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« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969.

Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19


(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
www.samibenabdallah.com

Charles de Gaulle, l’illustre président français fût victime de plus


d’une vingtaine de tentatives de Coup d’Etat. Le plus connu est
l’attentat du Petit-Clamart le 22 août 1962. Il échoua, bien que la
DS présidentielle montrât, parmi les impacts (environ 150 balles
tirées), une trace de balle passée latéralement à quelques
centimètres des visages du couple présidentiel. « Cela aurait fait
une belle fin », commenta de Gaulle en regardant le trou laissé par
l'impact. Certains des comploteurs ont été fusillé et la majorité
graciée. Pour l’essentiel, Charles de Gaulle a laissé faire la justice
s’en charger. La France s’en est sortie grandie. Et,De Gaulle a
légué aux Français un héritage politique qu’est le V ème République : « une démocratie ».
En Tunisie, il y a eu une tentative de Coup d’Etat en 1962. Il fallait laisser faire la justice.
Mais le pouvoir en a décidé autrement : torture des comploteurs, absence totale des
conditions minimales de procès équitables et pour finir, l’exécution des comploteurs.
Le témoignage d’Ezzedine Azzouz extrait de son ouvrage « L’Histoire ne pardonne pas »
(Ainsi que le complément d’informations, les 3 articles de Noura Borsali parus à Réalités)
éclairci cette page méconnue de l’Histoire de la Tunisie. Comprendre cette dernière est
important pour pouvoir juger le bilan bourguibiste avec un esprit critique. Car à la lumière
de plusieurs ouvrages et articles qui paraissent sur l’Histoire de la Tunisie entre 1956-1987,
il y a ces vérités qui choquent sur les pratiques de la torture.

L’Histoire réelle de notre pays – la Tunisie- est méconnue. Il faut la connaitre et la


comprendre car « ceux qui ne comprennent pas leur Histoire sont condamnés à la revivre »
(Goethe).
Ceux qui détiennent des documents rares sur la Tunisie (ouvrages, articles…etc) sont priés de
les scanner et les mettre en ligne. Prière de transmettre ce document à vos contacts via des
blogs, pages facebook…etc.
La mise en page des 3 chapitres extraits de l’ouvrage d’Ezzeddine Azzouz correspondent à la
version papier de l’ouvrage.

Sami Ben Abdallah.


Paris, février 2009.
www.samibenabdallah.com
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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L'HISTOIRE
NE PARDONNE PAS
Tunisie : 1938-1969

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

Dar Ashraf Éditions


9, rue Md Rachid Ridha
1002 Tunis

ACHEVÉ D'IMPRIMER
EN JUIN 1988
SUR LES PRESSES DE
L'IMPRIMERIE SZIKRA
90200 GIROMAGNY
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TABLE DES MATIERES

AVERTISSEMENT .......................................................................... 11

INTRODUCTION ..................................................................... 13

PREMIER CHAPITRE. - Présentation .............................. 17

DEUXIÈME CHAPITRE. - Scoutisme et résistance .... 21

TROISIÈME CHAPITRE. - Congrès mondial de la jeunesse (1945)…… 25

QUATRIÈME CHAPITRE. Documents inédits pour ceux qui ont oublié …….. 37

CINQUIÈME CHAPITRE. ……49


Réfugié politique à Londres (octobre 1945 - février 1947)
« Représentant » de la Tunisie à Londres... et « nettoyeur »
Deux chefs de la résistance me rejoignent clandestinement à Londres.
Le major général Sir Edward Spears, ami de la Résistance tunisienne.
Le baron Léon d'Erlanger et ses cinq livres sterling.
Nettoyeur et portefaix chez « Lyon's »

SIXIÈME CHAPITRE. - La résistance s'organise à l'intérieur et à l'extérieur de la


Tunisie ............................................................................. 63
L'œuvre de Mongi Bali
Avec Azzam Pacha, ancien secrétaire général de la ligue arabe.
BBC et journalisme

SEPTIÈME CHAPITRE. - Correspondance inédite avec Habib Bourguiba…………..73


HUITIÈME CHAPITRE. - Correspondance inédite avec Farhat Hached et Habib
Thameur………………91

NEUVIÈME CHAPITRE. - Entre l'Occident et l'Orient Astreint à quitter la BBC et


l'Angleterre………109
Conférence du Maghreb arabe au Caire.
Deux mois en Égypte sous Farouk.

DIXIÈME CHAPITRE. - Les cadres de la Résistance tunisienne s'entraînent en Syrie….


119
Soldat dans l'armée syrienne.
Cadet à l'École militaire de Syrie.
Officier dans l'armée syrienne.
Coup d'État en Syrie

ONZIÈME CHAPITRE. -- Première mission secrète en Tunisie……………….131


Dernière lettre du D' Thameur.
Bureau du Maghreb arabe.
Premier contact avec l'émir Abdelkrim Khattabi. Premier voyage secret en Tunisie
Réunion secrète avec les leaders du parti destourien.
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DOUZIÈME CHAPITRE.
Seconde mission secrète en Tunisie (1951)……………141
Retour momentané en Syrie.
Rachid Driss (Destour) et l'émir Abdelkrim me rappellent...
Armée de Libération du Maghreb arabe.
Second voyage secret en Tunisie.

TREIZIEME CHAPITRE. Entre deux feux Bourguiba et l’émir Abdelkrim !.........155


Comment concilier les inconciliables ?
Conseil de guerre au Shephard Hôtel du Caire
Rupture avec Habib Bourguiba.

QUATORZIÈME CHAPITRE. - La Résistance tunisienne en action ………… 169


Tripoli, base d'intrigues.
Commando Farhat Hached.
Conférence des officiers nord-africains
Premier complot contre ma vie (13.7.1954).
Tentatives de collaboration avec Ahmed Ben Bella
Conseil de guerre à Berne
Second complot contre ma vie (1955).

QUINZIÈME CHAPITRE. - Un résistant tunisien en Amérique ….195

SEIZIÈME CHAPITRE. - Une discussion orageuse et très dangereuse avec Bahi


Ladgham…………199

DIX-SEPTIÈME CHAPITRE. Après onze années d'exil...retour au bercail …….203


Un piège de Bourguiba.
Gloire éphémère.
Le baise-mai de Lamine Bey.
Être ou ne pas être chef scout
A nouveau « chômeur ».
Un piège de Wassila Bourguiba... la présidente.
Trois officiers « révolutionnaires ».

DIX-HUITIÈME CHAPITRE. - Un résistant tunisien dans les prisons du parti


destourien……….. 219
Un « coup d'État » idiot...
La haine implacable de Bahi Ladgham.
Un défi politique.
Le juge d'instruction militaire.
Dans le pavillon cellulaire au « Zendala ».
La grande peur... arme de Bourguiba
Une cellule pas comme les autres.
Confrontation avec les officiers révolutionnaires.
Un rêve étrange.
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VINGTIÈME CHAPITRE. - En liberté provisoire !…………239
Le baise-main de Bourguiba...
Les déboires continuent...

VINGT ET UNIÈME CHAPITRE.


Un document confidentiel ………….245
Coopératives et misères en Tunisie
Un voyage providentiel à Washington

NOTE DE L'ÉDITEUR……………254

ANNEXES…………255
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Ce témoignage n’est pas le seul, dans l’histoire de la résistance tunisienne, à


laisser un gout d’amertume. Plus d’une résistant, plus d’un militant, a vu
son nom occulté de l’histoire de son pays. Plus d’un a connu les souffrances
d’une torture phtisique et morale implacable.

Notre souhait est que ce récit, ainsi que la documentation inédite qui
l'illustre, participe à sa manière à la réécriture de l'histoire contemporaine de
la Tunisie.
... Le 26 septembre 1983, Azzedine Azzouz est enterré à Tunis, avec pour
linceul, le drapeau tunisien, dans l'anonymat le plus total...

Ashraf Azzouz
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AVERTISSEMENT

Azzedine Azzouz a commencé à rédiger lui-même cet ouvrage, il y a plus


de vingt ans. Son rêve le plus cher était de le voir publié. Nous pouvons le faire
aujourd'hui, après la destitution d'un régime totalitaire qui a gouverné la Tunisie
pendant plus de trente ans.

Nous avons, sciemment, choisi de garder le ton et les mots choisis par le
narrateur, afin de laisser au lecteur la liberté de mieux cerner la
personnalité et l'œuvre de Azzedine Azzouz.

L'histoire ne pardonne pas n'est pas seulement la réhabilitation de la


mémoire de Azzedine Azzouz mais nous espérons également qu'il apportera un
éclairage précieux sur une période passionnante de l'histoire contemporaine
du monde arabe.

Durant ses onze ans d'exil (1945-1956), Azzedine Azzouz a vécu à


Londres, en Syrie, en Palestine, au Caire et en Libye. En suivant son
périple, nous avons l'occasion d'être projetés dans les coulisses de l'histoire
des différents mouvements politiques arabes ainsi que d'approcher des
personnages aussi prestigieux que celui de l'émir Abdelkrim el Khatabi.

Après l'indépendance de son pays, Azzedine Azzouz est impérativement appelé


par Habib Bourguiba pour participer au premier, gouvernement de la
République tunisienne.

Dès lors, il connaîtra les aléas d'un nationaliste désintéressé, d'un « militaire
pacifiste » et d'un démocrate indépendant face à l'acharnement d'un leader dont
le souci constant aura été d'utiliser, pour ensuite briser, tous ceux qu'il
considérait comme étant ses concurrents ou, ses éventuels dauphins.

Ce témoignage n’est pas le seul, dans l’histoire de la résistance tunisienne, à


laisser un gout d’amertume. Plus d’une résistant, plus d’un militant, a vu son
nom occulté de l’histoire de son pays. Plus d’un a connu les souffrances d’une
torture phtisique et morale implacable.

Notre souhait est que ce récit, ainsi que la documentation inédite qui l'illustre,
participe à sa manière à la réécriture de l'histoire contemporaine de la Tunisie.

... Le 26 septembre 1983, Azzedine Azzouz est enterré à Tunis, avec pour
linceul, le drapeau tunisien, dans l'anonymat le plus total...
Ashraf Azzouz
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(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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Introduction

9 avril 1975.
Le peuple tunisien commémore aujourd'hui le trente-
septième anniversaire des martyrs tombés le 9 avril 1938
sous les balles d'un colonialisme aveugle et sans pitié.
9 avril 1938...
C'était une date importante dans ma vie ; c'était le jour où
j'avais failli être tué durant le massacre, devant le Palais de
justice de Tunis. C'était aussi le jour où j'avais vu, de mes
propres yeux, des dizaines de Tunisiens et de
Tunisiennes, jeunes et vieux, tomber autour de moi comme
des mouches. C'était le jour où j'avais vu une mère éplorée
porter son enfant mort, les entrailles ouvertes par les balles
des soldats français.
C'était aussi le jour où j'avais réalisé que le peuple tunisien
avait beaucoup à apprendre pour pouvoir lutter efficacement
contre un colonialisme organisé, fort et armé jusqu'aux
dents. Devant cette débandade générale des foules
désorganisées, sans chefs et sans cadres, poursuivies sans
merci par une soldatesque déchaînée et par des blindés tirant
à bout portant, à la Kasbah, à Bab Souika, sur des innocents,
j'avais alors réalisé qu'il fallait « faire quelque chose».
Dans le crépitement lointain des mitraillettes tirant sur nos
martyrs qui tombaient au bord du lac Sedjoumi, je m'étais
alors juré de lutter efficacement, et de tout sacrifier pour
libérer notre malheureux peuple de ce joug qui durait depuis
1881.
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9 avril 1938…
C’était pour moi le point de départ, la date qui devait
influencer ma vie pour toujours et commander toutes mes
actions et mes activités. C'était pour moi le « tournant
décisif » qui devait justifier mon idéal, mes attitudes et mes
principes.
Que faire ?
J'avais eu, fort heureusement, la chance d'appartenir à un
mouvement de jeunesse, « les Scouts musulmans de
Tunisie», depuis avril 1934. Ce mouvement qui venait de
s'organiser en 1933, offrait de grandes possibilités d'action et
contenait un « potentiel » de jeunes Tunisiens, pleins de
bonne volonté et d'enthousiasme. Cette poignée de jeunes qui
s'était placée sous mes ordres avec foi et abnégation, avait
accompli des miracles et formé le « levain » de la
Résistance tunisienne.
Je ne nie pas l'action des autres mouvements nationalistes, et
notamment celle du Néo-Destour, mais je suis en mesure
d'affirmer que les méthodes suivies par la Résistance
tunisienne, loin des propagandes tapageuses, des discours et
des slogans tout faits avaient largement contribué à
l'indépendance de notre patrie. Que ce soit dans la
clandestinité ou bien ouvertement, à l'intérieur ou à l'extérieur
de la Tunisie, les résistants méritent une place plus grande
sous le soleil de la Tunisie indépendante. Leur action,
menée dans le silence, avec courage, foi et abnégation,
a été ignorée ou presque, par nos dirigeants et surtout par le
peuple tunisien.
Écrire ce livre, cette « histoire de la Résistance », est pour
moi un devoir sacré et une dette envers tous ceux qui ont
souffert et qui souffrent encore parce qu'ils avaient préféré
suivre la voie tracée par notre mouvement en ayant pour seule
devise « Servir la Patrie » et non servir un parti ou une
personne donnée. Ce livre, écrit par un résistant de la première
heure, ne peut se recommander au lecteur que par sa sincérité
absolue. S'il ne vise à aucune prétention littéraire, il est aussi
dénué d'artifices. On voudra bien en excuser les
imperfections. Tous les documents publiés dans ce livre sont
rigoureusement authentiques et représentent autant de
témoignages de l'ampleur de notre résistance
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(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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Autant de bonnes pour masquer le chemin parcouru et
surtout autant de « souvenirs » historiques pour rafraichir la
mémoire de ceux qui ont oublié….et qui dirigeant
aujourd’hui la Tunisie indépendante…

J'ai longtemps hésité à écrire ce livre et j'ai mis du temps à me


décider sur l'opportunité de faire paraître un tel ouvrage qui
risquait d'être considéré par plusieurs comme étant un « coup
» porté à l'unité du peuple tunisien, mais plusieurs faits
importants m'ont déterminé à prendre position.
— Ne rien dire, ne rien écrire pourrait être considéré comme
une lâcheté vis-à-vis de mes camarades de lutte qui m'avaient
fait confiance et qui m'avaient toujours considéré comme
étant leur chef.
— Un article du journal El Amal, journal officiel du Néo-
Destour, partie détenant le pouvoir en Tunisie, paru le 25
janvier 1961 et que je traduis ici, intégralement :
« L'histoire de notre lutte est encore méconnue »
Avec deux de mes camarades, nous avons passé en revue
certains faits qui s'étaient déroulés durant notre lutte.
L'un d'eux évoquait des faits héroïques sur les
sacrifices, les privations et les douleurs endurés
pendant la lutte pour la libération de notre patrie.
Le deuxième camarade avait demandé : pourquoi
n'écris-tu pas cette histoire que tu détiens ?
— C'est parce que notre méthode de lutte ne cherche ni
publicité ni propagande.
— Mais, insista mon camarade, cette histoire devrait être
connue des générations présentes et à venir !
L'autre haussa les épaules et dit : « Un jour viendra où les
générations connaîtront les détails de cette histoire... »
Celui qui parlait ainsi était un homme qui a bien mérité de
la Tunisie, mais qui n'évoque et ne parle du passé
que rarement. Son principal but est de travailler en
silence pour un meilleur avenir du peuple.
Ne serait-il pas plus utile pour eux et pour le peuple de
parler, afin de constituer un patrimoine historique pour les
générations futures ?
Ne serait-il pas plus logique que les chefs de la lutte
enregistrent les détails de leurs journées et leurs heures
pour que les générations à venir puissent y puiser une
énergie
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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Nouvelles pour la bataille de la construction et de


l’édification. »
Trop de légendes avaient circulé et circulent encore à mon
sujet, m'attribuant des actions, des positions et des attitudes
vraies ou fausses. J'espère que cet ouvrage mettra fin à tous les
malentendus, à ces équivoques, et révélera au grand jour,
devant le peuple tunisien et l'opinion publique mondiale, la
véritable histoire de la Résistance tunisienne. Trop de
mensonges, trop de falsifications ont jeté un voile opaque
sur la véritable histoire de la Tunisie moderne ( Exemple :
un article venimeux paru dans le journal du parti destourien
l'Action du 15 décembre 1974).
La dernière raison qui m'a incité à écrire ce livre, ce sont
les élections présidentielles et législatives du 3
novembre 1974 qui ont été « escamotées » dans le but
d'élire le « Combattant suprême » comme « président à
vie » et une assemblée législative basée sur des « listes
uniques » et antidémocratiques. Bourguiba avait aussi
désigné Hédi Nouira, son successeur et dauphin, comme du
temps de la royauté.
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DIX- HUITIEME CHAPITRE
Page 219

Un résistant tunisien dans les prisons


du parti destourien

Un « coup d'État » idiot...

