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HAUTEURS SEREINES

TEXTES CHOISIS
DE DOM AUGUSTIN GUILLERAND
CHARTREUX
DEUXIÈME ÉDITION

Ce recueil de pensées est comme la moelle des écrits de Dom Augustin Guillerand, dont on aa
publié quelques extraits de lettres (1). Des cinq grandes ceuvres (2) qu'il a: laissées à sa, mort, et
dont la, publication est commencée, nous avons tiré les extraits sous forme de pensées, qu'on va
lire.
Ce n'est pas sans quelque hésitation qu'on y a • consenti: comment morceler, sans les appauvrir,
les admirables scènes des Elévations sur l'Evangile de saint Jean, les contemplations des
mystères de Vivântes clartés et de Contemplations mariales, ou les longs soliloques de. Liturgie
d'âme? Tout cela
demande à être médité dans l'édition intégrale.
Cette sélection sous forme de pensées a été entreprise pour répondre au désir de certains lecteurs
f ervents qui aiment à se replonger dans la contemplation de l'auteur à l'aide de ses passages les plus
f orts et' les plus concis.
(1) Silence cartusien, Voix cartusienne, Harmonie cartusienne.
(2) Face à Dieu, Contemplations mariales, Liturgie d'âme, Élévations sur l'Évangile de saint Jean,
Vivantes
clartés.
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Pour faciliter la lecture, on s'est seulement permis de les classer, mais les titres eaux-mêmes ont
été empruntés à l'auteur: il eût été difficile d'égaler la puissance et la simplicité de ses propres
expressions. Tout ce que nous pourrions ajouter paraîtrait bien banal à côté de ces « hauteurs
sereines ». Aussi, le groupement même des textes a-t-il été opéré suivant les idées qui étaient les
plus chères à l'auteur, telles qu'une intimité très grande avec lui-même durant sa vie, avec ses écrits
ensuite, a permis de les pénétrer.
Ces extraits doivent donc être médités plus que lus, dégustés, « comme on goûte un fruit mûr »,
suivant une de ses expressions favorites, pour en pénétrer toute la substance. On peut leur appliquer
ce qu'il a dit des mots du Christ
« En les regardant longuement, comme faisaient les âmes tranquilles des siècles passés, nous y
découvririons des richesses et des profondeurs inouïes » (1).
(1) Contemplations mariales, 2e édit., p. 101.
Il est vraiment impossible d'écrire de ces choses-là. Elles se déroulent dans un monde où nous ne
les suivrons que plus tard. On les devine parfois, une minute durant, dans une méditation dégagée,
comme à travers un nuage qui se déchire. On les sent plus réelles et vraies que les vaines images
dont s'encombrent nos vies, mais on ne peut les exprimer. Ce sont des lignes trop fines sur une
étoffe trop souple, que contemplent des yeux trop agités.
Comment se déprendre de l'irréel qui nous occupe pour concentrer sur ce spectacle tout l'effort de
notre pensée? Des âmes le désirent, s'y essaient et restent loin du but. Il faut savoir attendre. L'A-
mour se donne à ceux qu'Il aime - Il ne saurait se refuser - mais quand Il veut et comme Il
veut. L'Amour n'est pas libre d'aimer ou de ne pas aimer, mais Il choisit les chemins et les heures.
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C'est l'aimer nous-mêmes, c'est répondre à sa tendresse, c'est se donner comme Il se donne, que
de se soumettre amoureusement à ses vouloirs (1).
(1) Contemplations mariales, p. 78.
PREMIÈRE PARTIE
RUISSEAUX
DE LA SAINTE CITÉ
Je méditerai peut-être un jour l'Écriture avec plus de détail. De cette source, qui me semble si
profonde, je pourrai entrevoir quelques-uns des ruisseaux qui arrosent la sainte Cité (1),
(1) Tous les textes de cette première partie, qui n'ont pas de références, sont extraits de l'ouvrage
en prépara
tion Élévations sur l'Évangile de saint Jean.
LE BAPTISTE
Le Baptiste au début, Marie au terme, Jésus emplissant l'un et l'autre et illuminant tout: voilà
l'Évangile de Jean, expression parfaite de son âme si vraie.
La grandeur du Baptiste (1)
Saint Jean-Baptiste occupe dans l'Évangile et dans la piété chrétienne une place à part. C'est
justice : par deux fois, Dieu Lui-même a voulu affirmer sa grandeur (Math. XI, 11; Luc I, 15 et VII,
28). Cette grandeur n'est pas une simple grandeur humaine. Ce n'est pas une de ces supériorités
naturelles auxquelles le monde, et même parfois les âmes religieuses, attachent beaucoup trop
d'importance, grandeurs d'un jour, plus ou moins factices, souvent seulement factices, et, même
quand elles sont réelles, toujours inférieures, très inférieures ... Sa grandeur sera la grandeur qui

(1) Vivantes clartés, en préparation.


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peut soutenir le regard du Dieu de vérité et qui ne redoute pas sa Lumière.
Les manifestations extérieures, les étapes du mouvement de vie (du Baptiste) sont intéres-
santes ... cependant ces manifestations sont la seule surface, l'écorce de sa vie. Il faut les dépasser et
voir Celui qu'il regarde, qui en est l'âme, le moteur et le foyer, voir le mouvement profond et
intérieur qui porte Jean à Lui.
Témoin de la Lumière
Sur le fond des longs siècles qui attendent la Lumière et ne s'ouvrent pas, ou si peu, à sa clarté
vivifiante, une physionomie se détache. L'éva.ngéliste qui l'a connue et aimée et, on le divine, lui
garde un si vivant souvenir, la place au seuil de son récit, pour qu'elle y joue son rôle : c'est un rôle
de témoin. Le Baptiste se tient là, à sa place, dans la vérité, dans l'ombre de la Vérité. Il en est le
témoin, il témoigne de ce qu'elle est en s'effaçant devant . elle.
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Jean-Baptiste ne s'arrête pas à une curiosité sans objet, ni Jésus qui passe, ni less deux disciples
qui suivent celui-ci. Ils sont éclairés par la Lumière vraie, selon un dessein supérieur, le dessein du
« Père de tc,utes les lumières ». Ils suivent ce dessein, ils s'accordent à lui, ils s'accordent à ce Père,
ils se laissent porter par le soufre de son Esprit. Ils entrent dans la grande unité de l'éternel Amour.
Et le renouvellement de la face de la terre est commencé, un monde nouveau est né. Le rôle de Jean
s'achève là : il est témoin, il n'est que cela. Dans la vie de ce personnage si grand - « le plus grand
des enfants des hommes » (Math. et Luc, loc, cit.) -- cela seul compte, son témoignage. Le Baptiste
est tout entier dans cette attitude et dans cette parole. L'évangéliste ne retient que ce témoignage, et
voit sans cesse ce regard sur Jésus qui passe, et entend sans cesse la voix, la grande voix agrandie
par l'écho du désert, disant : « Voici l'Agneau de Dieu. »
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La grandeur surhumaine du dernier des prophètes est dans ce renoncement : la nature en lui est
anéantie, frustrée de tout. A son corps, il ne donne que des aliments frustes, trouvés sur place, et des
vêtements durs, réduits à la plus simple expression. A son coeur, la solitude, le silence complets
pendant trente ans dans le désert, pendant trois ans au milieu du monde qui ne le comprend pas et
de quelques disciples très chers, qui doivent le quitter pour un autre. Cet autre, il est vrai, lui est

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tout, mais il ne Le verra que pour un acte de justice officielle et ensuite, en passant, pour Lui re-
mettre ses disciples. Son regard sur Jésus n'est pas un regard de complaisance personnelle. C'est un
regard de témoin, il fait partie de sa mission. Jean regarde Jésus pour expliquer sa parole et mener à
Celui qu'il montre : il regarde Jésus pour que d'autres Le voient et Le suivent.

Voix dans le silence

Trente ans de silence et de solitude! Trente ans d'union divine, de lumières incessamment et
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inexprimablement croissantes, d'énergies qui s'accumulent, d'une force surhumaine qui grandit.
Les évangélistes ont dit peu de mots de ces années; ils s'accordent sur ce silence, ils le traduisent en
s'y accordant; ils le traduisent ensuite en disant ce qui surgira à l'heure de Dieu. Ce qui en surgit,
quand l'Esprit qui l'a arraché à sa famille et au monde l'arrache à son désert, c'est une voix. Tout le
reste semble disparu, ne compte plus. Jean est la voix du désert, la voix éclatant dans le silence de
tout le créé. I1 n'est plus, les choses ne sont plus, tout est mort en lui et pour lui; seul l'Esprit
demeure et parle.
I1 parle de Dieu, il ne parle que de Dieu un être entré dans la Réalité vraie par la mort ne peut
parler que de Dieu.
Il parle de Dieu à des hommes, à un monde qui s'en est détourné. I1 doit le retourner, il doit lui
dire ce qu'il a à faire pour se remettre en face de Lui et Le retrouver.
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L'ami de l'Époux

Il a expliqué lui-même en des paroles plus belles que celles d'Isaïe et de Jérémie, tout imprégnées
d'une tendresse inconnue, la tendresse de la nouvelle Alliance : « Lui est l'Époux, je ne suis que
l'ami de l'Époux » (d'après Jean III, 29) ; le rôle de l'ami consiste à se tenir aux côtés de, l'Époux; et
sa joie est de L'écouter. C'est là ma joie, et elle est complète (1).
Jean se tient aux côtés de l'Époux dans le silence de son rôle, dans l'humilité aimante et ravie
(1) Vivantes clartés.
Il n'est pas le Christ, il ne veut pas qu'on prenne pour le Christ. Mass il vit là où vit Christ; il
habite la même demeure.
le le
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de son coeur d'ami qui ne regarde que l'Ami, suspendu â sa voix pour ne rien perdre de ses
paroles.
L'épouse
Il est l'épouse en même temps que l'ami de l'Epoux. Le Fils a épousé son âme quand ils étaient
encore tous les deux au sein de leurs mères. Jean a vécu cette union pendant toute sa vie. Ce qu'il
voit comme ami, c'est ce qu'il a fait comme épouse. Il dit le spectacle dont il jouit dans son coeur.
Les deux âmes se sont unies, sont entrées l'une dans l'autre; l'âme de Jean est devenue en toute
vérité la maison de Jésus, et dans cette demeure les relations toutes spirituelles ont commencé, qui
n'ont plus cessé. Jean est resté; il est resté dans cette demeure, dans ce tressaillement sacré (Luc I,
44), dans cette présence et cette union ... Toute la vie du Baptiste a eu ce caractère : un écoulement,
un mouvement plein, total, simple et uni, où toutes les gouttelettes de vie vont au terme aimé qui les
attire ... Or ce terme était en
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lui, au plus profond de son âme. C'est là qu'il s'est tenu (1).
Voilà pourquoi il a passé des années sans rapport extérieur avec Jésus. A quoi bon? La vie a été
pour lui des jours de noces, un mariage continuel, une union dont l'intimité ne s'est pas desserrée et

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a, au contraire, noué sans cesse des liens plus étroits. Il a vécu, il vit cela à jamais. Maintenant il
peut partir, son rôle terrestre est fini.
Cette fois, nous sommes arrivés à l'extrême fond de son âme et au sommet de sa grandeur. Le
divin tressaillement, commencé au sein d'Elisabeth, poursuivi au désert, poursuivi dans la
prédication publique, le divin tressaillement, qu'a été sa vie, s'achève là, dans cette attitude unique,
définitive, aux côtés de l'époux, écoutant sa voix, ne faisant que cela, y trouvant repos et félicité, et
convaincu que, sous le régime

(1) Vivantes clartés.


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de foi et dans les ombres de la terre, c'est vraiment cela la vie éternelle (1).
En toute vie spirituelle le Précurseur a sa place, peu remarquée, peut-être pas assez. Il crie dans le
désert: « Préparez la voie, le Sauveur va venir. » Alors, Jésus prend la direction du mouvement, agit
en Maître, en Maître d'amour qui se donne.
(1) Vivantes clartés.
LE MOUVEMENT INFINI (1) L'engendrement avant toute aurore

Nous voilà en plein Dieu, en pleine vie divine, en face des relations et des communications
mutuelles qui unissent et distinguent à la fois les trois Personnes de la Sainte Trinité. En des mots
simples et courts, saint Jean nous conduit en ce sanctuaire infini, nous en ouvre les portes, nous en
révèle l'ineffable mystère. Le Dieu unique parle, exprime son Etre, se dit à Lui-même ce qu'Il est. Il
se le
(1) L'auteur use fréquemment de cette expression « mouvement » pour désigner les relations
divines. On ne se laissera pas tromper par cette expression. Il s'est expliqué sur le sens qu'il entend
donner à ce mot : « Son mouvement n'est pas notre mouvement ... (p. 23). Nos esprits rectilignes ...
(p. 24) ». L'auteur tenait sans doute à cette expression en souvenir de la « perichoresis » de saint
Jean Damascène ou de la « circumincessio » de saint Bonaventure, avec leur sens dynamique de
circulation de vie, d'interattraction vitale, de don de soi réciproque. (Cf. R. P. Dondaine, Somme
Théologique de S. Thomas, la Trinité II, note 121, édit. Revue des Jeunes).
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dit d'un mot, qui égale son être, car dans l'infini être et parler ne font qu'un : 1'Etre infini
prononce nécessairement une parole infinie qui le dit tout entier et qui est unique. Nous multiplions,
nous, les paroles et les actes parce qu'ils ne nous expriment pas tout entiers. Plus un esprit est
puissant, plus il s'exprime en peu de mots qui égalent ses pensées, et moins ses pensées sont
nombreuses, parce qu'elles représentent mieux ce qui est en lui.
Je me répète ... et je ne crains pas de le faire: avec Dieu, il faut le faire. Dieu ne dit qu'une chose,
Il ne fait qu'une chose : quand un mot dit tout, on ne peut que le dire sans fin; quand on se donne
tout dans un acte, on ne peut que faire cet acte.
« Il était » (Jean, Prol.), I1 ne commençait pas; notre temps ne le mesure pas; sa durée n'est pas
notre durée; son mouvement n'est pas notre mouvement. je suis dans un monde tout nouveau où rien
ne commence, ni ne continue, ni ne finit. Réalité
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étrange dont je ne puis même pas avoir une idée précise. Autour de moi, en moi, tout est régi par
la durée successive, tout est présent, passé ou avenir, tout se meut le long de cette ligne, ou de ce
que je me représente comme une ligne, tout est compris dans un avant et un après qui le limitent.
Nos esprits rectilignes en sont tout d'abord déconcertés nous croyons qu'avancer c'est aller d'un
point à un autre, et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c'est l'Etre
même, le développement ne peut se faire qu'en Lui, dans la communication accueillie de son être.
En Dieu il n'y a que Dieu. Dieu est à Lui-même sa demeure. L'Image, le Fils, la Pensée qu'Il
produit en Lui, c'est Lui-même. Il ne peut produire que Lui-même. Seule une Image infinie peut
représenter l'Infini.

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« En Lui était la Vie » (Jean, Prol.) ; avant qu'elle ne fût répandue hors de sa Source infinie, elle
était là comme dans un océan sanss rivages;
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nulle source ne l'alimente, rien ne lui vient du dehors, rienn ne sort de son sein infini; elle se ré -
pandait dans cet océan, elle l'emplissait de son activité immuable, de ce don mutuel qui, sans quitter
le sein du Père, porte l'une vers l'autre et retient l'une dans l'autre les trois Personnes divines.
Seul l'Etre infini peut être un et distinct. Je suis là sur le bord de l'abîme sans fond, je ne puis y
pénétrer que les yeux fermés et l'âme adorante. Vous donnez alors à ces yeux clos une lumière nou -
velle qui est votre propre Lumière
Je me lasse vainement à poursuivre une telle grandeur. Je ne puis que croire, abîmer mon esprit
devant elle, écouter dans cet abîme et ce silence la Parole qui ne commence pas et par laquelle tout
a commencé, entrer avec elle dans l'immensité où elle retentit, immensité qui est sa demeure, où elle

(1) Face â Dieu, 2e édit., p. 168.


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veut que je demeure avec elle et que je dise ce qu'elle dit!
Syllabes innombrables de son nom unique
Il a répandu hors de Lui-même, comme un trop-plein, les richesses de son Etre; Il s'est exprimé
dans la création comme Il s'exprime en Lui-même, mais en mots finis, multiples, innombrables.
En face des étapes de la vie créée, il faut voir la Vie incréée, le mouvement éternel allant du Père
au Verbe, du Verbe au Père, et qui s'est manifesté à nous dans le Verbe incarné. « En lui était la Vie
», avant qu'elle ne fût répandue hors de sa Source infinie.
Dieu se cache en toutes choses pour que nous L'y découvrions. Nous les mettons en rapport avec
le Créateur; elles nous rendent le même service. Sans nous, elles resteraient muettes et sans elles
nous serions inertes. La lumière de notre intelligence ne s'éveille qu'en les voyant; elle est belle par
elle-même, mais sa beauté ne devient perceptible que sur les
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choses éclairées par elle. Ce rôle des choses est grand. Nous sommes liés à elles, nous dépendons
d'elles, comme elles dépendent de nous (1).
Toute créature attend l'heure où quelque âme raisonnable éclairée par le divin Révélateur saluera
en elle une image, une pensée du Créateur et fera entrer sa note divine dans l'immense concert. Car
toute créature inférieure, comme tout homme, est rachetée en germe, en principe, par l'immolation
mystique et sanglante du Sauveur, mass son rachat ne lui sera appliqué qu'au fur et à mesure de l'ap -
parition du Sauveur ici-bas, lorsque ceux qui ont contact avec la nature sauront établir ce rapport de
cette ceuvre avec l'Etre infini qui l'a faite dans ce but (2).
0 mon Dieu, j'aimerais m'arrêter sur votre vouloir qui a fait toutes choses de son seul « Je

(1) Contemplations mariales, p. 82. (2) Vivantes clartés.


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veux » et qui les a faites dans la plus complète indépendance à leur égard, sous la seule et
infiniment libre pression de votre Amour. Je vous vois tourné vers vous-même, occupé de vous
seul, mais de tout en vous, lié par vous seul, plongé dans la joie infinie de vous donner à vous-
même ett de répandre dans l'océan de votre Etre autonome toutes les richesses dont il est la
Plénitude, de les communiquer en les gardant, de les garder en les répandant, de les reprendre par le
même acte qui les donne. Source qui se garde en se donnant, se déploie sans se grandir, devant
laquelle -- il faut toujours en revenir là - notre esprit s'arrête, étourdi, ébloui, et notre coeur
doucement attiré. Là encore, je me sens si perdu dans un monde trop grand ! (1).
Mouvement des êtres vers l'. tre
« Je suis la Voie, la Vérité et la Vie » (Jean XIV, 6). Je me suis toujours trouvé en face de ces
grands mots comme en face de ces rochers tout droits défiant toute escalade. J'ai lu cent fois ce

(1) Face à Dieu, p. 175.

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qu'en disent les commentateurs, ce que développent les sermonnaires; je les ai médités, ou j'ai
essayé de le faire. Il est clair que tous - et moi - même surtout -- restent au pied. Le sommet se perd
dans une nuée qu'on devine pleine de Lumière, mais qu'on ne pénètre pas.
La création n'a pas fait Dieu plus grand, ni plus glorieux; elle n'ajoute rien à son Etre en le
répandant dans d'autres êtres; tout ce qu'ils sont est en Lui à jamais. Nous sommes embarrassés pour
exprimer ces relations nouvelles qui semblent comme se greffer surr les relations divines pour les
développer dans le « néant », et qui procurent à l'Amour infini la joie de répéter hors de Lui la
Parole et le mouvement, la Lumière et le Don de soi qui sont sa Vie éternelle.
n
L'Etre est lié par Lui-même. Ce lien ne porte pas atteinte à sa liberté, il impose seulement une
liberté différente de la nôtre. Ce mot --- comme tous nos mots transporté en Dieu, doit être
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élargi. Dieu s'aime et se donne à Lui-miême nécessairement et cependant très librement. Il ne
peut pas ne pas se donner Lui-même. Et ce donn n'en est pas moins parfaitement spontané et libre.
En le faisant, Dieu ne dépend de personne, il se donne parce qu'Il le veut, sous la seule pression de
son Amour.
Le sein du Père en nous

Vous n'avez pas voulu la garder pour vous seul cette communication qui vous unit tous Trois
dans le sein unique et infini, vous la répandez en nous. Elle est « l'eau qui jaillit en vie éternelle »
(Jean IV, 14) (1).
Selon la réponse que nous ferons à cet appel, nous deviendrons ou des reproductions éternelle-
ment aimées et heureuses du Fils unique et du Juge
(1) Face à Dieu, p. 169'.
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suprême - nous serons fils, juges et prêtres avec Lui - ou des matériaux sans formes, inutilisables,
qu'Il rejettera et brisera dans sa colère (1).
Le. Père, qui donne au Fils d'être ce qu'Il est et de faire ce qu'Il fait, qui L'engendre de ce don
avant toute aurore, qui se connaît en Lui, qui voit son Amour dans l'Amour de son Fils, jouit en Lui
de cette connaissance et de cet Amour, a voulu nous communiquer ce trésor sans prix. Il a proféré
cette Parole hors de Lui. Par elle, Il nous a appelés à l'être et à la vie : tout est son oeuvre, tout, mais
surtout la vie et au sommet la vie vraie, consistant à connaître et à aimer ce qu'Il aime, à Le
connaître et à L'aimer comme I1 se connaît et comme Il s'aime. La vie (de la grâce) est le
prolongement hors ode Dieu du mystère de sa Vie : Il répète ce qu'Il dit en Lui-même, Il pro fère le
même Verbe dans le mouvement du même Amour.
(1) Liturgie d'âme, p. 80.
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L'éternelle communication de Lumière et l'Amour allant du Père au Fils et du Fils au Père, le
regard s'échangeant sans fin et les mettant l'un dans l'autre, le Souffle qui, parti du Père, est le
Soufre du Fils, ce mouvement unique et plein qui est leur Vie et fait leur unique et infinie félicité,
cette réalité dont nul esprit créé ne peu avoir l'idée et dont tout esprit vit et vivra à jamais, nous est
révélée en termes aussi nets que possible, nous est offerte et promise. Et les lèvres mêmes du divin
Médiateur nous assurent qu'Il veut nous faire entrer dans cette Vie et participer à l'éternel baiser de
Lumière et d'Amour qui la constitue.
Quand nous connaissons ce mouvement et que nous le reproduisons nous-mêmes, nous sommes
fils. Par la grâce, nous sommes ce qu'Il est, nous faisons ce qu'Il fait, nous nous donnons à son
imitation, nous voyons ce don de Lui dans le don qu'Il nous fait accomplir nous-mêmes.
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Les mystères de la grâce qui font passer la Vie divine dans une âme sont des vérités d'ici-bas,
c'est la Réalité infinie qui s'est accommodée à notre nature pour la rejoindre et se donner. Elle s'est

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donnée pour nous emporter avec elle dans l'abîme qui est son royaume. Jésus vient ouvrir aux âmes
les portes de ce royaume.
Le Fils unique dit tout ce que dit le Père en son sein; les fils adoptifs le disent hors du sein de
Dieu. Ils rentrent dans le sein en le disant, dans la mesure où ils le disent. Ils le disent dans la me-
sure où ils sont devenus fils unis au Fils unique. Ils sont unis au Fils unique dans la mesure où ils
ont reçu l'Esprit qui l'unit au Père.
Ils doivent le recevoir sans mesure dans leur être mesuré. A cette condition, ils deviennent ima-
ges du Fils qui est image du Père.
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Faction divine ne supprime pas les diversités de nature; elle les unifie, elle réalise la condition de
toute beauté : la variété dans l'unité.
Elle bat très fort aux portes closes des âmes qui la refusent; elle brise parfois ces portes de son
mouvement emportant toute résistance. Parfois, elle attend longtemps avant d'inonder toutes les
puissances; elle se glisse imperceptiblement â travers les montagnes, les collines, les durs rochers,
on la voit à peine, les broussailles recouvrent son mouvement silencieux; elle avance néanmoins, si
elle le peut; elle fait son lit, d'abord étroit et contesté, puis de plus en plus large et empli jusqu'au
bord (1).
Faites que le soir de ma vie sait de plus en plus cette fin apaisée des longues journées d'été, où les
nuages ont pu s'amonceler, le tonnerre gronder,

(1) Face â Dieu, p. 170.


i
j 35
I
le soleil darder un rayon trop dur, mais qui s'achèvent dans le calme recueilli et confiant où
s'annonce un beau lendemain. Donnez-moi cela, ô Vous pour qui il n'y a ni orage, ni nuage
menaçant, ni rayon qui brûle, xii tempête qui dévaste, ni jour qui finit. Donnez-moi de vous
connaître et de vous aimer comme vous vous connaissez et vous vous aimez; donnez-moi votre Vie
éternelle. Vivez en moi., ô Père, dans mon âme crue l'effort quotidien, soutenu par votre grâce, fera
de plus en plus limpide; engendrez comme dans un pur miroir votre Image qui est votre Fils; gravez
en moi vos traits, ou mieux faites que je fasse cela, que bien souvent ma pensée aimante se retourne
vers Vous. Donnez-moi de vous reconnaître, de vous adorer, de vous bénir en tout ce que vous
voulez, en tout ce que vous faites. Donnez-moi votre Esprit qui ainsi vous reconnaît, vous adore et
vous aime (1).
(1) Liturgie d'âme, p. 109-110.
LA PAROLE DU VERBE
Heureusement l'Écriture est là, avec ses mots pleins de tendre lumière et de consolation, ses mots
qui disent presque tout, au moins tout ce que j'ai besoin de savoir (1).

Échos du Verbe
Les Écritures ne sont que les échos multiples (de la Voix de Dieu qui est le Verbe), appropriés à
notre faiblesse. On les comprend quand on connaît le Verbe et quand on Le reconnaît et Le retrouve
en elles. L'intelligence des paroles divines exige en l'esprit la présence du Verbe qui les y profère et
les explique. Le Verbe les dit en Dieu avant de les proférer dans le monde, et I1 ne les dit dans un
esprit créé que si cet esprit croit en Lui. Jésus est ce Verbe qui dit éternellement au sein du Père les
paroles de l'Écriture et tout mot de Dieu en cette terre.

(1) Face à Dieu, p, 160.


37
Les Ecritures ne contiennent pas la Vie : on ne vit pas parce qu'on les lit et les médite; on en vit

7
quand, en elles, on rejoint le Verbe qui seul est la Vérité et la Vie. Vivre, c'est voir la Parole divine
que cachent et contiennent tous les mots des Ecritures. Les Ecritures sont le témoignage rendu par
le Père à son Verbe, lequel a pris chair en elles avant de le faire corporellement, physiquement, dans
le sein de Marie.
En les lisant, je vous rejoindrai et je vous suivrai sur cette terre de Palestine où vous avez vécu
votre vie terrestre, dont votre Eucharistie n'est que la continuation et la reproduction. Ce que vous
redites sans cesse à chaque Messe, c'est ce que vous avez dit. Ce que j'entends, quand je fais silence
dans mon âme, ce sont les divines paroles dont a vibré l'air de Palestine. Mon âme sera cet air dont
les couches dociles s'ébranlaient au passage de vos mots pour les porter jusqu'aux coeurs, hélas !
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beaucoup plus rebelles. Puisse-t-elle en retenir et en répercuter à jamais la céleste harmonie! (1).
Dieu est plus grand que nous; entre nous et Lui il n'y a pas proportion; nos lumières naturelles
s'arrêtent impuissantes au seuil de sa vie; cette vie est un sanctuaire réservé que Lui seul peut
ouvrir. Il l'a fait, Il a parlé, I1 nous a dit le mystérieux mouvement d'Amour qui l'anime, dilatant son
sein de Père, y engendrant un Fils semblable à Lui, Lui communiquant le mouvement dont Il est
animé; le faisant se donner comme II se donne, les mettant ainsi éternellement en face l'un de l'autre
pour se donner l'unn à l'autre. Qui veut Le rejoindre, qui veut Le connaître, doit accueillir cette
Lumière, la Lumière de sa Parole et des Livres sacrés qui la contiennent (2).
Traverser par la foi

Nous lisons tout l'Evangile sans nous mettre en face ode Celui qui prononce ces mots et sans
(1) Liturgie d'âme, p. 34. (2) Vivantes clartés.
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entendre la sonorité du coeur infini qui les vit en les prononçant.

