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L’esprit sociologique

DU MÊME AUTEUR

Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec scolaire » à


l’école primaire, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1993
(2e édition, 2000).
La Raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques et
lectures en milieux populaires, Presses universitaires de Lille, Lille,
1993.
Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires,
Gallimard/Seuil, « Hautes Études », Paris, 1995 (Seuil, « Points Essais »,
2012).
Les Manières d’étudier, La Documentation française, Paris, 1997.
L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Nathan, Paris, 1998.
Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques
(dir.), La Découverte, Paris, 1999, 2001.
L’Invention de l’« illettrisme ». Rhétorique publique, éthique et
stigmates, La Découverte, Paris, 1999, 2005.
Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Nathan,
Paris, 2002.
À quoi sert la sociologie ? (dir.), La Découverte, Paris, 2002 , 2004.
La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La
Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », Paris, 2004 , 2006.
La Condition littéraire. La double vie des écrivains, La Découverte,
« Laboratoire des sciences sociales », Paris, 2006.
La Raison sociale. Ecole et pratiques d’écriture, entre savoir et pouvoir,
Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2008.
La Cognition au prisme des sciences sociales (dir. et avec Claude
Rosental), Éditions des archives contemporaines/Éditions scientifiques,
Paris, 2008.
Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire, La
Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », Paris, 2010.
Ce qu’ils vivent, ce qu’ils écrivent. Mises en scène littéraires du social et
expériences socialisatrices des écrivains (dir.), Éditions des archives
contemporaines/Éditions scientifiques, Paris, 2011.
Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, Seuil, «Couleur des
idées », Paris, 2012.
Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations, La
Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », Paris, 2013.
Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie, le
sacré, La Découverte, Paris, 2015.
Bernard Lahire
L’esprit sociologique
Cet ouvrage a été précédemment publié en 2005 aux Éditions La
Découverte dans la collection « Textes à l’appui / Laboratoire des
sciences sociales ».

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ISBN 978-2-7071-5235-0

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intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégrale-
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partielle, est également interdite sans autorisation de l’éditeur.

© Éditions La Découverte, Paris, 2005, 2007.


À Nathan, bonheur hors champ

« La question qui se pose donc, pour ceux qui veulent


promouvoir la science de l’humanité, n’est pas :
“Devons-nous cultiver ou non la sociologie ?” puisqu’il est
dès à présent démontré que nous ne pouvons nous en
abstenir. Mais “devons-nous le faire au hasard, incons-
ciemment – ou consciemment, méthodiquement, rationnel-
lement ?” Poser ainsi la question, c’est la résoudre. Il est
trop clair qu’il faut enfin avoir le courage de ses généra-
lisations, afin de se forcer à ne les constituer qu’avec pru-
dence. Il est trop clair qu’il faut enfin peser, au trébuchet
de la critique, la monnaie courante de l’expérience, afin de
discerner les vraies et les fausses pièces. Pour les notions
sociologiques communes, aussi bien que pour les notions
géologiques ou météorologiques, l’heure du jugement doit
sonner enfin, par lequel la connaissance scientifique fera
son choix, donnera place aux unes dans son royaume, et
en chassera les autres. Cette sociologie populaire, dont les
récits des historiens, aussi bien que les tableaux des litté-
rateurs ou les adages du sens commun, nous ont révélé
l’existence, appelle à la vie, afin de pouvoir mourir de sa
belle mort, une sociologie scientifique. »
C. BOUGLÉ, Qu’est-ce que la sociologie ?, 1925.
Avertissement

Plusieurs chapitres de ce livre sont des versions révisées, aug-


mentées ou réactualisées d’articles de revues ou de contributions à
des ouvrages collectifs. C’est le cas du chapitre 1, publié initia-
lement sous le titre « Décrire la réalité sociale ? Place et nature
de la description en sociologie » (in Y. REUTER [sous la dir.], La
Description, Presses Universitaires du Septentrion, Lille, 1998,
p. 171-179) ; du chapitre 2, dont la première version était intitulée
« Risquer l’interprétation. Pertinences interprétatives et surinter-
prétations en sciences sociales » (Enquête. Anthropologie, His-
toire, Sociologie, nº 3, 1996, p. 61-87) ; du chapitre 3, paru sous le
titre « Sociologie et analogie : Jean-Claude Passeron, la méta-
phore et le disjoncteur » (in J.-L. FABIANI [sous la dir.], Le Goût
de l’enquête. Pour Jean-Claude Passeron, L’Harmattan, Logiques
sociales, Paris, 2001, p. 37-70) ; du chapitre 4, composé à partir de
deux précédentes contributions : « Splendeur et misère d’une méta-
phore : la construction sociale de la réalité » (Actes du Colloque
« Constructivismes : usages et perspectives en éducation », SRED,
Genève, 2001, p. 217-228) et « Les limbes du constructivisme »
(Contretemps, Le retour de la critique sociale. Marx et les nou-
velles sociologies, Éditions Textuel, nº 1, avril 2001, p. 101-112) ;
du chapitre 6, publié sous le même titre dans la revue Mouvements,
nº 24, novembre-décembre 2002, p. 46-52 ; du chapitre 7, élaboré
à partir de deux publications antérieures : « Logiques pratiques : le
“faire” et le “dire sur le faire” » (Recherche et Formation, nº 27,
« Les savoirs de la pratique », INRP, 1998, p. 15-28) et « Récits
oraux d’enfants de milieux populaires. Questions sociologiques et
écriture littéraire » (in J. BRES [sous la dir.], Le Récit oral suivi
de Questions de narrativité, Université Paul Valéry, Collection
Langue et praxis, Montpellier, 1994, p. 155-165) ; du chapitre 8,
qui est le produit de la fusion et de la réécriture de deux articles

7
l’esprit sociologique

(« Quand la sociologie “sollicite” l’autobiographie », La Faute à


Rousseau, Revue de l’Association pour l’autobiographie et le patri-
moine autobiographique, nº 31, octobre 2002, p. 38-39 et « Socio-
logía y autobiografia », Revista de Antropología Social, Facultad
de Ciencias Políticas y Sociología, Universidad Complutense,
2004), et d’un compte rendu d’ouvrages (« Analyse de soi et cou-
sinages intellectuels », Mouvements, nº 35, septembre-octobre
2004, p. 158-162) ; de la partie du chapitre 9 consacrée à Georges
Simenon, qui a été publiée sous le titre « La sociologie implicite de
Georges Simenon » (Traces, Université de Liège, Centre d’Études
Georges Simenon, nº 14, 2003, p. 131-157) ; du chapitre 12, qui
est une version substantiellement augmentée de l’article « La
construction de l’“autonomie” à l’école primaire : entre savoirs
et pouvoirs » (Revue française de pédagogie, nº 134, 1er trimestre
2001, p. 151-161) ; du chapitre 13, publié initialement sous le titre
« Comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier
de sociologue ? » (Revue européenne des sciences sociales,
tome XXXIX, 2001, nº 122, p. 5-29), puis dans une version
abrégée sous le titre « “Astrologie” in Sociologie : la grossière
imposture d’Elizabeth Teissier » (in J. DUBESSY, G. LECOINTRE et
M. SILBERSTEIN [sous la dir.], Les Matérialismes (et leurs détrac-
teurs), Éditions Syllepse, Paris, 2004) ; et du chapitre 14, révisé et
actualisé, qui a été publié sous le même titre dans H. ROMIAN (sous
la dir.), Pour une culture commune de la maternelle à l’université,
Institut FSU/Hachette-Éducation, Paris, 2000, p. 418-432.
D’autres chapitres ont pour origine les textes de conférences.
C’est le cas du chapitre 5, qui est une réécriture et une amplifi-
cation du texte de la conférence intitulée « Michel Foucault et les
plis subjectifs du social » que j’ai donnée le 15 juin 2004 lors du
colloque international « Remember Foucault » organisé par la DBS
School of Arts de Dublin et l’Ambassade de France en Irlande ; du
chapitre 10, qui a été écrit à partir des arguments développés lors
de deux conférences : « La sociologie : une science cognitive pas
comme les autres » (Conférence au colloque « Normes sociales et
processus cognitifs », organisé par l’équipe de recherche « Savoirs,
Cognition et Pratiques sociales », Université de Poitiers, 18-20 juin
2003) et « La nature du cognitif : quels objets pour des sciences
sociales de la cognition ? » (Conférence à la journée Enquête
« Sciences sociales et cognition », co-organisée par B. Lahire et
C. Rosental, EHESS, Marseille, le 25 mai 2004) ; et, enfin, du
chapitre 11, qui est une réécriture de la conférence plénière (« Dis-
positionnalisme et sport ») donnée lors du Premier congrès de la
Société de sociologie du sport de langue française « Sports et vie
sociale : transformations, ruptures et permanences », UFR Staps-
Université Paul Sabatier, Toulouse 3, 28, 29, et 30 octobre 2002.
Remerciements

Je remercie celles et ceux qui m’ont donné l’occasion d’écrire


ou de présenter oralement des parties de cet ouvrage, qui en ont
corrigé une partie ou qui ont été des interlocuteurs privilégiés sur
l’une ou l’autre des questions qui y sont traitées : Danielle
Bajomée (Université de Liège), Christian Baudelot (ENS Paris),
Stéphane Beaud (Université de Nantes), Thomas Bénatouïl (Uni-
versité Nancy 2), Marc Bessin (CEMS, CNRS), Giovanni Busino
(Université de Lausanne), Anne-Marie Chartier (INRP), Philippe
Cibois (Université de Versailles-Saint-Quentin), Élisabeth Cla-
verie (CNRS), Jean-Paul Clément (Université Toulouse 3), Cathe-
rine Colliot-Thélène (Centre Marc Bloch, Berlin), Dominique
Desjeux (Université Paris V), Marie José Devillard (Université
Complutense), Éric Darras (IEP de Toulouse), Christine Détrez
(ENS-LSH), Jacques Dubois (Université de Liège), Jean-Louis
Dumortier (Université de Liège), Jean-Louis Fabiani (EHESS),
Jean-Michel Faure (Université de Nantes), Laure Flandrin (ENS-
LSH), Bertrand Geay (Université de Poitiers), Maria da Graça
Jacintho Setton (Université de São Paulo), Samuel Johsua (Uni-
versité Aix-Marseille II), Philippe Lejeune (Université de Paris-
Nord), Cyril Lemieux (EHESS), Carlos Benedito Martins
(Université Fédérale de Brasília), Laurent Mucchielli (CESDIP,
CNRS), Jérôme Martin (DBS School of Arts, Dublin), Pierre
Mercklé (ENS-LSH), Aldaberto Moreira Cardoso (IUPERJ-Uni-
versité Candido Mendes, Rio de Janeiro), Maria Alice Nogueira,
(Université Fédérale de Minas Gerais, Belo Horizonte), Jean-
Claude Passeron (EHESS), Ivany Pino (Université de Campinas),
Yves Reuter (Université Lille 3), André Robert (INRP), Hélène
Romian (Institut FSU, INRP), Claude Rosental (SHADYC,

9
l’esprit sociologique

CNRS), Michel Senellart (ENS-LSH), Charles Soulié (Université


de Rouen) et Fabrice Thumerel (Université Lille 3).
J’adresse un remerciement spécial à Muriel Darmon (GRS,
CNRS), Yane Golay (GRS, CNRS), Hugues Jallon (La Décou-
verte) et Denise Morin (Université de Genève), pour avoir relu et
corrigé l’ensemble du manuscrit.
Introduction

Esprit sociologique, esprit critique

« Qu’est-ce que la sociologie ? C’est par l’action qu’il


faudrait répondre. Entendons : par des productions socio-
logiques. Le moindre grain d’induction positive ferait
mieux notre affaire, dira-t-on, que cent boisseaux de dis-
sertations abstraites. Nous ne l’ignorons pas. »
C. BOUGLÉ, Qu’est-ce que la sociologie ?, 1925.
« Le savant a le devoir de développer son esprit critique,
de ne soumettre son entendement à aucune autre autorité
que celle de la raison. »
É. DURKHEIM, Leçons de sociologie.
Physique des mœurs et du droit, 1890-1900.

Que signifie penser et connaître en sociologue ? Qu’impose


la tournure d’esprit sociologique en termes de contraintes théo-
riques, méthodologiques et empiriques ? Pourquoi un tel regard
scientifique porté sur le monde social est-il particulièrement
précieux ? Parenthèse épistémologique et théorique (parfois
méthodologique) entre deux ouvrages d’enquêtes, ce livre a été
conçu dans le but d’expliciter et de transmettre une série d’habi-
tudes ou d’attitudes intellectuelles propres au métier de socio-
logue. Il s’adresse ainsi à tous les lecteurs de sciences sociales,
occasionnels ou réguliers, profanes ou experts : étudiants ou
collègues (chercheurs et enseignants du supérieur comme du
secondaire), mais aussi à tous ceux qui, hors de l’univers des
sciences sociales (travailleurs sociaux, éducateurs, profes-
sionnels de la culture, journalistes, militants associatifs, syndi-
calistes ou politiques), cherchent à comprendre comment
« marche » le monde social et lisent parfois les sociologues
avec curiosité, intérêt et même passion.

11
l’esprit sociologique

Excepté quelques chapitres qui insistent plus particulièrement


sur une manière (à la fois dispositionnaliste et contextualiste) de
faire de la sociologie 1, ce livre est plus largement animé par le
désir de dire, le moins mystérieusement et le plus précisément
possible, ce que fait le sociologue pour produire une connais-
sance savante sur le monde social. Issu d’une réflexion sur le tra-
vail d’interprétation sociologique mis en œuvre sur des données
de natures différentes (données d’observations, entretiens, docu-
ments écrits, données quantitatives), il aborde des questions – la
description, l’interprétation et la surinterprétation, l’objectiva-
tion, l’usage sociologique des analogies, les différences et rap-
ports entre l’objectivation sociologique et la critique sociale,
entre l’ordre de la pratique et l’ordre du discours ou entre socio-
logie et littérature 2 – qui sont centrales dans l’apprentissage du
regard sociologique, des gestes et dispositions propres au métier
de sociologue 3. En outre, définir l’esprit sociologique oblige,
dans le contexte actuel, à préciser la spécificité des sciences
sociales historicisantes par rapport aux sciences cognitives natu-
ralisantes, en soulignant le caractère social des structures men-
tales (ou cognitives) et comportementales 4.
Le métier de sociologue n’est évidemment pas réductible à
ces aspects-là. Il repose aussi sur une série de dispositions et
compétences relationnelles, pratiques et techniques (savoir
trouver de bons informateurs, prendre des contacts avec des
enquêtés potentiels, parvenir à observer des pratiques, mener
de bons entretiens et les transcrire correctement, etc.) que je
n’aborde pas ici. Ces aspects, tout aussi importants, s’appren-
nent souvent le mieux dans le cours même de recherches indi-
viduelles ou collectives 5. D’ailleurs, l’ensemble des attitudes,
des manières de penser ou de réagir qu’on trouve explicitées
dans cet ouvrage sont plus efficaces lorsqu’on les distille peu
à peu, en fonction des problèmes réels rencontrés par les

1. Cf. III – Dispositions, dispositifs.


2. En refusant de s’enfermer dans l’alternative entre les partisans de la thèse de la
nature fondamentalement littéraire des sciences humaines et sociales et les partisans de
la prise de distance radicale vis-à-vis de la littérature (afin de prévenir tout risque de
« contamination »).
3. I – Décrire, interpréter, objectiver et II – Ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit.
4. Cf. infra le Chapitre 10 : Prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?
Quelques raisons de résister à la naturalisation de l’esprit.
5. C’est ce genre de gestes du métier que j’essaie, entre autres, de transmettre dans
le cadre d’ateliers de formation à la recherche à l’École Normale Supérieure Lettres et
Sciences Humaines, avec le souci de montrer ce qui ne s’exhibe ordinairement pas, et
notamment la manière de construire progressivement une interprétation pertinente sur
des « données » produites par l’ensemble des participants.

12
introduction

apprentis. Soutenu par la conception wittgensteinienne des pro-


blèmes philosophiques en termes de « maux » ou de « patho-
logies de langage », j’ai toujours considéré que la meilleure aide
qu’on puisse apporter à des apprentis sociologues consistait à
opérer une multitude de petits redressements correctifs sur leurs
« mauvaises habitudes » de parler, d’écrire et de penser (trop
imprécises, abstraites, généralisatrices, implicites, contradic-
toires, normatives, essentialistes, déconnectées de tout souci
réaliste en matière de réalisation d’enquêtes empiriques, etc.) à
la manière d’un orthoptiste ou d’un orthopédiste qui pratique
la rééducation. Diagnostiquer l’état de santé intellectuel de
l’apprenti, de ses « malformations » et de ses « maladies », puis
lui proposer une série d’exercices pour qu’il se rééduque, ou
une série de traitements ou de remèdes afin qu’il guérisse, voilà
le rôle, au fond, d’un bon coach en sociologie 6.
L’intention pédagogique de ce livre, qui est à l’opposé de
toutes les formes de mystagogie 7, pourrait conduire à le classer
dans la catégorie des « manuels de sociologie ». Toutefois, par
bien des aspects, l’ouvrage ne respecte pas vraiment les pro-
priétés du genre : il n’entend pas présenter des auteurs, des

6. Cette manière de procéder ressemble à la façon dont les philosophes des Ier et
IIesiècles de notre ère opéraient en vue d’aider leurs « élèves » à pratiquer le « souci de
soi ». Dans leur vision des choses « la pratique de soi s’impose sur fond d’erreurs, sur
fond de mauvaises habitudes, sur fond de déformation et de dépendance établies et
incrustées qu’il faut secouer » (M. FOUCAULT, L’Herméneutique du sujet. Cours au Col-
lège de France. 1981-1982, Gallimard/Seuil, Hautes Études, Paris, 2001, p. 91). Le
philosophe lutte donc consciemment contre les mauvaises habitudes (croyances, repré-
sentations ou pratiques) qui ont été inculquées par les nourrices, les familles, l’école
« primaire », etc.
7. Francis Goyet rappelle à propos de l’enseignement de la rhétorique que, « depuis
la plus haute Antiquité », celui-ci peut se concevoir « ou bien comme un mystère, ou
bien comme une gymnastique ». Dans le premier cas de figure, ce sont des « mysta-
gogues » qui initient une poignée de privilégiés afin de les conduire « au cœur du mys-
tère ». Les « secrets de l’Art », le « mystère sacré » sont donc soigneusement gardés et
inaccessibles aux profanes. La pédagogie, en revanche, vise à divulguer les secrets et à
dissiper les mystères : « Au mystère s’oppose la gymnastique. Au mystagogue le péda-
gogue. À la révélation passive par “enthousiasme”, l’acquisition active par sueur et
entraînement, en grec “ascèse” ou en latin “exercice”. […] Les élèves pratiquent l’exer-
citatio dans un gymnasium, mot qu’a conservé l’allemand pour désigner ce que le
français appelle lycée. Selon la formule de Macrobe, “les secrets ou penetralia du
poème sacré doivent être ouverts ; la poésie doit être démystifiée et rendue accessible
par diligentia” (Saturnalia, I, 7, 5). » (F. GOYET, « Introduction », in LONGIN, Traité du
sublime, LGF, Livre de poche, Bibliothèque classique, Paris, 1995, p. 55). À la fasci-
nation et au mystère (mystagogie), on peut ainsi préférer la transmission explicite et
réglée des savoirs et des savoir-faire (pédagogie). Condamner la rigidité ou la séche-
resse des principes, des conseils, des règles ou des consignes clairement énoncés et
enseignés, de même que l’austérité du programme d’entraînement qui se dessine, au
nom de la liberté de pensée ou de l’imagination créatrice, c’est donner à une grande
partie des non-initiés la liberté de perdre pied et de se noyer.

13
l’esprit sociologique

courants ou des méthodes de la sociologie, ne vise aucune


exhaustivité dans la présentation des problèmes que rencon-
trent les chercheurs et, surtout, apparaît bien trop critique pour
être considéré comme tel. S’il fallait absolument l’affilier à un
genre particulier, il entrerait sans doute davantage dans la caté-
gorie des anti-manuels en tant que livre de chercheur plutôt
que d’enseignant. De même qu’on ne lit pas de la même façon
une œuvre lorsqu’on veut transmettre l’ensemble du raisonne-
ment qui l’anime à un public d’étudiants (lecture pédagogique)
et lorsqu’on entend continuer à construire son raisonnement de
chercheur à travers la confrontation avec la production d’un de
ses pairs (lecture de recherche), on n’écrit pas le même genre
d’ouvrage lorsqu’on veut enseigner une série de connaissances
théoriques et méthodologiques (le plus généralement produites
par d’autres) et lorsqu’on veut transmettre l’esprit (les dispo-
sitions mentales et comportementales) d’un métier de cher-
cheur en sciences sociales. À la lecture de certains manuels
de sociologie (et tout particulièrement de certaines présentations
des « grands courants », passés ou présents, de la sociologie),
on peut même parfois avoir quelques doutes quant à l’utilité de
tels livres 8. En effet, j’ai souvent trouvé étranges les manières
dont on pouvait, pour des raisons qu’on qualifie de « pédago-
giques » mais qui me semblent, à terme, absolument anti-péda-
gogiques, présenter des auteurs ou des « courants théoriques »,
résumer l’essentiel de leurs thèses ou les opposer. Ainsi, l’oppo-
sition Durkheim-Weber, qui constitue un lieu commun clas-
sique de la pédagogie sociologique, paraît, dans bien des cas,
soit forcée, soit fausse 9. Lorsque la « nécessité » pédagogique
conduit à caricaturer des thèses pour mieux les opposer et (soi-
disant) « clarifier » des positions, à passer comme chat sur
braise sur les contradictions – dues à des hésitations, à des
doutes, à des petites évolutions liées à la prise en compte des
critiques ou du renouvellement de l’état des productions scien-
tifiques, ou tout simplement à des apories du raisonnement ou
de l’interprétation – internes à chaque auteur, voire à chacune
de ses œuvres, alors il faut s’interroger sur les effets négatifs
de ce genre d’exercice et se demander s’il en vaut toujours la
peine.

8. Le genre dans son ensemble n’étant évidemment pas disqualifiable.


9. Ce sentiment a été conforté par la lecture de deux excellents ouvrages écrits par
Laurent Mucchielli (La Découverte du social. Naissance de la sociologie en France, La
Découverte, Paris, 1998 et Mythe et histoire des sciences humaines, La Découverte,
Paris, 2004).

14
introduction

Doit-on d’ailleurs nécessairement faire comme s’il était


normal de présenter, sur le ton poli de la neutralité acadé-
mique, une « théorie » remplie d’erreurs de raisonnement (ne
respectant pas même le basique principe de non-contradiction),
un « argument » trop imprécis, une thèse relevant du bluff inter-
prétatif ou l’ouvrage d’un auteur essentiellement animé par un
sens du chic ou de la mode intellectuelle ?
Pour ne prendre que ce dernier point, on peut trouver inquié-
tant le fait que, dans certains secteurs de la sociologie, le simple
usage de variables explicatives classiques (catégories socio-pro-
fessionnelles, sexe, âge, niveau de diplôme, etc.) dans les
enquêtes et les analyses soit devenu un signe de « ringardise »
sociologique. Si certains sociologues étaient moins préoccupés
par leur originalité et davantage soucieux de résoudre des pro-
blèmes et de connaître la réalité sociale, ils cesseraient sans
doute de juger, sur la base d’un simple sentiment d’« usure
mentale », qu’il faut abandonner un auteur, un problème, une
question, un concept ou une méthode. En faisant cela, ils répon-
dent plus à une injonction de « renouvellement » ou de « nou-
veauté » (logique de mode) qu’à une nécessité de résolution de
problèmes et d’avancée scientifique.
L’un des « reproches » (dit parfois sur le mode du « conseil
avisé ») qu’on m’a adressé au cours de ces dernières années,
est celui de ne pas rompre avec la sociologie de Pierre Bour-
dieu « une bonne fois pour toutes », de manière à être « enfin
moi-même » ou plus radicalement « original », à « voler de mes
propres ailes » ou à « m’émanciper » afin d’avoir une œuvre
plus « personnelle ». Mais il faut bien dire que s’il y a une
expression que je n’ai jamais bien comprise, en matière scien-
tifique comme en toutes autres, c’est bien celle d’« être soi-
même » (ou de « penser par soi-même »). Il y a déjà plus de
vingt ans, Michel Foucault notait « l’absence quasi totale de
signification qu’on donne à des expressions, pourtant très fami-
lières et qui ne cessent de parcourir notre discours, comme :
revenir à soi, se libérer, être soi-même, être authen-
tique, etc. 10 ». Or il me semble que nous n’avons guère pro-
gressé sur ce point et que ces formules continuent malgré tout
à séduire une partie des cercles savants. Et je ne peux que
constater que beaucoup de ceux qui pensent sans doute corres-
pondre à cette image d’originalité ou d’authenticité n’apportent
souvent rien de très bouleversant à la connaissance du monde

10. M. FOUCAULT, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 241.

15
l’esprit sociologique

social. Mon diagnostic 11 (qu’on peut évidemment ne pas par-


tager, mais pas sans une sérieuse contre-argumentation) est que
l’œuvre sociologique de Pierre Bourdieu a été – au moment
le plus important de ma formation intellectuelle, c’est-à-dire
durant les années 1980 –, et reste encore très largement, l’une
des plus riches en problèmes et en solutions qu’elle incorpore
de manière non éclectique. Refuser de s’y confronter ou
l’ignorer relève donc, à mon sens, du suicide scientifique. Mais
commencer à s’y confronter avec tout l’esprit critique néces-
saire pour ne pas s’y laisser absorber corps et âme, demande
un temps de travail et un effort intellectuels particulièrement
importants 12.
Mais peut-être faut-il préciser un peu cette attitude critique
inhérente à tout métier scientifique, et pourtant souvent assez
mal comprise dans un monde qui fonctionne moins comme un
univers scientifique (qui organise et encourage la recherche de
la vérité sur le monde social) que comme un univers littéraire
(où les critères permettant d’établir des différences entre « mau-
vaise littérature » et « bonne littérature » sont beaucoup moins
nets 13). L’envie de se situer par rapport à (et parfois d’en
« découdre » avec) l’ensemble de ceux qui appartiennent (ou
ont la prétention d’appartenir) au même univers scientifique, et
particulièrement avec les plus reconnus et compétents d’entre
eux, est à peu près inévitable pour tous ceux qui ne vivent pas
leur métier comme une occupation secondaire, mais qui sont

11. B. LAHIRE, « Présentation : pour une sociologie à l’état vif », in B. LAHIRE (sous
la dir.), Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, La Découverte,
Paris, 1999, p. 5-20.
12. Et, quitte à perdre le soutien de ceux qui pouvaient logiquement (mais pas socio-
logiquement) le mieux « comprendre » ma démarche, j’ai mis en pratique – tout d’abord
instinctivement, puis de plus en plus consciemment – le conseil que Jacques Bouveresse
donnait à propos de Wittgenstein : « Wittgenstein engendre facilement des formes de
vénération et même d’idolâtrie. Et c’est une chose contre laquelle il faut constamment
se défendre. Il peut être nécessaire de pratiquer une sorte de meurtre du père » (J. BOU-
VERESSE, Le Philosophe et le réel, Hachette Littératures, Paris, 1998, p. 113). Il va
cependant de soi que les critiques que j’ai émises à propos des travaux de divers auteurs
ou courants – de Pierre Bourdieu à Michel Maffesoli – étaient de natures radicalement
différentes. En ce qui concerne Pierre Bourdieu (et quelques autres encore), c’est dans
le marché restreint des produits sociologiques les plus « purs » (pôle autonome) que ma
critique prend son sens. Pour d’autres auteurs, la critique s’adresse à des représentants
de pôles hétéronomes, voire à des personnalités dont on peut, plus simplement,
contester l’appartenance au métier de sociologue.
13. Les critères de définition de la qualité littéraire ne sont cependant pas inexistants.
Et l’on peut se sentir ici solidaire de la démarche qui anime un auteur comme Pierre
Jourde (La Littérature sans estomac, L’Esprit des péninsules, Paris, 2002). Celle-ci
consiste à revaloriser le travail des véritables critiques littéraires qui permet de distin-
guer les novations littéraires les plus significatives des fausses bonnes littératures
imposées à grands renforts publicitaires (éditoriaux et journalistiques).

16
introduction

pris par ses enjeux. Bourdieu analysait ainsi la position de Flau-


bert en disant que l’écrivain inscrit « son œuvre dans l’his-
toire de la littérature au lieu de “se placer” simplement dans
les lettres contemporaines – comme font ceux qui obéissent au
souci de s’y faire une place, en référence à certain public 14 » ;
ce qui l’amène à « entrer en relation, au moins négativement,
avec la totalité de l’univers littéraire dans lequel il est inscrit et
dont il prend en charge complètement les contradictions, les
difficultés et les problèmes 15 ». Exprimer publiquement ses
désaccords autant que ses accords avec les thèses de collègues
hautement compétents, s’appuyer sur certaines analyses pour
en contester d’autres, pointer les surinterprétations (petites ou
grandes) et les contradictions, relever les argumentations défec-
tueuses ou fallacieuses, opérer le démontage des entreprises
intellectuelles dont le succès tient essentiellement à l’ensemble
des signes distinctifs par lesquels elles se rattachent à une mode
intellectuelle, voilà des pratiques qui paraissent « normales »
dans un champ scientifiquement sain.
Pourtant, dans l’état actuel des choses, celui qui exerce son
sens critique est souvent soupçonné d’agressivité, de méchan-
ceté ou de dureté, et ce, indépendamment de la justesse de la
critique. La rigueur intellectuelle est, pour certains, un simple
signe de rigidité morale ou psychique et l’exercice de la cri-
tique est réduit à une entreprise malveillante, voire terroriste 16.
D’aucuns ont cru ainsi pouvoir relever une contradiction entre
ma position épistémologique pluraliste 17, qui admet la légitime
existence d’une pluralité des théories du social concurrentes, et
l’expression d’un esprit critique, voire combatif. En critiquant

14. P. BOURDIEU, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil,
Libre examen, Paris, 1992, p. 137.
15. Ibid., p. 145.
16. Les mêmes qui pensent cela, et qui sont convaincus que les théories du social ne
peuvent pas vraiment s’imposer pour des raisons purement scientifiques, mènent parfois
la lutte sur d’autres terrains que le terrain argumentatif ou empirique (investissant les
espaces de pouvoir universitaires, administratifs, éditoriaux, les comités de rédaction
des revues, etc.). Si l’on est vraiment convaincu qu’il n’y a pas de « force intrinsèque »
– argumentative et empirique – des travaux de recherche menés et publiés, alors c’est
par d’autres armes, moins intellectuelles et plus mondaines, que l’on peut vouloir cher-
cher à vaincre l’adversaire. Et l’on peut se demander, au bout du compte, qui est le plus
tolérant et le plus vertueux : celui qui se confronte, à partir de son propre travail, à des
adversaires scientifiques à qui il demande des comptes, des précisions, des explicita-
tions, des argumentations supplémentaires ou celui qui sait exploiter la dimension insti-
tutionnelle, mondaine et contingente du succès de toute théorie ?
17. B. LAHIRE, « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale », in
B. LAHIRE (sous la dir.), À quoi sert la sociologie ?, La Découverte, Laboratoire des
sciences sociales, Paris, 2002, p. 43-66.

17
l’esprit sociologique

les travaux de divers auteurs, on détruirait ainsi en acte l’idée


même de pluralité théorique. Le point mérite qu’on s’y arrête un
peu longuement.
Dans mon esprit (et je crois dans l’esprit de quelques autres
sociologues), pluralité ne signifie pas égalité de tous sur
l’échelle mesurant les degrés de force scientifique des différents
travaux en circulation. S’il me semble que toutes les théories
du social peuvent a priori prétendre à l’égale dignité scienti-
fique, c’est uniquement dans la mesure où ceux qui les mobi-
lisent dans leurs recherches s’imposent un haut degré de
persuasion argumentative, d’exigence méthodologique et de
sévérité empirique 18. Or, à bien considérer l’état réel (et non
idéalisé) des productions sociologiques, cela est rarement vrai
dans les faits. Les différences théoriques recouvrent souvent des
différences d’exigence scientifique. Et si l’on jugeait les réali-
sations concrètes auxquelles donnent lieu les théories du social
en concurrence et non ces théories en tant que telles (ce qui
relève d’un fétichisme conceptuel), on s’apercevrait que cer-
taines écoles théoriques sont rarement mises à l’épreuve des
faits (ou, dit autrement, qu’elles engendrent beaucoup de
paresse empirique 19), que d’autres se satisfont d’un assez faible
degré de contrôle méthodologique ou que d’autres encore affir-
ment ou séduisent plus qu’elles n’essaient véritablement de
convaincre ou de prouver. En tant que telle, une théorie socio-
logique ne protège de rien et ne garantit rien. Toute école de
pensée peut engendrer le meilleur comme le pire en matière
de solidité argumentative, d’étendue et de pertinence de la base
empirique, aussi bien que de rigueur et de contrôle
méthodologiques.
Pour toutes ces raisons, la reconnaissance d’une possible plu-
ralité d’interprétations concurrentes (notamment due au fait
que, même lorsqu’ils travaillent sur les mêmes thèmes, les

18. Si tous les sociologues s’accordaient, même grossièrement, sur ces trois grands
critères, on n’aurait pas pu lire sous la plume de certains d’entre eux que les critiques
adressées à Michel Maffesoli et aux membres du jury de thèse d’Elizabeth Teissier
étaient le produit d’une concurrence entre écoles sociologiques ou entre chefs de file
d’écoles différentes.
19. Insister sur l’importance de l’enquête empirique n’a, bien entendu, rien à voir
avec la défense d’une position naïvement empiriste. Si l’ensemble des sociologues
admettait l’importance des données empiriques (et du soin accordé à leur production et
à leur interprétation) dans leur métier, on n’aurait pas à rappeler de telles évidences. La
nécessité de penser sur matériaux renvoie simplement au fait qu’on ne peut comprendre
scientifiquement le monde social (telle ou telle partie ou dimension de ce monde) sans
l’observer (au sens large du terme) et sans prélever les indices ou les traces des méca-
nismes, processus ou fonctionnements qu’on prétend mettre en lumière.

18
introduction

chercheurs ne travaillent pas toujours exactement sur les mêmes


objets et notamment à partir d’échelles d’observation iden-
tiques 20) n’interdit pas, bien au contraire, le travail de la cri-
tique qui seul permet de déterminer le degré de force probatoire
de telle ou telle interprétation. Une situation de pluralisme théo-
rique et méthodologique ne débouche donc pas sur une démo-
cratie interprétative (tout se vaut et tout est bon) et un
relativisme scientifique qui conduirait à penser que chacun peut
faire, dire et écrire ce qu’il veut tant qu’il ne remet pas en cause
la liberté de faire, de dire et d’écrire des autres 21. S’il existe
une liberté interprétative dans les univers scientifiques, ce n’est
certainement pas celle de dire et d’écrire n’importe quoi. Le
modèle d’une démocratie interprétative implique implicitement
que chacun s’occupe dans son coin de ses travaux en respectant
poliment – au moins formellement – les entreprises intellec-
tuelles concurrentes. Mais il s’agit là d’une conception bien peu
scientifique de la vie sociologique. Bien au contraire, tout le
monde a non seulement la possibilité, mais aussi le devoir, de
critiquer (avec rigueur et honnêteté 22) tout le monde, non pas
pour tomber dans l’autre extrême qui consisterait à penser que
« tout est mauvais » et que « rien ne vaut la peine d’être
défendu », mais dans le but d’établir des différences entre des

20. B. LAHIRE, « La variation des contextes en sciences sociales. Remarques épisté-


mologiques », Annales. Histoire, sciences sociales, mars-avril 1996, nº 2, p. 381-407.
21. Ce qu’écrivait il y a vingt ans Jacques Bouveresse à propos de la philosophie peut
être très largement repris pour décrire la situation de la sociologie : « Être obligé de
céder à la “force” d’une argumentation logique, ou plus généralement de s’incliner
devant des raisons objectives d’une espèce quelconque, représente apparemment pour
les philosophes eux-mêmes – ou, en tout cas, pour une certaine avant-garde philoso-
phique française – le prototype de la contrainte inadmissible. En revanche, abdiquer
toute espèce de résistance devant un discours purement rhétorique, céder à la “séduc-
tion” irrésistible d’une vedette consacrée, obéir à un mouvement d’opinion ou à une
mode philosophique et adopter avec empressement n’importe quelle idée réputée nou-
velle semblent être des façons typiquement modernes d’exercer sa liberté intellec-
tuelle », J. BOUVERESSE, Le Philosophe chez les autophages, Minuit, Paris, 1984,
p. 105-106.
22. La tâche critique ne peut en effet être dévoyée en entreprise de disqualification
et, contrairement à ce que l’on croit, demande pour être menée à bien un travail presque
aussi important que celui mis en œuvre par l’auteur du texte critiqué. À la lecture cri-
tique des comptes rendus d’ouvrages sociologiques, on peut douter de la qualité de lec-
ture de leurs rédacteurs qui sont souvent soit dans le registre de l’éloge complaisant,
soit dans celui de la disqualification, parfois aussi dans le mixte diplomatique – mais
qui ne vaut guère mieux – des deux précédents registres. Celui qui critique n’a-t-il donc
que des libertés et aucune contrainte (et notamment celle de ne pas tordre la réalité des
faits et des textes) ? Malheureusement, le critique de mauvaise foi a – au moins à court
terme – toujours partie gagnée d’avance car le travail nécessité par la lecture serrée du
texte critiqué permettant de se rendre compte de la manipulation opérée est assez rare-
ment accompli.

19
l’esprit sociologique

travaux selon leur degré de résistance à la critique sur les trois


fronts soulignés.
Esprit critique et pluralité théorique ne sont donc pas incom-
patibles. Mais on se demande parfois si l’univers sociologique
ne s’est pas organisé dans les faits sur le modèle d’une concep-
tion un peu molle et démagogique de la pluralité, qui conduit
vers un appauvrissement considérable du débat scientifique. En
effet, l’idée de pluralité théorique ou paradigmatique peut mal-
heureusement conduire à penser qu’il est finalement inutile
– car impossible – de débattre dans la mesure où les différentes
théories du social livreraient des « versions du monde social »
parallèles, autonomes et incomparables. Bien que la philosophie
et la sociologie n’aient pas les mêmes contraintes eu égard au
problème de la production de « vérités » (la seconde se distin-
guant de la première par la nécessité de la preuve empirique liée
à des enquêtes), le problème qui se pose aux sociologues est
très proche de celui décrit par Jacques Bouveresse à propos
de la philosophie. Passant de l’idée de « pluralité des systèmes
philosophiques et des réponses philosophiques » à celle de dis-
solution de toute notion de « vérité » et d’« incommensurabi-
lité entre les philosophies », certains en viennent finalement à
penser qu’il est parfaitement inutile « d’utiliser certaines d’entre
elles pour en critiquer d’autres 23 » et que « discuter la solution
d’un autre philosophe n’est, dans ces conditions, jamais intéres-
sant. Ce qui l’est est uniquement d’essayer de poser un autre
problème et de créer, pour le résoudre, d’autres concepts 24 ».
Créer ses propres problèmes et ses propres solutions parallè-
lement à ceux des concurrents pour éviter le travail de discus-
sion, de contre-argumentation, de contre-preuve et de
réfutation, voilà ce que semblent avoir eu pour stratégie et
même pour ambition nombre de sociologues français. On a
affaire dans bien des cas à une morale de petits entrepreneurs
qui préfèrent tenter d’être les premiers en changeant de « cré-
neau » plutôt que d’affronter les plus gros concurrents sur leur
propre terrain. Cette situation peut trouver une explication tout
à fait durkheimienne. Dans des sociétés de plus en plus « denses
et volumineuses » (et le microcosme que forment les socio-
logues s’est considérablement agrandi depuis les années 1950),
la différenciation sociale des intérêts (et notamment des

23. J. BOUVERESSE, La Demande philosophique, Éditions de l’Éclat, Paris, 1996,


p. 88-92.
24. Ibid., p. 65.

20
introduction

« théories ») permet à un plus grand nombre d’individus d’avoir


une chance d’être reconnus socialement : « La division du tra-
vail est donc un résultat de la lutte pour la vie : mais elle en est
un dénouement adouci. Grâce à elle, en effet, les rivaux ne sont
pas obligés de s’éliminer mutuellement, mais peuvent coexister
les uns à côté des autres 25. » Mais la coexistence sans discus-
sion conduit à bien peu de cumulativité critique. Il n’est même
pas sûr, dans l’état actuel des choses, que les membres de ces
diverses entreprises parallèles se lisent beaucoup mutuellement
et, lorsqu’ils se lisent, qu’ils aient envie de faire autre chose que
de disqualifier, par tous les moyens rhétoriques ou extra-rhéto-
riques imaginables, la « concurrence ». Il est presque miracu-
leux, dans un tel univers, qu’une partie des chercheurs puisse
encore croire qu’il n’est pas totalement vain de tendre vers une
certaine « vérité scientifique » ou qu’ils puissent réussir à pro-
duire un peu de connaissance rationnelle sur le monde social 26.
Ce n’est donc pas par esprit polémique que l’on peut tout à
fait sérieusement se demander dans quelle mesure l’univers des
sociologues fonctionne réellement – dans sa globalité – comme
un champ scientifique où l’« on ne peut triompher qu’en oppo-
sant une réfutation à une démonstration, un fait scientifique à un
autre fait scientifique 27 ». Outre le fait qu’on peut avoir le sen-
timent que tous ceux qui peuvent aujourd’hui revendiquer un
titre de sociologue sont inégalement entraînés et ne courent pas
vraiment après les mêmes enjeux ni avec les mêmes règles du
jeu, la fixation de droits d’entrée dans cet univers encore trop
faibles contribue à rendre improbable un fonctionnement scien-
tifique tel que le décrivait Pierre Bourdieu : « Ainsi, à mesure
que les ressources scientifiques collectivement accumulées
s’accroissent et que, corrélativement, le droit d’entrée dans le
champ s’élève, excluant en droit ou en fait les prétendants
dépourvus de la compétence nécessaire pour participer effica-
cement à la concurrence, les agents et les institutions engagés
dans la compétition tendent toujours davantage à n’avoir pour

25. É. DURKHEIM, De la division du travail social (1893), PUF, Quadrige, Paris,


1991, p. 253.
26. L’une des grandes naïvetés « naturelles » chez les transfuges de classe, ce qui est
mon cas, réside dans une vision de départ très idéalisée des mondes savants. Je me suis
ainsi assez rapidement rendu compte – avec une déception qui était à la hauteur de
l’idéalisation – que le nombre de ceux qui, à l’université ou dans les organismes de
recherche scientifique, sont essentiellement mus par une « volonté de savoir » est fina-
lement assez faible et que rares sont ceux qui trouvent étrange ou anormal le fait que
la « volonté de dominer » prédomine sur la « volonté de savoir ».
27. P. BOURDIEU, Méditations pascaliennes, Seuil, Paris, 1997, p. 134.

21
l’esprit sociologique

destinataires ou “clients” potentiels que les plus redoutables de


leurs concurrents : les “revendications de validité” (validity
claims) sont contraintes de s’affronter à des revendications
concurrentes, tout aussi armées scientifiquement, pour obtenir
la reconnaissance […] 28. » En l’état actuel des choses, la situa-
tion décrite par la notion de « champ scientifique » me semble
être davantage un horizon idéal qui doit mobiliser les cher-
cheurs qu’une juste description de l’existant.
Si une parcelle de l’univers des sociologues tend à fonc-
tionner comme un champ scientifique, avec toute la rigueur et
toute la volonté d’argumenter et de prouver empiriquement
requises, l’ensemble de cet espace est loin de fonctionner à la
manière d’un champ unifié et homogène au sein duquel tous
ceux qui prétendent produire de la connaissance sur le monde
social (ce qui, il faut le noter au passage, exclut déjà tous ceux
qui participent à cet univers principalement voire exclusive-
ment en tant qu’enseignants ou administrateurs de l’enseigne-
ment et de la recherche) seraient orientés vers les mêmes buts et
utiliseraient pour vaincre le même genre d’armes ou de moyens.
Contrairement à ce que pensent parfois les instances d’adminis-
tration de la recherche, ce n’est pas en essayant d’imiter les
sciences dites « dures » 29 ou en s’en rapprochant par une (sou-
vent) très illusoire interdisciplinarité que l’on peut le mieux
défendre la rigueur scientifique des sciences du monde social.
Ce serait davantage en contribuant à élever le droit d’entrée
dans ces univers professionnels, et en veillant à ce que l’esprit
critique et le débat puissent y trouver un terrain naturel et
accueillant.
Étant donné que le niveau d’argumentation et de rigueur col-
lectivement exigé est globalement encore trop faible, même les
plus « reconnus » peuvent parfois se permettre des relâchements
qu’ils ne s’autoriseraient pas s’ils se savaient plus contrôlés.
Lorsque l’intime conviction que tel type d’argument ne pourra
pas « passer » (parce que purement rhétorique, trop flou, insuf-
fisamment étayé empiriquement, etc.) n’existe pas, seul l’ascé-
tisme « personnel » des chercheurs peut venir compenser

28. Ibid., p. 134-135.


29. Preuve d’une profonde ignorance des avancées épistémologiques assez récentes
dans l’histoire des sciences sociales. Par exemple, la lecture d’un ouvrage comme Le
Raisonnement sociologique de Jean-Claude Passeron (Le Raisonnement sociologique.
L’espace non poppérien du raisonnement naturel, Nathan, Essais & Recherches, Paris,
1991), avec lequel on peut bien évidemment ne pas être totalement d’accord, amènerait
au moins à un peu plus de subtilité et de prudence dans la manière de penser ce qui fait
« science » dans les sciences sociales.

22
introduction

l’absence de contrôle collectif croisé, ce qui ne suffit pas à


assurer le bon fonctionnement collectif d’une « communauté
scientifique ». On en arrive même parfois à une situation para-
doxale où l’on peut exiger la mise en œuvre d’une grande
rigueur de la part des entrants alors qu’une partie des plus
« grands représentants » de la discipline s’accorde les plus
grandes licences et les plus grandes facilités (essayisme, fai-
blesse des enquêtes, argumentation relâchée ou ambition inter-
prétative démesurée) 30. Tout donne ainsi à penser aux entrants
que certaines règles ne s’appliquent plus à ceux qui sont passés
du statut de « professionnels de la sociologie » à celui de
« vedettes de la discipline » et que plus on grandit plus on peut
espérer se dispenser de toute rigueur et se « libérer » de toutes
contraintes disciplinaires : « Paradoxalement, ce sont donc les
gens qui ont le plus de prestige et d’influence, c’est-à-dire dont
les erreurs sont les plus susceptibles d’avoir des conséquences
réelles et importantes, qui se les font le plus aisément
pardonner 31. »
Enfin, on pourrait penser qu’il vaut toujours mieux réagir aux
« mauvaises manières » ou défendre sa discipline par les actes,
c’est-à-dire en montrant l’exemple de recherches animées par
l’esprit de rigueur scientifique. Wittgenstein pensait ainsi que
« dire que la philosophie a une valeur » est une erreur et qu’« il
suffit donc de faire de la bonne philosophie, sans prêcher pour
elle : ou bien, selon la terminologie qu’il emploiera un peu
plus tard, il faut montrer, et non pas dire, sa valeur 32 ». Cela me
paraît en effet peu contestable dans la mesure où la force de
l’exemple est toujours plus grande que celle des méta-discours
explicatifs. Mais il faut parfois aussi expliciter les règles du
jeu scientifique, désigner les choses qui ne vont pas et expli-
quer pourquoi elles nous paraissent problématiques. Car il est
nécessaire de nommer les maux pour mieux les repérer et les
circonscrire, et apprendre à tous ceux qui lisent les travaux de la
sociologie à faire la différence entre le bon grain et l’ivraie,
entre les bons travailleurs de la preuve sociologique et les

30. Marcel Mauss écrivait à juste titre que « les succès faciles […] suscitent des tra-
vaux de rang médiocre qui peuvent faire déconsidérer une science » (M. MAUSS, « Note
de méthode sur l’extension de la sociologie. Énoncé de quelques principes à propos
d’un livre récent », L’Année sociologique, nº 2, 1927, p. 178-192).
31. J. BOUVERESSE, Le Philosophe chez les autophages, op. cit., p. 76.
32. B. MCGUINNESS, Wittgenstein. 1. Les années de jeunesse. 1889-1921, Seuil, Paris,
1991, p. 107.

23
l’esprit sociologique

« marchands de soupe sociologique » (pour détourner les mots


de Peirce).
C’est ainsi, par exemple, qu’à propos de ce qui a été appelé
« l’affaire Teissier 33 », il m’a semblé que réagir avec toute la
force et la précision possibles à un si « mauvais coup » porté à
la discipline était l’occasion de dire ce qu’est la sociologie et ce
qu’elle n’est pas autant aux apprentis sociologues qu’à ceux qui
n’en sont que des lecteurs extérieurs, occasionnels ou régu-
liers. Pourtant, une certaine forme d’aristocratisme intellectuel
a conduit des collègues, qui partageaient pourtant en privé le
jugement de ceux qui dénonçaient publiquement un scandale,
à penser qu’en parler était encore faire trop d’honneur à tous
ceux qui avaient commis une faute. Au contraire, j’ai pensé
(et continue à penser) que lorsque l’infamie est publique et
qu’elle bénéficie des honneurs de la presse nationale,
lorsqu’elle revêt pour finir la forme d’un titre de docteur en
sociologie, le minimum qu’on puisse faire est de la critiquer le
plus rigoureusement et vigoureusement possible pour qu’elle ait
un peu plus de peine à se reproduire dans le futur.
Concernant cette même « affaire », les nombreuses réac-
tions blasées – « S’il n’y avait que cette thèse-là… », « Pour-
quoi s’émouvoir d’une situation qui est bien plus fréquente
qu’on ne le croit ? » – ont été aussi révélatrices de l’état d’un
monde sociologique qui s’est habitué à ce que le pire côtoie
« normalement » le meilleur et qui considère comme naïfs ou
idéalistes ceux qui expriment publiquement leur indignation.
Pourtant, là encore, le sens de l’indignation scientifique me
paraît devoir être normalement mobilisé dès lors qu’on a le sen-
timent très net que les bornes du supportable ont été franchies 34.
Il y a des comportements ou des faits auxquels les chercheurs
devraient se faire un point d’honneur de ne jamais s’habituer.
La sociologie, qui lutte depuis ses origines contre toutes les
formes de naturalisation et d’éternisation des produits de l’his-
toire, contre toute espèce de racisme et d’ethnocentrisme, contre

33. Du nom de l’astrologue médiatique qui a soutenu en 2001 une thèse de doctorat
en sociologie. Cf. infra Chapitre 13 : Une astrologue sur la planète des sociologues ou
comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier de sociologue ?
34. On peut d’ailleurs s’étonner ici que ceux qui, potentiellement, ont la plus grande
liberté de parole et de critique, parce que leur statut – de professeur ou de directeur de
recherche – les protège des plus grands « retours de bâton », la prennent en définitive
assez rarement. Il n’y a, au fond, rien de franchement dangereux ou héroïque à faire un
travail critique. Mais gagner pour soi-même le sentiment d’honnêteté et de droiture
intellectuelle, c’est aussi perdre une position plus confortable et se mettre parfois dans
des situations « invivables ».

24
introduction

les illusions entretenues (parfois savamment, mais souvent non


consciemment) sur le monde social, est une science qui mérite
d’être défendue, soutenue et promue – en matière d’enseigne-
ment 35 comme de recherche – dans le cadre de sociétés à pré-
tentions démocratiques.

35. Le dernier chapitre de la partie conclusive (Chapitre 14 : Vers une utopie réaliste :
enseigner les sciences du monde social dès l’école primaire) plaide pour un enseigne-
ment des acquis les plus essentiels de la sociologie et de l’anthropologie à l’école pri-
maire.
1

Décrire la réalité sociale

« Nous cessons d’être dans les grâces littéraires d’une


description en beau style. »
É. ZOLA, Le Roman expérimental, 1880.

Nature de la description

Les réalités susceptibles de faire l’objet de descriptions sont


diverses. L’acte de description peut porter autant sur des objets
qui se donnent immédiatement à voir à l’observateur que sur les
faits les plus construits, organisés et mis en forme par le cher-
cheur. Il est, en ce sens, tout aussi possible de décrire la forme
de la représentation graphique d’un phénomène appréhendé à
partir de données quantitatives (en parlant, par exemple, de
courbe en « U » ou en cloche), que d’évoquer les traits caracté-
ristiques d’un visage, d’un objet, d’un paysage, d’un compor-
tement ou d’une séquence d’actions (verbales et non verbales).
En effet, le sociologue (comme l’historien ou l’ethnologue)
peut élaborer une connaissance médiate de la réalité 1, c’est-
à-dire qu’il peut construire des objets qui n’ont jamais été
observés, vus ou « vécus » comme tels par personne et qui n’ont
aucune visibilité d’un point de vue ordinaire : des taux de
redoublement scolaire (à telle étape du cursus académique) par
catégorie socio-professionnelle, des taux d’inflation sur une
décennie, des mouvements lents, pluriséculaires, de popula-
tion, etc. Cette connaissance médiate – qui permet de dépasser

1. K. POMIAN, L’Ordre du temps, Gallimard, Paris, 1984.

29
décrire, interpréter, objectiver

l’horizon limité de toutes les sociologies phénoménologiques


réduisant le monde social à ce que les hommes ont pu en res-
sentir, en penser et en dire – suppose une dissociation de la per-
ception et de la connaissance : on peut connaître le monde hors
de la perception directe et immédiate de celui-ci, par recons-
truction de la réalité à partir d’un ensemble de données col-
lectées, puis mises en forme.
Je privilégierai toutefois ici une définition plus ordinaire, et
sans doute plus « littéraire » (même si je noterai plus loin les
effets négatifs de cette prégnance du modèle littéraire de la des-
cription 2), mais qui est assez largement répandue dans les
sciences sociales : description verbale (orale ou écrite) de ce
que l’on peut observer directement (personnages, objets,
décors, paysages, actions ou interactions, manières de dire et
de faire), c’est-à-dire armé de ses cinq sens et outillé de ses
seules catégories (scientifiques et, forcément, extra-scienti-
fiques) incorporées de perception du monde social.
De ce point de vue, qui dit description dit observation préa-
lable, observation directe des comportements 3. Et qui dit obser-
vation préalable dit, le plus souvent, phase de mémorisation
d’une scène, d’un personnage, d’un objet, d’un lieu ou d’un
geste difficilement descriptibles dans le temps même de l’obser-
vation. Or, dans ce processus d’observation-mémorisation-des-
cription, interviennent les compétences lexicales de
l’observateur. Dépourvu de catégories lexicales, l’œil de
l’observateur ne peut trouver les moyens de se fixer avec pré-
cision sur les réalités observées et, du même coup, de les
mémoriser. Ainsi, la qualité d’une description dépend, en partie,
de la richesse lexicale de celui qui observe-mémorise-décrit.
Imaginez un sociologue se trouvant plongé dans un univers de
marins et ne sachant pas distinguer bastingage, écoutille, entre-
pont, poupe, hauban, grand foc, bâbord, tribord, nœuds marins
en tout genre, etc. Sa description de l’univers sera fatalement
d’une grande pauvreté. Il devra préalablement, par un travail
d’observation et d’écoute approfondi (et relativement long),

2. Cf. aussi infra le Chapitre 9 : Sociologie et littérature.


3. M. MAGET, Guide d’étude directe des comportements culturels, Civilisations du
Sud, SAEP, 1953. Il faut toutefois noter que, lorsqu’il sollicite la production de récits
circonstanciés de pratiques, l’entretien permet aussi de faire des descriptions de pra-
tiques. Cf. infra Chapitre 7 : Logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire ».

30
décrire la réalité sociale

apprendre à nommer les choses, à désigner les gestes, à discri-


miner les situations 4.
L’un des grands objectifs de la sociologie consiste à cher-
cher dans les conditions d’existence et de coexistence des
hommes les éléments qui vont permettre de rendre raison des
conduites ou des pratiques (y compris celles qui apparaissent les
plus « étranges », les moins « rationnelles »). Une description
fine de ces conditions d’existence et de coexistence (passées
– et persistant sous la forme d’institutions objectivées et de dis-
positions incorporées – autant que présentes) permet de rendre
raison sociologiquement des comportements, des plus ordinaires
aux plus singuliers. Il n’y a ainsi qu’une seule manière de par-
venir à saisir la logique des pratiques, c’est de faire l’étude la
plus fine, la plus circonstanciée et la plus systématique possible
de celles-ci.
Se donnant pour objet d’étude des contextes historiques rela-
tivement singuliers 5, la sociologie retrouve ou rencontre ici les
exigences d’une littérature naturaliste, qui s’inspirait déjà elle-
même d’une conception scientifique. Ainsi, Zola écrivait-il dans
un chapitre de son Roman expérimental consacré à la
description :

« Nous estimons que l’homme ne peut être séparé de son milieu,


qu’il est complété par son vêtement, par sa maison, par sa ville, par
sa province ; et, dès lors, nous ne noterons pas un seul phénomène
de son cerveau ou de son cœur, sans en chercher les causes ou le
contrecoup dans le milieu. De là ce qu’on appelle nos éternelles
descriptions. […] Le personnage n’y est plus une abstraction psy-
chologique, voilà ce que tout le monde peut voir. Le personnage y
est devenu un produit de l’air et du sol, comme la plante ; c’est la
conception scientifique. […] nous sommes dans l’étude exacte du
milieu, dans la constatation des états du monde extérieur qui cor-
respondent aux états intérieurs des personnages 6. »

Plutôt que d’interpréter de manière générale, approximative


et abstraite les conduites sociales, plutôt que de projeter dans la

4. J. BAZIN, « Questions de sens », Enquête, anthropologie, histoire, sociologie, nº 6,


1998, p. 28.
5. J.-C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, op. cit.
6. É. ZOLA, Le Roman expérimental (1880), Garnier-Flammarion, Paris, 1971, p. 232.
Souligné par moi. Parmi les romanciers français contemporains, Claude Simon a placé
la description au cœur de son projet littéraire. Cf. C. SIMON, Discours de Stockholm,
Minuit, Paris, 1986. Il déclarait en 1997 (Le Monde, 19 septembre 1997) : « La des-
cription. D’objets, de paysages, de personnages ou d’actions. En dehors, c’est du
n’importe quoi. »

31
décrire, interpréter, objectiver

tête des hommes des mobiles ou une psychologie sommaires,


l’usage de descriptions précises et circonstanciées des conduites
en contextes permet, à terme, de déployer une véritable inter-
prétation sociologique empiriquement fondée.

Place de la description dans les sciences sociales

On peut ordonner les différentes sciences sociales à partir


d’un axe qui oppose un pôle privilégiant la description et la
narration, à un pôle prônant la mise en modèle 7. Côté descrip-
tion-narration, on trouve plutôt l’ethnographie, l’historiogra-
phie et l’ensemble de ce que l’on appelle les case studies. Côté
modélisation, on rencontre l’économie, la démographie, une
partie de la linguistique, c’est-à-dire une bonne partie des
sciences sociales dites « particulières » qui autonomisent, par
décision théorique, un sous-système d’activité sociale ou une
dimension particulière des activités sociales. Sur un tel axe, la
sociologie occupe une position intermédiaire. Si chaque disci-
pline engendre des travaux couvrant toujours, plus ou moins,
tout l’éventail des possibles sur l’axe, chacune d’entre elles
se caractérise toutefois par une tendance générale bien
observable 8.
Comparant deux ouvrages, l’un d’un sociologue 9 et l’autre
d’un historien 10, Jean-Michel Berthelot a cherché à exemplifier
la différence entre les tendances lourdes de ces deux disciplines.
L’ouvrage d’histoire se caractérise par un « tissage d’événe-
ments singuliers et de commentaires théoriques », l’essentiel du
texte ne résidant pas dans « l’enchaînement des propositions ».
En revanche, dans l’ouvrage de sociologie en question, « il ne
s’agit plus là d’étayer rigoureusement chaque proposition d’un
substrat empirique, mais de les insérer dans un ordre théo-
rique, où la cohérence démonstrative vaut pour preuve 11 ».

7. J.-C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, op. cit. et J.-Y. GRENIER, C. GRI-


GNON, P.-M. MENGER (sous la dir.), Le Modèle et le récit, MSH, Paris, 2001.
8. En ethnologie, par exemple, le conseil que donnait Marcel Mauss à l’un de ses
étudiants (Pierre Métais) est révélateur de la place centrale qu’occupe la description
dans cette discipline : « Pas de théorie. Tu observes et tu décris. » Cité par Marcel
Fournier dans « Si je devais réécrire la biographie de Marcel Mauss », Revue euro-
péenne des sciences sociales, tome XXXIV, 1996, nº 105, p. 36).
9. A. EHRENBERG, Le Culte de la performance, Calmann-Lévy, Paris, 1991.
10. A. RAUCH, Boxe, violence du XXe siècle, Aubier, Paris, 1992.
11. J.-M. BERTHELOT, Les Vertus de l’incertitude. Le travail de l’analyse dans les
sciences sociales, PUF, Paris, 1996, p. 134.

32
décrire la réalité sociale

Mais l’exemple d’ouvrage sociologique pris par l’auteur, qui


est malheureusement assez représentatif du style d’écriture de
nombreux sociologues, donne assez spontanément envie à tout
sociologue animé par l’esprit d’enquête de se déclarer historien.
En effet, on est en droit de se demander si, « davantage sensible
à l’agencement des raisons et à une théorisation du fonction-
nement actuel des sociétés qu’à une mise à l’épreuve empi-
rique 12 », le sociologue ne sort tout simplement pas de son rôle
(en se révélant herméneute sauvage ou philosophe social) et
si l’historien qui « ne s’autorise de généralisations que sous le
contrôle minutieux d’une multiplication des faits et des réfé-
rences » n’est finalement pas en meilleure position (et dans de
meilleures dispositions) pour faire la science des faits sociaux.
Les sociologues gagneraient, me semble-t-il, sans perdre leurs
ambitions théoriques, à travailler davantage avec un esprit
d’historien.
Un examen de la place de la description dans les diverses
sciences sociales, et notamment de la caractérisation précise des
contextes socio-historiques étudiés, met en évidence, par
exemple, le fait que le sociologue s’empresse plus volontiers de
théoriser sur la base d’un faible volume de matériau empirique
(et notamment de descriptions minces et peu étendues), alors
que l’historien hésite au contraire à abstraire. Ce phénomène
est visible jusque dans les titres des meilleurs ouvrages de
sociologie. Lorsque Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron
écrivent en 1970 La Reproduction. Éléments pour une théorie
du système d’enseignement 13, le livre aurait pu tout aussi bien
s’intituler : Étude sociologique des rapports socialement diffé-
renciés à l’université française dans les années 60. Les titres ou
les sous-titres des ouvrages d’historiens indiquent quant à eux
bien plus fréquemment les coordonnées spatio-temporelles de
l’objet étudié 14.
Une partie encore trop grande des productions sociolo-
giques se caractérise par cette « structuration rationnelle des
faits […] sous faible contrainte 15 ». Et l’on voit bien qu’aborder
la question de la place de la description en sociologie force

12. Ibid., p. 139.


13. P. BOURDIEU et J.-C. PASSERON, La Reproduction. Éléments pour une théorie du
système d’enseignement, Minuit, Paris, 1970.
14. Jean-Claude Passeron écrit que « pour un même volume de travail empirique »,
la sociologie est « empressée à rendre équivalents le plus de contextes possibles (ou à
les oublier) » et « marche à plus grands pas sur le chemin de la généralité comparative »
que sa cousine historienne (Le Raisonnement sociologique…, op. cit., p. 71).
15. J.-M. BERTHELOT, Les Vertus de l’incertitude, op. cit., p. 140.

33
décrire, interpréter, objectiver

nécessairement à prendre parti, non pas pour une théorie socio-


logique particulière, mais pour une théorie de la connaissance
sociologique (une théorie de ce que signifie « prouver » ou
« produire de la connaissance en sociologie ») et, par consé-
quent, à marquer ses distances vis-à-vis des formes les moins
empiriques d’interprétation sociologique, c’est-à-dire envers les
surinterprétations de toute nature 16. Pour éviter toute forme de
surinterprétation, il faut donc toujours prêter une attention parti-
culière à la matérialité des objets, des actes, des gestes et des
situations. L’impératif de la description fine (le degré de finesse
dépendant de ce que l’on entend précisément étudier) de réalités
trop souvent simplement évoquées ou survolées par les travaux
en sciences sociales est un remède puissant contre toute infla-
tion herméneutique.

L’impossible exhaustivité descriptive et l’illusion réaliste

Lorsqu’elle se veut détaillée jusqu’au pointillisme la descrip-


tion peut néanmoins conduire vers (ou être animée par) un cer-
tain positivisme, qui peut donner à l’observateur l’illusion de
toucher du doigt « le réel même ». Or, aucune description n’est
exhaustive (et donc définitive). Le sociologue ne peut qu’être
résolument wébérien en réaffirmant « l’infinité inépuisable du
monde sensible » ou la « diversité infinie du réel » 17. Aucune
situation, aucun objet ni aucune pratique ne sont épuisables par
un nombre fini de traits de description : à partir d’autres interro-
gations, d’autres intérêts de connaissance, d’autres angles socio-
logiques, des descriptions inédites sont toujours possibles.
Socio-logie n’est pas socio-graphie. L’étude sociologique
suppose la mise en œuvre d’un raisonnement comparatif pour
mettre au jour ce qu’il y a d’invariant et de spécifique dans les
situations décrites par rapport à une série d’autres situations.
Et il n’y a jamais de description sociologique enfermée dans
sa singularité, mais des descriptions faites à partir d’un cadre
descriptif qui doit pouvoir être réutilisable d’un objet décrit à
l’autre. La description sociologique doit ainsi toujours être
guidée par des schèmes interprétatifs, voire par un modèle théo-
rique. Même si les meilleures descriptions ne peuvent

16. Cf. infra Chapitre 2 : Risquer l’interprétation.


17. M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, Presses Pocket, Agora, Paris,
1992.

34
décrire la réalité sociale

évidemment se substituer à des théories, elles sont toujours


– plus ou moins explicitement – guidées théoriquement. Seul
le point de vue théorique (qui crée l’objet, comme le rappelait
Saussure) permet de décider de la pertinence relative des
dimensions du social à décrire. C’est ce même point de vue qui
a le pouvoir de « faire parler » les éléments de description.
L’idée de description photographique – qu’on présente à tort
parfois comme une « description idéale » ou « parfaite » – pose
encore plus de problèmes en sciences sociales, dans la mesure
où les catégories de l’inventaire, les traits pertinents de la des-
cription ne sont pas explicites. Dans le cas de la photogra-
phie, on délègue en définitive le travail descriptif-interprétatif
au lecteur-visionneur qui traduira (mentalement ou à haute
voix) en descriptions verbales les traits qu’il croit pouvoir
déceler dans la « description photographique ». Le paradoxe
réside dans le fait que, d’une part, les photographies semblent
– dans les limites d’un cadrage et d’une focale – tout nous mon-
trer (ne rien cacher), mais que, d’autre part, elles ne nous disent
rien, ne parlent jamais d’elles-mêmes. On sait déjà combien les
réceptions d’un même texte peuvent être plurielles, mais l’ordre
iconique s’avère sémantiquement encore bien moins contrai-
gnant que l’ordre du discours.
De même, il faut souligner le fait que la description esthé-
tique n’a pas lieu d’être en sciences sociales. Le risque que fait
encourir la proximité de la « description sociologique » et de
la « description littéraire » – risque d’autant plus grand que de
nombreuses pratiques de description littéraire se font, chez des
romanciers réalistes tels que Balzac, Flaubert, Zola ou Proust,
avec un souci évident de l’appréhension juste du monde social –
est celui de l’enfermement dans la singularité littéraire d’une
scène qui produit de faibles effets de connaissance mais de
nombreux « effets de réel 18 », sous la forme notamment de
détails qui engendrent l’illusion réaliste, l’illusion du « cela
s’est bien passé comme cela », du « cela a bien existé ».
Ne sont sociologiquement pertinentes que les descriptions
tirées d’un travail d’observation systématique des comporte-
ments, dont l’ensemble des résultats est livré au lecteur ; celles
qui font partie d’un corpus théoriquement et méthodologique-
ment construit. Cela suppose de dire comment les observations
ont été effectuées, comment les scènes observées ont été sélec-
tionnées, à partir de quelle construction de l’objet (de quel point

18. R. BARTHES, « L’effet de réel », Communications, nº 11, 1968.

35
décrire, interpréter, objectiver

de vue de connaissance) elles l’ont été, quelle place les scènes


décrites occupent dans la nécessaire dispersion-variation des
situations observées, etc. Sans cela, on aurait affaire à ce que
l’on peut appeler des exemples sur mesure qui produisent
– comme nombre de textes littéraires – des effets de réel, en
se contentant de jouer le rôle d’exemplification-illustration du
schéma théorique de l’auteur.

Les modalités des pratiques

La description fine des pratiques est, en matière de compré-


hension du monde social, le seul moyen d’accéder aux manières
de faire, aux modalités des pratiques. Par exemple, passer
d’une sociologie de l’accès inégal au livre à une sociologie des
manières de lire, ou d’une sociologie des états d’inégalité sco-
laire à une sociologie des processus d’inégalité scolaire en train
de se faire, suppose un surcroît de description des pratiques.
Ainsi, pendant longtemps, les historiens du livre ont compté
(à partir notamment des inventaires après décès) le nombre de
livres possédés par les lecteurs en calculant des nombres
moyens de livres lus pour chaque grande catégorie macro-
sociale de lecteurs. Ils ont, de cette façon, pu établir des répar-
titions par genres de livres possédés selon ces mêmes catégories
sociales fondées souvent sur des critères socio-culturels ou
socio-économiques. Or, la démarche mise en œuvre par une his-
toire de la lecture renouvelée 19 consiste à se demander ce que
« fabriquent » les lecteurs avec les textes en émettant l’hypo-
thèse selon laquelle les lecteurs se distinguent bien autant, et
parfois davantage, par les modes d’appropriation des textes que
par le nombre et/ou le genre de livres qu’ils possèdent. L’his-
torien va être alors à la recherche des gestes des lecteurs, des
traces qu’ils laissent sur les textes imprimés mêmes ou dans
d’autres productions écrites à propos de leurs lectures (jour-
naux personnels, autobiographies, parfois même archives de
procès de sorcellerie 20). C’est le même mouvement que l’on a
pu observer dans le passage d’une sociologie de la consomma-
tion culturelle (fondée sur la recherche des inégalités sociales

19. R. CHARTIER, « Du livre au lire », Pratiques de la lecture, Éditions Rivages, Mar-


seille, 1985, p. 62-88 et « Le monde comme représentation », Annales ESC, nº 6,
nov.-déc. 1989, p. 1505-1520.
20. C. GINZBURG, Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle,
Flammarion, Paris, 1980.

36
décrire la réalité sociale

d’accès à la culture et articulée sur une théorie de la légitimité


culturelle) à une sociologie de la réception (des usages ou des
appropriations) des œuvres culturelles 21.
Par ailleurs, la sociologie de l’éducation et de l’école a connu
semblable déplacement de point de vue entre le début des
années 1970 et le milieu des années 1990. Déplacement de
l’intérêt de connaissance d’analyses macro-sociologiques statis-
tiquement fondées, qui s’efforcent de rendre raison des inéga-
lités scolaires, à des analyses qui concentrent davantage leurs
efforts sur la saisie des modalités de la socialisation scolaire
(construction scolaire des connaissances, caractéristiques cogni-
tives des savoirs scolaires, interactions en salle de classe, éva-
luations et décisions éducatives, modalités des comportements
scolaires, etc.) et les processus de production des inégalités sco-
laires, privilégiant les méthodes d’observation et empruntant à
l’éthologie ou à la psychiatrie l’usage de la vidéo pour faire
l’étude des pratiques langagières et gestuelles en interaction 22.
La description de situations sociales (d’interactions, de scènes,
de micro-contextes) perceptibles par un observateur in situ a
partie liée avec ces transformations du regard sociologique 23.

Ni positivisme ni dissolution du réel

La description est indissociable d’un regard théorique, inter-


prétatif qui la guide et la rend donc « utile », « pertinente »,
mais elle n’est pas elle-même interprétation ou explication. Si,
pour contrer les tentations positivistes, on peut rappeler que la
description est déjà construction-sélection, il est toutefois
nécessaire de maintenir la distinction opérée entre description et

21. B. L AHIRE , L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Nathan, Essais &
Recherches, Paris, 1998, p. 107-118.
22. Cf. sur les interactions au sein de la classe A. V. CICOUREL, « Some Basic Theo-
retical Issues in the Assessment of the Child’s Performance in Testing and Classroom
Settings », Langage Use and School Performance, Academic Press Inc., New York,
1974, p. 300-365. Si les variations statistiques concomitantes que l’on peut établir entre
le milieu social d’origine de l’enfant et sa situation scolaire permettent de fonder empi-
riquement une interprétation en termes d’inégalité sociale d’accès à l’École, elles ne
disent rien quant à la nature des faits dont il est question. Cf. sur ce point la position
très juste et mesurée de Maurice Halbwachs analysée par Olivier Martin dans « Raison
statistique et raison sociologique chez Maurice Halbwachs », Revue d’histoire des
sciences humaines, nº 1, 1999, PUS, p. 69-101.
23. Cf. B. LAHIRE, Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de l’« échec sco-
laire » à l’école primaire, PUL, Lyon, 1993 et « La variation des contextes en sciences
sociales… », Annales. Histoire, sciences sociales, op. cit.

37
décrire, interpréter, objectiver

interprétation (ou théorisation). Cette distinction est particuliè-


rement importante dans une discipline sociologique encore trop
coutumière des décrochages interprétatifs hâtifs ou des forma-
lisations-théorisations généralisatrices prématurées. Il est tou-
jours préférable de décrire (au sens large) les faits sur lesquels
on se fonde que de ne livrer que la (soi-disant) substantifique
moelle conceptuelle du réel. Par exemple, plutôt que de parler
de la violence symbolique exercée par le système scolaire sans
jamais évoquer de faits précis (en demandant au lecteur
d’admettre aveuglément le lien entre des faits et leur interpré-
tation en termes de violence symbolique), il vaut toujours
mieux commencer par décrire des situations précises et dire, par
exemple, que « l’enseignant a écrit “Nul !” dans la marge d’une
copie », qu’« il a porté la note de 0/20 sur un devoir d’élève en
soulignant la note de deux traits », qu’« il a puni de telle ou telle
manière un élève pour son comportement d’indiscipline », etc.
La méfiance à l’égard du positivisme ne doit donc pas
amener à négliger l’ordre des faits empiriquement observables
et descriptibles et à oublier l’importance, pour toute science
sociale empirique, de commencer par produire des informations
fiables (vérifiables) sur la réalité sociale du type : « X (et pas
Y) était tel jour (et non tel autre jour), à telle heure (et non à
telle autre heure), à tel endroit (et non à tel autre endroit) 24. »
Si l’exemple banal et abstrait ne fait pas immédiatement appa-
raître tous les enjeux d’une telle exigence empirique, il suffit
de penser à l’importance qu’il y a à établir qu’un individu X
de telle confession ou appartenant à telle ethnie a bien été tué
(gazé, fusillé, massacré à coups de machette, etc.) à telle époque
et à tel endroit, pour en prendre conscience.
L’ultra-relativisme croit parfois pouvoir déduire du caractère
construit des « données », des « faits », du « réel » scientifique-
ment appréhendable, une sorte d’irréalité des faits (tout et son
contraire pourraient être dits sur le monde social). Le caractère
relativement arbitraire de toute description n’implique pourtant
pas l’inexistence ou le caractère amorphe du réel décrit. Le fait
que telle série de traits de description soit retenue plutôt que
telle autre série est bien une affaire de choix et de construction.
Que cette série puisse être remplacée par d’autres séries pour

24. Il va de soi que le degré et le type de précision dans l’établissement d’un fait
dépendent de ce que le chercheur veut et peut en faire, en fonction de ce que l’on peut
appeler une « problématique ». Par exemple, l’intérêt de connaître – comme dans
l’exemple – le jour, l’heure et le lieu d’une action peut être, selon les cadres interpré-
tatifs de la recherche, fort ou faible.

38
décrire la réalité sociale

dresser d’autres tableaux possibles du monde réel, cela est tout


aussi incontestable. Mais l’observation et la description faites à
partir de ces traits conduisent bien à une connaissance de faits
qui ont réellement existé, à une appréhension d’événements qui
se sont réellement déroulés. De tels faits ne constituent certes
pas tout le réel, mais ce réel sélectionné et construit peut être
empiriquement observé, vérifié, et l’interprétation qui néglige-
rait cette phase de constitution n’aurait plus guère d’intérêt.
Délestée de tout le poids des faits scientifiquement construits,
elle s’étiolerait et perdrait toute consistance.
2

Risquer l’interprétation

« La liberté d’opinions (de publier) ne peut être prise


que sur les faits aux dépens des faits, et en conséquence, la
non-démonstration, la falsification, omission, diminution
ou exagération des faits – la confusion volontaire du vrai,
du probable, etc. SONT la liberté d’énoncer les opinions. »
P. VALÉRY, Les Principes d’anarchie pure
et appliquée, 1984.

Les droits et devoirs de l’interprète

À fréquenter les colloques ou à entendre les propos ordinaires


des chercheurs en sciences sociales, il semble parfois en aller
en matière d’interprétations comme en matière de goûts et de
couleurs : chacun pourrait revendiquer le droit de posséder sa
propre interprétation sur le monde social et cette interpréta-
tion personnelle ne saurait finalement se discuter. Celui qui pré-
tendrait vouloir examiner la valeur heuristique ou le bien-fondé
empirique d’une interprétation apparaîtrait dès lors comme un
ennemi de la démocratie interprétative et des droits fondamen-
taux de l’homme de science à proposer son interprétation. Pour-
tant, lorsqu’un chercheur en appelle à l’irréductible droit à la
différence interprétative comme à un droit qui n’entraînerait
aucun devoir théorique, méthodologique ou empirique, alors le
terme « interprétation » constitue une manière d’éviter l’affron-
tement des objections et de clore prématurément le débat scien-
tifique, une façon en tout cas d’ouvrir la voie à toutes les formes
d’indifférentisme scientifique.

40
risquer l’interprétation

Pourtant, contrairement au modèle égalitariste-démocratique


(en fait, démagogique) selon lequel l’interprétation constitue la
dernière chose que l’on puisse remettre en question, chaque
chercheur en sciences sociales a éprouvé le sentiment en lisant
des textes scientifiques (rapports de recherche, thèses, articles
ou ouvrages) qu’il existe sur le marché réel (et non idéalisé
ou restreint au sous-marché des produits les plus « purs ») de
la production scientifique des interprétations plausibles, fortes
ou convaincantes et d’autres qui ne le sont pas ou qui le sont
moins.
Cette impression ne cesse en premier lieu d’être éveillée par
la lecture des travaux de recherche réalisés par des étudiants
apprentis sociologues, historiens ou anthropologues qu’aucun
enseignant-chercheur – par devoir professionnel – ne se prive
de corriger. Les jugements, parfois sévères, portés dans les
marges des mémoires de recherche ne cessent de souligner les
imprudences interprétatives ou les interprétations « à côté de la
plaque », maladroites, mal étayées, insuffisamment argu-
mentées ou empiriquement mal fondées. Pourquoi alors ceux
qui sont passés – par la logique institutionnelle des recrute-
ments – de l’autre côté de la barrière ne pourraient-ils pas être
soumis à semblables critique et correction, et pourquoi ne pour-
rions-nous pas leur (nous) appliquer les mêmes jugements que
ceux auxquels les apprentis doivent logiquement se soumettre
pour payer leur droit d’entrée dans le métier ? Pourquoi
serions-nous normatifs pour les uns (étudiants) et relativistes
pour les autres (pairs) ?
Plutôt que de laisser filer le terme d’interprétation vers ses
usages démagogiques, on peut essayer d’énoncer ce qui définit
l’interprétation sociologique (au sens large du terme qui
englobe l’ensemble des sciences des contextes sociaux) et de
la distinguer de l’univers de l’herméneutique libre, c’est-
à-dire des interprétations sauvages, incontrôlées, empiriquement
non contraintes. Car l’enquête en sciences sociales est ponc-
tuée d’actes d’interprétation (interprétation d’indices, de traces,
d’opérations de sélection ou de codage, de corrélations statis-
tiques, de discours ou de gestes) et ces actes, lorsque le travail
est bien fait, interviennent à tout moment de l’enquête.
Les interprétations (au sens de « thèses ») que l’on trouve
présentées dans des articles ou des ouvrages peuvent être jugées
scientifiquement complètes 1) si elles s’appuient sur des maté-
riaux empiriques, 2) si sont livrés, aussi précisément que pos-
sible, les principes théoriques de sélection puis les modes de

41
décrire, interpréter, objectiver

production de ces matériaux, 3) si sont clairement désignés les


contextes spatio-temporellement situés de la « mesure » (de
l’observation), et, enfin, 4) si sont explicités les modes de fabri-
cation des résultats à partir des matériaux produits (modes de
traitement des données et, si possible, choix du type d’écriture
scientifique).
Le travail interprétatif n’intervient donc pas après la bataille
empirique, mais avant, pendant et après la production des
« données » qui ne sont justement jamais données mais consti-
tuées comme telles par une série d’actes interprétatifs. Et l’on
voit bien à quel point l’expression « interprétation du réel » est
éloignée du métier réel de chercheur en sciences sociales dans
la mesure où elle donne l’impression que celui-ci serait un
« penseur » face au « réel », une sorte d’interprète final.
La qualité du travail d’enquête en sciences sociales réside
d’abord et avant tout dans la finesse et la justesse des actes
interprétatifs mis en œuvre à chaque moment de la construc-
tion de la recherche, de manière prospective mais aussi de façon
rétrospective. Lorsque certains actes sont commis « en
aveugle », leurs conséquences sur le travail doivent être
mesurées par la suite pour comprendre ce qui a été fait sans le
savoir dans le moment même de leur effectuation. La connais-
sance sociologique ne s’engendre et n’avance que par un inces-
sant travail d’anticipation des actes de recherche à venir et de
retour réflexif sur les actes antérieurs de recherche grâce aux
acquis progressivement obtenus tout au long de la recherche.
Les différents moments de la recherche ne sont donc jamais
séparés comme le laisseraient supposer les schémas hypothé-
tico-déductifs scolaires. De façon pragmatique, on pourrait ainsi
énoncer que tout est bon, à n’importe quel moment du travail,
pour mieux comprendre ce qui a été fait à n’importe quel autre
moment.
Au lieu de polémiquer sans fin sur la valeur de tel ou tel
concept, de tel ou tel paradigme, les chercheurs en sciences
sociales gagneraient à livrer et à mettre en débat leurs actes
– aussi concrets qu’interprétatifs – de recherche, car c’est sou-
vent dans les moments les plus anodins de l’enquête que les
thèses les plus fortes sont posées sans être véritablement sou-
tenues. Dans cette perspective, on passe de l’espace pseudo-
démocratique des interprétations sauvages, délestées du poids
de toutes contraintes empiriques d’énonciation, à l’espace des
interprétations empiriquement contraintes et sociologiquement
contrôlées par les anticipations et les retours réflexifs.

42
risquer l’interprétation

Qu’est-ce qu’une surinterprétation ?

On peut évidemment faire le départ entre les interprétations


selon leur degré de solidité ou de force du point de vue du
déploiement du raisonnement sociologique dans les divers
moments de la recherche et du point de vue du volume et de
l’étendue du matériau interprété (« soutenir une thèse » fondée
sur un seul entretien est toujours possible, mais si le chercheur
développe un réseau articulé et cohérent de preuves fondé sur
des questionnaires, des entretiens, de l’observation et de l’ana-
lyse de documents, sa thèse n’en aura que plus de force proba-
toire). Il y a aussi des interprétations moins pertinentes, moins
adéquates que d’autres, que l’on repère plus aisément dans les
mémoires de recherche des apprentis, mais qui se lisent aussi
dans les textes des professionnels. Une partie spécifique des
interprétations faibles, imprudentes ou inadéquates est consti-
tuée par ce que l’on pourrait appeler des surinterprétations.
Qu’est-ce qu’une surinterprétation ? Est-ce que toute inter-
prétation n’est pas, en un certain sens, surinterprétation ? On
pourrait le penser puisque les chercheurs en sciences sociales
– y compris les plus « compréhensifs 1 » d’entre eux – mettent
généralement plus de sens dans les actions des enquêtés que
ces derniers n’en mettent eux-mêmes lorsqu’ils agissent, ou
même lorsque ces derniers commentent, à l’occasion, leurs
propres actions. Mais on ne peut définir la surinterprétation
comme surplus de sens par rapport aux significations que
livrent les enquêtés à propos de ce qu’ils font, croient, sentent
ou perçoivent car alors le risque serait grand d’avoir à rejeter
comme mésinterprétations pour cause de surinterprétation
toutes les interprétations qui n’agréeraient pas aux enquêtés. Si
les enquêtés avaient scientifiquement le droit de rejeter cer-
taines interprétations, alors il faudrait explicitement leur
accorder un rôle dans la validation des thèses scientifiques 2.

1. Ceux qui essaient de restituer l’univers et la logique propres aux enquêtés.


2. C’est ce que fait François Dubet dans sa Sociologie de l’expérience, Seuil, La cou-
leur des idées, Paris, 1994. Selon lui, les sociologues doivent soumettre aux groupes
d’acteurs avec lesquels ils travaillent dans le cadre d’une intervention sociologique leurs
« interprétations sociologiques ». Puis les acteurs « sont invités à interpréter à leur tour
les analyses des sociologues, à y réagir » (p. 244). Dans un tel cadre de validation des
interprétations sociologiques, le chercheur peut juger « fausse » (p. 246) son analyse si
elle a été rejetée comme non « vraisemblable aux yeux de ceux qui (sont) le mieux
armés pour en discuter » (p. 246). François Dubet insiste donc sur la double destination
de l’argumentation sociologique : « la communauté scientifique, avec ses critères
propres, et les acteurs, qui maîtrisent d’autres données » (p. 249). Dans l’« espace
d’argumentations réciproques » entre sociologue et acteurs, « le sociologue peut trouver

43
décrire, interpréter, objectiver

Or, les enquêtés jugent souvent, en lisant des comptes rendus


de recherche qui portent sur leur vie ou leurs activités, que les
interprétations ne correspondent pas à ce qu’ils vivent, qu’elles
déforment la réalité telle qu’ils la connaissent et la perçoivent.
Ces mêmes enquêtés peuvent aussi estimer que les chercheurs
exagèrent certains traits, certains comportements ou certaines
dimensions de l’activité sociale qui leur paraissent secon-
daires ou annexes. Pire que cela, l’expérience montre que les
enquêtés ne reconnaissent pas toujours ce qu’ils ont dit
lorsqu’on leur présente la transcription la plus plate, sans
commentaire, de leur discours oral (« Je n’ai pas dit ça », « Je
ne parle pas comme ça », etc.). Si ces réactions d’enquêtés aux
produits de la recherche ne doivent pas laisser insensible le
chercheur en sciences sociales (celui-ci devrait pouvoir les
comprendre, à l’intérieur même de son modèle d’intelligibilité,
comme des indicateurs de certains traits de son analyse et pour-
rait même trouver, à cette occasion, de quoi l’enrichir), il ne
peut être question in fine de laisser aux enquêtés le soin de
trancher – même partiellement – entre les « bonnes » et les
« mauvaises » interprétations, les interprétations « justes » et les
interprétations « fausses » 3.
En définitive, lorsque le sociologue fait correctement son tra-
vail, la signification des événements, des pratiques ou des repré-
sentations qu’il propose constitue toujours un surplus, un ajout
par rapport à ce qui se dit ou s’interprète déjà ordinairement
dans le monde social. Interpréter c’est donc toujours surinter-
préter par rapport aux interprétations (pratiques ou réflexives)
ordinaires : choisir de filer une métaphore le plus loin possible 4,
de privilégier une dimension des réalités sociales ou une échelle
particulière d’observation, cela implique de rendre étranger à
nos yeux comme aux yeux des enquêtés un monde ordinaire
parfois tellement évident que nous ne le voyons plus vraiment.
Mais ce n’est évidemment pas de cette surinterprétation du
point de vue des enquêtés, qui couvre l’ensemble du champ
des interprétations en sciences sociales, que je veux parler. Je
distinguerai donc pour la clarté du propos trois types de surin-
terprétations : les surinterprétations dues aux décrochages

matière à construire ses raisonnements et ses hypothèses ; il peut aussi y fonder cer-
taines formes de validation » (p. 252).
3. Si l’on décidait de la qualité ou de la pertinence de l’interprétation en fonction du
point de vue des enquêtés, peu de travaux de sociologie de l’art résisteraient à la critique
des artistes ou des critiques artistiques.
4. Cf. infra le Chapitre 3 : Sociologie et analogie.

44
risquer l’interprétation

interprétatifs par rapport aux situations interprétées (type 1) ;


les surinterprétations produites par le décalage non objectivé,
non contrôlé et non corrigé entre la situation du chercheur face
aux matériaux étudiés et la situation des enquêtés (type 2) ; les
surinterprétations engendrées par la profusion d’exemples (trop)
« parfaits », qui s’opposent aux exemples et contre-exemples
ordinairement engendrés par toute enquête empirique (type 3).

Les décrochages interprétatifs

On assiste à un tel type de surinterprétation (type 1) lorsque


les « données », les matériaux sur lesquels s’appuie l’auteur
sont insuffisants pour soutenir les thèses qu’il propose. On a
alors effectivement l’impression d’avoir affaire à un décro-
chage de l’interprétation par rapport aux situations interprétées.
Cette sorte d’excroissance interprétative nous amène souvent à
estimer que l’auteur « en fait trop », s’éloignant trop du maté-
riau en sa possession.
Tout enseignant trouverait de multiples exemples de versions
malhabiles de ce type de surinterprétation qui témoignent de
la difficulté à maîtriser les commentaires théoriques par rap-
port aux matériaux, mesures, indices sur lesquels ils portent.
Ce genre de décrochage interprétatif vis-à-vis des données est,
en effet, très fréquent chez les apprentis chercheurs qui livrent,
souvent sans parvenir à le contrôler (ou à le masquer), des inter-
prétations trop lourdes pour le type ou le volume d’informations
sur lesquels ils s’appuient. Certaines interprétations peuvent
n’être fondées ainsi que sur un très court extrait d’interaction,
un bref passage d’entretien ou un fragment de document.
Comment décider si l’interaction verbale ou le discours de
l’enquêté ne seraient pas plutôt justiciables d’une autre interpré-
tation, plus pertinente ? Rien dans le matériau présenté ne peut
nous aider à aller plus loin, parce que aucune interprétation ne
saurait reposer sur un seul extrait de matériau. Pour commencer
à prendre, l’interprétation devra s’appuyer sur des exemples
variés tirés d’interactions verbales récurrentes (montrant par
exemple la réapparition fréquente d’un certain type d’attitude),
ou sur une interaction verbale confirmée par des propos tenus
lors d’un entretien, par le rapport que l’enquêté a pu entretenir
avec la situation d’entretien et avec l’enquêteur, par des entre-
tiens menés avec d’autres enquêtés, par des sources écrites, etc.

45
décrire, interpréter, objectiver

Se pose donc la question du degré de forçage de l’interpré-


tation par rapport aux réalités évoquées. Les auteurs de
mémoires de recherche utilisent souvent les schèmes interpré-
tatifs comme des lits de Procuste 5, c’est-à-dire en y introdui-
sant de force les faibles matériaux recueillis. En matière d’étude
de cas notamment 6, plus l’interprétation repose sur des mesures
empiriques multiples et théoriquement comparables et moins
on court le risque de la surinterprétation. La multiplication des
données susceptibles de servir au chercheur permet alors de
« tisser serrés » les différents fils de l’interprétation. Il faut tout
simplement penser ici au gain interprétatif considérable qu’il
y a à travailler, pour chaque petit point d’analyse, sur plu-
sieurs informations qui viennent soit se confirmer mutuellement
soit, au contraire, se contredire et permettre raisonnablement
de mettre en doute la fiabilité d’une partie des informations
possédées ; l’interrogation sur la fiabilité de telle ou telle infor-
mation pouvant à son tour, si on la considère comme partie
intégrante du travail interprétatif, permettre de relancer ou
d’enrichir l’analyse d’ensemble.
La valeur relative des différentes interprétations ne dépend
pas seulement (et peut-être même pas essentiellement) de leur
qualité ou de leur force intrinsèque, mais de leur bon usage
en fonction des données disponibles. Et c’est toute une science
du kairos interprétatif, de l’occasion interprétative, un sens du
dosage de ce qui peut être avancé à tel ou tel moment de l’ana-
lyse en fonction des matériaux soumis à interprétation, qui est
en jeu dans l’apprentissage du métier de chercheur en sciences
sociales.
De son côté, la version habile-professionnelle (savante) de
ce type de surinterprétation se caractérise par une inflation du
discours interprétatif par rapport aux matériaux, c’est-à-dire par
une surenchère ou un gonflement interprétatifs sans gain signi-
ficatif de connaissance de la réalité empirique.