A l'évidence, le « mauvais commandement » dans la


bataille de Bizerte en 1961 et ses conséquences
fâcheuses dans l'immédiat furent à l'origine de ce « coup
d'État » où figuraient de nombreux « Bizertins ».
Un grand malaise régnait en Tunisie dans le domaine
politique, et la conjoncture économique n'était guère plus
brillante. A cette époque, tout le monde critiquait presque
ouvertement la politique du gouvernement, les dépenses
intempestives, pour ne pas dire extravagantes, dans la
construction et la décoration des « palais de Bourguiba
» et des membres de sa « cour »...
A cette période également, les produits de consomma-
tion devenaient de plus en plus chers et plus rares, en
particulier l'huile d'olive, aliment de base du peuple
tunisien.
Le favoritisme, et notamment celui possédant un
caractère « régionaliste » 2 était et demeure toujours

1.Dépassant les beys de Tunis, Bourguiba a fait construire et


aménager une dizaine de palais, grands et petits, à Carthage, La
Marsa, Tunis (rue du 1" juin), Skanès, Le Kef, Rekkada (région de
Kairouan), Monastir (Médina), Mornag, Aïn-Relal, Ben-Mtir
(Région d'AïnDraham), Zaghouan, Ousseltia, etc. Le plus
souvent, la décoration en fut confiée à Leleu Deshays de Paris qui
se fait payer à coups de millions de dollars, sommes exigées par lui
pour décorer les palais du roi Fayçal d'Arabie Séoudite...
2- Je cite le cas de Hassan Belkhodja, ancien ministre, ancien
PDG de la BNA, de la sriL, de la sNrr, du Magasin général, de la
Centrale laitière, de la Sté Nestlé, de Tunisie-glaces, de l'Office du
Commerce et même de la maison de coiffure Jacques Dessanges
où la majorité des employés sont de « Ras-Djebel » de son pays
natal.
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Monnaie courante en Tunisie. Il suffit d’être le


« protégé » ou « l’enfant du village » de monsieur X ou
de madame Y pour accéder aux plus hautes fonctions,
pour bénéficier des avancements les plus rapides, pour
obtenir les licences d’importation les plus recherchées,
pour disposer du maximum de devises étrangères de la
Banque centrale et même pour faire passer des « valises
intouchables » par la douane...
Tous les membres des familles Bourguiba, Ben Ammar,
Bouzgarrou, Caïd-Essebsi, Ben Salah, Ladgham,
Nouira, etc., étaient nantis et bien nantis. Tous ceux qui
appartiennent aux cadres du Néo-Destour et de ses
organisations intitulées « nationales » jouissaient et
jouissent toujours des plus larges facilités pour
obtenir des prêts « non remboursables » afin de
construire des petits palais ou des villas majestueuses
dans les quartiers résidentiels de Tunis et autres grandes
villes, et de somptueuses résidences estivales aux
bords des plages à la mode... Bref, cette époque de
népotisme imitait fortement la situation de la Syrie
après le désastre de la Palestine en 1948 et l'état
d'esprit de la population à la veille du coup d'État de Hosni
Zaïm en 1949.
Je venais de démissionner de la Société Esso Standard
pour désaccord flagrant avec les nouveaux directeurs et
avec leur politique injuste et discriminatoire. J'avais
acheté une nouvelle villa à côté de la mienne et décidé
de créer une société de produits cosmétiques après m'être
associé à un ingénieur allemand, spécialiste en la matière.
J'étais sur le point d'obtenir un prêt bancaire pour financer
ce projet industriel.
Très heureux auprès de ma femme Dalila qui m'avait
donné deux beaux enfants, une fille Ashraf et un garçon
Kaïs, j'avais assuré un logement confortable à mes vieux
parents à mes côtés à Mégrine-Côteaux et j'élaborais de
grands projets pour l'avenir. J'investis toutes mes écono-
mies dans cette affaire de produits cosmétiques et
descendais rarement à Tunis évitant les fréquentations et les
cafés. Sur le point de partir à Paris pour acheter les
machines et
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
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Les emballes, mon visa (3) pour la France était prêt. Je


passais mes moments de loisirs à écrire et à dactylographier
cette « histoire de la resistance tunisienne ». ignorant tout du
complot qui se tramait et du coup d’Etat qui se preparait,
j’avais passé le reveillon de noel 1962 avec ma femme
Dalila au restaurant de l'aéroport Tunis-Carthage. C'était le
24 décembre 1962.
Le 25, je fus arrêté et ma villa investie par une
quinzaine de policiers de la redoutable brigade de la
Sûreté de l'État ou la BSE, c'est-à-dire la «
Gestapo » de Bourguiba.
Ainsi, ce coup d'État inintelligent et stupide dont
j'ignorais totalement l'existence, devait m'être fatal et mit
une fin tragique aux plus beaux jours de ma vie.

La haine implacable de Bahi Ladgham

J'appris par les journaux l'arrestation des organisateurs du


complot. Parmi eux figurait Lazhar Chraïti qui avait
servi sous mes ordres comme simple soldat en Palestine
et en Syrie. Il comptait parmi les volontaires de Palestine
que j'avais formés sur les hauteurs du Golan et à qui
j'avais donné l'ordre de retourner en Tunisie pour préparer
le commando de la « Résistance tunisienne » contre
le colonialisme étranger.
Durant la révolution en Tunisie, Lazhar avait acquis une
grande réputation dans la région de Gafsa d'où il était
originaire. Il avait bien appliqué mon enseignement
militaire et de ce fait était devenu un grand résistant.
Toutefois, illettré et inculte, il fut débauché par les
honneurs et les avantages matériels que lui avaient
accordés Bourguiba, Bahi Ladgham et Taïeb Mehiri. Il
vivait comme un prince dans le palais beylical
d'HammamLif et avait obtenu de nombreuses licences
de transport ainsi qu'une ferme à Goubellat. Ces privilèges
ne représentaient que des artifices pour mieux disposer
de lui à leur guise. Mais de ce fait, Lazhar Chraïti
devint arrogant et insolent avec tout le monde, et même
avec moi, son chef

3-A l'époque le système de visas avec la France existait encore.


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dans la résistance…cela dit, il était le seul dirigeant du
complot que je connaissais, et vu son attitude arrogante à
mon égard, je l’ai toujours évité dans les rues de Tunis.
Malgré ma circonspection, on a voulu retrouver un lien
quelconque et une connivence entre Lazhar Chraiti et moi-
même.
Mû par un étrange pressentiment, je pris la précaution de
ranger, le 23 décembre 1962, tous les papiers et
documents concernant mon livre dans une mallette
métallique que j'ai ensuite enterrée dans un lieu sûr, à
l'insu de tout le monde, y compris de ma femme
Dalila. Cette précaution s'avéra nécessaire ; quarante-
huit heures plus tard, les terribles policiers de la BSE
investirent ma villa pour profaner l'intimité de ma
chambre à coucher et m'arrêter dans mon lit. Les
policiers de la « Gestapo tunisienne » se sont
dispersés pour fouiller de fond en comble toutes les
pièces et tous les recoins de la villa et du jardin. Munis de
pelles et d'outils de jardin, ils ont exploré le stock
d'anthracite destiné au chauffage central à la
recherche de ce fameux manuscrit sur l'« histoire de la
Résistance tunisienne »... Bahi Ladgham avait eu vent de
l'existence de ce livre et appréhendait de redoutables
révélations sur son compte. Je sus plus tard que les « trois
officiers révolutionnaires » d'Hammamet, Hattab
Boughzala, Mongi Sarrey et Hédi Mankaï, avaient dévoilé
l'existence de cet écrit à Bahi Ladgham. Manifestement
il avait alors dépêché ses « gorilles » de la BSE pour
m'arrêter en insinuant à Bourguiba que j'étais la « tête
pensante » du complot.
Heureusement pour moi, j'avais négligé de retirer de
mon bureau un avant-projet du livre tout à fait à ses
débuts, contenant seulement les trois premiers chapitres
écrits à la main. En effet, j'avais repris mes mémoires dès le
début sous forme dactylographiée et avait oublié
l'avant-projet. C'est ce manuscrit qui fut découvert par les
policiers de la BSE et ils s'en contentèrent. Sur-le-
champ, ils ont abandonné leurs recherches et
emporté avec eux le manuscrit et mon passeport. Fait
surprenant, au fond d'un grand tiroir de mon bureau, les
policiers n'avaient pas repéré une boîte métallique
contenant deux millions de francs que je destinais au
financement de ma société, ainsi
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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Que mon revolver accompagné du permis de port


d’armes en règle. Les policiers auraient pu, s’ils les
avaient découverts, s’emparer de l’argent et du
revolver pour m’enfoncer encore plus par leurs
accusations.

Le chef de la brigade de la Sûreté de l'État s'était


déplacé en personne pour diriger l'opération. Par chance,
Tahar Mokrani me connaissait bien depuis longtemps et
n'ignorait pas mon passé de patriote et de résistant envers
le colonialisme. Même plus, il avait assisté à la
grande réception organisée en mon honneur par tous les
commissaires de police lors de mon retour d'exil et de la
« période de gloire éphémère » de 1956. Il avait aussi
entendu tous les discours élogieux qui m'avaient été
adressés en ma qualité de « héros national » issu de la
police.
Tahar Mokrani me prit à part dans la cuisine, et en tête à
tête il me demanda amicalement si j'avais quelque chose
à me reprocher. Je l'avisai qu'il s'agissait d'un coup fourré
émanant de Bahi Ladgham, mon ennemi numéro un. « Je
me suis douté qu'il y avait quelque chose de louche dans
cette affaire », m'avoua le chef de la BSE. « De toute
façon ne craignez rien, vous êtes entre les mains amies... »
Ma femme Dalila se conduisit très courageusement et
très dignement devant le malheur qui s'abattait sur nous ;
elle s'opposa à ce que j'embrasse les enfants de peur d'un
élan de faiblesse. Avant de sortir de ma villa, encadré
par deux grands gaillards que j'avais reconnus comme
étant des « tueurs » au service du régime, je proférai
à Tahar Mokrani devant tous ses policiers : « Comme
ça, vous quittez mon domicile sans boire le café
traditionnel... ». « Le moment est mal choisi pour boire
le café » récrimina le chef de la brigade de la Sûreté de
l'État.
Ma fille Ashraf, alors âgée de trois ans et demi avait
suivi de ses beaux yeux bleus écarquillés jusqu'à la
porte ces étranges messieurs amenant son « papa » vers un
destin inconnu...
Un défi politique...
Arrêté le 25 décembre 1962 à dix heures du matin, je
fus conduit sans les locaux de la brigade de la Sûreté de
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L’Etat, au troisième étage de l’immeuble de la Sureté
nationale, avenue Bourguiba. On m’avait placé seul dans un
bureau. J’y remarquai un lit à coté d’un radiateur bien chaud.
Le premier policier chargé de ma surveillance était jeune et
bien sympathique. En bavardant on s'est trouvé les amis
communs. Il me glissa alors en cachette le journal lu matin
relatant les détails du complot ainsi que les noms le tous ses
organisateurs. Mon nom n'y figurait pas.
Vers treize heures j'ai reçu un maigre sandwich, puis je ne
suis endormi, estimant pouvoir le faire en toute
quiétude. Hélas, après la fermeture des bureaux et le
'épart de tous les fonctionnaires de la Sûreté nationale, je Us
éveillé par d'atroces cris de douleurs provenant des pièces
avoisinantes. Je réalisai promptement que l'interrogatoire
nocturne commençait... Je ne peux décrire ici ce lue j'ai
entendu ce soir-là : tortures, supplices, cris inhumains,
coups de cravache, étouffements à l'eau, brûlures à la
cigarette et à l'électricité, supplice de la bouteille, etc. Je
ne pouvais en croire mes oreilles et n'imaginer vivre en
plein vingtième siècle, dans une Tunisie moderne et
indépendante sous la présidence de Bourguiba. Un policier
de stature colossale fit irruption dans la pièce où j'étais, une
cravache à la main et tout en sueur à force de frapper les
détenus. Me regardant, il me lança : « Estime-toi heureux de
ne pas subir le même sort puisque tu es libre... »
Même les policiers qui assuraient le service de nuit
arboraient un air dégoûté et grinçaient des dents. L'un
Parmi eux, un vieux, remarqua : « C'est une honte, on a
jamais vu ça même du temps du colonialisme français. »
Après le casse-croûte du soir, je tentai de me
endormir, mais les cris, les hurlements, les supplices et les
tortures qui continuaient de plus belle, me réveillaient
constamment. Vers trois heures du matin, après une
accalmie, des policiers en civil, ceux de la BSE, me tirèrent u
sommeil et me conduisirent dans un autre bureau où se
trouvaient un secrétaire et un inspecteur de police. Au
passage, j'ai remarqué que tous les bureaux à droite et à
gauche du long couloir regorgeaient de prisonniers couchés
même le sol. Toutes les portes demeuraient ouvertes pour
faciliter la tâche des policiers qui les surveillaient et des
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« gorilles de la BSE » qui les torturaient afin de leur soutirer
des aveux…
Mon tour était venu pour l’interrogatoire ;je m’attendais au
pire…

