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Simon Leys face à Pierre Loti 

: théâtre d’un malentendu

En 1971, la préface que Roland Barthes rédigea pour l’édition italienne du premier
roman de Pierre Loti, Aziyadé (le récit des amours clandestines, à Constantinople,
d’un officier de marine anglais et d’une jeune esclave turque), fit sensation. Près d’un
siècle après la publication d’Aziyadé (1879), cette préface fut reprise en 1972 dans la
revue Critique, avant de devenir un chapitre de la nouvelle édition du Degré zéro de
l’écriture, suivi de Nouveaux Essais critiques. La rencontre entre un des penseurs les
plus en vue de son temps, figure de proue de la sémiologie et du structuralisme
français, et un romancier qui passait pour démodé, désuet, avait à première vue de
quoi surprendre. Dans sa récente biographie, Tiphaine Samoyault a relevé que
Barthes transposait les principaux motifs de son existence personnelle et esthétique
dans sa sympathie pour Loti, écrivain de l’autoportrait plus ou moins déguisé, de
l’incident comme degré zéro de la notation, et du « séjour », ce statut intermédiaire
entre le tourisme et la résidence pleinement assumée du citoyen : un état inclassable
de suspension . 1

Barthe entama la rédaction de son essai sur Loti en 1970, année où parut
L’Empire des signes, synthèse des notes prises au cours de trois voyages au Japon,
vécu comme un espace du vide (de même qu’Aziyadé était le livre du rien et du
détour, de l’anacoluthe), qui lui permet de se libérer des contraintes occidentales qu’il
lui arrive de qualifier comme terroristes, de laisser venir à lui des signes qui
inscrivent enfin son corps dans l’espace et le définissent pleinement comme sujet.
Victor Segalen, dans son fameux Essai sur l’exotisme (notes prises entre 1904
et 1918, parues à titre posthume en 1955), s’en était pris à l’ethnocentrisme des
voyageurs européens, accusés d’entretenir une vision colonialiste de l’Extrême-
Orient. Pierre Loti y occupe le premier banc des accusés. Dans une remarquable

1 Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, Paris, Éditions du Seuil, 2015, p. 454-455.


préface à Madame Chrysanthème, roman de 1887 où Pierre Loti rapporte son
expérience d’un mariage fictif d’un mois au Japon, Bruno Vercier n’hésite pas à
ajouter à la liste des écrivains dénoncés par Segalen « Barthes qui ne dédaigne Loti
que pour mieux le réécrire », « Roland Barthes, qui lui, dans L’Empire des signes,
refait carrément du Loti (l’art du paquet, le langage du rendez-vous), tout en le
condamnant comme un de ces “langages connus qui acclimatent notre inconnaissance
de l’Asie” » . Si Vercier mentionne Barthes, ce n’est pas pour abonder dans le sens de
2

Segalen, mais bien au contraire pour souligner la complexité du discours de Loti, sa


