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Kelsey T yler

SOUS L'ŒIL
DE VOTRE
ANGE GARDIEN

Aventure Secrète
SOUS l'ŒIL DE VOTRE ANGE GARDIEN

Les anges gardiens existent-ils ?


Vingt-deux rencontres avec des anges.
Pourquoi cette fascination des hommes pour les
anges ? Des chansons évoquent leur présence, des
films leur donnent vie et, à travers les âges, l’humanité
s’est interrogée sur leur existence. Si ces messagers
célestes de Dieu sont apparus à des gens ordinaires
aux temps bibliques, pourquoi n’apparaîtraient-ils
pas aujourd’hui à ceux qui croient en leur existence ?
Autrefois, les rencontres avec des anges étaient
décrites comme des visions de créatures ailées,
drapées de vêtements blancs. A notre époque, les
récits sont devenus plus spécifiques : les anges ont
pris une apparence humaine, des gens mystérieux
qui accomplissent un sauvetage ou transmettent un
message, puis disparaissent soudain sans explication.
L’auteur relate vingt-deux de ces rencontres avec
des anges. Et, au bout du compte, on s’interroge :
l’inconnu qui a disparu sans crier gare n’est-il pas
un ange ?
Grandes énigmes
Inédit, texte intégral
Photographie de Michel Gurfïnkel
FJ 4203 ISBN 2-277-24203-9 Catégorie 3
Kelsey T yler

Sous l ’œ il d e v o t r e
ANGE GARDIEN
TRADUIT DE L'AMÉRICAIN
PAR CHRISTIANE POULAIN

ÉDITIONS J'AI LU
Titre original :
THERE’S AN ANGEL ON YOUR SHOULDER
Berkley Books are published by The Berkley Publishing Group

© 1994 by Karen Kingsbury


Pour la traduction française :
© Éditions J'ai lu, 1996
Ce livre n’aurait pas vu le jour sans les nom­
breuses personnes qui y ont collaboré par leurs
récits. Je souhaite remercier chacune d’entre elles
et leur donner à toutes l’assurance que la publica­
tion de cet ouvrage a servi un dessein. Merci à
Maria Amata de s’être déracinée pour s’occuper de
mes enfants en ces temps d’intense écriture. Tu es
la meilleure, Moe !
J’aimerais remercier mon mari, qui m’a encoura­
gée à transformer mes rêves en réalités, ainsi que
mes enfants, qui me montrent chaque jour un petit
bout de ciel. Merci également à mes parents, qui
continuent à être ma source première d’informa­
tion et à mes amies de toujours — Susan Kane, Pat
Winning, Jo Ann et Amber —, qui ont eu connais­
sance de ce livre avant qu’il ne soit sous presse et
qui, comme moi, ont cru possible chacune de ces
rencontres avec des anges. Vous me manquez tous !
Ce livre est dédié à la famille des croyants chré­
tiens de par le monde, notamment ceux d’entre
vous qui m’ont sincèrement aidée sur le chemin de
la foi.
Et à notre Sauveur et Seigneur, Jésus-Christ.
Puissions-nous tous être quotidiennement encou­
ragés par Ses mains Qui nous guident et par Ses
voies mystérieuses, peut-être même par Ses anges.
Les anges ne sont-ils pas des esprits au
service de Dieu, envoyés pour servir
ceux qui doivent hériter du salut ?
Épître aux Hébreux, 1, 14
Voilà plusieurs années, le hasard me fit faire
ma première rencontre avec un ange. Chrétienne
de fraîche date à l’époque, je participais à une ré­
union religieuse à Los Angeles Crest, aux envi­
rons de Los Angeles, quand j’entendis de la
bouche du conseiller Chris Smith une histoire
qui m’impressionna. Par la suite, je me surpris à
en faire le récit autour de moi, éprouvant tou­
jours la même stupéfaction à l’énoncé des détails.
Dès lors, je commençai à m’interroger. Se pou­
vait-il que Dieu eût réellement recours à des
anges pour servir ceux qui croyaient en Lui ? Au
fil du temps, on me conta d’autres histoires du
même genre. J’entrepris de réunir une série de
rencontres avec des anges, afin que ceux qui
avaient vécu des expériences analogues ne se
sentent pas isolés; afin aussi que ceux d’entre
nous pour qui ce n’était pas le cas se sentent
réconfortés par l’étonnante présence de Dieu
autour de nous et se montrent plus attentifs peut-
être la prochaine fois qu’un inconnu leur vien­
drait en aide sur une autoroute déserte.
En rassemblant ces récits, j’ai eu le privilège de
m’entretenir avec la plupart des personnes dont
les rencontres sont relatées en détail dans le
présent ouvrage. Parfois, certaines m’ont
demandé de recourir à des pseudonymes pour
protéger leur vie privée. Dont acte. En de rares
occasions, je n’ai pu entrer en relation avec les
intéressés; les détails m’ont été fournis par un
tiers qui tenait l’histoire de première main et la
jugeait véridique et en tout point crédible. Dans
ces cas-là, les noms sont inventés et ne repré­
sentent pas des êtres vivants spécifiques. Cepen­
dant, ce livre n'a pas pour objectif de prouver la
validité de ces rencontres avec des anges. Ces his­
toires ont été écrites pour votre plaisir; il faut les
prendre pour argent comptant.
Je prie, lecteur, pour que ces récits contribuent
à renforcer votre foi et à vous réconforter à l’idée
que Dieu est proche. Plus proche, parfois, que
vous ne sauriez l'imaginer.
N'oubliez pas l’hospitalité envers les
étrangers; car, en l'exerçant, quelques-
uns ont accueilli des anges sans le
savoir.
Épître aux Hébreux, 13, 2
Pourquoi cette fascination des hommes pour
les anges? Des chansons évoquent leur présence,
des films leur donnent vie et, à travers les âges,
l’humanité s’est interrogée sur leur existence. Si
nous accordons foi aux Écritures, ainsi que l’ont
fait des milliers de nos semblables depuis des
siècles, il nous faut tôt ou tard aborder le pro­
blème des anges. Si ces messagers célestes de
Dieu sont apparus à des gens ordinaires aux
temps bibliques, pourquoi n’apparaîtraient-ils
pas aussi aujourd’hui à ceux qui croient en leur
existence ?
La science, en dépit de toute sa sagacité tech­
nologique, n’a jamais prouvé leur existence.
Peut-être est-ce en relatant autour de nous les
rencontres fascinantes et inexplicables que cer­
tains ont faites avec des anges que nous touche­
rons la vérité au plus près. Autrefois, les ren­
contres avec des anges étaient décrites comme
des visions de créatures ailées, souvent drapées
de vêtements blancs ou éthérés. A notre épo­
que, les récits de ce genre de visions sont deve­
nus plus spécifiques; les anges ont pris une
apparence humaine et se consacrent à des
tâches plus immédiates. Ces expériences ont
généralement en commun certaines caractéris­
tiques : des gens mystérieux accomplissent un
sauvetage ou transmettent un message, puis
disparaissent soudain sans explication.
Souvent, quand les intéressés se mettent en
quête de celui ou de celle qui les a secourus, ils
découvrent seulement qu’il ou elle n’a jamais
existé.
Voici une anecdote qui illustre ce schéma de
façon exemplaire. Une femme pleurait et priait
au chevet de son mari hospitalisé, le sachant
condamné. Un infirmier entra dans la chambre
et lui proposa de lui tenir compagnie. Pendant
plus d’une heure, il la réconforta, lui assurant
que son époux serait heureux là où il allait. Le
lendemain matin, après que le malade fut
décédé, la femme s’enquit de l’infirmier, dési­
reuse de le remercier pour le réconfort qu’il lui
avait prodigué durant l’agonie de son mari.
« Madame, lui dit-on à l’accueil, notre personnel
ne compte aucun infirmier. »
Les pages qui suivent relatent, le plus précisé­
ment possible, vingt-deux de ces rencontres avec
des anges. Certaines, appartenant désormais au
folklore moderne, ont fait le tour du globe. Il est
impossible d’en vérifier tous les détails; il faut
donc les accepter telles quelles à mesure qu elles
sont transmises. D’autres, en revanche, sont bien
documentées, avec heures, dates, noms et
témoins oculaires. On note une similarité frap­
pante entre ces histoires et celles qu’on ne peut
vérifier. Et, au bout du compte, on s’interroge :
l’inconnu qui a disparu sans crier gare n’était-il
pas un ange ?
MIRACLE DANS LA MONTAGNE

Chris Smith avait pris cette route des centaines


de fois. Depuis sept ans, il exerçait les fonctions
de conseiller à plein temps au camp chrétien de
Los Angeles Crest, un groupe de huttes tran­
quilles nichées à plus de deux mille mètres au-
dessus du niveau de la mer, au sommet des
monts San Gabriel, aux environs de Los Angeles.
La route, dangereuse à cause de ses lacets, était
devenue un élément banal de la vie des Smith.
Depuis qu’ils avaient emménagé dans leur nid
d’aigle, Chris, vingt-huit ans, et Michèle, sa
femme, avaient regardé grandir leurs enfants.
Leur fils aîné, Keagan, avait à présent près de
cinq ans, Kailey, trois et Michèle était enceinte
de cinq mois de leur troisième enfant. Le couple
chérissait l’idée d’élever une famille nombreuse
dans leur hutte montagnarde et rien ne manquait
à leur bonheur.
Chris, blond, les yeux bleus, avait l’allure spor­
tive d’un surfeur hâlé par le soleil. Il ne regrettait
pas une seconde d’avoir choisi une existence
aussi recluse pour lui et les siens. Leur petite
hutte lui convenait à merveille, surtout quand il
songeait à la criminalité et au surpeuplement qui
étaient le lot des agglomérations urbaines.
Chaque semaine, il avait grand plaisir à voir
débarquer une foule de gens stressés qui repar­
taient, quelques jours plus tard, pleins d'une foi
et d’une assurance renouvelées. Ses tâches termi­
nées, Chris rejoignait son foyer, et Michèle et lui
emmenaient leurs enfants faire des randonnées
dans les environs afin d’explorer la nature. Les
Smith avaient fini par aimer cette existence grati­
fiante.
Le 10 août 1991, dans la chaleur du début
d'après-midi, Chris expédia les derniers prépara­
tifs en vue de l’arrivée d’un nouveau groupe et
regagna sa hutte à travers un bosquet de hauts
pins.
Le visage de Michèle s’éclaira lorsqu’il poussa
la porte et entra dans la pièce. Il lui sourit, stupé­
fait de constater qu’elle paraissait embellir de
jour en jour.
Il l’étreignit.
— Tu as terminé? lui demanda-t-elle.
— Jusqu’à nouvel ordre. Le groupe va arriver
dans la soirée.
Il était 14 h 30 et il restait encore plusieurs
heures de jour avant que l’obscurité n’enveloppe
les montagnes. Chris et Michèle demeurèrent un
moment enlacés, goûtant leur solitude et leur
intimité. Soudain, une porte s’ouvrit quelque
part dans la maison et leurs deux enfants firent
irruption dans le séjour.
— Papa! Papa!
Lançant des cris de joie, les deux bambins se
précipitèrent sur Chris et sautèrent dans ses bras.
— Viens jouer avec nous, papa ! Viens jouer au
placage !
Chris éclata de rire. Keagan et Kailey étaient le
bonheur de sa vie. Tous deux blonds comme les
blés, ils débordaient de vitalité et la maison
retentissait de leurs rires. Ils adoraient se rouler
par terre avec leur père. Chris attendait avec
impatience que le bébé à naître puisse se joindre
à ces séances de jeu rituelles.
Chris passa une demi-heure avec ses enfants,
riant et les chatouillant jusqu’à ce que, exténués,
ils demandent grâce. Michèle sortit de la cuisine
en fredonnant.
— Quand comptes-tu aller en ville ? demanda-
t-elle.
Chris se remit debout lestement et repoussa
une mèche de cheveux de son front.
— Dans cinq minutes, répondit-il avec un sou­
rire radieux.
Michèle sourit sous cape. Elle ne cessait de
s’étonner de la séduction de son mari, de la façon
dont son sourire avait le pouvoir de donner vie à
une pièce.
— Je vais emmener Kailey, cette fois.
— O.K., acquiesça Michèle en souriant à la fil­
lette.
Toutes les semaines, Chris empruntait la route
sinueuse pour aller au ravitaillement. Il emme­
nait généralement Keagan, afin que père et fils
partagent un moment privilégié. A présent que
Kailey prenait de l’âge, Chris jugeait que le temps
était venu de la faire bénéficier du même traite­
ment de faveur.
Michèle s’accroupit pour plonger son regard
dans celui de la fillette.
— Kailey, tu vas être bien sage avec papa, pro­
mis?
L’enfant hocha gravement le menton et
Michèle leva les yeux sur Chris.
— Et toi, tu seras prudent, d’accord?
— Comme toujours.
La route à deux voies se distinguait à peine du
flanc de la montagne et était bordée de précipices
de plusieurs centaines de mètres. Elle zigzaguait
comme des montagnes russes et laissait peu de
marge à l’erreur. Chaque année, nombre d’acci­
dents mortels se produisaient sur les quarante
kilomètres qui reliaient la vallée au camp. Les
Smith avaient perdu plusieurs de leurs connais­
sances dans des circonstances identiques : la voi­
ture avait quitté la route et s'était écrasée dans un
ravin. Chris lui-même, qui connaissait pourtant
chaque virage et chaque ligne droite comme sa
poche, passait parfois une heure de concentra­
tion absolue au volant quand il se rendait au
supermarché le plus proche, au pied de la mon­
tagne.
Chris sourit et enveloppa de son bras musclé
les frêles épaules de Michèle.
— Il me faut du bois de charpente pour le
camp, puis j’irai au supermarché, dit-il, énumé­
rant mentalement les articles qui leur man­
quaient. Tu as besoin de quelque chose?
Michèle secoua la tête.
— Je ne pense pas. Je suis restée toute la jour­
née avec les enfants. Tu es tout ce dont j’aie
besoin pour l’instant.
Chris sourit de nouveau et se pencha pour
embrasser tendrement sa femme.
— Ne t'inquiète pas, je serai de retour avant
que tu n’aies pu dire ouf. Allez, Kailey, en route !
s’écria-t-il en s’avançant vers la fillette.
Kailey, aussi jolie que sa mère mais dotée d’un
charme qui n'appartenait qu’à elle, hocha solen­
nellement la tête. Sautillant aux côtés de son
père, elle eut un sourire contagieux.
— Je t’aime, m’man, dit-elle de sa petite voix
flûtée en se haussant sur la pointe des pieds pour
embrasser Michèle.
Elle allait avoir quatre ans dans quelques mois
et mûrissait vite.
Michèle l’étreignit.
— Moi aussi, je t’aime, mon bout de sucre.
Conduis prudemment, ajouta-t-elle à l’adresse de
son mari.
Ces mots, elle les disait toujours, elle ne pour­
rait jamais les répéter assez.
— Comme toujours, répéta Chris.
Il fit un clin d’œil à Michèle et pointa l’index
vers le ciel.
Cela faisait des années qu’ils avaient pris
l’habitude, par ce geste, de se rappeler l’un à
l’autre leur foi en la prière, seule capable de les
placer à l’abri entre les mains de Dieu. Michèle
retourna le geste à son mari et sourit.
— A tout à l’heure, dit Chris.
Il prit la main de Kailey et père et fille se diri­
gèrent vers la Ford Ranger flambant neuve garée
au-dehors.
La journée était magnifique : de paisibles
rayons de soleil filtraient à travers les pins et le
ciel était d’azur. Chris, tout en chantonnant, atta­
cha Kailey dans son siège, vérifiant que celui-ci
était bien fixé à la banquette arrière. Il donna à la
fillette un baiser sur le bout du nez et, après lui
avoir caressé les cheveux, se glissa derrière le
volant.
Près de trois heures plus tard, les courses ter­
minées, Chris entamait l’ascension du retour
quand il sentit le bois de charpente tanguer un
peu à l’arrière de son véhicule. Il ralentit afin
d’éviter que le chargement ne verse. Le bois était
lié, mais, si la charge basculait, les cordes devien­
draient inutiles et le bois risquerait de tomber
sur la chaussée. Chris approchait alors d’un seg­
ment très fréquenté de la route étroite, que les
banlieusards utilisaient comme raccourci. Le
bois, s’il tombait, risquait de provoquer un dan­
gereux accident ; Chris pria pour que son charge­
ment reste en place.
Beaucoup de gens vivaient à Palmdale, une
petite banlieue plantée au milieu du désert, mais
travaillaient dans la cuvette de Los Angeles. En
règle générale, il fallait plus d’une heure pour tra­
verser le secteur quand la circulation était dense.
En prenant une route de montagne qui se joint à
la Los Angeles Crest Highway pendant plusieurs
kilomètres, on pouvait gagner une vingtaine de
minutes. Comme tout automobiliste qui emprun­
tait régulièrement cet itinéraire, Chris savait à
quel point cette portion de route pouvait être
encombrée.
Jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, Chris
s’aperçut que des conducteurs impatients le
talonnaient. Il accéléra; son chargement de bois
oscilla dangereusement, ce qui l'obligea à réduire
de nouveau sa vitesse.
Ignorant tout des tourments paternels, Kailey
chantonnait de sa petite voix haut perchée. Chris
fouillait la route du regard, cherchant un endroit
où se rabattre. S’il arrivait à laisser les voitures le
doubler, il pourrait reprendre son allure d'escar­
got et éviter ainsi de semer son chargement sur la
chaussée. Dépité, il scruta le bas-côté. Quelques
centimètres à peine séparaient le bord de la route
de l’à-pic et il n’y avait aucune sortie avant plu­
sieurs kilomètres.
Chris jeta un autre coup d’œil dans le rétro­
viseur, redoutant qu’un des automobilistes
n’essaie de le doubler — une cause habituelle
d’accidents graves. Il lâcha la route des yeux
quelques instants. Quand il regarda de nouveau,
sa camionnette quittait la chaussée. Terrifié à
l’idée de basculer dans le vide, Chris prit une
décision en une fraction de seconde : il ne freine­
rait pas. Les autres voitures le suivaient de trop
près, et si elles le percutaient, l’impact risquait de
l’envoyer dans le ravin. Il préféra se rabattre vers
l’accotement — qui faisait moins d’un mètre à cet
endroit — et freina progressivement. Les véhi­
cules derrière lui commencèrent à le doubler et
Chris poussa un soupir de soulagement. Il
s’efforça de ne pas penser à ce qui aurait pu arri­
ver s’il n’avait pas regardé devant lui au bon
moment.
Puis, alors que la Ford Ranger n’était pas
encore complètement à l'arrêt, la terre céda sous
le pneu avant droit. Aussitôt, la camionnette se
mit à dévaler le flanc de la montagne vers le fond
du précipice.
— Accroche-toi, Kailey! hurla Chris.
Quelque part au loin, il entendit la fillette crier.
Le véhicule culbutait follement vers le bas de
l’abîme; Chris était devenu le jouet d'une force
irrésistible qui, à chaque tonneau, plaquait son
corps contre le harnais de sa ceinture de sécurité,
puis contre le toit de la cabine. A mesure qu’il
roulait et rebondissait le long du flanc de la mon­
tagne, Chris sentait sa tête augmenter de volume.
Il était certain de ne pas survivre à pareille chute,
mais il ne s’inquiétait que pour Kailey, dont il ne
percevait plus les cris.
Enfin, à plus de cent cinquante mètres en
contrebas, la Ranger s'immobilisa sur le toit.
Chris était coincé sur le siège avant, mais il était
conscient. Un liquide chaud coulait de ses yeux,
de sa bouche, de ses oreilles ; il n’avait pas besoin
de vérifier pour comprendre qu’il perdait abon­
damment son sang.
— Kailey! hurla-t-il. Kailey, mon poussin, où
es-tu ?
Chris tendit l’oreille; seul le bruissement du
vent s’engouffrant dans le ravin lui répondit. Le
corps à demi paralysé par la souffrance, Chris
parvint à s'extirper de ce qui restait de sa Ranger.
Il constata alors que, parmi l’enchevêtrement de
métal, le siège de Kailey était toujours fixé à la
banquette arrière, sa minuscule ceinture de
sécurité bien en place. Mais la fillette avait dis­
paru. Chris, au bord de la nausée, fut pris de
panique. Si Kailey avait été éjectée de la camion­
nette au cours de la chute, elle ne pouvait avoir
survécu. Elle avait dû mourir sur le coup.
— Kailey! cria-t-il, des larmes ruisselant sur
son visage tandis qu’il fouillait des yeux le flanc
escarpé à la recherche de la petite silhouette.
Soudain, il comprit ce qu’il devait faire. Il
s’agenouilla.
— Seigneur, je Vous remercie de m’avoir
accordé la vie sauve, murmura-t-il, la tête bais­
sée, en proie à un profond désespoir. A présent,
je Vous en conjure, faites que je retrouve Kailey !
Il se releva.
— Kailey! hurla-t-il de toute la force de ses
poumons, la voix étranglée par les sanglots. Si tu
m’entends, sache que je viens te chercher, mon
trésor! Tu m’entends, mon poussin?
Chris mesura du regard l’escarpement rocheux
qu’il allait devoir escalader pour regagner la
route. Tout à coup, il aperçut des gens qui gesti­
culaient dans sa direction depuis l’accotement. Il
se souvint des voitures qui collaient à son pare-
chocs. Quelqu’un avait dû voir l’accident.
— Ça va ? cria un homme dont la voix se réper­
cuta en écho dans le ravin.
A quelques pas, un autre badaud utilisait déjà
un téléphone cellulaire pour appeler des secours.
— Oui ! répondit Chris, pleurant de plus belle.
Mais je ne trouve pas ma fille !
Progressant du plus vite qu’il le pouvait, Chris
entreprit l’ascension de la pente pour rejoindre le
groupe de curieux. A présent, il crachait du sang
et il avait l’impression que sa tête allait éclater.
Cependant, il continuait à appeler le nom de Kai-
ley à intervalles réguliers. Soudain, alors qu’il
était encore à une dizaine de mètres de la route,
il l’entendit.
— Papa ! Papa ! cria-t-elle. Je suis là !
Galvanisé, Chris lutta de toutes ses forces
contre l’évanouissement qui le guettait. Il devait
rejoindre Kailey coûte que coûte.
— J’arrive, Kailey! brailla-t-il.
A cet instant, l’un des badauds montra un
endroit du doigt.
— Elle est là-bas ! s’exclama-t-il.
Aussitôt, trois hommes dévalèrent l’escarpe­
ment en direction d’une petite clairière dissimu­
lée de la route. Ils arrivèrent auprès de l'enfant à
peu près en même temps que Chris. Kailey était
assise en tailleur sur un buisson de fougères
tendres. Le pourtour de ses yeux était couvert de
bleus et des ecchymoses violacées marbraient
son cou. Elle tremblait et pleurait à gros sanglots
hystériques. Au premier regard, Chris pensa
qu’elle avait le cou brisé.
— Attention à son cou ! cria-t-il. Remontons-la
sur la route.
Réunissant ses dernières forces, Chris s’arc-
bouta pour pousser sa fille tandis qu’on la hissait
sur l’accotement. Un hélicoptère atterrit à une
dizaine de mètres de l’endroit où la camionnette
de Chris avait basculé dans le vide. Une équipe
paramédicale se précipita auprès de Chris et de
Kailey et s’empressa de leur dispenser les pre­
miers secours. En un clin d’œil, le père et la fille
furent placés sur des civières et transportés au
Huntington Memorial Hospital de Pasadena par
la voie des airs.
La tête de Chris avait quasiment doublé de
volume sous l’effet des chocs répétés qu’elle avait
subis en heurtant l’habitacle. On diagnostiqua
également de graves lésions pulmonaires — pro­
voquées par la tension de la ceinture de sécurité,
qui, par ailleurs, lui avait sauvé la vie. On le plaça
dans une unité de soins intensifs. Les médecins
réservèrent leur pronostic.
Kailey, elle, fut emmenée dans le service de
pédiatrie, où on la mit en observation. Les radio­
graphies permirent de conclure que, en dépit des
sérieuses contusions au cou, la colonne verté­
brale n’était pas atteinte. L’enfant ne présentait
aucune blessure interne et avait même échappé à
une commotion cérébrale.
Plusieurs heures s'écoulèrent avant que
Michèle ne soit prévenue et n'accoure à l’hôpital.
Chris, branché à des tas de tuyaux et de fils,
avait sombré dans l’inconscience quand elle
arriva à son chevet. Sa tête était tellement enflée
et son visage si contusionné quelle le reconnut à
peine. En pleurant, elle prit sa main dans la
sienne, priant avec ferveur pour qu’il ne meure
pas. Puis elle alla voir Kailey.
La fillette se mit à sangloter quand Michèle se
précipita auprès d’elle, étouffant une exclama­
tion à la vue de son cou et de ses yeux meurtris.
Elle s’assit près de son enfant frissonnante et
serra le petit corps tremblant dans ses bras.
— Tout va bien, mon cœur, tout va s’arranger,
murmura Michèle, prenant désespérément sur
elle pour se montrer forte. Et si tu me racontais
ce qui s’est passé?
— Oh, m’man!
La fillette redoubla de sanglots et enfouit son
visage contre sa mère. Enfin, elle leva les yeux,
les joues sillonnées de larmes.
— On roulait sur la route, hoqueta-t-elle, les
yeux brillant de nouvelles larmes, et puis on a
commencé à tomber. Alors, les anges m'ont sor­
tie de la camionnette et m’ont posée sur un buis­
son. Mais papa a continué à rouler, rouler, rou­
ler... poursuivit Kailey, dont les pleurs
redoublèrent. Jetais si inquiète pour lui, je me
demandais s’il allait jamais s’arrêter de rouler... Il
va bien, m’man?
— Il va se tirer d’affaire, répondit Michèle, qui
essayait de donner un sens aux propos de sa fille.
Mon cœur, parle-moi de ces anges.
— Ils étaient très gentils. Ils m’ont sortie de la
camionnette et posée sur un buisson bien doux.
Michèle allongea tendrement sa fille contre
l’oreiller et passa les doigts sur les ecchymoses
pourpres de son cou. Brusquement, un frisson
lui parcourut l’échine et ses bras se couvrirent de
chair de poule. Des anges? Sortant Kailey de la
camionnette ? Puis Michèle se rappela les Saintes
Ecritures : les anges veillaient sur ceux qui véné­
raient Dieu.
Kailey ne pleurait plus.
— Tu les connais, mes anges, m’man ? deman­
da-t-elle, ses yeux candides emplis de sincérité.
Michèle secoua la tête.
— Non, ma chérie, mais c’est une bonne chose
qu’ils t’aient sortie de la Ranger. Il arrive que
Dieu envoie des anges pour prendre soin de nous.
Les jours suivants, tandis que l’état de Chris
commençait à s’améliorer de façon miraculeuse,
l’enquête du shérif permit d’en savoir plus sur
l’accident. D’abord, la police établit que personne
n'avait jamais survécu à une chute de cent cin­
quante mètres sur la route de Los Angeles Crest.
Généralement, même si un automobiliste porte
sa ceinture de sécurité, les blessures à la tête cau­
sées par de si nombreux tonneaux entraînent une
hémorragie fatale.
Ensuite, les policiers découvrirent la vitre
arrière de la camionnette à quelques mètres seu­
lement de la route. Elle était intacte. La vitre
avait jailli de son logement en un seul morceau
au premier contact avec le remblai rocheux. Du
jamais vu.
Enfin, les enquêteurs établirent que Kailey
avait dû être expulsée de l’habitacle dès le pre­
mier tonneau pour quelle ait atterri à l’endroit
où on l’avait retrouvée. Autrement dit, en l’espace
de quelques secondes, la vitre avait dû quitter
son logement, Kailey plus ou moins glisser entre
les courroies de sa ceinture de sécurité et tomber
à la renverse par l’ouverture sur le buisson de
fougères.
— Une impossibilité virtuelle, déclarèrent plus
tard les hommes du shérif.
En outre, le coin était tapissé de yuccas acérés
et coupants. Si l’enfant avait atterri sur l'un
d’eux, elle serait morte, le corps transpercé par
les rejets. Le buisson sur lequel on l’avait décou­
verte était le seul de son espèce dans les parages.
— Au vu des informations dont nous dispo­
sons sur l’accident, affirmèrent par la suite les
enquêteurs, nous ne saurons jamais comment
Kailey Smith a pu en réchapper.
Pour la fillette, l’explication tombait sous le
sens.
Quatre mois plus tard, alors que Chris, qui
s’était rétabli avec une promptitude stupéfiante,
aidait Michèle à s’occuper de leur fils nouveau-né
et décorait la maison pour Noël, Kailey parlait
toujours avec le plus grand naturel des anges qui
l'avaient sortie de la camionnette de son père,
l’avaient assise sur un buisson de fougères et
avaient veillé sur elle jusqu’à ce qu’on la retrouve.
Incapables de fournir la moindre explication,
Chris et Michèle sont persuadés que leur fille dit
vrai lorsqu’elle évoque les événements survenus
par ce chaud après-midi d’août — lorsqu’elle
parle de sa rencontre très particulière avec des
anges.
DEUXIÈME RENCONTRE

