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ËRÉAT I V IT Ë LEX I CALE ET TABOU L I NGU I ST I

QUE ( PRÉS Ef4 TAT 10N DE FA IT S I NDO- EUROPÉ ENS)

Dans une ëtuae de 1906, A. Meillet ouvrait aes perspectives


nouvelles pour l'histoire du vocabulaire indo-européen . En
effet, le savant français ëtendait au domaine des langues oc-
cidentales et indo-iraniennes les observations de l'ethnolo-
gie africaine et extrême-orientale sur le phënomëne du tabou.
Il ëtait montré par des exemples probants que les interdits
relatifs au comportement linguistique, et en particulier au
choix des mots, n'étaient pas l'apanage des peuples
exotiques, mais existaient pareillement ä Rome, chez le6
Germains ou chez les slaves, c'est-ä-aire chez les
representants d'idiomes
indo-européens. Etaient cousidërés princioalement des noms
d'animaux et de parties du corps. Si les noms anciens de
l'oura, du cerf ou 6e l'oeil, par exemple, se rencontrent
dana une partie aeulement dea langues de la famille, ce n'est
pas pour des raisons lntralinguistiques. Rien, dans la forme
de ces termes, ne les Qrëdisposalt ä disparaître. Le fait
déter- minant réaiae dans les croyances et les superstitions
des so- ciétés concernées. le contexte extrallnguistique
conditionne ici les procès de r6organïsation lexicale. Sous
le coup d'nn tabou de chasse ou de la crainte du mauvais
oeil, les ugagers proscrivent l'emploi d'un mot au profit
d'un substitut moins compromettant, de caractère âescrlpt1f
et de connotation neu- tre ou euph mistique. Par ce
remplacement, un signe arbitrai- re fait place à un signe
motivé. Sn effet, le mot nouveau pré- sente souvent la
structure d'un compost ou d'un dërivé. Le nom slave de l'ours
en apporte un exemple tout ä fait clair.
A la différence du vieux vocable info-européen, prototype du
grec Pxio& et du sur. rksah, la désignation slave medvedi se
décompose en un substantif medu “miel“ et un nom verbal de la
racine signifiant “manger“. L'animal se définit donc comme

- 34 - ol seaux t RU 1 , 16 4, 22 , hapax) . Un Cabou comrae ke nom de l ' our


s ne s ' eeend pas ribcessal rement , du noin s ä 1 ’ orlglne , ä 1 ’ erisemb le
£1e la
"mangeur de miel". Parallèle, mais de formation communauté linguistique. Le phënomBne se conçoit surtout dans
indépendante, 1’ ëp II hëte veaigue nadhv-Ad— se rappor ee ä des la langue des chasseurs. Il y a donc une limitation d'emploi
de nature aocio-linguistique. Dans le mëme ordre d'idées,
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G. Bonlante rappelle l'existence de langues dlff6renciQes
se- lon le sexe ou la cla66e sociale: en latin, par exemple,
cer- taine jurons sont exclus de la langue äes femmes et
te de la cërëmonie: nominare uetat Martem neque agnum
certaines
ultulum- je "il eat ä6¥endu de nommer Mars, ainsi que
, expressiou6 appartiennent en propre au sociolecte des escla-
l'agneau et le veau" (De agr. 141,4). Des prescriptions
ves . D'autre part, un interdit lexical n'est souvent
analogues se rencon- trent chez les autres Italiques,
effectif que dans une période determlnëe, par exemple ä la
nullement inférieurs aux Ro- mains aous le rapport de la
saison ae la chasse ou une partie de la journée. L'ëvitement
religiositd et des pratiques ri- tuelles. A Iguvium, le
du mot taboue fait alors l'objet de restrictions
prëtre chargë du sacrifice expiatoire formule la pr1äre en
chronologiques. Ces condi- tions limitatives constituent un
silence ou ä voix basse (Tab. Ig. la 6, etc.: kutef pesnimu;
fait Important pour l'étude des causes du phénomène. S1 le
la 26, ete.: taçez pesnimu), tandis que les plus proches
tabou frappe souvent le nom a'un animal redoutable ou
parents des Ombriens, les Osques, évitent le nom au mois
répugnant, des sentiments de crainte
consacré aux morts. Ce mois innommable Walt l'ob- jet d'une
ou de dëgoât n'entraînent pas a eus aeuls l'abolition d'un
expression përiphrastique et se d6ïinit par rapport au mois
ter- me. Les facteurs dëtermlnaots se dégagent du complexe des
suivant. C'est pourquoi, dans les inscriptions dite6
re-
ltvllas, les fëtes de février sont dites "d'avant mars" (prai
présentations religieuses, comme l'ont blen mia en évidence
mamerttla1s) 4 Une recherche systématique mettrait en éviden-
von Ilenle, Havers et Emenea 3 Des sources littéraires.
ce des exemples comparables sur l'ensemble du domaine indo-
Hërodote et Strabon notamment, font ëtat d'un culte de l'ours
européen. Et les langues modernes y auraient leur place, ä
dans diverses régions du monde ancien. L'emprise â'une reli-
cd- td des langues anciennes. Consciemment ou non, nous
gion formaliste et exigeante contribue dans une large mesure
manifes- tons fréquemment par nos modes d'expression une
a» developpement de contraintes lexlcales. Ainsi, les
réticence rd- vdlatrice. Quand, dans une fable c6làbre, La
Romains, al pointllleux sur l'observance äes rites, offrent
Fontaine parle
beaucoup d'exemples d'lnterdlctions linguistiques. Caton,
de la peste, le mot n'apparaît qu'ä la suite d'ëquivalents
dans la des- cription fameuse de la purlflcation du champ,
pë- riphrastiques et avec une glose justificative:
note un cas de
"Un mal qul rëpand la terreur,
tabou verbal, d'ailleurs curLeux et peu compatible avec le Mal que le ciel en sa fureur
res- Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un jour l'Achëron,
Faisait aux animaux la guerre 5
Du conflit entre la puissance äu tabou et le beeoln de
communication naît une tension g6ndratrice àe nouvelles unité,
lexicale6. Le terme àe remplacement relëve, en gdn6ral, de
la catégorie de l'euphëmisme6 intention euphëmlstique se
tra-
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duit, par exemple, par l'addition d'un suffixe alminutif au


