Vous êtes sur la page 1sur 20

Revue théologique de Louvain

Sociologie et religion. Pour clarifier les relations entre sociologues


et théologiens
Liliane Voyé

Citer ce document / Cite this document :

Voyé Liliane. Sociologie et religion. Pour clarifier les relations entre sociologues et théologiens. In: Revue théologique de
Louvain, 10ᵉ année, fasc. 3, 1979. pp. 305-323;

doi : https://doi.org/10.3406/thlou.1979.1712

https://www.persee.fr/doc/thlou_0080-2654_1979_num_10_3_1712

Fichier pdf généré le 29/03/2018


Sociologie et religion

Pour clarifier les relations


entre sociologues et théologiens

Ces quelques pages voudraient proposer une réflexion concernant


les rapports existant ou pouvant exister entre l'analyse sociologique
d'une part, la religion d'autre part. Pour aborder cette question, où
sociologues et théologiens se rencontrent, nous allons procéder en
deux temps. Nous désirons d'abord, en vue d'écarter un certain
nombre de malentendus courants et tenaces, présenter une mise au point
visant à corriger diverses perceptions de la sociologie, qui donnent une
vue erronée de sa fonction et de sa démarche : nous préciserons ainsi
la portée de cette science ainsi que les divers niveaux d'analyse et
d'intervention qui peuvent être les siens. Tout en nous mouvant ici
dans le seul domaine de la sociologie, nous sommes convaincue de
rencontrer, ce faisant, un malaise ressenti par maints théologiens.
Ensuite, nous illustrerons cette brève présentation théorique à partir de
deux exemples de recherche portant sur des phénomènes et
comportements religieux que nous avons analysés récemment, et qui montrent
de quel apport peut être la sociologie tant pour aider à une réflexion
sur la signification sociale et culturelle des divers éléments du champ
religieux et spécifiquement chrétien, que pour aider l'Église dans sa
pratique et dans sa rencontre des hommes et de leur vécu1.

1 Sur les thèmes étudiés dans cet article, on peut lire :


R. Aron, De la condition historique du sociologue, Paris, Gallimard, 1971 ; P. L. Berger,
Invitation to Sociology : A Humanistic Perspective, Penguin Books, 1963; P. Bourdieu,
J.-Cl. Chamboredon, J.-Cl. Passeron, Le métier de sociologue, Paris, Mouton, 1973;
P. Bourdieu, Position et condition de classe, dans Archives européennes de sociologie,
vol. VII, 1966, p. 201-229; J. Dhooge, Socio-religious Research as a Professional Rôle
in the Institutional Church, dans Social Compass, XVI/2, p. 227-240; J. Dhooge, De
christelijke dimensie van een verplegingsinrichting, Bruxelles, Hospitalia, 1975, p. 7-26;
L. Goldmann, Épistémologie des sciences humaines, dans J. Piaget, Logique et
connaissance scientifique, Paris, Gallimard, 1967; T. S. Simey, Social Science and Social
Purpose, Londres, Constable, 1968; J. Remy & L. Voyé, Église et partis. Le champ
religieux peut-il s'organiser à la manière du champ politique?, dans Lumen Vitae,
vol. XXVIII, 1973, n° 4, p. 609-616; L. Voyê, Usage social du concept de critère
objectif. Rôle du sociologue, dans Recherches sociologiques, vol. IV, 1973, n° 1 ;
L. Voyé, Sociologie du geste religieux, Bruxelles, Vie ouvrière, 1973; J. Remy,
L. Voyê, É. Servais, Produire ou reproduire, Bruxelles, Vie ouvrière, 1978.
306 L. VOYÉ

I. Intérêt, utilisation et limites de l'analyse sociologique

Nous aurions pu aussi bien donner pour titre à ce qui suit: «la
sociologie : de la description à l'interprétation et de l'interprétation
à l'intervention».
Trop souvent - et en particulier par les différents média - la
sociologie se voit assimilée et réduite soit à de quelconques opérations
statistiques plus ou moins élaborées, soit à la présentation de résultats
d'enquêtes de divers types dont les plus connues sont sans doute les
enquêtes d'opinion, que celles-ci portent, par exemple, sur les types de
consommation, sur l'attitude vis-à-vis des jeunes, du racisme ou de la
religion, ou bien encore qu'elles prolifèrent en période préélectorale
pour tenter - vainement d'ailleurs bien souvent ! - de prévoir les scores
réalises par les partis et les candidats en présence.
Souvent aussi la sociologie est regardée avec méfiance, notamment
par des institutions majeures dans nos sociétés comme l'Église et l'État,
dans la mesure où celles-ci voient en elle un instrument de
démobilisation sinon parfois même de destruction, à partir de la critique qu'elle
opère et qui l'amène à démonter des mécanismes sociaux et à mettre
en évidence le processus de genèse et de fonctionnement d'institutions,
de pratiques et d'idéologies dont l'efficacité tient parfois précisément
à l'amnésie de ce processus.
Cette réaction de méfiance, conduisant parfois au rejet pur et simple,
est plus fréquente lorsque la sociologie ne se limite pas à décrire une
situation donnée, mais propose en outre une explication, une
interprétation de cette situation et, éventuellement, à partir de là, suggère
des orientations pour l'action. La combinatoire possible de ces
différentes phases dans la démarche sociologique renvoie inévitablement à
un problème toujours et encore débattu : celui de l'objectivité de la
science, ce problème se posant de façon d'autant plus aiguë qu'il est
évoqué à propos des sciences humaines et plus particulièrement encore
à propos de la sociologie. Celle-ci en effet, parce qu'elle a pour objet
le quotidien dans ses dimensions collectives, porte sur des pratiques,
des idées, des organisations des groupes que «l'homme de la rue»
pense connaître et comprendre dans la mesure où il les vit directement,
et que «l'homme du pouvoir» prétend maîtriser et veut préserver et
contrôler dans la mesure où, explicitement ou non, il y fonde son
pouvoir même et où il y attache son zèle, sa force et son engagement.
Cette double inquiétude a donné lieu, dans la sociologie elle-même,
à des réactions diverses, sinon contradictoires : que l'on songe, par
SOCIOLOGIE ET RELIGION 307

