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Le oyen Age

et la.'Bible
sous la direction de
Pi~rre Riche ~ Guy Lobrichon

BI BL E
DE
TaUS
LES
TEMPS

BEAUCHESNE
L'histoire de la Bible est comme celle d'un long fleuve qui
parcourt le temps et irrigue les champs de l'Occident. Au
Moyen Age plus que jamais. Les auteurs de ce livre ont voulu
montrer quelle etait reellement cette Bible, comment on l'a
re~ue, comprise-, quelle a ete son influence sur l' enseignement,
les institutions, l'art et les mentalites. Ace projet ambitieux,
frölant la demesure, il fallait une idee-def qui fa~onne l'unite
de l'ouvrage. On voit donc comment les hommes du Moyen
Age so nt peu a peu passes de l'age de la Loi a celui de la Bonne
Nouvelle, de la rumination aristocratique de la Bible chez les
moines a l'imitation populaire des gestes du Christ.

Pierre RICHE; professeur d'Histoire du Moyen Age a l'Uni-


versite de Paris X - Nanterre, est l'auteur de nombreux tra-
vaux, depuis son grand livre Education et Culture dans f'Occi-
dent barbare (1982) jusqu'a ses Carolingiens, unefamilIe qui
afait !'Europe (1983). Guy LOBRICHON, 'assistant au College
de France, a entrepris dans plusieurs articles l' etude des stra-
tegies dericales face au devenir du Moyen Age.

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lmprime en France BEAUCHESNE EDITEUR ISBN 2-7010-1091 -8


72, rue des Saints-Peres
75007 PARIS 240F
BIBLE DE TODS LES TEMPS

4- Le Moyen Age
et la Bible
COLLECTION DIRIGÉE PAR
CHARLES KANNENGIESSER
Le Moyen Age
et la Bible
sous la direction de

Pierre Riché- Guy Lobrichon

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B 1 BLE
DE
TOUS
LES

BEAUCHESNE
OUVRAGE PUBLit AVEC LE CONCOURS
DU CENTRE NATIONAL DES LETTRES
Liste des collaborateurs

EDINA BOZOKY Uni11ersité de Montréal


MARIE-CHRISTINE CHARTIER Agrégée d'hisloir~, Paris
JEAN œATILLON Institut tatholique de Paris
JACQUES DUBOIS Etole pratique des Hallier Ellliler, Paris
FRANÇOIS GARNIER Institut de Retherthes et d'Hittoire des Textes,
Orléans
JEAN GAUDEMET UnitJersité de Paris
ARYEH GRABOIS Uni11ersité de 'H4ifa
PŒRRE-MARIE GY Institut çatholique de Paris
THOMAS M. IZBICKI Uni11errité de Californie, Berkeky
MICHELINE LARÈS Uni11ersité rie Paris XII
YVES LEFÈVRE UnitJersité de BordetZIIX
ROBERT E. LERNER North111estern Uni11ersity, BtJanston, Ill.
LAURA LIGHT Uni11errité de Californie, Los Ange/ès
LESTER K. LITTLE Smith Co/lege, Northampton, Mats.
GUY LOBRICHON Collige de Frame, Paris
JEAN LONGÈRE Centre national de la Retherthe sçientifique, Paris
PIERRE PETITMENGIN &ole normale supérieure, Paris
PIERRE RICHÉ Uni~~t~rsité de Paris X
MARY A. ET RICHARD H. ROUSE Université de Californie, Los Ang1lis
MARC VAN UY1FANGHE Uni11ersité de Gand
ANDRÉ VAUCHEZ UnitJersité de Paris X
JACQUES VERGER Etole normale supérieure, Paris
MICHEL ZINK Uninrsité de T011loure- Le Mirail
Table des matières

Introduction II

Monique Duchet-Suchaux
Les noms de la Bible et Yves Lefèvre 13

LE LIVRE

x. La Bible à travers les inventaires de


bibliothèques médiévales Pierre Petitmengin
2. Versions et révisions du texte biblique Laura Light
3· Une nouveauté: les gloses de la Bible Guy Lobrichon
Mary A.
4· La concordance verbale des Ecritures et Richard H. Rouse
5· Les traductions bibliques : l'exemple
de la Grande-Bretagne Micheline Larès 123

ÉTUDIER LA BIBLE

1. Instruments de travail et méthodes de


l'exégète à l'époque carolingienne Pierre Riché 147
2. La Bible dans les Ecoles du xue siècle Jean Châtillon 163
3· L'exégèse de l'Université Jacques Verger 1 99
4· L'exégèse rabbinique Aryeh Graboïs 233
5• Comment les moines du Moyen Age
chantaient et goûtaient les Saintes
Ecritures Jacques Dubois 261
10 Le Moyen Age et la Bible

VIVRE LA BIBLE
!. LE GOUVERNEMENT DES HOMMES

1. Présence de la Bible dans les Règles


et Coutumiers Marie-Christine Chartier
z. La Bible dans les Collections cano-
niques Jean Gaudemet
3. La Bible et les canonistes Thomas M. Izbicki
4· La Bible et la vie politique dans le haut
Moyen Age Pierre Riché

II. LA PASTORALE

5· L'imagerie biblique médiévale François Garnier 401


6. Les apocryphes bibliques Edina Boz6ky 429
1· Modèles bibliques dans l'hagiographie Marc van Uytfanghe 449
8. La prédication en langues vernaculaires Michel Zink 489
9· La prédication en langue latine Jean Longère 517
10. La Bible dans la liturgie au Moyen Age Pierre-Marie Gy 537

BIBLE ET NOUVEAUX PROBLÈMES


DE CHRÉTIENTÉ

1. Monnaie, commerce et population Lester K. Little 555


z. La Bible dans les confréries et les
mouvements de dévotion André Vauchez
3· Les communautés hérétiques Robert E. Lemer

Conclusion

Abréviations des livres de la Bible

Sigles utilisés 62.0

Bibliographie 62.1

Index scripturaire

Index des manuscrits

Index des noms propres


INTRODUCTION

Le titre de ce volume n'a pas été choisi au hasard. Nous n'avons pas
voulu étudier la Bible au Moyen Age en présentant seulement le travail
des clercs et des moines, lecteurs et commentateurs des textes sacrés,
mais nous voulons montrer comment au Moyen Age on a reçu, compris
la Bible, quelle a été l'influence de l'Ecriture sainte sur l'enseignement,
les institutions, les mentalités médiévales.
Vaste programme, projet ambitieux voire démesuré.
Depuis des travaux anciens en Allemagne et en France, des colloques
sur la Bible médiévale ont été organisés en Italie, en Belgique, un volume
collectif a vu le jour en Angleterre1• Mais beaucoup des études ont
davantage été consacrées à l'établissement du texte biblique, aux manus-
crits, aux traductions en langue vulgaire et surtout à l'exégèse2• Le
renouveau d'intérêt pour l'histoire de la Bible au Moyen Age est certain
comme en témoignent les innombrables articles et livres dont nous n'avons
retenu que les principaux et les plus récents dans la Bibliographie qui
termine le volume.
Certes, ce n'est pas dans la limite de ces pages que nous avons pu
couvrir tout le champ d'un vaste programme. Nous avons demandé à
quelques spécialistes français et étrangers, historiens, philologues, litur-
gistes, historiens du droit et de l'art, etc., de donner un chapitre qui
correspond à leurs propres recherches. Nous avons divisé l'ouvrage en

1. Cambridge [~].
2. De LUBAC [u]; SMALLEY [1~].
u Le Moyen Age et la Bible

quatre sections présentant d'abord le Livre puis son étude depuis le


haut Moyen Age, ensuite en troisième lieu nous avons montré comment
la Bible a influé sur le comportement et les institutions et comment les
responsables de la pastorale ont utilisé la Bible, enfin la dernière section
est consacrée à la place de la Bible vis-à-vis des nouveaux problèmes de la
Chrétienté.
Il est certain qu'au moment où débute le Moyen Age, la Bible connaît
déjà une longue histoire. Le volume consacré à la patristique latine
qui paraîtra par la suite sera une introduction à notre ouvrage. En accord
avec ceux qui nous précèdent dans le temps nous avons choisi le vue siècle
comme date de départ. C'est en effet à cette époque que l'Occident
commence à prendre son visage médiéval. C'est en effet alors qu'appa-
raissent dans bien des domaines les traits constitutifs de cet Occident
que l'on commence à appeler l'Europe. De nouvelles structures politiques,
sociales, économiques, religieuses sont établies. Après la conversion des
Anglo-Saxons, les Iles britanniques entrent dans la chrétienté qui
commence à s'édifier. Les moines insulaires établissent des liens durables
entre les Iles et le Continent. Alors que la Méditerranée n'est plus le
centre de gravité de l'Occident, il faut maintenant regarder vers le nord
pour voir s'établir une sorte de Méditerranée nordique, lieu d'échanges
de produits, d'hommes, d'idées entre les pays riverains de la Manche et
de la mer du Nord. Mais les différents auteurs des chapitres du volume
ne se sont pas interdit de faire quelques incursions dans les périodes qui
précèdent la nôtre, de même ceux qui traiteront de la Bible au xVIe siècle
devront remonter vers la période médiévale.
L'histoire de la Bible est comme celle d'un long fleuve qui parcourt
le temps et irrigue de façons variées les champs de chaque période. Les
clercs, les moines et les laïcs y puisent chacun à leur façon dans la fidélité
d'une tradition ecclésiale.
Si ce livre suscite d'autres études et fait progresser la recherche,
notre but sera atteint.
Les noms de la Bible

En latin, les Livres saints, dont l'ensemble est à présent dénommé


couramment la Bible, n'ont pas été désignés par un seul terme au
Moyen Age.
Le mot grec Biblia, neutre pluriel désignant l'ensemble des livres
qui constituent la Bible, a donné plusieurs mots latins, dont le curieux
bibliotheca, si souvent utilisé. C'est surtout l'aspect matériel du volume
qu'évoque au premier abord ce mot qui signifie« collection ou dépôt
de livres» et a donné lieu à de nombreuses discussions1. Isidore de Séville,
au vue siècle, dans ses Etymologies (VI, 3) l'utilise dans son explication
de la remise en ordre de l'Ancien Testament : « Le scribe Esdras, dit-il,
après l'exil et l'incendie des livres de la Loi par les Chaldéens, reconstitua,
sous l'inspiration de l'Esprit divin, l'ensemble de l'Ancien Testament
(bibliotheca Veteris Testamenti); une fois les Juifs rentrés à Jérusalem,
Esdras corrigea les textes corrompus de la Loi, et constitua en vingt-deux
livres l'ensemble de l'Ancien Testament, pour qu'il y eût autant de
livres que de lettres de l'alphabet [hébreu]. » Que ces livres soient
séparés ou reliés pour constituer l'Ancien Testament, le mot est ici
compris comme désignant un tout, une unité2 • L'explication d'Isidore

I. Cf. l'article de A. MVNDO, « Bibliolhera », Bible et lecture du Carême d'après saint


Benoît, dans RB, 6o, x9so, pp. 65-92.
2. Sur la Bible d'Isidore, cf. T. A. MARAZuELA, « Algunos Problemas del Texto Biblico
de Isidoro», dans Isùloriana, Leon, 1961, pp. IH-I9I·
14 Le Moyen Age et la Bible

est reprise textuellement au xne siècle par Hugues de Saint-Victo:r3.


Bibliotheca désigne souvent d'ailleurs un volume (codex) contenant
les divers livres bibliques, conçu sous son aspect matériel : ainsi, au
début du rxe siècle, dans les Gcsta abbatum Fontanellensium, la « Geste
des abbés de Fontenelle» (Saint-Wandrille), nous est présentée« une très
belle Bible » (bibliotheca optin1a) « contenant l'Ancien et le Nouveau
Testament, dont les préfaces et le début des livres sont décorés de lettres
d'or. »
En survolant les siècles, et en glanant de-ci de-là, nous nous aper-
cevons que le mot bibfiotheca représente un seul volume considéré sous
son aspect extérieur ou son contenu, cela dépend. Nous trouvons
l'équivalence entre codex, le volume, et bibliotheca dans une anecdote
rapportée par le moine Raoul Glaber, dans ses Histoires, au xie siècle: le
saint abbé de Cluny, Maieul, a été capturé par les Sarrasins au retour
d'un voyage à Rome; l'un de ceux-ci « posa le pied sur le volume
(codicem) que le saint homme de Dieu avait coutume d'emporter toujours
avec lui, c'est-à-dire la Bible » (bibliothecam videlicet) 4• Gilles de Paris,
à la fin du xne siècle, dans un poème d'introduction à l'Aurora de Pierre
Riga, ne s'exprime pas différemment, lorsqu'il parle de« ce livre qui est
appelé Bible » ( eo libro, qui bibliotheca vocatur).
Lorsque la chronique de Morigny, elle aussi au xne siècle, parle de
cette bibliotheca tout entière,« de la Genèse jusqu'à la dernière épître de
Paul », il peut s'agir du volume ou de l'ensemble des Livres saints,
tout comme dans la chronique de Saint-Pierre de Sens : « On fit écrire
à part le Pentateuque de Moïse; c'est-à-dire la première partie de la
Bible ( bibliotece), pour que les frères ne succombent pas sous le poids de
tout le volume » (de nouveau bibliothece). Dans une énumération de
livres liturgiques, à la fin de ce même siècle, Richard de Saint-Victor
emploie le terme de bibliotheca, en parallèle avec les homéliaires et autres

3· Cette citation de Hugues de SAINT-VICTOR, comme la plupart des textes cités par la
suite, provient du fichier du Nouveau Du Cange (Institut de France), ou des divers diction-
naires nationaux de latin médiéval qui ont déjà publié la lettre B.
Nous avons particulièrement utilisé :
- le Mittel/ateinisches Worterbuch, Munich, 1967, art.« Biblia »et« Bibliotheca », I, 10, c. 146I-
146z et 1462-1463;
- le Dictionary of Medieflal Latin from British Sources, London, 197S:
- le Dictionnaire de latin médiéval de Bohême et de Moravie ( Latinitatis medii aefli lexicon Bohe-
morum), Pragae, 1977;
- le Glossarium mediae latinitatis Sueciae, Stockholm, 1968.
Pour tout ce qui concerne les dictionnaires et glossaires de latin médiéval, on peut
consulter le remarquable bilan fait par A.-M. BAUTIER, « La lexicographie du latin médiéval,
Bilan international des travaux », dans La lexicographie du latin médiéval et ses rapports aveç les
recherches actuelles sur la civilisation du Moyen Age, Paris, 1981 (Colloques internationaux du
CNRS, no S89), PP· 4H-4H·
4· Notons que l'édition de M. Paou, Rmlulfus Glaber, Hi.rtoriarum sui lempori.r libri quinque
(987-1044), donne le mot bibliotheca (I, IV, 9, p. II), alors que la Patrologie de MIGNB au t. 142,
col. 619°, transcrit biblia, ce qui semble invraisemblable à cette date.
Les noms de la Bible 15

traités, et en opposant ce mot à Scriptura divina, le contenu de la Bible :


« C'est par paresse et par indolence qu'ils ne connaissent pas les saintes
Ecritures, car les églises sont pleines de bibles ( bibliothecis), homéliaires
et autres traités. »
Jean Beleth, dans son traité de liturgie, au xne siècle, souligne l'am-
biguïté du terme : « Ce mot de bibliotheca est équivoque et homonyme
à la fois de celui qui désigne le lieu où sont placés les livres, ... et du grand
volume où sont rassemblés tous les livres de l' « Ancien et du Nouveau
Testament » (magnum volumen compactum ex omnibus libris Veteris et Novi
Testamenti)5.
Un dicton résume cette incertitude et cette confusion : « Bibliotheca
mea serval meam bibliothecam. »
Nulle ambiguïté cependant, lorsque la Vie de sainte Gertrude (texte
du vne siècle) nous affirme que la sainte avait« enfermé dans sa mémoire
presque tout le texte de la loi divine» (pene omnem bibliothecam divine legis);
Le terme est même employé seul, lorsqu'il nous est dit que l'évêque de
Vienne, Didier (vue siècle), était« un homme raffiné par sa connaissance
de l'ensemble de la Bible » ( eruditione universe bibliothece poli/us).
Quant à la bibliotheca de saint Jérôme, mentionnée par un chroni-
queur du xie siècle, elle désigne le texte latin, traduit de l'hébreu
( secundum hebraicam veritatem). Il en est aussi question dans le Verbum
abbreviatum de Pierre le Chantre, dans les dernières années du XI~ siècle :
« Jérôme en une seule année expliqua à Paula et à Eustache la Bible tout
entière (totam bibliothecam) selon les quatre sens6 , historique, allégorique,
moral et anagogique. » Enfin, dans sa Chronique, vers 1150, Otton,
évêque de Freising, désigne l'Ancien Testament par l'expression biblio-
theca Judeorum.
En relation aussi avec le mot grec biblion, on trouve biblus, qui
apparaît uniquement en poésie et, semble-t-il, rarement après le xe siècle.
Il peut être utilisé seul ou avec un adjectif : quadrati Bibli et evangelicus
biblus désignent bien évidemment les Evangiles, tandis que le mot utilisé
seul dans un poème du vme siècle se réfère à l'Ancien Testament ou à
une partie de celui-ci (à savoir le Pentateuque) : mosaica carmina bibli.
Ermold le Noir, dans son poème en l'honneur de Louis le Pieux,
fait allusion à l'enseignement puisé dans les livres sacrés : « En lisant
tous les livres de la Bible, reçois l'héritage de l'enseignement nouveau
et ancien » (perlectis f accipe biblis testamenta novi dogmatis ac veteris). Il
est à noter que testamentum est utilisé ici dans un sens différent de son

5· Le texte de Jean Beleth est emprunté à l'édition de H. DoUTEIL, Summa dt of!i&iir


tt&lesiasticis Jobannis Belttb, Turnhout, 1976 (Corpus christianorum. ContitufQIÏO metÜaeiJalir, 41
et 41A) 6o, 8, p. 109; car l'édition de la Patrologie (t. 202, col. 66 8 ) est différente en de nombreux
passages - dont celui-ci.
6. a. H. De LUBAC [II].
x6 Le Moyen Age et la Bible

acception habituelle et que c'est le mot dogma qui représente le Testament


ancien et nouveau.
Paul Alvar de Cordoue, poète du 1xe siècle, mentionne les bis
septem Pauli bibli, c'est-à-dire les épîtres de saint Paul, depuis la lettre
aux Romains jusqu'à l'épître aux Hébreux.
Au xe siècle, dans son poème sur le siège de Paris par les Normands
(II, 614), Abbon de Saint-Germain parle du « Christ, dont la Bible,
prophétisant à son sujet, témoigne de sa naissance », en désignant les
livres bibliques par le terme de Bibli (Christi, cuius quoque votes / nasci
testantur bibli).
Il semblerait logique de se pencher ensuite sur l'emploi du mot Biblia,
mais il apparaît tellement tard qu'il convient d'e~miner auparavant
Scriptura. Ne disons-nous pas, nous aussi, l'Ecriture ? L'Ecriture sainte,
en effet, est désignée par sancta, divina, ou même, tout à la fin du xue siècle,
theologica dans une phrase de Lambert d'Ardres, pour qui les textes de
la Bible sont aussi les historiae divinae. Remarquons au passage que le
mot theologia, dans le sens de théologie, n'a été utilisé par Abélard, le
premier, que quelques dizaines d'années plus tôt.
Revenons quelques siècles en arrière : dans les Moralia in Job, Grégoire
le Grand parle de Scriptura ou Scriptura sacra : « La sainte Ecriture est
une nourriture pour nous» (Scriptura sacra nobis est cibus). Cette méta-
phore se retrouve très fréquemment ; les textes sacrés, dans leur ensemble,
« nourrissent par l'action de l'Esprit-Saint qui, partout présent en ces
textes, agit efficacement en nous, en nous parlant ». C'est ce qu'affirme
Paschase Radbert au rxe siècle, dans son traité sur Le corps et le sang du
Christ, où l'on peut aussi lire que« nous sommes nourris par Dieu au
fond de nous par l'enseignement de la doctrine sacrée des Ecritures »
(sacramento S cripturarum erudiendo divinitus introrsus pascimur) .
L'Ecriture est la source de tout enseignement; elle nous parle, elle
«dit», selon l'expression très fréquente chez le pape de l'an 10oo, Gerbert,
ou chez l'évêque de Chartres, Yves, pour ne citer qu'eux, mais en n'ou-
bliant pas de mentionner au passage l'expression du moine Gottschalk
d'Orbais, au 1xe siècle : « L'Ecriture sainte crie par la bouche de l'apôtre
Paul et dit ... » ( Scriptttra divina per os apostoli Pauli clamat et dicit.. .).
Si l'Ecriture nous instruit et nous forme, c'est, selon Rupert de Deutz
au xue siècle, dans son Traité sur l'Esprit-Saint, « qu'elle est la seule parole
de Dieu, l'unique, semée dans les âmes et transmise par les signes que
sont les lettres ».
Encore faut-il savoir l'aborder, la lire, l'étudier, mais comment le
faire correctement ? «Celui qui lit l'Ecriture sainte de manière correcte
la comprend », affirme l'évêque de Chartres Fulbert au xre siècle. Tou-
tefois cela ne paraît pas évident à tout le monde. Dans une lettre
à Eginhard, au temps de Charlemagne, l'abbé Loup de Ferrières ne dit-il
pas que le futur archevêque de Sens« l'avait adressé à l'abbé de Fulda,
Les noms de la Bible 17

Raban Maur, pour qu'il reçoive de lui l'accès aux divines Ecritures »
(ad venerabilem Rhabanum directus sum uti ab eo ingressum caperem divinarum
scripturarum). Il éprouvait le besoin d'être guidé pour lire recte, comme
disait l'évêque Fulbert. Cette méthode de lecture doit en effet être définie,
nous explique Hugues de Saint-Victor au milieu du xne siècle, dans son
traité le Didascalicon. « Beaucoup de ceux qui lisent les Ecritures glissent
dans diverses erreurs, faute de posséder le fondement de la vérité »
(vides multos scripturas legentes quia fumlamentum veritatis non habent, in
errores varias labi), d'où la nécessité d'une méthode, pour établir ce
fondement. Il faut en effet, continue le chanoine de Saint-Victor, ne pas
s'arrêter au sens littéral « qui peut n'avoir aucune signification, bien
que le sens des mots soit évident, et ceci se produit en de nombreux
endroits de la sainte Ecriture ».
« Il faut scruter avec le plus grand discernement les passages de la
divine Ecriture qui ne peuvent être lus selon le sens littéral » ( loca in
divina pagina que secundum litteram legi non possunt, que magna distretione
discernere oportet). C'est alors qu'il faut appliquer les quatre sens de
l'Ecriture (cf. n. 6), et se faire guider par un magister ou un lector. Remar-
quons en passant que l'Ecriture est ici désignée par divina pagina, comme
nous le verrons plus loin.
« L'Ecriture est donc la seule vérité, c'est la« loi divine, et le clerc
cloîtré doit se consacrer entièrement à sa lecture, » selon Philippe de
Harvengt, au début du xme siècle (lex divina Scriptura sacra est, in cuius
lectione claustralis tlericus totus debet versari); c'est la lectio divina. « Tout
ce qui est dans la sainte Ecriture est vrai >> ( quicquid in sacra Scriptura
continetur, verum est), dira saint Thomas.
Pierre le Chantre l'exprime de manière poétique à la fin du xne siècle,
en comparant l'Ecriture à « un bateau sur lequel nous devons faire la
traversée» (Sacra Scriptura est navis nostra, qua transire debemus), tandis
que pour saint Bonaventure, l'Ecriture est une « cithare ».
<< Le champ de l'Ecriture déborde de préceptes et d'exemples »,
écrit Loup de Ferrières dans sa lettre à Eginhard déjà mentionnée.
Quant au maître, Abbon de Fleury,« il a planté au cœur de son disciple
(Gauzlin de Fleury) les fleurs de la sainte Ecriture >> (inerant eius cordi
Abonis magistri prolati sanctae Scripturae flores boni); c'est ce que nous dit
l'abbé Helgaud dans sa Vie de Robert le Pieux.
Utilisant les divers qualificatifs que nous avons mentionnés, plu-
sieurs commentateurs les justifient. C'est ainsi que Robert de Melun,
maître parisien de la seconde moitié du xue siècle, explique dans un
passage de son Commentaire sur l'épître aux Romains : « Les Ecritures
( Scripturae) dans lesquelles il est question de l'Incarnation du Christ
sont sacrées, à cause de la vérité immuable qu'elles contiennent ».
Robert de Melun utilise aussi, comme beaucoup de ses devanciers, le
terme de « divin » : « livres divins >> ou « livres des divines Ecritures ».
18 Le Moyen .Age et la Bible

Et la Glose ordinaire, dans une préface aux Psaumes, affirme qu'il« n'est
rien dans la divine Ecriture qui ne concerne pas l'Eglise ».
Divina ou sacra Scriptura est souvent utilisé avec le mot pagina, qui
signifie texte ou passage, comme l'écrit dans ses Histoires, Richer, moine
de Saint-Rémi de Reims au xe siècle : « Après les textes de la sainte
Ecriture qui furent ici lus et discutés » {post sacrae Scripturae paginas).
Accompagné d'un qualificatif ou du nom d'un apôtre ou d'un évangé-
liste, ce terme désigne un texte du Nouveau Testament : « Si nous en
venons aux textes évangéliques, nous lisons >> (ad paginas evangelicas),
écrit Yves de Chartres dans une lettre des dernières années du xxe siècle,
tandis qu'on parle aussi de la pagina Pauli ou de la pagina Mathei.
Pagina signifie aussi l'Ecriture, le texte de la Bible, accompagné ou
non de commentaires, soit comme l'écrit Paschase Radbert dans son
Commentaire sur l'évangile de saint Matthieu:« C'est un seul et même Dieu
que désignent l'un et l'autre Testament» ( unum eumdemque Deum utraque
pagina designari) ou Robert de Melun, au xue siècle : divina pagina tam
Veteris quam Novi Testamenti, ou pagina utriu.rque Testamenti. Dans ces
quelques citations, l'équivalent exact de ce terme serait plutôt « Testa-
ment ». Hugues de Saint-Victor dans le De sacramentis parle, lui, des
livres du Nouveau Testament qui, joints à ceux de l'Ancien, forment le
« corpus » biblique (corpus divinae paginae).
L'autorité de la sacra pagina est absolue, dit l'évêque Otton de Freising,
parlant de l'abbé de Clairvaux, qui« prenait ses décisions, en se référant
à l'autorité de la sainte Ecriture » (ex auctoritate sacrae paginae). « L' aucto-
ritas est telle qu'il ne peut être question de la soumettre à la férule du
grammairien », dit Jean de Garlande, au début du xxne siècle.
Il arrive aussi à pagina de désigner l'objet qu'est le livre conte-
nant le texte sacré « que ne laissait jamais tomber de ses mains cette
moniale tellement assidue à sa lecture », dont nous parle un moine
de Fulda du rxe siècle (ut... numquam divina pagina de manibu.r eius
abscederet).
Apparaît enfin, au xne siècle seulement, le mot Biblia, qui n'est pas
un neutre pluriel issu du mot neutre pluriel grec Biblia, mais qui est
alors un substantif féminin singulier. C'est dans les dernières années
du siècle que Pierre Riga, chanoine de Reims, compose l' ARrora, ou
Biblia versificata; quelques années auparavant, Pierre le Mangeur (Cornes-
tor), maître parisien, avait composé une paraphrase de l'Ecriture, l'His-
toria scholastica, qui aura un succès si considérable qu'on la désignera
très souvent durant les siècles suivants par le terme de Biblia.
On ne peut manquer ici de se poser la question suivante : est-il
toujours possible de faire le départ entre le texte biblique proprement dit,
les commentaires ou gloses qui l'accompagnent, et les textes patris-
tiques ? Une notation d'un acte du xxe siècle relatif à la fondation du
monastère de Muri en Suisse montre à quel point tout est mêlé : « On
Les noms de la Bible 19

fit écrire les livres des Chroniques, d'Esdras, les sermons de saint
Augustin, les Actes des Apôtres, les lettres de Paul ! »
Le XIIJi! siècle voit naître nombre de travaux sur le texte biblique;
révision des traductions et des commentaires, parfois avec des rabbins,
contrôle de la tradition et étude du vocabulaire. Apparaissent aussi les
Concordances de la Bible ( Concordantiae Bibliae) ; c'est-à-dire, selon la
définition du Dictionnaire de la foi chrétienne un « répertoire alphabétique
de tous les mots utilisés dans la sainte Ecriture indiquant pour chaque
mot les passages où il figure »7 • Hugues de Saint-Cher fut le premier
auteur de Concordances. On note aussi un glossaire des termes hébreux
et grecs de la Bible (De hebraicis et grecis vocabulis glossarium Bibliae) et un
Vocabularium Bibliae de Guillaume de La Mare, pour ne citer que quelques
titres au milieu d'un grand foisonnement. On décide dès 12 36 que les
Bibles doivent être corrigées (Bibliae corrigantur).
La Bible est glosée, le texte est encadré de commentaires moraux,
historiques ou autres. Biblia glossata, dit le testament d'un évêque anglais
du xme· siècle, enjoignant de la vendre ( volumus quod Biblia nostra glossata
vendatur).
On insère des « postilles » : ce mot désigne des commentaires suivis,
placés après certains passages, certains mots (post ilia verba). Le Diction-
naire de Du Cange explique que ce sont des notes marginales et continues
qui se développent à la suite de certains mots dans la sainte Bible, et que
les maîtres reprenaient pour les dicter à leurs élèves; ensuite, « post ilia
verba », venait l'explication du maître.
Une chronique de 1228 parle d'Etienne Langton qui« fit des postilles
sur toute la Bible et la divisa en chapitres, division dont on se sert
maintenant » (hic super bibliam postillas ftcit et eam per capitula quibus nunc
utuntur moderni, distinxit). En 1238, il est fait mention d'un évêque qui
« écrivit des postilles sur le psautier » (de Alexandra Cestriensi episcopo
super psalterium postillas scripsit). Hugues de Saint-Cher, dont un chroni-
queur Martinus Oppaviensis écrit en 1277: «Le cardinal Hugues ajouta
des postilles à tout le texte de la Bible, et fut aussi le premier auteur de
Concordances>> (Hugo ... qui totam Bibliam postillavit), dit lui-même que
« les postilles de la Bible sont élaborées selon le quadruple sens : histo-
rique, allégorique, moral et anagogique » (postillae in universa Biblia
secundum quadruplicem sensum : historicum, allegoricum, moralem et anagogi-
cum). L'épitaphe de Nicolas de Lyre, mort en 1349, affirme qu'il« écrivit
des postilles selon le sens littéral sur toute la Bible du commencement à
la fin » {postiilavit enim Bibliam ad lifteram a principio usque ad finem). Nous
avons vu apparaître le verbe postillare; quant au commentateur, il est

1· Définition empruntée au Di&lionnaire de la Foi çhrélienne, t. I: «Les mots», Paris, 1968,


publié sous la direction de O. de LA BRossE, A. M. HENRY, et Ph. RouiLLARD.
zo Le Mf!Jen Age et la Bible

nommé « postillator » dans un texte tchèque du xve siècle ( doctor ...


Bibliae universitatis postillator).
C'est du texte sacré qu'il est question lorsque Salimbene, à la fin du
xme siècle, parle de la Bible lue en français vulgaire ( totam Bibliam in
gallico vu/gari legisset). De même sainte Brigitte, selon son procès de
canonisation (fin du xrve-début du xve siècle), relisait assidûment des
Vies de saints et« la Bible qu'elle avait fait traduire dans sa propre langue>>
(Bib/iam quam sibi in lingua sua scribi Jecit).
Il n'en est pas moins vrai que Biblia peut aussi désigner le volume
plutôt que son contenu, comme en témoigne sans doute une phrase
d'un chroniqueur tchèque du xve siècle : « Sigismond, enlumineur de
Prague, promit d'enluminer une (ou la) Bible» (Sigismundus illumina/or
de Praga ... promisit... bibliam... illuminare). De même, dans l'enquête
préliminaire au procès de canonisation de saint Yves à Tréguier en 1330,
un témoin ne déclare-t-i! pas que« messire Yves portait tout le temps
sur lui un livre appelé Bible, à ce qu'on disait» (continue diferebat unum
librum secum vocatum Bibliam, ut dicebatur) 8 ?
Quels que soient les termes utilisés, ils peuvent tous désigner le
livre ou son contenu, tout comme notre mot français « Bible ».
Nous avons rencontré à plusieurs reprises les termes d'Ancien et
de Nouveau Testament : comme le dit Hugues de Saint-Victor9 , « la
sainte Ecriture est nommée Testament, en se référant à la coutume des
hommes»: de même que les individus qui n'ont pas eu d'enfants peuvent
juridiquement en adopter, de même« Dieu n'ayant par nature qu'un Fils
unique, a voulu en adopter un grand nombre par grâce » ( testamentum
dicitur sacra Scriptura humana consuctudine dante occasionem... : Deus unum
solum Filium habens ex natura, mu/tos vo/uit adoptare ex gratia). Déjà, au
vue siècle, Isidore de Séville dans ses Etymologies (V, 24) avait donné
une explication parallèle du terme de Testamentum.
« Toute la divine Ecriture est contenue dans les deux Testaments,
l'Ancien et le Nouveau », ajoute le maître victorin du xue siècle.
Quant au mot Evangelium, Jean Scot, qui a traduit les œuvres du
Pseudo-Denys et connaissait donc le grec, l'explique ainsi : « C'est un
mot grec, il signifie en latin bonne nouvelle, eu : bon, et angelum : nouvelle»
(eu, bonttm; angelum, nuntium).
Pour conclure, il convient de jeter un coup d'œil sur l'ordre et le
nom des livres de l'Ancien Testament, et même de l'ensemble de la
Bible. Ils se présentent en fait dans l'ordre que nous connaissons. Isidore
de Séville précisait que « les cinq Livres de Moïse - le Pentateuque -
que les Hébreux appellent Thora, sont nommés Loi par les Latins ».

8. Arthur de LA BoRDERIE, Mo1111menls origi11411X de l'histoire tk saint Y111s, 1887 (« Processus


de vita », p. 66).
9· Hugues de SAINT-VICTOR, De smpturis et uriploribu.s sa&ris, MIGNE, PL, 17s, col. 1!1'.
Les noms de la Bible 2.1

On peut aussi mentionner que les commentaires sur les premiers versets
de la Genèse, la Création en six jours sont souvent appelés Hexameron,
à la suite de saint Ambroise.
Terminons sur un poème de onze vers, composé pour aider à mémo-
riser les noms des livres de la Bible. C'est un extrait d'un manuscrit
de la Bibliothèque municipale de Troyes, du xve siècle, provenant de
l'abbaye de Clairvaux10• Plusieurs folios contiennent des poèmes sur une
partie de la Bible: quatrains sur le Pentateuque, par exemple. Un autre
texte est intitulé Ordo et nomina librorum Biblie.
Le poème que voici porte pour titre :
In his versibus continentur libri Biblie
Est generans Exo. Levi. Computa. Deuteronomius
losue. ludeux. Ruth. regum Paralipomenonque
Esdra, Neemias, Thobias, Judith et Hester
Job, Psalmus, Salomon triplex, Sapientie bina
Isa. lere. Treni. Baruch. Ezechiel Danielque
Ose. Joel. Amos. Abdi. Jonas. Miche. Naum
Abac. Soph. Ageus. Zacharias et Malachias
Post Machabeos sumit nova gratia tempus
Matheus. Marcus. hinc Lucas inde Johannes
Ro. Co. Gal. Eph. Phi. Colo. Thes. Thimo. Ti. Philem. Hebr.
Actus. Apocalipsis claudunt lacobum. Pe. Io. Iudam.

Si l'on compare ce poème à celui qui est consacré aux« noms des
livres de la Bible», sur un folio voisin, il apparaît comme moins complet :
le Cantique des Cantiques, l'Ecclésiaste et l'Ecclésiastique ne sont pas
cités. Par contre, l'abréviation en une ou deux syllabes du nom de cer-
tains livres de l'Ancien Testament, du nom des prophètes et du titre
des épîtres pauliniennes donne quelque facilité sans doute pour les
retenir! Le livre des Nombres est devenu Computo. Néanmoins, l'en-
semble se reconnait fort bien et doit aussi se retenir sans trop de difficultés !
Avant le xne siècle, seuls les clercs ont écrit des textes relatifs à la
Bible et comme ils n'écrivaient qu'en latin, le vocabulaire biblique était
un vocabulaire strictement latin. A partir du xne siècle, la littérature
française s'est développée de telle façon que des ouvrages profanes
pouvaient faire des allusions à l'Ecriture sainte, alors que des ouvrages
didactiques abordaient des questions religieuses et scripturaires, avant
que paraissent les premières traductions du texte sacré. Naturellement le
français a utilisé à propos des textes bibliques un vocabulaire décalqué
sur le vocabulaire latin.
Scriptura, Sancta Scriptura, Divina Scriptura, Divina Pagina, Sancta
Pagina, Biblia donnent : « l'escrit », « le saint escrit », « li devins escriz »,

10. La transcription de ces folios du manuscrit 2013 de la Bibliothèque municipale de


Troyes nous a été fort aimablement communiquée par Colette }EUDY, que nous remercions
chaleureusement. Le poème retranscrit est au fo 2,
2.2 Le Moyen Age et la Bible

« la sainte escripture », « les escriptures », « la devine page », « la sainte


page»,« la bible»,« la vraie bible»; l'ancien Testament se dit« le viés
bible (viés = vieux) ». Le français possède les termes « glose», « gloseor
(glossateur) », « pastille », « cornent (commentaire) » et « comenteor
(commentateur)». Bien sûr, ce vocabulaire connaît des formes diverses
selon les différents dialectes d'oïl et d'oc.
A titre d'échantillon, nous pouvons transcrire la table de la Bible
historiale, traduction de la sainte Ecriture faite en 1297 : « Che sont chy
apres li livre hystorial de le Bible qui en cest livre sont translaté... :
Prumierement est en cest livre translatés li livres de Genesis; Et puis
Exodes, Levitiques, li livres de Nombres, Deuteronomes; Li livres de
Josué; Li livres des Juges; Les quatre livres des Rois; Les Paraboles
Salemon; Li livres Job; Li livres Thobie et Jheremie et Ezechiel; Li
livres Daniel, li livres Susane et les hystoires qui aprés vienent; Li
livres Judith et les hystoires qui aprés vienent, si corn vous les trouverés;
Li livres Hester et les hystoires qui aprés vienent, si corn vous les trou-
verés; Li deux livres des Macabeus; L'istoire euwangelique et les Euvan-
giles >>11• D'autres traductions plus anciennes comportent« Li Apocha-
lisse ... apochalisse vaut autant corn revelacions », « le livre de Salamon
le roi, fiz de David le roi, le quel livre l'on apele Sapience... le livre des
Paraboles de Salamon le roi, ... les Proverbes de Salamon le roi »12 •
D'autres traductions plus tardives comportent « les Faiz des Apostres »
ainsi que« les Epistles de saint Pol »13•
Pour clore ces considérations sur l'onomastique et le vocabulaire
bibliques au Moyen Age, nous ne pouvons pas résister à la tentation
de présenter la liste alphabétique des livres de l'Ecriture sainte tels
qu'ils apparaissent dans l'œuvre encyclopédique de l'un des plus illustres
maîtres de Paris, Jacques Legrand, comprenant L'Archiloge Sophie (écrit
avant 1405) et le Livre de bonnes meurs (composé avant 1410), ce qui
constitue une nomenclature française telle qu'elle s'était constituée à
la fin du Moyen Age14 : « Amos, Apocalipse, Bible (par référence à saint
Jérôme; autrement Jacques Legrand utilise l'expression Sainte Escrip-
ture), Cantiques, Première epistre aux Chorintes, Seconde epistre aux
Corintes, Daniel, Deuteronome, Ecclesiastes, Livre Ecclesiastique,
Epistre aux Ephesiens, Esdras, Ester, Exameron (à propos du commen-
taire de saint Ambroise), Exode, Livre des fais (ou faix) des Apostres,
Epistre aux Galathes, Livre de Genesis, Epistre aux Hebrieux, Livre

I 1. a. Samuel BERGER, La Bible fr011faire ali Moyen Age. Etude rur lu plu.r ançiennes IJerrionr
de la Bible éçrifer en prore de langue d'oïl, Paris, 1884, p. 166.
12. Ibid., pp. 96 et 105.
13. Ibid., pp. 179 et z65.
14. Je dois cette liste à M. Evencio BELTRAN, qui a préparé l'édition de ces textes français
ainsi que de l'ouvrage latin de Jacques LEGRAND qui porte le titre de Sophilogion. Qu'il trouve
ici l'expression de ma reconnaissance.
Les noms de la Bible 2.3

Rester, Livre de Jeremie (ou Jheremie), Jonas, Livre de Josué, Judas,


Livre Judith, Livre des Juges, Euvangille saint Jehan, Livre des Levites
ou Livre de Levitique, Euvangile sainct Luc, Livre des Machabees ou
Machabeus, Malachie! (pour Malachie), Euvangile sainct Mathieu,
Neemie, Livre de nombres, Oseas ou Livre d'Osee, Livre Paralopo-
menon, Proverbes, Psaultier (Commentaire de saint Augustin sur les
Psaumes), Epistre aux Rommains, Livre des Roys (ou Rois), Sophonie,
Livre Thobie, Epistre a Tymothée, Ysays (ou Yasaie), Zacharie ».

Monique DuCHET-SucHAUX et Yves LEFÈVRE.


LE LIVRE

La tradition le dit, le vocabulaire aussi, le Livre par excellence,


c'est la Bible. Dans la culture des chrétiens tout au moins et des
juifs ; et déjà avouons une limite de notre entreprise, qui met hors
champ la Bible hébraïque, dont pourtant l'on sent la présence
durant tout le Moyen Age, parce que les chrétiens jettent vers elle
sans cesse des coups d'œil furtifs et vite réprimés. S'agit-il alors
de la Bible latine, qu'on proteste aussitôt de la vitalité d'une
culture grecque, depuis la Sicile jusqu'à la Pologne. li a fallu
renoncer à trop embrasser, se cantonner dans le terroir déjà
immense de l'Occident latin. C'est que partout dans le Moyen Age
la Bible est sensible, à portée de main, vivante, tant et si bien
qu'on ne voit guère comment l'aborder, par quel moyen affronter
le sujet. Le choix retenu ici est presque celui de l'archéologue à la
quête des traces d'une vie matérielle. Livre par excellence, la
Bible est avant tout un objet, un matériau, un agrégat de textes
semés sur le parchemin ou le papier. Mais cet objet a pour parti-
cularité d'être confectionné, entretenu et légué avec le plus grand
soin, avec dévotion même : d'abord parce qu'il contient le code
du christianisme, ensuite parce qu'entre les pages de ce code
sommeillent d'innombrables potentialités que le Moyen Age
occidental a su brillamment exploiter.
2.6 Le Livre

La première section de cet ouvrage était vouée à l'histoire


matérielle de la Bible au Moyen Age. Hélas le champ en est occupé
par de vastes jachères inexpliquées, j'en désignerai quelques-unes.
Ce n'est donc qu'une histoire matérielle avortée, mais le salut
vient du désir manifeste chez tous les auteurs de suivre la trace
du bon gibier, flairant l'homme et ses créatures, ses institutions là
même où les choses se taisent obstinément ou bien sont trop
bavardes sur elles-mêmes. Cette histoire matérielle est devenue
plutôt une histoire de la technologie appliquée à la Bible par ses
utilisateurs et manipulateurs, celle de ses modes d'emploi et de
transmission.
Le circuit de l'enquête était alors tout tracé. La première
étape est celle des bibliothèques et de leurs responsables ; ils
avaient souci, eux aussi, de définir une juste place, adéquate, à la
Bible dans leurs armoires, et ont imaginé des systèmes de classe-
ment, car il faut bien organiser. Ce faisant, Pierre Petitmengin
amorce la suite de l'esquisse, qui ouvre les armoires et fait passer
le Livre de mains en mains. La seconde phase est celle du tri entre
les différentes versions de la Bible latine, le choix du bon texte.
Durant tout le haut Moyen Age, des versions concurrentes ont
en effet voyagé, en coexistence complaisante. Pourquoi l'une
seule d'entre elles a-t-elle pris le dessus? Et comment de temps à
autre procéda-t-on à ces révisions du texte biblique, rendues
nécessaires par les malheurs de la transmission manuscrite ? La
benjamine de notre équipe, Laura Light, s'est trouvée chargée
du travaille plus périlleux sans doute, celui de présenter ces efforts
successifs pour décider de l'authenticité d'un texte, la retrouver et
la maintenir. Sur la foi des manuscrits, elle a pu ainsi mettre au
clair le labeur des maîtres parisiens vers uoo-1230, et l'apparition
d'une Bible réellement neuve. Dans une troisième phase appa-
raissent les instruments compagnons de la Bible, ceux dont nul
lecteur ne saurait se passer s'il prétend parvenir à l'intelligence
de la Bible. Ces outils sont si nombreux qu'il a fallu trancher
encore, et notre choix s'est porté sur les Gloses et sur les Concor-
dances, parce que là seulement des synthèses paraissaient pos-
sibles, mais aussi parce que ce sont deux entreprises capitales pour
le destin médiéval de la Bible. Un caractère curieux de ces outils
Le Livre 27

est leur anonymat, presque toujours, et leur provenance collective,


qui atteste le labeur d'une corporation, silencieuse ici mais triom-
phante partout. Et au terme de la chaîne des opérations effectuées
sur le Livre d'entre les Livres prend place une dernière phase,
de la plus haute importance puisque sont en jeu la survie et la
reproduction du christianisme : c'est le temps des traductions et
adaptations de la Bible pour des publics malhabiles en latin ou de
langue différente. L'exemple du domaine anglo-saxon, présenté
par M. Larès, montre à l'envi les difficultés, et aussi les enjeux de
ces entreprises.
L'aval de cette histoire, la diffusion en largeur, vers des
publics n'entendant pas le latin, eût mérité, convenons-en, beau-
coup plus de place et d'attention. Pourtant, le sujet des traductions
réapparaît plus bas au :fil des pages, tandis que livres et travaux
sur les traductions de la Bible ne manquent pas1 • Quelques
remarques suffisent ici. Tout d'abord, la lenteur avec laquelle des
langues romanes s'individualisent par rapport au latin commun
de leurs origines explique assez l'apparition tardive de traductions
romanes (xre siècle); reste que plusieurs siècles se sont écoulés
entre le moment où en Gaule on a cessé de parler latin et celui où
des traductions voient le jour, et entre-temps on ne sait guère de
quoi étaient armés les clercs des églises rurales pour comprendre
et faire entendre la Bible. En dehors de l'espace roman, les choses
étaient plus claires : dans les Iles britanniques et les pays germa-
niques, on a traduit à l'usage des laïcs et des clercs aussi qui
ignoraient le latin. Bède avait entrepris la traduction de l'Evangile
de saint Jean, il fut suivi par d'autres (M. Larès). En Bavière, à
Fulda, des moines se sont mis à l'ouvrage2. Plus loin vers l'Est,
Cyrille et Méthode ont de même procédé à la traduction des
textes sacrés pour les Moraves. Il est cependant significatif que
l'expérience n'eut guère de suite, en raison de l'hostilité du clergé
de Germanie3.
Sans aller jusqu'à évoquer l'affrontement entre chrétientés,
x. Voir RosT [14]; Cambridge [j], pp. 338-391; Bibel [z], art.« Bibelübetsetzungen >>,
col. 9j-IOj.
z. A. ScHWARZ,« Die Bibel und die Grundlegung ciner frànkischen Literatur », dans
Bible [3], pp. j8-69; Bibel [z], 97-98.
3· Cf. Bibel [z], xos.
28 Le Livre

latine et grecque, il est évident que partout l'autorité ecclésiastique


craint que les traductions ne favorisent les hérésies : la première
traduction germanique n'avait-elle pas été effectuée pour les
chrétiens ariens (Wulfila)? Sur la demande expresse de laïcs, on
traduisit largement les Psaumes au xue siècle, mais aussi le
Cantique des Cantiques4 • C'était cependant rompre le cercle du
contrôle clérical, et l'Eglise réagit vite, ainsi Innocent III dans
une lettre célèbre aux Messins, en 11995 , ou le synode de Toulouse
en 1229 qui pour combattre la propagande cathare interdit les
traductions en langue vulgaire. Plus tard, dans le nord de la
France, on reproche aux Béguines d'utiliser la langue vulgaire
pour lire la Bible6 • Sous le contrôle, on saisit donc une résistance
organisée ; mais celle-ci est mal connue, et on ne sait guère ce qui
distinguerait une Bible vaudoise d'une Bible catholique, sinon
que la première peut être en français et la seconde est nécessaire-
ment en latin7 •
Quant à l'histoire du livre-objet, en amont de la chaine, c'est
un chapitre à écrire. Car une Bible, un recueil des Evangiles, se
sont vus reconnaître pendant le haut Moyen Age des valeurs
d'usage singulières. Une Bible de Charles le Chauve ou le Livre
de Kells manifestent la gloire du donateur et celle du bénéficiaire ;
des Evangiles font normalement partie du trousseau de l'évêque,
qui ne se déplace pas sans eux, de même que tout clerc chargé
d'église devrait en posséderB. Mais entre cet usage naturel aux fins

+ J. LECLI!RCQ, «Les traductions de la Bible et la spiritualité médiévale», dans Bible [5],


PP· a6,-2.17. A c6té des traductions, il faudrait aussi analyser les paraphrases poétiques, depuis
:.::nd (compo~ entre 8:zz et 840) jusqu'à la fin du Moyen Age: voir J. R. SMEETS, «Les
OllHdaptaüons versifiées de la Bible en ancien français », dans ùs Genres littéraires
t'"'~~ théologiques~~ philosophiques médiétlalu, Louvain-la-Neuve, 1983, pp. 249-258;
2 ·- . S G T, «Adaptations et versions de la Bible en prose (langue d'oil) »,ibid., pp. 259-
cr~ llEGORY,_ (( The Twelfth Century Psalter Comrnentary in French for Laurette
~ », dans Bïh_le f5l, pp. 109-126, et J. R. SMEETs, «La Bible de Jehan Malkaraume »,
'JI.
J 22o-235, ams1 que le classique BBRGBR, La Bible fran;ai.se flll Moyen Age, Paris, 1884.
11, "JÎ+ ' :n4. ~5-699; lettre reprise dans les Déerltales de Grégoire IX, éd. FRIEDBBRG,
pp.~,~· xxm, 197; voir Y. CoNGAR, Jalons pour lille théologie tlu /aiçat, Paris, 19H.
7• V~udolf NüBScH, Altwakkn.ti.ube Bibelüber.tet:{llllg Ms. 8 der Biblwtbèque
• Berne, 1979 : édition d'une Bible occitane, écrite dans la zone du
._~t à la 6n du xxu• siècle (outre celle-ci, deux autres Bibles occitanes ont été
·.." ··-. B ~ onze connues).
~"-:;:'dot:ns les bagages d'un évêque: PL, 139, 841; liste- plutôt optimiste-
~ --- posséder tout prêtre en Angleterre au x• siècle, PL, 139, 1473·
Le Uvre 29

de prédication, et celui qui fait déposer un Evangile de Jean


dans la tombe de saint Cuthbert (t 687), la différence se creuse9 •
Et c'est bien une fonction propitiatoire qu'on reconnait en plein
xne siècle au Livre d'Armagh, lorsqu'on l'exhibe au front de
l'ennemi10, sans succès d'ailleurs. Sans parler de cet autre usage
très répandu d'ouvrir la Bible pour en extraire une prophétie,
pour un nouvel abbé, ou un évêque élu. Le Livre apparait ici
comme ce qu'il n'a sans doute guère cessé d'être pendant le
Moyen Age, le signe d'un pouvoir, sur les hommes et sur le temps.

9· Manuscrit conservé en Gmnde-Bretagne, à Stonyhw:st College.


10. DVliLIN, Trinity Coll. 'z, écrit en 807; cc manuscrit« participa» en II77 à la bataille
de Down, et fut ramassé sur le cadavre de son gardien (voir Trésors J'lr!IZfiiÙ, Paris, Go/mes
naliona/1s till Grand-Palais, «1. I982-j01111ilr I91J, Paris, 198z, n° '6).
I

La Bible à travers
les inventaires de
bibliothèques médiévales

Sous le nom commode d'inventaires de bibliothèques médiévales,


on a pris l'habitude de regrouper un ensemble de documents très divers,
qui vont de la liste de quelques titres griffonnée sur une feuille de garde
au catalogue exhaustif couvrant des dizaines de pages, du registre de
prêt à l'inventaire après décès1. A côté des manuscrits eux-mêmes et
des règlements de bibliothèques2, ce vaste corpus qui doit compter
entre deux et trois mille unités constitue une source de premier ordre
pour les historiens de la pensée et de la spiritualité du Moyen AgeS. Les
publications de documents 4 et les études de détail sont légion, mais
l'exploitation statistique des séries, la bibliométrie comme on dit main-
tenant, ne fait que commencer5 et peu de savants ont eu l'audace de se

1. Les différentes catégories de documents sont bien présentées dans A. DEROLEZ, Les
catalog114s Je bibliothèqt~~s, Turnhout, 1979 (Typologie des sources du Moyen Age occidental,
~1). Le répertoire fondamental reste celui de Th. GoTTLIJ!B [z4], qui distingue entre les
catalogues de bibliothèques proprement dits (761 numéros) et les documents mentionnant
des livres (6z9 numéros). Dans notre exposé nous faisons, sauf indication supplémentaire,
implicitement référence aux éditions citées par Gottlieb.
z. K. W. HUMPHRHYS, The .&ok ProtJisions of tht Mu/mal Friars, I2IJ-I400, Amsterdam,
1964. pp. 18-8z, étudie ceux en usage dans les otdœs mendiants.
~· On trouvera un choix suggestif d'études, récentes ou anciennes, dans la bibliographie
de B. GUENÉE, Hirtoin et culture bistoriqtll tlansi'Oççit/ent métlihal, Paris, 1980, pp. 379-~Sz.
4· Mentionnons juste un recueil pratique, mais peu sût : G. BECKER [19] et trois séries qui,
elles, présentent toutes les garanties voulues : MBKDS et MBKO [z7], et MSV = Mitte/al-
ler/khe Scha~liclmi.r.re, t. 1, Munich, 1967.
S· Un travail de pionnier : J.-Ph. GENET,« Essai de bibliométrie médiévale : l'histoire
dans les bibliothèques anglaises», dans ReflUe française d'histoire till Jiwe, ri, 1977, pp. ~-40.
32. Le Livre

risquer à des présentations synthétiques8 • En particulier, à part un essai,


plutôt anecdotique, de Hans Rost dans son gros volume sur La Bible
au Moyen Age7, personne n'a tenté, à notre connaissance, de rechercher
ce que ces inventaires pouvaient nous apprendre sur la place que tenait
l'Ecriture sainte dans les bibliothèques et, plus profondément, dans
l'univers mental des lecteurs médiévaux.
A vrai dire, cette prudence s'explique. Pourquoi se lancer dans une
longue enquête si le résultat en est donné d'avance? Les auteurs d'un
très riche tour d'horizon sur les bibliothèques anglaises d'avant noo
disent l'essentiel en peu de mots :
« On peut considérer comme allant de soi que chaque bibliothèque,
suivant sa taille, aura en sa possession une ou plusieurs bibles, ainsi que
les différents livres en volumes séparés, d'ordinaire glosés »8 •
« Les catalogues commencent presque toujours par des Bibles, en
particulier des livres glosés, si populaires au xne siècle. Viennent ensuite,
d'ordinaire, les œuvres des Pères ... »9 •
Le cadre est ainsi tracé : la Bible se rencontre partout, le Livre précède
en général les autres livres. Est-il possible de donner plus de vie à ce
tableau, ou de lui apporter quelques retouches ? Nous l'avons essayé
en pratiquant une série de sondages qui nous ont conduit de la Renaissance
carolingienne aux bibliothèques de la pleine Renaissance, juste avant que
l'imprimé ne supplante le manuscrit10, et nous voudrions présenter,
à partir de leurs résultats, quelques remarques sur la diffusion de la Bible,
sa place dans les bibliothèques, son contenu et sa valeur pour les hommes
de ce temps.

Après la tourmente où avait péri la civilisation antique, les clercs


ont essayé de reconstituer des collections de livres, et le fondement sur
lequel ils ont bâti leurs bibliothèques naissantes, c'est la bibliotheca par

6. li y a toujours profit à relire J. de GHELLINCK, «En marge des catalogues des biblio-
thèques médiévales», dans Mis&tllanta Fr. Ehrle, t. 5, Rome, 1924, pp. 331-363 (sur la Bible
et les instruments de travail bibliques, pp. 339-342) et P. KmRE, « The intellectual interests
reflected in libraries of the fourteenth and fifteenth centuries», dans The Journal of the Hi.rlory
of Itka.r, 7, 1946, pp. 257-2.97 (spécialement pp. 275-278).
7· H. RosT [14], pp. 15o-161 :«Die Bibel in den Bibliothekskatalogen des Mittelalters ».
Il y a naturellement beaucoup à glaner dansE. LESNE [26].
8. R. M. WILsON, « The Contents of the Medieval Library », dans The Engli.rb Library
before I700, Londres, 1958, p. 87.
9· Fr. WoRMALD, « The Monastic Library », ibid., p. 24.
10. Nous n'avons pas abordé les problèmes spécifiques que pose la présence, dans les
inventaires, de Bibles imprimées. Autre limitation : les traductions de la Bible en langues
vemaculaires (sur lesquelles on pourra consulter Cambridge [5], pp. 338-491) ne sont
évoquées qu'occasionnellement.
A travers les inventaires de bibliothèq11es médiévales 33

excellence, la Biblell, qu'ils ont dû parfois aller chercher très loin.


