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Légiférer en matière linguistique

Culture française d’Amérique


La collection « Culture française d’Amérique » est publiée sous l’égide de la Chaire pour
le développement de la recherche sur la culture d’expression fran­çaise en Amérique du
Nord (CEFAN). Conçue comme lieu d’échanges, elle rassemble les études et les travaux
issus des séminaires et des colloques orga­nisés par la CEFAN. À ce titre, elle répond à
l’un des objectifs définis par le Comité scientifique de la Chaire : faire état de l’avance-
ment des connaissances dans le champ culturel et stimuler la recherche sur diverses
facettes de la franco­phonie nord-américaine.

Titres parus
Les dynamismes de la recherche au Québec, sous la direction de Jacques Mathieu
Le Québec et les francophones de la Nouvelle-Angleterre, sous la direction de Dean Louder
Les métaphores de la culture, sous la direction de Joseph Melançon
La construction d’une culture. Le Québec et l’Amérique française, sous la direction de Gérard
Bouchard, avec la collaboration de Serge Courville
La question identitaire au Canada francophone. Récits, parcours, enjeux, hors-lieux, sous la direc-
tion de Jocelyn Létourneau, avec la collaboration de Roger Bernard
Langue, espace, société. Les variétés du français en Amérique du Nord, sous la direction de Claude
Poirier, avec la collaboration d’Aurélien Boivin, de Cécyle Trépanier et de Claude Verreault
Identité et cultures nationales. L’Amérique française en mutation, sous la direction de Simon
Langlois
La mémoire dans la culture, sous la direction de Jacques Mathieu
Religion, sécularisation, modernité. Les expériences francophones en Amérique du Nord, sous la
direction de Brigitte Caulier
Érudition, humanisme et savoir. Actes du colloque en l’honneur de Jean Hamelin, sous la direction
d’Yves Roby et de Nive Voisine
Culture, institution et savoirs, sous la direction d’André Turmel
Littérature et dialogue interculturel, sous la direction de Françoise Tétu de Labsade
Le dialogue avec les cultures minoritaires, sous la direction d'Éric Waddell
Échanges culturels entre les Deux solitudes, sous la direction de Marie-Andrée Beaudet
Variations sur l'influence culturelle américaine, sous la direction de Florian Sauvageau
Produire la culture, produire l'identité ?, sous la direction d'Andrée Fortin
Les parcours de l'histoire. Hommage à Yves Roby, sous la direction de Yves Frenette, Martin Pâquet
et Jean Lamarre
Les cultures du monde au miroir de l’Amérique française, sous la direction de Monique Moser-
Verrey
Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, sous la direction de Simon Langlois et Jocelyn
Létourneau
Médiations et francophonie interculturelle, sous la direction de Lucille Guilbert
Discours et constructions identitaires, sous la direction de Denise Deshaies et Diane Vincent
Médias et milieux francophones, sous la direction de Michel Beauchamps et Thierry Watine
Envoyer et recevoir. Lettres et correspondances dans les diasporas francophones, sous la direction
d’Yves Frenette, Marcel Martel et John Willis
Traduction et enjeux identitaires dans le contexte des Amériques, sous la direction de Louis
­Jolicoeur
Balises et références. Acadies, francophonies, sous la direction de Martin Pâquet et
Stéphane Savard
Légiférer en matière linguistique

sous la direction
de Marcel Martel et Martin Pâquet

Culture française d’Amérique

LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL


2008
Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du
Canada et de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec
une aide financière pour l’ensemble de leur programme de publication.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par
l’entremise de son Programme d’aide au développement de l’industrie de
l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.

Maquette de couverture
Hélène Saillant
Révision linguistique et lecture d’épreuves
  Jeanne Valois
Infographie
  Hélène Saillant

© Les Presses de l’Université Laval 2008


Tous droits réservés. Imprimé au Canada
Dépôt légal 4e trimestre 2008

ISBN 978-2-7637-8816-6

Les Presses de l’Université Laval


Pavillon Maurice-Pollack
2305, rue de l’Université, bureau 3103
Québec (Québec) G1V 0A6
CANADA
www.pulaval.com
Table des sigles

ACA Archives du Centre acadien


ACELF Association canadienne d’éducation de langue française
ACFA Association canadienne-française de l’Alberta
ACFEO Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario
ACFO Association canadienne-française de l’Ontario
AECFM Association des éducateurs canadiens-français du Manitoba
ALENA Accord de libre-échange nord-américain
BEF Bureau de l’éducation français
BNA British North America
CCF Cooperative Commonwealth Federation
CEA Centre d’études acadiennes
CERI Centre for Educational Research and Innovation
CIRB Centre international de recherche sur le bilinguisme
CIUS Canadian Institute of Ukrainian Studies Press
CLF Conseil de la langue française
CLO Commissariat aux langues officielles
CLOSM Communauté de langue officielle en situation minoritaire
CNRS Centre national de la recherche scientifique
COL Commissariat aux langues officielles
CONA Convention d’orientation nationale acadienne
CRBB Commission royale d’enquête sur le bilinguisme
et le biculturalisme
CREFO Centre de recherches en éducation franco-ontarienne
CRLA Centre de recherche en linguistique appliquée
CSLF Conseil supérieur de la langue française
CTI Classification type des industries
CVFA Conseil de la vie française en Amérique
VIII Légiférer en matière linguistique

EHESS École des hautes études en sciences sociales


FANE Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse
FFHQ Fédération des francophones hors Québec
FLS Français langue seconde
ICRML Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques
INSEE Institut national de la statistique et des études économiques
ICRPAP Institut canadien de recherche en politiques
et administration publiques
IQRC Institut québécois de la recherche sur la culture
IRPP Institut de recherche en politiques publiques
LLO Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick
LSR League for Social Reconstruction
MHSO Multicultural History Society of Ontario
MIT Massachusetts Institute of Technology
NPD Nouveau parti démocratique
OISE Ontario Institute for Studies in Education
OLF Office de la langue française
PLAST Ukrainian Youth Association
PLOE Programme des langues officielles dans l’enseignement
PUF Presses universitaires de France
PUL Presses de l’Université Laval
PUM Presses de l’Université de Montréal
PUQ Presses de l’Université du Québec
RCBB Royal Commission on Bilingualism and Biculturalism
SAANB Société des Acadiens et Acadiennes du Nouveau-Brunswick
SANB Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick
SCIAN Système de classification des industries de l’Amérique
du Nord
SCPAN Système de classification des produits de l’Amérique
du Nord
SFM Société franco-manitobaine
SNA Société nationale de l’Acadie
U of T University of Toronto (Press)
UBC University of British Columbia (Press)
UCBPF Ukrainian Canadian Business and Professional Federation
UCC Ukrainian Canadian Committe
Sigles IX

UNESCO Organisation des Nations Unies pour l’éducation,


la science et la cultue
UVAN Ukrainian Free Academy of Sciences =
Académie ukrainienne des arts et des sciences
Page laissée blanche intentionnellement
À Richard Allan Jones,
Professeur, historien et ami.

Que fleurisse la parole,


Celle qui advient la Cité
Page laissée blanche intentionnellement
Avant-propos

Le savoir n’est pas que don. Il implique aussi une double


gratitude : celle à l’égard de ceux et de celles qui l’engendrent, celle
à l’endroit de ceux et de celles qui le soutiennent. Dès lors, la
reconnaissance accompagne tout geste de connaissance.
Aussi, à tout seigneur, tout honneur. Nous exprimons notre
vive reconnaissance à l’égard de l’appui entier et sans failles de la
CEFAN et, au premier chef, de son titulaire actuel Jacques Mathieu,
dans l’organisation de son séminaire aux cycles supérieurs à
l’automne 2006. À partir de cet événement fécond dont germent
maintes contributions du présent recueil, la CEFAN nous a épaulés
ensuite dans toutes les étapes de la réalisation de Légiférer en
matière linguistique, de la conception à la publication. Encore une
fois, Jeanne Valois est au cœur de ces généreuses initiatives. Son
énergie et son enthousiasme légendaires sont toujours aussi inten-
sément appréciés. Qu’elle en soit très chaleureusement remerciée.
Nous savons gré également à Olivier Côté pour son travail efficace
de documentation bibliographique et à Hélène Saillant pour son
remarquable travail d’édition.
Nous remercions également la Chaire Avie-Bennett-Historica
en histoire canadienne et le Collège universitaire Glendon, notam-
ment son principal Kenneth McRoberts et son équipe, pour l’appui
logistique et financier au colloque sur le quarantième anniversaire
du dépôt du premier rapport de la Commission Laurendeau-Dunton,
colloque qui a eu lieu les 29 et 30 mars 2007. Les échanges de ce
colloque furent de grande qualité, comme en témoignent d’autres
contributions à ce recueil. Toujours là, notre reconnaissance à
­l’endroit des participants est grande.
Nous reconnaissons aussi l’appui du Conseil de recherche en
sciences humaines du Canada qui, grâce à son programme de
recherche et de diffusion lié aux langues officielles, a généreusement
soutenu notre projet D’une réalité culturelle à un problème ­politique :
XIV Avant-propos

les politiques linguistiques au Canada, 1960-1982 (858-2004-0006).


Ce recueil constitue d’ailleurs l’un des aboutissants de ce projet.
Naguère, l’un de nos professeurs d’histoire politique cana-
dienne et québécoise nous a témoigné dans son enseignement de
la puissance de la libre parole. Joignant nature et culture, il a su
nous faire partager sa passion historienne des êtres et des choses.
Puisqu’il est un temps pour semer et un autre pour récolter, nous
témoignons enfin de notre profonde reconnaissance à Richard Allan
Jones, auquel ce recueil est amicalement dédié.
M.M. et M. P.
Introduction

Légiférer en matière linguistique

La langue remplit et circonscrit le lieu politique.


– Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, Une politique
de la langue.
Les lois d’une République supposent une attention singulière de tous les
citoyens les uns des autres, et une surveillance constante sur l’observation
des lois et sur la conduite des fonctionnaires publics. Peut-on se la
promettre dans la confusion des langues, dans la négligence de la
première éducation du peuple, dans l’ignorance des citoyens ?
– Barère, Rapport du Comité de salut public sur les idiomes, 1794.

L’enjeu linguistique, entre politiques de l’identité


et de la reconnaissance

Enjeu considérable s’il en est, la question linguistique au sein


de la communauté politique ne se résume pas aux simples expres-
sions de modes de communication, aussi nombreux et complexes
soient-ils. Au contraire, « les mots étant les liens de la société et les
dépositaires de toutes nos connaissances » selon l’abbé Grégoire,
« la langue remplit et circonscrit le lieu politique » (de Certeau, Julia
et Revel, 2002 [1975] : 174). Partant, elle s’immisce dans toutes les
facettes de la communauté, du développement économique aux
diverses manifestations du social et du culturel, des divisions du
politique aux règles instituant la vie dans la Cité. Elle suscite de
vives prises de parole citoyennes qui, en retour, sont parfois cana-
lisées par l’action des décideurs et responsables politiques. Son
aménagement renvoie dès lors aux représentations mêmes de la
communauté politique : celles du bien commun comme mémoire,
2 Marcel Martel et Martin Pâquet

acquis et projet légitimes –  les politiques de l’identité  –, celles des


divisions du social dans tous leurs embranchements – les politiques
de la reconnaissance.
Enjeu des luttes politiques certes, la question linguistique est
également objet de connaissance. On le sait, le domaine de l’étude
des politiques linguistiques est très fréquenté par les chercheurs au
Canada, au Québec et dans les autres provinces. La publication
récente de cinq ouvrages sur ce sujet par le politologue Daniel
Bourgeois (2006), les historiens Michael Behiels (2005) et Matthew
Hayday (2005), le linguiste Jean-Claude Corbeil (2007) ainsi que le
recueil dirigé par les chercheurs Pierre Georgeault et Michel Pagé
(2006) –  pour nommer que ceux-là  – attestent la vitalité de la
recherche. Par contre, des aspects ont été moins traités, tels que le
rôle des groupes de pression francophones, anglophones et
­ethniques ; celui des responsables de l’État –  décideurs et adminis-
trateurs  – ainsi que les facteurs incitant les instances étatiques à
adopter des politiques linguistiques à partir des années 1960. Si l’on
convient que nous avons assisté au cours des 40 dernières années
à un activisme étatique important dans le domaine linguistique,
certains croient toujours que cet activisme résulte de la volonté des
élus politiques, notamment les chefs de gouvernement tels que
Pierre E. Trudeau et René Lévesque. Or, chaque contribution de ce
recueil, adoptant des perspectives méthodologiques et disciplinaires
qui leur sont propres, montre le contraire. Elles lèvent le voile sur
divers facteurs qui ont transformé la langue en un problème poli-
tique qui requiert l’intervention de l’État.
Les études composant ce recueil ont d’abord été présentées
dans le cadre du séminaire de la CEFAN tenu à l’Université
Laval à l’automne 2006, puis au colloque marquant le 40e anniver-
saire du dépôt du premier tome du rapport de la Commission
­Laurendeau-Dunton en mars 2007 au Collège Glendon de l’Univer-
sité York. Elles s’intéressent à l’action de l’État et surtout à celle
d’acteurs politiques comme les linguistes, les intellectuels, les
groupes de pression, les membres des élites des communautés
minoritaires et ethniques, les décideurs et administrateurs étatiques.
Ces études permettent de comparer leurs rôles, leurs stratégies et
leurs actions, notamment dans la promotion de leur identité linguis-
Introduction 3

tique. Ainsi, les Acadiens et les Franco-Ontariens, pour ne nommer


que ces communautés linguistiques, interviennent sur les scènes
provinciales et canadienne. Quant aux communautés ethniques,
elles souhaitent obtenir une forme de reconnaissance en forçant les
États fédéral et provinciaux, surtout à l’extérieur du Québec, à
reconnaître la diversité ethnoculturelle comme composante impor-
tante de la réalité canadienne. Dans ce contexte contemporain où
règnent une certaine confusion des langues et des situations fort
complexes, où foisonnent aussi les nombreuses revendications
sociales, les politiques de l’identité et de la reconnaissance inter-
pellent puissamment les membres de la communauté politique. Au
premier rang des appelés, l’État et son exercice du gouvernement.
Pour réguler le problème politique de l’usage et de la reconnais-
sance des langues, l’État active dès lors l’une de ses compétences
premières, celle de légiférer. Cette question aux riches ramifications
est au cœur du présent recueil.

En amont et en aval de la loi

Geste du souverain et pratique de gouvernement, l’acte de


légiférer implique des acteurs politiques, soit les divers agents de
l’État et les multiples membres de la société civile. L’acte de légiférer
se déroule aussi en trois temps, soit ceux de la délimitation du lieu
politique, de la mobilisation d’un savoir et de l’énonciation du
droit.
Tout d’abord, certains acteurs attirent plus spécifiquement
l­’attention dans l’exercice de la compétence législative : les agents
de l’État. À divers titres, ces derniers interviennent en amont et en
aval de l’adoption de toute loi en matière linguistique : en amont
pour circonscrire le lieu politique et mobiliser un savoir, en aval
pour ordonnancer la régulation et énoncer le droit dans la commu-
nauté politique. En amont, parmi les décideurs et administrateurs
étatiques, un groupe en particulier est appelé à jouer un rôle consi-
dérable avec la construction de l’État-providence dès la fin de la
Seconde Guerre mondiale, soit celui des experts. Dans la concep-
tion de la planification étatique et de la prestation subséquente de
services, ces experts en sciences humaines et sociales traitent de
4 Marcel Martel et Martin Pâquet

problèmes démographiques, mais aussi d’autres enjeux sociaux,


économiques et culturels que touche la donne linguistique. Grâce
aussi à leur maîtrise du droit, d’autres experts, les juristes ceux-là,
vont intervenir progressivement à partir de la décennie 1980 avec
l’instauration des chartes des droits et libertés comme références
normatives dans l’espace politique canadien et québécois.
Les experts en sciences humaines et sociales jouent ainsi divers
rôles dans le développement et la mise en place des politiques
linguistiques. Comme fonctionnaires, ils participent à l’élaboration
des politiques publiques. À titre d’experts indépendants, ils sont
surtout sollicités au cours des commissions d’enquête. Grands exer-
cices de consultation publique mis en œuvre par les responsables
étatiques, ces commissions assurent la constitution d’un savoir préa-
lable aux décisions politiques. Au cours des années 1960-1970,
deux commissions d’enquête mobilisent ainsi les experts scientifi-
ques autour de la question linguistique : la Commission royale
d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, ou commission
Laurendeau-Dunton (1963-1971), et la Commission d’enquête sur
la situation de la langue française et des droits linguistiques au
Québec, ou Commission Gendron (1970-1974). L’exercice sera
repris dans d’autres temps et lieux, à l’instar des États généraux
sur la situation et l’avenir de la langue française en 2000 et en 2001.
À une moindre échelle, les États fédéral et provinciaux tiennent
d’autres consultations par le biais des commissions parlementaires
ou des assises de leurs instances administratives, tels que le Commis-
sariat fédéral aux langues officielles, l’Office québécois de la langue
française, le Commissariat aux services en français de l’Ontario ou
le Bureau des langues officielles du Nouveau-Brunswick.
Par l’étude de ces experts et de la construction de leur savoir,
il est possible d’aborder le thème de la pensée scientifique dans
l’élaboration des politiques linguistiques. Sous cette perspective, ces
dernières relèvent moins de l’imposition d’un dispositif disciplinaire
et réglementaire, que de la constitution d’un savoir empirique et
rationnel, jugé efficace et légitime, qui servira ensuite à prendre des
décisions politiques et réguler les situations problématiques (voir
Pâquet, 2008). En d’autres termes, le savoir de ces experts importe
pour établir un diagnostic sur la nature du problème, pour esquisser
Introduction 5

les grandes lignes d’un pronostic sur son évolution subséquente et,
enfin, pour élaborer des stratégies thérapeutiques visant à gérer la
situation suivant l’obédience au principe de précaution. Ce dispositif
scientifique se conçoit et s’exprime fonctionnellement par le biais
de discours et de pratiques se réclamant de la démographie, de la
linguistique ainsi que des autres sciences sociales et humaines.
Enfin, cet usage d’un savoir scientifique n’est pas particulier à la
question linguistique. Au XXe siècle, l’État fait appel aux ressources
de l’expertise et, plus généralement, à celles de la pensée scienti-
fique dans sa gestion de multiples dossiers tels que l’aménagement
urbain (Nelson, 2008), la consommation des drogues (Martel, 2006)
et la gestion de la diversité culturelle (Pâquet, 2005).
En aval de l’acte de légiférer, nous entrons de plain-pied dans
le domaine du droit. Dans l’espace politique canadien et québécois,
depuis la Loi constitutionnelle de 1982 et l’enchâssement de la
Charte des droits et libertés, les experts proviennent de plus en plus
du champ juridique et se constituent comme les interprètes habilités
du droit des minorités linguistiques. Passant des assises des commis-
sions d’enquête, des locaux de centres de recherche et des bureaux
ministériels, l’enjeu linguistique occupe dorénavant le devant d’une
scène aux règles nouvelles : celle du tribunal.
Concevoir un problème n’implique pas les mêmes procédés et
ne mobilise pas les mêmes ressources lorsque l’on se trouve dans
le contexte de l’analyse d’un phénomène social ou dans le cadre
d’un procès en cour de justice. En effet, les procès selon le philo-
sophe du droit Ronald Dworkin (1994 [1986] : 3-4) posent trois
sortes de problèmes : ceux de fait –  l’établissement de la preuve  –,
de droit –  les références aux règles de droit, à la jurisprudence et
aux lois afférentes au règlement du litige  – et ceux relatifs à la
double question de la moralité et de la fidélité politique –  les réfé-
rences aux principes du bien et du mal, de justice et de légitimité
politique. Se substituant dans une certaine mesure à la pensée
scientifique, le juridique se glisse et remplit alors l’espace du
pensable. Dans ce cadre de pensée, la langue n’est plus seulement
un problème pour lequel on mobilise un savoir aux fins de la prise
de décision politique. Elle devient désormais l’objet d’un litige entre
des parties, un litige qui demande à être réglé suivant les normes
6 Marcel Martel et Martin Pâquet

du droit. D’où toute l’importance de l’intervention des experts juri-


diques.
Ce faisant, l’enjeu de la langue soulève d’autres dimensions
qui confinent également aux conceptions de la communauté poli-
tique, notamment à l’affirmation des principes fondateurs de la vie
en commun – dont, au premier chef, celui de la justice linguistique
(MacMillan, 1998)  –, à la reconnaissance des droits des individus
et des collectivités, ainsi qu’au paradoxe moderne d’un double ordre
normatif et rationnel assurant à la fois la liberté et la discipline
(Wagner, 1994). De l’arrêt Ford c. Québec (Procureur général) sur
la langue d’affichage en 1988 au Renvoi relatif à la sécession du
Québec en 1998, en passant par l’arrêt Mahé c. Alberta sur la
gestion scolaire en 1990, les jugements des tribunaux canadiens
constituent des événements marquants non seulement de la gestion
et de la législation de l’enjeu linguistique, mais aussi de l’expression
des politiques de l’identité et de la reconnaissance.

Présentation des études

L’acte de légiférer implique aussi trois temps, avons-nous


souligné. Aussi, s’inscrivant dans une perspective résolument inter-
disciplinaire, les présentes études sont réunies sous trois thèmes : la
délimitation du lieu politique, la mobilisation d’un savoir et l’énon-
ciation du droit.
Dans un premier temps, en amont de l’acte de légiférer, la
délimitation du lieu politique touche au développement et à la mise
en place de politiques d’aménagement linguistique. Portant sur des
aspects particuliers des politiques linguistiques fédérale et provin-
ciales, ce premier ensemble d’études a en commun de cibler le rôle
des experts et des groupes de pression.
La première contribution propose un regard critique sur la
première commission d’enquête plaçant nettement la question
linguistique au centre de la Cité canadienne, soit la Commission
Laurendeau-Dunton. C’est le Commissaire fédéral aux langues offi-
cielles, Graham Fraser, qui présente son analyse de l’influence de
la Commission royale sur le développement des politiques fédérales
Introduction 7

d’aménagement linguistique. Il rappelle qu’il est bon de revisiter les


travaux de la Commission puisque cette dernière a cerné les enjeux
de l’action étatique en matière linguistique.
Par la suite, quatre historiens explorent les arcanes de l’exper-
tise et du lobbying. D’abord, Valérie Lapointe-Gagnon étudie le rôle
du professeur, poète et intellectuel anglo-québécois, Francis ­Reginald
Scott, dans le développement des politiques linguistiques fédérales.
Elle permet de redécouvrir cet intellectuel engagé, défenseur des
droits individuels, tout en réfléchissant sur la capacité d’un individu
d’influencer l’action étatique. Bien entendu, l’amitié de F. R. Scott
avec celui qui deviendra premier ministre du Canada à compter de
1968, lui procure une remarquable capacité d’influence.
Ensuite, Julia Lalande rappelle que les questions de langue et
d’identité étaient tout aussi importantes pour les Ukrainiens que
pour les Canadiens français. Parcourant la période des années 1960
et 1970, elle montre une communauté préoccupée par l’affirmation
de son identité collective ainsi que par son souci d’intervenir auprès
de l’État fédéral, notamment en matière de politique étrangère et
des rapports entre le Canada et l’Union soviétique. Se définissant
comme membres d’une communauté de mémoire migrante, les
Ukrainiens interviennent dans le débat engendré par la Commission
Laurendeau-Dunton. Les leaders de cette communauté mesurent les
limites de leur influence auprès des décideurs politiques, ce qui
nous amène à réfléchir sur les chemins empruntés par l’influence
et les stratégies utilisées pour faire valoir son point de vue.
Pour sa part, Patrick-Michel Noël scrute le lobbying de la
Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick [SANB] et son
influence sur le gouvernement conservateur dirigé par Richard
Hatfield dans le dossier linguistique. Il analyse comment la SANB
a développé son expertise, raffiné ses arguments et consolidé son
analyse pour favoriser une mise en place d’une politique linguistique
reflétant sa conception et les besoins de la communauté acadienne.
Dès que le député Jean-Maurice Simard propose l’adoption de la
Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques offi-
cielles au Nouveau-Brunswick, la SANB saisit au bond l’occasion
pour mieux accroître ses pressions.
8 Marcel Martel et Martin Pâquet

Quant à Sabrina Dumoulin, elle analyse un acteur institu-


tionnel particulièrement important au cœur de l’administration
publique fédérale, soit le Commissariat aux langues officielles.
Depuis sa création en 1969 à 2006, année où l’actuel commissaire
Graham Fraser a été nommé à ce titre, cet organisme a joué un
rôle variable dans l’élaboration des politiques linguistiques fédérales.
Si, sur un plan administratif et législatif, l’influence du Commissariat
n’a pas été aussi déterminante qu’elle aurait pu l’être – étant donné
certaines dispositions de la Loi sur les langues officielles –, l’auteure
souligne néanmoins la grande pertinence de l’organisme sous une
perspective symbolique, en se constituant comme protecteur du
citoyen en matière linguistique.
Cette première partie se termine par les témoignages de trois
acteurs politiques qui, tout au long de leur carrière, ont été des
experts ou ont observé les experts à l’œuvre. Stacy Churchill, auteur
réputé et conseiller auprès de nombreux groupes francophones en
milieu minoritaire dans leur bataille entourant l’obtention de la
gestion scolaire, présente une réflexion sur son action et sur le rôle
des experts. Tout en relatant son témoignage comme « fabricant
d’armes », Stacy Churchill établit une distance avec son objet d’étude
et en distingue une périodisation –  l’ère du consensus des élites,
l’ère des litiges  – ainsi que des tendances lourdes des différents
processus d’expertise.
Quant à lui, Joseph-G Turi offre un témoignage, à la fois
personnel et distancié, de son rôle comme expert dans le dévelop-
pement des politiques linguistiques québécoises depuis les années
1960. À titre d’expert en droit linguistique comparé, il a conseillé
le gouvernement dans ses choix de politique, notamment en 1988
à la suite de l’arrêt Ford c. Québec (Procureur général) sur l’affi-
chage commercial rendu par la Cour suprême du Canada. Il offre
un regard de l’intérieur tout en prenant soin de montrer les simili-
tudes et les disparités avec la situation internationale. Ce témoignage
montre les chemins de l’influence de l’expertise dans l’élaboration
des politiques linguistiques québécoises.
Enfin, Don Stevenson, ancien fonctionnaire provincial en
Ontario, propose ses observations sur l’Ontario Advisory Committee
on Confederation, un organisme plus ou moins oublié aujourd’hui,
Introduction 9

mais qui a pourtant joué un rôle fondamental dans le débat


­constitutionnel des années 1960 en influençant la position du
gouvernement ontarien au cours de ces négociations. Don Stevenson
traite d’un aspect particulier des travaux de ce comité d’experts, soit
leurs opinions au sujet du développement des politiques linguisti-
ques dans la province.
Toujours en amont de l’acte de légiférer, le deuxième thème
du recueil renvoie à la mobilisation d’un savoir dans l’élaboration
des politiques linguistiques. Ce savoir, l’État l’emploie pour catégo-
riser, dénombrer et imposer des normes. Les contributions de cette
partie traitent des agents de l’État et de la société civile dans l’éla-
boration des politiques linguistiques. Partant, elles interrogent les
capacités de régulation étatique d’une réalité sociale définie comme
un problème, régulation qui s’inspire de la pensée scientifique.
Ainsi, l’analyse des politologues Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy
Prévost montre les efforts des États occidentaux pour quantifier leurs
populations depuis les 150 dernières années. Les auteurs nous
permettent de réfléchir sur les cadres de la modernité, sur le
processus de formation des États modernes, sur les efforts consentis
par les États pour dénombrer et catégoriser leurs populations ainsi
que sur la contribution du Canada à cette « nouvelle économie
statistique », notamment avec les questions des recensements portant
sur les langues apprises et parlées.
S’intéressant au cas québécois, la sociolinguiste Monica Heller
propose ensuite une réflexion globale qui permet de suivre le déve-
loppement comparé de la linguistique comme discipline et de
l’État-nation comme organisation politique. Selon elle, le travail de
construction de l’État du Québec va de pair avec celui d’une norme
linguistique ; en fait, ces deux processus de construction se renfor-
ceraient mutuellement. En se penchant sur l’action des linguistes, il
serait possible d’affirmer que les linguistes et autres spécialistes
obéiraient à une logique d’exclusion, notamment en déterminant ce
qui constitue le « bon parler français ». Cette forme de régulation
sociale n’est pas nouvelle en soi : au Canada au début du XXe siècle,
nombre de groupes ont cherché à influencer les responsables
­étatiques afin que ces derniers, par exemple, interdisent la consom-
mation de l’alcool ou des drogues. La mondialisation des échanges
10 Marcel Martel et Martin Pâquet

économiques pose néanmoins de nouveaux défis aux projets de


construction de l’État et d’uniformisation linguistique, puisque le
bilinguisme est maintenant défini comme une valeur ajoutée et un
trait identitaire valorisé par certains francophones en milieu mino-
ritaire.
Pour sa part, l’historienne Anne-Sophie Fournier-Plamondon
s’intéresse à l’action des linguistes et des littéraires québécois dans
les années 1950 et 1960. Leurs dénonciations de la pauvreté de la
langue parlée et leurs campagnes pour un meilleur usage contri-
buent à la mobilisation de la société et aux pressions sur l’État
québécois pour que les responsables étatiques promeuvent et valo-
risent la langue française. Les pressions de ces experts en faveur de
la création d’une norme supérieure constituent en fait une double
régulation des comportements sociaux et individuels.
Le politologue Daniel Bourgeois aborde l’expérience cana-
dienne en ce qui concerne la prestation de services et les
communications orales et écrites dans les deux langues officielles
du pays, le français et l’anglais, entre autres pour ce qui touche à
la brève expérience des districts bilingues. L’auteur propose ainsi un
modèle heuristique et normatif en quatre parties – genre de conflit,
types de services, types de minorités, types de gestion  – qu’il
applique, selon le modèle idéal-typique, à l’expérience cana-
dienne.
Par la suite, l’historien Matthew Hayday analyse le rôle de
divers experts scientifiques dans l’élaboration des politiques scolaires
dans trois provinces anglophones : l’Alberta, le Manitoba et la
Nouvelle-Écosse. Ces experts proviennent de la société civile, mais
également des rangs de la bureaucratie étatique. Bien qu’ils dispo-
sent d’un capital d’information relativement homogène et consensuel
qui circule au-delà des frontières provinciales, des circonstances
particulières jouent dans la capacité d’influence de ces experts.
Enfin, cette partie se clôt sur une étude comparative. La litté-
raire Nathalie Courcy se penche sur les politiques linguistiques du
Canada et du Cameroun. De prime abord, une telle comparaison
peut surprendre, car plusieurs éléments de ces terrains d’enquête
divergent. Certes, ces deux pays ne s’influencent pas mutuellement
dans l’élaboration de leurs politiques linguistiques respectives.
Introduction 11

Cependant, l’analyse de Nathalie Courcy permet de mieux mettre


en relief l’universalité des problèmes de la gestion linguistique. D’un
même mouvement, elle signale les idiosyncrasies historiques, cultu-
relles et politiques de chaque pays en cause. Leur spécificité dicte
ainsi des choix précis en matière de politique d’aménagement
linguistique.
Le dernier thème de ce recueil explore l’aval de l’acte de
légiférer, celui de l’énonciation du droit et de ses effets sur les
politiques linguistiques. Depuis 1982, on l’a remarqué, le recours
aux tribunaux devient un moyen d’action et de mobilisation pour
les groupes minoritaires, notamment pour les communautés franco-
phones en milieu minoritaire et les Anglo-Québécois. Les résultats
de cette stratégie – que l’on songe aux importantes victoires de ces
groupes notamment aux chapitres de la gestion scolaire dans les
provinces anglophones et de la langue d’affichage au Québec  –
incitent plusieurs observateurs à dénoncer la tyrannie des chartes.
D’autres au contraire, déplorent que les responsables politiques se
placent plus souvent en mode réactif, ces derniers attendant le
jugement des tribunaux avant d’intervenir.
Offrant des perspectives différentes et critiques, quatre contri-
butions analysent le nouveau régime juridique en matière
linguistique. Le premier texte de cette partie livre les réflexions de
l’honorable juge de la Cour suprême du Canada, Michel Bastarache.
Acteur majeur dans l’instauration de ce régime –  non seulement
comme juge, mais aussi auparavant comme avocat de causes célè-
bres en la matière et comme président de la Fédération des
francophones hors Québec  –, il remet en question les conditions
d’une communauté politique « bonne », qui n’exclut personne et où
tous ont le sentiment de participer pleinement aux affaires publi-
ques. Le droit joue un rôle capital dans l’organisation de cette
communauté, en particulier dans la protection des droits linguisti-
ques des groupes minoritaires. Toutefois, note-t-il, la communauté
politique a dû vivre une judiciarisation importante de la question
linguistique pour parvenir à ce résultat.
L’activisme des tribunaux depuis les années 1980 et l’impact
des Chartes québécoise et fédérale sur la compétence législative
constituent les sujets de la contribution de la juriste Eugénie
12 Marcel Martel et Martin Pâquet

Brouillet. Elle examine particulièrement les conséquences de l’inter-


prétation des chartes en matière linguistique et surtout la capacité
des États, notamment celui du Québec, d’agir en ce domaine. Rele-
vant que la Charte fédérale n’a pas émasculé les compétences de
l’État québécois, Eugénie Brouillet remarque que la première n’en
encadre pas moins l’action de la seconde, notamment lorsque vient
le temps de protéger les droits d’une majorité francophone qui, dans
le cadre nord-américain, forme une minorité.
Dans sa contribution, le juriste Pierre Foucher s’interroge sur
les questions de langue, de loi et de droits. Il conteste ainsi la notion
de la « tyrannie » des tribunaux qui imposeraient leurs volontés sur
les gouvernements. Non seulement montre-t-il que les cours inter-
viennent dans les débats sur les politiques linguistiques en raison
des hésitations des décideurs étatiques d’une part, il souligne tout
particulièrement l’importance de l’activisme d’individus et de
groupes francophones en milieu minoritaire, d’autre part. Dès lors,
la Charte canadienne constituerait un levier important dans le cadre
des stratégies d’empowerment de ces individus et de ces groupes
désireux d’obtenir la reconnaissance de leurs droits.
Enfin, le philosophe Michel Seymour présente un point de vue
critique sur l’étude des politiques linguistiques et, plus générale-
ment, des effets du droit dans les sociétés. Il examine notamment
les relations conflictuelles entre le caractère raisonnable des politi-
ques linguistiques et la rationalité des principes généraux des
communautés politiques. En se fondant sur le cas du Québec,
l’auteur boucle le cercle en montrant dans quelle mesure l’ordre
constitutionnel canadien circonscrit l’action politique québécoise en
matière linguistique.

* * *

Enjeu des politiques de l’identité et de la reconnaissance, la


langue est au cœur de la communauté politique. Cet enjeu est
d’autant plus sensible que la Cité se divise en de multiples clivages,
dont celui des modes de communication. Si la prise de parole traduit
l’habilitation du citoyen et de la citoyenne, l’acte de légiférer la
canalise afin que la cacophonie n’éclate pas et que l’embarras des
Avant-propos 13

langues n’obscurcisse le présent et le devenir de la communauté.


Légiférer, c’est délimiter un lieu, mobiliser un savoir, édicter le droit.
Légiférer, c’est aussi le fait d’acteurs politiques, dont certains possè-
dent une expertise spécifique, puisant aux ressources fertiles des
pensées scientifique et juridique.
Francis Bacon comme Michel Foucault l’ont écrit avant nous :
savoir c’est pouvoir. Les contributions réunies dans ce recueil en
sont des preuves à double titre. Il en va d’abord de leurs objets
d’étude, soit les multiples expressions des politiques linguistiques
dans l’espace politique canadien et québécois. Au-delà de la contri-
bution aux connaissances, il en est aussi de leur dimension
citoyenne. Au moment de la Révolution française, Barère le signalait
(cité dans de Certeau, Julia et Revel, 2002 [1975] : 327-328) : pour
souder le lien civique, les lois d’une communauté politique deman-
dent la surveillance de tous les citoyens. « Peut-on se la promettre,
concluait-il, dans la confusion des langues, dans la négligence de
la première éducation du peuple, dans l’ignorance des citoyens ? »

Marcel Martel,
Chaire Avie-Bennett-Historica en histoire canadienne
History Department, York University.

Martin Pâquet,
Département d’histoire, Université Laval.
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Amérique.
première partie

Circonscrire
le lieu politique
Page laissée blanche intentionnellement
Laurendeau-Dunton,
quarante ans plus tard

Graham Fraser
Commissariat aux langues officielles
Ottawa

Tout commissaire aux langues officielles est l’héritier de la


Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme et manda-
taire des valeurs qu’elle a clairement définies et si bien défendues.
Mais, 40 ans après le premier rapport de la Commission, il est facile
d’oublier son importance et jusqu’à quel point l’avenir du pays
semblait à risque quand la Commission a commencé ses travaux,
de même que la réticence de plusieurs commissaires à participer à
cette aventure.
En 1963, quelques semaines seulement après son élection
comme premier ministre et chef d’un gouvernement minoritaire,
Lester Pearson a décidé de tenir sa promesse de créer une Commis-
sion royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Une
ferveur nationaliste grandissante s’exprimait au Québec ; les premiers
attentats terroristes du Front de libération du Québec avaient eu lieu
au printemps.
Pearson a demandé à Davidson Dunton et à André Laurendeau
de coprésider la Commission.
Dunton était un choix facile. Il était président de l’Université
Carleton depuis 1958 et auparavant, président du conseil d’admi-
nistration de CBC  /  Radio Canada. Plus jeune, il avait voyagé en
Europe, étudiant à Grenoble, Cambridge et Munich avant de revenir
à Montréal en 1935 pour travailler au Montreal Star, d’abord comme
18 Graham Fraser

journaliste et ensuite comme rédacteur. En 1936, à l’âge de 26 ans,


il est devenu rédacteur en chef du Montreal Standard et, pendant
la guerre, il était membre de la Commission d’information en temps
de guerre. C’était un homme d’une grande intelligence, d’un charme
certain et d’une extrême politesse ; il a réussi à rassembler les
commissaires, tous très différents, et à les faire travailler ensemble.
Dans son journal intime, Laurendeau (1990 : 298-299) dit de lui :
« J’ai trouvé en M. Dunton un collaborateur vraiment idéal, qui ne
s’est pas déjugé depuis. Il est évident qu’une présidence conjointe
est une tâche difficile, qui complique toutes les opérations, mais
cela dit, je n’aurais pas pu rêver d’un meilleur collègue. » Dunton
était un modéré tranquille. « De nature, Davie n’était pas quelqu’un
d’insistant ou d’obstiné, » me disait Gordon Robertson, un de ses
amis intimes. « C’était un homme modéré. La démarche globale de
Davie correspondait exactement à ce que souhaitait Mike Pearson. »
(dans Fraser, 2007 : 61.)
À l’automne 1979, il a étayé un argumentaire solide, équilibré,
mais ferme, en faveur de la politique linguistique canadienne et la
protection des communautés de langue officielle, dans un contexte
de justice et de gros bon sens. En conclusion, il a écrit, six mois
avant le référendum québécois de 1980 : « Certes, pour bien des
Québécois, la langue n’est pas la seule préoccupation, mais à moins
d’une résolution raisonnable et claire des problèmes linguistiques,
la fédération canadienne ne doit pas se faire trop d’illusions sur ses
chances de durer. » (Dunton, 1979 : 10.) C’est un argument aussi
pertinent aujourd’hui qu’en 1979.
Davie Dunton était, littéralement et de façon figurative, le
parrain de Bob Rae. Après sa mort en février 1987, Rae lui a fait
un éloge émouvant à la législature de l’Ontario :
I think it can be said that he paved the way for a broader recognition
in Canada of the importance of our bilingual and bicultural heritage [a-t-il
dit, en faisant un résumé de sa carrière, avant d’ajouter un commentaire
personnel de l’un des voisins et des plus vieux amis de sa famille]. He
was a remarkably kind, thoughtful, warm and inspiring individual. He
was a man who combined tremendous gentleness with a great deal of
courage and insight into the affairs and life of this country. He was a
deeply committed Canadian who knew, cared about and loved Canadian
Laurendeau-Dunton, quarante ans plus tard 19

art, Canadian artists, Canadian writers and Canadian life. He was deeply
committed as well to the quality of our public life.1
Comme Bob Rae, je passais une partie de mon enfance dans
une maison tout près de celle des Dunton et je partage ses senti-
ments, et les assume moi-même.
Par contre, Laurendeau représentait une nomination plus
risquée. Il avait passé sa vie profondément engagé dans la politique,
alimentant la polémique du nationalisme québécois. Un leader du
mouvement Jeune Canada dans les années 1930, il fit un séjour à
Paris et, influencé par le politologue français André Siegfried, il
perdit pour toujours toute foi en l’idéologie séparatiste. De retour
au Québec, il devint un chef de file dans le mouvement anti-­
conscription au Québec, député du Bloc populaire et un éditorialiste
influent au Devoir.
Laurendeau fut le premier qui, dans un éditorial publié en
1962, a demandé de mener une enquête. Répondant à sa demande,
le premier ministre Pearson forme la Commission et lui offre de la
coprésider. Laurendeau hésita longuement et, en juin 1963, fit une
large consultation sur la décision qu’il avait à prendre. Plusieurs
amis, fatigués des années de bon-ententisme, lui ont conseillé de
refuser. René Lévesque, alors ministre libéral, avait une longue liste
de raisons justifiant un refus, la principale étant l’impact significatif
qu’aurait une éventuelle démission de Laurendeau (Laurendeau,
1990 : 294-295).
Maintes fois, André Laurendeau et Frank Scott se sont trouvés
au cœur des débats de la Commission. Ils étaient tous les deux
québécois : l’un francophone, l’autre anglophone – Scott (1977 : 379)
a prétendu plus tard que le mot anglophone avait été inventé par
la Commission  –, et les travaux de la Commission les ont forcés à
faire face aux questions primordiales concernant l’identité et la
nature du pays. Ils ont, tous deux, rédigé un journal personnel durant
la Commission : ce sont des témoignages fascinants. Laurendeau,
par exemple, disait le 4 mai 1964 que la coexistence entre franco-
phones et anglophones serait plus difficile encore qu’il ne l’imaginait.
« Mais pour l’instant il est vrai que, laissé à moi-même, j’éprouve

1. Legislative Assembly of Ontario, 1987


20 Graham Fraser

quelques fois par semaine, et même quelques fois par jour, de


véritables poussées vers le séparatisme » (dans Fraser, 2007 : 58).
Scott était socialiste, poète, et avocat constitutionnaliste. Doyen
de la faculté de droit de l’Université McGill, sa vision comprenait
un Québec bilingue comme modèle pour le Canada. Laurendeau
était nationaliste, dramaturge du dimanche, mais journaliste
chevronné ; sa vision comprenait un Québec francophone et un
Canada anglais respectueux des minorités francophones. Ils étaient
tous les deux des hommes intenses, créatifs, passionnés, des modèles
pour les jeunes, et ils s’intéressaient aux femmes. Chacun jouissait
d’un vaste réseau de personnes captivantes.
En effet, a posteriori, ce qui frappe est l’importance des réseaux
que chaque membre apportait aux discussions. Laurendeau avait
des racines nationalistes profondes ; Dunton des liens privilégiés
avec le Montréal anglophone et Ottawa ; Scott et Michael Oliver,
codirecteur de recherche, venaient du milieu universitaire et du
Nouveau Parti démocratique ; Jean Marchand était issu du mouve-
ment syndical et était devenu ministre libéral quand le premier
rapport fut déposé ; Neil Morrison, cosecrétaire, s’est présenté pour
le Parti conservateur dans le comté d’Outremont en 1968 pour
exprimer son appui à Robert Stanfield qui avait adhéré à la thèse
canadienne des « deux nations ».
Jean-Louis Gagnon était journaliste, rédacteur en chef au
Canada et à La Presse et fédéraliste passionné. On a tendance à
oublier le fait qu’il a succédé à Laurendeau comme coprésident et,
malgré de profonds désaccords avec ce dernier, il a soigneusement
continué son travail. Laurendeau était un ardent nationaliste, avec
quatre décennies de luttes dans ses bagages, tandis que Gagnon
était un internationaliste libéral. Alors que Laurendeau soulevait les
foules contre la conscription en 1942, Gagnon faisait « campagne
pour le oui aux côtés du premier ministre [Adélard] Godbout lors
du plébiscite de 1942 sur le service obligatoire pour outre-mer »
(Gagnon, 1985 : 2).
Mais, malgré toutes ces différences, les commissaires ont entre-
tenu des relations harmonieuses durant les huit années et les
83 séances privées qu’ils ont passées ensemble. À la dernière séance
de la commission, Gertrude Laing, la seule femme à faire partie de
Laurendeau-Dunton, quarante ans plus tard 21

la Commission, a dit : « Les gens s’interrogent sur le secret de notre


succès. » Scott a répondu : « Les martinis ». Elle a conclu « C’est
exactement ce qu’ils pensent » (dans Fraser, 2007 : 67.)
Le premier volume du rapport est déposé en 1967, il y a plus
de 40  ans maintenant. C’était une année extraordinaire : le cente-
naire de la Confédération, l’Expo  67 de Montréal, une période
marquée par l’optimisme, l’effervescence et la confiance en l’avenir.
Installé à Montréal cet été-là, j’ai un emploi dans un hôpital psychia-
trique de l’est de la ville, j’habite dans une coopérative étudiante
et je découvre une ville excitante et romantique. Je viens de terminer
ma deuxième année en histoire à l’Université de Toronto, et c’est
mon deuxième été à travailler dans un milieu francophone au
Québec.
Mais 1967 est aussi une année de tension. C’est l’année où
Charles de Gaulle a crié du haut du balcon de l’hôtel de ville de
Montréal : « Vive le Québec libre ». C’est l’année où René Lévesque
quitte le Parti libéral du Québec et fonde le mouvement qui va
devenir le Parti québécois. Si on sent l’optimisme, on sent aussi
l’incertitude et le besoin profond de voir au pouvoir une nouvelle
génération de politiciens. Pendant cinq ans, Ottawa semblait para-
lysé par des scandales lamentables et l’impasse désolante dans
laquelle se trouvent Lester Pearson et John Diefenbaker. À l’automne
1967, on a l’impression que l’arrivée de Robert Stanfield va tout
changer, lui qui définit le Canada comme « deux nations ».
Toujours à l’automne 1967, deux autres événements intéres-
sants se produisent et ils ont des répercussions importantes sur
l’avenir. En septembre, Pierre Trudeau – alors ministre de la Justice –
classe les droits linguistiques en deux catégories : le droit d’apprendre
une langue et le droit d’utiliser cette langue. Notre conception des
droits linguistiques qui s’est bâtie au fil des 40 dernières années
repose sur ces deux piliers. Ensuite, en décembre, la Commission
Laurendeau-Dunton rend public le premier volume de son rapport.
Diffusé le 5 décembre 1967, le rapport fait la une des journaux.
Encore de nos jours, en raison des contributions des personnes
extraordinaires qui y ont participé, on ressent toujours l’impact de
ce rapport dans les politiques linguistiques fédérales, les sciences
sociales et même dans les débats sur les droits de la personne.
22 Graham Fraser

Législation linguistique

La composante la plus apparente du rapport est celle des


relations entre les Canadiens d’expression française et d’expression
anglaise. Dans ses recommandations, la Commission propose l’éta-
blissement d’un nouveau partenariat entre les francophones et les
anglophones, ce qui permettrait au gouvernement du Canada de
fonctionner plus efficacement en français, et les provinces majori-
tairement anglophones seraient encouragées à offrir plus de services
au public dans la langue de la minorité, du moins là où la demande
est suffisante. De plus, on prendrait des mesures supplémentaires
pour reconnaître la contribution et le patrimoine des autres commu-
nautés culturelles.
Le gouvernement agit rapidement : la première loi fédérale sur
les langues officielles est adoptée en 1969. La Loi proclame l’égalité
de statut du français et de l’anglais au sein de toutes les institutions
fédérales et énonce les critères démographiques qui déterminent
l’offre de services fédéraux dans les deux langues. Elle crée aussi
le poste que j’occupe actuellement : le commissaire aux langues
officielles, ombudsman neutre sur le plan politique, chargé d’être
la conscience active des Canadiens en matière de langues officielles.
Depuis, elle a été modifiée à deux reprises, en 1988 et en 2005,
et s’en trouve chaque fois renforcée. Elle demeure une pierre angu-
laire de la politique canadienne et, de concert avec la politique
touchant le multiculturalisme, un élément fondamental de l’identité
canadienne.
Nos politiques de bilinguisme et de multiculturalisme fonction-
nent en symbiose, de manière à favoriser le respect et à promouvoir
l’égalité des chances de chaque citoyen. Elles sont fondées non
seulement sur des droits, mais aussi sur des valeurs.
L’expérience du Canada en matière de politique linguistique a
parfois été éprouvante. Certaines idées du début ont été abandon-
nées pour diverses bonnes raisons. Par exemple, le gouvernement
n’a jamais mis en place les districts bilingues de la façon dont le
recommandait la Commission. De plus, les unités de travail franco-
phones dans la fonction publique, conçues initialement comme la
meilleure façon de favoriser l’avancement des francophones, ont
Laurendeau-Dunton, quarante ans plus tard 23

finalement été délaissées par crainte de ghettoïser les personnes y


travaillant. L’article  2, sur le droit des fonctionnaires de travailler
dans la langue de leur choix, a cependant été renforcé grâce aux
efforts de Keith  Spicer, le premier commissaire aux langues offi-
cielles, et son conseiller juridique, Royce Frith, qui avait fait partie
de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme.
En fait, M.  Spicer a récemment admis que lui et Frith avaient
poussé le gouvernement fédéral plus loin qu’il ne semblait vouloir
aller après que Frith l’eut avisé que l’article  2 devait être interprété
de manière à inclure non seulement les droits des citoyens d’être
servis dans la langue de leur choix, mais aussi leurs droits, à titre
de fonctionnaires fédéraux, de choisir leur langue de travail. Selon
lui, le gouvernement n’avait pas osé inclure ce droit dans la Loi, le
Commissaire a donc choisi de se référer à des droits acquis2.
Toutefois, les plaintes qu’a reçues le Commissariat ainsi que
les études et les vérifications que nous avons publiées au cours des
dernières années révèlent que ce droit n’est pas toujours respecté.
Les défis comprennent notamment le coût élevé d’envoyer des
fonctionnaires en formation linguistique et, ensuite, de s’assurer
qu’ils conservent ces acquis. La formation linguistique à l’intention
des fonctionnaires, établie en 1964, demeure problématique. Il faut
absolument que les cadres supérieurs fassent preuve d’un leadership
plus soutenu si nous voulons que la situation s’améliore.
En 1978, lors d’une entrevue à Radio-Canada avec Simon
Durivage, Davidson Dunton notait que même si le gouvernement
fédéral avait accepté les recommandations de la Commission, le
suivi avait été « un peu malhabile. » Il a dit, par exemple, que le
gouvernement avait trop insisté sur les cours de français pour les
fonctionnaires anglophones. Comme plusieurs de mes prédécesseurs
l’ont indiqué, la fonction publique fédérale doit subir un change-
ment de culture pour intégrer pleinement la valeur de la dualité
linguistique. C’est une tâche difficile, et les résultats sont loin d’être
immédiats. En fait, comme l’a si bien dit Frank Scott (1977 : ix) : « If

2. « Basically, I bluffed into existence the whole idea of the right to work in French,
as well as English, by staking out the ground with quiet precedents. » (Spicer, 2004 :
106.)
24 Graham Fraser

human rights and harmonious relations between cultures are forms


of the beautiful, then the state is a work of art that is never
finished. »
Au-delà de la Loi sur les langues officielles, le rapport de la
Commission Laurendeau-Dunton continue d’avoir une influence en
aidant à définir une vision du Canada. Les pages bleues du rapport
de 1967 ont servi à définir le cadre du débat sur la langue et la
phrase « la société distincte du Québec » vient tout droit de ces
pages, au paragraphe 45. Comme l’a si bien dit Kenneth McRoberts
en 2004 dans un discours à l’Université Laval : « À mon sens, les
fameuses pages bleues, au cours desquelles la commission interprète
son mandat, constituent l’un des grands énoncés de principe sur la
nature du Canada. J’irais même jusqu’à affirmer que rien n’a été
écrit depuis qui ait eu une force supérieure à cette vision du
Canada. »
Cette vision n’a pas qu’influencé le gouvernement fédéral.
Camille Laurin, l’architecte de la Charte de la langue française, a
souvent cité la Commission Laurendeau-Dunton dans son livre
blanc, la Politique québécoise de la langue française. D’ailleurs,
bien que les deux documents offrent des visions pour la plupart
contradictoires, il est intéressant de constater que sur quelques
points Laurin et Laurendeau-Dunton sont sur la même longueur
d’onde. Ils sont d’accord pour dire que la langue n’est pas qu’un
outil ; qu’elle donne accès à une culture, à une façon de faire, à
une façon de voir le monde. Ils s’entendent également sur bien
d’autres éléments, y compris sur la nécessité d’améliorer la qualité
du français des francophones.
La Commission a aussi eu un impact sur l’étude des sciences
sociales au Canada : entre 1964 et 1967, elle a parrainé quelque
165  études, dont seulement une fraction (24 pour être précis) ont
été publiées par elle. Bon nombre des chercheurs qui ont travaillé
à la Commission ont poursuivi des carrières universitaires brillantes :
Léon Dion et Michael Oliver étaient codirecteurs de la recherche,
et parmi les universitaires bien connus qui ont participé à la
­commission mentionnons Irving Abella, Ramsay Cook, Ned Franks,
Laurier Lapierre, Vincent Lemieux, Peter Leslie, André Raynauld,
Peter Regenstreif, Michael Stein, Hugh Thorburn, Marcel Trudel,
Laurendeau-Dunton, quarante ans plus tard 25

Richard Van  Loon et Ron Watts. L’un de ces jeunes chercheurs,


Kenneth McRoberts, a déclaré que sa participation à ce débat a
constitué l’un des tournants décisifs dans sa vie.
Les fameuses pages bleues laissaient aussi présager l’avenir
d’un Canada bilingue et multiethnique, car Laurendeau a remarqué
avec justesse que, dans une société libre et ouverte, on ne peut pas
choisir son ethnie, mais qu’on peut choisir sa langue. Et, par consé-
quent, la langue devient plus importante que l’ethnie. Ce qui nous
amène à la question de droits linguistiques. En 1982, la Charte
canadienne des droits et libertés a consolidé les droits à l’égalité et
les droits linguistiques. Elle a aussi reconnu que la communauté
minoritaire francophone ou anglophone d’une province avait droit
à l’instruction primaire et secondaire dans sa langue et à la gestion
de son système scolaire là où le nombre le justifie3.
Il n’est pas surprenant que Scott –  en partie en raison de son
expérience au Québec durant les années Duplessis  – ait été l’un
des premiers défenseurs d’une charte des droits et qu’il ait exercé
une immense influence sur un grand nombre de ses contemporains.
Comme le constatait son biographe, Sandra Djwa (1987 : 236-237),
Scott a enseigné à un grand nombre de jeunes dont l’avenir était,
jusqu’à un certain point, influencé par des concepts de droits incul-
qués par Scott. Cette liste comprend John Humphrey, qui est devenu
professeur de droit, cadre aux Nations Unies et auteur de la Charte
des Droits des Nations Unies. Le réseau de Scott comprenait aussi
de jeunes intellectuels québécois, incluant Pierre Trudeau4. Déjà, en
1949, Scott avait exprimé son opinion au sujet d’une charte cana-
dienne des droits de la façon suivante :
To define and protect the rights of individuals is a prime purpose of the
constitution in a democratic state. In Canada today many people are
feeling that this purpose is not being adequately achieved. Examples of

3. Il est intéressant de noter que le concept de droit et de protection des droits faisait
partie des questions étudiées par la Commission.
4. Selon Djwa (1987 : 319), Trudeau a fait siens plusieurs des points de vue de Scott
sur le Canada et la Constitution comme composante d’une philosophie socialiste :
« C’est grâce à mes contacts avec Frank et en raison de son action que ma pensée
en matière constitutionnelle a pris forme, » Trudeau lui a-t-il expliqué. (dans Fraser,
2007 : 108).
26 Graham Fraser

a disregard for fundamental freedoms have been frequent enough to raise


doubts as the sufficiency of our existing guarantees of personal liberty.
La Charte des droits et des libertés de 1982 a joué un rôle
important pour garantir la dualité linguistique canadienne. Depuis
son adoption, toutes les provinces ont établi des systèmes scolaires
primaires et secondaires d’éducation en langues minoritaires. De
plus, il existe maintenant des collèges et des universités de langue
minoritaire dans plusieurs provinces. Étant donné l’importance de
la langue d’instruction dans la vitalité et l’épanouissement des
communautés, ces réformes sont d’une importance primordiale. En
fait, dans l’ensemble des provinces et des territoires, on a vu plus
de législation linguistique depuis les derniers 25 ans que pendant
tout le siècle précédent.

* * *

Où en sommes-nous maintenant, 40 ans après le dépôt


du premier rapport ?

Aujourd’hui, l’augmentation substantielle du bilinguisme indi-


viduel dénote un profond changement dans l’attitude des Canadiens.
Selon Statistique Canada : en 2001, 41 % des Québécois ont déclaré
être bilingues, contre 38  % en 1996 et 35  % en 1991. Les anglo-
phones du Québec affichent le taux de bilinguisme le plus élevé
au Canada ; ce taux est en hausse, étant passé de 63  % en 1996 à
67  % en 2001. Dans le reste du Canada, le taux de bilinguisme a
augmenté : en 2001, il s’élevait à 10  %, comparativement à 8  %
en 1971.
Aujourd’hui, presque tous les francophones au Québec peuvent
recevoir des services du gouvernement fédéral dans leur langue.
Des membres des communautés de langue officielle à travers le
Canada peuvent recevoir tous les services fédéraux – ou au moins
les services clés – dans la langue officielle de leur choix dans des
bureaux désignés, et ce, trois fois sur quatre. Quarante pour cent
des emplois fédéraux exigent la connaissance des deux langues. Les
fonctionnaires francophones ont le droit de travailler dans leur
Laurendeau-Dunton, quarante ans plus tard 27

langue dans les régions où ils sont les plus nombreux. Les anglo-
phones peuvent travailler en anglais au Québec et partout dans le
reste du Canada. La proportion des anglophones et des franco-
phones dans des institutions fédérales est à peu près là même que
celle de la population canadienne, même si les anglophones au
Québec y sont peu présents. Par ailleurs, on assiste à des amélio-
rations significatives dans la livraison des services provinciaux dans
la langue officielle de la minorité. Et, de plus en plus, la dualité
linguistique devient une composante essentielle de l’identité que le
Canada projette de lui-même.
Un des recherchistes pour la Commission était un jeune
homme, Charles Barker, qui, par la suite, est venu travailler pour le
Commissariat aux langues officielles. Dans un texte qu’il a écrit en
2007, juste avant sa retraite, il a noté que, pendant qu’il travaillait
à la Commission, il a vu l’unifolié être hissé sur la Colline parle-
mentaire pour la première fois. Comme la politique linguistique, le
drapeau est issu d’un débat acrimonieux, polarisant et passionné.
Depuis lors, le drapeau est devenu un élément fondamental de
l’identité canadienne.
Like the Flag, the Official Languages too have shaped the country, and
ourselves […] This is the lasting gift of Laurendeau and Dunton, and these
are the elements that enable us to know who we are and how we can
make our contribution to humanity (Barker, 2007).
En effet, notre vision reflète ce dialogue intense qui s’est
déroulé entre les commissaires il y a une quarantaine d’années ;
c’est une vision que Dunton a nommé plus tard l’équilinguisme : un
pays démocratique avec deux langues officielles, favorisant l’équité
et le respect, reconnaissant l’égalité des droits et créant de réelles
opportunités pour tous. La politique linguistique canadienne est une
politique de respect. C’est une formule qui est fidèle à notre histoire,
et qui nous servira bien à l’avenir : on doit une grande partie de
cette vision au travail remarquable des commissaires.
Références

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B&B Commission for OCOL in 2007 » remerciement à la réception d’un
(9 mars). doctorat en sciences politiques de
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2008).
Jeter un pont entre les deux
solitudes : le rôle de Frank
R. Scott dans l’élaboration
des politiques linguistiques
au Canada, 1960-1984*

Valérie Lapointe-Gagnon, étudiante à la maîtrise


Département d’histoire
Université Laval

Comme le chevalier d’un autre âge, il est vraiment sans


peur et sans reproche. Il illustre ce qu’il y a de mieux
sur le plan professionnel : cet humaniste érudit est aussi
un homme d’action1.

Cet homme, ici comparé à un preux chevalier, c’est l’intellec-


tuel anglo-québécois Francis Reginald Scott. Éminent poète, avocat
spécialisé en droit constitutionnel, homme engagé socialement et
politiquement, Frank R. Scott n’a jamais hésité à s’investir dans la
sphère publique afin de défendre ses idées ambitieuses. Humaniste
érudit, il a longuement réfléchi à la conception qu’il se faisait du
Canada idéal, un Canada unifié et dénué d’injustices ; une concep-
tion qu’il a décrite à travers ses textes juridiques et ses vers tantôt
satiriques, tantôt émouvants, tantôt nostalgiques. Homme d’action,
il s’est illustré sur la scène politique – il fut notamment un des
* Je tiens à remercier le CRSHC pour son soutien financier.
1. Cette citation provient d’un article du McGill Daily le 28 janvier 1959, publié au
lendemain de la victoire de Scott contre le premier ministre Duplessis dans l’affaire
Roncarelli (dans Djwa, 2001 : 438).
30 Valérie Lapointe-Gagnon

acteurs importants du mouvement socialiste au Canada –, profitant


des tribunes mises à sa disposition pour se faire entendre, au risque
de susciter la controverse.
Né en 1899 à Québec, Frank R. Scott fait partie d’un cercle
d’intellectuels montréalais qui a assisté, dans la première moitié du
XXe siècle, à la naissance de la nation canadienne et a participé
pleinement à sa construction, notamment à travers son œuvre
poétique, contribuant à la création d’une littérature canadienne
moderne2. Porté par le rêve d’un Canada exempt de divisions, Scott
tenta de faire connaître le Québec francophone à ses compatriotes
anglophones aveuglés par leurs préjugés. Il fut un architecte impor-
tant du Canada et du Québec contemporains ; à la fois penseur et
acteur politique, sa vision de la discipline juridique, qui représentait
selon lui une force créatrice, et du Canada, s’imposa, marquant la
façon de gérer la diversité linguistique au pays.
L’historiographie portant sur l’œuvre et la personnalité de Frank
R. Scott s’entend pour souligner l’influence marquante de cet
homme sur les trajectoires historiques du Canada et du Québec
contemporains (voir notamment Djwa, 2000, 2001 ; Mills, 1997 ;
Laforest, 1992). Toutefois, aucune étude n’illustre concrètement
l’impact des idées du poète et juriste sur le développement des
politiques linguistiques canadiennes. Pourtant, la pensée de Scott et
son action dans la sphère publique canadienne des années 1930
jusqu’à sa mort, en 1985, contribuèrent à tracer les contours du
paysage des politiques linguistiques canadiennes. C’est de ce constat
qu’émerge le questionnement suivant : comment s’élabora le rôle
exercé par l’intellectuel anglo-québécois Frank R. Scott dans le
développement des politiques linguistiques au Canada de 1960 à
1984 ?
La vision du Canada idéal développée par Scott – un Canada
uni doté d’une charte des droits et libertés inscrite dans la Consti-
tution –, en recevant un accueil chaleureux, notamment de Pierre
Elliot Trudeau, put jouer un rôle clé dans l’élaboration des politiques
2. Le rôle prépondérant joué par Scott dans Preview et First Statement, deux
magazines de création littéraire ayant contribué à l’émancipation de la littérature
canadienne de la littérature britannique, fait de lui un des fondateurs d’une
littérature canadienne moderne (Godbout, 2004 : 71).
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 31

linguistiques canadiennes. Scott légua ainsi à sa patrie un héritage


considérable qui se manifeste principalement à travers la préémi-
nence de l’approche individuelle et la place fondamentale occupée
par le droit dans la gestion de la diversité linguistique cana-
dienne.
Se scindant en deux parties, la première abordant le dévelop-
pement du système de pensée de Scott, la seconde, se consacrant
à la réception de l’œuvre de l’intellectuel anglo-québécois et à
l’héritage qu’il légua en matière de gestion du problème de la langue
en sol canadien, ce travail aspire à mettre en lumière comment le
système de pensée de Frank R. Scott, lui-même sensibilisé au
problème de la langue en raison de son statut d’Anglo-Québécois,
parvint à influencer la gestion de la diversité linguistique au
Canada.
À travers l’étude de la trajectoire de cet intellectuel et de son
influence sur le développement des politiques linguistiques, c’est
toute la force du rôle de l’intellectuel dans la société canadienne
qui se dégage. Il s’avère donc essentiel, avant de plonger dans le
cœur du sujet, de définir ce qu’est un intellectuel afin de tracer les
contours de la personnalité de Scott et de comprendre l’impact
qu’eut sa pensée sur la conception des politiques linguistiques
canadiennes. S’il s’est périlleux de définir ce qu’est un intellectuel
car, aux dires de Manon Brunet et de Pierre Lanthier (2000 : 14),
« plusieurs avenues de réflexions sont possibles »3, il est toutefois
envisageable de dégager certaines caractéristiques qui font d’un
homme un intellectuel. Brunet et Lanthier décrivent quelques-unes
de ces caractéristiques. D’abord, l’intellectuel « est celui qui, sans
nécessaire proclamation de son titre, affirme publiquement ses idées
tout en cherchant à rallier le plus grand nombre de citoyens à sa
cause, au nom de la sauvegarde de l’identité nationale » (Brunet et
Lanthier, 2000 : 16). Il est aussi un maître de la plume et de la
parole ; tous les intellectuels ont usé des médias de leur époque
(p. 17). Enfin, l’intellectuel est un être qui porte son regard au-delà
3. En effet, nombreux sont les chercheurs qui ont réfléchi sur le concept de
l’intellectuel et qui ont tenté d’en dégager une définition et de cerner les
comportements spécifiquement individuels. Toutefois, une telle tâche est loin d’être
évidente puisque les intellectuels n’ont pas nécessairement une conscience de
groupe et les sujets sur lesquels ils s’expriment ne leur sont pas exclusifs (Brunet
et Lanthier, 2000  : 14).
32 Valérie Lapointe-Gagnon

des frontières de sa patrie, un être ouvert sur le monde (p. 17). Bref,
un homme qui a une solide compréhension du monde et des
manières de l’amender et qui, par sa maîtrise de la parole et de la
plume, parvient à rassembler les citoyens autour de ses idées afin
de les concrétiser. Tel est l’intellectuel, tel fut Frank R. Scott.

Frank R. Scott : l’intellectuel dans la Cité

L’intellectuel est souvent perçu comme l’homme


engagé, « l’homme révolté » de la cité (Hébert et
Luneau, 2000 : 233).

Révolté, Frank R. Scott le fut amplement : contre les affres du


capitalisme, contre tout ce qui entravait la liberté d’expression,
particulièrement l’autoritarisme du premier ministre du Québec
Maurice Duplessis. Mais aussi contre le nationalisme québécois qui
menaçait l’unité du pays, condition essentielle à la construction d’un
Canada idéal à ses yeux. Engagé, Scott le fut également. Désireux
de transformer l’ordre établi, Frank R. Scott s’impliqua dans trois
sphères de la scène publique, soit la politique, le droit et la littéra-
ture, engagement qui nourrit sa conception du Canada et qui lui
permit de la diffuser. Dans cette première partie, les trois champs
d’activités dans lesquels Scott laissa sa marque seront abordés. À
travers l’étude de son implication sociale, nous dégagerons les pans
de sa pensée qui influencèrent l’élaboration des politiques linguis-
tiques.

Frank Scott : son engagement dans le mouvement socialiste


et l’émergence de sa pensée centralisatrice

Dans les années 1920, à la suite d’un séjour d’études à Oxford


des plus inspirants, Scott, encore émerveillé par les richesses du
Vieux-Continent, fut fortement troublé par la misère qui régnait
à Montréal. À une époque où les projets d’assurance-sociale,
d’assurance-chômage et d’assurance-maladie n’appartenaient qu’au
domaine des idées, il s’engagea dans une quête de justice sociale
qui allait marquer son existence et imprégner ses vers.
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 33

Come and see the vast natural wealth of this mine


In the short space of ten years
It has produced six American millionaires
And two thousand pauperized Canadian families
(Scott, dans Djwa, 2001 : 168)
La poésie devint pour Scott une arme redoutable de critique
de la société. Dans le Montréal des années 1930, il fréquenta, avec
son épouse, la peintre Marian Dale Scott, un cercle d’amis et de
connaissances qui se réunissait fréquemment dans la demeure de
l’artiste John Lyman. Comme le soutient Molly Ungar (2003 : 6),
auteure d’une thèse sur les activités du groupe montréalais, ces
hommes et ces femmes gravitant autour du salon de Lyman se
réclamaient tous du modernisme : ils rejetaient l’univers de la géné-
ration de leurs parents, un univers baigné de romantisme, empreint
du sceau de la religion et des valeurs capitalistes et bourgeoises.
Toutefois, ils ne se contentaient guère de rejeter ; ils aspiraient à
bouleverser l’ordre établi en participant à la création d’un nouvel
ordre social (Ungar, 2003 : 4). Animé par le souffle créateur de la
modernité, Frank R. Scott ne pouvait se restreindre à contempler et
à critiquer la réalité, il devait agir pour la transformer.
La crise économique, qui mit plus que jamais en lumière les
limites du capitalisme, donna une nouvelle dimension à la quête
de justice sociale de l’intellectuel anglo-québécois : elle l’amena à
s’impliquer sur la scène politique. Scott posa un regard extrêmement
sévère sur le capitalisme qu’il jugeait responsable de la misère des
travailleurs et du fossé qui ne cessait de se creuser entre la minorité
de fortunés et la masse de déshérités. Inspiré par les idées de John
Shaver Woodsworth4, il se rallia au mouvement socialiste du
Canada. Dans le poème Efficiency, il use de l’ironie afin de discré-
diter les excès du système capitaliste :
The efficiency of capitalism
Is rightly admired by important people
Our huge steel mills
Operating at 25 percent of capacity
Are the last word in organization.
4. Ancien prêtre méthodiste, J.S. Woodsworth est un des leaders du social gospel, un
mouvement de renouveau religieux visant à créer le royaume de Dieu sur terre. Il
fut leader du Cooperative Commonwealth Federation Party, parti politique de
gauche, ancêtre du Nouveau Parti Démocratique (Cook, 2006 : 103).
34 Valérie Lapointe-Gagnon

The new grain elevators


Stored with superfluous wheat
Can unload a grain-boat in two hours.
Marvellous card-storing machines
Make it easy to keep track or unemployed
There isn’t one unnecessary employee
In these textile plants
That requires 75 per cent tariff protection
And when our closed shoe factories re-open
They will produce more footwear that we can possibly buy.
So don’t let’s start experimenting with socialism
Which everyone knows means inefficiency and waste
(Scott, dans Djwa, 2001 : 188).
L’engagement politique de Scott débuta avec la League for
Social Reconstruction5 (LSR), qu’il fonda en 1932, conjointement
avec Frank Underhill. Les premiers pas de la LSR furent modestes,
avec la mise en place de deux sections : une à Montréal, initiée par
Scott, l’autre à Toronto, fruit des efforts d’Underhill. Toutefois, rapi-
dement, les ramifications de ces deux sections se multiplièrent,
ralliant un nombre sans cesse croissant de membres majoritairement
issus de la classe moyenne qui, désillusionnés par le capitalisme,
voyaient dans les idées d’économie planifiée de la LSR une lueur
d’espoir (Horn, dans Djwa et MacDonald, 1983 : 74). Comme l’ex-
plique Michiel Horn, le socialisme en vint à s’imposer, aux yeux
de Scott, comme étant la seule panacée à même de panser les plaies
de la société canadienne : « The economic and moral bankruptcy of
capitalism had become so clear to him that he now saw democratic
socialism as the only alternative » (Horn, dans Djwa et MacDonald,
1983 : 76). Ainsi, malgré l’ire que soulevait le socialisme à l’époque,
Scott le défendit avec verve dans plusieurs publications. En 1935,
alors que la crise économique atteignit des sommets sans précédent,
l’intellectuel conclut son article intitulé « The Efficiency of So­cialism »

5. Bien que ses affinités avec la CCF étaient clairement établies, la LSR ne fut jamais
officiellement liée à un parti politique  ; elle constituait plutôt une association qui,
comme elle le définit dans son manifeste, réunissait hommes et femmes « who are
convinced that the present economic order is unjust, cruel, wasteful and inefficient ;
who want to work for the establishment in Canada of a social order in which
production, distribution and service will be organized for the common good rather
than for private profit » (Scott dans LSR, 1975 [1935] : XVI).
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 35

en exaltant les vertus de cette doctrine d’organisation sociale : « In


short, socialism instead of being a likely cause of economic ineffi-
ciency and political corruption, holds the promise of being the cure
of these evils » (Scott, 1986 : 26).
Moins d’une année après la fondation de la LSR, Scott s’im-
pliqua également au sein d’un parti politique : en 1933, il devint,
l’un des premiers membres de la Cooperative Commonwealth Fede-
ration (CCF) dans la province de Québec (Horn, dans Djwa et
MacDonald, 1983 : 75). Prônant une transition progressive du capi-
talisme au socialisme, le CCF constituait une tribune de choix pour
l’intellectuel anglo-québécois désireux d’un changement en profon-
deur de la société canadienne qui se manifesterait principalement
à travers l’abandon de la politique du laisser-faire au profit d’une
économie planifiée. S’éloignant du modèle politique appliqué dans
les pays de l’Europe de l’Est, cette transformation majeure devait
s’effectuer dans un État de droit démocratique, le Canada. En effet,
le socialisme, tel que préconisé par Scott, devait s’épanouir au sein
d’un gouvernement parlementaire (Mills, 1997 : 51). En fait, l’intel-
lectuel était persuadé que le Canada possédait déjà les structures
nécessaires pour accueillir un gouvernement socialiste, les Pères de
la Confédération ayant fourni, dans l’élaboration de l’Acte de l’Amé-
rique du Nord Britannique, les assises d’un gouvernement fédéral
fort et centralisateur représentant un terreau fertile à l’épanouisse-
ment du socialisme (Mills, 1997 : 51). Aux yeux de Scott, la solution
à la pléthore de maux dont souffrait la société canadienne devait
être puisée dans le précepte socialiste qui encourageait l’instauration
d’un État centralisateur qui, par sa puissance, interviendrait pour
éradiquer les injustices. Son passage dans les rangs socialistes, qu’il
délaissa dans les années 1950 pour se consacrer à la poésie et à
sa double carrière d’avocat et de professeur, marqua considérable-
ment sa conception du pays. En effet, imprégné de la pensée
socialiste, il se fit le fervent défenseur d’un Canada centralisé. En
témoignent plusieurs de ses discours.
En 1943, alors que la Seconde Guerre mondiale faisait des
ravages outre-Atlantique, Scott fit une allocution devant l’Association
du jeune barreau de Québec, qui témoigne de la force de sa pensée
centralisatrice : « Pourtant, malgré l’accroissement des pouvoirs du
36 Valérie Lapointe-Gagnon

gouvernement fédéral depuis le début de la guerre, nous voyons les


provinces survivre et même s’en très bien porter » (dans Scott, 1977 :
130). Dans un autre passage, qui révèle sa sensibilité à l’égard du
sort des indigents, il critique de manière acerbe la politique du
laisser-faire :
en général, je crois sincèrement que la fin de la politique du laisser-faire
est une excellente chose. […] L’avènement d’un nouveau sens de la
responsabilité envers les membres les moins fortunés de notre société, le
désir d’établir des systèmes de sécurité qui protégeront les plus faibles
et les plus malheureux me semble être le fait d’une société plus avancée
et plus policée que cette autre société dans laquelle chacun ne chercha
que son avantage personnel (dans Scott, 1977 : 133).
Dans ces deux extraits tirés d’un discours qu’il prononça
pendant la guerre, période de crise aiguë où les provinces se tour-
nèrent vers les ressources du gouvernement fédéral, Frank Scott
insiste sur les avantages du centralisme et les tares du capitalisme
sauvage. À travers ces extraits se dégage sa conception du Canada
idéal : un Canada uni et centralisé qui servirait les intérêts des moins
fortunés souffrant toujours plus durement des excès du libéralisme
économique. Michiel Horn soutient que le centralisme de Scott était
celui d’un réformiste social qui rêvait d’une société canadienne
dépourvue d’injustices :
Scott’s centralism was no more than a means to the end of introducing
the social ownership of large enterprises, a planned economy, and vastly
improved social welfare services » (Horn, dans Scott, 1977 : XXIX).
Ardent défenseur des bienfaits du socialisme, Scott se prononça
à maintes reprises contre l’accroissement de l’autonomie des
provinces. Dans son essai, The Special Nature of Canadian Federalism,
il propose une interprétation juridique extrêmement centralisatrice de
la Constitution canadienne et milita pour un retour aux sources, un
retour au Canada fort et centralisé pensé par les Pères de la Confé-
dération, plus particulièrement par John A. Mac­donald (Silver, 1997 :
37) :
No matter what theories about the Canadian constitution are propounded,
no matter how much politicians may cry for “provincial autonomy” […],
the fact remains that the peace-time distribution of legislative powers to
which we are returning has already proved incapable of producing that
“efficiency and harmony” aimed at in the constitution of 1867, because
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 37

the magnitude of many social problems exceeds the boundaries of prov-


incial jurisdiction within which they legally lie (dans Scott, 1977 : 176).
L’interprétation juridique de la Constitution rendue par Frank
R. Scott dans cet article remit en question la légitimité des décisions
du Conseil privé, notamment les interprétations de la Loi constitu-
tionnelle de 1867 faites par lord Watson et lord Haldane qui avaient,
aux yeux de Scott, littéralement dénaturé le travail des Pères de la
Confédération dans leur interprétation trop généreuse envers les
provinces (Djwa, 2001 : 592). Le juriste voyait dans l’autonomie des
provinces une menace non seulement pour les plus démunis, mais
également pour les hommes et les femmes qui, comme lui, appar-
tenaient aux communautés linguistiques minoritaires.
Avec le temps qui témoigna de la possibilité de cohabitation
d’une économie planifiée et d’un capitalisme modéré, l’enthou-
siasme de Frank R. Scott à l’égard du socialisme en vint à
s’essouffler, sans toutefois se refroidir complètement. La vision
centralisatrice du pays entretenue par Scott, qui s’affirma pendant
ses années d’engagement au sein du mouvement socialiste, constitue
un des aspects de sa pensée qui, en trouvant une oreille réceptive
chez Pierre Elliott Trudeau, influença l’élaboration des politiques
linguistiques canadiennes. Le centralisme préconisé par Scott est à
la source des deux aspects importants de la vision du Canada qu’il
souhaitait instaurer, soit l’absence d’un statut particulier pour le
Québec, statut qui assènerait un coup brutal à l’unité canadienne,
et la protection des minorités, qui serait mieux assurée à l’intérieur
d’un Canada centralisé.

