Vous êtes sur la page 1sur 578

Du même auteur

92 Connection
Les Hauts-de-Seine, laboratoire de la corruption ?
Nouveau Monde éditions, 2013

La Corruption des élites


Expertise, lobbying, conflits d’intérêts
Odile Jacob, 2012

Arnaques
Le manuel anti-fraude
CNRS éditions, 2009

Cols blancs et mains sales


Économie criminelle, mode d’emploi
Odile Jacob, 2006
ISBN 978-2-02-141918-4

© Éditions du Seuil, avril 2021

www.seuil.com

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


À Léa et Arthur
TABLE DES MATIÈRES

Titre

Du même auteur

Copyright

Dédicace

Avant-propos

Introduction - La fraude corrompt tout

Première partie - Une ingénierie pour les fraudes

Chapitre 1. Les paradis fiscaux : une tumeur au cœur de l’économie et de la finance

Le paradis fiscal : une histoire de pirates

Les paradis fiscaux utilisent assidûment les montages illicites

Chapitre 2. Les outils pour frauder


Les sociétés fictives

L’économie de la commercialisation des montages

Chapitre 3. Le secteur bancaire dans les paradis fiscaux

Une activité rémunératrice pour les grandes banques

Le risque systémique

Chapitre 4. Les rétrocommissions


Commissions et paradis fiscaux

Les « rétrocommissions »

Chapitre 5. Le blanchiment

Blanchiment et noirciment : un mélange détonant

Les techniques de blanchiment


Et si les banques étaient « accros » au blanchiment ?

Deuxième partie - Fraudes et fiscalité

Chapitre 1. Un sujet issu du fond des temps L’évolution d’un délit particulier

Toujours la même histoire

Où en sommes-nous ?
Fraude, optimisation, évasion fiscale

Le verrou de Bercy

Chapitre 2. Qui sont les fraudeurs ?

Le profil des fraudeurs en entreprise

Les fraudes des personnes physiques

Les fraudeurs sociaux

Chapitre 3. Les fraudes dans l’entreprise

L’environnement des fraudes dans l’entreprise

Typologie des montages frauduleux par cycle comptable


Chapitre 4. Les fraudes commises par les élites entrepreneuriales
Les fraudes communes des dirigeants

Les montages complexes

Chapitre 5. Les montages des multinationales et des GAFAM

Les multinationales et l’évasion fiscale


Qui sont les GAFAM ?

Chapitre 6. Les fraudes à la TVA et les niches fiscales


Les fraudes classiques

Chapitre 7. Les dépenses de l’État : les niches fiscales


Un catalogue à la Prévert et à géométrie variable
Ces niches sont critiquées
Typologie des fraudes dans ces niches

Troisième partie - Corruptions

Chapitre 1. Les outils du droit international contre la corruption


Les conventions qui tentent de coordonner les luttes au niveau mondial
Une efficacité limitée

Les services anticorruption


Chapitre 2. La corruption transnationale Les corruptions dans les marchés internationaux

Des sommes ahurissantes enrichissent les corrompus


Les sanctions américaines : Department of Justice (DOJ)

Chapitre 3. Balade dans la corruption ordinaire

Peu de domaines y échappent


Les requins organisés

Les associations utilisées comme pompes à fric


Les fraudes dans les établissements publics et les détournements de fonds publics

La corruption des agents publics en France

Chapitre 4. L’état de la corruption dans le monde

Typologie des montages de corruption


Les multinationales de la corruption
La malédiction des pays riches en matières premières

Quatrième partie - Le trucage des marchés publics : visite de la boîte noire

Chapitre 1. Les « études » recèlent des risques multiples et complexes


Copinage, clientélisme et détournement de fonds publics dans les études
L’appel à des « consultants » extérieurs est une pratique très prisée

Une étude peut manipuler toute la chaîne d’un marché

Chapitre 2. Les besoins

Comment manipuler les besoins : des pratiques banales


Les besoins et l’intérêt général

Réflexions sur le dérapage des grands marchés publics


La manipulation des besoins et la preuve

Chapitre 3. Les ententes : une pratique systémique de contournement


L’entente anticoncurrentielle

L’entente : un boulevard vers la corruption

Chapitre 4. L’évitement et les manipulations de l’appel d’offres


Le fractionnement ou le « saucissonnage » des marchés

Avenants et contentieux

Les indicateurs de présence de ces manipulations et la preuve

Chapitre 5. Les fraudes au moment de l’analyse des offres

Le tripotage des délais de remise des offres est efficace


Chapitre 6. L’exécution des travaux : un monde opaque

Contrôler l’exécution des marchés est une entreprise malaisée


Des conséquences dramatiques

Les typologies sont souvent récurrentes

La malédiction des marchés informatiques d’État


Chapitre 7. Retour sur quelques particularités notables

La tentative manquée des partenariats public-privé


Le tropisme des élus pour l’immobilier

Cinquième partie - Organisations criminelles et cybercriminalité

Chapitre 1. Une hybridation réussie

Les États, sources de profit

Les détournements de subventions étatiques

Les entreprises criminelles


Les intermédiaires : un milieu émétique

La criminalité en France se porte bien

Chapitre 2. La cybercriminalité
Qu’est-ce que la cybercriminalité ?

La cybercriminalité, comment ça marche ?

Qui sont les cybercriminels ?

La cyberguerre

Quels moyens de protection utiliser ?

Sixième partie - Les lanceurs d’alerte, un rempart pour la démocratie ?

Chapitre 1. L’alerte : un processus atypique qui éclaire le chaos

Une procédure foncièrement saugrenue au regard des institutions

Chapitre 2. L’opposition entre morale et pragmatisme

L’alerte est présente depuis la plus haute antiquité


Chapitre 3. Une longue marche

Chapitre 4. Une réponse risquée mais nécessaire

Être un lanceur d’alerte n’est jamais un long fleuve tranquille

De l’alerte individuelle à l’alerte de masse numérisée

Les prémices d’une organisation

Pourquoi on a absolument besoin des lanceurs d’alerte


Chapitre 5. Et le diable est dans les détails

La loi sur le secret des affaires

Conclusion - Fraudes, corruptions et pandémie

Notes
Avant-propos

Les couteaux suisses des montages tordus, les sociétés-écrans « triangle


des Bermudes de la transparence des comptes », le trou noir de la finance,
les « sociétés sur étagères », les nominee directors, beneficied owner, et
autres registered agent : bienvenue dans l’univers de la fraude… face
cachée de l’humanité.
Autant d’expressions imagées que n’aurait sans doute pas reniées
Michel Audiard et dont use couramment Noël Pons pour nous brosser le
portrait le plus fidèle possible de ce monde impitoyable, mais ô combien
lucratif. Monde de la rapacité si bien décrit par certains.
Lorsque Noël Pons m’a fait l’honneur de me proposer de rédiger ce
prologue, je n’ai pas hésité un instant, car je savais que cet ouvrage ferait
date en devenant une référence incontournable pour les professionnels de
l’antifraude et du contrôle.
Il y a quelques années, j’avais apprécié son ouvrage intitulé
La Corruption des élites, si prémonitoire sur les conflits d’intérêts. Il y
développait notamment une théorie, celle de la « corruption douce », à
laquelle la loi Sapin 2 sur la transparence et la lutte contre la corruption est
venue apporter une réponse législative non ambiguë.
Dans le présent ouvrage, l’auteur ne décrit pas la seule grande fraude
financière des paradis fiscaux et autres trusts ; sa prouesse est de porter un
regard quasi exhaustif sur cet univers à travers les chapitres d’un ouvrage
volumineux : tour à tour seront évoquées la fraude dans les entreprises, la
fraude fiscale, la fraude dans les marchés publics… Les spécialistes de la
fraude et de la corruption apprécieront sans doute le véritable défi que s’est
lancé l’auteur et qui, à ma connaissance, n’avait jamais été relevé.
La fraude représente un véritable cancer pour les sociétés modernes. La
fraude fiscale, par exemple, prive les États d’importantes recettes, les
contraignant à des politiques publiques souvent coercitives, parfois injustes
et toujours inégalitaires. En France, le manque à gagner est évalué à près de
100 milliards d’euros, une bonne part du déficit budgétaire annuel.
Éradiquer la fraude reviendrait à remettre le budget en équilibre ! Osons
imaginer quelques instants la réintégration d’une telle somme dans le
budget : hôpitaux, social, éducation, sécurité…
La fraude dans les marchés publics, avec son corollaire la corruption,
est évaluée à environ 30 milliards d’euros. Elle n’a cessé de se développer,
notamment depuis l’accélération de la mondialisation. Cette corruption,
hormis le fait qu’elle prive souvent les bons candidats d’accès au marché,
est dévastatrice en termes sociaux, particulièrement dans les pays en voie de
développement où l’on observe qu’une minorité de la population confisque
l’essentiel des ressources du pays, mettant à mal les équilibres
démocratiques.
Il ne faudrait évidemment pas oublier dans ce paysage la
cybercriminalité, dont la montée inquiétante ne doit pas masquer les
connexions de plus en plus réelles et visibles avec le crime organisé sur
l’ensemble du spectre frauduleux.
Cet ouvrage arrive donc à point nommé dans un contexte plus orienté
vers la pression sur les fraudeurs quels qu’ils soient. Mais ne soyons pas
naïfs, certains y échapperont, car le fraudeur s’adapte constamment à son
environnement et, si les contrôles augmentent, il essaiera de passer au-
dessous des écrans radar.
Le talent de Noël Pons est d’avoir fait de ce sujet toujours difficile et
délicat, parfois ingrat, un propos finalement accessible au plus grand
nombre sans perdre son objectif : mettre à disposition un outil performant,
technique et professionnel pour les praticiens de la lutte antifraude, bref un
ouvrage de référence qui faisait défaut.
On perçoit aussi chez l’auteur un souci constant de vulgariser ce qui
peut l’être, rendant les descriptions et analyses attractives et pertinentes. Le
nombre de références et d’« affaires » citées est impressionnant et atteste
d’un recul et d’une culture de la fraude hors du commun.
Les qualités qui transparaissent ne sont de toute évidence pas le fruit du
hasard. L’explication se trouve sans doute dans le cursus de l’auteur et son
vécu professionnel exceptionnel.
Comme il aime à le rappeler, il est « tombé tout petit dans la fraude ».
C’est avant tout un homme de terrain : ayant exercé de nombreuses années
comme inspecteur des impôts, c’est au sein de cette administration qu’il
s’est forgé, chemin faisant, une expérience à toute épreuve, découvrant au
gré des contrôles l’ingéniosité des fraudeurs.
Un passage au Service central de prévention de la corruption (SCPC) lui
a permis ensuite de prendre le recul nécessaire pour l’analyse de tous ces
phénomènes, mécanismes et manipulations.
La force et l’originalité de ce livre sont, je crois, de tisser des liens et
des connexions entre les différents univers de la fraude et les nombreux
montages, et de montrer que, finalement, si les périodes changent, on utilise
toujours peu ou prou les mêmes ficelles en augmentant le degré de
sophistication.
Pour finir, le lecteur, peut-être impressionné par le volume du livre,
pourra se constituer progressivement des repères qui l’aideront à pénétrer
dans cet univers obscur et occulte. On pourrait craindre que l’aspect
technique ne nuise à l’attractivité du livre. Il n’en est rien : au contraire, on
découvre en tournant les pages une excitation digne d’un roman policier et
cela grâce au talent de narrateur de Noël Pons qui a cette capacité à
transformer un sujet technique en univers captivant.
Jean-Paul Philippe
Ancien chef de la Brigade centrale de lutte contre la corruption
Expert international antifraude et anticorruption
Directeur pédagogique des certificats fraude et corruption
de l’École supérieure de la sûreté des entreprises (ESSE)
Introduction

La fraude corrompt tout

Le fric, le fric, le fric… Les civilisations précédentes laissaient coexister


les valeurs d’argent avec d’autres valeurs qui les encadraient, au nombre
desquelles l’honneur, la solidarité, parfois la famille prenaient une large
place. Ce monde « managé » par l’argent, tous les aspects de la société en
sont affectés. J’observe cette évolution et je me souviens de « La
controverse de Valladolid » où la question essentielle est posée : Mais que
font-ils de tout cet or ? Ils le mangent ? Elle entraîne aussi une dégradation
des comportements car tous les coups sont alors permis : fraude, corruption
et refus d’adhérer à l’impôt. Le présent ouvrage décrypte la manière dont
les fraudes diverses et multiples s’installent comme le fait majeur de
l’économie dans laquelle elles s’incorporent et parfois prennent la main sur
l’activité elle-même. De plus, la complexité des montages, la relative
complicité du politique et une répression aléatoire confortent cette
mutation.
Cet ouvrage dépeint un monde complexe fait de camouflages et de
faux-semblants. Comme dans le mythe de la caverne, Platon présentait des
personnages enchaînés dos à la lumière qui ne voyaient de la réalité que les
ombres des passants. C’est la réalité de ces spectres comptables et
organisationnels que je décris et, même si entrer dans ce monde n’est pas
aisé de premier abord, mieux la connaître permettra de vivre… un peu
mieux.
Il décrit aussi l’évolution et la place des fraudes dans le système libéral
actuel. Depuis près de cinquante ans, j’ai observé une mutation à peine
croyable dans cet environnement atypique. Certes, les montages que j’ai pu
découvrir étaient étonnamment proches de ceux que nous rencontrons
aujourd’hui. Les grands comme les petits fraudeurs utilisaient déjà les
fausses factures, les sociétés « taxi » et leurs hommes de paille, les paradis
fiscaux et les banques pour escroquer l’État, les entreprises et les
particuliers. Les éditions du Seuil documentaient ces manipulations dès
1971 en éditant le célèbre ouvrage de Jean Cosson Les Industriels de la
fraude fiscale, considéré comme la bible de plusieurs générations de
contrôleurs. Les fripouilles savent depuis toujours que les contrôles valident
la cohérence entre la documentation et les écritures, l’effet de masse jouant
à plein. Qui va soupçonner qu’une opération proprement comptabilisée fera
l’objet d’un retour dans les poches de l’émetteur, et comment le démontrer,
la partie majeure du montage se déployant hors du cadre de contrôle ? Elles
utilisent aussi les paradis fiscaux et des pays voyous pour asseoir les
montages et camoufler les fonds détournés. Les contrôles que j’ai effectués
m’ont permis de rencontrer des fraudes classiques commises dans un but
d’enrichissement personnel. Les montages utilisant les paradis fiscaux
apparaissaient déjà, la manipulation des valeurs de transfert prenait de
l’importance, ainsi que les transactions entre maisons mères et filiales dont
les responsables répugnaient à nous apporter la documentation tant elle était
peu susceptible de justifier la charge. J’ai aussi rencontré un fort contingent
de ventes en espèces, des cas de corruption assez nombreux et de fréquentes
fraudes relatives au financement des partis. Les montages lourds me
semblaient exceptionnels et j’avais, peut-être à tort, l’impression qu’il
s’agissait plus d’un jeu et de pratiques individuelles que d’un système. Or,
depuis une trentaine d’années, la fraude est devenue industrielle et
généralisée, elle constitue même l’un des domaines les plus florissants de
l’économie actuelle et crée des masses d’argent occulte.
Les typologies des montages n’ont guère changé, cependant la
mondialisation et l’Internet ont bien amélioré leur efficacité par le jeu du
saute-frontières, ainsi que leur efficience en découplant le flux financier du
flux documentaire, ce qui permet de décliner les manipulations à l’infini.
C’est un Meccano géant qui s’est informatisé, et l’Internet le rend
extrêmement réactif. La mondialisation et la dérégulation ont diffusé ces
montages urbi et orbi en même temps qu’elles ont facilité la création de
liens avec la grande criminalité, dans le but de protéger les flux relatifs à la
corruption et parfois de bloquer le développement des affaires.
Jadis, lorsque j’effectuais les contrôles fiscaux, avec mes collègues nous
étions capables de reconnaître par la seule analyse du montage le tour de
main de tel ou tel comptable, de tel ou tel ancien collègue devenu avocat.
Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Le cancer de la fraude a dispersé ses
métastases dans l’ensemble des opérations économiques, tant et si bien
qu’un entrepreneur qui n’utiliserait pas ces pratiques est au mieux considéré
comme un simplet, au pire, c’est le cas le plus fréquent, voit ses clients le
pousser à les accompagner dans leurs magouilles.
L’évolution des comportements économiques a aussi facilité le
développement des montages. Les besoins nouveaux, les techniques
nouvelles apparaissent et modifient le cycle économique permettant aux
plus malins de s’en donner à cœur joie en modifiant constamment les
filières, les contrôles étant en retard par manque d’anticipation et par le fait
de ne jamais « penser truand ».
L’écosystème de la fraude s’est professionnalisé, il ne peut plus être
réduit au comportement de tel ou tel ou au tour de main d’un métier, il s’est
démocratisé, tout le monde dispose de la bonne boîte à outils. La fraude est
souvent enseignée dans des universités et dans des écoles de commerce. La
présentation des montages « défiscalisants » est accompagnée d’un clin
d’œil complice ou d’un pouce levé vers les plus réactifs lors des travaux
dirigés. Pour les montages plus complexes méritant une plus grande
discrétion, des formations spécifiques offshore sont mises en place.
La généralisation des fraudes ne pouvait plus se contenter d’un
accompagnement rudimentaire ou épisodique, la demande était immense,
trop d’argent était en jeu. C’est un nouveau métier qui s’est alors développé.
Ainsi des cohortes d’avocats d’affaires, de comptables, de notaires, de
conseils fiscaux et de banquiers, dont beaucoup accompagnaient déjà le
blanchiment, ont conçu des montages sur mesure et sur étagère, sur place
ou depuis des paradis fiscaux. Des réseaux se sont constitués entre les
divers cabinets, les maintenant ainsi au plus près des besoins des clients.
Les fraudes ont affecté tous les domaines du fait de l’activisme de ces
intermédiaires. En effet, ces conseils sont intervenus non seulement en
généralisant l’utilisation de processus favorisant une fraude généralisée,
mais aussi en fluidifiant les montages de corruption par la mise en place de
chaînages corruptifs, et en les intégrant aux marchés publics locaux. Les
entreprises criminelles, toujours intéressées par les gains rapides, utilisent
les mêmes procédés dans les paradis fiscaux comme ailleurs. Elles ont aussi
mis en place des systèmes de défense et ont conçu des leurres pour
échapper aux sanctions. Un travail froid, professionnel, quasi scientifique,
réalisé sans se soucier des causes ou des conséquences, voici ce qu’est
devenue la pratique des conseils. Cette évolution s’est accompagnée de la
multiplication d’opérations corruptrices dont la propagation est devenue
mondiale, tout comme elle a affecté l’ensemble des marchés publics
européens. En fait, une telle situation fait encourir un risque majeur à la
démocratie telle que je la conçois. Ce sont les intérêts privés qui mènent la
danse sans qu’il soit possible pour la volonté dite souveraine de s’imposer.
Ce ne sont plus les peuples et leurs représentants qui fixent les règles sur
leur territoire national ou au niveau européen.
Comment en est-on arrivé là ? Comme le soutient Jean de Maillard, la
fraude est désormais vécue comme un paradigme novateur ; « massive et
généralisée », elle est omniprésente. Elle permet de s’affranchir des lois en
les ignorant ou en les violant sans risque, de créer ses propres lois par le
lobbying ou en les soumettant au système, mais aussi d’en changer si cela
s’avère favorable. C’est ce qui est reproché aux GAFAM et aux
multinationales s’instituant en États de droit. Ces manipulations affectent
directement le système économique lorsque se créent des pouvoirs
hégémoniques donnant l’opportunité aux plus forts d’écraser les plus
faibles.
Les fraudes depuis Adam Smith n’ont jamais été un sujet d’études pour
les économistes, qui ne semblent pas en mesure d’intégrer les mensonges et
les manipulations dans leurs modèles. Paul Krugman exprime cette carence
avec la formule suivante : « Nous ne voyons pas ce que nous ne parvenons
pas à modéliser. »
L’économie est toujours présentée comme une activité propre,
respectueuse du droit, de ses propres principes, objective et imperméable à
l’économie criminelle. Cette fable, rabâchée ad nauseam, est interprétée de
manière standardisée : ce qui est bon pour l’économie est bon pour tous.
L’économie de marché, malgré les inégalités de revenus, serait le meilleur
des mondes possible. Les effets des fraudes, de la corruption, des
manipulations diverses ne constitueraient que des transactions à somme
nulle.
Il existerait aussi, d’après les économistes classiques, une société
respectable et une contre-société criminelle. Cette vision lénifiante,
parfaitement adaptée aux recherches théoriques, présente cependant une
faille conséquente : le problème des fraudes et de la criminalité
économique, pourtant central, est rarement considéré. Ces économistes sont
nos Pangloss à nous. Or les libres marchés et les entreprises s’apparentent à
Janus, le dieu aux deux visages : « La même ingéniosité qui produit
l’abondance peut manipuler et produire du bon pour moi et du bon pour eux
comme du mauvais pour moi et surtout du bon pour eux 1. » Le mensonge et
la manipulation interviennent systématiquement lorsqu’un profit est en vue
ou s’il faut protéger l’investissement, comme l’affaire du Médiator le
démontre.
On rapporte que Bouddha aurait émis cette sentence « Il ne faut pas
mentir, sauf dans les affaires car il n’y aurait plus d’affaires. » En effet, les
sociétés recèlent des forces obscures, qui s’efforcent de contourner ou
d’adapter les règles à leurs intérêts sans prêter la moindre attention à
l’intérêt général. Déjà, entre les deux guerres, Edwin Sutherland avait
inventé le terme de « délinquance en col blanc ». Pour lui, le criminel
d’affaires était un adepte des fraudes au terme d’un apprentissage des
truandages initié par ses pairs. Les barons voleurs, les grandes fraudes
entrepreneuriales des années 2000, la crise des subprimes de 2008,
l’économie actuelle éclairée par les divers « leaks » ont rendu lisibles ces
comportements.
Que constatons-nous ? En premier lieu, le comportement criminel, au
sens américain du terme, ne s’improvise pas, un apprentissage est
nécessaire. Sutherland avait bien raison de pointer l’intervention d’une élite
qui multiplie les brigandages sans que cela lui pose problème, tout comme à
ses affidés. Cependant, réduire le comportement à une formation par ses
pairs implique encore le constat de la présence d’un monde propre, en
opposition au monde des fraudes et de la corruption, monde criminel qui
serait par définition clos. Or, la criminalité ne fonctionne pas en marge de la
société. Elle se situe au cœur de l’activité économique et est au mieux
ancrée au monde dit « propre » par des liens inéluctables. Comme cet
ouvrage le démontre, elle participe au monde économique en utilisant des
canaux parallèles. Les pratiques criminelles ont, depuis la chute du mur de
Berlin, intégré l’économie, qui, du fait de la mondialisation, est devenue
incontrôlable. L’exemple des marchés publics en apporte la preuve tout
comme celui du travail clandestin, de la fraude fiscale ou de l’escroquerie
aux subventions. La criminalité ne se réduit plus depuis longtemps à des
activités sur lesquelles on n’a pas de prise, telles que la prostitution, la
contrebande, les trafics de drogue, entre autres, et les fonds qui en sont issus
réintègrent l’économie.
Mon activité professionnelle, pendant quarante-sept ans, m’a permis de
disposer d’un grand nombre d’exemples de montages frauduleux que j’ai
classés par poste comptable et par type d’entité fraudée. J’ai aussi constaté
que chaque montage s’appuie sur un processus général souvent banal, voire
primaire, sur lequel viennent se superposer des particularités issues de la
situation du fraudeur, du secteur concerné, de la législation, du montant en
cause et de la carence des contrôles. Les opérations de blanchiment
consécutives à cette fraude sont tout aussi variées. J’ai ainsi constaté une
généralisation effective de l’utilisation de la fraude dans tous les secteurs
économiques, dans tous les pays et chez de nombreux dirigeants.
Cet ouvrage constitue une sorte de médecine légale des fraudes. Les
analyses développées, une fois les routines décryptées, sont documentées
par des exemples réels disponibles en sources ouvertes dans la presse et par
des exemples tirés de situations que j’ai pu rencontrer. Chaque exemple
figurant dans l’ouvrage correspond à un montage modélisé parmi le millier
que j’ai identifié et décrit. Tous les auteurs cités et non jugés bénéficient de
la présomption d’innocence.
Mon passage dans l’administration fiscale m’a permis de connaître
assez bien les typologies des montages qui affectent six risques, considérés
comme majeurs à ce jour. Cet ouvrage est donc divisé en six parties dont
chacune traite un sujet identifié comme appartenant à la partie sombre de
l’économie.
La première partie est dédiée aux concepteurs et aux accompagnateurs
des montages sans lesquels les opérations seraient impossibles et risquées.
Ces seigneurs de l’ombre, agents multicartes des manipulations, déploient
leur activité dans chacun des cinq domaines décrits ci-après. Grands
créateurs de fictions juridiques, à l’image des « couteaux suisses », ils
organisent l’installation et le suivi de tous les montages. Il s’agit des paradis
fiscaux, des conseils, des sociétés-écrans, d’un montage propre à
l’oligarchie : la rétrocommission, des banques et banquettes, et enfin du
blanchiment qui officialise les flux douteux un moment invisibles et
réapparaissant purifiés comme l’eau surgissant des résurgences au flanc des
montagnes.
La deuxième partie est dédiée à la fraude fiscale, un sujet obsédant et
complexe, qui nous concerne tous, il est l’objet de toutes les attentions,
utilise allégrement toutes les manipulations citées dans la première partie et
érige en système l’appauvrissement du bien-être collectif.
La troisième partie est dédiée aux corruptions qui affectent tous les
secteurs et qui devraient être qualifiées d’hyper-corruptions. La
globalisation, un monde multipolaire, de nouvelles hiérarchies
économiques, la criminalisation des économies ont fait de la corruption un
outil universel utilisable dans toutes les opérations, sans exception aucune.
Du fait de ces bouleversements, et dès après la crise financière et
économique de 2008, une nouvelle séquence s’est ouverte. Elle appelle à
reconsidérer les rôles de la corruption et de la concurrence dans les
performances économiques. Dans un monde globalisé, le développement
économique des pays émergents est concomitant à celui de la corruption et
de la criminalité. La criminalité a presque complètement intégré l’économie
dans la plupart des pays, et la corruption comme le chantage sont des outils
utilisés par les criminels et les mafieux pour atteindre leurs objectifs. La
mondialisation, nolens volens, constitue un vecteur primordial de
l’aggravation de la corruption, cette dernière devenant non productive, car
s’il y a bien investissement, c’est dans la rente des corrompus qu’il
s’accomplit et jamais dans la redistribution. De plus, les nombreux
kleptocrates ne favorisent pas les dynamismes mais le conservatisme local.
La quatrième partie est dédiée aux marchés publics, cibles de tous les
montages qui restent sans aucun doute un moyen aisé de détourner l’argent
public.
La cinquième partie est dédiée à la criminalité organisée aux affaires,
qui participe à toutes les opérations décrites ci-dessus et au nouveau risque
créé par la cybercriminalité.
La sixième partie est dédiée aux lanceurs d’alerte, qui pourraient bien
constituer le dernier rempart de la démocratie. Paradoxalement, les États
affaiblis sont amenés, souvent à reculons, à protéger les lanceurs d’alerte
qui finalement révèlent ce que les contrôles publics auraient, en bonne
logique, dû mettre en évidence. On assiste aujourd’hui à une guerre
déclarée entre les politiques, les lanceurs d’alerte et les médias. Les
« imbéciles aux mains propres » chers à Socrate seront-ils suffisamment
nombreux pour éclairer les situations tordues ? L’alerte citoyenne
deviendra-t-elle un rempart pour les épris d’éthique, fût-elle minimale ?
Autant de questions auxquelles j’apporte ici des (mes ?) réponses.
Cet ouvrage décrypte les opacités d’un système dont tous les
promoteurs mettent volontiers en avant le fameux « il n’y a pas
d’alternative » (« There is no alternative »), mieux connu sous l’acronyme
« TINA » cher à Thatcher et à tous les tenants des « réformes ». Il démontre
que ce camouflage est constitué par une succession de fictions – fiction de
propriété, fiction d’éthique, fiction d’entreprises, fiction de nationalités,
fiction de réussite économique – qu’il serait aisé de réduire ! Les exemples
multiples tirés de faits réels suffiront à écarter l’argumentaire de ceux qui
prétendraient que cette approche relève de la théorie du complot.
Finalement, je m’en remets à Raymond Aron, que j’ai tant détesté dans
ma jeunesse, qui avait compris bien avant tout le monde que l’économie
libérale ne serait pas une promesse de paix, mais que le monde serait livré à
la survivance des mœurs barbares, des instincts prédateurs, au vol par la
propriété et l’enrichissement injustifié : « Le veau d’or n’a pas accompagné
dans la tombe la propriété privée des instruments de production. »

Je crois que nous y sommes !


PREMIÈRE PARTIE

UNE INGÉNIERIE POUR


LES FRAUDES
Frauder requiert l’utilisation d’instruments, d’outils, de pratiques,
d’entités et de personnes à forte compétence technique pour accompagner le
développement de cette économie. Cette dernière se compose d’entités
fictives, de fausses factures, d’intermédiaires incertains, de flux douteux, un
moment invisibles et réapparaissant blanchis. Ces supports facilitateurs
utilisent leurs compétences illimitées car non régulées et dûment
rémunérées pour enraciner un monde mystérieux, réservé aux initiés, qui,
au mépris de l’humain, permet tous les comportements que le bon sens et la
loi proscrivent. Ne croyons pas que les artifices utilisés sont complexes, la
plupart d’entre eux sont intemporels. L’innovation continuelle des montages
réside dans l’articulation des entités entre elles et dans les avancées du
support informatique au gré des législations.
La pièce maîtresse de ce dispositif frauduleux est le paradis fiscal.
Avide d’attirer des activités économiques, il offre à des particuliers ou à des
entreprises étrangères à ces pays un cadre politiquement stable. Il fournit
aux privilégiés, clés en main, les moyens de contourner les règles, les lois et
les réglementations édictées dans d’autres pays. Il monétarise les moyens
d’échapper à ce qui constitue l’essence même de la vie en société. Il offre
l’opportunité juridique de localiser chez eux les droits de propriété des
actifs, sans qu’une migration physique soit nécessaire.
Ces confettis, sans autre force que leur souveraineté exclusive et la
complicité feutrée des autres États tentant de capter la finance offshore, sont
devenus incontournables, ils sont même considérés comme le poumon de
l’économie.
L’utilisation systématique d’« outils-supports » utiles pour frauder,
blanchir et corrompre permet au dispositif de fonctionner. Leur potentialité
de nuisance est incommensurable. La perte de recettes fiscales attribuée
uniquement aux multinationales dans les paradis fiscaux serait de
4,6 milliards d’euros pour la France 1.
Le système accompagnant ces opérations est structuré autour de
cabinets de contrôle et de conseil pouvant agir dans l’organisation de
montages de défiscalisation. Le métier de concepteur de montages est un
monde à part, tout en discrétion et en arrangements techniques. Il comprend
des conseils, des juristes, des porteurs de valises, des « représentants
placiers » commissionnés pour débusquer les clients, des banques faisant
fructifier les avoirs issus de la fraude fiscale et de tant d’autres délits. Cette
profession non référencée ne serait rien sans les comptables, les avocats et
les conseils divers qui se chargent de la conception, de la sécurisation et du
clonage des montages. La survie de ces artistes du faux et de l’occulte, de
cette organisation parallèle si chère aux criminels et aux « premiers de
cordée » dépend de l’utilisation généralisée des montages destinés à
dissimuler les origines, les destinations réelles des fonds et leurs
propriétaires. Leur lobby exerçant par ailleurs une pression exceptionnelle.
Certaines banques sont très présentes dans les paradis fiscaux, ces
« trous noirs de l’économie mondiale ». Les divers guides proposant
d’investir dans ces pays proposent des « solutions discrètes pour tous les
besoins spécifiques de gestion de fortune ». En fait, ils décrivent la
possibilité de faire travailler l’argent sans que cela soit détectable. Soit
directement par leurs filiales dédiées, soit en tant que banques
correspondantes de banques locales. Leur présence s’explique par la
volonté de « faire du chiffre » mais pas seulement, elle est aussi due au fait
que, dans ces territoires bénis des dieux du capital, il est aisé d’outrepasser
les règles prudentielles des marchés financiers ou d’utiliser des produits
spéculatifs risqués, mais ô combien plus rémunérateurs.
La rétrocommission, kickback chez les Anglo-Saxons, pratique illégale
dans le domaine des contrats internationaux, consiste pour le vendeur à
comptabiliser des montants supérieurs à ceux qui seront finalement versés
par l’intermédiaire à l’acheteur et à récupérer la différence à titre personnel
ou la caisse noire à partir de laquelle les bénéficiaires finaux seront servis.
Cette pratique a financé le monde politique, enrichi les dirigeants des
sociétés et a été à l’origine des plus grands scandales de corruption.
Mener à bien ces montages éminemment douteux exige le concours
d’intermédiaires souvent liés à la grande criminalité, certains investissent
même la tête des entreprises. La fluidification des flux illégaux a nécessité
l’installation en chaîne d’entités diverses ingénieusement camouflées. Ces
montages font intervenir des régulateurs, des tiers de confiance, des chefs
d’orchestre locaux, des agents ou des sociétés centralisatrices des flux
éclatés au préalable (« splittés »), mais surtout des actionnaires dormants,
des filiales ad hoc et des trustees. Ces montages sont friables, car poussés
par leur seul intérêt ils ne présentent qu’une sécurité relative.
Enfin, le blanchiment confère une apparence légale aux conséquences
financières des comportements illicites. Ainsi, peut-on tirer profit des gains
ou des bénéfices illégalement obtenus. Les outils facilitateurs n’auraient
qu’une portée somme toute limitée s’il n’était pas possible de blanchir les
fonds tirés de ces comportements. Le but recherché par les fraudeurs
comme par les criminels est de bénéficier, en bons pères de famille, des
sommes détournées et des situations acquises sans être imposés en aucune
manière et sans être poursuivis. On verra dans les pages qui suivent les
rapports intimes liant le noirciment et le blanchiment, montages
apparemment antinomiques qui finalement sont parfaitement
complémentaires dans les opérations illicites.
Cet ouvrage décline donc l’aphorisme suivant :
Celui qui fraude ou qui est corrompu doit blanchir ;
celui qui blanchit doit frauder ;
celui qui fraude ou corrompt a besoin d’argent sale !

Les techniques de blanchiment utilisent des processus commerciaux


inversés, le rôle des espèces et celui des opérations financières ainsi que
l’utilisation des cryptomonnaies et de l’immobilier sont essentiels.
Aujourd’hui, la question se pose de savoir si certaines banques, si
l’économie elle-même ne sont pas « accros » à ce processus.
Le blanchiment est un dispositif majeur pour les fraudeurs et les
criminels de toute nature. Il apparaît incontrôlable à l’instar du trafic de
drogue. C’est ainsi que survivent pendant des années et des années les chefs
d’État corrompus, les financiers véreux et les criminels méfiants camouflés
derrière les trusts, les artifices offshore et les valises de billets, dans les pays
peu transparents. Les failles dans la répression du blanchiment perpétuent le
système, qui est considéré à mots couverts comme utile au développement
économique. Alors…
Ainsi une organisation maléfique concurrençant les États s’est créée.
Elle le prive des recettes qui lui donneraient les moyens de réaliser ses
politiques tout en aspirant du mieux possible les subventions qu’il octroie.
Ces comportements semblent communément acceptés, la lutte prend
souvent des formes plus théâtrales qu’efficaces. L’image d’un Sherwood à
l’envers apparaît alors : les fonds issus des classes moyennes enrichissent
les entreprises et les plus riches dûment exonérés. Dans leur ouvrage,
Antoine Garapon et Michel Rosenfeld 2 avancent le fait qu’aucune action
publique, qu’elle soit répressive, préventive ou éducative, ne peut
s’échafauder sans une certaine interprétation du mal. Cet ouvrage devrait
apporter, me semble-t-il, une solide base d’analyse.
CHAPITRE 1

Les paradis fiscaux : une tumeur au cœur


de l’économie et de la finance

L’Organisation de coopération et de développement économique


(OCDE) estime que quatre critères sont nécessaires pour définir les paradis
fiscaux : impôts inexistants ou insignifiants, absence de transparence, refus
d’échanger les informations et présence de sociétés-écrans ayant une
activité fictive.
Ces entités qui ont pris véritablement leur essor au cours des années
1970 du fait de la masse de dollars qui circulait alors (eurodollars,
pétrodollars, narcodollars et argent criminel) présentent trois
caractéristiques inhérentes à l’économie moderne :
la discrétion – les fonds des fraudes et du recyclage de l’argent du crime
s’investissent sans contrôle et sans risques dans les dépendances des
grandes puissances et financent même l’économie légale ;
la dissimulation fiscale et pénale ;
le camouflage comptable des montages organisés.

Le paradis fiscal : une histoire de pirates


Échapper aux taxes est une très vieille histoire.
L’histoire des paradis fiscaux est très ancienne, pour certains c’est au
e
XVII siècle que les tax havens ou tax heavens (paradis fiscaux) se seraient

développés. Ces ports établis sur de minuscules îles étaient utilisés par les
pirates qui trouvaient là une protection rémunérée. Ce comportement de
forban existe toujours. Pour d’autres, c’est dans les îles grecques, Délos en
particulier, qui avaient obtenu d’Athènes des franchises de taxes contre la
participation à la construction de la marine hellénique quatre mille ans
avant notre ère, que se situe l’origine historique de ces paradis fiscaux.
Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le passage par
les paradis fiscaux est conçu comme incontournable. La création d’un impôt
développant une conception solidaire a été mal perçue idéologiquement. La
mise en œuvre d’un impôt sur les successions en 1901 et la possible
instauration d’un impôt sur le revenu progressif voté en 1914 en France ont
créé une évasion fiscale endémique et internationalisée des plus hauts
revenus. À l’Assemblée nationale, le 12 juin 1912, Jean Jaurès déclare :
« Les puissants capitalistes, habitués à des placements extérieurs, ont
beaucoup plus de facilités pour dissimuler une part considérable de leur
actif que les gens de qualité moyenne ou très modeste 3. »
Plus tard, les criminels et les mafieux américains organisés sous la
houlette de Meyer Lansky et de Lucky Luciano ont utilisé les Caïmans et la
Suisse pour mettre leur fortune à l’abri comme ils utilisaient Cuba pour
engranger les recettes illégitimes.
La Suisse au début des années 1930, sous la menace des États-Unis
désireux de récupérer les fonds mafieux détenus chez elle, a alors créé un
nouveau délit pénal en 1934, celui de la violation du secret bancaire,
toujours appliqué à ce jour 4.
La « globalisation économique 5 », développée de concert avec la
création des grandes entreprises internationales a généralisé l’utilisation des
paradis fiscaux. Les principes de souveraineté exclusive de chaque État sur
son territoire et le soutien des pays industrialisés à leurs entreprises phares
et à leur internationalisation se sont imposés. Il s’est ensuivi la création
d’une sorte de droit international économique plus ou moins écrit traitant de
la réalisation des contrats hors juridiction, du règlement des litiges entre
entreprises et de la création d’espaces fictifs appelés « offshore ».
Cette évolution est ancienne : dès 1880, la concentration des entreprises
dans les États de New York et du Massachusetts prive le New Jersey de
recettes fiscales. Cet État et le Delaware proposent alors un enregistrement
fictif, accompagné d’un plafonnement d’impôt aux entreprises qui
s’installeraient chez eux.
La création des eurodollars en 1954 a généralisé l’utilisation de ces
entités dans lesquelles se réfugiaient jusqu’alors seulement quelques
fortunes, quelques entreprises et les fonds des mafieux. Les eurodollars
étant des dollars déposés et prêtés par des banques en dehors du territoire
d’origine, les multinationales ont obtenu un accès direct aux opérations
financières et une réduction de leur fiscalité. Pour les établissements
financiers qui se sont à leur tour implantés dans ces pays, un marché libéré
de tout contrôle était à prendre !
En fait, comme l’analyse avec humour Éric Vernier 6 : « La finance
mondiale possède un avantage incontestable sur la religion, elle bénéficie
non pas d’un paradis, mais de trois. » En effet, le premier des paradis est
fiscal car exonéré de taxes, le deuxième est bancaire – le secret bancaire
restant incontournable –, le troisième est judiciaire car aucune réponse n’est
faite aux demandes de coopération internationale.
Cette situation attire à la fois les multinationales qui trouvent là un
levier fiscal intéressant, des États en recherche d’escroqueries souveraines,
des dirigeants politiques cherchant « un nid accueillant pour l’argent spolié
à leurs peuples, des particuliers esquivant l’impôt ainsi que des mafieux
obligés à la discrétion ».
À ce jour, c’est un pan de l’économie mondiale qui transite par les
paradis fiscaux. Ces minuscules confettis génèrent une perte colossale de
recettes fiscales sans aucun gain pour la collectivité. L’économiste Gabriel
Zucman l’évalue à 350 milliards par an 7. Ces entités limitent les choix
démocratiques des divers pays qui ne disposent plus des recettes fiscales
nécessaires pour mener leur politique. Pire, elles concourent à l’instabilité
financière comme on a pu le constater à l’occasion de la crise des
subprimes. Le système bancaire fantôme utilisé a été développé en partie
aux îles Caïmans, et les paradis fiscaux ont permis de dissimuler des
endettements qui ont conduit à l’implosion de certaines structures
bancaires 8.
Toujours à la même source on apprend qu’un tiers des investissements
mondiaux sont fictifs et uniquement enregistrés pour échapper aux lois
fiscales et aux réglementations. Quarante pour cent des flux des
multinationales (Alter Eco no 402 de juin 2020) sont artificiels et concernent
des droits de propriété. Le même constat affecte les placements financiers.
Selon eux, les six pays profitant le plus de ces flux sont les îles Caïmans,
Hong Kong, les Bermudes, l’Irlande, le Luxembourg et les Pays-Bas, et
pour une bonne partie ces flux sont dus à des montages fiscaux. Pour le
reste, ils permettent de contourner les contraintes légales et d’exiger des
rendements plus élevés, donc une prise de risque majeure.

DÉFINIR LA BOÎTE NOIRE

Qu’est-ce qu’un paradis fiscal ? « D’influence clairement libertarienne,


ces territoires de complaisance utilisent la loi de façon négative. Ils
permettent de faire ce qui est interdit dans les autres territoires 9. » Cette
définition, qui a le mérite de la simplicité et de l’authenticité, n’est pas
officiellement retenue. Or, disposer de la définition officielle d’un
ectoplasme a le mérite de fixer les situations pour les utilisateurs de ces
entités et pour ceux qui s’opposent à leurs manœuvres. Utiliser un pays non
qualifié de paradis fiscal ne peut entraîner d’opprobre, l’inverse pose
problème surtout en termes d’images. Cet argument a été largement utilisé
au cours des auditions du rapport d’information du Sénat portant sur
l’évasion fiscale internationale (rapport no 673). Définir ce que sont les
paradis fiscaux ne pose pas de problèmes qu’en termes techniques, le volet
géopolitique est prépondérant.
Plusieurs définitions existent, les axes d’analyse en apparence
divergents sont cependant complémentaires.
L’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE) fixe les critères suivants :

une imposition inexistante ou très fortement réduite pour les sociétés


étrangères et les particuliers implantés sur leur territoire ;
un système juridique et fiscal opaque ;
une législation perturbant ou entravant l’échange d’informations avec
les autres pays ;
l’implantation de sociétés offshore est encouragée, ainsi qu’une grande
tolérance envers les sociétés fictives, communément appelées sociétés-
écrans.

À la lumière de ces critères, il apparaît que le nombre de paradis fiscaux


est bien plus important que celui figurant dans les listes officielles que
l’OCDE a publiées. Les îles Vierges britanniques, les Bahamas, les îles
Caïmans, les Bermudes, Maurice, Madère et bien d’autres destinations
idylliques sur papier glacé ou sur Internet sont bien des paradis fiscaux. Le
Panama, l’État du Delaware, les réserves indiennes, Chypre, Hong Kong,
Malte, les Émirats arabes unis et beaucoup d’autres pays dans lesquels
l’offshore est florissant répondent également à la définition émise par
l’OCDE. L’île Maurice serait aussi le havre de tranquillité financière de
l’Afrique en général et de l’Afrique du Sud en particulier. D’autres pays
encore, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Belgique, devraient aussi figurer
de manière officielle dans le palmarès des pique-assiettes. Et enfin de
nombreux pays presque entièrement criminalisés peuvent jouer un rôle
comparable.
Le rapport d’information du Sénat propose une classification
intéressante. Il cite d’abord les « territoires coquilles », les pays
immatriculant des sociétés-écrans qui hébergent des fonds dont les flux ne
restent pas sur place et sont investis sur les marchés. Puis les « zones
d’ombre » offrant un cadre réglementaire solide et attirant des capitaux en
raison de la présence de certains outils, de procédures et d’une taxation
limitée destinés à garantir une opacité aux propriétaires. Ces zones sont
constituées par des pays européens tels que la Suisse, la City de Londres, le
Liechtenstein. Les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, Malte sont
surnommés les « pique-assiettes de l’Europe ». Les principautés de Monaco
et d’Andorre sont qualifiées de « paradis sélectifs », car ils sont transparents
pour certains États et utilisés par d’autres. Andorre, par exemple, a été
beaucoup utilisée tout au long du scandale Odebrecht. Elle semble aussi
performante pour gérer les fonds de sportifs et ceux de la fraude fiscale des
régions proches.
N’oublions pas non plus que la France peut être considérée par le
Quatar comme un paradis fiscal. Depuis la convention de 1993 et l’avenant
signé par Nicolas Sarkozy, les opérations menées par ce pays sont
exonérées de taxation sur les dividendes, de plus-values immobilières, et les
gains de capital réalisés sur les droits de mutation ne sont pas taxés.

En juin 2008, l’organisation Tax Justice Network UK 10 a élaboré une


classification technique des paradis fiscaux en sept catégories structurées en
fonction de leur activité.
1. Les territoires fournisseurs de sociétés-écrans sans activité financière.
Ces sociétés-écrans sont soit créées, soit fournies sur « étagère », c’est-à-
dire qu’elles vendent la présentation de factures libellées à leur nom. En
fait, tout est fictif, seul le flux est réel !
2. Les territoires dits « secrets » ; aucune information officielle ou
officieuse ne sort de ces pays. Ces territoires offrent des services
particuliers et servent de base arrière à des investisseurs. Les Panama
Papers montrent clairement l’utilisation qui en est faite et en particulier
l’importance des actions de sociétés au porteur.
3. Les « round-tripping » dans les îles Vierges britanniques permettent
aux investisseurs chinois d’utiliser une société offshore pour investir
indirectement. Cela protège un peu des appétits du pouvoir. Jersey joue un
rôle majeur pour Londres, les Vanuatu pour l’Australie, Maurice pour
l’Afrique dont elle fragilise les économies.
4. Les territoires spécialisés : les captives de réassurance seraient
l’apanage des Bermudes, de Guernesey. Les hedge funds seraient constitués
à 80 % dans les îles Caïmans.
5. Les territoires dont les revenus dépendent de leur faible taxation
viennent faire les poches des pays voisins en détournant vers eux les
transactions régulières et souvent irrégulières.
6. Les territoires gérant les fortunes, la Suisse, New York et Londres,
ces trois pays disposant de liens robustes entre eux.
7. Enfin les territoires utilisant la délocalisation fiscale.
Une bonne moitié des pays au monde sont criminalisés, ils ne proposent
pas une sécurité juridique forte, mais peuvent être utilisés pour lancer des
opérations de fraude et de blanchiment à la condition de disposer d’une
structure de repli.

Ces définitions se complètent et donnent une lecture assez précise des


critères utilisés et de l’ensemble du système. Ces entités évoluent dans leur
organisation en fonction des situations et des entités qu’elles abritent, elles
s’adaptent aussi en fonction des desiderata de leur clientèle et sont
connectées. Le démarchage d’une clientèle moins aisée mais tout aussi
intéressée lorsqu’il s’agit d’éviter l’impôt constitue aussi une source de
profits non négligeable.
La qualification de « paradis fiscal » présente un intérêt fort pour les
banques, elle détermine pour elles les opportunités d’installations des
filiales sans encourir de risques d’image.

LA LUTTE CONTRE LES PARADIS FISCAUX


La lutte contre les paradis fiscaux est ancienne. La Société des Nations
(SDN) avait créé en son sein un comité fiscal permanent qui, en 1929, a
proposé une convention fiscale au grand dam de la Belgique, des Pays-Bas
et de la Suisse qui défendaient déjà leur pré carré.
Les États-Unis, en 1937, ont lancé une campagne moralisatrice
stigmatisant les grandes fortunes échappant à l’impôt. L’OCDE, qui
coordonne les politiques de lutte contre les paradis fiscaux au niveau
mondial, a tenté à son tour de réactiver les travaux de la SDN.
L’Organisation de coopération et de développement économiques
s’appuie sur le Groupe d’action financière (GAFI), organisme
intergouvernemental créé par le G7 en 1989 dont l’objectif est la conception
et la promotion des politiques de lutte contre le blanchiment de capitaux et
le financement du terrorisme.
En 1998, elle publie un rapport, « Concurrence fiscale dommageable :
un problème mondial », qui a facilité la mise en place d’un forum sur ces
pratiques et a permis de présenter en 2000 la première liste noire des
territoires jugés non coopératifs comprenant trente-cinq pays. Nous en
comptons aujourd’hui soixante-dix.
L’établissement de listes de pays considérés comme des paradis fiscaux
engendre mécaniquement des conséquences fiscales et pénales, et bloque
les subventions. Il s’agit donc d’une véritable opération diplomatique. Les
évolutions sont lentes : l’installation de la directive européenne dite
« épargne », présentée comme une avancée dans la lutte contre la fraude, a
pris dix-huit ans pour s’installer.
C’est par la bande que le système a évolué. À la suite de l’achat d’un
CD-ROM comportant des centaines de noms, l’Allemagne a réalisé des
redressements considérables sur plusieurs centaines de personnes
suspectées d’évasion fiscale. Le système utilisait des fondations liées à la
banque Liechtenstein Global Trust (LGT), propriété de la famille princière.
Le patron de la Poste allemande (Deutsche Post) a été poursuivi, tout
comme le doyen des patrons du DAX (l’équivalent allemand du CAC 40)
qui aurait soustrait aux impôts un million d’euros via une fondation. Des
dirigeants d’entreprises de taille moyenne et des personnalités régionales
figuraient parmi les suspects. La France avait obtenu près de deux cents
noms de fraudeurs. À la suite de cette gigantesque fraude découverte au
Liechtenstein en 2008, la directive a été en partie révisée afin de renforcer
son efficacité.
Le problème posé par les paradis fiscaux est identifié depuis fort
longtemps, des procédures fiscales particulières ont été mises en place de
longue date, je me souviens de la possibilité d’inverser la charge de la
preuve lorsque des factures provenaient ou étaient destinées à des
« entreprises » sises dans des paradis fiscaux. C’était à l’entreprise de
prouver que la facture était justifiée. Mes collègues et moi-même avions
effectué quelques redressements de cette nature à la fin des années 1970.
Très rapidement, les entreprises ont modifié l’adresse de facturation en
utilisant des pays qui ne figuraient pas sur les listes établies… C’était
d’autant plus facile que le siège social virtuel existait déjà !
Lorsque, le 23 avril 2009, à la suite du sommet du G20 de Londres,
Nicolas Sarkozy déclara : « Nous y sommes arrivés. Les paradis fiscaux, le
secret bancaire, c’est terminé ! », d’aucuns ont pu se sentir soulagés.
Quelques années plus tard, les fichiers du « offshore leaks » nous laissent
tout le loisir de constater que le système est toujours vivant, il s’est même
considérablement amélioré, seuls les utilisateurs savent réellement ce qui se
passe dans ces territoires.
S’attaquer à ces places serait évidemment un handicap pour les grandes
entreprises et les banques qui y font des affaires légales. Un autre argument
est avancé, la création d’entités offshore serait la condition imposée par les
partenaires installés dans les marchés émergents en Asie, en Afrique ou en
Europe de l’Est.
Les États eux-mêmes peuvent pousser les entreprises à s’installer dans
ces pays : les États-Unis, à partir de 1990, préconisaient un dispositif
autorisant la domiciliation de l’activité exportatrice dans des places
offshore, moyennant un impôt réduit (les Foreign Sales Corporation – FSC),
qui fut abrogé en 2004.
Mais il est un autre motif qui ne sera jamais avoué : les centres offshore
facilitent grandement les rétrocommissions et le passage des flux de la
corruption d’acteurs locaux pour obtenir les marchés. Les tentatives de
régularisation des places financières offshore sont souvent bloquées par les
États qui les accueillent et les défendent farouchement. C’est d’autant plus
irritant qu’une brigade suffirait à résoudre ce problème.

PARADIS FISCAUX, LISTES ET ENJEUX GÉOPOLITIQUES

Si on exclut les pays criminalisés, le nombre de paradis fiscaux et de


pays qui en appliquent quelques montages excède les soixante-dix États,
soit pratiquement la moitié de la planète. Historiquement, les plus anciens
sont presque tous situés géographiquement à proximité des grands centres
économiques et financiers, qui disposent ainsi de leurs propres trous noirs.
Lorsque ces confettis sont disséminés loin de ces pôles économiques, ils
sont affectés à des activités spécifiques. Les avancées des
télécommunications sur la planète permettent de se libérer partiellement du
rattachement géographique, à l’origine calqué sur les grands sites de
piraterie et sur le colonialisme.
Outre les paradis fiscaux européens, le réseau de la City de Londres, la
sphère d’influence des États-Unis et la zone africaine, une zone
supplémentaire s’est imposée, celle de la Chine qui intègre les places
asiatiques et Hong Kong en particulier. Les attaques sont lancées depuis des
groupes criminels dans des pays qui n’ont pas ratifié la convention de
Budapest de 2001.
Le réseau britannique est de loin le plus important, Nicholas Shaxson le
décrit comme organisé en trois cercles : le premier est composé par Jersey,
Guernesey et l’île de Man, qui sont en partie contrôlés par la Grande-
Bretagne. Le deuxième par des pays qui ne sont pas sous le contrôle direct
de Londres, mais qui sont très liés à la City. L’avantage de cette « toile
d’araignée » réside dans le fait qu’elle couvre le globe et qu’elle récupère
tous les fonds qui sont à sa portée. Le troisième cercle comprend Hong
Kong, Singapour, les Bahamas, Dubaï et l’Irlande, qui sont des territoires
indépendants. C’est le réseau postcolonial.
Le réseau américain est tout aussi stratifié. Le niveau fédéral ne
s’oppose pas à la création de textes très souples, les États pour leur part
proposent des services offshore attractifs. La Floride, un temps havre de
paix pour les joueurs de football européens, est très impliquée dans le
blanchiment des fonds sud-américains. Un réseau d’États satellites tels que
les îles Caïmans ou Marshall est aussi présent.
Les paradis fiscaux remettent donc en cause la souveraineté des États et
le consentement des peuples à choisir le type de société qui leur convient.
Les grandes puissances utilisent, certains contrôlent indirectement, les
territoires qui sont sous leur dépendance. D’autres se défendent seuls, les
îles Caïmans seraient un important créancier des États-Unis.
L’art de la fraude est difficile, il faut donc simuler une chasse aux
paradis fiscaux dans les instances internationales et de temps en temps taper
du poing sur la table en poursuivant les fraudeurs qui ont le malheur d’être
pris dans la nasse tout en maintenant le système à flot. De plus, dans ces
entités courent des informations primordiales portant sur les flux financiers
et sur les concurrents, elles intéressent tous les services d’investigation de la
planète. Ce qui fait aussi de ces centres des nids d’espions comme l’ont été
la Suisse et l’Autriche du temps du rideau de fer.
S’il existait une seule véritable volonté de se défaire de leurs nuisances,
ce ne serait guère compliqué tant le rapport de force est disproportionné : la
Suisse ou le Luxembourg ont besoin d’échanger avec la France ou
l’Allemagne, l’inverse est moins évident. Si la France, l’Allemagne et
l’Italie décident de sanctionner le Luxembourg, les conséquences pour elles
seraient infinitésimales une fois la stupéfaction passée. Le général de Gaulle
avait ainsi trouvé une solution simple pour régler ce problème. Il disait à
propos du paradis fiscal monégasque qui lui faisait du tort : « Pour faire
l’embargo de ce territoire, il suffit de mettre un panneau “Stop” sur la route
et attendre. » Depuis ce jour, les résidents français installés dans la
Principauté doivent s’acquitter de l’impôt 11.

LA CRÉATION DES LISTES NOIRES SEMBLE UNE « FARCE »


Les instances internationales, dont l’OCDE, la Commission européenne,
et les États ont établi des listes noires démontrant l’intérêt qu’elles portaient
à la lutte. Le nombre de pays inscrits dans cet index varie suivant la période
et les intérêts de chacun. En un mot, ces listes noires relèvent de la parodie !
Les pays « listés » font l’objet de sanctions : les fonds accordés par
divers programmes comme le Fonds européen pour le développement
durable (FEDD) ou le Fonds européen pour l’investissement stratégique
(EFSI) pourront encore être investis dans ces nations, mais seulement sous
la forme d’investissements directs et non plus par l’intermédiaire d’entités
implantées dans ces juridictions. La Commission européenne enjoint
également les pays membres d’adopter des sanctions coordonnées contre les
pays présents sur la liste noire.
Elle a utilisé une méthode très contestée pour figer les pays qui figurent
dans la « liste Moscovici ». Cette méthode résulte d’une compilation des
18 listes noires européennes provenant des 28 pays membres de l’Union. La
liste brute comprenait 85 juridictions non coopératives. Ensuite ont été
retenues les juridictions qui figuraient sur 10 listes, quel que soit le critère
choisi. La liste noire de la Commission européenne était alors constituée par
les pays suivants : les Samoa américaines, les Samoa, Guam, Trinité-et-
Tobago et les îles Vierges américaines, Aruba, Belize, les Bermudes, les
Fidji, Oman, les Vanuatu, la Dominique, la Barbade, les Émirats arabes unis
et les îles Marshall. Cette liste est susceptible d’évoluer. Ces pays n’ont à
l’évidence pas la capacité de siphonner les fonds des particuliers comme
ceux des entreprises. Ils n’ont, plus prosaïquement, pas de protecteur
suffisamment intéressé pour les défendre, l’établissement de la liste est
donc politique.
La liste française des paradis fiscaux est la suivante : Anguilla,
Bahamas, Fidji, Guan, îles Vierges britanniques, Oman, Panama, Samoa
américaines, Seychelles, Trinité-et-Tobago, Vanuatu, îles Vierges
américaines. L’Europe ne considère plus les Caïmans comme un paradis
fiscal, le conseil de l’UE considère que des « réformes ont été adoptées
pour améliorer leur réglementation fiscale », il s’agit de modifications
portant sur les organismes de placement collectif en valeurs mobilières
(OPCVM).
Cependant, les pays bénéficiaires des transferts artificiels les plus élevés
seraient les îles Britanniques et les Caïmans, qui ne figurent pas dans la liste
française, cherchez l’erreur…
La Grande-Bretagne gère dans ses fonds spéculatifs ultra-sophistiqués
les capitaux venus de paradis fiscaux satellites de la Couronne (Global
Witness avance le fait que 87 000 propriétés de luxe seraient détenues par
des sociétés-écrans enregistrées dans des paradis fiscaux).
La constitution des listes génère accessoirement une forte hausse de prix
de l’immobilier. Les entreprises installées dans les pays « boîtes aux
lettres » se ruent sur l’immobilier afin de ne pas être considérées comme
telles.
L’OCDE confère le caractère de paradis fiscal à un État ne remplissant
pas au moins deux critères sur les trois établis par le Forum mondial sur la
transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales. À savoir :
respecter les règles de l’échange d’information à la demande, s’engager à
appliquer les standards de l’échange informatique d’informations et
participer à une convention multilatérale d’assistance mutuelle ou d’un
réseau d’échange « suffisamment large » (sic) pour permettre les échanges à
la demande ou automatiques. Chaque État doit obtenir au moins douze
accords de coopération avec des pays tiers. Qu’à cela ne tienne, un paradis
fiscal peut atteindre son quota grâce à des accords avec d’autres paradis
fiscaux. Il s’agit là d’un bras d’honneur remarquable. Seuls les États sans
aucune influence sont restés sur la liste : l’Uruguay, la Malaisie, le Costa
Rica et les Philippines. Les États-Unis ou la Russie n’ont pris aucun
engagement d’échange automatique et ils ne figurent pas sur la liste.
L’élaboration des listes résulte donc d’une lutte de pouvoirs entre États
centres de profit et met aussi en évidence la faible volonté réelle des États
encouragés par les lobbyistes du droit et du chiffre de lutter contre les
paradis fiscaux Le commissaire européen Moscovici a néanmoins déclaré
qu’il n’existait plus aucun paradis fiscal en Europe.

Les paradis fiscaux utilisent assidûment


les montages illicites
La caractéristique principale des paradis fiscaux est d’autoriser et de
protéger l’utilisation de techniques qui ne sont pas admises dans les pays
plus régulés.
La pratique du « découplage » des opérations économiques est l’une des
caractéristiques majeures des montages présents dans les paradis fiscaux. Si
un État désirait s’attaquer avec des moyens militaires à un paradis fiscal, il
ne pourrait pas récupérer les fonds que ce dernier a permis de camoufler. Il
pourrait seulement récupérer les fichiers de bénéficiaires, ce que réalisent
tout à fait correctement les hackers et les lanceurs d’alerte. La poursuite des
acteurs indélicats n’est possible que si on est en mesure de prouver l’origine
des fonds, et là c’est une autre histoire. En effet, le fractionnement des
opérations rend quasiment impossible la remontée des opérations.

LE FRACTIONNEMENT OU LE SAUCISSONNAGE

Moyen de fraude efficace, très utilisé dans les marchés publics, dans les
fraudes d’entreprises, au cours de la constitution de caisses noires, ce
montage est aussi ancien que la comptabilité. Il rompt artificiellement la
globalité d’une opération et sa compréhension. Il est la cause d’une grande
perte de temps car chacun des fractionnements doit être analysé comme une
opération unique. Il fait donc voyager le contrôle dans les entreprises et
dans les contrées les plus diverses. Finalement, en ralentissant les contrôles,
il assure le secret temporaire d’opérations qui nécessitent la discrétion, il
gagne du temps et fatigue les investigateurs. En quelques jours et quelques
clics, les flux chemineront à travers le monde alors que la justice passera
des années à attendre les réponses. Un magistrat avait dit que la justice
allait à la vitesse d’une diligence alors que les flux voguent à la vitesse du
son.
Les montages frauduleux effectués dans les paradis fiscaux jouent à
saute-mouton entre les diverses entités et entre tous les types de sociétés
dont l’utilisation est possible. Ce qui multiplie les pays et les structures à
contrôler pour établir le cheminement réel des flux. Chaque strate est un
leurre. Prenons l’exemple (simplifié) du propriétaire d’une demeure évaluée
30 millions d’euros dans le VIIe arrondissement de Paris, qui ne tient pas à
ce que ce bien soit saisi, son conseil va lui proposer le schéma suivant : tout
d’abord, créer une SCI (société civile immobilière) à Paris gérée par un
homme de paille qui détient les droits de propriété de la demeure. Le prête-
nom choisi et rémunéré pour cette activité sera son majordome. Ensuite,
créer deux sociétés, l’une en Belgique, l’autre au Luxembourg, qui sont
propriétaires des parts de la SCI parisienne. Deux prête-noms sont utilisés,
un juriste luxembourgeois et le majordome, qui revient aux affaires en
Belgique sans jamais y avoir glissé un seul orteil. Enfin faire en sorte que
ces sociétés soient elles-mêmes détenues par une société panaméenne gérée
par un cabinet d’avocats et dont le propriétaire réel détient les titres au
porteur. Le Luxembourg serait le seul pays européen à en proposer encore.
Le montage utilise donc quatre entités établies dans quatre pays
différents, et l’ayant droit réel doit simplement éviter de se faire subtiliser
les titres. Ce fractionnement est utilisé dans pratiquement tous les
montages, on le retrouvera tout au long de l’ouvrage.

LA MANIPULATION DES PRIX DE TRANSFERT DES PRODUITS


Les paradis fiscaux ont pour activité essentielle la création d’un système
fictif fondé sur la manipulation des pièces comptables transcrivant des
mouvements de fonds internationaux. Le montage manipulant les prix de
transfert est utilisé. Cette technique, qualifiée par certains d’optimisation
fiscale, est une fraude pure et simple, utilisée par les entreprises
multinationales ou de plus faible importance, qui permet de délocaliser
leurs bénéfices dans les pays dans lesquels la taxation est moindre.
Le prix de transfert est le prix d’un produit facturé entre des sociétés du
même groupe implantées dans différents pays. À l’occasion de la vente de
marchandises, le prix est sous-évalué de manière à diminuer les bénéfices
de l’entreprise dans un pays et la taxation qui s’ensuit. Au cours de certains
contrôles fiscaux effectués voici plus de trente années, j’en avais déduit
qu’une société qui vendait du gros matériel destiné aux cabinets dentaires
en France avait organisé le montage suivant :
1. Le produit était fabriqué par une filiale en Allemagne à un coût
d’achat équivalent à 150 000 francs.
2. Le produit était cédé à une filiale autrichienne pour un montant de
200 000 francs (à l’époque, l’Autriche autorisait l’utilisation de comptes
anonymes et il était difficile d’obtenir des informations).
3. Le produit était ensuite cédé à un centre européen de distribution
installé dans une domiciliation en Suisse pour une valeur approchant les
270 000 francs ; une seule personne était salariée par le centre.
4. La société française achetait le produit 291 000 francs et le revendait
300 000 francs.
Si la vente avait été effectuée directement, la taxation en France aurait
été assise sur une marge de 141 000 francs alors qu’en réalité elle l’a été sur
9 000 francs pour chacune des installations.
Pour établir la preuve de ce montage, il a été nécessaire de disposer des
documents douaniers de transport et des documents d’assurance, qui étaient
établis sur la valeur réelle. Un double circuit était institué : le premier,
physique, démontrait que la livraison provenait directement d’Allemagne,
et le second, documentaire, opérait une promenade facturière. Le
redressement avait été accepté, ce qui ne serait pas le cas aujourd’hui. Ce
montage vaut pour les produits comme pour les services, il est même bien
plus aisé de l’organiser lorsqu’il s’agit de services, car l’évaluation du coût
de la prestation est toujours discutable.
Chacun sait que Jersey est peut-être le plus important exportateur de
bananes au monde, nonobstant le fait que les plantations de bananiers dans
l’île sont limitées à quelques jardins d’agrément. Le montage complexe qui
suit explique cette situation.
Les bananes sont produites dans les plantations costaricaines et
équatoriennes, et récoltées évidemment sur place. Il faut tout de même
relever le fait que le Costa Rica figure sur une liste des paradis fiscaux et
qu’il se fait royalement escroquer par Jersey qui lui ne figure pas sur la
liste.
1. Le premier circuit permet d’expédier les bananes par bateau vers
leurs destinations, les supermarchés européens et leurs clients.
2. Le second circuit affecte les structures de gestion et les pièces
comptables baladeuses. Il est concomitamment mis en place : la
multinationale bananière peut installer son réseau d’achat aux Caïmans,
ses services comptables aux Pays-Bas, ses services financiers au
Luxembourg, le dépôt de marque en Irlande, etc.
3. Le cheminement comptable est le suivant :
Les bananes sont vendues par une société basée au Costa Rica à une
société basée à Jersey.
Jersey va ensuite revendre ces bananes à une autre société du même
groupe en France, mais à un prix beaucoup plus élevé, permettant
ainsi de laisser l’essentiel des bénéfices à Jersey et de ne laisser
qu’une faible marge lors de la revente à la société française 12.

Ce montage est rarement isolé, bien d’autres possibilités de fraude sont


utilisées. Il est le plus souvent accompagné par des opérations financières.
Les services financiers logés dans un holding accordent un prêt à la filiale
costaricaine qui rapporte 15 millions de dollars d’intérêts, le taux du prêt
n’est jamais discuté et peut être très élevé 13. La filiale déduit les intérêts de
ses résultats locaux, et les intérêts seront imposés dans un pays dans lequel
le taux d’imposition est faible ou nul, suivant les conventions passées avec
divers pays. Finalement, on fait feu de tout bois !
Ce procédé est évidemment à l’origine de solides contentieux avec les
administrations fiscales à l’occasion desquels l’entreprise doit apporter la
preuve que le produit ou le service vendu n’est pas exactement identique,
ou qu’une contrepartie a été obtenue de sa filiale.

LA MANIPULATION DES FACTURES (SUR OU SOUS-FACTURATION)

Dans les paradis fiscaux, l’une des manières d’organiser les montages
s’appuie sur la surfacturation, une opération comptable qui consiste à
enregistrer une transaction pour une valeur différente de celle correspondant
à la prestation. Elle est dédiée à la fuite de capitaux pour les pays africains
ou d’Amérique du Sud, à des transferts de fonds et à l’évasion fiscale.
Prenons l’exemple d’un négociant en pétrole 14 basé à Zoug en Suisse. Il
achète à un exportateur nigérian une cargaison de pétrole de 150 millions,
l’exportateur facture 200 millions la vente et demande que la différence,
50 millions, minorée du pourcentage prélevé par le négociant, soit virée sur
un compte à Zoug. Ce flux est complètement transparent, il constitue
pourtant une fraude. Ce montage peut être utilisé par tout dirigeant de
société pour détourner des fonds à titre personnel ou pour frauder une
entreprise.
Le second exemple met en présence le propriétaire d’une galerie d’art
moderne qui vend un tableau et un acheteur dans une foire célèbre. Le
tableau est officiellement cédé 50 millions alors qu’il en vaut 40, à livrer
dans un port franc. Le virement est effectué vers une banque dans un
paradis fiscal et 10 millions sont récupérés à cette occasion. Ce montage
concerne un tableau dont la valeur est réelle, cependant avec l’art moderne
des tableaux sans valeur peuvent être artificiellement valorisés, ce qui
permet de blanchir confortablement.
Ce même type de montage régit les rétrocommissions versées à
l’occasion des ventes d’armes ou des grands marchés étrangers.

LA DISSIMULATION DE L’IDENTITÉ RÉELLE DES BÉNÉFICIAIRES

Un moyen de dissimulation relativement simple à mettre en place est le


fait de sociétés-écrans en général dénommées « sociétés commerciales
internationales » (SCI), destinées à occulter l’identité réelle des clients : les
sociétés et les comptes sont empilés dans d’incroyables puzzles
géographico-financiers.
Ces sociétés issues du droit anglo-saxon sont proposées à des clients et
génèrent une véritable industrie du prête-nom, car elles nécessitent la
présence d’actionnaires et d’administrateurs fictifs. Certaines banques ont
créé des filiales spécialisées dans la fourniture de prête-noms. Ces entités ne
sont illégales que lorsqu’elles sont proposées à des clients de pays dans
lesquels ces sociétés sont interdites. L’un des arguments présentés par les
banques françaises à la suite des informations diffusées par les « Offshore
leaks » est que ces entités sont constituées pour des clients asiatiques et non
européens.
L’agencement de ces entités en cascade rend impossible l’identification
des propriétaires réels de ces SCI.
Le trust 15 est un instrument bizarre, qui constitue l’incontestable coffre-
fort de la protection du secret dans les paradis fiscaux. Cet outil étrange est
né après les croisades du mélange entre les droits romain, germanique et
islamique. Comme à l’habitude, on a caché le côté souvent détestable de
l’opération sous une histoire chevaleresque : les nobles anglais qui partaient
combattre les Sarrazins confiaient leurs biens à un tiers pour être certains de
les retrouver à leur retour. Cet instrument est encore très utilisé par les
riches Américains qui, mariés tardivement avec des jeunesses, veulent
éviter de se faire plumer lors de divorces éventuels, et toujours par les
fraudeurs de grande envergure. Donald Trump aurait, paraît-il, placé ses
avoirs dans un trust géré par ses enfants après son élection.
Le trust constitue une opération juridique triangulaire par laquelle un
particulier ou une entreprise appelé le constituant (settlor) transfère
irrévocablement la propriété de fonds, de biens ou de droits à une autre
personne appelée le mandataire (trustee), il s’agit souvent d’un avocat
bénéficiant du secret attaché à sa profession, chargé de gérer ces fonds dans
l’intérêt d’un ou de plusieurs bénéficiaires (bénéficiary). Pour le
constituant, l’avantage du trust est son caractère irrévocable, contrairement
au mandat de droit français, ce qui en fait un mécanisme recherché en
matière de succession. Le propriétaire réalise une opération purement
formelle qui décrète la séparation entre sa personne et ses avoirs, qu’il peut
par ailleurs, moyennant quelques arrangements avec le principe, continuer à
gérer.
Les actifs du trust n’entrent ni dans le patrimoine du constituant ni dans
celui du bénéficiaire. Le trust permet donc de transmettre des fortunes en
franchise de taxation.
Le mandataire est tenu de gérer le trust suivant les termes du contrat ou
des textes légaux. Il est tenu à rendre des comptes et à respecter les objectifs
du trust. Ce dispositif n’est pas condamnable si l’identité des trois parties
prenantes est connue.
C’est évidemment un outil performant pour camoufler son patrimoine et
très utilisé par la criminalité. La particularité du trust, à la différence des
autres structures offshore, est de ne pas être soumis à l’enregistrement, car il
est considéré comme un simple contrat et non comme une entité juridique,
soumise à déclaration, à l’instar des sociétés et des personnes morales.
Aucun texte n’exigeant l’enregistrement des trusts, l’anonymat des
constituants et des bénéficiaires est ainsi totalement garanti. L’opacité
entourant ces montages juridiques est telle qu’il est impossible de chiffrer
leur nombre et encore moins les sommes qu’ils détiennent, toutefois la
justice locale peut lever l’anonymat du montage. Dans les paradis fiscaux et
judiciaires il existe plusieurs types de trusts qui facilitent le camouflage de
véritables fortunes :
le trust classique met en présence les seules trois parties au montage,
mais comme les autres types de trusts, il est déjà bardé de protections. Il
est créé par des cabinets de conseils dont les avocats, les comptables et
les fiscalistes sont protégés par le legal professionnal privilege, le secret
professionnel local ;
le trust discrétionnaire intègre un second trust qui gère les bénéfices
tirés des biens ou des intérêts issus du premier, qui sont inscrits dans
plusieurs sociétés offshore, et les transmet au bénéficiaire ;
dans le trust révocable, le contrat peut être rompu et le bien revient au
propriétaire, jusqu’à cette révocation le fisc ne peut imposer ce bien ;
le trust dont le constituant est le bénéficiaire avec ou sans montage
intermédiaire par le biais de sociétés-écrans et d’hommes de paille ;
les trusts complexes faisant intervenir des collèges de sub-trustees, des
collèges de bénéficiaires, des sociétés-écrans intégrées elles-mêmes
dans d’autres trusts, ainsi que des obligations de distribution à chacun
des niveaux ;
les trusts avec « clause de fuite », qui transfèrent l’objet fiscal non
identifié dans un autre paradis dès qu’une investigation est détectée ;
Enfin, ce qui se fait de mieux dans le camouflage, les trusts fictifs 16
créés par la loi à Jersey en 2006. Ils autorisent la création de trusts
« apparents », sortes de simulacres de trusts. Jersey permet désormais la
création de ce qui n’est rien d’autre qu’un trust fictif, même s’il est
toujours qualifié de trust « avec des pouvoirs réservés pour le
constituant ». Dans ce type de structure, le constituant impose au trustee
ses exigences quant à son activité, le mandataire devenant alors un
prête-nom. Le constituant peut réclamer la restitution de son bien,
puisqu’il conserve les attributs de la propriété. Et puisque l’actif peut
être restitué, il est toujours loisible au constituant d’être (lui-même) le
bénéficiaire du trust. En d’autres termes, le constituant continue d’avoir
le bénéfice intégral de l’actif, et il n’y a en réalité pas de trust, mais
seulement un fantôme de trust.

Ces mécanismes de prête-noms font la fortune des îles anglo-normandes


qui dépendent en partie de la Couronne britannique, mais aussi de la City de
Londres, grande pourvoyeuse de trusts.
Notons pour mémoire que les fraudes à l’encontre du constituant ou du
bénéficiaire ne sont pas rares : après tout, voler un voleur n’est pas voler.
C’est d’ailleurs à cette fin qu’il est possible de se protéger en instituant un
protector qui surveille les actifs et peut révoquer les trustees.
Plusieurs multinationales françaises ont été soupçonnées, parfois à
raison, d’y avoir placé 800 millions d’euros pour échapper à l’impôt. L’ex-
P-DG du groupe Dassault a été condamné en 2017 pour avoir dissimulé au
fisc les comptes de quatre fondations et sociétés, basées au Luxembourg et
au Liechtenstein. Il a interjeté appel et son décès a éteint l’action publique.
Quant aux fondations, dont la gestion est confiée à des notaires ou à des
avocats, elles financent la vie de riches familles (scolarités, pensions…) ou
des œuvres caritatives. Elles peuvent être aisément détournées de leur objet
et abriter le produit de fraudes multiples, tout comme elles se sont
appropriées la pratique de la charité inversée.
Ces entités sont désormais tenues sur informatique par des employés de
banque… et c’est une chance, car les fichiers sont plus aisément
atteignables qu’une documentation papier enfermée dans les coffres.
Ces entités posent pourtant des problèmes insondables en matière de
blanchiment, car si ce dernier est incontrôlable, c’est bien parce que les
entités telles que les trusts prolifèrent. Les banques n’ouvrent des comptes
que si les bénéficiaires sont identifiés, ce qui n’est jamais le cas. Les
comptes sont ouverts au nom des sociétés offshore qui sont les actionnaires
du trust.
Cette situation dans laquelle personne ne sait qui fait quoi ni où est
pourtant essentielle pour la finance internationale. On évalue, en fonction
du peu de données dont on dispose, à plusieurs milliers de milliards de
dollars les fonds détenus en secret. Il faut savoir que la loi française stipule
qu’une entreprise exerçant son activité sur le sol français, ou possédant une
clientèle française, doit payer ses impôts en France. Ce qui est donc illégal,
c’est de constituer une société offshore et de réaliser une activité
commerciale en France. Ainsi, un entrepreneur français qui possède une
société offshore, et qui soit paie ses impôts en France, car il a déclaré
comme il se doit son activité, soit ne mène pas de commerce sur le sol
français, est tout à fait dans le cadre de la loi.
Les tentatives de réguler ces situations ne sont pas couronnées de
succès, même dans des pays ne se comportant pas comme des paradis
fiscaux. La France, qui désirait exiger des trusts la transmission du
constituant, de l’administrateur et des bénéficiaires, a été sanctionnée en
2016 par le Conseil constitutionnel au motif que ces mesures porteraient
une atteinte « disproportionnée » au respect de la vie privée au regard de
l’objectif.
Il faut bien comprendre que l’offshoring est passé du stade de « sport »
en vogue chez les entrepreneurs souhaitant économiser sur le poste de la
fiscalité, à celui d’une véritable compétence dont l’expertise est autant
recherchée que d’autres qualités plus traditionnelles. Un directeur financier
de grande entreprise est souvent engagé pour son expertise dans ce domaine
particulier et pour sa proximité avec les cabinets spécialisés. Il s’agit bien
de la mise en production industrielle de structures opaques.

LE PARADIS TECHNOLOGIQUE
Le rapport d’information du Sénat no 673 17 introduit une notion
nouvelle, celle de la « e-évasion ». L’utilisation des technologies de
l’information a modifié la nature de l’évasion, car les manipulations
deviennent plus mobiles, « complexes et instantanées », alors que les
logiques de contrôle restent encore fixées sur les biens et sur le physique.
La technologie associée à la mondialisation a déjà largement facilité les
fraudes et le camouflage des avoirs criminels, en accélérant les échanges
informatisés : il faut une minute pour que les transferts bancaires fassent le
tour du monde et trois années pour les pister.
Le problème du cloud ne semble pas avoir encore été identifié comme
une opération à problèmes, pourtant il recèle des risques majeurs en termes
de secrets des affaires, de fournitures de justificatifs et de pertes
d’informations.
L’un des effets essentiels de la mondialisation et de l’Internet relève du
paradoxe : il a conduit à démocratiser la fraude et les possibilités de
camouflage, et il a ouvert une voie royale à la criminalité financière.
Jusque-là, c’était la clientèle des très riches qui était visée et cela
fonctionnait par recommandation. Désormais, le spectre s’est élargi à toutes
les couches de la société. À ce jour, n’importe quel petit entrepreneur, voire
un auto-entrepreneur, n’importe quel petit malfrat peut créer une société
dans un paradis fiscal, disposer d’un compte et y virer les sommes qu’il ne
veut pas intégrer dans ses comptes en France.
Créer une société offshore est donc aisé pour qui dispose d’un
ordinateur et d’un smartphone ouvert sur le Net. Les bureaux de
défiscalisation situés à Genève, Dubaï, Malte ou Hong Kong ont créé des
sites proposant des services tels que la création de sociétés dans d’autres
paradis fiscaux (Antigua, Belize, îles Vierges, Seychelles) et ne demandant
qu’une copie du passeport pour ouvrir un compte en banque auquel est
rattachée une carte bleue pour un coût inférieur à 1 000 euros.
J’ai moi-même testé cette possibilité. À partir d’une adresse Internet, je
me suis présenté comme désireux de créer une société en Suisse, une longue
discussion s’est engagée par téléphone et une proposition m’a été faite : je
pouvais créer une société et un compte bancaire qui permettait de détourner
200 000 euros l’an, pour des montants plus importants, la nature de la
structure serait modifiée et le coût serait majoré. Le prix proposé était de
2 500 euros l’an, c’est donné !
Il est possible de tracer à très grands traits une synthèse des
manipulations possibles avec les paradis fiscaux :

1. Utiliser des opérations de siphonnage des fonds des entreprises par la


fabrication de faux documentaires destinés à justifier la sortie de fonds.
Il s’agira donc de fausses factures émises directement ou indirectement
par une société offshore à l’appui du paiement de prestations
somptueusement bidonnées (fausses ventes, fausses études, faux
conseils, faux litiges, faux prêts mais vrais décaissements, etc.). Les
montants peuvent être divers mais on respecte souvent l’adage si
souvent vérifié : « plus c’est gros, plus ça passe ».
2. Payer à des entités offshore des « dépenses personnelles » en chèque
dont la valeur relativement faible n’excède pas les 10 000 dollars et qui
n’attirent pas l’attention tant les seuils sont peu élevés, mais dont la
récurrence explique l’intérêt.
3. Investir dans des projets immobiliers ou financiers bidon qui
justifieront la sortie de fonds destinés à être « perdus », enfin pas pour
tout le monde. Les fonds seront ainsi acheminés depuis un offshore vers
d’autres comptes encore plus secrets. Investir dans l’immobilier dont la
revente générera des plus-values non imposées.
4. Créer des « trust company », sortes de trust comprenant des sociétés
qui permettent de réaliser toutes les opérations prohibées par ailleurs, ou
des trusts discrétionnaires ou fantômes dans un intérêt plus personnel et
utiliser des cartes de crédit intraçables. Certaines banques ont utilisé des
« trust company » pour sortir du bilan des provisions datant des
subprimes.
5. Engager des opérations entre offshore qui génèrent des escroqueries
souvent somptueuses et peu poursuivies. Ces opérations présentent peu
de risques, car les acteurs du contrôle sont souvent d’anciens financiers
locaux.

LES FONDS DE LA CRIMINALITÉ ET DE LA CORRUPTION

La grande criminalité est friande de paradis fiscaux depuis fort


longtemps, elle a débarqué aux îles Caïmans au tout début du XIXe siècle,
car l’archipel dispose de tous les moyens permettant de placer l’argent sale
et d’en retirer les dividendes sans risques. Elle recherche le secret bancaire,
l’anonymat des propriétaires des fonds, un revenu maximal et une fiscalité
minimale. Évidemment, l’absence de coopération judiciaire est de rigueur.
Ces « trous noirs » de l’économie mondialisée accueillent les clients
désireux de placer des fonds quelle que soit leur provenance. Les mafieux et
les criminels en tout genre sont des clients intéressants et intéressés, car les
caractéristiques des paradis fiscaux correspondent en tout point à leur
comportement habituel : irrespect total de la loi, utilisation de tous les
moyens possibles pour faire du fric, court-termisme constant et maîtrise
absolue de tous les moyens factices pour contourner les textes. Ils peuvent
ainsi mettre à l’abri le résultat de leurs délits et crimes, et blanchir les fonds
qui, par ce tour de passe-passe, deviennent légitimes. Les criminels
disposent aussi de tous les conseils utiles pour placer au mieux leurs fonds
et ils les payent grassement. Les paradis fiscaux facilitent grâce aux
intermédiaires et aux conseils l’introduction des criminels dans le système
économique, car les fonds en provenance de ces havres de tranquillité
fiscale et juridique ne présentent aucune différence avec les fonds plus
légitimes. Ce blanchiment permet donc aux trafics de se développer, mais il
fragilise également le système financier international.
Notons cependant que ces fonds illégitimes n’ont pas toujours besoin de
ces entités pour prospérer. Dans certains États, l’infiltration mafieuse dans
l’économie et la légalisation de biens illégaux leur sont aisées. En effet,
l’État est compréhensif pour les mafias. Tant que les activités criminelles ne
font pas d’ombre au pouvoir et qu’il peut en tirer profit, il les laisse
prospérer. Lorsque les mafieux apportent des fonds dans les banques, et il
existe une multitude de banques privées (les banquettes), quelle que soit
leur origine, les banquiers ne font pas d’enquête, ce qui du reste est une
façon de se protéger. De plus, certaines mafias des pays de l’Est
contrôleraient plus de la moitié des banques. Connues pour leurs actions
masquées derrière des transactions « propres », elles brassent plusieurs
milliards de dollars par an. Mais cette activité n’a pas pour but de prendre
une place dans l’économie locale, elles en disposent déjà, mais visent plutôt
le marché économique mondial. La criminalité est telle dans ces pays que
les industriels non acquis au pouvoir politique sont amenés à retirer leurs
fonds du pays et à les transférer en général vers Chypre, afin de les protéger
des détournements possibles.

Ainsi, toute l’économie de la planète passe par les paradis fiscaux et on


peut dire qu’elle utilise un système organisé et installé aux alentours de
1930 par la criminalité et les mafieux.
Dans la « vraie » vie, une transaction est effectuée dans un lieu donné,
elle est enregistrée, fait l’objet d’un paiement et d’une taxation, s’il y a lieu,
dans ce même espace. Dans la « vraie » vie, un particulier est l’ayant droit
économique d’immeubles, de bateaux, d’actions, d’entreprises, et il est
imposé à ce titre. Cela semble logique, mais finalement cela ne l’est pas !
Les « paradis fiscaux », espaces libres de toute réglementation, donnent les
possibilités de découpler les opérations inscrites dans leurs fichiers. Le
propriétaire d’immeubles est une société détenue elle-même par une autre
société installée dans un pays libre de taxes. L’entreprise est détenue par des
entités qui se cachent sous des cascades de sociétés-écrans occultant toute
information utile. Seuls les initiés peuvent en connaître les bénéficiaires, les
paradis fiscaux ne détenant que les droits de propriété. De plus, une bonne
part des investissements mondiaux est réalisée dans des structures-écrans
dont le financement et les plus-values sont ailleurs. Les paradis fiscaux sont
des chambres d’enregistrement de valeurs qui circulent en toute discrétion
sur les marchés. Les sociétés coquilles créées par les criminels sont gérées
de la même manière que celles des structures légitimes. Nous sommes
confrontés là à un gigantesque enfumage ou à une monumentale
escroquerie dûment organisée.
CHAPITRE 2

Les outils pour frauder

Les sociétés fictives 1


L’assistance à la fraude frise la perfection lorsqu’on recourt à un
montage faisant intervenir des « sociétés-écrans », véritable couteau suisse
des montages tordus tant elles sont utilisables dans tous les domaines. Elles
sont proposées par des professionnels dans des opérations relevant de la
fraude fiscale, de la fraude sociale, ou dans des manipulations criminelles et
des opérations de blanchiment.
Une société-écran 2 est une société qui, en s’interposant entre deux
structures complices, camoufle les liens qui existent entre les deux entités
signataires d’un contrat et permet une sortie de fonds illégitime. C’est un
montage juridique de dissimulation. On a pu considérer que la société-écran
est « le triangle des Bermudes de la transparence des comptes, le suivi des
opérations s’y perd corps et biens 3 » ! Chacune des sociétés apporte une
caution commerciale et présente une fiction comptable. Elle détient
discrètement des comptes bancaires, des investissements divers et des
participations. En effet, nous disposons là d’une pièce justificative externe,
d’un fournisseur dûment répertorié et d’un virement corrélatif. La « sainte
trinité » du comptable est respectée ! Tout va, alors, pour le mieux dans le
meilleur des mondes, il ne reste plus à Pangloss qu’à nous fermer la porte
au nez…
Ce type de structure est particulièrement efficace pour générer du faux.
Pour frauder, blanchir ou corrompre, disposer d’entités pouvant à la fois
garantir l’anonymat et ralentir la remontée d’information en cas
d’investigations engagées est un avantage incontestable. L‘objectif
poursuivi, rendre crédibles des sorties de fonds illégitimes depuis une
société donnée, est atteint sans peine : la personne morale existe bien et a
été constituée en conformité avec les règles prévues. Elle reste néanmoins
le support d’un montage artificiel.
L’allégement des formalités de création de sociétés dans les pays
contrôlés a eu incontestablement pour effet direct, non pas tant de faciliter
le développement du commerce que de permettre la création d’une
multitude d’outils au service de la délinquance. Quant aux possibilités
offertes par les paradis fiscaux de créer des sociétés offshore, elles sont sans
limites.
Les sociétés-écrans donnent au fraudeur en entreprise ce que les faux
papiers apportent aux délinquants. Elles leur accordent à la fois une
situation juridique à laquelle elles ne pourraient prétendre, un camouflage
efficace, et génèrent des difficultés au cours des contrôles. C’est en cela que
ces structures constituent d’excellents supports de fraudes, de corruption et
de blanchiment, car elles présentent toutes les caractéristiques de la réalité
comptable.
Pour s’inscrire au registre du commerce, il suffit de donner un nom, une
adresse, une domiciliation, avec, jusqu’à une période récente une copie de
la carte d’identité du gérant. Les sociétés-écrans acquièrent, du fait de cette
seule inscription au registre du commerce, la possibilité de réaliser une
activité commerciale, donc de facturer, d’embaucher des salariés, de leur
faire acquérir des droits. En contrepartie, ces dernières sont soumises à
certaines réglementations. Mais, dans les faits, elles y échappent : le recours
à la dissolution leur permet de faire disparaître les preuves des délits et de
paralyser les poursuites. Le temps de vie de ces structures reste un
indicateur de la présence de montages.

TYPOLOGIE DES MONTAGES POSSIBLES


Les montages élaborés avec des sociétés-écrans peuvent être classés en
trois catégories.

• Le montage le plus courant est qualifié de « montage direct ». Il


consiste en intercaler une société-écran entre l’entreprise qui verse les fonds
et le bénéficiaire. L’intervention de la société-écran matérialisée par une
facture justifie la réalité de la charge et valide le paiement. Ce montage est
destiné à contourner les méthodes de contrôle classiques analysant
essentiellement la qualité formelle d’une opération. Il est possible d’utiliser
des montages de sociétés-écrans en cascade, ce qui rend l’analyse encore
plus difficile (fractionnement vertical). Ce montage atteint un degré de
performance maximal lorsque les diverses sociétés-écrans sont installées
dans des pays aux contrôles « allégés ».
La société-écran est largement utilisée dans des opérations de
blanchiment. Elle dissimule l’identité du propriétaire des fonds qui passent
par elle. Une succession de transactions sera nécessaire avant l’injection des
fonds dans le circuit légal.

• Le montage dit « en étoile » utilise le modèle de la structure en


holding des sociétés pour fractionner le montant des sommes destinées à
« sortir » frauduleusement de la société. Bien que plus onéreux, ce dernier
présente une qualité plus élaborée dans l’échelle des fraudes. Ce montage
est basé sur un principe bien connu des fraudeurs, des blanchisseurs et des
corrompus : le fractionnement des opérations illégales. Ces flux, dont la
valeur unitaire est mécaniquement minorée, peuvent être dirigés dans une
multitude de directions. Ce montage est très efficace pour financer des
corruptions multiples en cascade, pour asseoir des escroqueries. Il est
ensuite évidemment nécessaire de regrouper les flux éclatés.
Ce montage peut être décliné à l’infini, il est particulièrement efficace
dans les opérations de manipulation des valeurs de transfert, dans des
opérations de corruption ou dans les montages escroquant les banques, dans
les opérations de blanchiment, etc.

• Le troisième montage, dit « enjambeur », est souvent qualifié de


« montage de la maîtresse ». Très utilisé dans le cadre de la manipulation
des marchés publics, il consiste à insérer une société ad hoc devenant le
passage obligé de toute opération commerciale entre le client et le
fournisseur réel. La prestation est évidemment surévaluée au moment de la
revente au dernier client, en général une collectivité.
Ce montage a été très utilisé dans les pays de l’Est lorsque les
entreprises françaises y domiciliaient leurs filiales et il a aussi été repéré
lorsque les pays exigent la création de joint-ventures. Dans ce dernier cas,
ce type de montage permet de faire participer la famille ou des membres des
partis locaux qui peuvent tirer un avantage complémentaire de cette
situation. Évidemment, il renchérit les achats effectués du montant de la
marge prélevée par la société intermédiaire. Cet outil, sous couvert de
nationalisme économique, permet au décideur de bénéficier de flux
corruptifs sous la forme de participations directes ou indirectes dans des
sociétés sous-traitantes ou amies.

Ces trois montages peuvent être déclinés à l’infini, chaque fraudeur


s’ingéniant à y intégrer sa touche personnelle.

UN POTENTIEL DE NUISANCE IMMENSE


Le pouvoir de nuisance de ces « coquilles » est réel et
incommensurable. Dans les paradis fiscaux, les sociétés offshore en cascade
protègent le secret des transactions.
Leur utilisation camoufle des virements illégitimes dans le but de
remplir la caisse noire 4. Dès sa création, une société-écran émet des
factures, encaisse des paiements et s’intègre dans le circuit des relations
client/fournisseur. Elle donne à ces opérations un vernis d’authenticité.
Celles-ci apparaissent comme régulières alors que leur légitimité n’est
qu’apparente, elles occultent un temps les montages, fussent-ils grossiers.
La création de chapelets de sociétés crée un flux de facturations croisées qui
rend le contrôle difficile. La fraude en est grandement facilitée, car démêler
l’écheveau transactionnel est complexe et long.
Un salarié disposant de pouvoirs peut les utiliser avec succès pour
transférer des flux illégitimes (corruption, sorties de fonds, détournements
divers). Faciles à liquider, les traces ou les preuves des délits se perdent et
ralentissent les structures de contrôle. Il existe pour des opérations
particulières, des « sociétés sur étagère », louées pour une ou pour plusieurs
opérations contre rémunération, intervenant dans une chaîne d’actions
douteuses. Ce type de montage a été très actif dans le financement
politique.

Les sociétés-écrans constituent donc un outil particulièrement adapté


aux fraudes :

en cas de fausse facturation ou de surfacturation ;


pour justifier la provenance de fonds acquis par la corruption en
transformant cette opération délictueuse en royalties ou rémunérations
de brevets inexistants ;
pour une utilisation criminelle.

Dans ce cas, quatre domaines sont privilégiés :


entre autres celui de la sous-traitance en cascade, favorisant ainsi les
montages relatifs au travail clandestin et à la contrefaçon ;
celui des carrousels TVA, qui mêlent avec un grand succès les
entreprises criminelles et celles qui le sont moins ;
celui des « kits Assedic », montage qui n’existerait pas sans la présence
de sociétés-écrans. Ce système permettait de frauder les Assedic en
utilisant un « kit », un ensemble de faux documents permettant
d’obtenir des indemnités de chômage ;
enfin les montages de cavalerie.