La Société de consommation
L’ouvrage de Jean Baudrillard, La Société de consommation.
Ses mythes, ses structures, est à cet égard un exemple révéla-
teur. Au contraire d’autres textes du même auteur écrits dans

5. Cf. M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, op. cit., p. 178.


6. Ce qui est le plus fréquent pour les apprentis qui travaillent le plus souvent sur le
mode artisanal.

46
risquer l’interprétation

une veine encore plus essayiste 7, il s’inscrit explicitement 8 dans


le champ des sciences sociales. Son sous-titre qui s’inspire
directement du structuralisme ambiant de l’époque, ses réfé-
rences à des lieux, des objets, des phénomènes sociaux ou des
situations sociales « réels » (le drugstore, le centre commer-
cial Parly 2, le téléspectateur relaxé devant les images de la
guerre du Viêt-nam, les informations télévisées ou radiopho-
niques concernant les morts sur les routes, la météorologie, la
pollution, l’homme riche qui conduit sa 2 CV, la machine à
laver, etc.), l’usage de données chiffrées (taux de mortalité par
CSP, consommation élargie des ménages, etc.), tout cela
contribue à ancrer l’ouvrage dans l’univers des textes de
sciences sociales.
Cependant, les exemples ne constituent pas un corpus dont
on connaîtrait les principes théoriques de sélection. L’auteur
illustre ses interprétations par des exemples fabriqués, fictifs,
par des « clichés » tirés de l’« actualité » (au sens large du
terme), mais il n’est aucunement question d’enregistrements de
faits empiriquement attestés (datés, localisés). Ces évocations
de la réalité (vs construction méthodique et théoriquement
contrôlée d’un corpus) ont pour seule fonction de produire des
effets de réalité. On ne trouve donc pas véritablement dans
l’ouvrage de preuves empiriques, mais des références éclec-
tiques à divers éléments du monde social qui composent comme
un décor de théâtre. Autrement dit, l’interprétation de la société
de consommation par l’auteur ne se fonde pas sur des maté-
riaux empiriques mais utilise des évocations empiriques non
construites pour illustrer un propos construit en dehors de tout

7. Par exemple À l’ombre des majorités silencieuses ou la fin du social (À l’impri-


merie quotidienne, Cahier d’utopie quatre, Paris, 1978) où l’on peut lire dès l’introduc-
tion : « Tout l’amas confus du social tourne autour de ce référent spongieux, de cette
réalité opaque et translucide à la fois, de ce néant : les masses. Boule de cristal des
statistiques, elles sont “traversées de courants et de flux”, à l’image de la matière et des
éléments naturels. C’est du moins ainsi qu’on nous les représente. Elles peuvent être
“magnétisées”, le social les enveloppe comme une électricité statique, mais la plupart
du temps elles font “masse” précisément, c’est-à-dire qu’elles absorbent toute l’électri-
cité du social et du politique et la neutralisent sans retour. […] C’est dans ce sens que
la masse est caractéristique de notre modernité, à titre de phénomène hautement
implosif, irréductible à toutes pratique et théorie traditionnelles, peut-être même à toute
pratique et à toute théorie tout court » (p. 9-10).
8. L’un de ses préfaciers juge que le livre « est une contribution magistrale à la socio-
logie contemporaine » et se risque à affirmer qu’« il a certainement sa place dans la
lignée des livres comme De la division du travail social de Durkheim, La Théorie de
la classe de loisir de Veblen ou La Foule solitaire de David Riesman ». Cf.
J.-P. MAYER, « Avant-propos », in J. BAUDRILLARD, La Société de consommation. Ses
mythes, ses structures, Idées-Gallimard, Paris, 1970, p. 13.

47
décrire, interpréter, objectiver

esprit et de toute pratique de l’enquête. Du fait de l’absence


d’ancrage empirique, la lecture de l’ouvrage donne au lecteur
animé par ce même esprit d’enquête l’impression de tableaux de
pensée un peu aériens et ne touchant jamais vraiment terre, à
l’image de ces nappes de brouillard planant sur la surface des
étangs.
Ce type de majoration de l’expression verbale signifie bien
souvent que l’auteur se contente de traduire dans un langage
savant, philosophique, esthétique ou poétique, des thèmes ordi-
naires de l’air du temps (journalistique, publicitaire, politique
ou philosophique), compensant le manque – ou la désespérante
absence – de données empiriques par un savoir-faire essayiste.
Il peut alors séduire les lecteurs dont il flatte les thèmes de
prédilection sans jamais apporter le moindre début de preuve à
l’appui de ses propos 9.

La « leçon d’écriture »
Claude Lévi-Strauss raconte dans Tristes Tropiques 10 qu’il
part un jour en voyage avec quelques Nambikwara, apportant
avec lui des cadeaux qu’il compte distribuer à ses hôtes. Alors
qu’ils sont arrivés au terme de leur voyage, il se passe « un
incident extraordinaire » qui va déclencher l’imagination de
l’anthropologue et lui faire écrire de longs développements sur
l’écriture, ses usages et ses fonctions, le pouvoir et la
connaissance, etc.
Lévi-Strauss raconte qu’il distribue des feuilles de papier et
des crayons aux indigènes qui n’en font tout d’abord pas grand
cas, mais qui les amènent tout de même un jour « à tracer sur
le papier des lignes horizontales ondulées », cherchant « à faire
de leur crayon le même usage » que lui. Mais, alors que généra-
lement pour ceux qui s’y essayaient « l’effort s’arrêtait là », le
« chef de bande voyait plus loin ». Avant même la description
précise de l’« incident extraordinaire » annoncé plus haut, Lévi-
Strauss nous livre d’emblée son interprétation à propos de ce

9. Ce que je vise ici, ce ne sont pas les « essais » en tant que tels, mais le style
essayiste lorsqu’il est à l’œuvre à l’intérieur du champ des sciences sociales. C’est la
confusion des genres ou l’importation non contrôlée de certains genres dans le monde
des sciences sociales, en vue notamment de s’épargner les affres de l’enquête empi-
rique, qui posent problème et non l’existence de genres différenciés. Mon jugement a
donc le champ des sciences sociales comme limite de validité et ne constitue pas une
attaque contre le genre « essai » en général.
10. C. LÉVI-STRAUSS, « Leçon d’écriture », Chapitre XXVIII, Tristes Tropiques, Plon,
Paris, 1955, p. 337-349. Toutes les citations entre guillemets sont tirées de ces pages.

48
risquer l’interprétation

qui s’est passé ce jour-là : le chef, à qui il prête une capacité


à « voir plus loin » que les autres, aurait tout simplement
« compris la fonction de l’écriture » :

« Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareille-


ment équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me commu-
nique pas verbalement les informations que je lui demande, mais
trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme
si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa
comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine
anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même
désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il
est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens
que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aus-
sitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.
Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une
hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de
lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets
que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci,
contre un arc et des flèches, un sabre d’abatis ! à tel autre, des
perles ! pour ses colliers… Cette comédie se prolongea pendant
deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais
plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchan-
dises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance
du Blanc et qu’il participait à ses secrets. »

C’est en se remémorant le soir cette scène observée – scène


qu’il qualifie, selon les paragraphes, de « comédie » ou de
« mystification » et qui avait contribué à créer « un climat irri-
tant » – que Lévi-Strauss commence à interpréter l’événement
dont il a été le témoin. D’emblée l’ethnologue déchiffre, dans le
spectacle qui lui est donné à voir, l’usage de l’écriture « en
vue d’une fin sociologique plutôt qu’intellectuelle » : « Il ne
s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais
d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une
fonction – aux dépens d’autrui. Un indigène encore à l’âge de
pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut
de le comprendre, pouvait au moins servir à d’autres fins. »
Puis, à l’immédiate suite de ce bref commentaire, Lévi-Strauss
esquisse les fondements d’une théorie générale des fonctions de
l’écriture, glissant ainsi de la description et de l’interprétation
ethnographique d’un moment de la vie des Nambikwara à des
considérations beaucoup plus vastes – que je ne commenterai
pas en elles-mêmes ici – sur l’écriture.

49
décrire, interpréter, objectiver

Le scribe est « celui qui a prise sur les autres ». Rejetant


l’hypothèse d’une fonction principalement et originellement
« intellectuelle » (cognitive) ou « esthétique » de l’écriture, il
rattache l’invention de l’écriture et le déploiement de ses usages
à « la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégra-
tion dans un système politique d’un nombre considérable
d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes ».
L’écriture « paraît favoriser l’exploitation des hommes avant
leur illumination », sa « fonction primaire » étant de « faciliter
l’asservissement », d’« affermir les dominations ». Sautant du
Pakistan oriental à l’Égypte, Sumer, la Chine, l’Afrique, l’Amé-
rique précolombienne, pour terminer par l’exemple des États
européens au XIXe siècle, Lévi-Strauss voit même la « lutte
contre l’analphabétisme » et l’« instruction obligatoire » (« qui
va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétari-
sation ») comme des éléments de « renforcement du contrôle
des citoyens par le Pouvoir ».
Revenant sur l’élément déclencheur, Lévi-Strauss loue fina-
lement la sagesse des « fortes têtes » qui vont se désolidariser
de leur chef « après qu’il eut essayé de jouer la carte de la
civilisation ». La sagesse tient au fait qu’ils « comprenaient
confusément que l’écriture et la perfidie pénétraient chez eux
de concert » et Lévi-Strauss de rajouter : « Réfugiés dans une
brousse plus lointaine, ils se sont ménagé un répit. » À la
sagesse des « fortes têtes », cependant, est tout de même opposé
« le génie de leur chef » qui avait su percevoir « d’un seul coup
le secours que l’écriture pouvait apporter à son pouvoir » et
avait atteint ainsi « le fondement de l’institution sans en pos-
séder l’usage ».
De fortes têtes néanmoins sages – figures des « sociétés
authentiques » – qui sentent la perfidie liée à l’écriture en per-
cevant intuitivement toute la force oppressive contenue en elle
et un chef génial qui a, pour sa part, saisi en un clin d’œil le
fondement de l’écriture, sa fonction sociale primaire d’asservis-
sement, d’affirmation du pouvoir : Lévi-Strauss fait jouer aux
acteurs (bons et perfides sauvages nambikwara) une scène
qu’ils n’ont pas vécue. L’interprète sur-sollicite les « données »
(la description d’une scène un peu extraordinaire de la vie quo-
tidienne) et déborde généreusement les limites de ce qu’elles lui
permettraient d’énoncer. Si les costumes et les décors appar-
tiennent aux Nambikwara, le texte et la mise en scène sont de
Claude Lévi-Strauss. Tout se passe comme si l’ethnologue pro-
fitait de cette scène pour énoncer une théorie de l’écriture qui

50
risquer l’interprétation

n’est en rien fondée sur les données ethnographiques. La scène


est davantage construite par l’auteur comme une parabole que
comme une séquence de comportements observés mise en rela-
tion avec une série d’autres faits similaires ou différents 11 ; elle
est davantage l’occasion pour l’auteur de tirer une leçon sur
l’écriture et le pouvoir que de faire la science exacte de ce
qui se passa ce jour-là chez les Nambikwara. Concrètement,
on n’a aucunement le sentiment que Lévi-Strauss interprète ici
des produits de l’observation, mais qu’il prend prétexte d’une
scène, qu’il constitue comme un événement (un « incident
extraordinaire »), pour déployer une théorie générale et univer-
selle de l’écriture conquise ailleurs, hors du travail d’enquête.
Jacques Derrida, commentateur précis et prudent de cette
« leçon d’écriture », relevait dans De la grammatologie la surin-
terprétation opérée par l’ethnologue lorsqu’il écrivait : « L’écart
le plus massif apparaîtra d’abord […] entre le fait très mince de
l’“incident extraordinaire” et la philosophie générale de l’écri-
ture. La pointe de l’incident supporte en effet un énorme édi-
fice théorique 12. » Et l’on pourrait ajouter que l’incident relaté
s’effondre sous le poids du commentaire théorique qui ne
trouve guère ainsi de soutien empirique 13.

Les décalages non contrôlés entre chercheurs et enquêtés

Les surinterprétations de type 2 se caractérisent par l’oubli


dans l’interprétation des conditions réelles dans lesquelles les
acteurs étaient amenés à agir, penser, voir ou sentir, c’est-
à-dire par l’oubli du décalage entre l’œil savant (les conditions
savantes de perception du monde social) et l’œil ordinaire (les
conditions ordinaires de perception du monde social liées aux
formes de vie sociale). En pareil cas, le chercheur ignore la
différence de situation et de perspective entre lui et ceux qu’il

11. Par exemple, d’autres passages de Tristes Tropiques comme de sa thèse sur les
Nambikwara montrent au contraire une société d’avant l’écriture marquée, à sa façon
et selon des formes spécifiques, par les hiérarchies et la violence.
12. J. DERRIDA, De la grammatologie, Minuit, Paris, 1967, p. 184.
13. On pourrait objecter à l’analyse menée ici que Tristes Tropiques n’est pas un
ouvrage qui appartient au genre anthropologique-scientifique, mais plutôt aux carnets
de voyage. Mais, d’une part la même description ethnographique (sans le commentaire
théorique) peut se lire dans la thèse soutenue en 1948 par l’auteur sur La Vie familiale
et sociale des Indiens Nambikwara, et, d’autre part, Lévi-Strauss a eu l’occasion à
maintes reprises de répéter son hypothèse concernant l’écriture (dans Anthropologie
structurale en 1958 et dans ses Entretiens avec Georges Charbonnier en 1961), allant
même jusqu’à parler d’une « théorie marxiste de l’écriture ».

51
décrire, interpréter, objectiver

étudie et prête ainsi à ces derniers des capacités visuelles, audi-


tives, sensitives, cognitives plus « grandes » que (ou simple-
ment différentes de) celles qu’ils possèdent réellement. Il
projette alors dans la tête (les représentations ou les structures
cognitives) de ceux dont il étudie les pratiques le rapport qu’il
entretient, en tant que sujet connaissant, avec l’objet de
connaissance.
On trouve une telle réflexion épistémologique chez Pierre
Bourdieu lorsque celui-ci met en garde contre l’intellectualisme
qui consiste à « introduire dans l’objet le rapport intellectuel à
l’objet », c’est-à-dire à « substituer au rapport pratique à la pra-
tique le rapport à l’objet qui est celui de l’observateur 14 ». Mais
toutes les situations de surinterprétation qui tiennent au déca-
lage non contrôlé entre l’univers du chercheur et l’univers des
enquêtés ne concernent pas exclusivement la différence entre
action et connaissance, sens pratique et réflexivité, rapport pra-
tique à la pratique et vision théorique de la pratique, temps de
l’urgence et temps intemporel de la science, etc.
Par exemple, lorsque Paul Veyne évoque les bas-reliefs
représentant les différents épisodes des campagnes de Dacie et
ornant en une frise spirale le tour de la colonne Trajane élevée
à Rome en l’honneur de l’empereur romain Trajan (98-117),
vainqueur des Daces en 112 15, il relève la très faible pertinence
des interprétations de ces scènes en termes d’art de propa-
gande impérial dans la mesure où ces images étaient architec-
turalement, spatialement, invisibles par le public de l’époque.
Visibles, descriptibles et analysables, ces images ne le sont que
pour le savant qui a les moyens de travailler sur la reproduction
de ces scènes (une bande d’environ quinze mètres de long), hors
contexte spatial d’origine, et de les voir comme personne avant
lui n’a pu les voir 16. En invoquant l’art de propagande, l’inter-
prète « en fait trop » et, finalement, manque l’interprétation.
De même, combien de surinterprétations dans les exégèses
contemporaines des pratiques intellectuelles (de lecture et
d’écriture notamment) d’époques anciennes. Dans un remar-
quable texte d’anthropologie historique 17, Jesper Svenbro met

14. P. BOURDIEU, Le Sens pratique, Minuit, Paris, 1980, p. 58.


15. P. VEYNE, « Propagande, expression, roi, image, idole, oracle », L’Homme, XXX
(2), 1990, p. 7-26.
16. Cf. aussi L. MARIN, « Visibilité et lisibilité de l’histoire : à propos des dessins de
la colonne Trajane », De la représentation, Gallimard/Seuil, Hautes Études, Paris, 1994,
p. 219-234.
17. J. SVENBRO, Phrasikleia. Anthropologie de la lecture en Grèce ancienne, La
Découverte, Paris, 1988.

52
risquer l’interprétation

en évidence le fait que, pour les Grecs anciens, le texte écrit


apparaît incomplet sans la voix qui l’oralise. Et, au moment de
la lecture, la voix n’appartient plus au lecteur mais à l’écrit, car
la lecture fait partie intégrante du texte. Dans une telle éco-
nomie des représentations, la voix se met au service du texte et
celui qui prête sa voix est dominé : « Écrire, c’est être domi-
nant, actif, victorieux – à condition de trouver un lecteur prêt à
céder. Lire, si l’on se décide à le faire (car le lecteur – s’il n’est
pas de condition servile – est évidemment libre de refuser de
lire), c’est se soumettre à la trace écrite du scripteur, c’est être
dominé, c’est occuper la position du vaincu. C’est se soumettre
à cet éraste métaphorique qu’est le scripteur. S’il est honorable
d’écrire, il n’est pas sûr que la lecture, elle, soit sans pro-
blèmes, étant vécue comme une servitude et comme une “pas-
sivité” (est “passif” celui qui subit l’écriture). […] Et on peut
donc penser que la lecture, tâche que les Grecs laissent volon-
tiers aux esclaves, comme dans le Théétète de Platon, doit se
pratiquer avec modération pour ne pas devenir un vice. Ou
mieux : celui qui lit ne doit pas s’identifier au rôle du lecteur
s’il veut rester libre, c’est-à-dire libre des contraintes imposées
par l’Autre. Mieux vaut rester tà grammata phaûlos, “faible en
lecture”, à savoir capable de lire, mais sans plus 18. » Il est évi-
dent que les conditions de réception d’un texte (et, partant, les
conditions de travail sur ce texte) sont différentes selon que
le texte est lu oralement ou silencieusement, avec les yeux ;
selon aussi la fonction ou la place que prend l’acte de lire pour
celui qui l’effectue. Nous pouvons donc, aujourd’hui, sans le
savoir, faire parler les textes grecs non seulement à travers
d’autres intérêts culturels que ceux des auteurs grecs, mais
aussi, et cela est souvent beaucoup moins contrôlé, à travers
le prisme d’autres représentations de l’acte de lire et d’autres
techniques intellectuelles de travail sur les textes. Les exé-
gètes peuvent ainsi oublier dans leurs commentaires l’écart
entre les modes savants-contemporains de traitement des textes
et les modes de traitement des textes propres aux lecteurs de
l’époque.
C’est toujours le même type d’erreur qui amène à traiter et
à commenter « littérairement » ce qui ne constitue nullement
de la littérature. Par exemple, les poèmes oraux en Grèce
ancienne ne constituent en aucun cas un genre littéraire.
Énoncés oralement dans des contextes rituels ou cérémoniels

18. Ibid., p. 212-213.

53
décrire, interpréter, objectiver

particuliers, orientés vers des fonctions sociales pratiques


(paroles de banquets invitant aux libations et à l’amour), ils
n’entrent absolument pas dans le même circuit de production
du sens que le texte littéraire écrit, destiné à un lecteur plutôt
qu’à un auditoire, lu solitairement en silence et rendant pos-
sible la mise en œuvre d’un mode herméneutique d’appropria-
tion du texte 19. Faire la sémiologie des mythes ou l’étude
littéraire des odes grecques alors que mythes et odes sont jus-
ticiables d’une analyse plus pragmatique, contextuelle, relève
de la faute de surinterprétation par oubli des conditions
concrètes d’existence des réalités mythico-rituelles ou des
poésies chantées 20. De plus, en plaquant ses catégories litté-
raires, scientifiques ou philosophiques d’analyse sur une telle
situation culturelle, le chercheur contemporain aplatit toutes les
formes d’expression et de circulation de la culture de l’époque
en prenant objectivement parti pour ceux qui, au cœur même
de l’événement, vont historiquement dans le sens du travail
d’invention de la littérature, de la science ou de la philosophie.
La surinterprétation littéraire, philosophique ou scientifique des
produits culturels de l’époque manque par là même une partie
importante de l’objet étudié.
Dans de telles conditions, les commentaires qui mettent entre
parenthèses les conditions effectives de circulation, de transmis-
sion et d’appropriation des textes philosophiques, des mythes
ou des poésies, sont bien en régime de surinterprétation. Au lieu
d’intégrer dans leur travail interprétatif les conditions réelles
dans lesquelles les acteurs étaient amenés à agir, sentir, penser,
les chercheurs font subir aux produits culturels étudiés un trans-
fert scientifiquement illégal 21. Le chercheur est alors plus
proche de la démarche artistique (créative) que de la démarche
sociologique : il dit du mythe, de la poésie lyrique ou du texte
philosophique ce que peut en dire et en faire celui qui dis-
pose de techniques intellectuelles scripturales et graphiques
contemporaines, mais pas – et c’est pourtant le but de l’étude

19. F. DUPONT, L’Invention de la littérature. De l’ivresse grecque au livre latin, La


Découverte, Paris, 1994.
20. On peut, de ce point de vue, lire La Raison graphique. La domestication de la
pensée sauvage (Minuit, Paris, 1980) de Jack Goody comme un texte de réflexion épis-
témologique sur les opérations savantes (scripturales et graphiques), et notamment sur
celles que le structuralisme déploie. Cf. aussi B. LAHIRE, « Cultures écrites et cultures
orales », Culture écrite et inégalités scolaires, op. cit., p. 7-41.
21. B. LAHIRE, « Linguistique/écriture/pédagogie : champs de pertinence et transferts
illégaux », L’Homme et la Société. Revue internationale de recherches et de synthèses
en sciences sociales, nº 101, 3/1991, p. 109-119.

54
risquer l’interprétation

sociologique, anthropologique ou historique – ce qu’ils étaient


(leur fonction, leur mode d’énonciation et de transmission) dans
leur contexte originel de production et de circulation.
On pourrait, à propos de tels exemples, parler d’anachro-
nisme, puisqu’il s’agit bien de cela, mais on ne décrirait pas
suffisamment précisément le problème en le désignant ainsi.
Il s’agit en effet d’un anachronisme spécifique, lié à l’oubli
des conditions les plus matérielles d’action, de représentation,
de réception des œuvres culturelles dans lesquelles se trouvaient
insérés les protagonistes de l’époque considérée. Pour éviter la
surinterprétation en ce domaine, il faut donc prêter une attention
particulière à la matérialité des objets, des actes, des gestes, des
situations. Cela nous ramène à l’impératif de la description fine
de réalités souvent simplement évoquées ou survolées par les
travaux en sciences sociales.
Si l’historien fait de la surinterprétation à propos de la
colonne Trajane en commentant des images comme si elles
pouvaient être vues alors que leur taille et leur disposition spa-
tiale les rendent invisibles aux yeux des acteurs ordinaires, s’il
peut être encore sur-herméneute lorsqu’il lit les mythes, les
poésies ou les textes philosophiques grecs à partir d’autres
conventions, d’autres techniques intellectuelles, d’autres procé-
dures que celles qu’étaient en mesure de mettre en œuvre les
lecteurs ou les énonciateurs de l’époque, on peut penser aussi
au cas des spécialistes de l’art qui prêtent aux visiteurs cultivés
des musées (pressés ou attentifs, passionnés ou nonchalants) des
compétences en histoire de l’art, ou au cas des sémiologues qui
confèrent aux spectateurs (distraits ou absorbés) et téléspecta-
teurs (affairés à la cuisine ou captivés par le film) une culture
et une disposition sémiologique semblables à celles qu’ils met-
tent en œuvre dans leur analyse des émissions télévisées ou des
spectacles culturels. Or, aussi bien les compétences effective-
ment possédées par le public (qui sont socialement inégale-
ment distribuées mais qui, tout particulièrement en ces
domaines, restent l’apanage d’une très faible minorité) que les
conditions effectives de réception du message (par exemple,
l’analyse sémiologique ne peut se faire que dans le temps long
de la science alors que le téléspectateur ordinaire regarde la
télévision dans le temps réel du déroulement des images) ren-
dent la plupart du temps impossibles la vision sémiologique
spontanée ou l’interprétation d’une œuvre picturale armée de
connaissances en histoire de l’art. La remarque est encore plus
pertinente à propos de l’art urbain, qui n’est plus vu comme tel

55
décrire, interpréter, objectiver

(i. e. dans sa dimension esthétique) par tous ceux pour qui il


constitue un décor urbain ordinaire.
Les chercheurs dotés d’une grande connaissance savante, éru-
dite des œuvres (picturales, textuelles, architecturales, etc.) ne
peuvent bien sûr qu’être déçus par les réceptions réelles (les
réceptions telles qu’elles se font dans telle communauté, à tel
moment et dans telles conditions matérielles), nécessairement
moins fouillées, moins riches, mais aussi, bien souvent, prises
dans les contresens historiques, les anachronismes, les brico-
lages interprétatifs 22. Ils ne peuvent de même qu’être désap-
pointés par l’absence d’intérêt pour des éléments jugés centraux
de l’œuvre et par le goût appuyé des profanes pour des traits
habituellement supposés secondaires par les spécialistes.

La surabondance d’exemples trop « parfaits »

On peut se demander si l’exemple qui suit – La Distinction


de Pierre Bourdieu – est encore un cas de surinterprétation.
L’auteur, dont l’esprit d’enquête a animé une grande partie de
l’œuvre, ne sur-sollicite pas des données empiriques trop
pauvres ou trop minces 23 ; il ne pèche pas davantage par oubli
des conditions effectives, concrètes dans lesquelles se meuvent
les enquêtés, mais tisse au contraire un réseau serré de preuves
qui font la force indéniable de l’interprétation proposée. Le pro-
blème se situe ici presque à l’opposé de celui que pose la surin-
terprétation de type 1 : dans le premier cas on déplore l’absence
de véritables « données » ou les licences herméneutiques que
s’accordent les auteurs eu égard au volume, à la qualité ou à la
nature des matériaux empiriques mobilisés ; dans ce dernier cas,
on peut en revanche s’interroger, d’une part, sur la surabon-
dance des « bons exemples » déployés pour « faire preuve »,
c’est-à-dire pour prouver la pertinence du modèle interprétatif,

22. J.-C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, op. cit., p. 284.


23. J’avais toutefois relevé, dans la première version de ce texte (paragraphe intitulé
« La lecture des données statistiques »), quelques exemples d’écarts, constatables par
tout lecteur, entre les données statistiques et les commentaires théoriques. Je pointais
alors l’élision dans le commentaire théorique de tout ce qui aurait pu faire contre-
exemple, de tout ce qui aurait pu jeter l’ombre d’un doute ou apporter quelques nuances
à l’architecture théorique. J’ai systématisé depuis cette lecture critique dans « Retour sur
La Distinction », La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi,
La Découverte, Laboratoire des sciences sociales, Paris, 2004, p. 166-174. On trouvera
aussi une lecture critique des données statistiques de L’Amour de l’art dans E. PEDLER
et E. ETHIS, « La légitimité culturelle en questions », in B. LAHIRE (sous la dir.), Le
Travail sociologique de Pierre Bourdieu, op. cit., p. 179-203.

56
risquer l’interprétation

et, d’autre part, sur la nature (ou la logique) même de ces


exemples.
À force de consolider, voire de fortifier sa théorie, le socio-
logue peut progressivement inverser le cours scientifiquement
normal des choses. Il bascule de la volonté de comprendre et
d’expliquer les faits sociaux qui expose fatalement la théorie à
de multiples transformations, adaptations et, dans certains cas,
à de radicales remises en question, au désir, conscient ou non,
de gérer le patrimoine conceptuel qui amène progressivement
à éviter de « voir » (y compris dans ses propres données) ce
qui pourrait faire contre-exemple, ce qui pourrait entrer en
contradiction avec la belle mécanique théorique. En l’état actuel
des choses, l’espace scientifique concurrentiel conduit, qu’on
le veuille ou non, vers la défense de sa théorie 24 et cette défense
peut entraîner à son tour vers une logique de l’enfermement
théorique et de la dénégation des faits. Cette logique qui, à
terme, mène droit dans le mur du dogmatisme interprétatif doit
par conséquent être sérieusement contrôlée et contrariée par la
logique de l’enquête et de la confrontation avec la diversité des
« faits ». Nul besoin d’adhérer à toutes les thèses de Karl
Popper pour s’accorder avec lui sur le risque qu’encourt toute
théorie qu’on n’a pas essayé de « mettre en défaut » : « Car si
nous ne prenons pas une attitude critique, nous trouverons tou-
jours ce que nous désirons : nous rechercherons, et nous trou-
verons, des confirmations ; nous éviterons, et nous ne verrons
pas, tout ce qui pourrait être dangereux pour nos théories
favorites 25. »
Le cas qui nous préoccupe ici est donc un cas-limite – choisi
en tant que tel – de surinterprétation par surabondance
d’exemples « sur mesure » contribuant à valider le modèle,
l’auteur tendant sans cesse à « en rajouter » et à faire ainsi
défiler à la barre les éléments – et seulement ceux-là – témoi-
gnant en faveur de la pertinence interprétative du modèle
proposé.

Entre catégories savantes et catégories ordinaires


Tout d’abord, dans sa recherche de l’administration de la
preuve, Pierre Bourdieu tisse souvent un réseau serré de fils où

24. B. LAHIRE, « La variation des contextes en sciences sociales… », Annales. His-


toire, sciences sociales, op. cit.
25. K. POPPER, Misère de l’historicisme, Plon, Paris, 1956.

57
décrire, interpréter, objectiver

l’on finit par ne plus distinguer ce qui appartient au sociologue


et ce qui est de l’ordre des catégories de sens commun. Rame-
nant les différences de styles de vie à l’opposition concep-
tuelle entre la forme et la substance, l’auteur peut ainsi tenter
de prouver la pertinence de cette opposition en s’appuyant sur
des propos homonymes d’enquêtés « matériellement appa-
rentés » aux siens. On doit à Oswald Ducrot d’avoir constaté
« la confusion […] entre le langage que l’on étudie et le méta-
langage au moyen duquel on l’étudie 26 » et, plus précisément,
le « glissement subreptice du langage au métalangage 27 ». Le
linguiste constate que l’auteur de La Distinction passe illicite-
ment de l’usage ordinaire du langage qui amène à dire, par
exemple, qu’un plat est « nourrissant » et « substantiel », à
l’usage philosophique et, ici, sociologique, du concept de
« substance ».
L’analyse peut être réitérée pour les oppositions concep-
tuelles suivantes : nature/culture (« il est nature ») ; être/
paraître (« sans chichis », « à la bonne franquette ») ;
matériel/symbolique (nourritures « terrestres », « terre à terre »,
« matérielles »). On peut alors se demander si l’interprétation
nous semble pertinente parce qu’elle répète sur un mode savant
les catégories ordinaires de perception, utilisées à foison. Ces
catégories, souvent prises dans des expressions mille fois
entendues, nous « parlent » presque trop facilement, produi-
sant ainsi des « effets de réel » (Barthes). Le lecteur finit par se
perdre dans la profusion des expressions et dans le dédale des
micro-glissements sémantiques (disséqués avec soin par le lin-
guiste). Épuisé par la virtuosité de l’écriture, il ne parvient plus
à distinguer les différents registres de langage : l’analyse socio-
logique, la description phénoménologique faite à partir des caté-
gories ordinaires de perception et d’appréhension du monde
social, la citation (avec guillemets) ou la quasi-citation (sans
guillemets).
Dans l’habile mélange des catégories ordinaires d’appréhen-
sion du monde social (qui restent des catégories à expliquer) et
des catégories savantes, on finit par penser que la preuve de
la pertinence de l’interprétation sociologique est finalement le
produit des incessants glissements sémantiques. De ce point de
vue, nombre de passages de l’ouvrage ressemblent presque trop
à nos mythologies (littéraires et cinématographiques) sur les

26. O. DUCROT, Le Dire et le dit, Minuit, Paris, 1984, p. 117.


27. Ibid., p. 124.

58
risquer l’interprétation

mondes populaires, petits-bourgeois et bourgeois. Et l’auteur


paraît parfois en rajouter dans l’écriture pour évoquer le monde
populaire, en adoptant, dans un gonflement stylistique, un
accent rabelaisien (« Et la philosophie pratique du corps mas-
culin comme une sorte de puissance, grande, forte, aux besoins
énormes, impérieux et brutaux, qui s’affirme dans toute la
manière masculine de tenir le corps 28 » ; « la viande, nourriture
par excellence forte, donnant de la force, de la vigueur, du sang,
de la santé, est le plat des hommes 29 »).

Des exemples sur mesure


L’alliage des catégories savantes et ordinaires est notam-
ment à l’œuvre dans les moments – très fréquents – où l’auteur
se situe entre la description phénoménologique et l’analyse
sociologique de comportements (gestuels et langagiers) socia-
lement marqués. Se pose dès lors la question du statut des
exemples donnés, des scènes simplement évoquées ou soigneu-
sement décrites. Dans la grande majorité des cas, Bourdieu
décrit des scènes observées avec grande acuité, mais qui ne
semblent pas tirées d’un travail d’observation systématique des
comportements. Elles ne font pas partie d’un corpus théorique-
ment et méthodologiquement construit (ce qui supposerait de
dire comment les observations ont été effectuées, à partir de
quelle construction de l’objet, quelle place les scènes rap-
portées occupent dans la nécessaire dispersion-variation des
situations observées, etc.) mais relèvent de ce que l’on pourrait
appeler l’exemple sur mesure. Ces scènes sont donc écrites pour
exemplifier le schéma théorique (les oppositions substance/
forme, matériel/symbolique, nécessité/liberté, etc.).
Parfois, l’exemple imaginaire (mais qui pourrait avoir été
réellement observé) est clairement énoncé pour faire immédia-
tement comprendre – pédagogiquement – le sens d’une propo-
sition théorique. C’est ainsi le cas de l’évocation d’« un vieil
artisan » pour exemplifier les concepts de « formule généra-
trice » et de « transférabilité » des dispositions constitutives de
l’habitus 30 . Impossible de nier l’existence de situations

28. P. BOURDIEU, La Distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, Paris, 1979,


p. 211. C’est l’auteur qui souligne.
29. Ibid., p. 214.
30. « Le goût, propension et aptitude à l’appropriation (matérielle et/ou symbolique)
d’une classe déterminée d’objets ou de pratiques classés et classants, est la formule
génératrice qui est au principe du style de vie, ensemble unitaire de préférences dis-

59
décrire, interpréter, objectiver

analogues à celle donnée en exemple par l’auteur (seule la mau-


vaise foi théorique amènerait le chercheur à nier en avoir déjà
rencontrées au cours de ses enquêtes), mais le cas sur mesure,
qui n’a pas la fonction d’un étalon de mesure et vient seulement
témoigner en faveur du schème théorique, peut faire oublier
qu’il est possible de montrer par la recherche empirique que
toutes les situations sociales ne relèvent pas de ce modèle 31.
Mais le plus souvent, les descriptions phénoménologiques
des manières de faire ou de parler ne sont ni des exemples pure-
ment imaginaires, ni des comptes rendus de situations singu-
lières tirées d’une série raisonnée d’observations. Elles ont un
air de parenté avec des scènes littéraires, sociologiquement pro-
bables, telles qu’on en trouve, par exemple, dans les romans
de Flaubert ou de Proust. Le sociologue a alors toute latitude
– et peu de contraintes empiriques – pour décrire des scènes qui
mobilisent les oppositions théoriques placées au cœur de l’inter-
prétation sociologique :

« […] dans les situations ordinaires de l’existence bourgeoise,


les banalités sur l’art, la littérature ou le cinéma ont la voix grave
et bien posée, la diction lente et désinvolte, le sourire distant ou
assuré, le geste mesuré, le costume de bonne coupe et le salon bour-
geois de celui qui les prononce […] 32 ».
« En matière de langage, c’est l’opposition entre le franc-parler
populaire et le langage hautement censuré de la bourgeoisie, entre
la recherche expressionniste du pittoresque ou de l’effet et le parti
de retenue et de feinte simplicité (litotès en grec). Même économie
de moyens dans l’usage du langage corporel : là encore, la gesti-
culation et la presse, les mines et les mimiques, s’opposent à la
lenteur – “les gestes lents, le regard lent” de la noblesse selon
Nietzsche –, à la retenue et à l’impassibilité par où se marque la
hauteur 33. »

tinctives qui expriment, dans la logique spécifique de chacun des sous-espaces symbo-
liques, mobilier, vêtement, langage ou hexis corporelle, la même intention expressive.
Chaque dimension du style de vie “symbolise avec” les autres, comme disait Leibniz,
et les symbolise : la vision du monde d’un vieil artisan ébéniste, sa manière de gérer
son budget, son temps ou son corps, son usage du langage et ses choix vestimentaires,
sont entiers présents dans son éthique du travail scrupuleux et impeccable, du soigné,
du fignolé, du fini et son esthétique du travail qui lui fait mesurer la beauté de ses
produits au soin et à la patience qu’ils ont demandés », P. BOURDIEU, La Distinction,
op. cit., p. 193-194.
31. Cf. B. LAHIRE, Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux
populaires, Gallimard/Seuil, Hautes Études, Paris, 1995 ; Portraits sociologiques. Dis-
positions et variations individuelles, Nathan, Essais & Recherches, Paris, 2002 et La
Culture des individus, op. cit., 2004.
32. P. BOURDIEU, La Distinction, op. cit., p. 194.
33. Ibid., p. 197.

60
risquer l’interprétation

« Il serait facile de montrer par exemple que les Kleenex, qui


demandent qu’on prenne son nez délicatement, sans trop appuyer et
qu’on se mouche en quelque sorte du bout du nez, par petits coups,
sont au grand mouchoir de tissu, dans lequel on souffle très fort
d’un coup et à grand bruit, en plissant les yeux dans l’effort et en
tenant le nez à pleins doigts, ce que le rire retenu dans ses manifes-
tations visibles et sonores est au rire à gorge déployée, que l’on
pousse avec tout le corps, en plissant le nez, en ouvrant grande la
bouche, en prenant son souffle très profond (“j’étais plié en deux”),
comme pour amplifier au maximum une expérience qui ne souffre
pas d’être contenue et d’abord parce qu’elle doit être partagée, donc
clairement manifestée à l’intention des autres 34. »

Mais le talent d’écriture indéniable de Bourdieu le fait passer


parfois de descriptions désingularisées (non situées dans le
temps et dans l’espace géographique et social), qui pourraient
être comme le résumé idéal-typique d’une multitude d’observa-
tions effectuées 35 – c’est le cas de la fréquentation du café en
milieux populaires 36 –, à la description de scènes singulières
qui relèvent, là encore, davantage de la scène littéraire que du
compte rendu d’enquête circonstancié. Dans ces cas, on
remarque que l’auteur atteint un degré de détail tel qu’il ne peut
convenir qu’à la description d’une scène particulière, singulière,
mettant en scène des personnages singuliers. Or ces person-
nages sont fictifs du point de vue sociologique. Il y a donc
bien une volonté stylistique de produire un « effet littéraire »,
qui n’est autre qu’un « effet de réel » et l’on peut alors se
demander si les effets de réel littéraires ne prennent pas le pas
sur la production de connaissances sociologiques dans ces des-
criptions de situations singulières visant à exemplifier un style
de vie, un habitus ou une vision du monde 37 :

34. Ibid., p. 211. On remarquera au passage la formule : « Il serait facile de mon-


trer… » qui suit un : « Cette opposition se retrouverait… ». Voir aussi un peu plus loin :
« il faudrait soumettre à une comparaison systématique… » (p. 215).
35. Mais, encore une fois, on ne sait pas si des observations ont été faites et, si c’est
le cas, quels en sont le volume et l’étendue, dans quelles conditions elles ont été réa-
lisées, etc.
36. P. BOURDIEU, La Distinction, op. cit., p. 204.
37. Si le romancier « recourt à l’observation ou à la documentation », il les « biaise
toujours en les pliant au seul souci de la “littérarité” des “effets de réel” ». À ce
moment-là, l’auteur fait davantage « usage d’un savoir-faire littéraire dans le “faire-
croire” romanesque » qu’un « usage contraignant […] des méthodes d’observation,
d’enquête et de traitement des données, mises au service d’une démarche ne visant
qu’au renforcement des preuves et au contrôle de l’interprétation ». Cf. J.-C. PASSERON,
R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-Claude Passeron. Un itinéraire de socio-
logue », Revue européenne des sciences sociales, tome XXXIV, 1996, nº 103, p. 293.

61
décrire, interpréter, objectiver

« […] on tend à ignorer le souci de l’ordonnance stricte du


repas : tout peut ainsi être mis sur la table à peu près en même
temps (ce qui a aussi pour vertu d’économiser des pas), en sorte
que les femmes peuvent en être déjà au dessert, avec les enfants,
qui emportent leur assiette devant la télévision, pendant que les
hommes finissent le plat principal ou que le “garçon”, arrivé en
retard, avale sa soupe. […] On peut ainsi, au café, se contenter
d’une cuillère à café que l’on passe au voisin, après l’avoir secouée,
pour qu’il “tourne son sucre” à son tour. […] De même on ne
change pas les assiettes entre les plats. L’assiette à soupe, que l’on
nettoie avec le pain, peut ainsi servir jusqu’à la fin du repas. La
maîtresse de maison ne manque pas de proposer de “changer les
assiettes”, en repoussant déjà sa chaise d’une main et en tendant
l’autre vers l’assiette de son voisin, mais tout le monde se récrie
(“Ça se mélange dans le ventre”) et si elle insistait, elle aurait l’air
de vouloir exhiber sa vaisselle […] 38. »

Encadrant (ou encadrés par, comme on voudra) les commen-


taires des données issues des enquêtes quantitatives, les évoca-
tions littéraires, situées dans le registre de la description de
comportements singuliers de personnages singuliers, ont ten-
dance à capturer les classes ou les fractions de classe (popu-
laires, petites-bourgeoises ou bourgeoises) et à les enfermer
dans les cas singuliers. C’est la classe ou la fraction de classe
qui se donne à voir dans la singularité du cas : les exemples
livrent, par synecdoque, comme la quintessence d’un style de
vie ou d’un habitus de classe.

Le statut ambigu des photographies


De nombreuses photographies émaillent aussi l’ouvrage de
Pierre Bourdieu. Or, ces photographies fonctionnent comme les
petites descriptions phénoménologico-littéraires qui singulari-
sent et exemplifient le propos théorique, mais avec un problème
supplémentaire, à savoir que nombre d’entre elles 39 ne sont pas
commentées par l’auteur et qu’elles sont dès lors à la fois

38. P. BOURDIEU, La Distinction, op. cit., p. 217-218. Souligné par moi.


39. Cf. P. BOURDIEU, La Distinction, op. cit., p. 164-165 ; p. 186-187 ; p. 212-213 ;
p. 223 ; p. 434 ; p. 439 ; p. 449 ; p. 529. On notera par ailleurs que les classes populaires
sont davantage photographiées et moins longuement analysées discursivement que les
autres classes (« Le choix du nécessaire », chapitre consacré aux classes populaires,
comporte 28 pages dont 4 pages de photographies ; « La bonne volonté culturelle », à
propos des petites-bourgeoisies, 56 pages sans aucune photographie ; et « Le sens de la
distinction », chapitre sur les bourgeoisies, 71 pages dont 4 pages de photographies
(mais exclusivement des photographies de presse).

62
risquer l’interprétation

sur-signifiantes (elles paraissent montrer ce que l’auteur décrit


par ailleurs : des manières de se tenir plus ou moins droit ou
relâché, des distances spatiales plus ou moins grandes entre
interlocuteurs, des tables plus ou moins garnies de victuailles
et de plats et plus ou moins strictement ordonnées, etc.) et sous-
signifiantes (les images ne nous disent rien 40 et, lorsqu’elles
semblent « parler d’elles-mêmes », il faut tout particulière-
ment nous en méfier car le risque est grand alors de projeter nos
petites mythologies sociales personnelles ou collectives).
De même que pour les scènes de description, on s’atten-
drait à ce que l’auteur nous dise dans quels contextes ou à
quelles occasions les photographies ont été prises, ce qui pour-
rait souvent contribuer à expliquer les différences visibles :
repas familial ou repas avec invités, repas du dimanche ou repas
en semaine, photographie officielle et publique pour un journal
ou photographie au statut plus incertain lorsqu’elle est prise par
le sociologue à la suite d’un entretien, etc. Pour faire vérita-
blement corpus et pas seulement « bon-exemple-pour-la-
théorie », les photographies devraient ainsi être commentées, de
même que les conditions des différents actes photographiques.
Ne sont présentées ici que les photographies les plus « par-
lantes », celles qui viennent témoigner en faveur de la thèse
centrale de l’auteur. Du même coup, leur présence participe,
là encore, davantage d’un effet de réel que d’un réel effet de
connaissance. La production d’une connaissance sociologique
supposerait l’analyse d’un corpus de photographies prises dans
des conditions relativement similaires, dans des familles socia-
lement variées et clairement situées (sous l’angle des capitaux
économique et culturel notamment).

Les interprétations et leurs limites de pertinence

En pratique, c’est-à-dire dans la réalité des productions s’ins-


crivant dans le champ des sciences sociales, des plus novices
et maladroites aux plus professionnelles et habiles, toutes
les interprétations ne se valent pas. Mais si toutes les

40. Il existe un écart considérable, que tout lecteur peut expérimenter, entre l’impres-
sion de compréhension spontanée éprouvée en regardant les photographies – qui parais-
sent être de bonnes exemplifications des analyses et des descriptions que l’on a lues par
ailleurs – et le sentiment de difficulté et d’inévidence que provoque l’effort d’explici-
tation des traits pertinents de description de représentations photographiques non
commentées.

63
décrire, interpréter, objectiver

interprétations ne sont pas équivalentes, leur valeur n’est tou-


tefois jamais fixée et acquise une fois pour toutes. Et cette
variabilité des valeurs ou des pertinences interprétatives est
essentiellement due au fait que ce qui définit sociologiquement
la pertinence d’une interprétation, c’est sa capacité à rendre
raison du monde social et non sa force intrinsèque, sa rigueur
logique ou sa finesse argumentative. Quelle que soit la perti-
nence attestée, éprouvée dans l’enquête empirique, d’une inter-
prétation complexe, relativement cohérente et conceptualisée
(une théorie du social), aucun chercheur en sciences sociales ne
sera jamais dispensé de faire la preuve empirique de cette per-
tinence sur d’autres terrains, d’autres objets, d’autres époques
ou d’autres populations. Une interprétation (un ensemble cohé-
rent de schèmes interprétatifs discrets aussi bien qu’une grille
d’interprétation conceptualisée, formalisée) a donc toujours des
limites de validité, un champ toujours limité de pertinence 41.
Puisqu’il a été longuement question dans ce chapitre de
surinterprétations, on pourrait faire remarquer qu’une partie non
négligeable des travaux en sciences sociales souffre aussi de
sous-interprétation : analyses poussives, sociographies et autres
descriptions plates nous livrent un travail interprétatif embryon-
naire. Ce constat m’amène à formuler la proposition selon
laquelle toute interprétation sociologique pertinente est une
surinterprétation contrôlée. Aucune règle de méthode ne per-
mettrait de trouver à coup sûr le « bon niveau » d’interprétation
(ni trop haut – surinterprétation – ni trop bas – sous-interpré-
tation). Toute interprétation, pour ne pas en rester à ces plats
commentaires de tableaux statistiques ou à ces récits et à ces
descriptions qui laissent sur sa faim le lecteur en quête d’expli-
cations, est potentiellement une surinterprétation dans la mesure
où elle prend des risques. Et les risques de surinterprétation
sont limités lorsque le travail interprétatif est soigneusement
contrôlé par les données, par la réflexion sur leurs conditions de
production, par la comparaison de ces données avec des séries
de données produites par d’autres, dans d’autres conditions, etc.
C’est là que se fait la différence entre le risque contrôlé du
professionnel qui tient la route de l’interprétation (respectant
les données et les contraintes qu’elles font toujours – par leur
diversité, leur apport de contre-exemples ou leur incohérence
relative – inévitablement peser sur le discours du chercheur) et

41. B. LAHIRE, « Champs de pertinence », L’Homme pluriel, op. cit., p. 241-254.

64
risquer l’interprétation

le dérapage incontrôlé de l’amateur – ou du professionnel en


relâche – qui mène droit dans le décor de la surinterprétation.
Les concepts sociologiques (au sens large du terme) sont des
mots qui n’ont aucune force ou aucune valeur scientifique en
soi (i. e. purement théorique), mais qui ne valent que dans leur
rencontre, leur confrontation avec le monde social et, finale-
ment, dans leur capacité à capter et à organiser des éléments
du monde social. La manière dont j’ai abordé les problèmes
posés par les surinterprétations en sciences sociales est fidèle
à cette perspective : il n’existe pas de surinterprétation sociolo-
gique que l’on pourrait débusquer du point de vue strictement
linguistique, logique ou étroitement argumentatif, mais des
surinterprétations repérables au niveau des rapports que l’inter-
prétation entretient avec les situations interprétées.
Enfin, pour cadrer le sens de ce texte et éviter les malen-
tendus concernant son statut, il n’est pas inutile de rappeler que
les réflexions épistémologiques qui viennent d’être formulées
ici sont des réflexions de chercheur au travail pour qui le mot
« enquête » n’est pas qu’une simple invocation verbaliste. En
effet, pèse souvent sur ceux qui réfléchissent sur leur disci-
pline, leurs savoirs, leurs méthodes et leurs mises à l’épreuve
des faits, un soupçon d’inutilité, de débauche luxueuse de temps
qui marqueraient une absence de travail d’enquête ou l’ennui
du travail « de terrain ». Certains disqualifient par avance toute
réflexion épistémologique comme réflexion futile, stérile, pré-
tentieuse ou verbeuse. Et c’est évidemment toujours ceux qui
ont un intérêt tout particulier au maintien de l’ordre scienti-
fique en son état et dont l’épistémologie « va de soi », « va
sans dire », qui n’ont aucun intérêt à voir advenir de nouvelles
réflexions. La disqualification est plus difficile et, en tout cas,
est forcée de dévoiler son moteur, lorsque ceux qui entrepren-
nent de réfléchir n’ont pas quitté le chemin de l’enquête et y
retournent d’autant plus volontiers que leurs réflexions épisté-
mologiques améliorent la qualité de leurs travaux empiriques
et amplifient leur imagination sociologique en matière de
construction des objets. L’épistémologie, lorsqu’elle est leçon
tirée des travaux de recherche et invitation à retourner sur le
métier, n’a rien d’un préalable incontournable (et paralysant)
à l’enquête qui empêcherait l’enquête elle-même par peur de
la faute commise. Guide, aide, appui ou coup de main, mais
jamais droit de passage ou préalable.
3

Sociologie et analogie

« La bonne métaphore, c’est celle qui crée une analogie


qu’on n’a pas vue auparavant ; qui jette une lumière nou-
velle sur un objet. Elle introduit une nouvelle description
de l’objet : on fait une redescription. »
A. UTAKER, « Analogies, métaphores et concepts »,
in P. Nouvel (sous la dir.),
Enquête sur le concept de modèle, 2002.

« Un scientifique qui exploite une analogie caractéris-


tique entre deux domaines à première vue très différents
se sent normalement obligé d’indiquer les limites de son
application, les aspects sous lesquels les deux catégories
de phénomènes concernées peuvent être assimilées l’une à
l’autre et ceux sous lesquels elles ne le peuvent pas. »
J. BOUVERESSE, Prodiges et vertiges de l’analogie.
De l’abus des belles-lettres dans la pensée, 1999.

En quoi le raisonnement sociologique est-il un raisonnement


de type analogique ? Et de quelle manière l’analogie savante se
distingue-t-elle des analogies ordinaires et pratiques ? On pour-
rait dire que ce que fait de mieux le sociologue, c’est de sti-
muler la pensée endormie, de réveiller les usages (ordinaires
ou savants) somnolants et routiniers des mots du langage en uti-
lisant de manière consciente et raisonnée des métaphores ou
des analogies pour éclairer des objets sous un jour nouveau.
Si l’usage ordinaire des mots efface le travail incessant de
« mise en commun » ou de « rapprochement des cas », l’ana-
logie explicite (et dont on garde à l’esprit les limites d’utili-
sation) conserve la différence dans la ressemblance et peut être,
ainsi, un guide utile dans la production de connaissances.

66
sociologie et analogie

Des règles sans terreur

Depuis plus de vingt ans maintenant, Jean-Claude Passeron


développe une série de réflexions sur la nature du travail socio-
logique de production de connaissances. Déclinaison singu-
lière du modèle épistémologique wébérien, elle s’appuie sur une
riche expérience de sociologue d’enquête et sur la connaissance
des travaux en sciences sociales qui se sont déployés depuis que
l’auteur des Essais sur la théorie de la science 1 s’est penché sur
la question. Avec Le Raisonnement sociologique 2 Jean-Claude
Passeron a ainsi contribué à fournir, à tous ceux qui considè-
rent la sociologie comme une science du monde social fondée
sur l’enquête (au sens le plus large que le terme peut revêtir),
une théorie juste du rapport que l’on peut entretenir avec les
concepts, les méthodes, les « données » et le « terrain » en
sciences sociales.
Cette réflexion n’a pas toujours été bien entendue et comprise
dans le métier de sociologue, lorsque, bien sûr, elle a été lue.
Une partie des critiques, qui s’expriment le plus souvent orale-
ment et plus rarement dans des comptes rendus écrits, repose
sur un rejet du style très travaillé de la langue passeronienne.
Cette dernière peut même, à l’occasion, renouer avec le sys-
tème des propositions/scolies qui conférait déjà aux « Fonde-
ments d’une théorie de la violence symbolique » de La
Reproduction 3 leur aspect à la fois austère et rigoureux. Il est
clair que l’amour de la formalisation (d’une certaine condensa-
tion spinoziste 4) ou d’une langue sociologique riche et minu-
tieusement élaborée correspond mal aux attentes de la majorité
des étudiants et, ce qui est plus inquiétant encore, de nombre
de ses pairs qui se sont progressivement pliés aux exigences de
« clarté » et de « simplicité » venues du monde de l’édition et
de celui des médias.
D’autres chercheurs sont d’emblée réticents à l’idée de lire
des textes d’épistémologie. Ils n’ont d’ailleurs pas tort en

1. M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, op. cit., 1992.


2. J.-C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, op. cit., 1991.
3. P. BOURDIEU et J.-C. PASSERON, La Reproduction, op. cit.
4. Jean-Claude Passeron a déjà eu l’occasion d’exprimer sa passion pour Spinoza :
« Toute la philosophie – avec une admiration que j’avoue enfantine : e longinquo reve-
rentia. Plus précisément, la philosophie tout court : je veux dire au plus court, au plus
serré, au plus simple, quand la brièveté d’un discours ramasse, contracte, intensifie,
disant davantage par la quintessenciation du signifiant que par son épaississement ou
ses redondances. » J.-C. PASSERON, R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-
Claude Passeron… », Revue européenne des sciences sociales, op. cit., p. 286.

67
décrire, interpréter, objectiver

général, car l’épistémologue est si souvent déconnecté des pro-


blèmes réels que vivent les sociologues d’enquête qu’il ennuie
prodigieusement ces derniers ou, pire, leur produit l’impres-
sion d’être un donneur de leçon qui impose de l’extérieur des
règles inapplicables ou des contraintes insupportables, une sorte
de système rigide, oppressant, de points à suivre absolument
pour être scientifiquement en règle. Or, les réflexions de Jean-
Claude Passeron n’ont rien de terroristes. Elles essaient de nous
sortir des impasses de l’utopie épistémologique (qui promet des
lendemains scientifiques radieux, mais au prix d’une perte de
lucidité) et de nous conduire sur les chemins d’une théorie du
travail sociologique tel qu’il se fait lorsqu’on lui reconnaît col-
lectivement quelque qualité. Il n’y a, d’une certaine manière,
pas plus souple que cette épistémologie-là qui admet (et
explique la raison de) la pluralité théorique en sciences sociales,
constate et encourage le métissage méthodologique (à
l’encontre de tous les méthodologismes monomaniaques), enre-
gistre la proximité et prône le rapprochement entre anthropo-
logie, histoire et sociologie 5, etc.
L’incompréhension peut venir aussi d’une partie de ceux qui
accueillent avec sympathie ces nouvelles réflexions en pensant
y trouver un soutien à leurs paresses ou à leurs inconsé-
quences empirique, méthodologique, interprétative ou argumen-
tative. Résumons les raisonnements :
– Puisque le raisonnement sociologique s’effectue dans la
langue naturelle, la rupture avec le sens commun n’aurait donc
plus aucun sens.
– L’impossibilité dans laquelle nous sommes de définir avec
une impeccable précision sémantique et rigueur logique les
concepts sociologiques 6 serait un encouragement à l’usage tota-
lement flou et non contrôlé de ceux-ci.
– L’idée de pluralité théorique impliquerait que tout se vaut
en sciences sociales, c’est-à-dire que toute interprétation est
également convaincante.
Or, s’il n’y a rien de terroriste ni de terrorisant dans l’ouver-
ture réflexive de Jean-Claude Passeron sur le travail en sciences

5. Ses travaux sur la réception esthétique conduiraient à ajouter à la liste la sémio-


logie ou la linguistique.
6. Sauf dans l’idéal des mondes logiques, qui n’entretiennent aucun contact avec la
réalité empirique, les concepts sont nécessairement toujours un peu flous. C’est la
raison pour laquelle Jean-Claude Passeron écrit que « la définition est à la fois, en
sociologie, une condition nécessaire du contrôle de l’énonciation et une invite perma-
nente au dérapage théorique », J.-C. PASSERON, « Les contrôles illusoires », Le Raison-
nement sociologique, op. cit., p. 162.

68
sociologie et analogie

sociales, celle-ci suppose néanmoins, contrairement à ce que


peuvent penser certains chercheurs ultra-relativistes ou hyper-
subjectivistes, quelques grandes règles du métier de sociologue
que l’on pourrait formuler de la manière suivante :
1) Les sciences du monde social sont des sciences de
l’enquête empirique (ce qui suppose une critique de tous les
théoriciens, commentateurs ou herméneutes sauvages du monde
social qui n’appuient leur réflexion sur aucune recherche empi-
rique et semblent d’autant plus brillants discursivement qu’ils
s’évitent tout contact avec les aspérités du monde social).
2) Les sciences du monde social rompent nécessairement
avec les visions spontanées du monde social (les chercheurs ne
doivent pas se contenter d’enregistrer le monde social tel qu’il
est ou tel qu’il se dit, et Jean-Claude Passeron ne cache pas son
ennui devant les manifestations du positivisme plat, qu’il soit
statistique ou monographique, ethnographique, sociographique
ou historiographique).
3) Le niveau de scientificité des théories sociologiques
concurrentes varie selon l’étendue et l’intensité du travail de
recherche empirique accompli (degré de sévérité empirique,
richesse empirique), selon aussi leur degré de cohérence interne
(robustesse logique, argumentative) : « Constater leur droit
épistémologique égal à l’existence théorique n’est pas affirmer
leur égale puissance heuristique ou démonstrative, et cela même
en l’absence des propriétés logiques qui permettent la réfuta-
bilité, et donc la corroboration, au sens poppérien 7. »
Ces règles fondamentales clairement présentes dans la
réflexion, mais sur lesquelles Jean-Claude Passeron n’insiste
pas toujours formellement, parce que l’essentiel de son apport
épistémologique se situe ailleurs, opèrent déjà un tri sélectif
considérable au sein du métier de sociologue. C’est d’ailleurs
peut-être aussi cela que certains perçoivent comme terro-
riste… Dans l’univers des sciences sociales, toute idée de fixer

7. J.-C. PASSERON, « De la pluralité théorique en sociologie. Théorie de la connais-


sance sociologique et théories sociologiques », Revue européenne des sciences sociales,
tome XXXII, 1994, nº 99, p. 93. Il existe, en effet, des « degrés différents de force
probatoire » : « De tels degrés dans la force de la preuve me semblent discernables et
définissables si l’on se réfère à la sévérité inégale selon les théories : c’est le principe
que j’ai formulé comme celui des “exemplifications empiriquement multipliées et
sémantiquement conjointes” » (p. 93). Passeron écrit encore : « Dans les sciences
sociales, une théorie est d’autant meilleure (plus robuste) qu’elle oblige simultanément
à rechercher un maximum d’exemplifications dans les observations empiriques appelées
par la théorie et un maximum de cohérence conceptuelle dans le langage de description
du monde qu’elle choisit » (p. 94).

69
décrire, interpréter, objectiver

des règles minimales (même lorsqu’elles sont souples et


s’appuient sur une conception pluraliste des formes possibles
de connaissance dans nos disciplines) ou de définir des compé-
tences professionnelles minimales paraît scandaleusement
oppressive. Les plus faibles scientifiquement 8 ont intérêt à
dénoncer la répression ou l’oppression que représente toute ten-
tative pour contrôler l’accès au métier. Plus on reste dans le flou
et plus les différences d’exigence, de rigueur ou de sérieux peu-
vent tranquillement passer pour des différences d’opinion ou
de point de vue. Comme l’exprime Jacques Bouveresse :
« L’amateurisme généralisé dans les disciplines qui prétendent
à la connaissance, auquel il est devenu à peu près impossible
de s’opposer sans risquer d’être classé immédiatement dans la
catégorie honteuse des ennemis de la liberté intellectuelle, de
l’imagination créatrice et donc, finalement, du progrès scienti-
fique lui-même, constitue pourtant, aujourd’hui comme hier, le
principe qui engendre et justifie toutes les formes de la pseudo-
science et de la pseudo-nouveauté “scientifique” 9. »
La conception épistémologique de Jean-Claude Passeron peut
être examinée à partir de la figure de l’analogie. L’idée selon
laquelle tout raisonnement sociologique serait un raisonne-
ment analogique (même lorsqu’il s’ignore) permet, en effet, de
comprendre, peu à peu, dans ses diverses conséquences, les dif-
férents points constitutifs de son épistémologie.

Les usages ordinaires de l’analogie

L’analogie pratique est présente à différents niveaux des pra-


tiques ordinaires. C’est tout d’abord la manière dont nous
apprenons progressivement à nommer les êtres et objets du
monde qui repose sur un travail analogique. Il semble, en effet,
que nos attributions de sens ordinaires fonctionnent à l’analogie

8. Et j’ai bien conscience d’utiliser là une expression qui tombe typiquement sous le
coup de la critique relativiste. Au nom de quel dogme, interrogeront certains, peut-on
se permettre de juger des chercheurs plus « faibles » que d’autres ? C’est à se demander
si on ne devrait pas arrêter de former les étudiants à cet ensemble de savoirs et de
savoir-faire désigné sous le nom de « sciences sociales » puisque toute différence de
niveau, de nombre d’heures de formation et de travail, de degré de connaissance des
travaux sociologiques passés et présents, de degré de maîtrise réflexive de son travail,
de degré d’extension et/ou de précision des recherches empiriques, de niveau de finesse
de l’interprétation ou de degré de force argumentative ne saurait en aucun cas constituer
un moyen d’évaluer objectivement les chercheurs.
9. J. BOUVERESSE, Le Philosophe chez les autophages, op. cit., p. 46-47.

70
sociologie et analogie

pratique, à l’« air de ressemblance » ou la « ressemblance de


famille » selon l’expression de Wittgenstein 10. Ainsi, on ne se
rend plus compte, dans l’usage ordinaire que nous faisons des
mots, de la grande plasticité qui les caractérise. Par exemple,
nous avons l’habitude d’utiliser le mot « chien » à propos d’une
variété considérable d’animaux dont la taille, le poil, la couleur,
la morphologie générale comme celle de la gueule sont pour-
tant très différents. À part quelques cas qui font travailler nos
schèmes de perception et nos catégories langagières (e. g. les
cas de chiens sans poil ou particulièrement petits), nous par-
venons généralement sans difficulté à saisir les ressemblances
entre des membres aussi différents d’une même « famille ».
Bien entendu, nos capacités de discrimination s’affinent au
cours de notre socialisation langagière, qui est indissociable
d’une mise en contact réelle ou iconique avec des cas différents
du même genre. Nous prenons conscience de cela lorsque nous
entendons des enfants désigner, dans un premier temps, à peu
près tous les animaux à quatre pattes qui se présentent à eux
à l’aide d’un seul et unique mot (variable selon les cas). En
employant le mot d’une catégorie spécifique d’animaux pour
désigner d’autres animaux qui, certes, possèdent des propriétés
communes (tout comme les chiens, les chats marchent à quatre
pattes et ont le plus souvent des poils), mais que nous avons
toutefois appris à classer dans d’autres catégories, l’enfant fait
bien apparaître l’analogie supposée par le fonctionnement ordi-
naire de la perception. Les mécanismes analogiques routiniers
constituent des forçages permanents de la réalité produits à
l’insu de notre conscience.
L’analogie se fait plus consciente lorsque nous ne dis-
posons pas du vocabulaire adéquat ou que nous voulons décrire
une situation avec une économie de moyens linguistiques. Par
exemple :

10. « Nous pensons ainsi que tous les jeux ont en commun une certaine propriété, et
que celle-ci justifie le vocable générique “jeu” que nous leur appliquons ; alors que tous
les jeux sont groupés comme une famille dont tous les membres ont un air de ressem-
blance. Les uns ont le même nez, les autres les mêmes sourcils, d’autres encore la même
démarche, et ces ressemblances sont enchevêtrées » (L. WITTGENSTEIN, Le Cahier bleu
et le Cahier brun suivi de Ludwig Wittgenstein par N. Malcolm, Gallimard-Tel, Paris,
1988, p. 68) ou encore « Je ne puis mieux caractériser ces analogies que par le mot :
“ressemblance de famille” ; car c’est de la sorte que s’entrecroisent et que s’enveloppent
les unes les autres les différentes ressemblances qui existent entre les différents
membres d’une famille ; la taille, les traits du visage, la couleur des yeux, la démarche,
le tempérament, etc. » (L. WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus suivi de Inves-
tigations philosophiques, Gallimard-Tel, Paris, 1986, p. 148).

71
décrire, interpréter, objectiver

« Si je veux aider quelqu’un à identifier des individus singu-


liers qu’il n’a jamais vus, je vais toujours plus vite et je mini-
mise même les risques de méprises en lui disant que la personne
qu’il devra reconnaître “est du genre” de femme auquel fait penser
Marilyn Monroe (par opposition à Audrey Hepburn), Anna
Magnani (par opposition à Greta Garbo), ou que l’inconnu a la
carrure de Lino Ventura (par opposition à Gérard Philipe), que si
j’entreprends de lui transmettre un signalement défini de la per-
sonne à reconnaître : mensurations des divers segments du corps,
proportions des parties du visage, couleurs d’yeux, de cheveux, de
peau et dix mille autres traits distinctifs qui ne boucleront jamais
aussi efficacement la description de l’individuel qu’une désigna-
tion syncrétique de quelques individus ou de leurs contrastes
intuitifs 11. »

Et c’est sans doute parce que nous maîtrisons plus « naturel-


lement », depuis plus longtemps, l’analogie pratique que nous
sommes moins à l’aise avec les schémas plus savants, appris
plus tardivement, de décomposition analytique ou de descrip-
tion détaillée. Le recours ordinaire au sens pratique de la res-
semblance globale est toujours moins précis qu’une
présentation point par point de l’objet, de la personne ou du
paysage que l’on veut évoquer, mais aussi incomparablement
plus économique et efficace.
C’est encore plus généralement l’analogie des situations
(passées et présentes) qui conduit l’acteur à mettre en œuvre
les schèmes, dispositions ou compétences adéquats. L’action
humaine est à saisir au point de croisement des expériences
passées individuelles, qui ont été incorporées sous forme de dis-
positions à voir, croire, sentir ou agir et d’une situation sociale
présente. Dans chaque situation « nouvelle », l’individu socia-
lisé va agir en « mobilisant » (sans nécessaire conscience de
cette mobilisation) des schèmes ou dispositions incorporés
appelés, déclenchés (et parfois réveillés) par la situation. Dans
cette ouverture du passé incorporé par le présent, le rôle de
l’analogie pratique est tout particulièrement important. C’est
dans la capacité à trouver – pratiquement et globalement et non
consciemment et analytiquement – de la ressemblance entre la
situation présente et des expériences passées incorporées sous
forme d’abrégés d’expérience (ou schèmes), que l’individu peut
activer les dispositions ou les compétences qui lui permettent
d’agir de manière plus ou moins pertinente.

11. J.-C. PASSERON, « De la pluralité théorique en sociologie… », op. cit., p. 104.

72
sociologie et analogie

Le modèle de la jurisprudence peut être ici utilisé à titre


métaphorique pour approcher le mécanisme de l’analogie pra-
tique. Tout se passe, en effet, comme si on avait affaire à une
sorte de processus de rapprochement jurisprudentiel (faiblement
instrumenté) du « cas » présent et des « cas » déjà vécus (les
« précédents »), qui rouvre le passé pour résoudre un problème
(plus ou moins nouveau pour l’acteur) que la situation présente
engendre ou, plus simplement, pour réagir adéquatement à cette
situation. La métaphore judiciaire – dont la limite réside dans le
degré infiniment plus faible d’objectivation, de formalité et de
conscience réflexive des situations plus ordinaires et moins ins-
titutionnelles – permet d’éviter le recours bien trop formel au
langage de la norme ou de la règle par rapport auxquelles les
acteurs orienteraient leur action. Malgré ses évidentes limites, la
référence jurisprudentielle permet de mobiliser une opposition
historique très forte qui distingue (et parfois oppose) le droit
jurisprudentiel anglo-saxon du droit continental européen, issu
du droit romain et fondé sur un code censé pouvoir s’appli-
quer à toutes les circonstances possibles. Le travail juridique
consiste, dans le premier cas, à comparer chaque situation nou-
velle aux situations similaires jugées jusque-là (logique de
l’analogie et du « précédent »). Il suppose, dans le second cas,
la construction de règles (de lois) générales, impersonnelles,
universelles, à partir desquelles on entend déduire les diffé-
rentes décisions pour les multiples cas à venir. D’un côté le
mouvement entraîne du cas particulier au cas particulier, de
l’autre il mène de la règle générale au cas qui en découle 12.
En filant la métaphore jurisprudentielle, on peut ainsi faire
sentir l’extrême formalisme des théories de l’action qui ne
jurent, sans aucun sens de la distinction, que par la « norme »
ou par la « règle ». À trop en user, elles finissent, d’une part par
faire croire que les acteurs seraient, dans leurs actions les plus
ordinaires, dans un fastidieux travail de guidage ou d’orienta-
tion de leur conduite en fonction de normes ou de règles, et,
d’autre part, par ne plus permettre de voir, quand cela serait le
plus utile, les effets sociaux spécifiques de la présence effec-
tive de règles ou de normes expresses (écrites), auxquelles on
peut se référer et que l’on peut contester, sur les pratiques 13.
La même métaphore permet aussi d’insister sur l’importance du
présent dans la mobilisation des archives incorporées du passé :

12. M. WEBER, Sociologie du droit, PUF, Paris, 1986.


13. B. LAHIRE, Culture écrite et inégalités scolaires, op. cit.

73
décrire, interpréter, objectiver

s’il n’y avait pas de nouveaux cas à « traiter », le passé ne serait


pas mobilisé en fonction des caractéristiques propres à la
logique de ces nouveaux cas. Si l’on peut insister sur l’opéra-
tion de « réactivation du sens objectivé dans les institu-
tions 14 » par l’habitus comme sens pratique, il ne faut jamais
négliger l’opération (et le pouvoir) inverse de réactivation du
passé incorporé par les institutions (ou, plus généralement, les
situations). En s’appropriant un objet, une situation, une insti-
tution, un lieu, l’acteur donne bien vie à ce qui serait resté lettre
morte, mais inversement, c’est parce qu’il est mis en présence
de l’objet, de la situation, de l’institution ou du lieu que se
réveille en lui ce qui, autrement, aurait pu rester temporairement
ou plus durablement à l’état de veille.

Du degré d’extension analogique

La spécificité des analogies en sciences sociales réside, bien


sûr, dans l’aspect plus conscient de leur usage, mais aussi et
surtout dans le degré particulièrement élevé de déplacement
sémantique ou d’extension analogique effectués. Si l’on
reprend l’exemple du terme « jeu » décortiqué avec soin par
Wittgenstein, on voit tout d’abord que le philosophe met au
jour le fonctionnement analogique à l’œuvre là où nous avons
ordinairement tendance à le gommer. Il s’attaque à ce que l’on
pourrait appeler un déplacement sémantique faible ou à une
extension analogique faible. En effet, si l’on considère les
expressions « jeu de cartes », « jeu de paume », « jeu d’échecs »
ou « jeu de billes », on s’aperçoit que l’on reste, globalement,
dans ce que nos habitudes de classements nous font consi-
dérer comme étant le même type d’activité. Cela a pour effet de
nous faire oublier le forçage que nous faisons subir aux activités
sociales en les désignant à l’aide du même substantif 15. Même
dans le cadre limité de ces « activités de loisirs », Wittgen-
stein nous met en garde contre toute tentation de croire que
ces pratiques ont des propriétés communes du fait qu’on les
désigne toutes à l’aide du même mot. La réflexion sur le mot
« jeu » n’est pas innocente chez le philosophe. Elle prépare une
seconde étape qui consiste à utiliser le même mot pour désigner

14. P. BOURDIEU, Le Sens pratique, op. cit., p. 96.


15. Inversement, on peut insister sur la grande capacité des mots de la langue à
étendre leurs contextes d’usage.

74
sociologie et analogie

un domaine de réalité très différent : les « jeux de langage ».


Wittgenstein entraîne en quelque sorte le lecteur à l’usage très
wébérien qu’il fait, par ailleurs, de l’expression « jeu de
langage ».
On pourrait croire, au départ, qu’il n’y a aucune comparaison
possible entre le déplacement du mot « jeu » à l’intérieur de
ce qui nous semble relever d’un même domaine d’activités (jeu
d’échecs, jeu de cartes, etc.) et le déplacement qu’on lui
imprime en parlant de « jeu de langage » ou de « jeu social »
(« le monde social comme un jeu »). Or, ce que pousse à voir
Wittgenstein, c’est que la différence apparemment considérable
n’est que de degré. Du « jeu de bridge » au « jeu d’échecs »,
le déplacement sémantique ou l’extension analogique paraissent
faibles (l’usage ordinaire du langage produit fréquemment ce
type d’emploi-là) ; du « jeu de bridge » au « jeu social » ou
au « jeu de langage », le déplacement ou l’extension semblent
forts. C’est que, dans le second cas, on change clairement – eu
égard à nos habitudes ordinaires de classement – de type d’acti-
vité. On passe même d’un niveau d’activité (une activité qui, le
plus souvent, réunit des personnes en situation de face-à-face,
qui a pour fonction de passer le temps ou de s’amuser entre
amis, etc.) à un autre (le monde social dans son ensemble où les
« joueurs » ne se connaissent pas tous et ne se rencontrent pas
tous). Le forçage est visible et la métaphore explicite. Il en
va de même, par exemple, de l’usage du terme « capital » dans
l’expression « capital culturel » : il étend l’emploi d’un mot ini-
tialement lié à la sphère d’activité économique à la sphère
d’activité culturelle. C’est même la visibilité du forçage engen-
drée par le haut degré d’extension analogique qui déroute le
lecteur profane de textes de sciences sociales. Ce dernier ne
sait pas vraiment sur quel pied sémantique danser lorsqu’il
« apprend » que le monde est un théâtre, un texte, un grand jeu
ou qu’il est un champ de forces ou de luttes.

Contre le fétichisme linguistique

La prise de conscience du fonctionnement analogique des


mots du langage préserve de toute tentation réaliste consistant
à voir une communauté de substance derrière l’usage varié d’un
même substantif. Lorsque le sociologue (l’anthropologue ou
l’historien) utilise les termes de « Nation », de « Pouvoir »,
d’« Institution », d’« État », de « Famille » ou d’« École », il

75
décrire, interpréter, objectiver

peut finir par laisser penser que cet « État-ci » (l’État qui
s’invente en Mésopotamie 3000 ans avant J.-C.) est équiva-
lent à cet « État-là » (l’État monarchique ou l’État démocratique
dans l’histoire de France), que ce « pouvoir-ci » (le pouvoir
parental) est semblable à ce « pouvoir-là » (pouvoir d’État ou
pouvoir sacerdotal), etc. On touche ici au fétichisme des mots et
au réalisme linguistique : si l’on nomme « Pouvoir » ou « État »
« ceci » comme « cela », c’est que « ceci » et « cela » doivent
bien avoir quelque chose en commun. Comme l’écrivait
Wittgenstein :

« Considérons par exemple les processus que nous nommons


“jeux”. J’entends les jeux de dames et d’échecs, de cartes, de balle,
les compétitions sportives. Qu’est-ce qui leur est commun à tous ?
– Ne dites pas : Il faut que quelque chose leur soit commun, autre-
ment ils ne se nommeraient pas “jeux” – mais voyez d’abord si
quelque chose leur est commun. – Car si vous les considérez, vous
ne verrez sans doute pas ce qui leur serait commun à tous, mais
vous verrez des analogies, des affinités, et vous en verrez toute une
série 16. »

À travers de telles remarques philosophiques, Wittgenstein


tente donc de nous rendre conscients d’un déplacement analo-
gique faible. Or, la manière dont Jean-Claude Passeron définit
les concepts sociologiques conduit vers des orientations de
pensée cousines. En effet, les concepts sociologiques, soutient
le sociologue, sont des « mixtes logiques », à savoir qu’ils sont
entre « noms communs » et « noms propres » :

« Bref, le sens des abstractions ou des typologies historiques ne


peut jamais être désindexé de “contextes” qui sont, bon gré mal
gré, pris en compte par désignation (deixis), c’est-à-dire référés
énumérativement dans leur singularité globale, comme configura-
tions non susceptibles d’être épuisées par analyse et construction
de propriétés pures. Ni noms communs pleins (susceptibles d’une
“description définie”) ni noms propres simples (identificateurs
d’une deixis unique), les concepts socio-historiques sont des mixtes
logiques dont la nature typologique commande des effets
sémantiques communs dans le discours de l’histoire et de la
sociologie 17. »

16. L. WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philo-


sophiques, op. cit., p. 147.
17. J.-C. PASSERON , « Histoire et sociologie », Le Raisonnement sociologique,
op. cit., p. 62.

76
sociologie et analogie

Si l’on prend l’exemple du concept de « classes sociales », il


s’agit bien d’un concept socio-historique au sens où il désigne
des réalités historiques particulières qui ont correspondu, dans
un premier temps, à la situation historique de trois pays indus-
trialisés : la France, l’Angleterre et l’Allemagne au XIXe siècle.
Le concept reste donc relativement marqué par (ou attaché à)
ces situations historiques à propos desquelles il a été forgé.
Est-il généralisable à d’autres contextes socio-historiques ? Si
ce n’était pas le cas, on n’aurait pas véritablement affaire à un
concept qui consiste en une abstraction (relative) par rapport à
des singularités historiques. Mais inversement, s’il était généra-
lisable à toutes les situations historiques possibles, il deviendrait
ce que Weber appelle un concept « amorphe ». Il n’est donc
pas impossible de parler des classes sociales dans le Japon du
XIXe siècle ou des classes sociales en France au XXe siècle. En
revanche, il serait ridicule de vouloir voir des « classes
sociales » et des « luttes de classes » partout : dans les sociétés
« primitives » qui ignorent pourtant un tel type de différencia-
tion ou dans des sociétés traditionnelles comme la société
indienne fondée sur des différences de castes. On pourrait
résumer la limite de l’usage (et de l’extension à de nouveaux
contextes) d’un concept en rappelant le proverbe « Qui trop
embrasse mal étreint ».
Parce que, malgré une certaine plasticité qui lui permet de
supporter certains transferts analogiques, le concept sociolo-
gique est lourd de tous les contextes socio-historiques qu’il a
permis d’éclairer et n’a de sens que dans le rapport renouvelé
à d’autres contextes, d’une part on ne peut considérer faire
œuvre de sociologue en se contentant d’appliquer, de manière
intuitive, des raisonnements sociologiquement élaborés (par
d’autres) à des réalités non scientifiquement construites 18, et
d’autre part, on ne peut espérer faire progresser la connaissance
du monde social en théorisant sur des théories, sans passer par
l’enquête empirique 19.

18. Ce que font nombre de sociologues médiatiques et/ou engagés politiquement qui
(se) donnent l’illusion d’avoir produit de la connaissance sur le monde social à partir
du moment où ils ont fait usage de raisonnements sociologiques à propos de « faits »
connus uniquement à travers la lecture de la presse (générale et militante), l’écoute de
la radio et l’expérience personnelle des mouvements politiques et sociaux, etc.
19. « Les conceptualisations typologiques ne sont des connaissances que par le sens
et les opérations empiriques qu’elles retiennent en elles : il n’y a pas de théories socio-
logiques au second degré », J.-C. PASSERON, « Les contrôles illusoires », Le Raison-
nement sociologique, op. cit., p. 165.

77
décrire, interpréter, objectiver

Jean-Claude Passeron nous met donc lui aussi en garde quant


aux risques de fétichisation des concepts, qui ne sont en défi-
nitive que des moyens de comparaison à la disposition du cher-
cheur passant d’un contexte socio-historique à l’autre. Moyens
de considérer si les contextes sont « parents » ou non. De ce
point de vue, la proximité est grande entre les réflexions philo-
sophiques de Wittgenstein sur l’analogie (la « ressemblance de
famille »), la notion d’« étalon » ou de « prototype », celles de
Weber sur l’idéal-type ainsi que celles de Passeron sur la nature
du concept sociologique, la méthode comparative et le raison-
nement analogique.

Analogie, comparaison, idéal-type

Pour Max Weber, l’idéal-type est un moyen de compa-


raison : comparaison entre la construction idéal-typique et les
contextes réels, comparaison entre les contextes réels eux-
mêmes pour saisir, via l’idéal-type, leur degré de parenté.
L’idéal-type est une « utopie » obtenue « en accentuant unila-
téralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une
multitude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets,
que l’on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre
et par endroits pas du tout, qu’on ordonne selon les précé-
dents points de vue choisis unilatéralement, pour former un
tableau de pensée homogène 20 ». Max Weber écrit ailleurs :
« Nous construisons un concept “idéal-typique”, c’est-à-dire
une formation de pensée […], dont les faits historiques moyens
s’approchent plus ou moins 21 . » Proximité plus ou moins
grande, utopie, tableau ou formation de pensée, le sociologue
multiplie les manières de dire qui rappellent son nominalisme
épistémologique. L’idéal-type comme outil, moyen, étalon, qui
sert à la comparaison, se distingue fondamentalement de l’usage
réaliste des concepts qui prétend parler du réel tel qu’en lui-
même. C’est cette opposition qui est au principe de la critique
wébérienne – épistémologique plus que théorique – des
concepts marxistes :

20. M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, op. cit., p. 172.


21. M. WEBER, Sociologie des religions, Gallimard, Bibliothèque des Sciences
humaines, Paris, 1996, p. 138.

78
sociologie et analogie

« Quiconque a appliqué une fois les concepts marxistes connaît


l’importance heuristique éminente, et même unique, de ces idéal-
types quand on les utilise seulement pour leur comparer la réa-
lité, mais aussi leur danger dès qu’on les présente comme des
constructions ayant une validité empirique ou comme des “forces
agissantes” réelles (ce qui veut dire en vérité : métaphysiques) ou
encore comme des tendances, etc. 22. »

À peu de chose près, Wittgenstein partage la même concep-


tion appliquée à l’usage des mots en philosophie : « La seule
façon, veux-je dire, dont nous puissions éviter que nos préten-
tions ne soient injustifiées, ou vides, consiste à regarder l’idéal,
dans notre activité théorique, pour ce qu’il est, c’est-à-dire
comme un objet de comparaison – pour ainsi dire comme
étalon –, au lieu d’en faire un préjugé auquel tout doit se
conformer 23. » Tel un idéal-type, la notion de jeu de langage
sert de moyen de comparaison : « Les jeux de langage se pré-
sentent plutôt comme des objets de comparaison qui sont des-
tinés à éclairer les conditions de notre langage par des
similitudes et des dissimilitudes 24. »
Or, comparaison et analogie sont les deux faces d’une même
pièce. Raisonner analogiquement, c’est mettre en œuvre la
méthode comparative. Par exemple, parler d’« inflation des
diplômes », c’est établir une comparaison entre le diplôme et une
monnaie dont la valeur s’affaiblit 25. Ce n’est donc pas un hasard
si Jean-Claude Passeron, pour qui la sociologie est fondamenta-
lement une « science de la comparaison historique 26 », place
l’analogie au centre du raisonnement sociologique : « J’ai seule-
ment soutenu que, à bien scruter les différents ressorts concep-
tuels de l’intelligibilité que nous produisons dans les sciences
sociales, on retrouve au cœur de l’interprétation théorique un
déplacement analogique » ou encore « l’analogie est un schème
essentiel de tout raisonnement sociologique » 27.

22. M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, op. cit., p. 189.


23. L. WITTGENSTEIN, Remarques mêlées, Trans-Europ-Repress, Mauvezin, 1990,
p. 41.
24. L. WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philo-
sophiques, op. cit., p. 169.
25. J.-C. PASSERON, « L’inflation des diplômes. Remarques sur l’usage de quelques
concepts analogiques en sociologie », Revue française de sociologie, vol. XXIII, nº 4,
décembre 1982, p. 551-583.
26. J.-C. PASSERON, R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-Claude Pas-
seron… », op. cit., p. 298.
27. Ibid., p. 298 et 300.

79
décrire, interpréter, objectiver

Le foisonnement analogique en sciences sociales

Difficile d’échapper à l’analogie lorsqu’on visite le musée du


vocabulaire des sciences sociales. De manière permanente, les
chercheurs ont utilisé (et continuent à utiliser), intentionnellement
ou non (on peut être parfois conduit par les métaphores qui vien-
nent spontanément sous la plume plus qu’on ne les dirige), des
registres métaphoriques pour imprimer une direction particulière à
l’interprétation et, au bout du compte, pour produire des connais-
sances particulières sur le monde social. On est alors dans le cas
d’un haut degré d’extension analogique. Parmi les métaphores les
plus fréquemment employées, on trouve celles qui sont associées
à des sous-univers de l’univers social :
– la métaphore économique (bien, capital, concurrence,
consommateur, consommation, crédit, dévaluation, distribution,
échange, économie, exploitation, inflation, intérêt, investisse-
ment, marché, monopole, négociation, offre, placement, plus-
value, producteur, production, produit, profit, rareté, ressource,
transaction, transfert, travail, valeur) ;
– la métaphore juridique (accord, autorité, code, compromis,
contrainte, contrat, convention, dispositif, jugement, légitimité,
loi, mobile, norme, obligation, procédure, règle, réglementation,
statut) ;
– la métaphore religieuse (croyance, culte, foi, hérésie, hété-
rodoxie, magie, mystification, orthodoxie, rituel, sacralisation,
sacré, sacrifice, salut, transcendance) ;
– la métaphore militaro-politique (avant-garde, arrière-garde,
conflit, dominant, domination, lutte, rapport de forces, stratégie,
tactique) ;
– la métaphore ludique-sportive (atout, compétition, équipe,
enjeu, gagnant, gain, jeu, joueur, partenaire, perdant, perte,
règle du jeu) ;
– la métaphore théâtrale (acteur, caractère, coulisse, décor,
déguisement, maquillage, mise en scène, public, répertoire,
réplique, représentation, rôle, théâtre, spectateur, scénario,
scène, script) ;
– la métaphore sémiologique-littéraire (auteur, commen-
taire, écriture, grammaire, inscription, interprétation, méta-
phore, métonymie, rhétorique, sens, signe, signification,
symbolique, syntaxe, texte, traduction) ;
– la métaphore musicale (consonance, dissonance, har-
monie, improvisation, modalité, mode, orchestration, poly-
phonie, variation) ;

80
sociologie et analogie

… et celles qui sont attachées à d’autres domaines


scientifiques :
– la métaphore biologique ou physiologique (corps social,
évolution, fonction, membre, morphologie, organisme social,
reproduction sociale) ;
– la métaphore mécanique (agencement, appareil, auto-
mate, automatisme, construction, déclic, déclenchement, dyna-
mique, dysfonctionnement, fonctionnement, force, inertie,
instrument, machine, mécanique, mécanisme, mobilité, mouve-
ment, moteur, outil, révolution, rouage, technique,
transmission) ;
– la métaphore électrique-magnétique (atome, champ de
force, circuit, courant, disjoncteur, énergie, flux, ligne de force,
pôle, polarisation, résistance, tension) ;
– la métaphore chimique (catalyseur, combinaison, conden-
sation, cristallisation, explosion, fixation, implosion, précipita-
tion, réaction, réduction, saturation, sédimentation) ;
– la métaphore spatiale-géométrique-topologique (architec-
ture, architectonique, ascension, base, champ, configuration,
constellation, déclin, distance, domaine, écart, échelle, espace,
figure, forme, grandeur, homologie, infrastructure, mesure, par-
cours, position, proximité, sphère, strate, structure, superstruc-
ture, trajectoire, volume).
Un même auteur se cantonne rarement dans l’usage d’un seul
registre métaphorique, même si l’un peut particulièrement
dominer dans sa façon d’interpréter le monde social. Ainsi, on
associe facilement la métaphore théâtrale à Erving Goffman, la
métaphore sémiologique-littéraire à Clifford Geertz, la méta-
phore économique à Pierre Bourdieu, etc., alors que ces auteurs
puisent leurs effets de sens analogiques dans d’autres registres
que ceux-là.
Que faire de telles analogies ? Faut-il en déplorer l’existence,
en pensant qu’elles viennent parasiter un raisonnement sociolo-
gique qui, s’il était plus pur, n’aurait besoin d’aucun recours
à des vocabulaires tirés de domaines de pratiques et de repré-
sentations étrangers ? Doit-on au contraire, comme le propose
Jean-Claude Passeron, faire de l’analogie le cœur du raisonne-
ment sociologique et essayer alors, non seulement d’en prendre
son parti, mais surtout d’en tirer le plus possible parti ?

81
décrire, interpréter, objectiver

Métaphore vive ou morte

Clifford Geertz a eu l’occasion de souligner à la fois les affi-


nités que chaque registre métaphorique entretient avec des
objets particuliers du monde social, et la légitime volonté, de la
part des chercheurs, de dépasser les limites fixées par de telles
affinités :

« De même que les tenants de “la vie est un jeu” ont tendance à
graviter vers l’interaction face à face, les rapports amoureux et les
cocktail-parties comme étant le terrain le plus fertile pour leur sorte
d’analyse, et que les tenants de “la vie est un théâtre” sont pour la
même raison attirés vers les scènes de masse, les carnavals et les
insurrections, de même les tenants de “la vie est un texte” incli-
nent vers l’examen de formes imaginatives : plaisanteries, pro-
verbes, arts populaires. Il n’y a rien de surprenant ni de
répréhensible à cela ; chacun essaie naturellement ses analogies là
où elles semblent devoir le mieux opérer. Mais leur destin durable
repose sûrement sur leurs capacités de progresser au-delà de leurs
succès initiaux plus faciles vers d’autres plus ardus et moins
prévisibles 28. »

Le premier point du propos de l’anthropologue est un point


d’épistémologie fondamental dont les conséquences théoriques
et pratiques n’ont pas encore été systématiquement tirées par
les chercheurs en sciences sociales. Il implique que les modèles
théoriques ont un champ de pertinence socio-historique limité
et que le chercheur risque le dérapage théoriciste à vouloir
généraliser trop hâtivement sur la base du constat d’une réus-
site interprétative sur quelques cas particuliers 29. Wittgenstein y
voyait même « une cause principale des maladies philoso-
phiques – diète unilatérale : on ne nourrit sa pensée que par
un seul genre d’exemple 30 ». Le second point que soulève
Geertz comporte des dangers évidents de réification-générali-
sation d’un vocabulaire métaphorique. En se convertissant en
lexique universel, tout-terrain, les mots tirés d’un registre méta-
phorique particulier perdent leur pouvoir de faire apparaître des
mécanismes, objets, fonctionnements, processus qui ne se

28. C. GEERTZ, Savoir local, savoir global, PUF, Paris, 1986, p. 45.
29. B. LAHIRE, « Champs de pertinence », L’Homme pluriel, op. cit., p. 241-254 et
« La variation des contextes en sciences sociales… », Annales. Histoire, sciences
sociales, op. cit.
30. L. WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philo-
sophiques, op. cit., p. 287.

82
sociologie et analogie

voyaient pas jusque-là, pour retomber à leur tour dans le lot


commun des mots endormis ou engourdis.
On peut ainsi en revenir, dans l’univers même des théories
sociologiques, à force d’usage et d’usure sémantiques, à un
oubli du registre métaphorique. La stabilisation durable du voca-
bulaire conceptuel peut amener à croire que le monde social
est réellement un « jeu », un « marché », un « texte » ou un
« théâtre ». Tous les auteurs n’ont pas la prudence et l’élégance
d’un Erving Goffman dévoilant, dans la conclusion du premier
volume de La Mise en scène de la vie quotidienne, la fiction de
la métaphore théâtrale après l’avoir soigneusement construite :

« C’est à partir du langage du théâtre qu’on a construit le schéma


conceptuel utilisé ici. On a parlé d’acteurs et de publics ; de rou-
tines et de rôles ; de représentations réussies et de représentations
ratées ; de répliques, de décors et de coulisses ; de nécessités dra-
maturgiques. C’est peut-être le moment de reconnaître que l’exer-
cice par lequel on a poussé à ses limites extrêmes les potentialités
enfermées dans une simple analogie relevait en partie de l’artifice
rhétorique 31. »

Déjouant les attentes ordinaires en matière de langage, les


chercheurs ne précisent pas toujours le statut expérimental de
leurs analogies. Ils ne disent pas toujours : « Tout se passe
comme si le monde était un jeu » ou « Faisons comme si le
monde était un jeu et voyons ce que cela donne ». Sachant que
l’intérêt des tropes rhétoriques est de produire consciemment,
intentionnellement, un écart par rapport aux usages ordinaires
du langage, la répétition mécanique des concepts conduit à
l’oubli de la métaphore et, finalement, à l’abolition de la dis-
tance entre les mots et le réel.
Le chercheur ne veut alors plus voir les contre-exemples ou
les limites qui viendraient lui rappeler que tout ne peut se
réduire ou se ramener à (c’est-à-dire s’interpréter à partir de)
ce registre particulier de langage qu’il emploie. L’école de
pensée, le dogmatisme conceptuel deviennent le lieu du gel du
sens et de l’oubli progressif de la métaphore. Pour avoir vu
lui-même évoluer vers l’usage dogmatique une sociologie à
laquelle il avait initialement beaucoup contribué, Jean-Claude
Passeron sait de quoi il parle lorsqu’il évoque les risques sec-
taires de la fixation durable d’une analogie :

31. E. GOFFMAN, La Mise en scène de la vie quotidienne. 1. La Présentation de soi,


Minuit, Paris, 1973, p. 240.