exemple, à Comte qui concevait la sociologie comme une science de


l'intervention, une thérapeutique sociale et, à l'inverse, à Weber qui,
s'opposant aux théories de l'économie sociale de son époque en
Allemagne, affirmait la nécessité de la «Wertfreiheit» de la sociologie, sa
nécessité d'être dégagée de toute valeur et de se limiter à constater
l'existence des valeurs, à étudier les conditions de leur genèse et leurs
conséquences pour l'action, sans s'interroger sur leur caractère bon ou
mauvais. Que l'on songe aussi à Mannheim, éminent représentant de
la sociologie de la connaissance, qui insiste sur le déterminisme situa-
tionnel du sociologue, marqué par le système de valeurs de son milieu
et qui espère trouver une solution à ce problème dans le concept de la
« Freischwebende Intelligenz»; que l'on pense enfin aux marxistes qui
voient dans les valeurs des propositions qui, présentées comme des
absolus devant rallier l'ensemble d'une société, mettent en réalité
celle-ci au service d'un groupe donné - ces marxistes voulant alors
substituer à une explication en termes de valeurs une explication
en termes de contradictions de structures. On le voit : les diverses
tendances sociologiques elles-mêmes ne réussissent pas à se mettre
d'accord lorsqu'il s'agit de passer au niveau de l'explication des
phénomènes sociaux. Convient-il, à partir de là, d'accorder à une sociologie
interprétative moins de crédit qu'à la médecine qui, par exemple, en
matière de dépistage et de traitement du cancer, voit s'affronter
diverses écoles allant de la chimiothérapie à la chirurgie en passant par
la radiothérapie?...
Quelle que soit la réponse faite à cette dernière question, il ne fait
pas de doute que la polémique soulevée autour de la sociologie existe
de façon d'autant plus vive que le travail du sociologue fait
généralement entrer celui-ci dans un processus d'échange social avec des
«commanditaires» au sens large qui, la plupart du temps, sont les
détenteurs directs ou non de l'une ou de l'autre forme de pouvoir ou
les responsables de l'une ou l'autre institution ou organisation. Les uns
et les autres se sentent en effet impliqués dans l'objet de la recherche
demandée au sociologue et plus encore sans doute dans les résultats
auxquels celui-ci va aboutir et qui peuvent mettre en question leur
propre analyse de la situation, les interprétations qu'ils en font et les
conséquences qu'ils en tirent pour leur pratique. Ainsi, par exemple,
les militants d'une organisation ouvrière risquent-ils de se rebiffer si
une analyse sociologique, qu'ils ont par ailleurs demandée, révèle que
les membres de la base sont plus préoccupés de voir réduire leur temps
308 L. VOYÉ

de travail et élever leur niveau de revenu que d'obtenir la participation


dans la gestion, voire l'autogestion de leur entreprise. De tels résultats
qui révèlent une distorsion importante entre les objectifs de la base
et ceux des militants et qui, dès lors, peuvent aider à orienter une
action - ne serait-ce que dans la mesure où ils mettent fin à cette cécité
entretenant l'illusion de l'identité de vue - de tels résultats ne risquent-
ils pas, au moins dans une première réaction, d'être «mal reçus» par
les commanditaires, lesquels manifesteront dès lors leur scepticisme
quant à l'objectivité de la recherche et à la pertinence de ses résultats,
ceux-ci ne coïncidant pas avec leurs propres attentes et menaçant ainsi
de les amener à se mettre eux-mêmes en question tant dans leur
engagement que dans leur action. La sociologie se verra alors
fréquemment accusée d'être démobilisante et de n'offrir que des éléments de
critique négative.
Si, dans l'exemple qui vient d'être évoqué, le jugement porté sur la
sociologie tend à taxer celle-ci de «droitière» et de «conservatrice»,
dans la mesure où la recherche débouche en quelque sorte sur un
cautionnement de la société de consommation et donc du système
établi, il est d'autres cas où c'est le «gauchisme» de la sociologie qui
est récusé. Et, à ce propos, il convient de constater que, ces quinze
dernières années, une large part de la sociologie française a attiré en
abondance cette critique. En effet, essentiellement inspirés par la
théorie marxiste, les sociologues de cette tendance se sont attachés à
mettre en évidence les multiples contradictions du système capitaliste
qui, à travers la séduction d'un mieux vivre essentiellement matériel et
à travers la multiplication de besoins de plus en plus nombreux, divers
et rapidement renouvelés dans leurs objets, amène la masse des
dominés, voulant éviter la marginalisation et le rejet social, à travailler en
vue de l'accumulation et de la concentration du capital; or celui-ci
est entre les mains d'un petit nombre de dominants qui, directement
ou indirectement, contrôlent à partir de là le pouvoir politique et
donnent à l'ensemble du système les orientations collectives qui servent
le mieux leurs intérêts privés.
Il n'est sans doute pas sans intérêt de faire remarquer que, taxée de
droitière lorsqu'elle met en évidence la dominance de la préoccupation
consommatoire des travailleurs et qu'ainsi elle est perçue comme
apportant des arguments au maintien du système, la sociologie se voit
accusée de gauchisme lorsqu'elle souligne combien l'inculcation, tant
passive qu'active dont l'homme d'aujourd'hui est l'objet, l'amène,
SOCIOLOGIE ET RELIGION 309