L'odyssée du codexgrandiorde Cassiodore et de son descendant, l' AmiatiniiS,
est trop connue pour qu'on la répète12 ; on évoquera ici un saint modeste,
Wandrille, qui fait apporter de Rome pour son monastère de Normandie
les deux textes de base que sont la Bible et Grégoire le Grand13, une
alliance qui se retrouvera souvent. A sa suite, les différents abbés du VIII4l
et du IXe siècle dont les donations nous sont connues par les Gesta
abbat11m Fontanellensi11m14 ont chacun enrichi la bibliothèque de livres
bibliques ou de commentaires, écrits souvent en une Romana littera
(comprenons sans doute l'onciale16) qui en rehaussait le prestige.
La présence de cette pierre angulaire qu'est la Bible nous semble si
naturdle qu'on est surpris de rencontrer d'assez nombreux catalogues
où elle n'apparait pas. La nature du document explique souvent ce
silence. Il peut être mutilé accidentellement, comme les inventaires de
Fulda au Ixe siècle16 ou au contraire partid dès l'origine : des listes
d'accroissements, comme celle des livres copiés par ou pour Réginbert,
bibliothécaire de Reichenau17 , ou celle des acquisitions faites à Saint-
Emmeran de Ratisbonne sous l'abbatiat de Ramwold18, ne mentionnent
pour ainsi dire pas de livres saints pour la bonne raison que les monas-
tères, déjà bien fournis 19, n'avaient pas besoin d'exemplaires supplé-
mentaires. Parfois la prétérition est mystérieuse, ainsi dans l'inventaire
de Saint-Vaast d'Arras au xne siècle20 ; parfois au contraire elle nous

n. On connaît le jeu de mots Bibliothera mea .teNIIZt meam bibliothecam, cité dans l'article
instructif de A. MuND6, « Bibliothe&a. Bible et lecture de carême d'après saint Benoit », dans
RB, 6o, 1950, p. 78.
x:z. Bonne présentation chez J. W. H.u.PoRN, «Pandectes, Pandecta and the Cassiodorian
Commentary on the Psalms », dans RB, 90, 198o, pp. 296-298.
13. Ge.rta abbatum Fontanellen.rium, 7 (MGH, SS. in 11.t11111 .rchoiiZf'UIII, t. 28, p. 15) : retlien.r
.te&lllll tktu/it, nemon ettJol11111ina tÜifer.ta SanctiZf'UIII ScriphlriZf'UIII fltlteri.r at notJi Te.rtamenti maximeque
ingenii beati.r.rimi alque apo.rto/iti g/orio.rir.timi papae Gregorii.
14. GoTTLIEB [24], n•• 1033-1036 (présentation très lisible chez H. OMONT, Catalogue
général tle.r manu.rcrits... , série in-8°, t. 1, 1886, pp. XVI-XIx).
15. Cette dénomination, qui n'est pas relevée par B. BisCHOPP, «Die alten Namen der
lateinischen Schrifartten », in Mitte/alterliche Sltitlien, t. 1, Stuttgart, 1966, pp. 1-5, apparait,
assez souvent en rapport avec des textes bibliques, dans des catalogues (par ex. Saint-Père de
<llartres, XI" siècle : GoTTLIEB, n° 271 ; Notre-Dame de Paris, XI8 siècle : GoTTLIEB, n° 422)
et dans des chroniques; cf. W. WAn'BNBACH, Das SchrifhPmn im Mittelalter, Leipzig, 1896,
pp. 440 et H8.
16. GOTTLIEB [24], n01 59-60.
. 17. MBKDS [27], t. 1, n° H (accroissements entre 835 et 842); les textes bibliques se
limitent à deux psautiers, sur 42 livres.
18. MBKDS [27], t. IV, n° 26 A (daté de 993); en dehors de livres liturgiques, on ne
trouve de biblique qu'un volume contenant les Actes des Apôtres, les Lettres de Paul et
l'Apocalypse.
19. Ainsi que le prouvent les inventaires MBKDS, t. 1, n• 49 (821-822) et t. IV, n° 25
(avant 993)·
20, GoTTLIEB [%4], n° 248. Il est difficile de croire que tous les livres bibliques, dont
certains subsistent encore aujourd'hui, étaient conservés en dehors de la bibliothèque, comme
le suppose Ph. GRIERSON, «La bibliothèque de Saint-Vaast d'Arras au XII• siècle», dans RB,
12, 1940, p. II9 («dans l'église ou à la sacristie»).
P. RICHÉ, G. LOBRICHON 2
34 Le Livre

semble éloquente. Si la Bible n'est pas nommée ou localisée dans les


674 auteurs et les 195 bibliothèques que recense le Catalogus scriptorum
ecclesiae de Boston de Bury21, c'est parce que sa présence, trop évidente,
ne mérite même pas qu'on s'y arrête : toute cette imposante bibliogra-
phie n'a d'autre raison d'être que de conduire, en signalant les bons
auteurs et les bons livres, à une meilleure compréhension de l'Ecriture
sainte, dont l'introduction, nourrie de Cassiodore, d'Hugues de Saint-
Victor et de Vincent de Beauvais, a longuement détaillé la structure.
Même réaction à Tegernsee à la fin du xve siècle : le volumineux cata-
logue alphabétique d'Ambrosius Schwerzenbeck22 relève uniquement
les doctores egregii et leurs opuscula et scripta eximia. Cinq siècles plus tôt,
à une époque où les livres étaient moins courants, on avait, à la cathé-
drale de Wurtzbourg23, indiqué les commentateurs de l'Ecriture dans
l'ordre des livres bibliques, mais aussi précisé les exemplaires des textes
sacrés dont disposait la bibliothèque.
Une comparaison entre les collections de deux couvents dominicains
va nous montrer d'une autre façon qu'il ne faut pas trop vite conclure
du silence à l'absence. A Saint-Romain de Lucques, en 1278, sur les
97 ouvrages recensés, plus des quatre cinquièmes étaient soit des livres
bibliques (74), soit des instruments de travail : quatre concordances,
trois Ystorie, un Unum ex quattuor24• En revanche, deux cents ans plus
tard, la bibliothèque de Saint-Eustorge de Milan ne comportait que
dix-sept livres de ces deux catégories sur un total de 693 25• La présence
de quelque 130 volumes de commentaires montre que les Dominicains
ne se désintéressaient pas de la Bible, bien au contraire : seulement les
religieux devaient avoir, comme dans d'autres couvents, des Bibles
achetées avec l'argent de l'ordre ou prêtées ad vitam26 et qui, gardées
dans les cellules, ne figuraient pas dans l'inventaire de la Libreria.
La Bible peut en effet se trouver bien ailleurs que dans les armoires
ou les pupitres de la bibliothèque, comme le montrent des récolements

21. R. RousE a montré que l'auteur est le bénédictin Henri de KIRKSTEDE, bibliothécaire
de Bury-Saint-Edmunds dans le troisième quart du XIv" siècle, et le titre Catalogus de libris
autenticis et apocrifis : voir son article « Bostonus Buriensis and the Author of the Catalogus
scriptorum ec&!esiae », dans Speculum, 41, 1966, pp. 471-499. Nous avons consulté le texte du
Catalogus dans sa dissertation inédite (Ph. D., Comell University, 1963).
:z:z. MBKDS [27], t. IV, no 109 (1483).
23. MBKDS [27], t. IV, no 12.9 (environ 1000). La disposition de la première partie
(In Genesim: Ambrosii exameron; Augustini... ; Hieronimi... , etc.) annonce l'index du Cata-
logus : Nomina doctorum qui scribunt super Bibliam. Super Genesim : Augustinus super Gensim ad
literam... , Ambrosiu.r de operibu.r .rex dierum ... , etc. (RousE, éd. citée, p. 289).
24. GoTTLIEB [24], n° 584 (= E. BALUZE, G. D. MANsr, Miscellanea, t. 4, Lucques, 1764,
pp. 6o2-6o4).
25. D'après l'inventaire publié par Th. KAEPPELI, « La bibliothèque de Saint-Eustorge
à Milan à la fin du xv" siècle [1494] »,dans Archit1um Fratrum Praedicatorum, 2J, 1955, pp. 5-74.
26. Œ. K. W. HUMPHREYS, op. cil. (.rupra, n. 2), pp. 19-30 (bibliothèque personnelle du
dominicain : achats, ventes, legs, etc.; dispositions spéciales concernant les Bibles) et 34
(emprunts à la bibliothèque du couvent).
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 35

généraux, dont le plus ancien est sans doute celui de Saint-Riquier,


dressé en 8 31 sur l'ordre de l'empereur Louis le Pieux27 , et le plus
détaillé peut-être celui de Oteaux, compilé en 1480 par l'abbé Jean de
Cirey après sa remise en ordre des collections 28 • On rencontre des textes
bibliques à la sacristie et dans l'église même - les épistoliers et les
évangéliaires nécessaires aux lectures de la messe29, mais aussi des évan-
giles, des psautiers et des bibles entières, sur lesquels on prêtait serment,
à l'occasion - au réfectoire, parmi les libri legendi ad mensam30 et jusque
dans l'infirmerie : il y avait deux psautiers, enchaînés à celle de l'abbaye
de Reading au xue siècle31 • En revanche la Bible n'apparaît que rarement
dans les bibliothèques scolaires32, ce qui pourrait surprendre quand on
songe au rôle, bien attesté à toutes les époques, du psautier comme livre
de lecture33 : au xve siècle encore, l'inventaire de la Librairie de Bour-
gogne signale avec révérence celui où saint Louis avait appris à lire34•
Sans doute l'Ecriture occupait-elle une place moindre dans le cursus
« secondaire » auquel étaient destinées ces collections : on note tout
de même qu'à Saint-Gall un tome de l'Ancien Testament est déposé
ad scolam36 et qu'à la cathédrale du Puy36 des gloses et l'explication des
prologues apparaissent sous une rubrique Divina volumina vel eorum
expositiones.
Est-il possible de dépasser le cadre forcément limité d'une église
ou d'un monastère ? Deux petits recueils de catalogues du milieu du
xive siècle nous permettent une excursion en Italie et une autre en
Allemagne. En 136o, deux ermites de Saint-Augustin reçoivent de leur
général la mission d'inspecter les couvents de la province de Sienne et

27. GoTTLIEB [24], n° 402.


28. GOTTLIEB [24], n° 275.
29. Etude terminologique, fondée justement sur le témoignage des catalogues, dans
l'article« Epîtres >>du DACL, t. 5, 1922, col. 258-261.
30. Bibles destinées aux lectures du réfectoire par exemple à Saint-Amand (xn• siècle) :
L. DELISLE, Cabinet des manuscrits, t. II, p. 456, n° 254; à Durham (1395), Catalogi veteres
ecclniae cathedralis Dunhelmensis, Londres, 1838, p. 8o; à la cathédrale de Salzbourg (1433) :
MBKO [27], t. IV, p. 5 I, n° 395; à Clairvaux (1472) : A. VERNET, La bibliothèque de l'abbaye
de Clairvaux du XII• au XVIII• siècle, t. I, Paris, 1979, p. 71, n° 8 30-33, etc.
31. GOTTLIEB, n° 497 (= English Historical Review, J, 1888, p. 122) : Item !III cathenata,
duo in ecclesia, duo in infirmaria.
32. Les inventaires antérieurs au XIII• siècle sont utilisés par G. GLAUCHE, Schul!ektlire
im Mittelalter. Entstehung und Wandlungen des Lektürekanons nach den Quel/en dargestellt, Munich,
1970 (le mot« Bible» ne figure pas à l'index).
33· a. P. RICHÉ, «Apprendre à lire et à écrire dans le haut Moyen Age», dans Bulletin
de la Société nationale des Antiquaires de France, 1978-1979, pp. 194-198.
34· G. DouTREPONT, Inventaire de la« librairie» de Philippe le Bon, Bruxelles, 1906, p. 171,
no 248 : Item ung ancien Psaultier de grosse lettre, et y est estript que c'est le psautier Monseigneur
Saint Lqys auquel il aprint en son enfance (= Leidensis, lat. 76 A).
35· MBKDS [27], t. I, n° 16 (milieu du xx• siècle), p. 72, 1. 4-5 : Item paralippomenon,
Tobias, Judith, Hester in "'lumine 1 11eteri [et d'une autre main] ad seo/am. Racine n'est donc pas
le premier qui ait songé à la valeur pédagogique du livre d'Esther.
36. GoTTLIEB [2.4], no 379·
36 Le Livre

ils dressent des inventaires détaillés des biens mobiliers et immobiliers


de chaque maison. Les indications qu'ils donnent sur la présence de
Bibles peuvent se résumer dans le tableau suivant37 :

TABLEAU I

Commentaires,
instruments Total
Bibles Livres (dont des
Couvents complètes isolés concordances) livres

Colle di Val d'Elsa 3 (x) 51


Massa Maritima 2. 2. 6 (x) 71
Montalcino 2. 2. 1 (o) II
Monticiano 2. (I) 54
Sienne 3 JO 2.8 (z.) 2.2.0

Ces bibliothèques sont de tailles très diverses et il existe bien sûr


un abîme entre le grand armarium de Sienne, divisé en quinze banchae
dont la première est entièrement réservée à la Bible, et les quelques livres
rassemblés par les frères d'une communauté de base. Toutefois on trouve
partout au moins une Bible38 et toujours, sauf à Montalcino, des concor-
dances facilitent l'accès à l'Ecriture. Si un travail de fond ne se conçoit
guère qu'à Sienne, où se trouve d'ailleurs un studium generale, il est
partout possible de méditer la Bible et d'y recourir aisément pour
préparer ses sermons.
A Ratisbonne au contraire, toutes les bibliothèques des six couvents
masculins dont on a dressé l'inventaire en 134739 regorgeaient de Bibles.
Deux établissements semblent moins riches, mais c'est sans doute une
illusion d'optique : le catalogue des Augustins est notoirement incom-
plet; quant à celui des Bénédictins de Priifening, il suit les divisions d'un
inventaire de n65 sans reprendre le prologue où les Bibles étaient
décrites 40• Deux exemples suffiront à montrer le triomphe des études
bibliques, dans leurs variétés ancienne et moderne. Au monastère
bénédictin de Saint-Emmeran, sept pupitres sur trente-deux étaient
réservés aux Libri textuum (x-z), aux Diversi expositores ü-6), surtout les

37· Fondé sur les inventaires publiés par D. GUTIÉRREZ,« De antiquis ordinis eremitarum
sancti Augustini bibliothecis », dans Anale&la .Augustiniana, 2J, 1954, pp. 186-ISS, 213-217,
22o-222 et 30I-3o8.
38. A vrai dire in&ompleta in parvo volumine à Monticiano, où il n'y a aussi que quinque
quaterni &on&ortfantie super Biblia, mais pu/&ra /ictera (GUTIÉRREZ, op. cil., pp. 22o-22.1).
39· MBKDS, t. IV, n° 30 (Saint-Emmeran, Bénédictins), 39 (Prüll, Bénédictins; reprise
d'un catalogue du xu• siècle), 42 (Prüfening, Bénédictins), 44 (Saint-Sauveur, Franciscains),
45 (Saint-Blaise, Dominicains) et 48 (Saint-Sauveur, ermites de saint Augustin).
40. Nous en donnons la traduction en appendice, pp. 52-53.
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 37

pères de l'Eglise, même si on y rencontre Pierre Lombard et Nicolas


de Lyre, et enfin à la Biblia in partibus (3 2) qui clôt le catalogue. Les
dominicains de Saint-Blaise offraient à leurs lecteurs quatre pupitres de
textes glosés et de postilles (1-4) et un cinquième à moitié rempli d'ins-
trUments de travail : concordances, correctoire, dictionnaire. Si l'on
remarque que leur bibliothèque ne comprenait que quatorze meubles,
on voit que la proportion de Bibles était encore plus forte chez les
mendiants que chez les moines.
Une impression d'uniformité se dégage. Certes, il y a eu les temps
héroïques où avoir une Bible représentait un tour de force41 ; sans doute,
à certaines époques, la lecture liturgique semble l'emporter sur la médi-
tation personnelle, pour ne rien dire du travail exégétique42, mais à la
fin de notre période le même « stock biblique » semble se retrouver
dans tout l'Occident médiéval, de Saint-Augustin de Cantorbéry43 à
San Martino delle Scale de Palerme44•
Le cas privilégié de la Sicile va nous permettre de confronter cette
culture ecclésiastique à celle des laïcs, que nous a révélée une enquête
à travers les testaments du XIVe et du xve siècle41'. La Bible occupe certes
une place prépondérante, mais dans les actes établis pour les Juifs;
chez les chrétiens, sa présence est plus discrète : 20 exemplaires complets,
5 Evangiles, 12 psautiers, quelques livres isolés (surtout la Genèse,
les Proverbes et les Lettres de Paul) dans les quelque 250 inventaires
dépouillés. C'est peu de chose par rapport aux 70 ouvrages de Balde et
aux 140 de Bartole. Cette prépondérance écrasante des livres de droit,
manuels et commentaires, se retrouve dans les testaments des parle-
mentaires parisiens entre 1389 et 141946 : leur culture est avant tout pro-
fessionnelle, même si la présence de Bibles complètes (dont six appar-
tenaient à des laïcs), de livres isolés de l'Ancien comme du Nouveau
Testament et de divers instruments de travail révèle un intérêt réel pour
l'Ecriture sainte.

41. On peut évoquer ici les plaintes de Fréculf de Liseux dans une lettre à Raban Maur
(entre 822 et 829) : in epùcopio nosJrae parvitati commùso nu ipsos fiOIIi 11elerisque leslamenli cano-
nicos repjnri libros, multo minus horum expo.ritionu (MGH, Epùt. Karol. ae~i, t. 3, p. 392.).
42. Ainsi dans les fondations bénédictines du XI 0 siècle, si l'on en croit Cs. CsAPODI,
« Le catalogue de Pannonhalma, reflet de la vie intellectuelle des bénédictins du XI0 siècle en
Hongrie», dans Mi.rcel/anea eodicologica F. Masai dicata, t. 1, Gand, 1979, pp. 167-168.
43· Cf. M. R. }AMES, The .An&ient Librarie.t of Canterbury and Dner, Cambridge, 1903,
pp. 197-406 (spécialement pp. 197-2.18).
44· a. P. CoLLURA, « L'antico catalogo della biblioteca del Monastero di San Martino
delle Scale (1384-1404) »,dans Bo//ettino del Centro di .rtudifilologi&i e lingui.rtiçi .riciliani, ro, 1969,
pp. 84-140, spécialement p. 104
4S· H. BREsc, Livre et .roçiéJé en Siçi/e ( r299-r499), Palerme, 1971. Les conclusions pré-
sentées pp. 52-53, dont nous nous inspirons, ne sont pas remises en question par les nouveaux
documents publiés par le même auteur dans le Bo/lettino... , r2, 1973, pp. 167-189.
46. Fr. AuTRAND, « Les librairies des gens du Parlement au temps de Charles VI », dans
Annales, 1973, pp. 1219-12.44 (spécialement pp. 12.34-123S).
38 Le Livre

Si l'on monte dans la hiérarchie ecclésiastique, vers les cardinau:x47


ou les évêques 48, on trouvera une proportion un peu plus forte de
Bibles, encore que certains dignitaires, comme tel abbé de Saint-Georges-
le-Majeur à Venise49, semblent avoir une culture bien peu biblique. Si
l'on descend vers les classes moins fortunées, et qu'on se penche par
exemple sur les testaments du Lyonnais, le livre devient beaucoup plus
rare et la Bible disparaît presque : dans 4 3 r6 testaments, on ne trouve
guère que trois exemplaires complets, un volume d'Evangiles, deux
« Evangiles et Epîtres >> et une dizaine de psautiers, à usage surtout
liturgique&o.
Evidemment ce ne sont pas les riches séries chères aux bibliothèques
monastiques, soucieuses d'engranger toujours plus d'exemplaires de la
bonne parole, ou aux collectionneurs princiers, avides de livres toujours
plus somptueux51, mais il y a quelque chose d'émouvant à constater que
le seul livre que lègue Dame Catherina de Ysfar, de Palerme, c'est Bibiam
unam scriptam in carta membrana52 • Ce modeste legs prend toute sa valeur
si l'on songe que, quelques décennies plus tôt, la faculté des Arts de
Louvain n'avait pas réussi à se mettre d'accord sur l'achat d'une Bible
bonam et utilem facultati 53 •

La Bible, qui est donc privilégiée par sa fréquence, l'est aussi par la
place qu'elle occupe dans les inventaires, en règle générale la première.

47· Voir les documents publiés par A. PARAVICINI BAGLIANI, I testamenti dei cardinali del
dmcento, Rome, 1980 (pp. cxxxv-cxLIII, étude synthétique sur les livres mentionnés dans les
testaments).
48. Cf. D. WrLLIMAN, Bibliothèques ecclé.riastiques au temps de la papauté d'Avignon, t. 1, Paris,
1980, p. ror («about one quarter of the texts in the se private libraries are theological, that is to
say, Biblica, Fathers of the Church, Sentences, and commentaries upon these ... »).
49· Sur les 74 livres que lègue ce Bonincontro de' Boattieri, il n'y a de biblique qu'un
liber evangeliorum glosatu.r; cf. P. SAMBIN, « Libri di Bonincontro de' Boattieri, canonista
bolognese (t 1380) »... ,dans Rivista di storia della chiesa in Italia, If, 1961, p. 301.
50. D'après M. GoNoN, La vie quotidienne en Lyonnais d'après les testaments, XIV•-
XVI• siècles, Paris, 1968. L'index de cet ouvrage ne facilitant pas les recherches bibliogra-
phiques, nous croyons utile de préciser qu'on trouvera ces livres dans les testaments no• 42,
184 et 1325 (Bibles); 613 (volumen Euvangeliorum); 724 et 1588 (Evangiles et épîtres); 93,
103, 533, 705, 885, 1328, 1361, 1559 et 1588 (psautiers). Le testament d'un chanoine de
Saint-Just de Lyon en 1403 (n° 15 88) précise qu'il s'agit de livres glosés.
p. Les manuscrits le montrent mieux que les inventaires: voir les descriptions données
dans La librairie de Charles V, Paris, 1968, pp. 59-64 et 91-96, et dans La librairie de Philippe
le Bon, Bruxelles, 1967, pp. 9-16. Sur le luxe des témoins de la Bible française, qui ont souvent
appartenu à des rois ou à des princes, cf. P.-M. BoGAERT, «Adaptations et versions ... » (cité
infra, n. 91), pp. 268-269.
52. BRESC, op. cil., p. 277 (15 janvier 1482).
53· Cf. A. VAN HoVE,« La bibliothèque de la Faculté des Arts de l'Université de Louvain
au xve siècle», dans Mélanges Charles Moeller, Louvain, t. 1, 1914, p. 6r8, n. 1. L'affaire évoquée
eut lieu en décembre 1441; la raison de l'échec, c'est sans doute le mal chronique des biblio-
thèques universitaires, penuria.r maximas.
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 39

JI suffit pour s'en convaincre de feuilleter le répertoire de Gottlieb, qui


indique l'incipit des catalogues et parfois aussi leur plan de classementM,
ou de se reporter à ces Avis pour dresser une bibliothèque qu'ont rédigés de
lointains prédécesseurs de Gabriel Naudé 50, comme le bienheureux
Humbert de Romans 56 ou Tommaso Parentucelli, le futur Nicolas V67 :
« Il faut placer en tête la Bible par ordre comme par raison », ainsi que
le dit un abbé de Gatstein au xxve siècle58 • Des documents de premier
ordre, qui retiennent aujourd'hui l'attention soit par leur forme, comme
le catalogue mural d' Aldersbach récemment découvert:S9 , soit par leur
contenu, comme l'inventaire de Saint-Evre de Toul, étonnamment riche
en classiques 60, n'en commencent pas moins par leur petite section
biblique.
Il arrive parfois que la Bible n'occupe pas cette place d'honneur. La
raison la plus évidente, c'est que bien des collections n'ont pas de
classement. On le comprend aisément pour de petites bibliothèques
comme celles de Saint-Père de Chartres ou de la Trinité de Fécamp au
xie siècle61 ; on est plus surpris par le désordre magnifique qui semble
régner, en plein xve, chez les Augustins de Kulmbach62 ou les Béné-
dictins de Sainte-Justine de Padoue63• Parfois il a dû exister un ordre,
mais il s'est modifié au cours du temps, par exemple lorsqu'il a fallu
insérer de nouvelles acquisitions - c'est sans doute pour cela qu'on

54· Autre sondage : trois des quatre « anciens catalogues de bibliothèques anglaises
(xn°-XI\'" siècles) » publiés par H. ÜMONT dans le Centralb!att fiir Bibliothekswesen, 9, 1892,
pp. 201-222 commencent par la Bible, et le quatrième par les Pères de l'Eglise.
55· Lequel, dans son ouvrage paru en 1627, recommande comme plan de classement
«l'ordre le plus facile, le moins intrigué, le plus naturel ... ; comme en Théologie, par exemple
(c'est-à-dire dans la première classe], il faut mettre toutes les Bibles les premières suivant
l'ordre des langues, par après les Conciles, etc.» (réimpression, Leipzig, 1963, p. xoo). La
table méthodique du Manuel till libraire de Jacques-Charles BRUNET (dernière édition en 1865)
réserve encore à l'Ecriture sainte la première place de son classement.
56. Opera de vila regulari, t. II, Rome, 1889, p. 263 (chapitre de ojjiûo lihrarii): il faut installer
dans un lieu silencieux un ou plusieurs pupitres et y enchaîner quelques livres bien lisibles,
de consultation fréquente, comme la Bible glosée entière ou par parties, la Bible sans gloses,
les Sommes, etc.
57. Sur son canon bibliographimm (publié par G. SFORZA, La patria, la famiglia e la giovinezza
di papa Niccolo V, Lucques, 1884, pp. 359-381), voir B. L. ULLMAN, Ph. A. STADTER, The
Public Lihrary of Renaissance Florence, Padoue, 1972, p. x6.
58. MBK6 (27), t. V, p. 23, 1. 3D-31 (donation à l'abbaye de Garsten en 1331).
59· MBKDS (27), t. IV, n° 140 (environ 1400).
6o. GoTTLIEB [24], no 406 (xx• siècle); republié parR. FAWTIER, «La bibliothèque et le
trésor de l'abbaye de Saint-Evre-lès-Toul», dans Mémoires d1 la Société d'Archéologie lorraine,
6z, 19II, pp. 123-156. L'examen du document lui-même (Munich, Clm 10292, f. 143")
permet de corriger quelques lectures (lire par exemple Lib~r Ios11ae et non Ionae), et surtout de
voir l'espace laissé libre, après la section biblique, pour de nouvelles acquisitions.
61. GoTTLIEB [z4], n°• 271 et 289.
62. MBKDS [27], ill, n° 108 (1461-1468).
63. L'inventaire commencé en 1453 (GoTTLIEB, n° 612) vient d'être republié parG. Cul-
Tom ALZATI, La Bib!ioteca di S. Giu.rtina di Padova. Lihri e cu/tura presso i benethttini jJaiiMani in
età umanistica, Padoue, 1982, pp. 37-181. Les 316 premiers numéros correspondent à peu
près au fonds original de la bibliothèque; cf. op. cit., p. 7, n. 22.
40 Le Livre

trouve des livres saints en plusieurs endroits du grand catalogue de


ClunyM - ou réorganiser les locaux et ajouter de nouveaux meubles.
La bibliothèque publique des Franciscains de Sienne se composait de
deux séries de pupitres : si la Bible n'apparaît qu'au milieu de l'inven-
taire (numéros modernes 2.19-313), c'est que les pupitres a dextris iuxta
murum, qu'elle occupait dès l'origine, ont été doublés par une autre
série, novi a sinistris, que le rédacteur a décrite en premier65• Peut-être
faut-il supposer une explication de ce genre à l'étrange mutation qui,
dans le cloitre de la cathédrale de Durham, fait passer devant l'Ecriture
sainte les livres de droit et de grammaire66 • Lorsque c'est un notaire qui
a inventorié une collection après le décès de son possesseur, il y a de
grandes chances qu'un ordre éventuel lui échappe totalement : il se
contente de prendre les livres un à un, d'un bout de la bibliothèque à
l'autre, comme on le voit par le récolement, fort minutieux d'ailleurs,
fait au château de Pavie entre le 4 et le 8 janvier 142.667 •
Parfois la Bible cède la première place. On l'a réservée à des usuels
liturgiques 68, à des livres dont l'écriture surprend, comme les libri
scottice scripti de Saint-Gall69 ou bien encore à des auteurs pour lesquels
on nourrit une révérence particulière, par exemple le patron du monas-
tère70 ou les écrivains « maison » : à Saint-Denis le Pseudo-Denys et
Suger71, chez les Franciscains les docteurs de l'Ecole72• Un pas de plus,

64. GoTTLIEB [24], n° 280 (environ II58-u6I, connu par des copies du XVII 0 siècle).
Sont bibliques les n°8 1-12 (13-14 = sermonnaires), 15-16; 56-n; 390-391; 412; 432.
65. GOTTLIEB, n° 673 (1481), republié par K. W. HUMPHREYS, The Library of the Fran&is-
can.r of Siena in the /ale fifteenth century, Amsterdam, 1978. De même chez les Dominicains de
Padoue, la Bible est en tête (inventaire de 1390) ou au milieu (inventaire de 1459) suivant
que le catalogueur commence par les pupitres de gauche ou de droite; cf. L. GARGAN, Lo studio
leologico ela biblioteca dei Domenicani a Patlova ne/ Ire e quattrocento, Padoue, I97I, pp. I9I et 240.
66. Inventaire de 1395 (GoTTLIEB [24], n° 462); au contraire, la Bible vient en tête de la
bibliothèque, de formation plus récente, installée au« Spendiment >> (inventaire de 1391;
GoTTLIEB, n° 461 et 461 a).
67. GoTTLIEB, n° 617; republié dans E. PELLEGRIN, La bibliothèque des Visconti et des
Sf~a du&s de Milan, au XV• siède, Paris, 195 5. ll y a une concentration de bibles et de commen-
taires aux n 08 563-598 et 658-685, mais on en trouve un peu partout ailleurs; ainsi une bible
mm glossa ordinario circum&irca est partagée entre les no• 199 et 226.
68. Par exemple à Saint-Pierre de Salzbourg au xu• siècle (MBK6, t. IV, n° 13).
69. MBKDS [z7], t. 1, n° r6, p. 71, 1. 13-32 (il s'y trouve d'ailleurs quelques livres
bibliques).
70. Ainsi à Saint-Vivant de Vergy au xr• siècle (GOTTLIEB, n° 413).
7I. Malgré l'absence d'inventaire, on peut dire, d'après les cotes inscrites sur les manus-
crits au xve siècle, que ces auteurs figuraient dans la première classe; la seconde comportait
au moins Hilaire de Poitiers et le pape Nicolas Jer; la Bible n'apparaissait que dans la troisième.
Cf. D. NEBBIAI DELLA GUARDIA, La bibliothèque de /'abbqye de Saint-Denis-en-France, du IX• au
XVIII• siècle (à paraitre en 1985).
72. Ainsi à Bologne en 1421 (GoTTLIEB [24], n° 537; publié par M.-H. LAuRENT, Fabio
Vigili et les bibliothèques de Bologne au début du XVI• siède, Cité du Vatican, 1943, pp. 236-265);
dans la Bibliothèque secrète des Franciscains de Sienne (cf. supra, n. 65), la Bible occupe les
pupitres H à L, et vient donc après les docteurs, mais aussi les philosophes, le droit, les
sermons, etc.
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 41

et ce sera la nombreuse cohorte des Pères de l'Eglise qui ouvrira la marche,


ainsi dans des abbayes bénédictines comme Saint-Aubin d'Angers ou
Kremsmünster 73, cisterciennes comme Pontigny et Rievaulx74. L'exemple
de Saint-Vaast d'Arras nous montre que parfois même les libri philoso-
phicae artis passent devant les libri divini 75• Il y a certes des retours en
arrière - en 1380 le bibliothécaire d'Admont, Pierre d'Arbon, aban-
donne au profit de l'ordre traditionnelle classement« auteurs » (Pères
de l'Eglise) - « matières » (Bible, sermons, droit, etc.), qu'il avait institué
quatre ans auparavant76 - , mais une tendance se dessine dans le bas
Moyen Age : l'Ecriture sainte arrivera comme le couronnement de
tout savoir. Le troisième et dernier parterre de livres dans la Biblionomie
de Richard de Fournival, l'areola theologica, est consacré aux textes et
aux commentaires de l'Ecriture, qui ont droit à des cotes en lettres
d'or77, et le catalogue du Collegium Amplonianum d'E:rfurt78 se ter-
mine par une importante section De theologia, où la Bible est bien
représentée.
Une autre solution, révolutionnaire, consistait à adopter l'ordre
alphabétique. A Corbie et à Saint-Bertin79, au xne siècle, la Bible éclate
en ses différents livres : Actes, Daniel, Evangiles, Job, Josué, etc. Il
est peu probable que ces index, instruments de travail fort pratiques,
aient correspondu à un rangement effectif, même si la Bible est longtemps
sentie comme une suite de livres qui souvent existent indépendamment
les uns des autres.

Le problème pour le bibliothécaire médiéval est d'ordonner cette


masse au contenu multiforme. Au début, ou plus tard dans les petites
collections, on se contente d'une unique rubrique, comme Livres cano-
niques (Saint-Riquier, 831) ou Des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament
(Reichenau, 821-822) 80• Cette apparente simplicité peut d'ailleurs cacher

73• GoTTLIEB [24], n° 243 (xn• siècle); MBKO [27], t. V, n° 8 (plan de classement établi
entre 1320 et 1325).
74· GOTTLIEB [24], n° 5 376 et 498 (republié par A. HosTE, Bibliotheça Ae/rediana, Steen-
brugge, 1962, pp. 149-175). Ces catalogues semblent dater du xn• plutôt que du xm• siècle.
75· GOTTLIEB [24], no 248 (xn• siècle), republié dans l'article de Ph. GRIERSON, cité supra,
n. 20.
76. On comparera l'ordre deMBKO [27], t. III, n° 1 (1376; sur sa structure, voir A. DERo-
LEZ, op. dt., p. B) et n° 2 (1380).
77· Cf. L. DELISLE, Cabinet des manuscrits, t. ll, pp. 524 et 535· FoURNIVAL relègue en
appendice les libri originales, c'est-à-dire les œuvres des Pères.
78. MBKDS [27], t. ll, no 1 (141o-1412).
79· GOTTLIEB [24], n°8 283 et 395; sur les Bibles qui se trouvaient alors à Corbie et qui,
semble-t-il, échappent à cet index, voir LESNE [z6], pp. 617-618.
8o. MBDKS [27], t. 1, n° 49·
42. Le Livre

une architecture raffinée; c'est ainsi qu'à Saint-Pons de Tomières


en 127681, la première classe du catalogue, De textu bibliae, se structure
en:
Bibles complètes (1 en z. vol.)
Divers livres isolés de l'Ancien Testament (6 vol.)
Nouveaux Testaments complets (z. vol.)
Divers livres du Nouveau Testament (u vol.)

Toutefois, bien vite, on a dû marquer des séparations. La division


en deux était évidente : elle apparaît à Saint-Gall dès le IXe siècle. A la
fin du Moyen Age, on a raffiné : tripartition comme à Admont (138o)82
- Ancien Testament, Evangiles, Epîtres - ou même répartition en
cinq classes comme à Durham83•
Le Didascalicon de Hugues de Saint-Victor84 offrait aux bibliographes
un plan plus élaboré, inspiré d'une tradition qui remonte à saint Jérôme86 :
Vetus Testamentum Novum Testamentum
I. Lex I. Evangelia
z.. Prophetae z.. Apostoli
;. Agiografi ; a. Decreta
4· Libri... qui leguntur quidem sed ; b. Sanctorum patrum et doctorum
non scribuntur in canone ecclesiae scripta

Ce schéma, qui est utilisé par Henri de Kirkstede86, avait déjà servi
de base au bibliothécaire de Prüfening87 qui, dans le prologue de son
catalogue (traduit plus bas, pp. 52-53), avait même réalisé une symétrie
parfaite en subdivisant le Nouveau Testament en quatre classes :Evan-
giles, Apôtres, Docteurs, Apocryphes.
Un tel plan a le mérite d'intégrer à l'architecture d'ensemble les
commentateurs de l'Ecriture sainte : ils pourront venir après la totalité
de la Bible- c'est la solution la plus répandue: à Prüfening comme à
Saint-Gall, Cluny, Saint-Pons ou Admont8 8 , c'est Grégoire le Grand qui

Sr. GoTTLIEB [24], n° 400 (= DELISLB, Cabinet des maflllscrits, t. II, pp. n6-B7)· Le prin-
cipe du classement a été dégagé par A. BsssoN, Medieval Clas.rification and Cataloguing. Classifi-
cation practices and cataloguing methodes in France from the r 2th to the rJth centuriu, Oover Publica-
tions, 19So, p. 52.
S2. MBK() [27], t. III, no 2.
S3. GOTTLIEB [24], n° 462 (1395). Les cinq subdivisions sont: Libri Bibliae (9 numéros);
Diver.ri libri Bibliae glosati (25); Ewangelia glosata (u); Epistolae PaH!i glosatae (5); Epistolae
canonicae (2). Viennent ensuite les Libri concordanciarum (ro) et les Scolasticae bistoriae (4).
S4. Livre IV, chap. 2, De ordine et numero librorum; éd. Ch. H. BurriMBR, Washington,
1939. pp. 71-72.
S5. li l'expose dans sa lettre 53 et dans le Prologus ga/eatus aux Livres de Samuel; les
principaux échelons intermédiaires sont recensés par B. FrscHER, « Die Alkuin-Bibeln »,
dans Die Bibe/ von Moutier-Grandval, Berne, 1971, p. 77·
S6. Voir l'édition RousE (citée supra, n. 21), pp. I-15.
S7. MBKDS [27], t. IV, no 42.
SS. Voir les inventaires cités aux notes S7, 69, 64. Sr et S2.
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 43

ouvre la marche; ailleurs, c'est plutôt Augustin - , soit après chaque


livre biblique, comme à la cathédrale de Constance89, soit aux deux
endroits à la fois, comme à Saint-Vincent de Laon90• Si l'on ajoute qu'il
faut aussi prendre en compte les histoires saintes, compléments naturels
de l'historia par excellence qu'est la Bible91, et les instruments de travail
qui se multiplient à partir du xme siècle92, on voit que les bibliothécaires
se trouvent confrontés à une tâche délicate d'organisation.
Parmi les diverses solutions adoptées, deux nous ont semblé parti-
culièrement intéressantes, celle du collège de Sorbonne (1338) et celle
de l'abbaye de Clairvaux (1472); nous les présentons dans le tableau 2.
de la page 4493•
La bibliothèque universitaire est, comme celle des ordres mendiants94,
divisée en deux secteurs, l'un public où se trouvent accessibles, mais
enchaînés, un certain nombre d'exemplaires de travail (48 volumes
sur 42.0 pour les sections considérées; pour l'ensemble, environ 330
sur 1 72.2.) et l'autre secret, réservé aux membres du collège qui ont le
droit d'en emprunter les livres. Cette distinction n'a pas de raison d'être
dans une bibliothèque destinée à une communauté monastique. Le plan
est en gros le même dans les deux institutions : Bibles non glosées, une
variété de livres parabibliques (Histoires saintes à la Sorbonne, concor-
dances chez les Cisterciens), « Bibles par parties glosées »; pastilles et
autres expositions. Le catalogue de Clairvaux instaure des divisions de
format, souligne l'importance de certains exégètes comme Pierre Lom-
bard et Nicolas de Lyre, et introduit des renvois aux commentaires des
docteurs, patristiques ou médiévaux, dont les œuvres sont dans les deux
bibliothèques nettement séparées de la Bible.
Ce qui frappe, si l'on compare ces deux inventaires à ceux de collec-
tions antérieures, c'est bien sûr leur organisation méthodique, si favorable
à l'étude, mais aussi le triomphe qu'elles consacrent des Bibles complètes
et des Bibles glosées.

89. MBDKS [2.7], t. 1, n° 36 (1343).


90. Catalogue du xv" siècle publié parU. BERLIÈRE dans la RB, t. 39, 192.7, pp. 105-12.4.
Des co=entaires patristiques sur les Psaumes et sur Job sont intercalés au milieu des
Bibles, alors qu'en principe les œuvres des Pères forment des classes à part (Sequunlur libri
beati Auguslini... , Gregorii... , etc.).
91. Le terme apparaît par exemple à Thannkirchen en Sn (MSV, n° 89), à Gorze
(xr• siècle, RB, 22, 1905, p. 3), etc. Le rôle de la Bible co=e livre d'histoire est souligné par
P. M. BoGAERT, «Adaptations et versions de la Bible en prose (Langue d'oïl)», dans LeJ
genres littéraires dans lu sour&u théologiques et philosophiques médiétJales, Louvain-la-Neuve, 1982.,
pp. 2.59-2.77·
92.. Présentation d'ensemble parR. RousE, «Le développement des instruments de travail
au xm• siècle», dans Culture ettravailintelle&tuel dansi'Ot&ident médiétJal, Paris, 1981, pp. I I 5-144.
93· Ce tableau, qui se limite à la matière biblique, est établi d'après les catalogues,
GoTTLIEB [2.4], n° 349 (= DBLISLB, Cabinet des manus&rits, t. Ill, pp. 9-.2.3) et n° 2.76 (A. VERNET,
op. &it., pp. 67-12.1). On notera qu'il existait en dehors de la bibliothèque de nombreux textes
bibliques utilisés pour la liturgie; ils sont recensés dans le cas de Clairvaux (pp. 335-341).
94· Cf. K. W. HUMPHREYS, The Book Provisions (cité supra, n. z.), pp. 85-87.
TABLEAU 2

Sorbonne Clairvaux

1. Biblia
(62./4) I-8 Grandes Bibles entières
II. Historie
(2.4/2) 9-19 Parve Biblie
III.(t8/t) Libri legales glosati 2ü-33 Alie Biblie per partes sine glossa
IV. (q/t) Libri historiales glosati 34-44 - Autres volumes de la Bible sans glose
v. (28/2) Psalteria glosata 45-54 Concordances sur la Bible
VI. (t7fo) Libri sapienciales glosati 55-67 - Autres concordances abbregees
VII. (24/I) Libri prophetales glosati 68-275 Bibles par parties glosées
VIII. (42/3) Ewangelia glosata 68-291 - [Ancien Testament]
IX. (t6/t) Epistole Pauli glosate 68-191 Genesis .. . lob
x. (3 t/t) lob, actus apostolorum, epistole 12.2-131 Psalterium
canonice, apocal.ipsis glosati 132.-149 Item super Psalmos glose Petri Lumbardi
Xl. (5/t) Libri glosati mixti 150-191 Libri Salomonis . .. Machabeorum
XII. (7/I) Pastille super libros legales 19 2-275 - Novum Testamentum
XIII. (t;/2) Pastille super psalterium 1 9 2-233 [Evangiles]
Xliii. (u/5) Pastille super libros Salomonis 234-241 Epistole Pauli
xv. (n/6) Pastille super libros prophetales 242-256 G1ose Petri Lumbardi super Epistolas Pauli
XVI. (ao/6) Pastille super ewangelia 2.57-275 Actus .. . Apocalipsis
XVII. (9/2) Pastille super epistolas Pauli 276-;o8 Expositiones et pastille diversorum doctorum supra
XVIII. (x;/;) Pastille super lob, actus apostolorum, totam Bibliam
epistolas canonicas, apocalipsim 2.76-2.97 Et primo N. de Lira
XIX. (33/7) Pastille mixte 298-308 Metrificatura super Bibliam
xx. (5/o) Pastille super historias 309-467 Alie expositiones super libros Biblie partiales
XXI. ( 1 9/4) Concordantie super Bibliam 309-416 - [Ancien Testament]
417-467 - Novum Testamentum

* Entre parenthèses : nombre des livres de la classe f des livres çatenati.


A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 45

Prenons une bibliothèque moyenne du xrne siècle, par exemple celle


des chanoines réguliers d'Aureil en Limousin90 : sur ses quelque deux
cents volumes, elle comprend un Nouveau Testament complet (car
c'est bien lui que désigne la notice« Quatuor evangeliste. Actus aposto-
lorum. VII epistole canonice, etc. »), deux textus evangeliorum à usage
liturgique, quelques livres bibliques isolés ou regroupés à deux ou à
trois, et parfois joints à des œuvres patristiques ou profanes; aucun ne
semble glosé. Pas de Bible complète, ce qui n'a rien de surprenant :
bien souvent on rencontre dans les inventaires des corpus incomplets
dont les inventaires signalent les lacunes - une Bible« sauf les Evangiles
et le Psautier» à Saint-Amand et à Prüfening96, un Nouveau Testament
« sauf les Evangiles >> à Odenheim97 - ou bien au contraire détaillent le
contenu livre par livre : un œil exercé peut alors identifier le texte biblique
dont on disposait, disons à Lobbes au xne siècle98• Certes il a existé à
toutes les époques la Bible incomparabilis tota, pour reprendre la formule
du catalogueur de Schaffhouse99, soit rassemblée sous la forme compacte
de pandecte100, soit divisée en plusieurs tomes : le catalogue de Saint-
Riquier, dès 8; 1, présente à la suite les deux extrêmes, « une Bible entière
(integra) où sont contenus 72. livres, en un volume; une autre morcelée
(dispersa) en 14 volumes »101• Mais les gros bataillons de la Sorbonne et
de Clairvaux marquent le triomphe d'une production quasi industrielle.
Ce serait de même une tâche intéressante que de suivre à travers les
inventaires les progrès irrésistibles de la Bible glosée. Au début, on doit
expliquer ce qu'est la glose: «psalterium cum aliquibus patrum sententiis»102 ,
puis on constate dans toute l'Europe le succès des manuscrits de modèle
parisien, aussi bien à Salzbourg103 ou à Durham104, où les évêques en

95· Voir J. BECQUET,« La bibliothèque des chanoines réguliers d'Aureil en Limousin au


xm• siècle », dans Bulletin de la Société arçhéologique et historique du Limousin, 92, 196 5, pp. 107-I H·
96. GOTTLIEB [24], n° 394 (= DELISLE, Cabinet des manuscrits, t. II, p. 449, n° 2); MBKDS,
[27], t. IV, n° 41, p. 422, 1. 61-62 (cf. infra, p. 53).
97· Catalogue du xn• siècle publié par A. WILMART, dans RB, 49, 1937, p. 93, no 3·
98. P.-M. BoGAERT, Bulletin de la Bible latine, t. 6, 1980, n° 256, à propos du catalogue
publié par Fr. DoLBEAU dans Reçherches augustiniennes, IJ, 1978, p. 26, n° 187. L'ordie des
livres est celui de Théodulf.
99· MBKDS [27], t. I, n° 63 (p. 293, 1. 3o).
100. Ainsi à Saint-Evre de Toul (inventaire cité supra, n. 6o). Sur l'idée de réunir en un
volume, pour le service divin, toute l'Ecriture sainte, voir B. FISCHER, « Die Alkuin-Bibeln »
(cité n. 85), pp. 59-6o.
101. GOTTLIEB [24], n° 402 (= BECKER [19], n° II, p. 24). La« Bible de Saint-Riquier»
(Paris, BN, lat. 45 et 93) semble plutôt un produit de la région de Paris; cf. B. FrscHER,
Bibeltext [35], pp. ISS-189.
102. Inventaire d'Odenheim (cité supra, n. 97), p. 93, n° 9·
103. Livres de l'archevêque Conrad II (n64-II68), identifiés d'après les ex-libris par
O. MAZAL, « Die Salzburger Dornkapitelbibliothek vorn 10. bis 12. Jahrhundert », dans
Paliiographie I98I. Col/oquium des Comité international de paléographie, Munich, 1982, p. 83.
104. li est intéressant de comparer les donations de Guillaume de Saint-Calais (t 1095 ;
GoTTLIEB [24], no 1067) et d'Hugues du Puiset (t 1195; GoTTLIEB [24], n° 1068) : d'un côté
46 Le Livre

offrent en grand nombre à leur cathédrale, qu'à la Trinité de Fécamp,


où en un siècle le stock des livres glosés passe de o à 25 105• L'inventaire
assez détaillé de Sainte-Jus tine de Padoue106 nous permet de constater
l'équilibre qui s'était établi vers le milieu du xve siècle dans une biblio-
thèque de dimensions moyennes :

TABLEAU 3

Livres non glosés


Bible Bible
Livres en en Livres
Format glosés Total 2 vol. 1 vol. NT isolés

Maximus 4 2
Magnus I I I
Mediocris I5 6 2.
Parvus I 2. z
Portatilis z I
Non indiqué

Les éditions en multiples volumes ont disparu. Les livres glosés


se concentrent dans le format mediocris 107 , c'est-à-dire d'environ
z6o X 170 mm, alors que le texte simple se présente aussi bien en in-folio
qu'en livre de poche, pour le chœur ou pour le prêt.
On aurait tort toutefois de réduire à quelques plans de classement et à
quelques statistiques ce que les inventaires peuvent nous apprendre sur
le contenu de la Bible médiévale. Leur richesse est dans le foisonnement
du détail. Nos prédécesseurs avaient accès à un matériel beaucoup plus
vaste que celui dont nous disposons, et leurs curiosités, leurs scrupules,
leur vocabulaire même peuvent nous éclairer. Bien sûr nous devinons
ce qu'est une biblia depicta, curta ou accurtata, capitulata, glosata, metrica108,
mais une pensée de reconnaissance nous vient tout de même lorsque le
bibliothécaire d'Assise, Frère Giovanni Ioli, nous explique qu'une biblia
tabulata comporte une table de tous les passages des épîtres et des évan-
giles tam dominicalia et ferialia quam etiam festivalia et communia tatius

une Bible en deux volumes, de l'autre une Bible en deux volumes, une autre en quatre, quatre
psautiers non glosés et une vingtaine de livres glosés.
105. Œ. GOTTLIEB (24], nos 289 (XI• siècle) et 290 (xu 0 siècle).
106. Notre tableau ne porte que sur le fonds ancien; cf. .supra, n. 63.
107. En dépit de G. CANTON! ALZATI, op. cil., p. 22, mediocre désigne non la qualité du
livre mais son format, comme à Saint-Marc de Florence; cf. B. L. ULLMAN, Ph. STADTER,
op. cil. (.supra, n. 57), p. 114.
xo8. Qualificatifs relevés dans les index des MBKO.
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 47

anni 109 • Bien sûr, on se lasse de rencontrer des dizaines de fois l'incipit
Frater Ambrosius ou de voir signalées des bibles « avec leurs prologues et
leurs préfaces», mais c'est une indication du même ordre, due il est vrai
à Réginbert de Reichenau110, qui a mis sur la piste de sommaires inédits
des Psaumes 111•
Son collègue de Clairvaux a lu, ou tout au moins feuilleté, les livres
qu'il répertorie, et il aime à en relever les particularités : ici l'abondance
des abréviations, là un ordre différent de celui traditionnel112 • A Gorze
et ailleurs, le bibliothécaire confronté à des séries de Bibles se fait une
idée de leur ancienneté relative113 et commence, grâce à l'Ecriture sainte,
un début de réflexion paléographique : c'est ainsi que le catalogue de
Saint-Vincent de Laon caractérise un Livre des Rois comme nova et
optima littera, tandis qu'un psautier glosé se voit qualifié de antiquissimae
litterae et modici valoris 114• Le Psautier éveille aussi des soucis de philo-
logue : on note s'il reproduit la prima translatio, s'il est double, triple ou
quadruple115, s'il contient ces obèles et ces astérisques qui pour saint
Jérôme étaient l'essence même de sa recension hexaplaire116 •
Naturellement de la présence de ce psautier dit « gallican », on ne
peut rien conclure sur la diffusion de la langue française, comme certains
l'ont fait naïvement117 ; en revanche, beaucoup d'indications explicites
nous signalent des textes bibliques en hébreu, en grec118 ou en langues
vernaculaires et nous permettent ainsi de mieux évaluer, à toutes les
époques, la culture des milieux monastiques et, pour le bas Moyen Age,
la percée des traductions en langues nationales dans les différentes classes
de la société. Quant à cette frange parabiblique que constituent les
apocryphes, si importants pour l'imagination médiévale, les inventaires
donnent la possibilité d'en jalonner la diffusion : qui soupçonnerait
sans leur témoignage qu'il existait en Lorraine une « révélation du

109. Inventaires de 1381 (brefs et détaillés), publiés parC. CENci, Bib/iotbeca manusçripta
ad .ra&rum c01111entum As.ri.rien.rem, Assisi, 1981, t. 1, p. 84, n° 20.
xxo. MBKDS [27], t. 1, no 53, p. 26I, 1. ~6.
III. Cf. H. BoESE, «Capitula psalmorum »,dans RB, 9I, 1981, pp. xp-16~.
II2. Cf. A. VERNET, op. cil., pp. 69 et 71 (inventaire de 1472, n 08 19 et 29).
II~. Il y avait à Gorze deux Bibles, l'une antiquae manu.r, l'autre no11ae (RB, 22, 1905, p. ~.
1. 2-~).
II4. RB, J9, 1927, p. 107 (n° ~6) et II4 (n° 133).
ns. Sur les psautiers à trois ou quatre colonnes, voir A. WILMART, RB, 28, 19II, p. ~5o.
n6. Cf. D. de BRUYNE, «La reconstitution du psautier hexaplaire »,dans RB, 4r, 1929,
p. 298. Le catalogue de Saint-Amand au xn• siècle (cf. n. 96; DELISLE, Cabinet tk.r manu.rmt.r,
t. II, p. 449, n° 6) signale deux psautiers .ruundtlm Ieronimum "*"et-:- emendata.
n7. Cf. A. SIEGMUND, Die Oberlieferung tkr griechi.rchen Litera/ur in tkr lateini.rçben Kirche
bi.r zum zwoljten ]ahrhuntkrt, München-Pasing, 1949, p. 24, n. 2, corrigeant une erreur de
Lesne. C'est bien sûr un psautier triple que le catalogue de Pannonhalma en I09~ (GoTTLIEB,
n° uo) désigne par les mots:« Psalterium Gallicanum. Ebraycum. Graecum ».
II8. Sur ces deux catégories, voir LESNE [26], pp. 78o-78I; cf. aussi W. BERSCHIN,
Griechi.rch-lateini.rche.r Miltelalter, Berne, 1980, pp. 48-51.
48 Le Uvre

prophète Esdras quand il fut, dit-on, en enfer »119 et que, dans les
Iles britanniques, on avait tant d'intérêt pour l'histoire d'Aséneth,
femme de Joseph120 ?

Livre d'histoires, école de catalogage et de classification, la Bible est


aussi et avant tout le Livre, dont la valeur spéciale est soulignée par le
fait que les inventaires eux-mêmes sont souvent transcrits sur des Bibles
ou des Evangiles121, Le bibliothécaire de Saint-Martial de Limoges
au XIIIe siècle, Bernard Itier, peut bien choisir comme support de son
catalogue un ouvrage« inutile à lire et qui ainsi ne sera plus inutile »122,
son attitude est exceptionnelle : auparavant, comme à Durham123, plus
tard, comme à Mondsee124, on est heureux et fier d'inscrire le contenu
d'une donation sur le livre qui en constitue l'article le plus précieux.
Cette valeur est parfois pécuniaire (des documents financiers le prouvent
à l'évidence126), et l'on comprend le sage abbé de Fürstenfeld qui tient à
l'abri dans sa cellule un manuscrit biblique parous et preciosus126• Les
inventaires anciens, qui ne partagent pas l'indignation de saint Jérôme
contre le luxe des Livres saints 127, aiment à insister sur la richesse de
certaines Bibles, sur leur parchemin teint en pourpre, sur leurs lettres

Il9· Liber Esdrae prophetae uel reuelatio quando in infernum fuirse elicitur, à Gorze (RB, 22,
1905, p. 8, l. 134). Ce texte, fort rare, se trouvait aussi à Saint-Arnoul de Metz, d'après le
catalogue de 1673 (BEC, oJ, 190:1., p. 51:1., n° 78; attribué par erreur à Saint-Arnould de
Crépy).
uo. Cf. R. M. WILSON,« The contents... » (cité supra, n. 8), p. 93, n. 38 :le Libellus Je
A.reneth est présent dans six catalogues.
1:1.1. Remarque de B. BrsCHOFF dans Mittelalterliche Schatzverzeichni.ue, t. I, Munich, 1967,
pp. 9-10.
zu. Dm.rsLE, Cabinet eles manuscrits, t. II, p. 496 (Gol"I'LIEB [:1.4], n° 315). Le manuscrit
porteur (BN, latin 1085) est un antiphonaire abrégé de Saint-Martial, du xre siècle.
1:1.3. GoTTLIEB (24], n° 1067, republié et étudié parC. H. TuRNER dans ]ThS, I9, I917-
I9I8, pp. 121-132, d'après le manuscrit Durham, A. II. 4 (Bible de Guillaume de Saint-
Calais).
124- Donation de Benedikt von Biburg en 1453 (MBKO (27], t. V, n° 17), consignée sur
une Bible : Vienne, ÔNB, 1222.
125. Ainsi les comptes de Philippe le Hardi, qui règle le 17 décembre 1398 l'achat de
I I Bibles pour la chartreuse de Champmol près de Dijon:« Item; pour parfaire et accomplir
une belle bible Je grosses lettres .•• pour icelle enluminer, celer, traire et relier et pour le parchemin
zoo frans ... Item pour elix petilles bibles pour les celles (cellules], afin que les religieux qui
auront aucunes infirmités pour lesquelles il leur convient laisser l'eglise puissent dire leur
service sans empescher l'enferrnier et pour suivre l'eglise et pour estudier, si qu'ils n'ayent
occasion de partir de leur celle pour aller estudier en la bible de l'eglise ou de parler les uns
aux autres, pour ce zoo frans; et pour achepter du parchemin pour les livres dessus diz,
jO frans» (publié par B. PROST, dans Archives historiques artistiques et littéraires, 2, I89o-189I,
P· 339).
u6. MBKDS [:1.7], t. IV, p. 655, 1. 41-42 (1312).
127. Lettre 22, 3:1. : inficitur membrana colore purpureo, aurum /iquesfit in lilleras, gemmis
coelices uestiunlur el nue/us ante fores earum Christus emoritur.
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 49

d'or et d'argent, sur les reliques qui ornent la reliure128 : il n'y a pas
de livres aussi somptueux dans tout le trésor et toute la bibliothèque,
sauf peut-être ceux qui racontent la vie ou les miracles du saint fonda-
teur129. Les indications sont parfois d'une telle précision qu'on peut
identifier la décoration du volume et, par exemple, ajouter d'après
l'inventaire de Prüm130 une nouvelle bible alcuinienne aux quelque
cinquante qui sont parvenues jusqu'à nous131.
Qu'elle se présente comme une pièce de musée ou au contraire comme
un modeste outil pour la méditation, la Bible est un livre plus person-
nalisé que les autres. Les cardinaux du xrue siècle mentionnent beaucoup
de livres dans leurs testaments, mais quand il s'agit des livres saints,
ils précisent souvent« ma Bible>>, Biblia meal32 : c'est un peu une partie
d'eux-mêmes qu'ils donnent. Lorsqu'en 86o Evrard, comte de Frioul,
avait réparti entre ses enfants les livres de sa chapelle133, il avait veillé
à ce que chacun de ses fils reçût au moins un livre saint, qui, à la diffé-
rence des autres titres, était toujours caractérisé : Unroch aura « notre
psautier double et notre Bible », Berenger « un autre psautier écrit en
or », Adalard « un troisième psautier que nous avions pour notre usage
personnel », Rodolphe « un psautier avec son explication, que Gisela
[femme d'Evrard] avait pour son usage personnel ». Dans quelques cas
on précise même, à la manière de François Villon, l'intention qui a
présidé au legs : Hugues, abbé de Saint-Amand, emportait toujours
avec lui une Bible en deux volumes de petit caractère, « il la fit briève-
ment annoter afin, disait-il, que ma postérité la possède au milieu des
affaires séculières et des chevauchées, pour qu'ils y fixent leur attention,
s'ils le veulent bien »134. Trois cents ans plus tard, ce n'est plus à des
chevaliers mais à un étudiant que s'adresse un parlementaire parisien,
Jean de Neuilly-Saint-Front en lui léguant« ma Bible que j'aymoye sur
tous mes autres livres ... afin qu'il y estudie »135.

128. Cf. LEsNB [26], pp. 6-13 («Les reliures précieuses») et 13-17 («Fonds de pourpre et
lettres d'or »).
129. Ainsi à Saint-Amand (GOTTLIEB [24], n° 394) et à la cathédrale Saint-Cyr de Nevers
(GOTTLIEB, no 337; publié par B. AsPINWALL, Le.r üole.r épi.r&opale.r et mona.rtique.r de l'an&ienn4
pr011inçe e&&léJia.rtiqm de Sen.r, Paris, 1904, pp. 146-148).
130. MSV, no 74 (inventaire de 1003, utilisant l'acte de donation fait par l'empereur
Lothaire en 8p), p. 8o, 1. 21-22 : 1 hibliothe&am mm imaginihu.r et mairJribu.r &hara&terihu.r in
voluminum prin&ipii.r deaurati.r.
131· a. B. FISCHER, ((Die Alkuin-Bibeln)) (cité n. 85), p. 64: il doit s'agir d'une Bible
décorée à Tours pendant l'abbatiat de Vivien (843-851).
132. Impression retirée de la lecture des testaments publiés dans A. PARAVICINI, op. &if.
(.rupra, n. 47); voir par exemple p. 264 celui de Jean Cholet (1292): n° 133 libro.r theologi&o.r
glo.rafo.r et Bibliom meam mairJrem... , et plus loin cet autre don, très personnalisé lui aussi :
Avi&ennam meum /ego magi.rlro Petro di&to Mulo .ri fempore morti.r mee exi.rtaf oh.requii.r meis.
133. GoTTLIEB [24], n° 798; document étudié par P. RicHÉ, «Les bibliothèques de trois
aristocrates carolingiens», dans Le Mqyen Age, 69, 1963, pp. 96-101 (article repris dans son
recueil In.rtrH&fion el vie religieuse dan.r le haut Mqyen Age, Londres, 1981).
134. DBLISLE, Cabinet de.r manu.r&ril.r, t. II, p. 456, n° 255·
135· D'après Fr. AUTRAND, art. cit. (supra, n. 46), p. 1234.
'o Le Livre

Les catalogues gardent le souvenir de telles donations. La Bible s'y


présente souvent avec son histoire, parfois résumée au nom de son ancien
possesseur, qui peut être la gloire de la communauté comme Maïeul
à Cluny136 et Pierre Martyr à Saint-Eustorge de Milan137 ou au contraire
une figure sans relief comme ces cinq personnages qu'évoque l'inventaire
de Lanthony1ss. A Saint-Augustin de Cantorbéry, le nom du possesseur
est si bien incorporé à la description qu'il sert pour les renvois : « Le
Cantique des cantiques n'est pas ici parce qu'on le trouve plus haut dans
les Proverbes de Salomon de Raoul »139. Parfois c'est le mode d'acquisi-
tion qu'on se plaît à évoquer de façon soit modeste : « Un corpus de
l'Ancien Testament, en un petit volume, appartenant à Martin Weiss,
que j'ai acheté à son ami »140, soit au contraire majestueuse : un document
de K.losterneuburg nous apprend comment, pour doter sa nouvelle
fondation, le margrave Uopold ill s'est procuré à Saint-Nicolas de
Passau, moyennant deux vignobles et le libre transit d'un bateau sur le
Danube, une superbe Bible en trois tomes qui au fil des ans et des inven-
taires s'est réduite à un seul volume141. Une provenance lointaine, le
plus souvent italienne142, rehausse le prestige d'un manuscrit. On peut
aussi le vénérer comme l'autographe du saint local : c'est ainsi que Durham
conservait, en plus du tombeau de Bède le Vénérable, quatre Evangiles
de manu Betfae143 • Ces traditions se sont maintenues jusqu'à l'époque
moderne, et un paélographe averti comme Dom Martène a dû faire
beaucoup de peine aux Minimes de Tonnerre en leur démontrant que
leur Bible « écrite de la main de saint Bernard »144 était en réalité bien
postérieure. En revanche, à côté de ces figures illustres, mais trompeuses,
nous rencontrons dans les manuscrits et les inventaires des copistes
qui ont bien mérité de la Bible, comme Otloh de Saint-Emmeran,
Conrad de Scheyern, Dietmot de Wessobrünn145, ou ce Goderan qui a
mis quatre ans pour transcrire les deux volumes de la Bible de Stavelot146.

136. GoTTLIEB [24], n° 280 (1158-1161); = DELISLE, Cabinet des manustrits, t. II, p. 459,
no 3·
137. KAPPELI, art. cit. (.rupra, n. 25), p. 67, n° 695.
138. Cf. H. ÛMONT, art. cit. (supra, n. 54), pp. 208-209.
139· M. R. }AMES, op. cit. (.rupra, n. 43), p. 204.
140. Inventaire de Caspar Fleuger (1468), MBKO [27], t. III, p. 102, 1. 35-36.
141. Cf. MBKO [27], t. I, pp. 83 et 89.
142. Reichenau, 823-838 :Liber prophetarum quem Hiltiger de Italia adduxit (MBKDS, t. I,
P· 256, 1. 32-33); Saint-Nicolas de Passau, xn• siècle : I.rti .runt libri quos Roma detu/imus (ibid.,
t. IV, p. 54, 1. 52-57); cf. Kremsmünster, xx• siècle: item bib/iam, quam in Recia comparavit,
tlum redire/ a Roma (MBKO, t. V, p. 34, 1. 34).
143· GoTTLIEB [24], n° 461 (1391); = Cata/ogi veteres ... , p. 16 (Durham, A, II, 16).
144. Cf. A. VERNET, op. cil., pp. 713-714 (juillet 1709).
145· MBKDS [27], t. IV, no 27; IV, no 106 (il y a en fait plusieurs Conrad); III, no• 6o
et 61.
146. On lui doit aussi la Bible de Lobbes; cf. W. CAHN [179], pp. 265-266 et, plus généra-
lement, E. BROUETTE, dans Scriptorium, z6, 1962, pp. 81-84 (pour une étude technique de
l'écriture de Goderan, voir L. GxussEN, L'expertise de.r écritures médiévales, Gand, 1973,
spécialement pp. 65-84).
A travers les inventaires de bibliothèques médiévales 5x

Il resterait une dernière question à poser aux inventaires, la plus


difficile, celle de savoir si l'Ecriture sainte a été lue. On peut l'affirmer
sans crainte pour les livres liturgiques dont les catalogues nous disent
parfois qui était responsable:« Prior Vallis Vinearum habet» 147 • Les listes
de prêt sont moins probantes. Bien sûr on distribue des livres bibliques
à Cluny in caput quadragesimae (mais aussi un Tite-Live) 148 ; on en prête à
Klosterneuburg 149, à Saint-Ouen de Rouen150, à la Sorbonne où les
nouveaux membres du collège reçoivent une Bible et la clé de la biblio-
thèque151, à la Bibliothèque Vaticane152, bref partout. Est-il possible
d'évaluer ces prêts? On s'étonne de constater le petit nombre de livres
bibliques distribués entre 1475 et 1487 par Platina, le bibliothécaire
du Pape : dix-neuf seulement, dont quatre ont été empruntés par une
même personne, Cristoforo della Rovere, castellano du château Saint-
Ange. Est-ce le résultat d'une désaffection pour l'Ecriture sainte ? Avant
de tirer cette conclusion, il faut se rappeler qu'il y avait d'autres biblio-
thèques à Rome et que, de toute façon, beaucoup de personnes possé-
dant déjà leur Bible n'avaient pas besoin d'en emprunter un autre exem-
plaire. La durée d'un prêt ne garantit pas une utilisation intensive :
que penser d'un emprunt qui s'étend sur vingt-cinq ans 153, et d'un autre
qui semble si définitif qu'on note à côté du titre furatur per scriptorem154 ?
Rares sont les cas où l'on a des preuves incontestables d'efficacité : la
tapisserie d'Angers montre que ceux qui avaient obtenu en prêt l' Apoca-
lypse du roi Charles V l'ont vraiment utilisée « pour faire [un] beau
tapis >>155 ; quant à l'emprunt d'une Bible latine reliée en cuir rouge fait
au couvent des Augustins d'Erfurt par un religieux nommé Martin
Luther156, il a sans doute contribué un petit peu à la réforme de l'Eglise.

147. Scilicet un« bon et bien petit Psaultier» (Clairvaux, 1472; A. VERNET,op. cit.,p. 339).
148. A. WILMART, « Le convent et la bibliothèque de Ouny vers le milieu du XI" siècle»,
dans Revue Mabillon, II, 1922, pp. 96-98 (intéressant commentaire sur les lectures bibliques)
et 115.
149· MBK6 [27], t. 1, n° 16 (vers 1470).
150. Cf. L. DELISLE, « Documents sur les livres et les bibliothèques au Moyen Age »,
dans BEC, II, 1850, pp. 227-230 (entre 1372 et 1378).
151. Cf. J. VIELLIARD, «Le registre de prêt de la Bibliothèque du Collège de Sorbonne
au xv• siècle>>, dans The Universities in the /ale Middle Ages, Louvain, 1978, p. 288.
152. D'après le registre de prêt tenu par Bartolomeo Platina pour les années 1475-1487
(Vat. lat. 3964), publié par M. BERTOLA, I due primi regis/ri di preslilo della Biblioteca Aposta/ica
Vaticana, Rome, 1942, pp. 1-40.
153. Pierre le Vénérable est prié de faire restituer sine dilalione deux livres, des gloses sur
Matthieu et un Evangile de Jean glosé, empruntés depuis vingt-cinq ans (Epi.rt., 169; The
Let/ers of Peter the Venerable, éd. G. CoNSTABLE, Cambridge, Mass., 1967, t. 1, p. 402).
154. Durham, inventaire de 1416 (GoTTLIEB [24], n° 466) = Catalogi veteres... , p. 115;
il s'agit d'un psautier.
155· Cf. L. L. DELISLE, RecherchesJUr la librairie de Charles V, Paris, 1907, t. 1, pp. 147-148.
156. Cf. H. GRISAR, Luther, Fribourg-en-Brisgau, t. 1, 1911, p. 9 et t. III, 1912, p. 460.
~z Le Livre

C'est sur l'image du lecteur de la Bible qu'il convient de terminer.


Religieux, ill'a trouvée facilement dans la bibliothèque de son monastère,
que celle-ci soit petite ou grande, bien rangée ou désordonnée; prêtre
ou laïc, il l'a reçue en don, ou encore achetée à prix d'or. Il se réjouit à
en contempler la décoration, ou peine au contraire sur l'écriture trop
fine. Peut-être, à l'exemple de tel roi de France, en lit-il chaque jour un
chapitre nu-tête et à genou:x107 • Et si l'on pouvait l'interroger, il est
probable qu'il aimerait reprendre, à la suite de Hugues, prieur de Char-
treuse, ces paroles de Grégoire le Grand : « C'est la nourriture de l'âme
et sa réfection spirituelle que l'intelligence de l'Ecriture divine, infini-
ment plus précieuse que l'or et la topaze, le miroir de l'âme qui montre
sa beauté ou sa laideur, et lui permet de s'émender »168 •

APPENDICE
Prologue du catalogue de la bibliothèque de Prüfening (n65)

Afin que le mince trésor de notre bibliothèque soit connu de façon


claire et parfaite, il faut procéder avec un certain ordre. Les livres procèdent
soit de l'autorité divine, de l'Ancien aussi bien que du Nouveau Testament,
soit de l'autorité humaine. A propos des livres divins, il faut savoir avant
tout que, de même que l'Ancien Testament est partagé en quatre ordres, la
loi, les prophètes, les hagiographes et ceux qui sont extra-canoniques - la loi
consiste en effet dans les cinq livres de Moïse; il y a huit livres prophétiques :
Josué, Juges, Samuel, Malachie, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, les douze pro-
phètes; neuf hagiographes : Job, les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiaste,
le Cantique des cantiques, Daniel, les Chroniques, Esdras et Esther; en dehors
du canon, il y a Tobie et Judith; quant au livre de la Sagesse et à celui de
Jésus, fils de Sirach, ils sont inconnus chez les Hébreux - de même, dis-je,
le Nouveau Testament se partage lui aussi en quatre ordres : les quatre Evan-
giles; les écrits apostoliques, c'est-à-dire l'Apocalypse, les Actes des Apôtres,
les Epîtres canoniques et les Epîtres du bienheureux Paul; les Pères, c'est-à-
dire ceux qui ont écrit sur tous ces livres ou sur la foi ou en vue de l'édification;
et en dehors du canon on trouve les livres composés sans profit de ce genre.
Nous avons donc tous les livres de l'Ancien Testament et, du Nouveau,
les Evangiles et les écrits apostoliques dans une Bible ancienne en trois

157. Tradition sur la Bible de Charles V, rapportée chez les Célestins de Paris; cf. BN,
manuscrit français I 5z9o, p. 3 ; Charles V a lu chaque année la Bible en entier, et cela pendant
quinze ou seize ans d'après Philippe de MÉZIÈRES, Le songe du tJieil jM/erin, éd. G. W. CooPLAND,
t. II, Cambridge, 1969, p. z56.
158. Lettre à Boniface, archevêque de Cantorbéry, du 8 novembre uso, publiée par
S. GUICHENON, Histoire généalogique de la Royale maison de SatJoie, t. IV, Turin, q8o, p. 58. -
En tenninant, nous voudrions exprimer toute notre reconnaissance à Dom P.-M. Bogaert
et à M. A. Vernet, qui ont bien voulu relire notre étude et l'améliorer par de précieuses
suggestions, ainsi qu'à la Section de Codicologie de l'Institut de Recherche et d'Histoire des
Textes, où se trouve commodément rassemblé l'essentiel de la documentation mise en œuvre
dans cet article.
A travers les inventaires tk bibliothèques médiévales 53

volumes. Nous avons les mêmes livres, à l'exception du Psautier et des Evan-
giles, dans une Bible nouvelle en quatre volumes. En éditions isolées, nous
avons un Psautier quadruple (gallican, romain, hébraïque et grec), en un
volume; de même les livres de Salomon et celui de Job; de même, les écrits
apostoliques; de même, les Epîtres canoniques et les Actes des Apôtres. Les
Pères sont soit anciens, soit modernes. Les anciens sont : Grégoire, Patérius,
Hilaire, Basile, Ambroise, Augustin, Jérôme, Origène, Césaire, Isidore,
Ephrem, Autpert, et beaucoup d'autres. Les modernes sont : Bède, Alcuin,
Raban, Bernold, Yves, Haimon, Zacharie, Anselme de Lucques, Anselme de
Cantorbéry, Hugues, Gratien, Rupert, Pierre Damien, Pierre Abélard, Pierre
Lombard et beaucoup d'autres. Pour un même de ces auteurs, nous pouvons
avoir plusieurs œuvres en un volume, ou bien une œuvre partagée en plusieurs
volumes; ou bien un volume regroupe les œuvres de divers auteurs, ou
encore chacun occupe son volume. En suivant ce plan, dressons l'inventaire
des œuvres de chaque auteur que nous venons de citer, de celles bien sûr qui
se trouvent chez nous.
Pierre PETITMENGIN.