Les efforts de Frank R. Scott pour construire un imaginaire commun


entre le Québec et le reste du Canada

Le Canada auquel Scott rêvait était fort et centralisé ; il ne


pouvait comprendre une province jouissant de droits desquels les
autres provinces seraient privées. Les élans nationalistes québécois
bouleversèrent donc grandement l’intellectuel, car ils l’éloignaient
de la concrétisation de son utopie. Caressant l’idéal d’un Canada
uni, Frank R. Scott aspira à comprendre le Canada français et à le
faire découvrir à ses homologues anglophones, souhaitant ainsi
38 Valérie Lapointe-Gagnon

mettre un terme aux préjugés pourrissant les relations entre Cana-


diens francophones et Canadiens anglophones au sein du pays.
En effet, comme l’explique Guy Laforest (1992 : 86) dans son
essai Trudeau et la fin d’un rêve canadien, Frank R. Scott fut celui
qui, « parmi toute la génération des années trente à laquelle appar-
tenaient les Broke Claxton, Eugene Forsey et Frank Underhill, a
consacré le plus d’efforts à comprendre le Canada français et le
Québec ». Ces efforts destinés à l’approfondissement de sa connais-
sance du Canada francophone et du Québec prirent notamment la
forme d’ouvrages et d’articles destinés à renseigner les anglophones
sur la nature du Canada français. En 1936, Scott publia « French
Canadian Nationalism » destiné à éclairer ses pairs au sujet d’un
phénomène obscur au Canada anglais, le nationalisme québécois.
Dans cet article, il recommandait que cesse l’intransigeance envers
les nationalistes canadiens-français :
If they are (les nationalistes canadiens-français) simply met with Imperialist
ballyhoo, Orange cries, Protestant bigotry and Anglo-Saxon conceit, they
will prevail. If they are met with sympathy, understanding and reasonable
concessions, French Canadians may be satisfied with something less than
the break-up of the Dominion (dans Scott, 1986 : 29-30).
L’équilibre du Canada étant précaire à ses yeux, Scott croyait
qu’il n’était possible de le préserver que si les anglophones faisaient
un pas vers le Québec afin d’essayer de mieux le connaître. Dans
un autre article intitulé « Le Canada et le Canada français », Scott,
conscient de la fragilité du pays, écrivit : « Le Canada d’aujourd’hui
est le fruit d’un mariage arrangé par les parents plutôt que fondé
sur l’amour des conjoints, mais c’est un mariage qui exclut toute
possibilité de divorce » (Scott, 1952 : 184). Loin de nier la dualité
culturelle et linguistique du pays, l’intellectuel encouragea son
épanouissement, épanouissement qui, selon lui, se ferait plus aisé-
ment à l’intérieur d’un Canada uni.
Ne pouvant envisager le divorce, il œuvra pour que se rappro-
chent les deux solitudes. La littérature devint un de ses instruments
privilégiés pour jeter un pont entre le Québec et le reste du pays.
Fort de sa maîtrise des deux langues et de sa plume agile, il parti-
cipa à la création d’un imaginaire commun entre le Québec et le
Canada, des sociétés qui, jusqu’à ce jour, avaient évolué en vases
clos.
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 39

La création de cet imaginaire commun se manifesta à travers


les traductions que fit Frank R. Scott des œuvres réalisées par des
poètes québécois afin d’élargir les horizons des lecteurs anglo-
phones. Ce travail de traduction débuta dans les années 1950,
inspiré par le réseau intellectuel qu’il développa grâce à son ami
Pierre Emmanuel. En effet, P. Emmanuel poète français, auteur de
la préface du Tombeau des rois d’Anne Hébert, avec lequel Scott
s’était lié d’amitié lors d’une conférence sur la poésie à Harvard en
1952, le mit en contact avec des groupes de poètes de langue
française (Djwa, 2001 : 514). Touché par la poésie d’Anne Hébert,
Scott se lança dans la traduction d’une partie de son œuvre. Dès
lors, s’amorça entre elle et lui, issus chacun d’une des deux branches
culturelles du Canada, un échange épistolaire sur la poésie et la
traduction. La correspondance unissant l’intellectuel anglo-­québécois
et l’écrivaine québécoise constitue un des piliers du pont que tenta
de construire Scott entre le Canada francophone et le Canada anglo-
phone à travers la littérature.
Pendant les années 1950, Scott traduisit également des poèmes
du cousin d’Anne Hébert, Hector de Saint-Denys-Garneau. Il
contacta aussi les poètes de l’Hexagone Gaston Miron et Louis
Portugais afin d’élaborer un projet d’anthologie bilingue. Si le projet
avorta, les efforts consentis par Scott pour lui insuffler vie témoignent
de sa volonté de tisser des liens entre le Québec et le reste du pays.
Comme l’explique Patricia Godbout (2004 : 113), dans l’étude
Traduction littéraire et sociabilité interculturelle au Canada, l’œuvre
de traduction de Scott peut se comprendre comme une stratégie
visant à implanter en sol canadien sa conception d’un Canada
uni :
Les efforts qu’il a déployés pour traduire plusieurs poètes canadiens-
français des années 1950 et pour échanger de vive voix avec eux
s’inscrivaient […], pour l’essentiel, dans une démarche politique et sociale
(au sens large) et correspondaient à un souhait de sa part de voir l’élément
francophone s’intégrer au grand ensemble canadien.
Scott poursuivit la démarche politique et sociale entreprise afin
de consolider les liens délicats entre les deux communautés linguis-
tiques du Canada à travers la fondation du groupe d’études
Recherches sociales. L’étude sur la grève de l’amiante d’Asbestos et
40 Valérie Lapointe-Gagnon

de Thetford Mines6 dirigée par Pierre Elliott Trudeau et parue en


1956 fut l’une des plus importantes réalisations du groupe. En tant
que directeur de Recherches sociales, Frank R. Scott signa l’avant-
propos de cet ouvrage essentiel à la compréhension de l’histoire
sociale du Québec, dans lequel il explique l’objectif du groupe :
Notre objectif principal a été d’aider financièrement quelques Canadiens
imaginatifs et audacieux, engagés dans une activité intellectuelle ou
sociale méritoire et qui, par ailleurs, ne pouvaient bénéficier des trop
rares bourses canadiennes officielles disponibles. Tout particulièrement,
nous nous sommes ingéniés à promouvoir ou encourager des initiatives
ayant pour but de mieux faire connaître l’un à l’autre les deux grands
groupes culturels du Canada (Trudeau, 1956).
Les visées de Recherches sociales s’inscrivaient donc dans la
ligne de pensée de Scott. Animé par sa volonté de renseigner ses
pairs sur le Québec, qui s’est manifestée à travers ses deux rôles
de traducteur et de directeur du groupe d’étude Recherches sociales,
le poète anglo-québécois a tenté de jeter les assises d’un imaginaire
commun entre les deux communautés linguistiques du Canada. À
ses yeux, le dialogue fructueux, plus que l’octroi d’une autonomie
accrue pour le Québec, était garant de l’essor du pays.
Dans les années 1960, le Québec en vint à se détacher
progressivement du reste du Canada français. La voix de la province
francophone, portée par l’ébullition culturelle et sociale de la Révo-
lution tranquille, se fit entendre de plus en plus distinctement à
l’intérieur du pays. Désireux de redevenir maîtres chez eux, les
Québécois partirent à la reconquête de leur langue. Ils militèrent
afin d’obtenir les pouvoirs nécessaires à la protection de leur bagage
culturel et linguistique, menacé par la forte pression assimilatrice
de l’anglais. Jamais Scott ne put se résoudre à admettre les bienfaits
d’un fédéralisme asymétrique accordant au Québec le pouvoir de
gérer ses politiques linguistiques et culturelles. Toute sa vie, il s’y
opposa, défendant ardemment un fédéralisme canadien fort et unifié
auprès des Québécois (Djwa, 2001 : 556). Aux yeux du poète-juriste,
le Québec représentait certes une province différente de ses voisines

6. Cette grève, qui a eu lieu en 1949, marque un tournant important dans l’histoire
sociale du Québec. Elle servit à consolider le mouvement syndical et parvint à
réunir les opposants de Duplessis (Djwa, 2001 : 443).
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 41

à maints égards, mais elle n’avait guère besoin de droits particuliers


pour affirmer sa spécificité. La vision de Scott concernant la place
du Québec au sein du Canada permet de comprendre sa façon
d’envisager les politiques linguistiques canadiennes qui ne devaient
guère fournir un cadre privilégié pour assurer la pérennité du fran-
çais au Québec. C’est cette vision qu’il défendit dans la Commission
royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme en ­s’opposant
à toute forme de droits collectifs pour les Québécois franco­
pho­nes.

Le champion des droits civils

Si Scott ne voulait pas envisager la présence de droits collec-


tifs pour les francophones du Québec, c’est parce que son principal
cheval de bataille était incarné par la protection des droits des
minorités qui, selon lui, devait être assurée non seulement par un
gouvernement central fort, mais également par l’insertion d’une
charte des droits et libertés dans la Constitution. Autant Allen Mills
que Sandra Djwa présentent Scott comme le père de l’enchâssement
de la Charte des droits et libertés dans la Constitution canadienne
de 1982. Mills (1997 : 45) soutient notamment que cette Charte est
le fruit d’une chaîne de transmission de Woodsworth, à Scott, à
Trudeau : « Thus, with only slight exaggeration, it can be said that
Canada acquired the Charter of Rights and Freedoms through an
immaculate, personal transmission from Woodsworth to Scott to
Trudeau ». Djwa, quant à elle, affirme que si Scott n’a jamais songé
à réclamer la paternité de la charte, il n’en reste pas moins que son
œuvre fut une source d’inspiration majeure pour Pierre Elliott
Trudeau (Djwa, 2001 : 559).
La volonté de Scott de défendre les plus faibles et de les
protéger contre la tyrannie des détenteurs du pouvoir apparut tôt
dans son cheminement, soit dès les années 1930. Au fil du temps,
cette idée mûrit et Scott qui, en raison de sa formation de juriste,
cultivait une conception des relations sociopolitiques reposant sur
des valeurs légales, en vint à être persuadé que le meilleur moyen
de protéger adéquatement les minorités était de leur permettre un
recours juridique par le biais d’une charte des droits et libertés qui
42 Valérie Lapointe-Gagnon

serait intégrée dans la Constitution. Si cette solution s’enracina dans


­l’esprit de l’intellectuel anglo-québécois, c’est en partie grâce à sa
rencontre avec James Shaver Woodsworth, premier chef du CCF, qui
devint son mentor. Partisan d’un fédéralisme centralisateur,
Woodswoth défendit, à la fin des années 1920, l’instauration d’une
charte qui protégerait les minorités culturelles et religieuses (Mills,
1997 : 45). Dans l’article « Language Rights and Language Policy »,
Scott (dans 1977 : 377) met en lumière l’ascendance intellectuelle
exercée par le chef de gauche sur sa conception du pays : « J.S.
Woodsworth, […] more than any other Canadian helped me to
clarify my ideas about the kind of political instrument that would
most contribute to the attainment of our ideals ». Imprégné des idées
Woodsworth, Scott milita dans l’espace public canadien en faveur
de cet instrument politique et juridique que constituait une charte
des droits et libertés. Au cours de sa carrière, plusieurs événements
le confortèrent dans la nécessité de créer une telle charte.
La dépression des années 1930 fut non seulement le déclen-
cheur de son engagement politique, en le poussant à s’investir dans
le mouvement socialiste ; elle fut également le déclencheur de son
vibrant plaidoyer en faveur d’une charte des droits et libertés. Dans
le Montréal durement atteint par la crise, la paranoïa était à son
paroxysme et le comportement de la police se faisait hautement
répressif. En 1931, Tim Burk et d’autres protagonistes du mouvement
communiste canadien furent arrêtés et l’article 98 du Code criminel
canadien7 fut invoqué afin de les accuser de conspiration, au plus
grand désarroi de Scott qui vit dans ce geste démesuré un obstacle
à l’épanouissement d’une liberté des plus fondamentales : la liberté
d’expression (Mills, 1997 : 52). En 1933, l’humaniste publia
« Freedom of Speech in Canada » dans lequel il s’insurge contre la
répression et la censure qui régnaient en cette période trouble :
The present economic crisis has brought sharply to the front in Canada
the question of freedom of speech. The individual liberties of the Canadian
citizen have very definite and unexpected limits. On all sides we have
seen men and women thrown into gaol simply for making speeches ;
peaceful meetings broken up by police ; street parades prohibited or

7. L’article 98 du Code criminel canadien autorisait les poursuites contre les


communistes ; il fut abrogé pour être remplacé, en 1937, par la loi du cadenas
contre laquelle Scott se battit en cour (Djwa, 2001 : 414).
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 43

dispersed ; demonstrators arrested and deported after secret trials before


administrative tribunals (dans Scott, 1977 : 60).
Afin de mettre un terme à ce régime intransigeant, il appela
les esprits libéraux de chaque parti politique à unir leurs efforts afin
d’instaurer un climat de tolérance :
But much could be done immediately to widen the area of freedom of
speech in Canada, and liberal minds of all parties should unite in this
endeavour. […] Law and order would be more secure in this atmosphere
of tolerance, because tolerance includes a respect for authority (Scott,
1977 : 75).
La liberté constitue un thème récurrent dans l’œuvre de Frank
R. Scott, qui n’a jamais cessé de réfléchir à la manière de faire du
Canada une terre propice à l’épanouissement des libertés civiles.
C’est dans Social Planning for Canada, ouvrage réalisé en 1935
par la LSR dans le dessein de promouvoir le socialisme au Canada,
que le juriste recommanda, pour la première fois, l’insertion d’une
charte des droits dans la Constitution8. Mais ce n’est que quelques
années plus tard que Scott devint un partisan inconditionnel de cette
stratégie. En effet, comme le mentionne Sandra Djwa (2001 : 413),
au cours des années 1950, « deux affaires judiciaires interminables,
l’affaire de la loi du cadenas et l’affaire Roncarelli, le confortèrent
dans sa conviction qu’il était nécessaire d’enchâsser une déclaration
des droits dans la Constitution ». Dans le Québec duplessiste, où
les libertés civiles étaient menacées par l’autoritarisme du gouver-
nement, Frank R. Scott s’engagea dans ces deux batailles juridiques
afin que soient respectés les droits et les libertés des individus. Ayant
éclaté en 1946, l’affaire Roncarelli était grandement risquée pour
Scott. En effet, le juriste anglo-québécois se mesurait à un adversaire
de taille. Il défendait Frank Roncarelli, adepte prospère d’une secte
abhorrée au Québec, les Témoins de Jéhovah, contre le premier
ministre du Québec, Maurice Duplessis. À une époque où les
Témoins de Jéhovah étaient persécutés dans la province québécoise
comme nulle part ailleurs au pays, Frank Roncarelli, qui s’était servi
de sa fortune pour venir en aide à quelques centaines de ses core-
ligionnaires en payant leurs cautions, se fit réquisitionner son permis
8. Dans le chapitre intitulé « Parliament and Constitution », Scott et ses collègues de
la LSR écrivent : «  An entrenched Bill of Rights clause in the B.N.A. Act would do
much to check the present drive against civil liberties » (LSR, 1975 [1935] : 508).
44 Valérie Lapointe-Gagnon

d’alcool sur l’ordre du premier ministre qui vit dans la sympathie


de Roncarelli à l’égard des Témoins de Jéhovah un affront à l’ordre
public. Ne pouvant tolérer qu’un homme soit bâillonné en raison
de ses allégeances religieuses, Scott s’engagea dans une lutte qu’il
remporta non sans difficulté en Cour suprême, où la majorité des
juges soutint, dans un jugement rendu le 27 janvier 1959, que
Duplessis avait outrepassé son autorité (Djwa, 2001 : 437).
L’affaire de la loi du cadenas connut également un dénouement
heureux pour Scott. Émise en 1937 par Duplessis afin de combler
le vide laissé par l’abrogation de l’article 98 du Code criminel
canadien, la loi du cadenas aspirait à « protéger l’État contre un
mouvement subversif très sérieux » (Djwa, 2001 : 417) en interdisant
l’utilisation d’une maison dans le but de propager le communisme.
Choqué par cette loi qui posait un obstacle considérable à la liberté
d’expression, Scott, à l’instar de plusieurs groupes de défense des
droits civils, la remit en cause devant la Cour suprême. Il la jugeait
inconstitutionnelle parce qu’elle empiétait sur la compétence du
gouvernement fédéral en matière de droit criminel. À la suite d’une
démarche juridique éprouvante pour Scott, la loi du cadenas fut
finalement abrogée.
À la fin des années 1950, fort de ses deux victoires consécu-
tives contre l’autoritarisme du gouvernement Duplessis, Frank R.
Scott fut sacré champion des droits civils dans plusieurs journaux à
travers le pays (Djwa, 2001 : 422). Son implication dans ces deux
batailles juridiques l’amena à constater que l’État canadien, tel qu’il
était constitué, recelait de grandes lacunes en matière de protection
des libertés civiles. Selon lui, le seul moyen de pallier ces manques
résidait dans l’édiction d’une déclaration des droits. Convaincu que
l’objectif d’une Constitution était de définir et de protéger les droits
des individus, il rendit, en 1959, dans son ouvrage Civil Liberties
and Canadian Federalism, un plaidoyer en faveur du rapatriement
de la Constitution, afin que le Canada soit enfin émancipé des
résidus de l’impérialisme. C’est avec l’idée de l’insertion d’une
charte des droits et libertés que le champion des droits civils conclut
sa plaidoirie :
We like to think that our nationhood is complete, but from the point of
view of constitutional law it is not complete. We are still in a partly
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 45

colonial relationship to Britain, for we still have to return to the British


source of our constitution for its major amendments. […] We must even-
tually nationalize the constitution, as we have nationalized the Crown.
[…] When we have reached this final point of maturity, when at least we
shall take our fate in our hands, […] then at least we shall be a truly
independent people, dual in culture but single in democratic statehood.
That will be the proper time at which to entrench in the constitution
those further fundamental freedoms and human rights which are inad-
equately protected by purely Canadian declarations (Scott, 1959 : 57).
À travers une charte canadienne des droits et libertés, Scott ne
voulait pas simplement protéger les minorités ; son dessein était plus
ambitieux. Il aspirait à doter le Canada d’un puissant instrument qui
unirait les Canadiens autour d’une référence identitaire transcendant
les divisions provinciales. En plaçant l’ensemble des citoyens cana-
diens sur un pied d’égalité – chacun bénéficiant des mêmes droits
et libertés –, la charte devenait la pierre angulaire de son œuvre,
incarnée par la construction d’un pays où régneraient justice et
unité.
En 1960, le premier ministre canadien John Diefenbaker
présenta une déclaration des droits et libertés qui fut toutefois loin
de combler les attentes de Scott. En effet, le juriste, qui croyait
ardemment en la force créatrice du droit, était insatisfait de ce texte
qui ne représentait qu’une banale déclaration de principes (Djwa,
2001 : 593). Ne recelant aucune valeur contraignante sur le corpus
juridique, la déclaration des droits et libertés ne constituait, aux
yeux de Scott, qu’une belle théorie se révélant impuissante une fois
transposée dans la réalité. « Freedom can exist only in an organized
society, and law is the social engineering which designs that society »
(Scott, dans Mills, 1997 : 54), tel était le principe qui nourrissait la
pensée de Scott. À ses yeux, le droit constituait le moteur de chan-
gements à même de redessiner les contours d’une société canadienne
où les libertés civiles seraient bien établies et respectées. L’insertion
d’une charte des droits et libertés dans la Constitution ne représen-
tait pas qu’une protection pour les libertés civiles, elle constituait
également un atout incontestable pour les tribunaux qui se voyaient
investis de la délicate mission de définir la nature même de ces
droits et libertés (Sarra-Bournet, 1986 : 87). Persuadé de la primauté
du droit en démocratie, Scott aspirait donc à donner une arme
46 Valérie Lapointe-Gagnon

redoutable aux tribunaux afin que toute la force créatrice du droit


puisse s’exprimer. Si l’État canadien ne pouvait garantir adéquate-
ment les droits et libertés de chacun des citoyens, les cours de
justice, en raison notamment de l’impartialité qui y fait loi, étaient,
selon Scott, bien placées pour contrer les abus empêchant l’épa-
nouissement des libertés civiles. Le juriste aspirait donc à élever les
juges au rang de « gardiens de la liberté » (Mills, 1997 : 53).

La réception de l’œuvre de Frank R. Scott


et son héritage

Le rêve canadien caressé par Scott étant des plus ambitieux,


l’intellectuel ne pouvait le concrétiser seul. Ainsi, au cours de sa
carrière, il fit la promotion de son idéal afin d’y rallier le plus grand
nombre de femmes et d’hommes. Il publia, s’impliqua dans la
sphère publique, notamment dans la Commission royale d’enquête
sur le bilinguisme et le biculturalisme, dite Commission BB, et tissa
des réseaux avec d’autres intellectuels, ce qui permit à sa pensée
de voyager et d’être notamment connue par un homme d’influence,
Pierre Elliott Trudeau, qui allait grandement contribuer au rayonne-
ment des idées proposées par Scott.

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme


et le biculturalisme

Au cours des années 1960, la volonté de Scott de renforcer


l’unité canadienne en encourageant le dialogue fructueux entre le
Québec et le reste du pays s’exprima à travers son implication dans
la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le bicultura-
lisme qui fut au centre de la vie politique du Canada et du Québec
pendant presque 10 années (Laforest, 1992 : 96). La Commission BB
constitue un moment clé dans la trajectoire de Scott, car c’est au
cours de ses travaux, qui se déroulèrent sous le signe de la division,
que l’intellectuel parvint progressivement à imposer sa vision du
Canada.
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 47

Initiée en 1963 par le gouvernement libéral de Lester B.


Pearson, la Commission répondait à l’appel lancé par l’intellectuel
québécois André Laurendeau dans Le Devoir en 1962. Mobilisant
des ressources financières et humaines considérables, déchaînant les
passions des commissaires et du grand public, la Commission étala
au grand jour l’impasse que traversait alors le pays. Elle fut égale-
ment le lieu de rencontre de deux grands intellectuels qui
partageaient des visions profondément divergentes de la stratégie à
adopter afin de faire du Canada un terreau fertile à l’essor de ses
deux communautés culturelles : André Laurendeau et Frank R. Scott.
Tandis que Laurendeau défendait un mandat élargi pour la Commis-
sion qui se traduirait par une étude poussée des relations entre le
fédéral et le provincial, Scott, quant à lui, ne désirait guère que la
Commission se perde dans les dédales d’un débat constitutionnel.
L’intellectuel anglo-québécois souhaitait qu’elle n’outrepasse point
les limites de son mandat qui était « d’enquêter sur le bilinguisme
et le biculturalisme dans le dessein de recommander les mesures à
prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après
le principe de l’égalité entre les deux peuples fondateurs tout en
tenant compte de l’apport des autres groupes ethniques » (Meisel et
al., 1999 : 184). Un fossé se creusa donc entre les mesures préco-
nisées par Laurendeau, qui réclama une refonte de la Constitution
octroyant plus d’autonomie au Québec en matière de politiques
culturelles et linguistiques, et celles préconisées pas son compatriote
anglo-québécois, qui ne pouvait envisager qu’une seule modification
majeure de la Constitution, soit l’ajout d’une charte des droits.
Dès les premiers balbutiements des travaux de la Commission,
André Laurendeau parvint à faire prévaloir sa vision de la problé-
matique canadienne mais, affaibli par des problèmes de santé,
l’intellectuel perdit progressivement son ascendant sur les autres
commissaires. À partir de 1965, ses idées se confrontèrent de plus
en plus durement à celles de Scott, dont l’influence devint prédo-
minante (Nadeau, 1993 : 77). Laurendeau désirait des droits accrus
pour les francophones du Québec. Scott, de son côté, ne s’opposait
guère à l’octroi de droits pour les francophones du Québec toutefois,
comme il avait fait de la défense des minorités un de ses principaux
48 Valérie Lapointe-Gagnon

chevaux de bataille, il croyait que les Anglo-Québécois devaient


également bénéficier de droits. Comme le mentionne Sandra Djwa
(2001 : 535-536), « son empressement à ne faire que des concessions
limitées […], associé à sa conviction socialiste de la nécessité d’un
gouvernement central fort, font de lui un formidable opposant aux
exigences du Québec en faveur d’une plus grande autonomie ». Pour
le juriste, les droits collectifs revendiqués par les Québécois fran-
cophones avaient un goût particulièrement amer, car ils semblaient
négliger la minorité anglophone du Québec. Si le principe indivi-
duel9 avait été choisi dès le début des travaux comme ligne de
pensée, la Commission s’en détourna quelque peu pour recom-
mander des droits spécifiques au territoire de la province québécoise,
notamment en ce qui concerne la sphère du travail. En effet, les
commissaires proposèrent que « le secteur privé du Québec, les
pouvoirs publics et l’entreprise privée se donnent pour objectif que
le français devienne la principale langue de travail à tous les éche-
lons » (McRoberts, 1999 : 133). Rejetant toute territorialité en raison
de ses effets néfastes sur l’épanouissement des minorités, Frank
R. Scott s’opposa avec véhémence à cette recommandation. Si
Laurendeau envisageait les politiques linguistiques comme un
soutien à l’essor de la population francophone du Québec, Scott,
de son côté, se battit contre toute asymétrie de droit en matière de
politiques linguistiques, asymétrie qui minerait le développement
des communautés minoritaires.
Au cœur de la Commission BB se sont donc affrontées deux
visions du fédéralisme : d’une part, le fédéralisme asymétrique de
Laurendeau, qui aspirait à une révision en profondeur de la Consti-
tution en faveur du Québec afin qu’il puisse bénéficier de droits
spécifiques lui permettant de préserver sa langue et sa culture et,
d’autre part, le fédéralisme centralisateur de Scott qui ne comprenait
guère l’importance d’un remaniement complet de la Constitution10,
9. Le principe individuel s’oppose au principe territorial : tandis que le premier fait
en sorte que les droits linguistiques soient partout les mêmes au sein d’un pays,
le second fixe des droits linguistiques distincts selon les différentes régions d’un
pays. Selon le principe territorial, « les droits dont peuvent disposer les citoyens
dépendent de la région dans laquelle ils vivent », explique le politologue Kenneth
McRoberts (1999 : 131).
10. Aux yeux de Scott, seulement quelques modifications, dont l’insertion d’une charte
des droits et libertés, parviendraient à faire de la Constitution un cadre avantageux
autant pour les anglophones que pour les francophones (Djwa, 2001 : 442).
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 49

car il considérait que l’expérience canadienne constituait globale-


ment une réussite. Aux dires de Guy Laforest (1992 : 102), Scott eut
plus de veine que son collègue : « les principaux aspects de sa vision
du fédéralisme, c’est-à-dire un gouvernement central fort protégeant
les droits des minorités, le rapatriement de la Constitution associé
à une charte des libertés fondamentales, se sont retrouvés dans le
programme du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau et du Parti
libéral de 1968-1984. Avec la loi de 1982, la conception de Scott
est devenue la loi officielle du Canada. » Pendant les travaux de la
Commission BB, la vision de Scott du rôle que devaient jouer les
politiques linguistiques et de la forme qu’elles devaient emprunter
s’imposa progressivement. C’est toutefois grâce à son ascendance
intellectuelle sur Trudeau que cette vision s’enracina et que le poète-
juriste laissa sa marque sur le paysage du Canada contemporain.

Frank R. Scott, mentor de Pierre Elliott Trudeau

Certes, il s’avère complexe de mesurer l’influence qu’un


homme eut sur un autre. Toutefois, en ce qui a trait à l’impact de
Scott sur le développement de la pensée de Trudeau, « there is
convincing evidence, some from Trudeau himself, that he considered
Scott the chief exponent of liberal democracy, classical federalism,
minority rights and social justice in Quebec prior to 1950 », souligne
Sandra Djwa (2000 : 59).
L’œuvre littéraire de Frank R. Scott s’avéra centrale dans la
formation intellectuelle de Pierre Elliott Trudeau qui fut grandement
impressionné par la qualité de la plume du poète anglo-québécois
avec laquelle il entra en contact par l’intermédiaire du magazine
littéraire Preview. Trudeau lut également une multitude d’articles de
Scott et s’imprégna de ses idées socialistes, développées avec les
autres protagonistes de la LSR (1935) dans Social Planning for
Canada11. L’homme qui allait gouverner le Canada pendant plus

11. C’est en grande partie en raison de l’influence de la pensée de Scott que Trudeau
flirta au début de sa carrière avec les cercles socialistes ; il s’impliqua dans le CCF
puis, au début des années 1960, il supporta brièvement le NPD avant de se tourner
définitivement vers le Parti libéral (Horn, dans Scott, 1986 : XI).
50 Valérie Lapointe-Gagnon

d’une décennie s’intéressa non seulement aux publications de Scott,


mais aussi à sa carrière de juriste12 ; il assista aux plaidoiries livrées
par l’avocat lors des deux batailles judiciaires qui le sacrèrent cham-
pion des droits civils. Comme plusieurs intellectuels de l’époque, il
voua une admiration sincère à cet intrépide juriste, qui avait osé
braver Duplessis afin de faire rayonner la liberté d’expression en
territoire québécois.
C’est au cours de la réalisation de l’ouvrage collectif sur la
grève de l’amiante de 1949, ouvrage dirigé par Trudeau, que les
deux hommes furent amenés à se côtoyer plus assidument. Peu de
temps après la publication de l’ouvrage, Trudeau convia Scott à
l’accompagner dans un périple sur le fleuve Mackenzie, invitation
motivée par son désir de faire plus ample connaissance avec cet
intellectuel qui avait gagné son estime : « Frank était mon grand
héros […]. Il n’a jamais été mon professeur, mais c’est l’homme qui
prenait courageusement position dans les affaires importantes […]
que ce soit dans le cas des Témoins de Jéhovah ou dans ses écrits
[…]. C’est grâce à mes contacts avec Frank en personne et par le
biais de ses actions que j’ai pu forger ma pensée constitutionnelle. »
(Djwa, 2001 : 452.) Au cours de cette descente du fleuve Mackenzie,
une amitié se développa entre Scott et Trudeau dont les pensées
convergeaient sur maints sujets : ils étaient notamment tous deux
animés d’un ardent nationalisme canadien, et d’un puissant désir
de consolider l’unité du pays. Le 18 janvier 1968, avant que Trudeau
ne devienne premier ministre, Scott, bien qu’il n’eut jamais été
partisan libéral, lui envoya une missive le priant d’accepter de
prendre la tête du parti :
Je ne suis pas, comme vous le savez, un partisan libéral. Je suis convaincu
que si la CCF et le NPD remportaient davantage de succès électoraux,
on pourrait aplanir bien des difficultés. […] Mais, en dépit de ma posi-
tion, je tiens profondément à ce que le Parti libéral se dote aujourd’hui
du meilleur chef possible. Celui-ci doit être prêt à défendre une nouvelle
conception du Canada et à inspirer confiance […]. Surtout, il doit
comprendre les réalités constitutionnelles et être capable de faire la
distinction entre le changement pour le simple changement et la véritable

12. Trudeau, qui est avocat de formation, enseigna le droit à l’Université de Montréal
de 1961 à 1965 ce qui permet d’expliquer son intérêt marqué pour l’œuvre
juridique de Scott.
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 51

croissance, fonctionnelle et intelligente. Vous êtes cet homme (Scott, cité


dans Djwa, 2001 : 465).
Dans son article sur l’utopie canadienne de Scott, Ramsay
Cook (2006 : 109) rappelle cette déclaration lancée par Trudeau qui
met en lumière l’ascendance intellectuelle exercée par Scott sur sa
pensée : « Tout ce que je sais, c’est Frank qui me l’a appris. » Une
fois au pouvoir, Trudeau aspira donc à bâtir un Canada rejoignant
le pays décrit par Scott : un pays uni, où les droits des minorités
seraient protégés. À l’instar de son mentor, Trudeau s’opposa à toute
asymétrie et, en matière de droits linguistiques, il fut un fervent
défenseur du principe individuel, jugeant les droits collectifs haute-
ment menaçants13. Il ne pouvait accepter que le Québec jouisse
d’un statut particulier lui permettant d’accroître son autonomie afin
qu’il devienne une terre plus propice à l’épanouissement de sa
langue et de sa culture. En 1971, Scott écrivit, dans une lettre à
son ami King Gordon : « Comment mettre en évidence que les
besoins culturels autant que les besoins économiques [de la
province] sont beaucoup mieux servis par un fédéralisme viable que
la séparation, ou même que par un statut spécial qui asphyxierait
le reste du système […]. Le champ de compétences du Québec est
déjà bien assez vaste pour qu’il puisse protéger et promouvoir sa
culture » (Djwa, 2001 : 555). Pierre Elliott Trudeau, en prônant l’uni-
formité des droits pour les deux communautés linguistiques du pays,
se rallia à Scott. Aux dires d’André Burelle (2005 : 449), il argua
« que les Francophones du Québec n’avaient pas besoin de béquilles
légales et qu’ils pouvaient concurrencer sans aide leurs plus brillants
compatriotes anglophones du Canada ».
La conséquence la plus tangible de l’influence de Frank R.
Scott sur l’ancien premier ministre du Canada est sans contredit
représentée par le rapatriement de la Constitution, à laquelle fut
enchâssée une charte des droits et libertés. Trudeau emprunta le

13. À propos des droits collectifs, Trudeau écrivit : « Si les droits collectifs du Québec
peuvent prédominer, cela veut dire que les Québecois peuvent se ficher pas mal
des Amérindiens [...] qui ont dit que si le Québec se sépare, ils ne partiraient pas
nécessairement avec le Québec, ce que le Québec n’aime pas. Et c’est pour cela
que les droits collectifs sont une théorie dangereuse : des collectivités plus grandes
et plus petites s’affrontent dans le sein d’un même pays, et cela engendre des
guerres civiles. C’est ça des droits collectifs » (Trudeau dans Burelle, 2005 : 52).
52 Valérie Lapointe-Gagnon

chemin tracé par Scott dans plusieurs de ses écrits concernant la


Constitution, de Social Planning for Canada à Civil Liberties and
Canadian Federalism. En 1982, année du rapatriement de la Consti-
tution et de sa modification par l’ajout de la charte, le pays se
rapprocha plus que jamais du Canada idéal imaginé par Scott. Les
bases étaient jetées pour que les droits des minorités soient respectés
et pour que s’affirme le rôle créateur des juges, défendu avec ardeur
par Scott dans son œuvre. Les bases étaient jetées pour que les
inégalités entre les langues française et anglaise soient redressées,
de manière à ce que, « les deux communautés puissent considérer
le Canada tout entier comme étant leur pays » (Brouillet, 2005 :
328).

L’héritage de Scott en matière de politiques linguistiques au Canada

En matière de politiques linguistiques, l’héritage de Frank R.


Scott emprunta divers visages. Il se traduisit notamment par le
triomphe de l’approche individuelle – approche aux effets à double
tranchant pour les Québécois14 – ainsi que par la prépondérance
du rôle joué par le droit dans la gestion de la diversité linguis-
tique.
La manifestation la plus éclatante de la richesse de l’héritage
de Scott en matière de gestion de la langue en sol canadien est
incarnée par la présence d’une charte des droits et libertés dans la
Constitution canadienne. C’est sans doute cette part importante du
legs intellectuel de Scott qui a contribué à faire de lui un personnage
controversé dans la province qui le vit naître. En effet, la Charte
canadienne peut, dans certaines situations, nuire à la compétence
législative du Québec dans le domaine linguistique, et ce, en raison
du type de diversité qu’elle encourage, une diversité déterritorialisée
qui, comme l’explique la juriste Eugénie Brouillet (2005 : 328),
« s’exprime au niveau pancanadien, sans égard aux frontières provin-
ciales ». En faisant en sorte que tous les citoyens canadiens jouissent
des mêmes libertés, elle est sujette à entrer en conflit avec la Charte

14. Les effets de cette approche étant certes bénéfiques pour les communautés
minoritaires, mais plutôt négatifs pour la communauté francophone majoritaire du
Québec.
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 53

de la langue française15. Armés de la Charte canadienne des droits


et libertés, les individus issus de communautés minoritaires au
Québec purent contester certains articles de la charte québécoise,
invoquant l’atteinte à la liberté d’expression. Cette confrontation
entre les deux chartes mena à une révision à la baisse de la charte
québécoise. À titre d’illustration, dans l’arrêt Ford, des commerçants
anglophones contestèrent les dispositions de la loi 101 obligeant
l’unilinguisme français dans l’affichage public, jugeant qu’il entravait
leur liberté d’expression. Le dossier se rendit en Cour suprême où
les juges durent, comme l’explique Eugénie Brouillet (2005 : 344),
résoudre l’antagonisme entre « le droit individuel à la liberté d’ex-
pression réclamé par les commerçants et, d’autre part, le droit
collectif des Québécois à la sécurité et à l’épanouissement linguis-
tiques ». La Cour trancha en faveur des individus appartenant à une
minorité linguistique, stipulant que le principe de protection des
minorités primait sur le pouvoir du Québec à légiférer afin d’assurer
la pérennité de la langue française. La loi 101 dut être révisée : de
l’unilinguisme qu’elle prônait, elle fut modifiée pour la nette prédo-
minance du français dans l’affichage public.
L’autre visage que prit l’héritage de Frank R. Scott est incarné
par la primauté du droit dans la gestion de la diversité linguistique
au Canada. Le poète-juriste croyait en la force créatrice de la disci-
pline juridique et aspirait à instaurer un cadre propice à son
expression. Loin de diminuer l’importance des tribunaux, la charte
de 1982 leur octroya un rôle prépondérant dans la question des
politiques linguistiques. En s’inscrivant dans la Constitution, la charte
devint sujette à l’interprétation des experts en droit constitutionnel.
Au cours des dernières décennies, plusieurs jugements furent rendus
attestant du rôle prééminent du droit dans la gestion de la diversité
15. Comme l’explique Eugénie Brouillet, la charte canadienne garantit deux droits et
libertés individuels, soit la liberté d’expression et le droit à l’égalité, qui sont
potentiellement hostiles à l’expression de l’identité collective des Québécois,
expression qui passe nécessairement par la langue, ciment de l’identité culturelle
d’un peuple (Brouillet, 2005 : 338). Certes la charte canadienne ne vient pas
empiéter sur les plates-bandes du paysage linguistique québécois en imposant à
la province francophone un contenu législatif précis en matière de gestion de la
langue. Comme elle le souligne, « c’est plutôt à titre négatif que la liberté
d’expression et le droit à l’égalité limiteront le Parlement québécois, en lui
interdisant d’adopter certaines mesures » (Brouillet, 2005 : 339).
54 Valérie Lapointe-Gagnon

linguistique. L’arrêt Mahé, rendu en mars 1990, constitue notam-


ment un excellent exemple du pouvoir du droit dans le domaine
linguistique au Canada.

* * *

Si Frank R. Scott parvint à influer le cours de l’élaboration des


politiques linguistiques canadiennes, c’est non seulement en raison
de la force de sa pensée, fondée sur une connaissance approfondie
du droit constitutionnel, de sa verve intarissable et de sa plume
mordante, mais également en raison de sa rencontre avec un autre
intellectuel qui, de par le pouvoir qu’il détenait en tant que dirigeant
du pays, parvint à faire passer du domaine du rêve à celui de la
réalité certains aspects de la vision du Canada propagée par l’intel-
lectuel anglo-québécois. Frank R. Scott fut un homme aux
personnalités multiples ; en lui cohabitaient un amant de la poésie,
un juriste accompli ainsi qu’un homme politique engagé, ces trois
facettes de sa personnalité complexe ayant contribué à façonner son
« utopie canadienne », pour reprendre l’expression employée par
Ramsay Cook. À ses yeux, seul un gouvernement central fort pouvait
assurer la prospérité du pays. L’union plus que la division était gage
de réussite de l’aventure canadienne. Il se démena donc afin d’ins-
taurer un dialogue fructueux entre les deux solitudes du Canada,
dialogue qui devait s’établir entre deux partis parfaitement égaux.
En effet, l’humaniste érudit ne pouvait comprendre les revendica-
tions d’autonomie du Québec, revendications qui assenaient un
coup dur aux minorités linguistiques de la province auxquelles il
appartenait. Afin de transcender les clivages qui ruinaient son utopie
canadienne, Scott élabora – à partir des assises jetées par son mentor
J. S. Woodsworth – un puissant outil centralisateur, la Charte cana-
dienne des droits et libertés, qui, en mettant de l’avant le principe
individuel, incarna une protection pour les minorités, mais une
menace potentielle à l’expression de la culture et de la langue
française sur le territoire du Québec.
De la fin des années 1960 jusqu’au référendum sur la souve-
raineté du Québec de 1980, face à une exacerbation du nationalisme
québécois accompagnée de la montée des revendications d’auto-
Jeter un pont entre les deux solitudes : le rôle de Frank R. Scott 55

nomie de la province, Scott crut voir s’écrouler l’œuvre de sa vie,


une vie passée à tenter de comprendre ses compatriotes franco-
phones et à jeter un pont entre le Canada francophone et le Canada
anglophone. Toutefois, Pierre Elliott Trudeau, dont la conception du
Canada était pétrie de celle de Scott, permit à l’héritage de son aîné
de s’enraciner en sol canadien en rapatriant la Constitution et en y
enchâssant une charte des droits et libertés. Un héritage riche, mais
ô combien controversé dans un Québec où la liberté d’expression
protégée par la charte peut s’avérer une menace à l’expression de
l’identité culturelle des Québécois francophones.
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Page laissée blanche intentionnellement
The 1960s in Canada : An Era of
Lobbying. Ukrainian Canadians
and the Issue of Bilingualism*

Julia Lalande
Research officer
Faculty of Education, York University

Long before professional, registered lobbyists became the norm


in Canada, before questions of accountability and transparency
dominated the scene (Rush, 2002), Ukrainian Canadians employed
lobbying techniques to raise awareness for their cause. The decade
of the multiculturalism discussion (1963-1971) was particularly
important and fruitful in this context. This article examines the moti-
vation for Ukrainian Canadians to organize themselves during the
multiculturalism debate, the context in which they organized and
the forces that kept them together. I argue that Ukrainian Canadians
became involved in the multiculturalism discussion as a direct
response to their own situation in the country and that of their
counterparts in Ukraine. In analyzing the arguments and demands

* This article is partially based on my dissertation, entitled : “Building a Home


Abroad : A Comparative Study of Ukrainian Migration, Immigration Policy and
Diaspora Formation in Canada and Germany after the Second World War”, which
I defended at the University of Hamburg in March of 2006. All archival material
cited in this article is from the Library and Archives Canada (LAC) in Ottawa. I
would like to thank the Foundation of German Business (sdw, Berlin) and the
Stiftung für Kanada-Studien for their financial support that made this research
possible. I would further like to thank Ryan Lalande, Marcel Martel and Roberto
Perin for their helpful comments.
60 Julia Lalande

made by the group, it becomes further obvious that they focused


on the survival of Ukrainian language and culture, which in their
eyes was directly connected to and only possible through the
survival of the group in the diaspora.

The Emergence of Lobbying

Loomis and Cigler (2007 : 6-7) argue that the political and
social climate of a country is important for the development of its
lobby groups. In the case of the United States, increased immigration
during the postwar era, coupled with constitutional rights of free
speech and redress as well as a power vacuum in the decision
making process led to favorable conditions for the activities of
special interest groups. In Canada, the 1960s also offered an
increasingly positive environment for these types of groups. The
economic upswing of the decade had virtually eradicated unem-
ployment, presenting Canadians with a high level of opportunity
and affluence. Further bolstered by the emerging civil rights,
women’s and protest movements that swept across the border from
the south, the baby-boomer generation was in the privileged position
of being able and willing to question pre-existing norms and tradi-
tions (Owram, 1996 : 159-184, 216-247). And in the case of Canada,
the government in fact formally initiated a nation-wide discussion
that initially centered on questions of bilingualism and biculturalism
and that eventually developed into a discussion on multiculturalism.
In response to the Quiet Revolution in Quebec and the threat of
secession, the Pearson government established the Royal Commis-
sion on Bilingualism and Biculturalism (hereafter B&B Commission)
in 1963 (Temelini, 2003). The B&B Commission was meant to study
the state of bilingualism and biculturalism in Canada by examining
the federal administration, public and private organizations as well
as opportunities for bilingualism in the country (Taylor, 1993 : 2-33;
Government of Canada, 1965 : 143-144). In order to get an impres-
sion of the discourse in the country, the B&B Commission held
pan-Canadian hearings where they met with Premiers, journalists,
and community representatives. As more and more groups became
involved in the discussion, the agenda began to change.
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 61

The Ukrainian Response to the B&B Commission

Many interest groups form as a direct response to societal


changes or government programs (Loomis and Cigler, 2007: 8,
12-13). However, with Ukrainian Canadians, the case was more
complex than that. They had already started to form and act as a
special interest group during the Second World War. In response to
government efforts within the country as well as the increasingly
difficult situation in Ukraine itself, Ukrainian-Canadian nationalists
had organized in 1940 as the Ukrainian Canadian Congress (UCC)
that lobbied the government on behalf of Ukraine and Ukrainian
displaced persons abroad. Although the UCC was originally meant
to dissolve once the war was over, it continued its work in the
postwar period where it grew into a nationwide body that incorpo-
rated the most important Ukrainian-Canadian nationalist organizations
in the country. During the 1950s, the immigration of the displaced
persons to Canada and their settlement in the country continued to
be at the top of the agenda and the community’s focus was more
internal than external (Lalande, 2007 : 95-220). However, their focus
shifted by the 1960s, at a time when the community was well
positioned to participation in a pan-Canadian debate due to its
internal organization, size and geographic distribution.
By 1961, the Ukrainian population in Canada had almost
reached the half million mark (Darcovich, 1980 : 8). The rural-urban
shift that had begun during the postwar period continued during the
1960s, and the largest Ukrainian populations could be found in
urban centers such as Winnipeg, Edmonton, Toronto, Vancouver,
Hamilton, Windsor or Thunder Bay. The community in Toronto was
particularly dynamic and grew rapidly in the postwar era. This
development also spurred an important agricultural-professional
shift. Although 20.9 % of all Ukrainians were still employed in
farming compared to 9.9 % of the overall Canadian population
(Darcovich, 1980 : 10-11), by 1961 Ukrainians had penetrated all
other fields of employment such as the service industries, teaching,
professional and technical occupations. Nonetheless, despite these
positive developments, Ukrainians still lagged behind the general
Canadian average, especially in the area of university enrollment
62 Julia Lalande

and in the higher levels of business or management (Hartmann and


Isajiw, 1980 ; Isajiw, 1991: 260-262).
On an internal community level, Ukrainians had also flou-
rished in the postwar period, thereby expanding their postwar
institutional structures. In 1960, the umbrella organization UCC
counted 25 member organizations, including new members such as
the League for the Liberation of Ukraine, the Ukrainian Academy
of Arts and Sciences, the Ukrainian Canadian University Students’
Union, and the new Ukrainian Canadian Professional and Business
Federation (UCPBF) (UCC, n.d. : 2-4 ; Marunchak, 1982 : 580-581).
On a more local level, community life had grown as well, as statis-
tics illustrate. By 1966, there were at least 60 community credit
unions in Canada, some of which could boast disbursements ranging
in the millions of dollars (Yuzyk, 1967: 22-23). With the help of
credit unions, the church and the broader community, many summer
camps and jamborees were held during this decade, and the Toronto
branch of the Ukrainian Youth Association (PLAST) hit the pinnacle
of its membership in 1968 with 835 children (Waschuk, 1988 : 174).
Just like PLAST, the Association of Ukrainian Youth (SUM) was also
particularly active during the 1960s, with new branches and branch
buildings being established especially in Ontario (Mycak, 1990 :
17-49).
Apart from general Ukrainian-Canadian life – dominated by
institutions such as schools, summer camps, youth organizations the
church and activities involving the commemoration of holidays –,
Ukrainians experienced a number of important events during the
1960s. In 1961, a Taras Shevchenko monument – planned and
organized since 1959 by the Ukrainian Canadian Committee (UCC)
to honor the “greatest son of Ukraine” on the 100th anniversary of
his death – was unveiled in Winnipeg on the grounds of the
­Manitoba Legislature by nobody less than Prime Minister Diefen-
baker (UCC, 1965 : 45-55). At the unveiling Duff Roblin, the Premier
of Manitoba, announced that Ukrainian would be introduced in high
schools, and would be further expanded from grade 9 into grade
10, 11, and 121: another highlight for the community. Apart from

1. LAC, MG 28 V 103, Vol. 24, File 32, John H. Syrnick, The Ukrainian Canadian
Committee : Its Significance in the Canadian Society (Winnipeg, UCC, n.d.).
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 63

the 100th anniversary of Shevchenko’s death, the 1960s brought


other important historical milestones : the Ukrainian-Canadian
community commemorated 75 years of settlement in 1966, Canada
celebrated its centenary in 1967 with a variety of Ukrainian-­
Canadian contributions2, and the first World Congress of Free
Ukrainians (WCFU) was initiated that same year, with much parti-
cipation from the Ukrainian-Canadian side (Satzewich, 2002 : 135).
The centennial celebrations in Canada were accompanied by the
Expo in Montreal, and the UCC seized the opportunity to present
the community to the world with a brochure “Ukrainian Canadians
1967” in English, French, and Ukrainian. The distribution of 50,000
copies of this brochure combined with other activities at the Expo
“had a special significance in view of the limited participation
permitted the Soviet Ukraine by the Russian Government of the
USSR.”3 As this interlude at the Expo demonstrated, the politics of
the Soviet Union – at home and abroad – continued to play an
important role during the decade. The ongoing persecution of their
counterparts in the Ukrainian SSR and the threat of Russification
were on the forefront of the minds of Ukrainian Canadians, and in
submissions to the Canadian government the group appealed to the
authorities to take up these issues internationally. Thus the lobbying
focus of this group had shifted from liberation of Ukraine – at the
top of the agenda during the 1940s – to cultural and human rights
in the Ukrainian SSR (Satzevich, 2002 : 153-157; Nesdoly, 1981 :
119-120 ; Lalande, 2007 : 232-234). However, as the Prague Spring
of 1968 showed, lobbying and protests from the diaspora had little
influence on the situation behind the iron curtain. Despite numerous
signs of protest from Eastern European diaspora communities, the
newly established Trudeau government saw its priorities in creating
better international ties with the eastern superpower, and therefore
“the original rebuke to the Soviets was soon set aside” (Farr, 1989 :
104).

2. The centennial celebrations saw a range of Ukrainian-Canadian participation, the


different youth organizations, for example, organized a “Ukrainian Youth Day”
(Mycak, 1990 : 13).
3. LAC, MG 28 V 103, Vol. 10, File  51, 9th Ukrainian Canadian Congress, Winnipeg
12-14 October 1968, Program, Reports, Addresses: Activity Report 1966-1968 of
the UCC, presented by S. J. Kalba.
64 Julia Lalande

Despite the signs of growth, stability, and activity, Ukrainian


life in Canada also faced some serious challenges during the 1960s,
foremost in the areas of membership and knowledge of the language.
A few examples taken from community organizations are enough
in this context to illustrate this point ; and the youth sector – often
cited as a sign of the state of the community – is a particularly
telling example. For example, the Canadian Ukrainian Youth
­Association (CUYA), affiliated with the Greek Orthodox Church, had
approximately 50 branches throughout Canada in the late 1960s.
However, each of them was fighting for survival, with dwindling
resources and an overall membership that hovered between 600
and 1,000.4 Although the membership of PLAST had not yet begun
a downward trend, numbers stabilized at around 1,300 active boys
and girls ; the impressive upsurge of the 1950s had come to a halt.5
On the whole, Ukrainian-Canadian organizations noticed with
concern that statistics “reveal an alarming rate of assimilation which,
if permitted to continue, could easily result in the extinction of
Ukrainian culture.” It became apparent to quite a few leaders that
“without government aid, our culture may be limited to superficial
displays of dancing, Easter egg writing [sic] and perhaps baking.”6

4. LAC, MG 28 V 119, Vol. 21, File 49, National Executive, Canadian Ukrainian Youth
Association, Resource Material, President’s Thinker’s [sic] Conference,
19 December 1969, p. 1-3.
5. In 1951, 348 boys and 322 girls were enrolled in the organization, by 1962, 567
boys and 612 girls were PLAST members, and in 1969 the numbers had stabilized
at 702 boys and 670 girls (age 7-11, 12-18, 19-25, plus an additional 218 alumni)
(LAC, MG 28 V 103, Vol. 21, File 32, Submission to the Joint Parliamentary
Committee of the Senate and the House of Commons on the Constitution of Canada
by Plast, Ukrainian Youth Association of Canada, March 31, 1971, p. 14-16,
Appendix : Background information on Plast). Waschuk points out that PLAST
experienced a deterioration of its activities starting in the late 1960s due to the
declining birth rate and the decision only to accept Ukrainian speaking children
into the organization (Waschuk, 1988 : 174).
6. LAC, MG 28 V 103, Vol. 11, File  12, UCC, Zvidomlennia ekzekutyvnoho Dyrektora
Komitetu Ukraintsiv Kanady, D-ra S.Ia. Kal’by, 1968-1971 (for the 10th UCC
Congress in October 1971) : Brief submitted to the Government of Alberta by the
Ukrainian Professional & Businessmen’s Club of Edmonton on “The Ukrainian, the
New Canadian Constitution, The Laws of Alberta and the Policies of the Government
of Alberta,” 14 April 1971, p. 10.
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 65

Thus, at the time when Ukrainian Canadians entered the multi-


culturalism discussion, four crucial realizations had surfaced in the
community. Despite a shift from agriculture to professional occupa-
tions that had taken place during the decades following the Second
World War, Ukrainians still lagged behind the Canadian average in
many higher business and managerial positions. Like other groups
with a high ethnic connectedness, they faced more obstacles and
discrimination in reaching a higher socio-economic status (Kalbach
and Kalbach, 1995). Furthermore, although the community was still
growing numerically, it was shrinking in comparison to the overall
Canadian population, and more and more of its members were
Canadian born.7 And on an internal level, the community started to
experience strained funds, shrinking membership and loss of
language, thereby facing the first signs of an assimilation process
that many groups before them had witnessed. To make matters
worse, the situation in the Ukrainian SSR showed no signs of impro-
vement, and an actual Ukrainian-Canadian influence on the
developments was not possible. During these trying times, many
Ukrainians had high hopes in the concept of multiculturalism and
therefore participated in the discussion of the 1960s.

Demands and Underlying Arguments

An examination of submissions to the B&B Commission located


at the Library and Archives Canada – put forward both on behalf
of community groups or by individuals – revealed that the organized
nationalist Ukrainian-Canadian community voiced three major
demands during the discussion – for participation, recognition, and
equality (Lalande, 2006 : 49-51). Members of the group argued that
smaller ethno-cultural groups needed more representation on the
political scene, and umbrella organizations such as the UCC were
seen as potential advisory bodies. Hand in hand with representation
went recognition for the contribution of ‘the other ethnic groups’ to
the growth and development of Canada. Demands for recognition

7. In 1961, Ukrainian Canadians made up 2.6 % of the overall Canadian population,


compared to 2.8 % in 1951. In 1971, 81.7 % of all Ukrainians had been born in
Canada, compared to 57 % in 1931 (Darcovich, 1980 : 8-9).
66 Julia Lalande

referred to areas such as the writing of official Canadian history,


textbooks, the media, and language in particular. For example,
Jaroslav Rudnyckyj, the only Ukrainian-Canadian member of the
B&B Commission, called for the introduction of so-called regional
languages that would be “any language other than English and
French used by 10 percent or more of the population of an appro-
priate administrative district of a province or territory” (quoted in
Lalande, 2006 : 50). Last but not least, Ukrainian Canadians also
made demands pertaining to equality as many feared to be regarded
as ‘second-class citizens’. This fear partially arose from the termino-
logy of the discussion itself, where the other ethnic groups were
often labeled ‘new Canadians‘ or ‘immigrants‘, thereby failing to
acknowledge that by the 1960s, the majority of Ukrainian Canadians
had been born in Canada. On the other hand, community members
also saw the new developments in regards to official bilingualism
further eroding their status and disadvantaging them in the context
of public employment because members of their group would have
to learn two additional languages, both English and French.8 This
fear particularly struck home with Ukrainians in Canada since they
depended greatly as a group on the public sector for their upward
social mobility. And although Ukrainians managed during the 1960s
to broaden their representation in the white collar occupations (by
1971, the percentage for Ukrainians was 33 %), their positions were
restricted to the lower and middle level and they were still under-
represented in managerial, financial and higher business occupations
(Isajiw, 1991: 260-262).
The group underlined their demands with two major argu-
ments : the pioneering argument and the situation in the homeland
(Lalande, 2006 : 51-54). The pioneering argument was aimed
at stressing the early roots of the community as settlers – true
‘pioneers’ – in Canada. Hence the entire community – all three
waves that had come between 1891 and 1952 – were linked to the
8. LAC, MG 31 E 55, Vol. 9, File Multiculturalism 1964-1971, Speech by Bociurkiw
at Community Seminar on Bilingualism and Biculturalism at the University of
Alberta in Edmonton, 23 April 1964. Manoly Lupul referred to the burden of
“trilingualism” that threatened members of the third force due to official bilingualism
in Canada (LAC, MG 31 D 58, Vol. 8, File 17, Lupul : The Federal Government,
Multiculturalism, and Education in Canada, p. 6f ; see also : Lupul, 2005 : 53f).
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 67

mostly rural settling experience of the first wave that had settled in
the prairie regions, where they had turned an inhospitable environ-
ment into valuable farmland. The search for freedom of these first
settlers, coupled with the hardship and discrimination that they had
faced were perpetuated in submissions, speeches and publications
and served as an underlying argument to demand participation,
recognition and equality. Clearly the community attempted to jump
on the bandwagon of the ‘founding nations’, a term that was
reserved for the British and French Canadians during the discussion
(Government, 1967 : XXII). However, as the pioneering argument
was not enough to make a case in the discussion, the importance
of the situation in the homeland became another argument. None
of the waves had ever been able to look back on a free Ukraine,
and even worse, all Ukrainian territories were part of the Soviet
Union since 1945. Community members argued that Ukraine was
being russified and that hence the language and culture had to be
preserved in the diaspora. This task was complicated by the fact that
there had been no new wave of immigrants since the early 1950s
and that ­Ukrainians could not visit home like other groups, such as
Italians or Germans. Indeed, even among the groups from behind
the Iron Curtain, many Ukrainian Canadians saw their situation as
special, as a quote from Manoly Lupul, a community activist, scholar
and active participant of the discussion, illustrates: “In Canada, the
Baltic peoples are not numerous, and so it is to Canadians of Ukrai-
nian descent that a phrase made popular by French Canadians in
recent years best applies: ‘We are not a people like the other(s)’.
For truly we are not” (quoted in Lalande, 2006 : 54). Therefore
community representatives demanded more support – both financial
and moral  – for their language and culture from the Canadian
government.

The Multiculturalism Policy and Its Implementation

The year 1971 turned out to be important for Canada and for
Ukrainians in particular, but not all developments were of a positive
nature. One event in particular illustrated the fundamental challenge
that the group faced in the diaspora : Trudeau’s visit to the Soviet
Union in May. Not only had the Prime Minister ignored Ukrainian-
68 Julia Lalande

Canadian pleas to intervene on behalf of Ukrainian human rights


activists, but he had also compared the federal constitutions of the
Soviet Union to that of Canada and had equated the Ukrainian
intellectuals imprisoned in Ukraine with members of the FLQ in
Canada (Farr, 1989 : 102-118 ; Lalande, 2007 : 262-265). The UCC
was incensed by this comparison and rejected an initial explanation
that cited lack of relevant information as a reason “in view of the
many briefs and representations made to you and your office prior
to your departure to the USSR.”9 At a press conference held on June
1 1971, only three days after his return from the Soviet Union,
Trudeau attempted to explain his position, stressing that he had
never seen both countries as equal in regards to their democratic
freedom, but that he nonetheless felt uncomfortable to interfere in
another country’s domestic affairs. He rather aimed at establishing
a better climate that could make lobbying on behalf of individual
humanitarian cases possible.10
The government’s approach towards peaceful coexistence and
improved cooperation was further expressed through the Soviet-
Canadian Protocol on Consultations which was signed May 19 1971
(Farr, 1989 : 107-110). Concerned about these foreign policy deve-
lopments, which were interpreted as “flirtations with the totalitarian
regime of the USSR”11, the UCC demanded a meeting with Trudeau
and other cabinet ministers to discuss not only the Prime Minister’s
remarks, but also “other urgent matters pertaining to the Ukrainian-
Canadian community.”12 The community seized the opportunity to
9. LAC, MG 28 V 103, Vol. 23, File 57, Telegram to Prime Minister Trudeau from
UCC, 1 June 1971. At another occasion, the UCC stressed that Ukrainian dissidents
such as Moroz were not jailed for kidnapping, but for voicing criticism of being
deprived of basic human rights. “Consequently, the comparison between the
Canadian democratic and federal form of government and the totalitarian system
of the Soviet Union was received by the Ukrainian Canadians with great indignation,
and the comparison between Ukrainian nationalists and the FLQ terrorist was met
with strong public protest” (LAC, MG 28 V 103, Vol. 23, File 57, Letter from Kushnir
to Trudeau, 7 June 1971).
10. LAC, MG 28 V 103, Vol. 23, File 57, Telecommunications, Dr. Kalba UCC, Remarks
by the Prime Minister to the Press Following Question Period, 1 June 1971.
11. LAC, MG 28 V 103, Vol. 23, File 57, Telegram to Prime Minister Trudeau from
UCC, 1 June 1971
12. LAC, MG 28 V 103, Vol. 23, File 57, Telegram from UCC to Trudeau, 2 June
1971.
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 69

call the government’s attention not only to the human rights situation
in the Soviet Union, but also to the requests and wishes of ­Ukrainians
within Canada. Apart from demanding constitutional guarantees for
the Ukrainian language and culture in Canada, the UCC requested
sufficient Government personnel that could be advised on
­Ukrainian-Canadian matters and more bilingual Ukrainian ­Canadians
in senior advisory positions. In order to be able to counsel the
government “on the complex and sensitive problems relative to the
Ukrainian community in Canada and their interests abroad,” it was
suggested that these people would spend some time at the UCC
head office and attend some Ukrainian national conferences.13
Although the community did not receive a direct apology as
originally demanded, the issue was laid to rest rather amicably. The
Prime Minister met with community representatives, and Manoly
Lupul later reminisced : “Trudeau read extracts form his earlier
remarks and yielded nothing in substance on the comparisons he
had drawn. He appeared genuinely concerned, however, that the
Ukrainian-Canadian community was, as the memorandum put it,
‘deeply hurt’ by his recent statements” (Lupul, 2005 : 165). And at
the ensuing press conference, the UCC representative Iaremovych
was rather reserved, and – trying to avoid probing questions by the
journalists – stated that “perhaps some of his [Trudeau’s] statement
was distorted.”14 This incident had shown once more that despite
the community’s repeated efforts, Ukrainian Canadians remained
incapable to effectively influence Canada’s foreign policy. Referring
to Trudeau’s intervention on behalf of prospective Jewish immigrants,
Nesdoly mused in 1981: “Ukrainian Canadians might begin to
wonder if their able efforts in the cultural and human rights fields
were doomed to failure, as their campaign for Ukraine’s indepen-
dence had been. They might also wonder, despite status gains made
as a result of the government’s adoption of the policy of multi­

13. LAC, MG 28 V 103, Vol. 23, File 57, Letter from Kushnir to Trudeau, 7 June 1971.
Attachment : Memorandum of the UCC, Ottawa, 7 June 1971, pages 1-2, quote
from p. 1.
14. LAC, MG 28 V 103, Vol. 49, File 12, Press Conference held in Ottawa on Monday,
June 7th, 1971, following meeting of representatives of Ukrainian Canadain [sic]
Committee and Prime Minister Pierre Trudeau, p. 1.
70 Julia Lalande

culturalism, if Ukrainian-Canadians were doomed to remain


second-class citizens in foreign policy matters” (Nesdoly, 1981: 122,
127 footnote 79). Indeed, in the years that followed, many Ukrainian
Canadians would question whether multiculturalism had brought
them the results they had asked for, and an analysis of the imple-
mentation of the multiculturalism policy can illuminate this
question.
On October 8, 1971, Pierre Trudeau announced in the House
of Commons the new multiculturalism policy, thereby acknowled-
ging that Canada was a multicultural country within a bilingual
framework. The question of language had been settled in 1969 with
the Official Languages Act that had declared English and French the
official languages of all federal institutions.15 With it the idea of
regional languages – which Ukrainian Canadians had nurtured
during the discussion – officially died. There was no guarantee of
survival or continuous support for any language other than French
or English. And with the new multiculturalism policy, there was also
no guarantee of survival for any other culture. Instead, the policy
focused on assisting all groups to overcome barriers so that they
could “share their cultural expression and values with other Cana-
dians.” To that end the government planned to support the
promotion of other cultures through festivals and conferences and
encourage all newcomers to learn at least one of the official
languages. Other areas of support were the arts, research, and
general projects to fight racism.16
When analyzing the multiculturalism policy itself, one must
not see it as a direct result of Ukrainian demands and arguments,
but one can draw an indirect connection. Comparing this policy
and the first steps taken during the 1970s to the demands of the
Ukrainian-Canadian community, it becomes obvious that the biggest
changes and developments took place in the area of recognition.

15. “This legislation also created the commissioner of official languages to oversee the
implementation of the law, promoted the bilingualization of federal civil service,
and, most importantly, ensured that the institutions of the federal government would
provide services in either French or English, depending on the consumer’s
preference” (Tanguay, 2002 : 150f).
16. LAC MG 31 E 55 Vol. 10, File : Secretary of State, Statement by the Prime Minister,
House of Commons, 8 October 1971, p. 1-6.
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 71

This was especially true for school curricula, textbooks, the media,
and research that dealt with the contribution of ethnic groups to the
development of the country.17 However, the new multiculturalism
policy saw the preservation of culture as a private task. Groups had
the opportunity to maintain their heritage through government
programs, but they had to apply for – mostly short-term – grants
and all the endeavors to mobilize their members had to come from
within the community itself. The multiculturalism policy did not
guarantee survival for the ‘other ethnic groups’, but focused more
on inter-group relationships. And this led, eventually, to some disap-
pointment within the Ukrainian-Canadian community. Manoly Lupul
can serve as an example for the reaction to the new policy, stating
in retrospection that he had been much exited once the policy was
released because there finally was an answer and an answer that
affirmed multiculturalism.18 However, in his memoir, Lupul takes a
more cautionary stand on his reaction to the multiculturalism policy
(Lupul, 2005: 168f). Only a few years after the announcement of
the policy, many Ukrainian-Canadian organizations were disap-
pointed that funds originally diverted towards multiculturalism
projects and festivals had either dried up or were directed towards
projects that helped fight racism and accommodate immigrants in
a Canadian society that mostly dealt with an influx of visible mino-
rities (Burnet and Palmer, 1988 : 226-227; Avery, 1995 : 213-218).

* * *

So how can one interpret the Ukrainian-Canadian lobbying


efforts nowadays? If the multiculturalism policy and its imple­
mentation mostly focused on the area of recognition, can
Ukrainian-Canadian efforts still be interpreted as a success? Accor-
ding to Murray Edelman, “a single set of policies can provide two
related types of rewards : tangible benefits for the few and symbolic

17. The B&B Commission supported and financed a variety of research projects (for
examples see : Findlay et al., 1974). Ukrainian was introduced as an accredited
subject in high schools, for example in Ontario in 1972 (Gregorovich, 1991:
44).
18. LAC, MG 31 D 58, Vol. 8, File 17, Lupul : The Federal Government, Multiculturalism,
and Education in Canada, p. 1f.
72 Julia Lalande

reassurances for the many” (quoted in Loomis and Cigler, 2007: 6).
The multiculturalism policy clearly falls into the latter category, and
one could argue that it was not a success for Ukrainian Canadians
because their group never managed to influence the government in
regards to foreign affairs. However, from an internal, Canadian
perspective, the multiculturalism discussion, the policy and
­Ukrainian-Canadian involvement in it can be interpreted as a
success.
The multiculturalism discussion and the ensuing policy were a
success because the concept of Canada as a multicultural society
became part of an overall Canadian identity. The debate had offered
Canadians a forum to voice their hopes and fears, and through the
1971 policy and through sections 15 and 27 of the Canadian Charter
of 1982,19 all Canadians received a legal and political framework
to stand up for their ideas (Burnet and Palmer, 1988 : 227-228). And
Ukrainian-Canadian lobbying efforts of the 1960s can also be inter-
preted as a success for a variety of reasons. First, they allowed the
nationalist community to outwardly present a united front and be
seen as one community that actively contributed to a pan-Canadian
discussion. Although Ukrainians did not organize in response to the
multiculturalism discussion itself, they did change their lobbying
tactics and approach due to the emerging debate. The focus shifted
from the situation of displaced persons and Ukraine that had domi-
nated the community’s attention during the 1940s and 50s to issues
of bilingualism and biculturalism. And these issues were understood
beyond the limited framework set up by the B&B Commission.
Naturally, internal disputes continued to surface, for example
surrounding topics such as bilingualism and trilingualism (Lupul,
2005 : 51), and more research needs to be done to determine the
full scope of these internal divisions. Outwardly, however, the
submissions to the B&B Commission and the active participation in
19. Section 15 stressed the “equality before and under the law […] without
discrimination based on race, national or ethnic origin, colour, religion, sex, age
or mental or physical disabilities” and section 27 affirmed : “This Charter will be
interpreted in a manner consistent with the preservation and enhancement of the
multicultural heritage of Canadians” (Constitution Act 1982, <http://laws.justice.
gc.ca/en/const/annex_e.html>, Stand January 22, 2006). For an implementation of
the Charter, see Tanguay, 2002 : 155.
The 1960s in Canada : An Era of Lobbying. Ukrainian Canadians 73

conferences and debates joined Ukrainian Canadians of different


waves and generations. Second, their arguments in the discussion
and the ensuing publications over the next two decades demons-
trated to a wider Canadian audience the kind of contribution that
Ukrainian Canadians had made to the country (see for example
Martynowych, 1991). Through the establishment of academic insti-
tutions such as the Canadian Institute of Ukrainian Studies
(Edmonton) or the Chair of Ukrainian Studies at the University of
Toronto, Ukrainian-Canadian studies were further made accessible
to a wider audience. And third, through a focus on the history in
Canada itself and the contribution to the country, Ukrainian
­Canadians identified with the Canadians and incorporated Canadian
features into their overall identity, a development that did not take
place in other Ukrainian immigrant communities (Lalande, 2007 :
401-423).
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Page laissée blanche intentionnellement
Politique linguistique provinciale
et groupe de pression : le cas
de la SANB, 1973-19871

Patrick-Michel Noël, étudiant au doctorat


Département d’histoire
Université Laval

Sachez, monsieur le Premier Ministre que votre


province ne sera jamais bilingue tant et aussi longtemps
que toutes institutions [sic] autant publiques que
privées ne respecteront pas nos droits en tant que
francophones. Alors mettez-vous au travail
(Bourdages et Carron, 1978).

Seule province officiellement bilingue et biculturelle du


Canada, le Nouveau-Brunswick (N.-B.) constitue un cadre spatial
intéressant pour l’étude des politiques linguistiques de ce pays.
Suivant le rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilin-
guisme et le biculturalisme (1969) qui recommandait à l’Ontario et
au N.-B. de « déclarer d’elles-mêmes qu’elles reconnaissent l’anglais
et le français comme langues officielles […]» (cité dans McRoberts,
1999 : 132), le gouvernement néobrunswickois alors dirigé par le
libéral de Louis-Joseph Robichaud, promulgua, dans un premier
temps, la Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick (LLO)
en 1969 par laquelle la province se dotait de sa première politique

1. Je tiens à remercier le CRSH pour son soutien financier ainsi que Marcel Martel,
Martin Pâquet, Mélissa S.-Morin et Jeanne Valois pour leurs commentaires critiques
et leur soutien moral. Il va sans dire que cette étude n’aurait pu voir le jour sans
leur aide.
78 Patrick-Michel Noël

linguistique : le bilinguisme. Ce n’est toutefois que sous le gouver-


nement conservateur de Richard Hatfield (1970-1987) que cette
politique fut mise en œuvre et que, dans un deuxième temps, la
législature officialisa le biculturalisme en adoptant en 1981 la Loi
reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles
au Nouveau-Brunswick (Loi 88). Les années Hatfield s’avèrent ainsi
un cadre temporel pertinent pour une étude de cas sur la législation
linguistique.
Plusieurs chercheurs se sont intéressés à cette législation dans
ce cadre spatio-temporel (Snow, 1981 ; Fanjoy, 1990 ; Philippon-
neau, 1991 ; Savoie, 1991 ; M. Doucet, 1994, 2001 ; Boudreau,
2003). Or, il n’existe que peu d’études sur le rôle des groupes de
pression représentant la société acadienne dans son élaboration et
sa mise en œuvre (M. Doucet, 1995 : 47-126). Ces organisations
militantes sont pourtant appelées à jouer un rôle critique du fait de
leur position intermédiaire dans la relation entre l’État et la société
civile, relation d’où est issue toute politique linguistique (Labrie,
2001 ; Arcand, 2003). Les groupes de pression servent ainsi de
médiateurs en occupant l’espace qui sépare les citoyens du pouvoir.
Il est intéressant d’étudier dans ce cadre théorique opératoire le cas
de la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick (SANB)2.
Fondée en 1973 par des militants néonationalistes mécontents
de ce qu’ils jugeaient comme de l’élitisme de la Société nationale
des Acadiens (SNA)3 et de leur stratégie du bon-ententisme4 avec
les anglophones, la SANB se donne pour mandat de défendre et de

2. En 1988, la SANB devient la Société des Acadiennes et des Acadiens du Nouveau-


Brunswick (SAANB).
3. Première institution représentative des Acadiens, la Société nationale l’Assomption
est créée lors de la première convention nationale acadienne tenue à Memramcook
en 1881. Elle prendra son nom actuel en 1957.
4. Cette déclaration du premier ministre Robichaud, symbole par excellence du
bon-ententisme, illustre très bien la nature de cette stratégie : « La population
acadienne a été patiente, très patiente, mais nous avons enfin obtenu ce à quoi
nous avions droit […]. Tout cela s’est fait sans briser des vitres, ni casser des
gueules. Nous vivons chez-nous en harmonie avec la population anglaise et nous
voulons continuer de cette façon. » (cité dans Godin, 1983 : 23).
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 79

faire valoir les intérêts collectifs des Acadiens du N.-B. – la commu-
nauté linguistique et ethnique minoritaire provinciale la plus
importante au Canada  – en exprimant leurs aspirations collectives
et en canalisant leurs revendications. La SANB est financée princi-
palement par le Secrétariat d’État fédéral qui encourage, au moyen
de subventions, le maintien et l’épanouissement d’associations
provinciales pour défendre les droits de la minorité linguistique
officielle de chacune des provinces canadiennes. Se donnant notam-
ment pour tâche « d’intervenir auprès des pouvoirs publics dans
l’élaboration et la mise en œuvre de mesures législatives et politi-
ques visant à assurer le bien-être des Acadiens du Nouveau-Brunswick »
(SANB, 1979 : 3), la SANB veille notamment à ce que le régime
linguistique provincial respecte leurs droits.
Cette étude de cas a pour objectif d’approfondir les connais-
sances sur le rapport dialogique et dialectique entre les groupes de
pression et l’État dans l’élaboration des politiques linguistiques.
Nous soutenons que le gouvernement Hatfield a élaboré et mis en
œuvre une politique linguistique de bilinguisme visant à atténuer
les tensions entre les deux communautés linguistiques de sa province
pour assurer la paix sociale et bâtir une nouvelle identité
néobrunswickoise. Cette politique se fonde sur un dispositif juridico-
constitutionnel dont les principes ont été débattus par la SANB afin
qu’ils répondent aux besoins des Acadiens. Elle a renforcé ce qui
détermine, en dernière instance, l’efficacité d’une politique linguis-
tique : la volonté gouvernementale de l’appliquer (Lapierre et Roy,
1983). Nous analyserons dans un premier temps la genèse de la
politique linguistique, c’est-à-dire l’ensemble des dispositions légis-
latives et juridico-constitutionnelles régissant le statut et l’usage des
langues ainsi que leurs rapports dans la province (Calvet, 1996 :
3-9). Dans un deuxième temps, nous examinerons les revendications
de la SANB par rapport à la mise en œuvre de cette politique dans
quatre secteurs névralgiques d’application : la fonction publique,
l’éducation, la justice et les municipalités.
80 Patrick-Michel Noël

L’État : le dispositif législatif et juridico-


constitutionnel de la politique linguistique

Afin de bien comprendre la politique linguistique, il est néces-


saire de cerner le dispositif législatif et juridico-constitutionnel en
fonction duquel elle s’est élaborée et se sont articulées les revendi-
cations de la SANB. Nous verrons que l’État provincial s’est engagé
à réviser ce dispositif au début des années 1980 en mettant sur pied
deux commissions d’enquête et, ensuite, en entreprenant une
réforme de sa politique linguistique. Il importe de souligner que
cette politique linguistique, dont l’objectif était d’atténuer les
tensions entre les deux communautés linguistiques, fut une partie
intégrante de la stratégie de « province-building » (Fanjoy, 1990 : 2)
du gouvernement Hatfield qui visait à donner aux francophones et
aux anglophones de la province une identité propre fondée sur
l’harmonie entre les deux communautés et à montrer au reste du
pays que la notion d’un Canada bilingue et biculturel imaginée par
la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le bicultura-
lisme5 était bel et bien réalisable (Cormier et Michaud, 1991).

La Loi sur les langues officielles de 1969

Jusqu’à la toute fin des années 1960, le N.-B. ne disposait


d’aucune législation linguistique. Depuis sa fondation en 1784, il
reconnaissait de facto l’anglais comme sa seule langue publique.
Un étranger n’aurait pu soupçonner, à la simple lecture de ses textes
législatifs, que l’un de ses peuples fondateurs –  les Acadiens  –
composant environ le tiers de la population, avait comme langue
d’usage le français (Snow, 1981 : 29). Or, le régime linguistique
changea profondément en septembre 1969 avec l’adoption de la
LLO qui servit d’assise à la première politique linguistique de la
province, à savoir le bilinguisme. Bien qu’adoptée par le gouverne-
ment libéral de Robichaud, cette première disposition législative ne
s’est vraiment actualisée que sous le gouvernement Hatfield, car sa

5. Cette commission est aussi connue sous les noms de Commission Laurendeau-
Dunton ou Commission BB.
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 81

promulgation complète date de 1977. Pour apprécier la valeur de


cette loi pour la communauté acadienne dans les quatre secteurs
retenus, nous analyserons les articles 2, 10, 11, 12 et 13. Une
attention particulière sera accordée aux limites fixées par cette
règlementation, car elles sont à la racine des revendications de la
SANB.
Pierre angulaire de la politique linguistique néobrunswickoise,
l’article 2 consiste en une déclaration générale d’égalité stipulant
que « l’anglais et le français sont les langues officielles du Nouveau-
Brunswick pour toutes les fins relevant de la compétence de la
Législature du Nouveau-Brunswick [et qu’elles] bénéficient d’un
statut équivalent de droit et de privilège ». Proclamant le bilinguisme
institutionnel, l’article précise que la loi accorde des droits linguis-
tiques individuels et s’applique dans toutes les sphères de
compétence provinciale (Corbeil, 1997). Ces sphères avaient consi-
dérablement augmenté depuis l’adoption, en 1965, du programme
Chances égales pour tous qui, suivant les recommandations de la
Commission royale d’enquête sur la taxation et la fiscalité munici-
pales au Nouveau-Brunswick, prévoit que toutes les fonctions
d’intérêt général deviennent de compétence provinciale (P. Doucet
et al., 1999 : 345). Les autres articles de la LLO précisent ses
domaines d’application. Seulement trois de ces articles s’appliquè-
rent dès 1969 : 3, 6 et 11. L’article 11 concernant les municipalités
a été source de controverse entre le gouvernement Hatfield et la
communauté acadienne. En autorisant « tout conseil municipal » à
choisir la ou les langues qui seront employées « dans toute délibé-
ration ou à toute réunion du conseil », le gouvernement diminue
considérablement la portée de l’article 2 officialisant le bilinguisme
dans toutes les sphères de compétence de la province. Le juriste
Gérard Snow (1981 : 36) souligne en effet, à propos de l’article
11 :
Libellée de façon à donner l’illusion d’une disposition habilitante, cette
disposition a en réalité pour effet de restreindre les droits linguistiques
des citoyens tels qu’exprimés par l’article 2, en accordant le pouvoir à
un conseil municipal d’exclure le français de ses délibérations et […] de
ses services à la population.
82 Patrick-Michel Noël

Les municipalités, qui relèvent pourtant de la compétence de


la province, n’étaient donc pas soumises au régime de bilinguisme
institutionnel proclamé par l’article 2 de la LLO.
En 1972, le gouvernement appliqua l’article 13 reconnaissant
au justiciable le droit d’« être entendu […] dans la langue officielle
de son choix » après que des étudiants de l’Université de Moncton
eurent organisé plusieurs manifestations pour protester contre sa
lenteur à donner suite aux engagements pris en 1969 (Godin, 1983 :
25-27 ; Ouellette, 1992). Cet article, qui lui a permis de gérer une
crise mettant aux prises les étudiants et le maire de Moncton,
Léonard Jones (Bastarache, 1983), ouvrait la porte au bilinguisme
judiciaire, mais il n’obligeait aucunement l’administration de la
justice d’être bilingue et ne favorisait en rien l’augmentation du
nombre de procès tenus en français (Bastarache, 1983 : 60). La SANB
s’opposa farouchement à cet article qui donnait le droit d’être
entendu, mais guère celui d’être compris dans la langue de son
choix.
Ce n’est qu’en juillet 1977 que le gouvernement Hatfield
décida d’appliquer le reste des articles de la LLO, dont les articles
10 et 12. L’article 10 est une disposition législative cruciale de la
politique linguistique, car il garantit à tout individu le droit de
recevoir les services de l’État provincial dans sa langue (officielle).
Or, cet article avait surtout une valeur symbolique, car il n’assurait
pas une véritable égalité linguistique en matière de services publics
(Snow, 1981 : 40). Pour ce faire, il aurait fallu que l’article prévoie
un mécanisme pour qu’il y ait une participation équitable des deux
groupes de langue officielle à la fonction publique. La sous-­
représentativité des francophones au sein de la fonction publique
faisait en sorte que les services donnés en français était de moindre
qualité et dispensés moins rapidement que ceux en anglais (Snow,
1981). Les revendications de la SANB ont justement eu pour objectif
de combler cet écart entre le discours législatif et la réalité effective
au sein de la fonction publique. L’article 12 porte sur les droits
scolaires. S’il stipule que la langue maternelle de la majorité des
élèves d’une école publique détermine la langue d’enseignement
offerte par cette institution, il n’abolit aucunement les écoles bilin-
gues, important lieu d’assimilation des Acadiens.
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 83

La Loi 88 : un dualisme communautaire intégrateur

La deuxième grande disposition législative de la politique linguis-


tique a été adoptée en 1981. À la fin des années 1970, le nationalisme
au sein de deux communautés francophones canadiennes est à son
point culminant. Les élections provinciales québécoises de 1976 ont
porté au pouvoir le Parti québécois qui entend faire du Québec un État
souverain. Au N.-B., le Parti acadien récolte plus de 12  % du suffrage
des élections provinciales de 1978, une performance sans précédent
pour le jeune parti créé en 1972 (Ouellette, 1992 : 92). Devant cette
montée nationaliste québécoise qui plongeait la fédération canadienne
dans une crise d’identité nationale et pour encadrer, canaliser et orga-
niser le nationalisme acadien, la SANB décide de convoquer la
Convention d’orientation nationale acadienne (CONA) en octobre 1979.
Ce rassemblement réunissait environ 1 000 délégués de la communauté
acadienne pour discuter de l’avenir politique de l’Acadie et définir « un
“projet collectif” de portée politique en vue d’améliorer notre condition
politique et d’assurer notre avenir en tant que peuple » (Secrétariat de
la Convention, 1979 : 12). La majorité d’entre eux se prononcèrent pour
la création d’une province autonome « comme structure idéale devant
permettre aux Acadiens de se donner plus d’autonomie politique »
(SANB, 1980a). Cette proposition envoya un message clair au gouver-
nement Hatfield qui décida de revoir sa politique linguistique qui
visiblement n’avait guère atteint son objectif d’unifier les deux commu-
nautés linguistiques dans une commune identité néobrunswickoise
(Richard, 1994 : 71).
Au terme des assises de la CONA, le gouvernement décida
d’accommoder la communauté acadienne en intégrant son projet
de société dans le cadre politico-administratif provincial : c’est ainsi
que fut élaboré le projet de loi 84. Conçu comme un compromis
« entre le statu quo et la province acadienne » selon son architecte
Jean-Maurice Simard (cité dans SANB, 1986 : 8), ce projet prévoyait
assurer l’égalité des langues officielles sur une base communautaire
afin de ramener au bercail les Acadiens qui avaient perdu confiance
dans les institutions de la province et qui concevaient leur déve-
loppement politique en dehors de celle-ci (Richard, 1994 : 82). Ce
dualisme communautaire visait, selon le sociologue Joseph-Yvon
Thériault (1995 : 47), « à insérer les Acadiens dans la vie politique
84 Patrick-Michel Noël

provinciale tout en reconnaissant leur statut comme société


distincte ». Il va sans dire que ce projet poursuivait une stratégie
électoraliste : transférer le vote acadien du Parti acadien au Parti
conservateur en s’emparant de l’espace du discours nationaliste
acadien (J.-Y. Thériault, 1995 : 47 ; M. Doucet, 1995 : 76, 101). Cette
stratégie porta fruit : plusieurs nationalistes acadiens prirent le « beau
risque » de Simard.
Le gouvernement adopta le projet et promulgua, en juillet 1981,
la Loi 88. Cette loi désamorçait le mouvement sécessionniste acadien
en proclamant l’indivisibilité de la province et l’égalité non seule-
ment des langues, mais des communautés linguistiques (Foucher,
1991 : 69). Dorénavant, la législation linguistique assurait les libertés
individuelles et protégeait les communautés en leur accordant des
droits collectifs. La Loi 88 devint le prisme à travers lequel seront
conçues les revendications acadiennes ultérieures (Bastarache et
Saint-Louis, 1982 : 11).
Si cette seconde loi « assure la protection de l’égalité de statut et
de l’égalité des droits et privilèges des communautés linguistiques
officielles et en particulier de leurs droits à des institutions distinctes
où peuvent se dérouler des activités culturelles, éducationnelles et
sociales », elle ne reconnaît toutefois pas officiellement l’égalité poli-
tique du peuple acadien, comme l’avait pourtant revendiquée la SANB
(1980b : 4). Si son vice-président, Omer Brun, estimait néanmoins que
la Loi 88 était l’un « des moyens capables de sauvegarder la culture
acadienne » (1982 : 4), d’autres nationalistes acadiens, dont l’historien
Léon Thériault, se méfiaient d’une loi qui ne comportait aucun méca-
nisme juridique de coercition pour assurer son application et persistaient
à croire que le seul moyen de consolider l’Acadie était de créer une
province acadienne (L. Thériault, 1982). Or, la politique linguistique
néobrunswickoise allait bientôt se doter de dispositions constitutionnelles
la mettant au moins à l’abri d’éventuelles modifications du pouvoir
législatif.

