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Lecture linéaire MH p 179-180 de « 

Les dates se mélangent » à «  des plus


beaux effets de l’amour ».
Problématique : Comment le recul du temps et l’écriture permettent-ils à Hadrien de clarifier ce qui crée,
selon lui, la félicité de l’homme ?

I. Un passé idéalisé et mythique (lignes 1 à 10)

Hadrien ne fait pas ici le récit de ses voyages, mais il évoque de manière impressionniste les lieux visités comme
autant de lieux d’émerveillement et de bonheur tranquille, abreuvé de récits mythiques et de lumière
méditerranéenne.

A. Une vision floue et unie du passé

La diversité des événements passés devient une seule et unique impression : le champ lexical de la quantité et
de la diversité (« se mélangent », « se compose », « s’entassent ») et l’emploi de pluriels (les dates, les incidents,
les voyages, plusieurs saisons) indiquent la quantité et la variété de ce qui a été vécu. Mais la distance du temps
a tout aplani et lissé comme une expérience unique et longue : la métaphore « une seule fresque » suggère
aussi l’idée que c’est un tableau, une image artificielle. L’itinéraire marqué par les directions de la rose des vents
où la « proue » qui « tourne » comme une aiguille de boussole, montre aussi la variété des destinations.

B. Un voyage merveilleux

Hadrien emploie le passé simple pour raconter la succession des lieux visités. Ces lieux aux noms exotiques sont
énumérés rapidement comme autant de perles : Rhodes, Délos, Syracuse… Ces noms féminins donnent
l’impression d’un grand raffinement comme si les villes et les îles étaient des bijoux : « Rhodes fut touchée deux
fois. » Cette impression de beautés accumulées provient de l’emploi d’un champ lexical de la lumière
(luxueusement, aveuglante de blancheur, pleine lune) et de renaissance (matin d’avril, solstice) comme si ce
temps heureux était éternel et pur. Le temps semble d’ailleurs s’écouler paisiblement : « nous nous
attardâmes » hors de toutes préoccupations domestiques ou matérielles.

C. Un contact ému aux sources mythiques de la Grèce

Les lieux visités ont une dimension mythique liée à la Grèce antique qu’Hadrien admire : l’Italie devient
« l’Occident » pour Hadrien, comme un pays lointain et moins familier que la Grèce elle-même. Il visite Dodone,
sanctuaire de Zeus, le « mystère des sources » de Syracuse, toutes deux rattachées à des récits mythiques de
nymphes et de naïades : Hadrien implicitement comparé à Licinius Sura pour lequel il a « une pensée » étudie –
comme il étudiera le mystère d’Eleusis- les « merveilles  des eaux ». Ici, le mot « merveilles » a les deux
acceptions de beauté (qui fait écho aux « belles nymphes bleues » évoquées juste avant) et de surnaturel.

Hadrien se souvient donc d’un voyage merveilleux, dans tous les sens du terme. Mais il va raconter de manière
plus précise un moment, qui semble être métaphoriquement le sommet de son existence.

I. Un sommet de la vie d’Hadrien (lignes 11 à 20)


A. Récit de l’ascension de l’Etna

L’emploi du plus que parfait rompt avec l’énumération précédente : le narrateur annonce un événement de
premier plan en présentant son contexte : « J’avais entendu parler ». La conséquence directe est donc la
décision d’escalader l’Etna, ascension mimée par la gradation « vignes, lave, neige ». Suit l’évocation d’Antinoüs
désigné par la périphrase « L’enfant aux jambes dansantes courait » qui montre l’émerveillement d’Hadrien
devant cette jeunesse légère et joyeuse symbolisée par la danse. Emerveillement d’autant plus grand que les
« pentes » sont décrites comme « difficiles » et que le contraste est saisissant avec les « savants » qui
« montaient à dos de mules ». Tout est cependant facile pour Hadrien : il n’évoque pas sa propre ascension, tout
est fait pour son bien-être (« un abri avait été dressé ») et il n’a qu’à « attendre l’aube » pour assister au
spectacle somptueux du lever du soleil. Le monde s’est entendu pour son bonheur parfait : « Rien n’y
manquait ».
B. Comme métaphore du sommet de sa vie