Traduit d'après MBKDS [z7], t. IV, p. 422, 1. 41-74·


2

Versions et révisions
du texte biblique

L'histoire de la Bible en latin du IXe au xme siècle est un vaste sujet


difficile à cerner. On prend conscience, de plus en plus, des recherches
à effectuer, et on perçoit la méthode à suivre désormais beaucoup mieux
qu'on ne domine vraiment le sujet. Cela est vrai, malgré les résultats
très considérables obtenus depuis la fin du x1xe siècle, qui ont renouvelé
nos connaissances sur la carrière médiévale de la Vulgate de Jérôme1•
L'Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du Moyen Age, de Samuel
Berger (1893), reste aujourd'hui l'ouvrage fondamental sur le sujet,
précieux bien que nombre de ses conclusions aient été infirmées depuis 2•
L'édition critique du Nouveau Testament, entamée à Oxford en 1898
par l'évêque Wordsworth et H. J. White, achevée en 19543 , ainsi que
la grande édition romaine actuellement préparée par les Bénédictins
(commencée en 1926, elle a atteint le livre de Daniel)4, offrent aujourd'hui

1. Je suis redevable au pr Richard H. Rouse, de l'Université de Californie, de ses encoura-


gements et conseils tout au long de la mise au point de cet article.
L'expression « Vulgate de saint Jérôme >> suit l'usage conventionnel, quoique l'ensemble
des livres bibliques constituant la « Vulgate » ne remonte pas nécessairement à la traduction
de Jérôme. Cf. R. LoEWE, « The Medieval History of the Latin Vulgate», dans [5], p. 108;
B. F. SUTCLIFFE, « The Name Vulgate», dans Bi, 29, 1948, pp. 345 et s.
2. BERGER (29].
3· N(Wum Testamentum ... latinae secundum editionem .rançfi Hierof!JmÎ, éd. J. WORDSWORTH,
H. J. WHITE, H.F. D. SPARKS, Oxford, 1898-1954· Cf. B. FISCHER,« Der Vulgata-Te:xt des
Neuen Testamentes »,dans Zeilschr.f. neule.rl. Wi.rs., 46, 1955, pp. J78-196.
4· Biblia Sacra iuxta latinam Vulgatam Versionem ... cura ... monachorum Sancti Benedicti edita,
Rome, 1926- (en cours). Cf. J. GRIBOMONT, « Les éditions critiques de la Vulgate», dans
Studi Mediet~ali, 2, 1961, pp. 363-377.
s6 Le Livre

les outils essentiels pour mieux connaître la tradition textuelle de la


Vulgate; de nouvelles et attentives recherches sur les familles de manus-
crits se sont ajoutées à ces éditions6 •
Ces recherches se sont portées la plupart du temps sur les manuscrits
fondamentaux pour l'établissement du texte de saint Jérôme. La majorité
des manuscrits antérieurs au rxe siècle, et ceux du rxe et d'après qui
contiennent une tradition plus ancienne du texte biblique, ont été soi-
gneusement collationnés et regroupés en familles. Du fait de cette orien-
tation, la connaissance historique du sujet a été curieusement biaisée.
Personne n'a engagé une étude systématique des manuscrits de la Vulgate
qui nous restent, et plus particulièrement de ceux d'après le xe siècle.
De plus on a eu tendance à traiter ces manuscrits des xe et xxe siècles
seulement d'un point de vue textuel, comme témoins d'une tradition
antérieure, sans les replacer dans leur contexte historique. Il reste donc
beaucoup à faire, et du travail de base, sur la Vulgate de l'après-rxe siècle.

Les réformes du texte biblique pendant la période carolingienne sont


essentielles à une histoire de la Vulgate médiévale. Pour l'érudit qui
s'intéresse au texte de saint Jérôme, les manuscrits carolingiens sont
importants. Dans son Mémoire sur l'établissement du texte de la Vulgate,
Dom Quentin commence son étude des familles de manuscrits par les
deux principales révisions du texte au rxe siècle, celle de Théodulf et
celle d'Alcuin. C'est qu'il est essentiel de connaître les familles carolin-
giennes pour déterminer l'ampleur de leur influence sur les manuscrits
ultérieurs. Pour le médiéviste, la tradition textuelle de la période caro-
lingienne est captivante en soi et fait une bonne introduction aux pro-
blèmes de la Vulgate. Pour chaque période, les mêmes questions fonda-
mentales reviennent : comment interpréter les sources médiévales qui
parlent d'une Bible « corrigée » ? Dans quel contexte ces corrections
ont-elles été faites, et dans quel but? En général, comment des variantes
sont-elles apparues dans nos textes ? Comment les conditions de produc-
tion et de diffusion des manuscrits ont-elles influencé le texte de la Bible ?
La période carolingienne a été scrutée d'abord par les travaux de
Berger et de Corssen, puis avec les études monumentales de Kohler et
de Rand sur la peinture et l'écriture carolingienne, enfin et plus au fond
par Dom Fischer. Cette période peut donc nous initier aux problèmes

5· Voir en particulier QUENTIN [43], étude qui suscita de nombreuses répliques, cf.
F. C. BuRKITT, dans ]ThS, 24, 1923, pp. 406 et s.; E. K. RAND, dans HThR, IJ, 1924.
PP· 197 et s.; D. J. CHAPMAN, dans RB, JJ, 1925, pp. 5 et s. et 365 et s.
Versions et révisions du texte biblique 57

que rencontrent les spécialistes6 • A partir des travaux de Dom Fischer,


on peut voir comment une étude attentive des manuscrits conservés
peut apporter un début de réponse aux questions énoncées ci-dessus.
Il faut mettre en jeu la connaissance des écritures et de la décoration
pour déterminer la date et le lieu de production des manuscrits, de pair
avec une étude poussée de leur texte (si possible par une collation complète
de tous les livres de la Bible); enfin, il faut ancrer cette connaissance
fermement dans une vision générale des efforts intellectuels et de l'éru-
dition dans la période en cause. La réinterprétation de la Bible par les
spécialistes modernes révèle aussi le danger auquel on s'expose en s'en
tenant à la lettre des documents; les prétentions extravagantes des sources
médiévales ne peuvent être interprétées qu'en fonction des manuscrits
qui nous restent.
Longtemps on s'est satisfait d'une histoire relativement simple
de la Bible carolingienne'. Charlemagne aurait encouragé l'érudition;
il aurait ordonné à ses savants d'établir des textes de livres liturgiques
importants, qui puissent servir d'édition standard dans toutes les églises
de son royaume. Il a effectivement essayé de le faire pour la règle de
saint Benoît, la collection de droit canonique connue sous le nom de
« Collection dionysio-hadrienne », et pour le sacramentaire grégorien8 •
Et puisque la Bible est un livre de base pour toutes les activités de l'Eglise,
il semblait naturel de postuler que l'empereur aurait choisi une Bible
qui donnerait le texte standard, faisant autorité dans tout l'Empire.
Or on savait qu'Alcuin, tout à fait adapté à cette tâche de par sa formation
en Northumbrie, avait en effet préparé une Bible« corrigée »; d'où la
conclusion généralement admise que la Bible d'Alcuin avait été préparée
sur les ordres directs de l'empereur, et qu'il s'agissait du texte« impérial»
dont la logique semblait commander l'existence. Il est instructif de retracer,
même brièvement, le processus qui a permis d'infirmer cette théorie.
Les directives les plus importantes de Charlemagne ayant trait à la
Bible, ou du moins aux parties liturgiques de celle-ci, sont le capitulaire
connu sous le nom d' Admonitio generalis et la lettre intitulée Epistola
de litteris colendis. Dans son Admonitio gcneralis, qu'il adresse au clergé de
son royaume en mars 789, Charles se préoccupe de la création d'écoles
dans les diocèses et monastères, et de la copie exacte et soigneuse des
textes liturgiques, surtout des évangiles, des psaumes et du missel.

6. BERGER [29], pp. 145 et s.; K. MENzEL, P. CoRSSEN et autres, Die Trierer Ada-
HanJsçbrijt, Leipzig, 1889; W. KôHLER, Die karolingisçhen Miniaturen. 1 :Die Sçhule tJon Tours,
2 vol., Berlin, 193o-19H; E. K. RAND, Studies in the Sçript of Tours, 2 vol., Cambridge, Mass.,
192.9-1934; ln.,« A preliminary Study of Alcuin's Bible», dans HThR, 24, 1931, pp. 32.4 et s.;
B. FISCHER, Die Allcuin Bibel, Fribourg en Brisgau, I957; In. [H] et [35]; In.,« Die Alkuin
Bibeln »,dans Die Bibel fion Moutier-Grandval, éd. J. DUFT, Berne, 197I, pp. 49 et s.
1· F. L. GANSHOF [36), qui révisa ses positions en I974 [37].
8. FISCHER [35], p. I58; D. BULLOUGH, The Age of Charlemagne, Londres, 19732, p. 110.
58 Le Uvre

Qu'on crée dans tous les monastères et les évêchés des écoles; les enfants
y étudieront les psaumes, les notes, le chant, le comput, et la grammaire.
Qu'on co~rige ~vec ~oin les liv~es, ~atholiq1;1es; souv~nt en e~et ceux qui
désirent bten prter Dteu le font a 1 atde de hvres fauttfs; ne latssez pas vos
enfants les corrompre encore en les étudiant ou en les copiant. Quant à la
tâche de copier l'évangile, le psautier et le missel, qu'on la confie à des
hommes d'âge mûr qui l'effectueront avec le plus grand soin9 ,

Dans son Epistola de litteris colendis, qui remonte aux années 78o-8oo
(784-785 ?), Charlemagne donne instruction au clergé d'encourager
l'étude des lettres ( /itterarum studia), pour permettre une meilleure
compréhension des Ecritures 10•
Dans ces deux décrets, Charlemagne énonce les raisons pour lesquelles
il se préoccupe de l'exactitude des textes, et particulièrement de ceux
de nature liturgique. Il pense qu'un niveau minimal d'éducation est
nécessaire pour parvenir à cette exactitude, et que s'il n'est pas atteint,
on ne peut espérer demander à Dieu comme il convient ce qu'on attend
de lui. L'éducation est aussi nécessaire pour comprendre la base fonda-
mentale de la religion chrétienne, c'est-à-dire la Bible.
D'aucuns ont conclu de ces documents que Charlemagne aurait
voulu qu'on ne diffuse dans ses territoires qu'un seul et bon texte de la
Biblen. C'est là forcer les textes. Ceux-ci nous montrent plutôt Charle-
magne sous l'aspect d'un souverain soucieux avant tout des choses
pratiques, qui pense qu'il faut une Eglise bien ordonnée, capable de
servir Dieu avec efficacité, et cela avec une compréhension adéquate
des choses divines. Parmi les éléments nécessaires de son programme,
il fallait donc une instruction de base, et des textes liturgiques exempts
des fautes les plus graves dues à l'ignorance et à la négligence des
scribes. Le point essentiel qu'il nous faut résoudre dans ces décrets
est ce que Charlemagne veut dire par des livres bene emendatae. Seul
l'examen des manuscrits conservés peut nous permettre de décider
cela avec un minimum de certitude.
Toutefois, il faut encore mentionner un autre décret de Charle-
magne; il resserre le lien entre celui-ci et les efforts visant à corriger
la Bible. Il s'agit de l'Epistola generalis (786-8o1), dans laquelle le sou-
verain ordonne d'utiliser l'homéliaire de Paul Diacre dans tout son
empire.
Donc, puisqu'il est de notre tâche que l'état de nos églises progresse
toujours en mieux, nous nous préoccupons d'un soin vigilant de réparer
l'atelier des lettres, que la négligence de nos ancêtres a presque effacé. Et à

9· MGH, Capit. 1, p. 6o.


10. Ut facilius et reçtius divinarum scripturarum mysleria va/eatis penetrare. Cf. L. WALLACH,
« Charlemagne's De litteris colendis and Alcuin. A diplomatic-historical study )), dans Speculum,
26, 1951, p. 290. VoirE. E. STENGEL, Urkurulenbuchtles Klosters Fulda,I, Marburg, 1958,pp. 246-
254. On suit ici la date proposée par FISCHER [35], p. 156.
II. GANSHOF [36), pp. 7-8,
Versions et révisions du texte biblique 59

notre exemple, nous invitons aussi tous ceux qui dépendent de nous à se
livrer sans retenue à l'étude des arts libéraux; c'est ainsi qu'avec l'aide univer-
selle de Dieu, nous-mêmes avons fait corriger rigoureusement tous les livres
de l'Ancien et du Nouveau Testament, corrompus par l'impéritie des éditeurs 12•

L'Epistola generalis dit bien qu'on aurait essayé de corriger la Bible


tout entière, depuis longtemps (iampridem), et avant 8o1; Charlemagne
en avait connaissance et aurait apparemment approuvé l'entreprise.
Or d'après les manuscrits conservés de la Bible, et d'après la date inférée
de la directive, il est improbable que l' Epistola generalis ait trait à la
Bible d' Alcuinla.
La Bible élaborée par Maurdramne, abbé de Corbie de 772 à 781,
représenterait l'un des premiers efforts visant à obtenir une meilleure
Bible. Le texte de cette Bible, dont cinq volumes ont survécu sur les
douze d'origine, mérite un examen plus complet : il semble être un
précurseur du texte d'Alcuin, plus étroitement relié à la famille des
manuscrits italiens qu'à la famille espagnole 14• Bien que, matériellement,
cette Bible en plusieurs volumes n'ait rien apporté de nouveau, elle est
correcte dans son orthographe; et au titre de premier élément datable
de la minuscule carolingienne, elle représente un pas important dans
les perfectionnements de la production de manuscrits, si importants
pour l'influence ultérieure de la Bible carolingienne.
Le groupe de manuscrits connu sous le nom de « Groupe d' Ada »,
à l'Ecole de la cour de Charlemagne, est encore plus étroitement lié
à la cour impériale que la Bible de Maurdramne. Ces splendides et
luxueux ouvrages (sept manuscrits des Evangiles et un psautier) furent
produits peut-être à Aix-la-Chapelle, entre 781 environ et 814. Cepen-
dant, on ne sait toujours pas si ces manuscrits sont ou non le résultat
d'une révision du texte qui aurait été effectuée à Aix. Comme la Bible
de Corbie, ils semblent parents du texte d'Alcuin. Le texte du psautier
est la version gallicane, c'est-à-dire la révision des psaumes faite par
saint Jérôme à partir des Hexapla d'Origène. C'est aussi la version
retenue par Alcuin pour sa Bible, et grâce à l'influence du scriptorium
de Tours, elle s'est répandue dans les pays de l'Occident latin au cours
des siècles suivantsl5•
La Bible de Maurdramne et les manuscrits du Groupe d' Ada appor-
tent la preuve que circulait un type de texte parent du texte utilisé par

12. MGH, Capit. I, p. 8o; FISCHER [35], p. 156; GANSHOF [36], p. 7, suggère une date
entre le 19 avril Boo et le 29 mai 801.
13. FISCHER [35], pp. 16o-163; GANSHOF [37], pp. 275-276.
14. Amiens, BM, 6, 7, 9, 11 et 12., et Paris, BN lat. 13174, ff. 136, 138; QUENTIN [43],
pp. 279-zSo et FISCHER [34], pp. 587-588, soutiennent le rapport avec le texte d'Alcuin.
BERGER [z9], p. 102, pensait que le texte de cette Bible différait profondément de celui
d'Alcuin.
15. W. KôHLER, Die karo!. Miniaturen, II, Berlin, 1958; III, Berlin, 196o, pp. 1-93;
FISCHER [34), pp. 588-590; MENZEL et CoRSSEN, op. tit., n. 6, pp. 29-61.
6o Le Livre

Alcuin, et ils sont des indices du genre d'activités qu'inspiraient et


encourageaient les intérêts de Charlemagne. La Bible produite à Metz,
très vraisemblablement sous la direction de l'évêque Angilram (t 791)
est d'importance avant tout en raison de son format. Cette Bible, dont
il ne subsiste que la seconde partie, est la première Bible carolingienne
de grand format, complète en un seul volume : c'est-à-dire du type
qu'on associe exclusivement à Alcuin et au scriptorium de Tours 16•
Avant le :rxe siècle, les « pandectes », ou recueils complets, n'étaient
pas inconnus. Le prototype le plus célèbre en est le codex grandior décrit
par Cassiodore dans ses Institutiones :
Un livre de grand format écrit en caractères très lisibles, où l'on trouve la
traduction de l'Ancien Testament selon les Septante, à quoi fait suite le
Nouveau Testament17 •
Le Codex Amiatinus, produit sous la direction de l'abbé Ceolfrid
(689-716) au monastère de Wearmouth-Jarrow en Northumbrie, est un
autre exemple célèbre18 • li existe donc des précédents à la Bible de Metz.
Cependant, c'est seulement au rxe siècle que cette forme d'une Bible
complète en un volume se généralise et qu'on en trouve des exemplaires
en nombre significatif19 • De par son texte. la Bible de Metz ne semble
pas apparentée à celle d'Alcuin, bien qu'elle ait été corrigée d'après elle
par la suite; son texte représente peut-être celui qui était alors en vigueur
dans le nord de la France20•
La plus célèbre des révisions carolingiennes de la Bible est, sans
aucun doute, celle qui est associée à Alcuin. La Bible d'Alcuin n'était
qu'un avatar entre autres des efforts inspirés par l'idée que se faisait
Charlemagne des activités propres à une Eglise efficace, et par son désir
de produire une Bible « corrigée ». Néanmoins, cette Bible était promise
au plus bel avenir : son influence est due très largement à la prééminence
du scriptorium de Tours après la mort d'Alcuin et à l'aspect extérieur
des Bibles qui y étaient copiées.
Alcuin était né près de York vers 730-735 21• Il étudia là sous la

I6. Aujourd'hui Metz, B.M 7 (CLA, 786). Le manuscrit mesure 46X 33 cm, et est écrit
sur deux colonnes de 40 lignes. FISCHER [34), PP· 59Q-59I; KôHLER, op. til., rn, 2. Teil :
Die Meit_er Hand!&brijten; BERGER [29], pp. Ioo et s.
I7. In.rtituliones, 1, I4, 2-3, éd. MYNORS, Oxford, I937, p. 40.
I8.a. FISCHER, (( Codex Arniatinus und Cassiodor », dans Biblù&be Zeits&brijt, NP, 6,
I962, pp. 57 et s.; aujourd'hui à Florence, Bibl. Medicea-Laurenziana, Cod. Am. I.
I9. Outre celui qui survit sous le nom de Codex Amialinus, il est certain que Ceolfrid
disposait de deux autres pandectes; voir FisCHER [34], p. 560. Des fragments d'un pandecte
espagnol du vu• siècle subsistent à Leon, Cathédrale 15; voir FisCHER, o.&., p. 562, cf.
Herbert KEssLER, The 1//u.rtrated Bibles from Tours (Studies in Manuscript Illumination, 7),
Princeton, 1977, p. 3·
20. FISCHER [34), p. 591, rejette la thèse de BERGER pour qui ce texte était le résultat
d'un mélange d'influences irlandaises et wisigothiques [z9], pp. IOO et s.
2I. LOEWE, op. rit., n. 1, p. 134·
Versions et révisions du texte biblique 61

direction d'Egbert et d' ..tElbert, et reçut ainsi une éducation des meil-
leures pour l'époque. Charlemagne lui confia, vers 78z, l'école palatine
d'Aix-la-Chapelle et, d'environ 796 jusqu'à sa mort en 8o4, il fut abbé
de Saint-Martin de Tours. Son excellente réputation d'érudit, pour ses
contemporains comme pour les historiens, explique en partie l'intérêt
qu'on a porté à sa Bible.
Alcuin n'a pas commencé à travailler à sa Bible avant 796 environ,
quand il est devenu abbé de Saint-Martin22 • En 8oo, Alcuin a envoyé
une partie de son commentaire sur l'Evangile de saint Jean à Gisèle
et Rotrude, moniales de Chelles, pour les lectures du temps de Carême.
Il travaillait alors sur une révision de la Bible. Dans la lettre accompa-
gnant son envoi, peu avant Pâques 8oo, il explique pourquoi ses com-
mentaires sur les quatre Evangiles, qu'il avait promis, ne sont pas
achevés:
Sans doute vous aurais-je adressé mes commentaires de tout l'Evangile,
si je n'étais pas occupé à exécuter l'ordre du seigneur roi de corriger l'Ancien
et le Nouveau Testament23 •

Et dans une lettre qu'il adresse à« Nathanael », c'est-à-dire à Fré-


degise, plus tard abbé à Tours, Alcuin déclare que Frédegise doit
présenter à Charlemagne, « David », une Bible en guise de cadeau :
Au jour de Noël, homme de paix, remets à mon seigneur David la missive
de ma petitesse, avec le très saint présent de la divine Ecriture et quelques
mots de salut2•.

Selon Ganshof, la Bible d'Alcuin a donc été offerte à Charlemagne


lorsqu'il a été couronné empereur à Noël de l'an 8oo. Dom Fischer
pense plutôt que la Bible a dû être présentée à Aix-la-Chapelle l'année
suivante, et qu'elle était différente de celle dont parle la lettre à Gisèle26 •
Outre ces deux Bibles, Alcuin a supervisé la production d'au moins
quatre autres Bibles pendant qu'il était abbé à Saint-Martin. Dans ses
poèmes d'introduction, Alcuin mentionne que l'une d'elles a été faite
pour Gerfrid de Laon, et une autre pour A va. Mais aucun des manuscrits
survivants du temps d'Alcuin n'est identifiable à l'une de ces quatre
Bibles 26 •
Attestée par les documents, la production de six Bibles complètes
est une véritable prouesse. Il est dommage que seule la Bible de Saint-

:z:z. Alcuin aurait commencé à réviser la Bible en 797, selon GANSHOF [36], qui s'appuie
sur la lettre d'Alcuin réclamant des livres de YORK (MGH, Epist., IV, n° 12.1, pp. 176-177).
FISCHER [35], p. 172., note que rien n'autorise à relier cette lettre avec la Bible.
2.3. Lettre 195 (MGH, Epist., IV, 32.3).
2.4. Lettre :z6:z (op. dt., p. 42.0).
2.5. GANSHOF [36), p. 14 et [37), p. 278; FISCHER [35), pp. 16I-I63.
:z6. MGH, PLAC, 1, n°" 65-69, pp. 2.83-2.92; FISCHER [35), p. 162.
6z Le Livre

Gall 75 ait survécu dans sa totalité, car c'est loin d'être un très beau
manuscrit. Du point de vue de l'orthographe, elle est médiocre, et elle
n'a pas les décorations splendides et la mise en pages minutieuse qui
caractériseront les autres Bibles dites d'Alcuin. Les manuscrits d' Ada
et les Bibles produites par Théodulf, contemporain d'Alcuin, sont des
réussites beaucoup plus impressionnantes, des points de vue artistique
et calligraphique. Il est donc très peu probable que le manuscrit de Saint-
Gall soit la Bible qui a été réellement offerte à Charlemagne27 •
A propos des manuscrits produits à Tours du vivant d'Alcuin et
de ses successeurs Frédegise (807~834), Adalhard (834-843) et Vivien
(844-851), il nous faut encore répondre à deux questions 28 • La Bible
d'Alcuin a-t-elle été réalisée à la demande de Charlemagne pour servir
de modèle officiel pour le royaume ? Aucune preuve ne nous permet de
tirer cette conclusion. Au contraire, la Bible d'Alcuin n'était qu'une
bible parmi un certain nombre d'autres produites« pour>> Charlemagne,
et sa popularité et son influence sont postérieures à la mort et d'Alcuin
et de Charlemagne29.
Deuxièmement, que voulait dire Alcuin lorsqu'il disait être occupé
in emendatione veteris novique testamenti? Au dire de certains, Alcuin recher-
chait les meilleurs manuscrits possibles. En 797, il fit venir des livres
de Northumbrie; on a présumé que parmi ceux-ci se trouvait une Bible,
et qu'ainsi Alcuin connaissait déjà les conclusions de certains spécialistes
modernes de la Bible, c'est-à-dire que le texte de Northumbrie, descen-
dant du texte Amiatinus, est l'un de nos meilleurs témoins du texte de
saint Jérôme. Rien cependant ne prouve qu'Alcuin aurait reçu une Bible
parmi ces livres30• Dom Quentin a prétendu que pour l'Octateuque,
Alcuin s'était inspiré de l' Amiatinus; selon Berger, Wordsworth et
White, son Nouveau Testament descendrait des manuscrits northum-
briens et anglo-saxons sous influence irlandaise. Or il s'avère qu'en
général Alcuin a utilisé sans discernement les manuscrits existants dans
le nord de la France à son époque. Le crédit des manuscrits northum-
briens et de l' Amiatinus en particulier est dû très vraisemblablement à
leur influence sur des manuscrits qui circulaient en Gaule dès avant
l'époque d'Alcuin. Cette conclusion semble être valable en gros, mais
n'oublions pas qu'il faut, pour chaque livre ou groupe de livres bibliques,
déterminer quels en sont les ancêtres : ceci indépendamment des autres,
et qu'il s'agisse de la Bible d'Alcuin ou de toute autre Bible. Ainsi dans

27. RAND, (( A ptel.iminary Study••. )) (op. cit., n. 6), p. H7· a. FISCHER, Die Alkuin
Bibel, p. 8.
2.8. FISCHER, op. cil., pp. 13-14 et RAND, op. cit., pp. 32.7 et s. donnent la liste des manus-
crits.
29. FISCHER, op. cil., p. 19, et (34), p. 593•
30. GANsHoF [36], p. 15; GLUNZ [38], pp. 2.9-32. Voit FISCHER [35], p. 172. et [34],
p. 593·
Versions et révisions du texte biblique 63

les livres sapientiaux de la Bible d'Alcuin, l'influence des manuscrits


espagnols est-elle importanteSI.
Les intérêts d'Alcuin n'étaient pas ceux d'un spécialiste moderne
de la critique biblique, qui recherche les meilleurs manuscrits et en
compare les diverses lectures; sa tâche ne s'est pas résumée pour autant
à recopier la Bible en un seul volume. L'influence de sa Bible a été cru-
ciale, en ce sens qu'il a choisi de ne pas utiliser la Vetus Latina. Sa
Bible était une Vulgate, purifiée en partie des interpolations de la Vetus
Latina32 • Son choix du Psautier gallican a eu aussi de grandes consé-
quences pour l'histoire ultérieure de la Vulgate33 • Au-delà de ces déci-
sions d' « éditeur », la Bible d'Alcuin est le résultat d'une emendatio
médiévale classique, c'est-à-dire la rectification de la grammaire, la
suppression des erreurs et des barbarismes des scribes, et la correction
de l'orthographe34 • La correction de la Bible que décrit Cassiodore
dans ses Institutiones est de ce type35• Le texte d'Alcuin a été légèrement
révisé par ses successeurs à Tours, mais dans l'ensemble, il n'a pas changé36 •
L'influence qu'a eue cette Bible après Alcuin tient largement à
l'importance de Tours comme centre de production de manuscrits.
Des Bibles produites à Tours avant la mort de Vivien en 8p, il reste
dix exemplaires complets37 • La commodité de leur présentation explique
aussi leur vogue : ces Bibles de Tours se ressemblent étonnamment.
Elles comprennent de 420 à 450 folios, d'environ 50 cm sur 35 à 39 cm,
et sont écrites sur deux colonnes de 50 à 52 lignes38 • La plupart d'entre
elles contiennent les prologues en vers composés par Alcuin, et les
livres de la Bible sont disposés dans le même ordre39 • Dès l'époque
de Frédegise, ces manuscrits sont magnifiquement écrits, en minuscules
bien tracées, et différentes couleurs et types de capitales délimitent la
structure du texte40• D'un point de vue artistique, ces Bibles sont impor-
tantes, car, pour la première fois en Occident, on a essayé d'y résoudre
le problème de l'illustration de la Bible comme un tout. Certes on avait
déjà illustré des manuscrits bibliques. Les Evangiles, par exemple,
contenaient ordinairement des portraits des quatre évangélistes. Le
Codex Amiatinus présente quelques rares illustrations, notamment un
portrait du scribe Esdras (f. v ro), une image du tabernacle (f. 3 ro-4 r 0 )
et une Majestas Do mini (f. 796 v 0 ). A Tours, sous la direction d'Adalhard

31. QuENTIN [43], pp. 28o-286 et BERGER (29], pp. 197-20~; FISCHER (3~], pp. 172-I74.
32. FISCHER, op. cil., p. 174•
33· ID. [34], p. ~88.
34· ID. [34], pp. 592-593 et [35], P· 174.
3~· LoEWB, dans [~],pp. 137 et u6.
36. FISCHER [35], pp. 17I-172.
37· Cf. n. 28.
38. LOEWE, op. cit., pp. I37-I38·
39· QUENTIN [43], pp. 286-287; BERGER [29], p. 332; MGH, PLAC, 1, pp. 287 et s.;
Biblia Sacra (cit. n. 4), 1, pp. 44 et s.
40. LOEWE, op. cit., p. 138; FISCHER, Die Alkuin Bibel, pp. I5-16.
64 Le Uvre

et de Vivien, un programme plus complet se développe. La première


Bible de Charles le Chauve, faite à Tours entre 845 et 8p, probablement
en 845-846, offre des illustrations pour la Genèse, l'Exode et l'Apoca-
lypse, une Majestas Domini qui précède le Nouveau Testament, ainsi
que Jérôme préparant la Vulgate, David composant les Psaumes, la
conversion de saint Paul, et un portrait de dédicace41•
A la différence de la Bible d'Alcuin, la Bible produite par Théodulf
était un véritable effort d'érudit. Théodulf, né vers 76o dans le nord de
l'Espagne, se réfugia en France pour échapper à l'invasion maure.
Nommé abbé de Fleury et de Saint-Aignan, il devint évêque d'Orléans
entre 781 et 794· Après la mort de Charlemagne, accusé de conspirer
contre Louis le Pieux, il fut déposé et emprisonné (8 I 8), pour être
relâché avant sa mort en 82.1.
Théodulf révisa sa Bible à peu près en même temps qu'Alcuin.
Il a dû finir avant d'être emprisonné en 818, et sans doute a-t-il commencé
à y travailler à Fleury. Comme il a utilisé la Bible d'Alcuin dans une
étape au moins de sa révision, il devait être à l'œuvre dans les années qui
ont suivi 8oo-8oi, date à laquelle la Bible d'Alcuin était achevée42 •
Les manuscrits des Bibles de Théodulf portent les traces d'une série
de révisions. Théodulf cite de façon singulière les leçons différentes
dans les marges. Dans le manuscrit de Paris, BN lat. 938o, les leçons
du Codex Toletanus sont signalées par un « s » ( = spanus), celles de la
Bible d'Alcuin par un « a » ( = albinus) et les autres tout simplement par
« al » ( = alia). Il a ensuite étendu ce catalogue des variantes pour y
inclure une comparaison avec le texte hébreu. Théodulf adoptait donc
une attitude plus critique que ses contemporains vis-à-vis de son texte,
mais il n'en a pas résulté une meilleure qualité de son texte. Les der-
nières phases de son travail dénotent une tendance à incorporer autant
de variantes que possible. Ses méthodes étaient certainement celles
d'un érudit, mais il n'avait pas le sens critique qui aurait pu le conduire
à trancher parmi les variantes 43• On a prétendu que Théodulf utilisait
surtout des manuscrits espagnols. Cette influence espagnole apparaît
dans certains livres de sa Bible, et même dans certaines caractéristiques
externes, comme les arcs en fer à cheval des tables de canons, et
l'ordre des livres bibliques (qui suit celui d'Isidore); en général l'in-
fluence italienne, manifeste dans le texte, est beaucoup plus forte 44 •

4I. KEssLER, op. cit., n. I9, pp. 4-6.


42. LoEWE, op. cil., p. u6; FISCHER [35], pp. 175-I76 et I82. Sur la Bible de Théodulf
en général, voir l'étude pionnière deL. DELISLE, «Les Bibles de Théodulphe »,dans BEC,
40, I879. pp. 5-47·
43· FISCHER [35], pp. I78-I79; E. POWER, dans Biblica, J, 1924, pp. 2B et s.; LoEWE, op.
cil., p. JZ8.
44· H.F. D. SPARKS, «The Latin Bible», dans The Bible in ils ancien/ and english 11er.rions,
éd. H. W. ROBINSON, Oxford, I940, p. II9; BERGER [29], pp. 145-I76; QUENTIN [43],
pp. 257-258; FISCHER [34], p. 595 et [35], pp. J78-I82.
Versions et révisions du texte biblique 65

L'approche érudite de Théodulf est aussi évidente dans le contenu


de sa Bible. Il rejette les apocryphes, me et JVe Livres d'Esdras,
Ille Epître aux Corinthiens et l'Epître aux Laodiciens. Il choisit pour
le psautier la traduction de l'hébreu par Jérôme46• Et il ajoute à la fin
de sa Bible plusieurs textes savants. Dom Fischer avait tout à fait raison
de qualifier la Bible de Théodulf d' « ouvrage de référence, commode
et scientifique >>46 •
Les Bibles de Théodulf se présentent sous un format beaucoup
plus petit que les pandectes produits à Tours. Le BN lat. 9380 mesure
3z X z3 cm et est écrit en caractères très petits et très nets, en deux
colonnes de soixante-deux lignes. Il est possible que Théodulf se soit
inspiré pour ce format de manuscrits espagnols (le Codex Cavcnsis par
exemple mesure 3z X z6 cm), ou des pandectes écrits d'une main très
fine (pandectes minutiore manu) de Cassiodore47 • Ses manuscrits sont des
produits finis, bien orthographiés, de remarquables réalisations sur les
plans calligraphique et artistique. Leur influence ultérieure a cependant
été bien moindre que celle de la Bible d' Alcuin48 •
Que Charlemagne ait ou non voulu faire d'une seule Bible la Bible
officielle de l'Empire, la période carolingienne marque une étape impor-
tante dans l'histoire de la Vulgate médiévale. La Bible d'Alcuin n'est
qu'un effort indépendant parmi beaucoup d'autres, tout aussi indépen-
dants, qui visaient à la production d'une meilleure Bible. C'est la stabi-
lité politique de l'Empire qui permit ces efforts, et le fait aussi que
Charlemagne avait compris que pour établir une Eglise bien ordonnée,
essentielle à cette stabilité, il fallait d'abord un niveau minimal d'ins-
truction. Or cette stabilité a peu duré. L'histoire du texte de la Bible entre
le xe et le x1re siècle présente, on le verra, une multitude fangeuse de
problèmes jusqu'à présent non résolus, et il est donc difficile de mesurer
tout l'impact des textes carolingiens. Néanmoins, les Bibles carolin-
giennes, et celle d'Alcuin en particulier, ont offert aux siècles suivants
une palette de modèles. Elles ont été plutôt exploitées comme sources
pour l'amélioration du texte ou pour le choix des prologues mais elles
ont rarement été recopiées en entier. L'influence de ces Bibles se mesure
aussi à la domination désormais en Occident de la traduction de saint
Jérôme. Enfin elles ont aussi fourni à la postérité des modèles de la
Bible en tant qu'objet matériel : un format donné, un mode d'organi-
sation, de décoration ou d'illustration bien précis.

45· In. [35], p. 178. Voir aussi H. de SAINTE-MARIE, Sançti Hieronymi Psalterium iuxta
Hebraeos, Rome, 1954·
46. FISCHER (34], pp. 593-594; QUENTIN [43], pp. 259-266.
47· QuENTIN [43], p. 250 et fig. 6, p. 252; FrscHBR [34], p. 594·
48. BERGER [29], pp. 177-184; FrsCHBR [35], pp. 182-183.
P. RICHÉ, G. LODIUCJION 3
66 Le Livre

il

L'histoire du texte biblique au rxe siècle a fait l'objet d'importantes


recherches, très éclairantes, à travers les documents et les manuscrits
conservés. En revanche, l'histoire de la Vulgate latine du xe au xne siècle
a été à peine ébauchée. Il s'agit pourtant d'une période importante
qui a vu nombre d'innovations en matière de format et d'illustration
de la Bible, aussi bien que plusieurs tentatives de correction du texte.
Il n'existe pas même un recensement des manuscrits existants, indis-
pensable à une géographie des centres où l'on produisait des manuscrits
de la Bible au fil du temps.
L'histoire de la Bible au cours de cette période est intimement liée
à l'histoire de chaque monastère important, mais en fait nous ne savons
rien sur les textes copiés dans les principales abbayes bénédictines, peu
de chose seulement sur la Bible cistercienne, et rien du texte utilisé et
diffusé par les autres « nouveaux ordres », comme les chanoines augus-
tiniens et les Prémontrés. Il s'agit d'une période de changements massifs
dans l'histoire de l'Eglise médiévale, mais l'influence d'un mouvement
aussi fondamental que la Réforme grégorienne sur la production et
l'utilisation de la Bible, ainsi que sur le texte biblique, a tout juste été
reconnue, et jamais à fond examinée.
Un vaste champ est ouvert encore pour l'histoire du texte de la
Bible pendant cette période. Ce qu'on en a dit repose en général sur
une extrapolation rétroactive, à partir du texte du XIIIe siècle, un texte
dont l'histoire est elle-même incomplète49•
Dans son Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du Moyen
Age, Samuel Berger se penchait surtout sur la période d'avant le
xe siècle. Il avait une connaissance très profonde des manuscrits médié-
vaux de la Bible, et donc ses conclusions sur l'histoire ultérieure du
texte méritent l'attention. Mais il ne les a pas étayées de preuves con-
vaincantes. Pour Berger, la période du xe au xrne siècle a été une ère
de grande perturbation dans l'histoire de la Vulgate: les textes y étaient
copiés sans uniformité, et s'éloignaient ainsi de plus en plus du texte
de saint Jérôme60• Le texte qui circulait en France au xne siècle était
à ses yeux une version corrompue de la Bible d'Alcuin. Présumer que
toutes les Bibles produites après le rxe siècle sont de mauvaises versions
des textes carolingiens, représente une simplification d'un problème
49· ll n'existe pas d'histoire générale du texte de la Vulgate pour la période qui va du x•
au xu• siècle, en dehors de GLUNZ [38] et des sections appropriées de QUENTIN (43] discutées
ci-dessous. Les exposés sur la Bible du xur• siècle se bornent souvent à opposer l' « ordre »
présenté par le XIII• siècle au chaos des siècles précédents. Pour la Bible du XIII• siècle, voir
infra.
50. BERGER (29], p. 329.
Versions et révisions du texte biblique 67

complexe; et c'est pourtant là une théorie généralement acceptée61•


Le seul ouvrage important à se pencher sur l'histoire du texte
après le IXe siècle est l'History of the Vulgate in England, publiée en 1933
par H. H. Glunz. En bref, Glunz y soutient qu'à partir de l'époque
d'Alcuin se développe, et cela spécialement dans les centres d'exégèse
non monastiques, une croyance selon laquelle le texte biblique contient
intégralement la vérité que l'Eglise a le devoir de communiquer au
croyant comme étant la doctrine. Cette vérité qui est contenue dans la
Bible ne peut cependant être connue qu'à la lumière de l'exégèse patris-
tique. Cette croyance, moulée dans le climat de scolastique naissant
alors dans les écoles, et influencée par la force du réalisme logique,
engendre un nouveau texte biblique. Les types de texte qui circulaient
jusqu'à la révision d'Alcuin et même à son époque, ainsi que quelques
types ultérieurs produits dans les centres conservateurs jusqu'au
xxe siècle, descendent en droite ligne de la Vulgate de saint Jérôme;
et les variantes familiales qu'ils présentent ne sont dues qu'à d'inévi-
tables erreurs de scribes et à des contaminations du latin ancien. En
revanche, les textes bibliques produits par la suite sont le résultat de
l'introduction délibérée de leçons conformes à l'exégèse patristique,
sans laquelle les contemporains considèrent la Bible comme incomplète.
GlWlZ fait remonter cette évolution du texte à une date très ancienne,
en trouvant quelques leçons qui, à son avis, sont dues à l'influence de
l'exégèse patristique dès le début du IXe siècle. Au cours des siècles
suivants, un nombre croissant de leçons de ce type ont été adoptées,
se standardisant progressivement avec l'émergence au xue siècle d'un
commentaire formalisé, la Glossa Ordinaria, et finissent par se trouver
à la base de la« Bible de Paris» au xuxe siècle69•
L'étude de Glunz n'a malheureusement suscité aucune autre recherche
d'ensemble. Plusieurs points dans son argumentation assez complexe
ont été discrédités, en particulier ses déclarations sur le texte d'Alcuin
et sur l'histoire de la Glossa Ordinaria au xue siècle; et un destin curieux
fait que les travaux de Glunz ont été ou bien ignorés, ou bien acceptés
sans réserve63• Deux réactions mal appropriées, car à tout le moins les
conclusions de GlWlZ doivent être mises à l'épreuve. Et comme ses
collations de textes se sont limitées à des manuscrits anglais et aux
Evangiles, il faut étendre l'enquête aux manuscrits continentaux et à
toute la Bible.

p. In., La Biblefrt111fais8 au Mqym Age, Paris, 1884, p. xp; cf. Frederick KENYON, Our
Bible and the antimt m-.rtript.t, Londres, 19394 , p. 190.
sz. GLUNZ [58), pp. 97-z58 en particulier; il voit dans le manuscrit de Londres, BL,
Egerton, 609 un témoin de l'influence patristique (p. 90).
53· a. supra, n. 30, et infra, pp. 81-BZ. Une lecture attentive de l'article de LoEWE,
dans [s ], révèle qu'il adoptait bien des idées de Glunz. li n'existe aucune appréciation critique
de l'ensemble du travail de Glunz.
68 Le Livre

Mais il a bien vu qu'on ne peut assinùler le texte de la Bible après le


1xe siècle à une mauvaise version de textes du rxe. Bien que les expli-
cations de GlWlZ au sujet de l'apparition de nouvelles leçons doivent
être testées encore, ses comparaisons sont intéressantes; et cela d'autant
plus que Denifle, dans son étude des « correctoires » ( correctoria) du
xme siècle, publiée en x888, a trouvé dans la Bible d'Etienne Harding,
du début du xne siècle, des leçons qui réapparaissent dans le texte
du xme54•
La seule autre étude pertinente est le Mémoire sur l'établissement
du texte de la Vulgate, de Dom Quentin. Il y analyse trois fanùlles de
manuscrits, représentées surtout du xe au xne siècle55• La famille espa-
gnole, ou plutôt, puisqu'on peut y distinguer plusieurs groupes, les
fanùlles espagnoles, ont été étudiées en long et en large dans les tenta-
tives visant à établir le texte véritable de saint Jérôme. Ces manuscrits
sont liés, de par leur texte, à une période bien plus ancienne; l'isolement
géographlque et politique de l'Espagne contribuait à la survie de types
de textes qu'on peut faire remonter à la recension du ve siècle, associée
au nom de « Peregrinus » et à la révision effectuée par Isidore à la fin
du vre et au début du vrxe siècle56. De ce fait, on a prêté attention à
leur texte seul, au détriment des conditions réelles dans lesquelles ils
ont été produits et utilisés.
Il y a la famille des manuscrits du sud de l'Italie, dite « groupe
cassinien », parce que la majorité de ses manuscrits se trouvent aujour-
d'hui dans la bibliothèque de l'abbaye du Mont-Cassin. Elle est reliée,
du point de vue du texte, et surtout dans l'Octateuque, à un manuscrit
espagnol du Ixe siècle (Cavensis), ainsi qu'à d'autres manuscrits d'origine
italienne. Les manuscrits de ce groupe, dont la majorité remonte aux xe
et xxe siècles, sont de grands livres, écrits en écriture bénéventaine et ne
contenant chacun qu'une partie de la Bible67 • Dans une discussion
d'ensemble sur l'hlstoire de la Vulgate, on a tendance par commodité
à se concentrer sur les principaux manuscrits contenant la Bible au
complet en un seul ou en plusieurs volumes; cependant ce groupe
nous rappelle que, bien plus souvent que la Bible complète, on copiait
des parties de la Bible selon les besoins des commanditaires, et cda
surtout avant le XIIIe siècle. Les rassemblements naturels de Livres

54· DENIFLE (31], pp. 269-2.70.


55· QUENTIN (43], pp. 2.98-384.
56. a. D. de BRUYNE, ((Etude sur les origines de la Vulgate en Espagne», dans RB, JI,
1914-1919, pp. 373 et s.; T. MARAZUELA Aroso, La Biblia tlisigofiça tk San Isithro tk Leon;
ç~ntribu&ion al estudio tk la Vu/gala en Espafla, Madrid, 1965; B. FISCHER,« Algunas observa-
Clones sobre el Cotkx Gothims de la R. C. de S. Isidoro en Leon y sobre la tradici6n espaiiola
de la Vulgata», dans Arçhivos Leonenses, r J, 1961-1962., pp. 1-47; LoEWE, dans [5], pp. 12.o-12.5.
57· QUENTIN [43], pp. 353-36o; Biblia Saçra (op. rit., n. 4), t. 12., 1964, pp. XVIII et 13,
1969, p. xv; E. A. LoEWE, The beneventan smpt, Oxford, 1914· D. Maurus !NGUANEZ, Codimm
Cassinensium manusçriplorum çatalogus, t. 3, z, Monte-Cassino, 1941.
Versions et révisions du texte biblique 69

bibliques comme l'Octateuque, les Prophètes ou les Evangiles, étaient


copiés de conservess.
La famille que Dom Quentin nomme le « groupe italien » revêt
une importance particulière pour l'histoire de la Vulgate post-carolin-
gienne. En effet, ces manuscrits forment un groupe très étendu et très
homogène dans son apparence extérieure, un groupe remontant à la
fin du xie et au début du xne siècle et provenant des environs de Rome;
ils donnent l'exemple d'une nouvelle présentation matérielle de la
Bible médiévale. Etant donné que ce groupe est représenté par un très
grand nombre de manuscrits toujours existants, l'examen de Quentin
fondé sur sept de ces Bibles n'était pas définitif. Cependant le texte de
ces manuscrits découle en général de la Bible d'Alcuin, et l'influence
des manuscrits espagnols et de la Bible de Théodulf y est sensible. Les
premiers manuscrits contiennent le Psautier dit « romain >>, une version
antérieure aux révisions de saint Jérôme59•
Les caractéristiques les plus frappantes de ces Bibles, connues surtout
sous le nom de Bibles « atlantiques », ou Bibles « géantes italiennes »,
sont leur grand format et leur homogénéité d'aspect. En général, leur
format varie entre 55 et 6o cm pour la hauteur et 36 à 40 cm pour la
largeur. Leur uniformité est bien illustrée par trois des manuscrits
décrits par Dom Quentin, datant du xie siècle et contenant tous la
Bible complète en un seul volume, actuellement conservés au Vatican.
Le manuscrit Barberini lat. 587 mesure 55 X 38; il a 394 feuillets, écrits
en deux colonnes de 55 lignes. Le manuscrit Vat. lat. 10510 mesure
55 X 38 cm, a 376 ff., et chaque page est écrite sur deux colonnes, de
64 lignes dans l'Ancien Testament, et de 57 dans le Nouveau. Le manus-
crit Vat. lat. 10511 mesure 55X38 cm, et se compose de 353 ff., sur
deux colonnes de 55 lignes. Ils se ressemblent aussi par leur mise en
page, leur écriture, et en général par le type de décoration et d'illus-
tration qu'ils contiennent:6°. Cependant le volume unique de ces Bibles
n'est pas la caractéristique du groupe; en effet, un bon nombre d'entre
elles sont copiées en deux ou trois volumes.
Les caractéristiques matérielles des Bibles« atlantiques», leur grand
format, leur présentation en plusieurs volumes, définissent la nouvelle
Bible monastique. On ne trouve pas ce type de Bible qu'en Italie. Le
plus ancien exemple semble en être la grande Bible qui a été copiée et
illustrée à Saint-Vaast dans la première moitié du xie siècle (actuelle-

58. LoEWE, dans [5], p. 109.


59· QUENTIN [43], pp. 361-384; GRIBOMONT, op. dt., n. 4, pp. 373-375; E. B. GARRISON,
« Notes on the History of certain twelfth-century italian Manuscripts of importance for the
History of painting », dans La Bib/iofilia, 14, 195 z, pp. 1 -34; puis du même, les Sluilù.r in the
Hi.ftory of medina/ italian Painting, 1-IV, Florence, 1953-1960; Mo.rtra Storita Naziona/e della
Miniatura, Palazio di Venezia, Roma, Cata/ogo, Florence, 1954. n 08 II7-128.
Go.a. Mo.rtra, op. cil., n. 59. n°8 II7-128; BERGER [29]. p. 141; QUENTIN [43]. pp. 364-
366, 384 et fig. 48-56.
70 Le Livre

ment ms. 559 de la Bibliothèque municipale d'Arras). Elle est décorée


d'un bon nombre d'illustrations à pleine page, qui sont placées au seuil
de certains livres bibliques. Bien que la majorité de ces illustrations
soit de nature ornementale, le troisième livre des Rois et le livre d'Esther
sont illustrés par des scènes narratives. Cette Bible peut être considérée
tant comme le prolongement que comme l'affinage de la Bible carolin-
gienne illustrée, le représentant d'une tradition qui s'est éteinte pen-
dant le xe siècle. A la fin du XIe siècle, des Bibles analogues aux Bibles
géantes italiennes étaient produites en Allemagne, en France, en Angle-
terre aussi bien qu'en Italie. Il est possible que, mis à part le manuscrit
de Saint-Vaast, les Bibles italiennes soient les exemples les plus anciens
de ce type; toutefois, un groupe de manuscrits, actuellement à la Biblio-
thèque municipale de Reims et qui viendrait de Saint-Rémi, a précédé
peut-être les plus vieux de ces manuscrits italiens illustrés61•
Au XIIe siècle, l'Angleterre a produit un certain nombre de magni-
fiques exemples de la nouvelle Bible monastique. Et, parce qu'on les a
étudiés beaucoup plus attentivement que leurs homologues de France
et d'ailleurs de l'Europe, on ne pense guère qu'à l'Angleterre quand on
mentionne ce type de Bible62• Par le nombre, les Bibles anglaises de
qualité produites au xue siècle dépassent très largement celles du xxe qui
ont survécu jusqu'à nous. La fameuse Bible de Guillaume de Saint-
Carilef, encore conservée à Durham, et celle de Gondulphe, copiée
peut-être à Rochester, sont pratiquement les seuls manuscrits anglais
de grand format produits par le xxe siècle qui contiennent la Bible
complète. On n'a jamais examiné de façon satisfaisante l'important
problème de la source du texte rapporté par ces manuscrits ou par ceux
du xue siècle63.
A première vue, ce qui caractérise surtout ces livres, ce sont d'abord
leurs grandes dimensions : leur format varie entre les 5So X 400 mm
environ de la grande Bible de Winchester (vers 11 50-1t8o)etles 370 x 265
d'une Bible produite vers 1 130 pour le Prieuré de la cathédrale de
Rochester64. C'est aussi leur rédaction en plus d'un volume. Contraire-
ment aux « pandectes >> turoniens, qui étaient vraiment de grands livres,
on est frappé en ouvrant une Bible monastique du xue siècle par la

61. P. H. BRmGBR, «Bible illustration and Gregorian Refonn », dans Studies in Church
History,2, 1965, pp. 155 et s.; manuscrits Reims, BM 16-18 et 2o-z3.
62. Pour les travaux sur les Bibles anglaises du xu8 siècle, voir les références de
C. F. KAUFMANN, Romanesql/8 Manus&ripts, ro66-II90, Londres, 1975, n°" 13, 45, 56, 59, 69,
70, 82-84.
63. GLUNZ [38], pp. 182, 191-192; manuscrits Durham, A.ll.4 et San Marino, Calif.,
Huntington Libr. HM 62. La seule étude sur le texte de ces livres est celle de GLUNZ, pp. 1 53-
196.
64. Winchester, Cathedral Libr.: KAUFMANN, op. til., n. 62, n° 83, pp. 108-III. Bible de
Rochester : aujourd'hui manuscrits Londres, BL Royal 1. C. VIT et Baltimore, Walters Art
Gallery, 18; cf. KAUFMANN, n° 45, p. 81.
Versions et révisions du texte biblique 71

profusion de ses décorations et par son caractère aéré. Par exemple,


la Bible de Bury (fabriquée entre 113~ environ et 1138-1141) mesure
514 par 355 mm, et le scribe a utilisé pour l'écrire une grande minuscule
du xue siècle, disposant le texte en deux colonnes de 42. lignes seulement.
Il n'a fait aucun effort pour économiser l'espace lors de la rédaction de
l'ouvrage. L'écriture, ample, donne aussi à croire que cette Bible était
surtout utilisée comme livre liturgique ou pour la lecture au réfectoire
pendant les repas. Au xve siècle, la liste des bienfaiteurs de Bury Saint-
Edmunds catalogue ce manuscrit sous le nom de « magna bibliotheca
refectorü »65. Plus tard au cours du xue siècle, la Vie de saint Hugues
parle d'une Bible réalisée par les moines de Saint-Swithun de Win-
chester, que le roi voulait offrir au saint, alors prieur de Witham. On y
décrit cette Bible comme un ouvrage d'un travail exquis, « qui devait
être utilisé pour la lecture pendant les repas »66.
L'utilisation de ces Bibles monastiques du xue siècle comme livres
de cérémonie et leur importance en tant que symboles de leur monastère
sont attestées non seulement par leur grand format et par leur écriture,
mais aussi par la grande quantité d'illustrations qu'elles comportent.
Les Bibles du palais de Lambeth et de Bury contiennent des miniatures
ainsi que de nombreuses initiales décoratives et historiées. La Bible de
Bury est intéressante, parce qu'une inscription dans les Gesta Sacristarum
monasterii s. Edmundi signale le nom de l'artiste, « maître Hugues ».
Qu'on ait utilisé le titre de« maitre», le fait aussi que la Bible ait été
payée, a conduit les historiens d'art à soutenir que Hugues n'était
vraisemblablement pas un moine de Saint-Edmunds, mais plutôt un
artiste laïque qui travaillait pour le monastère67 • La Bible du palais de
Lambeth, qui a probablement été faite vers le milieu du siècle pour
l'abbaye de Saint-Augustin de Canterbury, est parente par son style
de celle de Bury, mais n'est pas du même artiste. L'artiste de la Bible
de Lambeth a aussi travaillé sur le continent, et peut-être était-il lui
aussi un artiste laïque itinérant;68. Ces Bibles sont encore, dans une
certaine mesure, des produits traditionnels des scriptoria monastiques
où elles ont été écrites et décorées; cependant, parce qu'elles sont
l'œuvre d'artistes séculiers, elles anticipent les pratiques du xrue siècle
et la production de livres hors des monastères.
Les Bibles monastiques de la fin du xre siècle et du xue siècle ont
été étudiées en tant que monuments de l'histoire de l'art. En revanche

65. C. M. KAUFMANN, «The Bury Bible», dans Journal of Jhe Warburg antl CourJauld InsJ.,
Jfl, 1966, pp. 61 et 6z-63; Regi.rJrum Coquinariae : Douai, BM 553, f. 48.
66. W. ÜAKESHOTr, The ArJi.rJs of Jhe Winche.rJer Bible, Londres, 1945, p. 2; The Life of
Hugh of Lincoln, ed. D. L. Doum etH. FARMER, 1961, t. I, pp. 85-87.
67. KAuFMANN, op. ciJ., pp. 6o-81; Memorial.r of SJ. Edmund'.r Abb~, ed. T. ARNOLD
(Rolls Series), 189o-1896, t. II, p. z9o.
68. C. R. DoDWELL, The GreaJ Lambeth Bible, Londres, 1959, pp. 8 et 16-18. Sur les Bibles
de Bury et de Lambeth Pal., voir KAuFMANN, op. ciJ., n. 62, nos 56 et 70.
7z Le Livre

leur texte n'a jamais été convenablement examiné. Il est pourtant néces-
saire, pour corriger le tableau de cette époque, de se pencher réellement
sur le texte, en utilisant des collations aussi complètes que possible.
Les caractéristiques matérielles des manuscrits, l'agencement extérieur
des livres bibliques et les éléments non bibliques s'y trouvant, ne peu-
vent suppléer à l'étude du texte lui-même, mais peuvent nous aider à
comprendre ce texte. On l'a vu, l'écriture, le format et les illustrations
sont des guides importants pour dater et localiser la production des
manuscrits; ils peuvent également nous aider à ancrer solidement le
tene dans le milieu historique où il a été produit. Par ces caractéris-
tiques matérielles de la Bible, on peut donc espérer une compréhension
plus satisfaisante des changements apportés au texte.
Selon Glunz, le texte biblique postérieur au rxe siècle avait été
volontairement modifié, afin de le rendre conforme à l'exégèse patris-
tique. On lit en effet dans les sources écrites de la période qu'on s'est
penché sur le texte de la Bible et qu'on a même tenté de l'améliorer.
On n'a pu rattacher ces indications vagues à des manuscrits bien définis
de la Bible; elles peuvent n'être, admettons-le, que des témoignages
conventionnels de l'approbation et de l'admiration que porte un écrivain
à un homme respecté.
Au xe siècle, on nous dit que saint Dunstan, archevêque de Cantor-
béry de 959 à 988, aurait assidûment corrigé des « livres fautifs» (men-
dosos libros) : ce qui pourrait signifier, par extrapolation, qu'il a corrigé
des manuscrits de la Bible. Sigebert de Gembloux signale qu'Olpert,
abbé de Gembloux (t 1048), a favorisé la copie minutieuse de la Bible,
et notamment qu'il possédait une Bible complète en un seul volume :
Tel un nouveau Philadelphe, il se prit de passion pour la fabrication d'une
bible plénière, et transcrivit l'Ancien et le Nouveau Testament en un volume.
En outre il accumula plus de cent volumes d'Ecriture sainte ...

Selon le même Sigebert, Francon, écolâtre de Liège, a étudié et


copié la Bible. Et Pierre Damien (Ioo7-107Z) écrit de lui-même :
J'ai pris soin de corriger pour vous la Bible, un volume contenant tout
l'Ancien et le Nouveau Testament : rapidement toutefois, et donc sans rigueur.

