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LA RATIONALITÉ ORDINAIRE : COLONNE VERTÉBRALE DES SCIENCES

SOCIALES

Raymond Boudon

Presses Universitaires de France | « L'Année sociologique »

2010/1 Vol. 60 | pages 19 à 40


ISSN 0066-2399
ISBN 9782130579991
DOI 10.3917/anso.101.0019
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2010-1-page-19.htm
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LA RATIONALITÉ ORDINAIRE :
COLONNE VERTÉBRALE
DES SCIENCES SOCIALES

Raymond BOUDON
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RÉSUMÉ. — La conception de la rationalité courante dans les sciences sociales
contemporaines est de caractère instrumental, y compris dans les formes ouvertes que
lui ont données des théoriciens importants comme H. Simon ou G. Becker. Elle postule
que les individus choisissent rationnellement les moyens qu’ils utilisent pour attein-
dre leurs objectifs ; leurs croyances et leurs objectifs leur étant imposés par des forces
conjecturales. Devons-nous considérer les croyances normatives et positives des acteurs
comme vouées à être laissées sans explication ou à être expliquées par des forces conjec-
turales ? On évite ces difficultés en substituant la Théorie de la rationalité ordinaire (TRO) à
la conception instrumentaliste de la rationalité. On propose ici une définition formelle
de la TRO, on montre qu’elle peut être efficacement appliquée aux croyances représen-
tationnelles et axiologiques, on présente un échantillon de ses applications, on esquisse
un catalogue de ses avantages logiques par rapport à la Théorie du choix rationnel (TCR) et
à la Théorie de la rationalité limitée (TRL), en fait des cas particuliers de la TRO.

MOTS-CLÉS. — Croyances, Normes, Rationalité, Rationalité axiologique,


Rationalité instrumentale,Valeurs,Variables dispositionnelles.

ABSTRACT. — The current instrumental conception of rationality even in the


revised versions proposed by important theorists as H. Simon or G. Becker leads
to the view that people choose rationally the means they use to reach their goals,
while their goals, values or beliefs would be imposed to them by social, cultural,
biological or psychological forces they have little control of and even are unaware
of. Should we consider the objectives, preferences, values, normative and positive
beliefs of actors as facts to be observed and left unexplained or explained by conjec-
tural forces? A way to get rid of the difficulties aroused by the various instrumental
versions of the theory of rationality is to substitute for it the Theory of Ordinary
Rationality (TOR). The paper proposes a formal definition of this notion, shows that
it can be applied to representations and values, presents a sample of applications and
sketches a survey of its logical advantages over the theories of rationality currently
in use, as notably the so-called Rational Choice Theory (RCT).
L’Année sociologique, 2010, 60, n° 1, p. 19-40.
20 Raymond Boudon
KEY WORDS. — Axiological rationality; Beliefs; Dispositional Variables;
Instrumental rationality; Norms; Rationality; Values

Introduction

Sous l’influence sans doute de la science économique, les scien-


ces sociales d’aujourd’hui retournent à l’inspiration de Bentham :
elles tentent de faire reposer le comportement humain sur la ratio-
nalité instrumentale, comme on le voit avec la vogue de la Théorie du
choix rationnel (TCR)1.
La théorie instrumentale de la rationalité est supposée faire un
pas décisif avec Herbert Simon, lequel remarque que l’information
est coûteuse et crée la notion de rationalité limitée. La Théorie de la
rationalité limitée (TRL) permet certes de rendre compte de façon
plus réaliste que la TCR des actions sociales particulières que sont les
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décisions relatives au choix des moyens permettant d’atteindre un
objectif. Mais elle souffre du même défaut dirimant : elle ne permet
pas davantage de pénétrer l’univers des préférences, des objectifs,
des représentations, des valeurs ou des opinions de l’acteur social.
H. Simon n’a en effet aucun doute sur le point que la rationalité soit
de caractère exclusivement instrumental :
« Reason is fully instrumental. It cannot tell us where to go; at best it can
tell us how to get there. It is a gun for hire that can be employed in the service of
any goals we have, good or bad. » (Simon, 1983, 7-8).
Gary Becker (1996) a, lui, le mérite d’avoir compris qu’il était
opportun de s’écarter de cette conception de la raison dans la mesure
où il a fait une timide approche pour pénétrer l’univers des préfé-
rences en exploitant l’idée que certaines pratiques ont pour effet de
renforcer la préférence du sujet pour la pratique en question. Plus
je me perfectionne au piano, plus j’y porte d’intérêt. Mais Becker
n’a fait qu’égratigner l’univers des faits de comportement devant
lesquels la rationalité instrumentale est démunie.
En fait, H. Simon et G. Becker se plient à une longue tradition
qui s’est solidement implantée dans les sciences humaines — anglo-
phones surtout — depuis David Hume, en philosophie non moins
qu’en économie. Pour Hume, la raison est la servante des passions.

1. Cet article se veut une présentation synthétique d’idées que j’ai présentées de
manière dispersée dans des textes antérieurs.
La rationalité ordinaire 21

Cela signifie en langage moderne que les fins s’expliquent par des
causes irrationnelles, la raison ne pouvant expliquer que les moyens2.
Bertrand Russell a présenté de façon lapidaire cette conception de
la raison :
« Reason has a perfectly clear and precise meaning. It signifies the choice of
the right means to an end that you wish to achieve. It has nothing whatever to
do with the choice of ends. » Russell (1954, viii)
En dépit du ton impérieux de D. Hume, de B. Russell ou de
H. Simon, cette conception de la raison est loin d’être dépourvue
d’ambiguïté. Il est vrai que toute action est téléologique: qu’elle
vise une fin et qu’elle est amenée à choisir les moyens appropriés
pour atteindre cette fin. Mais ce choix des moyens repose le plus
souvent sur des croyances, ces croyances s’appuyant elles-mêmes sur
des théories et ces théories sur des présupposés. Or, l’affirmation
de Russell n’est acceptable que si l’on peut donner un sens précis
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aux moyens justes (right means) qu’il évoque. Ce qui implique que les
croyances fondant le choix par le sujet des moyens qu’il privilégie
soient justes : qu’elles soient vraies, si elles portent sur une représen-
tation du réel ; qu’elles soient bonnes, légitimes, justes (en un sens plus
étroit du mot), si elles portent sur le devoir-être. C’est seulement
dans des cas particuliers que la détermination des moyens justes ne
pose pas de problème. Franchissant un pas supplémentaire, on peut se
demander si les fins que le sujet se donne ne peuvent pas, elles aussi,
être expliquées parce qu’elles sont fondées sur des croyances reposant
sur des théories reposant elles-mêmes sur des présupposés.
Les insuffisances de la conception instrumentaliste de la rationa-
lité ont une conséquence redoutable : elles encouragent une vision
éclectique de l’action sociale. Puisque, selon cette conception, les
objectifs, les croyances et les valeurs de l’être humain échappent à
la rationalité, ou bien il faut les tenir pour des données de fait, ou
bien il faut admettre que les objectifs, les croyances et les valeurs de
l’être humain sont l’effet de forces irrationnelles, de nature psycho-
logique, biologique, sociale ou culturelle. Les économistes optent