Le secrétaire me questionna sur mon identité et mon


curriculum vitae. Au fur et à mesure que je parlais, il
prenait des notes en arabe. Puis il me posa des questions
d'ordre politique, désirant connaître mes idées et opinions.
On abordait la phase dangereuse de mon interrogatoire.
J'étais déterminé à tenir tête à mes ennemis et à jouer le
tout pour le tout, à leur affirmer tout haut ce que la
majorité du peuple tunisien pensait tout bas. Je rapporte ici
ce dont je me souviens de l'interrogatoire et des réponses
auxquelles j'avais tenu à donner un caractère de « défi
politique » :
— Que pensez-vous du régime présidentiel ?
— Je suis républicain et je pense que le président de la
République doit être au-dessus de tous les partis
politiques, car il ne peut être en même temps « juge et
partie » en gardant la présidence d'un parti unique... Il doit
considérer tous les Tunisiens sur le même pied d'égalité,
quelle que soit leur opinion politique.
— En somme, vous êtes contre le système du parti
unique ?
— Parfaitement, dans tout pays civilisé, il faut qu'il y ait
une opposition constructive pour mettre un frein aux
abus du régime au pouvoir. Si la possibilité m'était donnée,
je n'hésiterais pas à créer un parti d'opposition légalement
constitué.
— Et quel serait le programme de ce parti ?
D'abord, demander la dissolution de l'Assemblée nationale
parce que ses membres sont « élus » d'une façon illégale
suivant des listes uniques, ou simplement nommés.
Demander de nouvelles élections législatives pour un
Parlement librement choisi. Renouveler les élections
municipales qui ont été jusqu'à ce jour des « mascarades ».
Respecter la Constitution tunisienne. Libérer les
prisonniers politiques. Libérer le commerce intérieur
et extérieur. Donner toutes les libertés d'expression, de
presse, de réunion, etc. prévues par la Constitution.
Respecter la religion et la langue du pays.
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- Et en politique étrangère ?
- Suivre une politique de neutralité entre les deux blocs.
Renforcer les liens d’amitié avec les pays arabes en
general et ceux du Maghreb en particulier.
Le secrétaire et l’inspecteur de police ont manifesté de la
convenance envers moi ; le premier avait même tiré de
sa poche une belle pomme et un canif pour l’éplucher.
J’ai déguster cette pomme avidement car j'étais affamé.
— Je souhaite, ajouta le secrétaire de police, qu'un
jour vous deveniez le président d'un parti d'opposition et
que vous me preniez comme secrétaire particulier...
Cet interrogatoire fut dactylographié le lendemain en
sept exemplaires que l'on me pria de signer après lecture.
Je suis persuadé que ces copies étaient destinées au
président Bourguiba, à Bahi Ladgham, au juge
d'instruction, etc. Depuis ce moment-là tous les
commissaires, secrétaires et les inspecteurs de la BSE
m'ont traité avec respect et courtoisie. Tahar Mokrani
donna l'autorisation à ma femme, Dalila, de m'apporter
deux fois par jour un couffin bien garni de nourriture, de
vêtements de rechange et même d'un rasoir électrique
dont je me servais régulièrement. Je tenais à me
maintenir en bonne forme comme pour défier mes
ennemis.
Ma femme mit à profit l'argent qui avait
miraculeusement échappé aux recherches de la BSE
pour me gâter à l'extrême en venant régulièrement me
porter un repas bien chaud, une bouteille thermos pleine
de café ou de thé, de quoi nourrir plusieurs personnes.
Je profitais de cette aubaine pour glisser de la nourriture
aux prisonniers des chambres avoisinantes, grâce à la
complicité des policiers bien aimables. J'offrais du café
ou du thé à ces mêmes policiers chargés de ma
surveillance ; en contrepartie, ils me fournissaient des
nouvelles de la ville ou introduisaient de façon discrète
livres et journaux. Certains me passaient même de petits
transistors munis d'écouteur individuel. Ainsi le temps
s'écoulait plus vite. D'autres me rapportaient les échos
de ma famille. Tout le monde semblait convaincu de
mon innocence ; je racontais à tous les policiers que
c'était un coup monté par Bahi Ladgham.
Tahar Mokrani fit preuve de générosité en autorisant ma
femme et ma fille Ashraf à me rendre visite secrètement
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A l’insu des « tueurs du régime » dont il se
méfiai. Il me faisait patienter en m’expliquant que
ma mise en liberté était une question de jours, il
attendait les ordres « d’en haut » pour me
relâcher. Mais ces ordres tardaient à se prononcer
car ils devaient fatalement émaner de Bahi
Ladgham... Et c'est ainsi que j'ai passé le mois du
Ramadan de 1963 dans un bureau de la BSE ; je fus
attaché à le jeûner comme d'habitude. Puis survint l'Aïd-
Esseghir, puis la fête de l'indépendance... du 20 mars
1963 dont j'entendais les manifestations au loin et
distinguais les illuminations sur l'avenue Bourguiba.
Le jour de l'Aïd, me rendant aux toilettes, je passai
devant le bureau de Tahar Mokrani quand ce dernier
m'invita à venir auprès de lui. Je lui souhaitai bonne fête et
il m'embrassa selon la tradition tunisienne puis me dit :
« J'espère que vous serez bientôt libéré et lorsque vous
sortirez vous apprendrez que j'ai sacrifié ma situation pour
vous sauver la vie... »
Quelques jours après, Tahar Mokrani était remplacé par
M'Hamed Ali Gasri, nouveau chef de la BSE. Aussitôt
les deux couffins quotidiens de ma femme ont été
supprimés et le régime auquel j'étais soumis devint plus
dur. Un brave policier compatissant m'apporta un impor-
tant volume de six cents pages que j'ai réellement
« dévoré » en deux jours au risque de léser ma vue : il
s'agissait du premier tome du Comte de Monte-Cristo
d'Alexandre Dumas. En lisant ce récit, j'eus le
pressentiment que j'allais subir les mêmes tortures et
le même calvaire que celui de l'homme injustement jeté
dans une cellule du château d'If par le procureur du roi...
sans procès ni jugement, sur une simple « lettre de cachet
» et selon le « bon plaisir » d'un homme malhonnête et
tout-puissant...
Plus tard, j'appris que le brave Tahar Mokrani avait
effectivement sacrifié sa carrière et son avenir en
refusant de découvrir un acte me compromettant, voire de
falsifier la vérité et de « confectionner » une preuve pour
satisfaire Bahi Ladgham...
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DIX – NEUVIEME CHAPITRE

Les miracles de la cellule numéro onze


Page 229

Le juge d'instruction militaire

Au début d'avril 1963, quelques jours s'étaient écoulés, deux


« gorilles » ou tueurs professionnels, nommés Hédi Kacem
et Khalifa m'ont ordonné de m'habiller et de ramasser
mes effets car j'allais sortir... Ils m'ont poussé puis
encadré dans une traction noire jusqu'au siège du
tribunal militaire, boulevard Bab-Menara, dans l'immeuble
du ministère de la Défense nationale. Ils m'ont introduit
auprès d'un jeune officier, juge d'instruction militaire, très
arrogant et suffisant, qui me posa de nombreuses questions
relatives à mes rapports envers les trois officiers « révolu-
tionnaires » d'Hammamet, avec le dessein de m'accuser du
crime de « détournement d'officiers de l'armée tunisien-
ne ».
J'ai nié énergiquement cette accusation, cousue de fil
blanc, et demandé qu'on me traduise devant un tribunal
pour me défendre publiquement et confondre mes enne-
mis. Au même instant, j'ai fait enregistrer par procès-
verbal une protestation contre mon arrestation illégale et
ma détention inique et injuste. J'accusai les trois officiers
d'Hammamet de fausses déclarations et signai un
procès-verbal dans ce sens. Puis le juge d'instruction
me remit entre les mains des deux policiers qui attendaient
dans le couloir, avec un billet d'écrou. Je constatais alors
que les jeux étaient faits ; mes ennemis ne voulaient pas
démordre, ils s'opposaient à me rendre ma liberté car tel
était le « bon plaisir » de Bahi Ladgham qui ne m'a
jamais pardonné notre querelle de Tripoli ni mes
révélations à Wassila
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Bourguiba, la présidente qui avait su faire « chanter » celui-


là à l’insu de Bourguiba. Ce chantage éhonté me causait un
grave préjudice…

Dans le pavillon cellulaire au « Zendala »


Après vingt heures, encadré par mes deux « anges
gardiens », Hédi et Khalita, munis du bulletin d'écrou, je
fus mené tout droit à la prison civile et confié à la
direction de cette prison d'apparence extérieure banale et
normale. Mais l'on m'incarcéra dans le pavillon cellulaire
où l'on met les prisonniers politiques ; celui-ci exhibait
un aspect lugubre et promettait un régime inhumain. On
l'appelle « Zendala ».
Les gardiens de ce pavillon respectaient le règlement à la
lettre : ils ont commencé par me fouiller, après m'avoir
déshabillé, à la recherche de je ne sais quelle arme.
Ils m'ont retiré ma ceinture et les lacets de mes souliers
et gardé mon cabas avec les objets qu'il contenait, y
compris le rasoir électrique. En échange je reçus trois
couvertures grises et fus conduit dans un long couloir
d'une cinquantaine de mètres de long, six mètres de large et
approximativement dix mètres de haut. A droite et à
gauche étaient disposées des cellules condamnées par
des portes en fer munies d'une petite chicane fermée de
l'extérieur par un battant et autorisant juste le passage
d'une gamelle et du pain, et une petite oeillère réservée à la
surveillance des prisonniers.
Tout ce pavillon était isolé par deux grands portails
métalliques et au fond du long couloir couvert étaient
disposés une fontaine et deux W.C. dissimulés par un
muret haut d'un mètre. Le tout, barbouillé d'une peinture
à l'eau, couleur marron foncé, imposait à ce pavillon un
aspect lugubre et triste.
On m'avait choisi une cellule centrale à deux portes en fer
car certaines d'entre elles ne possédaient qu'une porte.
C'est dans la cellule numéro onze que je fus jeté un soir
d'avril 1963 : c'était l'une des cellules réservées aux
condamnés à mort considérés comme très dangereux...
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La grande peur…arme de Bourguiba

Seul, désabusé, affamé, transi, le cœur gros, je me suis


effondré sur mon matelas en crin, très mince, jeté à même
le sol en ciment, dans une pièce de trois mètres et demi de
large, quatre mètres et demi de long et six de haut
environ. A trois mètres du sol se trouvait une fenêtre
grillagée munie d'une double rangée de barreaux en fer,
donnant sur la cour de la prison. Toute évasion s'avérait
impossible.
Dans la pénombre, je réfléchissais à mon sort et priais
Dieu pour qu'il me fasse sortir vivant de ce grand
tombeau... pour condamnés à mort. De l'autre côté du
mur, de la cellule numéro neuf provenaient des cris
rauques et des lamentations lugubres, suivis de silence et de
ronflements assourdissants. De temps en temps, cette voix
haletante poussait des cris incompréhensibles. Elle
appartenait à un condamné à mort qu'on vint chercher un
peu plus tard ; il ne réapparut pas dans sa cellule...
Après la relève de minuit, j'entendis les portes des
cellules s'ouvrir brusquement les unes après les autres.
Les cris horribles des prisonniers que l'on frappait à coups
de ceinturons parvenaient à mes oreilles. Les fracas de
portes que l'on ouvrait et que l'on fermait et les cris
horribles se rapprochèrent de ma cellule ; mais les
gardiens ont dépassé la mienne pour perpétrer la
torture sur les autres prisonniers. Après une accalmie, je
me suis rendormi en remerciant Dieu de m'avoir épargné
cette humiliation et cette déchéance. Puis, brusquement,
la porte s'est ouverte et quatre gardiens conduits par un
colosse, Mustapha, firent irruption dans ma cellule. Je
me blottis dans un coin, les cheveux ébouriffés et l'air très
mesquin. Je m'attendais au pire. Mes membres
tremblaient de peur, la grande peur, celle qui fait claquer
des dents et donne froid jusqu'aux os... Mustapha, suivi
de ses collègues s'avança vers moi d'un air menaçant.
Tous quatre portaient des ceinturons à la main. Dans un
geste d'auto-défense, j'ai porté les deux avant-bras devant
ma figure. Après un moment d'hésitation et après m'avoir
fixé longuement, Mustapha et ses camarades se sont retirés
de ma cellule sans me frapper et sans dire un mot.
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J’étais le témoin du premier miracle de la cellule numéro


onze…
Voilà comment pour la première fois de ma vie, j’ai connu
la grande peur ; et pourtant, au cours de mes nombreuses
aventures et de ma vie mouvementée, j'avais frôlé la
mort au moins une vingtaine de fois. Cette odieuse
mésaventure m'avait cependant révélé un des secrets de
Bourguiba, l'une de ses armes les plus redoutables : il se
maintient au pouvoir en arborant un aspect et une allure de
grand démocrate... son arme secrète, c'est qu'il parvient à
inspirer la peur tant à ses ennemis qu'à ses amis ; ces
derniers le craignent tout en l'applaudissant, tout en
simulant de l'adorer...

Une cellule pas comme les autres

Durant ma vie remplie d'aventures extraordinaires et


dangereuses, j'ai toujours cru en Dieu et en ma bonne
étoile, même si je n'ai pas eu la chance de mener une
vie paisible et tranquille, comme je l'ai toujours
souhaité. Mais ces aventures singulières et réellement
vécues m'ont amené à croire encore plus profondément
à l'existence d'Allah et en sa toute-puissance. Malgré la
méchanceté des hommes, l'ingratitude de ceux à qui j'ai
rendu service, malgré les malheurs, les dangers, la
misère, le froid et la faim... une intervention divine m'a
toujours sauvé et une main invisible m'a toujours
guidé... J'ai pu vérifier ce phénomène dans la cellule
numéro onze où j'ai vécu durant plus d'un an sans recevoir
ni visites, ni lettres, ni journaux et sans les bons couffins
de ma femme Dalila, qui m'avaient protégé de la faim et de
la maladie ; ce trait l'avait rendue célèbre et respectée par
tous les policiers et même ceux de la redoutable BSE.
Le lendemain matin, après une interminable nuit,
froide et hallucinante, un rayon de soleil pénétra dans ma
cellule, filtrant à travers la fenêtre. Sur le sol, le rayon
donnait une image tamisée par le grillage ; il me procura un
grand bien-être ; cette clarté me rendait ma sérénité et
produisait sur moi l'effet d'un baume bienfaisant. Ce trait de
lumière couleur or illuminait mon cœur et ma cellule,
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Zendala. J’avais commencé à explorer les détails de ma


geôle, vide en apparence, mais en réalité j’avais noté sur les
murs incomplètement barbouillés d’une peinture à l’eau
une alternance de taches sombres et claires. Assis sur mon
matelas replié, je regardais avec insistance ces taches qui
prenaient avec le temps une morphologie expressive :
ainsi ce premier rayonnement lumineux avait fait
apparaître le nom d'Allah en arabe, qui n'avait pas été
tracé par une main d'homme ou d'un prisonnier précédent.
A côté de ce nom, qui avait amené en moi des
dispositions plus paisibles, je distinguais une autre
image, celle d'un grand cerf (1). Cette apparition m'avait
rendu toute confiance en moi-même.
Un gardien vint ouvrir la porte de ma cellule pour
m'appeler dans le bureau du pavillon cellulaire où l'on me
fit changer de vêtements. Mon costume civil et mes
sous-vêtements furent remplacés par des effets
rugueux couleur kaki, un pantalon militaire et une veste
munie d'un capuchon. Une longue tunique marron
foncé, en laine mêlée de poils de chameau — un
gadrou — devait me couvrir tout le corps. On m'offrit
de choisir entre mes souliers sans chaussettes ou mes
pantoufles qui se trouvaient dans mon cabas. Un
gardien compatissant me suggéra les pantoufles, plus
souples et plus chaudes. Puis, ce même gardien
charitable convoqua un autre prisonnier de droit
commun, un des coiffeurs de la prison. Après, on me fit
couper tous mes cheveux avec des cisailles de
chien... en position agenouillée. Il s'agissait en effet de ces
grandes cisailles qu'utilisaient certains Espagnols pour
tailler les poils de leur chien. Cet acte représentait
pour moi le comble de la gardien me chuchota : «
Azzedine, ne t'en fais pas, cela passera, tous les
membres de ta famille vont bien. » Ces paroles
réconfortantes provenaient d'un ami de la famille qui
m'avait reconnu. Ensuite je réintégrai ma cellule numéro
onze.
M'étant rappelé un principe psychologique appris à
l'occasion de mon baccalauréat : « Le moral influe sur le
physique et le physique influe sur le moral »... je décidai
(1). Mon totem scout est « Cerf persévérant ».
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d’organiser ma vie de cellule en conséquence pour ne
pas sombrer dans le désespoir et pour ne pas perdre la
notion du temps.
Mon premier acte consista à mesurer la diagonale de
ma cellule ; je dénombrai cinq enjambées, or, du
temps de l'académie militaire de Syrie, j'avais talonné
mon enjambée approximativement à un mètre. J'évaluais
donc cette diagonale à cinq mètres environ. Je pris la
résolution de parcourir quotidiennement cinq kilomètres
en faisant la navette d'un coin à un autre, suivant la
diagonale, et je comptais avec mes doigts le nombre de
trajets effectués. Grâce à la cuillère jointe à la gamelle
que l'on m'avait confiée, je faisais une petite marque
sur le mur, sur une tâche claire, pour que cette trace ne
soit pas perceptible par les yeux inquisiteurs des gardiens.
Ces mêmes marques journalières me servaient
également de calendrier et je pouvais savoir ainsi
l'indication du jour et du mois avec exactitude dans ma
tombe cellulaire. C'est ainsi que du 1er avril 1963 au 31
mai 1964, j'avais arpenté cinq kilomètres multipliés par
425 jours, soit deux mille cent vingt cinq kilomètres. Je
parcourais trois kilomètres le matin et deux l'après-midi, et
pratiquais simultanément des mouvements de culture
physique et de boxe afin de maintenir une même condition
musculaire dans mes membres supérieurs et dans mes
membres inférieurs. Cette activité corporelle ainsi que
mes prières quotidiennes me procurèrent une grande
sérénité morale, spirituelle et physique. J'avais
remarqué sur le pantalon que je portais, de nombreux
boutons dont je pouvais me passer. J'arrachai ces boutons
les uns après les autres, puis avec un fil de couverture, j'ai
fabriqué un petit chapelet pour l'égrener et dénombrer les
kilomètres que je parcourais.
Avec le temps, d'autres signes me sont apparus sur le mur :
un gros poisson, considéré chez nous en Tunisie comme un
porte-bonheur, un œil portant un regard vengeur que
j'ai dénommé « l'œil de Monte-Cristo »..., dans un coin
de la cellule, la tête d'un vieillard barbu, intitulé « Abbé
Faria » de l'histoire du comte de MonteCristo...
C'est ainsi que se sont manifestées dans mon esprit, durant
mes longues heures de solitude, de réflexion et de
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
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prières, certaines vérifies ou simplement des suppositions