UN FILS PRODIGUE D'AUJOURD’HUI

Avec la position sociale élevée qui est la sienne


aujourd’hui, Charles A. Galloway Jr a du mal à se
rappeler l’adolescent révolté qu’il était voilà plus
de cinquante ans. A l’époque, pendant l’hiver de
1938, il avait agi sur un coup de tête, sans tenir
compte du souci que se faisaient ses parents pour
sa vie et pour son avenir. Un événement survint
alors, qui allait transformer à jamais l'existence
de Charles.
Fils unique de parents aimants et dévoués,
Charles avait grandi à Jackson, dans le Missis­
sippi, et avait eu la chance de connaître une
enfance heureuse. Parvenu à l’adolescence,
cependant, il devint difficile. Il lui tardait de
mener une vie plus libre. A seize ans, il prit la
décision de quitter l’école.
U s’en ouvrit à sa mère.
— Charles, il n’est pas question que tu aban­
donnes tes études, tu m'entends? s’écria-t-elle.
— Mais, m’man, je veux être champion de
boxe ! J’en suis capable, m’man ! Laisse-moi ten­
ter ma chance !
Elle le planta là, secouant la tête pour marquer
son dégoût.
— C’est grotesque ! Jamais mon fils ne quittera
l’école pour monter sur un ring !
Son père fit chorus.
— Poursuis tes études, mon garçon, dit-il. Et
ne discute pas.
La tension ne cessa de croître entre Charles et
ses parents. L’adolescent patienta jusqu’aux
vacances d’été et fit des plans pour s’enfuir de
chez lui.
— Il faut que je prouve que je suis un homme,
confia-t-il à un de ses amis avant de partir. Je
veux être seul maître à bord.
Grand et athlétique, Charles était un garçon
intelligent, doté d’un sens de survie inné. Sa for­
tune s’élevait en tout et pour tout à quelques dol­
lars. Trouver un job allait donc être sa priorité
numéro un.
Il ne lui fallut qu’un après-midi pour se rendre
compte qu’en observant les trains il pouvait devi­
ner approximativement leur destination.
Il surveilla la gare pendant près d’une heure.
Comme toutes les gares, celle-ci était placée sous
la protection de gardes costauds qui, armés de
matraques, étaient chargés de repérer les passa­
gers clandestins à bord des wagons de marchan­
dises. Lorsqu’un convoi s’ébranlait, les gorilles
embarquaient et remontaient jusqu’en tête. Une
fois que le train avait pris de la vitesse, ils se
désintéressaient de la traque. Sauter en marche
eût été extrêmement risqué. Il était fort rare que
quelqu’un tentât le coup.
Charles était conscient du péril auquel il
s'exposait, mais il n’avait pas froid aux yeux. Il
résolut de tenter sa chance quand le train se
serait ébranlé. S’il avait correctement prévu son
minutage, il ne doutait pas de pouvoir courir le
long d’un convoi roulant lentement et de sauter
sans encombre dans un des wagons.
Réunissant tout son courage, l’adolescent
attendit un train qui partît vers le nord pour pas­
ser à l’action. S’il échouait, il risquait de tomber
sous les roues. S’obligeant à ne penser qu'au suc­
cès de son entreprise, il sauta au bon moment et
atterrit sain et sauf dans le wagon.
— C’est plus facile qu’il n’y paraît, marmonna-
t-il entre ses dents.
Dans les jours qui suivirent, Charles utilisa à
plusieurs reprises ce nouveau mode de transport
et s’arrêta pour finir dans une petite bourgade du
Missouri. Il aperçut le chapiteau d’un cirque iti­
nérant, avec une grande banderole portant l’ins­
cription : Red-Top Circus. N’ayant plus un sou
vaillant, Charles alla trouver le directeur et se fit
engager sur-le-champ comme homme à tout
faire.
— J’aimerais bien aussi boxer un peu, si vous
n’y voyez pas d’objections, ajouta-t-il hardiment
en bombant le torse, comme pour montrer sa
valeur de boxeur professionnel.
Le directeur du cirque lui jeta un regard scep­
tique.
— On verra, fiston, conclut-il. Je vais y réflé­
chir.
A présent qu’il avait un toit et des moyens de
subsistance, Charles écrivit à ses parents. Rongés
par l’inquiétude, ceux-ci ouvrirent ensemble la
lettre, les yeux embués de larmes.
« Je ne peux pas vous dire où je suis, mais je
vais bien, écrivait-il dans cette première missive.
Il n’est pas exclu que je puisse également monter
sur un ring. »
Au cours des huit mois suivants, Charles
accompagna le Red-Top Circus dans des dizaines
de villes, du Missouri au Nebraska. Pour finir, le
directeur du cirque l’autorisa à participer aux
combats de mine — deux hommes placés dans
un puits de mine se battaient jusqu’à ce que l’un
des deux tombe d’épuisement ou soit bon pour le
compte. Charles ne perdit pas un seul combat.
Chaque fois qu’il était vainqueur, il regagnait ses
quartiers, prenait un morceau de papier et écri­
vait à ses parents.
« Je suis sûr que vous seriez fiers de moi, écri­
vait-il. Évidemment, je ne suis pas à l’école...
Mais je réalise mes rêves. Ne vous inquiétez pas
pour moi. »
Les parents de Charles, il va sans dire, se fai­
saient un sang d’encre. Ils avaient toujours donné
une vie stable à leur fils et, à présent, celui-ci
était un trimardeur, homme à tout faire et
boxeur occasionnel dans un cirque ambulant.
Pour conjurer leurs craintes, ils priaient tous les
jours pour le bien-être et le salut de leur enfant.
— Seigneur, nous Vous implorons de protéger
notre fils, disaient-ils à haute voix. Veillez sur lui
et ramenez-le à la maison.
En février, après qu’un hiver glacial du
Nebraska eut prélevé son tribut sur le personnel
du cirque, le Red-Top Circus ferma ses portes.
Charles avait assez d’argent pour vivre quelque
temps. Mais il voulait retourner dans le Sud et
ses économies ne suffisaient pas pour acheter un
billet de chemin de fer. Recourant à son ancien
mode de transport, il voyagea clandestinement
dans de nombreux trains. Quinze jours plus tard,
il débarqua à Hayti, dans le Missouri. Après s’être
copieusement restauré dans un petit établisse­
ment du coin, il passa en revue les choix qu’il
avait. Rentrer chez lui équivaudrait à admettre
son échec. Il désirait à tout prix trouver un autre
cirque et reprendre la boxe.
L’après-midi, Charles écuma le coin. Il apprit
que le cirque le plus proche avait dressé son cha­
piteau à une trentaine de kilomètres plus au sud.
Ayant repéré un train qui l'emmènerait dans la
direction requise, il se dissimula à proximité de
l’entrepôt de la gare, sous la plate-forme de char­
gement. Puis il guetta le moment opportun.
Accroupi dans l’ombre, il nota que le train était
attelé à deux locomotives — ce qui signifiait qu’il
prendrait de la vitesse beaucoup plus vite. Peut-
être même roulerait-il quasiment à pleine vitesse
quand il quitterait la gare. Mais Charles avait
déjà sauté dans des convois rapides et il n’avait
pas peur.
Le moment venu, il s’élança vers le wagon de
marchandises et courut à sa hauteur. Soudain, le
sol se rétrécit sous ses pieds et Charles se rendit
compte qu’il longeait un ravin escarpé. Quelques
pas plus loin, il vit que le remblai disparaissait
pour céder la place à une pente abrupte. Il
comprit qu’il n’avait pas droit à l'erreur. Sautant
avant qu'il n’eût acquis une vitesse suffisante, il
atterrit sur le bord du wagon non bâché. N’ayant
aucune prise, il commença à glisser dans le vide.
Tandis qu’il s'efforçait de se hisser à l’intérieur
du wagon, il sentit que le train prenait sa pleine
vitesse. Terrifié, il jeta un coup d’œil par-dessus
son épaule. Le train zigzaguait sur le faîte d’un
à-pic très étroit. Si Charles tombait, il serait
broyé sous les roues du train ou se romprait le
cou dans le précipice. Il ferma les yeux et tenta
de se hisser dans le wagon par l’effet de sa seule
volonté. Peine perdue... Il se sentit basculer du
mauvais côté.
— Mon Dieu, je Vous en conjure ! cria-t-il, les
yeux clos. Faites que je ne meure pas mainte­
nant !
Charles, cependant, ne se faisait pas d’illu­
sions. Il était impossible de sortir indemne de
l'aventure. La mort le guettait.
A cet instant, il rouvrit les yeux. Un Noir d’une
trentaine d’années, extraordinairement musclé,
le fixait intensément du regard sans mot dire. Se
penchant, il attrapa Charles par le bras pour le
hisser dans le wagon fonçant à toute allure.
Charles demeura face contre terre un moment,
s’efforçant de reprendre haleine et de récupérer.
Quand il leva les yeux pour remercier son sauve­
teur, l’homme avait disparu. Le wagon était
complètement vide. L’une des deux portes à glis­
sière était fermée, comme elle l’était depuis le
départ du train. Charles jeta un coup d'œil au-
dehors et frissonna. L’homme n’aurait pas pu
sauter et survivre à sa chute. Il avait simplement
disparu. Charles s’assit pesamment dans un coin
du wagon, pris de tremblements violents.
Tout à coup, il sut avec une grande certitude
qu’il lui fallait rentrer chez lui. Il demeura dans
le train jusqu’à Jackson, puis retourna sans
attendre chez ses parents.
Il leur parla de l’homme du wagon de mar­
chandises.
— C’était un ange, mon fils, décréta son père.
Sa mère enlaça mari et fils dans une même
étreinte.
— Dieu veillait sur toi, affirma-t-elle. La
preuve — Il t’a ramené vers nous.
Charles acquiesça.
— Les choses vont changer, désormais... Je
vous le promets !
Charles retourna au lycée cette semaine-là et,
quelques mois plus tard, renouvelé dans sa foi, il
reçut le baptême dans la Pearl River. Après avoir
obtenu ses diplômes, il partit s’installer dans le
sud de la Californie. Pendant deux ans, il fut
boxeur professionnel, puis on l’appela sous les
drapeaux. Durant la Seconde Guerre mondiale, il
servit dans une escadrille de bombardiers de la
8eAir Force. Il accomplit vingt-huit missions de
combat au-dessus de l’Allemagne et, en mai 1945,
il retourna à Jackson. Il devint associé dans
l’entreprise de construction paternelle. L’affaire
devint florissante et respectée.
Aujourd’hui, à soixante et onze ans, Charles
fait le récit de son aventure à quiconque a besoin
d’être raffermi dans sa foi. Il est convaincu que
Dieu lui a sauvé la vie en lui envoyant un ange
gardien en manière de mise en garde.
— Sans cet événement, ma vie eût été radicale­
ment autre, affirme Charles, dont la foi et
l’amour de Dieu ne se sont jamais démentis. Dieu
a envoyé cet ange non seulement pour me sauver
la vie, mais encore pour transformer celle-ci en
une œuvre qui puisse Le glorifier à jamais.
TROISIÈME RENCONTRE

UN INCONNU DE LUMIÈRE
DANS LE PAVILLON DES CANCÉREUX

Le 6 janvier 1981 fut à marquer d’une pierre


noire.
Jusqu’à ce jour fatidique, Melissa et Chris Deal
étaient, à nombre d’égards, un des plus heureux
couples qui soit au monde. Une quarantaine
d’années à eux deux, ils habitaient Nashville,
dans le Tennessee, et partageaient une égale pas­
sion pour la country music et la vie de plein air.
Ils ne cessaient de multiplier les occasions d’être
ensemble — balades à vélo dans la montagne,
randonnées pédestres, matches de tennis...
Beaux et athlétiques, Melissa et Chris vivaient
apparemment une existence de rêve où tout se
passait sans heurt.
Puis une ombre vint assombrir ce tableau idyl­
lique : Chris tomba malade. Dans un premier
temps, les Deal crurent qu’il s’agissait d’un gros
rhume. Ils se demandèrent ensuite si ce n’était
pas la mononucléose. Les médecins ordonnèrent
des analyses de sang et, pour finir, en ce froid
jour de janvier, le diagnostic tomba comme un
couperet : leucémie lymphatique aiguë. A vingt-
huit ans, Chris était atteint de la forme la plus
mortelle du cancer des enfants.
Les trois mois suivants, Chris connut une
rémission et continua de paraître en pleine
forme. Avec son corps tout en muscles, son mètre
quatre-vingt-huit et ses quatre-vingt-dix kilos,
Chris avait davantage l’allure d’un athlète profes­
sionnel que d’un homme atteint de la leucémie. Il
poursuivit ses activités et pas plus lui que Melissa
n’évoquèrent très souvent sa maladie.
A la fin de cette période, les médecins décou­
vrirent que le frère de Chris était un donneur par­
fait pour pratiquer une greffe de la moelle épi­
nière. Mais avant même qu’on ne pût programmer
l’opération, la rémission prit fin d’une manière
dramatique et la maladie se déchaîna.
— Je crains que vous ne soyez trop affaibli
pour supporter une greffe, expliqua le médecin
au couple assis dans son cabinet. Le cancer est
devenu très agressif.
Le médecin conseilla aux Deal de faire
admettre Chris au M.D. Anderson Hospital, à
Houston, spécialisé en cancérologie. Un traite­
ment intensif, espérait-il, pouvait faire régresser
la maladie.
Une semaine plus tard, après s’être fait mettre
en arrêt maladie, Chris et Melissa se rendirent à
l’hôpital. N’écoutant que leur grand cœur, les
infirmières installèrent un lit de camp pour
Melissa afin quelle puisse demeurer aux côtés de
Chris, lui prodiguant encouragements et soutien
durant sa chimiothérapie et sa radiothérapie.
Vivre dans un pavillon de cancéreux était fort
déprimant pour les Deal, qui n'étaient guère
familiers de la mort. Le couple évoquait souvent
la manière brutale dont leur vie s’était trans­
formée en cauchemar, cauchemar dans lequel
Chris se débattait pour rester en vie, parmi des
gens comme lui, des gens qui avaient très peu de
chances de guérir. Chris commença à consacrer
beaucoup de temps à la prière, implorant Dieu de
veiller sur Melissa, quoi qu’il pût advenir de lui. Il
pria afin d’obtenir une rémission de sa maladie,
mais demanda également à Dieu de lui donner la
force d’accepter sa mort si l’heure dernière avait
sonné pour lui.
Quelques mois s’écoulèrent, et les médecins
commencèrent à se montrer pessimistes quant à
l’issue de la maladie. A Noël 1981, Chris ne pesait
plus que quarante-cinq kilos. Ses yeux étaient
profondément enfoncés dans leurs orbites et il
s’affaiblissait de jour en jour. Il ne pouvait plus
marcher et avait rarement la force de s’asseoir
dans son lit. Les médecins avouèrent leur
impuissance à Melissa.
— Je crains qu’il n’en ait plus pour très long­
temps, Melissa, dit l'un d’eux. Soyez courageuse !
Melissa hocha la tête, les joues inondées de
larmes. Elle se sentait complètement perdue.
Comment leur heureuse vie de couple avait-elle
pu se métamorphoser en cette horrible tragédie ?
Peu à peu, elle en vint à redouter que Chris ne
meure pendant qu’elle dormait. Elle s’obligea à
ne pas somnoler plus d’une heure d’affilée, se
réveillant instantanément chaque fois que Chris
bougeait ou essayait de parler.
Le 4 janvier, Melissa tomba dans un sommeil
plus profond que d’habitude. Une infirmière la
tira de son assoupissement à 3 heures du matin
— Madame Deal, dit-elle d’un ton pressant,
réveillez-vous ! Votre mari est parti.
Pensant que Chris était mort, Melissa s’assit
sur son lit de camp, emplie d’appréhension à
l’idée de ce quelle allait voir. Mais le lit de Chris
était vide.
— Il est parti! Où est-il? Qu’est-il arrivé? Où
l’avez-vous emmené? demanda-t-elle, l’expres­
sion hagarde.
— Nous ne l’avons emmené nulle part,
madame, répliqua l'infirmière. Il a dû se lever et
s'en aller je ne sais où. Je suis venue vérifier ses
signes vitaux et il n’y avait plus personne !
Melissa secoua la tête afin de s’éclaircir les
idées.
— Il n’est plus capable de marcher, vous le
savez bien.
Sous le coup du dépit, sa voix monta d’un cran.
Même si son mari avait trouvé la force de quit­
ter son lit et de se traîner jusqu’au couloir, on
l’aurait aperçu. L’étage était circulaire et le
bureau des infirmières formait une île ronde au
centre. Il était impossible que Chris ait réussi à se
lever et à sortir de sa chambre sans que
quelqu’un le remarque... Sans compter que des
tubes intraveineux lui entravaient les bras.
L’infirmière était dans tous ses états. Melissa
bondit sur ses pieds et se rua hors de la chambre.
Comme elle se précipitait vers les ascenseurs, elle
perçut un léger mouvement dans la chapelle de
l'étage. Elle courut jusqu’à la porte et, jetant un
coup d'œil à l’intérieur, elle demeura clouée sur
place.
Tournant le dos à l'entrée, Chris, normalement
assis sur un des bancs, conversait avec un
homme. Il n'avait plus ses perfusions et, malgré
son amaigrissement, on l’aurait presque dit en
parfaite santé.
Une vague de colère submergea Melissa. Pour­
quoi Chris était-il parti sans prévenir? Et qui
était cet homme? Melissa était certaine de ne
l’avoir jamais vu, et il ne portait pas l’uniforme
des médecins. D’où sortait-il à 3 heures du
matin? Melissa écarquilla les yeux derrière la
vitre, essayant de donner un sens aux événe­
ments.
Au bout de quelques minutes, la jeune femme
pénétra dans la chapelle et marcha droit vers son
mari. Au même moment, l’inconnu baissa la tête,
comme s’il ne souhaitait pas que Melissa vît son
visage. Elle nota qu’il était vêtu d’une chemise de
flanelle à carreaux rouges, d’un jean et chaussé
d’une paire de brodequins flambant neufs. Ses
cheveux blancs étaient coupés court et sa peau
était si pâle qu’elle en paraissait translucide.
Melissa se tourna vers Chris, surveillant
l’inconnu du coin de l’œil.
— Chris, tu vas bien? s’enquit-elle. Où étais-
tu?
— Tout va bien, Melissa, affirma Chris, avec
un rire normal et un air de force qu’il n’avait plus
eu depuis des mois. Je vais retourner dans ma
chambre tout à l’heure.
Melissa se tourna alors vers l’inconnu.
L’homme plongea son regard dans le sien. La
jeune femme fut frappée par l’éclat de ses iris
bleu clair. Qui est cet homme ? se demanda-t-elle.
Comment parvient-il à faire rire Chris et à le faire
paraître si à l’aise alors qu’il y a seulement quel­
ques heures il était quasiment incapable de bou­
ger? Melissa dévisagea l’inconnu, fascinée par
l’expression de son regard et s’efforçant de trou­
ver une explication à sa présence.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, faisant de
nouveau face à son mari.
— Melissa, s’il te plaît ! J’arrive tout de suite.
Le ton de Chris était doux, mais inflexible.
Melissa comprit qu’il souhaitait qu’elle les laisse
seuls.
A contrecœur, elle quitta la chapelle et alla pré­
venir les infirmières. Soulagées, celles-ci ne ten­
tèrent pas de ramener le malade dans son lit.
Une demi-heure durant, Melissa attendit seule
le retour de son mari. Quand il la rejoignit enfin,
elle le reconnut à peine. Affichant un sourire
radieux, les yeux pétillants, Chris semblait débor­
der de vitalité tandis qu’il s’avançait vers elle avec
une force inhabituelle. U était manifestement
heureux et en paix avec lui-même.
— A présent, je veux savoir qui était cet
homme ! exigea Melissa. Pourquoi lui parlais-tu ?
Que t’a-t-il dit? Et comment se fait-il que tu
marches aussi bien? Que s'est-il passé?
Devant ce feu nourri de questions, Chris partit
d’un grand rire.
— C’était un ange, Melissa !
A le voir si éperdu de bonheur, à entendre la
façon dont il prononça ces quelques paroles,
Melissa ne douta pas une seconde que Chris était
persuadé de dire vrai. Elle demeura un moment
silencieuse, envisageant l’éventualité que l’homme
eût pu effectivement être un ange.
Elle prit la main de son mari dans la sienne.
— Je te crois, dit-elle doucement. Raconte-moi
ce qui s’est passé.
Chris lui expliqua qu’il s’était réveillé en sur­
saut et avait aussitôt ressenti le besoin impérieux
de se rendre à la chapelle. On lui avait ôté ses
perfusions — aucune des infirmières ne se rap­
pela l’avoir fait quand on les interrogea plus tard.
Il était sorti de son lit et s’était mis à marcher
sans éprouver la moindre faiblesse. Parvenu à la
chapelle, il s’était tranquillement dirigé vers un
banc et s’était agenouillé pour prier. Soudain, il
avait entendu une voix.
— Êtes-vous Chris Deal ? lui avait-on demandé
avec gentillesse.
— Oui, avait répondu Chris, n’éprouvant pas
la moindre crainte.
A cet instant, il s’était retourné et avait vu un
homme vêtu d’une chemise de flanelle à carreaux
rouges et d’un jean. Il était assis en face de Chris ;
leurs genoux se touchaient presque. Pendant un
moment, l’inconnu n’avait pas prononcé un mot.
Quand il avait pris la parole, Chris avait eu
l’impression de le connaître.
— Désirez-vous obtenir le pardon d’une faute
particulière? avait demandé l’homme.
Chris avait baissé la tête, les yeux noyés de
larmes. Depuis des années, il nourrissait ressenti­
ment et amertume envers un membre de sa
famille. Bien qu’il fût conscient du péché qu’il
commettait à abriter semblable haine en son
cœur, il n'avait jamais demandé à Dieu de lui
pardonner. Levant lentement les yeux, Chris
avait hoché la tête et s'était ouvert à l’homme de
ses mauvaises pensées.
Celui-ci lui avait assuré que Dieu lui avait
accordé Son pardon.
— Y a-t-il autre chose qui vous tracasse?
— Melissa, ma femme, avait répondu Chris,
l’inquiétude peinte sur ses traits. Je me fais du
souci pour elle. Que va-t-elle devenir?
L’homme avait eu un sourire apaisant.
— Tout ira bien pour elle.
Il s’était agenouillé aux côtés de Chris, et, pen­
dant vingt minutes, les deux hommes avaient
prié ensemble. Enfin, l’inconnu s’était tourné
vers Chris, le sourire aux lèvres.
— Vos prières ont été entendues, Chris. Vous
pouvez aller, à présent.
Chris avait remercié l’homme, persuadé, bien
que rien de tel n’eût été dit, d’avoir eu affaire à un
ange.
— Puis je suis revenu ici, conclut-il d’un ton
allègre.
Melissa bondit sur ses pieds.
— Je dois le retrouver! s’exclama-t-elle en
quittant la chambre.
Tout en ajoutant foi au récit de Chris, Melissa
ressentait le besoin de parler en personne à
l’inconnu. Elle retourna en courant à la chapelle,
mais l’homme n’y était plus. Ensuite, elle ques­
tionna les gardiens en faction devant chaque
ascenseur. Elle leur décrivit l’homme avec lequel
Chris avait conversé.
— Un homme vêtu d’une chemise de flanelle à
carreaux rouges et d’un jean... Non, nous n’avons
vu personne qui corresponde à votre description,
répondirent-ils.
Melissa se rua dans l’ascenseur et descendit au
rez-de-chaussée. Les gardiens postés à l’entrée
principale n’avaient pas remarqué, eux non plus,
l’homme que leur dépeignait Melissa.
— Mais c’est impossible! s’obstina la jeune
femme. Je suis certaine qu’il a dû franchir cette
porte il y a moins d’un quart d’heure... Il ne peut
pas s’être évanoui dans la nature !
— Désolé, m’dame, dit l'un des gardiens. Je
n’ai pas vu d’homme qui ressemble à ce portrait
de toute la nuit.
La tête basse, Melissa retourna dans la
chambre de Chris. Son mari était assis, les bras
croisés, une expression entendue sur le visage.
— Je parie que tu ne l’as pas retrouvé, hein?
dit-il en souriant.
— Où est-il passé? Il faut absolument que je
lui parle! déclara Melissa, frustrée, déconcertée
par la brutale disparition de l’homme.
— Je pense qu’il est retourné là d’où il était
venu, ma chérie. U est reparti sitôt sa mission
accomplie.
Lentement, Melissa hocha la tête en manière
d'acquiescement. Elle regrettait toujours de ne
pas avoir pu retrouver l’inconnu, mais, apparem­
ment, Chris avait raison. L’homme s’était volati­
lisé, peut-être pour retourner là d’où il venait —
où que ce fût.
Le lendemain, Chris se réveilla plus vigoureux
encore que la nuit. Melissa et lui crurent à une
rémission miraculeuse. Chris, heureux et satis­
fait, passa la majeure partie de la journée à
rendre visite aux autres malades de son étage et à
leur insuffler courage en priant avec eux ou en
les écoutant. Nombre de manifestations phy­
siques de sa maladie semblaient s’être estompées
ou avoir complètement disparu, aussi mystérieu­
sement que l'homme qui était venu le voir.
Puis, le surlendemain, Melissa, en se réveillant,
constata que Chris la regardait d’une manière
bizarre.
Brusquement alarmée, la jeune femme s’assit
dans son lit.
— Chris, qu’y a-t-il? demanda-t-elle.
— J’ai rêvé de Bill, cette nuit, répliqua Chris, à
l’évidence troublé par son rêve. Tu m’avais
demandé de te prévenir si cela m’arrivait.
Bill, le meilleur ami de Chris, était mort dans
un accident de voiture l’année précédente. Pour
des raisons qu’elle ne démêlait pas, Melissa était
persuadée que si jamais son mari venait à rêver
de Bill, cela signifierait qu'il allait bientôt mou­
rir. Elle avait tu cette prémonition à Chris, lui
demandant seulement de l’avertir s’il rêvait de
Bill.
Melissa n’y comprenait plus rien. Chris ne pou­
vait être à deux doigts de mourir. Il avait l’air
plein de vie et d’énergie. Et si ses prières avaient
été exaucées, ainsi que le lui avait affirmé
l’homme à la chemise de flanelle, il devait désor­
mais être sur le chemin de la guérison. Quelque
chose ne cadrait pas dans le tableau.
— Et l’ange? demanda-t-elle d’une voix qui
trahissait son anxiété.
Chris haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Tu m’avais juste demandé de
te prévenir si je rêvais de Bill.
Un je-ne-sais-quoi dans l’expression de Chris
souffla à Melissa que son mari comprenait très
bien pourquoi elle attachait tant d’importance à
ce rêve.
Dans l’après-midi, Chris eut une hémorragie
pulmonaire. Des flots de sang se mirent à couler
de sa bouche et de son nez. Immédiatement, une
armée de blouses blanches s’affaira autour de lui,
tentant l’impossible pour le sauver. Melissa vint
se placer derrière la tête de Chris et posa les
mains sur ses épaules.
— Allez, Chris! cria-t-elle, hystérique. Reste
avec moi !
L'un des médecins la pria de s’éloigner pour
leur laisser le champ libre.
La jeune femme obtempéra de mauvaise grâce
et s’affala contre un mur. Elle enfouit son visage
entre ses mains.
Tandis que les médecins mettaient tout en
œuvre pour arracher Chris aux griffes de la mort,
Melissa se mit à prier. Tout de suite, ou presque,
elle se sentit envahie par une grande paix et prit
conscience que l’épreuve faisait partie des des­
seins de Dieu. Chris/àvait prié pour que tout aille
bien pour elle et, à Cet instant, elle acquit la certi­
tude que ce serait effectivement le cas, quoi qu'il
pût arriver.
Cet après-midi-là, peu avant que les médecins
ne le déclarent cliniquement mort, un an jour
pour jour exactement après qu’on eut diag­
nostiqué sa leucémie, Chris cria le nom de
Melissa.
— Tout va bien, mon chéri, murmura-t-elle,
levant son visage baigné de larmes vers le ciel.
Tout va bien...
Aujourd’hui, plus de dix ans ont passé. Melissa
est toujours persuadée que les prières de Chris
ont bel et bien été exaucées la nuit où il a reçu la
visite de l’homme à la chemise de flanelle. Un
ange, pense-t-elle.
Parce que le temps accordé à Chris ici-bas tou­
chait à son terme, on lui avait accordé la paix,
ainsi que la force d'accepter son destin et de ne
pas essayer de s’y soustraire. On l’avait également
délivré de l’amertume et de la haine et honoré du
pardon de Dieu. Le bonheur qui avait été le sien
au cours de ses dernières heures le prouvait. Et
enfin, Melissa avait surmonté la mort de Chris et
était sortie plus forte de l’épreuve — autre
réponse à la prière du mourant.
Certains, sans doute, tâcheront d’expliquer
rationnellement la présence ou l'identité du visi­
teur de Chris cette fameuse nuit. Pour Melissa,
qui l’a vu, qui l’a regardé dans les yeux et qui a
été témoin de la transformation que sa visite a
opérée sur son mari, il n’y aura jamais d’autre
explication que celle que lui donna Chris cette
nuit-là : « C’était un ange, Melissa ! »
VÉRIFICATION DES PRIORITÉS

JoAnne Davis n’avait jamais été le genre de fille


à accorder beaucoup de valeur aux choses maté­
rielles. Même quand, jeune étudiante indépen­
dante, elle se coupa de ses racines religieuses,
elle continua à prêter peu d’attention à la griffe
de ses vêtements ou à la marque de ses voitures.
Ce n’étaient pas les choses, mais les gens qui
éveillaient l’intérêt de JoAnne. Lorsque des per­
sonnes de son entourage souffraient, elle souf­
frait avec elles. Quand quelqu’un avait besoin
d’un coup de main ou d’un peu d’argent, elle
répondait présente chaque fois qu’elle le pouvait.
JoAnne fêta son trente-deuxième anniversaire
au printemps 1993. A la suite d’un concours de
circonstances imprévu, elle se retrouva l’heu­
reuse propriétaire d’une Cadillac jaune flambant
neuve. A l’époque, elle avait renoué par la prière
une forte relation avec Dieu et elle conclut que la
voiture était un don du Tout-Puissant. Dieu,
croyait-elle, l’avait gratifiée d’une telle merveille
parce qu’elle méprisait les articles de luxe — par
conséquent, la Cadillac n’allait rien changer à sa
vie.
Cependant, ce petit bijou n’avait pas grand-
chose à voir avec les vieilles guimbardes utili­
taires quelle avait conduites dans le passé et elle
se réjouissait de pouvoir emmener ses amis ici et
là avec panache. Elle ne fut pas surprise d’appré­
cier sa voiture. Ce qui l’étonna, ce fut la manière
que choisit Dieu de mettre ses priorités à
l’épreuve peu de temps après quelle fut entrée en
possession de la Cadillac.
Par un jour de juin particulièrement chaud,
JoAnne était passée chercher son amie B. B. pour
aller faire une virée au centre commercial. Les
deux jeunes femmes bavardaient de choses et
d’autres quand, juste avant d’entrer dans le par­
king, JoAnne remarqua un homme qui marchait
en claudiquant sur le trottoir. La soixantaine, il
portait un pantalon noir, une chemise de soirée
et une cravate miteux. En le dépassant, JoAnne
constata que son visage ruisselait de sueur sous
l’effort.
Baissant les yeux, elle comprit la raison de ses
difficultés. Bien qu’il progressât sans s’aider
d’une canne, l’homme avait le pied droit tourné
en dedans au niveau de la cheville, ce qui l’obli­
geait à faire porter le poids de son corps sur
l’astragale à chacun de ses pas.
— Je rêve! s’exclama JoAnne, aussitôt pleine
de compassion pour l’infirme.
B. B. tourna la tête pour voir ce qui avait attiré
l’attention de son amie.
— Quelle tristesse! dit-elle en écho.
Prise dans le flot de la circulation, JoAnne
tourna à droite pour s’engager dans le parking,
remonta une allée, en descendit une autre, gara
sa Cadillac neuve et coupa le contact. De son
siège, elle s’aperçut que le vieil homme progres­
sait toujours péniblement sur le trottoir. Sou­
dain, elle ne supporta plus de rester spectatrice.
— Allons-y! s’écria-t-elle en remettant le
contact.
— Quoi? fit B. B., interloquée, la main sur la
poignée de la portière.
— Je n’en peux plus! Cet homme souffre le
martyre, déclara JoAnne en reprenant l’allée.
Elle mit le cap sur l’entrée du parking.
L’homme l’atteignit en même temps qu’elle.
JoAnne passa la tête par sa vitre.
— Puis-je vous déposer quelque part, mon­
sieur?
Au son de sa voix, le vieil homme leva les yeux
sur elle et lui sourit.
— Oh, c’est très aimable à vous, répondit-il.
J’ai raté mon bus et je dois rentrer chez moi. Ce
n'est qu’à un kilomètre et demi d’ici.
Sans prêter attention au bouchon qui
commençait à se former derrière elle, JoAnne
descendit de voiture, ouvrit la portière arrière et
aida le vieil homme à s’installer sur la banquette.
A présent qu’il se tenait si près d’elle, elle défaillit
presque en sentant la puanteur qui émanait de
ses vêtements crasseux. Elle jeta un coup d’œil au
siège de sa voiture neuve. Presque aussitôt,
cependant, elle se rappela qu’elle n’avait rien fait
pour devenir propriétaire de la Cadillac. C’était
un don de Dieu, selon elle, et si elle pouvait l’utili­
ser pour aider un être humain en difficulté, elle
le ferait avec joie.
Elle reprit place derrière le volant et, s’enga­
geant sur la chaussée, elle demanda à son passa­
ger l’endroit exact où il devait se rendre. Jetant
un coup d’œil dans le rétroviseur, elle nota
l’étrange couleur de ses cheveux. Pour son âge, le
blond vénitien de sa chevelure ne semblait pas
naturel. Il avait l’air également extrêmement
tranquille et indifférent à son état physique. En
dépit des efforts qu’il venait de déployer, il
paraissait libre de tout souci.
Plissant le front sous l’effet de la curiosité,
JoAnne engagea la conversation avec le vieil
homme. Elle lui dit que B. B. et elle projetaient
d’aller à une soirée musicale à l’église, que la cho­
rale répétait depuis des semaines. Comme son
passager demeurait silencieux, JoAnne essaya de
s’y prendre autrement pour le faire parler.
— Connaissez-vous le Seigneur? demanda-
t-elle simplement.
L'homme leva brusquement les yeux et parut
légèrement déconcerté.
— Oh, quant à cela, c'est une autre affaire!
s’empressa-t-il de répondre.
Aussitôt, il indiqua, en haut de la rue, l’im­
meuble devant lequel il souhaitait que JoAnne le
dépose.
La jeune femme médita la réponse qu'il venait
de lui faire, puis conclut qu’elle n’avait rien à lui
opposer. Elle lança un regard interrogateur à
B. B. qui, aussi ébahie quelle par les paroles du
vieil homme, haussa les épaules.
— C’est là, dit l’homme, brisant le silence.
Merci infiniment.
Dès que JoAnne se fut garée le long du trottoir,
il entreprit d’ouvrir la portière. La jeune femme
sortit rapidement et l’aida à descendre. Puis elle
prit un morceau de papier dans son sac et y ins­
crivit son numéro de téléphone.
— Tenez, dit-elle en le lui tendant. Si vous
avez besoin d’un chauffeur, ou de quoi que ce
soit, n'hésitez pas à m'appeler. Je serai ravie de
vous rendre service.
En prenant le papier, le vieil homme regarda
attentivement JoAnne et lui sourit.
— Que Dieu vous bénisse ! murmura-t-il.
Puis, s’écartant de quelques pas, il suivit
JoAnne des yeux tandis quelle regagnait sa voi­
ture et s’apprêtait à partir.
Au moment où elle allait déboîter, JoAnne se
demanda soudain si le vieil homme vivait vrai­
ment dans cet immeuble. Après tout, il n’avait
toujours pas bougé d’un pouce, le dos tourné à
l’entrée. Peut-être était-ce un sans-logis qui
n’avait aucun endroit où aller. Bien que cette
pensée la troublât, JoAnne accéléra et se faufila
dans la circulation.
Après avoir dépassé deux autres immeubles,
elle pila sans crier gare et, faisant demi-tour,
retourna jusqu’à l’immeuble où elle avait déposé
le vieil homme. Il fallait qu’elle en eût le cœur
net : avait-il réellement un chez soi ou était-il
livré à ses seules ressources?
Elle balaya le trottoir du regard. L'homme n’y
était plus. L’entrée de l’immeuble consistait en
un long corridor que ne perçait aucune porte
donnant accès à l’extérieur. De son siège, JoAnne
le fouilla des yeux; il n’y avait pas âme qui vive
en vue.
— Où est-il? s’exclama B. B., étonnée que
l’homme eût disparu.
— Tu m’en demandes trop. Viens. (JoAnne
descendit de voiture et se dirigea vers le bâtiment
au pas de charge.) Il doit bien être quelque part.
Pendant dix minutes, les deux amies passèrent
les lieux au peigne fin, ainsi que les massifs plan­
tés en façade et la rue. L’homme demeurait
introuvable.
De guerre lasse, elles abandonnèrent leurs
recherches et retournèrent à la voiture. Assises
dans la Cadillac, elles discutèrent de l’impossibi­
lité de ce qui venait de se produire. Elles avaient
constaté l’une et l'autre avec quelle lenteur le vieil
infirme se déplaçait. A cause de son pied, il ne
pouvait avoir parcouru plus de trois à cinq
mètres dans le temps qu’il avait fallu à JoAnne
pour faire demi-tour et revenir.
Soudain, B. B. poussa une exclamation étouf­
fée.
— JoAnne ! Et si cet homme était un ange ?
JoAnne s’appuya au dossier et fixa pensive­
ment un point devant elle. Elle avait toujours fait
son possible pour secourir les gens dans la
détresse, avait parfois davantage souffert qu’eux.
Puis elle avait eu la Cadillac.
Elle fit face à son amie.
— Tu veux dire que ce serait une mise à
l’épreuve ou un truc dans ce goût-là?
B. B. acquiesça.
— Histoire de savoir si tu serais encore dispo­
sée à aider autrui, même si cela signifie que tu
fasses monter dans ta belle voiture un homme
sale, puant et infirme comme ce vieux type.
JoAnne s’abîma un moment dans ses ré­
flexions, puis sourit.
— Il n’y a vraiment pas d’autre explication,
n’est-ce pas?
— On dirait.
— Je n’aurais jamais imaginé que des anges de
Dieu puissent ressembler à ça. Mais le raisonne­
ment se tient. Surtout s’il s’agit d’une sorte
d’épreuve.
— Si c'était bel et bien une épreuve, tu l’as pas­
sée haut la main, ma vieille ! Que dit la Bible au
sujet des anges que l’on reçoit avec égard?
JoAnne jeta un dernier regard alentour et mit
le contact. Elle sourit et planta les yeux dans
ceux de son amie.
— « N'oubliez pas l’hospitalité envers les
étrangers; car, en l’exerçant, quelques-uns ont
accueilli des anges sans le savoir. »
UN ANGE TOUT PETIT PETIT