C'est la toi clans le Christ qui donnera de devenir fils à ceux qui entendent la parole de l'Ecriture.
Celle-ci est sa Parole et elle fait des verbes de ceux qui l'accueillent, parce qu'elle est l'expression
créée multiple du mot unique qu'Il prononce Luimême éternellement au sein du Père. Il livrait ces
mots et les répétait à la terre, sans souci de ceux qui ne les comprendraient pas, pour ceux qui en
vivraient et les répéteraient après Lui.
Elles sont riches de sens et d'enseignements bienfaisants, ces formules. Il ne faut pas seulement
les dire, il faut les méditer. Et, comme un paysage, quand la lumière paraît, s'anime peu à peu et se
revêt de la splendeur du rayon qui l'éclaire, ainsi ces versets usés s'illuminent de clarté au regard de
l'âme qui les contemple dans la lumière de son amour pour Dieu et dans le désir de s'élever par eux
jusqu'à Lui (1).
(1) Liturgie d'âme, p, 13-14.
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Dieu permet (que certains versets restent obscurs) pour que nous sachions Le rejohidre par la foi
à travers les obscurités. La foi qui les traverse est plus claire que la science qui les expliquerait. Elle
nous unit à Lui par un autre chemin que la raison. Ce chemin est plus sûr, et la lumière où il conduit
est la Lumière même.
Ces vérités sont trop simples pour nos esprits compliqués. Si nous ne participons pas à la divine
clarté qui les met en lumière, elles nous aveuglent. Nous les jugeons à partir des réalités qui nous
entourent et dont elles sont si différentes. Nous n'en percevons que l'envers déformé par le reflet
créé où elles sont reproduites.
II faut lire ces lignes avec grand esprit de foi, avec cette lumière que précisément Il est venu ré~
pandre. C'est en face de détails vulgaires que l'on
4'
comprend le bienfait de cette nouvelle clarté et comment elle a véritablement renouvelé la face
des choses et des âmes. Ce qui rebute un incroyant apparaît à l'âme fidèle riche des plus profondes
leçons et baigné de toute la tendresse d'un Dieu.

8
Ce qui doit être retenu c'est la foi à la parole de Celui qui est la divine Parole et la Vérité, c'est
l'union des esprits à Celui qui se donne dans cet acte; c'est le don mutuel qui réalise cette union et
fait vivre la divine Parole dans des âmes, et ces âmes dans la divine Parole. Par-delà les bénéficiai -
res immédiats, elle s'adresse à tous, à tous les lecteurs de l'Évangile. Elle s'offre, elle cherche des
terres où elle puisse germer. Elle est la semence qui demande asile et qui, accueillie, renouvelle sans
fin le même don. Voilà ce qui compte beaucoup plus que les prodiges et les détails, voilà ce qu'il
faut retenir .. , et vivre.
Dans la vie de Jésus, comme dans les trois quarts des événements d'ici-bas, la réponse dernière
aux
42
difficultés est la volonté de Dieu. Une sagesse infinie a réglé de toute éternité les mouvements
des hommes et des choses et les dirige à tout instant dans tous leurs détails. Hors de cette
explication, nos esprits se heurtent sans cesse à l'inacceptable et même à l'absurde. La Crèche et la
Croix, et les longues années les reliant, sont folies pures à la raison humaine. De son regard
supérieur et des hauteurs divines où elle les considère, la foi les trouve sages et belles et bonnes,
infiniment (1).
Profondeur de sa simplicité

(Dans l'Evangile) nulle place ni au sentiment, ni à la littérature, en général; un dépouillement,


une nudité aussi complète que possible : uniquement le fait dans sa réalité précise, détaillée, sans un
mot de. plus pouvant être pâture à la curiosité naturelie, avec les résultats qu'il produit.
Tout état d':âme d'ailleurs, ne dépasse-t-il pas à l'infini ce que nous en pouvons dire et voir? Il
(1) Vivantes clartés.
43
est fait de tant de choses, les unes lointaines appartenant à l'histoire des familles, à des ancêtres
depuis longtemps disparus, les autres plus voisines et dont nous sommes personnellement
responsables. Les évangélistes, en leur simplicité toute objective, se tiennent plus en profondeur et
dans la vérité que nos efforts modernes de pénétration et d'analyse psychologique.
n
L'évangéliste raconte les faits, sans plus. Les âmes, le long des siècles, se mettront en face de ces
faits, et, guidées par l'Esprit du Maître, qui en est le principal personnage, y puiseront les enseigne -
ments dont elles auront besoin. Les apôtres, quand ils parlaient du Maître, ne faisaient que cela et
leur parole, toute nue et simple, était conquérante au - delà de toute autre.
Jésus explique comme explique un père ou une mère à des enfants, comme explique un ami à des
amis. Rien d'une démonstration géométrique ni d'un exposé didactique : une conversation simple,
44
familière où se s,ersent les âmes, où la lumière est commandée, mesurée par l'Amour et ne tend
qu'à le développer, où l'on dit seulement ce que peuvent porter les auditeurs, où on les prépare à
entendre les choses difficiles, où on les avertit que, s'ils ne comprennent pas tout aujourd'hui, leur
intelligence, en s'ouvrant, retrouvera les semences, qui lui sont confiées, et s'en nourrira plus tard.
Le fond de l'Évangile
Jean ne s'inquiète pas des difficultés que son récit soulèvera, et qui nous arrêtent beaucoup trop ...
Il marche, il poursuit le récit; il sème, peut-être au hasard d'une mémoire qui laisse dans l'oubli
beaucoup de divines paroles et de détails émouvants, ces souvenirs qui devaient être si vivants et
qui gagnaient les coeurs beaucoup plus par la vie dont ils étaient animés que par le souci d'une
narration parfaitement ordonnée et complète. C'est à cette liberté d'allure que nous devons ces
déclarations soudaines, où tant de doctrine profonde se mêle à toute la tendresse ineffable des
relations de la vie divine. Ce sont des éclairs dans la nuit ;des âmes que la haine conduit.
45
n
Jean ne nous fait grâce d'aucun détail, d'aucun geste, d'aucun mouvement (de la dernière Cène).
Comme tout cela s'est gravé! Quand on aime, tout intéresse, tout se fixe dans la mémoire qui sans

9
cesse se représente les circonstances où se traduit la Vie. Quand l'aimé est Dieu, quand on sait que
tous ses mouvements sont divins; riches de Lumière et d'Amour, pleins d'enseignements qui
nourriront les âmes au long des siècles, avec quel soin pieux on les recueille! Des esprits critiques
se sont demandés comment l'évangéliste avait pu retenirr ces détails et le long discours qui a suivi la
Cène. Leur question prouve seulement que la critique dessèche et ne comprend rien à la Vie!
(Jean) tait toujours, et comme de parti-pris, des états d'âme qui devaient pourtant avoir retenti si
fort dans son âme propre. Il raconte, il dit les faits; il laisse à ses auditeurs, aux lecteurs, le soin
d'entrer en ce divin sanctuaire du coeur adorable
46
où il a reposé (durant la Cène). Il sait que l'EspritSaint se chargera d'enn ouvrir à chacun les
portes et d'en découvrir les secrets.
Toute la théologie de saint Jean, et toute l'histoire religieuse - qui est l'histoire totale
est là : elle part de cette « Lumière vraie qui illumine tout homme », et qui s'offre à lui pour l'en-
fanter à la Vie. L'âme est entre deux appels celui de la Lumière vraie et celui des ténèbres qui
veulent se faire prendre pour elle. La croissance de l'enfant de Dieu dépend de son choix : ce choix
est i m renoncement.
n
Il le redit; il se donne la joie de le redire. Et cette joie est si vraie que, si nous ne sommes pas
entièrement fermés à sa pensée, elle se communique à nous. On l'écoute, on lit et relit, et on
entrevoit peu à peu que le long contact avec cette Lumière fait lever dans l'âme un jour nouveau.
47
Jean parle pour unir toutes les âmes à la Lumière. Il la montre pour qu'on la voie et qu'on
l'accueille. Marie joue le même rôle. Jean est lié à la Lumière par la foi qui est la réponse de l':âme à
son rayon répandu en elle. Ce lien de la foi, voilà ce que l'évangéliste nous redira tout au long de
son écrit. Ainsi, en méditant les lignes du Prologue, j'y découvre de plus en plus tout ce qui suivra;
et dans ce qui suivra, si j'en poursuivais longtemps l'étude, j'y verrais toute vérité et toute vie.
L'évangéliste en l'écrivant ou en le dictant ou tout simplement en le prêchant chaque jour, toujours
le même et avec la même simplicité profonde - y découvrait, lui, ces perspectives qui vont se perdre
dans l'infini.
n
Pour pénétrer tout le Prologue, comme aussi bien tout le quatrième Evangile, il faudrait être entré
dans l'âme de saint Jean, il faudrait s'être laissé transporter par lui dans ces profondeurs de la Vie
divine où l'on sent si nettement qu'il avait, lui, sa demeure et sa vie.
48
Jean se répète, il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur les hauteurs, en
face de cette Réalité qui pour lui est tout. Il vit ce qu'il écrit; son Evangile, c'est sa vie, c'est son âme
qu'il exprime; il contemple Celui qu'il aime en même temps qu'il en parle; il Le regarde longuement
dans la demeure où Il l'a introduit; il sait que ce regard prolongé procédant de l'amour engendre la
lumière et rentre dans l'amour où il s'achève. De là, le mouvement si spécial de sa pensée : elle
avance lentement, parfois elle s'arrête, elle semble même reculer de temps en temps, et comme
revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir.
Sa réalité restreinte et immense
L'Ecriture ne dit pas tout parce que sous l'activité d'hommes qui marchent, se parlent, voient,
demeurent ensemble, une activité intérieure, toute spirituelle, imperceptible, ineffable, se cache. La
première n'est qu'un voile, recouvrant la seconde.
49
Celle-ci ne se dit pas : elle se vit. Elle se vit en chacun dans le secret de son âme. Cette part
s'écrit sans cesse dans les coeurs, et c'est là que nous devons la lire.
n
Les évangélistes n'ont pas voulu nous renseigner sur certains détails. Ils choisissent, retiennent,
oublient, au gré d'un plan qui les dépasse et nous dépasse. Il faut adorer sans comprendre. Discuter,
regretter, épiloguer est vain. Un Maître a disposé toutes choses pour que ce plan se réalise et sa

10
disposition est la seule qui convienne. Cette foi aveugle Le grandit en nous et nous grandit en Lui.
Si les évangélistes n'ont pas retenu ces détails, c'est qu'ils ne nous sont pas nécessaires. Notre
souci actuel de savoir, nos exigences de raison en souffrent, mais en quoi notre vie d'âme en peut-
elle être atteinte? Pour eux, seule cette vie compte, et il faut les lire dans cet esprit.
4
50
Jésus nous tient toujours et se tient Lui-mêmee dans l'analogie. Comment faire autrement quand
on est la Vérité marne et qu'on s'adresse à des ombres? La chose nous déconcerte parce que nous
sommess ces ombres et que nous nous adressons à des ombres. Notre langage est nécessairement à
la mesure du fragment d'être que nous possédons, et notre vérité est mesurée par ce fragment.
Quand nous voulons nous en évader, nous entrons sur un terrain trop ample pour notre esprit, où il
hésite. La vérité que nous découvrons nous apparaît mal délimitée et vague. Le vague n'est pas en
elle : il est dans notre esprit qui est débordé et ne perçoit plus qu'à demi. Un esprit plus puissant,
voyant de plus haut, saisit avec une netteté parfaite et dans ses limites bien tracées ce qui nous
apparaît incertain et flou.
Les détails des scènes qui nous sont racontées occupent dans la pensée du Christ la place qui leur
convient, et I1 les voit dans toute leur réalité à la fois restreinte et immense; restreinte, parce qu'ils
font partie d'un tableau où toute l'histoire
5I
figure; immense, parce qu'ils baignent dans cette histoire et en Celui qui la dirige, et qu'ils sont
comme revêtus de sa grandeur.
Entendre ces pages, c'est donc vous entendre. Il est délicieux de songer qu'en dictant ces pages
dont mon âme se nourrit, vous prévoyiez et vous vouliez cette heure où elles tomberaient sous mes
yeux, vous prépariez la grâce secrète qui les ferait descendre jusqu'à mon cceur et y éveillerait un
nouvel amour pour vous. Je les lis avec cette conviction qui me ravit. Je me baigne dans la lumière
bienfaisante des vérités qu'elles contiennent et dans: la douceur de cette universelle tendresse, qui a
mêlé à toutes ses oeuvres le souci de me sanctifier (1).
Ces lignes ne • sont qu'un vêtement humain, vêtement trop court - inexprimablement trop court
de réalités qui nous dépassent tous et

(1) Liturgie d'âme, p. 31-32.


52
toujours. Quand on les a longuement méditées avec toute son âme et pendant toute sa vie, les
perspectives qu'elles ouvrent s'étendent de plus en plus et, dans une lumière sans cesse accrue
si fraîche et toujours jeune - révèlent un monde qui se déploie par-delà tout cee que l'on voit et
tout ce que l'on dit. C'est la joie parfois grisante, toujours douce et incomparable, de cette
méditation ce qu'elle donne n'est rien, ce qu'elle promet est beaucoup plus. Dieu, sa Vérité, sa Vie,
sa Beauté, toute la Plénitude sans nom que nos mots s'efforcent en vain de traduire, c'est un aliment
qui comble sans rassasier.
Sève de vie, de vraie Vie, simple, puissante et si expressive de ce qu'il y a de plus profond en
nous, que nous 'couvons répéter ces lignes sans fin comme tous les mots d'amour -- elles ne s'usent
pas. Elles ont vraiment une
(1)
jeunesse et une fraîcheur éternelles; elles se renouvellent et se revêtent d'une douceur et d'un
éclat que les répétitions grandissent (1).
Face è Dieu, p. 37.
CLARTÉS DE FOI

Au-dessus de la mouvante bagatelle


Les hommes ont besoin que Dieu s'enveloppe de mystère et que ceux qui Le représentent ici-bas
y baignent. C'est un hommage rendu à sa grandeur.

11
Nous avons tendance à reléguer dans l'irréel tout ce qui nous dépasse. Dès qu'une réalité déborde
notre esprit, ou bien nous la nions, ou nous vivons pratiquement à son égard comme si elle n'existait
pas. Ce n'est pas seulement une inintelligence, c'est une perte pratique immense. Nos relations avec
le monde de là-haut, avec toute la famille céleste, qui constituent notre vraie vie dès ici-bas, et qui
en préparent l'épanouissement plein, emprunteraient à une foi vive une douceur et une force qui
seraient le trésor de la terre (1).

(1) Contemplations mariales, p. 132.


54
n
Il faudrait s'arracher - ou mieux se laisser arracher par l'Esprit d'Amour à la mouvante et
insignifiante bagatelle qui nous tient. Peu d'âmes ont assez de courage pour le faire et Dieu, qui
exige ce courage, se contente de ce petit nombre (1).
Rentrée dans la Vie
Nous pouvons devenir fils : « Il a donné le pouvoir de devenir fils ... » (Jean, Prol.). Nous réa-
liserons ce pouvoir quand nous serons unis à la Source, quand nous rentrerons en elle. Cette rentrée
implique un mouvement qui nous conduira du néant à l'être, de la mort à la vie. Le Père est la
Source de la Vie et veut nous enfanter. Il n'engendre que dans son sein, et Il n'engendre qu'un Fils.
Il faut donc s'unir à ce Fils, devenir ce Fils en quelque manière. On s'unit dans la foi : « Il a donné le
pouvoir de devenir fils à ceux qui croient en son nom » (I bid). La vue de foi Le fait entrer

(1) Contemplations mariales, p. 132-133.


55
en nous, nous fait à son image, forme en nous ses traits : ainsi nous devenons Lui, et nous
trouvons place avec Lui, en Lui, dans le . sein paternel.
Cette union dans la foi -- qui fait le thème de toute la prédication évangélique - confère à ceux
qui sont unis une grandeur qui est une sorte d'identification à Lui ... En croyant en. Jésus, on entre
en Lui, on ne fait plus qu'un avec Lui, et on participe à l'unité qui Le relie à son. Père. Il est clair
qu'une telle foi est la foi épanouie, aimante et vivante qui livre tout un être à tout un autre être .. , et
les consomme de cette union même. Le divin. Maître y reviendra en son dernier entretien; il fera de
cette idée essentielle la trame aisément visible de cet épanchement d'âme.
Don du Père

La foi est un don du Père. C'est Lui qui dépose au fond d'une âme le principe de ce
56
mystérieux mouvement par lequel une âme est attirée et vient; c'est une participation au
mouvement éternel par lequel Il se donne à son Fils et son Fils à Lui. L'âme qui a reçu ce principe
s'émeut, comprend et répond, sa faim est apaisée, sa soif étanchée.
Cette adhésion unit l'âme au Père : elle fait rentrer en Lui le mouvement qu'Il a déclanché. Ce
mouvement est une effusion dans l'âme de son Esprit d'Amour. Animée de cet Esprit, l'âme se
retourne vers Celui qui le lui communique et elle lui dit : « Je suis vôtre; ce que vous dites devient
ma pensée, parce que c'est votre pensée, mon verbe, parce: que c'est votre verbe. » Et elle refait le
mouvement du Verbe éternel: elle se donne comme elle voit le Père se donner à elle. Elle se donne
pour que le Souffle de l'Esprit lui fasse accomplir le mouvement qu'Il accomplit, le don de soi.
Jésus est le Verbe éternel envoyé par le Père pour accomplir ce mouvement en notre terre et
montrer aux hommes comment on l'accomplit.
57
La foi nous laisse toujours dépendants. L'âme croyante est un vase vide que Dieu emplit et qui a
seulement ce qu'Il lui donne. Elle ne peut pas se passer de Lui. Si le rapport n'existe pas, elle n'a
rien; s'il cesse, elle retombe en son vide.
Don de tout l'être

12
Il ne faut pas limiter ce grand mot de foi à l'idée d'adhésion de l'intelligence. Croire n'est pas
seulement donner son esprit à la Vérité, c'est livrer toute son âme et tout son être à Celui qui la parle
et qui est cette Vérité. Croire, c'est vivre et cette vie est la Vie même.
La foi est un mouvement de tout l'être qui croit vers tout l'Etre auquel il croit. Ce mouvement
s'achève dans l'amour. La foi est le premier pas du don de soi. Un amour l'anime qui ne doit pas
s'arrêter en route, mais se poursuivre jusqu'à ce que les deux êtres soient l'un dans l'autre.
Son horizon immense
La raison humaine doit s'immoler à la raison divine pour la rejoindre dans sa Lumière plus haute
et vivre de sa Vie. Cette immolation ne la détruit pas : elle n'est que renoncement à une activité
inférieure pour participer à l'activité divine. Elle ne cesse pas de voir, mais sa vision n'est plus l'acte
de sa seule lumière.
Notre-Seigneur n'est pas venu satisfaire la raison mais la soumettre. Il ne la condamne pas, Il ne
veut pas s'en passer, mais Il veut lui communiquer une Lumière supérieure si elle consent à
renoncer à la sienne propre.
On s'unit dans le vouloir. On doit vouloir ce que Dieu veut parce qu'Il le veut. Est-ce que cela
convient ou ne convient pas? Lui seul est juge. Il y a des convenances supérieures que notre raison
59
ne perçoit pas; elle se grandit en les croyant sans les voir. Elle abdique son droit, mais cette abdi-
cation l'unit à l'intelligence plus haute dont elle partage les vues. C'est cette participation dans le
renoncement que Jésus demande à ceux qui L'aiment.
La foi ne s'impose pas. Elle se montre, elle se justifie, elle se fait « hommage qu'il est raisonnable
de rendre »; elle ne violente pas notre nature; elle respecte merveilleusement la liberté. Ceux qui
croiront auront des raisons de le faire; ceux qui refuseront leur adhésion d'esprit ne pourront s'ap-
puyer sur des motifs raisonnables. Si leur esprit n'est pas satisfait, c'est qu'il exigera une satisfaction
qui ne lui est pas due. Il doit se rendre à un témoignage venu du dehors quand il l'a reconnu valable,
comme au témoignage montant de son propre fond. Récuser le premier, accepter le second seul est
orgueil et, comme tout orgueil, étroitesse. On se limite ainsi à son propre jugement, on s'enferme
dans la prison du « moi ». Dieu appelle les âmes à l'horizon immense et libre de sa Vérité affirmée
par Lui et prouvée par des actes que seul Il peut faire.
bo
En entrant dans une âme, Il doit être admis sans hésiter. Sans hésiter ne veut pas dire sans con-
trôle ni sans raison. Il ne supprime pas la raison Il lui demande de s'incliner devant Lui, devant sa
Lumière supérieure, mais seulement après avoir reconnu cette supériorité. La raison n'entre pas en
jeu pour se démontrer à elle-m&ne la vérité qu'Il affirme et montre : elle entre en jeu seulement
pour constater qu'Il dit et qu'Il dit vrai. Quand la Lumière illumine, n regarde dans cette Lumière et
toutes les lampes s'éteignent; si elles demeurent allumées, elles ne montrent plus rien, on voit sans
elles et on ne les voit plus.
Ma raison, dans les êtres créés, ne perçoit que son Etre; elle l'entend lui dire : « Je suis Celui qui
suis », et elle adore les perfections de cet auteur de toutes choses, dont un seul mot fait tout être.
Cette foi adorante est déjà un contact, mais ne m'unit pas à la Vie intime de Celui qui est. Je ne
perçois que le dehors de l'Etre, j'en suis ébloui; je
6r
ne pénètre pas dans l'intérieur où il se déploie en trois Personnes. Je connais le Dieu immense, je
ne connais pas le Dieu qui aime et se donne. Tout le dedans de Dieu reste caché. La Lumière même
habite mon âme, mais je ne puis y accéder. Ma raison peut l'accueillir mais elle n'en dispose pas; i.1
faut que cette Lumière se donne, ouvre la porte du mystère, du sanctuaire où Dieu aime et se donne.
Je crois donc, et je m'en tiens là. Je ne veux plus chercher ni à noir ni à dire. Je veux m'habituer à
regarder dans l'ombre où la lumière se tamise pour arriver sans me blesser, à écouter ce silence où
parle la Voix qui dit tout sans paroles, à aimer cet Amour qui se donne, en m'éclairant et en me
parlant, sous cette forme plus haute que moi-même, et plus près de la Lumière et de la Vérité (1).

(1) Face à Dieu, p. 169.

13
LUMIÈRE ET VÉRITÉ Lever de la Lumière
En Dieu seul la Lumière brille éternellement d'un éclat infini. En nous, les ténèbres la précèdent
et elle ne les dissipe que peu à peu : le lever de Lumière se fait généralement dans la lutte et pa=~
l'épreuve. Elle procède de la foi, et la foi est une nuit qui enveloppe en son ombre la clarté.
Ainsi se lève en nous la Lumière, par petites touches successives, dont la suivante ne semble rien
ajouter à la précédente, et dont l'ensemble sera néanmoins l'ineffable splendeur de ma vie éternelle.
Il ne faut donc ni cesser d'écrire ni cesser de méditer, de regarder, de tendre mon âme vers la
Lumière vraie qui sans cesse se donne, ni cesser d'accueillir ce qu'elle donne, quand et comment
elle se donne. Le temps successif prépare la durée stable, les mouvements
63
répétés s'achèvent dans le mouvement persistant. Je fais des exercices; j'apprends à voir et à
vivre. Tout effort est un pas vers la Vérité même et la vraie Vie. Ceux-là seuls y arrivent qui se
résignent à cette marche et ont le courage de recommencer. Je ne regrette pas les heures consacrées
à écrire ces pages, si j'ai compris la nécessité de ce courage et la valeur pratique de ces
recommencements.
Cette infinité de lueurs successives est nécessaire pour briser et franchir le formidable obstacle de
la matière dont notre esprit s'enveloppe et à laquelle il a trop consenti de droits.

Faire la vérité
« Faire la vérité ». Quelle parole inépuisable ! Nulle, peut-être, ne nous introduit plus avant dans
le divin mystère. La Vérité est le rapport de l'Etre en Lui-même, quand Il se pose en face de Lui-
même et se dit à Lui-même ce qu'Il est. Il ne dit pas seulement ce qu'Il est, Il le fait; Il le dit parce
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qu'Il le fait. Dire et faire, dans l'Etre, est tout un. Dans l'Etre il n'y a qu'être; les actes sont des
paroles, les paroles sont des actes. Paroles et actes, qui ne font qu'un, Le reproduisent.
Dans la créature, dire et faire peuvent différer. Faire la vérité, c'est entrer dans l'Etre, c'est le
reproduire, le répéter, le faire connaître. Quiconquee croit au Fils de Dieu, Le reçoit comme tel,
entre dans sa Vérité il participe à son Esprit, qui est l'Esprit du Père; il fait ce qu'Il fait; il voit ce
qu'il voit, il aime ce qu'Il aime. Et c'est cela « faire la vérité ». La Vérité éternelle du Père est
répétée sur la terre.
n
Il n'est pas requis de faire parfaitement la vérité du premier coup. Dieu donne le pouvoir de
s'arracher peu à peu aux ténèbres. Il ne donne pas de se faire fils de lumière en un jour. La loi hu-
maine reste la loi de l'esprit dans la chair, de l'esprit que régit la durée successive; pour lui, faire
la vérité, c'est se tenir en face de Dieu avec le développement d'âme déjà atteint.
Dieu demande seulement d'être accueilli dans la demeure de l'âme. Tout accueil agrandit l'appar-
tement; tout agrandissement appelle un don qui l'emplit, et, de chaque communication divine reçue,
fait la vérité ou la prépare. De lumière en lumière, l'âme avance en Celui qui est la Lumière vraie.
Liberté de la vérité
Si on reçoit (le Verbe), si on entre en Lui, si on L'écoute et si on Le garde, si l'on a le bonheur
d'accueillir ce qu'Il dit et si l'on fait en Lui sa demeure
la mutuelle demeure où l'on reste avec Lui et où Il reste avec nous - la voix des biens de la terre
s'éteint, ne nous frappe plus, ne nous entraîne plus dans le mensonge de ce qui n'est pas. On tonnait
« ce qui est », on devient « ce qui est », on goûte l'indépendance de l'Etre à l'égard de tout ce qu'Il a
fait, on est libre de la liberté des enfants de Dieu.

