégie double a une autre utilité, qui
est de parer d’une aura d’équité et de discernement l’action du
gouvernement.
richard a. cloward et frances fox piven 57

Mais le plus important est bien que les conséquences politiques des
perturbations institutionnelles dépendent du contexte électoral. Aussi
lourdes soient-elles, comme dans le cas des grèves dans l’industrie,
les perturbations ne permettent d’arracher des concessions que
lorsque la projection du rapport de forces, sur un terrain électoral
instable, est favorable aux protestataires. Et même alors, pour peu
que les protestataires parviennent à acculer le gouvernement à
réagir, ils ne fixent pas les termes de sa réaction. Pour ce qui est de
la diversité des circonstances particulières qui déterminent ce que
les protestataires gagnent ou perdent, il nous reste encore beaucoup
à apprendre.

La mort du mouvement
Il n’est pas surprenant qu’au total ces tentatives pour apaiser
et désarmer le mouvement de protestation signent en général
son acte de décès, d’une part en transformant le mouvement
lui-même, et d’autre part en modifiant le climat politique qui
nourrit la protestation. Dans la foulée de ces changements, les
multiples contrôles institutionnels qui servent d’ordinaire à refréner
la protestation sont rétablis, et la classe populaire se voit une fois
de plus refuser la possibilité de peser sur le débat politique.
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Nous avons dit qu’une forme de réponse du gouvernement
consistait à faire des concessions aux protestataires, à leur accorder
une partie – symbolique ou concrète – de ce qu’ils réclamaient.
Mais cette posture d’apaisement est loin de pouvoir expliquer à elle
seule la mort d’un mouvement. D’une part, ces concessions sont en
général modestes, pour ne pas dire dérisoires ; d’autre part, aussi
modestes soient-elles, elles sont la preuve que la protestation « sert
à quelque chose », ce qui peut aussi bien raviver un mouvement
qu’y mettre fin.
Cependant, il est rare que le gouvernement lâche du lest
sans allumer quelques contre-feux. Les concessions faites, le cas
échéant, s’inscrivent en général dans le cadre d’une série de mesures
destinées à réorienter le mouvement vers des voies politiques
normales et à assimiler ses meneurs en leur assignant des rôles
institutionnels stables. Ainsi, avec le droit de se syndiquer, obtenu
à la suite de grèves massives ayant semé le chaos dans les
années 1930, les ouvriers de l’industrie furent incités à se saisir
58 les mouvements populaires

des procédures de réclamation nouvellement mises en place au


lieu d’organiser une grève sur le tas ou une grève sauvage ; et
les nouveaux leaders syndicaux, désormais affectés aux relations
avec la direction des usines et aux comités du parti démocrate, se
firent les relais idéologiques et les maîtres d’œuvre de cette stratégie
de modération et de normalisation. De même, lorsqu’à la suite
des troubles des années 1960 les noirs obtinrent le droit de vote
dans le Sud ainsi qu’une certaine influence dans les municipalités
du Nord, les figures de la communauté noire furent reconverties
dans la politique électorale et bureaucratique et se firent les relais
idéologiques du glissement « de la protestation à la politique 55 ».
Cette caractéristique de l’action du gouvernement mérite une
explication parce que les principales mesures de récupération –
le droit de se syndiquer, le droit de vote, la représentation des
noirs dans les conseils municipaux – étaient aussi des réponses à
des revendications précises émanant des protestataires eux-mêmes.
Tout semblait indiquer que le gouvernement n’avait rien fait d’autre
que réparer les torts subis. Mais le processus était loin d’être aussi
limpide qu’il n’y paraît. Nous l’avons déjà indiqué, les mouvements
s’étaient constitués à travers l’interaction avec les élites, et leurs
revendications résultaient d’une pression des responsables poli-
tiques pour qu’elles aillent dans ce sens-là. Ce n’est d’ailleurs pas
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un hasard si ces derniers avaient fini par reconnaître la justesse
de causes comme le droit de se syndiquer, le droit de vote ou
le droit de « participation des citoyens ». Dans chaque cas, les