83
décrire, interpréter, objectiver

« Dieu sait, écrit-il, s’il a été fréquent en sociologie qu’une méta-


phore conceptuelle qui “marche” se soit transformée chez son
inventeur ou ses imitateurs mécaniques en une formule d’intelligi-
bilité passe-partout. La conceptualisation métaphorique devient sté-
rile dès qu’elle se réduit à la répétition d’une ressemblance
uniforme s’exprimant monotonement dans un modèle auto-suffisant
d’intelligibilité que son pouvoir mimétique soustrait à toute contre-
interrogation comparative. Dans l’usage des théories sociolo-
giques, les fixations métaphoriques révèlent toujours un
enfermement de secte ou d’école. Elles reposent, lorsqu’elles se
transforment en langage rituel (en langue de bois), sur une illusion
concernant le sens de leur structure cognitive : l’illusion qu’une
comparaison, qui éclaire quelques observations par le rapproche-
ment de quelques traits, pourrait se boucler dans un sens conceptuel
définitif, enfermé dans un modèle analogique particulier, universel-
lement et intrinsèquement descriptif, quels que soient les observa-
tions, les corpus et les séries. On a vu ainsi, dans l’histoire des
sciences sociales, se stériliser en s’universalisant : la métaphore
du “théâtre” et de la “scène” dans la théorie anglo-saxonne des
“rôles sociaux” ; celle de “l’organisme” ou de la “reproduction”
dans tous les fonctionnalismes ; la métonymie de la “réglementa-
tion” juridique dans la théorie durkheimienne de la “contrainte
sociale” ; celle de la “langue” ou du “texte” pris comme analy-
seurs de tout fonctionnement social par le sémiologisme qui fait
aujourd’hui fureur ; ou, dans la sociologie que certains conçoivent
comme une “économie généralisée”, la métaphore du “marché” pris
comme modèle de toute transaction sociale ; même chose pour la
métaphore de la “stratégie” et du “jeu”, entendus comme schémas
universels des interactions sociales 32. »

Lorsque la métaphore disjoncte

Pour conserver l’intérêt de la métaphore, Jean-Claude Pas-


seron préconise d’en saisir les limites ou les points de rupture.
Devant les risques de voir l’analogie atteinte d’une « maladie
de langage », d’une « pathologie de langage » que l’on pourrait
appeler diversement généralisation 33 ou systématisation abusive

32. J.-C. PASSERON, R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-Claude Pas-


seron… », op. cit., p. 298.
33. Cette pathologie est davantage marquée en sociologie qu’en histoire et Jean-
Claude Passeron le souligne bien : « La prédilection de l’historien pour la densification
factuelle des argumentations ne le distingue du sociologue que si on s’en tient au
volume d’informations singulières, conservées et nommées dans leur singularité contex-
tuelle par le raisonnement démonstratif de l’historien. […] pour un même volume de
travail empirique, l’assertion sociologique, empressée à rendre équivalents le plus de

84
sociologie et analogie

(« désir de généralisation » ou « mépris pour les cas particu-


liers » écrivait Wittgenstein), dogmatisation, réification ou rou-
tinisation, Jean-Claude Passeron, en bon lecteur de Wittgenstein
et en bon « thérapeute » habitué des enquêtes de terrain, ne nous
laisse pas sans remède.
Pour s’en sortir, on pourrait presque avancer qu’il faut
combattre le mal par le mal. Il faut oser aller plus loin encore
qu’à l’accoutumée dans l’usage de l’analogie. En effet, l’usage
passager, partiel et anodin (décoratif ou littéraire) de l’analogie
n’apporte rien à la connaissance sociologique. Quitte à risquer
la lourdeur du style, il vaut encore mieux essayer d’être systé-
matique et filer la métaphore jusqu’au bout, lui faire « rendre »
tout ce qu’elle peut donner, l’user jusqu’à ce qu’elle craque et
qu’elle ne nous serve plus. Alors, au moment où la métaphore
rend l’âme, lorsque le modèle analogique, selon toute évidence,
disjoncte, on sait que l’on a atteint le point de vue qui est le plus
fécond pour la connaissance :

« Le meilleur moyen de contrôler le ressort analogique d’une


telle intelligibilité est encore d’y consentir de manière critique :
sans craindre, par exemple, de faire foisonner les métaphores ou de
“filer” conceptuellement l’une d’entre elles le plus loin possible,
au risque certain du mauvais style littéraire, mais au bénéfice d’une
variation énonciative qui, pratiquée systématiquement, permet à la
comparaison de prospecter tout ce que peut “rendre” la structure
analogique qu’on prend pour guide dans l’exercice critique de
l’observation et de l’analyse. Utilisée heuristiquement, une analogie
n’est ni une théorie ni une saisie des essences, mais un analyseur
de l’observation, c’est-à-dire une machine à inventer des hypo-
thèses qui obligent à étendre la grille d’une enquête à des observa-
tions nouvelles. En amenant le plus loin possible, c’est-à-dire en
détaillant dans tous ses effets le déplacement d’une structure ana-
logique, on découvre inévitablement un ordre de faits et des séries
de traits qui font contre-exemple. Lorsque le concept ou la relation
qui en métaphorisent d’autres deviennent inadéquats, la découverte
de cette inadéquation produit encore une intelligibilité différen-
tielle, au même titre que l’adéquation d’un rapprochement éclai-
rant, lequel ne reste une analogie heuristique que tant que celle-ci
est capable de faire survivre un sens analogique dans l’allonge-
ment d’une série. L’inadéquation d’une comparaison est tout aussi
précieuse en ce qu’elle nous apprend, elle aussi, quelque chose de

contextes possibles (ou à les oublier), marche à plus grands pas sur le chemin de la
généralité comparative. » J.-C. PASSERON, « Histoire et sociologie », Le Raisonnement
sociologique…, op. cit., p. 70-71.

85
décrire, interpréter, objectiver

différentiel à la fois sur le “comparant” et sur le “comparé”, au


moment où elle fait disjoncter la métaphore 34. »

Passeron rejoint ici Wittgenstein, qui non seulement consi-


dère les notions philosophiques comme des « prototypes » ou
des « étalons », c’est-à-dire comme des moyens de compa-
raison, mais insiste beaucoup lui aussi sur les limites de vali-
dité d’une définition ou d’une analogie pour lutter contre les
dogmatismes :

« On devrait donc poser à toutes les prétentions hyperboliques,


dogmatiques, la question suivante : Qu’y a-t-il donc là d’effecti-
vement vrai ? Ou encore : Dans quel cas cela est-il donc effecti-
vement valable ? 35 »
« Il en irait autrement si à chaque pas l’on disait ouvertement :
“J’use de cette comparaison, mais vois : elle ne convient pas
ici 36.” »

Jean-Claude Passeron a fait la démonstration de la fécon-


dité de ce type de raisonnement à propos de l’idée d’« inflation
des diplômes » souvent utilisée par les sociologues 37. Cette
manière de concevoir le raisonnement sociologique et l’usage
de l’analogie implique une conception très pragmatique du
concept sociologique. Un bon concept (une bonne analogie) ne
vaut que lorsqu’il impose au sociologue des « tâches de des-
cription » qu’il n’aurait pu réaliser sans lui. Les bons concepts
sociologiques sont donc 1) des concepts qui augmentent l’ima-
gination sociologique et, du même coup, 2) des concepts qui
obligent à des tâches empiriques inédites. « Leur vertu théo-
rique, écrit Passeron, ne réside pas dans le système de termes
qu’ils stabilisent, mais dans le travail de description et de
mesure qu’ils imposent, de quelque manière qu’ils y invi-
tent 38. » Et encore, à propos de la nécessité « d’une théorie à
fournir des concepts empiriquement exigeants » : « “Empirique-
ment exigeant” signifie ici pour une théorie qu’elle impose des

34. J.-C. PASSERON, « La constitution des sciences sociales. Unité, fédération, confé-
dération », Le Débat, nº 90, mai-août 1996, p. 98-99.
35. L. WITTGENSTEIN, Remarques mêlées, op. cit., p. 27.
36. Ibid., p. 44.
37. C’est cette manière de voir les choses, particulièrement libératrice pour le socio-
logue qui gagne ainsi une certaine maîtrise sur ses concepts, qui m’a inspiré la critique
des notions de « transmission » et d’« héritage » dans B. LAHIRE, « Les processus
d’incorporation-intériorisation », L’Homme pluriel, op. cit., p. 205-209.
38. J.-C. PASSERON, « L’inflation des diplômes… », op. cit., p. 554.

86
sociologie et analogie

observations qui ne seraient pas pensables sans les concepts de


cette théorie 39. »
Se distinguant de l’usage plus réaliste des concepts chez
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron en fait, comme Weber
vis-à-vis de Marx, une critique plus épistémologique que théo-
rique. La différence se marque essentiellement dans la manière
(nominaliste ou réaliste, expérimentale ou fixatrice) de consi-
dérer l’analogie. Ce sont les notions de « jeu », de « capital » ou
celle d’« inflation » qui sont ainsi relativisées :

« Le concept analogique de “jeu social” révèle ses limites


lorsque devient trop grosse la fiction qui met dans la même partie
des joueurs jouant à des jeux différents, certains ayant même la tête
à tout autre chose qu’au jeu 40. »
« Ainsi le recours au concept analogique de “capital” culturel ou
scolaire est souvent critiqué à tort : les critiques sont les seuls à
prendre cette désignation au pied de la lettre. Cette nomination ana-
logique remplit des fonctions heuristiques, non seulement par les
services qu’elle rend directement, mais aussi dans la mesure même
où l’inadéquation de ce que suggère le sens économique du concept
de “capital” oblige à se demander en quoi un tel capital ne fonc-
tionne pas comme un capital stricto sensu 41. »

De même, lorsque l’utilisation des concepts de « capital sco-


laire » ou de « capital culturel » conduit à faire comme si les
« petits capitaux » étaient de même nature (mêmes types de
savoir et savoir-faire ou de rapport au savoir) que les « gros
capitaux », comme c’est le cas pour le « capital économique »
sous sa forme monétaire, on peut alors passer à côté de diffé-
rences essentielles du point de vue d’une sociologie de l’édu-
cation et de la culture qui se veut aussi fondamentalement
sociologie de la connaissance et pas seulement sociologie de la
domination et de la légitimité :

« Ne construit-on pas une fiction conceptuelle lorsqu’on rend


compte dans le langage unifié des “avoirs” comparables (qui pour
une “espèce” donnée de capital ne peuvent jamais différer qu’en
volume) du rôle que jouent des maîtrises techniques et des

39. J.-C. PASSERON, « De la pluralité théorique en sociologie… », Revue européenne


des sciences sociales, op. cit., p. 93-94. Wittgenstein écrivait dans ses Investigations
philosophiques : « Les concepts nous mènent à des investigations. Ils sont l’expression
de notre intérêt, et le dirigent » (L. WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus suivi
de Investigations philosophiques, op. cit., p. 287).
40. J.-C. PASSERON, « L’inflation des diplômes… », op. cit., p. 570.
41. Ibid., p. 576.

87
décrire, interpréter, objectiver

compétences symboliques aussi différentes, par leurs fonctions


comme par leur mode d’utilisation, que celles des classes domi-
nantes et des classes dominées ? […] Les seules différences entre
dominants et dominés seraient-elles de n’avoir que plus ou moins
de la “même chose” ? Toutes les “ressources” seraient-elles taillées
de même étoffe 42 ? »

On pourrait formuler ici, de manière condensée, l’idée selon


laquelle, épistémologiquement, Passeron est à Bourdieu ce que
Weber est à Marx. En effet, la perte de lucidité nominaliste et
la dérive vers un réalisme épistémologique sont liées dans les
deux cas (Marx et Bourdieu) à des engagements politiques 43.
C’est la volonté de s’inscrire dans l’action et la transforma-
tion du réel qui peut entraîner sur la pente glissante du réa-
lisme conceptuel. Mais la différence de conception
épistémologique n’est pas sans effet en matière de réflexion
théorique. Moins tenu par le souci de la fructification sans fin
d’un patrimoine conceptuel auquel il a apporté une contribu-
tion majeure, Jean-Claude Passeron a pu ainsi passer, au cours
de son parcours intellectuel, d’une sociologie des inégalités
culturelles à une sociologie des différentes formes de réception
esthétique 44.
Comme ces variables explicatives synthétiques qui, à force
de « marcher » partout, n’expliquent plus rien du tout, les ana-
logies qui ne disjonctent jamais (il faudrait dire plus précisé-
ment : « que l’aveuglement du chercheur empêche toujours de
voir disjoncter ») sont extrêmement dangereuses dans le sens où
elles finissent par ne plus rien nous apprendre de spécifique sur
le monde social :

« Par son pouvoir explicatif et heuristique, cette analogie, juste-


ment parce qu’elle est féconde, fait obstacle à la théorisation ou,
tout simplement, à la description d’autres mécanismes sociaux, qui
ne pourraient se formuler que dans une autre logique concep-
tuelle, en s’aidant d’un autre langage. Si l’on s’y tient comme à une
connaissance acquise, si l’on se fait victime passive de la méta-
phore là où il faudrait faire travailler activement un rapprochement
entre structures de phénomènes dans son adéquation comme dans

42. C. GRIGNON et J.-C. PASSERON, Le Savant et le Populaire. Misérabilisme et popu-


lisme en sociologie et en littérature, Gallimard/Seuil, Paris, 1989, p. 133-135.
43. B. LAHIRE, « La variation des contextes en sciences sociales… », Annales. His-
toire, sciences sociales, op. cit.
44. J.-C. PASSERON, « L’usage faible des images. Enquêtes sur la réception de la pein-
ture », Le Raisonnement sociologique, op. cit., p. 257-288.

88
sociologie et analogie

son inadéquation, l’analogie a vite fait de transformer en contrainte


lexicologique ce qui était principe de variation mentale, et de se
transformer en obstacle épistémologique d’outil théorique qu’elle
était 45. »

Politique et éthique scientifiques

L’affaire paraît simple. Pour parvenir à l’attitude préconisée


par Jean-Claude Passeron, il suffit de disposer d’un sociologue
raisonnablement nominaliste, qui ne projette pas aveuglément
dans le monde social le produit de ses propres constructions et
ne perd pas de vue les limites de son registre métaphorique. Ce
dernier doit filer la métaphore avec la plus grande systématicité
jusqu’au point (de rupture) où elle disjoncte. Alors, il est en
position d’augmenter sa connaissance et peut changer, si néces-
saire, de ressort analogique.
Mais la simplicité est ici purement logique. Dans les faits,
une telle épistémologie des sciences sociales rencontre au
moins deux grands obstacles. Tout d’abord, pour faire un usage
un tant soit peu systématique des registres métaphoriques, il
faut connaître une diversité d’univers et maîtriser leurs lexiques
spécifiques. Or, disposer d’une expérience et d’une connais-
sance riches n’est pas donné à tous. Cela dépendra du par-
cours social du chercheur, de sa formation intellectuelle, de sa
curiosité extra-scientifique, etc. L’analogie sera d’autant plus
heuristique qu’elle sera fondée sur une bonne intelligence de
l’univers de référence (le « comparant »). Mais l’obstacle le
plus grand est dû à ce qu’un tel procédé intellectuel (à la
recherche du point de rupture, de la limité de validité ou du
contre-exemple) va à l’encontre des modes actuels de construc-
tion des carrières des chercheurs et d’organisation collective de
la vie scientifique.
En effet, tout pousse le sociologue en quête de reconnais-
sance scientifique, intellectuelle et sociale à trouver sa spéci-
ficité lexicale et grammaticale et à s’y tenir le plus durablement
possible. On pourrait dire que le désir de reconnaissance pousse
à vouloir se rendre reconnaissable. Jean-Claude Passeron aime
à citer Baudelaire, « subtil sociologue de la réussite intellec-
tuelle 46 », qui livrait la formule générale d’une telle réussite :

45. J.-C. PASSERON, « L’inflation des diplômes… », op. cit., p. 574.


46. J.-C. PASSERON, « La constitution des sciences sociales… », op. cit., p. 100.

89
décrire, interpréter, objectiver

« Créer un poncif c’est le génie. Je dois créer un poncif. » Or, le


processus de stabilisation d’une construction théorique immé-
diatement reconnaissable peut conduire à la longue vers une
sortie de la logique de l’esprit scientifique. Pour gagner en iden-
tité, il faut parfois perdre en lucidité et en modestie. Recon-
naître les limites de sa construction scientifique c’est, d’une
certaine façon, choisir de se mettre soi-même en position déli-
cate en risquant de ne pas connaître la brillante renommée
escomptée. De ce point de vue, la différence de stratégie (ou
d’attitude) intellectuelle que souligne Jacques Bouveresse entre
un Sigmund Freud convaincu d’avoir absolument raison, pris
par le démon de la généralisation abusive et soucieux de « faire
école », et un Joseph Breuer, médecin et physiologiste autri-
chien qui travailla un temps avec Freud sur l’hystérie, et qui
doutait profondément de la possibilité d’expliquer tous les
troubles névrotiques par la sexualité, est particulièrement signi-
ficative : « Freud considérait comme indispensable de créer une
école pour diffuser ses idées et imposer progressivement les
vérités révolutionnaires qu’il était convaincu d’avoir décou-
vertes. […] Il y a effectivement un contraste singulier entre,
d’une part, la tendance qu’a Breuer à minimiser son originalité
personnelle et à relativiser l’importance de ses propres contri-
butions, sa méfiance à l’égard des généralisations excessives et
sa tendance à s’abstenir systématiquement de toute conclusion
définitive et, d’autre part, l’assurance inébranlable, la hardiesse
impressionnante, l’absence relative de scrupules et la prédilec-
tion pour les thèses universelles et extrêmes, qui caractérisent
le comportement de Freud 47. » Ludwig Wittgenstein, qui ne
voulait pas plus créer d’école que Breuer, entretenait ainsi une
méfiance particulière à l’égard de la psychanalyse dont il pres-
sentait les ambitions généralisatrices démesurées et le dogma-
tisme sous-jacent : « Pour apprendre quelque chose de Freud, il
faudrait, remarque-t-il, avoir une attitude critique ; et (comme
le confirme rétrospectivement toute l’histoire du mouvement
psychanalytique et de la culture psychanalytique), les théories
comme celles de Freud ont, entre autres inconvénients, celui
de susciter des formes d’allégeance qui rendent particulièrement
difficile, pour ne pas dire impossible, la critique 48. »

47. J. BOUVERESSE, Philosophie, mythologie et pseudo-science. Wittgenstein, lecteur


de Freud, Éditions de l’Éclat, Paris, 1991, p. 23.
48. Ibid., p. 23.

90
sociologie et analogie

À défaut d’être animé par l’esprit scientifique, celui qui


continue, avec acharnement, à planter toute sa vie le même clou
en espérant que la stratégie du coup de marteau inlassablement
répété lui permettra de devenir le « Monsieur clou X ou Y »
est au moins doté d’un certain sens social du jeu intellectuel :
« Bétonner inlassablement leur théorie, afin qu’elle résiste
mieux à l’hostilité récurrente des faits. C’est là une disposition
inverse de celle qui qualifie une théorie comme théorie empi-
rique : la capacité à évoluer pour offrir toujours plus de vulné-
rabilité à l’observation, pour augmenter le risque de rencontrer
des contre-exemples. Qui répugne ou résiste à cette recherche
du démenti, inscrit sa pensée dans le mouvement de la jalousie
amoureuse que décrivait Lagache en ses délires et son obsessio-
nalité, ses ratiocinations et son évitement acharné de la contre-
preuve qui crève les yeux 49. »
Du point de vue de la reconnaissance intellectuelle et sociale,
mieux vaut en effet une erreur répétée cent fois, qui a une
chance de devenir un « style », une « marque », une « griffe »,
que des révisions scientifiques partielles qui peuvent conduire
à des changements (potentiellement déroutants) du vocabulaire
descriptif et analytique. Pour être identifiable et se construire
une identité, la stabilisation-labélisation d’un modèle constitue
la stratégie la plus efficace. Pour faire un pas de plus et accéder
à une réussite sociale plus large, la standardisation s’accompa-
gnera, en sus, d’un processus de simplification. Standardisa-
tion et simplification permettent la multiplication des disciples,
des plus appliqués aux plus distraits, et font de la théorie un ins-
trument collectif de ralliement, un lieu identitaire de rassemble-
ment d’un maximum de fidèles : « Fonctionnant comme des
“idiomes” ou des “dialectes” particularisant des langues méta-
physiques de description du monde, la plupart des grandes
théories sociologiques qui ont “réussi” doivent, pour l’essen-
tiel, leur dominance dans des groupes de chercheurs ou leur
succès culturel chez les vulgarisateurs à la facile reproductibi-
lité de leur grammaire et de leur lexique, propriété qui accélère
la diffusion de l’affiliation, par les fonctions psychologiques et
sociales qu’elle assume dans les processus de l’apprentissage

49. J.-C. PASSERON, R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-Claude Pas-


seron… », op. cit., p. 312.

91
décrire, interpréter, objectiver

doctrinal et la construction de l’identité intellectuelle des


adeptes 50. »
Jean-Claude Passeron serait sans doute d’accord pour dire
que le mieux qu’il puisse advenir à un concept, un schème
interprétatif ou une théorie, serait de connaître le type de destin
historique dessiné à grands traits par l’anthropologue Clifford
Geertz à propos des « grandes idées » scientifiques ou intellec-
tuelles. Une fois passée leur « popularité excessive », explique
Geertz, ces idées sont examinées de près et utilisées précaution-
neusement avec le souci de délimiter leur champ de pertinence :
« Certaines personnes zélées persistent à y trouver une des clefs
de la vision du monde mais d’autres penseurs moins enthou-
siastes se mettent à examiner les problèmes que cette idée a
effectivement engendrés. Ils tentent de l’appliquer et en éten-
dent l’usage là où elle est applicable et où elle est susceptible
d’extension ; et ils se désistent là où elle n’est ni applicable, ni
extensible. Si l’idée était féconde au départ, elle devient par
la suite un élément permanent et durable de notre outillage
intellectuel. Mais elle ne présente plus la dimension sublime, la
plénitude de promesses, la variété infinie d’applications visibles
qu’on lui prêtait à l’origine 51. »
Qui donc est disposé à laisser filer la métaphore jusqu’au
bout et, surtout, à la voir disjoncter ? Qu’est-ce qui peut amener
un chercheur à se conduire avec ascétisme (e. g. la recherche
empirique demande du temps et coûte une énergie que les lec-
tores filant de page en page, rapides comme l’éclair, ne peu-
vent même pas imaginer) et modestie (e. g. remettre en question
son lexique, voir les contre-exemples, etc.), sinon des fonction-
nements collectifs qui l’y forceraient ? En attendant de voir
advenir de telles conditions, on peut apprécier l’épistémologie
qui pourrait en être l’horizon régulateur. L’épistémologie de
Jean-Claude Passeron, profondément anti-dogmatique et
tournée contre les excès inhérents aux écoles de pensée, est
aussi une politique et une éthique de la science et du compor-
tement scientifique : « Mais je crois, dieu merci, n’avoir jamais
fait de disciples ; on pourrait dire sinon que je n’ai pas enseigné
le métier de chercheur mais une doctrine ou une affiliation. J’ai
même échappé aux “groupies”. L’esprit scientifique, lorsqu’on

50. J.-C. PASSERON, « Conclusion : propositions, scolies et définitions », Le Raison-


nement sociologique, op. cit., p. 363.
51. C. GEERTZ, « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture »,
Enquête, anthropologie, histoire, sociologie, nº 6, 1998, p. 73-74.

92
sociologie et analogie

tient à le disséminer par l’enseignement, exclut le rapport de


maître à disciple 52. » S’il n’y avait qu’une seule raison à donner
pour laquelle on aimerait voir plus largement diffusée et par-
tagée une telle épistémologie, ce serait bien celle-là.

52. J.-C. PASSERON, R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-Claude Pas-


seron… », op. cit., p. 318.
4

Splendeurs et misères d’une métaphore :


« La construction sociale de la réalité »

« Il n’y a d’éternellement neuf que l’éternellement


vieux. Il n’y a d’inépuisable que les lieux communs. »
C.-F. RAMUZ, Journal, 11 avril 1904.

Depuis les années 1960, de nombreux travaux sociolo-


giques francophones et anglo-saxons filent la métaphore de la
« construction sociale de la réalité » pour aborder l’étude du
monde social. Utile en ce qu’elle participe de la dé-naturalisa-
tion et de la dés-éternisation de certains faits sociaux (le marché
économique, les différences homme/femme, les rapports de
domination, la famille, les divers « problèmes sociaux ») en
rappelant leur genèse et leurs possibles transformations histo-
riques, celle-ci commence néanmoins à être embarrassante dès
lors qu’elle se convertit en un tic de langage non interrogé et
qu’elle devient parfois le refuge de tous les lieux communs
hyper-relativistes, anti-réalistes, anti-objectivistes et a-cri-
tiques. Comme l’écrit Ian Hacking dans The Social Construc-
tion of What ? 1 : « L’idée de construction sociale a été dans
bien des contextes une idée véritablement libératrice, mais ce
qui, à première vue, fut libérateur pour certains a permis à bien
d’autres de se gonfler de suffisance, ou de se sentir en sécurité
et “branchés” d’une manière tout simplement conformiste 2. »

1. L’ouvrage de Ian Hacking publié en 1999 chez Harvard University Press a été
traduit en français sous le titre Entre science et réalité. La construction sociale de
quoi ?, La Découverte, Paris, 2001.
2. Ibid., p. 9.

94
splendeurs et misères d’une métaphore

Lorsque la métaphore suggestive devient métastase encom-


brante, c’est à un travail critique que le sociologue doit s’atteler
s’il ne veut pas se laisser guider par de mauvaises habitudes
de langage et des associations automatiques d’idées souvent très
contestables. Je dégagerai dans ce chapitre cinq lieux communs
qui me semblent le plus fréquemment attachés aujourd’hui à
une dérive du « constructivisme sociologique ».

Lieu commun nº 1 : La construction sociale


n’est qu’une construction symbolique et subjective

Dire que la réalité sociale est un « construit social et histo-


rique » ne devrait pas conduire à lui ôter une once de « réalité »
ou de « matérialité ». Or, le glissement est parfois rapide qui
va de la « construction » à la « fabrication » (au sens où l’on
parle d’une histoire « fabriquée de toutes pièces ») et de la
« fabrication » (a priori autant matérielle que symbolique) à la
« fabrication symbolique » ou « subjective ». Tout se réduirait,
du même coup, en matière de réalité sociale, à de pures
croyances ou à de pures représentations 3 : c’est un monde
social sans bâtiments, sans meubles, sans machines, sans outils,
sans textes, sans dispositifs, sans institutions ni statuts durables,
dont on nous brosse alors le portrait et dont l’existence est assez
improbable.
Prenons l’exemple de l’étude de la construction publique des
problèmes sociaux, qui est un grand classique des sciences
sociales et politiques aux États-Unis. Deux types d’approche
sociologique des problèmes sociaux s’opposent généralement
sur ce terrain, qui ne traitent pourtant pas des mêmes réalités
sociales : un type dit « objectiviste » (et « réaliste ») et l’autre
qualifié de « subjectiviste » (et « constructionniste » ou
« constructiviste ») 4 . La première façon de considérer la

3. Marcel Mauss a rappelé, contre une certaine psychologie collective, que tout, dans
le monde social, ne se réduit pas à des représentations et qu’opérer une telle réduction
« procède d’une abstraction abusive » : « dans la société, il y a autre chose que des
représentations collectives, si importantes ou si dominantes qu’elles soient ; tout comme
dans la France, il y a autre chose que l’idée de patrie : il y a son sol, son capital, son
adaptation ; il y a surtout les Français, leur répartition et leur histoire. Derrière l’esprit
du groupe, en un mot, il y a le groupe qui mérite étude […] ». M. MAUSS, « Rapports
réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie », Sociologie et anthropologie,
PUF, Quadrige, Paris, 1991, p. 287. Les vibrants promoteurs actuels de cette vieille idée
sont pourtant convaincus du haut degré de nouveauté et d’originalité de leurs propos.
4. Pour une présentation des enjeux autour de ces questions on lira utilement
M. SPECTOR et J. I. KITSUSE, « Social Problems : A Re-Formulation », Social Problems,

95
décrire, interpréter, objectiver

question consiste à décrire et à analyser les conditions objec-


tives d’existence d’un problème social (usage de la drogue,
alcoolisme, illettrisme, échec scolaire, délinquance, enfance
maltraitée, etc.). Les chercheurs entreprennent alors de saisir les
conditions économiques, sociales, politiques, culturelles de pro-
duction, d’aggravation ou de récession du problème social, ses
contours et ses conséquences, sans interroger radicalement la
définition sociale dudit « problème social ». Faire la sociologie
d’un problème social consisterait essentiellement à en décrire et
analyser le plus systématiquement et le plus précisément pos-
sible les contours, les causes et les effets.
La critique qualifiée souvent de « subjectiviste » (mais qui
n’a en définitive rien de spécifiquement subjectiviste) de cette
façon de construire l’objet consiste à rappeler le rôle des caté-
gories sociales de perception du monde portées par les acteurs
sociaux. Les problèmes sociaux sont définis comme étant les
produits de revendications et de plaintes de la part d’organisa-
tions, d’institutions et d’agents sociaux à propos de conditions
jugées, et présentées publiquement, comme faisant problème.
Est donc « problème social » le résultat positif d’un processus
de revendication publique par certains groupes (associations,
mouvements, groupes de pression, syndicats, corporations,
partis politiques ou fondations) de l’existence d’une situation
définie comme posant problème à l’intérieur de leur société.
Cette deuxième voie d’analyse permet de montrer que toutes
les situations vécues comme douloureuses, pénibles, probléma-
tiques ou ayant des effets collectifs vécus par certains comme
néfastes ne deviennent pas des « problèmes sociaux » (au sens
de « problèmes sociaux publiquement, officiellement reconnus
comme tels »), ou bien sont considérées comme tels à une
époque donnée et pas du tout à d’autres époques, et ce, sans que
les situations problématiques objectivement mesurables aient
radicalement changé.
Toutefois, contrairement à ce que pensent les partisans de
l’approche subjectiviste-constructionniste, leur approche ne ren-
verse pas la précédente sur son passage puisqu’elle ne traite
absolument pas du même objet : les premiers étudient des

1973, vol. 21, nº 2, p. 145-159 ; J. GUSFIELD, The Culture of Public Problems : Drin-
king-Driving and the Symbolic Order, The University of Chicago Press, Chicago and
London, 1981 ; S. HILGARTNER et C. S. BOSK, « The Rise and Fall of Social Problems :
A Public Arena Model », American Journal of Sociology, 94, juillet 1988, p. 53-78 et
J. BEST (ed.), Images of Issues : Typifying Contemporary Social Problems, Aldine de
Gruyter, New York, 1995.

96
splendeurs et misères d’une métaphore

situations et des individus classifiés et les seconds prennent


essentiellement pour objet les conditions sociales de mise en
forme et de reconnaissance publique de ces types de classifi-
cation. Par ailleurs, à y regarder de près, le terme « subjecti-
viste » est de toute évidence particulièrement mal choisi. Il
valide explicitement la coupure entre la « réalité » et les « dis-
cours », entre le « réel » et les « représentations », alors qu’on a
affaire à une réalité sociale, matérielle et symbolique, des clas-
sifications (des institutions et des agents classificateurs) parfai-
tement objectivable. Cette réalité est celle de la construction
sociale du problème, qui ne se confond pas avec la réalité du
problème social évoqué par les discours classificateurs. Il s’agit
donc d’étudier les formes publiques de pression et d’expres-
sion, le fonctionnement d’associations, de groupes de pression
et d’autres organisations ou fondations, le fonctionnement de
l’État et des médias, etc. Écrire des livres ou des articles, faire
des conférences, manifester, faire pression auprès des auto-
rités légitimes, voter un texte de loi, créer une association ou
un mouvement : autant de pratiques tout à fait matérielles de
construction publique d’un problème social.

Lieu commun nº 2 : La sociologie ne doit étudier


que les constructions du sens commun

La réduction du monde social à sa dimension symbolique


peut amener une partie des sociologues à décider consciem-
ment, volontairement, de réduire le programme scientifique de
la sociologie à l’étude des conceptions (ethnométhodes,
constructions symboliques, représentations) que les acteurs se
font du monde social. Parlant de l’art, Nathalie Heinich affirme
ainsi que « deux solutions s’offrent au sociologue » : « La pre-
mière consiste à rabattre son objet (l’art) dans les cadres épisté-
mologiques de sa discipline (la sociologie) 5 », car il semble
entendu que « faire de la sociologie » ou « construire scientifi-
quement son objet », c’est « rabattre des objets dans des cadres
épistémologiques » (avec le risque sans doute d’en détruire la
logique intrinsèque ou l’irréductible authenticité et, du même
coup, de heurter les acteurs en proposant des interprétations de
leurs activités trop éloignées de leurs propres représentations).
Tout se passe comme si la sociologie forçait ou abîmait quelque

5. N. HEINICH, Ce que l’art fait à la sociologie, Minuit, Paris, 1998, p. 7.

97
décrire, interpréter, objectiver

chose en construisant théoriquement son objet ; comme si on


pouvait à la fois revendiquer le statut de sociologue et ignorer
les cadres de sa discipline.
La seconde solution consiste à prendre pour objet « l’art tel
qu’il est vécu par les acteurs 6 ». Dans cette seconde solution,
retenue – on l’aura compris – par l’auteur, il s’agit de se
contenter de répéter, de commenter dans le même registre de
vocabulaire, les propos tenus par les acteurs sur leurs pra-
tiques en mettant en œuvre une sorte d’herméneutique du sens
commun. Il faut « se donner pour objet de dire non ce que l’art
est, mais ce qu’il “représente” pour les acteurs 7 ». À une clas-
sique, et quelque peu paléontologique (l’auteur parle de « stade
encore préhistorique des sciences sociales »), « sociologie du
réel » (« laquelle constitue l’essentiel de ce qui a occupé les
sociologues depuis l’origine – somme toute récente – de leur
discipline : statistiques, enquêtes d’opinion, observation des
conduites ») s’oppose une « sociologie des représentations
– imaginaires et symboliques 8 ».
Comparer les « représentations » des acteurs (en fait, les dif-
férents propos qu’ils tiennent en réponse aux questions du
sociologue ou en s’adressant à d’autres interlocuteurs dans
d’autres circonstances) à d’autres aspects de la réalité non dits
ou non perçus par eux (et pas forcément inconscients) appré-
hendés par l’objectivation statistique, l’observation ethnogra-
phique ou la contextualisation historique, semble être
immédiatement perçu comme une violence faite aux acteurs 9.
Car entreprendre d’interpréter les représentations en rapport
avec leurs conditions d’énonciation et, plus largement, avec les

6. Ibid., p. 8. On notera que l’auteur fait comme si les sociologues de l’art n’avaient
jusque-là pas pris en compte les propos des artistes, alors qu’ils n’ont cessé de le faire
(à propos du désintéressement par exemple), mais en les rapportant aux conditions
d’exercice de l’activité artistique.
7. Ibid., p. 24.
8. Ibid., p. 29.
9. Le sociologue nouvelle manière ne peut qu’avoir le « souci de ne pas heurter les
sentiments établis » : « Ce souci de la recevabilité du discours sociologique par ceux
qui en sont l’objet ne relève pas d’une volonté d’œcuménisme ou d’une peur du conflit ;
il résulte simplement du constat qu’une sociologie qui place la vérité dans la violence
faite aux acteurs ne relève déjà plus du travail de recherche, mais d’une entreprise cri-
tique, plus soucieuse d’avoir raison sur les acteurs que de comprendre leurs raisons »,
Ibid., p. 85. Certains sociologues (ou anthropologues) ont ainsi un peu trop vite fait de
pointer, comme dit Jean Bazin, les « péchés graves » qui accompagneraient toute
volonté de décrire et d’interpréter un cadre de données plus large que celui que peut
lui-même décrire et interpréter l’enquêté : « l’“ethnocentrisme”, le “politiquement
incorrect”, la domination de l’Occident… » (J. BAZIN, « Questions de sens », Enquête,
op. cit., p. 14).

98
splendeurs et misères d’une métaphore

conditions de vie de ceux qui en sont les porteurs, serait comme


chercher à « avoir le dernier mot 10 ». Or, certains sociologues
semblent être animés par un souci « démocratique » qui paraît
à première vue très « correct » (politiquement), mais qui n’en
est pas moins problématique. Le souci en question consiste à
éviter de heurter ou de contredire les acteurs. Tout le monde,
semble-t-on dire, a un point de vue et tous les points de vue se
valent : au nom de quoi le sociologue pourrait-il bien défendre
son point de vue comme plus « vrai », plus « fondé », que ceux
des acteurs ? Un sociologue qui s’adresserait aux acteurs en leur
tenant un discours du type : « Vous croyez ceci, mais en fait les
choses ne se passent pas ainsi. Vous pensez que les choses sont
comme ceci, alors qu’elles sont plutôt comme cela. Et je peux
vous expliquer pourquoi vous êtes amenés à croire, penser, ima-
giner, envisager les choses de la manière dont vous le faites »,
opprimerait en quelque sorte les acteurs par son interprétation
sociologique, puisque, nécessairement, il leur donnerait tort à
un moment ou à un autre. Il ne peut, comme n’importe quel
autre scientifique, expliquer aux gens leurs erreurs de vision,
leurs illusions (« Vous voyez le bâton tordu dans l’eau, mais ça
n’est qu’en effet d’optique car le bâton est, en fait, parfaitement
droit »). Car, désormais, il « considère les acteurs non comme
les victimes de croyances erronées mais comme les auteurs ou
les manipulateurs de systèmes de représentation cohérents 11 ».
Le sociologue n’est donc plus à la recherche de la vérité « par
rapport aux faits » (« véracité externe »), mais de la « cohé-
rence interne » des points de vue « par rapport aux systèmes
de représentations » 12. Pour ne pas prendre les acteurs pour des
idiots (culturels) et pour les respecter, il doit se maintenir « tou-
jours au plus près des formulations et des interprétations des
acteurs 13 ». Il ne s’agit plus d’« expliquer » des comportements
et des croyances mais seulement de les « expliciter ». Donner
aux hommes vivant dans une société déterminée des moyens de
mieux la comprendre et d’accéder à un peu plus de vérité sur
ce qu’elle est et sur la manière dont elle évolue apparaît dès
lors davantage comme une opération de domination (car cela
implique qu’ils en savent moins ou qu’ils savent moins bien que

10. L. BOLTANSKI, L’Amour et la justice comme compétences. Trois essais de socio-


logie de l’action, Métailié, Paris, 1990, p. 55 et F. DUBET, Sociologie de l’expérience,
op. cit., p. 228.
11. N. HEINICH, Ce que l’art fait à la sociologie, op. cit., p. 33.
12. Ibid., p. 34.
13. L. BOLTANSKI, L’Amour et la justice comme compétences, op. cit., p. 128.

99
décrire, interpréter, objectiver

les chercheurs) que comme une entreprise de libération ou


d’élévation.
À trop réduire les objets d’étude du sociologue aux représen-
tations des acteurs, on finit, du même coup, par se soumettre
au sens commun. Le philosophe Vincent Descombes a raison
de déclarer lors d’un entretien : « Je comprends la thèse de la
“construction sociale de la réalité” comme un développement
pathologique de la phénoménologie 14. » Il poursuit ensuite son
propos par un commentaire qui me paraît particulièrement per-
tinent : « La réalité telle qu’elle est “constituée” ou restituée par
les pratiques représentatives et les discours narratifs des agents
historiques serait la seule réalité, puisque c’est la seule qu’ils
connaissent. Mais autant il est légitime de poser le problème
phénoménologique – qu’est-ce que les gens ont pu voir, saisir,
retenir de ce qui leur était donné ? –, autant il est abusif de
remplacer le réel par l’intentionnel, la réalité par ce qui a été
à chaque fois vu, perçu, retenu de la réalité, en fonction de
l’idéologie des gens ou des conditions historiques. Pour cette
conception, poursuit Vincent Descombes, étudier la façon dont
les gens parlent d’un objet, c’est étudier tout ce qu’il y a à
savoir sur cet objet […]. Pendant une guerre, il y a le front et
il y a l’arrière. L’arrière ne connaît ce qui se passe au front que
par l’intermédiaire des journaux soumis à la censure et par les
rumeurs. Il est donc important de savoir que la censure construit
ce qui sera pour nous qui sommes à l’arrière la réalité du front,
mais il serait ridicule d’en conclure qu’il n’y a pas de front, pas
de bataille, mais seulement les journalistes et la censure. Pour-
tant d’un strict point de vue constructiviste, la réalité qui nous
est aujourd’hui cachée n’existe pas (en tout cas aujourd’hui). Si
elle existe un jour, ce sera demain, le jour où l’on reconstruira
l’image historique de ce qui s’est passé la veille 15. » Ce qui
est critiqué par Descombes, avec une argumentation très
convaincante, est pourtant régulièrement revendiqué par
nombre de sociologues contemporains : « L’objet d’une socio-
logie de l’expérience, écrit ainsi François Dubet, est la subjec-
tivité des acteurs. […] la subjectivité des acteurs, la conscience
qu’ils ont du monde et d’eux-mêmes, est le matériau essentiel
dont dispose le sociologue de l’action. Il faut sur ce plan-là
suivre les postulats d’une sociologie “phénoménologique”, étant

14. V. DESCOMBES, « L’esprit comme esprit des lois. Entretien avec Vincent Des-
combes », Le Débat, nº 90, mai-août 1996, p. 83.
15. Ibid., p. 84.

100
splendeurs et misères d’une métaphore

donné qu’il n’est de conduite sociale qu’interprétée par les


acteurs eux-mêmes qui ne cessent de s’expliquer, de se justifier
[…] 16. »
Si tous les sociologues se convertissaient à ce genre de
constructions de l’objet, on n’aurait plus affaire, au pire, qu’à
des commentaires savants de propos non savants (herméneu-
tique du sens commun) et, au mieux, qu’à des analyses sociogé-
nétiques de catégories du sens commun (les « SDF », les
« exclus », les « jeunes à haut risque », les « jeunes des ban-
lieues », le « troisième âge », les « violences scolaires », etc.),
ce qui serait, au bout du compte, une autre manière de se sou-
mettre au sens commun.
Dans la version la plus pessimiste, il faut savoir que certains
auteurs revendiquent aujourd’hui haut et fort, là encore, la sou-
mission complète du sociologue au sens commun. Faire œuvre
de sociologie, ce ne serait pas construire ses objets, mais laisser
les acteurs définir les objets que l’on s’efforcerait ensuite de
décrire ou d’expliciter de l’intérieur, sans les contester : « Ce
n’est donc pas en appelant à s’intéresser aux objets, ou aux
œuvres, ou aux personnes, ou aux “conditions sociales de pro-
duction”, que le sociologue fait œuvre spécifiquement sociolo-
gique : c’est en décrivant la façon dont les acteurs, selon les
situations, investissent tel ou tel de ces moments pour assurer
leur rapport au monde. Ce n’est pas, autrement dit, au socio-
logue de choisir ses “objets” (dans tous les sens du terme) :
c’est à lui de se laisser guider par les déplacements des acteurs
dans le monde tel qu’ils l’habitent 17. »
Dans la version la moins pessimiste, celle où l’ensemble des
sociologues se convertirait à une analyse sociogénétique des
« problèmes sociaux », des « catégories sociales », produits par
les acteurs politiques, idéologiques et médiatiques d’une
époque, on ne s’enfermerait pas moins dans la logique du sens
commun. Si le constructivisme sociologique s’avère nécessaire
pour dénaturaliser les catégories et prendre ses distances vis-
à-vis d’elles, il n’est toutefois pas suffisant. En effet, montrer
qu’une catégorie sociale (un problème social, une notion, etc.)
n’est pas naturelle mais qu’elle a une histoire, que son succès
social éventuel – lorsqu’elle parvient au stade de son officiali-
sation par l’État – a des conditions historiques de possibilité,
constitue une manière tout à fait féconde de produire de la

16. F. DUBET, Sociologie de l’expérience, op. cit., p. 98.


17. N. HEINICH, Ce que l’art fait à la sociologie, op. cit., p. 39-40.

101
décrire, interpréter, objectiver

connaissance en sociologie 18. Cette démarche révèle cepen-


dant ses limites lorsqu’elle est conçue comme un aboutisse-
ment, c’est-à-dire comme le terminal de toute réflexion
sociologique.
Constituant un excellent moyen de ne pas prendre pour
argent comptant les mots ordinaires, de déconstruire un sens
commun puissant du fait de son omniprésence, la démarche
sociogénétique ou socio-historique devrait toutefois n’être
qu’un préalable « déconstructeur » dans le cadre d’un projet
scientifique de « reconstruction » interprétative du monde
social. La première phase est déterminante pour commencer à
dissoudre des « catégories » ou des « problèmes » sociaux cris-
tallisés et durcis par des années, des décennies, et parfois des
siècles de travail de mise en forme symbolique. Mais s’y arrêter
reviendrait à épouser une forme particulière d’empirisme et de
soumission à la réalité des catégories de sens commun. En effet,
dire : « Les “choses” (notions, catégories, idées, représenta-
tions) que nous croyons naturelles, évidentes et allant de soi
sont les produits de l’histoire des institutions I1, I2, I3…, des
agents ou catégories d’agents A1, A2, A3…, des dispositifs juri-
diques, D1, D2, D3…, des textes T1, T2, T3…, etc. », conduit
parfois vers un très faible travail d’interprétation, le chercheur
étant tout entier concentré sur la saisie des concomitances de
phénomènes ou des enchaînements d’un événement à l’autre.
Certains chercheurs manifestent ainsi une conception empiriste
à travers la pratique d’une sociologie historique au souffle inter-
prétatif un peu court.
Mais quid des pratiques sociales effectives dans ces
réflexions qui réduisent purement et simplement leurs objets à
l’analyse de discours ? Portant exclusivement son regard sur
la production de la réalité officielle et publique, le sociologue
en vient à oublier l’existence de réalités non dites et non
perçues à travers les différents discours « officiels ». À trop
vouloir quitter le terrain d’étude des populations, des situations
sociales vécues, des conditions d’existence et de coexistence,
pour se concentrer exclusivement sur la manière dont une partie
de ces situations, de ces conditions ou de ces expériences sont

18. C’est à ce genre d’exercice que je me suis livré dans L’Invention de l’« illet-
trisme ». Rhétorique publique, éthique et stigmates (La Découverte, Textes à l’appui,
Paris, 1999) parce que j’avais travaillé durant près de dix ans sur les usages sociaux
(scolaires, socio-professionnellement et sexuellement différenciés) de l’écrit et en pré-
cisant bien que faire l’histoire d’une catégorie floue et attrape-tout n’était en aucun cas
une manière de remettre en cause l’existence de difficultés réelles avec l’écrit.

102
splendeurs et misères d’une métaphore

perçues, constituées comme problématiques et portées jusqu’au


faîte de la reconnaissance publique, les sociologues peuvent
finir par ne pas voir l’exclusion qu’ils opèrent d’une immense
partie de la réalité sociale qui n’est pas la réalité des institu-
tions et des actions publiques. Sans s’en rendre compte, certains
sociologues ont ainsi politisé leurs objets de recherche, non pas
au sens où ils engageraient systématiquement des présupposés
politiques dans leurs analyses (bien que cela ne soit pas rare),
mais au sens où ils concentrent leur attention exclusivement sur
la scène publique et politique.
Prenons l’exemple des travaux sociologiques concernant
l’« échec scolaire ». Certains chercheurs peuvent consacrer
toute leur énergie de recherche, non pas à interpréter les raisons
effectives de la production d’inégalités scolaires, mais à mettre
en évidence la construction historique du problème social. Or,
la mise en forme d’un problème social à un moment donné, qui
rend dicibles et visibles selon des modalités particulières cer-
taines réalités sociales complexes, ne doit pas faire oublier au
sociologue que ces réalités sociales existent hors de ces dis-
cours très particuliers que sont les discours savants, politiques
ou médiatiques. Après avoir établi les conditions historiques
d’apparition, de consécration puis de diffusion du problème
social « échec scolaire », on n’a toujours rien dit du fonction-
nement de nos formations sociales et de l’institution scolaire,
de la forme scolaire d’apprentissage, des pratiques et exercices
scolaires, des modes de socialisation scolaire et populaire, des
pratiques langagières et des rapports au langage et aux savoirs
caractéristiques des différents milieux sociaux, etc. 19. Comme
le dit Jacques Bouveresse : « La critique généalogique a […]
donné un peu trop souvent l’impression d’être capable de dire
de n’importe quelle chose d’où elle vient et de ne savoir
d’aucune ce qu’elle est 20. »
La reconstruction et la sociogenèse des formes officielles
de perception et de représentation du monde social – qui

19. Cf. la critique que j’ai faite de ces dérives dans l’« Émergence du problème
social », Culture écrite et inégalités scolaires, op. cit., p. 44-48.
20. J. BOUVERESSE, Rationalité et cynisme, Minuit, Paris, 1984, p. 12. Mais l’on peut
adresser le même type de critique à ceux qui n’entendent plus essayer d’expliquer les
difficultés scolaires mais simplement la manière dont les élèves en difficultés vivent
leur échec : « Par exemple, il ne s’agit pas de dégager les mécanismes globaux d’engen-
drement de l’échec scolaire, mais de se tourner vers l’expérience même d’un échec qui
ne peut être que l’expérience d’individus particuliers, construisant leur monde et leur
subjectivité dans une histoire particulière », F. DUBET, Sociologie de l’expérience,
op. cit., p. 257-258.

103
décrire, interpréter, objectiver

constituent, encore une fois, la version la plus utile et la plus


féconde d’interpréter le constructivisme sociologique – ne doi-
vent conduire le sociologue ni vers un légitimisme consistant à
n’étudier que ce qui est officiel dans le monde social (même
pour en montrer le caractère historique), ni vers un déconstruc-
tivisme déréalisant qui laisserait le lecteur devant une sorte de
néant après l’entreprise de déconstruction des discours domi-
nants sur la réalité sociale.

Lieu commun nº 3 : Les constructions sociales


sont des créations intersubjectives permanentes

Passer de l’idée de « construction sociale de la réalité » à


celle de « reconstruction à chaque instant, par chaque acteur,
de la réalité », c’est nier le poids de l’histoire incorporée et
objectivée et développer une vision romantique de l’action
comme invention, aventure, « processus créatif ininterrompu de
construction (energeia) 21 ». La réalité sociale ne serait qu’une
formation fragile, éphémère, produit de sens intersubjectifs et
contextuels ; le monde social serait une grande scène où tout
se rejouerait à chaque instant, où tout se réinventerait à chaque
interaction entre des acteurs et dans des contextes singuliers.
Or, il me semble qu’on pourrait ici éviter de faire naïvement
comme si, à chaque moment, se rejouaient des choses inédites,
en oubliant le poids des dispositions incorporées et celui des
dispositifs objectivés. Comme le rappellent nombre de socio-
logues ou d’anthropologues, de Marx à Lévi-Strauss en pas-
sant par Durkheim, le fait est que l’on n’invente pas à chaque
génération – et encore bien moins à chaque interaction – la
langue, le droit, etc., c’est-à-dire l’ensemble des institutions
économiques, politiques, religieuses et culturelles dont nous
héritons, sans toujours nous en rendre compte, et avec les-
quelles, que nous le voulions ou non, nous devons composer.
Comme l’écrivait, par exemple, Marx dans une phrase
demeurée célèbre du 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) :
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas
arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans
des conditions directement données et héritées du passé. La tra-
dition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très
lourd sur le cerveau des vivants. » Ou encore, avec Friedrich

21. M. BAKHTINE, Marxisme et philosophie du langage, Minuit, Paris, 1977, p. 75.

104
splendeurs et misères d’une métaphore

Engels, dans L’Idéologie allemande (1845) : « Cette fixation


de l’activité sociale, cette pétrification de notre propre produit
en une puissance objective qui nous domine, échappant à notre
contrôle, contrecarrant nos attentes, réduisant à néant nos
calculs, est un des moments capitaux du développement histo-
rique jusqu’à nos jours 22. »
Parmi la multitude des formulations plus ou moins claires de
cette conception romantique de la recréation continue du monde
social, on peut citer un sociologue français :

« En particulier, si l’on renonce à substantialiser la réalité sociale


sous des traits objectifs qui sont supposés lui assurer un sens d’être
permanent, mais qu’on s’efforce de la considérer sous l’angle d’une
construction continue des membres qui n’a d’autre sens que celui,
endogène, qui lui est attribué par les activités mêmes qui la
construisent, il convient et sans le moindre angélisme de prendre en
considération les multiples formations de sens qui assurent, dans
chaque cas particulier, la cohésion de cette réalité 23. »

Tout se passe comme si la « cohésion de la réalité » n’était


qu’affaire de « multiples formations de sens ». Or, la construc-
tion sociale de la réalité se donne autant à voir dans des dispo-
sitifs objectivés et durables, parfois même pluriséculaires
(pensons à l’histoire de la monnaie, des sociétés industrielles ou
de l’administration d’État), que dans des manières de voir les
choses et des accords ou « négociations » de sens éphémères,
locales ou micro-contextuelles. Et même les manières de voir
les choses (les « visions du monde » ou les « représentations »)
sont des habitudes mentales et discursives difficiles à remettre
en question. La preuve en est que ces conceptions roman-
tiques du monde social ont la vie dure et sont, elles aussi,
pluriséculaires.

Lieu commun nº 4 : Ce qui a été construit par l’histoire


peut facilement être déconstruit et reconstruit autrement

Un autre lieu commun veut que ce qui a été construit peut


se défaire ou se faire facilement d’une tout autre façon.

22. Marx et Engels parlent aussi de « cette somme de forces de production, de capi-
taux, de formes de relations sociales, que chaque individu et chaque génération trouvent
comme des données existantes » (L’Idéologie allemande, 1845).
23. P. PHARO, Le Civisme ordinaire, Librairie des Méridiens, Paris, 1985, p. 63.

105
décrire, interpréter, objectiver

Émerveillés par la métaphore de la construction et découvrant


ainsi que le système capitaliste, l’institution du mariage ou la
sexualité ne sont que des constructions sociales, les socio-
logues subjectivistes peuvent – parce qu’ils n’ont posé la ques-
tion de la construction que comme un problème de sens (pour
Max Weber, l’intellectuel est celui « qui conçoit le monde
comme un problème de “sens” 24 ») – épouser un spontanéisme
et un volontarisme politiques typiquement intellectualistes.
Or, il faut rappeler qu’il n’y a aucun paradoxe dans le fait de
dire à la fois que la métaphore de la construction sociale de
la réalité est une bonne métaphore pour dé-naturaliser le monde
historique et social (ce qui existe a été fait et peut donc être
défait ; cela ne relève ni de la nature, ni d’une fatalité existen-
tielle immuable) et qu’il faut donner à penser que, pour des
raisons objectives (au sens de l’état des choses existant) et sub-
jectives (au sens de l’état des manières de penser et de faire
existant), le monde social et historique se présente, particuliè-
rement à l’échelle d’une biographie individuelle, comme un
monde quasi naturel, très difficile à transformer. Et l’on pour-
rait dire ici que les acteurs les moins au fait de la connaissance
sociologique font preuve d’un plus grand réalisme historique et
politique en disant que « de toute façon, il y a toujours eu des
riches et des pauvres, des dominants et des dominés et que ce
n’est pas demain que cela va changer » que certains intellec-
tuels, petits ou grands, qui glissent de l’idée de conventions et
d’institutions sociales arbitraires (au sens où elles n’ont rien de
naturelles, d’universelles ou d’éternelles) à celle d’une cer-
taine facilité de transformation du monde social. Le poids de
l’histoire objectivée, comme celui de l’histoire incorporée, est
tel qu’il ressemble beaucoup, en certains cas, au poids des
déterminismes physiques ou naturels. L’idée de construction
sociale de la réalité est libératrice du point de vue de l’imagi-
nation, mais pas forcément réaliste dans les faits, car elle peut
conduire à l’idée selon laquelle la dé-construction et la
re-construction seraient aisées. Si le monde social se construit,
il ne se construit cependant pas à la vitesse où les enfants éla-
borent des architectures à l’aide de pièces de Lego.
Plus ce que l’on veut transformer est le produit d’une histoire
de longue durée et est largement installé dans le monde social,
plus il faut de temps pour le remettre en question : il faut ainsi
plus de temps (et d’énergie collective) pour espérer transformer

24. M. WEBER, Économie et société, Plon, Paris, 1971, p. 524.

106
splendeurs et misères d’une métaphore

le mode de production capitaliste que pour modifier des lois sur


l’immigration ou les éléments d’une politique scolaire.
Se servant parfois de la notion de « jeu de langage » de
Ludwig Wittgenstein, et pensant que ces jeux sont réfor-
mables à volonté et ne tiennent en définitive qu’à peu de choses
(de « simples » croyances ou conventions arbitraires), les socio-
logues séduits par des conceptions exclusivement symboliques
du monde social oublient que Wittgenstein insistait « au
contraire sur l’idée qu’une masse énorme de faits auraient dû
être différents pour que nous soyons amenés (naturellement) à
adopter un jeu de langage différent 25 ». Contrairement à ce
qu’on tente de lui faire dire, le philosophe viennois a non seu-
lement combattu systématiquement les conceptions intellectua-
listes ou volontaristes de l’action, mais il a insisté sur la force
des institutions et des habitudes collectives qui s’exerce sur les
individus sans qu’ils aient, dans la grande majorité des cas, à
choisir de les adopter ou de les rejeter, et sans qu’ils aient la
possibilité de les modifier à leur gré 26.
Parce que ce qui a été construit historiquement est long à
transformer, les acteurs sociaux qui souhaitent œuvrer dans le
sens d’un changement de l’état des choses existant doivent faire
preuve d’une croyance quasi mystique en un avenir et en un
progrès futur qu’ils ne verront sans doute pas 27. On a beau-
coup reproché aux révolutionnaires leur forme de messianisme,
mais on peut penser que, s’ils avaient tort du point de vue de
l’explication scientifique des processus historiques, ils étaient
au fond très réalistes du point de vue des conditions de féli-
cité d’une action collective révolutionnaire. Pour transformer
les « constructions » de ce monde, il faut apprendre à inscrire
le temps court de sa biographie individuelle dans le temps long
des sociétés. Il faut pouvoir penser que ce que nous faisons
aujourd’hui pour orienter l’action dans un certain sens pourra
servir à ceux qui viendront après pour appuyer leur action,

25. J. BOUVERESSE, Le Philosophe et le réel, op. cit., p. 174.


26. Cf. C. CHAUVIRÉ, « Dispositions ou capacités ? La philosophie sociale de Witt-
genstein », Le Moment anthropologique de Wittgenstein, Éditions Kimé, Paris, 2004,
p. 11-39.
27. Porter longtemps, sans voir de résultats immédiats, une cause que l’on juge légi-
time, suppose bien souvent d’avoir une foi aveugle, sans faille, qui permet de libérer
une énergie sociale importante, de ne jamais baisser les bras, et qui peut conduire à
sacrifier sa vie personnelle au profit de ce qui apparaît comme une cause inédite, une
mission historique. Cf. les caractéristiques du mouvement ATD Quart Monde dans
B. LAHIRE, « L’inventeur du problème : ATD Quart Monde et le tournant culturel »,
L’Invention de l’« illettrisme », op. cit., p. 37-70.

107
décrire, interpréter, objectiver

faciliter leur lutte, etc. On voit donc qu’il faut une bonne dose
de croyance naïve – au bon sens du terme – dans le progrès de
l’humanité pour se lancer dans une action dont on a raisonna-
blement peu de chances de voir advenir les effets positifs avant
sa mort.

Lieu commun nº 5 : La science est une construction sociale


de la réalité comme une autre

Après avoir réduit les objets de la sociologie aux représen-


tations que se font les acteurs de la réalité sociale, après avoir
fait de la soumission au sens commun l’attitude (a-critique) nor-
male et souhaitable du sociologue 28, après avoir pris la défense
de l’acteur « ordinaire » prétendument méprisé et dominé par
la sociologie classique, certains sociologues s’attaquent donc,
pour finir, à la science elle-même en révoquant en doute sa pré-
tention à la vérité. Partant de l’idée selon laquelle la science est
une activité sociale (et l’on n’hésitera pas à la réduire dans cer-
tains cas à une activité essentiellement discursive) de construc-
tion de la réalité, ils croient pouvoir en déduire logiquement
que la science (qui ne serait finalement pas si différente de la
littérature) construit une version de la réalité comme une autre,
annulant par la magie de la similarité de l’expression
« construction sociale de la réalité » toutes les différences
objectivables entre la science, l’opinion, la croyance religieuse
et l’idéologie 29.
Le nominalisme nécessaire à toute entreprise de construc-
tion scientifique qui ne prend pas la réalité de ses construc-
tions pour la réalité même des choses ne devrait toutefois pas
conduire vers un scepticisme général sur la valeur égale de
toutes les constructions « discursives » du monde. Les construc-
tions scientifiques reposent sur davantage de réflexivité,
d’explicitation et de preuves argumentatives et empiriques que

28. Nathalie Heinich écrit : « Ce tournant a-critique, enraciné dans la tradition amé-
ricaine de l’ethnométhodologie, est commun à plusieurs tendances actuelles de la socio-
logie française, notamment l’anthropologie des sciences et des techniques (Bruno
Latour) et la sociologie de la justification (Luc Boltanski et Laurent Thévenot) » (Ce
que l’art fait à la sociologie, op. cit., p. 23).
29. Dans l’un des ouvrages ayant contribué en France à inspirer ces démarches socio-
logiques – Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? de Paul Veyne (Seuil, Points, Paris,
1983) –, on remarquera que le terme de « vérité » est, dans la grande majorité des cas,
remplaçable (et parfois explicitement remplacé) par ceux d’« opinion », de « convic-
tion », de « croyance », d’« idéologie » ou d’« intérêt ».

108
splendeurs et misères d’une métaphore

n’importe quelle autre construction moins exigeante du point


de vue de l’effort de la démonstration. Le « degré de sévérité
empirique », pour parler comme Jean-Claude Passeron 30, que
s’imposent les sciences sociales en allant enquêter (sous toutes
les formes que peut revêtir l’enquête aujourd’hui, des observa-
tions ethnographiques aux grandes enquêtes par questionnaires
en passant par l’étude de documents d’archives ou l’enquête par
entretiens) et en réfléchissant sur les conditions de l’enquête et
les conditions sociales de production des « données », est sans
commune mesure avec les affirmations convaincues et péremp-
toires du journaliste travaillant dans l’urgence, de l’essayiste, de
l’idéologue, du croyant ou du militant.
Si aucun discours ne peut être dit plus vrai qu’un autre (la
science pas plus que le mythe, l’opinion ou la religion), on voit
mal pourquoi de nombreux chercheurs en sciences sociales,
comme en sciences de la matière et de la vie, passeraient un
temps si important à élaborer des enquêtes ou des expériences,
à mener des investigations empiriques longues et fastidieuses,
à critiquer leurs « sources » ou leurs « données », bref, à se
frotter avec méthode et réflexivité au « sol raboteux » de la réa-
lité. Pourquoi se donneraient-ils autant de mal et s’inflige-
raient-ils autant de complications si ce n’est parce qu’ils se
donnent ainsi les moyens d’énoncer quelques vérités scienti-
fiques fondées sur l’étude de la réalité matérielle ou sociale ?
Mais l’on peut se demander si ceux qui réduisent tout discours
scientifique à n’être qu’effets de sens (et de manches) ne décri-
vent pas en définitive leur propre pratique, rhétorique et litté-
raire, de la science.
Tout se passe donc comme si, après avoir dit que la science
était elle aussi une construction sociale et qu’elle avait une his-
toire, le chercheur se sentait le droit d’en déduire qu’elle ne
peut donc plus prétendre à la vérité, ou que la vérité qu’elle pro-
duit n’est pas différente de celle du croyant (en quelque ordre
de croyance que ce soit). L’idée même de vérité serait incom-
patible avec celle d’historicité ou de conditions sociales de pro-
duction de la vérité ; la prise de conscience de la dimension
sociale et historique de la production scientifique rendrait vaine
tout idée de recherche de la vérité (même partielle et
temporaire).

30. J.-C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, op. cit.

109
décrire, interpréter, objectiver

Et l’on peut même parfois aller jusqu’à soutenir que l’acteur


« ordinaire » en sait tout autant 31, voire plus, que le sociologue
sur le monde social 32. Si l’acteur s’avère être plus savant que
le savant, pourquoi le savant continue-t-il à être payé par l’État
pour produire de la connaissance savante ? Une plaisanterie cir-
culait il y a quelques années aux États-Unis dans les milieux
éducatifs à propos d’une situation assez semblable. Un père noir
rencontrant un adulte dans l’école primaire de son fils lui
demande s’il ne serait pas l’« enseignant » de la classe de son
fils. Ce dernier lui répond sur un ton offusqué qu’il n’y a pas
d’« enseignants » dans cette école, mais que les adultes se font
appeler « personnes ressources » (resource persons) ou « facili-
tateurs » (facilitators) en justifiant ce choix lexical de la
manière suivante : « Dans cette école, nous sommes tous
– enfants comme adultes – tour à tour enseignants et appre-
nants. » Alors le père noir lui lance ironiquement : « Puisqu’il
en est ainsi, accepteriez-vous de partager votre salaire avec ces
enfants qui vous enseignent ? » On aurait parfois envie de poser
le même genre de questions à une partie des sociologues.

La critique des lieux communs est-elle raisonnable ?

La métaphore de la « construction sociale de la réalité » n’est


évidemment pas responsable des différentes dérives que j’ai
mentionnées dans ce chapitre. Aucun des raisonnements problé-
matiques évoqués ne pouvait se déduire logiquement d’une telle
formule. Celle-ci a été le plus souvent prise d’assaut par une
partie de ses utilisateurs qui en ont fait parfois leur signe de ral-
liement. Aujourd’hui usée jusqu’à la corde, la métaphore aurait
même plutôt tendance à être abandonnée par tous ceux qui, tout
en continuant à penser de la même façon, cherchent néanmoins
à se distinguer de ce qu’ils perçoivent comme trop « commun »,
trop « vulgarisé » et trop « dépassé ».

31. « Une sociologie de l’expérience invite à considérer chaque individu comme un


“intellectuel”, comme un acteur capable de maîtriser consciemment, dans une certaine
mesure en tout cas, son rapport au monde », F. DUBET, Sociologie de l’expérience,
op. cit., p. 105. Ou encore : « Les acteurs ont beau voir les choses par le “petit bout de
la lorgnette”, ils connaissent les enchaînements les plus fins de l’action, les séries des
décisions et des choix, les calculs et les anticipations des actions dont ils sont les agents
et, pour une part, les auteurs ; ils ne sont pas tous dans le cas de Fabrice à Waterloo.
Le travailleur social et le concierge connaissent mieux le quartier que le chercheur le
plus attentif », Ibid., p. 234.
32. A. COULON, L’Ethnométhodologie, PUF, Que sais-je ?, Paris, 1987, p. 11.

110
splendeurs et misères d’une métaphore

La sociologie française a laissé ce climat intellectuel s’ins-


taller au cours des vingt dernières années sans grande résistance
argumentative. Je ne sais si Max Weber avait raison de dire que
la sociologie est une science destinée à demeurer « éternelle-
ment jeune 33 », mais le retour sur le devant de la scène, une
centaine d’années environ après sa naissance, d’erreurs de jeu-
nesse et de certaines naïvetés tendrait en tout cas à lui donner
raison dans un sens qu’il n’aurait sans doute pas souhaité. Non
pas que les sociologues dans leur ensemble, ni même peut-être
dans leur majorité, se soient convertis à ces « vieilles nou-
veautés » qu’on nous présente parfois comme le dernier cri de
la pensée sociologique. Mais, en tout état de cause, rares ont été
les voix qui se sont élevées pour critiquer ces entreprises de
conquête de la reconnaissance sociologique.

33. M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, op. cit., p. 191.


5

L’esprit sociologique de Michel Foucault

« Qui lutte contre qui ? Nous luttons tous contre tous. Et


il y a toujours quelque chose en nous qui lutte contre autre
chose en nous. »
M. FOUCAULT, Dits et écrits, 1976-1979, 1994.

Michel Foucault a sans doute été le philosophe français qui


s’est rapproché le plus de la démarche de pensée propre aux
chercheurs en sciences sociales (sociologues, anthropologues ou
historiens) 1. Ni historien (ou déconstructeur de l’histoire) de la
pensée philosophique, ni commentateur privilégié d’un auteur
ou d’une tradition, ni théoricien pur du social, ni clarificateur
de concepts ou de problèmes, Foucault a tenté d’échapper à
nombre d’injonctions de son univers intellectuel d’apparte-
nance. Il a, de ce fait, vécu les contradictions propres à celui
qui continuait à s’inscrire dans un champ philosophique tout en
adoptant un esprit qu’on peut assez aisément qualifier de socio-
logique. En effet, non seulement Foucault a voulu prendre pour
objet de réflexion le monde social – il s’agissait, pour lui, de
faire l’étude des formes d’exercice du pouvoir, des imposi-
tions discursives de problématiques, des liens entre les formes
de subjectivité et les formes de vie sociale, etc. –, mais il a tiré
la conséquence intellectuelle principale d’une telle décision en
s’efforçant de penser sur matériaux 2 . Entrant dans cette

1. Je remercie tout spécialement Thomas Benatouïl pour sa relecture critique de ce


texte.
2. Cela ne signifie pas que Michel Foucault le faisait toujours de manière très perti-
nente d’un point de vue méthodologique. Quelle que soit l’originalité intellectuelle d’un
chercheur, nul ne détient la science infuse du traitement des matériaux empiriques.

112
l’esprit sociologique de Michel Foucault

logique scientifique, Foucault a rompu avec des manières de


faire philosophiques et s’est lui-même souvent senti étranger à
ce qu’on appelle communément « la philosophie ». Il écrivait
ainsi que « l’Histoire de la folie et les textes qui lui ont fait suite
sont extérieurs à la philosophie, à la manière dont en France on
la pratique et on l’enseigne 3 ». Pour cette raison, évoquer le tra-
vail de Michel Foucault est une bonne manière d’expliciter ce
qui fait la spécificité de l’esprit sociologique.

Foucault comme garde-fou

Je souhaiterais préciser la place particulière qu’occupe


l’œuvre de Michel Foucault dans mon travail de sociologue,
et notamment le rôle qu’il joue dans l’univers intellectuel que
j’ai intériorisé et que je mobilise différemment en fonction de
mes objets d’étude. Si chacun d’entre nous est caractérisé par
sa « bibliothèque intérieure » (ensemble de textes que nous
avons lus et que nous utilisons à chaque fois que nous voulons
construire un objet, argumenter sur une question ou résoudre
un problème), notre style propre de raisonnement résulte de la
place relative qu’y occupent les différents auteurs, ainsi que des
rapports plus invisibles qu’ils entretiennent, dans notre esprit,
les uns par rapport aux autres.
Je me suis rendu compte que Michel Foucault avait souvent
été pour moi une sorte de contrepoids théorique par rapport à
Pierre Bourdieu. Bien que les influences soient sans doute plus
grandes, en ce qui me concerne, du côté de Bourdieu que de
celui de Foucault – mais je dois préciser qu’il m’apparaît très
secondaire, voire parfaitement inutile d’un point de vue scien-
tifique, de savoir dans quelle mesure je serais plus bourdieusien
ou plus foucaldien –, je me rends compte que si je me suis
autorisé à émettre des critiques argumentées à l’égard du pre-
mier, c’est parce que la lecture du second (de même que celle
d’auteurs tels que Norbert Elias, Mikhaïl Bakhtine, Jack Goody,
Maurice Merleau-Ponty, Jacques Bouveresse et quelques autres

Étant donné la formation qu’il avait reçue, Foucault manquait forcément de « métier »
dans ce domaine.
3. M. FOUCAULT, « Réponse à Derrida », Paideia, nº 11, 1er février, 1972, p. 131-147,
repris dans Dits et écrits. 1970-1975, op. cit., p. 282. Souligné par moi. Pierre Bourdieu
évoque le fait qu’« à la fin de sa vie » Michel Foucault avait même « songé à créer […]
un groupe de recherche ». Cf. P. BOURDIEU, Esquisse pour une auto-analyse, Raisons
d’agir, Paris, 2004, p. 106.

113
décrire, interpréter, objectiver

encore) me permettait de contrebalancer un certain nombre de


« défauts » ou de « manques » :
– Sur la question du pouvoir qui, comme l’ont bien montré
Surveiller et punir 4 puis l’Histoire de la sexualité 5, ne se réduit
pas à celle de la domination économique, politique ou culturelle
entre classes, groupes, communautés ou catégories sociales 6. Le
pouvoir, ou plutôt les formes toujours singulières que pren-
nent les relations de pouvoir 7 se manifestent aussi bien dans
les relations amoureuses et sexuelles ou dans les relations péda-
gogiques, et concernent dans ce genre de cas l’ensemble des
membres de la société (quels que soient leur sexe, leur classe
sociale, leur appartenance ethnique, etc.). C’est ainsi que l’on
peut être attentif à une institution d’État telle que l’École du
point de vue des formes d’exercice du pouvoir et du rapport à
l’autorité et aux règles qui s’y instaurent 8.
– Sur la question des discours, qui ne sont pas de simples
surfaces d’inscription où viendraient se « lire » les positions
objectives (dans des institutions ou des champs) de ceux qui
parlent ou écrivent. L’analyse des conditions sociales (et notam-
ment institutionnelles) de production des discours a trop sou-
vent conduit à négliger les discours eux-mêmes, leurs procédés
et leurs stratégies. Or, plutôt que de survoler l’ordre du dis-
cours, il est utile, comme l’écrivait Michel Foucault, de l’étu-
dier frontalement, « dans le jeu de son instance 9 », et non

4. M. FOUCAULT, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.


5. M. FOUCAULT, Histoire de la sexualité, Gallimard, tome 2, L’Usage des plaisirs,
Paris, 1984 et tome 3, Le Souci de soi, Paris, 1984.
6. Michel Foucault établissait une différence entre « pouvoir » et « domination », en
réservant le second terme pour désigner des situations structurelles stabilisées et diffi-
cilement réversibles : « Cette analyse des relations de pouvoir constitue un champ extrê-
mement complexe ; elle rencontre parfois ce qu’on peut appeler des faits, ou des états
de domination, dans lesquels les relations de pouvoir, au lieu d’être mobiles et de per-
mettre aux différents partenaires une stratégie qui les modifie, se trouvent bloquées et
figées. Lorsqu’un individu ou un groupe social arrivent à bloquer un champ de relations
de pouvoir, à les rendre immobiles et fixes et à empêcher toute réversibilité du mou-
vement – par des instruments qui peuvent être aussi bien économiques que politiques
ou militaires –, on est devant ce qu’on peut appeler un état de domination. » Cf.
M. FOUCAULT, « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », Dits et écrits,
1980-1988, Gallimard, Paris, 1994, p. 710-711.
7. « En termes brusques, je dirai qu’amorcer l’analyse par le “comment” c’est intro-
duire le soupçon que le “Pouvoir” n’existe pas ; c’est se demander en tout cas quels
contenus assignables on peut viser lorsqu’on fait usage de ce terme majestueux, globa-
lisant et substantificateur […] », M. FOUCAULT, « Deux essais sur le sujet et le pou-
voir », in H. DREYFUS et P. RABINOW, Michel Foucault. Un parcours philosophique.
Au-delà de l’objectivité et de la subjectivité, Gallimard, Paris, 1984, p. 308.
8. Cf. G. VINCENT, L’École primaire française. Étude sociologique, PUL/MSH, Lyon,
1980 et B. LAHIRE, Culture écrite et inégalités scolaires, op. cit.
9. M. FOUCAULT, L’Archéologie du savoir, Gallimard, Paris, 1969, p. 37.

114
l’esprit sociologique de Michel Foucault

comme reflet d’un réel, effet d’une cause ou produit d’un ordre
sous-jacent. Et ce n’est pas céder à la tentation de l’« abstrac-
teur de quintessence textuelle 10 », vigoureusement critiquée par
Pierre Bourdieu et Luc Boltanski dans les années 1970, que de
décider d’entrer dans le vif de la chair discursive 11.
– Sur la question de l’engagement public de l’intellectuel.
Malgré le fait qu’il ait eu la volonté de se construire contre
« tout ce que représentait pour [lui] l’entreprise sartrienne 12 »,
Pierre Bourdieu reconnaît dans son Esquisse pour une auto-
analyse qu’il a été travaillé par « les ambitions démesurées de
l’intellectuel total » (de l’« intellectuel universel » dans la ter-
minologie foucaldienne), alors que Foucault développait et met-
tait en pratique l’idée, plus modeste et sans doute aussi plus
efficace, d’« intellectuel spécifique 13 ».
Sur ces trois points de résistance, comme sur quelques autres
encore, mes dettes à l’égard de Michel Foucault sont grandes.
Les orientations de son travail ont constitué pour moi un véri-
table garde-fou contre certaines manières sociologiques de
penser devenues trop routinières 14.

Un philosophe à l’esprit sociologique

Si Michel Foucault est immédiatement lisible et compréhen-


sible par nombre de sociologues critiques, c’est qu’il parle en

10. P. BOURDIEU et L. BOLTANSKI, « La production de l’idéologie dominante », Actes


de la recherche en sciences sociales, nº 2-3, juin 1976, p. 10.
11. Comme je l’ai fait dans L’Invention de l’« illettrisme », op. cit.
12. P. BOURDIEU, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 37.
13. M. FOUCAULT, « La fonction politique de l’intellectuel », Politique-Hebdo,
29 novembre-5 décembre 1976, p. 31-33. Dans tous les cas, le sociologue comme le
philosophe doivent affronter le problème de l’inévitable ésotérisme et élitisme de toute
position puriste en matière de connaissance savante. La sociologie est une science théo-
riquement, méthodologiquement et techniquement ésotérique qui ne peut éviter de se
poser la question de son utilité sociale et politique, mais qui ne peut davantage se fixer
comme objectif premier d’être directement utile (et compréhensible) à telle ou telle fin,
et notamment à tel ou tel groupe ou institution. Le raisonnement classique qui consiste
à affirmer que « de toute façon, quoi qu’on en dise ou quoi qu’on fasse, tout discours
savant comporte une part d’idéologie, de vision du monde, de valeurs, de normati-
vité, etc. », finit par autoriser toutes les entreprises non scientifiques de confusion du
politique et du scientifique. Cf. B. LAHIRE, « Utilité : entre sociologie expérimentale et
sociologie sociale », in B. LAHIRE (sous la dir.), À quoi sert la sociologie ?, op. cit.,
p. 43-66.
14. Comme l’écrivait Bachelard : « Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et
saines peuvent, à la longue, entraver la recherche. » G. BACHELARD, La Formation de
l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance, Vrin, Paris,
1999, p. 14.

115
décrire, interpréter, objectiver

quelque sorte la même langue qu’eux, et que, comme eux, il a


toujours cherché à rompre avec les évidences du sens commun
(ordinaire ou savant). Il voulait rendre étranger, et d’abord à
ses propres yeux, un monde dont les significations premières
s’imposent comme allant de soi. Il faut, écrivait Foucault, « se
battre contre les familiarités, non pas pour montrer qu’on est
un étranger dans son propre pays, mais pour montrer combien
votre propre pays vous est étranger et combien tout ce qui vous
entoure et qui a l’air de faire un paysage acceptable est, en fait,
le résultat de toute une série de luttes, de conflits, de domina-
tions, de postulats, etc. 15 ». En disant cela, Foucault (comme le
sociologue critique) n’est pas très éloigné de la conception stoï-
cienne qu’il prenait pour objet et selon laquelle les représen-
tations spontanées doivent être systématiquement examinées de
près et, en quelque sorte, « filtrées » : « Il ne faut point, écrit
Épictète, accepter une représentation sans examen, mais on doit
lui dire : “Attends, laisse-moi voir qui tu es et d’où tu viens”,
tout comme les gardes de nuit disent : “Montre-moi tes
papiers” 16. »
Par exemple, la nécessaire déconstruction sociologique de ce
qu’on appelle fréquemment des « problèmes sociaux » (et qui
sont en fait des problèmes ayant été reconnus publiquement,
officiellement, comme dignes d’être traités par l’État) doit envi-
sager en quoi ces « problèmes » (délinquance, illettrisme, vio-
lences urbaines, etc.) et la manière dont on en parle empêchent
de penser et d’imaginer d’autres « problèmes » ou d’autres
manières de les poser. Il faut prendre conscience que, du seul
fait de son existence, un problème constitue toujours un obs-
tacle à des alternatives, même quand celles-ci n’ont été envi-
sagées ou pensées par personne.
Une analyse sociologique des discours inspirée de Michel
Foucault peut révéler sa pertinence et son utilité spécifiques
comme instrument, non pas tant de dévoilement de réalités qui
restaient jusque-là cachées (comme l’imagine trop systémati-
quement une partie de la sociologie critique), mais de reprise de
soi, de reprise de conscience et de maîtrise sur ce qui paraissait
être l’objet consciemment maîtrisé par excellence : son discours
ou son langage 17. L’analyse permet ici de prendre conscience

15. M. FOUCAULT, « L’intellectuel et les pouvoirs », Dits et écrits, 1980-1988,


op. cit., p. 750.
16. ÉPICTÈTE, Entretiens, III, 12, 15 (Les Belles Lettres, Paris, 1963, p. 45).
17. Michel Foucault parle aussi d’une « déprise de soi-même » dans l’introduction à
L’Usage des plaisirs, op. cit., p. 14. Et il poursuit en définissant l’activité philosophique

116
l’esprit sociologique de Michel Foucault

de ce que nous disons – et de ce que nous faisons en disant 18 –


au cas où nous voudrions nous défaire de « mauvaises »
manières de dire dont nous ne nous savions pas être les dépo-
sitaires. Comme les accents régionaux, qui s’entendent rare-
ment de l’intérieur, nos manières de discourir (et de penser)
sont ordinairement hors de notre prise tout en étant omnipré-
sentes et audibles ou lisibles par tous.
Si Foucault « parle » assez spontanément aux sociologues
(comme aux anthropologues ou aux historiens), c’est dans la
mesure où il n’est pas un philosophe « pur », un producteur de
« théories pures » ou un simple discuteur/disputeur d’idées sur
le monde historique. Il pensait avec du matériau empirique, et
à partir notamment d’archives, sur des objets bien circonscrits
dans l’espace et dans le temps. En se confrontant à du maté-
riau empirique, il s’interdisait ainsi certaines facilités que
d’autres s’accordent volontiers, comme par exemple le fait de
glisser rhétoriquement d’une question à l’autre sans même s’en
apercevoir, la prétention de résoudre verbalement des pro-
blèmes qui demanderaient de longues enquêtes ou encore la
tentation de généraliser prématurément de simples intuitions
théoriques.
Dans un article-réponse à Jacques Derrida 19, à propos d’une
critique fondée sur quelques pages de son Histoire de la folie
consacrées à Descartes, Michel Foucault développe une argu-
mentation très significative de la différence de travail philoso-
phique entre les deux protagonistes du débat. Foucault répond
en substance à Derrida que ce n’est pas en relevant ce qu’il
pense être une « faute » de lecture de sa part concernant un
texte de Descartes qu’il peut remettre radicalement en question
tout le travail d’analyse de nombreuses archives qu’il pro-
pose. Il écrit précisément : « Derrida pense pouvoir ressaisir le
sens de mon livre ou de son “projet” dans les trois pages, dans
les trois seules pages qui sont consacrées à l’analyse d’un texte
reconnu par la tradition philosophique 20. »

de la manière suivante : « Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux


dire l’activité philosophique – si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-
même ? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre
de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement ? », Ibid., p. 14-15.
18. « Il faut concevoir le discours comme une violence que nous faisons aux choses,
en tout cas comme une pratique que nous leur imposons […] », M. FOUCAULT, L’Ordre
du discours, Gallimard, Paris, 1971, p. 55.
19. M. FOUCAULT, « Réponse à Derrida », op. cit., p. 281-295.
20. Ibid., p. 282.

117
décrire, interpréter, objectiver

Or, les raisons qui font que Derrida s’autorise une telle
démarche sont liées à sa position de philosophe pur (et dur) qui
ne considère pas autrement que comme secondaires les données
empiriques, historiquement circonscrites, que Foucault s’efforce
de mobiliser dans son interprétation. Foucault écrit notamment
que, pour émettre une telle critique, il faut admettre un pos-
tulat concernant la primauté de la théorie pure : « Il [Derrida]
suppose d’abord que toute connaissance, plus largement encore
tout discours rationnel, entretient avec la philosophie un rapport
fondamental et que c’est en ce rapport que cette rationalité ou
ce savoir se fondent. Libérer la philosophie implicite d’un dis-
cours, en énoncer les contradictions, les limites ou la naïveté,
c’est faire a fortiori et par le plus court chemin la critique de ce
qui s’y trouve dit. Inutile par conséquent de discuter sur les six
cent cinquante pages d’un livre, inutile d’analyser le matériau
historique qui s’y trouve mis en œuvre, inutile de critiquer le
choix de ce matériau, sa distribution et son interprétation, si
on a pu dénoncer un défaut dans le rapport fondateur à la philo-
sophie 21. » Derrida, philosophe « pur » et adepte du « plus court
chemin », contre Foucault, philosophe « impur » d’enquête,
partisan de la longue série cohérente d’exemplifications empi-
riques probantes.
Partant d’une telle attitude, Derrida considère qu’une seule
« faute » (mixte de péché chrétien et de lapsus freudien) remet
en cause l’ensemble de l’entreprise : « C’est pourquoi Derrida
suppose que, s’il montre dans mon texte une erreur à propos
de Descartes, d’une part, il aura montré la loi qui régit incons-
ciemment tout ce que je peux dire sur les règlements de police
au XVIIe siècle, le chômage à l’époque classique, la réforme de
Pinel et les asiles psychiatriques du XIXe siècle ; et, d’autre part,
s’agissant d’un péché non moins que d’un lapsus, il n’aura pas
à montrer quel est l’effet précis de cette erreur dans le champ
de mon étude (comment elle se répercute sur l’analyse que je
fais des institutions ou des théories médicales) : un seul péché
suffit à compromettre toute une vie… sans qu’on ait à montrer
toutes les fautes majeures et mineures qu’il a pu entraîner 22. »
Dès lors que la philosophie est pensée comme étant située « au-
delà et en deçà de tout événement », il apparaît parfaitement
vain de vouloir étudier, dans le détail, des « événements » his-
toriques : « Si bien que, pour Derrida, il est inutile de discuter

21. Ibid., p. 282.


22. Ibid., p. 282-283.

118
l’esprit sociologique de Michel Foucault

l’analyse que je propose de cette série d’événements qui ont


constitué pendant deux siècles l’histoire de la folie ; et, à dire
vrai, mon livre est bien naïf, selon lui, de vouloir faire cette
histoire à partir de ces événements dérisoires que sont l’enfer-
mement de quelques dizaines de milliers de personnes ou
l’organisation d’une police d’État extrajudiciaire […] 23. »
La réponse que Foucault fait à Derrida est exactement le
genre de réponse que l’on aurait envie d’adresser en socio-
logie à tous ceux qui, redresseurs de torts conceptuels ou épisté-
mologiques, distributeurs de certificats d’originalité ou faux
historiens des idées sociologiques, font d’autant plus rapide-
ment tourner le moulin des idées qu’ils n’ont aucun grain empi-
rique à moudre.
Tout sociologue d’enquête peut tout d’abord constater la
faible rentabilité scientifique (du point de vue de la connais-
sance de la réalité empirique) d’une grande partie des « bril-
lantes idées » qui sont en circulation sur le marché des sciences
humaines et sociales. Le même chercheur a bien conscience
de toutes les limites et imperfections de son travail liées au
fait, notamment, que l’idée originelle ne trouve pas toujours
les conditions idéales de sa traduction dans des dispositifs
méthodologiques ou les terrains « rêvés » de sa mise en œuvre.
Tout travail de recherche véritable est autant source de doutes et
d’intuitions sur les multiples prolongements qu’il faudrait ima-
giner pour aller au bout de la mise à l’épreuve empirique de
l’idée initiale, que de fermes résultats scientifiques à publier. Si
une idée peut sembler pure et parfaite, sa mise en œuvre empi-
rique, elle, est toujours impure et imparfaite. Or, il se trouvera
toujours en sociologie des commentateurs d’idées ou de thèses
(certains sociologues « théoriques » ne lisent que cela dans des
travaux qui ne valent pourtant que par toutes les subtilités théo-
riques et méthodologiques qu’ils ont su mettre en œuvre sur des
terrains ou à propos d’objets particuliers) pour relever toutes les
imperfections de la recherche empirique. On peut ainsi vou-
loir échapper à toutes les « imperfections » et « impuretés »
empiriques en se tenant à bonne distance aristocratique de tout
travail empirique. Foucault a partagé l’esprit d’enquête des
chercheurs en sciences sociales, esprit qui n’était bien évidem-
ment pas celui de la grande majorité de ses collègues
philosophes.