Il est assez paradoxal que les gens de bonne foi persistent à faire
semblant de croire à cette fiction juridique. Le bon sens est ici dépassé par
le juridisme abstrait.

LES SOCIÉTÉS OFFSHORE

Ce type de société est un passage obligé pour qui désire rester discret
dans ses montages. Or, une société offshore est un écran, une personne
morale immatriculée dans un paradis fiscal et dirigée depuis l’extérieur de
ce pays. Son propriétaire ne réside pas dans ce pays. Elle présente toutes les
caractéristiques d’une société réelle (elle est immatriculée), mais
l’apparence ne correspond pas à la réalité. Elle bénéficie d’un régime
favorable en matière de fiscalité, et son activité – car elle peut parfois avoir
une activité – est exercée à l’étranger. Une société offshore peut être légale,
c’est l’utilisation qui en est faite qui définit son caractère légitime ou pas.
Sa création est le fait de comptables, de sociétés spécialisées ou d’avocats,
ou encore de banques établies dans les pays concernés. L’organisation de
montages fiscaux enchaîne le plus souvent une succession de sociétés
intermédiaires de même nature dans le but d’en renforcer l’opacité.
Elles sont constituées dans un paradis fiscal, par une personne qui ne
souhaite pas que son nom apparaisse. Il est donc impossible d’identifier
l’ayant droit économique de ces structures. Installées dans des « boîtes à
lettres », c’est sur ces « coquilles vides » que reposent une grande partie des
montages financiers offshore.
La holding est également fréquemment utilisée. Il s’agit d’une société
dont la seule activité est, en réalité, de prendre des participations dans
d’autres sociétés et de récupérer les dividendes.
Les sociétés-écrans sont par définitions fictives. Une société-écran, c’est
une société offshore destinée à dissimuler l’identité du bénéficiaire, à
cacher des transactions financières, à tromper les impôts ou à blanchir des
fonds ou de l’immobilier. En revanche, toutes les sociétés-écrans ne sont
pas des sociétés offshore, car nombre de sociétés-écrans sont utilisées dans
des pays normalisés afin de frauder ou de blanchir. Prenons l’exemple de
criminels fournisseurs d’espèces destinées au travail clandestin, ils créent
des sociétés facturant des prestations qui ne seront jamais déclarées. Ils
fraudent donc les impôts et l’Urssaf, entre autres. Le flux financier est alors
transféré à l’étranger. Après quelques mois, la société est fermée et le
montage se poursuit avec d’autres entités tout aussi éphémères.
La société-écran est donc une société fictive qui doit son existence à sa
seule immatriculation, elle est en général domiciliée dans une société de
domiciliation. À titre d’exemple, à la fin de 2014, le nombre de sociétés
immatriculées au Delaware était de 1,1 million pour une population estimée
à 945 934 habitants.
La société-écran ne dispose d’aucun local, n’a pas de personnel et pas
de moyens techniques de production. C’est une boîte à lettres installée là où
elle sera plus utile fiscalement ou pénalement et qui bénéficie du secret
bancaire. En fait, elle constitue un écran entre une société, un individu et la
juridiction dans laquelle elle devrait être imposée. Lorsqu’une société
française facture certains de ses clients à partir d’une société fictive dans un
paradis fiscal, les sommes détournées constituent là-bas sa caisse noire.
LES OFFSHORE À HONG KONG

Les sociétés créées au Delaware, à Jersey ou aux îles Vierges sont


célèbres, on connaît moins les sociétés-écrans de Hong Kong. Si l’on se fie
à l’article du Temps 5, Hong Kong serait devenu le « hub » mondial pour les
sociétés boîtes aux lettres. « Pour ceux qui souhaitent s’enregistrer à
distance, il suffit de remplir un formulaire en ligne, de désigner un
directeur, une personne physique, et de fournir une copie de son passeport.
Cela prend moins d’une semaine et il n’y a pas de capital minimal requis. »
La demande est telle que de nombreuses sociétés dormantes sur étagère
attendent leur acheteur, des flyers seraient même distribués dans la rue pour
trouver les hommes de paille potentiels, la rémunération atteignant
500 dollars. Pour assister ces créateurs, il existe un vaste écosystème de
sociétés qui s’occupent de tout : incorporer la firme, lui ouvrir un compte
bancaire, recueillir son courrier. Le bénéficiaire réel de la société doit
figurer sur les documents d’incorporation, mais seules les autorités locales
ont accès à cette information. Ces sociétés seraient liées à des activités
illicites, largement utilisées par la Corée du Nord, de nombreuses sociétés
figurent sur une liste noire dressée par les Nations unies en mars 2020.
Cette flotte permettrait d’exporter du charbon, du fer et des armes depuis la
Corée du Nord ou de fournir du pétrole au régime. Du charbon nord-coréen
aurait ainsi été vendu au Viêtnam. Quant à la gestion de fortune, la banque
UBS serait la plus grande banque active dans ce domaine à Hong Kong. Sa
présence dans la cité portuaire date de 1964 et elle y emploie plus de
1 000 responsables clientèle. Elle a 373 milliards de dollars sous gestion
dans la région Asie-Pacifique. « Et plus de la moitié de cette somme se
trouve à Hong Kong », indique Amy Lo, qui dirige la division gestion de
fortune en Chine élargie pour la banque. Au total, la ville héberge plus de
800 milliards de dollars et 2 500 gestionnaires de fortune, selon
PricewaterhouseCoopers.
D’autres banques helvétiques ont elles aussi accaparé une part
importante de ce gâteau. La division gestion de fortune de Crédit Suisse a
197 milliards de francs suisses sous sa houlette dans la région chinoise,
essentiellement à Hong Kong, et y emploie 590 personnes. Julius Baer est
un autre acteur de taille, avec 500 employés dans l’ancienne colonie
britannique. Tout comme le Zurichois EFG, le Bâlois J. Safra Sarasin, ainsi
que les Genevois Pictet et UBP. On y trouve même des institutions a priori
peu portées sur l’international, comme la Banque cantonale genevoise.
On peut se demander pourquoi les Chinois choisissent de placer leur
argent à Hong Kong, en offshore ? L’évasion fiscale ne joue pratiquement
aucun rôle dans ce pays où la plupart des gens fortunés s’arrangent avec les
autorités pour ne pas payer trop d’impôts. Ils cherchent en revanche à
diversifier leur portefeuille en investissant à l’international, souligne Éric
Morin, chargé de l’Asie du Nord pour UBP. Beaucoup possèdent des
résidences secondaires à Londres ou aux États-Unis, ou y envoient leurs
enfants pour étudier. « Ils veulent donc aussi pouvoir y investir », explique
Amy Lo.
Plus intéressant, une partie des fonds placés à Hong Kong arrivent dans
la cité portuaire par l’entremise de banques souterraines, complète Bill
Majcher. Les fonds sont déposés auprès d’une filiale en Chine de l’un de
ces bureaux de change illégaux, puis récupérés dans une autre antenne à
Hong Kong, sans qu’ils aient à passer de frontière.

L’économie de la commercialisation
des montages
Les gains extraordinaires obtenus à la suite des manipulations décrites
ci-dessus ont généré la création d’une profession : les seigneurs des fraudes.
Elle s’exerce dans plusieurs domaines. En premier lieu, les grands cabinets
développent depuis fort longtemps une activité lucrative de « facilitation »
qui consiste à jouer avec les limites entre l’optimisation fiscale et la fraude,
comme l’ont démontré les « LuxLeaks ». Le second groupe de facilitateurs
exerce plutôt dans les paradis fiscaux autour de cabinets du type de
Mossack Fonseca, Appleby, entre autres, qui ont été, bien contre leur gré,
rendus célèbres par les différents « leaks ». Ces cabinets disposent de
représentations qui essaiment dans les autres paradis fiscaux, gèrent les
dossiers et les problèmes de création et d’implantation de sociétés. Le
schéma général est le suivant : à partir des pays de contact, Suisse,
Luxembourg, Grande-Bretagne, ou d’un cabinet local, les intermédiaires
financiers connaissant les ayants droit font enregistrer les sociétés par des
structures comme Mossack Fonseca. Les sociétés offshore peuvent être
créées sans se préoccuper de l’identité des ayants droit. La firme
panaméenne a même mis à disposition de ses clients deux fondations : la
Brotherhood Foundation et la Faith Foundation. Ces dernières pouvant être
utilisées par les clients pour détenir les actions de leurs sociétés offshore.
Cinq cents sociétés se cachent derrière ces fondations qui ont osé inscrire la
Croix-Rouge (le CICR) ou le WWF comme ayant droit économique. Une
usurpation pure et simple 6.
Les autres intermédiaires financiers sont des grandes banques, des
cabinets d’audit, des fiscalistes, des avocats. Un autre groupe est composé
par un ensemble de petites mains, porteurs de valises et chasseurs de clients
et de prestations techniques, membres de professions libérales (avocats,
comptables, notaires, conseils divers). Ils organisent les montages et les
adaptent localement à la situation des clients moins fortunés et font aussi
office de rabatteurs rémunérés. Cette économie s’est imposée comme une
véritable industrie.

L’INTERVENTION DES « BIG FOUR » ET L’OPTIMISATION


FISCALE
L’Américain Deloitte, les Britanniques Ernst & Young et
PricewaterhouseCoopers ainsi que le Néerlandais KPMG, appelés les « Big
Four » et surnommés aux États-Unis les « Fat Four », sont les comptables
incontournables des grandes entreprises. Leur légende naît en 1849, lorsque
la compagnie ferroviaire Great Western Railway reliant Londres à Bristol
fait faillite. William Deloitte, dont l’activité se limitait jusque-là aux
banqueroutes, est choisi pour expertiser les comptes de la société. L’audit et
la comptabilité moderne étaient nés de la nécessité de certification des
comptes vis-à-vis des investisseurs et actionnaires.
Ces cabinets, outre l’analyse des comptes, se sont engagés dans le
conseil, en particulier pour les multinationales, ce qui forcément crée des
conflits d’intérêts. Ils peuvent avoir aussi une activité importante en tant
que lobbyistes des entreprises.
Chacun de ces trois types d’activités fait régulièrement l’objet de
critiques à la suite des scandales auxquels elles sont liées.

LA PRÉSENCE DE CONFLITS D’INTÉRÊTS LATENTS


Les conflits d’intérêts sont inhérents aux grands cabinets d’audit, ils
tiennent au fait que ce monde est un monde très fermé. On l’a vu avec
Arthur Andersen, on le retrouve dans une chaîne de magasins (TESCO 7)
qui n’avait pas changé d’auditeur depuis vingt ans. Son conseil
d’administration comprenait un ancien associé de PwC et le correspondant
des cabinets d’audit externe appartenait au même monde que ces derniers.
Le conflit d’intérêts potentiel est similaire à celui qui avait été dénoncé
lors de la crise de 2008 entre les agences de notation et les entreprises
évaluées : d’une part, les premières exercent une fonction d’intérêt général
sans être soumises à un ré gime particulier de contrôle ; d’autre part, elles
obtiennent des contrats de conseil auprès des entreprises contrôlées,
entretenant de ce fait un biais notable : celui qui contrôle est payé par le
contrôlé. Ainsi, un cabinet aurait perçu 13 millions d’euros pour son rôle
d’auditeur, mais aussi 4,5 millions d’euros pour des travaux
supplémentaires (notamment des conseils fiscaux). Les premiers
approuvent les comptes des seconds, qui leur offrent des contrats
supplémentaires, lesquels parfois permettent de réduire leur facture
fiscale… Leurs intérêts sont donc communs.
De plus, la concurrence est faible. En dehors des « Big Four », seuls
quelques cabinets disposent de l’expertise nécessaire aux travaux de
contrôle obligatoires. Les quatre plus gros cabinets détiennent la majorité
des mandats et fournissent leurs services à l’« immense majorité » des
entreprises multinationales, les plus grosses cotations de la Bourse de
Londres, selon une récente enquête de la Commission sur la concurrence.
Le même constat pourrait être effectué auprès des entreprises du CAC 40.
Ces cabinets ne sont pas introduits en Bourse et fonctionnent sur un
modèle très décentralisé d’associés. Au Royaume-Uni, la création de
l’avantage constitué par le régime des patent box 8 met en évidence un
conflit d’intérêts manifeste. D’après l’article du Monde, le conseiller spécial
embauché par le fisc britannique pour mettre au point cette innovation
fiscale appartenait à un cabinet ; une fois ce régime mis au point, il est
retourné dans son cabinet d’origine et ce dernier a assuré la promotion de la
patent box. « Un conseiller fiscal de grandes multinationales aide à rédiger
la loi mais aussi retourne chez ses clients pour l’utiliser au mieux. » Ce
n’est pas un cas isolé.

LA CRÉATION DE PRODUITS D’OPTIMISATION FISCALE

L’une des activités critiquables de ces cabinets est le conseil en


optimisation des entreprises. Le sous-comité permanent aux investigations
du Sénat américain 9 (Permanent Subcommitte of Investigations) a effectué
en 2003 un rapport sur la création et la commercialisation de schémas
d’optimisation fiscale. Il a analysé les montages vendus par KPMG et
appelés FLIP, BLIPS, OPIS ou SC2, qui n’ont comme objectif que de
réduire les obligations fiscales.
Chez les concurrents, des produits de même nature portaient les noms
de Viper ou Cobra. Des brevets avaient même été déposés, on en comptait
une soixantaine. Il s’agit essentiellement de montages destinés à créer des
pertes fictives déduites des résultats des exercices. Ce type de produits a été
aussi vendu par les banques d’affaires. Le contrôle des montages de l’un
des « quatre grands » a démontré que, entre 1997 et 2001, il aurait vendu de
tels montages à 350 clients, générant des produits évalués à 125 millions de
dollars environ. Les impôts des contribuables ont été allégés de 1,4 milliard
de dollars. La justice américaine a prononcé à son encontre une amende de
456 millions de dollars.
À la suite de la faillite de Lehman Brothers, le cabinet Ernst & Young a
été accusé d’une « fraude comptable consistant à retirer subrepticement du
bilan de Lehman des dizaines de milliards de dollars de titres financiers liés
aux marchés du crédit, afin de tromper le grand public sur l’état réel de ses
liquidités ». Cette fraude s’est appuyée sur un montage, le « Repo 105 ».
Ces « accords de rachat » (repurchase agreement) permettent de vendre à
un partenaire des actifs, notamment immobiliers, à la veille de la
publication de ses comptes, pour les lui racheter quelques jours plus tard,
une fois les comptes validés. Lehman Brothers a ainsi minoré de
50 milliards de dollars son endettement. Cette transaction a été réalisée par
la branche britannique de Lehman Brothers et par la première « firme »
d’avocats du Royaume-Uni, Linklaters, car aucun avocat américain n’avait
tenu à valider l’opération. Le cabinet récuse cependant toute professional
malpractice.
Un procédé identique au Repo avait été proposé par Goldman Sachs à la
Grèce lors de son entrée dans l’Europe. En 2001, la Grèce et « la firme » se
sont entendues pour échanger de la dette grecque à un taux de change fictif
afin de réduire de 2 % l’endettement hellène. Le gouvernement grec doit
alors 600 millions d’euros à Goldman Sachs, en plus des 2,8 milliards
empruntés. Ces 600 millions d’euros ont représenté 12 % des 6,35 milliards
de dollars gagnés par Goldman Sachs au titre de ses principaux
investissements en 2001.
Tous ces montages se situent le plus souvent à l’extrême limite de la
légalité. Dès lors, il était indispensable de protéger les entreprises et surtout
les dirigeants du risque pénal en écartant dès l’abord l’élément moral :
l’intention de frauder. Les cabinets et les avocats anglo-saxons ont alors
trouvé une solution de génie ; ils émettent des lettres d’opinion, sorte d’avis
attestant le respect de la législation. Ces avis sont évidemment très
correctement rémunérés. Ils sont destinés à l’administration fiscale au cas
où elle mettrait en cause le montage.
Ils sont émis par des avocats installés dans des pays censés combattre
les fraudes, en particulier à Londres, au Luxembourg, à Saint-Martin et à
Monaco. Cela fait un peu désordre ! Ils sont souvent « acrobatiques 10 ».
Dans ce même article, un avocat londonien est cité : « J’ai sur mon bureau
l’opinion légale d’un avocat en vue. Il y exprime une opinion tellement
éloignée de la réalité légale que je ne crois pas qu’il puisse vraiment croire
ce qu’il dit. Au mieux, il est incompétent. Au pire, c’est un fraudeur
criminel qui obtient ses honoraires par duperie. » Les sanctions susceptibles
de condamner ces comportements ne sont pas dissuasives, les amendes
étant toujours inférieures aux gains.
Les États-Unis exigent que les avis légaux sur la fiscalité aient au moins
51 % de chances d’être approuvés par une Cour de justice. Dans beaucoup
d’autres pays aucune norme n’existe.
Cependant l’un des dirigeants britanniques de l’un des cabinets a,
masochiste ou fatigué, annoncé que, sur les schémas proposés, 25 % d’entre
eux pourraient être illégaux. Cela implique que ces cabinets intègrent dans
leur système le fait que les services de contrôle ne sont pas capables de
poursuivre. On y reviendra. Il est même possible de contracter une
assurance actionnable en cas de redressement fiscal.
Dans un autre domaine, des accords fiscaux secrets ont été signés entre
2002 et 2010, entre le Luxembourg et 548 multinationales. Ils ont été
révélés par l’ICIJ, le Consortium international des journalistes
d’investigation. Ces accords, appelés tax ruling, sont de simples rescrits
fiscaux accordés par l’administration luxembourgeoise aux entreprises
désireuses de se domicilier au Luxembourg, qui réduisent considérablement
la pression fiscale. L’échange automatique d’informations réduit leur
développement en Europe et l’obligation de communication aux autres pays
de l’Union Européenne a forcé le Luxembourg à restreindre leur utilisation.
Les cabinets mandatés par les entreprises fixent une modalité de calcul
du montant des impôts à payer par avance. L’analyse de l’ICIJ a porté sur
les seules opérations concernant le cabinet de conseil et d’audit
PricewaterhouseCoopers (PwC) et ses clients. Cette négociation, une fois sa
« légalité » validée par les autorités, devient alors un tax ruling. La situation
de l’entreprise, déterminée à l’avance, permet, par exemple, d’obtenir, qui
une TVA réduite, qui un régime fiscal plus profitable pour l’exploitation de
brevets, de marques ou de royalties liée à la propriété intellectuelle. Le
régime des prêts internes est souvent concerné : une holding établie dans un
semi-paradis fiscal prête de l’argent à une autre filiale du groupe située dans
un autre pays. Les royalties sont souvent concernées. La multinationale
ouvre dans ce pays une entité dédiée à la gestion de la propriété
intellectuelle. Les autres filiales, ainsi que la maison mère, lui reversent des
royalties pour l’utilisation de la marque et des brevets, et diminuent
d’autant leur bénéfice fiscal. Au final, 80 % des royalties sur cette propriété
intellectuelle échappent aux impôts, selon l’ICIJ. Il ne s’agit pourtant que
d’un maillon dans une chaîne qui intègre de nombreux autres paradis
fiscaux.
La Commission européenne estime que le géant américain a profité
d’un tax ruling avec le Luxembourg avec de beaux effets : « Amazon EU
SARL paie une redevance fiscalement déductible à une société en
commandite simple qui est établie au Luxembourg sans y être assujettie à
l’impôt sur les sociétés. Par conséquent, la plupart des bénéfices européens
d’Amazon sont enregistrés au Luxembourg, mais n’y sont pas imposés. »

DES FAILLES DE CONTRÔLE SONT SOUVENT CONSTATÉES

Certaines fraudes sont facilitées par les carences du contrôleur externe


qui, parfois, n’exerce pas son magistère avec la rectitude attendue. Cela
pose un problème grave comme le démontrent les quelques exemples
énoncés ci-dessous, car s’il met en cause la qualité du contrôle, il pointe de
manière directe la responsabilité des dirigeants et des conseils censés
l’assister.
Le scandale Enron emporta ainsi le cabinet Arthur Andersen, ce fut un
véritable séisme pour la « profession du chiffre ». La notoriété du cabinet
avait déjà été écorchée. En 1999, son bureau de Phoenix n’avait pas
identifié la faillite frauduleuse de la Fondation Baptiste d’Arizona. En
mars 2002, un chèque de 217 millions de dollars arrêta les poursuites. En
avril 2001, le cabinet avait certifié des comptes falsifiés lors de la faillite de
la société Sunbeam et détruit les documents. Il a dédommagé les
actionnaires de 110 millions de dollars. Accusé de complicité de fraude
dans le scandale comptable de l’entreprise de traitement des déchets Waste
Management, le cabinet a indemnisé les plaignants en 2001, s’est vu
sanctionné par la SEC et a payé une amende de 7 millions de dollars.
Après la faillite d’Enron, le département de la Justice a inculpé le
cabinet qui a été mis en faillite et 2 300 sociétés cotées n’ont pu publier
leurs résultats. Ce fut un scandale mondial.
Les fraudes non identifiées ou conseillées étaient assez classiques.
– Comptabilisation immédiate des ventes à terme de gaz ou d’électricité
dont la livraison était différée, mais dont les dépenses afférentes n’ont pas
été comptabilisées. Ces revenus générés sans coût ne pouvaient que
conduire à d’énormes profits.
– Vente du gaz à elle-même en créant des milliers de sociétés-écrans
(843 Special purpose entities) dont une petite dizaine dédiée à
l’aménagement fiscal avec la complicité des banques qui accordaient les
prêts sur lesquels tout le système fonctionnait. Ainsi, Enron leur vendait du
gaz qu’elle s’engageait à racheter et comptabilisait la vente. La dette
afférente n’était pas comptabilisée au bilan, et les dépenses qui allaient être
nécessaires à l’achat et à la livraison de gaz n’étaient pas provisionnées.
– Lors de la consolidation des comptes, les opérations effectuées avec
ses filiales (opérations intragroupe) n’ont pas été provisionnées.
– Le deal en Inde, pour lequel elle eut recours aux services de
l’administration américaine pour obtenir un contrat d’une valeur de
3 milliards de dollars que la Banque mondiale refusa de financer. La
comptabilisation de la vente fut immédiate, alors que l’usine indienne
n’était pas encore construite.
Cette inventivité comptable avait été facilitée par l’avènement d’une
économie reposant de plus en plus sur l’immatériel, car ce sont des actifs
immatériels des entreprises, les marques, brevets, les survaleurs (goodwill)
qui doivent être évalués… Les opérations financières pouvant se révéler
très complexes. C’est ce qu’on a appelé la boîte noire.
D’où la quasi-impossibilité pour les partenaires de l’entreprise
d’analyser correctement l’information comptable présentée dans les états
financiers. Enron versait plusieurs millions de dollars chaque année pour
des missions de commissariat aux comptes et de conseil. Évidemment, on
retrouvait des anciens d’Arthur Andersen dans les postes de décision
comptable et financière de l’entreprise.
Cette carence de contrôle porte sur des opérations de manipulation assez
classiques qui sont souvent présentes dans les comptes.
Fin 2014, Tesco, un géant britannique de la grande distribution, a
surestimé ses bénéfices de 263 millions de livres sterling (335 millions
d’euros). Une enquête pénale pour fraude a été ouverte pour les autorités
britanniques. Huit hauts cadres dirigeants et son président ont été
suspendus. Le cabinet d’audit externe chargé du contrôle des comptes n’a
pas identifié une opération génératrice de problèmes pourtant identifiée
comme le risque majeur de ce type d’entreprise : la comptabilisation des
marges arrières qualifiées de « gâteries comptables ». L’erreur comptable,
classique, qui portait sur 371 millions de livres, résidait dans la
comptabilisation d’avance sur les ventes ainsi réalisées et sur le décalage
sur le ou les exercices suivants des coûts rattachés.
Une plainte de PrivatBank, nationalisée fin 2016 11 pour éviter une
faillite, a été déposée à Chypre contre les filiales chypriote et ukrainienne
d’un cabinet accusé d’avoir gravement manqué à ses responsabilités entre
2013 et 2015 pour n’avoir pas repéré une immense fraude. La banque était
alors contrôlée par un oligarque, et 97 % des crédits auraient été accordés à
des partenaires d’affaires des propriétaires, ce qui présentait des risques
concernant leurs remboursements. Le cabinet a été retiré temporairement de
la liste des entreprises autorisées en Ukraine à réaliser des audits bancaires.
D’après la même source, le gendarme boursier indien, la Securities and
Exchange Board of India (SEBI), a interdit à la branche locale d’un cabinet
d’auditer pendant deux ans les sociétés cotées et leurs filiales, en raison de
négligences dans la vérification des comptes du géant informatique Satyam,
le Enron indien. D’où une augmentation des résultats par l’émission de
fausses factures à hauteur de 1,7 milliard de dollars. Il a été demandé au
cabinet un remboursement des gains perçus au titre du contrôle des
comptes.
Le Financial Reporting Council (PRC) 12, le gendarme des marchés au
Royaume-Uni, condamnait un cabinet à 6,5 millions d’euros d’amende en
raison d’erreurs commises dans la vérification de l’exercice 2011 de
l’entreprise de services RSM Tenon Group. Enfin, au Grand-Duché, bien
que le cabinet ne soit pas directement poursuivi, la Commission européenne
exige d’Amazon le remboursement au fisc luxembourgeois de 250 millions
d’euros non perçus pour un tax ruling qui aurait été négocié par PwC pour
le géant du commerce en ligne.
En 2018, la faillite de l’entreprise Carillion, deuxième société de BTP
britannique, affecte l’ensemble du système bancaire britannique. Les plus
grandes banques britanniques comme Barclays, Royal Bank of Scotland et
Lloyds Banking avec une dizaine d’autres établissements ont accordé en
2015 un crédit relais de 790 millions de livres (889 millions d’euros),
constituant l’essentiel des 835 millions de livres de prêts syndiqués du
groupe de BTP arrivant à maturité en 2020. Cinq banques ont accepté de
prêter 140 millions de livres supplémentaires remboursables fin 2018. Au
total, les créanciers de Carillion ont été exposés à environ 1,6 milliard de
livres (1,8 milliard d’euros).
Quelques soupçons pouvaient attirer l’attention des auditeurs, bien qu’il
soit plus facile d’analyser après coup : le passif du bilan recelait une forte
augmentation des engagements de retraite et une baisse consécutive des
capitaux propres. En 2017, un avertissement sur résultat avait été publié en
passant une provision sur des contrats de construction de 845 millions de
livres, son directeur général est parti et le versement des dividendes a été
suspendu.
Une revue financière et stratégique a été effectuée avec l’appui de
KPMG, une provision de 200 millions de livres a été annoncée sur les
activités de facility management. Les comptes semestriels au 30 juin 2017
montrent l’ampleur de la dégradation due aux charges de restructuration.
Les dettes financières s’envolent.
D’autres éléments auraient pu être identifiés, les positions short des
investisseurs ont considérablement augmenté depuis juillet, elles se sont
développées depuis le début de l’année 2015 comme l’indique le site
« Walbrock Research » en août 2017. Le cabinet a déclaré vouloir coopérer
et estime avoir agi de manière appropriée et responsable.

D’AUTRES SCANDALES ONT AFFECTÉ DES CABINETS D’AUDIT

En 2011, Hewlett-Packard a acheté Autonomy, une entreprise de


logiciels britannique, pour 10,3 milliards de dollars. Or, des anomalies ont
été découvertes lors d’un contrôle interne qui a amené l’acheteur à
provisionner en 2012 une dépréciation de 8,8 milliards de dollars sur la
valeur d’Autonomy. L’acheteur estime que cette acquisition n’a pas fait
l’objet d’une sérieuse étude des bilans et des comptes avant l’acquisition.
Sur la provision de 8,8 milliards, 5 milliards sont imputables aux fraudes
découvertes et 3 milliards à la dépréciation d’actifs. HP avait « fait
confiance à des données financières auditées » par deux cabinets. HP a saisi
le gendarme boursier américain (SEC) et le Serious Fraud Office
britannique (SFO). Les cabinets déclarent « avoir mené leur travail d’audit
en respectant totalement la régulation et les normes de la profession ».
L’implosion récente de Thomas Cook à la suite de celle de Carillion
nous ramène à la crise de 2008 tant les comportements apparaissent comme
autant de répliques : une course à la croissance externe concomitante à un
mépris envers l’innovation, ce qui revient à payer des dividendes et les
rémunérations stratosphériques de dirigeants avec de la dette. Les cabinets
d’audit ont été mis en cause pour n’avoir pas identifié des manipulations
créant des profits apparents. Les fraudes consistaient en la création de
résultats fictifs alors que les « dépenses exceptionnelles » d’innovation
n’étaient pas comptabilisées. L’estimation de la valeur des contrats
présentait, tant ils étaient complexes et opaques, des marges d’erreur si
considérables qu’une faillite brutale était possible, ce qui s’est produit. On
relève encore ici la toxicité d’une gouvernance profitant exclusivement à
l’actionnaire et un accompagnement fort des cabinets de contrôle dans cette
voie.
L’évaluation des contrats est une tâche ardue. Souvent opaques,
excessivement complexes, les marges d’erreurs sont considérables. Leur
rentabilité n’est pas toujours évidente à long terme et a souvent été calculée
à vue approximativement. Les « meilleures pratiques » n’étant pas établies,
la manière de contrôler comporte un biais : conforter les stratégies fondées
sur des dettes croissantes dont le risque est majeur et sur la protection des
portefeuilles.
On peut toutefois se demander si les très grandes entreprises sont
réellement contrôlables ? On les dit too big to fail, mais elles sont aussi trop
grandes pour être contrôlées efficacement. Je me suis toujours demandé
comment les comptes d’une entreprise détenant 800 filiales peuvent être
vérifiés. Je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante, et cela vaut pour les
contrôles antiblanchiment. En conséquence, la « mort subite » des
entreprises se produira encore.
Ces cabinets ont bien mis en place des standards de contrôle, et ils sont
les seuls en mesure de le faire, mais leur application est locale et ils
s’appuient souvent sur le principe que les documents transmis sont exacts.
En fait, les marchés sont réellement l’image de l’économie, la machinerie
comptable est devenue tellement lourde et complexe que les entreprises
sont les seules à pouvoir la maîtriser lorsqu’elles la maîtrisent. Le business
model peut être incompris ou incompréhensible, d’autant plus lorsque les
résultats proviennent de zones exotiques. Il leur est difficile d’être alertés
par des signaux autres que ceux des publications de l’entreprise.
Tout récemment, en pleine pandémie, c’est Wirecard, une société
fintech cotée à la Bourse de Francfort, qui implose. Elle aurait, sans réaction
notable des services de contrôle et des régulateurs, jusqu’à l’extrême limite
enregistré des comptes frauduleux à hauteur de plus de 1,9 milliard en Asie
et à Dubaï. Aux États-Unis, elle fait l’objet d’une enquête dans une affaire
de fraude présumée de plus de 100 millions de dollars liée à un marché en
ligne de marijuana, l’entreprise servant de processeur de paiement et de
banque offshore, d’après le Wall Street Journal, le cabinet avait lancé une
alerte tardive à l’occasion d’un rapport semestriel.
Une star fintech de la Bourse canadienne aurait utilisé un réseau de
pharmacies sous contrôle pour gonfler frauduleusement ses ventes. Elle a
déjà été soumise à l’amende pour d’autres comportements par le
Département de la justice des États-Unis (DOJ). Le montage est aussi
classique !
Une autre société a pu majorer ses ventes, sans réaction aucune, de
300 millions de dollars sous la forme de coupons d’opérations à l’appui de
clients fantômes.
On constate l’existence de pressions sur les analystes ou sur les
comptables qui ne dépareraient pas dans le domaine criminel. Un analyste
financier a été victime d’intimidations et refuse de couvrir deux valeurs
importantes par peur de représailles, ses analyses seraient trop négatives. En
2018, des poursuites sont engagées aux États-Unis contre un milliardaire
qui avait causé le retrait d’un analyste sur ses valeurs. En 2016, c’est sur un
analyste de ventes à découvert que des investigations et des opérations
d’espionnage ont été développées.
La France ne permet pas d’effectuer des missions de conseil
conjointement avec les missions de contrôle. Le Haut Conseil du
commissariat aux comptes effectue des contrôles sur les travaux effectués,
et pour des sociétés disposant de filiales des co-commissariats sont exigés
On réfléchit cependant à la création d’une sorte de Cour des comptes
sectorielle.
Par ailleurs, ces cabinets financent avec des fondations américaines
l’International Accounting Standard Board (IASB), une association à qui
ont été déléguées la définition et la normalisation des règles comptables
internationales. Indépendante, elle n’a de comptes à rendre à personne,
sinon aux fondations qui la financent et où l’on retrouve les plus grands
établissements financiers et les principaux cabinets d’audit de la planète. Il
est un peu étrange, et bien peu démocratique, qu’une telle structure élabore
des normes qui ne tiennent aucun compte de l’avis des divers pays.

EXPERTS, COMPTABLES ET AVOCATS LOCAUX

Le bon fonctionnement de ces activités douteuses concernant les


revenus de clients haut de gamme et autres « premiers de cordée » nécessite
aussi l’intervention de techniciens, d’experts fiscaux locaux des montages
financiers sur mesure, d’avocats, de veilleurs juridiques, de comptables, etc.
Ces spécialistes sont organisés en cabinets et sont installés dans des places
offshore, en fonction de leur spécialisation. Il faut leur reconnaître une
excellente maîtrise des textes due à une veille ininterrompue : leurs
montages sont parfaitement adaptés à l’évolution des régimes fiscaux en
vigueur là où ils officient. Fortement professionnalisés, ils accueillent toutes
les professions et en particulier les conseillers fiscaux, les comptables et les
avocats, constamment formés aux évolutions des législations. Ils viennent
de toute la planète animer des séminaires ou sont entendus par le législateur
pour identifier les failles des systèmes. Il suffit, muni de ces conseils puisés
à la meilleure source, de faire voter le texte adéquat et le tour est joué.
Ainsi, à la suite des Panama Papers et des Paradise Papers, l’intervention de
deux cabinets a été mise en évidence. D’abord, le Panaméen Mossack
Fonseca, spécialiste de l’installation de montages financiers pour les
entreprises et les particuliers. Contre rémunération, la société crée des
sociétés-écrans et fournit des prête-noms pour ses clients. Elle est présente
dans le monde des paradis fiscaux et dispose de plus de 40 antennes en
Europe, en Chine, ou encore en Amérique du Sud.
Mais aussi les experts fiscaux d’Appleby 13, spécialistes des montages
financiers sur mesure qui conseillent en priorité des clients VIP. Grâce à
leur connaissance des règles et lois et à une veille rigoureuse de leur
évolution, ils se maintiennent sur le fil de la légalité, s’adaptant aux
différents régimes fiscaux des dix places offshore dans lesquelles ils sont
présents. À chaque bureau son expertise, en fonction des avantages fiscaux
de chaque territoire : à l’île de Man, on conseille les détenteurs d’avions
privés, tandis que Jersey est le paradis des opérateurs de jeux en ligne.
Quant aux services proposés, du conseil à l’accompagnement sur mesure, la
palette est large : création de sociétés en cascade afin de faire bénéficier les
clients d’accords binationaux particulièrement avantageux ; montage de
sociétés-écrans pour bénéficier d’exemption de TVA ; constitution de trusts
familiaux pour gérer des fortunes ou des héritages hors impôt ; montage de
sociétés destinées à la perception de droits d’auteur hérités, loin des radars
du fisc.
Ces professionnels partagent, dans la mesure du possible, les
informations avec les paradis fiscaux liés et savent utiliser des moyens,
parfois proches des barbouzeries, pour être avertis de ce qui se trame dans
les autres centres offshore afin d’adapter leur législation locale et de garder
leur attractivité.
Les lobbies jouent un grand rôle dans ces juridictions, tout comme chez
nous, les projets de lois font la navette entre le gouvernement et les groupes
de lobbyistes 14 qui remanient le projet et en valident les termes. La
corruption peut aussi y être présente. On rapporte que le mafieux Meyer
Lanski aurait versé 1 million de dollars pour que les îles Caïmans légifèrent
afin que la violation du secret devienne une infraction pénale.
Apparemment, il a réussi.
On peut relever le fait que, dans ce pays, les administrateurs des hedge
funds ou des fonds d’investissement sont à l’abri des poursuites judiciaires
dans un grand nombre de cas, la négligence en particulier. Le risque pour
eux est donc mineur.
Chaque bureau est expert dans un domaine. À l’île de Man, pour les
propriétaires d’avions privés, le montage suivant leur donne la possibilité
d’éviter le paiement de la TVA :
1. Création de deux sociétés-écrans, l’une, personnelle, qui contrôle la
société propriétaire de l’avion et cette dernière.
2. Création d’une troisième société dont l’activité, la location à des
tiers, est exonérée de la TVA. L’avion est alors loué par une société
appartenant au propriétaire. Notons cependant que lorsqu’ils sont
réellement loués, ils peuvent être utilisés dans le but de transporter de la
drogue. Les avions appartenant à des personnages célèbres ont déjà été
utilisés à cette fin. La saisie de 603 kilogrammes de drogue à l’aéroport
de Bâle-Mulhouse et l’affaire de Saint-Domingue en sont la
démonstration flagrante. Ce montage peut faire l’objet de nombreuses
adaptations.
Pour qui voudrait avoir une idée du nombre de personnes qui vivent de
ces conseils, deux évaluations ont été réalisées, elles recensent
10 000 cabinets aux Pays-Bas et plus de 20 000 à Chypre. Aucun comptage
n’a été fait à ma connaissance dans les divers paradis fiscaux, pas plus qu’à
Londres ou au Luxembourg. Le PIB chuterait lourdement si cette activité
était interdite !
Un groupe de pression particulièrement efficace a été créé et fonctionne
très bien, merci pour eux, dans le but de défendre cette profession, c’est la
Society of Trust and Estate Practitioners au Royaume-Uni.

CES CABINETS OFFSHORE OFFRENT DES PRESTATIONS TRÈS


15
RECHERCHÉES
Bien évidemment, les activités de ces entités sont exposées ici de
manière générale, chaque paradis fiscal disposant des moyens techniques
correspondant aux prestations particulières proposées dans le pays. Ces
sociétés d’avocats, de financiers et de fiscalistes proposent des nominee
directors (en fait des hommes de paille) pour les offshore. Les Belges,
Français, Russes ou Américains qui utilisent de telles sociétés au Panama
ou ailleurs n’assistent pas aux réunions du conseil d’administration, ils
répugnent encore plus à apparaître personnellement, car leurs montages
exigent le secret. Des administrateurs locaux sont alors nommés, qui siègent
dans plusieurs milliers de sociétés simultanément, on peut ainsi siéger dans
près de 11 000 sociétés, un travail à plein temps ! Leur activité consiste à
signer les documents transmis ou à les faire viser par d’autres, ils sont
rémunérés, modérément, pour cela. Selon Lesoir.be, le coût annuel facturé
de cette prestation serait de 250 euros, auxquels s’ajoute le tarif de base
d’environ 600 euros 16.
Les cabinets sont censés vérifier l’intégrité des ayants droit et les
intermédiaires professionnels (banques, avocats, services comptables), et
ces derniers traitent avec le client final, le beneficial owner (ou ayants droit
économiques). Ce dernier n’est donc jamais en relation directe avec le
cabinet. A-t-on besoin d’un nouveau compte pour l’offshore, c’est le conseil
d’administration de l’entité qui prend cette décision. En pratique, le
propriétaire transmet l’ordre à son conseiller (banque ou avocat). Ce dernier
envoie alors au cabinet le document type pour l’ouverture du compte, celui-
ci fait signer les administrateurs de paille, renvoie le courrier à la banque ou
à l’avocat, qui procède alors à l’ouverture du compte.
C’est ainsi que sont créées des sociétés souvent agencées en cascade, ce
qui permet, outre la discrétion, de faire bénéficier les clients d’accords
binationaux. Les cabinets exercent aussi une activité notariale (registered
agent). Ils constituent les trusts familiaux pour gérer des fortunes ou les
héritages, montent les sociétés destinées à la perception de droits
d’auteur, etc.
Les Panama Papers ont mis en évidence les liens entre Londres et des
milliers de firmes basées dans ces territoires à la fiscalité réduite et à la
législation laxiste. Les fonds seraient alors investis dans des actifs
britanniques, notamment sur le marché immobilier.
La Grande-Bretagne sous-traite les affaires les plus douteuses aux
territoires d’outre-mer, souvent via des sociétés-écrans anonymes, détaille
Nicholas Shaxson 17. Il explique : « L’évasion fiscale et ce genre de
pratiques ont lieu dans les parties extérieures de la toile et en général on y
retrouve des liens avec la City de Londres ou avec des firmes britanniques
spécialisées dans la fiscalité ou la comptabilité. » « Ces paradis fiscaux sont
tous des agents de la City, d’où est contrôlé l’ensemble du système », selon
Richard Murphy, professeur à la City University de Londres.
Ces pays ne peuvent vivre en circuit fermé, ils ont constamment besoin
de sang neuf, comme les montages de Ponzi. Le système a tissé une toile en
disséminant les paradis fiscaux et leurs outils autour des centres de profit,
comme l’explique si pertinemment Nicholas Shaxson dans Les Paradis
fiscaux déjà cité, cependant il ne pourrait pas fonctionner s’il n’avait édifié
une base locale solide, engendrant un réseau dédié à la recherche des clients
là où ils se trouvent, c’est-à-dire près de leur domicile réel, dans leur pays
qu’il soit riche ou pauvre, car la toile est organisée à cette fin. Cette
présence locale est absolument nécessaire, car tout le système est basé sur la
confiance. Un tiers aurait, pour le compte de Jérôme Cahuzac, le
26 novembre 1992, ouvert le compte 556405 à l’UBS Genève. Cahuzac ne
disposait que d’une procuration sur ce compte crédité à l’origine de
285 000 francs français, avant d’être débité en liquide de 125 240 francs un
mois plus tard. En 1993, Jérôme Cahuzac ouvre lui-même le compte
557847 à son nom, toujours à l’UBS. Le flux des fonds ira chez Reyl à
Genève, puis à Singapour en 2009.
La recherche des clients importants 18 intègre nécessairement un volet
local. Il s’agit là d’une pratique ancienne dont l’un des volets est artisanal et
présentiel, l’autre fortement professionnalisé.
Ces juristes et intermédiaires installés dans les pays dont on veut éviter
l’impôt utilisent les multiples pratiques de fraudes individuelles, souvent
utilisées par les professions en affaires avec les criminels. D’abord les
espèces, les enveloppes bourrées de billets récupérées dans un parking
d’autoroute ou à la sortie d’une boîte de nuit, la mise à disposition de suites
dans un hôtel de luxe pendant de longues périodes, la table ouverte dans de
grands restaurants. Quant aux paiements en nature, je me souviens d’une
superbe villa à Majorque obtenue en remerciement d’une prestation
remarquable.
Ensuite, les montages avec des cabinets liés installés dans des pays
moins contrôlés et un « échange » de prestations, appuyés sur des faux
justificatifs Le règlement peut être aussi réalisé dans des cabinets liés
installés dans des pays peu sensibilisés. Et, enfin, l’utilisation de prêts
adossés lorsqu’on a besoin d’effectuer des achats immobiliers localement,
ce qui peut rendre les résultats imposables déficitaires.
La partie artisanale recourt à des moyens humains et locaux, des
personnes bien implantées dans le tissu local chassent les clients en
recherche de placements non fiscalisés. Ces intermédiaires remontent les
informations par leurs propres circuits, souvent familiaux, et sont dûment
commissionnés. Ils proposent aussi des facilités pour déplacer des fonds
généralement issus des caisses noires et de la fraude fiscale. Le premier
moyen est le passage des frontières avec du liquide, le montant autorisé est
actuellement de 10 000 euros par personne. C’est faisable mais risqué, il
existe des passeurs, bons connaisseurs de la géographie et des douanes
locales qui, contre rémunération, effectueront la livraison à la place du
fraudeur. Cette activité est exercée par diverses catégories de personnages,
en fonction de leur fiabilité.
Il y a bien longtemps, le détournement des produits du paiement du
parking d’un aéroport, effectué avec l’aval du conseil général, avait
nécessité une opération assez complexe utilisant des proches et des
militants locaux : les paiements au parking étant effectués au moyen de
pièces, ces dernières étaient récupérées, comptées, mises dans des sacs et
pour partie emplissaient le coffre d’une DS Citroën qui les transportait à des
banques andorranes dans lesquelles elles étaient, contre rémunération,
changées en billets. Ces derniers étaient eux-mêmes transportés à
Barcelone, d’où un motard les ramenaient. Le même montage avait été
identifié à Paris sous la magistrature de Jacques Chirac qui, déjà dans la
capitale, privilégiait les circuits courts : une seule banque suffisait alors au
bonheur des politiques du RPR. On connaît, dans le sud-est de la France,
l’utilisation qui est faite de la location de véhicules de place. Les clients
richissimes arrivent à l’aérodrome de Genève, réalisent quelques affaires et
rejoignent leur résidence balnéaire en voiture. Le chauffeur peut transporter
des espèces vers la Suisse à cette occasion. Le transfert en sens inverse est
aussi utilisé par des oligarques qui aiment dépenser sur place.
Comme le montrent les déboires de deux banques, HSBC et UBS, en
France comme aux États-Unis, certaines entités ont établi un système
professionnalisé de récupération de clients. Sur la base d’une l’analyse
comportementale des cibles, elles encadrent l’ensemble de l’activité de ces
derniers tant dans le domaine des loisirs que dans leur activité
professionnelle. Ainsi les « représentants » des banques concernées sont
présents dans toutes les manifestations dans lesquelles le gotha des affaires
locales est présent. Mieux, il leur arrive de sponsoriser ou de créer ces
manifestations qui leur permettent de parler « gros sous » en toute quiétude.
Ces situations exigent des professionnels solides. De nombreux avocats
et d’anciens fiscalistes se sont engagés dans cette voie. La plupart
développent en même temps l’activité de conseiller en gestion de
patrimoine, comme salarié ou sous couvert de l’exercice d’une profession
libérale, et celle de rabatteur de clientèle. Ils sont rémunérés par des
banques en fonction des fonds récupérés. En fait, l’essentiel de l’activité
réside dans la prospection de nouveaux clients. L’avocat et la banque ou la
pseudo-banque sont liés par un contrat formaté de manière qu’aucun des
termes ne puisse laisser subodorer un doute quant à l’activité réelle
développée. La commission est calculée sur le volume des comptes
apportés, elle est aussi le plus souvent versée sur des comptes offshore. Les
comptes offshore personnels doivent être déclarés (art. 1649A du code
général des impôts). Les comptes offshore détenus par les personnes
morales ne sont pas soumis à déclaration. Les fraudeurs se cachent alors
derrière une société offshore.

LE RECRUTEMENT DES FORTUNES

En plus de cette toile à maille serrée tissée autour des centres de profit,
destinée à attirer les richesses et ceux qui en disposent, une seconde toile,
plus locale celle-là, permet d’aller quérir les clients près de leur domicile ou
de leur lieu de travail ou de loisir. Les « rabatteurs » appartiennent à la
notabilité locale dont ils connaissent parfaitement les postures et sont
rémunérés en conséquence. Je me souviens d’émissaires utilisant le fait que
les familles étaient proches, et c’est à cause de cette proximité durable
qu’ils se permettaient de proposer un montage susceptible de rapporter gros.
Il fallait cependant que l’opération ne s’ébruite pas, car le gain est attaché
au secret.
Ces intermédiaires sont chargés de récupérer une partie des espèces
générées par l’économie souterraine qui est en forte augmentation. Encore
une fois, les montages destinés à frauder le fisc sont très proches de ceux
utilisés dans les grandes escroqueries. Les systèmes de Ponzi fonctionnent
de la même manière, ainsi un grand nombre de montages de cette nature se
sont développés et ont concerné des pharmaciens, des dentistes, des
commerçants et des riches agriculteurs, entre autres. D’autres opérations de
cette nature ont généré des pertes faramineuses ; ce fut le cas de FSB
Holding dans les énergies propres, Aristophil ou France Énergies Finance.
La recherche de clients est souvent réalisée dans des manifestations de
prestige : tournois de golf, opéras, galas, tournois de tennis, etc. Les clients
potentiels, les prospects y sont invités, c’est là qu’il leur est possible de
rencontrer discrètement des chargés d’affaires de toutes nationalités dans le
but d’inviter les grandes et moyennes fortunes à transférer leurs avoirs vers
des pays plus protecteurs ou de se rendre dans les bureaux des sociétés
recrutant en France. La vente des produits « subprimes » en Europe était
déjà organisée de cette manière. Le tribunal a considéré que, pour la banque
UBS qui s’en défend vigoureusement, ce « démarchage organisé de façon
subtile », cette façon de prospecter les gens fortunés, de les inciter à venir
en Suisse pour placer leurs fonds, constituait un démarchage illicite. La
gestion d’une fortune rapportait environ 10 000 dollars de commissions et
d’honoraires en moyenne par an. Certains agents disposaient par ailleurs
d’un manuel de comportement qui aurait pu convenir à des agents secrets.
Il est aussi reproché à la banque d’avoir mis en place une double
comptabilité, s’appuyant sur des cahiers Clairefontaine remplis au crayon,
sur lesquels étaient inscrites les affaires réalisées en France par les chargés
d’affaires. Ces « carnets du lait » et leur « fichier vache », copies de la
comptabilité d’épicier utilisée par les propriétaires suisses de bovins pour
gérer leurs ventes ou les échanges de lait, ont été abondamment commentés.
Considérés comme les supports de la comptabilisation et de la rémunération
des affaires réalisées et dissimulées en France, ces documents ne seraient,
d’après les banquiers, qu’un outil d’évaluation des performances. La
banque UBS a été condamnée par la 23e chambre à 3,7 milliards d’amende
pour démarchage illégal et pour blanchiment aggravé de fraude fiscale. La
banque s’en défend avec force et a interjeté appel.
Ce type de comptabilité primaire et non informatisé est parfois utilisé
dans la tenue des comptes de certains clients privilégiés. En effet, un hacker
n’a aucune prise sur un cahier enfermé dans un coffre, c’est une sécurité
majeure pour un fraudeur. Finalement on en est revenu aux pratiques
anciennes telles qu’elles apparaissent dans les cahiers Delcroix dans le
cadre du financement du parti socialiste.
La chasse aux fraudeurs français d’UBS n’est pas terminée pour autant.
Le tribunal fédéral suisse a autorisé vendredi 26 juillet 2019 la
communication au fisc français des données personnelles de 40 000 clients
français détenteurs d’un compte UBS en Suisse. Le tribunal fédéral a jugé
que les garanties offertes par la France étaient suffisantes et permettaient
d’éviter une double imposition, et a autorisé l’accès à ces données,
contrairement à ce que soutenait la banque UBS qui s’était opposée à cette
demande.
La filiale de la banque HSBC (HSBC Private Banking France) a aussi
fait l’objet de poursuites 19. L’instruction était ouverte pour « démarchage
illicite » et « blanchiment en bande organisée de fraude fiscale ». Grâce à
des prête-noms et des sociétés offshore, l’argent circulait par des comptes
communs au groupe, encore une pratique classique de blanchiment. Tous
les moyens sont bons : espèces, faux prêts ou encore cartes prépayées pour
dissimuler les bénéficiaires finaux.
La banque a été condamnée à payer 300 millions d’euros à l’État
français pour avoir aidé, en toute connaissance de cause, des Français à
dissimuler leurs avoirs à l’administration fiscale. Cet accord, dont le
montant correspondait à la marge obtenue par la banque, a été conclu par la
signature d’une Convention judiciaire d’intérêt public (CJIP). Cet
arrangement avec la justice est très pratiqué aux États-Unis. Ce dispositif,
instauré dans la loi Sapin II de décembre 2016, permet à une entreprise,
poursuivie pour corruption, trafic d’influence ou blanchiment de fraude
fiscale, de négocier une amende, sans aller en procès et sans « plaider
coupable » en procédure. De longs et coûteux procès à l’issue incertaine
sont ainsi évités. L’action publique est alors éteinte si la personne morale
mise en cause exécute les obligations auxquelles elle s’est engagée dans la
Convention. On évite un déballage devant le tribunal correctionnel.
Reconnaître sa culpabilité ne remet pas en cause l’éligibilité aux appels
d’offres. C’est une mesure pragmatique, guère exemplaire mais efficace.
CHAPITRE 3

Le secteur bancaire dans les paradis fiscaux

Voltaire aurait écrit, dit-on : « Si vous voyez un banquier suisse sauter


par la fenêtre, n’hésitez pas, sautez derrière lui ; vous pouvez être sûr qu’il
y a quelques profits à prendre. » Cette opinion peut-elle aujourd’hui
concerner l’ensemble des banques ? Pour qui s’en tient à leur comportement
dans les paradis fiscaux, ce qui pourrait passer pour une galéjade ne manque
pas de pertinence. Un banquier ne peut plus sauter par la fenêtre, il travaille
dans des buildings de verre, mais il sait aller quérir des profits dans des
soupentes plus que douteuses. Le cœur des circuits de l’argent sale passe
par des banques « officielles ». D’après les informations transmises par les
FinCEN Files, il apparaît que la lutte antiblanchiment se réalise dans
certaines banques de manière cosmétique. L’importance des montants et les
commissions liées seraient la cause de ces dérives. Encore faut-il distinguer
les différentes catégories de banques dans lesquelles les flux transitent.
La quasi-totalité des délits financiers ou criminels qui constituent une
source de profits sont blanchis en utilisant le secteur bancaire, qui est
composé par :

les banques internationales, en principe les mieux sécurisées si elles


n’utilisent pas la pratique du zèbre : développer une attention
particulière aux flux en provenance des pays contrôlés et un laxisme
avéré avec les pays non coopératifs ;
les filiales de ces banques dans des pays moins ou peu contrôlés ;
les pseudo-banques dont l’activité est proche des banques, mais qui ne
sont pas soumises à leur législation ;
les banques locales, parmi elles les banques offshore qui peuvent détenir
des banques locales (utilisation de la correspondance) ;
les banquettes (banques locales peu regardantes) ;
les banques parallèles, qui permettent de transformer la monnaie
fiduciaire en espèces (espèces de provenance criminelle échangées
contre des chèques et montages plus complexes),
les cryptomonnaies, qui font désormais partie intégrante du cadre et
intègrent nombre de novations technologiques.

Une activité rémunératrice pour


les grandes banques
Les vingt plus grandes banques européennes 1 « déclarent 26 % de leurs
bénéfices dans les paradis fiscaux, soit 25 milliards d’euros en 2015, mais
seulement 12 % de leur chiffre d’affaires et 7 % de leurs employés », un
« décalage flagrant », remarque l’ONG britannique Oxfam, qui a publié une
étude avec le réseau Fair Finance Guide International. Ces mêmes
établissements déclarent « au global, 628 millions d’euros [de bénéfices]
dans des paradis fiscaux où elles n’ont pourtant aucun employé ». Ce type
de pratique peut faciliter la délocalisation artificielle d’une partie des
bénéfices, réduisant ainsi la contribution fiscale, facilitant peut-être
l’évasion fiscale de leurs clients ou contournant leurs obligations
réglementaires, souligne Oxfam. La publication des données « pays par
pays », rendue obligatoire pour les banques par l’Union européenne à des
fins de transparence, a permis aux auteurs de l’étude de disposer des bases
étayant cette analyse.
Le secteur bancaire est très présent dans les paradis fiscaux, ces « trous
noirs de l’économie mondiale » autorisant la réalisation de gains
considérables. Les divers guides proposant d’investir édités par les banques
dans ces pays proposent des « solutions discrètes pour tous les besoins
spécifiques de gestion de fortune », autant d’opportunités de faire travailler
son argent sans que cela soit détectable. Certaines grandes banques sont
présentes parfois directement par leurs filiales dédiées, parfois
indirectement en œuvrant en tant que banques correspondantes de banques
locales. Toutefois les exigences de la lutte antiblanchiment lorsqu’elles sont
respectées obligent à une certaine mesure. Les Panama Papers ont démontré
que plus de 500 établissements bancaires ont facilité l’enregistrement de
près de 15 600 sociétés-écrans auprès du cabinet Mossack & Fonseca.
La présence des filiales est due aux opportunités offertes par les
placements, les commissions de correspondance, les financements
structurés ou la gestion d’actifs. Elles présentent un paradoxe majeur relevé
par les ONG 2, 26 % de l’activité internationale des banques est effectuée
dans ces pays, et ces filiales locales seraient bien plus rentables que les
maisons mères exerçant en milieu contrôlé. Les salariés offshore seraient en
moyenne deux fois plus productifs que les autres, et certaines filiales offrent
le paradoxe exceptionnel d’être très rentables sans aucun salarié.
Les ONG constatent donc que « la nature des activités des banques dans
les paradis fiscaux n’est pas du même ordre que dans les autres territoires ».
Les banques y réalisent en effet trois fois plus de chiffre d’affaires que dans
les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Cependant, la
banque, répugnant à « se salir les mains », peut créer de nombreuses filiales
basées dans ces refuges fiscaux, qui elles-mêmes créent des sociétés
offshore.
« Ces chiffres, même partiels, confirment que le recours aux paradis
fiscaux, loin d’être anecdotique, est au cœur du fonctionnement des
banques ayant des stratégies internationales », estime Grégoire Niaudet du
Secours catholique – Caritas France.
Cette « utilisation abusive des paradis fiscaux permettrait aussi aux
banques de “délocaliser” artificiellement leurs bénéfices pour réduire leur
contribution fiscale, faciliter l’évasion fiscale de leurs clients ou contourner
leurs obligations réglementaires », souligne Oxfam. En fait, les banques,
elles-mêmes entreprises privées, se comportent comme les autres
entreprises, souvent à l’extrême limite, voire au-delà, de ce qui est
légalement autorisé.

QUE PEUT OFFRIR UNE BANQUE OFFSHORE ?

Ces « paradis » sont truffés de banques offshore, il peut s’agir de


pseudo-banques, en fait des établissements financiers non enregistrés
comme tels, des entreprises fantômes disposant d’une domiciliation. Ces
dernières n’ayant qu’une influence limitée dans les échanges, elles ont fait
l’objet en 2001 d’une interdiction de correspondance dans le Patriot Act.
Elles existent toujours si l’on en croit les propositions qui foisonnent sur
Internet.
Il peut aussi s’agir de banques enregistrées et disposant d’une licence
locale, gérant des opérations à l’étranger pour des non-résidents. Celles-là
n’ont jamais fait l’objet de critiques, pourtant elles ne peuvent travailler que
dans un cadre de correspondance. Le rapport Montebourg-Peillon proposait
d’interdire les relations entre ces dernières et les autres banques, sans
succès.
Les banques fantômes (banques-écrans) sont l’une des spécificités des
paradis fiscaux, elles peuvent ne pas avoir de présence physique dans les
lieux de leur enregistrement, ce qui permet d’échapper aux contrôles de la
régulation locale, parfois assez vaporeuse. Ce type d’établissement est géré
par un agent, installé dans le paradis fiscal ou ailleurs. Il peut aussi s’agir
d’une banque connue offrant une domiciliation, mais n’ayant officiellement
pas de responsabilité dans sa gestion. Ces entités effectuent les prestations
que les banques classiques ne peuvent décemment pas réaliser.
Carl Levin, célèbre sénateur américain 3, déclare : « En général, ces
banques ne sont pas surveillées par les autorités de régulation et
pratiquement personne, si ce n’est le propriétaire de banque, ne sait où se
trouve la banque, comment elle fonctionne et qui sont ses clients. Le
propriétaire d’une banque-écran nous a dit une fois que sa banque se
trouvait partout où il était. »
Les sites Internet décrivent des activités diverses pour ces banques
offshore, telles que l’ouverture de comptes divers : comptes marchands,
comptes d’épargne, comptes de placement, comptes fiduciaires et comptes
de société. Ces comptes, encapsulés dans une société offshore elle-même
créée par les banques, permettent de transférer des flux de toute nature.
D’après un connaisseur, le développement du commerce électronique a
désormais une importance majeure et, avec « un compte offshore dans un
paradis fiscal, une société offshore, un point de vente en ligne et un compte
marchand, par exemple, il est possible d’augmenter ses ventes très
rapidement ». Je complète ce propos : et net d’impôts !
Ces comptes bancaires offshore, à l’origine destinés aux « gros
poissons », peuvent désormais être ouverts par des particuliers et des petites
entreprises, ils sont commercialisés via Internet. L’ouverture d’un compte
est simple et rapide. Certaines banques offshore n’ouvrent de comptes
qu’aux sociétés offshore.
Les actifs déposés dans un compte bancaire offshore sont exonérés
d’impôts et sont investis dans un environnement privé non réglementé.
Aucune taxe sur le revenu n’est applicable aux dividendes, aux intérêts ou
aux plus-values perçues sur les actions et les différents titres vendus. De
simples cartes de débit et de crédit permettent d’accéder aux comptes avec
la banque en ligne.

LA CORRESPONDANCE

Disposer d’avoirs dans des paradis fiscaux ne présente qu’un intérêt


limité si ces derniers sont enkystés localement. Ils doivent vivre, être
utilisables et rapporter des intérêts sans risque fiscal ou pénal, il est donc
nécessaire de disposer d’un processus qui leur permette d’intégrer
l’économie légale. La chaîne financière qui permet de faire remonter les
fonds depuis le lieu où ils se trouvent vers les « marchés » ouverts est la
suivante :

1. la société offshore a été créée avec un compte bancaire dans une


banque locale, elle dispose de fonds à placer, cependant cette dernière
n’a pas d’accès direct au marché.
2. Elle peut avoir recours à une ou à des banques correspondantes 4, qui
sont en général des banques locales ou des filiales de grandes banques
dont une grande partie de l’activité est honorable. En l’espèce, la
banque locale ouvre un compte à son nom dans une banque
correspondante. Cette dernière perçoit des commissions sans risque, car
les fonds ne font que transiter chez elle. Quant aux infractions relatives
au blanchiment…
3. La banque correspondante ne connaît que la banque locale comme
client, elle agit en fait comme un prête-nom car elle valide le transfert
sans disposer des informations de base, le plus simple étant de ne pas
les demander.
4. L’opération peut comprendre des mécanismes de correspondance
successifs.
5. Le service n’est pas gratuit.
Les fonds, opération après opération, perdent leur nature illégitime car
ils ne peuvent plus être tracés du fait de la superposition d’écrans officiels.
Cette opération, qui est le « corollaire de l’opacité 5 », pose d’ailleurs un
problème au regard des règles antiblanchiment et de l’obligation faite aux
banques de connaître leur clientèle. En effet, les banques locales installées
dans les paradis fiscaux doivent exercer leur « KYC » (Know Your
Customer), or, dans ces pays, l’exécution de ces exigences permettant de
s’assurer de la qualité du bénéficiaire économique est assez légère, voire
inexistante, comme l’ont démontré les Panama Papers. Les services chargés
de ce travail sont eux bien visibles. À quoi servirait le secret s’il fallait
contrôler ? Certaines filiales des grandes banques installées dans les paradis
fiscaux auraient d’ailleurs opposé ce secret aux maisons mères.
Un exemple de ces utilisations atypiques est celui des « Master
Accounts », des comptes ouverts en leur nom dans plusieurs banques, qui
permettent de gérer sous une seule identité plusieurs sous-comptes de
clients privés, dont les informations personnelles sont ainsi protégées. Un
procédé légal en Suisse, qui pourrait expliquer pourquoi les autorités
fiscales helvètes, saisies par Bercy, n’avaient pas trouvé de trace d’un
compte au nom de Jérôme Cahuzac depuis 2006 à l’UBS.

Le risque systémique 6
Les paradis fiscaux recèlent, outre la problématique fiscale et
criminelle, un risque systémique dû aux produits qui sont créés et diffusés
dans le monde financier. La crise des « subprimes » de 2008 a été pour
partie amplifiée par l’ancrage des banques dans les paradis fiscaux. Un
rapport du GAO 7, la Cour des comptes des États-Unis, démontre qu’une
partie du système bancaire fantôme établi par les financiers américains l’a
été aux îles Caïmans. Les paradis fiscaux n’ont pas été les principaux
responsables de la crise financière actuelle, mais ils ont largement contribué
à alimenter les bulles spéculatives qui ont précipité la chute des marchés.
Comme le rappelle Christian Chavagneux, « la banque immobilière
britannique Northern Rock a été victime de l’endettement excessif d’une de
ses filiales situées à Jersey ». Granite, la filiale en question, enregistrée à
Jersey, se présentait comme une organisation caritative, mais elle émettait
des titres financiers de court terme sur les marchés financiers.
Les fonds spéculatifs de la banque d’affaires américaine Bear Stearns,
qui a fait faillite en mars 2008, étaient eux enregistrés aux îles Caïmans et
en Irlande. D’après l’ONG Transparency International, les paradis fiscaux
hébergent plus de 400 banques, 2 millions de sociétés financières et les
deux tiers des hedge funds, ces fonds d’investissement spéculatifs qui ont
joué un rôle de premier plan dans la crise des crédits hypothécaires à risque
(subprimes).
Le rôle de la Suisse et du Luxembourg dans le scandale Madoff, celui
d’Antigua dans le scandale impliquant Allen Stanford, le fait que la crise de
2008 commence officiellement lorsque BNP Paribas ferme trois de ses
fonds dont le premier, Parvest, de droit luxembourgeois, donnent du sens au
propos. En août 2007, elle a dû fermer en catastrophe trois fonds de
placement hautement spéculatifs qui avaient fortement investi dans les
produits liés au marché des subprimes (Parvest Dynamic ABS, BNP Paribas
ABS Euribor et BNP Paribas ABS Eonia) dont la valeur a fondu. Or le rôle
des paradis fiscaux dans ces crises est rarement mentionné et le problème
peut se reproduire.

LES MENACES LIÉES AUX COMPORTEMENTS DES FONDS


8
SPÉCULATIFS

Les fonds spéculatifs constituent avec le private equity et


l’investissement immobilier les piliers de la gestion alternative. Leurs
stratégies d’investissement reposent sur des prises de risque élevées et sur
des espérances de gain considérables. Un hedge fund combine l’utilisation
de produits dérivés, de ventes à découvert, d’achat de titres à crédit,
l’investissement dans des produits dérivés et dans les entreprises en
difficulté, et il utilise l’effet de levier. Aucune publicité n’étant faite sur son
activité, il est donc quasiment impossible de connaître ses positions. Il est le
plus souvent domicilié dans des paradis fiscaux et sur des plateformes
offshore. Ses clients sont des personnes physiques fortunées et leurs fonds,
des fonds de pension, des banques et d’autres institutions financières.
La Commission européenne exige un enregistrement des hedge funds
avant d’agir sur le vieux continent et le respect de nouvelles règles de
prudence, cependant cela ne concerne pas les fonds immatriculés dans les
paradis fiscaux.
La crise du Covid-19 met en évidence le caractère viral des hedge funds
et autres fonds dans le dysfonctionnement du système financier. En effet,
ces entités peu réglementées développent des activités de marché interdites
aux banques et sont devenues autant de boîtes noires. Leur rôle dans la
chute des cours constatée est majeur, elles ont un besoin immédiat de
liquidités pour couvrir les appels de marge et les ventes à découvert. Dans
le but de maximiser leurs masses financières, ces entités ont lancé des
appels de fonds, assortis de clauses de remboursement immédiat en cours.
De plus, certains de leurs clients peuvent appartenir à des structures
criminelles et la patience n’est pas leur fort.
Certaines grandes entreprises en pleine débâcle boursière poursuivaient
les ventes à découvert. C’est-à-dire qu’elles vendaient un titre dont elles
n’étaient pas propriétaires et dont on supposait que le cours allait baisser.
En revanche, ces titres sont livrables dans les trois jours. Il faut donc
disposer du cash nécessaire en vendant d’autres titres ou en empruntant. Ce
qui est proprement scandaleux.
LES MENACES LIÉES AUX COMPORTEMENTS DE CES STRUCTURES
ÉTRANGES

Imaginons un regroupement de financiers qui s’allient pour investir


pendant un temps donné dans des entreprises, profiter de prêts bancaires
attractifs et revendre avec de fortes plus-values. En fait, certaines structures,
sortes de commandites, simulent une domiciliation dans un paradis fiscal
alors qu’en réalité les décisions sont prises dans des pays « classiques ». Le
montage est organisé de la manière suivante :

1. l’entité ne doit pas apparaître comme une coquille vide, on lui


fournit une adresse, un ou plusieurs mails et un espace sécurisé dans
lequel sont placés les pièces juridiques et les contrats, l’ensemble étant
mis à jour par des professionnels locaux.
2. Une certaine crédibilité devant être donnée au montage, un flux
documentaire est généré, donnant l’apparence d’une activité réelle. Des
procès-verbaux de réunion et des fausses factures de prestations sont
émis. Ces documents bidon assoient juridiquement le montage effectué.
3. Et évidemment l’entité bénéficie des moyens de déconnexion et des
interfaces utilisables sans laisser de traces.
Les fonds peuvent être aisément utilisés pour corrompre. Il suffit que le
gestionnaire altère les actifs de la composition du portefeuille de manière
que les gains soient aiguillés vers le compte du corrompu.
Certains fonds sont friands d’opérations dites de Leverage Buy Out
(LBO) des achats avec effet de levier. Ce montage financier permet le
rachat d’une entreprise par le biais d’une société holding et il est souvent
frauduleux lorsque les pratiques décrites ci-dessous sont utilisées.
Tout d’abord l’achat de 100 % du capital d’une société pour 1 euro sur
la base d’un montage faisant intervenir une holding qualifiée de
« participation » et plusieurs holdings filialisées ; puis le partage de sommes
exceptionnellement élevées par les dirigeants de la filiale participations en
rémunérations et frais divers ou fees (frais de gestion), vers d’autres filiales
du groupe, sommes qui pourraient difficilement être expliquées si on en
faisait la demande ; ensuite la facturation de location de locaux pour ceux
qui appartenaient auparavant à l’entreprise rachetée ; enfin la prise en
compte de moins-values à la suite d’opérations de fusion entre les holdings
du groupe.
Les fonds d’investissement basés dans les paradis fiscaux sont des
entités qui peuvent être aisément utilisées pour blanchir, pratiquer l’évasion
fiscale, organiser des liquidations frauduleuses. En bref, contourner les lois.
Un fonds peut essorer une société ayant encaissé plusieurs millions
d’euros en provenance du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et
l’emploi) et d’autres subventions. Il s’agit de la liquidation pure et simple
d’une société dont la trésorerie a été siphonnée vers les paradis fiscaux sans
encourir de gros risques.

LES MENACES LIÉES À LA FINANCE DE L’OMBRE (SHADOW


BANKING)

La « finance de l’ombre » est un assemblage disparate et à géométrie


variable, qui regroupe les acteurs dont les activités se rapprochent de celles
des banques, mais qui ne sont pas des banques et ne sont pas soumis aux
mêmes contraintes réglementaires. C’est une masse immense évaluée à
environ 92 000 milliards de dollars par le Conseil de stabilité financière
(FSB). C’est la finance des spéculateurs et des banques d’affaires enchâssés
dans les places offshore. Certains pays dépendent de cette finance et sont en
risque, les Caïmans à près de 70 %, mais chez nous l’Irlande, le
Luxembourg et les Pays-Bas pourraient être concernés.
La définition du shadow banking, de ses activités, de ses acteurs et de
son montant n’est en définitive pas arrêtée.
Cet « assemblage » d’entités peut comprendre :
les banques d’affaires, les hedge fund, les fonds de titrisation, les fonds
monétaires, les fonds de pension, mutuels, d’assurance-vie, les fonds
négociés en Bourse ;
les entreprises de capital-investissement, les sociétés de garantie de
crédit, les trusts de gestion d’actifs (immobiliers, par exemple), les
sociétés d’affacturage (crédit interentreprises) ;
les établissements de crédit consommation ou de crédit auto, de
microcrédit, les sites de crowdfunding (financements participatifs), les
plateformes de monnaies virtuelles (bitcoins) ;
ils peuvent intégrer des entités déjà régulées telles que des assureurs,
des OPCVM (organismes de placement collectif en valeurs mobilières),
des fonds monétaires, etc.
Leur financement est moins onéreux, l’offre de crédit peut être réalisée
par des opérations opaques et très risquées comme la titrisation, ou des
« opérations de pensions livrées », surnommées « REPO » dans la finance.
Celles-ci permettent de mettre en pension des titres (généralement des
obligations souveraines) qu’elle détient dans un fonds spécialisé qui lui
consent un prêt en échange. Ces titres permettent d’obtenir un crédit auprès
d’un autre opérateur, l’opération peut être multipliée.
Ces établissements sont liés les uns aux autres par une chaîne complexe
susceptible de propager le risque dans tout le système. C’est l’effet domino
qui a été constaté après la chute de Lehman Brothers. Les établissements
bancaires peuvent être entraînés, tant les connexions entre eux sont
nombreuses.

LA PERMÉABILITÉ ENTRE BANQUES RÉGULÉES ET LE SHADOW


BANKING

En fait, les banques « traditionnelles » financent des prêts avec les


ressources qu’elles collectent auprès de leurs déposants et avec leurs fonds
propres. Les banques font donc ce que les spécialistes appellent « une
transformation d’échéance ». Les crédits qu’elles consentent sont effectués
à des échéances plus longues que leurs ressources. Le système bancaire ne
tient donc qu’à la stabilité de la confiance des déposants. Si les déposants
décident en masse de retirer leur épargne, tout le système bancaire
s’effondre. Le shadow banking regroupe un ensemble hétéroclite
d’institutions non bancaires qui échappe aux règles du secteur. Cet
ensemble réalise pourtant des activités de crédit et de transformation
comparables à celles des banques, mais il n’a aucun accès à une assurance
de dépôts ni au refinancement des banques centrales, il est donc plus
vulnérable.
De plus, les banques doivent satisfaire aux exigences prudentielles et en
particulier au ratio de fonds propres exigeant de disposer d’une réserve en
capital en fonction des crédits accordés. Pour diminuer l’importance de la
réserve, elles allègent leurs bilans des prêts les plus risqués. Cette stratégie
les a conduites à faire un usage massif des fameux produits dérivés et des
techniques financières telle la titrisation des créances. « La banque accorde
des prêts et les revend tout de suite à d’autres opérateurs financiers comme
des hedge funds, des sociétés de gestion, des fonds de pension. C’est ainsi
que des crédits bancaires sont transformés en des titres négociables sur les
marchés financiers », explique François Morin, professeur émérite
d’économie à l’université Toulouse-I. À l’autre bout de la chaîne financière
se trouve l’ensemble des acteurs de la finance parallèle (fonds de pension,
fonds spéculatifs…) qui ont réussi à collecter une épargne en quête de
placements juteux et qui sont prêts à prendre le risque d’acheter les produits
structurés. Le risque peut se poser pour des retraites par capitalisation à
venir.
Enfin, la « Plateforme contre les paradis fiscaux » dénonce un aspect
particulier, scandaleux et peu voire jamais commenté des paradis fiscaux.
Une partie des milliards d’euros et de dollars distribués par les
gouvernements occidentaux pour sauver les banques y ont disparu. « Si cet
argent devait aller aux banques qui n’y sont pas, seules la NEF (banque
solidaire) et le Crédit coopératif pourraient en bénéficier ! » ironise Daniel
Lebègue 9, président de Transparency International France.
CHAPITRE 4

Les rétrocommissions

La rétrocommission, kickback chez les Anglo-Saxons, est une pratique


illégale dans le domaine des contrats internationaux. Elle consiste pour le
vendeur à comptabiliser des montants supérieurs à ceux qui seront
finalement versés par l’intermédiaire à l’acheteur et à récupérer la
différence à titre personnel ou pour garnir la caisse noire. Cette pratique a
financé le monde politique, enrichi les dirigeants des sociétés et a été à
l’origine des plus grands scandales de corruption. La rétrocommission est
aussi utilisée lors d’opérations commerciales à l’étranger, elle a même été
constatée à l’occasion d’opérations boursières très officielles.
Les commissions sont inscrites en comptabilité dans un poste discret
portant dans la nomenclature comptable le nom de frais commerciaux
exceptionnels (FCE). C’est là que devraient être comptabilisés les pots-de-
vin ou les commissions versés pour obtenir les marchés.

Commissions et paradis fiscaux


Jusqu’à l’entrée en vigueur de la convention de l’OCDE contre la
corruption (publiée par décret le 28 septembre 2000), il était communément
admis d’adjoindre des paiements de corruption aux grands contrats
internationaux. Une partie de ces sommes était reversée aux décideurs
politiques (agents publics), les dirigeants et salariés des entreprises en
profitaient aussi. Ils créaient alors des « industriels » ne disposant comme
viatique que l’appartenance à un réseau, une grande proximité avec les
pouvoirs, obtenue on ne sait trop comment, et la capacité d’effrayer et de
fluidifier les flux financiers. En ces temps, les versements corruptifs étaient
comptabilisés en charges dans les entreprises. C’est toujours le cas, des
pratiques savantes de comptabilisation contournant l’interdiction ont été
installées à cette fin. En France, elles étaient validées par les services
fiscaux : les versements étaient discrètement déclarés au ministère des
Finances, dans une sorte de confessionnal administratif, de mémoire le
bureau CF3, géré par la direction des douanes. Ce bureau ne figurait alors
sur aucun organigramme officiel.
Cette pratique a été interrompue à la suite de la signature de la
convention de l’OCDE contre la corruption. Le versement de commissions
de corruption est cependant toujours pratiqué, il emprunte désormais des
réseaux parallèles. Les modalités de paiement se sont adaptées à l’évolution
des pratiques de contrôle et aux opportunités offertes par l’offshore. De
plus, les pays émergents, considérant que la lutte contre la corruption est
contraire à leurs pratiques, refusent la mise en place et l’importation chez
eux des normes OCDE et ONU. Le paiement de commissions corruptrices
reste d’actualité pour obtenir des marchés dans certains pays. L’intervention
du département de Justice des États-Unis rend l’exercice compliqué.
Ainsi, celui qui propose le versement le plus consistant et qui est le
mieux « conseillé » par l’intermédiaire le plus en vue a la préférence de
l’acheteur. Ces contrats peuvent être le fait d’États comme d’entreprises
privées pour lesquelles la corruption est sanctionnée depuis 2005 par le délit
éponyme.
Corrompre les fonctionnaires ou les acheteurs privés est un véritable
métier. Le montant des sommes versées aux agents et lobbyistes, bons
connaisseurs du tissu local qui facilitent l’accès aux décideurs et les
rétribuent, devrait être proportionnel au montant du marché, mais ils
supportent beaucoup de pertes en ligne. L’intermédiaire perçoit donc le
montant convenu, paye les corrompus et garde le solde au titre de la
prestation fournie.
Le fait que la commission soit proportionnelle au marché pousse
évidemment les partenaires à renchérir les marchés et à les multiplier. Afin
que le système fonctionne correctement, il est nécessaire de concevoir une
architecture complexe de montages bancaires et de sociétés destinée à
assurer la bonne fin de ces opérations. À titre d’exemple, les paiements de
commissions opérés à l’occasion des contrats conclus avant la convention
de l’ONU étaient en général agencés conformément au dispositif suivant :

1. deux sociétés offshore destinées à jouer le rôle de coupe-circuit, l’un


en aval, l’autre en amont des versements, sont domiciliées au
Luxembourg et en Irlande pour les montages européens. Les banques
qui transféraient les fonds étaient celles de la place, cependant les
paiements étaient fractionnés de manière à ne pas attirer l’attention et
rendaient la traçabilité des montages difficile.
2. Plusieurs sociétés dont les dénominations sociales étaient
régulièrement modifiées, domiciliées dans divers paradis fiscaux : l’île
de Man, les Bahamas, les îles Vierges britanniques, les îles
Caïmans, etc. Cette typologie, conçue au plus haut niveau politique
avant les années 2000, est assez proche de celle décrite au chapitre
traitant du blanchiment par les oligarques avec les banques nordiques,
rien ne change ou si peu !
3. Les intermédiaires intervenaient en amont ou en aval du montage et
s’assuraient de sa bonne fin.
D’autres montages utilisent les chambres de compensation, l’ouvrage de
Denis Robert, La Boîte noire 1, le démontre, par l’utilisation des comptes
additionnels aux comptes principaux. Officiellement, cette pratique a par la
suite été abandonnée. Pour faire simple, des comptes additionnels qui
pouvaient ne pas être publiés pouvaient être attribués aux comptes clients
officiels. Un particulier ou une entité quelconque pouvait donc se faire
ouvrir par sa banque immatriculée chez Clearstream un compte dont l’ayant
droit économique n’était pas connu de la chambre de compensation. Cette
dernière récuse toute responsabilité dans le contrôle de ce compte. Le
particulier faisait alors transiter des fonds en toute sécurité.

Les « rétrocommissions »
À l’occasion du versement d’une commission consécutive à une vente,
le vendeur majore le montant de cette dernière et récupère le surplus à titre
personnel, ce montage implique une complicité bien rémunérée des
intermédiaires et nécessite surtout une sécurisation des flux. Il était protégé
par le secret Défense en cas de vente de matériel militaire. Ce montage
classique de caisse noire était utilisé pour financer des hommes politiques
ou des cadres d’entreprise gourmands. Certains salariés d’entreprises
d’État, considérant déjà que leur rémunération était faible en comparaison
de celle qui était versée aux dirigeants du privé au regard de leurs immenses
compétences, ont utilisé ce moyen pour améliorer leur ordinaire. Quant aux
politiques, ils étaient financés par cette voie et en contrepartie accordaient
des marchés hexagonaux aux entreprises.
Ce montage complexe requiert une confiance totale envers
l’intermédiaire, ce qui lui attribue une place incontournable dans le
système. Il crée donc des liens entre les politiques, les entreprises et la
criminalité. La corruption et le crime organisé ont toujours travaillé de
concert dans les marchés internationaux dans lesquels circulent des sommes
gigantesques. Les officines liées au milieu s’activent pour le compte de
dirigeants politiques et d’entreprises afin de sécuriser et de préserver le
caractère occulte des versements effectués et de leurs bénéficiaires, à
l’instar de la sécurisation des fonds de la drogue. Ces comportements
évidemment criminels sont comparés par Jean-François Gayraud à une
« loge P2 à la française 2 ».

QUELQUES EXEMPLES MARQUANTS DE RÉTROCOMMISSIONS

L’un des plus célèbres montages faisant intervenir des rétrocommissions


est celui qui affecta une joint-venture immatriculée à Madère (TKSJ) et
composée par Kellogs, Brown and Roots (KBR), une filiale de Halliburton,
Technip et deux autres fournisseurs pour construire un complexe gazier au
Nigeria 3.
Une filiale intitulée LNG Services créée à Madère a payé, entre 1995 et
2002, 180 millions de dollars, soit 10 % du contrat de construction, à une
société Tristar sous couvert d’un contrat d’agent dont les services rendus
n’ont pas été évidents et qui n’avait qu’un seul salarié, un avocat proche du
ministre nigérian du pétrole. Les fonds transmis ont été transférés vers de
nombreuses sociétés offshore dont les ayants droit n’ont pas été identifiés.
L’avocat poursuivi a été très disert, il a expliqué qu’il avait versé, entre
autres, 5 millions de dollars, via un compte ouvert au Crédit suisse, à
l’ancien président de KBR, et 500 000 dollars à un autre dirigeant de KBR
sur un compte numéroté à Jersey. Halliburton s’est tiré sans trop de
dommages de ce mauvais pas, la société américaine a collaboré en
transmettant l’identité des bénéficiaires de la corruption et a licencié ses
salariés qui ont commis les délits. Il y a gros à parier que les licenciements
ont été accompagnés d’indemnités assorties de clauses de confidentialité
sévères. La société a « assumé les commissions mais pas les
rétrocommissions ». Quant à Technip, il a été dans cette même affaire
poursuivi par le DOJ avant d’être « mangé » par les Américains.
Les procès du volet financier et celui de la Cour de justice dévoilent la
complexité des montages affectés de rétrocommissions. Le 8 mai 2002, à
Karachi un attentat-suicide fait quinze morts. Parmi les victimes, onze
employés français de la branche internationale de la Direction des
constructions navales (DCNI) qui se rendaient sur le site d’assemblage de
sous-marins achetés à la France par le Pakistan.
L’attentat fut d’abord attribué aux islamistes d’Al-Qaida. Une autre
thèse issue d’un rapport confidentiel d’experts est apparue : il s’agirait
plutôt d’une vengeance de responsables pakistanais qui n’ont pas encaissé
les commissions promises lors de la vente des sous-marins. Un système de
commissions pour faciliter la conclusion de contrats d’armement – sous-
marins et frégates – avec le Pakistan et l’Arabie saoudite avait été mis en
place lorsqu’Edouard Balladur était Premier ministre. Le paiement de pots-
de-vin était alors possible et à cette fin deux intermédiaires étaient payés
pour faire du lobbying auprès de ces pays.
Après sa victoire à la présidentielle de 1995, Jacques Chirac a privé ses
ennemis balladuriens d’une source de financement, en mettant fin à ce
système de commissions.
Selon l’accusation, l’intervention de ces intermédiaires imposés aux
deux entités détenues par l’État, la DCNI et la SOFRESA, étaient
« inutiles » dans ces contrats, quasiment finalisés. Une partie de l’argent
reçu par ces intermédiaires aurait été retournée aux initiateurs. Ces
fameuses « rétrocommissions » auraient ensuite servi à financer
illégalement la campagne pour l’élection présidentielle de 1995.
La défense d’Edouard Balladur, et de François Léotard devant la Cour
de justice de la République plaide la relaxe et estime par ailleurs que les
faits sont prescrits, elle a toujours balayé la « thèse » d’un financement
occulte par cette voie. Une somme de 10,2 millions de francs, en une seule
fois et en liquide, a été versée dans les comptes de campagne juste après la
défaite du premier tour. Elle proviendrait d’après la défense de la collecte
de dons et de ventes de gadgets ou de tee-shirts lors de meetings.
Le Tribunal correctionnel de Paris dans l’affaire du « volet financier » a
estimé que les anciens proches de l’ex-premier ministre impliqués ne
pouvaient ignorer « l’origine douteuse » des fonds versés sur le compte de
la campagne présidentielle de 1995. Ils ont été condamnés à de lourdes
peines et tous, récusant cette approche, ont interjeté appel.

Ces rétrocommissions ont été et sont utilisées partout dans le monde, et


fonctionnent aussi dans le secteur privé. En Europe et en France, elles ont
« arrosé » plusieurs générations d’hommes politiques 4. Tous les partis ont
été affectés par ce problème, c’est ce qui avait été qualifié de « croisement
des réseaux en dehors des clivages politiques » : une opportunité permettant
à la fois de s’enrichir aisément pour les uns et la certitude d’obtenir des
marchés locaux à peu de frais pour les autres.
CHAPITRE 5

Le blanchiment

Le blanchiment permet de donner une apparence légale aux


conséquences financières de comportements illicites. Les outils décrits dans
les chapitres qui précèdent n’auraient eu qu’une portée limitée s’il n’était
pas possible de blanchir les fonds tirés de ces comportements et de
l’utilisation des offshore. Fraudeurs et criminels désirent bénéficier, en bons
pères de famille, des sommes détournées et des situations acquises. Le
détenteur de valeurs dans des zones offshore ou dans des pays non contrôlés
doit alors blanchir les opérations illégales pour les rendre utilisables.
Le blanchiment est défini à l’article 324-1 du Code pénal comme le
délit qui consiste à faciliter, par tout moyen, la justification mensongère de
l’origine des biens ou des revenus de l’auteur d’un crime ou d’un délit ayant
procuré à celui-ci un profit direct ou indirect. Constitue également un
blanchiment le fait d’apporter un concours à une opération de placement, de
dissimulation ou de conversion du produit direct ou indirect d’un crime ou
délit. C’est une infraction générale, distincte et autonome. Cette infraction
est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 375 000 euros d’amende.
Les peines sont doublées si le blanchiment est aggravé (blanchiment
commis de façon récurrente ou utilisant les facilités de l’exercice d’une
activité professionnelle ou en bande organisée). La responsabilité pénale
des personnes morales mais également de l’ensemble des collaborateurs de
l’établissement peut être engagée en cas de blanchiment. La tentative de
blanchiment est punie des mêmes peines que le délit lui-même.
La cellule de coordination Tracfin a été créée en 1990. Service
administratif rattaché aux finances, son activité s’organise autour de deux
départements, celui des analyses et celui des enquêtes, et d’une division
dédiée au financement du terrorisme. Le service recueille, traite et diffuse
les informations relatives aux circuits financiers clandestins et au
blanchiment d’argent, il reçoit et enrichit les déclarations de soupçon des
organismes soumis à cette déclaration. L’article L 562-2 du code monétaire
et financier énumère les organismes et certaines personnes morales
soumises à cette déclaration : dix-sept catégories d’entités sont concernées.
Tracfin transmet à la justice les dossiers susceptibles d’être poursuivis
pénalement.

Blanchiment et noirciment : un mélange


détonant
Le blanchiment d’argent consiste à dissimuler des fonds de provenance
illicite (trafic de drogue, vol, escroquerie, vente d’armes, braquage, fraude
fiscale) en les réinvestissant dans des activités légales (immobilier,
restauration, etc.). C’est le blanchiment qui permet aux criminels et aux
corrompus qui ne se sont pas fait prendre de continuer à vivre
tranquillement du fruit de leurs méfaits. Le noircissement, en revanche,
consiste à dissimuler la destination finale de fonds « propres » à l’origine en
produisant des fonds occultes et du liquide.

LE NOIRCIMENT DES FONDS TERRORISTES


Le terme de « noirciment » consiste à utiliser à des fins terroristes des
fonds obtenus légalement. Un rapport d’information sur la lutte contre le
financement du terrorisme 1 démontre que l’argent des cagnottes, des fonds
de la solidarité nationale, peut être utilisé. Les prêts à la consommation,
« outils légaux pouvant être détournés à des fins terroristes », constituent un
risque plus concret. Avant les attentats de novembre 2015, Amedy
Coulibaly et sa veuve Hayat Boumeddiene avaient ainsi pu rassembler
60 200 euros en utilisant de faux bulletins de paie. Les prestations sociales,
comme d’autres flux d’argent, sont en effet souvent « noircies » par les
réseaux islamistes et financent des opérations de plus en plus simples et
meurtrières.
Le terrorisme est devenu low cost. L’attentat du 11 septembre 2001 a
coûté 400 000 dollars. L’attentat de Nice, en 2016, n’avait coûté que
2 500 euros à son auteur Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, « soit le montant
nécessaire pour acheter une arme et louer pour quelques jours un camion de
19 tonnes ». Les attentats qu’a subis la France depuis 2018 ont aussi engagé
de très faibles financements. Les attaques du 13 novembre 2015 en France
avaient coûté 82 000 euros à leurs auteurs, et les terroristes qui les avaient
précédés en janvier s’étaient entièrement autofinancés pour moins de
30 000 euros. Un phénomène de « sophistication décroissante », selon les
termes du rapport, qui risque de rester prédominant, à la faveur de
l’affaiblissement de l’État islamique.

LE NOIRCIMENT DES FONDS DES ENTREPRISES


La grande majorité des fonds du noirciment est issue des flux en
provenance des caisses noires des entreprises et des camouflages d’avoirs
par des particuliers.
Plusieurs pratiques sont utilisées :
le paiement de fausses factures émises à l’occasion d’une prestation
fictive à un fournisseur qui reverse le montant en prélevant sa
commission ;
le paiement d’une prestation réelle mais surfacturée, le solde étant
récupéré par une société-écran ;
la récupération des montants en provenance d’une rétrocommission ;
les travaux au noir, etc.

Ces fonds récupérés dans la caisse noire, en général une société


offshore, peuvent être utilisés hors contrôle à toutes fins utiles. Elles
permettent alors de « verser des commissions pour corrompre un nouveau
marché, faciliter la vie du dirigeant ou du directeur, gâter ses maîtresses ou
financer un divorce onéreux 2 ». Nous retrouverons ces manipulations
systémiques dans les études afférentes à la fraude fiscale et à la corruption.

LE BLANCHIMENT DE FRAUDE FISCALE

Le délit de blanchiment de fraude fiscale constitue une infraction


générale, autonome et distincte du délit de fraude fiscale. Ce délit
appréhende les produits de la fraude fiscale, son auteur et ses complices. Il
est déconnecté de la fraude fiscale et bénéficie d’un cadre de prescription
favorable. Ce délit se caractérise par deux exigences, d’abord l’existence
d’une infraction d’origine (sous-jacente), en l’espèce l’intéressé ne déclare
pas tous ses revenus au fisc, ensuite le placement de ces fonds est réalisé ou
ces derniers sont utilisés pour acquérir des biens. L’argent noir est alors
réinjecté dans le circuit économique ou monétaire avec une apparence
légale.
Le blanchiment est défini par l’article 324-1 du code pénal, la fraude
fiscale, quant à elle, est définie par l’article 1741 du code général des
impôts. L’instruction fiscale du 26 juillet 2010 (BOI no 13, L-7-10) a intégré
la fraude fiscale dans le champ de la déclaration de soupçon auprès de
Tracfin, ce qui rend le délit pénal de fraude fiscale et le délit général de
blanchiment d’argent indissociables. Un contribuable convaincu de fraude
fiscale peut être poursuivi pour blanchiment d’argent. Le délit de
blanchiment de fraude fiscale facilite le contournement de la procédure
fiscale et permet à la justice d’enquêter sans délai. Ce délit novateur
entraîne des conséquences considérables.
La fraude fiscale s’est développée de manière exponentielle, chaque
strate de fraude, chaque développement dans chacune des entreprises est
accompagné par des professionnels qui, contre rémunération, « huilent » le
camouflage. Les techniques de blanchiment suivent le même processus. Les
pratiques de l’ingénierie financière, celles des paradis fiscaux ainsi que les
tours de main dévolus aux fraudes comptables sont exploités en flux
inversé. Et cela concerne les particuliers, les entreprises, les associations,
les fondations, les partis politiques comme les mafias.
Un certain nombre de procédures ont été engagées sur ce fondement.
Certaines affectent des personnes physiques. La plus emblématique est celle
engagée à l’encontre de l’ancien ministre Jérôme Cahuzac, dont les
errements ont accéléré involontairement le renforcement des textes
poursuivant la fraude. Les époux Balkany ont été condamnés sur la même
base. Des affaires moins symboliques portent sur l’apport de fonds dans des
discothèques ou des casinos ou sur le transport de valises par des complices.
C’est un délit dont l’application est en pleine expansion et dont le périmètre
est vaste, d’autant que les mesures nationales, européennes et
internationales renforcent la lutte contre la fraude fiscale. Le blanchiment
de fraude fiscale est à mon sens une hybridation réussie qui gagnerait à être
accompagnée par la création d’un nouveau délit, celui de l’enrichissement
illicite.