sur la fin tragique de certains héros de la lute nationale,
héros qui embarrassaient la réputation et l’égocentrisme du
« combattant suprême », Habib Bourguiba…tells que
Moncef Bey, Farhat Hached, Habib Thameur, Ali Bel-
haouane, Ahmed Mongi Bali, Sahbi Farhat. Je ne cite
pas le cas de Salah Ben Youssef... avec qui j'étais en
querelle mais dont je n'ai pas approuvé l'assassinat en
Allemagne par les « tueurs » de Bourguiba.
Il y avait là, pour les journalistes et les historiens
professionnels, des travaux de recherche à mettre en œuvre
pour expliquer au grand public certains points d'interroga-
tion relatifs à la mort plus que suspecte de ces héros de la
lutte nationale.
Tout ce que j'ai vu et entendu au cours de ma longue
détention me pousse à croire que les dirigeants actuels de la
Tunisie indépendante sont capables du pire..., pour eux, «
c'est la fin qui justifie les moyens », comme l'a écrit
Machiavel dans le Prince. Je n'insiste pas sur la mort en
prison d'anciens ministres qui avaient collaboré avec la
France, tels que Mohamed Saad-Allah, M'Hamed Din-
guizli, Taïeb Belkhiria...
Le « garoun » d'un marron presque noir que je portais
durant la période hivernale, possédait un col très dur qui
m'irritait constamment la nuque ; cela engendrait une forte
douleur et m'occasionna à la longue une pustule, d'abord
petite, qui se développa par la suite à tel point que le sang
et le pus coulaient en permanence. J'ai réclamé des soins
médicaux, mais sans résultat malgré mon insistance... Le
médecin affecté à la prison était le « radiologue »
Ahmed Ghrab, frère de Mohamed Ghrab à l'époque
directeur de l'Administration centrale et communale (2).
Avec l'approche de l'hiver 1963, alors que je m'attendais
à obtenir davantage de couvertures pour lutter contre le
froid atroce de la cellule numéro onze, un gardien
m'ordonna de remettre une des trois couvertures dont je
disposais... J'ai protesté énergiquement, une fois de plus
sans aucun résultat. Comme le froid glacial me faisait
frissonner jusqu'aux os, je me posai une couverture sur les
(2). Ex secrétaire général adjoint à L'ONU.
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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épaules pour effectuer ma marche quotidienne ; mais le
gardien m’a commandé brutalement : « enlève la couverture,
c’est défendu… ! ». la fenêtre de la cellule ne possédait pas
de vitre et pourtant durant les nuits très froides, les gardiens
ouvraient la petite chicane de la porte en fer pour créer un
courant d'air glacial, avec le dessein de rendre malades les
prisonniers politiques, de causer une pneumonie ou une
tuberculose.
Pour lutter contre le froid, lorsque la chicane restait fermée,
je ramassais les déchets de laine et le coton qui tombaient de
mes couvertures de mauvaise qualité, en les pliant le matin.
Je les dissimulais dans ma poche jusqu'au soir, puis avant de
m'endormir je bouchais les fentes des interstices de la porte
avec ces résidus roulés entre les mains sous forme de
boudins. Ainsi, je parvenais à éliminer les courants d'air et à
maintenir dans ma cellule une chaleur relative.
Le règlement de la « Zendala » voulait que les
prisonniers ne puissent se rendre aux toilettes que
« quatre » fois par jour pour boire et pour satisfaire leurs
« besoins » les plus naturels... Malheur à ceux, dont j'étais,
qui avaient soif.

Confrontation avec les officiers révolutionnaires


Tout au long de ma détention dans la cellule numéro onze,
je ne fus autorisé qu'à une seule sortie... destinée à me
présenter devant le juge d'instruction militaire afin de
répondre de je ne sais quel crime !
Affublé de l'infâme « gadroun », la tête cachée sous le
capuchon ou plutôt sous la «
cagoule », les cheveux coupés à
ras avec des Cisailles pour chien, escorté de deux
« gorilles » de Bourguiba, je fus conduit devant un jeune
« officier » à l'allure très « destourienne », arrogant et
insultant. Une confrontation avec le « cher petit cousin »
Hattab Boughzala et ses deux amis, Mongi Sarray et Hédi
Mankaï, les trois officiers « révolutionnaires » d'Hamma-
met, devait avoir lieu...
D'abord mis en présence Hattab Boughzala, ce dernier a
tenté l'impossible pour m'enfoncer irrévocablement dans
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un bain de mensonges et d’accusations fantastiques. Après,
ce fut le tour de Mongi Sarray qui, à l’image de son
prédécesseur, a bien récité la leçon apprise….Le juge se
contenta de ces deux témoignages « préfabriqués » et me fit
sortir de son bureau. Dans le couloir, je croisai Hédi
Mankaï qui attendait son tour, assis sur un banc. En
réponse à mon regard fulgurant il mima un geste
d'impuissance commun chez les Tunisiens quand ils disent «
Allah Ghaleb » (Dieu est plus fort)...
Avant de monter dans le camion qui devait me ramener dans
ma cellule, j'ai entrevu le « colonel » Salaheddine Bali,
procureur général au tribunal militaire et frère de Mongi
Bali. Au passage, je l'ai hélé par son nom pour solliciter son
aide. Mais Salaheddine Bali qui me connaissait bien,
baissa la tête, simulant ne pas me voir ni m'entendre.
Puis il disparut en vitesse dans un bureau adjacent.
Après mon unique « sortie », je me suis encore
morfondu dans mon cachot jusqu'au 31 mai 1964 avant de
respirer enfin l'air pur et de contempler en face le beau ciel de
notre Tunisie indépendante, mais pas encore libre...

Un rêve étrange

Dans cette solitude et ce silence absolus, loin du


monde, loin de la famille, sans livres, sans journaux ni
nouvelles, dans ce vide extraordinaire, il m'arrivait très
souvent de rêver durant mon sommeil. J'ignore si c'est un
phénomène psychologique et si cela est arrivé à tous ceux
qui ont souffert comme moi au fond d'une cellule glaciale et
lugubre, mais ces songes étranges et fantastiques me
permettaient de passer de longues nuits et d'oublier ma vie
de caverne.
Un soir du mois du Ramadan 1964 que j'ai jeûné
comme d'habitude, je vécus un rêve extraordinaire que je
rapporte sans détour au lecteur :
« Dans une grande salle, je distinguais un homme sur une
estrade élevée, derrière une grande table jonchée de livres. Il
prononçait un discours devant une assistance qui
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applaudissait. Je me suis levé et dirigé vers la table d’où j’ai
jeté tous les livres à terre en affirmant à l’orateur : « tais-
toi, tu es un menteur !! ». Puis quelqu’un m’invita à me
rendre vers une autre grande salle avoisinante dont la porte
séparait deux grandes colonnes assez étroites. Un homme
brun, très beau, aux épaules larges, de taille moyenne, me
demanda de m'approcher de lui en posant sa main sur son
épaule, il me dit : " Tu seras mon... ". Sans lui laisser le
temps d'achever sa phrase, je lui annonçai : " Mais, Seigneur
! vous aviez bien dit que vous étiez le dernier des Prophètes
!... ". " Mais mon fils, tu seras le chef qui sauvera ton
peuple... " me répondit-il.
Je rapporte ce rêve étrange et extraordinaire tel qu'il s'est
réalisé. Immédiatement après j'ai été réveillé, couvert de
sueur, par le bruit de la relève de minuit..J'étais à la fois très
ému et très bouleversé. C'était le miracle de la cellule
numéro onze.
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VINGTIEME CHAPITRE

En liberté provisoire !
Page 239

Le baise-main de Bourguiba...

Le régime sévère auquel j'étais soumis dans la cellule


numéro onze ne parvint pas à m'empêcher d'observer le
jeûne du Ramadan 1964 et de pratiquer les cinq prières
quotidiennes malgré les remarques désobligeantes de
certains gardiens, malgré le régime alimentaire qui restait
inchangé à l'occasion de ce mois. Surprenant les
conversations propres des gardiens, j'appris que dans
tout le pavillon cellulaire, seuls deux prisonniers n'observaient
pas le jeûne pour raison de santé. Ces agissements
représentaient une forme de résistance contre le régime
athée imposé par Bourguiba.

Je gardais toujours la notion du temps grâce aux petits traits


que j'inscrivais sur le mur, et espérais encore être libéré à
l'occasion d'une fête religieuse et nationale, l'Aïd-Seghir,
le 20 mars, le 9 avril, le 1°' mai... En définitive, vers la
fin mai 1964, après un an et cinq mois d'une détention
atroce, injuste et effroyable, sans jugement et sans avocats
— Lamine Bellagha et Abderrahman Abdennebi à qui j'avais
sollicité par écrit la défense de mes intérêts, s'étaient dérobés...
— le directeur de la prison vint me trouver dans ma cellule
pour m'enjoindre de rédiger une demande de pardon à
Bourguiba... Il avait apporté avec lui du papier, un stylobille
et un calendrier pour servir d'écritoire. D'un style en accord
avec les règles de la bienséance, je rappelai à Bourguiba ma
lettre d'appui adressée en mai 1955, avant son retour à Tunis.
En lisant ma requête, le directeur de la prison hocha la tête,
puis me
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confia : « Ce n’est pas une demande de pardon… », puis il


sortit de ma cellule en emportant la lettre.

Quelques jours plus tard, le 31 mai 1964 , on m’apporta mes


effets civils et on me demanda de quitter la prison. Le
président Bourguiba venait de me pardonner…je ne sais pas
quel crime !
Un commissaire de police, Hamda Nouaffak me
conduisit en voiture chez Mohamed Ghrab, ancien
directeur de l'Administration centrale, aujourd'hui
secrétaire ;énéral adjoint de l'oNu. Au cours d'une
discussion en tête
tête de plus de deux heures, j'avais insisté pour lui
prouver mon ignorance de l'existence du complot de 1962,
donc de mon innocence ; j'ai, bien entendu, évité
d'aborder ma querelle avec Bahi Ladgham, sachant que
tous les destouriens forment bloc entre eux. Puis Mohamed
signa le bulletin de mise en liberté provisoire... en me
recommandant bien de me tenir tranquille à l'avenir. Il
tendit le bulletin à Hamda Mouaffak qui attendait dans le
couloir du ministère de l'Intérieur. Le commissaire de
police, bien qu'ancien scout et « ami », me déposa chez
moi sans mot dire, même pas une parole amicale... (1)
Par bonheur, mes parents et ma famille au complet
étaient présents pour m'accueillir... j'avais eu des craintes
pour ma vieille mère de santé délicate. Ces retrouvailles
donnèrent lieu à une grande fête dans la famille ; puis,
je reçus un défilé ininterrompu d'amis et
d'admirateurs, venus pour me féliciter pour ma libération.
L'immense joie éprouvée auprès de ma fille Ashraf,
grandie depuis 1962, fut légèrement tempérée par la
rencontre de mon fils Kaïs ; celui-ci, trop jeune au moment
de mon arrestation, n'avait pas reconnu son père et avait
même manifesté un brin de jalousie contre cet intrus...
dans la famille. Ma femme Dalila avait fait preuve de
grand courage et de dignité depuis mon départ ; elle me
conta avec précision tous les événements survenus durant
mon absence, les humiliations, les souffrances qu'elle
avait endurées et l'attitude ignoble de mon « ami »...
Mongi Ben Taïeb, devenu à moitié fou. Elle me rapporta
l'attitude infecte du président
(1). Ce commissaire de police fut assassiné mystérieusement dans son
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bureau. Aucun communiqué n'avait paru à ce sujet.