5
66
L'âme est fille de Dieu; elle Lui appartient et elle n'appartient qu'à Lui. Elle a la faculté de se
donner à qui elle veut. Si elle se donne à Dieu, elle est libre, elle a la liberté de l'enfant dans la
famille la maison de son Père est sa maison, les droits et les biens de son Père sont ses droits et ses

14
biens, tout est à elle, tout est à sa disposition, tout est commun. Le Père et le Fils ne font qu'un : ce
qui est à l'un est à l'autre, et la vie se déroule dans l'unité de l'Amour. Si l'âme se donne au péché,
elle se sépare de ce Père et quitte sa maison, elle perd ses droits, elle tombe sous la domination d'un
maître qui n'a ni amour, ni maison, ni droits à lui donner.
DON DE SOI AU DON INFINI
Le Don répond au don
(L'Amour) ne se donne que si on se donne. II donne de se donner seulement quand. Il voit des
coeurs prêts à répondre au Don divin. Il ne se confie que si l'on se confie et dans la mesure où on le
fait.
Si on se refuse, si on se ferme, l'union d'amour est impossible, on se condamne, on se jette soi-
même dans l'abîme. L'Amour s'exprime; son expression ce sont les actes qu'Il inspire. Les actes qui
Lui sont contraires Lui barrent l'entrée d'une âme, dressent à cette entrée un obstacle qui même pour
Lui -- surtout pour Lui -- est absolument insurmontable. L'opposition est radicale.
L'Esprit se donne seulement à ceux qui ont les dispositions qu'Il demande. Il ne se donne pas
parce qu'ils les ont; Il se donne à qui Il veut : « Il
68
soûflle où Il veut » (Jean III, 8) ; personne ne connaît et ne peut régler son Amour. Il aime parce
qu'Il aime. Son Amour est libre comme Lui-même. Seul Il le règle; les hommes peuvent seulement
se disposer à être aimés et à répondre à son Amour, puis attendre le mouvement intime de Dieu qui
les transporte et les transforme en Lui. S'ils font cela, Il viendra - Il ne peut pas ne pas venir - Il se
donnera - Il ne peut pas ne pas se donner mais Il viendra à son heure, Il se donnera selon sa mesure.
Il faut s'ouvrir à ce Don; et nous sommes fermés; nous nous sommes enclos dans une étroite
prison où règne l'égoïsme, où l'amour ne peut entrer. S'ouvrir au Don de soi, c'est sortir (de cette
prison) ... Sortir ne suffit pas, sortir est impossible si ce n'est pour trouver un nouveau moi plus
grand et meilleur que le premier ... L'Amour même s'offre à emplir celui qui le désire. Il est l'objet
de tout désir, souvent inconnu ou méconnu, toujours comblant d'une douceur qui dépasse toute
douceur créée à l'infini (1).
(1) Vivantes clartés.
L'd me en face du Don
(Jésus) est l'Amour et le Don de soi. Impossible de rester indifférent en face de Lui : on Le reçoit
ou on Le refuse. La disposition qu'Il produit peut être rapide, sans profondeur, effacée presque à
l'heure où elle naît, emportée par le mouvement des réalités transitoires auxquelles on se livre sans
cesse, mais elle existe.
n
La liberté est la condition de l'amour et l'amour est sa raison d'être.
Un monde nouveau se découvre aux regards, le monde où l'on s'oublie pour se donner, où l'on se
trouve en se donnant, où l'on se grandit par la petitesse consentis, et où l'on grandit ceux pour les-
quels on la consent. Pour entrer en ce monde, si différent de notre monde à nous, il n'est pas
nécessaire d'avoir atteint les hauts sommets ode la perfection :
70
il suffit de vouloir être ce que le Maître veut et de se remettre à la disposition de son Amour. Une
seule condition est requise : le don de soi, la disposition du vouloir qui s'accorde au vouloir de
l'Amour.
En se ;don de vous à moi en moi, je connais le don infini de vous-même à vous-même en vous-
même, de vous aussi à tout être en cet être, selon une échelle harmonieuse et variée, partant de
l'abîme et s'achevant dans le Verbe incarné; je vois tous ces êtres reproduire votre Etre en se
donnant, et se constituer ainsi, inconsciemment d'abord, puis consciemment dans l'homme, puis en
pleine clarté et conscience dans l'Homme-Dieu (1).
Pour le connaître (l'Esprit), il faut l'avoir. On ne l'a pas parce qu'Il parle et qu'on entend sa voix.
Sa voix est entendue de tous, mais n'est reconnue que de ceux qu'Il anime. C'est Lui qui parle et
c'est Lui qui entend, et c'est Lui qui reconnaît et

15
(1) Face à Dieu, p. 176-177.
7'
répond. 4n Le reconnaît quand Il parle et répond. Il est le mouvement mutuel, le don réciproque,
l'Amour qui se révèle en se portant vers celui qu'Il aime, en se donnant à lui, en l'animant de ce
même mouvement et en provoquant en lui le même don.
L'amour appelle et produit l'amour. Le don de soi du Père produit le don de soi du Fils parmii
nous, comme Il le produit en son sein. Il le fait rentrer en Lui après l'Incarnation et le pèlerinage de
la terre que couronne la mort, comme Il le retient en :Lui éternellement dans l'acte de la divine
génération.
L'Amour repoussé
Dans le plan divin, tout est ordonné par l'Amour à l'amour et tout le provoque. Les refus qu'Il
rencontre Le font ressortir. Des lumières sortent des pires aveuglements et des attachements
profonds procèdent des abandons les plus navrants. La trahison de Judas a gardé beaucoup d'âmes,
et la haine du démon
72
s'acharnant sur la divine victime Lui a attiré plus de coeurs que ses plus éclatants miracles.
L'Amour est plus fort que tout, Il s'empare de tout, Il fait tout servir à ses desseins. Judas et Satan
sont ses instruments : ils croient Lui échapper en usant de leur liberté contre Lui, ils croient
triompher de Lui, faire échec à son plan. Il le leur permet, II les laisse faire, Il leur concède ce
triomphe d'un jour. Mais le lendemain - un lendemain qui apparaît parfois lointain à nos courtes
vues le grand mouvement des choses qu'Il dirige emporte ces hommes et ces résistances, et révèle
qu'ils étaient a son service.
Dieu ne fait pas (la haine), car la haine n'est pas - l'Etre fait seulement ce qui est - mais Il la
permet. Comment? Cette permission me reste un mystère, le mystère de l'amour fini qui peut se re -
fuser. La haine est seulement cela : un amour qui s'est refusé à l'Amour même, un amour qui s'est
73
aimé plus que l'Amour. Ce qui rend la haine agissante et redoutable, c'est précisément qu'elle
aime, mais elle n'aime pass l'Amour.
Il faut songer que tout le long des siècles ce refus se renouvelle et que l'Amour repoussé ne cesse
de' frapper à la porte des coeurs. Il faut penser que c'est un passant qui s'offre à pleine âme et qui ne
revient pas.
Le ponts sont coupés : le diable ne repassera jamais sur la rive de Dieu. Sur le fleuve de la créa-
tion des êtres passent que le démon appelle. L'Amour veut les lui arracher.
L'amour de prédilection, quand il n'est pas accueilli, enfante la haine. Il y a des âmes qui ne
peuvent pas rester à mi-côte : elles sont aux sommets ou aux abîmes.
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Le péché a détourné l'homme de Dieu : le mouvement éternel du Père qui se donne au Fils et du
Fils qui se donne au Père n'est plus en lui. L'homme reste en lui-même, i1 ne répond pas au don de
Dieu par le don de soi, il ne réalise pas le don mutuel qui est la vie. En le refusant, il se condamne,
il refuse la Vie. Dieu a envoyé son Fils pour manifester ce Don.
Don de la faiblesse

Le plann divin comporte des alternatives de foi et d'incrédulité, de générosité et de faiblesse qui
soutiennent l'élan et le gardent humble.
Le fil des grâces, qui rend Jésus maître des âmes, comporte cette succession où beaucoup d'in -
suffisances et de misères conduisent à la plus haute perfection. C'est l'amour des pères et mères au
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foyer : ils ne demandent pas à l'enfant au berceau d'être le jeune homme de vingt ans qui répond
par l'amour à leur amour. Ils l'aiment et ils se don~nen.t à lui à toute heure et à tout âge et, en
somme, leur joie profonde est en ce don total qui s'oublie et ne veut qu'aimer.
Il faut se donner longtemps dans la faiblesse pour accueillir peu à peu la force dans laquelle on se

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donne davantage. Il y a une joie dans le don de soi qui peut être égoïste et périlleuse. ®n se donne
en reconnaissant son néant et en accueillant l'Etre qui l'emplit. Il appartient à Celui qui est l'Etre de
donner l'être. Il appartient à celui qui n'est pas de le recevoir de Lui à l'heure où Il le donne, dans la
mesure et les conditions où Il le donne. Quand l'homme aura plus, il donnera ce « plus ». n aura plus
quand Dieu lui aura donné d'avoir plus.
En attendant, je consens à n'être qu'un élève et un apprenti, souvent distrait et gâchant beaucoup
de ces minutes avec lesquelles je pourrais faire des
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trésors et de l'éternité. Je ne me décourageras pas, je reprendrai chaque jour et mille fois par jour
la marche vers Vous, qui est aussi la marche avec Vous. Le secret de la victoire, c'est la continuité.
C'est notre façon à nous d'imiter votre éternité et d'y entrer un jour. « Demeurez en nous » signifie
cela : il ne s'agit pas encore de: la permanence du ciel, mais de l'exercice et de la lutte qui la
préparent. La victoire est belle, mais la bataille doit l'acheter. Je me battrai donc, je me battrai avec
Vous contre moi. Je briserai peu à peu toutes ces résistances de ma nature déchue qui s'opposent à
notre union (1).
L'épreuve purifie en révélant ce qu'un homme ne sait jamais assez et apprend en dernier lieu :
que sa faiblesse est sans bornes, et qu'il faut trouver en elle sa force et sa grandeur.
Jésus n'est pas étonné ni ému de notre ignorance. Il en aime le simple aveu. Nous nous
retrouvons

(1) Liturgie d'âme, p. 63.


77
là : là., les :âmes qui ne possèdent rien rejoignent Celui qui est la Richesse infinie. Le don
manifeste l'être. Jésus, Verbe et expression de l'Etre, devait trouver sa plus grande joie à donner
(Actes XX, 35) et tout ce qu'il nous demande est de Lui permettre de le faire.
La transformation en vous, la communication de vous-même, infiniment et éternellement beau, à
nous-mêmes, pauvres et si pleins de faiblesse et de misères, l'union, c'est-à-dire la communauté de
pensée, ;de sentiments, de volonté, d'activité, voilà votre rêve divin et aimant. Le pain et le vin dont
vous voulez nous nourrir, c'est vous. Et le pain et le vin dont vous voulez vous nourrir vous-même,
c'est nous. C'est moi, moi-même, mon corps et mon âme, mon être tel qu'il est et tel que vous le
connaissez si bien, avec ses imperfections et ses insuffisances : voilà ce que je dépose à vos pieds,
voilà mon offrande (1).
(1) Liturgie d'âme, p. 37-3$.
Démonstration du Don
Cette démonstration se fait dans la charité fraternelle qui rend visible l'Esprit invisible, qui le
manifeste aux hommes, leur ouvre les portes du grand Mystère et leur révèle la Charité qui y règne.
La charité fraternelle reproduit ici-bas la Charité de là-haut, trait caractéristique de la physionomie
divine : elle l'exprime; mouvement de sa Parole, entendue par une âme, elle refait en cette âme et
par cette âme ce que fait le Verbe au sein du Père et ce qu'Il est venu faire parmi nous. Elle est le
trait caractéristique du Verbe incarné et de tous ceux auxquels Il se communique..
La charité fraternelle est le sommet conscient du mouvement qui anime le monde inférieur, mais
que celui-ci ignore. L'homme résume en lui tous ces êtres : ils lui sont remis et see donnent les uns
aux autres pour qu'il les offre tous avec lui à Celui qui a tout fait. L'immense circulation de l'Esprit
les anime sans qu'ils s'en doutent et sans qu'ils puissent le reconnaître. L'homme le sait pour faire en
leur
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nom cet acte de reconnaissance qui les ïelie à leur Créateur. Dans ce but, l'Esprit se donne à lui
d'une façon nouvelle,
Les âmes doivent reproduire l'indulgence (de Jésus:) et son abaissement : indulgence de l'esprit
qui ne condamne pas, abaissement dans les actes qui se met aux pieds du prochain -- non pas seu-
lement au niveau -- pour le purifier des poussières inévitables du chemin. Le bonheur est à ce prix il
récompense la largeur des vues et l'amour qui s'anéantit. Avec la plénitude qui caractérise tout ce

17
qu'Il dit et tout ce qu'Il fait, Jésus, par ce simple geste du lavement des pieds e les quelques mots qui
le commentent, introduisait les siens au foyer où l'on voit et où l'on aime. Il les menait par-delà
toutes les étroitesses d'esprit et tous les égoïsmes du coeur qui engendrent toute souffrance; Il leur
ouvrait vraiment les portes de la joie.
SURFACE ET INTÉRIORITÉ Les liens
Les créatures sont vaines si elles veulent qu'on les prenne pour « Celui qui est ». Elles ne sont
que ses images, elles Le représentent pour qu'on Le reconnaisse et Le rejoigne, Elles nous trompent
si elles nous retiennent comme si elles avaient l'être en ellesmeures,
Un homme est ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il aime. Tous les autres amours qu'il trouve en sa
nature, l'amour des siens, les attraits des passions vers les biens sensibles, entrent en lui uniquement
par cette porte. Si elle reste fermée, ils ne comptent pas dans sa vie. Dieu ne regarde que ce
mouvement supérieur, ce choix proprement humain par lequel nous nous donnons, l'acte de volonté.
8z
Les détachements qu'Il réclame sont ce don. Nous leur donnons ce nom de « détachements » par-
ce que notre langage, hélas, n'exprime que l'envers des choses. Nous nous détachons pour nous unir.
Nous nous détachons de ce qui n'est pas, pour nous unir à Celui qui est. Il nous tire ainsi du néant
que nous prenons pour l'être et Il nous fait entrer dans son être à Lui qui est l'Etre même.
n
Que faut-il pour entrer enn possession de ces trésors célestes? Il faut faire comme Celui qui en
est le Maître et nous les apporte : il faut se détacher. Nous ne les possédons pas parce que nous
sommes possédés. Notre coeur est vide d'eux parce qu'il est empli de mille et mille autres choses.
Le détachement n'est pas l'absence d'attaches, c'est l'attachement à ce qui est plus grand que nous.
La soumission à un supérieur fait l'ordre et c'est la condition de la paix. L'obéissance à un inférieur
c'est l'esclavage. Nous sommes fils de Dieu. Notre grandeur est de pouvoir participer à sa Vie et de
posséder son
6
82
héritage. Tout ce qui n'est pas Lui est trop petit pour nous. Unis à Lui, nous sommes comblés; e.n
possession de tous les biens créés, nous sommes libres; attachés à la créature, nous sommes
esclaves. Le détachement est la libération.
Ceux qui sont « nés de la chair » (Jean III, 6) ne Le connaissent pas : seul l'Esprit de Dieu sait
Dieu et peut communiquer sa connaissance à la chair. Ceux-là ne sont que des vestiges et des
ombres de Dieu. Seuls ceux qui Le connaissent sont ses images
Les liens du sang qui gênent le développement de la vie divine dans une âme ne sont pas les sen-
timents légitimes de la vie familiale. La vie divine. ne les exclut pas, elle les exige et les consacre.
Elle demande le sacrifice uniquement de ce qui ne tient pas compte des ;droits de Dieu. L'Esprit-
Saint ne détruit pas ce lien, Il s'en empare, Il s'en rend maitre; Il se fait supérieur à lui; Il se montre
le vrai père et la vraie mère, la source de Vie. Il affirme
$3
sa supériorité en demandant des attitudes qui semblent briser avec les auteurs de la vie physique.
En fait, Il ne brise pas, I1 lie plus fortement tous ces êtres, Il les rattache à un anneau infrangible, et
I1 est Lui-même cet anneau infrangible. Il refait la chaîne totale qui part de Lui et rentre en Lui.
Sensibilité

Les natures les plus riches sont souvent de formation lente. La richesse de tempérament doit
fréquemment s'accompagner de sensibilité vive; or c'est là surtout que le péché a introduit le
désordre. L'équilibre est rompu : ou la lumière fait défaut, ou l'on ne sait pas attendre pour agir, ou
la raison ne commande pas assez énergiquement pour imposer ses vues. Tant que l'activité s'exerce
dans cette cécité, dans cet empressement, ou cette impuissance, elle est pleine de défauts. L'âme qui
l'exerce peut être excellente, elle ne réalise pas ce qu'elle commande; son vouloir est sans cesse
déformé par les puissances d'exécution. Il faut les réformer et rectifier. Trop faible pour marcher,
vacillant sur des jambes inexpérimentées, prononçant des mots informes que sa maman seule

18
devine, le petit enfant
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n'en est pas moins aimé d'elle.. Elle entrevoit les possibilités d'avenir dans les insuffisances du
présent et elle accepte ce présent qui prépare cet avenir.
C'est le privilège de tous les êtres de sensibilité, quand ils l'ont ordonnée et soumise : ils vivent
par tout leur être; et dans le plus simple de leurs actes ils se mettent tout entiers. De là leur
puissance dans le bien comme dans le mal.

Ames factices et âmes intuitives


Les ;âmes factices se font peu à peu des dehors artificiels que peu de regards pénètrent. Seules
les natures intuitives et aimantes traversent cette zone de mensonge, et, d'instinct, vont à ce fond de
mensonge et soupçonnent ce qui s'y trame. Pourtant, elles ne savent pas, elles ne sauront qu'après
les événements, trop tard pour parer le coup, ou trop peu. Le sauraient-elles qu'elles ne pourraient
empêcher le mal : il leur manque un certain savoir-faire, une décision indispensables au succès des
habiles.
85
Leur ressource est la remise en . Dieu qui dirige les événements et qui fait servir la haine à son
amour.
n
Dans les âmes fermées au mouvement des choses de la terre, le ciel verse des lumières étranges
elles ignorent ce que le monde sait et elles savent ce qu'il ignore (1).
Surface de la matière

Quand les hommes ne sont qu'hommes, leur sensibilité les divise : la matière qui. ne sait pas se
donner et s'unir, dresse des barrières impénétrables à l'amour. Encore plongés dans cette part ma-
térielle, ils ne savent pas s'élever au-dessus.
n
Les hommes qui se sont refusés à la Lumière ne voient • plus que l'apparence superficielle, ne
vont plus a ce fond secret où l'Etre se cache, ne s'unissent plus à Lui mais à ce qui n'est pas, ne
vivent

(1) Vivantes clartés.


86
plus par le fond où Dieu se donne; ils vivent hors d'eux et ne voient que le dehors de tout. Le
dedans de tout, la résidence de l'Etre, leur échappe. Ce fut l'habilité du démon de les en faire sortir;
c'est le mal, le mal et les ténèbres. Leurs oeuvres sont mauvaises parce qu'accomplies dans ces
ténèbres extérieures. Elles sont mauvaises parce que faites sans la Lumière, contre la Lumière,
malgré ses appels et ses invitations..
La lumière de la raison, née du Verbe, devait rejoindre le Verbe caché dans les êtres qui Le re-
présentent; et de l'homme, éclairé par cette double lumière, un acte devait monter à Dieu qui eût été
l'hymne de la création à son Créateur. L'homme était créé pour cela. Arrêté à la surface des choses,
l'homme a arrêté ce chant des choses. Il a vu en elles seulement le plaisir qu'il pouvait en retirer et
cette surface qui pouvait le lui procurer. Le monde matériel, par sa faute, est resté sur ce terrain
inférieur et limité. Ce monde était fait, comme l'homme lui-même, pour rentrer en Dieu et s'y
achever. Le péché a interrompu sa marche, lui a fermé la voie du retour.
87
Intériorité de la vie
Le développement du corps et de l'esprit n'est pas le terme dernier de nôtre être ni la perfection
définitive de notre vie. Il y a en nous des énergies plus hautes que les forces du corps et les facultés
de l'esprit. Il y a en face de nous un bien plus comblant que les biens de la terre et les découvertes
de l'intelligence. En nous et en face de nous, au plus profond de notre être et au plus profond de

19
l'être de toutes les créatures, il y a Celui qui s'est défini l'Etre même. Les rapports avec nousmêmes
et avec les êtres qui nous entourent ne constituent que notre vie superficielle. Notre vie profonde, ce
sont nos rapports avec Dieu (1).
La vraie vie, en effet, est toujours cachée. La vie publique n'est que la vie cachée qui se décou-
vre. La vie publique, si elle n'est pas cela, est un trompe-l'oeil, c'est du « simili ». Elle se fait pren-
dre pour ce qu'elle n'est pas; c'est de l'agitation,

(1) Liturgie d'âme, p. 10-11.


88
c'est-à-dire de la vie en surface. La vie est essentiellement du mouvement en profondeur; ce
mouvement, qu'il se traduise au dehors ou reste au fond, est vie; il est vie parce qu'il est action vraie
et pas seulement agitation. Jésus, sous le voile des longues années de soumission silencieuse et
obscure, était le Rédempteur inaperçu, mais réel, des hommes (1).
n
Le mouvement spirituel va du dedans au dedans. Plus il est parfait, plus il réalise cette intériorité,
marque de la vie. L'Esprit de Dieu le répand en Lui-même et le reprend en Lui-même, où il le tient
enfermé et épanoui. Une immense circulation de mouvement et de clarté relie tous les êtres,
reproduit sur un mode inférieur la communication de Lumière et d'Amour qui est la Vie divine.
n
L'amour veut l'union et non un simple rapprochement. Il met les êtres les uns dans les autres;

(1) Vivantes clartés.


89
il les y garde. S'ils ne s'y maintiennent pas, c'est que les forces contraires de haine ont triomphé et
séparé ce qu'il avait uni. L'union de l'amour est spirituelle; elle ne se peut faire que dans l'esprit et
entre esprits. La matière est impénétrable, elle ne permet que des juxtapositions. Les surfaces s'op-
posent et se refusent, les corps restent les uns à côté des autres; ils peuvent se toucher, se presser, ils
ne peuvent se pénétrer et s'unir.
n
Le corps vieillit, l'âme reste éternellement jeune comme Dieu dont elle est l'image, et comme
l'Esprit qui la renouvelle en Lui.
Paix et joie des profondeurs
Le trouble est nécessaire dans la vie spirituelle, mais il est ordonné à la paix et doit la développer.
Dieu est la Paix et ne produit que la paix. Il y conduit l'homme par des chemins où il doit être
inquiet et effrayé.
go
La paix est l'aeuvre de la Lumière : c'est la tranquillité de l'ordre. Où règne le désordre, la
Lumière appelle la lutte qui le fait cesser. Dieu est la Paix parce qu'Il est la Lumière. C'est en Le
regardant que l'on recouvre la paix, car si on est en Lui tout est ordre, même le trouble, tout est
tranquillité, même la lutte.
Le trouble, pourtant, ne doit pas atteindre les parts les plus profondes où nous aimons. Là, Dieu a
sa résidence : de là, Il dirige tout. Nous devons nous tourner vers ces profondeurs et Celui qui les
occupe, trouver en Lui la paix et l'appui qui ne sont pas et ne peuvent être en nous.
n
La jeunesse d'âme est celle qui demeure, que la vie passagère n'atteint pas parce qu'elle participe
à la vie éternelle. Il y a des natures comme cela
9'
elles vivent par le fond d'elles-mêmes, ce fond où réside Celui qui est et où I1 se communique à
elles. Elles ont avec elles-mêmes et avec les choses des rapports d'une simplicité exquise qui
semblent les mettre en dehors du mouvement faux né de la faute originelle. Il semble que le péché
ne les ait presque pas touchées; elles ont quelque chose de la sincérité et de la fraîcheur originelles,
quand le corps et ses mouvements, la parole, le regard, les attitudes étaient encore le miroir de

20
l'âme. On voit clair en elles et elles voient clair en tout.
Au ciel, on n'aime que sa place. C'est le secret de la paix, qui est la tranquillité de l'ordre (1).
(1) Vivantes clartés.
LES DÉMARCHES
DU VERBE INCARNÉ
On comprend l'immense amour qui a déterminé le Père â nous donner son Fils, Celui-c.i à se
sacrifier pour nous,. et l'on comprend combien c'est en regardant vers les hauteurs sereines de cet
Amour qu'il faut lire l'histoire du monde et surtout la vivre.
Manifestations créées du Verbe
Les Juifs n'ont pas compris le lien qui unit ces manifestations créées du Verbe avec la Parole
éternelle exprimant le Père. Ils les ont vues dans leur réalité naturelle, ils n'ont pas perçu le rapport
avec Dieu. La perception de ce rapport manque à tous les adversairess de Notre-Seigneur. N'est-ce-
pas d'ailleurs ce qui nous manque à tous?
93
Ce Roi n'est qu'un pauvre, ce Dieu n'est qu'un enfant, cette intelligence infinie est sans paroles, et
la tendresse rayonnant de son coeur ne s'exprime qu'en cris et en vagissements inarticulés. Les
Mages n'en sont pas plus troublés que par les périls du parcours, la longueur du' chemin ou
l'indifférence des Juifs. La Lumière brille en eux, leur faisant voir par-delà les langes, le silence et
le dénuement. L'étoile est entrée dans leur coeur et les éclaire de clartés nouvelles. Dieu resplendit à
travers tout ce que les hommes méprisent. Rien ne leur paraît plus grand que ce mépris des mépris
humains et ils adorent le souverain Maître dans ce petit enfant à la merci des hommes et des choses.
Leur esprit pénètre dans la profondeur de la Vérité libératrice; ils connaissent le Tout et le rien, le
Tout commençant là où finit le rien (1).
n
Dieu veut cette ressemblance qui met son Fils à notre taille. Pourtant là encore comme toujours,
(1) Vivantes clartés.
94
des échappeés de lumière percent le voile créé et révèlent l'Incréé. Ce ne sont pas des
éblouissements prestigieux provoquant l'admiration des hommes. Dieu n'emploie guère ces
procédés violents et artificiels. Ses façons de faire ont un caractère plus discret et plus intime. Ce
sont des révélations faites à des âmes simples et qui, pour ces âmes, mettent Jésus en plein jour.
Celles-là voient Dieu dans l'homme et ce contact avec Dieu les . transporte et les transforme (1).
Ses mots si simples couvrent les plus grands mystères. Je devrais dire au singulier « le plus grand
mystère », l'unique mystère, unique objet de l'Incarnation et de toute la vie de Jésus. Il faut le ré-
péter à chaque verset. Pourquoi pas? Jésus se répète sans cesse et ne peut que se répéter : Il est le
Verbe disant tout en un mot;. quand Il transpose ce mot dans notre langage créé, Il doit le multiplier
pour s'adapter à notre faiblesse. Ses mots multiples ne disent rien que le mot unique et le disent
moins bien. Rejoindre cette unité et redire

(1) Contemplations mariales, p. 67.