Milon Crispin, dans sa vie de Lanfranc, archevêque de Canterbury


de 1070 à 1089, expose que Lanfranc fit de même :
Et parce que les Ecritures étaient corrompues à l'excès par la faute des
scribes, il veilla à corriger selon la foi orthodoxe tous les livres de l'Ancien
et du Nouveau Testament ainsi que les œuvres des saints Pères89 •

69. Memorialsof SI. D1111.ttan, ed. W. STUBBS (Rolls Series), Londres, 1874, p. 49; SIGEBERT,
Gesta abb. gemblac. (PL, 16o, 625); Liber de script. eccl. (PL, 16o, 585); Pierre DAMIEN,
De ordine eremilarum ... Fontis hel/ani (PL, 145, 334); Milon CRISPIN, Vila beati Lanjran&i
(PL, 150, 55).
Versions et révisions du texte biblique 73

Lanfranc était un érudit biblique de taille. On l'admirait de son vivant


pour son enseignement, et il a composé des commentaires sur les
Psaumes et sur les Epîtres pauliniennes. Ses corrections des Pères de
l'Eglise, dont parle Milon, nous sont parvenues sous forme de copies
des manuscrits originaux. Mais il est plus difficile de trouver une preuve
que Lanfranc a corrigé la Bible70• Selon Glunz, Lanfranc aurait introduit
en Angleterre un texte de la Vulgate, caractérisé par des leçons choisies
en concordance avec l'exégèse patristique, ce qui aurait été alors cou-
rant sur le continent. Or le texte qui, selon lui, aurait circulé en France
avant d'être introduit en Angleterre par Lanfranc n'est jamais clairement
identifié. A ce point précis de sa démonstration, Glunz se fonde sur une
discussion des tendances de l'exégèse biblique, au lieu de rechercher des
manuscrits de ce texte. Les deux manuscrits anglais que Glunz cite
comme exemples du texte de Lanfranc sont peut-être apparentés aux
commentaires de l'archevêque, mais on ne peut les utiliser comme
preuves convaincantes d'une réelle révision de la Bible. Il faut insister
sur cette faiblesse bien précise des théories de Glunz, car son examen
du texte des grandes Bibles anglaises du xue siècle découle directement
de sa discussion du texte de Lanfranc71• La révision de la Bible par
Lanfranc n'a toujours pas été prouvée; ceci étant, un tel travail serait
conforme à ses activités bien connues d'érudit biblique et à ses correc-
tions sur les Pères de l'Eglise.
Contrairement au flou de ces rumeurs de révisions faites sur la
Bible, le manuscrit de la Bible corrigée par Etienne Harding, abbé de
Cîteaux de 1109 à II33, est bien tangible et a survécu jusqu'à nous
(Bibliothèque municipale de Dijon, mss 12-15). Cette Bible est un remar-
quable monument de calligraphie et d'enluminure. Bien que les quatre
volumes varient légèrement en dimension (les deux premiers mesurent
474X 326 mm, le troisième 425 X 300 et le dernier 442 X 325), et que le
style artistique et graphique des deux derniers volumes soit incontes-
tablement différent de celui des deux premiers, il n'y a aucune raison de
douter que ces quatre manuscrits constituent la Bible originale d'Etienne72 •
On lit en fin du deuxième volume une explication remarquablement

70. M. GmsoN, Lanfrafl& of Beç, Oxford, 1978, pp. 39·41 et so-61; ID., « Lanfranc's
Commentary on the Pauline Epistles », dans JThS, New Series 22, 1971, pp. 86-ra;
ID.,« Lanfranc's Notes on patristic texts », dans ]ThS, New Series 22, 1971, pp. 435-450;
GLUNZ [38], pp. XVII-XVIII et rsB-196, prétend que Lanfranc a bien corrigé la Bible; GmsoN,
LanjraM, p. 241, semble le nier, mais voir ses remarques sur le sujet pp. 39-40.
71. GLUNZ [38], pp. Ij8-196. Glunz cite en exemple les manuscrits Oxford, Wadbam
College A. 10.22 et Londres, BL Royal r.B.XI.
72. Voir J.-P.-P. MARTIN [4o]; P. T. HüMPFNER, «Die Bibel des hl. Stephan Harding»,
dans Cisterfienser-Chronile, 29, 1917, pp. 73 et s.; K. LANG, Die Bibe/ Stephan Harding.r: ein
Beitrag zur Textge.rçhiçhte der neuetestammt/khe Vu/gala, Bonn, 1939; Ch. ÛURSEL, La miniature
du XIIe .tiède à l'abbaye de Citeaux d'aprè.r le.r manu.rml.t de la Bibliothèque de Dijon, Dijon, 1926;
ID., Miniature.r fi.tlerçûnne.r (II09·IIJ4}, Mâcon, 196o.
74 Le Uvre

instructive sur la façon dont Etienne a établi son texte73• Lorsqu'il


recherchait parmi les manuscrits de la Bible le plus « véridique » (vera-
ciorem) qui lui servirait de modèle, il a découvert, dit-il, que tous les
manuscrits ne contenaient pas le même texte, et qu'en particulier l'un
d'eux était plus complet que les autres, pleniorem caeterus. Ce fut ce texte
qu'il copia. Il n'était pourtant pas satisfait des incohérences qu'il
avait découvertes, et puisqu'il ne lisait pas l'hébreu, il a demandé à
quelques juifs leur avis. Ils ont comparé son texte avec l'hébreu
original, et Etienne a supprimé de sa Bible tous les passages qu'ils
ne trouvaient pas dans leurs manuscrits. On voit encore aujourd'hui
les passages raturés dans les manuscrits de Dijon; ils sont particulière-
ment nombreux dans le Livre des Rois, qu'Etienne tient pour le plus
interpolé.
Les corrections apportées par Etienne à la Bible n'ont pas« amélioré>>
son texte dans le sens moderne du terme, étant donné qu'il ne cherchait
pas à rétablir le texte de saint Jérôme. Néanmoins son désir de retourner
à l'hébreu original est tout à fait dans la ligne du retour à la pureté de
la Règle de saint Benoît, dont les premiers cisterciens se voulaient les
promoteurs. Le texte qu'Etienne Harding a corrigé était très étroite-
ment parent de celui d'Alcuin, légèrement influencé par la Bible de
Théodulf, et comportait quelques leçons isolées portant la marque de
manuscrits italiens, anglo-saxons et irlandais 74•
La législation cistercienne stipule que les usages liturgiques et les
livres de toutes les maisons de l'Ordre doivent se conformer à ceux
de Oteaux. On dit souvent que la Bible d'Etienne Harding a été le
manuscrit de base ( exemplar) de toutes les Bibles cisterciennes, et
peut-être Etienne avait-il ce dessein. Mais personne n'a encore pu établir
que tel fut le cas. Karl Lang a étudié des Bibles cisterciennes du xme siècle
et a constaté que leur texte n'était pas apparenté à celui d'Etienne
Harding75•
Au milieu du xne siècle, un autre cistercien, Nicolas de Manjacoria,
cherchait aussi à corriger le texte de la Bible. Sa Bible ne nous est pas
parvenue, mais son travail sur le Psautier, le Libellus de corruptione et
co"eptione Psalmorum, dénote un sens critique plus développé. Comme
Etienne, il s'en prend à l'idée que le texte le plus complet serait nécessai-
rement le meilleur; mais il rejette le texte hébreu comme témoin utile
pour la Vulgate de saint Jérôme, ne le retenant que là où tous ses manus-
crits latins montrent des variantes. Le prologue à sa Bible corrigée subsiste

73· Dijon, BM 13, f. 150 v 0 : PL, r66, 1373-1376 et DENIPLE (31], pp. 2.67-2.68.
74· LANG, op. fit., pp. 33 et 53-54; LoEWE, dans [5], p. 144; DENIFLE [3 1], pp. 2.69, 475;
OuasEL, La minialur8••• , p. 2.2..
75· OuasEL, La miniature, p. 15; LoBWll, /. ç.; MARTIN [40], pp. n:~.-533; LANG, op. fit.,
pp. 34-35 et 39-43·
Versions et révisions du texte biblique 75

encore, et manifeste l'intérêt qu'il portait à la suppression des ajouts


et des interprétations erronées du texte76 •
Un bilan de l'histoire de la Vulgate du xe au xne siècle n'est pas
encore possible. Certaines familles de textes ont été identifiées. Les
groupes d'Espagne et d'Italie nous donnent l'exemple de la diffusion
de textes très conservateurs. Les influences des textes carolingiens et de la
Bible d'Alcuin en particulier sont indéniables, on les saisit à l'évidence
dans le texte des Bibles géantes italiennes. Cette période a également
été marquée par des innovations. La Bible monastique de la fin du xie
et du xne siècle ne se caractérise pas seulement par une persistance du
grand format des« pandectes» turoniens. Matériellement, elle représente
l'adaptation de la Bible à de nouveaux besoins, et il reste beaucoup à
faire pour mettre au clair l'usage de ces Bibles. D'un point de vue
textuel aussi, des indices laissent percevoir le dynamisme de cette période.
Quels étaient les types de texte en circulation ? A quel point la Bible
fut-elle amendée par le mélange de textes plus anciens, dans quelle
mesure de nouvelles leçons ont-elles été introduites? Cela, seule une
étude approfondie sur le texte du plus grand nombre possible de ces
Bibles pourra le déterminer. Les xe-xne siècles ayant été une période
de décentralisation intellectuelle, dépourvue des pôles constitués par
la cour impériale au xxe siècle, ou les grands centres urbains et les uni-
versités au XIIIe siècle, l'entreprise ne peut être qu'énorme. Peut-être
ne pourra-t-on jamais résumer le désordre et l'infinie variété des textes à
cette époque (S. Berger) en un arbre généalogique simple et clair. Mais
une collation attentive des manuscrits, et l'examen de leurs liens sur
le plan matériel, permettraient de comprendre plus précisément quels
types de textes circulaient alors, et quels étaient les grands centres de
diffusion de ces textes.

rn
La Bible du XIIIe siècle a survécu dans un nombre impressionnant
de manuscrits la contenant au complet, en un seul volume, souvent de
petite taille. Or, contrairement à l'hétérogénéité des manuscrits bibliques
du xe au xue siècle, elle apparaît de prime abord de façon ordonnée
et uniforme. Car ce sont l'ordre et l'uniformité qu'on a considérés depuis
Berger comme la réalisation principale et le trait novateur du XIIIe siècle
pour l'histoire de la Vulgate. Berger pensait que la fameuse plainte
émise par saint Jérôme devant la multitude des traductions latines au

76. A. WILMART, «Nicolas Manjacoria, cistercien à Trois-Fontaines», dans RB, JJ, 1921,
pp. 136-143; LoEWE, dans [s], p. 144; DEN1FLE [31], pp. 27o-276 et 475-476; ]. VAN DEN
GHEYN, «Nicolas Maniacoria, correcteur de la Bible», dans RBi, 8, 1889, pp. 289-295.
76 Le Livre

:rve siècle peut bien qualifier toute l'histoire médiévale de la Vulgate


avant le XIIIe siècle, et plus particulièrement encore les xe-xne siècles :
« Autant de manuscrits, autant de Bibles. » En revanche, son histoire
de la Bible du XIIIe siècle devient celle de la création à Paris d'une Bible,
dans le premier quart du siècle : et celle-ci petit à petit serait devenue la
seule Bible en usage en Europe77•
Comme pour l'étude de la Bible carolingienne, l'interprétation
habituelle de la Vulgate au xme siècle puise surtout à des documents à
première vue satisfaisants. En l'occurrence, les seules sources à retenir
sont les trois principaux ouvrages de Roger Bacon, l'Opus Maius, l'Opus
Mintt.r, et l'Opus Tertium. Les éléments fournis par les manuscrits bibliques,
quand on a pris la peine de les examiner, ont été interprétés à la lumière
de présupposés fondés sur ces sources. Et si l'histoire de la Vulgate
au xnre siècle a toujours été écrite à la manière d'une histoire de la
Vulgate en France, et en particulier à Paris, la cause directe en est le
crédit accordé aux écrits de Bacon. Le présent examen procédera à
quelques comparaisons avec des Bibles du xme siècle produites en
Angleterre et en Espagne. Toutefois, l'histoire de la Vulgate du xiiie siècle
dans ces pays et ailleurs en Europe reste un sujet pratiquement vierge et
potentiellement fructueux78 • Voici le passage de l'Opus Minus qui cons-
titue le point de départ de presque toutes les discussions contemporaines
sur la Bible au xme siècle :
TI y a en effet une quarantaine d'années, à Paris, de nombreux théologiens
et plus encore de« libraires» (stationarii) à la vue courte mirent en avant ce
manuscrit de base (exemplar). Mais c'était des illettrés et des gens mariés,
peu soucieux et incapables de penser sur l'authenticité du Texte sacré. Aussi
ont-ils publié des manuscrits profondément fautifs; et là-dessus, une foule de
scribes ont introduit de multiples variantes, ajoutant à la corruption du texte.
D'où les théologiens de notre temps n'ont pu avoir accès aux originaux, et
ont fait a priori confiance aux « libraires »18 •

C'est là apparemment un récit agréablement simple. Bacon écrit


en 1267 : environ quarante ans auparavant, donc vers 1226-1227,
un groupe de théologiens et de libraires80 parisiens « publiait » un
exemplar de la Bible. Bien que chargé d'erreurs de copie et de corruptions
textuelles, il fut reconnu comme texte officiel des théologiens parisiens.
Dans l'Opus Maius, Bacon oppose cette Bible, qu'il appelle l'exemplar

77· S. BERGBR, Les Préfaçes jointes aux li~~r~s de la Bible dans les manu.rçrits de la Vulgate
Paris, 19oz, p. 17. Voir aussi m. [19], pp. ~29-330, et La Bib/1 française au Moyen Age, Paris,
1884, pp. ISI-IS2•
78. a. A. L. BENNETr, The Plate of Garrell 28 in Tbirleenth Century Bnglisb Illumination
(PhD inédit, Columbia University, 197~); et voir infra, p. 9:z.
19· Fr. Rogeri Baçon Opera fJ1104dam batlenus inedita. 1, Opus Minu.r et Opus Terlium, ed.
]. S. BREWER (Rolls Series), Londres, 189s, p. 333·
8o. «Libraire», ici et par la suite, s'entend du slalionarius, Libraire patenté par l'Université
(à la différence du Libraire commercial, Librarius).
Versions et révisions du texte biblique 77

parisiense, à la traduction authentique, qu'on pouvait encore voir dans


les manuscrits « qui se trouvaient dans les monastères et qui n'avaient
jamais été glosés ni altérés »s1.
J.-P.-P. Martin, à la fin du xiXe siècle, accepte sans réserve les
déclarations de Bacon. Il décide que l'ensemble des écrits de Bacon
n'est pas seulement une source indispensable, mais que seul Bacon
permet à l'historien de parler avec quelque détail de la Bible parisienne.
Bien que Martin ait examiné les manuscrits bibliques datant du xme siècle
conservés à Paris, il tire cependant toutes ses conclusions de Bacon, y
ajoutant quelques détails de son cru. Entre 1210 et 1220, un comité de
copistes, de « libraires >> et de maîtres parisiens aurait été nommé aux fins
d'établir un texte de la Bible qui servirait d'édition standard pour
l'Université, et que publieraient les libraires de l'Université. Pressés
par le besoin urgent d'un texte standard pour les écoles de Paris qui
connaissaient une croissance rapide, ils adoptèrent la méthode la plus
facile et la plus rapide pour établir leur texte, en y introduisant tout
simplement toutes les différentes leçons et interpolations qu'ils pou-
vaient trouver, pour arriver à ce que Martin, faisant écho à Etienne
Harding, appelle un « texte complet ». Martin croyait que cette Bible
était peu connue en dehors de Paris à l'époque où écrivait Bacon82 •
On croit encore couramment à ce comité des maitres et libraires, et
à la création d'une seule Bible pour répondre aux besoins de l'Univer-
sité83. Henri Denifle, un érudit plus critique que Martin, n'est pas
d'accord avec celui-ci sur la nature de ce texte; il s'en remet cependant à
Bacon pour en expliquer l'origine. La contribution la plus importante
de Denifle a été de rectifier l'idée que la « Bible de Paris » aurait été le
résultat d'une « correction » du texte, et la création d'une recension
entièrement nouvelle de la Bible. Au contraire, Denifle a remarqué
que plusieurs des leçons particulièrement « médiocres » qu'on trouve
dans les manuscrits du xme siècle apparaissent déjà dans la Bible
d'Etienne Harding, aux premières années du xne siècle. Il a donc émis
l'hypothèse qu'un comité des maitres parisiens avait choisi un seul
manuscrit, qui est devenu le « modèle parisien ». On ne sait pas, dit
Denifle, quel fut l'accueil réservé à ce manuscrit par l'Université. Il y
aurait eu néanmoins un lien important entre l'Université et un manuscrit
exemplar. Or, Denifle n'a pu trouver la moindre trace dans les documents
de l'Université d'une telle révision de la Bible, pas davantage que d'un
manuscrit qu'on puisse rapprocher de l'exemplar en question84• Berger
consent à cette fabrication d'une Bible à Paris dans les premières décen-
nies du XIIIe siècle. Il s'inspire lui aussi beaucoup de Bacon, mais écarte

81. Opus Maitu, cd. S. }EBB, Londres, 1733, p. 49·


S:z. MARTIN [41] et [42].
83. KENYoN (op. cil., n. 5 I), p. 190.
84. DENIFLB [p], pp. 271 et 277-292•
78 Le Livre

l'expression « Bible de l'Université », parce qu'elle suggère l'existence


d'un texte biblique officiel pour l'Université85•
Martin, Denifle et Berger n'étaient donc pas entièrement d'accord.
Néanmoins, ces trois savants ont admis la validité du témoignage de
Bacon : au début du xrue siècle, il y aurait eu une tentative, émanant du
milieu universitaire, qui aurait visé à produire un texte biblique; ce
texte devait être« publié» par les libraires de l'Université, assurant ainsi
une relative uniformité parmi les Bibles utilisées à Paris. C'est admettre
que ces efforts ont eu pour effet de créer la première Bible uniforme,
diffusée en un très grand nombre de manuscrits. Bacon est un personnage
fascinant, et ses écrits sur la Bible démontrent qu'il possédait un sens
critique très moderne, surprenant pour son époque. Fait intéressant, il
répète inlassablement que la restauration d'une bonne Vulgate doit
reposer sur le témoignage des meilleurs manuscrits latins. Donc il incite
les érudits à chercher de vieux manuscrits, à les comparer, et à ne recourir
qu'en dernier ressort, au grec et à l'hébreu d'origine pour l'établissement
des leçonsB6 • Cependant, l'esprit intuitif dont fait preuve Bacon dans
certaines de ses remarques ne doit pas nous faire oublier qu'il n'écrit
pas en témoin oculaire de la« création» de la Bible parisienne. Tout au
plus rapporte-t-il une tradition transmise dans les écoles. Ses réflexions
sur l'origine de cette Bible ont été fortement influencées par les condi-
tions qui prévalaient au moment où il écrivait. Elles interviennent dans
des ouvrages de polémique, précisément contre les méthodes de correc-
tion de la Bible en usage dans la seconde moitié du siècle. Les origines
de la Bible parisienne n'étaient pas la préoccupation principale de
Bacon87• Il ne nous donne en fait aucune preuve sérieuse de la fabrication
d'une Bible destinée à l'enseignement universitaire, ni de sa publication
par les libraires. Tout au plus ses écrits attestent-ils que vers les
années 1270, l'expression exemplar parisiensis avait un sens que compre-
naient généralement ses contemporains.
Il y a donc tout lieu de douter du récit de Bacon. En vérité, ce n'est
qu'à partir des manuscrits aujourd'hui conservés qu'on peut écrire
l'histoire de la Bible du xme siècle à Paris. A la lumière de ces témoi-
gnages, on peut ouvrir le chantier, explorer les changements intervenus
dans la présentation matérielle, si évidents au xuie siècle, la nature du
texte circulant à Paris, et le degré d'uniformité que présentent réellement
les manuscrits de la Vulgate à cette époque.
Le spécialiste qui étudie la Bible carolingienne peut se familiariser
avec chacun des manuscrits encore existants. Mais ce qui caractérise

85. BERGER (op. cil., n. 77), pp. 27-30; ID., La Bible française (supra, n. 77), pp. 151-152;
ID.,« Des Essais qui ont été faits à Paris au xm• siècle pour corriger le texte de la Vulgate»,
dans Rev. de Théo/. et de Philos., 16, 1883, pp. 52-55.
86. B. SMALLBY [15]. p. 331-332·
87. Cf. Gumz [38], p. 282.
Versions et révisions du texte biblique 79

d'abord et avant tout la Vulgate au xrne siècle, c'est le grand nombre


de manuscrits qui en subsistent et qui viennent de toutes les régions
d'Europe88• L'énorme augmentation du nombre de Bibles produites
au cours de ce siècle est un symptôme de changements importants, dans
les méthodes de production et de diffusion des manuscrits, ainsi que
dans l'origine des possesseurs et la manière d'utiliser les Ecritures.
Mais ici l'historien se heurte presque à un excès de données potentielles.
L'examen de chaque manuscrit important est fastidieux, possible dans
une étude de la Bible au rxe siècle, il ne l'est plus pour le xme. Il faut
plutôt fonder ses conclusions sur un échantillon des manuscrits survivants.
Un travail portant sur un très grand nombre de manuscrits rencontre
des difficultés spécifiques : on ne connaît ni la date ni la provenance de
la grande majorité des Bibles du xme siècle, il faut donc en premier lieu
les analyser en fonction de leurs écritures et de leur décoration. Depuis
Martin, Denifle et Berger, on s'est donc penché avant tout sur les
caractéristiques extérieures de ces Bibles. Certaines de ces caractéris-
tiques sont communes à tous les manuscrits de la Vulgate du xrne siècle,
d'un bout à l'autre de l'Europe. Contrairement aux périodes précédentes de
l'histoire de la Vulgate, les Bibles du xme siècle sont dans leur grande majo-
rité complètes en un volume unique. Des« pandectes» ont été produits dès
les origines de la Vulgate, mais c'est au xme siècle que cette formule a fait
l'objet d'un choix presque systématique pour les Bibles. L'apparition d'une
Bible de petit format est aussi une innovation importante de ce siècle.
De grandes Bibles, impressionnantes, en un ou plusieurs volumes, sont
encore produites alors, mais la tendance générale est à la réduction du
format; cette tendance connaît son apogée avec les toutes petites « Bibles
de poche », écrites sur un parchemin très fin en caractères minuscules,
et dont il nous reste un grand nombre d'exemplaires. Avec de tels
progrès, le xme siècle se détache nettement comme une nouvelle ère.
On remarque aussi une tendance à rationaliser la Bible : bon nombre
de documents annexes qui circulaient avec le texte biblique tout au
long du Moyen Age furent supprimés, généralement dans les
années 1230: ainsi les listes de chapitres, ou les résumés habituellement
disposés en tête de chaque livre de la Bible, les indications stichomé-
triques (il s'agit du nombre de vers, porté en fin de chaque livre; à
l'origine, ces indications servaient à déterminer le salaire du copiste) et
les tables de canons d'Eusèbe89.
D'autres caractères ont été identifiés comme des particularités de la
Bible de Paris ou « de l'Université ». Martin était convaincu qu'on
pouvait reconnaître un manuscrit de la Bible de Paris d'après ses carac-

88. Ph. LAUER, Bibliothèque Mlionale. Catalogue général des Manuscrits latins, 1, Paris, 1939.
89. BERGER, Préf(JÇe.r (cité n. 77), p. :l8.
8o Le Uvre

téristiques extérieures, sans recourir à l'analyse de son texte. Tels sont


en bref : l'utilisation d'un nouveau système de chapitres, que j'appelle
ici « système de chapitres moderne » puisqu'il est presque équivalent à
celui en usage de nos jours; la présence d'un glossaire de noms hébreux
commençant par Aaz apprebendens, un ordre fixe des livres bibliques, et
enfin une série de prologues bien déterminée90 • Berger fit ressortir en
particulier cette caractéristique nouvelle et propre aux Bibles de Paris
à ses yeux : les deux prologues des Maccabées attribués à Raban Maur,
et un prologue de l'Apocalypse, peut-être de Gilbert de La Porrée91•
Chapitres modernes, ordre fixe des livres bibliques et série uniforme des
prologues, ces caractéristiques sont très fréquentes dans les Bibles du
xrrre siècle provenant de France du Nord. Sur la foi de ces éléments
plus que tout autre, et au vu des manuscrits, les spécialistes depuis
Berger ont souligné l'uniformité et la standardisation de la Bible au
xrne siècle. Berger, Martin, et plus récemment Robert Branner, ont
postulé que ces traits étaient propres à la Bible de Paris92• Comment
prouver cela, c'est une question qu'ils n'ont pas sérieusement affrontée,
et ils ne se sont pas davantage demandé si ces caractéristiques sont
vraiment solidaires d'un type précis de texte.
L'histoire du texte de la Bible au xrne siècle est donc essentielle.
Malheureusement, cet aspect soulève encore bon nombre d'interroga-
tions sans réponses. L'esquisse tracée par Quentin de la famille de
manuscrits qu'il appelle le « groupe de l'Université de Paris » n'est
fondée que sur une collation de quatre Bibles du xme siècle, choisies
au hasard. La collation de quatre manuscrits ne saurait avoir valeur
d'examen approfondi du texte en vigueur à Paris ou dans le nord de la
France au xrue siècle; elle laisse en suspens la question des textes qui
circulaient ailleurs. Cependant les conclusions de Quentin et les leçons
citées en apparat critique fournissent aux spécialistes une base prélimi-
naire pour une comparaison et une classification d'autres Bibles du
xrne siècle. Quentin adhère sans s'en expliquer aux conclusions de
Berger et de Martin sur les débuts parisiens. Mais en comparant ses
manuscrits avec des types de texte plus anciens, il conclut que la Bible
de l'Université dérive en gros de la Bible d'Alcuin, et qu'elle porte la
marque d'une certaine parenté avec les Bibles atlantiques italiennes ainsi
qu'avec le texte de Théodulf93.

90. MARTIN [4z.], pp. 446-447 et 456; BERGER, ibid. Les Prologues sont énumérés dans
N. R. KER, Medieval MaiiN.fcripts in British Librariu, 1, Londres, 1969, pp. 96-98 et dans
R. BRANNER (177], pp. 154-155.
91. BERGER, ibid.; STEGMÜLLER [17], no• H7, 553, et 839.
9-'~· Selon Ker, toutefois, cette série de prologues est commune à un grand nombre de
Bibles du xm• siècle en France du Nord.
93· QUENTIN [43], pp. 385-388. Le ms. 5 de la Bibl. Mazarine, que Quentin date du
xxve siècle, est en fait antérieur à 1231, comme le reconnaissent les volumes de l'édition
Versions et révisions du texte biblique 81

Selon Glunz, les résultats de Quentin prêtent à confusion et sont


insuffisants ; et cela parce que dans sa propre vision, le texte parisien
du xrx:re siècle ou, selon ses propres termes, le texte « scolastique », ne
doit pas seulement être caractérisé comme une version très corrompue
du texte d'Alcuin, mais surtout par de nouvelles leçons9'. Le portrait
qu'il dresse de la genèse de ce nouveau texte, notablement différent des
théories de Berger, Denifl.e et Martin, découle avec logique de sa vision
d'un texte de plus en plus influencé depuis les xxe-xe siècles par l'exégèse
patristique. Il reconnaît que la création au xne siècle de la Glossa Ordinaria
est un aspect de l'histoire de la Bible qu'on ne peut ignorer; et c'est là
l'argument majeur de sa démonstration. Pour les gens des écoles au xne
et au début du xme siècle, la« Bible» n'était autre que la Bible accompa-
gnée de sa glose95• Selon Glunz, Pierre Lombard (vers IIoo-116o) est
la figure clé de l'histoire de la compilation et de la standardisation de la
Glose. Et à l'en croire, une part essentielle de la compilation de la Glose
par le Lombard aurait été une révision du texte biblique lui-même. Ce
texte, accompagné de sa glose, aurait été adopté par les écoles de Paris
comme « manuel standard », de la même façon que le furent les « Sen-
tences » du même Lombard. Le texte de la Bible que les libraires ont
choisi au début du xme siècle pour le mettre en circulation sous la
forme de Bibles dépourvues de glose était tout naturellement ce texte
en vigueur dans les écoles dès le milieu du xne siècle. Toujours selon
Glunz, ce texte aurait connu un succès presque immédiat, et on peut
en remarquer l'influence dans pratiquement toutes les Bibles copiées
après 1200 environs&.
Glunz rend donc l'écho de Bacon. Cependant, il propose une théorie
entièrement nouvelle sur les origines du texte de Paris. Comme Denifl.e,
il reconnaît que ce texte circulait avant le xme siècle. Mais là où Denifl.e
prétend que de nouvelles leçons auraient été introduites par les erreurs
des copistes et par l'influence de la Vetm Latina, Glunz fait remonter
le texte parisien à un travail de révision sciemment effectué au xue siècle :
c'est alors qu'on aurait adapté le texte biblique à la Glossa Ordinaria. Tout
ceci pourtant ne va pas sans problèmes. Beryl Smalley l'a montré, Glunz
fait une fausse analyse de l'histoire de la compilation de la Glose. Pierre
Lombard a bien préparé une version amplifiée de la glose sur le Psautier
et les Epitres de saint Paul, mais on ne peut lui attribuer la paternité de
l'ensemble de la Glose97. En outre, si les collations de Glunz démontrent
que certains passages du texte de bon nombre d'évangiles glosés, à la
critique romaine après la parution du livre de Quentin. Vatican, lat. 7664 n'a pas place dans
l'apparat critique de la Biblia Satra (op. til., n. 4).
94- GLUNZ [38], pp. 2'9-2.84. en particulier 261.
9,. SMALLEY [1s], p. 334·
96. GLUNZ [38], pp. 262-263, 267 et 277.
97· SMALLEY, « Gilbertus Universalis. Bishop of London and the Problem of the G/o.r.ra
Orrlinaria »,dans RTAM, 8, 1936, pp. 24-26; ID. [15], pp. 6o-6,.
Sz Le Livre

fin du xne et au début du xme siècle, ont peut-être été intluencés par la
Glose, son examen de l'immixtion de ce type de texte dans des manus-
crits non glosés se limite à une poignée de Bibles du xme siècle prove-
nant d'Angleterre. Il n'établit pas de lien satisfaisant entre le texte de
ces livres et le texte qui circulait à Paris.
On ne peut donc accepter les idées de Glunz sans plus ample informé.
Il est dommage que ses travaux aient été limités au texte des Evangiles,
car on évalue mal le rapport entre les leçons qu'il cite et celles qu'a
choisies Quentin comme caractérisant le « groupe de l'Université >i
dans l'Octateuque. Cependant, récemment, N. Haastrup a trouvé de
tels liens, entre les leçons caractéristiques énumérées par Quentin pour
la Genèse et quelques manuscrits de la Genèse avec glose datant du
xne siècle98 • Bien que préliminaires, les travaux publiés d'Haastrup
laissent néanmoins entendre que le lien postulé par Glunz entre le texte
glosé et celui qu'on trouve dans les Bibles du xme siècle est important.
D'autres recherches sont nécessaires, et surtout des collations plus
complètes de manuscrits glosés du xne siècle avec des Bibles sans
glose du XIIIe. Nous devons savoir dans quelle mesure le texte de la
Glose et celui de la Bible étaient normalisés, afin de pouvoir réévaluer
l'importance des collations que Glunz a faites pour les Evangiles.
Cependant, Glunz, Quentin et l'apparat critique de la Vulgate romaine
nous fournissent un outillage provisoire : ceci permet d'identifier
quelques leçons qui pourraient bien caractériser un texte spécifique en
circulation dans certaines Bibles du XIIIe siècle. On peut survoler un
large échantillon de Bibles du XIIIe siècle, examiner leurs caractéristiques
matérielles, les traits extérieurs de leur texte - et en particulier ceux
qu'on cite couramment pour spécifiques de la Bible« de Paris » - , et
les leçons identifiées par Quentin et Glunz : alors se dessinera une
ébauche de l'histoire de la Vulgate parisienne au XIIIe siècle, au moins
de façon préliminaire.
Partant de là, il est clair que cette histoire se divise en deux phases
distinctes. Les vingt-cinq ou trente premières années du xme siècle
font transition. Les Bibles de ces années-là présentent une variété
considérable de types; mais à l'intérieur même de cette variété, on peut
distinguer le développement de nouveaux traits. Les années IZ30 voient
l'apparition de la Vulgate du xme siècle dans sa maturité pleine. Dans
un premier temps, nous examinerons le degré d'uniformité des Bibles
produites à Paris; nous évaluerons ensuite l'intluence de celles-ci sur
les Bibles produites ailleurs.
La transformation de la vieille Bible monastique du xne siècle en
la nouvelle Bible du xme est tout particulièrement notable dans un

98. N. liAASTRUP, « Zur frühen Pariser Bibel. Auf Grund skandinavischer Hand-
schriften »,dans Clas.sica et Mediaevalia, 24, 1963, pp. 242 et s. et 26, 1965. pp. 394 et s.
Versions et révisions du texte biblique 83

certain nombre de Bibles complètes, en un seul volume, provenant du


nord de la France et probablement de Paris, et qu'on date d'environ 1200-
1230. La majorité de ces Bibles sont des manuscrits soigneusement
écrits, magnifiquement illustrés. De récents travaux, notamment de
François Avril et de Robert Branner- de celui-ci, le Manuscript Painting
in Paris during the Reign of saint Louis est un guide précieux à de nombreux
manuscrits jusque-là non répertoriés dans leur détail -, montrent que
très probablement ces Bibles ont été peintes à Paris : grâce essentielle-
ment à une comparaison stylistique avec des ouvrages dont la prove-
nance peut être déterminée par des colophons (le colophon est un vers,
un proverbe, ou une marque d'authenticité qu'un scribe apposait au
terme de son travail), des marques de propriété, ou des caractères litur-
giques. Ces Bibles ne forment pas une famille cohérente de manuscrits,
au même titre que par exemple les pandectes turoniens de la Bible
d'Alcuin au xxe siècle. Elles ont été produites dans une même région
géographique, en l'occurrence Paris, mais n'émanent pas d'un même
scriptorium. En termes de dimension, de format, d'agencement extérieur
du texte, de choix des documents non bibliques insérés là, et de texte
lui-même, elles ne sont pas uniformes. Il reste donc beaucoup à faire.
Dans l'attente d'un examen complet des Bibles produites alors en
Europe, un examen même préliminaire de quelques-unes des Bibles
produites à Paris au début du xme siècle révèle très clairement ce fait
significatif : il y a mise en place d'une nouvelle Bible99•
La majorité de ces Bibles sont de grands ouvrages, dont la taille
varie entre 48 cm par 32 et 27 cm par 18. On n'y trouve pas véritablement
la Bible de poche des décennies ultérieures. Néanmoins, déjà se mani-
festent quelques tentatives pour réduire la taille de la Bible. La Bible de
la British Library, Additional 15452, date du tout début du xme siècle :
elle mesure 21 x 14 cm. Celle de Paris, BN lat. 16267, qui date sans doute
du premier quart du siècle, ne mesure que 16x 11 cm; elle parvient à
économiser l'espace en abrégeant le texte, au point d'y laisser incomplètes
des phrases entières.
Malgré la grande taille de bon nombre de ces Bibles, on peut observer
un nouveau progrès dans la mise en pages. La Bible monastique du
xue siècle, habituellement écrite en lettres amples, bien espacées, était

99· La discussion qui suit présente des conclusions provisoires fondées sur un examen
de la majorité des Bibles manuscrites du XIII• siècle actuellement conservées dans les collec-
tions parisiennes, ainsi que sur une sélection de manuscrits aujourd'hui en Angleterre et aux
Etats-Unis. Je tiens à remercier les conservateurs de la Bibliothèque Nationale de Paris, et
particulièrement M. François Avril, pour leur aide et leurs conseils. Ma gratitude va à
Mme Patricia Stirnemann, qui attira mon attention sur ces manuscrits, et dont les conseils
etle soutien m'ont été d'une aide incalculable pour ma recherche. BRANNER [177 ], pp. 22-31;
F. AVRIL, « A quand remontent les preiniers ateliers d'enlumineurs laies à Paris?>>, dans
Do.rsilrs tk l'Archéologie, r6, 1975, pp. 36-44; In.,« Un Manuscrit d'auteurs classiques et ses
illustrations>>, dans The Year r2oo. A Symposium, New York, 1975, pp. 267-268, n. 3·
84 Le Livre

particulièrement adaptée à la lecture publique. Dans un certain nombre


des Bibles en un seul volume produites à Paris dans les premières
décennies du xme siècle, on constate deux nouveautés : une réduction
de la taille des lettres, une tendance à diminuer l'espace entre les lignes.
Une comparaison des dimensions de deux Bibles, écrites à Paris dans ces
années, démontre cette évolution. Le manuscrit BN lat. 1 1 549, un grand
volume mesurant 46ox 325 mm, contient une partie de l'Ancien Testa-
ment sur 192 feuillets; elle est écrite en deux colonnes de 50 lignes, et
l'espace écrit couvre 335/7X 204/6 mm; les lignes réglées sont distantes
d'environ 7 mm. En revanche le BN lat. 14232 est une Bible complète,
mesurant 427X 304 mm, de 336 feuillets. L'espace écrit couvre
24 5/1 x 1 55/8 mm, soit sensiblement moins que dans le lat. 11 549;
pourtant le texte y est disposé sur deux colonnes de 6o lignes, les
lignes réglées sont espacées d'à peu près 4 mm. On remarque tout de
suite une réduction de la surface écrite, et des marges très amples.
Le BN lat. 14232 ne comporte pratiquement aucune note marginale
d'aucune sorte. Pourtant bon nombre de Bibles de format semblable
présentent dans leurs marges des gloses abondantes, en tout petits
caractères, bien tracés. Certaines de ces Bibles de grand format en un
seul volume ont été conçues manifestement pour être copiées et lues
avec un commentaire adjoint. On les a peut-être même conçues comme
des suppléants pour des Bibles copiées avec la « Glose ordinaire >> au
complet. Une Bible entière de ce type pourrait comprendre jusqu'à
quatorze volumes 100• Si bon nombre des Bibles en un volume ne pré-
sentent qu'une glose partielle ou pas du tout, ceci peut-être révèle
simplement l'ampleur du temps et de la main-d'œuvre nécessaires à la
confection d'un tel volume entièrement glosé. On ne copia guère ce
type de Bibles que pendant le premier tiers du xme siècle; il faut donc y
voir une expérience de courte durée. Mais on doit cependant étudier
cette expérience à fond, en raison tout particulièrement du lien possible
entre le texte de la Bible du xme siècle et celui des Bibles copiées avec la
Glose ordinaire.
A considérer leur texte, l'ordre des livres bibliques et le choix des
prologues, les Bibles produites à Paris dans les trois premières décennies
du xure siècle varient beaucoup. Cependant on y observe un fait du
plus haut intérêt : parmi les Bibles dont le texte présente les leçons
caractéristiques, au dire de Quentin et Glunz, de la« Bible de l'Univer-
sité», il en est un bon nombre, où l'ordre des livres suit celui qu'on tient
depuis Berger et Martin pour un trait distinctif de la Bible de Paris.
En outre, le choix des prologues dans ces Bibles peut ne pas correspondre
exactement à la série caractérisant la Bible de Paris; mais il en est très

Ioo. Voir par exemple Paris, BN lat. 14Z33, lat. IIH7. et Paris, Arsenal 589. Paris,
Mazarine 131-144, Bible glosée complète du début xm• siècle; BRANNER [177], pp. 202, zo6.
Versions et révisions du texte biblique 85

proche, et comprend les prologues des Maccabées attribués à Raban


Maur, ainsi que le prologue de l'Apocalypse, peut-être de Gilbert de
La Porrée. Voilà donc au moins un début de preuve, que le type de
Bible identifié communément sous le nom de Bible de Paris existait
dans un état primitif à Paris dans les trente premières années du
xnre siècle.
Quant aux deux autres caractéristiques de la Bible de Paris à son âge
adulte, le nouveau système de chapitres (et la disparition concomitante
des vieilles listes de chapitres) ainsi que le glossaire des noms hébreux
Aaz apprehendens, on peut aussi en rapporter l'origine au Paris de cette
époque; cependant ni l'une ni l'autre n'apparaît sous sa forme adulte
dans les manuscrits de la Bible avant les années 1230. La mise au point
d'un système uniforme de chapitres fut une innovation, d'une évidente
utilité, pour ceux qui utilisaient la Bible comme manuel de base dans les
salles de classe. La division de la Bible en chapitres n'était pourtant pas
une invention de la fin du xne ou du début du xme siècle; en effet, dès
l'époque des Pères de l'Eglise, on avait divisé les livres bibliques en
sections, et une liste de ces divisions, connues sous les noms de tituli,
capitula, capitulatio, ou brevis par les auteurs du Moyen Age, était habituel-
lement placée au début de chaque livre de la Bible. A tel point que vers le
milieu du xne siècle, on utilisait un nombre incroyable de systèmes
différents de division101• A partir de cette époque, la pratique consistant
à citer des passages de la Bible en indiquant livre et chapitre se fit de
plus en plus courante dans les écrits scolaires. Pierre le Chantre (t 1197),
par exemple, utilise dans ses écrits plusieurs systèmes différents, mais
jamais les « chapitres modernes ». Etienne Langton, qui enseigne à Paris
jusqu'en 1206, semble avoir été le créateur du nouveau système, à la
base de celui de nos jours. Mais jusque vers 1203, il utilise un ancien
système. Vers 1zz5 environ, à l'époque où écrit Philippe le Chancelier,
les références aux chapitres de Langton semblent ne pas être rares 102•
Les Bibles en un seul volume produites à Paris entre rzoo et 1z3o
montrent qu'on s'intéressait au problème des divisions du texte. La
plupart de ces manuscrits sont divisés en chapitres selon des systèmes
anciens, souvent notés par de petites initiales, et conservent des listes
de capitula au début de chaque livre biblique. Néanmoins les chapitres
modernes y sont fréquemment indiqués en marge103• Il est malheureuse-
ment très difficile de déterminer si ces indications sont d'origine, ou si

xox. Cf. O. ScHMIDT, Oh11r ver.rchietkfl6 Eintheilungen tkr heiligen Schrift, Graz, 1892;
E. MANGENOT, ((Chapitres de la Bible», dans DB, n, Paris, 1926, pp. 562.-564; SMALLEY,
Study [15], pp. 222-224.
102. A. LANDGRAP, « Die Schriftzitate in der Scholastik um die Wende des 12. zum
13. Jahrhundert »,dans Bi, r8, 1937, pp. 8o-83; F. M. POWICKE, Stephen Langton, Oxford,
1928,pp. 34 et s.; A. d'EsNEVAL [33], p. 561.
103. Par exemple, Paris, Axsenal 589; Troyes, BM, 577; Londres, BL, Add. 15253.
86 Le Livre

elles ont été ajoutées ensuite. Dans certains cas cependant, il est probable
qu'on les a ajoutées très tôt. Le manuscrit 70 de la Bibliothèque Mazarine,
par exemple, est une Bible qu'on peut dater par des critères stylistiques
des vingt premières années du siècle. Son texte est divisé selon un ancien
système, mais les chapitres modernes sont indiqués en marge. L'ouvrage
comporte des gloses étendues, d'une main sûre, très proche de celle qui
a copié le texte. Cette glose, probablement contemporaine de la Bible,
entoure avec soin la numérotation des chapitres modernes; on peut de
ce fait conclure que ces chapitres aussi sont d'origine. Le manuscrit 5
de la Bibliothèque Mazarine, qui daterait d'avant 12.3 1, est également
un bon exemple de cohabitation d'un ancien et du nouveau système.
Il est probable que cette Bible a été produite en Angleterre, bien que
Quentin la tienne pour un exemple de « Bible de l'Université » : la
présence des chapitres modernes à une date aussi avancée est donc
intéressante, compte tenu en particulier des rapports de Langton avec
l'Angleterre et Paris.
On a aussi de bonnes raisons d'attribuer au même Etienne Langton
le glossaire des noms hébreux Aaz apprehendens : le manuscrit 341 de la
Bibliothèque de la Faculté de Médecine à Montpellier se clôt sur une
explication en rubrique attribuant l'ouvrage à« maître Etienne Langton».
D'Esneval a démontré récemment que cet outil biblique, basé sur la
version de saint Jérôme, circulait à la fin du xne et au début du xme siècle
dans deux versions antérieures au moins. Celle qui fut adoptée finalement
dans tant de Bibles du xme siècle est de loin la plus perfectionnée et la
plus pratique : elle suivait en effet un ordre complètement alphabétique.
Il n'est pas évident que ces trois versions soient l'œuvre de Langton,
et la date de compilation de la troisième n'est pas exactement définie104•
Cependant, notons qu'à l'exception d'une Bible, le manuscrit 65 de la
Bibliothèque de l'Arsenal (début du siècle) qui contient une première
version du glossaire Adam de la même main que la Bible, l' « Interpré-
tation des noms hébreux >> a circulé tout d'abord indépendamment de
la Bible, et est absente des manuscrits bibliques avant les années 12.30105•
Des Bibles produites à Paris au cours des trente premières années du
siècle, passons à celles des années 12.30 et d'après. Un certain nombre de
changements y sont immédiatement sensibles. Les anciennes listes de
chapitres, les multiples systèmes différents de division, ont fait place au
seul système moderne, avec tout juste quelques variations mineures d'un
manuscrit à l'autre. Le glossaire des noms hébreux Aaz apprehendens
suit l'Apocalypse presque partout. L'ordre des livres est le plus souvent
celui qu'on tenait pour caractéristique de la « Bible de Paris >>. La dimen-

104. D'EsNEVAL [32], pp. 165-169, propose de dater les trois glossaires de nSo-1220.
105. ID. [3 3], p. 561, cite Paris, BN lat. 26 en exemple d'une des premières Bibles compor-
t~t le glossaire des noms hébreux. Cependant ce manuscrit est presque certainement posté-
rteur à 1230 environ.
Versions et révisions du texte biblique 87

sion des manuscrits varie encore considérablement, mais pour la pre-


mière fois la Bible classique « de poche » apparaît. On remarque aussi
l'augmentation considérable du nombre des manuscrits. Robert Branner
n'a étudié que des Bibles à initiales peintes, mais une rapide comparaison
des manuscrits de la Bible qu'il a examinés et des dates qu'il a établies
est édifiante. Il a catalogué dix-sept Bibles complètes en un seul volume
issues des ateliers de Paris entre 1200 et 1230. En revanche, il en a trouvé
plus de cent pour la période d'environ 1230-12jo, et près de soixante
qui dateraient de la seconde moitié du siècle106• Ces chiffres pourraient
être majorés, si on prenait en considération des manuscrits plus modestes,
non illustrés. Or ce sont ces Bibles des années 1230 et suivantes qui
étayent notre conception des éléments caractéristiques de la Bible
parisienne du XIIIe siècle.
C'est aussi dans les années 1230 qu'on rencontre dans un grand
nombre de Bibles provenant de Paris ou des environs la série de prologues
désignée par Berger, Martin et plus tard par Branner comme caracté-
ristique de la Bible de Paris. Le premier exemple daté de cette« nouvelle»
Bible est le manuscrit 15 de la Bibliothèque municipale de Dole 107 • A
la fin de l'Apocalypse, le scribe Thomas c/ericus de Pontisara l'a signée et
datée : il a achevé son manuscrit en 1234. C'est une véritable Bible
de poche; elle contient le texte complet en 484 feuillets, mesurant
15 8 X 105 mm, avec une surface écrite de seulement to8fuox 7oj69 mm.
Elle est écrite sur deux colonnes de 49 lignes, et les lignes réglées
y sont espacées d'un peu plus de 2 mm : c'est dire la petitesse des
signes d'écriture. Le parchemin en est très fin, presque translucide.
L'ordre des livres et le choix des prologues correspondent exactement
à ceux qui ont été identifiés comme caractéristiques de la Bible
de Paris; et certains passages du texte présentent les leçons « scolas-
tiques » de Glunz dans Matthieu, et celles de Quentin dans l'Octateuque.
Le système moderne de chapitres est utilisé d'un bout à l'autre, et des
documents accessoires comme les listes de capitula et les tables de canons
d'Eusèbe ont disparu. L' « Interprétation des noms hébreux » Aaz
apprehendens suit l'Apocalypse.
Chaque élément constituant du manuscrit de Dole, ordre des livres,
prologues, chapitres modernes, « Interprétation des noms hébreux »
et texte biblique lui-même, existait sous une forme ou sous une autre,
dans les Bibles produites à Paris vers 12oo-I230. Après 1230, de nom-
breuses Bibles ont été produites à Paris et alentour selon ce même
modèle qu'on voit dans la Bible de Dole. Identifier ce type de Bible
comme la « Bible de Paris » est donc une généralisation raisonnable et

106. BRANNER [177], pp. 2.01-239, et aussi p. 109.


107. Ch. SAMARAN et R. MAR1CHAL, Catalogue de.r Mammrit.r en é&ritiiT'e lati111 portant de.r
indkation.r de date, de lieu ou de çopi.rte, t. 5, p. 41.
88 La Bible

bien fondée. Cette uniformité d'ensemble cependant, qui en soi est


certainement un progrès important et nouveau dans l'histoire de la
Vulgate, ne doit pas faire oublier que de nombreux manuscrits produits
à Paris au xrne siècle ne se conforment pas à ce modèle. Certes, presque
partout on inclut l' « Interprétation des noms hébreux », on emploie les
chapitres modernes. Pourtant, de nombreuses Bibles écrites à Paris ne
contiennent pas la même série de prologues, et parfois, bien que plus
rarement, présentent un ordre différent des livres. Branner lui-même a
observé qu'une comparaison ponctuelle d'un petit nombre de leçons à
travers des Bibles peintes toutes dans le même atelier révélait un degré
important de variation108 • Un certain nombre de Bibles produites à
Paris au xrrre siècle ne donnent pas les leçons que Quentin et Glunz
tenaient pour caractéristiques de la « Bible de l'Université ». Pour les
années rzoo-1230, les ouvrages ne comportant pas ces leçons sont généra-
lement ceux où l'ordre des livres et des prologues diffère de celui qu'on
associe à la « Bible de Paris »; dans la période suivante, le texte et son
ordonnance externe sont indépendants. Une Bible tout à fait« normale»,
d'après l'ordre des livres et des prologues, peut contenir un texte qui
ne présente pas les leçons prétendument nouvelles de la« Bible de Paris »109•
Outre la variété dans le texte et dans les annexes, les Bibles produites
à Paris et alentour après 1230 environ montrent une gamme étendue de
types matériels. Pour la plupart, on ne peut plus en identifier les proprié-
taires d'origine; mais la diversité des apparences matérielles laisse ima-
giner leurs propriétaires vraisemblables. La prospérité croissante du
xnre siècle avait de fait créé un nouveau marché de livres de luxe, et bon
nombre des Bibles du xme siècle sont en effet de riches et coûteux
manuscrits. Certaines d'entre elles ont été peut-être offertes en donation
à des églises ou monastères : c'était traditionnel. Mais en plus de cela,
les riches magnats de l'Eglise et de l'aristocratie les recherchaient désor-
mais pour leurs propres collections. La tradition associe le manuscrit BN
lat. 10426 au nom de saint Louis, sans preuves réelles, mais cette Bible
de poche, minuscule, aux merveilleuses enluminures, n'aurait pas
détonné parmi ses possessions 11o.

108. Par exemple, BRANNER [177], pp. Z14-215, recense z7 Bibles de l'atelier Mathurin.
Trois de celles-ci sont citées sans spécijication de contenu; six présentent des divergences
par rapport à l'ordre des livres et au choix des prologues selon l'usage parisien, et dix-huit
se conforment à celui-ci. Par contraste, le groupe de la Sainte-Chapelle (ibid., pp. z36-z39)
se compose de 16 Bibles; deux d'entre elles sont citées sans indication de leur contenu,
huit diffèrent un peu de la« Bible de Paris», et six se conforment à l'ordre des livres et au
choix de prologues dans l'usage parisien. a. BRANNER, (( The Soi.t.ron.r Bible Paintshop in
xmth Century Paris», dans Spemlum, 44, 1969, 15, n. 15.
109. Tout au moins d'après sondage de leçons sélectionnées. Par exemple, Paris, BN
~t. z33A (BRANNER, Manu.tcript Painting [177], p. Z14), ne contient pas les prologues« pari-
Siens », pas plus que les leçons caractéristiques relevées par Glunz et Quentin.
no. On pense que Blanche de Castille a donné à Saint-Victor le manuscrit Paris, BN
lat. 14397·
Versions et révisions du texte biblique 89

Le xme siècle est aussi marqué par un changement important dans


le rôle de l'Eglise : à la fois une réaction, en partie du moins, au défi
sérieux que l'hérésie lançait au monopole de l'Eglise, et le reflet d'une
vaste poussée évangélisatrice. On met l'accent de plus en plus sur la
prédication et sur le développement d'une structure pastorale, afin de
satisfaire les besoins des fidèles laiques : ceci se perçoit dans les intérêts
des théologiens parisiens de la fin du xue siècle, s'affiche dans les décrets
du IVe Concile de Latran en 121 5, et dans la reconnaissance des nouveaux
ordres mendiants. Probablement un humble prêtre de paroisse au
XIIIe siècle n'aura pu se permettre de posséder une Bible. Néanmoins la
Bible de poche était un outil précieux pour le prédicateur itinérant, en
particulier avec l'introduction d'instruments non bibliques tels que
calendriers, tables liturgiques ou listes de thèmes pour les sermonsnl.
Toutes les Bibles de poche n'appartenaient pas à des religieux mendiants,
comme le démontre ce volume luxueux qui a peut-être appartenu à
saint Louis. Pourtant les besoins des ordres mendiants, et plus largement
la nouvelle orientation de l'Eglise au xme siècle, expliquent assez l'émer-
gence d'une « nouvelle Bible ».
Enfin, la croissance de l'Université médiévale engendre aussi une
nouvelle classe de gens qui avaient besoin d'une Bible : les maltres des
universités, et même certains étudiants, désiraient peut-être posséder
une Bible magnifiquement décorée. Un document nous raconte qu'un
père se plaignait amèrement des sommes d'argent que son fils avait
dépensées à Paris pour que ses livres « jacassent en lettres d'or >>112 •
Cependant certains des livres plus simples qui ont été conservés ont
probablement été utilisés autrefois par des érudits médiévaux. Le manus-
crit BN lat. 1 5476, qui devint plus tard propriété de la Sorbonne, en est
un bon exemple : c'est une Bible d'écriture claire, mais simplement et
rapidement décorée, de dimension modeste, qui aura amplement suffi
à un usage scolaire113 •
L'utilisation de la Bible, dans les écoles et pour la composition de
sermons, est clairement démontrée par la croissance au xrne siècle d'une
nouvelle batterie d'instruments bibliques. On n'examinera pas ici l'his-
toire des collections de distinctions bibliques ou de la concordance
verbale; mais la circulation et l'emploi de tels outils ont permis d'utiliser
la Bible comme une « mine » de citations pratiques; et ce traitement des

III. Cf. R. H. et M. A. RousE, Preathtr.!, Florilegia and Sermons: Stllliies on the Manipulus
Flor11111 of Thomas of Ire/and, Toronto, 1979, pp. 42-63. Par exemple, Paris, BN lat. 206, de
x69X IIO mm, contient une table des lectures liturgiques. Le ms. lat. x66, de I95X x:z.s mm,
y ajoute une table des thèmes de sermons selon l'année liturgique. Le lat. x6z66,
de xsox xoo nun, contient ces deux tables ainsi qu'un calendrier.
112. BRANNER (177], p. 2.
II3. Ce manuscrit mesure z65X 185 mm (surface écrite 195/189X u6 nun) sur 453 f.
en deux colonnes de 51-54 lignes.
Le Livre

Ecritures se reflète peut-être dans la prédominance parallèle des Bibles


copiées d'un seul tenant. En outre, l'utilisation des chapitres modernes
dans des outils comme la concordance verbale aura certainement été un
facteur important pour l'adoption de ces chapitres dans les manuscrits
de la Bible114• Les répercussions d'un autre outil, les « correctoires »
(correctoria ou correctiones), sont plus difficiles à évaluer. A certains égards,
ces ouvrages, qui donnent des listes de variantes qu'on trouve dans
différents manuscrits de la Bible latine, parfois aussi dans les Bibles
grecque et hébraïque, prouvent l'intérêt que suscite le texte de la Bible,
dans les milieux mendiants en particulier. Cependant les correctoires, qui
circulaient le plus souvent indépendamment de la Bible, ne subsistent
qu'en très petit nombre d'exemplaires pour chaque type. Rien ne prouve
qu'ils aient jamais eu une grande diffusion. On ajoute souvent des
variantes dans les marges des Bibles; il se peut qu'elles reflètent les
mêmes préoccupations que les correctoires, ou qu'elles en proviennent,
mais ceci ne peut encore être prouvé. Par ailleurs, on n'a jamais démontré
de façon convaincante que les correctoires eussent jamais servi à modifier
le texte de la Bible115. Au moins se peut-il que ces listes de variantes
aient eu pour objet de fournir aux commentateurs et prédicateurs un
choix de leçons. C'est peut-être ce que faisait Etienne Langton. Comme
Beryl Smalley l'a montré, Langton savait qu'on pouvait trouver de
nombreuses variantes dans les manuscrits de la Bible. Loin d'en être
dérouté, ses écrits le montrent, il se réjouissait de la souplesse que lui
offrait ce choix116.
L'explication traditionnelle de l'histoire de la Bible à Paris au
xnre siècle, à la suite surtout des propos de Roger Bacon, a eu ce résultat
malheureux : on a eu tendance à ne considérer la Bible que comme manuel
d'enseignement. La diversité d'apparence matérielle des manuscrits
suffit à elle seule à prouver que c'est là déformer la réalité. Un présupposé
parallèle veut que toutes les Bibles produites à Paris au xme siècle l'aient
été par les libraires de l'Université. A étudier les manuscrits, on voit que
c'est là aussi une simplification abusive. Seules trois Bibles, à ce qu'on
sait, contiennent des marques de pecia; et un manuscrit, actuellement à
la Bibliothèque Mazarine, est peut-être un recueil d'exemplaires de
peciae117 • On ne peut exclure la découverte de nouveaux manuscrits de

II4. R. H. et M. RousE, «The Verbal Concordance to the Scriptures »,dans Arch. Fr.
Praed., 44, 1974, 5-30; Io. [5z, H]; WILMART [97].
II5, GLUNZ [38], pp. z85-z86, distingue torrecloria et torreclione.t. Les études principales
sur les torrecloria sont celles de DENIFLE [3 1]; BERGER,« Des Essais» (op. cil., n. 84); E. MAN-
GENOT, « Correctoires de la Bible», dans DB, II, Paris, 192.6, c. 1o2.2.-102.6.
II6. SMALLEY (15), pp. 2.2.Q-Z2.J,
II7. Les notes de J. Destrez sont actuellement conservées à la Bibliothèque du Saulchoir,
à Paris; il y signalait l'existence de trois Bibles dotées de marques de pecia : Paris, BN lat. 2.8,
9381 et 142.38. Voir J. DESTREZ et M. D. CHENU,« Exemplaria universitaires des XII1° et
xzve siècles», dans Scrïptori11111, 7, 1953, p. 68: Paris, Mazar. 37· [Unepecia est une unité de
Versions et révisions du texte biblique 91

ce genre; et on a pu copier des Bibles sans marques de pecia à partir de


modèles vendus par les libraires de l'Université. L'existence de ces
quatre Bibles en tout cas n'autorise pas à conclure que toutes les Bibles
ont été produites de cette façon. En outre, même s'il en était ainsi pour
certaines Bibles parisiennes du xme siècle, on ne peut déduire qu'il
existait une Bible officielle de l'Université avec un texte stable. D'après
des études récentes, les libraires ont rarement produit des textes absolu-
ment uniformes ou rigoureux, bien que leur activité ait été réglementée
par l'Universitéus.
Dans leur grande majorité, les Bibles conservées du xme siècle
ressemblent peu, matériellement, aux ouvrages émanant des libraires de
l'Université. Nos connaissances sur la production et le commerce des
livres au x1ne siècle sont encore incomplètes; mais des recherches
récentes laissent penser qu'un autre système existait, parallèle aux
libraires de l'Université, surtout pour la production de manuscrits de
luxe. Le terme prête à confusion, en suggérant une fausse maturité :
mais un « commerce » de livres paraît avoir eu cours à Paris à partir du
début du xme siècle. Des artisans professionnels, y compris des enlumi-
neurs, des fabricants de parchemin et des scribes, figurent en effet dans
les rôles d'imposition. Les Bibles en un seul volume, produites vers 12oo-
1230 ont probablement été peintes par des artistes professionnels. Ceci
permet d'expliquer et le degré de variation, et l'uniformité globale qu'on
peut observer dans les manuscrits de la Bible. D'après ce que nous
pouvons percevoir, la production manuscrite du XIIIe siècle était éton-
namment différente de celle, monastique, des siècles antérieurs, où tout
le processus de fabrication était mené à bien dans un même atelier119•
On a insisté ici sur les variations rencontrées dans les manuscrits de
la Bible, mais l'uniformité relative de ces Bibles parisiennes est frappante
quand on les compare à des Bibles provenant d'Angleterre et d'Espagne.
Ces comparaisons sont bien évidemment provisoires, tant qu'on n'aura
pas écrit une histoire plus étendue de la Vulgate en dehors de Paris;
mais elles autorisent d'ores et déjà plusieurs observations générales. La
réduction des dimensions, avec l'adoption du format« Bible de poche»,
l'utilisation des chapitres modernes et la disparition des listes de capitula,
l'inclusion aussi du glossaire des noms hébreux Aaz apprehendens, cela
semble avoir été adopté partout en Europe. En Angleterre, on peut le

livre manuscrit, ordinairement un cahier de 4 ff., appartenant à un exemplaire approuvé par


les maitres de l'Université et déposé chez un « libraire »; celui-ci louait chaque peâa à des
scribes professionnels aux fins de reproduction. a. G. PoLLARD, (( The Pecia system in
medieval Uoiversities », dans Medie11al S&ribe.r, Manu.r&ript.r and Librarie.r. E.r.rqy.r, N. R. Ker,
Oxford, 1979, pp. 145 et s. (N.d.E.).]
n8. RousE (op. dt., n. no), pp. 169-177.
II9. BRANNER [177], pp. 1-31; AvRIL,« A quand ... » (op. cit., n. 98), pp. 36-44; BRANNER,
« Manuscript-Makers in roid-thlrteenth century Paris», dans Art Bulletin, 48, 1966, pp. 65-67;
In.,« Soissons Bible» (cité n. ro7), pp. 13-14.
Le Livre

démontrer, ce phénomène est intervenu très tôt. La petite Bible d'Oxford,


Bodleian Library lat. bib. e. 7 a été illustrée par Guillaume de Brailles;
elle est complète en un seul volume, mesure 168x 108 mm, et la surface
écrite n'est que de II7/II9X 72/74 mm. Il se peut que cet ouvrage ait
été produit pour le couvent dominicain d'Oxford, entre 1221 et 1234120•
Il est divisé en chapitres modernes, sans liste de capitula, et donne
l'« Interprétation des noms hébreux». Le manuscrit de la British Library,
Arundel 303, d'entre 1228 et 1234, est une autre Bible très petite, avec
chapitres modernes et« Interprétation des noms hébreux »121. Celui de
Paris, BN n. a. lat. 836 a été copié en Castille en 1240122 ; c'est une petite
Bible, de 165 par 120 mm, qui est divisée en chapitres modernes et
comprend l'habituel glossaire des noms hébreux.
Contrairement à la diffusion rapide et précoce de ces caractéristiques,
il en est d'autres que les Bibles anglaises et espagnoles présentent peu
souvent : ce sont l'ordre des livres, le choix des prologues et le texte
identifié par les leçons de Quentin et Glunz, si fréquents dans les Bibles
produites à Paris ou dans les environs. Récemment, Adelaide Bennett
a comparé l'ordre des livres et le choix des prologues dans quarante-deux
Bibles anglaises des deuxième et troisième quarts du xme siècle. Elle a
constaté que ces deux caractéristiques variaient sans régularité sensible
d'un manuscrit à l'autre. Les leçons énumérées par Quentin et Glunz
ne se retrouvent que rarement dans les Bibles anglaises 123. Un relevé
d'un petit groupe de Bibles espagnoles conservées actuellement à la
Bibliothèque Nationale de Paris accuse la même tendance. On constate
de nombreuses variations dans le choix des prologues et l'ordre des
livres, et le texte est souvent démuni des leçons tenues pour caractéris-
tiques de la « Bible de l'Université »124•

uo. ]. ]. G. ALEXANDER, « English or French? Thirteenth Century Bibles », dans


Manuscripts al Oxford. An Exhibition in Memory of R. W. Hunt, ed. A. C. de LA MARE et
B. C. BARKER-BENP1ELD, Oxford, 198o, p. 71.
121. A. G. WATSON, Catalogue of dated and datable Manuscripls in the Deparlmenl of Manus-
cripts. The British Library, Londres, 1979, p. 92. et pl. 131.
122.. ] e remercie les conservateurs de la Bibliothèque Nationale de Paris, et particulière-
ment F. Avril, J.-P. Aniel et A. Saulnier, d'avoir attiré mon attention sur ce manuscrit et
d'autres Bibles de provenance espagnole. SAMARAN et MARICHAL, Catalogue (o. t., n. ro6),
IV, pl. XXXI, p. 123.
12.3. BENNETT (op. til., n. 78), Appendices lA et IB. C'est ainsi que le manuscrit Oxford,
Bodleian Libr., lat. bib. e. 7, contient les livres bibliques dans l'ordre en usage à Paris, mais
sans autres prologues que les deux qui presque invariablement précèdent la Genèse. TI ne
présente pas les leçons caractéristiques de Quentin pour l'Octateuque, mais celles de Gluoz
pour les Evangiles. Le manuscrit Londres, British Libr., Arundel 303 aussi n'a que les deux
p~ologues à Gen.; il ne comporte pas les leçons de Glunz et de Quentin. Londres, British
Libr., Royal x. B. XII, une Bible écrite en 1254, ne donne ni l'ordre parisien des livres, ni
le choix parisien des prologues, ni les leçons de Glunz et de Quentin.
124. Par exemple, les manuscrits Paris, BN lat. 2.01 et lat. II932 ne suivent pas le choix
parisien des prologues et ne contiennent pas les leçons de Quentin ou de Glunz. Le BN
lat. 16264 et Londres, British Libr., Add. 50003 ne se conforment pas à la série précise des
prologues de Paris, mais en revanche donnent les leçons de Glunz et de Quentin.
Versions et révisions du texte biblique 93

D'un choix même rudimentaire de manuscrits de la Bible au


XIIIe siècle, des conclusions se dégagent; elles n'ont pas la simplicité et
la clarté des théories issues de Bacon, mais elles sont certainement plus
conformes à la réalité du xme siècle. L'existence de variations consi-
dérables est certes un fait important; pourtant après 1230 environ, la
grande majorité des Bibles produites à Paris et alentour se conforme,
et pour le texte, et pour l'agencement extérieur de ce texte, à la Bible
identifiée depuis la fin du xrxe siècle par Berger et Martin comme la
« Bible de Paris ». Rien ne justifie les déclarations de Bacon selon les-
quelles une Bible aurait été « publiée » par les libraires de l'Université,
après que ceux-ci et les théologiens se sont entendus pour établir un
texte à la hâte. Les origines du texte se trouvent peut-être bien dans les
Bibles glosées du xne siècle, comme le suggère Glunz et comme le
confirment, en partie, les travaux d'Haastrup. L'important, c'est que
chacun des éléments qui a caractérisé la Bible de Paris à partir des
années 1230 ait été présent dans plusieurs des Bibles parisiennes pro-
duites vers uoo-1230. Comment ces éléments ont été rassemblés pour
arriver à une Bible telle que celle de Dole, nous ne le comprendrons
qu'à mesure que s'étendra notre connaissance de la production des
livres au xme siècle. Il est également frappant de constater la propagation
très rapide en Europe, notamment en Angleterre et en Espagne, de trois
des caractéristiques de cette« nouvelle Bible» : son petit format, l'inclu-
sion de l'« Interprétation des noms hébreux», et les chapitres modernes.
Il en résulte que les manuscrits de la Bible du xme siècle se ressemblent
bien plus, malgré des variantes régionales dans le style d'écriture et de
décoration, que les manuscrits de la Vulgate aux périodes précédentes
du Moyen Age. Cette uniformité apparente masque des différences très
importantes, dans le texte et dans son agencement extérieur. Berger
prétendait que le xme siècle avait créé une Bible « uniforme »; mais il
n'avait raison qu'en partie. L'histoire complète du texte de la Vulgate
du XIIIe siècle, notamment en dehors de Paris et du nord de la France,
reste à écrire. Pour la première fois, au XIIIe siècle, on a créé des Bibles
qui apparemment se conforment à une idée précise de ce que devrait
être matériellement une Bible. Pourtant, une véritable uniformité du
texte sacré n'apparaîtra qu'à une période bien plus tardive dans l'histoire
de la Vulgate.
Laura LIGHT.
Traduit de l'anglais par Bruno Lobrichon et Philippe Buc.
3

Une nouveauté :
les gloses de la Bible

Une glose, dans le langage courant, est un commentaire volontiers


oiseux ou malveillant, qui coupe les cheveux en quatre pour mieux
obnubiler. Si la Glose de la Bible, une entreprise typique du Moyen Age
central, a si mauvaise réputation, la faute en est sans doute aux humanistes
et à ceux qui prônent le retour au texte, comme si le souci de la pureté
originaire était la quintessence de l'esprit scientifique et pouvait seul
réanimer une vérité perdue. Que la Glose de la Bible ait pu être un carcan,
une gêne à l'imagination théologique, il se peut, à la condition de
reconnaître aussi l'esprit de ses origines. Sa réhabilitation est venue
depuis quelques décennies, grâce aux travaux inlassables de Miss Beryl
Smalley1 ; il s'en faut cependant de beaucoup que sa voix ait été bien
entendue des historiens et des rédacteurs de catalogues des manuscrits
médiévaux, dont beaucoup encore à ce jour confondent gaillardement
gloses et commentaires de l'Ecriture, ou parlent tout uniment de
« glose ordinaire >> dans un domaine où l'abondance des variétés
incite à la prudence. L'heure n'est pas venue encore de faire le point
définitif; tout au plus faut-il espérer des pages qui suivent un examen
sommaire des principaux problèmes de la Glose : d'où vient l'idée
d'une Glose complète de la Bible, comment fut-elle mise en œuvre,

1. Le maître ouvrage de Miss Beryl SMALLEY, The Study of the Bible ... [15], peut être
complété par le recueil d'articles du même auteur, Studies in MedietJal Thought and Learning.
From Abelard to Wydij, London, 1982. On n'utilisera qu'avec la plus extrême prudence
l'article d'E. BERTOLA, « La Glo.ua ortlinaria biblica ed i suoi problemi », dans RTAM, 41,
1978, 34 et s.; le bref travail de R. WIELOCKX [49], est beaucoup plus fiable et informé.
comment fut-elle diffusée et reproduite, quel fut son apport dans
l'évolution médiévale des modes de pensée ? Autant de questions qu'il
faut suivre au fil des siècles, et que j'invite à reprendre en trois
histoires concentriques : histoire d'un mot, histoire de forme, histoire
de savants.

Qu'EST-CE QUE LA « GLOSE »?

