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IL ET" "RES

SUR

L'ÉDUCATIONes
—b4c3

PARIS. — IMPRIMERIE DE L. TINTERLIN ET Ce,


rue Neuve -des-Bons - Enfants, 3.
[>ºC}-
LETTRES

A UNE MÈRE

SUR L'ÉDUCATION
DE sON FILs,

%az Jllo. Cauteutie,


ANCIEN INSPECTEUR-GÉNÉRAL DES ÉTUDES.

DEUxIÈME ÉDITIoN.

PARIS,
LAGNY FRÈRES, ÉDITEURS,
8, RUE GARANCIÈRE.

1 856
A MA FILLE BLANCHE,

J'écris ton nom en tête de ce livre, ma fille bien


aimée, en un moment où Dieu m'ôte la joie que je
m'étais promise de voir quelqu'un de mes conseils
s'appliquer au premier-né de tes enfants.
Cruelle douleur ! mais consolante pensée ! Ce fils
chéri n'aura pas eu besoin de passer par les com
bats et les périls de la vie, pour arriver au ciel qui
en est le terme.

Heureux enfant! C'est au ciel qu'est allée s'a-


chever et se couronner cette éducation si chrétien

nement commencée.

Que reste-t-il? sinon de bénir Dieu en pleurant


les espérances échappées à ton amour ?
O ma fille! O mère éprouvée ! que ta douleur soit
un enseignement pour les mères qui liront ce livre !
Tandis que nous nous appliquons à de tendres
soins, il plaît à Dieu de nous retirer l'objet de nos
dilections, comme pour ramener notre âme à des
joies meilleures que celles de la terre.
Ainsi s'explique le mystère de la douleur; abîme
où la raison se perd, si la foi ne l'éclaire. La
souffrance est la loi de la vie; elle est aussi la rai
son de ses espérances ; c'est parce que nous pleu
rons que Dieu nous consolera ; c'est lui qui l'a dit :
Beati qui lugent ! et Dieu seul pouvait le dire.

L.

Paris, 28 mai 1855.


A UNE MÈRE.

C'est à vous, Madame, que je vais


parler à présent.
Il vous a paru qu'ayant donné peut
être quelques conseils utiles au père
de votre enfant, je pourrais soumettre
aussi quelques pensées pratiques à votre
tendresse. N'aurais-je pas trop facile
ment cédé à votre vœu ? Votre suffrage
m'a séduit, et quelques-uns pourront
soupçonner qu'un peu d'amour-propre
se mêle à la promptitude que je mets à
vous obéir.
Et pourquoi le nier? il y a du bon
8 A UNE MÈRE.

heur à faire battre un cœur de mère, et


je me complairais avec délice à penser
que quelques-unes de mes paroles sont
descendues dans votre âme.
Après tout, le sujet que je vais déve
lopper avec vous ne m'est point nouveau ;
il rentre dans celui que j'ai traité déjà ;
si ce n'est que d'ordinaire la femme est
exclue de l'éducation de l'homme et que
je veux montrer qu'elle y doit prendre,
au contraire, la plus grande part.
C'est au nom du Christianisme que
j'exposerai cette idée. Le Christianisme a
fait beaucoup pour la femme : il l'a re
levée de son antique humiliation ; c'est
par une femme que le Christianisme est
venu au monde : la femme avait fait
déchoir l'humanité, la femme a été un
instrument de sa réparation.
A UNE MÈRE. 0

Comment donc ne pas reconnaître le


privilége de la femme dans l'éducation
de l'homme sous la loi chrétienne? Peu
s'en faut que la femme ne fasse l'homme
tout entier avec ses habitudes morales,
avec ses penchants, avec ses vertus, et
souvent avec son génie même ; de sorte
qu'on pourrait dire qu'aux époques di
verses de décadence, l'homme s'est d'au
tant plus corrompu qu'il s'est plus arra
ché à l'empire de la femme; non point à
cet empire dénaturé par les vices, mais à
l'empire légitime que lui donne une vie
de sacrifice et de vertu.
Vous allez avoir à pardonner à l'aus
térité de mes premières paroles : tout
est grave dans un tel sujet; mais tout y
est touchant, religieux et pur.
Je ne ferai point un livre de flatterie
10 A UNE MÈRE.

pour les femmes ; je ferai, s'il se peut,


un livre de vérité et d'utilité pour elles
et pour nous-mêmes. -

Le plus souvent vos exemples m'ins


pireront. Admirable et sainte mère !
vous savez ce qu'il y a de grand et de
sacré dans l'office de la femme pour l'é-
ducation du jeune homme. Je ne dirai
rien dont vous n'ayez déjà trouvé la ré
vélation dans votre âme, et vos tendres
sollicitudes serviront de règle à mes pro
pres pensées. Puissent à mon tour mes
paroles vous être d'heureux présages !
Vous avez tout fait pour votre fils chéri ;
chacune de mes réflexions devra n'être,
ce semble, qu'une confirmation de vos
espérances.
Paris, le 15 mai 1836.
LETTREs sUR L'ÉDUCATION. 11

MIssIoN DE LA FEMME DANs L'HUMANITÉ.

->3º8@#-

J'ai presque à traiter des questions de


philosophie. Je le ferai très rapidement
pour arriver aux applications.
L'homme se méprend trop souvent sur
le culte qu'il doit à la femme. Il l'adore
comme un être de plaisir et de charme ;
il devrait la respecter comme un être de
sacrifice et de douleur.

La femme est le premier instrument de


12 LETTRES

la société humaine; car c'est par elle que


se forme la famille et par elle que la fa
mille se conserve.

Notre grand philosophe, M. de Bonald,


a fait de la femme le ministre du pouvoir
humain ou primitif. Le pouvoir, c'est
l'homme. Le ministre, c'est la femme. Le
sujet, c'est le fils de l'homme et de la
femme.

Si l'homme, le pouvoir, était luimême


son propre ministre, son caprice l'empor
terait, et sa force ne serait guère qu'une
tyrannie.
Mais voici qu'à ses côtés Dieu a mis un
ministre doux et clément, dont la faiblesse
est toute-puissante pour calmer les ca
prices du commandement et les emporte
ments de la domination. Son office est

tout d'amour. La femme, ministre du


pouvoir, est là toujours pour tempérer
sUR L'ÉDUCATIoN. 13

l'empire par la clémence. La femme prend


pour elle toute la part des souffrances et
des larmes, et tandis que l'homme veille
à la défense, la femme veille au bonheur.
C'est la femme qui est le lien de la famille.
Sans elle l'amour des pères pour les en
fants et des enfants pour les pères serait
moins tendre et moins durable. Ce n'est

point la femme qui jamais eût fait une loi


ou un droit de sacrifier et de mettre à mort
les enfants difformes ou débiles. Cette
barbarie atroce fut l'œuvre de l'homme.
La femme ne put lui opposer que des lar
mes, et elle-même alors était esclave.
Que la femme soit esclave, ou qu'elle
meure, l'effet est le même pour la famille.
Sans la femme, et sans la femme libre, la
famille humaine n'existe plus. -

C'est ce que vous avez pu remarquer


tristement partout où vous avez vu la mère
14 LETTRES

disparaître et laisser de pauvres enfants


orphelins sous la tutelle même du père le
plus tendre. Pauvres petits enfants, tout
étonnés de la vie, et à qui manque l'appui
le plus naturel pour cheminer dans ce
sentier de pleurs !
Et aussi le divorce, qui est comme la
mort de la femme, est la mort de la fa
mille. Et il n'a pu se trouver consacré
que dans la barbarie des mœurs, et chez -

des peuples qui connaissaient la loicruelle


de l'extermination des enfants.

Dans le divorce les enfants sont de trop,


en effet. Il faut pouvoir les détruire comme
des êtres qui n'appartiennent plus à la race
humaine.
Voyez où ceci nous conduirait! ce n'est
pas un traité d'éducation que nous aurions
à faire, ce semble, après ces préliminaires;
c'est un traité de morale et de société.
sUR L'ÉDUCATIoN. 15

Mais vous verrez que nous serons ramenés


facilement à notre objet.
Pénétrons-nous bien de cette dignité de
la femme. La femme, ai-je dit, est l'ins
trument de la famille ; l'instrument mo
ral, et non pas seulement l'instrument
physique. Car il ne servirait de rien que la
femme eût donné des enfants à l'homme,
si bientôt ils devaient périr d'abandon et
de misère. Ils étaient donc grossiers et
ineptes, les philosophes qui osèrent souil
ler ce grand mystère de la famille, et ne
voir dans la perpétuité de la race humaine
d'autre secret que celui de la rencontre
fortuite des deux êtres que Dieu a créés
pour vivre ensemble. Quelle dégradation
et quel mensonge !
Puis, voyez comment la femme après
avoir servi de lien à la famille, lui sert de
lien encore pour l'étendre à des familles
nouvelles. La femme est le nœud de la
16 ^ LETTRES

société tout entière. Par elle se forment


les affections tendres et légitimes entre les
hommes. Elle semble ne point paraître
dans la constitution publique des États,
et c'est elle qui est leur principale force
de conservation. En gardant le foyer do
mestique elle perpétue la cité. Souvent la
femme a sauvé les empires. La guerre
même s'arrête devant sa faiblesse. Sa fai
blesse est une puissance pour l'humanité.
Il est vrai que ce n'est que dans le
Christianisme que ce ministère social de la
femme est bien connu. Dans la barbarie
idolâtrique il est tout au plus soupçonné,
à moins que la passion aveugle ne le dé
nature pour en faire un objet de culte
sans respect et d'adoration sans amour.
Mais le Christianisme est la révélation de
tous les mystères de l'humanité, et la
femme, qui est aussi un mystère, a reçu
pour sa part le reflet de la lumière qui la
- sUR L'ÉDUCATIoN. 17

| devait mieux faire voir sous son vrai jour.


C'est pourquoi, à n'envisager une si
haute question que sous un simple rap
port de bienfaisance, on pourrait dire que
| -

la femme a quelque raison de plus encore


que l'homme de bénir la révélation.
Hors du Christianisme la femme fut
| toujours esclave, et sans le Christianisme
: elle le serait encore Triste condition pour
· exercer pleinement ce beau, ce sacré mi
nistère de la famille !
Aussi le Christianisme de la femme est

principalement un Christianisme d'amour.


Le sentiment de la reconnaissance est plus
_ - , profond; il y a là comme un ressouvenir
de vieilles misères et d'antiques douleurs.
| Dites-moi donc ce que venaient faire de
| nos jours ces jeunes hommes d'exaltation
| qui se présentèrent au monde comme les
libérateurs de la femme?Ils venaient faire
2
18 LETTRES

une œuvre déjà toute faite. Philosophes


enfants, à qui l'éducation complète avait
manqué, et qui, se sentant au cœur quel
ques restes échappés de l'enseignement
chrétien, en étaient tout éblouis, et se pre
naient eux-mêmes pour les révélateurs
d'une vérité qu'ils eussent aisément aper
çue plus manifeste et plus pure, pour peu
qu'ils eussent regardé autour d'eux dans
le Christianisme et dans son histoire.

Ah! peut-être aussi sous ce nom de li


berté se cachaient, à l'insu des nouveaux
amis de la femme, des pensées mauvaises
sur lesquelles il est trop facile à la philo
sophie purement humaine de se mépren
dre (1). La liberté de la femme, dans le
(1) C'est ce que nous avons vu, lorsqu'en 1848
les émancipateurs de la femme ont cru saisir le
moment de réaliser leurs théories. Quels scan
dales! et aussi quelle ineptie !
sUR L'ÉDUCATION. 19

système chrétien ou divin, ce n'est jamais


autre chose que la perfection de son mi
nistère, qui est un ministère de famille.
La famille est la première pensée de Dieu
dans la création humaine; c'est donc dans
la famille que s'exerce, selon les vues de
Dieu, la liberté de la femme. Toute autre
liberté est une destruction de l'ordre di
vin, c'est-à-dire de l'humanité même. Et
bien plus, toute autre liberté est la ser
vitude.

Vous le comprendrez aisément. La


femme peut sans doutejouir quelque temps
d'une liberté différente; tant qu'elle garde
ses charmes et que l'âge des séductions
lui est propice, la liberté qu'elle peut avoir,
hélas! c'est de se laisser aller au plai
sir, sans souci des amères douleurs qui
succéderont à cette triste joie. — Mais
qu'arrivera-t-il? La femme aura passé
20 LETTRES

d'amours en amours sans voir se former


autour d'elle des affections d'avenir. Peut
être elle aura jeté au hasard quelques
êtres nouveaux sur la terre; mais elle
n'aura pas créé une famille. Donc elle
s'en ira solitaire vers ses derniers jours,
et d'avance un affreux désespoir désolera
sa vieillesse, cet âge que les affections chré
tiennes entourent de majesté et de bon
heur.

Dans cette flétrissante solitude, que de


vient la liberté de la femme ? Les libéra

teurs n'y avaient pas songé.


A quoi songeaient-ils donc? Ne vou
laient-ils rendre la femme libre que pour
la jeter sans espérance au dernier terme
de la vie, et la livrer, misérable esclave,
au mépris de l'humanité?
Combien l'ordre chrétien est autrement
admirable par sa prévoyance! il répond à
sUR L'ÉDUCATIoN. 21

toutes les vues de liberté sans troubler ja


mais l'harmonie humaine.
Ainsi il rend la femme libre, mais en
l'assujettissant aux devoirs de la famille, il
l'affrançhit par l'amour. Plus il lui brise
de chaînes, plus il la retient par des affec
tions.
Et ses libérateurs nouveaux faisaient le

contraire. Ils lui ôtaient ses affections pour


la rendre libre, c'est-à-dire ils l'envoyaient
dans la vie comme un être seul et sans

racine dans l'humanité, et lorsque les


plaisirs l'avaient flétrie, c'était à elle à s'en
aller en toute hâte vers le tombeau : être

de trop dans la nature, dont l'office était


de bonne heure achevé, et à qui les hom
mes ne devaient plus même un peu de
pitié.
Ah l laissons la liberté et la dignité hu
maine telle que Dieu l'a faite. Que la fem
22 LETTRES

me surtout bénisse la main qui l'a affran


chie, et qu'elle connaisse le ministère qui
lui a été fait pour le bien des hommes !
La femme est l'être de conciliation ; elle
est le lien de l'humanité. Son empire est
grand et saint, peu s'en faut que je ne dise
qu'il est divin; car il s'exerce par la souf
france et la douleur. Empire touchant et
mystérieux, qui saisit I'homme par les
larmes et par l'amour, et qui en cela
même ne ressemble point à l'autorité hu
maine, laquelle est dure et impitoyable.
sUR L'ÉDUCATION. 23

II.

FONCTION DE LA FEMME DANS LA FAMILLE.

->#©#-

Vous voulez, Madame, savoir où j'arri


verai avec ces préliminaires de morale et
de philosophie ! bientôt tout l'ensemble de
de mes idées va se montrer. Mais laissez

moi encore examiner en quelques mots


plus précis la fonction de la femme dans
la famille. Ce sera un passage tout natu
rel à ce qui se rapporte à l'éducation.
C'est la femme qui crée et conserve l'es
24 LETTRES

prit de famille, cet esprit d'ordre et d'har


monie, qui se répand de la famille dans
l'État, et unit les hommes par les liens
d'amour et de bienveillance.

Voyez ! à peine la famille est-elle for


mée, que toutes les pensées de l'homme
se modifient. La passion se calme. La pré
voyance naît. L'avenir se montre. La paix
COIIlII1GI1CG. - -

C'est la femme qui change ainsil'homme


par sa seule fonction de femme; fonction
providentielle qui n'agit point toujours
par des actes manifestes, mais qui se ré
vèle par une action mystérieuse et suivie.
La femme montre d'avance à l'homme
des êtres nouveaux qui bientôt viendront
peupler le foyer. Alors l'homme sent pour
, la première fois son autorité véritable.
Jusque-là il avait pu avoir de vagues idées
sur le pouvoir humain aussi bien que sur
sUR L'ÉDUCATIoN. 25

la liberté. A présent il commence à pres


sentir la réalité des choses. Déjà il com
prend le commandement, tel que Dieu l'a
fait, et la soumission, telle qu'elle doit
être pour que la famille soit conservée.
Et de là il arrive que tel homme qui
avait méconnu tous les liens sociaux, se
retourne de lui-même vers les idées mo
rales. Peut-être il se croit encore assez
puissant de raison pour se passer de cer
taines croyances qu'il a long-temps mé
prisées. Mais il y a au fond de son âme
une voix qui l'avertit de les faire rentrer
dans la famille, pour y rétablir par elle
son autorité. N'avez-vous pas vu beaucoup
d'exemples de cette sorte ? Le monde en
est plein; et ce n'est pas l'inconstance hu
maine qui fait ces changements; et l'a-
mour de la domination ne les fait pas da
vantage. Ce qui les fait, c'est une action
26 LETTRES

secrète de Dieu qui veut que la société


humaine ne périsse point.
Voici donc que par son union avec la
femme, l'homme entre dans les conditions
mystérieuses de l'ordre humain.
C'est de cette vie nouvelle avec un être
qui donne la vie, que l'homme reçoit ces
inspirations inconnues qui constituent
l'esprit de famille.
En cela le célibat, considéré sous le rap
port purement humain, semble être un
éloignement des lois de Dieu. Il ne s'en
rapproche que lorsqu'il est un moyen de
perfection sous un rapport plus haut en
core que celui de l'humanité.
_ - Aussi il n'y a que le Christianisme qui
ait pu diviniser le célibat. Mais si le céli
bat n'est pas la sainteté de la vie, il est
une violation des lois naturelles de la so
ciété.
sUR L'ÉDUCATION. 27

Et peut-être c'est ainsi qu'il faut nous


expliquer les premières paroles que quel
ques-uns ont laissé échapper contre le cé
libat chrétien. C'était apparemment une
méprise. Ils voulaient flétrir le célibat, et
ils s'attaquaient par une triste erreur à la
virginité, qui est la pureté du Ciel com
muniquée à la terre.
Je ne veux point approfondir cette pen
sée. Il faudrait dérouler tout le Christia
nisme. Mais reconnaissant l'admirable mis

sion de la femme dans la famille, je ne


dois pas en faire une exclusion contre une
autre nature de devoirs et d'affections. La
femme a sa mission comme l'homme a sa
mission. Et chacune laisse un libre exer

cice à des vertus saintes et à des sacri


fices plus exaltés, à l'humanité de la sœur
grise, comme à l'abnégation du prêtre
catholique. Et celui qui ne comprend pas
28 LETTRES

cette perfection, n'est pas digne d'être ap


pelé philosophe.
Toujours est-il que dans l'ordre de la
famille, la femme a son office de bienveil
lance et d'amour, de soumission et d'unité.
C'est à la femme que sont dues ces
douces vertus de la famille qui suppléent
toutes les autres, l'ordre intérieur, la paix
du foyer, les mœurs pures et hospitalières,
la prévoyance du lendemain, l'habitude
heureuse d'une vie réglée, le respect du
père, enfin, ce grand principe de conser -
vation et d'avenir.

J'exagère peut-être ! ah ! plutôt je pa


rais exagérer, parce que de ces vertus in
térieures et de ces mœurs paisibles il ne
| reste guère de trace dans les temps comme
les nôtres , où la femme est sortie de sa
mission, et où les lois mêmes ont cons
piré la ruine de la famille.
sUR L'ÉDUCATIoN. 29

Mais l'exemple de la décadence ne


change rien aux lois de la perfection. Je
parle de la femme telle qu'elle doit être ;
malheur à nous tous, si ce que je dis
semble inapplicable à la femme telle
qu'elle est !
Et maintenant, vous allez voir comment
j'arrive au vrai sujet de nos recherches.
Car si la femme a cet empire dans le
foyer, et si sa mission est si grande et si
pure, comment n'aura-t-elle pas naturel
lement une large part dans l'éducation de
l'enfant ?

Laissez l'enfant, a-t-on dit en quel


ques écrits que je loue de leur bon vouloir,
laissez l'enfant dans la famille. Laissez-le

dans cet abri que Dieu même lui a fait. Là


est la pureté de la vie; là l'innocence; là
les bonnes et saintespensées;là lebonheur.
Il est vrai! et comment le nierai-je?
30 LETTRES

c'est donc que l'on reconnaît aussi la fonc


tion de la femme dans la famille. Mais

voyons comment elle doit s'exercer, en


ce qui regarde l'éducation. Car pour moi
je veux que l'esprit de famille anime l'é-
ducation de l'enfant; c'est pourquoi je
veux que la mère intervienne avec sa
douce autorité. Mais prenons garde de
nous laisser aller à des rêves, lorsque
nous faisons effort pour toucher des réa
lités.
sUR L'ÉDUCATIoN. 31

III.

MINISTÈRE DE LA FEMME DANs L'ÉDUCATIoN.

->3º8@#-

Nous voici donc entrés naturellement


dans notre sujet.
De cette mission providentielle de la
femme dans la société et dans la famille,
chacun conclura sans peine la part im
mense qui lui a été faite dans l'éducation
de l'enfant.
Mais, dès ce moment, vous allez me de
mander comment elle remplira son office.
32 LETTRES

Ne le pourra-t-elle qu'en retenant son


enfant auprès d'elle, et présidant à tous
les enseignements qui vont lui être pro
digués ?
C'est votre expérience qui va me ré
pondre.
Vous avez, dès son premier âge, pris
votre enfant dans vos bras, et vous l'avez
initié à tous les préliminaires de la vie.
Certes, il n'y avait que vous qui pussiez
entrer ainsi dans ces détails infinis, dans
ces soins minutieux de l'âme et du corps,
dans cette surveillance délicate de tous les

besoins, de tous les plaisirs , de tous les


désirs, de tous les mouvements enfin d'une
intelligence qui s'ouvre aux premiers
rayons du jour. Pourquoi vous dirais-je
ce que vous avez fait avec une tendresse si
vive et une sollicitude si ingénieuse ? S'il
le fallait, j'aimerais bien mieux repro
sUR L'ÉDUCATIoN. 33

duire ici les touchantes pages de Fénélon,


qui vous ont d'abord si délicieusement
inspirée, et que vous avez ensuite si heu
reusement réalisées par votre sagesse (1).
Mais bientôt vous avez touché à un mo

ment où votre zèle a paru se manquer à


lui-même.

Il est un âge, en effet, où l'enfant se ré


vèle avec des idées inconnues et des pas
sions nouvelles.
Ce n'est pas l'adolescence; elle est loin
encore. C'est le deuxième âge de l'enfance,
en quelque sorte, époque délicate, et qui
souvent déconcerte l'amour intelligent
d'une mère; car à ce moment, je ne sais
quel sentiment d'indépendance réfléchie

(1) Fénélon ! Quel maître s'il était suivi ! Tout


ce qu'il dit de l'Instruction des filles, est applicable
aux garçons jusqu'à l'âge où l'éducation vient les
prendre pour essayer d'en faire des hommes.
3
34 LETTRES

se réveille. Le désir du mal commence à

paraître au travers même de l'innocence.


Chose singulière ! La religion appelle cet
âge l'âge de raison; c'est donc qu'à l'ins
tant où la raison jette sa première lueur,
l'homme se montre méchant et corrompu.
Fatale analogie, que je ne fais qu'indiquer
ici, comme un souvenir des vieilles mi
sères de notre nature.

Mais enfin n'est-il pas vrai qu'à ce mo


ment vous vous êtes trouvée arrêtée dans
votre œuvre de mère ? Votre enfant vous
a semblé avoir acquis, dans sa faiblesse,
je ne sais quel degré nouveau de virilité,
plus fort peut-être que votre bon vouloir
de commandement et de répression.
Comment en auriez-vous été surprise ?
Chaque observateur de l'enfance, dans
tous les temps, a pu marquer cet âge où
elle échappe à l'autorité de la femme,
sUR L'ÉDUCATIoN. 35

pour passer sous une autorité plus ferme


ou plus rude.
La même loi subsiste toujours, et il sem
ble donc que l'espèce d'étonnement et
d'anxiété qui vous a saisie, en voyant tout
à-coup paraître des difficultés imprévues,
vous eût été d'avance indiquée par l'ex
périence commune des hommes.
Qu'est-ce à dire ? A ce moment de crise,
allez-vous laisser fuir de vos douces mains

cet enfant qui semble aspirer après un


commandement plus sévère, et n'aurez
vous désormais pour lui que des vœux
sans action, ou des larmes sans puis
sance?

Chose singulière! Ou bien mon esprit


est le jouet d'une illusion, ou bien vous
allez au contraire saisir une autorité d'une

nature toute nouvelle, et votre empire


va devenir d'autant plus puissant, que
36 LETTRES

vous allez paraître m'avoir plus d'empire.


Mais aussi que de tact et de finesse, ou
plutôt que d'intelligence et d'amour il
vous faudra déployer dans cet exercice
tout nouveau de votre droit de mère !

Songez que le commandement vous


échappe, et cependant vous avez à garder
toute votre action.

Ah ! c'est pour cela même qu'elle sera


puissante. Car cet enfant, qui se croit déjà
trop fort pour fléchir sous une main de
femme, se sent aussi trop faible pour n'a-
voir pas besoin d'être protégé par elle.
A peine s'aperçoit-il qu'il va passer sous
une autorité d'homme, que son regard se
tourne vers vous avec une expression in
connue. Pauvre petit enfant qui déjà vou
lait s'exercer à l'indépendance ! Le voilà
qui se sent saisi par un pouvoir plus maî
tre et plus inflexible; c'est tout l'emblême
sUR L'ÉDUCATIoN. 37

de sa vie qui se passera de la sorte entre


le besoin de la liberté et la nécessité de la
soumission.

C'est donc sa mère, tout à l'heure trop


faible pour lui, qu'il regarde à présent
comme sa force.