Douglas Tanner était épuisé. Depuis quinze


ans qu’il exerçait la neurologie à Boston, le
nombre de ses patients n’avait cessé de croître à
l'égal de sa réputation. Mais Tanner payait le prix
de sa réussite, notamment des jours comme
celui-ci. Ç'avait été la bousculade à l’hôpital, sans
doute à cause du froid de ce mois de jan­
vier 1957, qui apportait son cortège de maladies.
Outre les soins qu’il avait dû dispenser aux nom­
breux malades qui semblaient envahir les salles
de tous les étages, Tanner avait dû faire face à un
surcroît de travail particulièrement lourd : une
flopée d’examens, plus deux interventions chirur­
gicales exténuantes.
Tanner ôta son cardigan bleu marine et péné­
tra d’un pas pesant dans la cuisine. Chéri, sa
femme, assise à la table, était plongée dans la lec­
ture d'un magazine féminin.
Elle se leva pour répondre à son étreinte.
— Tu as eu une dure journée? demanda-t-elle
avec un sourire affectueux.
— Hummm.
Tanner n’avait pas besoin de parler dans des
moments comme celui-là. Chéri était entrée dans
sa vie à l’époque où il fréquentait la faculté de
médecine et rien qu’à son expression, elle devi­
nait comment s’était passée sa journée. Tanner
s’assit comme une masse et, étendant les jambes,
sentit avec plaisir la tension se relâcher dans tous
les muscles de son corps. A quarante-deux ans, il
était en excellente forme physique et, en général,
on lui donnait dix ans de moins que son âge. Ce
soir-là, on lui eût donné plus.
— Ton dîner est dans le réfrigérateur.
Chéri pencha la tête, guettant sa réaction.
— Rien ne presse. Pour l’heure, je n’ai besoin
que de ta présence et de cette bonne vieille
chaise.
Soudain, ils entendirent quelqu'un grimper à la
hâte les marches du perron et sonner. Ils échan­
gèrent un regard étonné. Il était près de
21 heures, il faisait un froid de canard et la neige
tombait sans discontinuer depuis deux heures.
Tanner se leva et poussa un soupir à fendre
l’âme.
— Qui peut bien venir à une heure pareille ? (Il
alla ouvrir.) Oui ? fit-il.
Là, frissonnante sur le seuil, il découvrit une
petite fille en pleurs. Elle portait un manteau
élimé et des chaussures éculées. Tanner estima
qu’elle n’avait pas plus de cinq ans.
— Monsieur, ma mère est en train de mourir,
hoqueta-t-elle, la voix étouffée par les sanglots.
Tanner se sentit fondre de compassion pour
l’enfant. Elle avait la voix la plus douce, la plus
pure qu’il eût jamais entendue.
— Pourriez-vous venir, s’il vous plaît? Nous
n’habitons pas loin.
Tanner n’hésita pas une seconde. Il pivota vers
Chéri qui se tenait derrière lui.
— Donne-moi mon cardigan et mon pardes­
sus, ma chérie. Je serai de retour dès que pos­
sible.
Souriante, Chéri lui apporta les vêtements
demandés et le regarda s’y emmitoufler. Son
mari avait choisi la carrière médicale parce qu’il
aimait secourir ses semblables. Sachant qu’une
femme était en détresse, il oublierait sa lassitude
jusqu’à ce qu'il rentre chez lui, son devoir
accompli, sa patiente soulagée.
Tanner prit la main de la fillette dans la sienne
et tous deux s’enfoncèrent dans la tempête. A
moins de deux pâtés de maisons de là, dans une
zone résidentielle, la petite fille s’engouffra sous
un porche et fit monter deux volées de marches à
Tanner.
— C’est ici, dit-elle en montrant de l’index une
chambre à l’extrémité d'un étroit couloir.
Tanner se hâta vers la pièce indiquée et y
trouva une femme d'apparence frêle, en proie à
une forte fièvre. Au bord du délire, les yeux clos,
elle frissonnait sous ses couvertures, marmon­
nant des paroles inintelligibles. Tanner diagnos­
tiqua une pneumonie; il devait faire baisser la
fièvre s’il voulait sauver la malade.
Pendant plus d’une heure, il s’affaira au chevet
de la pauvre femme, appliquant des compresses
sur son épiderme brûlant et desséché, et prenant
des dispositions pour la faire transporter dans le
centre médical le plus proche.
Finalement, la fièvre céda peu à peu et la
femme souleva lentement les paupières, cillant à
cause de la forte lumière. Elle vit le médecin qui
s'efforçait sans relâche de rafraîchir son corps à
l’aide de linges mouillés et le remercia d’être là.
— Comment m’avez-vous trouvée? demanda-
t-elle timidement. Il y a si longtemps que je suis
malade! Je serais sans doute morte sans votre
venue. Comment pourrai-je jamais vous remer­
cier?
Tanner lui sourit.
— C’est votre petite fille qui vous a sauvé la
vie. Sans elle, je n’aurais jamais su que vous aviez
besoin de soins. C’est elle que vous devez remer­
cier. Quelle gentille petite gosse, qui a bravé
l’ouragan et le froid pour venir me chercher ! Elle
devait se faire un souci monstre pour vous.
Une expression de surprise peinée passa dans
les yeux de la malade.
— Qu’est-ce que vous racontez là? demanda-
t-elle d'une voix à peine plus audible qu'un mur­
mure étouffé.
Tanner en fut tout désarçonné.
— Votre petite fille, répéta-t-il. C’est elle qui
est venue me chercher. C’est grâce à elle que je
suis parvenu jusqu’à vous.
La femme, secouant la tête, pressa ses doigts
contre ses lèvres, comme si elle voulait étouffer
un cri.
— Que se passe-t-il? Quel est le problème?
(Tanner prit la main de la femme dans la sienne
et tenta d’apaiser son effroi.) Votre fillette va
bien.
— Monsieur... (Des larmes ruisselant sur ses
joues, la femme parvint à réunir assez de force
pour parler.) Ma petite fille est morte il y a un
mois. Elle était malade depuis des semaines et...
Elle s’interrompit et, baissant la tête, se mit à
sangloter.
Tanner s'écarta d’un pas, bouleversé par les
paroles de la malade.
— Mais elle a sonné à ma porte et m’a conduit
ici ! Je lui ai tenu la main jusqu’au moment où
elle m’a indiqué votre chambre...
Sanglotant de plus belle, la femme désigna un
placard dans la pièce exiguë.
— Là, dit-elle entre deux hoquets. C’est là que
je conserve ses affaires depuis qu’elle m’a quittée.
Tanner se dirigea à pas lents vers le placard,
sachant déjà ce qu’il allait y trouver. Il ouvrit
doucement la porte... Le manteau que portait la
fillette seulement une heure plus tôt était sus­
pendu à un cintre, complètement sec. Les chaus­
sures éculées étaient sagement rangées l’une
contre l’autre sur le plancher.
Tanner fit volte-face.
— Ces effets appartenaient à votre fille ?
— Oui, monsieur, répondit-elle en essuyant
ses joues mouillées sur la manche de sa chemise
de nuit.
Tanner examina de nouveau le manteau et les
chaussures.
— La fillette qui m’a conduit ici portait ce
manteau et ces chaussures, dit-il à voix basse,
comme s'il se parlait à lui-même.
Brusquement, il se rua dans la pièce où il avait
laissé la fillette à son arrivée. Ne la trouvant pas,
il visita en coup de vent toutes les pièces de
l’appartement. La petite fille avait disparu.
Tanner retourna au chevet de la malade.
— Elle est partie, dit-il d’une voix sans timbre.
La femme hocha la tête. Soudain, un sourire
radieux illumina ses traits et ses larmes cédèrent
la place à une expression étrangement sereine.
— Son ange est revenu sur terre pour me por­
ter secours. Voyez-vous une autre explication?
Tanner secoua lentement la tête. Il ne savait
que penser.
Il retourna chez lui en flânant, méditant sur
l'impossible et s’interrogeant sur la vie. On lui
avait accordé le don d’être médecin, et ses
connaissances en ce domaine lui permettaient
souvent de sauver la vie d’un patient. Pourtant, il
y avait tant de choses qu’il ignorait, tant de
choses qu’il ne comprendrait jamais dans cette
existence-ci !
Des années plus tard, il racontait encore l’his­
toire de la fillette qui, bien que morte depuis un
mois, était venue le chercher pour secourir sa
mère agonisante. Et il éprouvait toujours cette
même impression de stupeur qui l’avait saisi en
cette froide nuit d’hiver. Bien qu’il n’y eût aucune
explication profane pour appréhender ce qui
s’était passé ce soir-là à Boston, il croyait au fond
de son cœur que la femme disait vrai : la fillette
était assurément un ange. Le plus petit de tous.
UN PENSE-BÊTE ANGÉLIQUE

Quand sa mère lui soumit son idée, Amber


Cook fut loin de marquer de l’enthousiasme.
— Le Texas ! s’écria-t-elle sur un ton exaspéré.
Cette fille de pasteur de dix-neuf ans avait
grandi dans le sud de la Californie et aimait les
plages, le soleil et l’atmosphère citadine de Ful-
lerton.
— Je déteste le Texas ! Il est hors de question
que j’y aille !
Sa mère lui brossa le projet en détail. Amber
irait rejoindre un couple de leurs amis chrétiens
au Texas et deviendrait le huitième membre d'un
groupe vocal, Departure, qui voyagerait d’église
en église à travers le pays pendant un an.
— Cela te sera bénéfique, Amber, conclut
Mme Cook avec conviction. Promets-moi au
moins d’y réfléchir. Ne cherchais-tu pas un
moyen de t’éloigner quelque temps de Fullerton ?
Jolie blonde aux yeux noisette dotée d’une voix
à même de rivaliser avec celle d’une artiste pro­
fessionnelle, Amber, pour l’heure, avait bien du
mal à décourager les assiduités d’un ancien sou­
pirant. Ainsi, quand Mme Cook avait eu vent de
la proposition, elle s’était dit que ce voyage four­
nirait à sa fille l’échappatoire idéale.
Amber se hérissait à l’idée de passer un an
dans des petites bourgades disséminées à travers
le pays. Elle vivait en Californie depuis plusieurs
années et devinait à quel point ses amis allaient
lui manquer. Mais Amber aimait aussi chanter.
Elle époustouflait les auditoires du coin depuis
quelle avait quatre ans et avait çà et là été pres­
sentie par des imprésarios. Elle comptait même
des partisans fanatiques parmi la vaste congréga­
tion où son père exerçait son ministère. Un jour,
se persuadait-elle, elle embrasserait la carrière de
chanteuse. Et bien quelle ne fût pas tout à fait
prête à sauter le pas, l’idée de chanter presque
tous les soirs une année durant était alléchante.
Pour finir, son désir de communiquer sa foi par
le biais du chant l’emporta sur son mépris des
petites villes. Elle accepta de se rendre au Texas
et de passer huit jours avec Frank et Ruth, les
amis de sa mère, et les autres membres de Depar-
ture.
A la fin de ladite semaine, en dépit de la rusti­
cité de l’environnement, Amber était ferrée. Elle
retourna en Californie, passa une semaine à faire
ses bagages et à prendre congé de sa famille et de
ses amis, puis s’envola pour retrouver le groupe à
Bâton Rouge, en Louisiane.
Departure allait de ville en ville dans l'auto-
caravane de Frank et de Ruth. Chaque soir, il
chantait dans une église différente, avec l’espoir
d’apaiser le cœur des membres de l’auditoire. En
général, à la fin de la représentation, il recueillait
des dons modestes destinés à payer la nourriture
et les frais d’essence jusqu’à la destination sui­
vante.
Les premières semaines, Amber éprouva une
joie extraordinaire à évoquer Jésus dans ses
chansons à l’adresse d’une foule de fidèles. Il y
avait de nombreuses façons de parler à ses sem­
blables de l’amour de Dieu, et sa façon à elle,
c’était le chant. Il lui semblait que Dieu nourris­
sait un dessein pour elle, et elle attendait avec
impatience les concerts du soir.
Cependant, à mesure que le temps passait, les
conditions de vie du groupe commencèrent à ter­
nir la joie qu’elle éprouvait à chanter. Du jour au
lendemain, la jeune fille se surprit à accorder une
importance démesurée aux inconvénients qu’il y
avait à partager une autocaravane avec sept per­
sonnes. Sans compter les occasionnelles crevai­
sons ou les pannes et les périodes où les fonds
étaient si bas que le groupe ne savait pas d’où
viendrait le prochain repas. En outre, Frank avait
le cœur bien trop sur la main, selon l’avis
d’Amber. Si un nécessiteux croisait leur route,
Frank écornait leur pécule pour lui acheter un
sandwich, persuadé que Dieu pourvoirait à leurs
besoins. Bien qu’ils n'eussent jamais manqué de
rien, l'altruisme de Frank agaçait prodigieuse­
ment la jeune fille.
Un jour — ils voyageaient depuis trois mois —,
ils firent halte dans une petite cité balnéaire du
Sud pour aller dîner dans un restaurant italien. Il
y avait belle lurette qu'ils n’avaient pas mangé
autrement que sur le pouce, mais les dons de la
soirée précédente avaient rapporté suffisamment
pour que Frank affirme qu'ils avaient les moyens
de déguster un repas assis.
En s’approchant de l’établissement, ils avi­
sèrent un homme dont les vêtements n’étaient
plus que des loques. Il avait le visage maculé de
poussière et les cheveux emmêlés.
— Un clodo! murmura Amber, dégoûtée, à
part soi. Pourvu que Frank ne l’invite pas à
dîner !
Quand ils arrivèrent à la hauteur de l'homme,
Amber, horrifiée, vit Frank s’arrêter et engager la
conversation. Elle se rapprocha afin d’entendre
leurs propos. Tout à coup, ses narines furent
assaillies par l’odeur nauséabonde de l’homme et
les relents d’alcool qui empuantissaient son
haleine. Elle battit en retraite, se disant que le
vagabond n’avait pas dû prendre de bain depuis
des mois. Dégoûtant! songea-t-elle. Cet homme
n’a aucun amour-propre !
Au fil de la conversation, Frank apprit que son
interlocuteur était un sans-abri. Il était à la rue
depuis un an et demandait quelques pièces pour
manger. Frank sourit. Il n'y avait qu’un moyen de
s’assurer que l’homme dépenserait l’aumône
reçue pour se nourrir.
— Je ne puis vous donner de l’argent, dit-il
gentiment. Mais cela nous ferait plaisir de vous
inviter à partager notre dîner. C’est nous qui
régalons.
L’homme eut l’air sceptique.
— Vous n’allez pas m’apporter un morceau
dehors? demanda-t-il, refusant de croire que
Frank puisse réellement vouloir qu’un homme de
son acabit dîne en compagnie du groupe.
— Certainement pas ! répliqua Frank, faisant
un geste vers le restaurant, où le gérant les obser­
vait. Venez ! Vous allez dîner avec nous !
L’homme dévisagea chaque membre du
groupe. Ses yeux s’attardèrent sur Amber. Puis il
haussa les épaules et se leva.
— Comment vous appelez-vous? demanda
Frank au moment d’entrer.
— Gus.
Amber se faufila à l’arrière du groupe et roula
les yeux de dépit. A présent, ils allaient devoir
supporter l’odeur de cet homme malpropre
durant l’heure qui allait suivre et leur repas en
serait gâché! Secouant la tête, elle suivit les
autres dans la salle. Décidément, la tournée ne se
déroulait pas comme elle l’avait espéré.
On leur indiqua une table au fond d'une vaste
pièce carrée. Amber s’assit la première, s’atten­
dant que des membres du groupe prennent place
à ses côtés. Quand chacun fut installé, Amber fut
effondrée de constater qu’un des sièges à côté
d’elle était libre. Le vagabond, resté debout à
l’écart, hésitait encore à se joindre au groupe
autour de la table. Il examina d’un air gêné ses
vêtements en loques.
— Je vais aller attendre dehors, dit-il tout à
coup. Vous pourrez m’apporter quelque chose si
vous en avez envie.
Frank se leva et secoua la tête.
— Il n’en est pas question, déclara-t-il en dési­
gnant la chaise vacante à côté d’Amber. Allez
vous asseoir là-bas.
Amber s’écarta le plus possible du siège vide et
pria pour que son appétit ne s’envole pas. Elle
suffoquait déjà à l’idée de la puanteur de
l’homme.
Fais comme s’il n’était pas là, s’intima-t-elle,
résolue à profiter de son repas contre vents et
marées.
Quand tout le monde eut passé commande,
Gus regarda Frank et prit la parole.
— D’où venez-vous, tous? demanda-t-il en
dévisageant chacun tour à tour.
Frank s’éclaircit la voix.
— Nous sommes des chanteurs chrétiens iti­
nérants, répondit-il. Notre groupe s’appelle
Departure.
Amber feignit de s’absorber dans la contempla­
tion de ses couverts. S’ils étaient réellement un
groupe de chanteurs itinérants, ils vivraient assu­
rément dans des conditions plus luxueuses,
songea-t-elle avec une ironie désabusée.
— Des chrétiens, hein? demanda Gus avec
scepticisme. Eh bien, chrétiens, j’ai quelques
questions à vous poser. (Il attendit que tous le
regardent avec attention, Amber comprise.) Vous
autres parlez toujours de l’immense amour que
Dieu me porte. Comment pourrais-je gober un
truc pareil ? Regardez-moi, je vis dans la rue. Si
Dieu m’aime, pourquoi ne me procure-t-Il pas un
toit?
Frank embrassa du regard les membres du
groupe pour voir si l’un d’eux souhaitait
répondre. Tout le monde demeurant silencieux, il
se tourna vers Gus.
— Eh bien, Gus, l’amour de Dieu ne se mani­
feste pas forcément par de beaux habits ou une
vie agréable, commença-t-il. Mais je puis vous
prouver que Dieu vous aime.
L’homme haussa un sourcil et grogna.
— D’accord! Prouvez-le-moi.
— Connaissez-vous Jésus?
L’homme acquiesça d’un hochement de men­
ton.
— Jésus est mort pour vous, Gus, vous le
saviez ?
— Il paraît, mais, franchement, ça me fait une
belle jambe...
Ruth intervint.
— Eussiez-vous été le seul être vivant sur
terre, Jésus serait quand même mort pour vous.
Voilà à quel point II vous aime, dit-elle douce­
ment. Bien sûr, libre à vous de croire ou non qu’il
est ce qu’il dit être. Nous avons tous le droit de
refuser le don qu’il nous fait de la vie étemelle.
Deux autres membres du groupe hochèrent la
tête à l’unisson.
— Vous savez pourquoi II est mort, n’est-ce
pas? demanda l’un.
Gus secoua la tête.
— Pas vraiment, non.
Au fil de la conversation, Amber oublia la mal­
propreté de son voisin et son intérêt s’aiguisa.
Ayant été élevée dans un foyer chrétien, elle
n’avait jamais rencontré quelqu’un qui sût si peu
de chose sur Dieu, comme c’était apparemment
le cas de cet homme. Elle était persuadée que
tout un chacun avait reçu la même éducation
qu'elle. Elle se tourna afin d’examiner Gus plus à
loisir.
— Jésus est mort pour payer le prix de nos
péchés, dit Frank avec simplicité. Fondamentale­
ment, Gus, grâce à Lui, vous êtes un homme
libre.
— Un homme libre? Je l’ai toujours été.
— Si on veut, intervint Amber.
Le reste du groupe la considéra avec étonne­
ment. Elle se tourna de nouveau vers Gus.
— Lorsque nous sommes libres dans le Christ,
les conditions dans lesquelles nous vivons ne
comptent plus vraiment. Tout ce qui importe,
c’est qu’il soit avec nous, qu’U nous aime et qu'il
veille sur nous.
Une fois qu’Amber se fut tue, l’écho de ses
paroles continua à vibrer avec une intensité dra­
matique. Depuis des semaines, elle n’avait cessé
de se plaindre de l’exiguïté de l’autocaravane et
des divers inconvénients inhérents à une vie de
nomade. A force de ronchonner, elle avait oublié
pourquoi elle avait accepté de faire partie du
groupe. Elle n’avait pas choisi ce mode de vie
pour jouir d’un confort douillet ou pour être trai­
tée comme une reine. Son but était de parler aux
gens de Jésus. Or, voilà que l’homme assis près
d’elle était avide de croire en la véracité d’un
message qu’elle avait assimilé dès l’enfance. Elle
se sentit soudain pleine d’humilité et demanda
silencieusement pardon à Dieu d’avoir jugé cet
homme.
Durant la demi-heure qui suivit, les membres
du groupe firent à Gus le récit de leurs vies, des
témoignages exposant en détail comment ils
étaient persuadés que Dieu était à leurs côtés.
Enfin, Gus parut comprendre. Il arborait même
une expression différente, comme si, à présent,
l’espoir habitait son cœur.
— Venez avec nous, proposa Frank tandis que
le groupe s’apprêtait à partir. Nous vous dépose­
rons dans la prochaine ville. Il y a une grande
église et nous vous mettrons en relation avec
quelqu’un à même de vous secourir.
Gus hocha distraitement la tête, jetant un coup
d’œil à la pendule murale.
— Il faut d'abord que j’aille aux toilettes, dit-il
en se levant.
A peine une minute s’était-elle écoulée que
Frank se leva à son tour.
— Je vais m’assurer qu’il va bien. Il a peut-être
besoin d’aide.
Les autres se mirent debout et convinrent
d’attendre Frank et Gus à l’extérieur. Peu après,
Frank les rejoignit, la mine perplexe.
— Je ne le trouve nulle part, déclara-t-il. Il
n’est pas aux toilettes. J’ai interrogé les cuisi­
niers; il n’est pas venu aux cuisines non plus. Il
n’est pas sorti par là, n’est-ce pas ?
Les membres du groupe scrutèrent la rue et
secouèrent la tête.
— On ne l’a pas vu, dit l’un d’eux.
Frank retourna dans le restaurant et se dirigea
vers le gérant, dont le comptoir était juste à
l’entrée.
— Avez-vous vu un homme habillé de vieux
vêtements et...
— Oh, vous voulez dire le clochard que vous
avez amené dîner avec vous ? répliqua le gérant.
— En effet. Est-il sorti par là ?
— Non. Et je suis ici depuis une demi-heure.
Frank ressortit à pas lents, déconcerté. Il n’y
avait que trois accès donnant sur l’extérieur —
l’issue de secours, où se serait déclenchée une
alarme stridente si quelqu’un l’avait utilisée; la
porte de service des cuisines; et l’entrée en
façade. Personne n’avait aperçu Gus à proximité
d'une de ces trois sorties.
— C’est à n’y rien comprendre ! s'écria Frank,
scrutant une fois encore le vestibule du restau­
rant et le trottoir.
Amber, soudain, eut une illumination.
— Tu ne crois pas que, peut-être... commença-
t-elle.
Puis elle se tut.
Son père exerçait son ministère depuis des
années et croyait à la lettre ce qu’enseignait la
Bible. C’est ainsi qu’il évoquait parfois les anges
dans ses prêches.
— Les anges existent, avait-il dit un jour à ses
enfants. Dieu le dit.
Frank la regarda quelques instants, puis
comprit.
—-Tu veux dire que c’était peut-être un ange ?
Amber hocha la tête.
Frank fouilla une nouvelle fois la rue, à la
recherche d’une trace quelconque de la présence
de Gus.
— A mon avis, nous ne le saurons jamais.
Amber, toutefois, fut brusquement convaincue
que Dieu avait envoyé Gus pour lui rappeler son
but — pas seulement celui qu’elle s'était assigné
en participant à la tournée de Departure, mais
son but dans l’existence. Aujourd’hui, chaque fois
quelle voit un être plus malheureux qu’elle, elle
se souvient de Gus et d’un verset de l'Épître aux
Hébreux : « N’oubliez pas l’hospitalité envers les
étrangers; car, en l’exerçant, quelques-uns ont
accueilli des anges sans le savoir. »
SEPTIÈME RENCONTRE

L’ANGE AU BADGE

Joshua Jones luttait de toutes ses forces contre


le sommeil. Il avait animé une retraite dans les
montagnes, près de Flagstaff, en Arizona, et à
présent, à 23 h 30, il roulait sur l’Interstate 17
déserte, en direction de Phoenix. Il faisait très
chaud ; l’air conditionné de sa voiture était tombé
en panne quelques jours plus tôt. La chaleur et
l’absence de circulation aidant, Joshua s’assou­
pissait par-ci par-là et il avait un mal de chien à
se concentrer sur la conduite.
— O mon Dieu ! pria-t-il à haute voix, d’un ton
pressant. Gardez-moi éveillé... Au moins jusqu’à
la prochaine aire de repos.
Peu après, Joshua vit des lumières brillantes se
refléter dans son rétroviseur. Cela faisait des kilo­
mètres qu’il n’avait quasiment vu personne et la
région qu’il traversait était isolée en diable. Jos­
hua, qui conduisait pieds nus, s’efforça de
remettre ses chaussures tandis qu'il se rabattait
sur le bas-côté, se demandant un bref instant ce
qu’un officier de police fabriquait dans ce coin
perdu. Une chose était certaine : il était bien
réveillé maintenant qu’un policier lui faisait
signe de se garer.
Il s’arrêta sur l'accotement, ses chaussures aux
pieds, et regarda dans son rétroviseur le policier
s’approcher. Il portait l’uniforme habituel des
patrouilles autoroutières, mais il souriait. Joshua
n’avait eu que deux contraventions dans sa vie,
mais, chaque fois, il avait eu affaire à des flics qui
ne souriaient pas.
— Bonsoir, monsieur l’agent, dit Joshua
lorsque le policier fit halte près de sa vitre
ouverte.
— Ça va? demanda celui-ci en se penchant
légèrement pour scruter Joshua de ses yeux per­
çants.
Joshua nota le numéro de son badge : 37.
— Oui, très bien.
Le policier éclata de rire.
— Ah ! Vous avez remis vos chaussures !
Joshua en resta pantois. Comment le policier
savait-il qu’il conduisait pieds nus ? Il n’eut pas le
temps de poser la question; le policier reprenait
déjà la parole.
— Vous avez avalé des kilomètres et il est tard.
Vous avez failli vous endormir au volant, n’est-ce
pas?
— Oh oui ! balbutia Joshua. J’ai vraiment lutté
de toutes mes forces pour ne pas m’endormir.
Vous pourriez peut-être m’indiquer où se trouve
l’aire de repos la plus proche.
— Mieux que ça... Je vais vous y emmener.
Vous avez passé le week-end à réconforter les uns
et les autres. A présent, c’est votre tour de rece­
voir un peu d’aide. Suivez-moi.
Le policier tourna les talons.
— Attendez! s’écria Joshua. Vous n’allez pas
me donner une contravention ?
Le policier le regarda sans sourciller et secoua
la tête.
— Pas de contravention. Je voulais seulement
m'assurer que vous alliez bien. C’est mon boulot,
vous savez.
Joshua acquiesça, troublé par l’étrange
remarque du policier. Comment cet homme
savait-il qu’il roulait depuis des kilomètres ou
qu’il avait apporté le réconfort à des gens pen­
dant la retraite?
Tout en parcourant plusieurs kilomètres vers le
sud, Joshua ne cessait d’échafauder des hypo­
thèses. Il constata avec plaisir qu’il ne somnolait
plus. La poussée d’adrénaline qu’avait provoquée
la vue d'un uniforme avait suffi à le maintenir
éveillé pour un bout de temps.
Enfin, le policier mit son clignotant pour indi­
quer qu'il allait quitter l’autoroute à la prochaine
sortie. Quand celle-ci apparut, il prit un virage à
la corde au pied de la bretelle vallonnée. Joshua
le suivait et, soudain, il perdit la trace de la moto.
Il s’arrêta et regarda autour de lui. Droit devant,
il aperçut un parking et une aire de repos avec
une station-service et un restaurant ouvert toute
la nuit.
C’était parfait. Joshua allait pouvoir se reposer
une petite heure, boire une tasse de café, bavar­
der peut-être avec le motard, puis reprendre sa
route sans craindre de s’endormir. Il scruta les
alentours, guettant un signe de la présence du
policier. Ne l’apercevant nulle part, il conclut
qu’il devait sans doute être en train de se garer
près du restaurant.
Il entra dans le parking, descendit de voiture et
attendit. Au bout de cinq minutes, il fit le tour du
périmètre, bien décidé à retrouver le policier qui
l’avait guidé en lieu sûr. Après avoir quadrillé le
terrain en tous sens, il dut se rendre à l’évidence :
le policier avait disparu.
Toutes ces années consacrées à exercer son
ministère ne l’avaient pas préparé à la vague
d’émotions qui déferla en lui à cet instant; sou­
dain, il comprit. Il n’y avait qu’une explication
possible au fait que le policier ait su ce que Jos-
hua avait fait pendant le week-end et qu’il
conduisait pieds nus : le policier devait être un
ange, envoyé par Dieu pour l’empêcher de
s'endormir. Et Joshua ne doutait pas une
seconde qu’il n'aurait pas tardé à sombrer dans le
sommeil si le motard n’était pas survenu.
Cependant, il y avait un moyen de découvrir le
fin mot de l’histoire. Se remémorant nettement le
numéro de badge du policier, Joshua se rua vers
le restaurant et avisa une cabine téléphonique
juste à côté de l'entrée. Il chercha le numéro des
patrouilles autoroutières dans les pages jaunes
de l’annuaire et le composa.
— J’aimerais connaître le nom d’un policier
qui m'a donné un coup de main voilà peu, dit-il à
la standardiste. Je voudrais le remercier.
— Numéro de badge ?
— Trois, sept, énonça Joshua, revoyant avec
acuité les deux chiffres qu’il avait lus sur le
badge.
La femme demeura un moment silencieuse.
— Trois, sept? Rien d’autre? reprit-elle.
— Non.
— Vous en êtes sûr?
— Oui, affirma Joshua. Absolument sûr.
— Eh bien, vous devez confondre. Nous
n’avons aucun officier avec ce numéro de badge,
ni même un numéro approchant. Nos gars ont
des numéros à trois chiffres.
C’était donc vrai ! se dit Joshua en raccrochant.
Dès lors, Joshua fut persuadé que le policier
était un ange, envoyé pour le sauver d’une mort
certaine s’il s'était endormi au volant.
— Merci, mon Dieu! dit-il doucement en
fixant le ciel étoilé avant de remonter dans sa voi­
ture. Merci de m’avoir protégé !
HUITIÈME RENCONTRE