23. Ibid., p. 283.

119
décrire, interpréter, objectiver

Les plis subjectifs du social

Gilles Deleuze a souligné, à juste titre, la présence d’un


thème très important dans l’œuvre de Michel Foucault, à savoir
celui des plis subjectifs du social : « Le dedans comme opéra-
tion du dehors ; dans toute son œuvre, Foucault semble pour-
suivi par ce thème d’un dedans qui serait seulement le pli du
dehors 24. » En effet, Foucault ne conçoit pas le sujet comme
une forme universelle et abstraite, mais s’efforce d’articuler,
dans des contextes historiques bien déterminés, rapport de soi à
autrui et rapport de soi à soi. L’un des leitmotive majeurs de son
œuvre est le lien intime entre, d’une part, les formes de gouver-
nement d’autrui, les formes d’exercice du pouvoir sur autrui
et, d’autre part, les formes de gouvernement ou de maîtrise de
soi. La subjectivité n’est ainsi jamais déconnectée des formes
du lien social et, plus précisément, des formes de pouvoir qui
s’exercent à travers ces différentes formes de lien social.
La métaphore du pli ou du plissement du social est, à mon
sens, doublement suggestive. Tout d’abord, le pli désigne une
modalité particulière d’existence du monde social : le social
en sa forme incorporée, individualisée. Si l’on se représente
l’espace social dans toutes ses dimensions (économiques, poli-
tiques, culturelles, religieuses, familiales, sexuelles, etc.) sous
la forme d’une feuille de papier, alors chaque individu est
comparable à une feuille froissée. Autrement dit, l’individu est
le produit de multiples opérations de plissements (ou d’intério-
risation) et se caractérise par la pluralité des logiques sociales
qu’il a intériorisées. Ces logiques se plient toujours de façon
relativement singulière en chaque individu, et l’on retrouve
donc en chacun de nous l’espace social à l’état froissé. Les
sciences sociales (anthropologie, histoire ou sociologie) qui se
sont cantonnées pendant très longtemps dans l’étude du social à
l’état déplié, désindividualisé (structures sociales, groupes, ins-
titutions, organisations, types d’interactions ou systèmes
d’action) commencent désormais à s’intéresser aux multiples
opérations de plissements ou, en tout cas, au produit final de
ces opérations constitutives d’individus à la fois relativement
singuliers et relativement analogues à de multiples autres
individus.
Le second intérêt de la métaphore du pli est qu’elle donne
immédiatement à penser que le « dedans » (le mental, le

24. G. DELEUZE, Foucault, Minuit, Paris, 1986, p. 104.

120
l’esprit sociologique de Michel Foucault

psychique, le subjectif ou le cognitif) n’est qu’un « dehors »


(formes de vie sociales, institutions, groupes sociaux) à l’état
plié. Une telle analogie permet de donner à comprendre qu’il
n’existe pour les individus aucune sortie possible du tissu
social : les fibres qui se croisent et forment chaque individu
relativement singulier ne sont autres que les composants du
tissu social. L’« intérieur » est de l’« extérieur » froissé ou plié
et n’a aucune primauté ou antériorité, ni aucune spécificité.
Comprendre l’« intérieur », c’est donc faire l’étude la plus fine,
la plus circonstanciée et la plus systématique possible de
l’« extérieur » (des discours, des pratiques et des institutions).
S’intéressant aux formes de subjectivation, Foucault fait tout
d’abord la critique du caractère a prioriste des théories philo-
sophiques du sujet dans des termes proches de ceux qu’emploie
Émile Durkheim pour formuler sa critique de l’économie poli-
tique. La question pour Durkheim n’est pas de rejeter théori-
quement le modèle de l’acteur égoïste, calculateur ou rationnel,
mais de s’interroger sur la place que prennent ces motifs dans
les comportements réels d’acteurs historiquement et sociale-
ment situés. En 1900, il écrit dans la Revue italienne de socio-
logie : « La vieille économie politique réclamait elle aussi le
droit à l’abstraction, et, en tant que principe, on ne peut pas le
lui refuser, mais l’usage qu’elle en fait était vicié, car elle pla-
çait à la base de toutes ses déductions une abstraction qu’elle
n’avait pas le droit d’utiliser, c’est-à-dire la notion d’un homme
qui, dans ses actions, serait exclusivement guidé par son intérêt
personnel. Or, cette hypothèse ne peut pas être posée d’emblée
au début de la recherche ; seules des observations répétées et
des comparaisons méthodiques peuvent permettre d’évaluer la
force d’impulsion que ce mobile peut exercer sur nous 25. »

25. É. DURKHEIM, « La sociologie et son domaine scientifique », Textes. 1. Éléments


d’une théorie sociale, Minuit, Paris, 1975, p. 16. Souligné par moi. Si les acteurs
sociaux sont parfois capables de calculs rationnels ou de stratégies conscientes, ils sont
rarement guidés de manière permanente et dans la grande majorité de leurs conduites
par de telles opérations. Toute action sociale n’est pas stratégie ou calcul et on man-
querait l’essentiel de ce qui fait le fonctionnement ordinaire du monde social en prêtant
aux acteurs une propension spontanée à l’évaluation rationnelle des situations vécues et
à l’élaboration consciente de leurs actions. L’économiste et sociologue Vilfredo Pareto
(1848-1923) a été à l’encontre d’une grande partie des théoriciens de sa discipline en
tentant de délimiter l’aire – assez faiblement étendue selon lui – des actions rationnelles
(V. PARETO, Traité de sociologie générale, Préface de Raymond Aron, Droz, Genève,
1968). Pour lui, l’action de type « logico-expérimentale » s’observe tout particulière-
ment chez l’ingénieur (Pareto a été lui-même diplômé de l’École d’ingénieurs de Turin
et a travaillé en tant qu’ingénieur à l’Office central de la Compagnie mixte des chemins
de fer de Florence), élaborant, par exemple, le projet de construction d’un pont en fonc-
tion de ses connaissances scientifiques et techniques sur la résistance des matériaux. Les

121
décrire, interpréter, objectiver

De même, Foucault résiste aux philosophies du sujet qui défi-


nissent ce dernier avant toute observation de sujets historique-
ment situés : « Ce que j’ai refusé, c’était précisément que l’on
se donne au préalable une théorie du sujet – comme on pouvait
le faire par exemple dans la phénoménologie ou dans l’existen-
tialisme – et que, à partir de cette théorie du sujet, on vienne
à poser la question de savoir comment, par exemple, telle forme
de connaissance était possible. Ce que j’ai voulu essayer de
montrer, c’est comment le sujet se constituait lui-même, dans
telle ou telle forme déterminée, comme sujet fou ou sujet sain,
comme sujet délinquant ou comme sujet non délinquant, à
travers un certain nombre de pratiques qui étaient des jeux de
vérité, des pratiques de pouvoir, etc. Il fallait que je refuse une
certaine théorie a priori du sujet pour pouvoir faire cette ana-
lyse des rapports qu’il peut y avoir entre la constitution du sujet
ou des différentes formes de sujet et les jeux de vérité, les pra-
tiques de pouvoir, etc. 26. » Le sujet n’est donc pas pour lui une
« substance » mais une « forme », et cette forme est suscep-
tible de variations non seulement d’un contexte socio-histo-
rique à l’autre, mais aussi, pour un même individu, en fonction
des sphères d’activité qu’il fréquente et de la nature des rap-
ports aux autres qui s’y instaurent : « C’est une forme, et cette
forme n’est pas partout ni toujours identique à elle-même. Vous
n’avez pas à vous-même le même type de rapport lorsque vous
vous constituez comme sujet politique qui va voter ou qui prend
la parole dans une assemblée et lorsque vous cherchez à réaliser
votre désir dans une relation sexuelle. Il y a sans doute des
rapports et des interférences entre ces différentes formes du
sujet, mais on n’est pas en présence du même type de sujet.
Dans chaque cas, on joue, on établit à soi-même des formes de

agents économiques (et plus particulièrement encore les spéculateurs qui visent exclusi-
vement à augmenter leur gain par des actions rationnelles) ne sont placés qu’au second
rang. Enfin, sont évoquées certaines actions stratégiques militaires, politiques et juri-
diques. Mais hors de leur activité professionnelle spécifique, qui a pour caractéristique
d’incorporer une forte dose de raisonnement et de calcul rationnels transmis le plus
souvent par des institutions d’enseignement, ces mêmes acteurs ne sont pas plus
rationnels et calculateurs que les autres. C’est uniquement dans des moments et dans le
cadre d’activités spécifiques que l’attitude calculatrice et rationnelle peut faire
– presque exceptionnellement – son apparition. Dans un grand nombre de situations, les
actions font intervenir un mixte de sens pratique, de convictions morales, de goûts
esthétiques, de valeurs idéologiques, d’intérêts économiques (personnels ou collec-
tifs), etc.
26. M. FOUCAULT, « L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté », Dits
et écrits, 1980-1988, op. cit., p. 718. Souligné par moi.

122
l’esprit sociologique de Michel Foucault

rapport différentes 27. » Cette démarche prouve à nouveau la


tournure d’esprit très « sciences sociales » (on pourrait qualifier
cette tournure d’esprit d’« empirique » si ce terme ne ren-
voyait pas immédiatement aux yeux de certains à un « empi-
risme » naïf) de Foucault pour qui la philosophie ne devait pas
s’alimenter seulement de concepts, mais de recherches
empiriques.
Foucault n’a pas toujours été aussi sensible au lien entre le
rapport de soi à soi et le rapport de soi à autrui. Il le recon-
naît lui-même en 1982 à l’occasion d’un séminaire organisé à
l’Université du Vermont lorsqu’il commente sa trajectoire intel-
lectuelle : « J’ai peut-être trop insisté sur les techniques de
domination et de pouvoir. Je m’intéresse de plus en plus à
l’interaction qui s’opère entre soi et les autres, et aux tech-
niques de domination individuelle, au mode d’action qu’un indi-
vidu exerce sur lui-même, à travers les techniques de soi 28. »
Mais ce thème va devenir peu à peu central dans ses travaux.
Il va mettre en évidence, par exemple, le fait que les formes
d’examen de soi empruntent bien souvent aux formes d’examen
et de contrôle des autres. Ce n’est pas un hasard si certaines
pratiques d’écriture bureaucratiques peuvent être utilisées à des
fins plus personnelles et fournissent même le modèle du rap-
port de soi à soi : « Sénèque, écrit Foucault, utilise des termes
qui renvoient non pas aux pratiques juridiques, mais aux pra-
tiques administratives, comme lorsqu’un contrôleur examine les
comptes ou lorsqu’un inspecteur du bâtiment examine une
construction. L’examen de soi est une manière de dresser
l’inventaire 29. » L’écriture de soi est fréquemment pensée sur
le mode de l’inspection et du contrôle de soi : « Il s’agissait à
la fois de se constituer comme “inspecteur de soi-même” et
donc de jauger les fautes communes, et de réactiver les règles de
comportement qu’il faut avoir toujours présentes à l’esprit 30. »
J’ai récemment retrouvé la force de ce lien entre les formes
de rapport à autrui et les formes de rapport à soi dans une ana-
lyse des pratiques et des représentations culturelles 31. Dans une

27. Ibid., p. 719. Souligné par moi. Par ailleurs, cette conception n’est pas sans ana-
logie avec la thèse que je défends d’une pluralité des dispositions individuelles qui peu-
vent s’actualiser ou se mettre en veille en fonction des contextes d’action. Cf.
B. LAHIRE, L’Homme pluriel, op. cit. et Portraits sociologiques, op. cit.
28. M. FOUCAULT, « Les techniques de soi », Dits et écrits, 1980-1988, op. cit.,
p. 785.
29. Ibid., p. 798.
30. M. FOUCAULT, « L’écriture de soi », Dits et écrits, 1980-1988, op. cit., p. 429.
31. B. LAHIRE, La Culture des individus, op. cit.

123
décrire, interpréter, objectiver

société divisée en classes, ce que l’on appelle la « haute


culture » ou la « grande culture » revêt une fonction sociale de
légitimation des groupes dominants vis-à-vis des groupes
dominés. Comme la religion, la culture n’échappe pas, selon
l’expression de Max Weber, au « service de légitimation »
rendu aux « intérêts externes et internes de tous les domi-
nants » 32. Pierre Bourdieu avait su tirer toutes les conséquences
sociologiques de cette proposition dans La Distinction 33 et
Michel Foucault en avait retrouvé comme la structure-souche
dans la culture grecque et romaine du « souci de soi ». Si le
souci de soi hier, comme la « culture » aujourd’hui, est posé
comme un « principe universel », conçu comme devant être
enviable par tous, non seulement c’est une petite élite sociale
qui dispose du temps et des moyens nécessaires pour s’y consa-
crer 34, mais ceux qui parviennent à le faire régulièrement et
avec une certaine intensité – formant ainsi de solides disposi-
tions ascétiques – se distinguent de l’immense majorité de la
population (« universalité de l’appel et rareté du salut »). Fou-
cault parle du « jeu entre un principe universel qui ne peut être
entendu que par quelques-uns, et ce rare salut dont pourtant per-
sonne n’est a priori exclu 35 ».
Il est d’ailleurs assez surprenant de constater qu’un quart de
siècle après la publication d’un ouvrage comme La Distinction,
certains chercheurs continuent à confondre le monde tel qu’il
est et le monde tel qu’ils voudraient qu’il soit, et pensent que
pour être un vrai démocrate, le sociologue devrait faire (dans
ses analyses) comme si le monde était démocratique (sans hié-
rarchie, sans domination ni inégalité). De ce fait, ils font porter
sur les épaules des chercheurs qui décrivent un monde inéga-
litaire et tramé par des rapports de domination la responsabi-
lité des inégalités et de la domination. Ceux qui s’efforcent de

32. M. WEBER, Sociologie des religions (1904-1921), op. cit., p. 338.


33. P. BOURDIEU, La Distinction, op. cit.
34. Foucault rappelle que c’est parce qu’ils peuvent disposer d’« hilotes » s’occupant
des travaux des champs que les membres de l’élite peuvent s’occuper d’eux-mêmes :
« S’occuper de soi-même, c’est évidemment un privilège élitaire affirmé comme tel par
les Lacédémoniens, mais c’est aussi un privilège élitaire affirmé comme tel beaucoup
plus tard, à la période dont je m’occupe, lorsque s’occuper de soi apparaîtra comme un
élément corrélatif d’une notion […] : la notion de loisir (skhôlê ou otium). On ne peut
pas s’occuper de soi sans avoir, devant soi, à côté de soi, une vie telle que l’on peut
– pardonnez-moi l’expression – se payer le luxe de la skhôlê ou de l’otium […]. »
(M. FOUCAULT, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 109).
35. Ibid., p. 116-117.

124
l’esprit sociologique de Michel Foucault

mettre en évidence les hiérarchies et les pouvoirs sont donc


tacitement soupçonnés de les cautionner ou d’y participer 36.
Mais l’opposition légitime/illégitime (haut/bas, etc.) n’épuise
cependant pas sa signification dans cette fonction et ne peut
même la remplir que si elle ne se réduit pas à donner sens
aux écarts entre groupes ou classes. Elle fonctionne autant dans
le sens d’une justification de soi et d’une domination de soi
sur soi, que dans celui d’une domination de soi sur autrui. Le
dégoût des autres (de ceux qui n’ont « pas de culture », des
« incultes ») trouve une traduction individuelle dans un dégoût
de soi (de la part « dégoûtante » de soi) et l’on constate que
la lutte de soi contre les autres est productrice d’une lutte de
soi contre soi 37. Et il n’est pas très étonnant que le philo-
sophe pragmatiste nord-américain Richard Shusterman en
vienne, dans son analyse critique du partage entre produits de la
« haute culture » et produits les plus commerciaux de l’industrie
culturelle, à poser la question du clivage interne à chaque indi-
vidu. Parlant des critiques conservateurs et marxistes, il écrit
que « la ligne rigide qu’ils tracent entre grand art et art popu-
laire reprend et renforce ces divisions dans la société et, plus
profondément encore, avec nous-mêmes ». La défense de l’art
populaire apparaît, du même coup, comme une libération de
« cette part dominée de nous-mêmes qui elle aussi est opprimée
par les prétentions exclusives des défenseurs de la grande
culture 38 ».

36. C’est ainsi qu’Éric Maigret peut vanter les mérites des Cultural studies améri-
caines qui « décrivent un monde beaucoup plus égalitaire que celui imaginé par les
modèles verticaux de Bourdieu, Tarde et Lazarsfeld, mais marqué par l’expression
aiguë des différences et des identités » (É. MAIGRET, Sociologie de la communication
et des médias, Armand Colin, Collection U, Paris, 2003, p. 153), comme si le socio-
logue pouvait décider de décréter l’état du monde égalitaire. Par ailleurs, certains
auteurs appellent à prendre le « risque de relativiser la domination » (mais on ne voit
pas trop où se situe le risque dans l’état actuel de l’univers sociologique) dans le cadre
d’un « pluralisme descriptif » : « De même que les géométries non euclidiennes ramè-
nent la géométrie euclidienne au cas particulier d’un espace à courbure nulle, de même
la sociologie pluraliste, en se plaçant dans un système à plusieurs régimes, élargit le
modèle et se donne, ce faisant, un outil de description infiniment plus performant, per-
mettant d’intégrer la coprésence, pas forcément conflictuelle ni chaotique, de valeurs
logiquement contradictoires, sans avoir à recourir à l’hypothèse de la domination, à la
dénonciation de l’irrationalité ou à la stigmatisation du relativisme. » N. HEINICH, Ce
que l’art fait à la sociologie, op. cit., p. 44-45.
37. Si c’est bien la lutte des classes et des groupes qui est à l’origine des luttes et des
divisions de soi contre soi-même, les acteurs n’en investissent pas moins leurs luttes ou
conflits internes dans les luttes contre les autres.
38. R. SHUSTERMAN, L’Art à l’état vif. La pensée pragmatiste et l’esthétique popu-
laire, Minuit, Paris, 1991, p. 139.

125
décrire, interpréter, objectiver

À trop systématiquement rabattre la série des oppositions


culturelles sur les écarts entre classes sociales, on oublie que la
lutte des classes s’accompagne de luttes entre individus appar-
tenant à la même classe (intra-classes et inter-individuelles) et,
parfois aussi, de luttes internes aux individus : chaque indi-
vidu est, potentiellement, une arène de la lutte des classements
symboliques.
Si j’ai pu établir ce lien entre distinction culturelle de soi vis-
à-vis d’autrui et distinction culturelle de soi à soi, c’est grâce à
Michel Foucault qui avait bien mis en évidence, à propos des
élites grecques et romaines, que la maîtrise qu’elles entendaient
exercer sur elles-mêmes était une manière de montrer qu’elles
étaient dignes d’exercer un pouvoir sur les autres. Se gou-
verner soi-même pour gouverner les autres : voilà la raison des
efforts consentis par tous les ascètes (scolaires, religieux ou
culturels). Se sentir supérieur, s’élever au-dessus du commun
des mortels, des profanes ou des incultes, bref, s’élever au-
dessus de vies qu’ils perçoivent comme insignifiantes et se
sentir justifié d’exister. Résister aux plaisirs communs, ne pas
se laisser emporter par eux, c’est être dominant par rapport à
soi-même et, par là, prétendre être en mesure de dominer ceux
qui se laissent aller à la « facilité » : « La maîtrise de soi est
une manière d’être homme par rapport à soi-même, c’est-à-dire
de commander à celui qui doit être commandé, de contraindre
à l’obéissance ce qui n’est pas capable de se diriger soi-
même, d’imposer les principes de la raison à ce qui en est
dépourvu 39. »
La structure politique d’ensemble de la formation sociale et
la configuration des rapports de domination entre groupes qui
la fondent sont ainsi mobilisées par les acteurs pour penser
l’individu, sa « conduite 40 » et le rapport qu’il entretient avec
lui-même. Le mode de pensée politique sert de modèle pour
concevoir la vie individuelle (et l’âme individuelle est l’ana-
logon de la cité 41) ; la philosophie politique fournit les cadres

39. M. FOUCAULT, Histoire de la sexualité, tome 2, L’Usage des plaisirs, op. cit.,
p. 96.
40. « Le terme de “conduite” avec son équivoque même est peut-être un de ceux qui
permettent le mieux de saisir ce qu’il y a de spécifique dans les relations de pouvoir.
La “conduite” est à la fois l’acte de “mener” les autres (selon des mécanismes de coer-
cition plus ou moins stricts) et la manière de se comporter dans un champ plus ou moins
ouvert de possibilités », M. FOUCAULT, « Deux essais sur le sujet et le pouvoir », op. cit.,
p. 313. On peut penser à la Conduite des écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de La
Salle.
41. M. FOUCAULT, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 54.

126
l’esprit sociologique de Michel Foucault

d’une psychologie. De tous les philosophes français, Michel


Foucault aura été le seul à prendre aussi centralement pour objet
d’étude les plis subjectifs du social en faisant clairement appa-
raître les liens étroits entre rapport à soi et rapport à autrui,
conduite de soi et conduite d’autrui.
6

Objectivation sociologique,
critique sociale et disqualification 1

« Le plaisir de se sentir malin, démystifié et démystifi-


cateur, de jouer les désenchantés désenchanteurs, est au
principe de beaucoup d’erreurs scientifiques. »
P. BOURDIEU, Raisons pratiques.
Sur la théorie de l’action, 1994.

L’objectivation sociologique des positions ou des trajectoires


sociales, des lieux d’inscriptions institutionnelles des discours
ou des pratiques et de leurs producteurs, des intérêts ou des
stratégies individuels et collectifs, est une opération qui
consomme la rupture de tout lien d’adhésion à l’égard de l’objet
d’étude. Elle est parfois utilisée comme un instrument de cri-
tique sociale contre des dominants (temporels ou spirituels),
mais aussi contre des adversaires intellectuels. Pouvoir déceler
de l’intérêt ou de la stratégie chez un individu, rapporter ce
qu’il dit et fait à sa position, ce serait porter un regard à la fois
désenchanteur et critique sur le monde.
Pourtant, de telles analyses ne devraient pas être considérées
comme des « critiques » au sens négatif du terme, mais comme
des instruments de connaissance sociologique qui permettent de
rendre raison des conduites sociales sans pour autant les disqua-
lifier. Si on les mobilise dans un but polémique, c’est parce que
le schème interprétatif « stratégique » (même quand on entend
préciser le caractère non conscient de la stratégie) est mis en
œuvre pour révéler les motivations cachées, les intérêts et, au
fond, un certain cynisme semi-conscient de l’acteur ; parce que

1. Je remercie Pierre Mercklé pour ses commentaires critiques pertinents.

128
objectivation sociologique, critique sociale et disqualification

l’objectivation des positions et des trajectoires est conçue


comme un moyen de relativiser et de dévaloriser les discours
et les actes de ceux que l’on prend pour objet (« ils ne sont
que cela ») ; parce que enfin l’explicitation des relations d’inter-
dépendance entre acteurs vise à dénoncer les complicités sou-
terraines (avec l’idée de réseau plus ou moins occulte, de « petit
milieu » ou de « mafia »). Du même coup, on a davantage
affaire à des instruments polémiques de semi-objectivation qu’à
de réels instruments de compréhension et d’explication : seuls
« les autres » (les ennemis, les concurrents ou les adversaires)
sont « stratégiques », rarement ceux qui développent ce genre
d’analyse 2. Or, par principe, personne ne peut échapper à
l’objectivation, pas même celui qui objective et à qui on peut
prêter des intentions, des pulsions, des stratégies, des intérêts, y
compris pour rendre raison de son objectivation de telle ou telle
partie du monde social. Mais plus que cela, comme le rappelait
Pierre Bourdieu, c’est d’abord vers soi que devrait se tourner
le travail d’objectivation : « La sociologie confère une extraor-
dinaire autonomie, surtout lorsque l’on ne l’utilise pas comme
une arme contre les autres ou comme un instrument de défense
mais comme une arme contre soi, un instrument de
vigilance 3. »

L’effet pervers de l’objectivation des stratégies

On voit d’ailleurs assez vite apparaître les limites de l’usage


critique-polémique de l’objectivation. Tout d’abord, à force de
s’interroger sur les stratégies ou les intérêts des acteurs, on finit
par oublier de décrire et d’analyser sérieusement ce qu’ils font
et ce qu’ils disent 4. Par exemple, en concentrant l’essentiel de
son attention sur les luttes qui se jouent entre les agents (aux
intérêts et aux stratégies différents) appartenant au même

2. En posant la question centrale suivante dans Le Sens pratique (op. cit.) : « Pour-
quoi sommes-nous spontanément objectivistes lorsqu’il s’agit des autres ? », Pierre
Bourdieu pointait implicitement les potentialités polémiques de toute démarche d’objec-
tivation. Certains en ont même déduit que, pour rompre avec toute tentation de « dénon-
ciation » et « favoriser l’intercompréhension », le sociologue devait abandonner tout
projet d’objectivation, et tout particulièrement d’objectivation des rapports de pouvoir
ou de domination (« démarche » qui relèverait désormais du sens commun). Cf. N. HEI-
NICH, Ce que l’art fait à la sociologie, op. cit., p. 81.
3. P. BOURDIEU, Choses dites, Minuit, Paris, 1987, p. 38.
4. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans un paragraphe intitulé « Un champ
décharné » du chapitre « Champ, hors-champ, contrechamp », in B. LAHIRE (sous la
dir.), Le Travail sociologique de Pierre Bourdieu, op. cit., p. 40-51.

129
décrire, interpréter, objectiver

univers, ou à celles qui s’instaurent entre des agents issus


d’univers différenciés, la théorie des champs néglige trop sou-
vent l’étude de la spécificité des activités qui s’y déploient. En
ne répondant pas à la question de savoir ce que sont la litté-
rature, le droit, la science ou l’école, les recherches sur les
champs littéraire, juridique, scientifique ou scolaire désertent
fatalement le terrain au profit des théoriciens de la littérature et
du droit, des épistémologues ou des didacticiens.
Et l’on mesure clairement l’effet pervers de cet oubli (du
contenu et des formes des activités sociales) dans les luttes
scientifiques ordinaires où les sociologues utilisent assez fré-
quemment le schème « stratégique » pour désamorcer les cri-
tiques qui leur sont adressées. En effet, au lieu de prendre acte
de la critique, de l’examiner pour ce qu’elle est (et non comme
indice d’une réalité ou d’une motivation cachée) et de voir dans
quelle mesure il est capable d’y répondre (ou d’en tenir compte
dans la suite de ses recherches), le chercheur 5 va plutôt se
demander quel intérêt peut avoir celui qui le critique à le criti-
quer. Et comme il trouvera assez facilement les raisons (jamais
pures) de celui qui le critique, il en conclura donc que la cri-
tique est « de mauvaise foi », « intéressée », « guidée par des
intérêts particuliers », « animée par le ressentiment », etc. En
procédant de cette manière, les sociologues ont ainsi inventé
le plus court chemin vers la surdité et la cécité à l’égard de
toute critique, constituée systématiquement en « sale coup ». On
pourrait même se demander si cet abus de l’argument sur les
motivations cachées, les intérêts ou les stratégies (conscientes
ou non conscientes) n’explique pas, au moins en partie, l’imma-
turité scientifique persistante des sciences humaines et sociales
par rapport aux sciences du monde physique, sans doute moins
réflexives que les premières, mais plus directement orientées
vers le contenu de leur travail scientifique. On semble d’autant
plus tourné vers soi et soucieux des relations que l’on entre-
tient avec les autres que l’on s’est détourné de la structure et du
contenu de son activité de connaissance. Plutôt que d’être tout
entier à son « objet de connaissance », on réduit alors tout à un

5. L’usage du singulier ne doit pas amener le lecteur à penser que je désignerais


implicitement « un chercheur en particulier » et, pour être tout à fait explicite, Pierre
Bourdieu lui-même. Il me semble que tout sociologue est tenté, à un moment ou à un
autre, d’utiliser ce puissant moyen de protection sociale et mentale. Et il me paraît utile
de préciser que je ne me sens pas sur ce point fondamentalement différent de la majorité
des chercheurs. En pointant les limites d’un tel raisonnement, le but n’est donc pas de
viser « un chercheur » ou « une partie des chercheurs » mais de donner des raisons col-
lectives de ne pas en abuser.

130
objectivation sociologique, critique sociale et disqualification

problème de relations entre « sujets connaissants ». À trop se


demander d’où l’autre « parle », on finit par ne plus entendre ce
qu’il dit.
Ce mode de raisonnement et de fonctionnement a des effets
surprenants sur les apprentis sociologues eux-mêmes. Qui n’a
pas déjà remarqué la transformation de l’attitude de certains
apprentis dès lors qu’ils quittent le statut d’étudiant pour entrer
dans les eaux incertaines de la « professionnalisation » ?
Habitués en tant qu’étudiants à recevoir et à accepter des cri-
tiques de leur travail, ces « entrants », reconnus par l’adoube-
ment universitaire (l’attribution du doctorat) ou, avant cela, en
voie de reconnaissance par divers petits indices de leur inser-
tion professionnelle (l’enseignement à l’université, l’attribution
d’une allocation de recherche, la participation à des recher-
ches, etc.), ne voient plus que « coups » et « stratégies » à leur
égard dans les critiques adressées à leur travail par leurs quasi-
pairs, ce que, pour compliquer l’affaire, elles sont aussi pour
une part. Ainsi, les critiques purement stratégiques (on pour-
rait dire : « sans force intrinsèque ») finissent par faire de
l’ombre aux critiques argumentées qui peuvent être elles-
mêmes – la question est au fond très secondaire – engendrées
par des « intentions » ou des « pulsions » plus ou moins
« pures » ou « stratégiques ».
Il y a, si l’on considère les choses de près, beaucoup d’idéa-
lisme implicite dans l’utilisation polémique, en tant qu’arme de
dénonciation, de l’objectivation des positions et des stratégies
ou des intérêts qui seraient à l’origine des comportements et des
discours. Car il va de soi qu’aucun comportement – même le
plus noble, le plus moral, le plus juste ou le plus généreux –
n’échappe à une analyse de cette nature. Même le plus « pur »
des physiciens (celui qui, dans une controverse scientifique, va
vaincre ses adversaires avec des armes strictement scienti-
fiques) pourra être objectivé de cette manière et l’on pourra
faire apparaître sans grande difficulté ses pulsions « meur-
trières » sublimées, la haine de ses concurrents, ses bonnes stra-
tégies scientifiques dans le choix de ses objets ou de sa
sous-discipline, etc. En effet, qui pourrait nier qu’il faut avoir
un « intérêt à critiquer » pour critiquer ? A-t-on déjà ren-
contré, dans l’histoire des sciences, critique scientifique qui ait
été émise dans d’autres conditions ? Au lieu de se lancer dans
une exégèse des « motivations » qui sont au principe de la cri-
tique, les chercheurs devraient tout simplement entendre les
arguments avancés per se, mesurer leur force de réfutation, et,

131
décrire, interpréter, objectiver

soit débattre directement avec leurs contradicteurs, soit intégrer


la critique en y répondant en acte 6.

Objectivation et disqualification

On voit bien d’ailleurs, dans le champ des sciences sociales,


comment ceux qui sont parvenus à objectiver leurs adver-
saires (à les remettre dans l’histoire, à les faire passer de l’état
de « collègues » à l’état d’objet étudié ou à mettre au jour leurs
procédures interprétatives) peuvent avoir le sentiment (parfai-
tement illusoire) de les avoir « dépassés » (ou, plus prosaïque-
ment, vaincus). Par exemple, en s’interrogeant sur les leviers,
les fondements, les présupposés idéologiques ou moraux qui ont
rendu possible le travail interprétatif de la sociologie critique (et
notamment la sociologie de la légitimité et de la domination de
Pierre Bourdieu), certains sociologues ont pu penser au cours
de ces dernières années se situer au-delà de cette sociologie.
L’objectivation des fondements de la critique serait ainsi « mor-
telle » pour la sociologie critique et l’on voit bien que, au moins
dans un premier temps, ce sont plus souvent les adversaires de
cette sociologie qui la désignaient comme telle que ses prati-
quants. Pourtant, des personnes, des pratiques ou des discours
objectivés ne perdent pas brusquement leur valeur et l’on ne
peut en aucun cas confondre objectivation et disqualification.
De ce point de vue, l’analyse objectivante des entre-soi intel-
lectuels, des retours d’ascenseur (e. g. X fait un compte rendu
élogieux du livre de Y parce que Y a fait un compte rendu tout
aussi élogieux du livre d’un ami ou du conjoint de X ou parce
que Y fait partie de la même maison d’édition ou de la même
revue que X, etc.) ou des réseaux de relations et d’interdépen-
dance, telle qu’on peut la lire dans la sociologie animée par
une recherche des intérêts et des stratégies, finit par devenir
problématique lorsque celui qui objective les positions des uns
et des autres glisse vers une sorte de description disqualifiante
et dénonciatrice (qui peut prendre la forme de l’ironie ou de
la charge) des acteurs objectivés : « Regardez-les, semble nous
dire le “démystifié et démystificateur” pointé par Pierre

6. Si je précise ici ces deux modalités possibles de la réponse à la critique, c’est que
certaines conceptions du monde scientifique tendraient à réduire les échanges intellec-
tuels à des interactions directes, lors de colloques notamment, entre adversaires, alors
que les dialogues se construisent, pour une grande part, à travers les travaux des divers
protagonistes.

132
objectivation sociologique, critique sociale et disqualification

Bourdieu, ce ne sont que des stratèges, des complices, des cor-


rompus. » Et celui qui objective ses adversaires ne se rend pas
toujours compte qu’on pourrait lui appliquer – avec la certitude
d’un succès polémique équivalent – le même type d’analyse.
Je prendrai ici l’exemple d’un article intitulé « Le colloque
parisien 7 », dans lequel Joseph Jurt (professeur de littératures
romanes à l’université de Fribourg en Allemagne) évoque
(décrit ? analyse ? critique ?) un colloque (« L’intellectuel et
l’écrivain : un dialogue français ») organisé conjointement par
la Société des gens de lettres et la Maison des écrivains, et qui
se déroule à Paris. Le propos de Jurt se situe entre l’objecti-
vation ethnographique et sociologique (analyse des comporte-
ments et des paroles observés, mais aussi des positions des uns
et des autres dans le champ intellectuel ou de certaines rela-
tions d’interdépendance qui les lient) et la critique sociale. De
toute évidence, le lecteur de Liber 8 est prédisposé à lire ce texte
comme une critique de l’entre-soi littéraire et philosophique
parisien-mondain. C’est cette critique qui guide la description
de l’auteur et donne sa saveur au texte.
Il relève tout d’abord tous les signes de la mondanité du lieu
ou des participants : « Lorsque je me présente au somptueux
Hôtel de Massa, où doit se tenir le colloque… 9 » ; « Philippe
Sollers, au sourire malicieux, maniant avec élégance son fume-
cigarette, s’accorde parfaitement, tel un petit marquis, avec le
cadre délicat de l’Hôtel de Massa » ; « J’ai failli oublier de dire
que le colloque parisien auquel j’avais eu l’honneur d’assister a
été suivi d’un cocktail exquis dont on ne savait pas s’il fallait
le classer sous la rubrique du plaisir ou sous celle de la jouis-
sance. Le cocktail “fut long, délicat”. » Il insiste aussi, et ce
dès le titre, sur le caractère « parisien » (équivalent ici de
« mondain ») du colloque : « C’est un colloque bien parisien » ;
« L’Italien convié, Paolo Fabbri […] est presque parisien : il
a été directeur de programme au Collège international de philo-
sophie » ; « En guise d’introduction, on évoque un colloque
parisien antérieur ». L’aurait-il fait à propos de collègues dont
il se sent intellectuellement plus proche et qui vivent et travail-
lent à Paris ? Rien n’est moins sûr. L’objectivation du carac-
tère « parisien » de la rencontre est, en ce sens, ambigu : il

7. Liber, nº 18, juin 1994, p. 16-18.


8. Qui était alors un supplément au numéro 103 de la revue Actes de la recherche en
sciences sociales.
9. Dans toutes les citations de l’article, les soulignements sont de moi.

133
décrire, interpréter, objectiver

fonctionne davantage comme critique sociale émise à l’encontre


d’adversaires intellectuels (« ils sont très parisiens » signifiant
« ils sont très prétentieux » ou « ils font partie d’un tout petit
monde ») que comme une véritable objectivation sociologique,
qui permettrait, par ailleurs, de qualifier nombre de colloques,
séminaires, journées d’études scientifiques à propos desquels
l’auteur ne trouverait sans doute rien à « redire ».
De même, ce qui est tout à la fois objectivé et dénoncé, c’est
le réseau serré des relations d’interdépendance que manifeste
un tel colloque : « Tout un réseau de liens les unit les uns aux
autres. » Collusions, connivences, complicités, affinités élec-
tives, voilà ce qui, au fond, est visé par le texte. N’ayant pas
d’invitation pour le colloque, Joseph Jurt observe la réticence
des hôtesses d’accueil et commente : « On aime apparemment
avoir une certaine résonance publique tout en restant entre soi :
j’ai compris qu’il fallait être convié. » Citant les noms des dif-
férents participants et organisateurs (Christine Buci-Glucks-
mann, Michel Deguy, Dominique Desanti, Paolo Fabbri, Alain
Finkielkraut, Viviane Forrester, Jean-François Lyotard, Henri
Meschonnic, Emmanuel Moses, Dominique Noguez, Jacqueline
Risset, Danièle Sallenave et Philippe Sollers), il met en évi-
dence leurs liens souterrains non affichés (et non immédiate-
ment visibles) qui se trament, diversement, à travers la Maison
des écrivains, le Collège international de philosophie, l’Univer-
sité de Paris VIII, les revues Les Temps modernes et L’Infini,
la collection « Le Messager » (Gallimard) ou encore Le Monde
des livres. Il souligne aussi la connivence perceptible entre les
intervenants : « Suit une longue discussion à partir de Barthes
sur les différentes nuances entre “plaisir” et “jouissance” qui
fait voir la grande familiarité des participants : “Je suis d’accord
avec Jean-François”, estime l’un, mais “Christine n’a pas tort
non plus”, remarque une autre. “Narcissisme de groupe”, disait
quelque part Jean Starobinski, parlant de l’universalisation du
plaisir et du plaire, à propos, bien sûr, des salons du Grand
Siècle, non de celui de l’Hôtel de Massa. »
Que peut penser le lecteur d’un tel texte ? S’il n’aime pas
– comme c’est fort probablement le cas de la grande majorité
des lecteurs d’Actes de la recherche en sciences sociales, revue
dans laquelle on trouvait inséré ce supplément 10 – les monda-
nités, les intellectuels médiatiques, les postmodernes ou les

10. Et je précise, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté sur le sens de ma démarche, que
c’est mon cas et que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte en première lecture.

134
objectivation sociologique, critique sociale et disqualification

propos ampoulés, il en retirera une satisfaction intellectuelle et


pourra même louer les vertus critiques de l’objectivation socio-
logique. Mais, comme je l’ai rappelé en m’appuyant sur une
remarque de Pierre Bourdieu, l’objectivation n’est pas une arme
critique dont on doit principalement se servir contre ses adver-
saires ou ses ennemis. Et l’on pourrait dire ainsi qu’objectiva-
tion bien ordonnée commence toujours par soi-même, car elle
doit s’appliquer d’abord à soi afin de contrôler les effets de sa
propre position dans le rapport que l’on entretient à l’égard de
l’objet. Or, si par un exercice semblable, on soumettait l’arro-
seur au même traitement, le résultat se révélerait tout aussi par-
lant (et l’arroseur arrosé).
En effet, Joseph Jurt publie cet article dans la revue Liber
dirigée par Pierre Bourdieu. Il a, par ailleurs, publié à plusieurs
reprises dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales
dirigée par le même Pierre Bourdieu et est associé au Centre
de sociologie européenne dont le directeur était, à l’époque,
Pierre Bourdieu. Or, on sait les détestations que le sociologue a
pour plusieurs des intellectuels cités dans l’article (et notam-
ment Alain Finkielkraut, Danièle Sallenave ou Philippe Sollers)
et l’on ne peut pas davantage lui prêter un goût particulier pour
la philosophie postmoderne de Jean-François Lyotard.
Par ailleurs, Joseph Jurt exprime son étonnement quant à la
complète méconnaissance d’un livre qui lui paraît important si
l’on veut traiter la question abordée lors du colloque :
« J’évoque devant l’un des organisateurs le nom de l’auteur
d’une monographie historique récente, Naissance de l’écrivain.
Inconnu au bataillon ! Il est vrai, cet historien ne collabore ni
au Messager européen, ni à L’Infini et il n’enseigne pas au Col-
lège international de philosophie. » Or, il veut parler (sans le
nommer) d’Alain Viala qui a publié Naissance de l’écrivain
aux Éditions de Minuit, dans la collection « Le sens commun »
dirigée par Pierre Bourdieu.
Il écrit aussi : « La personne de Michel Deguy paraît consti-
tuer une sorte de noyau. C’est logique. Il est président de la
“Maison des écrivains”, mais il préside également le Collège
international de philosophie, il enseigne à l’Université de
Paris VIII, et il est membre du comité de rédaction de la revue
Les Temps modernes. » Mais, là encore, on pourrait en dire de
même à propos de Pierre Bourdieu. On écrirait alors : « La per-
sonne de Pierre Bourdieu paraît constituer une sorte de noyau.
C’est logique. Il est directeur de la revue Actes de la recherche
en sciences sociales (qui a déjà publié des articles critiques sur

135
décrire, interpréter, objectiver

Philippe Sollers, notamment sous la plume d’un membre du


Centre de sociologie européenne 11) et de la revue Liber. Il
dirige un Centre de recherche auquel est associé Joseph Jurt,
qui écrit par ailleurs dans les revues déjà citées. Il dirige une
collection aux Éditions de Minuit, qui a accueilli Naissance de
l’écrivain, cité par Joseph Jurt, etc. » Et si l’on poursuivait
l’investigation sur le terrain de la revue Actes de la recherche
en sciences sociales, on pourrait mettre en exergue, comme le
fait Jurt, le « narcissisme de groupe » qui s’objective dans les
citations et notes de bas de page : des références récurrentes aux
articles et ouvrages de Pierre Bourdieu, de fréquentes citations
mutuelles d’un petit groupe de sociologues (en grande partie
parisiens) qui se concentrent pour l’essentiel dans le Centre de
sociologie européenne, and so on and so forth. Mais que prou-
verait-on alors en dehors du fait que Pierre Bourdieu était,
comme Durkheim en son temps, un personnage clef de la vie
des sciences sociales françaises de la seconde moitié du
XXe siècle, qu’il dirigeait ou animait une série d’entreprises
scientifiques et éditoriales et que son œuvre faisait, en effet, lar-
gement référence ?
Quand on éprouve, comme c’est mon cas, infiniment plus de
sympathie intellectuelle pour l’œuvre de Pierre Bourdieu que
pour celle des personnes présentes à ce colloque, on aimerait ne
pas voir disqualifiée cette œuvre par des procédés identiques
à ceux employés pour critiquer ses adversaires (comme j’ai
commencé à en montrer la possibilité). Il me semble qu’il fau-
drait donc, en matière de critique, aller plus directement au
cœur des choses, ce qui signifie : 1) dire que le problème essen-
tiel réside dans le fait que l’on est en profond désaccord avec
les idées sur la littérature et les conceptions du travail intellec-
tuel et du monde social que développent les participants au col-
loque et 2) contre-argumenter systématiquement en déployant le
plus explicitement possible ses propres conceptions. Ce qu’il ne
faudrait en revanche pas laisser penser, c’est que le différend
pourrait être lié au fait que les intervenants sont parisiens, qu’ils
se connaissent tous et se citent mutuellement en utilisant leurs
prénoms, qu’ils participent par ailleurs à des entreprises (édito-
riales, universitaires) communes ou qu’ils organisent des cock-
tails (« exquis » ou non).

11. L. PINTO, « Tel Quel. Au sujet des intellectuels de parodie », Actes de la


recherche en sciences sociales, nº 89, 1991, p. 66-77.

136
objectivation sociologique, critique sociale et disqualification

Est-ce que mettre au jour les liens institutionnels entre des


individus, éclairer leurs intérêts et leurs stratégies ou dévoiler
l’entre-soi et les connivences disqualifie nécessairement ces
individus, leurs activités et leur vision du monde ? Il me paraît
évident que la réponse à une telle question est négative car ce
type de vérité peut s’établir indépendamment de la nature des
activités, des visions du monde et des individus en question. Et
il serait tout à fait irréaliste de penser que la vie intellectuelle ou
scientifique – quels que soient la qualité et le degré de vertu
des acteurs qui y participent – pourrait s’organiser autrement
qu’avec des solidarités, des affinités/complicités théoriques, des
préférences intellectuelles, des collaborations qui amènent à
citer positivement davantage ceux que l’on apprécie que ceux
que l’on déteste (ce qui me paraît aller de soi), etc. Et c’est
pourtant sur cette confusion de l’objectivation (partielle) et de
la dénonciation (disqualification) que repose une grande partie
des effets d’un texte comme celui que nous venons d’évoquer,
comme de bien d’autres du même genre. Plus la sociologie se
fonde sur un combat (quelle que soit sa justesse) politique et
social, plus elle prend le risque de glisser de l’objectivation à
la dénonciation (ou à l’insulte déguisée, euphémisée) ou, pire
encore, de faire passer une disqualification pour une objectiva-
tion scientifique 12. Ni la sociologie, ni la critique sociale ou
politique n’ont à gagner à de telles confusions.

12. B. LAHIRE, « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale », in


B. LAHIRE (sous la dir.), À quoi sert la sociologie ?, op. cit., p. 43-66.
7

Logiques pratiques :
le « faire » et le « dire sur le faire »

Comment est-il possible d’ignorer ce que l’on fait et ce que


l’on sait ? Comment peut-on méconnaître les savoirs que l’on
maîtrise pourtant très bien en pratique, en acte ? Comment
peut-on être « inculte » par rapport à sa propre culture incor-
porée ? À travers les réponses données à de telles questions,
c’est toute une théorie de l’action, de la réflexivité, de la
connaissance et de la pratique qui se joue 1.
Non, nous ne sommes pas toujours spontanément
« conscients 2 » de (et en mesure de parler de) ce que nous
sommes, de ce que nous faisons et de ce que nous savons. Et
c’est d’ailleurs bien pour cela que les sciences de l’homme et
de la société existent et ont un sens. Si les acteurs étaient
conscients et capables de parler de ce qu’ils font tel qu’ils le
font, conscients et capables de parler de ce qu’ils savent, les
chercheurs en sciences sociales n’auraient guère de rôle ou de
fonction sociale spécifiques : de bons instruments d’enregistre-
ments suffiraient alors amplement à constituer un stock de
savoirs vrais sur le monde social.
Mais pour sortir du simple postulat (et de la pure croyance)
philosophique de la « non-conscience » des acteurs à l’égard de
leurs pratiques et de leurs savoirs, je m’efforcerai de situer dans

1. Je développe cette théorie de l’action dans L’Homme pluriel, op. cit.


2. Il est évident que tout acteur (qui n’est jamais réductible à un « automate ») est le
plus souvent globalement « conscient » de ce qu’il fait (il « sait » qu’il est en train
d’enseigner, de manger, de cuisiner, de lire ou d’écrire), mais il ne peut être
« conscient » de tout ce qu’il fait, de la manière dont il le fait, de l’ensemble des gestes,
des savoirs et savoir-faire qu’il met en œuvre dans son activité, etc. Il agit sans avoir
nécessairement conscience de lui comme être agissant. Cf. sur ce point J.-P. SARTRE,
Esquisse d’une théorie des émotions, Hermann, Paris, 1995, p. 39-42.

141
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

le fonctionnement du monde social les raisons de cette fré-


quente « non-conscience » et de la non moins fréquente distor-
sion entre ce que les acteurs font et savent, et ce qu’ils disent
faire et savoir. Car, après tout, si l’on restait dans l’ordre des
postulats philosophiques ou des fondements anthropologiques
non discutés et indiscutables, on trouverait autant de philo-
sophes de la conscience que de philosophes de la
non-conscience (particulièrement présents du côté de la tradi-
tion phénoménologique, de Husserl à Merleau-Ponty). Impos-
sible, en toute rigueur, de trancher scientifiquement la question
par des arguments ou des citations philosophiques. Dans le petit
jeu d’oppositions des auteurs ou des traditions, on serait fatale-
ment conduit, avec un peu d’honnêteté intellectuelle, à conclure
au match nul. On peut donc s’efforcer de décomposer le
problème de la « non-conscience » en le contextualisant, c’est-
à-dire en le ramenant à ses conditions sociales de possibilité 3.

De l’innommé à l’institué ; de l’implicite à l’explicite

Tout d’abord, certaines pratiques, certains savoirs ne sont pas


immédiatement catalogués, classés comme des pratiques ou des
savoirs repérables en tant que tels ; c’est tout juste si on apprend
parfois à les nommer. Cela peut aller de soi, mais il faut tou-
jours rappeler que les acteurs peuvent d’autant mieux parler de
ce qu’ils font et de ce qu’ils savent que leurs pratiques et leurs
savoirs ont été désignés, nommés, distingués verbalement dans
l’ensemble continu et infini des pratiques et des savoirs. Entre
le tour de main de l’artisan ou de l’ouvrier qui n’a pas nécessai-
rement de nom et un corpus de savoirs et de savoir-faire comme
celui que constitue le savoir médical, la différence est grande.
Lorsqu’on demandera aux uns et aux autres ce qu’ils « savent »
et ce qu’ils « font », ceux dont les savoirs ou les savoir-faire
sont objectivés (et donc socialement clairement identifiés,
nommés avec quelque autorité 4 ) auront plus de facilité à
« déclarer » leurs savoirs et leurs pratiques.

3. Sur un point – la différence entre ce que nous déclarons et ce que nous faisons –
on peut aujourd’hui se référer au travail précurseur d’Irwin Deutscher intitulé What we
say/What we do. Sentiments & Acts (Scott, Foresman and Compagny, Glenview,
Illinois, Brighton, England, 1973).
4. Comme le rappelait Émile Benveniste, l’auctoritas possède le pouvoir de « faire
exister ». Cf. É. BENVENISTE, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes.
2 – Pouvoir, droit, religion, Minuit, Paris, 1969, p. 143.

142
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

De ce point de vue, les pratiques et les savoirs sont d’autant


plus visibles et déclarables qu’ils sont clairement portés par des
institutions. Plus la pratique et le savoir sont liés à des temps
et des lieux spécifiques, relativement autonomes, et plus ils sont
visibles et désignables comme tels. Par exemple, si l’on
découpe sans difficulté dans le continuum des activités les
« pratiques de travail », c’est parce que existent usines, bureaux,
entreprises, etc., bref, des lieux et des temps qui autonomisent
et rendent du même coup visibles ces pratiques. De même, s’il
est aisé aujourd’hui (mais cela n’a pas toujours été le cas dans
l’histoire, et le phénomène reste encore variable selon le groupe
social d’appartenance) de parler de « pratiques de loisirs », c’est
bien parce que le monde social a séparé des temps et des lieux
spécifiquement consacrés à cet effet (heures quotidiennes hors
journée de travail ou jours de congés permettant de fréquenter
des clubs de sport ou des salles de gymnastique, des parcs de
loisirs, des centres ou des associations culturels, des clubs de
vacances, etc.).
Si l’on demande à un enquêté ce qu’il a fait entre 8 h et 12 h
et qu’il répond : « Je travaillais », cela ne signifie pas que tout
ce qu’il a effectivement, réellement fait entre 8 h et 12 h relève
strictement et exclusivement des « pratiques de travail ». Mais
c’est par l’officiel et l’explicite qu’il définira plus volontiers son
activité. Ce n’est qu’à la suite de nombreuses autres questions
plus précises qu’il évoquera éventuellement le fait d’avoir eu un
rêve éveillé sur ses prochaines vacances, les discussions infor-
melles avec ses collègues, les moments où il a lu son journal,
photocopié ou rempli des papiers personnels, etc. Rien de plus
évident pensera-t-on ? Et pourtant ce principe d’effacement de
certaines activités (ici moins officielles) est important si l’on
veut comprendre les raisons des décalages entre ce que les
acteurs font et ce qu’ils disent faire lorsqu’on leur demande
ce qu’ils font. De même, si l’école enseigne bien le « français »,
les « mathématiques » ou l’« histoire-géographie », les élèves
n’apprennent pas à l’école que ces savoirs officiels-là. Ils
apprennent parfois aussi à s’ennuyer en salle de classe, à tricher,
à séduire leurs camarades ou à ruser avec l’autorité de l’ensei-
gnant. Selon le registre dans lequel on placera les élèves qu’on
interroge, ils ne parleront que de leur expérience de sociabi-
lité ou, au contraire, que des situations, pratiques et savoirs

143
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

officiels 5. La version de la réalité que l’on obtiendra dépendra


de la manière dont on conduira l’entretien et il n’y a donc pas
de continuité naturelle des pratiques et des savoirs en acte à
leurs « déclarations » 6.
Si on les interroge sur ce qu’ils ont « appris » et sur leurs
« savoirs », les acteurs se référeront plus facilement à tous les
temps officiels et explicites de transmission des savoirs (l’école
et tous les lieux que l’on fréquente explicitement pour
apprendre une activité ou acquérir une compétence : apprendre
la danse, la photographie, le dessin, etc.) qu’à tout ce qu’ils
ont appris sans le savoir (dans la fréquentation ordinaire des
situations récurrentes de la vie familiale, amicale ou
professionnelle).
On garde davantage à l’esprit les savoirs issus de nos appren-
tissages explicites et l’on ne sait guère parler en revanche des
dispositions cognitives, évaluatrices, affectives, etc., construites
non consciemment dans les liens d’interdépendance qui nous
relient à d’autres acteurs. Autant il peut être facile de déclarer
que l’on sait lire, écrire et compter ou que l’on est capable de
résoudre une équation du second degré, autant il est difficile
de désigner les compétences et les dispositions construites indé-
pendamment de tout dispositif pédagogique explicite. Dans cer-
taines situations de socialisation, l’enfant (puis l’adulte) est
amené à construire des habitudes, des dispositions, des savoirs
et des savoir-faire dans des cadres socialement organisés, sans
qu’il y ait eu véritablement « transmission » expresse (volon-
taire, intentionnelle).
Ainsi, dans bien des situations d’apprentissage non for-
melles de métiers, ce qui se « transmet » n’est pas un « savoir »,
mais un « travail » ou « une expérience », comme l’ont bien
montré Geneviève Delbos et Paul Jorion dans le cas des palu-
diers : « Mais que voit l’enfant ? Son père et sa mère au travail

5. On sait qu’une des particularités des élèves en difficulté scolaire est de sélectionner
les aspects les plus « extérieurs » de la vie collective scolaire (discipline, règles ou
enchaînements d’activités) et de gommer les dimensions cognitives lorsqu’on leur
demande de raconter une journée d’école. Ils évoquent « les apprentissages intellectuels
et scolaires à travers des programmes, des comportements, des disciplines vécues
comme formes institutionnelles plus que pensées comme corps de savoirs » et pensent
qu’« apprendre à l’école, c’est écouter les professeurs, lever la main avant de parler,
faire ses devoirs, apprendre ses leçons, apprendre ce qu’il faut savoir quand on est col-
légien, aller aux cours qui se succèdent tout au long de la semaine », B. CHARLOT,
É. BAUTIER et J.-Y. ROCHEX, École et savoir dans les banlieues et ailleurs, Armand
Colin, Paris, 1992, p. 148.
6. Et l’on voit ce que la simple prise en compte de cette discontinuité éloigne néces-
sairement des conceptions les plus intellectualistes de l’acteur et de l’action.

144
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

sur le marais. Il voit des gens au travail, il ne voit pas du


“savoir” ou des “connaissances”, ceux-ci sont soit commu-
niqués, soit abstraits, et dans ce dernier cas par un travail spé-
cifique 7 . » Même invisibilité des « savoirs » dans
l’appropriation des postes de travail par des ouvriers peu qua-
lifiés d’une entreprise de fabrication et de montage d’appa-
reils de réfrigération 8. À écouter les ouvriers parler de la
manière dont ils sont entrés « brutalement », sans préparation
aucune, dans leur poste de travail, on pourrait croire qu’aucune
compétence technique n’est requise, mais qu’il est surtout ques-
tion d’avoir (ou de ne pas avoir) une disposition pragmatique
(« savoir se débrouiller » ou « se démerder »). Lorsque les
savoirs et les savoir-faire ne sont pas objectivés mais, au
contraire, indissociables des hommes (des corps) qui les mettent
en œuvre, l’apprentissage ne peut se faire que sous une forme
mimétique (voir-faire/faire comme) et dans une relation inter-
personnelle. L’important est d’être à ce qu’on fait et de ne pas
« avoir la tête ailleurs ». Aucun savoir n’apparaît donc comme
tel et les ouvriers considèrent eux-mêmes leur travail comme
n’étant « pas compliqué ».
L’analyse peut être réitérée à propos de multiples situations
de socialisation (familiales notamment) où ce que les enfants
rencontrent, ce ne sont pas des contenus de savoir à s’appro-
prier, mais des formes d’activité, des habitudes gestuelles ou
langagières, etc. Bien sûr, l’enfant construit ses « structures
cognitives » grâce à son insertion dans ces multiples formes de
vie sociale (et de jeux de langage), mais il ne s’engage pas
dans ces pratiques pour « apprendre », « accumuler du savoir »
ou « construire des savoirs et des savoir-faire ».
De plus, des dispositions (morales ou culturelles) « indési-
rables » peuvent toujours être constituées par les enfants, étant
donné la place qu’ils occupent dans la configuration des rela-
tions d’interdépendance familiales, sans que personne ne l’ait
voulu ni même souhaité. Angoisses, complexes, décourage-
ments ou inhibitions face à certaines situations, mésestime de
soi, blocages mentaux et sensori-moteurs, rapports anxieux à
certaines tâches, etc., tout cela peut aussi se « transmettre » et
venir brouiller ou rendre difficiles d’autres constructions men-
tales et corporelles. Difficile, dans tous les cas, de parler de

7. G. DELBOS et P. JORION, La Transmission des savoirs, MSH, Paris, 1984, p. 128.


8. B. LAHIRE, La Raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques
et lectures en milieux populaires, PUL, Lille, 1993, p. 33-56.

145
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

réalités non sues, c’est-à-dire de réalités corporelles et mentales


qui se sont construites à notre insu.

Moyens et fins ; activités principales et secondaires

S’effacent de même assez facilement toutes les micro-pra-


tiques ou tous les micro-savoirs pris dans des cadres plus larges
de pratiques ou de savoirs. Ces micro-pratiques et micro-
savoirs sont souvent alors considérés comme des moyens pour
atteindre des fins autres, des éléments secondaires et annexes
dans le cadre d’activités perçues comme principales : par
exemple, lorsqu’un enquêté déclare avoir cuisiné et non avoir
lu une recette de cuisine ou lorsqu’il dit avoir bricolé et non
avoir lu un plan de montage, c’est parce que, dans ces deux cas,
l’activité de lecture n’est perçue que comme un moyen pour
parvenir à une fin (faire à manger, monter un meuble) et qu’elle
a donc le statut d’une micro-activité secondaire dans le cadre
d’une activité principale 9. De même, lorsqu’un enquêté déclare
« s’être rendu à son travail », il racontera rarement spontané-
ment qu’une fois au volant de sa voiture il a changé x fois de
vitesse, qu’il a accéléré y fois, freiné z fois, qu’il s’est arrêté au
rouge, qu’il a écouté la radio et pensé à ce qu’allait être sa réu-
nion de travail, etc. On voit donc que la visibilité d’un savoir,
d’une expérience ou d’une pratique ne dépend pas seulement de
son degré de légitimité, mais aussi de son statut et de son mode
d’insertion dans le cours de l’action.
À la question « Qu’avez-vous fait… ? », les acteurs répon-
dent rarement en décrivant par le détail leurs multiples et, en
définitive, innombrables activités, mais se contentent ordinai-
rement d’en mentionner les grands continents, les principaux
temps : se lever, prendre son petit déjeuner, prendre une
douche, se préparer, partir au travail, travailler, déjeuner, tra-
vailler, sortir du travail, rentrer à son domicile, etc. Ils ne ren-
treront dans le détail de leurs activités que si l’interrogation
les force à y plonger, c’est-à-dire à changer la focale de leur

9. Une enquêtée déclarait ainsi acheter certaines revues de cuisine et de jardinage non
« pour lire », mais « pour faire des choses ». « La vraie lecture » est, pour elle (agrégée
de lettres classiques), la lecture de romans et d’essais qui se suffit à elle-même, qui fait
qu’on lit « pour lire » et non pour une raison (une fin) extra-textuelle. Cf. B. LAHIRE,
Transmissions familiales de l’écrit et performances scolaires d’élèves de CE2, Rapport
de recherche, Ministère de l’Éducation nationale et de la Culture, DRED, PPSH/Rhône-
Alpes, septembre 1995.

146
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

objectif : décrire ce qui est pris au petit déjeuner, dire préci-


sément ce par quoi ils commencent et ce par quoi ils finissent,
s’ils lisent le journal ou toute autre chose durant ce temps socia-
lement attribué au « petit déjeuner », s’ils en profitent plutôt
pour discuter avec leur femme ou leurs enfants et de quoi, etc.
C’est bien pour cela que le sociologue qui étudie les pra-
tiques « ordinaires » (au sens de « non littéraires ») d’écriture et
de lecture doit sans cesse lutter contre les découpages pre-
miers des activités sociales qui ont tendance à les effacer et à
les rendre invisibles aux yeux mêmes de leurs pratiquants : il
s’agit de micro-pratiques de courtes durées qui entrent à titre
d’activités secondaires dans des cadres sociaux d’activité plus
larges (des activités insérées dans d’autres activités) ; elles sont
des moyens qui entrent dans la réalisation de fins extra-scrip-
turales 10. Même lorsque les questions sont soigneusement cen-
trées sur les pratiques d’écriture et de lecture, le pacte tacite des
grilles d’entretien consistant à parler de pratiques de lecture et
d’écriture insérées dans des activités très différentes de l’exis-
tence quotidienne (achats, voyages, relations avec la famille ou
les amis, économie domestique, cuisine, bricolage, télévi-
sion, etc.) est souvent rompu par certains enquêtés (notamment
en milieux populaires) qui ne parviennent pas à autonomiser ces
pratiques : si l’on parle de liste de commissions, les enquêtés
finissent par parler achats et goûts alimentaires de façon auto-
nome, si l’on évoque les listes de choses à emporter en classe
verte fournies par l’école, ils opèrent un glissement de l’écrit
à la réalité de la classe verte, commentant l’événement ; si l’on
pose la question de la consultation du programme imprimé de
télévision, ils développent leur propos autour du programme
télévisé sur écran. Le sociologue doit alors recentrer à chaque
fois les propos des enquêtés sur des pratiques (d’écriture ou de
lecture) qui ne sont habituellement pas relevées dans de telles
situations. Que certains enquêtés rompent le pacte, que l’enquê-
teur soit sans cesse obligé de ramener les propos vers la ques-
tion des actes de lecture et d’écriture, tout cela montre bien une
certaine résistance vis-à-vis de cette dissociation des pratiques

10. B. LAHIRE, « Pratiques d’écriture et sens pratique », in M. CHAUDRON et F. DE


SINGLY (sous la dir.), Identité, lecture, écriture, Éditions BPI/Centre Georges Pom-
pidou, Études et recherche, Paris, 1993, p. 115-130 et « Écrits hors École : la réinter-
rogation des catégories de perception des actes de lecture et d’écriture », in B. SEIBEL
(sous la dir.), Lire, faire lire. Des usages de l’écrit aux politiques de lecture, Le Monde
Éditions, Paris, 1995, p. 137-155.

147
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

langagières par rapport aux domaines de pratique au sein des-


quels elles s’insèrent.

Pratiques et récits de pratiques

En utilisant les structures narratives qui sont ordinairement


(culturellement) à leur disposition, les enquêtés parlent assez
généralement des choses qu’ils font (« en général, je fais ceci
et cela… »), sans entrer dans le détail technique ou dans les
modalités concrètes de leurs pratiques. Ils disent plus volon-
tiers « ce qu’ils font » que « comment ils font » ; ils effacent
assez systématiquement les « détails », c’est-à-dire les aspects
qu’ils jugent secondaires par rapport à ce qui constitue
l’intrigue principale. Pèse ici sur eux, qu’ils en soient conscients
ou non, la contrainte narrative de la sélection du « principal » et
du « secondaire » 11 : pour être « compréhensible » un narrateur
doit toujours organiser son récit à partir d’une ligne d’intrigue
principale et écarter les éléments jugés alors trop annexes.
La mise en cohérence narrative, pour les besoins du compte
rendu verbal de ses activités ou de son expérience à destina-
tion d’autrui, peut en grande partie détruire ce qui fait la logique
(pratique) des pratiques, notamment du point de vue de leur
enchaînement, de leur succession réelle dans le temps. Tout
observateur qui dispose des moyens d’objectivation des pra-
tiques peut ainsi constater que les acteurs sont sans cesse pris
dans une multitude d’activités qui se chevauchent, se coupent
ou s’entremêlent. Lorsqu’on leur demande de dire ce qu’ils ont
fait ou vécu, les enquêtés opèrent ainsi le plus souvent (et sans
le savoir) une formidable abstraction afin de mettre en ordre
et en forme une expérience complexe et de la rendre
« communicable ».
Deux expériences permettent de prendre conscience du carac-
tère relativement arbitraire et opaque du travail de mise en
forme symbolique que suppose ordinairement toute mise en
récit : le non-respect de ces formes de récits par les enfants
en très grande difficulté scolaire et la rupture littérairement
visée par certains romanciers, qui entendent ainsi faire
apparaître l’aspect conventionnel des structures narratives

11. B. LAHIRE, « L’architecture des textes », Culture écrite et inégalités scolaires,


op. cit., p. 243-284.

148
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

traditionnelles sur lesquelles reposent la grande majorité des


œuvres fictionnelles.

Récits d’enfants de milieux populaires


Lorsque, au cours d’un entretien, on pose une question
– apparemment simple – à un élève de cours élémentaire
deuxième année sur ce qu’il fait le soir en rentrant de l’école 12,
celle-ci suppose en fait que l’enfant sache se placer dans le
registre du récurrent, du régulier, de l’habituel ou du général
(« En général, je prends mon goûter, puis je vais faire mes
devoirs, puis je vais m’amuser, puis je mange et je me couche
à telle heure ») et donc qu’il adopte une attitude un peu « théo-
rique » et classificatrice par rapport à sa propre expérience. Or,
certains élèves ne parviennent pas à « tenir » ce registre et déve-
loppent des discours sur des faits particuliers, racontés au passé
composé et comportant des détails non pertinents pour le type
de discours attendu (« Un jour, avec quelqu’un, dans telle situa-
tion, cela s’est passé comme ça et comme ça et comme
ça… ») 13.
Les récits oraux comme écrits produits par des enfants issus
des milieux populaires urbains et scolarisés à l’école élémen-
taire sont particulièrement stigmatisés par l’institution sco-
laire 14. Ces récits à l’accent involontairement faulknérien, non
chronologiques, sans chute finale permettant de « boucler »
l’histoire sur elle-même, répétitifs, qui alternent étrangement
« temps du discours » (présent, passé composé, imparfait, futur)
et « temps du récit » (passé simple, imparfait, plus-que-par-
fait) 15, qui comportent de nombreux implicites concernant les
personnages, les lieux et les moments où se déroulent les
actions et qui ne se concentrent pas sur un événement particu-
lier mais livrent une suite d’événements sans liens explicites
entre eux, apparaissent à l’oreille scolairement formée comme

12. Ce que j’ai fait auprès de 30 enfants dans le cadre d’une recherche qui a donné
lieu à la rédaction d’un rapport de recherche (Les Raisons de l’improbable. « Heurs »
et « Malheurs » à l’école élémentaire d’enfants de milieux populaires, Rapport de fin
de recherche, FAS, Préfecture de la Région Rhône-Alpes et MAFPEN, mars 1993) puis
à la publication de Tableaux de familles, op. cit.
13. Voir le Portrait 4 : « La situation difficile du “petit dernier” » dans B. LAHIRE,
Tableaux de familles, op. cit., p. 91-98.
14. B. LAHIRE, Culture écrite et inégalités scolaires, op. cit., p. 243-284.
15. H. WEINRICH, Le Temps, le récit et le commentaire, Seuil, Paris, 1973 et É. BEN-
VENISTE, Problèmes de linguistique générale, Gallimard-Tel, tome 1, Paris, 1982.

149
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

des récits confus, incompréhensibles, partant dans tous les sens,


passant du coq à l’âne.
Le fait qu’une partie des élèves de milieux populaires aient
du mal à se centrer sur un événement ou un fait particuliers, à
introduire ou à conclure leur discours, à employer des chutes
formelles (c’est-à-dire à finir l’histoire pas seulement sur la fin
« réelle » d’une action, « fin de journée », « fin de vacances »,
« fin de bagarre », etc., mais sur une fin qui dénoue la situa-
tion narrative), met bien souvent l’auditeur ou le lecteur scola-
risés en situation de se demander où les élèves veulent en venir,
pourquoi ils racontent une telle histoire.
Leurs récits ne sont pas construits comme des petits univers
autonomes de sens qui comporteraient explicitement à la fois
l’indication précise des lieux, moments, personnages, objets et
le fil conducteur qui permettrait de fournir la « raison » pour
laquelle l’histoire est racontée (ce qui nécessiterait de se centrer
sur un événement au lieu de faire un inventaire de faits rare-
ment énoncés dans l’ordre chronologique, mais souvent au fur
et à mesure des souvenirs, des évocations et des associations
d’idées). Ces récits n’ont pas la « bonne forme », c’est-à-dire la
cohérence scolairement attendue, et sont inévitablement perçus
comme des récits in-formes, in-cohérents, in-compréhensibles.
Ces discours qui se présentent sous la forme de juxtapositions
non explicites de faits, eux-mêmes non explicites du point de
vue des lieux, moments, personnages, objets, etc., et dont on
se demande la « raison d’être » (la juxtaposition fait qu’il n’y
a aucune raison pour que le discours s’arrête là où l’élève
décide de l’arrêter), ont été repérés par de nombreux cher-
cheurs comme caractéristiques des récits produits à l’école par
les élèves d’origine populaire. L’une des particularités de ce
que le sociologue de l’éducation anglais Basil Bernstein appe-
lait « code restreint » était d’ailleurs l’« incapacité de s’en tenir
à un sujet défini pendant un énoncé, ce qui facilite la désorga-
nisation du contenu de l’information 16 ».
Si aucun acte de parole ne peut se réaliser sans présup-
posés, sans implicites, comme le rappelle Erving Goffman 17,
l’école exige toutefois que l’élève parle et écrive en précisant
les moments, les lieux, les personnages, les objets ou les

16. B. BERNSTEIN, Langage et classes sociales, Minuit, Paris, 1975, p. 40. Cf. aussi
S. MICHAELS, « Narrative presentation : an oral preparation for literacy with the first
graders », The Social Construction of Literacy – Studies in Interactional sociolin-
guistics 3, University of California, Cambridge University Press, 1986, p. 94-116.
17. E. GOFFMAN, Façons de parler, Minuit, Paris, 1987, p. 205-271.

150
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

actions, afin que ce qu’il dit soit compréhensible par n’importe


quelle personne ignorant tout de son passé et du contexte immé-
diat de l’énonciation. Nombre de récits oraux d’élèves d’ori-
gine populaire présupposent beaucoup de choses : la présence
d’un auditoire dans un contexte immédiat et l’ensemble des
expériences, savoirs plus ou moins partagés par l’auditoire. Les
modalités de leurs discours, lors des récits, résultent de tous
ces présupposés à la fois. Chaque fragment de discours prend
sens par rapport à une situation du passé ou par rapport à une
situation imaginée et dans une situation immédiate d’énoncia-
tion (usage de gestes, de mimiques, d’intonations, de déic-
tiques). C’est parce qu’il fait référence à tout cela – le visible
immédiat, le passé partagé (ou dont on se sert comme s’il avait
été partagé), le savoir partagé (ou supposé tel) – que le discours
peut fonctionner par petites touches apparemment sans rap-
port les unes avec les autres (« les pensées enfilées comme des
perles » dont parle Bernstein) et qui ne font qu’indiquer, évo-
quer, effleurer autant par les mimiques, le geste, l’intonation,
l’onomatopée que par le verbe.
Soulignant les « ellipses » et « sous-entendus » propres au
langage parlé, Joseph Vendryès écrivait : « Ce qui caractérise
le langage parlé, c’est qu’il se borne à mettre en valeur les
sommets de la pensée ; ceux-ci émergent seuls et dominent la
phrase, tandis que les rapports logiques des mots et des
membres de phrases entre eux ou bien ne sont marqués
qu’incomplètement avec le secours, s’il y a lieu, de l’intonation
et du geste, ou bien ne sont pas marqués du tout et doivent
être suppléés par l’esprit 18. » Les différents énoncés verbaux
qui composent les récits scolairement sanctionnés sont comme
les infimes parties visibles d’icebergs dont la plus grosse partie
demeure invisible, présupposée. Dès lors qu’on ignore les
parties immergées des icebergs (la situation plus globale, le
passé, l’expérience vécue, etc.) et qu’on cherche une cohé-
rence formelle, interne entre les éléments du langage (les petites
parties émergentes des icebergs), on ne peut voir que « pau-
vreté », « incohérence », voire « pathologie » dans ces discours.

18. J. VENDRYÈS, Le Langage. Introduction linguistique à l’histoire, Albin Michel,


Paris, 1968, p. 168.

151
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

William Faulkner et la mise au jour de la fiction narrative


Côté littérature, William Faulkner (à la suite de James Joyce)
propose une écriture caractérisée par ses phrases inachevées
(« – Quentin, dit maman. Prends garde que… – Mais oui, bien
sûr, dit Dilsey 19. »), ses implicites (les lieux non indiqués, les
personnages désignés par de simples pronoms, etc. 20), ses suites
d’actions sans autre transition que les « et », « et puis » (classi-
quement stigmatisés scolairement) et dans un ordre qui n’est
pas forcément chronologique ou qui l’est bien trop 21. Faulkner
retrouve aussi par son travail d’écriture les analogies pra-
tiques, rappelant à la manière de Proust que le présent d’une
histoire est toujours gros de tout le passé réactivé par l’analogie
des situations (un mot, un bruit, un geste ou un parfum font
retrouver des sensations passées : par exemple, quand Benjy
entend le mot « caddie » prononcé par des joueurs de golf, ce
sont tous les sentiments qu’il avait à l’égard de sa sœur
« Caddy » qui refont surface 22).
Faulkner joue sur les implicites, les enchâssements d’événe-
ments, d’histoires plus ou moins homologues, et retrouve ainsi
les rapports pratiques au monde, la succession des « faire » et
des « dire » dans un ordre qui, privilégiant le déroulement
effectif des actions sur leur mise en cohérence narrative, donne
le sentiment d’une incohérence, d’une confusion. En effet, les
actions sont souvent écrites par l’auteur telles qu’elles apparais-
sent effectivement au personnage qui les vit, ce qui confère
un aspect totalement décousu à la situation (une parole est
« coupée » par une action qui se déroule dans le même temps,

19. W. FAULKNER, Le Bruit et la Fureur, Gallimard-Folio, Paris, 1988, p. 29.


20. « J’avais oublié le verre mais je pouvais mains peuvent voir doigts rafraîchis par
le col de cygne invisible où point n’est besoin du bâton de Moïse le verre chercher à
tâtons attention à ne pas martellement dans le col frais et lisse martellement fraîcheur
dans le métal le verre plein débordant sur les doigts sommeil déversé avec le goût de
sommeil dans le long silence de la gorge », Ibid., p. 207-208. Dans sa préface de 1937,
le traducteur français, Maurice Edgar Coindreau, proposait de lire de la manière sui-
vante le début de ce passage mettant en scène Quentin se levant, la nuit, pour boire un
verre d’eau : « mes mains peuvent voir, mes doigts sont rafraîchis par le col de cygne
invisible où point n’est besoin du bâton de Moïse pour faire jaillir l’eau. Où est le
verre ? Il me faut le chercher à tâtons. Attention à ne pas le faire tomber de l’éta-
gère, etc. », M. E. COINDREAU, « Préface », op. cit., p. 15.
21. Comme l’écrit Pierre Bourdieu : « les recherches en apparence les plus formelles
de Virginia Woolf, de Faulkner, de Joyce ou de Claude Simon me paraissent
aujourd’hui beaucoup plus “réalistes” (si le mot a un sens), plus vraies anthropologi-
quement, plus proches de la vérité de l’expérience temporelle, que les récits linéaires
auxquels nous a habitués la lecture des romans traditionnels », P. BOURDIEU, Réponses.
Pour une anthropologie réflexive, Seuil, Paris, 1992, p. 179.
22. W. FAULKNER, Le Bruit et la Fureur, op. cit.

152
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

puis reprend, etc.). La description de la succession des actes


et des paroles au plus près de leur chronologie effective
(comme le ferait un analyste de conversation ou un ethno-
graphe extrêmement précis) donne à lire un texte dont la cohé-
rence habituelle se défait. Faulkner met en lumière ainsi le
caractère arbitraire des structures narratives classiques, scolaires
notamment (avec, par exemple, un début, un développement et
une fin), qui supposent le choix d’un seul fil conducteur, l’orga-
nisation textuelle d’un événement principal (d’où les injonc-
tions et évaluations scolaires du type : « ne pas se perdre dans
les détails », « parler d’une chose à la fois », « ne pas sauter du
coq à l’âne », etc.). Les ruptures faulknériennes opérées par rap-
port aux structures conventionnelles de la narration forcent la
réflexion sur les principes de mise en cohérence langagière du
monde social.
Faulkner met en évidence les structures temporelles qui sont
souvent les nôtres dans la vie quotidienne. Il rend compte, par
le travail sur la forme littéraire, de l’incessant passage (sans
rupture ou transition formelle dans son écriture) d’un acte à
un autre, d’un acte à une parole, d’une parole à un acte, d’une
parole à une autre parole (ces actes et ces paroles se chevau-
chant et n’étant liés ensemble par aucun lien narratif), que nous
opérons quotidiennement sur le mode du cela-va-de-soi. Mais
en nous amenant à trouver bizarre son écriture, en dérangeant
nos structures de perception, nos principes ordinaires de mise
en cohérence des événements, il rend, du même coup, étrange
la sensation naïve qui consiste à trouver normales, bien fondées,
les fictions narratives que nous avons apprises, d’une certaine
manière, à nous raconter à nous-mêmes sous l’effet socialisa-
teur de l’école et des nombreuses lectures que nous avons faites.
À travers la diffusion de ces structures narratives (mais aussi,
plus loin dans le système scolaire, des structures dissertatives,
argumentatives, rhétoriques ou logiques), de ces principes de
mise en cohérence ou de mise en forme du monde que l’école
tente de garantir en sanctionnant ceux qui ne mettent pas les
formes attendues, c’est d’une certaine manière l’ordre symbo-
lique qui est maintenu.
Comme les récits des enfants de milieux populaires, mais en
un tout autre lieu de l’espace social et avec la légitimité littéraire
en plus, Faulkner conteste les principes de cohérence narratifs
qui sont passés dans l’ordre du « naturel », de l’évidence. Il fait
apparaître ainsi le caractère artificiel de ce qui est habituelle-
ment pourtant tenu pour la manière de rendre « le réel même ».

153
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Avec beaucoup de finesse et d’inventivité littéraires, Faulkner


parvient à trouver des manières de dire autrement le cours du
monde, à rendre étrangères à nous-mêmes les structures narra-
tives conventionnelles et à nous rappeler qu’entre l’ordre du
« faire » et l’ordre du « récit du faire », l’écart est grand 23.

Des chiens plus « chiens »…

Dans chaque domaine de pratiques, il existe toujours un pôle


plus « représentatif » du domaine que les autres, un pôle auquel
on pense assez spontanément lorsque le domaine est évoqué et
qui, du même coup, empêche de voir le reste du domaine. Luc
Boltanski a bien montré au moment de la formation du groupe
que les cadres les plus « cadres » étaient ceux qui détenaient
les propriétés sociales les plus rares et distinctives (cadres sor-
tant d’HEC, travaillant dans le marketing, la publicité ou
l’informatique, possédant Mercedes ou BMW, etc.) et non les
plus statistiquement représentatifs d’entre eux : « On peut mon-
trer aisément que, comme il existe des “rouges” plus “rouges”
et des “chiens” plus “chiens” que d’autres, tous les exemplaires
formellement inclus dans la catégorie “cadre” ne constituent pas
au même degré de “bons exemples” de la catégorie 24. »
Les effets de masquage d’une partie des pratiques dus à
l’existence de pratiques-écrans sont aussi visibles en matière de
pratiques de l’écrit. Ainsi, dans les représentations communes,
c’est l’école qui a réussi à imposer sa conception de ce que
c’est que « lire » et de ce que c’est qu’« écrire ». C’est parce
que l’école a créé l’équivalence des termes « écrire » et
« rédiger » qu’aujourd’hui des enquêtés ne peuvent entendre la
question : « Est-ce que vous écrivez ? » que comme une ques-
tion du type : « Est-ce que vous rédigez des textes ? », situant
immédiatement le champ des réponses du côté des lettres, des
textes littéraires ou du journal personnel. Or, la plupart des écri-
tures domestiques (listes, petits mots, pense-bêtes ou livres de
comptes) sont des écritures a-textuelles et souvent dépourvues
de toute syntaxe (elles sont insérées, qui plus est, dans des
cadres d’activité plus larges). Ce n’est pas non plus un hasard

23. Et ce, même si le « récit du faire » est bien sûr, en tant que pratique, lui aussi
dans l’ordre du « faire ».
24. L. BOLTANSKI, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Minuit, Paris, 1982,
p. 466.

154
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

si les lectures non littéraires, courtes, parfois hachées ou dis-


continues, documentaires ou informatives, sont totalement
omises par les enquêtés lorsqu’on ne veille pas à aller les repê-
cher par des questions conçues à cet effet 25. Imperceptibilité de
ces pratiques comme de « vraies pratiques de lecture », immé-
morabilité et, du même coup, indéclarabilité de ces pratiques à
l’occasion des enquêtes culturelles. Ouvrir un livre de phy-
sique pour faire un exercice, ce n’est pas lire ; « relire » son
cours pour se le remémorer ou, éventuellement, en apprendre
par cœur certains passages, ce n’est pas lire ; « consulter » le
dictionnaire ou l’index d’un livre, ce n’est pas lire ; suivre les
indications écrites d’une notice technique d’appareil électromé-
nager, ce n’est pas lire ; tricoter en suivant les consignes de sa
revue de tricot, ce n’est pas lire ; regarder les horaires de bus ou
de train affichés, ce n’est pas lire ; regarder les noms de rue
ou les publicités durant un trajet en automobile ou en bus, ce
n’est pas lire, etc. L’école appelle « lecture » les actes de lecture
qui prennent place dans le cadre de l’enseignement du français,
mais ne les désigne plus ainsi dans le cadre de l’enseigne-
ment des mathématiques, de l’histoire-géographie ou de la
technologie.
Un minimum de réflexivité sur les enquêtes concernant les
lectures étudiantes 26 fait clairement apparaître, par exemple,
que ce sont les étudiants les plus « littéraires », lisant plus fré-
quemment que les autres des livres in extenso, qui sont avan-
tagés par ces enquêtes : le format (genre d’imprimés et usage
des imprimés) de leurs lectures est celui qui se prête le mieux
aux remémorations concernant le nombre d’heures passées à
lire dans la semaine ou le nombre de livres lus. Les lecteurs les
plus « scientifiques », et tous ceux qui s’en rapprochent, sont
en revanche les plus mal placés pour faire apparaître lors des
enquêtes la spécificité de leur mode de lecture qui ne corres-
pond pas au format classique (le livre de fiction légitime qu’on
lit du début jusqu’à la fin, sur plusieurs jours, avec des
séquences de lecture suffisamment longues pour être identi-
fiables et dont on peut parler avec des amis après l’avoir lu).
Sachant que les nouveaux « héritiers » ont désormais un profil

25. A.-M. CHARTIER, J. DEBAYLE, M.-P. JACHIMOWICZ, « Lectures pratiquées et lec-


tures déclarées. Réflexions autour d’une enquête sur les lectures d’étudiants en IUFM »,
in E. FRAISSE (sous la dir.), Les Étudiants et la lecture, PUF, Politique d’aujourd’hui,
Paris, 1993, p. 73-98.
26. Cf. B. LAHIRE, « Formes de la lecture étudiante et catégories scolaires de l’enten-
dement lectoral », Sociétés contemporaines, nº 48, 2002, p. 87-107.

155
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

plutôt « scientifique », on est étonné de voir que ceux-ci conti-


nuent à être hantés (et dominés) par des représentations de la
« lecture littéraire », pourtant très éloignées de leurs propres
pratiques. En effet, dans l’ordre actuel des choses, la lecture
hachée, discontinue, informative, documentaire, rapide, tech-
nique, etc. apparaît aux yeux de la plupart des commentateurs-
lettrés, ainsi que de ceux qui ont de telles pratiques de lecture,
comme une « infra-lecture », une « sous-lecture » ou une
« non-lecture ».
Si l’on veut donc véritablement accéder aux pratiques de lec-
ture des étudiants, force est de constater qu’on ne peut pas s’en
tenir à leurs déclarations premières qui, en certains cas, « jouent
contre eux ». Comprendre que « ce qu’ils disent de ce qu’ils
font et de ce qu’ils savent » est très dépendant des catégories
de perception (et de désignation) qu’ils ont intériorisées au
cours de leur socialisation (familiale et scolaire notamment),
c’est pouvoir imaginer des questions qui pourraient les aider à
parler réellement de ce qu’ils font et savent.

Logiques méta-discursives et logiques pratiques

On peut de même avoir appris des manières de dire ou de


penser qui nous permettent apparemment de parler de nos pra-
tiques, même si c’est de manière totalement inadéquate. Ainsi,
rares sont les institutions transmettant des savoirs qui n’accom-
pagnent pas le travail sur les habitudes, et donc sur les corps,
par un travail de « transmission » de cadres discursifs, idéolo-
giques (discours officiels, thèmes de discours pré-fabriqués).
On reconnaît, par exemple, des professeurs d’école fraîchement
sortis de leur formation par le fait qu’ils peuvent tenir – avec la
plus grande candeur – des discours sur leurs pratiques sans lien
étroit avec leurs pratiques pédagogiques effectives. On retrouve
dans de tels discours l’ensemble des leitmotive pédagogiques
du moment (e. g. « l’enfant au centre du système », « l’auto-
nomie de l’enfant », « la découverte des règles par l’enfant »)
qui peuvent être totalement déconnectés des pratiques réelles.
Tout se passe comme si les idéologies pédagogiques ou les
discours officiels vivaient une vie parallèle, autonome et sans
grand rapport avec les pratiques pédagogiques en acte telles
qu’un observateur extérieur peut les discerner : dispositions à
croire et dispositions à agir relativement hétérogènes (et, dans
certains cas, franchement contradictoires) peuvent ainsi

156
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

cohabiter au sein d’un même individu 27. Mais c’est que ces dis-
cours tenus sur le métier s’articulent moins à ces pratiques-là
(pratiques du métier) qu’à des pratiques identitaires collectives :
ils servent en fait davantage à créer et à maintenir l’illusion
de communauté ou d’identité collective (parfois génération-
nelle) qu’à orienter effectivement les pratiques de classe. Les
prendre au mot, les prendre pour ce qu’ils prétendent être (et
dire) au premier abord, c’est manquer leur véritable contexte
de pertinence 28 et, du même coup, leur véritable fonction. En
pareil cas, constater une différence ou une contradiction entre
les discours et les pratiques, c’est pointer en définitive l’exis-
tence d’une double réalité non consciente chez les acteurs : les
discours qu’ils tiennent et qui sont censés prendre pour objet les
pratiques de métier (manières de faire professionnelles) ren-
voient en fait à de tout autres pratiques (identitaires) ; de leur
côté, les pratiques du métier n’ont pas nécessairement de mots
et de cadres discursifs pour se dire le plus adéquatement pos-
sible. Pour cette raison, le sociologue a un rôle particulièrement
délicat à jouer : il doit aider les pratiquants à dire leurs pra-
tiques au plus près de ce qu’elles sont.

Le travail du sociologue

Face aux différents types de problèmes que je viens d’évo-


quer, certains sociologues auraient tendance à s’enfermer dans
l’idée d’une fracture radicale et irréductible entre « ce qui se
fait » et « ce qui se dit de ce qui se fait ». On pourrait alors en
déduire soit qu’aucune enquête basée sur la déclaration des pra-
tiques ou les récits d’expériences (entretiens ou questionnaires)
n’est scientifiquement pertinente (une certaine radicalité ethno-
graphique), soit que seules des mises en forme discursives sont
accessibles et étudiables et qu’il ne vaut même pas la peine de
chercher à faire autre chose qu’un compte rendu des comptes

27. B. LAHIRE, Portraits sociologiques, op. cit.


28. L’anthropologue Jean Bazin écrivait à propos d’observateurs totalement exté-
rieurs qui, placés devant un match de football parmi d’autres spectateurs, voudraient
comprendre ce dont il s’agit : « Je peux solliciter d’eux non seulement des informations
sur ce qu’ils font, mais des commentaires interprétatifs, des appréciations, des juge-
ments de valeur. Mais expliquer à un tiers tout l’intérêt du football, ce n’est pas assister
à un match, pas plus que le commenter à la radio n’est le jouer. C’est une autre action,
ce n’est pas le sens de la première. Leur discours sur le sport ou sur la religion a aussi
ses règles, il n’est pas le même selon les situations, en famille et face à un
étranger, etc. », J. BAZIN, « Questions de sens », Enquête, op. cit., p. 33.

157
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

rendus que font les acteurs à propos de leurs activités, qu’un


récit de récits, qu’une explicitation savante de points de vue
« ordinaires ». Dans ce second cas de figure, on pourrait consi-
dérer que seule une phénoménologie sociale (ou une socio-
logie compréhensive) pourrait avoir tiré toutes les conséquences
logiques de la fracture entre l’ordre du faire et l’ordre du dire.
Pourtant, en cette matière comme en de nombreuses autres,
c’est en continuant à avancer (même sans certitude ni facilité)
qu’on peut éventuellement commencer à trouver de nouveaux
chemins, de nouvelles manières de faire et commencer à
résoudre les problèmes. Le constat philosophique et définitif
de l’insolubilité absolue de ce genre de problèmes conduit en
fait à toutes les formes de paresses empiriques et de démissions
méthodologiques. Or, dans la pratique du métier de socio-
logue, et avec les imperfections que celle-ci suppose, on peut en
fait réduire considérablement l’écart entre l’« ordre du faire » et
l’« ordre du dire sur le faire ».
Tout d’abord, plus on connaît son objet et plus on apprend à
connaître les questions à ne pas poser et celles à poser si l’on
veut observer ou enregistrer autre chose que le simple jeu ou
effet des catégories de perception dominantes. On imagine ce
que serait l’état des connaissances sociologiques sur la ques-
tion des pratiques d’écriture si le chercheur se satisfaisait de
la réponse : « Ah ! moi, j’ai horreur d’écrire ! » à la (très mau-
vaise) question : « Est-ce que vous écrivez ? ». Des entretiens
qui, selon les enquêtés, devraient durer quelques minutes seu-
lement (« Ça va aller vite, moi je n’écris jamais ! »), peuvent
ainsi se prolonger plusieurs heures… Même chose en ce qui
concerne les pratiques de lecture, évoquées à de nombreuses
reprises tout au long de ce texte, et qui apparaissent si l’on mul-
tiplie les questions précises sur des situations variées (plutôt que
de ne poser que quelques questions trop générales).
Ensuite, on peut veiller au choix du lieu où se déroule l’entre-
tien qui peut être déterminant pour faire renaître (ou mettre à
distance) les pratiques effectives. Par exemple, les enseignants
interviewés dans leur salle de classe sont dans une situation per-
tinente pour parler de leurs pratiques pédagogiques. Entourés
de toutes les traces de l’activité pédagogique effective (cahiers
d’élèves, fiches de préparation, différentes choses affi-
chées, etc.), ils sont plus disposés que dans n’importe quelle
autre situation à parler de leurs pratiques professionnelles
quotidiennes.

158
logiques pratiques : le « faire » et le « dire sur le faire »

Enfin, tout concepteur de grille d’entretien peut veiller à ne


pas introduire des questions qui feraient glisser les enquêtés
des logiques pratiques dans lesquelles ils sont pris vers les
logiques discursives qu’ils ont appris à mobiliser en situation
de présentation plus « formelle », « publique », « officielle ».
Ainsi, à l’opposé d’une sociologie (souvent implicite) des
« valeurs », des « représentations » et des « opinions » qui reste
abstraite dans tous les moments de sa pratique (entretiens
recueillant ce que les interviewés « pensent », les « opinions »
ou les « représentations » de ceux-ci sur le sujet qui préoc-
cupe le sociologue, théorie qui met en avant la « philosophie »
des enquêtés, leurs propos généraux, explicites et ne portant
sur aucune situation pratique particulière), une sociologie qui
entend saisir les pratiques et les savoirs effectifs devrait porter
son regard, à défaut parfois de pouvoir directement observer les
pratiques (notamment dans l’univers familial), sur l’énoncia-
tion de situations, régulières ou exceptionnelles mais toujours
particulières. Il s’agit de faire parler les enquêtés de situations
pratiques plutôt que de leur demander de « livrer leurs représen-
tations ». Mais cela suppose, encore une fois, une bonne
connaissance préalable des situations possibles.
Le problème ne réside donc pas dans le fait que nous
ignorons ce que nous savons et ce que nous faisons, mais que
nous ne disposons pas toujours des bons cadres (contextuels et
langagiers) pour parler de ce que nous faisons et de ce que
nous savons. C’est là où intervient utilement le sociologue, qui
va permettre aux acteurs de reprendre la maîtrise de ce qu’ils
savent et de ce qu’ils font en annulant les effets des « mauvais
cadres », des catégories de perception parasites et des décou-
pages culturels ordinaires venant empêcher une description adé-
quate (parmi une série de descriptions virtuelles possibles) de ce
qui se sait et de ce qui se fait. Proposer des cadres plus adé-
quats, contourner et déjouer les effets négatifs de certaines caté-
gories de perception ou des structures narratives, aider l’enquêté
à « accoucher » d’une expérience qu’il possède en situation pra-
tique mais qu’il ne parvient pas ordinairement à formuler, voilà
la tâche du sociologue qui étudie les pratiques et leurs logiques
spécifiques.
Certes, les acteurs font ce qu’ils font et savent ce qu’ils
savent mieux que quiconque. Ils sont même sans doute les
mieux placés pour dire ce qu’ils font et savent. Mais ils dispo-
sent rarement des moyens de perception et d’expression qui leur
permettraient de livrer ces expériences spontanément. Lorsqu’il

159
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

est bien fait, le travail du sociologue, qui demande le concours


et la confiance de l’enquêté, consiste à donner les moyens à ce
dernier de dire des choses qui, sans lui, ne trouveraient pas (ou
mal) le chemin de leur mise en visibilité 29. « Accouche-
ment », « maïeutique », « travail » (de contournement, de ruse
ou de mise en condition) qui ne se comprend que si l’on prend
en compte l’effet de filtrage des structures culturelles de per-
ception et d’expression.
Comme je l’énonçais en commençant, c’est toute une théorie
de la pratique, de l’action, de la connaissance et de la réflexi-
vité qui est en jeu dans ces questions. Si l’on pensait, comme
certains représentants de courants subjectivistes en sciences
sociales, que « tout individu est toujours le mieux placé pour
mettre en vue ses propres savoirs au travers du compte rendu et
de l’exposé qu’il donne de ses propres pratiques 30 », alors il ne
serait pas pertinent de concevoir l’intervention du sociologue
comme un travail ou une construction complexes.
En fait, le pire des services que l’on puisse rendre à un pra-
tiquant (quel qu’il soit), c’est celui qui consiste à lui faire croire
qu’il peut aisément dire ce qu’il fait et qu’il n’existe strictement
aucune différence notable entre ces deux ordres-là, faisant fi de
tous les obstacles culturels (langagiers, discursifs, institu-
tionnels, contextuels, etc.) qui, objectivement, empêchent une
telle tâche énonciative de s’accomplir avec bonheur. Le « pire
des services », car la position, apparemment plus généreuse et
démocratique, du sociologue qui dit aux acteurs : « Vous savez
dire mieux que moi, et sans mon aide, ce que vous faites et
savez sur le monde », est au fond celle qui s’avère la moins res-
pectueuse de ceux qu’elle prétend parfois ne pas vouloir consi-
dérer comme des « idiots culturels ». Irrespectueuse (et
irresponsable) car méconnaissant (ou ne voulant pas voir) les
effets de dénégation, de condamnation au silence, de cécité, de
mise en veille ou d’inhibition que le monde social (par l’inter-
médiaire notamment des catégories de perception intériorisées)
exerce, souvent à leur insu, sur les acteurs.