Et vous, que ferez-vous ? serez-vous


tentée de reprendre votre premier empire ?
Ce serait en vain. Il faut laisser aller vo
tre enfant dans sa destinée d'homme, dans
cette destinée de combat et de douleur ;
mais il faut l'y suivre pour l'affermir et
l'exciter, et c'est ici que commence pour
vous-même une carrière d'épreuve et de
courage.
Et d'abord cette idée du collége, qu'à
peine j'osais laisser entrevoir, vient se
montrer tout-à-coup, c'est-à-dire une
idée de séparation, idée triste pour un
cœur de mère.
38 LETTRES

Pourquoi le collége ? l'enfant n'est-il


pas bien auprès du foyer, sous les yeux les
plus tendres et les plus protecteurs ? et
s'il lui faut enfin d'autres maîtres pour le
former, ne peuvent-ils pas venir s'échauf
fer eux-mêmes à ce centre d'amour ? L'é-
ducation la plus naturelle, n'est-ce pas
l'éducation de la famille? où sont les le
çons plus utiles, et les exemples plus
vénérés, et les paroles plus consolantes,
et les récompenses plus douces?
Voilà ce qui vous a été dit comme à
moi, et comme moi vous avez pressé votre
cœur à deux mains, et vous avez répondu :
C'est pourtant le collége qui sera l'asile de
mon fils.

Toutefois, sachons nous rendre compte


de nos préférences, et n'opposons pas une
volonté aveugle à des pensées mêlées d'un
peu de chimère.
SUR L'ÉDUCATIoN. 39

J'ai dit déjà ma pensée en deux mots


sur l'éducation publique et l'éducation pri
vée, et je n'ai point sacrifié, tant s'en faut,
l'éducation privée (1).
Mais fût-elle supérieure dans la théo
rie, il faut encore reconnaître que dans la
pratique elle n'est qu'une exception. Elle
ne convient qu'à peu de familles, elle ne
convient qu'à peu d'enfants, elle ne con
vient qu'à peu de maîtres.
Voyez l'étrange anxiété ! si le père veut
être l'instituteur de son fils, il faut qu'il
renonce au soin de ses affaires ; ou bien,
s'il veut garder ses habitudes, l'institu
tion de l'enfant sera délaissée.
L'éducation exige toute l'assiduité d'un
homme. Qui est-ce qui le sent mieux qu'un
père? chose singulière ! et c'est lui qui se

(1) Lettres à un Père.


40 LETTRES

détourne le plus aisément de cette solli


citude.

Le père a d'ailleurs peu de cette patience


lente et courageuse qui sait attendre. Il
est trop prompt dans ses vœux. Il veut que
chaque enseignement ait son succès. Le
désespoir entre facilement dans son es
prit, et sa précipitation même est un dé
couragement pour son disciple.
Peu de gens réfléchissent sur cette inap
titude morale du père; mais véritable
ment elle semble naturelle, De là vient
que des maîtres fort habiles à former les
enfants des autres n'essaient pas même de
former leurs propres enfants. On dirait
qu'il faut des mains étrangères à de telles
OeUlVI'eS.

Et ces mains étrangères, où sont-elles ?


quel est l'homme heureusement privi
légié qui va se mettre dans la famille à
sUR L'ÉDUCATION. 41

la place du père, embrasser son âme en


tière, et réaliser mieux que lui-même son
vœu de perfection pour son fils?
Cet homme, je l'ai souvent cherché, et
si je l'avais trouvé, je l'aurais salué comme
un de ces envoyés qui venaient autrefois
porter les parfums du ciel aux familles
saintes.

J'ai trouvé pourtant d'heureuses qualités


d'instituteur, et même cet esprit rare d'ab
négation et de sacrifice qui fait supporter
toutes les misères d'une vie incomplète et
tourmentée, mélange d'autorité et de sou
mission, où rien n'est vrai pour personne,
ni pour le père qui peut commander, ni
pour le maître qui veut diriger, ni pour le
disciple qui doit obéir, ni pour la mère
enfin qui ne sait plus que faire de son au
torité douteuse et contestée.

Mais encore ces dons les plus admirables


42 LETTRES

de l'instituteur cèdent à la triste condition

de son office, qui est une condition de mo


notonie effrayante pour lui-même comme
pour l'enfant.
Où en suis-je donc, moi, qui veux que
l'éducation soit exempte de tristesse, moi
qui demande que l'enfant s'élève en quel
que sorte parmi les fleurs, et qui pensais
arriver à ces douces joies par la variété
des études, par les plaisirs de l'émulation,
par la gravité comme par les jeux, par les
sciences comme par les arts?
Ne comprenez-vous pas à ce peu de
mots, que l'éducation du foyer ou bien doit
être lâche ou désordonnée, ou bien doit
se changer en mortel supplice?
Gardez-vous des chimères que l'amour
fait naître. Il n'est point de sujet de mo
rale où l'illusion soit plus facile. Car le
cœur d'une mère court au-devant de l'er
sUR L'ÉDUCATIoN. 43

reur; et il lui serait doux de s'essayer à


réaliser de flatteuses pensées.
Revenons à la pratique des choses. Il
se pourrait faire que votre enfant, grâce à
une nature heureuse, et sans doute aussi
à la simplicité réglée des habitudes qui
remplissent votre vie, profitât mieux que
d'autres de cette éducation intérieure et

solitaire qui parfois a produit des génies.


Mais n'établissons pas notre conduite
sur une exception.
Ce que vous devez voir, malgré cette
vie doucement conduite, c'est que déjà
l'enfant vous échappe.
Et cependant il faut qu'il vous reste!
oui, il vous restera; mais pour cela croyez,
tendre mère, qu'il lui faut aller chercher
à sa source l'éducation forte et chrétienne,
cette éducation qui nourrit et féconde tous
les sentiments de la famille, et les rend
44 LETTRES

plus vifs et plus tendres, non-seulement


par la méditation des devoirs, mais par la
séparation elle-même.
Que si vous deviez abandonner votre
enfant à d'autres mains, sans retenir quel
que bonne part de ce doux empire qu'il
chérira bien plus encore, lorsqu'il aura
passé sous une loi différente, je le plain
drais et je vous plaindrais.
Qui est-ce donc qui voudrait ainsi dé
truire la plus sainte des autorités?
Dieu vous a fait une grande mission,
celle de conserver l'esprit de famille, qui
est un esprit de vertu, de probité, de bon
ordre et de bienveillance. Vous remplirez
cette mission tout entière, et je veux que
votre génie de mère préside à toute la
suite de l'éducation, dont la conduite va
être confiée à des mains qui seront dignes,
sans doute, de votre choix.
sUR L'ÉDUCATIoN. 45

IV.

ENCORE LE CoLLÉGE.

->)#é#-

Toutes les fois que je prononce ce mot


de collége, il me semble que j'excite en
vous un frissonnement de terreur; et aussi,
pour courir au-devant de cette émotion,
je sens le besoin de redire que le collége
pour moi, c'est toujours ce lieu d'études
élégantes et chrétiennes (1), où l'éduca
(1) Voyez Lettres à un Père.
46 LETTRES

tion se fait par les bons exemples, et d'où


est bannie à jamais la farouche discipline
qui ne convient qu'à des esclaves.
Cherchez ce collége, ou bien je vous
donnerai volontiers le conseil de condam
ner votre enfant à l'ignorance, plutôt que
de le jeter dans quelqu'un de ces lieux fu
nestes, où, sous le nom de science, il se
rait initié à toutes les connaissances de la
dégradation.
C'est vous, mère tendre et délicate, que
je veux voir chargée du soin de choisir le
collége de votre fils. Vous apporterez à
cette recherche toutes les sollicitudes de
VOtre amOul'.

Le plus souvent le choix du collége est


décidé par des raisons futiles. La vanité y
a sa part. On a ouï parler dans le monde
des études savantes d'une maison. On va
à cette maison. On y dépose son enfant
sUR L'ÉDUCATIoN. 47

pour pouvoir dire aussi qu'il est à la source


des lumières, et puis on ne s'enquiert plus
de ce que devient cette fleur sous la main
de ses nouveaux maîtres. On ne songe
qu'au profit, hélas! très incertain, de ses
études, et la pensée de l'éducation ne pa
raît plus, parce qu'on est tout saisi de l'es
pérance d'une instruction qui doit être
pleine de gloire. -

Oui, j'appelle cela une vanité! Et qu'est


ce donc, je vous prie, que toutes ces
études savantes dont on se berce pour un
enfant ? les études savantes ! Mais la vie

entière de l'homme n'y suffit pas. Nous


arrivons à la maturité de l'âge, au travers
des méditations et des recherches, et plus
nous marchons dans la science humaine,
plus nous nous apercevons de notre igno
rance. Puis la vieillesse arrive à grande
hâte, plus incertaine de toutes les choses
48 LETTRES

de la vie, se réfugiant au Ciel pour se


soustraire au doute de la terre. Et enfin la
vie échappe elle-même, et les études sa
vantes, accumulées à force de veilles, n'ont
conduit l'homme qu'à une expérience sou
vent douloureuse de son impuissance à le
ver le moindre voile de l'humanité.

N'est-ce donc pas une singulière préoc


cupation de vanité de chercher pour l'en
fant cette précocité de science, lorsque la
science doit fuir devant lui toute sa vie,
et de sacrifier à cette pensée toutes les
choses fondamentales de l'éducation ?

A bien dire, toutes les maisons d'études


renferment à peu près de nos jours le
même genre d'instruction. Et même les
écoles les plus renommées pour leurs mé
thodes et leurs progrès, ne sont pas celles
qui jettent dans le monde le plus de dis
ciples prédestinés à la gloire du génie.
sUR L'ÉDUCATIoN. 49

Vous ne vous laisserez donc pas saisir à


ces grands renoms de science ou de sys
tème. Voulant faire de votre fils un homme
instruit, vous vous souviendrez d'abord
que vous devez en faire un homme de
· bien.
Il me semble qu'un œil de femme est
admirable à pénétrer les vices cachés de
l'éducation dans un collége.
Allez visiter vous-même celui que vous
pensez choisir pour asile à votre enfant.
Ce n'est pas seulement le maître que
vous interrogerez sur l'esprit qui préside
à la conduite de sa maison. Ses réponses
seraient sans doute conformes à votre vœu.

Car vous savez qu'entre tous les maîtres


de l'enfance, il n'en est pas un qui n'ait
inscrit Dieu sur son école. Chrétiens ou

athées, tous parlent de la Religion, comme


du fondement des études. Admirable hom
4
50 LETTRES

mage rendu à la vérité ! Dès qu'il s'agit


de former l'homme intelligent et libre, il
faut que Dieu se montre. Sans cela il n'y
aurait chance que de dresser une brute.
Le maître ira donc au-devant de toutes
vos pensées. Il vous dira de belles et sain
tes paroles sur l'enfance, et vous, tendre
mère, vous aurez quelques larmes pour
réponse,
Mais retenez la sensibilité qui vous tra
hit, et ayant interrogé le maître, interro
gez sa maison même. Interrogez les murs;
interrogez tout ce qui se rencontre devant
vous. Chaque chose a sa voix. Interrogez
les disciples, c'est-à-dire, plongez votre
regard de mère au fond de leur pensée.
Interrogez leurs yeux, leurs gestes, leurs
joies; voyez si, dans toutes leurs attitudes,
il y a je ne sais quel signe de bonté et de
pudeur ; voyez s'il y a de la politesse et
sUR L'ÉDUCATIoN. 51

de la bienveillance ; voyez s'il y a du res


pect pour vous-même, qui passez au mi
lieu d'eux comme une mère qui peut-être
va leur laisser un compagnon de leurs
jeux et de leurs études. Après quelques
instants rapidement écoulés au milieu de
cette république bruyante, je soupçonne
fort que votre jugement sera porté, et
qu'il sera juste.
Mais peut-être vous serez tombée dans
quelqu'un de ces colléges dont une disci
pline sauvage a fait des prisons. Le maître
vous fera entrevoir ses disciples à la déro
bée. Il vous les montrera au travers d'une

grille de fer, tristes, pâles, immobiles,


comme des captifs. Et puis il vous dira que
les règlements ne permettent pas, surtout à
une femme, de pénétrer dans leur retraite,
Que ferez-vous ? je vous prie.
Moi, je vous dis que vous devrez vous
52 LETTRES

hâter de fuir ce lieu de malheur. Et pour


quoi donc une femme, et surtout si cette
femme est une mère, ne pourrait-elle pé
nétrer dans un asile d'enfants ?
Cette sévérité est sinistre. Elle cache
des maux qu'on n'ose dire.
Je veux que vous ayez vu de près et
touché même les lieux où vous allez dé

poser votre fils; et je veux que vous vous


en soyez éloignée avec une émotion mêlée
de joie et de sécurité. Ce n'est point un ca
price de femme, pardonnez cette parole !
qui vous décidera ensuite. C'est une pensée
de mère, c'est-à-dire une pensée religieuse
et saintequiinspirera votre choix. Cherchez
la perfection de l'instruction; mais cher
chez d'abord la perfection de l'éducation ;
cherchez la politesse, la bienveillance, la
piété; la piété, ce parfum des vertus.
Et puis, lorsque ce grand choix sera
sUR L'ÉDUCATIoN. 53

fait, appliquez-vous à le faire aimer d'a-


vance à votre enfant. S'il soupçonnait qu'il
va être jeté dans un collége, comme dans
un lieu de répression et de discipline aus
tère et formidable, sa vie en serait trou
blée, et tous les soins possibles ne corri
geraient pas ensuite cette première im
pression d'aversion et d'épouvante.
Le collége doit lui sourire comme un
asile où il doit apprendre à devenir un
homme. C'est une grande habileté que de
faire aspirer l'enfance après les choses
graves d'un âge plus mûr. C'est à la fois
répondre à son vœu le plus naturel. Car
l'enfance soupire sans cesse vers l'avenir.
Elle se hâte vers la vie; hélas! et la vie lui
échappe à mesure qu'elle pense la saisir.
Mais de ce besoin même de courir au

devant d'un âge plus avancé, vous pouvez


faire sortir de généreuses et fortes pensées.
54 LETTRES

L'enfant aimera le collége, s'il imagine


qu'au collége il va cesser d'être un enfant.
Vous lui aurez dit plus d'une fois que
pour mériter d'être au collége, il faut se
préparer par des habitudes de raison et de
sagesse. Ainsi le disposant à y arriver,
comme s'il devait y trouver une récom
pense, vous l'aurez heureusement préparé
à y trouver du moins des jours paisibles.
Soyez ingénieuse à le bercer ainsi de no
bles souhaits. Vous aurez fait beaucoup
pour le bonheur de ses premiers ans, et
fait beaucoup encore pour le succès réel
de ses études. °
sUR L'ÉDUCATIoN. 55

V.

soUVENIR DE LA FAMILLE AU CoLLÉGE.

->#©#-

Oh ! que souvent on se trompe sur les


causes qui rendent inutile ou funeste le
séjour du collége !
La famille accuse les maîtres; elle de
vrait plutôt s'accuser.
La famille dit à l'enfant long-temps à
l'avance toutes les choses qui doivent lui
faire envisager le collége comme une
odieuse prison. Puis elle le jette dans cette
56 LETTRES

prison. Misérable petit abandonné, qui


va voir des ennemis dans tous ceux qui
l'entoureront, et qui, pour premier gage
d'hospitalité, commencera par les mau
dire.

Beau début des études, touchant augure


d'éducation !

Mais si vous dites à votre enfant que le


collége que vous lui avez choisi, c'est une
autre famille, une famille plus grande,
plus imposante, mais enfin une famille, où
il y a de l'affection, où il y a des liens d'a-
mour et de bonté, où il y a des encourage
ments pour le bien comme il y a des ré
pressions pour le mal, l'enfant sera excité
à aller se mêler à ces nouveaux frères. Il
les aimera, et il aspirera à paraître parmi
eux avec tous les signes de l'aménité et
toutes les effusions de l'espérance.
Vous qui chérissez votre enfant, vous
sUR L'ÉDUCATIoN. 57

devrez le disposer à cette espèce de frater


nité bienveillante. Vous lui assurerez ses

premiers jours de bonheur.


Puis vous ne lui laisserez pas croire que
dans cet asile d'études, sa première fa
mille ne sera plus là pour veiller sur sa vie.
Au contraire, vous la lui rendrez présente
par de fréquentes communications. Je ne
vous dis pas, tendre mère, que vous irez
souvent le surprendre dans ses travaux,
et lui porter vos caresses et vos larmes
pour tout encouragement. Non ! d'autres
moyens vous restent, et d'abord celui
d'une correspondance de lettres très assi
due; mais des lettres fortes et chrétiennes,
des lettres de bon conseil, des lettres
pleines de courage et de prévoyance, où
déjà vous l'accoutumerez à porter son re
gard sur son avenir.
Je veux que tout concoure à garder in
-
- - -
#. ---- -

58 LETTRES

tact ce doux lien de famille que rien ne


devra jamais rompre.
On imagine d'ordinaire que le collége
dispose l'enfant à l'oubli du foyer domes
tique. Etrange erreur ! l'enfant, au collége,
se nourrit de la pensée de ses parents.
L'absence lui fait aimer plus encore sa
mère. L'autorité paternelle lui est plus
douce. L'affection s'éveille en son jeune
cœur avec des émotions plus vives et plus
profondes, précisément parce qu'elle ne
ressemble plus à une habitude. Les ca
resses sont absentes, et pour cela même
elles sont mieux senties. Eh ! dites-moi !

jamais l'enfant prodigua-t-il ses embras


sements et ses baisers à sa mère ou à son

père, comme il le fait lorsqu'il les retrouve


après de longues séparations ? Est-ce que
d'ailleurs le sentiment filial ne se fortifie
pas par le développement de l'éducation ?
sUR L'ÉDUCATIoN. 59

De nos jours on a fait de la nature quelque


chose de romanesque et d'imaginaire; et
l'on a pensé que d'elle-même elle établis
sait les liens d'amour, indépendamment
de toute idée des devoirs. Gardez-vous de

ces chimères. Il y a des affections natu


relles sans nul doute, et il semble que
d'elles-mêmes elles se révèlent au cœur de

l'homme. Mais pourtant elles ont besoin


d'être affermies et souvent d'être excitées

par d'autres moyens, ou bien elles s'altè


rent et disparaissent. C'est l'Education
qui leur donne toute leur énergie, en
les sanctionnant par une loi morale qui
les transforme en vertus; de sorte que
plus l'éducation de l'homme est perfec
tionnée, plus ses affections ont de racine
dans son âme.

Pour moi, j'oserais soupçonner que les


habitudes un peu molles de la famille
60 LETTRES

nuisent à la durée des affections, bien


plus que les habitudes austères du col
lége.
Nous n'avons pas appris que dans les
siècles précédents où le collége absorbait
une si grande part de la vie de l'homme,
les mœurs domestiques fussent plus relâ
chées, ni que la piété filiale fût moins
tendre, ni que l'amour maternel fût moins
passionné.
Il y avait dans les affections moins d'i-
magination peut-être, mais il y avait plus
de réalité. -

La gravité même qu'on apportait alors


dans les affections les rendait plus saintes
et plus profondes. Lisez, je vous en sup
plie, les lettres de Racine à son fils. Voyez
combien cette âme paternelle est belle et
tendre ! Et puis lisez les Mémoires de
Racine le fils, et ses lettres à son père, et
SUR L'ÉDUCATIoN. 61

voyez combien cette âme filiale est recon


naissante et vertueuse !

Vous trouverez la même empreinte dans


les lettres de d'Aguesseau. L'Éducation
des temps passés avait une austérité qui
rendait l'amour plus intime. Croyez que
l'âme est devenue moins tendre en s'a-
mollissant. C'est un effet dont la raison
n'est pas bien comprise des esprits vul
gaires, mais qui s'explique très bien aux
intelligences religieuses ; car seules elles
savent donner de la dignité à l'amour ; la
familiarité des affections leur est suspecte,
et si le respect est absent, quelle fidélité
attendre !

N'ayez donc point de crainte de voir le


cœur de votre enfant s'attiédir dans les
habitudes graves d'une éducation chré
tienne. Espérez au contraire et comptez
qu'elles lui donneront plus de respect et
62 LETTRES

plus de tendresse. D'ailleurs vous allez


avoir un moyen assuré d'entretenir dans
son âme ce besoin d'expansion filiale,
qui répond si doucement à votre amour.
Voici que votre enfant va de bonne heure
s'accoutumer à vous confier ses pensées.
Il vous écrira souvent. Il vous fera la con

fidence de ses plus secrètes émotions, de


la joie de ses succès, de la douleur de
ses disgrâces. Il vous dira ses vœux, ses
peines, ses petites prévoyances, ses petits
chagrins, ses plaintes même. Car il aura .
des plaintes à déposer dans votre cœur;
qui en doute ? Elles ne seront pas toujours
justes; mais vous les écouterez comme une
mère pleine de raison, et vous en ferez un
sujet de conseil pour votre enfant, quel
quefois peut-être d'avertissement pour ses
maîtres, mais toujours avec une réserve
prudente, qui ne décourage personne.
sUR L'ÉDUCATION. 63

Que ces douces communications de l'en


fant avec sa famille auraient d'utilité et
de consolation! Par malheur elles sont
rares; et comment s'en étonner ? Le plus
souvent l'enfant est jeté au collége comme
un orphelin déshérité, pour y être formé
à tout hasard par des soins de mercenaire.
Ne connaissez-vous pas des familles ainsi
faites, des parents ainsi distraits par les
habitudes du monde, honnêtes gens, sans
nul doute, mais qui ne comprennent pas
que Dieu ait attaché des devoirs à la con
dition de la paternité? Il leur faut une
éducation qui aille d'elle-même, une édu
cation sans sollicitude et sans prévoyance,
qui les laisse tout entiers à leurs joies, à
leurs délices, à leur tranquille mollesse.
Il y a des maîtres tout exprès chargés du
soin de leurs enfants; et pour eux ils n'en
ont plus de souci. Et puis ils vous disent
64 LETTRES

avec une âpreté de philosophes, que le


collége détruit la famille, amortit l'amour
filial, rompt le lien de la nature ! plai
sante sévérité pour autrui, avec tant d'in
dulgence pour soi-même !
Ce n'est pas vous, tendre mère, qui li
vrerez ainsi votre enfant à tous les ha

sards de l'éducation. Vous ne le quitterez


pas; au contraire, vous veillerez à ses côtés.
Vous serez son doux ange. Dans ses tra
vaux il vous appellera. Dans ses chagrins
il vous invoquera. Dans ses joies il vous
embrassera. Et je ne saurais vous dire
d'avance tout ce que vous ferez par ces ten
dres communications, non-seulement pour
le présent, mais aussi pour l'avenir. Vous
le guiderez, vous le consolerez, vous le
fortifierez. Vous le fortifierez surtout ! Il y
a une puissance mystérieuse dans les
conseils de force qui partent de la parole
sUR L'ÉDUCATIoN. 65

d'une femme. Je ne vous demande pas


une force stoïcienne, qui ressemble à de
l'insensibilité, à une dureté farouche et
méprisante, à Dieu ne plaise ! mais une
force calme et vertueuse, avec de l'amé
nité dans l'âme et de la dignité dans toute
la vie.

Voilà ce que vous ferez par vos habi


tuelles communications avec votre enfant
au collége. Vous resterez sa mère, et il
restera votre fils, et ainsi se perpétuera
l'esprit de la famille, affermi d'ailleurs
par l'inspiration chrétienne; laquelle sera
plus féconde parce que l'âme de votre en
fant sera disposée à la recevoir avec plus
d'amour, par le souvenir toujours présent
de ceux que Dieu lui a ordonné d'hono
rer, et qui s'honorent eux mêmes par le
soin qu'ils prennent de sa faiblesse.

*
66 LETTRES

VI.

PREMIERS PENCHANTS ET PREMIERS TALENTS,

->)#@<-

Voici que l'épanchement habituel des


pensées de votre enfant va vous révéler
tout à l'heure les premiers penchants de
son âme et les premières dispositions de
son esprit.
Soyez attentive à saisir ce premier si
gnal d'une nature qui déjà s'ouvre à l'a-
venir. Toute la suite de l'éducation peut
dépendre de ce moment décisif.
sUR L' ÉDUCATION. 67

Car vous comprenez que l'enfant n'a en


core que des goûts vagues et des instincts
très indécis. Et c'est vous qui devez sur
prendre ce qu'il y a de vrai dans le fond
de ces idées toutes confuses et comme

noyées dans un nuage. Puis l'éducation,


dans sa marche, devra se conformer aux
préférences que vous aurez devinées, à
l'inspiration secrète qui se sera trahie. Non
pas qu'il faille dès cette première appari
tion d'ume disposition douteuse ou d'un
talent incertain , prendre soudainement
son parti, et se hâter de diriger toutes les
pensées de l'éducation vers un but qu'on
aurait saisi avant même qu'il se fût bien
montré. Mais tout en laissant aller cette
nature qui commence à se révéler, vous
vous assurerez d'avance les moyens pro
pres à la féconder ou à la réformer peut
être. Car l'éducation, c'est la direction ou
68 LETTRES

le redressement des penchants de l'homme;


et ces penchants, il les faut étudier avec
maturité, afin de ne se point tromper dans
le travail de culture auquel ils devront
plus tard être soumis.
Prenez garde ! Ne vous jouez avec au
cun penchant naissant. S'il est bon, forti
fiez-le ; s'il est mauvais , redressez-le,
extirpez-le, détruisez-le.
Il y a des dispositions qui tiennent au
cœur, et d'autres qui tiennent à l'esprit.
Ce sont les apparitions du vice et de la
vertu, ou bien les révélations de l'intelli
gence avec ses degrés différents. Que les
unes et les autres vous soient un objet
égal d'examen.
Pour ce qui est du cœur, les moindres
mouvements ont de l'importance. Voyez
si, dans les épanchements de votre enfant,
il y a quelque révélation de la passion qui
sUR L'ÉDUCATIoN. 69

pourra quelque jour le dominer. L'enfant


vous dira toujours plus qu'il ne pense; il
vous dira, sans le soupçonner, s'il est co
lère, s'il est paresseux, s'il est rancuneux,
s'il est sournois, s'il est dissimulé, s'il est
impitoyable et vindicatif, s'il est ingrat,
s'il est avare, s'il est insensible. Et il vous
dira de même s'il est bon, s'il est compa
tissant, s'il est pieux, s'il est laborieux,
s'il est généreux, s'il est clément, s'il est
reconnaissant, s'il est doux, résigné et
tendre.