comme le dit Marcuse, à n'être plus qu'unidimensionnel, c'est-à-dire à


se retrouver exclusivement dans les objets qui modèlent sa vie,
l'endoctrinent et le conditionnent.
Ainsi, alors que le même diagnostic est fait de part et d'autre, il
risque de se voir rejeté l'un par la gauche, l'autre par la droite. Du
côté des militants syndicaux les plus engagés - et donc sans doute les
plus «à gauche» - il sera soit refusé parce que ceux-ci souhaiteraient
qu'il soit autre et témoigne du refus des travailleurs de tomber dans
le piège que leur tend le système à travers la consommation, soit reçu
dans le désarroi voire comme une provocation parce qu'il est jugé
démobilisateur. Quant aux défenseurs du système en place, qui d'emblée
suspectent les études émanant d'une sociologie marxiste d'être des
plaidoyers pro domo plutôt que des analyses scientifiques, ils verront,
dans la mise à nu du processus de création des besoins ou du processus
de collusion entre l'économie et le politique, une contestation du
système qu'ils défendent et/ou représentent ainsi que l'expression d'une
volonté de le faire basculer au profit d'un autre.
Il nous paraît que cette coïncidence dans le rejet d'une même
interprétation sociologique et par la gauche et par la droite est révélatrice
de deux choses essentielles.
La première est qu'on ne peut, nous semble-t-il, qu'être d'accord
avec l'école de la sociologie de la connaissance lorsqu'elle affirme que
la localisation sociale et idéologique du sociologue risque de marquer
sa démarche et qu'il convient donc que celui-ci se rende explicite cette
localisation et la rende explicite aux autres afin de permettre une mise
en situation de sa démarche. Par ailleurs, il est exact de dire, dans la
même ligne, que diverses appartenances ou tout au moins diverses
proximités idéologiques distinguent les sociologues les uns des autres.
Et, à ce propos, il n'est pas inutile de faire remarquer que si ces
diversités coexistent, souvent il n'en est pas moins vrai qu'une
«histoire de la sociologie» révélerait des «époques» dominées par l'une
ou par l'autre tendance. N'est-ce pas ce que voulait dire Raymond
Aron lorsqu'il affirmait que «si la naissance du socialisme et de la
sociologie à partir des mêmes circonstances historiques - la chute de
l'ancien régime et l'industrialisme sauvage - a nourri l'accusation d'un
penchant professionnel des sociologues au socialisme (...), à l'heure
présente (Aron parle en 1971) ce mode de penser est chargé du péché
contraire. Les sociologues serviraient, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils
le sachent ou non, l'ordre établi». Et l'on pourrait poursuivre la
310 L. VOYÉ

séquence historique en montrant comment, tout au moins en France


- pays auquel se référait plus particulièrement Aron - cette utilisation
de la sociologie au service de l'ordre établi a provoqué la montée,
déjà signalée, d'une importante école de sociologie marxiste,
politiquement explicitement engagée, et décidée à aider à la prise du pouvoir
par la gauche du Programme Commun en excluant toute hypothèse
alternative. Cette tendance se voit elle-même actuellement en train de
se faire relativement marginaliser par la montée d'une autre tendance
moins radicale et se situant davantage dans l'optique d'une social-
démocratie.
La deuxième chose - plus centrale encore pour notre propos, nous
semble-t-il - que révèle la coïncidence dans le rejet d'une même
interprétation sociologique et par la gauche et par la droite, revêt un double
aspect. D'une part, les évocations proposées mettent en évidence le
fait que des sociologues relevant de tendances différentes peuvent,
sinon doivent, lorsqu'ils font leur travail en respectant la déontologie
du métier et en gardant en éveil leur vigilance épistémologique,
déboucher sur une même analyse : elle le sera lorsqu'il s'agira pour eux
de dégager l'option politique implicite (entendue au sens large du
terme) qui sous-tend la demande qui leur est explicitement formulée;
elle le sera plus encore lorsqu'ils s'efforceront de récolter le maximum
d'informations susceptibles d'éclairer la question posée; elle le sera
aussi, mais avec moins de sécurité, lorsqu'ils formuleront des hypothèses
explicatives, cette moindre sécurité n'étant pas - lorsque sont
respectées les conditions d'honnêteté scientifique - liée à leurs allégeances
idéologiques mais bien et au degré de leur connaissance générale des
mécanismes sociaux qui leur permet de proposer des hypothèses
explicatives plus ou moins profondes, et à la complexité de la réalité sociale
qui est telle qu'un fait social ne peut jamais s'expliquer que par un
faisceau de causes parmi lesquelles il s'agit de repérer la ou les causes
«précipitantes». Cette «objectivité» de la sociologie, et le terme est
à prendre avec toutes les réserves qui s'imposent à propos de toute
discipline scientifique - nous insistons - de toute discipline scientifique
aussi «exacte» qu'elle soit dite (le choix d'un objet d'expérience
chimique n'est-il pas aussi «subjectif» et aussi contingent que celui d'une
recherche sociologique, par exemple?), cette objectivité de la sociologie
donc est d'ailleurs non seulement requise par « la dignité » du chercheur
mais aussi par l'intérêt quel qu'il soit du commanditaire ou de
l'utilisateur futur des résultats de la recherche. En effet, comme le dit Peter
SOCIOLOGIE ET RELIGION 31 1