Du tribunal Mahmoud Guermazi qui avait simulé


l’aider pour me faire libérer…
Parmi les visiteurs, se trouvait mon cher « cousin »,
Taoufik Torgeman, gendre de Wassila Bourguiba, la
présidente ; il était accompagné d'un autre cousin, Tahar
Danouni, l'homme à tout faire de la famille Ben Ammar.
Tous deux étaient présents dans le seul but de me sonder et
de s'assurer de mes véritables intentions pour l'avenir...
Feignant de ne pas prêter attention à leur véritable dessein,
je leur annonçai que ma situation financière était misérable
et que mes vrais cousins et amis seraient ceux qui
m'avanceraient un peu d'argent... pour m'aider à franchir
ce mauvais cap. Gênés et manifestement pris de court, les
deux « cousins » se levèrent précipitamment pour quitter
mon domicile sans dire un mot...
Quelques jours plus tard, je fus convoqué par Allala
Laouiti, secrétaire particulier du président de la
République. Dans son bureau de la Kasbah, il me
remit une enveloppe contenant cent dinars tunisiens, soit
mille francs environ (2), en me signifiant qu'ils émanaient
du président Bourguiba qui les mettait à ma disposition...
en compensation des souffrances endurées durant ma
détention en cellule. Il ajouta que le président de la
République demandait à me voir.
A l'heure fixée, je me suis rendu au palais de Carthage,
exhibant encore ma coupe de cheveux réalisée avec les
cisailles de chien... et la nuque saignante, mais pansée...
Patientant dans les salons admirables et très luxueux,
décorés par Leleu-Deshays de Paris, du palais de
Carthage, je ne pus m'empêcher de penser aux misères
endurées dans l'enfer de la cellule numéro onze.
Au moment où l'on m'invita à entrer dans le bureau de
Bourguiba, Wassila, la présidente apparut derrière une
porte entrouverte et me souffla textuellement : « Azze-
dine ! je t'en supplie, accepte n'importe quel travail que va
te donner le président... même celui de charretier (krarti en
arabe) ». Wassila Bourguiba s'était montrée en compagnie
(2). J'ignore si cette somme dérisoire correspond bien au
montant envoyé par Bourguiba, ou bien si Allala Laouiti en a
subtilisé la majeure partie..
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D’un courtisan véreux : Naceur Makhlouf, ancien


aide-pharmacien, bombardé à l’époque directeur de
la societé tunisienne de Banque STB grâce à la
présidente….le président me reçut dans son cabinet
de travail assez cordialement, arborant sa «
bonhomie » habituelle, comme si le passé n'existait
pas. Je l'ai remercié pour ma mise en liberté tout en
m'attachant à lui prouver mon innocence dans l'affaire
du complot de 1962. Puis, quittant m siège, il me somma
de rencontrer Bahi Ladgham, mon ire ennemi ; celui-ci
devait me confier un poste de [rection au sein de la
puissante société d'État STIL, dirigée ar Hassan
Belkhodja. Bourguiba me reconduit jusqu'à la porte de
son cabinet, et me tendit la main à la manière de amine Bey
pour le fameux baise-main... En ces circonstances
pénibles et redoutables, j'ai exécuté cet « ordre » du
résident afin d'exprimer ma soumission... en attendant
es jours meilleurs...
Les déboires continuent...
Bahi Ladgham me reçut froidement ; il estima
m'impressionner en m'assurant qu'il aurait pu me faire
condamner par le tribunal militaire pour « tentative de
détourne-rient d'officiers de l'armée tunisienne... ». Il
faisait illusion aux dénonciations des « trois officiers
révolution-mires », Hattabh Boughzala, Mongi
Sarray et Hédi vlankaï. Dépourvu de toute intention de
l'exaspérer, je iris la précaution de me taire et de laisser la
parole à mon ;nnemi le plus redoutable. En prenant congé,
il m'engagea r rendre visite à Hassan Belkhodja (3), à
l'époque PDG de la 3anque nationale agricole et de la
puissance Société tunisienne des Industries laitières «
STIL » ; celui-ci avait reçu des instructions et devait
me confier un poste de direction...
Rempli d'ardeur, je croyais avoir enfin atteint le terme le
mes déboires. Je me suis donc rendu à la BNA où je
rencontrai Hassan Belkhodja. C'était un homme trapu et
(3). Aujourd'hui ministre de l'Agriculture, il remplace Ahmed Ben
Salah dans sa puissance et son arrogance.
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Chauve, affichant un air faux et un regard fuyant. Une


antipathie franche se dégageait de lui. Par ces premiers mots
il me demanda ce que je désirais. Je me suis recommandé de
la part du président Bourguiba et de Bahi Ladgham.
Manifestement télécommandé par ce dernier, il m'incita à
remplir une demande d'emploi... pour parvenir à me
trouver un poste sans importance dans une petite
affaire qu'il voulait créer : les Magasins témoins de la
STIL... Je me découvris à nouveau acculé au pied du
mur sans l'alternative de répondre à cet affront que
venait de me lancer Hassan Belkhodja, digne
représentant de la mentalité destourienne... Il serait
superflu de narrer ici les insultes, les humiliations et les
misères que j'ai endurées de juillet 1964 jusqu'au début de
1966, date à laquelle je fus expulsé par la force sur
ordre de Hassan Belkhodja ; celui-ci m'avait dépêché
un commissaire de police pour m'obliger à quitter le
logement de fonction que j'occupais au-dessus de LAcrA,
sur la route de la Marsa, parce que j'étais devenu entre-
temps directeur de Tunisie-Glace, filiale de la STIL.
Je n'oublierai jamais cette nuit pluvieuse et glaciale de
décembre 1965 durant laquelle le commissaire de police
Jilani Baccar qui, sur instruction de son patron Fouad
M'Bazaa, ancien directeur de la Sûreté nationale et
compère de Hassan Belkhodja, voulait me faire évacuer de
force l'appartement que j'occupais avec ma famille.
Après ma sortie de prison, ma femme et moi, avions désiré
un troisième enfant. Par suite, ce soir-là, mes trois
enfants étaient alités présentant la rougeole. En raison de
leur état fébrile, le commissaire de police — ancien
camarade du lycée Carnot — avait reporté l'expulsion,
après consultation de son patron, Fouad M'Bazaa, jusqu'à
la guérison de mes enfants.
Je n'ai pas hésité à traduire Hassan Belkhodja en
justice, devant le conseil de prud'hommes ; et malgré la
toute-puissance de ce membre du Bureau politique du parti
destourien, j'ai gagné mon procès. Il fut contraint à me
payer des indemnités que je réclamais. Grâce à ce
dédommagement, j'ai fondé une petite agence de Public-
Relations et de traduction — la première en son genre en
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Tunisie –après m’être juré de ne plus travailler sous les
ordres de qui se soit…

Une autre déconvenue pénible et très blessante fut


l’attitude ignoble et insultante d’Abdelmajib Chaker,
promu directeur... du parti destourien. Il eut l'audace de
me qualifier publiquement de « traître » au cours de la
cérémonie organisée à l'occasion de la célébration du
trentième anniversaire de la création du mouvement scout
en Tunisie ; cette manifestation se déroulait à Bir-El-Bey en
août 1963, devant tous les scouts, routiers, louveteaux, chefs
et invités de nombreux pays arabes.

+
Complément d’informations sur la
tentative de Coup d’Etat de 1962 :
Les trois articles de Noura Borsali
parus à Réalités (hebdomadaire
tunisien)

La tentative de coup d’Etat de 1962,quarante ans après

Les raisons de la colère

Le complot de décembre 1962 : Fallait-il les tuer ?


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La tentative de coup d’Etat de 1962,quarante ans après


Il y a quarante ans, en Décembre 1962, les tunisiens apprenaient qu’une tentative de
coup ‘Etat avait été déjouée. Elle mêlait des officiers de l’Armée Nationale et un
certain nombre de civils. Nous consacrons un dossier à cet évènement en publiant
dans la partie arabe les témoignages de quelques-uns de ceux qui avaient
participé à cette tentative de coup d’Etat qui fut la première et la dernière de
l’histoire de la Tunisie. Dans la partie française, nous avons choisi des extraits du
rapport de synthèse daté du 18 janvier 1963 de la Direction de la Sûreté Nationale,
relatif aux péripéties de l’organisation de la tentative de coup d’Etat et aux derniers
préparatifs avant sa réalisation (1). Ces extraits relatent les divergences qui devait
grouper, le 18 décembre 1963, les officiers et les militaires qui devaient participer au
coup d’Etat. En fin de compte chaque groupe a tenu une réunion à part. Ce rapport
ainsi que les témoignages des acteurs de cet événement contribueront, nous
l’espérons, à éclairer nos lecteurs sur cette période de notre histoire.

“Entre temps, Hédi Gafsi s’était rendu chez Salah Hachani à la Cité Bouchoucha pour
l’amener à la réunion ; l’officier lui apprit qu’il attendait son collègue, le commandant
Ben Saïd et il lui demanda d’aller à La Marsa à la recherche de Kebaïer Maherzi
lequel, contacté, fit savoir qu’il viendrait à bord de sa voiture. A son retour chez lui,
Gafsi trouva Témime qui le mit au courant de tout ce qui s’était passé pendant son
absence ; sur ces entrefaites, arriva Kebaïer Maherzi ; Gafsi la pria de rejoindre le
domicile de Salah Hachani et lui apprit que tout le groupe était déjà parti vers le lieu
de la réunion.

Il était 20 heures 45 ; l’officier Maherzi quitta les lieux ; aussitôt après arriva Amor
Bembli qui informa Hédi de la décision prise par les militaires ; de son côté, Gafsi lui
apprit la décision des civils de se rendre à Ezzahra, ajoutant que Hachani, Meherzi et
Ben Saïd attendaient de rejoindre la réunion. En entendant Gafsi prononcer le nom de
Ben Saïd, Bembli pria son interlocuteur de lui prêter sa voiture pour aller à la
rencontre de ces officiers ; il se rendit chez Hachani où il les trouva ; mais il prit Ben
Saïd avec lui dans la voiture, sans dire à ses deux autres collègues où il l’amenait ; “ Je
serai bientôt de retour ”, se contenta-t-il de préciser.

Pendant que Hachani et Maherzi attendaient tout en ergotant sur les intentions
suspectes de Bembli et les raisons qui l’avaient poussé à les séparer de leur collègue
Ben Saïd, survint Hédi Gafsi à bord de la voiture de la délégation destourienne de
Bizerte qu’avait empruntée Habib Hanini pour se rendre à Tunis ; il demanda des
nouvelles de Bembli ; on lui répondit qu’il était allé chez le capitaine Moncef Materi
où probablement devait se tenir une réunion.

Comme ils ignoraient son adresse, Gafsi les y conduisit, à Montfleury où ils virent
Bembli, à l’intérieur de la voiture de Gafsi.
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Hachani et Meherzi se joignirent à la réunion des militaires, tandis que Bembli
s’approcha de Hédi Gafsi et lui apprit que ses collègues étaient en réunion ; aussi
devait-il contacter les civils pour les en informer et leur laisser entendre que si les
militaires ne se joignaient pas à eux, dans un délai de deux heures, c’était parce qu’ils
avaient renoncé à assister à la réunion.

En ce qui concerne les civils, ils demeurèrent à attendre, chez Lazhar Chraïti, l’arrivée
des militaires. Vers 21 heures 30, Hédi Gafsi arriva dans tous ses états, reprochant
avec véhémence aux civils de ne pas avoir patienté et les informant du comportement
des militaires et des paroles que lui avaient rapportées Bembli : “ La responsabilité
dans tout cela, précise-t-il, vous en incombe parce que vous n’avez pas voulu attendre
les militaires chez moi ”. A ce moment Abdelaziz Akremi, s’adressant à l’assistance,
dit avec fermeté que pareille attitude constituait “ un manque d’égard pour nous,
d’autant plus que nous sommes venus de l’extrême Sud ”, puis il invita Hédi Gafsi à se
rendre au lieu de la réunion des officiers, pour lui amener Amor Bembli afin de
s’expliquer avec lui ; sitôt dit, sitôt fait, Abdelaziz Akremi se mit à parler des
possibilités du Sud et de ses hommes durs, capables de se passer de l’appui de l’armée.
Il ajouta qu’il était en mesure d’armer deux mille hommes du Sud et d’occuper le pays
avec seulement 500 fusils ; il s’étendit sur la description de sa bravoure et de celle de
ses partisans ; mais il fit remarquer que les armes lui faisaient défaut car, au Sud, elles
manquaient, pour avoir été fournies aux Algériens pendant leur Révolution. Ahmed
Rahmouni partageait ses idées, tandis que les autres écoutaient.

Entre temps, Hédi Gafsi revint et déclara que les militaires lui avaient interdit l’accès
du lieu de la réunion, ajoutant que Bembli lui apprit qu’il contacterait les civils, à la fin
de la réunion des militaires, pour les informer des décisions prises ; “ Il est fort
possible ” précisa-t-il, que leur attente se prolongerait jusqu’à une heure du matin ;
toutefois, ils devaient cesser toute attente, s’ils ne recevaient pas de message ; car cela
voudrait dire que les militaires avaient décidé de ne pas les compter parmi eux. A ces
mots, Lazhar Chraïti entra dans un violente colère et déclara qu’il pouvait se passer
des officiers, Amor Bembli y compris, et qu’il pouvait entreprendre le soulèvement
tout seul ; il jura de couper tout rapport avec les militaires, qu’il se mit à ridiculiser
ainsi que l’armée. Il ajouta avec ironie “ même la sentinelle du Président de la
République ” participe au mouvement insurrectionnel et a promis de sortir Son
Excellence le Présidentt de son lit avec la plus grande aisance pour le remettre aux
putschistes.

Lazhar Chraïti déclara fermement qu’il était décidé à donner le signal du soulèvement
par l’assassinat du Président de la République à Aïn Ghelal où la surveillance était
réduite et les circonstances très favorables. “ Il suffit de couper la tête pour que les
racines se dessèchent ”, ajouta-t-il.

“ Par cet acte, les autres membres du gouvernement se trouveraient désemparés et ne


pourraient rien entreeprendre contre le mouvement insurrectionnel, il serait ainsi fort
aisé de les arrêter et de les liquider ” ; puis, s’adressant à Habib Hanini et à Ali
Kchouk, tous deux originaires de Bizerte, il leur demanda s’ils étaient en mesure de lui
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fournir 25 hommes le jour où il exécuterait son plan à Aïn Ghelal, village proche de
Bizerte, Habib Hanini répondit qu’il était difficile de trouver ce nombre de résistants
mais qu’il lui était possible d’en rassembler 15. Quant à Abdelaziz Akremi, il déclara
qu’il pourrait faire venir un nombre suffisant d’hommes qui se posteraient dans la
propriété agricole de Lazhar Chraïti jusqu’au jour de l’assassinat de Son Excellence le
Président de la République, Lazhar Chraïti l’interrompit pour dire qu’il disposait de
cent hommes parmi les dockers de Tunis. Interrogé s’il pouvait fournir les moyens de
transport nécessaires, Habib Hanini fit savoir qu’il était toujours prêt ainsi que ses
compagnons de Bizerte à déployer tous les efforts voulus pour l’exécution de cette
opération.

C’est ainsi que Lazhar Chraïti continua à expliquer son plan d’action, tout en parlant
des étapes de sa vie privée et de sa participation à un soulèvement effectué en Syrie.
Il était environ une heure du matin lorsque Hédi Gafsi quitta les lieux pour

se rendre là où se tenait la réunion des militaires. A son arrivée devant la demeure de


Moncef Materi, il rencontra Salah Hachani qui l’accompagna jusqu’à Ezzahra et
informa les civils qu’il venait de la part de ses collègues pour leur apprendre qu’ils
étaient encore en réunion et qu’ils avaient décidé de n’entrer désormais en contact
avec eux que par l’intermédiaire d’Amor Bembli, lequel servirait également d’agent de
liaison entre Lazhar Chraïti,

Hédi Gafsi et eux-mêmes pour les mettre au courant de tout fait nouveau ; ceux-ci, à
leur tour, en aviseraient les civils ; Salah Hachani ajouta que ses collègues avaient
décidé de l’empêcher d’assister désormais à leurs réunions et de contacter les civils
sauf en cas de nécessité ; il expliqua que le jour de l’exécution du soulèvement n’a pas
été fixé par les militaires étant donné des difficultés et des détails techniques qu’il
faudrait étudier avec minutie, d’autant plus qu’il y avait de nouveaux officiers parmi
les membres du mouvement. A ces mots, Abdelaziz Akremi, saisi par une violente
colère, s’écria : “ Les militaires se moquent de nous et se refusent à faire quoi que ce
soit ; au nom des civils et par devant Dieu et l’histoire, je prends acte de leur faiblesse
et de leur hésitation ” ; ce comportement des militaires, précisa-t-il, est décevant et
oblige les civils, membres de la conjuration à s’adresser aux Algériens pour se
procurer des armes ; aussi mit-il les officiers devant leur responsabilité en faisant
valoir que leur méfiance à l’égard des civils était un prétexte pour accaparer les leviers
de commande.

Si de telles appréhensions venaient à se confirmer, il n’hésiterait pas avec l’aide de ses


hommes, à lutter contre l’armée et ceux qui seraient concernés par le mouvement
insurrectionnel ; il attaquerait cette armée nationale autantt qu’il avait combattu le
colonialisme, en dépit des puissants moyens dont il disposait, Abdelaziz Akremi
proférait ces menaces intentionnellement, en présence de Salah Hachani qu’il chargea
de les rapporter à ses collègues, les militaires.
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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Salah Hachani essaya de le calmer et d’apaiser sa colère, cherchant à le convaincre que
les militaires n’avaient pas l’intention d’éloigner les civils du mouvement, il ajouta
que Amor Bembli contacterait les deux intermédiaires Chraïti et Hédi Gafsi, le
lendemain, pour leur expliquer la teneur de la réunion des officiers et Salah Hachani
de continuer à expliquer à l’assistance que la mouvement insurrectionnelle. A ces
mots, la réunion des civils s’acheva vers les deux heures et demi du matin, le 19
décembre 1962.