La constitutionnalisation du bilinguisme néobrunswickois

Richard Hatfield a été une véritable « star constitutionnelle »


(Cormier et Michaud, 1991 : 119). Le règlement de la question consti-
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 85

tutionnelle, à ses yeux, passait par le rapatriement de la Constitution,


et l’obtention d’une charte des droits dans laquelle serait enchâssée la
LLO du N.-B. Soulignons qu’il a été, pendant les négociations consti-
tutionnelles, l’un des deux seuls premiers ministres, l’autre étant
l’Ontarien William Davis, qui appuyaient l’initiative de Pierre Elliott
Trudeau visant l’intégration des droits linguistiques dans la Charte des
droits et libertés. Les autres premiers ministres voyaient en cette initia-
tive une façon de réduire le pouvoir des gouvernements au profit des
tribunaux. C’est largement grâce aux efforts personnels de Hatfield que
les articles les plus importants de la LLO de 1969 se sont retrouvés
enchâssés dans la Charte.
Les articles 16(2), 17(2), 18(2), 19(2) et 20(2) de la Charte affirment
l’égalité linguistique au N.-B. dans différents secteurs d’activités.
­L’article 16 non seulement reconnaît l’égalité des droits et de statut des
deux communautés linguistiques, mais réaffirme que c’est le gouver-
nement du N.-B. qui doit assurer cette reconnaissance. Cette
garantie constitutionnelle constitue le fondement de la politique
linguistique provinciale aux yeux de la SAANB (1991 : 131). Les
articles 17, 18 et 19 stipulent qu’un individu a le droit d’employer
la langue officielle de son choix dans la législature et les tribunaux
et l’article 20 autorise tout individu à s’exprimer dans sa langue
officielle en communiquant avec « tout bureau des institutions de la
législature ou du gouvernement ou pour en recevoir les services ».
Auparavant reconnus dans une perspective purement législative, les
droits linguistiques des Acadiens ont maintenant un statut consti­
tutionnel assurant leur pérennité et donnant du poids à leurs
revendications politiques.

Vers une réforme de la politique linguistique ?


Le recours à l’expertise scientifique

Au tournant des années 1980, le gouvernement néobrunswickois


décide de recourir à l’expertise scientifique pour faire le point sur la
question linguistique et lui donner une assise solide pour redéfinir sa
politique linguistique. La SANB s’approprie ce savoir dans lequel elle
puisera des arguments pour appuyer ses revendications. Entre 1980 et
1986, deux comités sont créés pour enquêter sur l’état du bilinguisme
86 Patrick-Michel Noël

dans la province. Le premier, le Groupe d’étude sur les langues offi-


cielles, est mis sur pied en 1980 et coprésidé par Michel Bastarache
et Bernard Poirier. Le second, le Comité consultatif sur les langues
officielles au Nouveau-Brunswick, constitué en 1984, est coprésidé
par Irène Grant-Guérette et Lloyd Smith. Ces deux organismes étaient
étroitement reliés puisque le second fut établi pour étudier le rapport
du premier en vue de produire son propre rapport. L’établissement de
ces comités révèle jusqu’à quel point l’élaboration de lois linguistiques
est une entreprise périlleuse entraînant presque toujours des débats
publics houleux et passionnels qui justifient les appréhensions des
gouvernements à légiférer en cette matière (Association des juristes…,
1999).
Le rapport du groupe d’étude présidé par Bastarache et Poirier,
intitulé Vers l’égalité des langues officielles au Nouveau-Brunswick,
fut déposé le 7 mai 1982. Constatant que les tensions linguistiques
demeuraient vives et que la mise en œuvre du bilinguisme était loin
d’être réalisée, la commission soumet 96 recommandations qui visent
quatre objectifs principaux : 1) offrir des services en français de qualité
équivalente à ceux offerts en anglais dans les institutions provinciales ;
2) donner aux membres des deux collectivités linguistiques des chances
raisonnables d’accéder à une carrière dans la fonction publique et la
possibilité d’y travailler dans la langue officielle de leur choix ; 3) assurer
une représentation équitable des deux collectivités à tous les échelons
de la fonction publique ; 4) préserver l’identité linguistique dans
chacune des régions administratives afin de favoriser le développement
des deux communautés linguistiques officielles. Pour la commission, il
était clair que l’éventuelle mise en œuvre de la politique linguistique
devait privilégier la bilinguisation de la fonction publique.
Pour atteindre ces objectifs, le rapport propose de réorganiser de
fond en comble la structure gouvernementale, ce qui implique que
chaque ministère, agence ou société du gouvernement puisse avoir une
composante de langue anglaise et une composante de langue française ;
l’importance de chaque composante étant variable selon la clientèle à
servir et le choix de la langue de travail de chaque fonctionnaire. Par
ailleurs, il propose la régionalisation administrative sur une base linguis-
tique des services provinciaux. La SANB revendiquait déjà, en 1979,
une telle décentralisation puisque « les dix dernières années sous un
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 87

régime fort centralisé […] n’[avait] pas permis d’attirer dans la capitale
le nombre suffisant de fonctionnaires pour pouvoir rendre la fonction
publique effectivement bilingue » (SANB, 1979 : 8). Bref, le rapport
propose une redéfinition de la politique linguistique pour que l’égalité
de jure entre les langues devienne une égalité de facto entre les commu-
nautés linguistiques.
Soulignant la lenteur du développement du bilinguisme et préco-
nisant la généralisation de la dualité linguistique à l’ensemble des
ministères ainsi que la régionalisation administrative, le rapport
­Bastarache-Poirier sera mal reçu par le gouvernement qui n’était pas
sans savoir que la logique de la dualité administrative pouvait conduire
à la dualité politique (P. Doucet et al., 1999 : 346). De plus, la victoire
massive de Hatfield aux élections de 1982 avait donné le coup de
grâce au Parti acadien et avait réduit les pressions exercées sur le
gouvernement pour qu’il intervienne dans la question linguistique. Or,
au lendemain des élections, le président et le directeur général de la
SANB, tout en reconnaissant l’ouverture et la compréhension du
premier ministre envers la communauté acadienne, soulignent néan-
moins qu’il est « important que les recommandations du rapport
Bastarache “Vers l’égalité des communautés linguistiques” soient mises
en application aussitôt que possible » (Losier et Thériault, 1982). Ce
n’est que le 23 mars 1984 que le gouvernement réagit au rapport en
formant le Comité consultatif sur les langues officielles. L’établissement
de ce second comité témoigne des appréhensions du gouvernement à
l’égard d’une réforme de sa politique linguistique. Estimant qu’un
rapport d’experts ne constitue pas une base suffisamment légitime pour
entreprendre une telle tâche, il décide de sonder directement l’opinion
publique. Bien que la SANB (1986 : 2) considère que le « gouvernement
aurait pu agir en 1982, en s’inspirant des conclusions et recommanda-
tions du […] rapport Bastarache-Poirier », elle appuie cette initiative
gouvernementale parce qu’elle considère « que cette consultation popu-
laire est une démarche très démocratique et essentielle à la réalisation
d’une société néobrunswickoise où les droits des deux communautés
linguistiques seront dûment assurés et respectés » (Losier et Thériault,
1984).
C’est ainsi que, entre les mois de mars et de mai 1985, le comité
a tenu une série d’audiences publiques dans les quatre coins de la
province. En fait, ces audiences, bien qu’elles témoignent d’une volonté
88 Patrick-Michel Noël

démocratique, étaient un moyen pour l’État d’orienter le débat linguis-


tique et de contrôler la prise de parole publique (Arcand, 2003).
S’appuyant sur les 512 témoignages recueillis, le Comité rédigea son
rapport qu’il déposa le 19 juin 1986. À l’instar du rapport Bastarache-
Poirier, ce second comité conclut qu’il y a eu peu de progrès dans
l’instauration du bilinguisme. Après avoir présenté la réaction des deux
groupes linguistiques au rapport de 1982, le rapport du Comité consul-
tatif formule, à son tour, 96 recommandations qui ont les mêmes
objectifs principaux que celles contenues dans le rapport Bastarache-
Poirier : égalité linguistique dans les services, droit de travailler dans sa
langue, représentation équitable au sein de la fonction publique des
deux groupes linguistiques et régionalisation.
Ce rapport propose concrètement le développement d’une
capacité de service égale dans les deux langues officielles ; le réamé-
nagement des effectifs et la mise sur pied d’unités de travail
homogènes sur le plan linguistique ; que les ouvertures créées par
les transferts et les retraites anticipées dans la fonction publique
soient exploitées au maximum et que, pour l’engagement du
personnel, suivant le principe de la discrimination positive, la
­préférence soit accordée au candidat du groupe linguistique sous-
représenté ; la création de régions administratives conçues en
fonction du facteur linguistique et communes pour tous les minis-
tères (M. Thériault, 1987-1988 : 84-85).
Le juriste Michel Doucet (1995 : 109) soutient que le Comité
consultatif présidé par Guérette et Smith fut un mécanisme qui a permis
au gouvernement de retarder la mise en application des résolutions
du premier rapport face à la pression grandissante de la communauté
anglophone qui estimait qu’il avait déjà assez fait pour la communauté
francophone6. Par ailleurs, M. Bastarache (1986 : 120) voit dans le rejet
gouvernemental des deux rapports un signe prémonitoire de « la fin
d’un régime ». La lenteur des conservateurs à définir une politique
linguistique provinciale conjuguée au scandale impliquant R. Hatfield7

6. L’opposition anglophone à la politique linguistique du gouvernement mena à la


création d’un parti provincial et fédéral anti-bilinguiste, le Confederation of Region
(CoR) (Belkhodja, 1999).
7. En octobre 1984, il fut accusé de possession de drogues après qu’une petite quantité
de marijuana fut découverte dans sa valise lors d’une inspection de routine de
bagages durant la visite de la Reine Élizabeth II. Bien qu’il fût acquitté, cette affaire
ternit à jamais son image déjà chancelante –  son excentricité lui avait valu le
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 89

contribuèrent à leur cuisante défaite aux élections de 1987 : les libéraux


remportèrent la totalité des sièges de la législature.

La pratique revendicatrice de la SANB :


une analyse sectorielle

Constatant que la politique linguistique ne produisait pas les


effets escomptés, la SANB fit des pressions auprès du gouvernement
Hatfield tout au long de ses années au pouvoir, et arriva parfois à
le faire fléchir (Richard, 1994 : 77). Ce gouvernement s’est montré
réceptif aux revendications des Acadiens en adoptant des mesures
de plus en plus conciliantes à leur égard (Starr, 1987 ; P. Doucet,
1993 : 332). C’est ainsi que, au fil de ses 17 ans au pouvoir, la
plupart de ses appuis passèrent des circonscriptions majoritairement
anglophones à celles comptant une forte proportion acadienne qui,
traditionnellement, se rangeaient du côté des libéraux (Finn, 1973).
La confrontation de la pratique revendicatrice de la SANB aux initia-
tives prises par la province pour mettre en œuvre sa politique
linguistique éclaire la relation dynamique entre la société civile et
l’État. Bien que ses gains les plus appréciables se situent en éducation,
la pratique revendicatrice a aussi eu des effets dans les secteurs de
la fonction publique, de la justice et des municipalités.

La fonction publique : le secteur névralgique de la mise en œuvre


de la politique linguistique

Puisque la mise en œuvre du bilinguisme repose avant tout


sur une fonction publique capable de dispenser des services dans
les deux langues officielles (Gill, 1980 : 63), la fonction publique
peut être considérée comme le secteur d’application le plus impor-
tant de la politique linguistique. L’application du principe d’égalité
linguistique obligeait le gouvernement à revoir «  le rôle, l’organi-
sation et la composition » de la fonction publique (G. Vienneau,

sobriquet de Disco Dick –, notamment chez les anglophones du sud de la province


encore très attachés aux rigides mœurs victoriennes et à la royauté britannique
(Cormier et Michaud, 1991 : 202-235).
90 Patrick-Michel Noël

1978). Ce principe nécessitait d’abord que la qualité des services


gouvernementaux soit équivalente entre les deux langues officielles.
Bernard Poirier, directeur général du Bureau des langues officielles
du N.-B., agence gouvernementale chargée de mettre en œuvre la
politique linguistique, déclarait, en réponse à la SANB qui soulignait
que la majorité des concours de la fonction publique n’exigeait que
l’anglais et considérait « qu’une bonne connaissance des deux
langues officielles était souhaitable » (cité dans G. Vienneau, 1978),
mais non essentielle :
La position du gouvernement du Nouveau-Brunswick a toujours été celle
d’un bilinguisme institutionnel, c’est-à-dire que le gouvernement doit
s’assurer que les services publics de la province sont disponibles direc-
tement dans la langue officielle du citoyen. Cela suppose également que
la qualité est la même pour les deux groupes linguistiques (cité dans
B. Thériault, 1987).
Or, la SANB avait raison d’être préoccupée. En 1979, dans un
mémoire adressé au gouvernement, elle soulignait que plusieurs
ministères ne comptaient aucun directeur francophone (SANB,
1979 : 5). L’inégalité était aussi perceptible dans le fait que l’unilin-
guisme était presque de règle pour les fonctionnaires anglophones,
alors que les francophones devaient être nécessairement bilingues
(Bastarache et Saint-Louis, 1982 : 13). Le droit des francophones de
participer conjointement à la gestion des affaires publiques avait
beau être reconnu, l’inégalité entre les deux langues officielles
persistait et la SANB « continu[ait] à dénoncer les efforts [du gouver-
nement Hatfield] pour faire croire à la population canadienne que
le Nouveau-Brunswick était maintenant une province bilingue »
(SANB, 1979 : 7) et rappelait au premier ministre, à la suite de
l’adoption de la Loi 88, qu’il était « [i]nutile de parler d’égalité si
[les Acadiens ne pouvaient] pas participer au développement des
programmes et des structures qui justement [verraient à leur] assurer
cette égalité » (Losier et Thériault, 1982).
La sous-représentativité francophone dans la fonction publique
faisait non seulement en sorte que les services donnés en français
étaient de moindre qualité et dispensés moins rapidement que ceux
donnés en anglais, mais aussi que les Acadiens participaient très
peu aux décisions qui s’y prenaient. Cette lacune était particulière-
ment grave dans la mesure où le rôle des fonctionnaires devenait
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 91

de plus en plus important dans la prise de décisions publiques


(Savoie, 2003). Une telle sous-représentativité pouvait se traduire
par une méconnaissance des problèmes des régions acadiennes, par
une politique de recrutement inappropriée au sein de la fonction
publique et par un manque de volonté de consacrer les fonds requis
pour suppléer au sous-développement économique des régions
acadiennes (Savoie, 1981). Bref, l’accès à des services provinciaux
français de qualité équivalente à ceux prodigués en anglais, la
présence francophone dans la fonction publique et la langue de
travail étaient trois problèmes connexes qui devaient être résolus
avant que le gouvernement ne puisse prétendre au bilinguisme.
Pour soutenir ses revendications, la SANB a utilisé l’expertise
pour préparer un mémoire qu’elle présenta au gouvernement à la
veille des élections de 1982. Dans ce mémoire, elle « entérine les
objectifs […] qui sont inclus dans le rapport “Vers l’égalité des
langues officielles du Nouveau-Brunswick” ». Elle revendique égale-
ment « que le français obtienne un statut égal à l’anglais dans
l’administration gouvernementale » et que le gouvernement adopte
un mécanisme de coercition pour assurer l’application de sa poli-
tique linguistique en créant « une Commission des langues officielles
relevant directement de l’Assemblée législative » (SANB, 1982 : 5).
En 1983, le gouvernement accepte de mettre sur pied un ministère
de la Réforme de la gestion des services provinciaux. Dans un
mémoire produit en 1986, la SANB intervient à nouveau auprès de
ce ministère pour réclamer :
1) l’établissement […] d’un système administratif basé sur le principe
des unités de travail homogènes. Chaque administration devra avoir
une composante francophone et une composante anglophone,
dont la langue de travail sera celle des fonctionnaires qui en font
partie […] ;
2) l’établissement d’une régionalisation des services gouvernementaux
[…] ;
3) que le rôle du français comme langue autonome dans la fonction
publique soit affirmé, ainsi que le droit correspondant pour tous
les citoyens de communiquer […] avec l’administration publique
dans chacune des langues officielles et de recevoir des services
directement de celle-ci dans cette même langue, les services étant
de qualité égale dans les deux langues officielles […] (p. 25-26).
92 Patrick-Michel Noël

La dualité et la régionalisation seront les leitmotivs des revendi-


cations de la SANB visant à corriger les effets jugés négatifs, pour la
communauté acadienne, de la centralisation administrative instituée par
le gouvernement Robichaud (P. Doucet et al., 1999 : 345).
La SANB réaffirme dans le même mémoire que le rapport
Bastarache-Poirier doit « servir de document de base pour la révision
de la politique linguistique du gouvernement provincial » pour que
cette dernière « corresponde fidèlement aux besoins et aux aspira-
tions exprimées par la communauté acadienne et recommande que
cette politique soit encadrée par une « Charte provinciale des droits
linguistiques, prévoyant des mécanismes de mise en œuvre et de
recours de redressement » (SANB, 1986 : 12, 4 et 27). Le recours à
l’expertise s’avérait une décision judicieuse, car ses recommanda-
tions venaient confirmer que la SANB avait raison « d’exercer des
pressions sur le gouvernement provincial pour qu’il mette fin aux
injustices » (Losier, 1982 : 96).

L’éducation  : l’égalité par la dualité

Consciente que l’éducation « devait et doit non seulement


assurer la persistance de notre identité nationale, mais aussi servir
de levier de développement et d’émancipation individuelle et collec-
tive » (SANB, 1986 : 31), la SANB a tenté de maintenir et d’étendre
la dualité linguistique à l’ensemble du système éducationnel et de
créer des « centres scolaires-communautaires » pour les franco-
phones habitant des régions à forte concentration anglophone.
Le ministère de l’Éducation fut partagé en trois divisions en
1974 : celles de l’enseignement en français et en anglais et des
services administratifs. Cette restructuration représentait un gain
important pour la communauté acadienne puisqu’elle créait « un
espace dans lequel peut s’exercer un pouvoir politique proprement
acadien […] » (M. Doucet, 1995 : 62). Considérant l’implantation de
cette dualité comme une « demi-victoire » (SANB, 1977a : 12), la
SANB exigeait qu’elle s’applique aussi à la division administrative
où le travail se faisait « presque exclusivement en anglais » (SANB,
1978 : 3), même si cela devait mener à « la création de deux minis-
tères de l’Éducation […], chacun possédant son ministre, son
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 93

administration, ses politiques et son propre réseau d’établissements


d’enseignement et d’institutions culturelles » (SANB, 1986 : 33). Cette
extension de la dualité aurait pour conséquence de maximiser
l’autonomie acadienne dans le secteur de l’éducation (Tremblay,
1987 : 39).
La SANB (1979 : 2) prône également l’abolition des écoles
bilingues qui sont « une source de réel mécontentement » au sein
de la population acadienne, car elles n’assurent pas la reproduction
socioculturelle de la communauté, et réclame l’établissement
d’écoles et de districts scolaires homogènes pour chaque langue
officielle pour « donner à chaque groupe ethnique la possibilité de
prendre part aux décisions qui les touchent en matière d’éducation »
(Bourdages, 1977b). Afin de mener à bien ses projets, la SANB
exerça des pressions auprès du ministre de l’Éducation pour la mise
sur pied de la commission « chargée d’examiner et de formuler des
recommandations sur la meilleure division possible de notre
province en districts scolaires » (Bourdages, 1977a) que Hatfield
avait promise en 1975. En 1978 fut créé le Comité sur l’organisation
et les frontières des districts scolaires du N.-B. qui déposa son
rapport en février 1980 dans lequel il recommande l’abolition des
écoles bilingues qui constituaient des « usines d’assimilation » de la
culture acadienne et un redécoupage de la carte scolaire en 32
districts scolaires devant être gérés par des conseils linguistiquement
homogènes » (Elliott et Finn, 1980). Ces recommandations furent
mises en application dans la Loi scolaire de 1981 qui abolissait les
écoles bilingues et établissait deux réseaux parallèles d’écoles et de
districts scolaires unilingues devant être gérés par leur propre
communauté linguistique. Cette initiative gouvernementale assure
aux Acadiens un contrôle politico-administratif de leurs écoles et
l’épanouissement de la culture acadienne (Ravault, 1983 : 16). La
réalisation de la dualité en éducation venait confirmer qu’il était
possible de structurer l’appareil administratif provincial de façon à
permettre à chacune des communautés linguistiques de gérer seule
leurs affaires (M. Doucet, 1995 : 62).
La SANB a lutté pour assurer son application en veillant à ce
que les élèves francophones demeurent sous le contrôle de districts
scolaires francophones. Par exemple, en 1983, elle eut recours aux
94 Patrick-Michel Noël

tribunaux pour empêcher la Minority Language School Board de


Grand-Sault d’admettre des enfants francophones dans son
programme d’immersion française ou dans ses classes anglaises
régulières, et ce, même si leurs parents y consentaient. La SANB
s’appuyait sur la Loi 88 qui accordait des droits collectifs à la
communauté francophone de la province, ce qui lui permettait
d’agir contre ses propres membres afin d’assurer la survie de la
culture acadienne (Dessurud, 1996 : 216). Elle soutenait qu’en
admettant des francophones dans ses écoles, le district créait de
facto des écoles bilingues. En donnant gain de cause aux plaignants,
le pouvoir judiciaire reconnaissait que le droit collectif de la
communauté linguistique francophone avait préséance sur le droit
individuel des parents de choisir la langue d’éducation de leurs
enfants. Cette affaire sera l’une des rares occasions où la SANB aura
eu recours aux tribunaux pour exprimer ses revendications. Porte-
parole d’une communauté représentant plus du tiers de la population
du N.-B., elle a privilégié le champ politique pour faire valoir les
intérêts acadiens.
La SANB revendiquait aussi une « dualité linguistique complète »
(Snow, 1979a et b) au niveau postsecondaire. Si celle-ci était en
partie assurée sur le plan de l’enseignement universitaire depuis la
création de l’Université de Moncton en 1963, il restait encore beau-
coup d’« incohérences structurelles à corriger » (SANB, 1986 : 31) sur
le plan de l’enseignement technique professionnel qui entrait dans
le champ d’application de l’article 12 de la LLO. Cet enseignement
avait toutefois été détaché du ministère de ­l’Éducation en 1973 pour
être confié au ministère de l’Éducation permanente en vertu de la
Loi sur les Collèges communautaires du Nouveau-Brunswick. Or,
rien dans cette loi n’assurait la protection des droits linguistiques
des francophones ni dans l’enseignement, ni dans les services offerts
par ces institutions administrées presque entièrement par « une
Commission largement anglophone dont ni la composition ni la
philosophie ne respecte la réalité dualiste du Nouveau-Brunswick »
(SANB, 1986 : 31).
La SANB plaidait pour « un rattachement de tout le secteur de
l’enseignement communautaire et professionnel au ministère de
l’Éducation » (SANB, 1978 : 3) en vue d’établir des campus « où la
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 95

langue d’administration et d’enseignement soit exclusivement le


français ». Ce faisant, le français deviendrait une « langue normale
d’usage au travail [et occuperait] une place capitale dans la recon-
naissance juridique et réelle de l’égalité linguistique du français »
(SANB, 1979 : 3). Elle revendiquait aussi « la création d’une Commis-
sion d’enseignement supérieur du Nouveau-Brunswick, regroupant
toutes les institutions universitaires de la province, de même que
les institutions d’enseignement technique et professionnel » pour
assurer la mise en œuvre de la dualité linguistique « à tous les
niveaux institutionnels de l’éducation » (SANB, 1978 : 3).
La SANB luttait notamment pour l’établissement d’un campus
francophone dans le Sud-Est où les francophones étaient contraints,
pour recevoir une formation professionnelle, de fréquenter le
campus anglophone de Moncton ou de se rendre à l’Institut de
technologie de Bathurst. S’appuyant sur le Rapport LeBel sur l’ensei­
gnement postsecondaire de 1975, la SANB fit pression auprès du
gouvernement qui s’était engagé lors de la campagne électorale de
1978 à créer cette institution qui permettrait de lutter contre le haut
taux d’assimilation dans cette région.
La pratique revendicatrice de la SANB dans le secteur de l’édu-
cation a aussi consisté à lutter pour l’obtention de centres
communautaires-scolaires pour les francophones minoritaires de
Fredericton (Allain et Basque, 2003), de Saint-Jean et de Miramichi,
institutions qu’elle voyait comme « leur seul espoir de résister à
­l’assimilation » (SANB, 1977b). Partout au Canada, ces centres devien-
nent rapidement un point de ralliement d’une grande importance
pour toutes les communautés francophones urbaines en milieu mino-
ritaire. Elles sont « une tentative de la part de ces francophones de
créer des zones unilingues francophones [créant] une sorte de terri-
torialité institutionnelle » (Heller, 1996 : 32) à défaut de pouvoir
investir l’espace géographique. Pour convaincre le gouvernement de
la nécessité de ces centres, la SANB lui rappelait qu’il recevait, dans
le cadre du Programme des langues officielles en enseignement créé
en 1970, « des fonds du gouvernement fédéral pour assurer à la
minorité de langue officielle une éducation dans sa langue mater-
nelle » (Anonyme, 1976). Hatfield fut réceptif aux revendications
de la SANB pour l’établissement du premier centre scolaire-­
96 Patrick-Michel Noël

communautaire à Fredericton en 1978 qu’il considérait comme une


« oasis francophone » (H. Vienneau, 1978 : 3) et qui allait attirer dans
la capitale les francophones nécessaires pour mettre en œuvre le
bilinguisme au sein de la fonction publique. Les pressions n’ont pas
immédiatement porté fruit à Saint-Jean où, selon le président de la
SANB, les Acadiens sont « vraiment traités comme des étrangers »
(Gaudet, 1975). En 1976, elle avertissait Hatfield, qui ne ratait jamais
une occasion de vanter les vertus unificatrices du bilinguisme lors
de ses nombreux voyages à travers le Canada, qu’elle ferait une
souscription nationale pour établir une école s’il ne répondait pas
aux besoins des francophones de Saint-Jean, démontrant ainsi « à la
population canadienne que les Acadiens […] sont obligés de payer
pour des droits qui leur reviennent » (Anonyme, 1976). En 1976-
1977, la SANB envoie une lettre au gouvernement affirmant qu’un
centre scolaire-communautaire était « essentiel à la survie des fran-
cophones du sud-ouest de la province » et était justifié « par leur
dispersion […], le manque de moyen de communication entre eux
dans leur communauté et encore plus par leur nombre qui dépasse
largement le chiffre de 10 000 » (Nadeau, 1976 et 1977). Le Centre
scolaire-communautaire Samuel-de-Champlain est finalement établi
en 1984, grâce à la Loi 81 –  qui reconnaissait les droits de la
communauté francophone « à des institutions distinctes où peuvent
se dérouler des activités culturelles, éducationnelles et sociales » – et
l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui
­contraignait tout gouvernement provincial à créer des institutions
scolaires pour sa minorité linguistique. En 1986, le Centre scolaire-
communautaire Beausoleil à Miramichi voyait jour.

La justice : la difficile application du bilinguisme

Bien que des dispositions législatives et constitutionnelles de


la politique linguistique garantissaient aux Acadiens le droit à des
services judiciaires dans leur langue, le bilinguisation du système
judiciaire tardait. Si le droit de témoigner dans la langue officielle
de son choix était assuré, la procédure se déroulait presque toujours
en anglais. Le rapport Bastarache-Poirier constatait en 1982 que « la
justice est très en retard par rapport aux autres domaines dans la
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 97

mise en œuvre du principe d’égalité des langues officielles » (Basta-


rache, 1982 : 336). Ce retard pouvait avoir de lourdes conséquences
pour une communauté linguistique minoritaire dans la mesure où
le dispositif judiciaire est un important levier de développement
(Tremblay, 1987 : 41). La progression du bilinguisme judiciaire s’est
en grande partie amorcée grâce à la forte pression exercée par la
population acadienne et dont la SANB a su tirer profit (Tremblay,
1987 : 41).
Le plus sérieux handicap au développement du bilinguisme
judiciaire était l’unilinguisme anglais qui régnait de manière quasi
absolue au sein du barreau néobrunswickois (Comité sur l’intégra-
tion…, 1981). Il est vrai que la situation s’était quelque peu
améliorée en 1978 avec la création –  à la suite de pressions de la
SANB – de l’École de droit de l’Université de Moncton. Cette école,
en assurant aux francophones une formation à la Common Law en
français, allait permettre une plus grande pratique du droit dans
cette langue, de modifier le profil linguistique de la profession et
d’assurer des services judiciaires en français de qualité comparable
à ceux offerts aux membres de la communauté anglophone, notam-
ment la tenue de procès en français. Considérant la rareté de ses
ressources humaines francophones comme responsable du caractère
lacunaire des services judiciaires français prodigués, la SANB exige
la disponibilité de procureurs de la couronne, de greffiers ou de
sténographes bilingues (LeBlanc, 1980a et b). La SANB s’assurait
également que les tribunaux de diverses instances soient compétents
dans les deux langues officielles pour que, conformément à l’article
19(2) de la Charte, « chacun a[it] le droit d’employer le français ou
l’anglais dans toutes les affaires dont sont saisis les tribunaux du
Nouveau-Brunswick ». La SANB revendiquait ainsi la tenue de
procès unilingues qui se dérouleraient dans la langue officielle
choisie par le justiciable. La mise en œuvre de la politique linguis-
tique passait aussi par une magistrature suffisamment bilingue pour
assurer la tenue de procès en français. C’est ainsi que la SANB
dénonçait la désignation de juges unilingues anglophones dans des
districts judiciaires à forte concentration acadienne et exigeait que
le gouvernement lui prouve « que le bilinguisme n’était pas seule-
ment une “parure” » (LeBlanc, 1980b).
98 Patrick-Michel Noël

La SANB revendiquait par ailleurs la traduction en français des


règlements de la province et de la Cour suprême du Canada qui
donnerait aux « avocats francophones et par ricochet à leur clientèle
francophone des moyens leur permettant de fonctionner efficace-
ment et sans frais additionnels de leur part dans toutes les procédures
judiciaires » (Snow, 1979b). Elle estimait que la « négligence du
gouvernement à fournir une version française des règlements provin-
ciaux dans l’espace d’une décennie [dénotait] bien le manque de
sérieux des divers ministères et en particulier le ministère de la
Justice à mettre en pratique l’esprit de la loi sur les langues offi-
cielles » (SANB, 1979 : 10). Ces revendications dans le domaine de
la justice révèlent l’étendue de l’écart entre le discours et la réalité
du régime linguistique néobrunswickois.
Les rapports du Comité sur l’intégration des deux langues offi-
cielles à la pratique du droit (1981), du Groupe d’étude sur les
langues officielles (Bastarache, 1982) et du Comité consultatif sur les
langues officielles au Nouveau-Brunswick (1986) présentent des
recommandations pour la mise en place du bilinguisme judiciaire
qui serviront d’arguments d’autorité à la SANB. Les rapports du
Comité sur l’intégration des deux langues officielles à la pratique du
droit et du Groupe d’étude sur les langues officielles recommandent
que le système judiciaire ait pour fondement l’égalité des deux
langues officielles. Pour y donner suite, le ministère de la Justice
devait procéder à une restructuration administrative qui passait par
l’instauration d’une certaine dualité dans son appareil, par la délimi-
tation de nouveaux districts pour l’administration de la justice et par
la désignation de postes bilingues. Par ailleurs, le rapport du Comité
consultatif déclare, d’une part, que les services doivent être accessi-
bles dans les deux langues officielles pour les bureaux d’enregistrement,
les tribunaux, les commissions et les conseillers juridiques et, d’autre
part, que le conseiller juridique qui est seul assigné à une région
bilingue doit être bilingue dès sa nomination (M. Thériault, 1987-
1988 : 82). Dans un mémoire, qui s’appuie sur ces deux rapports, la
SANB revendique l’établissement de « mécanismes qui permettront
aux citoyens francophones de bénéficier de tous les services judi-
ciaires dans leur langue, directement, au même titre que les citoyens
anglophones » (SANB, 1986 : 34).
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 99

Les municipalités : le nœud du problème linguistique

Étant des créations de l’État provincial, les municipalités sont


soumises à la politique linguistique. Or, l’article 11 de la LLO
permettait à « tout conseil municipal » de choisir la ou les langues
qui seront employées « dans toute délibération ou à toute réunion
du conseil ». En fait, le gouvernement leur donnait le pouvoir de
décider de leur propre politique linguistique, diminuant ainsi consi-
dérablement la portée du bilinguisme, car les municipalités
constituent « le palier de gouvernement qui est le plus en contact
avec la population au jour le jour » (SANB, s.d.). Il ne faudrait guère
s’étonner que « the limited extent of bilingualism in municipal
government is often cited by Acadian nationalists as one of the
shortcomings of the […] provincial language policy » (Gill, 1980 :
64). La SANB demanda instamment que les municipalités soient
tenues d’offrir à leurs citoyens des services dans les deux langues
officielles et que l’article 11 soit modifié en vue de les contraindre
–  et non que de les encourager  – à le faire.
À la veille des élections provinciales de 1978, la SANB rédige
un questionnaire à l’intention des quatre partis politiques –  conser-
vateur, libéral, néodémocrate, acadien – qui, par la dérision, montre
que la politique linguistique ne respecte pas les droits des Acadiens
à recevoir des services dans leur langue. Elle leur demande, par
exemple, s’ils sont « d’avis qu’il incombe au gouvernement provin-
cial d’intervenir à ce niveau [municipal] d’administration publique ?
Si oui, quelles mesures êtes-vous prêt à prendre et dans quels
délais ? » (SANB, 1978 : 2). Le Parti conservateur (1978) lui répondit
que les « administrations municipales sont avant tout responsables
aux électeurs de leur municipalité, [mais qu’il était] cependant
disposé à [les aider] à fournir des services en langue française en
autant que celles-ci feront des demandes auprès de la province ».
Le gouvernement avait mis sur pied en 1976 un programme d’aide
financière aux municipalités à cet égard, mais la SANB estimait que
ce programme « si généreux qu’il soit, ne répond[ait] pas entière-
ment au problème ». Elle faisait part au gouvernement que certaines
municipalités détournaient les fonds qu’elles recevaient, comme à
Fredericton où ils étaient « utilisés non pas pour améliorer les
100 Patrick-Michel Noël

services en français à la population francophone […] mais plutôt


pour développer le côté touristique » (SANB, 1979 : 10-11). Le
rapport Bastarache-Poirier viendra confirmer l’inefficacité de ce
programme en déclarant que ce furent les municipalités franco-
phones qui s’en prévalurent le plus et que la participation des
municipalités anglophones fut presque nulle. Le rapport recomman-
dait que dans toutes les cités et municipalités constituées du
Nouveau-Brunswick « où la communauté linguistique officielle la
moins nombreuse atteint 20 % de la population » (Bastarache, 1982 :
464) le bilinguisme institutionnel devait être adopté.
La SANB soutenait que le « gouvernement provincial a le devoir
[…] d’imposer des normes aux municipalités afin que le statut de
l’égalité linguistique reconnu [dans la LLO] soit visible à l’échelle
municipale, où la participation des citoyens est certainement la plus
forte ». La question des municipalités révélait la faible portée de la
disposition fondamentale de la politique linguistique : la SANB
demandait une révision de la LLO qui « est la source des injustices
que les francophones subissent au niveau des municipalités ». Elle
va même jusqu’à soutenir « que la loi en n’imposant pas son appli-
cation aux municipalités […] perpétue les injustices qu’elle a
voulues [sic] éliminer [et constitue] une atteinte au processus démo-
cratique, ne permettant pas aux unilingues français de participer
pleinement au pouvoir municipal provincial » (Bourdages et Carron,
1978). Une telle situation peut entraîner de graves conséquences
pour le développement d’une communauté linguistique minoritaire,
car les municipalités, en étant appelées à réglementer beaucoup
d’aspects de la vie civile, affectent par leurs décisions le bien
commun.

* * *

Depuis le tournant des années 1970, la question linguistique


est un enjeu politique majeur sur lequel le N.-B. intervient par le
truchement d’un dispositif législatif et juridico-constitutionnel. Cette
période coïncide avec l’élection du gouvernement Hatfield et avec
l’émergence d’un néonationalisme acadien dont la SANB a été un
important agent. Cette dernière prit position par rapport à la poli-
Politique linguistique provinciale et groupe de pression : le cas de la SANB 101

tique linguistique au moyen d’une pratique revendicatrice dont


l’analyse dans quatre domaines d’application révèle comment la
prise de parole citoyenne participe à son inflexion. Légiférer en
matière linguistique est ainsi un processus qui ne peut être compris
que s’il est appréhendé dans une dialectique entre l’État et la société
civile, médiatisée, dialectique notamment par les groupes de pres-
sion. En faisant pression auprès du gouvernement, la SANB tentait
de réduire l’écart entre le discours et la réalité du régime linguistique
néobrunswickois en se servant des ressources performatives de
l’énonciation revendicatrice pour faire passer le gouvernement de
la parole aux actes. La revendication, au cœur des stratégies de
responsabilisation, est une pratique discursive (Austin, 1970) – un
dire qui fait – par laquelle la communauté acadienne, en investissant
l’espace public, s’est conscientisée et politisée en vue de se faire
reconnaître et obtenir des droits. En canalisant la parole citoyenne
acadienne, la SANB renforce ce qui détermine, en dernière instance,
l’efficacité de la politique linguistique provinciale : la volonté
gouvernementale de l’appliquer. Conclure ce texte, c’est aussi souli-
gner ses limites dont la plus importante concerne les sources
exploitées. Le choix du fonds d’archives de la SANB, dont la plupart
des documents étaient des lettres adressées au gouvernement, rend
difficilement compte des autres stratégies par lesquelles ce groupe
de pression a investi l’espace public en vue d’infléchir la politique
linguistique, notamment les manifestations publiques et le lobbying.
L’emploi de méthodes en histoire orale ainsi que la consultation
systématique de la presse de la période et des archives du gouver-
nement Hatfield auraient été pertinents pour rendre compte de ces
autres stratégies et des canaux de diffusion par lesquels la SANB
entrait effectivement en contact avec le Parti conservateur. Il serait
également pertinent d’examiner la pratique revendicatrice de la
SANB dans d’autres secteurs d’application de la politique linguis-
tique, notamment la culture et la santé. Si ces deux secteurs ont
fait l’objet de peu de revendications de la part de la SANB durant
le régime de Hatfield, ils sont devenus à partir de la fin des années
1980 et surtout à partir des années 1990 des dossiers prioritaires
du groupe de pression. L’analyse du rôle joué par la SANB dans
l’enchâssement dans la Constitution du Canada des principes de la
Loi 88 en 1993, lors de la rencontre constitutionnelle de Charlot-
102 Patrick-Michel Noël

tetown, permettra également d’améliorer notre compréhension de


la tension dialectique entre l’État et la société civile au cœur de la
législation en matière linguistique. Ayant soulevé certaines limites
et faiblesses de notre étude, relisons, en guise de réconfort, ces
quelques lignes écrites naguère par un grand antiquisant et philo-
sophe de l’histoire :
L’histoire est un combat de l’esprit, une aventure et, comme toutes les
équipées humaines, ne connaît jamais que des succès partiels, tout rela-
tifs, hors de proportion avec l’ambition initiale ; comme toute bagarre
engagée avec les profondeurs déroutantes de l’être, l’homme en revient
avec un sentiment aigu de ses limites, de sa faiblesse, de son humilité
(Marrou, 1975 : 52).
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Le commissariat aux langues
officielles : un acteur
institutionnel au cœur
de l’administration publique
fédérale (1969-2006)

Sabrina Dumoulin, étudiante à la maîtrise


Département d’histoire
Université Laval

En faisant état du parcours et de l’historique de l’appareil


administratif canadien, il est facile d’observer que, les francophones
ont été pendant longtemps, fortement sous-représentés et le bilin-
guisme est demeuré jusqu’à récemment un concept totalement
ignoré au sein des services publics fédéraux. En 1964 par exemple,
les francophones étaient sous-représentés au sein de 20 des
25  départements et agences importants à l’intérieur des services
publics canadiens et ne comptaient que pour 10,4  % des hauts-
salariés de la fonction publique fédérale (Reid, 1993 : 179). Il semble
toutefois qu’avec la montée du nationalisme québécois, il devenait
urgent d’intégrer rapidement et efficacement la notion de bilin-
guisme au sein de l’appareil d’État fédéral.
C’est ainsi que le 6 avril 1966, le gouvernement de Lester
B. Pearson adoptait la première politique générale sur la langue de
travail en attendant les recommandations de la Commission royale
d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission BB).
108 Sabrina Dumoulin

Instituée en juillet 1963, la Commission devait définir « what steps


should be taken to develop the Canadian confederation on the basis
of an equal partnership between the two founding races » (Esman,
1982 : 233). Dans son rapport rendu public à la fin des années
1960, la Commission émit de nombreuses recommandations dont
la première et la plus fondamentale se lisait comme suit : « Nous
recommandons que l’anglais et le français soient formellement
déclarés langues officielles du Parlement du Canada, des tribunaux
fédéraux, du gouvernement fédéral et de l’administration fédérale »
(Commission, 1967-1970 : 153). Si la question linguistique constitua
l’une des grandes priorités du gouvernement de Pierre Elliott
Trudeau, élu en avril 1968, il n’en demeure pas moins qu’une
majeure partie des recommandations émises par la Commission BB
–  dont celles concernant les unités francophones et les districts
bilingues semblaient pourtant prometteuses et efficaces – furent
rejetées du revers de la main.
Il y eut tout de même certaines recommandations qui trouvè-
rent écho à la suite de la publication du rapport de la Commission.
C’est ainsi que le 1er avril 1970 fut créé le poste de commissaire
aux langues officielles dont l’un des rôles fondamentaux est « de
surveiller et d’évaluer [ses] propres agents et [ses] propres actions »
(Christin et Will, 2000 : 7). À la lumière de l’évolution du poste de
commissaire, et de l’organisme qu’il dirige, il est par ailleurs possible
de comprendre un peu mieux la mise en œuvre concrète et réelle
du programme de bilinguisme officiel au sein de l’appareil admi-
nistratif fédéral.
Cet article analysera le rôle joué par le commissaire aux
langues officielles en tant qu’acteur institutionnel au cœur de l’ad-
ministration publique fédérale, en considérant particulièrement
différents agents et employés qui œuvrent au sein des divers dépar-
tements et agences. À travers l’historiographie et l’étude de l’article
« Office of the Federal Commissioner of Official Languages of
Canada : The Idea, Image and Reality » (1980) et d’un article de
Michael MacMillan paru en 2006, on remarque que les contribu-
tions et la place revenant au commissaire des langues officielles
furent considérées de diverses manières. Alors que MacMillan consi-
dère que « the office is of considerable substantive significance »
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 109

(p. 162), l’article de 1980 présente le commissaire comme étant


une autorité faible et peu indépendante. Il semble, pour notre part,
qu’il soit possible d’examiner l’importance et les contributions du
commissaire à l’aide de deux perspectives. D’abord, d’un angle de
vue purement administratif et législatif, l’influence et les contribu-
tions du commissaire semblent avoir été amenuisées par certaines
lacunes ayant entravé le bon fonctionnement de l’organisme. Dans
une perspective plus symbolique toutefois, son rôle de protecteur
du citoyen accorde au commissaire une importance capitale vis-à-
vis des Canadiens et des Canadiennes.
Cet article cernera d’abord les fonctions du commissaire et la
façon dont celles-ci s’intègrent à la culture administrative cana-
dienne. Suivra une brève analyse des structures internes et des
composantes législatives qui encadrent et définissent le Commissa-
riat et qui, ultimement, déterminent la marge de manœuvre pour
atteindre ses nombreux objectifs. Enfin, quelques remarques seront
formulées concernant les contributions réelles de l’organisme. Avant
d’aller plus loin toutefois, il est nécessaire de dire quelques mots
au sujet de la création du Commissariat et de son évolution au fil
des ans1.

La Commission BB et la naissance du Commissariat

En retraçant l’histoire du Commissariat, on constate d’abord


que l’organisme est issu de la Commission BB. En effet, dans son
dernier rapport il est dit : « que le gouverneur général en conseil
désigne un Commissaire général aux langues officielles chargé de
veiller au respect du statut du français et de l’anglais au Canada »
(Commission, 1967-1970 : 156). Par ailleurs, deux pages entières
comprises dans le premier livre du rapport final traitent explicite-
ment du commissaire, de ses fonctions, de ses diverses attributions
ainsi que de détails concernant son mandat. En ce sens, le rapport
stipule que :

1. Bien qu’un texte retrace déjà l’historique du Commissariat aux langues officielles
(Héroux, 1990), cette rétrospective ne traite que les années 1970 à 1989. Il nous
semble donc nécessaire de revoir brièvement le parcours de l’organisme en
considérant en plus les années 1989 à 2006.
110 Sabrina Dumoulin

Le commissaire général aux langues officielles jouera un double rôle. Il


sera d’abord la conscience agissante et, en somme, le protecteur du
public canadien en matière de langues officielles. [Il] agira en outre
comme critique de l’application de la loi fédérale sur les langues offi-
cielles. [et] pourra aussi, provisoirement2 agir en qualité de conseiller du
gouverneur en conseil, jusqu’au moment de l’établissement d’un premier
ensemble de districts bilingues au Canada (Commission, 1967-1970 :
146-147).
Après lecture du premier rapport de la Commission, paru en
1967, il va de soi que la Loi sur les langues officielles devait être
promulguée avant l’entrée en fonction du commissaire. Si la Loi
constitue l’assise sur laquelle repose l’ensemble du travail du
commissaire et de son équipe, c’est également cette loi qui encadre
et définit l’organisme et son chef. Ainsi, la Loi sur les langues offi-
cielles fut adoptée en juillet 19693 ; dès lors, l’entrée en fonction du
premier commissaire devenait possible. Grâce à la fondation du
CLO, le gouvernement Trudeau renforçait par ailleurs l’unité natio-
nale et affaiblissait le mouvement séparatiste québécois. En effet,
« the very fact that the Government showed enough enthusiasm to
bring this Office into being [had] tremendous symbolic value in
convincing the French Canadians how much they bother[ed] about
their linguistic rights » (Office of the Federal Commission…, 1980 :
261-262). C’est ainsi que le 1er avril 1970, Keith Spicer se hissait à
la tête du tout nouveau CLO pour un mandat de sept ans.

Les septennats au fil du temps

Le premier commissaire aux langues officielles, Keith Spicer,


était un Torontois anglophone de 36 ans au moment de sa nomi-
nation, « rompu à la langue de Molière et féru du Québec
francophone et de la culture française » (Héroux, 1990 : 2). Son
mandat débuta lentement, car non seulement fallait-il doter
­l’ensemble des postes du Commissariat, mais encore fallait-il faire

2. On notera que le terme « provisoirement » n’aura jamais de réelle implication


considérant que le programme des districts bilingues s’essoufflera dès la publication
du rapport final, et ce, jusqu’à son abandon complet en mai 1976.
3. Elle sera modifiée en 1988.
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 111

connaître ­l’organisme qui était alors peu sollicité par les Canadiens.
Il n’en demeure pas moins que ce lent processus de mise en place
permit à Spicer de « [réfléchir] et [de] définir son rôle ainsi que la
portée de la Loi » (Héroux, 1990 : 2). Par ailleurs, s’il est possible
de nommer parmi les objectifs de Spicer ceux de traquer les infrac-
tions à la Loi, de renforcer la dualité linguistique au sein de
l’appareil gouvernemental, de mettre l’accent sur la formation des
fonctionnaires de l’État et, du coup, sur la langue de travail, il reste
que son leitmotiv demeura l’importance de la communication. Ainsi,
outre la diffusion de trousses d’information, la prononciation de
discours et le lancement d’initiatives promotionnelles et publi­
citaires, Spicer voulut « aider les cultures à se comprendre en
permettant un dialogue entre les jeunes »4. Lors de son entrée en
poste, il n’étudia toutefois aucunement les questions du « recrute-
ment et [de la] promotion au sein de l’appareil fédéral au sujet
[desquels] la Commission d’enquête avait formulé 41 recommanda-
tions [ni la question du] bilinguisme de la Capitale fédérale auquel
la Commission avait consacré 17 recommandations » (Héroux,
1990 : 3). Notons par ailleurs que le commissaire et son équipe
connurent une période creuse en 1975, en raison, entre autres, de
l’impasse du programme des districts bilingues, du peu d’efforts
manifestés par le gouvernement et du manque d’influence du
Commissariat lors des médiations portant sur la crise du français
chez les contrôleurs aériens (Héroux, 1990 : 5-6).
Lorsque Keith Spicer passa le flambeau à Maxwell Yalden en
1977, le CLO était néanmoins un organisme bien établi, comptant
quelque 85  employés et bénéficiant d’un budget annuel de près 4
millions de dollars (Héroux, 1990 : 7). Malgré cela le nouveau
commissaire, un Torontois anglophone « à l’aise avec le français »
(Héroux, 1990 : 8), connut son lot de difficultés. Outre la situation
sociale et politique agitée coïncidant avec son mandat –  premier
référendum au Québec, rapatriement de la Constitution et enchâs-
sement de la Charte des droits et libertés –, l’interrègne de quelques
mois précédant son arrivée engendra un climat morose au sein de

4. Commissariat aux langues officielles du Canada (2001), http://www.ocol-clo.gc.ca


(consulté le 9 août 2007).
112 Sabrina Dumoulin

l’organisme (Héroux, 1990 : 8) et suscita de nombreux départs.


Certains secteurs, tels les Études spéciales et le Secrétariat, furent
abolis, ce qui amena Yalden à apporter d’importantes modifications
au sein de l’agence : une vaste campagne de recrutement fut lancée
et de nouvelles directions furent créées. Au-delà de ces embûches,
toutefois, le commissariat devint plus accessible grâce à de nouveaux
bureaux régionaux –  Moncton, Winnipeg, Montréal, Sudbury et
Edmonton  – et Yalden poursuivit les activités promotionnelles de
son prédécesseur avec, entre autres, la parution de la revue Langue
et société. Profitant de toutes les tribunes, s’adressant aux parlemen-
taires et faisant la tournée des hauts fonctionnaires, le commissaire
soumit ses recommandations quant à la modification de la Loi,
améliora le programme d’information du Commissariat et vérifia, tel
que le mentionne Maurice Héroux (1990 : 14), « à peu près tout
l’appareil fédéral ».
Puis, en 1984, D’Iberville Fortier fut nommé au poste de
commissaire. Ce Franco-Québécois, un diplomate de carrière,
exprima, dès son arrivée à la tête de l’organisme, sa crainte quant
à la sécurité du français au Canada. Il poursuivit d’abord certaines
actions entreprises sous les précédents mandats : il maintint ouvertes
les voies de communication avec le Commissariat, effectua des
sondages d’opinion et fit faire des études, poursuivit la publication
de la revue Langue et société, créa des bandes vidéo, des agendas
scolaires, etc. Les deux grandes réussites du septennat de Fortier
demeurent toutefois le secours aux minorités linguistiques de même
que le remaniement et la mise en œuvre de la nouvelle Loi sur les
langues officielles5. Par ailleurs, Fortier contribua à élargir le CLO
en créant d’abord la Direction des opérations régionales servant à
soutenir davantage les divers bureaux régionaux, puis en engageant
des agents de liaison pour certaines régions. Fortier fut tout au long
de son mandat un commissaire audacieux et frondeur allant jusqu’à
menacer de démissionner en 1989 face à la lenteur du gouverne-
ment à mettre en œuvre la nouvelle Loi sur les langues officielles5.
Par ailleurs, il légua à son successeur un Commissariat fort de
168 employés jouissant d’un budget annuel dépassant les 12 millions
de dollars6.
5. Commissariat aux langues officielles du Canada (2001), http://www.ocol-clo.gc.ca
(consulté le 9 août 2007).
6. Données pour l’année 1989 (Héroux, 1990 : 43).
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 113

Lorsque Victor Goldbloom se hissa à la tête du CLO en 1991,


ses priorités étaient claires. L’Anglo-Québécois originaire de
Montréal désirait, en tout premier lieu, contribuer au rapprochement
des deux communautés de langues officielles puisque, selon lui,
« toute croissance se fait mieux quand le climat est favorable »7. Afin
d’y parvenir, il parcourut l’ensemble du pays, communiquant ainsi
avec les médias et les différents représentants des groupes minori-
taires. Il porta également une attention particulière aux prestations
de services sociaux, de santé et d’éducation destinés à ces mêmes
communautés. Comme tous ses prédécesseurs, Goldbloom dut
surmonter de nombreux obstacles. Outre les importantes compres-
sions budgétaires qui affectèrent l’ensemble de l’administration
fédérale, il fallut composer avec de nouveaux défis dont l’arrivée
des nouvelles technologies de communications et les nombreuses
transformations relatives aux prestations de services, certaines
passant du fédéral au provincial ou au secteur privé.
La cinquième commissaire, Dyane Adam, est entrée en poste
en août 1999. Dès son arrivée, cette Franco-Ontarienne redéfinit le
rôle de commissaire, y ajoutant celui d’éducatrice et d’agente de
changement. Elle poursuivit des buts précis pour ce qui est des
prestations de services, de la langue de travail, du développement
des communautés minoritaires et de l’appropriation de l’Internet,
mais ses priorités absolues étaient, d’une part, la dualité linguistique
et, de l’autre, le repositionnement de la question linguistique au
cœur du discours gouvernemental. Dyane Adam céda son poste le
17 octobre 2006 à l’auteur, journaliste et conférencier, Graham
Fraser.
L’historique du CLO nous permet de prendre conscience de
l’envergure du travail accompli par les différents commissaires.
Toutefois qu’en est-il des fonctions qui leur étaient réellement impu-
tées ?

7. Commissariat aux langues officielles du Canada (2001), http://www.ocol-clo.gc.ca


(consulté le 9 août 2007).
114 Sabrina Dumoulin

Les fonctions du CLO : partie intégrante de la culture


administrative canadienne

En premier lieu, regardons la culture administrative canadienne


en général ce qui nous permettra de voir comment les fonctions
attribuées au commissaire et à son équipe s’y intègrent.
Si par culture administrative on entend, entre autres, les atti-
tudes à adopter vis-à-vis du travail, la culture administrative de
l’appareil gouvernemental canadien doit donc se définir comme
l’ensemble des attitudes et des comportements à adopter vis-à-vis
du bon fonctionnement des services publics et de l’application des
lois. Cette culture bureaucratique8 se développa bien sûr parallèle-
ment à l’évolution de l’État canadien et fut influencée par la culture
organisationnelle de nombreux départements et agences, sous-
unités, groupes de pression ou de travail, etc. (Dwivedi et Gow,
1999 : 34).
La haute-fonction publique canadienne repose sur le système
de Whitehall. On y valorise la loyauté envers le gouvernement en
place, l’honnêteté, l’intégrité, la fidélité envers les principes d’égalité
et d’impartialité, le professionnalisme et le respect (Dwivedi et Gow,
1999 : 67). La culture administrative canadienne repose plus spéci-
fiquement sur des valeurs politiques précises, à savoir : le mérite, la
neutralité, l’anonymat, la discrétion et la responsabilité (Dwivedi et
Gow, 1999 : 67), cette dernière étant particulièrement importante.
En effet, s’assurer la responsabilité des employés de l’administration
fédérale peut garantir l’atteinte des objectifs nationaux « with a
greatest possible degree of efficiency, effectiveness, probity and
prudence » (Dwivedi et Gow, 1999 : 75).
Afin de s’assurer que les valeurs comprises au sein de la culture
bureaucratique canadienne soient respectées et appliquées, la
présence d’agences et d’organismes de surveillance est primordiale.
Certaines de ces agences sont connues de la population canadienne,
tels le Conseil privé, le Conseil du Trésor ou, avec un mandat plus

8. Nous considérons ici la culture bureaucratique et la culture administrative comme


étant synonymes. D’autres auteurs en ont fait autant dont Tessier et Tellier (1991)
de même que Baudoux (2005).
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 115

spécifique, la Commission sur les relations de travail dans la fonc-


tion publique, le Bureau du vérificateur général, la Commission
canadienne des droits de la personne et le CLO (Dwivedi et Gow,
1999 : 82-83).

Les fonctions principales revenant au commissaire et à son équipe

Parmi les missions endossées par le commissaire aux langues


officielles, la première et la plus importante demeure celle de
protéger le citoyen contre certaines actions administratives ou contre
des décisions gouvernementales qui brimeraient leurs droits en
matière linguistique. Ce pouvoir attribué au commissaire s’inscrit
bien évidemment à l’intérieur de la Loi sur les langues officielles et,
de ce fait, ce dernier se doit de traiter les plaintes recevables. Pour
ce faire, le commissaire peut mener des enquêtes et sommer un
assigné à comparaître, ou formuler diverses recommandations dans
le but d’éviter la répétition de l’entrave linguistique ou d’améliorer
les services offerts au public. Afin de mener à bien sa mission, un
protecteur du citoyen devrait être indépendant face au gouverne-
ment en place, ce qui n’est pas totalement le cas du commissaire
aux langues officielles du Canada, tel que nous le verrons
ci-dessous.
Le deuxième rôle qui incombe au commissaire est celui de
vérificateur linguistique du gouvernement et de l’ensemble de l’ad-
ministration fédérale (MacMillan, 2006 : 167). Ainsi, il a le pouvoir
de mener des études spéciales au sein de l’appareil d’État fédéral
et d’enquêter sur le bon usage des langues officielles dans les tribu-
naux, les services publics et les institutions fédérales proclamées
bilingues. Il peut également vérifier l’utilisation de l’anglais et du
français sur les sites Internet du gouvernement, tout comme il se
doit d’assurer la promotion et l’avancement de ces deux langues tel
que stipulé en section VII de la Loi sur les langues officielles
(MacMillan, 2006 : 167). Par ailleurs, il est important de noter que
si le commissaire a le pouvoir de sommer l’administration fédérale
de lui divulguer des informations précises, il est dans l’impossibilité
d’obliger cette dernière à se rétracter et à apporter des corrections.
En fait, les seules armes du commissaire sont la publicité et l’appui
116 Sabrina Dumoulin

parlementaire (Dwivedi et Gow, 1999 : 83), ce qui nous permet de


comprendre en partie pourquoi les commissaires aux langues offi-
cielles attribuèrent à la promotion et à la publicité une très grande
importance. Par ailleurs, il est impossible pour le commissaire d’agir
auprès des gouvernements provinciaux, territoriaux ou municipaux
(Adam, 2004 : 48).
Une dernière mission assignée au commissaire est de conseiller
le gouvernement en matière linguistique, et ce, par l’entremise de
ses rapports annuels et de ses interventions lors de procès
(MacMillan, 2006 : 171). Pour certains, ce rôle est perçu comme
étant inutile, car les différents gouvernements ont rarement suivi les
recommandations des commissaires (MacMillan, 2006 : 171).
D’autres encore le considèrent incompatible avec les fonctions de
protecteur du citoyen et de vérificateur (Office of the Federal
Commissioner…, 1980 : 261). En revanche, pour Dyane Adam, le
triple rôle attribué au poste de commissaire « a toujours provoqué
des tensions créatrices au sein du Commissariat » (Adam, 2004 :
50).
En définitive, de par ses fonctions et ses objectifs, le CLO
répond bel et bien aux prescriptions de la culture administrative du
pays puisqu’il s’assure que le public canadien reçoive toujours des
services dans la langue de son choix. En raison de ceci, O. P.
Dwivedi et James Iain Gow (1999 : 95) considèrent la création du
CLO parmi les moments-clés ayant contribué à l’élaboration de l’État
administratif canadien tel qu’on le connaît aujourd’hui. Mais le CLO
est-il en mesure de remplir l’ensemble de ses fonctions ? Pour déter-
miner ce qui est mis à la disposition du Commissariat pour ce faire,
voyons maintenant ses structures internes et la législation qui le
concerne.

Structures internes et législation

Le CLO est un organe institutionnel complexe et vaste comp-


tant quelque 164 employés et dont le budget annuel dépasse les
18 millions de dollars. Le tableau des besoins en ressources par
direction générale du rapport sur le rendement paru le 31 mars
2006 indique que le secteur Assurance de la conformité – qui
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 117

comprend Enquêtes et Mesure de rendement et vérification – a coûté


à lui seul, en 2005-2006, près de 5 millions de dollars. Par ailleurs,
considérant la grande importance accordée par les commissaires au
domaine promotionnel et publicitaire, il est facile de comprendre
que le secteur Politiques et communications, qui encadre aussi cinq
bureaux régionaux, nécessite des ressources financières frôlant les
7  millions de dollars par année.

tableau 1
organigramme du commissariat

Source : Rapport sur le rendement, 31 mars 2006.


118 Sabrina Dumoulin

TABLEAU 2
Besoin en ressources financières du commissariat

2005-2006
Direction générale Total en milliers de dollars

Source : Rapport sur le rendement, 31 mars 2006.

Le reste des employés du CLO sont répartis au sein de trois


autres départements : les Services corporatifs – ressources humaines,
administration, finances, etc.  – dont le montant réel des dépenses
s’élève à plus de 5 millions et demi, ainsi que les Affaires juridiques
et le Cabinet du commissaire. L’ensemble du CLO est sous la
responsabilité du commissaire qui, lui, répond directement au Parle-
ment du Canada.
Outre les composantes structurelles du CLO, les textes de loi
sont tout aussi essentiels au fonctionnement de l’organisme tel que
le stipule Paul G. Thomas (2003 : 297), la Loi sur les langues offi-
cielles contient des dispositions concernant la nomination et la
possible révocation du commissaire, la nature de son mandat, son
pouvoir de dépenser et de recruter du personnel et les normes de
conduite que le commissaire doit respecter. Il ajoute par ailleurs
que ces dispositions déterminent la nature des interactions entre les
hauts-fonctionnaires politiques et administratifs, le Parlement et les
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 119

fonctionnaires parlementaires. Considérons donc ces diverses dispo-


sitions en consultant d’abord la première Loi sur les langues
officielles.
Dès la rédaction du texte de loi de 1969, on accorda une très
grande importance au CLO en consacrant 14 articles sur les 39
qu’elle contenait à l’organisme et à son chef. Afin de se protéger
contre des choix discrétionnaires, l’article 19(2) prévoyait que le
commissaire aux langues officielles devait être nommé « après
approbation de la nomination par résolution du Sénat et de la
Chambre des communes » tandis que l’article 19(3) stipulait que le
pouvoir de révocation du commissaire en place appartenait au
« gouverneur en conseil sur adresse du Sénat et de la Chambre des
communes ».
Des mécanismes de protection contre une ingérence politique
étaient aussi prévus par la Loi de 1969. D’une part, le mandat du
commissaire était de sept ans, donc plus long que celui d’un simple
gouvernement (art. 19(3)). D’autre part, le salaire d’un commissaire
était le même que celui d’un juge de la Cour fédérale (art. 20(2)).
Toutefois, cet article de la Loi de 1969 n’était pas équitable puisque
le statut et le pouvoir du commissaire étaient de même nature que
ceux d’un simple administrateur général de ministère (art. 20(1)) ce
qui, selon Michael MacMillan (2006 : 164), pouvait sérieusement
affecter ses relations avec certains chefs de départements qui
­n’accepteraient jamais de se faire reprocher d’esquiver leurs respon-
sabilités linguistiques. ­L’article 24 de la Loi de 1969 pouvait aussi
nuire au travail du commissaire puisqu’il était dit que celui-ci
pouvait « accomplir ou entreprendre les autres tâches ou activités
connexes que [pouvait] autoriser le gouverneur en conseil » (Office
of the Federal Commission…, 1980 : 252).
Pour ce qui est de l’autonomie du commissaire sur le plan des
finances et des ressources humaines, il ne jouissait pas non plus
d’une totale indépendance, ce qui aurait été pourtant logique pour
le dirigeant d’une agence créée en partie afin de vérifier le gouver-
nement et l’administration fédérale (Thomas, 2003 : 302). Ainsi,
l’article 22 de la Loi de 1969 contraignait le commissaire à se
soumettre à l’approbation du Conseil du Trésor lorsque venait le
temps d’engager du personnel et de fixer le salaire des employés.
120 Sabrina Dumoulin

La Loi sur les langues officielles fut modifiée en 1988. Si le


nombre total d’articles se rapportant à l’organisme fut porté à 24,
les principales dispositions demeurèrent inchangées, malgré la
présence de certains illogismes. Les dispositions concernant la nomi-
nation et la révocation du commissaire demeurèrent les mêmes. Son
salaire fut maintenu, son rang et ses pouvoirs demeurant équivalents
à ceux d’un administrateur général de ministère (art. 50(1)). Si ces
dispositions étaient inéquitables en 1969, elles le sont d’autant plus
aujourd’hui alors que le commissaire préside un organisme comp-
tant quelque 164 employés et dont le budget annuel frôle les
18  millions de dollars (MacMillan, 2006 : 165). Et, tout comme la
Loi de 1969, celle de 1988 stipule que le commissaire est tenu de
« se livrer à toute activité connexe autorisée par le gouverneur en
conseil » (art. 55).
Pour ce qui est des finances et des ressources humaines, le
commissaire demeura assujetti au Conseil du Trésor, son autonomie
financière et le recrutement de personnel et d’experts dépendant
des recommandations émises par cet organisme (art. 54 et 52). Cette
disposition de la Loi ne peut que diminuer l’influence et l’indépen-
dance réelles du commissaire dans la mesure où il doit demander
l’approbation en ce qui a trait à ses besoins financiers et humains
à une institution à qui il peut demander de rendre des comptes
pour ce qui est de son respect de la Loi sur les langues officielles
(art. 63(1-b)). Cette sujétion du commissaire souleva de nombreux
questionnements parmi les analystes qui se sont penchés sur le
CLO.
Enfin, comme toute autre ressource publique, le CLO est soumis
à une surveillance de ses activités par l’entremise de ses rapports
annuels déposés devant le Parlement (art. 66). Il en était de même
pour le commissaire soumis à l’article 34(1) de la Loi de 1969. Paul
G. Thomas (2003 : 309) mentionne que les rapports des commissaires
sont lus avec grand intérêt par le Parlement, contrairement aux
rapports des autres agences et organismes parle­mentaires.
En somme, le CLO possède une organisation de taille et
dispose d’un budget annuel considérable. On peut ainsi s’attendre
à ce que l’organisme soit en mesure de mener à bien ses diverses
missions et de contribuer réellement à l’implantation, à la poursuite
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 121

et à l’amélioration du programme de bilinguisme officiel. Mais, en


considérant le manque d’indépendance résultant des textes de loi,
peut-on parler réellement d’influence concrète ou est-on en présence
de coups d’épée dans l’eau de la part du commissaire et de son
équipe ?

Les contributions du Commissariat

L’ensemble des contributions d’un organisme tel le CLO


demeure un bon indicateur de son importance et de sa place au
sein de l’appareil administratif de l’État fédéral. Il semble que les
résultats de ses actions varient non seulement selon les fonctions
exercées par les commissaires, mais aussi selon le moment où elles
se déroulent. Ainsi, l’enchâssement de la Charte des droits et libertés
dans la Constitution canadienne a contribué à changer la donne
quant aux résultats obtenus par le CLO. Le commissaire Yalden, qui
rappelait en 1982 « que [les] garanties linguistiques [étaient] encore
loin de la perfection et [allaient] exiger un changement de mentalité
chez les Canadiens et plus de tolérance que par le passé » (Héroux,
1990 : 13), voyait d’un bon œil cette consécration de l’égalité des
deux langues officielles permettant d’accroître considérablement
l’envergure des interventions légales des commissaires (MacMillan,
2006 : 171).
Avant 1982 toutefois, l’influence réelle du CLO et de son
commissaire semblait moins significative, et ce, à bien des égards.
Selon l’article sur le rôle du commissaire publié en 1980, le commis-
saire n’avait pas encore accompli quoi que ce soit qui serait digne
de mention, et le gouvernement n’avait jamais donné suite à un
grand nombre de ses suggestions (Office of the Federal Commis-
sioner…, 1980 : 261)9. Dans cet ordre d’idées, le dossier sur la
langue du travail peut nous servir d’exemple. Dès la nomination du
premier commissaire, Keith Spicer, cette question était une priorité
pour le CLO, mais au fil du temps, l’organisme et son commissaire

9. Parmi ces suggestions figure celle de placer le CLO sous le contrôle direct du
Parlement afin de mieux refléter l’indépendance et le statut de l’organisme (Office
of the Federal Commissioner…, 1980 : 261).
122 Sabrina Dumoulin

perdirent espoir de voir leurs suggestions devenir réalité (Héroux,


1990 : 5).
En cherchant à expliquer ce manque d’efficacité, on jeta le
blâme sur l’incompatibilité existant entre les rôles de conseiller et
de vérificateur. Comment peut-on s’attendre à ce que le commissaire
puisse espérer voir ses conseils pris en compte par un gouvernement
si, par la suite, il doit vérifier s’ils ont été suivis et, le cas échéant,
le réprimander ? Les deux rôles en question allaient à l’encontre l’un
de l’autre et, selon McMillan (2006 : 171) il aurait été préférable de
canaliser davantage d’énergie à une vérification plus stricte, et du
coup plus crédible, et de laisser tomber le rôle de conseiller.
Il semble toutefois que la mission de vérification connaissait
également ses ratés. D’une part, l’article 27 de la Loi sur les langues
officielles de 1969 obligeant le commissaire à annoncer à l’avance
ses intentions d’enquêter réduisait l’impact de ses actions selon
certains, ces derniers croyant ainsi qu’il aurait été plus efficace de
procéder à des enquêtes surprises (Office of the Federal Commis-
sioner…, 1980 : 261). D’autre part, le commissaire aux langues
officielles endossait un mandat aux implications multiples et sa
tâche de vérification portait sur un trop grand nombre de points.
En l’absence d’un ordre de priorités, le CLO avait du mal à atteindre
tous les objectifs à la fois et les succès furent mitigés (Office of the
Federal Commissioner…, 1980 : 260). C’est d’ailleurs pourquoi le
département des politiques et de recherche stratégique fut créé au
cours des années 1980.
Contrairement aux rôles de conseiller et de vérificateur, celui
de protecteur du citoyen connut dès ses débuts un succès beaucoup
plus satisfaisant. Mise à part la période initiale qui permit la mise
en marche de l’organisme, le CLO recevait un grand nombre de
plaintes dont la forte majorité – près de 80  % – relevait de son
domaine de compétence, signifiant ainsi que la population connais-
sait bien le CLO et ses fonctions (Office of the Federal Commissioner…,
1980 : 255). D’une accessibilité facile, ainsi l’organisme a pu remplir
dès le début son rôle dans une très grande mesure (Office of the
Federal Commissioner…, 1980 : 259). Ce succès se poursuivit après
1982, le nombre de plaintes augmentant au fil des ans, tel que
l’indique le tableau 3 sur l’évolution des plaintes déposées et rece-
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 123

vables de 1970 à 2005. La dernière commissaire en fonction pour


la période ciblée ici affirmait, en 2004, que « la très grande majorité
des plaintes [reçues] [étaient] réglées dans des délais raisonnables
par la négociation et la conciliation » (Adam, 2004 : 52).

TABLEAU 3
nombre de plaintes, Commissariat aux langues officielles,
de 1970 à 2005

Plaintes déposées Plaintes recevables

Source : Rapports annuels des commissaires

Si certains sujets épineux posèrent encore problèmes aux diffé-


rents commissaires après 1982, la mission de conseiller connut pour
sa part une nette amélioration. Ainsi, après une lente évolution et
maintes interventions concernant la langue du travail de la part entre
autres, de Fortier10 et de Goldbloom11, Dyane Adam pouvait enfin,

10. Fortier déclara en 1990 : « Le français n’a toujours pas la place qui lui est due dans
l’administration fédérale. » (McRoberts, 1999 : 125.)
11. Pour sa part, Goldbloom affirmait en 1994 que « les années [passaient], mais le
dossier de la langue du travail dans l’administration publique fédérale [restait] au
même point : [c’était] la langue au bois dormant » (McRoberts, 1999 : 125).
124 Sabrina Dumoulin

dans son rapport annuel de 2000-2001, faire ce commentaire :


« Vues dans leur ensemble, les institutions fédérales ont réalisé d’im-
portants progrès pour parvenir à une répartition équitable des
francophones et des anglophones au sein de leurs effectifs »12. Qui
plus est, les suggestions des commissaires furent davantage consi-
dérées, telles celles émises par le commissaire Fortier concernant la
modification de la Loi sur les langues officielles dont il a été ques-
tion ci-dessus (MacMillan, 2006 : 171).
Par ailleurs, la plus grande importance accordée au rôle de
conseiller semble avoir permis d’oublier le manque de compatibilité
entre celui-ci et le rôle de vérificateur tant décrié par le passé. Selon
Michael MacMillan, le rôle de vérificateur fut mieux défini au fil des
ans permettant au commissaire de devenir une véritable conscience
active. « Thus, there is more consistency and less anomaly than one
might expect in these distinctive roles » (MacMillan, 2006 : 171).
Il est certain que le CLO connut des ratées, comme il est
certain que l’organisme s’améliora au fil des ans. En matière d’in-
fluence et de contributions, il est évident toutefois que le travail du
CLO vis-à-vis des plaintes de citoyens demeure le plus notoire. Une
influence réelle qui imputa au CLO une dimension hautement
symbolique et une importance capitale aux yeux des Canadiens et
des Canadiennes.

* * *

En somme, le parcours du Commissariat aux langues officielles


en a été un aux obstacles multiples, mais à l’évolution certaine. Au
fil des ans, les divers contextes sociopolitiques, les embûches
internes et les différents commissaires ont rythmé le quotidien de
l’organisme. Très modeste au début, ne comptant qu’une quaran-
taine d’employés, recevant moins de 200 plaintes annuellement et
possédant un budget n’atteignant même pas les 500  000  $ (Bureau
du commissaire aux langues officielles, 1970-1971 : 18 et 24), le

12. http://www.ocol-clo.gc.ca/html/ar_ra_2000_01_f.php#chap5, (consulté le 9 août


2007).
Le commissariat aux langues officielles : un acteur iinstitutionnel 125

CLO se développa en un organisme de taille ayant quelque 164


employés, traitant annuellement plus d’un millier de plaintes et
jouissant d’un budget qui dépasse les 18 millions de dollars. En
vérifiant le fonctionnement des services fédéraux offerts au public
en matière de langues officielles, le commissaire est devenu alors
un agent parlementaire incontournable en ce qui a trait au maintien
de la neutralité politique et linguistique, du respect –  entre autres,
la Loi sur les langues officielles – et de la responsabilité administra-
tive.
Si la place revenant au CLO et à son dirigeant est importante
au cœur de l’administration publique fédérale, il reste que certaines
dispositions de la Loi ont déjà empêché l’organisme de mener à
bien ses nombreuses et légitimes fonctions, amenuisant du même
coup la portée de sa mission. Il n’en demeure pas moins que le
traitement des nombreuses plaintes fut toujours assuré avec efficacité
et équité. Si le nombre de plaintes demeure toujours élevé, ce n’est
pas que le CLO ne remplit pas ses fonctions, mais bien qu’il y ait
un nombre toujours plus important de citoyens qui veulent faire
respecter leurs droits linguistiques. En définitive, si le CLO n’exerce
pas toujours l’influence souhaitée, il reste que, symboliquement, il
occupe une place de choix au sein de l’administration publique
fédérale.
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46, 3, p.  287-314.
Page laissée blanche intentionnellement
Les confessions d’un fabricant
d’armes : les experts au service
de l’éducation des minorités
francophones

Stacy Churchill
OISE
Université de Toronto

Moins d’un an après mon arrivée au Canada comme jeune


immigré, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le
biculturalisme a déposé le deuxième volume de son Rapport intitulé
« L’éducation » (1968). Ce Livre II a été le point de départ d’une
véritable révolution dans l’éducation des enfants des minorités fran-
cophones dans les provinces à majorité anglophone. En fait, la
bilinguisation des services fédéraux et le changement dans les
milieux scolaires constituent les deux principaux legs de la Commis-
sion.
Par un concours de circonstances et par intérêt personnel, j’ai
eu l’honneur de participer pendant près de 40 ans à cette révolution.
Le fait d’être un immigré de langue maternelle anglaise m’a permis
de sympathiser avec la Cause, comme l’appelaient certains activistes
francophones, et m’a délivré du fardeau de défendre les conclusions
de mes recherches contre des attaques ad hominem. Invité récem-
ment par les organisateurs d’un colloque à analyser le rôle joué par
les experts, je me suis vite rendu compte de l’importance de parler
de ma propre expérience. Mes commentaires sur les grandes
130 Stacy Churchill

tendances de l’évolution du rôle des experts tenteront de tenir


compte de l’ensemble des travaux des chercheurs et des experts
des dernières décennies sans prétendre sortir de la perspective du
­participant-observateur.
Le thème général de cette analyse est l’évolution du rôle des
experts pendant près de 50 ans de bouleversements dans le domaine
de l’éducation des minorités francophones hors Québec. Il s’agit en
fait d’un secteur de l’aménagement linguistique, celui de l’utilisation
des langues officielles comme langue d’enseignement au sein d’ins-
titutions desservant les minorités francophones. La participation des
experts et le poids accordé à leurs avis ont évolué en fonction de
deux séries de changements : l’instauration progressive d’un régime
légal définissant les droits des minorités de langue officielle d’une
part et, d’autre part, l’essor spectaculaire de la capacité de recherche
et d’analyse au sein des institutions universitaires et des structures
de gestion gouvernementale. D’entrée de jeu, définissons trois
grandes périodes de cette évolution : 1) celle du consensus des élites
et des revendications minoritaires menant à l’adoption de l’article
23 de la Charte canadienne des droits et libertés, 2) celle des litiges
et de la résistance institutionnelle à la mise en œuvre des droits
minoritaires, particulièrement à l’octroi des pouvoirs de gestion et
3) celle, toujours actuelle, des interrogations sur l’avenir des mino-
rités face aux grands courants sociétaux.
On peut résumer en quelques mots les signes extérieurs de
l’évolution pendant ces cinq décennies. Au début de la période,
l’expertise dans le domaine de l’éducation était peu développée
chez les fonctionnaires provinciaux, mais aujourd’hui toutes les
provinces possèdent, au sein même de leur fonction publique, des
personnes capables d’effectuer des analyses rigoureuses. Dans les
années 1960, s’il existait bien un petit nombre de fonctionnaires
formés à la gestion moderne des systèmes scolaires, pour les
problèmes éducatifs des francophones c’était le vide total et, par
ailleurs, peu d’études sérieuses avaient été menées sur les franco-
phones et leurs besoins. La Commission Laurendeau-Dunton a
donné un stimulus extraordinaire en identifiant des personnes à
travers le pays qui pouvaient mener des recherches utiles à leur
enquête. Depuis plus de 15 ans, un très grand nombre d’études sur
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 131

les communautés vivant en milieu minoritaire ont été publiées, les


plus récentes sont signées par une troisième génération de cher-
cheurs spécialisés. Jadis affaire seulement des hommes, la recherche
sur l’éducation en milieu minoritaire et sur les communautés franco­
phones doit beaucoup de sa vigueur actuelle aux femmes qui sont
devenues plus actives dans ces domaines. La définition des experts
et de l’expertise a évolué dans la période étudiée en ­fonction des
besoins des systèmes d’éducation. Notre discussion concerne prin-
cipalement les rôles joués par des personnes appelées à aider à la
prise de décisions concernant la gestion et la réglementation du
fonctionnement administratif et pédagogique des systèmes, à
­l’exclusion de l’expertise en didactique des différentes disciplines
d’enseignement et du rôle des juristes appelés à exercer leurs fonc-
tions devant les tribunaux.