2. Pour Hume, les causes irrationnelles auxquelles on est en droit d’imputer un


comportement doivent être observables. L’ambition, la haine, l’amour et l’ensemble des
passions sont des causes irrationnelles dont l’existence est indirectement observable à par-
tir de traits distinctifs du comportement. Jamais il ne lui serait venu à l’idée d’expliquer
le comportement humain par les causes occultes qu’évoquent spontanément bien des
sociologues et des anthropologues lorsqu’ils imputent tel comportement à des effets méca-
niques de la socialisation, les psychologues lorsqu’ils font appel à des effets conjecturaux
de l’inconscient, les sociobiologistes lorsqu’ils font appel à des effets tout aussi conjecturaux
de l’évolution.
22 Raymond Boudon

fréquemment pour la première solution : celle de l’agnosticisme. Les


sociologues et les anthropologues optent pour la seconde solution, la
première les condamnant à l’impuissance. À l’exception des passions
observables évoquées par Hume dont les sciences sociales ne peuvent
se contenter, les forces en question ont malheureusement la propriété
d’être souvent condamnées à rester occultes, de sorte qu’elles confè-
rent aux sciences sociales un arrière-goût de scolastique. D’où la
conviction de nombreux économistes selon laquelle leur discipline
serait la seule science humaine à mériter le nom de science.
Les insuffisances de la théorie courante de la rationalité prati-
quée par les sciences sociales paraissent au total responsables de ce
qu’elles manquent d’une véritable colonne vertébrale. De plus, la
conception instrumentaliste de la rationalité a pour effet de priver les
sciences humaines de tout espoir d’unité.
Or, comme l’ont vu les grands noms de la sociologie, on évite
ces difficultés en recherchant la grammaire des sciences sociales du
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côté de ce que j’appellerai la rationalité ordinaire.
Dans ce qui suit, je présenterai d’abord le concept de Rationalité
ordinaire (RO) et la théorie correspondante, la Théorie cognitive de la
rationalité ordinaire ou, plus brièvement, la Théorie de la rationalité
ordinaire (TRO)3. Je m’efforcerai ensuite d’illustrer son efficacité par
des exemples variés. Je chercherai enfin à dégager ses principaux
avantages scientifiques par rapport aux conceptions de la rationalité
aujourd’hui en vigueur dans les sciences sociales.

Définition

Soit X un objectif, une valeur, une représentation, une préfé-


rence, une croyance ou une opinion. On dira que X s’explique par
la rationalité ordinaire si X est aux yeux du sujet qui endosse X la
conséquence d’un système de raisons {S} dont tous les éléments
sont acceptables et s’il n’existe pas à portée de vue un système de
raisons {S’} incontestablement préférable qui l’amènerait à endosser

3. Dans des textes antérieurs, j’ai utilisé le qualificatif « général » plutôt que « ordi-
naire ». Les deux insistent sur une caractéristique essentielle de la théorie : le premier sur
une propriété logique, le second sur la continuité entre la pensée ordinaire et la pensée
méthodique. Le qualificatif qui aurait ma préférence dans l’absolu serait « judicatoire ». Il
est utilisé par Montaigne pour désigner les systèmes de raisons qui fondent une croyance.
Max Scheler recourt à l’équivalent allemand urteilsartig pour qualifier la théorie des senti-
ments moraux d’Adam Smith, laquelle fait reposer les sentiments moraux sur des systèmes
de raisons. Malheureusement, judicatoire, judicatory ou urteilsartig sont des mots peu évoca-
teurs aujourd’hui.
La rationalité ordinaire 23

X’ plutôt que X. Dans ce cas, on dira que S est la cause de l’adhésion


du sujet à X.
Les croyances scientifiques fournissent une application immédiate
de cette théorie. On accepte l’hypothèse de Torricelli selon laquelle
le mercure monte dans un tube où le vide a été fait sous l’effet du
poids de l’atmosphère. La théorie aristotélicienne alternative selon
laquelle le mercure s’élèverait parce que la nature aurait horreur du
vide est plus faible parce qu’elle introduit une notion anthropo-
morphique. De plus, si l’on transporte le baromètre en haut d’une
tour ou d’une montagne, le mercure descend. Or, la théorie aristo-
télicienne ne peut expliquer cette variation, alors qu’elle s’explique
facilement par l’hypothèse de Torricelli. La TRO explique donc bien
pourquoi certaines croyances scientifiques en éliminent d’autres :
elle explique pourquoi, dans cet exemple, la théorie de Torricelli
s’est trouvée irréversiblement préférée après un temps à la théorie
aristotélicienne4.
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La rationalité du choix entre Aristote et Torricelli retrouve en
effet la définition précédente : étant donné un système d’argu-
ments {S} expliquant un phénomène X, il est cognitivement rationnel
d’accepter {S} comme une explication valide de X si toutes les
composantes de {S} sont acceptables et mutuellement compati-
bles et si aucune explication alternative {S’} préférable à {S} n’est
disponible.
Dans sa simplicité, cet exemple comporte des conséquences qu’il
importe de mentionner : 1) l’adhésion à la théorie de Torricelli y est
expliquée comme rationnelle : comme ayant pour cause des raisons ;
2) l’explication de la croyance est dépourvue de boîtes noires ; elle est
auto-suffisante parce qu’elle est rationnelle : on a ici une application
de la formule de Hollis (1977) reprise par Coleman (1986 ; 1990)
selon laquelle « l’action rationnelle a cela de remarquable qu’elle est
sa propre explication » ; 3) la rationalité mise en œuvre dans ce cas
n’est pas la rationalité instrumentale, sauf au sens trivial où elle me
permet d’atteindre mon objectif : choisir entre deux théories. Mais,
au-delà, elle me propose une procédure à la fois générale car applica-
ble à tout choix de ce genre et universelle, car en principe acceptable
par tous.