LES VISAS DORÉS


L’octroi de la résidence à des investisseurs étrangers est une manière
très recherchée de déjouer l’échange automatique de données, d’échapper
aux poursuites et de blanchir en toute quiétude. Le principe des Golden
Visas est né il y a une trentaine d’années dans l’État insulaire de Saint-
Christophe-et-Niévès, dans les Caraïbes. Pour un don d’environ
200 000 euros à une fondation, on y reçoit un passeport ouvrant les portes
de 125 pays. Cette pratique relève de la compétence exclusive des États ;
autour d’elle, une véritable industrie s’est créée. Des intermédiaires
présentent des dossiers dont le contrôle est souvent allégé, il suffit ensuite
de payer. L’octroi de ces visas dont les processus d’obtention sont
hétérogènes peut ne pas être accompagné d’un contrôle approfondi de la
qualité du demandeur. Les immenses besoins de ces clients sont très
rémunérateurs pour les conseils juridiques, l’immobilier de luxe et les
agences d’investissement spécialisées.
La Commission européenne a constaté que trois pays – Chypre, Malte et
la Bulgarie – vendent directement des passeports, tandis que dix-sept autres
– dont la France et le Royaume-Uni – offrent la possibilité d’acheter des
visas de résident, permettant de séjourner pour une période allant de quatre
à dix ans. Cette politique permet de vendre à cette clientèle, souvent liée à
des réseaux troubles, voire criminels, un accès illimité à l’UE, quels que
soient leurs antécédents. De plus, la présence de ce type d’individu aux
mains pleines peut à terme généraliser leurs manières de travailler souvent
brutales et corruptrices, alors que nous avons déjà beaucoup de peine à
combattre la corruption, le blanchiment et les pratiques criminelles.
Ces programmes d’échange de citoyenneté ou de résidence contre un
investissement sont en cours dans treize États membres. Selon le rapport
des deux ONG 3, les programmes ont permis d’octroyer plus de
6000 nouvelles citoyennetés et environ 100 000 résidences en dix ans. Or
l’origine de la fortune de la plupart des bénéficiaires de ces programmes est
pour le moins douteuse.
Le prix des visas est variable. La corruption est rapidement intervenue
dans le processus. À Lisbonne, par exemple, les Chinois représentent le
plus important contingent de ces investisseurs, devant les Brésiliens ; les
prix de certains immeubles auraient été gonflés artificiellement pour
atteindre les seuils. L’île Maurice commercialise aussi ses passeports.
Ces visas étranges mettent à mal l’échange automatique de données. Ils
sont aussi un refuge contre les autorités cherchant à saisir des avoirs
détournés. Ils compliquent les extraditions. Ils facilitent le blanchiment, les
banques ouvrent plus facilement des comptes à un Européen qu’à un
ressortissant d’un pays notoirement corrompu. Ils permettent de voyager
sans éveiller les soupçons. Des pratiques de blanchiment à hauteur de
10 millions d’euros ont été identifiées dans des agences immobilières
finlandaises qui auraient à leur tête un homme d’affaires russe qui aurait
acheté la citoyenneté maltaise. Le programme de « visas dorés » à Malte et
la façon dont ils étaient accordés étaient l’une des enquêtes sur lesquelles
travaillait la journaliste et blogueuse maltaise Daphne Caruana Galizia
quand elle a été assassinée dans l’explosion de sa voiture, le 16 octobre
2017.
Pour la députée européenne et ancienne juge anticorruption en France
Eva Joly, « les visas dorés […] sont une porte ouverte à l’argent sale et
mettent à mal tous nos efforts pour lutter contre le blanchiment, la
corruption et la criminalité ».

Les techniques de blanchiment


Les techniques de blanchiment sont multiples, certaines sont antiques.
Éric Vernier 4 fait la différence entre les techniques « artisanales » et les
techniques « financières » dans lesquelles il inclut les montages
commerciaux. Les économies blanches, grises ou noires sont depuis bien
longtemps interconnectées, et la zone grise s’étend. Ce mélange permet
l’utilisation de techniques à l’origine destinées à des opérations
commerciales pour blanchir. Il suffit d’en inverser les flux, d’émettre des
faux documents dans ce sens et de trouver une banque complice.

LE BLANCHIMENT PAR DES PROCESSUS COMMERCIAUX

Les montages de blanchiment ont permis à des mafias, à des groupes


criminels, à des financiers, voire à des pays criminalisés, de s’installer dans
des situations estimables. Il est apparu assez tôt à ces délinquants qu’il leur
était possible d’exercer une activité économique classique à côté de leur
activité criminelle. Les gains de certains cartels mexicains tirés de
l’économie normale seraient plus importants que ceux issus de l’activité
criminelle. Si l’économie de la fraude est composée de ventes de produits
sans factures, celle du blanchiment s’appuie sur la comptabilisation
d’espèces sans contrepartie. En fait, la méthode de blanchiment dépend des
opportunités, du secteur et de l’inventivité.

LES BLANCHISSEURS UTILISENT DES MONTAGES CLASSIQUES

L’émission de fausses factures entre sociétés permet de donner une


crédibilité de façade aux flux lorsqu’ils intègrent les banques. Il suffit de
disposer d’un chapelet de sociétés exerçant une pseudo-activité et d’émettre
des chaînes documentaires falsifiées pour que le système fonctionne. C’est
parfaitement décrit dans les procédés de blanchiment dans les banques
nordiques. Ce montage bien connu des escrocs à la TVA était préconisé par
Franklin Jurado lorsqu’il avait conçu sa théorie du blanchiment à la fin des
années 1970. On peut citer les cas des blanchisseries aux États-Unis, de la
« pizza connection » pour les mafias italiennes, des döner Kebab,
apparemment inventés en Allemagne pour les mafias turques, des
restaurants asiatiques et les importations de vêtements depuis l’Amérique
du Sud et la Chine. Le processus économique est identique : les sociétés
sont immatriculées mais changent souvent de propriétaire, le plus souvent
un homme de paille ou un cousin. Elles ont parfois une activité réelle
accessoire, l’apport d’espèces issues de divers trafics permet de disposer
d’une trésorerie très positive. Ce montage majorant les ventes sans
contrepartie exige en compensation pour les sociétés destinées à durer la
création d’un flux de faux achats donnant une crédibilité minimale à
l’activité.
Les faux contentieux pouvant ou non être accompagnés de procédures
d’arbitrage présentent une efficacité certaine. On peut relever au passage
que les contentieux affectant les apporteurs d’affaires sont le plus souvent
traités par la procédure d’arbitrage, tant il est essentiel d’éviter d’en appeler
à la justice. Ces procédés constituent des montages classiques très utilisés à
des fins frauduleuses. Ils permettent de rendre crédible la comptabilisation
d’une opération économique non justifiée. Ils peuvent être réalisés avec
« deux faux témoins et un bon avocat » ou dans le cadre d’une procédure
plus complexe. Ce type d’arbitrage a été connu du grand public par l’affaire
concernant Bernard Tapie. Ces procédures sont aussi utilisées dans le cadre
d’ententes autour des marchés publics.
Le montage lorsqu’il est dédié au blanchiment s’organise autour d’un
contrat aux termes léonins dont la prestation est irréalisable. Le perdant est
installé dans un pays dans lequel sont stockées les valeurs qui doivent être
blanchies, le gagnant est domicilié dans un pays plus respectable. Le
montage utilise à la fois des sociétés connues et des offshore. Le
contentieux naît de la non-réalisation des termes du contrat, et la sanction
est le versement d’une indemnité documentée par des avocats.
Juridiquement, le transfert est indiscutable. L’opération est crédibilisée par
masse de faux documents, de mises en demeure, de lettres d’avocats, de
procès-verbaux de réunions fictives. Quant aux arbitres grassement
rémunérés, il est aisé de les choisir chez des ressortissants des paradis
fiscaux. Ces montages utilisent les pratiques de la lex mercatoria pour
blanchir.
Les prêts adossés permettent de justifier une entrée de fonds par un prêt
accordé par une banque, filiale d’une banque installée dans un paradis fiscal
à laquelle les fonds illégitimes ont été confiés. Les remboursements du prêt
sont effectués pendant quelques années puis la banque prélèvera
directement les sommes sur le magot caché chez elle. Une partie des
rétrocommissions en provenance de contrats militaires ont permis ainsi
d’acheter de beaux appartements boulevard Saint-Germain. Une opération
qui pourrait bien ressembler à cela a été décrite par Le Canard enchaîné
dans son édition du 3 juillet 2019. Elle concerne la villa ayant appartenu à
Raymond Barre au Cap-Ferrat.
Une villa, évaluée par les impôts à 4 millions d’euros au décès du
meilleur économiste de France, a été cédée en 2013 pour 14 millions
d’euros à une société de marchands de biens domiciliée à Villeurbanne et
contrôlée à 100 % par une holding luxembourgeoise. Les fonds nécessaires
provenaient de plusieurs comptes suisses et le solde, d’un emprunt d’un an
souscrit auprès d’une banque monégasque. Cela rassemble fort à une
tentative de faire réapparaître officiellement des fonds camouflés.
Les Balkany ont été soupçonnés d’avoir utilisé un montage similaire 5
lors de la vente en 1988 de leurs actions dans la société familiale Laine et
soie Réty, pour 31 millions de francs. Une « cession suspecte », mais
prescrite, qui aurait pu s’apparenter à une opération de blanchiment.
« En juillet 1988, Patrick Balkany obtient un prêt de 3 millions de
deutschemarks de Suez Nederland en nantissant ses actions de la société
familiale. En 1989, il revend, via la Banque générale du commerce (BGC),
ses titres à une société suisse Supo Holding pour 31 millions de francs. […]
Le 22 août 1989, premier versement de 16 384 000 francs d’un compte
ouvert à l’UBS de Lucerne au nom de Listime. L’argent ayant crédité ce
compte provenait de la banque du Liechtenstein à Vaduz, sur ordre de
Lecaya Anstalt. Le 22 mars 1989, un second versement de
4 096 000 francs, de la société Supo Holding. Le 5 mars 1991, un troisième
versement de 11 024 950 francs de Supo Holding, cette société étant
créditée quelques semaines plus tôt d’une somme équivalente par Lecaya
Anstalt… »
L’auteur du rapport de police avait émis un doute, écrivant que cette
opération commerciale pouvait « avoir servi à masquer le versement de
fonds à M. Patrick Balkany, alors président de l’Office ».
Ces pratiques sont maintenant très correctement documentées.
Les crédits documentaires, appelés aussi lettres de crédit ou crédocs,
lorsqu’ils constituaient le support des échanges internationaux ont été très
utilisés pour blanchir des fonds. Plusieurs acteurs sont nécessairement
impliqués :

le client acheteur qui importe le produit est « le donneur d’ordre » ;


la banque du client importateur ou acheteur est dite « émettrice » ;
le bénéficiaire est l’exportateur ou le vendeur ;
la banque du vendeur est dite « banque intermédiaire » ou
« confirmatrice ».
Ainsi, la banque intermédiaire remet à la banque émettrice des
documents qui prouvent que les prestations ont été effectuées. C’est une
fois ces documents remis que la banque émettrice paie la banque
intermédiaire, qui elle-même paie le bénéficiaire. Le montage de
blanchiment consiste à utiliser une fausse documentation, les fonds sont
ainsi transférés en l’absence de tout transfert de produit.

LE BLANCHIMENT PAR LES MONTAGES FINANCIERS


Il est utilisé par des entités criminelles parfaitement intégrées dans le
système économique. Les blanchisseurs maîtrisent les techniques et
disposent de complicités dans le secteur. Les dérivés, contrats de couverture
payés au moment de leur création pour couvrir des risques qui ne se
réaliseront pas, sont intéressants. Ces « modèles » de blanchiment qui
sécurisent presque parfaitement les opérations sont aussi utilisés pour
camoufler les flux de la corruption :
ils dissocient les flux financiers illicites des actes de corruption ou de
l’origine des fonds, la preuve des liens est donc quasiment impossible à
établir ;
les risques sont délocalisés vers des pays « spéciaux » qui, même s’ils
se sont engagés à collaborer, vont difficilement dénoncer les poules aux
œufs d’or ;
les sorties de fonds sont réalisées de manière différée et aléatoire et ne
permettent pas de réaliser des liaisons directes, pourtant essentielles en
matière de preuve ;
ils permettent de « mélanger » les opérations et de déplacer ainsi des
montants très élevés sur une succession d’opérations normales en
apparence.

Ces pratiques font appel à des intermédiaires spécialisés, tels que des
fonds d’investissement souvent adossés à des trusts. Les fonds
d’investissement permettent structurellement de guider les gains vers tel ou
tel bénéficiaire.

LE BLANCHIMENT ET LES ESPÈCES

Un prévenu déclarait il n’y a pas si longtemps « en matière de preuves il


n’y a rien de plus solide que le liquide », et ce n’est pas faux ! En revanche,
lorsqu’il s’agit de l’utiliser, la pratique est plus complexe. L’excédent
d’espèces ne pose guère de problèmes lorsque le fraudeur est installé dans
les pays, majoritaires, dans lesquels les paiements sont réalisés de cette
manière. L’analyse de l’enrichissement personnel est malaisée, le cadastre
est souvent inexistant, parfois aisément modifiable, et l’utilisation
systématique de prête-noms et de sociétés civiles étrangères limite
considérablement les possibilités d’appréhender le véritable ayant droit et
d’évaluer son train de vie.
Dans ces pays, les espèces en provenance de la corruption, de fraudes,
des divers trafics et de diverses sources criminelles sont stockées à la
maison dans des cantines fermées à double tour chez les corrompus, dans
des sacs-poubelle ou dans des garages loués. Les banques disposent aussi
de coffres imposants pour protéger la monnaie fiduciaire de leurs clients.
Dans les pays criminalisés autour du trafic de drogues, entre autres, on
utilise majoritairement les espèces et on peut constater leur importance dans
les saisies, par exemple. La chute au Mexique d’un criminel notoire
(Le Young) a permis d’identifier la présence de nombreux garages fermés
bourrés jusqu’au plafond de billets (205 millions de dollars en billets de
100 dollars) parfaitement rangés. Dans un pays d’Amérique du Sud, un
affaissement de terrain a jeté à la rivière un grand nombre de sacs-poubelle
remplis de billets. Ces derniers ont suivi le cours de l’eau pendant plusieurs
jours, les habitants voisins les récupéraient avec des épuisettes car personne
ne les avait réclamés. On rapporte aussi, plaisanterie ou cas réel, qu’un
ancien ministre des Mines conservait son butin dans des cantines dans un
appentis. Son épouse irritée par le désordre qui y régnait a demandé à deux
ouvriers de s’en débarrasser. Le secret dans la famille présente parfois des
risques, et le corrompu a été obligé de se relancer dans la politique en créant
un parti pour reconstituer ses avoirs. Rien n’est dit sur les rapports
ultérieurs avec son épouse. Ces anecdotes mettent en évidence les pratiques
classiques et les risques qu’elles présentent, en particulier la situation
devant laquelle s’est trouvé Didier Schuller, ancien directeur de l’office
HLM des Hauts-de-Seine, lorsque les boîtes Tupperware enterrées dans
lesquelles il avait camouflé les espèces avaient été boulottées par les
sangliers.
Une fois que les montages de fraude ou de corruption ont permis de
stocker des fonds scripturaux dans des paradis fiscaux, ils doivent être
utilisés par les bénéficiaires dans leurs pays respectifs. Ce sont alors
d’autres pratiques qui sont installées.
La plus en vogue dans la jet society est la récupération d’espèces par
l’utilisation de cartes bancaires. J’ai constaté en Amérique du Sud que des
saisies de cartes de débit avaient été opérées dans une camionnette, plus de
500 cartes ont été récupérées, et chaque lot de 10 était entouré d’un
élastique. Les bénéficiaires n’ont pu être identifiés. Ce type de carte est
utilisé depuis fort longtemps par les fraudeurs qui ont installé fictivement
leur domicile en Suisse ou ailleurs pour ne pas payer d’impôts en France.
Ils ne peuvent ainsi être pistés et voir leur domiciliation remise en cause.
Un système de cartes anonymes ou utilisant des prête-noms permet de
retirer des fonds aisément. Les cartes sont émises par une « banquette »,
terme qualifiant une banque faisandée, ou par la filiale d’une telle banque.
Une société-écran de l’entité défiscalisante ouvre un compte auprès de cette
banque qui émet des cartes de débit ou de crédit pour le compte du client,
ce dernier devant créditer la société-écran à partir de sa propre société
offshore. Ce type de carte est toujours utilisé, mais il perd du terrain car la
concurrence et l’innovation sont rudes.
L’aventure des Dubaï Papers 6 permet de comprendre le fonctionnement
d’un groupe amené à protéger les fonds gérés des évolutions du contrôle.
Ce dernier, qualifié de « nébuleuse dans l’ingénierie de l’opacité » récuse
tout comportement frauduleux. Le Parquet national financier a ouvert une
enquête après de nombreux dépôts de plainte. Trop risquées, les cartes
anonymes ont été remplacées par des cartes prépayées. La combine consiste
à demander plusieurs cartes au nom des membres du groupe et d’utiliser
pour cela des prête-noms… Le niveau de sécurité a été relevé dans les
échanges internes. Dès janvier 2013, la messagerie traditionnelle a été
remplacée par un système de communication sécurisé via le réseau Tor. Les
documents sont désormais transmis aux clients via des messageries
accessibles uniquement avec une clé USB IronKey et un système de double
authentification. Pour les cartes aussi, le fonctionnement a été sécurisé, les
clients ne connaissent pas l’identité de la personne qui leur remet la carte.
Le nouveau système comprend quatre catégories de cartes prépayées. La
première concerne les membres du groupe qui disposent de ces cartes
« pour des raisons personnelles ». La deuxième s’adresse à « ceux qui
n’habitent pas en France, en Belgique ou en Italie ». La troisième concerne
les cartes servant à la distribution de cash en main propre par des employés
(en Belgique, en France, en Suisse et au Luxembourg). Enfin, la quatrième
et dernière catégorie de cartes est destinée aux « clients qui ont absolument
besoin de cartes portées », en général les clients les plus riches. Un prête-
nom sera alors utilisé pour l’émission de la carte.
Au printemps 2016, le retentissement des Panama Papers accélère la
mise en place de nouvelles normes internationales de transparence fiscale,
commencée en 2009 par l’OCDE après la crise financière de 2008. Plus
d’une centaine de pays et territoires, dont les Émirats arabes unis, se sont
engagés à respecter la norme relative à l’échange de renseignements sur les
détenteurs de comptes bancaires. Or c’est là que sont hébergés les comptes
bancaires offshore. Les avocats recherchent le schéma adapté au niveau de
confidentialité demandé. La solution est complexe. Les sociétés offshore
des clients ouvrent un compte dans la Blue Ocean International Bank, à
Porto Rico. La situation de ce territoire non incorporé des États-Unis lui
permet « d’échapper à l’échange automatique d’informations fiscales,
modèle OCDE », explique le mémo d’un collaborateur datant de 2016.
C’est à partir de cette banque de Porto Rico que l’argent est ensuite investi
dans un fonds commun de placements à l’île Maurice… Fin 2016, de
nouvelles cartes sont mises à disposition, il s’agit de celles émises par la
société suisse YM (Yes Money). Sur son site Internet, le slogan de cette
société a le mérite d’être clair : « Confidentialité, sécurité et accès facile à
l’argent 7. »
Ces structures ne constituent qu’une infime partie d’un réseau
mondialisé dont les systèmes informatiques semblent être mieux protégés.
La gestion des espèces ne génère pas toujours des montages aussi
complexes dans la distribution des fonds. Il est souvent fait appel à des
mulets qui transportent les fonds. Parmi eux, on a pu rencontrer des avocats
célèbres, des intermédiaires de haut niveau, Bourgi et Takieddine ont
affirmé en faire partie, ils le confirment, comme quelques retraités qui
complètent ainsi leur misérable pension. Le surnommé Plastic Bertrand
était de ceux-là. Ce retraité transportait des fonds dans des sacs en plastique
récupérés chez Franprix ou ED. C’était le temps où les ventes d’armes
étaient synonymes de rétrocommissions. Un montage à la fois ingénieux et
primaire avait été aménagé qui permettait de distribuer les fonds issus de
ces ventes aux bénéficiaires. Plutôt que de rapporter les fonds depuis les
paradis fiscaux dans lesquels ils se trouvaient sous une forme scripturale, on
allait récupérer les fonds du « black » bien présents en France au titre des
ventes sans factures et des recettes au noir du Sentier.
Deux problèmes étaient ainsi résolus avec une prise de risque minimale,
par la seule intervention d’un retraité, celui du transfert des espèces qui était
désormais remplacé par un virement de compte à compte dans un paradis
fiscal, et celui du transport des espèces depuis le paradis fiscal jusqu’à la
France. Les corrompus venaient d’inventer l’économie circulaire.
Ainsi Samuel voyageait-il une fois par semaine entre le Sentier et
l’avenue George-V, amenant des espèces à la société pivot. L’ensemble du
système était codé, ainsi les fonds dès leur réception étaient ventilés dans
des enveloppes kraft et transmis aux bénéficiaires. La comptabilité de cette
distribution était tenue sur des disquettes et sur un carnet manuel. Les
bénéficiaires, outre quelques « Pasqua boys » souvent fourrés dans ce type
d’opérations, étaient tous des membres importants du monde politique.
L’opération « Virus » n’est qu’une déclinaison du montage précédent.
Le monde des trafiquants de drogue de banlieue et celui des notables
parisiens adeptes de la fraude fiscale et de l’abus de biens sociaux, titulaires
de comptes en Suisse et gros consommateurs d’argent liquide « n’avaient
aucune raison de se croiser, si ce n’est pour acheter un peu de poudre
blanche ». Pourtant, dix-sept personnes ont été mises en examen pour
blanchiment en bande organisée, association de malfaiteurs ou trafic de
stupéfiants. Ainsi a été démantelée une filière internationale de blanchiment
organisée par trois frères, financiers d’origine marocaine, implantée à Paris
et à Genève.
En fait, l’argent ne quitte pas Paris. C’est là toute l’originalité de la
« El-Maleh Connection ». La tête du réseau de trafic de résine de cannabis
est installée à Casablanca et à Marrakech. Les El-Maleh sont présents à
Paris (Mardoché), à Genève avec Nessim, salarié de la Private Bank de
HSBC, dans laquelle est domiciliée la GPF SA, une société de gestion de
fonds créée en 1977 et présidée, depuis son mariage avec la fille du
fondateur en 1989, par Meyer El-Maleh, 48 ans.
Ce système satisfait tous les utilisateurs, la famille, qui prélevait une
« commission » de 8 % ; les fraudeurs fiscaux, qui récupéraient le cash à
domicile ; les trafiquants, qui se débarrassaient d’une partie des liquidités.
Ces dernières étaient disponibles après un parcours complexe sous la forme
de biens immobiliers, à Marrakech, Dubaï ou en Espagne, et de parts de
sociétés.
Les fonds étaient instantanément recyclés, des virements appuyés par
des fausses factures leur font quitter la Suisse, transiter par deux sociétés
fictives à Londres, puis à Madrid pour terminer le périple au Panama où une
centaine de comptes ont été identifiés. Ils sont ensuite investis. Les flux ont
pu atteindre 100 millions d’euros par an.
Le montage financier pour performant qu’il soit ne permet pas de livrer
la « fraîche ». C’est là qu’intervient le troisième larron, sans profession
connue ni revenu déclaré, il met les fonds à la disposition des fraudeurs. Les
billets une fois comptés sont placés dans des sacs en plastique et livrés sous
le format exigé, en général les billets de 20 et 10 euros usagés, les plus
demandés, aux lieux de rendez-vous fixés. L’enquête a permis d’établir
qu’en sept mois quelque 12 millions d’euros (à raison de « livraisons »
allant de 100 000 à 400 000 euros) auraient ainsi changé de poche.
Les livraisons tout aussi sophistiquées et plus discrètes ont longtemps
fonctionné et peuvent encore être utilisées si une chaîne de transfert
s’installe. Cela nécessite l’utilisation des services d’une société établie dans
un paradis fiscal ou dans un pays peu contrôlé, elle joue alors le rôle
d’agent de change et de chambre de compensation en mesure de livrer du
cash un peu partout en Europe. Un tel montage permet pour qui dispose de
fonds dans un paradis quelconque d’être livré à Paris par un montage
discret et sécurisé tant qu’une banque ne bloque pas le système. Les
opérations de livraison subséquentes aux transferts de banque à banque ont
d’abord été réalisées sous la forme de billets enveloppés dans du papier
journal toujours dans des sacs en plastique, un mot de passe déclenchant la
livraison 8. Désormais des cartes bancaires spécifiques sont utilisées avec la
plus grande discrétion. Les informations de livraison sont souvent données
oralement sans aucune confirmation écrite.

LE BLANCHIMENT S’ADAPTE AUX ÉVOLUTIONS EN UTILISANT


LES CRYPTOMONNAIES

Le secrétaire au Trésor des États-Unis, Steven Mnuchin, lors d’une


audition au Congrès 9 a annoncé que la lutte contre l’utilisation des
cryptomonnaies pour échapper aux contrôles était une priorité, et il a cité
l’inculpation et la condamnation au civil d’un ressortissant russe, opérateur
d’une société appelée BTC-e. Les services de la police financière du Trésor
américain (Financial Crimes Enforcement Network, FinCen) ont condamné
civilement l’entreprise à payer une amende de 110 millions de dollars. Le
ressortissant devra s’acquitter d’une amende de 12 millions de dollars. Les
deux ont fait part de leur désaccord. Ce fut une première pour les services
du Trésor américain dans ce domaine.
En France, Alexander Vinnik, jugé pour des extorsions massives via un
logiciel malveillant, a été relaxé à Paris pour ces cyberattaques, mais
condamné à cinq ans de prison pour le blanchiment d’argent lié à ces
attaques sur la plateforme citée plus haut. Condamné après que 13 chefs
d’inculpation sur 14 ont été abandonnés, à cinq ans de prison et à
100 000 euros d’amende et maintien en détention pour blanchiment
aggravé, il a interjeté appel, se considérant comme un opérateur « free-
lance » de la plateforme. Le parquet a aussi pour sa part fait appel de cette
décision.
Le bitcoin est le précurseur des cryptomonnaies, les développeurs ont
créé de nouveaux protocoles de cryptomonnaie, tels que Zcash, Monero et
Dash, avec des fonctionnalités de confidentialité qui rendent les
transactions plus difficiles à tracer. Monero, en particulier, progresse sur les
marchés du darknet.
Les cryptomonnaies s’invitent dans l’immobilier : acheter dans les
beaux quartiers de Londres avec des sociétés-écrans, c’est fini ! La dernière
mode, c’est l’achat en bitcoins. Les autorités américaines soupçonnent à
juste raison les ressortissants de certains pays sous le coup de sanctions de
profiter de la cryptomonnaie pour blanchir leur argent. L’annonce a été
rendue publique par le réseau immobilier RedFin et reprise par l’AFP : à la
fin de 2017, 75 maisons et appartements de Floride et de Californie ont été
entièrement payés en bitcoins. Certains vendeurs ont même affiché
« bitcoin accepté » sur leur annonce. L’AFP rapporte qu’un vendeur a
même spécifié qu’il n’acceptait que cette cryptomonnaie pour vendre son
appartement estimé à 500 000 dollars. Un risque d’ampleur au vu de la forte
volatilité des monnaies virtuelles. Une bonne part des acheteurs de biens
immobiliers en bitcoins serait originaire d’Amérique latine, en premier lieu
du Venezuela afin de mettre les fonds détournés de la rente pétrolière en
lieu sûr.
Ce processus est bien un moyen de blanchir l’argent en évitant les
sanctions sur les transferts. Certains pensent cependant que le chaînage des
sociétés-écrans est moins risqué car les transactions en bitcoins sont
enregistrées dans le Blockchain, sorte de stockage public de données.
Certes, les noms des vendeurs et des acheteurs sont des pseudos, mais de
telles manœuvres laissent des traces. Cela peut néanmoins être discuté, car
les spécialistes du blanchiment d’argent via la cryptomonnaie utilisent une
VPN 10 et des « mixer » rendant les opérations anonymes. Dans la pratique,
il faudrait une longue procédure judiciaire pour obliger les sociétés
exploitant ce type de serveur à révéler les données privées de leurs
utilisateurs.

LES MONTAGES IMMOBILIERS

Le blanchiment par l’immobilier est un « must » dans ce domaine. Il


contente l’ensemble des participants, les notaires, les agences immobilières,
les hommes de paille qui sont mis à la tête des sociétés-écrans, et les
prestataires divers rémunérés en espèces. Un dignitaire russe a acquis des
propriétés de luxe dans le sud de la France, avec des fonds occultes. Il a
même payé un dessous-de-table de 92 millions d’euros aux propriétaires
français qui ont sottement omis de déclarer aux impôts le paiement de la
vente. Ces propriétés ont été acquises par des sociétés offshore gérées par
son homme de paille, un financier suisse qui récuse la qualité de prête-nom
et revendique la propriété des immeubles.
L’achat a donc été réalisé par une société suisse qui détient des sociétés
luxembourgeoises, elles-mêmes propriétaires des villas concernées, rien que
de très classique. Cet achat aurait été effectué pour près de 700 millions
d’euros. Le dignitaire russe n’apparaît que comme le locataire des villas.
Quarante millions d’euros ont été engagés dans des travaux et payés en
espèces. Les fonds provenaient d’une société holding immatriculée aux îles
Vierges britanniques et contrôlée par l’homme de paille. Cette coquille a été
citée dans les Panama Papers et a été liquidée en décembre 2016. Ces
transferts d’argent liquide ont suivi un cheminement classique : les espèces
provenaient de comptes bancaires suisses : 4 millions d’euros pour
l’entreprise qui a réalisé les voiries internes à la propriété, 3 millions pour
l’architecte des jardins, 800 000 euros pour l’architecte de la villa,
600 000 euros pour l’entretien des espaces verts. Il ne reste qu’à espérer
pour eux que les bénéficiaires ont bien déclaré ces revenus aux services
fiscaux. Le transfert s’opérait par des valises de billets ramenées de Suisse
par le régisseur.
Airbnb permet aussi de blanchir à la petite semaine. Les escrocs russes
utilisent la plateforme pour transformer des sommes en provenance de
cartes de crédit volées grâce à la participation d’hôtes corrompus. Ces
mulets sont recrutés sur des forums fréquentés par les malfaiteurs, comme
le site Web d’information américain a pu le constater en consultant un
certain nombre de récents « posts » cherchant des internautes volontaires.
La manœuvre est simple : les voleurs simulent la réservation d’un
logement, la transaction a lieu avec les propriétaires complices, lesquels
renvoient la somme une fois la commission déduite. Pendant ce temps-là
évidemment, personne ne se déplace réellement dans les lieux loués,
indique l’expert en cybersécurité Rick Holland à Daily Beast.
« On fait 50/50 », peut-on lire dans un post de forum russe mis en ligne
par un escroc. « Vous recevrez l’argent deux jours après la date de
réservation », promet un autre. Un troisième post fait mention d’une
recherche de volontaires sérieux et désireux de faire passer de 1 000 à
3 000 dollars à chaque transaction. Donc un montage permettant de faire
passer des sommes unitairement faibles à chaque transaction mais sur une
longue durée et qui couvre la planète. Les blanchisseurs s’adaptent à la
nouvelle économie.

Et si les banques étaient « accros »


au blanchiment ?
Le directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime
(ONUDC), Antonio Maria Costa, affirmait dans un article de The Observer
du 13 décembre 2009 11 que « l’argent de la drogue a sauvé les banques
pendant la crise mondiale […], pas une seule banque internationale n’a été
épargnée » par le phénomène. Des dizaines de milliards de dollars ont été
investis dans des multinationales qui, pour certaines d’entre elles,
accueilleraient des parrains mafieux ou leurs conseillers dans les conseils
d’administration.
Les fonds et leurs propriétaires ont alors intégré le circuit et, de ce fait,
ils ont occulté le délit ou le crime initial. L’appât du bonus et le fait que le
blanchiment soit devenu une activité comme une autre, génératrice de gains
faciles, incitent les banquiers peu scrupuleux à fauter.

12
LE BLANCHIMENT N’EST PAS UNE SPÉCIALITÉ MEXICAINE

On est souvent intarissable sur le blanchiment des fonds de la drogue en


Amérique du Sud, en Afrique ou dans les pays asiatiques et les pays de
l’Est, on l’est moins lorsqu’il s’agit de banques européennes ou
américaines. Bloomberg évalue le blanchiment en provenance des pays de
l’Est à 900 milliards d’euros. Les richissimes oligarques des pays de l’Est
ont blanchi à tout rompre utilisant des schémas intéressants bien qu’assez
routiniers… Cette opération se décline en trois temps.
Le premier temps est celui du concepteur du montage, en l’espèce une
entité domiciliée dans les pays de l’Est organise les montages avec des
avocats, des comptables et des commerciaux. Elle a créé des sociétés aux
Pays-Bas, à Chypre, à Malte, au Royaume-Uni et en Irlande.
Le deuxième temps est celui des sociétés offshore et d’hommes de
paille, par lesquels les transactions intègrent les banques. En ce qui
concerne le blanchiment russe, trois sociétés britanniques, des limited
liability partnership (sociétés à responsabilité limitée), non contrôlées en
interne, et des sociétés des îles Vierges (75 sociétés offshore), au final plus
de 1000 sociétés ont été utilisées ainsi que des structures dormantes.
Le troisième temps est celui des banques dans lesquelles les contrôles
sont faibles et dont l’importance est relativement modeste, des filiales des
grandes banques dans les paradis fiscaux ou des banques locales. C’était le
cas des filiales de Wachovia au Mexique ou dans le montage des fonds
russes, les banques dont les actionnaires étaient russes ou détenues par des
capitaux étrangers. C’est à partir du défaut de contrôle de ces structures
appelées à disparaître rapidement que les fonds sont intégrés dans les
comptes des banques.
Au printemps 2017, les premiers échos identifiant un scandale majeur
de blanchiment apparaissent 13. Nordea, la plus grande banque de
Scandinavie, aurait traité 700 millions d’euros de transactions suspectes
entre 2005 et 2017, a rapporté la chaîne de télévision finlandaise publique,
citant des documents ayant fait l’objet d’une fuite.
Danske Bank, la première banque danoise, fait l’objet d’une enquête
dans cinq pays, elle aurait laissé transiter plus de 200 milliards d’euros de
paiements suspects en provenance de Russie et d’États de l’ex-Union
soviétique par sa branche estonienne. La banque fait l’objet d’enquêtes au
Danemark, en Estonie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.
Au moins 40 milliards de couronnes suédoises (près de 3,8 milliards
d’euros) auraient été transférées chez Swedbank 14 et Danske dans les pays
baltes entre 2007 et 2015 15. Les transactions étaient portées par une
cinquantaine de clients, entreprises sans activité visible représentées par des
prête-noms. Deutsche Bank, JPMorgan et Bank of America auraient payé
des transactions en dollars pour la filiale estonienne de Danske jusqu’en
2015.
Naïveté, laxisme, cupidité ? Comment des institutions telles que la
Danske Bank, la Nordea ou la Swedbank, qui comptent parmi les
principaux établissements bancaires au Danemark, en Finlande et en Suède,
ont-elles pu tolérer de telles pratiques dont elles avaient été informées ?
Pourquoi les autorités de régulation financière, une fois alertées, ne sont-
elles pas intervenues ?
L’association Organized Crime and Corruption Reporting Project
(OCCRP) et le site Internet d’investigation lituanien 15min.lt, en
coopération avec 21 médias internationaux, ont disposé d’une fuite de
données bancaires concernant 1,3 million de transactions entre
233 000 entreprises 16. Ils ont ainsi révélé un autre système de blanchiment
russe, mieux connu sous le nom de « lavomatic Troika », qui a fonctionné
entre 2006 et 2013 et a facilité la sortie d’environ 4,1 milliards d’euros,
dont une bonne partie était de l’argent sale. Un réseau de 75 entreprises
enregistrées dans des paradis fiscaux avait été mis en place avec des
comptes bancaires dans un établissement financier lituanien. Le système de
blanchiment a été utilisé pour les fonds issus de fraudes majeures. La plus
connue est l’affaire Magnitski, du nom d’un avocat russe mort en prison
après avoir dévoilé une arnaque fiscale vidant le Trésor russe de
230 millions de dollars. Au moins 130 millions d’entre eux seraient passés
par le « lavomatic Troika », selon l’OCCRP.
Un violoncelliste a aussi été l’un des bénéficiaires de ce système de
blanchiment. Il aurait perçu 61 millions d’euros et aurait bénéficié d’un
montage bien connu, celui du faux contentieux : 16 contrats ont été conclus
en une semaine, ils ont été aussitôt annulés et il aurait reçu en compensation
11,6 millions de dollars. En voilà un qui connaissait la musique.
Les prête-noms utilisés pour les sociétés offshore étaient des Arméniens
pauvres, qui n’étaient au courant de rien. La banque a été vendue à
Sberbank, la première banque nationale russe. En Lituanie, la banque Ukio
a été fermée en 2013 par le régulateur parce qu’elle ne respectait pas les
règles financières.
Le schéma moldave, des prêts fictifs validés par la justice moldave, a
bien fonctionné, toujours avec des fonds en provenance de Russie. Une
société-écran accordait à une autre un prêt fictif, que celle-ci se disait
incapable de rembourser avant de se mettre en faillite. Grâce à la complicité
de juges en Moldavie, la justice autorisait le remboursement, par des
sociétés russes, de cette dette fictive à des créanciers prête-noms. Les juges
moldaves auraient été choisis d’après la Novaïa Gazeta, « parce que les
juges russes sont devenus trop chers ».
L’argent poursuivait sa « transformation miraculeuse », selon
l’expression du quotidien britannique The Guardian, vers des banques
lettones ou au sein de l’Union européenne, avec toutes les apparences de la
légalité. Enfin, il terminait sa balade dans des grandes banques au
Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Suisse, en Estonie ou aux États-Unis. Ces
banques sont suspectées d’avoir été peu regardantes sur l’origine des fonds
ayant transité chez elles, fonds qui auraient appartenu à l’élite des affaires
moscovites – environ 500 personnes, dissimulées derrière des structures
opaques, mais que les journalistes ont partiellement réussi à identifier. Une
grande partie des milliards blanchis se sont évaporés dans le monde
ténébreux des compagnies offshore.
Les blanchisseurs utilisent aussi un mécanisme de courtage qui a facilité
l’évacuation d’une dizaine de milliards de dollars. Les clients investissent
en monnaie locale dans des actifs auprès de la filiale d’une banque dans le
pays concerné. Au même moment, le bureau de la même banque à Londres
réalise des investissements identiques en monnaie internationale pour le
compte des mêmes clients représentés par des entités enregistrées dans des
paradis fiscaux. Cette pratique permet de faciliter la sortie de capitaux.
Tout récemment, ce sont les dirigeants de la Scandinaviska Enskilda
Banken (SEB) qui ont admis avoir blanchi 25,5 milliards dont les clients ne
répondent pas aux exigences de la transparence. On peut paraphraser La
Fontaine, « ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ».
L’institution financière vaticane du célèbre Institut pour les œuvres de
religion (IOR) a aussi été impliquée dans les plus grands scandales
financiers italiens. De la loge P2 au krach de la banque Ambrosiano en
passant par l’affaire Enimont, ou par les matchs de foot truqués. Plus de
2 000 clients sont partis ou ont vu leurs comptes fermés et 20 000 comptes
ont été analysés. L’IOR étant la seule banque dont les distributeurs de
billets utilisent le latin pour guider le client.
Les régulateurs ont sanctionné ces banques : La BCE a prononcé une
amende de 13,5 millions d’euros pour blanchiment. La Swedbank est en
négociation avec les États-Unis sur la base de 4,8 millions de dollars.
L’Inspection du secteur financier a prononcé une amende de 50 millions de
couronnes à la Nordea Bank. La Deutsche Bank a écopé pour sa part d’une
amende de près de 630 millions de dollars.

LES BANQUES EUROPÉENNES SONT DÉSORMAIS FORTEMENT


17
SANCTIONNÉES

Les scandales nordiques pointent les pratiques de blanchiment d’argent


en Europe, l’agence Moody’s souligne dans un rapport que les banques
européennes ont écopé entre 2012 et 2018 de 16 milliards de dollars
d’amendes pour de tels faits. Ce montant inclut les sanctions pour violation
des embargos, et donc l’amende record de 8,9 milliards de dollars a été
infligée à BNP Paribas par les États-Unis en 2014. Les régulateurs
américains sont d’ailleurs à l’origine de plus de 75 % des sanctions. Des
enquêtes sont en cours contre Danske Bank et Swedbank. « Les régulateurs
européens imposent des amendes plus élevées que par le passé », ajoute
l’agence de notation, en citant la sanction record de 775 millions d’euros à
l’encontre d’ING aux Pays-Bas en septembre 2018 18. La décision rapporte
des faits troublants. Le dossier « A46 » dans lequel la banque a laissé se
multiplier les débits et crédits sur un compte d’entreprise pour plusieurs
centaines de millions d’euros, « chiffre non cohérent avec le chiffre
d’affaires prévisionnel déclaré, soit environ 30 000 euros ». Ou le cas
« d’un ancien responsable de haut niveau d’une banque centrale » qui a
perçu des virements provenant d’une société luxembourgeoise sans que soit
levé « tout doute quant à l’origine des fonds ».
Dix-huit des vingt plus grandes banques européennes ont déjà été
condamnées pour des infractions en matière de lutte contre le blanchiment
d’argent ces dix dernières années, selon les conclusions d’une société de
conseil britannique transmises à l’AFP.
« Le blanchiment d’argent est un problème paneuropéen, avec 90 % des
plus grandes banques du continent qui ont été sanctionnées pour des
infractions » aux dispositifs de lutte antiblanchiment, explique le cabinet
FortyTwo Data, spécialisé dans les questions de conformité financière.
Les dix plus grandes banques européennes – les britanniques HSBC,
Barclays, Lloyds, les françaises BNP Paribas, Crédit Agricole, Société
Générale et BPCE, l’allemande Deutsche Bank, l’espagnole Santander et la
néerlandaise ING – ont toutes été condamnées par des autorités de lutte
contre le blanchiment d’argent, rappelle-t-il.
En France la commission des sanctions de l’ACPR a sanctionné une
banque importante d’une amende de 10 millions d’euros en 2017. Elle avait
relevé au cours de son contrôle plusieurs dysfonctionnements, et en premier
lieu, « la faiblesse persistante des moyens humains consacrés au traitement,
au niveau central, des propositions de déclarations de soupçon », qui a eu
pour conséquence des délais anormalement longs de déclaration des
opérations suspectes. Elle dénonce aussi « la faible efficacité, à la date du
contrôle, des outils de détection des opérations atypiques réalisées par les
clients ». La même banque a tardé à mettre à jour ses procédures afin
qu’elles correspondent à la nouvelle organisation, pourtant décidée dès
2013. « Des carences dans le traitement de plusieurs dossiers individuels
viennent corroborer ces constats, en particulier des retards ou des défauts de
déclarations de soupçon », ajoute le superviseur. Elle est toutefois
condamnée à une amende nettement supérieure à celles prononcées en 2016
à l’encontre d’autres établissements, également épinglés pour des
manquements en matière de lutte contre le blanchiment. Le 28 décembre
2016, la filiale française d’une banque danoise s’est vu infliger une sanction
pécuniaire de 900 000 euros.
Une autre grande banque française s’est vu infliger un blâme assorti
d’une amende de 50 millions d’euros du fait des manquements dans son
dispositif de lutte contre le financement du terrorisme. « Ces sanctions
répriment une carence grave du dispositif de détection », a souligné
l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). La banque
publique française a indiqué de son côté avoir décidé d’engager un recours
devant le Conseil d’État contre cette sanction.
Les faits reprochés par l’ACPR concernent le fonctionnement des
mandats cash nationaux, qui permettent de transférer très rapidement des
fonds à un tiers, et le gel des avoirs, qui oblige un établissement à bloquer
les actifs de toute personne ou société sanctionnée par les autorités.
L’ACPR reproche à la banque de ne pas s’être « dotée d’un dispositif lui
permettant de détecter, avant leur exécution, les opérations de mandat cash
nationaux (MCN) au bénéfice de personnes faisant l’objet d’une mesure
européenne ou nationale de gel des avoirs ».
La commission des sanctions de l’ACPR a annoncé avoir infligé en
2018 un blâme et une amende de 8 millions d’euros à l’encontre
d’assurances en raison de manquements à leurs obligations de vigilance et
de signalements à Tracfin. La lourdeur de la sanction tient compte de la
gravité des faits, mais aussi de l’ampleur des moyens mis en œuvre pour
mettre à niveau le dispositif.
La commission avait condamné l’une des majors françaises à une
amende de 500 000 euros, dans le cadre d’un vaste audit mené en 2010 et
2011 auprès des grands acteurs de la banque privée en France. La synthèse
de ces 17 contrôles avait révélé des « insuffisances significatives » aux
obligations de lutte contre l’argent sale, comme des failles entre sociétés
mères et filiales établies à l’étranger, une absence de classification des
risques, voire la sous-traitance des obligations de vigilance.
Les banques ne sont pas les seules à être sanctionnées, quarante-trois
professionnels ayant favorisé le blanchiment d’argent ont aussi été
sanctionnés en 2016, un chiffre en hausse de 24 % par rapport à 2015, selon
un rapport de la Commission nationale des sanctions (CNS). Cela porte à 79
le nombre de personnes sanctionnées depuis la mise en place de la
commission en octobre 2014, indique ce rapport.
Dans le détail, 22 dossiers ont été examinés, 11 concernant des agences
immobilières, 9 des entreprises de domiciliation et 2 des casinos et cercles
de jeux.
En 2016, 70 sanctions ont été prononcées, aussi bien à l’encontre de
personnes physiques que de personnes morales. « Les manquements le plus
souvent établis ont porté sur l’obligation d’identification et de vérification
de l’identité du client […], l’obligation de recueillir des informations et
d’exercer une vigilance constante sur la relation d’affaires […] et
l’obligation de formation et d’information régulière du personnel », indique
le rapport.
La CNS a retenu en 2016 pour la première fois des manquements à
l’obligation de déclarer des soupçons à la cellule de renseignement
financier Tracfin. La CNS a été créée pour punir les professionnels accusés
de créer des conditions favorables au blanchiment d’argent ou au
financement du terrorisme, volontairement ou non.
Les ministres des Finances de l’UE se sont engagés à améliorer les
règles communautaires pour lutter contre le blanchiment, notamment en
renforçant les pouvoirs du régulateur bancaire européen, l’Autorité bancaire
européenne (ABE), fondée en 2010. L’entité, dont le siège va déménager en
2019 de Londres à Paris, pourrait voir ses moyens augmenter pour assurer
une surveillance unique plus efficace en matière de lutte contre le
blanchiment. Il était temps. Cependant cette structure semble très en retrait
dans ce domaine car, d’après Europol, les activités suspectes atteindraient
1 % des richesses de l’UE, soit l’équivalent de son budget annuel. Et l’ABE
vient de clôturer l’enquête portant sur le blanchiment de 200 milliards par
les banques, décrit plus haut, sans sanctions claires bien qu’ayant constaté
des manquements évidents.
Outre l’appât du gain, un autre phénomène peut expliquer ces dérives,
c’est l’aléa moral produit par l’effet taille. La banque se sait invulnérable.
On passe du too big to fail au too big to manage. Les banques sont
tellement importantes qu’elles ne sont plus gérables, et il suffit d’un nombre
très faible de personnes judicieusement placées pour créer des problèmes
incommensurables. L’un des exemples, un peu ancien, de cette tendance est
celui de la limitation des bonus des traders par le G20 en 2010. Les banques
ont immédiatement contourné la règle.
En réalité, les sanctions, pour importantes qu’elles soient, même
évaluées en milliards, ne représentent que des broutilles pour des structures
de ce genre. Nous avions, avec quelques-uns de mes élèves, étudié le coût
comparé d’une sanction d’un milliard d’euros avec celui qui affecterait,
toutes proportions gardées, le salaire d’un cadre, et l’impact pour ce dernier
serait de moins d’une centaine d’euros par mois. Ce comparatif très grossier
montre que ces sanctions ne constituent pas un système préventif suffisant.
L’autocontrôle restant sans effet, il est absolument nécessaire de renforcer
les règles et de sanctionner directement les plus hauts dirigeants, qui ne
seraient plus too big to fail.

Finalement, le blanchiment comme les autres montages frauduleux ne


sont-ils pas une bénédiction pour l’économie telle qu’elle est conçue
aujourd’hui ? Il apparaît que la croissance, quoi qu’on en pense, n’atteindra
plus jamais le niveau attendu, à l’exception de quelques pays dont on peut
penser qu’ils ralentiront bientôt, et le blanchiment est un moyen d’atteindre
fictivement ces attentes. Cela relève aussi d’une analyse macroéconomique
et d’un constat, celui de l’importance de l’argent gris dans le produit brut
mondial. Le blocage de ce phénomène aurait un effet inflationniste et
limiterait la croissance. Lorsque je travaillais aux impôts, le discours
suivant était rapporté : « La fraude permet le développement économique
car l’économie du black finance la TVA, avec l’exemple de l’achat d’une
voiture de luxe. » Certes, mais il ne faisait jamais état de la fraude à la TVA
ni des dégâts sociaux causés par la fraude.
Il se passe la même chose avec le blanchiment, le refus de réduire de
manière significative le blanchiment et ses causes est une politique de
gribouille car elle occulte des risques majeurs. L’absence d’obstacles
sérieux au blanchiment facilite le contrôle de l’activité mondiale par des
capitaux non identifiés et la disparition programmée d’un modèle
démocratique. Est-il acceptable qu’une partie majoritaire du capital d’une
grande société soit détenue par un criminel condamné ou par des personnes
poursuivies pour corruption ?
DEUXIÈME PARTIE

FRAUDES ET FISCALITÉ
CHAPITRE 1

Un sujet issu du fond des temps


L’évolution d’un délit particulier

Toujours la même histoire


Au XVe siècle, la fraude fiscale est considérée comme un crime de lèse-
majesté, sanctionné par des amendes. Seule la transposition du refus de
l’impôt en acte politique est poursuivie comme un crime. Le sang pour les
« révoltes populaires », l’amende pour l’évitement. Au XVIIIe siècle, le
système répressif fonctionne à l’identique : « intransigeance pour
l’opposition frontale, indulgence pour la soustraction discrète ».
La Révolution française installe un système de taxes évaluées sur des
bases « visibles et consenties », écartant toute procédure inquisitoire.
Au début du XXe siècle, l’impôt progressif sur les successions et l’impôt
sur le revenu sont créés et suivis d’une évasion extraordinaire.
En 1932, des poursuites judiciaires contre les titulaires des comptes
ouverts à la Commerciale de Bâle sont engagées, l’envoi des mises en
demeure de payer ayant été omis, toutes les poursuites se soldent par des
non-lieux. Les responsables suisses sont condamnés puis amnistiés.
Après la Seconde Guerre mondiale, la France a besoin d’argent et
affiche des mesures fortes. En 1948, des peines d’emprisonnement sont
édictées. En 1952, des mesures spécifiques comme l’affichage et le retrait
du permis de conduire sont votées. En 1954, le « chiffonnier milliardaire »
Joseph Joanovici, inventeur du « tourniquet », pour frauder la TVA, est
condamné par contumace. À partir de 1960, les peines de suspension du
permis de conduire et d’interdiction de gérer sont affichées.
Au cours des années 1970, des contrôles sectoriels sont développés et
des poursuites contre des personnages importants, médecins, chanteurs
célèbres, sportifs médecins, sont engagées. Puis l’administration perd le
pouvoir de suspendre le permis de conduire et d’interdire la gestion.
Depuis 1977, le « système fiscal contractuel » a été institué, il distingue
l’erreur et la fraude. La Commission des infractions fiscales a alors été
créée.
La loi ESSOC de juillet 2018 introduit un « droit à l’erreur », les agents
du fisc sont tenus d’être accomodants avec les entreprises jugées « de bonne
foi ». Par expérience, les fraudeurs ne commettent pas d’erreurs, ils
organisent les montages ou en sous-traitent la mise en place à des
professionnels. On peut toutefois comprendre l’intérêt de ce dispositif : il
s’agit de négocier globalement les droits et pénalités pour éviter un procès.
L’adage populaire le formule si bien : « Mieux vaut un mauvais accord
qu’un bon procès. » Le politique ne s’en plaint pas.
Le ministère des Finances, désireux de sécuriser les rentrées de fonds,
s’ouvre à la négociation. Or une négociation, c’est un rapport de forces.
Face à des négociateurs disposant de moyens illimités, les agents devraient
être pourvus des moyens d’échanger d’égal à égal. Sinon, c’est une
opportunité supplémentaire qui est offerte aux fraudeurs. De plus, ce choix
politique crée des risques sérieux pour les agents. Le négociateur peut se
laisser entraîner par les sirènes des entreprises et se trouver en situation de
conflit d’intérêts, voire de corruption. Quant au contrôleur, il peut être tenté
de relâcher ses recherches puisque la décision est prise ailleurs. Il est donc
essentiel de renforcer les contrôles des pantouflages dans les deux sens et
cela vaut pour tous les niveaux hiérarchiques.
On est souvent déconcerté par les décisions du monde politique. Les
députés ont proposé un amendement stipulant que l’aide aux entreprises
présentes dans les paradis fiscaux de la liste française soit refusée. Le Sénat
l’a accepté et l’Assemblée a… rejeté l’amendement ! La buvette était
pourtant fermée. Toutefois, cet amendement ne présentait pas de grands
risques pour les entreprises, seule l’inversion de la charge de la preuve lui
donnerait vie, et encore faudrait-il élargir grandement la liste des paradis
fiscaux : les entreprises devraient alors démontrer qu’elles n’utilisent pas
ces territoires pour des opérations fiscales.
C’est l’affaire Cahuzac qui a relancé la lutte contre la fraude fiscale.
C’est sa faute qui a permis le vote de la « loi panique » de 2013. À la
réflexion, les yeux dans les yeux, Jérôme Cahuzac aura été
exceptionnellement utile en créant ce scandale.

Où en sommes-nous ?

UNE VISION BIENVEILLANTE DES CONTRIBUABLES

Le rapport de la Cour des comptes publié le 2 décembre 2019 tombe


fort à propos, il a le mérite de faire le point sur la situation et de mettre en
évidence des constats anciens. Le monde politique, le couteau dans les
reins, développe une politique répressive avec des outils puissants, mais
dont les effets sont limités. Le fait de considérer tous les contribuables
comme étant a priori honnêtes améliore, certes, le service rendu à ces
derniers, chacun peut le constater, mais dissuade peu les autres. La porosité
entre les hauts cadres administratifs, judiciaires, politiques et les entreprises
est forte. Les grands fraudeurs, les gestionnaires d’entreprises et ceux qui
légifèrent, appartiennent au même monde.
Certains actionnaires, certaines entreprises, certaines banques au-dessus
de tout soupçon n’hésitent pourtant pas à édifier et à diffuser des montages
complexes conçus à un très haut niveau comme les fraudes « CumCum » et
« CumEx ». Ces manipulations financières de tradeurs auraient détourné
des caisses publiques (impôt sur les dividendes) 55 milliards d’euros en
quinze ans, alors que les États finançaient la survie de ces mêmes banques.
Le système fonctionne encore dans les pays qui n’ont pas bloqué
l’hémorragie. La France aurait été impactée à hauteur de 3 milliards.
Le montage concerne les actions d’entreprises détenues par des
étrangers.
1. Avant le versement des dividendes, des actions sont transférées à un
autre actionnaire à Dubaï, où la convention fiscale ne prévoit pas de
taxation.
2. Le dividende est versé à cet actionnaire.
3. Les actions sont ensuite rendues au premier propriétaire et les gains,
évalués entre 15 et 30 % des sommes, sont partagés.

Le système CumEx améliore le montage en intégrant une succession de


transferts extrêmement rapides et des ventes à découvert. Il devient plus
rémunérateur et incontrôlable.
1. X est un propriétaire étranger d’actions, il perçoit son dividende taxé
par l’État et sera remboursé.
2. Y est aussi un actionnaire étranger, il achète des actions à découvert à
Z qui ne les détient pas, ce dernier en demande le remboursement à l’État
alors qu’ils ne sont pas taxés.
3. Z les achète à X pour honorer sa vente à Y avant le détachement du
dividende.
Les députés européens ont demandé à l’Autorité de contrôle des
banques de s’approprier le sujet. J’ai moi-même été confronté à un système
assez proche dans les années 1980. Les entreprises obtenaient un crédit
d’impôt justifié par l’achat de titres. Une foule de titres étaient achetés au
cours des trois derniers jours de l’année et revendus le 2 janvier, mais le
crédit d’impôt était pourtant accordé sur tout l’exercice. La fraude se
poursuit donc comme jamais. Les révélations des leaks ont rendu publics
les noms de contribuables ayant utilisé des montages complexes et
récurrents pour échapper à l’impôt. En Grande-Bretagne et en Allemagne,
les fraudeurs ont immédiatement écopé de sanctions pénales lourdes. En
France, quelques cas ont fait l’objet de sanctions, il était difficile de faire
autrement. Comme l’expose très clairement l’ouvrage L’Impunité fiscale 1, il
existe toujours un écart entre « les condamnations de principe et la rareté
des sanctions ». Cette contradiction est aussi due en grande partie au choix
de récupérer des fonds rapidement, une procédure pénale pouvant durer des
dizaines d’années sans garantie de condamnation.

LA POURSUITE DES FRAUDES N’EST PAS SI SIMPLE

Les montages performants sont organisés, diffusés, proposés et agencés


de manière professionnelle, utilisant l’international même pour des
structures de faible importance. Très compliqués à analyser et à poursuivre,
ils nécessitent d’importants moyens humains et informatiques pour apporter
les preuves. La plupart des fraudes considérées comme occasionnelles sont
devenues récurrentes. Il y a fraude et fraude : une fraude sur amortissement
ou provision embellit certes le carnet de chasse, mais ne présente qu’un
intérêt limité, elle peut même constituer un leurre. Les fraudeurs d’habitude
protègent chaque transaction en créant des sociétés distinctes et une
documentation spécifique appuyée par des analyses de consultants. Le
contrôle numérique auquel on attache beaucoup d’attention n’est qu’une
brique dans l’environnement de contrôle. Il ne semble pas qu’une
augmentation sensible des effectifs adaptés et formés soit prévue dans ce
domaine, pas plus qu’une coordination entre services faisant fi des
problèmes de chapelles ait été complètement intégrée. En France le
traitement de la grande criminalité financière mériterait un plus grand
nombre de substituts et de fonctionnaires affectés au contrôle ainsi qu’une
formation d’experts. Il ne semble pas non plus que les formations
spécifiques de haut niveau soient en forte augmentation.
La fraude reste en partie impunie, elle conforte un sentiment
d’impuissance des citoyens. Elle renforce l’idée d’une opposition des
classes, un monde existe entre le monde « kérosène/Net » utilisant les
montages organisés et ceux qui, enracinés, ne peuvent échapper aux taxes,
aux contraventions, aux augmentations diverses. Ces derniers ne disposent
plus de la maîtrise démocratique. Le mouvement des Gilets jaunes trouve là
son origine. La fracture fiscale est d’autant plus marquée qu’elle apparaît
clairement chez les bénéficiaires des niches fiscales. C’est ainsi que se
renforcent les inégalités, ce n’est pas nouveau, François Rabelais l’avait
déjà constaté 2 : « Or çà, les lois sont comme les toiles d’aragne, or çà les
simples moucherons et petits papillons sont pris, or çà les gros taons
malfaisants les rompent, or çà et passent à travers. »
Il faut bien comprendre que le contribuable lambda est plusieurs fois
volé dans le système actuel. Il doit d’abord financer par ses impôts une
partie des montants éludés et subir la contraction des dépenses si chère aux
« crétins libéraux ». Celle-ci détruit la solidarité nationale en opposant le
privé au public, les pauvres et les moins pauvres, et son application
pointilleuse dans les hôpitaux a donné les résultats qu’on sait. Il lui faut
aussi ensuite participer au remboursement de la dette dont une partie peut
provenir de sociétés offshore, passagers clandestins des marchés, recyclant
ainsi des fonds frauduleux ou criminels. Et, enfin, l’évasion fiscale aggrave
le déficit et conduit les gouvernements à accorder des cadeaux fiscaux dont
l’efficacité est parfois douteuse.

LA TENDANCE CROISSANTE À LA NÉGOCIATION PÉNALE


Le recours au plaider-coupable pour résorber le grand nombre de
procédures fait que le marchandage judiciaire se vend bien. Ces
négociations permettent de clôturer une procédure ou d’éviter un procès en
blanchiment de fraude fiscale (HSBC a payé plus de 300 millions d’euros
au PNF, le parquet national financier). Cet accord constituait la première
Convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) signée en France. La
procédure permet à une entreprise poursuivie de négocier une amende, sans
aller en procès ni en procédure de plaider-coupable. Le PNF est devenu
leader dans ce domaine, réduisant par ce fait les opportunités d’incursion du
DOJ (Department of Justice) et surtout l’évaluation de la compliance a été
dévolue à l’Agence française anticorruption (AFA) et non aux entités
américaines spécialisées. Cela pourrait à terme réduire l’asymétrie de
traitement constatée lors des poursuites extraterritoriales. Cette tendance à
négocier touche le fiscal comme le pénal, l’impact du paiement de l’amende
pourrait n’être que relatif, car comptabilisé en charges par la grâce d’un
montage assez simple 3.

NOTRE SYSTÈME FISCAL NE COMPTE QUE TROIS IMPÔTS


PROGRESSIFS

L’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), celui portant sur
les droits de succession (droits de mutation à titre gratuit), et l’impôt sur la
fortune immobilière (IFI) pèsent proportionnellement davantage sur les
revenus et les patrimoines des plus riches que sur ceux des pauvres et des
classes moyennes, mais ils sont en régression. Le système fiscal semble
subrepticement tendre vers un système régressif. Comme le préconisait
Alphonse Allais : « Il faut prendre l’argent là où il se trouve : chez les
pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »
En revanche, le fameux ruissellement, tant attendu pour des allègements,
s’il est sans effet des plus riches vers les plus pauvres et affecte même les
dons, fonctionne très bien en flux inversé.
Quant aux classements internationaux, ils doivent susciter une grande
méfiance. Au cours du mois d’août 2019, un institut de recherche fiscale
américain, la Tax Foundation 4, a publié le classement des pays de l’OCDE
en fonction de leur compétitivité fiscale. D’après leurs critères, les pays les
mieux notés sont ceux qui sont attractifs pour l’investissement et la
production. La France obtient son meilleur classement pour les taxes sur la
consommation et son plus mauvais classement pour les taxes sur la
propriété et sur celles des entreprises et des ménages. C’est bien dans cette
direction que la fiscalité évolue, suivant en cela les canons libéraux. Un brin
d’ironie peut sourdre de ces classements. Le pays le mieux classé est
l’Estonie.

Fraude, optimisation, évasion fiscale

DÉFINITIONS

La fraude fiscale (art. 1741 du code général des impôts) vise à


contourner illégalement l’impôt par un comportement volontaire et délibéré.
Des sanctions pénales et fiscales s’appliquent aux délinquants. Sur
proposition de la CIF (Commission des infractions fiscales), un dépôt de
plainte peut être déposé par l’administration fiscale et depuis peu, avec la
modification du « verrou de Bercy », par les juges d’instruction. Le délit de
blanchiment de fraude fiscale peut aussi être utilisé. La notion de « fraude »
est utilisée dans les situations d’évitement volontaire de l’impôt, elle se
distingue alors des erreurs et des oublis, volontaires ou non.
La fraude est « une infraction à la loi commise dans le but d’échapper à
l’imposition ou d’en réduire le montant ». L’infraction pénale suppose la
réunion de trois éléments : l’élément légal, ne pas respecter le droit en
vigueur ; l’élément matériel, le montant de l’impôt éludé ; et l’élément
moral, l’intentionnalité.
L’infraction pénale comporte plusieurs classes sanctionnées
différemment : la contravention, le délit et le crime. En matière de fraudes,
il peut s’agir d’une « petite » fraude, d’une omission exceptionnelle de
déclaration, d’un montant faible, d’un décalage. Ici l’évitement de l’impôt
se traduit par des pertes limitées pour les finances publiques. Pour celles
dont la perte est importante ou qui sont récurrentes, le traitement en termes
de sanctions fiscales diffère. Au-delà de la reprise des sommes éludées
(rectification) et de l’intérêt de retard, les sanctions peuvent consister en des
pénalités dites « exclusives de bonne foi » : une majoration de 40 % si la
mauvaise foi est établie, une majoration de 80 % en cas de manœuvres
frauduleuses et éventuellement les sanctions pour opposition à contrôle
fiscal. Le type de sanctions suit la gravité de la fraude.
L’optimisation fiscale utilise un mécanisme en principe légal qui permet
d’échapper à des impositions. Il s’agit d’un contournement de la législation
fiscale ou de l’exploitation de failles existantes (niches fiscales ou régimes
dérogatoires), ou encore de l’utilisation de facilités mises à disposition par
certains pays. Il n’y a pas d’infraction à la législation fiscale. En revanche,
lorsque le montage est artificiel, lorsque le but est essentiellement fiscal,
l’infraction est constituée.
Lorsque l’optimisation fiscale est considérée comme illégale, les actes
n’ayant d’autre fondement que l’évitement de l’impôt, elle est passible d’un
abus de droit. Le professeur Maurice Cozian définit l’abus de droit à sa
manière : « L’abus de droit est le châtiment des surdoués de la fiscalité.
Bien évidemment, ils ne violent aucune prescription de la loi et se
distinguent en cela des vulgaires fraudeurs qui, par exemple, dissimulent
une partie de leurs bénéfices ou déduisent des charges qu’ils n’ont pas
supportées. L’abus de droit est un péché non contre la lettre, mais contre
l’esprit de la loi. C’est également un péché de juriste ; l’abus de droit est
une manipulation des mécanismes juridiques là où la loi laisse la place à
plusieurs voies pour obtenir un même résultat ; l’abus de droit, c’est l’abus
des choix juridiques. »
L’évasion fiscale, c’est le mélange de l’optimisation et de la fraude.
Dans les travaux du « paquet de lutte contre l’évasion fiscale », la
Commission européenne a considéré que la fraude et l’évasion fiscale
constituent toutes deux des activités illégales consistant à se soustraire à
l’assujettissement à l’impôt. Les règles fiscales en vigueur sont appliquées,
mais d’une façon jugée non pertinente.
Les exemples d’évasion fiscale les plus utilisés sont la réalisation de
« montages fiscaux complexes » aux seules fins d’éluder tout ou partie de
l’impôt, ou bien le déplacement de l’activité locale dans un paradis fiscal, et
également le transfert de son patrimoine dans des pays à fiscalité
privilégiée. On qualifie l’acte de partir à l’étranger pour éviter l’impôt
d’« exil fiscal » ou d’« expatriation fiscale ». Le déplacement de la
résidence fiscale en constitue l’acte central : s’installer véritablement en
Belgique, par exemple, implique d’y déclarer ses revenus.
Finalement, la différenciation entre les malhonnêtes et les malins se fait
par les moyens qui peuvent être engagés dans la réalisation des montages.
Denis Healey, membre du Parti travailliste et ministre des Finances du
Royaume-Uni dans les années 1980, prétendait que « la différence entre
l’optimisation et l’évasion fiscale réside dans l’épaisseur des murs d’une
prison ».
LES MOYENS DE LUTTE

Les scandales des Panama Papers et des Paradise Papers ont clairement
posé le problème de l’évasion fiscale internationale. Les enquêtes révèlent
une multitude de montages d’exemption fiscale. Du fait de son opacité, le
montant de l’évasion fiscale est difficile à évaluer. Des rapports publics
permettent néanmoins d’établir quelques ordres de grandeurs. La lutte
contre la fraude et l’évasion fiscale est un enjeu majeur de souveraineté.
C’est la condition essentielle du respect du principe d’égalité devant
l’impôt. Elle a une triple finalité : dissuader, sanctionner et budgétiser. Elle
répond à un principe d’équité entre les citoyens et les entreprises, mais c’est
aussi un remarquable support de communication politique.
En France, plusieurs lois et lois de finances rectificatives ont renforcé la
lutte contre la fraude fiscale.

La loi contre la fraude fiscale et la grande délinquance


économique et financière de 2013

La « loi panique » faisant suite au scandale Cahuzac renforce la


répression de la fraude fiscale complexe et de la délinquance économique et
financière. Afin de faciliter la poursuite, l’instruction et le jugement des
affaires complexes, la loi a créé des juridictions interrégionales spécialisées
et attribue au TGI de Paris une compétence nationale. Un procureur général
financier près du TGI de Paris a été par ailleurs institué. La Haute Autorité
pour la transparence de la vie publique (HATVP) et l’Office central de lutte
contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) et
le Parquet national financier 5 ont été créés à cette occasion. Ce dernier
traque la grande délinquance financière avec un certain succès. Il a donc
beaucoup d’ennemis dans les sphères politiques et économiques ; il est
scandaleusement critiqué par les justiciables pour ses investigations.
Finalement, les tricheurs et leurs conseils drapés dans leur sombre vertu
créent un brouhaha indigne sans que les plus hautes instances politiques
défendent l’institution.

La loi no 2018-898 du 23 octobre 2018 relative à la lutte


contre la fraude

Elle consolide les moyens de détection et de caractérisation de la fraude


avec :
la création d’une « police fiscale » au sein du ministère chargé du
Budget, afin d’accroître les capacités d’enquête judiciaire en cas de
fraude fiscale ;
le renforcement des pouvoirs de la douane en matière de lutte contre les
logiciels frauduleux (logiciels dits « permissifs » conçus pour permettre
et dissimuler la fraude) ;
la consolidation des échanges d’informations utiles à l’accomplissement
des missions de contrôle et de recouvrement entre agents chargés de la
lutte contre la fraude.

Le texte renforce également les moyens de sanction de la fraude avec :

la mise en œuvre d’une logique de publicité plus large des sanctions,


tant pénales qu’administratives, en cas de fraude fiscale – le naming and
shaming. Concrètement, il s’agit d’appliquer par défaut la peine
complémentaire de publication et de diffusion des décisions de
condamnation pour fraude fiscale, aujourd’hui prononcée de manière
facultative par le juge pénal ;
la création d’une sanction administrative complémentaire des sanctions
financières existantes, consistant à rendre publics les rappels d’impôts et
les sanctions administratives pécuniaires dont ils ont été assortis pour
les fraudes les plus graves ;
la création d’une sanction administrative, exclusive des sanctions
pénales, applicable aux personnes qui concourent, par leurs prestations
de services, à l’élaboration de montages frauduleux ou abusifs, afin de
sanctionner aussi les professionnels complices ;
l’aggravation de la répression pénale des délits de fraude fiscale en
prévoyant que le montant des amendes puisse être porté au double du
produit tiré de l’infraction ;
l’extension de la procédure de comparution sur reconnaissance
préalable de culpabilité (CRPC) dite de « plaider-coupable » en matière
de fraude fiscale pour assurer une réponse pénale plus rapide et plus
efficace ;
le renforcement des sanctions douanières applicables en cas d’injures,
de maltraitance ou encore de troubles à l’exercice des fonctions des
agents des douanes, ainsi qu’en cas de refus de communication des
documents demandés ;
l’extension de la liste française des États et territoires non coopératifs
(ETNC) en matière fiscale à la liste de l’Union européenne (UE).
Ces dispositions renforcent l’efficacité de l’action des différentes
administrations dans la lutte contre les fraudes fiscales, sociales et
douanières, mission essentielle au maintien du pacte républicain.
Cependant, la lutte contre la fraude ne peut être actuellement conçue que si
elle est mondialisée car elle nécessite une coopération internationale.
Une procédure édictée par les articles L 80 A et L 80 B modifiés par loi
no 2018-727 du 10 août 2018, art. 9, qui introduit la garantie fiscale, peut
générer des problèmes. En effet, « [i]l ne sera procédé à aucun
rehaussement d’impositions antérieures […] si, dans le cadre d’un examen
ou d’une vérification de comptabilité ou d’un examen contradictoire de la
situation fiscale personnelle, et dès lors qu’elle a pu se prononcer en toute
connaissance de cause, l’administration a pris position sur les points du
contrôle, y compris tacitement par une absence de rectification ». Hélas,
vérifier en quelques mois une société et 85 filiales dans les conditions
actuelles est impossible. Il n’est pas possible au cours d’une vérification
générale de comptabilité de tout voir. Ainsi le paragraphe « y compris
tacitement par une absence de rectification » me semble relever plus d’une
opération de blanchiment d’opérations non contrôlées, mais pouvant être
irrégulières, que d’un élément contribuant à la sécurité juridique des
entreprises et à la rentrée des fonds.
La lutte contre les fraudes a été assez fondamentalement modifiée
depuis la loi « panique » de 2013. En effet, des moyens nouveaux
permettent de mieux « travailler » le problème :
la reconnaissance préalable de culpabilité et la Convention judiciaire
d’intérêt public ;
le Service d’enquête judiciaire des finances ;
la brigade nationale de répression de la délinquance fiscale (BNRDF) ;
le data mining ;
l’utilisation des données publiques (ce service existait en support papier
voici une trentaine d’années) et le renseignement fiscal ;
l’utilisation des dénonciations ;
l’échange de données entre administrations et l’échange automatique
des données entre pays ;
les leaks et désormais « l’Open Lux » qui outre les informations utiles
au contrôle pourraient être utilisées en formation pour conceptualiser les
cheminements d’enquête.

La Cour des comptes dans un rapport de 2019 considère néanmoins, et


tous les ministères sont concernés, que l’impulsion ministérielle est
modeste, que leur communication est limitée, que la formation est
insuffisante et que la programmation n’est pas assez pertinente.
Il m’apparaît difficile de demander à la même personne d’être à la fois
celle qui accompagne et régularise les erreurs 6 et celle qui poursuit,
d’autant plus que les fraudeurs, eux, ne se posent guère de problèmes. D’un
côté, une activité d’audit « processus » et, de l’autre, un esprit habile à
identifier dans les procédures les failles frauduleuses et une grande capacité
à « penser truand ».
Les procédures deviennent de plus en plus complexes, elles demandent
une connaissance fine du droit fiscal, certes, mais aussi des prescriptions
pénales et plus largement du droit pénal, du droit comptable, et de
l’informatique qui gère les processus contrôlés ainsi que des procédures de
la CIF, ce qui constitue une base minimale et nécessite une mise à jour
constante.
Les montages deviennent de plus en plus complexes, il n’est pas évident
d’envoyer une demande ou un droit de communication. Peut-être serait-il
aussi utile de créer un poste de « procédurier » ?
Il est évident aussi qu’une telle capacité, augmentée de « l’œil », c’est-
à-dire du réflexe qui, par pure réaction, peut identifier un loup dans une
suite d’écritures ou dans un contrat en apparence sans problème, ne
s’acquiert pas immédiatement. Plusieurs années de pratique sont nécessaires
(entre trois et cinq).
Il est aussi nécessaire de former des personnes qui adhèrent et qui
peuvent s’investir plusieurs années dans cette activité. Il faut donc garantir
un suivi de carrière acceptable pour bénéficier longtemps de ces services.
Peut-être faut-il décliner des formations spécifiques aux montages
complexes, car ils existent à Neuilly comme à l’île de Labuan (Malaisie).
S’assurer de disposer des historiques des fraudes qui ont été
sanctionnées et de celles qui ne l’ont pas été et pourquoi. Les fraudes sont
sectorielles, elles se reproduisent sous le même format et évoluent peu.
Il faut s’assurer que le savoir ne se perd pas et imposer un tuilage à
chacun des départs.
Enfin, les cadres, chacun à leur niveau, doivent se situer dans ce même
esprit.

DANS LE CADRE DU G20 ET DE L’OCDE

Un plan de lutte contre l’érosion des bases fiscales et contre le transfert


des bénéfices pour échapper à l’impôt (BEPS : Base Erosion and Profit
Shifting) a été adopté en octobre 2015 par les 35 pays membres de l’OCDE.
Ce plan a abouti à la signature, en juin 2017, d’une convention multilatérale
visant à restreindre les possibilités d’évasion fiscale par les entreprises
multinationales.
Pour l’OCDE, les bénéfices doivent être taxés là où ils sont réalisés,
afin de limiter le détournement des conventions fiscales conclues entre les
pays, pour éviter les « doubles impositions » créant en fait des « doubles
exonérations ». L’idée, c’est la résolution du lieu du siège social des
entreprises. Si on considère qu’une entreprise disposant de plus de
10 000 mètres carrés à Paris, de centaines de salariés, de milliers
d’ordinateurs en France n’est pas un « établissement stable », il faut trouver
un autre fondement de taxation.
Les ministres des Finances du G20 en octobre 2019 ont validé des
propositions destinées à remettre en cause l’utilisation des paradis fiscaux
par les multinationales. La taxation des entreprises devrait être possible,
même si elles n’ont pas de présence physique sur un territoire.
Un profit « normal » réalisable sur un territoire et le « surprofit » acquis
par des transferts artificiels doivent être évalués. La différence étant
réattribuée aux pays dans lesquels le chiffre d’affaires est réalisé. Mais les
divergences sont rudes : le fait d’exclure les sociétés B to B et les industries
extractives dont la problématique est similaire augure mal de l’évolution, et
je crains qu’on n’attende longtemps avant de finaliser ces mesures du fait
des positions américaines toujours évolutives. Le salut viendra peut-être des
multinationales qui semblent préférer se soumettre à des règles générales
que d’être confrontées à une multitude de taxes nationales. De telles
mesures entraîneraient aussi des pertes de recettes considérables pour le
Luxembourg 7 (environ 40 %), l’Irlande, les Pays-Bas, la Belgique, Chypre
ou Malte, en fait pour tous les pays « pique-assiettes » européens qui
défendront leurs avantages.
L’article 223 quinquies C du code général des impôts (CGI) a introduit
une déclaration pays par pays des résultats économiques, comptables et
fiscaux, qui doit être télédéclarée par certaines entreprises afin de lutter
contre l’optimisation et la fraude fiscales. L’introduction de cette nouvelle
obligation est une transposition en droit interne de la recommandation de
l’OCDE sur le « reporting » pays par pays (CBCR), prévu par le plan Base
Erosion and Profit Shifting de l’OCDE (plan BEPS).
L’application de la directive DAC6 8 créant une obligation pour les
sociétés de communiquer les schémas fiscaux transfrontaliers et impliquant
les conseils est une excellente mesure. Les contre-feux sont déjà en place :
la conception des montages est saucissonnée entre les divers intermédiaires
et fractionnée entre les localisations des cabinets. Il devient alors difficile de
désigner tel conseil comme étant l’initiateur du montage.
Un élément positif réside dans le fait que les bonus versés à la direction
financière en fonction du taux effectif d’imposition semblent réduits et
remplacés par des primes pour ceux qui ne créent pas d’embrouilles avec le
fisc.
Les informations contenues dans la déclaration pays par pays, déposée
par chaque groupe, sont transmises aux États partenaires aux échanges
ayant au moins une entité sur leur territoire.
La question du dumping fiscal au sein même de l’Union européenne
n’évolue guère. La directive de l’Assiette commune consolidée pour
l’impôt sur les sociétés, (ACCIS), qui vise à harmoniser les modes de calcul
de l’impôt sur les bénéfices, est toujours en discussion. Enfin, à la suite du
scandale des Paradise Papers, l’Union européenne a établi sa liste noire des
paradis fiscaux. Ce sont 17 juridictions qui ont été identifiées par les
ministres des Finances des 28 pays de l’Union européenne. Il s’agit de
Bahreïn, de la Barbade, de la Corée du Sud, des Émirats arabes unis ou
encore des îles Marshall, de la Mongolie et de la Tunisie. Bien que les
Paradise Papers aient révélé le rôle de certains pays membres – Malte,
Pays-Bas, Irlande – dans les circuits de l’optimisation voire de l’évasion
fiscale, aucun pays de l’Union européenne ne figure sur cette liste noire, de
plus les Caïmans viennent d’être retirés de la liste, cherchez l’erreur !
En effet, « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du
monde 9 ». Les « pique-assiettes » européens doivent donc être qualifiés de
plaques tournantes de l’optimisation fiscale. Pays prédateurs, ils se
délectent de la substance fiscale des autres pays en facilitant les transferts
de bénéfice. Aux Pays-Bas les taxes sur la propriété industrielle, les plus-
values de cession et les dividendes distribués par les filiales aux holdings
sont faibles. Des « rulings » sont proposés aux multinationales 10 désormais
admis uniquement pour les sociétés qui ont une activité sur place.
« La frugalité des bataves n’est donc qu’apparente et cette nation qui se
décrit comme celle des « prédicateurs et des vendeurs », parfois arrogante, a
négligé dans son approche fiscale au moins un principe de Calvin « le riche
est “ministre – littéralement serviteur – du pauvre 11”. Le riche doit
s’appauvrir pour que le pauvre s’enrichisse, nous en sommes loin ! Ils
découvriraient même les méfaits de tels comportements, un texte destiné à
sanctionner la fuite des multinationales vers des cieux plus accommodants
(La grande Bretagne de l’après brexit) pourrait être porté au parlement.
L’évasion fiscale fait donc progressivement l’objet d’initiatives
multilatérales tendant à une mobilisation coordonnée des États. Toutefois,
les normes mises en place manquent réellement de vigueur, et leur
application demeure bien souvent défaillante ou lacunaire.
LA FRAUDE, COMBIEN ÇA COÛTE ?

Le chiffrage de la fraude est complexe et les évaluations sont très


variables. Deux méthodes sont utilisées. L’évaluation directe s’appuie sur
des données micro-économiques disponibles, en l’occurrence les contrôles
fiscaux et sociaux qui sont extrapolés. La méthode « indirecte » s’appuie
sur des données macro-économiques (agrégats) et évalue l’écart entre un
niveau de recettes attendu et le niveau réel. Le choix de la méthode fait
l’objet de commentaires divergents.
Le lobbying des entreprises dénigre systématiquement les diverses
méthodes utilisées : les estimations seraient hasardeuses et les travaux
d’extrapolation des résultats du contrôle fiscal seraient biaisés. Aucune
méthode plus pertinente n’est proposée. Le total de la fraude (fiscale et
sociale) serait compris entre 100 à 120 milliards d’euros en France 12. La
Commission européenne a repris les travaux effectués sur la base de
l’évaluation indirecte par l’Université de Londres et l’évalue à 118 milliards
d’euros, soit 800 milliards pour l’Europe.
Le rapport du syndicat Solidaires-Finances publiques 13 évalue la fraude
fiscale, hors la fraude sur les prélèvements sociaux, à 100 milliards d’euros
en France. C’est 20 milliards de plus que l’estimation donnée en 2013 dans
son dernier rapport. À titre de comparaison, l’ONG Oxfam donne un chiffre
compris entre 60 et 80 milliards d’euros.
En 2012, un rapport de la Commission européenne évaluait l’évasion
fiscale dans l’Union européenne à 1 000 milliards d’euros par an, soit
19,2 % du PIB de l’UE.
La sous-déclaration des revenus serait la fraude la plus courante, elle
devrait théoriquement être réduite par le prélèvement à la source, mais ce
dernier ne porte que sur une base déjà connue. Outre la divine surprise de la
première année qui fait apparaître des nouveaux contributeurs, on ne peut
compter sur elle les années suivantes. Les entreprises comme les
particuliers peuvent disposer d’un patrimoine offshore par le biais de
sociétés-écrans et de trusts. Gabriel Zucman estime que « ce patrimoine
représente près de 15 % du total pour la France, soit près de 300 milliards
d’euros », que le manque à gagner serait de « 10 milliards d’euros annuels »
et qu’environ « 3 500 ménages français détiendraient 50 millions d’euros
chacun en moyenne à l’étranger ». Ainsi, « 3 500 ménages concentreraient
une fraude de 5 milliards chaque année ».
Dans son rapport, le syndicat Solidaires-Finances publiques conclut
également qu’il n’a jamais été aussi simple de contourner le fisc. Alors que,
en 2008, une entreprise soumise à la TVA risquait de voir sa comptabilité
contrôlée tous les quatre-vingt-quatre ans, c’est désormais tous les cent
trente ans, précise Marianne. La situation est encore plus simple pour les
particuliers : les contrôles de la situation fiscale personnelle sont passés de
4 166 en 2008 à 3 613 en 2017. En cause, une baisse des effectifs :
« 3 100 emplois ont été supprimés dans les services de contrôle fiscal
depuis 2010 », explique Vincent Drezet, du syndicat Solidaires-Finances
publiques. « Seule une véritable volonté politique en matière de lutte contre
la fraude fiscale doit donc inverser cette logique qui affaiblit le contrôle
fiscal », conclut-il. Le rapport, lui, assure que « les efforts en matière
d’emplois, soutenus dès 2018, ont vocation à se renforcer à partir de 2019 et
2020 dans le cadre du processus Action publique 2022 ».
Ce qu’on peut dire sans grand risque de se tromper, c’est que les
entreprises seraient responsables des deux tiers des fraudes, essentiellement
au titre de l’impôt sur les sociétés et la TVA. Les particuliers fraudent
l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine.

Le verrou de Bercy
Le verrou est le monopole accordé au ministère du Budget pour lancer
des poursuites pénales en cas de fraude fiscale. Contrairement aux grands
principes du droit pénal, en matière de fraude fiscale c’est l’administration
qui décidait si, au final, elle engageait des poursuites au regard des éléments
qu’elle avait recueillis. La justice ne pouvait se saisir elle-même d’une
affaire de fraude fiscale. L’administration fiscale pouvait bloquer les
poursuites pénales pour fraude fiscale en ne déposant pas plainte. En fait,
c’est l’affaire Cahuzac qui a relancé cette ancienne polémique. Le ministère
des Finances avait engagé une démarche auprès de la Suisse, qui avait
amené à la présentation d’un document certifiant que Jérôme Cahuzac
n’avait pas de compte dans les banques de ce paradis fiscal… Ce qui était
faux. Il lui fut reproché de ne pas saisir la justice pour fraude fiscale, et
donc de protéger le fraudeur, en l’espèce ministre du Budget.

LE VERROU A UNE HISTOIRE

Ce principe si décrié s’est inscrit dans le cadre de la grande réforme


fiscale conçue sous la IIIe République au cours de la Première Guerre
mondiale. La loi de finances, promulguée le 15 juillet 1914, contenait la
création d’un nouvel impôt général sur le revenu (IGR), qui entra en
vigueur en 1916. En juillet 1917, les taux d’imposition sont relevés de 10 %
à 12,5 %. Les anciens impôts directs, dits les « quatre vieilles », sont
supprimés et remplacés par deux contributions directes au profit des
communes et des départements : impôt foncier des propriétés bâties et des
propriétés non bâties, impôt sur le revenu des valeurs mobilières, créances,
dépôts et cautionnements. Enfin, quatre nouveaux impôts sont créés :
l’impôt sur les traitements et salaires, l’impôt sur les bénéfices des
professions non commerciales, l’impôt sur les bénéfices de l’exploitation
agricole, et l’impôt sur les bénéfices industriels et commerciaux.
Une forte opposition à l’impôt s’est manifestée et les fraudes se sont
tellement multipliées qu’une loi du 25 juin 1920 a institué de fortes
amendes et des peines de prison en cas de récidive pour le contribuable
fraudeur. C’est alors que le principe du monopole de l’administration fut
établi. Ce sont donc les grandes difficultés du franc et le besoin de fonds
après la guerre qui expliquent cette création permettant au pouvoir politique
de maîtriser les procédures judiciaires en matière de fraude fiscale.
Bien installée dans l’histoire, la présence du verrou s’explique aussi
pour une raison bien plus pragmatique. Disposant de la possibilité
d’engager des poursuites pénales, l’administration fiscale possède là un
moyen de pression efficace pour contraindre les contribuables récalcitrants
à payer. Et il ne faut jamais oublier que la mission première du fisc est de
collecter des impôts et non de poursuivre les auteurs d’infractions.
Jusqu’à la loi du 10 octobre 2018 relative à la lutte contre la fraude, un
procureur ou une partie civile ne pouvait pas porter plainte pour fraude
fiscale. Cette prérogative était cependant encadrée par l’obligation faite à
Bercy de suivre l’avis de la Commission des infractions fiscales (CIF).
Chaque année, environ 1 000 dossiers sur les 15 000 cas de fraudes lourdes
sont poursuivis.
Le régime fixé par cette loi du 10 octobre 2018 est le suivant :
le texte met fin au monopole des poursuites détenues par
l’administration fiscale pour les plus gros fraudeurs. Un mécanisme de
transmission automatique au parquet des affaires le remplace. Le
montant de la fraude déclenchant cette transmission est fixé à
100 000 euros avec des critères aggravants et la récidive ;
pas d’examen conjoint des dossiers. Le parquet n’a pas d’autosaisine et
il n’existe pas, officiellement, de possibilité d’examiner conjointement
les dossiers. En fait, je pense que, comme à l’habitude, l’usage
permettra de mettre du liant dans le texte ;
la Convention judiciaire d’intérêt public (CJIP) est élargie à la fraude
fiscale. Pour ma part, j’ai toujours pensé avec de nombreux collègues
que, si le verrou sautait, il ne faudrait pas attendre bien longtemps avant
que la disposition soit réintroduite. En effet, le problème posé est celui
du nombre de personnes nécessaires pour gérer ces investigations
complexes, de leur qualité pour traiter ce problème, de la durée de
formation nécessaire et de la période de mise en place.
De nombreux professionnels se réjouissaient déjà de cette situation,
certains considérant que ce serait là un débouché pour les juristes ; d’autres,
instruits par le fait que le pouvoir répugne à augmenter le nombre de
magistrats, estimaient que le système serait rapidement embourbé au profit
des fraudeurs. Ce qui n’est pas faux. Il faut aussi intégrer le fait que, depuis
le 20 février 2008, la chambre criminelle de la Cour de cassation a jugé que
le blanchiment de fraude fiscale était une « infraction générale, distincte et
autonome » non « soumise aux dispositions de l’article L. 228 du livre des
procédures fiscales » (Cour de cassation, Chambre criminelle, 20 février
2008). La jurisprudence permet au parquet, en utilisant l’infraction de
« blanchiment de fraude fiscale », de poursuivre de manière indépendante et
elle l’a fait dans la plupart des grands procès : Cahuzac, Balkany, etc.

Le verrou de Bercy est maintenu pour les autres cas de fraudes fiscales
lourdes, le nombre de dossiers ouverts s’établirait entre 1 300 à 1 400 par
an. Pour ces cas, l’administration conserve le monopole de la plainte.
La loi a aussi mis en place le « plaider-coupable » en matière fiscale. Un
fraudeur poursuivi peut négocier une amende qui éteint la poursuite et
conservera l’innocence formelle du fraudeur. C’est la clé de cette réforme
du verrou de Bercy. Par ailleurs, la loi élargit le champ de la négociation et
donne aux fraudeurs des chances supplémentaires d’échapper à la justice en
payant rapidement les impôts éludés et les pénalités.
CHAPITRE 2

Qui sont les fraudeurs ?

Il existe autant de types de fraudeurs que de types de fraudes et les


comportements diffèrent en fonction des opportunités offertes, des cibles,
des moyens mis en œuvre et de l’utilisation des fonds détournés.

Le profil des fraudeurs en entreprise


Le fraudeur interne type est un homme (dans 68 % des cas) dont l’âge
est compris entre 35 et 60 ans (dans 70 % des cas), un dirigeant ou un
manager (dans environ 35 % des cas) avec des complices (dans 62 % des
cas) et un collaborateur de l’entreprise victime (dans 65 % des cas) 1. Il
dispose d’une connaissance suffisante de la gestion de l’entreprise, de ses
failles et des cadavres cachés dans les placards, ce qui peut expliquer
l’absence de dépôt de plainte.
Les salariés bien plus jeunes se perdent dans les fraudes, la
multiplication des fraudes chez les tradeurs et dans les banques après la
crise de 2008 en apporte la preuve. L’environnement, souvent malsain, est
un pousse-au-crime pour des jeunes cadres dans des filiales étrangères. On
constate une progression des fraudes commises par les femmes, les
manipulations semblant être plus solitaires, et c’est peut-être ce qui
explique qu’elles font plus volontiers l’objet de plaintes de la part des
directions d’entreprise.
Généralement, le fraudeur dispose de la confiance de la hiérarchie et de
ses collègues. Certains utilisent une forme de gentillesse, une capacité à
« arranger » les problèmes, et surtout une grande maîtrise du secteur dans
lequel la fraude est opérée, d’autres sont plus brutaux. La gestion
informatisée a contribué à faire entrer dans ce groupe à risque les
gestionnaires des systèmes et à développer une analyse des postes clés. À
titre d’exemple, un gestionnaire des rejets du système informatique dispose
de réelles opportunités s’il s’accorde avec un responsable des écritures. Il
est commun de se méfier de l’employé trop consciencieux.
Les agissements des fraudeurs produisent des « signes d’anomalies »
pouvant être identifiés pour qui connaît la typologie des montages. Un
grand nombre de fraudes sont détectées à l’occasion d’absences forcées ou
lors du départ à la retraite. Le salarié qui arrive tôt le matin, quitte son
travail tard le soir (pensons à Jérôme Kerviel), qui ne prend jamais de
vacances ni de congés maladie, doit faire l’objet d’une attention
particulière. La fraude commise en collusion augmente régulièrement.
Impliquant la participation de plusieurs salariés ou tiers, elle facilite la
commission du montage et réduit le risque de se faire prendre.
Les montages relatifs à la fraude externe sont similaires à ceux utilisés
dans les cas de corruption privée, avec l’implication d’anciens
collaborateurs chez les clients ou les fournisseurs de l’entreprise. Les
fraudeurs utilisent le système informatique, la technologie et les faiblesses
humaines qu’ils connaissent bien pour créer des faux documents ou obtenir
des informations facilitant l’installation de leurs montages. C’est une sorte
d’ingénierie sociale interne.
En général, les salariés de niveau moindre commettent plus de fraudes
en nombre, mais au montant réduit. Les fraudes des cadres évoluent en sens
inverse, cependant les typologies utilisées sont très différentes. Un chef
d’entreprise échangeant sur ce sujet m’a répondu que « c’était normal,
lorsqu’on a les clés du camion on démarre plus facilement ».
Le niveau d’études a peu d’influence sur le comportement frauduleux,
bien au contraire. Les dirigeants installés dans l’élite suscitent rarement
l’opprobre de leurs pairs. Les analyses de Sutherland le confirment : les
fraudes sont considérées par leurs pairs comme une dérive ponctuelle et
sont le plus souvent passées sous silence. Elles sont aussi bien vite
pardonnées. Les montages complexes de corruption nécessitent un excellent
niveau intellectuel et un réseau solide.
Les fraudes sont motivées par la recherche de gains, mais l’effet
d’opportunité joue aussi. L’expérience montre que de nombreuses fraudes
ont pour origine une erreur initiale, identifiée et parfois corrigée par son
auteur constatant qu’elle est passée inaperçue. Sous pression, traversant une
passe financière difficile et convaincu de pouvoir régulariser la situation…
ce qu’il ne fait pas, le fraudeur reproduit, volontairement, la même erreur.
Comme le sapeur Camember, il reconduit le montage pour combler les
trous antérieurs. Une fraude se poursuit, en moyenne, pendant une période
comprise entre dix-huit mois et trois ans.
Chez d’autres, c’est une exacerbation du « moi » qui est constatée : on
fraude parce qu’on pense être supérieur aux autres ou parce qu’on considère
les contrôleurs comme étant des « ringards ». D’ailleurs, j’ai pu constater
que les fraudeurs qui se font prendre ne mettent jamais en cause leur
montage, s’ils se sont fait prendre, c’est à cause du « pas de chance ». Une
analyse du surmoi de certains fraudeurs ne devrait pas être négligée.
La fraude fuit le contrôle. Réfléchie ou résultant de circonstances
fortuites, elle se développe toujours dans des endroits mal contrôlés ou
difficilement contrôlables. Cette observation est constamment vérifiée. Les
fraudes sont plus aisément réalisables dans des filiales étrangères dans
lesquelles le contrôle est fractionné et périodique.
Les fraudes commises comme celles de la corruption sont plus aisées
dans certains types d’activités, dans certains pays, et lorsque certaines
structures s’impliquent.

Les fraudes des personnes physiques

LES FRAUDES DES POLITIQUES : UNE DÉRIVE EXEMPLAIRE


La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a transmis un
grand nombre de dossiers de responsables publics à la justice, indique son
rapport. Peu de commentaires ont accompagné cette information. Pourtant
la symbolique était flagrante, au moment de déposer leur déclaration, les
Français apprenaient que nombre de dossiers portant sur la déclaration
d’impôts de membres du gouvernement posaient problème et que si certains
« [avaient] donné lieu à des rectifications », d’autres avaient fait l’objet de
poursuites. L’exemple vient d’en haut ! Seuls quelques journaux ont relaté
l’information alors qu’elle aurait dû créer un scandale, « 60 % du
gouvernement », en 2018, souligne Le Canard enchaîné. Notons qu’en
2016 cette même Haute Autorité avait transmis 13 dossiers à la justice et
examiné 23 conflits d’intérêts potentiels. Elle a transmis à la justice le
dossier de Jean-Paul Delevoye sous manquement aux obligations de
déclaration, et a exigé que Mme Penicaud quitte son mandat
d’administratrice à Davos, quant au ministre délégué chargé des petites et
moyennes entreprises, il est visé par des enquêtes pour abus de confiance.
Disposant d’un pouvoir d’injonction, elle a aussi demandé des
« précisions » sur de « possibles conflits d’intérêts » au ministre de la
justice 2.
Laura Flessel a été amenée à démissionner après la découverte de
manquements dans le cadre de la vérification de sa situation fiscale
supervisée par la HATVP.
D’après Le Canard enchaîné, en 2015, au moment du vote de la partie
recette du projet de loi, de nombreux députés et sénateurs n’auraient pas
déclaré à leur juste valeur leur patrimoine à la Haute Autorité pour la
transparence de la vie publique. Les réactions n’ont pas toujours été aussi
modérées que celle de l’un des ténors de la politique qui admettait une
divergence d’appréciation et qui, questionné, a répondu de la manière
suivante : « Si les services fiscaux estiment que je dois basculer dans l’ISF,
je ne vais pas discuter », « Je vais l’appliquer, je ne saisirai pas la juridiction
administrative. Ce n’est pas un drame. » D’autres personnages tout aussi
importants ont vu leur situation réévaluée après de sévères échanges.