Un cas particulier : l’Acadie du Nouveau-Brunswick

L’éducation des Acadiens du Nouveau-Brunswick a évolué


selon un rythme très différent des francophones du reste du pays et
mérite d’être mentionnée ici, séparément du reste de la discussion.
En 1962, alors que la Révolution tranquille battait son plein au
Québec, au Nouveau-Brunswick l’élection du premier francophone,
Louis Robichaud, au poste de premier ministre a bouleversé l’échi-
quier politique et linguistique de la province. Il a désigné Edward
Byrne pour présider une commission d’enquête ; l’intitulé même de
son rapport, Chances égales pour tous, symbolisait en quelque sorte
un programme de renouveau qui touchait l’ensemble des affaires
publiques sous contrôle provincial. La centralisation des finances
publiques aux mains du gouvernement a permis une redistribution
des subventions et des réformes importantes dans la livraison des
services publics. Les inégalités flagrantes entre les francophones et
anglophones de la province commencèrent à se niveler, particuliè-
rement sur le plan de l’instruction publique. La création de
l’Université de Moncton, première université exclusivement franco-
phone à l’extérieur du Québec1, a joué un rôle déterminant dans

1. L’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, est l’autre université de langue


française hors Québec, mais le nombre de cours qui y est offert est sensiblement
restreint.
132 Stacy Churchill

le mouvement pour mettre l’anglais et le français sur un pied d’éga-


lité. L’adoption en 1968 d’une première version de la Loi sur les
langues officielles du Nouveau-Brunswick a fourni le cadre légal
pour entamer le long processus d’amélioration du système d’édu-
cation desservant la population acadienne.
Ainsi, pour le Nouveau-Brunswick, on peut parler d’une évolu-
tion structurelle du système d’éducation résultant largement d’un
processus d’amélioration initié par les Acadiens eux-mêmes en
s’appuyant sur un gouvernement provincial officiellement bilingue.
Les élites politiques francophones y ont joué un rôle prépondérant
et l’Université de Moncton a servi de pépinière aux jeunes qui
allaient, très rapidement, devenir les chefs de file dans le domaine
de l’éducation. Ceux-ci ont pu aussi recevoir une certaine inspiration
des événements au Québec dont le système d’éducation est entré
dans une phase de transformation totale dans les années 1960, et
dont les chefs de file universitaires ont entretenu des rapports étroits
avec le monde acadien. Le rôle des experts dans la province a
toujours été beaucoup plus nuancé qu’ailleurs au pays. Le processus
de développement organique du système scolaire néo-brunswickois
est tout à fait comparable à celui d’un groupe majoritaire –  plutôt
que minoritaire  – dans une des provinces à majorité anglophone.
Le reste de cette analyse concerne principalement les huit autres
provinces à majorité anglophone, où l’expérience psychologique et
pratique des francophones demeure toujours celle de groupes mino-
ritaires qui luttent pour leur survie.

L’ère du consensus des élites et des revendications


minoritaires

Ailleurs au Canada, un consensus se dessinait parmi les élites


bien avant la publication du Rapport final de la Commission
­Laurendeau-Dunton, car la formation même de celui-ci était un signe
de la nécessité de revaloriser le statut et le rôle du français et des
francophones au sein de la société canadienne. Nous devons à cette
entente entre les élites –  particulièrement dans quatre provinces :
Manitoba, Ontario, Québec et Nouveau Brunswick – la transforma-
tion des systèmes d’éducation des minoritaires francophones. Pour
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 133

les communautés francophones, cette phase est celle d’une mobi-


lisation générale pour faire reconnaître leurs droits dans la
population en général.
Le deuxième volume du Rapport de la Commission a révélé
au grand jour le peu d’intérêt porté à l’éducation chez les minorités
francophones du Canada. Les recommandations du rapport étaient
considérées, peut-être même par ceux qui les ont formulées, comme
saugrenues, impossibles à appliquer. Les francophones du pays
n’osaient y croire. Aujourd’hui, 40 ans plus tard, nous avons large-
ment dépassé ce qui avait été proposé. Le rôle joué par les experts
y a contribué, mais le résultat est dû surtout à la volonté tenace
des minorités francophones à continuer le combat en dépit de
circonstances des plus défavorables.
J’ai eu le privilège, comme professeur au Ontario Institute for
Studies in Education (on ne songeait pas encore à y trouver un nom
français) d’observer et, plus tard, de participer aux transformations.
Mon implication découle du fait que, parmi les 500 personnes
embauchées vers 1966-1969 dans la nouvelle institution, j’étais le
seul à posséder un diplôme d’une université de langue française.
Peu à peu, en dépit de mes origines, diverses circonstances m’ont
poussé à participer à la Cause, à la « chosa nostra » comme nous
disions entre amis. Il s’agissait, en fait, d’un complot, d’une belle
complicité avec certains fonctionnaires, experts et membres des
médias et, bien sûr, avec les minorités elles-mêmes. Pendant une
très longue période, toutes ces personnes se sont entendues pour
donner aux experts et aux chercheurs l’occasion de mener des
études et de formuler assez librement des recommandations politi-
ques.
Personnellement, j’ai participé aux discussions des deux côtés
de la table, tantôt comme commanditaire des recherches réalisées
par des collègues, tantôt comme chercheur. En 1970 on m’avait
nommé à un poste qui équivalait à celui de directeur adjoint des
recherches2 à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario. L’Institut

2. L’Assistant Coordinator of Research and Development partageait des responsabilités


de direction pour l’ensemble des programmes de recherche à l’Institut gérés par
le Coordinator, poste auquel j’ai accédé peu avant de présider, en 1976, à la
création du CREFO (Centre de recherches en éducation franco-ontarienne).
134 Stacy Churchill

disposait, à l’époque, de 100 % des fonds provinciaux de recherche


pour les écoles de l’Ontario. Un jour, en 1971, un délégué des
élites politiques francophones3 est venu me présenter, sous forme
d’ultimatum, des revendications majeures. Or, nous venions juste
de voter les priorités d’allocation du budget de l’Institut et j’ai saisi
le prétexte pour pousser des changements qui avaient été irréalisa-
bles jusque-là. Sachant que 10  % du total de la population
ontarienne était d’origine française, j’ai profité de l’occasion et
obtenu des votes unanimes du Sénat (l’Assemblée de l’Institut) et
du Conseil des gouverneurs pour revoir les priorités budgétaires,
couper les fonds alloués aux autres domaines de recherche et
accorder 10 % du budget total de recherche aux études en édu­cation
franco-ontarienne. J’ai ensuite mis sur pied un comité d’éducateurs
francophones et leur ai confié le mandat d’attribuer les allocations
de fonds aux projets de recherche, tâche qu’ils ont assumée pendant
plusieurs années. Ces démarches ont donné naissance à la section
d’études franco-ontariennes et, plus tard, au Centre de recherches
en éducation franco-ontarienne (CREFO), dont je devins le premier
directeur.
Ce va-et-vient entre les rôles de commanditaire et de chercheur
se répète en fait à l’échelle de l’ensemble du Canada. Par exemple,
un jeune chercheur pour la Commission Laurendeau-Dunton, Lionel
Orlikow, est rentré chez lui à Winnipeg où il est devenu sous-
ministre de l’Éducation au début des années 1970. Avec l’aide d’une
subvention fédérale –  je crois que c’était Jane Dobell qui, comme
directrice de recherche au Secrétariat d’État, a pris la décision  –
Orlikow a confié un contrat de recherche à l’équipe d’un jeune

3. André Lécuyer, alors secrétaire général de la puissante organisation syndicale des


enseignants du secondaire – Ontario Secondary School Teachers Federation – était
président d’un comité de liaison entre des comités consultatifs formés par des
conseils scolaires offrant des programmes secondaires en français (French Language
Advisory Committees ou Comités consultatifs de langue française). Lécuyer ne
représentait pas l’élite francophone qui gérait le système des écoles catholiques,
mais ses revendications ralliaient leur appui. Une mobilisation publique contre les
programmes de l’Institut aurait eu un retentissement imprévisible à un moment où
le gouvernement Davis contemplait l’abolition de l’Institut et nous avait déjà
communiqué, dans le plus grand secret, son intention d’opérer des amputations
massives à notre budget de recherche.
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 135

chercheur du Collège Saint-Boniface, Raymond Hébert. Le projet


avait pour but d’examiner les conséquences d’une réforme qui
permettait, pour une partie de la journée scolaire, l’enseignement
en français aux enfants francophones dans les écoles manitobaines,
une décision fort contestée à l’époque. Lorsque Hébert a annoncé
ses résultats préliminaires –  en effet, le français ne nuisait pas au
rendement scolaire des francophones, au contraire – il y eut un tollé
général dans la presse. Je faisais partie d’un groupe de chercheurs
invités pour examiner leurs conclusions. Nous avons unanimement
rejeté les accusations d’incompétence professionnelle et de préjugés
personnels qui avaient été portées contre l’équipe Hébert (Hébert
et al., 1976).
Ce fut le début de mes allers-retours entre Toronto et Winnipeg.
En effet, j’ai aidé l’équipe d’Olivier Tremblay du Bureau d’éducation
française à donner une forme plus concrète à leur « Programme
d’action », qui couvrait les cinq prochaines années de l’éducation
française, pour assurer leur financement à partir de 1974-1975. La
présence de Tremblay, fonctionnaire en prêt de service de la fonction
publique du Québec, est encore un exemple des efforts déployés
pour trouver différents types d’expertise dans le milieu francophone
pendant ces phases de démarrage. À son tour, Raymond Hébert est
passé de l’autre côté de la table en devenant, en 1976, le premier
sous-ministre adjoint, responsable du Bureau de l’éducation fran-
çaise et donc commanditaire de recherches auprès des experts. Ce
chassé-croisé démontre la perméabilité de la cloison entre cher-
cheurs et fonctionnaires. Je suis retourné à Winnipeg, encore une
fois après un changement de gouvernement, pour proposer une
restructuration totale du Bureau d’éducation française afin de
contourner toute initiative visant à abolir les structures francophones
spécialisées au sein du ministère4. Le successeur de Raymond
Hébert au poste de sous-ministre adjoint, Ronald J. Duhamel, était

4. La réorganisation prévoyait, au sein des mêmes équipes, des spécialistes en français


langue seconde et des conseillers pédagogiques desservant les écoles françaises,
souvent avec des responsabilités croisées (Churchill, 1977). L’un des objectifs non
explicites de la réorganisation était de rendre diffus ce qui avait été une cible claire
pour les tenants de l’abolition du Bureau. Par ailleurs, l’objectif explicite de rendre
les services plus efficaces a aussi été atteint (Hébert, communication personnelle).
136 Stacy Churchill

l’un des premiers francophones ayant obtenu un doctorat en admi-


nistration scolaire dans mon Institut, membre de la nouvelle
génération d’experts tirés des milieux francophones minoritaires.
Devenu plus tard sous-ministre de l’Éducation, il quittera la fonction
publique manitobaine pour devenir membre du Parlement fédéral
où il a été d’abord député, ensuite ministre et, finalement, sénateur.
Il a été particulièrement actif dans le domaine des langues offi-
cielles.
La Fédération des francophones hors Québec (FFHQ, devenue
plus tard la Fédération des communautés francophones et acadienne
du Canada ou FCFA), était un autre point d’appui pour la recherche.
L’aide financière du Secrétariat d’État fédéral a largement permis la
mise sur pied de cette organisation et aidé au démarrage de
plusieurs de ses associations constitutives, principalement des asso-
ciations provinciales et territoriales des minorités de langue officielle.
L’une des vocations premières de la Fédération était la revendication
des droits des minorités à l’éducation. Très souvent, le Secrétariat
d’État accordait des subventions aux organisations provinciales pour
mener des études de type recherche-action qui servaient non seule-
ment à promouvoir le développement des communautés, mais aussi
à former les dirigeants des associations, capables de gérer des
recherches et d’en interpréter les résultats : c’était créer un autre
type d’expertise à la largeur du pays. La FFHQ a produit une série
d’études dont deux en particulier, Les Héritiers de Lord Durham et
À la recherche du milliard, ont permis aux activistes francophones
de mobiliser l’opinion publique pour exiger des provinces l’expan-
sion de l’offre des services en français et le versement aux écoles
françaises de la totalité des subventions accordées par le gouverne-
ment fédéral dans le cadre des programmes d’aide à l’éducation
française (FFHQ, 1977 et 1981).
Une autre personne-clé de cette période fut le Commissaire
aux langues officielles, Max Yalden, qui a su donner beaucoup de
visibilité aux études sur les minorités francophones, comme je l’ai
fait moi-même. Dans un de ses rapports annuels, il a tenu à souli-
gner une de mes études (Churchill et al., 1978 et 1979). Le
lendemain de sa publication, le Globe and Mail publiait, à la une,
un compte rendu du rapport et, à la page éditoriale, on exigeait
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 137

des changements dans le régime des écoles secondaires mixtes


–  dites bilingues  – que j’avais critiqué (Globe and Mail, 1978). Le
rapport du commissaire bénéficiait de l’impulsion particulière
donnée par le rédacteur en chef du Globe and Mail, Norman
Webster, qui a appuyé les revendications minoritaires pendant
plusieurs années5. Un jour, alors que la dispute au sujet de l’école
secondaire de Penetanguishene défrayait les chroniques de la presse,
Yalden prononça un discours à Toronto qui précisait les résultats
pour ce nouvel auditoire (Yalden, 1980). Deux jours plus tard, un
long article de Hugh Winsor reprenait les résultats et le réquisitoire
de Yalden qui exigeait des changements radicaux dans le régime
des écoles secondaires mixtes – dites bilingues – que j’avais critiqué
(Globe and Mail, 1980). Ainsi débuta le processus de la disparition
graduelle de ces écoles que je qualifiais de « voies à sens unique
vers l’assimilation » pour les jeunes francophones. Une partie de ce
même rapport (dans sa version initiale avant publication) a amené
plusieurs changements dont le réaménagement en profondeur du
programme de subventions aux écoles françaises, la mise en place
de subventions pour la création de matériel pédagogique et pour
augmenter le nombre de livres et de matériel pédagogique franco-
phone dans les bibliothèques scolaires, le réaménagement du
système d’éducation spéciale en français, l’adaptation des tests
psychologiques aux élèves bilingues et, finalement, l’implantation
d’un programme pluriannuel pour le développement des écoles
françaises6.
Plusieurs années plus tard, à la demande du Conseil de l’édu-
cation franco-ontarienne et particulièrement de son président,
Onésime Tremblay, on m’a confié une étude encore plus large sur

5. Les liens étroits entre différentes personnes agissant dans le domaine de la dualité
linguistique sont illustrés par le fait que, en 1977, l’épouse de M. Webster, Pat
Webster, a été élue présidente-fondatrice d’une organisation qui vise à promouvoir
l’accès pour les non-francophones à l’enseignement du français langue seconde,
le Canadian Parents for French. L’organisation a souvent appuyé les francophones
du pays dans leurs luttes scolaires.
6. Le brouillon de la version anglaise de 1978 a servi pour la préparation d’un plan
d’action dont les grandes lignes furent soumises au Cabinet en octobre 1977 (voir
l’évaluation des résultats du plan dans Ministère de l’Éducation et Ministère des
Collèges et Universités, 1983).
138 Stacy Churchill

l’ensemble du système d’éducation en Ontario : une pseudo-


commission ministérielle d’enquête en quelque sorte (Churchill,
Frenette et Quazi,1985 ; Churchill, Quazi et Frenette, 1985).
La sortie de chaque volume d’Éducation et besoins des Franco-­
Ontariens a fait la une des journaux et des nouvelles nationales
télédiffusées par Radio Canada. Le Devoir a même publié, lui aussi
à la une, une série de trois articles qui en faisaient la recension ;
un encadré portait le titre « Les Franco-Ontariens possèdent main-
tenant leur propre Rapport Parent », à l’instar de la commission qui
avait transformé l’éducation publique au Québec deux décennies
auparavant (Le Devoir, 1986). Le Conseil de l’éducation franco-
ontarienne s’est basé sur ce rapport pour établir divers plans d’action
et réaliser toute une série de changements. Le volume 2, par
exemple, recommandait de créer trois collèges communautaires de
langue française et d’en finir avec le régime des collèges bilingues :
le plan suggéré a guidé les tractations des années suivantes qui ont
abouti à la création de la Cité collégiale à Ottawa, du Collège Boréal
à Sudbury et du Collège des Grands Lacs à Toronto7. Le premier
volume, sur l’éducation primaire et secondaire, a fourni, à son tour,
les données nécessaires pour promouvoir une série d’aménage-
ments, tel le renforcement de l’enseignement des sciences et des
mathématiques. Nos recommandations concernant la création d’un
système de conseils scolaires francophones pour toute la province
n’ont été appliquées qu’au bout d’un long processus où les franco-
phones ont dû intenter des poursuites judiciaires à l’encontre de la
province pour faire respecter leurs droits. Commencé avant l’adop-
tion de la Charte canadienne des droits et libertés et publié après
la mise en vigueur de celle-ci, Éducation et besoins des Franco-
Ontariens a effectivement chevauché deux époques, et les experts
avaient dorénavant un nouveau rôle à jouer.

7. Saeed Quazi, un des membres de l’équipe des chercheurs des années 1960-1970,
avait fourni les données utilisées pour décider du réseau des collèges
communautaires anglophones de l’Ontario. Nous lui sommes en grande partie
redevables de la valeur de notre rapport pour convaincre les décideurs. Lors des
discussions publiques, nous avons pu prétendre, de façon humoristique, à une
objectivité totale relativement aux anciennes divisions religieuses en faisant valoir
que notre équipe était composée d’un catholique, d’un protestant et d’un
musulman !
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 139

L’ère de la contestation des droits des minorités

L’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés en


1982 marqua un tournant majeur dans la protection des droits
fondamentaux au Canada. Les dispositions de l’article 23 en parti-
culier coupaient court aux velléités de résistance aux écoles
françaises qui se fondaient sur l’espoir d’un retournement politique
antifrançais. Par contre, la présence de la Charte semble avoir fourni
à la classe politique, dans plusieurs provinces à majorité anglo-
phone, un prétexte pour éviter d’assumer leurs responsabilités : au
lieu d’aller sur la place publique pour expliquer les changements
nécessaires, ils pouvaient adopter une attitude passive face aux
inévitables pressions pour empêcher l’expansion de l’éducation en
français, en laissant aux francophones la tâche ardue de s’en
remettre aux tribunaux pour faire respecter leurs droits. Ainsi, les
responsables politiques pouvaient éviter d’assumer le risque de
perdre des voix aux élections en prenant des décisions conformes
à la Charte. On a souvent accusé le judiciaire –  à tort, je crois  –
d’empiéter sur les prérogatives de la législature alors que, au moins
pour l’éducation en français, la place prise par les décisions judi-
ciaires dans plusieurs provinces est due largement à l’abandon du
leadership par les élus et certains gestionnaires aux niveaux minis-
tériels et locaux.
Ce nouveau contexte transforme radicalement le rôle joué par
les experts et chercheurs. Dans les ministères et administrations
scolaires locales, les niveaux d’expertise s’élèvent très rapidement
avec l’arrivée de nouvelles générations de fonctionnaires mieux
préparés que leurs aînés aux tâches complexes d’administration
publique. En fait, un double processus s’amorce : d’une part, la
recherche acquiert un caractère institutionnel tant dans les provinces
qu’au fédéral et, d’autre part, elle est utilisée dans les litiges consti-
tutionnels devant les tribunaux.

L’expertise des institutions : l’évaluation déplace la recherche

Le fédéral a joué, depuis les années 1970, un rôle-clé en


subventionnant directement et indirectement des recherches qui
140 Stacy Churchill

permettent, au moins en partie, de mener beaucoup de débats sur


un terrain perçu comme scientifique pour les faire sortir du domaine
de la politique partisane. Certaines provinces ont recours aux mêmes
procédés. Aujourd’hui, la pratique des évaluations de programmes
et de projets, justifiées au nom de la responsabilisation, s’est géné-
ralisée. Depuis les années 1980, on fait appel de plus en plus à des
boîtes de consultants qui ont des experts en matière de sondages
d’opinion, de gestion ou de comptabilité, mais qui sont, hélas,
souvent dépourvues de cadres ayant une formation supérieure
poussée dans le domaine de la recherche et de l’éducation, et
encore moins dans celui de l’éducation des minorités. Les cher-
cheurs chevronnés dans ces domaines sont souvent marginalisés
(mon rôle a été l’exception flagrante à cette règle). Les gestionnaires
francophones provinciaux des systèmes minoritaires avaient
tendance à se fier de plus en plus aux fonctionnaires et gestionnaires
retraités pour mener des études ponctuelles et des évaluations de
programmes. Or, pour plusieurs de ces évaluations au niveau provin-
cial8, on voit les gestionnaires essayer de limiter les objectifs des
études en dictant le détail des méthodes afin d’éviter des mauvaises
surprises au moment de la présentation des résultats. Les fonction-
naires du fédéral ont toujours eu peu de latitude pour faire de telles
pressions puisque l’éducation relève des provinces ; il faut donc tenir
compte des intérêts des différentes provinces pour fixer les objectifs
de recherche, et les démarches des chercheurs ou des évaluateurs
doivent revêtir une forme plutôt consultative9.
L’adoption de la Charte a eu pour conséquence que, dans
certaines matières, le fédéral a su résister aux pressions des divers
secteurs visant à réduire l’ampleur de la recherche permise dans le
cadre des évaluations et éviter l’examen des questions perçues
comme source probable de critique aux programmes et politiques
en vigueur ; c’était notamment le cas pour une de mes études qui
correspondait aux normes de la période antérieure. Pendant près de
8. Le terme provincial sous-entend le rôle des conseils et commissions scolaires.
9. Par exemple, une importante étude du programme des transferts fédéraux aux
provinces dans le domaine des services sociaux a été menée à terme durant cette
période. Or, lors de la rédaction du rapport, on a peu tenu compte des consultations
qui avaient eu lieu et, finalement, il a fallu détruire toutes les copies du rapport
imprimé à cause des objections soulevées.
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 141

15 ans, aucune étude formelle n’avait été menée pour évaluer et


faire connaître les résultats du programme de subventions fédérales
aux provinces dans le cadre de ce qui s’appelait le Programme de
langues officielles en éducation (PLOE). Ma participation à l’évalua-
tion du PLOE était facilitée par le fait que, quelques années
auparavant, une subvention m’avait permis d’analyser en profondeur
des subventions provinciales aux écoles minoritaires francophones
dans trois provinces : le Manitoba, l’Ontario et le Nouveau-
Brunswick (Churchill, Orlikow et Greenfield, 1979)10.
L’impact de la Charte était double. Premièrement, les garanties
constitutionnelles permirent aux autorités fédérales d’agir dans un
domaine qui, jusque-là, relevait exclusivement du provincial : doré-
navant l’éducation des minorités linguistiques de langue officielle
serait une responsabilité partagée. Le fédéral non seulement pouvait
agir mais, pour répondre aux attentes des clientèles minoritaires, il
avait une responsabilité d’intervenir, de façon visible, pour aider la
mise en œuvre, par les provinces, de l’article 23. En second lieu,
la Charte fournissait un cadre nouveau pour analyser les données
découlant de l’évaluation, en particulier par rapport aux minorités
francophones : au lieu de mesurer les conséquences des décisions
politiques en fonction d’un objectif mal défini de promouvoir l’éga-
lité des citoyens appartenant aux deux groupes linguistiques, il était
permis de peser les actions des provinces anglophones11 en fonction
10. La subvention venait du Secrétariat d’État. Son directeur de recherche, Gerald
Halpern (auparavant récipiendaire de subventions en tant que directeur de
recherche dans un conseil scolaire avant d’entrer à la fonction publique), songeait
à mettre en route une série d’études à travers le pays pour examiner les
conséquences économiques du rôle joué par les langues officielles dans la société.
Les aléas de la programmation et des budgets eurent vite raison de cette amorce
de programme. L’étude menée dans ces trois provinces a pourtant servi de base
au moins à la contribution du Canada à une étude de l’OCDE concernant
l’efficacité comparée des options des gouvernements pour promouvoir l’éducation
des minorités (Churchill, 1982 ; voir aussi la synthèse des résultats se rapportant à
l’ensemble des pays OCDE participants dans Churchill, 1986).
11. Le rejet du processus constitutionnel par le Québec fut contrecarré par la décision
de la Cour suprême du Canada qui a déclaré que les dispositions de la Charte
s’appliquent au Québec. Toute personne chargée de l’évaluation d’un des
programmes touchant à l’article 23 peut bien être guidée par la légalité
constitutionnelle de la décision de la Cour, mais elle ne saurait jamais oublier les
rebondissements politiques qui découleraient d’une interprétation rigide de cette
légalité par rapport aux programmes du gouvernement du Québec.
142 Stacy Churchill

des responsabilités qu’elles-mêmes avaient librement assumées dans


le processus constitutionnel.
Sous le couvert du nom d’une grande firme internationale de
consultants (Peat, Marwick et Associés), on m’a confié la direction
de l’évaluation du PLOE et la responsabilité de rédiger le rapport
et de formuler des recommandations. L’appui du fédéral, ainsi que
du Conseil des ministres de l’Éducation du Canada, était propor-
tionnel à l’intérêt qui entourait les résultats d’un examen approfondi
d’une des vaches sacrées des rapports entre les deux niveaux de
juridiction. C’est ainsi que, entouré d’une nuée de fonctionnaires
dans chaque province et territoire12, j’ai rencontré des dizaines de
délégations de parents francophones et anglophones, des représen-
tants de conseils, de commissions et de divisions scolaires, des
responsables des institutions postsecondaires, des associations des
minoritaires de toutes les provinces (y compris les anglophones du
Québec) et des organisations comme le Canadian Parents for
French.
L’appui des autorités fédérales et la grande visibilité des démar-
ches entreprises auprès des clientèles des programmes ont créé un
cadre très favorable pour l’évaluation. La voie était ouverte pour
rédiger des conclusions musclées qui tenaient compte du contenu
et des objectifs des lois, plutôt que de se limiter au mot à mot des
protocoles fédéral-provinciaux antérieurs. Mes recommandations
(Churchill et Peat, Marwick et Associés, 1987) concernaient un large
éventail d’améliorations à apporter aux programmes existants, et la
plupart ont été suivies dans le renouvellement des protocoles
­d’entente régissant les subventions aux provinces. Je proposais parti-
culièrement un rééquilibrage au bénéfice des besoins des
francophones hors Québec, des mesures nouvelles pour pallier la
faiblesse du système postsecondaire desservant les minoritaires fran-
cophones et une plus grande transparence au sujet de l’utilisation
des fonds par les provinces. Ces recommandations ont reçu un début
de mise en œuvre dès la ronde suivante des négociations avec les
provinces, mais elles ont donné aussi une orientation dont on a
tenu compte lors des renouvellements subséquents.
12. À l’exception du Yukon, dont les intervenants ont été interviewés en marge d’une
réunion technique tenue au Conseil des ministres de l’Éducation du Canada.
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 143

L’exemple de cette étude n’est pas un modèle typique de cette


période. Il s’agit d’une exception à la règle puisque le centre de
gravité de l’expertise se trouvait déplacé vers les institutions de
gouvernance –  ministères, autorités scolaires et institutions post­
secondaires  – qui possédaient la capacité de contrôler, mieux que
dans le passé, les activités des experts recrutés de l’extérieur pour
réaliser des études ponctuelles.

L’expertise devant les tribunaux : les avocats gèrent les experts

Par rapport à la période d’entente et de consensus entre les


élites politiques et médiatiques du pays, l’ère des revendications et
des procès judiciaires a changé considérablement le rôle des experts.
L’adoption de l’article 23 de la Charte a exercé une pression, lente
mais inexorable, poussant vers l’élargissement des droits des fran-
cophones dans les écoles. La plupart du temps, les experts d’antan
en étaient réduits au rôle de témoins experts devant les tribunaux.
En réfléchissant à mon expérience et à mes conversations avec
d’autres universitaires appelés à témoigner dans un grand nombre
de litiges, l’image des marionnettes vient à l’esprit puisque dans les
procédés judiciaires ce sont les avocats qui tirent les ficelles, font
la mise en scène et dirigent les répétitions avant de faire jouer la
pièce.
J’ai eu le plaisir de travailler avec deux avocats exemplaires :
Me Michel Bastarache, aujourd’hui juge à la retraite de la Cour
suprême du Canada, et Me Paul Rouleau, aujourd’hui juge de la
Cour supérieure en Ontario. J’ai pu participer, par l’entremise de
Me Rouleau, à la Référence constitutionnelle de l’Ontario (Reference
re Education Act &c 1984) qui a sonné le coup de départ à la
demande du contrôle de la gestion scolaire par les minorités fran-
cophones13. Les litiges se sont poursuivis devant la cour à Edmonton,

13. La décision de la Cour d’appel fondait le droit des minorités à la gestion de leurs
établissements sur deux faits : 1) les Franco-Ontariens souffraient d’inégalités
flagrantes en matière d’éducation ; 2) les conseils scolaires gérés par des
anglophones refusaient, de façon répétée, de prendre des mesures nécessaires pour
fournir aux francophones des établissements scolaires et autres services qui leur
144 Stacy Churchill

dans le cas Bugnet  /  Mahé, où j’ai dû répondre aux questions


de Me Bastarache qui représentait les francophones. Après de
nombreuses péripéties, le cas s’est rendu jusqu’en Cour suprême du
Canada qui a décrété que, selon l’article 23, les minorités avaient
bel et bien le droit de gérer les écoles que fréquentaient leurs
enfants.
Malgré le droit de gestion conféré par la décision dans le cas
Mahé, les minorités devaient affronter des structures ministérielles
et scolaires figées dans les habitudes de la période précédente. Le
cas des écoles de Penetanguishene, en Ontario, était typique des
batailles qui ont eu lieu de l’Île-du-Prince-Édouard jusqu’en
Colombie-Britannique : devant l’obligation de fournir des services
éducatifs aux minorités sur une base d’égalité avec la majorité, les
autorités scolaires rechignaient et tardaient à prendre des décisions
conformes aux exigences de la décision de la Cour suprême afin,
notamment, de remédier aux injustices du passé. Les francophones
de Penetanguishene avaient bien une école secondaire, mais elle
était mal équipée : pas de gymnase, pas de laboratoires ou de salles
pour l’enseignement des matières techniques spécialisées. Les auto-
rités ministérielles refusaient de débloquer des fonds pour bâtir de
telles installations : les enfants qui voulaient poursuivre des cours
en atelier n’avaient qu’à prendre l’autobus scolaire et aller passer
une heure dans une école… anglaise ou, s’ils voulaient éviter le
trajet, ils pouvaient carrément s’inscrire à l’école anglaise. Comme
ailleurs au pays, non seulement a-t-il fallu obtenir un premier juge-
ment favorable, mais on a dû retourner devant le tribunal pour faire
respecter ledit jugement14.

auraient garanti une égalité de traitement. L’autorité citée pour ces deux faits était
un article que j’ai rédigé, déposé en annexe à une soumission de l’ACFO, qui
résumait les conclusions de Churchill et al., 1978 et 1979. Ces conclusions étaient
appuyées par une autre partie de la soumission de l’ACFO, laquelle résumait une
deuxième analyse que j’avais faite. Celle-ci examinait des différends scolaires
déférés devant la Commission des langues d’enseignement de l’Ontario, dont j’étais
le vice-président, et concluait à un refus systématique des majorités anglophones
aux conseils scolaires concernés qui demandaient l’égalité des services pour les
francophones (V. Reference re Education Act &c 1984 p. 40 (g-h) et 41 (a – h).
Cette dernière analyse fut préparée à la demande de l’Association française des
Conseils scolaires de l’Ontario.
14. Marchand v. Simcoe County Board of Education (1984), 10 C.R.R. 169.
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 145

Ma participation comme témoin expert à l’affaire Penetan-


guishene a eu des suites très heureuses. Lorsqu’on a finalement pu
ouvrir une nouvelle école secondaire en tous points comparable
aux écoles anglaises, le directeur de l’école m’a invité à remettre
les diplômes à la première promotion sortante. Par hasard, la fille
du directeur, Sylvie Lamoureux, en faisait partie. Plus tard, je me
suis retrouvé membre de son comité de thèse de doctorat et, au
printemps de 2007, ai fait partie du jury qui a examiné et approuvé
sa thèse.

L’ère des interrogations sur l’avenir


des communautés minoritaires

Dès le début des années 2000, les questions les plus impor-
tantes pour l’avenir de l’éducation des francophones en milieu
minoritaire n’étaient plus du type qu’on peut espérer résoudre faci-
lement par recours aux tribunaux. La totalité des provinces et des
territoires ont bien accepté le principe de la décision en Mahé v.
Regina, mais la mise en œuvre de la gestion des écoles franco-
phones par les minoritaires eux-mêmes a longtemps été un sujet de
débat et une source de conflit judiciaire (Martel, 1991). Si certains
auteurs concluent que la législation de toutes les provinces respecte
les critères de l’article 23 de la Charte (Behiels, 2004, cité dans
Bourgeois, 2007), d’autres affirment qu’il existe toujours des besoins
essentiels qui ne sont encore pas satisfaits et qu’il n’est pas fondé
d’affirmer qu’il y a eu mise en œuvre effective des droits constitu-
tionnels (Bourgeois, 2007).
Bien sûr, l’état actuel de la législation scolaire dans les
provinces et territoires laisse toujours des possibilités d’entamer des
procès judiciaires pour corriger certains problèmes : la mise en
œuvre incomplète des lois et des règlements peut bien créer des
lacunes qui devront être comblées par des décisions des tribunaux
et tout retard dans ce processus est déplorable15. Pourtant, une
15. Le recours aux tribunaux par des parents francophones est très onéreux
financièrement. La plupart des litiges depuis l’adoption de la Charte ont été financés
par le Programme de contestation judiciaire administré par Patrimoine Canada. Ce
programme, aboli une première fois par le gouvernement de Brian Mulroney, puis
rétabli sous le gouvernement de Jean Chrétien, a été aboli une deuxième fois en
146 Stacy Churchill

infrastructure, qui comprend des écoles et des éducateurs franco-


phones, existe et fonctionne dans la plupart des endroits où se
trouvent des ayants droit selon l’article 23. L’ère des grands procès
semble avoir touché à sa fin, car les problèmes stratégiques se situent
ailleurs qu’au niveau des décideurs provinciaux et territoriaux.
Les problèmes actuels les plus urgents pour les minoritaires
francophones se situent dans la relation entre le système d’éducation
et les familles et ils remettent en question l’idéologie dominante
depuis plusieurs générations. S’il est vrai qu’aujourd’hui, à l’excep-
tion du Nord-Est du Nouveau-Brunswick, la vaste majorité des
enfants dont les parents ont le droit de les inscrire dans les classes
du primaire des écoles francophones sont soit anglo-dominants pour
le parler, soit anglo-parlants, le rôle même de l’école s’en trouve
transformé. Au lieu d’une école française qui conserve la culture
que les enfants ont reçue en héritage de leurs deux parents franco-
phones, il s’agit d’un établissement dont la majorité des usagers
proviennent de familles exogames où seulement l’un des parents est
francophone (et ayant droit selon l’article 23). D’où la nécessité de
créer une école française qui travaillera de près avec les parents
pour trouver une formule d’éducation qui respecte la nature bilingue
de la majorité des familles et des enfants tout en inculquant aux
petits la fierté d’appartenir à la francophonie, une école qui ravive
et étend la capacité linguistique en français –  le tout sans déroger
au fait que les enfants vivent dans des familles et des communautés
où cohabitent des héritages multiples.
Alors, quel pourrait être le rôle des experts dans cette nouvelle
réalité ? Les ministères provinciaux et les autorités scolaires locales
disposent déjà de l’expertise nécessaire pour la plupart des décisions
concernant le fonctionnement du réseau public et les institutions
postsecondaires francophones et bilingues bénéficient de l’expertise

2006 par le gouvernement de Stephen Harper. Le Commissaire aux langues


officielles a fustigé la décision comme une violation des obligations du
gouvernement du Canada en fonction de la Partie VII de la Loi sur les langues
officielles. (Goreham, 1992 ; Commissaire aux langues officielles, 2007). Par
ailleurs, la FCFA du Canada, qui avait fait appel aux tribunaux concernant
l’abolition de ce Programme, a accepté, en juin 2008, l’offre du gouvernement
fédéral pour la mise en place d’un nouveau programme d’appui aux droits
linguistiques (FCFA, 2008).
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 147

inhérente au réseau universitaire. L’appel aux experts extérieurs


relève surtout des considérations d’efficacité pour apporter des
ressources ponctuelles comme dans le cadre des études d’évalua-
tion. Dorénavant, le besoin de l’expertise extérieur devrait se
manifester autour des questions qui sont stratégiques pour le déve-
loppement de l’éducation en milieu minoritaire. Parmi les options
possibles, à mon avis il faut poursuivre dans deux directions complé-
mentaires de recherche, l’une fondamentale, l’autre appliquée :
1) examiner attentivement les effets des interventions scolaires sur
le développement langagier et identitaire des enfants et 2) dynamiser
les écoles minoritaires, tant dans leurs opérations internes que dans
leurs rapports avec les parents et les communautés. Examinons
brièvement ces deux axes et tentons de définir le rôle que pourraient
jouer les chercheurs.
Avant d’entreprendre cette discussion, fixons un préalable : il
faut rejeter le pessimisme par rapport à l’avenir. Nous savons que
la révolution scolaire qui s’opère depuis 40 ans valait bien la peine
de ceux qui ont lutté pour l’accomplir. La situation esquissée
ci-dessus –  celle où la majorité des enfants fréquentant les écoles
francophones en milieu minoritaire proviennent de mariages
mixtes  – est, pour plusieurs, désespérante. Or, depuis près de
20 ans, des équipes de chercheurs dirigées par Rodrigue Landry et
son collaborateur Réal Allard, tous deux professeurs à l’Université
de Moncton, ont démontré la valeur de l’école française pour
remonter la pente et contrecarrer plusieurs effets de l’assimilation
linguistique et culturelle. Pour résumer brièvement : l’école française,
agissant en liaison avec un parent francophone dans une famille
exogame, reçoit de jeunes enfants anglo-parlants ou au moins anglo-
dominants et, après quelques années, vers le début de leur
adolescence, cette école réussit à former de jeunes francophones
bilingues qui affichent une identité francophone –  ayant parfois un
sentiment d’appartenance double aux communautés francophone et
anglophone – et qui font preuve de compétences en français compa-
rables aux enfants issus des familles francophones endogames vivant
dans des milieux comparables. Le rôle conjugué de l’école et d’un
parent francophone est qualifié de « francité familioscolaire » (Landry
et Allard, 1997).
148 Stacy Churchill

Ce phénomène, constaté au niveau des études extensives


portant sur le rôle de l’école française, devrait servir de point de
départ à une série d’études approfondies sur les effets des différents
programmes scolaires. Nous savons déjà que la fréquentation de
maternelles et de jardins d’enfants français a un effet spectaculaire
sur le développement langagier des enfants dans l’immédiat ainsi
que sur le rendement scolaire ultérieur16.
Il y a quelques années, un collègue acadien à l’Université de
Toronto, Denis Haché, et moi-même avons longuement cherché sans
réussir à dénicher une seule étude de grande envergure sur les effets
de la fréquentation d’institutions préscolaires sur le développement
langagier et cognitif des enfants vivant dans un milieu minoritaire
francophone hors Québec. Il en était de même pour les recherches
détaillées sur le développement langagier et cognitif des enfants
minoritaires francophones de niveau primaire : une lacune, d’autant
plus étonnante que nous accumulons, depuis des décennies, une
documentation abondante sur les effets des écoles d’immersion pour
les non-francophones par rapport à leur développement dans les
deux langues, l’anglais et le français. Les enfants fréquentant les
écoles francophones en milieu minoritaire ont des profils de bilin-
guisme très complexes qui mériteraient des études approfondies
dans lesquelles le développement langagier et le rendement scolaire
seraient examinés en fonction des différents types de programme
scolaire et préscolaire ainsi que de la durée et de l’intensité (demi-
journée / plein temps) de la fréquentation au niveau préscolaire. Le
rendement scolaire devrait être considéré dans son ensemble, sans
se limiter à l’apprentissage en matière de langue.
Grâce à des études comparatives internationales, nous savons
que, comparativement aux écoles anglaises ou aux écoles françaises
du Québec, le niveau de rendement en sciences et en mathé­
matiques a été nettement inférieur dans les écoles minoritaires
francophones du pays (Bussière, Knighton et Pennock, 2007). Il serait
fort probable que des difficultés linguistiques aient un impact signi-
ficatif sur d’autres aspects du rendement et que, en l’absence de

16. Voir la recension de la littérature française dans : Florin, 1991 ; aussi Consortium
for Longitudinal Studies, 1983.
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 149

mesures pédagogiques pour pallier ces problèmes, des transferts aux


écoles de langue anglaise en soient la conséquence inéluctable. Or,
il est difficile de concevoir des pédagogies novatrices alors qu’on ne
possède aucune étude d’ensemble qui mettrait en relief les effets des
nombreux types de programmation préscolaire sur le développement
langagier des enfants minoritaires, ni les effets du développement
langagier sur les autres aspects du rendement scolaire à l’école
primaire17.
Depuis le milieu des années 1990, les autorités fédérales ont
soutenu des programmes de recherche et de recherche-action qui
vont au cœur du problème de la dynamisation des activités des
écoles. Il s’agit de programmes – financés, en partie, par des subven-
tions du fédéral, mais gérés et réalisés par les autorités provinciales
et territoriales  – qui concernent l’aménagement linguistique des
écoles. Or, ce genre de recherche-action en milieu scolaire est
largement géré par les personnes mêmes qui sont les sujets et les
acteurs des actions expérimentales entreprises : les enseignants et
administrateurs scolaires posent eux-mêmes le diagnostic, choisis-
sent les actions à entreprendre et en évaluent les résultats. Si des
chercheurs professionnels interviennent, c’est surtout pour apporter
des méthodes issues de la recherche fondamentale et de la théorie
scientifique afin de suggérer diverses possibilités d’action novatrices
et d’élargir la gamme d’informations disponibles pour la prise de
décisions. Les études de Denis Haché démontrent jusqu’à quel point
des interventions en milieu scolaire peuvent s’inspirer des travaux
de Landry et Allard et de leur théorie sur la vitalité ethnolinguistique
(voir, par exemple, Haché, 2001a et 2001b). Ce qui manque
aujourd’hui ce sont des recherches qui, en fonction de l’efficacité
différentielle des stratégies utilisées en salle de classe, permettront
de modifier les programmes pour mieux tenir compte d’une clientèle
en pleine évolution.

17. Les études actuellement disponibles sont soit limitées à un échantillon réduit, par
exemple une ou deux classes, soit basées sur l’autoévaluation par les enseignants
au lieu de l’être sur des données provenant d’une panoplie d’instruments fiables
administrés par des tierces personnes à partir d’échantillons représentatifs.
150 Stacy Churchill

Nous sommes entrés dans une nouvelle phase où l’héritage de


la Commission Laurendeau-Dunton est incontestable sur le plan des
grandes politiques provinciales, mais dont les effets dépendront
surtout de l’évolution des rapports de collaboration entre l’école
française et les communautés minoritaires.
Au-delà des études qui démontrent les besoins ou évaluent
l’efficacité des programmes, deux axes d’intervention par les experts
paraissent porteurs d’avenir : l’une est l’étude fouillée des interac-
tions entre les expériences en salle de classe (niveaux préscolaire,
primaire, années intermédiaires) et le développement langagier,
cognitif et identitaire des enfants ; l’autre est la poursuite d’interven-
tions (études évaluatives, recherche-action) visant à aider les
autorités scolaires à établir un lien plus étroit entre l’école, les
familles et les communautés minoritaires.

* * *

En conclusion, rappelons que les rôles joués par des experts


se sont considérablement modifiés au cours des dernières 40 années.
Dans la foulée de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme
et le biculturalisme, des chercheurs et autres experts ont eu les
coudées franches et leurs apports ont souvent influencé la direction
générale des politiques en matière d’éducation. Au moment de
l’entrée en vigueur de la Charte canadienne des droits et libertés
en 1982, deux nouvelles tendances se dessinaient déjà : le recours
aux experts pour avoir leur avis par le biais d’affidavits ou de témoi-
gnages lors des procès judiciaires concernant l’application de
l’article 23 de la Charte, et le développement d’autres types d’ex-
pertise au sein des ministères provinciaux. Le recours aux experts
externes par les gestionnaires des systèmes éducatifs s’accompagne,
de plus en plus, d’une supervision administrative étroite des tâches
de recherche et de publication, de sorte que le contrôle est progres-
sivement passé aux mains des responsables des ministères et des
agences locales (conseils et commissions scolaires). Dans la plupart
des cas, cette étroite supervision oblige les chercheurs et autres
experts à se concentrer sur des questions trop circonscrites.
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 151

Par ailleurs, le gouvernement fédéral participe, par le biais de


subventions aux associations provinciales et nationales en milieu
minoritaire, à des recherches sur la défense des droits ou sur l’éva-
luation des programmes scolaires qui vont parfois à contre-courant
de celles des gestionnaires scolaires. Depuis la fin des années 1970
jusqu’à aujourd’hui, l’augmentation progressive des recherches
universitaires concernant l’éducation des minorités et sur les mino-
rités elles-mêmes apporte des nouvelles connaissances qui sont
rarement prises en compte par les décideurs et gestionnaires.
Ces nouvelles données, surtout en sociologie et en socio­
linguistique, nous permettent aujourd’hui de répondre aux questions
concernant la relation entre l’école et le milieu minoritaire : si elles
sont moins visibles dans les politiques aux niveaux provincial et
national, au niveau local elles sont porteuses d’espoir et utiles pour
orienter les écoles et les communautés. Il faudrait les intégrer dans
les politiques d’aménagement linguistique décrites précédemment.
Les changements de perspectives dans le domaine de l’éduca-
tion pour les francophones vivant en milieu minoritaire constituent
une révolution, bien sûr, mais il faudra rester vigilant sur deux fronts :
la privatisation des services, solution qui reflète les forces trans­
nationales, et la dévolution de responsabilités aux provinces.
D’abord, partout au pays, certains secteurs de l’opinion voudraient
qu’autant de services que possible passent du public au privé. Or,
comme le secteur public est protégé en partie par la Constitution
et par certaines lois – au niveau fédéral surtout – une privatisation
affaiblirait, voire anéantirait, cette protection. Ensuite, depuis
quelque temps il y a une tendance à se défaire des programmes
fédéraux pour les remettre aux provinces, mais, dans la plupart des
provinces, on est peu enclin à vouloir sauvegarder les droits acquis
des franco­phones aux services en français.
Ces deux problèmes ont été au cœur de certaines recomman-
dations du rapport que j’ai aidé à préparer pour le Commissariat
aux langues officielles en 1995-1996 concernant la mise en œuvre
de la Partie VII de la Loi sur les langues officielles visant l’engagement
du gouvernement fédéral à promouvoir « l’épanouissement » des
communautés minoritaires de langue officielle. Or, notre examen
de plus d’une cinquantaine de ministères et d’agences fédérales a
152 Stacy Churchill

révélé les conséquences négatives des transferts de juridiction des


provinces au secteur privé et aux provinces dans des conditions qui
ne garantissaient pas les droits acquis des minorités (Churchill et
LeBlanc, 1996). Toute cette question de transfert est fondamentale
et mérite un examen approfondi et critique de la part des cher-
cheurs. Certes, c’est un sujet complexe, mais le danger est réel
puisqu’il met en péril les droits acquis.
Dans le nouveau dialogue école-communauté, il va falloir faire
preuve de beaucoup d’imagination pour renouveler le discours
concernant l’enseignement en français, souvent décrit en termes
défaitistes face à des critères qui voudraient que les francophones
minoritaires aient les mêmes comportements linguistiques et cultu-
rels que des élèves unilingues vivant dans des milieux francophones
homogènes. Il faudra un jour parler avec plus de fierté des réalisa-
tions des éducateurs francophones et admettre que l’école française
en milieu minoritaire est un établissement où les élèves franco-
phones qui les fréquentent sont bilingues, capables de penser et de
s’exprimer avec une aisance qui échappe aux unilingues, et qui
demeurent attachés aux valeurs de la francophonie canadienne.
Les jeunes de Gravelbourg en Saskatchewan ou de Saint-Jean
en Alberta ne parleront jamais comme ceux de Trois-Rivières ; par
contre, au-delà de toute expectative, ils parlent toujours français. Il
y a une vingtaine d’années, lors d’une réunion à Saint-Jean les gens
me demandaient s’il valait vraiment la peine de se battre pour la
construction d’une école française, je leur ai répondu par un « oui»
inconditionnel. Et puis je leur rappelais que leurs ancêtres habitaient
l’Alberta bien avant les Ukrainiens et j’ajoutai : « Vous savez, si vous
aviez le même taux d’assimilation que les Ukrainiens, vous seriez
disparus depuis bien des décennies. Au lieu de ça, vous êtes là,
dans ce sous-sol d’église parlant français et vous demandant, en
français : « Est-ce que la bataille est perdue ? »
Selon moi, le plus important est de rester qui on est, là où on
est. Cette phrase résume un peu la révolution à laquelle j’ai participé
comme expert ou « fabricant d’armes ». C’est une lutte continuelle
parce que l’évolution démographique indique une perte progressive
d’effectifs francophones. La survivance d’une minorité sera toujours
affaire de volonté. Dans cette lutte, les experts ont joué un certain
Les confessions d’un fabricant d’armes : les experts au service de l’éducation 153

rôle et j’ai eu l’honneur d’y avoir participé à plusieurs reprises. Les


acquis d’une révolution, comme ceux de la démocratie, demeurent
toujours fragiles. Il faut constamment les protéger et les conso-
lider.
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Les Franco-Ontariens et la représenta-
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6 janvier), p. 1 et 8 (chaque jour) avec
encadré « Les Franco-Ontariens possè-
dent maintenant leur rapport Parent »,
(3 janvier), p. 8.
Propos et confidences
d’un planificateur juridico-
linguistique québécois

Joseph-G. Turi
Professeur et avocat
Secrétaire général
Académie internationale de droit linguistique

Je suis arrivé au Canada, à Montréal, à la fin des années 1950,


comme boursier du Conseil des Arts du Canada. Je venais d’un
milieu européen peu nationaliste et empreint d’esprit fédéraliste et,
jeune juriste, spécialisé en droit public comparé, j’avais étudié en
Italie, en France et au Luxembourg. J’étais aussi membre du Mouve-
ment fédéraliste européen, pour lequel la réponse par excellence
aux malheurs nationalistes de l’Europe était le fédéralisme, et le
Canada le plus bel exemple à suivre à cet égard.
Grâce à ma bourse du Conseil des Arts, organisme qui venait
d’être créé à la suite des recommandations du Rapport sur l’avan-
cement des arts, lettres et sciences au Canada, paru en 1951 (rapport
Massey), je poursuivis mes recherches en droit public comparé à la
Faculté de droit de l’Université de Montréal. J’eus ainsi la chance
de rencontrer et de connaître un nombre important de personnes
qui allaient devenir, dans un avenir plus ou moins rapproché, des
personnages marquants de la scène politique et culturelle cana-
dienne et québécoise.
Ma surprise fut grande lorsque, très rapidement, je constatai le
nationalisme qui animait les Canadiens français, les Québécois
158 Joseph-G. Turi

d’aujourd’hui, et le fossé important séparant les Canadiens et les


Anglais, comme on disait alors. Ce nationalisme linguistique et
culturel était parfois inconscient, parfois conscient, mais toujours
très profond. Je me suis alors dit que le modèle canadien n’était
peut-être pas le meilleur modèle à suivre!

Commission Laurendeau-Dunton

Au moment de la création, le 19 juillet 1963, de la Commis-


sion d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme par le premier
ministre Lester B. Pearson, j’avais déjà publié plusieurs articles trai-
tant des droits fondamentaux, du déséquilibre constitutionnel-fiscal
et d’immigration dans la revue juridique Thémis de l’Université de
Montréal et dans Le Devoir. J’allais par ailleurs présenter, le 30 avril
1964, au Comité parlementaire de l’Assemblée législative du
Québec, un mémoire sur la promotion de l’immigration au Québec
dans lequel je recommandais au gouvernement de créer son propre
ministère de l’Immigration afin de favoriser, entre autres, l’intégration
linguistique des néo-Québécois, cette dernière expression étant
plutôt inédite à l’époque. J’avais préparé ce mémoire à la demande
du ministre René Lévesque.
Comme je connaissais assez bien quelques membres de la
Commission Laurendeau-Dunton, qu’on appelait alors familièrement
commission BB, certains me demandèrent d’y présenter un mémoire.
Je fus ainsi amené à étudier de plus près le mandat de cette commis-
sion. Celle-ci devait procéder à une vaste enquête et produire un
rapport sur la situation du bilinguisme et du biculturalisme au
Canada qui contiendrait des recommandations sur les mesures à
prendre pour que le pays se développe suivant le principe d’« égalité
entre les deux peuples qui l’ont fondé » tout en sauvegardant l’apport
des groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada.
Après quelques semaines d’étude et de recherche, et de
nombreux entretiens avec les membres et le personnel de la
Commission, j’arrivais aux premières constatations suivantes :
1) Je m’étonnais de voir confier à une commission d’enquête le
mandat de traiter de sujets aussi importants que le bilinguisme
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 159

et le biculturalisme au Canada. Mais j’apprendrai plus tard que


c’était la façon canadienne de résoudre, ou de ne pas résoudre,
les problèmes importants du pays.
2) La Commission était dirigée par des Montréalais bilingues. Les
séances de travail se déroulaient régulièrement dans les deux
langues officielles du pays et le climat de travail au sein du
groupe était des plus harmonieux : cela me semblait de bon
augure.
3) Alors que la notion de bilinguisme ne posait aucun problème
linguistique, politique et culturel, je trouvais que la notion de
biculturalisme (un néologisme) était plutôt complexe et
ambiguë et ne correspondait pas à la nouvelle réalité cana-
dienne.
4) Il n’était pas question des autochtones dans les travaux initiaux
de la Commission.
5) La Commission était appelée à devenir un laboratoire de
linguistique appliquée de grande importance tant au Canada
qu’à l’étranger.
Entre-temps, au début de 1964, j’avais été nommé membre du
Conseil des Arts du Québec et président de la Commission de
l’immigration. Le Conseil avait été créé par le projet de loi no 18,
du 24 mars 1961, qui créait le ministère des Affaires culturelles et
l’Office de la langue française1. Nous étions au début de la Révo-
lution tranquille. Je devins membre de l’équipe de rédaction du livre
blanc sur la culture du gouvernement québécois dont la rédaction
fut terminée en 1965; il ne fut jamais rendu public. Ce livre blanc
recommandait notamment au gouvernement de faire du français la
langue « prioritaire » du Québec. Jean-Louis Gagnon et André
Laurendeau (qui étaient respectivement membre et président de la
commission BB) faisaient partie du Conseil.
Le 1er février 1965, la Commission Laurendeau-Dunton présen-
tait son rapport préliminaire dans lequel elle déclarait que le Canada
traversait une « crise majeure ».
Le 1er septembre 1965, au terme de nombreuses lectures et
consultations, je déposais mon mémoire, intitulé Plaidoyer pour une

1. Loi du ministère des Affaires culturelles, L.Q. 1961, c. 23, art. 14.
160 Joseph-G. Turi

nouvelle Confédération canadienne, auprès de la Commission. Je


fus invité à le présenter publiquement le 30 novembre 1965, à
l’hôtel Windsor de Montréal. J’y formulais les conclusions
suivantes :
1) Le mandat de la Commission devait être clarifié, particulière-
ment en ce qui concernait le biculturalisme.
2) La crise majeure du Canada n’était pas seulement d’ordre
linguistique et culturel, mais profondément politique. En raison
du fossé qui séparait les deux peuples fondateurs du pays, cette
crise nécessitait une solution globale.
3) Je proposais de créer une nouvelle Confédération canadienne,
ou plutôt une véritable Confédération canadienne. Du point
de vue juridique, le Canada était une fédération ou une quasi-
fédération.
4) Je proposais que cette nouvelle confédération soit constituée
de cinq États associés, incluant le Québec naturellement.
5) Je proposais d’élargir, de façon importante, les compétences
des États associés, particulièrement celles du Québec, notam-
ment en matière de langue, de culture et d’immigration.
La présentation fut suivie d’un long débat. Le lendemain matin,
les conclusions de mon mémoire se retrouvaient à la une de
plusieurs journaux québécois et canadiens.
Je continuai ensuite de fréquenter les membres et le personnel
de la Commission, jusqu’à ce qu’elle présente son rapport final en
1969. Je suivis fidèlement le déroulement de ses travaux en tant que
membre du Conseil des Arts du Québec et, à partir de 1968, en
tant que haut fonctionnaire au ministère québécois des Affaires
intergouvernementales, chargé plus particulièrement des questions
linguistiques à la Conférence constitutionnelle canadienne (1968-
1971).
Le Conseil des Arts du Québec n’était pas très favorable aux
« districts bilingues », idée maîtresse de la Commission, en particulier
à leur éventuelle implantation au Québec. Il en était de même pour
le ministère des Affaires intergouvernementales. Le bilinguisme,
c’était bon pour l’État fédéral et les autres provinces canadiennes,
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 161

pas pour le Québec ! L’exemple à suivre au Québec, c’était ­l’Ontario,


dont l’unilinguisme, officiel et non officiel, était la règle à l’époque.
Ces considérations expliquent en partie l’échec de la Charte de
Victoria de 1971, dont le titre II sur les droits linguistiques consacrait
un certain bilinguisme pour l’État fédéral et dans quelques provinces,
dont le Québec.
La Loi fédérale sur les langues officielles, qui faisait du français
et de l’anglais les deux langues officielles du Canada, fut promul-
guée en 1969. Il s’agissait d’une loi limitée essentiellement aux
domaines de l’usage officiel des langues de compétence fédérale
(législation, justice et administration publique). Elle était donc non
exhaustive. Elle sera suivie par la Politique canadienne sur le multi-
culturalisme en octobre 1971, ainsi que par les dispositions
pertinentes en matière de langues officielles et de multiculturalisme
dans la Loi constitutionnelle de 19822. La Loi sur les langues offi-
cielles sera complétée, le 21 juillet 1988, par la loi fédérale sur le
multiculturalisme3 et sera par ailleurs modifiée de façon importante
le 28 juillet 19884. D’une commission sur le bilinguisme et le
biculturalisme on allait donc déboucher sur une législation fédérale
sur le bilinguisme et le multiculturalisme.

Législation linguistique québécoise

De 1971 à 1975, au ministère des Affaires intergouvernemen-


tales, je continuai à m’intéresser au dossier linguistique québécois
en menant de front de nombreuses recherches en droit linguistique
comparé. En 1975, j’accédai au poste de chef du service du conten-
tieux à la Régie de la langue française (qui, en 1976, reprit le nom
d’Office de la langue française). En 1979, j’occupai le poste de
directeur des services juridiques à la Commission de surveillance
de la langue française du Québec (qui, en 1983, devint la Commis-
sion de protection de la langue française). En 1994-1995, après la
dissolution de cette commission en 1993, j’assumai les fonctions de
conseiller juridique principal au Conseil de la langue française puis,

2. Loi constitutionnelle de 1982, Loi sur le Canada, annexe B, 1982 (R.U.), C. 11.
3. Loi sur le multiculturalisme canadien, L.R.C. (1988), ch. 24 (4e suppl.).
4. Loi sur les langues officielles, L.R.C. (1988), ch. 31 (4e suppl.).
162 Joseph-G. Turi

162 Joseph-G. Turi en 1995, au Secrétariat à la politique linguistique


du Québec. J’allais donc continuer de suivre pendant longtemps et
professionnellement le passionnant débat linguistique québécois à
titre d’expert en droit linguistique comparé. Ces différentes fonctions
m’auront permis de prendre la mesure de l’étendue du pouvoir
considérable exercé par les hauts fonctionnaires québécois.
Le débat linguistique avait éclaté de façon intense au Québec
en 1968, avec « l’affaire St-Léonard » (Turi, 1968 : 5). Une solution
temporaire et timide fut mise en place par le parti de l’Union natio-
nale, alors au pouvoir, qui promulgua la Loi pour promouvoir la
langue française au Québec (projet de loi no 63) le 28 novembre
1969. Cette loi reconnaissait aux parents concernés la liberté de
choisir, pour l’éducation de leurs enfants, entre les écoles publiques
françaises ou anglaises5. En décembre 1972, le rapport final de la
Commission Gendron sur la situation du français et sur les droits
linguistiques au Québec6 fut rendu public. À la suite de ce rapport,
qui demeure le document de base par excellence de la politique
d’aménagement linguistique québécoise, le Québec adopta, le
31  juillet 1974, alors que le Parti libéral était au pouvoir et Robert
Bourassa, premier ministre, la Loi sur la langue officielle, commu-
nément appelée loi 22, qui fut la première loi à faire du français
la langue officielle du Québec7. Mais ce n’est qu’à partir du
15  novembre 1976, alors que le Parti québécois arriva au pouvoir,
que le gouvernement allait entamer le long processus qui consacre-
rait le français comme la langue du Québec dans tous les domaines
du champ officiel et du champ non officiel de l’usage des
langues.
Je fus naturellement associé de très près à la rédaction de la
Charte de la langue française de 1977, alors que René Lévesque
était premier ministre du Québec et Camille Laurin ministre respon-
sable de la législation québécoise. Ayant été membre de plusieurs
groupes de travail, dont les intervenants étaient fort nombreux, je
fus parmi les auteurs de cette loi. La loi avait été précédée, en mars
1977, par le livre blanc sur la politique québécoise de la langue
5. Loi pour promouvoir la langue française au Québec, L.Q. 1969, c. 9.
6. La Commission Gendron a été créée en vertu de l’arrêté en conseil no 3958 du
9 décembre 1968.
7. Loi sur la langue officielle, L.Q. 1974, c. 6.
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 163

française et ensuite par le projet de loi no 1 (Charte de la langue


française)8. Ce projet de loi avait une forte connotation sociologique
ayant été élaboré principalement par des sociolinguistes militants.
On affirmait dans le préambule que le français était « depuis toujours
la langue du peuple québécois », « malgré les entraves », et qu’il
allait s’appliquer « dans un climat de justice et d’ouverture à l’égard
des minorités qui participent au développement du Québec ». Le
projet proposait beaucoup de droits linguistiques en faveur du fran-
çais, mais peu d’obligations linguistiques.
On retrouvait en outre dans ce projet des articles qui procla-
maient un unilinguisme français exclusif dans des domaines officiels
bien précis ainsi que dans le domaine non officiel de l’affichage
commercial (article 46). Aussi, selon l’article 52, l’accès aux écoles
publiques anglaises était réservé aux enfants qui avaient déjà reçu
au Québec un enseignement en anglais « à la date de l’entrée en
vigueur de la loi ». L’article était donc rétroactif. Ce projet compre-
nait de plus, à l’article 172, une disposition dérogatoire vis-à-vis de
la Charte québécoise des droits de la personne. Le projet de loi
no  1 était en fait un projet de loi radical; conçu par des gens très
engagés politiquement, il se révélait draconien sous certains de ses
aspects, volontariste sous d’autres ; il ne pouvait s’appliquer dans
certains cas que dans la mesure où les citoyens demeuraient mili-
tants. C’était en réalité trop demander et trop faire confiance aux
citoyens! Pourtant, ce texte ne qualifiait pas le français de langue
commune du Québec. À l’époque, on en parlait beaucoup, mais
on n’osait pas insérer cette expression dans une loi. Cela explique,
entre autres, pourquoi le terme de « francophonisation » (promotion
des francophones) fut écarté de la loi au profit de celui de « fran-
cisation » (promotion de la langue française).
En tant que juriste, prudent et libéral de surcroît, j’étais de
ceux qui avaient fait valoir que ce texte de loi devait comprendre
à la fois des droits et des obligations, et que son préambule devait
être moins radical. Les domaines exigeant un unilinguisme français
exclusif y étaient trop nombreux, au point de faire de la Charte une

8. Politique québécoise de la langue française, Québec, Éditeur officiel du Québec,


mars 1977.
164 Joseph-G. Turi

loi draconienne. Pour ma part, je trouvais inacceptable le recours


éventuel à la disposition dérogatoire. Je considérais aussi que le
chapitre de la loi sur la langue de l’enseignement ne devait pas
s’appliquer de façon rétroactive. Devant les très nombreuses et
sérieuses critiques venant de l’intérieur et de l’extérieur du gouver-
nement, le projet de loi no 1 fut remplacé par le projet de loi no 101
(également appelé Charte de la langue française). Le nouveau
préambule proclamait que le français était « la langue distinctive
d’un peuple majoritairement français » et que la loi s’appliquerait
dans « un climat de justice et d’ouverture à l’égard des minorités
ethniques, dont elle [l’Assemblée nationale] reconnaît l’apport
précieux au développement du Québec ». J’avais suggéré de limiter
les cas d’unilinguisme français exclusif à certains domaines officiels;
je n’avais pas compris l’importance que les Québécois accordaient
au domaine de l’affichage commercial. Comment penser que
l’avenir de la langue française au Québec pouvait reposer sur la
langue de l’affichage commercial? Je faisais d’ailleurs remarquer à
l’époque que les législations linguistiques à l’étranger ne visaient
généralement que le champ officiel de l’usage des langues et que
le domaine de l’affichage commercial était considéré comme pas
ou peu important. Par ailleurs, la situation dans le monde n’avait
pas beaucoup changé à cet égard (Turi, 1977). J’ai compris ensuite
qu’il s’agissait pour les Québécois d’un domaine à connotation
historique importante. Les articles relatifs à l’unilinguisme exclusif
français furent conservés. L’article 46 fut remplacé par l’article 58,
qui allait plus loin en prescrivant que l’affichage public ainsi que
la publicité commerciale devaient se faire uniquement en français.
Le chapitre sur la langue de l’enseignement ne fut pas modifié, tout
en précisant, à l’article 73, que l’accès aux écoles publiques
anglaises, aux niveaux primaire et secondaire, était réservé à ceux
qui avaient reçu légalement au Québec l’enseignement public en
anglais « avant l’entrée en vigueur de la présente loi ». Le nouveau
préambule ainsi que certains articles de la loi confirmèrent par
ailleurs des droits linguistiques spécifiques en faveur des autochtones
du Québec. La disposition dérogatoire québécoise fut retirée de la
loi, ce qui fut tout à l’honneur du premier ministre Lévesque.
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 165

Le côté trop rigoureux du projet de loi continuait de susciter


des réactions négatives. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre
le pourquoi et le comment de l’ajout du fameux article 89, dont je
fus l’un des auteurs, qui énonce que « Dans les cas où la présente
loi n’exige pas l’usage exclusif de la langue officielle, on peut
continuer à employer à la fois la langue officielle et une autre
langue ». Cet article consacrait les deux principes fondamentaux
d’une politique linguistique d’importance : le principe de territoria-
lité (unilinguisme) et le principe de personnalité (multilinguisme).
L’article reconnaissait également, sous certaines conditions, la
coexistence du droit à une langue (droit fondamental, de nature
historique, de parler et de comprendre une langue historique
précise, en l’occurrence le français) et le droit à la langue (droit
fondamental, de nature universelle, de parler et de comprendre
n’importe quelle langue). La fonction de cet article fut donc de
limiter l’aspect par trop draconien de la loi 101. Le nouveau préam-
bule et l’article 89 atténuèrent de façon importante le caractère
d’ordre public de la loi. La règle générale de la Charte devenait
donc la suivante : sauf exceptions, on doit utiliser normalement le
français, mais on peut également utiliser une ou plusieurs autres
langues en plus du français. La loi devenait ainsi, du point de vue
juridique, non pas une Charte, à savoir une loi juridiquement fonda-
mentale, mais une loi statutaire (aujourd’hui on parle de loi
particulière), qui doit donc être interprétée et appliquée, comme
toute loi d’inspiration anglaise, de façon restrictive. On sait que le
droit québécois est un heureux mariage issu de la common law
anglaise et du droit civil français.
Sur le plan jurilinguistique, il y eut quelques débats entre
juristes sur l’emploi de certains termes. Certains revendiquaient
l’emploi du verbe être à l’indicatif présent pour indiquer une obli-
gation juridique (ce qui en soi était acceptable), d’autres, l’emploi
du verbe devoir à l’indicatif présent, étant donné son usage répandu
dans le contexte juridique québécois qui en faisait une norme en
rédaction législative. On parvint à un compromis qui demeure, sur
le plan technique de la rédaction législative inapproprié, la syno-
nymie n’y ayant pas droit de cité.
166 Joseph-G. Turi

Dans le chapitre sur la langue du commerce et des affaires,


on employa le présent du verbe être dans certains articles et le
présent du verbe devoir dans d’autres pour signifier, dans tous les
cas, une obligation juridique. Le débat entourant l’emploi du terme
gouvernement aboutit lui aussi à un compromis, également inap-
proprié puisqu’on finit par l’employer dans le sens anglais
d’administration publique à l’article 16, et dans le sens français de
conseil des ministres dans les autres articles. En revanche, nous
étions d’accord sur la nécessité d’utiliser le plus régulièrement
possible le verbe rédiger, puisque c’était surtout la langue écrite qui
faisait l’objet de la loi.
À la suite d’une recommandation du bureau du premier
ministre, je fus à l’origine de l’article 190 qui énonce que le Secré-
taire du Conseil de la langue française devait être nommé par le
gouvernement plutôt que selon la loi de la fonction publique du
Québec, comme cela était prévu à l’article 157 du projet de loi
no 1. La modification fut faite parce que le premier ministre voulait
nommer à ce poste important un homme de confiance, en l’occur-
rence l’écrivain Marcel Dubé.
La Charte de la langue française (communément appelée loi
101) qui proclamait le français « la langue officielle » et « langue
habituelle et normale » du Québec et des Québécois, et dont le
sens et la portée étaient explicités en 232 articles, fut promulguée
le 26 août 19779. Les sanctions prévues, en cas de non-respect de
la loi, étaient surtout de nature pénale, des amendes plutôt minimes
en fait. La loi 101 incorporait l’essentiel de la politique québécoise
en matière de langue, la langue française étant la manifestation par
excellence de la culture québécoise. Il y eut, par ailleurs, quelques
frictions entre le premier ministre et le ministre Laurin quant à la
nomination du nouveau président de l’Office, qui furent résolues
par un compromis. Ainsi fut nommé à ce poste Raymond Gosselin,
un cadre de Via Rail.
À la différence de la loi linguistique fédérale, la Charte était
à la fois une législation de nature officielle (visant les domaines
officiels de la législation, de la justice, de l’éducation et de l’admi-
nistration publique), institutionnelle (visant les domaines non
9. Charte de la langue française, L.R.Q., c. C-11.
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 167

officiels des communications, de la culture, du travail, du commerce


et des affaires), standardisante (en instituant des commissions de
terminologie dans certains domaines officiels bien délimités) et
libérale (en reconnaissant d’une certaine façon les droits linguisti-
ques historiques et universels). En ce sens, elle était exhaustive. Son
objectif était double : promouvoir et protéger, objectivement, le statut
et l’emploi de la langue française et, subjectivement, les usagers et
consommateurs de langue française afin d’assurer la sécurité et la
cohésion linguistiques du Québec, dans le respect des droits de la
minorité linguistique anglophone. Cela, dans la mesure où la loi
respectait les dispositions de la Constitution canadienne selon
laquelle la langue est généralement un domaine de compétence
mixte, que ce soit implicitement ou explicitement. À noter enfin
que la loi 101 visait essentiellement la quantité ou la présence de
la langue, et non pas la qualité ou la correction de la langue, la
qualité étant plutôt du ressort de l’école.
La Charte suscitera pendant plusieurs années de nombreuses
contestations judiciaires qui viseront plus particulièrement le
chapitre sur la langue de la législation et de la justice, celui sur la
langue de l’enseignement, ainsi que l’article 58.
La Charte ne tarda pas à devenir la loi sacrée des Québécois.
Au début de 1979, la Chambre des notaires demanda au gouver-
nement que l’on modifie l’article 57 de la loi qui énonçait que les
quittances devaient être rédigées en français (ou en français et dans
une autre langue, selon l’article 89). Les notaires préféraient avoir
le choix de rédiger les quittances en français ou en anglais. Mais
on ne pouvait pas toucher à la nouvelle loi sacrée du Québec ! Je
suggérai alors que l’on modifie l’article 2151 du Code civil du Bas
Canada afin de permettre aux notaires de rédiger, le cas échéant,
les quittances seulement en anglais. Ce qui fut fait10, sauvegardant
ainsi le caractère sacré de la loi. Par ailleurs, plus tard, on finira
par modifier la loi 101, plus particulièrement avec le projet de loi
no 57 du 22 décembre 1983, alors que Gérald Godin était le

10. Loi modifiant le Code civil, L.Q. 1979, c. 29, art. 14. La modification apportée
alors au Code civil du Bas Canada ne se retrouve plus dans le Code civil du
Québec de 1994 parce que la loi 101 est désormais de moins en moins contestée.
L’article 57 s’applique donc de nouveau tel quel.
168 Joseph-G. Turi

ministre chargé de l’application de la Charte11. Un changement


important fut alors apporté au préambule qui énonça que la loi
allait s’appliquer dans « un esprit de justice et d’ouverture, dans le
respect des institutions de la communauté d’expression anglaise et
celui des minorités ethniques… ». On reconnaissait ainsi à la mino-
rité anglophone du Québec son statut de communauté linguistique
historique, ce qui est fort important en droit linguistique comparé.
Une minorité historique est une communauté enracinée depuis des
générations dans un pays ou dans un territoire déterminé. Mais le
principe qu’il ne fallait pas toucher à l’essentiel de la loi 101
demeura.
Telle qu’elle se présentait désormais, notamment avec les
modifications apportées au préambule et le nouvel article 89, ainsi
que la lourdeur de l’appareil bureaucratique qu’elle instituait (trois
organismes avaient été créés, à savoir l’Office de la langue française,
la Commission de protection de la langue française et le Conseil
de la langue française), la Charte laissait entrevoir des difficultés
d’application tant sur le plan juridique que sur le plan administratif.
Le ministre Laurin décida alors, à l’automne 1977, de confier à un
groupe d’experts le soin de rédiger un guide d’application de la
Charte à l’intention des fonctionnaires. Je fus l’un des quatre hauts
fonctionnaires nommés à cette fin (les autres étant Paul-André Four-
nier, Jean Ménard et Gilles Racine). Évidemment, le guide mit en
relief l’importance de l’article 89 de la loi qui prévoyait l’emploi
de la langue officielle et d’une autre langue. Voilà pourquoi le guide
demeura un document de travail controversé à l’intérieur des trois
organismes chargés de l’application de la Charte. Qui plus est, le
document ne fut jamais rendu public. Par ailleurs, le ministre Laurin
dut se rendre à l’évidence puisque, au début des années 1980, il
fit parvenir à la haute direction de la Commission de surveillance
de la langue française une directive verbale selon laquelle il fallait
décréter un moratoire quant à l’application de certains articles par
trop contraignants de la loi. Ce moratoire demeura très longtemps
un secret d’État bien gardé.
Quand, en 1979, j’accédai au poste de directeur des affaires
juridiques à la Commission de surveillance de la langue française

11. Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q. 1983, c. 56.


Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 169

(qui allait devenir, en 1983, la Commission de protection de la


langue française, abolie en 1993, rétablie en 1997 et de nouveau
abolie en 2002), la bataille entre radicaux et libéraux reprit de plus
belle, le président de la Commission faisant face à l’opposition des
commissaires-enquêteurs. Le gouvernement du Parti québécois avait
nommé comme président Maurice Forget, l’ancien président de la
Régie de la langue française qui avait été nommé par le gouverne-
ment libéral à ce poste-là. Selon le président et le soussigné, les
commissaires-enquêteurs étaient soumis au pouvoir de direction du
président, conformément à l’article 167 de la loi qui disait
­textuellement que le président « dirige » le travail des commissaires-
enquêteurs. Le président avait l’intention d’appliquer la loi de façon
relativement prudente. Le ministre Laurin et les commissaires-­
enquêteurs n’étaient pas d’accord, car ces derniers pensaient qu’ils
avaient le même statut que les commissaires du travail qui, eux,
n’avaient pas à répondre à leur commissaire en chef. Les
commissaires-­enquêteurs se considéraient donc autonomes dans
leurs décisions relatives à l’application, éventuellement radicale, de
la Charte. La bataille fut épique. Le ministre et le président deman-
dèrent au ministère de la Justice de trancher le débat. Le ministère
de la Justice finit par donner raison au président de façon nuancée
– pour ne pas trop froisser le ministre –, mais le président fut quand
même contraint de démissionner. Cependant, le nouveau président
de la Commission, Gaston Cholette, continua d’appliquer la loi
comme l’avait fait l’ancien président.
Lorsque le Parti libéral du Québec revint au pouvoir en
décembre 1985, le gouvernement, sous l’impulsion de son premier
ministre Robert Bourassa et de la ministre Lise Bacon, décida, en
octobre 1986, de former un comité d’experts pour trouver une
solution adéquate au débat qui faisait rage au sujet de l’affichage
public. Je fis partie de ce comité avec René Dussault, Pierre-Étienne
Laporte et Reed Scowen. Les militants linguistiques ne tardèrent pas
à réagir dans les journaux, et de façon on ne peut plus énergique :
nous étions « la bande des quatre » chargée de « charcuter » la loi
101! Après de nombreuses réunions tenues à Montréal et à Québec,
notre groupe rédigea, en décembre 1986, un bref rapport proposant
différentes solutions, laissant au gouvernement le soin de décider
laquelle était la plus appropriée.
170 Joseph-G. Turi

Alors que Guy Rivard était le ministre responsable de la Charte,


je fus naturellement au cœur des débats au sujet de la disposition
dérogatoire que le Québec décida d’utiliser pour contrer les juge-
ments de la Cour suprême du Canada dans les affaires Ford et
Devine du 15 décembre 1988 concernant plus particulièrement
l’article 58 de la Charte.
Mémorable journée que celle du jeudi 15 décembre 1988, où
tous les membres du groupe de travail chargé de conseiller le
premier ministre en la matière étaient réunis dans le bunker de la
Grande Allée à Québec attendant les décisions de la Cour suprême,
tandis que le premier ministre était en communication téléphonique
continuelle avec le premier ministre du Canada et certains premiers
ministres provinciaux. Lorsque, enfin, les premiers exemplaires des
deux jugements de la Cour arrivèrent par télécopieur, on en fit de
nombreuses copies qui furent distribuées sur-le-champ aux membres
du groupe de travail.
La Cour déclarait que l’article 58 de la loi 101, dans la mesure
où il interdisait l’emploi d’une autre langue que le français dans
l’affichage public, était inconstitutionnel, car il contrevenait à la
liberté d’expression telle qu’elle était reconnue par la Charte cana-
dienne des droits et libertés et la Charte des droits de la personne
du Québec. L’article 58 était de plus déclaré discriminatoire12. Selon
la Cour, la liberté d’expression comprend en général et implicite-
ment le droit de parler et de comprendre n’importe quelle langue,
particulièrement dans les domaines de l’usage non officiel des
langues. Par ailleurs, la Cour déclarait que le Québec avait le droit
de légiférer en la matière et donc d’imposer le français dans l’affi-
chage public, de « façon nettement prédominante », reconnaissant
ainsi la situation difficile du français au Québec. Le bureau du
premier ministre nous donna alors une directive verbale, soit de
trouver dans les deux jugements une phrase permettrait au premier
ministre d’utiliser la disposition dérogatoire (permise selon les deux
chartes des droits fondamentaux), afin d’autoriser le gouvernement
à continuer d’interdire, par une nouvelle loi, l’utilisation d’une
langue autre que le français dans l’affichage public. Je finis par
trouver la fameuse phrase qui disait que le Québec avait le droit
d’utiliser la disposition dérogatoire en la matière. C’est une phrase
12. Ford c. Québec, [1988] 2 R.C.S. 712, Devine c. Québec, [1988] 2 R.C.S. 790.
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 171

que le premier ministre n’allait pas manquer d’utiliser continuelle-


ment dans ses interventions publiques. Je me suis demandé pourquoi
la Cour avait ajouté cette phrase dans ses jugements, car ce n’était
pas nécessaire du point de vue strictement juridique, mais cela
pouvait être utile sur le plan politique. Il faut dire que tous les
membres du groupe de travail (une dizaine) étaient favorables au
recours à la disposition dérogatoire, sauf deux, dont le soussigné.
Le 21 décembre 1988, le Québec adopta le projet de loi no 178
pour introduire la disposition dérogatoire dans la loi 101, entre
autres au sujet de l’article 58, en interdisant de nouveau toute autre
langue que le français dans l’affichage public, sauf exceptions. Dans
les quelques cas où une autre langue était autorisée, le français,
obligatoire, devait figurer de façon nettement prédominante13. Il
fallait dès lors définir l’expression « de façon nettement prédomi-
nante » . L’exercice eut lieu à deux reprises sous l’égide du ministre
Claude Ryan, en 1989 et en 1993.
Je me rappelle par ailleurs que, le jour du désormais fameux
15 décembre 1988, on pouvait lire dans une salle du bunker l’équa-
tion suivante écrite au tableau : « disposition dérogatoire = tombe
accord du lac Meech ». Il y avait donc un lien très étroit entre le
recours à la disposition dérogatoire et l’Accord constitutionnel du
lac Meech de 1987 (qui allait devenir lettre morte plus tard, en juin
1990).
Ce n’est que le 17 juin 1993, en adoptant le projet de loi
no 86, que le Québec abrogea l’article 58, pour le remplacer par
un nouvel article 58 qui imposa le français dans l’affichage public
tout en permettant l’utilisation d’une autre langue que le français
dans la mesure où le français était « nettement prédominant »14. Cela
fut fait à la suite des « constatations » du Comité des droits de
l’homme des Nations unies dans l’affaire McIntyre, du 5 mai 1993,
où le Comité avait déclaré que l’article 58 de la Charte était incom-
patible avec la liberté d’expression telle qu’elle était reconnue dans
le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 196615.
Toutefois, le Comité ne considéra pas cet article comme discrimi-
natoire. Le Québec démontra ainsi qu’il n’était pas indifférent aux
13. Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q. 1988, c. 54.
14. Loi modifiant la Charte de la langue française, L.Q. 1993, c. 40.
15. Affaire McIntyre, CCPR/D/47/359/1989 – 385/1989.
172 Joseph-G. Turi

décisions internationales qui le visaient plus particulièrement. Il


restait à savoir ce que signifiait « nettement prédominant ». Je fis
partie du groupe de travail chargé d’élaborer une définition de cette
expression. La définition en soi ne suscita pas de grand débat. On
était tous d’accord pour que le texte français soit nettement prédo-
minant dans une affiche s’il était deux fois plus grand que celui
rédigé dans une autre langue. Le problème, en réalité, c’était de
savoir quel genre de publicité commerciale allait faire l’objet des
dispositions relatives à la nette prédominance. Plusieurs membres
du groupe voulaient que la nette prédominance s’applique non
seulement à l’affichage public, mais également à la publicité
commerciale, affichée ou pas. Après de longues discussions, je finis
par convaincre, avec l’aide de quelques membres du groupe de
travail, le ministre Claude Ryan qu’il fallait faire une nette distinction
entre la publicité commerciale affichée, et la publicité commerciale
non affichée, et limiter la nette prédominance à la publicité commer-
ciale affichée. Ce qui fut accepté par le ministre. C’est ainsi que,
dans le règlement relatif à la nette prédominance, on trouve, pour
la première fois dans la législation québécoise, la distinction entre
les deux formes de publicité commerciale, ce qui par ailleurs se
retrouvait substantiellement dans le projet de loi no 116.
La loi 86 prit aussi en compte la décision de la Cour suprême
dans l’arrêt Quebec Protestant School Boards, rendue le 26 juillet
1984, qui avait déclaré le chapitre de la langue de l’enseignement
de la loi 101 constitutionnellement inopérant dans la mesure où il
était incompatible avec l’article 23 de la Charte canadienne des
droits et libertés de 1982, qui consacrait en matière d’enseignement
la fameuse clause Canada. En vertu de cette clause, seuls les
­Canadiens ayant reçu légalement l’enseignement en anglais au
Canada avaient le droit de fréquenter les écoles publiques québé-
coises de langue anglaise17.
Par ailleurs, la loi 86 permit de corriger une anomalie de la
loi 101. Le 13 décembre 1979, la Cour suprême du Canada avait
16. Règlement précisant la portée de l’expression « de façon nettement prédominante »
pour l’application de la Charte de la langue française (C-11, r. 10.2), approuvé par
le décret 1374-93, du 8 septembre 1993, (1993) G.O. 8890 (entrée en vigueur  :
93-12-22).
17. Québec c. Quebec Protestant School Boards, [1984] 2 R.C.S. 66.
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 173

déclaré, dans l’arrêt Blaikie  1, que le chapitre de la loi 101 sur la


langue de la législation et de la justice (les articles 7 à 13 indiquaient
que le français était la langue officielle de la législation et de la
justice au Québec) était inconstitutionnel parce qu’il était incompa-
tible avec l’article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 qui édicte,
entre autres, que le français et l’anglais sont les langues de la légis-
lation et de la justice au Québec18. Le gouvernement se conforma
peu après à cette décision en adoptant une loi à cette fin. Cette loi
adopta de nouveau, en français et en anglais cette fois, toutes les
lois québécoises qui avaient été promulguées en français seulement
depuis le 26 août 1977, y compris par conséquent la loi 101, mais
sans pour autant modifier le chapitre sur la langue de la législation
et de la justice19. La Charte ne fut donc pas modifiée par l’Assem-
blée nationale. À l’époque, il ne fallait pas toucher à la loi 101 !
C’est ainsi que le texte de la Charte, tel qu’il était imprimé et diffusé
par les Publications du Québec, comprenait toujours un chapitre
qui avait été déclaré invalide par la Cour suprême! Cela ne manqua
pas de mettre dans l’embarras les organismes chargés de l’applica-
tion de la Charte. La loi 86 corrigea cette situation, quatorze ans
plus tard, en modifiant ledit chapitre en conséquence, en incorpo-
rant ainsi dans la Charte les dispositions de l’article 133 de la Loi
constitutionnelle de 1867. Ce qui confirme que le français, explici-
tement, et l’anglais, implicitement, sont les deux langues officielles
du Québec dans les domaines législatif et judiciaire.
La loi 86 contribua à dédramatiser le débat linguistique et
permit au Québec, dans les années subséquentes, d’entrer dans une
ère d’accalmie juridico-linguistique. La Charte n’allait connaître
ensuite que des modifications mineures.
À l’automne de 1996, j’ai quitté la fonction publique du
Québec, tout en demeurant le secrétaire général de l’Académie
internationale de droit linguistique, créée à Montréal et à Paris en
septembre 1984.

18. Québec c. Blaikie, [1979] 2 R.C.S. 1016.


19. Loi concernant un jugement rendu par la Cour suprême du Canada le 13 décembre
1979 sur la langue de la législation et de la justice au Québec, L.Q. 1979, c.
61.
174 Joseph-G. Turi

Droit linguistique comparé

Depuis les années 1970 et 1980, grâce à mon expertise rela-


tive à la loi 101, j’ai participé régulièrement à des conférences
internationales sur les politiques linguistiques dans le monde,
d’abord comme conférencier et ensuite comme consultant interna-
tional. Le Canada et le Québec ne sont pas les seuls endroits où
les problèmes linguistiques sont importants, loin de là. Depuis la
fin de la Seconde Guerre mondiale, les problèmes linguistiques
n’ont cessé d’augmenter un peu partout dans le monde et, à l’aube
du nouveau millénaire, ils s’intensifient de façon importante (Turi
et al., 2006) ; la neutralité linguistique n’existe plus. Pour les
pouvoirs publics, c’est désormais le temps de l’interventionnisme
linguistique qui vise le statut et l’emploi d’une ou de plusieurs
langues identifiées ou identifiables dans un État, une région, une
municipalité, une localité ou une organisation internationale gouver-
nementale, surtout dans le champ des domaines de l’usage officiel
des langues. Les États modernes interviennent ainsi de plus en plus
en matière de politique linguistique – totalement ou partiellement,
explicitement ou implicitement, de façon symétrique ou asymétrique
– généralement pour promouvoir et protéger leurs langues et, selon
les circonstances, pour légiférer sur les langues de leurs minorités.
Aux États-Unis, 29 États membres ont légiféré pour officialiser et
protéger l’anglais, qui est pourtant censé être la langue la plus forte
au monde. En Chine, le putonghua est la « langue et l’écriture
communes et nationales » du pays, mais il y a plus de 50 langues
nationales différentes reconnues au niveau régional. En Inde, 18
langues sont constitutionnellement reconnues. Le bilinguisme ou le
multilinguisme y sont, sauf exceptions, la règle au niveau fédéral,
dans les 28 États membres et dans les sept territoires du pays. Dans
l’État indien du Karnataka, on dénombre 166 langues maternelles,
selon le recensement de 1971. À Singapour, il y a quatre langues
officielles. Au Maroc, la seule langue officielle, de jure, est l’arabe,
mais le français continue d’être, de facto, une langue officielle
importante, puisque le français est utilisé régulièrement dans de
nombreux textes et documents officiels. En Nouvelle-Zélande, le
maori est langue officielle de jure et l’anglais langue officielle de
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 175

facto. En Afrique noire, les langues des anciens colonisateurs conti-


nuent d’être langues officielles (et donc juridiquement contraignantes),
alors que les langues locales sont tout simplement nationales (une
langue nationale étant en l’occurrence en Afrique une langue histo-
riquement enracinée depuis des générations dans un territoire
déterminé ou la langue d’une communauté culturelle historiquement
importante) sans aucun statut juridique précis. Des exceptions exis-
tent, par exemple en Afrique du Sud où il y a onze langues officielles
au niveau fédéral, dont deux langues blanches et neuf noires, ou
en Éthiopie où l’amharique est la langue de travail du gouvernement
fédéral. De plus, la Constitution de l’Afrique du Sud consacre clai-
rement le droit à la langue, droit à la différence par excellence,
dont la reconnaissance explicite est plutôt rare en droit linguistique
comparé. En Europe, les langues régionales ou minoritaires, territo-
riales ou non territoriales, commencent à peine d’être reconnues,
grâce à la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires
du 5 novembre 1992 (entrée en vigueur le 1er mars 1998)20. À noter
que la Charte ne s’applique qu’aux langues régionales et minori-
taires historiques ; est-ce que cela veut dire que les nouveaux
immigrants et les nouvelles minorités sont condamnés à l’assimila-
tion linguistique ? En revanche, l’article 27 du Pacte international
relatif aux droits civils et politiques du 16 décembre 1966 (entré en
vigueur le 23 mars 1976) s’applique également aux nouveaux immi-
grants et aux nouvelles minorités21. L’article 27 dispose que les
personnes appartenant aux minorités linguistiques ont le droit d’uti-
liser leur langue avec les autres membres de leur communauté.
Soulignons le fait que, selon ces deux instruments internationaux,
les droits linguistiques des minorités sont de nature individuelle22.
20. Cependant, le Conseil constitutionnel français, dans sa décision du 15 juin 1999,
a déclaré que la Charte européenne était inconstitutionnelle en France pour deux
raisons : elle allait à l’encontre de la disposition de la Constitution faisant du français
la langue de la République et était incompatible avec le principe d’égalité entre
les citoyens. La situation a changé depuis l’ajout du nouvel article 75-1 à la
Constitution française, qui dispose que « Les langues régionales font partie du
Patrimoine de la France » (21 juillet 2008).
21. Commentaire général du Comité des droits de l’homme des Nations unies n° 23,
du 6 avril 1994.
22. Toutefois, selon la Déclaration universelle des droits linguistiques de Barcelone, de
juin 1996, les droits linguistiques sont à la fois individuels et collectifs. À noter
que cette déclaration est non gouvernementale.
176 Joseph-G. Turi

En Catalogne, la coexistence entre le catalan, langue nationale et


officielle, et l’espagnol, langue officielle, demeure problématique.
En Irlande, la renaissance de la langue irlandaise rencontre des
obstacles considérables devant l’omniprésence de l’anglais. Au
Luxembourg, il y a trois langues officielles. En Suisse, il y a quatre
langues officielles au niveau fédéral. En France, on a légiféré pour
officialiser et protéger le français, qui est pourtant une langue très
forte au pays et ailleurs dans le monde. L’Italie a reconnu, en
décembre 1999, douze langues minoritaires historiques, mais pour
faire accepter cela de l’opinion publique, elle a dû déclarer l’italien
langue officielle du pays23. Dans certains pays de l’ex-URSS et de
l’ex-Yougoslavie, les problèmes linguistiques entre le russe et les
langues nationales, d’une part, et à l’intérieur d’une même langue,
d’autre part, sont on ne peut plus complexes et difficiles. En Bosnie-
Herzégovine, la même langue s’appelle, selon le contexte, croate,
bosniaque ou serbe. La reconnaissance des langues autochtones
dans le monde tarde à se concrétiser. Toutefois, les droits linguisti-
ques des autochtones sont considérés comme étant de nature
collective24. Sont également collectifs, selon la Constitution cana-
dienne, les droits linguistiques des communautés linguistiques
française et anglaise de la province du Nouveau-Brunswick25. Enfin,
l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol, le français et le russe sont
les six langues de travail du Conseil exécutif de l’Unesco.
Selon l’Unesco, il y a plus de 6 000 langues et dialectes dans
le monde. La Bible a été traduite dans plus de 2 000 langues et
dialectes. La métaphore de la tour de Babel, manifestation éclatante
de la diversité linguistique à l’échelle planétaire et l’une des grandes
richesses culturelles du patrimoine de l’humanité, est toujours on
ne peut plus actuelle. Mais quelque 3 000 langues ne sont parlées
que par 4 % de la population mondiale alors que plus de 70 % ne
parle que 23 langues, dont chacune est parlée par au moins 1  %
de la population mondiale, donc par au moins 60  millions de

23. Loi n°  482, du 1er   décembre 1999 (Norme in Materia di Tutela delle Minoranze
Linguistiche Storiche).
24. Voir le Projet de Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples
autochtones, du 23 août 1993.
25. En vertu de la Modification constitutionnelle de 1993 (Nouveau-Brunswick), qui a
ajouté à cet effet l’article 16.1 à la Charte canadienne des droits et libertés.
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 177

personnes. Parmi ces langues, il y a, bien entendu, l’anglais et le


français qui demeurent dans l’ordre les langues de communication
internationales les plus parlées dans le monde, malgré le fait que,
quantitativement, les langues les plus parlées au monde soient le
chinois et l’hindi-ourdou. Si par ailleurs l’anglo-américain – qui a
succédé historiquement au grec, au latin et au français – est de nos
jours la langue la plus internationale au monde, la lingua franca
par excellence, cela est dû surtout à la persistance de la puissance
du mythe culturel américain. Mais il ne s’agit là que d’un phéno-
mène historique, donc temporaire dans le temps et circonscrit dans
l’espace. Il y aura un jour une autre langue internationale qui
prendra la place de l’anglo-américain.
Cela dit, bien que les langues soient toutes également dignes
de respect en soi, elles ne sont pas toutes égales entre elles. Il y a
une hiérarchie, naturelle ou artificielle, qui s’établit entre les
langues  : il existe des langues internationales, des langues natio-
nales, des langues régionales et des langues locales. Les contacts,
les inégalités et les conflits linguistiques de par le monde sont de
plus en plus nombreux. Selon les contextes, il y a des langues
majoritaires et des langues minoritaires, ainsi que des langues domi-
nantes et des langues dominées. Les luttes de pouvoir entre langues
coexistant sur un même territoire et entre leurs locuteurs respectifs
demeurent intenses dans le monde. C’est pourquoi l’Académie
internationale de droit linguistique a lancé, le 16 juin 2006, à la
Conférence internationale de Galway sur la langue et le droit, un
Appel à l’Unesco, pour qu’il initie le plus rapidement possible des
négociations en vue de faire adopter par ses États membres une
Convention internationale sur la diversité linguistique dans le but
de promouvoir et de protéger plus particulièrement les langues les
moins répandues, les langues minoritaires et les langues culturelle-
ment vulnérables26. Car si les langues internationales ne sont pas
dangereuses pour les langues nationales fortes, elles peuvent l’être
pour les langues visées plus particulièrement par l’Appel. De plus,
certaines langues internationales, lorsqu’elles sont très fortes,
peuvent souvent compromettre l’apprentissage de nombreuses
langues tierces. Il y a eu des réactions favorables à l’Appel un peu
26. Appel à l’Unesco et aux États membres de l’organisation pour une Convention
internationale sur la diversité linguistique, Galway, Irlande, 16 juin 2006.
178 Joseph-G. Turi

partout dans le monde, mais la première réaction, très favorable,


est venue tout naturellement du Canada. Car le Canada a été, avec
le Québec, parmi les États les plus favorables à l’adoption de la
Convention internationale sur la diversité culturelle le 20 octobre
2005. Or, la diversité linguistique est un élément essentiel de la
diversité culturelle, la langue étant un instrument, individuel et
collectif, d’expression et de communication d’une importance cultu-
relle fondamentale.
En attendant une telle convention internationale (ce qui n’est
pas pour demain), sévit encore la guerre des langues ailleurs dans
le monde. C’est pourquoi on me pose toujours la même question
lorsqu’il s’agit de trouver une solution juridico-linguistique appro-
priée : pourquoi et comment le Québec a-t-il réussi sa législation
linguistique?

* * *

Fort de mon expérience dans le champ de l’aménagement


juridico-linguistique sur la scène québécoise, canadienne et inter-
nationale, dont je n’ai esquissé ici que les grandes lignes, je voudrais
suggérer quelques pistes de réflexion.

Au sujet du bilinguisme et du multiculturalisme

Le bilinguisme officiel s’affirme de plus en plus au gouverne-


ment fédéral, dans certaines provinces et dans les territoires du
Canada, alors qu’au Québec on se dirige de plus en plus, lentement
mais sûrement, vers un certain unilinguisme officiel et non officiel.
Par ailleurs, il y a encore une grande confusion au Québec entre
les domaines des champs officiel et non officiel de l’usage des
langues, entre lesquels, bien entendu, des zones grises subsistent.
Par exemple, j’entends souvent dire qu’Ottawa, capitale nationale,
n’est pas une ville bilingue parce qu’on ne peut pas se faire servir
convenablement en français dans ses restaurants!
Alors qu’ailleurs au Canada le multiculturalisme est de plus en
plus accepté, au Québec on l’a toujours refusé, dans sa forme et
dans son contenu. Le récent débat sur les « accommodements
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 179

raisonnables » n’a fait qu’apporter de l’eau au moulin des opposants


au multiculturalisme.
La notion d’égalité entre les deux peuples fondateurs ou les
deux sociétés distinctes (expression de la Commission Laurendeau-
Dunton) a de moins en moins de sens dans une fédération qui tend
de plus en plus vers une asymétrie certaine.
Pour ce qui a trait aux autochtones, la reconnaissance de leurs
droits et de leur situation particulière est devenue une priorité pour
les autorités fédérales et provinciales. L’article 35 de la Constitution
canadienne de 1982, la création d’un nouveau territoire autochtone
(le Nunavut), ainsi que le préambule et les articles 87, 88, 95, 96
et 97 de la loi 101 constituent de bons exemples. Par ailleurs, il
est de plus en plus question que le Nunavut légifère bientôt en
faveur des langues locales en s’inspirant de la loi 101!

Au sujet de la réussite de la loi 101

Malgré des lacunes évidentes dues au système fédéral canadien


– qui limite, comme tout bon système fédéral qui fonctionne, la
possibilité d’une législation complètement exhaustive en matière
linguistique – et malgré ses débuts laborieux, la loi 101 a connu
un important succès juridico-linguistique. Le succès de la politique
linguistique québécoise tient essentiellement à six éléments fonda-
mentaux, qui sont nécessaires pour toute politique linguistique qui
réussit : un appui populaire considérable, une volonté politique forte,
une politique d’aménagement linguistique majeure, une législation
linguistique à la fois importante et équitable, un territoire politique
bien délimité où la langue officielle est fortement majoritaire et
un traitement équitable de la ou des minorités linguistiques histori-
ques.
Pour preuve, j’aimerais citer quelques exemples à ce sujet.
L’article 58 de la Charte de la langue française permet l’utilisation
d’une langue autre que le français dans l’affichage public, à
certaines conditions. Or, la majorité des grandes surfaces n’utilise
généralement, sans y être obligée, que le français. Les banques, en
tant qu’institutions de compétence fédérale, ne sont pas assujetties
180 Joseph-G. Turi

à l’article 58. Or, elles affichent en général seulement en français.


Je me rappelle, à ce propos, une déclaration publique du premier
ministre québécois Lucien Bouchard à la fin des années 1990, selon
laquelle les grandes entreprises qui ne se conformeraient qu’au sens
strict de la loi 101 (afficher à la fois en français et dans une autre
langue avec nette prédominance du français) pourraient être péna-
lisées par une intervention législative du gouvernement les obligeant
à afficher seulement en français. Cette déclaration passa comme une
lettre à la poste, démontrant une fois de plus l’adhésion des entre-
prises à l’esprit de la loi (afficher de façon volontaire seulement en
français). Le français est désormais la langue commune du Québec
et des Québécois, et ce, surtout depuis la publication, en juin 1996
– alors que le Parti québécois était au pouvoir et Louise Beaudoin
la ministre responsable de l’application de la Charte – du rapport
du Comité interministériel québécois portant sur le bilan de la
situation de la langue française, dans lequel on parle explicitement
du français comme langue commune du Québec (CLF, 1996 : 309).
Lorsqu’une langue devient ou est en train de devenir la langue
commune d’un pays ou d’une région, cela veut dire qu’elle est
désormais une langue très forte linguistiquement, culturellement et
politiquement.
Qui plus est, les décisions de la Cour suprême du Canada
relatives à la loi 101, tout en atténuant les aspects rigoureux de la
loi, ont reconnu pleinement sa légitimité donnant ainsi plus de
crédibilité à la Charte de la langue française. Enfin, la substance de
l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés a contribué
énormément à cet heureux dénouement. Cet article, dont les dispo-
sitions pertinentes font partie intégrante de la loi 101, limite l’accès
aux écoles publiques anglaises du Québec aux seuls Canadiens
« anglophones » , à savoir aux élèves dont les parents, Canadiens,
ont reçu l’enseignement en anglais au Canada. Il faut dire que dans
d’autres pays où il y a des écoles publiques de langues majoritaires
et minoritaires, il y a liberté de choix (par exemple, en Finlande,
entre les écoles publiques finnoises et suédoises, ou en Italie, dans
la région autonome du Trentin-Haut Adige, dans la province de
Bolzano, entre les écoles publiques italiennes et allemandes). Ceux
qui s’opposent encore aux conditions strictes relatives à l’accès aux
écoles publiques anglophones du Québec sont forcés de combattre
Propos et confidences d’un planificateur juridico-linguistique québécois 181

non plus la loi 101, mais la Constitution canadienne. Si aujourd’hui


la loi 101 est respectée, c’est aussi parce qu’elle est conforme à
cette constitution et parce qu’elle est devenue, au fil des ans, une
loi respectable. Il n’en demeure pas moins évident, par ailleurs,
qu’au Québec l’imposition de l’article 23 de la Constitution cana-
dienne de 1982 demeure toujours politiquement inacceptable.

* * *

En conclusion, les dispositions linguistiques de la Constitution


canadienne, la législation linguistique canadienne et la Charte de
la langue française demeurent des législations importantes malgré
les tensions inévitables qu’elles ont suscitées et continueront de
susciter. Les législations canadienne et québécoise témoignent d’une
pratique démocratique et pacifique qui a fait ses preuves. Le fait
que les nombreux conflits linguistiques ont été résolus sur le plan
judiciaire a contribué au climat de tranquillité relative juridico-
linguistique que nous connaissons actuellement au pays. La guerre
des langues est pratiquement terminée au Québec même si la
prudence et la vigilance demeurent de mise. Voilà pourquoi le
Canada et le Québec, le Québec surtout, font d’une certaine façon
l’envie du monde entier à cet égard. Mais une loi linguistique ne
peut pas tout résoudre et elle n’est pas toujours facilement expor-
table à l’étranger. Pour qu’une loi linguistique réussisse, on doit y
trouver une combinaison de la plupart des six éléments fondamen-
taux mentionnés plus haut, ce qui est souvent problématique en
l‘occurrence. En effet, ailleurs dans le monde, les nombreuses situa-
tions de conflit juridico-linguistiques sont à la fois différentes et
autrement plus complexes. En revanche, l’exemple d’une réussite
juridico-linguistique est là pour les pays et les régions qui veulent
promouvoir et protéger, mutatis mutandis, de façon importante et
équitable, leurs langues, majoritaires ou minoritaires. C’est pour cela
qu’on dit de la loi 101 que c’est une loi exemplaire.
Au début des années 1960, je croyais que c’était le fédéralisme
canadien qui était un modèle à suivre. Aujourd’hui, je crois que
ce sont, aussi ou plutôt, les législations et les pratiques juridico‑­
linguistiques canadiennes et québécoises, particulièrement la loi 101,
qui peuvent servir, le cas échéant, de modèles à suivre dans le
monde.
Références

CLF (Conseil de la langue française) Turi, Joseph-G. (1977), Les dispositions


(1996), Le français, langue commune : juridico-linguistiques de 147 États en
enjeu de la société québécoise, matière de politique linguistique,
Québec, CLF. Université Laval, CIRB.
Turi, Joseph-G. (1968), « L’affaire St-Léonard Turi, Joseph-G., Wang Jie et Su Jinzhi (dir.)
et l’étrange destin des néo-­Québécois », (2006), Law, Language and Linguistic
Le Devoir (21 septembre), p.  5. Diversity, Beijing, Law Press China.
John Robarts’ Advisory
Committee on Confederation
and its Impact on Ontario’s
Language Policy

Don Stevenson*
Former Deputy Minister
Intergovernmental Affairs of Ontario

If ever you read the stenographic records of the formal meet-


ings of the Ontario Advisory Committee on Confederation, which
existed between 1965 and 1971, unfortunately you will be unable
to read anything about the most important meetings because there
was no court stenographer present when the Committee met
informally over dinner alone with Premier Robarts or along with
three or four members of cabinet such as Bill Davis of Education,
Charlie Macnaughton of Treasury, Arthur Wishart of Justice or René
Brunelle of Lands and Forests. Robarts in later years said that among
his most enjoyable experiences in government were the evenings

*
Marcel Martel invited me participate in this seminar because I was the first secretary
of the Advisory Committee (Ian Macdonald was the chairman) which existed from
1965 to 1971, and I had been the first head of the federal-provincial affairs
secretariat in the Department of Economics and Development which provided
backup to the Advisory Committee. In 1968 when our department merged with
Treasury to form the Department of Treasury and Economics with Ian Macdonald
as Deputy Minister, I headed the policy planning division which had responsibility
for tax, fiscal, economic and regional development policy as well as inter-
governmental affairs.
184 Don Stevenson

he spent with his feet up and a glass in his hand listening to and
participating in debates about the future of Canada with several of
Canada’s most distinguished academics and other authorities on
Canadian federalism.
The Advisory Committee was deliberately composed of experts
with divergent views on the main issues of Canadian federalism so
it was never assumed that it would come up with unanimous recom-
mendations to the government. These divergent views became quite
apparent to anyone reading the individual papers published in the
Committee’s background papers and reports published in two
volumes in 1967 and 1970. Two of the most high profile members,
for example, Donald Creighton and Eugene Forsey, both opposed
any possible devolution of power from the federal to the provincial
governments or any recognition of a distinct society in Quebec.
Forsey was in favour of an extension of French language rights ;
Creighton was opposed. Forsey shared the view of Frank Scott and
Pierre E. Trudeau –  all of whom had been prolific opponents of
many of Duplessis’ actions  – that the most appropriate response to
Quebec nationalism was to make the federal government and insti-
tutions in the rest of Canada more welcoming and accessible to
Francophones. Creighton argued that the Confederation agreement
enshrined in the British North America Act contemplated a strong
central government with French-language rights confined to Quebec
and the federal parliament.
As a means of increasing the potential for constructive
proposals and getting around the strongly held, conflicting, and
published views of some of the Committee’s most vocal members,
three subcommittees were created : on constitutional matters, on
fiscal and economic matters and on cultural and educational matters
including language. Again, no court stenographers found their way
into the subcommittee’s deliberations.
The cultural and educational subcommittee members were all
convinced of the necessity for progress on French language rights
in Ontario. Its major product was a well-argued report in 1967
urging the province to enact legislation for public French language
secondary schools. I am sure I was reflecting the subcommittee’s
rationale in the following excerpt from a talk I gave to the Carnegie
Endowment Fellows in June 1967 :
John Robarts’ Advisory Committee on Confederation and its Impact 185

In Ontario we have been attempting to persuade our government that


the best way to counteract forces leading towards the division of our
country is to get at the root of the dissatisfaction –  the feelings of many
French-Canadians that their interests will only be taken care of by the
Government of Quebec. Ten percent of the population of Ontario is of
French origin and a deliberate program is underway for the provision of
French language educational facilities in the province and the use of
French in other spheres.
The membership of the subcommittee shows why it concen-
trated much of its efforts on language policy and relations between
Ontario and Quebec. Paul Fox and John Meisel were both members
of the research group advising the Royal Commission on Bilingua-
lism and Biculturalism. Fox later became chair of the Federal
Commission on Bilingual Districts while Meisel later became head
of the Canadian Radio and Telecommunications Commission. Tom
Symons, then President of Trent University, later became the provin-
ce’s troubleshooting special Commissioner sent to resolve disputes
over French language schools in Cornwall, Sturgeon Falls and
Windsor. He also wrote a report recommending an Ontario-Quebec
educational and cultural exchange agreement. One of its objectives
was to use Quebec links to further French language activities in
Ontario. Roger Séguin, another member of the Subcommittee, was
then President of l’Association canadienne-française d’éducation de
l’Ontario (ACFEO) with linkages to all Franco-Ontarian organizations
and with political links to the provincial Progressive Conservative
Party. Father Lucien Matte, then rector of the University of Sudbury,
brought a northern perspective but because of ill-health he was
unable to make a substantial contribution. John Conway, professor
of Humanities at York, brought experience from Western Canada.
The subcommittee chose as its chair and spokesperson
Alexander Brady who had been a distinguished professor of political
science at the University of Toronto since 1922 and who could not
by any stretch of the imagination be classed as a radical young Turk
(some of the more conservative members of the committee were
very suspicious of the views and influence of some of the younger
members of the cultural subcommittee and of some of us civil
servants backing up the committee).
186 Don Stevenson

This backup was provided by the newly-formed federal-­


provincial affairs secretariat which I originally headed until Ed
Greathed who had been program secretary at the Canadian Institute
of International Affairs was hired. From within the Secretariat,
Charles Beer, fresh from studying history at Laval University, became
secretary of the Cultural and Educational Subcommittee. Charles
Beer became minister responsible for French language services over
20 years later. In 1968 he was lent to the Ministry of Education to
be research backup to Roland Bériault who had been given the task
of implementing the Government’s commitment to a French language
public secondary school system. Other members of the secretariat
– all in their twenties and thirties at the time – included Gary Posen
who later became Deputy Minister of Intergovernmental Affairs,
Aileen Carroll who two years ago was Federal Minister of Interna-
tional Cooperation and is now Ontario’s Minister of Culture,
Jocelyne Coté who later became a Vice-President of Bell Canada
and Jocelyne Roy who married the MPP for Ottawa Vanier who was
later to introduce an opposition private member’s bill providing for
guaranteed French-language provincial services in Ontario. They
were all bright and enthusiastic and caught up with the sense that
each could play a small part in keeping the country together.
The staff worked both to provide support to the Advisory
Committee and also to the development of Ontario’s overall
approach to issues of Canadian federalism and ongoing intergovern-
mental activities.
Among the specific activities of the secretariat in the area of
language were :
1) An analysis of all the briefs to the B and B Commission as
well as the recommendations of the Commission itself that had
implications for Ontario action.
2) An ongoing translation and wide distribution of editorials and
relevant articles from the francophone media in Quebec and
in Ontario
3) Compilation of a booklet sent around the province of transla-
tions of 38 articles mainly drawn from a special 1967 issue of
Le Devoir on the place of Quebec and the French language in
John Robarts’ Advisory Committee on Confederation and its Impact 187

Canada. Claude Ryan, then editor of Le Devoir, expressed his


appreciation to me for this action on several occasions in
subsequent years.
4) Preparation of the background reports for the Confederation of
Tomorrow Conference held in November 1967 as well as
Cabinet submissions prior to the Conference and drafts of the
Premier’s statements to Intergovernmental Conferences. The
background papers to the Confederation of Tomorrow Confer-
ence which were distributed across the country contained a
chapter on language issues setting out areas of potential
linguistic reform such as constitutional entrenchment, legisla-
tion guaranteeing French language schools and education, the
right to trials in either language, the right to French language
services at least in bilingual districts using the 10  % minority
criterion, extended French language broadcasting services
(CJBC had been kicked off in 1965), and a possible bilingual
national capital district. It took almost 20 years for most of
these proposals to be implemented through the French
Language Services Act. Still left undone are a formal constitu-
tional bilingual status for Ontario, guaranteed municipal
services and a formally bilingual national capital district.
Even a bilingual national capital might have become a reality.
I was named by Robarts in February 1968 to be the Ontario
representative on a tripartite working group on the future of
the capital region with Claude Morin for Quebec and Arnold
Heeney for the federal government. The effort foundered
because of an impasse between Quebec and Ottawa over
whether Quebec would have a veto power over actions of a
tripartite authority on Quebec territory. The impasse made it
easier for local Ottawa politicians to block dramatic moves on
the language front on the Ontario side.
5) The federal-provincial secretariat also manned four task forces
in 1967 leading to recommendations on the use of French in
the legislature, the courts, the provision of provincial public
services and the use of French by municipalities.
The fact that Ontario was able to respond constructively if not
comprehensively to the recommendation of the B and B Commission
188 Don Stevenson

in 1967-68 was due to a combination of factors. First the timing


pressures of Canada’s centennial year, second the contribution of
experts primarily through Ian Macdonald’s Advisory Committee to
the Premier, and finally because of the strong belief of the Premier
that Confederation was in crisis and that Ontario had a key role in
dealing with it.
Many strands came together in the year 1967. As Pierre Berton
put it in the title of one of his books, 1967 was “The Last Good
Year”, decisions on language and other contentious issues were
made that year in the context of our centennial celebrations, Expo
67, the visit of President de Gaulle, the report of the B and B
Commission, les États généraux du Canada français, the Confedera-
tion of Tomorrow Conference, and a general and simultaneous
atmosphere in the public of both tension and hope.
Intergovernmental meetings were taking place at all levels
throughout 1967 and 1968. The Advisory Committee on Confedera-
tion met for a full day with federal deputy ministers in January and
with Quebec deputy ministers in May.
Pressure was coming from Franco-Ontarians for action on the
language front. Roger St-Denis had just completed a report on the
cultural needs of Franco-Ontarians. Omer Deslauriers had produced
a report concluding that the French language private secondary
school system was no longer financially viable. CJBC was providing
a forum in Toronto dedicated to Franco-Ontarian concerns. The
decision to provide for a French language public secondary school
system was timed to be announced at the ACFEO conference in
August 1967.
Pressure was also coming from the B and B Commission itself,
from the federal government, and from some members of the oppos-
ition in the Ontario legislature for action on the language front. The
B and B co-chairs met with the Premier prior to 1967 and our
secretariat met with staff of the Commission on several occasions.
I recall a memorable and emotional dinner meeting Ian Macdonald
and I had with Royce Frith and Frank Scott, both members of the
Commission, with the Commissioners saying to us that an officially
bilingual Ontario was essential to the survival of Canada.
John Robarts’ Advisory Committee on Confederation and its Impact 189

It was in this context that John Robarts delivered Ontario’s


formal response to the B and B Commission recommendations at
the Constitutional Conference on February 5th 1968. In it he spelled
out his government’s commitments : the right to use French in the
Legislature, the establishment of capacity to provide bilingual
services in all bilingual districts, to answer all French language
correspondence in French, to greatly expand translation, language
training and hiring of bilingual staff, to encourage and support provi-
sion of French language services by municipalities, to provide
bilingual documents, as well as translators and interpreters in the
Court system, and immediate passage of legislation and implemen-
tation in 1968 of a French language public secondary school
system.
As he said to the legislature later that month in the Throne
debate
we stated without equivocation that insofar as it was practicable and
reasonable we would attempt to ensure that both English and French-
speaking residents of Ontario will be able to deal with their local and
provincial governments and be educated in the language of their choice.
Surely the justice of such aims is beyond question.
In closing, I should add that while the justice of Robarts’
commitment might have been beyond question to him, he took his
decisions on language with the support of no more than three or
four of his cabinet colleagues. As Minister of Education he had had
more exposure than most of his colleagues to the views and needs
of Franco-Ontarians. I believe, however, that he would not have
gone as far as he did without the support of the Advisory Committee
on Confederation and its staff – several of whom would have wished
that he would have been considerably bolder. Robarts was a
conservative but a pragmatic, progressive, conservative, who listened
to experts almost as much and sometimes even more, than to his
political advisors.
Page laissée blanche intentionnellement
deuxième partie

mobiliser
un savoir
Page laissée blanche intentionnellement
La nouvelle économie
statistique*

Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost


Département de science politique et Centre interuniversitaire
de recherche sur la science et la technologie
Université du Québec à Montréal

Les systèmes statistiques nationaux ont connu d’importants


changements durant les 25 dernières années. Si l’on prend le Canada
comme exemple – mais nous faisons l’hypothèse que des transfor-
mations du même ordre ont caractérisé la plupart des pays du
monde occidental –, on constate un changement important de la
pratique et des discours des appareils statistiques à compter des
années 1980 : émergence de nouvelles problématiques comportant
souvent une dimension éthique ; élaboration d’un discours mettant
l’accent sur le client, le marketing, la qualité des produits ; intérêt
plus marqué pour l’appréhension, voire la mesure statistique du
subjectif ; reconfiguration des liens entre les dimensions locale,
nationale et supranationale du travail statistique ; etc. Cette nouvelle
économie statistique constitue, en quelque sorte, le contexte dans
lequel s’inscrit toute production statistique aujourd’hui. Ce qui
caractérise également cette nouvelle configuration des systèmes
statistiques c’est le fait que les bureaux statistiques officiels ne sont
plus ces producteurs à visée monopoliste qu’ils ont été : aujourd’hui,
la production privée – ou semi-privée – de données statistiques (re)
prend de l’importance sous l’effet, entre autres, d’un nouvel inter-
nationalisme statistique. L’analyse de l’ensemble des normes
* Les auteurs désirent remercier les évaluateurs anonymes pour leurs commentaires
fort judicieux et le CRSH pour son aide financière.
194 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

parastatistiques, comme les normes comptables par exemple, que


mettent sur pied des organismes privés et qui s’imposent de plus
en plus comme un langage international relève toutefois d’un autre
projet que le nôtre.
Le texte qui suit est la résultante à la fois de travaux antérieurs1
et d’une réflexion récente à l’origine d’un nouveau programme de
recherche2 dont l’objectif général est de rendre compte des trans-
formations majeures qu’ont connues, depuis environ un quart de
siècle, les systèmes statistiques nationaux de plusieurs pays et de
cerner les principaux enjeux auxquels ils sont confrontés en ce
début de XXIe siècle. Compte tenu de la thématique générale du
collectif dans lequel ce texte s’insère, nous insisterons ici plus parti-
culièrement sur les transformations des systèmes statistiques, sur les
enjeux et sur les traits de cette nouvelle économie statistique permet-
tant de contextualiser la production de données identitaires et,
partant, celle de données relatives à la langue. Par exemple, pendant
longtemps les bureaux statistiques ont fonctionné avec le principe
– difficile à appliquer strictement – d’une distinction fondamentale
entre les classements objectifs, qui les concernent, et les classements
subjectifs dont s’accommodent les individus dans la vie quotidienne
et que cernent, éventuellement, les maisons de sondages. Or, depuis
un certain temps, cette distinction est sérieusement remise en cause
d’abord contre le gré des bureaux, puis avec la participation même
des statisticiens d’appareil. Le travail d’objectivation statistique, qui
caractérise depuis toujours la statistique appliquée, celle des bureaux
de chiffres, se transforme par conséquent. Il s’agit, aujourd’hui, de
faire de l’objectivité avec ce qui est de plus en plus de la subjec-
tivité. Les variables touchant à l’identité des individus (origine
ethnique, appartenance à des minorités et, dans une moindre
mesure, la langue), de plus en plus présentes dans le recensement
moderne, prennent un tour essentiellement subjectif. Des savoir-faire
se structurent, des définitions et des outils se diffusent permettant
de faire avec. Ils caractérisent aussi cette nouvelle économie statis-
tique.
1. Voir à ce sujet, par exemple, Beaud et Prévost (1992, 1997, 1998, 2000).
2. Intitulé « Politique de l’objectivité : normes, pratiques et structures statistiques » et
financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour la
période 2007-2010.
La nouvelle économie statistique 195

L’importance d’une analyse des nouveaux paramètres de


l­’activité statistique tient d’abord à la place centrale occupée par
l’information statistique dans les sociétés modernes, aussi bien dans
les débats publics que dans le processus de prise de décision :
vouloir comprendre ce qui se passe à l’intérieur de ces boîtes noires
que sont les systèmes statistiques apparaît dans ce contexte d’une
pertinence évidente. Depuis le XIXe siècle, et de façon beaucoup
plus nette depuis le début du XXe, de plus en plus d’États ont
cherché à se doter d’appareils habilités à soumettre la population,
l’économie ou la réalité sociale à diverses procédures de mesure et
de quantification et donc capables, grâce à ces «technologies de
mise à distance», de produire de l’« objectivité » (Porter, 1995). Une
analyse adéquate de ce phénomène suppose toutefois que l’on aille
au-delà de la définition étroitement institutionnelle d’un système
statistique comme l’ensemble des bureaux et des organismes qui,
par contraste avec les administrations qui génèrent des nombres aux
seules fins de leurs propres activités, ont pour mandat de produire
des données statistiques à des fins plus générales de planification,
de monitorage et d’évaluation, et que l’on prenne également en
compte le complexe formé des structures, des normes, des pratiques,
des idées, des outils et des objets mobilisés dans le cadre de leurs
activités.
Appréhender les transformations récentes des systèmes statisti-
ques implique toutefois que soit adoptée une perspective critique
ou distanciée vis-à-vis de ce qu’on pourrait sommairement désigner
comme l’idéologie statisticienne. L’activité de ces systèmes ne peut
en effet être interprétée dans les seuls termes – techniques – d’une
approximation toujours plus juste d’une réalité préexistante – c’est,
au fond, la lecture de l’institution –, mais elle n’est pas non plus,
suivant une certaine logique du soupçon, un simple exercice de
pouvoir, destiné à masquer cette réalité, voire à la fabriquer. Un
système statistique doit plutôt être envisagé comme un espace
­politico-cognitif au sein duquel des questions, des problèmes ou
des demandes politiques font l’objet d’une série d’opérations de
conversion ou, si l’on veut, de traduction, et acquièrent ainsi une
consistance autorisant la discussion et, éventuellement, l’action. Le
travail de mise en forme statistique repose en somme sur une accré-
tion d’éléments qui vont des traits fondamentaux du système – degré
196 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

de centralisation, liens avec les milieux scientifiques, degré


­d’indépendance politique, etc. – aux formalismes les plus techniques
– définitions, algorithmes, etc. Il débouche sur l’émergence de
conventions plus ou moins stables – une des plus connues, par
exemple, est le taux de chômage ; d’autres comme la pratique
linguistique se déclinent de multiples façons. Au sein de cet espace
politico-cognitif, l’objectivité scientifique, la neutralité politique et
leur définition même sont par ailleurs – à travers les configurations
de la division du travail administratif et intellectuel, la définition et
le découpage des domaines ou objets d’enquête, le développement
de pratiques et de routines spécifiques aussi bien que l’affectation
des ressources matérielles – un enjeu récurrent de lutte et de négo-
ciation.
Il est possible et souhaitable aujourd’hui, compte tenu du
développement des études3 sur les systèmes statistiques nationaux,
d’adopter un point de vue comparatif. Ce point de vue est de plus
particulièrement adapté à un objet à propos duquel la circulation
et l’échange des idées et des modèles ont joué depuis toujours, mais
encore plus au cours de la période qui nous intéresse ici, un rôle
important. Mais il est aussi important de considérer ensemble, en
recourant à une définition élargie du système statistique comme
espace politico-cognitif, des aspects ou des problèmes que l’on tient
généralement pour distincts et donc justiciables d’un examen séparé
– les problèmes méthodologiques d’un côté, la forme des institutions
d’un autre, etc. Ainsi, on ne peut dissocier la tendance assez géné-
rale vers une meilleure appréhension du local ou du régional – qui
peut se traduire par une décentralisation ou une déconcentration
ou la mise sur pied de bureaux subnationaux – de la plus grande
propension – ou invitation – à mesurer les diverses modalités de
l’identité des individus et, donc, à travailler sur du subjectif. Elles
participent toutes deux d’un même mouvement de prise en compte
d’un client-répondant-utilisateur – ce sont les trois faces de l­’individu
statistique moderne – dont les exigences, les réticences et les
humeurs sont considérées, aujourd’hui, comme légitimes. Les décla-
3. Outre les nombreuses histoires-maison produites par les bureaux statistiques
eux-mêmes (par exemple, Australian Bureau of Statistics, 2005 ; INSEE, 1996 ;
Statistique Canada, 1993), on compte de plus en plus d’études d’universitaires.
Une des dernières en date est celle d’Hernan Otero (2007).
La nouvelle économie statistique 197

rations d’éthique, les déclarations de services aux citoyens – c’est


l’expression utilisée par l’Institut de la statistique du Québec – sont
devenues monnaie courante un peu partout dans le monde des
bureaux statistiques ; elles rassemblent les droits et devoirs des
producteurs et des usagers de la statistique.

Une perspective historique

Avant d’exposer avec plus de précision les caractéristiques de


cette nouvelle économie statistique, il est utile de brosser à grands
traits une histoire générale du développement des systèmes statisti-
ques jusqu’à la période récente. Bien que la plupart des études sur
ce sujet aient un caractère monographique national, une perspective
comparative et internationale est pertinente en raison du caractère
universel dont se réclame la statistique – les chiffres n’ont pas de
nationalité4 ! – et de la circulation des formes et des objets qui la
caractérise depuis le début du XIXe siècle. En faisant appel au trip-
tyque structures / pratiques / normes, nous pouvons distinguer en
fait trois grandes périodes dans l’histoire des systèmes statistiques
jusque vers 1980, la nouvelle économie statistique caractérisant une
quatrième période.
La première période, qui va du tournant du XIXe siècle à
environ 1840, présente, sur le plan des structures, les traits suivants :
il n’existe généralement pas de bureau ou d’appareil spécialement
consacré à la collecte de données statistiques ; on observe plutôt,
chez les producteurs de statistiques, une coexistence et parfois un
chevauchement entre l’entrepreneurship individuel et la production
de données par diverses institutions publiques. Ceci se traduit, sur
le plan des pratiques statistiques, par le fait que, s’il y a un recours
croissant aux données chiffrées dans divers types d’écrits touchant
à la reddition de compte des administrations – les Blue Books dans
les colonies britanniques, par exemple –, la pratique des recense-
ments demeure, sauf exceptions – les États-Unis à partir de 1791,
l’Angleterre et le Pays de Galles à partir de 1801 –, très irrégulière.
4. Cette conception a presque toujours été présente dans le discours des statisticiens,
mais on en trouvera une expression particulièrement forte dans le collectif préparé
par John Koren dès 1913 et publié en 1918, avant même la fin de la Première
Guerre mondiale.
198 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

On observe, en revanche, une production remarquable de mono-


graphies réalisées par des gentlemen-statisticiens dont le travail va
pour ainsi dire de la collecte des données – ou, du moins, l’orga-
nisation de celle-ci – jusqu’à la publication et à l’analyse des
résultats5.
Citons quelques exemples de ce genre littéraire : Sir John
Sinclair, A Statistical Account of Scotland (1791-99) ; Melchiorre
Gioia, Statistica del dipartimento dell’Adda (1811) ; Edward B. Wake-
field, An Account of Ireland, Statistical and Political (1812) ; Thomas
H. Warden, A Statistical, Political, and Historical Account of the
United States (1820) ; Robert Gourlay, A Statistical Account of Upper
Canada (1822) ; Joseph Bouchette, Description topographique du
Bas-Canada (1815) et The British Dominions in North America
(1832). Notons que, dans cette littérature, le territoire local constitue
le point d’ancrage et l’unité de référence de la connaissance
produite : le territoire national n’a pas encore acquis toute sa consis-
tance et n’apparaît que comme une sorte de compendium des
données locales. Ce trait est particulièrement vrai dans le cas des
colonies britanniques, des pays récemment ou pas encore unifiés
comme l’Italie ou l’Allemagne. On pourrait dire qu’il y a en somme
une relation entre le faible degré de cohésion du territoire national
et l’absence de division du travail statistique.
Sur le plan des normes, on peut décrire la situation dans les
termes suivants : cette littérature statistique a un caractère proto­
scientifique, en ce sens que, même si elle repose le plus souvent
sur le témoignage digne de foi ou sur l’observation directe, la statis-
tique est présentée en lien avec les opérations d’agrégation
auxquelles elle procède, comme une source de connaissance ou
d’autorité distincte de l’opinion. En même temps, la plupart des
ouvrages se présentant comme des travaux statistiques comportent
5. Certes, durant la période de la Nouvelle-France par exemple, la pratique des
dénombrements et recensements avait été assez vigoureuse. Robert Hamilton Coats
(1946 : 109), qui mettra sur pied en 1918 le Bureau fédéral de la statistique, a
même écrit que « It is usual to start off the history of Canadian statistics with a
bang. The honour of taking the first census of modern times belongs to Canada ! »,
faisant référence au recensement de Jean Talon de 1666-1667. En France, une
production statistique étatique existe dès le XVIIe siècle et le rôle de Vauban dans
l’établissement d’un savoir statistique est souligné par plusieurs (Dupâquier et
Vilquin, 1987 [1977]).
La nouvelle économie statistique 199

une nette dimension politique, voire militante. Si l’on définit l’ob-


jectivité par le caractère impersonnel des connaissances, on n’en
voit pour le moment que les prodromes. Ces écrits statistiques
appartiennent à la sphère publique plus qu’ils ne répondent aux
normes d’un champ distinct et jouissant d’une certaine autonomie.
Bref, il n’existe pas de monopole de l’autorité statistique légitime,
mais plutôt un régime de concurrence sur ce plan.
Si l’on passe maintenant à la deuxième période, qui couvre à
peu près les années 1840 à 1920, on observe les changements
suivants. Sur le plan des structures, on assiste à la mise sur pied,
dans plusieurs pays, de bureaux ou de commissions de statistique
ayant pour mandat la collecte et la publication de données statisti-
ques 6 : France (1833-1840), Belgique (1841), Canada (1847),
Espagne (1857), Pays-Bas (1858), Suède (1858), Prusse (1860), Suisse
(1860), Autriche (1863), Russie (1863), Roumanie (1871), Italie
(1872), Norvège (1876), Australie (1905). Cette période est égale-
ment caractérisée par l’instauration de registres d’état civil comme
au Mexique (1890) ou au Québec (1894) et la mise sur pied, au
tournant du XXe siècle, de ministères ou de bureaux du travail
qui seront de grands producteurs et consommateurs de données
chiffrées7.
L’harmonisation et la coordination du travail statistique devien-
nent les mots d’ordre du jour. Sur le plan des pratiques, des
recensements de plus en plus rigoureux sont menés de façon régu-
lière sous l’autorité d’un appareil spécialisé à cette fin – Italie à
compter de 1861, Canada depuis 18718, etc. –, et des investisse-
ments massifs sont faits dans l’appréhension et la connaissance du
territoire national, des travaux géodésiques et cartographiques
6. Certaines de ces dates posent problème. Dans le cas de la France, on peut faire
référence soit à la décision d’Adolphe Thiers de centraliser la publication des
données statistiques (1833), soit à la création d’un Bureau de la statistique générale
de France (1840). Dans le cas du Canada, il s’agit de la mise sur pied pour le
Canada-Uni, et non pour l’ensemble des colonies britanniques de l’Amérique du
Nord, d’un bureau d’enregistrement et des statistiques (1847).
7. Voir à ce sujet, par exemple, Davidson (1990).
8. Là encore, ces dates sont sujettes à débat. Pour le Canada, on pourrait parler d’une
pratique décennale de recensements qui débute plutôt en 1851. Pour une analyse
de la période 1840-1875 dans le cas du Canada, on pourra se reporter à Curtis
(2001).
200 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

notamment. Les éléments à observer sont de plus en plus définis à


partir d’une perspective nationale.
Sur le plan des normes, on assiste, de la part des autorités
chargées du recensement et de la statistique, à l’émergence d’un
discours administratif et scientifique. L’autorité de l’État et celle de
la science se rencontrent dans la statistique : la validité de celle-ci
est liée à l’application de protocoles d’observation stricts et à un
contrôle du travail effectué par les agents d’une administration
centrale. À la mise en place d’une division du travail correspond
une dépersonnalisation des écrits statistiques. En même temps,
­l’espace de circulation des écrits statistiques se contracte autour des
producteurs de statistiques et des bureaucraties publiques à travers
un processus d’autonomisation marqué notamment par la tenue de
congrès internationaux de statistique – 9 entre 1853 et 1876 –, puis
la création de l’Institut international de statistique en 1885 ; celui-ci
tiendra des congrès bisannuels au cours desquels s’opère l’échange
des expériences respectives et où l’on formule l’idéal d’une harmo-
nisation à l’échelle internationale. Des autorités statistiques légitimes
se mettent donc en place dans plusieurs pays et les communications
entre bureaucrates-statisticiens de plusieurs pays constituent une
ressource qu’ils peuvent mobiliser en faveur du développement du
système statistique dans chacun de leurs pays en même temps
qu’elles induisent à une convergence quant à la définition des
caractéristiques d’un bon système statistique.
La troisième période, qui court d’environ 1920 jusqu’au début
des années 1980, présente pour sa part les traits suivants. Sur le
plan des structures, la centralisation de l’appareil statistique est
souvent mise de l’avant comme le modèle d’organisation optimal.
On assiste à plusieurs mouvements dans le sens d’une centralisation
des activités statistiques : Canada (1918) (Beaud et Prévost, 1997),
Turquie et Mexique (1923), Italie (1926), États-Unis (1933-1934),
Allemagne (1934), France et Grande-Bretagne (1941), Espagne
(1945), Suède (1962), Australie (1975), etc.9. Lorsque des pays sont
créés au cours de la période, le système centralisé apparaît comme
la forme naturelle : c’est le cas en Tchécoslovaquie, en Estonie, en
9. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’on aboutit à des systèmes centralisés,
les États-Unis et la Grande-Bretagne offrant plutôt l’exemple de systèmes largement
décentralisés.
La nouvelle économie statistique 201

Irlande, etc. Sur le plan des pratiques, les recensements réguliers se


poursuivent et se perfectionnent, mais on assiste surtout à une trans-
formation considérable du travail de collecte et de traitement des
données, avec l’introduction de l’organisation scientifique du travail
et des machines calculatrices. On assiste également au développe-
ment des comptabilités nationales (c. 1935-1950), à une
multiplication du nombre des enquêtes et des objets susceptibles
d’être mesurés, grâce à l’introduction, durant la même période, des
méthodes d’échantillonnage probabilistes et, à partir de 1960
environ, à celle des premiers ordinateurs, qui transformeront les
procédures de traitement et d’analyse des données.
Sur le plan des normes, au discours administratif et scientifique
se surimpose un discours de plus en plus techniciste, qui postule
une nette séparation entre les politiques gouvernementales qui
répondent aux volontés des autorités politiques et le travail des
appareils statistiques réglé par ses normes spécifiques. La publication
de données statistiques apparaît comme un volet normal, routinier,
des activités de l’État. Parallèlement se développent l’enseignement
universitaire de la statistique et l’ésotérisme de la statistique comme
discipline savante : la jonction s’établit alors entre cette statistique
savante et la statistique d’État.

La nouvelle économie statistique

Depuis environ un quart de siècle, et il s’agit en fait d’une


quatrième période, les systèmes statistiques de plusieurs pays ont à
nouveau subi un certain nombre de mutations significatives sous la
pression conjuguée des développements technologiques, de macro-
processus économiques et politiques ainsi que de l’émergence
d’exigences normatives d’inspirations diverses. Les développements
technologiques ont permis des avancées significatives – et soulevé
des inquiétudes – sur le plan de la collecte, du traitement et de la
dissémination des données. Les macroprocessus se sont traduits
d’une part par une intégration plus poussée – Europe, ALENA – et,
de l’autre, par une affirmation plus forte d’instances infranationales.
Quant aux exigences normatives, elles sont allées de la critique
néoconservatrice de la bureaucratie aux revendications d’inclusion
ou d’égalité s’appuyant sur le constat d’un déficit démocratique.
202 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

Les systèmes statistiques se sont adaptés, plus ou moins bien,


plus ou moins vite bien sûr, en développant de nouvelles structures
et de nouveaux moyens en vue de répondre aux préoccupations de
caractère supra ou infranational ; les nouvelles normes éthiques et
managériales, issues de l’extérieur du système statistique, ont exercé,
de leur côté, un impact sur ce que nous appelons l’éthos statistique ;
quant aux activités pratiques des systèmes statistiques, elles se sont,
elles aussi, transformées, un effort particulier étant mis sur la
programmation générale et le recensement, notamment dans le but
de mesurer des dimensions subjectives comme l’identité ou le bien-
être. Dans ce dernier cas, il faut noter qu’il s’agit d’une inflexion
remarquable tant le travail statistique avait été associé jusque-là aux
dimensions objectives. On pourrait ainsi faire l’hypothèse qu’à cette
nouvelle économie statistique correspond aussi une nouvelle poli-
tique de l’objectivité, le travail de durcissement, qui est typique de
la pratique statistique, prenant alors des formes nouvelles et peut-
être plus complexes.
Pour faire l’analyse de la production statistique contemporaine,
il convient donc de porter une attention particulière aux structures
développées en vue de répondre à l’articulation des dimensions
nationale, infranationale et supranationale du travail statistique
rendue nécessaire aussi bien par le développement des échanges et
l’internationalisation que par la réaffirmation, dans ce même
contexte, des identités et des volontés régionales, c’est-à-dire infra-
nationales. Depuis longtemps, en effet, la centralisation représentait
la norme. Comme on l’écrivait dans le Handbook of Statistical
Organizations, publié par la Commission statistique de l’ONU en
1954, la forme typique d’un système statistique consiste dans « the
establishment of one department within the Government to organize
and operate a scheme of coordinated social and economic statistics
pertaining to the whole country ». Les avantages qu’on y voyait
avaient trait à la concentration d’une main-d’œuvre rare et spécia-
lisée dans un seul centre, à celle de tous les programmes statistiques
dans un même bureau, à celle d’un équipement et des compétences
également rares, ainsi qu’à l’assurance qu’offre une reconnaissance
aisée de l’institution statistique quant à la qualité, à l’impartialité et
à la protection vis-à-vis de l’interférence politique. Si la deuxième
édition du Handbook, qui date de 1980, va dans le même sens et
La nouvelle économie statistique 203

énumère d’autres avantages en faveur de la centralisation, la troi-


sième, parue en 2003, indique que plusieurs changements ont
amené à reconsidérer, ou tout au moins à relativiser, ce discours
unilatéral en faveur d’une organisation centralisée. On énumère un
certain nombre de facteurs à l’origine de ce changement. D’abord,
mentionnons la disponibilité accrue des outils techniques et le
développement des compétences des usagers avec le développe-
ment de la micro-informatique10 et la diffusion des connaissances
nécessaires pour l’utiliser, l’accès beaucoup plus grand aux techni-
ques mathématiques et statistiques grâce aux logiciels faciles à
manipuler, la généralisation des cours sur les méthodes quantitatives
à toutes les sciences sociales, l’uniformisation internationale du
curriculum statistique, etc. Ensuite, soulignons la pression accrue
sur les ressources du secteur public et la prise en charge de certaines
fonctions par le secteur privé. Enfin, relevons les demandes plus
insistantes en faveur d’une comparabilité supranationale des
données. Ces facteurs et d’autres – par exemple, un rééquilibrage
politique entre le centre et les régions, que l’on soit dans un système
fédéral ou non – ont contribué à remettre à l’ordre du jour la
décentralisation des systèmes statistiques.
Plus concrètement, cela signifie qu’il faut s’interroger sur la
place et le rôle du bureau national au sein du système statistique
– a-t-on un système où, comme au Canada, en Australie ou aux
Pays-Bas, une agence centrale domine très nettement l’activité, ou
un système fortement décentralisé comme aux États-Unis où l’on
trouve pas moins de 70 agences ? Qu’en est-il des fonctions de la
Banque centrale ? Quelle place occupent les producteurs privés de
statistique ? – ; mais aussi sur les mécanismes de coordination entre
les agences et bureaux d’un pays donné – conseil consultatif,
réunions formelles, harmonisation méthodologique ou mise au point
d’un langage commun, etc. – ; et même sur le statut et la position
du statisticien en chef vis-à-vis des autorités politiques et des compo-
santes du système, sur les moyens mis en œuvre pour assurer
l’indépendance politique des agences statistiques et l’objectivité
scientifique de leurs activités, etc.
10. La baisse du prix de l’équipement informatique aurait ainsi joué un rôle non
négligeable dans la disparition, au début des années 1990, du Bureau central
ontarien (Ontario Bureau of Statistics and Research).
204 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

Dans cette optique, deux entreprises de normalisation statis-


tique se dégagent. La première renvoie d’abord au processus de
normalisation européenne institutionnalisé par la création – qui
remonte au milieu des années 1950 – et le développement
d’Eurostat, surtout du fait des transformations récentes liées à l’ap-
profondissement de l’intégration européenne consécutif à l’adoption
du traité de Maastricht, puis de la monnaie commune et, enfin, à
l’élargissement de la Communauté. La seconde est plus près de
nous : il s’agit de l’harmonisation statistique de la zone ALENA qui
s’est traduite, notamment, par le développement d’un système de
classification des industries pour l’Amérique du Nord qui « vise à
offrir des définitions communes de la structure industrielle des trois
pays ainsi qu’un cadre statistique commun pour faciliter l’analyse
des trois économies »11.
En fait, de manière en quelque sorte symétrique, la division
du travail statistique – en termes de centralisation / décentralisation
ou déconcentration / intégration – aussi bien de fédérations comme
le Canada, les États-Unis ou l’Australie que d’États unitaires ayant
entrepris, à des degrés divers, une forme de régionalisation comme
la France, l’Italie ou l’Espagne, a été soumise à un remodelage pour
tenter de répondre aux pressions venues d’en bas. On peut penser
ici bien sûr, pour le Canada, à la mise sur pied, en 1998, de ­l’Institut
de la statistique du Québec, réunissant quatre entités auparavant
distinctes de manière à créer un Statistique Québec et à la création
récente d’un Institut statistique des Premières Nations. Dans le cas
de l’Italie, on doit évoquer le remplacement de l’Institut central de
statistique – dont la création remontait à l’ère fasciste – par un
Institut national fortement décentralisé et chargé de coordonner le
travail de tout un réseau de bureaux locaux, publics ou privés, le
tout formant un Système statistique national. Dans le cas de
­l’Espagne, la réorganisation de la statistique espagnole à la faveur
de la démocratisation et de la régionalisation des structures politi-
11. Le Système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN 1997)
est mis en place dès 2001 au Canada où il remplace l’ancienne Classification type
des industries (CTI) datant de 1980 (Internet : <http://www.statcan.ca/francais/
concepts/SNA/naics_f.htm>). Est également sur le point d’apparaître un Système de
classification des produits de l’Amérique du Nord (SCPAN) qui deviendra la
classification normalisée des biens et services. Une version provisoire a été élaborée
en 2007.
La nouvelle économie statistique 205

ques a conduit à une décentralisation en faveur de régions soucieuses


de leur souveraineté statistique.
Si nous nous penchons maintenant sur les transformations
récentes qu’ont connues les traits, les dispositions, les schèmes et
les outillages mentaux caractéristiques du statisticien et que nous
choisissons de rassembler sous le vocable d’éthos statisticien, on
note d’abord l’émergence, en phase avec la restructuration des
activités de l’État et les restrictions budgétaires qui l’ont accompa-
gnée depuis un quart de siècle, de tout un nouveau discours
normatif relatif à la nature du travail statistique, et dans lequel les
impératifs de rentabilité, d’efficacité, de qualité, de pertinence et de
transparence, à l’aune desquels le travail de la bureaucratie gouver-
nementale est désormais évalué, jouent un rôle de premier plan12.
Ce nouveau discours ne remplace certes pas les traditionnels idéaux
d’excellence et d’objectivité scientifiques, mais s’y superpose à la
faveur de luttes et de négociations qui précisément amènent à redé-
finir partiellement l’éthos statisticien.
Ce qui se dégage d’abord, c’est l’importance prise, à partir du
début des années 1980, par toute une série de problématiques
nouvelles comportant souvent une dimension éthique : prise en
compte du consentement et des intérêts des répondants, résistance
opposée par certains secteurs de la population au quadrillage statis-
tique, confidentialité des données et protection de la vie privée,
place et rôle des clients – c’est-à-dire des commanditaires, qu’il
s’agisse d’agences gouvernementales ou de groupes privés – dans
la détermination du contenu des enquêtes, consultation des popu-
lations visées par les enquêtes – minorités, femmes, etc. –,
accessibilité aux données et dissémination de celles-ci, pertinence
du travail statistique en regard des priorités en matière de politiques
publiques, imputabilité, etc. ; et les réponses qui ont pu leur être
apportées : modifications au cadre légal, codification des principes
d’éthique professionnelle, déclarations de principes fondamentaux,
mise en place de forums de consultation, initiatives – comme on
dit au Canada – de démocratisation des données par la création,

12. Le slogan du bureau chilien de statistique (Instituto Nacional de Estadísticas) est :


Calidad, Transparencia e Independencia. Il identifie bien trois des vertus d’un bon
bureau moderne de statistique.
206 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

notamment dans ce pays, d’un réseau national de centres de


données de recherche, etc.
Ce qui se dégage également, c’est la place significative que
prennent, dans le discours des dirigeants – à partir de la même
époque et dans le contexte du rééquilibrage des comptes publics
– la dimension proprement commerciale, par exemple, les enquêtes
payées par les commanditaires et le marketing des produits statisti-
ques. On constate une adhésion presque généralisée, de la part des
agences statistiques, à une conception élargie de la qualité, qui
excède de loin la notion familière depuis longtemps de qualité des
données ; en témoignent le succès rencontré par les notions de total
quality management (TQM), de current best methods (CBM) et les
normes ISO auprès de plusieurs agences statistiques et les adapta-
tions locales qu’on en a fait, ainsi que le développement des
pratiques d’évaluation par des pairs étrangers – des statisticiens
comme C. Moser, I. Fellegi et J. Ryten ont été sur ce plan particu-
lièrement sollicités –, par des agences de consultants comme Westat
ou Price Waterhouse.
Ce qui se dégage, enfin, sur ce plan, ce sont les transformations
que connaissent, dans le contexte évoqué plus haut, la formation
et la carrière des statisticiens d’État, et plus particulièrement de ceux
que l’on pourrait désigner comme les statisticiens d’élite : on peut
noter, par exemple, cette plus forte propension, aujourd’hui, à la
circulation des statisticiens entre le secteur privé et le secteur public,
entre les organismes nationaux et supranationaux.
Il faut également tenir compte de la transformation des prati-
ques statistiques, c’est-à-dire de l’effet, ou mieux, de la traduction,
des phénomènes évoqués jusqu’ici sur le travail et la production
statistiques proprement dits. Par exemple, de l’évolution du contenu
de la programmation statistique générale, par quoi l’on entend l’en-
semble des domaines et des sujets couverts par une agence donnée,
de l’évolution du recensement, qui constitue toujours l’enquête
statistique la plus importante pour un pays aussi bien sur le plan
des énergies et des ressources mobilisées que sur celui de la signi-
fication symbolique : ici, les changements peuvent avoir trait à la
forme, comme dans les cas du recensement virtuel des Pays-Bas qui
combine l’exploitation d’archives administratives grâce à des procé-
La nouvelle économie statistique 207

dures d’intégration des données et celle d’enquêtes par échantillon,


et de l’enquête annuelle de recensement en France, qui combine
une enquête annuelle par échantillon pour les communes de plus
de 10 000 personnes à une enquête exhaustive pour celles de
moindre taille ; ils peuvent avoir trait au contenu, avec l’importance
accrue que prend la production de données subjectives – et a priori
moins susceptibles de mise en forme statistique – concernant par
exemple l’identité ethnique / raciale, linguistique, sexuelle, etc. ou
le bien-être économique ou physique. Nous y reviendrons.
On peut reformuler les trois éléments vus ci-dessus par trois
questions placées sous le signe de ce que nous appelons la politique
de l’objectivité, c’est-à-dire l’espace des débats, des luttes et des
négociations au sein duquel se construisent les critères et procédures
qui conféreront au travail statistique un label d’objectivité. Comment
les systèmes statistiques, dont les modes de production de l’objec-
tivité étaient jusqu’à récemment pensés suivant une perspective
nationale et un modèle centralisateur garant de la cohérence métho-
dologique, ont-ils cherché à répondre, sur le plan de leurs structures,
aux exigences de nature supra ou infranationale ? Comment les
systèmes statistiques ont-ils cherché à prendre en compte et à inté-
grer à l’éthos statisticien – au noyau originel duquel on trouve une
conception techniciste et réaliste de l’objectivité – toute une série
de normes et d’impératifs nouveaux, issue de préoccupations et de
logiques extrastatistiques ? Comment les systèmes statistiques ont-ils
cherché, sur le plan de leurs activités pratiques, à produire de
­l’objectivité tout en s’accommodant de la subjectivité des répon-
dants, voire en y faisant de plus en plus appel ? En prenant l’exemple
canadien et en insistant seulement sur certains des points mentionnés,
on peut esquisser quelques nouvelles hypothèses qui apparaissent
comme autant de réponses possibles à ces questions.

Sur les tendances récentes du recensement canadien

Une première tendance décelable dans les modifications


récentes apportées au recensement canadien tient à l’approfondis-
sement de ce que l’on pourrait appeler la politique identitaire.
Certes, les éléments identitaires ont une longue histoire dans le
208 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

recensement qui tient au caractère fédéral, bilingue, multiculturel


du Canada et au fait qu’il s’agit d’un pays d’immigration. Ainsi, on
trouve un bloc de questions dont l’inscription au recensement
remonte à plus d’un siècle : religion (1871), lieu de naissance (1871),
origine ethnique13 (1871), lieu de naissance des parents (1891),
langue maternelle (1901), connaissance des langues officielles
(1901), citoyenneté (1901), année ou période d’immigration (1901).
Mais on observe aussi une deuxième phase qui commence en 1971
– notamment avec la question sur la langue parlée à la maison –,
et qui connaît une nette accélération dans les années 1990. Il y a
d’abord un regain d’intérêt pour les dimensions ethnoculturelles.
Deux questions sur la langue sont ainsi ajoutées, en 1991, la
connaissance des langues non officielles, et en 2001, la langue
parlée au travail. On note également un intérêt marqué pour les
résidents permanents – qui deviennent des quasi-citoyens – (1991)
et un intérêt renouvelé et un statut spécial pour les populations
aborigènes – auparavant recensées à l’aide de la question sur l’ori-
gine ethnique – (1986, 1991, 1996). Enfin apparaît une question
sur la race ou la visibilité14 (1996).
Mais surtout, et ce n’est pas spécifique au Canada, on évolue
vers une conception subjective de l’ethnicité, conçue en termes
d’identité vécue et d’autoperception. Cela se vérifie de plusieurs
façons. D’abord, dans l’évolution de la question sur l’origine
ethnique où, progressivement, on est passé de l’assignation des
répondants à un seul groupe ethnique correspondant à la lignée
paternelle à l’autoclassement, puis à la possibilité de réponses
multiples et à l’abandon de la référence au père. Bien sûr, une des
transformations particulièrement remarquables sur ce plan, et qui a
fait réagir fortement plusieurs démographes inquiets de voir dispa-
raître la possibilité de mesurer pleinement le processus d’assimilation,
est l’acceptation de la réponse canadien et sa popularité de plus en
plus grande. On trouvera une évolution comparable en Nouvelle-
Zélande où la réponse New Zealander à la question sur l’ethnicité

13. La variable origine ethnique a en fait longtemps été désignée comme l’origine
raciale (jusqu’en 1941). Pour une analyse de cette évolution, voir Beaud et Prévost
(1996) et Kralt (1980).
14. La loi définit les minorités visibles comme « les personnes, autres que les
autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche ».
La nouvelle économie statistique 209

a, elle aussi, connu une croissance très forte en 2006 par rapport
aux recensements précédents15. Cette évolution est décelable égale-
ment dans les questions d’autoperception adressées aux aborigènes,
dont l’objectif manifeste est de parvenir à saisir l’écart entre le
nombre des personnes dont le statut aborigène est fixé par des lois
et le nombre de celles qui, nonobstant ces catégories légales, se
considèrent comme telles. La très forte augmentation du nombre de
personnes déclarant une identité autochtone (progression de 45 %
de 1996 à 2006 contre 8 % pour la population non autochtone)16
tiendrait, en partie au moins, à un phénomène de mobilité ethnique
intragénérationnelle, c’est-à-dire au changement de l’appartenance
ethnique d’une personne au fil du temps (Guimond et al., 2007).
Cette évolution est enfin décelable dans la question sur les minorités
visibles, pour laquelle on pourrait dire qu’elle cherche, à la limite,
à mesurer moins la perception qu’ont les répondants d’eux-mêmes
que la perception qu’ils ont de la perception que les autres ont
d’eux.
Sur la question de l’autoperception ou de la subjectivité dans
le recensement, on peut évoquer les questions relatives à l’ethnicité
dans d’autres recensements17 – Australie, Royaume-Uni, États-Unis,
15. Sur un total de réponses de 4 501 551 correspondant à un nombre d’individus de
4 027 947, 429 429 réponses concernaient la catégorie New Zealander (et 2 381
076 la catégorie New Zealand European), (Internet : <http://www.stats.govt.nz/
census/2006-census-data/national-highlights/2006-census-quickstats-national-
highlights-revised.htm?page=para004Master>, 21 janvier 2007). Pour une tentative
d’explication fort convaincante des raisons de la forte croissance, voir Kukutai and
Didham (2007).
16. « Sont incluses dans la population ayant une identité autochtone les personnes
ayant déclaré appartenir à au moins un groupe autochtone, c’est-à-dire Indien de
l’Amérique du Nord, Métis, ou Inuit, et / ou les personnes ayant déclaré être des
Indiens des traités ou des Indiens inscrits tels que défini par la Loi sur les Indiens
du Canada, et / ou les personnes ayant déclaré appartenir à une bande indienne
ou à une Première nation. » (Internet : <http://www12.statcan.ca/english/census06/
data/highlights/aboriginal/index.cfm?Lang=F>, 21 janvier 2008).
17. Statistics New Zealand définit clairement l’ethnicité comme relevant d’une
perception, d’une auto-identification : « Ethnicity is the ethnic group or groups that
people identify with or feel they belong to. Ethnicity is a measure of cultural
affiliation, as opposed to race, ancestry, nationality or citizenship. Ethnicity is self-
perceived and people can belong to more than one ethnic group. » Bien sûr, cela
conduit à s’interroger sur la pertinence de mesurer une telle chose. Pour Statistique
Canada, « [é]tant donné la difficulté, non seulement d’élaborer des notions et des
210 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

Argentine – ou encore une question du recensement britannique sur


l’autoperception par les répondants de leur état de santé. Ann
Morning a montré que sur un total de 138 questionnaires de recen-
sement analysés, 63 %, représentant 87 pays, utilisaient une forme
de classification ethnique. Elle montrait également que dans la
majorité des cas, le terme ethnicité ou ethnique était utilisé, mais
que l’on trouvait aussi huit autres termes comme race, nationalité,
caste ou couleur (Morning, 2008). Sur ce plan, on constate donc
que le problème n’est pas uniquement canadien. Le Canada parti-
cipe en fait d’un mouvement bien plus général vers la mesure d’une
identité plurielle : il suscite dans certains cas bien des réserves
puisqu’il contribue ainsi à fragiliser un autre mouvement, inscrit
depuis le XIXe siècle derrière les pratiques statistiques, celui qui
donne forme à une nation à partir de et souvent en réaction contre
les anciens référents identitaires. Une littérature particulièrement
riche existe d’ailleurs à ce sujet18.
Une autre tendance a trait aux succès des groupes d’intérêt
– les advocacy groups – à promouvoir leurs revendications en
inscrivant leurs préoccupations dans le questionnaire de recense-
ment : la statistique officielle peut alors être vue comme un outil
de légitimation. On peut encore ici évoquer le cas des groupes
ethniques : ainsi, la question sur les minorités visibles a beaucoup
à voir avec le sous-dénombrement dont les Noirs au Canada esti-
maient être l’objet lorsque leur nombre était établi à partir des
résultats à la question sur l’origine ethnique. Mais il faudrait
mentionner aussi les groupes de défense des personnes handicapées
concepts adéquats de l’ethnicité, mais aussi de recueillir des données non
ambiguës, on peut se demander s’il vaut la peine de se mettre à la tâche.
Cependant, au cours de la rencontre internationale sur le défi que présente la
mesure de l’univers ethnique (Challenges of Measuring an Ethnic World, Ottawa,
1992), on a fait remarquer que l’ethnicité est un facteur fondamental de la vie
humaine : c’est un phénomène inhérent à l’expérience humaine. La malléabilité
inhérente de l’ethnicité n’est donc pas une raison suffisante pour empêcher les
bureaux de statistique de recueillir des données sur l’ethnicité. Les données sur
l’ethnicité sont également très recherchées par divers utilisateurs. » (Internet : <http://
www.statcan.ca/francais/concepts/definitions/ethnicity_f.htm>, 23 janvier 2008.)
18. Le livre de Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et
l’essor du nationalisme (1996), dont la première édition date de 1983, fait ressortir
l’importance du recensement comme institution de pouvoir : il a joué un rôle non
négligeable dans l’intérêt de chercheurs en sciences sociales pour les pratiques
statistiques.
La nouvelle économie statistique 211

– une première question en 1986 et une deuxième en 2001 – et


les mouvements féministes qui ont plaidé pour l’inclusion de ques-
tions sur le travail non rémunéré – depuis 1996, l’inclusion de cette
question fut faite en partie en réponse à une menace de boycottage
du recensement de la part de certains groupes féministes. Dans le
cas des personnes handicapées, il s’agit même d’un retour à une
très vieille pratique puisque, jusqu’en 1911, on posait des questions
sur les infirmités (aveugles, sourds, innocents). On comprendra que
le contexte est aujourd’hui fort différent puisqu’on souhaite élaborer
des politiques les favorisant et éviter toute stigmatisation.

Un exceptionnalisme canadien ?

Les questions sur la connaissance des langues, sur la pratique


linguistique ont également une dimension identitaire, mais l’identité
linguistique a été moins affectée que l’ethnicité, par exemple, par
le mouvement vers l’appréhension subjective. C’est sans doute que
la langue, pour diverses raisons, est en soi une variable qui fait
moins intervenir la subjectivité que les autres. Ainsi, on ne demande
pas aux Canadiens de quel groupe linguistique ils se sentent le plus
proches, ni, parmi les langues de leurs ancêtres, quelle est celle
qu’ils considèrent comme la leur, même s’il n’est pas exclu qu’ils
interprètent ainsi les questions effectivement posées, nous en repar-
lerons ci-dessous. Pour employer des termes qui servent aujourd’hui
à penser les variables identitaires, la langue est plus stable, moins
fluide que l’ethnicité, même s’il est vrai qu’on approche parfois,
indirectement, l’ethnicité par la langue (Morning, 2008). Comment
donc le Canada a jusqu’à présent cerné l’identité linguistique de
ses habitants ? La première impression qu’un récent questionnaire
(version longue) de recensement donne, c’est que l’identité linguis-
tique des Canadiens est cernée de multiples façons. Lors des
recensements de 2001 et de 2006, cinq modalités linguistiques ont
été mesurées : la connaissance du français et / ou de l’anglais –
Question 13. « Cette personne connaît-elle assez bien le français ou
l’anglais pour soutenir une conversation ? » – ; la connaissance
d’autres langues que le français ou l’anglais – Question 14.
212 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

« Quelle(s) langue(s) autre(s) que le français ou l’anglais, cette


personne connaît-elle assez bien pour soutenir une conversation ? »
– ; la langue parlée à la maison – Question 15 a) « Quelle langue
cette personne parle-t-elle le plus souvent à la maison ?» et b) « Cette
personne parle-t-elle régulièrement d’autres langues à la maison ? »
– ; la langue maternelle – Question 16. « Quelle est la langue que
cette personne a apprise en premier lieu à la maison dans son
enfance et qu’elle comprend encore ? » – ; la langue au travail –
Question 48 a) « Dans cet emploi, quelle langue cette personne
utilisait-elle le plus souvent ? » et b) « Cette personne utilisait-elle
régulièrement d’autres langues dans cet emploi ? ». Sur ce plan, on
peut sans doute parler d’un exceptionnalisme canadien. On peut
d’abord le voir en examinant les pratiques de recensement de divers
pays. Selon le bureau statistique des Nations Unies (1992 : 144-145),
pour la période 1965-1974, 44 pays sur un total de 143 incluaient
une ou plusieurs questions sur la langue dans leur formulaire de
recensement : la langue maternelle était mesurée dans 19 pays, la
langue parlée dans 17, la connaissance d’une langue donnée dans
10 et la connaissance d’autres langues dans 7. Seulement 9 pays
mesuraient deux variables ou plus. Le Canada était le seul pays à
poser des questions sur trois aspects : langue maternelle, langue
parlée et connaissance du français et de l’anglais. Pour la période
1975-1984, 55 pays sur un total de 155 posaient une ou des ques-
tions sur la langue dans leur recensement. Dix-neuf pays posaient
plus d’une question, mais le Canada faisait encore bande à part
puisqu’il y avait toujours une question sur trois dimensions de
l’identité linguistique. Quelques pays, cependant, posaient des ques-
tions à la fois sur la langue maternelle et la langue parlée – Île
Maurice, Zambie, Zimbabwe, Afghanistan, Inde – et la Hongrie
s’intéressait aux autres langues parlées (Nations Unies, 1992 :
146-148). Le Canada a introduit en 1991 une quatrième question
sur la langue – la connaissance d’autres langues que le français ou
l’anglais – et depuis le recensement de 2001, comme on l’a vu,
l’exceptionnalisme canadien est encore plus prononcé puisque cinq
modalités – on pourrait même parler de sept aspects, voire de huit
si l’on considère la question sur les origines comme cernant aussi
l’identité linguistique – sont maintenant mesurées. Mais cet excep-
tionnalisme peut être encore mieux appréhendé par l’intermédiaire
La nouvelle économie statistique 213

d’une comparaison comme on l’a fait dans un texte qui date de


quelques années (Prévost et Beaud, 2001-2002). On y montrait que
deux pays, pourtant comparables sur bien des plans avec le Canada,
à savoir la Belgique et la Suisse, étaient beaucoup moins actifs sur
le plan de la mesure des pratiques linguistiques. Dans le cas belge
même, depuis plus de 40 années toute mesure a été écartée de
l’exercice du recensement.