lucidité face à l’impossible dépaysement, et pour dénoncer chez Segalen comme chez
d’autres adversaires de Loti une forme de présomption sinon de naïveté à vouloir
adopter le point de vue de l’autre, voué à l’échec. En ce sens, la démarche littéraire de
Loti lorsqu’il aborde le Japon ou la Chine, pays dont il a une connaissance bien plus
superficielle que de la Turquie, et avec lesquels il refuse de jouer la comédie de
l’intimité, serait, parce qu’assumée, plus conséquente que celle de Segalen.
Barthes, donc, reconnaissait son double dans l’auteur d’Aziyadé, mais mettait
inutilement Loti à distance au moment où il écrivait sur le Japon, comme s’il refusait
alors cette reconnaissance, ou plutôt comme s’il craignait d’être assimilé, en cette
occasion précise et en dehors du cadre de son activité critique, à un romancier
méprisé par l’intelligentsia. Quant à Simon Leys, sa lumineuse intelligence ne
l’empêcha pas de confondre, dans les anathèmes qui lui étaient coutumiers (et qui
demeurent dans l’ensemble aussi salubres que pertinents), Pierre Loti et Roland
Barthes dans le même mépris. C’est ainsi que Leys associa la description par Loti
d’un chapelet de mains coupées à Pékin et – dans une accusation qui confine au
procès d’intention – l’attitude présumée de Barthes face à des inscriptions murales
faisant état de massacres en Chine. Roland Barthes avait voyagé en Chine au
2 Bruno Vercier, « Préface » à Pierre Loti, Madame Chrysanthème, Paris, GF-Flammarion, 1990, p. 9.
Sur la complexité de la relation de Segalen à Loti, voir notamment Alain Quella-Villéger, « Un passant
considérable face à l’actualité éternelle. Victor Segalen, Pierre Loti et Claude Farrère », Victor Segalen
et ceux de son temps. Cahiers Victor Segalen, n° 7, 2001, p. 19-31.
printemps 1974 en compagnie de François Wahl et d’une délégation du groupe Tel
Quel composée de Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet. Loin de se
transformer en chantre du maoïsme à son retour, il avait livré sa vision
volontairement distanciée de ce parcours. La publication en 2009 de ses Carnets du
voyage en Chine devait révéler que le point de vue résolument phénoménologique de
Barthes était pour lui la seule manière possible de résister au piège d’une
interprétation nécessairement fallacieuse, dans lequel tombèrent plusieurs de ses
contemporains. Or voici ce qu’écrit Simon Leys en 1974 : « Au tournant du siècle,
durant ses rêveuses musardises asiatiques, un Loti entrait en extase à la vue des taches
pâles, exquisement frangées de pourpre, que formait sous la nuit d’une voûte de
yamen, un chapelet de mains coupées. […] Aujourd’hui […] les esthètes de Tel Quel
semblent avoir retrouvé en Chine l’exquis secret du client de Madame Chrysanthème.
[…] À Pékin même des inscriptions murales font état de massacres survenus au
Jiangxi. Mais M. Roland Barthes, s’il était confronté à de pareilles affiches, n’y
verrait sans doute qu’une calligraphie “d’un grand jeté lyrique, élégant, herbeux” et
l’énigme de ces gracieux hiéroglyphes ne le préoccuperait guère, maintenant qu’il a
découvert combien « nous sommes ridicules quand “nous croyons que notre tâche
intellectuelle est toujours de découvrir un sens” » . Si l’exaspération du grand
3

spécialiste de la Chine qu’était Simon Leys est bien compréhensible, elle amène
toutefois à s’interroger sur l’incompréhension, par des historiens si lettrés fussent-ils
(et Leys fait incontestablement partie de cette élite), de procédés littéraires qui en
l’occurrence, loin de manifester le mépris qu’on les accuse de véhiculer, manifestent
un aveu d’impuissance qui prend la forme de la distance. Qui dit distanciation ne dit
pas nécessairement mépris. Contrairement aux apparences, à la lecture au premier
degré, la mise à distance de la Chine et du Japon par Pierre Loti et par Roland
Barthes, leur subjectivité assumée, ne relève pas d’une posture cynique mais
3Simon Leys, Ombres chinoises, repris dans Essais sur la Chine, Paris, Robert Laffont, « Bouquins »,
1998, p. 399.
témoignent bien au contraire d’une intégrité dont on peut comprendre qu’elle prête à
bien des malentendus. Un malentendu accentué par la position ambiguë de Loti,
doublement membre de l’Establishment, comme officier de la Marine française (alors
la deuxième au monde après la britannique) astreint au devoir de réserve, et comme
écrivain reconnu voire mondain, de l’Académie française. Comme l’a bien vu Olivier
Cosson, « Loti a connu et exercé une violence qu’il récuse pourtant, celle de la
pénétration culturelle occidentale tout autour du monde, celle de l’intrusion qui
justifie la démarche sourde et illusoire du héros de Madame Chrysanthème. […] Mais
lorsque la violence a pris sous ses yeux la forme plus directe du massacre, nul ne peut
lui reprocher de ne pas l’avoir regardée en face en contribuant, au-delà du combat, à
en souligner la mécanique raciale » . 4