Berger, une sociologie qui se départirait de cette exigence d'objectivité


servirait aussi mal ceux qui attendent et veulent utiliser les résultats
de ses analyses qu'un espion économique ou militaire, qui
rapporterait des informations fausses à ceux qui l'emploient et attendent
ces informations pour mettre au point leur propre stratégie, et ce, que
le fait de ramener des informations fausses soit dû au souci de plaire
aux employeurs en leur faisant croire que le concurrent ou l'ennemi
est faible, ou qu'il soit dû au laxisme de l'observation qui a laissé
échapper certaines informations susceptibles de se révéler
déterminantes, ou encore à la faiblesse de la capacité d'élaboration des
hypothèses interprétatives.
Un deuxième aspect, immédiatement lié à celui qui vient d'être
évoqué, porte précisément sur l'utilisation qui peut être faite de la
sociologie et de ses analyses. Les exemples utilisés ont permis de
montrer qu'un même élément explicatif - la séduction qu'exerce sur
les hommes d'aujourd'hui la société de consommation, créatrice de
besoins faisant passer à l'arrière-plan d'autres préoccupations - mis
en évidence par des sociologues de tendances pouvant être diverses,
pouvait être refusé par les uns comme facteur de démobilisation et
accentué par les autres comme instrument de contestation et de critique
sociale.
A travers cet exemple, on touche ainsi à l'un des problèmes les plus
cruciaux pour les sociologues, à savoir l'ambiguïté de l'usage qui peut
être fait de leurs recherches. Certes, certains d'entre eux choisissent
explicitement de pratiquer une sociologie en la sortant du laboratoire
pour la proposer à l'action; dans ce cas, lorsqu'ils ne sont pas «ali-
mentairement contraints» à se mettre au service de ceux qui acceptent
de les payer, ces sociologues peuvent choisir d'aider à l'élaboration de
l'action ou de la politique d'intervention d'un groupe ou d'un autre,
d'un parti plutôt que d'un autre, d'une Église, d'une association de
parents ou de consommateurs, d'un comité de quartier, d'un groupe
de marginaux... et, au-delà des phases de leur démarche qui ont déjà
été évoquées, ils peuvent alors entamer - souvent en dialogue avec ce
groupe - une phase ultérieure et facultative de leur travail :
l'élaboration, à partir des résultats de leurs analyses, de réponses aux questions
qui leur ont été posées. Cette élaboration consistera essentiellement
d'une part à repréciser ou à reformuler les objectifs de départ en les
concrétisant et, d'autre part, à dégager les moyens qui, étant donné ce
que l'on sait de la situation considérée et de son contexte, semblent
les plus adéquats pour la réalisation des objectifs recherchés.
312 L. VOYÉ

Mais si, pour le sociologue désireux de participer explicitement à la


dynamique sociale, il s'agit là de conditions optimales de travail, de
telles possibilités ne lui sont pas toujours offertes : ou bien il est
amené à travailler pour des groupes dont il ne partage pas
nécessairement toutes les options, ou bien - ce qui est le cas le plus fréquent - il
n'a aucun contrôle de l'usage qui va être fait des résultats de ses
recherches, ceux-ci pouvant d'ailleurs toujours servir à des usages non
prévisibles au départ (les savants qui ont découvert la possibilité de
scission de l'atome imaginaient-ils Hiroshima et la peur nucléaire
d'aujourd'hui?). Lorsqu'ils viennent contredire les espérances des
commanditaires, ces résultats peuvent aussi être tenus secrets, ce qui est
une manière de perpétuer l'état actuel des choses. Enfin les résultats
d'une recherche donnée peuvent toujours être utilisés dans des buts
différents voire radicalement contradictoires; ainsi une étude effectuée
à propos des achats de jouets et des types de consommation des jeunes
peut-elle aussi bien constituer un instrument central pour une politique
de marketing, visant à élargir une clientèle, qu'un outil d'action pour
une association de parents ou de consommateurs, soit en l'aidant à
atteindre son objectif qui pourrait être de ramener cette consommation
à un rapport strictement utilitaire et rationnel aux objets, soit en lui
faisant apercevoir que, le rapport aux objets étant toujours multidi-
mensionnel, par exemple à la fois rapport d'utilité et rapport de signe
comme l'est le rapport à une voiture, ou à la fois rapport utilitaire et
rapport symbolique comme peut l'être le rapport à une maison, il
s'agit de ne pas négliger cet aspect de la consommation en voulant
réduire celle-ci à un aspect exclusif de valeur d'usage.
A travers les diverses choses qui viennent d'être évoquées, il nous
semble qu'il est possible de désigner plus explicitement la position de
la sociologie : comme toute discipline scientifique, la sociologie est
toujours en train de se construire et, comme l'a dit Hempel, les
hypothèses qu'elle propose devraient toujours être sujettes à falsification
en ce sens qu'elles ne peuvent jamais être considérées définitivement
comme vraies; elles n'en sont pas moins scientifiques car la possibilité
et donc le risque de falsification sont contenus dans la définition même
du caractère scientifique. Ceci dit, le risque de falsification n'est
cependant pas lié à la subjectivité du chercheur - tout au moins lorsque
celui-ci respecte sa déontologie ; il l'est bien davantage à la complexité
des mécanismes sociaux et, suite à cela, à la pluralité des hypothèses
possibles parmi lesquelles, sans doute, certaines sont plus vraisem-
SOCIOLOGIE ET RELIGION 313

blables que d'autres, mais dont aucune à coup sûr n'est susceptible à
elle seule de rendre compte de la totalité du phénomène étudié.
Enfin, que ce soit avec la participation du chercheur ou non, les
recherches sociologiques peuvent toujours être utilisées au service
d'objectifs différents et même contradictoires : ce qui explique sans
doute la suspicion qui les entoure et ce d'autant plus a) que la
démarche sociologique part toujours d'une restitution crue d'éléments
de la réalité observable, acceptés comme tels et b) que, du simple fait
qu'elle les dégage pour les faire remarquer, elle soulève diverses
questions quant à leur «spontanéité» ou quant à leur caractère «naturel».
La démarche sociologique soulève aussi d'autres questions dans la
mesure où, s'attachant aux expressions observables telles que le
langage, les gestes ou les habitudes vestimentaires, le logement,
l'équipement ou le choix des études, les processus décisionnels ou les
comportements familiaux, les images du passé ou les attachements locaux,
les participations associatives ou les expressions religieuses, elle peut
sans cesse voir son champ réduit à la matérialité des choses, sinon à
leur superficialité - l'explication fondamentale, profonde lui échappant
inévitablement. Sans doute la sociologie ne prétend-elle pas tout
saisir. Quelle science le fait à elle seule? La médecine, par exemple, ne
se voit-elle pas contrainte à se préoccuper du psychique à côté du
somatique? La médecine devrait sans doute faire une place aussi aux
insertions collectives des individus, même lorsque sa démarche se fonde
essentiellement sur l'interpersonnel. Mais, sans prétendre tout saisir, la
sociologie permet de comprendre des comportements divers à partir
des appartenances collectives, et de saisir la cohérence non
nécessairement consciente qui sous-tend des comportements et des discours
apparemment anodins et dépourvus de tout lien entre eux : elle nous
semble dès lors un instrument important, à côté d'autres, de
compréhension de la réalité et donc, à partir de là, d'agir possible sur elle.
Ce faisant, elle se distingue de la psychologie non au niveau de l'objet
d'analyse qui, de part et d'autre, est l'homme mais bien au niveau où
elle cherche l'explication ; ainsi, par exemple, si la psychologie met en
évidence le besoin de sécurité qui anime tout individu, c'est la
sociologie qui - acceptant cette constante - soulignera le fait que celle-ci ne
s'exprime pas de la même façon aux États-Unis qu'en Europe, où la
propriété d'une maison est une des manières les plus répandues de
répondre à ce besoin ; c'est elle aussi qui cherchera à comprendre d'où
vient cette concrétisation, à travers quelle «histoire» elle s'est imposée
314 L. VOYÉ

et, éventuellement, quelles alternatives elle trouve dans quel milieu.