95
sans cesse ce qu'Il dit sans cesse peut paraître fastidieux au premier abord. En réalité, c'est se rap
procher de Lui. Et c'est là où, en effet, l'action de son Esprit conduit les âmes, leur expliquant ce que
le Verbe a dit.
Jésus avait amené (ses premiers disciples) « chez Lui ». Quel est ce « chez Lui » ? L'évangéliste
ne le dit pas. La réponse vraie est dans le premier mot de son Evangile : la demeure de Jésus.-
Homme, c'est le Verbe. C'est là que saint Jean fut introduit dès le premier jour. Il y est resté. Et c'est
là qu'il nous conduit à son tour. Suivons-le et restonsy avec lui ...
Son âme (de Jésus) toute fraîche renouvelle les nôtres. Les années éternelles ayant précédé sa
naissance ne l'ont pas vieilli : Il a l'expérience de tout ce qui a été, Il connaît tout ce qui sera et Il est
jeune comme une fleur qui s'ouvre. Il a la jeunesse
96

21
de ce qui ne passe pas, la jeunesse de l'éternel présent. Du haut de cette jeunesse, comme d'un
sommet infini, Il donne le mouvement aux choses et I1 leur communique sa paix. Vues par Lui,
elles sont toutes belles et bonnes. Vues en Lui, elles apparaissent. toutes revêtues de cette douceur
et de cette beauté 1.
Notre Père » (2)
L'oraison dominicale, le « notre Père », est la prière parfaite, la prière par excellence, la prière
qui résume toutes les autres. Elle établit entre l'âme et Dieu un rapport qui est proprement et
véritablement la vie éternelle.
Jaillie du coeur même de Jésus, elle en est l'expression parfaite que les divines lèvres ont pro-
férée, que des âmes innombrables depuis mille neuf cents ans ont répétée et méditée après Lui, que

(1) Vivantes clartés. (2) Ibid.


97
nous avons répétée et méditée nous-mêmes si souvent, que d'autres rediront et méditeront après
nous jusqu'à la fin des temps et dont personne n'a jamais épuisé et n'épuisera jamais l'insondable
beauté.
Quand nous prononçons bien ce simple mot « Père », quand nous y mettons bien toute la richesse
de sens qu'il comporte, quand, en le prononçant, nous nous tenons bien détournés de tout ce qui
n'est pas Lui et tout tournés vers Lui seul, quand nous voyons bien par la foi le mouvement de ce
Père versant sa vie et son • &re en notre âme, y gravant ses traits, nous faisant fils à son image et à
sa ressemblance, quand nous accueillons avec amour ces traits, quand, en un mot, nous nous
donnons comme I1 se donne, il est certain, absolument certain, que ce mouvement mutuel unissant
le Père et le Fils, et qui est son Esprit, se produit en nous ... Les trois Personnes de la Sainte Trinité
sont là, en nous, elles y vivent leur vie du ciel .. .
Nous ne disons pass seulement « Père », mais
« notre Père ». Le mot « notre » signifie d'abord
la possession ou la libre disposition, c'est un adjectif possessif ; il signifie donc, dans la
circonstance, que le Père auquel nous nous adressons est vraiment à nous; Il nous appartient, nous
pouvons en disposer : c'est stupéfiant, et cependant cela est.
Cet étonnement, la Sainte Église l'a traduit à la Messe avant la récitation du « Pater », elle fait
dire au prêtre : « ... nous osons dire : notre Père ... », nous osons, nous avons le courage, nous avons
l'audace, enhardis par ce commandement du Seigneur, instruits par la divine Vérité elle-même.
Ce courage, cette audace, nous ne pouvons pas seulement l'avoir, nous devons l'avoir : Dieu est
vraiment « notre Père », et Il veut que nous lui donnions ce titre. Lui-même nous a donné le droit
99
d'employer cette formule, de prononcer ce nom. Ce droit nous ne l'avons pas par nature : par
nature nous sommes des créatures, des serviteurs; la filiation, le titre de fils, est un don, un don •
gratuit, une grâce absolument imméritée. S'il ne nous avait appris cette formule, nous n'aurions
jamais pu l'employer. Mais II l'a dit, II l'a voulu; Il veut que nous nous comportions en enfants; Il
veut que nos rapports avec Lui soient des rapports de fils à père, que nous considérions son sein
comme le sein d'un père et comme notre demeure, ..
L'adjectif « notre » a un second sens se rattachant intimement au précédent : nous ne sommes
pas, nous, fils unique : il n'y en a qu'un., Celui qui est son Image parfaite, qui Le reproduit tout
entier. Nous devenons fils si nous sommes en Celui-ci.. Vous voyez aussitôt les conséquences :
notre voix n'est plus seulement notre voix, c'est la Voix aimée qui ravit le Père; en nous entendant,
c'est Lui qu'Il entend ... L'observation de la parole de Dieu marque l'âme de traits qui sont les traits
de famille. Car la Parole est son Fils, son Image. Ceux qui observent sa Parole, ceux qui l'aiment, la
font, la
I00
créent en quelque sorte en eux, ils se font à l'image et à la ressemblance, ils se refont « à l'image
et ressemblance de Dieu » et en Jésus ils ne font qu'un. En Jésus, donc, quand nous disons bien ces
mots « notre Père », nous ne sommes pas seuls : une foule immensee est avec nous en Jésus et avec

22
Jésus.
Ces premiers mots du « notre Père » peuvent suffire. Une âme s'y sentant attirée, pourrait s'en
tenir là, les répéter sans fin, et faire ainsi une excellente prière. Car ils contiennent implicitement
tout ce qui suit, tout ce que l'on peut dire à Dieu. Cependant, Notre-Seigneur a tenu à les compléter,
en nous indiquant ce que nous devons demander à notre Père céleste et dans quel ordre nous devons
le demander, nous montrant l'essentiel de ce que contiennent ces mots.
Mission d'amour
Le royaume de Dieu est le royaume de l'amour. En Dieu, il n'y a qu'amour. Dans tout ce qu'Il
101
fait il faut voir uniquement cela. La mission de son Fils est la révélation de cet Amour. Cet
Amour l'élèvera en croix et en fera le Sauveur du monde. Ceux-là seuls, seront sauvés qui croiront à
cet Amour et reconnaîtront dans le Fils crucifié la manifestation suprême de l'Amour du Père et la
communication de sa Vie. Le Fils ne fait que cela Il voit le Père se donner à Lui par amour et Il
répond éternellement à cet amour en se donnant comme le Père se donne. La Vie est ce Don mutuel,
ce mouvement unique communiqué par le Père au Fils et faisant rentrer le Fils dans le Père. Le Fils
crucifié manifestera ce mouvement pour que les hommes puissent le reproduire. Il est venu pour
cela.
Il n'attire pas les âmes à Lui parce qu'Il a besoin d'elles, mais parce qu'elles ont besoin de Lui. Il
lui suffit d'être connu de son Père et de Le connaître, de vivre dans la Lumière et de la refléter. Son
être, sa vie, sa gloire, et sa joie c'es.t cette relation essentielle. Il veut faire entrer les hommes dans
cette relation. Il veut leur communiquer l'Esprit d'Amour reçu de son Père et les
10.2
unissant dans un embrassement éternel. Voilà la Vie qu'Il reçoit de son Père et veut répandre.
Jésus n'est animé que par l'Amour. Il ne veut que se donner et donner, se donner à son Père dans les
hommes en donnant son Père aux hommes et les hommes à son Père.
Jésus est cela : quelqu'un qui aime, demeure et veut qu'on demeure avec Lui; ses délices sont
d'être avec celui qui trouve ses délices en Lui.
« Jésus . aimait » ... C'est tout. Que peut dire de plus celui qui a connu cette dilection divine et en
a fait le nom propre de Dieu? Il a essayé de laisser entrevoir la réponse de son âme choisie, dans la
première phrase de sa première Epître. En dehors de là, rien : il la sait intraduisible ...
;03
Toujours .« Homme-Dieu »
Jésus s'est soumis â un dessein divin qui déterminait les moyens, les heures, toutes les
circonstances et Il l'a réalisé en Dieu pour qui rien n'est caché rai impossible, mais aussi en homme
qui vivait avec d'autres hommes et tenait compte de leurs dispositions et de leur activité. Il est
toujours et en tout « l'Homme-Dieu ».
Nous nous représentons beaucoup trop NotreSeigneur comme un être surhumain. C'est complè-
tement inexact : Il est Dieu parfait et homme parfait. Il a un coeur comme le nôtre et une sensibilité
comme la nôtre. La seule différence est que le coeur et la sensibilité chez Lui sont complètement
intacts et ordonnés. Parce qu'intacts, ilss sont d'une délicatesse inexprimable. Parce qu'ordonnés, ils
sont soumis aux vues supérieures de la raison et de Dieu. Il ressent donc toutes nos joies et toutes
nos peines; Il les ressent comme nous les ressentons, mais avec la vivacité des êtres neufs dont rien
n'aa encore émoussé l'impressionnabilité, et des organismes
104
heureux sur lesquels toutes les impressions retentissent sur le champ et sans déchet (1).
De là, le résultat de son activité et l'impression produite par elle sur les âmes : Il convainc sans
épouvanter; I1 s'impose sans repousser; Il attire et séduit tout autant qu'Il s'affirme. Il apparaît l'un
de nous et en même temps supérieur à nous. Il peut donc servir d'intermédiaire. Son humanité
rang que nous avons perdu et qu'il faut reconquérir. Les enfants Le voient enfant comme eux,
écoutant et interrogeant comme eux. Les savants découvrent en Lui des abîmes de science auprès
desquels leur savoir est une goutte d'eau. Goutte d'eau et océan sans rivage, Jésus est cela en même
temps. Selon les circonstances et nos besoins d'âme, Il sc montre tour à tour sous ces aspects divers

23
(2).
De là l'indulgence sans bornes de Celui qui voit pour ceux qui ne voient pas. Il les connaît,
(1) Vivantes clartés. (2) Ibid.
I: CL
1OtfU iiVeaU, s3 divinité nous élève au
In5
Il sait ne pouvoir compter sur eux, Il ne se fie pas à eux, Il ne les condamne pas, I1 reste à leur
disposition, et Il le restera toujours.
Nous songeons seulement aux causes secondes; nous voyons seulement les phénomènes. La
puissance et la sagesse du Verbe incarné, son amour et sa délicate bonté dirigent, ordonnent ces
causes à tel but. Au jour de la multiplication des pains, l'herbe que les quelques rosées et le soleil du
printemps galiléen avaient fait croître, sa Providence en faisait peu à peu la condition secondaire de
la surprise qu'Il réservait à ce bon peuple, et de la grâce qui l'accompagnait pourr tous ces gens et
pour tous ceux qui, au long des siècles, liraient ce récit émaillé, comme une prairie d'Orient, de tant
de fleurs exquises de tendresse divine.

Les trente années aie silence


Le regard humain ne s'y est guère arrêté. Qu'y trouverait-il? Il a besoin de sensible, de paroles, de
gestes, de mouvements, de faits. Ici, rien,
rien que. le mouvement ineffable d'un étre dans lequel tout est divin et . infini, même - et surtout
peut-être -- l'absence de tout ce que nous pouvons percevoir (1).
L'intime union. (de Jésus et Marie) en ces années silencieuses m'attire de plus en plus : elle
m'éblouit comme une clarté trop vive; elle: me grise comme un parfum trop doux et pénétrant. Je
sens qu'elle me dépasse au-delà de toutee expression et s'offre cependant à mon imitation avec un
sourire de délicieux encouragement. Je suis aimé de ces deux qui s'aiment. Ils ne désirent rien tant
que me communiquer leur mutuelle tendresse et me faire place dans l'intimité de leurss cours
fondus en un. Ils sont si unis pour me: montrer comment on s'aime en Dieu, et pour me donner dee
reproduire ce don total et si simple de soi ! Je crois au mouvement profond de tout leur être vers le
mien pour que j'entre en eux, pour que j'ouvre la porte de cette maison silencieuse où vit un Dieu
(2).

(1) Contemplations mariales, p. 74. (2) ibid., p. 75-76.


107
Saint Joseph est là, au premier plan, qui travaille. Son travail, sa face d'ouvrier, sa simplicité, son
effort, le cadre pauvre, où se déploie sa grande taille de père nourricier du Verbe incarné, me
masquent l'incroyable . réalité. En face de lui, déjà, je dois me tendre un peu pour croire et animer
maa foi, à ce que cachent ces dehors. Cette tension nécessaire m'humilie profondément. Comment
ne pas me sentir envahi d'un excès de tendresse et de confiance devant cette réalité dont cependant
je ne doute pas? Mystère étrange, mystère que seule explique la déchéance humaine ! Je dois en
profiter pour reconnaître avec une plus profonde reconnaissance le grand bienfait du relèvement (1).
Près de Joseph, plus simple encore que lui, si possible, se perdant dans un effacement qu'on ne
peut imaginer, ni surtout exprimer, l'adolescent qui grandit, le jeune homme en qui se prépare la
maturité qui nous refera. Et enfin, la Vierge mère, simple

(1) Contemplations mariales, p. 76-77.


Ioô
galiléenne qu'un reflet d'âme et de divin illumine d'une clarté céleste, mais qui n'enn livre le
rayon qu'aux âmes modelées sur la sienne (1).
Ainsi se réalise le plan divin : le silence, l'obscurité, la méconnaissance des hommes absorbés par
leurs soucis de néant, L'enveloppent comme d'un abri. Derrière cet abri, Celui qui est la Lumière
dru monde et la Toute-Puissance, se prépare aux déconcertantes opérations qui nous relèveront en

24
Dieu; et déjà, comme des préludes lointains et rapides, des rayons partent du voile où Il se cache et
inondent les âmes de bonne volonté qui se meuvent autour de sa tendresse infinie (2).
Sa soumission (3).
En quoi consiste cette soumission? Quels furent ses actes? Le Saint-Esprit n'a pas cru devoir

(1) Contemplations mariales, p. 77. (2) Vivantes clartés. (3) Ibid.


109
nous le dire. Ces divines manifestations d'un état d'abaissement qui occupent la très grande partie
de PPxistence terrestre du Fils de Dieu, Il les a traitées comme si elles étaient sans intérêt. Les
imaginations individuelles peuvent se livrer à leurs jeux variés à leur sujet, et elles n'ont pas manqué
de le faire ... En fait, cet effort pour saisir Jésus est bon, et ces vues sont bienfaisantes.. Mais
l'Evangile s'est tu : il lui a suffi de dire que « Jésus obéissait », et il doit nous suffire à nous-mêmes
de: savoir cette obéissance. Car on ne vaut pas par ce que l'on fait, mais par l'âme que l'on sait y
mettre.
La mort était née d'une révolte; la vie renaissait d'une soumission. La divine obéissance de Jésus
à Nazareth replaçait l'homme dans l'ordre primitif et la vie coulait en Lui avec cet ordre. La vie
publique elle-même ne dirait que cela. Elle l'expliquerait par des mots après que la vie cachée
l'aurait formulé en actes; et les mots seraient compris seulement parce que les actes en auraient été
l'explication préalable. Les mots sont un terme, expriment les actes, comme les actes traduisent la
"o
vie profonde. D'abord immobile et inagissant au: sein maternel, Jésus agit dans l'atelier de
Nazareth,, puis Il parle dans les campagnes de Galilée et soue les parvis du Temple. La Passion
couronne le tout,,., car elle est' l'activité de nouveau silencieuse et impersonnelle où l'être semble se
replier sur lui - même pour se concentrer dans la; vie profonde, et l'Eucharistie la prolonge en
ramassant dans un état d'anéantissement absolu toutes les phases de l'existence achevée.
Son seul souci

La gloire de Dieu, voilà son seul souci à Lui, celui qu'Il veut communiquer à tous, et qui reparaît
sans cesse en toutes les scènes. Jusqu'aux menuess circonstances, tout a pour but le terme unique,
terme de tout ce qui est grand et de ce qui est vulgaire : Dieu glorifié, et Dieu glorifié par la foi des
âmes. La gloire dans la foi, dans la foi connaissant cette gloire, Jésus a vu et voulu uniquement cela;
et Il veut être rejoint par ceux qu'Il aime, là où il est.
II'
Le divin Maître ne s'émeut pas de rester incompris. Il se tient toujourss sur les hauteurs pour nous
y attirer et sans cesse en mouvement pour que nous nous efforçions de Le rejoindre. C'est ce qu'Il
désire : se donner, s'unir dans ce mouvement qui est sa Vie et devient notre vie.
Ii n'a pas besoin de ce que nous estimons. Il aime faire les choses avec rien. Il manifeste mieux
ainsi sa gloire, et Il n'a jamais, Il ne peut pas avoir, d'autre but.
On comprend dés lors, comment Jésus, au sein des foules qui L'entourent, des personnages qui
Lui parlent, de toutes les circonstances auxquelles Il est mêlé, garde une sérénité et une
indépendance. que l'on ne peut pas ne pas noter. Il se tient sur les
112
hauteurs du dessein d'Amour que tout réalise, et Il le réalise.
Du premier coup, infailliblement et simplement, comme quelqu'un qui déploie son activité
naturelle, I1 est en face de la fin qui éclaire tout et doit tout commander : la gloire de Dieu. A
chaque pas, en lisant l'Évangile, on Le sent tout entier et toujours dans cette pensée unique :
glorifier son Père et trouver Lui-même sa gloire à procurer cette gloire.
Le dedans de Jésus
Comme pour sa beauté physique et tout l'extérieur, nous en sommes réduits à des conjectures, ou
mieux, à faire comme Lui, à nous désintéresser pour mieux pénétrer et contempler la beauté du
dedans et ces deux traits qui en forment le fond « doux et humble de coeur ». Toutes les âmes

25
simples s'ouvrent sinon à la vérité qui les dépasse, du moins à Celui qui la leur annonce.
"3
Qui, ici-bas, en rejoindra l'immensité sans fond? Qui, même au ciel, sondera ces profondeurs de
pensée? Nous avancerons sans cesse de notre mouvement transformé, divinisé, et sans cesse nous
aurons devant nous l'Infini qui se donne et déroule sa Plénitude inabordée.
Seuls les petits, les humbles Le reconnaissent et voudraient L'aimer, attirés par cette parenté pro-
fonde, uniquement spirituelle, de l'abaissement, du néant accepté. Jésus est sans prétention.
La vie cachée de Jésus durera jusqu'à la fin des temps et sera toujours sa vraie vie. En chacun de
nous encore, ce ne seront pas les paroles ni les manifestations extérieures qui occuperont la plus
grande place et assureront sa croissance, ce sera le sentiment intérieur d'où elles procèderont et qui
les animera. 0 mystère de cette longue vie cachée dans les âmes, faisant écho à la vie du tabernacle
8
114
et qui en est la raison d'être, comme elle est le but de tous les divins efforts près de nous ! On ne
peut trop s'en soucier, le méditer, s'efforcer de le pénétrer. Jésus de Nazareth, l'adolescent soumis, le
jeune obéissant, l'entrevoyait dans l'obscurité silencieuse de ses trente premières années et Il com-
prenait qu'Il serait encore le Sauveur douloureusement méconnu auprès duquel la plupart des hom-
mes, sans haine, sans méchanceté, passeraient insouciants, ne voyant en Lui qu'un ouvrier banal et
trop consciencieux pour réussir ! (1).
Sa joie
Quand la vie vraie, communiquée par ses paroles, sera devenue la Vie éternelle, alors la joie sera
pour tous et elle restera seule, noyant en sa douceur le souvenir de la peine; et elle sera complète.
Ce sera « sa joie » (Jean XVII, 13), cette joie dont Il déborde, épanouissement de l'Amour ou Don
de soi, la joie de se sentir agrandi, prolongé de tous ceux auxquels on s'est donné, de revivre en

(1) Vivantes clartés.


I15
eux et de se continuer sans fin, la joie du ciel participée par toute la terre docile à son amour.
Il aime mieux les âmes spontanées que les âmes impeccables. Sa joie n'est pas dans la perfection
toute faite, mais dans celle donnée par Lui-même, jour après jour, lentement, au gré du mouvement
de vie. Cette éducation est une génération, et son bonheur est de s'engendrer en nous.
.Clartés du Verbe incarné

Jésus explique comme I1 sait expliquer, par de grands éclairs, par de la lumière concentrée qu'il
faut regarder longuement pour en extraire tout ce qu'elle renferme de clarté.
Jamais personne n'épuisera ces clartés. L'âme est trop pleine pour parler, pleine de germes
comme une terre ensemencée à l'automne. Les germes lèveront si la terre est bonne, il. faudra du
temps
ii6
poux qu'ils germent et apparaissent et recouvrent le sol. Le temps n'est pas pour Dieu. Voilà
pourquoi ses paroles ne sont pas décourageantes. Leur forme ramassée en fait des foyers de
Lumière. A première vue, elles troublent parce qu'on ne les voit pas dans sa perspective éternelle.
Nous n'allons plus au fond des mots de Jésus; je parle du fond auquel nous pouvons atteindre, un
fond que j'appellerais humain, car ces mots ont un fond divin qui est sans fond. En les regardant
longuement, comme faisaient les âmes tranquilles des siècles passés, nous y découvririons des
richesses et des profondeurs inouïes (1).
I1 sait ce qu'Il dit. Il ne le sait pas parce qu'Il l'a appris. Sa science ne procède pas d'un
enseignement, elle naît d'une vision : ce qu'Il dit, Il l'a vu., ou mieux, Il le voit. Il faut avoir ce
principe présent à l'esprit quand on lit l'Evangile
(1) Contemplations mariales, p. 101.
I17
et en général dans tout rapport avec Dieu. Dieu voit et nous fait participer à sa vision; Il n'est pas

26
un savant qui nous communique sa science.
« Les siens ne L'ont pas relu (Jean I, 11)

Danss le monde, qui Lui appartient tout entier, le Verbe s'est choisi une terre et un peuple dont il
a fait plus spécialement sa terre et son peuple. C'est là qu'on devait attendre et préparer sa venue.
Les Juifs sont séparés des autres peuples pour jouer ce rôle. Leur histoire est étrange, leurs idées à
part; tout les isole et forme comme une barrière entre eux et les nations qui les entourent. Souvent
vaincus, soumis, conquis, exilés, transportés en masse à l'étranger et remplacés par ces étrangers sur
leur propre territoire, ils ne se mêlent pas aux autres. Une littérature, un corps de doctrine, des rites
particuliers les distinguent. Une espérance invincible, basée sur des promesses divines qui sont leur
raison d'être, les anime tous et partout, les fait conquérants de leurs vainqueurs.
rr8
C'est dans cette propriété, dans cet enclos réservé, dans ce fief choisi, que le Verbe s'est présenté.
D'un mot effrayant l'évangéliste décrit l'accueil reçu « Et les siens ne L'ont pas reçu! » Ils sont à lui,
ils sont son oeuvre; Il les a faits; Il leur a donné d'être un peuple à part; ils Lui appartiennent à tous
les titres qu'on puisse imaginer : leur terre, leurs lois, leur esprit, leur culte, tous les détails de leur
vie ont été déterminés par Lui; Il est intervenu dans les moindres incidents de leur histoire. Tout
était ordonné à Lui et ordonné par Lui. Et quand Il est venu, Il a été repoussé. L'Evangile, qui
développe le Prologue, dira comment. Le . Prologue ne fait qu'annoncer ce récit qui suivra -- en
quels termes! Il faut essayer de se représenter ce qu'étaient de telles paroles sur les lèvres de celui
qui voyait en Lui la Lumière et l'Amour infinis et qui vivait de cette vision .. .
Le discours après la Cène

Jésus sachant .. » (Jean XIII, 1 suie.).


Le tableau, que dressent devant moi ces premiers mots, suffit à retenir mon attention. Il est com-
I19
plet ... Jésus considère cela, ce triptyque définitif le Père, le Verbe incarné avec son Humanité ré-
demptrice et les fils rachetés par le Fils unique, qui n'ajoute rien à Celui qui est, mais Le répand
hors de Lui, pour qu'en Lui ce qui n'est pas soit. Et il va achever de dire, en des mots également
définitifs, ce qu'Il n'a pas cessé d'exprimer depuis trois ans ... Il va mettre en lumière pleine l'A-
mour, l'Esprit d'amour qui unifie ces trois groupes. Il embrasse une trinité nouvelle qui doit complé-
ter d'un complément seulement accidentel et néanmoins réel la Trinité Sainte,
L'âme de Jésus, à cette heure, est toute débordante de la double réalité qu'Il apporte à la terre une
lumière et un amour. Une lumière, et c'est la Lumière même : Il sait, I1 voit qu'Il ne fait qu'un avec
son Père, que sa vie vient de Lui, que sa vie est en Lui, que l'Humanité sainte, dont Il est revêtu
pour lui communiquer cette vie, a sa place en ce foyer, et que le moment est venu de l'y introduire,
que tous ceux qui entreront en Lui' en prenant son Esprit, qui est cette Vie, y seront
I20
introduits par Lui et avec Lui. Voilà le spectacle contemplé par l'âme du Sauveur à ce moment, et
contemplé par Jean dans cette âme, quand il écrit l'admirable discours.
Voilà son âme (de Jésus) révélée jusqu'au fond. Il n'y a plus qu'à écouter la suprême
manifestation de cette Lumière et de cet Amour qui sont la Vie éternelle. On peut donc donner à ces
mots : « Il les aima jusqu'à la fin », toute la plénitude de sens qu'on voudra. Leur sens vrai dépassera
toujours ce qu'on dira, car il s'agit de l'Amour infini dans son suprême effort pour se faire connaître.
Suprême effort! Effort final! Effort où l'Amour même semble comme ramasser toutes ses forces
--encore qu'elles soient toujours ramassées et que le Don de soi infini se fasse toujours en plein -
pour se donner sans réserve et pour se montrer en toute clarté.
121
Le discours après la Cène ne se comprend bien que dans ce cadre : le cadre de la Science et de
l'Amour infinis qui se communiquent sans réserve à des âmes si peu ouvertes ou si
irrémédiablement closes.