4. La théorie de Torricelli-Pascal, que j’évoque ici en raison de son caractère cano-


nique, s’est irréversiblement imposée sous l’effet de la rationalité ordinaire. Mais l’historique
de cette installation est passablement complexe. Berthelot (2008) le rappelle et suggère
justement à ce propos que le descriptivisme qui s’est installé dans la réflexion des sciences
sociales contemporaines sur l’histoire des sciences les conduit à un relativisme inaccepta-
ble. Sous prétexte de s’en tenir aux faits, elles ignorent le jeu de la rationalité.
24 Raymond Boudon

S’agissant de la TRO, elle postule que cette rationalité est à l’œuvre,


quelle que soit la nature de X. Dans l’exemple précédent, X représente
une croyance scientifique. La TRO postule que le même processus est
à l’œuvre, que X soit un objectif individuel, une croyance positive
ou normative individuelle ou collective. Collective, car la TRO postule
que les phénomènes de consensus apparaissent lorsqu’un ensemble
d’individus adhère à X pour des raisons partagées.
Rien n’implique bien sûr qu’il soit possible d’associer à tout X
un ensemble de propositions satisfaisant les deux conditions de la
RO. Ces conditions décrivent une situation idéale. Concrètement,
qu’il s’agisse de croyances scientifiques ou de croyances ordinaires,
de croyances normatives, de croyances positives ou d’objectifs, il est
fréquent qu’on ne soit pas en état d’affirmer s’il faut préférer {S’}
à {S} ou l’inverse. Mais toute croyance X, à laquelle le sujet adhère,
s’accompagne dans son esprit du sentiment qu’il ne lui paraît pas
possible de souscrire à des raisons qui l’amèneraient à croire plutôt
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à X’ qu’à X.

Variantes du modèle

La pensée ordinaire n’applique dans bien des cas que de manière


approximative le modèle idéal qui vient d’être décrit, où un ensemble
de raisons compatibles s’impose par rapport à ses concurrents. Selon
l’une des intuitions les plus intéressantes de Pareto, toute croyance est
associée à des raisons. Mais ces raisons peuvent être dépourvues de
validité, comme dans le cas où l’on introduit le mot nature dans les
deux prémisses d’un syllogisme formellement impeccable, mais dans
des sens différents. Ici, l’individu se convainc sur la base de raisons
incompatibles entre elles, et il ne voit pas cette incompatibilité.
Mais je ne suis pas disposé à suivre Pareto lorsqu’il prétend que
des raisons défectueuses ne peuvent être la cause réelle du fait qu’un
individu adhère à une croyance. De telles raisons ne font selon lui
que recouvrir la croyance du sujet d’un vernis logique, les causes réelles
de sa conviction résidant dans des motivations inconscientes. Ainsi,
c’est la passion pour la propriété qui donnerait naissance aux raison-
nements visant à montrer que la propriété est naturelle, ces raisonne-
ments, toujours défectueux logiquement, ne faisant que rationaliser
— au sens psychanalytique — la passion en question. Quant à la
cause réelle de l’adhésion du sujet à la proposition selon laquelle
la propriété est une bonne chose, elle serait inaccessible à la conscience
La rationalité ordinaire 25

du sujet. Ce mécanisme serait aussi inconscient pour lui que les


mécanismes de la digestion.
Le cas où un raisonnement invalide n’est pas perçu comme tel
existe. Mais on ne peut le généraliser comme le fait Pareto. Le renard
qui trouve les raisins trop verts n’est pas dupe. La Fontaine n’écrit pas
« ils sont trop verts, se dit-il, … », mais « ils sont trop verts, dit-il, … ».
Le sujet de La Fontaine est de mauvaise foi, mais il n’obéit pas à
des motivations inconscientes qui seraient seulement recouvertes de
vernis logique. Dans l’exemple de Pareto, le sujet est convaincu de la
théorie selon laquelle des comportements, des pratiques, des règles
sont naturelles et d’autres non, et il ne voit pas que la théorie en
question emploie en fait le mot nature dans des sens multiples.
Bref, il n’y a aucune raison de supposer comme le fait Pareto que,
dès lors qu’un raisonnement est imparfait du point de vue logique,
il dissimule obligatoirement des causes affectives inconscientes. Il n’y
a aucune raison de supposer que les raisons que l’acteur se donne ne
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soient pas les causes de sa conviction. Pour dire les choses autrement :
de même que dans l’idéal la rationalité instrumentale est illimitée
mais limitée dans la pratique, de même la rationalité cognitive est
illimitée dans l’idéal, mais limitée dans la pratique : pour des raisons
d’accès à l’information pertinente, mais aussi sous l’effet de l’incom-
pétence cognitive ou encore de stratégies cognitives compréhensi-
bles et défendables5.
Les raisons que le sujet se donne peuvent s’éloigner de la situation
idéale décrite plus haut de bien d’autres façons que celle qu’évoque
l’exemple de Pareto. Ainsi, on peut se convaincre que X est bon ou
que X est vrai à partir de certaines raisons parce qu’on méconnaît ou
qu’on ignore l’existence de raisons contradictoires avec les premières.
Cela se produit en science aussi bien que dans la pensée ordinaire.
Toutes les études sur les controverses scientifiques montrent que
ceux qui croient à une thèse s’efforcent de minimiser les arguments
de leurs opposants, voire de les empêcher de les exposer. Maintes
études de psychologie sociale et de psychologie cognitive étudient
les raisons pour lesquelles des sujets s’éloignent du modèle idéal.