L’attitude de Pierre Loti, et accessoirement de Roland Barthes, face à


l’Extrême-Orient est-elle paradigmatique ? Le plus distancié des deux n’est peut-être
pas celui que l’on croit.
J’ai vainement cherché, dans les écrits de Loti, la description artistique de ce
pâle chapelet de mains coupées dans une résidence de mandarin. J’ai fini par en
retrouver l’inspiration dans Les Derniers Jours de Pékin. Paru en 1902 chez
Calmann-Lévy, l’ouvrage reprend, sous une forme remaniée, les articles publiés par
Loti, alors premier aide de camp du Vice-Amiral Pottier, dans Le Figaro entre son
arrivée en Chine sur le cuirassé Le Redoutable le 24 septembre 1901 et sa dernière
nuit dans la Cité Impériale, 4 mai 1901. Le passage a également retenu l’attention
d’Alain Quella-Villéger, qui lui non plus ne mentionne pas directement la source,
mais qui, à la différence de Simon Leys, cite directement le texte : « Curieux livre où
l’auteur cultive le contraste macabre – le cadavre d’une femme gît près de volubilis
roses “délicieusement fleuris en guirlande” –, les descriptions morbides en une forme
d’exaltation esthétique toute décadente et “fin-de-siècle” » . Le volubilis (plante
5

4 « Préface » à Pierre Loti, Les Derniers jours de Pékin, Paris, Payot et Rivages, 2014, p. 31.
5 Pierre Loti, le pèlerin de la planète, Bordeaux, Aubéron, 1998, p. 288.
grimpante à grosses fleurs pourpres, bleues ou blanches en entonnoir, proche du
liseron), rencontrait admirablement – tout comme le chrysanthème – les formes en
vogue à la fin du XIXe siècle, comme en attestent les exemples choisis par le Trésor
de la langue française : « “Des volubilis élargissaient le cœur découpé de leurs
feuilles, sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs
exquises” (Zola, Faute Abbé Mouret, 1875, p. 1347). “Des touffes de feuilles autour
desquelles s’enroulaient les clochettes du volubilis, une fleur symbolique, car elle
s’évase, telle qu’un calice, et elle a la blancheur mate d’une oublie” (Huysmans, En
route, t. 2, 1895, p. 166). » Si le préjugé de Leys tient à la personne de Loti, le
préjugé de Quella-Villéger est motivé par le choix de la fleur, fétiche de l’Art
nouveau : leurs interprétations sont surdéterminées. Or, comme nous le verrons,
l’association des fleurs et des cadavres n’est pas propre à l’esthétique fin-de-siècle.
La rhétorique, éprouvée, a traversé les siècles.
Voici comment Loti décrit une maison de Tong-Tchéou, à l’Est de Pékin,
dévastée par les milices des Boxers et par les expéditions punitives étrangères :

Là, traînent des jouets, une pauvre poupée, appartenant sans doute à quelque enfant
dont on aura fracassé la tête. Là, une cage est restée suspendue ; même l’oiseau y est encore,
pattes en l’air et desséché dans un coin.
Tout est saccagé, arraché, déchiré ; les meubles, éventrés ; le contenu des tiroirs, les
papiers, épandus par terre, avec des vêtements marqués de larges taches rouges, avec des tout
petits souliers de dame chinoise barbouillés de sang. Et çà et là, des jambes, des mains, des
têtes coupées, des paquets de cheveux.
En certains de ces jardinets, les plantes qu’on ne soigne plus continuent gaiement de
s’épanouir, débordent dans les allées, par-dessus les débris humains. Autour d’une tonnelle,
où se cache un cadavre de femme, des volubilis roses sont délicieusement fleuris en guirlande
– encore ouverts à cette heure tardive de la journée et malgré le froid des nuits, ce qui déroute
nos idées d’Europe sur les volubilis6.

On retrouve dans cet extrait les éléments épinglés par Simon Leys : les taches
rouges, les mains coupées, et le chapelet sous forme d’une guirlande de volubilis
6 Les Derniers Jours de Pékin, op. cit., p. 81.
roses autour d’un cadavre de femme. Pour le reste, les préventions de Leys contre
Loti l’empêchent de comprendre les épouvantables raffinements de ce passage placé,
comme l’ensemble du livre, sous le signe du contraste morbide et de la sombre ironie,
accentués par l’allusion aux décors fin-de-siècle (« nos idées d’Europe sur les
volubilis »), ce qui prouve que Loti était bien conscient de détourner un lieu commun
en déplaçant dans le théâtre de l’horreur la plante ornementale par excellence, qui
s’épanouissait dans la tiédeur des salons et des jardins contemporains. Loti pratiquait
volontiers le décalage, hommage peut-être aux virtuosités techniques de l’Extrême-
Orient. Suzanne Lafont a noté que « l’art du paysagiste japonais dont le réalisme est
essentiellement ironique, Loti l’adopte parfois avec un certain bonheur », notamment
lorsqu’au lieu de décrire le peigne d’écaille désiré par Chrysanthème, il s’intéresse
plutôt aux miniatures du couvercle de la boîte qui le contient . De même son regard
7

s’échappe, s’évade de la scène du massacre, pour se concentrer sur les volubilis.