27
être doux et consolant à l'infini : c'est une incessante effusion de tout ce qu'il y a de plus profond
en Lui, et en Celui qu'Il découvre en se donnant, et en Celui qui est leur Don mutuel et qui les illu-
mine l'un et l'autre de la communication de son Amour.
Cet entretien,
à ce point de vue, dut Lui
BANQUET DE LA SAGESSE (1)
Don consommé
L'Eucharistie est un don total, un don complet, un don éclatant, trop éclatant même pour nos
yeux désaccoutumés de cette trop forte clarté. Il faudrait regarder longuement et pénétrer tout ce
mystère avec ses perspectives sans bout et dans tous les sens; on y découvrirait vraiment le résumé
final de toutes les communications divines, le sommet où elles se consomment et s'achèvent en
beauté définitive. L'Eucharistie couronne le dernier acte de la création.
Le sacrifice ajoute à la valeur propre de ce qui est offert : l'amour, le don de soi. Ce qui est offert
est immense. L'élan avec lequel il donne, la Personne divine qui le donne, Celui qui le reçoit,

(1) Tous les textes de cette section, sauf ceux du dernier chapitre, sont tirés de Virantes clartés.
I23
ajoutent encore à cette valeur : il en résulte une offrande d'un prix infini; elle paraît inutile à ce
degré, pour nous qu'une immolation (moindre) peut racheter; elle est presque indispensable à
l'Amour qui veut le don le plus complet possible et veut ce don en pleine lumière.
A ce moment, le Fils de Dieu fait homme, tenant en mains le pain et le vin, issus des profondeurs
du sol et des éléments primitifs de toute la création, tient en mains toute la création inférieure ; elle
est dans son corps formé d'elle, nourri d'elle, ... son corps uni de l'unité la plus forte à l'Esprit qui
reposait sur l'abîme et qui a tout distingué, ordonné, développé, relié. Tout est là, comme au début
des choses, comme au paradis terrestre à l'heure de la tentation, mais avec en plus tout l'Amour et la
Lumière éternelle incarnée en cet Homme.
En Jésus s'achève, se consomme la lente et longue réalisation du plan créateur. L'être confié à
124
la terre, sous l'action de l'Esprit d'Amour, est repris par Dieu, rentre en Lui dans son Principe et
Lui apporte l'hommage de toute l'oeuvre extérieure dont il était la raison d'être et l'âme.
Don permanent

Jésus a un gros problème à résoudre; le problème est pour nous seuls, à notre pauvre point de
vue; pour lui, rien de plus simple. II s'agissait de nous quitter et de nous rester. Il devait nous quitter
pour se réunir à son Père; Il devait nous rester pour réaliser et appliquer à chacun la rédemption.
Deux mouvements s'opposaient en Lui (apparemment), L'attiraient en sens contraires : l'un vers son
Principe, l'autre vers le centre de son être d'Homme-Dieu, l'un vers le ciel, l'autre vers la terre. Il ne
pouvait réaliser toute sa destinée et jouer tout son rôle qu'en suivant les deux attraits en même
temps, en remontant au ciel et en demeurant sur la terre.
La solution du problème est l'Eucharistie. La Consécration Le sépare du créé pour L'unir au Père.
125
la Communion, sous les saintes espèces, permet .l'union aux hommes et à toute la création.
Jésus est resté pour se donner et pour se donner sous la forme totale de sa Passion et de sa mort.
L'Eucharistie doit perpétuer ce don. La Com
munion l'applique à chacun.
Don conscient
A l'heure où Il tient en ses mains le pain et le vin qui deviennent son corps et son sang, son âme
et sa divinité, à l'heure où « sachant que le Père lui a tout confié » (Jean. XIII,, 3) Il se met tout
entier dans cette offrande, comme Il tient tout son être si chargé de toutes choses en ses mains. Et
c'est cela qu'Il offre à son. Père, et c'est cela qu'Il donne à manger et à boire, et c'est cela que sur
l'autel, dans le tabernacle et dans l'ostensoir, sur les lèvres du prêtre et du fidèle, et là-haut à la
droite du Père, Il offre éternellement : tout, tout ce sur quoi son Père Lui a donné pouvoir, tout ce

28
que les âmes libres recueillent dans le monde inférieur et font
I26
remonter avec elles-mêmes dans leur adoration et leur chant.
Une âme eucharistique doit comprendre cela et le vivre. Elle doit s'emplir de toute la création,
même en s'en, privant par une: dépossession libre, qui est un mode supérieur de posséder. L'âme ne
doit pas passer à côté du monde sans le voir et sans voir Celui qui l'a fait; elle peut s'en détourner
pour mieux regarder son auteur, mais elle doit prendre une attitude à l'égard du monde, et cette
attitude ne sera jamaiss contre les choses, mais contre elle-même qui pourrait les profaner en les
retenant en elle ou en les gardant pour elle. Et, si la grâce lui est faite -- elle l'est généralement - de
savoir., diriger le monde entièrement vers Dieu, elle doit s'en emparer librement, largement, et se
faire l'interprète de son chant.
Banquet de hie

La vie qui se cache: sous les saintes espèces et qui, par les voies digestives normales, entre dans
notre substance physique pour y rejoindre l'âme et
I27
par elle vivifier le corps même, c'est vraiment la Vie éternelle, la Vie du Vivant-Source, « le.
Père vivant » (Jean VI, 5$). Lui, l'a envoyée sur notre terre; Lui, vit en son Fils incarné; la vie de ce
Fils est sa vie incarnée; et la vie de celui qui mange la chair et qui boit le sang du Fils, c'est la même
vie, partie du sein qui l'enferme toute en sa virginale plénitude et dont le mouvement essentiel est de
se répandre. Voilà pourquoi ce pain est le « pain de . Vie ».
Quand Il a uni én Lui et par Lui les âmes qui ont faim de Dieu et Dieu qui a faim des âmes, Il
montre en ce pain « fait Dieu », par le Dieu fait homme, le moyen de l'union mutuelle rêvée et la
réalise. C'est ce qu'exprime Jésus : « Comme le Père vivant m'a envoyé, et que je vis par le Père,
ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi » (loc, cit.).
Assimilation vraie

Il faut manger, non pas seulement accueillir dans la bouche ni mastiquer ni ingérer, mais
assimiler
128
et ~être assimilé, réduire Jésus en ce sang qui par les veines de l'âme se change en activité et en
vie. La Vie se fait pain : pain de la terre pour nous atteindre, pain du ciel pour qu'en lui nous trou-
vions Dieu.
Des préparations sont nécessaires en celui qui mange, car il n'y a manducation vivifiante que s'il
y a assimilation ... Il doit avoir faim ... Il ne doit pas garder ce pain pour lui. C'est l'heure de la
réalité et des fruits, des activités fécondes, c'est l'heure où l'on marche allègrement.
Tout cet ensemble de préparations lointaines ou prochaines, tout le drame rapide, compliqué et
violent qui a mis Dieu à notre disposition pour nous racheter et nous nourrir, le renouvellement
immense de la Messe, tout ne tend qu'à cela : la communion, l'union mutuelle où l'on se perd pour
se donner, où l'on s'achève en se donnant, où nous ne pouvons manger Jésus que s'Il nous mange
nous-mêmes et dans la mesure où Il nous mange. Voilà pourquoi il
129
faut se mettre à ce niveau : il faut aimer comme Il aime, il faut Le rejoindre dans le don plénier
de soi, il faut se développer sans cesse mais pour donner de plus en plus, il faut que chaque minute
soit un enrichissement de notre être par l'union à tout ce qui est assimilable et une offrande joyeuse
de cet être accru par Lui.
Sacrifice total
L'Eucharistie, plus encore que la Passion, est acte total, elle ramasse toute la création dans
l'HommeDieu pour la donner toute à Dieu et aux hommes; elle fait la communion universelle du
temps, prélude de l'union définitive où Dieu sera « tout en tous » (Eph. I, 23).
Dans la Passion, Notre-Seigneur perd sa vie humaine, son honneur, ses relations : Il sacrifie tout.
Il garde encore cependant ses apparences humaines. Même descendu au tombeau, I1 y est avec

29
l'appareil extérieur enveloppant son ,âme. Dans l'Eucharistie, même cet appareil extérieur est
sacrifié. L'homme

9
13®
disparaît pour prendre contact avec la nature inférieure ... C'est dans ce Sacrifice total, où rien
d'humain ne persiste visiblement, que l'Esprit unit tout ce qui est au Père, Le plan divin est réalisé :
tout est rentré au Principe.
Remontée au Père
par la communion au Fils
La vie est immanente : c'est un principe intérieur, elle se déploie à partir du dedans et se
communique de là au dehors. Il faut donc entrer dans le Fils et Le rejoindre en son être intime. Et
Lui, de son côté, doit entrer en nous et venir occuper le fond de notre être. La manducation seule
permet cela ... Celui qui mange la chair du Fils de l'homme est ainsi uni à Lui, assimilé par Lui en
cet intime foyer où ils se sont rejointa. En lui, en ce dedans que le Verbe du Père occupe, où le Père
se donne à Lui-même en se montrant son Etre qu'Il exprime, celui qui mange trouve l'un et l'autre,
dans l'acte éternel de communication mutuelle, de communion, qui est leur Vie.
Celui qui communie vraiment, reçoit le mouvement qui porte le Père dans son Fils., le Fils dans
le Père et les tient éternellement embrassés. Il est saisi par l'Esprit qui les lie et que la chair de jésus
a fait entrer en lui, et il est emporté à son tour en Celui qui, par le véhicule de cette chair, est venu
en lui. Et, uni à Lui, le communiant entre dans le sein où ce mouvement et ce baiser sont la Vie
éternelle, la Vie méme de Dieu..
« Il faut me manger »; comment cela? En prenant ma chair, en vous unissant à moi dans la chair,
comme je me suis uni à vous quand je l'ai prise. Je suis descendu; il vous faut remonter. Je suis
descendu par elle; vous devez remonter par elle. Entrez dans ma chair et vous trouverez le Père, le
Principe de Vie qui me communique la Vie, vous accueillerez le souffle de sa Vie et vous vivrez de
cette Vie. Vous ferez ce que je fais; vous vous donnerez comme je me donne.
132
Source salutaire où tous, vivants et morts, peuvent venir, puiser et boire à longs traits; fontaine de
vie, d'amour, de joie, où resplendit et s'offre la Charité même en sa divine et éblouissante manifes-
tation de la Croix. Il faut monter avec Lui sur les sommets toute la part inférieure de nous mêmes y
meurt, s'y dessèche avec Lui, mais, sur ces ruines, l'esprit dégagé et vainqueur trouve et goûte la
vraie Vie, la Vie immense de l'immense Banquet, sans murs, sans étroitesse, sans ce qui divise, où il
n'y a que charité et union en Celui qui est Amour et veut que tous « fassent un » en Lui (1).
(1) Vivantes clartés.
LE PLAN TOTAL
Le plan total et définitif du Dieu très Çon, c'est le Verbe Créateur rejeté par la création et repris
par un acte d'amour plus grand que la création ellemême.
La Croix,
manifestation du mouvement infini
Le Fils de l'homme montera en croix pour reproduire le mouvement du Père et faire connaître ce
mouvemexit. Il se donnera au Père comme le Père se donne à Lui. Voilà ce que l'on doit voir dans
la Croix pour être sauvé : non pas quelqu'un qui souffre ett meurt, mais quelqu'un qui se donne à
l'éternel Don de soi.
La Croix , sera la grande manifestation de la gloire de Jésus. A ce moment, on verra ce que la
I34
vie humaine, l'existence extérieure cache : on verra le mouvement secret qui anime (Jésus), on
verra où tendait ce mouvement et toutes les formes de cette activité. Il allait à son Père, Il ne faisait
que cela, mais on ne Le voyait pas. Au Calvaire, le mouvement est à son terme, et ce terme le
révèle. On voit qu'Il vivait uniquement pour ce terme. Sa mort n'est pas une séparation de la vie,
c'est une génération. Voilà pourquoi elle estt source de joie. Quiconque croit cela en regardant la
croix et consent à être pressuré avec la vigne divine naît avec elle et porte du fruit (Jean XV, 5).

30
L'acte suprême de l'Etre (1)
Jésus s'élève au-dessus de la terre, se dresse sur la croix, s'adresse à tous ses frères et leur dit «
Tout est consommé » (Jean XIX, 30). A ce moment, Il remet à son Père tout l'ensemble créé dont Il
est formé et commence le chant éternel de l'Image extérieure ne « faisant qu'un » avec l'Image
parfaite du dedans. Le plan divin est donc achevé,

(1) Vivantes clartés.


pleinement réalisé. Tout est sorti de Dieu pour y rentrer. Tout y rentre en Jésus.
On ne peut pas exagérer la grandeur d'un tel être où le fini et l'Infini, le temps et l'éternité s'unis -
sent, dont l'hymne de louange est si complètement total. On ne peut exagérer la grandeur de son
acte. L'acte de l'Etre, c'est le don de soi, c'est l'Amour qui se donne. Jésus donne tout.
On a essayé d'analyser ce mot : « tout », quand il s'agit de la Croix. Mais c'est en vain : l'analyse
ne peut atteindre tous les éléments dont se constitue un tel être et ne peut donc dire ce qu'Il donne
quand Il donne tout. Or, Il donne tout nécessairement et Il l'exprime nettement pour que l'on ne s'y
méprenne pas : le don de sa mère, sommet de ses affections humaines, le sacrifice de son union
sentie et goûtée avec son Père, son unique et éternel amour, consommant l'immolation et
manifestant qu'Il ne garde rien : « Tout est consommée
136
Assimilation divine

Ses souffrances l'assimilent au Père : « Ce que mon Père me demande, je le fais » (Jean XIV, 31).
Ce qui compte et ce qu'il faut voir dans sa Passion, c'est cette assimilation, le mouvement qui Le fait
se plonger dans les vouloirs de son Pèree pour ne faire qu'un avec Lui. Il n'abandonne pas pour
autant ceux qu'Il aime. Eux aussi doivent être assimilés. Et pour s'assimiler, ils doivent faire ce
mouvement qu'Il va faire. Les trois années de vie commune, de présence physique, d'union sensible,
extérieure, ont été nécessaires et douces. Mais elles ne peuvent continuer : ce n'est pas le sein
paternel, ce n'est pas là qu'on s'unit définitivement. Le corps y conduisait mais le masquait. Le voile
doit tomber. La Passion abat l'obstacle, fait tomber les murs d'une prison.
Exaltation de la Croix (1)
La Croix est exaltée par Jésus. Il a projeté sur elle une lumière qui la fait voir grande, immense,

(1) Vivantes clartés.


'37
couvrant le monde, l'illuminant d'un rayon qui a transformé le monde. Avant la Croix, celui-ci
était devenu tout petit. Il ne savait plus s'élever. Les hommess et les choses restaient en eux-mêmes,
dans leur étroitesse. Les choses ne se livraient plus à l'homme ... la guerre régnait dans toute la créa-
tion ... Le grand courant d'amour circulant dans l'ceuvre divine avait été arrêté par le péché. Les
choses voulaient bien se donner à Dieu par l'homme; elles devaient se donner à l'homme pour Dieu,
mais non à l'homme pour l'homme ... Les choses se sont révoltées et l'homme s'est révolté lui-même
contre lui-même. Enfermé en lui-même, le monde créé est devenu étroit et mesquin. Il a été
découronné. Il a perdu tout le prolongement divin qui le faisait immense et en quelque sorte infini.
La Croix l'a remis en contact avec cette , immensité. Mais cette croix, ce n'est ni le bois ni sa
forme, ni le supplice représenté par lui, c'est le mouvement qui s'est accompli dans ses bras. Le
Christ a pris la croix sur ses épaules. La croix a pris le Christ entre ses bras. Un mariage a eu lieu
d'où sont nés une nouvelle lumière, un nouvel
J38
amour, un nouvel ordre, une nouvelle vie, une grandeur nouvelle pour la croix, pour le monde et
même pour Dieu.
La miséricorde vue du Calvaire
La miséricorde, vue du Calvaire:, demanderait pour être qualifiée une épithète qui n'existe pas : il
faudrait exprimer ce Dieu qui meurt - ce qui est essentiellement inexprimable - il faudrait sonder l'a-
bîme séparant ces deux mots : Dieu et mourir; il faudrait aussi sonder cette mort et toutes les

31
circonstances dont Celui qui mourait a voulu se parer, simples accidents sans doute, et plus
accessibles que l'Etre qui meurt et que la mort d'un tel Etre, mais n'en dépassant pas moins
l'imagination. Il faudrait savoir toute la capacité de sentir et, par conséquent, de souffrir de cett
organisme dont tout, littéralement tout, a été brisé, froissé, pressé comme un raisin bien mûr pour en
exprimer tout le suc; il faudrait donc connaître l'âme qui l'animait et en laquelle retentissaient tous
ces coups. Là encore, là comme toujours, il faut s'arrêter ... (1).

(1) Face à Dieu, p. 159.


'39
La création en grâce a fait notre nature sueur et épouse du Verbe, image comme lui, image en lui
de la Trinité Sainte qui engendre notre âme et la fait fille de Dieu ... Devant cette beauté, le divin
coeur s'estt ému, il a tressailli, il a été blessé (Gant. IV, 9) et il a fait un premier mouvement
d'amour pour s'unir. Mais l'épouse lui a tourné le dos, elle n'a pas répondu à cette avance, elle s'est
donnée à un autre, « l'adversaire ». C'est cette deuxième blessure que le divin coeur est venu à la
fois recevoir et guérir en s'incarnant ici-bas. La première, celle de la beauté, l'avait laissé en lui-
même; la seconde, celle de la misère, l'a fait sortir de lui-même. L'une et l'autre le provoquent à
l'amour; la seconde à l'extrême amour qui est la miséricorde en croix . (1).
Découverte de la Croix

La Croix ne s'oppose pas à l'amour, puisque vous l'avez dressée au terme de sa vie (de jésus) et
qu'elle en est le couronnement terrestre. Nos
(1) Vinantes clartés.
140
épreuves ne sont donc pas un signe de mécontentement ou d'oubli ou de moindre tendresse de
votre part, puisque l'être que vous - avez aimé le plus tendrement sur notre terre a été le plus lourde-
ment chargé. Ne sont-elles pas plutôt une marque de prédilection? La grande grâce est l'union à
Jésus, et l'unionn c'est la ressemblance. Comment ressembler à Jésus sans la croix? Il est né, il a
grandi, il a vécu pour elle; il en est inséparable (1).
Il faut se mettre en face de cet Amour en croix. C'est une personne vivante, c'est un homme de
trente-trois ans, en pleine vitalité, d'une richesse de sensibilité inouïe; toutes les délicatesses des
organes, du ceeur et de l'esprit, le: ciel et la terre;, le Créateur et la créature, le fini et l'infini réunis,
ne faisant qu'un en Lui. Donc, tous les droits, toutes les grandeurs, toute vérité et tout bien, tout ce
qui peut arracher l'admiration, le respect, la sympathie, la tendresse. Pendant trente ans, on L'ignore,
non sans Le persécuter très probablement; pendant trois ans, on Le jalouse, on L'attaque, on barre la
route à.

(1) Liturgie d'âme, p. 105.


son action; pexidant trois heures d'agonie intime, II porte en son âme filiale le poids de la colère
de son Père irrité. Pendant douze heures son pauvre corps est frappé, brisé en tous sens, et son coeur
souffre de toutes les souffrances de ses aimés qui sont là pour centupler sa peine par la leur propre.
Au dernier moment, quand Il est à bout, • • à bout de forces, de sang, d'honneur, de tendresse, sort
Père, resté son seul soutien, semble comme see retirer, L'abandonner et L'achever de ce coup su-
prême. Alors, c'est fini, le péché est payé. Mais à quel prix! (1).
Dégagement de la Croix
Le (divin objet) est dépouillé : Jésus n'a plus que sa mère, qui n'est pas obstacle certes et que
d'ailleurs Il se prépare à donner. Plus rien de créé. Le créé, jusque-là, ne l'a jamais occupé mais
enveloppé; Lui aussi, pour nous, touchait du pied le sol et vivait notre vie. Maintenant, c'est l'heure
du passage, du retour. Il se sépare, Il se distingue de tout ce qui est ténèbres; I1 s'élève au-dessus,

(1) Face à Dieu, p. 97-98.


142
11 est en pleine clarté, Il s'y fixe; la croix l'y soutient, la croix longtemps obscure et désormais

32
resplendissante de Lui pour tous les siècles .(1).
la croix qui Le tenait mais qu'Il ne possédait pas, Il n'avait plus que sa mère au monde et son Père
au ciel. Il voulut, dans toute la mesure du possible, les abandonner. Il nous donna sa mère et, ne
pouvant se séparer de son Père, par amour pour nous Il voulut du moins ressentir cette séparation
impossible (2).
Ascension (3)
Voilà ce que nous célébrons le jour de l'Ascension : c'est le terme définitif, le couronnement gloy
rieur, l'éclatante manifestation du mouvement de l'Esprit d'Amour dont toute la vie et l'activité de
Jésus ont été animées et qu'Il est venu manifester.

(1) Contemplations mariales, p. 94. (2) Ibid., p. 100-101: (3) Vivantes clartés.
A cette heure, nu et dépouillé de tout, fixé
a
'43
Sous cette forme visible, sa mission est achevée, Il nous a donné tout ce qu'Il devait nous donner.
Il nous faut maintenant nous livrer totalement à ce Souffle d'Amour qui anima la vie de Jésus;
nous plonger, nous immerger en cet Esprit comme dans un bain. Jésus fera des hommes nouveaux,
mus parr ce Souffle sacré. Il nous faudra repasser â sa suite dans cette lente ascension de sa vie, en
suivant le chemin suivi par Lui.
Il fait entendre sans cesse la douce voix d'amour que Jean a entendue: « Viens », quittez-vous,
sortez de vous, venez à Lui; Il la re' pe'te sans fin jusqu'à ce qu'Il ait réalisé l'unisson parfait dont
parle le disciple aimé « L'Esprit et l'épouse disent: venez » (Apoc. XXII, 17); l'Esprit et lame
épouse disent en même temps, au présent, â l'éternel présent, donc disent d'une seule voix et vivent
le même mot, éternellement réalisé et renouvelé, qui est le terme de toutes les divines
communications : « Venez, venez!»
DEUXI$ME PARTIE
LA VIERGE
Il est difficile d'écrire de ,Marie: elle conduit immédiatement aux grandes profondeurs où un mot
dit tout; et ce mot n'est pas exprimable par tes nôtres (1).
(l) Contemplations mariales, p. 11.
lo
r47
Face à la Trinité
Je retrouve en Marie tout l'abîme de ce divin mystère qui m'attire depuis si longtemps et si fort je
retrouve les Trois qui ne font qu'Un. Et, en, face d'eux, cette âme de simple paysanne de Galilée
choisie par eux pour nous faire participer, par son intermédiaire, â ce qu'ils se donnent éternelle-
ment, la nature divine (l).
Les rapports de Marie avec la Trinité Sainte, la vie qui se déploya dans son coeur dès le premier
instant où son âme s'unit à son corps, le mouvement éperdu et plein, sans cesse croissant, qui
l'emporta dans le coeur de Dieu, et qui la tint liée, plongée en Lui dans toutes ses vues et ses
vouloirs, dans toutes ses pensées et ses sentiments, son désir de répandre cela dans nos coeurs, de
nous communiquer cette union et cette vie, de nous faire « un » avec elle, par elle avec Jésus, et par
Jésus avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit, quel

(1) Contemplations mariales, p. 11.


14$
sujet de méditation, de long regard qui recommence sans fin et se renouvelle en recommençant !
(1).
Évidemment nous ne pouvons pas, nous ne devons pas songer à pénétrer cet abîme : c'est un
mystère, c'est le mystère des mystères. Nous ne devons pourtant pas craindre de le regarder, car
c'est un mystère de lumière et d'amour; Dieu veut qu'on le regarde, qu'on prolonge le plus possible
ce regard et qu'on le renouvelle souvent; Il se donne dans la mesure de ce regard et de sa pureté (2).

33
Ce ne sont que des, balbutiements d'enfant. Il faut nous en contenter, La Vierge elle-même, si
haute qu'ait été sa contemplation, a accepté de suivre nos sentiers obscurs de la vie de foi; nous
devons les suivre comme elle, avec elle, la main dans sa main très douce, le coeur dans son coeur
très pur et très bon (3).
(1) Contemplations mariales, p. 11-12. (2) Ibid., p. 12.
(3) Ibid., p. 12.
'49
Immaculée

Le « flat » n'est pas un mot isolé dans la vie de. Marie : c'est un terme; il résume et couronne tout
ce qu'elle a dit à Dieu depuis qu'elle Lui parle (1).
Cette unité m'attire : l'unité de l'action divine qui prépare dans l'esprit l'Incarnation future, et
l'unité de la Vierge qui répond à cette action préparatoire:, comme elle répond à sa réalisation. Elle
répond par son esprit; l'union n'est encore que spirituelle, le nom « d'incarnation » ne peut lui être
appliqué. Mais la chair est si obéissante au Seigneur tout-puissant qui l'a faite, si docile à taus les
ordres ode l'âme, qu'on peut envisager le fait dans ses préparations. La Vierge ne vit que pour Celui
qui sera son divin Fils. Tous ses actes tendent à L'accueillir et à 'être pour Lui ce qu'Il veut qu'elle
soit. Il veut qu'elle soit mère : elle l'est; elle l'est par le vouloir qui, en elle, déborde le temps (2).
(1) Contemplations mariales, p. 19. (2) Ibid., p. 19.
150
L'oeuvre que l'Esprit-Saint veut accomplir en Marie exige la paix parfaite,. l'harmonie, l'ordre
humain, la soumission totale du corps à l'âme, de l'âme au Saint-Esprit, car Marie devra commu-
piquer la vie. Et la vie est une synthèse : elle groupe des éléments divers; elle les groupe en les
ordonnant; elle les ordonne en les soumettant les uns aux autres d'après leur rapport à Dieu, Le' Père
doit trouver en Marie ce qu'il trouve en Luimême : l'ordre parfait (1).
n
L'Immaculée Conception (qui réalise cet accord) est une simple convenance, mais
merveilleusement convenante, si convenante qu'après l'avoir méditée on conçoit difficilement qu'il
en eût été autrement et que le souffle de l'ennemi eût pu profaner ce sanctuaire (2).
(1) Contemplations mariales, p. 18. (2) Ibid., p. 20.
'5'
Fleuron des ceuvres divines

Marie est un champ immense qu'on n'a jamais fini d'explorer, immense et combien reposant et
embaumé ! Tous less parfums du ciel et de la terre s'en exhalent avec Celui qui est « le fruit sublime
de la terre, la fleur ;des champs et le lys des douces vallées » (d'après Ps. LXXXIV, 13 et Cant. II,
1) (1).
A première vue, on est étourdi par les textes
sacrés que l'Eglise met sur les lèvres de la Vierge
« Je suis sortie de la bouche du Très-Haut
avant toute créature » ... (Eccli. XXIV, Vulgate) (2).
Quels mots dont la splendeur laisse entrevoir
la grandeur de l'objet qu'ils voudraient exprimer
et dont la multitude révèle l'insuffisance! Je suis
comme un oiseau qui tournoie autour d'un sommet
avant de s'y poser. Est-ce pour en jouir du dehors
avant de m'enfermer dans le nid qu'il m'offre, ou
seulement parce que je ne sais pas encore replièr
les ailes de la pensée et de l'imagination, faites
(1) Contemplations mariales, p. 27. (2) Ibid., p. 120.
[52
pour le rejoindre et non pour jouir de leurs proy pres caprices? Sur ce sommet, je trouve tout; je

34
trouve tout dans cette demeure où a reposé, &i repose à jamais, Celui qui l'a faite et qui a tout fait
(1).
Dans, cette page, inspirée par l'Esprit de Lumière et d'Amour, il n'y a pas seulement une effusion
lyrique qui se répand sans peine, sûre de ne pas rejoindre en ses comparaisons la beauté riche et
variée qui la ravit. Il faut voir aussi, il faut voir surtout, la pensée précise et doctrinale qui découvre
dans Marie le résumé et le sommet de la création (2).
n
C'est là sa place dans l'oeuvre divine,
monde de la nature et dans le monde de la grâce elle est la fille première-née du Très-Haut, et
elle est la mère de tous les enfants de Dieu; ellee est la première de ses créatures; elle est comme un
principe à leur égard : elle est médiatrice. Elle est
(1) Contemplations mariales, p. 28, 27. (2) Ibid., p. 120-121.
dans le
'53
grande de ce rôle et elle est grande pour le tenir. Marie est au centre des choses avec Celui qui l'a
enfantée la première, pour qu'elle collabore à ses aeuvres (1).
Lumière d'aurore

La naissance de Marie a été pour le monde c,tn lever d'aurore, et elle doit le rester (2).
La nativité de Marie est la première réponse du ciel à la longue prière (des âmes saintes- de
l'Ancien Testament), c'est la Lumière en son premier matin, la Lumière en rosée, la Lumière qui se
divise, se, fragmente, se met en fines gouttelettes pour s'adapter à notre regard déshabitué, du rayon
direct. L'éclat du Soleil de Justice le blesserait, sa tendresse pour nous le sait; il se tamise, il passe à
travers cette enfant pour se présenter à nous sous cette forme atténuée. La Lumière de la face de
Dieu n'en brille pas moins en elle, le Souffle de la

(1) Contemplations mariales, p. 121, 122. (2) I bid., p. 22.