Durcir les identités ?

Rendus au terme de cette trop brève revue de la nouvelle


économie statistique et des transformations récentes de la pratique
du recensement, nous pouvons suggérer quelques hypothèses :
d’abord que le processus de recomposition des liens entre le local,
le national et le supranational qui caractérise cette nouvelle
économie n’est pas sans relation avec la prise en compte des
diverses modalités de l’identité, et donc de l’identité linguistique.
Au Canada cela s’est fait plus tôt qu’ailleurs. La structure fédérale
du pays, le choc des modèles d’aménagement des identités linguis-
tiques qui fait écho au choc des modèles politiques – préservation
du principe fédéral, autonomisme et souverainisme – et le dévelop-
pement d’un courant scientifique original – la démolinguistique – l’y
prédisposaient. En Espagne, par exemple, le mouvement est bien
plus récent. La présence de questions sur la langue y suscite des
réactions parfois hostiles, en particulier lorsque les locuteurs d’une
langue semblent peu nombreux. On retrouve le même débat en
Argentine par exemple, mais à propos des origines autochtones19.
En France, la mesure de l’usage d’une langue – c’est-à-dire autre
que le français – a longtemps été taboue. C’est par l’intermédiaire
d’enquêtes régionales que ces langues – ou dialectes – des régions
ont été appréhendées. La crainte, de ce point de vue, c’est que cette
prise en compte des identités – du subjectif – produise à terme des
effets centrifuges. Les Belges ont réglé la question dès les années
1960, l’ignorance étant considérée alors comme préférable à la

19. La question était ainsi formulée lors du recensement de 2001 : « Existe en este
hogar alguna persona que se reconozca descendiente o perteneciente a un pueblo
indigena ? ». On notera la forme également très subjective de la question.
214 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost

connaissance. Cela n’a toutefois pas empêché les forces centrifuges


de s’exercer au point de mettre en péril l’existence même du pays.
Un caricaturiste congolais faisait remarquer tout récemment que les
conflits linguistiques en Belgique le faisaient penser à des conflits
tribaux. De façon générale, prendre en compte les identités – pas
simplement linguistiques – ne contribue-t-il pas en effet à les durcir,
à en faire de l’objectif, au point où les individus adoptent un
comportement tribal ? Un Hervé Le Bras, en France, n’est pas loin
de le penser. Mais les groupes qui demandent à être comptés – les
handicapés, les locuteurs d’une langue donnée, tel groupe ethnique
– font plutôt valoir le caractère objectivement dominé des individus
qu’ils représentent et la nécessité de connaître l’ampleur de cette
domination. Reste que deux facteurs rendent malaisé le durcisse-
ment de ces identités : en premier lieu le fait largement documenté
aujourd’hui de la fluidité des référents identitaires surtout pour ce
qui est de l’ethnicité, un même individu statistique pouvant se
définir20 de multiples façons à un moment donné et de façons
différentes au fil du temps ; en second lieu, la prudence des bureaux
statistiques quant aux conclusions tirées d’enquêtes sur les identités,
à la limite elles adopteraient un point de vue quasi ethnométhodo-
logique, se contentant de dresser des comptes rendus des comptes
rendus faits par les répondants. A contrario, de toutes les variables
identitaires, la langue est peut-être celle qui, aujourd’hui, est la
moins marquée – ce qui ne veut pas dire qu’elle ne l’est pas21 ! –,
au Canada du moins, par le subjectivisme.

20. Cette subjectivité semble même être prise en compte par les médias quand ils font
référence aux statistiques ethniques officielles. Ainsi peut-on lire dans le journal
La Presse du 24 janvier 2008 que « selon le journal Folha de São Paulo, sur
1 128 mannequins participant à [la semaine de la mode de São Paulo], 28 étaient
de couleur, soit 2,5 %. Selon des chiffres officiels, 7 % de la population se dit
noire, 43 % métissée, tandis que 50 % se considère comme blanche » (Actuel,
2). Les termes « se dit » et « se considère » traduisent bien la subjectivité derrière
le chiffre.
21. Comment interpréter les termes « connaître assez bien une langue pour soutenir
une conversation » ?
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La linguistique et la
construction de la langue
française et de la collectivité
francophone au Canada1

Monica Heller
CREFO, OISE
University of Toronto

Parmi les concepts clés de l’anthropologie linguistique (et de


ses disciplines sœurs, la sociolinguistique, la sociologie du langage,
la psychologie sociale du langage, l’aménagement linguistique) on
trouve depuis longtemps ceux de langue, de communauté et d’iden-
tité. Ces concepts centraux pour la discipline émergent comme
partie du discours du nationalisme étatique, et y sont profondément
imbriqués. Dans cet article, j’aimerais tracer les grandes lignes de
cette imbrication, pour examiner par la suite comment la recherche
universitaire sur la langue, l’identité et l’appartenance (surtout celle
reliée aux disciplines de la linguistique, de l’anthropologie linguis-
tique et de la sociolinguistique) a pris forme dans le cas spécifique
des débats sur le français au Canada, et surtout pour ce qui est de
la construction du nationalisme franco-canadien depuis les années
1960. La recherche linguistique a contribué grandement à définir le
Canada français, ou certains de ses éléments, comme une nation,
construisant et mesurant les frontières de la communauté (voire de

1. Ce texte provient de Heller, 2007.


218 Monica Heller

la collectivité) et de sa langue, souvent en relation avec d’autres


acteurs sociaux et d’autres disciplines (la démographie, la psycho-
logie sociale, la sociologie), avec l’État ou la société civile.
Cependant, dans une société démocratique à l’ère de la
mondialisation, les fondements du nationalisme et de ses limites
font l’objet d’un questionnement important qui mène à des trans-
formations disciplinaires qui, à leur tour, remettent en question
l’uniformité de son objet de recherche –  le Canada francophone
dans le cas qui nous concerne  – et à la redéfinition des concepts
de base tels que communauté, identité et langue. Voici quelques
exemples récents :
– L’Association canadienne d’éducation de langue française, un
organisme mis sur pied en 1946 pour défendre le droit des
francophones à l’éducation en français, annonce son colloque
annuel pour 2007 intitulé « La francophonie dans tous ses
éclats : l’épanouissement de la diversité linguistique et cultu-
relle » ;
– Le Conseil supérieur de la langue française organise un
colloque en novembre 2006 intitulé « Les défis du français au
Québec ». Ces défis se présentent sous les rubriques suivantes :
« Nouvelles technologies et professions langagières », « L’évolu-
tion de la norme », « Langue, identité et intégration de la
diversité » et « Langue et mondialisation » ;
– Le Réseau de la recherche sur la francophonie canadienne
annonce le thème de son colloque 2007 : « Inclusion, identité
et vitalité : repenser la participation à la francophonie cana-
dienne ». Les organisateurs précisent que : « Face au déclin
démographique des communautés de langue maternelle fran-
çaise, nous voulons stimuler une réflexion concrète sur les
modalités de l’inclusion en demandant aux participants de
repenser les liens entre les communautés francophones, les
nouveaux arrivants issus de l’immigration, les anglophones
bilingues et  /  ou francophiles, les conjoints unilingues anglais
dans les couples exogames, les Métis francophones et anglo-
phones et, enfin, les jeunes francophones (quelle que soit leur
langue maternelle) ».
La linguistique et la construction de la langue française 219

De toute évidence, il y a une remise en question des frontières


de la communauté et des conditions de son existence : le virage
actuel nous éloigne d’une conceptualisation de l’organisation
sociale comme stable, avec des frontières et des critères d’inclusion
et d’exclusion clairs, et nous invite à composer avec la fluidité, la
mobilité, la multiplicité et l’ambigüité. Il interpelle directement les
chercheurs à décrire, à comprendre, à expliquer et à prendre posi-
tion. Ce virage impose une remise en question du rôle du chercheur
en anthropologie linguistique dans les débats publics sur la langue :
à son rôle d’expert s’ajoute aujourd’hui celui d’agent social. Cette
transformation correspond à ce que Giddens (1990, 1991) appelle-
rait une réflexivité issue de la haute modernité.

L’anthropologie linguistique et la description


scientifique des langues et des collectivités

Les origines des disciplines linguistiques remontent à l’émer-


gence de l’État-nation, et leur développement s’inscrit dans
l’expansion colonialiste. Si l’État-nation se construit par le biais
d’outils juridiques et bureaucratiques afin de créer des marchés
privilégiés pour l’expansion du capitalisme industrialisé et donc à
l’avancement des intérêts de la bourgeoisie (Hobsbawm, 1990 ;
Pâquet, 2005), socialement, le discours construit la nation comme
une entité naturelle et organique, caractérisée par une langue et une
culture qui lui sont propres, et ayant des frontières objectivement
observables et donc facilement justifiables.
Pour construire ce discours, il fallait créer les agents de sa
construction ainsi que les outils nécessaires à la description des
cultures, des langues et des frontières en question (Anderson, 1983 ;
Billig, 1995 ; Bauman et Briggs, 2003). Folkloristes, archéologues et
anthropologues ; dialectologues, philologues, grammairiens, lexico-
logues et autres linguistes ; tous ont joué leur rôle dans la
description, la naturalisation, la normalisation et la réification des
nations (Balibar, 1985 ; Gal, 1995). Ils ont également contribué à
leur hiérarchisation sur une échelle de viabilité économique, sociale
et culturelle et de degré de développement afin de décider lesquelles
méritaient le statut d’État (Hobsbawm, 1990). Ceci s’appliquait
220 Monica Heller

autant dans les sociétés dites libérales démocrates que fascistes


(Hutton, 1999). Finalement, ces agents ont contribué au développe-
ment de mesures de régulation en créant les unités (groupes
ethnolinguistiques, langues, etc.) qui seraient mesurées avec les
instruments de leur discipline (comme les recensements et les gram-
maires). Ce faisant, ils purent gérer objectivement les unités, que ce
soit de la métropole ou des colonies, par le biais de bureaucraties
qui effaçaient les rapports de pouvoir et permettaient une adminis-
tration à grande échelle (Grillo, 1989). Donc, par le biais des
sciences politiques, économiques et sociales, on met en place un
appareil –  l’État  – qui sert à la fois à construire l’objet naturalisé et
à le placer dans une hiérarchie de nations. L’ensemble sera géré par
une bureaucratie étatique censée rendre le même service et exercer
le même contrôle auprès de tous les citoyens dûment reconnus
comme tels (à l’époque de la construction des États-nations en
Occident, seuls les hommes sont pleinement citoyens).
Nées au XIXe siècle, la description et la standardisation des
langues (donc la production de grammaires et de dictionnaires,
autant descriptifs que normatifs), l’association de ces langues unifor-
misées avec des populations et des frontières et leur utilisation dans
des processus d’inclusion et d’exclusion de groupes et d’individus
demeurent une préoccupation encore aujourd’hui. Or, ces phéno-
mènes évolutifs s’intègrent mal dans le cadre construit, ainsi ces
mêmes disciplines doivent étudier et gérer toute forme de variation,
de multiplicité ou d’ambigüité linguistique, culturelle ou sociale ; le
plurilinguisme, la mobilité géographique, l’exogamie deviennent
tous des problèmes à cerner afin de les normaliser, les éliminer ou,
au pire, les gérer.
Simultanément, on voit aussi émerger au sein des sociétés et
des disciplines en question des réactions contre des utilisations
considérées antidémocratiques de ces techniques de régulation,
même lorsqu’on y trouve des contradictions évidentes. L’anthro­
pologie linguistique nord-américaine descriptive de Franz Boas
notamment peut se comprendre à la fois comme une collaboration
dans la réification des autochtones qui facilitait leur régulation et
comme une tentative de démontrer une expression universelle (et
non hiérarchisable) des capacités d’expression et de construction de
La linguistique et la construction de la langue française 221

signification de tout être-humain. De plusieurs points de vue, cette


tension demeure centrale et s’exprime justement sur le terrain de la
différence ou de la variabilité. Une tentative de composer avec ce
problème consiste à l’éliminer du champ ; d’où la linguistique forma-
liste qui ne touche qu’à la systématicité langagière comprise comme
universelle, et surtout cognitive, voire neurologique. Pour le reste,
on constate diverses approches, de la sociolinguistique variationniste
à l’ethnographie, qui prennent comme problème de base, comme
chose à expliquer, diverses formes de différenciation, qu’il s’agisse
de la variation phonologique, du bilinguisme ou de la pragmatique
interculturelle.
Ces phénomènes linguistiques s’observent depuis l’arrivée des
missionnaires au Canada et, plus récemment, dans la mise sur pied
de programmes d’immersion française et de l’établissement de
critères linguistiques dans la sélection d’immigrants.

La constitution de la nation franco-canadienne

La question du rôle des missionnaires-linguistes-ethnologues


est certainement importante pour comprendre non seulement les
origines coloniales du Canada, mais surtout le rapport actuel entre
l’État et les collectivités autochtones. Le rôle joué par des religieux
et autres membres de l’élite francophone dans le développement du
nationalisme traditionaliste au Canada français, par le biais de
débats sur la standardisation de la langue française au Canada, est
déterminant dans la constitution de la francophonie au sein de l’État
canadien (Bouthillier et Meynaud, 1972 ; Heller et Labrie, 2003) ;
des folkloristes ou ethnologues –  comme Anselme Chiasson en
Acadie (aussi un religieux ; voir Labelle et Léger, 1982), ou Marius
Barbeau au Québec (Des Gagniers, 2003) – qui ont recueilli nombre
de contes et de chansons, ont joué un rôle important dans l’appro-
priation de la langue parlée comme garant d’existence collective.
Plusieurs linguistes anglophones ont mis à contribution leur exper-
tise sur la variation linguistique pour interroger les frontières sociales
et culturelles entre le Canada et la Grande-Bretagne d’une part, et
les États-Unis de l’autre. Finalement, le rôle des linguistes dans la
gestion du Canada comme pays d’immigration (par exemple, dans
222 Monica Heller

l’enseignement et l’évaluation des compétences langagières dans


diverses langues) est aussi extrêmement pertinent à la compréhen-
sion de la construction de l’État canadien. C’est-à-dire que
l’expertise linguistique et culturelle chez les éducateurs de diverses
sortes (religieux ou universitaires ou les deux à la fois) sert depuis
longtemps à tracer les frontières identitaires pertinentes à la consti-
tution de la société canadienne et de ses divers éléments.
Cependant, ces questions dépassent les limites que je me suis
imposées ici ; je me concentrerai plutôt sur le nationalisme franco-
canadien à partir du moment où il adopte une orientation clairement
étatique, soit lors de la Révolution tranquille. Il sera d’abord ques-
tion de l’espace étatique québécois, de ses activités favorisant la
construction d’un État-nation, et de sa nécessité d’accentuer les
caractéristiques propres au Québec puisqu’il s’agit non pas d’un
simple mouvement nationaliste, mais d’un mouvement de revendi-
cation par une minorité stigmatisée. Dans les études linguistiques
sur le Québec, on trouve une description des spécificités langagières
et leur légitimation par la description scientifique, des dictionnaires
et des fiches terminologiques, des recherches sur la continuité histo-
rique et géographique et une exploration des caractéristiques et des
effets du bilinguisme.
Je passerai ensuite aux minorités francophones, ou franco-
phones hors Québec ou encore francophones en milieu minoritaire,
entités créées en quelque sorte par le nationalisme québécois. Nous
y verrons diverses tentatives de suivre la voie québécoise.

Langue et appartenance au Québec, c.1960-2000

Il n’est pas surprenant qu’un des premiers gestes du gouver-


nement québécois fut de fonder l’Office de la langue française en
1961 (voir Cholette 1993). En effet, depuis le début des années
1960, l’État québécois jouait un rôle actif dans la recherche sur des
questions de langue, de communauté et d’identité, soit en réalisant
des recherches lui-même (par l’entremise de ces agences para­
gouvernementales, d’abord l’Office et ensuite le Conseil – plus tard
le Conseil supérieur  – de la langue française, ou par ses bureaux
de terminologie), soit par le biais de programmes de subvention à
La linguistique et la construction de la langue française 223

la recherche ou de contrats de recherche. En fait, l’État s’approprie


ce qui avait été auparavant largement un travail de religieux (comme
dans bien d’autres domaines), et l’utilise à ses propres fins.
Les domaines suivants émergent comme les plus importants de
la recherche sur la langue : 1) la description de la langue comme
système, 2) la purification, la standardisation et la codification de
ce système et 3) la description et la régulation des pratiques langa-
gières (choix de langue en l’occurrence) et de l’accès aux ressources
langagières.
Le premier domaine comprend autant des travaux formalistes
qui prennent le français du Québec comme matière brute que ceux
qui visent explicitement une description du français québécois (ou
montréalais) puisque, tout comme le prétend William Labov (1972),
le fait de pouvoir utiliser des outils scientifiques de description
linguistique démontre clairement qu’il s’agit non pas d’un jargon
ou d’une forme dégénérée ou chaotique quelconque d’expression
verbale, mais bel et bien d’un système linguistique, digne donc de
se faire traiter comme n’importe quelle autre langue. C’est justement
l’approche labovienne, qui tient compte des dimensions variables,
y inclus l’influence de l’anglais (voir Sankoff, 1980 ; Thibault et
Vincent, 1990), qui a été adoptée au Québec pour décrire le fran-
çais.
Toutes les approches ont en commun de prendre pour acquis
la possibilité de considérer la langue française comme système et,
par le fait même, de construire la langue nationale et d’en faciliter
sa gestion. Elles constituent une assise du discours des experts sur
la légitimité de la nation québécoise et sur la nécessité du travail
sur la langue pour la réalisation du projet national-étatique. La
valeur de cette expertise est d’autant plus grande que les linguistes
eux-mêmes et elles-mêmes soulignent leur manque d’intérêt pour
les aspects politiques de leur travail. Cette gestion se voit plus clai-
rement dans divers travaux de standardisation, que ce soit dans la
construction de banques de terminologie (voir Terminogramme,
aujourd’hui Le bulletin du service de terminologie du gouvernement
du Québec ; ou Giroux, 1977), de banques lexicographiques
(comme le Trésor de la langue française à l’Université Laval), de
dictionnaires (Farina, 2001) ou dans le débat sur les normes (voir
224 Monica Heller

par exemple Ostiguy, 1993 ; Martel, 1996 ; Laforest, 1999). Le


Québec a travaillé sans relâche à la construction d’une norme
proprement québécoise qui soit à la fois digne d’un État, enseignable
dans les institutions de formation de citoyens que sont les écoles et
les cours de langue pour adultes (entre autres pour les immigrés et
les fonctionnaires fédéraux) et servant à distinguer le Québec non
seulement du reste du Canada francophone mais, plus important
encore, de la France, source historique de toute norme française.
Ce travail était fondé sur un principe de démocratisation : il cherchait
à établir des normes sur l’assise d’un corpus de formes constatées,
et non pas à établir une norme élitiste. Il allait donc de pair avec
l’idéologie dominante du mouvement politique.
Ce travail de constitution de la langue a ralenti dernièrement
afin de favoriser le troisième domaine important pour nos propos,
celui de la description de la langue, de la régulation des pratiques
langagières et de la distribution des ressources langagières. Dans un
premier temps, il s’agissait de construire un espace national-étatique
unilingue, et nécessitait donc une régulation active du plurilinguisme
existant. Au Québec, comme dans d’autres États libéraux et démo-
cratiques, la construction de cet espace doit se faire selon des
principes d’inclusion démocratique, tout en effectuant une sélection
sociale qui privilégie ceux et celles qui définissent et maîtrisent la
langue nationale. On peut résoudre cette contradiction manifeste de
deux façons : premièrement, en imposant des limites à la pleine
citoyenneté dans le sens social du terme et en limitant l’accès des
non-citoyens à l’espace public et, deuxièmement, en cachant les
mécanismes de sélection.
Bauman et Briggs (2003) ont montré comment, au cours du
XIXe siècle, les propriétaires masculins ont réussi à éliminer la classe
ouvrière et les femmes de l’espace citoyen en les considérant
comme incompétents (y inclut linguistiquement) ou ayant une
formation déficiente. Nous voyons actuellement une version de ce
débat en Amérique du Nord en ce qui concerne la maîtrise des
langues officielles comme critère d’accès à la citoyenneté. En
d’autres mots, on prétend que la langue puisse servir de critère de
sélection mystifiable, puisqu’elle est accessible, tout en se dotant
de mécanismes complexes, et parfois injustes, pour mesurer la
compétence langagière. Ce problème guette le Québec qui essaie
La linguistique et la construction de la langue française 225

de construire un espace francophone –  dans un sens civique du


terme (voir Stefanescu et Georgeault, 2005) – tout en protégeant les
intérêts de ceux qui maîtrisent et définissent la langue française.
En fait, ce besoin de définir un espace francophone caractérise
l’ensemble des travaux du Québec dans ce domaine. On a d’abord
cherché à développer un discours pour légitimer l’espace québécois
comme un espace francophone, démocratique et inclusif ; un
discours qui s’appuie sur le lien langue–nation non seulement pour
justifier les efforts de mobilisation, mais aussi pour établir le contrôle
sur l’espace territorial, social et économique visé. Les nombreuses
études dans le domaine de la sociologie de la langue et de l’amé-
nagement linguistique ont eu un impact énorme au Québec durant
les années 1960 et 1970 ; elles ont servi entre autres pour la prépa-
ration de lois dont la loi 22 et la loi 101 (voir Corbeil, 1980 ; Morin
et Woehrling, 1994 ; Woehrling, 1996). Il s’agissait d’établir comme
« normal » –  selon les termes du ministre Camille Laurin et des
sociolinguistes catalans Aracil (1982) et Ninyoles (1989) – le concept
de l’intervention de l’État dans la construction d’un espace
unilingue.
Dans un deuxième temps, le gouvernement québécois devait
se pencher sur les mécanismes de mise en œuvre ou de construc-
tion de cet espace. Malgré certaines études démontrant qu’on vivait
davantage un processus de francophonisation que de francisation
(Clift et Armopoulos, 1979  Heller, Bartholomot et al., 1982 ; Heller,
1989), la plupart des recherches qui se situent dans le courant de
la psychologie sociale du langage (Lambert, 1972 ; Bourhis et
Leyens, 1994 ; Clément, Bélair et al., 1994) se concentraient sur les
attitudes ou motivations des individus quant au choix des langues
et, éventuellement, de leur apprentissage : ce qui suppose que la
responsabilité pour effectuer le changement repose sur les individus
qui doivent assumer leurs responsabilités en tant que citoyens.
Le discours des experts a balisé le débat : l’espace québécois,
étatisé, correspond à une nation et donc à une langue et à une
culture. Sa langue, normale et normable (et éventuellement normée),
est disponible comme outil de reproduction de cet espace unilingue.
La responsabilité de ce processus est partagée entre l’État (qui
­représente les citoyens) et les citoyens en tant qu’individus dont
226 Monica Heller

le bien-être découle du statut de la collectivité dont ils sont


mem­bres.

Si eux sont Québécois, qui sommes-nous ?

En 1980, Danielle Juteau-Lee a publié un article intitulé « Fran-


çais d’Amérique, Canadiens, Canadiens français, Franco-Ontariens,
Ontarois : qui sommes-nous ? ». Ce titre résume bien le dilemme des
francophones qui, jusqu’à ce que le Québec change les règles du
jeu, se percevaient comme membres d’une collectivité canadienne-
française se trouvant à travers le Canada aussi bien qu’aux États-Unis.
Finalement, ils se sont rangés dans le même camp que les Québé-
cois, acceptant une forme de nationalisme étatique et se fixant
comme but une « complétude institutionnelle » (Breton, 1964)
perçue comme vitale pour toute collectivité en manque d’État.
Ces francophones, dorénavant perçus par le Québec comme
autres, voire comme des « cadavres encore chauds » (Yves Beau-
chemin) ou encore des « dead ducks » (René Lévesque), devaient à
leur tour construire leur langue, leur culture et leur identité collec-
tive (avec leurs institutions, bien sûr). Tout comme ce fut le cas au
Québec, au fil des ans on voit émerger une série d’enquêtes descrip-
tives, parfois variationnistes, du français acadien, du français
ontarien, etc.2. Comme l’Acadie bénéficie des meilleures conditions
pour la réalisation de ce projet national, on y a déployé les plus
grands efforts et produit la plus large gamme d’études, incluant des
dictionnaires et des tentatives de construction de normes.
Pour des raisons assez évidentes, ce sont les linguistes de ces
régions hors Québec qui s’attardent le plus sur des questions de
bilinguisme, le bilinguisme étant, évidemment, une entrave à la
réalisation d’espaces unilingues. Ils s’interrogent quant à la viabilité
d’un système linguistique bilingue sans impact négatif sur le français

2. Pour l’Acadie, voir par exemple Flikeid, 1984 ; Péronnet, 1989 ; pour l’Ontario
français, voir Mougeon, 1989 ; Mougeon et Beniak, 1991 ; pour l’Alberta, voir
Kermoal, 2003.
La linguistique et la construction de la langue française 227

au contact avec l’anglais, le français et l’anglais étant vus jusqu’ici


comme deux systèmes complets et mutuellement exclusifs (Mougeon
et Béniak, 1991 ; Poplack, 1988).
Dans leurs travaux sur la psychologie sociale du langage,
Landry et Allard (1989) introduisent les concepts de « bilinguisme
additif » et de « bilinguisme soustractif » pour décrire la différence
entre un bilinguisme souhaitable qui maintient intacts les deux
systèmes, et un bilinguisme nocif dans lequel un système détruit
l’autre et affecte sérieusement la vitalité ethnolinguistique d’une
communauté. L’idée que la survie d’une communauté (comprise
comme une entité organique) est importante peut se comprendre
comme une tentative de reproduire un marché où le capital linguis-
tique de ses membres aurait une valeur et d’autoriser le
gouvernement fédéral à agir comme représentant des intérêts des
francophones canadiens, et donc de contrecarrer la légitimité repré-
sentée par le nationalisme québécois. Avec les études démo­graphiques
sur l’assimilation et l’exogamie fondées sur les recensements, les
études sur la vitalité linguistique deviennent des outils importants
dans la construction de l’idée d’espaces uniformes francophones
menacés et nécessitant un appui judiciaire et financier afin d’assurer
leur survie. L’accent est encore une fois déplacé de la langue elle-
même vers les pratiques langagières.
Cependant, on met bien en relation, dans le milieu franco-
phone minoritaire comme au Québec, la normalisation de l’espace
et les formes de la langue, considérant que la langue ne peut pas
se développer si son espace est limité par la présence d’une autre
langue, c’est-à-dire l’anglais dans le cas qui nous concerne. On
consacre donc aussi beaucoup d’attention aux capacités des locu-
teurs de s’exprimer correctement, notamment par le biais de tests
standardisés auprès des apprenants.

La mondialisation, le néolibéralisme
et la nouvelle économie

Ce « régime de vérité », pour utiliser un terme de Michel


Foucault, se voit remis en question à l’heure actuelle. Dans le cadre
d’un mouvement très généralisé, la centralité de l’État-nation comme
228 Monica Heller

unité structurante des marchés est menacée par son incapacité de


gérer facilement non seulement les mouvements transnationaux des
personnes et des biens, mais aussi l’expansion des marchés eux-
mêmes à l’échelle planétaire (aussi parfaitement logique que soit
cette expansion dans l’évolution du capitalisme (Harvey, 1989 ;
Castells, 2000). L’État, auparavant sous sa forme d’État-providence,
réagit en instaurant ce qu’il convient d’appeler des mécanismes
néolibéraux de régulation. Les discours légitimant sont économiques
plutôt que politiques ; les interstices de la mondialisation créent des
espaces pour le développement de marchés locaux ; la production
délaisse la fabrication fordiste, standardisée et à grande échelle pour
développer des marchés de niche et des produits ayant une valeur
rajoutée symbolique. Le plurilinguisme devient à la fois un méca-
nisme de construction de ces niches, une possibilité pour l’État de
faire concurrence sur une échelle mondiale à travers ces niches, et
une forme de valeur ajoutée symbolique qui garantit l’authenticité
des produits et de leurs producteurs.
Jadis, la constitution de la nation francophone uniformisée
dépendait d’une économie politique qui se servait des différences
ethnolinguistiques afin de créer une stratification sociale de l’éco-
nomie industrialisée (Porter, 1965). Il est probable que le Canada
applique toujours ce principe, mais les francophones n’occupent
plus la même place dans la hiérarchie, d’autant plus que la nature
de l’économie s’est modifiée et, par conséquent, les mécanismes de
sélection. Autrefois, la marginalisation économique permettait la
construction d’une identité collective solidaire et justifiait la mobi-
lisation en vue d’une meilleure ascension sociale, mais la nouvelle
donne a restructuré la façon dont interagissent ethnicité franco-
phone, langue française et classe sociale créant des brèches dans
la solidarité et multipliant les intérêts. Il en va de même des rapports
entre hommes et femmes qui ont changé en même temps ; les
appartenances se multiplient selon le sexe et la sexualité.

Les bastions traditionnels se transforment

Dans les années 1980, les structures sur lesquelles s’était bâtie
l’économie traditionnelle de la francophonie canadienne se désa-
La linguistique et la construction de la langue française 229

grègent : crise dans l’industrie lourde, interdiction de la pêche du


poisson de fond, crise de l’agriculture à grande échelle, fermeture
de mines, de moulins et d’usines de pâtes et papier. Les jeunes
quittent les régions et vont étudier ou travailler en ville. Les régions
doivent se réinventer. Par exemple, dans la péninsule du Nouveau-
Brunswick on remplace une industrie côtière (la pêche à la morue)
par une autre (la pêche au crabe des neiges) et, parce que les
Japonais sont particulièrement friands de ce produit, on transforme
la façon particulière de pénétration dans l’économie mondiale que
représente cette nouvelle pêche. Ces changements ont comme
conséquence immédiate une restructuration des rapports sociaux
avec une hiérarchisation des classes plus marquée.
Dans cette même région, comme ailleurs, on passe aussi à de
nouvelles activités, telles que le tourisme et la production de
produits artisanaux et artistiques authentiques : dans la foulée de
cette nouvelle modernité, l’identité même devient la marchandise
première (Heller, 2003). Dorénavant ces régions sont condamnées
à vendre le produit à la fois à ceux qui partagent le même patri-
moine et à ceux qui ne le partagent pas, à attirer dans la région
des producteurs de produits authentiques qui ne sont pas forcément
de la région et à transmettre une image identitaire qui ne correspond
pas au vécu actuel. Les recherches menées actuellement par mon
équipe3, montrent que, pour accueillir des visiteurs à un festival ou
un spectacle fêtant la francophonie locale ou régionale par exemple,
on a dû introduire l’anglais dans des espaces soigneusement
construits auparavant comme unilingues francophones. On trouve
des artistes de Montréal vendant des paysages de Charlevoix. Dans
les spectacles à grand déploiement racontant l’histoire de la collec-
tivité locale (comme « La Fabuleuse histoire d’un royaume », pour
le Saguenay, « L’Écho d’un peuple » pour l’Est ontarien, ou « Les
défricheurs d’eau » pour l’Acadie), on trouve des moments clé de
construction identitaire dans l’arrivée des Français dans la région (le

3. Cette recherche, intitulée « La francité transnationale : pour une sociolinguistique


de la mouvance », est subventionnée par le CRSH du Canada (2004-2007). Voir
Heller et Boutet (2006) ; Moïse et McLaughlin et al. (2006) ; Malaborza et
McLaughlin (à paraître).
230 Monica Heller

mythe des origines) et au XIXe siècle. Le dur travail manuel, auquel


on s’est organisé pour échapper, devient l’activité authentifiante, en
dehors du temps.
Par ailleurs, les régions cherchent aussi à profiter de la même
solution que les villes au problème du manque de main-d’œuvre :
l’immigration. Dans les communautés en milieux minoritaires,
comme au Québec, on cherche des immigrés, de préférence franco­
phones, pour pallier un déclin démographique, mais il est difficile
de déterminer à l’avance si ces nouveaux arrivants vont s’intégrer à
la collectivité de langue française.
Ce phénomène est relié à un changement dans les politiques
étatiques concernant l’intérêt que porte l’État fédéral à l’identité
francophone. Dans le passé, il subventionnait les travaux concernant
les francophones afin de légitimer son rôle comme représentant de
tous les citoyens et comme défenseur des droits linguistiques.
Aujourd’hui, avec le néo-libéralisme, la langue et l’identité doivent
faire partie du développement économique. Dans le passé c’était
Patrimoine canadien qui gérait les fonds reliés au Programme des
langues officielles, tandis qu’aujourd’hui cette responsabilité relève
de chaque ministère et les programmes sont axés sur l’économie.
C’est ainsi que, depuis 1997, le Réseau de développement écono-
mique et d’employabilité oriente les fonds fédéraux vers des activités
de développement économique pour les francophones et non plus
vers des activités culturelles qui contribuent à la sauvegarde de la
langue et de la culture. Dorénavant, les communautés concentrent
leurs activités dans des secteurs potentiellement rentables ; un
festival qui dans le passé aurait misé uniquement sur la fierté fran-
cophone de la population locale doit maintenant attirer des
touristes…

De nouveaux espaces émergent

Ces activités maintiennent cependant les bastions traditionnels


comme source d’authenticité francophone. Tranquillement cette
vraie francophonie se transforme, et on note l’arrivée de nouveaux
participants. Si le Réseau de la recherche sur la francophonie cana-
dienne (RRFC) s’inquiète de leur intégration à ce qu’il appelle « le
La linguistique et la construction de la langue française 231

projet de société francophone », c’est que parfois on ne leur en


donne pas la possibilité (Heller et Labrie, 2003), car on craint que
ces nouveaux arrivants ne modifient les espaces existants ou qu’ils
n’en créent de nouveaux.
Les nouveaux espaces s’aménagent à partir de structures exis-
tantes et à partir des nouvelles conditions économiques mondiales.
Les institutions scolaires, les centres communautaires et culturels
ont développé les réseaux et les ressources actuels. Du côté culturel,
on valorise non seulement l’authenticité traditionnelle, mais aussi
des formes hybrides qui se caractérisent par une combinaison inso-
lite de formes musicales, artistiques et linguistiques qui signale la
mobilité et la capacité de traverser les frontières. Le world music
comprend une contribution franco-canadienne où convergent la
gigue, le rock et le rap, et qui se chante en français et en anglais.
La nouvelle économie mondiale atteint aussi des marchés
locaux et régionaux, des niches où la maîtrise de la langue locale
permet aux entreprises de se positionner favorablement. Le Canada,
ayant développé pour ses propres besoins une expertise en gestion
du bilinguisme, cherche à rentabiliser cette expertise en adaptant
les services ou les produits aux niches locales spécifiques au sein
du marché mondial. Si le Québec a réussi à se constituer en marché
régional francophone, au niveau canadien le bilinguisme devient
essentiel et, du coup, une ressource à mettre en valeur pour toute
entreprise cherchant à exploiter les marchés anglophones et franco-
phones. L’industrie de la langue, une industrie mondiale, s’implante
au Canada, et crée de nouvelles possibilités pour le positionnement
du bilinguisme.
La question qui demeure ouverte ici c’est de savoir de quelles
possibilités il s’agit, et pour qui. Les services bilingues sont pour la
plupart offerts par des jeunes, des femmes et des immigrés (une fois
l’anglais appris) dans des emplois subalternes, souvent comme
représentants dans un centre d’appel. Les traducteurs sont souvent
des pigistes dont le travail peut être facilité grâce à des programmes
de traduction informatisés. La marchandisation de la langue dans
ces secteurs ouvre la porte à des luttes concernant la qualité du
service linguistique : l’ordre de priorité, la personnalisation versus la
standardisation du service à travers le monde, la professionnalisation
du métier, etc.
232 Monica Heller

Suivre les transformations

Les transformations décrites ci-dessus remettent en question


nos idées reçues sur les langues et les communautés qui les parlent.
Orientés actuellement non pas vers la construction de la nation,
mais sur la compétition sur le marché mondial de la nouvelle
économie des services et de l’information (des produits foncièrement
communicatifs), les locuteurs et détenteurs de ressources langagières
s’organisent autrement. La question de la norme qui a joué un si
grand rôle dans la construction de l’idée de la nation ne disparaît
pas ; elle est plutôt réorientée vers ce que les gens comprennent
comme les désirs de la clientèle ou les besoins du marché.
De ce point de vue, la valeur de l’authenticité (et donc de la
variabilité) est en tension avec celle de la capacité de communiquer
à travers toute différence sociale, par le biais de parlers neutres, de
qualité, professionnels ou même internationaux. Le savoir expert des
linguistes a toujours sa valeur, mais sert davantage à développer les
critères d’évaluation des compétences communicatives ou les appro-
ches pédagogiques adaptées aux nouvelles conditions sociales.
Pour l’anthropologue linguistique, ceci veut dire remettre en
question nos méthodes de travail et redéfinir nos problématiques de
recherche. Parmi les possibilités, on peut explorer les processus de
catégorisation sociale et les pratiques langagières qui y sont reliées
au lieu de travailler que sur les communautés et leurs langues
(Heller, 2002 ; Heller, 2007). On peut aussi examiner la mobilisation
des ressources communicatives par des acteurs sociaux dans leur
milieu de vie ou suivre leurs trajectoires à travers ces espaces où
circulent les ressources nécessaires à leur vie. Il s’agit non pas
d’étudier les objets comme autrefois, mais d’étudier les processus
et les pratiques. Ce rajustement met le chercheur dans le feu de
l’action, le rend responsable des questions qu’il pose et du savoir
qu’il crée. Si les linguistes ont contribué à leur insu au nationalisme,
ils pourront maintenant contribuer au postnationalisme, mais possi-
blement cette fois en connaissance de cause.
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Page laissée blanche intentionnellement
Élaboration d’un cadre normatif
au Québec (1957-1965) : le rôle
des linguistes et des littéraires

Anne-Sophie Fournier-Plamondon, étudiante à la maîtrise


Département d’histoire
Université Laval

À la suite de la Conquête de 1759, la population francophone


d’Amérique du Nord doit composer avec de nouveaux maîtres qui
sont anglais. La communauté française se replie sur elle-même afin
de mieux défendre ses valeurs, sa foi et sa langue. Isolée du reste
de la francophonie et privée de contact avec la France pendant près
d’un siècle, la communauté suit une évolution différente de celle
de la métropole. En effet, bien que de façon sporadique de petits
groupes d’individus aient eu des contacts avec la France, le français
du Canada se développe en vase clos et se détache tranquillement
du français de France pour former une nouvelle branche linguistique
(Cajolet-Laganière et Martel, 1995 : 45). Au fil du temps, les écarts
entre ces deux français deviennent de plus en plus importants, à un
point tel que la langue parlée au Canada français est parfois
­considérée, notamment par plusieurs Canadiens anglais, comme un
dialecte. Entre résistance et survivance, autodéfense et auto­
dépréciation, les locuteurs francophones développent une image
identitaire négative et formulent des opinions plutôt sévères au sujet
de leur langue. Cette insécurité linguistique, présente depuis le
milieu du XIXe siècle, s’accentue dans la première moitié du
XXe siècle comme en témoignent les nombreuses campagnes de bon
238 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

parler et les ouvrages normatifs1. Or, ces gestes ne réussissent pas


à légitimer pour l’ensemble du peuple canadien-français sa propre
langue et les jugements sur celle-ci sont de plus en plus durs.
Le désir de refranciser le Canada français est surtout ressenti
au Québec au sein de la classe intellectuelle, et il atteint son
paroxysme dans les années 1950-1960. À cette époque, une forte
proportion de la population franco-québécoise est persuadée de
parler une langue déstructurée, un jargon possédant peu de points
communs avec le français sinon la dénomination. Les congrès de
la langue française de la première moitié du XXe siècle avaient mis
en évidence l’urgente nécessité du Québec de se munir d’outils
efficaces pour contrer cette insécurité linguistique ; celui de 1957
marque une étape importante dans l’histoire de la langue française
au Québec. Baptisé Congrès de la refrancisation, il se veut quant à
lui plus militant, plus actif et moins neutre. À ce moment, l’espace
public est densément occupé par la question linguistique et le
besoin d’une norme du français se fait de plus en plus pressant. Or,
cette norme, parue en 1965, ne peut surgir du néant ; elle se
construit en tenant compte de plusieurs acteurs, tant politiques que
sociaux. Certains d’entre eux, les linguistes et les littéraires, revêtent
une importance cruciale, car la langue parlée et écrite s’avère leur
matériau de travail par excellence. Il est donc pertinent de se poser
des questions sur le rôle joué par les linguistes et les littéraires dans
l’élaboration d’un cadre normatif2 du français au Québec entre 1957
et 1965.
Plusieurs auteurs ont abordé la question de la langue au
Québec, démontrant ainsi la vitalité de ce champ de recherche.
L’ouvrage de Claude Verreault (2002), Le français, une langue à
apprivoiser, renferme moult articles indispensables à la compréhen-

1. On remarque une production luxuriante de dictionnaires et de glossaires définissant


la langue canadienne-française, ses particularismes ainsi que ses fautes. On note
les ouvrages de Oscar Dunn, Glossaire franco-canadien et vocabulaire de locutions
vicieuses usitées au Canada (1880) ; Raoul Rinfret, Dictionnaire de nos fautes contre
la langue française (1896) ; Étienne Blanchard, Dictionnaire de bon langage (1914) ;
et la Société du Bon parler français au Canada qui publie son Glossaire (1930).
2. L’expression cadre normatif revêt la signification de structures prévues et imposées
pour établir la norme.
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 239

sion de la question linguistique au Québec. Celui de Marty Laforest


(2000) permet entre autres de mieux saisir les liens entre la langue
et l’identité, de même que les fondements des opinions sur la
langue. Le livre de Chantal Bouchard (1998), La langue et le nombril,
offre un regard aigu sur le rapport complexe que les Québécois
entretiennent avec leur langue. L’auteure dégage ainsi les éléments
marquants du discours sur la langue au Québec, en mettant de côté
ce qui a trait aux droits linguistiques. Le témoignage de Gaston
Cholette (1993) est également notable, puisqu’il met en lumière
toute l’importance et le poids de l’Office de la langue française,
organe essentiel à la question linguistique au Québec, en retraçant
son parcours depuis ses débuts jusqu’en 1974. Enfin, il ne faut pas
omettre de mentionner l’ouvrage de Karim Larose (2004), qui
propose une lecture de l’histoire de la spéculation linguistique au
Québec. Il revisite ainsi la réflexion sur la langue au Québec en
étudiant les idées, les positions et les stratégies des principaux intel-
lectuels québécois entre 1957 et 1977.
Le rôle des linguistes et des littéraires a été primordial dans
l’élaboration d’un cadre normatif du français au Québec entre 1957
et 1965 puisqu’ils ont participé à la prise de conscience collective
en faisant état de la piètre qualité de la langue française, en dénon-
çant les ennemis de la langue et en proposant un plan d’action
pour remédier à cette situation. Afin d’étayer cette hypothèse, il a
été nécessaire d’aller puiser dans les textes mêmes des principaux
protagonistes de la question linguistique. Les littéraires et les
linguistes s’exprimant en général abondamment sur ce sujet épineux,
il a fallu effectuer un tri parmi eux. Ainsi, Pierre Daviault, Jean-Marc
Léger, Jean-Marie Laurence, Jacques Ferron, Jacques Godbout et
Fernand Ouellette ont été retenus puisque leurs noms reviennent
inlassablement dans les textes sur la langue et que leurs discours
alimentent sans cesse le débat3.

3. Ce défrichage a été effectué par Karim Larose (2004) qui a procédé à un


recensement de pratiquement tous les écrits de l’époque concernant la langue pour
son ouvrage. Il est à noter qu’un autre nom est très présent dans le débat sur la
langue française au Québec, soit celui du Frère Untel. Ce dernier étant très présent
dans l’historiographie, il a semblé important de faire entendre les voix d’autres
littéraires et linguistes qui se joignaient à la sienne.
240 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

Ce travail s’articulera en trois temps. D’abord, il sera question


de la qualité de la langue française au Québec, de la manière dont
elle est perçue. De fait, les penseurs étudiés mettent un point
d’orgue à définir cette langue, à la comparer et à la stigmatiser à
travers leurs prises de parole qui rejoignent un vaste public. Par la
suite, les dangers qui menacent le français seront mis en relief,
permettant ainsi de mieux saisir ce qui accable tant les linguistes
et les littéraires. Il s’agira de mettre en évidence ce qu’ils considè-
rent comme les ennemis principaux du français dans la société
québécoise. Enfin, les solutions proposées par ces intellectuels
seront mises en lumière. Cela permettra de concevoir comment ces
hommes souhaitent intervenir et quel genre d’action leur apparaît
indispensable à la survie du français au Québec.

Parle-t-on français en Amérique du Nord ?

French Canadian patois, beastly horrible french, Quebec patois,


jargon canadien, patois vulgaire ou langage petit-nègre : voilà
comment plusieurs Canadiens anglais nomment la langue parlée au
Québec4. Ces opinions négatives semblent également partagées par
une large part de la population, qui s’interroge sur sa propre langue.
Français, franglais, joual : quelle langue est parlée au Québec ? Les
intellectuels sont nombreux à y réfléchir à travers des chroniques
de langue et des articles sur le langage5. En les étudiant, il est
possible de dégager les sentiments des littéraires et des linguistes
face à la langue au Québec, de même que de comprendre les
jugements qu’ils portent sur sa qualité.

4. De fait, ces qualificatifs vont poursuivre les francophones jusqu’après la Révolution


tranquille, lorsque le futur premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau va
accuser les Québécois de parler un lousy french (littéralement, français infect,
pouilleux) (Bouchard, 1998 : 164).
5. Effectivement, chaque année on retrouve en moyenne 80 articles de type
idéologique portant sur la langue entre 1950 et 1970 (Bouchard, 1988 : 13).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 241

Une langue humiliée

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, un


signal d’alarme est lancé à propos de l’état de la langue française
au Québec. À toutes les tribunes, littéraires et linguistes témoignent
de sa piètre qualité auprès d’un public de plus en plus sensible à
ces cris vigoureux envers une situation jugée insoutenable.
Entre 1957 et 1965, les jugements sur la langue demeurent
profondément empreints de sévérité. En effet, une partie de la popu-
lation québécoise semble avoir intégré l’opinion négative émise par
certains Canadiens anglais. Ceux-ci, tel Hugh Boulton Morphy6,
affirment que leur langue est déstructurée à l’extrême, de plus en
plus éloignée du français standard, saturée d’anglicismes, que leur
vocabulaire est pauvre, leur syntaxe fautive et leur prononciation
vulgaire. Cela entraîne un grand nombre de gens à avoir honte de
leur propre langue, tant chez les ouvriers que chez les intellectuels
(Bouchard, 2000 : 203). Jean-Marc Léger7 se montre très sensible à
l’aggravation de la situation linguistique. Dès 1955, il évoque la
menace de disparition qui plane sur la langue française au Québec8.
À la suite du Congrès de la refrancisation, son opinion est encore
plus affirmée. En effet, le thème de la langue est récurrent dans ses
écrits, plus précisément celui de sa piètre qualité. Léger dénonce
ce « pitoyable patois » qui tend à prendre la place du français véri-
table et s’indigne devant le fossé qui devient abîme entre « le
français que l’on étudie un peu à la manière d’une langue morte
et le parler de tous les jours » (Léger, 1957 : 25). Le français standard
est donc perçu par certains intellectuels comme une langue d’érudit,
que l’on apprend à l’école, mais à laquelle on préfère une langue
vulgaire pour l’utilisation quotidienne. Cette différence de plus en
plus marquée avec le français de France, mise en évidence par les

6. Avocat et député conservateur dans la circonscription de Perth-Nord en Ontario


au début du XXe siècle, il lance pour la première fois en 1919 l’expression de
beastly horrible french pour désigner la langue parlée au Québec.
7. Journaliste dévoué à la langue française, auteur de chroniques de langue, Jean-Marc
Léger est le premier directeur de l’Office de la langue française créé en 1961.
8. Il craint que « notre parler n’ait bientôt plus que de lointaines relations avec ce
que l’on peut appeler le “français universel” » (Léger, 1955 : 45).
242 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

littéraires et les linguistes, crée un vif complexe qui s’étend selon


eux à l’ensemble de la population9. Enfin, il est important de souli-
gner que les termes employés par Léger (1959 : 57) pour qualifier
le français parlé et écrit au Québec sont dévastateurs. « Pauvreté »,
« misère », « caractère bâtard », « mollesse », « incertitude », « dégra-
dation », tous tendent à pointer du doigt la langue du Québec et à
montrer sa qualité déplorable.
Jean-Marie Laurence10 dénonce également l’état du français
québécois. Il s’insurge contre la langue parlée en fustigeant sa
mollesse et son caractère corrompu11. En outre, les critiques concer-
nent autant la manière de parler le français des Québécois que le
contenu de cette langue. Laurence s’indigne de la présence massive
d’anglicismes et de barbarismes qui rongent la structure même des
phrases. De fait, l’après-guerre constitue une période d’anglicisation
très forte au Québec, où le français est fréquemment relégué à la
sphère privée. Pour contrer la prééminence de l’anglais, la seule
arme a longtemps été l’enseignement ; or, les études secondaires et
supérieures demeurent réservées à une élite restreinte jusqu’aux
années 1960 (Bouchard, 2005 : 389). Face à ce phénomène,
Laurence (1957 : 68) critique la séparation croissante entre la langue
de culture de l’élite et la langue parlée par la population qui se
rapproche de l’anglais : « Mais le phénomène le plus frappant, c’est
l’anglicisation progressive de la masse, qui se manifeste par le
métissage du français et de l’anglais.[…] Il s’agit en somme d’un
phénomène de scission entre une élite en voie d’intellectualisation
et le peuple en voie d’américanisation ». Quant aux barbarismes,
aux archaïsmes et aux régionalismes tant vantés dans les décennies
précédentes, ils ne séduisent plus les linguistes qui prônent un

9. Ce complexe s’avère une des premières motivations à l’institution d’une norme


linguistique propre au Québec (Razafimandimbimanana, 2005 : 57).
10. Le linguiste Jean-Marie Laurence a publié pendant 17 ans des chroniques de langue
dans les journaux du Québec. Considéré comme l’archétype du puriste hautain,
il joue un rôle dans la définition de la norme du français parlé à Radio-Canada
(Larose, 2004 : 43).
11. « Le parler joual est du français corrompu, dégénéré et métissé […] un jargon
vulgaire caractérisé par la mollesse débilitante de l’articulation et la déformation
grave des voyelles » (Laurence, 1961 : 67).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 243

rapprochement avec le français standard (Bouchard, 1998 : 212)12.


Toutefois, Laurence adopte à ce propos une position plutôt nuancée,
en se souciant de l’amélioration de la langue au Québec tout en
restant solidaire du locuteur moyen (Larose, 2004 : 45). En effet, il
est conscient de l’état déplorable du français, tout en comprenant
que l’évolution d’une langue parlée diffère de celle de l’écrit13.
Le linguiste Pierre Daviault exprime une opinion qui se
rapproche de celle de Laurence. À l’instar de ses confrères, il fait
état de la piètre qualité du français – une langue « avilie, dénaturée,
réduite en grande partie à un pastiche de l’anglais » (Daviault, 1958 :
21)  – et de la présence malsaine d’anglicismes qui réduisent le
français québécois au rang de « petite langue ». Toutefois, il ajoute
que le français québécois est une réalité dont personne n’a à
­s’excuser. Selon lui, il est nécessaire de remédier à la qualité de la
langue en se rattachant à une langue de culture, c’est-à-dire une
langue intellectualisée, grammaticale et perfectionnée (Larose,
2004 : 41).
À travers leurs articles et leurs œuvres, les littéraires ont à leur
tour livré leurs sentiments à l’égard de la langue française. Travaillant
jour après jour avec elle, les écrivains sont inlassablement confrontés
à la question du français et alimentent le débat sur sa qualité.
Jacques Godbout a largement participé comme protagoniste de cette
polémique linguistique. Au sein de textes aux titres retentissants, il
use de termes pour le moins lourds de sens pour traiter de la langue
française du Québec. Selon lui, le français québécois est miné par
une gangrène dont les mots, dégradés et pourris, se font les chantres
de l’incohérence et de la pauvreté langagière du Canadien français.
Pour Godbout (1975a : 45), cet état de la langue est excessivement
grave, car « par la langue la syphilis monte au cerveau […] et [nos

12. Marty Laforest (2000 : 82) constate que, en ce qui a trait à la langue parlée, ce
qui est jugé dégénérescent est « très souvent attribuable à la conservation de traits
anciens aujourd’hui sortis de l’usage », ce qui est étonnant puisque ces archaïsmes
constituent des témoins de notre passé tout aussi respectables que des morceaux
de poterie ou des pointes de flèches.
13. À ce propos, il use d’une allégorie savoureuse, en comparant l’évolution des
langues écrite et parlée à la formation d’une couche de glace à la surface d’une
rivière, le cours d’eau impétueux étant la langue parlée et la glace la langue écrite
(Laurence, 1959  : 43).
244 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

mots] tuent depuis longtemps toute pensée originale en ce pays ».


Il met également en lumière la situation douloureuse des littéraires,
contraints à créer une littérature artificielle en raison du trop grand
décalage entre la langue standard et la langue quotidienne. Dans
« Notre créole : le joual », Godbout (1975b : 48) expose ses senti-
ments vis-à-vis de cet écart grandissant en mettant en relief comment
une littérature ne peut survivre qu’en utilisant des mots vivants. Or,
le langage de la rue, une forme avancée du franglais, est loin du
français standard.
Fernand Ouellette, poète, romancier et essayiste, fait également
état de la mauvaise qualité du français au Québec. Dans ses écrits,
il présente la langue française comme un territoire inconnu et
trouble, où règne une obscurité sans pareille14. Cela renvoie au fait
que pour les Québécois, le français standard –  le bon français  –
s’avère quasiment une langue étrangère. Ouellette souligne aussi
que l’abîme se creuse plus profondément entre la langue standard
et la langue parlée qui est gavée d’anglicismes, ce qui désincarne
les individus, les enclot dans un univers moins vaste : « Nous trans-
mettre moins de mots ou des mots calqués, c’était élargir le fossé
de notre rupture avec le monde » (1970 [1964] : 192). Cette situation
est dramatique pour les écrivains puisqu’un langage aliéné ne peut
servir à la production d’une œuvre et à la description d’une réalité
(Larose, 2004 : 164). Pour Ouellette, la langue n’est pas seulement
victime d’aliénation, de décomposition : elle est également mise à
mort. Selon lui, « les langues qu’on n’utilise plus qu’après 5 heures
de l’après-midi sont déjà mortes » (1970 [1964] : 206). Il fait ici
référence au fait que le monde du travail était anglais. De fait,
l’ouvrier francophone est souvent contraint de travailler dans un
univers linguistique qui lui est étranger (Durocher, 2000 : 224). En
plus de faire état de la détérioration du français au Québec,
­Ouellette insiste sur les répercussions de ce phénomène sur le milieu

14. « Dès que j’ai essayé d’écrire, je me suis rendu compte que j’étais un barbare,
c’est-à-dire, selon l’acceptation étymologique, un étranger. Ma langue maternelle
n’était pas le français, mais le franglais. Il me fallait apprendre le français presque
comme une langue étrangère » (Ouellette, 1970 [1964] : 192). Il est intéressant de
noter que la langue standard, conforme à la norme, n’est la langue maternelle de
personne : elle doit nécessairement être apprise (Laforest, 2000 : 90).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 245

littéraire, de même que sur l’ensemble de la société. Selon lui, un


peuple parle toujours la langue de sa situation ; les Québécois
parlent une langue de survivance, car ils sont en voie de dispari-
tion.
En somme, les linguistes et les littéraires ont tous fait état de
la piètre qualité du français québécois, tant au point de vue tech-
nique qu’esthétique. Tandis que ceux-là ont principalement mis en
lumière le caractère corrompu de la langue française, qui survit
péniblement en Amérique du Nord étouffée par un carcan anglais,
ceux-ci ont souligné le fossé de plus en plus profond entre la langue
parlée et la langue standard, cette dernière ne permettant plus à
l’écrivain d’appréhender le réel.

Pourquoi stigmatiser ?

Les littéraires et les linguistes vivent douloureusement avec leur


langue qu’ils considèrent de qualité déplorable. Pour juger ainsi du
français, ils le mesurent à une norme perçue comme un idéal à
atteindre. En examinant le rapport de ces intellectuels à la norme,
il devient possible de saisir la lecture qu’ils font de leur aliénation,
ainsi que les motifs qui les poussent à infliger des stigmates à leur
langue.
La langue est un fait social qui permet aux individus de
communiquer et de s’exprimer en suivant certaines règles. Ces
dernières forment une norme –  ou un bon usage  – à partir de
laquelle on détermine ce qui est fautif ou non. Or, ce qui relève
de la norme ne correspond pas nécessairement aux comportements
réels des individus puisqu’elle est définie par des jugements de
valeur (Aléong, 1983 : 257). De fait, la norme est le reflet d’un
processus de hiérarchisation des variétés de langage où les consi-
dérations symboliques, logiques et esthétiques occupent une place
hautement importante. Cela explique la relativité de la valeur
accordée à tel ou tel fait linguistique qui change avec le temps
(Laforest, 2000 : 85). Au sein de la société, l’autorité en matière
d’usage langagier appartient généralement aux couches sociales les
plus élevées. En effet, c’est le groupe le plus influent qui détermine
246 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

la langue standard et qui l’impose à l’ensemble de ses locuteurs15.


Cela est d’autant plus vrai au Québec, puisque la norme de réfé-
rence en vigueur jusque dans les années 1960 est le français de
France, que seule une minorité peut acquérir grâce aux études
supérieures. Toutefois, il s’avère inconcevable que le français québé-
cois soit semblable à celui de la France, puisque la langue doit
servir à exprimer les réalités entourant les individus. De fait, comme
le note Daviault, toute langue coupée de sa source évolue différem-
ment de la langue-mère, ce qui a contraint les Québécois à créer
un nouveau vocabulaire. Toutefois, Daviault (1958 : 15) met en garde
les Québécois contre une utilisation abusive de ces canadianismes
qui pourraient défigurer la langue française. Ces innovations peuvent
toucher la lexicographie, mais aussi la prononciation, créant ainsi
un ensemble de traits exclusifs au français québécois qui le
démarque du français de France (Laforest, 2000 : 57).
Face à la norme de France, véhiculée par les dictionnaires et
les grammaires, les linguistes et les littéraires ressentent un vif
malaise. Une étude menée au début des années 1960 auprès de
Montréalais témoigne de l’insécurité linguistique régnant parmi les
francophones. Les résultats montrent que les sujets anglophones
considèrent le français comme une langue inférieure à l’anglais ;
quant aux francophones, ils entretiennent une image autant sinon
plus négative de la langue française (Laforest, 2000 : 88). L’étude a
également mis en relief que plus le français parlé se rapproche du
français européen, plus il est évalué positivement. Cette auto-­
évaluation est le manifeste criant d’une forte insécurité linguistique
parmi les locuteurs francophones, qui est vécue à la fois par les
intellectuels et la population, car la norme de prestige, soit le fran-
çais de France, est extérieure à la communauté. De fait, ils font
partie de la classe dominée de la société ce qui les pousse à partager
« les jugements de valeurs qui définissent les normes de prestige [le
français de France] d’après le sociolecte de la classe dominante [les
anglophones] » (Bouchard, 1988 : 8). En somme, si les jugements

15. C’est pourquoi le parler des ouvriers et des paysans n’a pratiquement aucune
chance de s’imposer, de la même manière que les variétés métropolitaines de
langue sont toujours perçues comme étant plus prestigieuses que celles des colonies
(Laforest, 2000 : 86).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 247

des littéraires et des linguistes sont si durs envers le français québé-


cois, c’est en raison de leur sentiment d’aliénation vis-à-vis du
groupe occupant des positions dominantes dans le champ social.
En effet, la prolifération d’écrits stigmatisant la langue témoigne
de la « condition du colonisé aux prises avec une forme d’expro-
priation de la parole » (Bélanger, 1977 : 153). Ainsi, pour comprendre
la question de la qualité de la langue française au Québec, il s’avère
impossible de faire abstraction du fait que la nation canadienne-
française a été vaincue, conquise et est dominée. De fait, le Québec
est dirigé par une minorité anglaise qui investit les villes et possède
les leviers économiques et politiques. La période d’industrialisation
qui suit la Seconde Guerre mondiale suscite une augmentation du
niveau de vie de la population canadienne-française et entraîne
celle-ci dans un mouvement d’urbanisation ; le Canadien français
type passe alors de paysan à ouvrier ou employé de patrons anglo-
saxons16. C’est ainsi qu’il prend conscience de manière plus aigüe
de la domination subie et de sa position d’infériorité sociale. Son
esprit est habité, occupé par cet autre, le Canadian, qui tente de
lui introjecter ses valeurs en monopolisant une large part de l’espace
public17.
Cette situation de déclassement conduit à une aliénation du
Québécois. En effet, à mesure que leur situation « se détériore et
que l’image identitaire négative se met en place, le discours sur la
langue trahit une angoisse plus vive » (Bouchard, 2000 : 203). Léger
est sûrement le plus catégorique à ce sujet, puisqu’il lie le salut de
la langue française en Amérique du Nord à celui du Canada fran-
çais18. Il use principalement de la métaphore du miroir –  la langue

16. En effet, les Canadiens français ont formé pendant moult années la majeure partie
de la population rurale du Québec (Bouchard, 1998 : 203).
17. Effectivement, le monde des affaires et du travail est anglais, ce qui incommode
de plus en plus les locuteurs francophones qui sont majoritaires (Robert, 2000 :
240). Selon Bélanger (1977 : 153), même l’architecture témoigne du rapport de
domination entre les deux groupes linguistiques. Par exemple, les quartiers
francophones de Montréal sont refoulés dans l’est de la ville et caractérisés par
des maisons identiques, dépersonnalisées, contrairement aux quartiers anglais.
18. « […] le problème de la langue chez nous est étroitement lié au problème du
Canada français tout court » (Léger, 1959 : 57).
248 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

miroir de la nation  – pour exprimer son opinion. Définie comme


telle, la langue reflète l’état de la collectivité et se fait le « symptôme
vivant, actif et troublant de l’évolution […] de la nation » (Larose,
2004 : 57). Les littéraires et les linguistes veulent que le Québec
participe à la grandeur de la civilisation et de la culture française.
Celles-ci sont en effet reconnues pour leur qualité, leur précision et
leur raffinement (Cajolet-Laganière et Martel, 1995 : 51)19. Se sentant
étouffés par le carcan anglo-saxon, ils critiquent le français québé-
cois qu’ils jugent défiguré par les locuteurs mêmes. Stigmatiser la
langue québécoise c’est stigmatiser l’homme québécois, ce colonisé
à désaliéner de la domination anglaise.
Entre 1957 et 1965, la communauté intellectuelle a été forte-
ment agitée par la question de la qualité de la langue, les linguistes
et les littéraires alimentant généreusement le débat. Ils ont claire-
ment étalé leurs sentiments par rapport au français québécois qui
est jugé approximatif et bâtard. Cette mauvaise opinion reflète une
vive insécurité linguistique générée par le statut de la nation
­canadienne-française de même que par l’existence d’une norme
extérieure20. En faisant ainsi état de la piètre qualité de la langue,
les littéraires et les linguistes participent à la prise de conscience
collective des Québécois à leur condition de sujétion face aux
Canadians et à leur besoin de se revaloriser au point de vue iden-
titaire. Cette revalorisation doit passer entre autres choses par le
biais de la langue, qui est menacée par maints dangers.

Les ennemis du français

Dans les années 1950-1960 la langue est une source de préoc-


cupations pour plusieurs Québécois en général, et pour les linguistes

19. De fait, ils soulignent qu’il est impossible qu’un peuple de haute culture parle une
langue inférieure (Laurence, 1959 : 10).
20. En effet, « privée [l’élite canadienne-française] du prestige économique et politique
par la domination anglophone et du prestige linguistique et culturel par l’existence
d’une norme extérieure, elle n’en imposait à personne, surtout pas à elle-même »
(Bouchard, 1988 : 8).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 249

et les littéraires en particulier. Elle suscite la gêne, la honte et le


mépris et il ne semble exister de mots assez forts pour la dénigrer
(Cajolet-Laganière et Martel, 1995 : 24). Les littéraires et les linguistes
sont conscients que leur langue ne dépérit pas seule, mais que
plusieurs facteurs sont à l’origine de son état de plus en plus déplo-
rable. En outre, l’effet couplé de contacts plus grands avec la langue
anglaise et d’un système d’enseignement défaillant nuit énormément
à la cause du français au Québec.

L’anglais

Le Québec des années 1950 connaît une forte vague d’angli-


cisation et d’américanisation. Sur les affiches, au travail, dans la
rue : l’anglais est omniprésent dans la vie des Franco-Québécois. La
tâche de refranciser incombe à tous, notamment par le combat de
l’anglicisme. Ce dernier, et par extension le bilinguisme, constitue
un des ennemis les plus néfastes de la langue française que les
linguistes et les littéraires dénoncent à hauts cris.
Jean-Marc Léger perçoit l’anglais comme l’ennemi numéro un
de la communauté française et de sa langue. En effet, il soutient
que les Canadiens français vivent dans une société conçue par et
pour d’autres21. De plus en plus soumis à des influences étrangères,
ils sont submergés par la langue, la culture et le mode de vie anglo-
saxon. En effet, ils prennent peu à peu conscience de la
prédominance de la langue anglaise ; la place anormale faite au
français dans les institutions, les milieux de travail et l’ensemble de
l’espace public les inquiète. De fait, l’unilinguisme anglophone du
monde des affaires, les entreprises exigeant le travail en anglais et
le refus de plus en plus grand des commerçants à offrir un service
en français contribuent à exacerber les sentiments négatifs vis-à-vis
de la lourde présence de la langue anglaise (Robert, 2000 : 240)22.

21. Ils vivent « dans des cadres inspirés par d’autres et conçus pour d’autres, selon des
formules et des méthodes animées d’une mentalité étrangère » (Léger, 1959 : 57).
22. En outre, les Canadiens français reçoivent toutes les nouveautés de la vie moderne
par le biais de l’Angleterre et des États-Unis ; ils subissent donc intensément la
culture anglo-saxonne (Bouchard, 2001 : 12).
250 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

Pour Léger, cette pénétration de l’anglais dans la vie économique,


puis dans la vie tout court, marque le début d’une seconde
conquête, faisant suite à celle de 1760 (Larose, 2004 : 60). Le bilin-
guisme au sein d’un groupe ethnique minoritaire est, selon Léger,
le premier temps de la disparition de la langue maternelle. Le bilin-
guisme est donc une expérience aux effets ravageurs (Larose, 2004 :
63). « Absence de dignité, résignation, lâcheté » : tous ces facteurs
facilitent le triomphe de la langue anglaise au Québec et la dété-
rioration notable du français (Léger, 1959 : 61). Selon Larose (2004 :
62), il maintient que tant que la langue française ne sera pas la
langue de communication et d’échanges normale dans tous les
secteurs, elle sera dévalorisée.
Jean-Marie Laurence fait lui aussi une croisade contre la trop
forte présence de la langue anglaise au Québec. Les risques du
bilinguisme sont trop grands pour une société de jeune culture
comme le Canada français. Le langage ayant une lourde incidence
dans le développement intime de chaque individu – puisqu’il le suit
dans les tréfonds de sa pensée  – il importe de préserver la langue
française de la contamination de l’anglais23. Il soutient que le bilin-
guisme met en contact deux cultures et deux formes de pensée, ce
que l’individu ne peut complètement absorber24. En fait, Laurence
voit le bilinguisme comme une menace à l’intégrité du Canadien
français, ce dernier ne pouvant qu’être perturbé par cette juxtapo-
sition de langues et de cultures (Larose, 2004 : 46). Quant au
linguiste Pierre Daviault, sa position au sujet de l’anglais et du
bilinguisme semble rejoindre celle exprimée par ses collègues. Il
commence par affirmer que l’emprunt à d’autres langues est légitime
s’il n’y a d’autres possibilités ; toutefois, les Québécois font un usage
abusif de ce procédé, puisqu’on « […] ne doit recourir aux termes
étrangers que lorsqu’on a épuisé les ressources de notre langue »

23. En effet, Laurence (1959 : 52) note trois périls principaux menaçant l’intégrité de
la langue française, l’anglicisme sous toutes ses formes étant le plus grave d’entre
tous « puisqu’il sape à la fois la prononciation, le vocabulaire et la syntaxe » du
français.
24. « Le bilinguisme met en présence deux styles de civilisation et de culture, deux
formes de pensées. L’individu ne peut intégrer parfaitement ces deux formes »
(Laurence, 1959 : 52).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 251

(Daviault, 1958 : 15). Pétris de culture anglaise, comment peuvent-


ils trouver le vocabulaire français ? Daviault met donc en relief que
la plupart des anglicismes défigurant la langue française proviennent
de l’ignorance et de l’inhabilité à penser en français25. Cette inha-
bilité est provoquée en majeure partie par le bilinguisme.
Les littéraires insistent énormément sur la menace que constitue
le bilinguisme pour la langue et la société québécoises. Selon
­Ouellette, le bilinguisme s’avère la tragédie du Québec sur le plan
linguistique, car les locuteurs ne se rendent même pas compte de
l’affaiblissement de leur langue : « lorsque les structures de deux
langues très dissemblables se fusionnent [comme c’est le cas au
Québec avec le franglais], à l’insu de celui qui parle, […], c’est
une désintégration de la langue » (Ouellette, 1970 [1964] : 198). En
fait, le bilinguisme provoque chez l’homme l’expérience continuelle
de la confusion mentale, deux langues étant à l’assaut de son
cerveau ; ses structures mentales s’en trouvent donc amoindries
(Ouellette, 1970 [1964] : 193)26. Pour Ouellette, l’homme tend à
réduire au minimum son activité physique et mentale dans tous ses
comportements ; cela s’applique au domaine de la linguistique.
Ainsi, l’usage de deux langues constitue une dépense d’énergie
considérable. En outre, il soutient que l’individu, par économie de
moyens, s’en tient à la langue dont l’emploi lui permet la moindre
dépense d’énergie (Larose, 2004 : 200). Ainsi, les Québécois ont
plus de motivations à utiliser la langue anglaise en raison de facteurs
socio-économiques. De fait, selon Durocher (2000 : 224), les possi-
bilités de trouver un emploi qualifié et d’obtenir des promotions
sont fort restreintes pour un ouvrier francophone s’il n’est pas
bilingue. Ouellette se montre très dur envers le bilinguisme, car il
soutient qu’il asphyxie la langue française qui est perpétuellement
agressée par la langue du groupe majoritaire. Le bilinguisme est
donc la voie de l’assimilation, une « assimilation lente et douce avec

25. La vie courante se passant en anglais, puisque le français est fréquemment relégué
à la sphère privée, les mots anglais sont trop souvent utilisés (Daviault, 1958 :
19).
26. En somme, il croit que la langue transforme l’être du locuteur et le touche dans
la profondeur insondable de son existence (Larose, 2004 : 171).
252 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

tout le fair-play anglo-saxon […] » (Durocher, 2000 : 206)27. Cela est


catastrophique pour la langue française qui n’est plus alors en
expansion naturelle : elle est emmurée, momifiée par la lourde
présence anglaise.
Dans ses écrits, Godbout s’attaque également au bilinguisme,
qui tétanise l’écrivain. De fait, il ne peut se concevoir « dans une
biculturebilinguebinationale ! » (Godbout, 1975a : 43)28. Le vocabu-
laire qu’il emploie pour qualifier le bilinguisme est frappant : il est
« répugnant », il « corrode » les mots, il est une « solution visqueuse »
(Godbout, 1975a : 44-46). La langue anglaise écorche, dépèce le
français ; elle agace et ennuie les Canadiens français en général et
plus particulièrement l’écrivain ; elle subjugue la nation dans son
âme même. À l’instar de Ouellette, il saisit le bilinguisme comme
une manière « polie d’imposer une pensée étrangère [la pensée
anglo-saxonne] par le viol des mots, et de la conscience »29. Ainsi,
le bilinguisme est une des causes premières de l’aliénation de la
langue française et de ses locuteurs. Jacques Ferron partage les
opinions des littéraires de son époque au sujet du bilinguisme. Il
est convaincu qu’au Québec, la cohabitation du français et de
l’anglais ne peut s’effectuer dans l’harmonie, sans compromettre la
précision et la cohérence des langues –  plus particulièrement du
français (Larose, 2004 : 131). Cela mène à une anglicisation inexo-
rable et « fait du français qu’on parle autour de [lui] une langue qui
est tout sauf du français » (Ferron, 1985 : 196). Le contact brutal
avec une civilisation dominante affecte la langue tout entière. Cette
conséquence est d’autant plus grave pour les littéraires, car « la
corruption du milieu linguistique menace la création elle-même »
(Larose, 2004 : 142).

27. De fait, le bilinguisme généralisé serait la première étape vers l’assimilation à


l’anglais et la disparition de la nation canadienne-française (Bouchard, 2000 :
204).
28. Il semble vouloir secouer le joug de la subordination linguistique et socio-
économique et mettre fin à une attitude de passivité résignée (Durocher, 2000 :
226).
29. Il mentionne également que l’addition de deux langages ne donne pas deux
pensées, mais bien une absence de pensée (Godbout, 1964a : 45).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 253

La présence massive de l’anglais au sein de la vie des Cana-


diens français est considérée comme un danger de premier ordre
pour la langue française selon les linguistes et les littéraires. D’une
part, le cadre de vie bilingue affaiblit la langue française et la déna-
ture ; d’autre part, il pousse les individus à se détourner de leur
langue maternelle au profit de la langue anglaise qui est synonyme
de promotion socio-économique. Pour contrer la pression de
­l’anglais, le seul moyen a longtemps été l’enseignement (Bouchard,
2005 : 388). Or, les critiques ne sont pas moins vives à l’égard du
système d’éducation.

L’enseignement

Une des caractéristiques des Canadiens français, jusqu’à la


Révolution tranquille, s’avère leur niveau d’instruction particulière-
ment bas. En effet, jusqu’en 1960, la population québécoise est
nettement sous-scolarisée30. Non seulement, l’instruction est plus ou
moins répandue, mais l’enseignement du français est peu impor-
tant31. Les linguistes et les littéraires s’indignent du manque de
considération accordée à la langue française dans les établissements
scolaires.
Dans son article « Échec à la langue française dans notre
enseignement », Léger (1957) met en lumière ce qu’il considère
comme étant les problèmes principaux de l’éducation au Québec.
Selon lui, la déchéance du français leur serait en partie imputable.
Tout d’abord, il critique le corps enseignant, qui a une sévère
tendance à négliger la qualité de la langue parlée32. Privés de bons

30. Ce n’est que durant la Seconde Guerre mondiale que l’instruction devient
obligatoire de 6 à 14 ans ; toutefois, la loi n’est pas toujours respectée.
31. En fait, il vient au troisième rang des priorités après l’enseignement de la religion
et de l’hygiène (Cajolet-Laganière et Martel, 1995 : 44). Léon Dion cite l’exemple
du Ô Canada, rapporté par le Frère Untel. Des élèves avaient eu en dictée l’hymne
national, qui en était ressorti passablement meurtri. Ainsi, « ton front est ceint de
fleurons glorieux » était devenu « ton front est sein de flocons » (Dion, 1987 :
340).
32. « Il est plutôt rare de voir un instituteur attacher une importance quelconque aussi
bien à son propre langage qu’à celui de ses élèves » (Léger, 1957 : 24). « Chez
combien d’entre eux, le souci de la langue se manifeste-t-il constamment dans
leur façon de s’exprimer en classe […] ? » (Léger, 1957 : 26).
254 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

exemples, les jeunes accordent moins d’importance à la langue


parlée et font une distinction entre le français standard des leçons
et la langue de tous les jours. Léger souligne que l’élève qui récite
impeccablement des vers célèbres dans un français irréprochable
retrouve l’instant suivant son français vulgaire (Léger, 1957 : 25). La
piètre qualité de la langue pourrait ainsi être corrigée, du moins
partiellement, par un meilleur encadrement de la part des institu-
teurs ; c’est à eux qu’il incombe de répandre le goût d’une langue
pure et belle. Jean-Marie Laurence se joint aux critiques de Léger
en ce qui a trait aux enseignants qui malmènent le français. Au sein
de ses écrits, il met en relief le manque de compétence des ensei-
gnants qui malmènent le français dans les cours de langue. Tout
comme Léger, il souligne l’importance du professeur, qui doit
montrer l’exemple à ses élèves. Selon Laurence, « il y aura plus
d’accueil au ciel pour la petite institutrice qui exige de ses élèves,
dans la langue de tous les jours, une articulation nette, que pour
tel cabotin, dont les élèves roucoulent une pièce classique à la
Saint-Genest et parlent malgache le reste de l’année » (Laurence,
1961 : 68).
Léger s’en prend également à la qualité des manuels scolaires,
qu’il juge en partie responsables de la dégradation du français. À
la fin des années 1950, on assiste effectivement à un processus de
canadianisation des livres d’enseignement. Or, d’après Léger, on
voudrait « consciemment mal enseigner le français à nos enfants, on
tiendrait à leur donner en partage l’ignorance, qu’on ne ferait pas
mieux ». Selon lui, le Québec n’est pas doté de spécialistes néces-
saires à la rédaction de manuels dignes de ce nom (Léger, 1957 :
29). Quant à Daviault, il reprend en partie les critiques de ses
collègues linguistes vis-à-vis de l’enseignement, qui contribue à la
détérioration de la langue française. Il dénonce principalement la
qualité des manuels scolaires. En effet, il lui apparaît fort inquiétant
que les livres mis entre les mains des enfants soient écrits dans une
« langue qui est un pastiche de l’anglais, quand il ne s’agit pas
purement et simplement de traductions littérales » (Daviault, 1958 :
21). En plus, même les grammaires françaises n’échappent pas à
cette contamination. Daviault critique vertement les auteurs des
grammaires canadiennes qui croient pouvoir se soustraire à l’in-
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 255

fluence de la culture française. De fait, en lieu et place des textes


de bons auteurs français, on y retrouve des phrases écrites par les
auteurs des livres scolaires33. Selon Daviault, il s’avère impossible
d’enseigner une langue sans tradition et sans littérature, sans quoi
la langue apprise est pitoyable.
Léger dénonce aussi le climat qui règne dans les établissements
scolaires, qui n’est pas propice à l’effort intellectuel. Il fait le constat
qu’on enseigne plus de choses, mais qu’on les enseigne moins bien ;
si l’enseignement « était dominé d’abord par une préoccupation
exigeante de qualité, du travail en profondeur, la langue, parlée et
écrite, s’en ressentirait heureusement » (Léger, 1957 : 30). Dans un
même ordre d’idées, Laurence s’en prend à la substance même des
cours de français en critiquant leur contenu qu’il ne considère pas
adéquat. De fait, il croit au bien-fondé de l’apprentissage de la
langue courante, sans pour autant enseigner le français vulgaire.
Pour lui, il ne s’agit pas d’apprendre aux élèves que des termes
érudits, mais plutôt de leur offrir une solide base de vocabulaire de
langue française34. Sans cela ils risquent de massacrer leur propre
langue et de ne pouvoir dépeindre le monde qui les entoure sans
avoir recours à l’anglais.
Enfin, le littéraire Fernand Ouellette perçoit également l’ensei-
gnement comme un des plus grands ennemis du français. Selon lui,
l’apprentissage de la langue permet l’humanisation de l’homme. En
effet, recevoir une langue c’est acquérir le pouvoir de s’exprimer,
mais aussi de nommer et de penser le monde. Comme il a été
mentionné antérieurement, la population canadienne-française est
généralement peu instruite et possède par conséquent une moins
bonne connaissance de la langue. Cette ignorance du milieu fami-

33. « On ne donne plus en pâture aux écoliers que des phrases composées pour la
circonstance par les auteurs des manuels. Et quelles phrases innommables ! » (Léger,
1957 : 23).
34. « C’est une erreur d’enseigner exclusivement des termes savants ou littéraires
comme oligarchie, diaphane, aposiopèse, etc. à des adolescents qui disent coat
pour veston, switch pour interrupteur et lapel pour revers. Comment éviter le mot
anglais si l’on ne possède pas un fonds de vocabulaire français ? » (Laurence, 1959 :
52).
256 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

lial n’arrive donc pas à combler la faim de mots de l’enfant35. Cette


dernière n’est pas compensée par un milieu scolaire qui, en raison
de l’ignorance des maîtres, n’est pas plus apte à prodiguer aux élèves
l’apprentissage d’une langue française de qualité. En outre, dès
l’enfance et en raison de l’enseignement, le Québécois francophone
est contraint d’acquérir une langue boiteuse et déficiente.
Les ennemis menaçant le français au Québec sont bien connus
des littéraires et des linguistes qui s’attribuent le rôle de les mettre
en relief pour mieux les critiquer. En s’insurgeant contre la forte
présence de l’anglais et du bilinguisme, ils tentent de faire prendre
conscience à la population du génocide de la langue française, que
l’enseignement contribue à perpétrer à son tour. En somme, l’ennemi
provient à la fois de l’extérieur et de l’intérieur de la nation cana-
dienne-française. Afin de stopper la dégénérescence du français et
de contrer les périls qui le menacent, les linguistes et les littéraires
vont mettre de l’avant certaines solutions.