5. Comme l’a indiqué H. Simon, le sujet qui se pose une question s’arrête souvent
à la première réponse qui se présente à lui si elle lui paraît satisfaisante. C’est le cas du sujet
quelconque, du décideur, mais aussi du savant. Bronner (2007a) montre que la résistance
à l’endroit du darwinisme découle peut-être avant tout de l’attractivité des explications
finalistes des phénomènes d’évolution. Cela permet de comprendre non seulement que
Lamarck précède Darwin, mais pourquoi le second ne s’est imposé qu’avec difficulté.Voir
pour une vue d’ensemble de ces mécanismes cognitifs Bronner (2007b).
26 Raymond Boudon

De manière générale, il n’y a aucune raison de supposer que, dès


lors qu’une croyance est fondée sur un système de raisons objective-
ment défectueux par certains côtés, ce système ne soit pas la cause de
la croyance en question6.

Énoncés factuels et principes

Les propositions appartenant à un ensemble {S} fondant un objec-


tif, une valeur ou une croyance X relèvent normalement de plusieurs
catégories. Certaines de ces propositions sont de caractère factuel, d’autres
sont des principes. Or, les propositions factuelles peuvent être confron-
tées au monde réel, en théorie du moins. En revanche, les principes
ne peuvent par essence être démontrés. Ils tendent à être confirmés
s’ils sont introduits avec succès dans un certain nombre d’ensembles
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tels que {S} : si, en d’autres termes, ils inspirent des théories explica-
tives convaincantes d’un ensemble non négligeable de phénomènes.
Ils tendent à être remplacés par des principes plus solides s’ils donnent
naissance à des ensembles {S} qui sont couramment dominés par des
ensembles {S’} utilisant plutôt d’autres principes.
L’histoire des sciences offre des illustrations immédiates de ce
point. Les phénomènes d’évolution sont expliqués de manière plus
satisfaisante par le schéma de la sélection naturelle que par le schéma
du dessein intelligent. Il est plus facile de croire que les papillons de
Manchester sont devenus gris parce que la pollution a fait que les
papillons gris étaient moins exposés que les blancs aux prédateurs
et se reproduisaient par conséquent plus facilement que d’attribuer
cette évolution à une volonté supérieure. La sélection naturelle et le
dessein intelligent sont des principes. Étant des principes, ils ne sont
pas démontrables.
« Keine Wissenschaft ist voraussetzungslos » (« Il n’y a pas de science
sans principes »), affirme justement Max Weber. Certains de ces
principes sont très généraux, comme celui qui veut qu’on préfère
les explications des phénomènes naturels par des causes matériel-
les plutôt que finales, un principe qui n’est devenu évident qu’avec
la modernité. D’autres principes sont plus spécifiques, comme le

6. Je ne sais dans quelle mesure Pareto a été influencé par la psychanalyse. On peut
seulement supputer qu’il avait davantage de raisons d’y adhérer à son époque que nous
n’en avons à la nôtre. Elle donnait à l’époque l’impression de représenter une percée
scientifique. Aujourd’hui, l’accumulation des études critiques a largement discrédité cette
impression.
La rationalité ordinaire 27

principe selon lequel les phénomènes d’évolution doivent s’expli-


quer par le schéma néo-darwinien mutation-sélection.

Le contexte
La rationalité cognitive peut être ou non dépendante du contexte
dans lequel sont immergés des acteurs sociaux, en donnant au mot
contexte le sens le plus large possible. Ainsi, les sociétés modernes sont
imprégnées de pensée scientifique. Ce n’est pas le cas des sociétés tradi-
tionnelles qu’étudièrent les anthropologues du XIXe siècle. Une croyance
est qualifiée de scientifique si elle est indépendante du contexte : si elle
peut être considérée comme en principe valide par tout être humain.
D’autres croyances ont pour causes des raisons que les individus appar-
tenant à un contexte considèrent comme valides, mais qui ne le sont
pas pour des individus appartenant à d’autres contextes7.
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Croyances collectives
Une croyance tend à s’imposer collectivement sur le long terme
si elle se rapproche de la situation idéale précédemment définie,
qu’elle soit ou non dépendante du contexte. Cela a été bien vu par
Durkheim (1979 [1912], 624). Il arrive souvent, explique-t-il, que
dans un premier temps nous croyions à une idée parce qu’elle est
collective, mais dans un second temps, elle ne demeure collective que
si nous avons des raisons de la juger vraie : « nous lui demandons ses
titres avant de lui accorder notre créance ».

Quatre cas idéaux


Les remarques précédentes permettent de définir quatre cas
idéaux. Une croyance peut être fondée sur des raisons fortes et
indépendantes du contexte. L’objectif des sciences est de proposer
des croyances de ce type. La théorie de Torricelli selon laquelle le
mercure s’élève dans un tube où le vide a été fait sous l’effet du
poids de l’atmosphère appartient à cette catégorie, comme toutes
les croyances scientifiques qui se sont irréversiblement imposées.
Une croyance peut aussi être fondée sur les raisons indépendantes

7. Pour des raisons de clarté, j’ai abandonné l’expression que j’ai utilisée dans des
textes antérieurs de rationalité subjective. Il est préférable de réserver cette notion aux cas où
la conviction résulte de ce que l’argumentation est liée à des idiosyncrasies personnelles.
28 Raymond Boudon

du contexte, mais faibles. L’idée que la propriété est naturelle peut


être relevée dans des contextes divers. Une croyance peut encore
être fondée sur des raisons perçues comme fortes, mais dans certains
contextes exclusivement. Les croyances en l’efficacité des rituels de
pluie sont fondées selon Durkheim sur des raisons qui sont perçues
comme valides dans certains contextes. Les croyances peuvent enfin
être fondées sur des raisons faibles qui ne sont acceptées que dans
certains contextes. Ainsi, selon Tocqueville, les fonctionnaires français
ont tendance à penser que seul l’État est habilité à assumer certaines
fonctions, car, selon eux, il serait désintéressé, alors que les entreprises
privées ne rechercheraient que leur profit propre.

Système de raisons Fort Faible


Non contextuel Le mercure du baromètre La propriété est
s’élève sous l’effet du naturelle
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poids de l’atmosphère
Contextuel Les danses de pluie Croyance selon
facilitent la chute des laquelle seul l’État
pluies est désintéressé

Une thèse centrale


Ma thèse principale dans cet article est donc que la RO au sens
défini plus haut peut être appliquée à tout X, que X soit un objectif,
une croyance positive ou normative, une valeur ou un moyen.
Dans ce qui suit, je tenterai de suggérer par des exemples
empruntés à des sujets divers que la TRO, une fois clarifiée, est
le meilleur candidat pour constituer la colonne vertébrale ou la
meilleure grammaire des sciences sociales.