Vous pensiez n'avoir plus rien à faire


pour garder votre empire sur cette jeune
âme, mais voyez tout ce qui vous reste !
C'est lui qui, par ses communications avec
vous, va vous fournir tous les moyens
d'exercer votre autorité de mère. A cha

cune des révélations qui viendront luire à


votre esprit sur la marche de cette nature
70 LETTRES

naïve, vous aurez à intervenir avec une


leçon, avec un encouragement, avec un
conseil. Et combien votre voix aura d'em
pire, lorsqu'elle viendra doucement se
faire entendre au milieu des voix un peu
sévères du collége! colloque silencieux de
deux âmes qui se répondent ; mystérieuse
éloquence qui ira saisir votre enfant au
fond de sa pensée et le captivera d'autant
plus qu'elle ne sera pas un son vibrant à
son oreille, mais une parole intérieure
d'avance accueillie avec amour !
Non, je ne pense pas que les mères
soupçonnent la part immense d'autorité
qui leur est laissée, même lorsque l'enfant
n'est plus là sous leur tendre regard. Et
je dis que l'absence leur rend cette auto
rité plus grande encore.
- Par l'absence vous pouvez inspirer des
prodiges d'amour à votre enfant. Vous
sUR L'ÉDUCATION. 71

pouvez luiimposer dessacrifices de passion


naissante. Vous pouvez, dès le premier
âge, le faire monter jusqu'à l'héroïsme.
L'enfant au collége garde pour sa mère
un souvenir qui ressemble à un culte.
C'est une exaltation qui s'explique par
l'isolement où il s'est trouvé dès le début,
et par le retour naturel qu'il a fait vers de
tendres soins qu'il a vus disparaître, et
qui lui sont à l'instant devenus plus sacrés.
Et c'est là précisément ce qui fait votre
empire. Exercez-le au profit de ce tendre
enfant. Exercez-le avec courage et avec
Suite. Exercez-le, au moment surtout où
vous voyez ses penchants se déclarer.
Soyez-lui présente par votre amour. Qu'il
laisse épanouir son âme devant vous. Ne
l'effrayez pas ! laissez-le s'épancher naïve
ment. Provoquez-le, s'il le faut. Ayez par
ses maîtres tout ce qu'il vous faut de confi

4
72 LETTRES

dences pour rendre vos conseils toujours


opportunsettoujours applicables. Quel tra
vail ! quelle sollicitude ! quelle activité de
prévoyance ! Voyez-vous à présent toute la
part d'empire qui vous reste? et n'ai-je pas
eu raison de vous dire que c'est vous, ten
dre mère, qui présidez encore à l'éducation
de votre enfant ? Qu'est-ce auprès de ces
soins exercés même de loin, qu'est-ce que
la surveillance, toujours un peu suspecte,
des maîtres les plus assidus ? Oui, vous
restez le bon génie de votre enfant; et
vous êtes d'autant plus maîtresse de sa
vie, qu'il n'est pas là, sous votre autorité
immédiate, et que de lui-même il va
chercher votre empire comme un besoin
et comme un secours, ne fût-ce que pour
sentir moins celui qui l'assujettit à des
règles qu'on n'est pas toujours assuré de
lui faire aimer.
sUR L'ÉDUCATIoN. 73

Cependant il reviendra de loin en loin


sous votre main, et en recevant vos dou
ces caresses veus le verrez se plier de lui
même à vos inspirations et à vos goûts.
Dans ces moments plus intimes vous aurez
plus d'action sur sa pensée. Mais soyez
discrète à exercer votre empire. L'enfant
a besoin de croire à la liberté qui lui est
laissée pour quelques jours. Il a besoin de
croire à des joies qu'il s'est grossies d'a-
vance. Ne craignez pas ! lui-mêmeva bien
tôt être frappé de sa méprise, et après
la première expansion de son ivresse, il
retombera auprès de vous, cherchant à
remplir autrement le vide de sa vie inoc
cupée.
Il y aurait bien à dire sur les vacances,
sur ces interruptions régulières du travail,
dans la vie de l'enfant et du jeune homme.
Mais ce que j'en dirais ne changerait rien
74 LETTRES

au besoin des mères, ni à des habitudes


qui sont devenues une partie des mœurs.
Faites au moins que ce temps ne de
vienne pas un temps de malheur. Crai
gnez l'oisiveté, ce fléau des vertus. Crai
gnez l'ennui, qui ronge l'esprit. Craignez
le dégoût des bonnes choses, craignez
l'amour des plaisirs extrêmes. Faites
vous en ces jours difficiles une vie d'ex
ception pour votre enfant. Faites-vous des
occupations et des joies qui soient pour
lui plus encore que pour vous. Disposez
le aux goûts paisibles. Faites-lui aimer la
nature avec ses spectacles d'innocence.
Fuyez la ville, s'il se peut. Jetez-le parmi
les émotions des champs. Accoutumez-le
à tout ce qui rend l'homme maître de lui
même. Qu'il jouisse de ce qui l'entoure,
sans violence et sans trouble. Ainsi vous

pouvez devenir de plus en plus maîtresse


SUR L'ÉDUCATION. 75

de ses penchants; et tout vous sert, vous


le voyez, la présence comme l'éloigne
ment, les joursderepos et lesjours d'étude.
Mais gardant votre doux empire pour
la direction des premiers penchants de
votre enfant, gardez aussi votre autorité
pour la direction de ses premiers talents,
et pour cela soyez attentive aux premières
lueurs de sa pensée.
La plupart des hommes ne sont malheu
reux, que parce qu'ils se sont trompés ou
qu'on les a trompés sur la nature de leurs
facultés ou de leurs goûts mêmes. Car sur
ce point l'illusion est facile, et en même
temps elle est désastreuse.A de telles er
reurs s'attache une fatalité qui pèse en
suite sur toute la vie.

Je l'ai dit au père de votre enfant : la


vocation est la première étude à faire pour
la conduite de son avenir. La vocation
76 LETTRES

n'est pas une fantaisie; elle est une inspi


ration, et si Dieu a des moyens mystérieux
de la faire connaître à l'âme pieuse qui se
renferme en elle-même et s'isole des va
nités, il a voulu encore qu'elle pût être
connue à des signes extérieurs et mani
festes; et ces signes, ce sont certaines ap
titudes de l'intelligence, certaines facultés
sensibles et presque saisissables qui se ré
vèlent dès les premiers ans, et qu'il s'agit
de suivre ensuite et de fortifier pour en
faire quelque chose de puissant et de dis
tinctif. Le génie n'est autre chose que le
dernier développement d'une nature in
tellectuelle, bien comprise à son début.
S'il y avait eu erreur dans la première im
pulsion donnée à cette vie d'homme,
toute la suite en eût été bouleversée : et

qui osera dire que la plupart des grandes


monstruosités de notre époque, ces grands
sUR L'ÉDUCATIoN. 77

crimes, ces suicides, ces énormités de tout


genre, ne sont pas l'effet direct et inévita
ble d'une erreur de cette sorte. On pousse
l'homme à des destinées qui sont contrai
res à la nature de ses talents, on le met
donc comme en combat avec lui-même.
On lui crée une vie factice, où rien ne
doit être vrai. De là une contrainte déplo
rable et une violence fatale. De là des en

nuis cruels, et des désespoirs sombres et


terribles. Il eût été si facile de le laisser
aller à la pente naturelle de ses goûts ! Sa
vie en eût été si douce et si bien remplie !
Mais on s'est mépris ! La vanité a fait le
choix de sa carrière. On a pris pour une
inspiration ce qui n'était qu'un caprice, et
pour un talent ce qui n'était qu'un souhait.
Ainsi il s'est aventuré en des efforts qui
bientôt ont trahi ses vœux. Il n'y a pas
d'autre explication aux affreux dénoue

-
78 LETTRES

ments qui se rencontrent aujourd'hui si


souvent dans les choix de vocation. L'hom
me n'est malheureux que parce qu'il ne
se connaît pas. S'il se connaissait, il se
ferait sa place dans la vie; et il la tien
drait jusqu'au bout avec dignité et avec
profit, sans se laisser aller à la poursuite
de chimères trompeuses et d'espérances
fugitives. Cette maxime de l'Ecole grec
que : Connais-toi toi-même, est donc
d'une fécondité admirable d'application.
On croirait qu'elle n'est rien qu'une sen
tence de moraliste. Mais elle est aussi une
règle de pratique et d'utilité : à qui se con
naît, la vie s'ouvre doucement et s'écoule
' de même. -

Mais votre enfant se connaîtra-t-il ? Se


connaître, c'est le plus grand effort de la
science humaine; comment attendre^cet
effort de l'âge le plus faible, le plus inex
sUR L'ÉDUCATION. 79

périmenté, et le plus avide d'illusion et de


tromperie?
Non, votre enfant ne se connaîtra pas;
mais il se fera aisément connaître; car sa
nature s'épanchera tout entière et c'est à
vous mieux qu'à tout autre qu'il appar
tiendra de saisir le secret de ses pensées,
de ses espérances, de ses goûts, et aussi de
ses facultés et de son intelligence.
Telle doit être votre préoccupation. Gar
dez-vous de remplacer les chimères de
votre enfant par vos propres chimères. Ne
le précipitez pas en une vocation qui serait
une préférence ou un caprice de votre es
prit plutôt qu'un choix motivé par la na
ture du sien. Si vous avez studieusement
médité la marche de ses idées et la révé
lation de son talent, il vous sera facile de
connaître sa carrière à venir, et de la lui
faire aimer d'avance. C'est là un travail
80 LETTRES

de conscience et d'amour pour une mère.


Que lui servirait de se méprendre ? Vous
rêveriez pour votre enfant un avenir
de gloire, de fortune ou d'ambition; que
feraient ces rêveries si vous le jetiez en
dehors de toutes les réalités que Dieu
vous a visiblement indiquées, et qu'il ne
tient qu'à vous de bien saisir? Ne sor
tez point de ces réalités. N'imaginez rien
de faux et de trompeur. Acceptez les dons
que Dieu a faits à votre enfant; acceptez
les tels qu'ils sont; et acceptez-les sans
vanité comme sans murmure. Il y a du
bonheur dans la vie pour toutes les posi
tions; il y a de l'honneur pour toutes les
vertus; il y a de la gloire pour tous les
mérites. Il faut à cela une seule condition,
c'est que chacun ait sa place. C'est une
loi d'harmonie qu'il faut respecter, sous
peine de se noyer dans les chimères.
sUR L'ÉDUCATION. 81

Ainsi, tendre mère, en vous confiant la


mission d'étudier et de suivre la nature
intellectuelle de votre enfant, Dieu vous
confie le soin de son avenir. Vous exer
cez un droit providentiel. Exercez-le li
brement. Il touche, ai-je dit, à ce qu'il y
a de plus délicat dans une conscience ma
ternelle. Prémunissez votre enfant contre

des goûts qui seraient sans rapport avec


ses facultés. Faites de concert avec lui son

choix d'avenir. Faites qu'il réfléchisse sur


son intelligence, plus ou moins active,
plus ou moins prompte. Soyez-lui une
raison supérieure. Qu'il entende votre
voix comme une voix d'en haut. Qu'il
l'entende comme une excitation ou comme
une consolation, selon que ses disposi
tions sont plus ou moins heureuses, et
que ses succès d'études répondent plus ou
moins à ses vœux et aux vôtres. Pauvre
6
82 LETTRES

enfant! il se trompe sans doute sur le bon


heur et sur la gloire. Mais qu'il sache de
vous que toute intelligence suffit à l'ordre
de Dieu et à la destinée de l'homme,
pourvu qu'elle soit réglée et soumise; et
que pour tenir sa place dans la vie, ce
n'est pas du talent qu'il lui faut, c'est de
la vertu.
sUR L'ÉDUCATIoN. 83

VII.

DE L'AMIT 1 É.

->3#©#-

Puisque vous avez l'œil tendrement ou


vert sur les premiers penchants de votre
enfant, vous verrez sûrement son âme s'é-
panouir de bonne heure au sentiment de
l'amitié. C'est le premier qui se révèle
dans un cœur bien fait.
Mais ne pensez-vous pas que même en
ce sentiment si naturel et si doux il aura
84 LETTRES

besoin d'être quelquefois retenu ou guidé


par une voix d'autorité et de confiance ?
L'amitié est la première illusion de
l'homme, comme elle est son premier bon
heur. Il faut donc que dès son premier
âge il connaisse les conditions de l'amitié.
Ces conditions, vous les savez, tendre
mère! et votre parole mieux que la mienne
en dirait tout le charme et tout le secret.
Mais je veux vous remettre sous les yeux
quelques pensées du plus délicat des phi
losophes, elles vous seront comme un re
flet des vôtres. Je parle de Cicéron, nom
mortellement classique à quelques-uns,
mais que vous entendez sans effroi.
Voici comme le grand homme parle de
l'amitié :
« Préférez l'amitié à tout le reste, c'est
mon conseil. Car l'amitié est ce qu'il y a
de plus conforme à la nature, et qui s'a
sUR L'ÉDUCATION. 85

dapte le mieux à la bonne comme à la


mauvaise fortune. Mais j'ajoute qu'elle
n'est possible qu'entre des âmes vertueu
ses..... Ceux qui mettent dans la vertu le
bien suprême, ont raison sans doute; mais
la vertu même, c'est ce qui fait et règle
l'amitié; et l'amitié n'est qu'à ce prix.....
Il est des gens qui vous disent que les
amitiés doivent être formées comme un
moyen de force et de secours dans la vie,
et non point comme un lien de bienveil
lance et d'affection; de telle sorte que le
plus faible d'entre les mortels serait celui
qui devrait aspirer le plus après l'amitié ;
et ainsi, disent-ils, les femmes recherche
raient ce secours plus vivement que les
hommes, les pauvres plus vivement que
les riches, les infortunés plus vivement que
ceux qui passent pour être heureux. O la
belle sagesse ! Ils semblent ôter le soleil
86 LETTRES

du monde, ceux qui ôtent l'amitié de la


vie : l'amitié, le meilleur, le plus doux
bienfait des Dieux immortels. Quelle est,
après tout, cette sécurité que l'on ambi
tionne? Elle est flatteuse en apparence, et
le plus souvent impossible en réalité. Il
n'est pas en effet dans la convenance de
ne s'attacher à une chose honnête ou

de ne la repousser, que par le désir d'é-


chapper aux soucis. Et si nous fuyons les
soucis, il nous faut fuir la vertu ; la vertu
qui certes ne se met pas sans quelque
sollicitude en conflit de haine ou de mé

pris avec les choses qui lui sont con


traires; comme la bonté avec la malice,
la tempérance avec la débauche, le cou
rage avec la lâcheté... N'écoutez pas ceux
qui voudraient rendre la vertu dure et
comme de fer. La vertu, au contraire, est
le plus souvent tendre et flexible, et elle
sUR L'ÉDUCATION. 87

l'est principalement dans l'amitié; de


telle sorte que les amis s'épanchent dans
le bonheur, et s'attachent par l'adversité.
Aussi cette participation qui est due aux
sollicitudes d'un ami, n'est pas plus de na
ture à ôter l'amitié de la vie, que les cha
grins et les angoisses qui accompagnent
la vertu ne sont de nature à l'arracher du

» La plupart, par une prétention per


verse, et je dirai imprudente, veulent que
leur ami soit tel qu'ils ne sauraient être
eux-mêmes ; ce qu'ils ne font pas pour
autrui, ils l'exigent pour eux. L'égalité
dans l'amitié, c'est d'abord d'être homme
de bien, et puis de se chercher un sem
blable. Ainsi s'établit et s'affermit l'amitié;
ainsi les hommes unis d'affection com
manderont aux passions qui maîtrisent le
reste des humains. Ils aimeront l'équité et
88 LETTRES

la justice, et tout leur sera commun; et


nul n'attendra de l'autre rien qui ne soit
honnête et vertueux ; et entre eux se for
mera non-seulement un culte mutuel
d'affection, mais une sorte de respect; car
ôter le respect de l'amitié, c'est en ôter le
plus bel ornement. Aussi c'est une perni
cieuse erreur d'imaginer que l'amitié au
torise et admet la licence des passions et
des débauches. L'amitié nous est donnée

par la nature comme une auxiliaire des


vertus, et non comme une compagne du
vice ; de sorte que la vertu qui ne pour
rait, solitaire, monteraux choses sublimes,
y puisse aspirer par cette association.....
» La vertu, dis-je, la vertu, voilà ce qui
fait les amitiés et qui les conserve. En elle
la convenance des choses, en elle la sta
bilité, en elle la perpétuité (1). »
(1) Cicéron, De l'Amitié.
sUR L'ÉDUCATIoN. 89

Ce ne sont là que quelques pensées de


Cicéron. Tout son petit traité mérite d'être
médité par une âme vertueuse et tendre.
Quelle raison dans l'amour et quelle dou
ceur dans la sagesse ! On ne sait comment
il a pu se faire que Cicéron ait deviné ou
pressenti ce qu'il y a de plus délicat dans
les affections chrétiennes, lui qui assistait
à la fin du vieux monde païen, et qui le
voyait s'abîmer dans les débauches et les
saletés.

Quel malheur et quelle honte, si, dans


la lumière du Christianisme, nous n'é-
tions pas capables de réaliser par nos
exemples de tels conseils d'amitié délicate
et pure !
Soyez attentive à l'éveil de l'amitié dans
le cœur de votre enfant. Vous ne serez pas
auprès de lui pour le guider. Mais vous
l'aurez accoutumé à vous ouvrir son âme,
90 LETTRES

et il voudra vous rendre la confidente


des joies que déjà il aura trouvées dans la
première naïveté de ses attachements.
L'amitié a des douceurs, mais elle a
aussi des périls. L'enfant ne le sait pas,
dites-le-lui, dites-le-lui souvent. Qu'a-
verti par vos conseils toujours discrets, il
se tienne en garde contre les mauvaises
inspirations d'une amitié qui me serait pas
vertueuse. Votre parole à ce sujet aura un
grand empire, et plus elle sera vague et
voilée, plus elle retiendra l'affection qui
serait sujette à s'égarer.
Provoquez doucement et prudemment
les épanchements de votre enfant. Heu
reux enfant ! s'il sait garder toujours son
âme limpide et transparente aux yeux
de sa mère !
Une amitié malheureusement choisie

dans le jeune âge peut décider de tout l'a


sUR L'ÉDUCATION. 91

venir. L'amitié a ses bonnes et ses mau


vaises pensées. Vous voyez que le philo
sophe ancien s'écrie : La vertu ! la vertu !
Mais si le vice s'insinue, que peut faire
une jeune âme pour échapper à l'énergie
de ce poison ?
Il ne sert de rien de dire en général que
dens le vice il n'y a pas d'amitié. Eh! non,
sans doute; dans le vice il n'y a qu'une
association d'infamie. Mais il ne suffit pas
d'écrire cette vérité dans un livre, il faut
la graver dans l'âme de l'enfant. Et puis
il faut aller à la pratique, il faut que l'en
fant aime son innocence. Il faut qu'il la
garde forte et inviolable. Il faut que tout
en ignorant ce qu'il peut y avoir de souil
lure dans une fausse amitié, il ait l'ins
tinct du péril et la volonté de le fuir. Avec
cette préoccupation craintive soigneuse
ment excitée, la première parole qui vien
92 LETTRES

dra mal sonner à son oreille encore toute

pure, lui sera comme un signal éclatant,


et vous le verrez brusquement fuir un con
tact d'amitié dont le danger se sera révélé
à sa candeur.

C'est par vous, tendre mère, que cette


délicatesse de vertu sera conservée dans
les affections de votre enfant. Disposez-le
à vous parler de ceux qu'il aime; vous au
rez aisément pénétré le secret de leurs ha
bitudes et de leurs penchants ; et, à votre
tour, vous ferez votre office de mère ! vous
l'éclairerez, vous le guiderez, ce jeune
cœur; et croyez que votre parole restera
puissante à le retenir dans le premier élan
d'une amitié dangereuse. Mais cette parole,
il faut qu'il l'entende. Hélas ! beaucoup de
mères ne savent pas leur empire, ou bien
elles ne daignent pas l'exercer; ou bien
elles-mêmes s'égarent peut-être dans leurs
sUR L'ÉDUCATION. 93

affections ; ou bien enfin le monde les


absorbe tout entières. La vie de leurs en

fants semble ne leur être plus rien. De là


le désordre des attachements du premier
âge. Nul conseil ne les modère. Nulle con
fidence ne les éclaire.Nulle autorité morale
ne les retient. Pauvres mères ! combien
elles ont besoin qu'il y ait sur la terre
une mère plus soigneuse de l'innocence !
cette mère, c'est la Religion, et aussi c'est
elle qui est le lien véritable des amitiés.
Songez que je ne vous propose pas de
flétrir le cœur de votre enfant, en lui fai
sant suspecter d'avance toute amitié. Puis
que je parle de la Religion, vous savez ce
qu'elle inspire d'amour. Et sous ce nom de
charité, trop habituellement appliqué à un
exercice de la bienfaisance, la Religion ne
consacre-t-elle pas tout ce qu'il y a de
plus tendre dans l'affection humaine?
94 LETTRES

Non; n'effarouchez pas cette jeune âme.


Dites-lui au contraire les délices de l'ami

tié, quand elle est pure, quand elle est


sainte, quand elle est céleste. Dites-lui que
l'homme est fait pour aimer ses sembla
bles; mais, selon une parole admirable
de Cicéron, aimer, c'est choisir. Et c'est
aussi le sens de ce mot de dilection dé
rivé de la langue romaine; mot d'une si
gnification vertueuse, et le plus beau après
celui de charité !
Tant s'en faut qu'il faille au nom de la
vertu rendre l'amitié suspecte au cœur de
votre enfant, que ce sera au contraire un
doux présage, s'il s'accoutume à considé
rer l'amitié comme une partie de la vertu.
Et certes vous ne songerez point à lui
offrir de vaines dissertations sur l'utilité
de l'amitié ! Aussi bien l'utilité est ce qui
saisit le moins une jeune âme. Mais ne
sUR L'ÉDUCATION. 95

voulant pas et ne devant pas disposer vo


tre enfant à se faire un calcul de l'affec

tion, vous pourrez lui dire au moins que


Dieu a tellement disposé l'harmonie mo
rale des êtres faits pour s'aimer entre eux,
que cet amour même est leur félicité. La
haine est le tourment de la vie. C'est pour
quoi apparemment les métaphores sont si
multipliées dans les langues savantes pour
exprimer ses noirceurs; la haine flétrit
l'homme, elle le brûle, elle le dévore. On
voit, aux angoisses dont elle le déchire,
, qu'elle est contraire à toute sa nature
morale. La nature de l'homme, c'est l'a-
mour. Et c'est là son bonheur, et si vous
voulez, c'est là son utilité.
Dites ces lois merveilleuses de l'affection
humaine à votre enfant, non point avec
des théories vagues, mais avec des paroles
simples. Dites-lui que Dieu même luicom
96 LETTRES

mande d'aimer les hommes, et que cette


loi, c'est un bienfait.
Vous ajouteriez vainement peut-être
que les amitiés du collége sont les plus
belles, les plus heureuses et les plus tou
chantes. L'enfant n'est guère de force à
laisser échapper sa pensée vers l'avenir.
L'avenir ! qu'est-ce pour l'enfant qui ne
sait rien encore de la vie ? Il y a pour lui
un avenir, c'est le terme de ses études; il
aspire à ce Inoment, il y court de toute
l'énergie de ses désirs et de toute la fécon
dité de ses rêves. Pourtant ne lui laissez

pas ignorer que par delà ce nuage demi


voilé d'espérance, il y a un autre avenir
de réalité, avenir de misères et de larmes,
où l'homme seul serait brisé mille fois par
le poids de la vie. C'est pour cet avenir
surtout que sont faites les amitiés. Elles ne
seraient point à l'homme un secours réel,
sUR L'ÉDUCATION. 97

si elles ne se montraient qu'aux jours de


plaisir et d'illusion. Dieu les a préparées
pour les jours graves et mauvais, et il a
voulu qu'elles prissent leur naissance aux
jours d'innocence et de folâtrerie, où
l'àme n'a que faire encore des pensées
sérieuses et des affections consolantes.

Mais comme vous ne laisserez pas vo


tre enfant se noyer dans ces premières
joies de la vie, vous aurez à lui parler des
jours qui doivent suivre. Vous lui direz ce
que les amitiés de collége, si elles sont
bonnes et chrétiennes, lui réservent de
force pour les temps d'orage et de trouble.
Sa jeune raison ne comprendra pas toute
la portée de vos paroles, mais elles reste
ront dans son âme comme un germe de
réflexion. -

Et d'ailleurs ne vous défiez pas non


plus de l'intelligence du jeune âge. L'âme
7


98 LETTRES

a un instinct profond d'avenir. La théorie


de l'amitié n'est pas une abstraction. L'en
fant la devine, et la saisit de lui-même.
Seulement faites qu'il ne la transforme
pas en un jeu de quelques moments.
Qu'il s'accoutume à considérer l'affection
comme un lien durable. Et pour cela
qu'il apprenne que ce qui fait sa durée,
c'est la vertu. Car le vice dans l'amitié,
c'est la fin de l'amitié. Voilà pourquoi la
fidélité est vertueuse, et pourquoi les affec
tions désordonnées sont capricieuses et
mobiles.
sUR L'ÉDUCATIoN. 99

VIII.