LES MANŒUVRES DES HÉRITIERS

Un remarquable article paru dans Le Monde.fr 3 donne une lecture


précise de la typologie des fraudeurs figurant dans les dossiers de la banque
UBS, condamnée – elle a fait appel – pour avoir démarché de façon illégale
des clients en France. Une procédure de régularisation a été engagée au
31 décembre 2014 par 2 500 clients de la banque.
« Le montant médian des sommes cachées en Suisse était de
340 000 euros. Les situations patrimoniales sont très variables, certains
comptes affichant 51 millions d’euros et d’autres 400 euros. En moyenne,
chaque fraudeur cache 1,1 million d’euros sur un compte suisse.
L’équivalent de soixante-deux ans de salaire minimal net en France. » Près
de 75 % de ces comptes étaient détenus par héritage et n’ont pas été
déclarés.
Dix pour cent des comptes illégaux appartenaient à des contribuables
issus du monde médical. Le monde de la finance les talonne avec 8 % des
comptes illégaux, à égalité avec ceux du monde scientifique (8 % des avoirs
illégaux), comme des anciens chercheurs employés auparavant au CERN
(Organisation européenne pour la recherche nucléaire) à Genève, mais
résidents français à la retraite et désormais soumis à la fiscalité française.
Les sportifs constituent environ 4,5 % des profils renseignés. Dans la liste
des évadés, on trouve aussi des chefs d’entreprise (avec une forte
prédominance des secteurs du commerce de gros et du textile), des avocats,
ou encore des commerçants (bouchers, coiffeurs).
Pour dissimuler les avoirs, près d’un client français sur dix d’UBS se
cache derrière une structure offshore (trust aux Bahamas, fondation au
Liechtenstein, société au Panama)…
Dix comptes très garnis sont qualifiés de passifs par Bercy et sont
classés parmi les cas jugés les moins graves : ce sont généralement des
avoirs constitués lorsque les titulaires n’étaient pas résidents fiscaux
français, ou correspondant à un héritage qui n’a pas subi d’opérations ou de
mouvement financier. Une situation que le ministère distingue des comptes
actifs, le résident français cherchant à échapper à l’impôt. Et ces derniers
sont, en moyenne, plus modestes, avec un montant médian de
320 000 euros.
À UBS, cela les classe d’ailleurs le plus souvent dans la catégorie la
plus faible, distinguée par la division gestion de fortune de la banque : les
« core affluent ». À ces clients étaient surtout proposées des assurances-vie,
le « trust des pauvres », par la filiale de la banque UBS Life. Un système
qui aide à la dissimulation des avoirs : le titulaire du compte proprement dit
étant UBS Life et non le client.
Concernant l’âge des fraudeurs, on observe la coexistence de trois
générations : la première, née dans les premières décennies du XXe siècle ; la
deuxième, née pendant ou après la Seconde Guerre mondiale ; et la
troisième, née depuis les années 1970. Les titulaires des dix plus gros
comptes cachés à UBS (entre 23 et 51 millions d’euros) étaient nés entre
1919 et 1958.
Concernant l’origine sociale, on ne note pas moins de 89 personnes dont
le nom contient une particule (« de », « d’ », « von ») dans les listes, soit
4,5 % des fraudeurs, une surreprésentation par rapport à la proportion de
noms aristocratiques dans la population française (moins de 1 %).
Une partie non négligeable des fraudeurs a une histoire liée à l’exil et
aux persécutions. On trouve ainsi beaucoup de familles françaises juives.
L’histoire a montré que la détention d’avoirs en Suisse était, dans bien des
cas, liée à la Shoah et aux spoliations des années 1940. Ainsi les poursuites
contre UBS ont offert aux analystes une grille de lecture assez précise de la
qualité des fraudeurs et des sommes détournées. Il faut savoir cependant
que nombre d’anciennes grandes fortunes de cette époque avaient
abandonné la Suisse pour se réfugier dans des contrées plus sages. En fait,
la plupart des fraudeurs se terrent près de leur domicile, ce que facilitent les
paradis européens. Les fraudeurs vivant au Nord sont proches des Îles
Anglo-Normandes, de la Belgique, du Luxembourg, ceux de l’Est, du
Luxembourg, du Liechtenstein et de la Suisse, ceux du Sud et du Lyonnais
sont proches de Malte et de l’Andorre, etc. Cependant, le développement
des transmissions a élargi la cible vers les paradis fiscaux éloignés.
Il est aisé de constater que les héritiers constituent un contingent
important de fraudeurs, du moins en valeur. Les affaires Bettencourt,
Wildenstein, d’abord relaxé en appel (la cour de Cassation a ordonné un
nouveau procès), l’héritière Gucci et son conseil qui, eux, ont été
condamnés, ainsi que tant d’autres familles dont les noms sont apparus dans
les divers leaks, en sont la preuve. Les professions libérales sont aussi bien
présentes, et enfin les élus, avec le maire de Levallois-Perret, condamné à
de la prison ferme à la suite d’une plainte déposée par le Parquet national
financier (PNF) et le fisc.
LES FRAUDES CONSIDÉRÉES COMME MINEURES SONT
RÉCURRENTES

Des milliers de contribuables fraudent en utilisant des pratiques


désespérément primaires. Des oublis, le travail clandestin, les locations
immobilières au noir dont l’importance est accrue avec Airbnb : ces
montages simples et massifs fonctionnent bien car ils sont difficiles à
détecter. Ces fraudes, que certains considèrent comme anodines, donnent
pourtant l’image de la manière dont un peuple les appréhende, et les grands
utilisateurs d’espèces de toute origine sont des grands fraudeurs.
Il est possible d’établir une liste approximative des montages de fraude :

inventer des charges foncières imaginaires ;


éviter de déclarer et payer la nounou au noir ;
omettre de déclarer des revenus pour les artisans et les professions
libérales, les montants peuvent être très élevés ;
sous-estimer ses revenus fonciers ;
ne pas déclarer les travaux réalisés dans sa maison ;
s’inventer une ou des demi-parts supplémentaires ;
sous-évaluer son patrimoine immobilier ;
encaisser un dessous-de-table à l’occasion de ventes immobilières ;
gonfler ses frais professionnels, pour les médecins, infirmières,
artisans ;
encaisser indûment la prime pour l’emploi.
Pour que la fraude se poursuive sans risques, les fraudeurs doivent
maintenir une certaine cohérence dans ces manipulations. Toute rupture
motivant le contrôle.
Les sommes éludées sont massives, et la réduction du nombre de
fonctionnaires dédiés à ces contrôles ne les facilite pas.
Les fraudeurs sociaux
Le Conseil constitutionnel a reconnu à la lutte contre la fraude sociale
une exigence constitutionnelle 4. Il a constaté la grande difficulté pour
l’évaluer. Les montants de cette fraude sont toujours difficiles à estimer.
Cependant, d’après une note de l’Agence centrale des organismes de
sécurité sociale (ACOSS) récupérée par Les Échos, le manque à gagner
pourrait être compris, en 2019, entre 7 et 9 milliards d’euros, pour le travail
clandestin entre 5,2 et 6,5 milliards d’euros. Quel que soit le biais toujours
possible, c’est considérable !
Trois grands groupes peuvent être distingués : les entreprises, les
professionnels de santé et les assurés.

LES FRAUDES DES ENTREPRISES DANS LE DOMAINE SOCIAL

Lorsqu’une entreprise ne déclare pas son activité ou lorsqu’elle en


dissimule une partie, la fraude affecte l’ensemble des cotisations sociales au
détriment de l’Urssaf. De plus, elle affecte aussi les cotisations chômage et
les retraites complémentaires. Les plus grandes fraudes sont le fait du
travail dissimulé dont l’incidence fiscale est forte. Le travail dissimulé peut
être partiel et ne concerner qu’une partie de l’activité.
Les montages frauduleux sont très variés : un magasin de distribution
installe tout un système d’heures supplémentaires non déclarées, une
entreprise utilise un montage transnational pour domicilier fictivement les
ingénieurs au Canada, une entreprise informatique domicilie fictivement ses
salariés les mieux payés à 500 kilomètres de Paris et leur rembourse des
« frais de déplacement » fictifs camouflant des augmentations de salaires
non soumises aux taxes ou aux charges sociales. La fraude consistant à
utiliser des travailleurs clandestins prend des formes diverses et
professionnelles. Pour l’agriculture, elle est organisée par des sociétés qui
prennent en charge la mise à disposition des salariés payés au noir depuis
les pays du Maghreb, voire depuis la Chine. Un modèle économique ad hoc
a même été développé par des entreprises d’intérim espagnoles organisant
le travail dissimulé et sous-payé de centaines de travailleurs agricoles
étrangers. Certaines entreprises utilisent un système de sous-traitance en
cascade rendant incontournable le paiement au noir des salariés. En effet,
les entreprises obtenant les contrats sous-traitent les prestations à de
sociétés, qui elles-mêmes sous-traitent en cascade. Cependant, les montants
de la prestation sont réduits à chacun des niveaux. Le prestataire ultime ne
peut survivre qu’en éludant les charges sociales et la TVA, et en rendant des
prestations défectueuses. De plus, les entreprises doivent se fournir en
espèces. Le travail détaché permet à une entreprise européenne de faire
travailler temporairement ses salariés en France, par exemple sur des
chantiers de construction ou dans des services de transport. L’industrie, le
BTP et l’agriculture sont particulièrement concernés, et les deux derniers
sont les plus « fraudogènes », estime le ministère des Finances, qui rappelle
aussi que ce sont souvent les mêmes qui trichent.
Les condamnations ne font pas rentrer plus d’argent dans les caisses, car
nombreuses sont les sociétés qui disparaissent, et celles qui sont stables
enchaînent les contentieux. Dans certains secteurs, comme le bâtiment ou la
restauration, le travail illégal est le fait de réseaux organisés. Or, la
répression est limitée et affecte des entreprises éphémères, la sanction
moyenne prononcée est une amende affectée d’un sursis. Le risque pénal est
donc faible. Le salarié peut être sanctionné, mais il peut aussi être considéré
comme une victime.

LES FRAUDES À L’ASSURANCE MALADIE


L’Assurance maladie est concernée à la fois par des fraudes dues au
comportement des professionnels et à celui des assurés. Les comportements
des offreurs de soins (professionnels de santé, transporteurs et fournisseurs)
constituent la majorité du préjudice. Selon la Délégation nationale à la lutte
contre la fraude (DNLF), les fraudes les plus fréquentes à l’encontre de
l’assurance maladie sont les prestations fictives et les facturations multiples
frauduleuses, les fraudes en matière de nomenclature et les facturations non
conformes à la délivrance.
À titre d’exemple, l’Assurance maladie a communiqué les chiffres 2017
des fraudes en Alsace 5 qui sont assez proches des observations effectuées
dans les autres départements. « Les assurés sociaux participent à hauteur de
30,6 % de ces anomalies, soit 1,38 million d’euros. Un chiffre en nette
hausse par rapport à l’année précédente, selon l’Assurance maladie, qui
l’explique par un nombre significatif de dossiers de fraudes liées à
l’ouverture de droits à la sécurité sociale sur la base de faux papiers. Vingt-
trois ont ainsi été détectés pour un préjudice s’élevant à 490 000 euros,
principalement dans le Bas-Rhin. Cette fraude serait mieux détectée grâce à
une coopération de plus en plus efficace de l’Assurance maladie avec les
autres administrations et services publics – police, Urssaf, allocations
familiales, etc. »
Le reste des fraudes et abus se partage entre les professionnels de santé
(38,7 % ou 1,75 million d’euros) et les établissements, dont les EHPAD
(30,7 % ou 1,38 million d’euros). Pour ces établissements d’hébergement
pour personnes âgées dépendantes, la quasi-totalité des versements indus
concerne des erreurs et des anomalies de facturation.
Enfin, pour les professionnels de santé, il est constaté de « mauvaises
habitudes », des abus – des surfacturations – et des fraudes avérées. Les
transporteurs (transporteurs sanitaires, sociétés de taxis, d’ambulances) sont
en tête (10 %) et représentent en 2017 une part importante des fraudes :
460 000 euros, pour huit dossiers. Dans le Bas-Rhin, les transporteurs
épinglés l’ont été grâce à des contrôles de facturations suite à des ciblages
statistiques. Dans le Haut-Rhin, ce sont les contrôles de terrain qui ont été
« payants » lors de contrôles routiers, avec quatre plaintes au pénal pour un
préjudice total de 156 000 euros. Viennent ensuite les pharmaciens (8 %) et
les infirmiers (7 %). Les médecins représentent 5 %, de même que les
laboratoires.
Les fraudes sont commises majoritairement par l’apport d’une fausse
documentation à l’appui des déclarations déposées ou télétransmises, par
des omissions de transmission des modifications dans la situation familiale
ou par la participation à des montages organisés.
Les infirmiers utilisent des faux. Un couple d’infirmiers libéraux de
Besançon est soupçonné d’avoir détourné 2 730 486 euros en cinq ans. Ils
ont multiplié les actes médicaux fictifs sur leurs patients et encaissaient les
remboursements de la Caisse primaire d’Assurance maladie du Doubs 6. Ce
cas n’est pas isolé, un infirmier libéral de l’Ain a été accusé d’avoir
escroqué l’Assurance maladie à hauteur de plus de 880 000 euros en
octobre 2016. Il surfacturait et inventait des actes. Un autre couple
d’infirmiers a été condamné par le tribunal correctionnel de Bordeaux pour
avoir détourné près de 1 million d’euros à la Sécurité sociale entre 2012 et
2016. Le tribunal a demandé la confiscation des biens mobiliers et
immobiliers saisis. Le couple a fait appel. Ils avaient surfacturé des actes
infirmiers, facturé des actes qu’ils n’auraient pas faits, surcoté des actes,
réalisé des actes fictifs et surfacturé des frais de déplacement chez les
patients. Ils travaillaient une moyenne de vingt heures de travail par jour
pendant trois cent soixante-cinq jours. Le couple faisait 500 000 euros de
chiffre d’affaires annuel, contre 82 000 en moyenne pour les infirmiers
libéraux, selon France Bleu. Ils percevaient certains mois 40 000 euros, ce
qui leur a permis d’acheter voitures et montres de luxe, et de voyager.
Les transporteurs sanitaires peuvent multiplier les prestations fictives :
kilomètres imaginaires, promenades ou visites au supermarché, etc. Autour
de certains hôpitaux et cliniques se trouvent aussi des entreprises organisées
avec des filiales multiples qui bloquent le marché à tout nouveau venu.
Les pharmaciens fraudent aussi en cadence, l’utilisation d’un logiciel
pourri a permis de professionnaliser les montages classiques,
1 500 pharmacies ont fait l’objet d’un contrôle fiscal. Une pharmacienne
lyonnaise a été mise en examen pour falsification d’ordonnances et fausses
facturations pour plus de 2 millions d’euros. Les poursuites pour des
fraudes supérieures à 1 million d’euros ne sont pas rares.
Le montage le plus fréquent chez les médecins généralistes ou
spécialistes est la facturation à un patient bénéficiant d’un tiers payant de
visites qu’il n’effectue pas. Il remplit les papiers, l’ordonnance mais aussi
les feuilles de soins du malade, qu’il signe lui-même. Comme dans toutes
les fraudes, on rencontre des stakhanovistes. Tel généraliste a fui un
département du sud de la France où le conseil départemental de l’Ordre des
médecins du Var lui avait causé quelques soucis. Sa fraude aurait consisté
en l’octroi d’ordonnances de complaisance, d’arrêts de travail de
bienveillance renouvelés sans l’obligatoire consultation intermédiaire, en la
prescription de médicaments qui auraient ensuite gagné le Maghreb et la
Turquie. Des demandes de saisies patrimoniales auraient été demandées sur
une maison évaluée à, au moins, 1 million d’euros et sur des appartements.
La prescription de médicaments qui disparaissent vers l’Asie mériterait par
ailleurs un contrôle plus strict.
Un médecin a été condamné à trois ans de prison ferme par le tribunal
correctionnel d’Évry et placé en détention à l’issue de l’audience pour une
importante fraude : il déclarait à la Caisse primaire d’assurance maladie
(CPAM) 150 consultations par jour. Pour ce faire, il utilisait les cartes Vitale
de personnes bénéficiant de la couverture maladie universelle (CMU), qui
n’avaient donc rien à débourser, et facturait des actes les plus onéreux, la
nuit, les week-ends et les jours fériés. Des arrêts maladie prérédigés, des
feuilles de soins présignées et 36 cartes Vitale ont été découverts. En
échange d’arrêts de travail ou d’ordonnances de complaisance, les assurés
lui laissaient leurs cartes Vitale. Il facturait également, à leur insu, une
consultation à l’ensemble des membres de la famille lorsqu’il se rendait à
domicile chez un patient. Ce médecin avait déjà été sanctionné à plusieurs
reprises par l’Ordre des médecins et en avait été radié.
Les ONG rapportent que certains médecins exigeaient d’immigrés le
paiement de plusieurs centaines d’euros pour établir des certificats
médicaux dont la pathologie peut ouvrir droit à une demande de titre de
séjour sur le territoire national.
Chez les autres professionnels, d’importantes fraudes ont été
poursuivies ponctuellement. Deux dentistes marseillais 7 sont poursuivis
pour avoir implanté des prothèses sur des dents saines, une fraude estimée
respectivement à 3,6 millions et 4,7 millions d’euros sur trois ans au
détriment d’organismes sociaux. Les praticiens avaient accumulé un très
gros patrimoine, en biens immobiliers, avec près d’une centaine
d’appartements, plusieurs véhicules de luxe, un voilier et des sociétés.
Des opticiens ont été poursuivis par les mutuelles car, jusqu’en 2014, ils
proposaient une fraude au remboursement en faisant basculer le prix de la
monture sur celui des verres.
Les établissements et professionnels de santé (hôpitaux et cliniques)
peuvent frauder l’Assurance maladie. Le montage le plus utilisé est la
surfacturation d’actes. Depuis 2004, l’Assurance maladie ne donne plus une
dotation globale aux hôpitaux, mais une dotation selon les actes effectués.
Dans le but de récupérer un maximum de financement, les actes les plus
rémunérateurs peuvent être cochés : face à un patient paralysé suite à un
AVC, on déclare une « paralysie flasque » plus rémunératrice qu’un AVC.
À ces fraudes peuvent aussi s’ajouter des abus de soins dont les
hypocondriaques sont friands. Un service décide de prescrire
automatiquement à tout nouveau patient une recherche de carence en
vitamine D. Il n’en a pas besoin, mais cette prise de sang est rémunératrice.
Certaines entités ont créé une spécialité : le médecin « cotateur » qui
développe une « gratte » maximale. On répertorie aussi des falsifications
d’attestation d’identité et d’ordonnances pour les patients désireux d’obtenir
des soins.
D’après un rapport du Sénat, il faut analyser exhaustivement les
bénéficiaires de prestations et les comptes crédités, car les comparaisons en
masse étonnent : il existerait plus de 2,4 millions de différences entre les
numéros d’inscription au répertoire de l’INSEE actifs (NIR) et les
évaluations de l’INSEE. De même, sur les plus de 12 millions d’assurés nés
à l’étranger selon le ministère de la Santé, 86 % auraient un droit ouvert aux
prestations maladie, 43 % seraient en situation de recevoir des prestations
familiales et 33 % auraient des droits à la retraite. En confrontant ces
pourcentages aux statistiques des bénéficiaires d’aides sociales en France,
42 % des bénéficiaires d’allocations familiales et un cinquième des retraités
en France seraient nés à l’étranger. Il faudrait se pencher aussi sur le
nombre de centenaires.
Assez paradoxalement, il est fait un grand silence sur les accords passés
sur les prix des médicaments facturés par les laboratoires qui pourraient
s’accompagner de conflits d’intérêts majeurs et qui vont se poser si le
vaccin anti-Covid est efficace.

LES FRAUDES À L’OBTENTION DES DROITS

Les fraudes des assurés peuvent porter sur l’obtention des droits à la
couverture maladie universelle complémentaire (CMUC) à l’utilisation
frauduleuse de la carte Vitale. Ce sujet, je le connais assez bien pour avoir
formé des dizaines d’auditeurs des entités sociales aux risques de l’entretien
de fraude voici quelques années. Depuis lors, les contrôles se sont
intensifiés et ont détecté nombre de montages récurrents, mais cela ne suffit
pas tant les mauvaises habitudes sont enracinées. Année après année, les
méthodes restent peu ou prou identiques et affectent les mêmes acteurs.
Les prestations en espèces, indemnités journalières, pensions
d’invalidité s’appuient sur des faux documents et sur des cumuls. Les faux
papiers d’identité sont utilisés pour obtenir des droits, ainsi que l’omission
ou la fausse déclaration quant aux ressources ou à la composition du
foyer… Ces manipulations ne sont pas nouvelles, à l’orée de l’année 1974,
j’ai été fort surpris lorsque j’ai constaté qu’un pâtissier renommé installé
place des Fêtes déclarait quatre enfants alors que je n’en décomptais qu’un.
Une fraude fiscale classique qui permettait d’obtenir des parts
supplémentaires et des allocations familiales majorées. Le croisement de
fichiers facilite les contrôles. J’avais par ailleurs exposé ces pratiques dans
un chapitre de l’ouvrage Cols blancs et mains sales dès 2006. L’absence de
résidence en France est aussi souvent organisée par des prestataires qui
surveillent les demandes et parfois domicilient fictivement les intéressés.
Un peu plus du tiers des fraudes aux prestations en espèces sont le fait de
fraudes administratives aux indemnités journalières (IJ). Les fraudes aux
AT (accident du travail) et aux maladies professionnelles (AT/MP)
constituent la part la plus importante des fraudes détectées en santé et se
caractérisent soit par une falsification des avis d’arrêt de travail
(modification des dates par surcharge), soit par l’absence du domicile
pendant les heures de présence obligatoire lors d’un arrêt, soit par l’exercice
d’une activité rémunérée non autorisée pendant l’arrêt de travail. Les autres
fraudes « hors IJ » correspondent principalement à des fraudes en matière
de rentes, d’accidents du travail et de pensions d’invalidité.
Ces fraudes concernant la gestion des droits (obtention,
renouvellement), comme la CMU ou l’AME, semblent progresser
fortement. Les principaux types de fraudes qui affectent les allocations
familiales prennent la forme de fausses déclarations, d’absences de
déclaration, d’une absence de résidence en France, de faux et d’usage de
faux ou d’escroquerie. On compte aussi les fausses demandes d’aide au
logement ou les enfants inventés qui s’appuient sur de faux livrets de
famille. Une personne ne résidant pas en France a transmis des bulletins de
salaire d’une pâtisserie où il était censé travailler. Ces montages sont
artisanaux et s’appuient sur des faux, mais qui peuvent être rapidement
identifiés si les recoupements sont effectués avec les services fiscaux.
Quant au RSA, il reste le dispositif social le plus fraudé. Les montages
les plus fréquents concernent l’omission frauduleuse et la fausse
déclaration, quelques cas d’escroquerie ou de faux et usage de faux ont été
répertoriés. En contrepartie, le non-recours au RSA représente un gain
considérable pour l’État. La mission d’évaluation et de contrôle des lois de
financement de la Sécurité sociale sur la lutte contre la fraude sociale
évalue la fraude du RSA (socle) à 263 millions d’euros et du RSA (activité)
à 72 millions d’euros.
L’Assurance maladie utilise, pour contrôler ces fraudes, les actions
contentieuses, les pénalités financières, les avertissements en prévision
d’une récidive. Elle saisit aussi les ordres professionnels pour les activités
abusives ou fautives ou pour leurs pratiques dangereuses. Les décisions
prononcées par les ordres sont des interdictions d’exercice d’une durée
comprise entre « un et six mois », généralement accompagnées d’un sursis
partiel. À l’inverse, les juridictions ordinales ont prononcé peu de blâmes
ou d’avertissements. La détection de ces fraudes se fait par contrôle,
signalement et interrogation des bases de données. Les dénonciations
familiales sont nombreuses, et l’analyse des réseaux permet de compléter
les faisceaux d’indices.
Les groupes criminels créent évidemment des réseaux d’escroquerie aux
allocations sociales. La Voix du Nord a révélé qu’un réseau a établi près de
1 200 dossiers d’indemnisation auprès de la caisse d’allocation familiale et
du régime social des indépendants. Le détournement porterait sur
1,7 million d’euros. Les chefs de bande ont été mis en examen 8.
Un audit a été effectué en 2011 auprès du bureau chargé d’attribuer un
numéro d’identification aux personnes nées à l’étranger (le fameux NIR, ou
numéro de Sécurité sociale). Le contrôle, effectué sur 2 100 dossiers, avait
révélé un « taux de faux documents » de 6,3 %. Ce qui généra le scandale
de la « fraude aux faux numéros » devenu viral. Depuis, les conditions
d’obtention se sont durcies : deux pièces justificatives sont exigées, le code
d’identification a été refondu, les croisements de fichiers (avec ceux de la
police) sont devenus la règle et les équipes (50 personnes) ont été formées
par les agents des douanes. La fraude coûterait entre 117 et 135 millions
d’euros.
Parfois, chez les grands pourfendeurs de fraudes sociales, les situations
peuvent devenir cocasses. En effet, Dominique Tian, député LR (ex-UMP)
de la 2e circonscription des Bouches-du-Rhône, a consacré onze mois de
travaux sur « la mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement
de la Sécurité sociale sur la lutte contre la fraude sociale ». Il considérait
que cette fraude « exaspère tout le monde, notamment la France qui
travaille ». Il a été condamné pour « blanchiment de fraude fiscale », pour
n’avoir pas inscrit dans sa déclaration de patrimoine ses comptes en Suisse
jusqu’en 2014, et son recours en cassation a été rejeté.
CHAPITRE 3

Les fraudes dans l’entreprise

Les diverses opportunités de fraudes possibles utilisables par les


entreprises pour minorer frauduleusement leurs résultats seront exposées ci-
après 1. L’analyse décrit les possibilités infinies recelées par les
manipulations comptables. Désormais, l’évitement fiscal et la fraude
constituent un poste de gestion dans les entreprises, car tout gain réalisé sur
ce secteur semble bon à prendre.

L’environnement des fraudes dans


l’entreprise

2
UNE TYPOLOGIE DES MONTAGES
Les fraudes courantes se matérialisent par une majoration de charges,
une minoration de produits, un transfert de droits concourant finalement à
un enrichissement personnel. Pour ce faire, une manipulation directe ou
indirecte du système comptable, accompagnée de la documentation factice
adéquate et d’appuis internationaux, est nécessaire.
La fraude, interne ou externe, s’organise à l’encontre de l’entreprise ou
à son profit (cas de corruption), elle peut profiter aux dirigeants et à des
criminels.
Les montages frauduleux simples sont souvent le fait d’une personne
seule exploitant une faille de l’entreprise. Les fraudes complexes et les
montages retors sont dans la plupart des cas effectués en interne ou sous-
traités à des professionnels stipendiés.
Quelles que soient sa nature et sa complexité, le montage frauduleux est
le fait d’un technicien, conseillé ou pas, qui maîtrise parfaitement l’activité
et les arcanes comptables. La sortie de fonds ou la récupération de droits
restent l’objectif prioritaire du fraudeur, il s’agit donc de suivre, encore et
toujours, les flux. Très schématiquement, dans les achats, un flux sortant est
détourné ; dans les ventes, un flux entrant est subtilisé.

LA FAUSSE FACTURATION, LA SURFACTURATION,


LA FACTURATION DE COMPLAISANCE

La fausse facture consigne une sortie ou une entrée de fonds sans cause
dans les écritures comptables. Efficace dans les fraudes internes entreprises
par des salariés ou par des dirigeants à titre personnel, elle est tout aussi
performante dans les fraudes externes telles que la corruption de salariés ou
au cours d’escroqueries courantes dans les rapports avec les tiers. Elle
manipule les comptes, permet le paiement de rackets criminels ou emplit la
caisse noire. Le blanchiment ne l’effraie pas. Véritable couteau suisse des
fraudes, elle implique l’existence d’une émettrice, personne morale, ou
d’une entreprise individuelle, écran ou pas.
Tous les postes comptables peuvent être affectés. Dans les cas de
fraudes internes, le fraudeur utilise les fichiers comptables dont il a la
maîtrise et s’en tient souvent à des sommes limitées par un seuil, à des
valeurs « non significatives 3 ». Le « domaine réservé » reste alloué au
dirigeant fraudeur. Les opérations « interco » entre filiales et maisons mères
permettent d’organiser commodément les flux de fausses facturations. Ces
montages sont perpétrés dans un entre-soi protecteur.
Les sanctions applicables aux fausses factures sont le rejet des charges
et l’exclusion de la récupération de la TVA. La comptabilisation de ces
factures génère une minoration des bénéfices imposables et la récupération
indue de la TVA facturée.
La surfacturation consiste à émettre une facture dont le montant est
frauduleusement majoré. Il peut s’agir d’une escroquerie classique, souvent
rencontrée au cours de l’exécution des marchés publics. Le fournisseur et le
client peuvent être complices, dans ce cas, un montage additionnel destiné à
« sortir » les fonds issus de l’opération est nécessaire. Il implique souvent
l’utilisation d’une société-écran et l’intervention de faux facturiers
professionnels.
La facturation de complaisance n’est qu’une variante de la fausse
facture. La pièce couvre alors une opération réelle établie par une autre
entité que celle qui a réalisé l’opération.
L’un des exemples les plus instructifs figure dans les écritures
comptables et dans certaines factures de l’affaire Bygmalion largement
diffusées et détaillées par la presse et par les médias. Le financement
électoral de la campagne présidentielle a excédé largement le plafond légal
autorisé. Le montage, d’une grande originalité facturière, consistait à
« charger » l’UMP, donc payer avec de l’argent public les sommes qui ne
pouvaient pas figurer sur les comptes de campagne, ce dont les prévenus se
défendent. Certaines prestations étaient réelles, cependant de nombreuses
fausses factures ont été émises sous couvert de réunions, de colloques et de
travaux chimériques. Les comptes de campagne du candidat ont ainsi été
très professionnellement maquillés.
La documentation frauduleuse permet de satisfaire la « sainte trinité des
comptables » : un bon de commande, une facture et un paiement.
Pour les fausses factures destinées à l’obtention d’espèces, quelques
pratiques utilisant les milieux criminels sont majoritairement utilisées.

Modèle no 1 : le fraudeur développe un montage purement familial à


partir d’une filiale, il sort les fonds avec une société-écran et récupère les
espèces auprès d’une banque parallèle locale.

Modèle no 2 : plus professionnel, utilisé à l’occasion de financements


politiques illégaux et dans la plus grande partie des montages de grande
envergure, il consiste à créer des myriades de sociétés à l’étranger destinées
à émettre les fausses factures, à encaisser les virements sur leurs comptes
respectifs. Puis des groupes criminels ou semi-criminels disposant
d’espèces sont intégrés au système, les espèces étant reversées aux
bénéficiaires 4. Des sommes importantes peuvent être échangées par ce type
d’opération. Les entreprises pratiquant le travail clandestin utilisent ce
système. Cette transformation de monnaie fiduciaire en espèces s’effectue
auprès de banques parallèles qui assurent la compensation.
Certains dirigeants sont friands de ce type de prestation pour sécuriser
leurs sorties de fonds, mais ce n’est jamais gratuit (en moyenne 20 % sont
prélevés). Une proximité certaine est ainsi créée avec les groupes criminels.
Ces fausses factures permettent de détourner des centaines de milliers
d’euros à des fins personnelles. Cette machine à cash tourne à plein régime
et fonctionne avec des rabatteurs et par le bouche-à-oreille.

Modèle 3 : il consiste en l’utilisation de filiales-« écrans » installées à


l’étranger ou dans les paradis fiscaux facturant des prestations fictives ou
recevant des financements qui ne seront jamais remboursés, et dont la
contrepartie en espèces est retournée par les moyens classiques usités dans
ces contrées (espèces réintroduites en France ou cartes bancaires).
Un clin d’œil au passage à Jean Cosson qui, dans le courant des années
1970 dans son remarquable ouvrage Les Industriels de la fraude fiscale 5,
relevait que dans les échanges commerciaux on trouvait « des produits sans
factures, des factures sans produits… et, parfois, des produits avec
factures ». Cet ouvrage mériterait d’être l’objet d’une analyse dans toutes
les écoles de contrôleurs et devrait être distribué à chacun d’entre eux, car
les opérations décrites correspondent, cinquante ans après, en matière de
TVA comme d’impôt sur les sociétés, assez bien à celles rencontrées
aujourd’hui.

L’ACCOMPAGNEMENT DES FAUSSES FACTURES


PAR LES SOCIÉTÉS-ÉCRANS

L’émission de fausses factures suppose l’utilisation de sociétés-écrans


offshore ou inshore accompagnées d’hommes de paille et de faux papiers
dont on a vu la nocivité. La présence de ces ersatz de sociétés est très utile
aux fraudeurs, elle cache l’identité réelle du bénéficiaire et ralentit les
contrôles. Leur utilisation systématique exige l’acquisition d’un certain tour
de main, les professionnels sont là pour aider la mise en place des
montages.
L’utilisation d’outils informatiques pourrait rendre malaisées ces
opérations frauduleuses. Le Fichier national des interdits de gérer 6 (FNIG)
et la création du Registre des bénéficiaires effectifs 7 (RBE) sont des
avancées, cependant trois failles existent : l’absence de déclaration, la
clause de confidentialité et l’utilisation de prête noms. Ce fichier pourrait
être connecté aux bases des cartes d’identité, des passeports, des titres de
séjour dans le cadre européen. Il serait aussi intéressant d’accéder aux
comptes de ces sociétés afin de créer des connexions bancaires qui
pourraient aussi être utiles aux services de régulation.
Les fraudeurs s’organisent de la manière suivante : pour les fraudes
internes ou les fraudes destinées à la caisse noire, il suffit de créer une
société avec son homme de paille recruté dans le cadre familial pour réduire
les risques. Cette structure émet des fausses factures de faible montant,
rarement plus de 50 000 euros, au détriment de la société escroquée, de
manière à rester dans le cadre non significatif. Certes, il s’agit d’un
bricolage local, mais qui au final permet de bien arrondir les fins de mois.
Le même effet peut être obtenu avec la création d’un faux salarié ou le
paiement d’un salaire fictif.

LA DÉLOCALISATION FICTIVE D’ENTREPRISE

Délocaliser fictivement son activité pour ne pas payer d’impôt en


France n’est pas l’apanage des particuliers. Des entreprises sont également
en cause. Elles déclarent leur siège dans un autre pays et y sont inscrites au
registre du commerce 8. Mais pour le fisc, elles exercent réellement leur
activité en France où « elles disposent de ses moyens d’exploitation ».
Outre le non-paiement de l’impôt sur les sociétés et de la TVA, ce
procédé permet de réaliser de fausses opérations intracommunautaires.

LA DISSIMULATION DE RECETTES GRÂCE À UN « POURRICIEL »


Il fut un temps, cela n’a guère changé, où l’installation d’un petit
commerçant était accompagnée par un processus de détournement
d’espèces pour atteindre le taux de 10 % environ en jouant sur la marge
d’erreur. Les commerçants plus importants s’accordaient avec les grossistes
qui livraient des produits avec une facturation minorée, la différence étant
payée en espèces. Je me souviens d’avoir réfléchi avec des collègues 9, il y a
plus de trente ans, à la méthode de contrôle des kebabs dont on savait par
dénonciation que le fournisseur allemand livrait plus de pains de viande
qu’il n’en facturait et qu’il assurait le rapatriement en Turquie via
l’Allemagne des fonds ainsi générés. J’ai aussi connu la touche « étoile »,
touche magique conçue pour rectifier les erreurs, elle effaçait les
enregistrements. C’était déjà une comptabilisation en mode « test ». On
utilisait la touche « étoile » aussi les « jours sans » dans certains restaurants,
ces jours-là, sortes de happy hours, heureuses heures fiscales, aucun
règlement n’était comptabilisé, et les recettes comme les pourboires
disparaissaient miraculeusement des livres. Les pannes étaient aussi
merveilleuses si elles advenaient au coup de feu, ou chez les pâtissiers le
dimanche à la sortie de la messe. On remarque aussi que le voisin de table
dont le repas est manifestement payé par l’entreprise se fait rajouter un ou
plusieurs repas sur la fiche, paye par carte et reçoit en espèces la différence.
Qui n’a pas constaté la présence d’un écriteau dans les bars et restaurants
spécifiant « pas de chèques ni de carte bleue », ou « carte bleue en panne »
pendant les périodes estivales. Certaines grandes surfaces elles-mêmes
n’avaient pas résisté à l’appel des espèces, le lundi, jour des commerçants,
de grandes pancartes guidaient les clients vers des « caisses espèces », ces
jours-là il faut fluidifier le flux. On pourrait aisément écrire un livre sur ce
seul sujet, d’ailleurs cela a été fait 10.
On peut aussi rencontrer des comptabilités parallèles, ou comptabilités
miroir. La fraude est difficilement identifiable lorsqu’une seconde caisse
retraçant les espèces reçues est activée et lorsque les achats sont effectués
sans facture. Quelques précautions doivent cependant être prises, les achats
correspondant aux ventes sans facture doivent être réglés en espèces et un
minimum de précautions doivent être prises : ne pas oublier le carnet dans
un tiroir, éviter de tenir le tableau Excel sur le même support que la
comptabilité, mais cela devient problématique en cas de divorce difficile.
Ce montage nécessite une présence constante. L’informatique a « allégé » et
a fortement facilité l’industrie du cash. Les manipulations ont été
informatisées.
Quel que soit le système utilisé, une opération de saisie ne doit pas être
annulée ou modifiée sans être tracée, c’est là qu’une invention miraculeuse
accompagne les fraudeurs : les logiciels permissifs appelés pourriciels. Ces
derniers disposent d’une fonctionnalité permettant la suppression de fichiers
sans garder les traces des données d’origine dans les fichiers « tickets ». Ils
disposent aussi d’une fonctionnalité permettant le changement de date.
« Sur 100 ventes, 50 étaient supprimées, sans traçabilité. C’est totalement
contraire à l’état du marché et à la sécurité des transactions normalement
opérées », explique Alexis Grin, associé chez Grant Thornton 11. Installés
par les éditeurs sur les caisses enregistreuses, ces logiciels standardisent les
fraudes de caisse. L’éditeur transmet un code au client accompagné de
conseils d’utilisation de l’outil, préconisant de modifier le nom du fichier
« date system » à partir duquel on aurait pu identifier l’existence d’une
modification à une date donnée.
Le rapport du Service central de prévention de la corruption (SCPC) de
l’année 2002 a révélé le montage que personne ne voulait décrire, bien qu’il
ait fait l’objet d’investigations par les services des impôts. À cette période,
un logiciel dédié nommé Merlin (l’Enchanteur évidemment) était utilisé par
une chaîne de coiffure et fonctionnait à plein. Nous avions aussi été avisés
de l’existence d’un logiciel utilisé dans le Sentier permettant un paiement
direct depuis la carte bancaire d’un client sur un compte suisse sans figurer
dans les comptes de la société.
L’utilisation de ces logiciels minore certes les résultats, mais
concomitamment exige des paiements au noir et des fraudes aux charges
sociales. Ainsi en France un dirigeant d’entreprise peut « économiser »
100 000 euros par mois pour une fraude totale de 1,9 million d’euros.

L’UTILISATION DE CES LOGICIELS EST MONDIALISÉE


Une opération a cependant particulièrement marqué les esprits, c’est la
vague des contrôles des officines de pharmacie nommée « Caducée ». Les
services des impôts et de la justice ont engagé des procédures communes à
l’encontre de 1 500 officines, cette fraude générant des pertes importantes
pour l’État en matière de TVA et d’impôt sur le revenu. Les services à partir
des données commerciales détenues par les éditeurs ont effectué des
contrôles sur les clients de ces derniers. Dans ce logiciel, l’une des
fonctions, prévues pour rectifier des erreurs de caisse, permettait d’effacer
des pans entiers de la comptabilité des officines. Il équipait
4 000 pharmacies en France et permettait d’éluder l’enregistrement de
ventes réglées en espèces, et la perte pour l’État était estimée à 400 millions
d’euros.
Plusieurs officines ont été poursuivies au pénal et de nombreuses autres
ont été condamnées à des amendes importantes, parfois à de la prison avec
sursis en sus des redressements fiscaux.
Bien d’autres professionnels, intéressés par l’utilisation de ces logiciels,
ont été contrôlés. Ainsi des gérants de boîtes de nuit, des chaînes
d’habillement, des chaînes de coiffure qui utilisaient le logiciel « Marlix »,
nombre de restaurateurs et beaucoup d’autres ont été poursuivis. Ce moyen
a été utilisé pour s’approprier des espèces, mais aussi pour payer les
employés au noir. Ce sont précisément ces fraudes qui sont visées par la
réglementation sur les logiciels de caisse, dont l’entrée en vigueur est
advenue au 1er janvier 2018, après des opérations de lobbying
exceptionnelles destinées à retarder sa mise en application.

Typologie des montages frauduleux


par cycle comptable
L’expérience montre que tous les postes comptables sont devenus des
postes à risque, même si certains recèlent des fraudes récurrentes.
Les typologies des diverses fraudes peuvent être classées suivant leur
objet.
Certaines manipulations sont destinées à améliorer la présentation des
comptes, les résultats, l’état réel des finances, en fait la situation générale
des entreprises. En comptabilité, plus que dans toute autre matière, la
« vérité » peut avoir plusieurs visages et se décline sous de multiples
facettes. Ces opérations affectant la nature des bilans sont couramment
qualifiées de window dressing.
L’une de mes connaissances disposant d’un poste élevé dans la gestion
comptable du Crédit lyonnais transmit un jour les comptes annuels à sa
hiérarchie. Le dossier lui revint immédiatement et l’un des hauts
responsables de la banque lui demanda s’il tenait vraiment à faire de la
peine au président. Puis il lui nomma les comptes qui devraient être
« aménagés » afin d’être plus présentables. En fait, il s’agissait de refaire la
comptabilité en fonction de ce qui était attendu et non de la réalité. Il refusa,
bien lui en prit !
Ces manipulations modifiant la présentation et la réalité des comptes
peuvent être le fait de la direction. Elles camouflent une incompétence ou
glissent sous le tapis les problèmes majeurs et protègent leur rémunération,
leur crédit et les dividendes. Elles permettent d’embellir les situations
proches de la faillite. Ces manipulations peuvent aussi servir à éviter ou
limiter les taxations fiscales, ou à masquer les infractions commises dans la
gestion de la structure.
Les fraudes internes élaborées par des salariés lorsque les processus se
délitent, on va le constater après la pandémie, affectent plutôt les comptes
de résultat.

LA MANIPULATION DES POSTES À « LISSAGE »

Par son impact sur les résultats, cette fraude modifie sensiblement la
présentation des comptes. Utilisée depuis toujours, elle ne génère aucune
surprise dans son utilisation. Deux inconvénients sont cependant présents :
d’abord celui, dirimant, d’être parfaitement lisible puis celui de devoir être
poursuivie et amplifiée d’un exercice sur l’autre sous peine de produire
l’effet inverse à celui attendu. Les postes à « lissage » constituent aussi des
leurres performants.
Les redressements fiscaux sur ces postes à lissage sont souvent
importants, cependant, compte tenu des délais légaux, les redressements ne
seront effectifs qu’après un délai assez long, or l’entreprise en
provisionnant ce risque l’année suivante amortit immédiatement
l’opération.
Les amortissements se définissent comme la constatation comptable
d’une perte de la valeur d’un élément d’actif résultant de l’usage, du temps,
du progrès technique ou de toute autre cause dont les effets sont jugés
irréversibles. L’allongement de la durée d’amortissement augmente le
résultat en limitant la dotation annuelle ; inversement, le raccourcissement
de la durée ou des taux augmente la dotation annuelle et donc diminue ce
résultat.
Le choix de la durée est à la discrétion de l’organisation, les adaptations
à la réglementation fiscale et comptable se faisant par régularisation extra-
comptable.
Les provisions (le coussinage) : le principe de la provision est de donner
la possibilité de comptabiliser en charges des pertes ou charges non encore
effectives à la clôture de l’exercice, mais que les événements rendent
probables. Quel que soit le type de provision, il a pour effet la diminution
du résultat par anticipation au moment de sa comptabilisation.
L’utilisation de cette « variable de régularisation » est communément
connue sous l’appellation de « coussinage ». Lorsque l’entreprise a besoin
de réduire ses produits, souvent pour des raisons fiscales, elle « gonfle le
coussin ». Lorsqu’elle désire les augmenter, pour payer des dividendes,
augmenter les valeurs boursières en vue de libérer des stock-options, ou
pour retarder une liquidation proche, elle « dégonfle le coussin » en
réintégrant les provisions exagérées. Traditionnellement, en gestion
ordinaire, les organisations surévaluent leurs provisions en période de
croissance du chiffre d’affaires de manière à constituer pour l’avenir le
« matelas ». Corrélativement, elles diminuent les provisions en période de
baisse du chiffre d’affaires, ce qui leur permet de présenter une situation
améliorée.
Ce type de manipulation est bien connu des dirigeants nouvellement
nommés qui « chargent la barque » à partir de la gestion de leurs
prédécesseurs.
Cette manipulation présente un double intérêt :
le premier effet, la sanction mécanique de la gestion du « sortant », est
la création d’un déficit important, on dit alors que le nouveau venu
« nettoie les comptes » ;
le second effet (effet rebond) donne une marge de manœuvre
supplémentaire au nouveau dirigeant pour les exercices ultérieurs. La
réintégration dans les comptes des montants provisionnés en masse a
pour effet de majorer la valeur des actions et des éventuelles stock-
options qu’il a pu obtenir, tout en lui conférant une aura de bon
gestionnaire.

LA GESTION DES STOCKS

La majoration de la valeur du stock permet d’améliorer la marge et les


résultats, la minoration est le plus souvent expliquée par des raisons
fiscales. Il est possible d’agir sur la quantité, sur les valeurs ou d’utiliser des
provisions discutables de toute nature toujours bienvenues (l’obsolescence
entre autres). Les stocks peuvent être manipulés et camoufler des fraudes,
des fausses ventes de produits à des sociétés liées, des comptabilisations
anticipées de produits qui ne quitteront jamais les locaux, ou de travaux en
cours dont l’avancement est anticipé. Ils peuvent aussi être utilisés pour
camoufler une baisse des marges et dissimuler une mauvaise gestion.
Je me souviens d’une fraude à 10 millions d’euros qui consistait à
majorer les participations à recevoir et à minorer les remises, ainsi la
majoration des produits à recevoir (PAR) n’a pas d’incidence sur le résultat,
mais la minoration des remises de fin d’année (RFA) majore la valeur du
stock au bilan. Il est aussi possible de découvrir des bananes à 5 000 dollars
pièce, un unique écrou facturé 1 million de dollars et tant d’autres farces
utilisées.
Le détournement de produits en stocks et les vols « acceptés » peuvent
s’expliquer par la gestion de la caisse noire, par un racket criminel local ou
par une fraude interne.
On peut noter qu’une grande société de distribution a fait l’objet d’une
fraude de plus de 500 millions d’euros à l’étranger, car les marges arrières
avaient été détournées par le directeur.
Les minorations de stocks sont souvent le fait d’« oublis judicieux » ou
de dépréciations conséquentes. Le problème qui se pose alors est celui du
camouflage de l’opération dans la durée car une variation l’année n, a une
conséquence mécanique en n + 1. Il faudra lisser tout cela en manipulant les
quantités, en créant des flux fictifs ou en enregistrant des retours fictifs de
produits défectueux.
Les opportunités de fraude dans les travaux en cours sont à rechercher
dans l’évaluation de la marge d’une prestation non terminée à la clôture
d’un exercice. Cette méthode était d’usage courant chez Enron, ils étaient
allés jusqu’à enregistrer en produit un contrat qui prévoyait de livrer
l’électricité à une usine pas encore construite, ce qui avait été validé par
l’audit externe.

LA MANIPULATION DES COMPTES CLIENTS


Les comptes clients sont l’objet de manipulations récurrentes, les
procédés les plus couramment utilisés sont les suivants :
la facturation anticipée de prestations à venir ;
la facturation de ventes fictives en fin d’exercice qui s’annulent au
début de l’exercice suivant par des avoirs internes ;
l’absence de comptabilisation de remises accordées ;
l’installation d’un système de ventes fictives dans le cas de carrousel
TVA ou pour de tout autres raisons.

La Financière Turenne Lafayette, dont la propriétaire était surnommée


« Mamie cassoulet », entreprise jusque-là discrète, a créé un scandale
affectant 4 200 salariés. La découverte « de pratiques de présentations
trompeuses des comptes », en un mot de faux bilans, a mis en évidence les
défaillances successives des contrôleurs et des commissaires aux comptes.
Une plainte visant l’ancien commissaire aux comptes et conseil de
l’entreprise a été déposée pour « escroquerie et complicité d’escroquerie » à
l’occasion du rachat d’une autre société. L’endettement caché atteindrait
300 millions d’euros. Les rachats d’entreprises effectués par la holding
passaient d’abord par la société personnelle de la gérante, étaient
restructurés puis étaient transférés dans le groupe. Le chiffre d’affaires était
gonflé de 30 % en maquillant les comptes en fin d’année. Le groupe
arrangeait depuis longtemps ses comptes en passant des écritures
comptables qui étaient soit des fausses facturations, soit des fausses avances
sur stock. Ces opérations permettaient de présenter des bilans dissimulant
les difficultés financières afin que les banques continuent à soutenir le
groupe.
Les montages passent par des ventes clandestines et la constitution
d’une caisse noire. Mais cela ne fonctionne réellement bien que lorsque
l’utilisation d’espèces est courante ; or de plus en plus d’espèces circulent.
Et la moitié des billets imprimés disparaît, utilisés ou thésaurisés.
Ces montages nécessitent cependant l’installation d’opérations
complémentaires de camouflage, afin que la marge ne soit pas altérée ou
que le montant des espèces ne soit pas trop faible ou trop élevé eu égard à la
moyenne du secteur.
Autres types de fraudes qui peuvent affecter les ventes :
la sous-facturation, qui nécessite une opération complémentaire
permettant la récupération individuelle des fonds ;
la sous-facturation en faveur de filiales offshore ou dans des pays peu
contrôlés, ou encore le décalage des ventes sur la fin de l’exercice qui se
reporte d’année en année ;
le détournement par les dirigeants au bénéfice d’une société qui leur
appartient en propre ;
les ventes dissimulées lorsque les ventes sont réalisées en espèces ;
les fraudes internes organisées par un salarié ou par un tiers qui
affectent l’entreprise, mais aussi les services fiscaux.
Les détournements de chèques ou la réalisation de virements sur le
compte du fraudeur sont aussi possibles, mais ils impliquent une défaillance
du contrôle interne et de la séparation des tâches. En effet, deux
manipulations successives sont nécessaires, la première au moment du
détournement et la seconde lorsqu’il faut camoufler la fraude.

LA MANIPULATION DES COMPTES FOURNISSEURS

Le premier type de manœuvre couramment utilisé est l’utilisation du


décalage. Ainsi, on reporte les charges de la fin d’un exercice vers le
suivant, dans le même ordre d’idée on peut retarder la comptabilisation des
factures jusqu’à la date du paiement. Cependant, l’effet est limité et doit
être régularisé. L’opération proche de celle affectant la majoration des
provisions ou des ventes a un effet passager.
Les montages décrits dans la partie ventes sont aussi déclinés ici en flux
inversés, on peut constater des surfacturations qui alourdissent les charges,
les valeurs de transfert en constituent le plus bel exemple. La collusion
entre le client et le fournisseur est aussi fréquente. Le dirigeant d’une
société peut surfacturer une prestation rendue par une société lui
appartenant en propre. Beaucoup seraient surpris s’ils apprenaient que
nombre de grandes fortunes ont commencé par là.
Les fraudes internes affectent particulièrement les comptes fournisseurs.
Tous les postes peuvent être affectés dès l’instant où il est possible d’établir
une fausse facture, de l’intégrer dans le système et de créer un compte pour
encaisser la somme détournée. Le montage consiste à intégrer des faux
documents dans le système.
Dans les entreprises dans lesquelles il est possible d’engager
directement des dépenses sous le seuil non significatif, la fraude est plus
aisée car l’absence de contrôle ultérieur rend l’opération possible sans
prendre beaucoup de risques.
Une autre catégorie de fraude permet de « solder » au profit d’un salarié
des opérations anciennes déjà provisionnées et comptabilisées en charges,
elles n’ont aucun impact sur le résultat, tout comme l’appropriation d’un
contentieux déjà provisionné. Je me souviens d’une commission étrange
dont la valeur approchait les 80 000 euros. Le contrat stipulait que la
prestation était « très confidentielle », qu’elle ne se matérialisait que par un
échange verbal avec le client, et qu’aucune documentation matérielle ne
serait apportée. C’est une puissante couverture magique.
Les fraudes les plus difficiles à identifier sont celles qui n’affectent pas
le résultat comptable, lors d’une élection présidentielle une entreprise a
payé plusieurs milliers de panneaux publicitaires, seuls 600 ont été utilisés
au bénéfice du groupe, les autres ont financé les affiches d’un candidat.

LA MANIPULATION DES SALAIRES


Les fraudes les plus classiques relevées dans le cycle des salaires sont
les suivantes :
décaler une partie des rémunérations et des charges afférentes sur les
exercices suivants ;
retarder le paiement des primes ;
majorer artificiellement les charges en provisionnant des primes qui ne
seront jamais payées ;
accepter le paiement de faux remboursements de frais non chargés et
non imposables qui compensent l’absence d’augmentation de salaires ;
accepter le paiement de primes exceptionnelles sous couvert de
remboursements de frais, non soumis aux charges sociales et non
imposables ;
conclure des transactions portant sur des litiges imaginaires pour
diminuer le coût d’un départ de salariés ;
introduire dans les livres des faux salariés.

Pour les dirigeants, les fraudes les plus fréquentes sont la rémunération
du conjoint ou des enfants, ou des proches pour un travail fictif, l’utilisation
du personnel payé par la société comme personnel de maison. Ce montage a
été rendu célèbre par l’une des condamnations du couple Balkany. Avec
notamment l’utilisation du personnel de la société à des travaux qui
bénéficieront à des sociétés tierces ou au dirigeant (brevets, etc.).
Il n’est pas rare d’utiliser un stratagème bien connu pour financer la
corruption : il s’agit de verser des salaires supplémentaires ou des
remboursements de frais sans cause à un salarié à qui il appartiendra de les
transformer en espèces et de les livrer au corrompu. Ce système est aussi
utilisé lors d’élections, c’est parfois le responsable de la sécurité qui paye
une partie des agents en espèces. Son compte personnel étant crédité des
sommes nécessaires au paiement en espèces, il régularise les
remboursements effectués en produisant lui-même les justificatifs. La
présence de ces professionnels n’apparaît pas dans les comptes soumis à la
Commission nationale des comptes de campagne et des financements
politiques (CNCCFP).

LA MANIPULATION DE LA TRÉSORERIE

Les manipulations de trésorerie sont classiques. Conçues pour cacher


des problèmes financiers, elles sont bien connues des contrôleurs. La
première manipulation basique consiste à ne pas comptabiliser tous les
règlements émis ou à anticiper la comptabilisation de certains règlements.
Ce processus diminue les créances à l’actif et majore les dettes au passif. Le
montage est identifiable par l’analyse des rapprochements bancaires dans
lesquels des écarts apparaissent. On peut aussi émettre les chèques,
comptabiliser les paiements, mais ne rien envoyer aux créanciers. Les
chèques concernés seront placés dans la rubrique « chèques émis non
débités ».
On peut recourir aux fausses créances commerciales. Il s’agit d’émettre
des fausses factures et de les céder à un établissement financier complice ou
peu soupçonneux. Il est aussi possible d’émettre concomitamment des
avoirs ou de comptabiliser les factures en produits constatés d’avance. Des
faux peuvent être proposés aux contrôles. Pour ma part, au cours de
certaines vérifications de comptabilité, il m’a été présenté des relevés
bancaires fictifs ou encore des rapprochements fictifs pour camoufler les
détournements des dirigeants.
Les pratiques utilisées dans les pays sous contrôle pour « noircir 12 » les
fonds consistent d’abord à ne pas comptabiliser les produits, à émettre ou à
recevoir des fausses factures et à utiliser des sociétés-écrans. On remarque
le fait que, pour qui désire blanchir, les mêmes outils sont utilisables, mais
en flux inversé : faux produits dont la contrepartie en espèces est intégrée
au chiffre d’affaires, fausses factures et chiffre d’affaires incontrôlable
depuis des filiales-écrans.
CHAPITRE 4

Les fraudes commises par les élites


entrepreneuriales

C’est une phrase célèbre du Père Goriot : « Le secret des grandes


fortunes sans cause apparente est un crime oublié car il a été proprement
fait. » Honoré de Balzac était intéressé par la manière dont ont été créées
certaines grandes fortunes. Ce souci transparaît dans tous ses romans. On
dispose maintenant de suffisamment d’éléments pour décrire les moyens
utilisés pour s’enrichir en utilisant la transgression. D’aucuns prétendaient
que, pour devenir riche, il fallait créer une religion, pour d’autres,
l’entreprise peut y pourvoir.
À la suite de la Théorie de la classe de loisir, de Thorstein Veblen, les
études sociologiques et criminologiques de Sutherland, Cressey et plus
récemment de Pierre Lascoumes, entre autres, ont identifié le fait que le
passage à l’acte pour un délinquant en col blanc dépend des opportunités
proposées, elles-mêmes liées à des informations, à des réseaux et à des
interconnexions plus complexes 1. La théorie portée par William K. Black 2
expose ces « fraudes de direction » lorsque le dirigeant, lui-même à la tête
du dispositif, est dans une situation d’autocontrôle. Cette culture de la
rapine 3, généralisée dans les banques avant la crise de 2008, avait été
observée dans les grandes entreprises, particulièrement en Amérique ou à
l’occasion des rétrocommissions lors des grands marchés internationaux.
Les notations excessives des analystes financiers, les emballements des
journalistes économiques, la presse people comme pour les politiques en
rajoutent. On quitte alors l’entreprise pour le showbiz. C’est lors de
l’écriture de cette succes story que la transgression s’installe. Quant aux
actionnaires, leur appréciation est parfois réduite au montant des dividendes
attendus. Se complaire dans la fraude, ou être aveugle en sa présence en
ignorant les risques d’image, trahit une confiance, une arrogance et un
narcissisme outrancier de la part des intéressés : le sentiment d’être
intouchables.
Les indicateurs les plus fréquemment identifiés dans les cas de fraudes
des dirigeants sont :
l’existence d’un contexte organisationnel propice, l’évolution
technologique le facilite ;
des contrôles absents, défaillants ou inutiles ;
l’exercice d’un pouvoir démesuré dû à l’expérience, à la connaissance
de l’entreprise et à la rigueur du pouvoir hiérarchique ;
une culture organisationnelle où l’autorité fait loi ;
l’orientation donnée par la direction, la fin justifie les moyens, et de très
fortes pressions sont orientées vers la performance ;
une valorisation boursière reposant sur des attentes de résultats
financiers ;
des incitatifs financiers et des rémunérations fortement orientées vers
des primes tributaires de la performance ;
un conseil d’administration manquant d’expertise sectorielle (l’exemple
des subprimes) et d’indépendance, trop « amorti » ou trop proche, et des
réseaux silencieux (le « capitalisme de la barbichette ») ;
des justifications faisant référence aux concurrents ou aux autres
entreprises ;
une personnalité ouverte à la fraude par une grande tolérance face à des
situations non éthiques récurrentes accompagnées par une arrogance et
un orgueil exagéré ;
une personnalisation et une centralisation de la stratégie d’entreprise sur
une ou deux personnes ;
enfin une équipe de direction (subordonnés et adjoints) soumise et sans
initiative agissant dans la crainte.

Les fraudes communes des dirigeants

LES SALAIRES ET LES AVANTAGES EN NATURE

Je ne décris ici que les opportunités de fraudes utilisées par ceux qui
pratiquent le principe suivant lequel la voracité est une bonne chose et qui,
comme Lazarillo de Tormes, supportent de grandes contrariétés pour ne pas
payer d’impôts.

DES SALAIRES STRATOSPHÉRIQUES

Le versement de salaires élevés ne constitue pas une fraude s’ils sont


soumis à l’impôt et s’ils ont été validés par le conseil d’administration. Ils
créent cependant des scandales récurrents lorsque leur importance devient
stratosphérique. La fraude est présente lorsque la taxation est éludée pour
tout ou partie à la suite d’arrangements divers édifiés à partir des holdings
ou de filiales installées dans des paradis fiscaux. L’agencement des
entreprises avec une société holding installée à Amsterdam est un modèle
organisationnel répandu dans les groupes internationaux désireux
d’optimiser leur situation fiscale. L’entité installée dans la holding bénéficie
d’une taxation réduite et certaines rémunérations bénéficient d’un
abattement considérable lorsque le salarié apporte la preuve de sa
domiciliation. En outre, des sociétés, peu contrôlées ou réduites au bon
vouloir d’un dirigeant, peuvent effectuer dans certaines filiales ad hoc, des
versements furtifs de rémunérations diverses et complémentaires à l’état-
major, payer des honoraires ou des virements discrets à des tiers peu
désireux d’apparaître dans les fichiers contrôlables des entreprises. Ces
entités se transforment alors en caisses noires. Le PNF a ouvert une enquête
préliminaire sur certains contrats de la filiale néerlandaise RNBV, après une
plainte déposée par une actionnaire de Renault. Les intéressés se défendent
avec fougue et récusent toute manipulation.
La justice japonaise a jeté Carlos Ghosn en prison sans ménagement,
elle l’accuse d’avoir dissimulé la moitié de son salaire de P-DG de Nissan
aux autorités boursières et au fisc japonais pendant cinq ans pour un
montant de… 38 millions d’euros. Elle a largement diffusé ses motifs
d’accusation. Il est soupçonné, et s’en défend, d’avoir « conspiré pour
minimiser sa rétribution entre juin 2011 et juin 2015 » avec l’aide d’un
complice lui aussi poursuivi. Une rémunération de plus de 7 millions
d’euros aurait été versée depuis une deuxième filiale néerlandaise NMBV
codétenue par Nissan et Mitsubishi Motors, autre allié japonais de Renault.
Décalage, manipulation, nous le saurons un jour peut-être. Son bras droit
chez Nissan, est aussi soupçonné d’avoir minoré ses émoluments sur la
période 2015-2018, pour un montant de 4 milliards de yens et il s’en
défend. Le décalage de la date de clôture de l’entreprise pour bénéficier
d’un bonus plus élevé ou d’une situation favorable n’est guère novateur, en
revanche il affecte les investisseurs.
Carlos Ghosn s’est ensuite enfui du Japon de manière rocambolesque. Il
réfute vigoureusement ces accusations et dit pouvoir en apporter la preuve.

DES AVANTAGES EN NATURE DÉMESURÉS ?


En France, cette affaire feuilletonne, Carlos Ghosn est soupçonné
d’avoir obtenu la location du château de Versailles et du Grand Trianon
pour l’organisation de son mariage, en contrepartie d’une convention de
mécénat signée avec l’établissement public, ce dont il se défend avec force.
À la suite d’un audit commun entre Nissan et Renault, le conseil
d’administration de Renault a saisi la justice néerlandaise du fait des
« surcoûts de déplacement de M. Ghosn par avion qui atteindraient les
11 millions d’euros et qui pourraient être des trajets personnels ». Cette
manipulation, s’il s’agit bien de trajets personnels, est classique. Je pense à
une organisation qui, œuvrant dans un secteur non lucratif, a acheté un
avion bimoteur au Canada, immatriculé en Grande-Bretagne pour éviter la
taxation en matière de TVA, presque exclusivement utilisé pour le plus
grand bonheur des dirigeants de l’organisation et de leurs familles.
Une enquête interne aurait fait apparaître le versement de plus de
30 millions d’euros, qualifiés de primes de performance à un distributeur
commercial des marques de l’Alliance à Oman.
Nissan soupçonne sa filiale régionale d’avoir payé des dépenses de
marketing qui auraient pu être utilisées pour des dépenses personnelles sans
aucun lien avec l’activité de l’entreprise.
La justice japonaise fait état d’éventuelles malversations de sa part à la
tête de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Elle lui reproche de la
dissimulation fiscale et s’intéresse à divers financements immobiliers
personnels qui auraient transité par les comptes de la société 4.
D’après l’enquête interne de Nissan, largement diffusée, une somme de
35 millions de dollars issue de la « réserve du P-DG 5 » aurait été versée à
une société qui vend les véhicules de Nissan dans un pays du Golfe. L’un
des employés est soupçonné d’avoir transféré les fonds à une compagnie
libanaise, gérée par des associés de Carlos Ghosn. L’intéressé récuse le fait
que ce transfert a financé l’existence d’achats et d’investissements dans un
fonds aux États-Unis.
Ce type de montage est néanmoins connu, il peut être identifié lorsque
la comptabilisation de commissions ne suit pas le cheminement comptable
attendu. L’un des représentants de Ghosn a réagi vertement : « Aucune
somme versée par Renault aux distributeurs d’Oman n’a été détournée de
ses objectifs commerciaux et en aucun cas tout ou partie de cette somme n’a
profité à Carlos Ghosn ou à sa famille. »
Enfin, le parquet japonais le soupçonne d’avoir « failli à sa fonction de
P-DG et d’avoir causé un préjudice à Nissan ». Il aurait fait couvrir par
Nissan « des pertes sur des investissements personnels » au moment de la
crise financière d’octobre 2008, ce qu’il nie. La somme incriminée
s’élèverait à 1,85 milliard de yens (14,5 millions d’euros). Un ami d’Arabie
saoudite se serait porté garant et aurait fait effectuer des virements d’un
montant équivalent sur le compte de ce dernier depuis un compte d’une
filiale de Nissan. Ce que nie fougueusement l’intéressé qui considère que
toutes ces accusations constituent un véritable complot ourdi contre sa
personne et ses choix stratégiques.
Les avanies de Carlos Ghosn, les juges diront si elles constituent des
délits ou si certaines d’entre elles relèvent de l’opportunisme directorial,
créent un cadre de contrôle remarquable qui pourrait être utilisé par les
commissaires aux comptes et les auditeurs externes.
Cela conforte l’idée que la surveillance des activités d’un dirigeant ne
peut se limiter à un comportement digne des trois singes de la sagesse ou
plutôt au conte d’Andersen Les Habits neufs de l’empereur. Finalement
quoi qu’il advienne, on retiendra une forte carence du contrôle.

6
UNE INTERVENTION DE LA SEC

Le gendarme américain de la Bourse, la Securities and Exchange


Commission (SEC), s’était déclarée compétente car « les tromperies
induisaient en erreur les investisseurs, y compris les investisseurs
américains ». Elle a clôturé son enquête en validant le fait que la société
Nissan, Carlos Ghosn et Greg Kelly, qui s’en défendaient, avaient bien
dissimulé aux investisseurs 140 millions de dollars (130 millions d’euros).
Un accord à l’amiable a mis fin aux poursuites. Les trois prévenus ont payé
ensemble 16 millions de dollars. Le montage décelé était le suivant : « le
président fixait chaque année un montant total de rémunération pour lui-
même, dont une partie était déclarée et payée et une partie non déclarée et
non payée. M. Kelly devait trouver des moyens de verser le montant non
déclaré dans le futur par divers montages et artifices (contrats secrets,
lettres antidatées pour pouvoir bénéficier d’actions, performances indues,
modification du calcul du montant de la retraite future) ». La SEC ajoute
que ces actions ont induit en erreur le directeur financier de Nissan et
conduit l’entreprise à valider des déclarations trompeuses. Elle souligne par
ailleurs que les 140 millions de dollars dissimulés n’ont jamais été perçus
par Carlos Ghosn ».
Les procès à venir diront le droit et si c’était « happy hours » chez
Nissan. À cette occasion, une plaisanterie a fait le tour des agences :
« Savez-vous quelle est la différence entre un P-DG français et Dieu ? Dieu
ne croira jamais qu’il est un P-DG français ! »

LES RÉMUNÉRATIONS EXCEPTIONNELLES NE SONT PAS SI RARES

« Le problème qui se pose n’est pas tant l’importance de la


rémunération que la taxation de cette dernière et la possible utilisation de
ces versements pour effectuer des retours vers des tiers. Prenons le cas d’un
dirigeant qui reçoit, en plus de son salaire, une rémunération secrète au titre
de travaux de consulting payés par une société écran installée au
Luxembourg. Les versements, plus de vingt millions d’euros, auraient été
effectués sur le compte à Singapour d’une société offshore panaméenne. Ce
montant n’a été soumis à l’impôt qu’à la marge, en utilisant une résidence
fiscale douteuse.
Un autre consultant a exercé une activité domiciliée dans une société
boîte aux lettres luxembourgeoise détenue par son client. Plus de
10 millions d’honoraires ont été payés à sa société panaméenne elle-même
détenue par des prête-noms.
Un autre encore a reçu une indemnité de licenciement, de plus de
10 millions d’euros, payée à une société panaméenne, sur un compte à
Singapour.
Ces comportements sont dans la ligne directe des dérives des dirigeants
impliqués dans les affaires de type ENRON et dans la crise des subprimes.
On peut se poser la question de savoir ce qu’est un dirigeant. Sont-ils des
êtres exceptionnels ? Des stars inégalables ? Évidemment ils ont tout intérêt
à dérouler cette story telling, cela permet de justifier les rémunérations et
les avantages obtenus. Quant aux administrateurs, ils occupent ou ont eux-
mêmes occupé ces postes.
Les chasseurs de têtes développent la même analyse : leur paiement est
fixé sur la rémunération. Il ne faut cependant pas oublier que le pouvoir et
la démesure rendent ivre et qu’il faut toujours méditer l’adage romain : « Il
n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ».
Cette personnalisation pose problème, car les résultats d’une entreprise
relèvent certes de la politique menée par le « top management », mais aussi
de l’effort collectif et de la capacité à accompagner les services.

Les montages complexes


Nous entrons ici dans le domaine de l’ingénierie comptable, quelques
exemples décrits dans la section précédente démontrent la dextérité des
conseils pour enfumer les contrôles, ici nous allons encore élever le niveau.
LES MONTAGES DESTINÉS À CAMOUFLER DES PERTES

Lorsqu’une entreprise a des problèmes, les dirigeants peu scrupuleux


sont amenés à manipuler les bilans dans le but de se maintenir à flot. Les
raisons pouvant expliquer ces manipulations sont diverses, il peut s’agir
d’une manifestation classique de l’hubris du dirigeant, il peut s’agir aussi de
tenir encore un peu pour récupérer les stock-options ou parfois dans
l’attente d’un retournement de situation.
La société Carillion employant 43 000 personnes était spécialisée dans
la construction, elle était numéro deux du secteur outre-Manche et dans la
sous-traitance de services de gestion ou de restauration. Le groupe détenait
plus de 1,7 milliard de livres (1,91 milliard d’euros) de contrats du secteur
public ou en partenariat public-privé. Elle traitait plus de 450 projets, en
particulier la construction d’hôpitaux, de prisons ou de sites militaires. Elle
en assurait la maintenance, gérait des bâtiments ou des infrastructures pour
le compte de l’État (autoroutes…) et fournissait des services, tels que la
livraison quotidienne de repas à 32 000 écoles britanniques. Cette entreprise
vieille de deux cents ans et pesant 5,2 milliards de livres de chiffre
d’affaires a été mise en faillite. Vanitas vanitatum et omnia vanitas !
Comme Enron qui a disparu en quinze jours, Carillion s’est volatilisée
d’un coup. Cette faillite met en évidence les limites d’une sous-traitance en
masse du public au privé. Les auditeurs externes n’ont pas subodoré de
risque majeur en contrôlant les comptes de 2016. L’entreprise semblait en
situation de croissance et annonçait une augmentation des dividendes. Seule
sa marge avait un peu baissé.
L’analyse du passif et de l’environnement aurait permis d’identifier des
risques majeurs. The Guardian a identifié, après coup, les signes
d’avertissement qui auraient pu être remarqués 7 :

trois avertissements sur les bénéfices en cinq mois ont donné le signal le
plus évident de la présence de problèmes, ainsi qu’une réduction de
valeur de 845 millions de livres sur les contrats et le fait que le directeur
général a démissionné brutalement ;
les fonds spéculatifs avaient échangé à découvert des actions de
Carillion, intuitivement ils avaient senti les difficultés, 25 % des actions
ont été vendues à découvert ;
les dettes ont augmenté de moitié et le déficit des pensions a atteint
580 millions de livres ;
la société avait imposé à ses fournisseurs un paiement à cent vingt jours.
Elle doit de l’argent à environ 30 000 petites entreprises ;
elle utilisait des méthodes de plus en plus inhabituelles pour se financer,
car elle n’avait plus accès aux banques et aux obligations. Elle avait
levé 112 millions de livres via une obligation Schuldschein, un marché
plus souple. Elle avait aussi utilisé le reverse factoring : contre
rémunération, les banques ont payé directement les fournisseurs. La
construction de l’hôpital universitaire Royal Liverpool posait de gros
problèmes. Le projet d’abord retardé est inachevé.
Le groupe a vu sa dette passer à 1,5 million de livres liés notamment
aux 580 millions de livres de déficit de son fonds de retraites, au moment
même où le report de plusieurs chantiers et des retards dans l’exécution de
certains contrats fragilisaient son activité.
Cette faillite devrait servir de leçons à nos élites : réfléchissons à la
qualité des contrôles interne et externe qui n’ont manifestement rien vu
venir. Peut-on croire à leur efficacité ? Et pourquoi ? Questionnons la
politique du gouvernement sur le mode de gestion des services publics.
Peut-on confier des activités essentielles à des acteurs aussi indélicats que
fragiles ? Peut-on gérer des services publics comme des entreprises
privées ?
La majoration frauduleuse des ventes a atteint des niveaux
considérables chez Wirecard, qui a gonflé ses produits de 1,9 milliard
d’euros en majorant des ventes, en inventant des clients asiatiques et en
achetant des entreprises à une valeur majorée en Inde ou aux Philippines.
Cette litanie depuis Enron ne s’arrête jamais !

LES MONTAGES DESTINÉS À ÉVITER L’IMPÔT


L’utilisation de sociétés offshore à des fins d’optimisation fiscale offre
d’immenses opportunités. Les montages sont industriels, empilés et corrélés
aux divers types d’organisations. L’activité est parfaitement huilée et
intéresse fortement les entrepreneurs, les hommes d’affaires et les
professions libérales, sans oublier le secteur immobilier. Comme les
grandes entreprises, ils utilisent les moyens offerts par la caisse noire pour
enrichir leur patrimoine. Les grands ou petits cabinets de conseil, les
intermédiaires locaux comme les mini-sociétés de conseil en ligne sont des
acteurs performants et rémunérés tournant à plein. D’autant plus que le
secteur évolue sans cesse, les montages se compliquent, les localisations
pertinentes évoluent, la profession de « conseil » est taillée pour le temps
long.

LES ENTREPRISES MOYENNES PRENNENT LES MULTINATIONALES


COMME EXEMPLES

Mediacités 8 a effectué une analyse intéressante portant sur des


entreprises moyennes : « De plus en plus, on voit des PME suivre l’exemple
des multinationales. » Le journal a recensé une trentaine de sociétés, près de
la moitié sont immatriculées à Malte. « L’île présente le double intérêt
d’être dans l’Union européenne tout en offrant de sérieux avantages fiscaux
aux investisseurs étrangers. Elle est riche en niches fiscales de toutes sortes,
pour les bateaux, mais aussi pour les assurances ou les jeux en ligne. »
C’est là toute la subtilité. Pour qu’une société offshore soit légale du
point de vue du droit français, elle doit avoir une activité réelle dans le
paradis fiscal dans lequel elle est implantée. Autrement dit : elle ne doit pas
avoir été créée dans un but exclusivement fiscal. Sans quoi la justice peut
estimer qu’il s’agit d’un abus de droit. Voilà pour la théorie. En pratique,
l’existence de cette activité n’est pas toujours évidente à démontrer.

DES PROFESSIONNELS LOCAUX ACCOMPAGNENT DES MONTAGES


MOINS COMPLEXES

La société France-Offshore proposait de l’évasion fiscale en kit. Elle


organisait les montages adaptés à chacun de ses clients, fort divers par
ailleurs. Elle adaptait des montages destinés aux moyennes et petites
structures, patrons de petites PME, artisans ou indépendants échappaient au
fisc à travers des comptes hébergés dans une banque en Lettonie. Les
montages étaient primaires mais redoutablement efficaces, ils ont duré dix
années. La société proposait à ses clients de créer des sociétés dans des pays
aux contrôles allégés. Les sociétés écrans et leurs hommes de paille
réduisaient ainsi le chiffre d’affaires réalisé en France en émettant des
fausses factures. Les paiements atterrissaient sur les comptes des sociétés
écrans logées dans une filiale d’une banque lettonne. Les fonds étaient
récupérés par les fraudeurs au moyen de cartes bancaires. C’est le concours
de la banque qui a permis à France Offshore de passer d’un « artisanat »
limité à une dimension « industrielle » entre 2008 et 2012, malgré les
avertissements du fisc français. La banque a été mise en examen pour
blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, elle a été condamnée à
une amende de 40 millions d’euros 9. L’initiateur a été condamné à 5 ans de
prison, dont 3 avec sursis et le port d’un bracelet électronique. Il n’a pas fait
appel. »
DEUX MONTAGES ASSEZ CLASSIQUES POUR DE PLUS GROS
POISSONS

Le premier montage permet un enrichissement personnel en organisant


une surfacturation peu risquée, car n’affectant pas les contrats et les
prestations des clients. Cette opération nous rappelle les fraudes constatées
dans l’Association pour la recherche sur le cancer (ARC), de triste
mémoire. C’est l’entreprise qui supporte l’entière charge du détournement :

1. les échanges entre l’entreprise et les clients sont propres, ils ne sont
pas affectés par les manipulations, ce qui évite les dénonciations.
2. Les montages interviennent au niveau de la sous-traitance réalisée
par des entreprises du groupe ou par des tiers dont le chiffre d’affaires
est en majorité réalisé avec l’entreprise principale.

Ces sociétés sont actives dans le pays d’exercice de cette dernière. Il


s’agit dans la plupart des cas de surfacturations ou de fausses factures
émises au titre de prestations rendues.
Une fois que ces gains sans cause sont devenus effectifs, plusieurs
possibilités sont ouvertes.
Les filiales, les filiales des filiales et les entreprises tierces sous-
traitantes réalisent directement ou indirectement avec les fonds récupérés
les prestations demandées : travaux immobiliers à Uccle, Néchin, sur l’île
de Ré ou dans un riad à Marrakech, voire dans une villa en Floride ou dans
les cantons suisses. Une société offshore, établie de longue date dans un
paradis fiscal, peut être aussi abondée dans le but de garnir une caisse noire.
Elle financera la corruption ou le train de vie du dirigeant.
Le second montage constaté est un copier-coller du premier, mais il est
mis en place par les cadres de second niveau lorsque l’entreprise est peu
contrôlée par la direction.
Je me souviens d’un dirigeant d’une petite entreprise qui s’était fait
construire une maisonnette sur l’île de Ré en la finançant de la manière
suivante : lors de la construction d’un immeuble excédant les limites du
droit à construire, deux étages ont été rajoutés, dont le penthouse a été offert
au prix de l’appartement témoin. L’entreprise générale a autorisé le sous-
traitant à surfacturer les travaux contre l’obtention de la moitié d’un terrain
sur l’île de Ré. Les factures ont été émises par une filiale néerlandaise. Les
fonds détournés ont permis de construire les deux maisons. Les deux
dirigeants en sont devenus propriétaires au travers d’une SCI détenue par
des entités panaméennes.

LA CAISSE NOIRE

Garnir une caisse noire exige l’utilisation d’un montage frauduleux


permettant d’extraire en catimini des fonds de l’entreprise. Les moyens de
remplir la caisse noire sont liés aux possibilités de l’entreprise, à
l’utilisation qui en sera faite, au montant nécessaire et à l’opportunité. Des
complicités sont souvent nécessaires avec les risques y afférents.
Pour une utilisation locale et personnelle dans une entreprise moyenne,
il suffit d’organiser un montage interne sur la base de faux documents et de
concevoir un cadre pour encaisser les fonds (société-écran ou banque
parallèle). J’ai constaté des détournements de salaires, des remboursements
de frais directement récupérés, des fausses factures fournisseurs et des
ventes en espèces. Il s’agissait de montages domestiques ou liés à une
seconde famille, ou encore à des jeux et des paris, ou au train de vie.
Lorsque les besoins sont plus importants (travail clandestin, ventes non
déclarées) dans des entreprises plus importantes, des montages plus
professionnels seront organisés. En effet, les circuits sont agencés avec les
clients, les fournisseurs et les sous-traitants, entraînant une organisation
plus complexe (surfacturation en cascade) dont le développement est décrit
plus haut. J’ai pu identifier la présence de sociétés, au chiffre d’affaires déjà
considérable (30 millions d’euros), dont l’activité consistait à émettre des
fausses factures aux clients intéressés et à reverser les espèces aux
bénéficiaires. Si les faux sont intégrés dans une chaîne de fausse
facturation, aucune régularisation n’est nécessaire, il n’existe pas de
contrepartie (achat des produits sans facture et vente correspondante). Si les
biens sont inscrits en comptabilité, une régularisation comptable est
nécessaire (des faux avoirs, des faux contentieux, des faux retours, des
fausses provisions pour perte, pour vol, pour mise au rebut, pour destruction
par le feu et l’eau, sont utilisés 10).
On fait feu de tout bois, création de faux fournisseurs, activation de
fournisseurs dormants, émission de faux documents par des fournisseurs ou
des clients complices, utilisation de doublons sont autant de supports
acceptables.
Pour les plus grandes sociétés, ce sont les filiales et les paradis fiscaux
qui sont utilisés, dont les pratiques sont décrites dans la première partie de
cet ouvrage.
J’ai poursuivi des montages primaires : dans une société BAT dont le
dirigeant était M. Baton, le « on » était rajouté au libellé du chèque et celui-
ci créditait son compte personnel.
Des montages plus subtils ont aussi été conçus. Un logiciel buggé 11, par
exemple.
Le logiciel de gestion d’une centrale d’achats avait été mis en place par
un salarié de la structure. Les clients triés sur le volet, en fait, les
actionnaires fondateurs, avaient accès à une boîte de commandes avec un
code spécifique. Les commandes étaient enregistrées, mises en palettes
immédiatement puis livrées. L’application informatique permettait, lorsque
deux commandes identiques provenaient d’un même client dans la même
demi-journée, d’écraser la première commande par la seconde. Ainsi, après
l’envoi d’une première commande de 50 000 euros, par exemple, une
seconde commande identique valorisée à 10 euros était relancée et annulait
la première. Les marchandises étaient alors livrées et facturées 10 euros.
Ce montage permettait, moyennant une légère manipulation des valeurs
d’inventaire, de générer une trésorerie occulte.

L’UTILISATION DE LA CAISSE NOIRE


Une caisse noire peut être tenue sur place pour les petits montants, dans
les pays attachés au paiement en espèces ou encore dans des filiales à
l’étranger, le plus souvent dans les paradis fiscaux. Elle peut être aussi
tenue chez le fournisseur qui assure à la fois la surfacturation et la
distribution des sommes. Les fonds qui y figurent permettent le paiement
des travaux non déclarés, de la corruption ou, dans des cas plus complexes,
des retours sur commission. C’est par la caisse noire que des liens peuvent
être tissés avec la criminalité pour disposer d’espèces.
Les sommes contenues dans la caisse noire peuvent être un instrument
confortable de blanchiment. Les fonds détournés peuvent être réinjectés
dans les comptes de l’entreprise sous la forme de prêts, d’avances,
d’opérations de partenariat ou de montée dans le capital. L’utilisation de
prêts adossés est aussi fréquente. Les possibilités sont incommensurables, il
s’agit d’un « tourbillon des fraudes ».
La caisse noire concrétise l’allégorie des trois comptabilités.
La première comptabilité d’une entreprise est destinée aux contrôleurs,
aux régulateurs ou aux banquiers. La seconde est destinée au dirigeant et à
sa gestion personnelle, elle représente la comptabilité réelle. Enfin, la
troisième est celle qui est retraitée dans l’optique d’une vente, d’une
cessation ou d’une demande de prêt. Cette dernière mouture est, en général,
surévaluée.
CHAPITRE 5

Les montages des multinationales


et des GAFAM

Les multinationales, numériques ou classiques, utilisent l’optimisation


fiscale et les opportunités offertes par diverses législations, le secret des
paradis fiscaux et la complaisance de certains pays européens pour réduire
leur imposition.
Ces multinationales se constituent en État face aux États. Les
institutions politiques élues sont dépassées par les évolutions économiques
et leur réaction, modérée, est récente. Dans l’environnement mondialisé, de
nouveaux espaces s’insinuent entre les espaces nationaux. Les États tentent
de concevoir des régulations protectrices des intérêts nationaux. Pour cela,
il faut inclure les multinationales dans ce cadre en gestation. Une nouvelle
diplomatie commerciale émerge difficilement, qui doit intégrer les relations
des entreprises entre elles, les relations entre les États et les relations entre
les États et les firmes. Il existerait plus de 100 000 multinationales et elles
détiendraient plus de 1 million de filiales. Les rapports entre les États et les
multinationales sont étranges. Ces dernières se renforcent grâce aux États
qui protègent leurs champions, aux agences de notation souvent en situation
de conflit d’intérêts leur permettant de s’endetter à moindre coût et par leur
activité mondiale. D’après le FMI, les montages leur apporteraient un gain
de plus de 300 milliards de dollars. Le Conseil d’analyse économique
évalue à 3,3 milliards l’évitement fiscal des groupes français et à
1,3 milliard celui des entreprises étrangères, soit 4,6 milliards de perdus. De
plus, les États ne s’irritent pas plus devant les multinationales que devant
les paradis fiscaux, car il se dit que ces entités seraient les plus grands
acheteurs de dette publique, alors… Et pourtant, des économistes estiment
que 40 % des profits des multinationales échappent à l’impôt, soit un
cinquième des recettes de l’Union européenne.

Les multinationales et l’évasion fiscale

LA TYPOLOGIE DES MONTAGES DÉVELOPPÉS


PAR LES MULTINATIONALES

Les multinationales, tout en bénéficiant d’avantages fiscaux notables,


utilisent des montages hybrides savants et tous les mécanismes juridiques
utiles à la réduction de leur taxation. Les gains obtenus créent une
concurrence déloyale vis-à-vis des entreprises assumant une charge fiscale
plus lourde. Le siège social de la majeure partie des multinationales est,
formidable surprise, situé dans des pays dans lesquels on ne paye guère
d’impôt ou disposant de régimes singuliers. Les multinationales installent
leur siège dans ces pays au climat fiscal serein, comme l’Irlande, le
Luxembourg, les Pays-Bas ou plus récemment à Malte. Elles y font leur
marché et choisissent, avec l’appui de leurs conseils en optimisation fiscale,
les législations mieux-disantes installées en plein cœur de l’Union
européenne. Dans ces États 1, véritables paradis fiscaux, se rassemblent la
plupart des multinationales, ainsi que les filiales européennes des
multinationales américaines. Des milliards d’euros sont ainsi détournés.
Trente milliards de dollars de recettes seraient perdus du fait des Pays-Bas,
du Luxembourg de la Suisse et du Royaume-Uni 2. Les Pays-Bas ont une
législation facilitant l’évitement d’imposition dans les autres pays. Les
holdings et leurs dépendances permettent de frauder sans grand risque en
utilisant des coquilles créées aux Pays-Bas ou ailleurs. Les opportunités ne
manquent pas ! Les entreprises y trouvent une réduction de la fiscalité sur
les dividendes, sur les intérêts et sur les royalties, et des réductions sur
l’imposition de certains salaires. Des rulings sont, comme au Luxembourg,
signés avec les administrations. Tax Justice Network considère les Pays-Bas
comme le quatrième territoire favorisant le plus au monde les stratégies
d’évitement fiscal des multinationales, après les îles Vierges britanniques,
les Bermudes, les îles Caïmans et juste avant la Suisse et le Luxembourg.
Ces pays détournent des recettes fiscales qui seraient bien utiles pour
lutter contre la pandémie, et certains ont renâclé à toute action solidaire
avec leurs voisins européens pour faire face à la crise. Les Pays-Bas
travaillant à plus de 60 % dans le marché unique, il serait aisé d’évaluer la
perte qu’ils subiraient si l’Union européenne éclatait.
Le régime spécial du droit de la propriété intellectuelle facilite la
réduction de la base imposable. Microsoft, après l’enquête menée par le
Sénat américain 3, Apple, Google, mais aussi Starbucks, entre autres, font
payer à leurs filiales basées en Europe des « redevances » pour l’utilisation
de brevets ou de la marque. Le financement de ses propres filiales
s’effectue parfois à un taux deux fois supérieur à celui auquel elle a elle-
même emprunté. Les filiales s’accordent des prêts entre elles pour limiter
les bénéfices réalisés localement. Les intérêts sont ensuite délocalisés dans
un pays qui ne les taxe pas ou qui autorise leur déduction.
Les multinationales ne répugnent pas non plus à utiliser toutes les
acrobaties rendues possibles par la manipulation des prix de transfert. Les
investissements à l’étranger des multinationales représenteraient, à hauteur
de 40 %, des transferts fictifs à des fins fiscales.
La filiale est le support principal des montages des multinationales.
Domiciliées dans les territoires à faible imposition, elles reçoivent des flux
financiers depuis la maison mère et permettent d’éluder les taxations.

EXEMPLES DE MONTAGES

Les conclusions d’une commission présidée par l’ancien sénateur


démocrate Carl Levin 4 publiées en avril 2014, ont décrit comment les
maisons mères d’entreprises américaines affectaient les bénéfices réalisés
sur le marché extra-américain à sa filiale Suisse, afin de réduire son revenu
imposable aux États-Unis. « Les produits étaient fabriqués aux États-Unis,
ils étaient vendus et livrés à partir des États-Unis, mais les revenus étaient
affectés à une filiale en Suisse… La société ne fabrique aucune pièce en
Suisse et ne dispose d’aucun entrepôt dans ce pays ».
La commission d’enquête avait aussi révélé le fait qu’une entreprise
avait négocié un taux d’imposition de 4 à 6 % à Genève, alors qu’elle aurait
été taxée à hauteur de à 35 % aux États-Unis. Ainsi, sur une dizaine
d’années, plus de 8 milliards de dollars de revenus avaient été transférés à
Genève. Résultat pour le fisc américain : un manque à gagner de
2,4 milliards de dollars. Durant cette période, cette dernière aurait recouru
aux services d’un cabinet de conseil en optimisation fiscale célèbre qui
aurait facturé une cinquantaine de millions de dollars d’honoraires.
Cette opération a coûté 110 millions de dollars l’économie est donc
rondelette et les actionnaires en ont bien profité. Ces derniers ne
remboursent jamais les dividendes résultant de montages frauduleux.
Kering, géant français du luxe, aurait économisé 2,5 milliards d’euros
d’impôt 5. Sa filiale suisse installée dans le canton du Tessin et en particulier
dans la Fashion Valley de Lugano 6, où sont offerts des rulings intéressants
pour les groupes du textile, et en particulier ceux du luxe. La filiale
employait 600 salariés environ et contrôlait les entrepôts dans lesquels
transite l’intégralité des produits des marques de luxe du groupe. Cette
entité logistique facture les clients, encaisse les revenus et traite 70 % des
profits du groupe taxés à 8 %. Elle aurait permis d’éluder 2,5 milliards
d’euros d’impôt.
La justice milanaise a considéré que ce montage n’était pas légal, car ce
sont les transactions intragroupes et leurs prix qui déterminent les lieux où
sont localisées les recettes et leur taxation. Or, la multinationale avait
facturé pour le compte de LGI, sa plateforme logistique située en Suisse,
des activités en fait réalisées en Italie. Le fisc italien et Kering ont conclu
un accord fiscal qui amènera la société à payer 1,25 milliard d’euros,
pénalités et intérêts de retard inclus.
La société « reconnaît que les réclamations soulevées par l’audit fiscal
concernaient, d’une part, l’existence d’un établissement stable en Italie sur
la période 2011-2017, avec les profits associés et, d’autre part, les prix de
transfert intragroupe appliqués pour la même période entre Luxury Goods
International (LGI) [l’une de ses filiales suisses], et Guccio Gucci. »

Qui sont les GAFAM ?


Les entreprises numériques sont appelées GAFAM, les initiales de
Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, n’oublions pas les
entreprises chinoises. Elles pèsent 4 000 milliards de dollars en Bourse, sont
friandes de dettes publiques, disposent d’une solide base mondiale
d’utilisateurs, de réserves de trésorerie massives, et leurs activités peuvent
se développer à distance, en opposition aux États, en défiant constamment
les réglementations existantes dans tous les domaines. Elles sont les grandes
gagnantes du confinement avec les vidéos de groupe, le divertissement et
les ventes en ligne. L’organisation de l’activité est, pour elles comme pour
les autres entités numériques, grosso modo, la suivante :
un centre de décision ;
des entreprises développant les logiciels utilisés ;
les plateformes ;
la commercialisation ;
les entreprises externes.

Ce sont des monopoles à qui on reproche des pratiques jugées


malhonnêtes, peu éthiques et anticoncurrentielles combinées avec des
menaces sur les libertés individuelles, un véritable « cauchemar
technologique ».
Ces plateformes disposent de plusieurs moyens de pression vigoureux à
l’encontre des fournisseurs, les termes du contrat et les algorithmes
d’évaluation manquent singulièrement de transparence. Elles bloquent la
concurrence par le rachat d’entreprises, plus de 660 entreprises depuis
2001. Un autre moyen est le déréférencement. Il permet de retirer certains
produits ou de résilier un compte sans explications. De plus, la possession
de données permet de créer de nouveaux services, de nouveaux produits et
de nouvelles dépendances mettant en cause la vie privée des utilisateurs,
contre laquelle on ne peut réagir que par la marginalisation. Un auteur a
qualifié cette situation de technoféodalisme.