29. Un exemple de rapport de confiance et d’aide à l’expression des expériences peut


se lire dans l’excellent livre de Younes Amrani et Stéphane Beaud, Pays de malheur !
Un jeune de cité écrit à un sociologue, La Découverte, Paris, 2004.
30. P. PHARO, Savoirs paysans et ordre social. L’apprentissage du métier d’agricul-
teur, CEREQ, Paris, 1985, p. 17. Cf. aussi supra le Chapitre 4 : Splendeurs et misères
d’une métaphore : « La construction sociale de la réalité ».
8

Sociologie et autobiographie

« Notre plus douce existence est relative et collective et


notre vrai moi n’est pas tout entier en nous. »
J.-J. ROUSSEAU, Rousseau juge de Jean-Jacques, 1772.

En exergue de son Esquisse pour une auto-analyse, publiée


après sa mort, Pierre Bourdieu a écrit la phrase suivante : « Ceci
n’est pas une autobiographie 1. » Clin d’œil au fameux « Ceci
n’est pas une pipe » de René Magritte accompagnant la repré-
sentation de ce que tout le monde reconnaît comme étant « une
pipe », il peut paraître à son tour déconcertant dans la mesure
où le lecteur y trouve des éléments sur son enfance et son ado-
lescence (certes, placés en fin de texte), sur sa famille et sur
l’école, sur son expérience en Algérie, sur son parcours intel-
lectuel, philosophique puis anthropologique et sociologique.
Pourquoi donc un tel avertissement au lecteur qui a fait déjà
dire à certains commentateurs que Pierre Bourdieu cherchait à
échapper aux lois du genre autobiographique (« Je n’ai pas
l’intention de sacrifier au genre, dont j’ai assez dit combien il
était à la fois convenu et illusoire, de l’autobiographie 2 ») au
moment même où il s’y soumettait ?

1. P. BOURDIEU, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 5.


2. Ibid., p. 11. On peut penser que Pierre Bourdieu renvoie implicitement ici à un
article intitulé « L’illusion biographique » dans lequel il critique notamment le présup-
posé selon lequel « “la vie” constitue un tout, un ensemble cohérent et orienté, qui peut
et doit être appréhendé comme expression unitaire d’une “intention” subjective et objec-
tive, d’un projet » (P. BOURDIEU, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en
sciences sociales, nº 62/63, 1986, p. 69).

161
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

La raison essentielle en est que Pierre Bourdieu entendait


livrer une analyse sociologique sur lui-même, comme il l’aurait
fait sur d’autres, plutôt que d’entreprendre de « se raconter »
avec pour seul guide le plaisir d’égrener des souvenirs mar-
quants ou émouvants. Il s’agissait par conséquent pour lui de
prendre pour objet d’analyse sociologique les éléments perti-
nents de son parcours et de donner à lire les produits de cette
analyse. C’est pour cela qu’il précise dès l’introduction : « En
adoptant le point de vue de l’analyste, je m’oblige (et m’auto-
rise) à retenir tous les traits qui sont pertinents du point de vue
de la sociologie, c’est-à-dire nécessaires à l’explication et à la
compréhension sociologiques, et ceux-là seulement. Mais loin
de chercher à produire par là, comme on pourrait le craindre,
un effet de fermeture, en imposant mon interprétation, j’entends
livrer cette expérience, énoncée aussi honnêtement que pos-
sible, à la confrontation critique, comme s’il s’agissait de
n’importe quel autre objet 3. »
Analyse sociologique de soi et autobiographie ne relèvent pas
du même genre d’exercice et ne répondent donc pas aux mêmes
exigences. Lu comme une autobiographie, le livre posthume de
Pierre Bourdieu pourrait être jugé très décevant, car trop « sec »
et ne proposant ni confessions ou aveux, ni épanchements senti-
mentalistes, ni anecdotes touchantes, bouleversantes, drôles ou
plaisantes sur sa vie personnelle. En revanche, lu comme une
analyse sociologique – i. e. une analyse objectivante et contex-
tualisante – de soi, l’ouvrage remplit en partie sa fonction et ne
déçoit plus les attentes (différentes) du lecteur. On y lit ses pro-
priétés sociales, culturelles et scolaires, les propriétés sociales
principales d’une partie des personnes qui l’ont marqué, l’état
structurel ou conjoncturel des possibles au moment où il était
amené à faire tels « choix » d’orientations scolaire, profession-
nelle, scientifique, institutionnelle, etc. À chaque fois, la per-
sonne de Pierre Bourdieu s’efforce de ne pas être le centre
psychologique, sensible et émotif du « problème » et de
l’« attention », mais un point particulier situé (et se situant)
dans des espaces structurés (et structurants).

3. P. BOURDIEU, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 11-12.

162
sociologie et autobiographie

L’autobiographie renouvelée de l’intérieur : le cas Hoggart

L’auto-analyse de Pierre Bourdieu n’est cependant pas sans


rappeler la démarche autobiographique de Richard Hoggart, lui
aussi transfuge de classe. Issu d’un autre pays (l’Angleterre) et
d’une autre génération, Richard Hoggart, né en 1918 à Leeds,
est connu en France depuis la traduction de son fameux ouvrage
The Uses of Literacy 4. Ce texte a constitué et constitue encore
une pièce majeure pour tous ceux (sociologues, ethnologues ou
historiens) qui tentent de connaître les pratiques populaires.
Issu lui-même d’un milieu populaire, Richard Hoggart enten-
dait alors livrer une série d’observations et d’analyses concer-
nant divers aspects de la vie des classes populaires anglaises
(vie en famille et dans le quartier, religiosité, rapport aux
médias, pratiques de lecture et, plus largement, manières de
parler, morale pratique), fondées sur des études sociologiques
mais aussi, et c’est ce qui constituait l’originalité du point de
vue scientifique, sur son propre parcours d’universitaire issu
des milieux qu’il décrivait. Mais, contrairement à ce que l’on
peut penser spontanément, le fait d’être issu d’un groupe social
ne prédispose pas systématiquement et nécessairement à faire
la (bonne) sociologie de ce groupe. Le passage (souvent dou-
loureux et problématique) d’un groupe (ici dominé) à un autre
(plus légitime) peut entraîner parfois des rapports ambivalents
(entre l’affection et le mépris culturel) à son milieu d’ori-
gine 5. Il fallait donc la grande lucidité sociologique de R. Hog-
gart pour noter que le « boursier » (qu’il avait été) était le
« produit le plus pur du système scolaire 6 » et éviter d’engager
dans son travail certains effets sociaux liés à son « ascension
sociale ». Convertir une traversée de l’espace social, véritable
expérience anthropologique, en dispositions scientifiques à
interroger le monde social, et ce, sans faire de misérabilisme ni
de populisme, voilà le pari réussi par l’auteur dans La Culture
du pauvre.
Or, on trouve chez lui une philosophie assez cousine de celle
attachée à l’auto-analyse chère à Pierre Bourdieu lorsqu’il écrit

4. Ouvrage traduit en français sous le titre La Culture du pauvre, Minuit, Paris, 1970.
5. L’équivalent littéraire du travail de Hoggart est sans doute l’œuvre d’Annie Ernaux
dont l’écriture essaie de rendre l’ambivalence et l’oscillation des sentiments ressentis,
tout au long de sa trajectoire, vis-à-vis aussi bien de sa famille que de l’école. Cf.
A. ERNAUX, Les Armoires vides, Gallimard, Paris, 1974 ; La Place, Gallimard, Paris,
1983 et Une femme, Gallimard, Paris, 1987.
6. R. HOGGART, La Culture du pauvre, op. cit., p. 354.

163
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

son livre A Local Habitation (traduit en France sous le titre


33 Newport Street 7). Toutefois, à la différence de Pierre Bour-
dieu, Richard Hoggart ne s’est pas opposé à l’idée de rattacher
son projet au genre autobiographique (le sous-titre de la traduc-
tion française étant : Autobiographie d’un intellectuel issu des
classes populaires anglaises). Plutôt que de contester ouverte-
ment le genre, il a choisi de le transformer et de l’aménager
de l’intérieur. Car 33 Newport Street est bien une autobiogra-
phie d’un type très particulier. Loin du genre littéraire consis-
tant à mettre sans cesse en avant la vie personnelle et les
sentiments intimes de l’auteur, R. Hoggart écrit une autobio-
graphie qui n’est pas exclusivement fondée sur un parcours
« individuel » isolé, mais qui fournit, par un travail de recons-
truction minutieux, les différentes conditions sociales de pro-
duction de sa personne. Une bonne manière de procéder pour se
saisir soi-même consiste alors à s’efforcer, comme il l’a fait, de
décrire le plus précisément possible des pratiques, des rela-
tions, des situations ou des figures typiques (dans son cas, se
détachent ainsi son père, sa mère, sa grand-mère paternelle, ses
tantes Ethel et Annie, son oncle Walter, un directeur d’école
primaire, un professeur de l’Université de Leeds et sa femme
Mary). Il livre ainsi au lecteur une multitude de récits de scènes
ou de situations familiales, amicales, scolaires ou
professionnelles.
C’est que Hoggart a très vite eu, avant même d’être l’intel-
lectuel fameux qu’on connaît, l’intuition que « la grande majo-
rité d’entre nous roule réellement dans sa tête le modèle et
l’image tridimensionnels qui nous sont propres, un sens du
temps, de l’espace et du possible qui nous est pour une faible
part personnel, qui est déterminé socialement, et qui reste prati-
quement inchangé depuis le moment où il a pris forme 8 ».
L’autobiographie ne peut donc être, dans sa conception, que la
description de soi pris et sans cesse formé dans un tissu de
relations sociales, de liens d’interdépendance multiples. Les
sociologues trouvent ainsi dans ce livre une véritable recons-
truction sociologique des conditions qui ont contribué à faire
réussir scolairement et à « extraire » un jeune d’origine popu-
laire de son milieu.

7. R. HOGGART, 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes


populaires anglaises, Gallimard/Seuil, Hautes Études, Paris, 1991.
8. Ibid., p. 238.

164
sociologie et autobiographie

Où est « la vérité » de l’autobiographie ?

À travers les deux exemples atypiques de Pierre Bourdieu et


de Richard Hoggart, on touche de près l’un des problèmes cen-
traux que posent les témoignages personnels écrits, et plus par-
ticulièrement le genre autobiographique, au sociologue : ceux-ci
n’ont pas pour but de contextualiser historiquement, sociale-
ment ou culturellement les personnages et leurs actions, leurs
propos et leurs sentiments. Et l’on pourrait dire que la vérité de
l’autobiographie n’est pas tout entière contenue dans l’autobio-
graphie. C’est pour cela que le sociologue doit, pour rendre
pertinente l’utilisation de textes autobiographiques comme
matériau interprétable, puiser des informations dans les
contextes extra-textuels (scolaires, politiques, religieux, fami-
liaux, etc.) correspondant aux différents moments du parcours
raconté, mais aussi au moment où le scripteur se raconte, pour
comprendre de quoi il est question, à partir de quels présup-
posés culturels, de quelles catégories historiques de perception
l’auteur se « dit » et se « met en scène ».
Contrairement à ce que revendiquent tacitement nombre
d’autobiographies avec leur « rhétorique du moi », à savoir
l’authenticité et la vérité sur soi (qui d’autre, demandera-t-on,
est le mieux placé pour parler de soi sinon soi-même ?), les
textes autobiographiques doivent être manipulés avec des pin-
cettes critiques. Impossible de faire de l’autobiographie un objet
d’étude ou un matériau pour l’étude sans remettre en question
radicalement le mythe de l’authenticité, de la sincérité, de la
vérité subjective ou de l’écriture intime et personnelle, et donc
nécessairement juste, de soi. C’est une telle rupture que suggère
Paul Valéry à propos de « l’enquête sur soi » qui, en général, et
notamment sous ses formes littéraires autobiographiques, n’est
pas la mieux à même de produire une vérité un tant soi peu
objective sur son propre parcours : « Toute enquête sur soi, tout
accident qui fait qu’on se saisisse, tout point de vue inaccou-
tumé, montre soi comme on ne le connaissait pas. Il n’est pas
sûr que se connaître ait un sens, ni qu’un homme ne puisse
connaître un autre homme mieux que soi-même 9. »

9. P. VALÉRY, Tel quel, II, Idées-Gallimard, Paris, 1971, p. 78.

165
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

De l’amas de données au corpus théoriquement construit

Inspiré par l’Archivio Diaristico Nazionale créé en Italie par


Saverio Tutino en 1984, Philippe Lejeune 10 a conçu dès 1989
le projet d’« archives autobiographiques ». Ce projet a abouti
en 1992 à la création de l’APA (l’Association pour l’Autobio-
graphie et le Patrimoine Autobiographique) localisée à Ambé-
rieu-en-Bugey. En dix ans d’existence (de 1992 à 2002), cette
association a réussi ainsi à accueillir environ 1 500 manuscrits.
Elle s’est par ailleurs dotée de catalogues comprenant les pré-
sentations résumées des textes ainsi que des index permettant de
situer les manuscrits d’un point de vue thématique (quel monde
social ou quel morceau de vie sont mis en scène ?) et historique
(de quelle période de l’histoire est-il question ?).
Dès lors qu’il y a témoignages personnels (journaux per-
sonnels, autobiographies « exhaustives » ou partielles) et
archives, l’intérêt de connaissance des historiens, des socio-
logues ou des anthropologues n’est évidemment pas très loin.
Toutefois, un stock de « témoignages » ne peut constituer une
source pour les sciences humaines et sociales que si elles ont
opéré préalablement un travail de critique du matériau ainsi
réuni et « mis à disposition » des chercheurs (il s’agit notam-
ment de se demander quels sont les manuscrits qui sont arrivés
jusqu’aux archives et quels sont ceux qui existent, mais ne sont
pas parvenus et ne parviendront peut-être jamais jusqu’à elles ;
ou encore de s’interroger sur la spécificité culturelle et sociale
de ceux qui décident de livrer des témoignages par écrit). Puis,
une fois que cette critique des sources a fait son œuvre, encore
faut-il que les chercheurs aient quelques idées sur ce qu’ils
pourraient en faire et sur ce qu’ils ne devraient pas pouvoir
espérer en tirer.
Jean-Claude Passeron aime à raconter une anecdote qui a trait
au rapport scientifiquement raisonné au matériau empirique. Un
étudiant vient le voir pour lui demander ce qu’il pourrait bien
faire d’un « corpus » apparemment très attirant (vieilles
archives épistolaires familiales retrouvées, séries ou collections
presque complètes de journaux, de magazines ou d’illustrés)
et l’honnêteté scientifique le place dans l’obligation de lui
répondre qu’il ne peut « rien en faire du tout » ou « pas

10. P. LEJEUNE, L’Autobiographie en France, Armand Colin, Paris, 1971 et Le Pacte


autobiographique, Seuil, Paris, 1975.

166
sociologie et autobiographie

grand-chose » 11. Un amas de données empiriques n’a a priori


aucun intérêt pour le sociologue tant qu’on ne l’a pas conçu,
découpé, sélectionné, délimité, bref, tant qu’on ne l’a pas
constitué en corpus empirique théoriquement construit.
C’est, de manière apparemment moins sévère mais tout aussi
ferme, ce que signifiait l’historien Marc Bloch lorsqu’il
écrivait :

« Beaucoup de personnes et même, semble-t-il, certains auteurs


de manuels se font de la marche de notre travail une image éton-
namment candide. Au commencement, diraient-ils volontiers, sont
les documents. L’historien les rassemble, les lit, s’efforce d’en
peser l’authenticité et la véracité. Après quoi et après quoi seule-
ment, il les met en œuvre… Il n’y a qu’un malheur : aucun histo-
rien, jamais, n’a procédé ainsi. Même lorsque, d’aventure, il
s’imagine le faire. Car les textes ou les documents archéologiques,
fût-ce les plus clairs en apparence et les plus complaisants, ne par-
lent que lorsqu’on sait les interroger. Avant Boucher de Perthes,
les silex abondaient, comme de nos jours, dans les alluvions de la
Somme. Mais l’interrogateur manquait et il n’y avait pas de pré-
histoire. […] En d’autres termes, toute recherche historique sup-
pose, dès ses premiers pas, que l’enquête ait déjà une direction.
Au commencement est l’esprit. Jamais dans aucune science l’obser-
vation passive n’a rien donné de fécond. À supposer, d’ailleurs,
qu’elle soit possible 12. »

Puisqu’il faut donc un « questionnaire », comme dit Marc


Bloch – une problématique dirait le sociologue –, alors il faut
se demander de quelles façons on pourrait interroger des fonds
d’autobiographies tels que ceux de l’Archivio Diaristico Nazio-
nale ou de l’Association pour l’Autobiographie et le Patrimoine
Autobiographique.

Comment interroger l’autobiographie ?

On peut tout d’abord se demander globalement dans quel état


du monde social des centaines d’« anonymes » éprouvent
– dans la même période et sans concertation collective – l’envie

11. On trouve une trace écrite de cette anecdote dans J.-C. PASSERON, « L’espace
mental de l’enquête », Enquête, sociologie, anthropologie, histoire, nº 1, 1995, p. 13-42.
12. M. BLOCH, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, Paris,
1997, p. 77.

167
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

d’écrire, de témoigner par écrit sur leur vie 13. Cette question
en implique logiquement une autre : dans quel état du monde
social d’autres ont-ils envie (jugent bon, utile, intéressant ou
même passionnant) de collecter leurs récits ? Les multiples
actes d’écriture d’une part, les associations ou organismes de
collecte et de stockage des manuscrits d’autre part, constituent
des faits sociaux en eux-mêmes dignes d’être étudiés.
Il faut se demander ensuite, pour chaque cas, ce qui conduit
une personne à écrire son autobiographie et à témoigner de son
passé. Quelle vie (ou quels événements) faut-il avoir vécue,
quelle formation scolaire faut-il avoir eue, quel événement
déclencheur faut-il avoir rencontré pour ressentir l’impérieux
« besoin » d’écrire sur soi ? Ou, dit autrement, quelles sont les
conditions individuelles et collectives qui autorisent une per-
sonne à écrire sur sa vie 14 ?
Si je parle ici d’« autorisation », c’est parce que l’écriture
longue reste encore associée dans nos sociétés à une certaine
importance sociale. Et l’écriture de soi ou sur soi est encore
plus fortement attachée à cette idée. Que faut-il avoir vécu et
quel rapport à soi-même faut-il entretenir pour se sentir digne
de laisser des traces sur soi ? Qu’est-ce qui peut pousser
quelqu’un à écrire sur soi sans éprouver le sentiment d’être pré-
tentieux, arrogant, narcissique (« Le moi est haïssable », écri-
vait Pascal) ? Nombreuses sont les résistances à l’écriture de soi
en milieux populaires 15. Écrire un journal personnel peut être

13. La volonté de témoigner par écrit d’événements personnels (familiaux, etc.) ne


s’accompagne pas forcément d’un désir de publication. Mais l’augmentation collective
du « besoin d’écrire » sur soi et ses proches est parallèle à un accroissement significatif
du « désir d’être publié ». Anne Simonin et Pascal Fouché montrent ainsi qu’entre 1978
et 1998 le nombre de manuscrits dits « de fiction » (pour les distinguer des textes non
littéraires) envoyés par la poste et enregistrés tous les ans a connu une croissance très
importante. Ce nombre est passé de 3 000 à 5 834 chez Gallimard, de 2 500 à 4 000 au
Seuil, de 1 500 à 3 600 chez Grasset, de 496 à 2 586 chez Minuit et de 1 000 à 2 500
chez Flammarion. (« Comment on a refusé certains de mes livres. Contribution à une
histoire sociale du littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, nº 126-127,
mars 1999, p. 103).
14. On sait, grâce à l’enquête française sur les pratiques culturelles des Français de
1997, que les Français qui tiennent un journal intime sont plus souvent des femmes que
des hommes (11 % des femmes en ont tenu un au cours des douze derniers mois contre
seulement 6 % des hommes), des personnes ayant suivi des études supérieures (et qui
ont, de ce fait, contracté une forte maîtrise de la rédaction écrite) plus souvent que des
non-diplômés (19 % contre 5 %), des cadres et professions intellectuelles supérieures
que des ouvriers non qualifiés (18 % contre 3 %). Cf. sur les conditions du dévelop-
pement de l’écriture autobiographique M.-M. MILLION-LAJOINIE, Reconstruire son iden-
tité par le récit de vie, L’Harmattan, Logiques sociales, Paris, 1999.
15. B. LAHIRE, La Raison des plus faibles, op. cit. Par ailleurs, sur les formes d’écri-
ture en milieux populaires, on lira C. F. POLIAK, « Écritures populaires. Note de
recherche », Politix, nº 24, 1993, p. 168-189.

168
sociologie et autobiographie

d’abord le signe que l’on a quelque chose à cacher aux autres,


que l’on évite le « face-à-face », le rapport « direct » et que
l’on manque de « franchise » : « Non, pas moi, non, non (rire).
J’aimais mieux le dire de vive voix. Moi, je suis comme ça,
quand j’ai quelque chose à dire, je le dis, mais j’y marque pas.
Je suis franche, je le dis ! » (Femme, CAP, 54 ans). C’est aussi
et surtout risquer de passer pour « prétentieux » si l’on n’a pas
vécu une vie « digne » d’être racontée. Par exemple, une femme
au foyer de 43 ans, titulaire d’un certificat d’études primaires,
parle en ces termes de ses grands-parents qui ont tenu un
journal personnel : « Peut-être qu’ils ont vécu plus de choses,
oui, sûrement, de toute façon ils ont vécu plus de choses que
nous, les anciens. Non, pas moi, j’pense pas. Disons, moi, je
sais pas, mais peut-être, c’est sûr qu’ils ont vécu plus de choses.
Ils ont souffert mes grands-parents. Ils ont eu neuf enfants, ils
étaient onze dans deux pièces, hein. Alors bon ben, c’est vrai
que mon père, quand il en parle, il est content de s’être sorti
de la merde, hein. » La souffrance ou l’exceptionnalité d’une
expérience ou d’un parcours rendent l’écriture de soi et sur soi
envisageable aux yeux de ceux dont les ressources sociales et
culturelles sont faibles et qui ont pris l’habitude de penser, étant
donné les positions dominées qu’ils occupent, qu’ils ne sont pas
importants et que leur vie ne vaut pas la peine d’être racontée 16.
Par ailleurs, quel que soit le mode d’interrogation des textes,
il s’agit de ne pas prendre ce qui est dit comme une simple col-
lection de faits réels, comme de simples documents qui infor-
ment sur la vie d’une personne, d’une profession, d’une région,
d’une famille, d’un village ou d’une époque. Il faut notamment
saisir l’autobiographie, à la manière dont a su le faire l’historien
Jean Hébrard à propos de Valentin Jamerey-Duval, comme le
moment d’une trajectoire autant que comme le récit d’une tra-
jectoire : « L’autobiographie de l’autodidacte a une valeur prag-
matique plutôt que représentative. Elle relève du performatif :
c’est un acte d’écriture 17. » Ne pas prendre le texte autobiogra-
phique au pied de la lettre, mais le considérer comme un
moment clé (et réflexif) d’un parcours, est un conseil

16. Il faut rappeler, avec Michel Foucault, que « l’écriture de soi » dans la Grèce
ancienne est une « technique de soi » essentiellement utilisée par les élites en vue de
mieux « se gouverner » pour légitimer le gouvernement des autres (M. FOUCAULT,
« L’écriture de soi » et « Les techniques de soi », in Dits et écrits, 1980-1988, op. cit.,
p. 415-430 et p. 783-813).
17. J. HÉBRARD, « Comment Valentin Jamerey-Duval apprit-il à lire ? L’autodidaxie
exemplaire », in R. CHARTIER (sous la dir.), Pratiques de la lecture, Rivages, Marseille,
1985, p. 28-29.

169
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

méthodologique qui s’applique bien au-delà du cas des autobio-


graphies d’autodidactes tenant à témoigner par écrit qu’ils sont
montés en légitimité dans l’ordre du savoir.
Parler de soi et de son passé, c’est parler des personnes ou
des groupes que l’on a fréquentés, des institutions que l’on a
traversées et qui ont laissé des traces subjectives : dans le plus
personnel se lit le plus impersonnel, dans le plus individuel le
plus collectif. C’est aussi parler de son passé à partir du point
de vue de celui que l’on est devenu et qui sélectionne – le plus
souvent non consciemment – ses souvenirs en fonction de ce
qu’il veut dire de lui au présent. Les passages apparemment les
plus descriptifs concernant l’enfance sont aussi des moments où
l’autobiographe parle de ce qu’il est au moment de l’écriture, de
son rapport présent au monde et aux gens.
Enfin, il s’agit de s’interroger sur les mises en récit, et en
cohérence, de sa vie 18. À travers quels cadres narratifs les auto-
biographes se racontent-ils ? Quelles limites de tels cadres lan-
gagiers imposent-ils aux personnes ? À quels passages
(thématiques, stylistiques, rhétoriques) obligés cette écriture de
soi doit-elle docilement se plier et qu’est-ce qu’elle interdit sans
que le scripteur s’en rende compte ? L’écriture personnelle,
l’écriture du moi, de l’intime ou de l’authentique, a aussi,
comme je le rappelais plus haut, ses codes, ses contraintes, ses
règles, ses limitations non conscientes qu’il est indispensable
d’étudier.
On connaît, en matière d’écriture de biographies, les sollici-
tations tacites à mettre en œuvre un principe de cohérence et de
linéarité. Dès lors qu’il a tiré un trait sur la tentation empi-
riste du récit de vie singulier à l’inépuisable richesse (récit qui,
à force de trop vouloir dire, ne dit plus rien 19), le biographe voit
s’ouvrir devant lui la voie toute tracée de l’écriture biogra-
phique guidée par un principe d’unité ou de cohérence central.
Cette tentation de la reconstruction cohérente de soi guette tout
auteur de biographie : capturer le tout d’une vie dans une for-
mule qui fournit la clé, l’essence, la pulsion dominante, la struc-
ture organisatrice, la loi intime, le principe ultime ou le moteur

18. B. LAHIRE, L’Homme pluriel, op. cit. et Portraits sociologiques, op. cit.
19. Dans l’histoire du genre biographique, on trouve le style impressionniste et poin-
tilliste, le biographe pouvant se convertir parfois en compilateur d’actes, de faits et
gestes non hiérarchisés. Or, à force de trop singulariser et de ne rien classer ou hiérar-
chiser, la biographie risque la fragmentation infinie de l’individu en faits et gestes,
c’est-à-dire la « dissolution du caractère en instantanés anecdotiques » (D. MADELÉNAT,
La Biographie, PUF, Paris, 1984, p. 46).

170
sociologie et autobiographie

profond d’une vie ou d’une personnalité. Le rêve interprétatif


de nombre de biographes est ainsi de condenser à l’extrême,
en une formule unique, voire en un seul mot, les éléments clés
d’un parcours ou d’un caractère individuels. Et même lorsque le
biographe explore le modèle de la personnalité double, « ordre
à mi-chemin entre la sur-simplification du héros ou du saint,
et la pulvérulente amorphie du hasard 20 », le chercheur doit
encore s’interroger sur de tels modèles prêts à porter de présen-
tation de soi ou d’autrui qui, complexifiant les réalités indivi-
duelles, n’en réduisent pas moins cette complexité à la figure
simplifiée de la contradiction centrale ou de la tension
principale.
Voilà l’ensemble des interrogations et des précautions qui
doivent nécessairement guider le sociologue dans sa quête
scientifique lorsqu’il sollicite l’autobiographie pour tenter de
la « faire parler » du monde social. À condition que l’on reste
vigilant et que l’on ne prenne pas naïvement l’autobiographie
pour ce qu’elle prétend parfois être – le récit transparent des
événements biographiques tels qu’ils se sont déroulés ou le
témoignage « authentique », « sincère » et « vrai » d’une expé-
rience subjective ou intime –, un tel matériau textuel peut non
seulement se révéler exploitable sociologiquement, mais
devenir la source de nouveaux savoirs sur le monde social.

20. Ibid., p. 123.


9

Sociologie et littérature

« Il est, dans l’histoire naturelle, un règne qu’étudie la


zoologie, justement parce qu’il est peuplé d’animaux. Au
nombre de ces animaux, il y a l’homme.
Et, bien sûr, le zoologiste est en droit de parler de
l’homme et de dire, par exemple, qu’il n’est pas un qua-
drupède mais un bipède dépourvu de queue, aussi bien que
le singe, l’âne, voire le paon.
L’homme dont parle le zoologiste, il ne lui arrivera jamais
le malheur de perdre, mettons, une jambe, et d’avoir à la
faire remplacer par une jambe de bois, de perdre un œil et
d’avoir à porter à la place un œil de verre. L’homme des
zoologistes a toujours deux jambes, dont aucune n’est de
bois, deux yeux, nul des deux n’étant de verre.
Et il est impossible de contredire le zoologiste. Car le
zoologiste, si vous lui présentez un quidam avec une jambe
de bois ou un œil de verre, vous dira qu’il ne le connaît pas
le moins du monde : en effet, ce n’est pas l’homme, c’est
simplement un homme.
Il est pourtant exact qu’à notre tour nous pourrions
répondre au zoologiste que l’homme auquel il se réfère
n’existe pas, mais qu’existent les hommes, aucun desquels
n’est pareil à un autre, et qui, pour leur malheur, peuvent
fort bien avoir une jambe de bois ou un œil de verre.
Et c’est ici que la question se pose de savoir si tien-
nent à être considérés comme zoologistes ou critiques ces
fameux personnages qui, en jugeant un roman ou une
pièce, condamnent l’un ou l’autre des êtres représentés,
des faits ou des sentiments dépeints, non pas au nom de
l’art, ce qui serait admissible, mais au nom d’une huma-
nité qu’ils connaissent, eux, à la perfection, semble-t-il,
comme si elle existait pour de bon dans l’abstrait, c’est-
à-dire en dehors de l’infinie diversité des hommes capables
de commettre toutes les absurdités qu’on vient de dire.
Absurdités qui n’ont nul besoin de paraître vraisem-
blables, puisqu’elles sont vraies. »
L. PIRANDELLO,
« Note au sujet des scrupules de l’imagination »,
in Feu Mathias Pascal, 1904.

172
sociologie et littérature

Pillages des textes littéraires, exercices sur littérature


et sociologies implicites

Le premier mouvement qui anime tout sociologue d’enquête


lorsqu’il entend parler du lien entre sociologie et littérature est
un mouvement de recul et de méfiance. Non pas que pour faire
œuvre de sociologue il faille éviter absolument tout contact
avec les textes littéraires ou bien s’efforcer d’écrire aussi mal
que possible sur le monde social pour « faire science ». Mais la
tentation est si grande dans l’univers des sciences humaines et
sociales de réduire l’activité scientifique à ses aspects les plus
visibles (et notamment à son écriture) – pour s’éviter les affres
de l’enquête empirique – qu’on trouve toujours des cher-
cheurs prompts à se demander si la sociologie (comme l’his-
toire) ne serait pas finalement plus proche de la littérature (du
moins la plus « réaliste ») que de la science. Pourtant, socio-
logie n’est pas littérature, et lorsqu’on entend faire passer une
production littéraire pour une production sociologique, c’est
toujours « pour se dispenser des tâches et des difficultés 1 » atta-
chées à tout projet de connaissance scientifique du monde
social. Personne n’aurait l’idée de réduire l’activité du biolo-
giste ou du physicien à l’écriture d’articles et à faire de la rhé-
torique de leurs argumentations l’alpha et l’oméga de leur
métier : on sait (du moins, on imagine) les détours complexes
et longs par des observations et expérimentations systématiques
par lesquels passent ces chercheurs. En revanche, on oublie
beaucoup plus souvent les non moins longs et complexes dis-
positifs d’enquête auxquels s’obligent nombre de chercheurs en
sciences sociales (sociologues, historiens ou anthropologues).
Cependant, une fois que l’on a écarté toute entreprise de
confusion des genres, on peut admettre (ou se convaincre par
la lecture) que l’écriture littéraire, et notamment romanesque,
n’est pas dépourvue d’intérêt pour le sociologue. Mettant en
scène telle ou telle partie du monde social, narrant et décri-
vant des relations et des interactions entre personnages, des
intrigues, des monologues intérieurs, des comportements, des
destinées individuelles et parfois collectives (professionnelles,
familiales, amicales, sentimentales, etc.), les romanciers sont
toujours guidés par des schèmes d’interprétation du monde

1. J.-C. PASSERON, « Littérature et sociologie : retour sur Richard Hoggart », L’Art de


la recherche. Essais en l’honneur de Raymonde Moulin, La Documentation française,
Paris, 1994, p. 281.

173
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

social, des connaissances plus ou moins implicites du social 2


dont il est impossible de déterminer le degré potentiel de « ren-
tabilité » scientifique, mais qui n’en sont pas moins intéres-
sants (et même souvent passionnants) à examiner. Les visions
du monde social des romanciers se révèlent autant dans les
commentaires (parfois théoriques) que ces derniers peuvent pro-
duire sur la littérature ou dans leurs moments littéraires les plus
didactiques (l’auteur prête alors au héros-narrateur ou à tel ou
tel de ses personnages des réflexions sociologiquement très per-
tinentes), que, de manière plus discrète, dans les narrations et
les enchaînements d’actions, d’événements, de propos, ainsi
que dans les descriptions de lieux, d’objets ou de personnages
(de leurs gestes, de leur hexis corporelle, de leurs manières de
parler, de penser et de se comporter) 3.
Pour ces raisons, on ne peut être étonné de constater que ceux
qui ont voulu le plus constituer une sociologie scientifique (et,
parmi eux, les durkheimiens) n’en ont pas moins puisé dans la
littérature des exemples, des cas ou des modèles pour inter-
préter et faire parler leurs données statistiques, ethnogra-
phiques ou historiques. Ainsi Wolf Lepenies a-t-il bien souligné
le fait que Durkheim faisait partie de ceux qui « non seule-
ment connaissaient les œuvres littéraires, mais les utilisaient
aussi à des fins sociologiques ». Par exemple, dans sa célèbre
étude consacrée au suicide, le sociologue « s’était justement
servi d’exemples littéraires pour élaborer une classification des
types de suicide 4 » ; exemples tirés notamment des œuvres de
Goethe, de Lamartine ou de Chateaubriand.
Aux yeux d’un observateur scientifique du monde social, la
littérature a ceci de fascinant qu’elle donne à lire des scènes, des
expériences intimes, des raisonnements, des actions et inter-
actions tels qu’aucun sociologue de la vie réelle ne pourrait
les faire apparaître. Car, aussi subtil et présent soit-il, le socio-
logue-ethnographe ne peut accéder à l’espace mental des

2. Cf. notamment J. DUBOIS, Pour Albertine. Proust et le sens du social, Seuil, Paris,
1997 et Les Romanciers du réel. De Balzac à Simenon, Points-Seuil, Paris, 2000 ;
L. BELLOI, La Scène proustienne, Proust, Goffman et le théâtre du monde, Nathan,
Paris, 1993.
3. Vincent Descombes défend l’idée selon laquelle Proust se révélerait intéressant,
pour le philosophe comme pour le sociologue, davantage dans la manière dont il bâtit
ses histoires que dans ses propos plus théoriques. Cf. V. DESCOMBES, Proust. Philo-
sophie du roman, Minuit, Paris, 1987. Il me semble toutefois que rien n’empêche le
sociologue de s’appuyer sur ces deux types de « matériau ».
4. W. LEPENIES, Les Trois Cultures : entre science et littérature l’avènement de la
sociologie, Paris, Éditions de la MSH, 1990, p. 85.

174
sociologie et littérature

acteurs qu’il étudie, c’est-à-dire qu’il ne peut décrire précisé-


ment des scènes de la vie sociale à la fois dans leurs mouve-
ments objectifs (verbaux et extra-verbaux) et dans les
mouvements intérieurs qui animent plus ou moins consciem-
ment les protagonistes. Il ne peut davantage suivre aussi conti-
nûment que le romancier les mêmes personnes dans des
situations aussi différentes – et souvent privées – de la vie ordi-
naire ou tout au long d’une vie. Le caractère omniscient (et
quasi divin) d’un narrateur – capable de pénétrer les pensées
intimes et les dialogues intérieurs de ses personnages, de les
observer sur des scènes publiques comme dans les coulisses
privées et de suivre continûment et avec précision leurs péri-
péties tout au long de leur vie – est un indice fort du pacte fic-
tionnel passé avec le lecteur.
Les romanciers livrent donc des modèles incarnés de rap-
ports inter-individuels, de formes d’expérience ou de types de
raisonnements, qui ne peuvent en aucun cas être pris pour des
descriptions fidèles de la réalité empirique. On pourrait les
comparer à des sociologues (pas très honnêtes) qui invente-
raient eux-mêmes le matériau empirique, et notamment les
exemples ou les illustrations, correspondant à leur théorie socio-
logique. Les textes littéraires déploient donc toujours une socio-
logie implicite des formes de vie sociales (qui ne cherche pas à
être « vraie » dans le sens où l’entendent les sciences sociales),
mais ne constituent jamais des analyses de la réalité empirique,
historiquement située, et notamment un corpus de données théo-
riquement pensées et sélectionnées. Le sociologue peut donc,
à mon sens, tirer deux grands types de bénéfice de la lecture
des œuvres littéraires : le premier relève du pillage des textes
en vue d’imaginer de nouvelles enquêtes sociologiques et le
second de l’exercice pédagogique et de l’entraînement scienti-
fique, qui peuvent néanmoins déboucher sur une forme plus
systématique d’examen des schèmes d’interprétation du social
mis en œuvre par les romanciers dans leur écriture littéraire.
Concernant le premier point, il me semble que la fréquen-
tation de la littérature peut être l’occasion d’enrichir ses
schèmes d’interprétation, d’affiner son intelligence du social et
d’accroître son imagination sociologique. La métaphore du
« pillage », en dépit de ses connotations un peu barbares,
indique bien que celui qui « s’enrichit » n’a pas pour objectif
de « respecter » la logique littéraire des textes lus, mais de s’en
servir à de tout autres fins. Et l’on pourrait dire presque mot
pour mot de cet usage pragmatique (et « intéressé ») de la

175
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

littérature ce que dit Jean-Claude Passeron du rapport des socio-


logues à la philosophie qu’il prône, à la différence près que ce
qu’offre le romancier est autant des « cas » que des « idées » ou
des « arguments » :

« Il existe, je le pratique et le conseille à mes étudiants, un […]


usage utilitaire, corporatif et intéressé, qui conduit le sociologue
malin à feuilleter d’autres pages en les arrachant à leur contexte
philosophique. Ce n’est évidemment pas pour s’y dévergonder mais
pour y puiser les concepts et les schèmes capables de nourrir
l’observation sociologique par des hypothèses qui n’auraient pas
poussé toutes seules sur le terrain aride de l’enquête laissée à ses
seules semences. Toute philosophie contient aussi – si l’on oublie
le registre proprement philosophique où elle nous convie à penser
les fondements ontologiques de nos savoirs et de nos actes – une
phénoménologie descriptive : c’est d’ailleurs ce qui fait que les
non-philosophes lisent les philosophes. De toutes ces phénoméno-
logies on peut tirer des “idées” (des langages conceptuels) qui per-
mettent d’interroger les phénomènes en revenant aux méthodes
sociologiques de l’observation historique et de l’enquête sociolo-
gique, enrichi d’un beau butin théorique ainsi devenu théorie empi-
rique. […] Prendre ainsi la philosophie comme un moyen
d’enquêter, c’est instrumentaliser bien petitement les grandeurs de
l’establishment de la pensée. Mais le chercheur aurait tort de s’en
priver : c’est un tour de main indispensable au métier de socio-
logue ; une théorie sociologique pense aussi ! […] Lorsqu’une
théorie empirique manque de nerf, il est temps pour elle de pros-
pecter toute cette matière grise en jachère scientifique afin de se
nourrir des concepts descriptifs et des schèmes organisateurs aux-
quels elle n’aurait pas forcément pensé le nez collé au terrain 5. »

Pour ce qui est du second grand type de profit – entre exer-


cice pédagogique et entraînement scientifique de sa capacité à
interpréter sociologiquement des situations, pratiques ou événe-
ments – il s’agit en fait d’opérer un travail d’analyse sociolo-
gique des situations mises en scène dans les œuvres littéraires

5. J.-C. PASSERON, R. MOULIN et P. VEYNE, « Entretien avec Jean-Claude Pas-


seron… », Revue européenne des sciences sociales, op. cit., p. 290-291. C’est un peu
dans le même esprit que Pierre Bourdieu écrivait en 1992 : « Bref, je pense que la
littérature, contre laquelle nombre de sociologues, dès l’origine et aujourd’hui encore,
ont cru et croient devoir affirmer la scientificité de leur discipline (comme l’explique
Wolf Lepenies (1990) dans Les Trois Cultures), est, en plus d’un point, en avance sur
les sciences sociales et enferme tout un trésor de problèmes fondamentaux – concernant
la théorie du récit par exemple – que les sociologues devraient s’efforcer de reprendre
à leur compte et soumettre à l’examen, au lieu de prendre ostentatoirement leurs dis-
tances avec des formes d’expression et de pensée qu’ils jugent compromettantes »
(P. BOURDIEU, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, op. cit., p. 180).

176
sociologie et littérature

« comme si » elles étaient tirées de la vie réelle par un obser-


vateur soucieux de la vérité des faits. Soulignant le caractère
expérimental et simulé d’une interprétation sociologique pro-
duite sur la base de scènes littéraires (et non de scènes de la
vie réelle sélectionnées et observées), Howard Becker et Henri
Peretz écrivent fort justement : « Il n’est pas toujours néces-
saire pour penser d’avoir un ensemble de faits établis scientifi-
quement, ils peuvent être fictifs voire faux. En science on parle
d’expérience mentale sous la forme d’hypothèse : comme si
le monde fonctionnait de telle façon. Personne ne pense qu’il
en est ainsi. De même la fiction nous apporte des cas dont il
importe peu qu’ils soient vrais ou faux, qu’ils se produisent
ou pas. Cela n’a pas d’importance, ils nous font voir des possi-
bilités. On envisage certaines de ces possibilités et on se
demande ce qui se passerait si les choses étaient ainsi 6. »
En s’adonnant à ce genre d’exercices, le sociologue n’est ni
vraiment sociologue de la littérature (du style littéraire, des
conditions de production ou de réception de l’œuvre, des tra-
jectoires d’écrivains, etc.), ni sociologue des faits sociaux réels,
mais un chercheur pris entre le plaisir de tester ses schèmes
interprétatifs sur un matériau littéraire disponible et la satisfac-
tion de mettre au jour quelques-uns des schèmes interprétatifs
implicites ou explicites qui ont, de toute évidence, contribué à
organiser l’écriture littéraire des situations en question. En effet,
lorsque le training pédagogique/scientifique n’est ni « sau-
vage » ni « plaqué », il amène toujours le lecteur à se demander
si les interprétations qu’il teste sur le matériau littéraire, surtout
lorsque celles-ci se confirment scène après scène, n’étaient pas
des cadres cognitifs et culturels (série de savoirs plus ou moins
cohérents 7 sur le monde social et son fonctionnement) présents
« dans la tête » des écrivains et ayant guidé leur plume.

6. H. BECKER et H. PERETZ, « Préface pour le public français », Les Ficelles du


métier, La Découverte, Paris, 2002, p. 13. Le romancier lui-même peut utiliser ses per-
sonnages pour explorer des mondes ou des logiques possibles : « Le romancier, selon
Musil, se sert de ses personnages pour expérimenter des possibilités et essayer à travers
eux des choses qu’il n’est pas prêt à tenter lui-même ou que la vie réelle n’autorise pas
à tenter », J. BOUVERESSE, L’Homme probable. Robert Musil, le hasard, la moyenne et
l’escargot de l’histoire, Éditions de l’Éclat, Paris, 1993, p. 283.
7. Il ne faut en effet jamais présupposer la cohérence d’une vision du monde social
au principe des œuvres romanesques. Le caractère implicite des schèmes d’interpré-
tation rend possibles leur hétérogénéité, et, par conséquent, la présence d’incohérences
et de contradictions que seul un effort spécifiquement théorique d’abstraction et de sys-
tématisation – qui n’est pas vraiment encouragé par le genre romanesque – permettrait
d’éliminer.

177
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

En considérant de cette manière les textes littéraires, le socio-


logue ne prétend évidemment pas considérer les romanciers
comme des « collègues ». D’une part, le roman n’est jamais
la traduction littéraire d’une théorie sociologique. Rares sont
les romanciers qui ont une théorie sociologique explicite ; plus
rares encore ceux qui écriraient leurs romans en appliquant cette
théorie sociologique 8. D’autre part, il serait naïf de penser que
Stendhal, Balzac, Flaubert ou Proust (pour ne citer que ceux-là)
sont des analystes perspicaces, fins ou convaincants de la situa-
tion sociale, morale ou politique de leur époque ou de celle (pas
forcément la leur) qu’ils mettent en scène dans leurs œuvres. Ce
n’est pas le « réel historique » que l’on peut chercher à appré-
hender dans les œuvres littéraires (car les romanciers n’ont, au
sens précis du terme, aucune « donnée » ni aucun « corpus » et
ne répondent généralement pas – même si certains peuvent se
fixer cette règle à titre de contrainte littéraire « personnelle » –
au critère de véridicité historique, ne se soumettant donc pas à
l’exigence de la preuve empirique), mais le sens du social, la
connaissance du social qu’ils mettent en œuvre pour écrire ce
qu’ils écrivent 9. Pour cette raison, parce qu’il n’est aucunement
question de traiter les romans comme des documents nous fai-
sant accéder à des réalités historiques, il n’est pas nécessaire
dans une telle perspective de comparer les « faits » du texte
littéraire avec des données objectives concernant l’époque ou
le milieu dont il « parle », dans le but de tester si le roman-
cier disait « vrai » ou s’il « distordait » la réalité des choses. Le
texte littéraire pourrait en revanche être mis en relation avec des
données concernant les expériences socialisatrices à travers les-
quelles le romancier a formé son sens du social. Ce genre de
démarche pourrait constituer un prolongement fécond de l’ana-
lyse : après avoir montré que le romancier avait un sens parti-
culier de l’analyse des relations sociales, on peut se demander
d’où celui-ci lui vient, c’est-à-dire comment il l’a forgé au

8. Dans le cas de Proust par exemple, sa connaissance avérée de certains aspects de


l’œuvre de Gabriel Tarde (sur les lois de l’imitation) est loin de constituer l’essentiel
de la sociologie implicite qui se manifeste dans son écriture romanesque.
9. Il n’y a pas que dans le roman (réaliste ou non) que se manifeste une telle connais-
sance du social. Roger Chartier a montré, dans une très belle étude sur George Dandin,
que le théâtre (ici, celui de Molière) peut être le lieu d’un discours réflexif sur le monde
social. À travers le personnage de George Dandin, Molière parle, entre autres, « des
modes de construction de l’identité, de l’impossible changement de condition, des
mécanismes qui règlent le classement social » (R. CHARTIER, « Georges Dandin, ou le
social en représentation », Annales HSS, nº 2, mars-avril 1994, p. 305).

178
sociologie et littérature

cours de ses multiples expériences sociales (littéraires et


extra-littéraires).
Se pose néanmoins fatalement la question de la surinterpré-
tation possible du sociologue qui détecte des savoirs (plus ou
moins implicites) sur le monde social dans les œuvres litté-
raires. Est-ce que ce dernier ne force pas la main de l’écri-
vain en l’amenant à revêtir le rôle de quasi-sociologue ? Les
exemples traités à la suite de cette introduction montrent, me
semble-t-il, que la littérature offre un réservoir de connais-
sances implicites sur le monde social et certains mécanismes
qui le gouvernent. Et dans la mesure où la littérature passe tou-
jours par les individus, leurs histoires singulières, leurs senti-
ments personnels, leurs actions et réactions propres, pour parler
de la société 10, elle constitue un réservoir de connaissances
implicites particulièrement intéressant pour une sociologie à
l’échelle individuelle, c’est-à-dire pour une sociologie qui prend
pour objet le social à l’état incorporé. Certains auteurs font
même preuve, de ce point de vue, d’un sens aigu du social à
l’échelle individuelle en parvenant à montrer comment leurs
personnages sont doublement déterminés par leur passé (et un
passé qui n’est pas toujours constitué d’un seul bloc, mais dont
la structure est composite, feuilletée) et par les situations qu’ils
sont amenés à rencontrer (et qui n’exercent pas sur eux les
mêmes pressions, les mêmes forces ou, du moins, qui n’exer-
cent pas toujours sur eux des forces les poussant dans la même
direction) 11. Après avoir fréquemment mis en scène des cas de
dédoublement de la personnalité ou de personnalités multiples
(le Docteur Jekyll et M. Hyde de R. L. Stevenson étant un
modèle du genre), « au début du XXe siècle, les écrivains s’enga-
gent dans des descriptions plus subtiles encore des multiples

10. Comme l’écrit Jacques Dubois : « la vocation première du roman » est de


« n’atteindre le collectif que par le biais de destins individuels » (J. DUBOIS, Les Roman-
ciers du réel, op. cit., p. 11).
11. C’est le cas de Marcel Proust admirablement analysé par Jacques Dubois : « il
[Proust] montre avec constance, écrit Dubois, que tout individu est à soi seul un pro-
cessus, qu’il se constitue en faisceau de déterminations externes, entre lesquelles il
cherche des équilibres et arbitre des conflits. C’est par là, à travers cette idée que le
social travaille la personne du dedans comme du dehors, que le romancier fonde une
sociologie bien à lui, une “sociologie individuelle”. La nécessité opère au cœur même
de la personne et elle ne prend son sens que dans la façon dont chaque agent la reçoit,
la vit, la retravaille en son for intérieur. Non que ce dernier jouisse d’une grande marge
de manœuvre. Mais bien davantage que la détermination en lui est toujours multiple,
contrariée, contrariante », J. DUBOIS, Pour Albertine, op. cit., p. 130. J’ai moi-même
attiré l’attention sur le « modèle proustien de l’acteur pluriel » dans L’Homme pluriel,
op. cit., p. 43-46.

179
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

aspects de la personnalité humaine, de leurs interférences et de


la structure polypsychique de l’esprit humain, comme le mon-
trent les œuvres de Pirandello, de Joyce, d’Italo Svevo, de
Lenormand, de Virginia Woolf et surtout celle de Marcel
Proust 12 ».
De plus, on peut se demander si l’argument selon lequel le
sociologue surinterpréterait les romans en y relevant des
modèles (ou des schèmes d’interprétation) de mécanismes
sociaux ou de situations sociales n’est pas une manière de céder
à l’illusion réaliste. Celle-ci consiste à penser que le sociologue
lecteur de romans serait comme un ethnographe du monde réel
qui écoute des discours et observe des actions et des interac-
tions réelles. Or, ce ne sont pas des représentations, des actions
et interactions réelles auxquelles il a affaire, mais bien à des
scènes écrites, composées, mises en scène par un romancier qui
– tel un deus ex machina – tire à sa guise toutes les ficelles.
Ce qu’il examine donc est fatalement le produit d’une mise en
forme à partir d’une connaissance pratique ou théorique, sen-
sible et intuitive ou abstraite et savante du monde social.
D’autres romanciers auraient pu écrire d’autres scènes ou les
mêmes scènes de bien d’autres manières et c’est bien ce qui fait
la spécificité de chacun d’entre eux, sensibles à des aspects dif-
férents du réel. L’écrivain a donc déjà opéré un tri dans les pro-
priétés pertinentes des interactions, des enchaînements d’actions
et de circonstances, des effets produits par tel ou tel geste ou
événement, et a émis implicitement des hypothèses sur le fonc-
tionnement probable ou atypique, attendu ou déconcertant du
monde social.
Si, par conséquent, le commentateur-sociologue se tient au
plus près du texte et s’il va chercher les preuves précises et mul-
tiples de ce qu’il avance, il n’y a a priori aucune raison parti-
culière de le contester – excepté, évidemment, dans la qualité
de son argumentation et dans l’étendue de ses preuves –
lorsqu’il soutient que l’auteur possédait une série de connais-
sances sociologiques implicites pour écrire ce qu’il a écrit tel
qu’il l’a écrit et non autrement, comme d’autres auteurs

12. H. F. ELLENBERGER, Histoire de la découverte de l’inconscient, Fayard, Paris,


1994, p. 201. L’auteur ajoute que Proust a analysé « les innombrables manifestations du
polypsychisme, les multiples facettes de notre personnalité » et que, pour lui, « le moi
humain est composé de beaucoup de petits “moi”, distincts bien que situés côte à côte
et plus ou moins étroitement unis entre eux », expliquant le fait que notre personnalité
puisse changer « suivant les circonstances, les lieux et les personnes que nous rencon-
trons » (Ibid., p. 201-202).

180
sociologie et littérature

l’auraient écrit à partir d’autres conceptions implicites, d’autres


savoirs implicites et, du même coup, d’autres expériences du
monde social 13.
Soumettant à l’examen critique plusieurs livres consacrés à
Marcel Proust qui font, chacun à leur façon, apparaître les
caractéristiques de sa sociologie implicite 14, Florent Champy
développe une argumentation consistant à révoquer globale-
ment en doute la validité des analyses en question sur la base du
fait qu’elles ne font pas toutes apparaître le même type de
sociologie implicite. Il écrit ainsi : « Ces travaux montrent
cependant les difficultés inhérentes à ce type de démarche.
Notamment, la comparaison de ces ouvrages et de textes plus
anciens fait apparaître la grande diversité des explicitations de
la sociologie de Proust, tour à tour présenté comme interaction-
niste (Belloï), annonciateur de Bourdieu (Dubois), théoricien du
changement social proche de Bourdieu et d’Elias (Bidou-Zacha-
riasen), disciple de Tarde sceptique à l’égard de l’histoire pour
les études proustiennes plus anciennes (Henry, 1983), durkhei-
mien enfin pour le philosophe Vincent Descombes. Comment
une œuvre, fût-elle littéraire, peut-elle véhiculer en même temps
des messages sociologiques difficilement conciliables dans des
recherches, notamment parce qu’ils reposent sur des concep-
tions de l’individu antinomiques ? Quel est l’intérêt des inter-
prétations sociologiques proposées, et quels critères propres à
ce type de projet peuvent être utilisés pour évaluer leur perti-
nence respective 15 ? » Et l’auteur de conclure sur « le carac-
tère pour une large part illusoire de cette entreprise » car « les
sociologues qui s’y sont essayés proposent des sociologies très
différentes, sans que l’un d’eux réussisse à convaincre que son
analyse l’emporte sur celle des autres 16 ».

13. Le corpus peut aller de l’œuvre unique (comme je le fais ici, à titre exploratoire,
pour Agar d’Albert Memmi) à une série d’œuvres d’un même auteur ou d’auteurs dif-
férents. On peut ainsi vouloir dégager les schèmes d’intelligibilité du monde social pré-
sents dans une œuvre ou bien prendre une série d’œuvres produites par un même auteur
pour dégager les schèmes (et leurs variations possibles) mis en œuvre par la même
personne dans des romans différents, ou bien encore construire un corpus constitué
d’une série d’œuvres écrites par des auteurs différents mais vivant à la même époque
ou traitant de situations semblables.
14. Il s’agit essentiellement des livres de C. BIDOU-ZACHARIASEN, Proust sociologue.
De la maison aristocratique au salon bourgeois, Descartes & Cie, Paris, 1997, de
J. DUBOIS, Pour Albertine, op. cit. et de L. BELLOI, La Scène proustienne, op. cit.
15. F. CHAMPY, « Littérature, sociologie et sociologie de la littérature. À propos de
lectures sociologiques de À la recherche du temps perdu », Revue française de socio-
logie, 41-2, 2000, p. 347.
16. Ibid., p. 362.

181
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Le problème essentiel de cette critique – qui dénie hardiment


toute pertinence à l’ensemble d’une démarche et non à telle
ou telle étude de tel ou tel auteur – réside dans le fait que si
l’on admettait sa justesse, il faudrait alors considérer qu’aucune
théorie sociologique, quel que soit son genre et quels que soient
les objets qu’elle traite, ne saurait être tenue pour pertinente
dans la mesure où la pluralité des interprétations ou des types
d’approche est observable dans tous les champs spécialisés de
la sociologie, et pas seulement dans le cas particulier qui nous
préoccupe. On ne voit pas vraiment en quoi la pluralité des
interprétations serait plus problématique lorsqu’il s’agit de tra-
vailler sur du matériau empirique littéraire que sur du matériau
empirique non littéraire. Est-ce que cette pluralité (très rela-
tive dans certains cas : Durkheim, Elias et Bourdieu sont-ils
si différents et antinomiques que cela ? 17) remet en question la
validité scientifique des diverses interprétations sociolo-
giques ? Pourquoi se demander plus particulièrement ici quels
sont les critères permettant de juger de la pertinence des ana-
lyses alors que la question se pose pour tous les travaux socio-
logiques, quel que soit le domaine de recherche dont ils
relèvent ?
La seule réponse possible à apporter est que, là comme ail-
leurs, l’argumentation doit être suffisamment développée et la
preuve empirique suffisamment dense (le chercheur doit faire
apparaître la série des indices congruents qui lui permet de sou-
tenir son interprétation). C’est d’ailleurs bien à l’aune de tels
critères que le critique radical peut nuancer son propos en
faisant des différences entre les thèses en présence. Il écrit
ainsi que « Belloï convainc aisément du flair sociologique inte-
ractionniste de Proust 18 », mais que « vouloir réduire la
Recherche à des descriptions d’interactions oblige l’auteur à
simplifier de façon difficilement acceptable le propos de
Proust » et que, pour lui, « les règles de déroulement des inter-
actions sont les mêmes dans les salons bourgeois et dans les
maisons aristocratiques, au mépris d’une structuration de
l’espace social qui ne saurait échapper à un lecteur, même assez
peu attentif à ces questions, de la Recherche 19 ». En évoquant
un lecteur « même assez peu attentif » qui ne manquerait de

17. De plus, la pluralité d’interprétations pas totalement compatibles peut être aussi
révélatrice d’une pluralité contradictoire de schèmes pratiques d’interprétation présente
au cœur même de l’œuvre littéraire étudiée.
18. Ibid., p. 349.
19. Ibid., p. 350.

182
sociologie et littérature

voir des éléments oubliés ou négligés par l’un des auteurs, il


prouve bien que tout (et son contraire) ne peut être dit sur le
texte littéraire (qui, comme tout matériau empirique, contraint
le sociologue et est susceptible de lui résister 20) et qu’il est
tout à fait possible de déterminer – ici comme ailleurs, et pas
plus facilement là qu’ailleurs – le degré de pertinence rela-
tive, sur tel ou tel aspect, des différentes interprétations faites de
l’œuvre.

La sociologie implicite de Georges Simenon

L’œuvre de Simenon (1903-1989) n’a pas encore acquis


aujourd’hui une légitimité littéraire comparable à celle d’autres
romanciers réalistes du fait de sa « prolixité » (plus de
400 ouvrages), de son succès commercial, du roman de série
qu’il a privilégié (cf. les quatre-vingt-deux « Maigret ») et des
genres peu légitimes qu’il a travaillés : roman policier, roman
sentimental ou roman d’aventure. Mais inversement, on peut
dire que Simenon a contribué à donner leurs lettres de noblesse
à ces genres. Entre littérature « grand public » (qualifiée parfois
« de gare ») et littérature légitime (orientée par un projet esthé-
tique singulier), Simenon est l’un des plus célèbres producteurs
de ce que l’on appelle parfois une « littérature moyenne 21 »,
et qu’il a désigné lui-même dans une mise en scène littéraire
de soi de « semi-littérature 22 ». Celle-ci a d’ailleurs été adaptée
au cinéma par des réalisateurs-auteurs occupant des positions
tout aussi intermédiaires dans leur propre univers (entre cinéma
d’auteur et cinéma populaire), tels que Bertrand Tavernier pour
L’Horloger de Saint-Paul et Claude Chabrol pour Les

20. Contrairement à ce qu’affirme F. Champy lorsqu’il écrit que fonder son interpré-
tation sur la base du texte littéraire « donne aux sociologues une entière liberté de
reconstruire la sociologie de Proust comme ils l’entendent » (Ibid., p. 348). Le matériau
littéraire ne peut en aucun cas être considéré comme une surface lisse et sans résistance
sur laquelle on pourrait projeter n’importe quel type d’interprétation. On peut même
penser, comme me le fait remarquer Muriel Darmon, qu’il est plus difficile de surin-
terpréter ou de mésinterpréter un matériau littéraire publié et lisible par tous, que des
entretiens dont le commentateur est le propriétaire exclusif. Par ailleurs, F. Champy
laisse entendre, de manière problématique, qu’en prenant en compte les « discours théo-
riques » des romanciers, les sociologues éviteraient de se donner trop de « liberté ».
21. J. DUBOIS, Les Romanciers du réel, op. cit., p. 317.
22. Dans Les Mémoires de Maigret, Simenon se met en scène sous la plume du
commissaire et qualifie la série des « Maigret » de « semi-littérature » (G. SIMENON, Les
Mémoires de Maigret, dans Tout Simenon, volume 4, Omnibus, Paris, 2002 [1re édition
1951], p. 779).

183
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Fantômes du Chapelier, et surtout à la télévision (avec les


séries successives des Maigret). Cette littérature intermédiaire,
à mi-chemin entre « haute littérature » et « para-littérature »,
s’adresse, bien sûr, aux classes moyennes cultivées, mais touche
plus généralement, de manière différente, le public le plus
cultivé comme le public le plus populaire.
La devise de Maigret, qui semble aussi être celle d’un
Simenon-interprète des habitudes, des motifs, des motivations,
des vies et des destins, peut être entièrement reprise à son
compte par le sociologue : « Comprendre et ne pas juger. »
Devise qui n’est pas sans rappeler la formule spinoziste que
Pierre Bourdieu considérait à juste titre comme caractéristique
de l’esprit sociologique : « Ne pas déplorer, ne pas rire, ne pas
détester, mais comprendre 23. » Maigret est même plus proche
du sociologue non normatif dont le but est de rendre raison
d’actes qui paraissent ne pas en avoir, ou de nécessiter ce qui
paraît n’être que surgissement aléatoire, que du représentant de
la loi qu’on imagine normatif par profession et par devoir. En
effet, visant à comprendre les mécanismes et les raisons du
crime, ne se contentant pas de mettre en évidence les indices
matériels le menant au criminel, mais cherchant à pénétrer les
univers indissociablement comportementaux et mentaux des
victimes, des suspects et de leur entourage par une curiosité qui
le porte au-delà du professionnellement nécessaire, il montre
qu’il préfère la recherche à la découverte, et la recherche glo-
bale et compréhensive de tout un univers social et mental à la
stricte enquête policière.

« On voit, en effet, des hommes, des femmes, toutes les sortes


d’hommes et de femmes, dans toutes les situations inimaginables,
à tous les degrés de l’échelle. On les voit, on enregistre et on essaie
de comprendre.
Non pas de comprendre je ne sais quel mystère humain. C’est
peut-être contre cette idée romanesque que je proteste avec le plus
d’acharnement, presque de colère 24. »

En quasi-sociologue de terrain avisé, Maigret pense qu’il faut


apprendre peu à peu à connaître les différents milieux sociaux
de l’intérieur pour comprendre les crimes qui s’y commettent et

23. Cité dans P. BOURDIEU, « Introduction à la socioanalyse », Actes de la recherche


en sciences sociales, nº 90, décembre 1991, p. 7-9.
24. G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit., p. 827.

184
sociologie et littérature

qui ne prennent leur sens que dans le réseau social complexe de


leur apparition :

« Dans tous les cas, ou à peu près, le processus est le même.


Il s’agit de connaître.
Connaître le milieu où un crime est commis, connaître le genre
de vie, les habitudes, les mœurs, les réactions des gens qui y sont
mêlés, victimes, coupables et simples témoins.
Entrer dans un monde sans étonnement, de plain-pied, et en
parler naturellement le langage.
C’est aussi vrai s’il s’agit d’un bistro de La Villette ou de la
Porte d’Italie, des Arabes de la Zone, des Polonais ou des Italiens,
des entraîneuses de Pigalle ou des mauvais garçons des Ternes.
C’est encore vrai s’il s’agit du monde des courses ou de celui
des cercles de jeu, des spécialistes des coffres-forts ou des vols de
bijoux.
Voilà pourquoi nous ne perdons pas notre temps quand, pen-
dant des années, nous arpentons les trottoirs, montons des étages ou
guettons les voleuses de grands magasins.
Comme le cordonnier, comme le pâtissier, ce sont les années
d’apprentissage, à la différence qu’elles durent à peu près toute
notre vie, parce que le nombre des milieux est pratiquement
infini 25. »

D’où son goût limité pour l’écriture des rapports d’enquête


dont le genre permet difficilement d’entrer dans la logique
complexe des choses : « De toutes les tâches que j’ai accom-
plies Quai des Orfèvres, la seule sur laquelle j’aie jamais
renâclé a été la rédaction des rapports. Cela tient-il à un souci
atavique d’exactitude, à des scrupules avec lesquels j’ai vu mon
père se battre avant moi ? J’ai souvent entendu la plaisanterie
presque classique : “Dans les rapports de Maigret, il y a surtout
des parenthèses.” Probablement parce que je veux trop expli-
quer, tout expliquer, que rien ne me paraît simple ni résolu 26. »
Le commissaire s’avère souvent non normatif parce qu’il pri-
vilégie, tel un ethnologue ou un sociologue, le point de vue
de celui qui cherche à connaître (et non à juger) 27. Il n’entend

25. Ibid., p. 842.


26. Ibid., p. 782.
27. En revanche, on ne peut adhérer à l’une des idées récurrentes de Georges
Simenon, à savoir celle selon laquelle il serait possible, comme dit Maigret dans Mai-
gret voyage, de retrouver « l’homme tout nu » derrière les apparences sociales : « Toute
sa vie, il s’était efforcé d’oublier les différences de surface qui existent entre les
hommes, de gratter le vernis pour découvrir, sous les apparences diverses, l’homme tout
nu. » Car pour le sociologue, il n’y a jamais d’« homme nu », et il n’y a pas plus pro-
fond que la surface (les attitudes, les gestes, les manières de parler, de sentir, d’agir).

185
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

cependant pas passer du sociologiquement compréhensif (saisir


les logiques internes, endogènes sans les juger) au morale-
ment compréhensif (tolérant et prêt à accorder le pardon ou à
excuser) :

« Il ne s’agit pas de les excuser, de les approuver ou de les


absoudre. Il ne s’agit pas non plus de les parer de je ne sais quelle
auréole, comme cela a été la mode à certaine époque.
Il s’agit de les regarder simplement comme un fait, de les
regarder avec le regard de la connaissance.
Sans curiosité, parce que la curiosité est vite émoussée.
Sans haine bien sûr.
De les regarder, en somme, comme des êtres qui existent et que,
pour la santé de la société, par souci de l’ordre établi, il s’agit de
maintenir, bon gré mal gré, dans certaines limites et de punir quand
ils les franchissent 28. »

Il n’est pas étonnant que le roman policier puisse avoir un


intérêt pour le sociologue et, plus généralement, le chercheur
en sciences sociales 29. En effet, le commissaire ou le détec-
tive qui mènent l’enquête sont parfois amenés à s’interroger
sur les logiques individuelles et collectives, psychologiques et
sociologiques, qui ont conduit au crime qu’ils tentent d’élu-
cider. Pour connaître le criminel, il faut le « connaître » au sens
de comprendre ce qui l’a conduit à agir comme il a agi, les ten-
sions et les conflits internes comme externes qui l’ont conduit
au meurtre, la crise existentielle et les circonstances qui l’ont
amené à commettre l’irréparable. Que l’on évoque la psycha-
nalyse, la psychologie, l’ethnologie ou la sociologie, l’œuvre
de Simenon est marquée par la recherche d’un passé, et d’un
passé individuel aussi bien que d’un passé collectif (familial par
exemple) :

« Pour moi, écrit Maigret dans ses Mémoires, un homme sans


passé n’est pas tout à fait un homme. Au cours de certaines
enquêtes, il m’est arrivé de consacrer plus de temps à la famille et
à l’entourage d’un suspect qu’au suspect lui-même, et c’est souvent

Mais dans l’acte littéraire, Simenon semble à l’opposé de ce que l’on pourrait imaginer
sur la base d’une anthropologie aussi naturaliste et universaliste.
28. G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit., p. 843-844.
29. C’est ainsi que pour illustrer son paradigme indiciaire, Carlo Ginzburg (Mythes,
emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Flammarion, Paris, 1989) parle de Conan
Doyle et de son héros Sherlock Holmes.

186
sociologie et littérature

ainsi que j’ai découvert la clé de ce qui aurait pu rester un


mystère 30. »

Nous donnant à voir le monde à partir du point de vue d’un


commissaire institutionnellement autorisé à interroger, à
fouiller, à pénétrer la vie des gens, et qui non seulement enquête
avec précision et rigueur, mais préfère le processus de l’enquête
à la découverte du coupable, Simenon se fait observateur minu-
tieux du monde social et, du même coup, quasi sociologue.

Ruptures de routine et crises de croyance


Des commentateurs sociologiquement avisés 31 ont déjà noté
le fait que Simenon est le romancier (et le sociologue) des rup-
tures (parfois improbables) de trajectoires (le héros, parfois
mais pas toujours assassin, a rompu avec son milieu popu-
laire, pauvre ou petit-bourgeois trop étouffant, étriqué et
conventionnel, pour vivre d’autres expériences) ou des mises
en crise de routines et de conventions qui déclenchent des
malaises et, parfois, des actes criminels (par exemple, un nou-
veau personnage qui apparaît dans un milieu social « respec-
table », jusque-là fortement ancré dans ses habitudes, fait surgir
des frustrations enfouies ou engendre des frustrations qui entraî-
nent vers le dérapage et, au bout du compte, vers le crime). Le
thème récurrent est donc celui de la routine et de la rupture
avec la routine, acte de « liberté » qui se révèle potentiellement
dangereux pour l’ordre social et les destinées individuelles. La
morale, terriblement fataliste, des histoires semble être qu’on
paye toujours très cher (on tue ou on est tué, on vit en perma-
nence un mal-être, une souffrance ou une crise) le fait de sortir
de la condition sociale dans laquelle on a bâti la grande partie
de ses repères, de ses manières de voir, de sentir et d’agir.
Simenon fait livrer à Maigret ses intuitions premières du monde
social, des places qu’on y occupe et des malheurs provoqués par
des places mal occupées, dans Les Mémoires de Maigret :

« La mort de ma mère m’apparaissait comme un drame tellement


stupide, tellement inutile !

30. G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit., p. 792.


31. Et tout particulièrement Jacques Dubois qui écrit que les romans de Simenon
« mettent fréquemment en scène les déviances fantasmées de membres de la classe
moyenne en rupture de ban et de routine » (J. DUBOIS, Les Romanciers du réel, op. cit.,
p. 54).

187
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Et tous les autres drames que je connaissais, tous ces ratages me


plongeaient dans une sorte de désespoir furieux.
Personne n’y pouvait-il rien ? Fallait-il admettre qu’il n’y eût
pas quelque part un homme plus intelligent ou plus averti que les
autres – que je voyais plus ou moins sous les traits d’un médecin
de famille […] capable de dire doucement, fermement :
– Vous faites fausse route. En agissant ainsi, vous allez fatale-
ment à la catastrophe. Votre vraie place est ici et non là.
Je crois que c’est cela : j’avais l’obscur sentiment que trop de
gens n’étaient pas à leur place, qu’ils s’efforçaient de jouer un rôle
qui n’était pas à leur taille et que, par conséquent, la partie, pour
eux, était perdue d’avance.
Qu’on n’aille surtout pas penser que je prétendais devenir un
jour cette sorte de Dieu le Père 32. »

Simenon est, certes, plus proche d’une conception classique-


ment déterministe du monde social (et de sa reproduction) que
de la vision multi-déterministe d’un Marcel Proust, par
exemple, beaucoup plus sensible que lui aux plasticités dispo-
sitionnelles, aux variations subtiles de comportements et d’atti-
tudes selon le contexte dues aux influences socialisatrices
multiples vécues par les personnages 33. Chez Simenon, la défi-
nition sociale de soi est très largement délimitée par le milieu
familial social d’origine (et parfois par la profession exercée
lorsque celle-ci est vécue comme un sacerdoce 34). Et cette défi-
nition initiale de soi par sa condition sociale d’origine ne peut
être transformée sans provoquer malheurs et drames. Simenon
est cependant particulièrement attentif aux pentes, aux rythmes
et aux modalités des trajectoires et pas seulement aux apparte-
nances sociales d’origine ou aux appartenances sociales
d’arrivée de ses personnages : bourgeois oui, mais de première

32. G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit., p. 798.


33. J. DUBOIS, Pour Albertine, op. cit. et B. LAHIRE, « Le modèle proustien de l’acteur
pluriel », L’Homme pluriel, op. cit., p. 43-46 et Portraits sociologiques, op. cit.,
p. 398-400.
34. « Êtes-vous, de par vos habitudes, vos attitudes, votre caractère, un homme du
Quai des Orfèvres ou un homme de la Rue des Saussaies ? », demande le personnage
de Georges Simenon à Jules Maigret (G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit.,
p. 786). Par cette question, l’auteur Simenon montre que, pour lui, l’institution trouve
à s’incarner dans des hommes et qu’ils ont bien souvent des dispositions, au moins en
partie, adaptées à leur position. C’est évidemment dans la nuance introduite par le « au
moins en partie » que réside le fondement de toutes les frictions, souffrances, désajus-
tements, crises et réorientations possibles.

188
sociologie et littérature

ou de seconde génération ? transfuge de classe oui, mais avec


quel rythme l’ascension s’est-elle réalisée 35 ?
Il note très souvent ce qui, du passé socialisateur, marque sa
présence dans les nouvelles conditions de vie : les person-
nages gardent en eux par l’accent et l’élocution (plus ou
moins distingués), leur physique (visage, mains, corpulence,
postures), leurs manières (plus ou moins adroites ou gauches),
leur style d’habillement, leur habitat, etc., la trace de leurs ori-
gines sociales (plus pauvres, plus précaires, ouvrières ou
paysannes).
Ce qu’il y a d’intéressant chez Simenon, comme chez de
nombreux romanciers réalistes 36, c’est le fait que les cultures et
les styles de vie ne sont pas décrits en eux-mêmes et pour eux-
mêmes, comme des isolats enfermés dans leur spécificité. Ils
sont, au contraire, confrontés, se frottent, se contredisent et pro-
duisent chez certains des sentiments de honte et d’humiliation,
des souffrances et des tensions. Ceux qui ont vécu une mobilité
sociale ascendante ressentent intimement les conflits potentiels
entre les deux milieux, comme c’est le cas de Maigret lui-même
qui avoue « l’impression d’être à cheval entre deux mondes
totalement étrangers l’un à l’autre 37 ». Les personnages se jau-
gent, s’évaluent, se comparent, voient en l’autre celui qu’ils
étaient avant, celui qu’ils seront peut-être ou que seront sans
doute un jour leurs enfants, celui qu’ils aimeraient être ou celui
qu’ils auraient pu être 38. Et la hiérarchie des cultures et des

35. « Moi, je suis en avant d’une génération. Il faut que je remonte à mon grand-père
pour trouver l’équivalent de votre père. Mon père, lui, était déjà à l’étage fonction-
naire », fait dire Simenon-auteur à Simenon-personnage dans un dialogue avec Maigret
(fils de régisseur d’un château). (G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit.,
p. 802).
36. « Ainsi ces derniers aimeront à rendre sensible, au travers de situations concrètes,
tout ce que peut faire la discordance entre deux cultures, celle d’un personnage ou d’un
groupe et celle d’un milieu autre dans lequel il se trouve projeté. Chaque fois, l’effet
de rupture est fort et se passe de longs commentaires sur l’incompatibilité des usages
de classe. C’est la noce de Gervaise traversant hébétée les salles du Louvre ; c’est
Bel-Ami mesurant, sous le regard de sa trop parisienne épouse lors d’un retour au vil-
lage natal, le gouffre qui s’est creusé entre lui et ses géniteurs ; c’est Charlus débarquant
pour la première fois au milieu du clan des Verdurin et se trouvant, lui le grand féodal,
aussi mal à l’aise dans ce salon bourgeois qu’un adolescent qui pénètre dans un bordel.
En chaque occurrence, beaucoup nous est dit en un raccourci scénique sur les distinc-
tions sociales et la manière dont elles sont perçues et vécues dès que l’on se trouve
projeté en milieu inaccoutumé. Autant de bonnes lectures des espaces sociaux, parlant
d’elles-mêmes et invitant à la généralisation » (J. DUBOIS, Les Romanciers du réel,
op. cit., p. 66-67).
37. G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit., p. 801.
38. Dans la série des Maigret, le commissaire lui-même se compare sans arrêt aux
personnes qu’il rencontre. Par exemple, dans Maigret chez le ministre : « Le plus
curieux, c’est que l’homme qui, en face de lui, avait l’air d’attendre son diagnostic, lui

189
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

conditions est omniprésente dans ces perceptions et ces mises


en contact : on monte ou on descend, on est « plus » ou
« moins » que, on est supérieur ou inférieur à, on est plus dis-
tingué ou plus vulgaire que, etc. Par exemple, le jeune Maigret
reçu dans une famille de la bourgeoisie du savoir (côté « Ponts
et Chaussées ») commet une gaffe culturelle (qui l’humilie) en
mangeant sans retenue les petits fours pendant que l’une des
jeunes filles chante accompagnée par le piano :

« Je mangeais toujours. Je ne m’en rendais pas compte. Je me


rendais encore moins compte que la vieille dame m’observait avec
stupeur, puis que d’autres, remarquant mon manège, ne détachaient
plus de moi leur regard. […] Jubert, paraît-il, essayait d’attirer mon
attention sans y parvenir, malheureux de me voir saisir les petits
fours un à un et les manger consciencieusement. Il m’a avoué plus
tard qu’il avait eu pitié de moi, qu’il était persuadé que je n’avais
pas dîné.
D’autres ont dû le penser. La chanson était finie. La jeune fille
en rose saluait, et tout le monde applaudissait ; c’est alors que je
m’aperçus que c’était moi qu’on regardait, debout que j’étais à côté
du guéridon, la bouche pleine, un petit gâteau à la main.
J’ai failli m’en aller sans m’excuser, battre en retraite, fuir litté-
ralement cet appartement où s’agitait un monde qui m’était si tota-
lement étranger 39. »

Les personnages se confient (en se comparant) parfois à des


personnes socialement proches, qui se distinguent par certains
aspects de leurs trajectoires ou de leurs conditions présentes.
Dans Lettre à mon juge 40, Alavoine, médecin d’origine pay-
sanne, s’adresse à un juge qu’il aurait pu fréquenter (c’est lui-
même qui le note) dans le cadre des réseaux de sociabilité
locale, mais qui se différencie néanmoins par son ancienneté
dans la bourgeoisie. Dans Les Volets verts 41, Maugin, acteur
populaire et célèbre, se confie à un « homologue structural », à
savoir un médecin aussi « éminent » que lui dans son propre

ressemblait sinon comme un frère, tout au moins comme un cousin germain. Ce n’était
pas seulement au physique. Un coup d’œil aux portraits de famille disait au commis-
saire que Point et lui avaient à peu près les mêmes origines. Tous les deux étaient nés
à la campagne, d’une souche paysanne déjà évoluée. Probablement les parents du mini-
stre avaient-ils eu, dès sa naissance, l’ambition de faire de lui, comme les parents de
Maigret, un médecin ou un avocat » (G. SIMENON, Maigret chez le ministre, dans Tout
Simenon, volume 7, Omnibus, Paris, 1989 [1re édition 1955], p. 534).
39. G. SIMENON, Les Mémoires de Maigret, op. cit., p. 806.
40. G. SIMENON, Lettre à mon juge, Le Livre de Poche, Paris, 2000 (1re édition 1947).
41. G. SIMENON, Les Volets verts, dans Tout Simenon, volume 4, Omnibus, Paris,
2002 (1re édition 1950).

190
sociologie et littérature

univers professionnel, issu comme lui d’un milieu modeste,


mais vivant une vie bourgeoise beaucoup plus stable et
conventionnelle.
Enfin, et là réside sans doute la grande force et l’incontes-
table originalité de Simenon, il va même parfois au-delà de
cette saisie des hiérarchies sociales et culturelles, des affronte-
ments ou des confrontations entre cultures de classes ou de frac-
tions de classe en faisant ressentir à ses personnages en crise
ce que le monde social a d’absurde, d’artificiel ou d’arbi-
traire, c’est-à-dire de fondamentalement historique. Prenant
conscience du caractère historiquement arbitraire du monde
social et de ses conventions, de ses normes ou de ses hiérar-
chies, les personnages (qui n’ont plus rien à perdre ni à gagner,
dans la mesure où ils sont désormais presque hors jeu social :
Maugin est en train de mourir et Alavoine est incarcéré pour
longtemps) prennent aussi conscience de l’absurdité de ce en
quoi ils ont cru fortement ou de ce par quoi ils se sont laissés
guider sans résister : monter ou s’élever socialement, mais vers
où et pourquoi ? prendre sa revanche sur l’existence, mais pour
quoi faire ? courir après la gloire, mais à quel prix personnel et
pour quels profits individuels ? Simenon touche et fait toucher
à ses personnages les fondements historiques du monde social
et de sa structure hiérarchique : les hommes naissent sans raison
particulière d’exister et le monde social leur fournit des raisons
(des missions, des buts ou des directions) auxquelles ils peuvent
se découvrir enchaînés.

Lettre à mon juge


Dans Lettre à mon juge, point de commissaire ni de détec-
tive, mais une volonté farouche de recherche et d’expression
de la vérité de la part d’un « criminel d’occasion » (p. 7), qui
s’adresse à son juge depuis la cellule de sa prison après la
parodie de mise en scène de la vérité au cours de son procès
(« cette Justice […] qui n’a rien voulu voir de ce qui impor-
tait vraiment dans mon crime », p. 172). Ce qui importe
désormais à Charles Alavoine, ancien médecin meurtrier de sa
maîtresse, c’est de faire comprendre son acte, de décrire les
différents moments de son passé lointain ou récent qui rendent
raison de son crime. Étant condamné et emprisonné, il n’a plus
intérêt au silence, à l’omission ou au mensonge, mais il éprouve
un vif intérêt pour la vérité psychologique et sociologique des
faits.

191
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Dans sa lettre, Charles Alavoine s’adresse à son juge comme


à un frère de condition sociale, qui appartient au même groupe,
tout en n’ayant pas les mêmes origines sociales. Le soin socio-
logique avec lequel Alavoine décrit cette proximité de condition
et cette différence de trajectoire n’est pas étonnant si l’on consi-
dère son histoire et ce qui le conduit, un jour, et contre toute
attente, à tuer : car l’origine sociale d’Alavoine et son parcours
ne sont pas pour rien dans l’enchaînement des situations et le
drame au cœur duquel il va être plongé.

« Nous appartenons tous les deux à ce qu’on appelle chez nous


les professions libérales, à ce que, dans certains pays moins
évolués, on désigne plus prétentieusement par le mot intelligentsia.
Ce mot-là ne vous fait pas rire, non ? Peu importe. Nous appar-
tenons donc à une bourgeoisie moyenne, plus ou moins cultivée,
celle qui fournit le pays de fonctionnaires, de médecins, d’avocats,
de magistrats, souvent de députés, de sénateurs et de ministres.
Cependant, à ce que j’ai cru comprendre, vous êtes en avance
sur moi d’au moins une génération. Votre père était déjà magistrat,
alors que le mien vivait encore de la terre.
Ne dites pas que cela n’a pas d’importance. Vous auriez tort.
Vous me feriez penser aux riches qui prétendent volontiers que
l’argent n’est rien dans la vie » (p. 14).

Alavoine, dont le nom semble déjà désigner les origines pay-


sannes, relève des différences d’hexis corporelle entre le juge et
lui, différences qu’il explique par leurs histoires familiales res-
pectives, et notamment par le degré d’ancienneté dans la bour-
geoisie. Bourgeoisie de première ou de seconde génération, le
corps et ses manières en témoignent :

« Tenez, ma tête de crapaud, comme a dit le journaliste spirituel.


À supposer que vous vous soyez trouvé à ma place au banc des
accusés, il n’aurait pas parlé de tête de crapaud.
Une génération en plus ou en moins, cela compte, vous en êtes
la preuve. Vous avez déjà le visage allongé, la peau mate, une
aisance dans les manières que mes filles sont seulement en train
d’acquérir. Même vos lunettes, vos yeux de myope… Même votre
façon calme et précise d’essuyer vos verres avec votre petite peau
de chamois… » (p. 15).

Bien qu’il soit devenu médecin (d’abord de campagne puis


de ville), il continue à se définir lui-même à plusieurs reprises
dans sa lettre comme un « paysan » : « le paysan que j’étais
s’était toujours levé avec le jour » (p. 180). En tant que

192
sociologie et littérature

bourgeois de première génération, Charles Alavoine a les struc-


tures mentales de perception et de représentation de celui qui a
connu une mobilité sociale ascendante et qui a cru en la légiti-
mité de la hiérarchie des prestiges. Il a appris à percevoir le
monde structuré par un haut et un bas, par le noble et le vul-
gaire, le digne et l’indigne, l’aisance (qui semble naturelle) et la
gaucherie, le savant et le populaire (ou l’ignorant). Et les dif-
férents termes de cette série de dichotomies sont affectés d’un
signe plus ou d’un signe moins. Imaginant que le juge et lui
auraient pu, en tant que notables locaux, se connaître et se fré-
quenter s’ils avaient travaillé dans la même ville, Alavoine pré-
cise qu’il aurait tout de même ressenti l’écart entre eux, tout en
montrant qu’il est désormais conscient de l’arbitraire culturel
d’une hiérarchie en laquelle il croyait auparavant :

« Sans doute m’auriez-vous considéré sincèrement comme un


égal, mais moi, dans le fond de moi-même, je vous aurais toujours
un peu envié.
Ne protestez pas. Regardez autour de vous. Pensez à ceux de
vos amis qui appartiennent, comme moi, à la première génération
montante.
Monter où, je me le demande. Mais passons » (p. 15).

Alavoine décrit son milieu familial, sa modestie culturelle


et économique. Son père, alcoolique et coureur de jupons qui
se suicidera, était maquignon et paysan, et sa mère avait vécu
avant son mariage dans la plus extrême pauvreté (« Je crois
bien qu’il est impossible de vivre dans une pauvreté plus totale
et plus digne qu’on l’a fait dans cette maison-là », p. 28).
Lorsque sa mère est convoquée au procès, il sait qu’elle
éprouve de la honte, mais une honte toute culturelle qui fait
qu’elle se sent comme dans ses petits souliers parmi des gens
importants (magistrats ou journalistes) :

« Elle ne regardait pas de mon côté. Elle ne savait pas où j’étais.


Elle avait honte. Non pas honte à cause de moi, comme les jour-
nalistes l’ont écrit, mais honte d’être le point de mire de toute une
foule et de déranger, elle qui s’est toujours sentie si peu de chose,
des personnages aussi importants » (p. 22).
« Elle m’aurait demandé pardon, pardon d’être si maladroite, si
empruntée, si ridicule. Car elle se sentait ridicule ou, si vous pré-
férez, pas à sa place, ce qui est pour elle la dernière des humilia-
tions » (p. 26).

193
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Devenu médecin, il est lui-même au départ un petit


« médecin de village » (p. 49), puis médecin de ville, modeste,
consciencieux, parfois dans le doute et beaucoup moins ambi-
tieux que nombre de ses confrères :

« Devant mes confrères plus savants ou plus solennels, je me


tais, ou je plaisante. Je ne lis pas les revues médicales. Je n’assiste
pas aux congrès. Devant une maladie, je suis parfois embarrassé et
il m’arrive de passer dans la pièce voisine sous un prétexte quel-
conque pour consulter mon Savy » (p. 49).

En suivant des études de médecine, Charles Alavoine ne fait


que réaliser des ambitions maternelles : « Elle avait toujours
désiré que je sois prêtre ou médecin. J’avais choisi la médecine,
pour lui faire plaisir, alors que j’aurais mieux aimé traîner mes
bottes dans les champs » (p. 34). Et c’est d’ailleurs sa mère qui
prend les choses en main en rachetant le cabinet d’« un vieux
docteur à moitié aveugle qui se décidait enfin à se reposer »
(p. 34), puis en lui achetant « une grosse moto peinte en bleu »
(p. 34) pour lui permettre de faire ses visites au domicile des
patients. Charles Alavoine se montre plutôt docile et fait tout
pour être conforme aux désirs maternels :

« J’étais plein de bonne volonté. J’ai toujours été plein de bonne


volonté. Je voulais faire plaisir à tout le monde et à ma mère avant
tout » (p. 35).

C’est encore par docilité et conformité aux normes sociales


qu’il épouse (après s’être fiancé pour être, là aussi, convenable)
Jeanne et lui fait deux enfants. Jeanne est la seconde fille du
vieux médecin dont il a repris le cabinet. Et c’est en défini-
tive sa mère qui le marie en croyant remarquer que son fils
lui « tourne autour », en le lui disant, en donnant son sentiment
positif sur cette fille (« C’est une brave jeune fille… Il n’y a
rien à dire sur elle… […] Comme tu ne resteras quand même
pas célibataire… », p. 36-37), puis en lui proposant de jouer les
entremetteuses (« “Veux-tu que j’essaie de savoir ce qu’elle en
pense ?” C’est ma mère qui nous a mariés. Nous sommes restés
fiancés un an parce que, à la campagne, quand on se marie trop
vite, les gens prétendent que c’est un mariage de nécessité »,
p. 37) :

194
sociologie et littérature

« Je voulais bien faire, je vous l’ai dit, je le répète. Je ne sais


même pas si elle était jolie. Mais je savais qu’un homme, à un cer-
tain âge, doit se marier. Pourquoi pas Jeanne ? » (p. 36).
« Elle faisait partie du décor de ma vie. Elle faisait partie des
conventions. J’étais médecin. J’avais un cabinet, une maison claire
et gaie. J’avais épousé une jeune fille douce et comme il faut. Elle
venait de me donner un enfant, et je la soignais du mieux que je
pouvais. […] Parce qu’il est convenu qu’on aime sa femme. […]
Il est convenu qu’on lui fait des enfants. Tout le monde le répé-
tait : “Le suivant sera sûrement un gros garçon…” Et je me laissais
séduire par cette idée d’avoir un gros garçon. Cela faisait plaisir à
ma mère aussi » (p. 38).

Sa femme meurt au moment où elle accouche de sa seconde


fille et Alavoine se rend compte, seize ans après, que c’est la
pression sociale de l’entourage familial et amical qui a conduit
à cette décision de faire un second enfant alors que sa femme
avait déjà fait une fausse couche et n’était pas en excellente
santé :

« Je l’ai tuée à cause de cette pensée d’un gros garçon qu’on


m’avait mise dans la tête et que je finissais par prendre pour mon
désir propre » (p. 39).

Charles Alavoine est donc en partie définissable sociale-


ment par son grand conformisme, docile qu’il est à l’ordre
social en général, et à celui dont sa mère est porteuse en parti-
culier. Cette docilité face aux injonctions du monde social
apporte des profits symboliques, et notamment un confort psy-
chologique et moral, à celui qui s’y plie (être dans la norme,
avoir bien fait, être en règle) :

« Je n’ai jamais protesté. Non seulement je n’ai pas protesté,


mais je n’ai jamais eu conscience de subir une contrainte. Et cela,
vous le verrez, est très important. Je ne suis pas un révolté. Je suis
tout le contraire.
Toute ma vie, je crois vous l’avoir déjà dit et répété, j’ai voulu
bien faire, simplement, tranquillement, pour la satisfaction du
devoir accompli. […] Pendant des années et des années, j’ai
accompli tout ce qu’on a voulu que j’accomplisse, sans rechigner,
en réduisant la tricherie au minimum » (p. 48-49).