On voit, à partir de cet exemple, quelle importance la sociologie peut
revêtir non seulement pour la compréhension des phénomènes sociaux
mais aussi pour l'action ou pour l'intervention - que celle-ci cherche à
maintenir un statu quo ou, au contraire, à le renverser.

2. Illustration de recherche

Toutes ces questions que soulève la recherche sociologique se posent


de façon d'autant plus aiguë que celle-ci porte sur les valeurs, c'est-à-
dire sur les objectifs poursuivis et sur les légitimations, bref, sur des
contenus mentaux, des objets de croyance et non de démonstration
scientifique, qui fondent au plan du raisonnable les critères
d'orientation et d'organisation de l'action et répondent à la question du
«pourquoi». A partir de là, on peut comprendre que la sociologie n'aille
pas sans inquiéter toute religion. Et pourtant, elle peut aider celle-ci
dans son désir de saisir ce qui fait la cohérence de son agir et de
son discours, au-delà des intentions qu'elle y met et au-delà de
l'illusion de savoir immédiat, que la familiarité qu'elle entretient avec ses
propres pratiques risque de susciter en elle; elle peut aussi, à partir
de cette prise de conscience et de cette divulgation, l'aider grandement
dans son souci de diffusion et de rencontre. C'est ce que nous
voudrions illustrer maintenant à partir de deux exemples d'analyse, l'un
partant d'une base quantitative, l'autre à base qualitative.

La pratique dominicale
Le premier exemple proposé part d'un type d'analyse très fréquent
- particulièrement dans les années 55 à 65 - en sociologie de la
religion : il concerne en effet les analyses des pratiques religieuses et,
spécialement, de la pratique dominicale. Ainsi, de 1955 à 1961, le
Centre de recherches socio-religieuses élaborait-il une trentaine de
rapports décrivant, à partir essentiellement de ces variables, la situation
religieuse de paroisses, de doyennés, de villes ou de régions - la
détermination de l'unité géographique concernée dépendant du
commanditaire, lequel dans tous les cas, était un groupe plus ou moins nombreux
d'ecclésiastiques responsables de la pastorale territoriale. Ces rapports
monographiques se fondent sur le rassemblement, opéré pour la
circonstance, des chiffres de pratique et sur leur mise en corrélation avec
les données de sexe, d'âge, de catégorie socio-professionnelle..., de la
population correspondante. Ils ont ainsi permis de mettre en évidence
SOCIOLOGIE ET RELIGION 315

certaines constantes apparaissant dans le contexte belge et parmi


lesquelles on relève, par exemple, le fait que la pratique dominicale des
femmes est supérieure à celle des hommes, qu'elle atteint son point
culminant vers 12 ans pour décroître alors progressivement tout
d'abord, puis plus nettement vers l'âge correspondant à la fin de la
scolarité et à l'entrée au travail, et plus nettement encore au moment
du mariage; le fait aussi, bien connu, que c'est chez les ouvriers que
la pratique est la plus faible et parmi les cadres et professions
libérales qu'elle est la plus élevée.
Dans un travail que nous avons publié en 1973 2 et qui partait des
résultats de ces diverses recherches, nous avons tout d'abord montré
que ces constantes, caractéristiques de la situation belge, d'une part
ne résolvaient pas le problème posé par les différences de niveau de
pratique enregistrées d'une unité spatiale à l'autre pour une même
caractéristique de sexe, d'âge ou de catégorie socio-professionnelle, et
d'autre part, surtout, que ces constantes ne se retrouvaient pas
nécessairement dans d'autres contextes. Ainsi, par exemple, n'y-a-t-il pas
de lien univoque universel entre taux de pratique et catégorie
socioprofessionnelle : aux États-Unis, la pratique dominicale peut apparaître
comme un signe d'appartenance à un milieu populaire dans le cadre
de cette société où, avec les immigrants, marginaux dans leur pays
d'origine, sont venus des prêtres qui ont fréquemment alors joué le
rôle de leaders des petites communautés nationales qui se constituaient
en vue d'assurer à ces déracinés une solidarité tant matérielle que
morale. De même en Pologne, l'absence d'élite nationale dans ce pays
devant sans cesse réaffirmer sa spécificité, a conduit l'élite religieuse
à jouer ce rôle, ce qui a tissé entre la hiérarchie de l'Église et le
peuple des liens qui se traduisent aujourd'hui encore par une pratique
religieuse relativement élevée des milieux populaires. Mettant ainsi en
évidence la non univocité du lien entre pratique religieuse et
caractéristiques sociales et soulignant le poids de l'histoire comme facteur
explicatif, nous avons récusé l'interprétation culturaliste à laquelle
risquaient de conduire les monographies et les constantes mises en
lumière par celles-ci, interprétation tendant à faire de l'élément culturel
le facteur déterminant de l'explication de la vie sociale.
Ce même travail s'est alors tourné vers des facteurs du passé, ce qui
a conduit à relever l'existence d'un lien étroit entre la culture régionale