Glose, voici un nom d'origine grecque, il signifie « langue », et les


savants du haut Moyen Age le savaient très bien, depuis les grammai-
riens de l'Antiquité tardive. D'Isidore de Séville (début du vue siècle)
aux professeurs du rxe siècle, et chez Hugues de Saint-Victor encore, au
second quart du xue, on expliquait que « la glose désigne d'un seul
mot approprié le concept dont il est question, par exemple contitescere
est lacere, se taire »2• Une glose n'était donc qu'un synonyme, éclairant
un mot mal compréhensible par lui-même. On opposait alors, de façon
plus extensive, la glose au commentaire : celui-ci accumule les gloses
et les dilue dans un discours fluide et continu. Ainsi avait-on fabriqué
aux vure-rxe siècles des « glossaires » à l'intention des commentateurs
de la Bible : c'étaient de véritables dictionnaires des interprétations
courantes de chaque mot réputé difficile3 ; une glose en était l'unité
de base. Or voici qu'au début du xrre siècle les savants ont conféré un
sens nouveau au nom de« glose». Hugues de Saint-Victor s'en tenait
à la définition classique; mais l'un de ses collègues, Guillaume de
Conches, choisit d'expliquer la différence entre le commentaire et la
glose, en inversant presque leur rapport traditionnel : « Le commen-
taire, dit-il, s'en tient à la sententia, sans se préoccuper du fil de la lettre
ou de l'explication de cette lettre. La glose, elle, s'attache à tout cela.
D'où le nom de 'glose', c'est-à-dire 'langue' : elle doit en effet expliquer
en clair, comme si la langue elle-même du docteur s'exprimait de vive
voix »4 • Guillaume, qui enseignait sans doute à Chartres et à Paris dans
le premier tiers du xue siècle, abattait ainsi avec entrain les cloisons
vermoulues qui confinaient l'analyse de texte dans les classes de gram-
maire, presque dans l'enseignement élémentaire. La sententia, c'était
en effet le résultat de tout le travail d'interprétation effectué sur un texte,
une belle phrase bien pesée et sonnée, souvent l'œuvre d'un savant

2. Hugues de SAINT-VICTOR, Didascalicon. Desllldio legendi, ed. C. H. BUTTIMER, Washing·


ton, 1939, p. 94· C'est la déJinition toute classique d'Isidore de Séville.
3· Tels sont le Bibelwerk analysé par B. BxscHOFF dans ses« Wendepunkte » [66], pp. 222
e~ s: et 231, les Glossae in Velus el N01J1111J TeslameniU»J examinées par J. CoNTRENI, « The
btblical Glosses of Haimo of Auxerre and John Scottus Eriugena », dans Spuulum, JI, 1976,
411-434, et le Liber Glosarius plus tardif de Paris, BN lat. 346.
Les gloses de la Bible 97

bénéficiant d'une autorité incontestée, en général un Père de l'Eglise.


Guillaume de Conches établit qu'un type de document, une « glose »,
met sous les yeux du lecteur toutes les étapes du processus scientifique :
la science, c'est le retour concret aux sources, et la mise en pratique
d'analyses systématiques. Et par là on aboutit à des résultats de qualité
égale à ceux qui avaient fait la fortune des Pères. Une ambition pointe
ici, à peine masquée, qui porte les maîtres du xrre siècle peu à peu au rang
d'autorités. Se fait jour ici la conscience d'un nouveau magistère, qui
vaut bien celui des docteurs de l'âge héroïque.
Guillaume de Conches fait une allusion claire à un type de document,
ce que vient confirmer un fait nouveau de langage. Dès les années noo
en effet, les bibliothécaires introduisent dans leur nomenclature une
catégorie auparavant inusitée, celle des « livres glosés »; très rapidement,
l'habitude se répand de distinguer ces livres et les commentaires, avec
une rigueur toute particulière pour les ouvrages consacrés à la BibleS.
Il ne s'agit plus ici de technique d'enseignement, pas encore d'une
documentation faisant autorité, mais tout au moins d'un matériau bien
spécifié, qui occupe une place avantageuse dans les armoires des biblio-
thèques. Les livres manuscrits contenant ainsi des« gloses» de la Bible
se multiplient à une cadence inouïe dans le second tiers du xrre siècle :
ils diffusent ce qu'on appelle désormais la Glose de la Bible. Non plus
seulement un matériau curieux, mais un ensemble documentaire jouissant
d'un label quasi officiel. A telle enseigne qu'au milieu du xne siècle, un
professeur s'en indigne et rappelle vertement à ses confrères que la
Glose ne saurait avoir le même statut que les écrits des Pères6 • Rien n'y
fait; désormais la Glose de la Bible s'impose, vers uoo elle est devenue
pour tous le corpus de l'interprétation biblique, véhiculé dans un type
de livre présentant des caractères spécifiques.

FoRMES DE GLOSES

Que sont donc ces livres manuscrits d'aspect si particulier? lls se


présentent comme l'unité de trois éléments. Ils contiennent en premier

4· Guillaume de CoNCHES, Glosae super Platonem, éd. B. )EAUNEAU, Paris, 1965, p. 67.
Un demi-siècle plus tard, Huguccio distingue dans ses Dtrivaliones entre çommmtum, expos-ilio
verborum iunfluram non crmsidtran.r .red smsum, et glossa, expos-itio .rmlmliat el illius litterae quae non
solum sentmtiam .red etiam tJtrba attendit (cité par N. IDRING, dans AHDLMA, 2 7, I 960, p. 66).
5· Les catalogues médiévaux de bibliothèques édités dans les MBKDS et MBKO [27]
montrent bien la précision du vocabulaire. Les exemples les plus précoces y apparaissent
dans les inventaires de Blaubeuem et de Michelsberg, aux alentours de I xoo, puis II I2-II47
respectivement (BECKER [19], pp. 174 et s.; MBKDS [27], II, 348 et s.). Au xn• siècle, on
ne classait pas encore sous des rubriques différentes co=entaires et gloses; mais on affiche
claitement le départ entre libri glosali et expoûliones ou glosae super librum X.
6. SMALLEY, SIH4J [I5]. p. 22.7·
1~. JUCHÉ, G. LOBRJCHON 4
lieu le texte d'un ou de plusieurs livres de la Bible, dans une colonne
centrale, d'une écriture à gros module, bien adaptée à la lecture publique.
Dans les colonnes à gauche et à droite du texte, on a recopié des gloses
« marginales », qu'on a pris soin d'individualiser par des signes de
paragraphe; elles sont ainsi clairement séparées les unes des autres.
Dans les intervalles des lignes du texte biblique, dans la colonne centrale,
sont réparties les gloses « interlinéaires », beaucoup plus courtes, loca-
lisées au-dessus des mots qu'elles expliquent. Ces deux éléments de gloses
sont nettement différenciés du texte biblique, grâce au module de leur
écriture, plus petit de moitié. Ces trois éléments constitutifs définissant
ce qu'il faut bien appeler la forme « Glose de la Bible », une forme
originale dont l'histoire est au premier chef celle d'une mise en page.
Les scribes innombrables qui ont copié les manuscrits de la Glose
se sont livrés à des expériences triomphantes de mise en page, qui
atteignent aux sommets de l'art plus tardif des imprimeurs. La Glose
de la Bible donne à voir en effet la perfection d'un procédé de composi-
tion que n'ont jamais approché même les meilleurs copistes de gloses
du droit. Bien plus, et ce fait est curieux, la composition en trois colonnes
au moins, avec apparat double de gloses, paraît être un phénomène
typique du christianisme latin. Le zèle sacré des copistes juifs de la Torah
ne semble pas s'être relâché au point d'introduire des gloses de main
d'homme dans l'espace réservé à la Bible. Le Talmud peut entourer le
texte biblique, mais il ne pénètre pas dans la colonne centrale. Dans
l'Orient grec, dès Evagre le Pontique (:rve siècle) on mit en circulation
des manuscrits bibliques où variantes hexaplaires et commentaires
jouxtaient la colonne réservée au texte de la Bible; et plus tard, les
copistes de manuscrits à chaîne ont disposé dans les marges des extraits
de commentaires. Mais jamais les Byzantins n'ont inséré des gloses
interlinéaires, et jamais ils n'ont repris la composition de type occidental7•
On n'avait donc pas pêché l'idée de ce modèle étrange chez les voisins
ou chez les concurrents.
Pourtant les savants d'Occident pouvaient feuilleter dans les biblio-
thèques de leurs écoles des ouvrages qui pouvaient nourrir l'idée de la
Glose: c'étaient des manuscrits glosés de Virgile, d'Ovide, de Prudence,
de Martianus Capella, de tous ces auteurs dont la lecture et l'étude
faisaient le pain quotidien des élèves dans les cours de grammaire. La
trace de ces manuscrits est continue à partir du xxe siècle; ils sont bel et
bien dotés de gloses marginales et interlinéaires. Or au xxe siècle, on a
fabriqué des manuscrits bibliques sur ce modèle. Sans doute l'idée
avait-elle été importée des iles sur le continent, par ces cohortes de

7· Ces infonnations sur le domaine byzantin m'ont été fort aimablement fournies par
le Père Joseph Paramelle; les nuances délicates dont il entoure ses propos m'incitent toutefois
à revendiquer l'entière responsabilité des erreurs qui se seraient glissées ici.
Les gloses de la Bible 99

moines venant de Northumbrie et d'Irlande à la fin du v11re et au début


du nee siècle. Du moins le scribe qui vers 8oo copia les visions d'Ezéchiel
accompagnées de gloses marginales et interlinéaires était-il irlandais, ou
avait-il été formé dans quelque monastère irlandais 8 • La paternité de la
Glose remonterait ainsi aux Irlandais. Et fascinés sans doute par l'im-
mense savoir de ces pédagogues hors pair, les continentaux suivirent
quelque temps leurs usages 9 • Mais ils renoncèrent bientôt à celui de la
Bible glosée. Et pourquoi donc? On perçoit bien à l'occasion que les
maîtres continentaux furent agacés par les prétentions et l'influence des
Irlandais auprès des princes; mais cela suffisait-il pour qu'on répudie
une méthode intéressante? La technique suivie pour l'étude des auteurs
classiques n'a pas été maintenue pour celle de la Bible. Faute de pouvoir
incriminer l'inexpérience des scribes, il faut songer à une éclipse des
études bibliques, consécutive à une transformation des structures
scolaires, et donc des intérêts des savants.
Quoi qu'il en soit, voyons comment le modèle en trois colonnes fut
lentement relevé à partir du troisième quart du xie siècle, et pour la
Bible10• C'est dans les dernières décennies de ce siècle qu'on se mit à
copier des manuscrits consacrés à un seul livre biblique, avec assortiment
de gloses. Ils sont généralement de dimension modeste (moins de
2.00 x 15 omm), émanent presque à coup sûr des écoles. Ici et là, un maître
a sélectionné certains livres de la Bible : ce sont les Psaumes en premier
lieu, les épîtres de saint Paul, le Cantique des Cantiques, et l'Apocalypse.
Le texte biblique y est écrit sur de longues lignes, qui couvrent presque
toute la page; il est farci de gloses qui se nichent dans les moindres
recoins, faute de marges 11• Au premier quart du xiie siècle, les manus-
crits se présentent de façon mieux organisée, on enserre le texte dans
une colonne centrale assez étroite. C'est ce modèle, expérimenté avec
succès pour le Psautier et les Epitres pauliniennes en particulier, qui

8. Zurich, Staatsarchiv AG 19, no XII (vm•-1x0 siècles) : 2 ff. écrits vraisemblablement en


Irlande, puis propriété de Saint-Gall dont les relations avec les iles étaient très vivantes
(cf. CLA, VII, no 1008); ma reconnaissance va ici à M. L. Holtz, qui m'a signalé cet ancêtre
dela Glose.
9· Le modèle en trois colonnes a perduré pour les Psautiers; la poésie s'y prêtait facile-
ment en effet (entre autres, celui de Troyes, BM 615).
Io. Les données rassemblées ici procèdent de l'examen d'environ 170 manuscrits de
gloses bibliques, dont deux tiers appartenant à la Bibliothèque Nationale de Paris (fonds de
Saint-Victor et de la Sorbonne). Sans l'aide bienveillante des conservateurs de la BN et des
chercheurs de l'IRHT (Paris), sans les conseils toujours judicieux et attentifs de Patricia
Stirnemann, ce travail n'aurait pas été possible.
n. Certains manuscrits de la fin du XI0 siècle sont d'un format plus grand; ne provien-
draient-ils pas de bibliothèques monastiques ? Ainsi le Psautier de Florence, Laurenziana,
Plut. 17.9 (fin xi• pour les gloses? Italie du Nord), 202 ff. de 253X 173 mm; ou le Cantique
suivi des épltres de Paul de Paris, BN lat. 480 (fin XI 0 ; France du Nord), 93 ff. de 255X 185.
Mais les manuscrits contemporains de l'Apoc. glosée sont nettement plus modestes (Vatican,
Regin. lat. 21 : 205X 150; Reims, BM 135 : I75X 122 mm).
100 Le Livre

s'impose définitivement. On divise la page en trois colonnes; celle du


centre est isolée des autres par deux colonnettes formées de deux traits
verticaux, et à la pointe sèche on y grave des lignes horizontales, de 1 z à
zo, sur une hauteur de 150 à 180 mm. Dans cette colonne centrale, le
scribe reproduit le texte biblique, d'une écriture à gros module. D'un
coup d'œil, il évalue le volume des gloses à reporter, et trace dans les
colonnes marginales des lignes en nombre suffisant, puis il y recopie
les gloses. C'était miracle bien sfu: s'il parvenait à situer précisément ces
gloses à hauteur du passage en cause; il palliait cet inconvénient grâce
à un système de signes de renvoi, se répondant du texte aux glosest2.
Ce stade convenait tout à fait aux besoins des écoles dans la première
moitié du xue siècle. Sommaire encore, la mise en page réservait cepen-
dant des espaces vides en nombre suffisant pour parer à d'éventuelles
additions; il fallait néanmoins que le manuscrit ne contienne pas de
portions importantes de la Bible. Le succès de ce modèle en trois
colonnes toutes glosées fut immédiat : on en copia des exemplaires de
lwte, on l'exporta bientôt, et tous les ateliers d'écriture de l'Occident
latin le suivaient dès le second tiers du xue siècle.
Le centre principal de production d'où sortaient des gloses de la
Bible paraît être alors Paris; c'est là du moins que le modèle est perfec-
tionné à partir du milieu du xue siècle, sous l'inspiration sans doute des
maîtres de l'école cathédrale. Apparaissent des subdivisions dans les
colonnes de glose, à l'aide de petites colonnettes; cela permettait d'im-
briquer plus rationnellement des gloses, d'exploiter mieux la surface
de la page, et c'est signe que le volume des gloses se stabilise. Cette
tendance se confirme lorsque dans le troisième quart du xue siècle, les
maîtres parisiens commencent à alléguer dans leur enseignement des
gloses qu'ils qualifient de « marginale » ou d' « interlinéaire »13• C'est
donc qu'ils disposaient d'une véritable édition scolaire, identiquement
disposée, émanant peut-être aussi d'une officine spécialisée, d'un même
atelier de copie parfaitement rompu à cet exercice délicat de la repro-
duction à l'identique14• C'est à cette époque qu'on introduit un nouveau
perfectionnement de la mise en page : les préparateurs des manuscrits
composent désormais une grille uniforme de réglures (traits à la règle)

u. Deux systèmes ont coexisté pour œs marques de renvoi : d'une part, les lettres de
l'alphabet, et de l'autre un système alliant traits et points (présent dans des manuscrits grecs
du haut Moyen Age).
15. Miss SMALLBY, Stlll{y [15], en cite de nombreux exemples.
-~~ n devrait être possible de repérer les manuscrits glosés dont se servaient les maîtres
partstens grâce à ces mentions de glosa margina/ir ou interliMari.r. C'est une erreur en effet
d'imaginer que ces localisations sur la page c::arac::térisent des sentences d'origine différente;
c:n ~té, et les preuves abondent, une « marginale » peut fort bien se trouver en « inter-
linéaire » et inversement, selon les manuscrits. Néanmoins, les sentences longues ne pouvaient
trouver place entre les lignes et étaient donc portées en marge. La fixation intervient au début
du XIII" siècle en général.
Les gloses Je la Bible Ici

pour le texte biblique et pour les gloses, qu'on copie désormais de


concert, page par pagei5,
On ne s'en tint pas là; le succès d'édition et la demande scolaire
étaient tels vers xz.oo, l'expérience aussi des scribes était si grande qu'on
porta à quatre, bientôt à cinq, le nombre de colonnes par page. On
savait alors parfaitement étendre les lignes du texte sur deux ou trois
de ces colonnes, parce qu'on avait une vision précise du volume de
gloses à distribuer sur la page : les gloses se présentent donc à l'œil
immédiatement en face du passage considéré, plus n'est besoin de
recourir à des marques de renvoi. Du même pas, on entreprit de repro-
duire d'un seul tenant des portions considérables de la Bible, notamment
les quatre Evangiles ensemble; et vers rz.z.o apparaissent les premières
grandes Bibles glosées. La taille des manuscrits s'accroît (le texte biblique
s'étend de z.o à ~o lignes environ) : le luxe l'exigeait, qui poussait tout
centre religieux à posséder sa Bible glosée au complet, richement décorée.
L'exigeaient aussi les universités, soucieuses de disposer d'un exemplaire
de référence, tout comme le réclamaient les maîtres de ces universités,
qui voulaient disposer d'exemplaires de la Glose présentant des espaces
assez vastes pour qu'ils y puissent porter leurs propres commentairesiG,
Vers le milieu du XIII4l siècle cependant, des gloses de poche circulaient;
et des scribes déclaraient leur inquiétude devant la complexité halluci-
nante d'une mise en page trop sophistiquée, et conscients de leur insuffi-
sante maîtrise, faisaient retour à des formules plus simples, celles du
xue siècle17 •
L'hlstoire matérielle de la Glose semble s'assoupir dans la seconde
moitié du xme siècle. Rien n'autorise à dire qu'on l'ait largement copiée,
sinon dans des ateliers provinciaux, au-delà du cap de 1~oo 18. Le modèle
de composition, qui avait atteint vers 12.50 sa perfection, semble n'avoir
donné lieu ensuite qu'à dégradation. Au demeurant, la Glose de la Bible

15. Bien des manuscrits exécutés à la même époque dans un même atelier montrent le
passage d'un système à l'autre : ainsi le Paris, BN lat. 14776 (XII8 ; Saint-Victor).
16. Les manuscrits Paris, Bibl. Sainte-Geneviève 75 (milieu xm• siècle) et BN lat. 15236
ont ainsi appartenu à un maître qui y a recopié son commentaire. De même la grande Bible
dominicaine ( ?) de Bordeaux, BM n, H• 37, 49, 55 du milieu du XIII0 siècle, a-t-elle été
surglosée. Quant aux méthodes universitaires de l'édition authentique, j'avoue n'avoir
jamais rencontré encore de Bible glosée portant des marques de jJiçia. La planche annexe
reproduit un fragment d'une glose copiée vers uoo-uzo dans l'abbaye cistercienne de
Vauclair (dioc. de Laon).
17. Voir par exemple la petite Bible glosée de Paris, Mazarine 70 (milieu xm•); un
manuscrit, normand peut-être, écrit vers t23o-t240, revient à la mise en page caractéristique
du milieu du xu• siècle (Paris, BN lat. 14783; Saint-Victor). Un copiste méridional pousse la
simplification à l'extrême, en disposant texte et glose sur deux colonnes (Paris, BN lat. 90,
deuxième tiers du XIII" siècle).
1 8. Bien des catalogues signalent des « gloses ordinaires » de la Bible, qui auraient été
écrites au xiV" ou XV" siècle; ces datations mc paraissent souvent suspectes. Cependant, on a
certainement recopié la Glose assez tardivement en Europe centrale, avec le développement
des universités.
Laon, BM 102 (XIII 1, Vauclair), f. 14R
Glose « ordinaire » d'Apoc. 7, 9-14
Les gloses de la Bible 103

était assez répandue alors dans tous les centres pour que la production
s'en raréfie. Peut-être est-ce à cette époque qu'on commença de la
dénommer « Glose ordinaire »19• L'histoire en tout cas de la Glose au
xme siècle et à la fin du Moyen Age est peu connue; il semble que le
grand commentaire du franciscain Nicolas de Lyre, au premier quart
du xxve siècle ait contribué à la disqualifier, en la périmant. Mais reste
que l'aventure matérielle de la Glose est intimement liée à toute l'histoire
des techniques intellectuelles, et ceci en un moment crucial du dévelop-
pement de l'Occident.

HISTOIRE DE SAVANTS

La gestation laonnoise

Ce que montrent à l'évidence les avatars successifs de la forme


« Glose», ce sont les pérégrinations des savants du haut Moyen Age,
comment des iles on vint répandre un enseignement sur le continent,
l'enracinement progressif dans des centres choisis, puis l'avènement
d'un nouveau système scolaire, dont il faut bien situer l'apparition en
France du Nord dans la seconde moitié du XIe siècle. C'est dans ce
sillage que la Glose de la Bible prit naissance aux alentours de I Ioo.
Cette préhistoire de la Glose suit les méandres compliqués d'une
dérive qui emporte les centres intellectuels de l'Ouest européen, du IXe
jusqu'au xne siècle. L'hégémonie culturelle des Irlandais et des moines
de Northumbrie fit long feu en matière d'exégèse biblique; elle s'amortit
cependant vers le milieu du IX6 siècle sur le continent, et au début du
XIe siècle en Angleterre. Les malheurs de l'Empire carolingien, les
invasions normandes et hongroises ont lentement dressé un mur de
différence entre les successeurs de Bède le Vénérable et les continentaux;
ceux-ci ont appris à porter le regard vers le Midi. Les œuvres de l'Auxer-
rois Haimon sont bien significatives de ce détournement progressif, dès
le milieu du IXe siècle. Une culture exégétique continentale prend une
pâle figure, jusqu'à l'effondrement du IXe siècle. Mais venu le xe, et
jusqu'au milieu du XIe siècle, une chape de silence semble recouvrir
l'exégèse biblique (B. Smalley); dans les rares lieux où l'on y porte
quelque intérêt, en Lotharingie surtout, on regarde négligemment le
texte biblique, et on passe le plus clair du temps à compiler des auteurs
à la réputation éprouvée: ainsi des Moralia in Job de Grégoire le Grand
a-t-on sélectionné des extraits concernant chaque livre de la Bible, et le

19. Cette dénomination tardive ne devrait plus à l'avenir être employée dans la descrip-
tion des manuscrits antérieurs à uzo environ.
104 Le Livre

tout suffisait à alimenter les besoins des lettrés 20. Ceux-ci étaient bien
davantage passionnés par l'étude de la grammaire et de la rhétorique,
du comput et du droit que par l'enseignement de la Bible.
Voici qu'en 1025, on déniche près d'Arras un groupe de marginaux.
Et parce qu'ils se réclament de la loi des Evangiles et des Apôtres,
l'évêque Gérard de Cambrai intervient, armé de sa morgue de lettré :
bien loin d'argumenter sur le texte biblique, il assène une réplique tout
entière composée de sentences patristiques. Certes la Bible est présente,
mais posée religieusement à son côté, à l'instar d'une châsse de reliques
saintes2t. L'évêque Gérard est l'un des plus parfaits représentants des
intérêts savants encore au seuil du XIe siècle : ceux-ci épousent les
contours successifs des grandes entreprises politiques; et ces dernières
ne puisent guère leur sève dans la Bible, sinon dans l'Ancien Testament,
parce qu'on perçoit là mieux que dans le Nouveau les règles fondamen-
tales du pouvoir et de l'éthique sociale. De telles règles, lues essentielle-
ment dans le Pentateuque et dans les Livres historiques de la Bible,
convenaient sans doute très bien à la grande chefferie carolingienne et à
ses épigones; mais le xxe siècle s'ouvre par un déverrouillage brutal et
impitoyable. Dans le« tohu-bohu »des pouvoirs et des institutions, à la
faveur des rivalités dans l'Eglise et dans l'aristocratie, « l'invention
idéologique prend de la hardiesse »22 : c'est l'énoncé des trois ordres de
la société, ce sont les liturgies royales, ce sont les réformes monastiques,
mais ce sont aussi des exigences religieuses nouvelles, qui fermentent
dans des villes en pleine croissance économique et démographique. Ce
rebond du christianisme occidental, sensible surtout dans les parts
septentrionales de l'Italie et de la France, le long des grands axes, prend
chair et parole en la personne de réformateurs, marginaux mais vite
récupérés par les pontifes romains. On accentue soudain la considération
pour la Bible entière, et non plus pour les sagesses vétéro-testamentaires.
L'idée de réforme s'appuie certes sur un double effort de prédication,
par la parole et par l'exemple, et de rationalité élevée (Bérenger de Tours,
au troisième quart du XIe siècle), mais les nouvelles moutures puisent à
la Bible, au Nouveau Testament en particulier. Aux exaltés qui pro-
clament et prédisent les Evangiles, les clercs font chorus bientôt; et de
plus en plus les moines nourris dans les grands monastères réformés
cèdent le pas aux clercs issus des écoles urbaines.
La reprise du travail fondamental sur la Bible se fait dans les vieux
centres intellectuels du nord de la France, entre Angers et Liège, à Laon,
à Reims, à Tours, à Paris aussi (le cas de la Normandie, où l'initiative
reste entre les mains des moines, tient aux orientations des princes, qui

20. WASsELYNCK [76], a décrit les avatatS de la célèbre collection de Paterius.


21. PL, r.p, 1271 et s.
22. G. DUBY, Les Trois Ordres el l'imaginaire du féodalisme, Paris, 1978, p. 160.
Les gloses de la Bible 105

ont choisi de s'appuyer là sur le réseau des grands monastères). On


avance prudemment; l'enseignement de haut niveau se porte sur les
Psaumes d'abord, pâture des moines par excellence, et de ceux-ci les
maîtres ont à cœur de passer aux Epîtres de saint Paul23• Apparemment,
ce choix est neuf au milieu du xxe siècle. Ainsi font Lanfranc à l'abbaye
du Bec (t 1089), Bérenger à Tours (t 1088), le mal connu Drogon de
Paris, et après eux Bruno le Chartreux (1o;o/5-11o1) à Reims. Sans doute
ont-ils dispensé leur savoir à la fois dans la forme primitive de la Glose
et sous celle du commentaire24• Mais on sait encore peu de chose sur les
fins que poursuivaient réellement ces maîtres et leurs confrères anonymes
lorsqu'ils entreprenaient une glose différente de leurs précurseurs. Deux
traits méritent cependant d'être relevés dans ces premiers pas de l'exégèse
nouveau style. C'est en premier lieu le réemploi du matériel fourni par
les savants du IXe siècle, ceux de l'école d'Auxerre surtout. D'autre part,
ces gloses primitives fixent l'attention sur les méthodes rigoureuses de
la grammaire, de la rhétorique, et de la dialectique; il faut aborder le
texte biblique selon ces préalables, alors seulement le maitre se permet
d'en tirer la signification, et est sensus. Dans ce troisième quart du
xxe siècle, les professeurs manifestent une méfiance appuyée vis-à-vis
d'une lecture trop immédiate, trop littérale de la Bible : tout comme
s'ils entreprenaient une rééducation de leur public, dont ils auraient à
craindre les débordements réformateurs ou un fondamentalisme trop
sommaire.
Le terrain se fait plus sûr lorsque s'impose le magistère laonnois,
autour des années 1 xoo, sous l'égide de maitre Anselme. Anselme a
enseigné à l'école cathédrale de Laon à la fin du xxe siècle; peut-être
a-t-il mené de front ensuite ses leçons sur la Bible (il s'en est fait une
spécialité) et ses hautes charges d'administration - il est doyen du
chapitre de Laon, et chancelier épiscopal de 1098 au moins jusqu'à sa
mort en 1117. Anselme a su mettre sur pied un véritable laboratoire
d'exégèse biblique, rassemblant des personnalités de premier plan,
orientant leur travail vers la fabrication de la Glose, aux fins de pro-
mouvoir une réforme de la société.

23. B. SMALLEY, « Sorne Gospel Commentaries of the Early Twelfth Century », dans
RTAM, 4J, 1978, 147-148.
24. Io., «La Gloua Ordinaria. Quelques prédécesseurs d'Anselme de Laon», dans RTAM,
9, 1937, 365 et s. Miss Smalley a montré que plusieurs collections des épîtres de Paul glosées
circulaient jusqu'au début du xu• siècle; un premier groupe est représenté par Paris, BN
lat. 2875; Manchester, JRL, 109; Londres, BL Royal4.B.IV, PL, 150, Paris, BN lat. 12267;
Vatican, Vat. lat. 143; Berne, BB 334i un autre se trouve dans Berlin, SB Phillipps 1650· n en
existe d'autres, éparses, comme Paris, BN lat. 480 ou BN lat. n967. De même y eut-il concur-
rence entre plusieurs séries différentes pour les Psaumes : il faudrait comparer par exemple
Florence, Laur. Plut. 17.9 (XI• siècle; Italie du Nord), Paris, BN lat. n550 avec des gloses
précoces du XII0 siècle comme BN lat. 442, pour mieux comprendre les objectifs des maitres
qui entreprenaient une glose différente des précurseurs ou des concurrents.
xo6 Le Livre

Aux côtés d'Anselme travaillent les meilleurs esprits du royaume :


Guillaume de Champeaux (env. 107o-nzi), Albéric de Reims, et Raoul
de Laon, frère d'Anselme et son successeur dans ses charges. Avec eux
il redonne à son école un lustre perdu depuis longtemps; on y accourt
bientôt de toutes parts de la chrétienté latine. On y rencontre Abélard,
que l'ombre du maître agace vite, bien d'autres aussi qui ressurgissent
plus tard aux postes les plus en vue des administrations royales, en
France et en Angleterre, et aux sommets partout en Europe de la
hiérarchie ecclésiastique. Anselme réussit à conjuguer parfaitement les
trois modèles d'exégèse que le xxe siècle avait peu à peu individualisés.
Conformément au modèle scolaire légué par ses devanciers, il a certaine-
ment glosé d'abord les Psaumes, puis les Epitres de saint Paul25 ; c'était
rendre hommage à la tradition récente. De même semble-t-il avoir
souscrit au modèle monastique, en publiant une glose du Cantique des
Cantiques, qui fut après les Psaumes, le premier livre de l'Ancien Testa-
ment à recevoir une glose, mais on ignore quelle est celle qui revient à
Anselme. n eut surtout le mérite d'étoffer le modèle réformateur, évangé-
lique, en entreprenant avec son frère Raoul la glose des Evangiles
- sauf Marc - et de l'Apocalypse. TI prend pour ce faire appui sur la
double tradition patristique et carolingienne, y sélectionne un commen-
taire, le confronte avec d'autres, mais souvent introduit sa solution
personnelle sans en prévenir son lecteur. n pousse d'autre part le travail
sur la lettre du texte, avec une prédilection pour l'histoire, ce en quoi
il se singularise. Et partout dans ses gloses, celle de l'Apocalypse tout
particulièrement, il distille les motifs de la réforme ecclésiale : critique
nuancée des nouvelles formes de l'aliénation économique (les plaies de
l'instrument monétaire, la simonie) et sociale (le désordre féodal et la
privatisation des biens publics), programme de restauration morale (par
une exaltation soutenue des vertus communautaires), le tout sous le
patronage d'un clergé purifié de ses souillures séculaires, la chair et
l'argent26•
C'est précisément pour la formation de ce clergé qu'Anselme et ses
collaborateurs ont posé l'amorce d'une glose complète de la Bible.
Celle-ci est manifestement destinée à des clercs déjà formés, capables de
situer les sources utilisées, dans des florilèges sans doute plutôt que dans
le recours aux sources originales, et de jongler avec les différentes inter-
prétations proposées pour un même texte; à ces gens ensuite de réper-
cuter l'esprit de la glose laonnoise, d'où le rappel fréquent de l'œuvre

;'-, ·. C'est la jJtmla glo.raltlra (SMALLEY, op. Git., n. 2.3, p. 149), éditée sous le nom de« Glose
ordinaire» des Psaumes (WIELOcKX, op. &il., n. x, pp. 2.2.6-2.2.7); la glose d'Anselme sur les
Epltres de saint Paul est habituellement désignée sous son titre Pro ailf11'çaliom.
2.6. Je me suis expliqué sur ces motifs dans une thèse de 38 Cycle en Histoire, soutenue
en 1979 à l'Université de Paris X (à paraître), sur les gloses et commentaires de l'Apocalypse
au xn• siècle.
Les gloses de la Bible 107

de prédication. Or c'était là un pas d'importance majeure pour l'histoire


scolaire du haut Moyen Age, et aussi pour les destinées du christia-
nisme: tandis qu'auparavant l'enseignement de haut niveau s'épanchait
avec prédilection dans l'étude des arts libéraux- en particulier ceux du
discours, du bien dire-, dans l'école d'Anselme on fait de ceux-ci des
préambules et la lecture puis l'interprétation de la Bible prend le dessus.
Ainsi se confirme le grand passage du christianisme occidental, de la
consolidation institutionnelle à l'évangélisme.

Le recentrage parisien

Entre Anselme et les premiers professeurs qui avouent publiquement


leur dette à son égard, une quarantaine d'années s'est écoulée. Ces témoi-
gnages viennent de Paris, ville dont la prééminence s'est imposée sur
les autres centres scolaires du royaume et aussi de tout l'Occident.
Vers lljo-n6o, un maître célèbre, Pierre le Mangeur, regrette que ni
Anselme ni son frère Raoul n'aient glosé l'Evangile de Marc 27 • Outre
qu'il justifie par là sa propre intervention, il rappeJle clairement l'orien-
tation néo-testamentaire des maîtres laonnois. Il convient aussi de
l'inachèvement de leur entreprise, et surtout se comporte comme si
le travail de la Glose n'avait pas progressé depuis les initiateurs. Ce qui
est faux; il laisse entendre ainsi que toutes les gloses en circulation ne
sont pas d'égale valeur, n'ont pas la même autorité. Il semble même que
les hommages appuyés qu'on rend à Paris au travail des Laonnois s'assor-
tissent volontiers d'une volonté de prendre de la distance. C'est au vrai
à Paris que le corpus tend à se stabiliser.
L'œuvre a progressé, sans nul doute. Déjà un émule d'Anselme,
Gilbert dit l'Universel, clerc d'Auxerre et futur évêque de Londres (1 1z7),
s'est dégagé de l'emprise du maître. On ne sait trop où il a travaillé; il
porte la responsabilité de la glose du Pentateuque et des Prophètes,
peut-être celle aussi des Rois, de Josué, de Ruth et de Juges 28, avec un
franc succès puisque apparemment ses gloses sont reçues sans modi-
fication. L'éventail de ses sources est conforme aux habitudes laonnoises,
il suit la même méthode, et pourtant on chercherait en vain chez lui
les touches spécifiques qui donnaient aux travaux d'Anselme et de

2.7. A B. SMALLEY revient une fois de plus le mérite d'avoir éclairci toutes ces questions
dans ses articles déjà anciens sur « Gilbertus Universalis, Bishop of London (ru8-n34)
and the Prohlem of the 'Glossa Ordinaria'», dans RTAM, 7, 1935, 235 ets.,et 8, 1936,.z4et s.,
puis« A Collection of Paris Lectures of the later xnth Century in the Ms. Pembroke College,
Cambridge, 7 », dans Cambridge Hi.rtori&al Journal, 6, 1938, 103 et s. La citation de Pierre le
Mangeur est rapportée dans l'étude sur Gilbert l'Universel, p. 48.
28. SMALLEY, op. &il. ci-dessus, et « An Barly Twelfth-Century Commentator on the
Literai Sense of Leviticus », dans RTAM, J6, 1969, 78 et s.
108 Le Livre

ses proches l'allure d'un programme. Gilbert semble marquer déjà des
réserves à l'égard de la Glose laonnoise. Puis vers 1145, le prince Henri,
fils du roi Louis VI, rentre au monastère cistercien de Oairvaux; dans
son trousseau, il apporte des livres somptueux, des gloses en particulier
qui ont été fort vraisemblablement exécutées à Saint-Victor de Paris
avant 113 7 : ce sont celles des Psaumes et de Paul dans la version laon-
noise, celles des quatre Evangiles et des Epitres canoniques29• La sélec-
tion en soi est significative des intérêts d'un laïc de haut rang au xue siècle,
destiné il est vrai à la cléricature. Cependant, on voit dans ces manuscrits
à quel point la Glose était jugée incomplète : ils ont reçu dans la seconde
moitié du xue siècle des additions, reportées avec le plus grand soin.
Enfin, la présence d'une glose de l'Evangile de Marc, antérieure au
témoignage de Pierre le Mangeur, confirme que des glossateurs opéraient
indépendamment des deux maitres laonnois, mais dans le droit fil de
leur tentative, bien qu'avec des options sans doute de plus en plus
divergentes.
Pendant au moins le premier tiers du xne siècle, des maitres ont tenté
de concurrencer les gloses laonnoises, en France du Nord surtout,
peut-être aussi en Italie septentrionale. Miss Beryl Smalley a pu le prouver
pour plusieurs livres de l'Ancien Testamentoo. La règle est donc encore
celle de la diversité. Toutefois ces indépendants travaillent selon le
canevas d'origine laonnoise: ils ont sous la main un document d'origine
anselmienne, et le confrontent à d'autres exemplaires, ou tel commentaire
qu'ils abrègent, ils relèvent les interprétations divergentes, avec le souci

29. Ces manuscrits exceptionnels portent l'ex-libri.t du prince« Henricus regis filius», du
temps donc de Louis VI, mort en II37· Sans doute faut-il y distinguer deux livraisons. Il y a
d'abord trois manuscrits portant 18 lignes de texte biblique à l'intérieur d'un cadre réglé
pour 3 colonnes de 190/2oo sur ISO mm (col. de texte et 2 col. de glose): Montpellier, Fac.
de Médecine ISS (Matth., glosé), Troyes, BM 511 et 512 (Psautier et Epîtres de saint Paul).
Le Psautier Troyes sI I ressemble étrangement du point de vue formel à celui de Saint-Victor,
Paris, BN lat. 14402, mais le premier est dépourvu de prologues. Une autre livraison regroupe
des manuscrits à 15 lignes de texte (cadre réglé de ljSX 130 mm) : ce sont Troyes, BM 871
et 1083, respectivement M& et Lç glosés. A ceux-ci il faut ajouter Troyes 1023 bis de 13lignes
pour 140X 137 mm, Jn glosé. Je n'ai pu étudier la septième glose, Troyes, BM 1620. On peut
rapprocher ces manuscrits de ceux de Saint-Victor, Paris, BN lat. 14771 (Lérl., glosé), 14398
(Gm., glosée) et 14408 ( Mç). Le scriptorium de Saint-Victor semble avoir été un centre
d'expériences, où l'on a peut-être fait du transfert technologique avec l'Italie du Nord; c'est
ainsi qu'une disposition formelle tout à fait singulière apparait dans deux manuscrits seule-
ment, Paris, BN lat. 14409 (XII2, Epitrcs de Paul et Matlh., de Saint-Victor) et Florence,
Laur. Plut. 23.13 (XII2, Epitres de Paul, Italie du Nord, avec des gloses de Lanfranc et
Berenger): la page n'est pas réglée en trois colonnes à proprement parler, mais on a dressé
au centre de la page un rectangle où est inscrit le texte, et un autre rectangle de même centre
enc:mre la page et définit les marges. Or on possédait à Saint-Victor, très tôt, deux gloses au
moms d'inspiration italienne sinon italiennes sur le plan de leur décoration (BN, lat. 14779
Ct 14786).
30. B. SMALLEY, op. çil., n. 28, et [48). Les gloses très précoces du prince Henri pourraient
être comparées à celles, beaucoup plus vulgaires d'aspect, du Mont-Saint-Michel (Avranches,
BM),
Les gloses de la Bible 1 09

d'en identifier l'auteur. Ainsi en va-t-il des gloses des épitres pauliniennes:
l'uniformité de surface qui a fait classer les gloses anselmiennes sous le
titre Pro Altercatione n'est qu'un leurre, elle voile des états différents31•
Plus net encore est le cas de l'Apocalypse : après la glose et le commentai:t:e
annexe d'Anselme, qui fixe pour des siècles les nouveaux principes de
l'interprétation orthodoxe, plusieurs gloses apparaissent ici et là. Or
leurs rédacteurs font retrait devant les grands desseins d'Anselme :
ils conservent la nouvelle structure imposée par lui, mais écartent ses
audaces réformatrices, telle sa critique de la société féodo-vassalique,
substituent des extraits d'un autre commentateur à ceux du maitre de
Laon32• Et dès le milieu du xne siècle, se répand une autre génération
de gloses de l'Apocalypse; elle reproduit toujours la structure ansel-
mienne, mais transmet un corps d'interprétation profondément remanié.
C'est sur cet habit neuf qu'en l'espace d'un demi-siècle et plus d'autres
vont polir lentement la Glose de l'Apocalypse, jusqu'au texte définitif
et« ordinai:t:e ». Rien n'était donc joué à la mort d'Anselme, et surtout
pas pour ses travaux les plus authentiques. En tout cas, il est curieux de
noter qu'un représentant de la vieille école monastique, Pierre de Celle,
peut ignorer franchement la Glose lorsqu'il compose au troisième quart
du siècle un commentaire du livre de Ruth33.
L'heure de la première cristallisation sonne à Paris, au milieu du
xue siècle. Le témoignage le plus net en serait la provenance des manus-
crits les mieux soignés, qui arborent les caractères formels les plus nets
et rigoureux : ils émanent sinon de l'atelier, du moins de la bibliothèque
de l'école la plus prestigieuse d'alors à Paris, celle des chanoines de
Saint-Victor34• Il y a ensuite l'intervention personnelle d'un personnage
de premier plan, Pierre Lombard, qui enseigne à Paris dans les années
1140-1150, avant d'être évêque de la métropole capétienne en II 58. De
prime abord, il brouille le jeu, lorsqu'il impose sa glose personnelle du
Psautier et des Epitres pauliniennes; il supplante immédiatement les
gloses d'Anselme dans la faveur des écoles. Mais l'œuvre d'Anselme
poursuit son chemin, on la recopie au xn~ siècle dans les Bibles glosées.
Et pour éviter tout malentendu, les copistes prennent soin de livrer les
gloses du Lombard en forme de commentaire continu, et non pas en

31. Les gloses Pro altercalioM de Troyes, BM 512 et Paris, BN lat. 14409, bien qu'originaires
probablement du même atelier, présentent l'une par rapport à l'autre des variantes dans le
choix des sentences pour Il The.rs.
32. Voir l'étude mentionnée n. z6. Le bénéficiaire de la discrète mise à l'écart d'Anselme
a été un temps le commentateur Bérengaud, un auteur totalement inconnu parce que jamais
étudié de près, et qui, à mon avis, travaille en même temps qu'Anselme, sur une documenta-
tion proche, mais avec des orientations analogues à celle de Rupert de Deutz.
H· Commenlaria in Rlith, ed. G. de MARTEL, Turnhout, 1983 (CC, Continuatio Medievalis,
54)·
34· Le fonds de Saint-Victor se trouve conservé principalement à la Bibliothèque Natio-
nale de Paris.
110 Le Livre

marge et entre les lignes36• Or le même Pierre Lombard canonise la Glose


de la Bible sitôt qu'il vient à la citer dans son Livre des Sentences, qui
devient le manuel de base de l'enseignement théologique jusqu'au
XVIe siècle. Grâce à lui, et surtout par le poids de son émule Pierre le
Mangeur, chancelier de Paris de n68 à II78, la Glose entreprend une
longue carrière de manuel fondamental d'exégèse biblique, entre les
mains des professeurs et étudiants de Paris, et peu à peu à travers toute
l'Europe.
Il a fallu pour atteindre ce succès mérité qu'on choisisse une glose
parmi d'autres pour chaque livre de la Bible; dans la foulée, on aura
sans doute sélectionné une édition particulière, qui permet aux maitres
parisiens du dernier quart du xr:re siècle de donner leurs références en
localisant les citations choisies, en « interlinéaire » ou en « marginale ».
Et certainement les professeurs auront-ils été conduits à faire choix
d'une version particulière du texte biblique; mais le temps n'est pas
encore à l'établissement d'un texte parisien, puisqu'à la fin du siècle,
on se borne à admettre que le texte du Lombard, pour les épitres de
saint Paul, est « plus correct » que les autres 38• Toujours est-il que
devenue« parisienne», la Glose se dépouille; on l'expurge au minimum
nécessaire, on attend d'elle qu'elle livre les interprétations admises par
le groupe des professeurs qui préside aux destinées de l'école de Paris,
et bientôt à celles des universités. Quand dans le dernier quart du
xne siècle l'usage s'établit à Paris, et ailleurs, de commenter la Bible tout
entière dans l'ordre suggéré par saint Jérôme, les meilleurs des profes-
seurs, un Pierre le Chantre, un Etienne Langton, ne font ni plus ni
moins que gloser la Glose37•

Le succès définitif : l'abolition des différences

L'histoire de la Glose n'a pas pris fin avec son introduction dans
l'enseignement. Un lent polissage s'est poursuivi, que révèlent les
manuscrits ; on ratisse les dernières herbes folles, et on procède à des
additions bien pesées, tout en menant un travail critique sur le texte
de la Glose. Cela s'est fait à coup sûr dans un même centre, puisque tous

3S· Après la Glose ansehnienne des Psaumes, Gilbert de La Porrée a publié ce qu'on
appelle la mstlia g/osal111'a, jusqu'à ce que Pierre Lombard compose la magna glosalll1'a, entre
II48 ~t IIS9· Gilbert et Pierre firent de même pour les Epltres pauliniennes. Les questions
de DUse en page de ces « gloses » ont été récemment étudiées par Christopher de Hamel,
dans un article à paraître.
36. « Smptllri.r t/iço fœti.t », vel « san&lis », sitt~l 1Bgil117' in libro ltmbartli qNi torr~clior cetlri.t
mtlit117' e.m (Paris, BN lat. 14443, f. zs s r" b).
3_7· Les commentaires des maltres parisiens à la fin du siècle, notamment dans le cercle
de Pterre le Chantre, renvoient toujours à la Glosa qu'ils citent par ses tituli, c'est-à-dire les
premiers mots de chaque sentence.
Les gloses de la Bible 111

les manuscrits de la Glose au milieu du xxne siècle, le terme ultime,


présentent un nombre minimal de variantes d'un bout à l'autre de
l'Europe: à Paris sans doute, bien qu'on produise des copies de la Glose
partout.
Le prestige de la Glose à la fin du xue siècle faisait d'elle un instrument
indispensable. Et lorsque de pieux laies revendiquent le droit à prêcher
l'Evangile en II79, le pape fait savoir que doit être prohibé tout ensei-
gnement de la Bible« sans glose »38• Les disciples de Valdès comprennent
si bien l'avertissement qu'ils se munissent immédiatement d'un certain
« livre écrit en français, qui contient le texte et la glose du Psautier ainsi
que de plusieurs livres de l'Ancien et du Nouveau Testament »39• De ce
livre, il ne reste aucune trace; c'est que la Glose est demeurée l'apanage
des savants, leur bien propre et collectif.
Texte scolaire, elle le demeure parce qu'elle appartient au ciel de
l'abstraction, apparemment sans date ni lieu. Pourtant il faudrait bien
l'adapter aux nouvelles réalités de la fin du xne siècle. Or l'évidence
massive est déconcertante. Ainsi manquait-il encore une glose pour le
livre des Maccabées; on combla la lacune, dans les dernières décennies
du siècle, en recopiant très fidèlement le commentaire d'un vieil ancêtre,
Raban Maur (xxe siècle), éclaté avec habileté en gloses marginales et
interlinéaires40• Entre les salles de cours, et la Palestine où les Croisés
rassemblaient leurs dernières forces pour conserver quelques arpents de
terre, l'abime est affligeant; on semble se refuser à exploiter la Bible
pour traiter de situations contemporaines.
Pourtant, dans ces écoles où l'on forme les futurs administrateurs
de la chrétienté, les écrits au moins du Nouveau Testament ne peuvent
manquer de soulever des questions. Les gloses en livrent quelques rares
indices. Quelques maitres anonymes, mais d'assez grande réputation
pour édicter leurs additions dans la Glose, permettent de soulever le
voile. Ces manipulations ultimes s'exercent plutôt sur la partie du
Nouveau Testament la plus anciennement glosée; la glose de Marc,
plus récente, était sans doute considérée comme satisfaisante. Quelle que
soit l'origine de ces additions, leur adoption par la communauté des

38. Cf. B. BoLTON, « Poverty as Protest : sorne Inspirational Groups at the Tum of the
xnth Century », dans Thl Church in a Changing Society, Uppsala, 1978, pp. z8-32.
39· Walter MAP rapporte que des disciples de Valdès utilisaient un libnun... lingua constrip-
tum gal/ica, in IJ1IO textus et glosa psalterii plurimorumque legis utriusque librorum continebantur
(MGH, SS., XXVI, 66).
40. Le manuscrit Paris, BN lat. 17204 pourrait être le prototype de la glose de Mace.;
écrit à Paris vers 1210 (P. Stimemann), il a appartenu à la chancellerie de Paris (f. 164 v<>).
A la suite des gloses de 1-IV Rois, Chr. et Esd., on trouve celle de Mace., sous le titre Incipit
expositio rabani mauri in libro machab. (PL, 109, 1 12 s ets.), avecles deux lettres dédicatoires de
Raban; dans les manuscrits postérieurs on a supprimé les titres du commentaire et des lettres.
De plus un annotateur contemporain a soigneusement collationné ce manuscrit sur un exem-
plaire de Raban. Toutefois on rencontre quelques rares gloses interlinéaires qui sont étran-
gères à Raban, mais sont empruntées à Remi (cf. 152 ro).
1 1 2. Le Livre

savants date du dernier tiers du xne siècle, sinon du début des années 1 200.
On y perçoit quatre tendances, à peine esquissées.
La première pousse à garantir la réception universelle de la Glose;
le signe en est l'évanouissement des dernières traces caractéristiques de
l'école d'Anselme. Un exemple suffit: une sentence est substituée à une
autre, tout à fait anselmienne, qui donnait une définition extensive de la
prophétie; il paraît au contraire prudent de limiter et de contrôler
étroitement le droit de quiconque, chrétien ou païen, à prophétiser, à
lire et à dire les desseins de Dieu41• On reconnaît là une tactique bien
éprouvée des clercs pour sauvegarder leur privilège de la parole et du
sens. De la même orientation procède opportunément un ajout à la
Glose de saint Jean (Jean xo, 11-12): on y rappelle que le ministère épis-
copal est indépendant de la qualité de vie de celui qui l'exerce. On
conforte ainsi la hiérarchie ecclésiastique dans son pouvoir d'ordre, dans
la droite ligne qui mène au Concile de Latran N ( 121 5) et accroît le rôle
des administrations épiscopales42• Troisième addition révélatrice, celle
qui souligne l'accord et l'identité profonde en matière de morale entre
la loi naturelle et la loi du Christ'3; c'est le signe d'un nivellement de la
conscience historique, et une porte s'ouvre à l'aristotélisme du xme siècle.
Enfin, une péricope évangélique a donné lieu à d'intéressants développe-
ments, c'est l'entretien des Pharisiens avec le Christ sur le divorce
(Mat. 19, 3 et s.). Vers 1200 on précise qu'il ne saurait y avoir de lien
matrimonial entre parents (propinquos) sauf s'ils ignorent leur parenté;
la règle canonique était bien connue, mais ce rappel pourrait être une
allusion timide au trouble qui a pu saisir les maîtres parisiens lors des
problèmes matrimoniaux de Philippe-Auguste, qui venait de répudier
la reine Ingebourge44•
Passé le cap de 1 zoo, la Glose entre dans une dernière phase de

41. Cf. Paris, BN lat. 17233 (XII2), f. 7 v<> a, glose de Matth. 1, u-23 : Prophetia a/ia ex
presûentia et ber est immutabilis... Alia ex iuditio operum. et ber solet mutari... Que est ex pre.rcientia
alia impletur solummodo operatione Dei... , alia impletur hominum administratione ... , à comparer
avec celle qu'a éditée Dom O. LorriN, dans RTAM, r;, 1946, p. 193. Au terme de l'évolu-
tion, on ne trouve plus que la sentence Prophetia signum est prescientie Dei (par exemple, Paris,
BN lat. 11966, f. 9 v<>, vers uoo).
42. La glose Pastor nomen est officii, sicut etiam episcopu.t. Epi.tcopu.t etsi male vite fuerit, /amen
vere e.tt api.tcopu.r... est absente de tous les manuscrits avant le troisième qurt du xn• siècle;
on ne la rencontre pas encore dans les additions faites à Troyes, DM 1023 bis, mais un copiste
l'a introduite dans le Paris, BN lat. 643, f. 34 bis v 0 a (XIP, Normandie).
43· Sur Matth. 19, 9, Doctrina Chri.tti naturali legi concordat quia est tempus perfectionit
(add. du XIII1 , qu'on trouve par exemple dans Paris, BN lat. 621, XIII1 , Cath. de Narbonne,
f. 31 rob).
# Ce pourrait être le sens d'une glose introduite dans Paris, BN lat. 17233, f. 45 cO a
(d'une main d'env. uoo) : Ad hoc ut alia ducatur vivente prima, hoc nu/li modo lice/. Si dicatur
q,uia qui duxit propinquam pote.tt il/am dimittere et aliam ducere, n.tpondetur quia non e.tt matrimonium
znter propinquos nisi sint ignorantes quod fuerit propinquitas inter ip.ros. Ce qu'on rapprochera d'une
glose plus anodine encore, l'addition Si ancilla libero vel servu.r libere supponitur, conjugium non
reputa/ur postquam delectum fuit, .tic et de consanguineis (sur Matth. 19, 9, entre autres manuscrits
dans Paris, BN lat. 172.34, f. 74 v 0 c (XIIP)), et BN, lat. 621 (Xliii), f. 31 cO a).
Les gloses de la Bible II 3

cristallisation. On entreprend de corriger les manuscrits, d'en élaguer


les fautes; on en scelle le texte, au point qu'un jour un copiste, surpris
de n'avoir à transcrire sur une page aucune glose marginale, se sent
tenu à signaler qu'il n'y a « aucune glose dans cette marge »45• Les
différences d'un manuscrit à l'autre s'estompent; de cette mise au pas,
les manuscrits de l'Université de Paris témoignent abondamment. Les
derniers aménagements portent sur le nombre et l'ordre des prologues
dont chaque livre de la Bible est normalement assorti. Des fluctuations
régionales persistent, qui rendent le classement des gloses extrêmement
délicat, mais on tend à l'uniformité. Vers I2.20 est introduit un nouveau
prologue en tête de la Glose de l'Apocalypse; on l'a faussement attribué
à une figure marquante des années 1 140, Gilbert de La Porrée parce
qu'on ne veut prêter qu'aux riches 46 • Sans doute est-ce seulement au
milieu du xme siècle qu'on a ajouté un troisième prologue au livre des
Maccabées 47 • Du moins ces derniers apports n'apportent-ils plus rien
au sens; ils se contentent de préciser la structure rhétorique du livre en
question. On voit là l'usure d'un travail séculaire, et c'est peut-être
celle qui affecte l'exégèse biblique tout entière au xme siècle; à cette
époque, l'enseignement de la Bible n'a cessé d'animer les écoles. C'est
le siècle de la synthèse doctrinale, des grandes Sommes théologiques :
celles-ci se reposent sur la Glose, y renvoient par nécessité, mais ne
s'en inspirent pas.
Les tergiversations des maîtres, que laissent percevoir les mouve-
ments incessants de la Glose de la Bible entre la fin du XIe siècle et le
début du xme, incitent désormais à la prudence, et aussi à des travaux
plus attentifs; relue dans une durée longue, la Glose s'avère riche
d'enseignements sur les objectifs poursuivis par les intellectuels de
l'Europe occidentale en un temps de mutation. Elle mérite beaucoup
plus que ce survol; et vers l'aval tout d'abord, puisque son existence ne
trouve pas sa fin au xiiie siècle. C'est ainsi qu'un Martin Luther écrivant
son célèbre Commentaire des Psaumes (1513), avait à cœur de le composer
selon la forme de la Glose, marginalement et entre les lignes d'un texte
imprimé sur une colonne étroite. Ainsi faisaient encore plusieurs de ses
contemporains. Mais outre cette survie curieuse d'une forme spécifique,
on manque cruellement d'études sur l'utilisation réelle de la Glose à la
fin du Moyen Age; de même faut-il se demander si au xme siècle les
meilleurs des théologiens en étaient vraiment des disciples libres, ou des
esclaves. Qu'y a-t-il de neuf dans l'exégèse biblique de saint Thomas
d'Aquin? La Glose paraît bien s'étioler dès la seconde moitié du

45. Paris, Mazarine 117 (XIP, Italie), f. 47 r" ç,


46. li s'agit du prologue Omnes qui pie 11olunl IIÎ1161'1.
47· En addition dans Paris, BN lat. IF04, f. 125 v" et dans BN lat. 17207 (vers 1220,
Sorbonne), f. 3 v" : Mathabeorum Jibri duo prenotanl pre/ia inter hebreorum dmes gentemque persa-
rum ... horlabalur ad g/oriam passionir.
II4 Le Livre

xme siècle; mais s'agit-il d'une désaffection, ou d'une banalisation?


Et en amont, les pistes ouvertes dans ces pages requièrent d'autres
travaux, consacrés à chaque livre biblique. Une information partielle
m'autorise à dire que la Glose laonnoise a apporté un sang neuf, récupé-
rant toutes les forces vives d'une réforme ecclésiale qu'on a désirée et
mise en chantier autour d'Anselme. Mais que voulaient réellement les
autres acteurs de la Glose, et les pionniers du xre siècle, quel message
espéraient-ils transmettre, c'est un enjeu qu'il faut encore affronter.