L’aube est personnifiée : « Elle vint ». Cette phrase courte annonce l’ampleur du spectacle : en effet, la
description est marquée par la lumière encore (écharpe d’Iris -le sens littéraire de ce mot signifie des reflets,
teintes imitant les couleurs de l'arc-en-ciel.- , frange dorée, métaphore des « feux » qui « brillent » sur les
« glaces au sommet » : une nouvelle image de lumière aveuglante redoublée par l’allitération en S). Mais elle est
surtout la description d’un élargissement de la perception visuelle : le champ lexical de l’amplitude et de la
profondeur de la vue est partout (Immense, déploya, d’un horizon à l’autre, espace terrestre et marin, s’ouvrit
au regard, Afrique visible, Grèce devinée). Cette perception prend une dimension quasi surnaturelle : « étranges
feux », alliant le feu et la glace dans une même lumière, perception de doubles horizons simultanément, la
Grèce et l’Afrique, qui sont à l’opposé : Hadrien semble atteindre un perception surhumaine de l’intégralité du
monde connu, à l’instar des Dieux sur le Mont Olympe.

D’ailleurs, il évoque ce moment unique par la métaphore du sommet : « Ce fut l’une des cimes de ma vie. » Ce
sommet est lié au sentiment que ce moment est parfait : « Rien n’y manquait ». Il allie la beauté (métaphore de
la frange dorée des nuages), la puissance de l’Empereur symbolisée par « les aigles », et l’amour, représenté par
« l’échanson d’immortalité », jeune amant de Zeus, comme le jeune Antinoüs est l’amant d’Hadrien.

Hadrien identifie ici un sommet de sa puissance mais surtout, dans un moment de bonheur parfait. Il va donc en
tirer des réflexions sur le bonheur.

II. Limites et enseignements du recul d’Hadrien sur cette époque heureuse


A. Le risque d’affadissement lié au souvenir

Le narrateur, en effet, prend du recul sur cette expérience, en soupesant sa place dans la courbe de son
existence : la métaphore « solstice de mes jours » et le néologisme « saisons alcyonniennes » montre que ce
sommet de sa vie fut aussi le moment le plus merveilleux et le plus parfait de sa vie. Les points de suspension
suggèrent que la réflexion suit : la question implicite « Ce souvenir est-il embelli, métamorphosé par la
nostalgie ? » prend corps avec la réponse immédiate : « Loin de surfaire mon bonheur (…), je dois lutter pour
n’en pas affadir l’image ». Hadrien nie vigoureusement (« loin de ») toute transformation de la réalité par le
miroir déformant du souvenir et des sentiments éprouvés alors pour Antinoüs. Il peint son « bonheur » comme
une « image » aux couleurs vives (« trop fort pour moi »).

B. La puissance de l’amour dans l’accomplissement de l’homme

Hadrien tire immédiatement (sans ambages) un enseignement de ce souvenir : le bonheur parfait est lié à
l’amour. Il se distingue des autres hommes, mettant en avant une fois de plus sa singularité d’homme sincère et
humaniste (causes secrètes, j’avoue) en employant un comparatif de supériorité (plus sincère que les autres
hommes). La « félicité », terme fort pour désigner un bonheur parfait, semble être définie comme « ce calme si
propice aux travaux et aux disciplines de l’esprit » : bien loin de l’image hédoniste de l’homme qui profite des
plaisirs de la vie, il décrit le bonheur comme un plaisir raffiné d’érudit et d’homme en quête initiatique dans les
lieux mythiques de la Grèce du passè. Il explique son bonheur par l’amour : il met celui-ci en valeur grâce à la
construction de sa phrase en période de manière à aboutir à la réponse magique comme on accède à un
sommet, sommet accentué par le superlatif : « les plus beaux effets de l’amour ».

Ainsi, dans ce passage, Hadrien âgé et malade, tente de circonscrire le sentiment de bonheur parfait et
d’accomplissement éprouvé autrefois, lors de cette période de sa vie qu’il baptise « Saeculum Aureum » : il a en
effet voyagé dans des lieux merveilleux et mythiques emprunts de lumière, l’expérience ultime du bonheur et
d’une existence accomplie s’étant cristallisée autour de la contemplation du lever de soleil du sommet de l’Etna,
bonheur qu’il explique, avec le recul du temps, par l’amour. On le constate, l’écriture autobiographique permet
à Hadrien de dessiner le « courbe » de sa vie, ici, il en trace un « sommet », et ce faisant, il définit plus
clairement la valeur des heures passées, celle de l’amour qui semble ici dépasser celle du pouvoir impérial…

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