2 Sociologie du geste religieux.


316 L. VOYÉ

et la pratique dominicale, celle-ci étant à la fois un indicateur et un


élément stabilisateur de celle-là. Ce lien s'est d'ailleurs vu corroboré
par le fait que là où un élément quelconque vient perturber la culture
régionale et son homogénéité - telles la rencontre de deux régions
linguistiques ou dialectales et l'importance des migrations pendulaires
- on a généralement affaire à des zones de pratique dominicale plus
basse et plus hétérogène d'une commune à l'autre que celle enregistrée
dans les zones avoisinantes. Par ailleurs, si ce lien entre pratique
dominicale et culture régionale s'est révélé important pour la
compréhension du haut degré de reproduction de la pratique - les régions à
pratique basse ou haute ou à pratique hétérogène le restent à travers
le temps et ce indépendamment d'une baisse généralisée - c'est le
rapport social qui s'est avéré avoir une importance déterminante au plan
de la production des différences de niveau de pratique d'une unité
spatiale à l'autre. Autrement dit, c'est la «position sociale», c'est-à-dire
les éléments économiques et symboliques situant les hommes dans la
hiérarchie sociale, qui est explicative de ces différences et non pas,
comme le penserait une approche culturaliste, la «condition sociale»
c'est-à-dire les caractéristiques du type de travail et ses exigences
spécifiques. Ainsi le type de faire-valoir du sol s'est-il révélé un indicateur
important, en ce sens que nous avons pu montrer qu'il y avait une
coïncidence entre les zones où les terres étaient riches et appropriées
par la noblesse et le clergé et les zones à pratique dominicale basse,
tandis que celle-ci était plus élevée dans les zones à terre pauvre,
laissées aux exploitants plus démunis et aux petites communautés
locales. A partir de là, nous avons formulé l'hypothèse que, là où la
religiosité dans ses formes externes est associée à un pouvoir perçu
comme créant un rapport de dépendance mis en question ou contesté,
ces formes externes tendent à être abandonnées comme signe de rejet
de ce pouvoir ou tout au moins comme marquage d'une différence ou
d'une opposition. Pour le dire très simplement, si le patron pratique
et que l'on est contre le patron, on ne pratiquera pas pour se
démarquer par rapport à lui. On retrouve ici la différenciation de
pratique par catégories socio-professionnelles; toutefois celle-ci n'est plus
expliquée par une différence de conditions de vie quotidienne et de
culture élaborée à partir de celles-ci, mais bien par la réappropriation
différentielle d'un élément de culture régionale en vue de l'expression
des différences de position au sein du rapport social.
SOCIOLOGIE ET RELIGION 317

Ce premier exemple qui vient d'être développé est susceptible, nous


semble-t-il, d'éclairer un des intérêts que peut présenter la sociologie
pour une réflexion sur la religion aussi bien que pour la praxis de
l'Église. En effet, l'étude qui vient d'être trop brièvement rapportée
ici souligne tout d'abord le lien qui unit les éléments religieux aux
éléments «profanes», ainsi que la perdurance du poids de facteurs du
passé, ce qui nous paraît particulièrement important pour une
institution aussi ancienne que l'Église et ayant autant qu'elle joué un rôle
clé dans la vie de nos sociétés. Cette recherche a montré aussi, s'il en
était encore besoin, que des pratiques, instaurées par une institution
qui leur a donné un sens spécifique, peuvent être réappropriées dans
d'autres sens, parfois très éloignés du sens original, sans que
l'institution ne puisse contrôler et empêcher ces glissements de sens. Enfin,
notre étude pourrait être de quelqu'utilité pour réfléchir sur la pratique
catéchétique et pastorale de l'Église. En effet, cette étude, comme nous
l'avons vu, récuse une interprétation culturaliste des différences de
pratique, interprétation qui, par exemple, déboucherait sur une
explication de la faible pratique du milieu ouvrier à partir de l'absence d'un
langage commun entre la culture de l'Église et celle typique de ce
milieu et qui, dès lors, pourrait faire croire qu'une cathéchèse et une
pastorale qui changeraient leur langage permettraient de recontrer plus
facilement le milieu ouvrier. La mise en question de l'hypothèse
culturaliste entraîne donc celle d'une éventuelle réforme du langage
religieux en vue de l'adapter, par exemple, à la culture ouvrière; la
proposition d'une hypothèse explicative à partir du rapport social et de
sa transmission avec la culture régionale tend à suggérer qu'une telle
réforme serait vaine ou de peu d'effet et que sans doute le
rapprochement entre l'Église et le milieu ouvrier dans un pays comme la Belgique
passe par d'autres procédures qui seraient susceptibles de dénoncer le
lien qui, dans le non-conscient collectif bien plus que dans certaines de
ses expressions conscientes, associe le religieux à un rapport social de
domination.

Champ religieux et champ politique


Si le premier exemple qui vient d'être proposé partait d'une base
quantitative, le second, en éliminant l'association souvent
spontanément faite entre sociologie, statistique et enquêtes, voudrait montrer
comment une interprétation sociologique, élaborée à partir d'une
analyse qualitative, peut elle aussi constituer un apport pour la réflexion
318 L. VOYÉ