7
LE NUMÉRIQUE CONTRE LES ÉTATS ?

Jusqu’à l’avènement du digital, les États ont répondu au besoin de


stabilité de la population en construisant des infrastructures matérielles. Ils
ont, sur des fonds publics, construit des routes, des voies d’eau, ils ont
conçu et construit le service postal, l’adduction d’eau, le téléphone. Ils ont
produit de l’énergie et l’ont distribuée, ils ont construit des chaudières, et
tout cela était bien visible. Lorsqu’il n’était pas le maître d’œuvre, l’État
subventionnait l’activité. L’action des États a rendu le système cohérent,
dans chacun des pays et au niveau international, en instillant des règles
générales permettant une gestion homogène des rapports commerciaux. Ce
n’est plus le cas aujourd’hui et cela peut d’ailleurs expliquer les problèmes
politiques actuels. Les entreprises numériques utilisent des infrastructures
qu’elles n’ont jamais financées et qu’elles refusent de financer si on ne leur
tord pas le bras, en participant à l’impôt. Elles utilisent même tous les
moyens susceptibles d’éviter son paiement. Prenons le cas de l’invasion des
trottinettes 8, des Vespa ou encore des vélos dans les villes. Ils sont déposés
sur l’espace public, utilisés sans permis ni formation et troublent la
circulation, nécessitant la prise de mesures de contrôle, sans que les
entreprises concernées avancent un sou. Or, tous ces éléments relèvent de
l’utilisation privative du domaine public.
Le cas de Waze est significatif, cette application de navigation
appartenant à Google oriente les flux routiers. Si elle guide le flux vers une
route départementale traversant un village, la voie se détériore rapidement,
les accidents et la pollution s’amplifient dans ce périmètre. Les habitants,
devenus les otages de ces choix, s’adressent au maire et à l’État qui ne
maîtrisent pas l’application. L’État perd le contrôle et doit financer les
dégâts. De plus, lorsqu’un trajet est proposé, les données utilisées ne sont
pas produites mais uniquement recueillies. Ces dernières ne seraient-elles
pas bien mieux utilisées dans le cadre d’un partage avec d’autres acteurs ou
avec des collectivités ?
Les pouvoirs publics n’ont réagi que très récemment et tentent de
réguler le secteur, car il s’agit d’un enjeu économique global. La
réactivation des lois antitrust prend forme, le marché ne pourvoirait donc
plus à tout ? L’initiative tentant de casser les monopoles devient de plus en
plus prégnante. Aux États-Unis, le sous-comité antitrust de la Chambre des
représentants propose dans un rapport récent de fractionner ces entités par
des « séparations structurelles ». Ces entreprises seraient en conflits
d’intérêts lorsqu’elles sont à la fois « intermédiaires dominants » et
concurrentes d’entreprises dépendant d’eux.
Les GAFAM font l’objet d’enquêtes multiples de la part des autorités
locales antitrust et du ministère de la Justice américaine, 48 États sur 50
investiguent sur les pratiques anticoncurrentielles dans le secteur de la
publicité en ligne, ainsi que sur la définition du travailleur indépendant.
Les plateformes numériques font éclater le modèle entrepreneurial
traditionnel. À l’inverse des multinationales dont le but est de reverser un
maximum de dividendes, elles n’en versent pratiquement pas et
réinvestissent la majorité de leur rente dans des projets grandioses et
discutables. Investir des milliards pour que quelques vieillards cacochymes
et milliardaires puissent espérer acquérir l’éternité ou pour faire voyager les
mêmes autour de la Terre est un objectif étrange.
Elles ont conquis un pouvoir sans contrôle à l’encontre des entreprises
qui dépendent d’elles, en leur offrant l’accès à un marché mondial. Le petit
hôtel près de la Loge à Perpignan est connecté à des millions de touristes.
Pour lui, la plateforme est un instrument, gratuit en apparence, de
développement économique. Sa dépendance est cependant totale, car c’est
la plateforme qui fixe les prix et les conditions commerciales. Il est lié par
les supports, par les changements de version des systèmes d’exploitation
(OS), des interfaces de programmation (API), des conditions générales
d’utilisation (CGU) de ces acteurs. Benoît Thieulin 9 considère que « les
géants du numérique deviennent le cœur d’un écosystème sur lequel ils ont
le droit de vie ou de mort », car on ne sait plus à qui s’adresser en cas de
litige.
Ces entreprises font aussi éclater le système salarial en utilisant les
auto-entrepreneurs et des systèmes de sous-traitance dans lesquels les
prestataires facturent une misère l’heure de travail sans payer de cotisations
sociales, en ayant la possibilité de mettre fin aux contrats sans aucune
procédure face à une main-d’œuvre pauvre et mondialisée. En effet, toutes
ces avancées qui nous facilitent la vie, en particulier dans le domaine de
l’intelligence artificielle, n’existeraient pas sans le travail de ces petites
mains, qualifiées de « premiers de corvée », dont on a enfin compris l’utilité
lors de la grande pandémie de la Covid-19.

CES ACTIVITÉS VIRTUELLES PRÉSENTENT DES RISQUES


NON NÉGLIGEABLES

Les GAFAM ont disposé de vingt années de liberté totale qui les ont
rendus monopolistiques. Ils se sont insinués dans notre vie politique,
personnelle et économique. Ils ont créé une véritable fracture numérique
dans la société entre ceux qui sont éduqués au numérique et ceux qui ne le
sont pas. Il faut donc recréer un cadre, d’autant plus que les GAFAM n’ont
pas agi de manière spontanée. Selon Andy Grove ancien P-DG d’Intel, « la
high tech court trois fois plus vite que les affaires normales, le
gouvernement court trois fois moins vite que les affaires normales, nous
avons donc un écart de neuf fois. Et ce dont nous voulons nous assurer,
c’est que le gouvernement ne nous fasse pas obstacle et ne ralentisse pas les
choses ».
Les États ne semblent pas en mesure de réguler ces entités, dont
certaines d’entre elles exercent des activités de service public. Il faut donc
les ramener dans le cadre. La problématique désormais n’est plus celle du
contrôle opéré par un État démocratique, mais par des puissances
économiques dont le degré de transparence et de légitimité est largement
discutable.
Selon Marc Chevalier 10, le moment du retournement, celui où l’intérêt
des utilisateurs n’est plus aligné sur celui des plateformes, est atteint : « La
phase où elles rendent un service puissant et très utile est terminée. Les
effets de réseau protègent désormais leur domination de la concurrence et
des innovations. Les nouveaux services que développent ces acteurs
pourraient être mieux rendus aux consommateurs dans un marché libéré de
leur domination. »
Les scandales de la dernière campagne présidentielle, les fake news et la
manipulation de l’opinion, le scandale Cambridge Analytica, l’évitement
fiscal, l’étouffement de l’innovation, la crise du logement en Californie, la
création d’une armée de précaires payés à la tâche… La liste des griefs
contre la Silicon Valley grandit et structure de plus en plus le débat
politique, malgré les dizaines de millions de dollars dépensés par le secteur
en lobbying à Washington.
Les États-Unis sont familiers du pas de tango, ils ont engagé une sorte
de reprise en main et ont en cela suivi l’exemple de l’Europe et de certains
pays européens, avant d’inverser la politique. Le Department of Justice
(DOJ) et la Federal Trade Commission (FTC), le régulateur chargé de la
concurrence aux États-Unis, ont placé sous surveillance Amazon, Facebook
et Apple. De plus, une task force entièrement dédiée au secteur de la high-
tech aurait été créée. Les autorités judiciaires des États américains, du
District of Columbia et de Porto Rico ont ouvert une enquête antitrust
visant des grands groupes du secteur des hautes technologies. Elle concerne
les pratiques de Google dans le domaine de la publicité. Le géant de la
technologie est soupçonné de profiter de la position dominante de son
moteur de recherche sur Internet pour orienter à leur insu les
consommateurs vers ses propres produits et services, au détriment de ceux
de ses concurrents. Son service de vente d’espaces ou de liens publicitaires
est en outre soupçonné de pratiques anticoncurrentielles.
Nombre d’entreprises ou de professionnels s’estimant lésés ont porté
plainte contre les GAFAM. Une action de groupe a été lancée aux États-
Unis par deux développeurs d’applications contre Apple à qui ils reprochent
d’avoir accaparé le marché des applis sur iPhone avec son magasin en ligne
l’App Store. Chaque plainte met en cause le modèle de la plateforme
numérique : la recherche en ligne pour Google, l’e-commerce pour
Amazon, le réseau social pour Facebook, les applications mobiles pour
Apple. Cet écosystème construit sur mesure fonctionne d’abord à leur
profit, les plaçant en position de juge et parti.
Le tribunal de commerce de Paris vient de condamner Amazon à une
amende de 4 millions d’euros pour avoir inclus des clauses contractuelles
« manifestement déséquilibrées » envers les entreprises utilisant sa
plateforme.
La commissaire européenne à la concurrence a infligé une amende de
plus de 4 milliards d’euros à Google pour abus de position dominante avec
son système d’exploitation pour mobiles Android. Elle a sanctionné Apple,
poursuit Amazon qui avait bénéficié d’aides illégales du Luxembourg et a
exigé la restitution de 250 millions d’euros au Luxembourg qui a refusé
cette manne. L’Irlande a fait appel de la condamnation d’Apple à lui
rembourser 13 milliards d’euros d’impôts pour aides d’État illégales. La
décision récente de la justice européenne, en première instance, désavouant
la procédure faute d’avoir apporté la preuve de l’existence d’un avantage
sélectif, souligne le défaut d’harmonisation fiscale en Europe. Un appel a
cependant été déposé par la Commission.
Amazon est aussi poursuivie pour abus de position dominante, la
plateforme améliorerait son offre commerciale grâce aux données des
commerçants qu’elle héberge.
L’approche européenne vise pour sa part certaines de leurs activités. Le
Règlement général de la protection des données (RGPD) a été conçu
comme une réponse politico-juridico-géostratégique à l’hégémonie des
GAFAM au regard des données personnelles. Les entreprises offrant des
services dans l’Union européenne ou qui s’adressent à des personnes
résidant en son sein doivent s’y conformer. La Commission européenne a
dévoilé les « Digital Services Act » (DSA) et « Digital Market Act »
(DMA). Ils sont structurés autour de deux grands principes : « ce qui est
interdit hors ligne doit aussi l’être en ligne » et « plus une plateforme est
importante, plus elle doit avoir de responsabilités ». Ils sont destinés à
établir une concurrence équitable, à installer des règles dans une approche
de conformité, à éliminer les contraintes techniques limitant la compatibilité
et à réduire l’asymétrie d’information qui majore le coût de sortie d’un
écosystème. Les contrevenants pourront être poursuivis. Ces règlements
seront examinés par le Parlement européen et le Conseil, où siègent les
États. Ces discussions feront l’objet d’un lobbying désespéré des géants du
numérique auprès des États.
Les autorités chinoises de régulation enquêtent sur des « pratiques
monopolistiques » du géant chinois de la vente en ligne, ainsi que sur des
pratiques déloyales de sa filiale Ant Group de paiement en ligne.
L’argument selon lequel les numériques américains sont un rempart contre
l’interventionnisme chinois prend l’eau.
La situation devenant compliquée pour les GAFAM devant une telle
levée de boucliers, certaines multinationales numériques donnent des gages.
Ainsi des accords fiscaux sont passés avec divers pays, la Grande-Bretagne,
l’Italie et la France. Après Amazon, Apple et Microsoft et Google ont signé
deux accords transactionnels avec les autorités françaises. Une convention
judiciaire d’intérêt public pour un montant de 500 millions d’euros a été
signée avec le Parquet national financier (PNF). Une transaction
confidentielle avec la Direction générale des finances publiques (DGFIP),
d’un montant de 465 millions d’euros, a été aussi signée. Les montants
payés ne correspondent sans doute pas au montant réel de l’évasion,
cependant, tant qu’un cadre juridique et fiscal clair et international ne sera
pas mis en place, c’est bon à prendre.

LEUR ORGANISATION CRÉE UN PROBLÈME FISCAL


D’IMPORTANCE
Le développement de ces plateformes s’est réalisé concomitamment ou
grâce à leur organisation fiscale, elles ont dès l’origine utilisé les multiples
opportunités offertes pour éluder les taxations. Le ruling de Google avec
l’Irlande lui permet d’être contrôlé et géré depuis les Bermudes. Google est
donc essentiellement imposé dans ce paradis fiscal, y compris pour les
bénéfices provenant des utilisateurs français. L’optimisation fiscale devient
alors une alchimie artistique, bien aidée par le dumping fiscal d’États
européens cités plus haut : le ver est dans le fruit !
Les montages s’articulent entre la domiciliation fiscale dans des pays ou
des territoires à fiscalité faible ou inexistante, l’utilisation de sociétés
filiales s’interposant dans le but d’éviter toute retenue à la source sur les
redevances versées à la société mère, et le statut d’apporteur d’affaires des
filiales européennes.
Elles créent des sociétés hybrides utilisant une double nationalité avec
la complicité des pays qui les abritent, et enfin il est toujours possible de
« fignoler » en reprenant quelques pratiques relevant de la gestion des prix
de transfert par le biais de la fixation du montant des redevances de marque
intragroupe (entre la maison mère et l’Europe). 60 % du commerce mondial
seraient constitués par des opérations de transfert. L’utilisation des prêts
entre filiales déplace les charges financières.
Rien de très nouveau donc, mais une efficacité redoutable lorsque les
États laissent faire, or voici plus de vingt années que ces montages sont
regardés avec envie par ceux qui ne peuvent les utiliser et avec une
stupéfaction souvent feinte par les États se laissant berner par les « pique-
assiettes » européens.
L’un des montages les plus élaborés me semble être celui qui a été
concocté par Google : le président UMP de la commission des finances du
Sénat, Philippe Marini, a décrit ce mécanisme utilisé par des entreprises
détentrices de brevets 11.
1. Google Inc. USA concède ses droits de propriété intellectuelle,
comme les brevets et les marques, à une société irlandaise basée aux
Bermudes.
2. Cette société, Google Ireland Holding, verse à Google Inc. USA, en
contrepartie de ces droits, une redevance « dont le prix est fixé le plus bas
possible pour limiter la charge fiscale aux États-Unis ».
3. De droit irlandais, Google Ireland Holding est la maison mère d’une
filiale dénommée Google Ireland, installée à Dublin. Cette filiale emploie
près de 2 000 personnes et réalise l’ensemble du chiffre d’affaires de
Google pour l’Europe (dont la France), le Moyen-Orient et l’Afrique. Les
droits de propriété intellectuelle détenus par « sa mère » lui ont été
concédés en contrepartie d’une redevance. « Le paiement de la redevance
permet de renvoyer le bénéfice réalisé à la mère installée aux Bermudes »,
écrit M. Marini. Google Ireland Holding, de droit irlandais, échappe à
l’impôt sur les bénéfices irlandais, car son centre de management effectif
est basé aux Bermudes. Quant à Google Ireland, elle paie sa redevance à sa
société mère, ce qui devient une charge déductible de son impôt.
4. Google « maximise les possibles » en utilisant un texte irlandais
selon lequel les redevances liées à l’exploitation d’un droit de propriété sont
totalement exemptées d’imposition si elles sont transférées à l’intérieur de
l’Union européenne. Le groupe américain a intercalé entre les deux sociétés
irlandaises une société néerlandaise, Netherland Holding BV, c’est sa
composante du « sandwich hollandais », par laquelle transite le paiement
des redevances. M. Marini conclut ainsi sa description : « Au total, près de
99,8 % des bénéfices réalisés à Dublin sont perçus par Google Ireland
Holding sise aux Bermudes… où l’imposition sur les bénéfices n’existe
pas. »
Cependant, les entreprises doivent en 2020 régulariser leur situation. Ne
rêvons pas, un autre régime fiscal prend sa place, la patent box, conçu sur
mesure pour attirer les sociétés utilisant la propriété intellectuelle. Le
principe est de taxer très légèrement tous les revenus tirés de la propriété
intellectuelle.
Dans sa lutte contre les régimes fiscaux déloyaux, l’OCDE n’a pu
intervenir sur les régimes de la patent box. « Sur ce point, on est en échec, il
n’y a pas de solution », reconnaissait un négociateur auprès de Mediapart.
La Grande-Bretagne, le Luxembourg, les Pays-Bas et Chypre ont réussi à
s’opposer aux 40 pays engagés dans les discussions pour que ce régime ne
soit pas supprimé.

CES RÉGIMES ABERRANTS DEVRAIENT ÊTRE REMIS EN CAUSE

Le système fiscal, dont les principes ont été élaborés par la Société des
nations en 1924, repose sur une approche traditionnelle de l’activité
économique, basée sur la notion d’« établissement stable » (présence
durable et physique), facilement contournée, et considère les filiales des
entreprises multinationales comme des entités séparées qui échangeraient
au prix du marché, suivant un prix « de pleine concurrence ». Ce système
permet aux entreprises multinationales de transférer artificiellement leurs
bénéfices d’une filiale à une autre, d’une juridiction à une autre, dans le seul
but d’échapper à l’impôt. Les révélations des Paradise Papers ont démontré
que des entreprises de tous les secteurs peuvent jouer avec ces règles
inadaptées au virtuel. Si une notion d’« établissement stable virtuel » était
intégrée dans la loi fiscale, elle serait confrontée aux conventions fiscales
internationales, supérieures aux droits nationaux, qui n’ont pas encore
intégré la notion d’« activité numérique ». Les multinationales annoncent
des résultats imposables faibles ne correspondant pas à la réalité, les
actionnaires en revanche, eux, disposent du montant réel des bénéfices.
Cependant, l’étude de la fiscalité des multinationales dont ces groupes
font partie a ouvert la boîte de pandore. L’OCDE vient de présenter le
format technique de son projet de taxation incluant les multinationales
recourant aux mêmes moyens d’évasion.
Le premier pilier du projet établit les critères permettant d’installer un
mode de taxation autre que la présence physique sur un territoire. Les
bénéfices distribués entre pays seraient alors imposés sur une fraction du
« bénéfice résiduel » réalisé.
Le second pilier viserait à instaurer une taxation (12 ou 13 %) au niveau
mondial, chaque État récupérant sa part. L’avantage majeur serait d’éviter
l’évaporation des taxes lors du passage par les paradis fiscaux et lors de
l’utilisation des champions du dumping fiscal européens et autres.
Les gains sont évalués à 85 milliards pour le premier pilier et à
80 milliards pour le second, ce n’est pas rien, surtout dans la période
actuelle. Le montage technique est finalisé, l’accord politique sera plus
délicat à mettre en place, car il concerne les États. Il faudra, encore là, jouer
avec les arrière-pensées. Les Américains défendent une position liée au
volontariat des entreprises, alors que d’autres États pencheraient vers une
taxation générale. Pour le second pilier, d’autres pays dont la France
s’accrochent à une taxe nationale qui rapporterait moins, ce qui ne génère
pas un enthousiasme excessif des multinationales.
Néanmoins on touche à la géopolitique, les Américains ayant déjà
« taxé » ces structures, la mise en place effective du projet ne se fera pas
avant la Saint-Glinglin !
Une élue démocrate aux États-Unis, E. Warren, propose une taxation de
7 % des valeurs transmises aux actionnaires qui affecte les têtes de groupe,
mais cette mesure efficace impliquerait aussi une volonté internationale.
Cette proposition est simple, n’exige pas de différencier les GAFAM des
multinationales et ne remet pas en cause les traités bilatéraux.
Le texte français appelé à tort la « taxe GAFA 12 » ne modifie pas la
situation, la taxe est symbolique et ne rapporterait pas plus de 500 millions
d’euros par an. L’objectif est politique, il est censé servir d’exemple et
montre qu’une voie de taxation est possible. Le texte est par ailleurs très
large, outre les GAFA, d’autres entreprises du numérique seront touchées et
se verront appliquer une taxe fixe de 3 % sur leur chiffre d’affaires à partir
de 2019. Ce texte, présenté de manière exagérée comme la « taxe du
e
XXI siècle », permettrait d’installer une forme de justice fiscale entre les

entreprises, alors que le taux d’imposition effectif des géants du numérique


est aujourd’hui inférieur de 14 points à celui des PME. C’est bien une taxe
destinée à déjouer les stratégies d’optimisation fiscale des géants de
l’Internet. Cette solution a vocation à n’être que temporaire, dans l’attente
d’un aboutissement de négociations internationales. Il n’empêche, ces
entités présentent deux types de dangers, celui de l’automatisation qui
rejette l’homme et multiplie les inégalités, et la menace des libertés
individuelles par l’usage qui peut être fait des données. La confiance des
consommateurs reste importante et le problème ne pourra être traité que
dans un débat citoyen.
D’autres secteurs, les Mogul du médicament, par exemple, présentent
des risques systémiques qu’il faudra bien traiter un jour.
CHAPITRE 6

Les fraudes à la TVA et les niches fiscales

En 1967, le régime suspensif de la TVA fut adopté par de nombreux


pays et par l’Union européenne. Cet impôt est sans doute celui à l’occasion
duquel se développent les fraudes les plus massives. Les montages
frauduleux basés sur des fausses facturations et sur des chaînages de
sociétés-écrans ont automatiquement affecté le système. Le montant de la
TVA inscrite sur les fausses factures comme sur les factures de
complaisance n’est pas déductible, c’est mécanique. De plus, dans ces
opérations, la dernière société, la « société taxi », ne déclare jamais la TVA
collectée liée aux opérations fictives. C’est la double peine.

Les fraudes classiques

QUELQUES MONTAGES LOCAUX

Pendant vingt ans, j’ai été confronté aux diverses typologies


frauduleuses comme à des montages organisés. Les opportunités de fraude
sont multiples et se développent au fil de l’eau et des circonstances. La
fraude la plus massive que j’ai rencontrée était mise en place dans la filiale
d’une société américaine qui, autre étrangeté, tenait une comptabilité de
trésorerie. Elle consistait à commettre, lorsque la trésorerie battait de l’aile,
des « erreurs en toute bonne foi », autrement dit à comptabiliser
régulièrement la TVA collectée dans le poste de TVA déductible et le
montant de la TVA déductible dans celui de la TVA collectée, ce qui
donnait lieu à des remboursements de crédits importants jamais régularisés.
J’ai aussi poursuivi des décalages déclaratifs avec ou sans régularisation,
des omissions diverses. Dans les situations difficiles, c’est souvent sur le
poste TVA qu’on récupère la trésorerie manquante, même si les sanctions
sont fortes.
Les taux applicables étant nombreux, les taux les plus faibles étaient
systématiquement choisis, ce qui générait des gains considérables. Nous
avions, avec le collègue qui gérait le service des contrôles informatisés,
conçu des contrôles qui, à partir du repérage des trous figurant sur les cartes
perforées, permettaient d’identifier des inversions de taux.
Il m’est aussi arrivé de rencontrer des contribuables déposant
systématiquement des demandes de remboursement de crédit de TVA
faisant apparaître des minorations de la TVA collectée ou des majorations
de TVA déductible. Le moyen le plus simple d’éluder le paiement de la taxe
reste tout de même la vente sans facture. Si la transaction n’est pas
enregistrée et la vente payée en espèces, il sera simplement nécessaire
d’adapter les stocks aux détournements afin de présenter des documents
comptables cohérents. Si le paiement est réalisé en liquide, il suffit de ne
pas utiliser les caisses enregistreuses ou de les utiliser en passant par la
touche « étoile ». De plus, l’émission de tickets n’était obligatoire que pour
les ventes excédant un certain montant. Avant d’être mis à la disposition de
la justice au Service central de prévention de la corruption (SCPC), notre
brigade avait commencé à travailler sur les importations de produits
informatiques en provenance d’Asie. Le prix de vente, qui était formulé
TTC, était très bas du fait de l’achat en masse et des crédits récupérés par
des sociétés éphémères. Le montant de la taxe n’était jamais reversé à
l’État. De cette « manière », on embourbait l’État à la fois par le
remboursement des crédits et par l’omission de paiement. D’autres
systèmes constituent de véritables appels au crime. L’autoliquidation, par
exemple, en supprimant les obligations déclaratives, a rompu la traçabilité
des opérations. En excluant certaines prestations ou des ventes du régime,
elle pousse à les intégrer frauduleusement dans le système.
Certains réseaux criminels ont utilisé le système soit pour garantir
l’arrivée à bonne fin des espèces, soit pour fluidifier les opérations en
mettant à la disposition des entreprises des prestataires sûrs. En l’espèce, les
produits sont vendus TTC et le montant de la TVA n’est jamais reversé.
Certaines entreprises collectent normalement la TVA auprès de leurs clients,
mais « oublient » de la reverser au Trésor public en ne déposant pas de
déclaration ou en déposant des déclarations incomplètes ou inexactes.
Certaines entreprises n’hésitent pas à inscrire la créance de TVA au passif
de leur bilan, ce qui prouve, selon Bercy, la volonté délibérée de frauder le
fisc.
Les envois postaux et la vente en ligne ont causé des pertes importantes
dans le recouvrement de la TVA. Les modes de contrôle n’ont à l’évidence
pas suivi l’évolution du commerce en ligne. Le calcul des droits et des taxes
à l’importation reposant sur un régime purement déclaratif, il facilite les
fraudes puisque la masse de colis ne permet pas un contrôle efficace. Les
fraudeurs disposent donc d’opportunités immenses, dont l’une des plus
utilisées est la minoration de la valeur du produit. Les professionnels se font
passer pour des particuliers sur les sites de vente hébergés à l’étranger. En
fait, les importateurs omettent sciemment, puisqu’on leur en donne
l’opportunité, de payer la TVA dans le pays de destination. L’entreprise
étrangère dont le chiffre d’affaires excède 100 000 euros (seuil applicable
aux ventes à distance) ne s’identifie pas auprès du service concerné.
Le problème du déclaratif revient à faciliter les omissions ou les fausses
déclarations. Le prestataire doit déclarer et payer la TVA dans chaque État
membre de consommation. Or une fraude « MTIC », ou fraude
intracommunautaire à l’opérateur défaillant, fonctionne déjà. Un
fournisseur, appelé l’« entreprise relais », établi dans un État membre,
fournit des marchandises (exonérées de la TVA) à une deuxième entreprise
appelée l’« opérateur défaillant », établie dans un autre État membre. Cet
opérateur utilise l’exonération de TVA sur cette livraison
intracommunautaire pour revendre les mêmes marchandises sur le marché
de l’État membre à des prix très compétitifs, car la TVA n’est pas restituée.
L’opérateur défaillant disparaît ensuite sans laisser de traces, ce qui rend
impossible la perception de la taxe dans l’État où les biens ou les services
sont consommés. Il apparaît que 98 % des vendeurs enregistrés sur des
plateformes de e-commerce ne sont pas immatriculés à la TVA en France.
Les douanes démantèlent régulièrement des systèmes de ce type. Ainsi,
en janvier 2016, une fraude excédant 4 millions d’euros a été identifiée :
une entreprise « importait en France des articles de bazar supposés être
acheminés vers les Pays-Bas. Elle ne payait ainsi pas la TVA en France
puisqu’elle était censée la payer aux Pays-Bas, alors que les marchandises
étaient en réalité revendues au marché noir en région parisienne », selon le
communiqué de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes
douanières (DNRED), qui a enquêté deux ans sur l’affaire. On constate que
la durée de l’enquête ne permet pas sans augmentation de personnel de
réprimer de manière forte et de réduire le risque de fraude.

LES PARADIS FISCAUX INTERVIENNENT AVEC DES MONTAGES


SUR MESURE

Nous sommes avec l’île de Man, Malte et les jets privés en présence
d’une manipulation assez ancienne, dont les Paradise Papers ont pointé le
caractère récurrent. Un simple passage dans l’île escamote le paiement de la
TVA pour les acheteurs d’avions et de jets. Ce sont des millions d’euros qui
s’évaporent. Les montages s’appuient encore une fois sur l’utilisation de
sociétés-écrans et sur des opérations de leasing. En effet, les avions
deviennent la propriété de sociétés-écrans qui contractent des leasings
simulant une activité commerciale, alors qu’elle est purement privée. Les
sociétés propriétaires du jet sont ainsi exonérées de la TVA.
D’après le gouvernement local, 231 sociétés de leasing d’avions
auraient récupéré 894 millions d’euros depuis 2011. De plus, les clients
peuvent obtenir le remboursement de la TVA à la fin de l’année de l’achat
en apportant la preuve de l’usage professionnel. Dans l’île de Man,
l’exonération semble être accordée d’entrée et les contrôles sont rares.
Les montages sont mis en place par des cabinets spécialisés et les
spécialistes en TVA 1 de cabinets d’audit. Ils consistent en l’utilisation de
plusieurs sociétés offshores organisées de la manière suivante : la première,
souvent logée aux îles Vierges, achète l’avion, le loue à une autre société
basée sur l’île de Man qui l’a elle-même loué à un opérateur réel. Ce dernier
le propose alors au propriétaire réel qui doit tout de même payer une
soixantaine d’euros à l’aéroport de Man.
Le propriétaire réel n’a pas versé un centime de TVA, le montant a été
avancé par le cabinet organisateur puis remboursé. À l’occasion de certains
achats effectués par des personnages célèbres, plus de 4 millions d’euros et
120 000 euros de droits de douane auraient été éludés.
Dans le cas, possible, où le cabinet concepteur du montage, conseillerait
« en même temps » la Commission européenne et quelques États majeurs
sur des problèmes fiscaux, ne devrait-on pas crier au scandale ?
Ces montages identifiés sur l’île de Man, parfois dans d’autres pays
européens, devraient être remis en cause pour deux raisons : en premier lieu
si ces avions sont utilisés à titre personnel, la TVA ne peut être remboursée
qu’à concurrence de l’utilisation professionnelle. De plus, par principe, la
TVA ne peut être remboursée qu’au propriétaire or les sociétés écrans ne
détiennent pas les avions. Le développement de l’obtention de
renseignements obtenus en sources ouvertes devrait permettre d’identifier
ces montages.

LES MAFIEUX ET LES FRAUDES À LA TVA


Criminels et mafieux détournent à leur profit plus de 50 milliards
d’euros au budget européen en organisant la fraude au « carrousel ».
Pendant une longue période, les États n’ont pu réduire ces fuites et les ont
regardées partir, tant il est difficile de lutter contre le crime organisé avec
des moyens normaux. Les « carrousels » et les « quotas carbones »
constituent ce qui se fait de mieux en tant que fraudes « pures ».

LA FRAUDE AU « CARROUSEL »
Elle permet d’obtenir le remboursement par un État de l’Union
européenne (UE) d’une taxe qui n’a jamais été acquittée en amont. Elle
utilise des entreprises fictives situées dans plusieurs pays de l’UE, qui vont
acheter et vendre, le plus souvent fictivement et en boucle, des
marchandises de forte valeur. La répétition de ces opérations dans un temps
très court permet de démultiplier l’escroquerie.
1. Les fraudeurs créent ou utilisent une société existante (société A), en
Grande-Bretagne pour acheter un produit, en général informatique taxé à
20 %.
2. L’entreprise A vend ce bien à l’entreprise-écran B, la transaction
n’est pas soumise à TVA (exportation).
3. L’entreprise B cède le bien à l’entreprise C, c’est une transaction
intérieure soumise à taxation, cependant l’entreprise B disparaît sans
s’acquitter de la taxe.
4. L’entreprise C demande le remboursement de la TVA afférente aux
achats et l’obtient. Elle revend le bien à l’entreprise A, la cession n’est pas
soumise à taxation.

Ne manquant pas d’humour, certains d’entre eux ont même établi un


carrousel avec des ventes de pommes de terre.

Dans un premier temps, l’entreprise A doit disposer d’un financement


considérable pour amorcer la manipulation. Pour ce faire, elle en appelle à
des financeurs atypiques souvent liés à la criminalité, mais des mécènes
bien sous tous rapports y participent aussi. Des structures exotiques,
banques et des banquettes, des personnes privées accordant des prêts
personnels à des taux usuraires (un fraudeur d’habitude de mes
connaissances a avancé 1 million d’euros et il lui en a été remboursé 2 à la
fin de l’année suivante) se battaient pour participer. Il faut reconnaître que
le taux est intéressant et formulé en franchise d’impôts. À l’occasion,
certains conseils, des hommes du chiffre en particulier, ont sollicité leurs
propres clients pour le compte des organisateurs. Ces entreprises constituent
le premier maillon d’un système délinquant.
Dans un second temps ou concomitamment des sociétés-écrans ont été
créées dans plusieurs pays de l’Union européenne. La société de tête (A)
vend alors le produit à une société française (société B), le « taxi » qui est
censé importer le produit. Aucune taxe n’est due, il s’agit d’une
exportation, en revanche la société B a droit à la déduction de la TVA.
C’est alors une armée d’ombres de sociétés défaillantes qui s’active
dont les caractéristiques principales sont les suivantes :
sociétés nouvelles à durée de vie limitée ;
un chiffre d’affaires très important réalisé en un temps record, qui passe
de 0 à 5 ou 6 millions d’euros ou plus pendant quelques mois, avec un
même fournisseur et les mêmes clients dans la même banque ;
le chiffre d’affaires subit ensuite une chute brutale et les sociétés
disparaissent sans laisser de traces ;
une rotation extrêmement rapide de la trésorerie entre les achats et les
ventes pour un même produit. La journée et parfois l’heure pour les
structures organisées constituent l’élément de référence et au final il ne
reste rien dans les comptes ;
l’existence constante de financements permettant de payer l’achat avec
la vente précédente ou avec celle qui suit, le besoin en fonds de
roulement ne pose jamais de problème. Ce type de gestion de trésorerie,
sauf quelques cas particuliers, est l’un des indicateurs les plus évidents
de la présence d’un montage frauduleux.

Ce type de fraude à la TVA est très présent dans les secteurs du


commerce, de la téléphonie mobile, des composants électroniques ou
encore du textile, et sous une forme différente dans la vente d’automobiles,
il a fait perdre des milliards d’euros par an à la France.
Les circuits de « carrousel » fonctionnent toujours et ont été rendus plus
complexes encore par le recours aux plateformes logistiques et par des
évolutions constantes. Les contrôles sont toujours difficiles malgré les
échanges d’informations et de données en provenance d’Eurofisc, la
structure fiscale commune aux pays de l’Union européenne conçue pour
lutter contre les fraudes à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).

L’ESCROQUERIE AU CARBONE

Les sommes détournées sont monstrueuses, elles atteindraient pour la


France selon la Cour des comptes entre 1,6 milliard et 3 milliards d’euros et
ont affecté tous les pays de l’Union européenne.
Le Bluenex est un grand marché des quotas carbone destinés à limiter
les gaz à effet de serre, l’État français l’a créé en 2007. Chaque année, des
quotas étaient attribués aux entreprises polluantes, celles-ci pouvaient
revendre la part non consommée ou racheter ceux des entreprises qui
n’avaient pas utilisé les leurs. Le marché était ouvert à toutes les sociétés,
pollueuses ou non, sans que personne ait réfléchi aux risques qu’un tel
système présentait dès sa création pas plus qu’à l’esquisse de l’esquisse
d’un contrôle possible. Ce comportement est malheureusement assez
habituel chez ceux qui conçoivent les textes et qui créent de telles usines à
gaz. Ce problème est assez général : ceux qui gèrent ne maîtrisent pas et
ceux qui maîtrisent ne gèrent pas !
En comptabilité, ces quotas sont inscrits à l’actif du bilan ; ils impactent
donc la présentation des comptes, ce qui n’est pas sans conséquences. La
TVA a été appliquée sur les quotas achetés hors taxe et revendus taxes
comprises. L’État a fait l’avance du montant de la taxe aux intermédiaires
qui vendent taxes comprises et attend que l’intermédiaire reverse la TVA
collectée : tous sont partis avec la caisse. Or au moment de la création de ce
marché, les escroqueries au « carrousel » fonctionnaient à plein, et
personne, à ma connaissance, dans l’aréopage concepteur n’a eu un seul
instant de clairvoyance pour faire le lien avec le montage précédent dans un
système où les opérations sont entièrement immatérielles.
Les escrocs financiers proches de la criminalité ont, après avoir testé la
fragilité du système, brillamment adapté les montages du « carrousel » au
carbone, enclenché la machine à détourner les 20 % de TVA sur chaque
transaction. La plaisanterie durera jusqu’en juin 2009. Lorsque les ventes de
quotas carbone ont été exonérées de TVA, le marché s’est immédiatement
effondré.
Un problème comptable s’est alors posé, les entreprises avaient acheté
des quotas et les avaient inscrits à l’actif de leur bilan. Or, la valorisation de
ces actifs était exceptionnellement élevée et ne correspondait à rien. Il
aurait donc fallu les provisionner et diminuer d’autant la valeur de l’actif.
Ce n’était pas possible, les sociétés concernées ont donc gardé ces valeurs
au bilan.
On avait constaté une véritable course à l’achat de quotas à des
entreprises anciennes extrêmement polluantes. Les mafieux flairant le bon
coup avaient préempté à vil prix des entreprises polluantes dans les pays de
l’Est et les ont revendues à prix d’or.
L’escroquerie des quotas s’appuie sur une organisation classique :
création de multiples sociétés bidon dans de nombreux pays européens,
recherche d’hommes de paille et identification des pays présentant les
contrôles les plus insignifiants. Comme à l’habitude dans ces montages
colossaux, souvenons-nous de l’épopée du Sentier, le recrutement est
communautaire et privilégie la famille au sens large ! Des clochards sont
devenus gérants de sociétés contre quelques billets ou de bonnes bouteilles.
Quelques techniciens ont été recrutés. Utiles dans la gestion des achats,
dans le contrôle des encaissements, dans le transfert des fonds sur les
comptes offshore, dans la sécurisation des banques parallèles qui aident à la
transformation en espèces. On rencontre des banquiers de Dubaï, des
familles de la communauté en Tunisie qui ont déjà participé à des
escroqueries antérieures utilisées comme des banquiers parallèles, la
diaspora chinoise à Gennevilliers déjà rompue aux pratiques fluidifiant la
« décaisse ». Ce type de montage n’est encore une fois pas nouveau, il a été
identifié maintes fois lors des escroqueries concoctées autour des « régies
publicitaires ».
Les versements de centaines de millions d’euros, fractionnés il est vrai,
se sont poursuivis vers des destinations étranges. Ces virements sans
contrôle, malgré les lois antiblanchiment, sans la moindre analyse sur les
sociétés figurant dans les dossiers et sans la moindre méfiance, peuvent
apparaître absurdes de la part de cadres d’un tel niveau. Certains pensaient
même qu’il pouvait s’agir du financement occulte d’une guerre dormante au
Moyen-Orient !
Le montage a été réalisé par des personnes appartenant en grande
majorité au milieu juif séfarade du quartier parisien du Sentier et de
Marseille, rompues aux « arnaques tunisiennes » car elles étaient déjà
présentes sur les carrousels, dans les montages du Sentier entre autres.
Ces modèles frauduleux se répètent et ne semblent pas faire l’objet
d’une réaction réelle au premier signal, fût-il faible. Il faudrait a minima
que les services disposent de processus de blocage pertinents. Seuls les
scandales font évoluer la répression, mais des sommes énormes ont disparu.
Les hommes présents dans ces montages m’ont aussi intéressé. Pour
certains, j’avais contrôlé leurs grands-pères. Il leur fallait d’abord dépenser
les fonds détournés, certains escrocs gagnaient jusqu’à 500 000 euros par
jour ! Sans complexe, ce furent des locations ou des achats d’immeubles
magnifiques dans les beaux quartiers (beaucoup ont été saisis), plusieurs
jeeps de type Hummer, des Lamborghini, des Ferrari, parfois des Rolls plus
bourgeoises, y étaient garées en permanence. Les petits Falcon ont aussi été
largement utilisés pour se rendre à Las Vegas dans les casinos à l’occasion
de parties de poker endiablées. Nombre d’entre eux ont été proches du
showbiz. Cependant, la concurrence s’est rapidement installée et nombre de
financeurs ont constaté que leurs gains étaient faibles au regard des fonds
qu’ils avaient engagés et cela a asséché les commandites. Le milieu qui
n’avait pas eu la présence d’esprit de se lancer dans la curée commençait à
trouver que cette mini-mafia en faisait décidément trop et qu’elle troublait
leur business.
Beaucoup d’escrocs réfugiés en Israël ont irrité par leur comportement,
d’autant plus qu’ils créaient des problèmes avec la population et qu’ils
faisaient grimper le prix de l’immobilier. Certains d’entre eux se sont
acoquinés avec des groupes criminels locaux et auraient participé au
financement des chemins de la drogue lorsque ces derniers se sont
détournés de la Libye, une faute grave à leurs yeux. Les criminels étant des
gens sérieux, s’accommodant mal des écarts, et pour lesquels la protection
est synonyme de chantage et la discrétion de principe moral, quelques
assassinats sont advenus pour fermer les portes.
Nombre de participants ont été jugés et condamnés, ce qui restait des
fonds détournés, les appartements, les bijoux, les montres, les voitures, a été
saisi. On a rapporté des situations atypiques : les juges ont demandé à l’un
des escrocs marseillais contre une remise en liberté provisoire une caution
de 45 millions d’euros… Il les a versés !
Mais les choses étant ce qu’elles sont, les héritiers des fraudeurs à la
TVA sur les quotas de carbone, eux-mêmes héritiers des « carrousels » s’en
sont pris aux télécoms, au marché des changes, et au Forex en particulier, le
deuxième marché financier mondial après celui des taux d’intérêt. Ainsi, il
a été proposé à des particuliers de « parier » sur l’évolution d’une monnaie
ou d’un indice boursier en laissant croire à la réalisation de gains
importants. Or, une étude de l’Autorité des marchés financiers (AMF)
estime que 90 % des investisseurs perdent leur mise, les sociétés ayant
recueilli les fonds disparaissant aussitôt.

Une arnaque relativement novatrice affectant les bonus écologiques


présente les caractéristiques suivantes :

1. un concessionnaire déclare une vente à un client français (société de


location, par exemple) et perçoit le bonus à la place du client, puis il
livre au client final, hors Union européenne.
2. Une société de location déclare effectuer une location dans l’UE et
récupère le bonus écologique, elle vend ensuite à une société de négoce
dans l’UE. Cette dernière vend sans respecter les délais à une société de
négoce qui revend à un client final hors UE.

Un seul flux physique a eu lieu, vers le pays hors UE.


Gageons que la pandémie nous fera goûter à quelques montages bien
sentis de la même veine !

LES FRAUDES DES PARTICULIERS SUR INTERNET


Les revenus réalisés par des particuliers sur Internet sont soumis à
l’impôt. Ces revenus qui explosent ne sont le plus souvent pas déclarés,
donc ne sont pas imposés. Les fraudes générées par les « market places »
sont massives. Les produits sont expédiés en Grande-Bretagne au tarif
« chinois » et vendus dans ces structures, les acheteurs sont soumis à la
TVA, mais ne la payent pas. En Europe, des plateformes achetant
directement à prix d’usine les produits et les revendant sur Internet
concurrencent les distributeurs classiques. Les recettes de l’État sont
réduites et des inégalités de traitement sont créées entre les acteurs
traditionnels qui paient leurs taxes et ceux qui relèvent de l’économie
numérique qui n’en paient pas.
Les e-commerçants utilisent le fait que le système fiscal est fondé sur
des obligations déclaratives et sur des contrôles a posteriori peu efficaces
en l’espèce. L’éclatement des acteurs en une multitude de petits vendeurs
difficiles à identifier et onéreux à poursuivre, la complexité des régimes de
TVA et les fraudes aux douanes pour la livraison des colis facilitent le
développement d’une fraude massive. D’après la commission du Sénat,
seuls 979 vendeurs étrangers sont inscrits auprès de l’administration fiscale
française, alors que l’Europe abrite 715 000 sites de e-commerce. La fraude
aux douanes est aussi particulièrement criante. Les e-commerçants
indiquent une valeur inférieure à 22 euros, ce qui les exonère de toute
taxe…
Les sénateurs proposent d’instaurer un prélèvement à la source de la
TVA sur les achats en ligne. Lors de chaque transaction, la banque du client
prélèverait par défaut le taux normal de TVA, 20 %, et le reverserait
automatiquement sur un compte du Trésor. De quoi libérer le vendeur de
ses obligations et garantir à l’État son dû.
L’UE envisage une modification des règles de TVA intracommunautaire
afin de lutter contre ces fraudes massives. Dans le nouveau schéma,
l’entreprise qui livre la marchandise paierait une TVA, mais au taux en
vigueur dans le pays où le bien est livré. Les autorités fiscales reverseraient
la somme au pays du client. Dans cette configuration, la livraison
intracommunautaire ne serait plus exonérée, ce qui limite l’intérêt de la
fraude.
Le principe est cohérent, cependant une telle mesure est une négation du
marché commun qui s’oppose aux traités européens affirmant que, s’il n’y a
pas de frontières, il n’y a pas à payer d’impôts sur la marchandise.
L’obstacle peut être politique. Bien que le manque à gagner soit indéniable
pour les États membres, il est difficile de réunir les consentements de tous
les partenaires. L’échec de l’harmonisation des taux de TVA le démontre.
Le manque à gagner pour les caisses de l’Europe est faramineux,
50 milliards (soit environ 100 euros par citoyen) seraient détournés par la
fraude à la TVA transfrontalière. Et en France, le manque à gagner pour les
comptes publics serait estimé à 20 milliards d’euros, selon une étude de
l’Institute for Advanced Study réalisée pour la Commission.
CHAPITRE 7

Les dépenses de l’État : les niches fiscales

En matière de fiscalité, deux méthodes d’imposition existent : une


fiscalité à taux réduit sur une base large, ou une fiscalité à taux élevé dont
l’impact est réduit par la création de niches ou compensé par des dépenses
de l’État. La France est le pays du G7 qui compte le plus grand nombre de
dépenses fiscales. Ce que nous évitons de payer dépasse ce que nous
payons. Ce qui explique cet étrange paradoxe, c’est la place occupée par les
niches fiscales, définies comme des dérogations prévues par le législateur
autorisant les contribuables à réduire le montant de leurs impôts sous
certaines conditions. Elles recouvrent des réductions de bases taxables sous
la forme d’exonérations, d’abattements, de réductions du barème, du taux
ou encore d’un crédit d’impôt. Elles peuvent être actives et poussent le
contribuable à engager une politique d’investissement, l’État prend alors à
sa charge une partie du risque encouru. Elles sont passives, lorsque le
dispositif s’applique à la situation de chaque contribuable.
Les niches sont adorées par ceux qui en bénéficient et honnies par ceux
qui en sont exclus. Outils de politique fiscale, elles dérogent évidemment au
principe d’égalité devant l’impôt.
Un catalogue à la Prévert et à géométrie
variable
Au projet de loi de finances de 2019 figurent 473 niches couvrant une
multitude de domaines, et dont le montant est évalué à 100 milliards
d’euros environ. Il excède donc le montant de l’impôt sur le revenu récolté
(79 milliards) et correspond à peu de chose près au montant estimé de la
fraude. Il est impossible de les citer toutes.
Les niches bénéficiant aux entreprises représentent depuis les années
2000 un coût exceptionnel pour l’État, et les entreprises ainsi biberonnées
semblent ne plus pouvoir se passer de cette aubaine. Nous vivons dans un
libéralisme subventionné.

LA DÉFISCALISATION FRANÇAISE AU TITRE DE L’IMPÔT


SUR LE REVENU PASSE D’ABORD PAR L’INVESTISSEMENT

La défiscalisation Girardin, créée en 2003, facilite l’investissement dans


les DOM-TOM.
Le fonds d’investissement de proximité outre-mer est aussi ouvert aux
contribuables métropolitains avec une réduction d’impôt élevée (38 %).
Adoptée en 1962, la loi Malraux est destinée à financer la préservation
du patrimoine historique et la restauration immobilière.
Le dispositif Pinel a été introduit en septembre 2014. Il a pour but de
favoriser l’investissement dans l’immobilier locatif. L’investisseur s’engage
à louer pour une période de six à neuf ans.
Le dispositif Censi-Bouvard bénéficie aux loueurs de meublés non
professionnels. Les investissements dans les Sofica s’adressent aux sociétés
de financement de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuel.
Les Fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI) sont des
organismes de placement collectifs en valeurs mobilières (OPCVM)
donnant la possibilité d’investir dans le capital-investissement.
Le crédit d’impôt travaux permet aux ménages effectuant des travaux de
rénovation énergétique dans leur maison de bénéficier d’un remboursement
à hauteur de 30 % des frais de rénovation.
L’investissement forestier encourage les investisseurs privés à financer
l’entretien des forêts. L’exonération de la plus-value lors de la vente d’une
résidence principale est elle-même une niche fiscale.
Une partie des dons, des cotisations ou des versements à des organismes
précisés par la loi donne lieu à une réduction d’impôt. Le montant des dons
pris en compte étant plafonné, l’excédent peut être reporté sur les cinq
années suivantes.
L’emploi d’un salarié à domicile permet de bénéficier d’une réduction
de l’impôt sur le revenu. Etc.

NICHES LIÉES À LA PROFESSION EXERCÉE

Certaines professions bénéficient de régimes particuliers. Souvent, elles


ont aidé les réélections : les limeurs de cadres de bicyclette du département
de la Loire, brodeurs de la région lyonnaise, ou les tailleurs de pipes de
Saint-Claude, chers à Edgard Faure, générant nombre de blagues potaches.
Certaines existaient depuis 1928, d’autres depuis 1934, elles furent abolies,
car elles étaient « devenues sans rapport avec la réalité des frais
professionnels ». Nombre d’entre elles ont été retirées, en particulier celles
qui concernaient les journalistes dont le salaire mensuel excédait
6 000 euros par mois. Les députés ont procédé à la suppression de leurs
avantages les plus visibles, ce que les sénateurs dans leur grande sagesse
n’ont pu se résoudre à réaliser. Ils continuent sereinement à profiter de
primes, passe-droits et réductions en toute exemplarité.
NICHES LIÉES AUX ÉNERGIES FOSSILES
Onze milliards d’euros pour 2019, c’est le montant des remboursements
et des exonérations de taxes qui concernent la consommation des énergies
fossiles. Les écologistes le rappellent régulièrement au gouvernement qui
ne semble guère entendre.
Les entreprises bénéficient directement ou indirectement de diverses
niches souvent qualifiées de dépenses de l’État.

Le régime mère-fille des entreprises

Les plus-values constatées lors de la cession de titres de participation


par une société soumise à l’IS sont exonérées après la réintégration d’une
quote-part de frais et de charges. En outre, les produits de participation
(dividendes, bonus de liquidation…) versés aux sociétés mères sont
également exonérés d’IS au niveau de celles-ci, après la réintégration d’une
quote-part de frais et de charges.

Le crédit impôt recherche

Le crédit d’impôt recherche concerne les entreprises qui réalisent des


opérations de recherche et de développement.

Le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi


(CICE)

Cette niche fiscale, qui bénéficie à toutes les entreprises imposées selon
un régime réel d’imposition, est assise sur toutes les rémunérations qui
n’excèdent pas 2,5 SMIC (le Smic brut annuel est fixé à 17 982 euros par
an). Son taux est de 6 % en 2018, il sera supprimé pour 2019 et remplacé
par des baisses de charges sociales 1.
Le crédit d’impôt pour la formation du chef d’entreprise

L’assiette de ce crédit d’impôt est constituée des dépenses de formation


professionnelle continue, au profit des chefs d’entreprise (gérants,
présidents, entrepreneurs individuels…).

Le crédit d’impôt intéressement

Le crédit d’impôt intéressement concerne les primes d’intéressement


versées par des entreprises de moins de 50 salariés soumises à un régime
réel d’imposition.

Autres niches fiscales intéressant les entreprises

Les entreprises bénéficient de nombreuses autres niches fiscales, telles


que le régime des jeunes entreprises innovantes, le crédit impôt Corse, le
crédit d’impôt pour la reprise d’une entreprise par ses salariés, etc. Un
régime spécial de TVA est appliqué pour la Guadeloupe, la Martinique et
La Réunion et un crédit d’impôt « Corse » (déduction de 20 à 30 % des
investissements des entreprises réalisées sur l’île), ces avantages locaux
participent à l’égalité territoriale. Quant aux crédits pour les investissements
d’avenir, il faudra quand même analyser sérieusement les projets.

On est donc en présence d’un nombre considérable de dépenses qui sont


pour la plupart le résultat de visées électoralistes et/ou de pressions exercées
par le lobbying des bénéficiaires. En 2018, c’est le CICE qui a causé la plus
importante dépense fiscale. Désormais considéré comme une baisse de
charges, il ne figure plus dans les niches car il a été pérennisé.

Ces niches sont critiquées


Ces niches ne répondent qu’en partie à un objectif économique, elles
constituent un mécanisme d’incitation destiné à influencer les
comportements. En fait, les logiques économiques qui semblent les régir
relèvent de l’apparence et camouflent pour partie des logiques politiques
dont les conséquences sont parfois contraires au but officiellement
recherché. La Cour des comptes, l’Inspection des finances ainsi qu’une
commission parlementaire ont réalisé nombre de rapports résolument
négatifs sur elles. Ces rapports mettent en évidence, en 2017 par exemple,
que « parmi les 94 niches relatives au développement durable, celles qui ont
un réel impact baissent, et certaines ont pour objectif le soutien à certains
secteurs économiques, sans aucun effet, bien au contraire, sur l’objectif
formulé. Il s’agit d’un prétexte pour bénéficier des mesures fiscales ayant
un impact néfaste pour l’environnement ». Leur efficacité économique reste
donc à prouver.
Certains dispositifs n’atteignent pas l’effet escompté. Les niches fiscales
en faveur de l’investissement locatif ne dirigent pas la construction vers les
quartiers en manque. Elles favoriseraient davantage les propriétaires
bailleurs, privés comme publics, que les propriétaires occupants. Leur
contrôle est aussi mis en cause. La Cour des comptes met en évidence la
quasi-absence d’analyse et de contrôle sur l’efficacité réelle des différents
dispositifs : « aucune étude sérieuse » n’aurait été faite sur le taux réduit de
TVA sur les travaux réalisés dans les logements de plus de deux ans, et qui
représente 3 milliards d’euros dans le budget de l’État. Le dispositif Pinel
en faveur de l’investissement locatif (351 millions d’euros) ou le prêt à taux
zéro (746 millions d’euros) auraient dû être évalués en 2018… Ce qui n’a
pas été fait.
La Cour des comptes estime que ces dépenses fiscales ne sont plus
pilotées. Elle relève aussi un défaut d’évaluation et l’insuffisante
articulation des dispositifs avec les objectifs des politiques publiques
auxquelles ils sont rattachés. Les critères permettant de s’assurer de leur
efficience ne sont donc pas réunis : « Au-delà des seuls chiffrages, qui
demeurent imparfaits, les dépenses fiscales doivent faire l’objet
d’évaluations afin de s’assurer de leur efficacité et de leur efficience. Or, à
l’exception du suivi annuel du CICE, celles-ci sont quasi inexistantes et
incomplètes. » Sur les 474 dépenses fiscales répertoriées, l’identification
des bénéficiaires ne serait disponible que pour 252 d’entre elles.
Certaines apparaissent comme autant de cadeaux pour les plus riches.
Les données transmises à la commission des finances de l’Assemblée
nationale permettent de comprendre que les cent foyers qui profitent le plus
de toutes les niches ont réduit, en moyenne, leur impôt sur le revenu (IR) de
400 019 euros en utilisant les dispositifs outre-mer (investissement dans le
logement, dans le logement social et dans les entreprises). Cela représente
une ristourne de 39 % sur leur facture.
L’analyse de la niche Malraux dont bénéficient les propriétaires d’un
bien ancien à rénover situé dans un quartier historique montre que près de
70 % de ses bénéficiaires font partie des 10 % de Français les plus riches.
Ils prélèvent 95 % du montant global de la niche.
L’Opinion, dans un article très intéressant 2, commente certains
dispositifs : « D’abord, ne peuvent s’adonner à la défiscalisation que des
personnes suffisamment… fortunées pour le faire ! Car avant de profiter
d’un avantage fiscal, encore faut-il engager un minimum d’argent. Le ticket
d’entrée démarre à 1 000 euros pour un FIP ou un FCPI, à 1 500 euros pour
les SCPI Pinel ou plus souvent à 5 000 euros pour les SCPI déficit foncier
ou Malraux, à 5 000 euros aussi pour les Sofica, à 10 000 euros pour le
Girardin industriel, à 15 000 euros pour le Girardin social, à 100 000 euros
pour acheter un appartement à mettre en location dans le neuf (Pinel), à
130 000 euros pour un appartement en régime déficit foncier et même à
200 000 euros au minimum pour un logement dans l’ancien avec les
dispositifs Malraux ou Monuments historiques… Heureusement,
l’immobilier a cet avantage de pouvoir s’acheter à crédit, de même que les
SCPI. »
Un responsable de l’offre immobilière dans une banque privée
explique : « Aux taux actuels, il est tout à fait recommandé d’acheter son
immobilier locatif ou ses SCPI à crédit. Outre que cela permet à des
personnes qui n’ont pas d’économies de se constituer un patrimoine pour
plus tard, le crédit a aussi un avantage fiscal. Les intérêts d’emprunts sont
en effet déductibles des revenus fonciers (les loyers) générés par le bien
immobilier, ce qui mécaniquement réduit l’assiette finale d’imposition et
cela, quel que soit le dispositif visé (Malraux, Pinel, déficit foncier, etc.). »
Par ailleurs, les contribuables moins fortunés, ceux qui font partie des
100 000 foyers utilisant le plus les niches, profitent comparativement moins
des dispositifs ultramarins. Grâce à ces derniers, ils n’ont diminué leur IR
que de 21 % (9 149 euros de réduction pour un impôt avant niches de
43 553 euros). À l’exception des crédits d’impôts, ils bénéficient
essentiellement aux plus riches.
Le même constat 3 peut être effectué pour les dons aux partis politiques.
Les modalités de la niche avantagent les plus riches, pour 80 % des foyers
moins riches le coût est nul pour l’État, mais pas pour le contribuable. Cela
contribue à favoriser les préférences des plus riches et sans doute le
maintien des niches.
Les magistrats de la Cour des comptes évoquent l’efficacité
« incertaine » de ces mesures privilégiant la rentabilité sur les besoins réels
des populations locales. L’excès d’investissement défiscalisé se traduit par
l’accroissement inutile du parc des camions aux Antilles, l’apparition de
cimetières d’hôtels et d’une offre excédentaire de bateaux de plaisance
lorsqu’ils existent. Il a aussi renchéri le coût du foncier et, en facilitant la
construction d’appartements neufs inadaptés, a réduit la construction de
logements sociaux : la cible a été ratée sauf pour les aigrefins.
Elle préconise aussi l’étude des petites niches, 11 d’entre elles
rassemblent moins de 15 millions d’euros chacune, et 21 ne peuvent être
chiffrées. Cependant, « 10 niches à 15 millions supprimées, ce sont
150 millions d’euros d’économisés ». Un rabotage des niches pourrait selon
la Cour faire économiser 1,5 milliard d’euros par an. De nombreux
dispositifs n’ont pas été modifiés depuis des décennies, alors que les
conditions économiques et sociales du modèle français ont changé : « Ainsi,
plus de 110 dépenses fiscales recensées dans l’annexe “Voies et moyens” du
PLF pour 2019 n’ont pas été actualisées depuis 2000. Parmi elles, trois
dépenses fiscales créées avant 1940 n’ont ainsi pas été modifiées depuis
plus de vingt ans, l’exonération d’IS des Chambres de commerce maritime,
par exemple. »
Il n’est politiquement pas aisé de s’attaquer aux niches, car, comme le
formule Gilles Carrez, ex-président (LR) de la commission des Finances,
« dans chaque niche fiscale, il y a un chien qui aboie », et il peut mordre !

Typologie des fraudes dans ces niches


La réalité de la situation ou de l’engagement dans le processus exigé
pour bénéficier de certaines niches ne serait même pas contrôlée par l’État :
« L’administration fiscale et plus encore celle du logement sont dans
l’incapacité de contrôler raisonnablement, compte tenu de leur nombre et de
leur dispersion, le respect des engagements demandés (localisation du
logement, plafond de loyer ou plafond de ressources du locataire) […]. Une
telle lacune contribue encore à atténuer l’utilité sociale de ces mesures. » Il
est vrai qu’une telle situation peut favoriser des fraudes considérables. Les
justificatifs demandés pour bénéficier de la remise ne seraient pas non plus
contrôlés.
Les contrôles des services fiscaux sur la réalité de certaines déductions
ont donné lieu à des redressements considérables a posteriori. Elles avaient
fait l’objet d’escroqueries généralisées, en particulier sur certaines niches
dans les DOM-TOM et sur des investissements dans le locatif. Je pense
qu’une session de contrôle exhaustif serait profitable au budget de l’État.
Les types de fraudes les plus fréquentes ici s’appuient sur des faux
documentaires et des glissements de charges rendues fictivement
déductibles. Les niches les plus lucratives ont vu intervenir les mêmes
fraudeurs que d’habitude. Des intermédiaires ont été poursuivis et
condamnés.
L’exemple des fraudes aux dons est marquant. Évidemment, la plupart
des personnes qui utilisent la niche déclarent correctement, les autres,
fraudeurs d’habitude, déclarent des faux dons. Le risque de se faire prendre
est mineur, l’effet de masse joue et il est aisé d’élaborer des faux
justificatifs. J’ai moi-même constaté que le groupe dirigeant d’une ONG
connue établissait des faux justificatifs à la famille et aux amis, bricolage de
gagne-petit mais scandaleux.
Un autre problème se pose, celui des fondations « affectataires » qui
permettent de soutenir des buts d’utilité publique qui « s’abritent » sous une
fondation existante. Elles entrent évidemment dans une stratégie de
défiscalisation, voire de fraude lorsque les partenaires profitent in fine de
l’opération.
Le mécénat permet (loi Aillagon de 2003) d’obtenir une réduction de
l’impôt sur les sociétés de 60 % du montant engagé sans justificatif. Or, la
Cour des comptes, qui a analysé plusieurs fondations, a demandé « un
encadrement législatif des contreparties aux dons », car des surfacturations
sont possibles. En l’absence de toute reddition de comptes, il n’est pas très
compliqué de majorer fictivement les charges et l’importance de la
réduction d’impôt.
Le gouvernement reconnaît que sa « connaissance de l’usage que font
les entreprises de ce type de dispositif fiscal est trop imparfaite, elle n’est
pas à la hauteur des enjeux financiers en cause […]. La création de
l’obligation déclarative […] va combler ce manque, elle va permettre à
l’État de mieux connaître les institutions et organismes bénéficiaires de ces
dons ».

L’INVESTISSEMENT GIRARDIN
Certaines niches, outre les montages classiques, ont permis de mettre en
place des fraudes de type Ponzi. L’investissement Girardin, par exemple,
voté en 2003 et destiné à relancer l’investissement productif outre-mer, est
une niche très recherchée, et les carences dans son encadrement ont permis
à des conseillers en patrimoine véreux et à des aigrefins de mettre en place
des systèmes de Ponzi. Près de 20 000 personnes auraient été flouées dans
ces montages. L’une des plus belles manipulations utilisant l’investissement
Girardin, portant sur des panneaux solaires et sur les éoliennes aux Antilles,
a été jugée en février 2017 par le tribunal correctionnel de Paris. Le
principal animateur a été condamné à six ans de prison ferme pour
« escroquerie en bande organisée ». À cette occasion, 56 millions d’euros se
sont envolés. Les rares panneaux solaires achetés n’ont jamais été connectés
à EDF. Un haut fonctionnaire de Bercy a été condamné depuis pour
corruption. Le même montage a été décliné dans un cadre similaire pour des
éoliennes. D’importants redressements ont été effectués à ce titre. J’ai le
souvenir précis d’un sénateur qui, avec un cabinet comptable normand,
aidait à l’achat de bateaux fictifs, la prescription est intervenue.

LE CRÉDIT D’IMPÔT RECHERCHE (CIR)


Le CIR 4 est aussi une source de fraudes inépuisable. On comprend qu’il
soit plébiscité, d’autant plus que ce dispositif est assez obscur. Il faut savoir
que les travaux de la commission d’enquête menée par la sénatrice Brigitte
Gonthier-Maurin n’ont pas été publiés, cas unique, et que les entreprises
répugnent également à publier le montant de l’aide obtenue. Pour ma part,
lors d’anciens contrôles, j’ai relevé plusieurs types de montages : des
« recherches » qui n’avaient rien à voir avec ce crédit, des intercontrats, des
tâches administratives, l’aménagement d’un module sur un logiciel ancien,
la présentation de faux rapports dont on n’avait même pas retiré les
références, et des articles recopiés. Toute cette documentation était
savamment retraitée, même pas réécrite. Puis sont arrivés des conseils,
souvent d’anciens collègues qui se faisaient rémunérer au pourcentage et
qui n’hésitaient pas à harceler les vérificateurs après avoir monté de toutes
pièces des dossiers, disons, discutables. Les cabinets se rémunéraient en
pourcentage du crédit d’impôt décroché par l’entreprise. Il est impossible de
connaître le nombre d’entreprises qui trichent, ce crédit est devenu une
aubaine, et beaucoup de dépenses pourraient être remises en cause.
On n’a pas constaté d’augmentation sensible des brevets liés à ces
dépenses considérables. Si des licences ont été déposées dans des paradis
fiscaux, ce n’était pas le but. Il serait désolant de constater que, lorsque des
brevets ont été développés grâce au CIR, le déménagement ou la création
d’une filiale à l’étranger est organisé pour les exploiter. J’ai aussi appris
incidemment que des jeunes doctorants en premier emploi étaient employés
pour permettre à l’entreprise d’obtenir le crédit, et lorsque ces doctorants
devaient entrer dans un centre de coût, on s’en séparait, et on recommençait
avec leurs remplaçants.
Ce sont plus de 6 milliards d’euros qui sont jetés dans la nature sans
véritable contrôle. Il serait utile de comparer les crédits et leur utilisation
par les laboratoires bénéficiaires dans la recherche des vaccins anti covid.
LE CRÉDIT D’IMPÔT POUR LA COMPÉTITIVITÉ ET L’EMPLOI
(CICE)

Le CICE était un dispositif à 20 milliards d’euros par an, ouvrant droit à


un crédit d’impôt de 6 % sur la masse salariale, qui s’appliquait aux salaires
jusqu’à 2,5 smic et qui a coûté, de 2013 à 2018, 48 milliards d’euros. Il a
fait l’objet d’évaluations sur la demande de l’Assemblée nationale par
l’Institut des politiques publiques (IPP) dont les résultats laissent dubitatifs.
Ces analystes constatent : « Jusqu’ici, les évaluations du CICE n’ont pas
trouvé d’effet sur l’investissement [des entreprises], la recherche et le
développement (R&D) et les exportations. Elles ont conclu à un effet
probablement positif sur les marges, mais faible et incertain sur l’emploi.
Enfin, elles ont noté une hausse du salaire moyen au sein des entreprises les
plus concernées. » Le comité de suivi a émis des hypothèses : « Une
interprétation possible serait que des effets importants du CICE ont transité
[…] par des ajustements de prix, soit entre entreprises, soit au profit des
ménages. » Les entreprises qui ont proportionnellement touché le plus de
CICE auraient donc répercuté ces baisses de coût sur leurs clients. Mais le
CICE aurait tout aussi bien pu faire baisser les prix de vente.

LA SUPPRESSION DE L’IMPÔT SUR LES GRANDES FORTUNES

La première grande mesure d’Emmanuel Macron après son élection a


été la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes. Elle a été
accompagnée par une communication enchaînant les calembredaines.
Destinée, avec la flat tax, à aider les « premiers de cordée » à réussir,
l’avenir deviendrait radieux. Cette mesure symbolique réduit encore la
progressivité de l’impôt.
Elle devait réduire l’hémorragie des patrimoines hors de France, or cette
fuite semble discrète, 500 sorties nettes environ, et le manque à gagner
serait de 170 millions d’euros. On aurait donc abandonné 3,5 milliards
d’euros pour récupérer 170 millions… Il ne semble pas avoir été tenu
compte de la hausse des patrimoines en nombre et en montant. Entre 1990
et 2017, les recettes de l’ISF sont passées de 1 milliard à 4 milliards, elles
auraient encore augmenté. Ce sont des recettes nettes qui ont été perdues,
sans contrepartie.
Cet impôt n’était pas agressif, un nombre important d’allégements,
d’exonérations et de plafonnements limitaient sa portée. Le contrôle était
lui-même peu inquisiteur et sa déclaration manuelle, alors que des
déclarations préremplies avec les données des banques auraient pu être
utilisées. Il n’était détaillé qu’au-dessus de 3 millions d’euros. Quant au
ruissellement, personne ne l’a encore rencontré, les économies réalisées
sont parties pour les deux tiers à la consommation et à l’épargne. La niche
ISF-PME 5 créée à cet effet a été dissoute et avec elle la disparition des
business angels qui l’utilisaient. Les mesures de sauvetage taxant les signes
extérieurs de richesse n’ont rien rapporté du tout. Et les dons aux
associations ont chuté de moitié. En pleine pandémie, le ministère des
Finances a engagé une campagne de dons, sans grand effet, plutôt que de
rétablir l’ISF. Il fallait beaucoup haïr cet impôt ou être bien enchâssé dans
les lobbies pour abandonner une telle manne !
Les niches fiscales ou les « dépenses » de l’État présentent la
caractéristique de n’être contrôlées que de manière fort légère, voire pas du
tout, par manque de personnel ou par principe. Elles sont « semées à tout
vent » sans qu’aucune analyse des détournements possibles ait été réalisée
au préalable en s’appuyant sur la moralité des entreprises. Or, une
entreprise, un particulier bénéficiaire ne sont pas moraux, celui-ci s’enrichit
illégitimement, celle-là fait du business, on ne peut le lui reprocher.
Ce comportement génère des gesticulations à chaque plan social, car
depuis des décennies les gouvernements successifs ont « détricoté » le cadre
législatif du licenciement et se trouvent maintenant Gros-Jean comme
devant, incapables de s’opposer à ces pratiques.
On constate que, bien avant les financements Covid, le néocapitalisme
français est biberonné aux dépenses publiques dont je ne suis pas certain
qu’il pourrait se passer, quant à son efficacité… On a pendant des décennies
favorisé les désirs des lobbies d’entreprise, cela apparaît comme une
évidence dans la loi d’accélération et de simplification de l’action publique
(Asap) en pleine pandémie. Les gouvernements successifs ont « détricoté »
consciencieusement tous les cadres législatifs au profit d’une libéralisation
dont on attend avec impatience les résultats. Cette politique explique les
gesticulations éplorées ou guerrières avec un sabre de bois qui apparaissent
à chaque plan social.
On peut désormais, dans la période prépandémie, avancer le fait que la
France est bien un « pays d’assistés » et qu’il est aussi vrai que cela coûte
« un pognon de dingue », mais cette assistance est aussi la chose la plus
partagée.
TROISIÈME PARTIE

CORRUPTIONS
Il n’existe pas une, mais des myriades de corruptions. Elles peuvent être
blanches, grises ou noires. On peut corrompre ad majorem dei gloriam,
pour le bénéfice d’un État, d’une entreprise ou/et dans son propre intérêt.
Elles sont le fait aussi bien des élites, de fonctionnaires, du secteur privé, de
criminels que du gardien d’immeuble. On qualifie de « corruption douce »
celle qui sourd des lobbyings.
Le musée de la corruption au Caire en détiendrait l’un des premiers
écrits : la condamnation par un pharaon d’un intendant qui aurait trafiqué la
qualité des pierres lors de la construction d’un mausolée.
La corruption n’existe pas en l’absence de demande ou de proposition
de contrepartie. Pour corrompre, il faut être deux ! La corruption, c’est
d’abord une affaire de personnes accaparant une richesse qui devrait être
partagée. Elle est intimement liée à la liberté humaine et à la détention du
pouvoir.
La corruption est un délit ancien, il entre en 1810 dans le Code
d’instruction criminelle, mais son champ d’analyse économique est récent.
L’explication tient au fait que la corruption était perçue jusque-là comme
une question essentiellement morale ou politique. Au début des années
1960, l’analyse de la corruption intègre une variable pouvant influer sur la
concurrence et le développement économique. Toutefois, certains auteurs
(Leff, 1964 ; Huntington, 1968) jugent cette influence positive : elle
piloterait la concurrence vers les plus malins et les plus « efficaces », et de
ce fait faciliterait le développement économique. La Fable des abeilles, de
Mandeville 1, est souvent évoquée, cet argument est développé avec bonheur
par les criminels et les affairistes. D’autres considèrent que l’État appelé au
secours de l’économie dans les pays industrialisés, dont les préoccupations
de compétitivité et de création d’emploi sont majeures, pourrait aggraver le
phénomène de la corruption. Elle faciliterait aussi la modernisation et
jouerait un rôle d’intégration sociale en évitant les révolutions brutales. On
comprend donc que les sorties de fonds de l’Union des industries et métiers
de la métallurgie (UIMM) permettaient aux exclus de profiter du système !
La corruption ne serait donc pas un problème, et il n’y aurait pas lieu de
s’en préoccuper. Cette analyse est une foutaise !
Au milieu des années 1990, les premières démonstrations de l’effet de
la corruption sur la concurrence et le développement économique (Mauro,
1995 ; Susan Rose-Ackerman, 1999 ; Méon et Sekkat, 2005 2) la
transforment en un objet d’études et en un sujet pénal. Elle est devenue une
préoccupation des organisations internationales. À l’occasion de la création
du Service central de prévention de la corruption (SCPC), Pierre Truche
avait fort bien synthétisé l’évolution de cette problématique : « La
corruption, ce comportement couramment admis, est désormais devenue
intolérable. »
Parallèlement à ces séquences analytiques, de profonds
bouleversements ont radicalement changé la donne politique et économique
mondiale : la globalisation, un monde multipolaire, la libéralisation des
transferts financiers sans contrôle, de nouvelles hiérarchies économiques et
politiques pour qui la loi n’existe pas, la criminalisation des économies ont
fait de la corruption un outil universel utilisable dans toutes les
manipulations. La crise financière et économique de 2008 a ouvert une
nouvelle séquence appelant à reconsidérer les rôles de la corruption et de la
concurrence dans les performances économiques. Dans un monde globalisé,
le développement économique des pays émergents est concomitant de celui
de la corruption et de la criminalité. En réalité, la mondialisation, nolens
volens, constitue le vecteur primordial de l’aggravation de la corruption, car
s’il y a bien investissement, c’est dans la rente des corrompus qu’il
s’accomplit et jamais dans la redistribution. De plus, les kleptocrates, ils
sont nombreux, ne favorisent pas les dynamismes mais le conservatisme
local. On constate aussi le fait que la quasi-totalité des révoltes contre les
pouvoirs en place sont générées par la corruption des élites locales.
En matière pénale, le spectre corruptif recouvre les délits portant
atteinte à la probité. Il s’agit évidemment de la corruption, mais aussi de la
concussion, du favoritisme, de la prise illégale d’intérêts, du trafic
d’influence, j’y ajoute le détournement de fonds publics. L’abus de biens
sociaux chez le corrupteur pallie la prescription.
La corruption a un coût, le rapport du Fonds monétaire international
(FMI) évalue les méfaits de la corruption à 2 % de la richesse mondiale, la
Banque mondiale pour sa part estime qu’ils avoisinent 3 % des échanges
mondiaux. Pour le BTP, ils seraient proches de 300 milliards d’euros, soit
10 % du montant des marchés du secteur.
« La corruption est un phénomène extraordinairement complexe qui a
tendance à résister au temps », indique le rapport du FMI. Les pots-de-vin
versés chaque année pourraient être évalués dans une fourchette comprise
entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars. Cependant, cette évaluation n’est
que partielle, car « le coût général économique et social de la corruption est
sans doute encore plus élevé », ajoutent les auteurs du rapport. Toujours
d’après ce rapport, les plus pauvres sont les plus durement touchés et la
culture de la corruption encourage évidemment l’évasion fiscale et peut
même, quand elle est généralisée, mener à des « violences, à des troubles
civils avec des implications sociales et économiques dévastatrices ». Il faut
constater le fait que tous les pays touchés par le Printemps arabe, et
aujourd’hui l’Algérie ou le Liban, ont au moins une cause commune : la
corruption de leurs dirigeants. Les pays riches et les pays en développement
sont concernés, et les populations les plus défavorisées en sont les
premières victimes. « Les pauvres sont affectés de manière
disproportionnée parce qu’ils dépendent davantage de services publics
rendus plus coûteux par la corruption », affirme la directrice générale du
FMI, Christine Lagarde.
Près de 1 000 milliards d’euros. C’est ce que représente l’impact de la
corruption à l’échelle européenne, soit 6,3 % du PIB du bloc, selon la
fourchette haute des chiffres du Parlement européen. A minima, cet impact
est évalué à 179 milliards d’euros chaque année. Un rapport du think tank
Le Club des juristes plaide pour la mise en place de nouvelles mesures afin
de pallier ce problème et d’améliorer le droit européen en matière de
corruption 3.
Nous avions émis le constat et exposé les conséquences et les moyens
de limiter les poursuites de corruption et plus largement les condamnations
financières voici sept années 4. Entre 2006 et 2017, le nombre de
condamnations pour des infractions financières prononcées a baissé de
27 %, et 0,002 % des affaires de corruption seraient seulement judiciarisées.
Or mandatées par les ministères des Finances, de la Justice et de l’Intérieur,
plusieurs inspections ont remis un rapport confidentiel, qui relève une
absence de stratégie globale, une organisation inadaptée, un manque de
formation, des outils informatiques limités…
Ugo Bernalicis (LFI) et Jacques Maire (LaREM) ont rendu public leur
rapport d’information sur « l’évaluation de la lutte contre la délinquance
financière ». Ils constatent aussi une organisation trop morcelée, voire
illisible, des moyens largement insuffisants et une crise des vocations. Ils
réclament notamment la hausse des effectifs du parquet national financier.
Les montages de corruption s’établissent dans le secret, souvent facilités
par l’acceptation tacite des pouvoirs. Je décris dans les pages qui suivent
l’arrière-boutique de la corruption et j’en décrypte des manipulations
courantes.
CHAPITRE 1

Les outils du droit international contre


la corruption

Les conventions qui tentent de coordonner


les luttes au niveau mondial
Si un seul bienfait peut être reconnu à la corruption, c’est bien la
création d’une sorte de droit international dédié, créant pour les États
signataires une obligation de traiter le sujet ou au moins d’en simuler le
traitement.

LES CONVENTIONS ET LEUR SUIVI


Le traitement international de la corruption s’est constitué, à petits pas,
mais surtout entre arrière-pensées. Certains ont accompagné le mouvement
pour rester dans la norme espérant que ces conventions ne seraient qu’un
document formel, sans efficacité réelle, laissant travailler as usual. D’autres
poussaient à la roue, discernant dans ces conventions un moyen utile de
limiter l’expansion économique d’États concurrents. D’autres encore, très
optimistes, ont pensé qu’avec le temps ces premiers petits pas
constitueraient le support de mesures efficaces. D’autres enfin, et non des
moindres, ont refusé de signer les conventions.
Le premier instrument pénal de lutte contre la criminalité organisée
transnationale est la Convention de Palerme en 2000. Cette convention des
Nations unies est appelée Convention des Nations unies contre la
criminalité transnationale organisée. Cette convention, comme des
suivantes, établit un cadre universel pour diverses incriminations :

la participation à un groupe criminel organisé, le blanchiment des


produits du crime, la corruption et l’entrave au bon fonctionnement de
la justice ;
la coopération policière et judiciaire dans le but de permettre une
amélioration de la prévention et de la répression de ces phénomènes ;
l’entrave au bon fonctionnement de la justice.

Cette convention place au même niveau la corruption et la criminalité


organisée. Les institutions européennes ont été très actives en matière de
corruption. Le Conseil de l’Europe a produit la « convention pénale » en
janvier 1999 et la « convention civile » en novembre 1999. Les cibles
étaient clairement désignées : les agents publics étrangers.
Ces conventions prévoient une « procédure d’autoévaluation et
d’évaluation mutuelle » : le « suivi ». Le contrôle du respect des standards a
été dévolu au Groupe d’États contre la corruption (Greco). L’article 1er du
Statut adopté en 1999 stipule que le Greco a « pour objet d’améliorer la
capacité de ses membres à lutter contre la corruption en veillant à la mise en
œuvre des engagements qu’ils ont pris dans ce domaine, par le biais d’un
processus dynamique d’évaluation et de pression mutuelles ». Afin de
réaliser cet objectif, le Greco est chargé de :

suivre l’application des principes directeurs pour la lutte contre la


corruption tels qu’adoptés par le Comité des ministres du Conseil de
l’Europe le 6 novembre 1997 ;
suivre la mise en œuvre des instruments juridiques internationaux qui
seront adoptés en application du Programme d’action contre la
corruption, conformément aux dispositions contenues dans ces
instruments (art. 2 dudit Statut).

La Convention de Dublin (1995) est relative à la protection des intérêts


financiers des communautés européennes et la Convention de Bruxelles
(1997), relative à la lutte contre la corruption de fonctionnaires des
communautés européennes ou des États membres.
Une décision-cadre du 22 juillet 2003 de la Convention de l’ONU,
relative à la corruption dans le secteur privé, vise à harmoniser les
incriminations et les sanctions dans les pays membres sur la corruption
privée.
L’instrument mondial dédié à la lutte contre la corruption est la
Convention des Nations unies contre la corruption, ou Convention de
Mérida de 2003, entrée en vigueur en 2005 après la trentième ratification.
Elle a été créée par la résolution de l’Assemblée générale des Nations
unies 58/4 du 31 octobre 2003. Le 9 décembre 2003, 114 pays signaient la
convention à Mérida, au Mexique. En fin 2017, 186 pays l’avaient ratifiée,
y compris la France et l’Union européenne. Elle décline quatre types de
mesures :

des dispositions portant sur la prévention de la corruption, cet aspect est


nouveau et fondamental ;
des règles organisant la coopération internationale dans ces domaines ;
des normes procédurales ;
la restitution des avoirs illicites.

Cet aspect est majeur car il modifie les stratégies judiciaires en portant
le fer sur le patrimoine.
Pour certains pays disposant déjà de mesures appropriées, l’ajustement
ne s’est fait qu’à la marge, pour d’autres c’est l’ensemble du code qu’il a
fallu reconsidérer. Ainsi, les pays signataires disposent de textes cohérents,
ce qui facilite l’entraide internationale essentielle dans cette matière. Dans
ces conventions figuraient en bonne place des préconisations concernant le
contrôle des marchés publics, intégrées à juste titre dans le corpus de
contrôle. Ainsi de nombreux pays se sont, bon gré mal gré, dotés d’un cadre
légal et conforme aux normes internationales pour lutter contre la
corruption.

Une efficacité limitée


Les États qui n’ont pas ratifié ces conventions gardent, pour leur part,
les mains libres et certains sont très actifs au plan international. Certains
grands pays récusent les conventions considérées comme une lecture
occidentale des affaires ne correspondant en rien à leur modèle. Le corpus
juridique théorique occidental est alors rejeté en bloc. Les comportements
sont dominés par des préoccupations géostratégiques. L’efficacité prend le
pas sur les préoccupations éthiques, le conflit d’intérêts reste l’un des
fondements des rapports de solidarité entre les divers groupes et la collusion
sous-tend les relations personnelles et commerciales.
Pour les autres, l’application de ces conventions n’est effective que dans
les États disposant de la volonté, des moyens en hommes et en
financements pour poursuivre la corruption. Certains États se sont
empressés de se soumettre au régime, mais avec la ferme intention d’en
limiter l’application. En l’absence de volonté et d’autorités efficaces (police
et services d’enquête, procureurs et tribunaux), le plus robuste arsenal légal
est inefficace. Les textes restent « hors sol ».
LA RÉTICENCE DES ÉTATS
Les États signataires représentent environ deux tiers des exportations
mondiales et près de 90 % des flux d’investissements directs étrangers, les
principales nations exportatrices ont cependant quelque peine à lutter contre
la corruption dans le commerce international. Dès 2014, l’ONG
Transparency 5 constate que plus de la moitié des pays signataires d’un traité
anticorruption ne l’appliquent pas. Utilisant le « Name & Shame », elle cite
22 pays signataires qui ne feraient que peu d’efforts, voire aucun, pour faire
respecter la convention. Le Japon, les Pays-Bas, la Corée du Sud, la Russie,
l’Espagne, la Belgique, le Mexique, le Brésil, l’Irlande, la Pologne, la
Turquie, le Danemark, la République tchèque, le Luxembourg, le Chili et
Israël font partie des pays où la convention est très peu, voire pas respectée.
D’autres pays, parmi lesquels se trouvent la France, la Suède, l’Afrique du
Sud et la Nouvelle-Zélande, n’ont appliqué la convention que de manière
« limitée ». L’organisme estime que seuls quatre pays de l’OCDE l’ont
appliquée rigoureusement : les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et
la Suisse. La virginité de ces quatre pays me laisse toutefois très dubitatif.
Au Royaume-Uni, pourtant considéré comme un bon élève, le
gouvernement Blair avait enterré en 2006 une enquête du SFO sur le très
sulfureux contrat Al-Yamamah avec l’Arabie saoudite, sous couvert d’une
« relation stratégique essentielle » et du fait que l’enquête serait nuisible
pour la sécurité nationale. À la suite de quoi un très important contrat
militaire était signé avec Ryad. Perfide Albion ou bal des hypocrites !
Lorsqu’il s’agit de gagner de l’argent ou de renforcer les entreprises
nationales, l’éthique reste à l’écart.
Le Conseil de l’Europe a publié les observations du Groupe d’États
contre la corruption issues de l’évaluation de la situation française 6. Les
analyses ont porté sur les hautes fonctions de l’exécutif et les carences
constatées dans ce domaine, il trace un constat qui devrait prendre la forme
d’un programme applicable aux plus hautes strates de l’État. En particulier
parmi les douze mesures de bon sens, j’en retiens deux qui sont
indispensables :
« L’exigence d’un contrôle préalable d’intégrité pour tout poste de
conseiller ministériel ou de la présidence de la République, dans le cadre du
processus de sélection et avec le concours de la Haute Autorité à la
transparence de la vie publique, soit prévue par la loi », ce qui élimine le
risque de rencontrer des « conseillers » particuliers bardés de casseroles, et
que des moyens supplémentaires, plus particulièrement en personnel, soient
alloués au Parquet national financier. Enfin, que son indépendance par
rapport à l’exécutif soit assurée.
Il traite aussi de la problématique des systèmes répressifs. Il émet six
préconisations assez classiques, dont trois apparaissent comme étant
fondamentales : le principe de la rotation dans les secteurs à risque,
l’évaluation du régime des lanceurs d’alerte et le renforcement de la
formation.
J’avais, avec Jean-Paul Philippe, dans l’ouvrage 92 CONNECTION,
exposé les moyens usités afin de limiter les poursuites. Ils sont utilisables
partout dans tous les pays, il convient d’en rappeler quelques-uns 7 :

ne pas ouvrir de poursuites ;


ne pas ouvrir de poursuites à l’encontre de certains dirigeants lorsque le
parquet est aux ordres ou lié aux personnages en situation de risque
pénal ;
utiliser la procédure de l’enquête préliminaire pour canaliser
l’enfumage.

Un certain nombre de procédures sont utilisées : refuser d’entendre des


personnes qui ont des choses à dire, entendre d’autres personnes qui n’ont
rien à dire, travailler en vitesse lente, ou choisir des enquêteurs de faible
niveau, etc. Finalement l’investigation ne donnera rien, mais la forme sera
respectée, fors l’honneur.
On compte également d’autres formes de procédures afin de limiter les
proursuites :

ouvrir une procédure, mais saisir un juge d’instruction peu fiable ou très
proche d’un parti intéressé, il en existe aussi ;
fractionner une procédure, ce qui rend incohérente une situation à
l’origine très claire, mais qui doit être utilisée avec précaution, car
d’autres fronts peuvent s’ouvrir à cette occasion ;
refuser l’ouverture de supplétifs utiles ;
utiliser la mutation des magistrats est un bon moyen pour casser une
procédure, elle peut être conduite de plusieurs manières. Une promotion
attendue depuis longtemps peut constituer un bon moyen de ralentir
sensiblement une enquête, surtout si on met un certain temps pour
trouver un remplaçant afin de reprendre le dossier. Il peut aussi exister
des mutations paradisiaques ou des mutations sanctions.

Pour qui voudrait protéger discrètement la délinquance financière, la


meilleure pratique consiste à voter des lois à vocation clairement répressive,
constituant un support solide de communication, et, en même temps, de
diminuer le nombre d’investigateurs et leur qualité technique. La matière
exige en effet la présence de fonctionnaires aguerris, suffisamment
nombreux et disposant de qualités techniques et juridiques exceptionnelles
pour décrypter les montages complexes, internationaux, et pour répondre
aux bataillons d’avocats. Ces investigateurs devraient être soutenus par un
cadre hiérarchique tout aussi motivé, et ce n’est pas toujours le cas. La
réduction du nombre de fonctionnaires certes, mais aussi le fait de ne pas
favoriser l’évolution de carrière et l’absence de valorisation de l’expérience
acquise permettent de limiter plus sûrement les investigations téméraires.

DES FILIÈRES DE CONTOURNEMENT


Dans son rapport de 2001, le Service central de prévention de la
corruption (SCPC) avait identifié plusieurs montages susceptibles de
contourner la législation anticorruption consécutive aux conventions OCDE
dans sa lutte contre la grande corruption d’affaires. Les filiales y tiennent
une place centrale. Utilisées comme autant d’écrans interposés, elles
embourbent les contrôles. Cette analyse est plus que jamais actuelle. Les
moyens utilisés pour payer des commissions interdites après la mise en
place des législations instaurées à la suite de la convention de l’OCDE
suivent l’évolution des organisations économiques et les effets de la
mondialisation. On constate une adaptation aux grands marchés à
l’exportation et au paiement de corruption. L’architecture globale est peu ou
prou comparable dans toutes les entreprises et dans tous les pays
exportateurs.
Concomitamment à la création de dispositifs censés lutter contre les
pots-de-vin, une ingénierie financière très sophistiquée, facilitant le
contournement des textes, a été édifiée. Il s’agit bien là de la
« schizophrénie d’entreprise » prompte à édicter des normes internes (soft
law) destinées à protéger leur image et à ne pas les respecter lorsque cela
les arrange. Ces montages mis en place progressivement se sont largement
inspirés des pratiques américaines auxquelles leurs entreprises ont dû faire
face depuis 1977 lors de l’entrée en vigueur du FCPA (Foreign Corrupt
Practices Act).

LE MONTAGE ORGANISÉ AUTOUR DES FILIÈRES RÉGIONALES

Il s’articule entre les agences régionales et les unités opérationnelles


proches des clients et des marchés, les filiales « multidomestiques » et les
fournisseurs locaux (external services providers), les prestataires et sous-
traitants. Ainsi s’établit un « découplage » entre l’opérationnel (filiales
opérationnelles) et les sorties de fonds réalisées depuis des pays peu
contrôlés. Ces modèles, variations apportées aux montages classiques de
corruption, permettent de diluer fortement les liens entre les entités. La
surfacturation, la fausse facturation, les manipulations comptables
permettant de blanchir la sortie des fonds sont toujours présentes. Les
points faibles résident dans la nécessité de multiplier les écritures, les
échanges écrits (mails) et de faire intervenir des tiers de confiance.
En premier lieu, il faut installer des agences régionales dans des lieux
où la coopération judiciaire est difficile, voire inexistante. Ces agences sont
créées dans chacune des zones géographiques, elles sont détenues
majoritairement par le groupe. Leur localisation est choisie dans des pays
qui ne sont pas susceptibles d’adhérer à la convention anticorruption.
Singapour en Asie, Dubaï, l’Uruguay en Amérique du Sud ont été des
territoires très prisés.
La filiale exerce une activité réelle et utilise la sous-traitance locale et
par des surfacturations nourrit la caisse noire locale. En deuxième lieu,
interdiction formelle est faite aux filiales opérationnelles de payer des
prestations illégitimes de manière à éviter tout risque pénal sur ce point.
Puis des filiales non consolidées en dehors du champ de la convention
constituent un second niveau de camouflage. La maison mère n’est plus
majoritaire et un certain nombre d’investisseurs amis, des « affiliés »,
entrent en jeu et ne disposent pas de pouvoir de décision. On rencontre là
des tiers de confiance robustes, parfois très proches de la grande criminalité.
Ces entités centralisent les divers flux et sont souvent en déficit afin
qu’une absorption soit possible sans frais. Ce qui résout certains problèmes.
L’utilisation de ces entreprises locales en tant que prestataires ou lobbyistes
permet de transférer les sommes affectées à la corruption en facturant sur
place.
Enfin il faut payer des agents à qui incombe la distribution des fonds.
L’agent principal regroupe les fonds, les distribue et utilise d’autres agents
dont il est responsable. En général, comme le démontrent les investigations
actuelles, les commissions des agents sont « maximisées ». Elles sont en
général constituées par les management fees payés mensuellement et
officiellement nécessaires à la bonne gestion de l’entreprise. Les proches du
bénéficiaire peuvent être rémunérés chez cet agent. Les success fees sont
ensuite délivrées, les fonds étant virés dans un offshore ou un trust. Enfin, la
rémunération de travaux de prospection bidon vient compléter le flux. Il est
aussi possible de payer des sous-contractants localisés dans des places
offshore qui seront utilisés comme prestataires de services.
Il a aussi été constaté l’existence d’opérations frauduleuses purement
comptables telles que des lignes de crédit ou des avances de trésorerie, mais
une moindre utilisation d’abandons de créances considérés à juste titre
comme trop risqués. Les offsets, obligations d’investir localement en
corollaire à un contrat, peuvent être largement surfacturés, permettant de
financer une partie des commissions. Enfin, le paiement d’indemnités, à la
suite de fausses ruptures de contrat ou de contentieux fictifs, intervient pour
régler les queues de commission.
La mise en place de montages de cette nature a pour conséquence
essentielle la rupture de la chaîne de responsabilité entre la maison mère et
la filiale créant des difficultés dans l’identification des preuves du délit. Par
le jeu des délégations, lorsqu’elles existent, et par le jeu de l’autonomie des
responsables de la filiale, il est difficile de démontrer la responsabilité de la
maison mère dans le domaine juridique comme dans le domaine financier
par des moyens classiques.

LE MODÈLE FAISANT INTERVENIR DES PLATEFORMES


FINANCIÈRES DE GESTION DE TRÉSORERIE

L’utilisation de plateformes financières localisées dans les paradis


fiscaux constitue aussi une opportunité pour payer les commissions sans
encourir de risques majeurs. Elles peuvent cependant poser un problème en
interne, la direction générale se voyant alors retirer une partie de ses
attributions.
Ces plateformes présentent un avantage très sérieux, la preuve du
versement de la corruption ne pourra quasiment jamais être apportée par des
moyens classiques du fait du « découplage » entre les flux financiers par
ailleurs fractionnés et l’opération commerciale qui donne lieu à corruption.
La justification de sorties de fonds, dont la contrepartie est différée et
aléatoire, est aisée et ne peut faire l’objet d’une vérification directe, il s’agit
là d’une opération de noircissement. De plus, la masse des transactions est
telle que les versements relatifs à la corruption, noyés dans des opérations
licites, sont peu identifiables.
L’utilisation d’un fonds d’investissement est aussi possible, il suffit de
placer des fonds dans un fonds lié à la chaîne de corruption et de l’utiliser
comme cela a été exposé dans la partie blanchiment. La qualité du general
partner lui permet de faire en sorte que le rendement ou la plus-value soient
redirigés vers le bénéficiaire attendu. La manipulation est quasi impossible
à démontrer.

LE MODÈLE DES CAPTIVES D’ASSURANCE ET DE RÉASSURANCE

Les captives de réassurance peuvent être aussi utilisées pour garnir la


caisse noire et payer les corrompus. Elles présentent plusieurs avantages :
installées dans des paradis fiscaux, elles ne sont pas soumises au contrôle
prudentiel et appartiennent en propre aux entreprises intéressées par les
manipulations. Ces captives, permettant de s’auto-assurer lorsque le risque
ne peut être couvert ou lorsqu’il est trop élevé pour le sous-traiter, abritent
un pactole dormant. Ces opérations diluent le risque de perte et partagent le
risque entre un grand nombre d’assureurs et de réassureurs.
Les captives sont moins réglementées que les sociétés d’assurance
classiques. Elles négocient des accords de fronting qui consistent à s’assurer
fictivement auprès d’un courtier ou d’un assureur qui transfère le contrat à
la captive, pour atteindre la même fin. Le flux illégitime est créé par une
surfacturation du risque assuré, il suffit par la suite de donner aux fonds une
destination atypique.