kennlng n'est pas propre a la poësie nordique. Les recherches
mgt-base. Ce morphême joue le r8le d'un Element att6nuant ou
d’lngrld Waern en ont montre des manifestations nombreuses en
modérateur. Si le substitut, au lieu d'une structure derlva-
grec ancien . Un groupe de composés nous intéresse au premier
tionnelle, affecte la forme d'un compost ou d'un syntagme, ou
chef par se6 afflnlt6s avec les faits 1nvoquëg par Meillet
bien le lexdme tabou se retrouve dans l'un de ses
pour le tabou. Il s'agit de noms d'animaux et d'expressions
constituante, ou blen l'expression se renouvelle complètement.
relatives ä l'homme, attestës dans 1e6 Travaux et les Jours
Le premier
type se rencontre, par exemple, dans v.irl. In Dagdae, d'Hëslode: œzpJo‹xoC porte-maison“ (571), Avdoreoc “sans-os"
propr.
“le Bon Dieu’ (‹ celt. *dago-dewos), le second dans dea déno- (524)• *P "°"C BO"* € “mortel d trois pieds“ (533), @utpdxot pg
minations comme b@te grise ou pied-gris pour loup. L'intégra- dvfip “homme qui dort le jour™ (605) et nJv oEoc "(organe) ä
tion du mot proscrït dans un signe plus vaste pose des cinq branches“ (742)'. Ce matëtlel le*ïcal rappelle, par son
problè- mes particuliers. En Walt, le procëdë consiste ä caractère enlgmatlque, l'e«oterisme de la langue oraculaire.
redéfinir un syntagme comme unite semaatique nouvelle: A est L'interprétation littérale du kennlng ne permet pas une iden-
remplacé par
AB ou BA, qul, prdexistant dans la langue en tant que tification univoque du r退rent. Entre plusieurs signifiés
groupe-
ment libre, reçoit désormais le statut d'un signe unique. Quand possibles le choix s'opère par le recours A un savoir poétique
le n€ologisme compost ne contient pas le nom tabou, A est rem- traditionnel ou, ä défaut, par l'exploitation du contexte. Sui-
placé par BC. La reformulation est donc totale et rien ne sub- vant les conditions d'emploi, le même terme fonctionne ou non
siste de l’expression ancienne. cette création d'une forme comme un kennlng. C'est le cas de gzpfo‹xoC : Hërodote en fait
nouvelle pour un concept aQja d6nommë pourrait Qtre appelle un qualificatif des Scythes nomades, qui vivent sur des cha-
“m4talexie’, du gr°° *fE•c ’expression“ et uzio-, prQf1xe in- riots (4,46,3), tandis qu'Hësiode l'emplole comme cryptonyme
diquant le changement. Dans notre définition, ce terme exclut d'un animal, probablement de l'escargot. Voici le passage
les nëologïsmes ordlnalre6, c'eet-a-dire les unlt6e lexicalee d' eslode, Travaux 571: ’AAA' On6i' âv qupfotxoç A $ ,0# gç $q
introduites pour la désignation de notïona nouvelles. En revan- œuiŒ $o(vD ... ’Mala, quand le Porte-maison monte de la terre
che, la m6talexle comprend les euphQmlsmes et lea kenniogs. On ä l'escalade des arbres, ...“ (trad. Manon). Ce iens, ggnéra-
entend par ’kenning™ une figure poétique extrêmement commune lement retenu par les critiques moaernes, 6e trouve d6jä chez
dans les lltt6ratures germanlque6 anciennes, et en particulier Athdnde, 2,63 *• ’**! °C 6t rdv xotl(ov grpéovxov xoArf
dang la poësle de cour en vieil irlandais. Sous la plume des “h6siode appelle l'esoargot un porte-maison". Cependant, le
skaläes, les bateaux deviennent les “écuries du roi de la mot a connu dans l'antiquité d'autres emplois et a pu
mer“, d'appliquer
le6. pierres sont les “os de la terre“, la mer est le “chemin ä la ou ä une espëce de scarab6e, selon le témoignage
tortue
des mouettes’, ete 7 Ces expressions fournissent des équiva- des lezlcographes. Quoi qu'il en soit, le calque latin de
lents plus ou moins lntelllglbles des termes courants. Or, TCPfO xOç, äomlporta, se rapporte ä l'e6eargot che, clceron,
le
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De divlnatione 2, 133 (p. 141 Marmorale). L'auteur s'en prend