Les représentations comme produits de la RO

Je commencerai par envisager le cas où le X de ma définition


est une croyance représentationnelle et généralement une croyance
s’exprimant par une proposition de type X est vrai.
Je ne reviens pas sur les croyances scientifiques. Je ne me suis
appesanti sur elles jusqu’ici que parce qu’elles font apparaître avec
une clarté particulière les mécanismes de formation des croyances.
Personne ne doute qu’il faille préférer l’explication proposée par
Torricelli du phénomène qui devait donner naissance au baromètre
à l’explication aristotélicienne.
La rationalité ordinaire 29

Le prétendu abîme entre la pensée scientifique et la pensée


ordinaire

Pourquoi n’acceptons-nous pas facilement l’idée que ce


mécanisme est aussi à l’œuvre dans le cas des croyances représenta-
tionnelles qui apparaissent dans le contexte de la connaissance ordinaire,
dans le contexte de la vie de tous les jours ? Pour deux raisons, je crois.
D’abord parce que, sur toutes sortes de sujets, les croyances représen-
tationnelles varient d’un contexte à l’autre, alors que les croyances
représentationnelles présentant un caractère scientifique visent en
principe à être indépendantes de tout contexte. En second lieu, parce
que le positivisme a implanté l’idée d’une profonde discontinuité
entre les croyances scientifiques et les croyances préscientifiques ou
non scientifiques.
Contre cette idée reçue, on doit rappeler que l’hypothèse d’une
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discontinuité entre la connaissance ordinaire et la connaissance scien-
tifique est relativement tardive, datant justement du positivisme. Par
contraste, la plupart des philosophes classiques d’Aristote à Descartes,
Leibniz et Kant acceptent l’idée que la connaissance ordinaire est
gouvernée par le bon sens. Cette idée est loin d’être absente de la
philosophie moderne des sciences. Einstein (1936) a affirmé que
« science is nothing more than a refinement of our everyday thinking » (« la
science n’est rien qu’un raffinement de notre pensée de tous les
jours »). La plupart des savants souscrivent à cette idée (Haack, 2003).
Mais c’est plutôt l’hypothèse de la discontinuité que retiennent les
sciences sociales sous l’effet de la vogue des explications irrationnel-
les du comportement humain qui y règne8.
De nos jours, l’idée d’une discontinuité radicale entre connais-
sance ordinaire et connaissance scientifique a encore été renforcée
par les résultats de la psychologie cognitive. Nombre de ses expérien-
ces montrent que l’intuition tend à donner des réponses fausses à
des questions d’ordre statistique ou mathématique. Les répondants
voient souvent des corrélations statistiques là où il n’y en a pas, sous-
estimant ou surestimant par exemple gravement des probabilités.
La difficulté est qu’il est impossible de tirer de ces expériences des
conclusions générales. Sur bien des questions l’intuition mathéma-
tique et statistique est fiable, comme on peut aisément le constater.

8. G. Bachelard a soutenu au contraire que la pensée scientifique se définit par ce


qu’elle tourne le dos à la pensée ordinaire (la rupture épistémologique) et — les deux choses
étant sans doute liées — il a été séduit par les théories irrationnelles du comportement
humain. On sait l’influence qu’il a exercée en France sur les sciences humaines.
30 Raymond Boudon

Mais ces questions ne sont guère introduites dans les expériences de


la psychologie cognitive. Car les psychologues cognitifs préfèrent les
questions qui constituent des pièges pour les répondants (Boudon,
2007 ; 2008). C’est donc à tort qu’ils croient pouvoir tirer de leurs
expériences la conclusion que la pensée ordinaire devrait, par essence,
être tenue pour magique, selon l’expression de Shweder (1977).

Quelques exemples

Quelques exemples suggèrent que ces objections à l’encontre de


l’idée de la continuité entre connaissance ordinaire et connaissance
scientifique peuvent être écartées au sens où la connaissance ordinaire
est, tout comme la connaissance scientifique, inspirée par la RO.

Les croyances religieuses comme produits de la RO


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Parmi les croyances représentationnelles, les croyances religieu-
ses sont spontanément caractérisées comme irrationnelles, comme
relevant de la foi, c’est-à-dire comme inexplicables. C’est le point de
vue des croyants et des acteurs religieux eux-mêmes. Mais les grands
sociologues des religions ont montré qu’il pouvait y avoir une socio-
logie des religions se distinguant entièrement de la théologie dans
la mesure où elle se donne pour objectif d’expliquer les croyances
religieuses en partant de l’hypothèse que les croyants ont des raisons
valides à leurs yeux de les adopter, étant donné le contexte qui est le
leur. C’est le point de vue de Renan. Le succès qu’a connu sa Vie de
Jésus s’explique parce qu’il aborde les croyances religieuses à partir de
ce programme, que Weber et Durkheim ont repris.

La croyance aux miracles


Pourquoi, se demandent Durkheim et Renan avant lui, croit-on
si facilement à l’existence des miracles depuis les temps bibliques
jusqu’au XVIIIe siècle ? Pourquoi n’y croit-on plus en général ?
Pourquoi l’idée n’est-elle pas malgré tout complètement évacuée ?
La réponse est la suivante : tant que la notion de loi de la nature ne s’est
pas installée, il n’y a pas lieu d’opposer des phénomènes qui résulte-
raient de lois à des phénomènes n’en résultant pas. Dès lors que les
sciences s’institutionnalisent les unes après les autres, la distinction
entre phénomènes naturels explicables dérivant de lois et phénomè-
nes inexplicables s’impose. Mais les sciences n’expliquent pas tout.
La rationalité ordinaire 31

Le principe tout est explicable naturellement est, comme tout principe,


indémontrable. D’autre part, la philosophie des sciences modernes
préfère la notion de mécanisme — cf. les mécanismes néo-darwiniens
par exemple — à celle de loi. Or, les mécanismes responsables de
bien des phénomènes complexes restent inconnus. On ne connaît
toujours pas les mécanismes qui ont donné naissance à la vie ou à
la naissance de l’œil. C’est pourquoi, l’argument de Rousseau selon
lequel on ne saurait davantage expliquer les phénomènes naturels
complexes par le hasard qu’espérer obtenir L’Iliade en combinant des
lettres au hasard garde une certaine force dans beaucoup d’esprits.