LE PAIEMENT DE LA CORRUPTION EN ACTIONS OU EN PARTS


SOCIALES

Ce montage est assez peu documenté, il pourrait constituer le système


résistant le mieux aux contrôles, tout en étant assez friable du fait des
alertes qu’il peut susciter. Il facilite, dans certains milieux, le secteur des
matières premières par exemple, ou l’intrusion de la criminalité organisée.
Le modèle permet de se passer d’intermédiaire dans les comptes de la
société qui paye les commissions ou les rétrocommissions. Le montage est
camouflé sous une opération d’investissement classique, et la répartition
des fonds n’intervient qu’en fin d’opération depuis des entreprises situées
dans des paradis fiscaux. Il n’est guère novateur, il a été souvent utilisé dans
l’Hexagone avec quelques variantes.
À ma connaissance, le premier cas concernait la concession d’une
déchetterie dans la région parisienne. La société qui a obtenu le marché était
une grande entreprise qui, pour remercier le fonctionnaire de sa
compréhension, a utilisé un délit d’initié jamais poursuivi. Le fonctionnaire,
avisé de l’imminence d’une opération boursière engagée par une société du
groupe, a acheté pour 60 000 francs d’actions, et lorsque l’opération a été
réalisée il a pu céder ses actions en multipliant par dix sa mise. C’était
simple, mécanique et très difficilement contrôlable.
La seconde opération « coup de chapeau » aurait été réalisée au
bénéfice d’un homme politique important qui, du fait de ses multiples
dérives, a été poussé à se retirer un temps de la politique pour ne pas nuire à
son parti. À l’occasion d’une entrée en Bourse, deux sociétés offshore
logées dans plusieurs paradis fiscaux ont acheté les actions juste avant
l’opération à un prix dérisoire et les ont revendues aussitôt après. La plus-
value aurait approché les 20 millions de francs. Ledit homme politique se
serait par la suite vanté dans les restaurants voisins de l’Assemblée
nationale d’avoir fait le meilleur « coup » de sa carrière, ce que je veux bien
croire.
Au cours des années 1990, lorsque les marchés de distribution de l’eau
étaient passés sous la forme des marchés d’entreprise de travaux publics
(METP), les grandes entreprises qui obtenaient les marchés des villes
soldaient les comptes pourris des entreprises locales, qui les précédaient en
rachetant ces sociétés. La comptabilité de ces entreprises contenait
tellement de cadavres que le risque de poursuites pénales était immense et
avec lui celui de la mise en cause des édiles.

Les services anticorruption


Une fois toutes les modifications apportées au corpus pénal local, les
États ont été amenés à créer des services singuliers à portée préventive.
Trois formules peuvent être choisies : un service de prévention, un service
répressif, et un mélange des deux. Il a souvent été jugé nécessaire d’intégrer
dans ces services des experts issus de la société civile.
Les compétences et la composition même de ces services sont un
indicateur de la duplicité de l’État qui les installe, ainsi, le caractère du chef
de service, l’origine des membres, sa capacité à investiguer lorsque le
service en a la compétence, sa capacité à communiquer, les luttes qu’ils
génèrent entre les services qui les composent les rendent efficaces ou
somnolents. J’ai connu le fonctionnement de nombreux services et je puis
émettre quelques constats sur la manière de les rendre inopérants.
Certains services sont composés d’employés supérieurs de bonne foi,
mais ayant eu peu de contacts avec la truanderie, c’est d’ailleurs souvent le
cas, ils seront remarquables sur le plan du rapportage, mais l’efficacité…
Certains services sont organisés de manière qu’ils ne puissent pas
fonctionner, j’ai le souvenir d’une structure dans laquelle le numéro deux
était un colonel de gendarmerie qui avait sous ses ordres l’ancien directeur
de la police judiciaire, des anciens ministres, des généraux et fonctionnaires
de très haut rang…
Certains services ont vu là l’occasion de trouver une place intéressante à
des rejetons du régime qui bénéficient de fonds importants, de véhicules, de
salaires élevés, et dont la lutte contre la corruption n’est certainement pas la
priorité.
Certains services ont été organisés comme une confortable maison de
retraite pour hauts fonctionnaires amortis.
On passe ici, facilement, de l’affichage à l’enfumage !

LE SERVICE CENTRAL DE PRÉVENTION DE LA CORRUPTION


(LOI SAPIN)

Dans le discours de politique générale du Premier ministre Pierre


Bérégovoy du 12 avril 1992, la volonté du gouvernement de renforcer la
lutte contre la corruption a été soulignée. À cet effet, une commission de
prévention de la corruption a été réunie le 23 avril 1992. Composée par un
groupe de personnalités, elle avait pour mission l’étude des mécanismes
économiques dans les domaines les plus exposés à la corruption. Cette
commission a rendu son rapport, appelé le rapport Bouchery, du nom de son
président, au mois de décembre 1992. Ce rapport propose 86 mesures dont
la création du Service central de prévention de la corruption (SCPC), ce qui
a été acté par la loi no 93-122 du 29 janvier 1993 relative à la prévention de
la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures
publiques (loi Sapin 1).
Cette structure, je l’ai bien connue, ayant été mis à sa disposition en tant
que chargé de mission pendant seize années. Dirigée par un magistrat et
placée auprès du ministre de la Justice, elle avait une composition
interministérielle. Le pouvoir d’enquêter a été refusé à ce service depuis
l’origine par une décision du Conseil constitutionnel du 20 janvier 1993 8. Il
était chargé de centraliser les informations nécessaires à la détection et à la
prévention des faits de corruption et des autres atteintes à la probité. La
situation centrale du service et l’activité de la plupart de ses membres ont
permis un collationnement de données en masse, qui ont facilité le
décryptage des montages utilisés dans une soixantaine de secteurs
économiques.
Le service a proposé nombre de mesures de nature à améliorer le
système préventif comme le répressif. Le SCPC, dont l’exposition
médiatique était limitée, exerçait son influence sur les autorités publiques à
travers son travail d’analyse et de propositions. Ce service a décrypté le
fonctionnement d’une économie dont le citoyen n’aperçoit que les ombres,
et a permis à celui qui veut bien faire l’effort de se pencher sur le problème
de disposer d’une cartographie des risques potentiels. Nous avions mis en
exergue cette évidence : celui qui ne sait pas ce qu’il cherche est sûr de ne
pas le trouver !
Le service, parmi ses nombreuses activités, a exercé une importante
action internationale en développant des relations bilatérales à la demande
d’États qui souhaitent obtenir l’expertise et l’appui de la France pour définir
une politique efficace de prévention de la corruption. Il a aussi participé aux
travaux du Greco, du Conseil de l’Europe, de l’Organisation des Nations
unies contre la drogue et le crime (ONUDC), de l’Organisation pour la
coopération et le développement économiques (OCDE), de l’Union
européenne ou encore du G20. En outre, il a fait partie de l’Association
internationale des autorités anticorruption (IAACA). Il a développé de
nombreuses formations et des « renforcements des capacités » dans les
universités et auprès des entreprises. Depuis sa création en 1993 jusqu’en
2013, il a été la principale autorité française de lutte contre la corruption.
Le SCPC était une structure indépendante, on a souvent tenté de la faire
disparaître : l’affaire Juppé, le faux audit du juge Thierry Jean-Pierre, les
visites de parlementaires dont certains, les plus critiques, ont été
ultérieurement poursuivis pour des atteintes à la probité. Nous avons
souvent craint le cavalier législatif qui, à l’occasion d’un projet de loi voté à
des heures avancées de la nuit, pourrait nous faire disparaître, mais nos
défenseurs à l’Assemblée ont bien fait leur travail.

9
LA LOI SAPIN 2

Cette loi comporte de nombreux volets, afin de renforcer la


transparence, le statut des lanceurs d’alerte et le répertoire numérique public
des représentants d’intérêts auprès des personnes publiques. Le volet
permettant de mieux lutter contre la corruption est composé par la création
de l’Agence anticorruption (AFA) 10 qui se substitue au SCPC, avec une
organisation, des pouvoirs plus étendus et des moyens plus importants. Elle
est dirigée par un magistrat hors hiérarchie, très expérimenté dans la lutte
contre les délinquants en col blanc. Placée auprès des ministères de la
Justice et du Budget, l’agence interministérielle exerce des missions de
conseil et de contrôle pour prévenir et détecter la corruption, le trafic
d’influence, le détournement de fonds publics, ou encore les cas de prise
illégale d’intérêts.
Ce volet comprend aussi la mise en place d’un dispositif de prévention
de la corruption pour les grandes entreprises qui introduit dans le droit
positif les programmes de conformité qui ne relevaient que des bonnes
pratiques (soft law). Il existe toutefois encore une zone grise pour les
entreprises qui ne disposent pas de contrôle interne.
Il instaure une convention judiciaire d’intérêt public, facilite la
poursuite de faits de corruption des agents publics étrangers et crée une
peine complémentaire de mise en conformité dans les procédures de
prévention et de détection de la corruption pour les entreprises, entre autres
mesures. L’article 41-1-2 du Code de procédure pénale prévoit, en cas de
convention judiciaire d’intérêt public (CJIP), l’obligation de se soumettre
pour une durée de trois ans, sous le contrôle de l’Agence française
anticorruption (AFA), à un programme de mise en conformité. C’est le cas
de la validation par le tribunal de Paris de l’accord par lequel Airbus
accepte de payer une amende de 3,6 milliards d’euros afin d’éviter des
poursuites pénales pour des faits de corruption, reconnus par le groupe lui-
même. L’enquête a duré trois ans et demi et a associé les justices française,
britannique et américaine. Les équipes d’avocats et d’enquêteurs payés par
le groupe ont effectué les investigations.
Finalement, la CJIP établit la justice en centre de profit.
CHAPITRE 2

La corruption transnationale Les corruptions


dans les marchés internationaux

Des sommes ahurissantes enrichissent


les corrompus
Le Fonds monétaire international (FMI) évalue le montant des pots-de-
vin annuels à près de 2 % du PIB mondial. Et « les coûts économiques et
sociaux de la corruption sont potentiellement plus élevés ». L’impact social
est tout aussi élevé : les inégalités se creusent, la pauvreté s’accentue,
l’éducation et la santé sont touchées. Les femmes – plus exposées à la
corruption sexuelle – et les enfants en sont les principales victimes. « Les
pauvres sont affectés de manière disproportionnée parce qu’ils dépendent
davantage de services publics rendus plus coûteux par la corruption. »
Les marchés internationaux sont affectés par des manipulations
comparables à celles qui sont décrites dans la première partie de ce livre,
cependant ils intègrent une autre dimension due à l’importance des
montants engagés et aux tendances clairement kleptocrates des dirigeants
des États clients.
Le rapport de l’OCDE 1, même s’il est un peu ancien, permet de mieux
comprendre les travers de la corruption transnationale. L’analyse a porté sur
400 affaires impliquant des personnes morales ou physiques appartenant à
l’un des 41 pays ayant signé la Convention anticorruption de l’OCDE, et
des agents publics étrangers. Ces affaires étaient survenues entre 1999
(année d’entrée en vigueur de la convention) et 2014.
Les constats sont les suivants : les entreprises corruptrices sont des
entreprises majeures, les affaires affectent plutôt des agents de pays au
niveau de développement élevé. « Un pot-de-vin sur cinq a été versé dans
un pays dont l’indice de développement était “très élevé”. » Les pays où les
agents publics ont reçu des propositions ou des pots-de-vin incluent 15 des
19 membres du G20.
Dans 41 % des affaires, des membres de la direction de l’entreprise ont
autorisé le paiement du pot-de-vin, voire l’ont versé eux-mêmes.
Et dans 12 % des cas, le P-DG de l’entreprise a lui-même été impliqué,
« ce qui réfute les présomptions selon lesquelles la corruption serait le fait
de salariés sans scrupule », note avec raison l’OCDE.
Trois affaires sur quatre ont impliqué des intermédiaires, 41 % d’entre
eux étaient des agents, tels que des agents commerciaux, des distributeurs et
des courtiers locaux ; 35 % étaient des structures sociétaires : des filiales
d’entreprise, des entreprises situées dans des centres financiers ou des
paradis fiscaux extraterritoriaux, ou des entreprises dont la propriété
effective appartenait à l’agent public ayant perçu le pot-de-vin.
Dans la majorité (57 %) des affaires, l’objectif était de remporter des
marchés publics. Les pots-de-vin ont été versés pour faciliter des
procédures de dédouanement (dans 12 % des cas) ou afin d’obtenir un
traitement fiscal favorable (dans 6 % des cas).
Dans 80 % des cas, les pots-de-vin étaient proposés à des salariés
d’entreprises publiques. Ceux-ci représentent en revanche « seulement »
27 % des agents ayant accepté les pots-de-vin, suivis par les agents des
douanes (dans 11 % des cas), les agents d’organismes de santé publique
(dans 7 % des cas) et de la défense (dans 6 % des cas).
Des chefs d’État et des ministres ont perçu 11 % du montant total des
pots-de-vin versés. En termes de volumes, ceux-ci en ont toutefois accepté
dans « seulement » 5 % des cas analysés.
Quatre secteurs concentrent deux tiers des cas de corruption. Les
industries extractives représentent 19 % des cas, la construction 15 %, ainsi
que le transport et l’entreposage, 15 % également, et le secteur de
l’information et de la communication 10 %.
Dans les 224 affaires où il était connu, le montant des pots-de-vin a
atteint au total la somme de 3,1 milliards de dollars. « Le montant le plus
élevé offert dans le cadre d’un unique schéma de corruption transnationale a
été de 1,4 milliard de dollars et le moins élevé de 13,17 dollars », écrit
l’OCDE. L’institution note néanmoins qu’il ne s’agit que du sommet de
l’iceberg, les transactions entachées de corruption étant occultes par nature.
Les pots-de-vin versés ont représenté en moyenne 34,5 % des bénéfices
découlant de la transaction concernée. Ce montant correspond à 10,9 % de
la valeur totale du contrat. Puisque, dans 41 % des affaires, les sanctions
cumulées ont atteint le montant de 100 % à 200 % des bénéfices réalisés par
la transaction corrompue, « la non-rentabilité de la corruption est claire »,
souligne l’organisation. Et puis c’est assez peu risqué : on se fait rarement
prendre. L’OCDE regrette ainsi que le délai nécessaire à la répression de
l’infraction soit passé de deux ans en moyenne à un peu plus de sept ans à
l’heure actuelle.
Il faut aussi intégrer le fait que de nombreux pays sont totalement
criminalisés, illibéraux ou dictatoriaux, et que, chez eux, la corruption y est
entendue comme une évidence, et ses bénéficiaires ne semblent guère
traumatisés par les mesures répressives. La corruption internationale est en
effet l’un des moyens commodes, rapides et délictueux d’emporter des
marchés à l’étranger.
La corruption destinée à détourner la concurrence figure dans la liste
des risques majeurs des sociétés. Ce procédé, qui cumule un risque pénal,
un risque d’image et un risque individuel pour les acteurs, engendre
pourtant pour le « business » l’attrait d’une opération gagnant-gagnant. Le
corrupteur assure sa vente moyennant une surfacturation du marché payée
par le client, le corrompu, agent public étranger, s’enrichit à titre personnel.
Les seuls perdants sont l’État client et la concurrence. Le comportement
d’un corrupteur est aisé à comprendre dans ce monde dans lequel la morale
est devenue un art mineur et où le court terme prévaut.
Une forme de schizophrénie est d’ailleurs présente chez les
commerciaux chargés de réaliser ces affaires. Avec l’aval silencieux de la
haute hiérarchie de l’entreprise bardée de codes éthiques et de compliance
officers, ces salariés sont poussés à la faute, comme à l’insu de leur plein
gré. Ces commerciaux sont en première ligne et ils en sont conscients. En
fait, au sein du groupe, tout le monde est au courant des pratiques de vente
et ils savent bien qu’ils seront les premiers à être « lâchés » en cas de
problème. De plus, leur rémunération même n’est pas atteignable dans des
conditions normales, et les primes s’apparentent à un pousse-au-crime car
elles sont calculées sur des objectifs fantaisistes et la part variable sur les
contrats obtenus. Les agents du Department of Justice (DOJ) américain en
sont bien conscients, ils ciblent ces personnages, les poursuivent et les
incarcèrent jusqu’à ce qu’ils obtiennent un « plaider coupable » dénonçant
l’entreprise. Par ailleurs, certains cadres n’ont pas hésité à utiliser le
processus du retour sur commission pour eux-mêmes ou pour un réseau ami
ou politique.
Le corrompu financiarise son pouvoir décisionnaire (politique, financier
ou d’acheteur) et monétise l’opération non en fonction de l’intérêt de l’État
ou de son entreprise dans les cas de corruption privée, mais dans le sien
propre. Il utilise son pouvoir discrétionnaire pour obtenir subsides et
cadeaux, comme l’a si bien exprimé l’épouse d’un maire nouvellement élu
dans une ville du 92 : « Maintenant il faut que ça crache ! » Pour eux, il faut
bien dire que le risque de se faire prendre est mineur. La corruption se
nourrit des atypismes entre législations et différences de comportements,
entre les pays qui poursuivent ce délit et ceux qui font semblant ou qui
l’ignorent.
Il faut cependant relever le fait que certains pays, déjà particulièrement
puissants ou désireux d’atteindre le niveau des puissances majeures,
utilisent des moyens autres, qui en définitive auront les mêmes
conséquences que la corruption pour les peuples. Je pense à des
investissements grandioses : ponts, barrages, immeubles, dont le paiement
repose sur un prêt qui ne pourra jamais être remboursé et qui est cautionné
par l’accaparement des terres ou l’appropriation des infrastructures. Il en va
de même pour nombre de partenariats public-privé dont le continent
africain est si friand.

LA TYPOLOGIE DES MONTAGES


La corruption transnationale nécessite l’aménagement d’une
organisation complexe dans les entreprises corruptrices, chez les
intermédiaires comme dans la mise en place du financement des corrompus.
Cette organisation devra composer avec quelques passages obligés. En
effet, les opérations doivent présenter des situations compatibles avec les
réglementations comptables lors de la passation des écritures, des sorties de
fonds, avec la législation antiblanchiment, et tous sont sous la menace des
interventions du Department of Justice américain. Il faudra donc naviguer
au plus près entre ces divers écueils et laisser libre cours à l’inventivité
comptable et organisationnelle des gestionnaires si chacun veut jouir en bon
père de famille du fruit de ces magouilles.
Comment camoufler ou rendre éligible une sortie de fonds illégale, c’est
tout le problème. La solution se niche dans la qualité des artifices utilisés.
Les montages peuvent être organisés à l’intérieur même du groupe. Les
entreprises corruptrices ont beaucoup « travaillé » les modes de
manipulation affectant la comptabilisation des produits et des charges,
l’utilisation des entreprises liées, les rapports avec les fournisseurs, la
gestion internationale, les moyens de gestion de la caisse noire et des
intermédiaires.
Les faux investissements constituent des leurres remarquables, acheter
une mine d’or sans intérêt au Mali pour plus de 10 millions d’euros ou une
mine d’uranium en Centrafrique à des sociétés atypiques ou à des
personnages patibulaires autorise un transfert de fonds serein. Financer un
projet bidon, un pipeline en mer Caspienne par exemple, ou surfacturer
allégrement le coût de « compensations 2 » industrielles peuvent conférer un
semblant de crédibilité à des pots-de-vin. Le fiasco viendra avec la
disparition des fonds comptabilisés en pertes, on ne gagne pas à chaque
fois ! Ces manœuvres impliquent la complicité de fournisseurs et de faux
facturiers qui se chargeront de transférer les fonds à qui de droit, si un achat
de produits, des écrous 3 par exemple, fait l’objet d’une surfacturation, il
pourra n’être jamais livré ou sera mis au rebut après avoir été provisionné.
Chez le corrupteur, cela apparaît comme une majoration de stocks.
Les fraudes se superposent et la palette est large ! Ces mêmes
mécanismes sont souvent utilisés pour rendre crédibles les opérations
camouflant les escroqueries de cadres de filiales.
Quelques exemples démontrent l’inventivité prodigieuse de mise dans
ce domaine.
Une société multinationale est bénéficiaire d’un contrat assorti du
versement d’une commission affectée à la corruption. L’une de ses
multiples filiales, non consolidée, établie dans un pays disposant de régimes
juridiques et fiscaux favorables, réalise des études diverses sans grand
intérêt. La multinationale achète à sa filiale une prestation technique
fortement surfacturée. Le produit de l’opération n’est pas affecté par
l’impôt et le surplus de marge permet à la filiale de payer les intermédiaires.
Des chaînages de sociétés-écrans peuvent être créés sur ce même schéma.
Une société, amenée à payer des commissions, ne désirait pas utiliser
des intermédiaires douteux, c’est tout à son honneur. Elle avait donc
imaginé un montage assez performant. L’une de ses filiales, installée dans
un pays de l’Est européen, vendait à toutes les autres filiales des études
portant, il fallait oser choisir ce type de prestation, sur l’organisation
éthique des entreprises. L’analyse était par ailleurs très bien conçue. En fait,
cette étude avait été réalisée par le service compliance de la maison mère. Il
s’agissait simplement d’un circuit de factures de complaisance dont le
chiffre d’affaires réalisé permettait de disposer des fonds utilisés au
paiement de commissions sans passer par des tiers et sans croiser les
réseaux du grand banditisme ou de la mafia.
Les montages sont organisés avec des fournisseurs : dans ce cas les
factures émises par ces derniers sont majorées, à charge pour eux d’assurer
directement ou indirectement la « distribution » des fonds. Il faudra
cependant disposer d’un moyen de contrôle sur la bonne destination des
sommes. Il sera alors fait appel à des structures locales parfois
criminalisées.
Plusieurs cas de ce genre ont été constatés, en particulier lors d’une
livraison de chars de combat. La surfacturation a été assumée par un sous-
traitant qui a construit les aménagements portuaires nécessaires au
déchargement des engins trop lourds pour les installations existantes.
Le contrat prévoyant l’informatisation par IBM de 597 succursales de la
banque publique argentine, Banco Nación, est un autre exemple de cette
pratique 4. Sur le montant total (249 millions de dollars), il y aurait eu
surfacturation et pots-de-vin (37 millions de dollars) versés par la filiale
argentine d’IBM au Banco Nación. Une société censée fournir à IBM un
système de sécurité et de backup aurait servi de façade à l’opération.
Le paiement de pots-de-vin peut prendre des chemins de traverse. Il
s’agit d’opérations dans lesquelles le montant convenu, en apparence
légitime, n’est pas utilisé en totalité, la différence étant consacrée à la
livraison de produits qui n’ont rien à voir avec l’opération d’origine. À titre
d’exemple, on peut citer une vente d’armes de plusieurs millions d’euros
dont les trois quarts seulement sont liés au contrat, le solde ayant été affecté
à l’achat de produits ou à la création d’entreprises sans lien aucun avec la
transaction d’origine, livrés en nature et dont les corrompus ont bénéficié.
L’utilisation de fausses créances, de fausses dettes, de faux contentieux est
toujours aussi appréciée.

L’INSTALLATION DE FILIALES DÉCENTRALISÉES

Afin de s’adapter à la situation créée par les conventions


internationales, nombre de sociétés ont mis en place une ingénierie très
sophistiquée, constituée principalement par la création d’agences régionales
permettant le « découplage » entre l’opérationnel et le paiement des
prestations illégitimes, et enfin l’utilisation d’entreprises locales agissant
comme prestataires ou lobbyistes. Comme nous l’avons exposé dans le
premier chapitre, la mondialisation, les contraintes du reporting, le besoin
de se rapprocher des centres de décision et les restructurations ont conduit à
un regroupement des filiales en sous-groupes au sein de structures
régionales. Les moyens utilisés pour payer des commissions ont suivi
l’évolution des structures économiques et les effets de la mondialisation.
Cette organisation est justifiée par les soucis de s’installer au plus près du
client pour réagir rapidement en cas d’opportunités ou en cas de problèmes
affectant les opérations en cours. Dans ce paysage, les vides juridiques
constituent autant d’obstacles auxquels sont confrontés les contrôleurs.
« La muraille de Chine » est une forme d’organisation qui est censée
assurer une parfaite étanchéité entre les différents services quant à la
circulation d’informations sensibles ainsi qu’aux regards des contrôles
extérieurs. Ainsi, il est parfois créé un service chargé de rémunérer des
intermédiaires officiels afin d’utiliser leur entregent local et de profiter de
leur influence dans les pays « à risques », c’est-à-dire dans les pays
corrompus. L’entreprise ne dispose officiellement d’aucun pouvoir de
contrôle sur ces intermédiaires. La distribution de pots-de-vin devient leur
problème et non celui du groupe, qui n’est pas censé en avoir connaissance
et ne devrait pas voir sa responsabilité engagée. Le problème revient en
boomerang lorsque ces agents commerciaux se rebellent ou lorsque le DOJ
s’intéresse au dossier.
Quoi qu’il en soit, les sociétés, les représentants des États, voire les
États eux-mêmes qui ne désirent pas respecter les réglementations
n’hésitent pas à utiliser des montages plus simples et correspondant à une
exigence des États clients. Il suffit de créer une filiale ou une société
commune, joint-venture, avec une entreprise dans un pays qui n’a pas ratifié
la Convention de Mérida, ne l’a pas transposée ou ne l’a transposée que de
manière incomplète, ou encore qui l’a transposée dans sa législation, mais
sans créer les moyens de l’appliquer. Les versements illégaux peuvent alors
être effectués à partir de ces structures sans grand risque, d’autant plus
facilement que les États ou leurs représentants détenant la majorité des parts
dans ces structures utilisent cette situation pour exiger du partenaire
minoritaire des sommes de plus en plus élevées pour continuer à exercer
cette activité 5. Les premiers contentieux afférents sont en train de poindre.

LES INTERMÉDIAIRES : UNE FULGURANCE DE MONTAGES

Les sociétés œuvrant dans ce domaine ont créé des services dédiés,
destinés à gérer les « balourds 6 » des contrats à l’exportation. En fait, c’est
dans ces boîtes noires qu’on élabore un bouquet de montages afin de
« sortir » les fonds nécessaires. Ces entités traitent la sélection, le suivi et la
rémunération des agents commerciaux. En général placés sous la
responsabilité d’un responsable de très haut niveau, ayant le contact direct
avec la présidence. Le cas d’Airbus est exemplaire sur ce point 7. L’analyse
de la CJIP d’Airbus fait la lumière sur les pratiques existant dans cette
société, mais ces dernières sont déclinées dans nombre d’autres entreprises.
L’avionneur avait, dès les années 2000, créé une entité, la SMO (Strategy
and Marketing Organisation) en charge de ces problèmes. Ce service était
isolé des autres services. Il a été dissous en 2017. Il était chargé d’élaborer
« des montages sophistiqués », selon les termes du procureur, afin de
dissimuler des versements de plusieurs millions de dollars, via des paradis
fiscaux.
La convention détaille les montages avec une certaine gourmandise. Les
voyages étaient privilégiés, « plusieurs voyages en Chine et hors de Chine
composés principalement, voire exclusivement, d’activités de loisirs […],
outre des cadeaux luxueux et des invitations pour divers événements » au
profit de fonctionnaires chinois. Airbus a également versé, « par le biais
d’un contrat d’engagement fictif avec une société libanaise », 10,3 millions
d’euros à un intermédiaire commercial chinois, dont une partie « était
destinée à être remise à des agents publics chinois ».
Pour « remercier » un ancien dirigeant de Korean Air pour son rôle dans
trois commandes, 15 millions de dollars sont payés. Le groupe a racheté des
parts d’une structure détenue par une société appartenant au fils d’un
intermédiaire. Les fonds sont virés depuis des comptes ouverts au Liban par
une filiale d’Airbus ayant son siège aux Émirats arabes unis. Un autre
virement est effectué à des établissements universitaires en Corée et aux
États-Unis, dans lesquels l’ancien dirigeant avait des intérêts.
Cinquante millions de dollars ont été versés à une « équipe sportive » de
Malaisie, dont les deux propriétaires sont désignés sous l’appellation de
« AirAsia executive 1 » et « AirAsia executive ». Ils étaient des « décideurs
clés chez AirAsia et AirAsia X [la filiale long-courrier d’AirAsia, NDLR]
et ont été récompensés pour la commande de 180 appareils à Airbus »,
précise le rapport du SFO.
Certains paiements mettent en évidence une forte inventivité comptable
dans l’urgence. Un intermédiaire a été engagé rétroactivement et a perçu
8,7 millions de dollars, mais « le siège de [sa] société ne pouvait être
identifié, aucun compte financier n’était disponible et sa capacité à fournir
les prestations proposées était discutable ». De même pour certains
intermédiaires, « leurs contrats ont été signés postérieurement à la
conclusion de la campagne de vente et mentionnent des rémunérations
substantiellement inférieures à celles promises ».
En Russie, l’avionneur a financé un fonds de coopération à hauteur de
24,2 millions d’euros entre 2012 et 2017, dont une partie a été utilisée « au
bénéfice d’agents de l’administration et de dirigeants de compagnies
aériennes ou d’entités publiques chinoises qui jouaient un rôle dans le
processus d’achat ».
Airbus a également versé, « par le biais d’un contrat d’engagement fictif
avec une société libanaise », 10,3 millions d’euros à un intermédiaire
commercial chinois, dont une partie était destinée à être remise à des agents
publics chinois.
Mais tout ne se passe pas toujours bien, le négociateur a menacé par
courriel l’un de ses interlocuteurs pour obtenir la finalisation d’une
commande, qui a déjà donné lieu à 5 millions d’euros de versement à
plusieurs intermédiaires, dont un ancien acteur de la TV britannique et un
dirigeant de club de football.
Des banques demandent parfois des explications sur l’origine de fonds
(1,3 million de dollars) transférés depuis les îles Vierges britanniques.
L’intermédiaire désigné par Airbus a récupéré l’argent sur son compte.
Airbus entretenait des liens avec AirAsia qui a été le troisième meilleur
client d’Airbus, aux côtés des patrons d’Emirates et de Qatar Airways, ce
qui a pu donner lieu à des situations croquignolettes, en particulier la
signature d’un contrat dans une boîte de nuit.

8
L’ACHAT DES AVIONS RAFALE PAR L’INDE

L’Inde a acheté 36 avions Rafale à la France. Après les louanges


conventionnelles et les félicitations réciproques, un problème est né :
Reliance Group, la société choisie par Dassault Aviation, selon les termes
du contrat, n’avait absolument aucune expérience préalable de l’univers
aéronautique et a, par ailleurs, servi en partie de mécène pour un film de
Julie Gayet, compagne de François Hollande, alors président de la
République. L’ancien chef de l’État s’est défendu de tout conflit d’intérêts,
le choix étant le fait du gouvernement indien, qui a proposé ce groupe de
services, et de Dassault, qui a négocié avec l’entreprise. « Nous n’avons pas
eu le choix, nous avons pris l’interlocuteur qui nous a été donné », a affirmé
l’ex-chef de l’État français. L’opposition indienne accuse le gouvernement
Modi d’avoir favorisé le conglomérat privé d’un industriel qui serait proche
du Premier ministre. Le but aurait été de bénéficier d’une partie des
« compensations » (ou offsets) contractuelles de Dassault, au détriment de
l’entreprise publique Hindustan Aeronautics Limited (HAL). Décidément,
les voies des ventes d’armes sont impénétrables !

LES PAIEMENTS DE FACILITATION

Les paiements de facilitation sont des paiements de faible montant,


faible peut être relatif, destinés à des agents publics des pays dans lesquels
les marchés sont effectués dans le but de faciliter la réalisation de tâches à
caractère non discrétionnaire. Ils peuvent évidemment être utilisés pour
rémunérer indirectement des corrompus.
Ces paiements visent en général à accélérer le délai d’action des agents
publics locaux, mais ne devraient pas affecter l’opération initiale (paiements
pour obtenir la délivrance rapide d’un visa ou le dédouanement des
marchandises). Ils sont, en principe, constitués par des sommes récurrentes,
engagées pour qu’un fonctionnaire s’acquitte de ses obligations lors de
démarches relatives aux marchés internationaux sur place. Une étude
effectuée en 2008 situe, pour l’Afrique, le montant de ces dépenses
entre 2,5 et 4,5 % du montant du marché. Il apparaît aussi que ces
paiements peuvent être assimilés à des chantages des administrations
fiscales et douanières, en particulier et de petits fonctionnaires qui jouent
ainsi le jeu du « dessus de la pile ».
Une liste non exhaustive des paiements de facilitation peut être établie :
le paiement à des douaniers locaux pour accélérer les livraisons ou
éviter les contrôles ;
les paiements aux services des impôts de taxes fiscales indues avant ou
après contrôle fiscal ;
le paiement aux autorités locales afin d’éviter tout blocage mineur ;
le paiement aux fournisseurs de fuel ou d’électricité pour éviter les
coupures ;
le paiement aux services des impôts locaux pour une taxe qui n’existe
pas (cas de concussion) ;
le paiement au capitaine des bateaux pour accélérer les livraisons ou
pour « rémunérer » les contrôles allégés ;
le paiement à certains auditeurs environnementaux corrompus ;
le paiement à certains auditeurs de la sécurité maritime ;
le paiement à certains auditeurs comptables ou à des banquiers
locaux, etc.
Tout cela ne constitue qu’une partie du faisceau de paiements destinés à
la petite ou à la grande corruption locale. Mais les montants peuvent être
plus élevés et présenter un risque majeur lorsque la criminalité organisée
locale entre dans la danse. Ce type de paiement peut aussi être utilisé pour
camoufler de véritables et importants versements de corruption.

LA CORRUPTION INTERNATIONALE UTILISÉE COMME UN MOYEN


DE POLITIQUE INTÉRIEURE

L’impact pour une entreprise d’une crise liée à la corruption est


exceptionnellement lourd, qu’il s’agisse d’une corruption avérée ou
imaginaire. Les processus de déstabilisation sont engagés par des
concurrents sur un marché précis, mais ces processus sont souvent initiés
par les États eux-mêmes. Certains pays souvent réputés pour leur corruption
endémique ont, par ailleurs, élaboré une stratégie dynamique d’exploitation
de la lutte anticorruption mettant les entreprises étrangères sous pression.
Dans ces pays souvent qualifiés d’illibéraux, ceux dans lesquels l’État de
droit est faible, où la corruption a été généralisée, les entreprises étrangères
deviennent des cibles d’autant plus fragiles qu’elles n’ont pas les mains très
propres. Comme le résume un cadre d’un grand groupe pharmaceutique en
Chine, « le milieu n’est pas parfait et tu ne peux pas entrer dans la piscine
sans te mouiller ». Un grand nombre d’entreprises qui ont effectué des
paiements pour corrompre ont été poursuivies, et leur personnel expatrié est
resté longtemps en prison. Les types de corruption le plus souvent mis en
évidence dans ces poursuites, quels que soient les montants et les pratiques,
sont assez classiques. Il peut s’agir de paiements indirects en utilisant des
sociétés-écrans ou des intermédiaires, d’embauches de fils, filles, épouses
ou maîtresses et amants des notables locaux, de paiements d’études à la
progéniture des hommes politiques en vue, rien que du très classique.
Ces paiements facilitent l’obtention de droits de forage, d’utilisation, de
passage ou d’exercice d’une activité. Nous connaissons bien ces typologies,
elles appartiennent à l’arsenal de « magouilles » classiques. Les premiers
affectés ont été les grands laboratoires multinationaux, accusés d’avoir
acheté à coups de pots-de-vin et de voyages des fonctionnaires chinois de la
santé. Leurs dirigeants chinois ou étrangers ont été arrêtés ou ont été
interdits de sortie du territoire. Les agences locales qui ont organisé des
conférences « bidon » et des voyages pour des officiels et des médecins
influents sont fermées. Certains sont accusés d’offrir des massages, des
bijoux et des cadeaux à des médecins employés par le gouvernement.
D’autres auraient invité des médecins influents à des prétendus séminaires
dans des clubs de vacances et créé un système de bonus fondé sur des
points gagnés par les médecins à chaque fois qu’ils prescrivent un produit
du laboratoire. Rien de bien nouveau donc ! En revanche, on peut parier sur
le fait que la Chine a récupéré par ce moyen nombre de brevets.
Ces poursuites ont d’abord affecté le luxe. J’étais récemment en Suisse
à l’occasion d’un colloque à Interlaken au pied du Jungfraujoch, un
bijoutier bavard m’a expliqué qu’il tenait en garde des montres de prix
appartenant à des riches chinois. Ces derniers ne désiraient pas les porter en
Chine, elles auraient été considérées comme des indices de corruption. Ce
serait bien triste si on s’apercevait que le chiffre d’affaires du luxe est
optimisé par la corruption. Aucune analyse n’a à ce jour été effectuée sur
les marchés de l’escort, qui devraient, en principe, être affectés par des
problèmes similaires.
Ce comportement vis-à-vis des entreprises étrangères et des corrompus
n’est pas nouveau. Il permet de « liquider » une strate de corrompus, ce qui
renforce le pouvoir en place et donne à une génération nouvelle l’accès au
pouvoir. Il permet d’encaisser des amendes, de saisir les biens, de
déstabiliser des entreprises étrangères qui auraient trop de succès sur leur
marché national, et d’obtenir ainsi quasi gratuitement les brevets en
compensation de la poursuite de l’activité.
Finalement la Chine, experte en manipulations, a bien compris la
manœuvre, et son comportement est assez proche, toutes choses restant
égales par ailleurs, de celui du Department of Justice américain.

Les sanctions américaines : Department


of Justice (DOJ)
L’extraterritorialité s’exerce au détriment du droit international et de la
souveraineté des autres États. Le principe de l’extraterritorialité, qui se joue
du droit international, est une véritable arme de guerre économique conçue
par les États-Unis qui ont saisi plus de 10 milliards aux entreprises
françaises depuis 2010. Les amendes sont payées à 70 % par les entreprises
européennes 9. C’est autant de base imposable qui disparaît des comptes de
ces sociétés. Comme me le confiait un chef d’entreprise, « avec nos amis
américains entre les écoutes et le FCPA [Foreign Corrupt Practices Act],
nous n’avons désormais plus besoin d’ennemis ».

UN MONTAGE JURIDIQUE PATIEMMENT ÉLABORÉ

Le droit pénal d’un État s’applique sur les faits commis sur son
territoire, mais les compétences de sa juridiction peuvent être élargies à des
délits commis à l’étranger. Ces situations sont souvent justifiées par des
atteintes à la sécurité nationale ou à des embargos. Les États-Unis ont
considérablement durci et amplifié l’application élargie de ces
réglementations affectant les entreprises étrangères après la crise des
subprimes, dans laquelle ces dernières n’étaient absolument pas
impliquées 10.
Les juristes américains apportent l’appui juridique à ces nouvelles
compétences en tissant des liens complexes entre divers textes dans le but
de « connecter » juridiquement l’élargissement de l’extraterritorialité à la
législation américaine. Ces derniers ont dû prendre un intense plaisir à
combiner et à accommoder les textes après le scandale causé par
l’avionneur Lockheed et le vote du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA)
en 1977. Il faut savoir qu’à l’origine ce texte n’imposait qu’une déclaration
des commissions versées, c’est plus tardivement qu’une portée générale lui
a été attribuée.
Le Department of Justice, dans une magnifique envolée, estime que leur
loi anticorruption pénalise les États-Unis, car les « autres » corrompent à
leur détriment. Quelques textes présentant chacun une forte complexité
permettent aux États-Unis de se comporter comme le gendarme du monde,
alors même que dans les années 1990 des sociétés américaines
corrompaient joyeusement en Amérique du Sud et ailleurs 11.
En 1977, le FCPA est créé, il traite de la lutte contre la corruption. Ce
texte a été suivi d’une intense opération de lobbying auprès des instances
internationales, qui a engendré les conventions anticorruption. En 1998, il
est élargi aux entreprises étrangères.
Le Patriot Act (2001), puis la loi Dodd-Frank (2010) confèrent à la
Securities and Exchange Commission (SEC) le pouvoir de réprimer toute
conduite qui, aux États-Unis, concourt à l’infraction, lorsque la transaction
financière a été réalisée hors du territoire et ne fait intervenir que des
acteurs étrangers. Les lanceurs d’alerte sont rémunérés entre 10 et 30 % du
montant des sanctions, ce qui est tentant. De plus, le Foreign Account Tax
Compliance Act (FATCA) donne au fisc des pouvoirs extraterritoriaux.
Le 29 septembre 2016, le Justice Against Sponsors of Terrorism Act
(JASTA) permet à toute victime du terrorisme aux États-Unis de poursuivre
un État lié directement ou indirectement à des actes de même nature
perpétrés sur le sol américain.
Enfin le Cloud Act a été élargi. À l’origine, il exigeait des GAFA la
transmission de toutes les données figurant sur les serveurs américains.
Cette obligation porte désormais sur l’ensemble des serveurs où qu’ils se
trouvent, les clients affectés n’étant pas avisés de la transmission.
Et n’oublions pas la norme ITAR (International Traffic in Arms
Regulations) dont l’efficacité est redoutable.
Le Département du Trésor américain recommande désormais de
sanctionner les entreprises payant une rançon aux groupes cybercriminels
après une attaque de ransomware 12. Ces paiements sont considérés comme
un contournement des sanctions américaines à l’égard de certains groupes
cybercriminels. Les entreprises victimes mais aussi leurs partenaires
« cybersécurité » sont concernés. De plus, les groupes cybercriminels ont
des contours tellement flous que la marge est vaste pour engager la
responsabilité d’entreprises ciblées.
Ajoutons à cela l’élément à mon sens le plus important du dispositif, car
il permet au DOJ de disposer des indicateurs et de la cartographie de risque
la plus pertinente pour « taper » à coup sûr. C’est la récupération
systématique des données et les informations transmises par les agences de
renseignement. En effet, toutes les transactions officielles étant enregistrées,
elles sont analysables pour qui maîtrise le « big data » et dispose de la
possibilité de réaliser des traitements de masse. Les services des États-Unis
disposent des moyens de récupérer et d’analyser 95 % des transactions
bancaires mondiales.
Les sanctions américaines 13 sont applicables à tous ceux qui relèvent de
la compétence juridictionnelle américaine, à tout acte accompli sur le
territoire américain, effectué par une personne américaine (morale ou
physique), c’est-à-dire : les citoyens américains, et les détenteurs d’une
« carte verte », où qu’ils se trouvent, les sociétés constituées selon la loi
américaine, ainsi que toute personne présente aux États-Unis, y compris les
filiales et les succursales de sociétés étrangères. Dans le cas de l’Iran, les
sanctions étaient également applicables aux succursales et filiales
étrangères de sociétés américaines depuis 2013. En effet, toute transaction
effectuée en dollars, soit environ 78 % des transactions mondiales, tombe
sous le coup d’une loi américaine.
En fait, la procédure américaine déroge au droit commun et marque les
divergences entre le droit américain et le droit français ou européen 14. Le
système inquisitoire français établit une responsabilité à partir d’une
succession de constats (auditions, analyses et avis d’experts), effectués par
une autorité (institutionnelle et scientifique), qui entraînent la conviction de
juges professionnels. Le système accusatoire américain tire une vérité d’un
spectacle : l’institution judiciaire monte un spectacle vivant, destiné à
permettre à un jury de désigner le vainqueur. Dans un cas, la vérité se
déduit de l’analyse de documents par des professionnels ; dans l’autre, elle
repose sur la crédibilité accordée à des personnes par d’autres personnes
ordinaires. Selon Antoine Garapon : « Là on doit être crédible, ici il faut
convaincre par la rhétorique ; là on juge sur une impression, ici par une
opération déductive ; donc là-bas il faut des citoyens, ici des clercs. »
Les États-Unis présentent un argumentaire simple : personne ne fait « le
job » contre la corruption, eux, ils s’y attellent. Leur outil répressif est
efficace et il rapporte gros, bien que ne respectant aucun code juridique
classique. Le principe est simple : la justice se négocie et les entreprises
soupçonnées mènent elles-mêmes les enquêtes à l’issue desquelles elles
seront incriminées. Les entreprises sont intéressées car elles se débarrassent
d’une menace, et le Trésor public encaisse les amendes sans qu’à aucun
moment on jase sur la pression fiscale. À l’inverse de la CJIP (convention
judiciaire d’intérêt public), la direction des entreprises est préservée. Le
système est évidemment critiquable, la prescription n’existe plus, pas plus
que la présomption d’innocence ou que le principe du non bis in idem 15, le
formalisme des procédures encore moins. Les pénalités sont calculées « au
doigt mouillé », elles ne profitent pas aux victimes, mais à « Zorro »,
justicier madré : délations, écoutes illégales, autodénonciations quasi
masochistes sont utilisées. Il s’agit là d’un basculement vers une justice
privée qui permet de raccourcir les délais et de stopper toutes les mesures
dilatoires destinées à faire durer les procédures. Ce système sanctionne
surtout l’échec de la justice traditionnelle à qui on refuse les moyens d’être
efficace.

EN PRATIQUE, IL S’AGIT D’UNE ARME DÉDIÉE À LA GUERRE


ÉCONOMIQUE

Derrière cet arsenal juridique patiemment construit transparaît une


volonté hégémonique. Aux États-Unis, beaucoup se vivent comme
membres d’un peuple élu chargé de diffuser la bonne parole et de faire le
bien. Ils estiment avoir une compétence universelle, au nom d’une vision
universelle. Dès lors, les instruments de cette idéologie – la monnaie (le
dollar), la langue (l’anglais), le droit (la common law) par opposition au
droit écrit continental européen – ont vocation à s’imposer à tous.
L’évolution des technologies et la financiarisation de l’économie
donnent à Washington les moyens techniques de mener à bien cette
offensive. « Il suffit, écrit Me Paul-Albert Iweins, bâtonnier et ancien
président du Conseil national des barreaux, qu’une opération contestée ait
été libellée en dollars ou qu’un échange de courriels ait transité par un
serveur américain pour que la juridiction américaine se reconnaisse
compétente. »
Ce processus s’applique en particulier à trois domaines éminemment
sensibles :

les régimes américains des sanctions internationales ;


la corruption d’agents publics à l’étranger ;
l’application de la fiscalité personnelle américaine aux citoyens
américains non résidents.
La spécificité des poursuites américaines réside dans l’utilisation de
textes au profit de la seule économie américaine. Il s’agit pour eux d’une
lutte contre la concurrence « malsaine » des entreprises corruptrices. Les
États-Unis ont « une politique juridique extérieure 16 ». Ils s’en expliquent
clairement par ailleurs, dans le rapport no 4082, déjà cité, « [e]n 1996, le
Trade Commission Coordination Commitie (TCCC) estime que 11 milliards
de dollars de contrats avaient été perdus par les exportateurs américains en
deux ans à cause de la corruption des entreprises étrangères ». Les décisions
des tribunaux américains ne s’appliquent que sur leur territoire, cependant
les entreprises poursuivies ont toutes une activité aux États-Unis, faute de
quoi elles perdraient l’accès au premier marché mondial et leurs dirigeants
y seraient interdits.
De plus, les États-Unis chassent en meute. Ils ont créé une machine de
guerre juridico-administrative, regroupant la SEC, le Trésor, la Réserve
fédérale et le FBI, partageant la base d’information des agences. Sortes de
chasseurs de primes qui se répartissent les amendes obtenues. Ces mesures
constituent un véritable moyen pour les États-Unis de maîtriser le cadre de
l’économie mondiale en édictant des décisions auxquelles tous les autres
pays doivent se soumettre.
À mon sens, les États-Unis ne se comportent pas mieux que les autres
nations dans le domaine de la corruption. Il est aussi vrai que, du fait de leur
puissance économique et du dollar, ils disposent d’une stratégie d’influence
rendant parfois la corruption superfétatoire.

UNE MÉTHODE BRUTALE PARFAITEMENT RODÉE

La méthode utilisée par le Department of Justice est simple, les services


élaborent en premier lieu des règles claires applicables aisément dans la
conduite des affaires (commissions, cadeaux, etc.) et déclinent des
formations aux managers et aux salariés des entreprises, ainsi que
l’obligation qui est faite à toutes les entreprises de faire remonter les
informations sur la concurrence. Concomitamment, ils dressent une
cartographie de leurs propres risques, qu’ils soient stratégiques,
géographiques ou sectoriels. Sur cette base constamment enrichie par les
informations en provenance de leurs services de recherches, les cibles sont
identifiées et les preuves de l’utilisation du dollar, du passage des mails par
les serveurs situés aux États-Unis entre autres, sont recherchées ainsi que
les points faibles des cibles. L’entreprise visée est alors avertie de la
violation sans autres précisions, à elle d’apporter la preuve ou non de la
corruption. Elle peut coopérer ou prendre le risque d’un procès. Dans le
premier cas, elle apporte elle-même, à ses frais, des centaines de millions de
dollars, les preuves de sa culpabilité, avec l’appui d’avocats spécialisés et
d’investigateurs dûment stipendiés, au gendarme américain. Ce dernier
négocie avec l’entreprise une amende dont le paiement suspend
l’interdiction de travailler aux États-Unis.
Si l’entreprise se refuse à passer sous ces fourches caudines, les cibles,
en général les dirigeants des filiales aux États-Unis, sont alors incarcérées et
amenées à dénoncer les entreprises qui les emploient. Nombre
d’informations sensibles auront été récupérées.
Cette procédure est redoutable, car exiger des entreprises d’apporter
elles-mêmes, sous contrôle, la preuve de leur comportement délictueux
résout le problème de l’accès aux preuves rencontré par les investigateurs.
La masse documentaire, l’inventivité des montages et la multiplicité des
intermédiaires à l’évidence non coopératifs au fractionnement des flux,
rendent la localisation des preuves quasiment impossible sans l’appui d’un
« souffleur ». De plus, les procédures peuvent durer au-delà du raisonnable,
et les informations ne peuvent provenir que de canaux officiels, ce qui
exclut les paradis fiscaux. Les services judiciaires pauvres, mal servis ou
encombrés sont rarement en mesure de poursuivre leur tâche dans des
conditions correctes.
Une fois le « plaider coupable » acquis et le risque du procès évacué, le
processus se poursuit par la phase de monitoring, un « contrôleur interne »
est alors nommé pour trois ans afin de s’assurer du fait que la conformité
aux standards de la réglementation américaine est respectée, si elle ne l’est
pas il contribue à sa mise en place. Les Américains sont des petits malins, la
procédure utilisée par le DOJ porte souvent sur des marchés anciens,
l’infraction a été commise parfois depuis plus de dix années, ils en tirent
donc un gain financier. Cependant, en termes d’intelligence économique,
l’intérêt est faible. C’est alors que le contrôleur intervient. Il est destinataire
des informations relatives aux affaires en cours et aux projets à venir
(brevets, pays démarchés, types de produits, environnement commercial et
intervenants). Or, tout cela peut relever du secret des affaires et devrait en
principe être protégé de la voracité américaine. Ces éléments figurent dans
un rapport annuel au ministère de la Justice américain. C’est open bar pour
les services américains et in fine vers les entreprises américaines.
De plus, le coût est extrêmement élevé et même ruineux, car on a
recours à des cabinets spécialisés américains dont les honoraires atteignent
des sommets. La conformité pourrait coûter plusieurs fois le montant de
l’amende.
Entre 2008 et 2018, sur les 26 plus lourdes condamnations pour
corruption prononcées au titre du FCPA (Foreign Corrupt Practices Act),
14 concernent des entreprises européennes, pour un montant total de
5,34 milliards d’euros, soit 60 % du total des amendes, et 5 seulement des
sociétés américaines.
L’option d’engager le fer contre la justice américaine est rarement
retenue.

DEUX EXEMPLES SIGNIFICATIFS


La corruption et la Fédération sportive en charge
de l’organisation mondiale du football (FIFA)

La corruption dans la FIFA était pour certains une évidence, une sorte
de pléonasme surveillé par les États-Unis depuis longtemps. En 2011, un
membre du comité exécutif de la FIFA, en délicatesse avec ses obligations
fiscales, a coopéré. Accusé par la justice d’évasion fiscale, il a été amené à
enregistrer ses conversations avec des responsables de la FIFA. Une fois ces
données récupérées, sept hauts responsables ont été arrêtés dès potron-
minet à Zurich. Le 65e congrès de l’instance sportive se tenait le lendemain,
la perquisition a été menée par la justice helvétique au siège de la FIFA. Le
« FIFAgate » était lancé !
D’après le Département de la justice, outre l’attribution de la Coupe du
monde 2010 et l’élection à la présidence de la FIFA en 2011, « la plupart de
ces pots-de-vin et commissions occultes » sollicités et reçus par les
dirigeants de la FIFA concernent « la commercialisation des droits média et
marketing » de matchs ou de compétitions. Cela ne surprendra personne.
Cette enquête a donné lieu à des condamnations par la justice
américaine après de nombreux plaider-coupables, à de nombreuses et
significatives sanctions et à de lourdes amendes prononcées par la FIFA.
Des présidents de fédérations, des anciens secrétaires généraux
d’associations, un membre du comité exécutif de la FIFA, ancien président
de fédération, ainsi que le responsable des tournois olympiques et des
professionnels du marketing ont été sanctionnés, parfois exclus à vie.
Quelques recours ont été engagés contre ces mesures. Une banque
israélienne et sa filiale suisse ont admis avoir participé au blanchiment de
20 millions de dollars de pots-de-vin versés à des responsables de la plus
haute instance du football, et ont accepté de payer 30 millions de dollars à
cette occasion. Cependant la lecture pénale n’est pas simple. Pour partie,
l’obtention de « commissions » n’étaient pas délictuelles en Suisse au
moment où elles ont été perçues, des recours et bien d’autres chausse-
trappes juridiques sont présentes dans ce dossier.
La justice américaine s’est attaquée à « un système vieux de 24 ans
destinés à s’enrichir grâce à la corruption dans le football international »,
selon les mots de Mme Lynch. Colère et rancœur de ne pas avoir été choisi
ou communication efficace, les motivations de ces poursuites ne sont pas
évidentes, néanmoins elles ont eu un effet positif car de multiples
investigations ont été engagées dans de nombreux pays et en France en
particulier.

L’affaire Alstom, un poker menteur ?

Alstom n’a plus la taille critique 17, le P-DG d’Alstom, Patrick Kron,
cherche des alliances, et son actionnaire de référence pourrait se
désengager. L’offre de General Electric (GE) dame le pion à Siemens.
Alstom fait l’objet d’une enquête du DOJ pour corruption. La direction
plaidera coupable après maintes tergiversations, convaincue de stopper la
procédure judiciaire. Cette thèse est défendue par son ancien cadre Frédéric
Pierucci, emprisonné pendant plus de deux ans aux États-Unis pour la
corruption par Alstom d’un intermédiaire en Indonésie, et libéré en
septembre 2018. Patrick Kron dément. Finalement, l’amende a été réduite à
772 000 dollars. GE aurait été associée pendant quelques mois au DOJ, en
fait jusqu’au paiement de l’amende.
Alstom n’était pas une oie blanche : « Au total, Alstom a déboursé plus
de 75 millions de dollars pour s’assurer de la réalisation de projets valant
4 milliards de dollars dans le monde, avec un bénéfice pour la société de
l’ordre de 300 millions de dollars. Alstom et ses filiales ont également tenté
de dissimuler le système de pots-de-vin en retenant les services de
consultants censés fournir des services de conseil au nom des sociétés, mais
qui ont en fait servi de canaux pour les paiements corrompus aux
fonctionnaires du gouvernement 18. »
La vente d’Alstom à GE a, elle aussi, été accompagnée par de
nombreux consultants, qui auraient engrangé plus de 165 millions d’euros à
cette occasion. Pour Alstom, plusieurs cabinets d’avocats, deux banques
conseils (Rothschild & Co, Bank of America Merrill Lynch) et deux
agences de communication (DGM et Publicis). Selon l’avant-propos du
rapport de la commission d’enquête parlementaire, GE avait, quant à lui, au
moins fait appel à la banque Lazard, au Crédit Suisse, à l’agence de
communication Havas et à de nombreux cabinets d’avocats. Le rachat des
activités énergie a été bouclé en deux mois, délai extrêmement réduit, pour
12,3 milliards d’euros. Avec le recul du temps, tout semble avoir été
organisé dans le but de bloquer toute marche arrière.
Alstom a rapidement récompensé ses cadres par une rémunération
majorée, ses actionnaires et son groupe dirigeant. Il a versé un dividende
exceptionnel de 3,5 milliards d’euros. Notons ici que le P-DG détenait de
nombreuses actions gratuites et un nombre substantiel d’options de
souscription lorsque l’action est passée de 30 à 70 euros. Il ne faut pas
s’étonner de telles situations… Pour que les opérations turbulent, il faut
aligner les intérêts des managers et ceux de l’acheteur. Le denier de Judas,
certes, mais quel denier !
Il ne semble pas qu’une protection des intérêts français ait été intégrée
au processus :

Alstom devait être à parité dans les co-entreprises, or le groupe français


n’obtient que 49 % du capital et aucun pouvoir, c’est ballot ;
l’option d’achat détenue par l’État, qui aurait permis de garder un droit
de regard sur la filière nucléaire, n’a pas été levée ;
la surveillance des accords sur les créations d’emploi a été écartée, on
en constate maintenant les conséquences avec les licenciements
annoncés ;
le groupe américain a racheté à bon prix les activités d’énergie, par
ailleurs l’utilisation systématique d’intérimaires a posé de sérieux
problèmes de maintenance à ses clients ;
tous ceux qui ont participé à la liquidation ont bénéficié d’avantages
financiers notables, voire exceptionnels et, pour qui fouille un peu 19, il
est aisé d’identifier leur présence dans ces aréopages dans lesquels on a
coutume de « se tenir par la barbichette ». Quant à certains hauts
fonctionnaires qui ont été en charge, on espère qu’ils n’ont pas
privilégié leur situation future au détriment des intérêts stratégiques de
l’entreprise d’État.
Or, les conséquences ont été dramatiques, car il ne s’agit plus d’une
alliance mais de la vente d’une entreprise stratégique fabriquant les turbines
de nos centrales nucléaires et le réacteur du Charles-de-Gaulle. Alstom,
acteur incontournable du nucléaire, pesait 30 % du parc mondial. Il avait le
monopole de la fourniture de turbines pour notre flotte et des contrats avec
la Russie et la Chine. Nos centrales fournissent 75 % de notre électricité et
le porte-avions supporte toute notre défense. Alstom a cédé aussi le système
de repérage par satellite. À ceux qui penseraient que nous sommes alliés des
États-Unis, il faut rappeler deux faits. Lors de la seconde guerre du Golfe,
les Américains avaient bloqué la fourniture de catapultes pour le Charles-
de-Gaulle, et à l’occasion d’un litige commercial entre GE et EDF, la
livraison de pièces de rechange avait été bloquée, et Trump n’était pas
encore président. Le risque de blocage n’est donc pas une vue de l’esprit.
Le rapport de la commission d’enquête chargée d’examiner les
décisions de l’État en matière de politique industrielle, au regard des
fusions d’entreprises d’Alstom, d’Alcatel et de STX, ainsi que les moyens
susceptibles de protéger nos fleurons industriels (no 897 rect.) ont fait
remonter à la surface quelques comportements originaux semblant
démontrer que l’opération a bénéficié soit d’une remarquable
incompétence, soit de multiples intérêts individuels et d’une indifférence
générale aux intérêts stratégiques nationaux.
Olivier Marleix, président de la commission d’enquête susmentionnée, a
déposé une plainte contre X 20 le 18 janvier 2018 devant le procureur de la
République. Il notait que les autorités judiciaires françaises n’ont « jamais
ouvert d’enquête » sur Alstom, alors que l’entreprise avait notamment versé
une amende à la justice américaine en 2014 pour des faits de corruption 21.
Il relevait le fait qu’Emmanuel Macron avait « formellement donné
l’autorisation » de la vente d’Alstom énergie et avait « également autorisé »
d’autres cessions d’actifs d’« entreprises stratégiques françaises », citant
Alcatel Lucent à Nokia ou Technip à l’entreprise américaine FMC
technologies, ou la vente de l’aéroport de Toulouse-Blagnac à des Chinois,
avec le succès que l’on sait.
Désormais GE décide 22 à qui et comment vendre les turbines à vapeur
et aura le dernier mot sur la maintenance de nos centrales sur le sol français.
Avec Arabelle, il déstabilise la filière française. C’est GE qui dispose du
monopole de la fourniture des turbines à notre flotte de guerre. Alstom
Satellite Tracking Systems, spécialisée dans les systèmes de repérage par
satellite, équipe nos armées et la défense, c’est GE qui en devient le
propriétaire. À titre purement comparatif et sans doute prémonitoire, on se
souvient des problèmes connus par Technip qui a été amené à fusionner
avec FMC Technologies après l’intervention du DOJ. La fusion s’est faite
entre une société qui réalisait 13,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires
avec un carnet de commandes quatre fois plus important et FMC,
6,5 milliards, et cette fusion devait se faire en principe à égalité de valeur.
Or les promesses n’engageant que ceux qui y croient, à ce jour 80 % des
résultats du groupe sont réalisés par l’activité Technip, dont le P-DG est
américain.

COMMENT SORTIR DU PIÈGE DU DOJ ?


En principe et dans le meilleur des mondes les procédures et la
conformité sont respectées lorsque les concurrents respectent tous la
« compliance », et lorsque les marchés ont lieu dans des pays qui ont les
moyens et la volonté de faire respecter les textes… Il n’en va pas de même
lorsqu’il s’agit de grands contrats dans l’aéronautique et la défense,
l’énergie, le transport et l’extraction de ressources minières et énergétiques.
Dans les pays dans lesquels l’État de droit est inexistant et où la
concurrence utilise tous les moyens pour obtenir ces marchés, il est
impossible d’acquérir des commandes publiques sans « se payer » le
soutien de proches du pouvoir.
La loi Sapin 2 introduit une disposition extraterritoriale qui élargit les
poursuites de la corruption à l’étranger 23. Cette arme d’extraterritorialité
doit permettre la poursuite par la justice française d’une entreprise qui
aurait commis des actes de corruption. Ce dispositif est destiné à dissuader
les Américains de poursuivre la déstabilisation des entreprises européennes.
Le système devrait donner le signal que le « travail » a déjà été effectué et
que l’engagement des poursuites ne concernerait plus la lutte contre la
corruption, mais des opérations de déstabilisation.
Une tentative de contourner les embargos américains a été expérimentée
sans succès. Paris, Berlin et Londres ont annoncé la création d’un
mécanisme de troc permettant aux entreprises européennes de commercer
avec l’Iran malgré les sanctions américaines portant sur le nucléaire iranien.
Ce mécanisme, baptisé Instex (Instrument in Support of Trade Exchanges),
consiste en un partenariat avec une société miroir, STFI, basée en Iran,
filiale de la Banque centrale iranienne. Cela fonctionnerait comme une
chambre de compensation. Les Américains ont traité le problème à leur
manière : les entreprises qui travaillent avec l’Iran ne travailleront pas avec
eux. Tout était dit !
En France, les phénomènes de corruption constituent, à l’évidence,
l’une des problématiques à prendre en compte très sérieusement par les
professionnels de l’intelligence économique. La vision stratégique actuelle
semble encore limitée. Puisse le Coronavirus inverser les tendances ! Je n’y
crois pas trop, notre élite semble borner son devenir à la mondialisation et,
biberonnée dans cette idéologie, elle est peu à l’aise dans un paysage
différent. Les exemples sont pourtant bien présents. L’Allemagne dont on
nous rebat les oreilles, les États-Unis, la Grande-Bretagne, dont
l’attachement au libéralisme ne peut être contesté, ont installé des
mécanismes de protection solides. Nous avons laissé partir Technip,
Alstom, plus récemment Latécoere, Photonis sera racheté par Teledyne sous
condition… La Covid-19 met en évidence l’absence de réflexion sur les
problématiques médicales, Luxfer va-t-elle fermer ? Les bouteilles
monoblocs ne sont pas des cylindres d’acier, comme le pensent certains
décideurs.
Il semble cependant que le vent ait un peu tourné, le seuil exigé pour le
dépôt d’une demande préalable au rachat d’une entreprise a été abaissé, et
l’Europe prépare un texte autorisant les États à recapitaliser les entreprises
et à entrer au tour de table de groupes stratégiques. Mieux vaut tard que
jamais, mais les prédateurs étrangers aiguisent leurs armes, et je crains
qu’une fois la pandémie passée on ne revienne au business as usual.
CHAPITRE 3

Balade dans la corruption ordinaire

La corruption est endémique, elle reste présente en dépit de contrôles


répressifs fonctionnant à peu près correctement. Elle s’y complaît
discrètement, dans des secteurs propices, organisée en réseaux. Seul le
scandale la fait jaillir hors de sa bauge.
Sa culture, c’est le secret, c’est l’esprit de solidarité ou de corps destiné
à échapper au regard de ceux qui seraient susceptibles de s’opposer, de
dénoncer ces comportements ou qui ne tiennent pas à participer à ces
opérations. Elle se produit souvent dans des situations dans lesquelles les
fonctionnaires et des délinquants locaux sont en contact prolongé. Ces
derniers « payent » ainsi une tranquillité essentielle pour l’exercice de leur
activité.
La petite corruption cible souvent les populations qui ne sont pas
susceptibles de porter plainte (saisie systématique et revente des produits en
surcharge sur des véhicules se dirigeant vers le Maghreb, racket des taxis
dont la rotation rapide vers les grands aéroports est une nécessité et qui ne
peuvent se permettre aucun retard, proposition d’aménager une sanction ou
un redressement contre un défraiement en liquide, liens avec des
trafiquants, obtention d’un appartement, etc.).
Ces situations sont souvent dues à la volonté, à l’absence ou à la
légèreté du contrôle exercé par la hiérarchie, laissant les agents esseulés au
contact de populations à risque, disposant d’une trésorerie hors norme ou
disposés à payer un service.
La petite corruption est la forme la plus visible et la plus facile à
détecter. Très régulièrement, des fonctionnaires corrompus, quel que soit
leur niveau hiérarchique, sont poursuivis et condamnés, créant un scandale
mais apportant aussi la preuve que le problème est traité.
L’une des contreparties de la corruption, c’est la plupart du temps
l’argent et les espèces peu traçables, ou l’utilisation d’offshore. Pour les
montants conséquents, les manipulations décrites dans les première et
deuxième parties de ce livre sont largement utilisées, car il ne peut exister
de corruption sans fraude préalable et blanchiment ultérieur. Pour le reste, il
s’agira de dons, d’avantages indus ou d’échanges tels qu’ils sont décrits ci-
après dans ce chapitre.
Cet état des lieux de la corruption ordinaire en France montre combien
la corruption imprègne nos mœurs et la vie courante. Rigoberta Menchu
met en évidence le fait que, dans toutes les strates de la société, l’attrait de
l’interdit et la recherche du fric se moquent de l’éthique attendue des
fonctionnaires, des élus et des agents privés.

Peu de domaines y échappent


Je décrirai ici quelques montages, les plus significatifs ou les plus
originaux, organisés à des fins corruptives, qui méritent d’être connus afin
de mieux les identifier.
Chaque groupe d’individus comprend des membres dont la probité ne
peut être discutée, des personnes dont l’honnêteté est aléatoire, flottant au
gré des vents, et de véritables aigrefins. En matière de fraudes, 20 % des
personnes confrontées à un dilemme frauderont toujours, 20 % ne
frauderont jamais, et les 60 % restants basculeront en fonction du
comportement des meneurs.
Le montage naturel développé en matière de corruption consiste à
soumettre l’obtention d’un marché ou d’une autorisation quelconques à une
contrepartie personnelle. C’est simple et efficace, il peut s’agir d’une sorte
de chantage de la part du corrompu en position de force ou d’une offre de la
part du corrupteur cherchant la sécurisation de ses activités, ou d’une
entente si les deux s’accordent.
La première conséquence de ce montage est la majoration du coût de
l’opération à hauteur du montant de la corruption. Le corrupteur surfacture
sa prestation au détriment de son client et rémunère ainsi le corrompu. Il
n’y a guère de risques à réduire la qualité de la prestation, car il est peu
probable que le corrompu fasse grief des dérives au corrupteur, les deux
parties se « tiennent par la barbichette ». Lorsque les opérations se
poursuivent dans le temps, c’est dans la récurrence de l’attribution de
marchés, d’avenants plus ou moins bidonnés ou de contentieux faussés que
la manipulation aura le loisir de se développer dans les meilleures
conditions. Cependant, comme c’est souvent le cas avec les criminels, au fil
du temps les précautions sont moindres, et le risque naît des fournisseurs
écartés du festin et des tiers lorgnant la place.
Une fois le marché obtenu et son paiement encaissé pour tout ou partie,
la sortie des sommes convenues ou le financement individuel ou familial
devra être organisé. À très gros traits, on peut regrouper ces avantages
constitutifs de délits sous quatre rubriques :

1. Les avantages concernant la famille directe ou indirecte, des salaires


versés par des satellites à des proches, à des épouses dont la demande en
réparation à la suite de divorces pourrait devenir lourde 1, des études
payées pour le petit dernier, entre autres.
2. Les avantages en nature, voyages, habits, montres de prix,
véhicules 2, cadeaux, parts ou actions de sociétés, postes honoraires
confortablement rémunérés.
3. Les apports d’espèces nécessitant une manipulation comptable pour
camoufler l’opération et réduire les risques pénaux liés à la corruption,
et cela vaut pour les plus gros montants comme pour la corruption
locale.
4. 4. Le financement pourra être assuré par un intermédiaire, et un jeu
de fausses factures qui pourvoit à l’achat de biens ou transforme le flux
financier en espèces. Ces charges sont bien sûr déduites des bénéfices
des entreprises corruptrices.

La deuxième conséquence affecte l’État, les montants sujets à


manipulation seront déduits des charges et ne seront pas soumis à la TVA,
les gains du corrompu ne seront pas non plus déclarés à l’impôt sur le
revenu.
Le montage décrit ci-dessus est générique, chaque utilisateur l’adapte à
sa situation propre, à son activité, aux pratiques de ses fournisseurs et à la
sécurité du taxi utilisé. Il se perpétue au fil des ans et ne fait l’objet de
modifications qu’à la marge. Je n’en veux pour preuve que la découverte du
« Manuel de la corruption » de l’Essonne saisi par la police judiciaire à
Montgeron en 1983. Le feuillet manuscrit développe et détaille les
multiples opportunités du mécanisme permettant alors au RPR de
ponctionner 2,5 % sur les marchés publics accordés à une dizaine
d’entreprises dans le département. Il porte la signature de « Xavier
Dugoin », alors sénateur et président du conseil général et secrétaire
départemental de la fédération RPR en Essonne, il a été condamné depuis.
Une perquisition au domicile d’Alain Josse 3 a permis de retrouver le
document qui peut être considéré comme le vade-mecum de la corruption
politique. Il propose un « mécanisme de financement clé en main ». Dix
entreprises sont mentionnées, avec les noms des responsables à contacter et
leurs numéros de lignes directes. Pour la voirie et la construction de
bâtiments, sept sociétés sont citées, dont un « chef de file ». Le pacte
présumé donnait encore les noms de trois autres sociétés, aux domaines
d’activités divers (entretien, gardiennage, etc.), chargées de collecter
l’argent à reverser au RPR. Le mécanisme est détaillé en quelques lignes :
le Manuel propose pour les maires un versement de « 0,5 % en liquide »,
plus « 1 % en factures ». Pour la fédération, il préconise de prélever encore
1 % sur chacun des contrats, toujours en factures. Le rédacteur précise en
outre qu’il est « déjà en contact » avec ces entreprises pour le département,
et qu’il peut donc se charger de la négociation. Il s’agit donc d’une sorte
d’entente gérée de concert entre les décideurs et les entreprises qui ont
installé un écran supplémentaire et protecteur en séparant la gestion
comptable (surfacturation et obtention des marchés) et la fonction de
gestion de trésorerie dévolue à des entités dont l’activité est contrôlée par
l’organisateur. Le montage correspond en tout point à celui des lycées d’Île-
de-France ou plus récemment à celui utilisé par les mafieux à Montréal. Il
ne peut plus à ce jour être employé en l’état, car le financement des partis
est officiellement encadré. Cependant, comme tous les systèmes frauduleux
en déshérence, il fonctionne toujours dans un cadre plus individualisé ou
criminel et rend les corrompus en manque de technicité heureux,
moyennant quelques améliorations. L’archéologie judiciaire a toujours du
bon, elle permet de mieux comprendre les comportements frauduleux
actuels.

LA CONSTANCE DANS L’ENTRETIEN DES RÉSEAUX NOURRIT


LA CORRUPTION

L’entretien des réseaux est une préoccupation vitale pour les entreprises
prospectant les marchés. L’activité n’est pas aisée, il faut bien le
reconnaître, les « sachants » sont rares et les réseaux multiples, ils
s’entrecroisent, peuvent s’opposer, s’accorder, et il n’est pas question de
fâcher quelqu’un. Dans ce milieu clos, on se retrouve toujours.
Ces attentions, ces cadeaux, ces services font en général l’objet d’une
comptabilisation indirecte dans les charges et peuvent aussi être payés en
espèces depuis la caisse noire, ou être comptabilisés dans une filiale, chez
un prestataire ou chez un fournisseur.
Pour ma part, il y a bien longtemps que mes collègues et moi-même
avions découvert la partie cachée du montage. Ces frais et dépenses étaient
comptabilisés en charges, avec l’aval de la chaîne de commandement, et
faisaient l’objet d’une réintégration extra-comptable (ancien imprimé
no 3970) dans le bénéfice fiscal, accompagnés d’une majoration de taxe. Le
bénéficiaire n’apparaissait plus, il était blanchi par l’impôt.
Les postulants aux marchés participent activement à la création et à
l’approfondissement de liens particuliers avec les décideurs. Les relations
publiques tempèrent alors la rigidité des processus. Pour ce faire il faut
disposer d’un budget… Ces frais constituent des coûts annexes, légitimes
ou non suivant l’espèce, mais utiles à l’exercice de l’activité. L’ensemble de
ces opérations peut être sous-traité à des sociétés dédiées, qui refacturent les
prestations sous un vocable neutre. Ce phénomène est apparu lorsque
certains laboratoires ont sous-traité la fidélisation des médecins rentables à
des sociétés prestataires.
La recension de divers scandales montre que la pratique qui consiste à
« arroser » les élus, que nous avions identifiée au cours des contrôles, est
toujours présente. On peut soupçonner, dans les filiales de certaines
entreprises, la mise à disposition discrète d’un confortable budget récréatif
destiné à fluidifier l’extrême rigidité du Code des marchés publics. Il
permet, par exemple, d’offrir un week-end de découverte des vignobles au
président ou aux cadres d’un donneur d’ordres pour la somme modique de
50 000 euros.
COMMENT ÊTRE AUX PETITS SOINS DES DÉCIDEURS
Les entreprises peuvent entretenir les besoins des décideurs et
dépensent des dizaines de milliers d’euros pour manger une fois avec un
maire, un conseiller général, un ministre, ou un apporteur d’affaires
autodéclaré, afin de promouvoir leur activité ou d’obtenir un marché. La
dépense peut être chargée dans l’entreprise elle-même, il est alors établi un
contrat localement, ou depuis l’étranger, et le « salaire » tombe tous les
mois. Tout le problème résidera dans la recherche de la preuve du travail
effectué. Nombre de politiques se laissent aller avec enthousiasme à ce jeu
dangereux, quitte à se lamenter lorsque la facétie est découverte.
La dépense peut être chargée dans un compte à part ou chez une filiale,
les billets de train, d’avion, l’achat de pierres bleues, de tableaux, les
déjeuners, les dîners sont contrôlés, mais cette pratique est un coupe-circuit
acceptable si le dirigeant de la filiale ne se retourne pas contre la maison
mère. Il est même des cas dans lesquels c’est une société tierce qui règle
rubis sur l’ongle et en liquide le volet de prostituées qui a accompagné les
agapes. Les fonds de la caisse noire sont souvent utilisés à cette fin.
Les pratiques manipulatrices sont variées, certains rapports de
Chambres régionales des comptes (CRC) dénoncent des dérives chez
certains bailleurs sociaux. Un groupe dirigeant qui ne lésine pas sur les frais
de bouche. Les repas sont « pris dans le même restaurant réputé », sans
respecter les barèmes de frais fixés par la société. Des agapes auxquelles
sont conviés des élus locaux lui ayant confié des marchés. Des conflits
d’intérêts sont aussi identifiés à l’occasion d’opérations immobilières. Deux
montages sont récurrents : le premier consiste à acheter un terrain et à le
revendre pour un prix bradé à une société immobilière, le second à acheter
un immeuble ou un terrain à un prix majoré à un proche. Du reste, les
montages sont assez inventifs.
Ces opérations friendly peuvent aussi concerner le monde de l’intime.
C’est public depuis l’ouvrage de Christine Deviers Joncour, paru en 1999,
qui a obtenu un certain succès : La Putain de la République. L’affaire du
Carlton entre aussi dans ce cadre. Des agences ont été souvent citées pour
organiser des opérations de ce genre, mais il me semble important de
rapporter une anecdote ancienne mais édifiante. Nous avions obtenu les
références d’une entreprise qui mettait à disposition des escort girls ou des
escort men. Elle était domiciliée en Suisse. L’entreprise semblait très
professionnelle, elle proposait une liste de prestations à la nuit, à la journée
ou à la semaine, mais sa proposition majeure, c’était de s’engager à l’année
dans ce type d’entertainment en versant d’avance une somme comprise
entre 200 000 francs (suisses) et 500 000 francs, dûment facturée sous un
libellé passe-partout. Les prestations seraient débitées depuis ce compte
d’avances. En fin d’année, si les débits dépassent la réserve, le client paye
la différence. En revanche, si le compte est encore créditeur, il est possible
soit de transférer sur l’année suivante, soit de virer la somme sur le compte
choisi par le client. C’est une belle opération gagnant-gagnant avec un
blanchiment possible à la clé.

Les requins organisés


Les corrupteurs sont tenus d’accepter ou proposent le financement des
exigences financières à des décideurs corrompus. Pour ce faire, ils utilisent
des pratiques bien connues des contrôleurs fiscaux, elles s’organisent autour
de surfacturations, de fausses factures, de charges non engagées pour
l’entreprise, et nécessitent l’intervention de sociétés « taxi » lorsqu’il faut
disposer d’espèces. Les quelques exemples qui suivent, pour simples qu’ils
soient, sont très fréquemment utilisés pour corrompre.

LES AMÉNAGEMENTS IMMOBILIERS


Je me souviens d’une demeure dans le Sud, qui a été construite et
aménagée par les salariés d’une entreprise qui avait obtenu des marchés de
la collectivité, dont le propriétaire était l’adjoint aux travaux. Ainsi,
l’énorme bâtisse a été construite grâce à la « générosité » de l’entreprise
privée. Les salariés de l’entreprise travaillaient à plus de mille kilomètres de
leur entreprise et les dépenses n’étaient pas détaillées dans les travaux en
cours de cette dernière. Ils y ont passé des semaines et, une fois la
construction terminée, des livraisons régulières de fuel domestique ont été
effectuées ainsi que des caisses de vin. Ce type de montage assez fréquent
chez les jeunes corrompus utilise une documentation frauduleuse pour
justifier les dépenses.
Le processus utilisé par l’entreprise pourrait être le suivant :
1. Comptabilisation des charges relatives à ces travaux (salaires,
remboursements de frais, matériel, déplacement et sous-traitance
éventuelle) dans la société ou dans une filiale. Le détail des charges doit
figurer dans la comptabilité analytique du chantier si elle n’a pas
opportunément disparu.
2. La récupération des frais engagés et de la perte de marge s’établit par
une surfacturation des travaux effectués dans les collectivités. Il est
aussi possible de lisser ces coûts indus par le biais des factures de sous-
traitance ou dans des prestations ultérieures. Ce qui crée des écrans
supplémentaires ou étale les coûts dans la durée.

La réfection de la toiture d’un château, une autre


déclinaison du précédent montage

À l’occasion de l’enquête qui a démontré que plusieurs partis politiques


percevaient 2 % du montant des marchés de la part des entreprises
attributaires, principalement les grands groupes du BTP, une perquisition a
été menée au domicile d’un homme politique ayant eu un rôle de décideur
dans l’opération.
Les enquêteurs remarquant que la toiture de la bâtisse avait été refaite
ont demandé la facture des travaux. Elle correspondait à une prestation de
350 000 francs émise par la filiale d’un major du BTP, spécialisée dans la
restauration des bâtiments historiques.
La société mère était attributaire de nombreux marchés de lycées et très
impliquée, dans les ententes qui ont émaillé cette affaire, avec les autres
groupes du BTP. Une perquisition au sein de l’entreprise qui a effectué les
travaux a permis de saisir le document analytique du chantier, qui aurait
coûté à l’entreprise 1 000 000 francs, soit environ trois fois le montant hors
taxes de la facture.
À ce stade, les enquêteurs subodorent que ce différentiel de
700 000 francs pourrait constituer pour tout ou partie l’avantage indu perçu
par le président de la région dans le cadre de l’affaire de corruption et
d’entente des lycées.
Le collaborateur de l’entreprise ayant traité ce dossier confirme dans
son audition que ce « cadeau » lui a été demandé par sa direction répondant
elle-même à une sollicitation des dirigeants de la société mère.
Cette perte chez la filiale (700 000 francs hors marge) sera plus tard
compensée par une refacturation fictive à la société mère, apparaissant alors
comme sous-traitant de sa filiale.
La mécanique est un peu plus complexe que celle qui a été citée
précédemment. La filiale utilisée intervient comme faux facturier partiel, le
retour de marge et la perte étant compensés par une refacturation fictive
comptabilisée dans la masse des factures mère/filiale (Interco).

LA PLAGE, LES TABLEAUX, LES EM… PROBLÈMES


Il est des affaires locales même anciennes qui suscitent des scandales
gigantesques car elles agrègent une grande variété de montages et ciblent
les points clé de l’organisation corruptrice. Il s’agit d’un élu avec qui il est
impossible d’échanger et de vassaux qui magouillent gaiement tant qu’ils
ne s’opposent pas à lui. L’élu aujourd’hui décédé a été élu maire pendant
19 ans, conseiller général pendant 14 ans, président d’une communauté de
communes pendant 16 ans ; l’édile disposait d’une véritable mainmise sur
le domaine culturel. Il avait aussi bien intéressé son réseau. Le jugement fut
exemplaire, 10 des 15 prévenus ont été condamnés. Il a été soupçonné
d’avoir initié un système de corruption avec des proches collaborateurs, des
fonctionnaires et des élus, dès le début de son premier mandat, qui visait à
obliger les artisans ou les entrepreneurs à verser des pots-de-vin pour
obtenir un marché, un permis de construire ou une autorisation de lotir dans
le cadre de projets immobiliers. L’un des participants aux opérations,
condamné définitivement à ce titre, a détaillé la maille des comportements.
Il expose dans ce qu’il appelle le « Système B » certaines dérives, au
demeurant classiques, mais aussi, et c’est particulièrement intéressant, ce
qui constituait un frein à toute dénonciation et contribuait au sentiment
d’impunité. Il décrit l’édile comme un notable, titulaire d’un poste
important dans un réseau localement bien implanté et adhérent à un parti
politique majeur. Les autorités politiques, administratives, judiciaires et
financières venaient à sa table qui n’était pas médiocre. L’un des plus hauts
responsables du parti lui a même remis la Légion d’honneur. Il aurait en
outre été averti de son arrestation imminente, mais cela n’a pas été
démontré. Ainsi, par paresse intellectuelle, par crainte de s’opposer à l’ire
du monarque considéré comme disposant d’un pouvoir immense, par intérêt
aussi car ces situations facilitent le ruissellement de la corruption qui dans
ce cas fonctionne parfaitement, ceux qui auraient pu s’opposer ou
démissionner sont restés inertes. La vie du lanceur d’alerte lorsqu’il a
appartenu à la camarilla devient impossible dans un milieu fermé. Le
responsable respecté, ostensiblement salué, devient le chien galeux à qui on
jette les pierres.

LES MONTAGES À DOUBLE DÉTENTE


Parmi les montages identifiés dans un milieu clos, il en est un qui peut
être considéré comme un classique du genre : le décideur est aussi dirigeant
d’entreprise, il utilise son pouvoir pour développer sa propre entreprise. On
identifie la présence de favoritisme ou de prise illégale d’intérêt voire de
corruption au fait que l’entreprise est dans une situation monopolistique ou
qu’elle est choisie pour chaque opération à forte marge. Cette situation peut
affecter à la fois les marchés des collectivités, ceux des agglomérations et
ceux des sociétés d’économie mixte et des divers syndicats liés aux
collectivités.
Ce montage est une sorte de chantage bloquant qui est très usité dans les
opérations criminelles : le marché ne sera obtenu que si telle ou telle société
est intégrée à un titre quelconque dans l’opération. Ainsi, on peut rencontrer
cette dérive chez un décideur assureur, auquel cas les sociétés choisies
s’assurent dans la société de courtage, chez un décideur dirigeant une
entreprise de BTP ou d’éclairage. J’ai en mémoire l’exemple de la
participation à la construction et au carrelage d’une piscine. De nombreuses
autres activités sont concernées telles que la sous-traitance, la fourniture de
produits, le gardiennage. Le même type d’opération a été identifié chez des
responsables dont les épouses ou des proches géraient des entreprises dans
le domaine de l’art, des antiquités, ou de l’événementiel. Le marché n’étant
obtenu qu’une fois la condition préalable accomplie, c’est-à-dire lorsqu’un
achat avait été effectué chez le proche. Des entreprises avaient rapporté le
fait que, ayant obtenu le marché officiellement, il leur était demandé un
paiement complémentaire en espèces pour obtenir le bon de travail, et cela
pouvait durer des mois jusqu’à ce que l’entreprise paye.
Dans le même ordre d’idées, un homme politique important, dirigeant
une instance administrative, se trouvait fort dépourvu, l’entreprise dirigée
par son épouse ne fonctionnait pas bien, ses dettes s’élevaient même à près
de 1 million de francs, et il ne disposait plus du moindre fifrelin pour
combler ce passif. Et pourtant l’âge arrivant, il fallait vendre.
La corruption était sa seule planche de salut, il la saisit sans barguigner.
La période était propice aux grands engagements publicitaires destinés à
vivifier la province, il choisit donc un communicant de ses connaissances et
lui confia dans des conditions étranges le marché de publicité de son
« pays » pour 2 millions de francs, et une grande campagne de publicité fut
engagée… aux États-Unis, il s’agissait de panneaux publicitaires.
Concomitamment, l’agence de publicité investit 1 million de francs dans
l’entreprise de l’épouse, ce qui facilita grandement la vente, sans aucune
mise de fonds de sa part.
On n’a pu contrôler l’existence ou le nombre de panneaux facturés aux
États-Unis, et au cours des années suivantes on ne constata aucun
engouement des Américains pour la province. Un coup bien monté.

Les associations utilisées comme pompes


à fric
Les pouvoirs publics ont fréquemment recours à la gestion associative,
cette modalité peut être un moyen d’assouplir la gestion ou de contourner
les règles de la comptabilité publique, en particulier lorsque le contrôle est
inexistant. Les fonds publics peuvent être dilapidés à titre individuel, dans
un cadre clientéliste ou dans celui d’une escroquerie, comme le démontrent
les exemples qui suivent. Le montage est classique, il s’agit d’un chaînage
de manipulations autour de l’association qui est utilisée d’abord comme le
réceptacle de fonds publics et/ou de fonds privés. Une fois ces fonds
crédités dans les comptes associatifs, ils sont retirés en espèces ou
acquittent des charges qui n’entrent en rien dans l’objet de l’association.
Ces dernières peuvent être utilisées pour recevoir des versements
consécutifs à l’obtention de marchés ou destinés à un arrosage clientéliste
ou personnel.

E 4
LE CHOCOLAT DU 3 ÉTAGE, LES ÉPINGLES ET LES ÉPINARDS

La mise en place de certains montages peut être assez complexe


lorsqu’il s’agit d’une entente entre des politiques, des agents municipaux et
des entrepreneurs. Ces derniers, en contrepartie de versements, obtiennent
des marchés publics de la ville ou de la communauté d’agglomération. Le
but est la récupération d’espèces qui permettent d’assurer un train de vie
intéressant. Pour ce faire, le montage suivant a été conçu : plusieurs
associations sont créées, destinées à développer et à valoriser l’image
locale. Il est rapidement apparu que ces associations n’avaient aucune
activité et pas de membres mais elles avaient en revanche reçu de
confortables subventions de la mairie et de l’agglomération. Les
collectivités n’étaient pas les seules à financer les associations qui
recevaient aussi des « dons » de sociétés du BTP et du traitement des
déchets. Si les prestations étaient nulles, les financeurs étaient connus.
L’analyse des comptes des associations a laissé apparaître un fait étonnant,
mais bien connu car utilisé dans les magouilles entre sociétés écrans :
aussitôt reçues, les sommes étaient prélevées en espèces par un membre de
l’agglomération. D’autres entreprises bénéficiaires de marchés publics de la
communauté d’agglomération finançaient les besoins personnels de certains
fonctionnaires territoriaux et élus, soit directement, soit par le biais de
comptes ouverts dans des commerces. Il était aussi question de prestations
fictives dont le paiement était immédiatement suivi de retraits en espèces.
Comme je l’ai déjà écrit, rien de plus solide que le liquide.
On peut penser que les retraits en espèces sont utilisés aux
remboursements de frais électoraux. Ils peuvent aussi financer des dépenses
personnelles, des cadeaux de baptêmes, des veillées, des réceptions et des
cadeaux de fin d’année aux élus, aux personnels, aux anciens, etc. Ce
montage est bien un racket consenti, une entente joviale : vous désirez le
marché, il faut payer ! Ce qui est plus étonnant, c’est le fait que des sommes
aient pu sortir impunément des comptes de l’association : la banque a-t-elle
bien respecté ses obligations envers TRACFIN ? Mais peut-être que,
comme pour l’UIMM, ces espèces fluidifiaient vraiment les rapports
sociaux, qui sait ?
Toutefois il est amusant de constater que, lorsqu’il s’agit d’espèces, les
bénéficiaires utilisent toujours des vocables qu’on a plutôt coutume
d’entendre chez les voyous qui se savent écoutés. Ainsi, il est question de
chemises, de montres, du chocolat du troisième étage, des épingles et
parfois des épinards, peut-être parce que ce légume un peu fade mérite bien
un accommodement puissant.

5
LE SYSTÈME ANDRIEUX

La députée socialiste Sylvie Andrieux de la troisième circonscription


des Bouches-du-Rhône a définitivement été condamnée en novembre 2016
à quatre ans de prison dont trois avec sursis, 100 000 euros d’amende et
cinq ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics. Elle a distribué
près de 740 000 euros de subventions régionales à des associations fictives
pendant la période 2005-2008, elle était alors vice-présidente du conseil
régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le montage est typique d’un
clientélisme à l’ancienne, les mauvais esprits racontent même qu’un
sénateur important aujourd’hui décédé avait l’habitude de prendre ses repas
dans une brasserie où les mallettes emplies de billets lui étaient apportées
dans la plus grande discrétion.
Mais pour en revenir à Sylvie Andrieux, une vingtaine d’associations
recevaient des subventions du conseil général PACA. En l’espèce, certaines
associations étaient fictives, les dossiers de subvention étaient préparés,
« lissés » par un complice, puis distribués par les présidents en achats de
véhicules, d’électroménager et d’enveloppes de manière à assurer les votes.

L’ASSOCIATION DÉTOURNE DES SUBVENTIONS

L’inspection du travail découvre parfois des opérations étranges dans


certaines associations dont le but est de lutter contre la violence ou dont
l’objet est divers. Elle effectue alors des signalements sur la base de
l’article 40 du Code de procédure pénale. Il est évident que ces associations
ne sont pas majoritaires mais elles génèrent une fuite considérable de fonds
car les subventions obtenues, souvent importantes, ne sont pas utilisées
conformément à leur objet.
Certaines fonctionnent uniquement au bénéfice d’une famille ou d’un
réseau local, d’autres peuvent être gérées indirectement par des proches de
la criminalité et des réseaux de distribution de drogue. Prenons le cas d’une
association qui aurait reçu plus de 500 000 euros au titre de son activité
pendant trois ans (contrats d’accompagnements à l’emploi). Elle présente
une documentation à peu près correctement falsifiée et fait état de
l’organisation de séjours de loisirs, de la formation d’animateurs et de
l’embauche d’un nombre important de salariés. En cas de problème, ces
entités ferment et les gestionnaires s’égaillent comme une volée de
moineaux effrayés.
En cas de contrôle, les éléments permettant de démontrer la réalité des
emplois et des travaux effectués ont disparu ou ne sont plus utilisables. On
constate aussi que les cotisations sociales ont été omises. L’analyse des
réquisitions bancaires permet de découvrir des virements au profit de la
famille, des sorties en espèces importantes, des liens avec d’autres
associations ou avec des sociétés commerciales parfois fictives. On constate
alors l’existence d’une « usine à gaz » dont l’objet est le pompage de fonds
publics par tous les moyens imaginables.

Les fraudes dans les établissements publics


et les détournements de fonds publics
À l’instar du secteur privé, les administrations peuvent faire l’objet de
fraudes internes dues à une carence de contrôle ou au fait qu’une bride
molle a été laissée au gestionnaire. Dès lors, le montage se poursuit tant
qu’un contrôle sourcilleux n’est pas réalisé. C’est de l’argent public qui est
détourné.

PORT-LA-NOUVELLE : SOUPÇONS DE DÉTOURNEMENT DE BIENS


6
PUBLICS AU SERVICE DU PORT

Les investigations de la section de recherche de Montpellier de la


gendarmerie nationale et la brigade de recherche de la compagnie de
Narbonne ont porté sur de possibles « détournements de fonds et de biens
publics ». Les enquêteurs ont longtemps travaillé sur le dossier, puis
plusieurs interpellations ont eu lieu parmi les fonctionnaires exerçant dans
les services portuaires de Port-la-Nouvelle. Il est reproché à trois salariés
des services portuaires dépendant de la Région « d’avoir bénéficié
personnellement de biens et de matériaux facturés sur le compte client dont
dispose le service portuaire chez un fournisseur », a confirmé le procureur
de la République de Narbonne.
Ils auraient aussi « utilisé à des fins personnelles les employés du port
sur leur temps de travail et auraient bénéficié de la vente de matériaux et
rebuts générés par l’activité de ce service public ».
Les auditions des personnes mises en cause et les perquisitions au sein
de leur domicile auraient permis de « confirmer l’existence de ces pratiques
illégales », toujours selon le magistrat du parquet de Narbonne. La région
Occitanie a confirmé ne pas connaître l’ampleur du détournement de fonds
présumés, « raison pour laquelle nous allons nous constituer partie civile ».
Également, « nous ne savons pas comment les personnes impliquées
procédaient ». Le parquet de Narbonne a fait remarquer que le
détournement présumé « est à la hauteur de l’activité » des mis en cause,
« en aucun cas il ne s’agit de millions d’euros ».

LE CONTRÔLE DÉFAILLANT AU CNRS

Le contrôle interne du Centre national de la recherche scientifique


(CNRS) n’est pas toujours au point, il est même parfois défaillant : entre
2009 et 2016, une gestionnaire d’un laboratoire s’est offert, avec la carte du
laboratoire, des voyages en famille et des commandes personnelles en ligne.
Le contrôle de l’utilisation de la carte du service est pourtant une tâche à la
fois simple et à fort pouvoir préventif qui devrait être récurrente. La
personne a été révoquée (c’est-à-dire licenciée sans pouvoir bénéficier de
ses droits à la retraite) le 19 juillet 2017 du CNRS pour avoir détourné
214 000 euros.
Un cas plus complexe a encore affecté le CNRS, le responsable
administratif et financier du laboratoire de météorologie dynamique (LMD)
a été interpellé 7, et il a reconnu les faits. Avec sa compagne, ce
fonctionnaire est soupçonné d’avoir détourné près de 1,6 million d’euros
d’argent public. Or cette structure, gérée par le CNRS, est soumise à la
tutelle partagée de Polytechnique, de l’École normale supérieure et de
l’université Pierre-et-Marie-Curie. Utilisant « l’éparpillement des
responsabilités », faille évidente d’une telle situation, il a utilisé sa
« délégation pour les écritures comptables » pour détourner 1,1 million
d’euros au CNRS dont le siège est basé à Paris, 35 000 euros à l’École
polytechnique, près de 150 000 euros à l’École normale supérieure et à
l’université Pierre-et-Marie-Curie. Il avait également créé un emploi fictif
pour sa compagne au sein du CNRS et aurait empoché par ce biais près de
200 000 euros.
Cette fraude est un classique du genre, elle a duré onze années avant
d’être découverte.

La corruption des agents publics


en France
La corruption des fonctionnaires sévit en France comme partout
ailleurs, cependant la lutte contre cette dernière a été engagée depuis des
lustres, le décret de Philippe Le Bel en faisant foi, et il m’apparaît qu’il ne
s’agit que d’un type de corruption individuel. Les quelques exemples cités
ici mettent en évidence la disparité des situations. Ils démontrent que les
comportements délictueux sont générés par des situations individuelles et
des pressions personnelles.