Comment sauver notre  héritage ?

Face au profond malaise linguistique qui les assaille en raison


du divorce entre le modèle idéal de français et l’usage réel au
Québec, les locuteurs francophones doivent se battre contre les
dangers qui mettent péril leur héritage culturel. Pour préserver leur
langue, les linguistes et les littéraires tentent de mettre au point un
plan d’action. Cette première phase d’aménagement de la langue
au Québec qui prend place à la fin des années 1950 et au début
des années 1960 passe principalement par la demande d’interven-
tions étatiques de même que par un contact plus étroit avec la
francophonie.

35. « Nous, les fils d’ouvriers ou de cols-blancs, avons été particulièrement frustrés.
Notre faim de mots, au stade du réalisme nominal, n’a pas été assouvie » par
l’ignorance (Ouellette, 1970 [1964] : 192).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 257

Interventions de l’État

Les campagnes de presse et de bon parler ayant un effet limité


sur l’amélioration de la qualité du français, les linguistes et les
littéraires songent à utiliser l’État québécois comme instrument de
redressement. À partir du Congrès de la refrancisation, l’impatience
s’accentue. Conférences, articles de journaux ou de revues, collo-
ques, chroniques linguistiques, toutes les tribunes servent à réclamer
une action décisive du gouvernement en faveur du français
(Bouchard, 2001 : 13). Comme le note le Frère Untel, « La langue
est un bien commun, et c’est à l’État comme tel de la protéger »
(Desbiens, cité dans Bouchard, 2001 : 14). En étudiant le discours
des linguistes et des littéraires à ce propos, il est possible de mieux
saisir les gestes posés par l’État entre 1957 et 1965.
Les solutions prônées par Jean-Marie Laurence relèvent en
majeure partie de réformes dans le milieu scolaire. De fait, il
souhaite voir maints changements dans le système d’instruction
public. En ce qui a trait à l’enseignement du français en particulier,
il suggère la création d’un Service de l’enseignement du français
qui aurait autorité sur tous les niveaux d’enseignement public ;
enseignement du vocabulaire de la langue courante, qui serait sanc-
tionné par un examen officiel ; révision de la forme et de la
technique des examens écrits de français (Laurence, 1961 : 68).
Léger s’attarde également dans ses écrits à mettre en lumière les
réformes nécessaires à l’enseignement. Selon lui, la faillite du
système d’éducation traduisant la faillite de la nation tout entière,
le redressement de la situation impose des changements d’une telle
ampleur « que seul le pouvoir politique est en mesure de les
réaliser » (Léger, 1957 : 31-32). À partir de 1963, il commence à
évoquer de manière plus précise les actions puissantes et radicales
pour contrer la dégradation de la langue. Selon Larose (2004 : 61),
il défend d’abord l’unilinguisme comme solution la plus adéquate
pour faire face aux problèmes linguistiques criants du Québec36. Il

36. « […] l’unilinguisme français au Québec est une question de vie ou de mort pour
le Canada français » (Léger, 1963 : 4). En fait, le bilinguisme peut se réaliser sur le
plan institutionnel, mais pas individuel (Larose, 2004 : 62).
258 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

s’agit donc de faire du français la langue de travail, du quotidien


et de la communication. Dès 1964, il cible deux domaines où le
gouvernement doit agir : le monde du travail où la langue française
doit être dominante, et l’affichage qui doit conférer une place
­prioritaire au français37. Il note que « l’intervention de l’État par des
mesures législatives pour assurer le respect, la conservation, le salut
de la langue française au Québec est une idée relativement jeune
qui étonne nombre de citoyens et en fait bondir d’autres » (Léger,
1964 : 4). Le travail de conscientisation pour favoriser cette évolution
semble énorme, mais il est souhaité par les littéraires.
Pour Ouellette, la question de la langue au Québec doit abso-
lument être politisée. En effet, l’aliénation de la langue étant un
symptôme de la condition de colonisé du Canadien français et de
sa domination socio-économique, des transformations profondes
doivent avoir lieu. Ces dernières nécessitent toutefois, en plus de la
pleine participation de la population, l’appui de l’État. Il souligne
en plus que ce n’est plus le clergé qui sauvera la langue, mais plutôt
la population soutenue par le gouvernement (Ouellette, 1970
[1964] : 213). Selon lui, la situation est critique et les Québécois
francophones sont devant le dilemme suivant : « ou bien ils se relè-
vent et restructurent toute leur société globale en la fondant sur
l’unilinguisme français institutionnel, en la pensant comme un Fran-
çais d’Amérique du Nord ; ou bien ils démissionnent et se laissent
assimiler » (1970 [1964] : 211). Son propos rejoint indubitablement
celui de Léger, dans la mesure où l’unilinguisme semble être la
seule solution permettant de résorber la détérioration de la langue
française au Québec.
Jusqu’en 1959, les linguistes et les littéraires se heurtent à
l’inertie du gouvernement de Duplessis ; à sa mort, ils semblent
croire le nouveau gouvernement « plus sensible aux problèmes
culturels et linguistiques, [et] ils accentuent leurs pressions en consé-
quence » (Bouchard, 2001 : 14). Face à ces demandes de plus en

37. Il croit plutôt à la persuasion qu’à la coercition dans ces domaines, bien que cette
dernière s’avère nécessaire (Larose, 2004 : 62).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 259

plus nombreuses, l’État n’aurait d’autres choix que d’intervenir. Pour


ce qui est de l’enseignement, l’Association canadienne des éduca-
teurs de langue française (ACELF) mène une enquête sur l’état de
la langue en 1960, qui se solde par la création d’une Commission
permanente de la langue parlée ayant pour tâche de préparer un
mémoire destiné à éclairer le gouvernement sur les mesures à entre-
prendre (Bouchard, 2001 : 15). Un des moyens envisagés s’avère la
création d’un office de la langue française.
Cette mesure, prisée et chaudement recommandée des
linguistes et des littéraires, se concrétise le 2 avril 196238. Dès ses
débuts, l’Office de la langue française (OLF) se donne pour missions
de corriger et de redresser la langue québécoise. Il tient à favoriser
l’intervention de l’État pour mettre en place une politique linguis-
tique « qui tiendra compte notamment de l’importance de la
motivation socio-économique pour faire du français la langue prio-
ritaire au Québec » (Cholette, 1993 : 22). En effet, l’incompatibilité
entre les besoins culturels et les besoins économiques des Québé-
cois –  qui sont contraints de gagner leur vie en anglais  – fortement
dénoncée par les littéraires et les linguistes se trouve, grâce à leurs
prises de parole, en voie d’être réduite par le biais de l’action de
l’OLF. Grâce à celui-ci, l’État québécois commence aussi une trans-
formation du monde de l’enseignement39. En effet, en 1964, l’OLF
recense les cinq obstacles principaux à la diffusion d’un français de
qualité ; deux d’entre eux sont étroitement liés au monde de l’édu-
cation. Il est intéressant de noter que ces obstacles sont les mêmes
que ceux pointés du doigt par les littéraires et les linguistes. On
retrouve ainsi la piètre qualité des manuels scolaires et l’indifférence
des enseignants à diffuser un français standard (Cholette, 1993 :
35).
En somme, les littéraires et les linguistes ont participé intime-
ment à la sauvegarde et à la préservation de la langue française au
Québec en proposant des solutions concrètes pour mettre en échec

38. L’Office de la langue française est créé par la Loi instituant le ministère des Affaires
culturelles qui est sanctionnée le 24 mars 1961. Il a pignon sur rue l’année suivante
avec comme directeur Jean-Marc Léger.
39. En privilégiant ce champ d’action, on avait l’impression de s’attaquer directement
à une des racines du mal (Cholette, 1993 : 33).
260 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

ses ennemis. Les transformations les plus importantes doivent être


faites, selon eux, sur le plan de l’enseignement et du bilinguisme.
Tandis que celui-ci doit être enrayé et remplacé par l’unilinguisme
francophone, celui-là doit connaître des réformes en profondeur. Ce
plan d’action, esquissé à travers leurs écrits, ne peut se matérialiser
sans l’intervention de l’État, ce qui constitue une de leur revendi-
cation principale. Ces changements se font dans le but de se
rapprocher du nouveau modèle normatif en matière de linguistique,
qui s’avère la francophonie.

Contacts avec la francophonie

La première phase d’aménagement de la langue au Québec


est spontanée : elle consiste principalement à bannir et à avilir
l’usage québécois pour adopter le modèle linguistique de France40.
En effet, les discours des linguistes et des littéraires entre 1957 et
1965 mettent en lumière l’importance nuancée de se rattacher à la
France et à la communauté francophone internationale.
Selon Léger, le redressement de la langue française au Québec
doit inexorablement passer par l’intensification des contacts avec la
francophonie, que ce soit par des relations plus poussées avec
l’Hexagone ou la multiplication des échanges d’étudiants et de
professeurs avec la France, la Belgique et la Suisse. Il souligne que
le « salut tient pour une part à notre insertion dans l’ensemble fran-
cophone, [mais que] tous les efforts ont tendu à limiter les rapports
avec nos sources vitales » (Léger, 1959 : 61). De fait, les dirigeants
du Québec ont été médusés par la présence croissante des États-
Unis et ce n’est qu’au cours des années 1960 que surgit la volonté
de nouer des liens plus étroits avec la francophonie (Morin, 2000 :
330). Du côté de l’enseignement, il s’avère nécessaire d’effectuer
un retour à l’usage des manuels français, que le Canada ne peut
égaler. En outre, Léger (1957 : 33) est convaincu que le redressement
de la situation de la langue française au Québec consiste indénia-

40. Essentiellement, il s’agit de l’autodépréciation des pratiques langagières (Cajolet-


Laganière et Martel, 1996 : 19).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 261

blement en une meilleure connaissance de la France sous tous ses


aspects et en une augmentation des rapports avec le monde fran-
cophone. Il semble également impératif de se conformer à la norme
en vigueur en France. Selon Larose (2004 : 66), cela renvoie au désir
de s’unir à une langue et une culture prestigieuses, qui ne sont la
propriété d’aucun peuple en particulier41.
Jean-Marie Laurence (1961 : 68) croit aussi que l’amélioration
de la qualité de la langue française ne peut se faire si les Québécois
ne vont pas « se retremper aux sources de la civilisation française ».
Toutefois, l’adoption de ce français standard ne signifie pas une
renonciation complète des traits typiquement canadiens-français.
Face aux inquiétudes de certaines personnes, qui craignent de devoir
parler comme à la Comédie-Française, il rétorque qu’il s’agit de
parler un langage simple, naturel, mais intelligible et correct
(Laurence, 1961 : 68)42. Laurence prône ainsi le rattachement à la
francophonie ainsi que la conservation de certains traits particuliers.
Il importe de ne pas laisser spontanément évoluer la langue française
au Québec, de peur qu’elle ne devienne intelligible que pour les
Canadiens français (Laurence, 1959 : 51). Cette crainte de l’isole-
ment au sein de la communauté internationale semble avoir
beaucoup d’emprise sur les linguistes.
Le discours des littéraires diffère quelque peu de celui des
linguistes quant au besoin de rapprochement avec la francophonie.
Au sein de son œuvre, Ferron n’use que de termes présents dans
les ouvrages de référence français et n’invente pas de mots. Selon
Larose, cet auteur ne croit pas qu’il faille transformer la langue d’une
quelconque manière ; le rapport de Ferron à la langue est donc
attentif au référent et à la normalisation (Larose, 2004 : 147). Chez
Ouellette et Godbout, la situation n’est pas tout à fait semblable.
Ainsi, Ouellette (1970 [1964] : 213) croit que la libération de la
langue québécoise doit se manifester par une fusion des cultures

41. Cela entraîne les Canadiens français dans un dilemme : ils veulent qu’on cesse de
dénigrer leur parler, mais ils ne veulent pas être identifiés à une langue inférieure
et ils tiennent à conserver leurs liens avec une culture prestigieuse (Bouchard,
1998 : 226).
42. Puriste, il se distingue des censeurs « trop à cheval sur la lettre et sans égard pour
l’esprit de la langue » (Larose, 2004 : 45).
262 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

française et nord-américaine : « Il est donc urgent de refaire [la]


société ; de la repenser en Français d’Amérique du Nord, en Québé-
cois. Le français ne deviendra la langue de la vie quotidienne qu’à
ce prix. » (Ouellette, 1970 [1964] : 212). Godbout (1975a : 44),
quant à lui, pousse le raisonnement encore plus loin, en mettant
en lumière l’importance de cette « littérature créole », qui est l’aveu
des frustrations du peuple québécois, la preuve de son aliénation
culturelle. Il croit que la solution pour la préservation de la langue
française passe par la libération de la parole. L’individu est appelé
à saisir le verbe, mais pas n’importe lequel : celui du joual. Celui-ci
devient la langue de résistance, au sens guerrier du terme. Il s’agi-
rait ainsi d’une langue provisoire, utilisée « aux seules fins d’un
passage vers un état ultime de complète réhabilitation » (Bélanger,
1977 : 157)43. Godbout (1975b : 49) poursuit dans cette veine en
avançant que le joual est peut-être la dernière étape avant l’extinc-
tion de la pensée francophone en Amérique du Nord, mais aussi
l’expression juste et grave d’un puissant effort de décolonisation44.
La langue du colonisé est donc l’instrument révélateur à la
catharsis pour la population québécoise. Ultimatum lancé à la face
du colonisateur, le joual protège le nous francophone et tente de
restituer au Canadien français sa dignité en valorisant sa langue.
Cette esthétique de l’insoutenable en matière de langage se veut la
reproduction fidèle de la désintégration sociale. Les littéraires ne
souhaitent pas légitimer cette langue, mais plutôt provoquer une
« réaction salutaire contre elle, considérée comme un symptôme de
l’infériorité » (Bouchard, 1998 : 250)45. Pour ces hommes, le mal

43. De fait, écrire en français de France, c’est emprunter des mots qui ne sont pas
nôtres et qui ne pourront l’être tant que la population ne sera pas en mesure de
l’assumer (Bélanger, 1977 : 157).
44. Le joual s’avère le seul véhicule capable d’assumer le rôle de révélateur de la
condition de domination culturelle des Québécois (Bélanger, 1977 : 158). Utiliser
le joual, soit une langue considérée comme étant déstructurée et appauvrie,
consiste à « dénoncer la situation de domination et d’aliénation dans laquelle vivent
les Québécois » (Bouchard, 1998 : 250).
45. De fait, ils sont conscients des dangers qu’il y a à parler joual, à faire comme s’il
s’agissait d’une langue littéraire (Bélanger, 1977 : 158).
Élaboration d’un cadre normatif au Québec (1957-1965) 263

d’écrire sert à réfléchir le mal de vivre ; il s’agit d’une étape néces-


saire à la réhabilitation de la langue française.
En somme, le plan d’action proposé par les linguistes et les
littéraires pour contrer la douloureuse situation de la langue fran-
çaise à partir de 1957 s’articule en deux axes majeurs. Il s’agit
d’abord de faire des pressions sur le gouvernement pour qu’il inter-
vienne, car les solutions nécessitent une ampleur et des moyens que
seul l’organe étatique peut fournir, puis de se définir par ou contre
la France. En effet, les linguistes privilégient le rattachement à la
francophonie, porteuse d’une culture de prestige, tandis que les
littéraires penchent plutôt pour le détachement brutal de la référence
française afin de se décoloniser. Dans un cas comme dans l’autre,
le but sous-tendu est l’acquisition d’une langue légitime, que la
fixation d’une norme peut apporter.

* * *

L’histoire de la Norme du français écrit et parlé au Québec


n’est pas sans heurts. Elle s’est entre autres façonnée de par l’apport
des linguistes et des littéraires, qui ont joué un rôle prépondérant
dans l’élaboration des structures l’entourant. De fait, ils ont participé
entre 1957 et 1965 à la prise de conscience collective des Cana-
diens français en faisant tout d’abord état de la qualité médiocre
de la langue française. Leurs prises de parole veulent servir notam-
ment à secouer la population francophone du Québec de sa
léthargie vis-à-vis de sa langue et de sa situation de dominée. Par
la suite, ils ont dénoncé de leur voix d’encre les périls menaçant
la langue française. Cela leur a permis de mettre en lumière les
responsables de la détérioration du français, pour mieux les fustiger.
Enfin, ils ont proposé un plan d’action pour remédier à la situation
catastrophique de la langue française au Québec. Cela a favorisé
et suscité des interventions de la part de l’État, tout en mettant en
évidence le dilemme auquel doit faire face le Canadien français :
soit il se rattache à la culture prestigieuse de la francophonie et
reconnaît le caractère corrompu de sa langue, soit il se détache du
milieu francophone international en adoptant le joual, un véhicule
d’expression transitoire permettant la réhabilitation de la langue
264 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

française. Les littéraires et les linguistes ont ainsi servi à fixer le


cadre dans lequel s’est bâtie la norme du français québécois.
Depuis sa création en 1965, la norme de référence au Québec
s’est beaucoup modifiée. La Révolution tranquille a mené à la réap-
propriation des leviers socio-économiques et politiques par les
francophones, ce qui les a incités à porter sur eux-mêmes un regard
plus positif. Dans cette foulée, des traits du français québécois
acquièrent une certaine légitimité. De fait, plutôt que de percevoir
leur langue comme « un ensemble d’écarts à une norme qui leur
est extérieure, celle du français de France », les francophones du
Québec la considèrent « comme une variante nationale comportant
certains emplois spécifiquement québécois jugés légitimes » (de
Villiers, 2005 : 399). C’est ainsi que de plus en plus de québécismes
sont tolérés, voire acceptés, dans le bon usage du français québé-
cois. Toutefois, il demeure encore en filigrane le sentiment
d’infériorité linguistique par rapport au français de France. Ce
dernier est en effet toujours évalué de manière plus intellectuelle,
plus raffinée et on l’associe à un statut élevé, tandis qu’on attribue
des valeurs d’ordre affectif – chaleur, solidarité, humour – au parler
québécois (Laforest, 2000 : 89).
Au cœur de l’identité collective des Québécois, le français et
sa qualité font figure d’obsession. La langue est un instrument
construit par les civilisations ; elle est un véhicule par lequel se
transmet la culture. Elle est aussi un miroir, car parler de la langue
revient au fond à parler de soi-même. À travers les débats linguis-
tiques, il s’avère donc possible de percevoir l’idée qu’une société
se fait d’elle-même.
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266 Anne-Sophie Fournier-Plamondon

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La prestation des services
bilingues au Canada

Daniel Bourgeois
Institut Beaubassin
Moncton, Nouveau-Brunswick

Il se parle dans le monde environ 7  000 langues1. Il existe


aussi plus de 200 États, dont 25 qui fédèrent près de 500 entités à
souveraineté limitée2. Si dans plusieurs de ces 700 États on parle
plusieurs langues, la plupart en emploient, de jure ou de facto,
qu’une seule3. Or, l’immigration internationale et l’augmentation du
nombre de citoyens parlant des langues non officielles font en sorte
que plusieurs États doivent aujourd’hui employer de plus en plus
de langues pour communiquer avec leurs citoyens. Immédiatement,
les questions surgissent. Pourquoi employer plusieurs langues ?
Lesquelles ? Comment ? Où, sur tout le territoire ou seulement dans
certaines régions ? Comment circonscrire ces régions ? Qui, parmi
les fonctionnaires, doit employer ces langues ? Etc.
Dans ce texte, nous décrirons l’expérience canadienne en ce
qui concerne la prestation de services et les communications orales
et écrites dans les deux langues officielles du pays, le français et
l’anglais. Même si le français et l’anglais ont, depuis 1867, un statut
officiel à l’échelle du Canada, leur utilisation se limite, dans les
faits, aux régions du pays où elles sont employées par un nombre

1. <http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/Langues/1div_recens.htm>.
2. <http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat>.
3. <http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_official_languages>.
268 Daniel Bourgeois

important de locuteurs. Les approches territoriale et individuelle


coexistent, mais la première domine. La « districtisation »4 adminis-
trative du bilinguisme officiel, y compris l’expérience des districts
bilingues, est un élément fondamental du système linguistique cana-
dien. Or, l’abandon des districts bilingues fait en sorte que le
système en place est d’une lourdeur bureaucratique et écarte l’im-
portante valeur des symboles. La prestation des services publics n’est
pas une fin en soi ; elle doit contribuer à la vitalité de la minorité.
Elle est néanmoins essentielle : sans services publics, notamment en
éducation, point de salut. Toutefois, comme on dit en anglais : the
devil is in the details (administratifs).
Mes propos se divisent en quatre sections. La première élabore
un modèle heuristique de gestion de prestations de services et de
communications orale et écrite dans plusieurs langues. La deuxième
présente un bref survol du questionnement canadien en la matière,
y compris les efforts de la Commission royale d’enquête sur le
bilinguisme et le biculturalisme. La troisième présente le concept
de districtisation administrative et l’expérience des districts bilingues.
Enfin, la quatrième partie tentera de tirer quelques leçons théoriques,
conceptuelles et pratiques de ces tentatives.

Un modèle heuristique

Imaginons un État où une langue est parlée par 60  % des


citoyens et y est la langue publique dominante, où une autre langue
est parlée par 25  % de la population et où une cinquantaine de
langues sont parlées par 15  % des citoyens. Que feraient les diri-
geants de cet État, de jure ou de facto unilingue, si les 25 % parlant
la deuxième langue revendiquent soudainement les services et les
communications dans cette langue ?
Avant d’acquiescer, le gouvernement se poserait sans doute
bon nombre de questions. Par exemple : est-ce que cette langue est

4. Le terme est d’André Laurendeau (1990 : 371). Il s’agit d’un bilinguisme


institutionnel selon l’approche territoriale : la prestation de services bilingues dans
certains districts plutôt que dans l’ensemble du pays.
La prestation des services bilingues au Canada 269

un des fondements culturels et identitaires5, ou est-elle plutôt un


moyen de communication6 ? L’État devrait-il intervenir ou maintenir
le statu quo, ce qui favorisera la langue dominante7 ? S’il intervient,
peut-il effectivement améliorer le statut et l’utilisation des langues
minoritaires8, ou gaspille-t-il ses énergies9 ? Son intervention doit-elle
se limiter aux aspects linguistiques ou viser aussi des aspects
sociaux10 ? L’aménagement linguistique est-il particulier ou l’État
peut-il intervenir au bénéfice des minorités raciales, ethniques et
sexuelles11 ? Doit-il garantir ces droits ou les enchâsser dans une
constitution12, ou doit-il offrir de tels services de façon informelle ?
Toutes ces questions sont pertinentes, mais elles sont souvent
reléguées au second plan, derrière les considérations politiques,
administratives et financières. D’une part, les intérêts linguistiques
sont souvent politiques13 et cela semble être davantage le cas
lorsqu’ils chevauchent des intérêts historiques et territoriaux14.
D’autre part, les questions d’ordre philosophique, même celles qui
s’opposent, ont malheureusement tendance à s’effriter lorsque
confrontées à des situations concrètes (Bourgeois, 2006). Ainsi, les
dirigeants seraient sages de consulter autant les recherches en admi-
nistration publique que celles en droit et en philosophie politique,
car ils devront tôt ou tard répondre aux questions politiques et

5. Voir Herder, 1966 ; Whorf, 1956 ; von Humbolt, 1971 ; Sapir, 1966 ; Fishman, 1988 ;
Slobin, 1971 ; Haas et Shafir, 1978 ; Edwards, 1985.
6. Voir Weinstein, 1983 ; Pinker, 1994 ; Chomsky 1957.
7. Voir Puig, 1983 ; Ninyoles, 1972.
8. Voir Hagège, 1983 ; Fishman, 1987.
9. Voir Edwards, 1985 ; Mackey, 1989.
10. Voir Aracil, 1982.
11. Kymlicka (1995 : 111) illustre bien la distinction entre les minorités linguistiques
et les autres genres de minorités. Par exemple, en ce qui concerne la prestation
de services publics à une minorité ethnique, il écrit : « It is quite possible for a
state not to have an established church. But the state cannot help but give at least
partial establishment to a culture when it decides which language is to be used in
public schooling, or in the provision of state services. The state can (and should)
replace religious oaths in courts with secular oaths, but it cannot replace the use
of English in courts with no language. »
12. Voir Campbell, 1994.
13. Voir Ylvisaker, 1959 ; Bourdieu, 1980 ; Horowitz, 1985 ; MacMillan, 1998.
14. Voir Horowitz, 1985 ; Pourtier, 1991 ; Herb, 1999 ; Laponce, 1991 ; Gurr, 1994 ;
Bell et Tepperman 1979 ; Bourgeois et Bourgeois, 2005.
270 Daniel Bourgeois

administratives. Quatre questions me semblent prioritaires : quel


genre de conflit doit-on régler, quels sont les services en jeu, de
quel genre de minorité s’agit-il et, enfin, quel modèle de gestion
sera le plus efficace ? Mes recherches et mon expérience m’ont
appris que ces quatre questions surgissent de façon récurrente plutôt
que séquentielle mais, pour des fins heuristiques, je propose un
modèle séquentiel et rationnel.

Le genre de conflit

Le premier geste qu’un gouvernement doit poser c’est de se


doter d’une politique linguistique qui peut soit maintenir le statu
quo, soit s’inscrire dans la nouvelle réalité. Dans chaque cas il
devrait d’abord considérer la typologie des huit politiques linguisti-
ques proposée par McGarry et O’Leary (1994). Quatre de ces
politiques suggèrent l’élimination des différences linguistiques par
le génocide, la répartition de la population minoritaire à travers
l’État, l’assimilation de la minorité ou la partition du territoire mino-
ritaire de l’État. Les quatre autres visent la gestion des différences
par le contrôle hégémonique de la majorité, l’arbitrage par un tiers
parti, le consociationalisme15 ou le fédéralisme.
Ajoutons à cette typologie les quatre catégories de conflits
identifiés par Rokkan et Urwin (1983) : les conflits sociaux, culturels,
territoriaux et politiques. Il s’agit en fait de déterminer s’il existe,
premièrement, un conflit entre l’État et la minorité qui menace la
survie même de la communauté ; deuxièmement, entre les institu-
tions et les symboles culturels (la langue, notamment) de l’État et
de la minorité ; troisièmement, entre les frontières étatiques et
linguistiques ; et, quatrièmement, entre les objectifs de l’État et ceux
de la minorité en ce qui concerne l’aménagement linguistique. La
réponse obtenue à chacune de ces questions, posées dans l’ordre,

15. Le consociationalisme, un concept développé par Arendt Lijphart en 1968, est la


forme que prennent les systèmes démocratiques dans les sociétés profondément
divisées lorsqu’un partage du pouvoir parvient à s’opérer entre leurs élites hors de
toute logique majoritaire et en dépit des clivages religieux, linguistiques ou
ethniques qui peuvent exister par ailleurs entre les groupes socioculturels <http://
fr.wikipedia.org/wiki/Consociationalisme>.
La prestation des services bilingues au Canada 271

nous guide vers la solution optimale. Schématiquement, en combi-


nant les huit politiques et les quatre catégories de conflits on obtient
le modèle suivant :
Tableau 1
L’étape d’adoption d’une politique
d’aménagement linguistique

Si la survie de la communauté est menacée, un État peut, selon


l’ampleur du conflit politique, écraser cette minorité ou exercer un
contrôle omniprésent et omnipotent. Si sa survie n’est pas menacée,
l’État doit alors déterminer s’il existe un conflit culturel. Si la réponse
est négative et qu’il n’y a pas de conflit politique, il peut assimiler
sa minorité. Par contre, s’il y a un conflit culturel et un conflit
politique, il doit demander l’arbitrage d’un tiers parti. Il doit ensuite
déterminer s’il existe aussi un conflit territorial. S’il n’y a pas de
conflit territorial ni de conflit politique, il doit accorder à cette
minorité un territoire distinct créant par le fait même un État fédéré.
Dans le cas contraire, il doit adopter un système de gouvernement
consociationnel favorable à la minorité ou répartir la minorité à
travers le pays.
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à l’ampleur du conflit
politique (Coakley, 1992) tels que la puissance militaire et la masse
critique démographique de la minorité. Ces facteurs font en sorte
que le génocide est une rare exception à la règle. À partir de
l’adoption d’une politique linguistique qui tient compte des conflits
physiques, culturels, territoriaux et politiques, et d’autres facteurs
déterminants (la masse critique, par exemple), un État doit ensuite
choisir une approche d’aménagement linguistique qui repose soit
272 Daniel Bourgeois

sur l’individu, soit sur le territoire. Le multilinguisme officiel à partir


du principe de l’individu est l’exception à la règle (McRae, 1975a :
49). Seule l’Afrique du Sud a pu appliquer ce principe, car sa
population nationale (blanche) était répartie sur l’ensemble du terri-
toire et suffisamment bilingue. Règle générale, les États occidentaux
qui offrent des services publics dans une langue minoritaire ne le
font que dans les régions où le nombre le justifie, même si certains
services, telle la tenue d’un procès criminel, sont aussi offerts dans
chaque langue officielle. Ainsi, la concentration minoritaire favorise
le principe de territorialité (McRae, 1975a : 48-49).

Les types de services

Dans une étude publiée par les Nations Unies, Francesco


Capotorti (1979 : 63-93) donne une liste exhaustive de services
publics offerts à des minorités : 1) la correspondance et l’information
(orale et écrite) des organismes gouvernementaux, 2) la traduction
simultanée des délibérations parlementaires, 3) le recours à la
langue minoritaire lors des procès criminels, civils ou administratifs,
4) la toponymie, 5) la radiodiffusion, la télédiffusion et la presse
écrite, 6) l’éducation primaire et secondaire, 7) l’enseignement
collégial et universitaire, 8) les services d’un organisme consultatif
représentatif, 9) les services d’un ombudsman et 10) l’octroi de
subventions aux organismes bénévoles de la minorité afin de
promouvoir sa langue et sa culture. On pourrait en ajouter d’autres,
notamment les services hospitaliers et les services municipaux, mais
la liste est suffisamment exhaustive pour soutenir mon propos.
Si l’État ne peut accorder tous ces services à la minorité, il
doit faire des choix. Selon les recherches, l’éducation primaire et
secondaire est très importante, car l’école est l’institution publique
qui est le mieux placée pour aider la famille et la communauté à
transmettre la langue et la culture (Landry et Rousselle, 2003). Par
contre, les recherches ne sont pas aussi poussées pour ce qui est
des autres secteurs. Pour ne prendre qu’un exemple, la traduction
des débats parlementaires a une grande valeur symbolique, mais il
semble que l’affichage, commercial et public, contribue davantage
à la vitalité linguistique d’une minorité (Landry et Bourhis, 1997).
La prestation des services bilingues au Canada 273

Les types de minorités

Plusieurs chercheurs (Thornberry, 1991 ; Van Dyke, 1974) affir-


ment qu’une minorité se compose de multiples sous-groupes qui se
distinguent principalement par leur masse critique respective. Par
ailleurs, Robert Vandycke (1992) propose une typologie basée sur
trois critères : le nombre, la densité et l’homogénéité territoriale.
Premièrement, lorsqu’il y a un bon nombre de minoritaires concen-
trés sur un territoire où ils forment la très grande majorité, on peut
parler de nation minoritaire. Au Canada, ce serait le cas des fran-
cophones du Québec, mais également des Acadiens du nord et de
l’est du Nouveau-Brunswick. La présence de ces nations justifie la
prestation d’une gamme complète de services publics en français.
Deuxièmement, un groupe assez nombreux et concentré dans une
région particulière où il forme la majorité forme une enclave mino-
ritaire. Ce serait le cas des francophones du nord et de l’est de
l’Ontario et les Acadiens des autres régions du Nouveau-Brunswick.
Ils justifient la prestation de la plupart des services publics en fran-
çais. Troisièmement, une minorité éclatée est peu nombreuse et elle
est dispersée sur un territoire donné peuplé majoritairement par un
autre groupe culturel. On parle des francophones habitants les
grands îlots à l’extérieur de la ceinture bilingue tels que Saint-­
Boniface (Manitoba), la Baie Sainte-Marie (Nouvelle-Écosse) et la
région Évangéline (Île-du-Prince-Édouard). Ces minorités n’ont accès
qu’à certains services publics en français. Quatrièmement, la dias-
pora comprend tous les individus du groupe qui vivent plus ou
moins isolés. Ce serait le cas des autres francophones du Canada.
Ils ont peu accès à des services publics en français.

Les types de gestion

L’organisation de la prestation de services bilingues est un


processus complexe. Chaque État devra prendre en compte non
seulement les particularités politiques, culturelles et administratives
du milieu, mais aussi les ressources humaines, matérielles et finan-
cières disponibles. On peut néanmoins tracer les grandes lignes de
ce réaménagement administratif : 1) Comment doit-on changer la
274 Daniel Bourgeois

culture organisationnelle pour épouser les objectifs linguistiques ?


2) Combien de temps doit-on investir dans ce projet et quand
atteindrons-nous le but fixé ? 3) Doit-on modifier les structures
administratives ou celles en place suffisent-elles ? Par exemple,
doit-on ajouter une division administrative au sein du ministère de
l’Éducation pour s’occuper du programme en langue minoritaire ?
Doit-on en faire autant pour les autres institutions ? 4) Doit-on
affecter certains bureaux et certains postes pour assurer la prestation
des services bilingues ? Et à partir de quels critères ? 5) Les nouvelles
technologies de communication permettent-elles une alternative au
service bilingue sur place ? 6) Doit-on ajouter des ressources
humaines, les remplacer ou les former ? Si oui, combien ? À quels
coûts ? Doit-on offrir une formation linguistique et culturelle ? 7) Une
fois le système en place, doit-on assurer l’offre active et l’affichage ?
8) Doit-on demander à un organisme gouvernemental ou externe
d’évaluer les résultats ?
Il est probable que certains États n’auront pas à se poser
chacune de ces questions et que d’autres questions s’ajouteront à
cette liste selon les circonstances. Ultimement, le système de pres-
tation de services bilingues mis en place sera particulier à chaque
pays, il devra être assez souple pour évoluer selon les circonstances.
L’étendue de l’État et la répartition territoriale de la minorité ainsi
que la répartition fonctionnelle entre les institutions centrales et
périphériques seront déterminantes. De plus, un État fédéral et ses
composantes pourraient élaborer des systèmes de prestation qui
s’avèreront complémentaires ou contradictoires, ou même les deux
dans certains cas.
Parfois, offrir des services publics dans la langue de la minorité
ne suffit pas. Quelques fois il faut accorder à la minorité un droit
de regard sur la gestion de ces services (Cairns, 1995 ; Buchanan,
1991 ; Margalit et Raz, 1990) et, dans de rares cas, des groupes
minoritaires doivent pouvoir légiférer afin d’adopter leurs propres
lois et règlements pour combattre « les vexations systémiques dont
ils font les frais » (Foucher, 1991 : 102). Lorsque l’on décentralise
ainsi, il y a une rupture hiérarchique entre le l’État et l’organisme
périphérique, mais le premier conserve un pouvoir de tutelle admi-
nistrative sur le second malgré son autonomie relative (Lemieux,
La prestation des services bilingues au Canada 275

1986 : 314). Ce contrôle s’exerce sur les activités, les fonctions et


les décisions de l’organisme (Page et Goldsmith, 1987). Parmi les
activités, on retrouve 1) la régulation des fonctions du système,
2) la désignation des dirigeants élus et administratifs et 3) la gestion
des ressources, en particulier monétaires (Lemieux, 1986). Les fonc-
tions réfèrent aux domaines d’intervention, tels que l’éducation, la
santé et la police (Page et Goldsmith, 1987). Les décisions, enfin,
réfèrent aux compétences décisionnelles de l’organisme déléguées
aux organismes décentralisés (Lemieux, 1986).
Cette périphérie comprend des organismes territoriaux –  qui
s’occupent d’une ou de plusieurs fonctions sur un territoire limité –
ou techniques – qui s’occupent d’une seule fonction sur l’ensemble
du territoire (Lemieux, 1986). Par exemple, une municipalité est un
organisme décentralisé territorialement qui cumule une multiplicité
de fonctions, alors qu’une société d’État est un organisme décentra-
lisé qui n’assume qu’une seule fonction. À partir de cette réflexion,
nous avons élaboré un modèle heuristique de (dé)centralisation
administrative (Bourgeois, 1995). Il est reproduit au tableau 2.

Tableau 2
Modèle de (dé)centralisation
administrative, municipalités et sociétés d’État

Source : Bourgeois (1995 : 85)


276 Daniel Bourgeois

Règle générale, la décentralisation se fait de façon évolutive :


le gouvernement transférant peu à peu certaines activités, fonctions
et décisions. Il peut, par exemple, transférer certaines fonctions et
en récupérer d’autres ou transférer certaines activités à un organisme
et pas du tout à un autre.
La décentralisation administrative permet l’autogestion des
services publics à l’intention des minorités linguistiques. Hormis les
conseils scolaires créés spécifiquement pour ces minorités, les muni-
cipalités et les régies régionales de santé –  des institutions
sous-étatiques  – peuvent aussi être gérées par une minorité pourvu
qu’elle constitue une masse critique suffisante (Bourgeois et
­Bourgeois, 2007). Dans un tel cas, on parle d’un « nationalisme
administratif » (Bourgeois, 2007).
L’autogestion et la décentralisation administrative territoriale ne
règlent pas tous les problèmes. Selon Vié (1986), elles peuvent
mener à l’anarchie, à l’éclatement national, à la bureaucratisation,
à la politisation des services, à la corruption et à l’irresponsabilité
des élus et au gaspillage des fonds publics. En matière linguistique,
entre autres, elles risquent d’éliminer l’uniformité des services et la
réciprocité des droits (McRae, 1975b : 246) et, puisqu’elles engen-
drent « des conséquences spatiales » (Sanguin, 1977), elles
pourraient, à la limite, menacer l’unité nationale (Deutsch, 1962 ;
Weinstein, 1983). Mais l’autogestion administrative est limitée aux
seules étapes de planification et d’exécution, l’État gardant une
maîtrise absolue sur l’organisme minoritaire en question.
Néanmoins, le type idéal d’autogestion des services publics à
l’intention des minorités linguistiques serait un organisme gouverné
par des représentants issus de cette communauté – appuyés par des
fonctionnaires aussi issus du milieu  – qui spécifieraient et exécute-
raient les politiques publiques selon les valeurs et les besoins de la
minorité linguistique régionale, tels qu’exprimés par les minoritaires
eux-mêmes lors d’un processus de consultation (Bourgeois, 1986).
Pour ce faire, il faudrait que les frontières administratives coïncident
avec le territoire minoritaire.
En reprenant la typologie de Vandycke (1992), basée sur le
nombre, la densité et l’homogénéité territoriale, on peut penser
qu’un tel scénario ne serait plausible que dans certaines commu-
La prestation des services bilingues au Canada 277

nautés qui jouissent d’une masse critique suffisante. Le tableau


suivant illustre cette typologie de la gestion selon la masse critique
minoritaire.

Tableau 3
Typologie des minorités linguistiques
selon leur masse critique

Le modèle normatif

Les éléments présentés dans cette première section permettent


d’élaborer un modèle heuristique et normatif de l’aménagement
linguistique (tableau 4). Il est heuristique dans la mesure où il cerne
une gamme exhaustive d’options décisionnelles, il est normatif dans
la mesure où il encadre une intervention gouvernementale
­potentielle. Par exemple, si un gouvernement opte pour le conso-
ciationalisme, il doit ensuite choisir entre une approche individuelle
ou territoriale. S’il choisit la première, il accordera des droits statu-
taires ou constitutionnels à des individus. S’il choisit la seconde, le
gouvernement devra spécifier la districtisation de la prestation des
services publics à partir du type de service et de minorité et le
mode de gestion de cette districtisation.
Ce modèle normatif permet à un gouvernement de cerner,
étape par étape, les choix à faire lorsqu’il doit résoudre un conflit
politique découlant de la présence d’un ou de plusieurs groupes
linguistiques minoritaires suffisamment nombreux pour justifier la
prestation de services publics particuliers ou adaptés à leurs besoins.
Dans l’ensemble du processus, les critères géographiques et démo-
graphiques sont déterminants.
278 Daniel Bourgeois

Tableau 4
Modèle normatif de l’aménagement linguistique

Nous pouvons maintenant étudier l’expérience canadienne.

La prestation des services bilingues au Canada16

En 1867, l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britan-


nique fixait les règles de l’utilisation des langues officielles :
16. Pour un aperçu plus détaillé de l’expérience canadienne jusqu’en 1967, voir les
premier (1967) et troisième (1969) rapports de la Commission royale d’enquête sur
le bilinguisme et le biculturalisme (CRBB) ; pour un aperçu plus détaillé de
l’expérience depuis 1967, voir Bourgeois, 2006 : chap. 1).
La prestation des services bilingues au Canada 279

bilinguisme obligatoire à Ottawa et au Québec et facultatif ailleurs.


Or, le gouvernement fédéral a négligé ses responsabilités et personne
n’a osé proposer d’étendre l’article 133 au Nouveau-Brunswick,
même si le tiers de ses habitants étaient francophones. Qui plus est,
jusque dans les années 1960, les gouvernements provinciaux ont
adopté plusieurs politiques qui ont été néfastes au français. Dans
les faits, les services bilingues, tant fédéraux que provinciaux, n’ont
été dispensés qu’au Québec.
La Révolution tranquille au Québec bouleversa la donne. Peu
à peu, un nombre croissant de Québécois réclamait la sécession et
la majorité des Québécois exigeait un changement radical du fédé-
ralisme afin de protéger la langue et la culture françaises au sein
du Canada, notamment au Québec. En 1963, le gouvernement
fédéral mit sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilin-
guisme et le biculturalisme pour étudier le conflit linguistique et
proposer des solutions. Ses membres conclurent que le pays était
en pleine crise nationale et proposa 150 recommandations pour la
surmonter.
Ce qui suit présente une analyse, qui tient compte des princi-
paux éléments du modèle normatif et heuristique ci-dessus, de la
Commission royale et les actions entreprises par le gouvernement
fédéral en matière linguistique.

Le genre de conflit

Le conflit ne menaçait pas la survie comme telle de la mino-


rité canadienne-française, mais opposait la minorité francophone
aux institutions et aux symboles culturels (la langue, notamment) de
l’État fédéral et des États provinciaux majoritairement anglophones :
le débat autour de l’adoption du drapeau canadien illustre bien
l’importance des symboles en matière d’identité nationale. Toutefois,
l’ampleur du conflit découlait d’abord et avant tout du fait que les
frontières étatiques et linguistiques s’accentuaient : la règle de la
majorité permettait aux francophones du Québec de s’attaquer à sa
minorité anglophone et de menacer l’unité canadienne. Dit autre-
ment, l’ampleur du conflit politique était non seulement en fonction
de la masse critique des francophones qui formait le quart de la
280 Daniel Bourgeois

population canadienne, mais également en fonction de leur concen-


tration au Québec. Les options du gouvernement fédéral étaient
limitées en 1967. Puisque le statu quo ne faisait qu’exacerber la
crise, il fallait intervenir en faveur de la minorité francophone à
l’intérieur de la structure fédérale déjà en place. L’objectif linguis-
tique du gouvernement devait correspondre à celui de la minorité :
assurer l’égalité des langues et des communautés linguistiques offi-
cielles partout au pays et accorder un statut particulier au Québec.
Ajouter une province acadienne (le nord et l’est du Nouveau-
Brunswick) et une province boréale (le nord de l’Ontario) aurait
certes permis de décentraliser des pouvoirs importants, mais c’était
impensable.
La Commission n’a jamais considéré ni le génocide, ni la
répartition de la population minoritaire dans l’ensemble du pays.
Elle n’a pas envisagé l’assimilation de la minorité ni la partition
du territoire minoritaire même si certains citoyens les avaient
­explicitement suggérées. Elle a également évité l’arbitrage et caté-
goriquement rejeté le contrôle hégémonique de la majorité. Elle n’a
pas remis en question le modèle fédéral puisqu’il tenait déjà compte
de la plupart des aspirations linguistiques et culturelles des franco-
phones du Québec. Finalement, la Commission a choisi de s’appuyer
sur la thèse des deux nations fondatrices pour proposer une nouvelle
interprétation du fédéralisme qui conduirait à un statut particulier
pour le Québec et la reconnaissance de l’égalité des deux langues
et des deux cultures partout au pays. En fait, selon le modèle
normatif présenté ci-dessus, la Commission recommandait une
double solution à la crise : le fédéralisme renouvelé et le consocia-
tionalisme administratif.
La Commission royale a fait des districts bilingues la pierre
angulaire de ses 150 recommandations et la première Loi sur les
langues officielles du Canada en faisait autant. Ces unités adminis-
tratives, formées de régions où la minorité représentait au moins
10  % de la population, auraient permis aux paliers fédéral, provin-
ciaux et municipaux de cerner exactement les localités où ils
devraient offrir leurs services dans les deux langues officielles et,
du même coup, auraient reconnu, symboliquement, l’existence
même des communautés minoritaires. Cependant, cette proposition
La prestation des services bilingues au Canada 281

de districts bilingues n’a pas été retenue. Le système mis en place,


qui se fonde sur des critères démo-linguistiques et géographiques et
sur l’approche territoriale, reflète bien la ségrégation territoriale entre
francophones et anglophones : près de 90 % des minoritaires vivent
au Québec et dans le couloir entre Sudbury, en Ontario, et Moncton,
au Nouveau-Brunswick (Vallée et Dufour, 1974)17.

Les types de services

Selon la Commission, tous les services et communications


devaient être offerts au public dans les deux langues. Le secteur de
l’éducation a particulièrement retenu l’attention de la Commission
qui lui a consacré un des cinq volumes de son rapport (CRBB, 1968)
et plusieurs recommandations. Elle justifie cette intrusion dans un
champ de compétence provinciale en alléguant que « L’école est le
cadre le plus nécessaire au maintien de la langue et de la culture ;
[et que les communautés] à défaut d’école, ne peuvent conserver
leur vitalité » (CRBB, 1967 : 128). Les autres recommandations de
la Commission concernent la correspondance et les renseignements
des organismes gouvernementaux, la traduction simultanée des
délibérations parlementaires, le recours aux langues officielles lors
des procès, l’enseignement postsecondaire, les médias, les services
d’un ombudsman, l’octroi de subventions aux organismes de la
minorité et les services municipaux. Aucune de ses recommanda-
tions ne portait sur un organisme consultatif représentatif ou la
toponymie.
La Commission s’intéressait davantage aux grands principes
structurants qu’aux services spécifiques. Elle était sûre que les
districts bilingues assureraient et encadreraient les communications
au public et la prestation de tous les services dans les deux langues
officielles.

17. Les données de 2001 indiquent peu de changements depuis 1961 en ce qui
concerne la concentration des minorités linguistiques : plus de 90  % vivent au
Québec, en Ontario et au Nouveau-Brunswick. Voir entre autres Composition
linguistique du Canada : Faits saillants en tableaux, Recensement de 2001 <http://
www12.statcan.ca/francais/census01/products/highlight/LanguageComposition/
Index.cfm?LANG=F>.
282 Daniel Bourgeois

Les types de minorités

La Commission royale préconisait une approche individuelle


lorsqu’elle demandait que les services et les communications des
quartiers généraux des institutions fédérales et des tribunaux soient
offerts à tous dans leur langue maternelle –  soit l’anglais, soit le
français  –, mais elle avouait qu’il était irréaliste d’offrir tous les
autres services publics dans les deux langues officielles selon l’ap-
proche individuelle. Elle pensait qu’il serait plus sage et moins
onéreux de limiter la prestation en région selon l’approche territo-
riale : le nombre de minoritaires, la densité minoritaire et
l’homogénéité territoriale de la minorité seraient déterminants. D’où
l’importance des districts bilingues et son critère de 10  %.
Par ailleurs, malgré le rôle primordial que jouent les écoles
distinctes dans l’épanouissement des communautés minoritaires,
dans les années 1960 les commissaires n’ont pas recommandé
l’autogestion minoritaire de ces institutions craignant qu’une telle
ségrégation empêche les communautés de profiter de la prise en
charge de l’éducation par les gouvernements provinciaux et de
l’important financement qui l’accompagnait (Bourgeois, 2004).

Les types de gestion

L’organisation du système fédéral de prestation de services


publics en français a été une démarche minutieuse, complexe et de
longue durée. En fait, 40 ans n’ont pas encore suffi pour assurer
une prestation de services adéquate (CLO, 2007). Pourtant, l’appa-
reil administratif fédéral a multiplié les efforts pour atteindre les
objectifs de la politique linguistique. Il a tenté l’expérience des
unités de langue française comme le recommandait la Commission
royale (1969 : 285), mais y mit fin en partie parce que les fonction-
naires francophones, trop isolés, avaient moins accès aux postes de
haute direction (CLO, 1974). Il a élaboré et mis en œuvre un volu-
mineux Manuel administratif des langues officielles en 1973 pour,
entre autres, indiquer aux gestionnaires comment désigner les
bureaux et les postes qui devront assurer la prestation de services
bilingues et, en 1991, a adopté une réglementation minutieuse pour
La prestation des services bilingues au Canada 283

assurer cette prestation18. Ces règlements déterminent, entre autres,


les critères démo-linguistiques justifiant la prestation de services
bilingues et les régions du pays qui y correspondent, les types de
services qui doivent être offerts dans les langues officielles selon la
masse critique, l’offre active de tels services et l’affichage externe
et interne indiquant leur disponibilité. Le gouvernement fédéral
investit des millions de dollars pour offrir des cours de français aux
fonctionnaires anglophones unilingues, hélas sans grand succès
(Bibeau, 1976 ; CLO, 1977). Depuis la modification de l’article 41
de la Loi sur les langues officielles en novembre 2005, les institutions
fédérales doivent prendre des « mesures positives » pour contribuer
à la vitalité des communautés de langues officielles en situation
minoritaire. Plusieurs de ces institutions consultent les organismes
minoritaires, élaborent et mettent en œuvre des programmes pour
combler leurs besoins19. Plusieurs institutions fédérales ont même
entrepris de modifier leur culture organisationnelle pour mieux
apprécier les particularités des communautés linguistiques minori-
taires20. Malgré la lenteur administrative et les succès mitigés, on
doit reconnaître les efforts du gouvernement.
On doit également admettre que la bureaucratisation de la
politique linguistique, une nécessité au sein d’un appareil complexe,
a altéré la politique en cours de route en négligeant ses aspects
symboliques (Bourgeois, 2006). Dans le cas des districts bilingues,
des fonctionnaires ont réussi à réorienter la politique de façon
subreptice (Bourgeois, 2006), tout comme l’avait fait l’association
des pilotes lors de la crise des gens de l’air en 1976 (Borins, 1983).
Ajoutons que, lors des élections de 1972, plusieurs fonctionnaires

18. Règlement sur les langues officielles – communications avec le public et prestation
des services, décembre 1991 (DORS/92-48) <http://lois.justice.gc.ca/fr/showtdm/cr/
DORS-92-48>.
19. Voir, entre autres, le Plan d’action axé sur les résultats – 1er avril 2006 au 31 mars
2009 : Mise en œuvre de l’article 41 de la Loi sur les langues officielles de l’Agence
de promotion économique du Canada atlantique (mai 2006) <http://www.
acoa-apeca.gc.ca/f/cd/Plan_détaillé_2006-2009.pdf>.
20. Analysis and Recommendations for Changes in Organizational Culture with respect
to Official Languages within the Public Health Agency of Canada (Atlantic),
Moncton, ICRPAP, juin 2006.
284 Daniel Bourgeois

anglophones de la région de la capitale nationale se sont servis de


leur pouvoir électoral pour fustiger la politique de bilinguisme offi-
ciel. Cela explique pourquoi, 40 ans après le premier rapport de la
Commission royale, on se plaint encore d’une culture organisation-
nelle amorphe (CLO, 2001) et le Plan d’action sur les langues
officielles rendu public en 2003 inclut, encore une fois, des recom-
mandations qui visent spécifiquement l’établissement d’une fonction
publique fédérale exemplaire.
Tout compte fait, le bilan de l’État fédéral est positif en ce qui
concerne la prestation de services, mais plutôt faible en ce qui
concerne l’autogestion des services publics aux communautés mino-
ritaires. Aux fins de comparaison, les provinces ont assuré, malgré
elles, une telle autogestion dans le domaine scolaire en déléguant
plusieurs décisions aux conseils scolaires minoritaires. Au mieux,
l’État fédéral a mandaté Patrimoine canadien (anciennement le
Secrétariat d’État) pour aider les communautés minoritaires à établir
des organismes de développement et de revendication dans de
multiples secteurs dont l’économie, la culture, l’éducation et la
santé, etc.), mais leur financement demeure précaire.
Hormis l’établissement temporaire d’unités de langue française,
l’État fédéral n’a pas modifié ses structures administratives, mais il
a mis sur pied des bureaux, créé certains postes et profité des
nouvelles technologies pour s’assurer que ses services, ses commu-
nications et son affichage soient accessibles dans les deux langues
officielles21, il a aussi formé le personnel en place, fixé des quotas
linguistiques qui « tendent à refléter la présence au Canada des deux
collectivités de langue officielle »22 et, en plus de l’évaluation faite
par le Commissariat aux langues officielles23, il évalue lui-même ses
propres résultats24.
21. Les exigences relatives aux langues officielles et le Gouvernement en direct,
Commissariat aux langues officielles, 2002 <http://www.ocol-clo.gc.ca/
archives/sst_es/2002/gol_ged/gol_ged_2002_f.htm>.
22. Artice 39.1 de la Lois sur les langues officielles. Le recensement de 2001 indique
que les francophones représentent 23,2  % des Canadiens, ainsi 23,2  % des
fonctionnaires fédéraux devraient être de langue maternelle française 
23. Voir le site web du Commissariat aux langues officielles du Canada <http://www.
ocol-clo.gc.ca/>.
24. Voir, en particulier, la Direction des langues officielles de l’Agence de la fonction
publique du Canada <http://www.psagency-agencefp.gc.ca/ollo/aud-ver/
theme-thème_f.asp>.
La prestation des services bilingues au Canada 285

La districtisation de la prestation
des services publics au Canada25

Le premier effort de districtisation administrative fédérale


remonte à 1938 alors que le gouvernement fédéral fut obligé ­d’offrir
ses services en français dans les régions du pays à majorité franco-
phone26 : après 70 ans, le gouvernement fédéral était enfin forcé de
respecter l’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique.
Il reconduit cette obligation statutaire en 1961 et en 1967, mais n’y
accorda jamais beaucoup d’importance. Lorsque la Commission
royale en prit connaissance, elle réalisa pourquoi cette districtisation
administrative ne pouvait fonctionner : puisque, règle générale, le
citoyen francophone ne savait pas que ce règlement existait, le
gouvernement n’était donc pas incité à s’y conformer.
Pour apporter des solutions à la crise, il fallait reconnaître
symboliquement les principales communautés francophones et s’as-
surer que l’appareil fédéral s’adapte aux réalités géolinguistiques
minoritaires plutôt que l’inverse. La districtisation administrative en
place, laissée à la discrétion des fonctionnaires, était insuffisante.
La Commission identifia 54 districts bilingues potentiels, mais
préféra laisser le fédéral et les provinces préciser exactement le
nombre et leurs frontières respectives. Il fallait changer la perception
de la majorité des Canadiens qui ignorait la présence de commu-
nautés francophones importantes à l’extérieur du Québec et, par
conséquent, du fait français partout au pays. Cette perception
erronée était celle des francophobes et des sécessionnistes du
Québec.
La proclamation officielle de 54 districts bilingues avait trois
objectifs : reconnaître l’existence de plusieurs communautés franco-
phones à l’extérieur du Québec et, donc, que la culture d’expression
française était présente dans l’ensemble du pays ; que les anglo-
phones étaient minoritaires au Québec ; et inciter les provinces et
les municipalités à suivre l’exemple fédéral en s’assurant que les

25. Pour plus de détails sur la districtisation administrative au Canada, voir Bourgeois,
2006.
26. Loi modifiant la Loi du service civil. 2 George VI (1938), ch. 7, article 1.
286 Daniel Bourgeois

services et toutes les communications publiques soient disponibles


dans les deux langues officielles.
Puisque les gouvernements provinciaux refusèrent de recon-
naître les districts bilingues, le fédéral procéda seul et nomma deux
conseils consultatifs pour déterminer le nombre et les frontières
exactes des districts bilingues. Les deux conseils arrivèrent à peu
près aux mêmes conclusions et, en mai 1976, le ministre respon-
sable, Jean Chrétien, accepta de recommander au Cabinet la
création de 31 districts bilingues. Les hauts fonctionnaires du Secré-
tariat du Conseil du trésor, profitant des événements qui se sont
déroulés entre mai et novembre 1976 –  nomination d’un nouveau
secrétaire du Conseil du trésor, réception d’un rapport remettant en
question l’efficacité des cours de français donnés aux fonctionnaires
unilingues anglophones, la crise des gens de l’air et la victoire du
Parti québécois  – ont réussi à convaincre le Cabinet d’abandonner
le programme, ne gardant que la districtisation administrative, c’est-
à-dire les régions bilingues, que le Secrétariat avait déjà mises en
place en 1973.
Il est ironique de penser que les districts bilingues ont été
remplacés par les régions bilingues qui sont maintenant déterminées
par des critères démo-linguistiques et géographiques semblables à
ceux qui avaient été définis pour les districts bilingues. Les régions
bilingues n’ont cependant pas la même valeur symbolique parce
qu’on n’en fait pas la promotion, par conséquent elles demeurent
relativement inconnues. Les critères d’admissibilité sont néanmoins
plus généreux puisque les Règlements sur la prestation de services
et les communications au public27 découlant de la Loi sur les langues
officielles adoptés en 1991 énumèrent six catégories de minorités
linguistiques définies à partir non seulement de leur nombre absolu
(200, 500 ou 5 000), mais aussi de leur nombre relatif (5 % au lieu
de 10  %).
La districtisation administrative est aussi l’approche privilégiée
par les gouvernements provinciaux. La Charte de la langue française

27. Règlement sur les langues officielles – communications avec le public et prestation
des services décembre 1991 (DORS/92-48) <http://lois.justice.gc.ca/fr/showtdm/cr/
DORS-92-48>.
La prestation des services bilingues au Canada 287

du Québec, adoptée en 1977, accorde aux anglophones de cette


province le droit à des services municipaux et sociaux et des soins
de santé en anglais selon leur masse critique28. L’approche indivi-
duelle a guidé la mise en œuvre de la Loi sur les langues officielles
de 1969 du Nouveau-Brunswick, imposant des obligations linguis-
tiques à tous les organismes de toutes les institutions provinciales,
mais cette loi fut modifiée en 2002 pour y inclure les institutions
régionales décentralisées. Depuis, sont inclus les villes et villages et
les commissions de déchets solides et d’aménagement qui desser-
vent une région où la minorité représente au moins 20  % des
citoyens29. La Loi sur les services en français de l’Ontario identifie
25 comtés ou régions où les services provinciaux et régionaux
doivent être fournis en français30. Ailleurs au Canada, il n’existe pas
de districtisation de jure, mais les gouvernements provinciaux et
territoriaux dispensent certains services selon des critères géographi-
ques et démographiques (Bourgeois et al., 2007).

Leçons théoriques, conceptuelles et pratiques31

L’étude des districts bilingues nous donne des leçons théoriques


et pratiques. Clarifions d’abord quelques concepts. Premièrement, il
s’agit de distinguer l’approche territoriale nationale de l’approche
provinciale au sein d’un État fédéré. Il est simpliste de conclure que
cette approche se résume à la dichotomie d’un Québec français et
28. L’article 29.1 de la Charte de la langue française du Québec (LRQ, ch. C-11, 1977 :
<http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/home.php#>) accorde aux
anglophones le droit à des services municipaux et sociaux et des soins de santé
en anglais selon leur masse critique dans leurs municipalités et dans les régies
régionales de santé notamment.
29. La Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick (Ch. O-0.5, 2002 : <http://
www.gnb.ca/0062/PDF-acts/o-00-5.pdf>) prévoit que les services seront fournis
dans les deux langues officielles par les municipalités (article 35(1), les commissions
d’aménagement et les commissions de gestion des déchets solides (article 39),
lorsque « la population de langue officielle minoritaire atteint au moins 20  % de
la population totale ».
30. L’Annexe de la Loi sur les services en français de l’Ontario (LRO 1990, Ch. F-32 :
<http://www.e-laws.gov.on.ca/DBLaws/Statutes/French/90f32_f.htm>) énumère les
25 municipalités ou districts bilingues de la province.
31. Pour plus de détails, voir Bourgeois, 2006 : chap. 6.
288 Daniel Bourgeois

d’un Canada anglais. En fait, on peut adopter une approche terri-


toriale même si l’État ne compte aucune province francophone ou
bilingue. Deuxièmement, il faut distinguer entre la districtisation
symbolique et la districtisation administrative. La première vise la
reconnaissance de la patrie minoritaire alors que la seconde se
fonde sur les critères et les frontières institutionnelles. De plus, la
districtisation administrative peut être bureaucratique, lorsqu’elle est
imposée à la minorité au sein des aires de services institutionnels
existants, ou adaptive, lorsqu’elle est établie à partir de la masse
critique de la minorité faisant ainsi abstraction des frontières de
l’aire de service administratif.
L’étude nous a permis d’élaborer certaines hypothèses. Premiè-
rement, les politiques symboliques sont des outils indispensables à
la résolution de conflits sociolinguistiques puisque les symboles sont
des sources importantes de ces conflits. Les districts bilingues étaient
des concepts abstraits, mais ces régions délimitées pour des fins de
reconnaissance linguistique comportaient une importante valeur
symbolique. Deuxièmement, les idéologies sous-tendent les politi-
ques publiques, mais s’estompent souvent lors de leur mise en
œuvre. Ainsi, plusieurs chercheurs ont opposé le libéralisme indivi-
duel de Pierre Elliott Trudeau au libéralisme communautariste
d’André Laurendeau, l’instigateur et le coprésident de la Commis-
sion royale (McRoberts, 1997 ; Laforest, 1992) mais, en pratique, les
différences s’atténuent : Trudeau était favorable aux districts bilingues
concédant que le bilinguisme institutionnel ne pouvait s’appliquer
que dans des régions à forte concentration minoritaire32. Troisième-
ment, l’élaboration des modalités d’application des politiques est

32. Trudeau a toujours concédé que le bilinguisme ne pouvait s’imposer partout au


Canada. Dans Le fédéralisme et la société canadienne-française (1967), il acceptait
que les droits linguistiques soient limités aux communautés où la minorité
représentait une masse critique. Lors de la Conférence constitutionnelle de 1969,
il admet que le bilinguisme officiel proposé par la Loi sur les langues officielles de
1969 se limitera aux régions du Canada « où la minorité est assez importante pour
justifier pareille mesure » (Délibérations – Conférence constitutionnelle,
10-12 février 1969. Ottawa, Imprimeur de la Reine, p. 10-11). Il est vrai, comme
l’affirme Kenneth McRoberts (1997) que Trudeau souhaitait un bilinguisme a mari
usque ad mare, mais il est faux de conclure que la politique linguistique reflétait
le souhait.
La prestation des services bilingues au Canada 289

une étape décisionnelle importante dans le processus. C’est préci-


sément à cette étape, lorsque l’intention politique a été traduite en
action bureaucratique, que les districts bilingues furent fustigés par
les hauts fonctionnaires. La Commission royale avait pourtant
prévenu le Cabinet que les intérêts bureaucratiques lors de l’étape
de la mise en œuvre pourraient faire dévier les objectifs de la poli-
tique.

* * *

Les districts bilingues ne sont pas une panacée. Ils ne résou-


dront pas tous les problèmes liés au bilinguisme institutionnel
existant. Instaurer un système de communications et de prestation
de services bilingues basée sur la masse critique n’assure pas son
efficacité. Il faut une panoplie d’interventions complémentaires,
notamment l’embauche d’un personnel bilingue compétent. Il existe
néanmoins une corrélation entre la masse critique de la minorité,
l’ampleur des services publics fournis à son intention et ses chances
de survivre (Aunger, 2005). Les districts bilingues auraient comblé
plusieurs besoins et ils méritent une meilleure fin que celle qu’ils
ont connue en 1976. Leur abandon laisse un vide symbolique et
cède la place à un système bureaucratique très lourd.
Si l’expérience canadienne en matière de prestation de services
et de communications dans les deux langues officielles fut médiocre
pendant le premier siècle de la Confédération, elle est bien plus
positive depuis 1969. Elle comporte toujours des lacunes, notam-
ment en ce qui concerne les services provinciaux et municipaux,
mais on est bien loin de la situation décrite par la Commission
royale il y a 40 ans. La prise en charge des communautés minori-
taires par les institutions fédérales et provinciales s’est toutefois
avérée un couteau à double tranchant : si les minorités linguistiques
sont maintenant mieux desservies par les institutions publiques
qu’en 1969, elles ont perdu plusieurs institutions communautaires
chemin faisant. Les minorités linguistiques, tant au Québec
qu’ailleurs, n’exercent plus le contrôle sur leurs hôpitaux et leurs
centres de santé communautaire. Par contre, leurs gains dans le
domaine de l’éducation, notamment la mise sur pied de conseils
290 Daniel Bourgeois

scolaires autonomes, et la décentralisation de certains pouvoirs


provinciaux à ces institutions minoritaires leur permettront de se
prendre en main.
Le bilan reste toutefois à faire : une minorité doit-elle se fier à
l’État ou à elle-même pour offrir des services publics et des commu-
nications dans sa langue dans le but ultime d’assurer son
épanouissement ? Cette question renvoie à la masse critique et à la
vitalité de la minorité, et la réponse peut varier d’une communauté
à l’autre, mais elle est fondamentale.
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Vandycke, Robert 1992), « Les droits des
minorités : quels droits, pour quelles
minorités ? Du concept à une typologie
des minorités », dans Jean Lafontant
(dir.), L’État et les minorités, Saint-Boni-
face, Les Éditions du Blé et Presses
universitaires de Saint-Boniface,
p.  81-93.
L’expertise au service
de la cause : la mobilisation
de l’expertise pédagogique pour
les communautés francophones
minoritaires, 1960-1985

Matthew Hayday
Département d’histoire
Université de Guelph

La période comprise entre 1960 et 1985 fut déterminante dans


l’histoire des politiques linguistiques au Canada. Après plusieurs
décennies de détérioration des protections constitutionnelles des
droits des minorités linguistiques, d’adoption de politiques assimi-
latrices en matière d’éducation dans la plupart des provinces et
d’exogamie défavorisant les communautés francophones minori-
taires, la Révolution tranquille au Québec a finalement provoqué
l’intervention du gouvernement fédéral dans la domaine des politi-
ques linguistiques.
Comme d’autres auteurs de ce recueil ont noté, le gouverne-
ment de Lester Pearson, répondant aux requêtes d’André Laurendeau,
créa la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le bicul-
turalisme (CRBB). Le journaliste et politicien, André Laurendeau et
le président de l’Université Carleton, Davidson Dunton furent
nommés coprésidents. La plupart des politiques linguistiques créées
par le gouvernement fédéral ont été inspirées par cette commission.
296 Matthew Hayday

Mais comment élaborer ces politiques linguistiques après tant


­d’années de non-intervention ? Les provinces, à part le Québec,
avaient pour la plupart complètement négligé le domaine de la
politique linguistique, ou avaient introduit des politiques limitant
l’usage des langues autre que l’anglais dans la sphère gouvernemen-
tale. Les gouvernements provinciaux manquaient donc d’expertise
pour l’élaboration de politiques dans ce domaine.
Après la promulgation de la Loi sur les langues officielles en
1969, le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau a tourné
son attention vers le secteur de l’éducation. Or, si l’éducation relève
des provinces, c’est aussi le secteur le plus important pour la trans-
mission des capacités linguistiques. Le gouvernement fédéral ne
pouvait donc pas légiférer dans ce secteur, mais son pouvoir de
dépenser lui permettait de subventionner des programmes provin-
ciaux qui supporteraient des objectifs fédéraux. Le secrétaire d’État,
Gérard Pelletier, a donc développé le Programme des langues offi-
cielles dans l’enseignement (PLOE). Lancé en 1970, ce programme
était le produit d’une entente entre les gouvernements fédéral et
provinciaux. Selon les termes de l’entente, le gouvernement fédéral
absorberait une partie des coûts associés à l’enseignement dans les
langues officielles minoritaires et des langues secondes dans les
systèmes provinciaux d’éducation.
La réglementation concernant la mise en place et l’évaluation
de ce programme fut le produit de délicates négociations entre les
deux ordres de gouvernement, et une analyse de ce processus révèle
les transitions et les tensions du système fédéral canadien (Hayday,
2005). Puisque, selon la constitution canadienne, les programmes
en matière d’éducation sont de compétence provinciale, l’implan-
tation du PLOE était la responsabilité des fonctionnaires provinciaux.
Je me propose donc d’examiner la façon dont les provinces ont mis
en place et développé leurs politiques linguistiques et leurs
programmes concernant l’enseignement des langues officielles dans
les années 1970 et 1980, une période de transition entre la promul-
gation de la Loi sur les langues officielles en 1969 et l’adoption de
la Charte canadienne des droits et libertés en 1982. J’aimerais
surtout déterminer comment ces fonctionnaires mobilisaient les
experts dans l’élaboration des politiques, un processus fortement
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 297

influencé par les actions de divers groupes d’intérêt. Je regarderai


donc plus particulièrement l’influence des experts sur les stratégies
des groupes d’intérêt œuvrant dans le domaine de l’éducation,
surtout les associations représentant les communautés francophones
minoritaires et des associations désirant l’expansion des programmes
de langue seconde pour les enfants anglophones. Une étude compa-
rative du développement de ces programmes dans plusieurs
provinces me permettra de déterminer comment les rapports des
experts ont contribué ou non à leur mise sur pied.
Le PLOE a évolué de diverses façons selon les provinces,
surtout selon les interventions et idéologies des experts travaillant
au sein de, ou en collaboration avec, les ministères d’Éducation et
les organismes de pression provinciaux qui représentaient soit les
minorités francophones, soit le mouvement d’immersion française.
Je commencerai par une brève présentation du programme. Puis, je
regarderai l’évolution des experts dans le contexte canadien du
XXe siècle et leur rôle dans la « ceinture bilingue », cette zone iden-
tifiée par le démographe Richard Joy (1972) qui comprend l’Ontario,
le Québec, la capitale nationale Ottawa et le Nouveau-Brunswick,
c’est-à-dire des espaces où vivent toujours bon nombre de franco-
phones et de bilingues. Ensuite, j’analyserai en profondeur le rôle
des experts dans trois provinces où la population francophone est
moins nombreuse : l’Alberta, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse.
Finalement, je tirerai quelques conclusions sur le rôle historique
joué par des experts dans l’élaboration des politiques linguistiques
en éducation dans le contexte canadien.

Les origines du Programme des langues officielles


dans l’enseignement (PLOE)

Les avancées provinciales dans le domaine des langues offi-


cielles en éducation dans les années 1970 et 1980 reposent
en grande partie sur les programmes du gouvernement fédéral
­coordonnés par le Secrétariat d’État. Ces programmes, et surtout le
PLOE, ont leurs origines dans les délibérations de la Commission
Laurendeau-Dunton qui a su regrouper la meilleure expertise en
politiques linguistiques à l’échelle canadienne et mondiale. Cette
298 Matthew Hayday

commission devait recommander des politiques qui soutiendraient


le bilinguisme et le biculturalisme dans plusieurs secteurs, y compris
le gouvernement, les médias et le monde du travail (CRBB, 1967 :
174-175). Entre 1963 et 1971, elle a sillonné le pays, a géré des
équipes de recherche et a écrit un rapport en six volumes traitant
de plusieurs dimensions des questions linguistiques au Canada. Des
milliers de Canadiens et des centaines de groupes ont soumis des
mémoires proposant de nouvelles orientations pour les politiques
linguistiques au Canada.
Selon Marcel Martel (1997), les années 1960 étaient une
période de transition pour les minorités francophones au Canada
hors Québec pendant laquelle l’Église catholique amorçait son
déclin, les organismes fraternels, tels le Conseil de la vie française
en Amérique et l’Ordre de Jacques-Cartier, se fragmentaient et une
identité québécoise, limitée aux frontières de la province, s’affirmait.
Les communautés minoritaires francophones établies dans le reste
du Canada français se sont tournées vers le gouvernement fédéral
et la Commission royale. Dans leurs mémoires soumis à la Commis-
sion, des organismes provinciaux, tels la Société nationale des
Acadiens, l’Association canadienne-française de l’éducation de
l’Ontario et l’Association canadienne-française de l’Alberta, ont tous
proposé qu’Ottawa subventionne l’éducation dans la langue de la
minorité dans les provinces à majorité anglophone1. La proposition
fut acceptée. Après un débat sur les modalités d’une telle subvention
–  un débat pendant lequel des commissaires, dont Frank Scott,
soutenaient que seules certaines provinces soient subventionnées,

1. Library and Archives Canada (LAC), RG 33, Series 80, Royal Commission on
Bilingualism and Biculturalism (RCBB). Vol. 41, File 720-102 Mémoires, Nouvelle-
Écosse, Association acadienne d’éducation en Nouvelle-Écosse, p. 10 (3 July 1964) ;
Vol. 41, File 730-153. Mémoires, Nouveau-Brunswick, Société nationale des
Acadiens, p.  26-29 (1964) ; Vol. 53, File 750-795, Mémoires, Ontario, Association
des éducateurs franco-ontariens, p.  7-10 (1 Aug 1964); Vol. 59, File 760-615,
Mémoires, Manitoba, Association des éducateurs canadiens-français du Manitoba,
p.  24-25 (1 July 1964) ; Vol. 63, File 780-823, Mémoires, Alberta, Association
canadienne-française de l’Alberta, p.  27-28 (1965).
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 299

tandis que d’autres, notamment des représentants québécois


­notamment dont André Laurendeau, préconisaient une formule
pancanadienne2  – la Commission recommanda que le gouverne-
ment fédéral assume un pourcentage des coûts de l’enseignement
dans la langue minoritaire (RCBB, 1968 : 193) et, surtout, qu’il
encourage tous les Canadiens à suivre des cours pour pouvoir s’ex-
primer dans les deux langues officielles.
Il aurait été relativement facile pour le gouvernement fédéral
d’ignorer les recommandations de la Commission, c’était presque
une tradition canadienne. Cependant, Pierre Trudeau et Gérard
Pelletier les ont non seulement suivies, mais ils sont allés encore
plus loin. Le gouvernement a d’abord promulgué la Loi sur les
langues officielles en 1969 et créé le poste de commissaire aux
langues officielles. Trudeau et Pelletier ont ensuite entrepris des
négociations avec les provinces (qui ont accompagné les négocia-
tions de la Charte de Victoria) afin de créer le programme des
langues officielles dans l’enseignement qui serait appliqué dès
septembre 1970. Selon le premier accord-cadre, qui durerait
jusqu’en 1974, le gouvernement fédéral assumait 9  % des coûts
d’instruction pour les programmes de la langue minoritaire officielle
et 5  % du coût des programmes de langue seconde officielle3.
Quelques programmes connexes ont été ajoutés deux ans plus tard,
tels des programmes de formation d’enseignants, d’échange d’étu-
diants et des programmes spéciaux de courte durée dont les coûts
étaient partagés de façon égale entre les deux niveaux du gouver-
nement4. Par la suite, le PLOE fût plusieurs fois renouvelé pour des
périodes de trois à cinq ans.

2. LAC, RG 33, Series 80, RCBB, Vol. 221, Binder : Meetings 55-60, Minutes of
Meeting #57, 31 May-2 June 1967, p.  20-22.
3. Archives of Ontario (AO), RG 2-200, Council on French-Language Schools, Acc.
17121, Box 2, File : Fed/Prov - Bilinguisme 1972, Secretary of State News Release.
“Federal-Provincial Program on Bilingualism in Education Agreement Reached with
Provinces Concerning Financial Assistance.” 9 September 1970.
4. AO, RG 2-200, Council on French-Language Schools, Acc. 17121, Box 2, File :
Fed/Prov - Bilinguisme 1972, Secretary of State News Release. “Federal-Provincial
Programme on Bilingualism in Education - Further Arrangements Concerning
Financial Assistance”, 20 January 1972.
300 Matthew Hayday

L’évolution de ce programme et des accords-cadres – qui exis-


tent encore  – résulte de négociations intergouvernementales et fut
marquée par les tensions constitutionnelles qui régnaient au sein du
système fédéral canadien. Parfois, ces délicates négociations
semblaient s’enliser, menaçant l’existence même du programme,
mais plusieurs militaient pour sa continuation. Premièrement, la
plupart des fonctionnaires, que ce soit au niveau fédéral ou provin-
cial, étaient peu concernés par les questions constitutionnelles et
tenaient au succès de ces programmes. Comme on le verra
ci-dessous, devenant peu à peu des experts en matière des
programmes des langues officielles, ils se sont constitué un réseau
pancanadien : ils échangeaient de l’information entre eux, élabo-
raient des stratégies pour calmer les politiciens et exerçaient une
influence discrète pour prolonger et améliorer les programmes.
Au cours des années suivant l’adoption de la Loi sur les langues
officielles et du PLOE, des groupes de pression représentant les
minorités de langues officielles, dont la Société franco-manitobaine,
l’Association canadienne-française de l’Alberta et la Fédération
acadienne de la Nouvelle-Écosse, ont veillé étroitement à ce que
le programme fonctionne. Ils demandaient des comptes rendus à
leurs gouvernements provinciaux, examinaient le progrès fait dans
les programmes et exerçaient une pression pour leur continuation
et leur expansion. Même parmi la population majoritaire, surtout
au Canada anglophone, on souhaitait que les programmes d’immer-
sion française et de langue seconde soient maintenus. L’intérêt était
tel que les fonctionnaires travaillant au sein des ministères croyaient
que si le PLOE avait cessé de fonctionner, ce sont les gouvernements
provinciaux qui auraient été blâmés.
Outre les organismes francophones, il n’existait pas d’orga-
nismes de pression plus dédiés au succès des programmes des
langues officielles que celui des Canadian Parents for French, créé
en 1977 avec l’aide du Commissaire aux langues officielles. Ce
groupe, constitué surtout de parents professionnels dont un très
grand nombre de l’Ouest canadien, a choisi d’être proactif, deman-
dant aux divers gouvernements de rendre compte de leurs activités
et de trouver des compromis lorsque nécessaire (Hayday, 2005).
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 301

Le PLOE a donc mis en place un cadre à l’intérieur duquel


les programmes d’éducation des langues officielles se sont déve-
loppés depuis 1970. Avec les subventions fédérales, il devenait
beaucoup plus facile pour les provinces d’élargir leurs programmes
de langue seconde et d’éducation dans la langue de la minorité.
Les choix concernant l’application du programme comme telle
étaient du ressort de chaque province. Voyons maintenant comment
elles ont élaboré leurs politiques et le rôle joué par les experts dans
ce processus.