Les paysans contre le monothéisme


Pourquoi, se demande Max Weber, les officiers de l’armée
romaine et les fonctionnaires sont-ils attirés par les cultes monothéis-
tes importés du Moyen Orient comme le culte de Mithra, alors que
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les paysans y sont résolument hostiles et restent fidèles à la religion
polythéiste traditionnelle ? Leur hostilité au christianisme était si
remarquable que le mot paganus — qui signifie à l’origine paysan —
a été utilisé par les chrétiens pour désigner les adversaires du chris-
tianisme, les païens.
Arrêtons-nous sur le cas des paysans. Weber explique que les
paysans eurent des difficultés à accepter le monothéisme parce que
l’imprévisibilité caractéristique des phénomènes naturels qui repré-
sente une dimension essentielle de leurs activités de tous les jours
leur paraissait incompatible avec l’idée que l’ordre des choses puisse
être soumis à une volonté unique : une notion impliquant dans leur
esprit un minimum de cohérence et de prévisibilité.
En un mot, les paysans fondent leurs croyances représentation-
nelles sur un système de raisons qui leur apparaissent fortes. Les
raisons des militaires et des fonctionnaires sont différentes les unes
des autres. Mais la contextualité des croyances ordinaires n’interdit
pas qu’elles soient le produit de la RO.
Je pourrais sur ce chapitre évoquer l’interprétation proposée
par Durkheim des rituels magiques : elle part aussi du principe que
les croyances à l’efficacité des rituels magiques sont des produits de
la RO ; elles s’expliquent par des raisons de même nature que celles
qui expliquent les croyances scientifiques (Boudon, 2007 ; Sanchez,
2007 ; 2009). Pour Durkheim, les croyances magiques sont des
conjectures que le primitif forge à partir du savoir qu’il considère
légitime, exactement comme nous adhérons nous-mêmes, à partir
32 Raymond Boudon

du savoir qui est le nôtre, à maintes relations causales dont les unes
sont fondées, mais dont les autres sont tout aussi fragiles ou illusoires
que celles des primitifs. Ces croyances s’expliquent, comme celles des
primitifs, par le fait qu’elles font sens pour nous, en d’autres termes,
que nous avons des raisons d’y adhérer.

Les valeurs comme produits de la RO


L’idée selon laquelle les croyances normatives et généralement
axiologiques ou appréciatives seraient rationnelles rencontre souvent
une résistance forte due à une interprétation erronée du théorème
de Hume selon lequel aucune conclusion de caractère prescriptif ou
normatif ne saurait être tirée d’un ensemble de propositions factuel-
les. Le paralogisme naturaliste qu’évoque Gilbert Moore (1954 [1903])
exprime la même idée en d’autres termes. Mais l’on doit observer
qu’une conclusion prescriptive ou normative peut être tirée d’un
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ensemble de propositions toutes factuelles sauf une, cette dernière
étant de caractère normatif ou axiologique. En fait, la véritable
formulation du théorème de Hume est la suivante : on ne peut tirer
de conclusion normative de propositions qui seraient toutes à l’indi-
catif. Ainsi, le gouffre entre les croyances prescriptives et descriptives
n’est pas aussi large qu’on le prétend couramment. L’assertion de
Weber selon laquelle la rationalité axiologique et la rationalité instrumen-
tale sont couramment combinées dans l’action sociale, bien qu’elles
soient distinctes l’une de l’autre, devient alors transparente. Comme
les croyances descriptives, les croyances prescriptives peuvent être
fondées dans l’esprit des individus sur des raisons cognitives.

La rationalité axiologique

Ces considérations invitent à interpréter la rationalité axiologi-


que comme une déclinaison normative de la rationalité cognitive. On
peut donner de cette dernière notion la définition suivante : soit un
système d’arguments {S} expliquant le phénomène P. La rationa-
lité cognitive reconnaît {S} comme une explication valide de P si
toutes les composantes de {S} sont acceptables et compatibles et si
aucune alternative {S}’ disponible ne lui est préférable. Quant à la
rationalité axiologique, elle peut se définir comme suit : soit un système
d’arguments {Q} contenant au moins une proposition normative ou
appréciative et concluant à la norme N, toutes les composantes de
La rationalité ordinaire 33

{Q} étant acceptables et compatibles, la rationalité axiologique veut


qu’on accepte N si aucun système d’arguments {Q}’ préférable à
{Q} et conduisant à préférer N’ à N n’est disponible.
La rationalité cognitive est en d’autres termes celle qui nous fait
préférer telle théorie à telle autre, comme l’explication moderne à
l’explication aristotélicienne du baromètre. C’est parce qu’il y a de
raisons irrécusables de préférer la première qu’elle s’est imposée. De
même, nous préférons une conclusion normative à une autre parce
que nous avons des raisons de le faire. À quoi il faut ajouter que nous
ne percevons une raison comme valide que si nous avons l’impression
qu’elle a vocation à être partagée. Comme les croyances représenta-
tionnelles, les croyances axiologiques peuvent être indécidables, car
il est bien souvent impossible à la rationalité axiologique de trancher
entre {Q} et {Q’}. Dans ce cas, les mécanismes de l’adhésion ne sont
pas nécessairement pour autant irrationnels : l’adhésion est dans bien
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des cas l’effet d’une sélection arbitraire des raisons de préférer {Q} à
{Q’} ou l’inverse. Cette sélection est l’effet de mécanismes cognitifs
bien explorés par la psychologie cognitive.