Passant de la campagne à la ville (La Roche-sur-Yon), Ala-


voine poursuit sa lente mobilité sociale ascendante quasi invo-
lontaire : c’est sa mère qui lui suggère de s’installer là-bas pour

195
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

le faire rompre avec ses habitudes paysannes (« Je crois aussi


que maman n’aimait pas me voir toujours en culottes et en
bottes, comme mon père, passant à la chasse le plus clair de
mes moments de liberté », p. 48).
La mobilité sociale se marque aussi dans son remariage avec
une femme d’une extraction plus élevée que sa première
épouse. Sa seconde épouse, Armande, le domine socialement
et culturellement : « la même faculté innée de tout dominer
autour d’elle, de tout orchestrer, ai-je envie de dire, sans en
avoir l’air » (p. 63). Fille d’un propriétaire qui porte un nom
à particule (Hilaire de Lanusse), elle a reçu une éducation très
bourgeoise : « Elle avait suivi successivement des cours de
chant, d’art dramatique, de musique et de danse » (p. 55). En
épousant Charles Alavoine, elle assume ainsi le déclassement
relatif que représente pour elle un remariage avec un petit
médecin de province d’origine populaire vivant avec sa mère et
ses deux filles, après avoir été l’épouse d’un « musicien d’ori-
gine russe qui l’avait emmenée à Paris, où elle vécut six ou sept
ans avec lui » (p. 55). Alavoine la décrit, à partir de ses caté-
gories de perception, comme une personne d’un autre monde
que lui (il dit parfois pour parler d’elle « l’autre », p. 59) et
dont le « tact inné », le « tact exquis », les manières gracieuses,
élégantes, sereines et discrètes sont à l’opposé de l’impression
qu’il donne lui-même (« Mon grand corps de paysan, ma gueule
luisant de santé, ma lourdeur même… », p. 63) :

« Les mères, à La Roche-sur-Yon, disent volontiers à leur fille :


– Apprends à marcher comme Mme Alavoine… Elle glisse,
vous l’avez vue. Elle évolue comme elle sourit, avec tant d’aisance
et de naturel que cela a l’air d’un secret.
Maman, au début, disait d’elle :
– Elle a un port de reine…
Elle a fait, vous vous en êtes rendu compte, une grosse impres-
sion sur la Cour, sur les jurés et même sur les journalistes. J’ai vu
les gens, alors qu’elle était à la barre, m’examiner scrupuleusement,
et il n’était pas difficile de deviner qu’ils pensaient :
“Comment ce rustre-là a-t-il pu avoir une femme pareille ?”
C’est l’impression, mon juge, que nous avons toujours pro-
duite, elle et moi. Que dis-je ? C’est l’impression qu’elle m’a tou-
jours produite à moi-même et dont j’ai mis longtemps à me
débarrasser » (p. 50).
« Est-ce que ce n’était pas son premier devoir de me dégrossir,
puisqu’elle était plus évoluée que moi et que j’arrivais de la cam-
pagne pour faire carrière à la ville ? Ne devait-elle pas affiner mes

196
sociologie et littérature

goûts autant que possible, créer autour de mes filles une ambiance
plus délicate que celle à laquelle ma mère et moi étions habitués ? »
(p. 70).
« Armande est digne. Elle est la dignité même. Et maintenant,
essayez de vous imaginer pendant dix années en tête à tête quoti-
dien avec la Dignité, essayez de vous voir dans un lit avec la
Dignité » (p. 72).

Lors du repas qui les réunit la première fois chez lui, la


simple présence d’Armande, son regard et son sourire, provo-
quent la comparaison, et font apparaître les personnes, les situa-
tions ou les choses vulgaires, communes, laides ou stupides :

« Elle parlait peu. Par contre, elle regardait, elle voyait tout, sur-
tout ce qu’elle n’aurait pas dû voir, et un léger sourire flottait alors
sur ses lèvres, par exemple quand maman a passé de minuscules
saucisses – le traiteur lui avait affirmé que c’était le grand chic –
en les accompagnant de nos belles fourchettes en argent au lieu de
les piquer sur un petit bâtonnet.
C’est à cause de sa présence, de ce vague sourire qui errait sur
son visage, que j’ai eu soudain conscience du vide de notre maison
et nos quelques meubles, placés un peu au petit bonheur, m’ont
paru ridicules, nos voix me donnaient l’impression de se heurter à
tous les murs comme dans des pièces inhabitées.
Ces murs étaient presque nus. Nous n’avions jamais possédé de
tableaux. Nous ne nous étions jamais préoccupés d’en acheter.
À Bourgneuf, notre maison était garnie d’agrandissements photo-
graphiques et de calendriers. À Ormois, j’avais fait encadrer
quelques reproductions découpées dans les revues d’art que les
fabricants de produits pharmaceutiques éditent à l’intention des
médecins. […]
C’était le sourire d’Armande qui m’ouvrait les yeux. Et pour-
tant ce sourire était empreint d’une extrême bienveillance. Fau-
drait-il dire plutôt d’une ironique condescendance ? J’ai toujours eu
l’ironie en horreur et je ne m’y connais pas. Toujours est-il que je
me sentais fort mal à l’aise » (p. 53-54).

La mère du narrateur révèle aussi par ses comportements lors


de cette soirée que la situation n’est pas naturelle pour elle :
elle « s’affairait, angoissée à la pensée de la gaffe possible »,
elle « s’excusait de tout », « s’excusait trop, avec une humilité
qui devenait gênante. On sentait tellement qu’elle n’avait pas
l’habitude ! » (p. 54). À cause du sentiment de malaise, de faute
ou de culpabilité ressenti en sa présence, le narrateur n’a pas
une première impression positive de cette femme :

197
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

« Son souvenir, simplement, m’exaspérait, et je lui en voulais de


m’avoir fait sentir ma gaucherie, sinon ma vulgarité. Et justement
de me l’avoir fait sentir avec cet air bienveillant. […] s’il m’arrivait
souvent de penser à elle, c’est que son souvenir était lié à celui de
notre première soirée, c’est que j’y cherchais la critique de nos faits
et gestes à ma mère et à moi » (p. 54-55).

Alors qu’elle est envoyée (faute d’infirmière) par un confrère


pour s’occuper de la diphtérie de l’une des filles Alavoine,
Armande montre à cette occasion son savoir et son assurance
en parlant avec science de la diphtérie : « Je remarquai que
deux ou trois de mes livres de thérapeutique manquaient dans
les rayons et je compris qu’Armande était descendue pour les
prendre. Pendant dix minutes, elle me parla de la diphtérie
comme j’aurais été incapable de le faire » (p. 61).
Armande va entrer dans sa vie et la diriger très rapidement
dans tous ses aspects : « Elle est entrée chez nous sans que je
le demande, sans que je le désire. Le second jour, c’était elle
qui prenait – ou qui me faisait prendre – les décisions capi-
tales » (p. 62). Elle conduit et ordonne l’ensemble des affaires
domestiques, financières ou professionnelles et relègue ainsi sa
belle-mère dans une position de second rang (« Maman, depuis
qu’elle était là, était transformée en une petite souris grise et
effarée qu’on voyait passer sans bruit devant les portes, et
reprenait son habitude de s’excuser à tout propos », p. 62). Elle
parle de la maison familiale comme de « sa » maison, des amis
de son mari comme de « ses » amis, de la bonne cuisine de la
maison comme de « sa » cuisine, de la bonne comme de « sa »
bonne et des patients de son mari comme de « leurs » patients.
Elle s’approprie donc symboliquement et pratiquement
l’ensemble des activités, des personnes et des biens qui l’entou-
rent. Et c’est d’ailleurs bien Charles, progressivement étranger
dans sa propre maison, qui partira du domicile familial au lieu
de la chasser 42.

42. On retrouve chez Luigi Pirandello le thème de l’inévitable malheur vécu par les
hommes dominés économiquement et/ou culturellement par leurs épouses : « Il avait
commis l’erreur de choisir une femme de rang supérieur au sien, qui était fort bas. Or,
cette femme, mariée à un homme de condition égale à la sienne, n’aurait peut-être pas
été aussi insupportable qu’elle l’était avec lui, à qui naturellement elle devait démontrer,
à la moindre occasion, qu’elle était de bonne naissance et que chez elle on faisait ainsi
et ainsi. Et voilà mon Malagna docile à faire ainsi et ainsi, comme elle disait, pour
paraître un monsieur lui aussi. Mais il lui en coûtait tant ! Il suait toujours, il suait ! »,
L. PIRANDELLO, Feu Mathias Pascal (1904), Le Livre de Poche, Paris, 1991, p. 26.

198
sociologie et littérature

« Quand nous nous sommes mariés, six mois plus tard, il y avait
longtemps qu’elle régnait sur la maison, sur la famille et, pour un
peu, les gens de la ville, parlant de moi, auraient dit, non pas :
“C’est le docteur Alavoine…”, mais : “C’est le futur mari de
Mme Armande…” » (p. 66).
« Elle a toujours aimé diriger, qu’il s’agisse d’une maison ou
de n’importe quoi. […] Elle avait besoin de dominer, et je ne pense
pas que ce soit par une mesquine vanité ou même par orgueil.
C’était plutôt, je pense, pour entretenir et pour accroître le senti-
ment qu’elle avait d’elle-même et qui était nécessaire à son équi-
libre » (p. 120).
« Je n’ai jamais été son mari, encore moins son amant. J’étais un
être dont elle avait pris la charge, la responsabilité, et sur lequel,
par le fait, elle se sentait des droits. Y compris celui de contrôler
mes faits et gestes » (p. 124).

Pourquoi Charles Alavoine a-t-il donc épousé cette femme


qui lui était au fond si étrangère ? Pourquoi faire ce « mariage
de raison » (p. 123) ? La réponse qu’il donne est un mélange
de « lâcheté » et de « vanité ». Lâcheté du conformiste qui n’a
« pas le courage de dire non » (p. 67) face à différentes attentes
sociales convergentes (ses filles auront une mère, sa mère
commence à se faire vieille et a besoin d’aide). Vanité du bour-
geois de première génération qui se marie avec une femme dis-
tinguée (bourgeoise de longue date) et qui, de cette manière,
épouse un statut :

« Seulement, je venais de m’installer en ville. J’habitais une jolie


maison. Le simple bruit des pas sur le fin gravier des allées était
pour moi comme un signe de luxe et j’avais fini par m’offrir un
objet que je convoitais depuis longtemps, un jet d’eau tournant pour
arroser les pelouses.
Ce n’est pas à la légère, mon juge, que je vous ai affirmé qu’une
génération en plus ou moins pouvait avoir une importance capitale.
Armande, elle, avait je ne sais combien de générations
d’avance » (p. 68).
« J’ai appris à jouer correctement au bridge, et cela m’a occupé
pendant des mois. Nous avons acheté une auto, et cela a rempli un
autre bout de temps. Je me suis remis au tennis, parce que Armande
jouait au tennis, ce qui a suffi pour un grand nombre de soirées.
Tout cela, bout à bout, ces petites initiations, ces espoirs d’une
amélioration nouvelle, cette attente de menus plaisirs, de petites
joies, de satisfactions banales, a fini par meubler cinq ou six ans de
ma vie » (p. 74).

199
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Le narrateur (ainsi que sa mère) a donc vécu sous domination


culturelle et sociale dans le cadre conjugal durant ses dix années
de mariage avec Armande. Celle-ci représente à ses yeux les
normes bourgeoises (esthétiques, culturelles, morales) inattei-
gnables et, du même coup, le renvoie de manière permanente à
son infériorité :

« “Elle est exquise, me suis-je entendu répéter sur tous les tons
pendant dix ans. Vous avez une femme exquise.”
Et je rentrais chez moi inquiet, avec un tel sentiment de mon
infériorité que j’aurais aimé aller manger dans la cuisine avec la
bonne » (p. 71).
« Avez-vous jamais rêvé que vous aviez épousé votre maî-
tresse d’école ? Eh bien ! moi, mon juge, c’est ce qui m’est arrivé.
Ma mère et moi, nous avons vécu pendant dix ans à l’école, dans
l’attente d’un bon point, dans la peur d’une mauvaise note » (p. 72).

Après plusieurs années de vie conjugale supportables à l’idée


d’amélioration matérielle et culturelle des conditions de vie, de
meilleure éducation pour ses filles, etc., Charles Alavoine
commence à trouver étrange le décor dans lequel il vit, les amis
qu’il fréquente et les diverses habitudes dans lesquelles on l’a
installé ou dans lesquelles il s’est laissé installer. Il se sent peu
à peu étranger à tout cela et éprouve une sensation de « vide »
et de non-sens ou de perte du sens. Le narrateur n’entretient
plus ce rapport doxique (pré-réflexif et naturel) au monde, dont
parle Pierre Bourdieu :

« C’est sur la base de la complicité originaire entre les struc-


tures cognitives et les structures objectives dont elles sont le produit
que s’instaure la soumission absolue et immédiate qui est celle de
l’expérience doxique du monde natal, monde sans surprise où tout
peut être perçu comme allant de soi parce que les tendances imma-
nentes de l’ordre établi viennent continûment au-devant d’attentes
spontanément disposées à les devancer 43. »

Alavoine découvre donc le caractère arbitraire des conven-


tions, des normes et des habitudes auxquelles il s’est docilement
plié tout au long de son existence. Tout se passe comme si le
narrateur n’avait pas réussi à intérioriser (à faire sienne) une
condition que l’on a décidée et organisée pour lui : sa mère tout
d’abord, sa seconde femme ensuite. À force de docilité passive,

43. P. BOURDIEU, La Noblesse d’État, Minuit, Paris, 1989, p. 12.

200
sociologie et littérature

il finit par ne plus avoir les dispositions à croire ajustées à la


vie qu’il mène, et par vivre un sentiment de décalage entre ce
qu’il « est » (subjectivement) et ce qu’il « vit » (objective-
ment). À travers un cas de désajustement des représentations
subjectives par rapport aux conditions objectives d’existence,
Simenon pose en fin de compte le problème de savoir comment
les individus parviennent ordinairement à ajuster leurs espé-
rances subjectives sur les possibilités objectives que leur ouvre
le monde social (et que mesurent les statistiques 44). Ce que
montre bien le romancier, c’est que l’intériorisation de dispo-
sitions à croire adéquates (ajustées) ne peut réussir que par un
travail permanent d’investissement symbolique et affectif, par
un travail sur les émotions et les représentations qui suppose
une participation active de la part de l’intéressé. Or, Alavoine
n’a jamais vraiment opéré ce travail d’intériorisation positive
des changements de condition, et tout particulièrement durant
ses dix ans de remariage caractérisés par l’appropriation et le
monopole de la direction des affaires par sa femme :

« Il y a eu un moment, tout simplement, où j’ai commencé à


regarder autour de moi avec d’autres yeux et j’ai vu une ville qui
me semblait étrangère, une jolie ville, bien nette, bien claire, bien
propre, une ville où tout le monde me saluait avec affabilité. Pour-
quoi ai-je eu alors la sensation d’un vide ?
J’ai commencé à regarder aussi ma maison et je me suis
demandé pourquoi c’était ma maison, quel rapport ces pièces, ce
jardin, cette grille ornée d’une plaque de cuivre qui portait mon
nom avaient avec moi.

44. En fait, les probabilités objectives, statistiquement mesurables par le chercheur,


se manifestent dans la vie quotidienne de multiples façons et engendrent le plus souvent
chez les acteurs des intuitions pratiques sur ce qui leur semble « normal », « possible »
ou « impossible » de faire, de penser, de viser ou d’espérer. Par exemple, la sociologie
de l’éducation a pu mettre au jour le fait que, du point de vue des élèves, la chance
objective d’accéder à l’enseignement supérieur se traduit par une multitude d’indices de
l’ordinarité ou de l’extra-ordinarité de cette situation. Lorsque des grands-parents, des
parents, des oncles et tantes, des cousins et cousines, parfois des frères et sœurs, sont
déjà passés par l’enseignement supérieur ou, au contraire, lorsqu’ils n’ont jamais accédé
à un tel niveau scolaire, lorsque l’enfant a écouté de multiples récits de parcours sco-
laires de réussite ou d’échec, lorsqu’il a entendu parler avec enthousiasme de la réussite
au BEP de mécanique du cousin germain ou lorsqu’il perçoit la déception de ses parents
face à l’entrée du frère aîné à l’université plutôt qu’en classes préparatoires, il intériorise
progressivement les espérances subjectives de ses parents ou des adultes les plus signi-
ficatifs de son entourage, espérances qui dépendent de leur propre position objective
dans le cursus scolaire et de leur rapport au système scolaire : perçu à partir d’un cer-
tificat d’études primaires, le baccalauréat revêt une grande valeur, mais vu d’un par-
cours de polytechnicien, l’entrée dans une faculté de lettres et sciences humaines est un
véritable « échec », etc.

201
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

J’ai regardé Armande et j’ai dû me répéter qu’elle était ma


femme.
Pourquoi ?
Et ces deux fillettes qui m’appelaient papa…
Je vous le répète, cela ne s’est pas fait d’un seul coup, car, dans
ce cas, j’aurais été très inquiet sur moi-même et je serais allé
consulter un confrère.
Qu’est-ce que je faisais là, dans une petite ville paisible, dans
une maison jolie et confortable, parmi les gens qui me souriaient et
qui me serraient familièrement la main ?
Et qui avait fixé cet emploi des journées que je suivais aussi
scrupuleusement que si ma vie en eût dépendu ? Que dis-je !
Comme si, de tout temps, il avait été décidé par le Créateur que cet
emploi du temps serait inexorablement le mien !
Nous recevions souvent, deux ou trois fois par semaine. De bons
amis, qui avaient leur jour, leurs habitudes, leurs manies, leur fau-
teuil. Et je les observais avec un certain effroi en me disant :
“Qu’est-ce que j’ai à voir avec eux ?”
C’était comme si ma vue était devenue trop nette, comme si,
par exemple, elle était devenue soudain sensible aux rayons
ultraviolets.
Et j’étais tout seul à voir le monde ainsi, tout seul à m’agiter
dans un univers ignorant de ce qui m’arrivait.
En somme, pendant des années et des années, j’avais vécu sans
m’en apercevoir. J’avais fait scrupuleusement, de mon mieux, tout
ce qu’on m’avait dit de faire. Sans chercher à en connaître la raison.
Sans chercher à comprendre.
Il faut à un homme une profession, et maman avait fait de moi
un médecin. Il lui faut des enfants, et j’avais des enfants. Il lui faut
une maison, une femme, et j’avais tout cela. Il lui faut des distrac-
tions, et je roulais en auto, et je jouais au bridge, au tennis. Il faut
des vacances, et j’emmenais ma famille à la mer. […]
Je continuais à accomplir les gestes de tous les jours. Je n’étais
pas malheureux, ne croyez pas cela. Mais j’avais l’impression de
m’agiter à vide.
Alors un désir vague m’a pénétré peu à peu, tellement vague
que je ne sais comment en parler. Il me manquait quelque chose
et j’ignorais quoi. Il arrive souvent à ma mère, entre les repas, de
dire : “Je crois que j’ai une petite faim…”
Elle n’est pas sûre. C’est un malaise diffus qu’elle s’empresse de
combattre en mangeant une tartine ou un morceau de fromage.
J’avais faim, moi aussi, sans doute, mais faim de quoi ?
C’est venu si insensiblement qu’à un an, à deux ans près, je le
répète, il m’est impossible de situer le début du malaise. Je n’en
prenais pas conscience.

202
sociologie et littérature

On nous a tellement habitués à penser que ce qui existe existe,


que le monde est bien comme nous le voyons, qu’il faut faire ceci
ou cela et ne pas agir autrement… » (p. 74-76).

Peu à peu, Armande va représenter à ses yeux « la figure


du Destin » (p. 77) contre lequel il va se révolter, d’abord silen-
cieusement puis explicitement. Il commence par la tromper
avec une prostituée avant de faire la rencontre, lors d’un dépla-
cement à Nantes, de celle qui sera sa maîtresse, qu’il aimera
avec passion et finira par tuer : Martine, une femme de mau-
vaise vie (mais dont le père était toutefois pharmacien) qui
cache de profondes blessures. Après les années d’habitudes et
de conventions (« pendant ces dix années-là, il ne s’est rien
passé d’essentiel », p. 117), vient le temps du bonheur et de « la
force irrésistible de la vie » (p. 114).
Ce n’est pas un hasard si, au moment où il recommence une
carrière après son départ avec Martine du domicile conjugal, il
est tenté de faire une expérience dans des milieux populaires
(ouvriers) plutôt que dans des milieux bourgeois. Car sa rupture
conjugale est aussi l’occasion d’un retour symbolique aux ori-
gines sociales. Les mots utilisés par le narrateur sont clairs : il
« recommence sa carrière » à « zéro » et en éprouve une grande
joie :

« Elle [Martine] avait peur aussi de me voir affecté par l’obli-


gation où j’étais de recommencer ma carrière, et, moi, au contraire,
cela me rendait joyeux, je m’évertuais à la recommencer à zéro.
Nous avons vu, ensemble, les agences spécialisées dans les cabinets
médicaux et nous sommes allés visiter plusieurs de ces cabinets, un
peu partout, dans les quartiers pauvres et dans les quartiers bour-
geois. Pourquoi les quartiers pauvres me tentaient-ils plus que les
autres ? Je sentais le besoin de m’éloigner d’un certain milieu qui
me rappelait mon autre vie, et il me semblait que, plus nous nous
en écarterions, plus Martine serait mienne. Nous avons jeté notre
dévolu, en fin de compte, après seulement quatre jours d’allées et
venues, sur un cabinet situé à Issy-les-Moulineaux, au plus noir, au
plus grouillant de la banlieue ouvrière » (p. 168-169).
« “Je te jure que je suis très heureux…” C’était vrai, c’était vrai-
ment la vie qui recommençait, presque à zéro. J’aurais voulu être
encore plus pauvre, reprendre les choses de plus bas » (p. 170).

La tragédie de Charles Alavoine a une morale sociale : mal-


heur à celui qui quitte son milieu et rompt avec ses habitudes.
Or, le médecin-narrateur a déjà rompu deux fois au cours de son

203
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

existence : la première avec son milieu d’origine paysan par


un mouvement de mobilité sociale ascendante, socialement
connoté positivement (passage du milieu paysan à la bour-
geoisie moyenne, de la médecine de campagne à la médecine
de ville, des goûts et des loisirs populaires à des goûts et loisirs
bourgeois) ; la seconde avec une vie bourgeoise routinière qu’il
n’a finalement jamais vraiment choisie, mais qui s’est imposée
à lui par la logique (sociale) des choses. La crise disposition-
nelle qui couve durant les dernières années de son second
mariage éclate au grand jour lors de la rencontre avec cette
femme dont Alavoine pressent, sans le savoir au départ (« j’ai
compris […] qu’un miracle, à Nantes – il n’y a pas d’autre
mot –, m’avait fait pressentir tout ce qu’il y avait en elle qui
en faisait ma femme aujourd’hui », p. 177-178), qu’elle-même
vit une rupture (par rapport à une vie antérieure de femme
« légère »).
La morale est sociale (ou sociologique) dans la mesure où
Simenon laisse clairement entendre, sous la plume de son nar-
rateur, que, à situations sociales semblables, effets semblables
probables. En effet, Alavoine ayant compris ce qui lui était
arrivé (une crise liée à des routines de vie qui deviennent insup-
portables, et une volonté de rompre avec ces habitudes et ces
conventions qui mènent au désordre personnel et, au bout du
compte, au désordre social sanctionné), il note d’une manière
discrète mais suffisamment nette les signes d’une crise de
même nature chez son juge. Le lecteur ne peut ainsi que rétro-
spectivement comprendre les petites remarques adressées au
juge par Alavoine.
Non seulement le juge a véritablement « cherché à
comprendre » le crime d’Alavoine avec une « honnêteté profes-
sionnelle », mais il a aussi été intéressé par cette affaire « en
tant qu’homme » (p. 9). Alavoine en veut pour preuve le fait
que le juge a, malgré un emploi du temps chargé, assisté à plu-
sieurs reprises « en spectateur » à son procès. Il a le sentiment
qu’une complicité particulière s’est instaurée avec son juge :

« Or, en dépit des efforts de Me Gabriel pour prendre en tout


et partout la première place, il y avait souvent des moments où
j’avais l’impression que nous étions seuls, où, comme d’un
commun accord, nous avions décidé que les autres ne comptaient
pas » (p. 9).

204
sociologie et littérature

Et Alavoine pense que le juge vit une situation qui n’est pas
si éloignée que celle qu’il a vécue lui-même. Il relève, tel un
détective, des coups de téléphone réguliers durant la période de
son interrogatoire, qui embarrassent le juge, et semble pouvoir
déceler une histoire d’amour cachée chez ce frère de condition
sociale qui l’interroge :

« Et lors des coups de téléphone !… […] Vous avez reçu cinq


ou six fois, presque toujours à la même heure, vers la fin de l’inter-
rogatoire, des appels qui vous troublaient, vous mettaient mal à
l’aise. Vous répondiez autant que possible par monosyllabes. Vous
consultiez votre montre en prenant un air détaché.
– Non… Pas avant une heure… C’est impossible… Oui…
Non… Pas en ce moment…
Une fois vous avez lâché par inadvertance :
– Non, mon petit…
Et vous avez rougi, mon juge. C’est moi que vous avez regardé,
comme si moi seul comptais. […]
Il y a tant de choses que j’ai comprises, que vous savez que j’ai
comprises ! Parce que, voyez-vous, j’ai un immense avantage sur
vous, quoi que vous fassiez : moi, j’ai tué » (p. 9-10).

Il sait donc que le juge est troublé par son histoire parce qu’il
est sans doute en train d’en vivre une semblable, une de ces
crises et de ces ruptures dont on ne mesure jamais à l’avance
toutes les conséquences :

« Vous avez peur, précisément, de ce qui m’est arrivé. Vous


avez peur de vous, d’un certain vertige qui pourrait vous saisir,
peur d’un dégoût que vous sentez mûrir en vous à la façon lente et
inexorable d’une maladie.
Nous sommes presque les mêmes hommes, mon juge » (p. 11).

Simenon a le talent littéraire pour faire dialoguer des situa-


tions sociales parentes ou des cas analogues du possible socio-
logique et pour amener ses personnages à se comparer ou à se
confronter à des individus plus ou moins proches socialement.

Les Volets verts

Les Volets verts raconte l’histoire d’Émile Maugin, 59 ans,


acteur de théâtre et de cinéma assez riche et très populaire (« Sur
toutes les colonnes Morris, il pouvait voir les grosses lettres
noires des affiches détrempées : “Maugin”… “Maugin”… Et

205
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

encore “Maugin” à la suivante. “Maugin”, en plus gros, sur une


palissade. Enfin “Maugin”, en lettres lumineuses, sur la marquise
du théâtre », p. 562). On dresse de lui le portrait d’un alcoo-
lique, vulgaire, sanguin et parfois violent, issu des milieux les
plus pauvres, qui porte un regard réflexif sur son passé (familial,
amical, sentimental et professionnel) et sa vie présente dès lors
qu’il apprend qu’il n’a sans doute que peu de temps à vivre étant
donné l’état fragile de son cœur.
Maugin est né en Vendée, dans les marais. Son père, alcoo-
lique, maraîcher journalier, vivait de la « charité communale »
et sa mère se prostituait :

« Les maraîchers, en général, sont pauvres. Mais dans notre


hameau, et à une lieue à la ronde, il n’y avait qu’un homme à vivre
de la charité communale : mon père. […] Il était journalier, mais
trouvait rarement de l’embauche, car, le soleil à peine levé, il était
déjà ivre. C’était devenu, dans le pays, une manière de personnage,
et on lui payait à boire pour rigoler. Quand je dis mon père, je n’en
sais rien, car on venait voir ma mère comme on va au bordel, avec
cette différence que c’était moins loin et moins cher qu’à Luçon »
(p. 558).

Maugin « n’a pas toujours été riche et célèbre » (p. 570). Et


c’est par paliers de dix ans qu’il a, peu à peu, gravi les échelons
de la célébrité :

« Il avait fallu du temps – et de l’estomac, et du souffle – pour


devenir Émile Maugin d’abord, enfin Maugin tout court » (p. 571).
« Ce qu’on oubliait aussi, c’est qu’il n’y avait pas plus de dix ans
que le cinéma lui apportait de grosses sommes.
Jusqu’à l’âge de cinquante ans, il n’avait vécu que du théâtre.
Jusqu’à quarante ans, il avait eu des échéances difficiles.
Jusqu’à trente ans, il avait crevé de faim » (p. 640).

Simenon livre très fréquemment au lecteur les coordonnées


sociales des personnages de ses romans et ces coordonnées sont
souvent perçues par les autres personnages ou décrites par
chacun d’entre eux à travers un style d’habitation, une hexis
corporelle, un accent, une manière de parler ou de se comporter
dans différentes situations. Par exemple, Les Volets verts débute
par la description d’un médecin, Biguet, dont les origines pay-
sannes se marquent dans le corps et l’élocution : « trapu, le
poil hirsute, il sentait encore le terroir et continuait à rouler
les r » (p. 553). Il est défini comme étant « sorti de rien aussi,

206
sociologie et littérature

un paysan dont la mère était jadis servante dans une ferme du


Massif central » (p. 553). Ce professeur de médecine est évalué
socialement par Maugin à partir de sa propre position. Il se sent
à la fois très proche de lui de par son passé (origine paysanne),
et sa situation sociale présente (« Maugin était assez curieux du
professeur qui, dans sa sphère, était à peu près aussi éminent
que lui dans la sienne », p. 555), et différent dans la mesure où
tout indique l’intégration plus grande du médecin dans la bour-
geoisie. Maugin remarque ainsi cette stabilisation dans la bour-
geoisie par un style d’habitat et une décoration intérieure :

« Rien que le fait d’habiter le boulevard Haussmann était un


signe. Cela sentait davantage la vraie bourgeoisie, celle qui se sait
solide, qui n’a plus besoin de jeter de la poudre aux yeux, qui se
préoccupe davantage de son confort que des apparences. Il n’y avait
pas de colonnes corinthiennes dans le hall, et l’escalier n’était pas
en marbre blanc, mais en vieux chêne couvert d’un épais tapis
rouge. […] Il [Maugin] avait entrevu un piano à queue, des fleurs
dans un vase, un portrait de jeune fille encadré d’argent. Et, derrière
les portes closes, de chêne sombre, il devinait la vie ordonnée et
chaude d’un vrai foyer » (p. 555-556).

Maugin, lui, a conservé des dispositions (corporelles, linguis-


tiques, culturelles) populaires. Il ne « parle » pas mais le plus
souvent « grogne ». Il a une « large gueule carrée » (p. 553),
de « larges épaules » (p. 653), une « grosse patte » (p. 617), a
« horreur de s’habiller » (p. 636) et représente le « mâle épais,
brutal » (p. 592), une « brute » (p. 594) qui se montre souvent
« gauche » et « balourd » (p. 588).
Il boit beaucoup d’alcool, mais son alcoolisme est sociale-
ment situé : il ne boit pas de whisky ou de champagne (« Il
avait horreur du champagne », p. 579) mais d’abord et avant
tout du vin rouge, et, pour être plus précis, ne boit pas de « bor-
deaux », mais du « gros rouge » (« – Un rouge ! – Un bordeaux,
monsieur Maugin ? – J’ai dit un rouge. Vous n’avez pas de gros
rouge, ici ? », p. 555).
Maugin a épousé Alice alors qu’elle était déjà enceinte d’un
autre homme. Or, il perçoit cet homme comme un « rival »
social autant qu’un rival sexuel. « Comte Philippe de Jonzé », il
est décrit comme un « fort en thème », sorti de « Normale », un
« jeune homme blond, d’un blond très clair, doré, qui portait
un col à pointes cassées, une cravate blanche, un habit noir
merveilleusement coupé. […] Il était rose, bien portant, soigné

207
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

comme un animal de luxe. Il devait faire du cheval au Bois, du


tennis et de la natation à Bagatelle, du golf à Saint-Cloud. […]
Il était à l’aise dans sa peau, lui, l’homme blond, à l’aise dans
sa maison, dans la vie, à l’aise toujours, partout » (p. 603).
Dans l’espace des loisirs et des sports, Maugin, lui, préfé-
rerait sans conteste jouer aux boules (activité populaire par
excellence) que de jouer au golf. Et c’est le fils de paysan qui
parle lorsque, déployant son sarcasme sur un sport rendu ridi-
cule, il note que les terrains de golf sont « mieux arrosés que
n’importe quel potager » :

« Cet idiot de Jouve lui avait dit :


– Vous devriez essayer le golf, patron.
Parbleu ! Commencer, à son âge, à frapper sur une petite balle
blanche avec des bâtons compliqués qu’un gamin lui apporterait
dans un sac à ses initiales ! Il les voyait, quand il se rendait en voi-
ture à Cannes ou à Nice. Des terrains d’un vert incroyable, mieux
arrosés que n’importe quel potager, peignés comme des chiens de
luxe, avec des petits trous, des petites pancartes et des gens qui
marchaient pleins d’importance derrière la balle ! Ces gens-là aussi
étaient des personnages, certains même illustres. Et il y avait le
pavillon du club. Il fallait être membre du club.
Il aurait plutôt joué aux boules. Qui sait s’il n’attendait pas avec
un certain dépit qu’on vînt l’y inviter ? » (p. 625).

D’une façon condensée, Simenon indique tout le rapport que


Maugin entretient à l’égard de l’existence et toute sa trajec-
toire sociale de « parvenu » à travers des petits détails signifi-
catifs. Par exemple, acteur riche et célèbre qui vit désormais
dans le confort et le luxe, mais qui n’a néanmoins pas changé
ses habitudes populaires (ses goûts alimentaires et notamment
celui pour les tripes, sa manière gouailleuse de parler, etc.), il
est un peu à l’image de ce « gros rouge dans du cristal taillé »
que lui verse sa seconde femme, Alice : « Sans qu’il lui
demande rien, elle était allée lui verser un verre de vin, et cela
faisait drôle de voir le gros rouge dans du cristal taillé, le vin
n’avait pas le même goût » (p. 600).
Une autre remarque du narrateur sur sa robe de chambre rap-
pelle aussi tout à la fois le passé de galère et de précarité,
l’aisance actuelle et le rapport de revanche sociale que l’ancien
précaire fils d’un maraîcher pauvre entretient à sa nouvelle
condition :

208
sociologie et littérature

« Celle [robe de chambre] d’aujourd’hui était en soie épaisse,


maintenue par une lourde cordelière. Il les aimait en soie, et les
gens qui souriaient, dans la salle, ne se figuraient pas qu’il avait
porté sa première robe de chambre à trente-deux ans, dans un
sketch comique, que jusqu’à l’âge de vingt-huit ans il n’avait pos-
sédé ni pyjama ni chemise de nuit, qu’il dormait dans sa chemise
de jour et que, faute de pantoufles, il glissait, pour vaquer à sa toi-
lette, ses pieds nus dans ses souliers délacés.
Depuis, rituellement, à chaque film ou à chaque pièce, il se fai-
sait payer une robe de chambre par le producteur ou le directeur.
C’était une petite revanche » (p. 604).

Lorsqu’il va consulter Biguet, Maugin se sent clairement


dominé par celui qu’il sent pourtant assez proche de lui socia-
lement, mais avec quelques atouts en plus, à la fois généraux
(une situation plus bourgeoise) et contextuels (c’est lui qui maî-
trise la situation en tant que médecin qu’on vient consulter) :

« [Parlant du docteur Biguet :] Se rendait-il compte que, depuis


que Maugin avait le torse coincé entre deux surfaces rigides et que
l’obscurité faisait de lui un aveugle, ils n’étaient plus deux hommes
à égalité ? » (p. 555).
« Est-ce que l’immeuble du boulevard Haussmann, la loge aux
meubles cirés, le salon au feu de bûches et au piano à queue, et
jusqu’au veston de velours du docteur, lui pesaient sur l’estomac ?
En voulait-il à Biguet d’avoir eu la discrétion de ne pas parler de
vin ou d’alcool ? Ou était-ce seulement le silence du professeur qui
l’irritait, son calme, sa sérénité apparente, ou encore sa chance de
se trouver de l’autre côté de l’écran ? » (p. 557).

Mais Maugin se sentait tout aussi dominé par sa première


femme, Yvonne Delobel, actrice célèbre qui était d’une bien
plus grande élégance et d’une meilleure éducation que lui ; qui
cherchait à l’éduquer 45 et qui recherchait en lui davantage un
physique robuste qu’une personnalité :

« Elle était célèbre et il ne l’était pas quand ils s’étaient connus.


Cela, tout le monde l’avait souligné. Beaucoup la considéraient
comme l’égale de Sarah Bernhardt, alors qu’il jouait encore les
comiques dans les revues de music-hall. Seulement, elle avait qua-
rante-cinq ans sonnés et il en avait trente à peine. Elle n’avait vu

45. On voit dans les romans de Simenon comment les femmes (la mère et la seconde
épouse d’Alavoine, la première épouse de Maugin) sont à la fois des agents du chan-
gement social, de la mobilité sociale ascendante des hommes et des porteuses du bon
goût culturel.

209
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

en lui qu’une sorte de taureau magnifique et puissant. […] Elle était


petite, menue, d’une extraordinaire délicatesse de traits, d’une dis-
tinction que les courriéristes qualifiaient d’exquise » (p. 591).
« Elle avait tout lu, tout connu. Elle avait fréquenté et fréquentait
encore les quelques douzaines d’hommes illustres qui, pour l’His-
toire, sont comme le condensé d’une génération. Elle continuait à
mener sa propre vie, traînant son taureau derrière elle. Parfois, elle
s’amusait de ses gaucheries.
– Il faudra que je t’apprenne à t’habiller, Émile. Tu as une idée
trop personnelle des accords de couleurs !
Lui apprendre à manger aussi, à se tenir dans un salon. Elle
essayait de lui faire lire les bons auteurs, mais ne soupçonnait pas
qu’il pouvait être ou devenir quelqu’un par lui-même.
Elle le trouvait plus à sa place au music-hall qu’au théâtre, sauf
peut-être dans les gros vaudevilles du Palais-Royal » (p. 592).

Biguet perçoit bien chez Maugin, à travers la description de


son hyperactivité professionnelle (au théâtre et au cinéma) et
le récit de ses origines sociales, une volonté inconsciente de
« revanche » sur la vie qui le conduit à ne jamais cesser de tra-
vailler, dans une quête infinie de reconnaissance sociale :

« “Vous ne croyez pas que vous avez suffisamment pris votre


revanche ?” Il avait compris. Il en avait eu une à prendre aussi, mais
probablement avait-il considéré qu’il était quitte le jour où, à vingt-
huit ans, il était devenu le plus jeune agrégé en médecine » (p. 560).

Sur le point de mourir, Maugin voit d’ailleurs défiler dans


sa tête les différentes personnes qui ont jalonné sa vie et se
rend compte de l’absurdité de cette volonté de revanche qui
l’a animé et déterminé durant toute sa vie, le poussant à vou-
loir devenir un personnage (« Maugin ») qu’il n’aurait peut-
être pas voulu être (« J’ai cherché quelque chose qui n’existe
pas », p. 665). Comme le médecin Alavoine, il prend
conscience du caractère arbitraire des structures hiérarchiques
du monde social qui le poussent à « faire son chemin » (p. 651),
à toujours « monter », à s’élever, à échapper à sa condition, et
finalement à « fuir » son milieu d’origine :

« Quelle était la faute qu’il avait commise ? De se tromper de


but, de vouloir être Maugin, toujours plus Maugin, un Maugin de
plus en plus important ? Il allait leur en expliquer la raison et ils
comprendraient.
Il avait fait ça pour fuir. Oui ! Pour fuir. Le mot était juste. Il
avait passé sa vie à fuir. À fuir quoi ? Cela devient gênant de

210
sociologie et littérature

répondre devant les gens de la première série, surtout qu’il y aper-


cevait son père et sa mère qui ne paraissaient pas mal vus le moins
du monde.
Bon ! Tant pis ! Il les avait fuis, eux, et il avait fui l’école de
M. Persillange, et la sœur de Nicou, et Nicou, et les autres, et l’abbé
Cœur, et le village, les prés sous l’eau et les canaux glauques »
(p. 663).
« En même temps qu’il courait pour attraper Dieu sait quoi, il
fuyait » (p. 666).

Le difficile mariage des dispositions :


Agar, d’Albert Memmi 46

Né en 1920, juif tunisien issu d’un milieu populaire (son


père, illettré, était bourrelier ; sa mère, analphabète, a élevé ses
huit enfants), Albert Memmi fait travailler en romancier les
questions de la différence de soi à soi et de la confrontation à
des cultures opposées que vivent tous les déracinés culturels et
les transfuges de classe. Pour Memmi, le déplacement social
a été double : à la fois transfuge de classe (écrivain d’origine
populaire) et transfuge culturel (d’un monde oriental natal vers
un monde occidental). « Comment, se demande Memmi, inté-
grer, si rapidement, tant d’habitudes, rituelles et mentales, des
manières d’être, différentes quelquefois jusqu’à
l’étrangeté 47 ? »
En prenant dans Agar (publié la première fois en 1955) pour
thème central la situation du mariage mixte – à la fois sociale-
ment et culturellement – qu’il a vécue lui-même, l’auteur peut
faire apparaître la subtilité des interactions entre des conjoints à
la fois très différents et très proches, qui vivent successive-
ment, selon les contextes (et notamment avec les différents
membres de la constellation familiale et amicale du héros-nar-
rateur), tensions ou apaisements. On pourrait dire que Memmi
met en scène, avec force détails, une série d’interactions, dans
des contextes sociaux variés, entre dispositions contradictoires.
Mais il le fait en tenant compte de la complexité disposition-
nelle des personnages : ce sont des patrimoines de dispositions
individuels eux-mêmes clivés qui se confrontent et s’affrontent,
et non des « caractères » psychologiquement stables et définis
une fois pour toutes. L’opposition et la contradiction entre les

46. A. MEMMI, Agar, Gallimard, Folio, Paris, 1984.


47. A. MEMMI, « Préface de 1984 », in Agar, op. cit., p. 19.

211
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

membres du couple s’accompagnent de la division de soi contre


soi du narrateur dont l’espace mental est le théâtre de contra-
dictions analogues à celles qui se jouent entre lui et son épouse.
L’histoire d’Agar débute alors que les deux jeunes époux (le
héros-narrateur, d’origine tunisienne, et sa femme Marie, d’ori-
gine alsacienne) arrivent en Tunisie, dans la ville natale du
mari. Le narrateur exprime un sentiment d’anxiété, celui qui
monte en lui à l’idée de la rencontre entre sa famille et sa
femme :

« Dès l’entrée du canal je fus incapable de cacher mon anxiété.


[…] Comment allait-elle juger les miens ? si différents d’elle par
les mœurs, la religion, la langue… J’étais moins inquiet de leurs
réactions » (p. 23).

En fait, dès son retour au pays, le narrateur se retrouve


plongé dans une tension permanente entre le souci de ne pas se
couper de son épouse et celui de ne pas trahir son milieu fami-
lial et amical d’origine :

« J’eus peur que Marie ne se sente isolée de moi par cette foule
et ce brouhaha et je me mis à lui parler, criant aussi à cause du
bruit » (p. 27).
« De temps en temps, pour rassurer les autres, j’adressais à l’un
d’eux une remarque en patois et leurs visages s’épanouissaient »
(p. 28).
« Elle [la mère du narrateur] nous conduisit à un réduit qui ser-
vait de débarras et, solennelle, ouvrit la porte : ils avaient installé
une douche et un lavabo. Mon père suivait et, tous les deux, ils
nous épiaient, comme des enfants qui, ayant préparé une surprise,
attendent qu’elle soit découverte pour sauter et battre des mains.
C’était un effort vraiment considérable et je me devais de les féli-
citer chaudement ; et comme Marie, non avertie, ne montrait pas
d’enthousiasme particulier, j’en manifestai pour deux » (p. 31).

D’ailleurs, très rapidement, Marie exprime silencieusement


sa difficile adaptation à la situation nouvelle en fondant en
larmes. Elle est alors rassurée par son mari : « Fais-moi
confiance, implorai-je, tu verras : je veillerai à ce que tu ne
souffres pas » (p. 33).
Revenant sur sa rencontre avec Marie, issue d’une famille
catholique alsacienne (Marie Müller), étudiante en chimie, alors
qu’il était lui-même en études de médecine à l’Université de
Paris, le narrateur explique qu’en elle c’est la femme différente

212
sociologie et littérature

de celles qu’il avait l’habitude de côtoyer dans son pays natal


qui l’avait attiré (« Non qu’elle ne me parût dépaysante. Mais
j’aimais, précisément, qu’elle fût si différente des femmes de
chez moi, femmes-enfants au charme sans mystère », p. 36).
Marie était alors comme le symbole d’une autre vie, d’un autre
monde visés à travers de hautes études médicales en France,
loin de la Tunisie, du milieu familial plus populaire (son père
est un petit artisan-commerçant) et des nombreux « préjugés »
traditionnels, moraux ou religieux.
Marie représente donc une partie plus récente de lui-même,
une alliée de ses nouvelles dispositions, de ses nouvelles per-
ceptions et de ses nouveaux goûts. Le narrateur en prend
conscience à l’occasion d’un été passé sans elle dans son pays
d’origine :

« Ce retour au pays natal sans Marie m’apparut subitement vain.


Non qu’il me fût désagréable de revoir mes parents, de retrouver
la mer et le ciel clair ; mais, sans elle, j’appréhendai une solitude
d’une qualité nouvelle : je rentrai amputé, me semblait-il, d’une
partie de moi-même : celle que j’avais cultivée durant ces années
de séparation. Jamais je ne me suis senti étranger comme cet été-là.
Je ne connaissais plus personne. Les études médicales sont longues
et les hommes de mon âge étaient presque tous pères de famille ;
depuis longtemps ils avaient été chassés des plages, cafés et trot-
toirs par des générations toutes neuves. Je restai à promener mon
ennui dans le désert de la ville, vide de tous visages. Au sein de
ma famille, je ne pus, une fois de plus, que vérifier mon malaise »
(p. 41).

Et parce que les expériences vécues dans les deux mondes


(tunisien et français, populaire et bourgeois) sont hiérarchisées,
le narrateur vit le second monde comme plus valorisant et plus
« élevé » que le premier. Il y a, en lui, un « bas » et un « haut »
et Marie représente donc subjectivement pour lui comme une
incitation permanente à l’élévation de soi : « Marie, par sa seule
présence, m’obligeait à vivre au sommet de moi-même » (p. 77).
En retrouvant son pays, la Tunisie, et sa famille, délaissés
pour les études médicales en France, le héros-narrateur retrouve
aussi en lui des dispositions primitives (au sens de premières
dans l’ordre des expériences), et qui avaient en grande partie
été mises en veille dans un cadre à la fois occidental, scolaire
et bourgeois. Alors qu’il avait mis à distance les préjugés de
son milieu d’origine, il se voit (sans volonté consciente de le
faire) reprendre des gestes et des propos qu’il aurait tenus

213
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

spontanément et sans distance s’il était demeuré dans son milieu


d’origine. Il croit alors que ce ne sont que de simples concessions
faites à des rites et des pratiques qui vivent désormais hors de lui.
Il ne les met d’ailleurs pas en œuvre au premier degré, dans cette
inconscience ou dans cette foi aveugle qui caractérisent les actes
du natif dépourvu de comparaisons autres que celles, négatives,
que produit l’expérience ordinaire de l’ethnocentrisme culturel
et social. Sa réflexivité provient, en l’occurrence, du doute que
permet la connaissance pratique (et donc l’incorporation)
d’autres dispositions. Marie symbolise ses nouvelles disposi-
tions, ses nouvelles manières de voir, de sentir et d’agir. Elle
constitue aussi, plus concrètement, un appui tout à fait réel pour
cette nouvelle partie de lui-même, dans ce contexte natal :

« Et, malgré moi, je commençai à m’inquiéter de l’âge d’Yvonne


[sa sœur cadette], la dernière à marier, et de la relative indépen-
dance des adolescents que nous, les aînés, n’avions pas connue.
À peine quelque ironie sur moi-même. Avais-je donc tant vieilli ?
Au souvenir de mes révoltes, de mes résolutions passées, je sentais
quelquefois m’envahir le doute, le soupçon d’une défaite. Alors,
je regardais ma femme, j’en étais toujours plus amoureux. Eh
quoi ? n’était-elle pas là, preuve vivante de mon audace ? Sans elle,
peut-être, ce retour aurait-il été un abandon ; épousant Marie je
revenais les mains pleines de l’étrange fruit de ces lointaines
contrées. N’avais-je pas le droit, maintenant, sans déchoir, de
retourner dans mon pays quitté avec fureur, de me prêter avec
indulgence à quelques gestes et rites naguère refusés ? » (p. 44).

Marie déteste l’odeur de jasmin à laquelle elle n’est pas habi-


tuée (« Décidément, me dit-elle, je ne peux supporter cette
odeur, elle me donne mal à la tête », p. 47). La vie ordinaire
dans des espaces emplis d’odeurs très différentes de celle du
jasmin explique bien sûr l’incommodité ressentie. Mais le
malaise provoqué ne serait pas si fort si le jasmin n’était pas
un symbole oriental par excellence : à travers la gêne olfactive
s’exprime une in-disposition culturelle et sociale plus générale.
La perception différente d’une petite place est encore plus
clairement le signe de catégories de perception et de classe-
ment différentes. Le narrateur demande à sa femme : « Elle
est bien jolie cette place, n’est-ce pas ? » (p. 47) et celle-ci lui
répond : « Jolie ? pittoresque plutôt, un peu… provinciale »
(p. 48), mobilisant ainsi des catégories dominantes de percep-
tion qui conduisent à un regard condescendant sur le lieu.

214
sociologie et littérature

Peu à peu, Marie engrange les effets des multiples désajus-


tements ressentis du fait du décalage entre son patrimoine de
dispositions incorporées et les contextes qu’elle est amenée,
désormais, à fréquenter : « Marie n’avait jamais, depuis sa crise
de larmes du premier jour, manifesté de révolte sérieuse. En
fait, je connaissais mal ma femme ; en elle, les malaises s’accu-
mulaient jour après jour pour éclater d’un seul coup. Comment
aurais-je pensé que loin de s’adapter à ce monde nouveau, il lui
devenait lentement insupportable ? » (p. 48).
Après la fête de Pâque passée dans la famille de son mari (le
père du narrateur commence par dire la prière du Shabbat, puis
chaque personne présente se lève et se couvre la tête, boit le jus
de raisin du verre dans lequel le père a commencé à boire, enfin
chacun va baiser la main du chef de famille), Marie ne peut plus
cacher son malaise et éclate en sanglots : « Je ne peux plus…
je ne peux plus supporter ces soirées… » (p. 53). Pour la pre-
mière fois, elle dit explicitement ce qui l’insupporte : « ici, je
dois faire un effort constant… tout cela me paraît absurde !…
anachronique… je n’ai pas quitté les préjugés et les supersti-
tions de chez moi pour tomber dans cette… barbarie ! » (p. 54).
C’est à ce moment-là qu’une première solution à la crise voit
le jour, à savoir la distance spatiale mise entre le couple et la
famille du narrateur. Le couple a été remis en question par la
plongée dans un autre environnement social et culturel. Marie a
alors le sentiment que son mari est happé par son milieu d’ori-
gine, qu’il n’est plus celui qu’elle connaissait, mais qu’un autre
est apparu : « J’avais peur, avoua-t-elle, que tu ne veuilles plus
partir d’ici… ici tu es absent, tu es repris par ta famille… tu ne
parles même plus » (p. 54). De son côté, le narrateur pense que
sa femme ne veut pas le partager avec sa famille, alors qu’il
a, au contraire, l’impression de faire l’effort d’être à tout le
monde : « Je protestai mollement. Je ne comprenais que trop ce
qu’elle voulait dire. Elle refusait de me partager ; essayant de
m’ouvrir à tous, je cessais de faire avec elle cette cellule unique
que nous formions à Paris » (p. 54-55).
Le narrateur se rend tout de même compte de la situation de
danger dans laquelle il a placé, non seulement son couple, mais
aussi sa propre personne ; une « personne » au moins double,
mais dont les deux parties n’avaient jamais jusque-là été mises
en situation de contradiction, c’est-à-dire en situation d’avoir
à se déployer dans le même environnement, voire dans le même
contexte immédiat d’interaction (lors de la co-présence des
membres de sa famille, de Marie et de lui-même) :

215
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

« J’avais seulement rapproché, menaçantes, l’une en face de


l’autre, les deux parties hétérogènes de moi-même. La rencontre de
Marie avec mes parents ne fut pas, comme je l’appréhendais, scan-
daleuse mais absurde » (p. 55).

La réunion spatiale de deux mondes intériorisés par le narra-


teur (celui de sa famille et celui que représente Marie) pro-
voque finalement aussi un malaise chez lui : « Mais lorsque,
dans un même regard, j’embrassais ma femme et mes parents,
tout vacillait, comme au passage du rêve à la veille. Cette nuit
de Pâque, je restai longtemps tout sommeil enfui, à me
demander si je n’étais pas de ceux qui, toute leur vie, seraient
condamnés à hésiter au bord de l’abîme » (p. 56).
Même les amis tunisiens du narrateur vivent un rapport de
suspicion à l’égard de Marie, motivé par l’expérience du rap-
port de domination entre la France et la Tunisie. Cela se tra-
duit par des plaisanteries provocatrices sur la polygamie, le goût
pour les femmes fortes, etc., qui manifestent leur résistance
anticipée à une possible humiliation : « Feintes, surenchères ou
attaques, tout cela, je le savais, n’était que l’expression d’une
même peur : celle d’être jugés par Marie et par ce qu’elle repré-
sentait pour eux. Mais ces constantes et maladroites parades
ajoutaient au malaise attentif de Marie et, d’une certaine façon,
l’excluaient. Et tout à l’heure en sortant, malgré mes plaidoiries
à peine convaincues, elle me dirait ses étonnements et sa gêne »
(p. 58).
Le processus qui conduit Marie de mini-crises en désajuste-
ments, de dégoûts en rejets, d’indifférences en détestations, pro-
duit cette « lente et implacable usure » (p. 57) dont parle très
justement le narrateur. Il se rend compte qu’en insistant auprès
de Marie pour lui faire apprécier son pays, sa famille, ses amis,
la nourriture et les mœurs des habitants, il ne fait qu’essayer de
se convaincre lui-même de l’intérêt et de l’importance de tout
cela. En fait, il est capable de regarder le monde comme Marie
le voit et prend conscience alors de la distance qui le séparait de
son milieu d’origine. Les confrontations avec Marie, les provo-
cations à son égard, sont ainsi des formes détournées de luttes et
de défis contre une partie de lui-même. Marie incarne la partie
du narrateur qui est en crise vis-à-vis de son pays natal et
constitue en cela une cible extérieure permettant au narrateur de
projeter sur elle une colère de soi contre soi (« Et quand je me
défends contre toi, quand je te meurtris c’est moi-même que je
châtie », p. 166). Il est, au fond, plus facile pour lui de penser

216
sociologie et littérature

que Marie est différente et injuste plutôt que d’affronter ce qui,


du monde de Marie, se trouve désormais en lui :

« Était-ce seulement elle que je voulais convaincre ? Pourquoi ne


me suis-je pas contenté, au moins pour un temps, du plus policé, de
ce qui nous était relativement commun ? Pourquoi me suis-je obs-
tiné à lui faire connaître aussi le plus pauvre et le plus misérable,
refusant de penser qu’elle risquait alors de se fermer définitive-
ment ? » (p. 62).
« Je fis subir à Marie le verre commun d’araki, la cuillère de
confiture qui circule de bouche en bouche, les baisers qui sen-
taient la sueur et dont elle avait peine à cacher son dégoût, les longs
bavardages en patois, incompréhensibles pour elle, sans qu’elle osât
se plaindre. Sous prétexte d’achats à effectuer ou de curiosités à
lui faire découvrir, je l’entraînais dans d’interminables expéditions
dans les ruelles sordides, le long des caniveaux où coulait l’eau
bourbeuse. Je ne lui épargnais ni l’odeur des étals de viande ni
celle des tas d’ordures ; je la fis manger dans des tavernes où je
n’aurais pas eu l’idée d’aller tout seul. Ostensiblement, je
m’arrêtais devant le moindre pittoresque, je m’extasiais devant une
clef de voûte ou le détail d’une pierre. Puis, avec inquiétude, je
sollicitais son avis. Se sentant surveillée, elle parlait encore moins
que d’habitude. À peine si, lorsque j’avais passé la mesure, timi-
dement elle protestait. – Oh, tu sais, la misère ce n’est pas très beau
et puis ces odeurs ! Feignant de ne pas comprendre, j’insistais : ces
quartiers étaient en quelque sorte mon terroir, c’était là que je me
sentais le plus à l’aise, je tenais absolument à lui faire découvrir et
apprécier ces êtres et ces lieux. […] Revenant au pays après de si
longues années, l’ayant quitté adolescent pour revenir un homme
fait, je ne le retrouvais pas sans étonnement ni malaise. Il n’est
pas sûr que j’aurais pu y vivre longtemps si j’y étais retourné sans
Marie. Mais j’en voulus à ma femme de me révéler et d’incarner
mes impossibilités. Me découvrant coupable de trahison, quel meil-
leur symbole pouvais-je en trouver ? » (p. 63-64).

De plus en plus, détestant ce qui, en Marie, n’est au fond


qu’une partie de lui-même (« Tout cela, je le savais, je l’aurais
soutenu moi-même », p. 93-94), il accentue intentionnellement
l’autre partie de lui-même : « [Parlant du bébé né quelques mois
plus tard :] D’ailleurs, criai-je presque affolé, m’étonnant moi-
même de ce que je disais, je t’avertis que je compte le faire cir-
concire ! » (p. 94). Marie fait remarquer à son époux que, dans
une tout autre configuration, formant un couple avec une
femme de son pays, le refus de la circoncision de l’enfant par
cette dernière n’aurait certainement pas déclenché le même

217
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

agacement. Il aurait été accueilli positivement comme une


volonté courageuse de sortie de la tradition par une femme qui
en venait. En revanche, la crainte d’un regard étranger et poten-
tiellement méprisant chez Marie active les dispositions du nar-
rateur dans un sens inverse, renforçant artificiellement, jusqu’à
la provocation, les dispositions originelles :

« […] tu le fais contre moi ; contre moi, répéta-t-elle sourde-


ment. Je haussais les épaules. – Tu dis des sottises. – Non, je ne dis
pas de sottises et tu le sais bien. Si tu avais épousé une femme d’ici,
tu n’aurais pas trouvé ce refus scandaleux de sa part. En réalité, tu
n’as pas confiance en moi, tu me soupçonnes toujours de je ne sais
quelle trahison » (p. 95).

Lorsqu’il est mis en présence d’une personne qui représente


clairement la part traditionnelle de lui-même, le narrateur réac-
tive en revanche la part plus récente, celle qui le rapproche de
Marie. Ainsi, rencontrant Maître Taïeb, président de la commu-
nauté juive, pour lui soumettre un problème d’héritage, il voit
en lui ce qu’en partie il est aussi :

« – La communauté ne peut, sans garanties, accepter dans son


sein une étrangère.
Je restai estomaqué. J’avais enfin compris : il était de l’autre
côté. Une étrangère ! À cet instant précis, de toute mon âme je me
sentis du côté de Marie, oh oui ! le meilleur de moi-même, le plus
libre, le plus universel ! Une peur rétrospective de ce que, sans elle,
j’aurais pu devenir, m’envahit. Pourtant, au lieu de lui exprimer
mon dédain, empêtré dans une honte obscure, mais que je voyais, là
devant moi, incarnée en lui, car n’hésitais-je pas, moi-même, à
complètement accepter ma femme ? Il était ma caricature et ma
punition ! » (p. 133).

La découverte sur soi que fait le narrateur est qu’au fond il


est capable de voir le monde (et notamment son monde natal)
comme Marie peut le voir. Et c’est ce qui est insupportable pour
lui, car ce que Marie voit, c’est l’arriération d’un peuple, sa
barbarie, ses préjugés, sa saleté, sa grossièreté ou sa laideur.
L’admettre explicitement supposerait de porter un regard mépri-
sant ou condescendant sur les siens, et aussi sur une partie de
lui-même (« Je reconnaissais souvent, en moi-même, qu’elle
avait raison mais il m’était désagréable de l’avouer, j’aurais
admis alors que, jusqu’ici, j’avais vécu en sauvage » [p. 70]).
Mais cette manière de voir alterne avec des moments où il se

218
sociologie et littérature

sent bien dans ce monde, car il porte en lui des dispositions qui
le lui rendent non seulement supportable, mais appréciable. Le
narrateur connaît ainsi des moments où des dispositions contra-
dictoires sont déclenchées les unes à la suite des autres, lui don-
nant une image totalement inversée de la même situation, de la
même scène, du même paysage. C’est, évidemment, la présence
de Marie qui l’empêche d’être à son monde natal dans ce rap-
port de grande complicité et d’abandon de soi. Elle lui rap-
pelle, par ses remarques ou par ce qu’il imagine qu’elle peut
penser ou sentir, que ce monde est susceptible d’être perçu et
évalué d’une tout autre manière que celle qu’il peut mettre en
œuvre de façon spontanée. Le narrateur passe donc d’un rapport
enchanté à ce monde au désenchantement le plus complet :

« Devant le casino, elle s’indigna : – Quelle vilaine verrue ! Un


instant je songeai à défendre et la promenade et le casino ; puis
je dus m’avouer que la construction était, en effet, une mons-
trueuse excroissance qui agaçait un paysage splendide ; la coulée
de ciment figeait, écrasait la légèreté mouvante de la plage. Je
découvris avec étonnement que je voyais, dorénavant, le pays
comme les gens, avec ses yeux » (p. 65).
« Sans rien dire, dissimulant à peine son dégoût, Marie roula
la toile cirée qui recouvrait la table, puis soulevant son verre avec
deux doigts, le scruta avec méfiance. Je regardai la table et retirai
mes coudes ; c’était vrai, je les avais posés sur des traînées d’eau
huileuse. Je n’avais jamais, jusqu’ici, pris garde aux verres bru-
meux, aux toiles cirées qui perdaient leur colle, et aux reliefs des
repas des autres. Elle avait raison ; mais voici de nouveau ce sen-
timent de distance envers les choses et les gens de mon enfance. Me
voici de nouveau au spectacle, l’innocence de la fête était dissipée »
(p. 65-66).

« Se heurtant à chaque visage et à chaque objet » (p. 68),


Marie ne parvient plus à « dissimuler » (p. 68) sa souffrance.
Chaque moment, chaque scène, chaque paysage, chaque geste,
chaque objet, devient le déclencheur de crises et le narrateur
sait bien que ses discours d’apaisement ou d’explication (« Les
portes ne ferment pas ? Négligence certes, mais aussi la chaleur
dessèche le bois, la pluie subite le regonfle ; la nourriture trop
épicée ? Sans épices, avec ce climat, on ne mangerait plus »,
p. 69-70) ne peuvent que demeurer impuissants face à l’ampleur
du mal-être et de l’agacement que vit Marie confrontée à des
habitudes incorporées et un patrimoine objectivé profondément
étrangers à elle :

219
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

« Il s’agissait bien d’ailleurs de discours et de persuasion ! Il


aurait fallu transformer les gens et les institutions, les bâtiments et
toute la nature. Pouvais-je empêcher les marchands de brioches de
hurler sous nos fenêtres dès six heures du matin, suivis par les mar-
chands de beignets au miel, puis par les marchands d’artichauts, de
vieux habits, de pétrole ?… Pouvais-je supprimer l’humidité, atté-
nuer la chaleur, faire pousser de la verdure ? » (p. 70).
« Pourtant, ce n’est pas de ma faute si chaque événement, chaque
détail de notre vie, se chargeait immédiatement d’un sens plein de
menaces, de la signification de notre drame tout entier » (p. 144).

Marie livre plus explicitement le rapport qu’elle entretient


avec le monde nouveau dans lequel désormais elle évolue. Dans
la version des choses la moins négative, elle voit les adultes
comme des sortes d’« enfants », « naïfs et sans pudeur », aimant
les « couleurs vives », les « odeurs fortes » et le « bruit ». Mais
ce sont, au fond, les mêmes catégories qui structurent les rap-
ports de domination culturelle entre classes dans les sociétés
occidentales. Fille de fonctionnaire français, Marie entretient
vis-à-vis des Tunisiens en général, des Tunisiens issus des
classes populaires en particulier, un rapport de dégoût : c’est
le « laisser-aller méditerranéen », la « négligence » générale,
l’« exubérance des joies et des peines », le « bruit incessant des
radios », le style relâché des conversations (« ces moments où
ils se mettaient à parler entre eux, tous à la fois, criant au plus
fort pour se faire entendre »), la cuisine grasse et les odeurs
d’« huile frite » ou de « grillades » 48, les gens jugés « voraces »
à table, « sales », « incultes », « grossiers », « incorrects, mal
éduqués », « débraillés », « anachroniques », « primitifs », bref,
la « vulgarité » des comportements qui la dégoûtent 49. Une
opposition entre le laisser-aller et l’exigence, entre l’exubérance
et la retenue, entre l’extériorisation des sentiments et le contrôle
des affects, ou, dans une version plus positive, entre la chaleur
et la froideur, traverse plus largement les scènes. Marie déteste
les Tunisiens pour cela ; le narrateur est agacé inversement par
la froideur polie de son épouse (« Ah ! que je préfère notre
exubérance à cette politesse constante, niveleuse, vernis presque
parfait, qui ne laisse passer aucune chaleur humaine ! », p. 84).

48. Par exemple, malgré les efforts de sa belle-mère, elle ne « supporte pas sa cui-
sine » (p. 69) et interroge sans arrêt celle-ci « sur les ingrédients, la graisse, les épices,
la cuisson » (p. 69).
49. Les citations entre guillemets de ce paragraphe proviennent toutes des
pages 68-69 et 180-183.

220
sociologie et littérature

Marie se sent donc progressivement seule lorsqu’elle est


plongée dans cette belle-famille aux mœurs jugées par elle tour
à tour incompréhensibles, dégoûtantes ou archaïques (« la soli-
tude de ma femme, au sourire figé, celui d’une sourde », p. 69).
Elle n’a aucun point d’appui autour d’elle – en dehors de son
mari qui lui semble être passé dans le camp des « bar-
bares » – pour confirmer ou renforcer son patrimoine de dispo-
sitions incorporées. Mais le narrateur est placé devant une
contradiction redoutable, hésitant entre demander à ses parents
de modifier leurs comportements en présence de sa femme et
éviter de les exclure à leur tour :

« Je demandai à mes parents qu’ils cessent de parler patois


devant Marie […]. Mais je n’insistai pas beaucoup, je l’avoue ; ma
mère comprenait à peine le français, fallait-il l’exclure de la conver-
sation pour que Marie se sentît moins perdue ? » (p. 69).

Suspicieux à l’égard de sa femme, le narrateur devient aussi


tendu avec ses parents vis-à-vis desquels il vit, en définitive,
la même situation qu’avec Marie. L’autre partie de lui-même,
celle que représente Marie, les juge durement (« Et ce sentiment
qui fut mien une heure avant [à l’égard de son père] m’agaçait
chez elle », p. 93). Il finit donc par n’être en harmonie ni avec
sa femme, ni avec ses parents. Fataliste et pessimiste, il en vient
à penser que la fracture est irréductible entre sa femme et ses
parents : « Il fallut bien admettre l’évidence : Marie ne pouvait
pas faire partie des miens. Et ils ne pouvaient pas plus l’adopter
qu’elle les accepter » (p. 71).

« Vis-à-vis de mes parents je redevins soupçonneux, hostile,


plein de reproches difficiles à formuler. Ils m’agaçaient de ne pas
comprendre d’eux-mêmes ce que j’aurais souhaité d’eux. Mais que
leur reprochais-je au juste ? D’être si différents de ma femme qu’ils
ne pouvaient pas ne pas la blesser ? J’en voulais à Marie de ne
pas pouvoir les accepter tels quels, de son dépaysement, qu’elle ne
cachait plus et dont je me sentais responsable. Je cherchais que-
relle à tout le monde, attaquant mes parents avec les lèvres de ma
femme, disputant ma femme au nom des miens » (p. 70).

Docteur en médecine, le narrateur a du mal à trouver une


clientèle et ne dispose pas de l’argent qui lui permettrait de
s’installer. Il accepte donc un poste de médecin mal rétribué
dans un « dispensaire pour indigents » que lui propose le pré-
sident d’une société de bienfaisance. Cela n’aurait pas été son

221
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

premier choix, mais il ne vit pas mal la chose dans la mesure où


cela constitue une synthèse acceptable de son origine sociale
(plutôt modeste) et de son nouveau milieu professionnel et
culturel d’appartenance. Le narrateur parle du « balancement »
qui caractérise ses perceptions contradictoires du monde
(« j’étais comme un équilibriste avec son balancier que le
moindre souffle d’air faisait pencher dangereusement d’un côté
ou de l’autre », p. 102). Porteur d’un patrimoine de dispositions
(mentales et comportementales) incorporées divisé, il peut rêver
d’une chose et se satisfaire de son contraire, selon la partie de
ce patrimoine qui prend le dessus en fonction de la nature de la
situation qui se présente à lui. Jeune étudiant, il ne pouvait vivre
ses études de médecine comme un « héritier ». Une manière
donc de vivre harmonieusement la situation consistait ainsi à
se rêver médecin « désintéressé » par l’argent et la condition
sociale, se mettant au service des populations les plus
déshéritées :

« À peine une inquiétude fugitive : entérinant mon échec écono-


mique, je devais renoncer, probablement, à toute une manière de
vivre, à l’égard de laquelle j’hésitais encore, je l’avoue. Puis, par un
de ces balancements dont j’étais coutumier, je découvris dans cette
nouvelle orientation de ma vie des motifs de fierté. Je retrouvais
sans trop d’efforts un vieux dessein, non complètement oublié :
devenir un médecin désintéressé. N’était-ce pas ce que je me pro-
mettais dans mes premières années de faculté ? Je conclus presque
que j’avais choisi la meilleure voie » (p. 76).

Marie accueille très favorablement l’arrivée de cette propo-


sition, y trouvant sans doute « l’espoir de quitter bientôt » la
maison de ses beaux-parents. La séparation physique d’avec sa
belle-famille nourrit en elle l’espoir de décrisper la situation
tendue engendrée par une co-présence continue. C’est le même
espoir d’une double vie paisible, basée sur le cloisonnement des
contextes d’interaction, qui envahit le narrateur :

« Ce fut même l’occasion, pour moi, d’une découverte pleine de


promesses : j’aurais ainsi, en quelque sorte, deux vies, l’une cita-
dine et publique, l’autre campagnarde et privée, Marie d’une part,
mon métier et les miens d’autre part. Ce que je n’avais pas réussi
à fondre, pourquoi ne pas le séparer soigneusement ? » (p. 79).

Mais l’appartement ou la maison (son style, le choix de son


emplacement) constitue en soi un nouveau point de tension pour

222
sociologie et littérature

le narrateur comme pour sa femme. Les qualités que Marie


recherche pour leur futur logement apparaissent de plus en plus
clairement : un lieu qui les mettrait à distance des parents et
des amis du narrateur (la banlieue rurale plutôt que la ville),
un espace et un style qui rappelleraient les habitations petites-
bourgeoises ou bourgeoises européennes. Choix est donc fait de
construire une maison dans la campagne. En s’occupant avec
acharnement de ce lieu, travaillant au plus près de l’archi-
tecte, Marie manifeste une stratégie d’isolement de son couple,
fondée sur le rêve, plus ou moins conscient, de recréer un
univers propre, distinct de l’univers ambiant 50 :

« Elle écartait les appartements difficiles à chauffer ou mal


conçus, les pièces peu claires, les cuisines incommodes, les murs
trop vieux, les traces d’humidité, les rues bruyantes, les vis-à-vis
indiscrets. J’appris ainsi beaucoup et complétai, grâce à elle, une
éducation bourgeoise très sommaire » (p. 78).
« – Ici, je serai chez moi, je vivrai à ma manière, je n’aurai
même pas besoin de sortir.
– Eh là ! plaisantai-je, nous n’allons pas construire un cloître !
Elle refusa de sourire.
Elle discuta le projet ligne par ligne avec l’architecte, qui s’éton-
nait d’une telle attention.
– Et je ne veux, précisait-elle, ni crépis sur les murs, ni grillages
en arabesques, ni créneaux à la terrasse ; pas de style néo-mau-
resque ni de faux italien.
Il crut simplement qu’elle préférait les lignes droites et nues sui-
vant les tendances de la mode actuelle. Je ne me mêlai pas de lui
expliquer qu’elle écartait ainsi toute l’architecture du pays. Elle
lui demanda même, en hésitant, si elle ne pouvait avoir un toit en
ardoises » (p. 80).

Et c’est bien parce qu’elle conçoit ce nouveau lieu comme un


lieu propre (presque au double sens du terme, un lieu à eux
et un lieu lavé des logiques sociales jugées étrangères et mena-
çantes) et protégé que Marie refuse catégoriquement la venue
de sa belle-mère pour un rite traditionnel accompagnant la
construction d’une maison :

« Lorsque les fondations furent commencées, ma mère me


demanda la permission, suivant la coutume, d’y semer quelques

50. « La folie de Marie a été de croire que je serais entièrement à elle lorsqu’elle
aurait tout arraché de moi, même l’odeur des pierres chaudes et du soleil » (p. 171).

223
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

pièces de monnaie et d’y égorger un poulet. Marie refusa avec


violence.
– Ah, non ! Qu’on me laisse tranquille maintenant avec ces pra-
tiques barbares ! Dis-lui que je-ne-veux-pas ! […]
– Je ne veux pas que ça commence déjà, je ne veux pas être
poursuivie jusqu’ici.
Je n’insistai pas : Marie nous préparait une coquille, elle en
défendait les abords » (p. 80).

Avant même que la maison ne soit finie, Marie demande à


s’y installer, « vexant » et « scandalisant » (p. 81) ses beaux-
parents qui voient, à juste titre, dans cette hâte à quitter leur
domicile, le signe d’une volonté de distance. Mais le narrateur
lui-même n’est pas mécontent de cet isolement qui lui semble
favorable à un nouveau départ du couple, retrouvant en partie
son cadre originel : « Il était temps que nous retrouvions notre
univers commun, trop menacé par les autres ; mais tout sem-
blait s’arranger. Marie reprenait vie à s’occuper de son inté-
rieur » (p. 81-82). Et c’est dans ces nouvelles conditions que le
couple, plus confiant en l’avenir, décide de faire un enfant :
« Et quelques semaines après, nous croyant sûrs de notre avenir,
nous ne rusâmes plus avec la nature, et comme nous avions le
sang juste, très vite, ma femme se déclara enceinte » (p. 82).
L’espoir est cependant rapidement déçu, car l’isolement géo-
graphique ne suffit pas à diminuer les tensions et les contradic-
tions culturelles, celles (internes) propres au narrateur, et celles
entre Marie et son environnement humain et matériel. La sépa-
ration d’avec les beaux-parents contribue à diminuer la souf-
france de Marie, mais impossible de vivre dans un univers
totalement autonome. Chaque invitation d’amis ou de membres
de la famille est porteuse de difficultés nouvelles :

« Cette installation hors de la ville, peut-être nécessaire à Marie,


cerna les contours définitifs de notre univers : celui de la fuite et
de la solitude. Chez mes parents, assaillis par tant de petites souf-
frances, nous avions voulu croire que sans elles nous aurions été
heureux. Dans le silence et l’éloignement, cruellement ramenés à
nous-mêmes, nous dûmes établir un bilan désastreux que plus rien
ne masquait » (p. 83).
« […] à détruire toutes possibilités de relations amicales ou
même simplement mondaines, ma femme apporta une obstination
que je ne compris pas tout de suite. Passée l’interminable après-
midi où elle fut polie, certes, mais muette, absente […] elle s’anime
enfin au départ de nos hôtes » (p. 84).

224
sociologie et littérature

« […] elle fait de nos visiteurs de cruelles caricatures, mettant


en lumière les insuffisances, les fautes de goût, de langage, de
maintien, de costume. Je suis battu ; ces défauts existent, comme
les laides bizarreries de la ville qu’elle avait fait revivre pour ma
conscience oublieuse » (p. 85).

Une des différences culturelles entre les conjoints réside dans


la manière de concevoir les relations amicales. Marie a le sens
de la relation « de qualité », avec des amis « de qualité »
(« cultivés »), alors que le narrateur, habitué par son éduca-
tion à fréquenter des groupes et à être constamment entouré,
apprécie la présence des autres pour elle-même, en dehors de
toute considération sur leurs qualités :

« – Devons-nous vivre seuls ?


– Je préfère la solitude aux médiocres.
La discussion tourne court. J’ai honte d’avouer que je préfère
les médiocres à la solitude. Fils de famille nombreuse j’ai sou-
vent vérifié mon insatiable besoin des autres, qui me fait rechercher
les êtres sans raison particulière, parce que j’en aime la chaleur, la
simple existence.
– Ils ne sont pas dignes de toi, de nous, tranche-t-elle.
– Que m’importe, affirmai-je, qu’ils soient très intelligents ou
qu’ils aient lu le dernier roman à la mode, si ce sont mes amis, s’ils
m’aiment… » (p. 85).

De leur côté, les amis du narrateur ne souffrent pas moins de


la présence de Marie. Avec son regard occidental et bourgeois
sur leur monde oriental et moins cultivé, celle-ci provoque chez
eux une retenue inhabituelle ; elle les force à vivre une tension
particulière, qui devient progressivement insupportable et pro-
duit de l’agressivité euphémisée :

« Mes camarades commençaient à deviner l’hostilité larvée de


ma femme et à leur déférence se mêlait un soupçon grandissant.
Dès que Marie apparaissait, l’atmosphère se transformait, se faus-
sait jusque dans la musculature de l’assistance. Je les sentais se
guinder, se crisper, éviter les tournures trop locales, grimacer avec
effort pour ressembler à d’incertains modèles européens. Et bientôt,
souffrants, ils devinrent injustes » (p. 86).

Autour de la grossesse et de l’enfant, vont se jouer une série


d’enjeux sociaux très forts, qui ne font qu’exacerber les contra-
dictions culturelles et sociales : « L’enfant n’avait rien résolu.
Au contraire, notre déchirement enfin admis, il incarna notre

225
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

drame ; il en devint le symbole et l’enjeu » (p. 146). Enjeu de la


maîtrise symbolique de la grossesse (l’enfant appartient-il sym-
boliquement essentiellement aux parents ou à une commu-
nauté familiale plus élargie ?) ou de la divulgation publique de
cette grossesse (l’enfant à venir peut-il devenir un objet de
conversation et d’appropriation symbolique collectif ?), enjeu
des ressemblances physiques (à qui ressemble-t-il le plus ?),
enjeux éducatifs (quelle est la bonne manière de le nourrir, de
se comporter avec lui ?), enjeux d’appartenance religieuse
(doit-il être catholique, athée ou juif ? sera-t-il circoncis ou
pas ?), enjeux de lignées familiales (l’enfant portera-t-il un
prénom français ou aura-t-il celui de son grand-père
paternel ?) 51.
Le narrateur se met à rêver que son enfant soit une fille pour
faire tomber une série de tensions (sur le choix du prénom 52, le
choix de la circoncision ou non…) : « Ah ! comme je souhaitais
que ce fût une fille ? Ce n’était que repousser provisoirement
le problème ? Reconnaître ma faiblesse avec humilité ? Oui,
j’aurais tout accepté pour cesser, un temps, ce déchirement,
pour me croire, un moment, en accord avec tous ! pour me
croire en paix ! » (p. 96-97).
Durant la période de la grossesse, Marie se sert de son état
pour ne plus voir du tout sa famille et le narrateur ne fréquente
plus ses parents que seul. Il se rend compte alors du lien fort
qui le rattache à son milieu d’origine : « Et, Marie prétextant
son état pour ne plus paraître chez eux, ils pouvaient en parler
en toute liberté : nous étions entre nous. Avec naturel, à peine
si leurs cils battaient, ils me demandaient des nouvelles du petit
Abraham. […] Je constatai, une fois de plus, combien ils
tenaient à moi et combien je leur appartenais » (p. 98). Mais, au
lieu de se sentir heureux dans les deux univers et, par là, de
cumuler les plaisirs, les deux parties intériorisées de lui-même
trouvant des contextes différents d’épanouissement, le narra-
teur continue au contraire – dans une sorte de spirale autodes-
tructrice – à jouer, selon les contextes, une partie de lui-même
contre l’autre et résiste donc aux deux mondes à la fois, vivant
mal des situations totalement opposées, pour des raisons symé-
triquement opposées :

51. Ces différents moments de tension apparaissent nettement p. 88-89, 91-93 et


146-147.
52. « – Devine quel est son [le grand-père paternel] grand souci ? dis-je enfin,
m’efforçant au sourire : que Bébé porte son nom. Le visage de ma femme aussitôt se
ferma, son refus s’y peignit si total qu’il me révolta » (p. 93).

226
sociologie et littérature

« Lorsqu’elle entra en clinique j’étais arrivé à ce beau résultat


d’avoir dit non aux deux parties, me mettant ainsi dans la nécessité
d’une capitulation vis-à-vis de l’une ou de l’autre. Ce comporte-
ment aberrant, contradictoire, me devenait d’ailleurs de plus en plus
fréquent. N’était-ce pas la meilleure preuve que chez moi orgueil et
logique lentement s’abolissaient ? » (p. 99).

Lorsque le bébé (un garçon, nommé Emmanuel) est né et que


Marie et lui sont rentrés de la maternité, la mère du narrateur
reprend ses visites. Le couple vit alors très isolé (« Personne
d’autre n’osait plus frapper à notre porte et j’allais chez mes
parents le moins souvent possible ») et le repli est donc total.
Les visites de sa belle-mère sont jugées par Marie comme des
envahissements dépourvus de tout savoir-vivre. La mère du nar-
rateur voudrait réveiller l’enfant lorsqu’elle arrive et qu’il dort,
convie l’invitée qui l’accompagne à faire le tour du propriétaire,
parle comme si la maison lui appartenait (« a-t-elle besoin de
dire “Notre maison, notre jardin” ? ce qu’elle est envahis-
sante ! », p. 114), donne des conseils à Marie sur l’éducation,
juge ses méthodes (« Comment pouvions-nous nous obstiner à
laisser Bébé tout seul au premier étage ? », p. 114), laisse trans-
paraître la mauvaise influence que son fils aurait subie (« – Tu
n’étais pas comme ça, soupirait-elle. Tu avais beaucoup de ten-
dresse pour tes petits frères. Cela signifiait : “Tu as subi de
mauvaises influences” », p. 114 ; « Mon pauvre enfant ! Ça ne
m’étonne pas que tu maigrisses ! Tu ne manges plus ce que tu
aimes ! », p. 115 ; ou encore, « Pour ton bébé… si ta femme
tient absolument à le laisser seul là-haut… mets-lui sous son
oreiller un couteau et un livre sacré », p. 118). Tout cela agace
profondément Marie.
Parce que, sans remariage religieux, son fils ne pourra être
son héritier, le narrateur est contraint à ce rituel. La contradic-
tion que vit le narrateur est à son comble : « Moi, lui arrachant
ce que je convoitais, me déchirais moi-même et restais pante-
lant et coupable ; et ne pouvant supporter qu’elle refusât, je
lui en voulais de m’avoir cédé » (p. 128). Mais, comble de
l’humiliation pour le couple qui en faisait la démarche forcée, la
visite au grand rabbin aboutit à ce que ce dernier refuse le
mariage. Humilié autant que Marie, le narrateur prend cepen-
dant la défense du vieil homme. Marie n’en pouvant plus, elle
commence à critiquer « la malpropreté du grand rabbin, la
niaiserie de sa femme, la morve du gamin, l’accoutrement gro-
tesque du janissaire… » (p. 142), déclenchant à son tour la

227
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

réaction du narrateur qui, arc-bouté sur son milieu d’origine,


dresse alors un portrait quasi mythique des différences cultu-
relles entre le Nord et le Sud :

« Ah ! les miens étaient sales et anachroniques ! Comme les


Grecs et comme les Italiens, elle me l’avait assez répété, et des Ita-
liens je passais à la Méditerranée et de la Méditerranée à l’Univers
qui, à mes yeux étonnés, se révélait coupé en deux : en haut du
globe, les gens du Nord, propres et ordonnés, policés et maîtres
d’eux-mêmes, détenteurs de la puissance politique et de la tech-
nique, en bas les gens du Sud, bruyants et vulgaires, la misère
italienne, la sauvagerie espagnole, la barbarie africaine, le manié-
risme sud-américain… c’était bien cela, n’est-ce pas ? Eh bien,
j’acceptais cette division, je l’entérinais, mieux je faisais mon choix
de ces défauts et de ces hommes ; j’étais responsable des Juifs et
des Arabes, des Nègres et des Chinois… Et tandis qu’effrayée elle
essayait trop tard d’arrêter cet esclandre en pleine rue, j’avançais,
j’avançais, explicitant, lui imposant cette absurde cosmogonie qui
nous empoisonnait » (p. 143).

Faisant un nouveau pas vers l’isolement, Marie essaie de


constituer avec son fils un monde autonome, séparé du narra-
teur : « Et renonçant au constant effort de vivre en fonction
de moi et de mon milieu, puisque tout s’y opposait, elle se
trouva du coup libérée. À mon étonnement, elle se mit à exister
pour son propre compte… » (p. 146). Les pratiques qui les rap-
prochaient s’éteignent progressivement : « Au début de notre
mariage, dans ce premier élan qui me portait à l’adopter tout
entière, je crus m’intéresser à la civilisation dont elle partici-
pait ; j’essayai même d’apprendre l’allemand. […] J’aban-
donnai cette étude à la vingtième page du manuel et, prétextant
ses soucis ménagers, elle ne trouva plus le temps de me donner
la leçon hebdomadaire » (p. 146). Les moments communs
deviennent des moments de solitudes parallèles, chacun
essayant de se « délivrer de la présence » (p. 180) de l’autre :
« Je m’arrêtais devant ce mur et le repas se terminait dans le
silence. Nous en prenions lentement l’habitude ; il m’arrivait
de rêver si longtemps, de me trouver si loin d’elle que, sou-
dain effrayé, je quittais ma chaise et me précipitais vers elle,
lui étreignais les épaules » (p. 151) ; « Nous gagnions le même
lit mais pour un embarquement sur deux vaisseaux différents ;
pour mieux me distraire d’elle, pour quitter le monde où elle
se trouve, où gronde notre tumulte, j’ai pris un livre, deux
livres, des journaux… » (p. 179). Puis, c’est l’enfant qui est

228
sociologie et littérature

« abandonné » par Marie à son père, celle-ci n’ayant plus envie


de se battre pour son appropriation : « je ne tiens plus à cet
enfant… l’autre soir, j’ai rêvé qu’il était mort… (Elle hésita) :
je te l’abandonne… comme, peut-être, je t’ai abandonné… »
(p. 152).
La vie du couple devient alors la vie parallèle de deux êtres
séparés par leurs activités : « Nous crûmes possible, un
moment, d’organiser notre vie chacun de notre côté, et cepen-
dant sur le même modèle. Elle s’inventa des milliers de petites
tâches qui la menaient sans répit du matin jusqu’à la nuit ;
j’allais tous les jours au dispensaire et je passais à l’hôpital
mes rares instants de liberté » (p. 158). Tout devient objet de
polémique et Marie dit désormais ouvertement et sans détours
ce qu’elle pense (elle « avait abandonné tout effort pour mas-
quer ses répulsions », [p. 160]). Elle se réfugie aussi dans ses
objets personnels, issus de son passé, déclencheurs de mémoire
qui réactivent sans doute chez elle des expériences heu-
reuses : « Elle avait passé son temps à ranger ses affaires per-
sonnelles – c’était sa manière de fuir sa pensée –, une petite
madone en porcelaine, cadeau d’une amie de pension, son
missel de communiante, des photographies de famille ; sur une
chaise, une pile de livres allemands attendait de partir chez le
relieur » (p. 163). Ces mêmes objets sont, au contraire, pour
le narrateur, les « symboles de l’étrangeté » (p. 163) introduite
dans sa vie.
La rupture entre les conjoints est donc inéluctable : « – Ah
oui, ça m’est égal, je suis battue, je ne veux plus vivre ici, je
veux m’en aller… – Eh bien, rentre chez toi ! Et laisse-moi
essayer de vivre ! » (p. 165). Mais, malgré cela, le narrateur
se rend compte de sa situation désespérée car, même séparé de
Marie, il restera double et aura finalement tout perdu :

« Je n’ai plus ni pays, ni parents, ni amis ; et la quitterais-je que


je resterais ainsi double, en face de moi-même et juge des miens.
Je supporte à peine de vivre avec elle, mais je ne supporte plus de
vivre avec personne » (p. 171).
« Mon malheur est que je ne suis plus comme personne. Je ne
sais même pas me défendre contre ce dégoût de moi-même qu’elle
me révèle, dont je suis envahi et que j’approuve » (p. 183).

Albert Memmi dresse ainsi un portrait sombre du contact


inter-culturel et des dispositions en frictions. Une vision moins
dramatique de la situation aurait sans doute fait apparaître au

229
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

cœur même du monde tunisien des contradictions et, du même


coup, des alliés (situations ou personnes) potentiels pour le
couple. Forçant le trait en séparant deux mondes qui apparais-
sent parfois totalement hermétiques, l’auteur rend presque mys-
térieuses l’attirance mutuelle initiale des deux conjoints et
l’absence de crise chez le narrateur lorsque lui-même vivait à
Paris, hors de son monde originel. Mais il fait apparaître néan-
moins, avec une grande acuité littéraire, les jeux très subtils qui
se jouent entre forces externes (personnes, objets ou situations)
et forces internes (dispositions mentales et comportementales)
et qui conduisent les protagonistes de l’histoire à agir, sentir et
penser comme ils le font 53.

L’insoutenable unicité de l’être :


Un, personne et cent mille, de Luigi Pirandello 54

Qu’est-ce qu’être soi ? Est-on à chaque moment identique à


soi-même ou bien est-on différent en différents moments, avec
différentes personnes ? Est-il possible de se voir, soi, de l’exté-
rieur, comme les autres nous voient ? Peut-on, sans paraître fou,
modifier radicalement les attentes que les autres ont à notre
égard étant donné ce qu’ils se sont imaginés de nous à partir
des rôles particuliers qu’ils nous ont vu jouer ? Est-il possible
de résister aux diverses fixations identitaires, statutaires et dis-
positionnelles que nous impose le monde social ? Voilà une
série de questions qui tourne autour de l’identité individuelle et
de son improbable unicité dans un monde différencié, que le
romancier italien Luigi Pirandello (1867-1936) pose avec beau-
coup de finesse dans Un, personne et cent mille. À travers son
narrateur, il déroule ainsi une suite de réflexions très sociolo-
giques sur l’identité et ses variations, la multiplicité des points
de vue sur le monde, les reconstructions objectivistes et subjec-
tivistes de la réalité, les fixations dispositionnelles que nous
impose progressivement le monde social, la pluralité interne de
l’acteur et l’illusion socialement entretenue de l’unité du soi.
Le héros-narrateur, dénommé Moscarda Vitangelo, est un
jeune homme de vingt-huit ans. Il découvre un jour, à

53. Sur cette dialectique des forces dispositionnelles et des forces extérieures, Cf.
B. LAHIRE, Portraits sociologiques, op. cit., p. 389-425.
54. L. PIRANDELLO, Un, personne et cent mille (1926), Gallimard, L’Imaginaire,
Paris, 1982.

230
sociologie et littérature

l’occasion d’un propos anodin de sa femme, qu’il a le « nez de


travers », lui qui était persuadé que son nez était « un modèle
de beauté » (p. 9). Ce fait minuscule va déclencher chez lui une
série d’interrogations et de doutes existentiels. Il se rend compte
qu’il existe autant de versions de lui-même que de personnes
qui le connaissent et qui se sont fait une idée de lui ; versions
qu’il va s’efforcer de remettre en question : « Que je me pro-
posais de découvrir qui j’étais, tout au moins aux yeux de mes
proches, les “connaissances”, comme on les appelle, et de me
divertir à détruire rageusement le Moi que j’étais pour eux »
(p. 34). Il se présente ainsi lui-même comme une personne par-
ticulièrement réflexive et méditative :

« […] j’avais déjà, dès cette époque, une tendance marquée à me


perdre – pour un mot qu’on me disait, pour une mouche que je
voyais voler – dans des abîmes de méditations et de pensées qui me
foraient et me bouleversaient l’esprit en tout sens, par un travail
analogue à celui de la taupe dans sa taupinière, sans que rien en
parût à l’extérieur » (p. 10-11).

La condition d’une telle disposition réflexive est à recher-


cher du côté de sa situation sociale. Moscarda « ne nie pas son
oisiveté » (p. 11) liée à sa condition de riche ou plutôt, pour
être plus précis, de fils de riche : « J’étais riche. Deux amis
fidèles, Sébastien Quantorzo et Stefano Firbo, géraient mes
affaires depuis la mort de mon père, lequel n’avait jamais
réussi, par la douceur, ni par la violence, à me faire mener à
bien rien de ce que j’avais entrepris » (p. 11). Le narrateur est
riche (il a hérité d’un patrimoine matériel et d’une banque),
mais il a hérité d’une condition sans vraiment entrer dans la
peau de celui qui conduit ses affaires, c’est-à-dire sans avoir
construit les dispositions mentales et comportementales corres-
pondantes. Il a délégué immédiatement les postes de responsa-
bilité à deux amis qui, sans être les propriétaires de l’entreprise,
en sont toutefois les véritables directeurs et gestionnaires. Lui
se contente de signer ce que ses amis lui demandent de signer
et ne veut rien entendre des affaires de la banque. L’acte de
signature semble être le seul engagement qu’il a vis-à-vis de la
sphère professionnelle. Le narrateur est donc un héritier qui n’a
pas réussi à mener à bien le travail symbolique lui permettant
d’hériter véritablement l’héritage en faisant corps avec lui, en
s’y intéressant, en se prenant au jeu de la gestion de ses affaires
ou de la fructification de son capital. L’héritage matériel a bien

231
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

eu lieu et est juridiquement attesté, mais pas l’héritage imma-


tériel, c’est-à-dire l’héritage de toutes les dispositions, compé-
tences et appétences adéquates :

« Mais n’étais-je pas pire que mon père ? Ah… Lui, du moins,
travaillait ; mais moi ? Que faisais-je ? j’étais le bon fils féroce. Le
bon fils qui parlait de mille choses étrangères, (et même bizarres) ;
de la découverte de mon nez qui était de travers, ou bien de la
face opposée de la lune, pendant que la soi-disant banque de mon
père, grâce aux deux amis fidèles, Firbo et Quantorzo, continuait
à travailler, à prospérer. Il y avait aussi quelques associés de
moindre importance ; les deux amis fidèles y étaient co-intéressés,
comme on dit, et on allait, le vent en poupe, sans que j’eusse à
m’en occuper ; chéri de tous mes co-associés, de Quantorzo comme
un fils, de Firbo comme un frère ; tous savaient qu’il était inutile
de me parler affaires, et qu’il suffisait de me demander de temps
en temps une signature. Je signais, c’était tout. Non, pas tout, car,
parfois aussi, quelqu’un venait solliciter un mot de recommandation
pour Firbo et Quantorzo, et moi, je lui découvrais une fossette, qui
divisait son menton en deux parties inégales, l’une plus accentuée
que l’autre » (p. 84).