Hédi Gafsi déployait tous ses efforts pour essayer de convaincre ses compagnons civils
que dès le lendemain, il leur fournirait les détails des discussions entre les militaires ;
ainsi ils se séparèrent, mais, ce jour-là, leur secret fut dévoilé.

Il convient de remarquer que Habib Hanini demeura chez lui à Bizerte après avoir
quitté ses amis ; vers midi, il s’adressa par téléphone à l’officier de la garde nationale,
Hassan Marzouk, à Bir Bouregba et l’informa que le programme de “ Jannane ” c’est-
à-dire Amor Bembli, et de ses partisans, n’était pas valable, ajoutant qu’il s’agissait
d’un groupe vivant dans l’anarchie ; il lui recommanda de s’abstenir de le rencontrer
au cas où il cherchait à le contacter, ils se mirent d’accord pour se rencontrer le jeudi
20 décembre 1962 à 19 heures 30 chez l’officier de la garde nationale au Bardo.
Hanini espérait mettre son ami au courant de tout ce qui s’était passé la nuit du 18
décembre, mais la découverte du complot en décida autrement.

(1) Histoire du Mouvement national tunisien. La République délivrée.

26-12-2002- Noura Borsali- Réalités- Hebdomadaire tunisien


« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
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Les raisons de la colère


Qu’est-ce qui a poussé des Tunisiens, pour la plupart anciens bourguibistes, à fomenter
un complot visant à assassiner le Président Bourguiba ? Plusieurs raisons ont été
avancées contrairement à la version officielle qui voulait laisser voir que le complot
était lié à des questions de personnes et d’intérêts plutôt égoïstes. Le Gouvernement
voulait, en réalité, minimiser l’aspect et la portée politique du complot en présentant
les accusés comme des personnes “ sans envergure ”, “sans étoffe ”, “ sans culture ”,
pour certains “ des bergers simples d’esprit ”, “ des résistants aigris , des commerçants
endettés ”, des boutiquiers mécontents… ” (Lacouture, Le Monde du 13-14 janvier
1963) ou encore, en ce qui concerne Salah Hachani et Kébaïer Mahrezi des “ éléments
d’origine colonialiste, des séquelles du régime beylical et du colonialisme ” (selon
Bahi Ladgham). De la diversité de leurs milieux sociaux, de leurs conditions et de
leurs appartenances politiques, faudrait-il déduire qu’il s’agit, comme le voudraient les
autorités, d’un simple groupe hétéroclite, sans réels liens communs et sans solide
communauté de pensées ? “ Tout au long du procès, les commentaires de la presse
tunisienne se sont appliqués à minimiser la personnalité des accusés et les mobiles du
complot. Selon les commentaires officiels, les agents du complot n’auraient suivi que
des motifs d’intérêt personnel sordides. “ Le refus d’une licence de transport, les pertes
commerciales subies sur le marché de l’huile, les désagréments et inconvénients
personnels attendus de l’exécution du Plan et de la réforme agraire, l’insuffisance des
prébendes reçues pour faits de résistance, tels auraient été les mobiles déterminants
de leur action. Et le Président lui-même, parlant à un journaliste parisien, a réduit à
néant le rôle joué par Lazhar Chraïti pour la libération de la Tunisie et ridiculisé ses
ambitions ”, note Marché Tropicaux . D’ailleurs, poursuit-il, “ les débats ne permettent
pas de savoir s’il s’agissait vraiment d’un complot en bonne et due forme, ou d’une
conspiration spontanée dépourvue d’organisation (…). Toujours sensible à l’opinion,
le gouvernement tunisien a préféré frapper un grand coup retentissant, quitte à ne
toucher que quelques-uns des animateurs et beaucoup de comparses.

Personnellement enclin à la clémence, le Président n’a pas tenté de l’imposer à son


entourage politique, persuadé qu’il ne fallait surtout pas donner l’impression de la
faiblesse ”. On n’a présenté à la barre que 26 condamnés alors que d’autres militaires
comme Kamoun et Bouassida ont été cités dans l’enquête, voir dans le texte déjà
mentionné de Slaheddine Bali qui a bien nommé Bouassida. Lors du procès, “ Bali a lu
une lettre du commandant Abaab, commandant des Territoires du Sud, dans laquelle il
rejette les assertions de Bembli en ce qui le concerne. Le Président déclare que Hédi
Gafsi s’est rétracté et Lazhar Chraïti s’étant défendu d’avoir vu le commandant Abaab,
il n’y avait plus de problèmes ” ( La Presse ). Par ailleurs, des dizaines de civils seront
jugés dans des affaires connexes au procès à partir de février jusqu’en mai 1963. Les
condamnés se comptaient par dizaines et les personnes impliquées seraient plus
nombreuses.
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Des problèmes de fond

La crise tunisienne était bien liée à des problèmes de fond. “ Six ans après
l’indépendance, il y a dans la Tunisie de Bourguiba plus qu’un malaise et les
dirigeants eux-mêmes parlent de crise grave ”, note un journal français.

Le quotidien tunisien Es-Sabah écrit dans sa livraison du 13 janvier : “ En dépit du


caractère mesquin des mobiles et des objectifs de ce complot, le devoir exige qu’on s’y
arrête. Les responsables de ce pays se doivent de s’y arrêter pour analyser
profondément et passer en revue toutes les déficiences, si minimes soient-elles, qui
existent dans l’appareil administratif de l’Etat et dans la méthode de gestion des
affaires et de traitement des hommes. Cette analyse et cette révision aboutiront à la
découverte de certaines grandes vérités qui ouvriront les esprits et les yeux ”. Aussi le
complot a-t-il révélé au grand jour ce mécontentement diffus qui régnait à cette époque
et qu’a tenté d’exprimer la presse de l’opposition. Bourguiba, dans son discours devant
le congrès de l’UNFT, au Kef, le 26 décembre 1962, a en quelques sorte reconnu qu’il
existe des raisons de mécontentement : “ Leur mécontentement se fonde sur des causes
futiles : le pénurie d’huile, un prétendu favoritisme qui ferait oublier au régime les
anciens fellaghas, les palais de la présidence de la République… Nous avons à
améliorer le sort de ceux qui logent dans les gourbis ou dans les caravanes et auxquels
j’ai rendu visite hier ”. Et d’ajouter : “ Tout ce qu’on me reproche, c’est un fatras de
calomnies et des mesures économiques qu’on a mal accueillies ”. Aussi, poursuit-il,
des mesures de précaution doivent être prises pour que “ tel gardien de chèvre ne
puisse pas se retrouver du jour au lendemain Ministre de la Défense ou peut-être même
responsable des destinées de la nation ”.

Certes, parmi les accusés, il y a ceux qui, se réclamant de l’araboislamisme, ont été
choqués par le “ laïcisme ”, la remise en cause de l’enseignement zeitounien, la
marginalisation de la langue arabe et la réforme Messadi, tels que Abdelaziz Akremi,
Ahmed Rahmouni, Ali Gafsi et bien d’autres. La politique étrangère de Bourguiba,
marquée par son prooccidentalisme, les a exaspérés. Pour eux, il s’agit de
repositionner la Tunisie dans son aire arabe et islamique et aussi dans le mouvement
des non-alignés. Certes, il y a aussi ceux qui sont influencés par les expériences
égyptienne et algérienne, comme Omar Bembli qui demeure nostalgique d’un Orient
en proie à des soulèvements périodiques auxquels il a participé. Mais, ils ont puisé
aussi leur colère dans les difficultés économiques résultant de la nouvelle orientation
d’économie planifiée. “ Nul ne conteste les efforts que fait Bourguiba pour lutter
contre le sousemploi et la misère. Mais, beaucoup jugent que les sommes englouties
dans tel palais ou construction de prestige seraient mieux investies dans une usine
d’engrais ”, note l’éditorial du “ Monde ” du 27 décembre 1962.

Et d’ajouter à propos des prétendues complicités algériennes : “ Le combattant


suprême est un homme assez averti pour savoir que nul complot de l’étranger ne
comporte de risque s’il ne trouve des appuis sur place, et qu’une opinion privée de
moyen de contestation risque d’exprimer son insatisfaction par d’absurdes coups de
force -ou de semonce ”. Pour les anciens maquisards comme Lazhar Chraïti, Sassi
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Bouyahyia, Sassi Lassoued et bien d’autres, le régime de l’indépendance a marginalisé
les résistants et Bourguiba les a dédaignés en sous-estimant le rôle qu’ils ont joué et
les sacrifices qu’ils ont consentis pour que le pays soit libéré. “ Peut-être faut-il voir
dans la participation des anciens maquisards au complot un lointain contrecoup d’une
politique d’intégration militaire qui n’alla pas, chez M.Bourguiba, avec les
aménagements et avantages dont use le gouvernement de M. Ben Bella avec ses
djounouds (éditorial du Monde ). La dure répression des yousséfistes et le crime
perpétré contre Salah Ben Youssef ont marqué certains d’entre eux. “ En décembre
1962, le yousséfisme n’est que la coloration brutale donnée à un mécontentement
diffus, qui s’est cristallisé par paliers successifs sur les quatre thèmes que l’on
considère comme les éléments constitutifs de la politique du Chef de l’Etat : la “
décolonisation “ par étapes ”, la laïcisation “ dans le cadre islamique ”, l’orientation
diplomatique pro-occidentale sous couleurs de “ non engagement ”, et une “
planification mesurée ” (ANN, 1963). Enfin, la cause essentielle de ce
mécontentement consiste à vouloir laver l’“ affront ” de Bizerte. La plupart d’entre
eux, surtout les militaires, les anciens maquisards et le groupe de Bizerte gardant un “
amer souvenir ” de cette bataille, ne sont pas prêts d’oublier la manière dont le
gouvernement a géré cette guerre et ce qui s’en est suivi comme conséquences
désastreuses. “ Ils semblent n’avoir pas pardonné à Bourguiba de les avoir jetés sans
préparation dans l’aventure de Bizerte, puis d’avoir rendu vain le sacrifice de plus de
6.000 victimes, en se livrant à une volte-face inattendue ”.

“ C’est tout bonnement une panne ”

Le lendemain du verdict, le 18 janvier, Bourguiba, qui a bénéficié, à la suite de cette


affaire, d’un surcroît de popularité entamée surtout par la guerre de Bizerte et les
critiques violentes qui s’en sont suivies, a réussi à relever son prestige personnel.
Rentré triomphalement à Tunis, il prononce, sur la place de la Kasbah, un discours
dans lequel il condamne avec sévérité les comploteurs et fustigé l’Algérie qui offre
l’asile politique à ses opposants. Le procès est une page tournée. Deux jours après la
fin du procès, Ahmed Mestiri, alors ambassadeur à Alger, est rappelé car Alger serait,
selon les autorités tunisiennes, et à la grande surprise des Algériens, considéré comme
complice pour avoir délivré, avec l’aide du consul, des papiers algériens à l’un des
condamnés à mort qui “ a trouvé refuge et protection” dans son pays d’origine. En fait,
le contentieux est plus vieux. Tunis n’a jamais apprécié qu’en novembre dernier, des
opposants yousséfistes soient invités par les autorités algériennes et traités avec les
mêmes égards que la délégation tunisienne officielle, à l’occasion de la célébration du
1er Novembre 1954. Il s’agit de Mostari Ben Boubaker, instituteur. Le 24 janvier, à
l’aube, les dix condamnés ont été exécutés. Le procès du complot est terminé, mais
d’autres affaires connexes ont connu de nouveaux procès qui se sont succédé, de mars
jusqu’à mai 1963, pour juger “ les complices des condamnés du Bardo ” (voir
encadré). Selon le témoignage de Temime H’madi Tounsi, “ quelques mois après le
procès du complot, voulant enquêter sur les armes, Mahjoub Ben Ali procéda encore
une fois à l’interrogatoire musclé de tous les inculpés venant du Sud qui subirent
toutes sortes de sévices au point que certains ont perdu la raison.
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Toutefois, il n’a pas réussi à imposer un nouveau procès car les dossiers étaient vides
”.

Bourguiba, répondant, le lendemain du verdict du procès du 12 janvier, à la question


de Jean Lacouture sur un éventuel durcissement du régime, déclare : “ Ce pays a
besoin de poigne (…). A ceux qui disent qu’il faut laisser aller la critique, que c’est
grandir Bourguiba et la Tunisie, je réponds que le fiel ne construit rien, que les
Tunisiens ont besoin de croire en un homme et un régime, qu’il ne faut pas les salir à
leurs yeux.(…) Il n’y a pas de dissociation de la nation. Il y a un rassemblement autour
de ma personne, du parti, du gouvernement…C’est ce que j’appellerai le côté positif
de cette aventure ”. Le complot qui a été un sérieux avertissement, a eu, outre des
suites judiciaires, de grandes répercussions sur le plan politique (voir plus loin l’article
sur le parti unique). Un besoin de se rapprocher du peuple se fait ressentir mais en
verrouillant désormais le paysage politique et en étouffant toute voix dissidente. Les
activités en dehors du Néo-Destour sont interdites, et de nombreuses mesures prises “
pour consolider l’Etat ” et organiser les relations du parti avec ce dernier.

Ces changements dans les rapports Etat-Parti, commencés en mars 1963, à l’occasion
de la réunion du Conseil national du parti et appliqués avant d’être entérinés par le
congrès de Bizerte d’octobre 1964, consacrent l’institutionalisation du parti -devenu
socialiste destourien- en tant que parti unique. “ Au sein de cet Etat dont il est l’artisan,
le parti assume une mission qui est celle de la nation entière…Le Néo-Destour étant
l’artisan incontesté de cet Etat, son Président étant en même temps le chef de l’Etat, il
est normal que toutes les responsabilités du pouvoir soient assumées par les membres
du parti ”. Ainsi s’exprimait Al-Amal en mars 1963. “ Les étudiants tunisiens de Paris
critiquent l’attitude et la manoeuvre du Néo-Destour de vouloir profiter du complot
pour liquider le peu de démocratie qui existait en Tunisie ”, note Slimane Ben
Slimane. De son côté, Jean Lacouture terminera son article publié le 25 janvier 1963
dans Le Monde dans ces termes : “ On reconnaît un Etat paisible à ce que, lorsqu’un
coup de révolver est tiré, chacun se dit : “ c’est une porte qui claque ”, et un Etat
fiévreux au fait que, si une fenêtre bat, tout le monde se jette à terre. Dans la Tunisie
d’hier, quand l’avion décollait d’El Aouina avec quelque retard, chacun souriait et
parlait de panne légère, ou de sieste prolongée du pilote. La semaine dernière, au bout
de deux heures d’attente, chacun des voyageurs commençait à compter ses voisins,
pour savoir combien d’entre eux avaient été retenus par la police ? C’est tout
bonnement une panne ”.

26-12-2002- Noura Borsali- Réalités- Hebdomadaire tunisien


« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
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Le complot de décembre 1962 : Fallait-il les tuer ?

Dans cette cinquième et dernière partie de notre dossier consacrée à “ la démocratie


à l’épreuve del’indépendance ” (voir les quatre parties précédentes : “ Réalités ” no
1058 du 6 au 12 avril, no 1060 du 20 au 26 avril 2006, no1063 du 11 au 17 mai 2006
et no1O64 du 18 au 24 mai 2006), nous évoquons le complot de décembre 1962 qui,
dénotant un mécontentement diffus, a créé une véritable crise
politique en Tunisie.

Certes, il est intervenu, six ans après l’indépendance du pays, dans un contexte
régional arabe et africain où les coups d’Etat se multiplient. Des Etats nouvellement
indépendants connaissent des crises violentes qui amènent à des coups d’Etats soit
avortés soit réussis, comme l’attestent l’assassinat du président togolais, le complot
contre Senghor, les renversements militaires en Syrie, en Egypte, en Irak, au Yémen
etc.