Mon admiration pour Simon Leys – et l’admiration véritable n’est jamais
inconditionnelle – n’a pu m’empêcher de relever sous sa plume un violent
contresens : la perversité de Loti n’est pas là où il la dénonce. Point n’est besoin
d’éprouver la moindre sympathie pour l’auteur de L’Inde sans les Anglais pour
reconnaître qu’il était tout sauf un colonialiste, même si, comme l’a justement relevé
le préfacier des Derniers jours de Pékin, qui ne l’exempte ni ne le charge, Loti
comptait et se comptait parmi les « barbares » : « Officier, il refuse d’être sidéré ou
chassé du terrain sur la violence. Il l’assume de ce “voilà” littéral qui donnait à voir,
déjà, en 1883 » . 8

Il ne semble pas que Leys ait eu connaissance des redoutables chroniques de


Loti sur l’Indochine française, quatre ans après la publication d’Aziyadé dont le style
charmera Roland Barthes. La découverte de ce reportage a récemment inspiré un
essai à la fois présomptueux et naïf à Sylvain Venayre qui s’interroge sur les enjeux
7 Suprêmes Clichés de Loti, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1994, p. 86.
8 Op. cit., p. 33.
d’un texte dont le dispositif et le contexte littéraires lui ont échappé. Interpellant aussi
curieusement que familièrement l’écrivain par son prénom d’emprunt, Pierre,
l’historien affirme avec suffisance, sans comprendre que l’insulte est indissociable du
« traître » et du « policier » désignant Anatole France et Maurice Barrès, que le
fameux « idiot » dont André Breton affubla Loti provenait de la supercherie de la
journaliste Marie Léra qui conduisit Loti à rédiger son enquête sur les harems turcs
contemporains, Les Désenchantées ; quant au chef d’œuvre salué par Barthes, il est
qualifié de premier roman à l’intrigue simple, « sous la forme hésitante d’un
journal  »… Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas de la vertueuse condamnation
9

d’un « abandon » coupable, cependant capable « d’adoucir le monde, comme


électrise et apaise une caresse sur la peau nue  » : telle est, au terme d’une laborieuse
10

démonstration à force de clins d’œil, de poésie de préau et d’appels du pied à un


lecteur complice dans l’ignorance, la condamnation d’un écrivain qui aurait éprouvé
un « plaisir inavouable sur le pont de L’Atalante, le 20 août 1883, en contemplant les
atrocités et la folie  ». Simon Leys, qui se méprit également sur Loti, n’aurait pas eu
11

la sottise de pasticher ainsi Salammbô : « C’était à Thuan-An, faubourg de Huê, dans


les forts de Tu-Duc . » Mais qu’en fut-il de l’équipée de Loti au Vietnam ?
12

Embarqué au mois de mai 1883 sur L’Atalante pour participer à la campagne


du Tonkin ordonnée par Jules Ferry, Loti envoya trois articles au Figaro, où il
retraçait le récit, heure par heure, de la prise de Hué. Décrivant les exactions
commises par les marins français contre les Annamites, ses articles firent scandale en
France et en Europe, au point que Loti fut mis en disponibilité par le gouvernement,
qui lui reprocha d’avoir trahi son devoir de réserve et d’avoir dépeint férocement les
exactions des soldats aux ordres d’une hiérarchie navale coupée de la réalité dans ses
bureaux parisiens. La loyauté de Loti à l’endroit de la Marine française ne
9 Sylvain Venayre, Une guerre au loin. Annam, 1883, Paris, Les Belles Lettres, 2016, p. 15.
10 Ibid., p. 149.
11 Ibid., p. 148.
12 Ibid., p. 39.
l’empêchait pas de réprouver absolument la politique coloniale des gouvernements
successifs .
13