En dilapidant son capital économique, par des actes de folies


économiques qui sont cependant très cohérents du point de vue
de son identité, Moscarda entend donc harmoniser la représen-
tation que les autres ont de lui et l’image qu’il se fait de lui-
même. Plutôt que de céder aux pressions externes, qui le
pousseraient à accepter de correspondre à ce que l’on attend de
lui, il opte pour la démarche inverse et modifie les fonde-
ments sociaux de son statut social. Considéré, à la suite de son
père, comme un usurier, il va donc procéder à la destruction de
ce statut social qu’il n’a jamais intériorisé sous la forme d’une
identité personnelle 55 :

« Cet usurier que je n’avais jamais été à mes propres yeux,


j’entendais à présent ne plus l’être, même aux yeux d’autrui ; et je
ne le serais plus, fût-ce au prix de la ruine de tout ce qui composait
ma vie » (p. 165).
« Pouvais-je vraiment éprouver le remords de ce métier d’usu-
rier que je n’avais en somme jamais entendu exercer ? Je signais
– simple formalité – les actes de la banque ; j’avais vécu jusqu’à ce
jour de ses gains, mais sans y réfléchir ; maintenant que je m’en

55. Et il en fera de même vis-à-vis de l’image d’« imbécile » que sa femme (comme
son beau-père) a de lui (« plus de Gengé ! (finie cette marionnette) ! », p. 170).

232
sociologie et littérature

rendais compte, je retirerais mes capitaux, et, bien vite, pour dis-
siper toute équivoque, je me débarrasserais de cet argent, par
n’importe quel moyen, – en fondant une œuvre de bienfaisance, ou
quelque chose d’analogue » (p. 177).

Perçue de l’extérieur, cette démarche ne peut qu’apparaître


folle. Qui mettrait ordinairement les fondements matériels et
sociaux de sa (sur) vie en péril pour refuser une identité sociale
mal intériorisée ? Prenant conscience de la « comédie » (sérieu-
sement jouée) que représente le monde social, il sait en
revanche que les autres – ceux qui jouent sans rire, sans
conscience du jeu – ne peuvent qu’être stupéfaits par son
comportement :

« En effet, l’inspiration fantasque qui s’était rallumée en moi me


mettait un sourire de défi aux lèvres, un masque d’insouciance au
visage, en vue de la comédie, fort périlleuse, qui se préparait, alors
que pour cet homme [son beau-père], (et pour combien d’autres)
tant de graves intérêts étaient en jeu : le sort de la banque, le sort
de ma famille ; et la confirmation de cette certitude terrible que je
possédais déjà : c’est qu’inévitablement je paraîtrais fou » (p. 177).
« Il [son beau-père] trouvait inadmissible que je transporte son
gendre (ce Gengé qu’il voyait en moi, qui sait sous quel aspect ?)
hors de ses conditions de vie habituelles, c’est-à-dire hors de cette
consistance commode de marionnette dans laquelle lui, d’une part,
sa fille de l’autre, et tous les associés de la banque l’avaient ins-
tallé » (p. 180).

Le narrateur se présente comme un jeune homme qui n’a


jamais vraiment réussi à choisir une voie, à canaliser ses
intérêts, à les concentrer en une passion unique. Les conditions
matérielles d’existence n’imprimant pas sur lui une forte injonc-
tion réaliste (même si l’injonction directe du père n’a pas été
absente) qui l’inviterait nécessairement à opérer un choix parti-
culier, même forcé, de vie, d’engagement, d’investissement de
son temps et de son énergie, il peut, dans la situation luxueuse
que lui offrent, tout d’abord l’aisance paternelle, puis la pers-
pective de l’héritage de cette aisance, s’éviter de faire des choix
réalistes : « Ce n’est pas, notons-le bien, que j’aie jamais refusé
de suivre les voies vers lesquelles me poussait mon père. Je
m’engageais dans toutes. Mais quant à y cheminer, je n’y che-
minais point. Je m’arrêtais à chaque pas, me mettais, d’abord de
loin, puis en resserrant toujours mes cercles, à faire le tour du
moindre caillou que je rencontrais, et je m’étonnais fort que les

233
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

autres pussent me dépasser sans accorder aucune attention à


la petite pierre qui, entre-temps, avait pris à mes yeux les pro-
portions d’une montagne infranchissable, voire d’un monde
dans lequel j’aurais pu m’installer tout à mon aise. J’étais donc
demeuré immobile sur bien des routes, arrêté dès les premiers
pas, l’esprit occupé de mondes, ou de cailloux, ce qui revient au
même » (p. 11). Là où les autres jeunes essaient d’atteindre
un objectif et, par conséquent, sont amenés à négliger les « cail-
loux » rencontrés sur leur chemin pour avancer à grands pas
(dans leurs études puis une carrière professionnelle, sur les
chemins d’une ambition, etc.), lui prend au sérieux chaque
détail de son parcours et s’interdit, par cette attitude trop
réflexive et perfectionniste, l’avancée rapide et la réussite aux
examens (« J’allais trop au fond des choses. Ce n’est pas un bon
moyen de réussite que de trop approfondir », p. 179).
Le narrateur décrit parfaitement l’écart qui le sépare de
jeunes plus réalistes en continuant à filer les métaphores :
« Certes, ils m’avaient distancié, en piaffant comme de jeunes
chevaux, mais au bout de la route ils avaient rencontré une char-
rette – leur charrette. Ils s’y étaient laissé docilement atteler,
et à présent, ils la traînaient derrière eux. Moi je ne traînais
aucune charrette ; aussi n’avais-je ni brides, ni œillères ; j’y
voyais certainement plus qu’eux ; mais je ne savais où aller… »
(p. 11-12). Le monde social propose ainsi aux hommes qui
l’habitent une multitude de charrettes toutes prêtes. En avançant
sur les chemins de l’école et de la vie active, l’enfant, l’adoles-
cent puis le jeune adulte ferme progressivement l’éventail de
ses possibles, de ses choix, se pliant à (et contribuant à faire
perdurer) la division sociale du travail. Le monde social offre
donc une multiplicité de voies possibles (et donc de sens à la
vie), mais chacune constitue en même temps une sorte d’enfer-
mement, de cloisonnement, de resserrement de soi par rapport à
l’étendue des expériences vécues durant l’enfance et l’adoles-
cence. Pour Moscarda, aucune curiosité qu’il peut ressentir
n’est plus forte que les autres et il a donc du mal à imprimer une
direction à sa vie. Dans un univers social où l’école et le tra-
vail constituent fortement les identités (en positif comme en
négatif), Moscarda n’a réussi, ni dans un univers, ni dans
l’autre, à se constituer une identité personnelle relativement
stable, et rassurante. Et l’on peut se demander si Moscarda n’est
pas une sorte d’incarnation de la figure du romancier qui, dans
ses œuvres et à travers ses personnages, peut se permettre de

234
sociologie et littérature

vivre, par procuration, une multitude de vies (« vivre toutes les


vies », selon l’expression de Flaubert).
Lorsque son beau-père lui rend visite après qu’il a laissé clai-
rement penser qu’il allait remettre en question sa situation maté-
rielle et familiale, il se met à évoquer d’autres vies possibles
qui pourraient s’ouvrir éventuellement à lui. Face aux ques-
tions « réalistes » du beau-père (« Et ma fille, qu’en fais-tu ?
Comment vivras-tu ? De quoi ? », p. 178), il apporte des
réponses stupéfiantes aux yeux de quelqu’un qui ne peut ima-
giner que soit remise en cause une condition aussi privilégiée
pour repartir sur les chemins incertains de l’étude : « – Cela
signifie que je pourrais – et même très vite – obtenir mon
diplôme de médecine, par exemple, ou passer mon doctorat ès
lettres et philosophie » (p. 178).
De façon générale, le narrateur insiste sur sa propension à
refuser toute cristallisation, tout durcissement des dispositions
naissantes, toute stabilisation de ses goûts, de ses manières, de
ses opinions ou de ses idées. À la différence de ceux qui ont su
« canaliser » la vie dans « les affections et les devoirs » qu’ils
se sont « imposés », les « habitudes » qu’ils se sont « tracées »,
il dit s’être « jeté à l’eau » et laissé emporter par le « grand tor-
rent de la vie » (p. 222-223) :

« Par malheur, je n’avais jamais su couler ma vie dans un moule


déterminé. Je ne m’étais jamais affirmé avec fermeté, d’une façon
qui me fût personnelle et particulière, soit parce que je n’avais
jamais rencontré d’obstacle qui suscitât en moi une volonté de
résistance et d’affirmation devant les autres et moi-même ; soit à
cause de cette disposition d’esprit qui me portait à sentir et à penser
le contraire de ce que, peu auparavant, j’avais pensé et ressenti ;
c’est-à-dire à analyser et à désagréger en moi toute formation men-
tale et sentimentale, par des réflexions incessantes et souvent
contradictoires » (p. 63).
« Je n’éprouvais que trop l’horreur de m’emprisonner dans une
forme quelconque » (p. 182).
« Cette incertitude en moi qui fuyait toute limite, qui refusait
tout soutien, et désormais se retirait instinctivement de toute forme
consistante, comme la mer se retire du rivage, cette incertitude flot-
tant dans mes yeux » (p. 214-215).

Le père du narrateur décrit lui aussi cette inclination au mou-


vement, au refus de la fixation des idées et des pulsions :
« – Mais puisque tu n’étais, et tu n’es encore, qu’un sot… Oui,
un pauvre naïf sans cervelle, qui t’en vas à la poursuite de tes

235
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

pensées sans jamais en retenir une qui puisse te fixer… Jamais


tu ne prends une résolution sans en faire aussitôt le tour, et à
force de la regarder, elle finit par t’hypnotiser, et le lendemain,
au réveil, en la voyant devant toi, tu ne sais plus comment elle
a pu surgir en toi la veille, par ce beau soleil… » (p. 76-77).
L’anecdote du « nez de travers » fait toucher du doigt au
héros le décalage, qu’il perçoit comme inquiétant, entre les
représentations qu’il se fait de lui-même et les diverses repré-
sentations que les autres se font de lui, y compris les plus
proches (« la pensée que je n’étais pas pour autrui tel que je
me l’étais figuré jusqu’alors, me devint une vraie obsession »,
p. 14) 56. Cette prise de conscience de la variété des « images »
qui circulent sur lui fait vaciller toutes ses certitudes sur ce qu’il
est vraiment (« ma véritable personnalité », p. 71) :

« Si je n’étais pas pour autrui celui que j’avais cru jusqu’ici être
pour moi, qui donc étais-je ? » (p. 21).
« Donc, les autres voyaient en moi un être qui m’était inconnu,
qu’eux seuls pouvaient connaître en me regardant du dehors, avec
des yeux qui n’étaient pas les miens ; ils me prêtaient un aspect
destiné à me demeurer toujours étranger, bien qu’étant celui que
je revêtais pour eux (par conséquent, un “moi” qui m’échappait
complètement) ; ils m’attribuaient une vie qui me demeurait impé-
nétrable. Cette idée ne me laissa plus de répit. Comment tolérer en
moi la présence de cet étranger ? Cet étranger que j’étais moi-même
pour moi ? » (p. 25).
« Pour elle [sa femme], ma réalité, c’était le Gengé forgé par
elle, animé de pensées, de sentiments et de goûts qui n’étaient aucu-
nement les miens, et que je n’aurais pu modifier en rien, sans ris-
quer de devenir aussitôt un autre, qu’elle n’aurait plus reconnu, un
étranger qu’elle n’aurait ni compris, ni aimé… » (p. 62-63).

À la suite de l’événement inaugural que constitue la


remarque de sa femme à propos de son « nez de travers » 57, le

56. Parce que notre identité personnelle et les images que les autres se font de nous
ne coïncident jamais totalement, le héros-narrateur en déduit que lorsque trois personnes
sont en présence et interagissent (par exemple sa femme Dida, son ami Quantorzo et
lui-même), la situation met en scène en réalité neuf personnages, chacun des trois prota-
gonistes ayant une image de lui-même et une image des deux autres (p. 154).
57. Le narrateur note qu’avant cette remarque il n’avait jamais vraiment songé à se
regarder, pris qu’il était dans le cours ordinaire des choses qui force habituellement à
l’oubli de soi, de son corps et de son identité (« adonné à mes affaires, absorbé par mes
idées, livré à mes sentiments, je n’avais pas eu le loisir d’[y] songer », p. 21). Enclin,
de par ses dispositions réflexives, à l’interrogation approfondie et à la méditation, il
n’avait pas jusque-là retourné sur lui le regard réflexif qu’il portait ordinairement sur
les choses et les autres.

236
sociologie et littérature

héros-narrateur essaie d’abord de tester auprès d’amis le regard


qu’ils portent sur son physique, puis souhaite de plus en plus
fréquemment se retrouver seul pour ne plus avoir à faire face
aux représentations que les autres peuvent avoir de lui. Mais
il se rend rapidement compte que la véritable solitude ne
s’obtient pas nécessairement en s’isolant des autres, car chacun
d’entre nous est le produit de ses relations aux autres et les
rêveries dans lesquelles nous nous laissons aller nous ramè-
nent irrémédiablement dans le circuit de nos rapports d’interdé-
pendance passés. À la manière de Maurice Halbwachs,
Pirandello met en scène les différentes mémoires incorporées
que nous pouvons mobiliser – ici dans nos rêveries éveillées –
et qui font que « nous ne pouvons nous sentir seuls » (p. 34),
hantés que nous sommes par les relations passées avec le
monde et les autres hommes (« cette conscience, que nous
croyons être notre bien le plus intime, n’est que la présence des
autres en nous ») :

« Demeurer en compagnie de vous-même, sans une présence


étrangère ? Belle solitude, en vérité !… Car alors, dans votre
mémoire, s’ouvre une petite fenêtre à laquelle apparaît souriante,
entre un pot d’œillets et un pot de jasmin, cette Titi de jadis qui tri-
cotait une écharpe de laine rouge, pareille à celle que porte au cou
l’insupportable vieux monsieur Giacomino, à qui vous avez oublié
– ah mon Dieu ! – de donner un mot de recommandation pour le
président de la Société de Bienfaisance ; un bien bon ami, mais tel-
lement ennuyeux, lui aussi, surtout quand il se met à rabâcher les
facéties de son secrétaire particulier, qui, hier… au fait, non, quand
donc ? avant-hier, alors qu’il pleuvait et que la place ressemblait à
un lac, avec le scintillement des gouttes d’eau et les joyeuses écla-
boussures de soleil… et sur le corso, Dieu ! quel chaos ! le bassin,
le kiosque à journaux, le tramway qui changeait de voie en grinçant
implacablement aux tournants, un chien qui s’enfuyait… Bref, vous
avez échoué dans une salle de billard et vous êtes tombé précisé-
ment sur le secrétaire du président de la Société de Bienfaisance en
personne… Oh, ces sourires qui remontaient les moustaches poivre
et sel, chaque fois que vous ratiez le coup, dans vos savants caram-
bolages contre l’ami Charles surnommé “Pleine lune”. Et après ?
Qu’est-il arrivé après, en sortant de la salle de billard ? Ah, oui…
Sous un réverbère falot, dans la rue humide et déserte, un pauvre
ivrogne mélancolique s’essayait à fredonner une vieille romance
napolitaine ; celle-là même que, voici bien des années, vous enten-
diez chanter, presque tous les soirs, dans ce village de montagnes
blotti sous les châtaigniers, où vous étiez allé rejoindre cette chère
Mimi, qui par la suite épousa le vieux commandeur Della Venera,

237
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

et mourut un an plus tard… Chère Mimi !… La voici, la voici à


une autre lucarne qui s’ouvre dans votre mémoire… Ah, oui, belle
manière d’être seul, en vérité !… » (p. 18-19).

Ce que découvre progressivement Moscarda, c’est que der-


rière l’unité apparente du soi, se cache une multiplicité de soi :
les différents soi que chacun représente aux yeux des autres
(« le Moscarda de l’un n’est pas le Moscarda de l’autre ; vous
figurant parler d’un Moscarda unique – mais oui –, celui qui est
là devant vous, de telle et telle façon, comme vous le voyez, et
que vous le touchez ; alors que vous parlez de cinq Moscarda
différents ; un pour chacun de vos compagnons, et qui constitue
à leurs yeux cet être unique, bâti de telle et telle façon, comme
chacun le voit et le touche », p. 93), mais aussi les différents soi
qu’il découvre être pour lui-même : « Je le répète, je croyais
encore que cet étranger était “un” ; un seul aux yeux de tous, de
même que je me croyais un seul pour moi. Mais bientôt mon
drame atroce se compliqua avec la découverte des cent mille
Moscarda que j’étais non seulement pour les autres mais pour
moi, – tous portant ce nom unique de Moscarda, cruellement
laid, tous habitant mon pauvre corps » (p. 22-23).
Et l’illusion de l’unité est créée par l’apparente unité du corps
biologique et par la puissance magiquement unificatrice du
« nom » : « Mon esprit, lui, n’avait ni nom ni état civil ; pour-
tant il renfermait en lui tout un monde. […] mais pour les
autres, je n’étais pas ce monde anonyme, intégral, indivis et
pourtant changeant, que je portais en moi ; au contraire, exté-
rieurement, dans leur univers à eux, je représentais un être
unique, déterminé, le nommé Moscarda, parcelle définie d’une
réalité qui n’était pas la mienne, incluse hors de moi, dans la
réalité des autres, et appelée Moscarda » (p. 72). Le retour
réflexif sur le nom propre n’est pas un hasard chez le narrateur
qui prend conscience de l’abstraction que constitue l’ordinaire
unification des individus par le nom. Enfermement, clôture,
abstraction, voilà ce que contribue à produire l’unité nominale.
Comme Marcel Proust désignant ses personnages par des noms
suivis de qualificatifs, Pirandello met en scène un héros qui sou-
haiterait avoir autant de noms que d’états (d’âme et de corps)
dans lesquels il se trouve plongé :

« […] à ses yeux, ces traits-là caractérisaient un être distinct


entre plusieurs autres : le nommé Moscarda. Était-ce possible ? Et
chacune de ses paroles, chacun de ses actes, dans cet univers ignoré

238
sociologie et littérature

de moi, émanait de “Moscarda”. (Mon ombre même était Mos-


carda.) “Moscarda”, si on le voyait manger, “Moscarda”, si on le
voyait fumer, “Moscarda”, s’il allait à la promenade, “Moscarda”,
s’il se mouchait. […] Il me paraissait odieux et stupide d’être ainsi
étiqueté, une fois pour toutes, et de ne pouvoir me donner un autre
nom, des noms à volonté, pouvant tour à tour s’accorder avec les
diverses phases de mes sentiments et de mes actes ; mais
désormais, je le répète, habitué à ce nom depuis ma naissance, je
pouvais ne pas y attacher grande importance, et penser qu’en défi-
nitive ce nom n’était pas moi, mais simplement une appellation ser-
vant à me désigner, pas belle, mais qui aurait pu être plus laide »
(p. 73-74).
« Plus de nom. Aujourd’hui, plus aucun souvenir du nom d’hier ;
ni demain, de celui d’aujourd’hui, puisque le nom détermine la
chose ; puisque un nom est, en nous, le concept de toute chose
placée hors de nous. Sans appellation, toute conception devient
impossible, et la chose demeure en nous, comme aveugle, impré-
cise et confuse ; ce nom que j’ai porté parmi les hommes, que
chacun le grave, épigraphe funéraire, sur l’image qu’il garde de
moi, et qu’il la laisse en paix, à jamais. Un nom n’est qu’une épi-
graphe funéraire, il convient aux morts. À qui a conclu. Je suis
vivant, et je ne conclus pas. La vie ne conclut pas. Et elle ignore
les noms » (p. 227-228).

Un autre grand moyen d’illusion que perçoit le narrateur est


le récit historique qui rend logiques, cohérents et certains des
événements qui n’ont, de l’intérieur, jamais été vécus sur ce
mode et qui ne pourraient jamais totalement l’être. Face à la
vie inachevée, jamais close, toujours incertaine et ambiguë, en
partie chaotique et incohérente, le récit historique de faits qui
s’enchaînent chronologiquement et logiquement est un moyen
d’apaiser la conscience, mais aussi une illusion sociale de la
cohérence :

« Ah ! le plaisir de l’histoire ! Rien de plus reposant que l’His-


toire. Dans la vie, tout se transforme sans cesse sous nos yeux.
Nulle certitude. Et cette anxiété incessante de savoir comment se
dérouleront les événements, se stabiliseront les faits qui vous cau-
sent tant d’angoisse et de trouble ! Dans l’Histoire, au contraire,
tout est établi, déterminé : si douloureuses qu’aient été les péri-
péties, et si tristes les événements, les voici classés, tout au moins
fixés entre les trente ou quarante feuillets d’un livre ; les voici tels
quels ; jamais plus de changement, à moins qu’un critique malveil-
lant ne prenne un malin plaisir à faire sauter cet échafaudage idéal,
où les divers éléments s’enchaînaient si bien qu’on pouvait admirer
en toute quiétude comment chaque effet découlait docilement de sa

239
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

cause, avec une logique parfaite, et comment chaque événement se


déroulait, précis et cohérent dans ses moindres détails, avec Mon-
seigneur le duc de Nevers, qui en tel jour de telle année, etc., etc. »
(p. 114).

La réflexion sur ce que l’on croit que l’on est et sur ce que
les autres croient que nous sommes conduit, en fin de compte,
à faire vaciller les certitudes sur le réel. Le narrateur tente ainsi
de faire douter les lecteurs de l’évidence des choses. Non pas
qu’il présuppose qu’aucun d’entre eux ne comprenne ce qu’il
dit, mais il s’étonne que les conséquences ne soient pas systé-
matiquement tirées, que les doutes ne restent que partiels et
soient si peu systématisés. Nos goûts varient d’une époque à
l’autre, ainsi que nos sentiments à l’égard des mêmes choses et
nos manières de donner sens à ces réalités :

« Parce qu’il vous semble que ce soit vraiment affaire de goût,


d’opinion ou d’habitude, et vous ne mettez aucunement en doute
la réalité des choses aimées telle qu’elle vous apparaît, telle que
vous avez plaisir à la toucher du doigt. Mais quittez cette maison.
Repassez dans trois ou quatre ans, pour la revoir avec une âme
différente de celle d’aujourd’hui ; vous verrez qu’il en sera fini de
votre chère, chère réalité. – Hou, voyez… C’est ça, la chambre ?
ça, le jardin ? Et espérons que dans l’intervalle, il ne vous sera mort
aucun proche, parce que alors tous vos chers cyprès vous feraient
aussi l’effet d’un cimetière. Vous dites à présent que ce sont là des
choses connues, que l’âme se modifie et que tout le monde peut se
tromper. Vieille histoire, en effet. Mais je n’ai pas la prétention de
rien vous apprendre de neuf. Je vous demande simplement : – Et
alors, pourquoi, Seigneur, agir comme si on l’ignorait ? Pourquoi
continuez-vous à croire que la seule réalité qui compte soit celle
que vous admettez aujourd’hui ? » (p. 46).

Moscarda a la volonté de dérouter de manière presque expéri-


mentale ses interlocuteurs, de rompre avec les évidences sur
lesquelles reposent ses relations sociales, de décontenancer, de
décevoir les attentes ou les anticipations « raisonnables » des
personnes de son entourage. Il entend dévoiler les fondements
du spectacle ordinaire de la vie, l’illusion de cette grande
« comédie » ou de cette grande « bouffonnerie » que représente
la vie sociale :

« Je me rendis d’abord à l’étude du notaire Stampa […]. J’y


allais donc, ce jour-là, pour me livrer à ma première expérience.
Voulez-vous, oui ou non, que nous la tentions ensemble, une bonne

240
sociologie et littérature

fois ? Il s’agit de percer à jour l’effroyable bouffonnerie que


recouvre le vernis des relations quotidiennes, naturelles et sereines,
celles qui vous semblent les plus ordinaires et normales, et ce pai-
sible aspect des choses que l’on nomme leur réalité, cette bouffon-
nerie, qui vous fait crier avec irritation toutes les cinq minutes, à
l’ami qui est à vos côtés : – Mais pardon ! Mais comment ne vois-tu
pas cela ? Tu es donc aveugle ? Il ne voit pas cette chose, parce
qu’il en voit une autre, alors que vous croyez qu’elle lui apparaît
telle qu’à vous, et sous le même angle. Il la voit au contraire selon
sa vision personnelle, et pour lui, l’aveugle, c’est vous. Cette bouf-
fonnerie, dis-je, je l’avais déjà, moi, percée à jour » (p. 112).
« Je me proposai de le déconcerter, non plus avec brusquerie,
ainsi que je l’avais fait la fois précédente (en parlant et en gesti-
culant comme un possédé, devant Firbo et lui), mais, au contraire,
pour le plaisir de le voir battre en retraite, après qu’il était venu
armé de résolutions bien arrêtées ; devant sa belliqueuse fermeté,
l’envie me prenait de démontrer à nouveau – bien que cela fût
superflu – qu’un rien suffirait à l’anéantir : un mot que je dirais, le
ton sur lequel je le dirais, seraient propres à le bouleverser et à lui
troubler les idées, et, avec ses idées, fatalement, s’écroulerait toute
la solide réalité qui était la sienne, telle qu’à présent il la sentait en
lui, et qu’il la voyait et la touchait hors de lui » (p. 156-157).

Aux yeux de Moscarda, la réalité semble en perpétuelle


construction et chacun n’en perçoit que ce que son propre point
de vue lui permet de voir. Emporté par un constructivisme radi-
calement subjectiviste, Pirandello inscrit dans les propos du nar-
rateur une réflexion sociologique autour de la question de
l’objectivisme (la saisie objective d’une vie à partir de
« données de faits ») et du subjectivisme (la signification
variable que des événements ou des situations peuvent avoir en
fonction du rapport que les individus qui la construisent entre-
tiennent à leur égard) :

« La même chose n’est pas pareille pour tous, elle peut même
continuer à se transformer pour chacun de nous, et, de fait, elle se
modifie sans cesse. Pourtant, la forme momentanée que nous attri-
buons à nous-mêmes, aux autres, et aux choses, constitue l’unique
réalité qui existe à nos yeux. La réalité que je possède pour vous
réside dans la forme que vous m’attribuez ; mais c’est une réalité
à votre usage et non au mien ; celle que vous avez pour moi
consiste dans la forme que je vous prête, mais c’est une réalité à
mon usage, et non au vôtre. En ce qui me concerne, je n’ai d’autre
réalité que celle que je me confère. Et comment ? En me construi-
sant. Ah ! vous vous figurez qu’on ne construit que les maisons ?

241
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Je me construis sans cesse, et je vous construis, et vous en faites


autant » (p. 60-61).
« À quels faits voulez-vous faire allusion ? Au fait que je sois né
telle année, tel mois, tel jour, dans la noble ville de Richieri, dans
la maison sise rue Une Telle, numéro tel, fils de monsieur Un Tel
et de madame Une Telle, baptisé à l’âge de six jours en l’église
métropolitaine, envoyé à six ans à l’école ; marié à vingt-trois ans,
taille un mètre soixante-huit, roux, etc., etc.
Ce sont-là mes signes particuliers. Données de faits, dites-vous ?
Et vous voudriez en déduire ma réalité ? Mais ces données qui,
en soi, ne signifient rien, croyez-vous que chacun les apprécie iden-
tiquement ? Et même si elles suffisaient à représenter pour les
autres mon être intégral, où me situeraient-ils ? Dans quelle réa-
lité ? » (p. 91).
« À vous qui habitez un taudis, cette maison vous semblera un
palais. À vous qui avez un certain goût artistique, elle paraîtra fort
ordinaire ; vous qui traversez à contrecœur la rue où elle se trouve,
parce qu’elle vous rappelle un souvenir pénible, vous la regardez
avec aversion ; et vous, par contre, vous lui jetez un regard affec-
tueux, parce que, je le sais, là-bas, en face, habitait votre pauvre
mère qui fut une amie de la mienne. […] Pour l’un je serais un
imbécile, parce que j’ai laissé Quantorzo s’instituer directeur de
la Banque, et Firbo avocat-conseil ; mais cette même raison me
vaudra la considération d’un autre, qui, en revanche, me taxera de
stupidité parce que je promène tous les jours la petite chienne de
ma femme, et ainsi de suite » (p. 92).
« – De votre fenêtre, vous regardez le monde. Vous le croyez
tel qu’il vous apparaît. En bas, les gens traversent la rue, infimes,
coupant le champ de votre vision qui, de la hauteur où vous êtes,
vous semble vaste. Comment ne croiriez-vous pas à son étendue,
puisqu’un ami, passant à ce moment, ne vous apparaîtra pas, vu
d’aussi haut, plus grand que votre doigt ? Mais si vous aviez l’idée
de l’appeler et de lui demander : “Quel effet te fais-je, à cette
croisée ?” Vous n’y songez pas, car vous ne réfléchissez pas à
l’image qu’à ce moment les passants se font de votre fenêtre et
de vous-même qui y êtes appuyée ; un effort serait nécessaire pour
vous libérer de vos idées préconçues sur la réalité des autres, – ceux
de la rue –, qui s’agitent un instant dans le vaste champ de votre
vision » (p. 213-214).

Ainsi, non seulement il existerait autant de constructions de


soi par autrui qu’il existe de personnes qui nous construisent
d’une manière comme d’une autre, mais chacun d’entre nous
n’engage dans ses rapports avec les différentes personnes de
son entourage qu’une facette de sa personnalité, ne se

242
sociologie et littérature

connaissant qu’à travers les diverses situations dans lesquelles


il est plongé :

« Je connais Pierre. Je lui confère une réalité à ma façon, et


fondée sur la connaissance que j’ai de lui ; mais vous aussi, vous
connaissez Pierre, et celui qui vous est familier n’est certes pas le
même ; car chacun de nous le voit et lui confère une réalité à sa
façon. Or, pour lui aussi, Pierre possède autant de réalités dis-
tinctes qu’il connaît d’individus, car il se connaît d’une certaine
manière dans ses rapports avec moi, d’une autre avec vous, et avec
un tiers, et ainsi de suite. Ce qui revient à dire que Pierre est en
réalité un être pour moi, un autre encore pour vous, un autre pour
un troisième, et puis encore un autre pour un quatrième, tout en
ayant l’illusion, lui aussi, lui surtout, qu’il est unique pour tout le
monde » (p. 88).

Ce que ressent le narrateur, c’est que, d’une situation à


l’autre, sous l’effet de la variation de l’interaction entre plura-
lité des dispositions internes et pluralité des influences externes,
nous pouvons changer nos comportements et même regretter
ce que nous avons commis dans un autre état des relations entre
l’interne et l’externe. L’acteur n’est jamais engagé sur les dif-
férentes scènes de la vie sociale « comme un seul homme »
(« J’ai déjà affirmé que vous n’êtes pas non plus celui que vous
représentez pour vous-même, mais simultanément plusieurs
individus, selon vos différentes manières d’être possibles, les
cas, les rapports et les circonstances », p. 94). Et lorsque les
cadres de la vie sociale le forcent à vivre durablement sur une
scène, il ressent plus ou moins confusément, en vivant parfois
un malaise, que tout son patrimoine de dispositions, de compé-
tences et d’appétences incorporées n’est pas mobilisé :

« Voilà le fâcheux, ou si vous préférez, le comique ; nous


accomplissons un acte ; nous croyons de bonne foi y être tout
entier ; hélas, nous nous apercevons qu’il n’en est rien et qu’au
contraire l’acte est toujours et uniquement commis par l’un des
nombreux individus que nous incarnons ou que nous sommes sus-
ceptibles d’incarner ; s’il nous arrive, par malheur, d’y demeurer
pour ainsi dire liés et pendus, nous nous apercevons que nous n’y
sommes pas inclus tout entiers, et que par conséquent ce serait une
atroce injustice de nous juger sur ce fait unique, de nous y tenir liés
et pendus, attachés à ce pilori, pour toute la vie, comme si cette vie
devait se résumer dans ce seul acte.
– Mais je suis aussi celui-là, et cet autre, et puis cet autre
encore…

243
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Plusieurs êtres, mais oui ; plusieurs, qui étaient étrangers à l’acte


commis par l’un d’eux, et n’avaient rien à y voir, ou bien peu de
chose. Ce n’est pas tout, il arrive souvent que par la suite l’auteur
de l’acte, (autrement dit la réalité que nous nous sommes conférée
à un moment donné et qui seule est responsable), disparaisse
complètement, si bien que le souvenir de cet acte ne demeurera plus
en nous (à supposer qu’il demeure), qu’à l’état de cauchemar inex-
plicable. Un autre être, dix autres, tous les autres qui cohabitent en
nous, surgissent un à un pour nous demander des comptes que nous
ne sommes plus en mesure de rendre. Réalités passées » (p. 88-89).
« Je suis néanmoins certain qu’elle [sa femme] ne simulait pas
avec son Gengé ; elle se montrait à son Gengé telle qu’elle pouvait
être pour lui, vraie et sincère. Mais – loin de lui –, elle devenait une
autre : cette autre dont elle jouait en ce moment le personnage, soit
par goût, soit par nécessité, soit qu’elle se sentît véritablement telle
aux yeux d’Anna Rosa » (p. 198).

Un bon test prouvant l’existence de cette pluralité interne,


Moscarda le trouve dans l’exemple de la présence, au sein du
même contexte, de deux amis d’un même individu habituelle-
ment fréquentés dans des cadres différents et qui ne se connais-
sent pas entre eux. D’un seul coup, la co-présence des deux
personnes provoque une gêne, un embarras, car l’individu en
question prend conscience alors qu’il n’est pas le même avec
l’un et avec l’autre. Comment donc gérer une telle situation où
les relations entretenues avec chacun des deux amis suppose-
raient que soient mises en œuvre deux versions différentes de
soi-même ?

« Je suis heureux qu’à l’instant même où vous lisiez ce petit


livre, avec ce sourire légèrement railleur, qui, depuis le début, a
accompagné votre lecture, deux visiteurs, se suivant de près, soient
arrivés à l’improviste. […] Vous êtes encore tout irrité, mortifié,
de la piteuse mine que vous fîtes, en congédiant sous un prétexte
futile le vieil ami, peu après l’arrivée du nouveau : la présence d’un
tiers vous avait rendu insupportables sa vue, son rire et son langage.
Mais quoi ? Le renvoyer ainsi, alors que tantôt vous preniez plaisir
à causer, à plaisanter avec lui ? Congédié qui ? Votre ami ? Vous
croyez sérieusement que c’est lui que vous avez renvoyé ? […] la
gêne, c’est vous qui l’avez éprouvée, et d’autant plus vive et into-
lérable que vous voyiez un accord parfait naître entre eux. Vous
l’avez rompu aussitôt. Pourquoi ? Mais parce que (vous obs-
tinez-vous à ne pas l’admettre ?), subitement, l’entrée du second
ami vous a révélé une dualité en vous, deux êtres si différents, qu’à
un certain moment, n’en pouvant plus, il vous a fallu en renvoyer
un. Pas votre vieil ami, non, c’est vous-même que vous avez mis à

244
sociologie et littérature

la porte, le quelqu’un que vous êtes à ses yeux et qui n’a rien de
commun avec celui que vous êtes ou cherchez à paraître aux yeux
du nouvel arrivant. Entre vos deux visiteurs, étrangers l’un à
l’autre, mais se témoignant force égards et peut-être même faits
pour s’entendre à merveille, point d’incompatibilité ; elle n’exis-
tait qu’entre les deux individus que vous avez découverts en vous.
[…] Et dans l’insoutenable embarras où vous mettait la décou-
verte de votre double personnalité, vous avez cherché un prétexte
quelconque pour vous débarrasser, non pas de l’un de vos visiteurs,
mais d’un des personnages que leur présence vous contraignait à
être en même temps. […] car vous renfermez en vous-même, à
votre insu, non pas “deux” mais qui sait combien de personnages,
tout en vous croyant toujours “un” » (p. 96-97).

Présentant le cas de Marco di Dio et de sa femme Dia-


mant, le narrateur entend montrer que « d’une minute à l’autre »
un individu peut changer, devenir autre que ce qu’il avait été
jusque-là. Les deux personnages semblaient être « deux mal-
heureux », ne se lavant pas le visage tous les jours et rêvant
qu’ils pourraient « devenir du jour au lendemain million-
naires ». Marco di Dio se croyait inventeur et imaginait pou-
voir, à la suite d’une invention, faire fortune. Accueilli dans
l’atelier d’un artiste de renom, il commet une tentative de viol
sur un enfant « dont la responsabilité incombait à la bête surgie
en lui sous l’influence d’une température torride ». Mais
qu’était devenu « le bon jeune homme que son maître déclara
avoir toujours connu » ? Était-il désormais réductible à la
« brute abjecte » qu’on avait découverte le jour du drame ? Le
narrateur soutient que non et sa réflexion sur la pluralité interne
et la variation des contextes d’action l’amène à évoquer l’inhi-
bition de certaines tentations, de certaines inclinations. En effet,
après avoir évoqué la situation de Marco di Dio devenu brus-
quement autre, commettant un acte moralement répréhensible,
il explique en quelque sorte que nous sommes tous porteurs de
dispositions ou de pulsions qui mèneraient à des actes similaires
si nous n’avions pas la faculté de les inhiber : « la vie des saints
abonde en tentations analogues (et même de plus basses). Les
saints les attribuaient au démon et en triomphaient par la grâce
divine. Et de même les freins que vous vous imposez répriment
à l’ordinaire ces tentations et empêchent que s’échappe de vous,
à l’improviste, un voleur, voire un assassin 58 ».

58. Toutes les citations entre guillemets de ce paragraphe sont tirées des
pages 102-104.

245
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

Puis le héros-narrateur prend l’exemple historique de Jules


César qui, hors de ses moments de « gloire impériale » (p. 104),
pouvait être tout aussi peu glorieux que tout un chacun. S’adres-
sant au lecteur, le héros-narrateur explique :

« Si Jules César n’était lui-même qu’aux heures où vous


l’admirez, où donc était-il le reste du temps ? Qui était-il ? Per-
sonne ? N’importe qui ? Et qui ?
Il faudrait le demander à sa femme Calpurnie ou à Nicomède, roi
de Bithynie. Vous voilà donc forcé d’admettre qu’il n’existait pas
de Jules César unique. Certes, il y avait un César, tel qu’il s’est
montré en bien des parties de sa vie ; et la valeur de celui-là dépas-
sait incomparablement celle des autres ; toutefois pas en tant que
réalité, je vous prie de le croire, car non moins réel que le Jules
César impérial, était l’être maniéré, blasé, rasé, aux vêtements
lâches, infidèle à sa femme Calpurnie et à Nicomède roi de
Bithynie.
Le malheur, c’est qu’il fallait les confondre tous sous cette
appellation unique de Jules César ; et que dans un seul corps mas-
culin cohabitaient plusieurs êtres, dont une femme, qui, ne trouvant
pas la possibilité de se manifester à sa guise dans son corps mas-
culin, eut recours à des moyens anormaux et impudiques, avec de
nombreuses récidives » (p. 104-105).

La folie – le thème s’impose progressivement au cours du


roman – est l’état de celui qui, au lieu de croire aux « bouffon-
neries » de l’existence, de faire comme si le soi était toujours
identique à lui-même ou de considérer la variété des points de
vue que portent les autres sur soi comme le produit d’erreurs ou
d’interprétations mal fondées, en prend conscience et en tire le
plus complètement les conséquences. Elle est, en ce cas, un état
d’hyper-lucidité au sein d’un monde social qui, pour fonc-
tionner, ne supporte que les aveugles ou les malvoyants, ceux
qui sont prêts, sans trop grimacer, à accepter les œillères qu’il
leur propose et à rendre un hommage permanent à l’ordre (dis-
cursif et institutionnel) du monde en acceptant d’investir avec
énergie et passion les rôles qui leur sont offerts :

« Je continuais à avancer, comme vous voyez, tout à fait


conscient, sur la grand’route de la folie, qui était précisément celle
de ma réalité, telle qu’elle s’étendait désormais devant moi, avec
les diverses images de moi, vivantes, reflétées, et qui cheminaient
à mes côtés.
Mais j’étais fou, justement parce que j’en avais cette conscience
lucide et à multiples reflets, comme un miroir. Vous qui, en

246
sociologie et littérature

affectant de l’ignorer, vous engagez dans cette même voie, vous


êtes les sages, et d’autant plus sages que vous criez plus fort à vos
compagnons de route :
– Moi ? Moi ainsi ? C’est toi, l’aveugle, c’est toi, le fou »
(p. 117-118).
« La foule massée devant la porte reprenait en chœur ce même
cri : Fou !… Fou !… Fou…
Parce que j’avais voulu démontrer que je pouvais, pour les autres
aussi, ne pas être celui qu’on croyait » (p. 135).

Mais la folie est aussi un statut, c’est-à-dire une manière pour


le monde social de continuer de garder le contrôle des corps
et des esprits qui ne sont pas conformes et risqueraient de le
mettre en danger. En l’occurrence, faire reconnaître publique-
ment, officiellement, la « folie » de Moscarda est, pour son
entourage, le moyen de le désaisir de son pouvoir et de le mettre
officiellement hors jeu. Jouant avec le monde social et le met-
tant en péril, le héros court donc le risque de voir ce dernier se
retourner contre lui et le mettre hors d’état de nuire :

« J’appris ainsi qu’on voulait m’interdire, sous prétexte d’alié-


nation mentale. Dida lui avait annoncé qu’on avait déjà recueilli et
classé toutes les preuves à l’appui, auprès de Firbo, de Quantorzo,
de son père et d’elle-même, pour démontrer avec éclat mon état de
démence » (p. 197).

À force de détachement et d’ataraxie, le narrateur en vient


à ne plus se reconnaître aucune identité, à ne plus se sentir
concerné par quelque réalité que ce soit : « C’est que désormais
tout ce qui offrait un sens et une valeur pour autrui m’apparais-
sait comme infiniment lointain ; et non seulement j’étais
détaché de moi-même et de toute chose qui fut mienne, mais
j’éprouvais l’horreur de rester quelqu’un, qui que ce fût, en pos-
session de quoi que ce fût… » (p. 225). Il se met alors, au bout
de son parcours, à rêver d’une existence sans conscience, d’une
existence pure et sereine, sans le tourment que la conscience
peut y introduire. Vivre comme un élément parmi d’autres de la
vie naturelle, sans mémoire incorporée, sans passé, tout entier
dans le présent de l’expérience et des sensations :

« Ah ! ne plus avoir conscience d’exister, comme une pierre,


comme une plante… Ne plus même se rappeler son propre nom…
Étendu là, sur l’herbe, les mains nouées à la nuque, regarder au ciel
bleu les nuages, blancheurs éblouissantes, qui voguent gonflés de

247
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

soleil ; écouter le vent là-haut, entre les châtaigniers, comme une


rumeur de mer… » (p. 55).
« À chaque instant je meurs et je renais, neuf et lavé de sou-
venirs ; dans mon intégrité et vivant, non plus en moi, mais en
toutes les choses extérieures » (p. 229).

Comme dans un raisonnement par l’absurde, Pirandello ima-


gine ce que serait une existence individuelle – sociologique-
ment irréelle – sans conversion-fixation dispositionnelle des
expériences. Une forme de vie qui ressemblerait à celle du
stultus décrite par Sénèque et résumée par Michel Foucault en
ces termes : « Le stultus, c’est celui qui ne se souvient de rien,
qui laisse sa vie s’écouler, qui n’essaie pas de la ramener à une
unité en remémorisant ce qui mérite d’être mémorisé, et qui ne
dirige pas son attention, son vouloir, vers un but précis et bien
fixé. Le stultus laisse la vie s’écouler, change d’avis sans arrêt.
Sa vie, son existence par conséquent, s’écoule sans mémoire ni
volonté. De là, chez le stultus, le perpétuel changement de mode
de vie 59. » En explorant expérimentalement l’impossible, Piran-
dello rappelle, en creux, la force du social qui s’exerce ordinai-
rement sur les vies individuelles.

L’individu saisi par le social : Feu Mathias Pascal,


de Luigi Pirandello 60

Dans Feu Mathias Pascal, Pirandello nous parle du monde


social en partant, comme à son habitude, d’un cas « étrange
et différent au plus haut point » (p. 6). Ce sont les mots du
héros-narrateur qui, dans un avant-propos, explique pourquoi il
s’est décidé à écrire son histoire personnelle peu banale, his-
toire de celui qui est mort à deux reprises. Ce que Pirandello
veut mettre en évidence, c’est le pouvoir qu’a le monde social
de faire exister ou de renvoyer au néant les individus, et ce
d’autant plus qu’il s’appuie sur des institutions officielles (la loi
et ses représentants). Il invite le lecteur à prendre conscience
de l’impossible sortie d’un monde social – qui détermine les
individus de toute part et lui assigne toujours une place ou un
statut – tout en suggérant que l’une des prises de recul pos-
sibles, bien que très inconfortable, est celle que permet la

59. M. FOUCAULT, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 127.


60. L. PIRANDELLO, Feu Mathias Pascal (1904), op. cit.

248
sociologie et littérature

situation de l’observateur non participant, qui a le loisir de


réfléchir à des problèmes sans aucun caractère d’urgence et de
regarder la vie des autres sans y participer. Cet observateur non
engagé dans une vie sociale qu’il observe, décrit, raconte ou
réfléchit, c’est bien évidemment, dans l’esprit de Pirandello,
l’écrivain ou le philosophe, mais on est en droit aussi de penser
à la posture du sociologue. Pour Pirandello, chaque individu est
doublement saisi par le social et ne peut, quoi qu’il en pense et
quoi qu’il fasse, y échapper : un saisissement intérieur (la vie
sociale intériorisée sous la forme de « racines », d’habitudes, de
souvenirs, de sentiments ou d’attitudes) et extérieur (le regard
que les – différents – autres portent sur soi).
Le héros-narrateur, Mathias Pascal, s’est « enfui » de chez
lui une dizaine de jours, las qu’il était de vivre avec une femme
sans amour pour lui et une belle-mère acariâtre. Ce qui le
conduit à s’éloigner un temps de sa famille et de son village,
c’est le double choc causé par la mort, le même jour, de sa mère
et de sa fille. Jusque-là, il gagnait chichement sa vie en tant que
bibliothécaire de son village (dans la bibliothèque d’un cer-
tain Monseigneur Boccamazza, léguée en 1803 à la commune
de Miragno). Il décide donc de partir du domicile conjugal et
se retrouve, par hasard, à jouer dans un casino de Monte-
Carlo avec les 500 lires que son frère lui avait fait parvenir
pour couvrir les frais d’enterrement de leur mère, frais qui
avaient cependant été déjà assurés en totalité par une tante
(« capricieuse » et « intraitable », qui se prénomme Scholas-
tique). Il gagne ainsi une petite fortune (82 000 lires) et décide
de retourner chez lui, fier de son gain et bien décidé à snober
sa belle-mère. Mais dans le train qui le conduit vers son vil-
lage, il apprend par un journal italien son décès officiel par sui-
cide. L’information est confirmée par Le Feuillet, journal local
de Miragno dans lequel il peut lire sa nécrologie et l’explication
d’un suicide dû au chagrin causé par la double mort. Un autre
que lui, dont le cadavre était en décomposition, a été pris pour
celui qui était recherché depuis sa disparition.
Mathias Pascal, qui a déjà fait l’expérience du sentiment
d’enfermement et d’absurdité de l’existence à la lecture de cer-
tains ouvrages philosophiques contenus dans la bibliothèque
Boccamazza 61, voit dans cette disparition officiellement attestée

61. « Je lus ainsi de tout un peu, sans ordre ; mais surtout des livres de philosophie.
Ils pèsent lourd, et pourtant qui s’en nourrit et se les incorpore vit parmi les nuages. Ils
troublèrent encore plus mon cerveau, déjà passablement fêlé. Quand je sentais ma tête

249
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

et dûment enregistrée 62 une chance de vivre plus libre en se


débarrassant de son passé :

« J’avais sur moi quatre-vingt-deux mille lires, et je n’avais plus


à les donner à personne ! J’étais mort, j’étais mort : je n’avais plus
de dettes, je n’avais plus de femme, je n’avais plus de belle-mère :
personne ! Libre ! Libre ! Libre ! Que cherchais-je de plus ? »
(p. 87).
« À présent, j’aurais aimé que, non seulement extérieurement,
mais au plus intime de l’être, il ne restât plus en moi aucune trace
de lui. J’étais seul désormais, et je n’aurais pu être plus seul sur la
terre, délivré dans le présent de tout lien, absolument maître de moi,
soulagé du fardeau de mon passé et avec devant moi un avenir que
je pourrais façonner à ma guise » (p. 97).

« Soulagé du fardeau » de son passé ou, plus précisément,


déchargé des aspects les plus manipulables et transformables de
son identité personnelle passée – il souhaiterait toutefois aller
plus loin en « se donnant peu à peu une nouvelle éducation »
et en « se transformant avec un zèle patient et affectueux »
(p. 98) –, il commence ainsi à se réinventer une autre vie (qui
débute avec une naissance en Argentine), une autre famille
(avec des parents morts précocement et une vie d’enfant unique
passée avec un grand-père cultivé), un autre nom (Adrien Meis)
et une autre apparence physique (avec des cheveux plus longs,
des lunettes et une barbe taillée).

fumer, je fermais la bibliothèque et je me rendais par un petit sentier abrupt à un coin


de plage solitaire. La vue de la mer me faisait tomber dans une stupeur d’épouvante,
qui devenait peu à peu une oppression intolérable. Je m’asseyais sur la plage et je
m’empêchais de la regarder en baissant la tête, mais j’en entendais le fracas tout le long
de la rive, tandis que, lentement, lentement, je laissais glisser entre mes doigts le sable
épais et lourd en murmurant : “Ainsi, toujours, jusqu’à la mort, sans le moindre chan-
gement.” En ce temps-là, l’immobilité de mon existence me suggérait des pensées sou-
daines et étranges, comme des éclairs de folie. Je bondissais, comme pour les chasser
loin de moi, et me mettait à arpenter la plage, mais mon regard allait à la mer, qui jetait
sans trêve sur le rivage des vaguelettes lasses et somnolentes, et je criais en serrant les
poings : “Pourquoi ? Pourquoi ?” » (p. 57). D’ailleurs, la première pensée qui lui vient
spontanément à l’esprit en changeant de vie est celle de devenir philosophe (p. 99).
Puis, c’est la crainte de « devenir sérieusement un philosophe » (p. 124) qui le saisit.
62. Pirandello est toujours très sensible aux effets de croyance que produisent les
institutions officielles, et notamment à leur pouvoir de vie et de mort symboliques. Cela
peut le conduire parfois vers une sorte d’hyper-subjectivisme qui dénie la réalité des
choses pour ceux qui n’y croient pas ou ne les voient pas. C’est ainsi que le héros-
narrateur peut dénier le fait que la Terre ait toujours tourné : « L’homme l’ignorait,
c’était donc comme si elle ne tournait pas. Au surplus, pour quantité de gens,
aujourd’hui encore, elle ne tourne pas. L’autre jour, je l’ai dit à un de nos vieux
paysans, et savez-vous ce qu’il m’a répondu ? Que c’était une bonne excuse pour les
ivrognes » (p. 11).

250
sociologie et littérature

« Tout souvenir de ma vie antérieure retranché net, l’esprit arrêté


à la résolution de recommencer une nouvelle vie, j’étais envahi et
soulevé comme par une allégresse enfantine ; je me sentais la
conscience comme redevenue vierge et transparente, et l’esprit
alerte et prêt à tirer profit de tout pour la construction de mon nou-
veau moi » (p. 102).
« Ensuite, je me mis à penser à Adrien Meis et à lui imaginer un
passé, à me demander qui fut mon père, où j’étais né, etc., cela en
m’efforçant de voir et de fixer tout, dans les plus petits détails »
(p. 104).
« En résumé : a) Fils unique de Paul Meis ; b) né en Amé-
rique, dans l’Argentine, sans autre désignation ; c) venu en Italie à
quelques mois (bronchite) ; d) sans souvenir ni renseignements, à
peu de chose près, sur mes parents ; e) grandi chez mon grand-père.
Où ? Un peu partout. D’abord à Nice. Souvenirs confus : place
Masséna, promenade des Anglais, avenue de la Gare… Puis à
Turin » (p. 106).

En réinventant sa vie, le narrateur se trouve ainsi placé dans


une position semblable à celle du romancier inventant ses per-
sonnages à sa guise, tout en cherchant à procurer au lecteur
un sentiment de vraisemblance. La situation inédite de
« liberté » que vit le narrateur (comme l’écrivain) est l’occa-
sion, pour Luigi Pirandello, d’une réflexion sur la littérature,
sa nécessaire facticité et artificialité et sa non moins nécessaire
obligation de produire des effets de réel :

« Au vrai, on n’invente rien qui n’ait pas quelque enracine-


ment plus ou moins profond dans la réalité ; et les choses les plus
étranges mêmes peuvent être vraies, je dirais même que nulle ima-
gination ne saurait concevoir certaines folies, d’invraisemblables
aventures qui se produisent au sein tumultueux de la vie ;
n’empêche que la réalité vivante et animée paraît bien différente
des inventions que nous avons la capacité de tirer d’elle ! De quelle
somme de faits substantiels minutieux, inimaginables notre esprit
d’invention a besoin pour se faire lui-même réalité, redevenir cette
réalité où nous avons puisé : de combien de fils qui le relient à la
trame compliquée de la vie, les fils que nous avons coupés pour
que nos inventions deviennent une réalité existant par elle-
même ! » (p. 107).

D’ailleurs, s’inventant une enfance niçoise puis turinoise, le


narrateur est conduit à construire de manière « réaliste » les
décors et le scénario de cette enfance : « J’y allais à présent [à
Turin] et me proposais bien des choses : je me proposais de

251
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

choisir une rue et une maison, où mon grand-père m’avait laissé


jusqu’à l’âge de dix ans, confié aux soins d’une famille que
j’imaginerais là, sur les lieux, pour qu’elle eût, comme on dit
maintenant, plus de couleur locale ; je me proposais de vivre,
ou mieux de suivre par l’imagination, là, sur la réalité, la vie
d’Adrien Meis petit enfant » (p. 106). Et Pirandello livre, par la
voix du narrateur, comme le secret de fabrication des person-
nages de romans, à la fois entièrement inventés (ils n’ont pas
d’existence historique attestée) et néanmoins composés de nom-
breux éléments tirés de l’observation de la réalité :

« Oh ! de combien de vrais grands-pères, de combien de petits


vieux suivis et étudiés un peu à Turin, un peu à Milan, un peu à
Venise, un peu à Florence, se composa mon grand-père ! Je prenais
à l’un sa tabatière, à l’autre sa canne, à un troisième ses lunettes
et sa barbe en collier, à un quatrième sa façon de marcher et de
se moucher, à un cinquième sa façon de parler et de rire ; et il en
résulta un fin petit vieillard, un peu vif, amant des arts, un homme
sans préjugés, qui ne voulut pas me faire suivre un cours d’études
régulier, aimant mieux m’instruire, lui, de sa vive conversation,
et me conduisant avec lui, de ville en ville, par les musées et les
galeries » (p. 108).

Menant une vie solitaire et soucieux désormais de réinventer


son passé, Adrien Meis dispose de tout le temps nécessaire pour
réfléchir ou se poser des questions inédites. Par exemple, sa
nouvelle apparence physique le fait passer pour autrichien aux
yeux d’un gondolier vénitien, ce qui l’amène à s’interroger sur
l’idée de « patrie » :

« Je n’avais jamais eu l’occasion de fixer mon esprit sur le mot


“patrie”. J’avais bien autre chose à penser autrefois ! Maintenant,
dans le loisir, je commençais à prendre l’habitude de réfléchir sur
bien des choses auxquelles je ne me serais jamais cru capable de
m’intéresser le moins du monde » (p. 109-110).

Comme un philosophe ou un romancier (comme un socio-


logue aussi, mais cela, Pirandello ne le suggère pas), le narra-
teur se retrouve en quelque sorte dans une situation d’extériorité
par rapport à la vie sociale qu’il observe ou à propos de laquelle
il réfléchit sans vraiment y participer. Sa fortune et son désen-
gagement par rapport à toute inscription familiale ou profes-
sionnelle (« Ma vraie “extranéité”, si on peut dire, était bien
autre [que nationale], et j’étais le seul à le savoir : c’est que je

252
sociologie et littérature

n’étais plus rien du tout ; aucun état civil ne m’avait sur ses
registres, sauf celui de Miragno, mais comme mort, avec l’autre
nom », p. 109) lui donnent donc le « loisir » (comme on l’a vu,
le mot est prononcé) de réfléchir, de s’interroger, d’imaginer
des choses et, du même coup, le placent hors du jeu social et de
ses nécessités, dans une position d’observateur non participant,
de spectateur désengagé :

« Ah ! charmante légèreté de l’âme : volupté sereine et inef-


fable ! La Chance m’avait, subitement, arraché à mon imbroglio ;
elle me dissociait de la vie sociale, faisant de moi le spectateur
singulier de la bagarre où les autres se débattaient toujours ; et elle
m’interpellait dans ces termes : “Tu vas voir, tu vas voir à quel
point elle te paraîtra à présent plaisante, vue de l’extérieur !
Regarde donc ce garçon qui s’envenime le cœur pour parvenir à
mettre en fureur ce pauvre petit vieux… et pourquoi ? Pour prouver
que le Christ était le plus affreux des hommes” » (p. 102).

C’est alors un sentiment existentiel d’absurdité de l’existence


(on a souvent souligné l’existentialisme avant l’heure de Piran-
dello), de ses enjeux et de ses batailles, qui prédomine chez
le narrateur. Celui-ci tient d’ailleurs l’astronome polonais
Nicolas Copernic pour responsable de ce sentiment de peti-
tesse, de finitude, et par conséquent de relativité et d’absur-
dité de l’existence. Comme le dira Sigmund Freud (né en 1856
et mort en 1939), qui était un contemporain de Pirandello (né
onze ans plus tard), avec Copernic puis Darwin l’Homme perd
sa position centrale et privilégiée dans l’univers ainsi que parmi
l’ensemble des espèces animales. Cette série de blessures nar-
cissiques (à laquelle la psychanalyse ajoutera celle consistant à
ôter l’illusion selon laquelle la conscience individuelle serait
la principale conductrice des actions humaines) peut le plonger
dans un profond désarroi existentiel. C’est en tout cas ce que
pense le héros-narrateur :

« Pour la littérature comme pour le reste, force m’est de répéter


mon refrain coutumier : “Maudit soit Copernic !” […]
Sommes-nous ou pas sur une toupie à peu près invisible, que met
en branle un fil de soleil, sur un minuscule grain de sable pris de
folie, et qui tourne, tourne, sans savoir pourquoi, et sans jamais
atteindre le moindre but, comme s’il prenait grand goût à ce
tournis : et c’est tantôt pour nous donner un peu de chaleur, tantôt
pour nous rafraîchir ; et, en fin de compte, au bout de cinquante ou
soixante ans, pour nous faire mourir, en nous laissant souvent la

253
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

conscience de n’avoir fait que des sottises ? C’est Copernic, mon


révérend ami, c’est Copernic qui a irrémédiablement ruiné l’huma-
nité. Peu à peu, nous nous sommes tous adaptés à la conception
nouvelle de notre petitesse infinie, voire à nous tenir pour moins
que rien dans l’univers, malgré toutes nos belles inventions et
découvertes : quelle valeur voulez-vous que puissent avoir des nou-
velles, je ne dis pas de nos tracas individuels, mais des calamités
générales elles-mêmes ? Des histoires de vermisseaux que les
nôtres » (p. 12).

Si les hommes ne vivent pas toujours avec une forte inten-


sité ce désarroi existentiel, c’est qu’ils se laissent facilement
« distraire » ou divertir (au sens pascalien du terme) par les
enjeux – petits ou grands – qui se présentent dans l’existence
quotidienne. Ils sont ainsi suffisamment pris aux jeux de leurs
activités (qui occupent leur esprit) pour ne pas penser en per-
manence à l’absolue absurdité de l’existence :

« Pour son bonheur, l’homme est aisément distrait. […] Et, sou-
vent et volontiers, oubliant que nous ne sommes que des atomes
infinitésimaux, nous nous portons mutuellement respect et admira-
tion, prêts au surplus à nous battre pour un menu morceau de sol ou
à nous plaindre pour des choses qui, si nous étions vraiment
pénétrés du peu que nous sommes, devraient nous apparaître
comme de misérables babioles » (p. 12-13).

Mais passé le moment jubilatoire lié au sentiment de libéra-


tion par rapport à ses anciennes chaînes, lié aussi à une frénésie
de voyages dans de nombreuses villes européennes, le narra-
teur prend conscience du revers négatif de la médaille. Non
seulement sa non-inscription sur les registres de l’état civil le
contraint à ne pouvoir être propriétaire d’aucune maison (« Fixé
dans un endroit, propriétaire d’une maison ? Oh ! alors :
registres et taxes tout de suite ! Et ne m’inscrirait-on pas à l’état
civil ? Mais assurément ! Et comment ? Sous un faux nom ? Et
alors, qui sait ? Peut-être des enquêtes secrètes à mon sujet de
la part de la police… En somme, tracas, embarras !… » p. 115),
mais la nécessité de mentir lui rend difficiles les liens d’amitié
fondés sur la confiance mutuelle :

« […] condamné inévitablement à mentir par ma situation, je


ne pourrais plus jamais avoir un ami, un véritable ami. Donc, ni
maison ni amis… Amitié veut dire confiance, et comment aurais-je
pu confier à quelqu’un le secret de ma vie sans nom et sans passé,

254
sociologie et littérature

sortie comme un champignon du suicide de Mathias Pascal ? Je ne


pouvais avoir que des relations superficielles, je ne pouvais me per-
mettre avec mes semblables qu’un rapide échange de paroles indif-
férentes » (p. 121).

Si l’insertion sociale dans des relations d’interdépendance


relativement stables est productrice de limitations, d’affronte-
ments et de souffrances, elle comporte aussi des avantages en
termes de solidarité ordinaire et d’enveloppement affectif (« La
fête de Noël, toute proche, me fit désirer la tiédeur d’un petit
coin, le recueillement, l’intimité de la maison », p. 115). La
liberté sans limites du narrateur, vécue dans la solitude perma-
nente, se révèle être une liberté « un tantinet tyrannique »
(p. 112). Le narrateur est ainsi comme la métaphore d’une sorte
d’écrivain total qui se contenterait d’observer et de raconter la
vie des autres sans lui-même en vivre aucune. Et l’on retrouve
là le thème – présent dans Un, personne et cent mille – du
difficile engagement dans une voie particulière, de l’impossible
décision de faire une chose plutôt qu’une autre. Observateur de
tout, mais pratiquant de rien :

« Mais la vérité peut-être était celle-ci : que, dans ma liberté sans


limites, il m’était difficile de commencer à vivre de quelque façon
que ce fût. Sur le point de prendre une résolution quelconque, je
me sentais comme retenu, il me semblait voir toutes sortes d’empê-
chements, d’ombres, d’obstacles. Et, de nouveau, je me traînais
dehors, par les rues ; j’observais tout, je m’arrêtais à tous les riens,
je réfléchissais longuement sur les choses les plus minimes ;
fatigué, j’entrais dans un café, je lisais quelque journal, je regardais
les gens qui entraient ou sortaient ; à la fin, je sortais aussi. Mais
la vie, à la considérer ainsi, en spectateur étranger, me paraissait
maintenant sans profit et sans but ; je me sentais égaré parmi ce
grouillement de gens » (p. 122).

Parce qu’il veut sortir de sa solitude et quitter sa position


d’observateur d’un monde dans lequel il ne vivait pas
(« Comme cela, je ne pourrais pas durer plus longtemps. Il me
fallait vaincre toute répugnance, prendre à tout prix une réso-
lution. En somme, il me fallait vivre, vivre, vivre », p. 124), le
narrateur décide de louer une chambre à Rome chez un certain
Anselme Paleari, grand lecteur de théosophie et de philoso-
phie. Mais progressivement amoureux de la fille du propriétaire
(Adrienne) et freiné dans l’expression de ses sentiments par le
poids du mensonge (« J’étais devenu l’esclave de la fiction et

255
ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui s’écrit

des mensonges qu’avec tant de dégoût je m’étais vu forcé


d’employer. Esclave de la crainte d’être découvert, sans avoir
pourtant commis aucun crime ! », p. 210), il se rend compte à
quel point sa liberté « étendue » est factice et combien la vraie
liberté est celle qui s’acquiert au cœur même de la vie et non
comme simple observateur solitaire de la vie des autres :

« Et libre était restée ma femme, non pas moi, qui m’étais prêté
à faire le mort, me flattant de pouvoir devenir un autre homme,
vivre une autre vie. Un autre homme, oui, mais à condition de ne
rien faire ! Et quel homme donc ? Une ombre d’homme ! Et quelle
vie ? Tant que je m’étais contenté de rester enfermé en moi-même
et de voir vivre les autres, oui j’avais pu bien ou mal sauver l’illu-
sion que j’allais vivre une autre vie » (p. 207-208).

La narrateur décide alors d’organiser volontairement ce qui


lui était arrivé par pur hasard la première fois : faire croire au
suicide d’Adrien Meis à Rome. Par ce geste, il entend recouvrer
son identité initiale, celle de Mathias Pascal, afin de pouvoir
rentrer chez lui après deux ans de voyages, d’aventures et de
mensonges :

« […] je devais tuer cette folle, absurde fiction qui m’avait tor-
turé, déchiré deux ans. C’est cet Adrien Meis, condamné à être
un lâche, un menteur, un misérable, c’est cet Adrien Meis que je
devais tuer, cet homme qui, n’étant après tout qu’un faux nom,
n’aurait dû avoir aussi qu’une cervelle d’étoupe, un cœur de carton,
des veines de caoutchouc, où aurait dû courir un peu d’eau teintée,
au lieu de sang. À bas, odieux et funèbre pantin ! Noyé, là, comme
Mathias Pascal ! Chacun son tour ! Cette ombre de vie, issue d’un
mensonge macabre, aurait sa digne conclusion dans un mensonge
macabre ! » (p. 242-243).

Mais dans la vie sociale qui s’est réorganisée durant son


absence, et dans le regard de ceux qui l’ont cru mort, Mathias
Pascal est, d’une certaine façon, symboliquement toujours
mort : sa femme s’est remariée avec l’un de ses amis et a mis
au monde un enfant, sa maison a été vendue, son emploi a été
réaffecté, les gens du village ne le reconnaissent plus sponta-
nément (« Personne ne me reconnaissait, parce que personne ne
pensait plus à moi. […] Personne, personne ne se souvenait de
moi, pas plus que si je n’avais jamais existé… », p. 273) et son
nom est inscrit sur une pierre tombale dans le cimetière du vil-
lage. La « morale sociologique » de la fable pirandellienne est

256
sociologie et littérature

que, d’une manière comme d’une autre – en tant que mari et


gendre pauvre et malheureux, voyageur sans nom, solitaire et
fortuné ou étrange « revenant » après une mort officiellement
enregistrée –, le social saisit inévitablement chaque existence
individuelle.
10

Prédispositions naturelles
ou dispositions sociales ? Quelques raisons
de résister à la naturalisation de l’esprit

« Le théorème de l’amorphisme humain, que Musil for-


mule de façon provocante en disant que l’homme ne
change pas ou ne change en tout cas que très peu intrinsè-
quement et reste d’une certaine façon capable à chaque
époque aussi bien du cannibalisme que de la Critique de
la raison pure, signifie que ce qu’il est à un moment donné
dépend pour une part essentielle de ses formes d’organi-
sation. Et une différence relativement minime dans le
mode d’organisation est susceptible de se traduire par une
différence considérable dans le type d’homme que l’on
obtient. »
J. BOUVERESSE, L’Homme probable. Robert Musil,
le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire, 1993.

On sait que les sciences sociales, et tout particulièrement la


sociologie, sont rarement citées comme des disciplines pou-
vant contribuer au développement des sciences dites cogni-
tives. Les disciplines participant à la réflexion dans ce domaine
sont essentiellement les neurosciences et la psychologie cogni-
tive, puis, diversement, viennent s’agréger à ce noyau central
la génétique, la psychiatrie, la linguistique, la philosophie, la
logique, l’informatique et la robotique 1. Même sur un terrain
d’étude comme celui de l’école, domaine à propos duquel les
sciences sociales (histoire de l’éducation, sociologie de l’édu-
cation, ethnographie de la communication ou sociolinguistique
en milieu scolaire) ont largement contribué à démontrer depuis
les années 1960 leur fécondité, les disciplines qui dominent sont

1. L’absence de la sociologie ressortait déjà clairement de la publication il y a quinze


ans d’Alain d’Iribarne et Danièle Linhart, L’Activité du PIRTTEM de 1984 à 1988.
Premier bilan scientifique, Cahier du PIRTTEM, nº 0, juin 1989.

261
dispositions, dispositifs

encore la psychologie cognitive, la psycholinguistique, les neu-


rosciences cognitives, la psychopathologie, la psychologie
sociale, l’informatique, la linguistique et la didactique 2.
Quid de la sociologie, de l’ethnologie ou de l’histoire ? Cela
signifie-t-il que ces disciplines ne peuvent contribuer à éclairer
les phénomènes cognitifs, qu’il s’agisse de la nature des savoirs
(scolaires ou extra-scolaires), des modes d’apprentissage ou des
difficultés d’apprentissage, de la construction individuelle des
connaissances, de la mobilisation ou de l’actualisation des
connaissances acquises ? Seraient-elles dépourvues, de par leur
nature même, d’instruments de compréhension de ces ques-
tions ? Ne seraient-elles pas en porte à faux en tant que présup-
posées « sciences des collectifs » dès lors que l’on s’intéresse
d’un peu trop près aux individus 3 ? Ce n’est en tout cas pas le
sentiment du sociologue lorsqu’il considère l’histoire de sa dis-
cipline ou l’état actuel de ses travaux.
Si l’on peut lire parfois des propos généraux plutôt opti-
mistes et volontaristes sur les collaborations possibles et sou-
haitables entre les sciences humaines et sociales d’une part et
les « sciences du cerveau » d’autre part, l’enrichissement
mutuel proclamé repose sur une conception fortement inégali-
taire de leurs apports respectifs et de leurs relations.
Ainsi, lorsque Catherine Fuchs 4 envisage l’apport des
sciences humaines et sociales, elle commence par noter que
« réduire les sciences cognitives à leur seul “noyau dur” ori-
ginel neurobiologique et computationnel revient, ipso facto, à
éliminer les sciences humaines et sociales de leur champ 5 ».
Puis, elle défend l’idée que « l’interface des SHS avec les
sciences du cerveau et les sciences de l’information, au sein
des sciences cognitives, ne peut que conduire à un progrès des
connaissances, mutuellement bénéfique » car « chacun des trois
secteurs est en effet dans l’incapacité, à lui seul, de répondre
véritablement aux questions de fond posées par l’étude de la
cognition ». Mais cet égalitarisme de surface, qu’on pourrait
qualifier de « premier temps diplomatique » dans l’âpre

2. École et sciences cognitives, Bilan, avril 2000-avril 2002, avril 2002-décembre


2003, Ministère délégué à la Recherche et aux Nouvelles Technologies, Paris, 2004.
3. Aujourd’hui encore, nombre de travaux de sociologie reposent implicitement sur
l’idée que l’« individu » (soit sa trop grande singularité, soit sa problématique univer-
salité) est hors du champ d’intérêt de la sociologie. Cf. B. LAHIRE, « Post-scriptum :
Individu et sociologie », La Culture des individus, op. cit., p. 695-736.
4. Linguiste et directrice de l’ACI « Cognitique ».
5. C. FUCHS, « Approfondir la participation des sciences humaines et sociales »,
Lettre du département SHS, nº 67, « Les sciences cognitives », juin 2003, p. 5-6.

262
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

répartition des statuts et du poids relatif des différentes disci-


plines, s’efface au profit d’un naturalisme et d’un technolo-
gisme qui fixent plus brutalement les positions dominantes et
dominées et les conditions inégales de participation à la
recherche : « Reste, pour ces SHS, à se donner les moyens
d’une réelle collaboration avec les sciences du cerveau et les
sciences de l’information : tout appareillage théorique se déve-
loppant au sein d’une discipline des SHS ne peut en effet être
dit “cognitif” que dans une mise en perspective avec les bases
neurales du fonctionnement du cerveau, avec des modélisa-
tions visant à simuler (ou, à tout le moins, à émuler) la cogni-
tion humaine, ou encore avec des technologies issues des
recherches cognitives. »
Pendant longtemps, les sciences sociales ont pensé qu’elles
avaient essentiellement à lutter contre un « ennemi » qui venait
de l’extérieur (psychologie, biologie, sociobiologie ou géné-
tique). Cet ennemi avait pour nom « naturalisation », « biologi-
sation » ou « psychologisation » des faits sociaux. Et l’on
pourrait penser qu’il en va de même aujourd’hui. Or, les choses
se présentent assez différemment. Alors qu’il allait de soi pour
nombre de chercheurs en sciences sociales que les structures
cognitives ou mentales, les formes de classification, les formes
symboliques, les schèmes de perception, d’action ou d’appré-
ciation ou les cadres de la mémoire étaient des produits de la
vie en société, ce type d’évidence est explicitement remis en
question par certains chercheurs, psychologues ou linguistes,
mais aussi anthropologues. Soutenues et même encouragées par
le développement important des sciences cognitives naturali-
santes, ces critiques internes aux sciences sociales sont claire-
ment anti-sociologiques au sens où elles inversent les
propositions les plus généralement admises par les chercheurs
quelle que soit la théorie du social qu’ils développent (expli-
quer le social par le social, chercher dans la culture et les rap-
ports sociaux l’origine des représentations et catégories de
perception, considérer les formes de représentations mentales
comme le produit d’une socialisation dans des formes de vie
sociale historiquement et géographiquement déterminées).

Sociologie et anti-sociologie de la connaissance

Durkheim, Mauss, Halbwachs et l’ensemble des durkhei-


miens ont renversé les thèses kantiennes classiquement admises

263
dispositions, dispositifs

en s’attachant à l’étude de « l’histoire sociale des catégories de


l’esprit humain 6 ». Les catégories de pensée et de perception
du monde ne sont pas des catégories a priori, universelles,
enfermées dans la physiologie ou la biologie de l’Homo sapiens,
mais des catégories socio-historiques dépendant de la manière
dont la « collectivité » est « constituée et organisée 7 ». Contre
la philosophie kantienne qui pense universelles les catégories
de l’entendement 8, contre la raciologie ou une partie de la
psycho-physiologie de leur temps qui veulent ramener les
comportements sociaux et culturels à des fondements naturels
(à des déterminations « organiques »), ils entendent soutenir le
caractère proprement social des formes de classification 9 et
expliquer le social par le social. Cette tradition a trouvé des
prolongements dans les réflexions de sociologues tels que Peter
Berger et Thomas Luckmann qui définissent la sociologie de la
connaissance par son intérêt pour les « relations entre la pensée
humaine et le contexte dans lequel elle surgit 10 ».
On pourrait donc dire, sur la base de ces grands pro-
grammes scientifiques concernant l’étude de la connaissance,
que l’apport de la sociologie au développement des sciences
cognitives consiste à montrer qu’il n’existe pas de structures
cognitives universelles, mais des structures cognitives

6. M. MAUSS, « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne, celle de


“moi” », Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. LXVIII, 1938, London
(repris in Sociologie et anthropologie, op. cit., p. 333).
7. E. DURKHEIM, « Sociologie religieuse et théorie de la connaissance », Les Formes
élémentaires de la vie religieuse (1912), Quadrige/PUF, 7e édition, Paris, 1985, p. 22.
8. Norbert Elias témoigne de la prégnance de cette philosophie dans les années 1920
en Allemagne : « Dans ma thèse de 1923, j’ai essayé de montrer que je ne croyais plus
à l’a priori. Mais mon directeur de thèse m’obligea à insérer une clause de réserve selon
laquelle la valeur objective (Geltung) est éternelle et échappe au courant de l’Histoire.
Je savais déjà à cette époque que ce n’était pas exact », Norbert Elias par lui-même,
Fayard, Paris, 1991, p. 46-47. Il précise plus loin : « Il ne m’était plus possible de ne
pas voir que ce que Kant considérait comme étant intemporel et comme donné avant
toute expérience […] doit être appris en même temps que les termes correspondants par
l’entremise d’autres hommes pour pouvoir être présent dans la conscience de chaque
individu. C’est là un savoir acquis, qui, en tant que tel, appartient donc au patrimoine
d’expériences de l’homme. Et comme cela me semblait irréfutable, je le consignai dans
ma thèse de doctorat », Ibid., p. 114.
9. Voir, parmi bien d’autres textes, E. DURKHEIM et M. MAUSS, « De quelques formes
primitives de classification. Contribution à l’étude des représentations collectives »
(1903), in Essais de sociologie, Minuit, Paris, 1968 ; M. HALBWACHS, « La psychologie
collective du raisonnement », Zeitschrift für Sozialforschung, 1938, p. 357-374 et
« Conscience individuelle et esprit collectif », American Journal of Sociology, 44, 1939,
p. 812-822.
10. P. BERGER et T. LUCKMANN, La Construction sociale de la réalité, Méridiens
Klincksieck, Paris, 1986, (traduit de The Social Construction of Reality, Garden City,
Doubleday, 1966), p. 12.

264
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

spécifiques, socialement constituées et historiquement suscep-


tibles de variations. La sociologie peut ainsi dénaturaliser les
réalités cognitives en montrant qu’on a trop souvent tendance à
placer dans l’homme (et plus précisément dans son cerveau) ce
qui n’est que le produit des relations sociales qu’il entretient
avec d’autres hommes et avec des objets (produits de l’activité
humaine). La cognition a, certes, « besoin » d’un cerveau (et
d’un corps), mais ce n’est pas celui-ci qui commande les varia-
tions constatables (diachroniquement autant que synchronique-
ment) en matière de manières de penser, de se représenter, de
croire ou de voir.
Le problème est que, dans son objectif de dénaturalisation, la
sociologie ne rencontre pas seulement des résistances ordi-
naires (qu’on pourrait qualifier de « sens commun »), mais doit
affronter des discours très savants. En effet, différentes versions
circulent dans les sciences cognitives (chez des psychologues
et des anthropologues notamment), qui toutes révoquent en
doute, plus ou moins radicalement, le caractère socialement ou
culturellement construit des structures cognitives : depuis l’idée
selon laquelle les structures fondamentales de l’esprit humain
seraient innées et ne feraient qu’être révélées ou s’actualiser au
cours de nos expériences sans possibilité d’effet en retour de
l’expérience sur ces structures 11, jusqu’à la thèse selon laquelle
des principes innés influeraient sur l’ordre culturel en facili-
tant la transmission des représentations culturelles les plus
« séduisantes » par rapport aux capacités naturelles de départ,
et en rendant donc plus difficile la transmission des représen-
tations les plus inadaptées, en passant par la théorie selon
laquelle, malgré leur caractère inné, les principes ou les struc-
tures cognitifs – qui guident ou contraignent les hommes dans
leurs apprentissages en leur permettant de sélectionner ce qu’il
y a de plus facilement traitable par l’esprit humain –

11. C’est ce type de version dure du module cognitif inné déclenchable (ou actuali-
sable) par les situations culturelles mais non révisable que veulent assouplir des auteurs
tels qu’Alison Gopnik et Henry M. Wellman. Les auteurs résument cette conception de
la façon suivante : « Étant donné un cerveau normal, une fois que le module est arrivé
à maturation et a été déclenché, certaines représentations de l’esprit en résulteront.
Inversement, d’autres représentations ne pourront simplement pas être formulées, quelle
que soit l’importance des témoignages en leur faveur » (A. GOPNIK et H. M. WELLMAN,
« The theory theory », in L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN (ed.), Mapping the Mind :
Domain Specificity in Cognition and Culture, Cambridge University Press, New York,
1994, p. 281. Traduit par moi).

265
dispositions, dispositifs

s’enrichissent 12 et, parfois, se modulent à travers les multiples


expériences sociales 13.
Une partie des chercheurs en sciences cognitives, à la suite
des travaux de Noam Chomsky 14 et de Jerry Fodor 15, ont à
l’esprit des catégories de pensée ou des principes cognitifs innés
qu’ils imaginent parfois sous la forme de « modules » spécia-
lisés encapsulés dans le cerveau. Ainsi, Chomsky pense que
l’esprit consiste « en systèmes séparés (i. e. la faculté de
langage, le système visuel, le module de reconnaissance
faciale, etc.) avec leurs propriétés spécifiques 16 ». De même,
comme le résume très bien l’anthropologue Dan Sperber, pour
Fodor « un module cognitif est un dispositif computationnel
génétiquement déterminé de l’esprit/cerveau […] qui fonc-
tionne avec une grande autonomie sur des inputs appartenant à
un domaine cognitif particulier […] 17 ».
Dan Sperber défend l’idée d’un « programme naturaliste dans
les sciences sociales » et en appelle donc au développement
d’une « science naturelle de la société » 18. Dans La Conta-
gion des idées. Théorie naturaliste de la culture, il soutient la
thèse, initialement formulée par Noam Chomsky, selon laquelle
l’esprit humain est « une combinaison de nombreux dispositifs

12. S. CAREY et E. SPELKE, « Domain-specific knowledge and conceptual change »,


in L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN (ed.), Mapping the Mind : Domain Specificity in
Cognition and Culture, op. cit., p. 169. R. Gelman et K. Brenneman insistent, quant à
eux, sur le fait que l’existence d’un savoir inné dans un domaine spécifique n’empêche
pas la nécessité de l’apprentissage dans ce même domaine et que les principes cognitifs
innés « facilitent » ou « encouragent » l’acquisition mais ne la « garantissent » pas. La
nature se contente de donner un « coup de main » à l’apprentissage dans certains
domaines cognitifs et l’on assisterait à « une inventivité culturelle à l’intérieur de limites
biologiques ». Cf. R. GELMAN et K. BRENNEMAN, « First principles can support both
universal and culture-specific learning about number and music », in L. A. HIRSCHFELD
et S. A. GELMAN (ed.), Mapping the Mind : Domain Specificity in Cognition and
Culture, op. cit., p. 369-390.
13. Il existe aussi des essais de synthèse de positions théoriques généralement concur-
rentes. Par exemple, Annette Karmiloff-Smith tente dans Beyond Modularity. A Deve-
lopmental Perspective on Cognitive Science, MIT Press, Cambridge and London, 1996,
de combiner l’approche qui attribue des prédispositions innées à l’enfant et l’approche
plus constructiviste qui souligne le rôle des environnements physiques et culturels,
l’approche fodorienne des processus cognitifs spécifiques à chaque domaine et
l’approche piagétienne concernant les structures cognitives générales et trans-domaines.
14. N. CHOMSKY, Language and Problems of Knowledge, MIT Press, Cambridge,
Mass., 1988.
15. J. FODOR, Modularity of Mind, MIT Press, Cambridge, Mass., 1983 (La Modu-
larité de l’esprit, Minuit, Paris, 1986).
16. N. CHOMSKY, Language and Problems of Knowledge, op. cit., p. 161. Traduit par
moi.
17. D. SPERBER, La Contagion des idées. Théorie naturaliste de la culture, Odile
Jacob, Paris, 1996, p. 166-167.
18. Ibid., p. 7.

266
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

en partie génétiquement programmés 19 ». Les hommes auraient


de cette façon « une disposition innée à développer des
concepts selon certains schémas 20 » : ainsi, « les concepts de
norme, de cause, de substance, d’espèce, de fonction, de
nombre ou de vérité » seraient-ils « préformés de façon
innée » 21. Pour être encore plus précis, Sperber affirme par
exemple que « les humains ont une disposition à développer
des concepts tels que celui d’oiseau 22 » et qu’une catégorie de
couleur telle que celle de « noir » a « des bases neuronales
innées », « de telle façon que lorsque vous apprenez le mot
“noir”, vous acquérez seulement une façon d’exprimer verba-
lement un concept que vous possédez déjà » 23. Et si un concept
comme celui de « charbon » n’est pas inné au sens où il a bien
été inventé culturellement, ce qui serait inné en revanche, c’est
le concept de « substance naturelle » auquel se rattache l’idée
que toute substance naturelle présente des « traits phénomé-
naux réguliers, en particulier la couleur 24 ». Du même coup, en
apprenant le mot « charbon », l’homme ne ferait que remplir ou
enrichir « le schéma conceptuel inné approprié ». La psycho-
logie cognitive offre donc, selon lui, « une des sources princi-
pales d’explication des phénomènes culturels 25 » : il ne s’agit
plus d’« expliquer le social par le social » (selon la célèbre for-
mule de Durkheim qui soutient de cette manière la pleine et
entière autonomie de l’interprétation sociologique), mais bien
le social (ou le culturel) par le cognitif (le naturel ou le biolo-
gique). On retrouve la même attitude chez Pascal Boyer pour
qui la psychologie expérimentale peut en grande partie expli-
quer « les phénomènes de récurrence culturelle » dans la mesure
où elle mettrait en évidence le fait que « divers principes
conceptuels universels » sont les organisateurs de « notre
compréhension de certains aspects des environnements naturels
et sociaux » 26.
Et l’on comprend alors, dans un tel contexte scientifique, que
certains de ces chercheurs puissent s’autoriser à se retourner
aujourd’hui de façon critique contre les sciences sociales qui

19. Ibid., p. 17.


20. Ibid., p. 96.
21. Ibid., p. 124.
22. Ibid., p. 95.
23. Ibid., p. 130.
24. Ibid., p. 10.
25. Ibid.
26. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, Bayard Éditions, Paris, 1997,
p. 9.

267
dispositions, dispositifs

étudient le « mental » ou le « cognitif » comme un produit du


« social ». C’est ainsi que, parmi bien d’autres, l’anthropologue
Pascal Boyer remet explicitement en cause ce qu’il considère
comme relevant d’un certain sens commun savant : « L’anthro-
pologie culturelle suppose généralement un sens commun, une
vue pré-théorique de l’acquisition culturelle, que j’appellerai la
théorie de la transmission culturelle exhaustive. Le présupposé
principal est que les représentations reçues par les membres
adultes compétents d’un groupe sont entièrement déterminées
par ce qui leur a été donné à travers l’interaction sociale. Cette
conception de l’acquisition culturelle, qui constitue ce que
Bloch appelait la “théorie anthropologique de la cognition”, est
souvent considérée comme allant de soi dans les théories
anthropologiques 27 ». Or, complète l’auteur, « l’argument selon
lequel tout matériau culturel est acquis à travers l’interaction
sociale est beaucoup trop vague » et « il se peut que certains
aspects importants des représentations culturelles ne soient pré-
cisément pas acquis à travers la socialisation » 28. Si la culture
peut venir « enrichir » des prédispositions innées, si l’expé-
rience peut intervenir à titre de « déclencheur » (trigger) d’un
système représentationnel inné, culture ou expérience ne sont
fondamentalement pas à l’origine des formes de pensée.
Comme l’écrivent Leda Cosmides et John Tooby, la « cau-
salité est inversée », car c’est la « structure de l’esprit » qui
« impose un contenu sur le monde social », qui fait peser ses
contraintes sur ce qui, dans le monde social, a une chance ou
non d’être transmis et intériorisé 29 . Ils écrivent ainsi que
« l’esprit humain est pénétré par un contenu et une organisa-
tion qui n’ont pas leur origine dans le monde social », que « ce
contenu fut placé dans l’esprit par le processus de sélection
naturelle et qu’il exploite sûrement les caractéristiques de notre

27. P. BOYER, « Cognitive constraints on cultural representations : natural ontologies


and religious ideas », in L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN (ed.), Mapping the Mind :
Domain Specificity in Cognition and Culture, op. cit., p. 396. Traduit par moi. Ce
« relativisme préthéorique et instinctif inhérent à l’investigation anthropologique » vien-
drait du fait que les « anthropologues sont formés professionnellement à détecter et à
souligner les différences culturelles », P. BOYER, La Religion comme phénomène
naturel, op. cit., p. 20.
28. P. BOYER, « Cognitive constraints on cultural representations : natural ontologies
and religious ideas », op. cit., p. 391. Traduit par moi.
29. L. COSMIDES et J. TOOBY, « Origins of domain specificity : The evolution of func-
tional organization », in L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN (ed.), Mapping the Mind :
Domain Specificity in Cognition and Culture, op. cit., p. 107. Cf. aussi P. BOYER,
« Cognitive constraints on cultural representations… », op. cit., p. 391-411.

268
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

architecture cognitive » 30. Ou encore : « Ce qui est sociale-


ment transmis ne peut plus être considéré comme le tout de
l’organisation de la vie mentale humaine et vu comme sa seule
cause car l’évolution est une autre cause certaine du dévelop-
pement mental. Au lieu que tout le contenu mental soit un pro-
duit social, dans de nombreux cas la causalité est inversée. La
structure de l’esprit elle-même impose un contenu sur le monde
social. […] on peut s’attendre à ce que des humains en groupes
expriment, en réponse à des conditions locales, des similarités
internes au groupe qui sont causées non par un apprentissage
social ou une transmission, mais plutôt par l’activation de ces
mécanismes d’imposition de contenu 31. »
Enfin, et comme pour être sûr de bien boucler la boucle natu-
raliste, on soutient (c’est le cas des psychologues Rochel
Gelman et Kimberly Brenneman, mais aussi de l’anthropologue
Pascal Boyer) que les différences ou les variations culturelles ne
sont en aucun cas une preuve de la nature culturelle de la pensée
« car les structures qui varient en surface sont souvent bâties sur
le même type de fondation 32 ».
L’objectif de ce texte est donc de présenter les arguments
essentiels de ces théories ou de ces programmes naturalistes
d’explication de l’esprit humain et, au-delà, de la culture, puis
d’opérer un travail systématique de contre-argumentation. Le
but de cette discussion est de (se) donner quelques bonnes
raisons scientifiques de résister à ces discours savants qu’on ne
peut en aucun cas se contenter de balayer a priori d’un revers
de main pour des raisons de pures convictions profession-
nelles indiscutées. Ces thèses appellent au contraire des
réponses argumentées dans le cadre d’un débat rationnel. En
affrontant cette tâche critique, on se donne aussi les moyens de
commencer à élaborer un programme, théorique et empirique,
de sciences sociales de la cognition (et de l’apprentissage), qui
répondrait en actes aux interrogations ouvertes par les thèses
naturalistes 33.

30. L. COSMIDES et J. TOOBY, « Origins of domain specificity : The evolution of func-


tional organization », op. cit., p. 106-107. Traduit par moi.
31. Ibid., p. 107.
32. R. GELMAN et K. BRENNEMAN, « First principles can support both universal and
culture-specific learning about number and music », op. cit., p. 386.
33. En concentrant mon attention sur une série d’auteurs partageant des convictions
scientifiques fortes et puisant dans un stock relativement commun d’arguments et de
références bibliographiques, je pourrais presque être en mesure de prendre pour objet
d’étude le fonctionnement de ce réseau de chercheurs. En effet, à force de fréquenter
ces textes, on voit bien notamment comment le réseau et ses convictions scientifiques

269
dispositions, dispositifs

De la cire molle à la nature active

L’un des reproches adressés de manière récurrente aux


théories sociologiques ou anthropologiques du « tout social »
(ou « tout culturel ») par les auteurs attirés par un certain natu-
ralisme est le fait que la socialisation de l’enfant ou l’intériori-
sation par l’enfant des éléments de sa culture seraient pensées
comme un processus de transmission ou d’inculcation intergé-
nérationnel essentiellement « passif ». Toutefois, cet argument
n’est jamais avancé seul et conduit, par une série de glissements
successifs, à donner l’impression que si l’on est contre l’idée
d’un acteur passivement socialisé, alors on est nécessairement
contre l’idée d’une socialisation intégrale des individus et de
leur « esprit ».
Dans la présentation d’un numéro de la revue Terrain
consacré au thème de l’enfant et de l’apprentissage, Gérard
Lenclud évoque les thèses implicitement culturalistes des
anthropologues et « l’idée selon laquelle l’esprit humain, mal-
léable à merci, serait entièrement façonné par son environne-
ment culturel » : « L’enfant viendrait au monde muni seulement
de quelques réflexes et d’une aptitude à tout apprendre. Dans
la mesure où, parti de rien, il apprend tout, “tout” serait donc
culturel. La culture serait, en quelque sorte, cette expérience
totalisante du monde, inscrite sur la cire enfantine, qui servirait
de matrice à toutes les expériences individuelles 34. » L’enfant
est pensé sur le modèle de la cire molle ou de la « page blanche
sur laquelle s’impriment peu à peu les signes de la culture 35 ».
Ces conceptions s’accompagnent d’une absence de description
des processus et des modalités de socialisation, et, plus préci-
sément, à l’intérieur des situations étudiées, des pratiques et
comportements de ceux qui sont censés être les dépositaires
passifs de la culture qu’on leur transmet. Il écrit à propos des
études dans le domaine : « Fréquentes sont celles qui évoquent

se forment et se renforcent à travers les références positives ou négatives répétées aux


mêmes auteurs « clés » (Noam Chomsky, Jerry Fodor, Jean Piaget) et les renvois
(appuis et soutiens) mutuels entre collègues participant des mêmes courants théoriques
(Scott Atran, Brent Berlin, Maurice Bloch, Pascal Boyer, Kimberly Brenneman, Susan
Carey, Leda Cosmides, Rochel Gelman, Susan Gelman, Paul Harris, Lawrence Hirs-
chfeld, Frank Keil, Elizabeth Spelke, Dan Sperber, John Tooby, Henry Wellman, etc.).
Ces auteurs ont parfois publié ensemble, parfois co-dirigé des ouvrages collectifs ou
contribué à ces ouvrages collectifs.
34. G. LENCLUD, « Apprentissage culturel et nature humaine », Terrain, nº 40, 2004,
« Enfant et apprentissage », p. 6.
35. Ibid., p. 6.