DE LA sENsIBILITÉ,

->#®-

Avoir disposé votre enfant aux tendres


et naïves émotions de l'amitié, c'est lui
avoir appris ce qu'il y a de plus délicat et
de plus vrai dans la sensibilité humaine.
Pourtant la sensibilité est autre chose que
l'amitié. La sensibilité est une disposition
de l'âme à s'ouvrir aux tendres émo
tions avec une préférence secrète pour
100 LETTRES

les émotions qui tiennent à la douleur.


La sensibilité est le signe de la grande
fraternité des hommes. Les hommes sont

liés par deux liens, celui de l'intelligence


et celui de l'amour, et l'un et l'autre ré
vèlent également entre eux une origine
commune. De là vient que le mot d'huma
nité, qui signifie l'universalité de la race
des hommes, signifie aussi le sentiment de
bienveillance et d'affection qui les doit
unir.

Vous voyez donc que la sensibilité est


une inspiration naturelle, qui répond à
tous les besoins de l'homme social. Mais

cette heureuse disposition de l'âme hu


maine a ses altérations comme ses écarts,
et vous veillerez à ce qu'elle ne précipite
pas Votre enfant en des mouvements dé
sordonnés et périlleux.
Il y a une sensibilité noble et délicate
sUR L'ÉDUCATION. 101

qui part d'un principe de dévouement et


d'abnégation.
Il y a une sensibilité grossière qui part
d'un principe d'égoïsme.
L'homme qui n'aime que soi, ignore la
sensibilité. Il verrait périr l'humanité sans
être ému.

Le stoïcisme antique ressemblait bien


quelque peu à cette dureté égoïste. Le stoï
cisme défendait l'émotion et les pleurs. Et
Virgile, le plus tendre des poètes, cédait à
ce mouvement des idées inhumaines qui
signalait la fin de la République, lorsqu'il
louait le sage de ne pas connaître la pitié.
C'est qu'à ce moment l'homme ne voyait
et n'aimait que lui-même. La source des
vertus s'était tarie dans le sang des guerres
civiles. L'amour de soi était devenu exclu

sif et atroce. A ces époques de décadence


sociale, à la place de la sensibilité, appa
102 LETTRES

raît le sensualisme, l'opposé de l'affection


et de l'amour. Le stoïcisme se méprit. Il
pensa trouver la force en ce qui était une
dégradation de l'humanité.
—> Songez donc que, dans l'absence des
vertus, la sensibilité n'est qu'un mot.
C'est pourquoi la sensibilité est si vive
ment excitée dans le Christianisme, qui est
la source des vertus par excellence.
— La sensibilité chrétienne est quelque
chose de pur et de céleste, qui surpasse
tout ce que la terre a pu jamais connaître
en fait d'émotion.

Le Christianisme n'a point banni les


larmes du monde ; il a dit, au contraire :
Heureux ceux qui pleurent ! au lieu de
bannir les larmes, ce qui est inhumain, il
les a sanctifiées.
Puis, dans les larmes, il a mis de la
force et du courage. Il n'a pas fait de la
sUR L'ÉDUCATION. 103

sensibilité un amollissement de l'âme, il


en a fait une vertu. Non point encore une
vertu futile et inerte, mais une vertu
féconde en sacrifices pour le bien des
hommes.
Et sans l'inspiration chrétienne qu'est
ce que la sensibilité? une illusion : quoi !
vousdiront quelques-uns, si je ne suis pas
chrétien, je ne serai pas même sensible !
si je ne suis pas chrétien ! Et qui est-ce
qui peut dire qu'il n'est pas chrétien ! qui
est-ce qui se sent de force à se dépouiller
de toutes les influences dont le Christia

nisme l'a enveloppé dès son début dans


la vie ? qui est-ce qui pourra rejeter loin
de lui ce vêtement de lumière, devenu
comme une partie de sa nature par l'édu
cation ? L'homme se nourrit d'étranges
pensées de vanité. Voici le Christianisme
qui nous prend tous au berceau et qui
104 LETTRES

doucement nous inspire, comme à notre


insu, ses vertus les plus tendres et ses pen
sées les plus bienveillantes ; et puis, arri
vés à l'âge des ingratitudes, quelques-uns
disent que le Christianisme n'est pour
rien dans leurs émotions. Aveugles philo
sophes! s'il en était ainsi, qui peut dire
ce que seraient leurs émotions, sous la loi
dévorante de l'orgueil et de l'égoïsme ?
Oui sans doute, et je le redis : hors du
Christianisme la sensibilité a dû constam

ment se perdre dans l'amour de soi. Et


sous le christianisme même, la sensibilité
qui ne s'inspire pas de la religion, devient
aisément une faiblesse ou un mensonge.
Il y a une vraie et une fausse sensibilité,
une sensibilité qui saisit l'homme par la
pensée, et ume sensibilité qui le saisit par
les sens.
Tandis que la religion donne une mer
sUR L'ÉDUCATIoN. 105

veilleuse activité à la première, l'autre s'é-


puise par les habitudes de la volupté. De
sorte que si la religion vient à disparaître
du cœur de l'homme, à la longue la sensi
bilité physique elle-même s'évanouit. Je
n'ai guère besoin de vous expliquer cette
marche naturelle dessentiments humains.
Mais pour arriver à présent à votre en
fant, que ferez-vous pour conserver en
lui cette flamme pure de l'humanité, si
prompte à s'exciter ou sifacile à s'éteindre?
Redouterez-vous cette sensibilité exces
sive qui semble devoir être le malheur de
la vie, et songerez-vous à l'amortir d'a-
vance par des habitudes d'indifférence et
d'inertie ?

Prenez garde à des périls de toutes sor


tes, mais prenez garde au plus grand de
tous, à cet affaissement de la nature mo
rale, qui exclut toutes les impulsions de
106 LETTRES

gloire ou de vertu. L'insensibilité, c'est la


mOl't.

La sensibilité n'est pas exempte de dan


gers. Elle a ses douleurs et elle a ses
écueils. La sensibilité est prompte à s'é-
mouvoir à toutes les impressions qui heur
tent la vie. Que faire contre cette fatalité?
c'est la condition du mérite, comme elle
est la loi du génie. Amortir la sensibilité
humaine, c'est ne laisser ni haine ni
amour ; et s'il ne reste qu'une âme vide,
qu'est-ce que le bien et le mal, qu'est-ce
que lasainteté, qu'est-ce que la perfection,
qu'est-ce que l'enthousiasme, qu'est-ce
que toutes les grandes choses pour les
quelles est faite l'admiration !
Il faut laisser à l'homme ce qui le fait
homme : Dieu le veut ainsi. A l'homme

ensuite il appartient de se fortifier contre


lui-même. Voilà la vertu.
sUR L'ÉDUCATIoN. 107

Votre enfant sera sensible. Ille doit être.


Que son cœur batte de bonne heure à tous
les bons et saints exemples, à toutes les
images de vertu et de bonté, comme à tous
les spectacles de douleur.
Mais à cette sensibilité vous donnerez

une règle ; la religion. La religion empê


chera ce jeune cœur de s'égarer au hasard
à de vains objets d'émotion. Et c'est bien
à une voix de femme qu'il appartient de
rattacher ainsi la sensibilité à une loi
sainte et sévère qui la maîtrise toujours. La
femme porte en elle une empreinte plus
profonde de cette sensibilité qui est, ai-je
dit, l'indice de la grande fraternité hu
maine. On a souvent écrit que cela tient à
l'exquise délicatesse de ses organes. Mais
comme la sensibilité est quelque chose de
supérieur aux sens, je pense que cela tient
surtout à la fonction sociale de la femme,

,-
108 LETTRES

qui est une fonction de sacrifice et d'a-


mour pour l'humanité. C'est pourquoi la
femme, expression délicate de la sensibilité
humaine, a une merveilleuse autorité pour
apprendre à l'homme à tempérer ses émo
tions par une loi de sagesse et de force.
Cette voix tendre n'est pas suspecte, Cette
voix qui demande le courage dans la fai
blesse, devient un exemple de virilité.
C'est donc vous qui donnerez à la sensibi
lité de votre enfant, cette énergie chré
tienne où se concilient la fermeté et la

bonté. C'est vous qui empêcherez que cette


disposition bienveillante ne dégénère en
faiblesse. C'est vous enfin, pour le dire en
un seul mot, qui ferez que sa sensibilité ne
devienne pas de la sensiblerie, et que la
marque de l'humanité ne disparaisse pas
sous l'impression d'une bonté sans règle
et d'une tendresse sans raison.
sUR L'ÉDUCATION. 109

La sensiblerie est la sensibilité des temps


qui manquent de vertu et de foi ; comme
l'âme humaine ne saurait jamais échap
per tout-à-fait au besoin qu'elle a d'émo
tions, elle ne peut alors que se méprendre
sur la nature même des émotions qu'elle
ressent. Nous avons vu des temps où le
spectacle des atrocités publiques avait des
séché le cœur : il ne vibrait à aucune im
pression de douleur réelle. Mais en ces
temps même il fallait aux âmes ainsi dur
cies, des émotions factices ; les théâtres et
les romans avaient des émotions imaginai
res, pour consoler les hommes de cette
atroce insensibilité qui les avait frappés.
La sensiblerie est fille de la dureté, et la
dureté commence lorsque la religion n'est
plus là pour pleurer sur le vrai malheur
de l'humanité.

Apprenez à votre enfant à se fortifier et


110 LETTRES

non point à se durcir contre les douleurs :


malheur à lui s'il avait jamais la sotte
fierté de ne pas connaître les larmes ! Fai
tes qu'il ne se joue pas de la tristesse. La
tristesse est le fonds de la nature hu

maine; mais aussi qu'il ne se méprenne


pas sur la tristesse véritable. Il y a une
tristesse menteuse, faite pour ceux qui ne
pleurent pas. C'est la tristesse des cœurs
épuisés aux voluptés de la vie. On lui a
donné de beaux noms : la mélancolie des

romans a eu de la vogue, mais ce qui est


fictifn'a qu'unjour de durée. Ce mot demé
lancolie était harmonieux et tendre; on en
a fait une risée. Connaissez ce qui est vrai,
ce qui est grave et sérieux dans la douleur,
et disposez votre enfant à ne point noyer
son âme dans le vague d'une émotion sans
objet. Qu'il soit sensible, mais qu'il le soit
à des réalités. De même qu'il ya des pen
sUR L'ÉDUCATIoN. 111

sées fausses, il y a des sentiments qui man


quent de vérité. Il faut rectifier le cœur,
comme on rectifie l'esprit.
Et toujours je reviens à l'inspiration re
ligieuse pour toute règle. L'homme qui ne < --
puise pas dans la religion cette sensibilité
intime qui est le lien réel de l'humanité,
ne connaît plus qu'une sensibilité exté
rieure, qui sans doute se manifeste aux
mêmes signes, et surtout aux signes des
larmes, mais n'a rien de commun avec
cette affection de l'âme, si touchante, et
touchante surtout lorsqu'elle ne pleure
paS. -

Dès que cette affection intime est ab


sente, il ne reste qu'une douleur physique.
C'est la sensibilité des êtres qui n'ont pas
de sensibilité.

La langue du monde parle des cœurs


blasés : parole triviale et odieuse, à force
112 LETTRES

d'être vraie. Les cœurs blasés sont ceux qui


se sont perdus à l'usage des vils plaisirs.
Le rayon de l'humanité ne les pénètre
plus; lorsque l'onde transparente et lim
pide s'est échappée, il ne reste plus qu'une
vase impure.
Pour ces cœurs éteints il n'y a plus que
la souffrance des sens. Cette souffrance ne

disparaît jamais tout-à-fait, et même lors


que le signe intime de l'humanité s'est
évanoui, le signe extérieur de la nature
subsiste encore, et ce signe, c'est la dou
leur; mais quelle dégradation dans la
sensibilité !

Voyez combien vous avez à protéger


votre enfant contre des erreurs de sensi
bilité. C'est votre voix qui le guidera. C'est
vous, tendre mère, qui lui montrerez les
écueils et les périls de cette disposition si
naturelle de l'àme. En le fortifiant, nel'en
sUR L'ÉDUCATION. 113

durcissez pas, à Dieu ne plaise ! mais mon


trez-lui la règle suprême des sentiments
humains,Dieumême, quia soumisl'homme
à la loi de la souffrance, et veut pour
tant qu'il reste fort dans les larmes et
résigné dans la douleur.
114 LETTRES

IX.

D U C O U R AG E.

->3,43

Peu s'en faut que, vous parlant de la


sensibilité comme je viens de le faire, je ne
vous aie dit d'avance ce que c'est que le
cOurage.
Le courage, en effet, par l'étymologie
même du mot, est un élan du cœur. Le
courage suppose une vive sensibilité, ou
bien il serait une aveugle impulsion des
S0IlS.
sUR L'ÉDUCATIoN. 115

Mais le courage s'exerce de diverses


manières, soit qu'il cède à cette émotion
de l'âme, soit qu'il s'applique à la vaincre.
Dans les deux cas, le courage est de la
vertu. C'est pourquoi le même mot expri
me en latin ces deux idées.
Je ne vais pas épuiser les notions abs
traites du courage. Mais, ne concevant le
courage que dans un cœur noble et bien
inspiré, et n'imaginant pas que ce soit un
simple mouvement de la nature physique,
je dois vous dire en peu de mots comment
vous avez à le développer dans l'âme de
votre enfant, suivant qu'il devra l'exercer
contre d'autres ou contre lui-même.

L'idée de courage éveille l'idée de péril.


L'homme est entouré de périls : périls
qui lui viennent du dehors et périls qui lui
viennent du dedans, périls des passions
d'autrui et périls de ses propres passions;
116 LETTRES

périls qu'il faut vaincre ou périls qu'il faut


éviter. D'où vous voyez, tendre mère, qu'à
ces rudes combats du courage il faut ap
pliquer une sagesse de tous les moments.
Car, à se jeter à tout hasard au travers de
tous les périls, l'homme périrait sans nul
doute, et il périrait sans gloire comme sans
profit; et aussi cette sorte de courage aveu
gle change de nom, c'est de la témérité, et
quelquefois de la frénésie, ce n'est plus de
la vertu.

Apprenez de bonne heure à votre enfant


à connaître le vrai courage. Donnez-lui un
cœur fort. Donnez-lui de la fermeté et de
la résolution. Ecartez de lui les idées pusil
lanimes. Ne permettez jamais que sa pen
sée fléchisse à des récits de chimères; qu'il
soit le premier à repousser les images de
terreur, non point avec un vain bruit de
paroles, le courage n'est pas de la jac
sUR L'ÉDUCATIoN. 117

tance, mais avec des jugements calmes et


réfléchis. L'imagination est pour beaucoup
dans la timidité, comme elle est pour beau
coup dans le courage. L'imagination exalte
la peur, et elle exalte aussi l'intrépidité.
Prenez garde à tous les excès. C'est la rai
son qui domine dans le vrai courage. Fai
tes que votre enfant soit fortifié par la rai
son contre tous les périls. Il sera coura
geux parce qu'il sera prudent. Si ce mot de
prudence était bien compris, il explique
rait toutes les vertus pratiques de la vie; il
expliquerait l'héroïsme lui-même, car l'hé
roïsme, s'il n'est pas prudent, n'est qu'un
délire. Le courage ne se ferme pas les yeux
pour se jeter dans les périls. Il les voit et
il les brave. Il les connaît et il les dompte.
Voilà le courage que vous devez apprendre
à votre fils. -

Ici, c'est un livre tout entier à faire; et


votre raison fera mieux qu'un livre; elle
118 LETTRES

suivra cette marche de l'âge, apportant déjà


dans le cœur de votre enfant des disposi
tions plus ou moins ardentes.
Quelle sollicitude et quelle prévoyance
il vous faudra, tendre mère !
Si votre enfant s'annonce avec le goût
des armes, qu'il sache bien qu'à ce métier
ce n'est pas le courage qui fait tout le gé
nie, à moins qu'il ne soit éclairé, calme,
persévérant.
Il y a le courage de celui qui commande
et le courage de celui qui obéit; double
courage qu'il faut bien connaître.
L'obéissance est elle-même quelquefois
un grand courage, même quand elle est
inerte.

Et en dehors de cette carrière où se pré


cipite de préférence l'ardeur du jeune âge,
quelle est la carrière où le courage ne soit
pas nécessaire également ?
Outre le courage qui consiste à faire usage
sUR L'ÉDUCATION. 119

des forces physiques contre une agression


quelconque, il y a un courage tout moral,
qui consiste à ne se laisser atteindre par
des injustices d'aucune sorte. C'est un cou
rage qui s'applique tour à tour à la défense
d'un droit politique, ou d'un droit civil, ou
d'un droit privé, et ce courage, vous le
voyez, suppose toujours le sentiment de la
justice. Il doit donc être éclairé, et voici
que la prudence revient encore, comme
une condition du courage.
Mais quoi ! c'est donc vous, une femme,
qui suivrez dans ses détours cette marche
du cœur, l'initiant de bonne heure à l'exer
cice des vertus qui sont le signe de la vi
rilité ?
Oui, vous, tendre mère ! La voix de la
femme est merveilleuse, je vous l'ai dit,
pour inspirer à l'homme de grande choses.
Quel est ce mystère ? La femme pousse
120 LETTRES

l'homme à ce qu'il y a de plus difficile,


elle le pousse au combat, elle le pousse à
la mort. Singulier empire donné à la fai
blesse ! C'est la timidité qui arme le cou
rage !
Profitez de cet empire pour fortifiervotre
enfant et le disposer aux vertus mâles, mais
en écartant les inspirations fausses ; vous
tenez dans vos mains tout son avenir ; vous
pouvez d'avance lui faire une destinée
d'honneur ou de honte, d'éclat ou d'obs
curité. A la vérité, sa nature propre ne sera
pas entièrement refaite par votre culture,
mais elle sera du moins fortement modi
--
- -- -
fiée. Vous pouvez en quelque sorte le dres
ser au courage comme à la mollesse. Vous
pouvez façonner son âme de vos mains; et
même cet office est plus assuré que le tra
vail qui s'exerce sur l'intelligence. L'intel
ligence peut être rebelle ;l'âme ne l'est pas.
sUR L'ÉDUCATION. 121

L'éducation engendre des vertus comme


elle engendre des vices;et le courage enfin,
pour nous renfermer en notre sujet, le cou
rage n'est pas un produit d'organisation
animale, instinctive; il n'est pas quelque
chose de distinct de l'éducation, à moins
qu'on n'en fasse une sorte de brutalité; il
est une disposition morale plus ou môins
développée par les habitudes, les conseils
ou les exemples.
Et c'est vous qui disposerez votre enfant
à cette élévation généreuse, qui de bonne
heure sera un signe de sa virilité à venir.
C'est un noble soin pour une mère. C'est
un office glorieux pour elle, et pour vous
exciter à un tel devoir, je n'ai pas besoin
certes de vous rappeler les grands souve
nirs des femmes fortes des vieux temps.
Qu'y a-t-il de plus admirable que le cou -
rage des femmes chrétiennes, et quelle
122 LETTRES

mère, dans l'histoire des Grecs ou des Ro


mains, mérite d'être rapprochée de la
mère de S. Louis ou de la mère de Bayard,
l'une, grande et sainte reine, accoutumant
son fils à toutes les victoires par les victoi
res remportées sur les passions; l'autre,
modeste châtelaine, ayant durci lesien aux
épreuves de la vie, et l'envoyant aux ba
tailles avec des vœux pour toute fortune,
et un long regard d'amour pour toute es
pérance.
Je ne me suis pas accoutumé à vous faire
des récits d'exemples. Mais puisque ce nom
de Bayard, le type du courage chrétien, est
venu sous ma plume, il vous plaira de re
lire le touchant début de son histoire.

« .... Peu de jours avant son trespas, le


père de Bayard, considérant par nature
qui en lui défailloit, ne pouvoit pas faire
grant séjour en ce mortel estre, appela les
sUR L'ÉDUCATION. 123

quatre enfans qu'il avoit, en présence de sa


femme, dame très devote et toute à Dieu ;
laquelle estoit sœur de l'évesque de Greno
- ble, de la maison des Alemans. Ainsi ses
enfans venus devant luy, à l'aîné demanda,
qui estoit en l'aage de dix-huict à vingt ans,
qu'il vouloit devenir; lequel respondit qu'il
ne vouloit jamais partir de la maison et
qu'il le vouloit servir sur la fin de ses
jours.... Au second, qui a esté le bon che
valier sans paour et sans resprouche, fust
demandé de quel estat il vouloit estre. Le
quel en l'aage de treize ans ou peu plus,
esveillé comme ungesmérillon, d'un visage
riant, respondit comme s'il eust eu cin
quante ans : Monseigneur mon père, com
bien que mon amour paternelle me tiègne
si grandement obligé que je dusse oublier
toutes choses pour vous servir sur la fin
de votre vie, et néanmoins ayant enraciné
124 LETTRES

dedans mon cueur les bons propos que


chascun jour vous récitez des nobles
hommes du temps passé, mesmement de
ceulx de notre maison, je seray, s'il vous
plaist, de l'estat dont vous et vos prédéces
seurs ont esté, qui est de suivre les armes,
car c'est la chose en ce monde dont j'ay le
plus grant désir, et j'espère, aydant la grâce
de Dieu, ne vous faire point de deshon
neur. Alors, respondit le bon vieillard en
larmoyant : Mon enfant, Dieu t'en doint la
grâce......
» Après le propos tenu par le père du bon
chevalier à ces quatre enfants, et parce
qu'il ne pouvait plus chevaucher, envoya
ung de ses serviteurs le lendemain à Gre
noble devers l'évesque, son beau-frère, à
ce que son plaisir fust, pour aucunes cho
ses qu'il avoit à lui dire, de vouloir se bien
transporter jusques à sa maison de Bayart,
sUR L'ÉDUCATION. 125

distant dudict Grenoble cinq ou six lieues.


A quoy le bon évesque, qui oncques en sa
vie ne fust las de faire plaisir à ung cha
cun, obtempéra de très bon cueur. Si par
tit incontinent la lettre reçue, et s'en vinst
au giste en la maisôn de Bayart, où il
trouva son beau-frère en une chaire au

prés du feu, comme gens de son age font


voulontiers. -

» Sur la fin du disner, et après grâces


dictes, le bon vieillard, seigneur de Bayart,
commencea ainsi ces parolles à toute la
compaignie : « Monseigneur et messei
gneurs, l'occasion pourquoy vous ai man
dés, est temps d'estre déclairée, car tous
estes mes parens ou amys, et jà vous voyez
que je suis par vieillesse si oppressé, qu'il
est quasi impossible que je puisse vivre
deux ans. Dieu m'a donné quatre fils, des
quels de chacun ay bien voulu enquérir
126 LETTRES

quel train de vie ils veulent tenir, et entre


autres m'a dict mon fils Pierre, qu'il veut
suivre les armes, dont il m'a fait un sen
sible plaisir : car il ressemble entièrement
de toutes façons à mon feu seigneur de
Père, votre parent, et si de condition il luy
veut aussi bien ressembler, il est impossi
ble qu'il ne soit en son vivant ung grand
homme de bien : dont je crois que ung
chacun de vous comme mes bons parens
et amis seriez bien aises. Il m'est besoing,
pour son commencement, le mettre en
une maison de quelque prince ou sei
gneur, afin qu'il appreigne à se contenir
honneitement : et quand il sera ung peu
plus grand apprendra le train des armes.
Si vous prie, tant que je puis, que chas
cun me conseille en son endroit, le lieu
où je le pourrois mieux loger. Alors dict
l'ung des plus anciens gentilshommes : Il
sUR L'ÉDUCATIoN. 127

faut qu'il soit envoyé au roy de France.