Aussi parle-t-on, à cette époque, de “ contagion du coup d’Etat ”. En réponse au


complot tunisien, des réformes de toutes sortes sont mises en application par
Bourguiba et son gouvernement et font évoluer la Tunisie vers l’institutionalisation
du parti unique à partir de janvier 1963. Qui sont les comploteurs ? Quels mobiles et
idées les ont animés ? Quel projet voulaient-ils réaliser ? Pourquoi le verdict a-t-il
été jugé “ sévère ” ? Fallait-il les tuer ? Pour répondre à toutes ces questions et à
d’autres, nous avons recueilli, à Bizerte, les témoignages de deux participants au
complot Kaddour Ben Yochrett et Temime H’maidi Tounsi et ceux des familles de
condamnés à mort comme Taos, Rebeh et Younès Chraïti originaires de Gafsa,
Habiba veuve Habib Hanini, Henda et Mahbouba Gafsi et le neveu de Hédi Gafsi
Hafedh de Bizerte et de Jnaïni Hachani de Tunis. Comme nous avons dressé un
portrait d’un dissident de Gafsa Cheikh el Arbi Akremi. Nous nous sommes
également adressé, à Hammamet, à Driss Guiga, directeur de la sûreté nationale de
1956 à janvier 1963 qui a eu l’amabilité d’apporter d’importants éclaircissements
sur cette affaire qui a failli donner, à la Tunisie bourguibienne, un autre tournant.
Toujours à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance, notre prochain dossier
-prévu pour le mois d’août et pour la rentréeportera sur les grandes réformes de la
Tunisie indépendante.

Le mardi 25 décembre 1962, au moment où Bourguiba, malade, passe, depuis le 21


décembre, les fêtes de fin d’année au Kef, dans le Nord-Ouest de la Tunisie, un
communiqué officiel très laconique annonce qu’un complot contre la sûreté de l’Etat a
été découvert et déjoué à Tunis. “ Une information vient d’être ouverte par le tribunal
militaire de Tunis pour atteinte contre la sûreté de l’Etat. Une vingtaine de personnes
dont quelques éléments appartenant à l’armée font actuellement l’objet de poursuites.
Les inculpés font partie d’un groupe constitué depuis quelques semaines par des
éléments hétéroclites et dont certains recevaient des directives de l’étranger. Ces
activités ont été rapidement démasquées ” (TAP). Depuis la publication de ce
communiqué, les milieux officiels se sont abstenus de toute déclaration et se sont
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refusés au moindre commentaire. Un mystère a, en effet, entouré les circonstances du
complot découvert, si bien que des rumeurs circulaient dans le pays stupéfait devant
l’évènement, surtout à la suite d’“ un déploiement “ insolite ” de forces de police
autour de Tunis et au centre même de la Capitale. Des barrages établis sur toutes les
routes, des contrôles renforcés dans les grandes artères et dans les principales villes du
pays, c’était assez pour justifier les hypothèses les plus inquiétantes. Aussi l’annonce
des arrestations apparaissait-elle hier comme le dénouement logique d’une crise dont
chacun avait senti la réalité sans en connaître exactement la cause et l’étendue ”, note
une “ Dépêche particulière ” datée du 24 décembre. “ Les autorités tunisiennes, écrit le
journal américain édité à Paris, New-York Herald Tribune, dans son édition du 26
décembre, ont décidé aujourd’hui une censure sur les nouvelles concernant un complot
pour renverser le régime de la personne du Président Habib Bourguiba (…).

Les nouvelles sur le complot disparurent des bulletins de radio. Les journaux tunisiens
publiaient un communiqué officiel de 70 mots sur la découverte du complot, diffusé la
veille par le Gouvernement ”.

Tunis : chuchotements et stupéfaction

“ La population, au début privée d’informations, est restée indifférente puis, à la suite


des multiples révélations tardives faites par le gouvernement donnant de l’ampleur à la
sédition, a manifesté de l’inquiétude ” ( La Croix du 6-7 janvier 1963). Les Tunisiens,
en proie à des rumeurs folles, attendront trois jours pour en savoir davantage grâce aux
déclarations sur les conspirateurs faites, le 27 décembre, par Bourguiba et Bahi
Ladgham, Secrétaire d’Etat à la Défense, qui souligne une implication de l’étranger. “
La découverte du complot a causé une grande stupéfaction parmi les nombreux
tunisiens et ambassades étrangères ici. La plupart des diplomates étrangers bien au
courant du grand mécontentement dans le pays, ne s’étaient quand même pas attendu à
cette manifestation ouverte ”, note encore le journal américain. La presse officielle
présente les coupables comme “ des membres de l’Archéo-Destour, des yousséfistes,
des résistants et une poignée de militaires ”. Selon des sources bien informées, note la
presse étrangère, des centaines de personnes, autour de 200 à 400, ont été arrêtées et
soumises à des interrogatoires. La plupart de ces personnes ont été remises en liberté.
Peu après la découverte du complot, Bourguiba et Bahi Ladgham avaient déclaré que,
sans vouloir faire de la Tunisie un Etat policier, une surveillance plus active s’imposait
” (Journal de Genève , 19-29/1/1963). Une vaste opération policière est menée surtout
à Bizerte où les comploteurs auraient établi leur PC. Les routes aux entrées dans la
capitale étaient, selon toujours le même journal américain, contrôlées par des unités de
la Garde nationale et les voitures, près de la ville portuaire de Bizerte, arrêtées,
vérifiées et fouillées. “ Pendant cette période, écrit Slimane Ben Slimane dans ses “
Souvenirs politiques ” (1989), on aurait dit que la Tunisie venait de subir un
cataclysme moral et politique. La panique était générale. A la panique avait succédé la
terreur après l’exécution des comploteurs (le 24 janvier 1963) ”.
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Et Jean Lacouture d’ajouter à la même date: “ Est-ce à dire que, méfiante à l’égard du
nassérisme, le Tunisie risque de s’inoculer le virus d’un totalitarisme qui tient toute
critique pour trahison, toute recherche intellectuelle pour une hérésie, toute divergence
d’opinion pour une forme de sabotage. On ne s’étonnera pas non plus de la
multiplication des rafles et des opérations de “ ratissage ” policier dans les périphéries
des grandes villes (…). Mais le recours à de tels procédés, peut-être inévitable en
temps de crise, est contagieux ; aucun mal public ne s’attrape plus vite, et ne corrompt
plus rapidement un organisme d’Etat que celui de l’arbitraire policier. ” ( Le Monde ,
25 /1/1963) L’affaire n’a duré qu’un mois.

Commentant le communiqué officiel, le correspondant de l’AFP écrit : “ Il semble


qu’il s’agisse d’une affaire qui remonte à quelques mois et qui a nécessité, pour
annihiler les comploteurs pourtant peu nombreux, une longue et patiente enquête de la
sûreté nationale ”. Version confirmée également par le quotidien Le Monde qui note,
dès le 27 octobre 1962, sous la plume de Josette Ben Brahem, que “ selon l’AFP, les
comploteurs auraient préparé un premier attentat à la bombe contre le chef de l’Etat
tunisien, à son retour de vacances, en septembre dernier. Cet attentat aurait été
démasqué alors qu’il en était au stade d’une préparation assez grossière et malhabile ”.

Au mois de novembre, note Le Populaire de Paris (26/12/1962), “ le bruit a couru à


Tunis qu’un officier supérieur et quelques officiers subalternes avaient été arrêtés et
emprisonnés ”. Le journal a estimé que Bourguiba “ faisait probablement allusion aux
manoeuvres subversives en cours dont il n’ignorait pas l’existence ” dans son discours
prononcé le 22 novembre devant les cadres du Néo-Destour et les représentants des
Chambres économiques arabes réunies à Tunis. Il avait en effet déclaré : “ Nous avons
toujours rappelé aux résistants que le pays ne contestait pas leurs éminents services.
Mais nous leur avions fait comprendre aussi que l’Etat avait d’abord besoin de cadres
compétents. Il eût été inconcevable que, pour avoir gagné la guerre, les soldats en
vinssent à prétendre se substituer aux ingénieurs, aux magistrats, aux ministres, au
chef de l’Etat, que sais-je encore... ”. Cette version des faits est totalement démentie
par Driss Guiga qui fut directeur de la Sûreté nationale du 15 décembre 1956 au 7
janvier 1963, c’est-à-dire jusqu’à la veille de l’ouverture du procès prévu pour le 8
janvier mais reporté au 12, compte tenu de l’arrestation tardive (début janvier) de
quatre inculpés de Bizerte Kaddour Ben Yochrett, Mohamed Salah Baratli, Ali
Kchouk et Habib Hanini capturés à l’issue d’une véritable chasse à l’homme.

Carences des services de sécurité ?

Driss Guiga fut, en effet, démis de ses fonctions et remplacé par Béji Caïd Essebsi. “ Il
n’y avait rien à lui reprocher personnellement, écrit le Journal de Genève (du 19-
20/1/1963), mais ses services avaient immanquablement manqué de vigilance ”. Le
complot a été découvert, selon la source officielle, par la partie militaire. La déposition
manuscrite faite au siège du Parquet militaire, le 19 décembre 1962, par Slaheddine
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(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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Baly, alors procureur de la République auprès du tribunal militaire permanent, informe
que la découverte du complot s’est faite le mercredi 19 décembre 1962 grâce à la
dénonciation d’un sous-officier de l’armée tunisienne, le dénommé Amor Toukabri. La
sûreté nationale a-t-elle failli à ses responsabilités ? Même si Driss Guiga a été nommé
au poste de Caïd Essebsi à la tête de la direction du tourisme, cette permutation ne
constituerait-elle pas une sorte de “ sanction ” ? Mohamed Sayah, dans son Histoire du
Mouvement national, montre bien les déficiences des rouages du ministère de
l’Intérieur qu’il explique aussi par “ des conflits de compétence et de susceptibilités ”
ainsi que par “ l’absence d’un système d’analyse et de coordination qui aurait pu, à
partir d’informations disparates, rentabiliser davantage le travail des services de
sécurité ”. Ces informations auraient été délivrées, selon Sayah, par Béchir Zarg el
Ayoun et aussi Cheikh Hassen Ayadi. Driss Guiga n’a pas nié que les services de
sécurité auraient dû être plus vigilants. “ Pour nous, il est tout à fait normal qu’un chef
de département qui n’a pas été à la hauteur de l’évènement en question puisse être
déchargé de cette responsabilité ”, nous a-t-il précisé.

Et d’ajouter : “ Je ne l’ai pas senti comme une sanction, ni Bourguiba d’ailleurs


puisque j’ai tout de suite occupé le poste de directeur du tourisme ”. Et puis, rappelle-
t-il, “ nous vivions tout le temps avec les complots, à l’époque, comme celui fomenté
par Salah Najar et piloté par Féthi Dib, l’ancien chef des services secrets égyptiens qui
le signale dans son ouvrage. Les complots existaient depuis que la Tunisie n’a pas
voulu suivre la voie du panarabisme et du nassérismes très en vogue à cette époque.
Nous avions fait avorter trois petits complots qui venaient de l’extérieur. De plus, nous
avions été confrontés à des complots tel que celui de “ Magenta ” des services français
de sécurité. La base de Bizerte étant occupée, comment empêcher alors les soldats
français de se mettre en civils et de circuler dans le pays pour créer des problèmes ?
Ajoutons à cela la présence sur notre territoire de la résistance algérienne et la question
du transfert des armes encadré par la garde nationale tunisienne. Nous avons même
aidé nos frères algériens à déjouer des complots internes à la révolution algérienne,
comme celui de Laamouri qui a été par la suite condamné à mort par le FLN. Ce sont
ces évènements qui dominaient notre vie de tous les jours alors que nous ne disposions
que d’une police limitée.

Nous n’avions pas non plus d’armes. Il a fallu attendre deux années après
l’indépendance pour pouvoir acquérir les premiers fusils de la police tunisienne (avec
ses 300 policiers et ses quatre ou cinq commissaires), d’autant que nous n’avions pas
beaucoup d’argent pour en acheter. De plus, nous vivions aussi avec les séquelles du
conflit inter-destourien. La situation du pays était difficile ”.

Mobilisations et… interdictions

Le 28 décembre, une manifestation encadrée par les responsables du Néo-Destour et


de l’UGTT est organisée à Tunis en faveur du Chef de l’Etat, à qui sont adressés des
télégrammes de soutien. A cette même occasion est déclenchée une grève d’“
indignation contre le complot ” : magasins, bureaux et usines fermés et services des
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
(pp 229-238) et chapitre 20 (pp239-244) mis en ligne par Sami Ben Abdallah.
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transports publics suspendus. Des tracts sont distribués, demandant l’interdiction du
PCT et des banderoles brandies sur lesquelles on peut lire : “ Distribuez le domaine
agricole de Masmoudi aux petits agriculteurs ! ”. Toute une foule est montée contre les
opposants de gauche et l’équipe d’Afrique Action dont fait partie Mohamed
Masmoudi et qui a critiqué “ le pouvoir personnel de Bourguiba ” (voir 3ème partie de
notre dossier). L’Assemblée nationale demande, à son tour, le châtiment exemplaire
des coupables. Les formations politiques et syndicales dénoncent “ cette bande fasciste
qui conspirait pour instaurer un régime dictatorial militaire ”, note un communiqué de
l’UGTT, présidée par Ahmed Tlili. Le PCT, dans une déclaration, flétrit “ le recours à
l’assassinat politique et répudie les méthodes de complot ”.

Le 31 décembre, à la suite d’informations judiciaires, les journaux du PCT (At-Talia )


(L’Avant-garde) et la Tribune du progrès , mensuel progressiste dirigé par Slimane
Ben Slimane, sont suspendus. A la suite de cette interdiction, le Dr Ben Slimane qui a,
par ailleurs, dénoncé le complot, publie un texte où il est dit notamment que: “ cette
mesure est d’autant plus injustifiée qu’elle frappe un journal dont toute la politique
s’oppose au recours aux méthodes du complot. Elle procède manifestement de la
volonté de certains d’utiliser la découverte du complot pour créer une inadmissible
confusion et pour attenter gravement aux libertés démocratiques et tout
particulièrement aux libertés d’opinion et de presse ”. Le Parti Communiste est interdit
le 8 janvier 1963 et ses militants soumis, pendant plusieurs jours, à un interrogatoire
quotidien —parfois musclé— dans les locaux de la police.

Hassen Saadaoui, responsable syndical de l’USTT et ancien détenu à Borjel-Boeuf


avec Bourguiba, mourra dans un poste de police de “ crise cardiaque ”, a-t-on dit à sa
famille.