270
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

les dispositions prescriptives, les cadres normatifs et les


diverses institutions éducatives ou, plus encore, les rites liés à
l’enfance depuis la naissance jusqu’à l’entrée dans l’âge
d’homme. On y trouve, en somme, ce que l’enfant doit être : le
produit d’une sculpture. Le sculpteur social, qui socialise, ou
culturel, qui enculture, procure une forme pourvue de sens à
un être en devenir qui sera, à proprement parler, une création.
Pour user d’un terme commode, c’est la construction sociale de
l’enfance qui monopolise l’intérêt des anthropologues avec son
ample cortège d’expressions culturelles. […] Bien rares sont, en
revanche, les travaux scrutant les faits et gestes des enfants ou
la manière dont se trament, dans la succession des scènes de la
vie quotidienne, entre quatre murs ou au grand jour, les innom-
brables échanges, complices ou officiels, muets ou parlés, dont
l’enfant est le partenaire à part entière 36. »
De son côté, Boyer prétend qu’une grande partie des anthro-
pologues affirmeraient que les hommes en général, les enfants
en particulier, ne font qu’imiter à l’identique leurs prédéces-
seurs (« ils n’ont qu’à imiter ces prédécesseurs pour développer
une forme de compétence adulte semblable à celle de la géné-
ration antérieure »). Il critique ce qu’il appelle une « explica-
tion de “bon sens” » qui « consisterait à penser que les enfants
entendent des milliers d’énoncés dont ils apprendraient peu à
peu à copier les propriétés phonologiques, les structures syn-
taxiques, etc. ; ils se livreraient, de la sorte, à une opération
massive de copie qui produirait quelque chose de très simi-
laire à l’original » 37. À la suite de quoi il peut immédiatement
objecter que « le cerveau des enfants ne fonctionne pas comme
une photocopieuse 38 ».
Boyer mêle aussi dans sa critique le modèle « tout-culturel »
des théories de la socialisation, la passivité supposée des
« socialisés » et l’aspect encore insuffisamment connu des
modalités de cette socialisation : « Le point principal de cette
théorie est que les gens élevés dans une “culture” se voient
donner un schème conceptuel prêt à porter, qui est absorbé par
une voie mystérieuse qui n’est jamais décrite. Cette “théorie de
la cognition” implique que la transmission culturelle est, géné-
ralement, un processus passif 39. »

36. Ibid., p. 6-7.


37. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 7.
38. Ibid., p. 8.
39. P. BOYER, « Cognitive constraints on cultural representations : natural ontologies
and regious ideas », op. cit., p. 396. Traduit par moi.

271
dispositions, dispositifs

Nombre d’auteurs nouent ainsi des arguments qu’il faudrait


justement s’efforcer de distinguer et de considérer l’un après
l’autre : 1) le fait que l’on ne dispose pas de suffisamment de
descriptions et d’analyses des modalités de la transmission
culturelle car les sociologues et anthropologues ont assez large-
ment négligé ces aspects-là des choses ; 2) le fait que l’on peut
donner l’impression que le « socialisé » (enfant, adolescent ou
adulte) est toujours l’objet passif d’une inculcation plutôt que
le participant actif (ce qui ne veut pas pour autant dire
« conscient ») à ces processus de socialisation ; 3) le fait que
l’enfant serait, avant toute socialisation, guidé ou contraint par
des principes cognitifs innés. Dans le raisonnement qu’on nous
propose, réhabiliter le caractère « actif » des personnes socia-
lisées signifie d’emblée admettre l’existence de principes
cognitifs naturels qui fonctionnent comme des critères de sélec-
tion des éléments de la culture mémorisés. On remarquera au
passage que le caractère « actif » attribué aux individus par ces
auteurs est, du même coup, tout relatif : du modèle stigmatisé
de la cire molle entièrement et passivement in-formée par la
culture, on passe au modèle de l’enfant que l’on imagine
désormais conduit dans ses interactions avec le monde culturel
par des principes cognitifs innés. Être le produit de sa culture
ou le produit de ce que la sélection naturelle aurait déposé en
chacun de nous ? Si l’enjeu scientifique est de démontrer le
caractère « actif » des apprenants, on ne voit pas vraiment en
quoi la seconde solution serait beaucoup plus satisfaisante que
la première.
Concrètement, on peut à la fois critiquer l’idée selon laquelle
l’enfant (puis l’adolescent et l’adulte) serait un simple objet sur
lequel s’imprimeraient un certain nombre de motifs culturels,
et regretter le manque de travaux sociologiques et anthropolo-
giques qui prennent pour objet les cadres socialisateurs, les
modalités de la socialisation et les actions et réactions de ceux
qui sont censés « être socialisés », sans pour autant perdre sa
conviction quant au caractère fondamentalement social (ou
culturel, comme on voudra) de la fabrication des individus.
C’est, semble-t-il, la position d’un anthropologue comme
Edward Sapir, qui pouvait penser à la fois que l’enfant est un
produit de sa culture mais qu’il n’est en aucun cas un être passif
sur lequel la culture s’imprimerait 40.

40. « Dans l’un de ses textes (rédigés entre 1932 et 1938 et rassemblés en 1949 par
David Mandelbaum sous le titre Selected Writings of Edward Sapir in Language,

272
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

J’ai moi-même eu l’occasion de pointer les lacunes théo-


riques et empiriques des théories de la socialisation ou de
l’inculcation, dont la théorie de l’habitus, que le programme
scientifique d’une sociologie dispositionnaliste à l’échelle indi-
viduelle devrait se donner en partie pour tâche de corriger 41.
En effet, ces théories évoquent rhétoriquement « l’intériorisa-
tion de l’extériorité » ou « l’incorporation des structures objec-
tives » sans jamais vraiment lui donner corps par la description
ethnographique ou historiographique puis l’analyse théo-
rique 42. Longtemps préoccupés principalement par la question
de la reproduction sociale par la famille, l’école et les diffé-
rentes institutions culturelles et sociales, les sociologues se sont
satisfaits d’émettre le constat d’une inégalité face aux institu-
tions légitimes (école et autres institutions culturelles) et/ou
d’un héritage culturel et social intergénérationnel (famille). On
a ainsi fini par négliger la question de savoir « ce qui préci-
sément se reproduit » ainsi que le « comment, selon quelles
modalités, cela se reproduit ». Qu’est-ce qui se « transmet » ?
Comment cette « transmission » s’effectue-t-elle ?
La notion de « transmission » doit elle-même être révisée si
l’on veut progresser dans le sens d’une sociologie génétique un
peu fine 43. Elle s’appuie tacitement sur une vision trop institu-
tionnelle, et notamment scolaire, des choses : un savoir explicite
est à « transmettre » et les adultes organisent des situations spé-
cifiques en vue de sa « transmission ». Or, nombre de savoirs
et de savoir-faire, de dispositions à agir, à penser, à sentir et à
croire, sont formés par les enfants au contact et dans l’interac-
tion avec des adultes ou avec d’autres enfants sans qu’il y ait
toujours intention expresse de transmission de quoi que ce soit.
Une partie même de ces produits de la socialisation n’est pensée

Culture and Personality), Edward Sapir (1988 : 84) écrit les lignes suivantes : “On peut
s’étonner que l’ethnologie ait fait si peu de place au problème génétique particulier de
l’acquisition de la culture par l’enfant. Dans le langage de l’ethnologie, la dynamique
culturelle semble se définir intégralement par le monde de l’adulte ; elle se transmet
exclusivement par les adultes […]. L’enfant qui, humblement, douloureusement,
s’oriente dans l’univers de la société où il est venu […] est un laissé-pour-compte […].
L’anthropologie voudrait nous faire croire que la culture est une espèce de prêt-à-porter
de comportement, livré pièce par pièce mais sans solution de continuité, à la curiosité
passive de l’enfant.” », G. LENCLUD, « Apprentissage culturel et nature humaine »,
op. cit., p. 9.
41. B. LAHIRE, « From the habitus to an individual heritage of dispositions. Towards
a sociology at the level of the individual », Poetics, Journal of Empirical Research on
Culture, the Media and the Arts, Elsevier Science, vol. 31, septembre 2003, p. 329-355.
42. B. BERNSTEIN, « La construction du discours pédagogique et les modalités de sa
pratique », Critiques sociales, nº 3-4, 1992, p. 20-58.
43. B. LAHIRE, Tableaux de familles, op. cit. et L’Homme pluriel, op. cit., p. 206-210.

273
dispositions, dispositifs

ou voulue par personne, mais résulte d’une construction par


l’enfant dans des conditions objectives (et parfois hétérogènes
ou même contradictoires) de socialisation. Elle suppose aussi,
ce qui est évidemment une grande illusion, que le savoir
demeure inchangé dans le processus de transmission de l’émet-
teur vers le récepteur : le savoir maîtrisé par une génération est
nécessairement réapproprié par les générations suivantes qui,
évoluant souvent dans un autre état du monde, ne le découvrent
pas avec les mêmes yeux et avec le même horizon d’intérêts et
de pensée.
La socialisation peut s’effectuer par entraînement ou pra-
tique directe (les individus se socialisent – construisent leurs
dispositions mentales et comportementales – au travers de parti-
cipations directes à des activités récurrentes). Elle peut être le
résultat (non nécessairement souhaité) d’un effet plus diffus de
l’agencement ou de l’organisation d’une « situation » (ce que
l’on peut nommer « socialisation silencieuse »). Elle peut
prendre aussi la forme d’une diffusion par imprégnation ou
habituation ou d’une inculcation didactique de croyances
(valeurs, modèles, normes) par les discours ou les images, sans
qu’il y ait eu exercices ou mises en pratiques. Et, pour compli-
quer le tout, ces différentes modalités de la socialisation peu-
vent tout aussi bien former un tableau culturel et symbolique
cohérent que se contredire partiellement ou totalement les unes
les autres. Ainsi, les normes intériorisées sous l’effet de l’expo-
sition fréquente à des discours ou à des images peuvent être
modifiées sans que les effets de la socialisation silencieuse ou
par entraînement direct n’aient été atténués 44.

Alors que ces théories de la socialisation peinaient à remplir


leur programme empirique d’étude de la formation et de l’entre-
tien des dispositions, elles se sont vues concurrencées par des
sociologies qui ne s’interrogent plus du tout sur les processus de
socialisation et présupposent des acteurs déjà (« bien ») socia-
lisés. C’est ainsi, par exemple, que Luc Boltanski et Laurent
Thévenot ont dépeint un monde social composé de mondes et
de cités (de l’inspiration, domestiques, de l’opinion, civiques,
marchands et industriels) sans dire comment les individus de
nos sociétés auraient bien pu intérioriser (ou s’approprier) ces

44. B. LAHIRE, « Héritages sexués : incorporation des habitudes et des croyances »,


in T. BLOSS (sous la dir.), La Dialectique des rapports hommes-femmes, PUF, Socio-
logie d’aujourd’hui, Paris, 2001, p. 9-25 et Portraits sociologiques, op. cit.

274
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

différentes logiques. Lorsque la question est abordée, on nous


dit seulement que « tous les membres normaux d’une même
société 45 » ont acquis les mêmes compétences et l’on invoque
une vague théorie du « bain » : « Boltanski et Thévenot font
l’hypothèse qu’il existe un sens de la justice partagé par toutes
les personnes ordinaires, dans la mesure tout du moins où, évo-
luant dans le monde contemporain, elles baignent dans la même
tradition de philosophie politique 46. » On voit bien comment
ce type de démarche dépourvu de toute préoccupation sociogé-
nétique laisse le champ libre aux sciences cognitives les plus
naturalisantes.
Mais que certains chercheurs en sciences cognitives arguent
du caractère statique et unilatéral de certaines visions de la
socialisation des enfants, ou de l’insuffisante production scien-
tifique concernant les modalités de la socialisation et les moda-
lités de l’appropriation ou de l’incorporation, pour remettre en
question l’aspect culturel de phénomènes de croyances, de per-
ception ou de représentation, n’est pas une manière de procéder
très juste (au deux sens du terme : ni très pertinente ni très fair
play).

Prédispositions innées
ou dispositions socialement constituées ?

C’est la faiblesse des travaux historiques, anthropologiques


et sociologiques consacrés aux processus de socialisation des
enfants qui permet à des chercheurs comme Pascal Boyer de
placer du côté de la nature ce qui peut être pensé comme le
produit d’une intériorisation par petites touches insensibles,
répétées, parfois volontaires et parfois involontaires. En négli-
geant les descriptions et analyses précises de ces processus, les
sciences sociales ont ouvert la brèche dans laquelle s’engouf-
frent aujourd’hui tous les naturalismes qui peuvent légitime-
ment ironiser sur la conception de la « transmission culturelle »
comme « un bric-à-brac informe où les sujets socialisés fini-
raient par dénicher tant bien que mal ce qui leur est indispen-
sable pour devenir les membres compétents de tel ou tel groupe

45. L. BOLTANSKI, L’Amour et la justice comme compétences, op. cit., p. 69.


46. N. DODIER, « Les appuis conventionnels de l’action. Éléments de pragmatique
sociologique », Réseaux, nº 62, 1993, CNET, p. 71.

275
dispositions, dispositifs

humain 47 ». Ces chercheurs sous-estiment ou éludent complè-


tement les suggestions, les directions, les orientations, les cor-
rections, les aides, les cadrages, les guidages ou les étayages
opérés par des adultes, par d’autres enfants ou par les situa-
tions dans lesquelles le monde des adultes plonge les enfants 48.
Pascal Boyer n’envisage le processus de transmission cultu-
relle ou de socialisation qu’à partir du modèle de la « copie à
l’identique » (photocopie), lors même que c’est la répétition de
situations stabilisées et structurantes qui produit, chez chaque
individu, des anticipations pratiques, des schémas structurants,
bref, des dispositions ou des habitudes mentales et comporte-
mentales le prédisposant à appréhender d’une manière spéci-
fique les futures interactions et situations auxquelles il va être
soumis. Comme l’a longuement souligné Ludwig Wittgen-
stein, c’est la régularité de nos pratiques (de nos coutumes, de
nos usages, de nos formes de vie, etc.) qui permet à l’enfant de
constituer progressivement ses structures mentales et comporte-
mentales et de « continuer tout seul » ce que d’autres faisaient
avec lui, lui montraient ou tentaient de lui inculquer. De cette
manière, il « arrache à l’ordre du cognitif ce que les philosophes
ont tendance à lui imputer pour le restituer à la pratique, notam-
ment en ce qui concerne ces aptitudes abusivement intellectua-
lisées que sont : jouer aux échecs, calculer mentalement, savoir
douze langues étrangères, etc. 49 ».
Néanmoins si les failles et les lacunes évidentes du côté des
sciences sociales soutiennent objectivement les entreprises de
réductions naturalistes, ces dernières ne reposent pas davantage
sur des recherches empiriques qui permettraient véritablement
de « prouver » ou de « démontrer » (comme l’affirment certains
auteurs) que les interactions enfants-adultes ou enfants-
enfants, dans des environnements culturels déterminés, ne sont
pas formatrices de structures cognitives chez les enfants. Pos-
tulant l’existence de catégories et de principes cognitifs a
priori, les anthropologues en question ne voient évidemment
pas l’intérêt d’observer les interactions adultes-enfants ou inter-
enfants et font reposer leurs assertions sur les expérimentations

47. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 58.


48. Cf. les travaux du psychologue J. S. BRUNER (et notamment Le Développement
de l’enfant. Savoir faire, savoir dire, PUF, Psychologie d’aujourd’hui, 3e édition, Paris,
1991, (1re édition, 1983).
49. C. CHAUVIRÉ, Le Moment anthropologique de Wittgenstein, op. cit., p. 21.

276
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

en laboratoire que mènent des psychologues cognitivistes 50. Et


l’on voit combien ces anthropologues sont loin de ce que l’on
pourrait appeler une théorie des modalités effectives de la socia-
lisation lorsqu’ils prennent des exemples purement fictifs de
transmission culturelle, et d’une grande pauvreté descriptive :
« La représentation mentale que Jeanne avait d’un pot a joué un
rôle causal dans le fait qu’elle ait fabriqué un pot conforme à
cette représentation. Ce pot a été vu par Jean et a causé en lui
la construction d’une représentation mentale identique à celle
de Jeanne. Cette représentation mentale de Jean a joué un rôle
causal dans le fait qu’il ait fabriqué un pot identique au pot de
Jeanne, etc. 51. »
Mais si l’on n’étudie pas les modalités de la socialisation
enfantine, comment – sinon par simple raisonnement philoso-
phique – pouvoir décider que les structures cognitives ne sont
pas tirées de l’expérience ? Pour affirmer que l’expérience
sociale, les interactions sociales ou les processus de socialisa-
tion ne sont pas à l’origine des principes cognitifs mis en
œuvre, encore faudrait-il les observer et en faire apparaître le
caractère secondaire. Or, les situations expérimentales à partir
desquelles les psychologues cherchent à mettre au jour les
structures cognitives des enfants ont des propriétés qui interdi-
sent d’emblée de penser les effets des différentes sortes de
socialisation ainsi que la dimension inter-active (ou inter-sub-
jective) de toute construction cognitive. En tant que situations à
la fois ponctuelles et non naturelles (en laboratoire) qui isolent
l’enfant par rapport à l’ensemble des relations sociales à travers
lesquelles il s’est formé et continue à construire ses dispositions
mentales et comportementales, elles s’opposent au temps long

50. Boyer explique que les hypothèses psychologiques qu’il avance « sont toutes cor-
roborées par des données expérimentales indépendantes », P. BOYER, La Religion
comme phénomène naturel, op. cit., p. 300. Maurice Bloch (M. E. F. BLOCH, How We
Think They Think. Anthropological Approaches to Cognition, Memory and Literacy,
Westview Press, Boulder, 1998) pense, de même, que l’anthropologue peut appuyer son
raisonnement et ses interprétations sur les travaux des sciences cognitives, et notam-
ment de la psychologie cognitive (qui n’est, il faut le rappeler, pas le tout de la psy-
chologie). Mais la question de savoir dans quelle mesure une discipline scientifique peut
faire reposer ses propres programmes de recherches sur une partie (et une partie seu-
lement) des acquis d’une autre discipline n’est jamais posée.
51. D. SPERBER, La Contagion des idées, op. cit., p. 144-145. On notera aussi au
passage le simplisme du schéma causal qui fait, de la « représentation mentale » d’un
pot, la cause de la « fabrication » d’un pot, et de la vue d’un pot, la cause de la construc-
tion de la même représentation mentale… Pierre Bourdieu avait déjà fait la critique de
l’usage par Raymond Boudon (entre autres) de ce genre d’« exemples fictifs, si évi-
demment inventés pour les besoins de la démonstration qu’ils ne peuvent rien démon-
trer » (P. BOURDIEU, Le Sens pratique, op. cit., p. 80).

277
dispositions, dispositifs

de l’observation in situ des expériences socialisatrices,


complétée par de multiples entretiens avec les différents acteurs
de la socialisation (enfants eux-mêmes, parents, enseignants,
pairs, frères et sœurs, etc.). Les caractéristiques des dispositifs
expérimentaux préfigurent déjà très largement l’image finale
d’un enfant (et de ses structures cognitives) déjà constitué et
autonome, isolé de tout réseau d’interdépendance et faisant face
à (ou résolvant) des « problèmes » extérieurs. Les hypothèses
naturalistes, ainsi que les dispositifs méthodologiques sur les-
quels elles se fondent, constituent donc en eux-mêmes des
freins ou des obstacles au développement d’une véritable
anthropologie ou sociologie des processus de socialisation 52.
Par ailleurs, les « résultats » tirés de situations expérimen-
tales mises en œuvre par des psychologues cognitivistes sur les-
quels l’anthropologue fait reposer ses propres interprétations (ce
qui, soulignons-le, suppose une confiance absolue dans la fia-
bilité de travaux qu’on ne mène pas soi-même et qui sont issus
d’une autre discipline) sont parfois fortement critiquables.
Ainsi, Pascal Boyer s’appuie-t-il sur les travaux de F. C. Keil 53
pour « prouver » (sic) que les enfants utiliseraient des principes
cognitifs innés. Voilà comment Boyer présente l’expérience de
Keil : « En fait, Keil a prouvé expérimentalement que l’on peut
former des conjectures ontologiques même si l’on dispose de
très peu d’informations sur les objets concernés ; dans cer-
taines expériences, par exemple, on raconte aux sujets des his-
toires qui mentionnent des objets inédits, comme par exemple
des “damans” ou des “esters”, l’unique précision fournie à leur
propos étant que les damans “sont parfois endormis” et que
les esters “ont besoin d’être réparés”. Bien que n’ayant jamais
entendu ces termes auparavant, des enfants de moins de six ans
infèrent, à partir de ces seules formulations, qu’il est possible
que les damans “aient faim” et que les esters soient “faits en
métal”, tout en niant d’autre part constamment que les damans

52. Gérard Lenclud souligne à juste titre le caractère très spéculatif de nombre de
thèses naturalistes : « On rappellera néanmoins, pour terminer, que la thèse d’“innéité”,
d’une part, et la conception modulaire de l’esprit, d’autre part, restent à ce jour des
hypothèses théoriques. […] Il convient donc de reconnaître que la thèse innéiste repose
sur le raisonnement et non sur des observations expérimentales dont on voit mal
comment elles pourraient être réalisées. En effet, l’inné est, presque par définition, dif-
ficile à observer tout comme l’impossibilité objective de l’acquisition malaisée à véri-
fier expérimentalement », G. LENCLUD, « Apprentissage culturel et nature humaine »,
op. cit., p. 18.
53. F. C. KEIL, « The acquisition of natural kind and artefact terms », in A. MARRAR
et W. DEMOPOULOS, Conceptual Change, Ablex, Norwood, N. J., 1986.

278
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

puissent être “métalliques” (Keil, 1986). Ces enfants ne dispo-


sent pas de “connaissances théoriques” particulières sur ces
entités ; mais la distinction ontologique entre ÊTRES
VIVANTS et ARTEFACTS leur permet de produire certaines
inférences pertinentes, même s’ils n’ont reçu aucune informa-
tion explicite sur le statut ontologique (“être vivant” et “arte-
fact”, respectivement) des entités ainsi désignées 54. » Difficile
de savoir ce que l’auteur s’imagine que peut savoir et avoir
appris dans son milieu familial, dans son groupe de pairs ou à
l’école un enfant de « moins de six ans », mais on a du mal à
être convaincu que des enfants capables de faire de telles infé-
rences le font nécessairement avec un bagage naturel, inné,
plutôt qu’avec des savoirs culturels acquis au cours de leur
socialisation antérieure. Car si les deux entités sont inventées,
les enfants ont tout de même des informations assez précises
(et pas si minces que cela) qui leur permettent de faire ces infé-
rences. Un être qui peut se « réparer » est en général une
machine, et une machine est souvent faite de métal (les repré-
sentations nombreuses de « robots » dans les dessins animés ou
les bandes dessinées insistent assez fortement sur l’aspect
métallique de ces machines). De même, un être qui peut
« s’endormir » est en général un être vivant, homme ou animal,
et donc fait de chair et d’os. Dans les deux cas, on ne voit
pas ce qui oblige à supposer l’existence de principes universels
innés alors qu’on peut tout aussi bien évoquer des associations
pratiques et discursives fréquemment établies dans le monde
culturel que fréquente l’enfant.
De la même façon, est-on vraiment obligé de faire appel à
des hypothèses sur le caractère inné des structures cognitives
pour comprendre que les « intuitions des enfants » sur le monde
animal et humain ne sont pas remises en question par les his-
toires mettant en scène des animaux qui se métamorphosent
en êtres humains ou vice versa 55 ? Pourtant, insiste Pascal
Boyer, de telles histoires leur sont racontées très fréquemment
pour qu’ils s’endorment (il parle d’« endoctrinement ») dans de
nombreux contextes culturels. Ces histoires répétées ne chan-
gent rien au fait que les enfants pensent impossible, dans la
réalité, la transformation d’un crapaud en prince charmant. La
culture ne bouleverse donc pas les structures naturelles de la
pensée. CQFD.

54. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 126.


55. Ibid., p. 131.

279
dispositions, dispositifs

Mais l’anthropologue fait comme si les parents ne commen-


taient jamais les histoires et ne fixaient jamais les règles du jeu,
comme si aucun pacte fictionnel n’était passé, implicitement
ou explicitement, entre les adultes et les enfants. Or les enfants
apprennent plus ou moins précocement, selon les milieux et les
cadres culturels, que dès lors que l’on commence une histoire
par « il était une fois » (ou par un marqueur linguistique ou
para-linguistique équivalent), on peut se permettre d’inventer
des histoires un peu folles, où les loups et les petits cochons
parlent, où les petites sirènes existent et où elles peuvent se
transformer en jolies jeunes femmes. C’est même, en partie,
grâce à ces histoires que l’enfant apprend la différence entre la
réalité et la fiction, le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux, le
possible et l’impossible, etc. Oublier les conventions cultu-
relles qui cadrent les récits destinés aux enfants en les définis-
sant comme fictifs (« ceci n’est qu’une histoire », « il n’y a que
dans les contes de fées que ça peut arriver »), c’est procéder à
une lecture informative un peu plate de la réalité culturelle des
choses.
De son côté, Lawrence A. Hirschfeld part de l’idée que,
« sans l’architecture singulière de l’esprit de l’enfant, la culture
serait tout bonnement impossible » et affirme que « la culture
ne peut être comprise autrement qu’à travers l’architecture
cognitive des enfants » 56. Cette thèse du primat de la nature sur
la culture est résumée dans une formule assez saisissante : « Les
enfants ne deviennent pas ce que sont leurs aînés, ce sont plutôt
leurs aînés qui deviennent ce que les enfants – ou plus exacte-
ment l’architecture de la pensée enfantine – leur permettent de
devenir 57. » Être devenu adulte, c’est avoir développé ce que
l’enfant que l’on était avait potentiellement inscrit dans son
cerveau.
L’auteur soutient notamment l’existence d’un domaine
cognitif inné propre au traitement des différences entre groupes
humains (selon le sexe, l’âge, le groupe de parenté, la race ou
la caste) qui crée chez l’enfant, puis l’adolescent et l’adulte un
« besoin intellectuel […] d’élaborer des catégories 58 ». Du fait
de l’existence de ce « dispositif cognitif spécialisé qui struc-
ture l’apprentissage concernant ce qui touche aux groupes

56. L. A. HIRSCHFELD, « Pourquoi les anthropologues n’aiment-ils pas les enfants ? »,


Terrain, nº 40, 2004, « Enfant et apprentissage », p. 30.
57. Ibid., p. 45.
58. Ibid., p. 42.

280
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

sociaux 59 », les enfants seraient naturellement enclins à natura-


liser ces différences et à attribuer à chaque catégorie des pro-
priétés comportementales spécifiques. Et Hirschfeld rejette
d’entrée de jeu l’idée selon laquelle les enfants utiliseraient ces
catégories « par mimétisme » (sic), ou tout simplement parce
que ces catégories organisent les rapports sociaux et sont
employées, entre autres, par les adultes.
C’est donc du fait des prédispositions naturelles des enfants
à naturaliser la catégorie de race que les sociétés s’organisent et
structurent les rapports de pouvoir autour de ce type de caté-
gorie de classement : « La race importe à l’organisation du pou-
voir et de l’autorité du fait de la propension conceptuelle des
enfants à “naturaliser” des catégories comme la race. Le méca-
nisme d’apprentissage spécialisé qui facilite la “naturalisation”
sociale, en la rendant facile à penser, est la condition de possi-
bilité de ces processus de distorsion, d’explication et de justifi-
cation idéologiques. […] Les politiques raciales se maintiennent
non seulement parce qu’elles servent des objectifs de pouvoir et
d’autorité, mais aussi parce que les enfants les rendent faciles à
penser aux adultes qu’ils deviendront 60. »
Hirschfeld précise que le concept de « race » n’est pas
« inné », mais qu’il est particulièrement adapté au mode de
pensée naturellement inscrit dans l’esprit humain. De ce fait, ce
n’est pas un hasard, selon lui, s’il s’est répandu dans de nom-
breuses sociétés : « Il y a de nombreux moyens d’organiser la
vie politique, économique et culturelle et nul doute que nombre
d’entre eux ont été mis en application. La question est davan-
tage de savoir quels sont ceux qui ont survécu. Il y en a relati-
vement peu. La race semble être l’un de ceux qui ont le mieux
réussi à s’imposer ; d’autres n’ont pas résisté au temps.
À l’exception de la race, ceux qui se sont maintenus, comme
la classe ou la nationalité, sont sans doute les plus faciles à
interpréter en tant que versions ou produits dérivés de la pensée
sociale (Stoler 1995). […] Selon moi, l’idée de race n’est
devenue si répandue que parce qu’elle est aisée à apprendre.
Elle l’a emporté sur les divers éléments susceptibles de struc-
turer ou d’avoir structuré (ou, peut-être, d’avoir semblé le faire)
la vie politico-économique et culturelle et elle a réussi à le faire
parce qu’elle est d’un apprentissage facile. La raison en est
l’adéquation entre l’information véhiculée par cette idée

59. Ibid., p. 44.


60. Ibid., p. 45.

281
dispositions, dispositifs

particulière et un programme spécialisé de capacité à apprendre


les entités sociales. L’idée culturelle de la race rassemble les
conditions nécessaires pour activer le fonctionnement d’un
module cognitif spécialisé dans la catégorisation des êtres
humains et elle peut donc facilement se stabiliser et s’enra-
ciner dans un environnement culturel. Le module “traitement
des entités sociales” est un dispositif développemental, un sous-
mécanisme pilotant et coordonnant l’acquisition du savoir 61. »
Dans ce schéma argumentatif, on peut pointer, il me semble,
plusieurs faiblesses qu’on retrouve dans nombre d’autres textes.
La première critique que l’on pourrait émettre est une critique
de l’inutilité du recours à des explications par les prédisposi-
tions naturelles. Si la race est un « concept » entièrement
culturel (sociologiquement explicable) qui a une histoire, si ce
concept ne s’impose pas naturellement aux hommes qui peu-
vent même s’organiser politiquement sans en faire un critère
pertinent et s’il est utilisé pour des raisons culturelles (sociolo-
giquement appréhendables), à quoi peut bien servir l’idée d’un
dispositif inné qui prédisposerait à ce genre de catégorisation
et à sa transmission ? Si l’on peut faire l’économie d’une telle
hypothèse pour comprendre comment s’est inventée culturelle-
ment la catégorie de race, comment elle a été différentiellement
utilisée dans des contextes politiques déterminés, comment
d’autres sociétés ont pu s’organiser sans faire de ce genre de
notion un critère pertinent, etc., alors quel intérêt peut-on avoir
à recourir à une hypothèse naturaliste ?
« Affirmer » (sic) sur la base du constat que les hommes (et
notamment les enfants) catégorisent en race, sexe, âge, groupe
de parenté ou caste, qu’ils ont donc une disposition cognitive
naturelle à catégoriser, c’est, en définitive, à peu près ne rien
dire. Certes, si les hommes catégorisent c’est que l’architec-
ture cognitive de leur esprit leur permet de le faire. Mais en
procédant de cette manière, les sciences cognitives risquent bien
d’être à la remorque des descriptions par les sciences sociales
des modes de pensée ou des formes de classification et de hié-
rarchisation historiquement constatables. Si les hommes se dis-
tinguent selon une logique de classe, de caste, de race, etc.,
s’ils pensent ceci ou cela, utilisent telle ou telle sorte de
concepts, alors on peut en effet en déduire à chaque fois que

61. Ibid., p. 45-46.

282
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

l’esprit humain en avait la capacité 62. Dans tous les cas, on peut
s’accorder sur le fait que ce sont les variations sociales, cultu-
relles ou civilisationnelles dans les manières de catégoriser et de
séparer – dans les faits et dans les têtes – les groupes qui consti-
tuent les objets privilégiés des anthropologues, des socio-
logues ou des historiens. Et si tout le monde a la même
architecture cognitive naturelle, alors l’ensemble de l’humanité
a à composer avec les mêmes contraintes cognitives qui condui-
sent pourtant à des variations significatives des comportements
et des représentations. Si ce sont ces variations qui intéressent
au premier chef les chercheurs en sciences sociales, alors faire
l’hypothèse qu’il existe des propriétés communes à toutes les
représentations humaines n’est pas d’un grand intérêt pour eux.
Les chercheurs qui défendent l’hypothèse de l’existence de
structures cognitives universelles et innées considèrent que le
monde est, d’une certaine façon, trop riche en informations ou
trop complexe pour que les enfants puissent identifier ou
repérer les traits pertinents qui organisent la perception et
l’interprétation culturelle des êtres et des situations. Comme le
résume le neurophysiologue Marc Jeannerod, « la psychologie
cognitive a identifié chez l’enfant nouveau-né la présence de
règles tacites lui permettant, dès les premiers instants de la vie
extra-utérine, de donner un sens aux stimuli qui l’assaillent. Le
caractère très précoce de ces règles suggère qu’elles ont été
sélectionnées par l’évolution, plutôt que formées par apprentis-
sage 63 ». On retrouve le même argument chez Pascal Boyer
pour qui un sujet porteur d’« un système vierge de toute précon-
ception serait inévitablement envahi par une multitude de repré-
sentations et de catégorisations 64 ». Le réel complexe et
multiple envahit le sujet, l’assaille et seule la nature permet
de mettre de l’ordre, de trier, de sélectionner et de ne pas se
laisser déborder par le trop plein d’informations ou de stimuli
(une « rhapsodie de sensations » selon les mots de Kant).
Boyer écrit ainsi : « S’il arrive que divers stimuli présen-
tent un certain nombre de traits récurrents qui sont répertoriés
par des sujets et à propos desquels des généralisations sont

62. Il aura fallu attendre l’invention des mathématiques infinitésimales ou de la


musique dodécaphonique ou sérielle pour se rendre compte que l’esprit humain avait
les propriétés de rendre pensables de telles réalisations intellectuelles. Et nous ne
sommes sans doute pas au bout de nos surprises cognitives…
63. M. JEANNEROD, « Jusqu’où peut-on naturaliser l’esprit ? », Lettre du département
SHS, op. cit., p. 9.
64. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 304.

283
dispositions, dispositifs

éventuellement formulées, on doit remarquer qu’aucun système


cognitif ne peut parvenir à ce résultat sans disposer de capa-
cités cognitives qui permettent d’abord d’identifier cette série
de stimuli comme, justement, une série, puis de restreindre dans
un deuxième temps le nombre des interprétations possibles pour
expliquer la récurrence de tel ou tel trait : car les multiples
situations dont un sujet fait l’expérience se prêtent à d’innom-
brables inférences dont seul un petit sous-ensemble est perti-
nent 65. » Ou encore : « Les informations dont disposent les
sujets en cours d’apprentissage, eu égard à un domaine cognitif,
ne leur permettent pas d’inférer les principes de la compétence
adulte : car ces apports d’informations se prêteraient à des inter-
prétations si nombreuses qu’une simple machine inductive ne
pourrait que sélectionner des principes non pertinents 66. » La
série d’expériences cohérentes ou congruentes n’est donc pas à
l’origine des dispositions à penser, à sentir ou à croire (« des
généralisations tirées de l’expérience »), mais ce sont des pré-
dispositions innées ou des catégories a priori de la perception et
de l’entendement (« des principes fondateurs qui structurent
l’expérience 67 ») qui permettraient justement de reconstituer
des séries invisibles ou imperceptibles sans cela. Boyer affirme
que ce sont des « explications magiques qui soutiennent sans
le prouver que les données de l’expérience généreront “d’une
façon ou d’une autre” des hypothèses générales 68 ». Si l’expé-
rience répétée ne suffit pas, c’est parce que « aucun sujet ne
pourrait extraire de telles représentations de ces matériaux si
l’éventail des hypothèses susceptibles d’être émises à leur
propos n’était limité quelque part 69 ». Et, on l’aura compris,
la limitation est à chercher du côté des structures cognitives
naturelles.
Dans les « modèles non empiristes », l’expérience n’a donc
qu’un rôle secondaire : elle « déclenche » le développement
cognitif, lui fournit les circonstances de son bon déroulement
et « enrichit » ou « remplit » les cadres cognitifs préexistants,
mais n’est jamais première ou constitutive 70. « L’expérience,

65. Ibid., p. 39.


66. Ibid., p. 41.
67. Ibid., p. 132.
68. Ibid., p. 39.
69. Ibid., p. 40.
70. Le schème du simple déclenchement de « dispositions naturelles » a été utilisé
notamment par des criminologues pour expliquer que les tendances criminelles natu-
relles sont déclenchées par le milieu social : « La formule princeps est la suivante : “le
milieu social est le bouillon de culture de la personnalité ; le microbe c’est le criminel,

284
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

écrit Pascal Boyer, fournit des circonstances qui déclenchent


le développement cognitif, mais ce développement ne se pro-
duit que si l’esprit en voie de développement réussit à isoler et
à identifier ces circonstances ; d’autre part, la séquence déve-
loppementale alors déclenchée est contrainte d’emblée par les
structures cognitives, plutôt que par l’expérience elle-même 71. »
L’idée selon laquelle les structures cognitives qui permettent à
un moment donné à un individu de faire des inférences sur la
base des « informations culturelles » pourraient être sociale-
ment constituées par les expériences antérieures n’est pas envi-
sagée. Il en va de même de l’idée selon laquelle ce qui a été
construit et approprié par l’enfant à un moment donné pour-
rait être initialement porté par son environnement (adultes ou
enfants, objets, textes). Lorsque Boyer parle de « structures
cognitives antérieures 72 », il faut entendre l’antériorité par rap-
port à toute expérience et non par rapport à l’expérience en
cours.
À la différence d’une conception sociologique dispositionna-
liste (que nos auteurs rangeraient de toute évidence du côté des
modèles qualifiés d’« empiristes ») qui pense que c’est en étant
soumis à des séries (volontairement ou objectivement) cohé-
rentes de situations structurées par telles ou telles catégories
ou mettant en œuvre tels ou tels principes que l’acteur peut
construire (acquérir, constituer) progressivement ces caté-
gories ou ces principes, la conception de Boyer postule que
ces « séries » ne pourraient pas faire sens pour un esprit qui ne
serait pas déjà mentalement équipé des principes ou des caté-
gories permettant de les reconnaître. Il néglige ainsi, comme
je l’ai souligné précédemment, l’effet cognitivement et compor-
tementalement structurant de la régularité des pratiques et
notamment l’incessant recadrage qu’opèrent les adultes par
leurs comportements verbaux et non verbaux pour indiquer à
l’enfant ce qui est principal et ce qui est secondaire, ce qui doit
être le foyer central de son attention et ce qui peut être négligé,
ce qui est signifiant et ce qui est insignifiant, ce qui fait la spéci-
ficité de tel type d’entité et en quoi celui-ci se distingue d’autres

un élément qui n’a d’importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fer-
menter”. Une telle conception, héritée chez Lacassagne tant de la phrénologie que de
l’hygiénisme, permet de tenir à la fois pour essentielles les évolutions du “milieu social”
tout en conservant l’idée que certains individus portent en eux, dans les dérèglements
de leur organisation physique et mentale, la cause de leur déviance », L. MUCCHIELLI,
Mythe et histoire des sciences humaines, op. cit., p. 257-258.
71. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 41.
72. Ibid., p. 101.

285
dispositions, dispositifs

types d’entité, etc. Dans ces interactions et dialogues répétés


avec l’enfant, les adultes (ou d’autres enfants) nomment et dési-
gnent les propriétés pertinentes qui permettent notamment de
classer et de distinguer les différents types d’entité (les artefacts
des êtres vivants, le règne végétal du règne animal, les animaux
des êtres humains, etc.). En nommant les choses et les actions
dans de multiples situations analogues de la vie quotidienne, les
partenaires d’interaction fournissent aux enfants les moyens de
construire leurs catégories de perception et de pensée.

Les fondements naturels de la religion :


quand la nature sélectionne la culture

Ce n’est sans doute pas un hasard si des programmes natu-


ralistes dans les sciences sociales émergent au sein d’une dis-
cipline qui a connu dès ses débuts ce genre de tentation
naturaliste et/ou universaliste, à savoir l’anthropologie. Chez
deux anthropologues fortement insérés dans l’univers scienti-
fique des sciences cognitives nord-américaines, Pascal Boyer et
Dan Sperber, des structures cognitives universelles prédétermi-
nent en grande partie ce que peuvent être les représentations
mentales des hommes, et constituent des contraintes naturelles
fortes qui opèrent notamment un tri sélectif entre les représen-
tations qui peuvent se transmettre et celles qui rencontrent des
problèmes de diffusion, entre les représentations qui peuvent
durer et celles qui ont moins d’avenir, etc.
Pour Pascal Boyer un tel programme scientifique accorde une
place centrale à la notion de contraintes cognitives (cognitive
constraints), qu’il faut entendre comme des contraintes cogni-
tives naturelles, et à l’idée selon laquelle « étant donné les pro-
priétés générales des esprits humains, certains types de
représentations ont plus de chance que d’autres d’être acquis
et transmis, constituant de ce fait ces séries stables de représen-
tations que les anthropologues appellent “cultures” 73 ». On
pourrait dire pour résumer que, pour cet auteur, la culture a
des conditions naturelles de production et de reproduction. Il
tire trois grands points (implications ou conséquences) de ce
programme de recherche : « 1. Les systèmes culturels peuvent
et doivent être étudiés comme des séries de représentations

73. P. BOYER, « Cognitive constraints on cultural representations : natural ontologies


and religious ideas », op. cit., p. 391. Traduit par moi.

286
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

mentales acquises et stockées par les esprits humains, parce que


les processus d’acquisition et de mémorisation imposent de
fortes contraintes sur les contenus et l’organisation de ces repré-
sentations culturelles. 2. Leur indéniable variabilité ne devrait
pas nous conduire à ignorer les traits récurrents importants, qui
méritent une explication. 3. Finalement, l’argument selon lequel
tout le matériau culturel est acquis à travers l’interaction sociale
est beaucoup trop vague. Il se pourrait bien que certains aspects
importants des représentations culturelles ne soient précisément
pas acquis à travers la socialisation 74. »
Boyer développe donc une interprétation naturaliste de la
religion. Son propos consiste à dire que des représentations reli-
gieuses relativement invariantes sont observables dans des
sociétés et des contextes historiques très variés et que l’anthro-
pologie doit pouvoir expliquer une telle récurrence. Cette der-
nière serait, selon lui, liée au fait que les représentations sont
« séduisantes » pour un esprit humain caractérisé par des pro-
priétés cognitives universelles et naturelles. En écrivant que
« l’anthropologie a, entre autres, pour tâche d’expliquer pour-
quoi et comment ces idées sont si répandues et ce qui les rend
si séduisantes pour l’esprit humain 75 », l’auteur présuppose
1) que l’esprit humain possède des propriétés générales indé-
pendantes des contextes culturels dans lesquels il fonctionne ;
2) que ces propriétés sont pertinentes pour comprendre l’acqui-
sition et la transmission des représentations culturelles et 3) que
le fait que certaines représentations culturelles soient très
répandues a forcément à voir avec leur caractère « séduisant »
pour l’esprit humain. L’idée que ces représentations seraient
répandues pour des raisons liées à la force de la diffusion cultu-
relle (puissance des institutions et des moyens de diffusion) ou
simplement à des similitudes dans les conditions sociales
d’existence et de coexistence, n’est jamais évoquée et est ainsi
implicitement écartée. La vie des représentations est une vie
naturelle, purement cognitive, qui ne fait intervenir quasiment
aucune donnée extérieure au fonctionnement du cerveau : exit
les rapports de force ou de domination (politiques, militaires,
économiques ou culturels) entre groupes, la force et le degré
d’extension des institutions ou des instruments de diffusion ou
d’inculcation. Le cognitif et les représentations évoluent hors de
toute configuration politique.

74. Ibid., p. 391. Traduit par moi.


75. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 5.

287
dispositions, dispositifs

« Les êtres humains, écrit Pascal Boyer, appartiennent à la


même espèce. D’innombrables traits de leur anatomie, de leur
physiologie, de leurs capacités mentales et de leur comporte-
ment dépendent d’un patrimoine génétique commun, issu d’une
longue histoire évolutive. Voilà qui est évident pour la plupart
des gens. Cependant, ce fait est bizarrement ignoré de façon
systématique par les spécialistes des sciences sociales. […] Je
m’applique, dans ce livre, à montrer que des aspects importants
des représentations religieuses sont déterminés et contraints par
les propriétés universelles du cerveau-esprit humain. Je me réfé-
rerai aux découvertes les plus significatives de la psychologie
cognitive et des sciences cognitives en général 76. » Mais on voit
bien que Boyer situe son propos à l’échelle de l’espèce dans
son ensemble et l’on pourrait remarquer que la variation impli-
cite inter-espèces de son raisonnement n’intéresse qu’assez
marginalement les chercheurs en sciences sociales préoccupés
d’abord et avant tout par les différences intra-espèce humaine
(inter-époques, inter-civilisations, inter-groupes, inter-indivi-
duelles ou intra-individuelles). Inversement, ce qui fait ordinai-
rement l’objet de l’attention des chercheurs en sciences sociales
ne retient pas la curiosité de l’anthropologue : « Je ne traite pas
des “religions” conçues comme des systèmes d’idées abstraits
incarnés dans des théologies ; je n’analyse pas les développe-
ments historiques de ces systèmes ni les changements pro-
gressifs qu’ils ont subis au fil des siècles ; je ne dissèque pas les
aspects politiques de la persuasion, de la transmission et des
conflits de caractère religieux […], je ne propose pas non plus
de modèle ni d’hypothèse sur l’“expérience” religieuse et les
états subjectifs (notamment émotionnels) qui sont associés aux
pratiques religieuses 77. »
En se plaçant du point de vue même de l’argumentation
développée par l’auteur, on peut pointer quelques faiblesses de
raisonnement. L’esprit humain ferait le tri entre ce qui peut se
concevoir et se mémoriser facilement – et qui, de ce fait, va
pouvoir se diffuser largement – et ce qui est plus difficile à
traiter et à stocker et dont l’aire de propagation sera nécessai-
rement réduite. Or, des questions du type : « Pourquoi cer-
tains types particuliers de notions et d’assertions religieuses
sont-ils répandus 78 ? » ou « Comment expliquer qu’une telle

76. Ibid., p. 6.
77. Ibid., p. 10.
78. Ibid., p. 5.

288
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

représentation soit si répandue, alors que d’autres ne le sont


pas 79 ? » déclenchent assez logiquement une série d’interroga-
tions. Pourquoi « certains types particuliers » de notions et
d’assertions culturelles existent-ils tout en étant si peu
répandus ? Si l’on parle de propriétés universelles de l’esprit
humain (principes intuitifs, universaux transculturels, onto-
logie intuitive, intuition naturelle 80, architecture cognitive ou
conceptuelle), comment des représentations moins séduisantes
que d’autres, moins mémorisables et moins transmissibles peu-
vent-elles « sortir » d’un esprit aussi contraint ? L’existence
universelle de telles propriétés ne devrait-elle pas conduire à
rendre impossibles les représentations les moins séduisantes ?
Inversement, le terme « répandu » suppose que l’invariance de
ces représentations est tout de même relative et qu’il existe des
lieux et des temps où elles sont absentes. Comment alors conju-
guer argumentativement universalité des contraintes cognitives
propre à l’esprit humain et existence de représentations moins
séduisantes ou invariance relative des représentations les plus
séduisantes ? L’idée d’une sorte de sélection naturelle (cogniti-
vement déterminée) des représentions culturelles 81, combinée
à celle d’universalité des contraintes cognitives, bute sur le fait
qu’on ne voit pas comment un cerveau-esprit humain pourrait
produire des représentations culturelles moins facilement
concevables, mémorisables et transmissibles que d’autres. Un
tel processus de sélection naturelle devrait conduire à empêcher
la création puis la transmission intergénérationnelle de repré-
sentations culturelles trop contre-intuitives.
Pour Boyer, les « structures cognitives universelles » mani-
festent leur trace aussi bien « dans la représentation des asser-
tions ontologiques relatives aux instances surnaturelles » ou
« dans les liens causaux qui sont postulés entre ces instances
et les événements observables » que « dans la conceptualisa-
tion des rôles religieux tels ceux du chaman, du prêtre, etc. » ou

79. Ibid., p. 21.


80. Kant, qui est une source d’inspiration philosophique importante (quoique assez
rarement explicite) de ces auteurs, parlait d’« intuition pure » (l’« intuition pure et for-
melle d’un temps universel »).
81. « Dans le domaine des représentations culturelles, le concept de modèle sélectif
signifie que, chaque fois qu’une population adhère à diverses représentations, certaines
de ces représentations sont plus susceptibles de rester gravées dans les mémoires indi-
viduelles et d’être transmises à d’autres sujets ; est postulée, autrement dit, une série de
contraintes qui favorisent la “survie” (c’est-à-dire la capacité d’être mémorisées et
transmises) d’un certain nombre de représentations », P. BOYER, La Religion comme
phénomène naturel, op. cit., p. 25-26.

289
dispositions, dispositifs

« dans la représentation des épisodes rituels » 82. C’est donc tout


à la fois « le contenu et l’organisation des idées religieuses »
qui « dépendent de propriétés non culturelles du cerveau-esprit
humain » 83.

Qu’est-ce qui est « séduisant » pour l’esprit humain ?

On peut s’interroger sur ce qui est censé rendre séduisante


une représentation culturelle. A priori, on pourrait imaginer que
les choses sont assez simples : plus une représentation corres-
pond à des principes cognitifs naturels (intuitions naturelles,
structures cognitives universelles, contraintes cognitives innées)
et plus elle est susceptible d’être perçue, reconnue, mémorisée
et transmise. La séduction serait le produit de la complicité
ontologique entre des représentations culturelles et des cadres
cognitifs innés. Mais, en matière de séduction naturelle comme
en matière de séduction amoureuse, les choses semblent se
révéler beaucoup plus complexes que cela. C’est ainsi qu’on
rencontre deux grands cas de figure dans les textes des auteurs
étudiés : la séduction peut être le produit 1) de la simple corres-
pondance nature-culture (cognitif-culturel) ou 2) du dosage de
confirmations des intuitions naturelles et de contradictions par
rapport à ces mêmes intuitions (on parlera dans ce cas de repré-
sentations ou d’assertions contre-intuitives).
Le premier cas de figure est relativement aisé à saisir. La
représentation culturelle se contente de déclencher et d’enrichir
les cadres naturels de la pensée qui sont le fruit de l’évolution
de l’espèce humaine. Elle s’acquiert et se transmet donc facile-
ment parce qu’elle entre en phase avec des principes intuitifs
innés : « L’évolution humaine a suscité le développement de
principes intuitifs particuliers, associés à des domaines ou des
aspects spécifiques de l’environnement naturel et social. Les sti-
muli culturels qui tendent à activer ces principes intuitifs sont
plus facilement acquis et communiqués, cette facilité d’acqui-
sition et de communication favorisant du même coup la récur-
rence de certains traits au sein des phénomènes culturels. La
récurrence culturelle (y compris celle des représentations reli-
gieuses), on le voit, peut donc être pensée comme la résultante
de principes sélectionnés au cours de l’évolution de l’espèce,

82. Ibid., p. 12.


83. Ibid., p. 17.

290
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

pour des raisons en grande partie indépendantes des représen-


tations culturelles elles-mêmes 84. »
Le second cas de figure est moins évident à comprendre.
Pascal Boyer explique que les « concepts religieux ne pour-
raient pas être acquis, et encore moins représentés, s’ils ne
confirmaient pas les importants principes intuitifs qui se trou-
vent à leur arrière-plan » mais qu’« ils ne capteraient pas
l’attention s’ils n’incluaient pas des propriétés ou situations
exclues par les attentes intuitives » 85. La séduction du contre-
intuitif s’explique par le fait que les représentations « n’éveil-
lent l’intérêt et ne captent l’attention que dans la mesure où
elles vont à l’encontre de toutes sortes d’anticipations ordi-
naires 86 ». Dans l’ordre des rapports amoureux, une telle
logique amènerait à dire que ce que l’on aime chez l’autre c’est
le fait qu’il nous ressemble (condition sine qua non pour bien
s’entendre) tout en présentant des différences attirantes (condi-
tion importante pour ne pas s’ennuyer). Ce serait donc un subtil
dosage d’intuitif et de contre-intuitif, de confirmations et de
contradictions, qui conduirait à une situation de transmission
culturelle idéale : « C’est pourquoi il est permis de supposer
que certaines combinaisons d’assertions intuitives et contre-
intuitives constituent un optimum cognitif qui favorise l’appren-
tissage des concepts “non naturels”. Pour que des
représentations religieuses aient quelques chances de survivre
culturellement (c’est-à-dire d’être acquises, mémorisées et
transmises), il faut qu’un équilibre s’établisse entre les exi-
gences de l’imagination (le potentiel de captage de l’attention)
et l’usage de ces représentations (le potentiel inférentiel) 87. »
Parmi l’ensemble des représentations créées, seule une petite
partie correspondant à cet optimum cognitif (qui active des
représentations contre-intuitives et des principes intuitifs) aurait
la possibilité de se transmettre avec une grande facilité et donc
de s’étendre et de se propager.
Le premier a avoir soutenu ce genre d’hypothèse est l’anthro-
pologue Dan Sperber, pour qui seule la prise en compte des
structures de l’esprit humain, que les sciences cognitives sont
censées mettre au jour, permet de comprendre le degré de
« contagion » d’une idée ou d’une représentation : si toutes les

84. Ibid., p. 305.


85. Ibid., p. 144-145.
86. Ibid., p. 67.
87. Ibid., p. 144.

291
dispositions, dispositifs

représentations n’ont pas une chance égale de se « répandre »


ou de se « propager » dans une population humaine de manière
durable et de devenir ce que l’on appelle des « représenta-
tions culturelles », c’est en grande partie parce qu’elles sont
« filtrées 88 » par des capacités cognitives humaines univer-
selles 89. Et le mécanisme qui assure la sélection des représen-
tations qui vont devenir « culturelles » (largement distribuées
dans un groupe social et l’habitant de façon durable) est celui
de l’optimisation du rapport effet/effort : un « effort mental
moindre » et un « effet cognitif plus grand » 90 : « Ainsi, des
informations qui soit enrichissent, soit contredisent les
croyances modulaires fondamentales ont une plus grande
chance de connaître le succès culturel. J’ai soutenu (Sperber,
1974, 1980, 1985) que les croyances qui vont directement à
l’encontre des attentes que déterminent en nous les modules
cognitifs (par exemple les croyances en des êtres surnaturels
capables d’actions à distance, d’ubiquité, de métamor-
phose, etc.) acquièrent de ce fait une visibilité et une pertinence
qui contribuent à leur robustesse culturelle 91. »
Pour Dan Sperber comme pour Pascal Boyer, la propaga-
tion et la pérennité de représentations au sein d’une population
donnée dépendent essentiellement de nos capacités cognitives
universelles. Ce qui rend difficile leur transmission, c’est le fait
qu’elles soient plus difficiles à « comprendre », à « mémo-
riser » et à « communiquer » que d’autres. Il va ainsi de soi que
le monde est guidé et organisé selon des contraintes cognitives
et l’idée que toutes les représentations n’ont pas une chance
égale de se « répandre » dans une population parce que les por-
teurs de ces représentations sont inégalement puissants, parce
que ces représentations sont inégalement soutenues par de

88. D. SPERBER, La Contagion des idées, op. cit., p. 97.


89. Le modèle d’une « épidémiologie des représentations » prôné par Sperber est un
modèle individualiste fondé sur l’idée qu’une représentation culturelle est une représen-
tation individuelle qui a été contagieuse et a pu être reprise par un grand nombre d’indi-
vidus. Le fait social est donc la simple agrégation d’une multitude de
micro-phénomènes individuels (dont seule la psychologie cognitive détient la clef de
compréhension) : « Tous les modèles épidémiologiques, quelles que soient leurs diffé-
rences, ont ceci en commun qu’ils expliquent des macrophénomènes qui se produisent
à l’échelle d’une population, comme les épidémies, par l’effet cumulé de micropro-
cessus qui entraînent des événements individuels comme la maladie » (D. SPERBER, La
Contagion des idées, op. cit., p. 9). Ce n’est donc pas un hasard si Sperber voit en
Gabriel Tarde (sociologue et criminologue français, 1843-1904), auteur des Lois de
l’imitation (1890), le précurseur de ce genre d’explication.
90. D. SPERBER, La Contagion des idées, op. cit., p. 75.
91. Ibid., p. 194.

292
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

puissantes institutions d’inculcation ou de diffusion, n’est pas


davantage envisagée par Dan Sperber que par Pascal Boyer.
Comme celui de Boyer, le modèle explicatif de Sperber place
au cœur des faits culturels le cognitif et jamais le politique (les
rapports de force, de pouvoir ou de domination). L’idée selon
laquelle les représentations individuelles les plus répandues
seraient en grande partie le produit de l’intériorisation de repré-
sentations historiquement dominantes ne trouve pas sa place
dans l’argumentation de ces auteurs. De même, le fait que cer-
taines représentations tout aussi culturelles (les savoirs mathé-
matiques ou les théories linguistiques par exemple) puissent
être moins largement répandues parce qu’elles exigent un temps
d’apprentissage et d’exercice très long, et qu’elles demeurent
inaccessibles à une partie de la population pour des raisons liées
à la structure inégalitaire de distribution du capital culturel dans
les différents groupes sociaux, n’est jamais évoquée.
Toutefois, le caractère fascinant ou surprenant de certaines
représentations qui ne confirment pas nos attentes « ordinaires »
peut se comprendre sociologiquement sans faire l’hypothèse
que ces anticipations ou ces attentes sont « naturelles » (au sens
biologique du terme). Attribuer à des dieux des qualités, des
pouvoirs ou des capacités supra-humains (don d’ubiquité, invi-
sibilité, connaissance de choses cachées, non dites ou invi-
sibles, accomplissement de miracles) est une manière d’évoquer
en creux toutes les limitations humaines constatées quotidien-
nement dans le cours des interactions sociales. L’expérience
sociale la plus ordinaire manifestant régulièrement le caractère
humainement impossible de telles capacités, l’idée de dieu et
l’ensemble des représentations religieuses qui y sont attachées
revêtent du même coup un caractère nécessairement fascinant.

Comment fabriquer de l’invariance ?

On a vu qu’un auteur comme Pascal Boyer se plaçait à un


niveau d’observation des réalités sociales tel que les objets les
plus courants de l’anthropologie ou de la sociologie des reli-
gions disparaissaient ou n’apparaissaient que comme des épi-
phénomènes par rapport à des structures (cognitives) plus
fondamentales et sous-jacentes. L’ensemble des thèses natura-
listes repose sur l’hypothèse de l’existence d’invariants
culturels qui s’expliqueraient par les contraintes cognitives
propres au cerveau humain.

293
dispositions, dispositifs

Or, il faut se méfier de la propension à « fabriquer » de


l’invariance ou à faire apparaître des « principes sous-jacents »
en se plaçant à un niveau d’abstraction tel que deux phéno-
mènes qui paraissaient significativement différents jusque-là
puissent révéler leurs propriétés communes. Une fois que l’on
est parvenu, par abstraction, à conquérir un point commun aux
deux phénomènes, on a créé les conditions pour projeter cette
propriété commune, qu’on appellera « invariant », dans le cer-
veau humain : ce qui n’est au départ que le produit d’un effort
savant d’abstraction, se convertit alors en principe cognitif uni-
versel et inné. C’est ainsi que Pascal Boyer peut concevoir les
structures mentales communes à un utilisateur d’ordinateur et à
un navigateur mélanésien : « L’utilisateur d’un ordinateur qui
essaie d’“annuler” certaines des instructions qu’il vient de taper
sur son clavier et le navigateur mélanésien qui se guide sur
des points de référence astronomiques pour mettre le cap vers
telle ou telle île éloignée peuvent sembler engagés dans des
performances très différentes ; mais on peut considérer aussi
qu’ils utilisent l’un et l’autre une même capacité sous-jacente de
construction et de modification de cartes mentales qui dressent
le relevé, pour l’un, de l’“arbre” des choix possibles par rapport
aux actions préalablement entreprises, et, pour l’autre, des posi-
tions relatives des étoiles, des planètes et des îles 92. » Et plus
on augmente le niveau d’abstraction auquel on se place en fai-
sant en sorte que tout se ressemble, plus on accroît les chances
de mettre en évidence des éléments communs qu’on convertira
ensuite en « principes sous-jacents ».
Par ailleurs, les invariants culturels mis ainsi en lumière
impliquent-ils nécessairement l’existence de structures cogni-
tives universelles ? Par exemple, a-t-on besoin de faire l’hypo-
thèse que la « distinction ontologique entre les artefacts et les
êtres vivants 93 » est innée pour rendre raison du fait que, dans
tous les environnements culturels connus, les hommes opèrent
ce genre de distinction ? Cela ne renvoie-t-il pas plus prosaï-
quement au fait que tous les environnements culturels en ques-
tion sont caractérisés, quel que soit le type de société
considérée, par l’existence d’outils, de végétaux, d’animaux et
d’hommes et que les enfants apprennent dès leur plus jeune
âge à inter-agir différemment avec ces différents types d’objets
animés ou inanimés, parlants ou muets, etc. À ce niveau de

92. P. BOYER, La Religion comme phénomène naturel, op. cit., p. 33.


93. Ibid., p. 302.

294
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

généralité, l’invariant est lié au fait que toutes les sociétés


humaines connues dans l’histoire ont utilisé des outils, des
ustensiles ou des machines. De même, en ce qui concerne le
langage, ce n’est pas parce que les instruments théoriques de
la linguistique permettent de mettre en évidence que « toutes
les langues offrent des instruments pour exprimer les concepts
d’agentivité, de localisation, de possession, de résultat, d’exis-
tence, etc. » et que « partout dans le monde, les enfants savent
trouver, tôt dans le développement de leur aptitude à parler,
les moyens d’exprimer ces concepts » que l’on peut en déduire
ipso facto que « le point de départ de l’acquisition du langage
consisterait dans un stock de catégories conceptuelles, prélin-
guistiques et universelles dont disposerait l’enfant » 94. Il est
tout aussi possible de soutenir que, par-delà les différences
culturelles classiquement étudiées, étant donné les contraintes
les plus générales (ou élémentaires) de la vie collective et de la
vie individuelle en collectivité (et notamment des interactions
que chaque individu entretient avec des hommes et avec des
choses), la langue répond forcément à des nécessités sociales
présentes partout dans le monde. On peut concevoir ainsi un
universel qui n’est pas pré-linguistique et naturel, mais parfai-
tement culturel au sens où il est explicable par les rapports
qu’entretiennent les hommes entre eux ainsi qu’avec leur envi-
ronnement matériel et symbolique.
Et ce n’est pas un hasard si les « domaines cognitifs » innés,
inscrits dans le cerveau humain, dont nous parlent les anthro-
pologues ou les psychologues cognitivistes correspondent sou-
vent à des disciplines scientifiques, des théories ou des
taxinomies savantes fortement constituées (théorie linguistique
ou modèle grammatical, taxinomies botanique ou zoologique,
analyse componentielle ou sémique du vocabulaire des cou-
leurs, du lexique de la parenté, etc.). Issus d’un long travail
historique de différenciation et d’autonomisation, ces univers
savants ont généralement généré des modèles suffisamment
abstraits pour donner l’idée que les traits ou les principes
constitutifs de ces modèles (de ces tableaux de classification, de
ces taxinomies, de ces théories) pourraient être des principes
innés à partir desquels les hommes ont agi, se sont repré-
sentés, etc. On glisse alors, selon l’expression de Wittgenstein,

94. H. JISA, « L’acquisition du langage. Ce que l’enfant nous apprend sur l’homme »,
Terrain, nº 40, 2004, « Enfant et apprentissage », p. 116.

295
dispositions, dispositifs

du substantif à la substance et du principe abstrait, scientifique-


ment conquis, au processus mental universel.

Des principes cognitifs trans-domaines ou spécifiques


à chaque domaine ?

Une partie des travaux menés par nombre de psychologues


qui participent du courant dominant des sciences cognitives est
amenée à prendre le contre-pied d’hypothèses antérieures
(notamment piagétiennes) qui attribuaient aux hommes « une
série générale de capacités de raisonnement qu’ils mettent en
œuvre dans n’importe quel type de tâche, quel que soit son
contenu spécifique 95 ». Au lieu de cela, on considère désormais
que la « cognition humaine est spécifique à des domaines
(domain-specific) ». On pourrait résumer une partie des chan-
gements de modèles interprétatifs en disant qu’à une psycho-
logie du transfert de capacités ou de schèmes généraux, quel
que soit le contexte d’application ou d’action, s’est substituée
une psychologie du transfert cognitif relatif de certains schèmes
ou de certaines procédures dans les limites de « domaines »
bien déterminés. Ainsi, « le même individu qui se révèle remar-
quable devant un échiquier montre une performance banale à
des tâches extérieures à son domaine de compétences. Par
exemple, la mémoire de l’expert en échecs est assez ordinaire
lorsqu’il a affaire à une série de chiffres, même si la mémoire
des positions des pièces sur un échiquier est bien au-dessus de
celle d’un novice. L’expertise est si pointue qu’elle ne s’étend
pas même à la mémoire des pièces placées au hasard sur l’échi-
quier 96 ». Le même expert en jeu d’échecs n’est donc pas, plus
généralement, un « expert en reconnaissance de modèle
visuel ».
Toutefois, il est important de noter que l’exemple de l’expert
en jeu d’échecs que je viens de citer demeure assez atypique.
Les auteurs cités soulignent eux-mêmes le fait que c’est une
partie très marginale des recherches qui porte sur des domaines
« artificiels et inventés » et supposant de « nombreuses heures
de pratique intensive » 97. Dans la grande majorité des cas, il

95. L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN, « Toward a topography of mind : an intro-


duction to domain specificity », in L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN (ed.), Mapping
the Mind : Domain Specificity in Cognition and Culture, op. cit., p. 3. Traduit par moi.
96. Ibid., p. 15. Traduit par moi.
97. Ibid., p. 16. Traduit par moi.

296
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

s’agit de domaines plus abstraits (visuels, conceptuels, langa-


giers) conçus comme étant innés (la question se posant de
savoir « ce que l’on peut considérer comme un domaine » et
de dire « ce qui n’est pas un domaine et pourquoi » 98). Par
exemple, les psychologues Susan Carey et Elizabeth Spelke
soutiennent que « le raisonnement humain est guidé par un
assemblage de systèmes de savoir innés et spécifiques à des
domaines » et que « chaque système est caractérisé par une
série de principes centraux qui définit les entités couvertes par
le domaine et soutient le raisonnement à propos de ces
entités » 99. Ces systèmes de savoir ou ces modules innés sont
simplement « déclenchés » au cours du développement de
l’enfant mais pas construits. La construction de ces modules et
des principes cognitifs qui les structurent est liée à l’évolution
de l’espèce humaine (phylogenèse) et non à l’histoire sociale du
développement des individus (onto-sociogenèse) 100.
Appliquant aux théories cognitives la thèse cognitiviste de la
séduction exercée par ce qui est perçu comme contre-intuitif,
Lawrence A. Hirschfeld affirme que l’argument de la spécificité
cognitive de chaque domaine est attirante du fait de son carac-
tère contre-intuitif. Car nous partagerions tous « l’intuition que
le savoir est généralisable d’un cas à l’autre et qu’il garde sa
cohérence d’une aire de compréhension à l’autre 101 » et nous
ne ferions pas l’expérience de notre savoir en tant que sys-
tèmes modulaires. L’argument paraît étrange dans la mesure
où nombre de théoriciens dans l’histoire de la philosophie et
des sciences ont souvent fait remarquer qu’il est particulière-
ment difficile de mettre au jour des affinités ou des analogies
sous-jacentes entre des faits qui apparaissent à l’intuition sen-
sible comme radicalement différents. L’intuitif et le contre-
intuitif semblent donc, à tout le moins, extrêmement variables
selon les moments et l’état des traditions de pensée ou des
croyances et il devient bien difficile de soutenir leur caractère
inné et universel.

98. Ibid. Traduit par moi.


99. S. CAREY et E. SPELKE, « Domain-specific knowledge and conceptual change »,
op. cit., p. 169.
100. A. GOPNIK et H. M. WELLMAN, « The theory theory », op. cit., p. 257-293.
101. L. A. HIRSCHFELD, « Is the acquisition of social categories based on domain-
specific competence or on knowledge transfer ? », in L. A. HIRSCHFELD et S. A. GELMAN
(ed.), Mapping the Mind : Domain Specificity in Cognition and Culture, op. cit., p. 224.

297
dispositions, dispositifs

Si l’hypothèse de l’existence de modules innés encapsulés


dans le cerveau pose problème au sociologue, il serait néan-
moins absurde de jeter le bébé (la thèse d’une spécificité des
schèmes ou des principes cognitifs en fonction des
« domaines » considérés) avec l’eau du bain (la thèse de
l’innéité des séries de principes qui sont organisés en modules).
Car en sociologie comme en psychologie, la notion de transfé-
rabilité suscite aujourd’hui la méfiance grandissante d’une
partie des chercheurs 102, qui mettent en exergue la relative soli-
darité des schèmes ou des dispositions et des classes de situa-
tions (type de tâches, d’activités, de domaines de pratiques ou
de savoirs) dans lesquelles ils ont été construits-acquis. La
transférabilité (d’un schème ou d’une disposition) n’est donc
que très relative et le transfert s’opère d’autant mieux que le
contexte de mobilisation est proche dans son contenu ou sa
structure du contexte initial d’acquisition. Il apparaît ainsi que
les dispositions s’actualisent toujours sous condition et l’idée
selon laquelle les schèmes ou les dispositions seraient tous et
en toute occasion transférables et généralisables est donc sérieu-
sement mise en question. En présupposant une telle transféra-
bilité, le chercheur court-circuite la démarche normale
d’enquête et s’évite la difficile comparaison des logiques pra-
tiques d’un domaine de pratiques à l’autre ou d’une situation à
l’autre à l’intérieur d’une même sphère d’activité. Or seul ce
type de comparaison permettrait de dire si le transfert a bien
eu lieu et quelle est précisément la nature du transfert en ques-
tion 103. Déduire hâtivement de l’analyse des pratiques d’un
individu ou d’un groupe social dans un contexte social déter-
miné des schèmes ou des dispositions généraux (des habitus)
qui fonctionneraient pareillement partout ailleurs, en d’autres
lieux et en d’autres circonstances, constitue une erreur fréquente
d’interprétation.
Il y a donc un enjeu scientifique crucial pour les sciences
sociales dans le fait de mettre en évidence des phénomènes de
solidarité entre, d’une part, des principes ou des schèmes
cognitifs (des dispositions mentales) socialement constitués

102. E. LOARER et al., Peut-on éduquer l’intelligence ? L’évaluation d’une méthode


d’éducation cognitive, Peter Lang, Berne, 1995 ; M. HUTEAU, Les Conceptions cogni-
tives de la personnalité, PUF, Paris, 1985 ; J. LAUTREY (sous la dir.), Universel et diffé-
rentiel en psychologie, PUF, Paris, 1995 ; P. DIMAGGIO, « Culture and cognition »,
Annual Review of Sociology, 23, 1997, p. 263-87 ; B. LAHIRE, L’Homme pluriel, op. cit.
et Portraits sociologiques, op. cit.
103. B. LAHIRE, Portraits sociologiques, op. cit. et La Culture des individus, op. cit.

298
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

dans la fréquentation régulière de classes de situations ou de


domaines de pratiques et, d’autre part, ces classes de situations
ou ces domaines de pratiques eux-mêmes produits de la diffé-
renciation sociale des sphères d’activité. Ces domaines sont
délimités par des mots spécifiques qui les désignent, par des
espaces et des temps plus ou moins spécifiques et parfois même
par des institutions avec leurs archives (leurs savoirs accumulés
disponibles) et leurs règles du jeu spécifiques qui les circons-
crivent. Ils ont (comme le jeu d’échecs cité) une histoire sociale
(et souvent un début et une fin plus ou moins localisables) et
supposent une pratique régulière, et parfois intense et longue,
pour être maîtrisés.
Pour reprendre des exemples donnés par Sperber, il va de soi
qu’une série de « domaines » tels que la politique des partis,
l’histoire du football, l’entretien des motos, le bouddhisme zen,
la cuisine française, l’opéra italien, le jeu d’échecs, la philatélie
ou la science moderne, ne peuvent être considérés comme cor-
respondant à des modules innés, de par leur invention récente et
leur spécificité géographique. Il semble évident qu’on ne peut
en aucun cas « supposer qu’il y a prédisposition génétique dont
la fonction serait de préparer les individus à maîtriser ces
domaines conceptuels, domaines dont le développement est
manifestement culturel 104 ». Cependant, on peut tout aussi bien
considérer les logiques cognitives (catégories de perception,
d’appréciation, de classement ou de hiérarchisation) attachées
à ces différents domaines d’activités et voir dans quelle mesure
celles-ci sont spécifiques à ces domaines. On peut, de même,
considérer le problème du point de vue des individus qui peu-
vent fréquenter ces différents univers ou domaines et intério-
riser ou incorporer une pluralité de schèmes cognitifs ou de
dispositions mentales et comportementales pas forcément cohé-
rents entre eux. En cela, l’idée d’une sorte de modularité dispo-
sitionnelle socialement construite est une hypothèse stimulante
qui non seulement peut parfaitement se passer des thèses
innéistes, mais appelle un programme scientifique de sociologie
dispositionnaliste de la socialisation et de l’action reposant sur
des enquêtes empiriques non expérimentales 105.

104. D. SPERBER, La Contagion des idées, op. cit., p. 167.


105. L’anthropologue Jean Lave remettait en cause les résultats des situations expéri-
mentales pour les besoins de ce qu’elle appelle une « anthropologie sociale de la cogni-
tion ». Cf. J. LAVE, « Introduction : Psychology an anthropology I », Cognition in
Practice. Mind, Mathematics and Culture in Everyday Life, Cambridge University
Press, Cambridge, 1988, p. 1-20.

299
dispositions, dispositifs

Compartimentage cognitif et compartimentage social

Négligeant la prise en compte de la division sociale du travail


et de la différenciation sociale des activités et des fonctions iné-
galement avancées dans les diverses sociétés et à des époques
différentes de ces sociétés, les chercheurs en sciences cogni-
tives peuvent naturaliser des différences historiques en proje-
tant dans la biologie du cerveau des différenciations cognitives
qui n’auraient aucune réalité sans l’existence de domaines
séparés dans la réalité objective du monde. C’est ce que fait
bien apparaître l’article de Paul L. Harris, intitulé « Les dieux,
les ancêtres et les enfants 106 ». Celui-ci se rattache aux tra-
vaux d’épidémiologie des croyances religieuses de Dan Sperber
et Pascal Boyer et remet en cause, comme eux, le caractère
exclusivement culturel des phénomènes religieux (des représen-
tations religieuses, de leur transmission et de leur large
diffusion).
Gérard Lenclud présente l’article en durcissant ce qui n’est,
somme toute, qu’une hypothèse émise par Harris (entre autres).
Il écrit : « Harris démontre que, contrairement à certaines idées
reçues sur le monopole explicatif de la culture, on peut en
rendre compte en faisant appel à certaines propriétés de l’esprit
humain 107. » Or, en aucun cas on ne peut juger que l’article de
Harris « démontre » qu’en matière de concepts et de croyances
religieux, ce sont les « propriétés de l’esprit humain » qui sont
explicatives. Si l’on est précis dans l’usage d’un verbe comme
« démontrer », on peut affirmer sans se tromper que Harris ne
démontre rien. On peut dire au mieux qu’il « fait l’hypothèse
que… » ou « avance l’idée que… ». Mais l’on peut aussi avoir
quelques bonnes raisons de douter de la pertinence de l’expli-
cation de Harris sur la base des arguments et des éléments
empiriques présentés dans son article.
Harris affirme donc, comme Boyer et Sperber, que « les idées
religieuses ont un aspect contagieux qui est intimement lié à
leur nature contre-intuitive 108 » et parle de « notre intuition
fondamentale 109 » et de « principes cognitifs profondément

106. P. L. HARRIS, « Les dieux, les ancêtres et les enfants », Terrain, nº 40, 2004,
« Enfant et apprentissage », p. 81-98.
107. G. LENCLUD, « Apprentissage culturel et nature humaine », op. cit., p. 20. Sou-
ligné par moi.
108. P. L. HARRIS, « Les dieux, les ancêtres et les enfants », op. cit., p. 84.
109. Ibid., p. 85.

300
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

ancrés 110 ». Mais son article fait surtout ressortir le fait que les
enfants sont prêts à croire les adultes lorsqu’ils leur parlent
« sérieusement » de Dieu (même s’ils ne l’ont jamais vu et si
les pouvoirs qu’on lui attribue se distinguent des pouvoirs ordi-
nairement attribués à des êtres vivants), lorsqu’ils les enten-
dent parler entre eux « sérieusement » de Dieu et, last but not
least, lorsqu’ils les voient réaliser avec sérieux des rites reli-
gieux. Il montre aussi que les croyances enfantines sont
variables selon le degré de religiosité des adultes, selon que
la religion est omniprésente et enveloppante ou qu’elle n’est
qu’un système de croyances parmi d’autres. Autant de faits qui
n’appellent, à mon sens, aucun recours à des hypothèses sur les
« intuitions naturelles » ou les « propriétés de l’esprit humain ».
Harris remarque à propos du dernier point que les « êtres »
évoqués par la religion sont considérés comme existant vrai-
ment par les enfants, sauf dans le cas où ceux-ci ont des raisons
objectives – du fait de la place plus marginale de la sociali-
sation religieuse – de douter : « Seuls les enfants qui grandis-
sent dans des communautés laïques, dans lesquelles les êtres
de ce type sont considérés comme appartenant à un système
de croyances, et dont l’existence n’est pas soulignée par des
actes et des paroles routiniers, seront plus prudents 111. » Dans
une société caractérisée par la multiplicité des cadres de sociali-
sation concurrents, les individus sont en effet rarement pro-
tégés du contact plus ou moins durable avec des personnes,
des situations, des institutions dont les croyances ne sont pas
celles qu’ils ont incorporées jusque-là. C’est l’expérience de
la confrontation de croyances hétérogènes qui, dans des sociétés
différenciées, est productrice de doutes et rend les individus
sceptiques, comme le soulignait déjà le philosophe C. S.
Peirce 112.
Et surtout, les faits rapportés par Harris à propos de la disso-
ciation des domaines de croyances profanes et religieuses et
de la possibilité pour un même individu d’être porteur de
croyances hautement contradictoires, ne s’expliquent pas de
manière aussi évidente que semble le dire Gérard Lenclud par
« les propriétés de l’esprit humain » : celles-ci permettraient,
selon lui, « de trouver une explication satisfaisante à la

110. Ibid., p. 86.


111. Ibid., p. 92.
112. C. TIERCELIN, La Pensée-signe. Études sur C. S. Peirce, Éditions Jacqueline
Chambon, Nîmes, 1993, p. 352. Cf. sur ce point B. LAHIRE, Portraits sociologiques,
op. cit.

301
dispositions, dispositifs

cohabitation, au sein d’un même individu, de concepts et


croyances apparemment incompatibles entre eux 113 ». Ce qui
peut tout aussi bien expliquer la cohabitation, au sein d’un
même individu, de concepts et de croyances mutuellement
incompatibles, c’est la variété des logiques cognitives présentes
au sein de la même société et la pluralité des influences sociali-
satrices subies-vécues par les individus qui peuvent intério-
riser des manières de croire, de sentir, de voir et d’agir
différentes dans des contextes différents. Et c’est très précisé-
ment le type d’hypothèse que l’on peut formuler sur la base des
faits convoqués par Harris dans son article.
À bien y regarder, on peut même se demander si Harris,
comme tous ceux qui émettent des hypothèses naturalistes, ne
projette pas dans le cerveau, l’esprit et ses propriétés ou ses
structures, ce que le monde social et historique a rendu possible
et pensable. En l’occurrence, lorsque Harris parle de la possi-
bilité pour l’enfant (comme l’adulte) de séparer – plus ou moins
nettement et plus ou moins consciemment – deux domaines
conceptuels, l’un ordinaire (ou profane) et l’autre religieux, on
est en droit de s’interroger sur les conditions sociales et histo-
riques qui ont rendu possible une telle dissociation mentale. Le
« compartimentage intellectuel 114 » dont il est question n’est-il
pas lié au « compartimentage social », et en l’occurrence « ins-
titutionnel », des contextes dans lesquels sont mobilisées ces
croyances hétérogènes et même contradictoires ?

« Les enfants peuvent […] établir deux domaines conceptuels


séparés – l’un se rapportant à Dieu, l’autre au commun des mortels.
L’enseignement religieux exige simplement qu’ils acceptent que les
contraintes qui s’appliquent à celui-ci ne s’appliquent pas à ceux-là.
[…] Les idées religieuses […] peuvent être, pour ainsi dire, mises
en quarantaine et invoquées seulement en ce qui concerne les êtres
divins. Sans doute ces êtres peuvent-ils affecter ou influencer la réa-
lité quotidienne à certaines jonctions, mais une reconnaissance de
leur existence et de leur façon d’agir n’exige pas un remaniement
généralisé du système conceptuel utilisé pour comprendre la réalité
quotidienne 115. »

C’est la différenciation sociale des sphères d’activités, la


division sociale du travail, et notamment la différenciation

113. G. LENCLUD, « Apprentissage culturel et nature humaine », op. cit., p. 20.


114. P. L. HARRIS, « Les dieux, les ancêtres et les enfants », op. cit., p. 88.
115. Ibid., p. 87-88. Souligné par moi.

302
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

sociale du travail de représentation qui, rendant autonomes des


univers sociaux ou des sous-univers sociaux, rendent possible,
pour des individus socialisés dans plusieurs de ces univers ou
sous-univers, l’intériorisation de types de représentations diffé-
rents ou de modes de pensée différents selon le contexte où
s’inscrit leur action 116. Si « les propositions religieuses sont
contre-intuitives en ce qu’elles exigent un relâchement ou
une suspension locale de certains principes connus seulement
en ce qui concerne le domaine religieux 117 », on peut légitime-
ment formuler l’hypothèse selon laquelle ce phénomène est le
produit d’une autonomisation relative (dans les sociétés à
faible différenciation sociale des fonctions) ou très poussée
(dans les sociétés à forte différenciation sociale des fonctions
et à concurrence entre systèmes de représentations ou de
croyances) de la religion comme domaine spécifique (et relati-
vement délimité) d’activité. Harris ne mentionne-t-il pas lui-
même, pour soutenir son interprétation concernant le
« compartimentage intellectuel », la séparation sociale du reli-
gieux et de l’extra-religieux ?

« Une seconde possibilité, néanmoins, est que les enfants se met-


tent à reconnaître petit à petit – peut-être pas consciemment, mais
du moins à un niveau tacite – que les êtres mis en scène par les dis-
cours et les rituels religieux ont un statut particulier qui les diffé-
rencie des remarques plus communes. Premièrement, les
affirmations et les pratiques religieuses sont fréquemment asso-
ciées avec une mise entre parenthèses temporaire des obligations
routinières de la vie quotidienne ; elles peuvent être prescrites en
certaines occasions ; et elles sont souvent orchestrées par des spé-
cialistes reconnus, comme des prêtres. Deuxièmement, ces paroles
et ces rites se rapportent parfois à un phénomène ou à un événe-
ment spécifiques qu’on peut interpréter aussi de façon non reli-
gieuse. Ainsi la différence entre le religieux et le profane sera
soulignée 118. »
« On peut supposer que les enfants ne font pas la différence,
particulièrement lorsqu’ils vivent dans des communautés

116. Geoffrey E. R. Loyd insiste, à propos de la Grèce, sur le fait que les mêmes
populations qui s’appropriaient certains aspects de la pensée rationnelle pouvaient par-
faitement continuer, par ailleurs, à adhérer – en pratique – à des croyances magiques et
religieuses. Une partie d’elles-mêmes pouvait entrer dans la pensée rationnelle et une
autre partie rester dans les cadres de la pensée magique car ces « pensées » étaient liées
à des contextes sociaux « bien délimités socialement », G. E. R. LLOYD, Pour en finir
avec les mentalités, La Découverte, Paris, 1993, p. 216.
117. P. L. HARRIS, « Les dieux, les ancêtres et les enfants », op. cit., p. 88.
118. Ibid., p. 95. Souligné par moi.

303
dispositions, dispositifs

traditionnelles et isolées, dans lesquelles tous partagent un même


ensemble de présupposés métaphysiques : pour ces enfants, l’exis-
tence des ancêtres est aussi peu problématique et aussi évidente
que celle des feuilles des arbres ou des étoiles dans le ciel. Dans
cette optique, le doute ontologique serait activé uniquement chez
les enfants qui vivent dans des communautés moins homogènes du
point de vue de leur mode de pensée, et dans lesquelles ils sont
confrontés à diverses alternatives métaphysiques 119. »

Comme le soulignait fort justement Jack Goody, le terme


même de « religion » est terriblement trompeur dans la mesure
où il est le produit d’une différenciation progressive des fonc-
tions et d’autonomisations institutionnelle et symbolique des
pratiques du sacré. On ne trouve ainsi, dans nombre de langues
africaines, « aucun équivalent du terme occidental de religion
(ni même de rituel) et, ce qui est plus important encore, les
acteurs ne semblent pas considérer croyances et pratiques reli-
gieuses de la même façon que nous autres, musulmans, juifs,
hindous, bouddhistes, chrétiens ou athées, c’est-à-dire comme
un ensemble distinct 120 ». De ce fait, si l’on veut continuer à
parler de religion à propos de certaines sociétés peu différen-
ciées, il faut préciser qu’il s’agit d’une religion totale qui orga-
nise et donne sens à toutes les pratiques ; pas une vision du
monde toute relative (c’est-à-dire une vision du monde parmi
d’autres) à laquelle on pourrait (au moins formellement) choisir
d’adhérer ou de ne pas adhérer. Il n’y a pas, pour les individus
de ces formations sociales, des systèmes de définition de la réa-
lité concurrents qui pourraient les amener à dire : « ceci est reli-
gieux et cela ne l’est pas », « ceci est dû à l’action des hommes,
cela à celle des dieux », etc.
L’autonomisation (différenciation, spécialisation) progres-
sive du « religieux », du « politique », du « juridique », du « lit-
téraire », du « philosophique », du « médical », du
« mathématique », etc., est indissociable notamment des pra-
tiques d’écriture constituant des traditions spécifiques (« l’accu-
mulation primitive du capital culturel 121 »), re-prises,
trans-formées, ré-élaborées de génération en génération. Ces
traditions forment une base de travail pour les générations ulté-
rieures, avec des objets, des modes de raisonnements, des styles

119. Ibid., p. 96. Souligné par moi.


120. J. GOODY, La Logique de l’écriture, Armand Colin, Paris, 1986, p. 16.
121. P. BOURDIEU, « Les modes de domination », Actes de la recherche en sciences
sociales, nº 2-3, juin 1976, p. 124.

304
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

d’énonciations toujours plus spécifiques : « Tout au long de


l’histoire, la spécialisation des scribes se combine à la relative
autonomie de la tradition écrite pour promouvoir l’autonomie
structurelle des “grandes organisations”. Celles-ci ont ainsi ten-
dance à développer leur propre corpus littéraire, leurs propres
ensembles de connaissances spécialisées 122. »

Avec le type de thèse que défend Harris, on se trouve ainsi


placé devant un cas de figure assez classique de projection dans
la nature (l’esprit ou le cerveau) des propriétés historiques (et
par conséquent plus ou moins transitoires) d’une culture ou
d’une structure sociale. Ce type de projection est assez sem-
blable à celui que présentait le linguiste Émile Benveniste à
propos de la table des « catégories de pensée » d’Aristote. Le
philosophe, explique en substance Benveniste, ne faisait
qu’expliciter les catégories de sa langue : « en fait Aristote,
raisonnant d’une manière absolue, retrouve simplement cer-
taines des catégories fondamentales de la langue dans laquelle
il pense 123 » ; et ce qu’il « nous donne pour un tableau de condi-
tions générales et permanentes n’est que la projection concep-
tuelle d’un état linguistique donné 124 ».

Vers une sociologie génétique et dispositionnaliste


de la socialisation

Si l’importance et la légitimité des sciences cognitives qui


étudient les phénomènes « dans l’universalité neuro-psycholo-
gique des opérations cognitives mises en jeu dans toute connais-
sance et tout apprentissage 125 » ne sont pas à remettre en
question, le rôle des sciences sociales, qui analysent la forma-
tion sociale des structures mentales et comportementales ainsi
que leurs variations selon les contextes socio-historiques, me
semble fondamental pour ancrer dans des contextes et des
configurations historiques singuliers ce qui pourrait n’apparaître
que comme des réalités universelles.
Les sciences sociales connaissent, je l’ai souligné, un cer-
tain nombre de lacunes du côté de l’étude précise des processus

122. J. GOODY, La Logique de l’écriture, op. cit., p. 172.


123. E. BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, tome 1, op. cit., p. 66.
124. Ibid., p. 70.
125. J.-C. PASSERON, Le Raisonnement sociologique, op. cit., p. 351.

305
dispositions, dispositifs

d’intériorisation du monde social sous la forme de structures


mentales et comportementales, de dispositions à sentir, à
penser, à croire et à agir. Cela constitue le programme d’une
sociologie génétique et dispositionnaliste de la socialisation,
qui n’est sans doute pas très loin, au moins dans l’intention,
d’une psychologie culturelle du développement. Et il importe-
rait donc de mener des recherches prenant directement et préci-
sément pour objet ces processus sociaux d’incorporation pour
ne pas laisser penser que le cerveau serait le simple déposi-
taire de structures cognitives innées dans le cadre d’une sélec-
tion naturelle des capacités cognitives à l’échelle de l’espèce.
Le développement d’une sociologie de l’éducation, de la
culture et de la connaissance, qui intégrerait de manière critique
et non éclectique nombre d’apports empiriques et d’élabora-
tions théoriques de la psychologie historique et culturelle, de la
psychologie de l’enfance ou de l’anthropologie cognitive, est,
de toute évidence, un défi d’avenir à relever pour la socio-
logie génétique et dispositionnaliste. Une partie importante des
recherches empiriques devrait notamment s’efforcer de s’ins-
crire dans la perspective d’une sociologie de l’enfance et de
l’adolescence qui pourrait comporter deux grands volets :
I - D’une part, l’étude des socialisations – familiales, sco-
laires, dans les groupes de pairs ou les institutions culturelles,
sportives, politiques, religieuses, etc. – enfantines et adoles-
centes et des processus d’intériorisation, par les enfants et les
adolescents, de rapports à l’autorité, de dispositions socio-poli-
tiques (l’habitude du travail individuel ou du travail d’équipe,
de la dépendance ou de l’autonomie, de l’esprit de compétition
ou de la coopération…), de dispositions culturelles-cognitives
(telles qu’un rapport réflexif au langage, des habitudes lecto-
rales et scripturales, des capacités d’organisation…), de tables
des valeurs culturelles (les oppositions entre ce qui est légitime
et ce qui est illégitime, entre ce qui est supérieur et ce qui est
inférieur, ce qui est intéressant et ce qui est inintéressant, etc.)
ou morales (ce qui est « bien » et ce qui est « mal »). Il s’agi-
rait de reconstruire notamment les phases ou les étapes de ces
différents processus d’intériorisation (imitations, résistances,
acceptations plus ou moins critiques ou aveugles) et de saisir les
raisons des « ratés » de la socialisation (selon l’expression de
Peter Berger et Thomas Luckmann).
II - D’autre part, l’étude des phénomènes de transférabilité
des dispositions (mentales et comportementales) d’un univers
à l’autre (de la famille à l’école ou aux groupes de pairs, de

306
prédispositions naturelles ou dispositions sociales ?

l’école à la famille, etc.) ou de mise en tension de dispositions


contradictoires dans les cas de fréquentations de cadres sociali-
sateurs partiellement ou totalement incompatibles (avec appren-
tissage plus ou moins explicite des limites de validité de tel
ou tel genre de comportements). Qu’est-ce qui se transfère d’un
contexte social à l’autre ? Ce transfert s’accompagne-t-il
d’adaptations et d’ajustements, qui peuvent conduire à la consti-
tution de nouvelles dispositions ? Tout se transfère-t-il ou
assiste-t-on à des phénomènes de mise en œuvre (actualisa-
tion) et de mise en veille (inhibition) des schèmes ou des dispo-
sitions ? Comment les enfants font-ils face aux contradictions ?
Dans quelle mesure une certaine souplesse cognitive ou plasti-
cité dispositionnelle (souvent prêtée aux enfants) leur permet-
elle de composer avec la multiplicité de leurs expériences
socialisatrices hétérogènes ou contradictoires ?
À l’heure où les sciences cognitives dominent assez large-
ment la scène scientifique en matière d’étude des représenta-
tions, de la connaissance,