Ung autre dit qu'il seroit fort bien en la
maison de Bourbon : et ainsi d'ung en
autre n'y eust celui qui n'en dist son ad
vis; mais l'évesque de Grenoble parla, et
dict : Mon frère, vous sçavez que nous
sommes en grosse amitié avecque le duc
Charles de Savoie, et nous tient du nom
bre de ses serviteurs; je croys qu'il le
prendra voulentiers pour ung de ses pages.
Il est à Chambéry, c'est près d'icy : si bon
vous semble, et à la compaignie, je le lui
mènerai demain au matin, après l'avoir
très bien mis en ordre et garny d'ung bas
et bon petit roussin, que j'ay depuis trois
ou quatre jours ençà recouvert du sei
gneur du Riage. Si fut le propos de l'é-
vesque de Grenoble tenu à bon de toute la
compaignie, et mesmement dudict sei
gneur de Bayart, qui luy livra son fils en
128 LETTRES

luy disant : Tenez, Monseigneur, je prie à


Nostre Seigneur que si bon présent en
puissiez faire, qu'il vous fasse honneur en
sa vie. Alors tout incontinent envoya le
dict évesque à la ville quérir son tailleur,
auquel il manda apporter velours, satin,
et autres choses nécessaires pour habiller
le bon chevalier. Il vint et besogna toute
la nuyct, de sorte que le matin fut tout
prest : et après avoir déjeusné, monta sur
son roussin, et se présenta à toute la com
paignie, qui était en la basse court du
chasteau, tout ainsi que si on l'eust voulu
présenter dès l'heure au duc de Savoie.
Quand le cheval sentit si petit faix sur luy,
joinct aussi que le jeune enfant avait ses
éperons dont il le picquoit, commencea à
faire trois ou quatre saulx : de quoy la
compaignie eust paour qu'il affolast le gar
son ; mais, au lieu de ce qu'on cuydoit
SUR L'ÉDUCATION. 129

qu'il deust cryer à l'aide quand il sentit le


cheval si fort remuer soubs luy, d'ung
gentil cueur assuré, comme ung lion, luy
donna trois ou quatre coups d'espérons et
une carrière dedans ladicte basse court :

en sorte qu'il mena le cheval à la raison


comme s'il eust eu trente ans. Il ne
faut pas demander si le bon vieillard fut
aise, et, soubriant de joie, demanda à son
fils s'il n'avoit point de paour; car pas n'a-
voit quinze jours qu'il étoit sorti de l'es
cole, lequel respondit d'ung visage as
suré : Monseigneur, j'espère, avec l'ayde
de Dieu, avant qu'il soit six ans, le remuer
luy ou tout autre en plus dangereux lieu ;
car je suis icy parmi mes amys, et je pour
rois bien estre parmi les ennemis du maî
tre que je serviroy. Dessus, sus, dit le bon
évesque de Grenoble qui estoit prest à
partir, mon nepveu, mon amy, ne descen
9

r
130 LETTRES

dez point, et de toute la compaignie pre


nez congé. Lors le jeune enfant, d'une
joyeuse contenance, s'adressa à son père,
auquel il dict : Monseigneur mon père, je
prie à Nostre Seigneur qu'il vous doint
bonne et longue vie, et à moy grâce, avant
qu'il vous oste de ce monde, affin que vous
puissiez avoir bonnes nouvelles de moy.
Mon amy, dit le père, je t'en supplie, et
puis lui donna sa bénédiction; et après alla
prendre congé de tous les gentilshommes
qui étoient là, l'ung après l'autre, qui
avoient à grand plaisir sa bonne conte
nance. Sa pauvre dame de mère estoit en
une tour du chasteau, qui tendrement plo
roit : car combien qu'elle fust joyeuse dont
son fils estoit en voye de parvenir, amour
de mère l'admonestoit de larmoyer; toutes
fois après qu'on fust luy dire : Madame,
si vous voulez voir vostre fils, il est tout à
sUR L'ÉDUCATION. 131

cheval prest à partir, la bonne gentille


femme sortit par le derrière de la tour
et fist venir son fils vers elle, auquel
elle dict ces parolles : Pierre, mon amy,
vous allez au service d'ung gentil prin
ce; d'autant que mère peu comman
der à son enfant, je vous recommande
trois choses tant que je puis, et si vous le
faictes, soyez asseuré que vous vivrez
triomphamment dans ce monde. La pre
mière, c'est que vous aimez, craignez et
servez Dieu, sans aucunement l'offenser,
s'il vous est possible, car c'est celluy qui
nous a tous créés, qui nous faict vivre, qui
nous saulvera; et sans luy et sa grâce, ne
saurions faire une seulle bonne œuvre en
ce monde : tous les soirs et tous les ma

tins, recommandez-vous à luy, et il vous


aydera. La seconde, c'est que vous soyez
doux et courtois à tout gentilhomme, en
132 LETTRES

ostant de vous tout orgueil. Soyez hum


ble et serviable envers tout le monde. Ne
soyez maldisant ne menteur. Maintenez
vous sobrement quant au boire et man
ger. Fuyez envye, car c'est ung vilain vice.
Ne soyez flatteur ne rapporteur, car telles
manières de gens ne viennent pas voulen
tiers à grand perfection. Soyez loyal en
faicts et dicts. Tenez vostre parolle. Soyez
secourable aux pauvres, veufves et orphe
lins, et Dieu vous guerdonnera. La tierce,
que des biens que Dieu vous donnera,
vous soyez charitable aux povres nécessi
teux, car donner pour l'amour de lui n'ap
povrit oncques homme : et sachez de moi,
mon enfant, que telle aumosne que vous
pourrez faire, grandement vous proufitera
au corps et à l'âme : vela tout ce que je
vous en charge. Je crois bien que vostre
père et moi ne vivrons plus guères : Dieu
sUR L'ÉDUCATION. 133

nous fasse la grâce, tant que nous serons


en vye, avoir bonnes nouvelles de vous.
Alors le bon chevalier, quelque jeune âge
qu'il eust, lui respondit : Madame ma
mère, de vostre bon enseignement, tant
humblement qu'il m'est possible, vous re
mercie, et espère si bien l'en suivre que,
moyennant la grâce de celluy en la garde
duquel me recommandez, en aurez con
tentement, et après m'estre humblement
recommandé à vostre bonne grâce, je vais
prendre congé de vous. Alors la bonne
dame tira hors de sa manche une petite
bourcette, en laquelle elle avoit seulement
six escus en or et ung en monnoie, qu'elle
donna à son fils; et appela ung des servi
teurs de l'évesque, son frère, auquel elſe
bailla une petite malette, en laquelle avoit
quelque linge pour la nécessité de son
fils, le priant que quand il seroit présenté
134 LETTRES

à monseigneur de Savoie, il voulust prier


le serviteur de l'escuyer, en la garde du
quel il seroit, qu'il en eust un peu soin
jusqu'à ce qu'il fust en plus grand aage,
et lui bailla deux écus pour lui donner.
Sur ce propos print l'évesque congé de la
compaignie, et appela son nepveu, qui,
pour se trouver sur son roussin, pensoit
estre en ung paradis (1). »
- Tel fut le début de la vie de Bayard. Et
maintenant comparez ces touchants récits
et cet admirable apprentissage de la gloire,
avec le rude patriotisme de cette mère
grecque qui, envoyant son jeune fils à la
guerre et lui remettant son bouclier, n'a-
vait à lui dire que cette parole pour tout

(1) Le bon Chevalier sans paour et sans res


prouche. — Récréative histoire, composée par le
loyal serviteur, etc. Edition de 1829. Bibliothèque
choisie.
sUR L'ÉDUCATIoN. 135

signe d'amour, avec lui ou sur lui ! c'est


à-dire avec lui, vivant, ou sur lui, mort !
Le courage chrétien n'étouffe pas la na
ture, et Bayard ne fut pas moins un héros
pour avoir eu une mère tendre.
136 LETTRES

ÉPREUvEs DU CoURAGE.

->3#©<-

Je m'arrête quelques moments encore à


ce mot de courage, avec lequel nous fe
rions un long traité de morale humaine.
Je ne veux pourtant que continuer à ef
fleurer ce beau sujet.
La suite de la vie appartiendra à votre
enfant à connaître les diverses sortes de
courage, le courage du patriotisme, le
sUR L'ÉDUCATION. 137

courage de l'honneur, le courage de la


vertu proprement dite, courages de na
tures distinctes, mais qui partent toujours
du sentiment du devoir empreint dans la
conscience par l'éducation.
Vous n'aurez guère à entretenir votre
enfant du courage qui s'exalte le plus ai
sément dans une jeune âme, du courage
inspiré par le goût des armes. Ce senti
ment brûlant, cet amour des batailles,
s'éveillera bien assez de lui-même, et sou
vent vous aurez à le tempérer, sans toute
fois aller jamais jusqu'à altérer le senti
ment du patriotisme, sentiment sacré au
fond duquel se trouvent des inspirations
de vertu de toute sorte.
Mais n'aurez-vous pas surtout à inter
venir dans la direction de cet autre cou

rage, qui semble toucher de si près au


premier, de ce courage si susceptible, si
138 LETTRES

délicat, si prompt à s'allumer au seul mot


de l'honneur ?

Ici, je vous vois toute-puissante. Vous


êtes maîtresse de jeter d'avance votre en
fant dans le feu des passions, vous êtes
, maîtresse de lui préparer des jours de
crime et de mort. Avez-vous la force de
vous arrêter à cette idée ? Elle vous fait
pâlir. Ecoutez-moi pourtant !
Je garde en mon cœur le souvenir d'une
mère que Dieu éprouva beaucoup dans sa
vie. Cette femme, pleine de vertus, mais
exaltée par un sentiment d'honneur hu
main, qu'elle n'avait pas su tempérer as
sez puissamment par une pensée chré
tienne, s'était crue obligée de faire domi
ner dans l'éducation de ses enfants, ce
sentiment d'honneur personnel, qu'elle
rattachait apparemment à des maximes de
vertu et de dignité, mais que, malgré sa
sUR L'ÉDUCATIoN. 139

raison même, elle exagérait jusqu'à une


sorte de fanatisme.
De cette exaltation habituelle de l'hon

neur à la loi mondaine du duel, il n'y


avait qu'un pas. Le duel était accepté par
elle, non pas même comme un affreux
préjugé ou comme une impérieuse er
reur, mais comme un devoir en quelque
sorte, où venait s'absorber la dignité d'un
homme, la gloire d'un nom, toute la tra
dition d'une famille.
Tel était aussi le courage que cette mère
soufflait à ses enfants. Courage sinistre, et
qui exclut toute idée de sagesse et de raison.
J'étais à l'âge des inexpériences et j'a-
vais toute la ferveur des premières idées
que l'homme reçoit d'une éducation reli
gieuse.
Je me mis à heurter de front cette mère

par des raisonnements aussi exaltés que les


140 LETTRES

siens. Ses enfants assistèrent souvent à

cette espèce de conflit. Son mari le voyait


sans mot dire, on eût dit je ne sais quel
pressentiment. La lutte était vive et te
nace. Chacun avait des exemples à pro
duire, les uns pour honorer le courage des
combats singuliers, les autres pour en
condamner ou en tempérer la frénésie.Que
pouvaient de telles controverses ! Cette
femme, nourrie à des souvenirs de no
blesse, si vénérables lorsque la vanité ne
les trouble pas, acheva toutes les disputes
par une seule parole, la voici :
— Mes enfants, vous entendez ce que
nous disons, eh bien ! souvenez-vous que
si j'apprenais un jour que l'un de vous eût
refusé de se battre, jamais je ne lui per
mettrais de reparaître devant moi.
Parole trop cruellement pénétrante en
des cœurs ardents ! Voici le reste. Peu de
sUR L'ÉDUCATION. • 141

temps après, le mari de cette femme était


tué d'un coup d'épée; et lorsque plus tard
ses enfants ont été d'âge à tenir une arme,
ils ont tous péri de la même mort.
Malheureuse mère ! Elle a ensuite vécu

dans le deuil et dans les larmes, expiant


une grande erreur par une longue désola
tion. Le poids de l'anathème était revenu
sur elle.

Donc, tendre mère,j'ai eu raison de vous


dire que vous étiez maîtresse de précipiter
votre enfant à toutes les extrémités du

courage qui s'allume au feu de l'honneur.


Il vous suffit de quelque parole dont le
germe, déposé en son âme, fera plus tard
son explosion par des coups de foudre.
Voyez s'il ne vous est pas plus convenable,
et si ce n'est pas un office plus maternel
de modérer cette ardeur, avant même
qu'elle ait paru, et d'apprendre à votre
142 LETTRES «

enfant à tenir son honneur intact, sans le


confier aux hasards criminels d'une témé

rité où par malheur la vertu n'a nul avan


tage sur le vice, ni le mérite sur la nullité,
ni le courage lui-même sur la poltronnerie.
Il est, pour l'homme de bien, des épreu
ves plus belles du courage. Initiez de bonne
heure votre enfant aux vertus faites pour
- l'adversité. Quel que doive être son ave
mir, l'adversité ne lui manquera pas. Cette
loi de l'humanité l'atteindra, comme elle
nous atteint, tant que nous sommes, en
quelque condition que Dieu ait jeté notre
vie. Si ce n'est pas la misère qui le frappe
de ses aiguillons acérés, la douleur lui
saisira le cœur de sa main de plomb : les
ingratitudes humaines, les injustices, les
calomnies, les désastres de fortune, les
coups de politique, voilà la vie; et parmi
ces épreuves, la mort qui vient désenchan
sUR L'ÉDUCATIoN. 143

ter ce qu'il y a de plus pur et de plus suave


dans les affections ; la mort, qui fait les
veuvages, qui dépeuple les familles, qui
met le vide autour d'une âme tendre : ne

le savez-vous pas? N'est-ce pas ainsi que


l'homme se traîne du berceau à la tombe?

Triste voyageur dans une voie d'adver


sité! on dirait parfois qu'il ne sait que faire
de son courage. Il le prodigue à de vaines
épreuves. Ah ! voilà des périls auxquels il
peut l'exercer; il n'a qu'à s'y accoutumer
de bonne heure, car toute la vie en est
pleine... etl'enfance même n'en est pas plus
exempte que l'âge mûr. De sorte que le
courage, qui semblerait n'être qu'une dis
position de l'âme appropriée à certaines
vocations, est au contraire conforme à la
vocation générale des hommes, vocation
de malheur et de larmes, pour laquelle
chacun a un besoin égal de préparation,
144 LETTRES

Gardez-vous donc de jeter des illusions


sur les yeux de votre enfant. Une illusion
cruelle serait de lui laisser croire que sa
vie doit s'écouler douce et paisible parmi
les fleurs. Présentez-lui au contraire les

réalités périlleuses qui devront se rencon


trer de bonne heure. Et même, sans vou
loir l'effrayer d'avance, disposez-le à des
épreuves inconnues, par des habitudes
fortes. C'est ici que votre voix encore sera
puissante, même quand elle ne sera enten
due que de loin. A mesure que votre en
fant marche dans la carrière des études,
certes il serait miraculeux qu'il ne se ren
contrât pas quelques événements de deuil,
quelques déchirements de famille, peut
être quelque bouleversement d'existence.
La vie humaine n'est que trop féconde en
épreuves de cette sorte. N'est-ce donc pas
que cette initiation aux douleurs vous fera
SUR L'ÉDUCATION. 145

une occasion trop naturelle de le forti


fier contre tout ce qui doit suivre ? Heu
reux l'enfant qui ne grandit pas dans la
mollesse ! le malheur ne lui sera pas une
surprise, et il s'en ira plus hardiment dans
la vie. La fatalité la plus dangereuse aux
familles opulentes et fortunées, c'est leur
félicité même. Leurs enfants dorment
parmi les douceurs, et, dans ce sommeil,
lcur avenir s'éteint. Au contraire, lejeune
cœur qui s'est de bonne lieure armé contre
la prospérité, reste ferme aux jours de
malheur. Ou bien, s'il n'a connu que le
deuil et la souffrance, ce combat préma
turé contre l'adversité l'aguerrit encore
mieux pour marcher au-devant de l'ave
nir. Mais quelle que soit la fortune qui
s'ouvre aux premiers jours de votre en
fant, ne le trompez pas sur le reste de sa
vie par des tendresses excessives et des
10
146 LETTRES

sollicitudes mal prévoyantes : de tels


soins sont funestes. Ils détruisent l'énergie
de l'âme, et après un tel amollissement
elle cède au premier combat du malheur.
En un mot, tendre mère, songez que le
courage de votre enfant doit s'exercer sur
tout contre les calamités. C'est peut-être
la seule réalité de la vie. La plupart des
autres épreuves du courage tiennent à
quelque sentiment tant soit peu chimé
rique. N'exaltez pas le courage qui s'ai
guillonne aux idées de gloire : il se suffira
par sa propre inspiration. Fortifiez plutôt
le courage qui s'étonne aux idées de mal
heur; c'est celui qui se manque le plus à
lui-même, car l'honneur humain ne lui
est pas en aide, et c'est pourquoi vous
chercheriez vainement à le rendre égal
aux épreuves, si vous ne le durcissiez aux
pures flammes de la religion. Sans la reli
sUR L'ÉDUCATIoN. 147

gion, l'âme humaine n'est faite que pour


se dessécher dans les angoisses : tout son
courage alors, c'est le désespoir.
148 LETTRES

XI.

DE L' IMAG I NATI O N.

A mesure que votre enfant monte vers


l'adolescence, vous allez voir une faculté
singulière se développer, cette faculté mys
térieuse, qui, délaissant les réalités de la
vie, aime à se créer un monde idéal, avec
des perfections inconnues et des merveil
les chimériques.
L'imagination n'est pas une faculté qui
s'éveille seulement à la voix du génie,
pour se prêter à des conceptions d'art, à
SUR L'ÉDUCATION. 149

des œuvres de poésie. Elle est une faculté


tout indépendante de la vocation intellec
tuelle de l'homme, et elle domine la vie
de celui que Dieu dévoue à une condition
d'humilité, et de celui qu'il appelle à une
condition de gloire. Chacun a son imagi
nation et ses rêveries, le pauvre comme
le riche, l'ouvrier comme l'artiste, l'hom
me inculte comme l'homme lettré.

Mais le moment où cette puissante fa


culté d'imaginer se fait sentir avec le plus
de charme, c'est le moment où le jour
commence à se faire dans l'intelligence.
Alors le jeune homme, qui ne sait rien
encore de la vie, se fait une vie d'inven
tion. Il la jette parmi des nuages d'or, il
l'orne à son gré de mille espérances, et
ces espérances il les réalise. Il se crée un
avenir, et il le voit, et il le touche, et il en
fait l'histoire en lui-même. Il se berce
150 LETTRES

doucement dans ces folles chimères. Il les


aime comme un bien dont il est déjà pos
sesseur. Il dort dans ces pensées, et à peine
sises travaux et ses habitudes réglées et ses
ennuis mêmes peuvent le distraire de cette
illusion qui le captive comme une réalité.
Prenez garde ! Il y a diverses natures
d'hommes pour qui cette faculté d'imagi- .
ner peut être une inspiration heureuse ou
funeste. Tel esprit s'endort et s'éteint dans
la rêverie, et tel autre s'y éveille et s'y ex
cite. L'un se satisfait aux fictions, l'autre
s'en détourne pour courir à des choses
réalisables. La contemplation peut aussi
bien énerver la pensée que la féconder.
Tout dépend du soin que l'homme aura
pris à la régler de bonne heure, en la sou
mettant à une loi pratique, telle que nous la
trouvons dans la religion, laquelle n'arra
che pas de l'esprit les charmes de l'espé
sUR L'ÉDUCATION. 151

rance, mais en ôte les folies en contrai


gnant l'homme de marcher dans le pré
sent comme si le lendemain qu'il espère
devait toujours lui échapper.
Ne laissez pas aller votre enfant à ce va
gue de la pensée, où rien n'est vrai, ou
rien n'est saisissable.

L'imagination est comme un vide océan


où l'intelligence se perd.
Vous voyez la différence que je fais de
l'imagination qui conçoit pour créer et de
l'imagination qui invente sans produire :
la première, puissante faculté de l'homme,
qui féconde la poésie et les arts; la se
conde, faculté inerte, qui change la vie en
sommeil et même dans l'activité du jour
perpétue les songes de la nuit.
L'imagination, telle que je vous la mon
tre ici, n'est point l'imagination des gran
des époques de génie ; elle est propre
152 LETTRES

aux époques de décadence et de mollesse.


-- > Cette imagination, qui se laisse aller aux
rêves, aux futilités et aux mensonges, ne
paraît qu'au temps où manque la foi. On
croit que ce n'est rien pour l'homme que
de n'avoir pas sa pensée arrêtée à des
dogmes certains et précis. Mais toute sa
vie s'en ressent. Son intelligence en est
troublée. Ses affections en sont altérées.

Ses arts en sont affaiblis. L'imagination


qui se montre alors est bizarre et désor
donnée. Elle tourmente la raison débile.

Elle la détourne de ses objets réels. Elle


la captive à des futilités. Elle l'enchaîne à
des ombres. Qu'est-ce que l'homme, ainsi
dominé par ce besoin mystérieux de rêve
rie? Vous voyez bien que son énergie mo
rale doit s'affaisser à ces poursuites vaines
de ce qui n'est pas. Cet homme reste en
fant toujours, et la maturité de l'âge ne lui
SUR L'ÉDUCATION. 153

apporte non plus aucune force. J'ajoute


que tout devient faux en lui, jusqu'aux
sentiments qu'il croit les plus vrais. Ainsi
l'affection elle-même, cette puissance in
time du cœur, devient quelque chose de
vague et d'indécis, quelquechose de prompt
et de mobile, qui se varie à l'infini et ne
se fixe jamais. Vous avez apparemment
rencontré de telles natures d'hommes, qui
aiment par l'imagination, c'est-à-dire, qui
n'aiment point et ont toute l'exaltation de
l'amour. Natures chimériques et le plus
souvent dévouées à de cruelles erreurs et
à de fatales destinées.

Gardez votre enfant de ce grand péril


de l'imagination, et pour cela faites-lui de
bonne heure une habitude et comme un

besoin de saisir ce qu'il y a de vrai dans


les pensées et les affections humaines. Ne
le laissez pas s'envoler par delà les nuages.
-

154 LETTRES

Ramenez-le aux choses de la vie, en les


lui épurant. Vous avez pour cela une règle
admirable de conduite, c'est la religion.La
religion n'enchaîne pas l'intelligence de
l'homme ; mais en lui laissant prendre son
vol dans les grands espaces qu'elle se crée,
elle lui jette au bout de cet infini un terme
pour la reposer, et ce terme, c'est Dieu.
Avec l'idée de Dieu, l'imagination a ses
écarts réprimés. Aussi, je vous le disais,
plus la pensée de Dieu est absente, plus
l'imagination est désordonnée.Voyez notre
temps! voyez nos livres! voyez nos opi
nions ! voyez nos arts et notre poésie ! On
dirait un délire. Ce n'est pas là cette ima
gination homérique qui réalise ce qu'elle
invente, c'est cette autre imagination qui
court dans le vide, éparpillant sa flamme
en étincelles rapides et fugitives. L'ima
gination c'est bien la folle du siècle. Cette
sUR L'ÉDUCATION. 4 55

imagination de chimère et de rêverie, pré


side à toute notre littérature, au roman,
au drame, à la morale elle-même. Et com
ment laisseriez-vous votre enfant sous cet

empire? Sa raison s'y abîmerait. Ses pre


miers ans en seraient troublés et peut-être
en seraient flétris.
Vous suivrez dans les communications
de votre enfant, vous suivrez dans ses let
tres le développement de cette faculté
singulière d'imaginer ou de rêver. Laissez
le s'épancher dans ses songes d'avenir.
Mais aussi retenez-le dans ses exaltations

chimériques. La lecture est puissante pour


agiter ou tempérer ce besoin de courir
après les choses inconnues. Les livres
chrétiens calment la pensée tout en l'éle
vant. Les livres historiques l'attachent aux
choses graves. Les livres romanesques la
perdent dans les frivolités. C'est pourquoi
156 LETTRES

les études classiques seraient utiles, même


quand elles ne serviraient que de tempé
rament à la passion de l'esprit pour les
chimères. Donc vous ne fléchirez jamais,
si votre enfant, par des dégoûts quelcon
ques, vous sollicitait de le détourner de
ces travaux austères du jeune âge, pour le
laisser aller à des goûts plus séduisants.
Faites au contraire que cette imagination
ardente soit vaincue aux études exactes et
précises. Faites que votre enfant ait sa
pensée toujours droite et toujours éclairée
par la lumière de la vérité. Faites qu'il
soit fortifié d'avance contre les illusions.

La vie humaine en est toute pleine ; mais


s'il est dans notre nature de faiblesse de
nous bercer aux chimères, il est dans no
tre condition d'intelligence de nous élever
aux réalités.
sUR L'ÉDUCATIoN. 157

XII.

DE S P A 8S 10 N S,

->#é<-

Avec cette ardeurd'imaginer qui préci


pite le jeune âge dans un monde de rêve
ries, s'allume le feu des passions qui le
pousse bientôt à de plus funestes écarts.
Je vous vois, tendre mère, toute trem
blante des périls qui s'annoncent. Les ora
ges commencent à gronder. L'imagination
a hâté le temps des émotions vives et des
158 LETTRES

pensées brûlantes. Voici la nature du jeune


homme qui se déclare; voici cette âme qui
part toute haletante et avide vers des plai
sirs inconnus et des joies long-temps rê
vées. Et vous, que ferez-vous ? Allez-vous
courir désespérée au-devant de cet élan
qui vous effraye? Penserez-vous éteindre
cette flamme qui menace de tout dévorer ?
Croirez-vous que ce bel avenir que vous
aviez imaginé, est déjà perdu ; que déjà
votre enfant vous échappe, que votre em
pire est fini, et que vous n'avez plus qu'à
baisser la tête dans la douleur et dans la

prière?
Ecoutez-moi ! ce serait une rêverie as

surément pour une mère de penser qu'à


force de sollicitude et d'amour, elle sous
traira son enfant à cette loi fatale qui fait
de la vie humaine un long combat contre
les passions. Autant vaudrait pour elle
sUR L'ÉDUCATIoN. 150

· espérer qu'elle éteindra sa nature morale,


et que, voulant en faire un homme ver
tueux, elle l'empêchera d'être un homme.
Ce n'est pas ainsi que Dieu nous a fait
une obligation de la vertu. La vertu ne
serait qu'un mot si la passion n'était
qu'une ombre. Laissez donc cette nature
suivre sa loi ; mais pour la suivre et la
guider dans cette marche périlleuse, com
prenez bien auparavant comment vous
avez à considérer les passions humaines,
en les éclairant de la lumière du Christia
nisme.

C'est par les passions que l'homme est


grand, non pas seulement parce que
d'elles-mêmes elles élèvent sa nature, mais
parce qu'étant par leur impétuosité sujet
tes à franchir toutes les bornes de la rai
son, elles lui donnent une occasion de
combats qui font sa gloire.
160 LETTRES

Ah ! les passions font la gloire de


l'homme, qui en doute ? Mais que de lar
mes elles font couler de ses yeux ! Ces
combats contre les passions sont cruels,
et le triomphe même en est déchirant.
Aussi la simple raison est impuissante
pour ces sortes de victoires, et si l'homme
n'avait pas d'autre force, que ferait-il dans
cette lutte où tout le domine, sa faiblesse,
ses sens, et plus que les sens encore, la
tendresse et la délicatesse de ses affec
tions ?