'54
Vie divine, le mouvement qui se communique aux Trois qui ne font qu'Un, est en elle, l'anime, la
vivifie, l'éclaire (1).
Elle est la douce aurore qui donne aux parfums leur plus exquis réveil. La lumière éclatante, la
chaleur du jour les endorment. Au cours d'une belle journée d'été, le lys lui-même n'est plus
odorant; dans la rosée du matin, toute la campagne en est embaumée. L'aurore est l'heure où déjà la
lumière brille, mais d'un éclat tamisé. Ici-bas, nous ne sommes pas faits pour le plein jour, nous ne
supportons pas la grande clarté. La Lumière, la grande Lumière s'est enveloppée dans notre chair,
elle s'est voilée pour ne pas blesser notre regard. Marie est ce voile. Elle l'a tissé lentement, amou-
reusement pendant neuf mois; elle l'a préparé pendant quinze ans. C'est dans ses plis que le , Soleil
a caché son rayon éclatant. Toute la splendeur du Père s'y enferme, mais nos yeux peuvent l'y con-
templer sans danger : Marie a proportionné le divin éclat à leur faiblesse (2).
(1) Contemplations mariales, p. 24. (2) Ibid., p. 30-31.
's5
Pleine de grâce

Tout ce que les plus grands théologiens dans leurs traités, les penseurs chrétiens dans leurs spé-
culations les plus hautes, les saints eux-mêmes dans les intuitions de leur piété ont pu dire, penser,
entrevoir de la grandeur de la Vierge, l'Ange . l'a excellemment exprimé dans les premiers mots de
sa salutation. Et voilà pourquoi, c'est encore en les méditant, ces mots si simples, si souvent répétés,
que nous . pouvons nous faire l'idée la plus approchée de cette grandeur (1).
Comme elle est toute tournée vers Lui pour L'accueillir en plénitude, ainsi les âmes doivent se
tourner vers elle pour Le voir en elle et Le recevoir d'elle (2).
n
De là, cette louange et ces bénédictions qui, par toute la terre et de tous les coeurs et dans tous

35
(1) Contemplations mariales, p. 32. (2) I bid., p. 36.
156
les temps, s'élèveront vers elle. L'Ange les entend et les lui annonce : « Vous êtes bénie entre
toutes les femmes. » C'est le rayonnement divin par elle, qui suit et complète le rayonnement de
Dieu en elle. Je n'ai pas à vous dire toutes les notes dont cett hymne ode: louange est fait; je n'en
finirais pas,
et puis, il est si connu ! (1).
Et puis, l'immense et incessant murmure des. « Ave Maria », des litanies, des invocations et for-
mules variées par lesquelles on la prie! N'oublions pas cependant que la plus belle louange, la plus
douce à son cceur, celle sans laquelle les. autres ne seraient rien, c'est l'effort des âmes qui se tien-
nent en face d'elle, calmes, confiantes, dociles et aimantes, et lui permettent de graver en elless les
traits de son divin Fils, de renouveler, de prolonger, de compléter sa gloire maternelle et d'être pour
elles « Marie de qui est né Jésus » (Math. I, lb). Et cela, même quand la récitation des « Ave » est
un peu machinale et distraite, dictée cependant par un sentiment profond, un instinctt du caeur où il

(1) Contemplations mariales, p. 37.


'57
y a pour elle: une tendresse filiale qui peut se voiler, mais qui ne meurt pas, qu'on ne se résigne
pas a laisser mourir (1).
Flat
Le secret de. Marie, le secret de la sainte Famille est là, dans cette simplicité calme et me curée.
Ils faisaient ce que faisaient les autres, mais dans tout ce qu'ils faisaient, ils se donnaient
pleinement. Ce don était le mouvement en eus: de l'Esprit d'Amour. Celui-ci les possédait et les
menait entièrement. Toute sa vie, Marie s'est donnée; elle n'a fait que cela. Mais son acte de do-
nation se teintait à chaque instant de couleurs diverses selon ses états d'âme et les circonstances.
Rien de monotone et d'uniforme dans une âme sainte, et surtout dans la sienne. L'unité en fait le
fond, la variété en nuance la surface de toute la richesse des choses avec lesquelles elle entre en
contact. C'est une alliance perpétuelle entre le Dieu qu'elle aime et qui occupe le fond de sonn être,
et les choses passagères qui viennent de Lui et qu'elle Lui offre.

(1) Contemplations mariales, p. 37, 38.


158
Et cette alliance est réalisée par elle ; elle fait le trait d'union, elle est créée pour cela (1).
Marie n'a pas vécu dans l'extase qui est une faiblesse. Elle se garda à elle-même pour se donner
plus pleinement (2).
Vierge mère
La fécondité maternelle (de Marie) procède de sa virginité. Elle est mère parce qu'elle est vierge,
dans la mesure où elle l'est. Elle est toute mère, parce qu'elle est toute pure (3).
La virginité n'est pas le détachement; elle le produit et ellee enn procède. La virginité est un mou-
vement qui procède d'une lumière. La Vierge voit Dieu ... elle est attirée, emportée, elle se meut
vers Lui, elle s'attache à Lui, elle se donne à Lui; elle
(1) Contemplations mariales, p. 46, 47. (2) Ibid., p. 49.
(3) Ibid., p. 57.
'59
se détache de tout ce qui . n'est pas Lui. Le détachement de la Vierge n'est donc que l'aspect
négatif de son mouvement; elle ne tend pas à se séparer du créé, elle tend à s'unir à l'Incréé. Voilà
pourquoi le créé qui est dans l'Incréé est aimé par elle (1).
n
La virginité et l'Infini s'appellent. L'Infini est la première vierge. On est vierge dans la mesure où
on l'aime et où cet amour fait participer à sa vie. Ni la virginité ni l'Infini ne sont repliés sur eux-
mêmes. L'Infini est esprit, donc se connaît, s'engendre en Lui-même en se connaissant, produit une
image qui le reproduit et répète son don de soi. Ainsi la virginité de Marie : elle se spiritualise, elle

36
se détache de tout ce qui n'est , pas Dieu. Elle accomplit l'acte de Dieu., elle le reproduit; elle se
;donnee à Lui pour qu'Il fasse en elle ce qu'Il fait en Lui-même. S a fécondité est la fécondité divine,
mais elle la reproduit dans une créature. L'image prend la mesure du cadre où elle se donne. Le
cadre est borné, il a certaines dimensions, il a

(1) Contemplations mariales, p. 54-.


une certaine forme propre. L'image prend ces di
mensions
et cette forme (1).
En un mot, elle est fille et mère et épouse glu .Dieu-Amour. Elle a pour nous un sentiment qui
présente: tous ces caractères : elle nous aime en soeur, en mère, en épouse. Et nous sommes de
pauvres exilés, ses frères, ses enfants, qu'il faut ramener en patrie, dans le lieu de la Maison du Père
(2).
Mère du bel Amour
L'Eglise estt guidée par l'Esprit-Saint quand elle ose mettre sur les lèvres de l'humble Vierge
Marie des paroles comme celles-ci : « Je suis la mère du bel Amour ... » Eccli. XXIV, 24, Vulgate).
Marie a enfanté sur la terre la Lumière et l'Amour, elle continue de l'enfanter. La mère du bel
Amour est la mère de l'Amour qui se donne sans compter, parce qu'Il est sans mesure. Elle enfante
Celui qui

(1) Contemplations mariales, p. 55. (2) Ibid., p. 57.


z6r
est et qui aime comme Il est, infiniment. Elle ne cesse de l'enfanter. Elle restera à jamais la mère
duu bel Amour parce que l'enfant, après avoir été enfanté, reste l'enfant de sa mère. Sa naissance,
surtout spirituelle, crée un lien éternel et ce lien est l'amour (1).
Marie est ainsi l'instrument par lequel l'Infini apparaît dans le fini. Et, en même temps, . elle
achève le fini en lui donnant l'Infini, qui a comblé le néant après avoir empli l'Etre qui est, ajoutant,
comme un surplus, un trop-plein au plein de Dieu, achevant ce qui est achevé, manifestant la Beauté
infinie dans cette beauté extérieure qui n'ajoute rien, et qui ajoute néanmoins ce rien, le fini à
l'Infini. Car le fini s'ajoute à l'Infini, nonn pour le compléter, mais pour lui donner à nos yeux un
éclat qui n'estt pas en lui sous cette forme limitée et visible. Et c'est le bel Amour, l'Amour qui a
rayonné au dehors, qui n'a pu se contenir dans le sein cependant sans bornes, et s'est répandu par-
delà ses bornes sans bornes (2).
(1) Contemplations mariales, p. 58, 59, 61, 59. (2) Ibid., p. 60.
I'
162
L'Amour enfanté par Marie est ce flot extérieur, débordant. Elle est mère de cette Beauté qui,
sans elle, n'aurait pas le caractère de réalité extérieure et réalisée, resterait ce que Dieu aurait pu
faire et ne serait pas ce que Dieu a fait. Dieu, sans elle, aurait pu venir à nous dans notre chair;
Dieu, par elle, est venu à nous dans notre chair (I1).
Evidemment, tout cela est mystère. Nous n'avons pas idée de cette unité, ;dee ces
communications intimes. Nous n'avons pas cette idée parce que le péché originel nous adissociés.. Il
nous a détournés du Principe supérieur qui unifie tout en Lui et nous constitue de cette unité; il nous
a divisés de Lui et de tout. Marie, comme Jésus, est faiseuse d'unité : elle relie, elle est le pont jeté
sur les deux rives et qui permet de passer de l'une à l'autre. Elle est mère parce qu'elle refait cette
unité; elle la refait parce qu'elle la possède à un degré excep

(1) Contemplations mariales, p. 60-61.


163
tionnel. C'est pourquoi elle est mère du bel Amour, de Celui qui unit et vivifie en unissant (1).

37
Purification
L'acte ;de la mère et l'acte du fils sont également spontanés. Rien ne leur impose cette démar-
che ... Mais ils taisent leur supériorité. Leur grandeur consiste précisément dans ce souci de ressem-
bler aux autres et de faire comme tout le monde (2).
Tous les enfantements sont douloureux. Dans le tourment intime, infligé au cceur si délicat ode
la Vierge mère par le souvenir de la parole de Siméon, se préparait notre naissance spirituelle. Nous
soinmes issus de tous les regards que son amour inquiet a dirigés sur Jésus pendant la longue
préparation au sacrifice; nous sommes les enfants de ce sacrifice incessament accepté (3).

(1) Contemplations mariales, p. 62. (2) Ibid., p. 67.


(3) ibid., p. 72.
I 64
Libératrice
Jésus est là pour qu'on connaisse l'amour (qui Le tient attaché), pour révéler cet Esprit qui L'ani-
me, qui a animé toute sa vie terrestre : « Afin que le monde sache que j'aime mon Père et que j'agis
selon son commandement » (Jean XIV, 31). Marie, debout, calme et brisée, calme pour accueillir en
plein cet Esprit, brisée pour que nul être propre ne fasse obstacle, voit cet Amour, s'en imprègne,
s'en pénètre, est prise, emportée hors d'elle-même par ce souille: et devient foyer d'amour à son
tour, foyer qui reçoit tout pour le répandre sur tous (1). Comme la Croix devient belle et féconde en
cette lumière! Elle est une libératrice; elle ouvre les portes de l'Esprit (2).
Enfantement de la Croix
Une nouvelle vie commence pour Jésus (dans les âmes), donc un nouvel enfantement pour
Marie. Ce qu'il faut voir au Calvaire, c'est cette nouvelle

(1) Contemplations mariales, p. 108-109. (2) Ibid., p. 113.


165
vie et • cette nouvelle mère des vivants. Marie offre Jésus et s'offre avec Lui au Père, car toute sa
vie est là avec Jésus sur la croix, sa chair qu'Il a reçue d'elle et son âme ... Jésus, à cette même
heure, achève de nous engendrer. Marie assiste à cet acte de génération. Elle y assiste comme mère :
une mère qui perd un fils pour en avoir un autre. La substitution d'ailleurs n'est qu'extérieure et
apparente, comme la perte elle-même. Marie ne perd rien, n'acquiert rien : elle continue. Une unité
profonde lie toutes ces existences et toutes les circonstances qui en font la trame (1).
Le sommet de deux vies

Dans les vies (de Jésus et ode Marie) il y a un sommet : c'est le Calvaire : « Près de la croix de
Jésus se tenait Marie, sa mère » (Jean XIX, 25). Leur histoire très simple, comme leurs âmes, à ce
moment se précise. Ils y apparaissent précisément dans cette relation.: en face l'un de l'autre et se
communiquant tout ce qu'ils sont; le divin objet en face du miroir, l'un en pleine clarté, détaché de
la terre et se détachant sur le ciel, au-dessus
(1) Contemplations mariales, p. 105, 106.
du monde et des hommes et les résumant pour les élever avec Lui, l'autre encore sur le sol et
mêlé aux hommes auxquels il doit montrer ce qu'il reçoit, uniquement occupé 'de recevoir pour que
l'image soit parfaite. Marie regarde et suit • tout pour tout recevoir. C'est un ides sens des mots «
près de la croix ». Et c'est une des raisons de cette position que l'attention chrétienne a justement
notée : debout et tout près. Elle ne doit pas perdre un mouvement ni une douleur; elle ne
reproduirait pas complètement ... La Passion, le désir de compatir .. , et de compatir pour garder,
prolonger, transmettre, faire revivre, fonder une nouvelle famille, donner des frères à Jésus et des
fils à son Père, lui font à cette heure quelque chose que nul mot ne peut exprimer (1).
C'est le sommet de leur vie commune ici-bas. Ils l'ont gravi lentement ensemble ... lentement
c'est-àdire au pas de Dieu qui n'est ni lent ni rapide, ruais juste. Et maintenant encore, immobiles
l'un et l'autre, Lui fixé sur sa croix, elle à son Crucifié,

38
(1) Contemplations maiiales, p. 92-93.
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ils sont dans le mouvement, ils redisent leur « fiai » commun qui a accordé leurs âmes au long de
leurs jours. « Elle se tenait » là, debout et unie, debout parce qu'unie, toute droite dans le vouloir
divin qui est la rectitude infinie, forte dee sa force. Je ne puis rien ajouter : je sens tellement que
toute son âme est là, dans ce vouloir qui les lie ensein ble et à leur Principe ... et que: tout est là (1).
Comme ils sont grands, dégagés de tout ce qui les entoure ... et les brise! Quel par-delà le temps,
les hommes et les choses! Quelles âmes immenses où tout retentit, où tout est assimilé, transformé
et vivifié ... même la mort! Le principe qui les anime, l'Esprit qui emplit Jésus et de Jésus s'écoule
en plein dans les deux autres (Marie et Jean) s'empare de tout, se communique à tout. La douleur, la
mort, la croix, les horribles choses qu'il a fallu voir et endurer, tout à son contact s'illumine, est
changé en joie et en vie. En Lui, Marie voit tout et vit tout. La mort de son divin Fils l'a ensevelie
avec Lui en ces profondeurs où tout se retrouve ...

(l) Contemplations mariales, p. 97.


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mais renouvelé. Et elle-même, qui pourtant n'a vécu que de: cet Esprit, en est toute renouvelée ...
car en Lui tout est nouveau. Il est la Vie même, toujours ancienne et toujours nouvelle, la Vie où
tout est lié, continu et en mouvement, où le passé et l'avenir se rencontrent, s'unissent et se fondent
dans le présent (1).
Parcours dans la foi

Jésus veut l'union; Il ne peut pas ne, pas la vouloir, car Il est l'Amour. Ceux qu'Il aime doivent
être là où Il est. Quand Il est en croix, ils doivent souffrir avec Lui; quand son coeur est percé d'un
glaive, la pointe doit s'enfoncer au coeur des siens. On ne peut être « sien » qu'à cette condition. Il
ne peut se passer d'eux souss le pressoir, parce qu'Il ne veut pas être sans eux dans le triomphe et le
bonheur (2).
La souffrance est un chemin qui débouche sur le bonheur. En route on ne voit rien que la
souffrance;
(1) Contemplations mariales, p. 111-112. (2) Ibid., p. 114.
169
elle fait ombre de tous côtés. A peine, à travers le mouvement des branches noires qui bordent le
chemin, quand un coup de vent les agite ou quand la lumière est très vive, à peine devine-t-on que
le grand soleil illumine toutes choses et qu'on le trouvera au bout du parcours. Jésus a voulu cela
pour Lui et sa mère, et après eux pour tous ceux qui voudront venir à leur suite. Il a voulu le
parcours, Il a voulu la foi qui soutient en le faisant, Il a voulu le terme qui paye l'effort et réconforte
dans la route (1).
Jusqu'à la fin des temps, les disciples de. Jésus, et plus spécialement les natures intimes,
intérieures, contemplatives, less êtres de tendresse, de sensibilité concentrée, auront avec Marie des
relations de fils à mère. Le Maître leur communiquera par elle son esprit. I1 le leur communiquera
au pied ode la croix.. Ils s'y trouveront sans avoir à lutter ni à souffrir plus que d'autres. Ils y seront
par un concours de circonstances très particulières; ils s'y tiendront avec aisance (2).
(1) Contemplations mariales, p. 115-116. (2) Ibid., p, 103.
170
Sur les « ;bas de la Fille du Prince » 1
(Gant. VII, 1)
Les hommes s'arrêtent à la surface. Pour eut, (Marie) est la jeune nazaréenne, pauvre, qu'on
repousse ou néglige. Mass cela même la fait plus grande. L'attention qu'on nous prête ne fait pas
couler un sang différent dans nos veines; l'attention dont on nous entoure menace, en nous dissipant,
cette grandeur qui a sa source en Dieu et ne peut s'achever qu'en Lui. Seule, oubliée dans sa
pauvreté et le silence de cette bourgade méprisée, de cette maison qu'on ne regarde pas, la Vierge
offre à Dieu, qui lui a donné ce sang, la noblesse dont il s'est chargé au cours des siècles (1).

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Elle est de sang royal. Les rois de la terre et le Roi du ciel se sont unis pour lui donner naissance.
Ses ancêtres terrestres ne régnaient que sur un sol étroit et un peuple restreint, mais une lumière
spéciale brillait sur leur front, faisait de
(1) Contemplations mariales, p. 124.
ce sol une terre sainte et de ce peuple le peuplé élu. Elle est leur héritière, elle est le terme de leur
histoire. Ils n'ont été que pour elle: et pour 'Celui qui naîtra d'elle et ne fait qu'un avec elle. Elle
recueille tous les rayons de leur gloire, et ils brillent en elle d'un éclat ramassé et nouveau quai les
transforme et les fait passer d'un plan â un autre, du plan des hommes au plan de Dieu. Voilà,
pourquoi les regards des hommes ne les voient plus (1).
La Vierge a pris cette terre, elle est de notre nature, elle a un corps, la matière enveloppe son
esprit, mais la matière ne l'emprisonne pas, elle lui sert d'intermédiaire. Par cette matière, Marie est
en contact avec ce monde inférieur dans lequel son Fils s'est incarné. Elle ne veut pas en être
séparée; son idéal n'estt pass de n'être plus de ce monde et de cette terre, mais, au contraire, de s'y
unir le plus étroitement possible pour y rejoindre l'esprit. L'esprit qui est dans ce monde d'en bas,
c'est l'Esprit
(1) Contemplations mariales, p. 123-124.
172
d'en haut; Il s'est communiqué à l'abîme pour que l'abîme chante la gloire divine (1).
La terre est le marchepied de Dieu. La nature corporelle nous est donnée pour reconnaître et
adorer ce vestige de ses pas. Jésus et Marie la traverseront pour nous montrer comment on la foule
et on la reprend à l'esprit du mal. C'est cette démarche que nous chantons dans la Fille du Roi (2).
Assomption
L'aspect intérieur de l'Assomption est le don (de l'amour de Marie) arrivé à son terme, c'est la
somme de ces dons répétés, sans cesse renouvelés ... Il faut songer à certaines heures où la com-
munication divine se fit plus intense, par exemple à l'heure de l'Incarnation, quand elle prononça
son « flat » et quand elle posséda, vivant, dans son sein, Celui qui depuis toujours lui était tout; ou

(1) Contemplations mariales, p. 128. (2) Ibid., p. 129-130.


'73
quand elle déposa son premier baiser de mère sur le front de son Dieu; où quand elle échangea
avec Lui certain regard plus pénétrant et plus expressif. Souvent, au cours des journées de la vie
privée et encore durant les années de la vie publique, et sur la croix, Jésus et Marie se regardent. Les
deux regards se croisent, les deux coeurs s'unissent, se fondent l'un dans l'autre. Le Seigneur était
toujours là et elle aussi. Le Seigneur regardait, elle aussi. Et depuis, au ciel, la rencontre des deux
regards, des deux coeurs continue. La même plénitude de grâce tourne vers le Seigneur, son Fils,
son être tout entier et le Seigneur tout entier est tourné vers elle (1).
Et c'est la raison profonde de son Assomption qui relie le terme splendide à sa splendide aurore
elle est enlevée de la terre: parce qu'elle n'appartient pas à la terre ... Quand elle a parcouru le cycle,
quand elle a fait ce que Jésus doit faire, quand elle a parcouru les étapes qu'Il a dû parcourir, elle
remonte en son pays. Son pays, c'est Dieu (2).

(1) Contemplations mariales, p. 133, 135, 136. (2) Ibid., p. 139.


L'Assomption est le terme suprême, définitif de la plénitude de grâce : Marie a vu Dieu; elle a été
toute emplie de la divine Lumière; toute sa vie s'est passée dans cette Lumière. Elle a vu et elle a été
attirée, inévitablement attirée à Lui. C'est aussi le terme où nous sommes appelés, où nous tendons
par chacun de nos jours et chacun de nos pas. Mais nous devons conquérir ce que Dieu lui a donné,
nous devons nous reprendre à celui auquel le péché nous a livrés (1).
Ce tableau, il ne faut pas seulement le chanter avec nos lèvres ni l'admirer avec nos esprits, il faut
le vivre par nos actes. Ce mouvement d'amour qui fut celui de Marie, elle veut, de toute la puissance
de son être, qu'il devienne le nôtre. Car elle est mère, la mère de la Vie, et la Vie, c'est son Fils « Je
suis la Vie » (Jean XIV, 6) , .. Ne lui refusons pas la joie de faire passer en nous cette Vie, en plein
et en tout, en tout ce que nous sommes et

40
(1) Contemplations mariales, p. 136.
faisons, sans arrêt, sans retard, jusqu'à ce que Jésus ait atteint ce que saint Paul appelle d'un nom
magnifique « la plénitude de son âge » (Eph. IV, 13), le plein et parfait développement de la Vie qui
sera notre pleine vie (1).
Joie
« Réjouissons-nous » me crie l'Eglise qui, . ellee aussi, est mère et partage avec Marie la joie
d'enfanter des enfants de Dieu, des frères de Jésus.
« Réjouissons-nous. » à la première personne du pluriel. Toutes ces voix • unies par la sainte
mère Eglise autour de la sainte mère de Dieu font un concert unique qui n'est plus du temps, n'est
pas encore de l'éternité, qui participe des deux, qui n'est pas pluss beau que l'hymne des élus et ne
peut l'être, mais ... je ne sais vraiment pas dire cela.
La vie menacée d'ici-bas, la marche incessante vers un terme qu'on peut ne pas atteindre, donnent
à nos notes une nuance toute particulière. Ales viennent de la patrie; elles viennent d'une part de
nous-mêmes, qui est la terre de notre Père.,

(1) Contemplations mariales, p. 145, 146.


176
elles y retournent. Elles sont ses notes en nous; son Esprit les inspire, les règle, les anime; ce sont
les notes de son Amour, qui nous enseignent à l'aimer. Mass ce ne sont que des exercices, et nous
sommes souvent de bien pauvres élèves. Que de notes nettement fausses, que d'intervalles hésitants,
que d'accords défectueux ! Pourtant nous devons les jeter dans la joie si nous voulons les jeter avec
amour. La mère du bel Amour reconnaît en elles, comme toute mère, son « petit », son pauvre petit,
un enfant blessé et qui lui tend les bras.
« Réjouissons-nous. » La joie d'amour, la joie d'être aimé et de pouvoir aimer, voilà la nuance
qui doit passer dans tous nos chants d'exil. Même au bord des fleuves de Babylone, les harpes
suspendues à des saules étrangers demeurent les harpes de Jérusalem,; et les notes dont le vent
d'exil les fait vibrer rendent le son de la patrie. Une mère, une mère surtout, reconnaît cela; elle
n'entend que cela, elle entend ce son comme un rappel de tendresses passées et un appel aux
tendresses futures.
C'est là la nuance des chants d'exil. Ils expriment un présent mouvant et mêlé à travers lequel
l'amour retrouve la note de fond, l'harmonie essentielle qui ne passe pas. Je puis mêler ma joie et ma
louange à celle de là-haut. Elles s'accordent, elles ne font
'77
qu'un. Ma, partiee est à l'octave. inférieure; elle a des arrêts, des intermittences, des silences et
des soupirs, des retards et des précipitations, mais elle entre dans l'ensemble si elle aime, parce
qu'ell:° est aimée. L'amour et la joie d'aimer, voilà la lumière où vibrent toutes les notes des enfants.
Les textes sacrés où se sont incarnées ces notes -- et que la divine mère, où la parole du Père s'est
incarnée, doit aimer à ce seul titre ont une richesse de sens et d'horizons qui me stupéfie et
m'épouvante presque. J'ai peur de trop voir et de dépasser les lignes où s'arrête la prudence. Mais
dans une parole de l'Ecriture n'y a-t-il pas un reflet de la Lumière infinie, et en la regardant, en la
suivant longuement, n'est-il pas normal qu'on rejoigne le foyer d'où elle procède?
o liens subtils • qui rattachent tous nos mots de la terre et du temps au seul mot du ciel et de
l'éternité, ceux qui vous perçoivent sont-ils imprudents, parce que tant d'harmonies secrètes les
ravissent, que nos inattentions ne savent pas découvrir? (1).
(1) Contemplations mariales, p. 3.51-154.
12
TROISIÈME PARTIE
FACE A FACE
Le mouvement de l'âme qui prie a quelque chose de particulier: il la répand d'elfe-même en elle-
même; elle sort d'elle-même sans se quitter; elle va de son être naturel à son être surnaturel, Belle-
même en elle-même, à elle-même en Dieu (1).

41
(1) Face à Dieu, 2e édit., p. 105.
A la hauteur de Dieu
La prière est comme un face à face avec Dieu. Une âme ne prie que si elle se tourne vers Lui ;
elle prie tant qu'elle reste ainsi tournée ; elle cesse de prier quand elle se détourne (1).
La préparation à la prière est donc le mouvement qui nous détourne de tout ce qui n'est pas Dieu
et nous tourne vers Lui ... On se prépare à prier quand on se détache du créé et qu'on s'élève
jusqu'au Créateur (2).
Il n'y a qu'une prière essentielle : c'est le mouvement de l'âme qui s'élève vers Dieu et c'est le
rapport qui en résulte. Dès que l'âme quitte Paff reuse vallée et se tourne vers les hauteurs d'où

(1) Face à Dieu, p. 101. (2) Ibid., p. 101.


182
viennent toute lumière et tout bien, elle prie, elle rencontre Celui qui ne l'a pas quittée (1).
La prière nous élève jusqu'à Dieu, nous met bien en face, de Lui, nous transforme en Lui ... Un
trait profond relie toutes les formes de prière c'est le mouvement d'âme qui se tient plus haut qu'elle-
même et qui veut se fixer à la hauteur de Dieu. Ce mouvement, c'est la vie : la prière est donc à la
fois vie et condition de vie. Tout ce qu'on peut dire ou écrire se ramène là .. , et s'y achève (2).
La prière n'est pas, si elle n'est pas cela : ascension et entretien. Arrivé sur les hauteurs, on parle.
Le mouvement même qui y conduit est déjà une parole. Il répond à un amour; il en est le souffle.
L'esprit, qui est l'Amour même, anime et soulève et porte l'âme que ces sommets attirent
(1) Face à Dieu, p. 27. (2) Ibid., p. 54.
(3) Ibid., p. 53.
(3).
r 83
La prière est la réponse de l'âme qui vient, dit sa misère, demande secours, ordre et paix, lumière
pour l'esprit; force pour la volonté, soumission des passions à l':âme supérieure, de celle-ci à Dieu.
Dieu dit : « Je suis et reste Père, je vous aime, je vous attends, venez. » L'âme répond : « Mon Dieu,
je n'en puis plus, venez vous-même, » (1).
Il n'y a pas de prières stériles; il y a des âmes desséchées. La prière de l'âme desséchée n'est pas
une prière : ce n'est pas une élévation vers Dieu. Cette âme-là n'est pas en face de Dieu, à sa hau -
teur; elle reste en elle-même, et elle y meurt (2).