Le développement de l’expertise dans la ceinture


bilingue

Vue d’une certaine perspective, l’histoire canadienne du


e
XX   siècle peut être considérée comme la période où les experts
ont dominé le discours politique et social. Avant la Première Guerre
mondiale, la politique canadienne était fortement influencée par les
progressistes (Morton, 1950). C’est une période pendant laquelle des
jeunes de la classe moyenne, éduqués dans les universités, ont tenté
d’améliorer la société, et surtout la condition de la classe ouvrière.
Bien que des historiens et sociologues tels Ramsay Cook (1985),
Mariana Valverde (1991) et Sara Burke (1996) aient relevé des
aspects de contrôle social dans l’idéologie progressiste, ils ont aussi
noté que ces jeunes avaient contribué à codifier et à professionna-
liser les intervenants sociaux.
Ce processus de professionnalisation se déroulait dans plusieurs
domaines pendant la première moitié du XXe siècle. Aussi, ces
professionnels formés dans les universités ont insisté pour que leur
expertise soit utilisée par les gouvernements dans l’élaboration des
politiques. Doug Owram (1986) et Jack Granatstein (1982), parmi
d’autres, ont démontré comment la fonction publique canadienne
devenait plus professionnelle (et éloignée du système de patronage)
avec le recrutement d’économistes, de travailleurs sociaux, de poli-
tologues, de sociologues, etc., entre la Première Guerre mondiale
et les années 1950.
La professionnalisation et la valorisation de l’expert ont eu des
conséquences particulières dans le secteur de l’éducation dans la
302 Matthew Hayday

période de l’après-guerre au Canada (et aux États-Unis). Des histo-


riens du baby-boom, tels Mona Gleason (1999), Elaine Tyler May
(1988) et Doug Owram (1996), tout en mentionnant les effets
néfastes, ont souligné le rôle déterminant joué par les experts de
l’enfance pendant cette période. Des milliers de parents, par
exemple, ont acheté les livres du Dr. Benjamin Spock afin de savoir
comment élever leurs enfants. Les écoles et les parents ont suivi les
conseils des psychologues pour s’assurer que leurs jeunes soient
hétérosexuels. Selon Valérie Korinek (2000), même Chatelaine était
remplie de conseils de psychologues et d’experts concernant le
comportement d’une bonne mère. Ce n’est donc pas surprenant que
les fonctionnaires et les parents aient été réceptifs aux recomman-
dations des experts concernant les questions de langue.
Avant même la création du PLOE, il existait une certaine
expertise dans la ceinture bilingue. Tout d’abord, dès la Confédéra-
tion, la province de Québec offrait toute une gamme de programmes
d’éducation dans les deux langues officielles. Jusqu’à la création
d’un ministère de l’Éducation en 1964, la plupart de ces programmes
relevaient directement des conseils scolaires5 qui embauchaient des
fonctionnaires pour développer des programmes d’enseignement de
langue seconde et, vers la fin des années 1960, quelques-uns ont
élaboré des programmes d’immersion française. Le pédagogue
Wallace Lambert a développé ce type de programme pour les
conseils scolaires protestants – donc anglophones – de la région de
Montréal. Très appréciés, ils sont toujours en place au Québec
(Lambert et Tucker, 1972).
Dans les deux provinces avec les plus importantes minorités
francophones, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick, les années 1960
furent une période d’essais. À la suite des recommandations de la
Commission royale d’enquête sur les finances et la fiscalité muni-
cipales (Commission Byrne), Louis Robichaud a mis en œuvre
une importante réforme sociale, « Chances égales pour tous », qui
a complètement changé la structure du gouvernement néo-­
brunswickois en centralisant, entre autres, les responsabilités de
l’éducation et le contrôle des impôts (Stanley, 1984 : 156). Cette

5. Au Québec, on parle de commissions scolaires, ailleurs, de conseils scolaires.


L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 303

réforme permettait la redistribution des fonds vers les régions les


plus pauvres de la province, et donc vers les régions acadiennes. Il
a aussi commencé à restructurer le ministère de l’Éducation, créant
toute une section francophone avec, à sa tête, son propre sous-
ministre. Au cours des années 1960 et 1970, le ministère a
embauché des nouveaux fonctionnaires acadiens pour améliorer la
qualité de l’enseignement francophone dans la province.
En Ontario, suivant la recommandation du Rapport Bériault sur
les écoles de langue française déposé en 1968, le premier ministre
John Robarts a intégré les écoles secondaires francophones au
système scolaire public. Les lois 140 et 141, promulguées en juillet
1968, assurent le financement aux écoles secondaires francophones
et garantissent des classes là où le nombre le justifie (Bureau, 1989 :
25). Son successeur, William Davis, créa un Conseil sur les écoles
françaises au sein du ministère de l’Éducation, présidé par
Dr. Laurent Carrière. C’était la première étape de la mise en œuvre
des recommandations de la Commission ministérielle sur l’enseigne-
ment secondaire en langue française (Commission Symons). Cette
Commission, qui avait soumis son rapport au début de 1972, recom-
mandait l’élimination des soi-disant écoles bilingues qui étaient
considérées comme assimilatrices6 pour les remplacer par des écoles
unilingues francophones. Le processus était laborieux, mais le
gouvernement reçut favorablement les demandes provenant des
communautés de Sturgeon Falls, d’Essex et de Penetanguishene au
cours des années 1970. En fait, les gouvernements des provinces
de la ceinture bilingue suivaient les recommandations des commis-
sions dirigées par des professionnels. Au fil des ans, de nouveaux
fonctionnaires embauchés pour diriger des nouveaux programmes
devenaient des experts en gestion des programmes de langues offi-
cielles au sein de leurs ministères respectifs.
Au niveau fédéral, comme nous avons vu ci-dessus, la Commis-
sion Laurendeau-Dunton développait aussi une expertise dans le

6. AO, RG 77-1, Correspondence of the Government Coordinator of French Language


services, TR 84-467, T.Box 29, File : Summary of the main points and
recommendations of the report of the ministerial commission on French-language
secondary education, March 1972.
304 Matthew Hayday

domaine des politiques linguistiques. Ses équipes de recherche ont


scruté toutes les études existantes portant sur l’état des langues
officielles dans plusieurs domaines, y compris celui de l’éducation,
et la Commission subventionnait de nouvelles études lorsque néces-
saire. C’est par ce biais, par exemple, que l’historien George Rawlyk
s’est penché sur l’enseignement en français en Nouvelle-Écosse
(Rawlyk et Hafter, 1970). À la fin des travaux de la Commission, il
existait toute une série d’études portant sur les questions des langues
officielles dans l’enseignement.

Le développement des programmes des langues


officielles hors de la ceinture bilingue

L’application des programmes de langues officielles dans les


provinces ne fut pas uniforme, notamment dans les provinces ayant
des populations francophones relativement petites. Au début des
années 1970, quand le PLOE démarre, ces provinces devaient soit
bonifier leurs programmes existants d’éducation en langues offi-
cielles, soit en créer de toutes pièces. Les approches suivies en
Alberta, au Manitoba et en Nouvelle-Écosse se ressemblent, du
moins en ce qui concerne l’utilisation de l’expertise, mais diffèrent
sur d’autres aspects. Avant de procéder à l’analyse de l’application
du PLOE dans ces trois provinces, un bref historique du dévelop-
pement des programmes d’enseignement en langue française
jusqu’aux années 1960 s’impose.

Des évolutions comparables

L’histoire de l’enseignement dans la langue minoritaire au


Canada est complètement différente d’une province à l’autre. Quel-
ques provinces ont carrément interdit l’enseignement dans la langue
de la minorité. Dans d’autres cas, le système en place ressemblait
à celui de la langue de la majorité. Le poids démographique des
communautés francophones différait aussi. Si la communauté
acadienne du Nouveau-Brunswick comptait pour 33 % de la popu-
lation dans les années 1960, les Franco-Colombiens, par contre, ne
comptaient que pour 1  %. Les divers ministères de l’Éducation
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 305

accordaient une importance plus ou moins grande à l’enseignement


des langues secondes. Les trois provinces retenues dans le cadre de
cette étude présentent des variantes pour ce qui est des relations
entre experts, hauts fonctionnaires et politiciens, de l’importance
des consultations avec les experts et de l’utilisation de l’expertise
pour la mobilisation des parents en faveur de l’enseignement en
français.
La province du Manitoba fut créée comme une province
bilingue en 1870, alors que le nombre respectif d’anglophones et
de francophones était à peu près égal. Ce statut bilingue du gouver-
nement manitobain fut aboli en 1890 avec la promulgation de
l’Official Language Act. Grâce au compromis Laurier-Greenway7,
l’enseignement en français a continué jusqu’en 1916 alors que le
gouvernement abolissait l’enseignement dans toutes les langues sauf
en anglais. Malgré l’interdit, l’enseignement en français a persisté
au Manitoba jusqu’aux années 1950 dans les régions rurales où, à
l’insu du gouvernement, des conseils scolaires dominés par des
Franco-Manitobains le permettaient (Leblanc, 1969 : 37-38). Officiel-
lement, même pendant les années 1950, l’instruction en français
était permise seulement une heure par jour de la quatrième jusqu’à
la douzième année.
En 1968, la législation manitobaine fut modifiée afin de
permettre le français jusqu’à 50  % du temps d’enseignement et, en
1970, la Loi 113 permit l’enseignement totalement en français pour
les trois premières années, et puis toute la journée pour toutes les
années, sauf pour le cours d’anglais quotidien (Hébert, 2004 :
18-20). La décision d’appliquer ou non cette législation relevait des
conseils scolaires. L’Association des éducateurs canadiens-français
du Manitoba (AECFM), qui avait lutté pendant des décennies pour
l’enseignement français, se réorganisa sous le nom de Société
franco-manitobaine (SFM) et fit pression auprès des conseils

7. « Le compromis Laurier-Greenway comprenait une disposition (l’article 2.10)


permettant l’enseignement d’une autre langue que l’anglais dans les “écoles
bilingues”, là où 10 élèves ou plus parlaient cette langue dans les zones rurales
et 25 dans les centres urbains ». Internet : <http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/amnord/
manitoba-Laurier-Greenway.htm> (11 juillet 2007).
306 Matthew Hayday

scolaires. Cependant, les processus d’assimilation avaient changé la


démographie et, en 1971, les Franco-Manitobains ne comptaient
plus que pour 6,1  % de la population.
Jusque dans les années 1960, l’Alberta avait peut-être les règle-
ments les plus contraignants du pays concernant l’utilisation des
langues autres que l’anglais dans son système scolaire. Selon un
règlement du Schools Act adopté en 1925, le français ne pouvait
être utilisé comme langue d’enseignement pour plus d’une heure
par jour qu’à partir de la troisième année. Ce règlement ne fut
modifié qu’en 1968 pour permettre l’utilisation d’autres langues
pour un maximum de 50  % du temps d’enseignement, selon la
décision des commissions scolaires (Alberta, 2001). Malgré l’inter-
diction, quelques écoles privées francophones, subventionnées par
l’Église catholique et les organismes fraternels basés au Québec,
existaient en Alberta. L’Association canadienne-française de l’Alberta
(ACFA) fut précisément établie en 1926 pour lutter contre ces restric-
tions qui limitaient la capacité de la communauté de contrer
l’assimilation (Behiels, 2004 : 16-18) : en 1971 la population franco-
albertaine ne comptait que pour 2,9  % de la population. Le
programme d’enseignement de langue seconde était inadéquat et
attirait peu d’étudiants : à peine 25 % des élèves du niveau primaire
et 40  % du secondaire dans les années 1960 (Nogue, 1973).
En Nouvelle-Écosse la population acadienne, expulsée en
1755, ne put y retourner qu’en 1764. Quelques communautés se
sont alors établies en périphérie de la province, dans les comtés de
Clare et d’Argyle dans l’extrême sud-ouest et sur l’île du Cap-Breton
dans le nord-est. Une législation provinciale qui permettait l’ensei-
gnement en français pour les trois premières années d’école fut
introduite en 1902. En 1939, l’utilisation du français comme langue
d’enseignement pour les six premières années était autorisée, l’en-
seignement bilingue pour les années de la septième à la neuvième
année, puis l’enseignement en anglais jusqu’à la douzième année.
Selon George Rawlyk (1970 : 41), cette politique qui visait une
assimilation progressive des Acadiens a largement réussi puisque,
au recensement de 1971, seulement 5  % de la population néo-­
écossaise ont indiqué que le français était leur langue maternelle.
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 307

L’enseignement du français comme langue seconde laissait


aussi à désirer, il ne commençait qu’en septième année et pour de
très courtes périodes. Pendant les années 1960, 67  % des ensei-
gnants de français étaient incapables de soutenir une conversation
dans cette langue (Rawlyk et Hafter, 1970 : 38-43). La situation ne
s’est améliorée que très lentement, le gouvernement de la Nouvelle-
Écosse créant une commission sur l’éducation acadienne qu’en
1966. Comme la Société nationale des Acadiens (SNA) avait son
siège social au Nouveau-Brunswick, elle avait peu d’influence en
Nouvelle-Écosse et la Fédération francophone de la Nouvelle-
Écosse, qui devint la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse
(FANE), ne fut établie qu’en 1968.

Les experts au Manitoba, en Alberta et en Nouvelle-Écosse

Les programmes scolaires en français dans ces trois provinces


étaient de piètre qualité lorsque le gouvernement fédéral a
commencé à distribuer les subventions du PLOE au début des
années 1970. Les défenseurs de la langue française espéraient que
l’implantation de ces programmes se fasse le plus rapidement
possible. L’introduction de la Loi 113 au Manitoba en 1970 et les
nouveaux fonds fédéraux disponibles ouvraient de nouvelles pers-
pectives pour l’enseignement en français. Mais, la création de
nouveaux programmes francophones nécessitait l’intervention
­d’experts si le gouvernement provincial voulait se doter d’un
programme efficace.
C’est ainsi que, en 1973, le ministère de l’Éducation du Mani-
toba se tourna vers le Québec pour obtenir les services d’Olivier
Tremblay. On lui demanda d’évaluer le programme de français
langue seconde, et celui du français comme langue d’enseignement.
Dans son rapport de 1973, Tremblay recommandait l’établissement
d’un Bureau de l’éducation française au sein même du ministère.
Ce bureau serait responsable de toutes les formes d’enseignement
en français et aurait son propre sous-ministre. Tremblay croyait qu’un
tel organisme était nécessaire pour un développement rapide
de l’enseignement en français, pour une utilisation efficace des
fonds fédéraux et pour surmonter les craintes des parents franco-­
308 Matthew Hayday

manitobains concernant l’enseignement de leurs enfants en français


dans un milieu anglophone8.
Le ministre néo-démocrate, Ben Hanushak, accueillit le rapport
favorablement et recommanda la mise sur pied d’un Bureau de
l’éducation française (BEF)9. Le mandat de Tremblay fut prolongé
d’une année, il devint directeur de l’organisme et reçut le mandat
d’appliquer les recommandations de son rapport10. Il établit une
stratégie de promotion agressive de l’enseignement français parmi
les communautés franco-manitobaines : cinq conseillers furent
chargés de soutenir les comités de parents et la Société franco-
manitobaine dans leurs efforts pour obtenir des divers conseils
scolaires une programmation francophone (Gagnon, 2002).
Pour appuyer les efforts de l’équipe, le BEF subventionnait des
études sur l’enseignement en français au Collège universitaire de
Saint-Boniface. Ces études, menées par Raymond Hébert et ses
collègues, révélaient que les élèves inscrits aux programmes offerts
entièrement en français apprenaient également l’anglais (Hébert et
al., 1976) et démolissaient du même coup tous les arguments des
parents qui craignaient que leurs enfants ne réussissent dans la
société majoritairement anglophone du Manitoba. Ces études, qui
s’ajoutaient à celles réalisées par l’Ontario Institute for Studies in
Education (OISE), étaient destinées à convaincre les parents d’ins-
crire leurs enfants dans les écoles françaises et de faire pression sur
les conseils scolaires pour l’expansion de cette option (Gagnon,
2002).
Le cas manitobain est aussi frappant en ce qui concerne le
développement des programmes de français langue seconde. Après
une année comme directeur, Olivier Tremblay fut remplacé par

8. Provincial Archives of Manitoba (PAM), E15 Bureau de l’éducation française (BEF)


- Committee Files, GR601, Box 3 : Special Projects, French Education in Manitoba
1972-73, Synthesis Report prepared by Olivier Tremblay, 27 June 1973.
9. PAM, E14 BEF, GR 587, Box 28 Memos reçus Avril 1974 - Sept 1976, Memo from
Lionel Orlikow to Ben Hanuschak, Minister of Education, re : establishment of the
BEF, 17 June 1974.
10. PAM, E13 BEF - French Language Program Files, GR 586, Box 5 : Reports et Projets
de recherches, News Release : Coordinator named for French language, 11 April
1974.
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 309

Raymond Hébert. Hébert était lui-même un expert dans le domaine


de l’éducation et connaissait toutes les études pertinentes sur les
programmes de langues secondes et les méthodes les plus efficaces
pour les enseigner (par exemple : Cummins, 1978 ; Swain, 1972 ;
Swain et Barik, 1976). Alors, pour ce qui est de l’allocation des
ressources financières du gouvernement fédéral, il fut décidé qu’elles
serviraient non pas pour les programmes de FLS de courte durée
–  subventionnés par le gouvernement fédéral à la hauteur de 5 % –,
mais pour les programmes d’immersion française –  subventionnés
à 9  %  –, et les formulaires distribués aux conseils scolaires affi-
chaient clairement cette priorité. Ainsi, une bonne partie de l’argent
reçu du fédéral pour les programmes de langue seconde fut investi
dans ces programmes (Hébert, 2002). Cette façon de faire était très
différente de l’approche ontarienne où l’on attribuait la plupart des
fonds au programme régulier en français, ce qui favorisait un plus
grand nombre d’élèves, mais était moins efficace comme moyen
d’enseignement (Hayday, 2001).
Le gouvernement d’Alberta, par ailleurs, s’est peu impliqué
dans l’implantation du PLOE : les subventions fédérales étaient trans-
férées directement aux conseils scolaires. Face à cette apathie
ministérielle, les militants franco-albertains se chargeaient eux-
mêmes de con-vaincre les conseils scolaires de créer de nouveaux
programmes et les parents franco-albertains d’envoyer leurs enfants
aux écoles bilingues. En Alberta, comme dans les autres provinces
où les francophones constituent une petite minorité, il y avait de la
résistance de la part des parents face à l’enseignement en français.
Ils ne voulaient pas que leurs enfants soient pénalisés dû à un
manque de maîtrise de l’anglais (Nogue, 1973).
La tâche de l’Association canadienne-française de l’Alberta
(ACFA) était facilitée par le recours à des experts qui faisaient partie
de l’Alberta Commission on Educational Planning (Worth Commis-
sion), et qui avaient été embauchés par l’ACFA. La Commission sur
l’enseignement, qui siégea de 1969 à 1972, reçut des rapports de
plusieurs experts en pédagogie. Au sujet de l’enseignement des
langues, la Commission a fortement recommandé que la structure
de l’enseignement en français soit améliorée et que les programmes
d’enseignement de langues étrangères, tels l’allemand et l’ukrainien,
310 Matthew Hayday

soient revus et corrigés. En somme, la Commission voulait que le


gouvernement cesse de jouer avec l’apprentissage des langues et
fasse le nécessaire pour que les enfants et adultes arrivent à parler
couramment la langue qu’ils ont choisi d’apprendre11 (Alberta,
Commission on Educational Planning, 1972 : 188-189). Cette recom-
mandation et les pressions exercées par l’ACFA ont amené le
gouvernement à changer les règlements sur l’enseignement en fran-
çais en 1976 : le temps d’enseignement en français passa de 50  %
à 80  % par jour12.
Par ailleurs, pour être plus efficace dans ses activités de
lobbying, l’ACFA a embauché un coordonnateur, Alain Nogue, en
1976 pour développer une stratégie plus efficace13. Au cours de son
travail, il s’est inspiré d’études sur le bilinguisme et l’enseignement
en langue minoritaire, dont celles de Bruce Bain (de l’Université
d’Alberta) et de Jim Cummins (d’OISE et de l’Université d’Alberta),
lors de ses rencontres avec les ministres, les parents francophones
et les parents anglophones qui soupesaient le pour et le contre des
programmes d’immersion française pour leurs enfants. Ces études
démontraient que le fait de fréquenter des programmes bilingues
n’influençait aucunement le progrès des enfants dans l’apprentissage
de l’anglais. En fait, les résultats de ces enfants égalaient ou étaient
supérieurs à ceux qui suivaient le programme régulier en anglais.
L’ACFA adopta le modèle d’animation communautaire utilisé par
l’équipe manitobaine afin d’organiser des comités des parents, qui
à leur tour, exerceraient des pressions sur leurs conseils scolaires
(Nogue, 2002). Même si ce n’était pas le fait du gouvernement, la
stratégie de mobilisation et d’utilisation de l’expertise pédagogique
fut efficace dans le contexte albertain. Ce sont effectivement les
recommandations des experts, couplées à l’argent fédéral, qui ont
facilité l’introduction des programmes d’enseignement français et
d’immersion française.
11. Traduction de l’auteur.
12. Provincial Archives of Alberta (PAA), 85.360, ACFA, Box 1, File : Réunions et autres
documents - Bureau de l’éducation - ACFA 1978 (1), Statement by Peter Lougheed
and Education Minister Julian Koziak re : Minority Language Instruction, 24 February
1978.
13. PAA, 85.360, ACFA, Box 21, File: Dossier éducation et dossier constitutionnel ACFA
1976-77, ACFA Plan of Action, January 1977.
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 311

Le cas de la Nouvelle-Écosse contraste fortement avec celui


des deux provinces de l’Ouest. La Fédération acadienne de la
Nouvelle-Écosse (FANE) n’a pas eu recours, directement ou indirec-
tement, à des experts pour mobiliser les parents autour de la
question des écoles acadiennes et il y avait peu de volonté politique
à les promouvoir. Il existe toutefois quelques parallèles. Comme
dans les autres provinces, les commissions ont joué un rôle impor-
tant pour ce qui est d’acquérir une expertise sur les questions
d’éducation. Le rapport de la Commission Graham (Royal Commis-
sion on Education, Public Services and Provincial-Municipal
Relations), créée par le gouvernement de Gerald Regan en 1971,
contient un chapitre entier qui traite de l’enseignement acadien
(Nova Scotia, 1974, vol. III, ch. 53). Reconnaissant l’importance du
travail de la Commission pour le développement futur des politiques
scolaires, plusieurs associations acadiennes et francophones ont
soumis des mémoires et formulé des recommandations14. Le fait que
la Commission favorisait l’introduction d’une législation portant sur
les écoles acadiennes est peut-être lié à l’histoire personnelle du
président de la Commission, John F. Graham. Professeur d’économie
à l’Université Dalhousie, il avait été membre de la Commission
Byrne au Nouveau-Brunswick dans les années 1960 qui avait été à
la base de la réorganisation du système d’éducation dans cette
province (Ross et Deveau, 1995 : 229).
La FANE citait les recommandations de la Commission Byrne
lors de ses rencontres avec le gouvernement de la Nouvelle-Écosse15
qui, finalement en 1982, adopta une politique bien timide en
matière d’éducation acadienne (Ross, 2001 : 125-133). Cependant,
ni le Rapport Graham, ni les études pédagogiques des autres

14. ACA, Université Sainte-Anne, MG8 Fonds FANE, Vol 16, B. 3, Fiche 20 : Écoles
français de Halifax, Le comité de l’école française - mémoire soumis à la
Commission Graham, December 1971. ACA, MG8 Fonds FANE, Vol 16, B. 7, Fiche
44 : Mémoire présenté à la Commission royale sur l’éducation, Mémoire présenté
à la Commission royale d’enquête sur l’éducation, les services publics et les
relations provinciales-municipales, par la Fédération francophone de la N.-É.
December 1971.
15. ACA, MG8 Fonds FANE, Vol 16, B. 4, Fiche 21a : L’école acadienne et la loi 65,
Rencontre entre la FANE, Premier Smith et George Mitchell, Ministre d’Education,
re : Éducation acadienne en N.-É., 7 October 1977.
312 Matthew Hayday

provinces n’ont été utilisés par la FANE dans leur campagne de


sensibilisation auprès des communautés acadiennes (Aucoin, 2002 ;
Boudreau, 2002). Dans leur rapport soumis à la Fédération des
francophones hors Québec (FFHQ), et inclus dans le manifeste Les
héritiers du Lord Durham, la FANE avait conclu que « les parents
souffrent d’apathie, d’indifférence à l’endroit de l’éducation fran-
çaise de leurs enfants » (FFHQ, 1976 : 73) et qu’ils croyaient qu’un
enseignement en anglais était la seule option menant à la réussite
économique dans la province. La FANE ajoutaient que les parents
avaient peur qu’un enseignement bilingue signifiait que leurs enfants
n’apprendraient pas l’anglais. Les dirigeants de la FANE ont noté en
1979 que « Nous devons admettre que les leaders dans les commu-
nautés sont très peu sensibilisés à nos requêtes et hésitent à
participer activement à nos actions »16. Or, la perception générale
était que la FANE représentait une élite qui était peu sensible aux
craintes des parents. La situation a suscité la controverse dans la
communauté acadienne de Chéticamp dans les années 1980,
plusieurs parents acadiens s’opposant à la création d’une nouvelle
école bilingue pourtant permise par la législation provinciale (Julien,
1990).
Il est étonnant que la FANE n’ait pas, à l’instar des associations
de l’Ouest, utilisé des études pédagogiques puisque, même en
Nouvelle-Écosse, l’association pancanadienne Canadian Parents for
French, qui militait en faveur des classes d’immersion française, avait
recours à la recherche portant sur ces programmes afin d’aider ses
militants à répondre aux questions des parents et des fonctionnaires
(Massey et Potter, 1979). Pour justifier le choix des fonctionnaires
gouvernementaux et des membres des organisations acadiennes de
ne pas se référer à ces recherches, ils ont prétendu que les parents
ne seraient pas convaincus par une telle expertise (Aucoin, 2002 ;
Boudreau, 2002). À cause de la forte réticence des parents, il
semblerait que l’expansion des programmes d’enseignement en

16. ACA, MG8 Fonds FANE, Vol 16, B. 7, Fiche 46 : Éducation - rapports et réunions
divers, Rapport de Jean Comeau de sa rencontre avec le gouvernement, 23 March
1979.
L’expertise au service de la cause : la mobilisation de l’expertise pédagogique 313

français en Nouvelle-Écosse s’est faite à un rythme bien plus lent


que dans les autres provinces.

* * *

Cette analyse de l’évolution des politiques linguistiques en


éducation au Canada suggère que, sauf exception, l’expert a occupé
une position stratégique dans leur élaboration, et ce, depuis le milieu
du XXe siècle. Ses connaissances ont été particulièrement précieuses
lors des périodes de consultation, de l’élaboration et de la mise en
œuvre de ces politiques. Mais, une brève étude comparative révèle
que l’influence de ces experts varie selon les circonstances locales
et la place qu’ils occupent dans la structure consultative ou déci-
sionnelle.
L’expert semble avoir un plus grand impact lorsqu’il fait partie
d’une commission d’enquête. Très souvent établies dans le contexte
canadien pour recentrer un débat qui perdure ou pour confier une
enquête à un organisme non partisan, les commissions centralisent
toutes les données relatives à une question fondamentale pour la
société. Au cours des années 1960 et 1970, le gouvernement fédéral
et presque toutes les provinces ont mis sur pied une commission
d’enquête touchant, de près ou de loin, à l’éducation. Dans certains
cas, leur mandat concernait directement la question linguistique
telles les commissions Laurendeau-Dunton, Tremblay, Bériault et
Symons. D’autres abordaient la question de l’éducation à l’intérieur
d’un mandat plus large, telles les commissions Graham, Worth et
Byrne.
Ces commissions ont joué un rôle déterminant pour ce qui est
de l’utilisation de l’expertise pour la prise de décision. Parce qu’elles
recueillaient l’expertise des pédagogues et d’autres spécialistes du
domaine de l’éducation, leurs rapports ont été considérés comme
des documents rédigés par des experts. Les organismes de pression
et les fonctionnaires étaient disposés à suivre leurs conseils, traitant
leurs conclusions comme une synthèse de l’expertise de pointe dans
le domaine. Leurs recommandations donnaient des arguments
solides aux associations francophones et acadiennes pour appuyer
leurs activités de lobbying auprès des parents et des conseils
314 Matthew Hayday

scolaires, et aux fonctionnaires pour développer non seulement des


programmes pertinents, mais aussi pour élaborer des politiques
linguistiques qui collent à la réalité. Là où les experts travaillaient
au sein des ministères, ces rapports justifiaient leurs recommanda-
tions quant à la mise en œuvre de programmes innovateurs.
L’expertise semblait être le plus utile au moment de l’élabora-
tion des stratégies des groupes de pression. Les associations qui
représentaient les communautés francophones et les parents désirant
un enseignement en français pour leurs enfants ont mis cette exper-
tise au service de leur cause. Ils ont compilé des bibliographies de
la recherche pédagogique concernant l’impact d’un enseignement
bilingue ou francophone sur le progrès des élèves. Ils ont consulté
ces études, ont simplifié les données et les ont distribuées aux
membres de leurs associations par l’entremise de leurs bulletins ou
lors de leurs campagnes de sensibilisation auprès des parents. Les
subventions fédérales ont permis aux associations d’insister davan-
tage pour la création des programmes recommandés par ces
études.
Le présent texte fait état d’une expertise qui a été utilisée dans
deux provinces de l’Ouest, mais qui ne s’est pas appliquée vraiment
en Nouvelle-Écosse, ce qui peut expliquer le difficile progrès vers
l’expansion de la programmation française dans cette province.
Même le programme d’immersion française, qui existait au Manitoba
et en Alberta dès les années 1970, n’a été introduit à Halifax qu’en
1976. À défaut, entre autres, d’être au courant de l’expertise exis-
tante, les parents de la Nouvelle-Écosse craignaient l’enseignement
en français qui, pourtant, existait déjà en Ontario et au Nouveau-
Brunswick et qui avançait rapidement ailleurs au Canada.
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La diversité linguistique au
Canada et au Cameroun : deux
gestions opposées ?

Nathalie Courcy
Department of Modern Languages and Cultural Studies
University of Alberta

Pour comprendre la gestion actuelle de la diversité linguistique


au Canada, il est utile de se référer à la situation expérimentée par
d’autres nations multilingues. Pays de l’Afrique subsaharienne, le
Cameroun est aussi aux prises avec une problématique de bilin-
guisme officiel et de multilinguisme réel. La diversité linguistique
du Canada et du Cameroun prend d’ailleurs sa source dans une
histoire similaire : colonisation plurielle et rapports de force entre
les pays colonisateurs ont conduit ces espaces vers une politique
faisant de l’anglais et du français les langues de l’État. Les relations
entre communautés linguistiques minoritaires et majoritaires, la
reconnaissance des langues non officielles ainsi que l’inadéquation
entre la gestion gouvernementale et la réalité linguistique colorent
le paysage politique, économique et culturel camerounais comme
elles influencent ces secteurs de la vie canadienne.
Malgré ces similarités, le Canada et le Cameroun s’opposent
sur certains points à considérer dans la comparaison de leur gestion
des langues. Minoritaire au Canada et en Amérique du Nord, le
français officiel est majoritaire au Cameroun et en Afrique
sub­saharienne, région principalement colonisée par la France. Bien
qu’officiels, l’anglais et le français ne sont pas les langues mater-
318 Nathalie Courcy

nelles de la plupart des Camerounais. Ils sont plutôt appris à l’école


et ne sont donc pas parlés par l’ensemble de la population. Plus
de 200 langues non officielles servent de langues maternelles ou de
moyens de communication interethnique au Cameroun. Finalement,
la diversité linguistique pose assez peu de problèmes au Cameroun
alors qu’elle engendre des conflits récurrents entre les groupes
linguistiques du Canada. Mettre en parallèle l’histoire de chaque
pays nous fera mieux concevoir l’évolution de leurs politiques
linguistiques et l’état actuel du bilinguisme officiel et du multilin-
guisme effectif.

Histoire du Canada et du Cameroun : peuplement,


colonisation et indépendance

En effet, une meilleure connaissance des éléments historiques


qui ont mené le Canada et le Cameroun à élaborer des politiques
linguistiques particulières permet une comparaison pertinente des
deux territoires. Afin de tracer le portrait de chaque pays, nous
mettrons l’accent sur trois moments clefs de leur histoire : le peuple-
ment autochtone, la colonisation et l’indépendance. Les historiens
ont longtemps situé les débuts de l’histoire du Canada en 1534
(Cardin et Couture, 1996 : 355-364 ; Allaire, 1999 : 213-218), avec
la prise de possession du territoire par la Couronne française. Nous
savons maintenant que les peuples autochtones partis d’Asie sont
arrivés en Amérique du Nord il y a environ 40  000 ans (Dickinson
et Young, 1992 : 13-42). Dès le XVe siècle, les contacts entre
­Européens et Amérindiens étaient fondés sur la traite des fourrures
et la mission civilisatrice. Dans ce contexte, les 11 familles de
langues autochtones, amérindiennes et inuites (Loubier, s.d.), avaient
peu de chance de concurrencer les langues européennes.
L’invasion du continent par les Français s’est doublée de la
conquête britannique. Dès 1713, la France cédait la majeure partie
de l’Acadie à l’Angleterre par le Traité d’Utrecht. En dispersant « les
trois-quarts des 13 000 habitants de l’Acadie » (Allaire, 1999 : 46)
entre 1755 et 1763, le Grand Dérangement a constitué une sérieuse
menace pour le peuple fondateur de la francophonie nord-­américaine.
La Grande-Bretagne a étendu sa mainmise sur le continent en
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 319

prenant possession des territoires français lors de la Conquête de


1763. Le Traité de Paris faisait du territoire acquis la Province of
Quebec, mais ne mentionnait pas de restriction linguistique. De
même, l’Acte de Québec de 1774 et l’Acte constitutionnel du
Canada de 1791 ne comportaient aucune référence relative aux
langues. Ce n’est qu’en 1840, avec l’Acte d’Union, que cette ques-
tion est apparue dans les textes législatifs. Désormais, seuls les
documents rédigés en anglais avaient une valeur officielle au Parle-
ment. La rébellion des Patriotes, en 1837 et 1838, a concrétisé le
conflit entre les descendants français et anglais. L’article 41, qui
établissait l’anglais comme langue officielle du Parlement, a été
annulé dès 1848. La valeur quasi officielle du français était encore
reconnue malgré la préséance grandissante de l’anglais à l’assem-
blée (Saint-Jacques, 1976 : 6).
En 1867, l’entrée en vigueur de l’Acte de l’Amérique du Nord
britannique, ou Constitution canadienne, confirmait l’indépendance
du Canada par rapport à la Grande-Bretagne. L’AANB instituait
l’anglais et le français comme langues officielles dans les cours et
les parlements au Québec et au Canada, mais pas au Nouveau-
Brunswick, en Nouvelle-Écosse et en Ontario (Leclerc, 1986 :
269-270). De plus, la Confédération assurait à la minorité anglaise
la majorité décisionnelle au Parlement fédéral (Allaire, 1999 : 84).
Avec l’ajout de provinces et de territoires entre 1870 et 19991, et
malgré certaines dispositions visant la protection du français, la
population anglophone du Canada comptait de plus en plus sur sa
majorité démographique. Les francophones étaient isolés au Québec,
ancien bastion français, et dans quelques lieux où leur présence
était menacée. Quant aux populations inuites et amérindiennes, la
Constitution canadienne ne mentionnait aucun droit linguistique
(CVFA, 1964 : 141).
À l’instar du Québec qui a reconnu les droits linguistiques des
Inuits du Nouveau-Québec en 1952, le Yukon et le Nouveau-
Brunswick ont voté, en 1988 et en 1991, des lois reconnaissent la
nécessité d’offrir aux membres des communautés autochtones des
services dans leur langue maternelle (Drapeau, 1998 : 154-155). Les

1. http://www.cric.ca/fr_html/guide/confederation/confederation.html#dates. Consulté
le 19 octobre 2004.
320 Nathalie Courcy

Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut ont aussi légiféré pour


officialiser les langues autochtones (Churchill, 1998 : 101). En tant
que locuteurs des langues officielles fédérales, Amérindiens et Inuits
ont le droit d’être servis en français et en anglais dans les autres
provinces et au niveau fédéral, sans que les langues autochtones
bénéficient d’une reconnaissance due à leur ancienneté. Sur papier,
le français et l’anglais ont donc une place de choix dans ce pays
étendu d’un océan à l’autre, au détriment des langues autochtones
et sans tenir compte de l’espace grandissant occupé par les autres
langues non officielles apparues au pays grâce à l’immigration.
Toutefois, comme les faits historiques et linguistiques le démontrent,
les intentions pacifiques et la volonté de compromis souvent recon-
nues au Canada ont entamé l’unité du pays alors qu’elles tentaient
de la garantir.
Contrairement à la politique linguistique canadienne, fondée
sur les droits individuels, le bilinguisme officiel du Cameroun est
fondé sur les droits territoriaux2. L’unilinguisme local est reconnu
dans les différentes provinces en dépit du bilinguisme fédéral. La
politique linguistique du Cameroun est essentiellement tributaire des
conséquences de la Première Guerre mondiale. En effet, la France
et la Grande-Bretagne ont acquis l’autorité administrative sur ce
territoire en 1919 à la suite de l’exclusion de l’Allemagne des
nations civilisatrices par le Traité de Versailles. Le Cameroun était
déjà le carrefour de plusieurs cultures, dont des groupes soudaniens,
bantous, duala et peuls, qui assurent la diversité ethnique et linguis-
tique du territoire depuis la préhistoire. Contrairement au Canada
qui arbore surtout l’aspect d’un tout fragmenté entre deux groupes
fondateurs et où les populations autochtones se dissimulent dans
l’ensemble, le Cameroun ressemble plus à une vaste mosaïque où
quelque 180 ethnies se partagent plus de 200 langues africaines
appartenant à 24 groupes linguistiques principaux3.
L’arrivée des Occidentaux au Cameroun date de 1472, lorsque
le Portugais Fernando Poo a découvert l’embouchure de la rivière
Wouri. C’est au XIXe siècle que le territoire a commencé à intéresser
les Européens. D’importants mouvements migratoires ont entraîné

2. www.tflq.ulaval.ca/axl/monde/polbilinguisme.htm. Consulté le 10 décembre 2003.


3. http://www.tlfq.ulaval.ca/AXL/AFRIQUE/cameroun.htm. Consulté le 14 mai 2007.
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 321

le déplacement de populations menacées par la traite des esclaves


et les conflits dans les pays voisins vers le Cameroun. À partir de
1884, l’Allemagne a instauré un protectorat sur le territoire came-
rounais autorisé par la Conférence de Berlin et encouragé par
l’installation d’un comptoir commercial dès 1868, ce qui a eu
comme effet de fixer les ethnies dans des zones plus précises.
L’issue de la Grande Guerre a mis fin à la mainmise de
­l’Allemagne sur le Cameroun. Avec le démantèlement de l’empire
allemand, la Société des Nations a placé la plus grande partie de
la colonie sous mandat français, alors que la partie occidentale,
limitée par le Nigeria, a été placée sous administration anglaise
(Butake, 1989 : 103). La division du territoire entre deux pays
mandataires a accru l’homogénéisation linguistique de chaque
région, tout en les distinguant à partir des principes de colonisation
que prônaient la France et la Grande-Bretagne. Ainsi, « l’enseigne-
ment en langue française intervient dès 1923 […] et même les
entreprises “germanisées” et pour certaines “germanophiles” sont
petit à petit “francisées” » (Taguem Fah et al., 2001 : 47) tandis que
les Britanniques privilégient une éducation en anglais et en langues
africaines.
Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les mouvements
indépendantistes préparaient l’accession du Cameroun à l’indépen-
dance, obtenue le 1er janvier 1960 au Cameroun français.
Quant au Cameroun britannique, après un référendum, il se scinda en
deux parties : le Nord s’unit au Nigeria, le Sud à l’ex-Cameroun français
pour former, en 1961, la République fédérale du Cameroun. L’union des
deux États fédérés prit fin en 1972. On forma alors une république
centralisée et divisée en dix provinces administratives, huit de langue
française, deux de langue anglaise (Leclerc, 1986 : 259).
Ces provinces administratives sont situées au Sud-Ouest et au
Nord-Ouest du pays. Depuis 1990, le Cameroun affiche sa volonté
de démocratiser sa politique et de s’ouvrir à la modernité. Le multi-
partisme et la liberté d’expression sont garantis sur papier, mais le
président détient toujours un contrôle presque total sur l’économie,
la politique et la gestion culturelle.
Le parallèle entre l’histoire canadienne et l’histoire camerou-
naise révèle une différence fondamentale entre les situations
322 Nathalie Courcy

linguistiques des deux pays étudiés. Au Canada, une rupture


évidente existe entre les groupes linguistiques issus de la colonisa-
tion européenne. Au Cameroun, les communautés de langues
africaines sont omniprésentes depuis les débuts du peuplement. La
rupture entre les parties francophone et anglophones de la popula-
tion n’est pas attribuable à une domination historique de l’une sur
l’autre, mais plutôt à un déséquilibre démographique et spatial
engendré par la redéfinition du territoire.

Évolution des politiques linguistiques

Si la connaissance de l’histoire aide à comprendre la réalité


linguistique d’un pays, celle de l’évolution des politiques linguisti-
ques permet de voir se dessiner les rapports hiérarchiques entre les
langues. La place réservée aux langues non officielles ainsi que
l’officialisation du français et de l’anglais ont suivi des chemins
différents au Canada et au Cameroun, ce qui explique la différence
entre leur situation linguistique actuelle.
La menace qui pèse sur la francophonie canadienne s’est fait
sentir à travers les changements démographiques et dans les modi-
fications apportées aux politiques linguistiques de certaines
provinces. En 1890, le Manitoba cessait de considérer le français
comme langue officielle. En 1912, l’Ontario abolissait les écoles
bilingues (Allaire, 1999 : 86). D’abord institué comme « fédéralisme
bi-national (anglophones et francophones) » (Leclerc, 1986 : 266), le
Canada accordait de moins en moins de place au français et aux
francophones. Avec la conscription de 1917, les tensions entre les
provinces se sont accentuées (New, 1989 : 134). Légitime pour les
populations anglophones, le soutien militaire obligatoire à la
Grande-Bretagne était inacceptable pour les francophones.
« À la fin de la Première Guerre mondiale, le Dominion du
Canada s’était donné une première définition. Pays de l’empire
britannique, il acceptait – certains diraient “tolérait” – une province
de langue française, mais il entendait donner au reste du pays des
institutions britanniques » (Allaire, 1999 : 86). Les communautés
francophones du Canada ont répondu à la menace en créant des
associations de défense de la langue et de la culture françaises. Les
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 323

quelque 500 regroupements francophones hors Québec (CLF, 1994 :


36) s’efforcent de pallier les manques provoqués par la minorisation
des francophones au Canada.
Les tensions entre les groupes linguistiques du Canada se sont
exacerbées dans la deuxième moitié du XXe siècle. À partir de 1960,
la laïcisation du système scolaire plaçait les communautés de langue
française dans une situation d’isolement et de non-protection
(Allaire, 1999 : 14). À cela s’ajoutent la tendance centraliste du
gouvernement fédéral parrainée par Pierre Elliott Trudeau à partir
de 1968 et la montée du nationalisme québécois pendant la
décennie 1960. Le Canada était divisé entre deux tendances patrio-
tiques, l’une fédérale, l’autre québécoise. Dans la lancée des
événements déterminants pour l’avenir des langues française et
anglaise au Canada, le premier ministre Lester B. Pearson a mis en
place la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le bicul-
turalisme (Commission Laurendeau-Dunton) en 1963, dont le but
était de protéger les deux peuples fondateurs du Canada. Cette
commission s’intéressait à l’état du bilinguisme dans les services de
l’administration fédérale, au rôle des institutions dans l’établissement
de meilleures relations culturelles entre les groupes majoritaires du
pays et avec les autres cultures, ainsi qu’à l’enseignement de la
langue seconde dans les provinces. Ses recommandations concernant
l’égalité des langues française et anglaise dans les activités du gouver-
nement fédéral ont été mises en application par Trudeau, successeur
de Pearson. Sous son égide, le Parti libéral a tenté d’établir les ponts
entre les communautés linguistiques et de faire du Canada un pays
uni grâce au multiculturalisme (Palmer Seiler, 1998 : 55).
La loi de 1969 sur les langues officielles résulte de cette poli-
tique. Elle commandait le bilinguisme officiel dans les organismes
relevant du fédéral, assurant ainsi aux citoyens canadiens des
services dans les deux langues. Toutefois, selon certains observa-
teurs, son application a été incomplète et inefficace. En légiférant
à propos du bilinguisme institutionnel, le Canada garantissait,
jusqu’à un certain point, la protection des droits des minorités
linguistiques, sans favoriser le développement d’un bilinguisme réel
dans la population (Saint-Jacques, 1976 : 3). Comme le souligne le
Commissariat aux langues officielles, la « politique des langues
324 Nathalie Courcy

­ fficielles a grandi avec le Canada. Elle s’est moulée au paysage et


o
a marqué la société de son empreinte. Elle touche aujourd’hui trois
océans, donne droit de cité aux minorités linguistiques les plus
isolées et incite de plus en plus de Canadiennes et Canadiens à
devenir bilingues » (CLO, 2001 : 4). Cette première législation a donc
connu plusieurs modifications depuis sa création.
En 1982, la nouvelle Constitution canadienne (Loi sur le
Canada), augmentée de la Charte canadienne des droits et libertés,
a été adoptée sans l’accord du Québec (Cardin et Couture : 1996 :
373-382). Selon l’article 23, les citoyens canadiens dont la langue
maternelle ou la langue maternelle de leurs parents est celle de la
minorité officielle provinciale ont le droit de recevoir leur instruction
dans cette langue si la demande est suffisante. La Loi de 1982 sur
le Canada garantit également la promotion de l’égalité des langues
officielles ainsi que la cohabitation des langues officielles avec les
autres langues utilisées au Canada. Les langues autochtones étaient
donc protégées, sans que leur statut ancestral ne soit reconnu
(Drapeau, 1998 : 153). Malgré les fondements louables de la poli-
tique de bilinguisme, les critiques n’ont pas tardé à se faire entendre.
Jacques Leclerc affirme que
[s]i la politique linguistique du gouvernement canadien se voulait une
politique de bilinguisme et d’égalité from coast to coast, elle a remar-
quablement échoué même si des progrès indéniables ont été réalisés. La
Loi constitutionnelle de 1982 n’a pas été conçue pour secourir le français
au Canada, mais pour secourir l’anglais au Québec (Leclerc, 1986 :
272).
La loi de 1982 n’était, visiblement, pas appropriée à la situa-
tion canadienne.
En 1988, la Loi sur les langues officielles a été révisée. Les
articles 41 et 42 élargissent le rôle du secrétaire d’État (devenu le
ministre du Patrimoine canadien) dans la reconnaissance et le déve-
loppement du français et de l’anglais. Ils étendent le mandat du
Commissaire aux langues officielles, qui a le devoir
de prendre, dans le cadre de sa compétence, toutes les mesures voulues
pour la réalisation des trois grands objectifs de la Loi sur les langues
officielles, soit : l’égalité du français et de l’anglais au sein du Parlement,
du gouvernement du Canada, de l’administration fédérale et des institu-
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 325

tions assujetties à la Loi ; le maintien et l’épanouissement des collectivités


de langue officielle au Canada ; l’égalité du français et de l’anglais dans
la société canadienne4.
La loi de 1988 consolide donc les instruments de mise en
œuvre du bilinguisme institutionnel, grâce à la clarification des
droits individuels et des devoirs gouvernementaux.
Les lois de 1982 et de 1988, comme celle de 1969 et, dans
une moindre mesure, celle de 1867, ont toutes les mêmes objectifs :
promouvoir et assurer l’égalité des langues officielles dans les
services gouvernementaux canadiens et protéger les droits des mino-
rités linguistiques. Malgré les moyens consentis par l’État, les
résultats sont mitigés. Avec 76  % d’unilingues, la population cana-
dienne constitue « deux unilinguismes vivant côte à côte » (Juhel,
1982 : 16). Dans les faits, le gouvernement fédéral est officiellement
bilingue, mais les provinces sont autonomes relativement à la poli-
tique linguistique interne, à la condition qu’elles assurent des
services dans la langue de la minorité officielle là où la demande
le requiert5. Il ressort du survol des lois fédérales qu’après bien des
débats et des modifications législatives, le Canada se trouve
aujourd’hui divisé en deux groupes linguistiques distincts : le
Québec majoritairement français et les autres provinces, majoritai-
rement anglophones. Le multilinguisme officiel, reconnu dans deux
territoires, est surtout symbolique6.
Au Cameroun, la politique de bilinguisme officiel est née d’un
effort de diversification culturelle mené par Bernard Nsokika Fonlon.
« [A]rchitect of Cameroon’s policy of bilinguism and anglophone
Cameroon’s greatest man of letters », Fonlon était le pendant
camerounais du Canadien Pierre Elliott Trudeau (Arnold, 1989 :
106-107). Le bilinguisme instauré à la suite de ses interventions se
voulait égalitaire au niveau de l’État et de ses symboles. Toutefois,
le gouvernement n’a jamais prétendu faire du bilinguisme un
4. www.ocol.clo.gc.ca. Consulté le 19 octobre 2004.
5. La loi sur l’accès aux services gouvernementaux dans la langue de la minorité est
issue du Règlement sur les langues officielles de 1991 qui confirme le contenu de
la Charte canadienne des droits et libertés de 1982 en y ajoutant des spécifications
relatives aux services. Voir http://www.ocol-clo.gc.ca/. Consulté le 19 octobre
2004.
6. www.tflq.ulaval.ca/axl/langues/3cohabitation_etats_nonsouverains.html. Consulté le
10 décembre 2003.
326 Nathalie Courcy

objectif au niveau de la population. Si nous suivons la progression


des politiques linguistiques du Cameroun, nous constatons que
celles-ci ont été rendues officielles assez tard. S’agit-il du résultat
d’un « libéralisme linguistique » ou de « silences institutionnels »
(Tabi-Manga, 2000 : 174) ?
Au cours de la période allemande, les missionnaires respon-
sables de l’éducation ont réaménagé l’espace linguistique du
Cameroun. Deux tendances se dégageaient. Les missions catholi-
ques optaient pour un enseignement unilingue allemand. Les
missions protestantes, quant à elles, défendaient l’utilisation
conjointe de l’allemand et des langues locales (Tabi-Manga, 2000 :
27). Toutefois, en privilégiant une langue africaine, les missions ont
provoqué les premiers conflits linguistiques du Cameroun. Le choix
d’une langue à l’intérieur d’une mosaïque linguistique marginalisait
toutes les autres langues locales. En 1910, une première politique
nationale a restreint les droits des missionnaires en matière linguis-
tique. Un arrêté « stipulait que la langue allemande devait être
utilisée dans les écoles à l’exclusion de toute autre langue euro-
péenne et locale. Cette décision devait stopper définitivement
l’évolution de l’anglais sur la côte et contenir sérieusement l’expan-
sion de la langue duala » (Tabi-Manga, 2000 : 28). Quatre ans plus
tard, le gouverneur condamnait le pidgin-english et l’anglais, resser-
rant l’étau en faveur de la langue allemande. L’issue des conflits
mondiaux allait forcer le Cameroun à emprunter un nouveau tour-
nant linguistique.
La Première Guerre mondiale a modifié le paysage géo-­
linguistique du Cameroun. Au Nord-Ouest du Cameroun, désormais
rattaché au Nigeria, le libéralisme linguistique était protégé, du
moins en apparence. En effet, « le gouvernement colonial s’efforçait
de promouvoir deux langues locales : le duala et le bali. Seulement,
force est de constater que dans les institutions scolaires préparant
aux diplômes, seul l’anglais était employé comme langue d’instruc-
tion » (Tabi-Manga, 2000 : 63). La pratique française, qui avait cours
dans la majorité du territoire camerounais, se rapprochait de l’atti-
tude restrictive manifestée par l’Allemagne. L’enseignement devait
être dispensé en français afin de répandre la civilisation occidentale
(Tabi-Manga, 2000 : 42-43). L’arrêté de 1930 a mis fin à l’interdiction
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 327

d’enseigner dans des langues autres que le français, mais sans


réserver de fonctions concrètes aux langues camerounaises.
En 1961, la réunification des provinces anglophones et fran-
cophones a entraîné l’enchâssement de la politique linguistique dans
la Constitution. Le Cameroun devenait le premier pays africain à
adopter deux langues européennes au niveau gouvernemental. En
négligeant de légiférer à propos des langues africaines, l’État appli-
quait la même stratégie que l’Allemagne et la France : limiter les
tensions linguistiques afin de préserver l’unité nationale.
Les lois de 1996 et de 1998 ont corrigé ce silence législatif.
Le préambule de la Constitution de 1972, inchangé par la Loi 96-06,
stipule que
 le peuple camerounais, fier de sa diversité linguistique et culturelle,
élément de sa personnalité nationale qu’elle contribue à enrichir, mais
profondément conscient de la nécessité impérieuse de parfaire son unité,
proclame solennellement qu’il constitue une seule et même nation,
engagée dans le même destin et affirme sa volonté inébranlable de
construire la patrie camerounaise sur la base de l’idéal de fraternité, de
justice et de progrès ». La loi de 1996 ajoute que la « République du
Cameroun […] œuvre pour la protection et la promotion des langues
nationales.
La Loi 98-004 déclare d’ailleurs que l’« éducation a pour
objectif […] la promotion des langues nationales ». Cette législation
reconnaît le poids du multilinguisme du Cameroun dans l’histoire,
la culture, la société et l’éducation et met ainsi un terme à « l’ère
de la marginalisation et de la confidentialité des langues camerou-
naises » (Metangmo-Tatou, 2001 : 34) tout en reconnaissant la place
du français et de l’anglais. Les conséquences de cette nouvelle
politique sur la démographie linguistique seront perceptibles au fil
des prochaines années. Aujourd’hui, l’administration et les orga-
nismes du gouvernement sont entièrement bilingues. L’enseignement
primaire est unilingue malgré une volonté d’intégrer la deuxième
langue officielle dès les premières années d’instruction. L’enseigne-
ment supérieur et professionnel se donne dans les deux langues
officielles (Tabi-Manga, 2000 : 115-118).
Néanmoins, selon Le bilinguisme au Cameroun (Tchoungui,
1977), la politique linguistique du Cameroun est insatisfaisante, car
le bilinguisme officiel ne s’intègre pas dans le projet national
328 Nathalie Courcy

­ ’éducation et parce que « le bilinguisme officiel n’est pas pensé


d
dans une approche intégrée du multilinguisme camerounais » (Tabi-
Manga, 2000 : 121). Les quatre cinquièmes du pays sont des
provinces francophones et, fait important, Douala et Yaoundé, capi-
tales politiques et économiques du Cameroun, sont situées du côté
francophone. Le poids de chacune des langues est donc inégal
autant dans les institutions gouvernementales que dans la popula-
tion. Les différences entre les colonisations allemande, anglaise et
française ont encore des répercussions sur la mise en œuvre de la
politique linguistique au Cameroun (Ricard, s.d.) .
Pourtant, la présence anglophone au Cameroun est apparue,
dès la fondation de la nation, comme un fait essentiel. D’ailleurs,
comme le français, [la langue anglaise] fut d’abord vécue comme la
langue du colonisateur, à la fois constitutive de l’accès à la modernité
et comportant le risque d’aliénation. Mais, avec les années, l’image la
plus puissante est américaine : elle véhicule la culture dominante des
médias en même temps que des images, positives ou négatives, de la
communauté noire d’outre-Atlantique (Bardolph, 1995 : 726).
Les anglophones ont donc le privilège de la force identitaire
reliée à la minorité. Comme les francophones du Canada, ils luttent
pour la reconnaissance de leur spécificité culturelle et politique.
Toutefois, au moment où la francophonie camerounaise occupe de
plus en plus de place dans la Francophonie mondiale, la minorité
anglophone du Cameroun se fait de moins en moins entendre
(Arnold, 1989 : 105-106).
Une autre évaluation de la situation linguistique montre que,
malgré la supériorité numérique du français,
[l’] une des conséquences importantes de la politique de promotion du
bilinguisme officiel au Cameroun est la quasi-absence de conflits évidents
entre les langues officielles et les langues locales. Le français et l’anglais
ne s’opposent pas aux autres langues camerounaises dans le champ de
la communication sociale, bien que les langues nationales soient dépour-
vues de statut institutionnel (Tabi-Manga, 2000 : 190-191).
Le français et l’anglais appellent en même temps la fascination
et le rejet, parce qu’ils représentent pour plusieurs la modernité et
l’accès à l’universel, mais aussi la norme imposée par la colonisa-
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 329

tion7. En utilisant les langues officielles, les Camerounais ne se


contentent pas de pratiquer des langues étrangères. Ils s’approprient
le français et l’anglais, en modifient le style, y ajoutent des termes
et y intègrent une couleur particulière.
La métamorphose des langues française et anglaise est si
importante qu’elle a donné naissance à deux nouvelles langues8,
ou « langues cocktail » (Essono, 1989 : 70) : le pidgin-english et le
camfranglais. Le pidgin-english est surtout utilisé comme langue
véhiculaire dans les provinces anglophones, l’Ouest et le Littoral,
et serait en hausse constante au Cameroun. Toutefois, il constitue-
rait
un obstacle durable à la promotion du bilinguisme officiel. Car, dans
l’imaginaire des Camerounais francophones, l’anglais parlé par leurs
compatriotes anglophones, à quelques rares exceptions près, est du
pidgin. […] Ce jugement […] révèle un fait linguistique important. C’est
que la socio-linguistique du pidgin-english camerounais est intensément
dynamique (Tabi-Manga, 2000 : 127).
Dans l’analyse de l’évolution des politiques linguistiques, il ne
faut pas négliger la progression du pidgin et du camfranglais, ce
« parler argotique urbain et suburbain […] dont la texture gramma-
ticale et lexicale est extrêmement souple » (Tabi-Manga, 2000 :
133-134). « [L]angue des exclus, des marginaux » (Tabi-Manga,
2000 : 166-167), dialecte instable et hétérogène, le camfranglais
exprime le sens ludique dans les conversations quotidiennes, mais
aussi dans des productions artistiques. Les langues cocktail sont
donc vivantes, présentes et doivent être prises en considération
quand vient le temps de dépeindre le portrait linguistique du
­Cameroun.
En même temps, les langues locales, qui ne bénéficient pas
d’une reconnaissance officielle de la part du gouvernement, élargis-
sent le spectre de leur action. L’éwondo, le peul, le bassa, le duala,
etc., cohabitent depuis des siècles en terre africaine. D’un côté,
l’officialisation de langues européennes réduit le déséquilibre lié à
la présence de nombreuses langues locales. Néanmoins, « le bilin-

7. Tabi-Manga fait cette remarque à propos du français, mais elle s’applique aussi à
l’anglais (Tabi-Manga, 2000 : 133).
8. Le terme langue est utilisé au sens large, comme « système de communication »
(Larousse 2004).
330 Nathalie Courcy

guisme du Cameroun ne laisse aucune place aux langues nationales ;


la personne qui ne parle que sa langue maternelle est prisonnière
dans son propre pays. En dehors du village, point de salut ! Pour
savoir le français ou l’anglais, il faut aller à l’école ; or 51,5  % des
Camerounais étaient analphabètes en 1983 » (Leclerc, 1986 : 261).
Bien que les langues africaines commencent à occuper l’espace
culturel, l’anglais, et surtout le français, conservent une position
privilégiée.
Quant aux différentes évaluations de la politique linguistique,
le débat linguistique est tout à fait actuel. Des initiatives sont propo-
sées, comme le « trilinguisme extensif » et le « quadrilinguisme »
(Tabi-Manga, 2000 : 177, 184), qui intégreraient des langues natio-
nales parmi les langues officielles dans l’éducation. Ces démarches
sont utiles pour la population parce qu’elles poursuivent la réflexion
à propos de la préservation de la diversité et de l’unité et parce
qu’elles pourraient contribuer au « recul de la déculturation et de
l’insécurité linguistique » (Metangmo-Tatou, 2001 : 49). Toutefois, la
diversité du Cameroun est, encore aujourd’hui, « un couteau à
double tranchant car elle est à la fois une enviable richesse culturelle
et un redoutable handicap pour la construction de l’unité nationale »
(Dongmo, 1989 : 9).
Au Cameroun comme au Canada, les langues autochtones
jouissent d’une reconnaissance de plus en plus grande. Cependant,
cela arrive trop tard pour les langues amérindiennes et inuites, trop
longtemps négligées par le gouvernement canadien et peu utilisées
par la population. Si le bilinguisme officiel jumelé à la promotion
d’un certain multilinguisme contribue au maintien de l’unité natio-
nale au Cameroun, l’effet est plutôt inverse au Canada. Les politiques
linguistiques sont sources de conflits et de remise en question de
l’appartenance canadienne.

Politiques de bilinguisme et réalités linguistiques :


état actuel

Critiquées ou encensées, maintes fois remaniées, les politiques


linguistiques canadiennes et camerounaises tentent de participer à
la gestion des langues dans des territoires multilingues et de refléter
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 331

la situation réelle de la façon la plus respectueuse possible de la


diversité. Si nous nous fions aux données récentes disponibles, le
Canada et le Cameroun atteignent-ils ces objectifs ?
Au Canada, les droits linguistiques sont individuels, c’est-à-dire
que chaque personne peut être servie en français et en anglais dans
les institutions relevant du gouvernement fédéral. Chaque province
gère la politique linguistique provinciale à sa façon, tout en respec-
tant le bilinguisme fédéral (obligation de protéger les minorités
linguistiques officielles, de donner des services et de l’éducation
dans la langue minoritaire officielle lorsque la demande est suffi-
sante, etc.). Il y a évidemment des ratés, mais un effort général est
fait en ce sens depuis quelques décennies.
Selon le recensement de 20019, 57  % des 31 millions d’habi-
tants du Canada10 ont déclaré être de langue maternelle anglaise,
20 % ont déclaré le français comme langue maternelle et 20 % ont
affirmé avoir une langue maternelle non officielle. Le français est
en chute libre, sauf au Québec où l’indice de continuité linguistique
est supérieur à 1, ce qui démontre l’efficacité de l’entêtement poli-
tique de la province à défendre l’utilisation du français (Allaire,
1999 : 75)11. Les francophones sont aussi plus concernés par le
bilinguisme individuel. En effet, 42 % des francophones du Canada
se déclarent bilingues (français-anglais), contre 9 % chez les anglo-
phones. Le contexte national, continental et mondial favorise la
promotion et l’apprentissage de l’anglais au Canada. Le français y
est surtout protégé (lire : menacé) plutôt que promu pour sa valeur
intrinsèque.
Bien que minoritaire, le français bénéficie de son statut officiel,
ce qui n’est pas le cas pour les langues autochtones. Depuis
­quelques décennies, la loi reconnaît l’importance des langues
9. http://www12.statcan.ca/français/census06/release/Language.cfm. Consulté le
28 août 2008.
10. http://www12.statcan.ca/francais/census06/release/Language.cfm. Consulté le­
28 août 2008.
11. Selon les données de Statistique Canada, le nombre de Québécois de langue
maternelle française a augmenté depuis le recensement de 1996 (www.statcan.ca.
Consulté le 16 octobre 2004).
332 Nathalie Courcy

autochtones dans les territoires et au Nouveau-Québec, où l’instruc-


tion peut être donnée en langue inuite ou en langue amérindienne.
Néanmoins, cette reconnaissance n’est ni généralisée ni porteuse de
résultats concrets. Les autres langues non officielles, surtout liées au
phénomène migratoire, n’ont aucun statut reconnu par la loi malgré
le fait que la diversité culturelle soit encouragée et que les droits
linguistiques soient reconnus aux individus.
Le bilinguisme officiel du Cameroun est plutôt fondé sur des
droits territoriaux. Par conséquent, deux provinces sont unilingues
anglophones et huit provinces sont unilingues francophones,
provinces dans lesquelles se trouvent la capitale du pays et la
métropole économique et culturelle. La langue française domine
l’anglais dans la géographie, la démographie, la culture et l’éco-
nomie, laissant peu d’espace aux Camerounais anglophones. Le
parlement fédéral est une institution bilingue, tout comme le sont
les lois qui en sont issues. La langue maternelle des Camerounais
est, la plupart du temps, une des nombreuses langues non officielles
du pays. Toutefois, les statistiques diffusées montrent que plus des
trois quarts de la population camerounaise est de langue française.
Les facteurs démographiques (quatre fois plus de francophones que
d’anglophones), géographiques (un seul pays limitrophe au
­Cameroun est anglophone alors que tous les autres sont franco-
phones) et politiques (l’assimilationnisme français perdure malgré
l’indépendance, et les deux présidents que le Cameroun a connus
sont francophones) expliquent que la population mondiale considère
le Cameroun comme un pays francophone. De plus, la culture
anglaise est peu diffusée puisque les fonds attribués aux maisons
d’édition, aux productions théâtrales, etc., sont surtout réservés à la
culture majoritaire (Courcy, 2006 : 155). Par contre, l’anglais
progresse au Cameroun depuis quelques années. L’entrée du pays
dans le Commonwealth en 1995, la popularité de l’anglais comme
langue internationale et comme langue de la mondialisation laissant
miroiter des possibilités d’émigration, de profession ou d’études dans
d’autres pays, la popularité du pidgin-english et le développement
de certains organes de connaissances en anglais (l’Université de
Buea, la revue Abbia) annoncent des changements sociaux à moyen
terme.
La diversité linguistique au Canada et au Cameroun : deux gestions opposées ? 333

Lorsqu’il s’agit des statistiques concernant les langues au


Cameroun, la prudence s’impose. Les langues officielles demeurent
des langues secondes pour l’ensemble de la population et sont,
aujourd’hui, enseignées comme telles. Le français, mais aussi
­l’anglais, sont les langues du pouvoir politique et de l’élite sociale.
Depuis le vote des lois de 1996 et de 1998, les langues locales non
officielles sont protégées par des programmes (la National Associa-
tion of Cameroon Language Committees travaille pour le transfert
des langues africaines en langues écrites) et promues grâce à certains
projets. Cependant, certains auteurs contestent cette valorisation des
langues ancestrales qui pourrait constituer une « bombe linguistique
dans la Tour de Babel » camerounaise et anéantir l’unité nationale
(Ambe Mforteh, s.d.). Aussi remis en doute, les dialectes camerou-
nais créolisent les diverses langues en présence. Ils bénéficient d’une
reconnaissance accrue puisqu’ils permettent aux Camerounais qui
ne s’expriment pas dans la même langue de se comprendre. Ils
assurent, d’une certaine façon, la transition linguistique nécessaire
à la suite des nombreuses modifications constitutionnelles et sociales
qu’a vécues le pays depuis 1990.

* * *

Les langues qui s’installent au Canada au fil des déplacements


et des conquêtes tentent de remplacer les langues déjà présentes.
Ainsi, les langues autochtones ont été presque effacées par la colo-
nisation européenne et le français doit encore lutter pour garder une
place devant l’anglais dominant. Au Cameroun, les langues afri-
caines ont longtemps été négligées par la loi, mais leur forte
présence dans les foyers a vaincu la législation qui les laissait de
côté ainsi que la grande diversité linguistique du pays. Malgré le
déséquilibre démographique et géographique actuel au Cameroun,
le français et l’anglais ne sont pas en conflit. Les politiques linguis-
tiques, parfois faites de volonté d’assimilation, parfois construites à
partir d’une réelle volonté de gérer les langues officielles de façon
équilibrée, sont contestables et contestées dans les deux pays. Les
politiques linguistiques des dernières années ont créé un espace
spécifique, quoique non officiel, pour les langues autres que le
334 Nathalie Courcy

français et l’anglais. En cela, la gestion de la diversité linguistique


porte bien son nom, puisqu’elle cherche une façon adéquate de
promouvoir la reconnaissance de l’autre, qui est aussi une partie de
nous. Surtout, les politiques linguistiques sont constamment remises
en question. Elles changent et suscitent, encore et toujours, des
débats. S’il est vrai que la gestion canadienne et la gestion came-
rounaise de la diversité linguistique ne sont ni parfaitement réalistes
ni tout à fait en accord avec la réalité linguistique, elles se veulent,
à tout le moins, démocratiques et optimistes.
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troisième partie

Énoncer
le droit
Page laissée blanche intentionnellement
La place des droits linguistiques
dans l’ordre juridique
au Canada

Michel Bastarache
Ancien juge à la Cour suprême du Canada*

Les malentendus qui résultent des relations linguistiques sont


souvent associés à d’autres phénomènes qui vont caractériser les
rapports sociaux dans la société ; il ne faut pas les ignorer. Très
souvent, par exemple, les sociétés plurilinguistiques sont aussi divi-
sées en fonction de la religion, de la classe sociale, des régions
géographiques. Par conséquent, tout projet visant l’adoption d’un
régime linguistique a un but multidimensionnel. Il vise à réglementer
les rapports sociaux au sein d’une société complexe où l’histoire a
souvent façonné les attitudes des différents groupes linguistiques, où
les phénomènes sociaux et économiques sont souvent reliés à l’ap-
partenance linguistique, et où le pouvoir politique est quelques fois
lui-même caractérisé par un rapport de force entre des groupes
linguistiques.
Il va sans dire que les rapports entre les groupes linguistiques
et les attitudes qui caractérisent ceux-ci doivent être au centre des
préoccupations de ceux qui seront responsables de la législation.

* C’est avec regret que nous avons appris que le juge Michel Bastarache quittait son
poste à la Cour suprême du Canada le 30 juin 2008. C’est une lourde perte pour
tous les Canadiens qui ont à cœur l’épanouissement des deux langues officielles
du pays. (NDLR.)
340 Michel Bastarache

La loi linguistique n’est pas une camisole de force qui a pour objet
de restreindre les populations qui vivent des tensions sociales impor-
tantes. Elle a nécessairement pour but de diminuer les tensions
sociales en minimisant les occasions de discorde, mais elle visera
le plus souvent un objectif plus grand, soit la création de conditions
propices au développement harmonieux des différents groupes
linguistiques et l’encouragement de ceux-ci à contribuer pleinement
au développement économique, social et culturel de l’ensemble de
la population. Les études qui ont été réalisées au Canada dans les
années 1980 et 1990 n’ont pas toujours abouti, mais elles ont
probablement contribué à la sensibilisation de la population à l’im-
portance de la diversité linguistique et à la difficulté de trouver des
mécanismes favorisant non seulement la paix sociale et la tolérance,
mais aussi l’égalité et l’inclusion.
Il est certain que bon nombre de gens ont compris que l’amé-
nagement linguistique a un côté pratique aussi bien qu’un côté
théorique ou symbolique. Dans tous les cas, la diversité linguistique
varie selon les phénomènes sociaux et économiques et s’accom-
mode d’un certain nombre de phénomènes historiques. Mais, dans
une démocratie moderne, le régime linguistique n’est pas tributaire
de la loi du plus fort ou du plus grand nombre ; il reflète plutôt
l’idée que l’on se fait des valeurs fondamentales et des exigences
d’une société hétérogène. Il est parfois difficile d’accepter que les
divisions linguistiques ne doivent pas être considérées simplement
comme des problèmes d’instabilité politique. Pourtant, c’est quand
on identifie les différences linguistiques comme des manifestations
importantes des divergences culturelles légitimes qu’il est possible
d’examiner la législation linguistique sous l’angle de la liberté d’ex-
pression et du besoin d’assurer une pleine participation de tous les
citoyens aux affaires publiques. Vu sous l’empire des divisions
fondamentales entre groupes linguistiques, le phénomène social se
transformera rapidement en clivages politiques qui trouveront une
résonance dans toutes les institutions publiques. En toute logique,
ceci mènera rapidement à des divisions politiques et aux différentes
conditions de partage du pouvoir. En un sens, on a la possibilité,
dans une société complexe, de reconnaître un certain nombre de
clivages et de les institutionnaliser. Mais ce n’est pas le seul choix
La place des droits linguistiques dans l’ordre juridique au Canada 341

possible ; il n’est pas nécessaire d’établir une corrélation entre l’ins-


titutionnalisation des divisions sociales et linguistiques et l’ordre
politique. Au Nouveau-Brunswick par exemple, les gouvernements
successifs ont cherché depuis le début des années 1980 non seule-
ment des méthodes pratiques pour faire la paix entre les groupes
linguistiques, mais aussi des moyens pour dépolitiser les rapports
linguistiques et s’assurer que les langues officielles ne deviennent
pas des obstacles à la communication et à la solidarité. De
nombreux exemples de situations conflictuelles sont décrites dans
le rapport de la Direction des langues officielles du gouvernement
du Nouveau-Brunswick intitulé “Vers l’égalité des langues officielles
au Nouveau-Brunswick” et déposé en mars 1982. On y mentionne
en particulier le fait qu’en 1982 le juge d’instance avait une large
discrétion pour déterminer la langue des procédures. Non seulement
n’y avait-il aucun droit à l’égalité dans l’emploi des langues, aucun
critère n’était établi pour guider le juge. De là les conflits perma-
nents concernant le droit de recourir au français et le droit à un
service de même qualité quand la simple traduction était offerte aux
justiciables et aux avocats francophones, vu la faible représentation
des francophones dans l’appareil judiciaire. La solution était évidem-
ment d’assurer le droit à chacun de plaider et de témoigner dans
sa propre langue et d’être compris sans l’intermédiaire d’un traduc-
teur ou d’un interprète. Pour cela, il fallait aussi mettre en place un
service bilingue dans les tribunaux. Dans notre société, tout le
monde reconnaît que la langue est à la fois instrument de commu-
nication et un aspect primordial de l’identité du groupe culturel.
Aussi est-il à peu près impossible d’établir une politique linguistique
qui fasse abstraction des attentes des communautés linguistiques
elles-mêmes.
En établissant les objectifs d’une loi linguistique, il est peut-être
bon de se demander quels sont les facteurs que l’on utilisera pour
en mesurer le succès. Est-ce que ce sera l’absence de conflits
sociaux, l’absence de discrimination, ou une égalité réelle entre
personnes appartenant à des communautés linguistiques distinctes,
dont le statut et la valeur seront reconnus par tous ? En somme, il
faut voir s’il y a un sentiment d’infériorité ou d’insécurité latent qui
continue de résulter des rapports linguistiques et si la législation
342 Michel Bastarache

linguistique contribuera à les éliminer ou si elle n’aura pour effet


que de figer chacun des groupes linguistiques dans leurs attitudes
présentes concernant les exigences d’une société pluraliste. Comme
le rappelle Aristote, la communauté politique en est une qui se
développe en vue de produire de bonnes conditions de vie. Il s’agit
de décider au plan normatif quelles sont les conditions qui rendront
la vie de la communauté politique bonne. Il y a plusieurs modèles
possibles sur ce plan, la notion de territorialité étant le plus souvent
au cœur des distinctions. La bonne société se développe et s’enri-
chit, il est certain, mais elle partage aussi des objectifs et des valeurs
au centre desquels se trouvent l’égalité et le respect. Ce sont là des
conditions essentielles au respect de soi et à la sécurité culturelle
qui doivent caractériser la vie des groupes minoritaires. Dans le
Renvoi relatif à la sécession du Québec1, la Cour suprême du
Canada a clairement établi que le respect des minorités constitue
une des valeurs fondamentales de la fédération canadienne. Le
respect de la diversité linguistique et culturelle est donc au centre
de nos préoccupations comme nation. La Cour a fait valoir que ceci
correspond à une réalité historique et à une réalité démo-­linguistique
fondamentale.
Il faut donc s’attarder au développement historique des rapports
linguistiques au Canada, à la structure sociale qui caractérise les
relations entre les communautés linguistiques, aux divisions sociales
qui caractérisent la population et aux attitudes et attentes de la
population relativement à la vie politique. C’est tout cela qu’il faut
prendre en compte au moment de consacrer des garanties linguis-
tiques et de prévoir des arrangements institutionnels pour régir les
rapports entre le gouvernement et ses citoyens. Les communautés
linguistiques réalisent que c’est dans l’histoire commune et dans
l’établissement des frontières culturelles que se sont développés les
rapports entre les communautés linguistiques et la conscience de
chacune d’elles de son identité propre. Pour changer les rapports
historiques, les attitudes et la perception de soi de différents groupes,
il faut un certain sens de l’histoire et de la continuité. Il faut des
objectifs à long terme. Il faut savoir où la population se situe rela-
tivement aux clivages idéologiques qui perdurent. Il faut en quelque

1. [1998] 2 R.C.S. 217.


La place des droits linguistiques dans l’ordre juridique au Canada 343

sorte connaître beaucoup plus que l’importance numérique des


communautés linguistiques et leur concentration géographique. Il
faut connaître leurs habitudes et comportements visant la commu-
nication et leur propre perception de leur fragilité.
Il est bien certain que les clivages linguistiques et culturels
n’expliquent pas toutes les différences entre les groupes linguisti-
ques. Au Nouveau-Brunswick, on a souvent parlé de la pauvreté
relative des régions francophones, du fait qu’il s’agit d’une popula-
tion plus rurale, d’une population plus isolée de l’administration
centrale. Mais de nombreuses études ont aussi montré que les
minorités se considèrent souvent différentes du point de vue de la
psychologie sociale. Elles sont conscientes de constituer des groupes
culturels qui ont probablement des vues différentes sur la politique
ou la morale, le rôle du gouvernement, la diversité culturelle, la
tolérance interlinguistique et même la politique. Le mécontentement
social ne constitue pas une base adéquate pour développer une
politique à long terme en matière linguistique. Selon le gouverne-
ment de l’époque lui-même, la décision du Nouveau-Brunswick
d’adopter la Loi sur l’égalité des communautés linguistiques était une
reconnaissance du fait que l’insatisfaction vis-à-vis des services
publics n’était pas en soi une raison suffisante pour modifier la loi
linguistique. Le besoin de modifier l’ordre législatif, puis constitu-
tionnel, résultait plutôt de la nécessité de reconnaître d’un point de
vue juridique un certain nombre de conventions que l’on en était
venu à accepter de part et d’autre au Nouveau-Brunswick. On
reconnaissait qu’il fallait cesser de traiter un groupe linguistique
comme une minorité bénéficiant de certains privilèges et qu’il fallait,
une fois pour toutes, considérer que dans la province il y avait deux
partenaires égaux qui voulaient construire un nouvel ordre social.
La modification constitutionnelle qui a suivi et qui était initiée par
un autre gouvernement devait avoir pour effet d’éduquer la popu-
lation en vue de changer encore les attitudes sociales et de permettre
une socialisation qui aurait pour objet une différente culture poli-
tique pour l’avenir.
Je crois qu’il est important de rappeler d’abord que nous
sommes individuellement et collectivement les produits de l’histoire.
Depuis la conquête britannique de l’Acadie en 1710, notre pays
344 Michel Bastarache

n’a jamais été unilingue. En pratique, les communications se sont


faites dans la langue de la partie intéressée, même si ce n’est que
par l’Acte de Québec de 1774 que, implicitement, certaines garan-
ties formelles relatives à l’utilisation des langues ont été données.
L’idée de Lord Durham dans son rapport consécutif aux rébellions
de 1837-1838 de créer un État résolument unilingue n’a jamais eu
de suite. Dès l’Acte d’union de 1841, l’unilinguisme anglais a été
contesté et impossible à mettre en pratique. Le bilinguisme a été
consacré dans l’article 133 de la Loi sur le Canada de 1867. L’in-
tention évidente de garantir l’utilisation du français dans le domaine
scolaire, dans l’article 93 de la même loi, s’est avérée un échec
important. Le Traité de Paris de 1763 avait en effet garanti aux
francophones l’exercice de leur religion et les avait autorisés à
éduquer leurs enfants en français suivant les enseignements de
l’Église catholique. Lorsqu’intervient la Confédération, en 1867, le
compromis historique qui est inscrit dans l’article 93 de la loi
constitutionnelle reflète cette réalité. L’article 93 donne à la minorité
provinciale catholique (protestante au Québec) la gestion et le
contrôle de ses institutions scolaires. Le Conseil privé fera fi du
contexte historique2 et déclarera que le droit à « la gestion du
programme scolaire » ne s’applique qu’à l’aspect religieux de
celui-ci3. Cet échec a donné lieu à des conflits sociaux et politiques
qui ont marqué profondément l’histoire du Canada. La législation
linguistique provinciale est un phénomène assez récent, mais là
encore, c’en est un qui a marqué profondément l’histoire politique.
Qui s’agisse de la loi 63 adoptée par le premier ministre Bertrand
ou la loi 22 adoptée par le premier ministre Bourassa en 1974, ou
encore la loi 101 adoptée quelques années plus tard, ou la Loi sur
les langues officielles du Nouveau-Brunswick de 1969, nous pouvons
voir tout de suite que les régimes linguistiques ne visent pas essen-
tiellement les services directs aux individus, mais la reconnaissance
de communautés linguistiques et l’aménagement de régimes leur
permettant de se développer en harmonie avec la majorité.

2. Voir Kennedy, 1932 ; Foster, Malherbe et Smith, 1999.


3. Voir Ottawa Roman Catholic Separate School Board v. Mackell [1917] AC 62 à la
page 74, et Ex Parte Renaud et al. (1872) 14 NBR 273 à la page 294, confirmé
dans Maher v. Town of Portland 1874 Wheeler 896.
La place des droits linguistiques dans l’ordre juridique au Canada 345

La teneur des discussions entourant l’adoption des dispositions


linguistiques de la Charte canadienne des droits et libertés en 1981
reflète cette réalité. C’est ce qu’a reconnu de toute manière la Cour
suprême du Canada dans sa décision sur les droits linguistiques au
Manitoba4 et plus récemment dans la cause R. c. Beaulac5, où une
définition atténuée du concept d’égalité linguistique a été renversée.
Plus fondamentale encore est l’affirmation dans l’arrêt Mahé c.
Alberta6 que toute garantie linguistique est indissociable de la
culture véhiculée par une langue. La langue fait partie de l’identité
de la communauté et l’objet de l’article 23 de la Charte canadienne
en matière scolaire est non seulement de garantir des services péda-
gogiques, mais de renforcer la communauté minoritaire de langue
officielle elle-même. Ceci a été réaffirmé avec force dans la cause
Arsenault-Cameron c. Île-du-Prince-Édouard 7. Il est certain qu’il y a
encore des manifestations d’une réticence politique à reconnaître
clairement la dimension collective des droits linguistiques et à
octroyer des droits linguistiques collectifs. Néanmoins, il est claire-
ment reconnu dans notre droit aujourd’hui, comme le dit la Cour
suprême dans l’affaire Irwin Toy8, que la langue est si intimement
reliée à la forme et au contenu de l’expression qu’il ne peut y avoir
de véritable liberté d’expression linguistique s’il est interdit de se
servir de la langue de son choix pour communiquer. C’est dire
justement que les garanties linguistiques s’appuient non seulement
sur le compromis politique, mais sur des notions beaucoup plus
fondamentales, telle la liberté d’expression.
Ce que vise le régime linguistique fédéral semble donc être la
sécurité linguistique. Je crois que cela se dégage des décisions de
la Cour suprême en matière scolaire, où la socialisation des enfants
est associée au développement de leur langue, et aux décisions de
la Cour suprême en matière de langue d’affichage, où la Cour traite
plus généralement de la capacité de faire usage de sa langue sans
interférence de l’État. Sans doute, avons-nous un penchant pour
l’individualisme aujourd’hui et plusieurs s’inquiètent des consé-

4. Renvoi relatif aux droits linguistiques au Manitoba, [1992] 1 R.C.S. 212.


5. [1999] 1 R.C.S. 768.
6. [1990] 1 R.C.S. 342.
7. [2000] 1 R.C.S. 3.
8. Irwin Toy Ltd. c. Québec (Procureur général), [1989] 1 R.C.S. 927.
346 Michel Bastarache

quences de la reconnaissance de droits collectifs. Il est pourtant


bien certain que le droit à l’éducation dans sa langue maternelle
ne peut pas être considéré exclusivement comme un droit individuel
puisqu’il n’existerait pas sans la possibilité de l’exercer en commun
avec d’autres. Ceci est même vrai des services publics, puisqu’il est
inconcevable qu’un individu isolé parlant une langue di