Guy LOBRICHON.
4

La concordance verbale
des Ecritures

Parnù les nombreux instruments de travail produits au xme siècle


pour l'étude, l'enseignement et la prédication, la concordance verbale
des Ecritures est non seulement l'un des tout premiers nùs en œuvre,
mais probablement le plus important. La concordance était une solution,
créée délibérément, aux besoins des théologiens latins : ils cherchaient en
effet un dispositif qui leur permît de disposer sous une même vedette
tous les usages d'un mot ou d'une expression dans les Ecritures. La
concordance biblique répondait spécifiquement à un besoin immédiat;
elle n'a pas évolué à la longue, mais a été inventée et perfectionnée grâce
à de judicieux remodelages et réajustements réalisés en moins de cin-
quante ans; elle s'est largement et rapidement répandue en Europe,
parce qu'elle a été diffusée par les « libraires » ( stationarii) des universités.
Bien que le principal mécanisme qu'elle emploie, c'est-à-dire la nùse en
ordre alphabétique, ait été connu des Grecs dès le second siècle avant
Jésus-Christ, c'est la concordance verbale latine qui a servi de modèle
aux prenùères concordances avec la Septante grecque en 1300, et avec
l'Ancien Testament hébreu en 1438-1478. Pour maîtriser cette tâche qui
consistait à extraire et à disposer en ordre alphabétique les quelque
1 oo ooo occurrences dans les Ecritures de près de 1 o ooo mots, les
compilateurs de la concordance verbale effectuèrent le même travail que
leurs descendants directs, les inventeurs de l'ordinateur numérique, outil
qui permet de compiler les concordances les plus modernes.
Il existait au Moyen Age trois concordances verbales latines -c'est-à-
dire des concordances de mots, verba, par opposition aux concordances
u6 Le Livre

de sujets. Toutes trois ont été produites par les Donùnicains de Paris,
entre les dates approximatives de 12.35 et 12.85.
La première concordance verbale des Ecritures est celle qui commence
par A, a, a. Je. I. c., Xliii. d., Eze. lili. f. .. , et se termine par Zorobabel...
Luc. Ill.f Elle a été produite au couvent dominicain de Saint-Jacques
à Paris, et il en reste des ébauches dans des reliures de livres de Saint-
Jacques faites au xve siècle. Hugues de Saint-Cher semble avoir dans
une certaine mesure participé à la concordance dite de Saint-Jacques.
Le témoignage le plus ancien en est celui de Tholomée de Lucques,
vers 131 5 : selon celui-ci, Hugues « a conçu, avec ses frères, la première
concordance de la Bible ». Il est impossible de dire s'il a simplement été
l'instigateur du projet, ou s'il y a activement participé, et s'il l'a vu
réaliser ou non. Hugues a occupé pendant six ans l'une des deux chaires
de théologie à Saint-Jacques, de 12.30 à 12.35. Pendant cette période, en
plus de l'enseignement qu'il dispensait, il a produit des pastilles sur
toute la Bible, probablement avec l'aide de ses frères dominicains. Il
semble peu probable que la première concordance ait pu être achevée
dès 12.30; cependant le projet devait être sinon achevé, du moins bien
entamé dès 12.3 5, date à laquelle a pris fin le lien officiel de Hugues avec
Saint-Jacques. Deux des copies de cette concordance peuvent être
datées avec certitude de 12.40 au plus tard.
Depuis bon nombre d'années, les spécialistes de la Bible ébauchaient
les travaux préliminaires menant à une concordance verbale, cela peut-
être sans qu'ils aient eu cette fin particulière à l'esprit. Dans les écoles,
on accordait pour l'étude de la Bible une grande importance au sens
- littéral ou allégorique - de chaque mot en particulier; et l'un des
moyens de discerner ce sens était de comparer l'usage du mot dans tous
les passages des Ecritures où l'on pouvait le trouver. A la fin du xiie
et au début du XIIIe siècle, les maîtres en sacra pagina à Paris incluaient
fréquemment dans leurs gloses une table de références à des passages
parallèles, qu'on appelait parfois concordantia. Leur inclusion dans la glose
était un substitut peu pratique en l'absence d'ouvrages ne s'occupant
que de concordance; et bientôt des collections spécialisées commencèrent
à apparaître. Il est possible que certaines d'entre elles soient nées d'une
extrapolation de ces gloses; d'autres cependant étaient des créations
nouvelles, comme les collections de « distinctions » ( distinctiones), listes
de mots classés par ordre alphabétique et accompagnés, pour chacun,
d'une sélection de passages bibliques illustrant les sens figurés du mot :
c'était là une pratique courante au début du XIIIe siècle. La concordance
verbale complète de la Bible était cependant une tâche colossale, qui
pour être menée à bien exigeait la main-d'œuvre et la concentration des
Dominicains sur la Bible. Malgré le rôle directeur d'Hugues de Saint-
Cher, la concordance est une production collective essentiellement
anonyme, pour un public non spécifié, comme un autre document
La concordance verbale des Ecritures 117

dominicain de l'époque le précise :«Les Frères prêcheurs ont compilé


cet ouvrage pour l'usage de nombreuses personnes. »
Les Frères de Saint-Jacques réussirent à résoudre deux problèmes
cruciaux en réalisant cette concordance, soit celui d'un système de réfé-
rences, et l'autre, technique, du regroupement et de la mise en ordre des
mots et références. Celui du système de références, ils l'ont résolu en
partie en adaptant un état antérieur et en partie en innovant. Un système
de division des livres de la Bible en chapitres avait déjà été élaboré;
relativement pratique, il permettait, de par son caractère rationnel et
standardisé, de remplacer les différents systèmes, souvent illogiques,
qu'on peut trouver dans les Bibles avant le xure siècle. On attribue
traditionnellement ce nouveau système de division par chapitres à
Etienne Langton. Dans les années 1.2.30, les nouvelles divisions par
chapitres, existant dès 1.2.03, avaient été largement acceptées à l'Université
comme système uniforme. Leur adoption par les Dominicains pour leur
concordance biblique, en plus de leur utilisation dans la nouvelle Bible
dite « de Paris », fut en quelque sorte la sanction officielle qui assura la
survie jusqu'à nous de ce nouveau système, certes avec quelques modifi-
cations, mais mineures. Ce n'est qu'au xvre siècle que s'effectuera la
division des chapitres en versets. Néanmoins, les Dominicains de
Saint-Jacques ont conçu une technique utile de référence à la place
relative d'un mot dans un chapitre donné : cela en divisant mentalement
le chapitre en sept parties, chacune étant désignée par l'une des sept
premières lettres de l'alphabet, de A à G.
Quant à la seconde question, c'est-à-dire les mécanismes suivis par
un groupe de savants pour compiler leur concordance, elle est moins
évidente. Il ne reste aucune trace écrite du stade initial de l'extraction et
de la compilation; cependant plusieurs fragments de l'étape suivante
subsistent, c'est-à-dire la première concordance à l'état de brouillon. De
toute évidence, une fois que les mots et leurs références avaient été
regroupés, les compilateurs les disposaient sur des cahiers séparés, selon
un ordre alphabétique approximatif, chaque cahier étant consacré à une
section donnée de l'alphabet. Cinq de ces cahiers peuvent être reconsti-
tués, certains partiellement, d'autres en entier, à partir de fragments
retrouvés dans des reliures de manuscrits de Saint-Jacques faites au
xve siècle. Chacun est écrit d'une main différente; ils couvrent respecti-
vement les mots commençant par St-, Ta- à To-, tous les U-, et sur deux
cahiers séparés une partie des mots en V-.
Grâce à tout cela, on peut mieux comprendre le processus de compi-
lation. Il existe évidemment au moins un stade précédant cette ébauche,
celui de l'extraction des mots et de l'annotation à chaque fois qu'un mot
réapparaît, les articles consacrés à chaque mot ou groupe de mots étant
enregistrés à part, probablement sur des feuilles volantes. Puis vient
l'étape qu'on connaît grâce à nos fragments de cahiers, où chaque
118 Le Livre

compilateur se voit confier la responsabilité de classer par ordre alpha-


bétique une partie donnée de l'alphabet. Il est peu probable qu'une autre
étape soit intervenue entre la compilation de ces cahiers et la concor-
dance à l'état final. Il suffisait d'organiser les cahiers par ordre alphabé-
tique, en tenant compte des indications de changement, et d'en faire
une bonne copie. Ce processus, pour l'époque comme à la nôtre, est une
merveille d'organisation de la main-d'œuvre.
Des quelque 2 5 manuscrits de la Concordance de Saint-Jacques
encore existants, tous sauf deux datent du milieu du xnxe siècle, et tous
se ressemblent étonnamment. Ecrits sur cinq colonnes par page, de 46
à 6o lignes par colonne, ils sont sobres, sans rubriques ni décoration,
et ce sont de petits volumes portatifs, d'environ 30 cm sur 20. Ils
semblent avoir été pour la plupart produits dans l'Ordre dominicain,
peut-être même à Saint-Jacques. Les possibilités d'usage de cette concor-
dance étaient cependant limitées, du fait que les mots y sont simplement
énumérés, sans indication de leur contexte biblique.
La seconde concordance verbale, dite « concordance anglaise », a
tenté de corriger cette omission en donnant pour chaque mot le contexte
intégral. Elle commence par A, a, a. Jerem. I. b., A a A domine deus ecce
nescio loqui quia puer ego sum. Il ne s'agit pas d'une simple révision de la
Concordance de Saint-Jacques; en effet presque toutes les entrées de
mots contiennent des références à de nouveaux passages de la Bible.
De plus, des entrées ont été ajoutées, d'autres supprimées, ou réorgani-
sées. La Concordance anglaise était donc, sans doute, une entreprise
originale, qui avait demandé des efforts considérables, si ce n'est la
réitération complète des travaux effectués par les Dominicains de Paris.
On ne connaît pas avec précision la date de cette Concordance anglaise;
Simon Bertherius, écrivant en qoo, dit que l'œuvre a été composée
«vers l'an 1252 »,mais on ne connaît pas la source de cette affirmation.
Notre seule certitude, c'est qu'elle a été composée après la Concordance
de Saint-Jacques, et avant la troisième version, ni l'une ni l'autre n'étant
précisément datées.
On attribue la Concordance anglaise à trois dominicains de ce pays;
en réalité un seul, Richard de Stavensby, peut être associé de façon
certaine à cette œuvre. Son nom figure au titre de celui qui a « parfait»,
ou« complété» une lettre à la fin de plusieurs sections dans les manuscrits
de cette œuvre qui nous sont parvenus. On peut ainsi lire : « Ici prend
fin la lettre A, perfectionnée par Frère R. de Stavensby », ou« ici prend
fin la lettre N, complétée par Frère Richard de Stavensby ». Il s'agit
peut-être de Richard de Stavensby, frère de l'évêque de Coventry, qui a
amassé des bénéfices ecclésiastiques dans le diocèse de Lincoln durant
les années 1220, et qui a pendant peu de temps rempli l'office de trésorier
de Lichfield vers 1230-1231; cependant rien ne prouve que ce Richard
soit jamais devenu dominicain, ou qu'il soit même allé à Paris. Cette
La concordance verbale des Ecritures 1 x9

identification reste donc hypothétique. Le dominicain Jean de Darling-


ton, conseiller et confesseur de Henri ill et par la suite archevêque de
Dublin, est associé à cette Concordance par une source anglaise anonyme,
qui fait de lui le seul compilateur de l'œuvre : « C'est par les études et
par l'industrie de Jean qu'a été éditée cette vaste concordance, qu'on
appelle la Concordance anglaise. » Cette déclaration est répétée, presque
mot pour mot, dans diverses chroniques anglaises du début du xxve siècle.
Ce n'est qu'au début du xvxe siècle qu'on trouve une mention d'un lien
entre un certain Hugues de Croydon et la Concordance anglaise. Ce
personnage par ailleurs inconnu y est associé au nom de Richard de
Stavensby. En tout cas, les chroniques et les manuscrits encore existants
s'accordent sur un fait : les compilateurs étaient anglais. Ils ont effectué
leurs travaux à Saint-Jacques, à Paris, et non pas en Angleterre. Les
parties de la Concordance anglaise qui proviennent de la bibliothèque
de Saint-Jacques sont presque certainement des fragments d'un original
de qualité. C'était au départ un manuscrit de plusieurs volumes dont
quatre seulement existent encore: ceux qui comportent les lettres A-B,
M-0, 0-P et T-Z. Il devait y avoir à l'origine au moins trois autres
volumes, peut-être même quatre.
C'est récemment qu'on a admis qu'il n'existe aucune copie connue
de ce texte. En revanche, il en existe divers abrégés ou condensés. On
pensait couramment que la Concordance anglaise avait donné naissance
à la Concordance latine moderne; ce fut en fait l'échec d'une ambition.
Richard de Stavensby et ses assistants avaient choisi de donner une
phrase presque complète de contexte pour chaque référence, ce qui
rendait la Concordance anglaise trop longue pour être pratique. Ses abrégés
et dérivés sont assez peu nombreux pour démontrer qu'elle ne pouvait
pas remplacer de façon satisfaisante la Concordance de Saint-Jacques;
mais leur nombre est assez important pour nous montrer qu'on désirait
remplacer celle-ci.
La forme sous laquelle la concordance verbale de la Bible fut le plus
largement répandue, à partir de la fin du xxxxe siècle, ne fut ni l'une ni
l'autre des deux versions précédentes; on leur substitua une troisième
compilation. Cette troisième Concordance est conservée dans 8o manus-
crits au moins, dont la majorité a été copiée à Paris de xz8o à 1330 envi-
ron. Cette version ne tombe pas dans l'écueil des deux extrêmes, platitude
et prolixité, qui caractérisent les deux œuvres précédentes. Comme
Stavensby et les autres, ses compilateurs se sont rendu compte qu'il
fallait citer chaque mot dans son contexte; mais à la différence de leurs
prédécesseurs, ils ont limité la longueur du contexte à des proportions
raisonnables. Un paragraphe d'introduction commence par Cuilibet
volenti requirere concordantias in hoc libro; le corps du texte commence
par A a a. ]er. 1. a. domine deus ecce nescio /o., et se termine par Zelpha.
Gen. XXX. b., Sentiens Lia q11od parere desiisset, Zelphas ancillam Sllam
uo Le Livre

marito tradidit. Cette troisième concordance n'est pas une révision de la


Concordance anglaise. En effet ses compilateurs semblent n'avoir fait
aucun usage du travail des Dominicains anglais. Ils n'ont pas davantage
adopté comme base unique la Concordance originale de Saint-Jacques,
se contentant d'ajouter un bref contexte à chacune des références qui
était donnée là. Lorsqu'on la compare avec les deux versions antérieures,
la troisième Concordance présente des variantes nombreuses; elle inclut
des références et même des entrées de mots qu'on ne trouve pas dans
les deux autres. De plus, l'ordre alphabétique adopté par cette troisième
Concordance n'est pas équivalent au classement par ordre alphabétique
des Concordances précédentes, et ne l'améliore pas non plus comme on
pourrait s'y attendre si elle dépendait de l'une ou de l'autre; elle est
même, d'un bout à l'autre, plutôt moins méticuleuse dans son classement
que ses prédécesseurs. En résumé, comme la Concordance anglaise, la
troisième Concordance semble constituer une répétition partielle ou
totale des efforts déjà réalisés. C'est la troisième Concordance qui survit,
un peu modifiée, dans la Concordance latine moderne. Et bien que la
première édition imprimée de cette troisième Concordance, celle de
Mentelin, conclue que« s'achèvent ici les Concordances de Frère Conrad
d'Allemagne >>, aucun des manuscrits existants ne porte la moindre
mention d'auteur. La troisième Concordance, tout comme la première,
était plutôt un projet collectif des Dominicains de Saint-Jacques.
La troisième Concordance existait déjà en 1275, car elle apparait
dans le catalogue d'un« libraire» parisien de l'époque : « en outre, des
Concordances, 108 pièces» (Item concordantiae... c pccias ct viii). Le libellé
ne permet pas de distinguer de quelle Concordance il s'agit, mais nous
savons que ni la Concordance de Saint-Jacques, ni l'anglaise n'étaient
disponibles en peciae, c'est-à-dire en« pièces », ou cahiers loués séparé-
ment. On sait que des manuscrits de la troisième version étaient divisés
en 108 pcciac; cette dernière version est sans aucun doute celle que men-
tionne la liste de 1275. En outre, une copie de la troisième version,
produite probablement par un « libraire », a été offerte en legs à la
Sorbonne par Etienne d'Abbeville en IZ88. La troisième Concordance
a donc dû être compilée après la Concordance anglaise - il est fort peu
vraisemblable que Stavensby aurait entrepris son travail si une Concor-
dance satisfaisante existait déjà -, et avant IZ75· Nous ne savons pas
si la troisième Concordance était ou non disponible en pcciac avant cette
date, ni combien de temps elle l'est demeurée; toutefois elle est disponible
de nouveau dans le seul autre catalogue conservé d'un « libraire » à
Paris, en 1304.
Le modèle de ce libraire était divisé en 108 pcciae de six pages. Des
marques de pecia sont visibles sur un certain nombre de manuscrits de la
troisième Concordance. Bien que de dimensions importantes, la Concor-
dance était normalement copiée en un seul volume. Les manuscrits
La concordance verbale des Ecritures 1 2. 1

copiés sur les modèles des libraires sont d'une présentation remarqua-
blement uniforme. Tout comme la Concordance de Saint-Jacques était
rédigée sur cinq colonnes, la troisième version est presque invariablement
disposée sur trois colonnes de 62. à 66 lignes, avec titre courant. Quand
elle est décorée, l'initiale C du prologue contient fréquemment une
représentation de la Vierge à l'Enfant. Bien que la première Concordance,
celle de Saint-Jacques, soit du format portatif qui caractérise les livres
des Mendiants au début du xn1e siècle, la troisième Concordance est un
livre de taille, en général d'au moins 40 sur 30 cm, et de 400 feuillets.
Les propriétaires ne la transportaient sans doute pas avec eux.
Au début, la diffusion des Concordances dominicaines a été lente.
L'original, la Concordance de Saint-Jacques, fut apparemment créé dans
l'intention de répondre aux besoins des étudiants et maîtres de Saint-
Jacques. Il en reste quelque 2. 5 copies. Cependant, à toutes fins utiles,
on peut dire que la concordance verbale de la Bible n'était pas connue
en Europe avant la publication de la troisième Concordance par les
« libraires >>. Celle-ci doit sa vaste diffusion - il en reste So copies - et
une bonne part de son impact à la fin du siècle au fait qu'elle était dispo-
nible en peciae.
La troisième Concordance était assurément un livre de luxe; et sa
diffusion peut être associée à une catégorie particulière d'ecclésiastiques,
les riches prélats; par exemple, elle faisait partie de la panoplie de manuels
coûteux que possédaient les prélats de la cour pontificale en Avignon.
On s'en rend compte et d'après la provenance et d'après l'aspect des
copies qui nous restent. Ce sont souvent des volumes magnifiques,
dont l'aspect est en contraste, d'une manière remarquable, avec les
manuscrits de manuels scolaires et de traités à l'usage des prêtres de rang
ordinaire. Les manuscrits de la Concordance sont souvent soigneusement
rédigés, sur parchemin de bonne qualité, et portent à l'occasion les
notes d'un correcteur avec des initiales décorées et même historiées;
on y fait un large usage de la feuille d'or. Bref, ce sont de toute évidence
des livres coûteux. Le fait est que même en faisant abstraction de ce luxe,
la reproduction des Concordances était certainement onéreuse, en raison
de leur longueur et de la précision exigée du scribe.
Néanmoins, malgré les limites inhérentes au coût de ces ouvrages,
les Concordances eurent une influence profonde sur les autres instru-
ments de travail, sur la littérature exégétique et sur celle des sermons
dans la seconde moitié du xxne siècle et par la suite. Leur rôle principal
fut peut-être d'aider à la rédaction des sermons; et bien qu'il soit impos-
sible d'évaluer l'ampleur de ce rôle, on en trouve de nombreux indices
et dans les manuscrits des Concordances et dans le contenu des sermons
de la fin du Moyen Age. Vers 1340, divers manuels à l'usage des prédi-
cateurs présupposent que le prédicateur dispose d'une Concordance
pour préparer ses sermons. De toute évidence, les prédicateurs, en
122 Le Livre

particulier l'élite de ce groupe, ceux qui avaient une formation univer-


sitaire, employaient la concordance verbale comme outil pour leur
prêche : ils l'avaient empruntée, ou utilisaient des copies appartenant aux
établissements religieux, ou l'avaient achetée personnellement.
En résumé, l'apparition de la première Concordance est un phéno-
mène important, car elle a répondu aux besoins des théologiens en quête
d'un outil qui rassemblerait en un seul lieu toutes les utilisations d'un
mot ou d'une expression donnés dans les Ecritures. Le besoin de cet
outil s'est fait sentir à la fin du xrre et au début du xrrre siècle. TI n'y avait
cependant aucun moyen pratique de reproduire cet outil, et à en juger
au nombre de copies qui nous restent, il a eu peu d'influence en dehors
de l'Ordre dominicain. La Concordance anglaise, loin d'être l'ancêtre
de la concordance moderne, était pratiquement inconnue au Moyen
Age. Le véritable ancêtre des travaux modernes est la troisième Concor-
dance, produite par les Frères de Saint-Jacques au xrrre siècle. Il faut
aussi remarquer qu'elle n'est pas apparue soudainement et dans sa
pleine maturité en 123 5-1240. Au contraire, la concordance verbale s'est
développée d'essai en essai, chacun constituant un effort de perfection-
nement de cet outil, pour l'usage de la communauté théologique et
pastorale, et elle a culminé dans la concordance qui figure dans le cata-
logue des libraires de 1275. C'est cette autre invention du xme siècle,
la publication en peciae, qui a garanti à la Concordance son rayonnement
et lui a permis de devenir un instrument classique de référence pour le
Moyen Agel.
Mary A. et Richard H. RousE.

Traduit Je l'anglais par Bruno Lobrichon et Philippe BuÇ.

r. Pour la bibliographie, voir les n°8 [~ I-531·


5

Les traductions bibliques ·


l'exemple de
la Grande-Bretagne

On peut parler d'une présence de civilisation chrétienne en Grande-


Bretagne bien avant la conversion des Barbares anglo-saxons au
vx8 -vn8 siècle. Une chrétienté celtique, peut-être originaire du second
siècle de l'ère chrétienne, était en tout cas suffisamment structurée au
début du xve siècle pour envoyer au Concile d'Arles (3 14) une délé-
gation épiscopale.
Au vxe siècle, âge des saints celtiques de Grande-Bretagne en pleine
période d'expansion de la colonisation anglo-saxonne, les traditions
chrétiennes celtes d'Irlande s'implantent en Ecosse, de leur côté. Le
nom de l'lie d'Jona est la réplique hébraïque du nom de saint Columba
qui y établit son monastère en 563 et rayonne sur la côte d'Argyll,
puis chez les Angles de Northumbrie. Des indices textuels et topo-
nymiques attestent la circulation de traditions bibliques qu'on peut
parfois considérer comme vernaculaires1•
Dans le domaine anglais proprement dit, postérieurement aux in-
vasions barbares, les documents vernaculaires préservés sont en vieil
anglais - ensemble de dialectes anglo-saxons implantés en Grande-
Bretagne à partir du ve siècle et en moyen anglais - transformation
du vieil anglais au contact des Normands après la Conquête de xo66.
Les types de texte représentés suivent les hasards de cette préservation,
conditionnée par les siècles, les guerres et les conflits de domination

x. M. M. LARÈs, « Toponynùe biblique médiévale», in R.wue internationale ti'Onomaslitj111,


avril 1970, ct [64).
IZ4 Le Livre

politique et religieuse du Moyen Age à nos jours : Saxon contre Celte,


Danois et Normand contre Saxon, catholique contre protestant et
protestant contre catholique. Les problèmes de datation des textes
viennent, de leur côté, compliquer chronologie et classification.

LA PÉRIODE PRÉ-ANGLAISE

Le progrès des études linguistiques permet d'identifier des sources


très antérieures aux manuscrits qui subsistent de textes poétiques
celtiques où la Bible prise dans son sens chrétien maximal - Ancien
et Nouveau Testament - laisse des traces appréciables. Il en est de
même des textes celtiques en langue latine où les citations bibliques
surabondent. Dans le De Excidio et Conquestu Britanniae de Gildas le
Sage, texte postérieur aux implantations anglo-saxonnes, la perma-
nence de cette tradition est bien illustrée, et l'éclairage des sources
textuelles tend à démontrer une continuité historique qui franchit le
cap du vr:re siècle. On peut y dénombrer r 5 références au Nouveau
Testament et z9o à l'Ancien Testament, tirées principalement des
Evangiles, du Pentateuque, des livres historiques et sapientiaux et des
grands Prophètes; environ un tiers des citations sont tirées de Jérémie,
Isaïe et Ezéchiel. Mais il s'agit de textes latins.

LEs vre-vne s:ŒcLEs ANGLQ-SAXONS

Vers la fin du vre siècle, la mission envoyée par Grégoire le Grand


à Cantorbéry (596) puis celle d'York (6z5) vont implanter des tra-
ditions bibliques dans des chrétientés anglo-saxonnes dont certaines
- dans le Nord - reçoivent également les traditions bibliques cel-
tiques dont nous avons parlé plus haut. Sans parler des traditions homi-
létiques ni de la « traduction par l'image » à l'usage de la masse des
illettrés (fresques dans les lieux de prière) qui trouve aussi un écho
dans certaines pages de manuscrits, véritables bandes dessinées avant
la lettre (manuscrit Claudius B IV de la British Library).
Au vrre siècle, le moine historien Bède le Vénérable, relatant l'éclo-
sion et le développement des chrétientés de Grande-Bretagne - cel-
tiques et anglo-saxonnes - mentionne à diverses reprises l'influence
de l'Ecriture sur les mœurs et les traditions de son pays. Les pro-
blèmes d'ordre ecclésial et moral posés par Augustin de Cantorbéry
à Grégoire le Grand, initiateur de la Mission, suscitent des répons~
fondées sur l'Ecriture comme on peut le lire dans le Livre I de l'Histom
L'exemple de la Grande-Bretagne 125

des chrétientés anglaises de Bède le Vénérable. Bède lui-même, à la fin


de l'ouvrage, fait l'inventaire de ses propres travaux : l'Ecriture sainte
y tient une place considérable, Ancien comme Nouveau Testament.
Il ne s'agit pas de traduction toutefois, mais de commentaires qu'il a
écrits sur les commentaires des Pères de l'Eglise : commentaires de
commentaires, appelant le procédé de la gemara - et rédigés en latin.
Indiquons toutefois le matériau scripturaire manié par ce moine dont
on s'accorde à penser qu'il fut l'un des plus grands esprits de son siècle,
et des plus influents. Dans l'ordre même où il les cite : Traités sur le
commencement de la Genèse - la première partie du livre de Samuel -
les Livres des Rois - les Proverbes - le Cantique des Cantiques -
Isaïe, Daniel, Jérémie- Ezra et Néhémie- Habacuc- Tobie- le
Pentateuque, Josué et les Juges - les Rois et les Chroniques -Job
-,-les Proverbes, l'Ecclésiaste -l'Evangile de Marc -l'Evangile de
Luc - les Actes des Apôtres - les Epîtres - l'Apocalypse - et une
anthologie du Nouveau Testament. La tradition monastique veut éga-
lement que Bède ait entrepris sur son lit de mort une traduction de
l'Evangile de Jean dont il ne reste en tout cas aucune trace.

CA.EDMON DE WHITBY

Grâce à l'Histoire des chrétientés anglaises de Bède, nous disposons


de la description d'un phénomène de vulgarisation de l'Ecriture qui
s'apparente à la traduction. Au livre IV, chapitre 24 de l'Histoire, Bède
analyse le procédé utilisé par une certaine équipe monastique à Whitby,
dans la seconde moitié du vue siècle, période toute proche de celle de
l'historien. Des moines expliquent des textes scripturaires à Caedmon,
homme simple et sans culture qui, inspiré, les transpose en poésie
vernaculaire à l'usage de tous. Caedmon écoute, médite, rumine en
quelque sorte ( audiendo... rememorendo... quasi mandum animal rumi-
nando ... ) muant l'histoire biblique en suaves mesures qui enchantent
les auditoires (in carmen du!cissimum convertebat, suavisque resonando .. .).
Ainsi, nous dit Bède, furent produits des chants sur la Genèse, et l'Exode
en particulier - sur l'Incarnation, la Passion, la Résurrection et l'Ascen-
sion du Seigneur de même que sur la Pentecôte, les enseignements
des Apôtres, le Jugement dernier. Caedmon fait école, une tradition
de transmission de l'Ecriture s'établit2•
Nous ne pourrions pas juger du fonctionnement possible d'une
semblable tradition si nous ne disposions d'un ensemble de textes
extrêmement précieux, rédigé en langue vieil anglaise et s'apparentant

2. Cf. B. LUISELLI, « Beda e l'inno di Caedmon », Studi Mediawali, 1973, 1013-1036.


126 Le Livre

à cette tradition caedmonienne sinon à l'œuvre de Caedmon lui-même


(manuscrit Junius XI de la Bibliothèque bodléienne à Oxford, dit
Caedmon Manuscript). Les thèmes traités sont précisément ceux qu'in-
dique Bède le Vénérable, d'une part. D'autre part, des travaux récents
ont montré que ces textes sont autre chose que des paraphrases poé-
tiques teintées de paganisme, comme on l'a souvent cru. La structure
des récits s'apparente à celle d'un lectionnaire de source très ancienne,
Jérusalem au rve siècle et les éléments estimés adventices ont été iden-
tifiés comme emprunts à des commentaires talmudiques. Par ailleurs,
la présence de signes ekphonétiques indique un usage paraliturgique
sinon liturgique à part entière. Et si l'on fait la part de l'abondant appa-
reil rythmo-allitératif de noms divins dont il est maintenant établi
qu'ils sont en harmonie avec les sources bibliques, on constate que le
matériau biblique est suivi avec rigueur.
Ce type de transmission du matériau biblique pendant la période
du haut Moyen Age anglais semblerait s'apparenter aux traditions juives
targoumiques dont on a des traces d'héritage chrétien dans les premiers
siècles de notre ère. Le statut de ce type de texte participe à la fois de
la « traduction » et du « commentaire ». C'est peut-être aussi un phé-
nomène d'incorporation d'éléments de commentaire dans le texte devenu
manuscrit que la source orale du texte pourrait expliquer. On peut
considérer que semblables textes, s'ils ne sont pas à proprement parler
des traductions vernaculaires, ont néanmoins une « fonction traduc-
trice » qui ne manque pas de fidélité aux sources.

LE IXe SIÈCLE ALFRÉDIEN

Il faut attendre le 1xe siècle et la période dite « alfrédienne » pour


mieux cerner, en Grande-Bretagne, la notion de« traduction». Alfred
le Grand, roi des West-Saxons, défenseur des Anglais contre les envahis-
seurs scandinaves, obtiendra la délimitation des territoires occupés
par ces derniers et prendra soin, par la suite, de leur évangélisation.
Unificateur politique et apôtre chrétien, Alfred le Grand aborde dans
le même esprit les problèmes des populations anglo-saxonnes. La
culture - culture chrétienne peut-être aussi culture tout court - est
un souci majeur pour lui, et il est l'initiateur d'une entreprise étonnante
de traduction de toutes sortes de textes dans le dialecte west-saxon qui
deviendra ainsi une sorte de langue littéraire inter-peuples avant de
devenir nationale. Un Corpus alfrédien ou de source alfrédienne se
constitue, où les textes bibliques tiennent une place appréciable. Parmi
ceux-ci, nous devons accorder une importance certaine à des traductions
partielles de l'Ancien Testament à usage juridique.
L'exemple de la Grande-Bretagne 127

Une grande partie des chapitres zo, 2.1 et 2.3 de l'Exode biblique
constituent l'ouverture du Code juridique alf:rédien conservé en parti-
culier dans un manuscrit du xe siècle, le plus complet et le plus
ancien dont nous disposions pour ce texte (no 173 de Corpus Christi
College à Cambridge). Le problème du découpage du texte et d'une
certaine trituration doit retenir notre attention.
Le texte alfrédien suit le fil du texte biblique le plus souvent avec
précision. Mais il y a aménagement du texte, dans une optique assez
aisément identifiable. Il y a d'abord évidence d'un tri qu'on peut dire
sociologique et didactique. On élimine certains éléments difficilement
transposables dans un contexte anglais du haut Moyen Age, par exemple
dans le domaine agricole (nature des animaux), social (relations avec
des peuples étrangers), moral (passages impliquant la polygamie). Le
texte est destiné à être compris des Anglais comme source de règles
morales et juridiques concernant le servage, les dommages corporels
(hommes et animaux), le droit d'asile, la propriété, le vol, le viol, l'ido-
lâtrie, le prêt, le blasphème, la justice et les témoignages, etc.
On élimine - plus rarement, on ajoute et le cas est d'autant plus
intéressant. Dans la casuistique concernant les biens confiés à un gar-
dien et volés par un tiers, par exemple, le législateur anglais rajoute
un cas que le législateur mosaïque n'avait pu prévoir : celui d'un rapt
de bétail par les Vikings. Cela pourrait s'appeler une mise à jour de
type talmudique. Cela peut apparaitre également comme une addition
faite au texte scripturaire avec une désinvolture difficile à admettre.
Cela peut également être, à l'origine précisément, un commentaire non
incorporé mais devenu interpolation et incorporation entre les mains
des copistes; car plus d'un siècle s'est écoulé entre les premières trans-
criptions du code alfrédien, et la composition du manuscrit dont il
est question ici. On ne saurait faire un procès d'intention au rédacteur
alfrédien - ni au roi Alfred lui-même - en ce qui concerne les élé-
ments ajoutés.
Restent ce qu'on pourrait appeler des « mutations » verbales. Il
s'agit fondamentalement d'une christianisation de certains éléments
du texte dans une optique évidemment théologique. Le Seigneur de
l'Ancien Testament est remplacé par « Christ» dans Exode zo, 1 1.
Le procédé n'est d'ailleurs pas étranger, comme chacun sait, à
la Vulgate hiéronymienne : Habacuc (3, 18). Et l'esclave hébreu
(Exode 2.1, z) devient « serf chrétien ».
L'approche du texte se situe à un niveau autre que celui d'une
« traduction » au sens traditionnel du mot, tradition toujours actuelle
et passant par les Septante et saint Jérôme avant les philologues de
la Réforme. Il y a à la fois traduction, élagage, actualisation. C'est de
l'Ecriture sainte appliquée, mais qui se réclame de sa source sacrée,
car le législateur anglais ne manque pas de se référer à l'autorité divine,
uS Le Livre

à travers celle de Moïse - autorité à laquelle nous savons qu'il croit


profondément - pour donner à ce qu'il prescrit un prestige et un
poids absolus.
Les sources concernant Alfred indiquent que ce roi pieux et lettré
aurait également été l'auteur d'une version en prose du Psautier, qui
pourrait être la portion en prose du « Paris Psalter », comme on le
verra plus loin.

LE PSAUTIER VIEIL ANGLAIS, UNE TRADITION CONSIGNÉE


DANS DES MANUSCRITS DES xe-xie SIÈCLES UTILISÉS JUSQU'AU XIIe

TI n'est pas surprenant de trouver le Psautier au premier rang des


entreprises de versions vernaculaires de la Bible. L'usage pénitentiel
est largement attesté au Moyen Age, de même que l'usage liturgique
et l'usage dans les rituels de prière pour l'intercession et pour les pèle-
rinages. L'Office liturgique vieil anglais qui subsiste intégralement
dans le manuscrit Junius 12.1 de la Bibliothèque bodléienne contient
à la fois des fragments de Psaumes en prose appartenant au premier
tiers du Psautier, et des fragments de Psaumes en version rythmo-
allitérative. Les fragments métriques sont identiques aux passages cor-
respondants d'un intéressant Psautier de la Bibliothèque Nationale
(Fonds Latin 88z4) qui contient non seulement un texte latin du Psau-
tier, mais une version (qui ne lui correspond pas) en vieil anglais rythmé.
Ce manuscrit communément appelé « Paris Psalter » contient un premier
bloc de cinquante Psaumes en prose vieil anglaise, dont nous avons
déjà indiqué qu'il pourrait être à l'origine une œuvre alfrédienne -en
ce cas, la composition en remonterait au rxe siècle.
Les Psaumes 51 à 15 o de ce même Psautier ont la particularité
d'être recomposés dans un mode eurythmique dont l'analyse est révé-
latrice. Ce style réputé plat et ampoulé semble en réalité merveilleu-
sement adapté à la cantilène. Noms divins et chevilles allitératives
diverses n'apparaissent plus, lorsqu'on les lit à haute voix, comme
l'invasion d'une diction poétique stéréotypée, mais comme un appareil
rythmo-allitératif qui insuffle à la langue anglaise ancienne une légèreté
surprenante, et lui donne une fluidité qui peut bien avoir été, aussi,
le support d'une cantillation (si l'on en juge par les signes ekphonétiques
subsistant dans le manuscrit Junius IZI, ainsi qu'on le verra plus loin).
Ce que nous devons souligner ici est la fidélité au texte des Psaumes
qui n'est pas déformé, mais incrusté par les formules rythmo-allité-
ratives dont nous venons de parler. Fidélité dont on peut mieux juger
par la comparaison non pas avec le texte latin qui figure également
dans le manuscrit (les textes latin et anglais sont voisins mais indé-
L'exemple de la Grande-Bretagne 12.9

pendants) mais avec un autre Psautier (le « Vespasian Psalter ») sim-


plement glosé, manuscrit beaucoup plus ancien (rxe siècle) qui pourrait
représenter la tradition primitive du Psautier introduite en Grande-
Bretagne anglaise à la :fin du VIe siècle.
Ce Psautier rythmé mérite dans une grande mesure le titre de tra-
duction vernaculaire si l'on considère la trame textuelle méticuleusement
préservée. Et ce phénomène de transmission du Psautier a pris sa
véritable dimension lorsqu'on s'est aperçu de la présence de cette
version dans l'Office liturgique vernaculaire de source bénédictine dont
on possède un manuscrit complet datant du xie siècle, mais dont la
source vraisemblablement, remonte au xe siècle (manuscrit Junius 12.1
de la Bibliothèque bodléienne).
Notons que, si la version rythmo-allitérative figurant dans « Paris
Psalter » ne concerne que les Psaumes 51 à 150, l'Office liturgique
vernaculaire dont nous avons déjà parlé contient, sous une forme
poétique semblable, des passages des cinquante premiers Psaumes
du recueil davidique. Il a donc existé une version complète du Psautier
sous cette forme qui, mise au service du message biblique, représente
un potentiel important de transmission vernaculaire.
li faut indiquer en marge de ce phénomène, des Psautiers, intégra-
lement ou partiellement préservés à ce jour, présentant une glose conti-
nue. Ce type de traduction en friche est destiné à des clercs ou des
laïcs lettrés pour un usage personnel ou, pour les prédicateurs, comme
base de citations et d'explications dans des sermons.
On dénombre onze Psautiers comportant une glose interlinéaire
continue, et deux comportant des gloses occasionnelles. A Londres,
sept de ces manuscrits sont conservés à la British Library (Cotton
Vespasian A. J, Royal z. B.V, Stowe II, Cotton Vitellius E. XVIII, Cotton
Tiberius C.VI, Bosworth Psalter = Additional 37517, Arundel 6o)
et un à Lambeth Palace (manuscrit 42.7). Le Junius 2.7 est à la Biblio-
thèque bodléienne d'Oxford. On en trouve deux à Cambridge (Uni-
versity Library Ff. 1. z; et« Eadwine's Canterbury Psalter » = Trinity
College R. 17. 1), un à la Bibliothèque de la Cathédrale de Salisbury
(manuscrit 15o) et un à New York (Pierpont Morgan Library, M 776).
L'usage liturgique est évident pour la plupart de ces Psautiers. Les
gloses les plus anciennes remontent au rxe siècle 01espasian Psalter).
Les autres datent des xe, xie (les plus nombreuses) et xne siècles.

Gloses continues et traductions anglaises des Evangiles


(milieu et fin du xe siècle)

Cet effort dans le sens de la traduction se situe dans la ligne de la


tradition alfrédienne mais s'explique aussi par la renaissance bénédic-
P. 'RICHÉ, G. LOBRICHON 5
130 Le Livre

tine (Benedictine revival) qui caractérise le xe siècle chrétien en Angle-


terre, dans le sillage de l'archevêque Dunstan de Cantorbéry.
Deux manuscrits très anciens des Evangiles portent chacun une
glose continue en vieil anglais. L'Evangile de Lindisfame (autour
de l'an 700 - Manuscrit Cotton Nero D.IV de la British Library)
présente une glose continue ajoutée vers le milieu du xe siècle en dia-
lecte northumbrien. L'Evangile de Rushworth (autour de l'an 8oo
- Manuscrit Auct. z. 19 de la Bodléienne à Oxford, également appelé
« Macregal Gospels») présente une glose continue de la seconde moitié
du xe siècle dont une partie est en dialecte mercien et le reste une copie
de la glose northumbrienne de l'Evangile de Lindisfame. Le mot à
mot qui comporte assez fréquemment deux variantes du vocabulaire
vieil anglais, est évidemment destiné non seulement à aider les clercs
à comprendre le texte, mais à sous-tendre la prédication aux laïcs. Le
premier de ces manuscrits, catalogué liber praeclarissimus, est illustré
de façon plus imposante que le second, et comporte en particulier
cinq« pages-tapis» célèbres dans les annales de l'iconographie chrétienne.
Quant à la traduction intégrale des quatre Evangiles, une version
du xe siècle, en dialecte west-saxon, subsiste dans six manuscrits dont
l'un, endommagé par l'incendie de la Bibliothèque cottonienne, a
perdu environ un cinquième de ses pages (Skeat, réédition 1970).
Il s'agit d'une véritable traduction en prose, claire et harmonieuse,
texte destiné à devenir accessible et familier par la lecture ou l'audition.

La tradition aelfricienne de l'abrégé vernaculaire


(Ancien Testament, jin du xe siècle)

C'est également au xe siècle que se situe une entreprise de trans-


mission du contenu de l'Ancien Testament qui, selon les cas s'identifie
ou s'apparente plus ou moins au processus de la traduction. Ici encore
- comme ce fut le cas pour Alfred le Grand, son équipe et ses adeptes
ultérieurs - cette entreprise est à l'origine celle d'un homme. Il s'agit
du moine Aelfric d'Eynsham, moine et prédicateur prestigieux dont
le jloruit se situe vers la fin du xe siècle. li se peut d'ailleurs qu' Aelfric
ait été également l'initiateur de traductions du Nouveau Testament
- celles dont nous avons padé plus haut - ou d'autres qui n'auraient
pas été préservées. Le prestige des premiers livres s'affirme en parti-
selon des traditions (Pentateuque, Hexateuque, Heptateuque) trans-
plantées d'Orient en Europe christianisée. En ce qui concerne l'Ancien
Testament, nous disposons non seulement de textes qui peuvent lui
être attribués (et si ces mêmes textes ne sont pas authentiquement
aelfriciens, ils n'en ont pas moins d'importance) mais d'un Libellus
Veteri et Novi Testamenti et d'une Préface qui nomment leur auteur,
L'exemple de la Grande-Bretagne 131

et qui exposent une certaine optique de traduction. Soulignons d'abord


la réticence d' Aelfric à souscrire aux demandes instantes de lettrés
auxquels la connaissance du Nouveau Testament - objet de traduc-
tions comme nous l'avons vu, et dont la diffusion posait certainement
moins de problèmes - ne suffisait pas.
Voici d'abord un extrait du texte préfaçant la traduction partielle
de la Genèse biblique :
Le Moine Aelfric salue respectueusement l'ealdorman Aethelwerd. Tu
m'as demandé, cher, de traduire pour toi- du latin en anglais -le livre de
la Genèse. Souscrire à cela me semblait une tâche pesante et tu me dis que je
n'avais pas besoin de traduire ce livre plus loin qu'Isaac, fils d'Abraham, car
quelqu'un d'autre avait traduit le livre depuis Isaac jusqu'à la fin. Hé bien,
cber, cette entreprise (pour moi ou pour quiconque d'autre) me semble fort
périlleuse, car je redoute ceci : qu'un lecteur ou un auditeur peu éclairé vienne
imaginer qu'il peut vivre, sous la Loi Nouvelle, comme vivaient les anciens
Pères avant que l'Ancienne Loi fût prescrite, ou bien comme on vivait sous
la Loi de Moïse. J'appris une fois qu'un certain prêtre - alors mon maître -
avait en sa possession le livre de la Genèse, et il avait quelque connaissance
du latin. n disait que le patriarche Jacob avait quatre femmes : deux sœurs
et leurs deux servantes. Ce qu'il disait était parfaitement exact, mais il ne
savait pas - ni moi, alors - combien grande est la différence entre l'An-
cienne Loi et la Nouvelle. Au commencement de ce monde, un frère prenait
sa sœur pour épouse, et en ce temps aussi, le père avait des enfants de sa propre
fille. lls prenaient plusieurs femmes en vue de la croissance du peuple, et on
ne put au début se marier autrement qu'entre gens d'une même famille. Si un
homme voulait vivre maintenant, après la venue du Christ, comme on vivait
avant ou sous la loi de Moïse, il ne serait pas chrétien, il ne serait même pas
digne qu'on mangeât en sa compagnie. Les prêtres mal informés, pour peu
qu'ils aient quelque intelligence du latin, auront tôt fait de s'ériger en maîtres
éminents, sans en savoir pour autant le sens spirituel, ni comment l'Ancienne
Loi était le signe des choses à venir, ni comment la nouvelle alliance, après
l'incarnation du Christ fut l'accomplissement de toutes les choses que l'An-
cienne Loi annonçait en figure au sujet du Christ et de ses élus.
(Traduction M. Larès, dans Bible, [64], p. 274.)

« Tâche pesante » s'il en est, pour le moine Aelfric, qui redoute


les malentendus semblables à ceux dont il a précisément été le témoin.
C'est le problème posé par les mœurs des temps bibliques qui préoccupe
les responsables pastoraux, les hommes - clercs comme laïcs - man-
quant de culture, n'étant pas préparés à faire la part des temps, Aelfric
hésite, se fait prier. Nous voyons que pour l'encourager, l'ealdorman
Aethelweard a rappelé à Aelfric qu'il s'agissait seulement de compléter
une traduction préexistante - mais cela ne résout pas le dilemme.
Aelfric, faute de pouvoir le résoudre, le dépassera en procédant à une
certaine expurgation textuelle; initiative qui pose évidemment le pro-
blème de l'attitude envers un texte, et des présupposés de semblable
attitude: le chrétien aurait le droit d'élaguer le texte, sinon de le remanier.
132 Le Uvre

Notons qu'Aelfric fait un pas de plus en amont du problème :


on ne doit pas seulement redouter la vulgarisation de textes décrivant
des comportements susceptibles d'être pris comme modèles; le texte
latin même est sujet à caution, si les prêtres comprenant le latin ne sont
pas informés de la valeur typologique et non plus historique et didac-
tique accordée par l'Eglise chrétienne aux textes saints. C'est au prin-
cipe même de la vulgarisation - par voie vernaculaire écrite, ou par
le truchement d'explications orales du latin - qu' Aelfric se trouve
confronté.
La Préface à la Genèse rédigée par Aelfric jette aussi une lumière
intéressante sur la méthode et l'esprit de la traduction tels qu'il les
conçoit. Tout en insistant sur la perception de l'Ancien Testament
comme somme de « figures » du Nouveau, Aelfric dit très clairement
qu'il ne faut rien ajouter aux sources latines. Ce Livre, écrit Aelfric,
«est composé comme Dieu lui-même l'a dicté au scribe Moise, et nous
ne devons point transcrire en anglais plus que n'en a le latin, ni modifier
l'ordre de la composition, excepté si l'anglais et le latin diffèrent dans
leur mode d'expression ». C'est le compromis traditionnel entre mot
à mot et sens à sens.
Mais s'il n'ajoute rien, Aelfric a moins de scrupules à retrancher.
La formule in ure wisan sceortlice (selon notre manière, en abrégé) lui
est familière, et naturelle; c'est là, semble-t-il, la clé d'une philosophie
de la traduction qui a présidé à la version anglaise de l'Hexateuque qui,
aux environs de l'an mille, est attribuée à Aelfric au moins partielle-
ment. Et si d'autres que lui y ont contribué, on peut dire qu'ils ont
partagé la même philosophie et qu'elle est appliquée dans l'Hexateuque
(Pentateuque plus Josué) dont il existe une traduction en anglais modeme3
et depuis peu une édition en fac-similé4•
On peut constater, pour l'Hexateuque vieil anglais, que le souci
majeur du traducteur semble être l'accessibilité du texte : traduction
claire d'un texte « allégé ». Toute question de principe mise à part,
l'étude détaillée de cette version anglaise montre la dominante péda-
gogique du très petit coup de ciseau. Pour la Genèse par exemple,
en dépit des élagages, pas un seul verset n'est entièrement absent.
Quant à certaines expurgations du texte - par exemple la scène de
tendresse entre Isaac et Rebecca au chapitre z6 - on ne peut les mettre
au compte d'une censure systématique en ce sens : en ce cas, le cha-
pitre 34 eût été semblablement expurgé - or, il ne l'est pas. Le viol
et la violence ne sont pas non plus éliminés.
L'optique de traduction, ici, est un compromis entre le souci de

3· S. J. CRAWFORD, [57).
4· P. CLEMoEs ct C. R. DoDWELL, [sB].
L'exemple de la Grande-Bretagne 133

traduction intégrale, et la manière que Aelfric a lui-même définie comme


étant la sienne propre : celle de l'abrégé, par allégement du texte.
Nous avons ici un type de traduction médiévale qui se distingue
nettement des traductions-adaptations bibliques abondantes présentées
par ailleurs par ce même Aelfric par exemple (ou un de ses émules) :
textes à statut hybride, se situant entre la traduction et l'homélie (d'après
les Juges, les Rois, Esther, Judith et Macchabées) où la censure est carac-
térisée (censure éminemment édulcorante et mysogine). Sans oublier
les citations libres (ou rappels si l'on veut) de la Bible qui foisonnent
dans le grand cycle d'Homélies anglaises du même auteur et qui cons-
tituent un véritable cursus d'Histoire sainte à diffusion très large et
répétée à l'occasion des grandes fêtes.
L'effort de produire une traduction relativement proche du type
objectif peu illustré entre Jérôme et le xrve siècle a d'ailleurs marqué
Aelfric qui indique, dans l'un des textes déjà mentionnés, qu'on ne
l'y reprendra plus !
Il n'est peut-être pas inutile de mentionner que l'un des manuscrits
qui contiennent tout ou partie de l'Hexateuque aelfricien est une sorte
d'édition de luxe, très abondamment sinon richement - (le travail
de l'enlumineur est tardif et inachevé) - illustrée. La bande dessinée
biblique alternant avec les séquences y prend le relais du texte, reflétant
des traditions exégétiques repérables. Ce manuscrit (Cotton Claudius B IV
de la British Library) témoigne avec solennité du caractère exceptionnel
de cette version vernaculaire : peut-être aussi de son usage limité,
quoique l'examen de l'ensemble des manuscrits subsistants puisse
également mener à des conclusions différentes, et laisser supposer une
diffusion plus importante de ces textes.
Quoi qu'il en soit, il y a un phénomène aelfricien et anglais de
tentative de traduction biblique concernant des textes autres que le
Nouveau Testament et le Psautier. Cette entreprise a été suscitée par
une « demande » suffisamment forte transmise par des notables, Aethel-
weard, Sigeweard, demande significative dont nous avons la chance
d'avoir la trace.

La révolution linguistique du XIe siècle et le problème vernaculaire


jusqu'au XIVe siècle

L'installation en Grande-Bretagne, à partir de 1o66, d'un prince


normand, d'une Cour normande, de prélats normands, de traditions
politiques et linguistiques continentales, donne au problème verna-
culaire une physionomie pour le moins complexe. Le vieil anglais
tend à devenir d'abord la langue des illettrés, et le français, langue de
la caste dominante, la langue de la culture et des institutions. Dans
134 Le Livre

les très grandes lignes, on peut parler de l'élaboration progressive de


dialectes « moyen anglais », fruits du voisinage anglo-normand, héri-
tiers des dialectes vieil anglais, tandis que le français subsiste sous des
modes différents, tantôt continental, langue juridique par exemple,
tantôt insularisé et attesté par des documents étiquetés « anglo-nor-
mands ». Les dignitaires de la Cour et de l'Eglise vont longtemps vivre
et diriger à l'heure continentale et les Bibliothèques vont au même pas.
Parallèlement, les manuscrits recopiés, glosés et annotés en anglais
du xre au xrne siècle montrent que l'usage de l'anglais ancien se per-
pétue parallèlement à la maturation de ces dialectes moyen anglais qui
vont acquérir au cours du xue siècle des ressources suffisamment vivantes
pour produire une littérature autonome.
L'Angleterre d'après la « conquête » normande est donc accrochée
au Continent pour tout ce qui est ecclésiastique et culturel. Il n'est
pas étonnant qu'une Bible vernaculaire complète ayant laissé sa trace
en Angleterre soit une Bible anglo-normande. On trouve en parti-
culier, dans les testaments de nobles laies, la trace de Psautiers et d'une
Apocalypse traduits en français. Il s'agit évidemment de textes appar-
tenant ou temporairement confiés à des nobles ou notables lettrés qui
avaient obtenu des autorités ecclésiastiques une licence de lecture.
Le problème de la licéité des versions vernaculaires de la Bible se posait
en effet sur le Continent comme ailleurs, et de la même façon, en Angle-
terre. Nous y reviendrons plus loin.
De l'invasion normande de 1066 au début du xne siècle, on n'a
guère de traces d'entreprises de traduction biblique dans les dialectes
anglais qui, au contact des parlers normands, évoluent vers le stade
« moyen anglais ». Nous savons que la transmission des messages de
l'Ecriture se fait par l'homélie, selon la tradition déjà largement illus-
trée au tournant du xe siècle par le moine Aelfric et l'évêque Wulfstan.
Vers le milieu du xue siècle, un ensemble de textes glosés très signi-
ficatifs est le Psautier de Cantorbéry (déjà mentionné) communément
appelé« Eadwine Psalter ». Moins d'un siècle s'est écoulé depuis l'ins-
tallation des Normands en Grande-Bretagne. On y trouve regroupées
les trois versions hiéronymiennes : xo la version romaine accompagnée
de gloses en vieil anglais; 2.o la version dite« hébraïque avec gloses en
vieux français», et la version gallicane accompagnée de notes en latin.
L'élément « vernaculaire » est double ici : le vieil anglais, langue du
peuple héritier des tribus anglo-saxonnes implantées en Grande-Bre-
tagne sept siècles plus tôt - et le vieux français, langue de culture
implantée par les Normands de Guillaume le Conquérant mais déjà
présente comme telle dans l'entourage déjà anglo-normand d'Edouard
le Confesseur.
C'est en 12.oo que le moine Orm, par ailleurs inconnu, produit
en anglais rythmé une harmonie des Evangiles à vocation non seule-
L'exemple de la Grande-Brela?fle 13~

ment religieuse mais linguistique. La vingtaine de milliers de vers


(sans compter 342. vers de dédicace) de l'Ormulum, préservée dans
manuscrit Junius 1 de la Bibliothèque bodléienne, est ici encore réponse
à une requête. Orm explique comment il a accepté de transposer en
anglais (lee hafe wennd inti// Ennglissh) la sainte parole de l'Evangile
(Goddsp~lless hallghe lare) par souci des âmes. li harmonise les quatre
Evangiles selon le procédé illustré dans le Diatessaron de Tatien, et
il amplifie le texte pour répondre à un double objectif : 1o équilibrer
rythme et rime (the rime swa to fillenn); z. 0 aider à l'intelligence du texte
( ... the goddspell 1111derrstanndenn... he mot wei ekenn manig word... ). De
surcroît, la codification grammaticale et orthographique (... write
rihht... ) est un souci majeur chez Orm.
Cet effort imposant et bien explicité marque la maturation des
parlers moyen anglais. Dans cette ligne, nous trouvons vers 12.~0
une version métrique du Pentateuque communément appelée Genèse
et Exode 5, en 1300, le Cursor Mundi; et vers la fin du xrve siècle, une
version métrique de l'Ancien Testament qui regroupe un matériau
emprunté à la Genèse, à l'Exode, au Deutéronome, aux Nombres,
Josué, Juges, Ruth, les Rois, Job, Tobie, Esther, Judith et Macchabées
(éd. Kanén-Ohlander, Stockholm, 192.3-1963).
L'auteur de Genèse et Exode (manuscrit unique de Corpus Christi
College) s'inscrit dans la tradition d'Orm quant au vocabulaire et à la
versification. Le texte (plus de 4 ooo vers), s'il suit la narration du Pen-
tateuque, est largement alimenté par d'autres sources, dont la plus
immédiate reste l'Historia Seholastiea de Pierre Comestor.
Le Cursor Mundi, en plus de 2.5 ooo vers, embrasse l'ensemble de
l'Ancien et du Nouveau Testament, englobe une masse de matériau
reflétant les cultures des chrétientés médiévales et se termine dans
une vision apocalyptique. La popularité de l'ensemble est attestée
pendant deux bons siècles.
Le Psautier va être au xrve siècle l'objet de plusieurs versions ver-
naculaires. Le mouve111ent mystique anglais (à la fois cénobitique,
érémitique et laïque) trouve dans le Psautier un support de choix paral-
lèlement aux liturgies latines. Dès 1300 nous trouvons le fameux Surfees
Psalter en couplets rimés. On lui reproche la platitude de sa versifi-
cation, mais ici encore, on peut percevoir le souci de faciliter la can-
tilène, fût-elle privée, et en tout cas la mémorisation à usage dévotionnel
ou pénitentiel. Un autre Psautier du xrve siècle, en dialecte « West
Midland >>, est rédigé en prose. (Manuscrit Pepys 2.498 de Magdalen
College, Cambridge). La traduction du Surfees paraît stricte en compa-
raison avec celle de ce Psautier, qui s'écarte constamment du texte et
englobe d'abondants éléments de commentaires. La prose, par contre

5· Barly English Texts Society, 1895 et LUND, 1960.


(parce que plus tardive) a une autonomie et une musicalité très supé-
rieures aux qualités du Psautier rimé.
Entre les deux quant à la date, mais avec un coefficient de popularité
et une pérennité dans le succès qui l'emporte sur l'un et l'autre, le
Psautier du célèbre mystique anglais Richard Rolle de Hampole. Il
s'agit d'un Psautier paraphrastique dont les éléments de commentaire
sont principalement empruntés à la Glossa Major de Pierre Lombard.
Il est intéressant de relever dans un Prologue de Rolle à son propre
Psautier&, ces indications sur sa méthode de traduction : « Dans la
traduction, je suis la lettre autant que je le puis; et lorsque je ne trouve
pas d'anglais approprié, je suis l'esprit du mot, de sorte que ceux qui
le liront ne craignent point d'être induits en erreur. » Il écrit encore
qu'il recherche, en anglais, une formulation claire et simple, aussi
proche que possible du latin, « afin que ceux qui ne connaissent pas le
latin puissent accéder, par l'anglais, à un grand nombre de mots latins».
Il faut encore mentionner comme sources d'information biblique
ou comme anthologies d'éléments bibliques, des recueils qui concou-
rent à la formation de traditions populaires et sont notablement plus
anciens que les manuscrits des xue et xrve siècles dont nous disposons :
la « Southern legend collection »7 qui mêle à des sources apocryphes
l'Histoire sainte de la Création au sac de Jérusalem - et divers textes
des Gesta Romanorum, réservoir de traditions populaires où l'allégorie
biblique tient une place non négligeable. Sans oublier les nombreuses
citations bibliques proposées dans les poèmes épico-spirituels tels que
le Piers Plowman de Langland.

DE LA RÉVOLUTION VERNACULAIRE (MILŒU xrve SÙ!CLE)


AU MOUVEMENT DES TRADUCTEURS WYCLIFFITES

La seconde partie du xrve siècle nous a laissé des traductions des


Epitres, du Nouveau Testament, d'une partie des Actes des Apôtres - et
du début de l'Evangile de Matthieu8 • De même qu'un manuscrit unique
des Epitres Pauliniennes 9• Il s'agit cette fois de traductions proprement
dites dont l'origine« orthodoxe» est d'ailleurs discutée. Le problème des
traductions tel qu'il se pose dans la seconde partie du xrve siècle, et par
la suite, doit être d'abord évoqué.
Les versions vernaculaires poétisées à usage paraliturgique ou autre
ne semblent jamais avoir été suspectées. Mais nous avons vu plus haut

6. Edition Bmmley.
7· (( South English Legeodary », BETs, 1956-1959.
8. Edition A. C. PAUES, 190a.
9· Parker 3a, éd. M. J. PoWELL, 1915.
L'exemple de la Grande-Bretagne 13 7

les réticences manifestées par Aelfric alentour de l'an mille, en matière


de traduction intégrale, alors que la langue vieil anglaise était devenue
un instrument convenablement adapté à la création littéraire, et à la
traduction. Au xnre siècle les objections courantes en milieux ecclésias-
tiques ont des dominantes spécifiques auxquelles il faut réfléchir. D'une
part, la langue anglaise « moyen anglaise » s'est imposée non point
encore comme langue juridique, le français se maintiendra longtemps
sur ce plan, mais comme langue de culture, langue scolaire, langue
littéraire, depuis le début de la guerre de Cent ans. Il y a de la« demande»
pour des traductions anglaises de l'Ecriture, comme il devait y en avoir
encore, dans la classe cultivée, pour les versions françaises; il existe
encore trois manuscrits d'une Bible anglo-normande complète, dont une
datée de 1364, et 84 manuscrits d'une Apocalypse anglo-normande.
Mais cette demande est freinée, et l'usage des traductions produites est
contingenté. Il faut rappeler ici que la lecture, et donc la traduction de
textes bibliques, Ancien et Nouveau Testament, n'a jamais été l'objet,
à Rome, d'une prohibition en bonne et due forme. Mais un contrôle,
une sorte d'inquisition épiscopale, est établi en ce domaine. On réserve
la lecture des traductions vernaculaires aux gens cultivés qui en requièrent
l'autorisation. Cet usage est largement attesté. Le contact avec les
autorités ecclésiastiques est sous-entendu : la grâce attachée à l'état du
prêtre est en effet jugée indispensable à l'interprétation correcte de
l'Ecriture, qu'il s'agisse des quatre niveaux d'interprétation traditionnels,
ou de l'interprétation « littérale » majorée plus tard par les Franciscains.
Il s'ajoute à cela, dans le contexte du xnre siècle finissant, le soupçon
d'hérésie qui court dans la société chrétienne anglaise, lézardée par
l'opposition à certains abus, l'impopularité de certains moines, la contes-
tation nationaliste d'usages romains considérés comme étrangers, et
la révolte paysanne (1381), le tout accentué par le scandale du Grand
Schisme d'Occident qui bouleverse les esprits pendant le dernier quart
du xnre siècle et les deux premières décades du suivant. C'est à ce moment
que le mouvement Lollard d'une part, le mouvement wycliffite de
l'autre, trouvent un front commun dans la revendication d'une Bible
vernaculaire accessible à tous les chrétiens. Ce mouvement a par sa
nature même des implications politico-religieuses qui passent par la
Cour, Jean de Gand étant favorable à Wyclif, par Oxford où Wyclif et
son secrétaire John Purvey animent la traduction anglaise de la Bible,
alors que les hauts responsables de l'Eglise durcissent leur attitude
envers ceux qui voudraient faire de l'autorité du Texte la rivale de
l'autorité ecclésiastique. Car c'est bien d'un rapport de forces qu'il s'agit,
et on n'ignore pas que les traductions à usage populaire sont souvent
réclamées pour servir à la prédication laïque échappant à la surveillance
doctrinale de l'Eglise.
La méfiance du clergé anglais en matière de versions vernaculaires
1 3S Le Livre

repose peut-être plus encore sur les problèmes d'édition et de diffusion


que sur les problèmes de transcription proprement dits. Un texte
approuvé par les autorités ecclésiastiques peut se teinter d'hérésie s'il
est amplifié de notes ou même, comme c'est souvent le cas, de simples
commentaires marginaux mettant en cause l'autorité ou la tradition de
l'Eglise. On comprend ainsi que le même Arundel ait accordé à la reine
Anne de Bohême, épouse de Richard II - et il le dit lui-même dans
l'oraison funèbre dédiée à cette reine en 1394 -l'autorisation de pos-
séder et lire des Evangiles en anglais - et qu'il ait pu sévir contre la
libre circulation de traductions de ce type. Cette lecture, donc, se trouve
contingentée, l'orthodoxie se trouvant d'un côté de la ligne de contrôle,
et, de l'autre, l'hérésie, bientôt sanctionnée par le redoutable décret
de 1401 De Haeretico Comburendo. Lecture et entreprises nouvelles de
traductions se trouvent freinées d'autant, le risque de présomption
d'hérésie en venant à planer alentour. Wyclif, protégé et prudemment
retiré du monde, ne fut brûlé que post mortem, mais le duc de Gloucester
avait déjà été exécuté pour hérésie en 1397 et bien d'autres condamnations
suivront les Constitutions d'Oxford inspirées par Arundel. Entre autres
dispositions visant Lollards et Wycliffites, il y a interdiction, sous peine
d'excommunication: 1o de faire lecture publique ou privée de traductions
postérieures au temps de Wyclif, qui n'aient pas été préalablement
approuvées au niveau du diocèse ou, si nécessaire, de la province ecclé-
siastique; 2° d'entreprendre de sa propre autorité la traduction d'un
texte scripturaire en anglais ou en toute autre langue, le français étant
également visé. Notons que les traductions préwyclifiennes ne sont pas
visées par les Constitutions d'Oxford, mais elles auront sans doute
souffert de l'ambiance inquisitoriale qui en résulta. Cette ambiance, qui
régnera pendant tout le xve siècle et au début du xVIe est clairement
évoquée par le futur saint Thomas More dans son« Dialogue concernant
les hérésies » : « Et parfois, avec ceux qui sont envoyés au bûcher ou
convaincus d'hérésie, ils brûlent la Bible anglaise sans y regarder de près,
que la traduction soit ancienne ou nouvelle, bonne ou mauvaise. » Ce
n'est pas que More se montre tendre envers les versions« hérétiques»
et leurs auteurs (ce Dialogue est une attaque contre le traducteur
Tindale) mais il semble déplorer par la bouche du Messager, inter-
locuteur du Dialogue, les « bavures » qui n'auront pas manqué de se
produire.
Par ailleurs, l'existence de versions vernaculaires de la Bible agréées
par les évêques, et demeurant entre les mains de laies (hommes et
femmes, précise le Messager) est attestée par More. Et les traductions
intégrales de la Bible, toujours selon More, ne sont pas une innovation
introduite par les Wycliffites, car, dit-il, « vous devez comprendre que
l'hérétique suprême, Wyclif, alors que la Bible entière avait été longtemps
avant lui traduite en anglais par des gens vertueux et bien instruits, et
L'exemple de la Grande-Bretagne 139

lue avec soin et respect, en dévotion et modestie, par de bonnes et pieuses


personnes, se prit à la retraduire dans un but malfaisant ».
Si l'existence de traductions intégrales de la Bible antérieures à
Wyclif est attestée par Thomas More du côté catholique - elle l'est
également par John Foxe du côté des Réformateurs. li n'en reste pas
moins, ainsi que nous l'avons déjà souligné, que les entreprises ont été
freinées et la circulation des traductions sévèrement contrôlée. En milieu
« orthodoxe », le Psautier de Richard Rolle semble avoir été, à partir du
Concile d'Oxford, le seul livre de la Bible qui ait été librement diffusé
en version vernaculaire.

Les deux versions wyclijjites de la Bible (IJ82-IJJO)

C'est Oxford qui a été le milieu d'éclosion d'une première version


dite wycliffite des deux Testaments. li est difficile de déterminer la part
personnelle que Wyclif a prise dans ce travail auquel le prêtre Nicolas
de Hereford a en tout cas largement participé. Achevée en 1382., cette
première version intégrale sera l'objet d'une laborieuse révision princi-
palement menée par le second de John Wyclif, John Purvey, huit ans
plus tard. La première version reste très attachée au mot à mot; la seconde
présente des qualités idiomatiques et une fluidité très améliorée, témoi-
gnant d'une sérieuse révision de la syntaxe précédemment accrochée,
avec excès, au latinlo.
La poursuite des gens, clercs ou laïcs, suspectés d'hérésie, va réduire
ces textes à une circulation clandestine rendue encore plus dangereuse
au début du xve siècle. Il nous reste en tout cas plus de 2.00 manuscrits
de ces versions.
Alors que dans l'Eglise, les études hébraïques sont actives, et ce
depuis le xue siècle, on doit constater que ni Wyclif, ni Purvey ne
connaissaient l'hébreu - non plus que le grec. Les traductions wycliffites
se sont basées sur la Vulgate et la traduction s'appuie souvent sur la
littérature exégétique - selon les textes, Augustin et Jérôme, les
commentaires de Robert Grosseteste, la Catena Aurea de Thomas
d'Aquin et, spécialement pour les références à l'hébreu, les Postillae du
franciscain Nicolas de Lyre.
On dispose d'un Prologue général, probablement œuvre de Purvey,
qui apporte un éclairage intéressant sur la façon dont les problèmes de
traduction se posaient, et étaient abordés par lui. Dans ce Prologue
(ajouté à son œuvre en 1395 ou 1396) Purvey explique comment, selon
lui, la meilleure manière de traduire du latin en anglais consiste à « tra-
duire selon le sens et point seulement selon les mots, de sorte que le sens

10. Travaux de H. fuRGREAVES [61] et de FRISTBD [Go].


140 Le Livre

soit aussi clair, voire plus clair en anglais qu'en latin, et ne s'éloigne point
de la lettre; et si la lettre ne peut être suivie quand on traduit, que le
sens demeure entier, et clair».
Nous apprenons également qu'un travail considérable a été accompli
pour établir un texte latin de base. Parlant de lui-même, le maître d'œuvre
dit avoir eu « bien du travail, avec divers compagnons et collaborateurs,
pour rassembler de nombreuses et anciennes bibles, et œuvres de docteurs
et gloses ordinaires, et de faire une bible latine passablement correcte».
On a toutes les raisons de penser que certaines versions vernaculaires
approuvées par l'épiscopat en 1394 étaient l'œuvre de« wycliffites ». Ce
qui est en cause, dans l'optique du temps, est fondamentalement l'appareil
de gloses et notes accompagnant les manuscrits et reflétant un état
d'esprit contestataire mettant en cause les institutions ecclésiastiques. De
toute façon, il y avait une guerre de la Bible et il ne faut pas s'étonner de
constater que l'Ecriture n'ait pas figuré en tête des programmes de
Caxton, promoteur de l'imprimerie en Angleterre au xve siècle. C'est à
l'heure de la Réforme que l'imprimerie se mettra au service de la Bible
dont, plus tard, sur ordre d'Elizabeth I, un exemplaire sera présent dans
chaque paroisse du pays.
La Bible vernaculaire va devenir le rempart et l'arme des Lollards.
La persécution des Lollards, poursuivie sous le règne d'Henry V, est
encore ravivée par le Concile de Constance. La prédication - basée sur
l'Ecriture mise à la portée du peuple - se poursuivra non plus en plein
air, mais dans le secret de réunions clandestines. Le témoignage d'ecclé-
siastiques tels que l'archevêque Chichele permet de penser qu'en 142.8
en tout cas, la prédication clandestine est encore florissante. Les destinées
des versions wycliffites, confondues avec celles des Lollards, sont
masquées par les bouleversements du xve siècle où les derniers épisodes
de la guerre de Cent ans s'enchaînent avec la guerre des Deux-Roses. Si
l'on a la trace de survivances de versions vernaculaires à la fois du côté
Lollard et du côté orthodoxe, ainsi que nous l'avons vu plus haut dans
les écrits de Thomas More, l'heure n'était certainement plus à la pro-
motion des traductions bibliques, et ce jusqu'au règne d'Henri VIII et
aux versions tudoriennes qui n'appartiennent pas au Moyen Age.
n faut dire, en conclusion, que c'est l'esprit des traductions wyclif-
fitesll plutôt que le matériau même de ces traductions, qui influencera
les destinées de la Bible anglaise. Tyndale et Coverdale préconiseront et
mettront en pratique un retour aux sources, préparant la voie à l' Autho-
rized Version de 1611, pilier protestant de la religion, de la culture et de
la langue en Angleterre.
Micheline LARÈS.