Demande
A Dieu, on ne peut demander que Dieu. Il est tout; en se donnant, Il donne tout; en Le

(1) Face â Dieu, p, 16. (2) Ibid., p. 88.


184
demandant, on demande tout; quand on L'a, on ne peut plus rien demander ni désirer. Si nous
comprenions cela, krire, parler deviendraient impossibles. On ne pourrait plus que prier et on ne de-
manderait plus rien en priant (1).
Ce qu'il convient de demander, c'est Lui, c'est de Lui être uni, c'est d'être transformé en Lui, c'est
de Le posséder et d'en être possédé, c'est d'être avec Lui par la grâce dans les rapports, d'intimité qui
L'unissent à Lui-même, c'est de devenir ses fils par une communication aussi complète que possible
de son Esprit d'Amour, c'est de participer à la joie et à la vie qui sont sa joie et sa vie, la, Joie et la
Vie même. (2).
Le danger capital est le danger spirituel, celui de perdre sa vie vraie. Les autres s'ordonnent à lui

(1) Face à Dieu, p. 40. (2) I bid., p. 10.


ce sont les diverses formes que peut prendre l'épreuve pour chacun de nous. Il faut prier avant
tout pour que Dieu vive en nous, et nous en Lui ; il faut prier pour que les épreuves servent cette vie
divine, la seule vie vraie et le seul vrai bien (1).

42
« Tranquillité de l'ordre »
Quelle profonde définition de la paix dans saint Augustin! ... Comme il faudrait méditer ces mots
dans la sonorité desquels s'est empreint le calme qu'ils expriment : « La paix est la tranquillité de
l'ordre. » L'ordre, ce sont les êtres à la place qui leur convient : le Principe qui les a faits au dessus
de tous, et tous tournés vers Lui, pour recevoir à chaque instant cet être qu'Il leur communique, L'en
remercier et L'en bénir. Voilà ce qu'Il avait fait, voilà l'ordre et voilà la paix ; voilà ce qu'était, en sa
réalité profonde, le paradis . terrestre. Voilà ce que sera un jour, pour ceux qui auront compris et
repris cette attitude, le paradis céleste (2).

(1) Face à Dieu, p. 25. (2) Ibid., p. 15.


i86
A Dieu nous pouvons demander uniquement ce qu'Il veut nous entendre demander, et Il ne peut
vouloir que ce qui convient. Parce que Dieu est l'un des termes de la prière et parce qu'Il est l'Ordre
infini, la prière est une demande essentiellement ordonnée, faite selon l'ordre même de Dieu. Quel
est cet ordre? Dieu est l'Etre même, l'Etre de qui et parr qui et pour qui tout est. Il est notre Principe,
I1 est notre Fin, Il est la Lumière de notre esprit, la Force ode notre volonté. Il est la Vérité, le Bien,
le Beau sans mélange, Il est la Source de toute joie et l'Océan de toute vie (1).
Le Tout et le rien

La parole du divin Maître a tout exploré et illuminé : le monde humain et le monde de Dieu. Du
monde humain, Il a révélé le fond quand Il a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien. » Nous lisons
cela sans le pénétrer. Le « rien » nous échappe autant que le « tout ». Ce que nous avons d'être nous
le masque. Nous ne voyons pas cette parcelle
(1) Face â Dieu, p. 9.
187
d'être en face et dans la lumière du Tout; flous ne comparons pas nos heures de vie si brève et
passagère à son immuable éternité; nous ne voyons pas la place occupée par nous dans l'univers, en
face de son immensité qui déborde celui-ci à l'infini, et qui déborderait des milliards de mondes plus
grands que le nôtre (1).
appartient pas. Nous en recevons à chaque seconde la • petite gouttelette que Dieu veut bien nous
donner; nous l'avons uniquement parce qu'Il nous la donne; à peine reçue, elle se dérobe, nous
glisse entre les doigts, est remplacée par une autre qui nous échappe avec la même rapidité. Ces
gouttelettes viennent de Lui, elles rentrent en Lui, ne dépendent que de Lui (2).
Nous sommes comme des vases
se un instant pour créer avec Lui un rapport de
(1) Face â Dieu, p. 17. (2) Ibid., p. 17-18.
Nous oublions surtout que cet être ne
nous
elles
où Il les ver-
i88
dépendance, où son être se manifeste, est connu, accueilli avecc amour et glorifié. La prière est le
vase intelligent qui tonnait, aime, remercie, glorifie (1).
La prière dit essentiellement : « Mon Dieu, cette seconde est de vous; la lumière qui me montre
cela est de vous; l'intelligence qui le voit est de vous; l'élan du coeur qui reconnaît cela et remercie
est de vous; la relation vivante qui s'établit par cette seconde est de vous ... Tout est de vous : tout
ce qui est en moi, tout ce qui est en dehors de vous, tous les êtres et leurs mouvements, tout mon
être et son activité; sans vous, rien; en dehors de vous il n'y a que le rien; en dehors de l'Etre, il n'y a
que ce qui n'est pas. » Comme ce rapport, profondément et souvent médité, m'impressionnerait ! Je
sens qu'il me met dans la réalité profonde, dans la vérité (2).
(1) Face à Dieu, p. 18. (2) I bid., p. 18.
189

43
Respiration de l'âme
La prière est de toutes les heures : c'est la respiration de l'âme; il faut prier sans arrêt comme on
respire sans cesse. C'est là le mouvement profond de l'âme dont on a à peine conscience. En prendre
conscience le plus possible est un trésor (1).
Combien d'hommes tiennent leur place, ont conscience de leur rôle, l'exécutent avec amour?
Combien se sont reposés, se lèvent refaits --- car la nuit ne repose que si on laisse complètement
tout ce qui a agité durant le jour --- se mettent en communion avec l'immense • réservoir d'énergies
que Dieu leur offre? Energies physiques de la lumière rajeunie et si riche de ressources même cor-
porelles; énergies de l'air rafraîchi, purifié; énergies de la végétation qui l'a renouvelé en lui ra-
vissant , tout ce que la respiration animale avait accumulé rie toxique. Energies spirituelles surtout!

(1) Face à Dieu, p. 31.


.190
... La prière fait l'union (de la création à Dieu). Elle achève le repos; elle prélude au mouvement
du jour; elle le prépare. L'humanité se. meurt de ne plus le comprendre (1).
Lutte
La vie n'est pas littérature : il faut remâcher indéfiniment pour assimiler. Les informations et les
transformations sont lentes; l'âme doit rester longtemps appliquée à son objet pour en prendre la
forme et le reproduire. Son objet est positif : c'est Dieu, forme idéale, exemplaire parfait. C'est
aussi, en face de Lui, tout ce qui s'oppose à sa douce image et à sa communication de Vie. Il veut
nous faire « fils de Lumière » et I1 nous trouve « enfants de ténèbres ». Il veut faire circuler en nous
son Esprit, qui est amour et don de soi, et Il nous trouve entre les mains d'un autre esprit qui est
égoïsme. Ce négatif doit disparaître. Il ne cède qu'à la lutte (2).

(1) Face à Dieu, p. 34-35, 33. (2) Ibid., p. 23.


I9'
La vie est une bataille, la bataille de Dieu contre le mal. Une âme où l'on ne se bat pas est une
âme perdue sans espoir. Une âme qui ne prie pas est une âme battue sans combat; la paix règne en
elle, mais c'est la paix des pays soumis par l'envahisseur et résignés à sa domination (1).
Présence

La vraie prière est peut-être une chose très rare parce qu'il y manque cette base nécessaire : la
mise en présence du divin interlocuteur. On ne sait pas, on ne songe pas, on ne sent pas assez qu'Il
est là vraiment, qu'Il regarde, écoute, parle, aime et se donne. Il n'est trop souvent qu'une pensée de
notre esprit, que d'autres pensées supplantent. Il n'est pas « le doux Hôte de l'âme », l'Ami et le
Père. Avant de commencer la prière, il faudrait se dire et redire intensément cela et le faire vivre,
comme on fait vivre toutes choses, en se mettant tout entier en elles (2).
(1) Face à Dieu, p. 23-24. (2) .Ibid., p. 66.
192
Dieu est là; Il nous attend; Il nous appelle II nous offre des clartés pour l'esprit, des énergies pour
la volonté, d'ineffables délices pour la sensibilité, des biens sans: prix pour nous-mêmes et pour les
autres .. , et nous Lui, tournons le dos. Nous avons, il est vrai, une excuse : c'est cet amour qui
s'offre sans cesse et semble s'avilir pour se donner. Le don de soi n'apparaît avilissant qu'aux âmes
viles (1).
Ces rapports peuvent être de tous les instants; ils peuvent se nouer à l'occasionn de tous les
événements; ils peuvent surgir de notre rencontre avec tous les 'êtres. C'est là un idéal rarement
atteint. A côté des quelques âmes, pour qui Dieu est le compagnon aimé qui peuple tous les lieux et
anime toutes les choses, combien pour qui Il est le grand méconnu et le grand oublié ! (2).
(1) Face à Dieu, p. 114. (2) Liturgie dame, p. 11.
'93
Faibles créatures, pauvres êtres d'un jour, fleurs nées le matin et' déjà fanées le soir : que nous
nous tournions vers Lui, et aussitôt Il nous donne: audience, Il nous parle, Il nous caresse, Il se

44
livre, Il se penche vers notre misère, Il l'élève jusqu'à son trône, I1 nous fait entrer dans sa demeure
et cette demeure, c'est son amour, c'est le mouvement même de son Etre et de sa Vie (1),
Approfondissement
Nous vivons à une époque de savoir plus que d'intelligence : la raison et la . mémoire sont à
l'honneur, on écrit pour elles, pour lés emplir de connaissances, on ne songe plus à enrichir son, âme
et à approfondir sa vie. Nous sommes à l'èré des ouvrages de vulgarisation et des articles de
revues ... Les esprits ressemblent à ces parterres artificiels des jours d'apparat, où l'on dispose des
fleurs dont on jouit sans les avoir cultivées, sans savoir leur nom, et qu'on aura oubliées demain. La
prière, sa nécessité,

(1) Face à Dieu, p. 109.


z3
194
sa grandeur, les immenses bénéfices qu'elle procure, sa douceur féconde, la gloire qu'elle assure à
Dieu, son rôle dans le monde, il ne faut pas seulement avoir lu et compris cela un jour, il faut y
revenir sans fin, se le redire à chaque instant et en vivre (1)0
La vue vraie est celle des Pères de l'Eglise qui lisaient sans cesse l'Évangile et en méditaient
profondément tous les mots ... , (non) une vue sans nuances, une de ces vues superficielles que les
hommes se transmettent sans se donner la peine d'un contrôle (2).
Attention
L'attention à Dieu est rare, parce que rares sont les âmes qui Le connaissent. Le péché nous a
détournés de Lui; nous vivons en face du créé, les images des créatures nous emplissent l'âme, nous
retiennent et rendent l'attention à Dieu difficile.
(1) Face à Dieu, p. 24.
(2) Élévations sur l'Évangile de saint Jean.
195
I l faut se retourner. C'est le sens du mot « conver.sion ». La conversion a bien des degrés. Les
saints seuls sont de vrais convertis, seuls ils vont jusqu'au bout de leur mouvement (1).
Il faut se déprendre d'en bas, On ne Lui donne rien, si on ne Lui donne pas toute l'attention dont
on dispose (2).
Ce qui importe, toutefois, c'est l'attention du vouloir plus. que celle de l'esprit. Celle-ci nous est
souvent impossible. Il est des prières distraites qui ravissent le coeur de Dieu (3).
Tout se mesure à l'amour dans nos rapports avec Dieu, et toute répulsion de l'âme à l'égard du

(1) Face â Dieu, p. 60. (2) I bid., p. 64. (3) Ibid., p. 61.
196
créé pour s'unir à l'Incréé est amour ... •L'essentrel est que la définition de la prière soit réalisée,
que . l'âme, dégagée de ce qui passe, se tourne et se tende vers le Père céleste,- par quelque moyen
et quelque chemin que ce soit. Dès qu'il y a contact, on prie; si le contact est ardent, on prie excelle-
ment (1).

Garde du cour

Pour l'âme pacifiée et libre, qui garde son ceeur dégagé et le tourne vers Dieu, toute occupation
est prière. Pour l'âme qui se donne toute à ses travaux et en oublie Dieu, la prière même est stérile
(2).
Les créatures - et le démon qui en use
ne se laissent pas évincer sans combat. La vie d'oraison exige des batailles continuelles : c'est le
grand effort - et le plus long d'une existence qui se voue à Dieu (3).
(1) Face à Dieu, p. 62. (2) Ibid., p. 64-65. (3) Ibid., p. 63.
I9?
Cet effort porte un beau nom : il s'appelle la garde du cceur. Le coeur humain est une cité; il

45
devrait être une forteresse. Le péché l'a livré. Depuis, c'est une cité ouverte dont il faut rebâtir les
murs (1).
Il faut sans cesse s'y remettre. Ces reprises perpétuelles, ce recommencement sans fin, plus en-
core que la lutte proprement dite, nous lassent et abattent. Nous préférerions une violente bataille,
violente mais définitive. Dieu ne le veut pas en général. Il préfère cet état de guerre, ces embûches
et ces guets-apens, ces précautions et ces vigilances. Il est l'Amour, et la longue guerre exige plus;
d'amour et le développe davantage. D'ailleurs, Il est là, Il mène lui-même le combat Il contient
l'ennemi, Il surveille et déjoue ses manoeuvres, • Il s'en. sert; Il le laisse avancer pour mieux le
frapper et l'abattre. Il prépare des triomphes magnifiques par des insuccès passagers, même par des
désastres (2).
(1) Face â Dieu, p. 63. (2) Ibid., p. 63-64.
198
Durée
Si, pour s'exprimer, l'amour a besoin de beaucoup de temps, qu'il persiste dans son élan et dans
les mouvements qui le traduisent. Si un mot, une pensée font pénétrer une âme en Dieu, qu'elle v
demeure sans parole ou sans pensée, ou si, appelée par d'autres. devoirs, elle imprègne son activité
extérieure de cette atmosphère intérieure où l' Epoux divin se donne avec ses caresses, tout cela est
bon, tout cela est hors de question (1).
La durée des prières de dévotion personnelle; dépend de Celui qui prie en nous. Elles doivent
être ce qu'Il veut qu'elles soient. Or, I1 veut élever l'âme et la garder en Lui le plus possible. L'âme
qui a écarté les obstacles et se tient libre pour qu'il puisse la ravir est une âme qui prie. Son état est
une ascension, un mouvement en Dieu et un mouvement vers Dieu. Le prolonger est bon, le cesser
est bon; le reprendre et le continuer de nouveau

(1) Face à Dieu, p. 78.


'99
est bon : tout est bon qui est réglé par le divin Moteur (1).
Prières longues, prières courtes, si l'Esprit d'Amour enflamme et transporte, toutes sont selon
Dieu. Si on se laisse envahir par la distraction ou la torpeur, elle sont sans valeur (2).
Humilité
L'humilité n'est pas la défiance. Elle s'y oppose plutôt. L'humilité est un si heureux mélange que
l'on a beaucoup de peine à la définir avec précision. La meilleure définition est certainement celle
qui l'égale à la vérité. L'humilité est une équation c'est le juste rapport perçu, accepté, aimé, de ce
qui est. Ce qui est, c'est que Dieu est l'Etre même, et que nous ne sommes qu'en Lui. L'âme qui se
tient à . cette place, en face de l'Etre, pour qu'Il
(1) Face â Dieu, p. 79-80. (2) Ibid., p. 80.
200
se communique à elle et la fasse être, est dans la véritéé ett humble (1).
L'humble qui prie se présente avec la force attractive du vide pour l'être qui veut l'occuper. Nulle
résistance à briser, nulle présence à éliminer, nulle transformation à opérer. Il n'y a qu'à entrer,
prendre la place, répondre à une attente et combler (2).
Dieuu veut cette attitude. Il ne peut pas ne pas la vouloir; elle: est le point de départ de toute son
action en nous, le fondement de l'édifice qu'Il veut construire. Il l'attend, Il la fait, Il est obligé
d'attendre et de la faire avant de commencer. C'est elle qui nous tourne vers Lui. Avant de l'avoirs
nous sommes tournés vers nous-mêmes (3).
(1) Face à Dieu, p. 90. (2) 1 bîd., p. 87. (3) Ibid., p. 82.
201
Je sens que je vais me répéter encore. Autrefois, je n'en aurais pas eu le courage; je croyais que
c'était parler pour ne rien dire. J'y trouve maintenant une douceur et des bénéfices immenses. On
parle sans fin de ce qu'on aime et à ce qu'on aime. J'aime donc redire que Dieu est grand, qu'Il est le
Seigneur autant que le Père, que toute excellence est en Lui, que toutes les perfections réunies et
prolongées à l'infini n'expriment pas la richesse une et pleine de son Etre, que toute vie passée à

46
contempler ce mystère, à le méditer, à l'approfondir, à rechercher dans l'oeuvre de Dieu les images
pouvant en donner une idée, nous laisse loin, très loin, infiniment loin de la réalité, qu'Il est toujours
par-delà très par'-delà tout ce que nous pouvons exprimer ou concevoir. De là, l'humilté (1).
Toute-puissance de l'humilité
Dieu me désire rien tant qu'avoir pitié et secourir. Il attend je devrais dire « impatiemment »,

(1) Face à Dieu, p. 82-83.


202
s'Il était capable d'impatience --- de pouvoir le faire. Car le nom d'Etre que je Lui donne est
incomplet. Cet Etre qui est, c'est l'Amour même, le Don de soi. Se donner est sa Vie. Il ne fait que
cela. Eternellement, le Père ,donne au Fils cet Etre infini dont Il est la Source, l'Océan, le Principe et
le Terme. Eternellement, le Fils refait vers son Père -- au mieux, dans son Père - ce don qui les unit,
les lie l'un à l'autre, les tient l'un dans l'autre (1).
L'âme qui prie implore cette communication de l'Esprit d'Amour; elle demande à Dieu de se
donner à elle; elle demande donc ce qu'Il désire infiniment ... L'âme humble reconnaît ne pas avoir
en elle-même cette tendance à se donner, essentiellement divine. Elle reconnaît ne pouvoir l'avoir
que si l'Amour essentiel la lui communique. Sors humilité frappe donc Dieu au coeur ... De là, sa
toute-puissance. Elle est irrésistible : « Dieu ne résiste pas ». Devant cette prière, Il cède, Il fléchit,
si j'ose dire, Il est vaincu. Sans doute vaincu par
(1) Face à Dieu, p. 84-85.
203
Lui-même, par cet Amour, ce besoin de se donner auquel l'humble supplication fait appel (1).
Dégagement

L'âme est faite pour Dieu. Lui seul est assez grand et noble pour elle. Tout autre objet fait tache
en elle et la diminue; il la retient à un niveau inférieur; elle n'est pas en face de Dieu. Les relations
intimes sont impossibles. Si elle Lui parle, c'est de loin, comme des gens qui ne se connaissent pas
encore et restent à distance (2).
Le coeur n'est pas la sensibilité, sinonn à l'étage supérieur, l'étage de la raison. Il est avantageux
de bien les distinguer. La sensibilité est le coeur de la bête; la bête a beaucoup de coeur, mais l'hom-
me, qui n'en a pas d'autre, en manque absolument. Quel manque de psychologie de nos jours! On
confond la plus inférieure impressionnabilité animale avec cette sensibilité, qui est essentielle à
(1) Face â ,Dieu, p. 85-86. (2) Ibid., p. 53-54.
204
l'homme vrai, que seuls émeuvent a vérité et le bien, la justice et la beauté (1).
Il faut réordonner (la sensibilité), la remettre à sa place qui est le rôle de servante très utile, mais
soumise; il faut rétablir l'harmonie détruite du bel édifice humain que Dieu avait construit. Lui seul
peut le reconstruire, et nous n'arrivons pas à. nous en convaincre assez. La nécessité absolue de son
aide est la dernière idée qui entre dans les âmes et qui commande leur mouvement vers Lui. Nous
passons notre vie à prétendre nous sanctifier sans ce secours et à croire à notre autonomie. La prière
bien comprise. et bien faite nous replace à notre rang de créature qui reçoit tout du Créateur (2).
Dieu retrouve (dans le mouvement de l'âme ainsi ordonnée) son souffle qui, parti de son propre

(1) Face à Dieu, p. 92. (2) Ibid., p. 113.


205
caeur, se communique au nôtre et rentre dans le sien, enrichi de tout ce que notre caeur a aimé
(1).
Persévérance
Ici-bas, Dieu ne se refuse jamais, mais se cache souvent. I1 aime qu'on Le poursuive, qu'on sache
L'attendre, Lui faire confiance, demander sans recevoir, recommencer longtemps des efforts qui
semblent ne rien obtenir. Il aime la persévérance dans. la prière (2).
n

47
L'Esprit-Saint peut ajouter ses interventions propres, qui obéissent à des lois plus hautes; I1 le
fait souvent : alors, la marche à Dieu prend une allure aisée, rapide, toute spéciale et délicieuse.
Mais ce n'est pas la voie ordinaire et il n'y faut pas compter. La route commune est notre activité et
son mode ralenti qu'Il dirige, soutient, sans les supprimer ni modifier (3).
(1) Face à Dieu, p. 93. (2) Ibid., p. 69-79. (3) Ibid., p. 69.
206
Dieu est le trésor sans prix. La facilité à se
donner détournerait de Lui les meilleurs
(1).
Dieu voit très loin. Il utilise merveilleusement - sans l'aimer d'ailleurs, ni le vouloir -ce que nous
appelons le mal, les égarements, les arrêts, les détours. A ces heures-là surtout, confiance et
persévérance. Qu'il s'agisse: de nous, qu'il s'agisse des autres, la prière qui ne se décourage pas, qui
insiste, fait violence, emporte le coeur de Dieu. De là, son insistance à Lux pour nous demander
d'insister (2).
Dieu est Amour. Il aime et veut être aimé. C'est la loi profonde de son être. La connaître résout
toutes les questions. Une âme qui se tend vers Lui ne peut pas L'importuner; elle Le ravit

(1) Face à Dieu, p. 74. (2) Ibid., p. 75.


207
toujours, et doit le savoir. Son insistance ne Lui déplaît que si elle manifeste une attache (1).
Pourquoi l'Amour se fait-il attendre? Parce qu'il est l'Amour et qu'il veut l'amour. L'amour qui ne
sait pas attendre n'est pas amour. Aimer, c'est se donner, pas seulement se donner pendant une
minute de vie ni donner une part de forces; l'Amour est don de soi total et veut le don de soi total
(2).
Confiance

La preuve est faite : « Il a livré son Fils unique pour nous » (Jean III, 16). Après cela, la pensée
même d'un refus opposé à nos prières est impossible (3).
La confiance n'est pas la présomption. L'âme confiante n'oublie pas que la prière est un rapport,
(1) Face à Dieu, p. 76. (2) Ibid., p. 74. (3) Ibid., p. 73.
208
que si l'un des termes est infiniment puissant et bon, l'autre est extrêmement faible et misérable.
La connaissance de ces deux termes crée en elle un sens juste de la dispôsition très nuancée qui doit
régler ses divines relations (1).
La confiance dans nos rapports avec Dieu est la forme la plus authentique de l'amour. Elle est
fille de la foi. Elle suppose une idée juste de Dieu. L'âme confiante a dû développer en elle la
connaissance de ces perfections divines qui, pratiquement, se confondent avec l'Etre divin et
l'Amour infini mais qui, pour nous, en sont comme les rayons tamisés à travers le prisme des
créatures. Que de méditations et de lectures il faut pour que ces perfections deviennent en nous des
idées présentes, vivantes, agissantes, surgissant dès qu'on en a besoin dans les pires ténèbres, et
illuminant une route difficile ! (2).
(1) Face â Dieu, p. 72. (2) Ibid., p. 7l.
209
Prière de la confiance
La confiance dit
« Mon Jésus, vous avez vu ma faiblesse, mes retards à comprendre, mes faiblesses à agir, mes
hésitations devant le moindre effort, mes manques de générosité sans cesse renouvelés; et sachant
tout cela, voyant tout cela, vous êtes venu, vous avez parlé, agi, souffert, vous êtes mort en croix, et
vous êtes resté et vous restez sans fin. Vous restez dans le tabernacle, vous restez dans la pauvre
maison branlante de mon coeur, avec la porte ouverte à tout venant, avec les fenêtres par où je
regarde sans cesse au lieu de vous contempler vous seul, avec les murs que vous relevez et qui
retombent, avec des appartements malpropres et si vides, où devraient resplendir vos traits, où ceux

48
de l'ennemi reparaissent à chaque instant, où vous me parlez du matin au soir sans que je sache vous
entendre et vous répondre, où la cohue des pensées vaines, des petits intérêts, des désirs mesquins,
de tous les mouvements de passion vous repousse ou vous masque, vous fait la place si petite et la
part si restreinte.
210
« Commuent pouvez-vous rester dans . de telles conditions? Moi, j'aurais disparu depuis
longtemps, en faisant claquer les portes, et je refuserais de rentrer à toutes les supplications; je me
serais vengé, j'aurais pris une attitude hostile, j'aurais mal parlé de celui qui m'eût tant manqué,
j'aurais nourri dans mon coeur à son égard et manifesté. de toutes manières mon mécontentement,
ma rancune. Comme nous sommes loin l'un de l'autre! Et comme tous mes rêves d'union seraient
irréalisables si vous étiez comme moi! Et cependant j'espère, je garde confiance. Plus je suis loin et
plus votre amour éclatera en me rapprochant de vous et en vous rapprochant de moi! » (1).
Solitude
La présence à soi-même, la foi en Celui qui en est le fond secret et s'y donne, le silence avec tout
ce qui n'est pas Lui, pour 'être tout à Lui, voilà la préparation à la prière (2).

(1) Contemplations mariales, p. 148-150. (2) Face à Dieu, p. 102.