sur la religion et sur la pratique d'Église. Cet exemple reprend les


idées principales que nous avions émises voici quelques années dans
un article qui s'interrogeait sur l'introduction, dans le champ religieux,
de pratiques du champ politique : prise en considération de «l'opinion
publique», instauration d'organes représentatifs de celle-ci comme les
conseils pastoraux, constitution de tendances et de groupes prenant,
sur des questions tant philosophiques que morales et sociales, des
positions divergentes dont on pouvait se demander si elles ne
constituaient pas la base de l'organisation du champ religieux en «partis»,
etc.3.
A partir de la constatation de l'apparition de telles pratiques, nous
nous étions demandé quelle signification et quelles conséquences celles-
ci pouvaient avoir sur le champ religieux et sur sa cohérence. Une
première remarque s'est alors d'emblée imposée à nous. Par définition,
le champ politique - en tout cas le champ politique qui se veut
démocratique - suppose la possibilité d'options diverses, voire
contradictoires, exprimées par des partis différents prétendant représenter chacun
les intérêts d'une fraction de la population, spécifique par l'un ou
l'autre aspect (milieu socio-professionnel et/ou religion, par exemple);
si ces divers partis se réfèrent à des idéaux distincts, à des hiérarchies
de valeurs différentes, et préconisent éventuellement des moyens
différents pour atteindre celles-ci, le champ religieux quant à lui, dans la
mesure où il est unitaire, tend à véhiculer un message unique, formulé
par une autorité à plausibilité universelle qui exprime pour tous les
membres de l'Église un idéal, des valeurs et des moyens dont la
définition est présentée comme échappant à la maîtrise radicale de
l'homme et comme transcendant le temps et l'espace. Dès l'abord donc,
l'existence de partis, exprimant des divergences et des oppositions tant au
niveau des idéaux et des valeurs que des moyens, paraît peu conciliable
avec ces caractéristiques du champ religieux; de la même manière, le
développement de procédures de négociation explicite, impliquées par
l'existence de partis, paraît peu conciliable avec des croyances
religieuses dont l'effet de conviction risquerait d'être réduit par la mise
en œuvre de telles procédures.
Après cette première réflexion, nous nous sommes demandé quelles
répercussions aurait la transposition, dans le champ religieux, des
attentes existant vis-à-vis de l'autorité dans le champ politique. En

3 Eglise et partis.
SOCIOLOGIE ET RELIGION 319

effet, tout d'abord l'autorité spécifique du champ politique est l'objet


d'attentes diverses de la part de «l'opinion publique», attentes qui
n'existent pas nécessairement telles quelles vis-à-vis de l'autorité
religieuse. Ainsi, plus on a affaire à une autorité politique qui exerce des
tâches considérées comme importantes, plus les diverses fractions de
«l'opinion publique» estiment qu'elles ont le droit sinon le devoir de
critiquer ouvertement cette autorité (que l'on songe, par exemple, à
l'affaire du Watergate) et attendent que cette autorité ne reçoive pas
cette critique comme une injure personnelle mais bien comme le jeu
d'un mécanisme assurant l'efficacité du système lui-même. Par ailleurs,
dans le champ politique, l'autorité n'est pas reconnue comme ayant le
droit au secret; certes, dans la réalité, beaucoup de décisions sont
exécutées avant même que «l'opinion» ne soit informée efficacement,
mais de telles pratiques sont de plus en plus vigoureusement
contestées et la population tend à s'organiser pour y mettre fin, de telle sorte
qu'en matière d'urbanisme et d'aménagement du territoire, par
exemple, les autorités politiques veillent désormais à faire participer la
population à l'élaboration des décisions et, ne serait-ce même que de
façon assez fictive, elles mettent en place des systèmes de consultation
et de concertation. Enfin, une troisième caractéristique de l'exercice
de l'autorité dans le champ politique consiste en ceci que, à côté
d'organes de participation dûment mandatés, en particulier à travers
une procédure d'élection, il existe des groupes de pression divers qui
se constituent à partir du recours à l'opinion publique et en référence,
la plupart du temps implicite, à la dissociation entre nation et État,
légitimée par tout système libéral et rendue effective par le
développement des moyens de communication, lesquels tiennent leur pouvoir de
l'appui qu'ils prennent sur la revendiction à l'objectivité de
l'information et sur la distribution la plus éclectique possible du droit non
censuré à la parole. Les groupes qui se développent ainsi (associations
de parents, de consommateurs, groupements de défense de
l'environnement...) prennent une influence croissante sur «l'opinion publique»
et, à travers elle, sur les instances légitimes qui ne peuvent négliger les
revendications qui en émanent et qui interrogent leur mode d'exercice
du pouvoir, mettant du même coup celui-ci en question.
Au vu de ces caractéristiques de l'autorité dans le champ politique,
nous nous sommes interrogé sur les effets possibles de leur
transposition dans le champ religieux. Ceci nous a amené à formuler une
première remarque : si c'est l'autorité religieuse elle-même qui a intro-
320 L. VOYÉ

duit certaines pratiques du champ politique dans le champ religieux


(création de conseils pastoraux, par exemple), il n'est pas du tout
certain qu'en amorçant ainsi une reconnaissance de la participation
comme légitime, elle puisse en conserver la maîtrise et empêcher la
diffusion de cette pratique dans des domaines ou à propos de questions
où elle l'estimerait peu souhaitable. On a pu constater, en effet, que
la création par l'autorité de tels organes de participation non seulement
n'empêchait pas le surgissement d'instances parallèles mais encore
tendait à en stimuler la survenance et à faire apparaître la critique de
l'autorité, la participation étant désormais reconnue comme légitime
par l'autorité elle-même.
A partir de là, nous avons supputé la possibilité de voir les diverses
pratiques du champ politique se diffuser dans le champ religieux et y
induire notamment de nouvelles modalités d'exercice de l'autorité, sans
que l'on puisse en conclure à l'apparition, dans le champ religieux,
d'effets identiques à ceux qui sont apparus dans le champ politique.
Ainsi, par exemple, lorsque se multiplient, dans le champ religieux,
des groupes informels relativement peu soucieux de prendre appui sur
l'organisation et d'être reconnus comme tels par elle, mais cherchant
en même temps à noyauter divers organes officiels de l'Église - comme
cela s'est passé dans certains cas pour les conseils presbytéraux - on
peut se demander si l'intrusion de représentants de tels groupes au
sein de ces organes officiels de participation ne risque pas d'induire
une réduction de la crédibilité de ceux-ci, laquelle, dans le champ
religieux, est largement liée à l'expression d'une unanimité, alors que
la crédibilité du champ politique l'est à la possibilité d'expression
d'oppositions.
Dans le champ religieux, la mise en question de la règle de
l'unanimité soulève de multiples problèmes. Tout d'abord, dans le chef des
prêtres : ou bien, par exemple, il s'agit de prêtres qui se considèrent
comme «fonctionnaires» de l'Église-organisation et, dans ce cas, ils
risquent d'être perturbés par la nécessité de prendre position, alors que
leur profonde identification à l'Église tend à les amener à exécuter les
directives de celle-ci, sans se reconnaître le droit d'exprimer leurs
propres options; ou bien encore, à l'inverse, il s'agit de prêtres qui se
voient davantage comme responsables politiques et qui insistent sur
l'émergence de groupes informels conçus comme ne nécessitant pas
une coordination de l'autorité religieuse, celle-ci ne leur apparaissant
pas comme le passage obligé de l'expression de l'authenticité du
SOCIOLOGIE ET RELIGION 321