qui dort le jour" (= voleur) est un peu différent. Si le cDtd
aux poQtes obscurs - Héraclite, par exemple - et condamne
plaisant Qu compost est encore sensible, une connotation
alors des expressions recherchées comme terrigenam,
euph6- mlstique se comprendrait blen dans le substitut du nom
herblgradam ou aomiportam, quand la langue possède un terme
d'un malfaiteur. Enfin, l'ôquivalent zévioCoç de xa(p "main"
simple et clair pour tout le monde: coclea. Mais l'ëcrivain
procè- de indiscutablement d'un tabou, comœe il ressort
latin ue s'inter- roge pas sur les causes profondes de cette
clairement
variation lexicale. Les modernes ont sur le sujet des opinions
de ses conditions d'emploi, Travaux 7Æ2-743: Bq6' dnÔ ne
diverses. w. xrause et, ä sa 6ulte, W: Havers considQrent les
r6Eovo PtGv Av dmriÎ eolsrp / oûow AvÔ ylopo0 zAgvsrx olPœxr
kenoinga d'Hésiode comme äee euph6mlsmes, c'est-ä-dire comme
or6@pç "Au destin joyeux des äleu ne retranche pas le sec du
les manifestations indirectes de tabous linguistiques”. I.
vert, sur le membre ä cinq branches, avec le fer brillant". Le
Waern, en revanche, sur la baae d'exemples du type ipcnoUp
con-
Bpoidc "mortel d trois pLeds" pour "vieillard", névroEoc
texte est religieux et la prescription signifie: “Ne te coupe
"(organe) ä cinq branches"
pas les ongles pendant un sacrifice ’3 Les noms de la main
pour ’main" et xuAvzo Œv6otc "hommes foncës" pour "nègres",
sont trës souvent taboués’4
rejette l'hypothèse d'un interdit de vocabulaire’l Selon nou°,
les multiples manifestations de la mëtalexle ne sont pas justi- En conclusion, le procëd6 littéraire du kenning et le
ciables d'une seule et méme explication. Dans la mesure oü phë- nomme linguistique de l'euphëmlsme ne sont pas exclusifs
H4siode recourt plusieurs Sols au nom uauel du vieillard, yépox l'un de l'autre. Il y a des afflnltés entre les deux ordres de
- notamment dans les Travaux, vers 518 -, le syntagme ip(noot faits et cela se traduit, dans les données d'HQsiode, par un
commun recours ä la composition nominale.