Sentiments d’équité
L’intuition contenue dans la notion wébérienne de rationa-
lité axiologique a habité bien des esprits antérieurs à Weber, comme
celui d’Adam Smith. Un chapitre essentiel de sa Richesses des nations
suggère que c’est sur la base de raisons fortes qu’on considère la
hiérarchie des rémunérations attachées à un ensemble de professions
comme juste ou injuste (Boudon, 2008).
Beaucoup d’autres exemples peuvent être évoqués pour suggé-
rer que la RO fonde les sentiments d’équité. La recherche empirique
confirme (Mitchell et al., 1993 ; Frohlich et Oppenheimer, 1992)
que, lorsqu’on demande à un échantillon de répondants si des distri-
butions de revenus sont justes ou non, ils développent des systèmes
de raisons tenant compte du contexte particulier créé par la façon
dont la question est posée. Si on leur précise que les inégalités de
revenus reflétées par la distribution des revenus reflètent une société
ou les inégalités sont faiblement méritocratiques, ils sont rawlsiens :
ils considèrent une distribution comme juste si l’écart-type est faible
et souhaitent sa diminution. Si on leur précise que les inégalités
sont largement fonctionnelles, c’est-à-dire qu’elles reflètent surtout
des différences de compétence, de mérite ou de compétence, ils ne
sont pas rawlsiens : ils négligent l’écart-type des distributions et ne
34 Raymond Boudon

s’intéressent qu’à la moyenne des revenus, qu’ils souhaitent aussi


élevée que possible.
Généralement, le public distingue en effet entre plusieurs sortes
d’inégalités et n’applique l’équation inégalité = injustice qu’à certai-
nes catégories d’inégalités. C’est qu’il y a derrière les sentiments de
justice ou d’injustice suscités par telle ou telle forme d’inégalités des
raisons ayant de bonnes chances d’être approuvées par le spectateur
impartial d’Adam Smith9.
Ainsi : 1) Les inégalités fonctionnelles ne sont pas perçues
comme injustes : le public admet fort bien en effet que les rémuné-
rations soient indexées sur le mérite, les compétences ou l’impor-
tance des services rendus. 2) Ne sont pas non plus perçues comme
injustes les inégalités qui résultent du libre choix des individus. Les
rémunérations des vedettes du sport ou du spectacle sont considérées
comme excessives, mais non comme injustes, par la raison qu’elles
résultent de l’agrégation de demandes individuelles de la part de leur
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public. 3) En principe, il faut que, à contribution identique, la rétri-
bution soit identique. Mais on ne considère pas comme injuste que
deux personnes exécutant les mêmes tâches soient rémunérées diffé-
remment selon qu’elles appartiennent à une entreprise florissante
ou non, à une région économiquement dynamique ou non. 4) On
ne considère pas comme injustes des différences de rémunération
concernant des activités incommensurables. Ainsi, on voit bien qu’il
est difficile de déterminer si le spécialiste en climatologie doit être
plus ou moins rémunéré que le directeur d’un supermarché. 5) On
ne considère pas comme injustes des inégalités dont on ne connaît
pas l’origine, dont on ne peut en particulier déterminer si elles
sont fonctionnelles ou non. 6) On considère en revanche comme
injustes toutes les inégalités perçues comme des privilèges. Ainsi, les
parachutes dorés que certains chefs d’entreprise se font octroyer par
un conseil à la composition duquel ils ont éventuellement mis la
main sont particulièrement mal perçus.
Les résultats obtenus par Forsé et Parodi (2007) confirment
largement ces conclusions. « L’Enquête européenne sur les valeurs,
effectuée en 1999, écrivent-ils, fait clairement apparaître les priorités
des Européens en matière de justice distributive. La première d’entre
elles est sans conteste la garantie des besoins de base pour tous ;
ensuite, mais seulement en deuxième position, la reconnaissance des
mérites de chacun ; et enfin, en dernier lieu, l’élimination des grandes

9. Comme le sujet rawlsien placé sous un voile d’ignorance, il est supposé juger en
faisant abstraction de ses intérêts et de ses passions.
La rationalité ordinaire 35

inégalités de revenus. Qui plus est, le consensus sur cette hiérarchie


n’est pas sensible aux clivages nationaux, démographiques, sociaux,
économiques, idéologiques ou politiques. Si ces différents clivages
influencent incontestablement les opinions en matière de justice
distributive, ils ne suffisent pas, à de rares exceptions près, à boule-
verser cet ordre des priorités ». Ainsi, les sentiments de justice trans-
cendent les frontières. Ils impliquent la reconnaissance d’un plancher
des besoins. Ils prennent en compte la fonctionnalité des inégalités
et distinguent par-là clairement entre égalité et équité. Enfin, ils ne
traitent l’écart-type des revenus comme à prendre en compte que
lorsqu’il donne franchement l’impression d’être excessif.

Le consensus et l’évolution comme produits de la RO

La RO permet aussi de comprendre pourquoi certaines institu-


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tions, certaines mesures et certains états de choses donnent naissance
à un consensus, souvent après de longues discussions, voire de longs
combats.
Par exemple : les sociétés démocratiques ont longtemps débattu
dans le passé de la pertinence de l’impôt sur le revenu. On en a contesté
le principe. Lorsqu’on l’a accepté, on l’a voulu d’abord proportion-
nel. Aujourd’hui, un consensus très général s’est établi sur l’idée que
l’impôt sur le revenu est une bonne chose, et qu’il doit être modéré-
ment progressif10. Si un consensus a fini par s’établir sur ce point, c’est
qu’il est possible de discerner derrière cette conviction collective un
système de raisons solides qu’approuverait le spectateur impartial.
On peut schématiser ce système de raisons de la manière suivante.
Les sociétés modernes sont grossièrement composées, comme
Tocqueville l’avait déjà relevé, de trois classes sociales. Celles-ci
entretiennent entre elles des relations à la fois de coopération et de
concurrence. Ces classes sont les suivantes : 1) les riches, qui dispo-
sent d’un surplus significatif éventuellement convertible, notamment
en pouvoir politique ou social ; 2) la classe moyenne, qui ne dispose
que d’un surplus limité, insuffisant pour être converti en pouvoir
politique ou social ; 3) les pauvres.
La cohésion sociale, la paix sociale, le principe de la dignité de
tous impliquent que les pauvres soient subventionnés. Par qui ? Au
premier chef par la classe moyenne, en raison de son importance