211
Evidemment, un tel état d'âme ne se réalise pas sans être lui-m'êm,e préparé par tout un ensemble
de circonstances. Et c'est ce qu'on ne sait pas assez de façon pratique. On se prépare à la prière en
menant une vie divine, et la prière, en définitive, c'est cette vie divine. Tout ce qui nous fait à
l'image de Dieu, tout ce qui nous met en dehors et au-dessus du créé, tout sacrifice qui nous enn
détache, toute vue de foi qui dans un 'être nous montre Celui qui est, tout mouvement d'amour vrai,
désintéressé qui nous met à l'unisson des Trois en Un, tout cela est prière et nous prépare à une
prière plus intime (1).
En nous, comme en Dieu, il y a diverses demeures. Dieu occupe la demeure du fond, la plus .
réculée. Elle est en nous, mais par le péché nous en sommes sortis. Depuis lors, Dieu est en nous,
mais nous n'y sommes plus. La préparation à la prière consiste à y rentrer. Il faut se fermer à ce
(1) Face à Dieu, p. 103.
212
qui n'est pas; il faut entrer en Celui qui est. Tout le secret de la prière est là (I1).
Les foules réfléchissent peu. II faut les quitter, s'isoler pour réfléchir et permettre aux facultés
hautes de s'exercer sur ce que l'on a vu et entendu (2).
Lieu de prière

Les églises sont le lieu de la prière commune. Elles doivent reproduire les traits de Dieu et les
traits des âmes liées aux corps. Au corps, elles doivent offrir des lignes qui élèvent et vont se perdre
vers le ciel ou dans le mystère d'un demijour qui isole l'édifice du monde et de ses bruits; un point
central où tout tend, se concentre, unifie nos puissances et appelle notre amour; des beautés qui
nous dépassent, une paix qui ne vient pas du
(1) Face à Dieu, p. 103-104.
(2) Élévations sur l'Évangile de saint Jean.
213
créé et nous transporte hors de lui; tout un ensemble sensible et spirituel où se révèle Celui qui a
fait la matière et l'esprit. Sa présence doit y transparaître et son amour nous attirer. On doit Le
respirer par tous les pores de son être comme l'atmosphère. Le lieu du culte qui ne donne pas cette
sensation à l'âme est en dehors de sa vérité et ment (1).
Jeûne
Le jeûne est une aumône faite directement à Dieu. C'est pour Lui qu'on se prive; c'est pour Lui
être plus fortement attaché qu'on se détache de cette nourriture, nourriture qui vient de Lui et que
l'on ne peut prendre que pour Lui. Lui offrir le sacrifice 'de tout ce qui n'est pas indispensable à la

49
vie physique, c'est donc s'élever au-dessus de soi-même pour monter jusqu'à Lui. Une telle ascen-
sion est déjà une prière; elle nous met à son niveau, en face de Lui, et elle prépare les colloques
intimes des plus hautes oraisons (2).
(1) Face â Dieu, p. 121-122. (2) I bid., p. 49.
214
Amour et crainte
L'amour et la crainte ne s'opposent pas l'amour enfante la crainte qui le protège et le développe.
Qui aime a peur : il a peur de perdre ce qu'il aime, il a peur de lui déplaire, de le voir s'éloigner ou
s'attiédir à son égard. La crainte mesure l'amour (1).
Ils se balancent mutuellement et produisent l'équilibre harmonieux de nos rapports avec la
Majesté infinie qui est tendresse sans bornes. Nous nous sentons petits et indignes devant la
grandeur qui s'offre; nous oublions l'excellence des perfections, qui nous abîmeraient d'effroi,
devant la tendre bonté qui caresse et ouvre les bras; nous sommes gardés du laisser-aller et ode
l'irrespect par celle-là, nous sommes confiants et attirés par celle-ci. Et notre prière trouve, sous la
direction de l'Esprit-Saint, comme naturellement, le juste milieu entre la terreur et la présomption
(2).
(1) Face â Dieu, p. 57. (2) Ibid., p. 57.
215
n
L'irrévérence dans la prière est extrêmement fréquente. Elle paralyse la plupart des .mes. Elle est
la plaie des rapports - entre Dieu et ses enfants .. . L'amour ne change rien à cela : il nuance de ten-
dresse confiante la soumission, il ne la supprime
Pour son enfant de la terre Dieu est un juge, un père offensé. L'âme qui prie ne peut pas l'oublier.
Le divin visage est Vérité et Vie. Elle s'en est détournée et Lui a préféré le mensonge et la mort. Il
l'a reprise à Lui, Il a effacé ces traits, mais des tendances et des possibilités demeurent, rappelant ce
qu'elle a fait et peut refaire. La physionomie de l'Homme-Dieu en est marquée : des douleurs y
apparaissent gravées, prix des fautes de l'âme et souvenir des poursuites de l'Amour sur les pas de
ses égarements. L'Amour a dû se faire pour elle Miséricorde, coeur qui se penche vers

(1) Face à Dieu, p. 57-58.


pas ni ne la diminue
(1).
216
la misère pour la relever. Ses bras s'ouvrent, elle en a refusé l'étreinte. Quelle que soit la forme
sous laquelle l'âme se Le représente, Il reste toujours l'être le plus méconnu et le plus repoussé qui
ait jamais été. Quand on prie, il faut être en face de Lui, à son niveau; il faut comprendre cette
souffrance comme on perçoit sa grandeur, comme on se représente sa tendresse. Il faut songer aussi
que cette souffrance, cette grandeur et cette ten. dresse nous jugeront un jour (1).
Prière filiale

Devant le Fils bien-aimé qui m'apprend à dire


« Notre Père », les aspects plus rigides de la physionomie paternelle disparaissent, peut-être trop
totalement. Je ne vois plus le Seigneur, je ne vois plus le juge, je ne vois plus l'offensé. Le mouve-
ment de sa tête qui s'incline, qui tombe sur l'épaule du prodigue me poursuit trop (2).
(1) Face à Dieu, p. 58-59. (2) Ibid., p. 127.
217
Dieu n'est pas compliqué, mais sa simplicité est infiniment nuancée et riche. Je ne dois donc pas
rejeter en masse et a priori les formules toutes faites, leur rhétorique et leur composition ordonnée
selon des règles qui veulent se ménager accès et audience. Mais je dois toujours me rappeler que
nous sommes en amour, en famille, en intimité, sinon réalisée, du moins désirée (1).
On préfère l'allure aisée, souple, des conversations de famille, où on voltige de sujet à sujet, on

50
parle à demi-mots, par phrases ébauchées, elliptiques; on parle par regards, on achève d'un sourire,
d'un geste, ce que les paroles n'arriveraient plus à exprimer; un baiser commence, un baiser termine
tout (2).
Nous sommes en face de Dieu comme l'enfant des anciennes familles où le père était tout et
(1) Face â Dieu, p. 127. (2) ibid., p. 125.
218
exerçait tout pouvoir. Dieu nous fait à son image; c'est là son amour paternel et son rôle (1).
Nous ne cessons pas de voir Dieu très grand et nous-mêmes pur « néant » ; mais entre l'Amour et
le « néant » se sont créés de tels rapports qu'ils parlent le même langage et présentent les mêmes
traits. Cette prière est un sommet (2).
fais sans crainte de me lasser ni de déplaire à Celui que je cherche en ces mouvements désordon-
nés de ma pensée insatisfaite. Je n'ai pas assez dit à quel point l'âme qui prie doit croire à l'Amour
du Dieu qu'elle prie. Qui, la prière est comme un face à face. L'âme et Dieu sont sur le même plan;
ils occupent la même chambre intime; ils y sont comme Père et enfant, comme Epou> et épouse,
comme Ami et ami. La conversation

(1) Face à Dieu, p. 12$, 129. (2) Ibid., p. 130.


C'est me répéter encore!
Et pourtant, je le
219
doit avoir ce caractère essentiel: l'intimité, née des liens de famille les plus étroits.. L'enfant voit
et aime avec la Lumière et l'Amour du Père, et il voit ce qu'Il voit. Il ne voit pas tout ce que voit le
Père, mais il voit tout ce que Celui-ci lui donne de voir, et il est heureux de cette union accordée par
le Père, par laquelle Il l'engendre et qui est, en toute vérité, communication de la propre vie divine.
Cette ferme confiance en Dieu-Amour, en Dieu qui engendre, est irrésistible (1).
L fond trop oublié de notre âme

Mon âme est un temple; le baptême en a fait votre résidence aimée; vous en occupez cette part
spirituelle et profonde qui en est le centre et qui est le foyer mystérieux de toutes mes facultés. Vous
vous y tenez sanss cesse; vous m'appelez à vous y rejoindre:; vous voulez vous y donner à moi, me
communiquer vos pensées, vos sentiments, vos vouloirs, toute votre vie qui est la Vie éternelle.
Hélas! Je ne sais pas répondre à vos appels, je ne sais franchir ce seuil intime de mon ~être. Je reste
dehors; je regarde par la fenêtre; mes yeux, mes
(1) Face â Dieu, p. 116.
220
oreilles, ma mémoire et mon imagination m'empor. tent sans cesse loin de vous vers les riens qui
passent et je vous laisse tout seul, vous le seul Etre qui demeure ! Que vous vêtes méconnu et
abandonné ici-bas, dans nos églises de pierre et dans less temples spirituels de nos âmes désertés!
(1).
Dans la chambre spirituelle, il y a une partie reculée. C'est le lieu de l'Etre qui se communique et
nous fait être. Notre habitude de vivre tournés vers le dehors et le sensible nous en tient détournés;
nous n'en ouvrons presque jamais la porte et nous n'y jetons que rarement les yeux. Combien
d'hommes meurent sans la soupçonner ! Les hommes se demandent où est Dieu : Il est là, Il est au
fond de leur être et Il leur communique l'être (2).
n
L'âme qui prie entre dans cette chambre haute, elle se met en face de cet Etre qui se donne et
(1) Liturgie d'âme, p. 21-22. (2) Face â Dieu, p. 106.
221
entre en communication avec lui. Mais il faut réfléchir pour comprendre cela, et la réflexion, acte
humain par excellence, a cédé la place à l'activitE extérieure et au mouvement local qui nous sont
communs avec les bêtes et la matière (1).
Dieu est Amour; on entre en communication avec Lui si l'on aime et dans la mesure où l'on aime.

51
L'âme qui aime et que l'amour a introduite dans la demeure où réside l'Amour même, peut lui
parler. La prière est ce colloque. Dieu ne résiste pas à l'amour qui demande (2).
Jésus vient pour transporter les âmes par-delà le transitoire. Dieu est partout. Il est surtout au
fond de ces âmes qui veulent entrer en rapport avec Lui. C'est là que Dieu est Père et attend ses
enfants; là, tous peuvent L'adorer, recevoir sa Vie unique et redevenir frères en cette Vie (3).
(1) Face à Dieu, p. 107.
(2) Ibid., p. 107.
(3) Élévations sur l'Eaangile de saint Jean.
222
Le lieu de la prière, c'est l'âme et Dieu qui.i l'habite. Quand vouz prierez, selon le conseil de
Jésus, entrez dans la chambre intime et retirée de votre ;âme, enfermez-vous là et parlez à votre
Père dont le regard aimant cherche votre regard. Voilà le vrai temple, le sanctuaire réservé. On le
porte avec soi; on peut sans cesse o~u s'y tenir, ou y rentrer
Voilà le nouveau lieu de prière : l'âme qui se détourne de tout le créé, qui se met bien en face de
son Créateur au fond secret d'elle-même où Il demeure et qui, là, Lui parle comme à un Père,
L'écoute proférer en elle-même son Verbe et se fait un nouveau ciel, où se déploie en vérité la vie
de Dieu, où le souffle, l'Esprit de Dieu passe en elle, lui communique les traits du Père et la fait fille
de Dieu (2).
(1) Face à Dieu, p. 119.
(2) Élévations sur l'Évangile de saint Jean.
bien vite après quelque sortie
(1).
223
Ce sanctuaire est « en esprit et vérité » (Jean IV, 23). Il est dans la part profonde et complètement
spirituelle. Dieu est esprit et on ne peut Le rejoindre que là où I1 est, en devenant ce qu'Il est, en se
mettant bien en face de Lui, en Lui présentant son âme comme un pur miroir où II puisse reproduire
ses traits (1).
Il faut en faire un lieu bien propre, il faut l'orner : le gracld ornement, c'est Dieu même. Ii doit y
retrouver ses traits. Ses traits sont ses . perfections. En notre ,âme, elles prennent le nom de vertus
(2).
Dans se sanctuaire réservé, nouveau ciel et royaume de Dieu, la solitude et le silence doivent
(1) Elévat'ions sur l'Évangile de saint Jean. (2) Face â Dieu, p. 119.
224
régner. Dieu est seul avec Lui-même. Les Personnes divines ne portent pas atteinte à cette soli-
tude, elles la constituent (1).
L'âme qui prie ;doit reproduire cette solitude, s'emplir de Lui, rejeter tout autre. Le colloque qui
s'engage alors est silence. Parole et silence ne s'opposent pas, ils ne s'excluent pas. Ce qui s'oppose
au silence, ce sont « les » paroles, c'est la multiplicité. On confond le silence de l'Etre avec ic
silence du « néant » (2).
Jésus a pu ainsi partir sans quitter les siens des rapports sont noués à des profondeurs où la
présence corporelle n'est plus nécessaire. Il les n retournés vers ces profondeurs qui sont leur vraie
patrie et sa patrie à Lui : c'est le lieu du Père, cette chambre intime où I1 a sa demeure et où 11
attire les siens (3).
(1) Face à Dieu, p. 120.
(2) Ibid., p. 120.
(3) Élévations sur l'Évangile de saint Jean..
225
Régions de silence
Entre le développement de la prière et l'ascension des âmes, il existe un rapport unanimement
constaté et qui s'impose. En s'élevant, les âmes gagnent des régions où l'agitation des choses passa-
gères ne les atteint pas, le mouvement cesse ou diminue, les passions s'apaisent, le bruit du monde,
ses soucis, nos pensées même se font comme lointains, l'attention se concentre sur Celui qui est

52
Silence, Repos, Dieu de paix; on see sent envahi de calme et comme revêtuu de l'Immutabilité
divine: qui semble se communiquer à tout l'être (1).
C'est le terrain de la prière, du pieux élan d'amour qui nous tend vers Dieu, sans cesse Luimême
tendu vers nous. Son Esprit nous enveloppe, nous pénètre, descend en nous et dit : « Mon fils » et,
repartant des profondeurs de notre être qu'Il retourne à son Principe, II répond : « Père. » Nulle
(1) Face à Dieu, p. 112.
226
heure plus grande et plus féconde, nulle activité plus haute n'est possible (1).
Certaines :âmes ne voient plus rien, ne veulent plus rien, entrent dans un silence profond; Dieu
leur est comme une retraite lointaine et cachée; ces âmes se tiennent là avec Lui; elles Le goûtent
comme on goûte un fruit' mûr. Elles écoutent la douceur de sa voix, et ses paroles les emplissent de
suavités. dont rien ne peut donner l'idée ici-bas une immense paix les inonde, les recouvre, les berce
comme une mère sân enfant. Elles semblent avoir franchi pour un instant la porte de la demeure où
l'on s'aime dans la lumière et la vérité, et elles comprennent que rester là est la vraie Vie. Ici-bas, ce
repas est court, ce repas est rare; il faut reprendre la marche et l'effort, . il faut se résigner au
pèlerinage vers la Patrie: et à la condition d'enfant aimé mais exilé (2).
(1) Face à Dieu, p. 112. (2) Ibid., p. 134-135.
227
Les grandes heures
Soudain, Dieu se retire; Il disparaît; Il laisse l'âme dans la solitude et l'abandon, sans la terre
qu'elle a sacrifiée pour Lui, sans Lui-même qui devait remplacer tout ce qu'elle sacrifiait. Seuls ceux
qui ont aimé et concentré leur vie autour d'un seul objet peuvent comprendre l'horreur de cette
solitude et de cet abandon (1).
Ce sont de grandes heures, aussi grandes que dures ... Aux âmes fermes, sachant poursuivre jus-
qu'au fond d'elles-mêmes le Dieu qui s'y cache, il réserve des rencontres nouvelles et des intimités
qu'elles ne soupçonnent pas (2).
Il veut les entraîner en des parts d'are assez éloignées du monde, de la nature, de tout le créé,
(1) Face à Dieu, p. 137-138. (2) Ibid., p. 138-139.
22$
pour qu'elles ne puissent plus revenir en arrière. Il les oblige à couper les ponts, à se jeter à la
nage, à Le rejoindre par-delà le fleuve. Aimer, c'est se donner; se donner, c'est s'oublier (1).
D'ailleurs, Il est là, Lui, le Don essentiel de soi, qui soutient secrètement et qui, sans qu'on , Le
sente, attire de façon de plus en plus irrésistible et douce. On ne Le voit plus, on n'a plus conscience
de cette action, cependant une assurance accrue, d'un caractère nouveau et plus solide que jamais,
monte lentement, comme une lueur d'aube dans la nuit encore noire, et l'âme sait que ce nouveau
jour est plus près de la Vérité et de la Vie (2).
Louange de l'impuissance
Toute louange divine qui ne commence pas par un aveu d'impuissance est moins pure et moins
sûre (3).
(1) Face â Dieu, p. 139. (2) Ibid., p. 139. (3) Ibid., p. 145.
229
Devant cette immensité qui déborde tous les temps, tous les lieux, tous les êtres, toutes leurs
qualités et leurs perfections, la petite minute que j'ai à vivre, le petit espace que j'occupe, les borness
de mon être et ;de mon activité que je heurte à chaque instant, l'expérience de ma faiblesse, de mon
néant, s'affirme, éclate, me met à ma place, me, fait tout petit, dans mon néant que (Dieu) fait être
(1).
On ne peut voir sa petitesse que dans la lumière de la divine grandeur. En dehors de là, on n'en
perçoit qu'une part superficielle, et elle accable. En face du coeur immense, qui se penche vers elle
pour la relever et la combler de Lui, notre misère est la plus douce réalité : elle ouvre à l'âme les
horizons de l'Amour où l'attend Celui qui est la « Vérité et la Vie » et elle lui dit : « Entrez et
demeurez là à jamais. » (2).
(1) Face â Dieu, p. 83. (2) Ibid., p. 49.

53
230
Notre impuissance ne nous réduit pas au silence. Elle. nous condamne à une double formule que
nous pouvons et devons employer au gré. de l'EspritSaint : ou la parole qui se passe de mots,
s'efforçant de reproduire la simplicité du Verbe au sein du Père, qui se tient là, en Lui, comblée; ou
la multiplicité sans bornes des idées, des images, des expressions les plus variées, lesquelles
voudraient rejoindre l'Infini par le chemin de l'indéfini, et appellent tous les êtres à les aider à
chanter avec elles et en elles (1).
Soliloque de louange
Si grands qu'ils soient, ces mots multiples m'inquiètent toujours; je les trouve si loin de votre
Unité ! J'ai peine à me résigner à ma misère de créature obligée de s'en servir. L'ange en moi
proteste, voudrait soulever le lourd poids de la bête qui ne peut s'en passer. J'ai tort : Jésus a porté ce
poids; Il

(1) Face â Dieu, p. 145.


231
l'a soulevé et spiritualisé, Il l'a fait monter avec Luï sur les hauteurs sereines, Il l'a fait entrer en
Dieu (1).
n
Etre et être bon, pour vous, mon Dieu, cela ne fait qu'un : la bonté, c'est votre être, et votre Etre
est la Bonté même. Toutes les bontés finies viennent de votre Bonté infinie.... elles m'attirent; je les
aime, je voudrais m'en emparer, je les poursuis, je m'épuise à ces poursuites le plus souvent
irréalisables, et qui réalisées, me laissent si vide et si altéré, et je néglige la Réalitéé sans bornes qui
seule peut me combler et qui s'offre à moi.
Pourtant, c'est vous que je désire et recherche en ces formes mêlées; je ne les aime que pour ce
qu'elles me représentent de votre seule vraie Bonté. Vous êtes le seul vraiment aimé et désiré, et le
mouvement des êtres qui part de ce désir cesserait si vous cessiez d'être le Bien qui se donne.
Et vous m'avez posé en face de vous, moi, petite chose vide, froide, obscure, égoïste, pour
accueillir, selon la mesure de mon être possible,
(1) Face à Dieu, p. 152.
233
où il le reproduit. Ma vérité à moi -- la vérité de tout est dans ce rapport. Si je reproduis bien, je
suis dans la vérité, je suis l'image de l'Image infinie en qui je suis idéalement. Je dois me juger, je
dois tout juger, d'après.. ce rapport. Ma vie en dépend : si je suis en rapport exact, je participe à la
seule vraie Vie, la Vie de « Celui qui est »; si je suis en désaccord, je suis hors de l'Etre et de la Vie
(1).
Se donner au « néant » (par la création) est beau : c'est une manifestation de bonté; se donner à la
misère est mieux. Relever est plus « amour », plus « don de soi » que créer. La Rédemption, le sang
divin coulant à l'agonie, au prétoire, au Calvaire, voilà le dernier mot de l'Amour ... si l'Amour peut
avoir un dernier mot!
Mon Dieu, vous êtes cet Amour, vous êtes ce sommet suprême, et c'est là que ma vie de louange
doit se fixer. La création n'en est pas absente : je reste le chantre de tout ce que vous avez fait, mais
c'est au pied de la croix que je dois jeter ma note
(1) Face à Dieu, p. 154-155. i6
234
et toute note avec la mienne, unie à celle dû Fils remettant son esprit entre vos mains. Là s'achève
toute chose, là tout est consommé (1).
Comme vous savez bien exprimer les nuances! En vous, il n'y a qu'amour, et je ne l'avais pas
remarqué encore avec assez de netteté. La miséricorde n'est que le reflet de cet amour quand sa
lumière traverse la zone d'ombre dont le péché nous a enveloppés. La miséricorde, c'est le
mouvement de la Lumière dans les ténèbres. L'Amour qui relève après la faute est l'Amour qui
récompense au soir dee la lutte (2).
Pour tous la miséricorde va jusqu'au bout de son effort; il ne dépend jamais d'elle que la misère

54
ne soit guérie ; il dépend de l'homme seul que le divin Amour soit refusé.. Le mystère est effrayant
à première vue. Il s'éclaire sous un regard de foi prolongé (3).
(1) Face à Dieu, p. 158-159. (2) Ibid., p. 161, 163. (3)' Ibid., p. 163.
235
Vous êtes la Beauté qui a fait toutes les beautés et s'est reproduite en elles: Elles ne sont belles
que du reflet de vous en elles. Elles sont les voix qui prononcent les syllabes innombrables de votre
nom unique, elles sont les facettes irisées de voire rayon infini (1).
Quand mon imagination accumule les années, les siècles, les milliards de siècles dans le passé et
dans l'avenir, l'idée qu'elle me suggère ne se rapproche même pas de ce que vous êtes. Vous êtes
tout entier hors de cette idée, et avant et après ce temps ode mes rêves, et pendant; vous êtes
complètement en dehors (2).
Toutes ces réalités que je distingue, parce que je les connais dans le miroir brisé de vos oeuvres,
en vous sont un : votre Etre, « Celui qui est ». Et dans vôtre Vérité, comme dans votre Sagesse,
votre Vie, votre Unité, c'est Lui que je loue et que: je chante (3). Vous êtes là, (en toutes choses)
vous vous faites votre louange et votre « louangeur ». La voix

(1) Face à Dieu, p. 172. (2) Ibid., p. 174. (3) I bid., p. 156.
236
qui sort de toute voix et se perd dans la vôtre, pour devenir digne de vous, c'estt votre voix (1).
Ma elle
vie est pleine de cette louange, et ne l'est encore ni assez, ni assez consciemment, ardemment,
délicieusement. La lumière me manque, qui me montre en ce chant la plénitude de ma vocation, et
dans cette vocation la plus haute expression de l'Esprit de Dieu ici-bas, La lumière me manque, qui
ferait de ce chant le mouvement total de mon être et le don parfait de moimême à Celui qui en tout
se donne, pour que je me donne à Lui en tout et que je Lui rapporte la note sublimée de ce tout (2).
(1) Face à Dieu, p. 178. (2) Ibid., p. 178.
237
Mon Dieu, je ne regrette pas d'avoir prolongé cette méditation. Elle me révèle qu'un regard sou-
tenu est toujours récompensé, que voltiger sur la sommité superficiels et fleurie des idées n'apprend
pas, donne seulement une lumière stérile; il faut porter longtemps en sa pensée comme en un sein
maternel ces clartés fugitives; on ne les fait vivre qu'à cette condition; leur vie, comme toute vie, est
une synthèse, un ensemble de synthèses, et elle est d'autant plus riche que les synthèses sont plus
nombreuses et fortement liées (1).
(1) Face â Dieu, p. 155.
TABLE DES MATIÈRES
Pag.
Préface 7
Liminaire de l'auteur 9
PREMIÉRE PARTIE
RUISSEAUX DE LA SAINTE CITÉ
LE BAPTISTE
La grandeur du Baptiste Témoin de la Lumière
Voix dans le silence
L'ami de l'Epoux L'épouse
LE MOUVEMENT INFINI
L'engendrement avant toute aurore . . . 22 Syllabes innombrables de son nom unique . 26
Mouvement des êtres vers l'Etre 28
Le sein du Père en nous 30
13 14 16 ,18 19
240
Pag.
LA PAROLE. DU VERBE

55
Traverser par la foi
Profondeur de sa simplicité .
Le fond de l'Evangile . Sa réalité restreinte et immense .
CLARTÉS DE FOI
Au-dessus de la mouvante bagatelle .
Rentrée dans la Vie . Don du Père
Don de tout l'être .
Son horizon immense
LUMIÈRE ET VERITÉ
Lever de la Lumière Faire: la vérité Liberté de la vérité
DON DE SOI AU DON INFINI
Le Don répond au don
L'âme en face du Don L'Amour repoussé
Don de la faiblesse Démonstration du Don
Echos du Verbe
. .
36 38 42 44 48
53 54 55 57 58
62 63 65
67 69 71 74 78
241
SURFACE ET INTÉRIORITÉ
Les liens
Sensibilité
Ames factices et âmes intuitives
Surface de la matière
Intériorité d la vie
Paix et joie des profondeurs
Pag.
80 83 84 85 87 89
LES DÉMARCHES DU VERBE INCARNÉ
Manifestation créées du Verbe: 92
« Notre Père » 96
Mission d'amour 100
Toujours « Homme-Dieu » 103
Les trente années de silence 105
S a soumission 108
Son seul souci 110
Le dedans de Jésus 112
Sa joie 114
Clartés du Verbe incarné 115
« Les siens ne L'ont pas reçu » 117
Le discours après la Cène 118
BANQUET DE LA SAGESSE
Don .......... 1
consommé . ® 22
Don .......... 1
permanent 24
242
P
ag.
Don conscient 1
56
25
Banquet de Vie . . X
126
Assimilation vraie . . 1
27
Sacrifice total . . 1
29
Remontée au Père par la communion 1
au Fils 30
LE PLAN TOTAL 1
La Croix, manifestation du33
mouvement infini .
L'acte suprême de l'Etre 1
34
Assimilation divine 1
36
Exaltation dee la Croix 1
36
La miséricorde vue du Calvaire 1
38
Découverte de la Croix 1
39
Dégagement de la Croix 1
41.
Ascension 1
42
DEUXIÈME PARTIE
LA VIERGE
Face â la Trinité . 1
47
Immaculée. 1
149
Fleuron des oeuvres divines . 1
51
Lumière d'aurore . 1
53
Pleine de grâce 1
55
243
Flat
.. . .. . . Vierge mère
Mère do bel Amour . . Purification
. . . . .
Libératrice
. . . . .
Enfantement de la Croix
Le sommet de deux vies
Parcours dans la foi
Sur les «pmo de la Fille du Prince » . . . Assomption
Joie
.
TROISIÈME PARTIE
57
FACE A FACE
A la hauteur de Dieu . . Demande
.. . ..
« Tranquillité de l'ordre » Le Tout et le rien. . . . Respiration de l'âme . . Lutte ' Présence
Approfondissement . Attention
244
Garde du coeur I)oréc
Humilité
^~ .
de l'humilité . . . .
Dégagement
~
Persévérance
Confiance
Prière de la confiance
.
Solitude
. . . . . Lieu de prière . . . Jeûne
. ... .. Amour et crainte .
.
Prière filiale ....
Le fond trop oublié de notre âme
Régions de silence
Les grandes heures
Louange de l'impuissance
Soliloque de louange
Pag.

58

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