55. Bayard Rustin, « From Protest to Politics », Commentary, février 1965, nº 39,
p. 27. Il nous semble que James Q. Wilson est dans l’erreur lorsqu’il impute la
disparition du SNCC et du CORE [deux organisations de lutte pour les droits
civiques des noirs – ndt] à l’échec et au rejet, causes d’une pression intolérable sur
ces organisations « rédemptrices » qui d’une part appelaient à une transformation
radicale de la société, et d’autre part exigeaient un engagement sans faille de leurs
membres. D’abord, et surtout, quel que soit l’angle sous lequel on envisage les
choses, on ne peut affirmer que le SNCC et le CORE ont échoué, comme nous l’ex-
pliquons au chapitre 4. Ensuite, en dépit de leur nature rédemptrice, la disparition
de ces organisations fut très précisément due aux mesures gouvernementales et à
leurs effets sur les cadres et sur les militants de ces organisations. Ce sont les réponses
du gouvernement qui ont provoqué les dissensions internes et la désillusion, bien
plus sûrement que « le désenchantement qui affecte inévitablement une organisation
rédemptrice » (Political Organizations, New York, Basic Books, 1973, p. 180-182).
richard a. cloward et frances fox piven 59

élites ont réagi à la colère populaire en annonçant des réformes


qui consistaient surtout à étendre des procédures existantes à de
nouveaux groupes ou à de nouveaux cadres institutionnels. La
négociation collective n’a pas été inventée dans les années 1930, pas
plus que le droit de vote dans les années 1960. Dans la tourmente,
les dirigeants politiques ont proposé des réformes qui étaient en
un sens préfigurées par des dispositions institutionnelles déjà en
vigueur, et piochées dans le catalogue des mesures existantes. En
réaction, la population en colère s’est contentée de réclamer ce
que les dirigeants politiques avaient déclaré qu’elle devait obtenir.
Si par quelque accident de l’histoire elle avait agi autrement, si
par exemple les ouvriers de l’industrie avaient exigé la propriété
publique des usines, sans doute auraient-ils quand même obtenu
le syndicalisme, tout au plus ; et si les noirs pauvres du Sud avaient
réclamé une réforme agraire, sans doute auraient-ils quand même
obtenu le droit de vote.
Tout en s’efforçant de récupérer les groupes révoltés et de les
orienter vers des formes de comportement moins déstabilisatrices
au plan politique, le gouvernement s’emploie aussi à les priver du
soutien de leurs sympathisants potentiels, et par là même à saper
le moral des activistes. Enfin, lorsque le mouvement s’étiole sous
l’effet de ces divers facteurs, que ses chefs de file sont appâtés
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par de nouvelles opportunités et que la plupart de ses militants
sont pacifiés, désorientés ou découragés, la démonstration de
force répressive fait mordre la poussière aux derniers éléments
récalcitrants encore mobilisés.
Cependant, les changements les plus profonds ne touchent
pas le mouvement lui-même, mais le contexte politique qui l’a
nourri au départ. Les fauteurs de troubles et les contestataires qui
composent le mouvement ne constituent qu’une petite fraction de
la population mécontente dont ils sont issus. En théorie, si certains
leaders étaient récupérés, d’autres apparaîtraient à leur place ; si
certains participants rentraient dans le rang ou se décourageaient,
d’autres prendraient le relais. Mais ce n’est pas ainsi que les
choses se passent, car les réponses du gouvernement ne se bornent
pas à briser le mouvement : elles transforment aussi le climat
politique propice à la contestation. Les concessions faites aux
protestataires, les tentatives pour « les ramener dans le système »,
et en particulier les mesures visant les sympathisants potentiels,
60 les mouvements populaires

contribuent toutes à créer l’image puissante d’un gouvernement


sensible et bienveillant, qui apporte une réponse aux doléances
et résout les problèmes. Par conséquent, quel qu’il soit, le soutien
que la population au sens large a pu apporter aux protestataires
diminue. En outre, la démonstration de bienveillance du gouver-
nement exaspère des groupes hostiles au mouvement, et provoque
l’opposition de secteurs plus neutres. Le « vent de l’opinion
publique » commence à tourner – contre les travailleurs à la fin des
années 1930, contre les noirs dans les années 1960. Et en parallèle,
les discours tenus par les responsables politiques fluctuent aussi, en
particulier lorsqu’ils émanent de candidats à une fonction politique,
qui perçoivent le revirement de l’opinion publique aussi bien que
la faiblesse du soutien à un élu en exercice que ce revirement
met au jour. Ainsi, à la fin des années 1960, les dirigeants du
parti républicain ont tiré profit de la rancœur des blancs envers
les noirs pour attirer les électeurs démocrates, à grand renfort de
slogans comme « Respect de l’ordre public » ou « Pas d’assurance
sociale pour les fainéants », qui sont des masques de l’hostilité
raciale. Cette évolution est inquiétante. Alors que les voix fortes
du pays tenaient autrefois un discours qui donnait du courage
aux pauvres, celui qu’elles tiennent aujourd’hui étouffe l’espoir et
distille la peur. Il ne devrait pourtant faire aucun doute que lorsque
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ces circonstances diverses se cumulent, il n’est plus possible de se
révolter.