II. L'Ecriture-Loi divine : Goddis Lawe - source à la fois de morale ct d'autorité.


ÉTUDIER LA BIBLE

Dès le début du monachisme, la lecture et l'étude de l'Ecriture


sainte sont considérées comme une des activités principales du
moine. La Bible est le livre par excellence. Dès son enfance, le
jeune moine doit apprendre par cœur son psautier : « Que celui
qui veut revendiquer le nom de moine ne puisse ignorer ses
lettres, qu'il retienne également par cœur tous les psaumes. »
Possédant parfaitement le psautier, le moine peut comme l'ascète
du désert « ruminer » nuit et jour la parole sacrée. Les psaumes
sont vraiment les armes du serviteur de Dieu : qui connaît les
psaumes ne craint pas l'adversaire. Du psautier, on passe peu à peu
aux autres livres de la Bible, soit en écoutant les lectures en
commun, soit en lisant personnellement comme le recommande
la Règle de saint Benoit et les autres Règles. Lisant et méditant la
Bible, récitant le texte sacré aux offices liturgiques, le moine
s'adonne ainsi à la lectio divina. Le moine mais aussi les clercs
qui, dans les centres presbytéraux et épiscopaux qui se créent
adoptent les principes de la culture monastique. Sans doute une
formation élémentaire est indispensable pour avoir accès à la
lecture de la Bible. Au départ cette lecture ne doit pas être précédée
d'une préparation poussée. Le but des études bibliques est moins
14z Le Mqyen Age et la Bible

une recherche intellectuelle qu'une méditation destinée à lui


ouvrir l'esprit et l'âme. L'abbé est moins un professeur qu'un
maître spirituel. Pour pénétrer le sens de l'Ecriture, la pureté du
cœur est préférable à la science disait Cassien repris par saint
Benoît. Même si par la suite l'exégèse monastique demande une
préparation plus poussée, elle reste marquée par les principes des
fondateurs du monachisme1 •
Pour Grégoire le Grand converti à la vie monastique, la Bible
est non seulement l'autorité suprême mais l'instrument principal
de la culture chrétienne : « Bien que l'Ecriture sainte surpasse de
façon incomparable tout savoir et toute doctrine, pour ne rien
dire du fait qu'elle annonce la vérité, ni du fait qu'elle appelle à
la Patrie céleste, qu'elle détourne des désirs terrestres le cœur de
ses lecteurs pour leur faire embrasser les biens d'en haut, qu'elle
exerce l'effort par ses propos plus obscurs, qu'elle comble les
humbles par son langage terre à terre... Cependant elle surpasse
aussi tous les savoirs et toutes les doctrines par sa façon même
de s'exprimer, car, par un seul et même langage, à travers les
récits de ses textes, elle révèle un mystère et s'entend à parler des
événements du passé de manière à savoir par là même proclamer
des faits à venir et sans modifier l'ordre de son discours, dans les
mêmes textes, elle sait à la fois décrire les faits qui ont eu lieu et
annonce ceux qui doivent avoir lieu »2 • Lorsque l'on sait l'influence
que Grégoire le Grand eut sur le Moyen Age3, ce passage choisi
parmi d'autres, prend toute sa valeur. Grégoire par ses commen-
taires, homélies sur l'Evangile, sur Ezéchiel, sur le Cantique des
Cantiques, sur le Livre des Rois, Moralia in Job, ouvre la voie
royale de l'exégèse monastique médiévale.
A la même époque, dans les Iles britanniques, particulièrement
en Irlande, débute, dans les centres monastiques de plus en plus
nombreux, un travail de commentaire dont on commence à juger
de l'importance4 • Les Irlandais qui, par ascétisme, quittent volon-
tiers leur patrie, transportent en Angleterre et sur le Continent
1. Cf. Leclercq [9].
2.Grégoire le Grand, Moralia in Job, 20, I (PL, 76, IH) cité par a. DAGBNS, Grégoire le
Grand, Culture el expérien&e ç!Jrélienne.r, Paris, I 977, p. 52.
3· De LUBAC [n], I, pp. 537 et s.
4· BISCHOFF [66], t. 1, pp. 505 et s.
Etudier la Bible 143

leur ardeur à étudier la Bible. Colomban ne se sépare pas du texte


sacré, nous dit son biographe, et sachant la réputation de Grégoire,
il lui réclame ses traités exégétiques. Ses disciples, en fondant des
monastères en Gaule et en insistant sur la méditation de la Bible,
revigorent le clergé mérovingien6 • En Angleterre, dans les centres
de culture religieuse établis soit par les Irlandais, soit par les
disciples des missionnaires envoyés par Grégoire le Grand, une
science chrétienne s'édifie dont le plus illustre représentant est
Bède le Vénérable. Comme les moines du vie siècle, les lettrés
insulaires affirment que la Bible est supérieure à tous les autres
textes et qu'en elle sont contenues toutes les formes du savoir :
« La sainte Ecriture, dit Bède, l'emporte sur tous les écrits, non
seulement par l'autorité parce qu'elle est divine ou par l'utilité
parce qu'elle conduit à la vie éternelle, mais encore par l'antiquité
et par la forme »6 • Mais à la différence de leurs prédécesseurs qui
s'opposaient à la culture classique, les moines celtes et anglo-
saxons ont vu la nécessité de construire à partir de la Bible un
programme d'études dans lequel la grammaire tenait une grande
place.
La Renaissance carolingienne a bénéficié de l'œuvre des
moines insulaires. Nous verrons dans un chapitre particulier
comment dans l'enthousiasme du renouveau intellectuel, les clercs
et les moines des vme et Ixe siècles ont utilisé des instruments de
travail et ont esquissé une méthode exégétique qui restera en
usage jusqu'au xie siècle.
Avec le renouveau monastique des xe et xie siècles et avec le
développement de la liturgie à Cluny et ailleurs, l'exégèse reprend
une vigueur nouvelle. Cluny n'est pas ennemie de la « culture »,
comme on l'a dit trop souvent et comme le dément l'œuvre de ses
abbés 7 • Dans ce monastère, se réalise un équilibre entre ascèse,
liturgie, dévotion privée, étude biblique. L'Ecriture sainte est
source de tout progrès spirituel. A sa lecture, écrit Otloh de
Saint-Emméran, « les yeux de l'homme intérieur s'ouvrent. Il

S· R1cHÉ [72], 371 et s.


6. BÈDE, De s&bematibus ellropir (PL, 90, 175).
7· J. LECLERCQ, « Cluny fut-il ennemi de la culture? », dans Ret>ll8 Mabillon, 1957, et
[9], passim.
144 Le Moyen Age et la Bible

comprend ce qu'il n'a jamais encore compris des Ecritures et de


tout le reste. Il s'étonne d'avoir été si sourd et si aveugle. Alors il
avance de plus en plus dans la lecture sainte et ce qu'il ne lisait
que par crainte et désir de pardon, il le lit aussi maintenant qu'il
commence à aimer pour savoir les merveilles de la sagesse et de la
miséricorde de Dieu »8 • Pourtant reconnaissons que peu de grands
commentaires exégétiques ont été écrits à cette époque. Les
lettrés connaissent la Bible, l'utilisent dans la Vie des saints, la
traduisent comme en Angleterre, mais la commentent rarement.
Ainsi lorsque l'abbé Eldric de Saint-Germain d'Auxerre recherche
un commentaire d'Ezéchiel, il ne trouve rien de mieux que de
faire copier celui du moine Haimon qui vivait au milieu du
Ixtl siècle. Aux traités d'exégèse on préfère la poésie, l'histoire,
la morale et les ouvrages d'allure scolaire. Gerbert d'Aurillac
le plus grand écolâtre de la fin du xe siècle est un humaniste qui
cite plus souvent les textes profanes que l'Ecriture9 •
L'importance donnée dans les écoles aux auteurs païens et
aux arts libéraux inquiète ceux qui veulent maintenir le climat de
l'Ecriture sainte à une époque où la réforme de l'Eglise exige un
approfondissement de la culture religieuse, certains critiquent
ouvertement une école trop ouverte aux sciences séculières et
particulièrement à la dialectique que l'on redécouvre : « Se
déclarent savants, écrit Odoh de Saint-Emméran, ceux qui sont
instruits dans les saintes Ecritures plutôt que ceux qui sont
instruits dans la dialectique, car j'ai rencontré des dialecticiens
assez naïfs pour décréter que toutes les paroles de l'Ecriture
devaient être soumises à l'autorité de la dialectique et pour
témoigner souvent plus de confiance à Boèce qu'aux auteurs
sacrés. » Gozzechin de Liège condamne ceux qui « donnent de
nouvelles interprétations des psaumes, des lettres de saint Paul
et de l'Apocalypse » et Pierre Damien en préconisant un retour
à la « sainte simplicité » revient au principe de la culture ascétique
des moines du v:re sièclel0 • Dans cette prise de conscience qui
secoue les milieux lettrés du xie siècle, certains hommes tels

8. OrLoH, De Cursuspirihtali, J; PL, r4l, 146 cité par J. LECLERCQ (9], p. 152.
9· RJ:cHâ (73), pp. 185-186.
xo. Ibitl., pp. 339 et s.
Etudier la Bible 14~

Lanfranc, puis son disciple Anselme du Bec, proposent des


solutions nouvelles pour l'étude de la Bible et jettent les bases
de ce qu'on a appelé la théologie scolastique et dont parlera Jean
Châtillon.
Au xne siècle, l'exégèse monastique trouve un nouvel essor
avec la réforme cistercienne dont le grand artisan fut saint
Bernard « le dernier des Pères ». Pour la façon dont saint Bernard
explique l'Ecriture, il suffit de renvoyer aux analyses d'Henri de
Lubac et de Jean Ledercq11 • L'exégèse monastique ne veut pas
être une science mais une sagesse spirituelle qui doit viser à la
contemplation du donner révélé et déboucher sur la théologie
mystique. Elle est nourrie de la méditation du texte sacré mais
aussi du poème de la liturgie. Dom Dubois en donne quelques
exemples en parlant des psaumes et des antiennes. Les chanoines
réguliers qui veulent revenir à la vie apostolique et faire de leur
cloitre une « école du Christ » font une large place à la lectio divina
« au cloitre, écrit Philippe de Harvengt (t 1 1 8; ), il n'y a guère de
place pour la vanité : on n'y recherche que la sainteté. Là jour et
nuit, le juste se soumet à la divine volonté, s'adonne aux hymnes,
à la prière, au silence, aux larmes, à la lecture. Là, dis-je, la sincérité
d'une vie purifiée nettoie l'intelligence ; alors celle-ci permet
d'arriver à la science plus sincèrement et plus efficacement »12 •
Et Philippe d'opposer le cloître aux écoles du siècle. En effet,
comme le montre Jean Châtillon, d'autres méthodes sont utilisées
pour étudier la Bible et en présenter toutes les richesses. Reprenant
les tentatives de Lanfranc et de saint Anselme, les magistri in sacra
pagina utilisent des principes de type analytique et rationnel. La
lectio n'est plus une méditation mais un cours qui débouche sur la
quaestio et même la disputatio 13 • Ici s'élabore une exégèse scolastique
qui se développe dans les universités du xme au xve siècle comme
le montre Jacques Verger. Encore ne faudrait-il pas trop opposer
exégèse monastique et exégèse scolastique : les moines suivent de
près les développements de l'exégèse enseignée dans les écoles

II. LECLERCQ (9), passim, de LUBAC (II), 1, 2, p. 586 et J. VERGER dans Bernard-
Abelard oule Cloitre el/'éçOie, Paris, 1982, pp. 148 et s.
u. Philippe de HAaVENGT, Epi.st., PL, 20J, 58, cité par J. LECLERCQ [9), p. 187.
13. CHENU [So], p. 323.
146 Le Moyen Age et la Bible

urbaines et d'autre part dans le grand réveil évangélique du


xme siècle les maitres en Ecriture sainte, saint Thomas tout le
premier, restent :fidèles au commentaire spirituel de l'Ecriture!'.
Parallèlement aux études exégétiques menées dans les cloitres
et dans les écoles, la Bible est objet de commentaire de la part des
rabbins juifs. Il nous a semblé indispensable de demander à un
spécialiste de la pensée juive un chapitre sur l'exégèse rabbinique,
domaine encore mal connu. Ici sont étudiées non seulement les
méthodes de travail des rabbins mais également les relations
entre savants juifs et chrétiens qui, nous le verrons, débutent à
l'époque carolingienne. Encore faudrait-il pousser l'étude pour
le xme siècle et les siècles suivants, faire place à l'étude importante
de Nicolas de Lyre15 •

14. M. D. CHENU [9z], pp. 199 et s.


15. « Bibel im Judentum » [2], col. 72. H. HALPÉRIN, «De l'utilisation par les chrétiens
de l'œuvre de Rachi », dans Raehi, ouvr. collectif sous la direction de M. SPERBER, Paris,
1974, pp. 163-200. Sur Nicolas de Lyre, cf. de LuBAC [n], IV, pp. 344 et s.
I

Instruments de travail
et méthodes de l'exégète
à l'époque carolingienne

La Renaissance carolingienne ne peut être considérée simplement


comme un renouveau de l'étude des belles-lettres. Pour Charlemagne et
ses collaborateurs, il s'agit d'abord d'une œuvre religieuse qui remet en
honneur l'étude de la Bible. Peu à peu au cours des VIIr' et IXe siècles les
méthodes et les instruments de travail des lettrés qui veulent pénétrer
les secrets de la divina pagina se mettent en place en s'appuyant sur l'expé-
rience de l'exégèse patristique et en définissant les buts et les moyens
d'une véritable science exégétique. Raban Maur ne disait-il pas à ses
élèves : « Il n'est pas permis à ceux qui s'instruisent eux-mêmes ou
doivent instruire les autres d'ignorer la science des saintes Ecritures »1•

CULTURE PRÉPARATOIRE

La première condition du travail exégétique est, comme dans l'Anti-


quité tardive et le très haut Moyen Age, l'acquisition d'une culture
préparatoire, une propédeutique à l'étude de la Bible2 • L'exégète doit
d'abord bien connaître les langues dans lesquelles était conservé le texte
biblique.

1. De lnsJitutione ç/eriçorum, III, I.


z. H. MA.RB.ou, Saint Augustin ella fin th la çu/ture antiqu4, Paris, 1937, pp. 4~1 et s.;
P. RICHÉ (72], passim.
148 Etudier la Bible

Dès 789, dans un des articles de l' Admonitio generalis, Charlemagne


exige que la grammatica, c'est-à-dire la langue latine, soit enseignée dans
toutes les écoles. Alcuin dans son traité sur l'orthographe et dans son
De grammatica reprend en les adaptant les enseignements des grammai-
riens anciens particulièrement Donat. ll veut faire disparaître barbarismes
et solécismes, établir une ponctuation et une orthographe correctes.
Pourtant la nature du latin biblique n'est pas sans poser des problèmes
à ceux qui cherchent à retrouver une langue digne des grammairiens
anciens 3 • Déjà Grégoire le Grand avait affirmé dans sa fameuse préface
des Moralia in job qu'il était « inconvenant d'assujettir les paroles de
l'oracle céleste aux règles de Donat », phrase qui a été bien souvent
reprise par les lettrés du Moyen Age. Au IXe siècle, Alvar de Cordoue et
Gottschalk d'Orbais opposent volontiers la Bible à Donat. Smaragde,
abbé de Saint-Mihiel, trouve la solution en écrivant une sorte de« gram-
maire chrétienne » qui heureusement va faire l'objet d'une édition4•
Dans le poème qui précède l'ouvrage, il chante les louanges de la gram-
maire :«Ici vous trouverez cette mesure d'or qui vient du ciel et dont
le Saint-Esprit lui-même nous a gratifiés. C'est là qu'il nous raconte les
grandes actions des patriarches, là que résonne le lyrisme des psaumes :
ce petit livre est plein de dons sacrés, il contient l'Ecriture, il est parfumé
de grammaire. Or l'Ecriture enseigne à chercher le royaume de Dieu, à
se détacher de la terre, à s'élever plus haut, elle promet à tous les bienheu-
reux ses bienfaits célestes : vivre avec le Seigneur, habiter toujours avec
Lui. La grammaire donc, par la bonté de Dieu, accorde de grands biens
à ceux qui la lisent avec soin »5 • Smaragde, tout en connaissant bien le
latin classique, justifie les formes que l'on trouve dans la Bible et qui
pourraient passer pour des incorrections. Puisque le texte sacré a été
écrit sous l'inspiration du Saint-Esprit, on doit abandonner dans certains
cas les règles de Donat. D'autre part Smaragde sait l'influence que l'hébreu
a pu avoir sur la constitution du latin chrétien. Comme d'autres exégètes,
il parle avec admiration de la langue de « nos pères les Hébreux ».
Pourtant il est peu vraisemblable que l'hébreu dont on célèbre la
perfection ait été objet d'étude à l'époque carolingienne. Lorsque les
lettrés citent des termes hébreux, ils utilisent les écrits de saint Jérôme.
Quelques allusions nous font penser que Théodulf d'Orléans, Florus de
Lyon et Paschase Radbert connaissaient l'hébreu, mais leur science
devait être assez élémentaire. Ce qui est certain c'est que les exégètes
carolingiens restent en contact avec les rabbins juifs et discutent de
l'interprétation de l'Ancien Testament6. Déjà à la fin du vm 6 siècle,
Pierre de Pise avait eu à Parme une dispntatio avec le juif Lull dont le

3· P. RicHÉ [73], pp. 234-235.


4 Edition en prépamtion par L. HOLTZ et B. LoPsTEDT pour CC.
5· MGH, Poet. lat., 1, 6o7; trad.]. LECLERCQ [9], p. 48.
6. P. RicHÉ [73], pp. 96 et s.
Méthodes de J'exégèse carolingienne 149

texte est malheureusement perdu. Au rxe siècle, Oaude de Turin évoque


les discussions entre maîtres juifs et chrétiens et Paschase Radbert doit
tenir quelques-unes de ses connaissances d'un juif, l' « Hebraeus moderni
temporis », auquel Raban Maur se réfère; est-il un rabbin ou un juif
converti'? On en discute encore. Ce qui est certain, c'est que l'auteur
des Quaestiones hebraicae in libros Regum et paralipomenon, insérées parmi
les livres de Jérôme, était un juif chrétien converti qui écrivait au
rxe siècle8• Le grec, troisième langue biblique, était certainement mieux
connu que l'hébreu9• Charlemagne lui-même, dit Eginhard, comprenait
le grec sans le parler. Les ambassades qui se multiplient entre Occident
et Orient au xxe siècle ont renforcé les liens culturels entre les deux
mondes. Ainsi peut-on expliquer la circulation en Occident des manuscrits
bibliques grecs ou bilingues que mentionnent les catalogues des biblio-
thèques et que l'on a conservés dans les fonds des manuscrits 10• Il s'agit
surtout des psautiers mais aussi des textes des Evangiles et des Epitres.
A Saint-Denis, des moines savaient le grec. Des Irlandais, tels Sédulius,
Martin Scot et surtout Jean Scot Erigène, connaissent également cette
langue. Sédulius Scotus avait même recopié en grec un recueil des
Epitres pauliniennes et avait transcrit le psautier. Les Irlandais installés
dans la péninsule italienne ont ravivé les études du grec comme en
témoignent les lettres écrites par un Scot de Milan sur la traduction du
psautier en grec. A Rome, en Italie du Sud, le grec continue à être étudié
dans les milieux ecclésiastiques.
De l'étude des langues, passons à celle des arts libéraux dont la
connaissance est nécessaire pour comprendre la Bible. Saint Augustin,
dans son De doctrina christiana, Cassiodore dans les Institutiones avaient
justifié l'utilisation des arts libéraux. Grégoire le Grand, quoi qu'on en
ait dit, acceptait le recours à ce qu'il appelait les« sciences extérieures»:
« Bien que cette culture contenue dans les livres profanes ne serve pas
par elle-même au combat spirituel des saints, si elle est unie à la divine
Ecriture, elle nous permet d'acquérir une connaissance affinée de cette
même Ecriture. Voilà en vérité le seul but de notre étude des arts
libéraux : comprendre plus finement les paroles de Dieu grâce à la
formation qu'ils nous procurent »11• Au VIlle siècle, les moines anglo-
saxons affirment eux aussi que la Bible est supérieure à tous les autres
textes et qu'elle contient tous les genres littéraires. Il convient alors pour
en saisir toute la richesse d'avoir étudié la grammaire, le seul des arts

7· B. BLUMENKRANZ (99], p. 174-


8. Ed. A. SALTMAN, Pmtdo-Jérôme« Qmstiones on the hook of Samml», Leyde, I97S·
9· P. RicHÉ [73], pp. 92. et s.
10. A. SœGMUND, Die Ueherlieferung tkr grierhi.rchm chri.rtlithm Litera/ur in tkr /ateinischen
Kirche hi.r zum zwolften JahrhiiNiert, Munich, 1949, pp. 24 et s.
II. In 1 Reg. s. 84 (CC, r,u., p. 471). a. a. DAGENS, Grégoire le Grand, Cullllf'IJ el expé-
rience chrétiennes, Paris, 1977, pp. so et s.
1 5o Etudier la Bible

libéraux qui mérite un intérêt : « Surtout applique-toi sans cesse à la


lecture de la Bible et des textes sacrés, écrit Aldhelm à son disciple.
Si en outre tu veux connaître quelques parties des lettres séculières, fais-le
surtout dans le but suivant : puisque dans l'Ecriture, tout, ou presque
tout, l'enchaînement des mots repose entièrement sur la grammaire, tu
comprendras d'autant plus facilement à la lecture les sens les plus
profonds et les plus sacrés de ce même langage divin que tu auras appris
les règles les plus différentes de l'art qui forme sa trame »12• Dans son De
schematibus et tropis Sanctae Scripturae, Bède le Vénérable constate que la
Bible utilise des figures, des formes, des schèmes spéciaux, qu'elle affecte
des thèmes métaphoriques et des tropes. Il faut donc pour comprendre
la Bible connaître ces figures. Charlemagne, conseillé par Alcuin, ne fait
que reprendre ces principes dans l' Epistola de litteris colendis : « Puisque
dans l'Ecriture sainte nous trouvons insérés des schèmes, des tropes et
d'autres figures semblables, il n'est pas douteux que celui qui les lit en
comprend plus facilement le sens spirituel, qu'il a été auparavant mieux
et plus profondément instruit dans la science des lettres. Il faut donc
choisir pour cela des hommes qui aient le désir et la capacité d'apprendre
et le goût d'instruire les autres »13 • La grammaire et la rhétorique ne
sont pas, du moins dans la première Renaissance carolingienne, étudiées
pour elles-mêmes mais en vue de recherches exégétiques. Il en est de
même pour les arts du quadrivium qui permettent de connaître la réalité
des choses et doivent aider l'exégète dans son commentaire allégorique.
Ainsi comme le dit Alcuin : « Le jeune homme pourra s'avancer tous les
jours sur le chemin des arts jusqu'à ce que son âge plus mûr puisse
atteindre le sommet des saintes Ecritures »14•
Parmi les arts libéraux, la troisième branche du trivium, la dialec-
tique, était jusqu'alors assez peu honorée en raison des dangers qu'elle
faisait courir à la foi. Pourtant, en relisant saint Augustin et particulière-
ment le De ordine, les lettrés carolingiens apprennent que la ratio est le
principal élément de notre ressemblance avec Dieu et que la foi chré-
tienne ne dispense pas de la recherche. Le chercheur chrétien doit
rentrer dans l'intelligence des mystères et même en rendre raison.
L'argument d'autorité ne suffit plus, il faut le compléter pour parvenir
à l'intelligibilité de la foi et d'abord de l'Ecriturel6 • C'est encore saint
Augustin qui, dans le De doctrina christiana, relu avec profit à l'époque
carolingienne, affirme : « La science du raisonnement est de beaucoup
la plus importante pour les questions de tout genre qui sont à appro-
fondir et à résoudre dans les saintes Ecritures »16 •

u. Ep. à Aethilwald, MGH, .Auçt. Antiq., XV, 500.


13. MGH, Capil. I, p. 79; cf. P. R1cHÉ [73], p. 553·
14. PL, IOI, 854·
15. P. RicHÉ [74].
16. De Do&trina•.• , II, 31.
Méthodes de l'exégèse carolingienne 1 51

RÉVISION DU TEXTE BIBLIQUE

Pour mener à bien un commentaire de l'Ecriture, l'exégète doit


travailler sur un texte convenablement établi. Or il est certain que les
manuscrits bibliques précarolingiens étaient remplis de fautes de copistes.
Dans l' Admonitio generalis de 789, Charlemagne demande que l'on corrige
bien les livres catholiques et plus tard, dans l' Epistola generalis, il rappelle
qu'il a depuis longtemps corrigé soigneusement tous les livres de
l'Ancien et du Nouveau Testament altérés par l'impéritie des copistes.
Comme le dit un poète de cour,« Charles a mis autant d'ardeur à sup-
primer les incorrections des textes qu'à vaincre ses ennemis sur les
champs de bataille »17 • Encouragé par le roi franc, frères et moines riva-
lisent d'ardeur à corriger les manuscrits de l'Ecriture qu'ils possèdent
dans leurs bibliothèques. D'autre part, appliquant à la Bible le désir
d'unification qui caractérise sa politique, Charlemagne souhaite que
toutes les églises possèdent la même version biblique. Nous avons vu
dans la première partie de ce livre comment la Vulgate de saint Jérôme
était encore concurrencée par la Vetus Latina et l'Itala18 • Le psautier se
présentait ici sous sa forme romaine, là sous sa forme gallicane. Des
manuscrits venus des Iles britanniques et de l'Espagne circulaient sous
plusieurs versions si bien que l'on trouvait, comme l'a écrit Samuel
Berger, « un mélange désolant de textes excellents et de textes détestables,
quelquefois deux traductions du même livre juxtaposées, les anciennes
versions mêlées à la Vulgate dans une confusion indicible et les livres
de la Bible copiés dans chaque manuscrit dans un ordre différent ».
Pour remédier à cet état de choses, Charlemagne encouragea les efforts
de révision de l'abbé de Corbie, Maurdramne (nz-781), et de l'évêque
d'Orléans Théodulf. Vers 797, il demanda à Alcuin, alors abbé de
Saint-Martin de Tours, d'entreprendre la révision de la Bible. Alcuin
et son équipe tourangelle travaillèrent activement à cette œuvre; il put
offrir sa version à Charlemagne le jour de Noël 8ox pour l'anniversaire
de son couronnement. Si le manuscrit d'Alcuin a disparu, la Bible
conservée à Monza paraît le texte le plus proche de l'exemplaire offert à
Charlemagne. Au IXe siècle, les Bibles alcuiniennes se multiplient
partout sans que pour autant les anciennes versions disparaissent comme
en témoignent les citations relevées dans l'œuvre d'Hincmar19•

17· MGH, Poet. lat., I, p. 89.


18. Cf. Laura LIGHT, «Versions et révisions du texte biblique», ntpra, pp. ~6 et s.
19. J. DEVISSE (68], pp. 1239 et s.
1 52 Etudier la Bible

« INTRODUCTORES » ET « EXPOSITORES ))

Dans le livre I de ses Institutiones, Cassiodore, après avoir présenté


les différents livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, cite les
ouvrages de ceux qu'il appelle les introductores et les expositores. Les
premiers donnant les règles générales de l'herméneutique, les seconds
donnent les commentaires des Pères de l'Eglise sur les différents livres
de la Bible. Les Carolingiens reprennent cette distinction méthodo-
logique.

Introductores

Saint Augustin est le premier d'entre eux. Son manuel, le De doctrina


christiana, avait été un peu oublié jusqu'au vme siècle et fut redécouvert
à l'époque carolingienne20 . Lorsque Raban Maur rédige son De institu-
tione clericorum, il reprend bien des passages du traité de saint Augustin.
Ainsi les chapitres 2 à I 5 de SOn livre ffi présentent les difficultés des
interprétations exégétiques telles que l'évêque d'Hippone les avait
exposées. Les Instituta de Junilius conservées dans vingt-cinq manuscrits
sont connues des Anglo-Saxons et des Carolingiens. Les Formulae
spiritualis intelligentiae d'Bucher de Lyon, résumées au vme siècle, se
trouvent dans beaucoup de bibliothèques. Le livre VI des Etymologies
d'Isidore de Séville, intitulé De libris et ojftciis ecclesiasticis, détaché de
l'œuvre isidorienne est utilisé par les exégètes. Il y a également peut-être
en Espagne les scripturarum claves attribuées au pseudo-Meliton21. De
l'Irlande, où dès le vue siècle des groupes d'exégètes travaillent active-
ment22, provient le pseudo-Augustin, De mirabilibus sacrae scripturar!-3,
et le Liber de divinis scripturis 24•
Pour connaître les lieux signalés dans les livres saints, l'exégète
dispose du traité de saint Jérôme, Liber de situ et nominibus locorum hebrai-
corum26, et des itineraria26, c'est-à-dire des descriptions de la Palestine;

zo. 1. ÜPBLT,« Materialen zur NachwirkungvonAugustinus Schrift De Doclrinatbristi/JIIQ»,


dans ]ahrbu&h f. Anlike und Cbristenlllfll, 1974, pp. 64-73·
21. STEGMÜLLER [17]. n. 5574. l'édition de Dom PITRA, Spiti/eg. So/emmense, m, 18H,
pp. 420-4Z1, n'a pas été remplacée.
zz. BtSCHOFF [66].
z3. PL, JJ, Z146-uoo, cf. M. SwoNETTI, «De mirabilibus sacrae scripturae un trattado
irlandese sui miracoli della sacra scrittura »,dans Romano Barbarica, 4, 1979, pp. ZZ5-zp.
z4. PL, 8J, 1203-1218; cf. D. de BRUYNE, « Etude sur le Liber de divinis scripturis »,
dans RB, 41, 1933, pp. II9-141, et J. ]. CoNTRENt [67], p. 79·
25. Ed. P. de LAGARDE, Onomaslita Sarra, Gôttingen, 1870.
z6. Ilineraria Hierosolymii/JIIQ, éd. CC, stries latina, t. 175 et 176, 1965; cf. Oavis XV,
n. 2324 à 2333•
Méthodes de J'exégèse carolingienne 1 53

le plus célèbre est celui d' Adamnan de Jona, De locis sanctis, rédigé à la
fin du vue siècle à partir de notes que lui avait fournies l'évêque Arculf
après son pèlerinage en Terre sainte27• Bède le Vénérable avait lui aussi
composé un traité de géographie biblique (Liber de locis sanctis) et y
avait ajouté un ouvrage d'onomastique tiré des Actes des Apôtres,
Liber regionum atque locorllm de actibus apostolorum28 • Pour l'histoire du
peuple juif, l'exégète disposait du livre de Joseph, Antiquitésjlldaïques29,
et de celui d'Eusèbe de Césarée traduit par saint Jérôme. A la suite
d'Augustin, d'Isidore et de Bède, Claude de Turin établit une chronologie
biblique où il présentait les grandes étapes de l'histoire du monde depuis
la créationao. Les différents personnages bibliques étaient signalés dans le
traité d'Isidore : Liber de orlu et obitum patrum, ou dans l'ouvrage ano-
nyme, sans doute irlandais, Liber de ortu et obitu patriarcarum31, et dans
le pseudo-Bède, Interpretatio nominum hebraicorum32• On trouvait dans
l'Hexameron de saint Ambroise ou dans le Physiologus latinsa la significa-
tion du nom des animaux et des plantes, tandis que la valeur symbolique
des nombres était expliquée par le Liber numerorum d'Isidore de Séville
mais aussi par le traité De numeris attribué faussement à Isidore et qui
venait sans doute des milieux irlandais84•

Expositores

Voulant imiter Cassiodore, Notker le Bègue envoya à la fin du


IXe siècle à Salomon de Constance un manuel qui présente les différents
commentaires que l'on doit utiliser et il l'intitule Notatio de i/Justribus
uiris qui ex intentione sacras scripturas exponebant aut ex occasione quasdam
sententias diuinae auctoritatis explanabantsa. Notker prése1.1te pour chaque
livre de la Bible les exégètes les plus éminents qui font autorité. Il
consacre le chapitre Jer à ceux qui ont écrit sur la Genèse, l'Exode, le
Lévitique, le Nombre, le Deutéronome, etc. Le chapitre II à ceux qui
ont commenté le Psautier, les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des
Cantiques, puis vient un chapitre particulier au commentaire de Job;
il poursuit avec les commentaires des livres du Nouveau Testament.
Parmi les commentateurs, les quatre Pères Augustin, Jérôme, Ambroise

27. Bd. D. Mm!HAN (Smplom latini biberniae, Ill), Dublin, 19s8.


28. Bd. l..usTNEll, Cambridge (Maas.), 1939, pp. 147-158.
29. Bd. BLAT'I', Till lolin ]oseplnu, 19s 2.
30. PL, I04, 918-926; cf. B. GUENÉI!, Histoire 11 adhlrl bislorPjue tkms I'O«itknlmétiiillfll,
Paris, 1980, pp. 1So-1s2.
31. PL, IJ, I27S-1294.
32· PL, 9J. IIOI-II04-
H· Cf. A. SIEGKUND, op. &il., pp. u8-129.
H· R. E. Mac NAI.LT, Dn' iriselll Liblr tk 1111111eri.r, Munich, I9H, et« lsidorian pseude-
pigrapha in the carly middle ages», dans I.rilloritmo, Leon, 1961, pp. 304-316.
3S· PL, IJI, 993-1004·
1 54 Etudier la Bible

et Grégoire jouissent du plus grand crédit. Parmi eux, il faut faire une
place particulière à Grégoire dont tous les savants du haut Moyen Age
connaissent l'œuvre et particulièrement les Mora/ia in Job 38• En dehors
des quatre docteurs de l'Eglise Origène est très souvent cité et parti-
culièrement apprécié par Claude de Turin et Raban Maur. Enfin Bède,
dont l'œuvre exégétique annonce celle des Carolingiens, apparaît, pour
reprendre le mot de Notker, comme « un nouveau soleil surgi de l'Occi-
dent pour illuminer toute la terre ».
L'œuvre des Pères est si vaste qu'on la connaît souvent par des
extraits tels ceux que Paterius avait faits à partir des ouvrages de Grégoire
le Grand37, des extraits des Moralia in Job composés par l'Irlandais
Lathcen38. Des Des britanniques proviennent le De luminaribus ecclesiae
du pseudo-Bède39 et les excerptiones Patrum regroupent plusieurs commen-
taires patristiques. On trouve également des extraits sous d'autres formes:
les uns suivent l'ordre des livres des Ecritures, les autres sont organisés
par thèmes doctrinaux en Sententiae comme l'avait fait Isidore de Séville
et Julien de Tolède. Les Carolingiens, dont le goût pour les florilèges a
été souvent remarqué, composent eux aussi des extraits de commentaires
scripturaires tels les Collectiones in Epistolas et Evangelia de Smaragde de
Saint-Mihiel40 et le Florilegium ex sacra scriptura que Prudence de Troyes
écrit pour aider ceux qui s'apprêtent à recevoir les ordres sacrés41.
A leur tour les Carolingiens ont été des expositores et, en s'appuyant
sur les Pères et le plus souvent en les imitant, ils ont multiplié les commen-
taires de l'Ecriture. Les tableaux établis à partir du répertoire de
Stegmüller permettront de nous rendre compte de l'importance de leur
œuvre exégétique.

ANCIEN TESTAMENT
Genèse.
Alcuin (n. ro84-1o85), Angelome de Luxeuil (n. 1334), Bède (n. 1598),
Pseudo-Bède (n. 1652), Rémi d'Auxerre (n. 7094), Raban Maur (n. 7021).
Exode.
Bède (n. 1602), Pseudo-Bède (n. 1648), Raban Maur (n. 7ozz.).
Uvitique.
Pseudo-Bède (n. 1649 et 1656), Claude de Turin (n. 1951), Raban Maur
(n. 7024), Walafrid Strabon (n. 8319).
Nombres.
Pseudo-Bède (n. 165o-16p), Raban Maur (n. 7025).

36. De LUBAC [n], I, 2, p. 537·


37- PL, 89, 683-916.
38. &/oga de Moralibtu Job quae Gregoriu.r fecil, éd. M. AnRIAEN, CC, r 4! (1969).
39· PL, 94, 522. Sur ces extraits cf. C. SPICQ [16], p. 12, et l'article« Florilèges» dans
DSp, V, H6 et s.
40. PL, ro2, 13-14; cf. de LUBAC [n], II, 1, pp. 279-280.
41. PL, I I J, 1422-1440.
Méthodes de l'exégèse carolingienne 1 55

Deutéronome.
Pseudo-Bède (n. 1658), Raban Maur (n. 70z.7)·
Josué.
Pseudo-Bède (n. 1659), Claude de Turin (n. 195z.), Raban Maur (PL,
roS, 999-noS).
Juges.
Pseudo-Bède (n. 166o), Raban Maur (n. 7031).
&th.
Pseudo-Bède (n. 1661), Raban Maur (n. 7o;z.).
Rois.
Bède (n. 16o;-16o6), Pseudo-Bède (n. 166z.), Angelome de Luxeuil
(n. 1335-1338), Claude de Turin (n. 1954-1955), Raban Maur (n. 7033-
7036), Théodémir de Psalmodi (n. 7976).
Chroniques.
Raban Maur (n. 7037).
Esdras et Néhémie.
Bède (n. 1607).
Tobie.
Bède (n. 16o8).
Judith.
Raban Maur (n. 7038).
Esther.
Raban Maur (n. 7039).
Job.
Aucun commentaire.
Psaumes.
Alcuin (n. 1o88-1o9o), Florus de Lyon (n. z.z.74), Paschase Radbert
(n. 6z.61), Prudence de Troyes (n. 7016), Rémi d'Auxerre (n. 7z.x1),
Walafrid Strabon (n. 8;z.4).
Proverbes.
Bède (n. 1609-1668).
Etdésiaste.
Alcuin (n. 1093).
Cantique des Cantiques.
Alcuin (n. 1091), Angelome de Luxeuil (n. 1339), Bède (n. 161o),
Haimon d'Auxerre (n. ;o65-3079), Hincmar de Reims (n. ;s6z.).
Sagesse.
Bède (n. 1674), Pseudo-Bède (n. 1065-1o66), Raban Maur (n. 7052.).
Btdésiastique.
Bède (n. 1675), Raban Maur (n. 7053).
Isaïe.
Bède (n. 16n), Joseph Scot (n. 5146), Raban Maur (n. 7053), Rémi
d'Auxerre (n. ;oS;).
Jérémie.
Raban Maur (n. 7054).
1 56 Etudier la Bible

Lamentations.
Paschase Rad bert (n. 62.62.), Raban Maur (n. 705 5).
Ezéchiel.
Raban Maur (n. 7056).
Daniel.
Raban Maur (n. 7057).
Petits prophètes.
Rémi d'Auxerre (n. 3070 et 308 8).
Habacuc.
Bède (n. 1612.).
Maccabée.
Raban Maur (n. 7058 et 7059).

NouvEAu TESTAMENT
Matthieu.
Pseudo-Alcuin (n. 111o), Pseudo-Bède (n. 1678 et 7061), Christian
de Stavelot (n. 192.6), Claude de Turin (n. 1958), Florus de Lyon (n. 2.2.75),
Paschase Radbert (n. 62.63), Rémi d'Auxerre (n. 72.2.6), Raban Maur
(n. 7o6o), Sédulius Scotus (n. 7603), Walafrid Strabon (n. 832.6).
Marc.
Bède (n. x613), Sédulius Scotus (n. x6o4).
Luc.
Christian de Stavelot (n. 192.7), Sédulius Scotus (n. 7605).
Jean.
Alcuin (n. 1096), Pseudo-Bède (n. 168o), Christian de Stavelot (n. 192.8),
Florus de Lyon (n. 2.2.75), Jean Scot (n. 4959).
Actes des Ap8tres.
Bède (n. 1615 et 1616), Pseudo-Bède (n. 1682.).
Epître aux Romains.
Claude de Turin (n. 1959), Florus de Lyon (n. 2.2.77 et 692.o), Haimon
d'Auxerre (n. 3071, pox, 3114), Raban Maur (n. 7064), Sédulius Scotus
(n. 76o8).
Epitre aux Corinthiens.
Claude de Turin (n. 1960, 1961), Florus de Lyon (n. 692.1, 692.2),
Haimon d'Auxerre (n. 3071, 3101, 3114), Raban Maur (n. 7065, 7066),
Sédulius Scotus (n. 7609, 7610).
Epître aux Ga/ales.
Oaude de Turin (n. 1962.), Florus de Lyon (n. u8o, 692.3), Haimon
d'Auxerre (n. 3071, 3104), Raban Maur (n. 7067), Sédulius Scotus (n. 7616).
Epître aux Ephésiens.
Claude de Turin (n. 1963), Florus de Lyon (n. 2.2.81 et 692.4), Haimon
d'Auxerre (n. 3071 et 3105), Raban Maur (n. 7o68), Sédulius Scotus
(n. 7612.).
Epître aux Philippiens.
Florus de Lyon (n. 2.2.82. et 692.5), Haimon d'Auxerre (n. 3 xo6, 3 xox
et 3114), Raban Maur (n. 7069), Sédulius Scotus (n. 7613).
Méthodes de l'exégèse carolingienne 1 57

Epître aux Colossiens.


Florus de Lyon (n. 2283 et 6926), Haimon d'Auxerre (n. 3071, 3101
et 3114), Raban Maur (n. 7070), Sédulius Scotus (n. 7014, 7607 et 7621).
Epître aux Thessaloniciens.
Florus de Lyon (n. 2284, 2285, 692.7, 6928), Haimon d'Auxerre
(n. 3071, 3101, 3104, 3107, 3108), Raban Maur (n. 7071, 707z.), Sédulius
Scotus (n. 7607, 7615, 7616, 7621).
Epître à Timothée.
Florus de Lyon (n. z.z.86, 2287, 69z.7, 6930), Haimon d'Auxerre
(n. 3071, 6110, 6111, 3101, 3114), Raban Maur (n. 7073, 7074), Sédulius
~icotus (n. 76o6, 7617, 76z.x).
Epitre à Tite.
Alcuin (n. 1097), Florus de Lyon (n . .zz.88 et 693 x), Haimon d'Auxerre
(n. 3071, 3 xox, 31 12), Raban Maur (n. 7075), Sédulius Scotus (n. 7607,
7619, 762.1).
Epître à Philémon.
Alcuin (n. 1098), Claude de Turin (n. 1971, 1972.), Florus de Lyon
(n. 2.989, 6932), Haimon d'Auxerre (n. 3071, po1, 3113), Raban Maur
(n. 7076), Sédulius Scotus (n. 76z.o).
Hébreux.
Alcuin (n. 1099), Claude de Turin (n. 1973 et 3139), Florus de Lyon
(n. 2.9,0 et 69;;), Haimon d'Auxerre (n. ; II4, 3071), Raban Maur (n. 7077),
Séduhus Scotus (n. 762.1).
Jacques.
Bède (n. x6;z).
Pierre.
Bède (n. 16;;, 1634).
Jean.
Bède (n. 16; 5, 1636).
Jude.
Bède (n. 16;8).
Apoca!Jpse.
Alcuin ou pseudo-Bède (n. 1102 et 1684), Ambroise Autpert (n. 1275),
Beatus de Liebana (n. 1597), Bède (n. 1640), Berengaud (n.. 1711), Haimon
d'Auxerre (n. 3072, 31ZI et 72.47), Pseudo-Isidore (n. 52.71).

Ces tableaux sont en soi suffisanunent éloquents pour saisir l'im-


portance de la production exégétique carolingienne. Si certains conunen-
tateurs sont bien connus tels Raban Maur et Christian de Stavelot42,
d'autres sont redécouverts, tel Haimon d'Auxerre. L'œuvre d'un
Claude de Turin mériterait une étude particulière43• Autre constatation,
contrairement à ce qu'on pourrait penser, à une époque de civilisation
vétéro-testamentaire, l'Ancien Testament est moins commenté que le
Nouveau. Enfin certains livres ont retenu davantage l'attention des

42. De LUBAC [n], II, x, pp. 201 et 204.


43· Cf. J. J.
CoNTRENI [67], passim.
1 58 Etudier la Bible

exégètes, la Genèse, le Cantique des Cantiques, les Psaumes, le Livre


des Rois et, pour le Nouveau Testament, c'est l'Evangile de Matthieu
et les Epîtres de Paul qui l'emportent sur les autres livres.

« QuAESTIONES » ET « RESPONSIONES »

Parmi les commentaires exégétiques, il faut faire une place à part


aux questions et réponses, genre littéraire bien connu à l'époque patris-
tique«. Au cours de sa lectio de la Bible, l'exégète remarque tout ce qui
pose question, qu'il cherche à résoudre avec l'aide de son raisonnement
et de son érudition, à répondre aux difficultés que lui pose un corres-
pondant fictif ou réel. Tandis qu'Isidore de Séville, dans ses deux livres
de Quaestiones, suit l'exemple des Pères, Julien de Tolède s'engage dans
une véritable critique exégétique en tentant de surmonter les contradic-
tions qui existent entre les deux Testaments 46• De l'Espagne du vxne siècle
vient sans doute le Liber de variis quaestionibus4JJ, attribué à Isidore, et
peut-être d'Irlande le De veteri et novo Testamento quaestiones47• En Angle-
terre, Bède le Vénérable répond à trente quaestiones sur le Livre des Rois,
sous son nom sont écrites des questions sur l'Exode, le Lévitique, les
Nombres, le Deutéronome, etc. 48•
Les Carolingiens, pédagogues par excellence, se plaisent à poser des
questions et à y répondre en utilisant soit les autorités, soit les arguments
rationnels. Ces questions sont de différents types : les unes peuvent être
d'ordre littéraire, portant sur des formes grammaticales du mot ou sur
des allusions historiques et géographiques. Ainsi l'archidiacre Pierre
avait posé et résolu, sur l'ordre de Charlemagne, soixante-neuf quaestiones
sur Daniel49• Que veut dire le mot « Naphte », que veulent dire les dix
cornes de la Bête dont parle l'auteur? Quelles sont les provinces gou-
vernées par Nabuchodonosor ? Pourquoi torques est au féminin alors que
chez Tite-Live le mot est au masculin ? D'autres questions sont plus en
rapport avec les problèmes religieux : ainsi Wicbod, abbé de Saint-Martin
de Trèves, met dans la bouche de son disciple les questions suivantes :
«Je dois rechercher quel est l'auteur du livre appelé chez nous la Genèse?

44· G. BARDY, « La littérature des quaestiones et responsiones sur l'Ecriture sainte >>,
dans RB, 1932, pp. 216-236 et 341-369.
4S. Antikeimon hoc e.rt contrapo.ritorum .rive contrariorum in .rpeciem utriu.r(/114 Te.rtamenti /ocorum,
PL, ')6, s87-704.
46. Sur l'auteur de cet ouvrage cf. J. N. Iiu.LGARTH, «The position oflsidorian Studies:
A critica.l review of the literature since 193S »,dans I.ridoriana, Leon, 1961, pp. 3o-31.
47· Ed. Mc NALLY, CC, 108 B, 1973·
48. STEGMÜLLER [17], II, 1648, 16s6 à 16s8.
49· PL, 16, 1347.
Méthodes de l'exégèse carolingienne I 59

Pourquoi dans la vision qui apparalt à Moïse dans le désert est-ce tantôt
l'ange, tantôt Dieu qui est nommé?» Le dialogue qui s'engage utilise
saint Augustin, saint Jérôme, Bucher, etc. 50• Le Wisigoth Claude de
Turin répond à trente quaestiones que lui avait posées l'abbé Théodémir.
Son compatriote Agobard de Lyon répond aux objections de l'Anglo-
Saxon Frédegise dans un traité qui mériterait lui-même une étude51.
Scrutant l'Ecriture, posant des questions et tentant d'y répondre,
l'exégète carolingien s'engage dans la voie de la spéculation théologique.
La théologie carolingienne, première manifestation encore modeste de
la théologie médiévale, est née de la redécouverte de la dialectique et de
l'étude plus approfondie de la Bible et des commentaires patristiques.
Paschase Radbert et Ratramne de Corbie, lorsqu'ils traitent l'un de l'en-
fantement du Christ par la Vierge, l'autre de la naissance du Christ et
lorsque tous les deux exposent leurs idées sur l'Eucharistie, utilisent
leur solide connaissance de la Bible62 • Gottschalk d'Orbais, même s'il
est plus grammairien que théologien, comme l'a montré Jean Jolivet,
connalt bien l'Ecriture comme en témoignent plus de deux mille
citations de l'Ancien et du Nouveau Testamen~. Jean Scot Erigène,
le premier des grands théologiens médiévaux, part lui aussi de l'Ecriture,
cette forêt profonde aux branchages innombrables, cette mer immense,
cet abîme insondable qui offrent une gamme de sens aussi nombreux
que les couleurs de la queue du paon54• Le travail de l'intellectuel chrétien
est d'interpréter le donné révélé : « Le Saint-Esprit, dit l'Irlandais, a
déposé dans le texte sacré un nombre infini de sens, c'est pourquoi
l'interprétation d'aucun commentateur ne détruit celle des autres pourvu
qu'elle s'accorde avec la saine foi et la profession catholique »55 • Mais
l'intellectuel doit utiliser la raison que Dieu a mise en l'homme : « Il
n'est point de salut pour les âmes fidèles si ce n'est de croire aux vérités
qui leur sont enseignées ... et de saisir par l'intelligence les vérités qu'elles
croient »56 • Dieu qui s'est manifesté dans les Saintes Ecritures demande
de nous un effort : « C'est à la sueur de son front que la raison de l'homme
doit manger son pain, c'est-à-dire cultiver la terre des Saintes Ecri-
tures couverte pour elle d'épines et de ronces c'est-à-dire de la subtile

50. PL, ~6, uo5; cf. M. M. GoiWAN, « The Encyclopedie Commentary on Genesis
prepared for Charlemagne by Wigbod >>, dans Rech. Allg., 1982.
51.a. J. CHATILLON,« Isidore ct Origène. Recherches sur les sources et l'influence des
Q111stionu in tJeter• Testammto d'Isidore de Séville», dans Mélanges A. Robert, 1957, pp. 537-
547; AGOBARD, Liber contra objectioMs Fredegisi.r, PL, ro4, 159-174-
52. J.-P. Bouuor, RatramM de Corbie, Paris, 1976, pp. 5o-57.
H· Dom L.uœor, Introduction à l'édition des a1111res théologiques et grammaticales, Louvain,
1945, et J. JoLIVET, Godescalç d'Orbais et la Trinité. La méthode de la théologie à l'époque carolin-
gienne, Paris, 1958.
54· Sur ces différentes images, cf. de LUBAC [n], 1, 1, pp. II9 et s.
55· Periphyseon, m, Z4, PL, I22, 690·
56. Ibid., col. 556.
1 6o Etudier la Bible

complexité des pensées divines »67 • Reconnaissons que Jean Scot, dans
le Periphyseon ou dans le commentaire qu'il fit sur saint Jean, a bien
rempli, non sans risques, le programme qu'il s'était assigné.

LES DIFFÉRENTS SENS DE L'ECRITURE

Pour terminer cette rapide présentation du travail de l'exégète caro-


lingien, rappelons, en renvoyant au livre d'Henri de Lubac, que la lecture
de l'Ecriture peut se faire à des niveaux différents68• Origène et les Pères
en avaient déjà exposé les principes qui sont repris par les Carolingiens.
Les uns suivent les sept règles de Tychonius qui a encore des lecteurs 69,
d'autres, plus nombreux, étudient la Bible selon les trois sens comme
l'avait fait Bède le Vénérable, mais, le plus souvent, ils adoptent déjà la
voie des quatre interprétations. Le premier sens est celui de l'histoire,
c'est celui que Christian de Stavelot préfère : « Je me suis efforcé de
suivre le sens historique plus que le sens spirituel car il me parait dérai-
sonnable de chercher dans un livre l'interprétation spirituelle quand on
ignore l'interprétation historique. L'histoire est le fondement de toute
interprétation et c'est elle qu'il faut saisir en premier lieu; sans elle on
ne peut légitimement passer à une autre interprétation »~10 • Le deuxième
sens est celui de l'allégorie ou de la typologie qu'Origène avait parti-
culièrement enseignée. L'interprétation spirituelle et figurée des récits
bibliques permet l'identification de la foi révélée dans le Nouveau
Testament. Le troisième sens moral ou tropologique dont Grégoire le
Grand avait donné une magnifique illustration dans ses Moralia in Job
conduit à la conversion des mœurs. L'Ecriture est un miroir dans lequel
chacun doit se regarder afin de pouvoir diriger sa conduite. L'exégèse
monastique a particulièrement privilégié ce troisième sens car, nous dit
Smaragde de Saint-Mihiel dans le Diadème des moines:« Si le moine cherche
des règles pour bien vivre et y apprend comment dans les démarches de
son cœur placer le pied de ses bonnes œuvres, il trouve dans le texte
sacré d'autant plus de profit qu'il progresse lui-même davantage »61•
Enfin l'anagogie conduit le chrétien des choses visibles aux choses
invisibles, vers l'espérance de la Jérusalem céleste. Toute lecture de
l'Ecriture doit avoir son couronnement dans la contemplation mystique.
Jean Scot Erigène interprétait à sa façon ces différents chemins de

H· Ibid., col. 744·


58. De LUBAC [n).
59· P. GAZIER,« Le livre des règles de Tychonius. Sa transmission du De tlorlrina ç!Jrùtiana
aux Sentençes d'Isidore de Séville», dans RE Aug., XIX, 1973, pp. :z4x-:z6x.
Go. PL, Io6, u6:z, Expo.rilio in E~ange/ium Matlhei.
Gx. Chap. 3, De lerlione, PL, I02, 598.
Méthodes de l'exégèse carolingienne 1 61

l'interprétation scripturaire lorsqu'il écrivait dans son Homélie sur le


Prologue de saint Jean : « La Divine Ecriture est comme un mode
intelligible composé de quatre parties comme autant d'éléments. La terre
qui se trouve au milieu à la façon d'un centre, c'est l'histoire, autour de
laquelle, comme les eaux, est répandue la mer, au sens moral, les Grecs
l'appellent éthique. Au-delà de l'histoire et de l'éthique qui sont, pour
les âmes, comme les parties inférieures de ce monde, s'étend l'air de la
science naturelle laquelle est appelée par les Grecs physique. En dehors
et au-dessus de tout cela, se trouve le feu subtil et ardent du ciel empyrée,
c'est-à-dire la contemplation subtile de la nature divine laquelle est
appelée par les Grecs théologique »62.
Pierre IùCHÉ.

6:z. Bd. }BAUNEAu, « Sources chrétiennes », Paris, 1969, pp. :z68-:z7:z.


P. JUCHÉt G. LOBRICHON 6
2

La Bible
dans les écoles du XIr siècle

L'Ecriture reste, au :xne siècle, ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être :


la Parole de Dieu, la source de toute vérité, la fontaine jaillissante dont
les eaux vives donnent à l'enseignement de l'Eglise sa vigueur, sa force
et sa fécondité, le pain que l'Esprit-Saint distribue aux fidèles afin qu'ils
s'en nourrissent et qu'ils en vivent. Tous ceux qui lisent, qui expliquent
ou qui commentent l'Ecriture conservent donc, à l'égard du texte sacré,
cette attitude de respect et de docilité que la liturgie, la pratique de la
lectio divina et celle de la meditatio leur avaient traditionnellement ensei-
gnée. Des tendances nouvelles cependant apparaissent. La renaissance
spirituelle et l'esprit de réforme qui avaient marqué la seconde moitié
du :xre siècle, l'évolution de la société, celle de la pensée chrétienne et
celle du sentiment religieux lui-même, sont à l'origine de comporte-
ments nouveaux. Les commentateurs, sans doute, ne renient pas les
méthodes d'interprétation que les générations précédentes leur avaient
transmises. Nombre d'entre eux expliquent pourtant l'Ecriture, désor-
mais, selon des techniques nouvelles ou dans un esprit nouveau. On en
trouve d'abondants témoignages dans les commentaires ou les écrits
d'inspiration biblique, si divers, mais si riches, si foisonnants, parfois si
libres et si originaux, que nous ont laissés un Rupert de Deutz, un saint
Bernard, un Gerhoch de Reichersberg, ou tant d'autres maitres appar-
tenant à l'ordre monastique ou à l'ordre canonial. Des changements
d'attitude d'une autre nature se manifestent, cependant, chez les clercs
appartenant au monde des écoles, et c'est l'histoire de cette évolution
qu'il convient ici d'esquisser.
1 64 Etudier la Bible

ECRITURE ET ÉCOLE

L'institution scolaire avait en effet connu, dès la fin du xre siècle,


des transformations dont on connaît aujourd'hui relativement bien
l'histoire, au moins dans ses grandes lignes. Les écoles monastiques, qui
avaient joué un rôle si important durant tout le haut Moyen Age,
tendaient à disparaître. Les ordres anciens fermaient peu à peu celles
qu'ils avaient longtemps dirigées et les ordres nouveaux se refusaient
le plus souvent à en ouvrir. Les écoles cathédrales et les écoles urbaines,
en revanche, celles surtout qui réussissaient à attirer et à retenir des
maitres de renom, voyaient les étudiants accourir. Ce développement
était accompagné d'un renouvellement des méthodes d'enseignement
qui affectait toutes les disciplines, depuis la grammaire et les arts libéraux,
jusqu'à celle à laquelle on devait donner bientôt le nom de théologie.
Au début du xne siècle, il est vrai, ce mot ne revêtait pas encore la
signification qu'on devait lui donner plus tard et qui n'apparaîtra que
vers les années 1 1 zo, avec la publication des premiers ouvrages d'Abélard.
Les maitres à qui incombait la charge d'enseigner la doctrina sacra recou-
raient toujours à un vocabulaire ancien que le nouveau ne ferait que
lentement disparaitre. La science sacrée était pour eux la pagina sacra.
Cette expression rappelait à tous ceux qui auraient été tentés de l'oublier
que l'Ecriture était au cœur même de tout enseignement se rapportant
aux mystères de la foi et que la théologie prenait là sa source. Cette
permanence du vocabulaire traditionnel ne doit pourtant pas faire
illusion. Les changements qui s'accomplissaient au sein des écoles
avaient, entre autres conséquences, celle de modifier progressivement
les méthodes de lecture et d'interprétation de l'Ecriture auxquelles les
maîtres avaient été longtemps attachés mais qui ne leur suffisaient plus.
Ces modifications étaient d'ailleurs si profondes, elles étaient si étroite-
ment liées à une transformation des structures mentales et des assises
culturelles sur lesquelles l'étude des sciences sacrées avait été tradition-
nellement fondée, que c'était la relation même des maîtres ou des étu-
diants avec l'Ecriture qui en était affectée.
Pour comprendre la nature du changement qui s'amorce alors, il faut
se souvenir de ce qu'était la Bible, pour un lecteur du xie siècle ou du
début du xne. Rappelons d'abord que le mot Biblia n'apparaît guère
dans la langue médiévale. Le Moyen Age n'a connu que le mot grec,
employé au neutre pluriel, ta biblia, que retiennent encore nos vieilles
concordances imprimées pourtant après la Renaissance : Bibliorum sacrorum
concordantiae. Le féminin singulier biblia, ou biblia sacra, n'est venu que
tardivement et n'a d'abord été utilisé que rarement. Il a l'inconvénient
de conférer une unité assez artificielle à un ensemble de livres composé
Les écoles du XIIe siècle 165

à des époques fort éloignées les unes des autres, appartenant aux genres
littéraires les plus variés. On peut regretter que son emploi généralisé
ait affaibli en nous le sentiment de cette diversité et plus encore celui de
cette densité hlstorique, religieuse et spirituelle que la série des livres
saints porte en elle. Le vocabulaire médiéval, sur ce point, était plus
riche, plus abondant et plus suggestif. Voyons par exemple, sans chercher
à préciser toutes les nuances que leur diversité recouvre, les termes que
saint Anselme de Cantorbéry employait le plus couramment, à la fin
du xre siècle, et dont la liste a été établie par S. Tonini1. Comme beaucoup
d'autres, Anselme parle parfois des « saints livres » ( sacri libri, sacri
codices), des « livres divins » ( divini libri). Il emploie plus souvent les
expressions de sacra pagina, autentica pagina, auctoritas divina, auctoritas
sacra ou simplement auctoritas. Mais le mot qui revient le plus fréquem-
ment sous sa plume est celui d' « Ecriture >> ( scriptura), accompagné le
plus souvent d'épithètes qui formeront avec lui ces expressions, si
courantes dans la littérature biblique ou théologique, dont nos langues
modernes n'ont d'ailleurs pas perdu le souvenir : sacra scriptura, sancta
scriptura, divina scriptura.
D'autres expressions cependant, même si elles sont plus rares,
doivent nous arrêter. Ce sont celles où la notion de parole est substituée
à celle d'écriture. Dans un langage, où l'on découvrirait peut-être
quelques résonances juridiques, Anselme parle en effet, à diverses reprises,
des divina dicta ou des canonica dicta. Ce que nous fait connaître l'Ecriture,
ce sont donc les« dits » de Dieu, des« dits» qu'on peut appeler cano-
niques, parce qu'ils ont été reconnus comme authentiques, comme
émanant véritablement de Dieu, comme pourvus dès lors de cette autorité
irrécusable qui s'impose au croyant. Ailleurs, et mieux encore, invitant
l'homme à prêter attention aux enseignements de l'Ecriture et à les faire
fructifier au-dedans de lui, Anselme se souvient de la parabole du
semeur, pour rappeler, avec l'Evangile (Luc, 8, 11), que cette semence
qui tombe dans le cœur de l'homme, c'est la parole de Dieu: verbum Dei.
Anselme se fait ici l'écho d'une affirmation à laquelle la tradition chré-
tienne avait toujours été attachée et selon laquelle l'Ecriture est une
parole vivante. On y trouve en effet, disait déjà saint Augustin, les
eloquia Dei, « sortant sans cesse de la bouche même de Dieu », et les
paroles même du V erbe : Verba Verbi 2•
Cette conviction que l'Ecriture était une parole, celle des Prophètes
ou celle des Apôtres, mais aussi celle de Dieu lui-même, posait un
problème d'herméneutique. S'il y a en effet une relation étroite entre la
parole et l'écriture, il y a aussi entre elles une distance. La parole est en

I. « La Scrittura nelle opere sistematiche di S. Anselmo. Concetto, posizione, significato »,


dans Analecta anslimiafl4, II, 1970, p. 74·
2.a. M. PONTET, L'exégèse de saint Augustin prédittJfeur (coll. (( Théologie», 7). Paris,
s.d., p. n6; P. AGAl!ssE [1], col. IH·
1 66 Etudier la Bible

effet première. Elle est aussi plus expressive, beaucoup plus apte à
transmettre un message signifiant, à atteindre l'auditeur attentif, sans
autre médiation que celle des sons que la voix émet et que l'oreille
recueille. C'est elle qui établit, entre celui qui parle et celui qui écoute,
une relation vivante, un échange, une communication qui leur permet
de se reconnaître et de se savoir présents l'un à l'autre. L'écriture, en
revanche, comme on l'a souvent remarqué, met la parole dans une
situation équivoque. Sans doute a-t-elle l'avantage de :fixer et de péren-
niser en quelque manière la parole, de permettre de la retrouver. Mais,
d'une certaine manière aussi, elle la trahit et s'oppose à elle. Au discours
qu'elle veut reproduire elle impose ses règles, ses normes et ses limites.
Elle fait écran entre les deux interlocuteurs. Les pièges de l'écriture sont
plus dangereux encore lorsqu'il s'agit de l'Ecriture divine, de cette
écriture dont l'ambition est de transmettre les paroles ineffables de Dieu.
ll n'y a aucune proportion entre les moyens d'expression dont dispose
l'écriture humaine et le message indicible qu'elle voudrait faire connaître.
Pour tenter de franchir cette distance infranchissable, le croyant doit
donc adopter des attitudes et des comportements spécifiques. L'antique
lecture de l'Ecriture, la lectio divina, le savait déjà. Elle n'avait jamais été
une lecture comme les autres. Effectuée dans le silence ou au sein de la
fonction liturgique et en relation étroite avec elle, elle devait déboucher
sur la méditation et la prière. Elle était une expérience, enrichie elle-
même par l'expérience des communautés chrétiennes et par celle des
saints qui avaient indéfiniment lu, relu et médité les mêmes textes. C'est
dans un tel environnement que la recherche des différents sens de
l'Ecriture prenait toute sa signification et se prêtait à des développements
dont les écrits des Pères et des anciens commentateurs avaient donné
auparavant l'exemple.
Des méthodes d'approche différentes allaient pourtant apparaître
dans les écoles et, bien que les médiévaux ne se soient pas toujours posé
la question sous une forme aussi radicale, certains ne s'en étaient pas
moins demandé jusqu'à quel point elles étaient légitimes. Id encore, les
problèmes de vocabulaire ne peuvent être négligés. Le mot grec scholé,
et son équivalent latin schola, servaient à désigner, primitivement, un
temps de loisir ou de repos, et par suite un temps donné aux travaux de
l'esprit ou à la vie spirituelle. Si le mot école avait conservé cette signifi-
cation première, on n'aurait sans doute éprouvé aucune difficulté à faire
de l' « école >>, ainsi comprise, le temps le plus propice à la lecture et à la
méditation de l'Ecriture, à l'écoute de la Parole. A quelle occupation
plus convenable le croyant aurait-il pu occuper en effet son loisir, cet
otium que les poètes latins avaient souvent célébré et dont la tradition
chrétienne avait transfiguré le sens ? Le mot schola pouvait d'ailleurs
désigner aussi, dans la langue militaire, un groupe, une armée, ou
encore, dans la langue ecclésiastique, un groupe de moines ou de clercs.
Les écoles du XJ[e siècle 167

Entendu en ce dernier sens, l'école continuait à être le lieu privilégié de


l'étude de l'Ecriture. Saint Benoit n'avait-il pas déclaré, dans le Prologue
de sa Règle, que son monastère devait être une école, celle du service
divin : dominici schola servitii? Et saint Bemard n'avait-il pas rappelé à
plusieurs reprises à ses moines qu'ils étaient à l'école, mais à une école
dont le maitre était le Christll ?
Il est clair, cependant, que lorsqu'on parle des écoles médiévales,
on entend le mot schola dans un tout autre sens. li s'agit désormais
d'établissements dûment localisés, organisés, où des maitres s'adressent
à des étudiants, suivent des programmes bien définis et adoptent des
méthodes qu'ils s'efforcent de perfectionner. La lectio n'est plus une
lecture, elle est une « leçon », un « cours ». Lorsqu'il ne s'agit pas d'un
enseignement profane et que le maitre « lit » les livres saints, la sacra
pagina, l'Ecriture n'est plus le lieu d'une expérience spirituelle; elle
devient objet ou instrument. Objet d'une étude qui porte désormais
plus d'attention à la lettre, au texte, et fait appel aux disciplines profanes
qui en faciliteront l'accès. Instrument aussi d'une théologie qui continue
sans doute à savoir que les livres saints lui transmettent la Parole de Dieu,
mais qui veut aussi y découvrir les formules et les argumentations
propres à nourrir la spéculation des maitres et à soutenir les constructions
systématiques que ceux-ci élaborent.
Il était inévitable qu'une telle évolution provoquât des réactions.
Le problème, à vrai dire, n'était pas nouveau. L'exégèse la plus tradi-
tionnelle avait affirmé depuis longtemps la nécessité de recourir aux
sciences profanes, ou du moins à certaines d'entre elles. Dès les premiers
siècles, nombre d'exégètes avaient mis au service de l'interprétation des
textes sacrés tout ce que la grammaire, la philologie, l'histoire, la géogra-
phie et bien d'autres disciplines encore pouvaient leur procurer de
ressources. Saint Augustin, dans son De doctrina christiana, avait dressé
le programme d'une culture dont l'objectif était de permettre à ceux
qui en bénéficieraient de mieux comprendre l'Ecriture. Les écoles du
haut Moyen Age ou de l'époque carolingienne, qu'elles fussent cathé-
drales ou monastiques, avaient favorisé à leur tour un enseignement des
arts libéraux dont les finalités, dans l'ensemble, étaient les mêmes.
L'apprentissage de la grammaire, de la rhétorique, de la logique, celui
aussi de l'arithmétique, de la géométrie, de la musique et de l'astronomie,
devaient fournir à l'étudiant, qu'il fût moine ou clerc, les connaissances
dont il avait besoin pour lire en privé ou en public le texte des livres
saints, pour chanter l'office et assurer les fonctions liturgiques dont il
avait la charge, pour parvenir à une certaine intelligence des mystères

5· D1 àit~~rsù, 40, x, et 121 (PL, riJ, 647 A et 743 B; éd. LECLBRCQ-RocHAis, VI, x,
pp. 234 et 398). D'autres textes ont été cités par G. de MARTEL, dans Pieire de Cm.LB, L'kok
du ç/oltre (« Sources chrétiennes», 240), Paris, 1977, pp. uo-ux, n. 2,
168 Etudier la Bible

de la foi que l'Ecriture lui apprenait à connaître, pour annoncer cette


foi à ceux qui ne la partageaient pas encore, ou éventuellement pour la
défendre contre les erreurs qui la menaçaient. Il n'y avait rien, en tout
cela, qui ne fût acceptable et même nécessaire. Certaines voix s'étaient
parfois élevées ici ou là, il est vrai, durant le haut Moyen Age ou à
l'époque carolingienne, pour protester contre ce recours aux disciplines
profanes et pour déclarer qu'on ne pouvait préférer l'autorité de Donat
ou de Cicéron à celle des Ecritures4 • De telles protestations ne pouvaient
être prises au sérieux, pourvu toutefois que l'on maintînt les disciplines
profanes ainsi pratiquées à la place subordonnée qui devait être la leur
et que l'on continuât à faire de l'Ecriture le lieu privilégié d'une rencontre
avec Dieu, d'une expérience spirituelle authentique.
Mais ce qui avait été accepté assez aisément, durant le haut Moyen
Age, n'allait plus l'être de la même manière lorsque, vers le milieu du
xie siècle, la culture littéraire et surtout la dialectique prirent un nouvel
essor. Les mises en garde se multipliaient, dans les milieux monastiques,
et l'écho s'en répercutera longtemps. On connaît les critiques formulées
par saint Pierre Damien contre les moines qui se mettaient en tête
d'étudier la grammaire5• Le même docteur, d'ailleurs, grand humaniste
et grand poète, pourtant, comme l'a rappelé récemment Alain Michel6,
avait pris la peine de montrer, en d'autres ouvrages encore, et notamment
dans sa Lettre sur la Toute-Puissance divine, à quel point la dialectique était
inadaptée à l'étude de la Parole sacrée7 • Beaucoup estimaient donc,
comme Guillaume d'Hirsau (t 1091), que les moines ne devaient pas
s'adonner à l'étude des arts libéraux et que « le psautier devait leur
suffire »8• Certains n'étaient d'ailleurs pas éloignés de penser, avec
l'auteur d'un sermon attribué à Otloh de Saint-Emmeran (t 1070),
que les clercs eux-mêmes ne devaient pas perdre leur temps à argumenter
ou à fabriquer des syllogismes'.
En dépit de quelques exagérations, cette défiance à l'égard des arts
libéraux et de la dialectique ne manquait pas de justifications. Les
erreurs de Bérenger, écolâtre de Tours Ct 1o88), plus tard celles de
Roscelin (t 1120), maître itinérant qu'Abélard lui-même devait combattre,
montraient à quels dangers un usage incontrôlé de l'argumentation

4· a. G. PARÉ, etc. [89). p. 181.