Car je ne parle pas des passions gros


sières de l'homme; que m'importe celui
qui ne connaît des passions que la volupté ?
J'ai bien plus de pitié pour celui qui,
foulant aux pieds le plaisir et les sens, est
malheureux par des passions intérieures,
feu dévorant qui brûle le cœur.
Que de combats cachés! quelle lutte dans
SUR L'ÉDUCATION. 161

cette sainte obscurité de la pensée intime


de l'homme ! Là sont les cruels combats
de l'âme, la guerre des penchants funes
tes, des affections violentes et désordon
nées, des passions brûlantes.
Pourtant il faut que la vertu sorte vic
torieuse de cette grande lutte. Mais sera
t-elle victorieuse pour se dévouer au mal
heur ? A Dieu ne plaise ! Voici de douces
larmes qui vont couler sur cette victoire.
Et que de paix la suivra! quelle sérénité
dans le cœur ! quel calme dans la vie !
Cette violence faite à l'âme dans quel
qu'une de ses affections les plus ten
dres devait être, ce semble, un déchire
ment mortel ; elle devient au contraire
une source de voluptés pures. Le ciel a
fait la victoire et il la couronne; et sans
cela qui songerait à se dompter le cœur ?
Qui voudrait s'arracher du fond des en
11
162 LETTRES

trailles ces penchants où l'homme trouve


naturellement ses délices? Quelle passion
n'aurait pas son élan? Quel désordre n'au
rait pas sa liberté? Et par conséquent où
n'irait pas l'homme, même quand il n'au
rait pas dès le commencement laissé tom
ber ces penchants vers les choses gros
sières, vers les plaisirs de la brute ?
Et encore si, par des accidents quel
conques où la volonté n'est pour rien,
l'homme vient à être privé des objets où
l'attache sa passion, qui est-ce qui va rem
plir ce vide, si Dieu est absent ? Où est la
consolation de cette douleur ? Dans cet
état de l'âme il y a des angoisses cruelles.
L'homme en perd la raison. Il devient fu
rieux ; il se fait criminel. Il pense se sau
ver de son malheur par le désespoir.La
jalousie le ronge. La vie lui pèse. Le voilà
capable de se faire meurtrier ou suicide.
sUR L'ÉDUCATIoN. 163

Quelle horreur ! quel supplice ! quelle dé


solation intérieure! c'est un enfer que cette
âme ainsi ravagée.
Ah! soit que l'homme brise lui-même
ses passions, soit que la malice d'autrui
le désespère, sachez que seul il ne pour
rait supporter ce déchirement. Il faut que
Dieu passe dans ce cœur mutilé. Il faut
qu'il descende dans cette solitude, pour y
répandre la douceur et la paix. Pauvre
mortel! Il ne peut ainsi jamais se suffire.
Avec ses passions, il tombe dans tous les
maux de la vie. Il leur demande le bon
heur, elles lui donment le remords, et sans
les passions aussi, il n'est plus rien qu'un
être vide. Il évite la faiblesse, il va au dé
sespoir. Quelle alternative de tourments
et de douleurs ! -

Dieu seul est le consolateur de tant de


maux, Il est la force à tant de faiblesse.
164 LETTRES

Les larmes que les passions font couler


deviennent douces, si Dieu les reçoit. Et
encore, heureux dans notre misère infinie,
Dieu ne nous arrache pas le cœur tout en
tier pour nous faire supporter la vie. Il
nous le laisse avec nos affections et nos

tendresses ; mais il les enfouit dans ce


foyer brûlant; admirable sacrifice qui fait
que nous jouissons de nous-mêmes en
paix, et que nous pouvons nous estimer
grands sous la main de Dieu, lorsque sans
lui nous tombions dans les excès de la fai

blesse ou dans les folies du désespoir !


C'est ainsi, tendre mère, qu'il vous con
vient d'envisager en général les passions
humaines, pour apprendre par cette médi
tation à servir de règle et de conseil à vo
tre enfant dans cette soudaine initiation

qu'il va subir aux troubles et aux agita


tions de l'âme. Ainsi vous vous affermirez
sUR L'ÉDUCATIoN. 165

vous-même contre la terreur que ressen


tent les mères à l'approche de cet âge d'é-
preuve. Car, sachant que Dieu même a fait
à l'homme cette condition des passions
cruelles, vous tournerez vos soins vers
l'application des remèdes que Dieu aussi
lui a donnés contre elles. Et ces remèdes,
vous ne les chercherez point ailleurs que
dans la religion.
Mais prenez garde encore ! Ici je veux
que votre précaution soit infinie. Suivez
avec intelligence le mouvement de cette
âme qui songe peut-être à échapper à tous
les freins. Ne la retenez pas avec brusque
rie. Si elle souffre, entrez dans ses dou
leurs.Si elle est impatiente de vos paroles
de consolation et de courage, ne la heur
tez pas par des plaintes dures. Si vous la
voyez se jeter par bonds impétueux au
devant d'une liberté extrême, ne songez
166 LETTRES

pas à lui donner des chaînes. Mais soyez


auprès d'elle par votre amour. Voici le
moment où il faut que la tendresse de vo
tre enfant soit attaquée par ce qu'il y a de
plus ingénieux dans un cœur de mère.
Que si à ce moment, par des efforts de ma
ladresse, vous veniez à lui rendre impor
tune votre autorité, bientôt vous le verriez
s'en aller à tous les écarts, en vous cachant
ses désolations et ses folies. Comme les

passions ont leurs douleurs, je veux que


vous restiez la première consolatrice de
votre enfant.Vous n'avez donc pas à l'effa
roucher d'avance. Et qui sait si, par votre
tendresse miséricordieuse, vous ne le for
cerez pas au contraire à faire de vous la
confidente de ses premières larmes de
jeune homme. Que ces larmes soient des
larmes de vertu ; qu'elles attestent un
effort de l'âme, un combat intérieur con
SUR L ÉDUCATION. 167

tre des penchants funestes, un noble mou


vement de courage contre les tristes infir
mités de la nature morale ; et elles vous
seront un présage heureux de son avenir.
Mais peut-être vous me dites que vous
ne savez rien de ce développement des
passions de votre enfant, parce qu'il gran
dit loin de vous et que vous n'avez que le
pressentiment de ses périls et de ses dou
leurs.

Je vous ai répondu déjà que je n'admets


pas cet isolement fatal et complet de votre
enfant. Vous lui êtes présente par votre
amour, et il vous est présent par la longue
habitude deces épanchements detendresse.
Ainsi vous connaissez toute son âme.
Vous savez la nature de ses idées et l'im

pulsion de son caractère. Comment donc


votre langage de mère n'irait-il pas droit
à tous ses besoins ?
168 LETTRES

Et moi je vous redis que c'est à ce mo


ment de crise que votre action maternelle
doit s'exercer pleinement. Armez-vous de
votre courage de femme chrétienne et de
mère intelligente. Ici peut-être je vous di
`rais des choses que le monde compren
drait peu, lui qui ne croit qu'aux paroles
d'utilité et d'égoïsme. Mais sachez que ce
qui fait votre domination, c'est votre piété,
c'est votre vertu, c'est votre foi. Il n'est
pas d'enfant qui ne s'arrête dans ses pas
sions, lorsqu'elles vont heurter tout droit
les saints exemples de sa mère. Ayez en
vous-même cette confiance et Vous serez

toute-puissante. C'est vous qui devez vain


cre ou tempérer cette ardeur qui com
mence à bouillonner. Vous n'aurez pas be
soin pour cela de longs discours de morale ;
il vous suffira de votre éloquente vie, de
votre vie d'abnégation, de dévouement et
sUR L'ÉDUCATIoN. 169

d'amour. Voilà, vous dis-je, tout votre


empire. Et que ferai-je si je vous dis que
cet empire, vous l'assurerezencoro en inté
ressant Dieu même à votre combat contre

les passions redoutables de cette jeune


âme? que ferai-je si je vous parle des
propres secrets de votre cœur si tendre
et si pieux ? C'est vous qui savez mieux
qu'un autre ce qu'il y a de puissance dans
la prière. C'est elle qui vous inspirera
ce qu'il vous faut d'habileté, et ma pro
pre espérance serait une cruelle chimère,
si je ne pouvais vous promettre qu'à ce
prix vous resterez la maîtresse des pas
sions les plus pétulantes de votre enfant.
Je l'ose dire! la société humaine serait

autre, si les mères croyaient davantage à


leur puissance. Mais, pour croire à leur
puissance, elles ont besoin de croire à leur
Vertu.
170 LETTRES

XIII.

soRTIE DU CoLLÉ GE.

->#@#-

Enfin ce tendre enfant vous revient. Le

voilà sorti de ses travaux de collége. Le


voilà à vous !

Prenons garde, toutefois ! Vous avez


comme lui aspiré après cette délivrance.
Vous pourriez l'un et l'autre vous être
trompés dans vos vœux : vous, en imagi
nant que votre enfant allait désormais
vous appartenir tout entier; lui, en ima
sUR L'ÉDUCATION. 171

ginant qu'il allait s'appartenir sans réserve.


Que de chimères dans la vie ! nous la pas- … -
sons à nous détromper de nos erreurs; et
qu'il nous vaudrait mieux nous épargner
ces mécomptes par notre prévoyance et
notre sagesse !
Je ne veux pas pourtant vous déchirer
le cœur. Votre enfant vous appartiendra
en effet, si vous avez su le fortifier jus
qu'ici contre les illusions et les folies du
premier âge. Il ne vous appartiendra pas
comme un esclave, à Dieu ne plaise! mais
il vous appartiendra par la reconnais
sance. Votre empire, c'est l'amour, et l'a-
mour c'est la liberté.

Liberté! quel mot ! vainement cherche


riez-vous à en détruire le charme. L'expé
rience de la vie sera plus efficace que vos
paroles. Laissez donc aller votre enfant
sous l'impression première de ses idées.
172 LETTRES

Suivez-le dans son exaltation, mais sans


le heurter rudement, lui jetant seulement
avec adresse quelque doux tempérament
de raison froide et réfléchie.

Il vous faudra peu de temps pour vous


apercevoir de quelque surprise dans cette
âme naïve. Cette liberté rêvée va tout-à-

coup se présenter sous des aspects moins


flatteurs. La vie du monde a des devoirs

qui lui étaient inconnus. Elle a des con


tradictions; elle a des misères; elle a des
jalousies; elle a des antipathies; elle a des
lois de conduite qui s'appellent des lois de
convenances, et qui sont des contrariétés ;
elle a des dégoûts; elle a des ennuis. Eh
bien, dès son début, ce pauvrejeune homme
qui courait avec confiance à des joies in
connues, va se trouver arrêté par des réa
lités de ce genre. Laissez-le donc aller en
core une fois. N'ayez nul empressement à
sUR L'ÉDUCATIoN. 173

le désenchanter d'avance. Il ne croirait

pas vos menaces, et vous devez toujours


faire si bien qu'il ne puisse être en dé
fiance de vos paroles. C'est lui qui, le pre
mier, doit s'apercevoir de l'illusion de ses
espérances. Si vous voulez que la pre
mière épreuve qu'il fait du monde lui soit
profitable, vous avez à lui laisser toute la
liberté de ses impressions. N'en doutez
point. Peu de temps se sera écoulé avant
qu'il ait senti ce qu'il y avait de calme et
d'heureux dans les habitudes précédentes
de sa vie. Donc, de lui-même, il sentira
le besoin de la paix, et les chimères fuyant
de sa pensée, vous le verrez revenir à cette
félicité intime de la famille, que vous lui
aviez rendue si douce aux jours où il n'en
savait pas tout le prix, et qui reste le seul
bien toujours intact, lorsque les autres
menacent tour à tour de lui échapper.
174 LETTRES

Chose étonnante ! cette jeune âme avait


cru à des joies extrêmes; et peut-être
allez-vous être obligée de la fortifier con
tre les ennuis.

Ceci n'est pas rare. Le désenchantement


des rêveries saisit le jeune homme par la
tristesse. C'est à vous qu'il appartient de
·
sauver votre enfant de ce péril imprévu.
La tristesse, dans le premier élan de la vie,
est quelque chose de funeste. Elle engen
dre des malheurs de plus d'une sorte;
plus d'une fois elle amène le désespoir
sombre et farouche; ou bien elle précipite
à des distractions violentes et à des joies
furieuses. Courez au-devant de cette âme,
dès que vous la voyez morne et vaincue
par l'inexpérience de la vie. Jetez-lui des
pensées riantes, ouvrez-lui une route de
plaisirs, mais de plaisirs purs et solides.
Variez ses joies. Rendez-lui communes
sUR L'ÉDUCATIoN. 175

vos émotions, et faites qu'il jouisse mieux


des siennes en vous les faisant partager.
Je voudrais qu'il vous fût possible de
mettre dans son âme cette pensée forte
ment empreinte, qu'il est votre seule
gloire. N'étalez pas indiscrètement devant
le monde cctte espèce de fierté. Le monde
est frivole et jaloux, et il ne vous pardon
nerait pas cet orgueil, le plus noble et le
plus juste de tous. Mais si votre fils le porte
pour vous hautement empreint sur son
front, quel présage, heureuse mère, pour
votre avenir et le sien !

Malheur au jeune homme qui, de bonne


heure, ne s'est pas accoutumé à rattacher
à la pensée de sa mère tous les vœux et
toutes les prospérités de sa vie !
Il y a dans cette image d'une mère je
ne sais quoi de religieux qui sanctifie la
pensée de l'homme, et qui épure jusqu'à
ses passions, -
176 LETTRES

Une mère serait donc bien à plaindre si


elle ne savait garder son doux empire sur
le cœur de son fils, si au premier jour de
sa liberté, elle cessait de lui être un guide
ou un conseil, et peut-être devrait-elle s'ac
cuser plutôt que d'accuser son enfant de
ce malheur.

----S- Cette séparation violente tient à des


causes de nature opposée. Tantôt c'est
qu'une mère a voulu exercer son ascen
dant avec trop de minutie, tantôt c'est
qu'elle a donné à sa bienveillance trop
d'abandon; gardez une retenue ingénieuse
entre les deux excès.
Dans les désenchantements successifs
qui passeront par l'âme de votre enfant, il
faudra bien qu'il revienne à la seule affec
tion qui reste toujours là, fidèle, immo
bile et dévouée.

Voici qu'il s'était attendu à des amitiés


ardentes, et il ne trouve que des caresses
SUR L'ÉDUCATIoN. 177
•A

menteuses. Il aspirait à des sympathies


généreuses; on lui répond par des légère
tés fugitives. Il courait aux délices, et il
saisit des ombres. Tout lui échappe. Un
tourbillon de vanité s'agite devant ses
yeux. S'il ne se mêle pas à cette agitation
confuse, on le dédaigne. S'il s'y laisse al
ler, on le repousse. Quoi qu'il fasse, la ja
lousie l'attaque. Chacun, en cette mêlée,
songe à ses plaisirs. L'égoïsme est toute
l'inspiration du monde. Et lui , jeune
homme naïf, qui croyait à des vertus, se
sent tout flétri par l'aspect de cette huma
nité desséchée qui ne croit qu'au vice et
aux jouissances.
Comment donc ne se laisserait-il pas
retomber vers vous, vers le foyer sacré
de la famille?Serait-ce qu'un affreux gé
nie le pousserait à une destinée de mal
heur? Ne le croyez pas. Plus le désen
12
178 LETTRES

chantement désole son âme, plus votre


empire vous reste assuré. Mais que cet em
pire soit doux. Que votre enfant le cher
che avec bonheur. C'est vous qui allez
remplir le vide soudain qui s'est fait au
tour de lui, et comme il s'est mépris dans
le premier essai qu'il a fait du monde, de
lui-même, il voudra que votre inspiration
le guide dans les épreuves nouvelles. Et
ainsi votre office de mère va reparaître au
moment où vous pouviez craindre de le
voir pour toujours évanoui.
sUR L'ÉDUCATION. 179

XIV.

ÉTUDE s DU M oN D E.

->3#©#-

Donc à cette âme surprise et désenchan


tée, vous avez à présenter des consolations
et des espérances. Car ce serait un faux
calcul d'enfouir votre enfant dans la mi

santhropie, sous prétexte de l'attacher da


vantage à la vertu. Quel que soit le monde,
sa destinée est de vivre avec lui Seule

ment apprenez-lui à le connaître. Cette


étude est lente. Mais je prévois qu'elle ne
180 LETTRES

sera pas difficile, puisqu'à présent l'illu


sion est dissipée, et que désormais la réa
lité sera mieux saisie.

Il y a peu de jeunes gens qui ne débu


tent par des erreurs. C'est leur naïveté
inexpérimentée et confiante qui les préci
pite. Heureux ceux à qui profite cette pre
mière épreuve des tromperies humaines !
Et comment le jeune homme ne serait
il pas exposé à faillir ? L'homme grave et
long-temps mûri aux vicissitudes de la vie,
se prendsouvent aux mêmes piéges. Qu'est
ce à dire?N'y a-t-il pas un retour possible
à la raison et à la vérité? Ce serait déses

pérer de tout avenir.


Au contraire, cet apprentissage des er
reurs est une leçon de modération et de
Tetenue. -

Le jeune homme ne conçoit guère qu'on


lui conseille de s'abstenir de promptitude
sUR L'ÉDUCATIoN. 181

dans ses jugements et dans ses affections.


Comme sa pensée est droite et son cœur
pur, il laisse aller l'une et l'autre. Il ne
soupçonne pas qu'il ira se prendre ou se
heurter à des idées fausses ou à des senti
ments chimériques. Voyez comme il épan
che toute son intelligence. Sa vie s'aban
donne, comme un flot qui suit sa pente,
devant la vie fatiguée, tourmentée, dégui
sée, des autres hommes.Aussi il provoque
le rire de ceux qui ont le cœur flétri et
ne croient pas à la sincérité et à la candeur.
Quelques-uns feraient pis que de rire. Vo
lontiers ils abuseraient de cette naïveté,
pour la jeter en des périls de toute sorte.
C'est donc que, prévenu par de tels essais
du monde, le jeune homme ne doit dès ce
moment qu'aller à pas lents et se mêler
avec timidité à toute cette confusion de
passions et de tromperies.
182 LETTRES

Le moment vous est propice de lui faire


entendre d'utiles conseils de conduite. Il
ne vous eût pas entendue d'abord. Le petit
dépit qu'il éprouve va le disposer à vous
croire.

Je ne voudrais pas que le jeune homme


s'accoutumât, dès ce premier mouvement
de surprise et de colère, à ne considérer le
monde qu'avec aversion ; ce lui serait un
autre danger : prenons garde aux bizarre
ries et aux travers. Prenons garde aussi
aux inimitiés. Toute la vie en serait trou
blée.

Le jeune homme vertueux est âpre d'or


dinaire dans ses jugements. Il a un instinct
de prosélytisme qui s'abandonne. Il ne sup
porte pas les spectacles de désordre. Il re
pousse sans miséricorde toutes les erreurs.
Et aussi les premières paroles qu'il pro
nonce dans le monde ont, malgré lui, un
sUR L'ÉDUCATION. 183

ton sentencieux qui n'appelle pas toujours


la bienveillance.

Voyez donc par combien de raisons il


importe de retenir cette nature qui se laisse
aller aux inexpériences. La confiance la
pousse à des piéges ; la franchise l'expose
à des haines. N'est-ce pas qu'il convient à
- une mère intelligente de la modérer dans
son abandon ?

Ce serait beaucoup de disposer le jeune


homme à suspendre son jugement dans la
plupart des choses de la vie, qu'il ne con
naît encore que par ouï-dire. A mesure
qu'il verra les hommes, il comprendra
qu'il peut garder entières toutes ses idées,
tout en les modifiant dans leur expression.
Il verra aussi que beaucoup de pensées fai
tes d'avance disparaissent dans les appli
cations de la vie humaine. Ses admirations
s'attiédiront et ses antipathies s'amolliront.
184 LETTRES

A la vérité c'est le temps seul qui amène


ces corrections de l'intelligence; mais ce
serait beaucoup de la préparer d'avance à
ces sortes de transformation, ne fût-ce
qu'en lui faisant soupçonner qu'elles de
viendront possibles, alors même qu'elles
lui paraissent le moins probables.
Aussi qu'est-ce queje demande au jeune
homme ? je ne lui demande pas, à Dieu ne
plaise ! qu'il laisse entrer le doute dans
son âme; ce serait détruire cette belle
éducation chrétienne qui l'a nourri de
pensées fortes et de vertus sincères. Ce
serait arracher cette belle fleur d'inno

cence et de candeur dont les parfums


montent au ciel. Quel crime de toucher à
cette foi ! quel malheur si jamais elle de
vait s'altérer ! Mais ce que je demande au
jeune homme, c'est qu'il délibère sur la
manière même dont il aura à laisser épan
sUR L'ÉDUCATION. 185

cher ces pensées intimes de son âme. Le


jeune homme n'est pas juge excellent de
l'opportunité des paroles. Il faut bien qu'il
le sache, et il ne sera pas malaisé de le
lui faire entendre. Donc le doute que je lui
demande s'appliquera seulement à la for
me de son langage. Le jeune homme enfin
ne sera pas tranchant. Quelles que fussent
ses idées, le monde ne lui pardonnerait pas
de les exprimer d'un ton décidé et dogma
tique, et lui-même gagnerait peu à heur
ter le monde. Sa vertu n'en aurait pas plus
de mérite, et son exemple en aurait moins
d'autorité.
C'est afin d'arriver à concilier heureu
sement la sincérité et la modération, la
franchise et la réserve, que lejeune homme
aura à étudier les susceptibilités du monde.
Quel guide meilleur qu'une mère! Vous
savez ce qu'il faut de délicatesse pour
186 LETTRES

échapper aux antipathies. Faites que votre


expérience profite à votre enfant. Faites
lui connaître les hommes qu'il n'a entre
vus encore que dans le lointain. Qu'il sa
che ce qu'ils vont lui demander de sacri
fices; mais qu'il sache aussi ce qu'il aura
à leur refuser. Qu'il ne soit pas emporté
par le besoin de plaire, au-delà de ses ver
tus; qu'il ne pense pas non plus que ses
vertus lui doivent ôter le désir de plaire.
Qu'il aille à ce monde avec retenue et ti
midité. Qu'il l'interroge de loin. Qu'il l'é-
tudie dans ses faiblesses et dans ses misè
res; et sachant par vous tout ce qu'il peut
y rencontrer de périls, il saura ainsi tout
ce qu'il doit y apporter de courage.
sUR L'ÉDUCATION. · 187

XV.

DE L'AMABILITÉ ET DEs vERTUs DU MoNDE.

->)3463

Pourtant à ce monde ainsi fait, indiffé


rent, égoïste, moqueur, il faut que lejeune
homme se présente avec des vertus tout
opposées, c'est-à-dire, il faut que le jeune
homme soit aimable à un monde qui n'a
guère de souci de l'être pour lui.
C'est ici une loi de nécessité ; l'avenir
est à ce prix.
Après tout, le jeune homme jouira le
| 188 LETTRES

premier de ses vertus. Je ne lui en fais pas


un calcul, à Dieu ne plaise ! Mais il est
bien permis de lui dire que, par un arran
gement des choses humaines dont Dieu a
le secret, les vertus les plus naïves et les
plus vraies sont encore une heureuse habi
leté. Madame de Sévigné avait dit, je crois,
la même chose. Vous n'avez pas vu que
le bonheur, je parle du bonheur de l'âme,
de ce repos de la pensée, à qui il est donné
de se complaire en elle-même, vous n'a-
vez pas vu que le bonheur se conciliait
avec les vices du cœur, ni même avec les
aspérités du caractère, Le bonheur tient à
une certaine égalité de la vie, qui suppose
le calme dans la conscience et je ne sais
quoi d'uni dans les habitudes ; cherchez
le ailleurs, vous ne le trouverez pas; vous
n'en trouverez tout au plus que l'appa
rence. Ainsi les moralistes ont raison : les
sUR L'ÉDUCATIoN. 189

vertus rendent l'homme heureux; et je ne


m'étonne pas même que quelques-uns,
prenant l'égoïsme sous un aspect un peu
noble, ou bien aussi par un certain amour
du paradoxe, aient fait des vertus un ar
tifice et comme une partie de l'amour
propre. Je n'ai point ici à les combattre.
Ce que je dis, c'est que les vertus, si elles
n'étaient qu'une habileté, seraient l'habi
leté la plus savante. Et j'ajoute qu'elles
sont quelque chose de plus grand, de
plus noble, de plus saint que l'habileté;
car elles vont contre l'habileté même ;
elles vont contre les calculs ; elles vont
contre l'amour-propre, contre l'égoïsme,
contre tout le moi humain; et malgré tout
cela, elles vont au bonheur : habileté
mystérieuse, qui n'est pas de la terre, mais
qui profite à la terre; habileté qui attaque
l'homme par tous ses goûts les plus na
190 LETTRES

turels, et qui se tourne à la félicité de


l'homme.

Telle est l'inspiration des vertus : si elle


était une pure théorie, elle serait le plus
grand mystère de l'humanité.
Toujours est-il que votre enfant n'ar
rivera pas au bonheur, même dans le
monde, si ce n'est par les vertus.
Je ne vous parlerai pas ici de ces vertus
de perfection chrétienne que je suppose à
présent gravées dans son âme. Laissons
au génie de la religion d'entretenir tou
jours et d'échauffer ces vertus intérieures
qui doivent présider réellement à toute la
direction de sa vie. Mais il y a des vertus
extérieures en quelque sorte, des vertus
plus habituellement en contact avec l'hu
manité, vertus qui reçoivent un autre
nom, celui de qualités, vertus de sociabi
lité ou de politesse, mais pourtant vertus
sUR L'ÉDUCATION. 191

réelles, sans lesquelles les hommes ne se


supporteraient pas aisément, même quand
ils seraient tous également des modèles de
Vertu.

Ce sont ces vertus secondaires quicons


tituent ce qu'on nomme l'amabilité. L'a-
mabilité ne tient pas seulement à un tour
d'esprit heureux, à un certain enjouement
de caractère, à un certain charme de lan
gage ou à une certaine grâce de ma
nières. L'amabilité tient à tout un ensem-.

ble d'habitudes, de dispositions morales


et bienveillantes, d'aménité et de délica
tesse, de condescendance et de bonté, qui
fait que nul caractère ne choque un autre
caractère, et que, même en gardant sa na
ture propre, on ne heurte pas durement
celle des autres.