Ce qui reste des réformes


Lorsque la protestation retombe, les concessions peuvent être
annulées. Ainsi, quand les chômeurs rentrent dans le rang, même si
beaucoup n’ont pas retrouvé de travail, le robinet des aides sociales
est fermé ; quand le ghetto s’apaise, les expulsions reprennent.
La raison en est assez simple : dès lors que les pauvres ne font
plus peser la menace de perturbations, ils n’ont plus prise sur les
autorités politiques, et celles-ci n’ont plus besoin de se montrer
conciliantes. C’est particulièrement vrai dans un climat de tension
politique croissante, car les concessions faites risquent alors de
cristalliser la rancœur d’autres groupes.
En revanche, d’autres concessions ne sont pas annulées. Lorsque
la vague d’agitation reflue, il arrive que des changements institu-
richard a. cloward et frances fox piven 61

tionnels majeurs soient maintenus. Ainsi le droit des ouvriers à


se syndiquer n’a pas été abrogé après le retour au calme (même
si certains droits concédés aux syndicats leur ont été retirés). Et
il n’est guère imaginable que soit remis en cause le droit de vote
des noirs dans les États du Sud (même s’il leur a été accordé
dans la période qui a suivi la Reconstruction 56 ). Pourquoi, dès
lors, certaines concessions sont-elles annulées tandis que d’autres
réformes institutionnelles sont pérennisées ?
Voici une piste de réponse : alors que certaines réformes engagées
en pleine tourmente sont coûteuses, ou sont rejetées par plusieurs
groupes au sein de la société, qui ne les tolèrent que parce qu’ils
y sont contraints, d’autres s’avèrent compatibles (ou du moins pas
incompatibles) avec les intérêts de groupes plus puissants, et par-
dessus tout avec ceux des groupes dominants au plan économique.
On verra peut-être dans cette idée une théorie du complot, mais en
fait il n’y a là nulle conspiration. Les plus grands industriels se sont
opposés à la syndicalisation, mais une fois qu’ils ont été contraints
de l’accepter en échange de la paix dans l’industrie, ils ont peu
à peu réalisé que les syndicats constituaient un rouage utile pour
contrôler les travailleurs. En un siècle, le problème du maintien de
la discipline parmi les ouvriers de l’industrie s’était en effet aggravé.
La Dépression a provoqué un chaos politique d’où put émerger une
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solution. Mais celle-ci n’a pas surgi de nulle part. Comme on l’a noté
plus haut, la négociation collective était une méthode éprouvée de
gestion de l’agitation ouvrière. Elle s’est imposée à la faveur du
tumulte des années 1930 ; une fois mises en œuvre, les réformes
ont été pérennisées parce qu’elles continuaient à faire la preuve de
leur utilité.
De même, les élites économiques locales n’avaient aucun intérêt
à accorder le droit de vote aux noirs du Sud. Mais les raisons
pour lesquelles ils étaient opposés à cette réforme avaient perdu
de leur pertinence. Les plantations, au cœur de l’ancien système
économique, cédaient du terrain face aux nouvelles entreprises
industrielles ; l’élite des planteurs cédait du terrain face à des
géants de l’industrie. Les équilibres politiques féodaux sur lesquels

56. Aux États-Unis, la « Reconstruction » est la période suivant la guerre de


Sécession qui, de 1863 à 1877, vit la destruction du système esclavagiste de la
Confédération et le retour des États du Sud dans l’Union. [ndlr]
62 les mouvements populaires