Crime et châtiment

Le 31 décembre 1962, le parquet militaire a déféré 26 accusés pour complot contre la


sûreté de l’Etat. Les accusés sont répartis en deux groupes : les accusés civils sont au
nombre de 18, et les inculpés militaires —ex-commandants et ex-militaires— au
nombre de huit (dont un en fuite), dont Bahi Ladgham en personne a procédé à
l’interrogatoire avant d’en rendre compte à Bourguiba au Kef. La Haute Cour est
présidée par Ali Chérif assisté par deux juges civils et deux juges militaires. Les
avocats, commis d’office, sont : Me Ridha Kahia, Mokhtar Maaraf, Khereddine Ellili,
Slaheddine Caïd Essebsi et Brahim Zitouni. Le procès auquel les autorités ont réservé
une forte médiatisation a été, selon tous les témoignages, très rapidement instruit. “
Cela tient au fait que tous les gens arrêtés ont vite reconnu les faits. Il n’y avait donc
aucune raison de s’attarder surtout qu’il s’agit d’une tentative d’assassinat du Chef de
l’Etat et que cette situation pourrait être exploitée aussi bien à l’intérieur qu’à
l’extérieur du pays ”, nous affirme Driss Guiga. D’ailleurs ( La Presse ) a répondu à
cette critique dans sa synthèse du procès en écrivant : “ Mais si la procédure a été
accélérée grâce à un travail entrepris de jour et de nuit, il ne faut pas croire pour autant
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que l’enquête a été expéditive. Au contraire, les débats ont révélé que tout avait été fait
avec un soin méticuleux, le souci de tout éclairer, de tout vérifier ”. Selon les inculpés
dans cette affaire que nous avons rencontrés, les interrogatoires se sont déroulés dans
des conditions le moins que l’on puisse dire pénibles. Ils ont subi, disent-ils, toutes
sortes de sévices physiques et moraux. Azzeddine Azouz, lui-même, arrêté sans avoir
été jugé, le 25 décembre, dans le cadre de cette affaire, raconte sa détention dans les
locaux de la brigade de la Sûreté de l’Etat, dans son récit “ L’Histoire ne pardonne pas.
Tunisie 1938-1969 ” (L’Harmattan/Dar Ashraf Editions, 1988). “ Je fus éveillé par
d’atroces cris de douleurs provenant de pièces avoisinantes. Je réalisai promptement
que l’interrogatoire nocturne commençait… Je peux décrire ici ce que j’ai entendu ce
soir-là : tortures, supplices, cris inhumains, coup de cravache, étouffements à l’eau,
brûlures à la cigarettes et à l’électricité, supplice de la bouteille…Je ne pouvais en
croire mes oreilles et m’imaginer vivre en plein vingtième siècle, dans une Tunisie
moderne et indépendante sous la présidence de Bourguiba. Un policier de stature
colossale fit irruption dans la pièce où j’étais, une cravache à la main et tout en sueur à
forcer de frapper les détenus ”.

Le procès des conjurés

Le procès s’ouvre à Tunis, dans une salle de la caserne de Bouchoucha à partir du 12


jusqu’au 17 janvier 1963. 25 accusés (âgés de 27 à 43 ans) dont sept officiers,
d’anciens résistants, d’officiers de la Garde nationale, d’ex-yousséfistes, d’instituteurs
et un cadre du Néo-Destour, sont à la barre —le 26ème étant en fuite en Algérie—
pour être jugés entre autres selon l’article 72 du Code pénal qui prévoit la peine
capitale, réclamée par Slaheddine Baly, alors chef du parquet militaire. Le complot
n’ayant pas été exécuté, l’acte d’accusation a fait allusion à un commencement
d’exécution du complot. Point juridique très délicat et important que la défense
désignée —car les inculpés n’ont pas eu droit au choix de leurs avocats— n’a même
pas été soulevée. Me Ridha Kahia a laissé échapper cette phrase lors de sa plaidoirie :
“ Si les inculpés avaient été livrés au peuple, ils auraient été lynchés Mais le tribunal
peut s’élever au-dessus des passions ”.

Les chefs d’inculpation retenus sont : complot contre la sûreté intérieure, attentat à la
sécurité de l’Etat, tentative d’assassinat du Président de la République, tentative de
renversement du gouvernement et substitution d’un autre gouvernement à celui
existant et détention d’armes et approbation des biens de l’Etat. L’éditorial de (
L’Action ) du 12 janvier, s’intitulant : “ Tels des microbes dans un organisme sain ”
souligne, que l’enquête a duré près d’un mois, et évoquant “ ces forces obscures, ces
forces du mal ”, note : “ Les ayant anéantis, l’organisme n’en sera que plus sain et plus
prospère ”. Le procès a été retransmis en différé par la radio.

La presse officielle a réservé quotidiennement plus de deux pages à son déroulement.


Et la presse étrangère était fortement représentée dans la salle d’audience, interdite aux
familles des accusés qui n’ont plus eu de leurs nouvelles (voir plus loin les
témoignages). Voilà comment Jean Lacouture, envoyé spécial du quotidien ( Le
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Monde), a décrit le premier jour du procès qui s’est déroulé le 12 janvier : “ Les débats
se déroulent dans une grande salle claire et presque pimpante de l’ancienne caserne
Faidherbe au Bardo. Etrange antithèse que celle de ce cadre d’école moderne, aux
vastes baies et aux murs repeints de frais, et les personnages introduits tour à tour,
emmitouflés dans des cagoules brunes, comme dans un procès médiéval en sorcellerie.
Antithèse aussi entre les accusés civils rasés, humbles, aux mines généralement
patibulaires, et les officiers revêtus de leur uniforme, visiblement issus d’une
bourgeoisie aisée et qui portent presque beau, à l’exception de l’ancien aide de camp
de Bourguiba, le capitaine Maherzi, dos rond, visage tuméfié ou bouffu par les larmes,
et qui offre l’image même de l’humiliation. Dans le prétoire, Lazhar Chraïti, l’ancien
maquisard devenu transporteur (…) donne le ton, tournant vers les photographes sa
face tannée de ruffian jovial et sans mystère ”.

La préparation du complot

L’idée du complot a commencé à germer dans la tête de quelques-uns dès septembre


1961, après la bataille de Bizerte. C’est durant cette période que les premiers contacts
ont été pris. Selon Temime H’madi Tounsi, qui fut le plus jeune du groupe et
condamné à vingt ans de travaux forcés, “ il existe en réalité trois groupes de
mécontents qui se sont constitués sans s’être concertés au préalable mais qui se sont
retrouvés dans le même projet par le biais d’agents de liaison comme Hédi Gafsi et
Amor Bembli. Le groupe de Gafsa avec Abdelaziz Akrémi projetait de faire une
révolution à partir des montagnes et de demander des armes à l’Algérie. Celui de
Bizerte, constitué entre autres de Habib Hanini, Marzouk et Chraïti qui avaient pensé à
procéder à la neutralisation du Chef de l’Etat dans la ferme de Aïn Ghelel où
Bourguiba, à la recherche de quelques moments de détente, passait parfois ses week-
ends. Et, enfin, celui de Tunis qui est le maillon militaire avec Bembli qui connaissait
parfaitement la technique des coups d’Etat vu qu’il y avait participé du temps où il
était en Orient. Bembli a fait appel à la police militaire qui contrôlait en fait le pays à
partir de 18h, à des sous-officiers dont les deux Toukabri et Landolsi qui ont fini par
dénoncer le projet ”. Sans oublier quelques personnes comme l’ex magistrat Ahmed
Rahmouni et Ahmed Ben Tijani qui viennent du Kef où Bourguiba a fait construire un
palais tout neuf. Aussi l’idée traverse-t-elle presque la totalité des régions du pays, du
Sud au Nord ”. La plupart des réunions se sont tenues, nous dit Temime H’madi
Tounsi, chez Hédi Gafsi, au 1, rue de l’Arabie Saoudite à Tunis. Certains membres de
ces groupes se sont entendus sur un changement du régime et proposé que le
gouvernement Bourguiba soit remplacé par des personnalités comme Mahmoud
Materi, Mongi Slim, Taïeb Mhiri, Fadhel Ben Achour, Mohamed Masmoudi
etc…Selon divers témoignages, il ne s’agit nullement de mettre en place un régime
militaire, mais plutôt un pouvoir civil qui respecterait, dit-on, les libertés
démocratiques et qui resituerait la politique tunisienne dans l’aire arabe. Une
mésentente entre les militaires et les civils lors de la dernière réunion du 18 décembre
qui a lieu, dans la maison de Lazhar Chraïti à Ez-Zahra, termine la réunion “ en queue
de poisson ” selon l’expression d’un des accusés et laisse le projet en suspens. Certains
ont même pensé y renoncer, d’autres à construire un mouvement politique
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d’opposition. C’est à ce moment précis qu’intervient la dénonciation par un sous-
officier et le coup de filet qui surprend chez eux la plupart des accusés. Certains
d’entre eux n’ont pas mesuré la gravité de l’affaire et pensaient pouvoir retourner chez
eux ou n’écoper que quelques années d’emprisonnement. La question épineuse de
l’assassinat de Bourguiba, sur laquelle on s’est basée pour justifier le lourd verdict, ne
semble pas avoir été discutée entre tous les membres du groupe et décidée
définitivement. “ Que faire du Président ? Oui la question s’était posée, affirme
Temime H’madi Tounsi. Mais aucune décision n’a été arrêtée. Je n’étais pas au
courant du projet d’assassinat. Lazhar Chraïti a usé de cette formule pour laquelle on
lui a tenu rigueur : “ Il suffit de couper la tête pour que les racines se dessèchent ”.

Mohamed Salah Baratli de Bizerte a confié, lors de la journée qu’a consacrée au


complot l’institution de recherches de Témimi (le 19 octobre 2002), que cette idée a
bel et bien existé entre lui et Abdelaziz Akremi et que lui-même s’était proposé pour
accomplir ce geste.

Le tribunal a, par ailleurs, réservé une séance à huis clos d’un peu plus d’une heure
pour discuter ou mettre en évidence des complicités avec l’étranger, et plus
précisément l’Algérie. Bon nombre d’observateurs ont estimé que cette accusation
n’était pas sérieuse vu qu’Alger n’était pas du tout impliquée dans le complot. Que le
pays ait offert l’asile politique à des Yousséfistes comme Chouchène et Tobbal ou
qu’un agent consulaire ait remis un passeport algérien à l’un des accusés, Mostari Ben
Saïd —qui est effectivement d’origine algérienne— ne pouvait justifier aucunement
une complicité avec le projet du complot.

Un verdict jugé sévère : fallait-il les tuer ?

La quasi-totalité des accusés ont reconnu leur rôle et demandé la clémence de la Cour.
Le verdict tombe après vingt-trois heures de délibérations, de mercredi matin à jeudi
matin. “ 23 heures de suspense ”. Le journal français ( La Croix ) (du 18/1/1963) a
commenté cela en écrivant que la cour “ en délibérant si longtemps, a probablement
battu le record de toutes les juridictions du monde ”. “ Les vingt-cinq accusés, après
avoir passé toute la journée du mercredi dans la prison civile ou à la prison militaire,
avaient été conduits, sous bonne garde, la nuit du mercredi à jeudi, à 22 heures, dans
une pièce voisine de la salle d’audience. C’est là que menottes aux poings, ils ont
attendu, pendant des heures interminables, d’être fixés sur leur sort, qui leur a été
finalement signifié à la prison civile de Tunis, où ils avaient été reconduits au petit
matin ” ( La Croix ). Les attendus du jugement ont été lus pendant plus d’une heure
par le président Ali Chérif devant une salle silencieuse, en l’absence des accusés dans
la salle. Ces derniers n’en ont été informés dans leurs cellules en prison: traize
condamnations à mort : les militaires : Ben Saïd, Meherzi,

Bembli, Hachani, Barkia, Guiza et El Materi (ces deux derniers, anciens saint-cyriens,
seront graciés par Bourguiba, à la demande de Wassila et leur peine commuée en
travaux forcés à perpétuité), et les civils : Chraïti, Abdelaziz El Akremi, Gafsi, el
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Hanini, Rahmouni et Ben Boubaker (par contumace). Les autres sont condamnés aux
travaux forcés à perpétuité, à 20, 10 ou 5 ans de travaux forcés et à 2 ou 1 an (s)
d’emprisonnement.

Tous les officiers de l’armée tunisienne sont dégradés. Les condamnés disposaient de
trois jours pour se pourvoir en cassation. Ce pourvoi contre le verdict prononcé par le
tribunal militaire permanent de Tunis a été rejeté par la Cour de Cassation qui a
confirmé le verdict. “ Ce fut, nous dit Temime H’madi Tounsi, une grande injustice et
une entorse à nos droits d’inculpés ”. Les journaux étrangers ont espéré un geste de
clémence de la part du Président Bourguiba qui disposent du droit de grâce pour les
condamnés à mort. “ On veut espérer qu’il en usera pour atténuer les rigueurs de la
justice dans une affaire où des hommes qui faisaient parfois figure de simples
comparses ont été lourdement frappés ”, juge La Croix (18/1/1963). Il n’en est rien. La
grâce n’est accordée qu’à deux condamnés Materi et Ben Guiza, dont la peine est
commuée en travaux forcés à vie.

Cette rigueur avec laquelle le Président Bourguiba a rejeté la presque totalité des
recours en grâce a été très commentée par la presse étrangère. “ 23 heures de
délibérations (…) pour décider de sévir avec cette sévérité donnent une indication sur
la complexité de l’affaire. Si fort qu’elle ait éprouvé la tentative d’assassinat d’un
leader populaire, l’opinion publique d’un peuple pacifique et peu sanguinaire serait
probablement sensible à un geste de clémence, mais l’appareil du Néo-Destour avait
senti de trop près le vent du boulet pour ne pas pencher vers la rigueur ”, écrit Jean
Lacouture dans le quotidien Le Monde (“ Tunis, un verdict vigoureux ”, 18-1-1963).
Le verdict a, en effet, été jugé très dur et très sévère, au-delà de la condamnation
unanime du complot. La revue Esprit , en mars 1963, a écrit : “ A Tunis, le tribunal de
M. Bourguiba fut plus rigoureux encore pour l’acte inaccompli des conjurés que celui
du Caire pour l’attentat effectif des Frères Musulmans : treize condamnations à mort…

J’étais dans la salle de rédaction d’un journal tunisien quand la radio annoncé le
verdict ? La stupeur ne saurait se décrire. (…). Mais peut-être ce pays de tolérance et
de sagacité a-t-il, depuis qu’on y juge plus rudement qu’au Caire, perdu quelques
amis”.

Le lendemain du verdict, le18 janvier, Bourguiba rentre triomphalement à Tunis et


prononce un discours à la Kasbah où, avec fermeté, il évoque le complot et dénonce
les implications algériennes. Au grand étonnement des observateurs et de la partie
algérienne avec laquelle quelque jours plus tôt il était question de coopération
bilatérale entre les deux pays. Le 25 janvier 1963, un communiqué du Secrétariat
d’Etat à la Défense nationale informe qu’“ il a été procédé hier matin à l’aube à
l’exécution du jugement du tribunal militaire permanent. Les autres condamnés ont été
amenés, le 2 février, au bagne ottoman de Porto Farina, au dépôt de munitions du
« L’Histoire ne pardonne pas ». Azzedine Azouz . Tunisie 1939-1969. Chapitre 18 (pp219-227)- chapitre 19
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temps des Turcs où enchaînés aux pieds, ils ont passé sept ans dans des conditions très
dures et sans aucune nouvelle de leurs familles. Ils ont été conduits ensuite à la prison
Borj Erroumi de Bizerte où ils ont vécu dans des damous , sorte de dépôt de munitions
du temps des Français à 37 marches (à environ 15 m) de profondeur. Les murs, selon
les témoignages recueillis, suintaient continuellement : 3 à 4.000 litres par jour si bien
que “ nous grelottions hiver comme été à cause de l’humidité. Quant au soleil ou aux
rais de lumière, nous n’y avons eu droit qu’après nos sept années passées à Porto
Farina et notre transfert à Bizerte. Pendant plus de sept ans, nous avons vécu dans
l’obscurité de jour comme de nuit ”, confie Temime H’maidi Tounsi (lire plus loin le
témoignage de Ben Yochrett). Ils ont reçu la visite de quelques personnalités
politiques comme Taïeb Mhiri, Béji Caïd Essebsi, Mohamed Farhat, Hédi Baccouche,
Tahar Belkhodja, Fouad Mbazaa, le gouverneur de Bizerte… “ Après la visite de
Taïeb Mhiri, le système est devenu plus dur. Je me souviens encore de la phrase de
Béji Caïd Essebsi : “ Ils tiennent encore ? ”, nous dit encore Temime H’madi Tounsi.
Le 31 mai 1973, ils ont été libérés suite à une grâce présidentielle,
après dix ans de détention.

26-12-2002- Noura Borsali- Réalités- Hebdomadaire tunisien