LE VISAGE DE SON PÈRE

Joanie Everett avait toujours été proche de son


père. Quand, fillette, elle vivait avec les siens en
Pennsylvanie, Larry Everett jouait des heures
avec elle quand il rentrait du travail.
Dans les années 40 et 50, alors que Joanie par­
venait à l’adolescence, puis à l’âge adulte, leurs
liens demeurèrent aussi étroits. Le père et la fille
partageaient une égale passion pour le sport et la
vie au grand air et ils partaient souvent en
excursion au bord d’un lac situé à proximité de
leur domicile. Larry s’était fait le champion de sa
fille. Il lui prêtait une oreille attentive quand elle
avait besoin de conseils pour diriger sa vie. Le
foyer des Everett exsudait l’amour et la joie.
Puis Larry eut un cancer, dont il mourut au
bout de quelques mois. Joanie, qui avait vingt-
cinq ans à l’époque, fut accablée par la perte d’un
homme qui avait tant compté dans son existence.
Pendant des mois, sa mère se demanda avec
inquiétude si sa fille réussirait jamais à retrouver
sa joie de vivre d’antan.
Après la mort de son père, la jeune femme
abandonna ses études. Elle passait son temps à
faire du ménage et à se terrer dans la petite
chambre où elle avait grandi. Elle perdit du poids
et des cernes sombres marquèrent ses yeux
naguère bleu pervenche.
— Joanie, il faut que tu sortes, que tu voies des
gens! ne cessait de répéter Sarah Everett à sa
fille. Ton père n’aurait jamais voulu que, lui dis­
paru, tu te laisses ainsi dépérir!
Joanie savait que sa mère avait raison, mais
elle était comme une coquille vide et ne voyait
pas comment surmonter son chagrin. Des mois
passèrent sans apporter d’amélioration notable
dans l’état dépressif de la jeune femme. Puis, à
peu près à l’époque du jour anniversaire de la
mort de Larry, Joanie et deux de ses amies, Jill et
Pamela, décidèrent d’aller faire une randonnée
au bord du lac qui avait jadis été un des coins
préférés de Larry.
— Je me demande si nous ne devrions pas
renoncer, dit Joanie tandis qu’elle-même et ses
deux compagnes descendaient de voiture et se
dirigeaient vers le lac.
Il faudrait parfois escalader des escarpements
et Joanie doutait d'avoir la force de grimper, sans
parler des souvenirs qu’il lui faudrait probable­
ment affronter.
— Allons, Joanie ! Il est temps, dit Jill.
La prenant affectueusement par le bras, elle
entraîna la frêle jeune femme aux cheveux châ­
tains jusqu'à la piste.
Joanie hocha le menton.
— Je sais. C’est maintenant ou jamais, dit-elle.
Elle respira à fond et emboîta le pas à ses deux
amies en direction du lac.
Une demi-heure durant, les trois jeunes
femmes marchèrent en silence, perdues dans
leurs pensées. Joanie se forçait à ne pas rebrous­
ser chemin tandis que des souvenirs de son père
l’assaillaient avec une violence quasi physique.
Les trois amies arrivèrent bientôt en vue de la
colline la plus escarpée de leur randonnée. Le
sentier filait droit sur son flanc, puis courait le
long d’un plateau de cinquante mètres. Il y avait
un banc où Joanie et son père s’asseyaient
souvent pour bavarder quand ils venaient au lac.
La jeune femme déglutit avec difficulté et
regarda droit devant elle. Elle allait devoir mon­
ter à l’assaut de la colline et affronter chaque
souvenir de plein fouet à chacun de ses pas.
Soudain, elle distingua une silhouette loin au-
dessus d'elle.
Immobile sur le plateau, un homme de haute
taille vêtu d’un trench-coat observait le lac. De
l’endroit où elle était, Joanie trouva qu’il ressem­
blait trait pour trait à son père disparu. Elle
poussa une exclamation sourde, que ses amies ne
parurent pas entendre, et le trio poursuivit sa
progression. Tout en grimpant, Joanie ne quitta
pas un instant l’homme du regard; tout à coup,
elle eut l’impression qu’on ôtait un fardeau de ses
épaules. Alors qu’elles n'étaient plus qu’à dix
mètres de l’homme, celui-ci se tourna vers Joanie
et lui adressa ce sourire chaleureux et réconfor­
tant qui n’appartenait qu’à Larry Everett.
Jill et Pamela, apparemment, ne voyaient pas
l’homme. Elles le dépassèrent sans s’arrêter.
Quand Joanie ne fut plus qu'à quelques pas de
lui, elle fit halte et le regarda droit dans les yeux.
Il cilla, sourit encore, puis pivota lentement vers
le lac.
Pour Joanie, il n’y avait pas le moindre doute :
cet homme était son père. Il était impossible que
quelqu’un qui lui ressemblât autant ne fût pas
lui. D’instinct, elle comprit qu’il était inutile de
questionner l’homme ou d'engager la conversa­
tion avec lui. Une paix réconfortante l’emplit
toute. Elle poursuivit son excursion et ne se
retourna pas même une fois.
Quand le trio se retrouva au pied de la colline,
Joanie pria ses amies de faire halte un moment.
— Vous l’avez vu ? demanda-t-elle.
Pamela et Jill remarquèrent aussitôt une
expression nouvelle dans les yeux de Joanie.
Après des mois d’affliction, leur amie paraissait
enfin en paix avec elle-même.
— Qui? s’étonna Jill.
— Oui, qui donc? renchérit Pamela.
Joanie leva bizarrement la tête.
— Cet homme, au sommet de la colline. (Elle
se retourna et indiqua l’endroit du doigt, mais
l'homme avait disparu.) Il était là-haut, près du
banc.
Jill et Pamela affirmèrent à Joanie qu’elles
n’avaient vu personne. A cet instant, une nouvelle
onde de paix déferla sur Joanie et la jeune femme
sentit qu’il n’était pas nécessaire de raconter à ses
amies ce qui venait de lui arriver.
— C’est sans importance, s’empressa-t-elle de
dire en se remettant en route. C’est sûrement
mon imagination qui me joue des tours.
Jill et Pamela haussèrent les épaules. Joanie fut
contente qu’elles laissent tomber le sujet. Qui que
l’homme ait pu être, il lui avait donné une vision
fugitive du père qui lui manquait tant et le
réconfort dont elle avait le plus cruel besoin. Elle
garderait un temps l’incident dans le secret de
son cœur et s’en repaîtrait. Sans se préoccuper de
ce qu’en pourraient penser les gens, Joanie fut
dès lors persuadée qu’un ange doté d’une ressem­
blance troublante avec son père avait veillé sur
elle et le ferait toujours.
Son intuition fut confirmée cinq ans plus tard.
Joanie travaillait alors à Washington, D.C., non
loin du Smithsonian Institute. Après être allée
déjeuner, elle retournait à son bureau par la
10e Rue quand elle s’arrêta au bord du trottoir,
attendant que le feu passe au rouge.
Soudain, une main l’agrippa à l’épaule et la tira
en arrière, loin de la chaussée. L'étreinte était si
vigoureuse que la jeune femme faillit tomber. Au
même instant, un bus tourna à droite au croise­
ment et monta sur la portion de trottoir où s’était
tenue Joanie peu avant. Si la jeune femme était
restée là, elle aurait été tuée.
Joanie pivota brusquement pour remercier
celui ou celle qui lui avait sauvé la vie. Il n'y avait
personne à quinze mètres à la ronde. De nou­
veau, elle éprouva un puissant sentiment de paix
et de réconfort.
Joanie est persuadée que son sauveur n’appar­
tenait pas à ce monde et que, l'eût-elle vu, elle
aurait constaté qu’il ressemblait à s’y méprendre
à son père décédé.
NEUVIÈME RENCONTRE

PROTECTION DIVINE

Longtemps avant qu’il ne parte aux Nouvelles-


Hébrides répandre la parole de Dieu, le révérend
Stewart G. Michel se sentait une vocation de mis­
sionnaire. Ayant achevé ses études et sa forma­
tion, en 1973, il s’embarqua pour les îles avec sa
femme, Jenny.
— N’as-tu pas peur, Stewart? murmura
celle-ci lorsqu’ils arrivèrent devant la case au toit
de chaume où ils allaient devoir vivre et exercer
leur mission durant l’année à venir.
Stewart sourit tranquillement. Jenny s'inquié­
tait davantage que lui des obstacles qu’ils
auraient sans doute à affronter sur l'île : mala­
dies, bêtes féroces et indigènes farouches. Mais
Stewart ne concevait aucune crainte. Il prit la
main de Jenny dans la sienne.
— Ma chérie, nous allons être très bien ici,
dit-il doucement. Dieu nous protégera.
Jenny acquiesça, jetant un regard apeuré alen­
tour. Tout semblait si étranger, si complètement
différent de ce quelle avait connu jusque-là! Il
n’y avait pas de supermarchés, pas de routes gou­
dronnées, rien qui ressemblât à la sécurité de
l’univers qu’elle venait de quitter.
Stewart pressa la main de Jenny et plongea les
yeux dans ses yeux bleu foncé.
— Tu es inquiète, n’est-ce pas?
Jenny eut un rire nerveux.
— Ça se voit tant que ça?
— Oui, répondit Stewart, communiant avec
elle. Je comprends tout à fait. Mais nous avons
prié pour que Dieu nous accorde Sa protection,
Jenny. Crois-tu qu’il nous a entendus?
Jenny hocha rapidement le menton.
— Bien sûr que je le crois !
— Alors, ayons confiance. Dieu nous a con­
duits jusqu’ici dans un but précis et II va veiller à
ce que nous menions notre mission à bien.
Jenny et Stewart avaient tenu cent fois la
même conversation à l’époque où ils se prépa­
raient au départ. Mais à présent, avec leur nou­
veau foyer qui se dressait à une quinzaine de
mètres, il y avait un je-ne-sais-quoi de plus
concret dans le réconfort qu’éprouvait Jenny.
Elle sourit et sauta à bas de leur camionnette
déglinguée, entraînant son mari.
— O.K., allons-y! dit-elle, la voix dénuée de
toute hésitation. Notre mission nous attend !
Six mois plus tard, Jenny et Stewart avaient
appris à lutter contre les maladies à l’aide de
l’arsenal de médicaments et de vaccins dont ils
s’étaient munis. Et ils savaient désormais éviter
les animaux sauvages qui vivaient dans la
brousse à proximité de chez eux. Mieux encore,
ils multipliaient les occasions d’expliquer la Bible
et d’enseigner leur foi aux aborigènes. Cepen­
dant, une tribu réputée pour sa férocité au
combat leur marquait une hostilité croissante.
Depuis des semaines, elle menaçait les Michel de
les attaquer et de les tuer, les accusant d’empiéter
sur des traditions séculaires et de leur inculquer
une façon de penser étrangère.
Pour finir, la tribu passa à l’action pour mettre
ses menaces à exécution. Tard dans la soirée du
23 juin, les Michel, étendus dans leur petit lit,
écoutaient monter les cris de guerre qui s’intensi­
fiaient.
— Ils viennent pour nous, Stewart, murmura
une Jenny terrifiée dans l’obscurité de leur case.
Stewart acquiesça.
— Prie, Jenny! Prie!
Jenny ferma très fort les yeux, essayant de
chasser de son esprit les hurlements effrayants.
Mais le bruit se rapprochait de minute en minute
et bientôt, la case des Michel retentit d’un
vacarme de cris et de mélopées.
Stewart se mit à prier à haute voix.
— Père céleste, Tu nous as dit de recourir à
Toi en cas de difficultés. Nous nous présentons
maintenant devant Toi pour T’implorer de nous
protéger, comme Tu l’as fait dans le passé.
Délivre-nous, je T’en conjure, du danger qui nous
guette.
Près d’une heure durant, le tumulte se
déchaîna. Puis les Michel virent danser des
lumières tout autour de leur case.
Stewart étreignit Jenny.
— Ils veulent mettre le feu, souffla-t-il. Prie,
Jenny ! Ils veulent sans doute nous obliger à sor­
tir.
Jenny poussa une sourde exclamation et
enfouit son visage contre l’épaule de Stewart.
Un nouveau quart d’heure s’écoula. Les Michel
continuaient d’implorer la protection divine.
Tout à coup, les cris commencèrent à décroître,
puis s’estompèrent dans le lointain.
Jenny sentit se relâcher sa tension musculaire.
— Ils s’en vont ! s’écria-t-elle.
Le couple, l'oreille tendue, entendit les guer­
riers s’éloigner de plus en plus. Enfin, ce fut le
silence.
— Merci, Seigneur ! dit Stewart, les yeux levés
au ciel. Merci de nous avoir protégés! Merci de
nous avoir délivrés !
Trois mois s’écoulèrent. Les Michel ne compre­
naient toujours pas pourquoi les indigènes les
avaient épargnés au cours de cette nuit de ter­
reur. Puis, singulièrement, les choses prirent une
nouvelle tournure ; le chef de la tribu vint trouver
les Michel et entreprit de les questionner sur leur
œuvre de missionnaires et sur Jésus-Christ.
Avant la fin de l’année, il se convertit au christia­
nisme. A ce moment-là, Stewart se résolut à lui
poser la question qui lui taraudait l’esprit depuis
la fameuse nuit.
— Pourquoi ne nous avez-vous pas tués?
demanda-t-il en regardant gentiment le chef dans
les yeux.
L’indigène hocha la tête.
— Nous avons essayé, avoua-t-il. Mais vos
gardes nous ont empêchés de passer.
Perplexe, Stewart plissa les yeux.
— Nos gardes? Quels gardes?
Le chef fit de grands gestes du bras.
— Des centaines de costauds habillés de vête­
ments brillants et brandissant des épées et des
torches, dit-il, tout excité, dans un anglais heurté.
Le missionnaire, toutefois, le comprit parfaite­
ment.
— D'où venaient-ils? s’étonna-t-il, déconcerté
par le récit que faisait le chef des événements de
cette nuit atroce.
— Vos gardes, répéta l’indigène, comme si les
Michel savaient très bien d’où venait leur protec­
tion. Ils encerclaient votre case, des centaines...
De grands hommes. Je n’avais jamais vu ça. Nous
n’avions pas le choix. Nous sommes partis.
Tout à coup, Stewart eut une illumination. Des
frissons lui parcoururent la nuque et les bras.
N’avaient-ils pas, Jenny et lui, imploré Dieu de
les protéger? Dieu n’envoyait-U pas des anges
pour veiller sur ceux qui croyaient en Lui?
Quand Stewart rapporta le fait à Jenny, celle-ci
tomba d’accord avec lui.
— La protection divine s’est manifestée sous la
forme d’une centaine d’anges vêtus comme des
gardes et postés autour de notre case, affirme la
jeune femme quand elle relate l’incident.
Qu’auraient-ils pu être sinon des anges?
DIXIÈME RENCONTRE

L’ANGE ÉCLAIREUR

Lorsque William Landemann partit faire une


randonnée au bord d’un des lacs gelés proches de
l’université du Wisconsin, à Madison, il ignorait
qu’un blizzard imminent venait dans sa direc­
tion. A vingt et un ans, Landemann était un ran­
donneur chevronné. Depuis des années, il s’adon­
nait à la chasse, à la pêche et aux promenades en
forêt dans la région des Grands Lacs. Il parta­
geait avec deux amis un appartement à l’exté­
rieur du campus, et bien qu’il passât la majeure
partie de son temps à la fac, il préférait la soli­
tude des grands espaces. Il n'y avait que là, au
sein d’une nature paisible, que William se sentait
réellement proche de Dieu.
Le jeune homme avait reçu une éducation
catholique traditionnelle; cependant, il trouvait
l’Église trop restrictive. Pour lui, Dieu était
davantage que des rites hebdomadaires et des
listes de préceptes, et quand il était seul dans la
nature, il passait des heures à prier et à se rap­
procher de son Créateur.
Ce froid matin de février 1975 ne différait
guère des autres. Landemann avait l’habitude de
sortir sans prévenir ses colocataires. Il projetait
de passer la journée dans l’étendue déserte qui
bordait l'université. Bien protégé du froid — la
température était au-dessous de zéro — par une
parka, des bottes, des moufles et un chapeau, il
s’éloigna, l’esprit tout entier occupé par sa ran­
donnée. Le lac, distant d'un bon kilomètre, était
de toute beauté ; il mesurait quarante kilomètres
de circonférence, quatorze de long et une hui­
taine de large. Landemann en atteignit la rive. La
surface était gelée depuis deux mois et Lande­
mann, certain que la couche de glace était très
épaisse, calcula qu’il lui faudrait environ quatre
heures pour arriver au milieu du lac et revenir à
son point de départ.
Après avoir repéré dans le lointain un point
qu'il estima être le centre, il se mit en route. Che­
min faisant, il remarqua au loin des groupes de
gens — certains patinaient, d’autres avaient jeté
leurs lignes dans des trous forés dans la glace.
Landemann tourna son esprit vers des pensées
pieuses, tout en se concentrant sur sa progres­
sion laborieuse. N’ayant pas apporté d’eau, au
bout d’une heure il mangea de la neige pour étan­
cher sa soif.
Le jeune homme prenait un plaisir sans nom à
sa randonnée, se pénétrant de la beauté qui
l'entourait, en paix avec Dieu et avec lui-même.
Quand il fut parvenu au centre du lac et eut fait
demi-tour, le ciel commença à se couvrir. Lande­
mann n’attacha pas d’importance à un phéno­
mène très habituel au Wisconsin en hiver.
Souvent, les nuages s’accumulaient pour dispa­
raître au matin sans qu’il y eût la moindre tem­
pête. Toutefois, Landemann accéléra l’allure; si
un ouragan se préparait, il ne tenait pas à être
pris dedans.
Peu après, il fit halte un moment et observa la
formation nuageuse qui prenait de l’ampleur. Il
fut abasourdi par la transformation du ciel. En
l’espace de quelques minutes, les nuages s’étaient
assombris et étaient devenus dangereusement
bas, rasant presque la surface gelée du lac. Lsn-
demann sentit la température chuter, et, comme
il forçait l’allure, de gros flocons de neige se
mirent à tomber. D’un coup, un vent violent
balaya la surface du lac, faisant tourbillonner les
flocons, et soudain, Landemann eut du mal à dis­
tinguer la berge. Marchant aussi vite qu’il le pou­
vait avec le vent de face, il évalua à une heure et
demie le temps qu’il lui faudrait pour regagner la
rive. Deux heures, peut-être, à cause du vent. Il
s’obligea à presser le pas.
Le vent ne cessait de forcir; bientôt, Lande­
mann put à peine discerner ses mains devant son
visage. La température avait brutalement baissé
d’une quinzaine de degrés à cause de l’ouragan.
Landemann s’arc-bouta avec difficulté sous les
rafales et poursuivit sa progression, perdant
toute notion du temps, les bras étroitement ser­
rés contre son corps afin de prévenir l’hypother­
mie. Le blizzard s’intensifia encore. Soudain,
Landemann trébucha sur la glace. Quand il
ouvrit les yeux, il s’aperçut qu'il ne voyait que du
blanc. Même ses mains avaient disparu à sa vue.
Il se tassa sur lui-même, ne pouvant plus bouger
à cause de son vertige brutal et de son incapacité
à distinguer le bas du haut. Il était complètement
désorienté et ne pouvait avancer sans tomber.
Puis il comprit ce qui lui arrivait : il souffrait de
la cécité des neiges.
Lors des années passées, depuis qu’il s’était
mis à randonner et à explorer les forêts environ­
nantes, Landemann avait lu des récits sur des
gens qui avaient été surpris par des blizzards et
étaient devenus aveugles. La situation pouvait se
révéler mortelle. On risquait de perdre tout sens
de l’orientation et de mourir de froid, parfois à
quelques mètres seulement du salut.
Landemann chassa ces sombres pensées de
son esprit et parvint tant bien que mal à se cou­
cher sur la glace.
— Continue! s’ordonna-t-il.
En tâtonnant, il enfonça les doigts dans la
neige et projeta son corps en avant. Çà et là, il
entendait de sourds grondements sous les eaux
gelées du lac.
— Au secours ! cria-t-il, redoutant brusque­
ment que la glace ne cède et qu’il ne sombre dans
l’eau glaciale.
Mais ses cris furent aussitôt engloutis par le
vent déchaîné. Dieu merci, il pouvait bouger.
Bientôt, une nouvelle pensée effrayante frappa
Landemann : et s’il s’était déplacé en cercle, gas­
pillant des forces précieuses sans se rapprocher
d’un pouce de la rive ? Il se figea et laissa tomber
sa tête dans la neige et la glace, fermant les yeux
pour occulter la terrifiante et aveuglante blan­
cheur.
— Mon Dieu, je Vous en supplie, aidez-moi à
trouver mon chemin ! s’écria-t-il.
Des larmes lui emplirent les yeux et gelèrent
sur ses joues tandis qu'il mesurait la gravité de la
situation.
C’est alors qu’il entendit le son puissant et pro­
fond de la corne de brume du poste de sauvetage
situé à l'extrémité du lac, à quelques pâtés de
maisons de son appartement. Pour la première
fois en près d’une demi-heure, Landemann dis­
posait d’un point de repère, d’un moyen de déter­
miner dans quelle direction il allait. Puis il enten­
dit quelqu'un parler par le système de transmis­
sion privé du poste de sauvetage.
— Faites attention! déclara un homme d’une
voix sonore. La digue est ouverte et profonde.
Landemann se rendit compte qu’il devait s’être
égaré du côté de la digue, à un endroit où la glace
s’était rompue et où l’eau était traîtreusement
profonde. Il se mit à ramper vers la voix. Un nou­
vel avertissement retentit.
— Faites attention ! Restez sur la droite, esca­
ladez le mur de béton une fois que vous l’aurez
atteint.
La voix propulsa Landemann en avant et
l’emplit d’espoir. S’il pouvait progresser dans sa
direction et gagner le poste de sauvetage, il serait
en sécurité. Bientôt, il perçut un tumulte de
vagues près de la digue et, obéissant aux direc­
tives, il resta sur la droite. A force de progresser
sur les mains, celles-ci avaient quasiment perdu
toute sensibilité. Landemann, néanmoins, tou­
jours sur le ventre, finit par atteindre la digue. Le
corps douloureux, à bout de forces et souffrant
d’un début d’hypothermie, il aperçut devant lui
les lumières du poste de sauvetage. Escaladant le
mur de retenue, il se fraya un chemin à travers de
profondes congères jusqu’à la porte du poste.
Le battant s’ouvrit et un homme à la large car­
rure l'entraîna à l’intérieur. Quand Landemann
eut repris haleine et réussi à ouvrir les yeux,
l’homme barbu l’aida à s'asseoir sur une chaise et
lui offrit une tasse de café bien chaud.
Landemann le remercia, trop assommé pour
trouver ses mots, bien que son cœur débordât de
gratitude.
Il fixa son sauveteur, intrigué par son étrange
sérénité.
L'homme alla jusqu’à la table et sourit au res­
capé.
— Vous étiez perdu,'dit-il doucement, emplis­
sant de nouveau la tasse de Landemann.
Le garçon hocha le menton.
— Pour ça, oui ! Je ne savais plus où j’étais... Je
n’y voyais rien...
L’homme plongea les yeux dans ceux de Lan­
demann — des yeux d’un bleu de cristal.
— Oui. Je savais que vous étiez perdu, c’est
pourquoi j’ai fait retentir la corne de brume. Puis
je vous ai donné quelques conseils au sujet de la
digue, au cas où vous auriez perdu tout repère.
— Votre intervention est tombée à pic, dit
Landemann, déconcerté par la façon dont Dieu
S’était servi du barbu pour le sauver d’un grand
péril.
Tandis que les deux hommes devisaient, Lan­
demann s’aperçut que le temps s’était éclairci.
— Merci encore. Je ferais mieux de rentrer,
dit-il à l’homme qui était toujours assis à la table,
apparemment désœuvré. Au fait, comment se
fait-il que vous soyez là? demanda-t-il, sa curio­
sité brusquement éveillée. D’habitude, le poste de
sauvetage est fermé durant l’hiver.
— Je fais des recherches, répliqua l’homme
avec un doux sourire.
Landemann opina, satisfait par la réponse. Il
remercia une fois encore son sauveteur, prit
congé de lui et retourna chez lui. Une fois à l’abri
dans son appartement, il s’aperçut qu’il était
resté sept heures dehors.
Il relata ses aventures à ses colocataires.
— C’est impossible! Le poste de sauvetage
reste fermé tout l’hiver, dit l’un d’eux distraite­
ment. Tu dois te tromper.
— Non, c’était bien le poste de sauvetage,
affirma Landemann d’un ton péremptoire. Je sais
bien qu’il est habituellement fermé à cette épo­
que de l’année, mais ce type m’a vraiment porté
secours. Il m’a dit qu’il faisait des recherches ou
un truc dans ce goût-là.
Ses compagnons lui lancèrent un regard scep­
tique.
— L’endroit est fermé, répéta Dana. J’y suis
passé voilà quelques jours. Fermé pour l’hiver.
— Écoutez, les gars, je ne suis pas en train de
perdre la boule ! J’ai encore le goût du café dans
la bouche. Cet homme m’a sauvé la vie. Il était là-
bas, Dieu merci !
Les deux colocataires admirent que, quelle que
fût son identité, Landemann avait assurément eu
de la chance qu’il se fût trouvé au poste de sauve­
tage et l'eût aperçu juste au bon moment.
Après une bonne nuit de sommeil, Landemann
s’éveilla le lendemain matin déterminé à aller
remercier de nouveau l’homme barbu de lui
avoir sauvé la vie. Il se vêtit chaudement et mit le
cap sur le poste de sauvetage. Arrivé à destina­
tion, il se sentit troublé. La bâtisse était cadenas­
sée et le bloc de béton en forme de bunker sans
vie et imposant. Déconcerté, Landemann se diri­
gea vers la porte; il découvrit qu’elle était quasi­
ment ensevelie sous une congère, ce qui prouvait
qu’on ne l’avait pas ouverte depuis des semaines,
sinon des mois.
Il n’y avait eu aucune chute de neige depuis le
brusqué blizzard de la veille. La neige devant
l’entrée aurait dû être dégagée ou, tout au moins,
elle aurait dû porter des empreintes visibles de
pas au niveau des marches. En proie à un senti­
ment plus que bizarre, Landemann avança
jusqu’à la porte et vit une pancarte : Fermé pour
l'hiver (d’o ctobre 1975 jusqu’à avril 1976).
Or, si le poste de sauvetage était fermé, cade­
nassé par des chaînes et partiellement enterré
sous des congères, comment l’homme avait-il pu
s’introduire à l’intérieur? Et lui, Landemann,
comment y était-il entré après avoir quitté le lac
et échappé à la tourmente? Le jeune homme,
immobile comme une statue, passa mentalement
en revue les détails de son aventure de la veille. Il
était certain que c'était à cet endroit-là qu’il était
venu. C’était là que l’homme lui avait donné du
café chaud et l’avait aidé à sortir du lac. La seule
corne de brume du coin était celle du poste de
sauvetage.
Tout à coup, Landemann songea qu’il y avait
un moyen de vérifier l’identité de l'homme.
Retournant chez lui en toute hâte, il appela les
services du shérif du comté, sous la juridiction
desquels était placé le poste de sauvetage.
— Personne n’a eu accès au bâtiment depuis
qu'il a été fermé à l’automne, monsieur Lande­
mann, lui répondit-on.
Landemann poursuivit ses investigations. Il
composa le numéro de l’université pour savoir si
on avait autorisé quelqu’un à faire des recherches
au poste de sauvetage.
— Non, lui apprit-on, le comté interdit toute
recherche au poste de sauvetage durant la morte-
saison.
Landemann raccrocha et s’agenouilla, pris de
faiblesse devant cette découverte. Puis il se remé­
mora sa prière et son sentiment d’être très
proche de Dieu avant que le blizzard ne sur­
vienne.
— Est-ce possible? murmura-t-il à part soi.
Est-ce possible?
Nul ne pourra jamais prouver ce qui s’est réel­
lement passé en ce jour de tempête. Pour Lande-
mann, cependant, l’explication est simple : un
ange lui a sauvé la vie, au cours de ce qui fut une
rencontre très particulière.
L’ANGE DANS UN CHASSE-NEIGE JAUNE