reposait l’économie de plantation n’étaient plus aussi déterminants,


à tout le moins pour les nouvelles élites économiques. Ainsi,
en imposant l’extension du droit de vote et la modernisation
politique du Sud, les révoltes de noirs ont-elles contribué à
ravauder le tissu institutionnel de la société américaine, effiloché
par les contradictions croissantes entre les institutions politiques et
économiques du Sud.
Ces exemples montrent que tout ce que les protestataires peuvent
éventuellement obtenir, ce sont des concessions prédéterminées par les
circonstances historiques. Cependant, comme l’a dit Alan Wolfe, les
gouvernements ne changent pas de cap par magie, sous l’effet
de quelque « transformation historique radicale », mais seulement
sous la pression des luttes concrètes de l’époque 57 . Quand des
gens sont acculés à protester alors que leurs chances de réussite
sont faibles, ils s’emparent des seules options qui s’offrent à eux
dans les limites imposées par le contexte social dans lequel ils
vivent. Refuser de reconnaître ces limites revient non seulement
à renvoyer sans distinction les protestations des classes populaires
à la sphère du semi-rationnel, mais aussi à persister aveuglément
à faire comme si le système politique américain mettait largement
à leur disposition d’autres options plus acceptables pour se faire
entendre.
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Note sur le rôle
des leaders de la protestation
Le propos central de ce chapitre est de montrer que les possibilités
qu’éclate une protestation populaire comme les contraintes qui
pèsent sur elle sont déterminées par le contexte social. Résumons
succinctement ce que cela implique concernant le rôle des meneurs
dans les mouvements de protestation.
La protestation naît en réaction à de profonds bouleversements
de l’ordre institutionnel. Elle n’est pas créée par ceux qui l’orga-
nisent et en prennent les commandes.

57. Alan Wolfe, « New Directions in the Marxist Theory of Politics », Politics and
Society, hiver 1974, nº 4, p. 131-159.
richard a. cloward et frances fox piven 63

Une fois qu’elle a éclaté, les formes particulières qu’elle prend


sont en grande partie déterminées par les caractéristiques de la
structure sociale. Les organisateurs et les meneurs d’une protesta-
tion qui élaborent des stratégies sans tenir compte de la position
sociale des personnes qu’ils cherchent à mobiliser sont condamnés
à échouer.
Les élites réagissent à la fois aux perturbations institutionnelles
causées par la protestation, et à d’autres impératifs institutionnels
puissants. Leurs réactions ne sont pas déterminées de façon signi-
ficative par les revendications des organisateurs et des meneurs de
la protestation. Et elles ne sont pas non plus déterminées de façon
significative par les organisations de pauvres dotées d’une structure
officielle. Quelle que soit la pression qu’exercent à l’occasion les
groupes des classes populaires sur la politique américaine, elle n’est
pas le fait de ces organisations, mais de la protestation de masse et
de ses conséquences en termes de perturbations.
Enfin, les protestations aux États-Unis sont épisodiques et
éphémères, car dès qu’elles prennent de l’ampleur, diverses formes
de coercition et d’aménagements institutionnels sont aussitôt
déployées, qui ont pour effet de rétablir le calme. Les organisateurs
et les meneurs d’une protestation ne peuvent éviter ni son reflux, ni
l’érosion de l’influence éventuelle qu’elle a fait gagner aux classes
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populaires. Tout juste peuvent-ils, tant que c’est possible, tenter
d’obtenir ce qui peut être obtenu.
Ce sont là quelques aspects – et non des moindres – qui
montrent que les mouvements de protestation sont déterminés par
le contexte institutionnel, et non par l’action délibérée de ceux
qui les organisent et en prennent les commandes. Les contraintes
sont énormes et incontournables. Et pourtant, à l’intérieur du
cadre qu’elles délimitent, il reste une certaine latitude pour l’action
délibérée. Les organisateurs et les meneurs décident de faire
telle chose plutôt que telle autre, et ce choix affecte dans une
certaine mesure le cours du mouvement de protestation. Si la
marge de manœuvre est moindre qu’ils ne l’auraient souhaité, elle
n’augmente cependant pas quand ils se comportent comme si les
contraintes institutionnelles n’existaient pas, en optant pour des
stratégies qui ne tiennent aucun compte de la situation réelle. Il
serait plus judicieux de prendre la mesure de ces contraintes, et
64 les mouvements populaires

de mettre à profit la latitude restante, si minime soit-elle, pour


renforcer l’influence que peuvent gagner les classes populaires. Et
si nos conclusions sont justes, cela signifie qu’il s’agit de mettre en
œuvre des stratégies qui décuplent, dès leur éclosion et à chaque
étape de leur déroulement, l’intensité et les effets déstabilisateurs
des mouvements de protestation.

Richard A. Cloward et Frances Fox Piven

Traduit de l’anglais par Damien-Guillaume


et Marie-Blanche Audollent
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