En 1897, Loti republia ces trois articles sur l’Indochine en les développant et
en censurant les scènes les plus choquantes sous le titre Trois journées de guerre en
Annam, dans le recueil intitulé Figures et choses qui passaient. Son style était alors
sec, pratiquement télégraphique, dépouillé, dépourvu d’épithètes :

Les Français sont entrés par deux côtés à la fois dans le grand fort circulaire que les
obus de l’escadre ont déjà rempli de morts. – Les derniers Annamites qui s’y étaient réfugiés
se sauvent, dégringolent des murs, absolument affolés : quelques-uns se jettent à la nage,
d’autres essayent de passer la rivière dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive
du sud. Ceux qui sont dans l’eau essaient de se couvrir naïvement avec des nattes, des
boucliers d’osier, des morceaux de tôle. Les marins cessent de tirer, par pitié, et les laissent
fuir ; il y aura bien assez de cadavres dans le fort, à déblayer ce soir avant l’heure de se
coucher.

Le grand pavillon jaune d’Annam, qui flottait depuis deux jours, est amené, et le
pavillon français monte à sa place. – C’est fini ; toute la rive nord est prise, balayée, brûlée.
En somme, une matinée heureuse et glorieuse, admirablement conduite.

Du côté des Annamites, environ six cents morts jonchent les chemins et les villages.

De notre côté, une dizaine de blessés à peine, pas un mort, pas même une blessure
désespérée14.

À sa parution en volume, ce reportage avait retenu l’attention d’Henry James,


qui ne cacha pas son admiration pour un témoignage où le journalisme atteignait un
sommet qui révélait l’indicible :

This collection of Figures et choses qui passaient, opens with a succession of pages
embodying, on the occasion of the death of the baby of his servant, the sort of emotion that
we others flatter ourselves we keep – when we have it to keep – veiled and hushed; but it
goes on to the admirable Trois Journées de guerre, an impression of the French attack on the

13 Voir entre autres Yvonne Y. Hsieh, From Occupation to Revolution: China Through the Eyes of
Loti, Claudel, Segalen and Malraux (1895-1933), Birmingham, Summa, 1996, p. 26-27.
14 « Trois journées de guerre en Annam », dans Figures et choses qui passaient, Paris, Nelson-
Calmann-Lévy, 1898, p. 222-223. Le texte non expurgé des chroniques parues dans Le Figaro a été
repris sous le même titre : Trois Journées de guerre en Annam, Paris, Les Éditions du Sonneur, 2006.
Anam forts in the 17 summer of 1883, which gives the reader exactly the sense of blinking,
wondering, perspiring participation in the presence of endless queerness – the sense of
seeing, hearing, touching, smelling the whole hot, grotesque little horror. No one approaches
Loti for reconstituting such an episode as this – and in the most off-hand, jotted, anecdotic
way – as a presented personal impression. Such notes are doubt less journalism, but
journalism exquisite15.

C’est notamment à la lumière de ces lignes sur le Vietnam qu’il convient de


lire les textes de Loti sur la Chine, suscités par la même indignation corrosive mais, le
temps passant, davantage teintés d’amertume, de désabusement. Loti était tout sauf ce
que lui reproche Simon Leys dans sa lecture étrangement littérale d’un texte écrit
pour choquer le lecteur par ses contrastes : tout sauf un rêveur musardant en esthète
au milieu des horreurs. Si, avec les années, au diapason du décadentisme ambiant et à
l’approche de la mort, le style de Loti s’est chargé d’arabesques morbides, il ne peut
être convaincu d’hypocrisie qu’il met des atrocités en relief.
Yvonne H. Hsieh a intitulé « Dream or Nightmare » le chapitre qu’elle a
consacré aux Derniers Jours de Pékin. Elle conclut : « Dream and Nightmare » . 16

C’est bien de cela qu’il s’agit en effet, opposer le rêve au cauchemar pour mieux en
souligner l’effroi. Dans son livre sur L’Œuvre de Pierre Loti et l’esprit fin de siècle,
Keith Millward a souligné le goût pervers et morbide de Loti pour la cruauté, goût
qu’il partageait avec bien des écrivains décadents mais qui atteint chez lui un
paroxysme admirablement analysé par Alain Buisine . Pour autant, on ne saurait
17

admettre la réduction de cette indéniable complaisance à un motif fin-de-siècle.