message et de la définition des moyens susceptibles de conduire à la


concrétisation de celui-ci. Le fait que la règle de l'unanimité soit mise
en cause risque également de désorienter la masse des fidèles; ainsi,
alors que dans le champ politique, la pluralité des partis, des tendances
et des groupes de pression rassure en venant réaffirmer le caractère
démocratique du régime, il en va tout autrement dans le champ
religieux, où la pluralité des tendances insécurise dans la mesure où
l'unicité du message paraît impliquer l'unicité d'opinion et où, si celle-
ci n'est pas réalisée, on risque de voir se développer soit un sentiment
d'anomie conduisant au repli, soit une insécurité débouchant sur
l'appel à une autorité forte, susceptible de rétablir «l'ordre». Par
ailleurs, dans le cas où le champ religieux reconnaît une pluralité de
tendances, il se place du même coup en situation de recherche et tend
vers un dialogue qui, supposant la mise au point de compromis, risque
de discréditer le message religieux.
Ainsi, dans cette analyse partant de la constatation de l'introduction
de certaines pratiques du champ politique dans le champ religieux,
avons-nous cherché à préciser la spécificité de l'un et de l'autre, ce qui
nous a amené à faire l'hypothèse qu'une même pratique risque d'avoir
des effets différentes de part et d'autre, étant donné la structuration
différente de chacun et, notamment, la diversité des éléments
constitutifs de leur légitimité respective.
Une telle analyse nous paraît à nouveau susceptible d'intéresser
directement le champ religieux et ce, à un triple niveau. D'une part,
elle cherche à contre-distinguer celui-ci du champ politique, vis-à-vis
duquel il est parfois perçu comme étant en position ambiguë; elle
apporte donc un éclairage particulier à la définition qui en est faite à
partir de la quotidienneté. D'autre part, en se plaçant au plan de la
pratique, une telle recherche permet d'aider à supputer les
conséquences de décisions dont, à première vue, on risque de ne voir que
les effets immédiats et contrôlés, sans percevoir que l'on entre ainsi
dans un processus dont le déroulement subséquent peut échapper à la
maîtrise que l'on souhaite en garder. Enfin, dans la mesure où elle aide
à dégager la spécificité du champ religieux en l'opposant au champ
politique, cette analyse est susceptible d'en montrer la cohérence et de
faire saisir quels sont les effets de celle-ci, tant sur ses possibilités que
sur les perceptions qui en sont faites et qui se répercutent sur les
attentes existant à son égard.
322 L. VOYÉ

Conclusion

Dans ces quelques pages, nous avons voulu tout d'abord répondre
à certains griefs - il est vrai, parfois justifiés - qui pèsent sur la
sociologie. Pour ce faire, nous avons insisté sur son caractère
scientifique, voulant souligner par là combien, au même titre que les autres
disciplines scientifiques, elle constitue tout à la fois une recherche
d'approche la plus objective possible et toujours plus précise de la réalité, un
effort de compréhension des mécanismes complexes qui animent celle-
ci, enfin un instrument d'intervention dont les usages peuvent être
non seulement divers mais parfois aussi contradictoires. Nous avons
en outre souligné que, ici comme pour toute science, le choix des
thèmes qui sont suggérés ou imposés et les usages qui en sont faits
dépendent du contexte social, culturel, économique, politique et
idéologique. Or, celui-ci peut varier dans le temps et peut susciter
simultanément des recherches qui, à partir des mêmes éléments de fait et à
partir d'une même interprétation, vont, dès le moment où elles
s'engageront dans la voie de l'intervention, proposer des orientations
différentes d'après l'idéologie à laquelle elles se réfèrent ou d'après le
commanditaire qu'elles servent. Nous avons enfin relevé combien la
sociologie, qui cherche l'explication au niveau des phénomènes
collectifs (milieu social, groupe d'âge, quartier, ...), risque souvent
d'apparaître comme génératrice d'une critique plus ou moins destructrice ou
«matérialisante» dans la mesure où, au-delà des subjectivités et des
représentations que les sujets se font de leurs relations sociales, elle
est en quête d'une interprétation qui resitue les actions et les
comportements des sujets dans les systèmes complets des relations au sein
desquelles ils s'expriment. Elle tend ainsi à dégager une «logique»
(c'est-à-dire une cohérence implicite entre une série de pratiques
contribuant à réaliser une certaine orientation) et à mettre en évidence
le fait que le lieu central de l'explication se situe non pas dans une
logique intentionnelle, c'est-à-dire dans ce qui organise le sens vécu
sur lequel l'acteur se mobilise et agence ses pratiques, mais bien dans
une logique objective, c'est-à-dire dans les effets qui découlent d'une
pratique indépendamment de la conscience qu'on en a et de la volonté
qu'on y met. Ce faisant, elle est souvent amenée à souligner
l'importance d'effets non recherchés et non attendus qui n'en sont pas pour
autant sans signification pour la compréhension de la réalité collective.
SOCIOLOGIE ET RELIGION 323

A partir de ces réflexions théoriques, nous avons alors voulu


montrer combien l'interrelation entre sociologie et science des religions
pouvait être fructueuse, tant au plan de la connaissance qu'à celui de
l'action, à la condition que chacune reconnaisse à l'autre sa spécificité
et soit prête à reconnaître ses limites.
B - 4920 Embourg, Liliane Voyé,
avenue du Hêtre pourpre 20. Chargé de cours
au Centre de sociologie urbaine et rurale de l'U.C.L.

Vous aimerez peut-être aussi