En cet hiver 1972, la vie de Dennis O’Neill était


exactement telle qu’il souhaitait qu’elle fût.
Depuis qu’il avait obtenu son diplôme, onze ans
plus tôt, il se préparait à la prêtrise et serait
ordonné prêtre l’année suivante. Cet hiver-là, il
assurait les fonctions de diacre dans une paroisse
d’un faubourg situé au nord-est de Chicago, dans
l’Illinois. Son ministère le mettait en contact per­
manent avec les fidèles et il manifestait un don
certain pour aider les gens à se rapprocher de
Dieu. Au fond de son cœur, il savait qu’il avait
fait le bon choix en embrassant la vie sacerdo­
tale.
Un soir, peu avant minuit, Dennis roulait en
direction de Chicago au sein d’un blizzard aveu­
glant. Comme il atteignait le croisement des
voies express Kennedy et Edens — une inter­
section où se rejoignent près d’une dizaine de
voies —, sa voiture heurta une plaque de verglas
et se mit à patiner.
Dennis écrasa la pédale de frein, mais le véhi­
cule ne fit que tournoyer plus follement encore,
fonçant droit sur le flot de voitures. Dennis dis-
tingua vaguement une Volkswagen, à deux doigts
de le percuter. Le véhicule était si proche que
Dennis vit le conducteur, en dépit des rafales de
neige. Dennis ferma les yeux, bandant ses forces
pour supporter ce qui allait assurément être un
choc violent et douloureux.
— Gare! s'écria-t-il.
Mais rien ne survint. Dennis souleva lentement
les paupières et s'aperçut que sa voiture, inexpli­
cablement, avait cessé son dérapage. Juste en
face de lui, il y avait un gros chasse-neige jaune.
L'énorme engin, de la taille d’un camion, avait on
ne sait comment évité à Dennis d’être heurté par
la Volkswagen ou toute autre voiture. Le conduc­
teur, un homme dans la force de l’âge aux yeux
noisette pleins de chaleur et coiffé d’une cas­
quette de base-bail, indiqua d’un geste à Dennis
que tout allait bien et qu’il protégerait sa voiture
le temps qu’il fût prêt à reprendre sa route.
Depuis qu’il était à l'arrêt, l’esprit confus, Den­
nis percevait un silence qui ne lui semblait pas
naturel. Jusqu’aux voitures qui, filant comme des
flèches de part et d'autre, paraissaient ne faire
aucun bruit. Dennis, manœuvrant avec précau­
tion, tourna sa voiture dans la bonne direction.
Avant de s’éloigner, il jeta un coup d'œil dans le
rétroviseur et vit le conducteur du chasse-neige
lui adresser un signe rassurant. Dennis agita la
main en retour, puis accéléra.
Peu après, le corps secoué de tremblements
irrésistibles, il prit conscience qu’il venait
d’échapper de justesse à un grave accident. Plus
il y pensait, plus il tremblait, incapable de
comprendre ce qui s’était passé. D’où avait surgi
le chasse-neige jaune? Comment l’encombrant
engin s’était-il inséré entre sa voiture et celles qui
arrivaient? Comment se faisait-il qu’aucune
d’entre elles ne se fût écrasée contre la sienne
avant que le conducteur du chasse-neige eût pu
placer sans mal son engin devant lui ?
Pour finir, à mesure que ses muscles se déten­
daient, Dennis conclut que c’était la main de
Dieu qui l’avait protégé d'une mort certaine.
Devant cette découverte, Dennis se sentit envahi
par une très grande paix.
Sept ans passèrent et Dennis — le père O'Neill,
désormais — n’oublia jamais comment Dieu
l’avait secouru en cette glaciale nuit d’hiver.
Un jour, alors qu’il exerçait son ministère à
l’église Saint-Thomas l’Apôtre de Chicago, il
demanda aux élèves d’une classe de cinquième de
raconter de quelle façon Dieu influençait leur vie
personnelle. A titre d’exemple, il leur relata
l’incident du chasse-neige.
— Depuis ce fameux soir d’hiver 1972, un
chasse-neige a été pour moi le symbole de
l’amour et de la protection de Dieu, dit-il au
groupe bouche bée.
Le lendemain, par un après-midi exceptionnel­
lement chaud et embaumé de mai, le père O’Neill
raccompagnait chez lui un ami quand, soudain,
son pneu avant droit creva. Bien que ce fût sa
première crevaison, le prêtre savait changer un
pneu. Il se gara prudemment sur le bas-côté. Une
fois à l'arrêt, il jeta un coup d’œil dans le rétro­
viseur avant d’ouvrir la portière.
Un gros chasse-neige jaune tenait toute la
route derrière lui. Le père O’Neill écarquilla les
yeux sous l’effet de la surprise. Il ne se souvenait
pas avoir vu un véhicule semblable sur la voie
express ; il n’y avait pas eu de bretelle d’accès sur
près de deux kilomètres. Le père O’Neill demeura
sur son siège, les yeux rivés sur le chasse-neige et
sur son conducteur, infichu d’imaginer d'où ils
sortaient.
Lentement, le conducteur descendit de son
siège et s’approcha du père O’Neill. Il avait des
yeux noisette pleins de chaleur et était coiffé
d’une casquette de base-bail. Il affichait un sou­
rire serein. Avant même de l’entendre, le père
O’Neill perçut le sentiment de réconfort qui éma­
nait de lui.
— Tout va bien ?
— Oui, merci, se hâta de répondre le prêtre. Je
viens de crever, mais je sais changer un pneu.
— Parfait. Dans ce cas, je vais poursuivre ma
route, dit l’homme, faisant un signe de tête et
inclinant sa casquette en guise de salut. Je vou­
lais seulement m'assurer qu’il n’y avait pas de
problème.
Sur ce, il tourna les talons et regrimpa dans
son chasse-neige. Tandis qu’il s’éloignait, il
adressa un ultime geste de la main au prêtre
frappé de stupeur.
Aujourd’hui encore, le père O’Neill ne sait pas
exactement qui était le conducteur du chasse-
neige jaune ni comment un engin d’hiver aussi
énorme a pu surgir comme par magie sur la voie
express Dan Ryan à la fin mai. Toutefois, à
présent comme jadis, il est persuadé que Dieu
veille sur lui où qu’il aille, recourant à divers
moyens pour assurer sa protection... Y compris
un ange au volant d’un gros chasse-neige jaune.
L’ANGE DE NOËL PORTEUR D’ESPOIR

Cette histoire d’espoir faisait partie intégrante


des souvenirs qu’avait Phyllis Scott de Noël et ce
n’était jamais sans émotion quelle la racontait.
En 1911, alors qu’elle avait quatre ans et son
frère deux, ses parents, Jack et Martha, tiraient
souvent le diable par la queue. Pourtant, un lien
particulièrement fort les unissait et il y avait tou­
jours de la nourriture et de l’amour en suffisance
pour tout le monde.
Cette année-là, la semaine de Noël était mar­
quée de tristesse. Tommy, le petit frère de Phyl­
lis, était malade. U était la proie d’une forte fièvre
et le médecin craignait qu’il n’eût la poliomyélite.
A cette époque, il n'existait aucun vaccin contre
cette maladie et nombre d’enfants en mouraient.
Tout au long des jours et des nuits qui précé­
dèrent Noël, Jack et Martha s’agenouillèrent à
tour de rôle au chevet de leur petit garçon
malade et prièrent pour qu’il guérisse.
Outre la maladie de Tommy, il y avait d’autres
ennuis ce Noël-là. L’usine où travaillait Jack
venait récemment de réduire ses activités et le
couple n’avait pu acheter de cadeaux aux enfants.
Martha avait tricoté en secret des chaussettes et
des écharpes, mais son rêve d’offrir un jouet et
quelques douceurs à Phyllis et à Tommy avait
fait long feu. Désormais, ils devaient consacrer
leur argent à l’achat de nourriture et autres den­
rées de première nécessité.
Les Scott passèrent la veille de Noël réunis
dans la chambre de Tommy, priant et chantant
des noëls, essuyant le corps fiévreux du petit
malade. Au terme d’une longue nuit sans som­
meil, Martha et Jack, épuisés, tombèrent dans
leur lit.
Très tôt le matin de Noël, alors que la jeune
femme préparait le petit déjeuner et disposait les
paquets où elle avait emballé les chaussettes et
les écharpes près des assiettes des enfants, elle
entendit frapper fort à la porte. Demeurant un
instant interdite, elle s’essuya les mains à son
tablier tandis quelle se dirigeait vers l’entrée.
— Oui ? dit-elle en ouvrant le battant.
Là, sur la véranda, il y avait un bel homme élé­
gamment vêtu et une ravissante petite fille. Un
gros chien blanc se tenait près de la fillette.
— Joyeux Noël, madame Scott! dit l’inconnu
d’une voix suave emplie de gentillesse. Je suis
passé voir comment allait Tommy.
Martha, tétanisée, fixait l’homme et l’enfant
sur sa véranda, n'arrivant pas à comprendre
comment un étranger pouvait connaître son nom
et celui de son fils.
— Est-ce que je vous connais ? demanda-t-elle.
L’homme ne releva pas.
— Comment va l’enfant, madame Scott ?
— Monsieur, qui êtes-vous?
Une présence peu ordinaire se dégageait de
l'homme et elle n’avait pas peur, mais elle voulait
absolument savoir qui il était.
L’homme secoua poliment la tête et sourit.
— Je suis seulement venu m’informer de l’état
de santé de votre fils, madame.
Toujours déconcertée, Martha passa la main
dans ses cheveux. Prenant une profonde inspira­
tion, elle se décida à répondre à son interlo­
cuteur.
— Eh bien, ce n’est qu’un petit garçon, il n'a
que deux ans... commença-t-elle.
L’homme hocha aimablement la tête et la
petite fille à ses côtés sourit. Martha poursuivit :
— Jusqu’à présent, il avait toujours été en
bonne santé. Et puis, la semaine dernière, il a
attrapé cette fièvre et... (elle s’interrompit et sa
voix se brisa)... et le médecin pense qu’il s’agit
peut-être de la poliomyélite.
— Je sais, dit l’homme d’une voix douce, pres­
sant la main de Martha. Mais il va se rétablir très
bientôt.
Des larmes commencèrent à couler sur les
joues de la jeune mère. Elle les essuya à la hâte.
— Je vous en prie, monsieur, implora-t-elle,
les traits contractés sous l’effet du désarroi,
entrez vous réchauffer et dites-moi qui vous êtes,
expliquez-moi comment vous connaissez nos
noms.
De nouveau, l’homme sourit et secoua la tête.
— Nous devons partir, à présent, déclara-t-il.
Fermez vite votre porte pour que le froid ne
pénètre pas dans la chambre de votre fils.
— Mais attendez...
L’homme lui adressa un signe de la main. Puis,
suivi de la fillette et du gros chien blanc, il tourna
les talons et descendit les degrés de la véranda,
Bien qu’il lui eût conseillé de fermer la porte,
Martha demeura sur le seuil à observer l’étrange
trio pour voir quelle direction il prenait. A ce
moment, Jack l’appela de la pièce du fond et
Martha se retourna. Quand elle regarda de nou­
veau dehors, l’homme, la fillette et le chien
avaient disparu.
Martha dévala les marches et fouilla du regard
les deux côtés de la rue. Les trottoirs étaient
déserts. Sidérée par son aventure, Martha rentra
chez elle à pas lents et relata l’incident à son
mari.
— Qui cet homme pouvait-il bien être?
demanda-t-elle.
— Je l'ignore, Martha. (Puis Jack sourit.) Peut-
être était-il envoyé par Dieu. Un cadeau de Noël
pour nous assurer que notre petit Tommy va gué­
rir.
Le couple réfléchit à cette hypothèse et, avant
d’aller réveiller les enfants, tous deux prièrent de
nouveau pour leur fils malade.
— Je vais aller voir si Tommy va bien, dit Mar­
tha en se levant de la table. Va chercher Phyllis et
dis-lui de descendre prendre le petit déjeuner de
Noël.
Peu après, tandis que Jack réveillait Phyllis et
lui souhaitait un joyeux Noël, il entendit Martha
l’appeler.
— Jack, viens vite ! cria-t-elle.
Jack attrapa la main de Phyllis, et le père et la
fille se ruèrent vers la chambre de Tommy.
Jack était affolé. Peut-être l’état de Tommy
avait-il empiré; peut-être était-il mort...
Quand il pénétra dans la chambre du bébé,
Jack vit Martha, assise sur le lit, les yeux brillants
de larmes refoulées, tenir un Tommy souriant
dans ses bras. Elle étreignit la main de son mari.
— Jack, la fièvre est tombée. Il semble tout à
fait guéri, souffla-t-elle.
— Dieu tout-puissant ! chuchota Jack.
Lentement, il tomba à genoux sur le sol à côté
du lit de l’enfant. Les Scott, se tenant tous par la
main, remercièrent Dieu d’avoir guéri Tommy.
— Et merci également, Seigneur, pour l’in­
connu de ce matin. Merci de nous avoir donné
espoir.
Pendant trois ans, les Scott ne revirent jamais
l’étrange visiteur de Noël. Puis il réapparut en
avril 1914. Cette fois, il était seul, mais quand
Martha vint répondre à la porte, elle sut d’emblée
que c’était le même homme que celui qui leur
avait rendu visite en ce matin de Noël 1911.
— Vous voilà revenu ! lui dit-elle, ouvrant
grande la porte et l’invitant d’un geste à entrer
dans le salon. Entrez, je vous prie. Je veux
connaître votre nom, apprendre qui vous êtes.
Mais, tout comme la fois précédente, l’homme
sourit et secoua la tête.
— Je voulais vous dire combien je suis navré
que votre mari ait perdu son travail. Mais il ne va
pas tarder à retrouver un autre emploi.
Avant que Martha n’ait pu prononcer le
moindre mot, l'homme lui adressa un sourire
chaleureux, inclina courtoisement son chapeau
et tourna rapidement les talons. Martha le héla et
le suivit des yeux tandis qu’il tournait le coin de
la maison, pressant le pas vers les bois touffus
qui s’étendaient derrière chez eux. Martha dévala
les marches à sa suite, mais quand elle arriva
dans l’arrière-cour, elle ne vit pas âme qui vive.
Tout était silencieux. L’homme avait de nouveau
disparu.
Bouleversée, Martha regagna sa maison et se
persuada quelle se faisait des idées. L’homme
devait être quelqu’un d’autre et il avait dû se
tromper d’adresse. Au reste, Jack n'avait pas
perdu son travail. Elle remercia silencieusement
Dieu que son mari ne fût pas au chômage et
s’efforça de chasser l’incident de son esprit.
Ce soir-là, Jack rentra plus tôt que d’habitude,
les épaules voûtées. Il serra Martha à l’étouffer,
puis la fit s’asseoir avec douceur sur leur divan
élimé.
— J’ai de mauvaises nouvelles à t’annoncer,
dit-il en la regardant au fond des yeux. Je viens
d’être licencié.
Un instant, le cœur de Martha cessa de battre.
Somme toute, l’inconnu ne s'était pas trompé.
Elle poussa un soupir à fendre l’âme et relata à
Jack la visite de l’homme.
— Il a dit que tu retrouverais bientôt un
emploi, conclut-elle. Jack, qui est cet homme?
Jack secoua la tête, stupéfait.
— Qui que ce soit, il semble qu’il veuille nous
insuffler de l’espoir. Tu te rappelles ce matin de
Noël où nous nous demandions si Tommy allait
ou non guérir? Il savait déjà que tout allait
s’arranger et souhaitait nous communiquer une
égale tranquillité d’esprit. Peut-être a-t-il raison.
Il se peut que nous n’ayons pas à nous inquiéter
aujourd’hui non plus.
Martha hocha la tête.
— Eh bien, allons dîner ! Du moins avons-nous
toujours de quoi remplir nos assiettes.
Sur le point de quitter son tablier, elle poussa
soudain une exclamation étouffée.
— Jack! s’écria-t-elle. Regarde!
Elle brandit un billet de vingt dollars, caché au
fond de sa poche.
— Vingt dollars, Jack! D’où viennent-ils, au
nom du ciel?
Pendant quelques instants, les Scott demeu­
rèrent plongés dans le silence; puis, au même
moment, tous deux parvinrent à une conclusion
identique.
— L’inconnu ? demanda calmement Martha.
Jack opina et lui prit la main.
— Peut-être était-il davantage qu’un simple
étranger, Martha. Peut-être était-ce notre ange
gardien. C’est possible, tu ne crois pas?
Des jours durant, Jack et Martha se posèrent
des questions sur l’inconnu et sur son message.
Quinze jours plus tard, l’emploi de Jack fut réta­
bli et on lui donna une prime pour reprendre son
poste. Dès lors, les Scott furent convaincus
d’avoir eu affaire à un visiteur qui n’était ni
humain, ni ordinaire. Il connaissait leurs noms et
leurs besoins, et il leur avait apporté de l’espoir
en des temps de désespérance.
Jusqu’à sa mort, Martha vibrait de la même foi
quand elle racontait l’histoire de l’inconnu qui
était venu chez elle porteur d’espoir. L'ange de
Noël, se plaisait-elle à l’appeler.
A bien des égards, le singulier visiteur continue
de répandre de l’espoir tandis que l’histoire, dont
Phyllis est désormais la dépositaire, est trans­
mise aux enfants, aux petits-enfants et aux
arrière-petits-enfants de Jack et de Martha Scott.
TREIZIÈME RENCONTRE

DIRECTION DIVINE

Le Dr Charles Madison s’était toujours


demandé à quoi aurait ressemblé sa vie s’il avait
choisi d’être missionnaire. Ses parents avaient
connu plusieurs missionnaires et, enfant, Charles
écoutait leurs récits, rêvant qu’un jour il partirait
pour des contrées lointaines où il pourrait parler
aux gens de l'amour de Jésus.
Mais il s’était inscrit à la faculté de médecine et
exerçait dans le service des urgences d’un hôpital
proche de son domicile, à Glendora. Il ne
regretta jamais d’avoir embrassé la carrière
médicale, considérant son métier comme une
forme d’œuvre missionnaire, en ce sens qu’il
avait quotidiennement affaire à des gens et avait
d’innombrables occasions de transmettre sa foi
dans le cadre de ses activités. Il était toujours un
membre actif de son Église et, au début des
années 80, il avait noué des liens d’amitié avec
des missionnaires.
Quand, en 1982, il put enfin prendre quelques
jours de vacances, il choisit de se rendre à Bom­
bay, en Inde, où il projetait de séjourner chez ses
amis missionnaires et de voir comment ils
vivaient.
— Ce qui me tracasse un peu, c’est le dernier
changement d’avion à Bombay, avoua-t-il à ses
amis lors d’un ultime coup de fil avant le grand
départ.
La compagnie aérienne devait l’emmener
jusqu’à l’aéroport de Bombay, où il lui faudrait
prendre un vol jusqu’à Bangalore.
— Ne te fais pas de souci, lui dirent ses amis.
Dieu t’y conduira.
Quand le Dr Madison embarqua à Los Angeles
à destination de Bombay, il se remémora ces
paroles et se demanda comment il se tirerait
d’affaire. Puis il se détendit et évacua le problème
jusqu’au moment de l’atterrissage, quelques
heures plus tard. Il se leva et s’étira, prit son
bagage à main et descendit une volée de marches
pour accéder au terminal.
Il jeta un coup d’œil à sa montre. Bien qu’il fût
4 heures du matin, l’aéroport grouillait de
monde. Le Dr Madison disposait de moins d’une
demi-heure pour attraper sa correspondance
pour Bangalore. Mettant le cap sur le premier
comptoir venu, il adressa un sourire à l’employé.
— Je cherche le vol 457, faisant la liaison entre
Bombay et Bangalore, énonça-t-il avec lenteur.
L’homme secoua rapidement la tête.
— Non, rétorqua-t-il. Non, non... Pas anglais.
Le Dr Madison comprit à ses gestes que son
interlocuteur ne parlait pas anglais. Embrassant
la salle du regard, il constata qu’en dépit du fait
que beaucoup d’indiens de Bombay parlaient
couramment l’anglais il n’y avait aucune indica­
tion dans cette langue. Il interrogea d’autres
employés, mais, au bout d’un quart d'heure, il
n’avait toujours pas la moindre idée de la direc­
tion à prendre pour trouver son avion. Il
récupéra ses bagages, mais personne ne put le
mettre sur la bonne voie.
Au moment où il commençait à se demander
où aller s’il ratait son vol, un inconnu portant le
costume typique d’un homme d’affaires améri­
cain s’avança vers lui.
— Par ici, dit-il avec une autorité teintée de
gentillesse.
Puis, tournant les talons, il se mit en route.
— Hé, vous ne savez même pas où je vais ! cria
le médecin à l’homme qui s'éloignait d’un bon
pas.
L’inconnu ne répondit pas. Le Dr Madison,
fataliste, se dit qu’il n'avait pas le choix. Soule­
vant sa valise, il suivit l’homme. Tous deux sor­
tirent de l'aéroport. Le Dr Madison aperçut un
bus garé le long du trottoir.
— Montez, ordonna l’inconnu.
Le médecin obtempéra. L’homme s’assit en
face de lui.
— Où donc allons-nous? s’enquit le médecin
avec curiosité.
— Vous devez bien prendre un vol pour Ban­
galore, n’est-ce pas? rétorqua l’homme en guise
de réponse.
Le Dr Madison opina, se demandant comment
son vis-à-vis pouvait bien le savoir.
— Les vols intérieurs partent d’un autre aéro­
port. Le bus va nous y emmener.
Le Dr Madison hocha la tête.
— D’où êtes-vous?
L’homme resta un moment silencieux.
— Je suis juste chez moi pour de courtes
vacances, répondit-il enfin.
A cet instant, le bus s’arrêta devant l’aéroport.
— Merci beaucoup, dit le Dr Madison avec
gratitude. Sans vous, je n'aurais jamais appris
l’existence de cet aéroport. Personne ici ne parle
anglais.
— En effet, répliqua l’homme en jetant un
coup d’œil par la vitre. Vos ennuis sont terminés.
Le Dr Madison descendit du bus et prit sa
valise dans le filet situé à l’extérieur du véhicule,
à côté de la porte.
Il attendit un instant, puis, ne voyant pas
l’homme arriver, remonta dans le bus.
L’homme avait disparu.
Le médecin redescendit et resta planté sur le
trottoir, stupéfait. L’inconnu, il en aurait donné
sa tête à couper, n’avait pas quitté le bus ; le Dr Ma­
dison, qui se tenait près de la sortie, l’aurait for­
cément vu. Où était-il passé ? Et comment avait-il
su où allait le Dr Madison? Un autre détail
chiffonnait notre voyageur : si l’homme était
américain, comment pouvait-il être venu passer
des vacances chez lui, en Inde? Le Dr Madison
remonta une fois encore dans le bus et en ins­
pecta soigneusement l’intérieur, s’assurant que
l’homme n’y était plus. Enfin, secouant la tête, il
empoigna sa valise et prit sa correspondance
pour Bangalore.
Une fois installé à la table de la cuisine avec ses
amis missionnaires, il raconta son aventure.
— C’était peut-être un ange, Charles, lui dit
l’un d’eux d’un ton grave.
Le Dr Madison demeura silencieux quelques
instants.
— Je n’y ai pas songé une seconde, déclara-t-il
ensuite. Mais je suppose que c’est possible.
— Bien sûr que c’est possible! Les voies de
Dieu sont parfois étranges.
Puis le Dr Madison oublia l'incident. Sans être
convaincu que l’homme eût effectivement été un
ange, il ne pouvait cependant expliquer son aide
et sa disparition brutale.
Dans les années qui suivirent, le Dr Madison
fut un homme comblé. Sa clientèle se développa,
il se maria. Pendant quatre ans, il ne repensa
plus à l’anecdote de Bombay. Puis, un beau jour,
il décida de rendre visite à ces mêmes amis mis­
sionnaires qui, entre-temps, s’étaient installés au
Kenya.
Cette fois, son vol l’amena d’abord au Pakistan.
En descendant de l’avion, il se mit en quête d’une
personne parlant anglais pour le guider vers le
bon terminal. Il n’y avait aucune indication dans
cette langue ; Charles, tout à coup, se rappela son
aventure de Bombay comme si elle datait de la
veille. Il posa sa valise et jeta un regard autour de
lui, cherchant désespérément quelqu’un à même
de le renseigner.
Soudain, un homme vêtu du costume tradi­
tionnel s’avança vers lui.
— Vous devez aller par là, dit-il dans un
anglais irréprochable.
De l’index, il indiqua un terminal proche où
des voyageurs, en rang, attendaient d’embarquer.
Le Dr Madison prit sa valise et se tourna pour
remercier l’homme. Comme à Bombay, son
guide avait disparu. Le Dr Madison resta cloué
sur place, l’échine parcourue de frissons.
L’homme ne pouvait s’être éloigné si rapidement.
Plus tard ce jour-là, dès son arrivée au Kenya,
le médecin relata son aventure à ses amis et,
cette fois, n’hésita pas à affirmer qu’il avait eu
affaire à un ange.
— Vous vous souvenez de l'homme qui m’avait
tiré d’embarras à l’aéroport de Bombay?
commença-t-il.
— Bien sûr. Celui qui t’avait indiqué ta route
puis avait disparu ?
Le Dr Madison hocha la tête.
— Eh bien, vous aviez raison à son sujet, parce
que le même événement vient de se reproduire.
— Tu veux dire que c'était un ange ?
— Je n’en doute pas une seconde. Dieu, c’est
vraiment quelqu’un, hein? Me sortir ainsi du
pétrin au moment où je me sentais complète­
ment perdu...
— Tu parles d'une nouvelle! s’écria l’un des
missionnaires en souriant. A condition que nous
L’écoutions, Dieu nous indiquera toujours la
bonne direction.
Le Dr Madison s’absorba dans ses réflexions,
se remémorant comment il s’était senti guidé
vers la carrière médicale et examinant d’autres
événements survenus dans sa vie. Il avait grandi
dans la certitude que Dieu veillait sur lui. A
présent, toutefois, il avait une compréhension
différente, plus tangible, de cette vérité. Il était
certain désormais de la présence réelle de Dieu à
ses côtés.
— Eh bien, dit-il, le regard animé, je crois que
vous avez raison, mes amis.
QUATORZIÈME RENCONTRE

UN MIRACLE DANS LE QUOTIDIEN

Ce chaud mois de juin 1993 était trépidant et


Caryn Lessur avait l’impression d’avoir été en
retard à tous ses rendez-vous de la semaine ou
presque. Son mari, Donny, professeur d’ensei­
gnement supérieur, terminait ses cours à l’école
privée de West Hills. U était 14 h 10 et Caryn
devait le prendre à 14 h 30.
— Il ne me faut que deux ou trois bricoles, dit-
elle à haute voix en se garant dans le parking du
supermarché, pas très loin de l’école.
Soulevant avec douceur son fils de quatre
mois, elle attrapa son portefeuille et se rua dans
le magasin. Une fois dans les rayons, cependant,
il lui parut que la famille avait besoin d’autres
articles et eut tôt fait de remplir son caddie.
Avec le siège du bébé, il lui fallut un second
chariot pour empiler tous ses sacs et les emporter
à sa voiture. Une employée lui proposa d’en
pousser un.
Ne disposant plus que de deux minutes pour
arriver à l’heure à son rendez-vous avec Donny,
elle se hâta d’ouvrir le coffre et demanda à
l’employée d'y fourrer ses emplettes.
— Je vous remercie, dit-elle en souriant tandis
quelle sortait le bébé de l’autre caddie et fixait
son siège sur la banquette.
L’employée rassembla les deux caddies et
s’éloigna en direction du magasin.
— Je m’occupe des chariots, cria-t-elle. Bon
après-midi !
— Merci, répondit Caryn, qui se glissa derrière
le volant.
A cet instant, elle s’aperçut qu’elle avait laissé
son portefeuille dans l’un des caddies. Elle se
retourna; l’employée avait disparu à l’intérieur
du magasin. Pas moyen de savoir où était le cad­
die...
Jetant un coup d’œil à sa montre, Caryn ressor­
tit son fils de la voiture et partit en courant à la
recherche de l’employée.
— Vous n’avez pas vu mon portefeuille? lui
demanda-t-elle, hors d’haleine et inquiète.
Une expression d’incompréhension se peignit
sur les traits de la femme.
— Votre portefeuille?
Caryn hocha la tête avec frénésie.
— Il était sur le siège d’un des caddies. Où les
avez-vous mis?
L’employée indiqua un endroit au-dehors.
— Là-bas, avec les autres.
— O.K. Merci.
Caryn se précipita hors du magasin, tenant
toujours son fils dans ses bras, et considéra la
longue file de chariots. Elle calcula rapidement
qu’il devait bien y en avoir une centaine. Cepen­
dant, celui quelle cherchait devait se trouver vers
le début ou la fin de la file, étant donné qu’il ne
s’était écoulé que quelques minutes. Elle courut
jusqu’aux premiers et se mit à les examiner un
par un. Elle ne découvrit pas trace de son porte­
feuille.
Dépitée et consciente que Donny l'attendait
depuis dix minutes, elle entra de nouveau dans le
supermarché et passa au bureau des objets per­
dus voir si quelqu’un avait rapporté son porte­
feuille.
— Non, madame, dit l'employée. Voulez-vous
laisser votre nom et votre numéro de téléphone ?
Nous vous appellerons si nous le retrouvons.
Caryn acquiesça brièvement et nota ses coor­
données. Puis elle parcourut le magasin en
trombe, demandant à chaque client s’il avait pris
un caddie dehors contenant un portefeuille.
Mais, chaque fois, on lui opposa le même regard
d’incompréhension. Personne n’avait vu son por­
tefeuille.
Pour finir, Caryn et son fils retournèrent à la
voiture. Tandis qu’elle filait vers l’école, la jeune
femme fit mentalement l’inventaire de ce que
renfermait son portefeuille : son permis de
conduire, ses cartes de crédit, les carnets de santé
de ses enfants, de nombreux reçus, sa carte ban­
caire automatique, des souvenirs personnels et
un chéquier. Mais, surtout, elle y conservait une
photo d’elle et de Donny, prise à l’époque de leurs
fiançailles, qu’elle chérissait particulièrement.
Caryn se mit à prier.
— Seigneur, si c’est possible, faites que ce soit
quelqu’un de gentil qui retrouve mon portefeuille
afin que je puisse le récupérer, dit-elle. Et aidez-
moi à lever le pied !
Avec vingt minutes de retard, Caryn se gara
devant l’école et expliqua toute l’affaire à son
mari. Les Lessur étant de fidèles chrétiens depuis
six ans, la jeune femme ne fut pas étonnée par la
réaction de Donny.
— Je vais prier aussi, ma chérie, dit-il. Tout va
s'arranger, tu verras.
— Je me demande bien comment! s’exclama
Caryn. C’est un vieux portefeuille et j’y garde ma
photo préférée de nous. Elle représente tant pour
moi ! Je suis sûre que je ne la reverrai jamais !
— Allons, ma chérie... Aie confiance!
Au fil des années, chaque fois que Donny avait
utilisé cette formule dans des situations qui le
justifiaient, Caryn avait été surprise de la façon
dont Dieu avait résolu leurs problèmes. Il avait
toujours subvenu à leurs besoins; pourtant, en
des occasions comme celle-là, Caryn doutait par­
fois que Dieu puisse réellement les secourir.
— Je trouve bizarre de demander à Dieu de
m’aider à retrouver mon portefeuille, avoua-
t-elle. Ce sont des choses qui arrivent. Et, en plus,
c’est ma faute. Peut-être Dieu cherche-t-Il à me
donner une leçon. A me dire de ralentir le
rythme.
Donny haussa les épaules et l'enlaça.
— C’est possible. Mais, quoi qu'il en soit, tout
va s’arranger. Cesse de te tracasser.
Dans la soirée, Caryn passa plusieurs coups de
fil pour annuler ses cartes de crédit. Plus
ennuyeux, quelqu’un risquait d'utiliser son per­
mis de conduire et son chéquier. Elle devrait
attendre le lendemain pour téléphoner à sa
banque aux heures ouvrables. Et elle était mal­
heureuse comme les pierres d’avoir perdu sa
photo chérie.
Tôt le lendemain matin, Caryn appela le super­
marché et demanda si quelqu’un avait rapporté
son portefeuille. La réponse étant négative, elle
contacta ensuite sa banque. On lui demanda de
passer au plus tôt. Elle allait devoir fermer son
compte et en ouvrir un autre.
— Vous devrez remplir des formulaires, puis
nous clôturerons votre ancien compte, lui expli­
qua l’employée. Nous allons signaler le vol de
votre portefeuille, au cas où quelqu’un d’autre
que vous ou votre mari aurait émis des chèques.
Ensuite, vous pourrez ouvrir un nouveau compte
et y faire transférer votre solde.
Caryn téléphona à Maria, une amie de l'Église
qui gardait parfois ses enfants, et lui demanda de
venir faire une heure de baby-sitting. Quand la
jeune fille arriva, Caryn prit ses clés de voiture et
fila vers la porte.
— Prie pour moi, Maria! J’espère toujours
récupérer mon portefeuille.
Caryn se rendit à l’agence où elle avait ouvert
son compte, bien que l’établissement fût le plus
éloigné de chez elle.. Elle passa une vingtaine de
minutes à remplir des formulaires, puis
l’employée la pria d'attendre à un autre guichet,
où on lui accorderait une avance en liquide
jusqu’à ce que son argent soit transféré de
l’ancien compte au nouveau.
Caryn remercia la femme et se mit dans la
queue. Quand ce fut son tour, elle commença à
expliquer son cas. L’employée lui tendit quelque
chose. Caryn étouffa une exclamation.
C’était son portefeuille.
— Comment a-t-il atterri chez vous? deman-
da-t-elle, aussi déconcertée que ravie.
— Cela s’est passé il y a quelques minutes,
expliqua la femme. Deux hommes jeunes sont
entrés, sont venus droit à mon guichet et m’ont
remis le portefeuille. Je leur ai demandé leur
nom, mais ils ont refusé de me le donner.
Caryn s’efforça de trouver une explication. La
banque était calme ce matin-là et elle avait eu
tout loisir d’observer les allées et venues des
clients. Elle n’avait pas remarqué d’hommes
jeunes. Et puis, elle avait perdu son portefeuille
dans un magasin qui se trouvait à une bonne
dizaine de kilomètres de la banque, à l’autre bout
de la ville.
Caryn prit le portefeuille et en inspecta le
contenu avec soin. Tout y était. Il ne manquait
pas une seule carte de crédit, pas le moindre petit
reçu. Et la photo chérie était là où elle la ran­
geait, le visage souriant de Donny tourné vers elle
tandis que le couple contemplait le coucher de
soleil sur le lac Tahoe en ce lointain été.
Pendant le trajet de retour, Caryn songea à la
foi de Donny et à leurs prières. Puis elle réfléchit
à ce qui venait de se produire. Quelqu’un avait dû
prendre le portefeuille presque aussitôt après
quelle l’avait oublié dans le caddie. Elle avait
interrogé tous les clients du magasin et examiné
tous les chariots. Puisque personne n’avait rap­
porté le portefeuille au bureau des objets perdus,
la personne qui l’avait pris à l’origine était à l’évi­
dence malhonnête. Dans ces conditions, se
demanda Caryn, comment le portefeuille était-il
tombé entre les mains des deux hommes qui
l’avaient rapporté à la banque? Et comment
avaient-ils su dans quelle agence le rapporter?
Par ailleurs, comment se faisait-il que les deux
hommes aient rapporté le portefeuille au
moment précis où Caryn était à la banque et
l’aient remis à l’employée qui allait s’occuper
d’elle ?
Lorsqu’elle fit à Donny le récit des événements,
les yeux de son mari se mirent à briller. Lui le
savait.
— Grâce à nos prières, ma chérie.
— Mais ces types, qui étaient-ils? demanda
Caryn, abasourdie mais convaincue, tout comme
son mari, que leurs prières avaient été exaucées.
Je suis sûre et certaine que personne n’est entré
dans la banque avec mon portefeuille pendant
que j’y étais.
— Tu te souviens de ce que dit la Bible à pro­
pos des anges? demanda Donny en haussant un
sourcil.
Caryn réfléchit quelques instants.
— Est-ce possible? s’exclama-t-elle, emplie
d’une crainte révérencielle.
— A ton avis ?
Caryn et Donny ne sauront jamais avec certi­
tude comment la jeune femme a pu retrouver son
portefeuille dans un concours de circonstances
aussi invraisemblable. Et ils ne connaîtront
jamais l’identité des deux hommes qui ont peut-
être accompli une mission angélique dans le
train-train d’ici-bas.
QUINZIÈME RENCONTRE