$por8c ne procèäe certainement pas d'un tabou. Le goQt du jeu


de mots et de la recherche verbale ä des fins expres6ives rend Université de Neuchätel Cl aude Sandoz
suffisamment compte du ph6nomàne. D'ailleurs, cette forme lnstitut de linguistique

d'in- vention lexicale est äe tous les temps. Chateaubriana, CH 2OOO meuchätel

rappor- tant les propos de madame de Coislln, ëcrït dans les


Mémoires d'Outre-Tombe, vol. I, p. 580 (Blbl. de la Plelade):
"Lisant dans un journal la mort äe plusieurs rois, elle Ota
sea lunet- tes et dit en ae couchant: 'Il y a une Qpizootie
sur les bëtes ä couronne'". L'expression bite ä couronne est
un kennlng nu- morlstlque comme la langue populaire en oïïre
beaucoup. A cette catQgorle appartiennent auasi QopéorxoC et A
6orzog "aans-os" (= poulpe)". En revanche, le cas de
Auepdxo‹Toc 6vfip "homme
Notes
1 . Que lques hypochèaes sur des in tend ict i ons de voc abulai re dans le s lan-
gue s inde—eue opëerines (plaque t ce dèd ifie à J . Vend ryes , le 3 j ui l lee
1906 - Linguiac ique hi s for ique et lin gui s cique gènfir at e £ , Par is 1921,
2e ëô . J 926, 281 -2919 .
2. E dudes s ur £ e tabou dans lea langu ea indo- eu ropeennes : t4fi langea ch .
Bally , Tenève 1939, £ 95-207 .
3. B. von K*enle, Tier-Volkernamen bei indopersmniscben Stäoeen: Wovter
und Sachen I4, 1932, £5-67; W. Havers, Neuere L*teratur zum Spra«hrabu.
Vienne 19S6, ä 3 ; n. B. Enieneau , Taboos on an imal nazes • Language 2 ù ,
1948, 56—6 3.
ù . A. Fr ane hi de Bell is , Le iov île e apu ane , Flo rence 1981 , 33-SA .
5. Les an iæeux ma la de s de la pe s t e : Oeuvc re s ompl è t ce I , Par i s , Gal
limazd , 1954 (PIGrade) , p . IS 7.
6. Voir E. Benveniste, Eupbémismes enoiens et modernes: Die Sprazbe 1.
19 à 9, 116-122 - Prob1 èmes de 1 ingu ta t tqu e gèn èral e , Pair s 19 66. 308—3 l à .
7 . Ex cinp£ es ei cës par I. Uaezn , O3TW. The kenn ing in Pre-Chr ta cian
Greek po eEry , Ups al 1951 . p . 5.
8. 0p . cit . , pas s iin›
9. Di sens s io n des donné es che a H. Troxle r . 8prac he und So r t s chat z Hesiod s ,
fü r ic h 1964 , 22- 28, e e ehea H. L . des t , Hea iod . Uorks and Daysi. Ed ted
si th pro 1eg oaena and coneien tary . Ox £ord 1978 (v oir 1ea no ces aux pas s a-
ges reepeet i £ a) .
10. W. krause, Die Kenniny als typische Stilfigur der geriaoiszhe» uod bel-
tischen Dichtersprache, Halle 1930, p. ?5. rem. 1£; W. Havers, Op.cit..
p. 31, n. 1.
11 . 0 . . 7 7-78 .
12. Rep lacé dan g l e eoneexce indo—eur opëen , " £e Sans-o s ea t un kennin g ou
une devinec ce pour le pfin i s ” , ma i e Hës io de ri ' eni av a t s ans dou t e plus
conscience et appl iquai t probab leæent 1e iro t. au pou lpe G . hawkins ,
’Au&rreef Ô v ri&ri zév c c : Etrennes de sepcan ta irte . Tr avauz . . . o£f er t s
à H. Lej eune , Par i a 197 8 t 232) .
l3. Voiz la no t e de P . Hanon , à la page 1£3 de s on ë di t ion d ' Hés i ode (Pa—
r i s , Les Belles Let Lr e s , 1928) .
lfr . Bo nnfiee che z G . Bout an ce , lo c . ei t . , 202—206 .

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