Un autre passage des Derniers Jours de Pékin a plus particulièrement retenu
mon attention :
Voici devant nous la porte, qui semble une entrée de caverne ; de chaque côté, cinq ou six
petites cages de bois sont accrochées, chacune emprisonnant une espèce de bête noire qui ne

15 Henry James, « Pierre Loti », introduction à la traduction anglaise de Figures et choses qui
passaient : Impressions, Westminster, Archibald Constable and Co., 1898, p. 16-17.
16 Yvonne Y. Hsieh, op. cit., p. 29.
17 Keith G. Millward, L’Œuvre de Pierre Loti et l’esprit « fin de siècle », Paris, Nizet, 1955 ; Alain
Buisine, Tombeau de Loti, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1988.
bouge pas, au milieu d’un essaim de mouches, et dont on voit la queue passer à travers les
barreaux, pendre au-dehors comme une chose morte. Qu’est-ce que ça peut être, pour se tenir
ainsi roulé en boule et avoir la queue si longue ? Des singes ?… Ah ! horreur ! ce sont des
têtes coupées ! Chacune de ces gentilles cages contient une tête humaine, qui commence à
noircir au soleil, et dont on a déroulé à dessein les grands cheveux nattés 18.

Si ces lignes m’ont arrêtée, c’est parce que j’ai pensé au mépris qu’elles
n’auraient pas manqué d’inspirer à Simon Leys, mais aussi parce qu’elles m’ont
irrésistiblement rappelé une chanson célébrissime, sacrée comme « song of the
century » par le magazine Time en 1999, composée en 1937 par Abel Meeropol,
enseignant dans le Bronx, Juif russe et membre du parti communiste américain afin
de dénoncer, après en avoir vu une photographie, les iniques pendaisons (« Necktie
Parties ») du Sud des États Unis devant un parterre de Blancs endimanchés : Strange
Fruit. Billie Holiday rendit la chanson illustre lorsqu’elle l’interpréta en 1939 :

Southern trees bear strange fruit


Blood on the leaves and blood on the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from poplar trees
Pastoral scene of the gallant South
The bulging eyes and the twisted mouth
Scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to ripe, to the tree to drop
Here is a strange and bitter crop !19

Comme dans le passage de Loti qui révulsait Simon Leys, la grâce de la


nature se confond avec le sang et le martyre des corps, la perversité avec les fleurs
vénéneuses, la pastorale avec le requiem. La rhétorique est éprouvée depuis la
Ballade des pendus de Villon, et… de Théodore de Banville qui inséra le poème dans
une comédie en un acte dédiée à Victor Hugo :

18 Les Derniers Jours de Pékin, op. cit., p. 235.


19 Voir David Margolick, Strange Fruit: The Biography of a Song, New York, Harper Collins, 2001.
Sur ses larges bras étendus,
La forêt où s’éveille Flore,
A des chapelets de pendus
Que le matin caresse et dore.
Ce bois sombre, où le chêne arbore
Des grappes de fruits inouïs
Même chez le Turc et le More,
C’est le verger du roi Louis20.

Aussi bien, peut-être est-ce cette réminiscence qui ressurgit inconsciemment


dans la mémoire de Simon Leys lorsqu’il paraphrasa Loti, en substituant une
guirlande à un chapelet. La description de la maison chinoise dévastée où des
volubilis enlacent un cadavre n’est pas un caprice d’esthète fin-de-siècle indifférent à
la souffrance du monde : témoignant de cette souffrance selon un code éprouvé
depuis des siècles, elle s’inscrit dans une généalogie bien précise de l’histoire
littéraire, qui relie Loti à Villon via Théodore de Banville.
L’anecdote du contresens de Simon Leys me paraît révélatrice du fossé qui
peut séparer l’historien (même le plus raffiné) et l’écrivain. Certainement aussi la
passion de Leys pour Segalen s’opposait à ce qu’il pût reconnaître un frère en Loti.

Sophie Basch
Professeur à l’université Paris-Sorbonne

20Théodore de Banville, « La Ballade des Pendus », dans Gringoire, Paris, Michel Lévy, 1866, p. 29.
Ce poème fut mis en musique par Georges Brassens, en 1860, sous le titre « Le Verger du roi Louis ».

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