Eh bien! voilà ce qui doit assurer au


jeune homme un heureux accueil dans le
192 LETTRES

monde. C'est à ce doux ensemble de mé

rite et de bonne grâce que vous devez dis


poser votre enfant. Il n'y parviendra pas
du premier abord. C'est le résultat d'un
travail sérieux à faire sur son caractère,
sur ses penchants, sur ses idées, sur ses
goûts, sur ses opinions. Toutefois la na
ture est pour beaucoup dans cette espèce
de perfectionnement extérieur. Mais la na
ture seule ne suffit pas. La nature pour
rait se tromper. La bonne grâce n'est pas
un abandon sans retenue. La sincérité
n'est pas de la rudesse. La complaisance
n'est pas une lâcheté. Il faut que l'étude
des vrais devoirs se joigne à l'inspiration
naturelle du cœur, et l'amabilité serait
sans prix, si elle était sans discernement.
Pauvre jeune homme! où l'engageons
nous? quoi! naïf qu'il est, nous allons
brusquement le jeter au travers du monde,
sUR L'ÉDUCATIoN. 193

en lui demandant d'y être aimable, lors


qu'il ne sait pas bien encore si l'amabilité
est un don ou une étude, une perfection
de la nature ou un perfectionnement de
l'art !
Mais il n'ira pas seul parmi les écueils.
Vous l'éclairerez, et vous le guiderez, ten
dre mère. C'est votre office et c'est à la
fois votre gloire.
Heureusement le monde, avec toutes
ses légèretés, veut bien consentir sérieu
sement à ce que le jeune homme lui ar
rive sous les auspices de sa mère. Ainsi
votre autorité est admise, du moins pour
quelques jours encore; et la confiance que
vous garde votre enfant est sa première
amabilité. C'est quelque chose que cet ac
cord du monde avec vos affections. Il vous

servira pour la direction de vos avis.


C'est par vous que votre fils verra les
13
494 LETTRES

artifices de l'amabilité mondaine, et qu'il


les distinguera de la réalité des vertus. Ne
le laissez pas aller à l'imitation de ce qui
est faux. Que sa politesse n'exclue point
la sincérité. Qu'il apprenne à ne point faire
de ses sentiments une offense pour au
trui, mais qu'il ne les déguise jamais.
Il y a des jeunes gens qui ont bien peur
du monde à leur début, lorsqu'il s'agit de
lui montrer ce qu'ils croient, surtout en
matière de religion. C'est une préoccupa
tion qui n'est point de la faiblesse, mais
seulement de l'embarras.
Ce même jeune homme qui a craint de
faure une maladresse en exposant timi
dement sa conviction toute chrétienne
parmi les rires du monde, qu'il soit poussé
à bout par une rudesse d'incrédule, vous
allez le voir s'échauffer soudainement et
se défendre dans sa foi, comme un soldat
sUR L'ÉDUCATION. 195

généreux. Ainsi, dans cette même âme


toute timide, il y a une énergie toute brû
lante. Il faut habilement tirer profit de
cette double disposition.
_ *
Le jeune homme gagnerait peu à se
jeter au travers des passions et des igno
rances pour les heurter avec âpreté. Il ga
gnerait moins encore à retenir en lui
même sa pensée captive et muette. Ce
qu'il doit faire, c'est de laisser voir cette
pensée toujours limpide et toujours trans
parente; à ce prix lui est acquis le respect
du monde. Le vice a beau faire, il honore
la vertu malgré lui; et quel que soit l'é-
tourdissement de ceux qui ont chassé Dieu
de leur souvenir, ils ne sauraient se dé
fendre de respect pour le jeune homme
qui porte ce nom inscrit sur son front et
étalé en quelque sorte dans toute sa vie.
Mais la dignité du jeune homme n'ap
196 LETTRES

pelle pas plus l'exposition bruyante que


le déguisement timide de ses pensées.
Sa dignité, c'est sa modestie. Que le
jeune homme soit modéré dans ses paro
les. Qu'il soit bienveillant, même quand
il repousse des erreurs. Il entendra beau
coup parler de la tolérance chrétienne,
surtout par ceux qui n'ont guère de souci
des autres vertus. Qu'il sache toutefois
que la tolérance n'est pas un assentiment
donné aux idées mauvaises, elle serait une
complicité. La tolérance est une indul
gence personnelle qui se peut concilier
avec la sévérité des maximes et l'inflexi

bilité des vertus. Notre vie se passe dans


un contact perpétuel avec des hommes qui
n'ont aucune de nos idées. Qu'est-ce à
dire? faut-il fuir aux déserts?non, mais il
faut donner à nos idées une expression de
liberté et de décence, qui en soit la meil
sUR L'ÉDUCATION. 197

leure défense. Les hommes les plus égarés


ne le sont jamais autant qu'ils veulent le
paraître. Il y a prise sur l'âme humaine,
toutes les fois qu'on l'attaque par la vertu
et la bienveillance. C'est donc là le pro
sélytisme le plus touchant pour un jeune
homme. Que ce soit celui de votre fils ! Et
avant même qu'il ait pu savoir ce qui fait
l'amabilité dans le monde, je vous prédis
qu'il sera aimable à ceux qui verront cette
vertu naïve et modeste, qui a surtout
compté sur elle-même pour être accueillie
d'eux avec prévenance.
198 LETTRES

XVI.

D ES SAL 0 N S.

->#(<-

Le salon, c'est un monde dans le mon


de. Les vertus du salon sont des vertus à

part, ce sont plutôt des conventions ou


des bienséances, et encore des bienséan
ces de quelques moments, et bien plus,
elles sont parfois une sorte de tromperie
fugitive, une imitation rapide et superfi
cielle de tout ce qui est bon, gracieux et
aimable.
sUR L'ÉDUCATION. 199

L'étude du salon n'est pas l'étude du


monde,
L'étude du salon, c'est l'étude des dé
guisements humains. Comment le jeune
homme, avec ses inexpériences et ses pen
chants de naïveté, pourra-t-il faire cette
étude ? Au salon règnent la ruse et l'in
trigue, la jalousie et la fausseté. La can
deur se noierait dans cet abîme.
Au salon point d'amitiés, mais seule
ment des caresses. Tout haut des paroles
de tendresse, tout bas des persiflages et
des moqueries.
Aussi le mérite au salon est exposé à se
confondre avec la nullité. L'esprit n'y est
pas toujours bon à grand'chose. La suffi
sance y est plus à son aise, si ce n'est qu'il
y a bien une conscience secrète qui fait
justice; mais la suffisance finit par triom
pher, si elle est tenace, si elle est brillante,
200 LETTRES

si elle est confiante, si elle est élégante et


parée, fût-elle avec tout cela quelque peu
hautaine et impertinente.
A vous dire vrai, je me sens peu enclin
à vous parler longuement du salon : je
finirais par en médire. -

Le salon est pourtant le théâtre où de


vra paraître votre fils. Je n'ai garde de lui
vouloir donner la nomenclature des futi

lités qu'il sera contraint d'y apporter


comme autant de vertus. Je prends sa vie
de jeune homme plus au sérieux, et je ne
fais en cela que vous imiter.
Laissons les frivolités et tout le mérite

factice et passager des salons ; laissons la


mode, laissons la vanité, laissons tout cet
appareil d'habitudes de convenance, qui
peut se trouver en des âmes vicieuses
comme en des âmes pures et honnêtes.
Si votre fils parvient à se parer de ces de
sUR L'ÉDUCATIoN. 201

hors, ce lui sera peut-être une utilité ; ce


que je lui souhaite, ce sont des mérites
d'un prix meilleur.
Et pourtant vous voulez comme moi
qu'il n'apporte pas au salon des airs in
cultes et des formes rudes. Tout peut fort
bien se concilier.La politesse répond à la
bienveillance de l'âme. L'élégance est le
dehors de la bonté. C'est par exception
que la vertu est farouche. Vous voyez
donc que votre fils, en gardant le fond
de sa nature intact, peut se montrer au
salon avec les grâces extérieures, qui, j'en
conviens, sont le plus souvent toute la
perfection du monde, mais pourtant n'ex
cluent pas la vraie perfection.
Il est des convenances de salon qui se
modifient selon la mobilité de chaque siè
cle. Mais il en est que je voudrais voir
survivre à toutes les variations des goûts
202 LETTRES

et des idées : le monde en serait meilleur.


La première de ces convenances, c'est le
respect pour les femmes et les vieillards.
C'est la première convenance, dis-je, et
c'est plus qu'une convenance; c'est un
devoir, et un devoir dont l'accomplisse
ment ou la négligence révèle des vertus
ou des vices dans le cœur de l'homme,
une pensée droite ou une pensée fausse,
et aussi une société qui se conserve ou une
société qui s'altère.
Et d'abord, le jeune homme témoigne
de la bonté et de la pudeur, selon qu'il
garde du respect pour les femmes. Ce
lui qui méprise les femmes ou affecte de
les mépriser, trahit un cœur flétri et dé
gradé.
Mais ce n'est pas seulement du mépris
que je parle. Il y a de certains airs de fa
miliarité, de légèreté et d'outre-cuidance
sUR L'ÉDUCATIoN. 203

qui s'éloignent du respect que nous de


vons aux femmes, et qui attestent de
même quelque chose de gâté dans l'âme.
Vous ferez assurément que votre fils ne
se laisse point aller à ces imitations de suf
fisance dédaigneuse et insultante; car vous
lui aurez appris à croire à la vertu. Cette
pensée peut très bien s'allier à la triste
idée de la corruption, et parce que les
femmes ne sont pas toutes de bon et saint
exemple, ce n'est pas à dire qu'il faille les
rejeter toutes de sa pensée comme des
êtres perdus. Quoi ! le jeune homme n'a-
t-il pas autour de lui des femmes qui met
tent en sécurité sa bienveillance? Il a une

mère! et il croit à sa vertu, apparem


ment ! il a des sœurs et ne lui sont-elles
pas sacrées? Comment donc accepterait-il
cette flétrissante vanterie des cœurs per
vers qui feignent de n'avoir pas assez de
204 LETTRES

mépris pour les femmes? Il me semble


qu'il en sera blessé, au contraire, comme
d'un outrage qui lui serait propre.
Puis, sans même aller à tout ce qu'il y
a de sérieux dans cette question de la
vertu et de l'honneur des femmes, que les
esprits gâtés ne touchent que pour la sa
lir, sans que votre enfant ait eu besoin de
s'arrêter beaucoup à ces idées humiliantes
qu'on lui jettera par bel air, il compren
dra qu'il n'y aurait pas à toucher du pied
un tapis de salon, sil'on ne devait trouver
sous ses yeux que de belles et de gracieu
ses images de corruption et de vice. Qu'il
éloigne de lui de telles pensées. Elles ne
feraient point d'honneur à son innocence,
et elles ne témoigneraient pas non plus de
la délicatesse de son esprit.
Le jeune homme trouvera dans le res
pect des femmes l'ornement le plus natu
sUR L'ÉDUCATIoN. 205

rel de sa parole, et l'inspiration la plus


heureuse de sa vie.

On a beaucoup écrit sur les femmes, et


nul n'a omis d'écrire que les femmes sont
le charme de la société des hommes. Mais
cela suppose la vertu. Car la dégradation
exclut la bonne grâce, exclut la politesse,
l'élégance, comme elle exclut le respect et
l'amour.

De sorte que le charme réel des salons


tient à l'honneur des femmes et aux hom
mages qu'elles méritent.
Là où il n'y a point de respect, il n'y a
ni beau parler, ni belles manières, ni po
litesse, ni courtoisie; il n'y a que men
songe et flétrissure,
Le respect pour les femmes a été pour
beaucoup dans le perfectionnement de
notre langue, si délicate et si pure, de
même qu'il a créé en France une sorte
206 LETTRES

d'urbanité qui ne ressemble point à la so


ciabilité des autres peuples. Nous avons
eu dans les temps de corruption l'hypo
crisie de la bonne grâce. Mais cette imita
tion est guindée ou triviale, ce n'est plus
de l'élégance.
Et puis, dans les temps de corruption, il
n'y a plus de salon proprement dit. Le vice
ne s'amuse pas à des causeries aimables et
nese complaît pas à des hommages de dé
cence. Le vice s'en va dans ses bourbiers.

Le salon le fait fuir, à moins que le salon


me se modifie selon ses goûts de trivialité.
J'ai parlé aussi du respect pour les
vieillards. C'est dans un jeune homme le
signe le plus touchant d'une belle âme, et
souvent un augure de noble avenir.
Au salon, les vieillards sont comme les
femmes; ils perpétuent la tradition de la
politesse et de la grâce.
sUR L'ÉDUCATIoN. 207

Le jeune homme serait à plaindre s'il


ne sentait pas ce qu'il y a de vénérable
dans ces figures qui lui représentent le
passé, qui lui représentent la famille, qui
lui représentent la vie humaine avec des
épreuves déjà toutes faites, épreuves de
malheur le plus souvent, dont l'autorité
doit servir de leçon de sagesse à ceux qui
entrent dans la même voie, et peut-être
pour ne la pas suivre avec le même succès.
Si le respect pour les vieillards était une
partie essentielle des mœurs publiques, la
société garderait sa dignité, et le salon au
rait toujours sa décence.
Un signe certain de décadence, c'est que
l'âge n'ait pas ses hommages assurés dans
le monde. Les révolutions d'empires sui
vent de près ce mépris de la vieillesse. Car
il révèle à la fois d'autres vices et d'autres

besoins. Il révèle l'esprit de nouveauté; il


208 LETTRES

révèle la témérité dans les opinions, la folie


dans les entreprises, l'ardeur de jouir, la
soif de dominer, la précocité de l'ambi
tion, la fureur de l'indépendance; et avec
tout cela on va rapidement à la ruine des
États.
Et pour ne point effrayer ici inutilement
le jeune homme, disons-lui du moins que
sans le respect pour les vieillards sa mo
destie se flétrit, sa confiance devient hau
taine, sa parole est tranchante, ses opi
nions sont dures et inflexibles; et comme
ces tristes habitudes doivent le suivre dans

l'âge plus mûr, les rapports de la vie de


salon sont bientôt rendus difficiles; la cau
serie devient de la controverse, et la con
troverse devient de la dispute.
Alors vous n'avez plus cette conversa
tion vive et animée, vous n'avez plus de
ces spirituels bons mots, de ces souvenirs
sUR L'ÉDUCATIoN. 209

piquants, de ces dires anecdotiques, de


ces riens de bon goût, de ces bonnes grâ
ces, de ces amusements d'esprit, qui firent
le charme et la renommée des vieux sa

lons. A la place vous avez le bruit, la co


hue, le tumulte, ou bien la discussion par
assis et levé, un supplément aux séances
politiques, des harangues alternatives, le
pédantisme, l'ennui, la mort.
Nous ne changerons pas de long-temps
nos besoins modernes. Mais que du moins
il soit fait un effort pour ramener les jeu
nes hommes à des goûts paisibles et dé
licats.

Je voudrais que le salon fût une école


de politesse, je voudrais voir les femmes y
reprendre leur empire, les vieillards y
conserver leur autorité, les jeunes gens
l'orner par leur modestie. L'ancienne tra
dition de l'élégance renaîtrait; les mœurs
14

.-
210 LETTRES

s'adouciraient; le contact des hommes se


rait moins rude; et ces formes de bonne
grâce ne seraient pas seulement une ap
parence; elles ne feraient que répondre à
une perfection de bienveillance qui des
cendrait peu à peu dans les âmes, et pro
mettrait au monde un avenir de paix et
d'harmonie.
sUR L'ÉDUCATION. 211

XVII.

DEs THÉATREs.

-># @g-

Vous parlerai-je aussi des théâtres?il le


faut bien. Car les théâtres sont de bonne

heure montrés au jeune homme, comme


un lieu de plaisir et aussi comme une école
de perfectionnement et de bon goût. Son
imagination se porte vers ces scènes d'é-
motion, même quand elle n'y cherche que
des œuvres d'art et de génie. Les écoles
212 LETTRES

les plus austères laissent enfin une grande


place entre les études à l'étude du drame,
et de ses lois, et de ses mœurs, et de ses
artifices, et de ses pompes et de ses pas
sions. Comment donc à présent dire au
jeune homme que cet objet dont on l'a
préoccupé longuement et follement peut
être, doit disparaître de sa pensée, et que,
dès qu'il est arrivé dans le monde, il n'y
a plus pour lui de drame ni de théâtre, si
ce n'est dans la théorie des livres? Je
manque de courage pour arriver à ce point
d'austérité.
Toutefois je laisse intactes les graves et
saintes décisions qui marquent d'un sceau
inexorable les joies du théâtre. Il faut bien
que la Religion soit entrée profondément
dans les causes de désordre moral des
hommes, lorsqu'elle leur a montré les
spectacles comme le plus grand péril de
sUR L'ÉDUCATION. 213

leur innocence et de leur vertu, puisqu'au


nom de la philosophie demi-républicaine
et demi - chrétienne , demi-farouche et
demi-polie, J.-J. Rousseau est venu jeter
au travers de son siècle tout étourdi dans

les plaisirs, les mêmes proscriptions et les


mêmes anathèmes.

Que vais-je donc faire ? redirai-je des


lieux communs qui, après tout, vont se
résoudre dans une maxime sainte de l'É-
glise? ce serait peine perdue.
Je laisse, ai-je dit, toute leur autorité
à des décisions de haute morale. Mais je
me remets en présence du jeune homme,
dont l'imagination a été d'avance tout
émue du récit des passions dramatiques,
et qui s'est accoutumé à considérer le
théâtre comme une partie de ses études.
A Dieu ne plaise que je dise à ce jeune
homme : Allez ! à Dieu ne plaise que je

a
214 LETTRES

l'envoie désarmé, inexpérimenté, ardent


et mobile, à des émotions inconnues, à
des joies imaginaires, à des douleurs fic
tives, à des fêtes qui troublent les sens !
Mais si, après tout, ce jeune homme
veut aller savoir ce qui en est, que ferai
je, et que ferez-vous, tendre mère? je ne
sais; tout conseil me manque, et c'est vo
tre amour qui va vous être une inspira
tion.

Il se peut que vous songiez à aller avec


lui à cette étude nouvelle des passions hu
maines. Il se peut que vous veuillez par
votre présence tempérer ce qu'elle aurait
de violent et de soudain. Ici encore il

trouvera des mécomptes; mais l'imagi


nation ne sera pas brusquement guérie de
ses agitations chimériques; seulement l'as
pect de ce monde de poésie, de ce monde
longtemps rêvé, pourra perdre en effet de
sUR L'ÉDUCATIoN. 215

son péril, si vous êtes là pour faire tom


ber, ne fût-ce que par votre silence, quel
que illusion mystérieuse qui pourrait mon
ter dans cette jeune âme. Le jeune homme
auprès de sa mère se sent retenu par je ne
sais quelle autorité sainte de pudeur et
d'innocence, et c'est beaucoup si la pre
mière impression du théâtrese trouve ainsi
combattue par une impression plus natu
relle, plus réelle et plus intime.
Toutefois je ne vais pas ici me complaire
en des rêveries. Je sais l'indépendance du
· jeune âge, et je ne soupçonne pas qu'il soit
donné à la mère la plus vigilante et la
plus tendre, de tenir toujours son enfant
dans les mains, et de le garder inviola
ble et pur contre les enivrements. Hé
las l l'ordre de ses études plus avancées,
et la marche naturelle de sa vocation,
viendront aussi l'éloigner de vous au mo
216 LETTRES

ment où il aurait besoin de vos secours.

Vous avez donc à prévoir, en cet isole


ment, des dangers et des malheurs. Et
faut-il le dire ? la vertu la plus forte ne
navigue pas dans la vie sans quelque nau
frage. Le théâtre surtout est le grand pé
ril des jeunes imaginations ; mais il n'est
pas à dire que toutes vont s'abîmer dans
ce gouffre. -

Ce que je conclus, c'est que, présente


ou absente, vous avez à bien connaître la
nature de ce péril : vous avez à étudier le
théâtre, tel qu'il est en notre temps; vous
avez à pénétrer ce qu'il y a au fond de ces
passions de poésie, qui semblent ne parler
qu'à l'esprit et qui remuent la vie tout
entière; vous avez à comprendre le carac
tère et l'effet de ces inventions neuves, de
ces drames inouïs, de ces conceptions pro
digieuses, où sejette la pensée tout entière
sUR L'ÉDUCATION. 217

d'un peuple jadis retenu dans ses joies,


parce que sa sensibilité ne s'était pas épui
sée aux orgies du plaisir.Vous avez à vous
faire philosophe et moraliste, pour vous
rendre compte à vous-même de ces énor
mités poétiques, sans lesquelles il n'y a
plus aujourd'hui de spectacle possible, et
qui, par degrés, nous feraient un besoin
des mêmes émotions que Rome, dégéné
rée et perdue de volupté, allait demander
aux fureurs du cirque, aux batailles des
bêtes fauves et àl'égorgement des esclaves.
Cette étude vous est nécessaire. Elle

vous servira à expliquer bien souvent le


monde à votre enfant. Ce sont les théâtres
qui font la plus grande partie de nos maux.
Ils font les amours violents, les scandales .
atroces, les crimes cachés des familles, les
infamies mystérieuses, les désolations, les
meurtres, les suicides; les théâtres, je l'ose

.-
218 LETTRES

dire, sont la grande école de nos dégra


dations morales. Ils finiront par nous faire
une humanité contre nature ; ce sera la
passion sauvage avec tout le raffinement
de la passion civilisée.
Les poètes, vains et légers qu'ils sont,
pensent n'être que poètes en rêvant une
nature extraordinaire d'émotions, en pas
sant par delà les affections ordinaires de
la vie, et allant saisir dans un idéal sans
bornes un ordre inconnu de passions réa
lisables, et puis avec cette faculté prodi
gieuse d'imagination chimérique, en bat
tant chaque jour la pensée publique par
des spectacles d'atrocité froide, de frénésie
calculée, de meurtre riant et familier. Ils
sont poètes, je le veux bien ! mais ils sont
principalement corrupteurs. Oh ! que la
poésie me paraît avoir une plus sainte mis
sion ! Je voudrais la poésie grande et pure;
sUR L'ÉDUCATION. 219

je la voudrais céleste, et sa voix ne devrait


être entendue parmi les hommes que pour
redire des paroles de vertu. Mais vous
voyez bien que de ces spectacles habituels
de désordre et de volupté, le peuple ne
remporte que des émotions tumultueuses
et des pensées sinistres. Par les théâtres,
vous n'expliquerez que trop bien les
mœurs violentes qui rompent le lien so
cial, et c'est aussi par cette considération
très grave que vous devez saisir la pensée
encore droite de votre enfant, afin que,
détestant de toute son énergie de jeune
homme, les énormités qui passeront sous
ses yeux, il reste fort contre les impres
sions théâtrales qui les produisent ou les
préparent. -

Oh ! que votre office est grand ! et que


vous avez besoin que Dieu vous donne du
courage pour le remplir avec dignité !
220 LETTRES

* Tendre mère ! connaissez tous les périls


qui vont envelopper votre enfant. Goûtez,
s'il le faut, au poison dont il voudra s'a-
breuver. Marchez devant lui. Montrez-lui

les abîmes. Vous seule, à force d'amour,


le retiendrez et le sauverez. Car vous êtes
son ange, et votre main ne doit pas quit
ter la sienne dans cette rude épreuve des
premiers dangers de la vie.
Ou du moins, s'il marche seul, que
votre intelligence lui soit présente, et
faites qu'elle lui soit toujours une lumière
et au besoin un remords.
sUR L'ÉDUCATION. 221

XVIII.

DE QUELQUES IDÉEs MoDERNEs.

->>363

Les théâtres ne sont pas le seul péril du


jeune homme. Le système poétique des
théâtres se rattache aujourd'hui à tout un
ensemble d'idées que vous trouvez répan
dues dans le monde, et qui faussent toutes
les notions antiques de la société.
Je ne saurais vous dire ici tout ce que
votre enfant va rencontrer d'opinions dou
222 LETTRES

teuses, vacillantes, sur la politique, sur la


philosophie, sur les lettres, sur les arts.
Ces opinions touchent plus ou moins à la
vérité du Christianisme ; car nulle erreur
ne lui est indifférente. Or, pour accréditer
ces nouveautés, on dit au jeune homme
qu'elles sont appropriées à l'âge présent
du monde. On lui parle d'une civilisation
qui ne ressemble à rien de ce qui s'était vu
auparavant. On lui parle d'un certain ra
jeunissement de l'humanité. On lui fait
accroire que par ces opinions il va parti
ciper au progrès du monde. On lui assure
à ce prix une large part dans la distribu
tion de l'intelligence et des lumières. Et
ainsi on lui fait un besoin de se détacher
de tout ce qui est ancien, de n'admettre
aucune autorité, de n'accepter aucune tra
dition. De là un remuement profond dans
les idées des générations nouvelles; vous
sUR L'ÉDUCATIoN. 223

avez vu que pour autoriser ce renouvelle


ment de la pensée, on a inventé des dési
gnations singulières; et, par exemple, on
nous a fait une jeune France, et chacun
a pu être de cette jeune France, à la seule
condition de ne paraître pas se souvenir
de la vieille France, ni de sa gloire, ni de
ses arts. Mais voyez l'entraînement d'er
reur ! la jeune France, que peut-elle être ?
quel est le point où elle commence, et
quel est le point où elle finit? suis-je de la
jeune France, ou suis-je de la vieille ?
demain serai-je de l'une ou de l'autre ?
A quelle France appartient M. de Châ
teaubriand, avec sa poésie chrétienne ; à
quelle France M. de Bonald, avec sa phi
losophie savante; à quelle France la mé
moire de l'Empire ; à quelle France la
mémoire de Louis XVIII et de Charles X ;
à quelle France l'ordre politique qui nous
224 LETTRES

domine depuis six ans ? tout cela est con


fus.A chaque moment il se fait un dépla
cement dans les âges; la jeunesse passe à
la virilité, et la virilité court à la vieillesse.
Ce mouvement est rapide ; comment sai
sir les transitions, lorsque la succession est
perpétuelle ? cette prétention est insensée :
leispetensl ez
ne Ma -vous pas ?(1)
est le siècle. Il ne veut rien avoir

de commun avec le passé, etil déguise son


indépendance sous de beaux noms.
Que toutefois il y ait présentement dans
la société des choses nouvelles et des be
soins inconnus, cela est manifeste. Mais ce

.(1) Il y a vingt ans tout à l'heure que j'écrivais


ces lignes sur la jeune France. La jeune France de
1830 est déjà une vieille France, elle est décrépite,
elle est caduque, elle est morte. C'est qu'il n'y a
qu'une France; la chimère est d'en imaginer plu

sieurs.
sUR L'ÉDUCATIoN. 225

renouvellement du monde ne saurait être


en dehors de son histoire, ni de ses lois
morales, ni de ses traditions. Quel est donc
le mauvais signe de notre temps ? c'est de
se supposer meilleur, plus grand et plus
glorieux que tous les autres. Cetisolement
où nous nous mettons par rapport aux âges
passés, fait toutes nos erreurs et quelque
fois toutes nos misères.