DES ANGES INVISIBLES

L'histoire suivante fut racontée à l’É glise congré-


gationniste de Lake Avenue, à Pasadena, en Cali­
fornie, lors d ’u n cours de l'école du dimanche.
Comme pour plusieurs autres récits du présent
ouvrage, les noms et certains détails ont été chan­
gés afin de protéger l’identité des protagonistes.
Mais ici, un élément diffère. Si la plupart des
autres rencontres relatent des événements auxquels
ont été mêlés très certainement des anges, ce n’e st
pas le cas de celle-ci. Pourtant, je crois qu'il s ’agit
là aussi d ’une expérience du même type, et je tenais
à vous en faire le récit.
Christine Hallberg avait terminé ses emplettes.
Elle jeta un coup d’œil à sa montre et se sentit
démoralisée. L’heure avait tourné. La galerie
marchande venait d’annoncer la fermeture et il
était plus de 21 heures. On était à moins d’un
mois de Noël et Christine avait espéré faire la
plupart de ses achats avant que la ruée ne
commence pour de bon.
Réunissant ses paquets, elle plongea la main
dans son sac à la recherche de ses clés de voiture.
Elle avait intérêt à se dépêcher. Son mari, Mike,
devait déjà s’impatienter à la maison avec les gar­
çons. Quittant la galerie marchande pour péné­
trer dans le parking, glacial et sombre, Christine
continua à farfouiller dans son sac.
Absorbée comme elle l’était, elle ne remarqua
pas un mouvement furtif à proximité de sa voi­
ture.
Elle réussit enfin à trouver ses clés et leva les
yeux pour repérer sa Buick. Le parking était qua­
siment désert. Consternée, la jeune femme
constata qu’elle était garée assez loin. Jetant des
regards nerveux alentour, elle pressa le pas. Dix
ans plus tôt, elle n’aurait pas eu peur. Mais, à
présent, en 1991, la criminalité avait augmenté à
Pasadena et dans les banlieues environnantes.
Christine était consciente de sa vulnérabilité tan­
dis qu’elle se dirigeait vers sa voiture, en ouvrait
la portière et se glissait derrière le volant.
Soudain, un individu masqué surgit à moins de
trois mètres de sa vitre. Les yeux fous, il s’avan­
çait vers elle en pointant un revolver. D’un geste,
il lui intima l’ordre d’ouvrir sa portière.
Luttant contre la panique qui s’emparait d’elle,
Christine feignit de ne pas voir l’homme, ver­
rouilla sa portière et voulut démarrer. Rien ne se
produisit. L’homme était presque à la portière.
Elle essaya de nouveau, mais le moteur semblait
complètement mort.
— Mon Dieu, je Vous en supplie! chuchota-
t-elle au moment où l’individu masqué se mettait
à frapper la vitre de la crosse de son arme.
Fermant les yeux, Christine fit un nouvel essai.
Le moteur tourna enfin. Aussitôt, Christine
embraya et démarra en trombe, abandonnant
l’homme aux ténèbres.
Elle pleura durant tout le trajet, assommée à la
pensée de ce qui aurait pu arriver et déconcertée
par le refus de démarrer de sa voiture. La Buick
venait d’être révisée et avait passé l'épreuve avec
succès.
Christine tourna ses pensées vers Dieu et Le
remercia de toute son âme de l’avoir tirée d’une
situation qui aurait pu mettre sa vie en danger.
Elle frissonna en imaginant ce que son agresseur
aurait pu faire si elle était restée immobilisée
quelques minutes de plus. D’autant que le par­
king était sombre et que la plupart des acheteurs
de Noël étaient déjà partis.
Elle s’engagea dans l'allée qui menait à sa
demeure à flanc de coteau et, mal remise de ses
émotions, rentra chez elle. Les yeux pleins de
larmes, elle relata l’incident à son mari.
— Tu es en sécurité, maintenant, dit Mike en
la prenant dans ses bras.
Il appela la police, donna les détails de ce qui
s’était passé ainsi que le signalement de l’agres­
seur. Puis il se tourna vers Christine.
— Allons jeter un coup d’œil à la Buick. Je ne
comprends pas pourquoi elle n’a pas voulu
démarrer. Le garagiste l’a bien révisée récem­
ment?
Christine acquiesça.
Mike attrapa une lampe et entraîna sa femme
dehors. Elle le regarda soulever le capot. Tout à
coup, il s’écarta, laissant glisser lentement la
lampe le long de son flanc. Devant son air aba­
sourdi, Christine s’affola.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— C'est inconcevable! marmonna Mike entre
ses dents.
— Mais qu’y a-t-il, à la fin ?
Christine se rapprocha, les yeux rivés sur le
moteur.
— Regarde, dit Mike en braquant de nouveau
sa lampe. Il n’y a plus de batterie !
— Comment ça, plus de batterie? s'exclama
Christine, déroutée. C’est impossible ! Je suis ren­
trée à la maison !
Mike se tourna lentement vers elle.
— Tu ne comprends pas? Tu es tombée dans
un traquenard. Quelqu’un a enlevé la batterie
pendant que tu faisais tes courses, puis t’a atten­
due. Le type savait que tu n’arriverais pas à faire
démarrer la voiture et... (Mike laissa sa phrase en
suspens, imaginant sans mal le sort que réservait
l’agresseur à sa jeune et séduisante femme.) C’est
inconcevable ! répéta-t-il.
— Je ne comprends pas... balbutia Christine.
L’esprit complètement en déroute, la jeune
femme était terrifiée par la découverte de Mike.
On lui avait tendu un piège et elle avait mysté­
rieusement échappé à l’agression...
— S'il n’y a plus de batterie, reprit-elle, com­
ment le moteur a-t-il pu démarrer, Mike ?
— C’est bien mon avis. Il est absolument
impossible de faire démarrer un moteur comme
celui-là sans batterie.
Secouée de frissons, Christine étreignit la main
de son mari.
— Qu’est-ce que tu racontes? demanda-t-elle
doucement.
— Je ne vois aucune explication. Tu es rentrée
à la maison sans batterie. C’est impossible !
Soudain, Christine sentit une grande paix des­
cendre en elle.
— Mike, se peut-il que Dieu ait veillé sur moi ?
Mike écarquilla les yeux, puis il parut
comprendre. Lentement, délibérément, il fixa le
ciel parsemé d’étoiles. Christine l’imita, et,
durant quelques minutes, le couple scruta le fir­
mament. Enfin, Mike rompit le silence.
— Mon Dieu, il se peut que nous ne compre­
nions jamais ce qui s’est passé ce soir, murmura-
t-il. Mais nous T’en serons éternellement
reconnaissants. Merci !
SEIZIÈME RENCONTRE

FUGACE VISION D’UN ANGE GARDIEN

Tous les petits Roman suivaient le droit che­


min. Leurs parents, Candelario et Leonor, étaient
nés à Porto Rico au début du siècle. Ils avaient
toujours appris à leurs enfants à avoir le respect
de soi, à se montrer altruistes et à manifester de
la piété envers Dieu. Les enfants Roman gran­
dirent à la fin des années 50 et dans les années 60
dans le quartier de Manhattan, à New York, dans
l’Upper West Side, un coin qui, à l’époque, rece­
lait souvent de nombreux dangers.
Pour cette raison, les enfants avaient reçu de
strictes consignes : ils devaient rentrer à la mai­
son immédiatement après l’école. L’église catho­
lique située à l’angle de la 96e Rue et d’Amster­
dam Avenue, Holy Name of Jésus, était l’un des
rares endroits où ils avaient la permission de
jouer et de participer à des activités extrasco­
laires. Avec une telle éducation, les huit petits
Roman acquirent une foi solide et un sens moral
qui ne se sont jamais démentis.
De tous les enfants Roman, Linda, la cadette
des cinq filles, était peut-être la plus pieuse. Très
tôt, elle avait manifesté un sens aigu des respon­
sabilités et le désir de s’occuper des démunis. Au
dire de sa mère, c’était la « petite fille sage » clas­
sique et elle connut en grandissant ce que les
siens appelèrent une vie magiquement protégée.
Mais autre chose encore distinguait Linda de ses
frères et sœurs : tous croyaient que la fillette
avait un ange gardien. Celui-ci apparut au moins
deux fois à certains membres de la famille.
Le premier incident se produisit en 1966, alors
que Linda avait cinq ans. A cette époque, elle
dormait dans la même chambre que deux de ses
sœurs, Carmen et Cookie, respectivement âgées
de dix et douze ans. Les aînées ne voyaient aucun
inconvénient à partager leur intimité avec Linda,
conscientes d’avoir la mission de veiller sur elle.
Une nuit, longtemps après que les lumières
avaient été éteintes et que Linda s’était endormie,
Carmen et Cookie parlaient encore en chucho­
tant quand elles crurent entendre un bruit.
Levant la tête, elles jetèrent un coup d’œil dans la
direction de Linda et virent une fillette du même
âge que leur sœur étendue dans le lit à côté d’elle.
Carmen et Cookie fixèrent l’inconnue, échan­
geant des regards de surprise, ne sachant quel
parti prendre.
Brusquement, les deux filles s’enfoncèrent sous
leurs couvertures, effrayées à l’idée qu’elles
avaient peut-être affaire à un fantôme ou que
l’étrange fillette risquait de se transformer en
monstre. Finalement, les aînées apeurées s’en­
dormirent, blotties l’une contre l’autre au fond
du lit.
Le matin, l’inconnue avait disparu, à la stupé­
faction de Carmen et de Cookie.
Carmen alla trouver sa mère avant le petit
déjeuner.
— Maman... il y avait une petite fille qui dor­
mait avec Linda cette nuit et aujourd’hui elle est
partie.
Mme Roman resta un moment silencieuse,
s’essuya les mains sur son tablier et regarda pen­
sivement sa fille.
— Explique-toi, mon trésor.
— Cette nuit, Cookie et moi on ne dormait pas
et on a regardé le lit de Linda. Il y avait une petite
fille qui dormait tout contre elle. Ce matin, elle a
disparu. Qui est-ce?
Mme Roman resta de nouveau silencieuse,
baissa la tête, puis sourit.
— Je pense que c’était son ange gardien, dit-
elle.
Linda s’éveilla peu après et rejoignit la maison­
née dans la cuisine. Bien qu’elle n’eût que cinq
ans, elle devina tout de suite qu’elle faisait les
frais de la conversation. Elle demanda à sa mère
de quoi parlaient ses sœurs ; Mme Roman la prit
gentiment à part.
— Tu n’as pas à avoir peur, ma chérie. Carmen
et Cookie ont vu un ange près de toi cette nuit
dans ton lit.
Linda médita un moment les paroles de sa
mère, puis hocha la tête, l’air entendu.
— C’était un bon ange, m’man?
— Naturellement, ma puce.
Bien que ni Leonor ni le reste de la famille ne
comprît pourquoi Linda pouvait avoir besoin
d’un ange gardien, la présence de ce dernier était
plus rassurante que curieuse dans une ville
pleine de dangers. Par la suite, pas plus Linda
que sa mère ne pensèrent beaucoup à l’incident.
Pour Leonor, qui était très croyante, il n’était
somme toute guère surprenant qu’un ange puisse
veiller sur ses enfants. Carmen et Cookie, en
revanche, évoquaient souvent l’ange gardien de
leur cadette, racontant l’histoire à leurs frères et
sœurs à intervalles réguliers et surveillant par-ci
par-là le lit de leur sœur la nuit, dans l’espoir
d’apercevoir de nouveau l’ange.
Mais des années s’écoulèrent avant qu’on ne
revît la mystérieuse fillette. A l’époque, Linda fré­
quentait un établissement privé près de chez elle.
L’adolescente était alors très proche de son plus
jeune frère, Joey, âgé de douze ans. Tous les
jours, à 15 h 30, le gamin guettait son retour avec
impatience. Tous deux jouaient ensemble une
partie de l’après-midi en écoutant la radio et en
se confiant des secrets. Un jour, Mme Roman
regarda par le judas de la porte d’entrée. Elle vit
Linda sortir de l’ascenseur et se diriger vers
l’appartement en compagnie d’une amie.
— Joey, voilà Linda! Elle est avec une amie,
cria-t-elle à l’adresse de son fils.
Le petit garçon déboula en trombe de sa
chambre et se précipita vers la porte. Prenant la
première chaise qui lui tombait sous la main, il
grimpa dessus pour regarder par le judas, ainsi
que sa mère venait de le faire.
Marchant aux côtés de sa sœur, il vit une jeune
fille d’environ seize, dix-sept ans, l’âge de Linda.
Elle portait un uniforme scolaire identique et
avait l’air extraordinairement heureuse. Joey ne
l’avait jamais vue, et quelque chose dans sa che­
velure dorée retint son attention. Comme si elle
sentait peser sur elle le regard du garçonnet, la
jeune fille se cacha par jeu derrière Linda, avan­
çant la tête à chaque pas pour lancer un coup
d’œil furtif.
Joey sauta à bas de la chaise, déverrouilla la
serrure et se posta à côté de la porte tandis que
Linda entrait. Joey regarda de tous ses yeux der­
rière sa sœur, mais la jeune fille blonde avait dis­
paru. Linda était seule.
— Hé, où est ton amie ? demanda le petit gar­
çon.
Perplexe, il sortit sur le palier et le fouilla du
regard.
Linda adressa un coup d’œil interrogateur à
son frère.
— Quelle amie?
— Tu sais bien, la fille qui était avec toi... Où
est-elle passée? Allez, Linda, cesse de me faire
marcher !
Linda haussa les épaules et, plantant là Joey,
alla poser ses livres sur la table de la cuisine.
— Je suis rentrée toute seule, répéta-t-elle en
se dirigeant vers sa chambre.
Joey bondit vers sa sœur, la saisit par le bras et
l'obligea à lui faire face.
— Ce n’est pas drôle, Linda! Elle marchait
juste à côté de toi. Puis elle s’est cachée dans ton
dos, comme si elle voulait jouer ou uq truc
comme ça. Elle avait de longs cheveux blonds et
portait le même uniforme que toi. Où est-elle?
A cet instant, Leonor parut.
— Où est ton amie, Linda?
La jeune fille grimaça, perplexe.
— Quelle amie? Je suis rentrée seule.
— Mais je l’ai vue... (Leonor se tut soudain et
sembla s’abîmer dans ses pensées. Le silence
régna un long moment.) Il n’y avait personne
avec toi? reprit-elle enfin.
— Personne, m’man.
Le désarroi de Leonor s’envola.
— C'était ton ange gardien, conclut-elle sim­
plement, comme si, pour elle, c’était l’évidence
même.
Elle sourit à Linda et retourna à ses fourneaux
poursuivre les préparatifs du dîner.
Tout comme la première fois, où Carmen et
Cookie avaient vu l’étrange fillette dormant
contre leur sœur, Leonor n’évôqua plus jamais
l’incident. Linda elle-même parlait rarement des
deux occasions où sa famille avait aperçu la mys­
térieuse inconnue à ses côtés. Aujourd’hui, à
trente-sept ans, heureusement mariée et mère de
deux beaux enfants, Linda n’a toujours pas vu
son ange gardien.
— Mais je me suis toujours sentie protégée,
dit-elle. Comme si j’étais certaine que Dieu veil­
lait sur moi.
Quant à Joey, à trente-deux ans, il reste
confondu par ce qu’il a vécu cet après-midi-là.
L’incident a renforcé sa foi et lui a montré la
direction à suivre dans sa vie.
— Je suis sûr d’avoir vu une jeune fille avec
Linda ce jour-là, affirme-t-il. Qui aurait-elle pu
être sinon un ange gardien?
UN MESSAGE D’ESPOIR

Les couleurs du supermarché commencèrent à


s’altérer alors que Jim Marlin faisait ses courses.
Il avait juré à sa femme de ne plus retoucher à la
drogue. Là où il habitait, cependant, dans la val­
lée de San Fernando, dans le sud de la Californie,
c’était un jeu d’enfant de se procurer des subs­
tances illégales, et il avait replongé. Il avait
absorbé un mélange toxique quelques heures
plus tôt et, à présent, les murs du magasin sem­
blaient se dissoudre, les couleurs se fondre.
Jim regarda désespérément autour de lui,
essayant de se calmer, conscient que de la sueur
ruisselait de son front sur son visage, sur son cou
et sur ses bras.
— Pas maintenant! chuchota-t-il. S’il vous
plaît, pas maintenant!
Il se dirigea vers le comptoir des primeurs,
mais les fruits et les légumes s’étaient transfor­
més en d’énormes masses colorées qui, comble
de l’horreur, avançaient agressivement vers lui.
— A l’aide ! hurla-t-il.
Détalant à toutes jambes, il s’élança dans une
allée, puis dans une autre. Alertés par des clients
inquiets, le gérant du supermarché et un homme
solidement bâti, proche de la trentaine, se sai­
sirent du forcené et l’allongèrent de force sur le
sol.
— Tenez-lui les pieds, dit l’homme sans se
départir de son calme. Je m’occupe de ses bras.
En proie à une horrible hallucination due à la
drogue, Jim se contorsionnait violemment, cher­
chant à se libérer de l’emprise des deux hommes
qui le maintenaient à terre. L’hallucination empi­
rait.
Chaque fois qu’il ouvrait les yeux, Jim voyait
fondre sur lui de sombres démons à la mine
farouche et aux crocs ensanglantés. Des diablo­
tins moqueurs flottaient près de son visage et
d’énormes démons monstrueux l’encerclaient.
Leur aspect, certes, était redoutable; mais, pis
encore, il émanait d’eux une impression de mal
absolu. Jim, réduit à l’impuissance, comprit que
sa dernière heure était venue.
— Au secours ! Au secours, quelqu'un ! cria-t-il.
Ils veulent me tuer!
L’homme qui lui tenait les bras se pencha
davantage sur lui.
— Vous allez vous tirer d’affaire, dit-il d’une
voix claire et apaisante.
En dépit des horribles visions. Jim comprit les
paroles de l’homme et acquiesça.
— Au secours ! répéta-t-il.
— Ouvrez les yeux, Jim, dit l’homme d’une
voix audible de Jim seul, sans paraître remarquer
le cercle de badauds qui s'était formé autour
d’eux. Allez, Jim, vous pouvez me faire
confiance !
Jim ouvrit lentement les paupières, puis, son
hallucination devenant plus nette, il écarquilla
les yeux sous le coup de la surprise. Les démons
étaient toujours là, mais ils battaient en retraite.
Et, au centre, il distingua ce qui lui sembla être le
visage de Jésus. Frappé de stupeur, Jim cessa de
se débattre et se calma d’un coup.
Le visage se mit à parler.
— Veux-tu te libérer de tes démons, Jim?
demanda-t-il. L’heure est venue pour toi de
prendre une décision.
Brusquement, Jim se mit à pleurer. Les
curieux, plus nombreux encore, observèrent
l’homme qui, toujours penché au-dessus de Jim,
lui parlait d’une voix que nul ne percevait.
— Oui ! s’écria Jim. Aidez-moi à me débarras­
ser des démons ! Je vous en supplie, aidez-moi !
L'homme de l’image sourit suavement.
— Renonce à la drogue, Jim. C'est elle qui
engendre les démons. Le choix t’appartient.
— Non, je suis incapable d’y arriver seul!
hurla Jim.
Les curieux piaffaient d’impatience. Il y avait
un je-ne-sais-quoi d’irréel dans la conversation
que les deux hommes semblaient tenir, même
s’ils n’entendaient toujours pas les paroles du
costaud penché au-dessus de Jim.
Jim avait refermé les yeux et s’efforçait de nou­
veau d’échapper à la poigne de l’inconnu. Mais
celui-ci, apparemment, était doté d’une force sur­
humaine et Jim luttait en vain.
— Regarde-moi, Jim, dit-il encore. Fais-moi
confiance.
Lentement, Jim battit des paupières. Cette fois,
les démons avaient disparu. Seule l’image d’un
Christ très pur et auréolé de lumière emplissait le
centre de son hallucination.
— Aidez-moi! chuchota Jim avec un filet de
voix. Je vous en prie !
— Jim, personne ne te demande de t’en char­
ger seul. Si tu veux te débarrasser des démons,
tourne-toi vers moi. Je serai toujours là pour te
prêter secours. Appelle-moi et je viendrai.
— Seigneur?
Jim murmura le mot, ne sachant pas s’il était
toujours la proie de son hallucination, mais goû­
tant la paix qui l’avait envahi.
Peu à peu, l’image commença à s’estomper.
Avant qu’elle ne s’efface complètement, Jim
entendit encore la voix.
— Oui, Jim, c’est Moi. Je serai là pour toi.
Soudain, Jim fut pris d’une lassitude extrême.
Il ferma les yeux et son corps se détendit.
L’homme se leva.
— Je crois que vous pourrez vous débrouiller,
à présent, dit-il doucement au gérant. Le plus
fort de la crise est passé.
Le gérant le remercia et, d’un mouvement vif,
plaqua le dormeur au sol au cas où il se réveille­
rait. Il chercha l’homme des yeux pour lui
demander comment il avait réussi à calmer le
forcené; il ne le vit nulle part.
A ce moment, une équipe paramédicale survint
et le gérant lui laissa la place. La police arriva
également sur les lieux. Le remue-ménage était
indescriptible.
— Excusez-moi, dit une jolie brune en se
frayant un passage vers Jim. Je suis sa femme. Je
vous en prie, laissez-moi le voir.
Jennika, les yeux emplis de larmes, parvint aux
côtés de son mari et attendit que les spécialistes
rendent un premier diagnostic.
— Il semble O.K., à présent, déclara un des
infirmiers. Hallucination due à la drogue?
demanda-t-il au gérant.
— Oui, sans aucun doute. Je n’avais jamais vu
ça.
Jennika ferma les yeux et se remit à pleurer.
Jim lui avait promis qu’il ne toucherait plus à la
drogue. Il avait été admis à deux reprises dans un
centre de réhabilitation au cours des deux années
écoulées et elle commençait à se demander s’il
laisserait jamais tomber. L’équipe paramédicale
affirma que Jim n’avait pas besoin de soins dans
l’immédiat et plia bagage. Jennika s’agenouilla
près de la tête de son mari.
— Jim, mon chéri, réveille-toi! murmura-
t-elle. Allez, lève-toi, mon amour!
Aussitôt, Jim ouvrit les yeux.
— Où est-il?
— Qui donc? répliqua Jennika, perplexe.
Jim s’assit et regarda autour de lui. Il aperçut
le gérant.
— L’homme qui me tenait, où est-il passé?
Le gérant jeta un coup d’œil sur la foule, désor­
mais réduite à quelques rares badauds.
— Il doit être parti.
Jim se mit debout avec difficulté. Un policier
s’avança vers lui et, lui passant les menottes,
commença à lui lire ses droits. Jim était en état
d’arrestation pour avoir troublé l’ordre public.
En outre, les policiers étaient soucieux de sa
sécurité ainsi que de celle des clients du magasin.
Avant qu’on ne l’emmène, Jim, qui avait recou­
vré son calme, se tourna de nouveau vers le
gérant.
— Soyez gentil, dit-il. Faites-moi une descrip­
tion de cet homme.
Le gérant se tortilla, gêné par l’étrange requête.
— Il était... Eh bien... balbutia-t-il, essayant de
rassembler ses souvenirs. Il avait des cheveux
blonds coupés court, une carrure d’athlète et,
voyons... et un visage parfaitement imberbe.
C’est tout ce que je me rappelle.
Jim secoua la tête.
— Non, l’autre homme, je veux dire. Celui qui
était penché au-dessus de moi et qui me parlait.
— C’est précisément de lui que je vous parle.
— Non, l’homme qui m’a secouru. Un type
brun, avec une barbe et des yeux noisette. Où est-
il?
Le gérant se sentit dérouté par l’affirmation de
Jim. Il n’avait aucune expérience des drogues
hallucinogènes et ignorait ce que Jim avait vécu
au cours de sa crise.
— Tout ce que je puis dire, c’est que l’homme
qui vous a porté secours était blond, conclut-il.
Jennika, qui avait écouté le dialogue, brûlait de
savoir ce que Jim avait vu et entendu pendant
son hallucination.
— Tu vas bien, Jim? s’inquiéta-t-elle.
Dépité, Jim regarda tour à tour le gérant et sa
femme.
— Personne ne sait ce qu’il est devenu?
s’entêta-t-il.
— Non. Il est parti. Juste après que vous vous
êtes calmé. Bon, écoutez, finissons-en! Je dois
m’occuper du magasin.
Le policier opina et conduisit Jim jusqu’au
panier à salade.
— Il s’est passé quelque chose dans ce super­
marché, dit Jim, plongeant les yeux dans ceux de
sa femme, tandis qu’on le poussait dans le véhi­
cule. Ma vie ne sera plus jamais la même, Jen­
nika.
Une expression d’effroi se peignit sur les traits
de la jeune femme. Devait-elle ajouter foi au ser­
ment de Jim?
— Ne t'en fais pas, ma chérie, ajouta-t-il en
souriant à travers ses larmes. Je te raconterai
tout plus tard.
Jim fut relâché après avoir promis de compa­
raître devant un tribunal pour répondre de son
inculpation. Jennika vint le chercher au poste de
police. D’habitude, quand ses trips tournaient
mal, Jim était coléreux et cherchait les histoires.
Cette fois, alors que Jennika le regardait s’avan­
cer vers leur voiture et y monter, elle constata
qu’il affichait un singulier optimisme.
— Vas-tu me dire ce qui s’est passé au super­
marché? demanda-t-elle, sans esquisser le
moindre geste pour mettre le contact et accor­
dant toute son attention à Jim.
— Oui, répliqua celui-ci, fixant le ciel bleu par
le pare-brise, avant de se tourner vers elle. Jen,
crois-tu que Dieu ait voulu me dire quelque
chose ?
Jennika soupira. Elle était sur des charbons
ardents, et voilà que Jim semblait enclin à
repousser la discussion.
— Bien sûr, répondit-elle avec patience.
Jennika était une fervente chrétienne qui
demandait chaque jour à Dieu d’aider Jim à arrê­
ter la drogue. Récemment, elle L'avait imploré de
recourir à n’importe quel moyen pour atteindre
son mari et l’inciter à remettre sa vie entre Ses
mains.
— A présent, raconte-moi ce qui est arrivé au
supermarché ! le conjura-t-elle.
— Je me demande si tu vas me croire, mais je
vais quand même te le dire. J’ai pris de la drogue
en début de journée, puis je suis allé faire les
courses. J'avais la dalle, j’imagine. J’ai commencé
à avoir des hallucinations. Toutes les couleurs
s’altéraient et les fruits et les légumes ont paru
s’animer.
Jim jeta un coup d’œil à sa femme et fut sou­
lagé de voir qu’elle ne riait pas. Cela dit, elle
n’avait jamais rien trouvé de comique à ses hallu­
cinations ; elle n’éprouvait que dégoût et tristesse
à l’idée qu’elles étaient dues à la drogue.
— Je me suis mis à transpirer, poursuivit-il,
puis je crois me souvenir que je me suis mis à
courir à travers le magasin en criant à l’aide.
Jennika plissa les yeux, peinée de n’avoir pas
été là pour porter assistance à son mari.
— Puis j’ai vu des créatures abominables vole­
ter dans l’air et j’ai fermé les yeux. Je pense que je
suis resté planté là à appeler à l’aide. Quand j’ai
rouvert les yeux, j’étais entouré de démons —
c’est le seul terme qui me vienne à l’esprit. Des
êtres maléfiques pourvus de crocs et de griffes,
avec du sang ruisselant de leur bouche. Oh, Jen­
nika, c’était terrifiant !
Jim baissa la tête, revivant son hallucination
cauchemardesque. Jennika lui prit la main.
— Chéri, raconte-moi la suite.
Jim acquiesça.
— Alors, j’ai senti qu’on m’empoignait. Un
homme me tenait les pieds, un autre les bras.
J’avais les yeux fermés et je criais toujours. Puis,
tout à coup, j’ai entendu une voix calme, suave,
qui m’a ordonné d’ouvrir les yeux et de lui faire
confiance. Et c’est là que survient le plus curieux
de l’histoire. J’ai ouvert les yeux lentement; les
démons battaient en retraite, ils déguerpissaient
aussi vite qu’ils le pouvaient. Et, au centre de
l’image, il y avait un homme qui ressemblait trait
pour trait aux représentations que j’ai déjà vues
du Christ. Il me tenait les bras gentiment et me
parlait à voix si basse que j’étais seul à l’entendre.
— Que t’a-t-il dit ? demanda Jennika, envoûtée
par le récit de Jim.
— Que si je voulais me libérer des démons, je
devais arrêter la drogue. Puis il a ajouté qu'il
m’aiderait, que je n’aurais pas à me charger seul
du problème.
— Et alors ?
— Une grande paix est descendue en moi. Les
démons s’étaient volatilisés et je me suis assoupi
un moment. Quand je me suis réveillé, j’ai voulu
parler à cet homme, le remercier de m’avoir
secouru. Mais il avait disparu. Le gérant ignorait
où il était passé.
— Tu veux dire que le gérant l’a vu, lui aussi ?
— Oui, je suppose que tout le monde l'a vu. Il y
avait pas mal de curieux autour de nous.
— Et personne n’a remarqué où il est allé?
— Non. Mais tu veux connaître le plus bizarre
de l’affaire?
Bien que Jennika eût son content de bizarre,
elle hocha la tête.
— J’ai demandé au gérant de me décrire
l’homme qui m’a parlé et m’a tenu les bras. Tu
sais ce qu’il m’a dit ? Que l’homme était blond et
imberbe. Or ce n’est pas celui que j’ai vu quand
j’ai ouvert les yeux. J’ai vu Jésus-Christ. Sans
blague, Jennika ! Je ne puis le décrire qu’ainsi. U
me parlait très doucement, et je comprenais qu’il
était venu me mettre en garde. Si je ne change
pas ma vie maintenant, avec Son aide, les
démons auront raison de moi. Je crois que c’est
pourquoi II m’est apparu.
— Mais, et l'homme blond? T’a-t-il vraiment
parlé ou faisait-il partie de ton hallucination?
— Je ne sais pas au juste. N’empêche que tout
le monde a vu que l’homme qui me tenait les bras
me parlait. Seulement, personne n’a pu entendre
ses paroles.
— Ainsi, tu crois vraiment que c’était un aver­
tissement ? demanda Jennika avec une hésitation
perceptible.
Si la jeune femme avait prié pour qu’une trans­
formation radicale s'opère dans la vie de Jim, elle
n’avait jamais imaginé que Dieu interviendrait
ainsi.
— Oui. Et je te promets que je ne toucherai
plus jamais à la drogue, Jennika ! Je vais me tour­
ner vers Dieu et Lui accorder la place qui Lui
revient dans ma vie. Je ne veux pas que Son mes­
sage ait été vain.
— Hum, fit Jennika. Voilà qui est intéressant !
— Quoi donc?
— Message. Tu as reçu un message de Dieu.
Sais-tu comment Dieu délivrait Ses messages aux
temps bibliques?
Jim secoua la tête.
— En envoyant des anges, Jim, énonça-t-elle
avec lenteur. L’homme qui t’a parlé était peut-
être un ange. Il t’a transmis les paroles que le Sei­
gneur souhaitait te faire entendre.
Jim s’abîma un moment dans ses pensées.
— C’est possible, Jen, conclut-il enfin. Je pense
que nous ne connaîtrons jamais l’identité de ce
messager. Mais je vais tenir compte du mes­
sage... Ça, j'en suis sûr!
Jim téléphona plusieurs fois au supermarché
pour s’enquérir de l’homme qui l’avait secouru ce
jour-là. Mais, apparemment, le gérant ne le revit
jamais. L’homme s’était trouvé là, avait prêté
assistance dans un cas d’urgence, puis avait dis­
paru. Mais tout cela n’avait pas été vain.
Jim tint parole. Durant les vingt années qui
suivirent, et jusqu’à aujourd’hui, Jim Marlin n’a
pas retouché à la drogue et s’est constamment
efforcé de consolider son union avec Jennika. Il a
également maintenu avec Dieu une relation
dynamique — une relation qui a commencé sur
le sol froid d’un supermarché, sous la poigne
d’un homme qui, peut-être, était un ange.
DIX-HUITIÈME RENCONTRE