« HAURUS » VENDAIT DES INFORMATIONS

Sur le dark Net, lieu de trafics en tout genre, le fonctionnaire se faisait


appeler « Haurus ». Il est soupçonné d’avoir vendu des Informations
personnelles, des « doublettes », des identifiants de comptes bancaires, des
éléments de géolocalisation, des informations protégées. Sur ce Web
parallèle, « Haurus » vendait de quoi satisfaire de sombres aspirations
criminelles. Affecté à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI),
il pouvait accéder à des fichiers protégés. Pour obtenir ces informations, il
rattachait ses recherches à des commissions rogatoires existantes, il fouillait
dans les procédures de ses collègues en utilisant des recherches par mots
clés. Il devait pour cela utiliser son identifiant personnel. Les dérives n’ont
pas duré bien longtemps, quelques mois seulement. Ces informations,
vendues en échange de paiements en bitcoins ou en carte prépayée Neosurf,
ont peut-être causé l’assassinat d’au moins deux membres du milieu à
Marseille, et fait une victime collatérale. Selon le Ouest-France du
26 novembre 2020, il a déclaré devant la chambre de l’instruction de la cour
d’appel d’Aix-en-Provence : « J’ai manqué totalement à la moralité, j’ai
conscience à quel point je me suis fourvoyé », reconnaissant avoir dévoyé
son service et ses collègues qui font un travail extraordinaire. Il veut
désormais aider les avocats à mieux défendre leurs clients.
La pression des criminels pour obtenir des informations détenues dans
les fichiers de la police est constante. Ainsi, on a appris de source judiciaire
que deux policiers dont un Niçois ont été mis en examen pour « extorsion
en bande organisée et avec arme », « association de malfaiteurs » et
« détournements de données » et placés en détention provisoire. Ils étaient
soupçonnés d’avoir aidé un réseau de racket en entrant dans les fichiers de
la police 8. Ils ont été écroués conformément aux réquisitions du parquet de
Paris. Ces deux policiers, l’un en fonction à la brigade anticriminalité
(BAC) de nuit à Paris et l’autre à la police aux frontières (PAF) à Nice, « se
seraient servis de leur qualité de policier pour entrer dans les fichiers afin
d’aider un réseau de racketteurs », lié à une famille du milieu parisien
opérant jusque sur la Côte d’Azur. D’après le site internet de
l’hebdomadaire Le Point, l’un des fonctionnaires aurait reconnu sa
participation active depuis 2015 dans un réseau mafieux niçois.

9
LE PACTE DE CORRUPTION DE LA SOUS-PRÉFÈTE
L’ancienne haute fonctionnaire et son mari, ont été condamnés pour
avoir passé un pacte de corruption avec le propriétaire d’un hôtel-restaurant
de grand luxe. Elle était intervenue pour accélérer la création d’une piste de
« défense de la forêt contre les incendies », ce qui aurait donné des droits à
construire supplémentaires au propriétaire, l’un de ses amis. Une plus-value
de plusieurs millions d’euros aurait pu être obtenue en cas de vente. Une
commission de 200 000 euros devait être versée, via une société
londonienne, à son époux se présentant comme un intermédiaire dans la
vente. Un faux facturier a contribué à l’habillage d’une facture de même
montant, depuis sa société installée à Londres. L’opération ne s’est pas faite
mais en matière de corruption, l’intention suffit à qualifier le délit.
Dans leur décision, les juges observent que l’intéressée a « dévoyé les
devoirs de sa charge en donnant à ses interlocuteurs l’image d’une personne
complaisante, ce dont certains se sont évidemment servis, et jusqu’à gérer
pour de l’argent – au prix d’un montage offshore – un dossier
d’aménagement public au profit d’un homme d’affaires déjà condamné
pour corruption, chez lequel elle avait table ouverte ». Ils notent qu’elle
avait été « formée dans l’une des plus prestigieuses de nos grandes écoles
[l’École nationale de l’administration, ENA], aux frais de la République ».
La condamnation a été confirmée par la Cour d’appel. Poursuivie pour
« corruption passive », elle a été condamnée à trois ans de prison ferme et
20 000 euros d’amende. Elle récuse la condamnation. D’après elle, tout
s’est effectué dans la transparence totale, rien ne s’est fait sous le manteau.
Avec son époux ils se sont pourvus en cassation.
Elle a été aussi jugée pour avoir bénéficié des largesses du chef de l’une
des plus importantes entreprises de BTP de sa circonscription, qui avait
réglé des dépenses engagées dans une boîte de nuit et participé à l’achat
d’un cadeau d’anniversaire de valeur.
Elle avait travaillé dans une entreprise privée à l’étranger puis réintégré
la fonction publique en 2008. Elle l’avait encore quittée en 1990 pour le
privé, notamment dans une grande société française en Asie. En termes de
prévention et de probité, il semble évident que la tendance actuelle
cherchant à favoriser le cadre contractuel doit susciter une réflexion, il ne
suffit plus de sortir de la même école pour apporter des garanties
suffisantes. Certaines habitudes sont peut-être déjà prises.

QUEL QUE SOIT LE NIVEAU HIÉRARCHIQUE,


LES COMPORTEMENTS SONT SIMILAIRES

Le fonctionnaire corrompu qui court, enfin, qui est censé courir, après
les trafiquants de drogue comme le très haut fonctionnaire, familier du
pouvoir et affecté aux postes les plus recherchés, qui dévoie les devoirs de
sa charge et dont la puissance s’accroît au fur et à mesure de son ascension,
pourront être poursuivis sur la base des mêmes délits. Leurs mises en
examen seront fondées suivant les cas sur les délits suivants : corruption
active et passive, prise illégale d’intérêts, recel d’abus de biens sociaux,
détournements de fonds publics, abus d’autorité, faux et usage de faux et
parfois détention illicite d’arme. Il est reproché à l’un une trop grande
proximité avec les délinquants qu’il poursuit, à l’autre une trop grande
proximité avec les chefs d’entreprise du secteur dont il est chargé du
contrôle.
Les deux, à des niveaux différents, sollicitent des avantages en
contrepartie de leur diligence. Celui-ci se contente d’espèces, il n’effectue
aucun paiement personnel identifiable bien que des dépenses considérables
aient été engagées en voyages, en aménagements, en achats et en
réparations immobilières. L’autre affiche un esthétisme plus recherché. Les
avantages gratuits lui sont dispensés : des voyages, des billets d’avion et de
train, des mises à disposition de maisons de vacances et de voitures (séjours
en Grèce, au Portugal et en Corse, invitations à Dubaï, en Hongrie…). Il
bénéficie d’invitations au restaurant, de places au concert, aux matchs de
football et de rugby où il faut être vu, de cadeaux : vêtements (l’exemple
vient d’en haut), téléphone portable, meubles. Les acquisitions
immobilières sont effectuées à prix d’ami, tout comme leur entretien et les
réparations, on lui offre même l’installation d’une alarme d’appartement.
Les deux rejettent les accusations et leurs avocats estiment que les
expertises futures justifieront le patrimoine car tous deux ont acquis une
petite fortune immobilière.

LES DÉRIVES DU COMMISSAIRE DE POLICE


10
ET DE SES « TONTONS »

Le commissaire Neyret, le policier légendaire, lui aussi qualifié de


« grand flic », a été condamné pour corruption et trafic d’influence. La
transmission de renseignements confidentiels, couverts par le secret
professionnel, à deux personnages peu recommandables qui lui retournaient
cadeaux et libéralités, constituait un pacte de corruption. Ce dernier
prétendait entretenir avec eux une relation professionnelle. Il n’aurait reçu
aucune information en échange et n’a pas mesuré les conséquences de ses
violations du secret, faute de se renseigner sur les réelles activités des deux
escrocs patentés.
Le corrupteur principal a été condamné à cinq ans de prison ferme,
100 000 euros d’amende, en fuite il a été arrêté récemment. Son cousin,
impliqué dans des fraudes à la taxe carbone, lui aussi en fuite, a été
condamné à deux ans de prison ferme, 250 000 euros d’amende et mandat
d’arrêt. L’épouse de l’ex-commissaire a pour sa part été condamnée à huit
mois de prison avec sursis pour recel de corruption, principalement pour
avoir accepté une montre de luxe Cartier et effectué des démarches à
Genève pour l’ouverture d’un compte bancaire offshore.
Ce procès traite en creux du statut de l’informateur et du trafic de
drogue inscrit dans la loi en 1995, le texte est complété par une charte des
bonnes pratiques en 2002, et en 2004 la loi Perben exige une inscription des
informateurs au fichier central des sources. Ces règles ne seront appliquées
qu’en 2012, sous peine de sanctions pénales ou administratives. Le
processus mis en place exige la présence de deux personnes lors des
rencontres, et le supérieur hiérarchique doit être prévenu avant chaque
rencontre. L’informateur est rémunéré par l’État, contre émargement et en
fonction d’un barème fixé. Ce statut était censé mettre fin à la pratique
suivant laquelle le policier rémunérait le « tonton » en produit ou en liquide
en provenance de la saisie.
Le problème avec la drogue, c’est que les délinquants disposant de
sommes phénoménales inversent le schéma classique. Ce sont eux qui
peuvent rémunérer les policiers pour les informations qu’ils peuvent leur
fournir, on l’a vu avec Haurus, et là on entre de plain-pied dans la
corruption et dans l’enrichissement personnel facile lorsqu’il s’agit des
moyens les moins agressifs. Les criminels usent aussi du chantage, des
menaces. Au Mexique par exemple on sait qu’un magistrat peut toucher
500 000 dollars, voire 1 million de dollars pour « planter » un dossier, c’est
le procédé qui est nommé « plata o plomo », l’argent ou le plomb. Nous
n’en sommes pas là, cependant le risque se rapproche.

LES DÉRIVES DES INSTITUTIONS FINANCIÈRES

L’existence d’une masse considérable d’espèces entraîne forcément des


tentations et des dérives. Le groupe de douaniers qui s’appropriait les
valises chargées de liquide à l’aéroport allaient au plus facile et ils ont pu
s’enrichir longtemps avant d’être pris.
Certains agents ont pu tenter de minorer les reprises fiscales contre
rémunération ou ont été corrompus, ils ont entravé des contrôles, demandé
un paiement contre des conseils, protégé des entreprises ou des groupes
d’entreprise contre une embauche ou encore créé une entreprise familiale
dans laquelle tout achat significatif était suivi d’une analyse compréhensive.
L’un d’entre eux a même réussi à détourner plusieurs centaines de milliers
d’euros en utilisant une méthode pourtant basique : il intégrait dans les
fichiers des entreprises fictives ou utilisait des entreprises en sommeil qu’il
liait à son compte bancaire et il encaissait des faux crédits TVA. Il aurait
utilisé plus de cent fois ce stratagème.
Voici bien longtemps, c’est la liste de la programmation annuelle d’un
département qui est tombé entre les mains d’un juriste dont je me rappelle
le ravissant assortiment entre les chaussures et la serviette… en peau de
crocodile. Nous avions aussi constaté la même année qu’un contribuable
détenait la liste des contrôleurs de son secteur assorti de leurs
comportements faillibles. Se voir attribuer le terme d’intouchable, c’était
brandir son bâton de maréchal. Il existe aussi, mais c’est devenu
exceptionnel, des collègues qui sont poursuivis pour avoir engagé des
manipulations au profit d’un politique ou d’un parti à l’encontre d’un
opposant.
Ces quelques exemples ont été choisis pour leur caractère routinier et la
participation de membres de l’élite qui éclot dans l’ombre de personnages
importants et de sociétés complices.
Cette corruption des têtes se complaît dans les montages complexes, se
développe dans les réseaux et apparaît dans des moments de trouble à
l’occasion de scandales majeurs. Elle est en général poursuivie quel que soit
le niveau de celui qui la commet, sans prendre trop de précautions lorsque
les écarts deviennent trop visibles. Tout agent d’État, tout responsable du
monde privé, dans un monde qui perd son sens, peut tomber dans la
corruption prise dans son sens le plus large, certains privilégient le train de
vie, d’autres la carrière, d’autres leur égo, d’autres encore ne peuvent pas
s’échapper. La France diffuse une image étrange avec le renvoi de son
ancien Président de la République en correctionnelle dans plusieurs affaires
financières, il a été blanchi dans d’autres et récuse avec véhémence toute
responsabilité, attribuant ces « tempêtes » à l’agressivité des magistrats,
peut-être même à un complot ourdi contre lui. On peut aussi penser qu’il
n’a pas eu la main heureuse à l’occasion du choix de ses proches
collaborateurs, car nombre d’entre eux ont suscité l’attention de la justice,
toutefois ils contestent toute commission de délit. On devrait méditer la
maxime attribuée à tort à Voltaire : « Que Dieu me protège de mes amis, de
mes ennemis je m’en charge » !
Il est donc absolument nécessaire de développer, à tous les niveaux, à la
fois des formations fortes, pérennes et accompagnées de fréquentes piqûres
de rappel, qui détaillent chaque nouveau scandale et qui tracent le chemin à
suivre pour y échapper, car de tels comportements agressent l’image d’un
service, parfois celle d’une nation.
Cependant, en raison de la multitude des recours, ces poursuites sont
longues ! Les routines corruptrices ne sont pas rares dans l’ensemble de
l’administration. Elles se développent plus particulièrement dans le cadre
des marchés publics et lorsque les corrupteurs appartiennent à des groupes
mafieux et semi-mafieux locaux, et également chez les trafiquants de
drogue installés.
Je crains cependant que la tendance à intégrer dans l’administration des
contractuels ayant déjà l’expérience du privé, ce pantouflage inversé
pourrait-on dire, ne suscite une dynamique nouvelle se matérialisant par des
conflits d’intérêts majeurs. Ainsi, ce mélange des genres et des pratiques est
susceptible de rendre plus fréquent l’accomplissement de délits mettant en
cause la probité. En effet, comme je l’ai démontré, le privé n’est guère
exemplaire dans ce domaine, certains fonctionnaires semblent, peut-être à
raison, plus intéressés par leur situation future que par le service public.
CHAPITRE 4

L’état de la corruption dans le monde

Typologie des montages de corruption


Comprendre la corruption exige une approche concrète des
manipulations nécessaires à sa réalisation et des malversations rencontrées
en amont comme en aval de la réalisation du délit. La corruption comme la
fraude et le blanchiment relèvent d’abord de problématiques et de
comportements humains et d’un conflit entre la course au fric et le respect
de la loi. Les grandes thématiques traitées ici seront les suivantes : la petite
corruption, ce qu’il est convenu d’appeler la grande corruption ou la
corruption des riches et des kleptocrates, et enfin le caractère endémique de
la corruption organisée par les majors locaux.

LA PETITE CORRUPTION

Les « pots-de-vin » des pays en développement

La petite corruption, qualifiée de routinière, est très visible.


Apparaissant comme inévitable, elle est très mal ressentie par un visiteur
étranger qui se cogne aux pratiques quotidiennes. À l’aéroport, c’est le
montant de la taxe de sortie du pays, payée en liquide, qui s’amoncelle dans
des sacs à provisions à la vue de tous ; à l’occasion du barrage illégal d’un
axe de communication, on est soulagé d’une dizaine d’euros. Dans un
service des finances, lors du renouvellement d’un permis quelconque,
auprès des douanes, dans un service de police, à l’hôpital, et surtout à
l’école, elle-même gangrénée par des faux diplômes, on est forcé de se
soumettre au paiement de la corruption. Cette corruption correspond à une
sorte de privatisation des services administratifs dont l’utilité n’est reconnue
que lorsqu’ils apportent une rente individuelle. Fonctionnaires et
administrés ont la certitude que l’administration n’est qu’un nid de
corrompus puisqu’elle n’évolue pas et que les « réformes » sont financées
par l’extérieur.
La « petite » corruption est très présente dans les pays peu structurés,
ceux dans lesquels la criminalité est bien implantée ou dans lesquels les
élites la laissent se développer. Et pour cause, elle accompagne et justifie en
mode mineur leurs propres dérives. C’est une corruption de situation qui se
matérialise par des espèces, des petits cadeaux, de la nourriture (poulets ou
chevreaux), des services ou encore des vols d’opportunité (le stylo qu’on
« oublie » sur la table). Il s’agit de pratiques routinières contournant les
réglementations administratives tolérées, peu sanctionnées et considérées
comme légitimes ou inévitables.
Ce type de corruption joue, à l’évidence, un grand rôle dans la
perception de l’image donnée par ces pays, toujours répertoriés au plus bas
dans le classement de Transparency International 1.
Elle s’explique pour partie, sans que cela puisse la justifier pour autant,
par la pratique culturelle d’acceptation des dons et du favoritisme à
l’occasion de l’activité administrative normale. Elle se développe toujours
dans un contexte de pauvreté générale. Qualifiée de « corruption de survie »
ou encore de « corruption du ventre », elle se manifeste chez le corrupteur
sous la forme d’une aide, d’un coup de pouce pour faire avancer un dossier,
pour échapper à une obligation légitime ou bénéficier d’une protection.
L’effet cumulatif des sommes perçues par le corrompu peut atteindre des
montants considérables nets de toute taxation. Les corrompus organisent les
lenteurs, rendant indispensable l’obtention de ce « coup de pouce » en
ralentissant volontairement le traitement des dossiers, par les absences, les
travaux complémentaires plus rémunérateurs (le « gombo » en Côte
d’Ivoire) qui nécessitent l’utilisation de supplétifs. Ce système est
couramment appelé le système de la « pile » ou de la « rachoua » en
Tunisie. La corruption fait passer le dossier en haut de la pile. Je me
souviens avoir vu un haut fonctionnaire glisser l’équivalent de 50 euros
dans le dossier apporté pour obtenir un visa.
La notion d’« intérêt général » étant pratiquement absente des
préoccupations administratives dans les pays pauvres ou dans de nombreux
pays de l’Est, d’Asie et d’Amérique latine, l’administration, la magistrature,
la police et l’armée sont le plus souvent considérées comme un moyen de
survie ou d’enrichissement personnel.
La corruption trouve aussi sa cause dans la politisation de
l’administration qui en fracture la cohérence en créant un système de
rémunération-récompense. Cette situation donne l’image d’une
administration qui serait un lieu de rente et de privilèges toujours dénoncé
par les organisations de lutte contre la corruption, très présentes dans ces
pays lorsqu’elles ne sont pas bâillonnées.
Les systèmes partisans distribuent les postes à leurs affidés, il faut
« caser » les militants soit dans des postes administratifs, soit dans des
projets plus larges dans lesquels ils peuvent se « servir » copieusement. En
contrepartie, le parti les protège des poursuites éventuelles et facilite leur
carrière. Il n’est pas rare de constater que certains postes administratifs
particulièrement lucratifs sont achetés, comme s’il s’agissait d’une ferme
générale ou d’une avance sur recettes. L’appui politique est incontournable
pour obtenir les postes les plus lucratifs dans la police, l’armée, les douanes,
les impôts ou encore les meilleurs postes médicaux. Les postes les plus
recherchés sont des postes urbains ou des postes particuliers en brousse,
près des mines d’or ou des implantations des entreprises étrangères.
Il faut souligner aussi l’importance donnée aux commerçants qui ont
financé les élections dans le choix des directeurs qui « surveillent » leur
secteur. Certains pays n’étant en mesure de récupérer que 30 % des droits
de douane qui leur seraient dus, c’est une manne que les financeurs des
campagnes ne tiennent pas à perdre.
La corruption se criminalise aussi chez les fonctionnaires. La corruption
est alors organisée de manière hiérarchique dans les secteurs les plus
lucratifs. Ainsi, il se crée une sorte d’administration bis qui centralise les
amendes ou les prélèvements en principe justifiés par des infractions
fictives ou réelles, lesquelles, dans tous les cas, feront perdre un temps
considérable.
Ce type d’organisation, appelé mordida, au Mexique est présent dans les
services traitant les infractions réelles ou supposées à la circulation, dans la
police urbaine ou le long des corridors où les services corrompus sont
nombreux : la police, la gendarmerie, les douanes, les militaires, etc. Il est
souvent constaté le fait que divers services réalisent des actions
coordonnées sur certains checkpoints. Il s’agit là d’une criminalité
officielle, puisque les chauffeurs qui empruntent ces voies anticipent la
contrainte et préparent dès le départ les enveloppes dont le montant
correspond aux demandes successives.
La corruption aide dans de nombreux pays au financement du
terrorisme. À titre d’exemple, un fonctionnaire a validé 2 500 faux
documents d’identité qui ont permis à des membres de Boko Haram de se
déplacer tranquillement dans des zones de combat.
Cependant, souvent, des prélèvements corruptifs sont destinés à faire
fonctionner le service. Ils financent les carences de l’administration, par
exemple l’essence nécessaire aux déplacements dont la dotation a été
détournée en amont.
L’excuse tirée de la faiblesse de la rémunération est aussi avancée.
Comment peut-on estimer qu’il est possible de faire vivre correctement sa
famille avec 300 dollars 2 ? Les plus honnêtes exercent plusieurs métiers, les
plus débrouillards peuvent se laisser aller à accompagner les criminels, et
les autres attendent derrière leur bureau leurs « épingles ». Il faut cependant
retenir le fait que les sommes récupérées par les corrompus sont parfois
considérables. J’ai rencontré des fonctionnaires subalternes, notamment un
douanier en Amérique du Sud qui avait réussi à acquérir des châteaux, dont
les deux enfants utilisaient un coupé BMW et disposaient de plusieurs
millions sur leurs comptes bancaires. Ces dérives sont grandement facilitées
par une forte carence de l’encadrement, souvent absent ou occupé à d’autres
tâches plus rémunératrices, telles que les postes dans les agences
internationales. Les agents sont alors laissés libres de tout contrôle
hiérarchique. Il s’agit là d’une corruption de « petits et moyens agents »
tolérée par la population qui ne peut que subir. Elle appauvrit les faibles et
réduit les ressources publiques.
Cette corruption peut être présente dans tous les services, dans toutes les
administrations, depuis les finances jusqu’à la magistrature, elle est
particulièrement présente dans le secteur de la santé. Elle est facilitée par
l’analphabétisme et la méconnaissance des procédures par la population.
Quelle peut-être la portée d’affiches placardées dans un hôpital et portant la
devise « Payez ce que vous devez » lorsque les gens ne savent pas lire ? Le
corrompu se trouve dans une position de force par rapport au demandeur, et
l’impunité le conforte dans ses positions. Ce comportement peut être
identifié par la présence systématique de phénomènes de queue, d’absences,
de retards considérables dans le traitement des dossiers ou de concussions
dans les services fiscaux. Ces situations poussent l’administré à accepter le
paiement comme une malédiction parmi d’autres. Il n’existe aucun recours !
L’informatique ne résoudra pas le problème car il est toujours possible de
contourner les sécurités des fichiers.
Ce type de corruption est très préjudiciable pour le citoyen, car il limite
l’accès aux services publics et constitue un impôt supplémentaire. Il résulte
de cette situation une insécurité juridique constante et une grande réticence
à l’investissement dans ces pays. La législation pénale anticorruption existe
bien, mais elle n’est pas appliquée en l’absence de volonté et par manque de
techniciens. C’est une législation « hors sol », à qui, même si elle était
appliquée, il manquera toujours les bases matérielles telles que, entre autres,
un cadastre à jour, afin de poursuivre par exemple les bénéficiaires
d’enrichissements illicites.
Par ailleurs, j’ai aussi constaté que les sommes versées par les instances
internationales et les ONG au titre des divers projets font aussi l’objet de
détournements, et il ne s’agit pas ici de pays en guerre. Ces vols peuvent
être effectués par les élites, comme ce fut le cas des moustiquaires devant
être distribuées gratuitement pour lutter contre le paludisme qui ont été
détournées et vendues sur les marchés pour le plus grand bénéfice de la
belle-mère d’un satrape aujourd’hui écarté du pouvoir. Certains membres
des ONG participent aussi à la corruption en acceptant les cadeaux avec
lesquels on tente d’attirer les projets sur le village. Des fraudes locales
affectent aussi les distributions, il s’agit de détournements basés sur des
faux salariés, sur des surfacturations des frais de déplacement et de gestion.
Le système étant quasiment généralisé, certains prestataires sont mandatés
par les donateurs pour contrôler la bonne affectation des sommes engagées.
Décidément, en matière de corruption, on fait feu de tout bois !

LA CORRUPTION DES ÉLITES LOCALES : LES « KLEPTOCRATES »


Il s’agit d’une corruption d’enrichissement éhontée des élites et/ou de
leurs intermédiaires, les élites corrompues s’engageant dans une dynamique
d’accumulation de richesse en se souciant peu des moyens utilisés et de la
pauvreté des peuples. Ce comportement affecte aussi bien les élites
publiques que les élites privées, elles sont souvent complices. En fait, c’est
l’ensemble de la classe dirigeante locale qui est concernée, qui fonctionne
en réseau et peut intégrer une dimension ethnique.
Le système consiste en une prédation organisée des flux internes et
externes du pays. La corruption dans les marchés publics est un moyen
privilégié d’enrichissement, mais il n’est, hélas, pas le seul. Les dirigeants
de ces pays ont souvent institué un système de prédation dans les
organismes publics destinés au fonctionnement de l’État.
Prenons le cas d’un service postal destiné à la distribution du courrier et
de colis dont les comptes sont sans cesse négatifs et toujours abondés par
l’État. Une analyse simple permet d’identifier les points de fuite, ils sont
politiques :

de nombreux salaires sont fictifs, les absences sont nombreuses et le


nombre de supplétifs affectés à la distribution est en augmentation. Ces
derniers survivent avec la corruption ;
l’entreprise investit des sommes importantes dans des sociétés privées
qui n’ont aucun lien avec son activité, mais qui appartiennent à des
proches du pouvoir ;
des sommes élevées sont virées sans justification sur des comptes
privés ;
Etc.

Mais cela n’est qu’une billevesée au regard du détournement majeur qui


a été organisé par un proche du pouvoir.
Ce détournement se décline de la manière suivante :

1. Un pays riche en pétrole (le pays A) vend au-dessous du cours le


pétrole nécessaire à la fabrication d’électricité d’un pays voisin (le
pays B).
2. Une société est créée dans le pays donateur (pays A), elle achète le
pétrole à un prix bas, centralise les transferts et facture les livraisons à
l’établissement public du pays utilisateur (pays B). Les dirigeants de
cette société appartiennent à la camarilla du pays bénéficiaire.
3. Les facturations sont majorées et les produits disparaissent dans les
paradis fiscaux.
4. Une fois le pétrole livré aux consommateurs, il est plus cher de 30 %
à celui du marché.
Il a donc été créé une station de « pompage », si l’on peut dire, en
amont de l’entreprise d’État qui bénéficie aux proches du pouvoir. Et le
pays manque d’électricité.

Dans les pays de l’Est, outre les manipulations décrites ci-dessus qui
sont bien présentes, les privatisations ont été l’une des périodes les plus
fastes de la corruption du monde politique, l’exemple le plus marquant est à
rechercher lors de la privatisation des structures des pays de l’Est après la
chute du mur de Berlin.
L’implication de ces corrompus est patente dans l’immobilier local,
d’autant plus intéressant que le cadastre (l’état civil des biens) n’est
qu’approximativement servi et permet des appropriations intéressantes tout
en ne donnant pas la possibilité d’identifier les vrais propriétaires.
La corruption des dirigeants entraîne une longue succession de dérives,
qui fonctionnent par ruissellement. Les règles régissant les marchés ne sont
plus respectées, les « éléphants blancs » se multiplient, les concessions
d’exploitation des matières premières sont obtenues par la corruption, et
une minorité s’approprie les richesses locales écartant les entrepreneurs
intègres. Ces dérives se déclinent par strates, depuis les élites jusqu’au
niveau le moins élevé. Les entreprises, les banques étrangères, des pays
étrangers utilisent ce comportement qui leur permet de capter les richesses
locales sans encombre.
Je fais parfois un rêve étrange et merveilleux, celui d’un dirigeant
corrompu qui utiliserait 20 % de ses revenus illégaux pour construire des
écoles, former des professeurs intègres, améliorer l’organisation de la santé,
et réduire la corruption avec l’aide de citoyens décidés. Il serait réélu à vie,
ou promptement assassiné !

Les multinationales de la corruption


Les métastases de la corruption se développent de manière
exponentielle lorsque les conditions sont favorables, une croissance en
apparence sans limites, des régimes dictatoriaux Rapetou, des pratiques de
conflit d’intérêts très laxistes, et c’est un pays, voire un continent, qui peut
être touché.

L’AMÉRIQUE DU SUD EST SECOUÉE PAR LE SCANDALE


3
ODEBRECHT

L’un des exemples majeurs de l’emprise de la corruption sur le politique


affecte toute l’Amérique du Sud avec la tentaculaire affaire Odebrecht. La
société de travaux publics éponyme avait organisé un cartel pour se partager
les appels d’offres de Petrobras, l’entreprise pétrolière brésilienne. Les
marchés obtenus et surfacturés permettaient de distribuer des contreparties
aux cadres du groupe pétrolier et de financer les politiques locaux. Cette
multinationale a généralisé les pratiques brésiliennes à l’ensemble du
continent sud-américain.
Ce type de corruption est engendré par les relations étroites et la
promiscuité entretenue par le monde politique et les entreprises, ce qui
devrait en Europe, en France en particulier, faire réfléchir, car un lobbying
trop appuyé se transforme inévitablement en corruption. L’organisation du
système politique brésilien explique en partie cette dérive. Une trentaine de
partis sont en lice pour les élections se déclinant sur trois échelons,
municipal, étatique et fédéral, et le coût des campagnes, non régulé, est
exceptionnellement élevé. De plus, après une élection, le gouvernement
peine à conserver une majorité, dont le ciment est la distribution d’espèces,
d’où l’importance des maletin, les porteurs de mallettes, petites mains
besognant à la constitution et à la pérennité des majorités, et qui eux aussi
négocient dans les vestibules. Les énormes sommes qui permettent de
remporter les élections et stabilisent les majorités proviennent des grandes
entreprises nationales ou privées, ou de groupes criminels. Les partis en
jouent à l’évidence et la corruption est érigée en système par le biais des
caisses noires.
Ce scandale mondial est né d’un fait minuscule, un battement d’ailes,
qui s’est transformé en tremblement de terre. Née d’un soupçon de
blanchiment dans un bureau de change installé dans une station-service de
Brasília, la plus vaste campagne anticorruption de l’histoire du Brésil,
l’opération « Lava jato » (« Lavage express ») s’est développée. La « grippe
espagnole » des gouvernements avait infecté l’Amérique latine.
En un peu plus d’une décennie, Odebrecht a versé pour près de
800 millions de dollars de dessous-de-table, a estimé récemment le
ministère américain de la Justice. Près de la moitié de ce montant a été
versé à des décideurs brésiliens (349 millions de dollars). Le reste a fini
dans les poches de responsables latino-américains et africains, soit, par
ordre décroissant d’importance, à des Vénézuéliens (98 millions de dollars),
des Dominicains (92 millions de dollars), des Panaméens (59 millions de
dollars), des Angolais (50 millions de dollars), des Argentins (35 millions
de dollars), des Équatoriens (33,5 millions de dollars), des Péruviens
(29 millions de dollars), des Guatémaltèques (18 millions de dollars), des
Colombiens (11 millions de dollars), etc.
Ces investigations ont été rendues possibles par la décision des patrons
d’entreprise de collaborer avec les policiers et les magistrats. Soixante-dix-
sept cadres de l’entreprise ont aussi livré des noms, des dates et des
montants versés. Un déballage que l’on a qualifié de « confession de fin du
monde ».

L’entreprise brésilienne Odebrecht, dans cette constellation corruptrice,


fut accompagnée entre autres par le leader de l’agroalimentaire mondial. La
multinationale José Batista Sobrinho (JBS) et ses dirigeants ont transmis à
la justice les noms de plus de 2 000 politiques corrompus, ainsi qu’une
documentation mettant en cause 1 829 hommes politiques, 16 gouverneurs
d’État et 167 députés élus. Le groupe JBS aurait aussi « financé » le vote
d’une centaine de lois le favorisant. Ironie du sort, l’ancien président par
intérim Michel Temer, artisan de la destitution de la présidente Dilma
Rousseff, a fait lui-même l’objet de poursuites. C’est l’arroseur arrosé !
Avertis par un procureur sans doute stipendié, les frères Batista ont,
juste à temps, échappé à la menace judiciaire en se retirant aux États-Unis.
Ils écopent d’une amende de 60 millions de dollars à titre personnel,
l’entreprise devra payer 3 milliards de dollars. Une partie de l’amende a été
amortie par l’achat en masse de dollars, spéculant sur sa hausse après le
scandale, et cela a marché. Dix-sept partis politiques ont demandé
l’annulation de la délation, dénonçant le « crime parfait ».
Le développement de « Lava Jato » a franchi les frontières du Brésil. Il
a affecté presque tous les pays du sous-continent, et il rattrape aujourd’hui
un marché de sous-marins nucléaires au Brésil conclu par la France.
Quarante millions d’euros de commissions auraient été versés à un
intermédiaire appelé « Champagne 4 ».
En Colombie, une enquête est ouverte sur un possible financement
illégal de la campagne électorale 2014. Un ancien sénateur emprisonné
témoigne avoir remis 1 million de dollars, sur un pot-de-vin de 4,6 millions,
au directeur de campagne du chef de l’État.
Au Pérou, pays traditionnellement affecté par la corruption, un ancien
président est incarcéré. Il aurait reçu 20 millions de dollars après avoir
obtenu le marché de la « Route interocéanique » entre le Pérou et le Brésil.
La justice américaine évalue à 29 millions de dollars les dessous-de-table
versés à des hauts fonctionnaires péruviens entre 2005 et 2014, entachant la
réputation de trois présidents.
Les deux fondateurs du cabinet d’avocats Mossack Fonseca, devenus
célèbres depuis les Panama Papers, sont poursuivis pour blanchiment de
capitaux dans le cadre de ce scandale. Pour la petite histoire, l’un d’eux a
accusé le président du Panama d’avoir reçu des dons de l’entreprise
brésilienne.
L’Argentine, déjà rompue à ces pratiques, s’est engagée avec Odebrecht
sous le mandat de Cristina Kirchner. D’anciens cadres de la société ont
avoué avoir versé 35 millions de dollars de dessous-de-table à des
fonctionnaires entre 2007 et 2014. La justice de Buenos Aires enquête sur
huit contrats d’importants travaux publics que la compagnie s’est vu
adjuger sous la présidence de Cristina Kirchner, pour 278 millions de
dollars.
Au Mexique, entre 2010 et 2014, 10,5 millions de dollars de pots-de-vin
auraient été encaissés par de hauts fonctionnaires permettant à Odebrecht de
réaliser quelque 40 millions de dollars de bénéfices. Les soupçons se
portent vers Pemex, l’entreprise pétrolière publique. Un contrat de plus de
602 millions d’euros lui a été attribué pour assurer le conditionnement
d’une raffinerie à Tula.
Après le Brésil et le Venezuela, la République dominicaine serait, avec
92 millions de dollars, le troisième récipiendaire des pots-de-vin distribués.
Pourtant, aucun bénéficiaire n’a été révélé, aucune arrestation n’a été
effectuée et aucune action judiciaire n’a été engagée.
Au Panama, Odebrecht a versé 59 millions de dollars entre 2009 et
2014 à de hauts fonctionnaires, en échange de contrats évalués à
175 millions de dollars. Dix-sept personnes ont été inculpées pour
blanchiment d’argent et corruption. Parmi elles figureraient, selon la presse,
les deux fils d’un ancien président, titulaires de comptes en Suisse crédités
de 22 millions de dollars.
À Cuba, l’entreprise a obtenu sans appel d’offres l’élargissement du
port de Mariel, à 40 km de La Havane et à 160 km de la Floride. Les
travaux gigantesques ont été financés par la Banque nationale de
développement économique et social (BNDES) à hauteur de 682 millions
de dollars (sur un coût total de 957 millions). Tous les documents bancaires
concernant les crédits liés auraient été classés secret-défense.
À Caracas, la justice américaine évalue à 98 millions de dollars les
dessous-de-table versés à des hauts fonctionnaires entre 2006 et 2015.
Dans l’ancienne colonie portugaise, cliente historique d’Odebrecht, le
groupe aurait versé 50 millions de dollars entre 2006 et 2013 à des
représentants gouvernementaux pour obtenir des contrats de travaux publics
et empoché 262 millions de dollars de profit. Le rapport est acceptable. Au
Mozambique, 900 000 dollars de pots-de-vin auraient été distribués entre
2011 et 2014.
Les enquêtes judiciaires au Brésil sont appuyées par la coopération
internationale depuis la Suisse, pays dans lequel les corrompus ont caché
leurs avoirs illégaux. Une équipe d’investigation conjointe a permis
d’accélérer les procédures en Suisse et 830 millions de CHF (753 millions
d’euros) dont l’origine est suspecte ont été bloqués dans les banques
helvétiques.
Dans un tel montage, la présence d’une banque était indispensable.
C’est la banque brésilienne BNDES qui a joué un rôle pivot dans ce
montage systémique en octroyant des prêts pour réaliser des opérations
internationales et, à un moindre degré, nationales. Elle a aussi contribué à
ce système corruptif dans le cadre de l’opération dite des « Champions
nationaux ». Elle a accordé des prêts à tort et à travers à de nombreuses
entreprises qui ont détourné les fonds. Celles qui en ont tiré un bénéfice ont
quitté le Brésil. De plus, nombre des bénéficiaires ont financé le parti des
Travailleurs et les autres partis de droite. Une commission d’enquête
parlementaire (CPI) a tenté d’identifier les problèmes, elle s’est « terminée
en pizza », comme on dit au Brésil.

La malédiction des pays riches en matières


premières

LA CORRUPTION AU VENEZUELA

Les événements du Venezuela montrent comment la corruption peut


ruiner un pays, des précédents existaient en Argentine, mais dans ce pays
richissime en pétrole, l’incompétence et la corruption ont œuvré de concert.
L’étatisation des secteurs clés a été confiée à des militaires souvent
incompétents et voraces, la corruption gangrénant tous les domaines de
l’économie. La moitié de la rente pétrolière des vingt dernières années a
disparu sans laisser de traces, ce qui démontre que le détournement était
bien organisé et que la lutte antiblanchiment présentait quelques trous dans
sa raquette.
De plus, l’État semble être désormais fortement criminalisé, car nombre
de trafics passent par ce pays sans réaction aucune. Il est devenu la
plateforme principale de la livraison de drogue vers l’Europe. Les ventes
d’armes utilisent aussi ses structures, et les militaires disposent de
nombreux ministères et d’une grande partie de l’économie qu’ils gèrent
avec la même virtuosité. Ils ont réalisé de superbes opérations financières
en jouant avec le contrôle des changes, par exemple.

LA CORRUPTION DANS LES PAYS PÉTROLIERS

Les systèmes sont bien rodés, un industriel allemand du secteur de la


construction de pipelines a décrit 5 son expérience de la corruption dans les
pays pétroliers. Pour lui « les grands noms de l’industrie comme Siemens,
Daimler, Man ont eu à pratiquer la corruption pour bénéficier de marchés
publics ». Selon lui « il y a des pays où cela ne marche pas autrement »,
citant surtout l’Algérie, l’Égypte, le Nigeria et la Russie.
Il décrit la procédure suivie, un grand classique : « Le responsable de
l’octroi des marchés, cité le plus souvent comme un agent public, perçoit
une commission sur facture représentant une partie de la somme du contrat.
Un compte en Suisse est désigné, sur lequel l’argent est viré, et le tour est
joué », lit-on dans cet article. À la question : la marge de l’entrepreneur en
souffre-t-elle ? La réponse de Eginhard Vietz est « Non ». Car il se trouve
que la somme, qui peut représenter 10 % du contrat, est réintégrée dans le
prix du devis. Le coût est supporté par le contribuable.

6
LES INTERMÉDIAIRES DU PÉTROLE NIGÉRIAN

Le président du Nigeria s’est aussi attaqué en 2016 aux compagnies


pétrolières étrangères qui opèrent sur son sol. Le français Total, l’italien
ENI, l’américain Chevron, le brésilien Petrobas et Shell sont concernés. Ces
compagnies sont accusées d’avoir exporté illégalement plusieurs milliards
de barils de pétrole. Elles auraient réduit leur base taxable de 12,7 milliards
de dollars. Pour avoir le droit d’extraire et de vendre, elles sont amenées à
mettre en place un partenariat avec la compagnie pétrolière nationale
nigériane, la NNPC, qui appliquait une taxe sur le pétrole exporté.
Or, les quantités de pétrole vendues ont été sous-évaluées. Les
détournements dans les régions de production sont massifs. Ils pouvaient
atteindre 20 % de la production totale. Par ailleurs, 75 % du brut est destiné
au marché international et les navires utilisent des faux permis. Cette fraude
ne peut être réalisée que si des corrompus facilitent l’opération en la
couvrant. Ces derniers auraient été identifiés dans l’environnement
présidentiel, au ministère du Pétrole et à la NNPC, on compte aussi
quelques traders véreux.
L’ancienne ministre du Pétrole a été arrêtée à Londres en octobre 2015
pour blanchiment d’argent. L’ex-directeur général de la NNPC a été inculpé
de blanchiment d’argent et de fraude lors de sa comparution devant un
tribunal à Abuja, 10 millions de dollars en espèces avaient été retrouvés
dans l’une de ses propriétés dans le nord du pays.
Une juge de Milan a prononcé les deux premières condamnations dans
un dossier de corruption présumée au Nigeria impliquant les compagnies
pétrolières Shell et ENI. Les intermédiaires ont été condamnés pour
« corruption internationale » à quatre ans de réclusion et à la confiscation de
98,4 millions de dollars pour le premier et de 21 millions de francs suisses
pour le second. En définitive, il leur reste encore de quoi vivre. Ces deux
personnes avaient demandé à bénéficier d’une procédure de jugement
accéléré se déroulant à huis clos et ouvrant droit à une réduction de peine.

LES MATIÈRES PREMIÈRES

L’un des montages majeurs dans ce secteur est structuré sur plusieurs
niveaux. La première strate s’appuie sur la corruption. Des intermédiaires
proches du pouvoir local bénéficient d’un pouvoir de décision sur la
dévolution des permis octroyés dans tous les domaines, forestier, or, cobalt,
métaux rares, en fait sur toute la panoplie des matières premières. Ces
personnages au profil assez sulfureux arrosent les politiques et organisent
l’installation des multinationales du secteur. Ces dernières contractent avec
les services locaux et créent des sociétés de type joint-venture avec
l’intermédiaire.
La deuxième strate est dédiée à la comptabilisation des redevances
perçues par l’État concerné. L’intérêt de la multinationale est de limiter au
minimum le montant de la redevance. Pour ce faire, elle utilise le modèle du
montage des prix de transfert qui permet de réduire sensiblement la taxation
locale (en général un impôt sur les bénéfices et diverses autres taxes) et qui
peut être encore minorée lorsque des investissements en matériel lourd sont
effectués.
La troisième strate consiste à aider les locaux à faire sortir les fonds du
pays. Ainsi une société avait en comptabilité acheté une quinzaine de
machines, évaluées à une trentaine de millions chacune, dont la moitié
seulement avait été livrée. Cette opération permettait à la fois de minorer
monstrueusement le bénéfice et aidait certains dirigeants politiques à
échapper au contrôle des sorties de fonds du pays.
L’autre manipulation est organisée en minorant les quantités exportées.
La mécanique comptable est identique, elle exige cependant le recours à la
corruption douanière qui pourrait atteindre dans certains pays 70 % du
montant estimé des droits.
Certains grands opérateurs œuvrant dans les matières premières sont
soumis au contrôle de la justice américaine qui enquête, entre autres, sur les
pratiques de Glencore en République démocratique du Congo, au Nigeria et
au Venezuela 7.
Ce géant suisse des mines et du négoce a annoncé son assignation par le
Department of Justice (DOJ) dans une enquête pour corruption. Son action
a chuté de plus de 10 % à la Bourse de Londres à l’annonce de la nouvelle.
Il doit donc produire les documents et les enregistrements en application du
FCPA (Foreign Corrupt Practices Act) et des textes poursuivant le
blanchiment d’argent. La documentation demandée concerne les activités
commerciales de la société au Nigeria, en République démocratique du
Congo et au Venezuela de 2007 à 2018. Or, il s’agit de l’une des activités
les plus sensibles dans les pays considérés comme les plus corrompus de la
planète.
Cette procédure est liée aux poursuites engagées à l’encontre de Dan
Getler, qui, selon le Trésor américain, servait d’ouvreur aux multinationales
minières auprès du président Joseph Kabila, dont les contrats seraient
« opaques et corrompus ». Entre 2010 et 2012 uniquement, la République
démocratique du Congo aurait perdu environ 1,36 milliard de dollars de
revenus miniers en raison des contrats préférentiels accordés à ce
personnage.
Les intermédiaires des traders suisses de Glencore et le représentant de
Trafigura au Brésil 8 sont aussi poursuivis pour avoir effectué des paiements
de nature corruptrice à des employés de la compagnie pétrolière d’État et à
des intermédiaires pour 31 millions de dollars. « Les preuves indiquent
qu’il existait un schéma à travers lequel les entreprises sous enquête
payaient des pots-de-vin à des fonctionnaires de Petrobras pour obtenir des
faveurs, des prix plus avantageux et réaliser des contrats avec plus de
fréquence », détaille le procureur de l’État du Parana dans un communiqué.
Ils sont suspectés d’avoir versé respectivement 6,1, 4,1 et 5,1 millions de
dollars de pots-de-vin. Les paiements se seraient échelonnés entre 2011 et
2014 et sont liés à 160 opérations de vente et d’achat de dérivés pétroliers.
Dans le cadre de ce « raid », le cinquante-septième de l’opération
« Lava Jato », la Cour fédérale de Curitiba (Brésil) annonce avoir émis
11 mandats d’arrestation et une assignation à comparaître, et effectué
27 recherches et perquisitions.
QUATRIÈME PARTIE

LE TRUCAGE DES MARCHÉS


PUBLICS : VISITE DE LA BOÎTE
NOIRE
On ne traitera pas ici – un ouvrage n’y suffirait pas – de l’utilisation des
fonds des collectivités finançant le train de vie, la table ou la préparation
des élections. La Cour des comptes, les chambres des comptes et les
investigations autres en apportent tous les jours la preuve : ici, des salariés
sans travail depuis des dizaines d’années ; là, les collaborateurs royalement
payés en grand nombre ; là encore, on bénéficie de postes peu épuisants
donnant accès à des avantages non négligeables ; ailleurs, les contrats
accordés à des collaborateurs chargés de mission semblent préparer des
échéances futures. Le propos sera ici limité aux risques afférents aux
marchés.
Les marchés publics, donc, sont des contrats conclus à titre onéreux
destinés à répondre aux besoins de l’acheteur public en matière de travaux,
de fournitures et de services. L’objet du marché doit satisfaire un besoin
réel de la personne publique, et c’est de notre argent qu’il s’agit. L’initiative
appartient à l’acheteur public, trois principes essentiels doivent être
respectés : la liberté, l’égalité d’accès et la transparence.
L’impact économique des marchés publics est considérable, il
représente près de 15 % du PIB de chacun des États de l’Union européenne,
ce qui pour la France représenterait plutôt 100 milliards d’euros annuels
d’après l’observatoire économique de la commande publique, et 70 % des
marchés sont le fait des collectivités. Les marchés ont un effet régulateur
pour l’économie. On constate, lors des périodes de crise, une bagarre
intense pour obtenir ces derniers, même si le concert de jérémiades reste
d’actualité, alors qu’en période de croissance les entreprises préfèrent se
tourner vers le privé.
L’OCDE évalue les « pertes » dans la commande publique entre 10 et
30 % du montant des opérations. Elles comprennent les fraudes, la
corruption et la mauvaise gestion. Le montant des achats publics européens
avoisine les 1 500 milliards d’euros, soit un montant de dépenses indues
compris entre 150 et 450 milliards d’euros.
Les principes régissant les marchés pourraient même engendrer de
magnifiques exemples de gestion respectueuse et raisonnée… s’ils étaient
respectés, or ce n’est pas le cas ! Les fraudes dans les marchés publics
défrayent inlassablement les chroniques, des infractions pénales graves sont
commises et donnent lieu à des enrichissements personnels. Il ne se passe
pas de mois sans qu’un scandale directement ou indirectement lié aux
marchés publics ne mette en cause des agents publics 1. Et la réalité est bien
plus sombre.
Les marchés publics ont toujours présenté une forte réceptivité aux
atteintes à la probité, car on connaît l’adage « qui vole l’État ne vole
personne », et les victimes ne sont pas identifiables !
Les marchés publics représentent un chiffre d’affaires considéré comme
sûr par les entreprises. La communication programmatique en fait un sujet
de réélection pour les édiles, quant à l’État, il doit bien montrer qu’il
investit, même à contresens. Ainsi, au fil du temps et de l’évolution
technique, chacune des phases du marché se voit affectée d’un type de
montage parfaitement conçu et adapté à la procédure et au cycle de
contrôle. Les manipulations ont été réfléchies, les artifices huilés et agencés
dans leurs moindres détails, dans le but de ponctionner aisément les caisses
publiques. Chaque fraudeur sait exactement quel chemin suivre pour
contourner les contrôles désespérément légers et souvent inopérants. Depuis
les études effectuées en amont de la passation du marché jusqu’aux
contentieux engagés lors de leur conclusion, des manipulations sont
possibles. Les artifices mis en place aux divers stades de la procédure
présentent une apparente régularité : c’est du bon travail de professionnel.
Pour les collectivités, à la complexité des travaux effectués viennent se
joindre la complexité des textes et l’opacité des comptes. En effet, on
manque souvent d’informations traçables sur les dépenses. La loi portant
sur la nouvelle organisation territoriale de la République (loi NOTRe) a
intégré en 2015 des principes de transparence, mais n’a pas prévu de
sanctionner les manquements. Les comptes des structures qui gravitent
autour des municipalités, s’ils ne sont pas agrégés, rendent leur image
insaisissable. Rares sont les comptabilités analytiques qui permettraient de
détailler les coûts, et la volonté de les mettre en place est très modérée.
Au manque de formation des soumissionnaires, acheteurs, comptables,
s’oppose la technicité des bureaux d’études et des entreprises qui vivent des
marchés publics. Ces fraudes sont difficilement décelables, les manœuvres
permettant d’outrepasser les règles sont parfaitement dissimulées. De plus,
l’effet de masse joue. Dans les grandes collectivités, les contrats sont
innombrables, et les marchés truqués présentent des caractéristiques
proches de celles des marchés corrects. Les analyses effectuées sur une base
documentaire n’identifient pas aisément les signaux faibles passés dans
l’urgence et sous une forte pression. Les pratiques clientélistes engluent les
collectivités, toute dénonciation déstabilise les situations personnelles et
l’ensemble du réseau. L’insuffisance des contrôles indépendants facilite les
dérives. Le marché public reste l’un des secteurs dans lesquels les fonds de
l’État et des collectivités sont le plus aisément dilapidés.
La décentralisation a favorisé les notables, des « leaders urbains »,
« techno-notables », hauts fonctionnaires ou petits marquis aux chausses
enrubannées. Le cumul se recompose par l’exercice simultané de plusieurs
mandats locaux. Les véritables enjeux ne sont pas ceux de l’élection elle-
même, mais ceux du troisième tour qui élimine ou limite les contre-
pouvoirs et se passe à l’abri des regards. La participation aux « interco » est
obligatoire si on veut asseoir son financement, mais tout se décide au cours
de ces réunions aux portes closes précédant les séances publiques.
Finalement on embrouille deux notions essentielles, celle de l’imputabilité
(le comportement est-il volontaire ?) et celle de la redevabilité (qui doit
rendre compte ?) des décisions dans ces négociations discrètes menées par
le « super-maire ».
La crise de la Covid-19 met en évidence le fait que ce sont les maires
qui sont en première ligne et qui font vivre le lien social, à la différence de
ces diverses structures peu lisibles. Ce qui est décrit ici ne les met pas en
cause, ce sont les atteintes au corps social qui sont décrites, atteintes
d’autant plus intolérables qu’elles sont commises par des élus, incarnations
de l’intérêt général. En fait, c’est la « génération Balkany » que je décris et
l’indélicatesse de certains responsables bien aidés par les corrupteurs. Ils ne
sont évidemment pas majoritaires, mais leur comportement jette l’opprobre
sur l’ensemble des donneurs d’ordres déjà malmenés par Paris. Et je
comprends la tristesse qui étreint lorsqu’on apprend que, dans le superbe
village ensoleillé voisin, le maire a fait refaire son mas avec des fonds
publics.
Je propose d’analyser le paradoxe d’une transparence présentée
officiellement comme incontournable dans l’utilisation des fonds d’État,
sans cesse contredite par les non-dits, la mauvaise foi, les faux
documentaires, les fraudes, les pratiques corruptrices et toutes ces
manipulations qui portent atteinte à la probité et aux finances. Cette partie
permettra au lecteur de pénétrer le monde secret de l’achat public et
d’éclairer la boîte noire.
Les cinq étapes nécessaires et incontournables pour truquer les marchés
publics décrites par Louise Fessard 2 constituent une mise en bouche
schématisée des développements qui vont suivre.
Première étape – Disposer d’un moyen d’action puissant sur les
prestataires pour « travailler » les besoins et la présentation du dossier.
Deuxième étape – Disposer d’un maître d’œuvre conciliant. Ce dernier
rédige le cahier des clauses techniques et classe les réponses des
entreprises à l’appel d’offres. Il reste, en cas de problème, la possibilité
de travailler en amont de l’appel d’offres, ce qui n’est pas très
compliqué lorsque les réseaux locaux fonctionnent.
Troisième étape – L’entreprise désignée doit présenter un projet moins-
disant, quitte à se « refaire » avec des avenants ciblés, des compléments
de chantier ou encore en réalisant des prestations ne correspondant en
rien à ce qui est prévu au contrat. Elle doit présenter une offre qui tienne
compte des offres concurrentes, des précisions non explicites, ou
organiser un système d’offres de couverture. Il sera aussi possible de la
rendre mieux-disante en faisant œuvrer les bureaux d’étude privés ou
ceux des collectivités. À ce stade, un marché apparaissant irréprochable
peut être totalement perverti.
Quatrième étape – Dans le cas où un candidat intrus présenterait
réellement le risque d’être choisi, utiliser les grands moyens est parfois
nécessaire, des études d’avocats amis seront alors pertinentes pour
écarter la candidature. Ce n’est qu’en dernier recours que des grèves
millimétrées seront engagées ou que des incendies ciblés affecteront les
locaux ou les machines de l’heureux gagnant, et cela ne constitue pas
qu’une particularité de Montréal ou de Naples.
Cinquième étape – Le contrôle de l’exécution reste le point faible de la
loi sur les marchés comme celui du contrôle du service fait et des
avenants. Cette situation rend aisées les demandes contentieuses
permettant de se « refaire » comme au casino.

Le Service central de prévention de la corruption 3 estimait que « les


contrôles existants peuvent, pour peu qu’ils soient correctement effectués,
contribuer à mettre au jour certaines fraudes. Mais ils se heurtent aussi,
dans leur configuration actuelle, à des limites qui peuvent en freiner
l’efficacité ».
Ces contrôles sont rarement exercés de manière systématique et
approfondie. Le contrôle de légalité pratiqué par les services préfectoraux
est limité par les moyens humains, par l’effet technicité, l’effet volume et la
pression du politique local. Les autres contrôles sont conçus comme des
contrôles de conformité, conformité aux textes, aux procédures, aux règles
budgétaires… Dans ce dispositif, un montage savamment organisé reste
indécelable. C’est une cartographie des fraudes et des corruptions affectant
les marchés publics qui est développée ici.
CHAPITRE 1

Les « études » recèlent des risques multiples


et complexes

Les marchés de prestations intellectuelles, aussi appelés marchés


d’études, sont des marchés de services faisant appel à des opérations de
l’esprit. Leur cadre juridique est complexe, il concerne à la fois le Code des
marchés, celui de la propriété intellectuelle et le Cahier des clauses
administratives générales (CCAG) applicable aux marchés publics
intellectuels.
Le domaine d’application est extrêmement vaste, il peut s’agir de
prestations d’études, de conception, de conseil, d’expertise et de maîtrise
d’œuvre. La maîtrise d’ouvrage ne disposant pas de compétences
universelles, les études, rapports et autres documents comblent les carences
et dispensent les informations nécessaires à la gestion publique. Cette
source d’informations est d’autant plus nécessaire que l’évolution technique
rend très rapidement obsolète le corpus de connaissances, et le respect des
normes nécessite une mise à jour permanente. L’utilité des études est
évidente au cours de la définition d’un besoin ou d’un arbitrage par la
maîtrise d’ouvrage. Ces expertises facilitent la prise de décision.
Or, ces prestations immatérielles sont particulièrement vulnérables.
Pour qui sait les manipuler, elles peuvent être utilisées dans la plupart des
situations requérant un besoin urgent et peu honorable de trésorerie, la
satisfaction d’un comportement clientéliste, le téléguidage du choix d’un
prestataire potentiel au détriment d’un autre ou plus largement la
commission d’un détournement de fonds publics. Les études sont produites
en amont des procédures engagées, un archivage approximatif rend
malaisées la reconstitution historique des opérations et leur articulation
entre les divers marchés. Des études peuvent être demandées dans des
domaines les plus divers, voire farfelus. Leur montant peut n’être pas très
élevé, le risque encouru est alors faible, mais le contrôle absent.

Copinage, clientélisme et détournement


de fonds publics dans les études
L’énergie créative est incommensurable lorsqu’il s’agit de s’approprier
ou de distribuer des fonds publics dans un cadre clientéliste, mode de
fonctionnement hérité de l’Ancien Régime et fondé sur le rapport de
suzeraineté. Tout soutien du vassal méritant protection et prébende utilise le
don et le contre-don. Ainsi, lorsque le besoin de trésorerie est pressant,
lorsque le décideur désire se « mettre bien » avec le calife, remercier un
parent, un ami politique ou couvrir une magouille, le paiement d’une étude
opportune ou un salaire de circonstance consolident le lien. Certaines études
peuvent blanchir en urgence une activité salariée fictive. Ces dernières sont
souvent comptabilisées dans les entités dépendant des collectivités rendant
leur identification difficile.
Quelques études sont passées à la postérité et ont créé un scandale
spectaculaire. Deux d’entre elles, bien que clôturées par un non-lieu, aucun
délit n’étant identifié par la justice, ont généré un raffut énorme. Il s’en
suivit une prise de conscience de la dangerosité des études en termes de
fraude.
Le très remarqué rapport sur « La francophonie et la coopération
décentralisée », rédigé pour le conseil général de l’Essonne, n’est certes pas
le plus instructif ni le plus technique, mais il est resté délicieusement
célèbre. L’auteur avait jusque-là bien caché ses compétences dans ce
domaine. De parfaites mauvaises langues ont même prétendu que des fautes
d’orthographe et des erreurs de plume auraient été rajoutées dans le
document car un rapport trop lissé aurait perdu de sa crédibilité. Pour notre
part, nous n’en croyons pas un mot car l’auteur a dit avoir consulté nombre
de documents incontournables et sérieux pour étayer ses écrits, et la
procédure engagée a été annulée en son temps pour vice de forme. Ce
document de 36 pages a coûté 200 000 francs au conseil général de
l’Essonne et aurait nécessité huit mois de travail à son auteur. »
L’étude portant sur la vidéosurveillance et sur un système de lecture
automatique de plaques d’immatriculation, commandée à Roland Dumas
par Gilbert Baumet, maire de Pont-Saint-Esprit, ne manque pas d’intérêt 4.
Cette facette innovante de son immense talent était restée confidentielle,
peu de gens connaissaient la connexion du grand avocat aux évolutions de
son temps. Il est vraiment dommage que la diffusion de cette étude soit
restée discrète, nous aurions sans doute beaucoup appris sur l’état de la
matière. Les policiers, mauvais esprits sans doute, estimaient qu’elle aurait
permis de rémunérer la défense d’un édile dans une affaire de malversations
jugée en 2006, ce dont les prévenus se défendaient.
L’ex-édile a d’abord été condamné par le tribunal correctionnel de
Nîmes. L’ancien ministre socialiste des Affaires étrangères et ancien
président du Conseil constitutionnel, a quant à lui été condamné à une
amende pour recel. Les deux ont par ailleurs été condamnés à verser à la
commune, partie civile dans cette affaire, chose rare, plus de 8 348 euros.
Ils ont été ensemble relaxés en appel en octobre 2017. Procédure, quand tu
nous tiens !
Les instances locales ne sont pas les seules à pratiquer ces jeux
discutables et ruineux pour les finances publiques. Dans un domaine
proche, un scandale d’une toute autre ampleur a éclaté en 2010. Mme
Boutin après avoir quitté le gouvernement, fut employée au ministère du
Travail à compter du, n’y voyez aucune ironie, 1er avril, en « qualité de
chargée de mission » avec une « rémunération mensuelle » de 9 500 euros
net 5. Le Canard enchaîné ajoute que la présidente du Parti chrétien-
démocrate (PCD, allié à l’UMP), démise du gouvernement en juin 2009,
dispose d’une « voiture avec chauffeur », de « bureaux dans le
15e arrondissement de Paris » et d’un « secrétariat particulier ». Par ailleurs,
elle bénéficiait d’un montant mensuel de revenus notable. Pour contenir la
« tourmente médiatique », elle a, elle-même, décidé de ne pas recevoir ces
émoluments, comme on a pu le lire dans la presse… Deo gratias.
Ces études benoîtement demandées à des proches nécessiteux
permettent d’affirmer l’importance de l’influence partisane aux dépens des
fonds publics, même lorsqu’on ne leur reconnait pas de caractères
délictueux. René Dosière 6, député apparenté PS de l’Aisne qui met à mal
les accommodements des élus, commentait alors : « C’est au premier abord
une mauvaise pratique. Mais c’est aussi un classique du copinage. Le
rapport proprement dit n’est que le support pour donner un peu d’argent à
quelqu’un.

L’appel à des « consultants » extérieurs


est une pratique très prisée
La communication politique, dont l’essor est devenu l’essence du
discours politique, peut être une source de risques majeurs. L’appel à des
consultants extérieurs, à des « communicants », a généré nombre de délits.
France Télévisions 7 a, sous la présidence de Patrick de Carolis, fait
appel à un nombre considérable de consultants extérieurs dont la société
Bygmalion 8. Le président qui soutenait que le régime des marchés publics
ne s’appliquait pas dans son cas a été condamné pour favoritisme dans
l’enquête sur des marchés publics octroyés à la société de communication
éponyme. Celle-ci et son ancien dirigeant, ont été aussi condamnés au chef
de recel de favoritisme 9. L’enquête portait sur des missions de
communication passées sans mise en concurrence et sur l’application du
délit de favoritisme. La Cour de cassation a statué sur le principe en
déclarant que les marchés passés par ce type d’établissements étaient
soumis aux régimes des marchés publics depuis une ordonnance de 2005.
Les condamnations ont été confirmées en appel.
Ce procès permet de préciser les responsabilités du délégant et du
délégataire. Celui qui délègue ne peut rejeter la faute sur les collaborateurs
qui ont géré les contrats, car il est tenu à un contrôle de leur activité
d’autant plus nécessaire lorsque des liens personnels unissent les parties.

Mathieu Gallet, lorsqu’il était dirigeant de l’INA, a engagé entre 2010


et 2014 plusieurs cabinets de consultants. Deux contrats ont été visés en
particulier par la justice. Le premier avait fait l’objet d’un fractionnement,
le second avait été passé sans appel d’offres. Le tribunal a condamné
Mathieu Gallet, le 15 janvier 2018, à un an de prison avec sursis et
20 000 euros d’amende pour favoritisme. La cour d’appel a réduit sa peine
à une amende, et il ne s’est pas pourvu en cassation.
Il avait été amené à démissionner du poste de P-DG de Radio France.

L’affaire des « sondages de l’Élysée » 10 est suivie par un renvoi en


correctionnelle de six proches de Nicolas Sarkozy et de quatre sociétés et
instituts de sondages pour favoritisme, détournement de fonds publics et
recel de ces délits. Les problèmes juridiques sont intéressants car la plainte
s’appuie sur un rapport de la Cour des comptes de juillet 2009 faisant état
du non-respect du Code des marchés publics et de l’inutilité de certaines
dépenses au regard de la fonction de président de la République, au
bénéfice de cabinets d’études. Le problème de l’immunité présidentielle du
chef de l’État s’appliquait-elle au seul chef de l’État ou à tous ses
conseillers ? La bataille fut rude, le parquet de Paris, puis la Cour d’appel
défendaient une lecture élargie de l’immunité, la Cour de cassation a
considéré que seul le Chef de l’État devait en bénéficier.
La tradition historique du traitement de ce type de contrat a aussi dû être
résolue. Le Parquet national financier estime « qu’il ne revient pas aux
autorités exécutives ni à ceux qui les servent […] de décider de s’exonérer
du droit commun de la commande publique au nom d’une tradition à la
légitimité incertaine ». De plus, il s’agissait de hauts fonctionnaires rompus
à ces problèmes. Deux autres points juridiques devront être examinés lors
du jugement, celui du caractère intuitu personæ de l’intervenant et celui de
la notion de détournement de fonds publics par négligence.

Les exemples cités mettent en évidence l’opposition qui peut exister


entre le fait, courant dans le secteur privé, d’utiliser des proches ou des
entreprises familières au titre de consultants extérieurs afin de développer
des stratégies, d’accompagner des projets ou de dispenser des conseils en
communication, et les procédures des marchés publics, soucieuses du coût
et de l’encadrement de ces interventions. Les procédures sont lourdes, mais
il s’agit d’argent public.
Les prestations de publicité peuvent aussi n’être pas très claires. La
gestion des panneaux publicitaires ou des pendules a permis de solides
manipulations. Dans l’une d’entre elles que j’ai traitée, une société de
publicité s’engageait à gérer un grand nombre de panneaux pour un montant
largement majoré. Une partie de la surfacturation, il faut bien vivre,
finançait un club sportif et/ou des associations proches de la mairie, ainsi
que des publications dont on n’a jamais trouvé trace.
Une étude peut manipuler toute la chaîne
d’un marché
Les prestations intellectuelles peuvent aisément mettre en forme un
contournement des procédures 11. Les études, sur la base d’informations
falsifiées, partiales et partielles, manipulent le besoin, orientent les appels
d’offres vers une structure amie, font état de données inexactes, bénéficiant
du privilège des sachants. Elles savent favoriser une entreprise candidate à
l’appel d’offres, proche d’un maître d’ouvrage dévoyé, ou protéger leur
propre intérêt. Dans certaines régions, le bureau d’études peut aussi être
menacé, dans le cas où ses options techniques ne correspondraient pas aux
attentes, il se verrait privé de prestations dans le secteur géographique
concerné.

L’ÉTUDE PEUT AIDER À LA CRÉATION DE BESOINS EXAGÉRÉS

Un décideur prêtant peu d’attention à la bonne utilisation des fonds


publics, ou qui veut être reconnu comme un « maire bâtisseur », est une
cible de choix pour les entreprises. Rappelons-nous les années 1980, chaque
établissement départemental ou régional était construit par des architectes
connus et chers, avec des matériaux nobles. La construction symbole de la
région se devait d’être plus précieuse que celle de la région voisine. Des
études ou des successions d’études ont validé techniquement la conception
ou la réalisation de projets défiant le bon sens. Dans une ville du centre de
la France, les trottoirs ont été pavés de pièces de marbre, qu’il a fallu garnir
de clous car la population âgée était décimée les jours de verglas. Il est
aussi vrai qu’il n’appartient pas aux entreprises de se soucier des deniers
publics.
Ces pratiques relèvent soit de l’hubris des élus locaux ou d’une stratégie
corruptrice, quelques belles demeures particulières ont d’ailleurs été
construites concomitamment à cette débauche constructrice. La période a
changé, les budgets sont limités, finalement sur ce point c’est une bonne
chose.

LORSQUE LE BESOIN EXISTE, IL POURRA ÊTRE MANIPULÉ


EN AMONT DE L’APPEL D’OFFRES

Lorsque l’entité dispose d’un budget important, lorsque le paiement


peut être étalé sur des dizaines d’années et que le contrôle peut être
aisément contenu, l’étude embellit les avantages sans trop tenir compte du
coût des difficultés. L’accord est aisément obtenu.
La surestimation des risques permet de survaloriser l’opération au
détriment de la collectivité. Cela peut porter sur la qualité de la prestation,
sur la quantité ou sur les délais.
À titre d’exemple, on peut citer l’aménagement d’une route de
montagne, l’étude a identifié une fragilité de la roche sur l’ensemble du
projet. Or il est apparu que la nécessité de renforcement, très onéreuse par
ailleurs, n’était nécessaire que sur une partie du tracé. L’évaluation des
travaux de soutènement a porté sur l’ensemble du tracé, les coûts étant
largement surfacturés.
Il arrive aussi que des besoins superflus soient intégrés au projet ; à
l’inverse, des besoins manifestes peuvent être omis. À titre d’exemple, on
peut citer le projet de construction d’une école sur une route nationale dans
lequel l’intégration des barrières de protection ou des ralentisseurs destinés
à protéger les élèves a été « oubliée ». Ce type de besoin est prévisible et
incontournable, il fera l’objet de demandes de modifications des travaux ou
d’avenants.
Certaines études sont aussi réalisées sans tenir compte de la situation
locale. À l’occasion d’un projet d’installation et d’exploitation d’une
centrale d’enrobage à chaud sur une commune catalane, présenté par une
société de travaux publics normande, l’étude d’impact ne tenait aucun
compte du fait que le site d’implantation excluait toute exploitation
industrielle, que le terrain, instable par ailleurs, était classé comme
inondable dans le document d’urbanisme. L’impact économique, agricole,
touristique et les risques sanitaires de l’implantation n’étaient pas analysés
pour cette zone exclusive de productions agricoles biologiques, pas plus que
les effets de la tramontane, consubstantielle à la vie de la région, qui
auraient renvoyé les émissions d’oxyde de soufre et d’oxyde d’azote sur les
villages avoisinants. Le projet a été abandonné devant l’opposition très forte
de la population.

LES ÉTUDES SONT UN MOYEN UTILE POUR JOUER AVEC


LES PROCÉDURES

Les prestations intellectuelles sont susceptibles de manipulations, les


typologies des montages les plus fréquentes sont les suivantes :
Préparer le fractionnement des marchés pour que le prix soit inférieur
au seuil à partir duquel des obligations plus sévères s’appliquent.
Omettre la production d’une étude générale d’impact, qui seule permet
de disposer d’une vision globale du projet. Cela facilite la validation des
opérations fractionnées.
Se laisser mener, par incompétence ou par intérêt, par les propositions
d’un bureau d’études particulièrement bien implanté. N’étant pas
comptable des deniers publics, ce dernier propose des solutions
permettant d’augmenter son chiffre d’affaires au détriment de la
collectivité. Le donneur d’ordre est ainsi conforté dans son désir de
réaliser un projet pharaonique et inutile, par exemple l’édification d’une
piscine olympique dans une ville de 3 000 habitants.
LA SURFACTURATION DU COÛT DES ÉTUDES, LE FAUX
DOCUMENTAIRE ET L’USINE À « FRAÎCHE »

Les études et les marchés d’études peuvent aisément être surfacturés.


Majorer l’un de ces postes, voire l’ensemble des postes, est aisé lorsque le
contrôle du service fait n’est pas efficient ou qu’une complicité existe entre
le responsable dans la collectivité et le bureau d’études.
On a pu rencontrer des prestations non réalisées, mais payées par la
collectivité ou l’une de ses dépendances. On a trouvé aussi des
surfacturations qui portaient sur les heures de consultants ou d’ingénieurs
expérimentés, alors que les travaux ont été réalisés par des débutants. De
même, du temps d’architecte était facturé alors que le travail était effectué
par des étudiants en architecture.
La valeur réelle d’une prestation intellectuelle est difficile à chiffrer
avec exactitude. En effet, comment évaluer le temps passé à réaliser une
prestation ? Comment évaluer la qualité même de la prestation ? Comment
évaluer le risque de surfacturation ? Comment évaluer son intérêt ou sa
nécessité pour une organisation ?
Les contrôles internes comme externes ne s’exercent souvent que sur
l’aspect purement formel de la prestation. La masse de documents
justificatifs est considérable et il n’est pas possible, sauf à utiliser des
procédés informatisés, de réaliser des contrôles exhaustifs. De plus, la
pression locale des édiles et de l’administration constitue une limite à
l’approfondissement des contrôles. Ainsi les études peuvent constituer une
opportunité acceptable pour qui désire garnir une caisse noire ou corrompre.
Les manipulations concernant la maîtrise d’ouvrage déléguée étaient
connues lors de la construction de Notre-Dame au XIIe siècle. Les contrats
dits « de fabrique » étaient assortis de clauses élaborées qui recensaient les
« obligations de bonne foi » du fabricant.
CHAPITRE 2

Les besoins

Tout marché public procède de l’expression d’un besoin dont


l’accomplissement contribue à la bonne marche de l’entité qui l’exprime.
Cette étape est déterminante dans le processus d’achat, or elle est aisément
manipulable. Les besoins sont définis, en principe, dans les collectivités par
les services techniques et par le directeur général des services. Ce
fonctionnaire territorial est un salarié souvent lié au mandat du maire. Une
fois les besoins établis, il définit précisément les marchés en fonction
d’aspects ou de choix techniques. Cette définition peut être sous-traitée à un
bureau d’études. C’est une étape décisive. Si le fraudeur ou le corrompu
agit à ce stade de la prise de décision, afin d’initier l’opération
conformément aux intérêts des lobbyistes locaux, dans le but d’assouvir son
ego ou dans son intérêt personnel, il dispose d’une marge de manœuvre
considérable. Une fois la décision « forcée », l’opération suit son cours sans
anicroche.

Comment manipuler les besoins :


des pratiques banales
L’acheteur public formalise l’expression du besoin dans le cahier des
charges. Sa juste définition doit permettre une bonne compréhension de la
demande et la définition des produits ou de services conformes.
Le fraudeur ou le corrompu, pour sa part, s’adapte parfaitement aux
opportunités qui lui sont offertes et aux pratiques sectorielles frauduleuses.
Ces manipulations sont volontaires ou « surfent » sur des carences béantes
dont l’origine réside moins dans les comportements fautifs et délictueux
que dans une conjonction d’errements divers pouvant être rencontrés chez
le maître d’ouvrage. On peut citer une propension à éviter la règle, des
carences dans la formation technique, dans les compétences juridiques,
parfois une négligence due à la routine et à un « je-m’en-foutisme » local.
On rencontre aussi une forme de transgression particulière camouflée sous
une apparente efficacité rationalisée. L’évitement de l’appel d’offres est
justifié par la réactivité ou par la reproduction de pratiques anciennes
tolérées au plus haut niveau. Les failles existent et, avec le temps, elles se
convertissent en autant de tentations pour laisser s’installer la corruption à
tous les niveaux. Les marchés passés avec les banques ne suivent pas les
procédures normales. Dès lors, dans certaines collectivités, on constate que
les mêmes banques qui ont accordé des prêts à des entreprises locales en
voie de liquidation ont obtenu des marchés avec la collectivité. Ainsi,
l’entreprise n’est tombée en faillite qu’après l’élection.
Les montages le plus souvent identifiés sont récurrents, disparates et
conçus en fonction de l’opportunité, de l’aubaine et de la qualité du
contrôle.
Le fractionnement, développé par ailleurs, est incontournable. Ce
montage multitâche peut être utilisé pour tous les marchés, quelle que soit
leur importance. Il est adapté aux petits marchés comme aux ententes ou
aux contournements des seuils dans les opérations complexes. Il facilite
aussi la prise de décision des commissions d’appel d’offres et des conseils
qui pourraient être effrayés par des montants élevés.
Il est possible d’intégrer dans le dossier des informations fausses,
tronquées ou modifiées, ce qui est souvent le cas pour l’engagement de
travaux importants, par exemple voter la construction d’une nouvelle école
en se basant sur des statistiques tronquées ou falsifiées qui mettent en
évidence une augmentation du nombre d’élèves, alors qu’en réalité la
fréquentation baisse. Ou proposer la construction d’une route ou d’une zone
industrielle sur une zone inondable dont un élu est propriétaire.
Ainsi la manipulation des avantages et des inconvénients d’un projet,
exagérer ses atouts à court ou à long terme ou sous-estimer les risques
attachés à ce dossier, ou minorer le coût n’est pas très compliquée. L’un des
exemples le plus fréquemment rencontrés lors d’opérations immobilières
est l’absence d’évaluation des risques en matière de sécurité ou d’hygiène et
dont le coût devra être supporté par la collectivité. Seuls les gains estimés
de taxe foncière sont mis en exergue.
La minoration du coût rend le budget acceptable, alors qu’une juste
évaluation aurait pu bloquer l’acceptation du projet. Certaines omissions,
qu’il eût été intéressant de connaître pour juger de la faisabilité de
l’opération, peuvent, on l’a décrit, affecter le dossier. L’Europe a reproché,
lors de l’analyse du dossier de Notre-Dame-des-Landes, à la France de ne
pas avoir fourni un document général essentiel lors de la transmission des
dossiers. Finalement, la rétention d’informations permet de faire « passer »
un marché.
Le projet peut aussi être exposé de manière fallacieuse, ne faisant pas
apparaître de solution alternative et requérant une source unique, dans ce
cas c’est de favoritisme qu’il s’agit.
Les erreurs ou omissions le plus souvent constatées dans l’évaluation du
besoin sont les suivantes :

Le truquage volontaire du détail estimatif en balisant le choix vers un


matériau spécifique vendu de manière quasi exclusive par une société,
ce qui est proscrit par le Code des marchés.
La détermination arbitraire d’un procédé de réalisation précis exigeant
une complicité entre le technicien et l’entreprise.

En l’espèce, un marché public de mise à disposition d’un hélicoptère


particulier spécifiait que l’entreprise devrait disposer d’un second
hélicoptère : « La flotte devra comprendre au moins deux appareils destinés
à la défense des îles… dont un seul sera pris en compte dans la note
technique… » Une seule entreprise, appartenant à un proche du maître
d’ouvrage, répondait à ces spécificités, elle obtint le marché. Le montage
était évidemment délictueux.
Certaines collectivités présentent une large palette de montages : une
collectivité est poursuivie par sept procédures : le versement de primes à
hauteur de 2,4 millions d’euros, les conditions de passation de marchés et le
déclassement de terres devenues constructibles, un circuit parallèle de
ramassage d’ordures, des voyages en Europe, l’utilisation de subventions,
des employés mis au service des dirigeants, etc.
Pour qui désirerait rapporter le dixième des montages affectant le besoin
dans les marchés publics, il lui serait possible d’écrire un ouvrage aussi
épais que la Bible et tout aussi symbolique… des dérives du secteur. Ce
sont les intérêts particuliers et personnels qui motivent la manipulation de
ces besoins. Ils sont destinés à accroître l’avantage et les gains de certains
fournisseurs au détriment de certains autres, à limiter ou à éliminer la
concurrence sur ce point précis. Une fois ce premier objectif atteint, de tels
montages suscitent maintes opportunités, ouvrant la voie à l’émission
d’ordres de modifications, de marchés complémentaires ou d’avenants très
rémunérateurs, qui, au mieux, hypothèquent la trésorerie des collectivités et,
au pire, permettent au fournisseur de disposer de marges non causées et des
fonds nécessaires au paiement du corrompu ou à sa rémunération en nature
si nécessaire.
Les besoins et l’intérêt général
L’« intérêt général » et l’« utilité publique » sont des notions
essentielles 1 et récurrentes dans le domaine des marchés publics, qui
permettent de justifier la « dépense publique ». Cette dernière notion,
« notamment en matière d’expropriation ou d’urbanisme, apparaît comme
la condition de la légalité de l’intervention des pouvoirs publics. Une fois
cette condition satisfaite, elle fournit les moyens spécifiques d’intervention
en fondant les principales prérogatives de puissance publique […] elle
permet de limiter, au nom des finalités supérieures qu’elle représente,
l’exercice de certains droits et libertés individuels, au nombre desquels on
peut ranger notamment le droit de propriété et la liberté d’entreprendre,
ainsi que certains principes fondamentaux, tels celui d’égalité et celui de
sécurité juridique »… Deux principes doivent cependant être respectés :
« En premier lieu, il convient que le choix des fins considérées comme étant
d’intérêt général puisse, en permanence, faire l’objet d’une discussion. […]
La seconde garantie concerne le contrôle des modalités de mise en œuvre,
par l’administration, des finalités d’intérêt général. C’est à ce stade que le
rôle du juge se révèle décisif. »

DE NOMBREUSES CRISES LOCALES TROUVENT LEURS CAUSES


DANS UN DÉFICIT DE TRANSPARENCE

L’arsenal de mesures existant autour de l’enquête publique – les


concertations, les commissions, un grand nombre de réunions officielles –
semble participer à une dépolitisation du débat. Cependant, tout aussi
nombreuses, des réunions discrètes, des rencontres furtives à l’occasion des
nombreuses manifestations locales, des manipulations dans la présentation
des projets existent aussi. En fait, les décisions sont souvent prises à l’écart
de la population. Alors, nombre de grands travaux inutiles et imposés créent
des litiges avec les associations locales lorsqu’on comprend que les
échanges officiels ne sont qu’illusions destinées à faire valider des décisions
prises en amont. Le critère démocratique n’est pas respecté et on peut
penser, souvent à juste titre, que l’intérêt général est à rechercher dans des
intérêts particuliers, qui ne doivent surtout pas transparaître. L’argent public
est alors cannibalisé au détriment des besoins utiles.
Dès 2011, la Cour des comptes dans un rapport spécial sur la
vidéosurveillance 2 a constaté qu’elle n’a fait l’objet « d’aucune étude
d’impact fiable », elle a constaté que l’absence, en France, de toute
évaluation rigoureuse de l’efficacité de la vidéosurveillance de la voie
publique est une lacune dommageable, notamment au regard du montant
des dépenses publiques engagées. Ce rapport déplorait que « les modalités
d’autorisation de l’installation des systèmes de vidéosurveillance de la voie
publique ne sont pas toujours conformes au texte en vigueur ». De même,
« faute de moyens », les commissions départementales de vidéoprotection
ne peuvent pas non plus exercer leur pouvoir de contrôle a posteriori prévu
par la loi. La CNIL (Commission nationale de l’informatique et des
libertés) constate des « manquements » de la part des collectivités locales 3.
Face au recours de plus en plus fréquent à ce système, elle s’inquiète de
l’utilisation de nouvelles technologies, très intrusives. Elle appelle
d’urgence à un débat démocratique, afin que la loi française pose un cadre
clair à cet usage, dans le respect de nos droits et de nos libertés.
Les projets de stockage d’eau, dont l’objectif est la rétention hivernale
pour une utilisation en période de sécheresse, se sont multipliés sans que les
problèmes d’étiage soient résolus. C’est leur utilité qui est discutée. Ainsi le
barrage de Sivens et celui de Fourogue ont posé des problèmes. Toujours
selon Hervé Jouanneau, « ils appartiennent à la “même fratrie, aux mêmes
maîtres d’œuvre et d’ouvrage, la Compagnie d’aménagement des coteaux
de Gascogne (CACG), pour le compte du conseil départemental du Tarn,
avec à sa tête le même président ; avec les mêmes objectifs affichés,
soutenir le débit d’une rivière et répondre aux besoins des cultures en aval
évalués par la même chambre d’agriculture, et même modèle, doté d’une
capacité de stockage de 1,3 million de mètres cubes pour Fourogue et
1,5 million pour Sivens” ». Les deux ouvrages ont, en outre, connu des
déboires juridiques comparables et essuyé les mêmes critiques sur leur
surdimensionnement, sur les destructions d’hectares de bonnes terres
agricoles pour l’un, de zones humides boisées pour l’autre. Bref, tous deux
ont été vilipendés pour engager des dépenses publiques importantes dans
des projets dont l’intérêt général était discutable.
Le projet de Notre-Dame-des-Landes, lancé depuis plus de quarante
ans, engagé sous la forme d’un partenariat public-privé, dont l’utilité était
peu évidente, présentait des caractéristiques proches. Les grands projets
inutiles, en particulier ceux qui affectent les contournements des villages,
présentent des aspects similaires.
Un redoutable lobby local s’est souvent installé dans la plus grande
discrétion, il recouvre les services de l’État, les mairies, les propriétaires
des terrains susceptibles d’être expropriés qui pouvent exercer des
responsabilités à la mairie, les communautés de communes. Ce lobby
s’appuie sur les entreprises locales qui seront intéressées dans l’opération.
Ces discrets « arrangements » s’appuient sur des « idiots utiles », en général
une association défendant ce projet, qui permettent au maire de se
camoufler derrière eux. Tout ce qui fait le sel de la théorie de l’engagement
est présent. Les techniques de manipulation qui en découlent sont la base du
marketing et sont pratiques lorsque l’intérêt de l’opération n’est pas évident.
La position du maire peut être fluctuante et fuyante, variant en fonction des
personnes concernées, il faut bien se faire réélire. Il apparaît souvent
comme étant inféodé à la communauté de communes. Tout cela ne clarifie
en rien la situation. Ceux qui demandent des explications deviennent dès
lors des opposants.
Réflexions sur le dérapage des grands
marchés publics

LES DÉRAPAGES DES MARCHÉS

Un grand nombre de marchés publics, grands ou petits, sont affectés de


dérapages qui touchent les deniers de l’État. Le rapport de la Cour des
comptes portant sur « La Société du Grand Paris 4 (SGP) » a mis en
évidence de nombreuses dérives susceptibles de générer des dépassements
de budget considérables pour les finances publiques. Un problème sérieux
de gouvernance dans la gestion des marchés serait constaté, le cadre des
achats est bien structuré, il est externalisé, mais cela implique une
surveillance particulière, car le risque de fraude et de corruption est majeur
en cas d’urgence. La Cour poursuit en observant que « cette fonction serait
aussi insuffisamment professionnelle et rigoureuse quant à l’exécution ».
La Cour constate aussi le fait que les coûts prévisionnels ne cessent de
dériver, d’une première évaluation fixée à 19 milliards d’euros, ils passent à
38 milliards d’euros environ, ce qui n’est pas mal, de plus il met en
évidence le risque constitué par les frais financiers. À la décharge des
gestionnaires du Grand Paris, la proximité des jeux Olympiques affecte sans
doute les procédures de passation des marchés rendant leur « respect
inégal ».
Soixante-cinq dossiers ont été contrôlés et les constats de la Cour sont
les suivants :
La définition des besoins est inégale, très faiblement formalisée, de
nombreux avenants sont conclus et les bases de commande sont très
larges. Les règles de procédure sont régulièrement contournées, en
particulier le recours à des procédures sans publicité et sans mise en
concurrence.
L’évaluation initiale était très faible et il existe des suspicions de
pratiques anticoncurrentielles qui ont été signalées.
Un recours peu contrôlé aux bons de commande dans les marchés
structurés et la présence de bons de commande sans maximum dans les
prestations intellectuelles qui pourraient devenir un « point de fuite
financier ».
Une pratique extensive des avenants.

Il est aisé de constater l’analogie de ces observations avec celles qui


résultent des dérapages dans les marchés informatiques.
Le rapport met en exergue le fait que « [l]a gouvernance de la Société
du Grand Paris est désormais trop tournée vers la dimension politique du
projet et pas assez vers la maîtrise des enjeux, en particulier les objectifs de
coûts ». Il préconise une réforme de la gouvernance de la SGP, chargée de
réaliser le Grand Paris Express pour le compte de l’État.
Il précise aussi que « [l]e coût du projet doit désormais être stabilisé [et]
ce nouveau coût doit s’imposer à la SGP », en appelant également à « revoir
le calendrier » pour éviter « d’accroître l’instabilité de la maîtrise des
risques et des coûts ».
Plusieurs maux affectent ce projet immense et monstrueux : la difficulté
de gestion d’une structure de ce type, le nombre et l’importance des
problèmes techniques devant être résolus en urgence, et la décision
politique exigeant une réalisation avant les jeux Olympiques dont la
préparation pose de sérieux problèmes.
La plupart des éléments facilitant le dérapage des marchés semblent être
présents ici. Cependant, il ne faut jamais éluder l’importance du fait
politique et des raisons cachées présentes dans la décision. Le décideur
public est toujours amené à arbitrer entre des solutions dont aucune n’est
parfaite et qu’il faudra peut-être abandonner en cours de réalisation car les
faits sont têtus. Il doit arbitrer entre la pression des élus, celle des
entreprises et la situation électorale.
Plus généralement, le système fonctionne sans possibilité de retour, il
n’existerait pas de marche arrière, lorsqu’une opération est lancée on
poursuit et on paye, quels que soient les risques et les pertes. Ce principe est
connu sous le nom du « biais des ingénieurs ». Le trio infernal souvent
générateur de dérives est composé par l’association des élus, des lobbyistes
et des techniciens. On peut objecter que, si des commissions destinées à
valider les projets sont prévues, leur action n’est pas toujours efficace. Les
élus fonctionnant souvent sur un principe de suzeraineté, il n’est guère
évident de s’opposer dans une communauté de communes à la présidence,
alors que beaucoup de subventions dépendent de cette dernière. La
décentralisation et le cumul des mandats ont paradoxalement renforcé une
féodalité qui réduit les pouvoirs des commissions à ceux d’une chambre
d’enregistrement. Ce fait peut être vérifié en comparant le nombre de
projets analysés par session et la durée de la session. Le système est fort
bien encadré, cuirassé de procédures dont le contournement est facile, cet
ouvrage le démontre aisément.
Il peut être constaté l’existence de présentations biaisées, de réticences
dans les réponses aux questions concernant la globalité de l’opération,
certains projets peuvent être présentés de manière partielle, éparpillée
« façon puzzle », ce qui permet d’éviter les critiques générales. De plus, le
périmètre des enquêtes et la technicité des dossiers rendent malaisée la
compréhension du dossier dans son ensemble.
L’impact environnemental peut n’être analysé que postérieurement à la
déclaration d’utilité publique, ce qui crée inévitablement des différends
parfois agressifs qui ne trouveront un dénouement que dans les procédures
administratives.
Les avis consultatifs écartent systématiquement les avis contraires et le
plus souvent le choix est fait en dernier ressort, sans avoir à se justifier.
Certains projets, parfaits sur le papier, se soldent alors par une déroute
financière payée par le contribuable.
Il apparaît aussi que les conflits d’intérêts potentiels, liés à l’emprise
immobilière et aux plus-values potentielles qui en découlent, ne sont guère
analysés. Les lobbyistes intéressés au projet disposent, souvent de manière
indirecte, d’informations précises, alors que des rétentions d’informations
affectent les opposants sur des points souvent essentiels.
Ces derniers sont systématiquement décrédibilisés, car ils sont
considérés comme ne « poursuivant qu’un intérêt personnel », alors que les
personnes favorables au projet défendraient objectivement l’intérêt général.
Ce moyen de communication par ailleurs efficace, très utilisé par les
économistes libéraux, est celui de l’objectivité et de l’apolitisme. Ces
mantras, accompagnés d’éléments de langage, sont développés sans autre
formalité, afin que la répétition devienne une vérité première dans les
médias.
En fait, l’analyse de certains projets permet d’adhérer pleinement à la
citation attribuée à des personnes aussi différentes que Coluche, Woody
Allen, Sempé, Fréderic Dard et Jean-Louis Barrault : « La dictature, c’est
“ferme ta gueule”, la démocratie, c’est “cause toujours” ! »

La manipulation des besoins et la preuve


La manipulation des besoins est découverte à l’occasion de contrôles
généraux effectués a posteriori, bien après que l’engagement et la
réalisation des travaux ont eu lieu. La preuve n’est apportée, sauf
dénonciation, que par un faisceau d’indices agrégeant les indicateurs
démontrant la manœuvre frauduleuse. Ce sont souvent les conséquences
apparaissant sous des formes diverses, dérapages financiers,
fonctionnement incohérent, délais sans cesse reconduits et absence de
sanctions corrélées à ces problèmes, qui permettent d’identifier les dérives.
Il est alors possible, lorsque la documentation utile est disponible, de
reconstituer les causes du montage dans chacune des phases du marché.
Des investigations simples sont à même de faire naître le soupçon, ainsi
faut-il identifier :

Les marchés récurrents dévolus à un même fournisseur dans la


collectivité et ses dépendances (égouts, eau, entretien des voies,
immobilier, communication, formations diverses et associations).
Les constats de la présence d’une dérive financière par rapport à
l’estimation initiale lors de la réalisation, et en particulier lorsqu’elle est
due à une inflation des coûts provenant de fausses exigences, à des
spécifications discutables et à l’absence de réaction à l’occasion de
dépassements du budget.
La fréquence élevée d’ordres de modifications envers un fournisseur
particulier qui, bien que ne constituant pas un indicateur exclusif de
manipulation, accompagne le marché générant une inflation des coûts.
L’utilisation de procédures d’urgence écartant l’appel à la concurrence
et favorisant un fournisseur particulier ou ses filiales, ainsi que le
constat de la faible qualité de la prestation se matérialisant par un
nombre élevé de rejets des prestations pour des raisons techniques ou
par des réclamations des utilisateurs.
L’absence de réaction face à des retards de livraison ou la présence de
besoins prévisibles non inclus dans le projet initial figurant dans les
demandes de modification des travaux.
La surestimation des avantages et la sous-estimation des risques.
CHAPITRE 3

Les ententes : une pratique systémique


de contournement

Foncièrement corporatistes, les ententes conduisent les entreprises à


adopter, entre elles, un modus vivendi qui peut soit satisfaire le décideur s’il
est complice, soit majorer le prix du marché lorsque le maître d’ouvrage ne
participe pas au montage sans se lancer dans une concurrence sauvage.
L’entente peut être qualifiée de comportement gagnant-gagnant pour le
bénéficiaire du marché comme pour le corrompu. Les entreprises se
répartissent au préalable les marchés à tour de rôle 1, évitant les combats
fratricides destructeurs de marges. Cette pratique, prohibée par le Code de
commerce, renchérit le coût du marché lorsqu’elle n’ouvre pas la voie à la
corruption.
Dans un tel schéma, le dépouillement des offres devient purement
formel. Les devis présentés par les « concurrents » sont inexploitables ou
trop élevés 2. L’entreprise choisie en amont est alors la mieux-disante et
obtient le marché. Lorsque le maître d’ouvrage se trouve confronté à une
collusion d’entreprises dont toutes les offres sont supérieures à l’estimation
fixée par ses services, il déclare l’appel d’offres infructueux 3 et négocie
avec l’un des membres de l’entente. Si le maître d’ouvrage organise
l’opération, il choisit l’entreprise après avoir émis une estimation
prévisionnelle basse qui sera compensée par des avenants. Dans tous les
cas, le coût de l’opération finalement pris en charge par le contribuable sera
majoré.
L’un des exemples caractéristiques d’une telle mesure figure dans la
décision no 13-D-09 du 17 avril 2013 relative à des pratiques mises en
œuvre sur le marché de la reconstruction des miradors du centre
pénitentiaire de Perpignan. « Le groupe français de construction et de
concessions Eiffage a été condamné par l’Autorité de la concurrence à
payer une amende de 960 000 euros pour entente, dans le cadre de
l’obtention d’un marché de reconstruction des miradors de la prison de
Perpignan… » L’Autorité de la concurrence explique avoir « majoré la
sanction » d’Eiffage dans la mesure où il s’agit d’une récidive, le groupe
ayant déjà été sanctionné en 2005 et en 2007. Elle justifie sa décision par
les résultats d’une enquête qui a « permis d’établir l’existence d’un faisceau
d’indices graves et concordants attestant que les entreprises Eiffage
Construction Roussillon (filiale d’Eiffage) et Vilmor Construction ont
échangé des informations avant d’envoyer leur réponse à l’appel d’offres ».
Elle estime qu’il y a eu de fait « concertation », dont les modalités « en
l’espèce ont consisté en l’attribution du marché à Eiffage Construction
Roussillon en échange d’une compensation financière à Vilmor
Construction ». Ces dernières ont ainsi « faussé la concurrence » pour
l’obtention du marché public prévoyant la reconstruction des tours de
surveillance du centre pénitentiaire du chef-lieu des Pyrénées-Orientales
pour un montant estimé au départ à 660 000 euros. Elle rappelle que l’appel
d’offres avait été lancé en 2008 par la Direction régionale des services
pénitentiaires de Toulouse. Au final, les deux entreprises étaient seules en
lice. Eiffage avait remporté la mise et effectué les travaux, tandis qu’une
enquête était ouverte par l’Autorité de la concurrence en décembre 2009.
Cette dernière a constaté une grande similitude entre les deux offres,
l’amenant à estimer que les deux sociétés « ont trompé le maître d’ouvrage
quant à l’existence et à l’intensité de la concurrence entre ces entreprises ».
Elle a par ailleurs pu établir qu’Eiffage Construction Roussillon avait
accepté de payer un loyer 300 fois supérieur au prix du marché « pour la
location d’un terrain adjacent au lieu des travaux », qui appartenait à une
société civile immobilière « dont le dirigeant de Vilmor Construction était
l’un des principaux associés ». « De telles pratiques, très graves par nature,
portent in fine atteinte aux deniers publics », a insisté l’Autorité de la
concurrence 4.