C'est ce que vous avez à considérer, afin


de porter de bonne heure la pensée de
votre enfant sur cet objet de méditation.
Le mépris de l'antiquité est le cachet des
temps de décadence et d'altération. Le
respect de la vieillesse a marqué au con
traire toutes les époques de génie et de
gloire. Je n'excepte aucun genre d'illus
tration. Les arts ont besoin de règle comme
la politique. La littérature a sa tradition,
et le génie même a ses lois.
- 15
226 LETTRES

Voyez où nous en sommes ! dans cette


immense fécondité de notre temps, fécon
dité désordonnée qui jette à tout hasard
des œuvres de toute sorte, livres et révo
lutions, où est la création réelle ? où est
l'unité? où est l'harmonie ? nous vivons
en plein chaos. Les idées sont dans un
pêle-mêle qui fait peur. Poésie, philoso
phie, roman, histoire, tout est confus, et
dans cette confusion tout est vague, indé
cis ; rien de vrai, rien de grand, point de
génie, point dedomination, point de durée.
Ce sont des flammes éparses, des feux qui
scintillent, des pensées qui s'égarent. On
dirait des éclairs parmi l'horreur du dé
sordre et les ruines de la tempête. (1)
Pourtant il faut que le jeune homme ait
(1) Je ne change rien à ce que j'écrivais en 1836.
Mais quelles ruines nouvelles et quels désordres
nouveaux ! et quelle en sera la fin?...
sUR L'ÉDUCATIoN. 227

son jugement assuré au milieu de cette


confusion. C'est la raison des temps pas
sés qui doit lui être une règle. Ne craignez
pas qu'il paraisse sortir de son siècle, en
interrogeant les siècles d'autrefois. Sans
méconnaître les transformations qui pas
· sent incessamment sur l'humanité, il ira à
l'expérience des vieux temps pour mieux
juger la marche des temps nouveaux. Cette
expérience est nécessaire en toutes cho
ses, dans les questions de morale et dans
les questions d'art, et l'esprit de votre en
fant sera toujours exempt d'erreur grave,
s'il s'accoutume à soumettre les opinions
contemporaines à la grande épreuve de la
raison universelle. L'homme est bien chétif
lorsqu'on le met en regard de l'humanité. .
Donc ne laissez pas croire à votre enfant
qu'il va se trouver mêlé à une génération
meilleure et plus savante que toutes les gé
228 LETTRES

nérations, et sans le jeter parmi les hom


mes avec des défiances excessives, forti
fiez-le contre cet esprit de suffisance qui
de nos jours dispense de l'étude et écarte
les travaux sérieux.

Il est bon d'avoir de la modestie pour


soi, et d'en avoir aussi pour son siècle. Les
siècles qui s'en font accroire ne sont pas
ceux qui laissent la plus profonde empreinte
dans l'histoire de l'humanité.

Et, après tout, s'il fallait attaquer le


siècle présent même par ce qu'il appelle
son progrès, ne voyez-vous pas combien
il donnerait de prise aux censures?
Ce n'est pas mon office d'abaisser le
siècle : j'aimerais mieux concourir à le
rendre plus grand et meilleur.Mais comme
il faut après tout le connaître, je pourrais
bien vous marquer quelques-uns des ca
ractères de sa débilité.
sUR L'ÉDUCATION. 229

Notez surtout la frivolité de ses pensées


dans les choses mêmes qui semblent tou
cher le plus à ce progrès dont il parle
trop.
En fait de beau, il prend le laid, l'igno
ble, le hideux. Il s'assied sur la borne
pour saisir la nature poétique.
En fait de morale, il se plaît aux con
trastes insensés. Que de sortes de morale
nous a faites le siècle, depuis la morale de
l'athée jusqu'à la morale du panthéiste,
depuis la morale du gendarme, jusqu'à la
morale de la femme libre?

Que vous dirai-je de la littérature pro


· prement dite?
Le siècle ne sait plus rien de l'homme,
rien de sa nature profonde, rien des res
sorts secrets de la vie, rien du mystère de
l'humanité. Et cependant sa littérature
veut avoir saisi ce qu'elle appelle la vie
230 LETTRES

intime. La vie intime ! mais c'est là tout

un objet d'étude philosophique. Et com


ment cette méditation irait-elle au siècle,
emporté qu'il est par les futilités de la vie
extérieure ? Aussi c'est merveille de voir

cette littérature intime, se donner à elle


même un démenti par ses drames de pas
sion brutale et sensuelle, par ses romans
de volupté, par toutes ses œuvres de ma
térialisme.

La vie intime, vous la trouvez dans les


littératures méditatives, qui ont sondé le
cœur humain, qui ont épié les finesses de
la corruption, les raffinements du vice, le
· secret de la haine et de l'amour; qui ont
à la fois connu les sacrifices de la vertu,
les combats du remords et les délires de
l'enthousiasme. Mais la vie intime à une
littérature sans foi et sans étude, à une
littérature vaine, mobile, fugitive, à une
sUR L'ÉDUcATIoN. 231

, littérature de bagne et d'échafaud, à une


littérature faite, tout au plus, pour des
àmes épuisées qu'il faut battre et remuer
par des spectacles d'atrocités! cela ne peut
être, et ce mot n'a fait que révéler une
chimère de plus dans notre siècle de chi
mères.

Il en est ainsi de quelques autres mots


qui circulent dans le siècle, sans être une
expression de réalités quelconques. On
nous a donné des fictions. Il se forme des
écoles, sans qu'elles puissent direce qu'elles
enseignent. On nous a fait des distinctions
de classique et de romantique, sans que
le monde ait su ce qu'avait gagné le génie
à ces nouveautés. La théorie de l'art n'est

plus qu'une subtilité. Et ce besoin de so


phisme vague s'applique à tout. Vous le
trouvez même dans la politique, qui est la
science des applications. Le siècle s'est mis
232 LETTRES

à poursuivre des ombres. Il s'épuise à réa


liser le néant.
Faites donc connaître de bonne heure à
votre enfant ces utopies du siècle. Chacune
de vos observations sur les frivolités qui
passeront devant ses yeux, le ramènera
naturellement à l'autorité des âges. C'est
le moyen de le fortifier contre la séduction
des erreurs. Dans la mobilité fugitive de
tant d'idées, il faut qu'il sente le besoin
d'aller droit aux idées qui restent fixes,
non point pour résister contre toute rai
son à des nécessités ou à des convenances

accidentelles que le temps aurait amenées,


mais pour ne point se laisser ballotter
entre les opinions qui vont et viennent, et
ne perdre pas la fermeté de son esprit au
spectacle des nouveautés capricieuses que
la légèreté du siècle prend pour une trans
formation radicale de l'humanité.
sUR L'ÉDUCATION. 233

XIX.

CHRISTIANISMIE DU MONDE,

>è>3 #(#-

A vrai dire, la seule règle et la seule


force du jeune homme, parmi ces varia
tions du monde, c'est le Christianisme. Sa
lumière éclaire toutes les questions, les
questions littéraires et les questions socia
les, les questions d'art et les questions de
philosophie. Mais voici bien un autre pé
ril ! On a fait du Christianisme même
*.
234 LETTRES

quelque chose d'indécis, et le jeune homme


va se trouver en face d'opinions qui veu
lent être chrétiennes et sont déistes tout
au plus, en face d'une poésie qui pro
nonce le nom de Jésus-Christ, vraiment !
mais comme elle ferait du nom d'un dieu

de la mythologie. Qu'est-ce donc que l'es


prit humain en notre temps, et à quoi se
prendra le jeune homme, dans ce vague
infini de la pensée? On dirait que toute
croyance s'en va, et qu'il ne reste que des
dogmes de convention et que des symboles
d'artiste et de poète. Ce serait la fin du
monde moral, et la barbarie serait à notre
porte. Repoussons ce malheur; vous y
pouvez beaucoup pour votre part.
Si le jeune homme arrive dans le monde
avec cette instruction préliminaire qui
s'est appuyée sur le principe chrétien, il
verra facilement le vide de ce christia
sUR L'ÉDUCATION. 235

nisme mythologique qui nous a été fait


par des apôtres sans foi. -

Le Christianisme est d'abord quelque


chose de simple, qui va à la pratique et à
l'utilité réelle de la vie humaine. Le Chris
tianisme n'est pas une croyance d'imagi
nation. Il n'est pas une forme donnée pour
un temps à une pensée de religion vivante
- ---
au cœur de l'homme. Le Christianisme est • °
-
- --
la révélation et l'ensemble des lois qui rat
tachent l'homme au ciel et lient l'homme
à l'homme. Il est donc indépendant; il est
donc invariable; il est donc immortel; et
ne le prendre que comme une œuvre mo
rale, politique, ou poétique, qui a semé
des merveilles dans son développement
humanitaire (c'est à présent un mot nou
veau !) mais qui désormais a besoin de je
ne sais quelle transformation, à laquelle le
SAUVEUR n'avait pas pensé, c'est sortir du
236 LETTRES

Christianisme; c'est sortir de la révélation


proprement dite; c'est sortir du vrai éter
nel, pour entrer dans je ne sais quelle rê
verie de perfection qui ne coûte pas
grand'chose à la raison ni aux sens, puis
qu'il n'est tout au plus qu'un mysticisme
sans nulle application aux devoirs.
Eh bien ! que votre enfant sache de
bonne heure et qu'il sache toujours que,
s'il y a un Christianisme fait pour inspirer
la vertu et pour se prêter à la fois au mou
vement de la pensée et des arts, c'est le
Christianisme vrai qui répond à toutes les
intelligences comme à tous les temps, qui
a des devoirs pour toutes les conditions,
des consolations pour toutes les misères,
une espérance pour toutes les douleurs,
une force pourtoutes les faiblesses, une ré
paration pour toutes les infortunes, et,
faut-il le dire?pour tous les crimes mêmes.
sUR L'ÉDUCATION. 237

Votre enfant va entendre des voix de


poète, des voix de moraliste, des voix de
politique, admirer le Christianisme et le
louer aveceffusion,c'est maintenant comme
une mode ! le salon se pique d'être chré
tien! L'art est chrétien ! Le théâtre s'ap
prête à le devenir ! Le vice même ne le
sera-t-il pas tout à l'heure ? qu'est-ce
que tout cela ?
Votre enfant ne va-t-il pas imaginer que
le Christianisme peut donc se concilier
avec bien des choses contraires ? Il avait
vu dans le Christianisme une loi sévère,
laquelle allait sans cesse à des pratiques de
vertu; on lui fait de cette loi une théorie
qui se prête aux joies et aux folies; ceci
n'est-il pas une tromperie et ne cache-t-
il pas à la fois de grands périls?
Mais c'est vous qui le retiendrez dans
ce penchant, en le rappelant avec une ha
238 LETTRES

bileté délicate à la vérité inflexible qu'il a


connue et qu'il doit garder.
Votre sollicitude à cet égard devra le
suivre dans la plupart des premières épreu
ves du monde. Les livres lui parleront de
ce christianisme commode qui se plie aux
voluptés. La poésie le lui présentera
comme une perfection qu'il n'avait pas
soupçonnée. Tous les arts lui en feront une
mythologie élégante et pleine de séduc
tion. La philosophie lui en fera une théo
rie de progrès. Et, pour comble, la chaire
peut-être viendra aussi le lui concilier
avec l'austérité des vieilles mœurs et la

sainteté des vieilles lois; car, il faut bien


le dire, dans cet entraînement du monde,
le prêtre lui-même peut fléchir, ou bien il
croit mieux servir le Christianisme, en lui
ôtant son aspect sévère, et son langage
mystérieux, et son autorité sainte; et de la
sUR L'ÉDUCATION. 239

sorte, le jeune homme, saisi et captivé par


tous les charmes de poésie vague et or
née, risque d'abandonner les réalités pré
cises qu'il avait reçues pour se mettre à
l'aise avec les passions, se croyant désor
mais assez chrétien, pourvu qu'avec la li
berté qui lui est donnée, il n'aille pas jus- .
qu'à la brutalité de l'incrédule et à la
stupidité de l'athée.
Vous ne sauriez pourtant laisser votre
enfant se bercer dans ces théories faciles.

Il y a, en cette espèce de transaction entre


le ciel et la terre, quelque chose de pro
fondément blessant pour la dignité, et le
jeune homme, avec sa loyauté généreuse,
devra le sentir. Ainsi, il ne se peut point
qu'il accepte du Christianisme je ne sais
quoi de vague, une pensée générale, une
inspiration sociale, une sorte de morale
sans réalité; et que, se satisfaisant par ce

•.
240 LETTRES

semblant de croyance, il imagine pouvoir


s'affranchir de toutes les vertus pratiques
de la vie chrétienne : il y a là une dupli
cité qui doit répugner à sa candeur. Il y
a un défaut de courage qui bientôt ressem
blerait à de l'hypocrisie. A vous, tendre
mère, il appartient de l'affermir contre
cette contagion de faiblesses. Que ce soit
pour votre enfant un point d'honneur de
rester chrétien réellement, que sa parole
enfin exprime sa vie.
C'est là un harmonieux et saint accord ,
le divin Platon en avait pressenti le
charme, lorsqu'il disait de l'homme de
bien, qu'il est le seul excellent musicien
qui rend une harmonie parfaite, non pas
avec une lyre, mais avec tout l'ensemble de
sa vie (1). Mais cette harmonie n'a sa pléni
tude que dans la pratique du Christianisme.
(1) Plat. Lachès ou de la Valeur.
sUR L'ÉDUCATION. 241

XX.

oFFICE DE LA FEMME DANs LA PERPÉTUITÉ


DE LA RELIGION.

->#©#-

Vous le voyez ! j'étends singulièremen


votre office de mère. Je l'applique à tout,
j'en fais presque un sacerdoce. Eh bien !
trouvez-vous que je me laisse aller à quel
que illusion?
Plus je médite sur cette question, plus
je m'attache à mes idées sur la puissance
morale que Dieu a donnée à la femme,
16
242 LETTRES

et maintenant voici que je crains d'en


avoir parlé peut-être avec trop de timi
dité.

Car je ne vous ai dit que votre office de


mère, et votre cœur vous le disait mieux
que moi. N'est-ce pas que j'aurais pu vous
parler plus amplement de votre office de
femme, et agrandir ainsi votre ministère
dans la conservation de la société?

L'homme n'y songe point assez ! Il faut


le dire, s'il ne tenait qu'à lui, il n'y aurait
bientôt plus d'ordre humain. Par ses pas
sions, par ses colères, par ses ambitions,
par son désir de nouveauté, par ses haines
politiques, par son esprit de faction, il
romprait avec rapidité tous les liens pu
blics, il ferait de la guerre l'état perma
nent de l'humanité ; il détruirait les em
pires, il bouleverserait les peuples, il bri
serait les autels, il anéantirait les lois, il
SUR L'ÉDUCATIoN. 243

exterminerait la morale. Par lui le monde


serait un chaos.

Par la femme tout se tempère. Les pas


sions mêmes deviennent sociales. Je ne
sais quoi de providentiel s'attache à cet
office de la femme dans la conduite de
l'humanité. Et cependant il est mêlé de
faiblesse, de vice peut-être. Mais sa mis
sion politique survit, de telle sorte que là
où vous voyez la femme jetée hors des lois
publiques et emprisonnée dans un escla
vage domestique, vous voyez la barbarie
et la férocité dans la politique comme
dans les mœurs ; là où la femme est élevée,
au contraire, à sa condition civilisatrice,
l'humanité reprend sa dignité, et la so
ciété sa bienfaisance.
Voici donc que par ces considérations je
reviendrais aux questions préliminaires
que je vous avais soumises d'abord, pour
244 LETTRES

entrer en des détails d'application, Mais


sans m'étendre à de trop grandes généra
lités, et voulant finir par des vues d'utilité
faciles à saisir, je dirai du moins qu'en
notre temps, l'office de la femme est de
venu manifeste en ce qui regarde la con
servation et la perpétuité des saintes tradi
tions de la religion. Ala femmenous devons
de voir la vieille foi rester forte et vivace
au milieu des impiétés ou de l'indifférence
religieuse, fléau des siècles qui tombent ;
par la femme, le Christianisme préside
encore à l'ordre des familles. Par elle

l'homme est arrêté dans la logique fatale


de ses opinions : la femme modère l'er
reur; elle modère la passion et la frénésie.
Et, sans la femme, que seraient les géné
rations? que serait l'avenir ?
Peut-être avez-vous entendu quelquefois
de petits jeunes gens frivoles se rire de la
sUR L'ÉDUCATIoN. 245

piété des femmes, et affecter de dire que


le Catholicisme n'avait plus à lui que quel
ques dévotes! quand cela serait, et cela
n'est pas, grâce à Dieu ! ce serait assez
encore pour sauver la civilisation.
La nature de la femme va à la piété, et
je n'ai point à expliquer ici ce penchant
de zèle et d'amour.

Mais j'ai à dire à notre siècle que la


piété de la femme ne profite pas à elle
seule, mais qu'elle profite à nous-mêmes.
N'est-ce pas ainsi que se conserve le sen
timent de la pudeur, sans lequel il n'y a pas
de famille? n'est-ce pas ainsi que nous
avons quelque reste d'honneur, et même
quelque reste d'élégance et de politesse?
que serait la société, si la femme y pou
vait perdre jamais ce parfum de sainteté
que donne la religion ? Nous devrions,
vains et légers que nous sommes, nous
246 LETTRES

devrions baiser le parvis des temples que


foulent nos femmes , nos sœurs et nos
filles ! quelle est donc la mauvaise inspi
ration qui ferait de cet objet de respect un
objet d'ironie ? ce serait là un rire de
l'enfer.

Mais vous, tendre mère, vous aurez jeté


dans l'esprit de votre enfant des pensées
meilleures.

Le jeune homme se garde de douter


d'une croyance qui inspire à sa mère une
piété toujours active, toujours pure, tou
jours utile à l'humanité.
Et par là surtout se manifeste l'office de
la femme dans la perpétuité de la religion.
Ses exemples restent touchants à ceux qui
l'aiment. Son prosélytisme est doux. Son
empire est séduisant. Et c'est pourquoi j'ai
pu vous dire, dès le début, que l'homme
qui s'est le plus égaré dans les passions et
sUR L'ÉDUCATIoN. 247
dans les folies du jeune âge, retombe en
des habitudes plus calmes, dès qu'il , a
senti se former autour de lui cette sainte
autorité d'une femme, d'une mère, devant
laquelle fléchit ou se tempère à la fois sa
propre autorité,
Oui, comme femme et comme mère,
vous remplissez une grande mission. Vous
êtes un instrument de Providence. Vous
êtes dépositaire de toutes les traditions de
vertusans lesquelles il n'y a pas desociété.
Je ne sais si les anciens, en instituant le
feu de Vesta, eurent une pensée bien pro
fonde, et si cette image symbolique cou
vrait quelque mystère social. Mais cet em
blême serait pour nous une expression
magnifique de l'humamité. La femme chré
tienne est gardienne du feu des vertus pu
bliques et privées. Elle est gardienne de
ce sentiment de piété qui est le lien le plus

,-
248 LETTRES

touchant entre la terre et le ciel. C'est elle

qui conserve ces pensées de pudeur et de


délicatesse qui sont le charme des hom
mes. Et jusque dans la terrible loi qui frap
pait de mort la vestale qui avait laissé
éteindre cette flamme immortelle de vertu

et de chasteté, il y a un emblême que j'ap


pliquerais à la femme qui oublierait son
office providentiel.Car elle-même sefrappe
de mort dès qu'elle laisse perdre la religion
autour d'elle, la religion qui seule la pro
tége contre les tyrannies et contre les vi
ces, et, seule, donne à son jeune âge de la
dignité, à sa faiblesse de l'empire, à sa
beauté du charme, à sa vieillesse de la
majesté.
sUR L'ÉDUCATION. 249

XXI.

coNcLUsIoN. ÉDUCATIoN DE LA FEMME.

->3#©-

Me voici arrivé à la fin des études que je


m'étais promis de faire avec vous, Mada
me. Mais, chose singulière! voici que sou
dainement s'offriraient à moi des études
toutes nouvelles.

Et, par exemple, ayant marqué, quoi


que avec rapidité, l'espèce d'autorité que
250 LETTRES

Dieu a remise à la femme pour l'éducation


de l'homme, il semblerait tout naturel à
présent de chercher à quelle condition il
est donné à la femme d'exercer ce grand
empire; c'est-à-dire, il semblerait naturel
de chercher quelle doit être d'abord l'édu
cation de la femme pour avoir cette haute
influence qui doit être si profitable à l'hu
manité.
Grande question pour les moralistes et
peut-être la plus grande de toutes au
temps où nous sommes !
Fénélon, parlant de l'éducation des filles
avec la simplicité merveilleuse de son gé
nie, en a parlé aussi comme il convenait
en des temps où l'autorité sociale ne s'était
point altérée et n'avait pas besoin d'être
refaite. Alors la femme restait dans sa
condition modeste et chrétienne, et l'hom
me était fidèle à sa mission de garder et de
sUR L'ÉDUCATION. 251

défendre l'œuvre de Dieu dans la famille


et dans la société.

Depuis, l'office de la femme s'est


agrandi, parce que celui de l'homme s'est
atténué.
On croit que toute la différence des
temps consiste dans le progrès des arts et
dans le perfectionnement de certains goûts;
et l'on imagine que les idées de Fénélon,
ces idées si délicates et si touchantes, sont
restées en arrière, parce que le siècle se
serait avancé en des habitudes plus or
nées et plus savantes.
C'est là une erreur de vanité! La fem
me, de nos jours, peut s'initier à des arts
que Fénélon n'eût point soupçonnés pour
elle. Mais ce n'est là dans aucun sens ce

qui fait son empire véritable sur l'homme.


Par les arts nouveaux, au contraire, la
femme risquerait de perdre de cette auto
252 LETTRES

rité sociale que nous avons reconnue; ainsi


ne blâmons pas Fénélon qui lui avait fait
un office si doux et si simple, et conten
tons-nous de voir en quoi cet office a pu
s'agrandir pour des temps nouveaux, sans
nous exposer à l'altérer par un besoin de
progrès chimérique et artificiel.
L'homme, ai-je dit, a déserté sa grande
mission de conservation sociale, et cette
mission est passée à la femme.
La femme a donc besoin d'une éduca

tion nouvelle pour remplir ce ministère


nouveau. L'éducation du foyer reste tou
jours grande et sainte; mais il faut qu'elle
s'étende à des nécessités précédemment
inconnues.
L'éducation de la femme doit être faite
pour cet empire social que les âges de sim
plicité et de foi n'avaient pas eu besoin de
pressentir, mais qui, en des temps d'altéra
sUR L'ÉDUCATION. 253

tion profonde, devient une espérance pour


l'humanité.

Voilà donc comment d'idée en idée je


serais par degrés conduit à dérouler toutes
les questions d'éducation qui se rapportent
à la femme, et non-seulement à la femme .
de salon, à la femme élégante et lettrée,
mais à la femme populaire, à la femme de
tradition domestique, de vie intérieure et
cachée. Car la femme, que les moralistes
n'en doutent pas, la femme est désormais -
l'instrument d'une grande réformation /
dans la société. Par elle les justes notions /
et les bonnes mœurs doivent reparaître,
la vertu doit refleurir, et l'homme tout
entier se refaire. L'éducation de la femme

est donc le plus grand objet d'attention


qui puisse à présent s'offrir. Que la femme,
en tous les rangs possibles, soit forte et
chrétienne, et son empire dominera tous
254 LETTRES SUR L'ÉDUCATION.

les vices qui survivent encore. A d'autres


le soin d'expliquer comment l'éducation
devra lui créer et lui fortifier cet empire !
pour moi j'ai dû seulement le montrer
comme une espérance en des temps où
l'homme oubliant sa mission a besoin que
la femme garde la sienne. A la femme il
appartient de sauver une seconde fois l'hu
manité !

F IN.
TABLE.

A une mère.
I. Mission de la femme dans l'humanité.
II. Fonction de la femme dans la famille.
III. Ministère de la femme dans l'éducation. 31
IV. Encore le collége. l15
V. Souvenir de la famille au collége. 55
VI. Premiers penchants et premiers talents. 66
VII. De l'amitié. 83
VIII. De la sensibilité. 99
IX. Du courage. 114
X. Epreuves du courage. 136
XI. De l'imagination. 148
XII. Des passions. 157
XIII. Sortie du collége. 170
XIV. Etude du monde. 179
XV. De l'amabilité et des Vertus du monde 187
XVI. Des salons. 198
XVII. Des théâtres. 211
XVIII. De quelques idées modernes.
XIX. Christianisme du monde. 233
XX. Office de la femme dans la perpétuité de
la religion. 241
XXI. Conclusion. Education de la femme. 249
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