UN RÉCONFORT ANGÉLIQUE

C’était au cours de l’été 1982. Cela faisait plu­


sieurs mois qu’Ann Holman et Linda Rust pré­
voyaient ce voyage. Leurs maris et leurs fils
étaient déjà partis en début de semaine pêcher et
faire de la voile sur le lac Powell. En ce samedi
matin, à Canoga Park, en Californie, Ann et
Linda s'apprêtaient à embarquer leurs trois
petites filles pour les huit heures de route jusqu’à
Sedona, en Arizona, où elles rejoindraient leurs
hommes.
— Pense à faire réviser le break avant de par­
tir, avait recommandé Harley Rust à sa femme
quelques jours plus tôt. Ce serait moche de tom­
ber en panne au milieu du désert avec trois
gamines.
Linda en était convenue. Elle avait laissé sa
voiture à un garagiste du coin pour une révision
complète.
— Tout fonctionne à merveille, madame Rust,
avait déclaré le mécano. Les courroies sont en
parfait état, ainsi que le reste. Vous ne devriez
pas avoir le moindre problème.
Linda avait remercié l’homme et avait consacré
l’après-midi du vendredi avec Ann à remplir le
break des choses dont elles auraient besoin pen­
dant le long trajet. Tôt le samedi matin, avant le
lever du soleil, les deux femmes et les trois fil­
lettes prirent l’Interstate 10 en direction du
désert.
Elles s'arrêtèrent à Indio pour faire le plein. Le
garagiste leur proposa de jeter un coup d’œil sous
le capot. Après avoir examiné à fond le moteur,
l’homme se redressa et secoua la tête, la mine
soucieuse.
— Ça ne me plaît pas, dit-il d’un ton sinistre.
Linda s’approcha de la voiture et scruta le
moteur.
— Qu’est-ce qui cloche?
— La courroie du ventilateur se fait la malle.
Possible qu’elle tienne encore cent cinquante
kilomètres... Mais si elle lâche en cours de route,
bonjour l'horreur !
Linda plissa le front et héla Ann.
— Il paraît que la courroie du ventilateur est
près de rendre l’âme, lui annonça-t-elle, et ce
pourrait être dangereux. (Elle se tourna vers le
garagiste.) Que risque-t-il de se produire?
— Eh bien, la courroie peut traverser le capot
et le pare-brise et atterrir en plein sur vous. Ça
s'est déjà vu.
Linda frémit à l’idée que la courroie puisse
blesser les fillettes.
— Et si vous la changiez? demanda-t-elle.
— Evidemment, ce serait la meilleure solu­
tion, répondit l’homme. Ça irait chercher dans
les trois cents dollars.
Linda s'absorba dans ses pensées.
— Nous allons réfléchir, déclara-t-elle enfin.
Le garagiste s’éloigna.
— Qu’en penses-tu ? demanda-t-elle à Ann.
— Tu viens de faire réviser le break. S’il y avait
eu un problème avec cette courroie, tu ne crois
pas que ton mécanicien te l’aurait dit?
Linda opina.
— Peut-être que ce type cherche à nous arna­
quer de trois cents dollars. Tu parles! Deux
bonnes femmes et trois gamines au beau milieu
de nulle part et qui ne connaissent rien à la
mécanique !
Ann pinça les lèvres et fixa le moteur.
— Quel dommage que nous soyons aussi
nulles ! Je n’ai pas la moindre idée de l’endroit où
se trouve cette courroie, ni même à quoi elle peut
bien ressembler!
— Moi non plus. Qu’est-ce qu’on fait?
— A toi de décider, ma vieille ! C’est ta voiture,
non ? dit Ann en tapotant le dos de son amie.
— O.K. Prions pour qu’il ne nous arrive rien et
continuons jusqu’à Blythe. C’est à deux heures de
route. A la grâce de Dieu ! Nous pourrons deman­
der l’avis d’un autre garagiste.
Ann acquiesça, appela les fillettes et les attacha
dans la voiture. Elle se mit à prier, demandant à
Dieu de les protéger et de leur donner du discer­
nement. Elle L'implora, si la courroie était sur le
point de lâcher, de leur envoyer un signe afin
qu’elles aient la sagesse de s’ari'êter avant la cata­
strophe.
Prier n’était pas chose inhabituelle pour Linda
et pour Ann. Les deux jeunes femmes et les
membres de leurs familles s’étaient connus en
fréquentant la West Valley Christian Church de
West Hills. Ann et Linda mettaient leur foi en
pratique dans leur vie de tous les jours.
Quand Linda démarra, Ann pria à haute voix
pour que Dieu les amène sans encombre jusqu’à
Blythe et fasse que le break ne tombe pas en
panne avant quelles n’arrivent à proximité d’une
station-service. Les fillettes prièrent de concert.
— S’il Te plaît, Jésus, veille sur nous, conclut
Joy, âgée de sept ans, de la banquette arrière.
Les deux heures suivantes parurent durer deux
siècles. Ann et Linda ne s’adressèrent pas la
parole, priant silencieusement. En dépit de leur
foi, il y avait de la tension dans l’air. Alors
qu'elles n’étaient plus qu’à quelques kilomètres
de leur destination, les fillettes eurent envie
d’aller aux toilettes et les mères décidèrent de
faire halte dans une aire de repos distante d’un
bon kilomètre.
L’endroit était situé au milieu d’une étendue
plate et désertique ; une petite cabane se dressait
au centre d’un parking vide. Linda se gara et
envoya les fillettes au petit coin, puis souleva le
capot.
— Viens, Ann, dit-elle. Examinons ce fichu
moteur. Si les choses ont empiré, on va peut-être
s’en rendre compte.
Les deux jeunes femmes se penchèrent et scru­
tèrent les entrailles du moteur, ignorant complè­
tement quelles parties elles étaient en train de
regarder. Elles se redressèrent, les yeux toujours
rivés sur le puzzle, essayant de distinguer une
pièce d’une autre et espérant repérer la courroie
du ventilateur. Tout à coup, elles entendirent une
voix.
— Vous avez besoin d'un coup de main ?
Linda et Ann firent volte-face et se retrouvè­
rent nez à nez avec un homme d’apparence
modeste, d’origine hispanique. Vêtu d’une che­
mise bleue et d’un jean, il avait l'œil et le cheveu
noirs. Il leur souriait avec chaleur, se tenant légè­
rement en retrait pour ne pas les effaroucher.
Pourtant, toutes deux tressaillirent — elles ne
l’avaient pas entendu arriver et n’apercevaient
aucune voiture dans le parking. Mais un je-ne-
sais-quoi de gentil dans ses yeux les mit en
confiance. Elles se poussèrent et, du geste, invi­
tèrent l’inconnu à examiner le moteur.
— Un garagiste d’Indio nous a dit que la cour­
roie du ventilateur allait lâcher, expliqua Linda.
Mais, honnêtement, c’est du chinois pour nous.
L’homme sourit et s’approcha du break. Il
observa le moteur pendant quelques minutes, en
touchant certaines parties, en scrutant d’autres
attentivement. Enfin, s’écartant, il regarda Linda,
puis Ann dans les yeux.
— La voiture est en parfait état de marche,
affirma-t-il posément, du ton d’un père parlant à
ses enfants. Il n’y a aucun ennui mécanique.
Détendez-vous et profitez de votre voyage.
Les deux femmes hochèrent la tête et se rap­
prochèrent du moteur, considérant chaque pièce
le sourcil levé, toujours aussi incapables de dis­
cerner l’une de l'autre. A ce moment, toutes deux
se rendirent compte à quel point elles avaient été
tendues au cours des deux heures écoulées. Bien
quelles eussent prié constamment et su que Dieu
prendrait soin d’elles, elles n’avaient pas joui un
instant du trajet. Linda sourit et se retourna pour
remercier l’homme de son réconfort.
Mais il avait disparu.
— Hé, où est-il passé ? s’écria-t-elle.
Ann se retourna à son tour. Il n’y avait pas âme
qui vive dans les parages.
— C’est impossible, murmura la jeune femme.
Où peut-il bien s’en être allé?
Les deux amies restèrent plantées à examiner
l’aire de repos. Mais l'inconnu à la chemise bleue
s’était apparemment évanoui dans la nature.
Au cours des quatre heures suivantes, Ann et
Linda roulèrent en direction de Sedona sans se
préoccuper de la voiture. Le soir venu, elles par­
lèrent de l’inconnu, de son message et de sa dis­
parition.
— Une fois qu'il nous a eu dit que tout était en
parfait état de marche, j’ai cessé de me faire du
souci, déclara Linda.
Ann opina.
— C'est un peu comme s’il nous avait apporté
la paix en nous assurant que rien ne clochait.
— Peut-être Dieu a-t-Il voulu nous faire savoir
qu’il avait entendu nos prières et que nous
n'avions plus à nous inquiéter d’un problème
mécanique, ajouta Linda en regardant son amie,
le ton dénué d’émotion. Il est impossible que cet
homme ait pu aller où que ce soit si rapidement,
Ann. Tu sais qui c’était, n'est-ce pas?
— Tu parles sérieusement?
Linda hocha la tête et sourit.
— Un ange?
— Tu vois une autre explication ?
Ann secoua lentement la tête.
— Incroyable, non?
— Incroyable grâce...
AIDE CÉLESTE AUX URGENCES

A l’âge de huit ans, Joey Clark avait déjà été


hospitalisé des dizaines de fois, mais, en ce matin
de l’été 1990, l’alerte était grave. Seule dans la
salle d’attente, Betty, la mère du petit garçon,
priait en silence.
— Je ne puis rien vous promettre, lui avait
déclaré le médecin. Je regrette, madame Clark. Je
ne suis pas sûr que Joey va s’en tirer, cette fois-ci.
Joey était arrivé chez les Clark à l’âge de quel­
ques mois, par un clair et venteux jour de
l’hiver 1982. A l’époque, Betty et Dan Clark
étaient des parents nourriciers agréés de l'État de
Californie, dans le comité de Los Angeles. C’était
un bébé minuscule, les cheveux bruns, les yeux
immenses, le corps très tranquille.
— Il souffre de nombreux handicaps phy­
siques et mentaux, avait expliqué l’assistante
sociale. Peut-être va-t-il mourir dans la semaine.
Je suis consciente de vous demander l’impos­
sible, mais il faut que je sache si vous acceptez de
le garder. Sa mère est incapable de s’occuper de
lui et il a besoin d’un foyer stable.
Betty avait dégluti avec difficulté, prenant sur
elle pour ne pas pleurer à la vue du minuscule
enfant handicapé.
— Nous ferons de notre mieux, avait dit Dan
en prenant tendrement le bébé dans ses bras.
Nous le considérerons comme notre fils aussi
longtemps que vous voudrez nous le confier.
Les Clark avaient deux filles, toutes deux ado­
lescentes et autonomes. Joey aurait certes besoin
qu’ils lui consacrent plus de temps qu’aux autres
enfants mis chez eux en placement nourricier,
mais les Clark avaient toujours compté sur leur
foi pour surmonter les épreuves. Dan pria en
silence pour que l’enfant reste en vie et écouta
attentivement les directives que leur donnait
l’assistante sociale concernant le bien-être de
l’enfant qu’il tenait dans ses bras.
Joey survécut à la semaine fatidique, entouré
des soins vigilants des Clark. Six mois plus tard,
en dépit de ses handicaps, l’enfant semblait bien
se développer. Betty eut une visite de contrôle de
l’assistante sociale et apprit que la mère naturelle
était incapable de s'occuper d’un enfant affligé de
si lourds handicaps.
— Vous ne devriez plus l’avoir pour très long­
temps, ajouta l’assistante sociale. Nous essayons
de le placer dans un établissement spécialisé où
on pourra le prendre en charge à plein temps.
Betty fut choquée.
— Il n’a pas besoin d’aller dans un établisse­
ment spécialisé! s’écria-t-elle, indignée. C’est un
enfant. Ce qu’il lui faut, c’est de l’amour et une
famille qui prenne soin de lui.
L’assistante sociale soupira.
— Certes, madame Clark, mais les infirmités
de Joey sont si graves que son état nécessitera
des soins particuliers toute sa vie. Il ne saura
jamais parler, jamais marcher, jamais manger
tout seul.
— N’empêche que c’est un enfant, s’obstina
Betty. Il a besoin d’amour plus que de soins spé­
cialisés, surtout s’ils lui sont dispensés dans un
hôpital... Il demeurera sous notre toit tant que
vous ne lui aurez pas trouvé de foyer.
L’assistante sociale donna son accord. Six mois
plus tard, elle n’avait toujours pas trouvé de foyer
permanent pour le petit bébé. Dan, Betty et leurs
filles célébrèrent le premier anniversaire de Joey.
Peu après, les Clark se rendirent compte que
l’assistante avait raison : on ne trouverait jamais
de foyer pour cet enfant qu’ils en étaient venus à
aimer comme leur fils.
— A mon avis, il n’y a pas trente-six solutions,
déclara Dan un beau jour.
— C’est ici qu’est son foyer, n’est-ce pas ? rétor­
qua Betty, souriant à travers ses larmes, certaine
que son mari pensait comme elle.
Dan acquiesça.
— Occupons-nous-en.
Pendant les mois qui suivirent, les Clark entre­
prirent les démarches nécessaires pour obtenir la
garde légale de Joey. S’ils voulaient bénéficier
des subventions de l’État pour les soins médi­
caux, ils ne pouvaient adopter le petit handicapé.
Mais Joey serait désormais leur pupille, et, à
leurs yeux, leur fils. Quand la garde de l’enfant
leur fut officiellement confiée, les Clark firent
une grande fête pour célébrer son deuxième
anniversaire. Ils furent ravis de constater que les
yeux de Joey traduisaient ses sentiments.
Les années passèrent et Joey continua de mar­
quer son plaisir pour les soins qu’on lui prodi­
guait. Incapable de naissance de s’asseoir, de se
tenir debout ou de parler, il émettait parfois des
sons et se servait de ses yeux pour manifester ses
émotions. Alors qu’il était encore tout petit, les
Clark étaient en mesure de déchiffrer ses expres­
sions et de comprendre quand il avait faim,
quand il était fatigué ou quand il réclamait un
surcroît d’attention. Il faudrait le nourrir à vie
par des tubes et il ne serait jamais autonome.
N’empêche; les Clark l’aimaient d’un amour
farouche et protecteur qui donnait un sens pro­
fond à leur vie. Ils ne regrettèrent jamais de
l'avoir adopté et ne pensèrent jamais au temps ou
à l’énergie qu’il exigeait d’eux.
— Je sais bien qu’il est incapable de faire ce
que font les autres petits garçons de son âge,
disait Dan quand les gens l’interrogeaient sur
l’enfant. Mais il possède des talents bien à lui. Je
ne pourrais être plus fier de lui! Je l’aime telle­
ment ! Plus, probablement, que j’aurais pu aimer
un enfant qui n’aurait pas eu ses problèmes.
La maladie faisait partie intégrante de la vie de
Joey. Cet aspect-là inquiétait souvent ses parents.
Ne pouvant bien contrôler ses fonctions mus­
culaires, Joey ne toussait pas comme l’eût fait un
enfant normalement constitué. Pour cette raison,
il était souvent sujet aux infections respiratoires.
On l’avait hospitalisé plusieurs fois dans sa jeune
existence pour une pneumonie ou autres pro­
blèmes graves.
C'était le cas en cet été 1990. Joey avait été
admis à l'hôpital pour une pneumonie, puis ren­
voyé chez lui. Mais à présent, en dépit des anti­
biotiques, l’état de Joey avait empiré et l’enfant
ne s’alimentait plus. Pour finir, aux petites
heures du matin, Betty avait été réveillée par le
bruit que faisait Joey en cherchant l’air. Elle
l’avait emmené en hâte aux urgences de l’hôpital
le plus proche. A son arrivée, Joey ne respirait
plus qu’à peine. Les médecins avaient décidé de
lui tuber l’estomac pour l’alimenter de force,
mais ils avaient mal inséré le tube. En plus de
son infection, Joey avait à présent des vomis­
sures dans la cavité thoracique. Dans ces condi­
tions, ses chances de survivre à une opération
étaient très minces.
Quand elle eut entendu le pronostic des méde­
cins, Betty songea qu'il n’y avait qu’un moyen
pour qu'elle trouve la paix. S’isolant dans un coin
tranquille de la salle d’attente — absolument
déserte à 3 heures du matin —, elle inclina la tête
et se mit à prier.
— Seigneur, implora-t-elle dans un chuchote­
ment, je Vous en supplie, sauvez mon petit gar­
çon ! Je l’aime tant et il est si effrayé ! Je Vous en
conjure, aidez-le à respirer!
A ce moment, Betty entendit quelqu’un entrer
dans la pièce par la porte grande ouverte. Levant
les yeux, elle vit un homme de petite taille, vêtu
d’un uniforme de gardien, qui poussait un seau
d'eau et une serpillière sur un chariot. Son visage
avait une expression d’une extrême gentillesse et
Betty le dévisagea avec curiosité. Ses vêtements
étaient froissés et il se tenait dos arrondi, dans
l’attitude humble d'un domestique.
— J’ai quelque chose à vous dire, murmura-t-il
en regardant Betty droit dans les yeux. Un mes­
sage de Dieu.
Betty en demeura interloquée. Elle se pencha
néanmoins pour mieux l’entendre, toute crainte
envolée. L’homme se rapprocha d’un pas et sou­
rit avec gentillesse.
— Il va se remettre, affirma-t-il. Malachie, 4, 2.
Puis, avant que Betty n’eût le temps de lui
poser les nombreuses questions qui se bous­
culaient dans sa tête, l’homme tourna les talons
et quitta la pièce.
Betty se leva d’un bond et se précipita vers la
porte. Une fois dans le couloir, elle crut qu’elle
allait apercevoir l’étrange petit homme. Mais
non. Aucune des portes donnant sur le couloir
n’était ouverte. Betty ne comprenait pas com­
ment il avait pu filer aussi vite, surtout avec son
chariot.
Elle patienta quelques instants, scrutant le
couloir en tous sens. Puis, de guerre lasse, elle fit
demi-tour et regagna à pas lents la salle d'attente.
Comment le petit homme était-il au courant,
pour Joey? Se pouvait-il qu’il eût appris qu’elle
attendait qu’on lui dise si son fils allait ou non
passer la nuit ? Et quel rapport y avait-il entre le
verset de la Bible qu’avait mentionné l’homme et
la situation présente? Betty, déconcertée, réflé­
chissait intensément aux paroles de l’homme.
Pour finir, elle prit la décision de retrouver
l’inconnu et de lui demander pourquoi il lui avait
assuré que tout irait bien et qui l'avait envoyé
transmettre son message. Elle se rendit à
l’accueil.
— Je dois parler à un des gardiens de l'hôpital,
dit-elle d’une voix unie. Il était petit, environ de
cette taille, précisa-t-elle en indiquant la hauteur
de la main. Et il est venu dans la salle d’attente
voilà quelques minutes. J’ignore où il est à
présent, mais il faut que je lui parle. Pourriez-
vous le faire appeler?
La réceptionniste sortit un listing et l’examina
attentivement.
— C’est bien ce que je pensais, conclut-elle,
une note de surprise dans la voix.
— Qu’y a-t-il?
La femme leva les yeux de sa feuille et dévisa­
gea Betty.
— Les gardiens, expliqua-t-elle. Ils sont tous
rentrés chez eux, il y a trois heures de cela.
Betty secoua la tête, incrédule.
— Non, il doit y en avoir un autre ou je ne sais
quoi... Celui auquel j’ai parlé est entré droit dans
cette pièce, ajouta-t-elle en pointant l’index sur la
salle d’attente. Je l’ai vu voilà moins de dix
minutes. Il doit être quelque part dans ce couloir.
— Tout ce que je puis vous dire, madame, c’est
qu’il ne travaille pas dans cet hôpital. Nos gar­
diens ont regagné leurs domiciles. Tous ont ter­
miné leur journée. En outre, je ne crois pas que
nous en employions un qui corresponde à la des­
cription que vous m’avez donnée.
Betty regagna le divan de la salle d’attente. Elle
s’efforçait toujours de résoudre le mystère quand
le médecin de Joey vint la rejoindre. Il affichait
un sourire radieux.
— Eh bien, madame Clark, je dois avouer que
cela tient du miracle, dit-il. Joey respirait on ne
peut plus mal. En vérité, il n’y a pas plus de dix
minutes, nous avons cru qu’il était perdu. Et
voilà que soudain, il s’est mis à tousser et, en
l’espace de peu de temps, il a recommencé à res­
pirer normalement. C’est incompréhensible !
Betty se leva.
— Il va bien, alors? demanda-t-elle, les yeux
emplis de larmes.
— S’il n’est pas tout à fait rétabli, du moins
est-il hors de danger.
Joey rentra chez lui le surlendemain. Betty
n'oublia jamais comment Dan et elle avaient été
à deux doigts de perdre leur enfant ce matin-là.
Le verset de la Bible qu’avait évoqué le petit
homme disait qu’en craignant le nom de Dieu on
faisait venir la guérison. Dès lors, Betty le garda
toujours sur elle et se surprit à le réciter d’innom­
brables fois quand Joey devait affronter de nou­
velles épreuves. Cependant, quelle que fût la gra­
vité de l’état de Joey, elle n'oublia jamais le petit
homme en uniforme de gardien qui lui avait
transmis ce qu’elle considère comme un angé­
lique message d’espoir.
— Dieu S’est servi de cet homme, affirme-
t-elle, qu’importe son identité, pour m’assurer
que Joey allait se tirer d’affaire. Mes prières
avaient été entendues.
LE GARDIEN DE PRISON VOLATILISÉ

John Mark, bel homme insouciant de vingt-


cinq ans, était à un tournant de sa vie. Élevé dans
une famille très religieuse, il avait parfaitement
conscience de s'être éloigné de ses racines.
Récemment, il s’était mis à prendre de la drogue
et à mener une existence plus mouvementée, et il
n'était pas loin d’atteindre un point de non-
retour. Inscrit à l’université, il n’avait pas de but
précis dans la vie. Il se demandait parfois à quoi
rimait de bûcher dur pour vivre un avenir incer­
tain.
Voilà quelles étaient ses pensées en cette nuit
de 1982, alors qu’il roulait sur Florida Tumpike.
Pourquoi ne pas s’abandonner aux sollicitations
présentes? Du moins les soirées auxquelles il
participait et la drogue qu’il consommait lui pro­
curaient-elles une certaine satisfaction. Même si
celle-ci n’était que temporaire...
Plus Mark réfléchissait à la situation, plus il en
venait à se dire qu’il devait laisser tomber la fac.
La vie serait plus simple, lui soufflait une petite
voix, s’il n'avait pas à porter un tel fardeau de res­
ponsabilités.
— Et la dernière chose qu'il me faille en ce
moment pour tout compliquer, c’est bien l’Église,
marmonna-t-il à voix haute, regardant droit
devant lui l’obscure nuit de Floride.
L’idée venait de sa mère, et il s’y était violem­
ment opposé. « Cela ne m’a jamais aidé dans le
passé, lui avait-il dit. Cela ne m'aidera guère plus
à présent. »
Mark aperçut soudain un homme qui faisait du
stop sur le bas-côté de la route. A en juger par
son uniforme, c’était un gardien de prison. Mark
n’avait jamais pris d’auto-stoppeur, mais il eut
l’impression que l’homme venait de quitter son
travail et avait sincèrement besoin d’un coup de
main.
Mark s’arrêta et baissa sa vitre. L’homme se
pencha, tout sourires.
— Vous voulez que je vous dépose quelque
part ? demanda Mark en hésitant.
— Merci, j’espérais bien que vous alliez vous
arrêter, dit l’homme en pesant ses mots. Ma voi­
ture est en panne.
Mark hocha la tête d’un air compréhensif et
ouvrit la portière. Il n’avait pas remarqué de véhi­
cule en panne en cours de route, mais l’inconnu
avait l’air gentil. Il ne craignait pas que l’auto-
stop fût un prétexte pour le voler ou lui faire du
mal.
Il jeta un coup d’œil à son passager. A la vue de
ses cheveux et de sa moustache poivre et sel, il
conclut que l’homme avait la cinquantaine bien
sonnée. Il avait des yeux bleus qui forçaient la
sympathie et son visage semblait irradier de
lumière. Son uniforme était impeccable, mais,
étrangement, il paraissait emprunté.
— Vous êtes gardien de prison? demanda
Mark tandis qu’il accélérait pour se remettre sur
l’autoroute.
L’homme hocha la tête.
— Je sors du boulot. Je travaille au péniten­
cier, assez loin d’ici.
Il n’y avait qu’une seule prison de ce genre
dans les environs et Mark connaissait l’endroit.
— Comment vous appelez-vous?
— Kenneth. Kenneth Hawes. Cela fait dix ans
que je bosse à la prison.
Mark demeura un moment silencieux.
— J’ai une longue route à faire, déclara-t-il
enfin. Où allez-vous?
Mark remarqua que l’homme avait l’air singu­
lièrement calme et détendu, compte tenu du fait
qu’il roulait dans la voiture d'un étranger et que
la sienne venait de tomber en rade.
— Chez moi, répondit-il doucement, souriant
à Mark comme si son foyer était l’endroit le plus
merveilleux du monde. A environ une heure de
trajet d’ici. Bon, pourquoi ne pas me confier ce
qui vous tracasse?
Mark, déconcerté, haussa les épaules. Il dit à
l’homme quel âge il avait et quelles études il
poursuivait.
— Non, rétorqua l'inconnu d’un ton suave.
Parlez-moi du tournant auquel est arrivée votre
vie.
Mark le dévisagea, se demandant comment il
avait pu poser cette question.
— Pardon?
— Vous m’avez parfaitement compris. Vous
avez des choix à faire, je me trompe ?
Mark se sentit curieusement mal à l’aise. Il
avait l'impression que l’homme avait le don de
déchiffrer ses pensées. Puis il haussa de nouveau
les épaules, se persuadant que son compagnon
de hasard ne pouvait connaître quoi que ce fût de
sa vie privée. C’était seulement un homme un
peu seul qui cherchait à lier conversation.
— En effet, admit-il.
Poussant un soupir bruyant, Mark se décida à
dire la vérité à l’inconnu. Il lui parla de son édu­
cation religieuse et ajouta que ses parents
priaient quotidiennement pour lui.
— Mais j’ai changé. Cette vie-là appartient au
passé, conclut-il, agitant la main comme s’il vou­
lait montrer qu’il ne se laisserait plus jamais
prendre dans les rets d'une structure religieuse.
— Non, fit l’homme avec une brutale détermi­
nation.
Mark lui jeta un coup d’œil et vit qu’il secouait
la tête.
— L’heure est plus proche que vous ne croyez.
— Vous êtes gardien de prison. Qu’en savez-
vous? demanda Mark, soudain agacé par les
commentaires de cet inconnu indiscret.
— Je le sais, affirma l’homme.
La réponse n’était ni défensive ni coléreuse,
mais il s’exprimait avec une fermeté qui irrita
Mark.
— Eh bien, c’est comme ça. Je suis placé
devant une alternative et on dirait bien que je
vais choisir la solution qui me botte le plus.
Adieu l’école, adieu la religion. Adieu tout...
L’homme resta silencieux. Il fixa l’horizon
quelques instants avant de se tourner de nouveau
vers Mark.
— Mark, vous savez qu’il n’v a qu’une seule et
unique voie, n’est-ce pas?
— Bon... Merci de m’avoir prêté l'oreille, mais
j’en ai ma claque de bavarder! Ma bretelle de sor­
tie est proche. Où puis-je vous déposer?
L’homme sourit, impassible devant la brusque­
rie de son compagnon. Il donna différentes indi­
cations à Mark et le guida ainsi jusqu’à un croise­
ment où la circulation était dense.
— C’est suffisamment près, Mark.
— Écoutez, je peux vous emmener jusque chez
vous. Vraiment. Il est très tard pour rentrer chez
soi à pied dans ces parages.
— Pas de problème. (L’homme secoua ferme­
ment la tête et se tourna pour regarder Mark bien
en face.) Faites le bon choix, fiston ! Maintenant !
Il est encore temps.
Il descendit, ferma la portière et fit un ultime
signe de la main avant de s’éloigner dans la nuit.
Un instant, Mark fut tenté de le rattraper, his­
toire de parler encore un peu avec lui et de glaner
une parcelle de la sagesse qu’il paraissait possé­
der. Mais il était tard et il avait cours le lende­
main matin.
Toute la nuit et toute la matinée, Mark réflé­
chit aux propos que lui avait tenus l’homme.
Comment était-il au courant de tant de détails?
Et pourquoi était-il rentré chez lui en auto-stop
alors qu’il habitait si loin de la prison ? Mark prit
une décision : il devait retrouver l’inconnu et lui
parler.
Il appela la prison dans l’après-midi.
— Je voudrais parler à Kenneth Hawes, dit-il.
C’est un gardien.
Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne.
— Je ne crois pas qu’il travaille ici.
— Bien sûr que si ! Il était de service hier soir
et je l’ai pris en stop pour le raccompagner
jusqu’à chez lui. Il portait son uniforme.
— Je peux vous passer mon chef, monsieur,
mais, à ma connaissance, il n'y a aucun gardien
qui réponde au nom de Kenneth Hawes dans cet
établissement.
— Très bien, rétorqua Mark, qui sentait
croître son dépit, passez-moi votre chef.
Il fallut dix minutes à cette dernière pour
convaincre son interlocuteur que Kenneth
Hawes n'était pas employé à la prison et ne l’avait
même jamais été. A la demande de Mark, elle
vérifia dans les autres prisons de l’État, mais
aucune n’employait non plus Kenneth Hawes.
Abasourdi, Mark raccrocha. L’homme était
resté plus d’une heure avec lui, lui prodiguant
des conseils pour diriger sa vie et essayant de le
mettre sur la bonne voie. A présent, il semblait
s’être volatilisé.
Désireux de raconter à quelqu’un ce qui venait
de lui arriver, Mark téléphona à sa mère pour lui
relater l’incident.
— Parfois, Dieu réclame notre attention d'une
façon particulière, dit-elle sans se démonter. Ne
t’est-il pas venu à l’esprit qu’il pouvait s’agir d’un
ange?
— Un ange? Comme dans la Bible? demanda
Mark, sceptique.
— Qu’y aurait-il là d'extraordinaire? Dieu est
toujours Dieu, que je sache, et Ses voies ne sont
guère différentes de ce quelles étaient aux temps
bibliques.
Pendant plusieurs semaines, Mark pesa cette
éventualité. Finalement, il se convainquit que sa
mère avait raison. Kenneth Hawes avait sans
doute été un ange envoyé par Dieu pour le guider
dans une période de sa vie où il devait faire des
choix essentiels. Un gardien de prison... Dieu
n’aurait pu mieux choisir pour attirer son atten­
tion, notamment si l’on considérait le genre
d’existence déréglée que menait Mark depuis
quelque temps.
Du jour au lendemain, Mark décida de renon­
cer à la drogue et à sa vie de bâton de chaise.
Pendant les six mois qui suivirent, il redoubla
d’efforts à la fac et se remit à fréquenter l’Église.
Il y trouva une paix et un réconfort inouïs. Pour
finir, il obtint un diplôme en télécommunica­
tions et fut embauché comme journaliste dans
une station de télévision du sud de la Floride.
Plus de dix ans ont passé. Mark n’a pas cessé
de croire que Dieu lui a envoyé un ange pour
transformer sa vie.
VINGT ET UNIÈME RENCONTRE