L’entente anticoncurrentielle

LE PRINCIPE : UNE OBSCURE TRANSPARENCE


La mise en œuvre de pratiques anticoncurrentielles est consubstantielle
aux marchés publics et entre dans le champ de l’article L.420-1 du Code de
commerce. Elles sont interdites quel que soit le type de contrat conclu par
les personnes publiques.
L’entente peut affecter un marché particulier comme un secteur donné.
La cour d’appel de Paris a confirmé qu’il est alors possible de sanctionner
« les pratiques anticoncurrentielles affectant chacun des marchés publics en
cause, ainsi que l’entente organisée à un échelon plus vaste que chacun des
marchés considérés et produisant des effets sur ces marchés, en ce qu’elle
conduit les entreprises qui y sont présentes à s’en répartir illicitement
les parts 5 ».
C’est sur ce principe que le Conseil de la concurrence a sanctionné
plusieurs groupes de travaux publics pour une entente généralisée
concernant l’Île-de-France en 2006 6. « Le fondement de la sanction se situe
au niveau de l’incertitude dans laquelle sont tenues les entreprises au regard
de l’obtention du marché. C’est la seule contrainte qui incite les concurrents
à faire le maximum d’efforts en termes de qualité et de prix pour obtenir le
marché. L’entente affaiblit la concurrence et pénalise l’acheteur public,
obligé à payer un prix plus élevé que celui qui aurait résulté d’une
concurrence non faussée 7. » L’entente se caractérise par une véritable
organisation calquée sur les méthodes mafieuses mise en place pour
contourner les principes essentiels de la commande publique.
Tout échange d’information avant le dépôt des offres est interdit, « qu’il
s’agisse de l’existence de compétiteurs, de leur nom, de leur importance, de
leur disponibilité en personnel ou en matériel, de leur intérêt ou de leur
absence d’intérêt pour le marché considéré ou des prix qu’ils envisagent de
proposer 8 ». De même, dans une affaire de 2006, il a été considéré que « de
simples échanges d’informations portant sur l’existence de compétiteurs,
leur nom, leur importance, leur disponibilité en personnel ou en matériel,
leur intérêt ou leur absence d’intérêt pour le marché considéré ou les prix
qu’ils envisagent de proposer, altèrent également le libre jeu de la
concurrence en limitant l’indépendance des offres 9 ».
Une entente s’organise comme une opération criminelle, elle ne vit que
par le secret. Les organisateurs se réunissent, souvent dans un restaurant
huppé car il faut bien joindre l’utile à l’agréable. On comprend pourquoi ces
réunions fixant les conditions de l’entente sont appelées « tables ». Les
décisions prises au cours de ces agapes industrieuses étaient inscrites sur
des cahiers jalousement gardés par le secrétaire général de l’une des
entreprises de tête. Les ententes lorraines récemment condamnées donnent
une idée assez précise de leur organisation. Lors de l’audience, les
11 prévenus ont tous reconnu les faits. « Au début ces fameuses “tables” se
tenaient dans les locaux d’un syndicat, puis elles ont été délocalisées pour
plus de discrétion dans les entreprises ou au Novotel du coin… La note était
réglée à tour de rôle. Parfois, les intéressés, tous les patrons des sociétés qui
font un gros chiffre d’affaires, déjeunaient ensemble. On s’entend mieux le
ventre plein 10… » Le procès-verbal du lanceur d’alerte permet de préciser
trois points : « Les tables se tenant de manière très fréquente, nous nous
répartissions peu de marchés à chaque réunion, ainsi nous n’avons pas
besoin de prendre des notes et de laisser ainsi des traces de nos échanges
d’informations. De plus, régulièrement, nous étions sensibilisés aux
perquisitions que la DGCCRF [Direction générale de la concurrence, de la
consommation et de la répression des fraudes] est susceptible de réaliser et
on nous demandait de ne laisser aucune preuve de notre concertation… Les
participants aux tables ont connaissance du caractère illicite des pratiques
de répartition des marchés 11. » Ce système a permis de « gonfler »
l’addition, les prix auraient été majorés de 50 à 60 % par rapport aux prix
habituellement pratiqués. Il pourrait exister des programmes confidentiels
permettant à grande échelle de truquer l’attribution des marchés publics ou
privés et à en gonfler artificiellement le prix. Les plus anciens se
souviennent, lors de la procédure engagée à l’occasion d’un logiciel Drapo,
de la lettre saisie opportunément dans le bureau de l’un des responsables
d’un groupe, prouvant une entente autour de la construction de l’une des
stations du futur métro Éole, ce qui calma instantanément les esprits.

DÉCRYPTAGE DES MANIPULATIONS ET PRÉSENTATION D’OFFRES


FAUSSEMENT CONCURRENTES

Le bon fonctionnement du système exige la connaissance des appels


d’offres, de la nature des opérations et de leur coût prévisionnel. Les fuites
depuis la maîtrise d’ouvrage sont donc indispensables pour que
l’association de malfaiteurs puisse disposer de toutes les informations et de
tous les détails susceptibles de favoriser les discussions internes 12. Les
marchés sont répartis en fonction de critères spécifiques (plan de charge,
difficulté de la tâche, délais…), de la liste des marchés ouverts aux offres et
des détails recelés par chaque marché. L’aide d’agents publics est souvent
nécessaire, car le mode de consultation utilisé, la liste des candidats
sélectionnés et les contraintes techniques doivent rester stables.
Les modalités d’organisation sont plus aisées lorsque l’entente est
entérinée par le maître d’ouvrage en amont, les informations utiles sont
alors disponibles. Au cours de ces « tables », les membres évitent les
échanges téléphoniques et les mails, a fortiori les lettres présentant un
risque majeur en cas d’investigations ou d’écoutes intempestives. Le cahier
contenant les décisions jalousement gardées est désormais remplacé par une
tablette dédiée à cette activité.
Les agendas peuvent aussi receler des preuves accablantes pour leurs
propriétaires. Un entrepreneur avait noté dans son calepin une série de
conseils pour ne pas attirer l’attention sur une entente. Ainsi un petit
nombre de personnes, à un niveau élevé dans l’entreprise, connaissent
parfaitement la procédure à suivre.
Les ententes fixent donc les règles à observer sur les projets en cours ou
à venir, consignent les opérations et discutent les offres qui seront
présentées. Les réunions peuvent se réaliser à plusieurs niveaux, national,
régional et/ou local. Elles regroupent les membres par corps de métiers, ce
qu’exige souvent la technicité des opérations.
Un tel montage exige non seulement la désignation de l’heureux
gagnant, mais aussi les compensations des perdants, qui ne peuvent
accepter le système que s’ils en tirent un profit. Ainsi est fixée, parfois dans
le détail, la manière dont ces derniers seront rémunérés. Il peut s’agir de la
promesse d’obtenir un autre marché, parfois à l’étranger, ou de participer en
sous-traitance à l’opération concernée, ou encore d’obtenir une rétrocession
de la marge perdue sous la forme d’une fausse facturation, d’un faux
contentieux ou de tout autre montage comptable. Sur le marché des lycées
déjà cité, une PME a, en compensation de la perte d’un marché, émis une
facturation libellée « perte en industrie » de 2 millions de francs. On
imagine le gain de la société qui a obtenu le marché.
L’enfumage administratif fonctionne grâce à des offres de couverture.
Déposées sans intention d’emporter le marché, elles donnent l’illusion d’un
processus correct. Elles sont plus élevées que celles du gagnant putatif.
L’offre de couverture peut être inappropriée, injustifiée ou inacceptable,
parfois aucune offre n’est remise, c’est risqué. Mais une étude, même
bidon, coûte cher ; c’est donc le futur bénéficiaire qui se charge de réaliser
ces variantes et de les remettre ensuite aux intéressés. Un ancien cadre de la
Société auxiliaire d’entreprises électriques et de travaux publics – SAE
(aujourd’hui fusionnée au sein du groupe Eiffage) – se souvient de l’époque
où il jouait les « dispatchers ». « Pendant la journée, nous faisions
normalement notre travail d’étude pour des centraux téléphoniques ou des
hôpitaux. Le soir, je restais seul au bureau pour travailler sur des offres
bidon. Ensuite, je partais faire la distribution, dans un bistrot quand mon
interlocuteur était prudent ou carrément au siège de mes concurrents 13. »
L’évolution technologique jouant à plein son rôle, il existe des logiciels de
présentation des offres qui permettent d’éviter le souci et la perte de temps
consécutifs à la fabrication des offres de couverture et accessoirement aux
contreparties éventuelles.
Finalement, c’est le contribuable qui paye tous ces suppléments, et la
multiplication de ces ententes renchérit considérablement le coût des
marchés. Les entreprises qui ne jouent pas le jeu sont persona non grata
dans ces marchés. Les moyens de dissuasion peuvent être brutaux.

L’entente : un boulevard vers


la corruption
Mediapart rapporte dans un article de Karl Laske 14 des éléments tirés de
procès-verbaux d’enquête de ce qui est appelé l’entente de l’Essonne. Ces
extraits méritent l’attention car ils explicitent la méthode utilisée. « C’est au
siège d’une entreprise qu’ont été découverts, dans l’ordinateur d’une
secrétaire, les “documents Mylène” prouvant le trucage des appels d’offres
par les entreprises. » Effectivement, la secrétaire recopiait le détail
quantitatif estimatif (DQE) [des réponses aux appels d’offres] pour les
différentes sociétés de l’entente et le leur adressait ensuite, a expliqué le
président de la société. « C’est moi qui préparais ces chiffres du DQE.
Certaines entreprises acceptaient de nous couvrir à condition que nous leur
préparions des bordereaux de prix car elles ne voulaient pas perdre du
temps. » Ces documents concernant les cinq sociétés constituent bien une
« entente », concède le dirigeant.
« Je téléphonais aux représentants de ces sociétés pour savoir s’ils
avaient retiré un dossier pour le marché qui m’intéressait », a-t-il poursuivi.
Il faisait « part de l’intérêt de [sa] société » à ses concurrents, « et en
contrepartie » ceux-ci lui indiquaient les marchés qui les intéressaient
« pour que je ne leur fasse pas concurrence ». « Ensuite, soit ils ne
répondaient pas, soit je leur communiquais mon montant d’offre HT pour
qu’ils fassent une offre dont le montant était supérieur. »
Dans sa déposition du 8 février 2016, il détaille la cartographie des
zones protégées. « Je souhaite préciser que la concurrence n’existe pas dans
les marchés publics en Essonne, conclut-il. Depuis cinq, six ans, cela est
amplifié par la crise. Je ne réponds même plus à certains marchés. Cela se
passait de la même manière pour tous les marchés publics. »
La méthode féodale ou quasi mafieuse exposée correspond en tout point
à l’un des quatre processus frauduleux les plus utilisés dans les ententes que
nous avons identifiés, on le retrouve dans les dérives qui ont affecté
l’éclairage des autoroutes ou dans les montages qui ont facilité la corruption
à Montréal cité ci-après :
une société de tête dispose d’un mémorandum et organise l’ensemble du
schéma ;
les autres sociétés, complices, respectent les injonctions sous peine
d’être exclues de l’ensemble des opérations tant que leur marge n’en
souffre pas ;
toutes respectent les zones protégées.

LES ENTENTES ONT FINANCÉ LES POLITIQUES


ET LA CORRUPTION

Les ententes ont souvent permis jusqu’en 1995 de financer les


politiques et la corruption. Ce financement se poursuit sous des formes
discrètes en utilisant l’international.
L’un des montages hexagonaux les plus élaborés a été sanctionné par le
Conseil de la concurrence en 2007 15. Il s’est agi d’une entente générale de
répartition des marchés entre les grands groupes du BTP et leurs filiales,
concernant le programme de rénovation des lycées d’Île-de-France, portant
sur 88 marchés d’entreprises de travaux publics passés de 1989 à 1997, en
sept vagues successives, pour un montant total de 10 milliards de francs.
L’entente a été conclue dès le lancement du programme. Elle a
fonctionné pendant sept ans sous l’égide de Patrimoine Ingénierie, société
assistant le maître d’ouvrage, et du conseil régional, présidé à cette époque
par Michel Giraud (RPR), selon un mode opératoire toujours identique. Ce
système, baptisé par les initiés la « règle de Krieg », du nom du président du
conseil régional de 1988 à 1993, fixe un principe de répartition officieux
selon lequel les six grands majors du BTP emportent les deux tiers des
marchés publics, le reste revenant aux PME.
Chaque entreprise présélectionnée faisait en sorte soit d’obtenir
l’attribution du marché en indiquant à ses « concurrents » les marchés sur
lesquels ses choix s’étaient portés et en leur communiquant ses prix, soit
d’y renoncer en déposant une offre de prix délibérément majorée (offre de
couverture). L’exécution de l’entente ne peut se poursuivre que si, lors de la
commission d’appel d’offres, les élus des quatre principales formations
politiques suivent les consignes de vote. La contrepartie était la
rétrocession, sur chacun des marchés, de 2 % du prix aux formations
politiques, proportionnellement à leur représentation, soit 1,2 % pour le
RPR et le PR et 0,8 % pour le PS.
Les chefs d’entreprise se sont défendus en dénonçant les partis, qui les
rackettaient, le versement de cette « dîme » de 2 % étant « la condition sine
qua non de l’attribution des marchés ».
Il n’a pas été constaté ou pas recherché dans l’affaire des enrobés
bitumineux du département de Seine-Maritime de racket politique, toutefois
une forme de corruption individuelle était bien présente. Deux
fonctionnaires en poste à la Direction départementale des infrastructures
avaient constaté que les mêmes lots étaient attribués aux mêmes
groupements et que les prix étaient reconduits d’un appel d’offres à l’autre.
L’exigence d’une caution couvrant 100 % du marché défavorisait les petites
entreprises susceptibles de venir concurrencer les majors déjà en place, tout
comme l’insertion d’une clause exigeant des candidats la possession d’une
centrale opérationnelle à la date de remise des offres. Les fonctionnaires ont
bénéficié de recouvrements d’enrobés bitumineux à titre gratuit dans leur
propriété. Ils se sont vu également offrir des voyages d’agrément pour eux-
mêmes et leur famille, des prêts gratuits de véhicule et le financement
d’heures de vol nécessaires au maintien d’une qualification.
Cette affaire s’est poursuivie pendant dix années et a généré un surcoût,
dans l’hypothèse basse, de plus de 24,8 millions d’euros de 1992 à 1998
(soit un peu plus de 10 % du montant du marché).
Ces montages intéressants et techniquement complexes se poursuivent
encore comme le montre le « système Léon 16 » qui prend fin avec la
condamnation de Léon Bertrand rendue définitive par la haute juridiction.
Le rejet du pourvoi de l’ancien ministre, validant ainsi la peine infligée par
la cour d’appel de Basse-Terre en Guadeloupe le 7 mars 2017 : trois ans de
prison ferme avec mandat de dépôt, trois ans d’inéligibilité et 80 000 euros
d’amende pour favoritisme et corruption passive. Une enquête est lancée en
2007, sur douze marchés couvrant la période où Léon Bertrand cumule les
fonctions de maire de Saint-Laurent, président de la communauté de
communes de l’Ouest guyanais (CCOG), conseiller régional et secrétaire
d’État, puis ministre du Tourisme jusqu’en 2007. L’un des condamnés a
détaillé le « système Bertrand », avec une « liste de sociétés » rentrant dans
le « système de financement occulte des campagnes électorales » et des
marchés « attribués illégalement et de façon prédéterminée », selon un arrêt
de la cour d’appel de Fort-de-France de 2014.
Le procès des marchés publics truqués en Lorraine s’est tenu, le
15 mars 2018, au tribunal de grande instance de Metz 17. Le système bien
rodé aurait pu durer encore de nombreuses années si un entrepreneur de
Behren-lès-Forbach n’avait dénoncé ce système d’entente et de corruption à
la Répression des fraudes de Metz en mars 2009. Il dénonce d’ailleurs des
faits de corruption en marge des municipales de Woippy en 2008, mais
l’enquête sur l’aspect politique du dossier n’a pas eu de suite 18. Les
politiques locaux n’ont pas, semble-t-il, fait l’objet d’investigations, et ce
choix a surpris tous les observateurs.
Les ententes peuvent évidemment donner lieu, lorsque les conditions
s’y prêtent, à une manipulation boursière. Une société, filiale d’un groupe et
cotée en Bourse, obtient un gros marché après entente, les quelques
personnes initiées utilisent ces informations pour leur bénéfice propre. Il est
alors aisé d’acheter, avant la publication du résultat, des actions de la
société bénéficiaire dont la valeur augmentera automatiquement lors de
l’annonce de cette « bonne nouvelle ». Il ne restera plus qu’à revendre avec
un bénéfice immédiat.
De la même façon, la vente d’actions d’une société, avant l’annonce de
sa mise à l’écart dans un grand contrat, permet de prévenir la baisse de
valeur qui interviendra mécaniquement après cette annonce.
Si la situation le permet, utiliser ces deux leviers apporte un double
gain. En outre, dans la mesure où l’opération ne porte que sur un nombre
limité d’actions, elle devient difficile à déceler. Ces pratiques ne peuvent
pas être négligées, car elles peuvent donner lieu à des gains substantiels et,
si les conditions sont réunies, matérialiser un délit d’initié.

L’ENTENTE INITIÉE PAR LA CRIMINALITÉ ORGANISÉE


Certaines ententes relèvent d’un comportement mafieux, la présence de
structures criminelles y est identifiée, comme dans le scandale de Montréal
traité par la commission Charbonneau, qui a mis en exergue des faits de
corruption généralisée et surtout les liens avec la mafia locale. Il s’agissait
de malversations à l’occasion de travaux routiers : le « cartel des égouts »
avait ainsi organisé une surfacturation des contrats. La commission
Charbonneau sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie
ainsi que l’Unité permanente anticorruption ont identifié une situation
effrayante, qui existe dans de nombreux pays d’Europe. Ces manipulations
ont été qualifiées de « corruption des ingénieurs », car c’est par l’activité
criminelle de ces derniers que les surfacturations et la corruption étaient
rendues possibles. Les auditions ont été rendues publiques et ont fait
apparaître un comportement singulier de la part de ce personnel corrompu.
De nombreux « ingénieurs » de la ville de Montréal ont ainsi reconnu et
exposé devant la commission leurs pratiques au bénéfice des entreprises qui
avaient obtenu des marchés. À Montréal, un ex-ingénieur des travaux
publics a détaillé le système devant la commission : « en dix ans il a reçu
des cadeaux, invitations dans les restaurants à des voyages, tournois de golf,
matchs de hockey et pots-de-vin totalisant 736 000 dollars en échange de
contrats d’égouts ». L’un des éléments les plus marquants dans la situation
québécoise réside dans l’omniprésence de la mafia locale et du financement
politique dans ce domaine : « L’incroyable mainmise de la mafia sicilienne
sur la Belle Province. Construction de routes, de ponts, de tunnels,
d’universités, d’hôpitaux, réfection des chaussées et des trottoirs, égouts,
approvisionnement en eau, dépollution, déneigement… » Il ressort des
témoignages produits devant la commission d’enquête que « l’industrie du
bâtiment et une bonne partie de la classe politique de Montréal sont de
mèche avec la mafia ».
À Montréal, les entreprises auraient versé 3 % au parti du maire, en plus
de ces 3 % elles versaient 2,5 % à la mafia et 1 % aux fonctionnaires véreux
sans lesquels l’opération n’aurait pu se réaliser. Une quinzaine d’entreprises
se partageaient le marché et organisaient les tarifs et les surcoûts, elles
écartaient ceux qui ne voulaient pas entrer dans le schéma par la menace.
CHAPITRE 4

L’évitement et les manipulations de l’appel


d’offres

Certains maîtres d’ouvrage ne tiennent pas du tout à soumettre leurs


marchés à des procédures d’appel d’offres. Utiliser le fractionnement des
marchés, l’urgence et, dans un domaine particulier, le secret-défense
constitue des procédés pertinents de manipulation. D’autres moyens
existent qui permettent de favoriser des entreprises moyennant quelques
manipulations au demeurant assez simples, en particulier les partenariats
d’innovation, l’allotissement, la sous-traitance…

Le fractionnement ou le « saucissonnage »
des marchés
Le « saucissonnage » se dit de la manière de fractionner illicitement les
achats publics et toute autre catégorie de charges et de produits. Pour qui
désire garder la maîtrise de l’opération et éviter ainsi les contrôles d’une
procédure plus encadrée, les opportunités sont multiples. L’une des
justifications les plus souvent apportées face à de tels comportements est la
lourdeur administrative. Un conseiller général poursuivi pour prise illégale
d’intérêts a avancé cet argument pour se défendre : « Je veux bien qu’on
rentre dans la légalité, mais cela va compliquer les choses à cause de la
paperasse. » Cette pratique est d’utilisation générale, car elle est présente
dans les secteurs publics comme dans le domaine commercial. Identifier ce
« saucissonnage » est aisé.

UNE MANIPULATION AU MODUS OPERANDI SOMMAIRE

Le « saucissonnage » est une violation délibérée des principes de mise


en concurrence et de publicité. Il peut être mis en place directement par la
maîtrise d’ouvrage ou par un bureau d’études. La complicité du ou des
fournisseurs bénéficiaires est inévitable. Il peut être utilisé chaque fois
qu’un seuil est affecté à une procédure, quel que soit son montant. Les
procédures de passation de marchés publics varient en fonction de leur
objet 1 et de la valeur estimée du marché. Pour les marchés d’une valeur
inférieure à 40 000 euros HT, l’organisme public a pour seule obligation de
choisir une offre pertinente, de faire une bonne utilisation des deniers
publics et de ne pas contracter systématiquement avec le même fournisseur.
Le franchissement d’un seuil modifie aussi les modalités de la publicité à
donner à l’avis de marchés. Il devrait être proposé de rendre publics la liste
des marchés inférieurs à 40 000 euros (portés à 100 000 euros jusqu’au
31 décembre 2022) par collectivité, leur montant et le bénéficiaire. Cela
constituerait une grande avancée de la transparence 2 pour les collectivités
de faible importance. Cette avancée, attendue, ne verra sans doute jamais le
jour tant on s’échine à l’éviter. Limiter la publicité sur ces opérations me
semble douteux, le coût est négligeable, et si le fait d’écarter la publicité ne
cache rien, pourquoi ne pas le révéler ?
LE CONSEIL GÉNÉRAL DES HAUTS-DE-SEINE ET LE MARCHÉ
DES ORDINATEURS

Ce marché somptueusement truqué est exemplaire, car il met en


évidence jusqu’à l’absurde le caractère quasi mafieux de la manœuvre. En
fait, on rencontre là deux types de dérives, celle relative à la corruption des
marchés, somme toute classique, un corrupteur, un corrompu, des directions
aveugles, complaisantes ou incompétentes, et celle d’hommes politiques
importants dans l’environnement de contrôle qui ne veulent « surtout pas
d’histoires 3 », sans oublier un lanceur d’alerte qui ne sera pas reconnu.
Les faits ont été dénoncés au cours de l’année 2000 par une ex-
employée du conseil général après qu’elle a découvert la présence de
fausses factures. « Florence est une jeune fonctionnaire recrutée en 1998
pour contrôler les factures. Elle ne tarde pas à découvrir que les règles les
plus élémentaires des marchés publics sont bafouées 4. » Elle a été victime
de fortes « pressions », en fait des menaces, pour la faire taire.
Les manipulations en cause ont été effectuées entre 1995 à 2000,
époque où Charles Pasqua présidait l’assemblée départementale. Isabelle
Balkany, qui était conseillère générale en charge des affaires scolaires à
l’époque, a été interrogée dans cette affaire, mais elle n’a pas été inquiétée.
Les protagonistes ont été jugés en décembre 2012, soit dix-sept ans après
les faits. Ce marché est intéressant car il démontre très clairement que ce
montage ne déparerait pas à Catane ou Naples.
Deux articles, l’un, de Valérie Mahaut, paru dans Le Parisien le
12 novembre 2012, et l’autre, de la même date, diffusé par France Inter
dans un dossier de Sara Ghibaudo, suffiront à exposer clairement les
problèmes.
Le Parisien : « L’informatisation des collèges des Hauts-de-Seine a
rapporté gros à un chef d’entreprise douteux et à un fonctionnaire du
conseil général indélicat. Elle pourrait aussi leur coûter cher… en peines de
prison. Plus de dix ans après les faits, tous deux, ainsi que trois autres
fonctionnaires du département, sont convoqués devant le tribunal
correctionnel de Nanterre. À la fin des années 1990 et au début des années
2000, l’équipement informatique des 87 collèges du département a fait
l’objet d’une arnaque chiffrée à plus de 2 millions d’euros. » Au cœur du
système se trouve le gérant de sociétés, qui était chargé très discrètement
des commandes d’ordinateurs et des contrats de maintenance.
Au conseil général, le directeur des services informatiques apparaît
comme le personnage clé de l’arnaque. Il aurait été gratifié de près de
250 000 euros en espèces – depuis les comptes des sociétés –, sans compter
les week-ends offerts, la rénovation de sa maison, une voiture, etc. Pour
contourner la procédure d’appel d’offres, obligatoire pour ces marchés, la
facturation était « saucissonnée ». En clair, ils la répartissaient sur une
dizaine de sociétés gérées ou cogérées par l’homme d’affaires. En outre,
celui-ci surfacturait ses prestations.
Le responsable de la Direction de l’action scolaire et éducative ainsi que
le patron du Service d’organisation et de programmation dont dépend la
Direction des services informatiques ont été renvoyés devant le tribunal
correctionnel pour avoir fermé les yeux ou validé les paiements. Le chef
d’entreprise était même devenu le consultant de ces responsables peu
regardants.
L’employée du conseil général qui a révélé l’affaire en 1998 était
chargée des relations avec les principaux de collèges pour le suivi de
l’informatisation, elle a relevé un nombre étonnant de factures « hors
marchés » pour plus de 615 000 euros (4 millions de francs). Les
commandes étaient toujours passées à des entreprises gérées par le
corrupteur. L’employée s’en est ouverte à sa hiérarchie. Un audit interne a
été mené, confirmant les soupçons. Puis le directeur général de
l’administration a fait un signalement au parquet. C’était le début d’une très
longue procédure. L’information judiciaire n’a été ouverte que quatre ans
plus tard. La juge a enquêté pendant quatre ans, le parquet a demandé des
investigations supplémentaires pour « blanchiment ». Finalement,
l’ordonnance de renvoi a été signée en janvier 2011.
Les protagonistes ont été condamnés par le jugement rendu par la
e
15 chambre correctionnelle le 22 décembre 2012.
Il n’est d’ailleurs pas exclu que d’autres personnes que celles qui ont été
poursuivies aient reçu des fonds. La surfacturation portait sur plus de
2 millions d’euros et les encaissements identifiés chez les bénéficiaires se
sont élevés à 400 000 euros. Les bénéficiaires du solde sont restés inconnus.
Notons aussi que, pour la partie qui pourrait être camouflée dans des
paradis fiscaux, le versement dans d’autres mains a pu être effectué à la fois
à partir de la caisse noire de l’entrepreneur et des comptes cachés du
fonctionnaire.
Dans une telle situation, le jeu des fraudeurs consiste en premier lieu à
scinder les prestations ou les achats de manière que le montant de chacun
des marchés apparaisse comme étant inférieur au seuil fixé. Le
« saucissonnage » engendre la création fictive d’une pluralité de marchés
affectés à plusieurs prestataires différents. Dans la plupart des cas, c’est la
même entreprise proche des élus qui en bénéficie ; le camouflage,
nécessaire, consiste à utiliser des filiales ou des sociétés tierces complices.
La manipulation est parfois tellement développée qu’il faut aller chercher
des entreprises chez les amis, les partenaires et les connaissances plus
éloignés ou plus lointains. On peut ainsi avoir la surprise de constater qu’un
commerçant en voilages réalise une grande partie de son chiffre d’affaires
avec des prestations informatiques. Il s’agit bien sûr d’un simple jeu
d’écritures et de l’émission de factures de complaisance.

LES POINTS DE CONTRÔLE

Le principe, lorsque plusieurs marchés se rattachent à une même


opération, est de ne pas considérer les divisions sectorielles, mais de
prendre en compte la valeur de l’ensemble. Le principe de l’appréciation
des seuils en unité fonctionnelle est appliqué. Ce dernier est effectué en
additionnant toutes les fournitures et tous les services poursuivant un même
objectif, et en comparant le montant estimatif aux seuils. Il s’agit alors
d’appréhender une pluralité de fournitures et de services qui concourent à la
réalisation d’un même projet. Si le montant total de cette évaluation est
supérieur aux seuils de procédures formalisées, l’acheteur devra s’y
conformer. Dans le cas contraire, il pourra recourir aux procédures
adaptées.
Par exemple, l’achat et la mise en place d’un nouveau logiciel
spécifique impliquent d’additionner des prestations de services accessoires
telles que des compléments d’étude, la formation des utilisateurs ou encore
la maintenance pendant la période de garantie, alors même qu’il s’agit de
prestations ne relevant pas de familles homogènes.
Ainsi le contrôle du saucissonnage qui sera développé une fois que les
indicateurs de risque seront identifiés nécessite dès l’abord des analyses
spécifiques de l’opération concernée : analyse technique de l’achat ou de la
prestation concernés, analyse de l’évaluation de l’opération, analyse de
l’évaluation de la valeur du marché. L’opération doit être indépendante du
nombre de prestataires utilisés et doit aussi être calculée sur la valeur totale
du marché et non sur la valeur annuelle.

Avenants et contentieux
Un avenant modifie un marché public et s’applique dans un cadre
précis. Le montant de la modification doit rester inférieur aux seuils
européens et à 10 % du montant du marché initial pour les marchés publics
de services et de fournitures ou à 15 % du montant du marché initial pour
les marchés publics de travaux.
L’existence d’avenants est justifiée par la difficulté de réaliser un
marché dans l’enveloppe fixée, cependant l’avenant peut être un support
intéressant de fraudes. En effet, un montage affectant un marché est scindé
en plusieurs temps, dont l’origine se situe lors de la préparation technique
du dossier et la fin lors de la réception des travaux effectués. Dans les
foires, un vieux principe prévaut : « C’est à la fin du marché qu’on compte
les bouses. » En matière de fraudes aux marchés, il en va de même ! Un
marché frauduleusement sous-évalué dès l’origine devra être régularisé soit
par des prestations complémentaires, soit par des avenants qui ne devraient
pas modifier substantiellement le marché, soit par des contentieux, or des
constats de ce type permettent de remonter à l’origine de la manipulation et
de reconstituer le fil des opérations. De même, dans les montages de
corruption, une surfacturation des opérations est nécessaire car le corrupteur
tient avant tout à garder ses marges ; les avenants peuvent alors être utilisés
pour produire le flux financier indispensable au paiement des corrompus.
Lorsque le marché est obtenu à vil prix, l’entreprise peut également se
refaire grâce aux avenants.
Ces rallonges budgétaires ne doivent pas dépasser 20 % du prix du
marché pour ne pas en bouleverser l’économie. « Mais on a déjà vu une
affaire en Corse, où un avenant de 5 % a été considéré comme un délit de
favoritisme », précise l’avocat Florian Linditch. Dans une europole, satellite
d’un département du sud de la France, une société, poursuivie pour bien
d’autres délits, a ainsi obtenu trois avenants d’un montant de 80 000 euros
pour compenser… son propre retard sur les chantiers. C’est-à-dire qu’au
lieu de pénaliser l’entreprise il a été décidé de lui accorder des rallonges.

Les indicateurs de présence


de ces manipulations et la preuve
Les indicateurs le plus fréquemment identifiés pouvant faire naître le
soupçon sont appréhendés lors des études systématiques des avenants en
liaison avec les bénéficiaires, afin d’en relever les récurrences, et lors des
analyses des contentieux récurrents qui peuvent aussi être détournés de leur
objet pour de mauvaises raisons. Il n’est pas rare que le prestataire,
accompagné de ses avocats, ouvre une procédure fictive ou quasi fictive,
mais parfaitement motivée, afin de disposer d’un élément de discussion face
à un contentieux, justifié celui-là, engagé à son encontre.
L’absence de contentieux à l’encontre d’un prestataire qui n’a pas
réalisé correctement la prestation, ou lorsque les délais n’ont pas été
respectés, le refus de prononcer une amende prévue au contrat, entre autres
constats, peuvent constituer des indicateurs précieux de collusion. Encore
faut-il en apporter la preuve !
Dans un marché de maîtrise d’œuvre conduit sous la forme de
groupement, un dérapage très important de près de dix millions des coûts
prévisionnels a été constaté. Après moultes discussions, la ville renâcle à
allonger l’enveloppe budgétaire et décide finalement de résilier le marché.
Ses services techniques font alors appel à un cabinet d’avocats expert en
urbanisme qui préconise une résiliation aux torts exclusifs du maître
d’œuvre sans indemnité. Curieusement, ce n’est pas la solution choisie par
le maire, qui préféra régler le litige à l’amiable, en versant une indemnité de
3 millions d’euros à l’architecte. Cela mérite une analyse. Dans la même
région, un marché a pris un retard important qui a causé des frais
supplémentaires à la collectivité. Contre toute attente, cette dernière a versé
80 000 euros au prestataire qui a finalement terminé son marché avec plus
d’une année de retard.
CHAPITRE 5

Les fraudes au moment de l’analyse


des offres

Une fois les besoins identifiés, les organisations publiques sont tenues
d’appliquer une procédure organisée faisant respecter le principe d’égalité
entre les prestataires possibles et dont la transparence protège les fonds
publics : l’appel d’offres. Les marchés doivent faire l’objet d’une publicité
permettant le libre accès à la commande publique. Ce point de procédure
peut être manipulé directement par le maître d’ouvrage ou indirectement, on
l’a vu, en utilisant les études de la maîtrise d’œuvre. Remarquons tout de
même que la meilleure manière de « fluidifier » les achats publics, c’est de
se passer d’appel d’offres, c’est illégal certes, mais tellement pratique et
cela ne concerne pas que des marchés de faible montant.
Ainsi, lorsque le carrelage d’une piscine est confié à l’entreprise dont un
élu de l’agglomération était le P-DG, et le gros œuvre à la filiale d’une
major dans laquelle l’épouse de l’élu est directrice commerciale, nous
côtoyons la prise illégale d’intérêts. De même, le maire qui confie le
marché nécessité par la création d’un jardin d’enfants à son beau-frère
architecte sans respecter les procédures de mise en concurrence entre dans
le favoritisme. Ce dernier est condamné à six mois avec sursis et reste
éligible. Autre exemple, une mairie facturait du bitume 650 % plus cher que
le prix habituel via une société monégasque. Cette commande d’enrobés à
froid portait sur plus de 1 million d’euros et n’a pas fait l’objet d’appel
d’offres. Une centaine de tonnes d’enrobés à froid ont été commandées
durant la période 2011-2014 et une vingtaine de tonnes seulement livrées.
Cette affaire vient d’être réactivée, car un montage similaire, avec des
enrobés à chaud cette fois, semble avoir cours dans une commune voisine
avec les mêmes intermédiaires en Suisse, à Monaco et dans les paradis
fiscaux.
Ainsi, une patinoire de 420 000 euros peut être installée avec le visa du
conseil municipal en escamotant la procédure de l’appel d’offres dans un
village de 400 habitants hors touristes.

Le tripotage des délais de remise des offres


est efficace
Les entreprises sont tenues de soumettre une offre à la collectivité dans
le délai fixé. Jouer sur ce délai afin d’écarter ou de rendre la conception de
l’offre particulièrement malaisée pour les fournisseurs importuns se révèle
efficace. Un délai particulièrement « serré » ne permet pas de répondre de
manière complète à l’offre, alors que l’entreprise choisie au préalable
prépare le dossier depuis plusieurs mois. Il arrive même que la modification
de l’échéance ne soit pas communiquée aux postulants mal aimés… La
faute à pas de chance.
Par ailleurs, en termes de contrôle, l’analyse des délais de remise des
offres est souvent très instructive. En effet, « malgré toutes les précautions
figurant dans la réglementation, les délais de diffusion de l’information
peuvent être trop courts pour que des entreprises non informées à l’avance
du lancement de la procédure puissent présenter une offre crédible ou même
étudier le projet. Parfois, d’ailleurs, même les délais minimaux
réglementaires sont insuffisants pour une étude de prix sérieuse : qui, en
moins de cinquante jours, entre juillet et août, peut faire une offre bien
étudiée pour un projet routier de vingt kilomètres comportant plusieurs
ouvrages d’art non standards ? Le décideur justifie souvent les délais réduits
par l’urgence, voire l’urgence impérieuse, alors que ces notions, bien
définies par la jurisprudence, sont inapplicables dans le cas d’espèce et que
seule compte la possibilité d’éliminer certains candidats non souhaités 1 ».

DE SAVANTES MANŒUVRES

Une fois les dossiers déposés, la commission d’appel d’offres étudie ces
derniers sur la base de critères objectifs concernant les prix, les délais, la
qualité technique, afin d’adopter la proposition la plus favorable pour la
collectivité. La composition de la commission rassemble des membres des
majorités élues (des conseillers municipaux) et certains tiers dont la
présence n’est plus obligatoire. Il arrive aussi que des représentants de
l’opposition soient membres de la commission, ce qui donne une apparente
transparence. Cela n’est pas très contraignant, car il est extrêmement
difficile lorsqu’on n’appartient pas au cercle manipulateur de déceler les
montages.
Prenons le cas où une offre plus intéressante et moins-disante est
présentée par une entreprise ne faisant pas partie du groupe ligué, il faut
alors trouver rapidement une solution pour évacuer l’intruse. L’une des
manœuvres possibles consiste à demander une « analyse technique ». Cette
dernière permet de comparer en seconde analyse les coûts, les techniques en
présence et la nature des propositions formulées. Des justifications sont
demandées à l’entreprise « élue ». Cette dernière présente un dossier
aménagé assorti d’explications évidemment pertinentes qui mettent en
évidence les qualités spécifiques nouvelles de l’offre. On passe ainsi du
moins-disant au mieux-disant. L’enfumage de la commission est réel, les
membres peuvent n’avoir aucune idée de ce qui a été fomenté, surtout
lorsque dans la commission une majorité de membres sont peu compétents
dans ce domaine.
Une manipulation similaire dans les dossiers à haute technicité est
possible. Dès qu’une difficulté est identifiée, l’analyse technique est confiée
au directeur des services techniques. En général, ce dernier est un proche du
pouvoir à qui il doit un certain nombre de facilités, des avantages directs ou
indirects et son avancement. Il ne sera pas tenté de mordre la main qui le
nourrit !
L’entreprise ainsi cornaquée aménage son offre en fonction des
observations et de moins-disante va devenir mieux-disante, il lui suffit de
réduire le montant de son offre, de présenter des « explications » qui
n’avaient pas été données, d’embaucher quelques demandeurs d’emploi, ce
que la presse rapportera en détail.
La manipulation des critères de sélection constitue un moyen pratique
de biaiser les procédures. À titre d’exemple et parmi d’autres, on peut citer
l’utilisation de critères non standard ou l’appréciation subjective de critères
additionnels justifiés par l’objet du marché ou par ses conditions
d’exécution, en particulier lorsque le cadre est imprécis. On peut citer aussi
l’introduction de modifications non autorisées ou de critères d’évaluation
après l’ouverture des offres ou encore la non-utilisation des critères
existants.
Lors d’une procédure qui a duré dix-sept années, deux élus qui votaient
en commission d’appel d’offres avouent qu’ils ont menti lors de la première
investigation et déclarent que le maire leur a téléphoné, leur demandant
comme un service de voter pour l’entreprise choisie par lui en commission.
Cette demande était intéressée, car l’architecte et l’entreprise choisie
titulaire du marché en cause (construction de la maison des associations, de
la crèche municipale et de bâtiments sociaux de la ville) construisaient au
même moment une villa pour le maire. Lors du procès, on découvre que le
coût de la construction de la villa était inférieur de 40 % au prix du marché.
On glisse aisément vers la corruption pure : un adjoint au maire a été
condamné pour atteinte à l’égalité dans les marchés publics, corruption
passive et trafic d’influence, la sentence ayant été confirmée par la Cour de
cassation pour avoir reçu, entre 2003 et 2006, 300 000 euros en liquide en
échange d’informations sur un marché public de collecte de déchets.
Les investigations qui ont été engagées autour de l’attribution du grand
stade de Lille donnent à réfléchir. Selon Libération, « une charge en règle,
clinique, édifiante, mais qui n’aura peut-être pas de suite. Pour le procureur
de la République de Lille (Nord), l’obtention en 2008 par Eiffage du
marché de la construction du Grand Stade de la métropole (aujourd’hui
baptisé Pierre-Mauroy) a été affectée de plusieurs irrégularités 2 ». Le
procureur constate « une atteinte majeure à l’objectivité et à la transparence
de la procédure ayant abouti à la désignation d’Eiffage » et valide ainsi les
soupçons de favoritisme pesant sur ce gigantesque contrat. Mais les faits
seraient prescrits.
Lors de la phase dite de “dialogue compétitif”, les services techniques
de la métropole rendent leur verdict : le projet du groupement Norpac
(Bouygues) est en tête devant celui d’Eiffage, tandis que Vinci, le troisième
candidat, est largement distancé. Un rapport de 75 pages sanctifiant ce
classement est signé le 2 janvier puis validé en commission. Or, le jour du
vote final, le 1er février, c’est une délibération désignant le projet Eiffage,
pourtant beaucoup plus coûteux, qui est approuvée à une écrasante
majorité 3.
Deux élus auraient, d’après le réquisitoire, sans compétences techniques
particulières dans ce domaine, inversé le classement de moins-disant à
mieux-disant. Ils ont reçu des cadeaux et un faux a été transmis à la
préfecture.
DISPOSER D’INFORMATIONS

Le rédacteur du cahier des charges, le décideur ou encore son âme


damnée peuvent communiquer, à l’avance, à certains fournisseurs, des
éléments déterminants ou des informations complémentaires sur le contenu
de l’appel d’offres, aux dépens des candidats.
Des pratiques redoutables peuvent être instaurées : le vice-président
d’un conseil général en charge de la commission des appels d’offres
disposait d’une martingale « agile » pour distribuer les marchés. La veille
de la réunion des commissions d’appel d’offres, les tarifs retenus étaient
communiqués aux entreprises afin qu’elles se situent dans la « fourchette
des prix ». Les entreprises, les fonctionnaires et les élus étaient complices
du montage. La contrepartie consistait en des repas pantagruéliques, des
travaux personnels et des enveloppes.
Si les organisateurs des montages se méfient désormais des
conversations téléphoniques, c’est à cause d’un appel donné pendant une
réunion de la commission d’appel d’offres au cours de laquelle le rapport de
cette dernière avait été « révisé » et avait fait passer l’entreprise bénéficiaire
du marché de la quatrième place à la première. Les informations circulent
vite !
Et pour terminer, il est aussi possible de contourner les règles relatives à
la passation des marchés après qu’un appel d’offres a été déclaré
infructueux. Cette opération consiste à établir dans un premier temps une
proposition avec des caractéristiques techniques élevées et un prix très bas.
En l’absence de postulants, l’appel d’offres sera déclaré infructueux. Le
marché passe alors au statut de marché négocié, et au cours de la
« négociation » il est alors nécessaire de réduire les prestations pour les
ramener au niveau des normes habituelles et/ou de majorer l’enveloppe
financière initiale pour pouvoir, moyennant « compensation financière »,
octroyer le marché à l’entreprise la plus accommodante.
LA SÉCURITÉ DES OFFRES
Il s’agit ici de protéger les données papier ou informatiques. Omettre ou
négliger l’installation d’une sécurité minimale dans les bureaux, les
armoires ou sur le site Internet, ou encore dans les fichiers dans lesquels les
offres sont stockées, ouvre la voie à toutes les opportunités. Ces données,
inestimables pour la concurrence, valent de l’or et sont souvent monnayées.
De même, il a été relevé la présence d’attaques informatiques de certains
sites de collectivités, destinées à obtenir les informations contenues dans les
offres de la concurrence.
De nombreux cas ont été identifiés dans ce domaine :

les armoires et les vitrines contenant les offres étaient ouvertes à tout
vent lors de la dévolution d’un marché de plusieurs milliards ;
l’ouverture non autorisée d’enveloppes scellées ;
l’altération du dossier d’offres ou la falsification de registres concernant
la réception des offres ;
l’omission des signatures sur une ou des offres reçues ;
l’absence de témoins indépendants lors de l’ouverture des offres ;
l’acceptation d’offres incomplètes.
CHAPITRE 6

L’exécution des travaux : un monde opaque

Après l’exécution des travaux, la prestation doit être rendue. Le contrôle


se transforme alors en une analyse du service fait, destinée à s’assurer de la
conformité de la réalisation, et c’est là que le bât blesse.

Contrôler l’exécution des marchés


est une entreprise malaisée
Les textes relatifs aux marchés publics ont été conçus pour être
appliqués par des entreprises de bonne foi. Le contrôle de l’exécution du
service fait et celui des avenants ont été à mon sens, volontairement ou pas,
totalement négligés. Le contrôle de l’exécution du marché constitue une
faille importante dans cet environnement. Il n’a pas été prévu ou si peu dans
les textes, les dispositions dédiées à l’exécution peuvent être évaluées à
moins de 10 % du montant total des mesures. Cette carence est confortée
par le fait que les collectivités peuvent difficilement recruter les techniciens
et les contrôleurs de travaux.
Ainsi, on l’a remarqué dans le domaine informatique, les collectivités,
acheteurs généralistes, sont souvent désarmées face aux commerciaux
hautement spécialisés sur leur métier. « Le favoritisme se fait surtout lors de
l’exécution, confirme un employé du département, sous couvert
d’anonymat. Si on retient une entreprise qui propose des prix très bas,
derrière, si on ne contrôle pas, elle va se rattraper sur les quantités et sur la
qualité. Or le conseil général des Bouches-du-Rhône compte un nombre
étonnamment faible de techniciens pour contrôler les travaux (deux fois
moins par collège que son voisin du Var par exemple) 1. »
Le contrôle de la bonne exécution des marchés par le donneur d’ordre
nécessite, pour certains travaux, une présence sur place afin de valider la
matérialité de la prestation et, pour d’autres, une expertise particulière. Or
certains donneurs d’ordres ne tiennent pas du tout, mais alors pas du tout à
ce que le contrôle sur place soit performant, car ils savent bien, ils en
bénéficient, que leur rétribution procède d’une carence du contrôle 2.
Une telle situation favorise incontestablement les manipulations
matérielles et comptables. Les entreprises peuvent alors aisément se
« refaire » d’un manque à gagner consenti au préalable. Les fraudes
rencontrées présentent des caractéristiques particulières, les précédentes
étaient juridiques, celles-ci sont plus rustiques (facturation de trois toupies
de béton alors qu’une seule a été livrée effectivement), et relèvent de la
catégorie des fraudes « métier » et des fraudeurs d’habitude. La preuve de
l’existence de ces dernières s’établit en étudiant les données de la
comptabilité du fournisseur et en particulier de la comptabilité analytique
de chantier – encore faut-il y avoir accès. Seules quelques enquêtes peuvent
développer l’investigation jusqu’à la comptabilité matière de l’entreprise,
les autres se limitent à une recherche formelle faute de moyens, de temps et
de compétences techniques.
De plus, le camouflage des fraudes est grandement facilité par
l’organisation des travaux sur la base d’une sous-traitance en cascade.
Lorsque ces montages sont découverts, c’est le rang des sous-traitants qui
sera poursuivi en premier, la structure mise en cause est liquidée et se
régénère tel le phénix dans une entreprise nouvelle.

Des conséquences dramatiques


Les fraudes vont affecter la qualité, la nature même et le montant de la
prestation. La présence de « nids de cailloux » dans une structure en béton
réduit le coût par deux, la modification du dosage de sable et de ciment
génère un gain analogue. Le fait de ne pas respecter les mesures de sécurité
minimales peut avoir des conséquences dramatiques. Ainsi un tunnelier
allemand avait réduit sensiblement le ferraillage du béton nécessaire à la
bonne résistance du tunnel, les voussoirs restants étaient revendus au noir à
destination de pays de l’Est. Le tunnel s’est effondré, entraînant
l’écroulement d’un immeuble et faisant des victimes.
Lors d’un dramatique tremblement de terre en Italie, les immeubles
quasiment neufs se sont effondrés alors que les constructions anciennes
n’ont pas bougé. Les catastrophes se répètent : effondrement de ponts et de
viaducs, d’immeubles et de hangars à l’occasion de tremblements de terre,
leur construction n’avait pas respecté les normes minimales de sécurité.
Ainsi à l’Aquila, en Italie, 32 étudiants sont morts dans leurs logements
construits six ans auparavant avec des fausses certifications. On identifie les
constructions truquées et celles pour lesquelles les termes du contrat ont été
respectés au moment des sinistres !
Le pont Corleone, entre Palerme et Agrigente, a commencé à se fissurer
puis est tombé dix jours seulement après son inauguration, du fait, semble-t-
il, de travaux mal réalisés. Il peut constituer un exemple de ces dérives
techniques ou matérielles peut-être dues au comportement d’entreprises
quasi mafieuses. Et que dire de l’effondrement du pont de Gênes…
Le maître d’ouvrage doit disposer d’une technicité suffisante et des
moyens rendant possible une surveillance des travaux impartiale et
sourcilleuse. Il ne doit pas tremper dans un conflit d’intérêts avec le
prestataire, et enfin ne pas être affecté par la corruption. Or les
manipulations réalisables sont à la fois multiples et techniques, rendant tout
contrôle malaisé.

Les typologies sont souvent récurrentes


Les chapitres précédents ont permis de décrypter essentiellement des
dérives « fines », disons plus intellectuelles ; il s’agissait alors de montages
affectant des prestations, des contournements de textes, des faux projets,
des commissions illégales et des montages destinés à faciliter les truquages
lors de l’exécution du contrat. Dans la phase de réalisation du marché, le
contrôle, lorsqu’il est effectif, est confronté à des prestations matérielles
non réalisées ou mal exécutées, à du travail clandestin 3, à des maîtres
d’ouvrages délégués complices de détournements, ainsi qu’à un ensemble
de pratiques, de tours de main profondément intégrés dans la tradition du
métier concerné. Ces « artifices », évidents pour certains et insoupçonnés
pour d’autres, génèrent, au détriment de l’État, les flux financiers
permettant de regonfler les marges ou de rémunérer un pacte corrupteur.

LES DÉMOLITIONS, CREUSEMENTS ET RECYCLAGE DES DÉCHETS


Les marchés de démolition ou de la préparation des sols (dessouchage)
sont traités au forfait ou à prix unitaires fixés souvent arbitrairement ou
totalement négligés… Si la concurrence existe, il est toujours possible de
multiplier les unités (le nombre d’arbres à abattre, par exemple) ou
d’invoquer des difficultés imprévisibles (nécessité d’utiliser du matériel
plus puissant…) afin d’obtenir le versement de sommes complémentaires
qui permettront à l’entreprise attributaire de ne pas réduire son résultat 4 au
cas où le décideur exigerait un paiement personnel. En l’absence de marché,
les produits qui peuvent être vendus (le bois de chauffage, par exemple) le
seront, et cela constitue un manque à gagner pour la collectivité. Il serait
intéressant de savoir quel traitement a été appliqué au bois coupé à la suite
des travaux du barrage de Sivens ou de Notre-Dame-des-Landes.

En 2008, le président du conseil général des Hauts-de-Seine révèle la


« disparition » d’une livraison de sable sur l’un des chantiers
départementaux dont la SEM 92 est maître d’ouvrage, celui de la
construction de l’IUT de Gennevilliers. Sur ce point Le Parisien du
28 juillet 2008 titre : « Mais où est donc passé le sable de la SEM 92 ? » Il
poursuit : « Le feuilleton a démarré après les fêtes du 14 Juillet. Le
président du conseil général en personne faisait allusion à une facture
irrégulière de 400 000 euros de sable, dont on ne trouverait plus trace à la
SEM 92, société d’économie mixte pour l’aménagement et le
développement des Hauts-de-Seine, dont le conseil général est actionnaire à
70 %. » Elle a porté plainte pour détournement de… sable. Avec, à la clé,
un préjudice de 1 million d’euros au détriment de la SEM 92.
Le détournement de sable, produit de première nécessité dans la
construction, n’est pas rare. On se souvient de la disparition du sable extrait
pour construire les marinas dans le sud de la France, qui avait en son temps
créé un fort scandale, car les fonds avaient financé un parti centriste 5.
Le transport des déblais peut, notamment à l’occasion de grands
chantiers en milieu urbain, constituer un enjeu fondamental pour la
collectivité. De tels marchés, payés à l’unité (mètre cube ou tonne
transportés) peuvent générer des dérives corruptrices ou un enrichissement
personnel. De plus, déversés dans une décharge sauvage, ces déblais
constituent une atteinte à l’environnement. Cette activité nécessite un
contrôle appuyé, car la criminalité s’est installée dans ce secteur. Si les
dérives mafieuses comme l’enfouissement des déchets dangereux près de
Naples sont connues de tous, l’implication criminelle en région parisienne
est ignorée 6. Un réseau criminel d’enfouissement de déchets dangereux a
été démantelé près de Paris. Deux figures du grand banditisme ont été mises
en examen et écrouées.
Pendant plusieurs mois, à quelques kilomètres de Paris, un ballet
incessant de camions a apporté des tonnes de déchets et de gravats. Une
société proposait à des entreprises du BTP de prendre en charge leurs
déchets à des prix sans concurrence. Ces gravats n’étant, semble-t-il, pas
recyclés. Cette entreprise était liée à une famille associée depuis longtemps
au grand banditisme et qui aurait diversifié son activité dans le traitement
illégal des déchets. L’activité semblait lucrative : voitures de luxe, nuits
dans des palaces, plusieurs membres du clan menaient grand train.
Lorsque les travaux de démolition sont moindres, ces déblais sont trop
souvent jetés dans des décharges illégales par les sous-traitants.

LES TYPES DE MANIPULATIONS TRADITIONNELS


Il s’agit de montages courants dans les rapports entre clients et
fournisseurs s’adossant sur la réalisation de prestations moindres, sur la
fourniture de produits moins onéreux, moins performants que ce qui figure
dans les prescriptions techniques. Ces « révisions à la baisse » non
contractuelles sont en général opérées sans l’aval du donneur d’ordre. En
cas de complicité de ce dernier, il pourra s’agir de corruption.
Ainsi, un contrat de nettoyage et d’entretien de bureaux exigeait un
nettoyage complet et quotidien. En fait, seules les poubelles et les cendriers
étaient vidés chaque jour 7, le nettoyage et l’entretien étaient réalisés deux
fois par semaine. En contrepartie, le directeur des achats a bénéficié d’un
revenu net d’impôt régulier pendant trois années.
Dans un autre marché de nettoyage, assez perméable aux fraudes, le
contrat prévoyait une prestation valorisée sur un bâtiment de trois étages
alors que l’immeuble n’en comptait que deux. Les deux tiers des gains non
causés ont disparu dans les flux d’une filiale luxembourgeoise du prestataire
et dans une société civile immobilière, puis chez un antiquaire très proche
de l’épouse du donneur d’ordre. La farce a duré près de cinq années.

Des travaux supplémentaires peuvent être nécessaires en cours


d’exécution. Ils sont, en principe, le fait d’événements imprévisibles ou
résultent d’une estimation erronée, il faut alors reconsidérer la situation.
Ces situations bloquantes sont diverses : la quantité de remblais à mettre en
œuvre est insuffisante pour soutenir un édifice, le volume des purges à
effectuer est plus important que prévu, la mauvaise qualité du sous-sol, non
identifiée lors de l’évaluation des coûts, impose la réalisation de fondations
plus profondes, des pieux plus longs ou plus nombreux. Lors de la création
d’une voie, il n’a pas été tenu compte de la fragilité du sous-sol et du fait
que les tunnels creusés lors de la Grande Guerre n’avaient pas été comblés.
Un terrain est pollué par des hydrocarbures sur une profondeur plus
importante que celle envisagée, etc. Le prestataire doit alors effectuer les
travaux supplémentaires. Ces travaux comme les ordres de service et les
avenants sont sujets à réclamation et à contentieux, en particulier dans les
marchés conclus à un prix forfaitaire.
De telles situations peuvent aussi résulter d’une manipulation préalable.
On aurait alors volontairement escamoté ou mal calculé un risque dont
l’apparition permettrait de reconstituer des marges ou de disposer d’un
financement corruptif.
On relève aussi des travaux supplémentaires sans lien avec le marché,
proposés ou exigés par le maître d’ouvrage en contrepartie de l’attribution
du marché. Parfois réalisés au bénéfice de la collectivité (le goudronnage
d’une place, par exemple), ils le sont souvent au bénéfice personnel du
décideur : la construction d’une piscine privée, la restauration d’un
bâtiment, entre autres. L’existence de faux documentaires est alors
nécessaire.
Au cours des études effectuées au Service central de prévention de la
corruption (SCPC), nous avons tout de même identifié un marché pour la
construction d’une route de plusieurs kilomètres jamais édifiée mais payée.
Dans toutes ces opérations, on retrouve les mêmes acteurs : le chef de
chantier, les conducteurs de travaux, le représentant du bureau d’études qui
pilote l’opération. Ces derniers, dans un état de subordination vis-à-vis du
titulaire du marché ou du donneur d’ordre, ne peuvent s’opposer à la
« manipulation » dont ils sont témoins.

La malédiction des marchés informatiques


d’État
S’il est un domaine dans lequel l’État cache un cygne noir, c’est bien
celui de l’informatisation. En effet, le développement de progiciels destinés
à améliorer sa gestion a acquis la notoriété certaine et emblématique d’une
organisation approximative et coûteuse. Il est aussi vrai que gérer la
comptabilité publique, les hôpitaux, les soldes militaires n’est pas une
mince affaire 8, et les projets de masse, engagés au long cours, comportent
souvent des risques majeurs.
En 2010, Bercy a fait développer le progiciel Chorus afin de moderniser
la comptabilité publique. Son développement a été plus onéreux que prévu
et aurait provoqué des retards de paiement de plusieurs mois des
fournisseurs de l’État. La Cour des comptes, dans son rapport de juin 2017,
estime que, « s’il assure bien sa fonction de gestion au jour le jour de la
dépense publique, il ne permet toujours pas de certifier avec certitude les
comptes de l’État ». Ce progiciel est implémenté auprès de
50 000 utilisateurs. Il automatise une grande partie des écritures
comptables, mais des saisies manuelles subsistent. Or, selon la Cour, le
progiciel ne propose pas des contrôles automatiques permettant de prévenir
des erreurs, ni même un système de traçabilité permettant de garder en
mémoire les écritures concernées à des fins de régularisation : « Les
modalités actuelles d’utilisation de Chorus font peser un risque significatif
sur la fiabilité des enregistrements comptables, non compensé par des
contrôles automatiques ou manuels suffisants. » Or il s’agit là de l’irrespect
d’un principe fondamental du contrôle des opérations informatisées forcées
et des rejets.
Les bugs d’Orbis auraient causé la perte de près de 100 millions d’euros
de factures aux Hôpitaux de Paris, d’après le rapport de la chambre
régionale des comptes 9. Cette perte serait définitive.
Le programme ONP (Opérateur national de paie) est aussi cité en bonne
place. Ce logiciel de gestion des paies du ministère du Budget a été
abandonné en 2014. Il a coûté 290 millions d’euros et la perte pourrait
atteindre 600 millions d’euros. Lancé en 2007, il devait gérer les salaires de
2,5 millions de fonctionnaires à partir de 2017, l’objectif était la réalisation
de 190 millions d’euros d’économie par an. Or, il n’est pas possible
d’évaluer le montant total des dépenses engagées dans la conception du
« super logiciel ». En effet, « SI Paye », le cœur du réacteur, initialement
estimé à 170 millions d’euros, est affecté de retards importants. Certains
coûts indirects, les travaux effectués dans les ministères pour se mettre en
conformité avec le système, sont difficilement évalués. L’engagement aurait
coûté 760 millions d’euros jusqu’en 2018. De plus, l’État a anticipé les
économies de postes de son futur super logiciel, si bien que les services des
ressources humaines de certaines administrations sont déjà « dans un relatif
sous-effectif ».
Le programme Sirhen (système d’information et de gestion des
ressources humaines du ministère de l’Éducation nationale, de
l’Enseignement supérieur et de la Recherche) est un autre gouffre financier
lancé en 2007, qui devait être raccordé à l’ONP.
Le progiciel Louvois est une « vraie usine à gaz ». Conçu pour gagner
en efficience, il assurait la paye de 200 000 militaires. Or les retards de
paiement ont été considérables et 70 000 dossiers de trop-perçus ont été
recensés dont il a fallu demander le remboursement. Tous n’ont pu être
recouvrés, de nombreux militaires ayant quitté l’armée. Le délai de
récupération est estimé à sept ans. La correction des moins-perçus a
occasionné des coûts indirects élevés : des centaines de personnes auraient
été embauchées pour rétablir les situations.
Quelques autres progiciels de moindre importance ont intéressé la
presse : le logiciel des cartes grises est de ceux-là. La plateforme en ligne,
lancée en novembre 2017 et destinée à fluidifier les opérations d’attribution,
affectée par des bugs informatiques, a bloqué l’ensemble du système. Le
délai d’obtention des cartes grises a atteint six semaines, mais aussi pour les
permis, les changements d’adresse et les cessions de véhicules. En
mars 2018, selon le Conseil national des professionnels de l’automobile
(CNPA), plus de 400 000 dossiers étaient en souffrance, interdisant
l’utilisation des véhicules nouvellement acquis et la livraison des
commandes.
Nous ne serions guère étonnés si le progiciel tant vanté par les
publicités, le DMP (Dossier médical partagé), n’atteignait pas les résultats
escomptés. En effet, ce projet, issu d’une initiative du ministre Douste-
Blazy en 2004 pour une mise en application en 2007, a été relancé en 2018
par la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM).
Chaque personne devrait être en mesure d’ouvrir son dossier soit en
ligne, soit auprès des agents des caisses d’assurance maladie, lesquelles
comportent « votre historique de soins des vingt-quatre derniers mois
automatiquement alimenté par l’Assurance maladie, vos résultats
d’examens [radios, analyses biologiques…], les coordonnées de vos
proches à prévenir en cas d’urgence, vos antécédents médicaux
[pathologies, allergies…] et vos comptes rendus d’hospitalisations ».
Le premier problème posé est celui de la sécurité de l’information
contenue chez l’hébergeur unique, les sécurités d’Internet étant
constamment contournées. Ces données sont susceptibles d’intéresser les
assurances privées. En effet, si ces données sont hébergées à l’étranger, la
réglementation française ne s’applique pas et les fuites sont probables ! De
plus, l’intégration facile et rapide des documents dans les dossiers des
patients exige des logiciels adéquats.
Les causes de ces dérapages sont comparables à celles rencontrées dans
les grands projets des autres domaines d’activité, surtout s’ils sont
démesurés et urgents. Et cela n’est pas propre au public, le privé est
pareillement affecté.
L’une des causes de dérive et de surcoût est due à la qualité de la
conception du projet. Les effets négatifs peuvent aussi provenir de
l’accompagnement de ces projets par les cabinets de conseil extérieurs. Si le
cahier des charges est flou, les besoins mal formulés, les bureaux d’études
tâtonnent et peuvent ne pas être exempts de conflits d’intérêts. Les dérives
peuvent être dues aux classiques biais cognitifs, qui amènent les donneurs
d’ordre à se renfermer sur leur propre lecture, souvent restrictive.
De plus, l’énormité des projets et leurs délais à rallonge sont
essentiellement dus au fonctionnement en silo, conséquence du pilotage
« en mode tour d’ivoire » et à la « comitologie » : réunions interminables
devant rapprocher des points de vue inconciliables dans lesquelles personne
n’accorde à un participant la qualité de disposer d’une vision exhaustive du
projet, des enjeux, des risques et des décisions à prendre. Rajoutons à cela
la conviction folle et chimérique que le logiciel est en mesure de traiter tous
les problèmes, et que tous les biais affectant l’origine des projets comme
leur réalisation sont identifiés. Ils ne sont pas nouveaux ni inconnus, mais
impossibles à réduire.
Ces problèmes laissent des opportunités infinies aux prestataires qui
deviennent rapidement les véritables maîtres du projet, le donneur d’ordre
perdant la maîtrise de l’ensemble. Ces erreurs deviennent monstrueuses
lorsque le recours massif à la sous-traitance est présent.
Les carences dans la relation et le pilotage entre le donneur d’ordre et la
maîtrise d’œuvre sont problématiques. L’absence de suivi des prestataires
génère des surcoûts, la multiplication des demandes de modifications en
dehors du cahier des charges étant facturée au prix fort. Le risque existe
aussi du fait de prestataires travaillant sur place ou à l’extérieur et du secret
des affaires.
Les alertes sont lentes, partielles, rares et n’apparaissent que comme des
signaux faibles de risque. Le porteur de mauvaises nouvelles n’est jamais
bienvenu. En fait, le problème devient tellement ingérable qu’il doit être
poursuivi, c’est le célèbre « biais abscons 10 ».
Rajoutons dans ces projets une division du travail outrancière, des
structures qui ne communiquent pas entre elles, une dilution des
responsabilités, l’urgence qui ne peut se faire qu’en utilisant des
composants « sur étagère », des objectifs fixés sans consulter les
utilisateurs, et la catastrophe devient inéluctable.
Les problèmes persistent pendant la pandémie, on a raté les marques, le
traçage et la vaccination prennent l’eau.
CHAPITRE 7

Retour sur quelques particularités notables

La tentative manquée des partenariats


public-privé
Les contrats de partenariats public-privé (PPP) sont un mode de
financement dans lequel une autorité publique fait appel à des prestataires
privés pour financer et gérer un équipement assurant un service public. Les
délégations de service public, les baux emphytéotiques, les occupations
temporaires, autres formules assez proches qui sont utilisées depuis
longtemps. Les marchés d’entreprises de travaux publics (METP), ancêtres
du PPP, avaient été exclus des procédures des marchés publics du fait des
multiples manipulations qu’ils recelaient, dont celle des « marchés truqués
d’Île-de-France ».
Les partenariats public-privé relèvent d’une opinion suivant laquelle les
entreprises privées sauraient faire mieux et moins cher que l’État ou les
collectivités. On sait maintenant qu’ils sont plus chers, mieux… ça peut se
discuter !
Cette pratique venue d’Angleterre est un exemple de manipulation qui
s’ourdit dans l’ombre, bien que présentée comme objective et apolitique.
L’engagement de fonds publics dans ces opérations est souvent qualifié de
« gestion pure », détachée des choix politiques, or ce n’est pas le cas. Elle
s’appuie sur la complexité, le juridisme pointilleux, le secret des affaires et
le dépeçage des biens publics entre soi. Une mission d’appui aux
partenariats public-privé (MAPPP), créée en 2014, était chargée de faciliter
ces partenariats, et son impartialité a toujours été discutée. L’ordonnance
no 2004-559 du 17 juin 2004 sur les contrats de partenariat 1 a suspendu tout
débat public. Si certaines personnalités politiques ont rusé pour imposer la
pratique, le Conseil constitutionnel ayant envisagé une censure de la
procédure, il eût été sage d’écouter M. Arthuis, l’un des meilleurs
connaisseurs des manipulations comptables en tout genre au Sénat, qui avait
émis des réserves.
Cette procédure augmente in fine l’endettement public. Elle transfère
par ailleurs les gains au secteur privé et aux banques sur des opérations
ayant un impact considérable sur les comptes publics. Une analyse de
simple bon sens tendrait à montrer que finalement les grands bénéficiaires
sont les grands groupes sur un fond de pantouflage, de conflit d’intérêts et
de corruption douce 2. Ces opérations, en apparence indolores, ne s’activent
que lorsque certaines conditions sont réunies, notamment l’imbrication des
élites dans les plus hautes sphères publiques et dans la direction des grandes
entreprises. Fruit d’un lobbying exceptionnel, « en à peine neuf ans
d’existence, les PPP ont connu un emballement spectaculaire : de
146 millions d’euros en 2007, le montant des investissements programmé
dans ce cadre a atteint près de 5,6 milliards en 2011, plaçant la France au
premier rang européen ».

On y relève les dérives déjà présentes dans les METP, soit :

des mécanismes de surcoût, d’absence de contrôle, d’endettement


massif, d’engagements très contraignants sur le très long terme pour le
seul profit du privé ;
des contrats opaques et ficelés de manière à donner tout pouvoir au
privé ;
des surcoûts non contrôlés ;
un endettement massif à des taux beaucoup plus élevés que si la
puissance publique avait assuré elle-même le financement et, sur un très
long terme, une surcharge financière qui ôte toute marge de manœuvre à
l’utilisateur.

Ce type de montage a pu pousser les services, selon l’Inspection


générale des finances (IGF), « à investir dans des ouvrages “manifestement
surcalibrés”, bien au-delà de ce que leurs ressources leur permettaient
d’envisager », ou « de surpayer un investissement ». Ce processus facilite la
manipulation des besoins. La mise en place de ces projets et les réalisations
surdimensionnées flattent naturellement l’ego des décideurs. Les risques ne
s’inscrivant que dans le futur, ces derniers se sont lancés dans des projets
aberrants et parfois inutiles. On relève quelques analogies avec les prêts
Dexia : même complexité des opérations, même implication des élites, une
grande place laissée à l’ego des dirigeants « à la mode », même manière
d’occulter ou de décaler la dette effective.
Le Sénat, dans le rapport « Les contrats de partenariats : des bombes à
retardement ? » du mois de juillet 2014 effectué par la Commission des lois,
a identifié les risques importants pour la collectivité dans ce secteur. Dans
leur rapport annuel de 2014, la Cour et les chambres régionales des comptes
ont émis des observations sévères : « des évaluations préalables biaisées et
des lacunes dans la mise en concurrence ont souvent facilité la signature ;
sur le long terme, l’équilibre économique du contrat est souvent défavorable
aux collectivités territoriales qui ont rarement la capacité d’en assurer le
suivi ». Les procédures ont été engagées de manière précipitée, les
avantages attribués aux partenariats public-privé ont été mal exploités, leurs
enjeux financiers ont été insuffisamment pris en compte et tout cela
contribue à la création de dettes dont on aurait bien pu se passer dans un
grand nombre de cas.
La Cour des comptes européenne (no 9, rapport spécial Les partenariats
public-privé dans l’UE) relève de multiples insuffisances et des avantages
limités. Après avoir examiné de nombreux contrats de partenariat privé-
public passés dans toute l’Europe, celle-ci a constaté un « manque
considérable d’efficience, qui s’est traduit par des retards de construction et
par une forte augmentation des coûts », une opacité comptable qui
compromet « la transparence et l’optimisation des ressources », une
inadaptation de ces contrats de long terme à suivre « l’évolution rapide des
technologies ». Sa première recommandation est qu’en l’état du droit et de
la pratique il faut cesser de recourir aux partenariats public-privé, tant que
tous les problèmes juridiques et financiers n’auront pas été résolus.
Il faut relever aussi le fait que seules quelques rares grandes entreprises
peuvent gérer de telles structures, et que le principe de l’égalité devant la
commande publique est donc écarté, ce n’est que tardivement que le délit de
favoritisme a pu s’appliquer à cette procédure.
Il a cependant suffi d’une révolte de bonnets rouges, d’un aérodrome
mal aimé et de la résiliation d’un contrat au centre hospitalier sud francilien
pour que cette procédure de passation des marchés, encensée par un
lobbying débridé, soit vouée aux Érinyes. D’aucuns prétendraient même
que ces partenariats public-privé pourraient créer, à terme, des dégâts
proches de ceux des subprimes sur les comptes des entités.
Une lecture, même superficielle, des contrats dévoile les grandes
typologies de risques inhérents à cette procédure. En premier lieu, la clause
de dédit mal analysée peut rendre financièrement impossible tout retrait de
la puissance publique. L’État et les collectivités 3 semblent démunis face à
cette clause. Cela peut s’expliquer par un manque de compétences
juridiques, par un vice commercial 4, par l’intense communication, et plus
sûrement par un défaut de volonté pour s’opposer aux grandes entreprises.
Présentés comme un partenariat entre égaux, les PPP génèrent des
rapports souvent violents, parfois corrupteurs et le plus souvent liés à des
conflits d’intérêts entre entreprises et politiques. Finalement, ils sont
défavorables à l’État, souvent incapable de produire une expertise technique
et juridique solide. Il s’agit de « contrats secs » sans renégociation possible,
assortis de charges exceptionnelles comme les indemnisations. Dans ce jeu
où pile je gagne, face tu perds, l’endettement des États et des collectivités se
poursuit.
Un autre problème posé est celui du conflit d’intérêts de hauts
fonctionnaires 5, qui, après avoir piloté localement, seraient embauchés par
une filiale de l’heureux gagnant.
Notons que les oppositions aux PPP ont généré nombre de saillies
humoristiques : au Canada ATTAC-Québec nomme le PPP « Privatisation
du Patrimoine Public », le PFI britannique (Private Finance Initiative) est
aussi qualifié de « Perfidious Financial Idiocy ».

Le tropisme des élus pour l’immobilier


La gestion des collectivités est souvent affectée par des manipulations
liées à l’immobilier. Ce n’est guère étonnant, la pression immobilière est
très forte et, pour les propriétaires de terrains, la cession sous la forme de
terrains à bâtir est l’ultime occasion d’obtenir des plus-values.

COMMENT CONTOURNER LES TEXTES ENCADRANT LE PERMIS


DE CONSTRUIRE

Depuis des lustres, le permis de construire est considéré comme une


entrave à l’investissement immobilier, qu’il soit individuel ou collectif.
Quelques astuces sont couramment utilisées dans le but de contourner
efficacement les règles.
Il n’est pas rare de bâtir sans permis en jouant sur la discrétion. Pour ce
faire, il est nécessaire de se trouver dans une situation géographique
favorable, à l’abri des regards, de l’indiscrétion ou de l’ire des voisins,
cependant cela n’est réalisable qu’avec la complicité du constructeur.
Les bâtisseurs du dimanche vont utiliser une « gratte » systématique
afin de transformer un garage en appartement, de construire un hangar dont
la surface sera majorée de dix mètres carrés ici, de cinq là, et vogue la
galère. Quant aux services municipaux, ils peuvent se demander, au
moment de viser le certificat de conformité, s’il est bien raisonnable de se
mettre à dos une famille qui vote… C’est un grand classique du
microdéveloppement immobilier. Dans un village des Pyrénées-Orientales,
excédée par les litiges entre voisins, une mairie a pris une décision
redoutable. Pour chaque saisine, elle diligente une inspection préalable des
locaux de chacune des parties. Le prurit vicinal a baissé de manière
spectaculaire.
Un soupçon d’habileté peut être instillé dans le rouage frauduleux ! La
manipulation affecte alors la demande de permis de construire, majorant la
surface de la construction à agrandir ou sa destination. L’absence de
contrôles systématiques ou l’appartenance à une coterie facilitent la
manipulation. Des personnages célèbres se sont fait prendre à ce jeu. Un
ancien ministre avait obtenu le droit de rénover dans un site protégé un petit
mas en majorant la surface initiale. L’emballement de la contestation l’a
amené à y renoncer. Une « people » célèbre aurait tenté de maquiller en abri
de piscine une maison de cent mètres carrés construite dans une pinède
inconstructible. Condamnée à détruire la construction, elle a fait appel de la
décision. De nombreuses bergeries à l’abandon ont été subrepticement
transformées en villas somptueuses ou sont devenues des gîtes touristiques
courus ; comme on dit dans l’île de Beauté, c’est « brocciu et fiadone ».
Les contrôles sont parfois efficaces, ils génèrent alors un concert de
pleurs et de gémissements. La démolition d’un local construit sans
autorisation a été prononcée par le tribunal correctionnel. Il appartient à
l’épouse d’un maire et il était destiné à devenir un gîte. Des travaux non
autorisés avaient été réalisés par deux fois sur le même bâtiment. En 2012,
en possession d’un hangar sur un terrain agricole (non constructible), une
demande de changement de destination de ce bâtiment afin d’y abriter un
gîte touristique aurait été déposée et aurait obtenu cette autorisation, toute
démolition est alors exclue. Or, le « casot » aurait été rasé de manière
illégale, dans l’optique de rebâtir.
En 2013, curieusement, un second permis, dit « de régularisation », a
été obtenu de la communauté de communes, à la stricte condition que le
hangar agricole soit reconstruit à l’identique. Ce qui n’a pas été le cas. Un
mas aurait bien été érigé, mais agrandi par un sous-sol afin d’y accueillir
notamment une chaufferie. L’extension ne figurait pas sur les plans. Sans
compter une piscine semi-enterrée qui ferait l’objet d’une autre procédure et
pour laquelle des investigations seraient en cours.
De surcroît, la famille y aurait élu domicile, selon les déclarations de la
propriétaire lors de l’audience. Celle-ci a plaidé l’ignorance. Elle aurait sans
doute gagné à poser la question à son époux, qui a été maire de la
commune, son conseil eût été profitable, on ne se parle jamais assez en
couple ! Le tribunal a prononcé une amende de 10 000 euros à son encontre
et a ordonné la démolition de la construction sous peine d’astreinte. Le
jugement a été pris conformément aux réquisitions de la procureure. La
commune victime d’une construction illégale sur son territoire ne s’est
finalement pas constituée partie civile.
Le Canard enchaîné a apporté son concours, évidemment humoristique,
au corpus juridique en créant le « permis tacite ». Il consiste pour l’élu à ne
pas répondre dans le délai imparti à la demande, la règle du « qui ne dit mot
consent » s’applique alors, et le permis est accordé de manière tacite. C’est
une manière de resserrer les amitiés et d’assurer des votes potentiels.

LES DÉRIVES IMMOBILIÈRES


L’immobilier présente de nombreux avantages pour un édile dont
l’éthique est fluctuante, et ses décisions, qui devraient être marquées du
sceau de l’intérêt général, ne constituent parfois qu’une pratique destinée à
privilégier son intérêt personnel. De plus, le choix absurde qui a été fait du
développement immobilier horizontal a entraîné une concurrence malsaine
entre les collectivités et des coûts d’aménagement de plus en plus élevés
pour les finances communales. On peut craindre que ce type de
développement périurbain, qui a pour partie été la cause de la révolte des
Gilets jaunes, ne crée des problèmes similaires à ceux constatés dans les
grandes barres des banlieues. Cependant, cette course au développement
génère des flux financiers qui attirent les convoitises.

AUTANT EN APPORTE LE VENT

Le SCPC (Service central de prévention de la corruption) a été


destinataire de nombreuses procédures engagées par des associations, qui
font état de dérives graves concernant les implantations d’éoliennes. Il a
aussi été consulté sur cette problématique par l’autorité judiciaire qui
sollicitait son analyse à l’occasion d’une affaire en cours. Cette dernière a
pu relever le fait qu’il ne s’agissait pas toujours de simples négligences,
mais parfois d’agissements délibérés, leurs auteurs étant motivés par les
revenus substantiels tirés de l’implantation d’éoliennes sur des terrains leur
appartenant et par un régime fiscal favorable.
Il a pu être également constaté une très forte pression exercée sur les
élus par les investisseurs. Certains auraient même été invités à soutenir la
société dans l’élaboration du projet. Or, cela n’est pas cohérent avec le
principe de neutralité de la décision prise au nom de la collectivité publique,
principe destiné à éviter, en toute circonstance, la confusion entre l’intérêt
privé de celui qui prend, participe ou prépare la décision, et l’intérêt public
dont il a la charge en qualité d’élu 6.
Ce principe n’est en rien théorique. Entre 2010 et 2013, le maire d’une
commune, son premier adjoint, et un conseiller municipal ont participé aux
délibérations sur une zone de développement éolien, lesquelles ont permis
de créer un parc de huit machines. Or, ils étaient propriétaires d’une partie
des terrains concernés. Plusieurs d’entre eux avaient en outre signé des
promesses de bail emphytéotique au bénéfice du constructeur des éoliennes.
La présidente du tribunal a rappelé que la loi obligeait à se retirer quand
le conseil municipal évoquait ce dossier qui allait leur « rapporter un peu
d’argent », en l’espèce 6 500 euros de loyer annuel par éolienne pendant
vingt-cinq ans, pour des terrains ne rapportant que 1 000 à 1 200 euros à
l’hectare lorsqu’ils sont cultivés 7.

LA SPÉCULATION SUR LES CESSIONS OU LES ACHATS


DE TERRAINS

Les exemples dans ce domaine sont légion et chacun d’entre nous a


connu un montage de ce type. Quelques exemples significatifs seront
seulement cités ici.
Un maire adjoint est condamné pour avoir spéculé sur des terrains. Il
avait acheté une surface de 5 000 m2 et participé à deux ventes autorisant
l’aménagement du quartier dans lequel était situé le terrain. Un compromis
de vente avait été passé et la valeur du terrain avait été multipliée par cinq.
Le maire lui a retiré ses délégations et a porté plainte. Il a été condamné à
6 mois de prison avec sursis et son terrain lui a été confisqué 8.
Le député et maire de Royan, pour sa part, a rendu constructibles des
terrains appartenant à sa famille, il est condamné à 7 500 euros d’amende et
a utilisé la procédure de reconnaissance préalable de culpabilité 9.
Le maire de Tignes en Savoie, accusé d’avoir revendu un terrain quinze
fois sa valeur initiale en modifiant le plan local d’urbanisme, a été
condamné à huit mois de prison avec sursis par le tribunal d’Albertville.
Poursuivi pour prise illégale d’intérêts, il a été condamné par le tribunal à
une amende de 60 000 euros, à trois ans d’inéligibilité et à six mois de
prison avec sursis. « On peut s’enrichir, mais pas avec son mandat d’élu », a
réagi l’ancien maire de Tignes. En janvier 2005, lors d’une vente aux
enchères, la société immobilière SCI L’Ancolie, dont le maire de Tignes et
l’épouse étaient cogérants, a acquis un terrain de
4 000 m2« inconstructible » pour un peu plus de 80 000 euros qu’elle a
revendu cinq ans plus tard à une agence immobilière pour 1,2 million
d’euros après avoir modifié le plan local d’urbanisme. Le compromis de
vente, signé dès 2007 entre la société et MGM, suspendait la transaction à
l’obtention d’un permis de construire, qui sera accordé par la mairie en
2008, prévoyant des logements sociaux pour les saisonniers et une
résidence touristique quatre étoiles. Mais en 2010, une nouvelle
modification du permis de construire, qui inclut l’aménagement d’un
magasin de location de skis de 300 m2 dont le maire deviendra le
propriétaire, est signée. « C’est plus qu’une excellente affaire, c’est du
jamais-vu », avait lancé au prévenu l’un des avocats des parties civiles,
après avoir rappelé que la valeur du commerce pouvait « être estimée à
2 millions d’euros ». « Vous avez été aveuglé par l’appât du gain », avait
renchéri le deuxième avocat des parties civiles, lors de l’audience. L’édile a
démissionné de son mandat et a stoppé la procédure de son pourvoi en
cassation. Il avait été condamné par le tribunal correctionnel d’Albertville à
huit mois de prison avec sursis, 60 000 euros d’amende et trois années de
privation de droits civiques pour « prise illégale d’intérêts ». La cour
d’appel de Chambéry a confirmé le jugement, qui est devenu définitif après
l’annulation de la procédure engagée auprès de la Cour de cassation 10.
Avec la création des communautés de communes, les montages sont
facilités car apporter la preuve de l’élément moral est plus difficile, la
décision étant collective. À titre d’exemple, prenons le cas d’un terrain
inconstructible car attenant à une route départementale. Le prix du terrain
agricole avoisinait 2 000 euros l’hectare, or la communauté de communes
l’a acheté au prix du terrain constructible majoré de dix pour cent, soit près
de 70 000 euros l’hectare. Les liens de proximité entre le vendeur et le
conseil municipal ont ainsi été discrètement camouflés.

LES ORGANISMES « SOCIAUX » DESTINÉS À L’HABITAT

L’effondrement de plusieurs immeubles à Marseille, qui a causé la mort


de huit personnes, outre l’horreur engendrée par ce drame, a mis au jour
quelques manipulations intéressantes qui démontrent, s’il en était besoin,
qu’il est possible de s’enrichir en manœuvrant autour d’immeubles vétustes,
voire inhabitables.
L’hebdomadaire Marianne, dans son édition du 14 au 19 décembre
2018, titre « Marseille : plus laide la ville ? » et rapporte l’existence d’un
montage complexe qui pourrait être utilisé dans de nombreuses autres
villes. Une société d’économie mixte, Marseille Aménagement, acteur
majeur de la réhabilitation, a racheté des centaines d’immeubles. Elle en
aurait revendu à la découpe à des sociétés civiles immobilières composées
d’investisseurs privés. Les ventes auraient été réalisées à perte. La ville a
installé une « garantie locative » accompagnée d’une promesse d’achat par
ailleurs critiquée par la chambre régionale des comptes.
Ainsi, les heureux acheteurs auraient utilisé les subventions de l’Agence
nationale de l’habitat (ANAH) et effectué des travaux, puis revendu les
locaux avec une plus-value significative.
Nombre de propriétaires appartiendraient à des « chapelles » locales.
Ces derniers, informés de la préemption d’un immeuble, se portent alors
acquéreurs, effectuent des travaux rapides, et un expert à la vue basse les
valide. Les propriétaires de ces logements sont défiscalisés pendant neuf
années. Laissant un peu passer le temps, ils déclarent alors l’immeuble en
péril du fait des locataires, et la ville rachète cher l’immeuble qu’elle
revendra par la suite. L’opération peut alors se perpétuer.

Le cumul des mandats a eu des conséquences majeures dans les


manipulations des marchés publics, car la maîtrise des réseaux et des
circuits financiers, des subventions et des places nécessaires permet
d’asseoir le clientélisme. La mainmise sur les circuits de financement des
dépendances des collectivités aggrave la situation.
La décentralisation a créé des collectivités gigantesques, dont la culture
éthique est parfois limitée. Elles gèrent des marchés colossaux, en nombre
comme en montant, des subventions tout aussi importantes, et sont souvent
l’un des rares fournisseurs d’emplois locaux. L’existence d’un système
féodal de baronnies locales fonctionnant sur le principe de la suzeraineté et
de la vassalité n’a pas disparu, loin de là, et les réseaux s’activent dans
l’ombre. Il est difficile pour tout un chacun de comprendre qui fait quoi et
surtout qui décide. L’existence des métropoles, des communautés
d’agglomérations ou de communes peut sembler pertinente au regard de
l’action publique, encore que… Néanmoins, l’opacité est grande, et le
clientélisme ou la corruption sont présents. Les contrôles externes
apparaissent particulièrement fragiles. Les contrôles internes, eux, semblent
assez limités, à l’exception de quelques grandes régions qui ont intégré
cette procédure. Les préfectures ne disposent pas de moyens suffisants pour
exécuter le contrôle de légalité, qui a été qualifié par un sénateur de
« véritable passoire ».
La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) 11,
en contrôlant les obligations de déclarations d’intérêts, contribue à limiter
les dérives primaires dans ces domaines. L’Agence française anticorruption
(AFA), qui développe les plans de prévention de la corruption adaptés aux
collectivités, poursuit son ouvrage 12 et introduit un début d’analyse du
risque de corruption dans ces entités. Il serait sage de lui accorder un
véritable pouvoir de sanction dans ce domaine.
Quelques propositions dont l’efficacité est certaine pourraient être
formulées :

Autoriser l’AFA à sanctionner les manquements constatés.


Renforcer les commissions d’appels d’offres locales en créant des jurys
tirés au sort et en rendant obligatoire la convocation d’un représentant
de l’État, ce qui a longtemps été le cas.
Instaurer la transparence du recrutement et de la promotion des agents
publics locaux.
Prévoir une sanction pénale en cas de non-exécution d’une décision de
la commission d’accès aux documents administratifs.

Toutefois, que faire lorsqu’on savonne gaiement la planche des


contrôles en se moquant manifestement des directives européennes ? En
effet, la loi du 7 décembre 2020 d’accélération et de simplification de
l’action publique (ASAP), appelée aussi « As soon as possible » lorsqu’elle
est considérée comme une mauvaise manière en termes d’atteintes à la
probité, a été, comme souvent avec ces lois fourre-tout affublées
d’acronymes ridicules, l’occasion d’un bel enfumage. Initialement, elle
contenait exclusivement des mesures de simplification administrative pour
les particuliers, les entreprises et les collectivités territoriales. Elle est
devenue le support de mesures en faveur de la relance économique, et…
modifie profondément le régime des marchés publics, procédure déjà
engagée par divers décrets. On profite donc d’une loi présentée comme
raisonnable pour manipuler les marchés publics, largement soumis à la
corruption, et mettre, de facto, en risque les décideurs. Aucune étude
d’impact, aucun argument juridique, autre que le lobbying prônant depuis
longtemps un libéralisme total, n’a été apporté, le texte étant adopté en
urgence accélérée.
Cette loi permet au préfet d’organiser une consultation électronique à la
place d’une enquête publique, lorsque le projet concerné n’est pas soumis à
évaluation environnementale. Ce qui élimine tous ceux qui ne sont pas férus
d’Internet. Même si l’enquête publique est parfois critiquable, elle permet
néanmoins de faire participer l’ensemble des personnes concernées à la
discussion.
Le seuil de dispense de publicité et de mise en concurrence pour la
conclusion des marchés publics de travaux jusqu’au 31 décembre 2022 a été
relevé à 100 000 euros. Ce seuil chatouille réellement les esprits, de
25 000 euros il est passé à 40 000 euros, maintenant à 100 000 euros. Cette
modification permettrait aux acheteurs de « contracter plus rapidement avec
des entreprises, et notamment des PME 13, grâce au maintien de l’obligation
d’allotissement ». Le problème n’est pas la rapidité de l’acte, qui n’est que
l’éjaculation précoce de lobbyistes intéressés, mais l’utilité réelle du projet
et du besoin, car c’est de l’argent de l’État qu’il s’agit, et donc de nos
impôts.
Il devient possible désormais de recourir à la passation de marché sans
publicité ni mise en concurrence lorsque l’intérêt général 14 est censé
justifier l’opération. Donc il n’existe plus de seuil ! De plus, la notion
d’« intérêt général » est particulièrement floue car elle peut varier, être
admise ou rejetée, suivant celui qui l’utilise ou qui la subit. Le bénéficiaire
du marché, l’association ou le maire qui ont lancé l’affaire, n’aura pas la
même approche que celui qui a été écarté ou qui va subir des nuisances, ou
que les instances de contrôle (préfecture, juge administratif, chambre
régionale des comptes…). Cela va forcément multiplier les contentieux
mettant en évidence le risque de favoritisme et le surcoût pour la
communauté. De plus, le Code des marchés dispose d’un grand nombre
d’exceptions prévues lorsque le processus normal ne peut s’appliquer
(urgence impérieuse, première procédure infructueuse, etc.). Pour bien
connaître le domaine, cette référence à l’intérêt général facilite la signature
de contrats opaques, on l’a constaté lors de l’achat de masques après le
premier confinement.
Finalement, un tel texte destiné à réduire la « paperasse » contribue à
donner des pouvoirs exceptionnels aux préfets, tant et si bien qu’on peut se
demander si la décentralisation existe encore !
Ce texte a été voté alors même que les premières analyses portant sur
les achats de masques dans la période d’assouplissement des contrôles des
marchés publics étaient diffusées 15. Il faut croire que le législateur était
sourd, aveugle ou bien peu informé en matière de fraudes aux marchés
publics. On constatait alors des achats de masques à des prix fous réalisés
avec des entreprises en liquidation auxquelles des avances considérables
étaient accordées, ce qui est une bonne manière de jeter l’argent public par
les fenêtres. On a aussi relevé des propositions de surblouses à 12 euros
pièce, ou des avances sur commandes versées à des sociétés figurant dans
les listes des Panama Papers. En fait, les entreprises locales ont été
largement choisies, ce qui n’est pas critiquable lorsque les prix sont corrects
et les livraisons effectives. En revanche, en faire un principe d’action
développe un clientélisme forcené qui facilite la corruption. Favoriser
systématiquement les entreprises locales bloque le marché aux autres
entreprises ; qui sont alors dépendantes de leur propre territoire et
mécaniquement soumises à la corruption.
De même, l’article 44 quater renforce l’accès aux marchés publics des
entreprises en redressement judiciaire. Les entreprises qui bénéficient d’un
plan de redressement peuvent candidater à ces contrats, là cela peut avoir un
impact sur la bonne fin du projet.
Je comprends et partage pleinement les analyses de Transparency
International et d’Anticor après la validation de certains articles par le
Conseil constitutionnel : « La loi ASAP pérennise les modifications
exceptionnelles prévues dans le Code des marchés publics. Elle va
également pérenniser les risques accrus d’escroquerie, de favoritisme ou de
corruption que ce recul de la transparence implique. Sous le prétexte de la
simplification et de la relance, la transparence dans l’attribution de marchés
publics recule. Reste à savoir comment ces dispositions vont pouvoir être
appliquées concrètement. En effet, pour le motif d’intérêt général qui devra
être défini par décret, la définition a des chances d’être fortement contrainte
par le droit européen qui énumère de façon exhaustive les motifs
dérogatoires possibles aux règles des marchés publics. Quoi qu’il en soit, le
signal envoyé est inquiétant compte tenu de la quasi-disparition du contrôle
de légalité. Avec une commande publique qui représente près de
90 milliards d’euros de contrats par an et qui risque de gonfler sous l’effet
du plan de relance, le risque juridique potentiel est énorme et ne semble pas
avoir été évalué. »
On ne peut mieux dire !
CINQUIÈME PARTIE

ORGANISATIONS CRIMINELLES
ET CYBERCRIMINALITÉ
CHAPITRE 1

Une hybridation réussie

Les organisations criminelles s’intègrent dans le monde économique car


leurs disponibilités financières sont à la fois exceptionnelles et liquides.
Elles ne rechignent pas à s’impliquer dans des activités plus saines, en
particulier dans les secteurs touristique et immobilier, tout en développant
leur business historique. Elles ont besoin d’entreprises officielles à des fins
stratégiques, organisationnelles, financières, et surtout dans leur approche
des pouvoirs. L’exemple du gang de la Brise de mer le démontre. La plupart
des gains étaient réintégrés dans des entreprises propres. Quant au système
bancaire, il facilite le blanchiment des gains illégaux. Souvenons-nous de la
« parenthèse divine » pour le crime autour de la crise de 2008, pendant
laquelle nombre de grandes banques ont facilité le blanchiment des flux
criminels pour se refinancer, certaines ont parfois été sanctionnées. Ces
organisations n’hésitent pas non plus à créer des entreprises déconnectées
du crime 1, car les activités criminelles et économiques sont
complémentaires. Les criminels disposent de fonds à foison, ils ont les
moyens de se faire respecter, mais sont en manque de reconnaissance. Les
entreprises disposent de la reconnaissance, mais peuvent manquer de
trésorerie ou de moyens pour se développer. L’articulation de ces
caractéristiques constitue évidemment une opération « gagnant-gagnant »
pour qui, poussé par l’obligation de majorer ses profits, ne dispose pas
d’une éthique solide. De plus, de nombreux pays, on l’a vu, sont
cr