10. Je m’appuie ici sur Ringen (2007).


36 Raymond Boudon

numérique. Mais la classe moyenne n’accepterait pas d’assumer sa


part, si les riches ne consentaient pas à participer de leur côté à la
solidarité à un niveau plus élevé, en raison de principes élémentaires
de justice. Il résulte de ces raisons que l’impôt doit être progres-
sif. D’un autre côté, il faut que l’impôt ne soit que modérément
progressif. Sinon, un autre principe fondamental, le principe de
l’efficacité, serait violé. La classe riche aurait en effet la possibilité, au
cas où l’impôt lui paraîtrait trop lourd, d’expatrier ses avoirs : un effet
négatif du point de vue de la collectivité.
On peut donc à bon droit estimer que le consensus qu’on
observe ici s’est bien formé sur la base d’une série d’arguments
convaincants ayant vocation à être partagés. Une fois suffisamment
informé, le citoyen quelconque, quelle que soit la classe à laquelle
il appartient lui-même, devrait accepter l’idée d’un impôt sur le
revenu modérément progressif. La force du raisonnement comporte
une promesse de consensus et d’irréversibilité. Sans doute certains
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citoyens s’opposent-ils à ce consensus, sous l’effet de leurs intérêts, de
leurs préjugés ou de leurs passions. Et l’on sait que certains écono-
mistes recommandent de revenir à un impôt proportionnel. Mais
c’est qu’ils raisonnent de façon irréaliste, au sens où ils ignorent la
dimension axiologique de la question et s’en tiennent à des considé-
rations de caractère instrumental. En tout cas, cette analyse explique
le consensus qui s’est progressivement formé dans les démocraties sur
le principe d’un impôt sur le revenu modérément progressif.
Cette analyse explique bien d’autres données fournies par
l’observation sociologique, par exemple que les différences s’agis-
sant du poids et de la progressivité de l’impôt sur le revenu entre les
sociétés scandinaves et les sociétés de l’Europe continentale tendent
à se réduire sous l’effet du principe d’efficacité.
L’histoire de l’installation de l’impôt progressif sur le revenu
suggère que les processus de long terme sont généralement l’effet
d’un processus de rationalisation : des idées nouvelles apparaissent
sur le marché et sont sélectionnées à travers des processus collectifs
pilotés par la RO. C’est ainsi qu’on peut expliquer les évolutions de
long terme, celles par exemple que relève Durkheim (1960 [1893]).
C’est ainsi qu’on peut expliquer la lente diffusion de l’abolition de la
peine de mort. On notera en passant que ces processus assurent à la
sociologie une certaine capacité de prédiction.
La rationalité ordinaire 37

Les objectifs personnels comme produits de la RO

On a souvent avantage à analyser les objectifs personnels dans le


cadre de la RO. Ainsi, dans mon Inégalité des chances (Boudon, 2006
[1973]), j’ai introduit l’idée que les étudiants tendent à fixer le niveau
social ou le type d’activité professionnelle qu’ils visent en prenant
pour point de référence le type de statut atteint par les personnes
avec lesquelles ils sont en relation. Ensuite, ils tentent d’estimer la
probabilité pour eux d’atteindre le niveau d’instruction leur donnant
de sérieuses chances d’atteindre ce type de statut. Ce système de
raisons, une fois formalisé, permet de reproduire de manière satisfai-
sante un certain nombre de données statistiques agrégées. On peut
montrer que ce mécanisme contribue bien davantage à expliquer
l’inégalité des chances scolaires notamment que les valeurs caracté-
risant les différentes catégories sociales ou que les acquis cognitifs
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transmis par la famille à l’enfant11. Si on parvenait à l’éliminer, on
réduirait l’inégalité des chances de manière très sensible. En revan-
che, on la réduirait faiblement en essayant de compenser les différen-
ces d’aptitude à l’école résultant de différences dans les apprentissages
cognitifs au sein de la famille. Dans cet exemple, la rationalité dépend
du contexte. De nombreuses études ont été inspirées par cette appro-
che des objectifs personnels en termes de RO12.

Une théorie générale

La TRO a plusieurs avantages : elle évite le solipsisme de l’homo socio-


logicus tel que le voit la TCR ; elle évite les difficultés d’une théorie
procédurale comme celle de Habermas, la validité d’une procédure
ne pouvant garantir celle de la conclusion à laquelle elle aboutit ;
elle évite l’évocation de variables dispositionnelles conjecturales, tauto-
logiques ou ad hoc ; elle résout les impasses de la TCR, comme le fait
qu’il n’existe pas de solution au dilemme du prisonnier dans le cadre
de la TCR. Mais l’avantage principal de la TRO est qu’elle représente
une théorie véritablement générale de la rationalité et par suite de
l’action sociale.

11. Müller-Benedict (2007) montre que cette conclusion de L’Inégalité des chan-
ces est confirmée dans le cas de l’Allemagne contemporaine par les données de l’en-
quête Pisa : elle identifie bien les mesures effectivement les plus efficaces pour réduire
l’inégalité des chances scolaires.
12. Voir Manzo (2005).
38 Raymond Boudon

En même temps, la TRO conserve l’avantage essentiel de l’expli-


cation rationnelle qui explique en grande part le succès de la TCR, à
savoir que « l’action rationnelle a cela de remarquable qu’elle est sa
propre explication » (Hollis, 1977). En d’autres termes, les explica-
tions sociologiques qui font d’un phénomène social l’effet d’actions
rationnelles ont l’avantage d’atteindre aux causes ultimes de ce
phénomène : de produire des explications dépourvues de boîtes noires.
Les données sociales, politiques, démographiques, économiques ou
biographiques caractérisant le contexte de l’action ont alors le statut
de paramètres de l’action, et non de déterminants. On évite ainsi le sinis-
tre préjugé (Horton) du conditionnement social qui obère l’ensemble
des sciences sociales. Mais la TRO a un avantage par rapport à la TCR,
à savoir qu’elle propose d’expliquer rationnellement non seulement
les moyens choisis par les acteurs sociaux, mais leurs croyances, leurs
valeurs et leurs objectifs.
L’objection la plus sérieuse que l’on peut opposer à la TRO est
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peut-être qu’elle céderait à l’intellectualisme et ignorerait le rôle de
la passion, de la violence et généralement de l’irrationnel dans les
relations sociales. On se contentera de l’écarter en citant une remar-
que profonde de Voltaire dans ses notes sur les camisards :
« Ceux qui sacrifient leur sang et leur vie ne sacrifient pas de même
ce qu’ils appellent leur raison. Il est plus facile de mener cent mille
hommes au combat que de soumettre l’esprit d’un persuadé. » Voltaire,
1957[1763]
Les conflits les plus violents, y compris les conflits avec soi-même,
sont en effet des conflits portant sur les valeurs et les idées.

Raymond Boudon
Académie des Sciences Morales et Politiques
rboudon@noos.fr
La rationalité ordinaire 39

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