UN VISITEUR CÉLESTE

Russell Johnson eut son troisième infarctus


sur son lieu de travail. En sa qualité de capitaine
des pompiers de Wayne, dans le Michigan, Rus­
sell n’avait plus besoin de porter l’uniforme et de
combattre le feu, surtout après ses deux récents
accidents cardiaques. Mais, par une chaude jour­
née de 1974, il ne put résister. Il était au beau
milieu d’un incendie qui faisait rage quand il eut
sa troisième attaque.
— A l’aide ! cria-t-il, aussi fort qu’il le put par­
dessus le grondement de la fournaise.
L’un de ses hommes l’entendit et réclama assis­
tance. On porta Russel hors du bâtiment en
flammes et une équipe paramédicale l’emmena
en hâte à l’hôpital. Quand ses jours ne furent plus
en danger, les médecins ne lui laissèrent pas le
choix : s’il voulait vivre, il devait prendre sa
retraite.
Ayant élevé quatre filles, Russell et sa femme,
Jean, décidèrent de se retirer à Punta Gorda, en
Floride. Ils achetèrent une petite maison et sé
mirent à vivre l’existence des retraités. Bien qu’ils
ne fussent pas très riches, ils prenaient grand
plaisir aux visites que leur rendaient régulière­
ment leurs filles et leurs familles. Russell installa
un atelier dans son garage et passa des heures à
réparer les orgues d’église et à fabriquer des mai­
sons de poupée.
Un après-midi de novembre 1985, Russell,
alors âgé de soixante-cinq ans, faisait de minus­
cules bardeaux pour une maison de poupée
quand on frappa à la porte d’entrée. Peu après,
Jean vint le rejoindre dans l’atelier, blanche
comme un linge.
— Il y a un costaud à la porte, annonça-t-elle
d’une voix à peine plus distincte qu’un murmure.
U porte des baillons. Je ne sais pas quoi faire... Il
attend.
Russell posa ses outils sur l’établi et suivit Jean
dans la maison. Jetant un coup d’œil par le judas,
il constata que sa femme disait vrai. L’homme
mesurait bien un mètre quatre-vingt-quinze et
devait au moins peser cent vingt kilos. C’était une
armoire à glace. U était sale et vêtu de loques. Il
portait une petite sacoche.
Russell ouvrit la porte et sourit.
— Que puis-je pour vous, monsieur?
L’homme baissa humblement les yeux et
s’éclaircit la gorge.
— Eh bien, je me disais que vous auriez peut-
être un petit boulot à me confier en échange d’un
peu de nourriture.
Russell fut frappé par la gentillesse de
l’inconnu. Tandis que Jean et lui regardaient
l’homme qui emplissait leur seuil, ils n’eurent
soudain plus peur de lui.
— En vérité, déclara Russell, je n’ai aucun tra­
vail à vous faire faire. Mais nous pouvons cer­
tainement vous donner quelque chose à manger.
L’homme le fixa et ses yeux parurent briller
d’un espoir nouveau. Jean fila dans la cuisine.
— Je ne sais comment vous remercier de votre
bonté, dit l’homme. Voyez, je suis du Texas, j’ai
été pris dans la crise pétrolière et je me suis dit
que je pourrais trouver du boulot par ici.
Russell hocha la tête d’un air compréhensif.
— Vous avez l’air joliment las, nota-t-il. Vou­
lez-vous que j’aille vous chercher un siège ?
— Pour sûr, je suis bien fatigué. J’ai marché
toute la journée. Je serais content de m’asseoir.
Russell disparut et revint avec trois chaises
pliantes qu’il installa dans l’allée. L'homme,
manifestement exténué, s’assit avec reconnais­
sance. Pendant quelques minutes, Russell et son
hôte imprévu restèrent assis côte à côte dans un
silence agréable.
Russell observait l’étranger. Il se demandait
quels terribles coups du sort avait connus cet
homme pour qu’il doive à présent mendier sa
nourriture. Jean et lui avaient toujours eu de
quoi manger dans leurs assiettes et un toit au-
dessus de leur tête. Ces dernières années, cepen­
dant, leurs ressources avaient considérablement
diminué ; il n’imaginait que trop bien à quel point
ce serait dramatique de n’avoir pas de foyer, de
ne pas savoir d’où viendrait son prochain repas.
Il se rappela que, la veille, sa femme et lui
étaient allés au supermarché faire leurs provi­
sions pour la semaine. Tout leur argent y était
passé. Leur pension devait arriver un peu plus
tard dans le mois.
Russell était persuadé que Jean approuvait la
promptitude avec laquelle il avait accepté de
donner à manger à l’inconnu. Bien qu’ils eussent
très peu, ils avaient plus que ce pauvre hère. Rus­
sell fut brusquement envahi de gratitude. Le Sei­
gneur avait toujours pourvu à leurs besoins. A
présent, il était heureux de porter secours à cet
étranger, ne serait-ce qu’en le nourrissant.
Jean apporta une assiette de sandwiches et une
carafe de thé glacé. L’homme la remercia, puis se
mit à dévorer à belles dents. Il avala quatre sand­
wiches et but plusieurs grands verres de thé. Puis
il s’essuya la bouche et se leva pour partir.
— C’était parfait, dit-il. Vous ne pouvez savoir
à quel point je vous suis reconnaissant.
— Attendez, dit Jean en se dirigeant vers la
maison. Je vais aller vous préparer quelque chose
pour votre dîner.
Russell sourit. Jean et lui étaient du même
avis. Il avait été sur le point de faire la même pro­
position. Il se tourna vers son hôte.
— Monsieur, avez-vous quelque argent?
— Oui, trente cents, répondit l’homme d’une
voix vibrante d’honnêteté.
— Ne bougez pas ! Je reviens.
Russell entra dans la maison et trouva un dol­
lar dans son portefeuille. Puis il se mit à fourra­
ger dans la boîte à sucre, où le couple gardait
toujours de la menue monnaie. Au total, il réussit
à réunir cinq dollars.
Jean avait déjà rejoint l’homme et lui tendait
un sac où elle avait emballé son dîner. Elle en
décrivit le contenu et s’excusa de ne pouvoir lui
donner davantage pour le lendemain.
Russell s’approcha. Il remit les cinq dollars à
l’homme.
— Tenez. Cet argent vous permettra peut-être
de passer une journée de plus à l’abri du besoin.
L’homme rangea l’argent avec soin dans sa
sacoche, puis regarda le couple.
— Vous avez été si gentils avec moi, tous les
deux, dit-il, les yeux humides. (Il se tut un ins­
tant, comme s’il cherchait quelque chose à ajou­
ter.) Merci, déclara-t-il simplement.
Parvenu au trottoir, il se retourna vers Jean et
Russell et leva la main, comme s’il les saluait.
— Dieu vous bénisse! cria-t-il, la voix
empreinte d’émotion. Mille mercis !
Puis, après avoir tourné au coin de la maison,
il prit à droite, en direction de l’autoroute, dis­
tante de quelques pâtés de maisons.
Les Johnson rentrèrent chez eux, bouleversés
par la reconnaissance manifestée par l’homme.
Cela avait été merveilleux d’aider quelqu’un de
beaucoup plus nécessiteux qu’ils ne l’avaient
jamais été. Assurément, ainsi que leur pasteur le
répétait souvent, il y avait une authentique béné­
diction à donner.
Russell ressortit de la maison et traversa
l’arrière-cour pour retourner dans son atelier. Il
se pencha par-dessus la clôture pour adresser un
dernier au revoir à leur visiteur, qui devait être
en train de longer la cour.
Mais l’homme avait disparu.
Il n’y avait ni buissons, ni arbres, ni endroits
où se dissimuler. Russell calcula le temps qu’il
avait fallu à l’homme pour aller de la cour de
façade à l’arrière-cour. Sept secondes au grand
maximum, se dit-il. Jean et lui avaient vu
l'homme suivre le trottoir qui bordait le côté
droit de leur terrain. Il se dirigeait vers l’auto­
route, ce qui signifiait qu’il devait passer le long
de leur arrière-cour, puis continuer droit fil. Et
pourtant, en l'espace de quelques secondes,
l’inconnu avait disparu. Russell resta cloué sur
place. Comment l’inconnu avait-il pu se volatili­
ser ainsi ?
— Jean! appela-t-il. Viens voir!
Jean sortit de la maison.
— Qu’y a-t-il ?
— Notre homme est bien parti par là ?
— Oui. Et, en te penchant, tu vas sans doute
l’apercevoir se diriger vers l’autoroute.
Russell secoua la tête.
— Il n’est nulle part, Jean.
Jean fronça les sourcils et rejoignit son mari
près de la clôture. Russell disait vrai : l’homme
avait disparu.
Pendant un quart d’heure, Jean et Russell bat­
tirent les trottoirs aux alentours de leur maison.
Pour finir, ils décidèrent d’aller interroger le voi­
sin qui habitait en face de chez eux. Russell disait
souvent que Joe connaissait le nombre exact de
moineaux qui venaient picorer dans le coin tel ou
tel jour. Sûr qu’il saurait quel chemin l’homme
avait pris.
Joe, assis dans le rocking-chair de sa véranda,
sirotait de la limonade, ce qui était sa façon habi­
tuelle de passer l’après-midi et le début de soirée.
Russell lui décrivit l’homme costaud qui était
venu frapper à leur porte et sa mise négligée.
— Je ne l’ai pas vu, répliqua Joe. Vous êtes
sûrs qu’il est venu aujourd'hui chez vous ?
— Cette question ! s’écria Russell, montrant
l’allée de leur demeure de l’autre côté de la rue.
Jean lui a préparé des sandwiches. Il s’est assis
juste là pour les manger.
— C’est curieux... Je n’ai pas bougé de chez
moi de toute la journée. Je n’ai vu personne frap­
per chez vous. Je crains de ne pas vous être très
utile.
Jean et Russell retournèrent chez eux, inquiets
à la pensée de ce qui avait pu arriver à l’homme
et de ce que lui réservait le sort, dépourvu
comme il l’était de nourriture et d’argent. Pen­
dant quelques minutes, tous deux restèrent assis
en silence dans leur salle de séjour, chacun se
posant des questions sur l’inconnu à qui ils
avaient donné à manger, ainsi que sur sa brusque
disparition.
— Cet homme avait quelque chose de spécial,
tu ne trouves pas, Russell ? demanda doucement
Jean.
— De très spécial, en effet. Je crois qu’on ne
saura jamais qui il était ni ce qu’il adviendra de
lui. Je regrette que nous n’ayons pu faire davan­
tage pour l’aider.
Jean demeura un moment absorbée dans ses
pensées.
— Et si c’était un ange? dit-elle enfin.
Russell gloussa légèrement.
— Voyons, tu plaisantes ! Les anges ne se
vêtent pas de loques !
— Si, insista-t-elle. Tu te rappelles le verset de
la Bible qui recommande de ne pas oublier l’hos­
pitalité envers les étrangers, car, en l'exerçant,
quelques-uns ont pu accueillir des anges sans le
savoir? Eh bien, et si cet homme était un étran­
ger de ce genre ?
Russell réfléchit. Jean et lui n’avaient pas été
des pratiquants assidus au cours des années pas­
sées, mais ils se considéraient comme de bons
croyants.
— L’idée n’a rien de bizarre, énonça-t-il
ensuite avec lenteur. Ainsi, tu penses que c’était
une sorte de mise à l’épreuve ou quelque chose
dans ce goût-là?
Jean sourit et étreignit la main de son mari.
— Qui sait? Je ne cesse de songer à ce verset
de la Bible qui dit : « Ce que vous faites pour le
plus petit d’entre eux, vous le faites pour moi. »
Cela explique peut-être pourquoi nous sommes si
heureux d’avoir pu secourir cet homme, si peu
que ce soit. (Jean se tut quelques instants avant
de reprendre :) Cet homme n’était peut-être pas
un ange, seulement un gars dans la déveine.
Les Johnson ne parlèrent à personne de leur
singulier visiteur, de sa reconnaissance pleine
d’humilité ni de sa brutale disparition.
Un mois plus tard, alors que Jean dépouillait le
courrier, elle devint étrangement silencieuse.
— Russell, cria-t-elle, visiblement déroutée par
la carte de Noël qu’elle tenait, quelqu’un s’amuse
certainement à te jouer une farce.
Russell la rejoignit dans la cuisine.
— Qu’y a-t-il ?
Jean plaça sous le nez de son mari une banale
carte de vœux.
— Regarde ! Et c’est signé : « Avec les amitiés
de votre ami chrétien. » Il n’y a pas d’adresse
d’expéditeur.
— Fais voir, dit Russell en prenant la carte.
— Oh, il y a autre chose ! s’exclama Jean.
Elle brandit un morceau de papier. Russell
l’examina.
C'était un chèque libellé à l’ordre des Johnson,
d’un montant de cinq cents dollars.
— Jean, ce n’est pas une farce, c’est un chèque
tout ce qu’il y a de plus authentique, déclara Rus­
sell, les yeux comme des soucoupes. Qui a bien
pu nous envoyer ça?
Jean secoua la tête et resta sans voix. Aucun de
leurs amis ne pouvait avoir mis autant d’argent
de côté.
Mais ce ne fut pas avant le Noël de l’année sui­
vante, quand ils reçurent une carte identique et
un autre chèque de cinq cents dollars, que les
Johnson eurent une intuition.
— Crois-tu qu’il puisse y avoir un lien entre
ces envois et l’homme que nous avons secouru?
demanda Jean.
— Nous ne le saurons probablement jamais.
Mais, crois-moi, j'avais une impression plus
agréable en l’aidant qu’en recevant cet argent par
la poste. Même si nous en aurons certainement
l'usage.
Durant les trois années qui suivirent, les John­
son reçurent une carte de Noël de leur ami chré­
tien, accompagnée d’un chèque de cinq cents dol­
lars. Puis les mystérieuses cartes cessèrent
d’arriver.
Alors, et alors seulement, les Johnson rela­
tèrent l’histoire à leurs enfants.
— Nous craignions qu’ils ne nous prennent
pour des fous, explique Russell, qui a conservé
toutes les cartes, les enveloppes et des photo­
copies des chèques. C’est tellement incroyable...
mais vrai. Tout ce qu’il y a de vrai.
Aujourd’hui encore, Jean et Russell ne sont pas
persuadés que les cartes et les chèques anonymes
aient un rapport avec le fait d’avoir donné à man­
ger, peu de temps avant Noël, à un inconnu
affamé — voire peut-être à un ange.
— Nous n’avions jamais eu l’idée d’être payés
en retour, dit Russell. Quand on donne, c’est de
bon cœur.
L'ENFANT ET L'AUTOCAR

Il y avait des moments où le Dr Mike Barns se


demandait pourquoi il avait embrassé la carrière
médicale. Les gens se plaignaient sans cesse de
telle ou telle indisposition et personne n’avait
l’air de comprendre que Mike Barns était un
homme très occupé. Débordé. Quand il songeait
à son emploi du temps des dernières années, il
s’étonnait de n’être pas mort à la tâche. Autrefois
— il y avait de cela bien longtemps —, il avait été
un membre actif de son Église, un homme actif
dans sa foi. Mais prières et dévotions prenaient
du temps — une denrée rare dont ne disposait
plus le Dr Barns. Et c’est ainsi qu'il avait quasi­
ment rayé de sa vie ces choses qui, jadis, lui
avaient apporté de grandes joies et une paix pro­
fonde.
Aux yeux du monde, à vingt-neuf ans, le
Dr Barns était un homme comblé. Il avait un
physique agréable, la jeunesse, largement de quoi
vivre à l’aise financièrement et une carrière bril­
lante qui lui valait l’estime de ses pairs.
Il ne pensait guère à tout cela tandis qu’il filait
dans sa BMW sur une autoroute du désert de
l’Arizona en direction du lac Tahoe, situé sur la
frontière entre le Nevada et la Californie. Il pre­
nait à peine une semaine de vacances, ce qui était
court, mais, depuis des mois, il attendait avec
impatience l’occasion d'échapper à ses lourdes
responsabilités. Il regardait droit devant lui,
s’efforçant seulement de déshabituer son corps et
son esprit du rythme frénétique auquel il les sou­
mettait en permanence.
Il prit son téléphone et voulut faire un appel.
Une heure s’était écoulée depuis qu’il avait
contacté son service téléphonique. Le devoir et
une tendance au perfectionnisme, davantage que
l’amour qu’il portait à ses patients, le poussaient
à s’inquiéter constamment des messages qu’il
ratait. Furieux, il frappa le combiné contre le
volant.
— Allez, bon sang! s’écria-t-il, les dents ser­
rées.
Il refit le numéro; il n’y avait toujours pas de
tonalité.
— Maudit appareil! marmonna-t-il en jetant
un coup d’œil à la vaste étendue désertique qui
l’entourait. Et on prétend que ces appareils fonc­
tionnent n'importe où !
Il regarda le compteur de vitesse et constata
qu’il roulait à trente kilomètres de plus que la
vitesse autorisée.
-— Tu as vraiment du mal à lever le pied, hein,
Bams? s’exclama-t-il.
Et, sur un rire amer, il s’obligea à ralentir et à
profiter de la solitude du trajet.
Soudain, il aperçut une petite silhouette sur
l’accotement de l’autoroute. Il ralentit encore et
scruta l’horizon en tous sens afin de repérer une
éventuelle voiture en panne. Il n’en vit aucune.
Tandis qu’il se rapprochait de la silhouette, il se
rendit compte qu’il s'agissait d’un petit garçon
habillé de l’uniforme des scouts et coiffé d'une
casquette de base-bail rouge.
Le gamin lui adressa de grands gestes pour
l’inciter à s’arrêter.
— Oh, zut! soupira Barns en faisant une
embardée vers le bas-côté. (Il baissa sa vitre tein­
tée.) Que se passe-t-il, fiston? dit-il avec impa­
tience.
— J’ai besoin qu’on m’emmène, monsieur.
Tout de suite. S’il vous plaît...
La voix de l’enfant était chargée d’anxiété.
Barns se demanda s’il n’allait pas fondre en
larmes.
Il hésita, songeant à son emploi du temps et à
ses projets d’éviter tout contact avec ses sem­
blables jusqu’à la fin de la semaine. Puis il sou­
pira bruyamment.
— D’accord, dit-il en ouvrant la portière.
Monte.
Manifestement très bouleversé, le gamin hocha
vivement la tête et grimpa sur le siège du passa­
ger.
— Tout droit, dit-il d’un ton pressant. A
présent, prenez à droite, ajouta-t-il peu après.
— C’est un chemin non macadamisé ! protesta
Barns. Tu imagines dans quel état va être ma voi­
ture avec toute cette poussière?
Le garçon secoua la tête.
— Je vous en prie, monsieur, prenez-le! Je
vous promets qu’il mène à une route goudron­
née.
Barns obtempéra de mauvais gré. Au bout de
quelques kilomètres, en effet, le chemin se trans--------
forma en une route qui grimpait à flanc de col­
line.
Le médecin lança un regard oblique à l’enfant.
— On va grimper comme ça longtemps? fit-il,
se demandant quand il trouverait le temps de
faire laver sa BMW.
Ainsi qu’il l’avait craint, la brillante peinture
noire était recouverte d’une fine pellicule de
limon brunâtre.
Le gamin indiqua un point en hauteur.
— Encore quelques kilomètres, répondit-il, et
nous parviendrons au sommet.
Bams poussa un soupir à fendre l’âme et roula
en silence. A mesure qu’il se rapprochait de leur
destination, lui parvenait l’écho de cris lointains.
— Où donc allons-nous? demanda-t-il, brus­
quement perplexe, en lançant un regard curieux
au gamin.
— Prêter main-forte, répliqua l’enfant. Dépê­
chez-vous !
Bams accéléra, un peu adouci par l'attitude du
gosse et par une inquiétude croissante quant à
l’origine des cris qui s’amplifiaient de minute en
minute.
L’enfant leva la main.
— Arrêtez-vous là, ordonna-t-il.
Puis il montra de l’index le bord de la route
dépourvu de parapet et, au-delà, l’escarpement
rocheux qui dévalait un ravin de plusieurs
dizaines de mètres.
Bams descendit de voiture et distingua nette­
ment les cris. C’étaient des enfants, qui appe­
laient à l’aide. Il se précipita vers le bord de
l’abîme et regarda en contrebas. Une vision
d’horreur s’offrit à sa vue : un car de ramassage
scolaire jaune, précairement couché sur le flanc,
reposait sur une saillie rocheuse à soixante
mètres au moins de la route.
Bams retourna en courant à sa voiture, le petit
garçon trottant à ses côtés.
Oubliant que l’appareil n’avait pas fonctionné
une demi-heure plus tôt, il composa le numéro
des urgences. Il obtint tout de suite la communi­
cation.
— Envoyez de toute urgence une ambulance
et une équipe paramédicale, dit-il à la hâte. Un
car plein de gosses a basculé dans le ravin. Je suis
médecin. Je vais faire de mon mieux en attendant
les secours.
Bams donna au standardiste des indications
détaillées pour trouver l’endroit et raccrocha.
Posant les mains sur les épaules du petit garçon,
il le scruta du regard.
— Attends-moi dans la voiture, ordonna-t-il.
Je vais descendre dans le ravin.
L’enfant opina et regarda Bams s’élancer vers
le bord de la route, puis disparaître à sa vue. Le
canyon était formidablement escarpé; en
s’aidant de rochers et de végétation, Bams réussit
cependant à atteindre le car immobilisé. Les
enfants, massés derrière les vitres, hurlaient des
appels au secours; de la fumée emplissait déjà
l’habitacle.
« Seigneur, aidez-moi ! » pria le médecin en
silence. Puis il se mit à la tâche.
Il s’avança prudemment vers l’avant du car,
mais les portes hydrauliques étaient bloquées par
un rocher. Tirant, poussant, donnant des coups
de pied, Bams parvint à le faire basculer et le sui­
vit des yeux tandis qu’il culbutait follement
jusqu’au fond du ravin. Il allait devoir agir avec
lenteur et prudence s'il voulait remonter ne
serait-ce qu'un des enfants sur la route. Un faux—
mouvement, et ce serait sans doute la chute
fatale.
A ce moment, Barns distingua des sirènes dans
le lointain, et son cœur s’emplit de gratitude. Il
pouvait commencer à aider les enfants à sortir
du car, mais l’entreprise requerrait l’assistance
de plusieurs hommes robustes pour être menée à
bien. Bams s’efforçait toujours d’ouvrir les portes
du car quand l’équipe de secours amorça avec
précaution la descente le long de l'escarpement
rocheux.
— Tout le monde va bien? cria un infirmier.
— Pas sûr, répondit Bams. Les enfants sont
choqués et de la fumée emplit l’habitacle. Nous
devons faire vite.
— C’est vous le médecin qui avez appelé?
demanda l'homme en rejoignant Barns.
— Oui.
— Avec un accident pareil, on peut craindre
un tas de blessures au cou et au dos.
D’autres hommes survinrent et tous formèrent
une chaîne. Chacun tenait un câble solide qui
reliait la route au lieu de l’accident. On placerait
chaque enfant dans une nacelle, qui serait atta­
chée au câble, afin d’empêcher que les petits ne
tombent dans le vide.
— Hâtons-nous ! dit l’infirmier.
Bams hocha la tête.
— Il faut procéder avec prudence. Le sol n’est
pas très stable.
Des ambulances continuaient d’arriver quand
Bams et l’infirmier réussirent enfin à ouvrir les
portes et soulevèrent doucement l’enfant le plus
proche. Bams fit un premier examen hâtif et
conclut que la fillette, miraculeusement, ne pré­
sentait aucune blessure au cou ou au dos. On la
plaça dans une nacelle et les hommes la
relayèrent jusqu’à la route. On la mit ensuite
dans une ambulance, où des infirmiers l’aus­
cultèrent aussitôt, afin de déterminer la gravité
de ses blessures.
Travaillant au coude à coude, Bams et les
membres de l’équipe de secours parvinrent à sor­
tir du car les vingt-cinq enfants et à les hisser,
sains et saufs, jusqu’à la route. Dans le feu de
l’action, Barns oublia complètement le petit gar­
çon qui était censé l’attendre dans sa BMW.
Quand ils furent arrivés au bout de leurs
efforts, l’un des infirmiers monta dans le car
pour jeter un dernier coup d’œil. Barns et les
autres, groupés à proximité, guettaient son signal
qui leur confirmerait que le car était vide.
Mais l’homme descendit, secouant la tête, la
mine lugubre.
— Il y en a encore un, cria-t-il. J’ai besoin
d’aide.
— Gravité de ses blessures? demanda Bams
en se dirigeant vers le car.
L’homme riva le regard sur le sol.
— Il est mort, annonça-t-il.
Bams baissa la tête, sentant des larmes lui
picoter les yeux. En tant que médecin, il n’avait
jamais vraiment pris conscience jusqu'à cet ins­
tant du don qu’il possédait d’aider les gens à
vaincre maladies et blessures. Au cours des
heures qui venaient de s’écouler, consacrées à
sauver chacun de ces enfants en pleurs, le cœur
de Bams avait radicalement changé. Dominait
un immense sentiment de perte à l’idée qu’un des
enfants avait perdu la vie dans l’accident.
Le médecin s’avança prudemment vers le car.
— J’arrive ! dit-il à l’infirmier.
Une fois dans l’habitacle, ils escaladèrent des
sièges pour se frayer un chemin jusqu’à l’arrière.
— Il est là, dit l’infirmier en désignant un petit
renfoncement près de la sortie de secours, que
bloquait la paroi du ravin. Il a le cou brisé, appa­
remment.
Bams s’approcha du corps sans vie.
— Bon sang! C’est impossible! s’exclama-t-il.
L’infirmier lui lança un regard interrogateur en
le voyant blêmir. Bams était médecin et l’infir­
mier était surpris de la violence de sa réaction.
Ce n’était sûrement pas la première fois qu’il
voyait un cadavre...
— Ça va? demanda-t-il. Je peux aller chercher
quelqu’un d’autre si c'est trop dur pour vous.
Bams secoua énergiquement la tête.
— C’est impossible ! répéta-t-il.
L’infirmier se demanda si le médecin
n’accusait pas le contrecoup du long sauvetage.
— C’est bien lui !
— Vous connaissez ce gamin ? s’étonna l’infir­
mier en se tournant vers le corps de l’enfant.
— C’est le petit garçon qui m’a conduit
jusqu'ici.
— A mon avis, un peu d’air frais vous fera le
plus grand bien, docteur.
Bams secoua la tête.
— Je vais bien. Venez, mettons-nous au tra­
vail.
Barns avait beau se persuader que c’était
impossible, le petit corps immobile devant lui
était ce même gamin qui faisait du stop sur
l'autoroute, celui-là même qui lui avait indiqué
comment se rendre sur les lieux de l’accident. Il
portait un uniforme de scout et était coiffé d’une
casquette de base-bail rouge. Bams aurait juré
sur sa vie qu'il s’agissait du même enfant.
L’infirmier observa Barns, puis haussa les
épaules.
— O.K. Remontons-le jusqu’à la route.
Les deux hommes sortirent le corps du car,
puis le hissèrent hors du ravin. Bams s’inter­
rogeait. Pouvait-il s’être trompé ? Peut-être
avait-il affaire à des jumeaux. Il devait y avoir
une explication.
Lorsqu’il arriva à la route, Bams allongea le
petit cadavre et se précipita vers sa voiture. Il
avait dit au gamin de l'attendre à l’intérieur. Il
s’approcha, ouvrit la portière... Le siège était
vide.
— Hé! cria-t-il, courant vers le capitaine des
pompiers qui avait supervisé l’opération depuis
la route. Un petit garçon m’a amené jusqu'ici. Je
lui ai demandé de rester dans ma voiture. Che­
veux blonds, yeux bleus, vêtu d’un uniforme de
scout, avec une casquette de base-bail rouge...
Avez-vous vu où il est allé?
L’homme secoua la tête.
— Je n’ai vu personne ici à part nous, répon­
dit-il. Quand nous sommes arrivés, nous avons
inspecté la BMW, à la recherche de la personne
qui nous avait alertés. Elle était absolument vide.
Il n’y avait pas un chat dans les parages.
Bams, incrédule, s’éloigna de quelques pas sur
la route afin d’être seul. Il s’assit sur la chaussée
et enfouit son visage dans ses mains. Il repassa
dans son esprit les événements survenus au cours
des dernières heures. Le garçon n’avait pas été
une hallucination. Il lui avait fait signe de s’arrê­
ter et l’avait conduit jusqu’au car accidenté.
Bams était certain qu’il aurait été incapable de
trouver le lieu sans le petit garçon et sa tranquille
obstination à le faire aller au sommet de la mon­
tagne.
Soudain, Bams réfléchit plus à fond à la situa-
tion. Jusqu’à présent, il n’avait pas prêté atten­
tion à certains détails manifestement curieux
entourant l’apparition du garçonnet sur le bord
de l’autoroute. Comment le gamin avait-il pu par­
courir plus de huit kilomètres, dévalant la mon­
tagne pour gagner l’autoroute ? S’il se trouvait à
bord de l’autocar, comment s’était-il tiré d’affaire
sans aide? Et comment avait-il soudain disparu
après que Bams eut composé le numéro des
urgences? Et, surtout, qui pouvait expliquer le
petit cadavre qu’ils avaient remonté sur la route ?
Il semblait identique à l’enfant qui l'avait guidé
jusqu’au lieu de l’accident.
A cet instant, Barns sentit des frissons lui
remonter l’échine. Peu après, une grande paix
l’envahit et il eut une brusque illumination.
Était-ce possible ? L’enfant pouvait-il avoir été un
ange, qui avait pris l’aspect du petit garçon mort
dans l’açcident ? Bams ferma les yeux et se mit à
pleurer. Peut-être Dieu avait-il voulu lui ensei­
gner une leçon. Et, en vérité, au plus profond de
son être, Barns était convaincu qu’il ne serait
plus jamais l’homme insensible qu'il était
devenu. La vie d’un être humain était si ténue, si
brève... Bams était conscient de n’avoir jamais su
discerner la valeur de l’individu derrière chacun
de ses patients.
— Plus jamais ça! s’exclama-t-il doucement,
secouant la tête pour manifester son dégoût
devant la cécité qui avait été la sienne. Merci,
mon Dieu ! Quoi qu'il se soit produit ici, qui que
ce petit garçon ait pu être, merci !
Un infirmier s’approcha.
— Vous allez bien ?
Barns fit un signe affirmatif et se leva,
essuyant les larmes qui ruisselaient sur ses joues.
— Il faut que je voie ce gosse encore une fois,
dit-il en se dirigeant vers le corps recouvert d’une
toile, à quelques pas de là.
Il découvrit délicatement le visage, ressentant
l’onde de choc désormais familière. Il n’y avait
aucun doute : c’était le même petit garçon. Bams
se pencha et repoussa tendrement une mèche
blonde sous la casquette de base-bail.
— Au revoir, fiston, murmura-t-il, les yeux
noyés de larmes. Qui que tu sois, je te remercie.

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