S· Opme. XIII, cap. II : De monaçhis qui grammalieam di.teere ge.rtiunl, PL, r 4J, 306-307,
6. In Ifymni.t el Cantim : Culture el betllllé tlan.t l'hymnique ehritienne, Louvain-Paris, 1976,
p. I6o.
7· a. A. CANTIN, dans Pierre DAMIEN, Lellrl sur la Toute-Pui.t.tanee ditJine (« Sources
chrétiennes », 191), Paris, 1972, Introd., p. 187.
8. a. Guillaume d'Hl:RSAU, Praefalio in sua a.tlronomiea, dans PEZ, Thesaurus aneetlolum,
VI, p. 261, cité par PARÉ [89), p. 186, n. 4·
9· Q1111motlo lepndmn .rit in rebus mibilibus, Prol., PL, 9J, II03·II04. Sur l'attribution à
Otloh de Saint-Emmeran de ce sermon imprimé parmi les œuvres du Pseudo-Bède, voir
E. AMANN, dans DTC, XI (2), Paris, 1932, col. 1667.
Les écoles du XJJe siècle 169

rationnelle pouvait exposer la théologie. Mais les controverses que ces


erreurs avaient provoquées obligeaient ceux-là même qui n'en auraient
peut-être pas eu sans cela le goût à ne pas dédaigner complètement
l'instrument dialectique et à en faire à leur tour usage. Ainsi s'amorçait,
au sein des écoles, et dès la seconde moitié du xie siècle, une évolution
dont nous ne pouvons suivre ici tous les développements mais dont il
faut signaler au moins les étapes les plus marquantes et les plus
significatives.

L'ÉCOLE nu BEc

La première école dont il faut faire mention, à ce propos, est celle


de l'abbaye du Bec, une des rares écoles monastiques qui ait été ouverte,
vers la fin du xie siècle, à des étudiants qui n'étaient pas moines. Cette
école avait été d'abord dirigée par le prieur Lanfranc (Ioo~-1089), arrivé
au Bec en 104z, et qui devait devenir par la suite abbé de Saint-Etienne
de Caen (1o63) puis archevêque de Cantorbéry (1o7o). Nous avons
plusieurs raisons d'évoquer ici ce personnage, théologien d'un certain
renom, qui avait combattu les doctrines eucharistiques de Bérenger et
qui avait étudié la dialectique. Lanfranc n'était pourtant pas qu'un
controversiste. TI avait aussi commenté l'Ecriture. Miss Beryl Smalley
a retrouvé un fragment d'une explication du livre de Job, qui porte le
titre de Dicta Lanfranci archiepiscopi in lob et fait une large place à la
grammaire10• Mais on lui attribue surtout deux commentaires bibliques:
l'un sur le livre des Psaumes, l'autre sur les Epitres de saint Paul. Le titre
même de ces deux ouvrages mérite de retenir l'attention car nous y
trouvons, dès le milieu du xie siècle, un témoignage de l'intérêt porté
aux deux livres de l'Ecriture qui seront le plus souvent commentés par
les théologiens, au siècle suivant. Le commentaire sur le livre des
Psaumes n'a pas été retrouvé. L'explication des Epîtres de saint Paul, en
revanche, a été publiée autrefois par d'Achéry, puis reproduite par
Migne (PL, IJO, to1-4o6). Sigebert de Gembloux, au XIye siècle, avait
déjà remarqué que, partout où cela était nécessaire, Lanfranc, dans ce
commentaire, avait eu recours à la dialectique : ubicunque opportunitas
locorum occu"it, secundum leges dialecticae proponit, assumit, concluditll.
Certains, il est vrai, ont contesté l'exactitude de ce jugement et nié que
ce commentaire ait été composé dialectico more12• Mais cette appréciation
n'est justifiée que par une conception trop étroite et trop restrictive de
la dialectique. S'il est exact que Lanfranc, combattant Bérenger, a déclaré

IO. B. SMALLEY [I5], p. 69.


II. D1 scriploribtu ueksiasliris, IH, PL, r6o, '83.
u. E. AMANN et A. GAUDEL, DTC, VIII (z.), Paris, 192.,, col. 2.563.
170 Etudier la Bible

dans son De corpore et sanguine Domini qu'il n'avait jamais désiré traiter
les « questions dialectiques » posées à ce propos par les textes de l'Ecri-
ture ou leur apporter une solution (PL, IJO, 417 A), il n'en a pas moins
reconnu, dans son commentaire de la Première Epître aux Corinthiens
(PL, IJO, 323 B), qu'il ne condamnait pas la dialectique, mais l'usage
pervers que certains en faisaient.
De fait, sans introduire encore des « questions » théologiques propre-
ment dites, on le voit s'efforcer d'établir le sens exact de certains mots et
noter les diverses significations qui leur sont données par l'Apôtre13•
TI cherche surtout à faire ressortir non plus seulement ce que saint Paul
veut affirmer, mais ce que celui-ci veut « démontrer» ou« prouver ».
TI tente aussi de reconstruire l'enchaînement des propositions et lorsque
celui-ci ne lui paraît pas suffisamment clair, il n'hésite pas à développer
son commentaire en faisant appel au vocabulaire dialectique des écoles
et en recourant à des expressions ou à des mots tels que a simili, a minori,
a causa, responsio, assumptio, inductio, a contrario, conclusio a simili, etc. 14• Il
soumet de la sorte le texte qu'il veut expliquer à un véritable traitement
dialectique, encore sommaire sans doute, mais annonciateur déjà des
méthodes et des techniques qui allaient bientôt se développer et se
répandre.
Le plus grand titre de gloire de Lanfranc, pourtant, est d'avoir su
faire de l'école du Bec un établissement prestigieux : magnum et famosum
litteraturae gymnasium, dira Guillaume de Malmesbury15• Sa renommée
avait en effet attiré des étudiants qui allaient bientôt connaître eux-mêmes
une grande notoriété. Le plus célèbre de tous est saint Anselme (t 1 109),
venu en 1o6o en cette abbaye du Bec dont il deviendra prieur puis abbé,
jusqu'à son élévation au siège archiépiscopal de Cantorbéry en 1093.
Anselme, il est vrai, n'est pas un exégète. Le commentaire des Epîtres
de saint Paul qui avait été imprimé sous son nom, au xvre siècle, a été
restitué depuis longtemps à Hervé (t I I 5o), moine de l'abbaye bénédic-
tine de Bourg-Dieu (PL, I3z, 591-692.). On n'a donc conservé de lui
aucun ouvrage biblique. Mais il connaît parfaitement l'Ecriture. II la
cite fréquemment, dans ses écrits spirituels ou dans ses lettres. Son
style, son vocabulaire, sa manière de penser et d'écrire, dans ces ouvrages,
témoignent d'une familiarité avec les livres saints qu'une lecture assidue
et une méditation constante, jointes à la célébration quotidienne de
l'office divin, peuvent seules expliquer. Guibert de Nogent (PL, I }6,
874 D) nous apprend d'autre part qu'il initiait ses élèves à l'étude de
l'Ecriture, et que, selon l'usage des écoles de ce temps, il leur apprenait à
y distinguer « un triple ou un quadruple sens ».

13· B. SMALLEY [15]. pp. 69•7Z·


14. Cf. PARÉ [89]. p. ZH·
15. De geslis pontifieum anglorum, PL, r79, 1459 D.
Les écoles du XJ[e siècle 171

Ce qu'il faut surtout noter, pourtant, c'est qu'Anselme de Cantor-


béry, considéré souvent comme le « père de la scolastique », a engagé
dans des voies nouvelles cette discipline qui porte encore chez lui le
nom de sacra pagina ou de sacra doctrina, mais qui deviendra bientôt la
théologie. Dans les célèbres monographies, de caractère spéculatif, qu'il
a consacrées aux grands mystères de la foi, il cite beaucoup moins souvent
les livres saints que dans les écrits dont il a été question plus haut, et il
utilise les textes cités d'une manière différente. L'Ecriture est toujours
au point de départ de sa réflexion théologique, mais son ambition est
maintenant de parvenir par la raison et par des argumentations ration-
nelles à« l'intelligence de la foi», c'est-à-dire à l'intelligence des vérités
que les livres saints lui avaient fait préalablement connaître. C'est ainsi,
par exemple, que dans le Prologue de son Monologion, où il traite de
l'essence divine et du mystère de la Trinité, il nous prévient que pour
répondre au désir exprimé par ses frères, son traité, profondément
théologique pourtant, « ne tirera aucune force persuasive de l'autorité
de l'Ecriture mais exposera les résultats obtenus en chaque recherche
dans un style simple et avec les arguments courants de l'habituelle
disputatio, cédant en peu de mots à la nécessité rationnelle et à l'évidence
de la vérité >>16 • Plus tard encore, dans un autre ouvrage, il rappellera que
dans son Monologion, et aussi dans le Proslogion qui en est la suite, il s'était
donné pour objectif de « démontrer par des raisons nécessaires, et sans
recourir à l'autorité de l'Ecriture, ce que nous tenons par la foi »17 •
Sans nous attarder à rechercher ce que sont, pour saint Anselme, les
« nécessités rationnelles » ou les « raisons nécessaires » dont il est ici
question, constatons que l'abbé du Bec établit ici une distinction métho-
dologique très nette entre l'autorité de l'Ecriture, sur laquelle s'appuient
les enseignements de la foi, et la réflexion rationnelle destinée à lui
procurer ce qu'il appelle l'intelligence de la foi. Cette distinction conduira
les maîtres à faire de l'étude de l'Ecriture une discipline qui se
confondra de moins en moins avec celle de la théologie proprement dite.
Le théologien, en effet, cherchera, comme l'avait fait Anselme dans ses
monographies, à élaborer un discours scientifique, fondé sur des argu-
mentations dont les techniques de la logique et de la dialectique lui
permettront d'assurer ou de vérifier la solidité. Mais comme sa réflexion
continuera à trouver son point de départ et ses assises premières dans
l'Ecriture, il devra pouvoir demander à celle-ci des affirmations sûres,
dont les termes et le sens auront été définis avec précision. Il pourra
donc de moins en moins se contenter des interprétations symboliques,
des polysémies et de cette recherche des sens multiples d'un même texte
qui avaient enchanté l'exégèse du haut Moyen Age et qui devaient nourrir,

16. MOIIfJiogion, Prol., éd. 5CHMI1T, vol. 1, p. 7; trad. P. RousSEAu, Paris, 1947, p. 71.
17. Epi.rt. Je lnçarnat., éd. ScHMilT, vol. II, p. zo, 1. 16-19.
172. Etmlier la Bible

longtemps encore, la foi, la piété, la prédication et l'iconographie des


médiévaux. L'étude de l'Ecriture devra être une science de plus en plus
précise et rigoureuse, et cette science devra faire elle-même appel, de
plus en plus, aux techniques que les arts libéraux et toutes les disciplines
profanes pourront mettre à sa disposition.

L'ÉCOLE DE BRUNO LE CHARTREUX


ET LES ORIGINES DE LA « QUAESTIO »

En dépit du prestige dont saint Anselme a joui de bonne heure et du


succès qu'ont connu ses écrits, sa pensée et ses méthodes ne se sont
imposées qu'avec lenteur. D'autres écoles, d'autres auteurs ont donc
joué un rôle, dans cette évolution qui allait modifier progressivement
les attitudes et les comportements des théologiens, au contact de l'Ecri-
ture, et donc aussi leur manière de lire les livres saints et de les interpréter.
Certains historiens ont donc insisté à juste titre sur l'influence d'un
personnage beaucoup plus connu comme réformateur et comme fonda-
teur d'ordre que comme exégète : saint Bruno (t IIoi). « Quels que
soient les titres que puisse revendiquer Anselme de Cantorbéry pour
être reconnu comme le père de la scolastique>>, écrit en effet A. M. Land-
graf, « il ne faudrait pas oublier pour autant, au début de cette nouvelle
période, celui qui le premier a réussi à exercer une influence notable par
l'intermédiaire d'une école, à savoir Bruno le Chartreux »18 •
Trop d'incertitudes pèsent encore sur l'authenticité des ouvrages
bibliques qu'on a attribués au fondateur de la Chartreuse pour qu'on
puisse discerner, en toute certitude, ce qui lui appartient personnellement
et mesurer exactement son influence. On lui a souvent donné, en effet,
un commentaire sur les Psaumes et un commentaire sur les Epîtres de
saint Paul qu'il aurait vraisemblablement composés au temps où il
enseignait à Reims, avant de gagner le désert de la Chartreuse. L'authen-
ticité du premier de ces ouvrages est généralement admise, encore qu'elle
ait été à nouveau contestée, il n'y a pas si longtemps. Celle du second
est plus douteuse, mais plusieurs critiques récents estiment que, s'il
n'est pas de saint Bruno lui-même, ce commentaire est issu« de son
entourage » et qu'il pourrait avoir pour auteur, soit Raoul de Laon
que nous retrouverons bientôt, soit un maître du nom de Jean de Tours.
Nous ne pouvons revenir ici sur ces problèmes d'histoire littéraire,
récemment rééxaminés par d'autres19 • li reste que nous avons là, de

I8. A. LANDGRAF (8~]. p. 25·


19. Cf. A. STOBLEN, «Les commentaires scripturaires attribués à Bruno le Chartreux»,
dans RTAM, 21 (19~8), pp. 177-247i A. M. LANI>GRAP, op. fit., pp. 6s-66.
Les écoles du XJ[e siècle 173

nouveau, les commentaires des deux livres qui seront le plus souvent
glosés et expliqués, tout au long du xne siècle, qu'il existe entre ces deux
expositions des ressemblances souvent remarquées et que toutes deux
procèdent selon des méthodes dont l'origine scolaire et la nouveauté
méritent de retenir l'attention.
Le Commentaire sur les Psaumes (PL, IJ2, 63J-14zo) s'en tient encore,
pour l'essentiel, aux méthodes traditionnelles de l'exégèse allégorique et
morale en honneur durant le haut Moyen Age. li recourt cependant aussi
à des procédés qui viennent certainement des écoles. C'est ainsi que dans
son Prologue, pour définir la nature des enseignements qu'il va demander
au livre des Psaumes, l'auteur évoque une classification des sciences,
héritée de la philosophie grecque, qu'Origène, saint Ambroise et Jean
Scot Erigène avaient déjà citée dans des conditions analogues et que
d'autres, au xne siècle, utiliseront à leur tour, avec quelques variantes20.
li explique, en effet, que les livres de la Genèse et de l'Ecclésiaste se rap-
portent à la physique parce que le premier traite de l'origine du monde et
qu'il est question, dans le second, de la nature et des propriétés des
choses. Se souvenant probablement, par la suite, des Morales sur Job
de saint Grégoire le Grand, il considère que le livre de Job se rapporte à
l'éthique, alors que le Cantique des Cantiques, qui traite des plus sublimes
mystères de Dieu, relève de ce que les anciens appelaient la science
théorique, la theorica. Ces considérations de caractère général sont desti-
nées à justifier l'interprétation, très traditionnelle au demeurant, que le
commentateur va proposer du livre qu'il explique, interprétation qu'on
retrouvera souvent chez d'autres. Bien que quelques psaumes traitent
de questions relevant de l'éthique, écrit-il, la plupart d'entre eux se
rapportent à la science théorique, parce qu'ils ont principalement pour
objet le mystère de l'Incarnation et les actions du Christ. C'est donc une
interprétation christologique du livre qui nous sera donnée.
Mais on trouvera une preuve plus manifeste encore du caractère
scolaire de ce commentaire dans le fait que l'auteur y introduit des
« questions ». Le procédé n'était pas absolument nouveau, puisqu'il
apparait déjà, au xxe siècle, dans les commentaires attribués à Haimon
d'Auxerre11. Mais il était encore peu courant et ne devait se développer
vraiment qu'au cours du xne siècle. La Quaestio était née tout naturelle-
ment de la lectio. Lorsqu'un texte ou une « sentence » de l'Ecriture
prêtait à discussion du fait de la présence, soit dans le texte lui-même,
soit dans les commentaires anciens, de formules, d'opinions ou d'inter-
prétations divergentes, le maitre et ses élèves tentaient de surmonter
leurs perplexités. C'était l'occasion d'une brève discussion où la dialec-

zo. Cf. C. SPICQ [x6], pp. Z4 et 104•


z1. Cf. A. M. I.ANDGRAP [85], pp. 48-49. Sur les origines de la Qw#slio, voir aussi
PARi! [89], pp. IZ5-131; B. SMALLEY (15], pp. 66-82; M.-D. CHENtl (8o], pp. 337-341.
174 Etudier la Bible

tique pouvait intervenir. Les « questions >> n'apparaissent pourtant


encore, dans le commentaire des Psaumes attribué à saint Bruno, que
« timidement et sous une forme imparfaite »22• Elles se rapportent
principalement à des difficultés d'ordre doctrinal et notamment à celles
que posait aux théologiens le mystère du Dieu fait homme. Le commen-
tateur se déclare d'ailleurs parfois incapable de résoudre la question
posée; il se compare alors à Jean-Baptiste qui s'était déclaré indigne de
dénouer la courroie de la chaussure du Sauveur (In Psalmum J~, PL, r J2,
918 D).
Bien que le Commentaire sur les Epttres de saint Paul (PL, IJJ, 11-566)
ne soit peut-être pas de saint Bruno lui-même, mais de quelque maître
de son entourage, plusieurs historiens de l'exégèse médiévale lui ont
prêté une attention particulière. « Une importante école s'est formée
autour de lui, écrit encore A. M. Landgraf, à l'intérieur de laquelle il fut
amplifié et retravaillé de la manière la plus diverse »23• Les nombreux
manuscrits qui en ont été conservés montrent que ce commentaire ou
plutôt les commentaires séparés de chacune des épîtres de saint Paul
qu'il rassemble ont connu un grand nombre de remaniements. Les
diverses versions qu'on en connaît prouvent donc que dans des écoles
qui peuvent être celles de Reims et qui n'avaient pas la célébrité ou la
renommée de celles dont nous aurons à parler par la suite, on ne se
contentait plus seulement,« comme c'était le cas jusqu'alors, de commen-
ter et d'expliquer tel livre de l'Ecriture», mais qu'on adoptait,« comme
texte scolaire, en sa totalité ou par manière d'extraits, l'ouvrage du maître,
issu de l'explication de l'Ecriture», et qui demeurait« en usage même
le maître une fois disparu »24.
L'intérêt de ce commentaire théologique vient aussi de la méthode à
laquelle il recourt. L'auteur ne se contente pas, en effet, de rechercher
successivement la signification de chaque verset du texte de l'Apôtre, il
cherche à découvrir systématiquement, pour chacune des Epitres
commentées, la « cause » (causa), c'est-à-dire la raison pour laquelle
saint Paul a écrit, la matière ( materia), c'est-à-dire le sujet dont elle
traite, et enfin l'intention ( intentio) qui fut celle de l'Apôtre en rédigeant
son texte. Le procédé ainsi mis en œuvre reparaîtra souvent, selon des
modalités parfois différentes, dans d'autres commentaires bibliques du
xne siècle25. On le retrouve, par exemple, dans deux commentaires
anonymes des Epîtres de saint Paul étudiés autrefois par A. M. Landgraf'U,
ou encore dans un commentaire des Psaumes attribué par Erasme à

A. M. LANDGR.AF, ibid.
2:1..
23. Ibid., p. 47·
24. Ibid., p. 25.
zs. a. c. SPICQ [16], p. 104·
z6. « Untersuchungen zu den Paulinenkommentaren des u. Jahrhunderts », dans
RTAM, 8 (1936), p. z67.
Les écoles du XIIe siècle 17 5

Haimon d'Auxerre (PL, I r6, 191-714), puis à Anselme de Laon par


A. Wilmart, mais que des érudits plus récents datent des années 1130-
115027.
La dialectique, au surplus, n'est point absente du Commentaire des
Epîtres attribué à saint Bruno. Dans son Prologue, déjà, s'interrogeant
sur les raisons qui avaient dû conduire saint Paul à prendre la plume,
l'auteur répond en utilisant un vocabulaire qui est celui des écoles où la
dialectique était pratiquée. Si l'Apôtre a écrit, nous dit-il (PL, I JJ, 11 A),
c'est parce que l'Eglise naissante, encore incertaine de ses destinées,
n'aurait pas tardé à se poser toutes sortes de « questions » et qu'il fallait
y répondre d'avance afin que par la suite les chrétiens ne fussent pas
divisés. Plus loin d'ailleurs, examinant les enseignements de saint Paul,
le commentateur ne manque pas une occasion d'affirmer que ce dernier
«a prouvé» (probavit}, qu'il a« déterminé>> (determinavit), ou encore
qu'il a apporté une réponse aux objections que certains pourraient
formuler dans l'avenir contre les enseignements de la foi. Il ne s'agit
donc plus ici seulement de chercher les significations allégoriques ou
morales du texte, mais de découvrir, dans les Epîtres de saint Paul, les
argumentations et les démonstrations que celui-ci avait lui-même
proposées pour éclairer la foi des chrétiens, l'assurer et la défendre.

L'ÉCOLE DE LAON ET LES ORIGINES DE LA « GLOSE »

L'école de Laon a joué un rôle décisif dans cette évolution des


méthodes d'interprétation de l'Ecriture à laquelle on assiste, tout au
long du xne siècle. Cette école était d'origine ancienne. Elle avait été
illustrée, dès l'époque carolingienne, par Jean Scot Erigène. Elle avait
retrouvé un nouvel éclat, vers la fin du xre siècle, grâce à un maître du
nom d'Anselme (t 11 17) lequel, assisté de son frère Raoul, en avait
assumé la direction. Anselme de Laon avait été l'élève d'Anselme de
Cantorbéry, à l'abbaye du Bec. Mais ni lui, ni ses collaborateurs immédiats
n'étaient des spéculatifs, comme l'avait été saint Anselme. Ils demeuraient
fidèles à la méthode traditionnelle de la sacra pagina selon laquelle l'ensei-
gnement de la doctrine sacrée était fondé avant tout sur une étude
attentive du texte de l'Ecriture. Ils s'attachaient d'abord à « lire » les
livres qu'il s'agissait de commenter, puis à en expliquer la signification,
mot par mot et phrase par phrase, en s'inspirant des interprétations
données par les Pères ou les commentateurs anciens, à examiner les
difficultés ou les « questions » que le texte les amenait à soulever, à en

27. Cf. A. WILMART, « Un conunentaire des Psaumes restitué à Ansehne de Laon)),


dans RTAM, 8 (1936), pp. 325-344; O. LoniN, Psy&hologie et morale aux XII• et XIII• siè&les
t. V, Gembloux, 1959, pp. 170-175.
176 Etudier la Bible

proposer enttn des solutions, souvent rédigées sous forme de« sentences».
Anselme de Laon n'a jamais cessé de pratiquer cette méthode. On a
donc pu dire de lui qu'il n'avait« fait qu'une chose dans tout son ensei-
gnement: commenter la Bible »28• Abélard, il est vrai, venu entendre les
leçons d'Anselme, a vivement critiqué sa méthode. Il a exprimé son
dédain pour l'effort de recherche érudite auquel se livraient les maitres
et les étudiants de Laon29• Mais ces injustes reproches méconnaissent
l'importance et la qualité de l'effort accompli à Laon, sous l'impulsion
d'Anselme, pour donner un statut scientifique à l'exégèse biblique,
efforts dont témoignent les nombreux commentaires qui sont issus de
cette école.
La plupart de ces ouvrages, malheureusement, posent de délicats
problèmes d'attribution. Les manuscrits nous en font en outre souvent
connaître des rédactions différentes. Celles-ci témoignent de l'utilisa-
tion scolaire qui a été faite de ces explications, indéfiniment remaniées,
retouchées, abrégées ou développées suivant les circonstances et les
besoins de l'enseignement. Dans ces conditions, il n'est même pas
possible de reconstituer d'une manière satisfaisante l'œuvre exégétique
d'Anselme de Laon. L'authenticité du Commentaire des Psaumes que
A. Wilmart avait cru pouvoir lui restituer, on l'a vu, est aujourd'hui
rejetée30 • Il en va différemment du Commentaire du Cantique des Can-
tiques qu'on lui a souvent attribué. La version qu'en ont reproduite
les éditions (PL, Io2, 1187-IZ28) n'est certainement pas de la plume
de l'écolâtre de Laon. En revanche, les recensions qu'on en trouve
dans les manuscrits se présentent dans de meilleures conditions. Sur
cinq manuscrits repérés par Dom Jean Leclercq, en effet, trois attri-
buent l'ouvrage à Anselme, deux autres à son frère Raoul qui fut,
on le sait, son intime collaborateur31• L'ouvrage, en tout cas, dépend
certainement de l'école de Laon et retient l'attention. On a affaire ici,
en effet, à un livre de l'Ancien Testament très souvent commenté,
lui aussi, au xne siècle, mais alors que l'exégèse d'inspiration monas-
tique reconnaissait le plus souvent l'âme fidèle dans l'épouse du Can-
tique, le commentaire issu de l'école de Laon, qui distingue lui aussi
la materia, le modus et l'intentio ou la finis du livre qu'il veut expliquer,
nous en donne une interprétation ecclésiologique et voit dans l'époux
et l'épouse dont il célèbre l'union la figure du Christ et de l'Eglise.
Il renoue ainsi avec une interprétation dont l'origine remonte à l'époque
patristique et que d'autres commentaires reprendront par la suite.
L'authenticité des commentaires de l'Evangile de saint Matthieu et

z8. ]. I..ECLERCQ, « Le commentaire du Cantique des Cantiques attribué à Anselme 1>,


dans RTAM, z6 (1949), p. 29.
29. ABÉLARD, Historia ça/amitatum, éd. J. MoNFRIN, Pa~is, 1959, pp. 68-69.
30. Cf. ci-dessus, n. 27.
31. }. I..ECLERCQ, ait. cit., pp. 29·39•
Les écoles du XJJe siècle 177

du livre de l'Apocalypse que l'on a également attribués à Anselme ont


fait l'objet d'hésitations analogues. Des recherches récentes semblent
avoir montré que les Enarrationes in Mathaeum qui ont été imprimées
sous son nom (PL, I62, 1227-1 5oo) ne sont pas de lui et qu'elles doivent
avoir été rédigées par Geoffroy Babion, disciple d'Anselme qui fut
écolâtre d'Angers de 1 o96 à II I o; il faudrait rendre en revanche à
Anselme de Laon un commentaire inédit de saint Matthieu, dont le
témoin le plus connu est un manuscrit d'Alençon, et des Gloses sur
saint Matthieu, conservées dans un manuscrit parisien, dont le commen-
taire de Geoffroy Babion ne serait qu'un abrégé32 • Quant aux Enar-
rationes in Apoca!ypsin dont on a aussi fait don à Anselme, elles ne sont
certainement pas authentiques, selon A. M. Landgraf, sous la forme
où elles ont été imprimées (PL, I62, 1499-1586); certains manuscrits,
cependant, donnent à Anselme des Gloses sur l'Apocalypse, peu étudiées
jusqu'à ce jour, mais on peut penser que l'une ou l'autre d'entre elles
est l'œuvre de l'écolâtre de Laon33 •
L'évocation de ces commentaires doit nous rappeler que le plus
grand titre de gloire d'Anselme de Laon et de son école, en matière
biblique, est d'avoir joué un rôle déterminant dans la confection des
premières gloses. Celles-ci rassemblaient, soit entre les lignes du texte
de la Bible, soit dans les marges disposées à cet effet, des explications
se rapportant à un mot ou à un passage déterminé de l'Ecriture, expli-
cations empruntées le plus souvent aux écrits des Pères ou à ceux des
commentateurs anciens, mais aussi, parfois, à des « modemes >>84• Au
moment d'entreprendre ce travail, Anselme avait certainement béné-
ficié des recherches effectuées auparavant par d'autres, à Laon ou
ailleurs. Il avait su trouver également des collaborateurs, en la personne
de son frère Raoul, tout d'abord, mais en celle aussi de Gilbert l'Uni-
versel, Breton qui avait fréquenté les écoles de Nevers et d'Auxerre,
à la fin du xie siècle et au début du xue, et qui montera plus tard sur
le siège épiscopal de Londres. La vaste entreprise dont Anselme et
son école avaient pris l'initiative ne devait pourtant pas trouver son
achèvement à Laon. C'est à Paris que seront principalement poursuivis
les travaux d'où devait sortir plus tard la célèbre Glose ordinaire dont
les écoles de théologie se serviront durant plus de trois siècles, jusqu'à
l'aube des temps modernes. L'histoire fort complexe de la Glose doit
faire ici même l'objet d'un chapitre spécial. Nous n'avons pas à nous
y arrêter davantage. Mais il était impossible de parler d'Anselme de
Laon et de son école sans qu'il en fût au moins fait mention.

32. B. MBRLB'ITE, «Ecoles et bibliothèques, à Laon, du déclin de l'Antiquité au dévelop-


pement de l'Université», dans A&te.ràu XCV• Congrè.rde.r So&iété.r ..ratJanle..r (&im..r, I970), t. 1,
Paris, 1975, PP· 44-46.
33· A. M. l.ANDGRAF [85]. p. 71·
34· Ibid., p. 74·
r 78 Etudier la Bible

L'ÉCOLE DE SAINT-VICTOR

L'école de Saint-Victor n'est pas la première ni la plus ancienne


école parisienne. La plus importante de celles qui avaient existé avant
elle était établie, comme dans toutes les villes épiscopales, à l'ombre
de la cathédrale, dans ce qu'on appelait le cloitre Notre-Dame. L'his-
toire de l'école Notre-Dame, avant l'an 1 roo, est enveloppée d'obscurité.
C'est seulement aux alentours de cette date que sa réputation commence
à s'affirmer, grâce, notamment, à la place qui y était faite à l'ensei-
gnement de la dialectique, grâce aussi à la réputation de Guillaume
de Champeaux, archidiacre de Paris, qui la dirigea à partir de l'an 1 1 o3.
Mais ce dialecticien de renom, qui avait séjourné à Laon, auprès
d'Anselme, et qui devait avoir Abélard comme disciple puis comme
contradicteur, avait abandonné sa chaire magistrale en uo8, pour
établir, non loin de Notre-Dame, dans une église dédiée à saint Victor,
située sur la rive gauche de la Seine, une communauté de chanoines
réguliers où il allait bientôt reprendre son enseignement et ouvrir,
de ce fait, une nouvelle école. Guillaume ne devait pas rester longtemps
à Saint-Victor. Dès III3, en effet, il avait été élu évêque de Châlons.
Mais le monastère qu'il avait fondé, érigé en abbaye en I I I4, n'en
avait pas moins connu bien vite un remarquable essor et l'école qui
y était annexée allait bientôt briller d'un grand éclat.
Cette école a été, durant près d'un demi-siècle, celle qui devait
attacher le plus d'importance à l'étude de l'Ecriture36 • li s'agissait
à vrai dire d'un établissement assez original. Son organisation s'appa-
rentait encore, par bien des aspects, aux écoles monastiques, mais ses
méthodes étaient déjà ouvertes à la plupart des innovations qui étaient
en train de se faire jour. Placée en quelque sorte, institutionnellement
et culturellement, à la jonction d'un monde ancien dont elle assumait
sans hésitation l'héritage, et d'un monde nouveau sur lequel ses pre-
miers maitres jetaient un regard chargé d'optimisme, elle a beaucoup
contribué à introduire dans l'école « les vieux exercices du cloitre »,
comme l'a écrit Miss B. Smalleyas. Elle a su réaliser de la sorte une
difficile synthèse entre deux univers dont les méthodes exégétiques et
théologiques avaient parfois quelque peine à s'accorder.
Hugues de Saint-Victor (t II4I) sera le premier, au sein de cet
établissement, à mettre simultanément, au service d'une lecture renou-

35· Cf. J. W. BALDWIN, Masters, PriMes and Merçhants: The soçia/ Views of Peter the
Chanter and his Cirde, Princeton, NJ, 1970, vol. I, p. 9.1 :«At Paris, the foremost center of
Scriptural study, was the abbey school of Saint-Victor. »
36. SMALLEY [15], p. 196 :«The Victorines, being both ç/IIJIStrales and sçholares, were able
to transmit the old religious exercise from the cloister to the school. »
Les écoles du XIIe siècle 179

velée de l'Ecriture, aussi bien les richesses que la tradition lui avait
transmises que les progrès réalisés par les arts libéraux. Considéré
par ses contemporains comme le premier théologien de son temps
et comme un« nouvel Augustin», il est l'auteur d'une œuvre exégé-
tique dont l'importance a été souvent remarquée. Parmi tous les écrits
qu'il nous a laissés, en ce domaine, il faut mettre au premier rang les
deux traités qu'il a consacrés à l'étude de l'Ecriture et à son interpré-
tation, le Didascalicon et le De scripturis et scriptoribus sacris. Le Didas-
calicon est un traité de méthodologie, de pédagogie et d'herméneutique.
On y a vu, non sans raison, une « refonte complète » du De doctrina
christiana de saint Augustin37• Le sous-titre de ce traité, De arte legendi,
nous apprend qu'il est aussi un « art de lire », c'est-à-dire, si l'on se
souvient des significations que revêtent les mots legere et lectio, un
art d'enseigner. Les trois premiers livres du Didascalicon traitent d'abord
des« écritures profanes», c'est-à-dire de tous les livres qui se rapportent
aux arts libéraux ou aux sciences humaines et dont la « lecture » est, elle
aussi, nécessaire. « Apprends tout, dit Hugues à son disciple, et tu
verras ensuite que rien n'est superflu »38 • Toutes les sciences sont en
effet utiles, non seulement pour parvenir à la sagesse, mais aussi pour
comprendre les « écritures divines » dont s'occupent les trois derniers
livres.
Ces « écritures divines » se distinguent des écritures profanes par
leur origine, par le but qu'elles se proposent et par la« matière» dont
elles traitent39 • Par leur origine, car c'est l'Esprit-Saint lui-même qui
les a inspirées et ceux qui nous les ont données écrivaient sous son
action; par le but qu'elles se proposent, car elles contribuent à restaurer
en l'homme la ressemblance divine perdue par le péché en lui appre-
nant à connaitre et à aimer Dieu; par la matière dont elles traitent,
parce que, à la différence des écritures profanes qui ne parlent que
de« l'œuvre de la création» (opus creationis}, elles s'occupent de« l'œuvre
de notre rédemption » (opus restaurationis) : leur véritable objet n'est
autre, finalement, que« le Verbe incarné et ses sacrements», c'est-à-dire
ses mystères 40•
La notion d' « écriture divine », de scriptura sacra, a cependant chez
Hugues une extension beaucoup plus large que celle que nous lui
reconnaissons habituellement. Elle recouvre d'abord, bien entendu,
l'Ancien Testament, subdivisé lui-même en trois « ordres » : la Loi,
les Prophètes et les Hagiographes, l'énumération détaillée des livres
mettant pourtant à part, à la suite de saint Jérôme, mais à la différence

37· SMALLEY [15]. p. 86.


38. Dit/asça/içon, VI, 3, éd. C. H. BUTI'DŒR, Washington, 1939, p. II5, 19.
39· Cf. R. BARON, Sciençe et sagesse ç!Je:(. Hugues Je Saint· Viçtor, Paris, 1957, p. 102.
40. HuGUES, De smpturis el smptoribu.r sacris, :z et 17, PL, I7J, n AB et 24 AB; De
sacramenlis, lib. 1, Prol., .z-5, PL, r76, 183-185.
1 So Etudier la Bible

d'Augustin et d'Isidore de Séville, les livres que nous appelons aujour-


d'hui deutérocanoniques (Sagesse, Ecclésiastique, Judith, Tobie et Mac-
chabées)41. Le Nouveau Testament comprend lui aussi trois« ordres»:
les Evangélistes, les Apôtres et enfin les Pères. Hugues, bien entendu,
nous dit ce que contient ce dernier « ordre ». On y trouve d'abord les
« décrétales », c'est-à-dire les décisions authentiques des conciles et
des papes, puis« les écrits des saints Pères et des docteurs de l'Eglise»,
à savoir ceux « de Jérôme, d'Augustin, de Grégoire, d'Ambroise,
d'Isidore, d'Origène et de Bède », et enfin les écrits « de beaucoup
d'autres auteurs orthodoxes, dont le nombre est si grand qu'on ne
peut les compter »42 • Cette extension de la notion d'Ecriture sainte
aux Pères ne doit pas nous surprendre. Elle était assez répandue chez
les écrivains ecclésiastiques, du xe au xue siècle43. Le De scripturis et
scriptoribus sacris, plus tardif que le Didascalicon, précise cependant que
les écrits des Pères n'ont pas la même autorité que les autres. Comme
les deutérocanoniques de l'Ancien Testament, ils font partie de ces
livres « qu'on lit, mais qui ne sont pas inscrits au canon »44•
Les « écritures divines », dont le champ est ainsi défini, sont d'une
autre nature que les« écritures profanes». Elles s'expriment d'une autre
manière. Elles doivent donc être interprétées selon d'autres méthodes.
Dans les écritures profanes, en effet, seuls les mots ont une signifi-
cation. Dans les Ecritures divines, en revanche, non seulement les
mots, mais les « choses », c'est-à-dire les personnages, les lieux, les
temps, les événements ou simplement les objets que ces mots désignent
ou mentionnent, ont, elles aussi, un sens 46• Cette distinction entre les
mots et les choses est inspirée d'une théorie de la signification que
saint Augustin avait déjà exposée dans son De doctrina christiana. Elle
impose au lecteur de l'Ecriture le respect de règles spécifiques dans son
interprétation des livres saints. Hugues énumère à ce propos les sept
règles de Tychonius que saint Augustin, suivi plus tard par Isidore
de Séville, avait reproduites 46• Mais le fait que les mots et les choses
soient les uns et les autres signifiants est surtout à la base de la doc-
trine de la pluralité des sens de l'Ecriture que la tradition avait depuis
longtemps élaborée et que Hugues expose à son tour. Il s'en tient le
plus souvent à une division tripartite qui distingue successivement
le sens historique, le sens allégorique et le sens tropologique. Mais
comme il parle à plusieurs reprises du sens anagogique, tantôt pour
en faire une variété particulière du sens allégorique, tantôt pour le

41. DiJasça/., IV, z, p. 72, 3-5.


4Z. Ibid., IV, z, p. 7Z·
43· Ibid. a. PARÉ [89], p. zzo; c. SPICQ [x6], pp. 107·108.
44· c. 6, PL, IlJ, 15·16.
45· Dida.ual., V, 3, pp. 96-97; De .racram., lib. I, Pro!., 5, col. 185.
46. DiJasça/., V, 4, pp. 97-10Z.
Les écoles du XJ[e siècle 18x

confondre avec le sens tropologique, cette division tripartite s'accorde


aisément avec les divisions quadripartites que d'autres continuaient
à proposer'7•
L'existence de ces trois sens permet à Hugues de comparer l'Ecri-
ture à un édifice dont le sens historique serait le fondement, le sens
allégorique le corps du bâtiment et le sens tropologique les revêtements
qui l'ornent et l'embellissent. Le sens historique est donc premier.
« Le fondement et le principe de la doctrine sacrée est l'histoire, écrit
le Ditlascalicon; c'est d'elle que l'on peut extraire la vérité de l'allé-
gorie, comme on extrait le miel du rayon de miel »48• L'historia, en
effet, c'est d'abord le sens littéral, le sens des mots, qu'il faut bien com-
prendre. Mais c'est aussi le sens du récit, car l'Ecriture est une histoire,
celle de l'univers, celle de l'homme, celle des desseins de Dieu. La
recherche de ce premier sens est donc à la base de tous les autres. Aucune
autre interprétation ne peut être légitimement acceptée si elle n'est
fondée sur une explication historique solidement établie. C'est au sens
allégorique, cependant, que le théologien s'attachera le plus volontiers.
C'est en effet le sens dogmatique par excellence. C'est lui qui prend
en considération les res et les sacramenta de l'Ecriture pour en découvrir
la signification cachée et parvenir de la sorte à l'intelligence des mys-
tères de la foi. La découverte des deux sens précédents trouvera son
prolongement dans la recherche du sens tropologique. Il s'agit alors
de demander à l'Ecriture les enseignements qui guideront le chrétien
dans sa vie morale et dans son cheminement intérieur. C'est ce dernier
sens, également, qui procurera au lecteur de l'Ecriture les instruments
d'analyse, les moyens d'expression et le langage qui lui permettront
de scruter les profondeurs de son âme, d'y observer les mouvements
de la nature et de la grâce et de rendre compte, à lui-même et aux autres,
de son expérience intérieure. On comprend, dans ces conditions, que
Hugues de Saint-Victor, sans rien retrancher de l'effort critique requis
par l'étude de l'Ecriture, ait pu assigner à celle-ci une finalité contem-
plative et expliquer à son disciple que la lecture (lectio), ou l'enseigne-
ment (disciplina), devait conduire à la méditation ( meditatio), la médi-
tation à la prière (oratio), la prière à l'action (operatio) et l'action à
la contemplation ( contemplatio)4.8 •
Hugues ne s'est pas contenté de formuler des règles d'herméneu-
tique. Il a pratiqué cette exégèse dont il avait posé les principes. Lui
qui ne savait probablement pas beaucoup de grec, et moins encore
d'hébreu, il a cherché à comparer les textes latins dont il disposait
avec le texte original et il s'est renseigné à cet effet auprès de maîtres

47· Cf. R. BARON, op. dl., pp. III et us.


48. Ditlas«<J., VI. :J, p. u6, zo-u.
49· Ibill•• v. 9. p. IO§), I:J-Ij.
182. Etudier la Bible

juifs50 • C'est ainsi que dans ses Notes sur le Pentateuque, sur les Juges
et sur les Rois, on remarque un recours direct à l'hébreu pour expliquer
le sens de certains mots, et Miss B. Smalley pense que les maîtres ainsi
consultés par Hugues appartenaient à une école d'exégèse rabbinique
du nord de la France fondée peu auparavant par le célèbre Rashi, décédé
en 1105 51 • Pour faciliter d'autre part à ses disciples la recherche du
sens « historique », et sans doute aussi pour aiguiser leur sens critique
ou les aider à éviter de lourdes erreurs d'interprétation, Hugues a
voulu mettre à leur disposition des instruments de travail qui leur
permettraient d'aborder avec plus d'assurance l'histoire biblique pro-
prement dite. Il a donc composé à cet effet un Chronicon, intitulé aussi
De tribus maximis circumstantiis. L'ouvrage contient des tableaux chro-
nologiques mettant en rapport les événements de l'histoire biblique
avec ceux de l'histoire profane. A l'exception de la préface et de quelques
rares passages52, ce recueil est demeuré inédit, mais Richard de Saint-
Victor devait plus tard l'utiliser pour rédiger un manuel d'études
bibliques sur lequel nous reviendrons.
L'explication allégorique des livres saints est souvent présente dans
les commentaires bibliques de Hugues. Elle apparaît davantage, pour-
tant, dans ses traités de caractère proprement théologique et notam-
ment dans son célèbre De sacramcntis (PL, IJ6, 174-618). Les « sacre-
ments » ne sont autre chose ici, pour Hugues, que les mystères de la
foi. Son ouvrage n'est donc pas un ouvrage d'exégèse. C'est une somme
de théologie qui a pour ambition d'exposer le dogme chrétien dans sa
totalité, mais de l'exposer dans le cadre de ces interprétations allégo-
riques dont son Didascalicon avait dit toute l'importance. Dès les pre-
mières pages de ce De sacramentis, en effet (col. 183-184), l'auteur nous
informe que si dans un précédent ouvrage, qu'il faut identifier avec
son Chronicon, il a rassemblé des indications érudites se rapportant à
une lecture « historique » de l'Ecriture, il veut maintenant que ce second
ouvrage soit une introduction à une lecture allégorique. C'est au nom
et comme sous la couverture de cette lecture allégorique qu'il pourra
alors exposer les mystères de la foi en adoptant, comme principe de
division, le double thème de la création et de la rédemption de l'homme
auquel il est toujours demeuré attaché.
Quant au sens tropologique ou moral, Hugues de Saint-Victor
l'a souvent recherché, lui aussi, soit dans des commentaires bibliques,
soit dans des opuscules spirituels dont nous savons aujourd'hui qu'ils
ont été, de tous ses ouvrages, ceux qui ont connu le plus de succès et

so. B. SMALLEY [IS], pp. 102-104·


p. Ibid., p. 104, et R. BARON, op. til., pp. 107-109.
52. Cf. W. GREEN,« Hugo of St. Victor: De tribus maximis circumstantiis gestorum »,
dans Speçu/11111, r8 (1943), pp. 484-493, et D. V AN DEN EYNnE, E.rsai sur la sumssilm et la date
des écrits de Hugu~s de Saint- Vitlor, Rome, 1960, pp. 9o-92.
Les écoles du XJ[e siècle 18 3

qui ont été le plus souvent recopiés. Tous les livres de l'Ecriture peu-
vent se prêter à cette sorte d'explication. Dans ses Homélies sur l'Ecclé-
siaste (PL, IJJ, 113-z~6), cependant, Hugues attire plus particulière-
ment notre attention sur trois d'entre eux, les Proverbes, l'Ecclésiaste
et le Cantique des Cantiques, que Salomon, selon lui, aurait consacrés
aux trois étapes de la vie spirituelle. Le premier traiterait donc de la
méditation qui est une sorte de combat de la science contre l'ignorance,
le second du premier degré de la contemplation et le troisième de ses
degrés les plus élevés (op. cit., 117-nS). C'est donc du premier degré
de la contemplation, celui où l'âme parvient à la vision de la vérité,
que Hugues traitera lui-même dans son explication de l'Ecclésiaste.
Mais il parle aussi de la méditation et de l'union de l'âme à Dieu dans
des opuscules dont l'inspiration biblique est constante. Un de ces
courts traités nous explique, semble-t-il, ce que Hugues pensait au
fond de lui-même de la nature de l'Ecriture, qu'il appelle un « grand
sacrement ». Elle est parole des hommes, en effet, mais cette parole
des hommes, c'est aussi la Parole unique du Verbe de Dieu : « Dieu
parle autrement par la bouche des hommes, écrit-il, autrement par
lui-même. Que Dieu en effet parle parmi les hommes par les hommes,
presque toute l'Ecriture de l'Ancien et du Nouveau Testament en
témoigne. Il parle donc par les hommes; il parle par lui-même : par
les hommes, de multiples paroles; par lui-même, une seule. Mais en
toutes ces paroles qu'il a proférées par les lèvres des hommes fut pré-
sente cette unique parole, et en son unicité toutes ne font qu'un : sans
elle, elles n'ont pu être proférées en quelque lieu ou temps que ce
soit »53 •
Les autres maîtres de l'école de Saint-Victor, après la mort de
Hugues, aborderont l'étude de l'Ecriture en s'inspirant des principes
et des méthodes que celui-ci avait préconisés. Une attention spéciale
doit être accordée, parmi les héritiers de la pensée de Hugues, à un
exégète sur lequel les travaux de Miss Beryl Smalley ont jeté une vive
lumière, André de Saint-Victor&'. Ce Victorin, qui devint par la suite
abbé du monastère de Wigmore, en Angleterre, où il mourut en IIJ5,
est un des plus grands représentants de l'exégèse scientifique du
xn 8 siècle. La plupart de ses commentaires bibliques sont encore inédits.
Mais ils font en ce moment même l'objet de recherches qui nous per-
mettront bientôt de les mieux connaître. Nous savons cependant, dès
maintenant, que dans ses explications de l'Ancien Testament, André
s'est inspiré des conseils relatifs à la recherche du sens littéral ou his-

B· De Verbo Dei, dans HuGUES de SAINT-VICTOR, Six opuscules spirituels, Introd., trad.
et notes deR. BARON(« Sources chrétiennes», 155), Paris, 1969, p. 61.
H· Cf. B. SMALLEY [15], pp. IIZ-195· Un commentaire d'ANDRÉ sur l'Ecclésiaste a été
publié par G. CAI.ANDRA, De hi.rtorita Andreae Vittorini expositione in &rlesia.rten, Palenne,
1948.
184 Etudier la Bible

torique que Hugues avait précédemment donnés. li avait étudié à


cet effet la langue hébraïque et s'était mis à l'école de maîtres juifs
dont les traditions et les méthodes l'ont profondément influencé. Ses
contemporains le lui ont parfois reproché, et Richard de Saint-Victor,
dans son De Emmanuele (PL, r96, 6ox-666), s'en prendra vivement à
l'interprétation qu'André et quelques-uns de ses disciples avaient
donnée de l'Ecce virgo concipiet d'Isaïe (7, 14). Au xme siècle, le fran-
ciscain Roger Bacon se plaindra à son tour de l'autorité excessive dont
jouissait André de Saint-Victor. Ces critiques et ces plaintes témoignent
en tout cas de l'influence exercée par les commentaires de ce maître.
Cette influence est encore difficile à mesurer, mais bien des travaux
en ont déjà confirmé l'ampleur et l'étendue.
Richard de Saint-Victor (t 1173), contemporain d'André, appar-
tient comme ce dernier à une génération dont les préoccupations sont
un peu différentes. Son œuvre biblique continue néanmoins à s'inspirer
des principes de Hugues. On lui doit en effet une sorte de manuel
d'introduction à l'étude de la Bible, le Liber exceptionum, dans lequel
il déclare n'avoir rien négligé de ce qui lui paraissait nécessaire à un
débutant désireux de« lire» l'Ecriture65• L'ouvrage ne vise pas à l'ori-
ginalité. C'est un recueil d' « extraits », empruntés à « de nombreux
livres», que l'auteur a classés et mis en ordre selon un plan bien défini.
Dans une première partie, qui doit beaucoup au Didascalicon et au
Chronicon de Hugues, Richard traite des méthodes dont il convient
d'user pour interpréter l'Ecriture, puis des services que les arts libé-
raux et les sciences profanes doivent rendre à l'exégète. Dans la seconde
partie, qui a acquis de bonne heure une existence autonome sous le
titre d'Allegories sur l'Ancien et le Nouveau Testament et a été très large-
ment répandue sous cette forme, Richard reproduit de longs extraits
des Pères ou des commentateurs anciens se rapportant aux principaux
livres de la Bible. Cette disposition lui permet de présenter commo-
dément les principales interprétations allégoriques ou tropologiques
que la tradition avait données des deux Testaments.
Mais l'auteur de ce Liber nous a donné aussi des ouvrages plus
originaux. Quelques-uns d'entre eux sont consacrés à la recherche du
sens littéral. Richard connaît en effet parfaitement la théorie des trois
sens de l'Ecriture professée avant lui par Hugues. Il sait qu'on ne peut
chercher la signification allégorique ou tropologique des textes si l'on
n'a d'abord établi le sens littéral ou historique. Il tente ainsi, dans quel-
ques opuscules (PL, r96, zn-z56), de résoudre les difficultés que
posent les récits bibliques se rapportant à la construction du tabernacle
de Moïse, à l'édification du temple de Salomon ou à la chronologie

H· a. lùCHARD DE SAINT-VICTOR, Liber exçeptionum, éd. J. CHÂTILLON, Paris, 19~8.


p. 97. ~-8.
Les écoles du XJJe siècle 18 5

des rois de Juda et des rois d'Israël. Bien qu'il n'ait apparemment pas
connu la langue hébraïque, il avait eu certainement recours, pour ce
faire, aux lumières de maitres juifs. Il déclare en effet que « par des
Juifs il a connu les écrits des Juifs »56• A la demande souvent de cor-
respondants dont les requêtes prouvent qu'il jouissait d'une certaine
autorité en matière biblique, il s'est efforcé aussi de résoudre les diffi-
cultés que présentaient certains passages du Nouveau Testament et
notamment de saint Paul. L'interprétation est ici plus théologique,
mais les éclaircissements d'ordre littéral y tiennent également beaucoup
de place57•
Richard nous a cependant surtout laissé des commentaires ou des
ouvrages dans lesquels il recherche le sens allégorique ou le sens tro-
pologique du texte. C'est au premier de ces deux sens que s'est princi-
palement attaché son commentaire de l'Apocalypse (PL, z96, 683-888).
Dès les premières pages de cet ouvrage, l'auteur nous dit que l' Apo-
calypse est l'expression « d'oracles sublimes et lumineux se rapportant
au Christ et à l'Eglise » (I, Pro!., 68 5 C). Mais le commentaire passe
volontiers de l'allégorie à la tropologie. Richard note en effet qu'en
décrivant d'avance les tribulations, les épreuves et les persécutions
que devra subir l'Eglise, l'Apocalypse exhorte celle-ci à la patience.
Ce sont des enseignements concernant la vie spirituelle que Richard
expose, par exemple, dans son De somnio Nabuchodonosor (PL, z96,
1229-1366), dans les explications de quelques passages des Psaumes ou
d'autres livres de l'Ecriture qui ont été regroupés sous le titre d' Adno-
tationes mysticae in Psalmos (PL, z96, z65-404), ou enfin dans les nom-
breux ouvrages et opuscules constitués autour de thèmes bibliques
qui ont connu un succès considérable et exercé une durable influence
sur la spiritualité occidentale.
Cette tradition exégétique trouvera plus tard un dernier représen-
tant en la personne de Thomas Gallus, décédé vers 1246. Ce Victorin
avait dû être admis dans la grande abbaye parisienne vers la fin du
xue siècle. Il y était demeuré jusqu'en 1218, date à laquelle il avait
quitté définitivement la France pour fonder le monastère des chanoines
réguliers de Saint-André de Verceil. Thomas est surtout connu par
ses commentaires sur les écrits de Denys, le Pseudo-Aréopagite. Mais
c'est aussi un exégète qui a commenté Isaïe et a expliqué à trois reprises
le Cantique des Cantiques68• Nous retrouverons Thomas Gallus lorsque

s6. De concordia regum conregnanlium .ruper Juàam el super Israû, PL, r96, Z4I B.
S7. Voir notamment les Declaralione.r nonnullarum difftcullalum scriplurt18 et le De vrebis
Aposlo/i, dans RICHARD DE SAINT-VICTOR, Opuscules théologiques, éd. J. RIBAILLIER, Paris,
1967.
s8. Cf. Thomas GALLUS, Commenlaire.r sur le Cantique tle.r Cantiques, éd. J. BARBET, Paris,
1967.
1 86 Etudier la Bible

nous parlerons des premières concordances de la Bible et des efforts


accomplis, vers le même temps, pour introduire, dans les différents
livres de l'Ecriture, des divisions commodes.

LE TEMPS DES THÉOLOGIENS

Au moment même où Anselme de Laon et ses disciples, puis Hugues


de Saint-Victor, mettaient au point les méthodes de lecture et d'inter-
prétation de l'Ecriture dont il vient d'être question, d'autres tendaient
à enseigner d'une manière beaucoup plus systématique cette discipline
qu'on appelait toujours la sacra pagina mais qui devenait de plus en
plus théologie. Ils adoptaient de ce fait, à l'égard de l'Ecriture, des
comportements et des méthodes d'approche d'un type nouveau.
L'attention des maltres, tout d'abord, devenait plus sélective. Elle
se portait sur les livres dont le contenu doctrinal semblait être le plus
riche, et notamment sur les deux livres qui tenaient déjà dans l'ensei-
gnement, depuis un certain temps, une place privilégiée, le livre des
Psaumes et les Epîtres de saint Paul. Au même moment, les commentaires
s'intéressaient de plus en plus à la lettre, au texte proprement dit. Compte
tenu de la nature des livres ainsi expliqués, il s'agissait moins, à vrai
dire, de l'interprétation historique dont Hugues de Saint-Victor avait
rappelé la nécessité, que d'une analyse grammaticale, stylistique et lit-
téraire destinée à préciser le sens des mots, à démêler l'enchalnement
des propositions ou même à découvrir, dans les livres saints, les rai-
sonnements et les argumentations qui y étaient enfermés. Comme l'écrit
un commentaire des Psaumes attribué à l'énigmatique Honorius Augus-
todunensis, « les syllogismes sont cachés dans l'Ecriture, comme le
poisson dans la profondeur des eaux »59 ; c'était le rôle du commenta-
teur que de les faire apparaltre. n arrivait d'autre part que les textes
bibliques, ou surtout les interprétations que les Pères en avaient don-
nées, ne s'accordaient pas entre eux ou semblaient même se contredire.
Le maître recourait alors à la dialectique. Les « questions », de plus en
plus nombreuses, de plus en plus développées, qui sont introduites
désormais dans les commentaires ont pour objet de résoudre ces dif-
ficultés, mais elles abordent également des problèmes proprement
théologiques. Les arguments pour et contre sont présentés et discutés.
La quaestio se transforme ainsi parfois en disputatio, et les Quaestiones
ou les Quaestiones disputatae tendront bientôt à se détacher du texte
biblique pour être rassemblées dans des collections et former de la
sorte des recueils spécialisés. Les exemples en sont nombreux. Citons

59· Selectorum Psa!morum exposilio, PL, IJ2, 279.


Les écoles du XIIe siècle 187

par exemple, parmi beaucoup d'autres, les Quaestiones de divina pagina


de Robert de Melun, publiées vers le milieu du xue siècle60, ou les
Quaestiones in epistolas Pauli qui ont été imprimées parmi les pseudépi-
graphes de Hugues de Saint-Victor (PL, IJJ, 431-634), mais qui sont
plus tardives que les précédentes.
De tels ouvrages nous aident à comprendre à quel point l'ensei-
gnement s'était transformé. Comme l'a écrit le cardinal Henri de
Lubac61 : « Les lectures ou leçons publiques consacrées à l'explication
de la divina pagina, comme on s'accoutume à dire au singulier, de la
sacra pagina, de la caelestis pagina, de la Veteris ac Novi Testamenti pagina,
de l'universa pagina verbi Dei, ces lectures, telles qu'elles se multiplient
au xue siècle, diffèrent bien davantage de la lectio primitive. A vrai
dire, elles sont tout autre chose ... Ceux qu'on appelle maintenant lectores
divinitatis, ou magistri divinorum librorum ou doctores sacrae paginae exercent
un magistère, le magisterium divinae lectionis, qui tend à se désacraliser.
Ce sont des professeurs d'Ecriture sainte. Avant la lettre, ce sont des
universitaires. »
Ces professeurs ne se contentent pas de commenter ou d'expliquer
l'Ecriture. Ils commencent à rédiger, non plus seulement des mono-
graphies spécialisées, comme l'avait fait Anselme de Cantorbéry, ni
même de modestes recueils de « sentences », comme l'avaient fait
quelques maîtres issus de l'école de Laon, mais de véritables traités
de théologie et des « sommes ». Celles-ci adoptent un mode de pré-
sentation, un ordre des matières de plus en plus systématique, de plus
en plus éloigné de cette inspiration biblique encore si présente dans le
De sacramentis de Hugues de Saint-Victor. L'Ecriture, bien entendu,
demeure présente dans ces ouvrages. Mais elle y est devenue un « lieu
théologique » où le maître va chercher ses arguments, une « autorité »
sur laquelle il s'appuie. Elle n'y est donc plus lue pour elle-même. Elle
est mise au service d'une théologie dont elle reste pourtant toujours
la source. Cette transformation de l'approche scripturaire n'était pas
née d'initiatives isolées. Elle était l'expression d'un mouvement de
grande ampleur et de longue durée, amorcé, comme on l'a vu, dès la
fin du xie siècle, et qui devait se poursuivre et se développer jusqu'au
milieu du xme. Faute de pouvoir mentionner ici tous ceux qui ont
joué un rôle dans cette évolution, ou qui en ont été les témoins, rete-
nons les noms de trois maîtres qui ont contribué plus que d'autres à
la favoriser, peut-être même à la précipiter : Pierre Abélard, Gilbert
de la Porrée et Pierre Lombard. Ces maîtres ont été célèbres. Mais
s'ils méritent ici notre attention, c'est surtout parce que tous trois ont
fait « école », à travers leurs innombrables disciples, bien qu'ils n'aient

6o. Œuvres de Robert de Melun, éd. R. M. MARTIN, t. I, Louvain, 1932.


61. De LUBAC [11], 1, 1, pp. 84-85.
188 Etudier la Bible

pas toujours été attachés, d'une manière exclusive, à un établissement


déterminé, comme l'avaient été saint Anselme de Cantorbéry, Anselme
de Laon ou Hugues de Saint-Victor.
Le premier de ces trois théologiens, Pierre Abélard (t 114z), que
nous avons déjà rencontré, n'a cessé en effet de se déplacer, suivi par
ses admirateurs et transportant en quelque sorte avec lui son école.
ll avait consacré la première partie de sa carrière à l'étude des arts
libéraux et il s'était d'abord illustré dans l'exercice de la dialectique.
Mais, sans jamais renoncer à cette discipline, il n'avait pas tardé à s'inté-
resser à la sacra pagina et lui-même nous dira plus tard que « le Seigneur
ne l'avait pas moins favorisé pour l'intelligence de l'Ecriture que pour
celle des lettres profanes »62 • C'est à Laon qu'il avait manifesté pour
la première fois sa virtuosité et son talent dans l'art de lire et de com-
menter l'Ecriture. Venu dans cette ville, vers IIIZ ou 1113, on s'en
souvient, pour y écouter les leçons d'Anselme vieillissant, il avait
relevé le défi lancé par les disciples du maître et il avait commenté
impromptu, mais avec un étonnant succès, la difficile prophétie d'Ezé-
chiel qu'on n'avait pourtant pas coutume d'expliquer dans les écoles6S.
Fidèle au vocabulaire traditionnel, Abélard continuera, dans ses
ouvrages spéculatifs, à identifier l'enseignement de la théologie avec
celui de la sacra pagina. Dans sa Theologia christiana il ne manquera pas
de rappeler que l'Ecriture, « dans sa triple exposition, contient la pléni-
tude de la doctrine »64, et dans le prologue de sa Theologia scholarium,
qui est une brève somme de théologie, il déclarera avoir voulu répondre
à une requête de ses étudiants et avoir ainsi rédigé pour eux « une
sorte d'introduction à la divine Ecriture »66• Mais il se référera aussi
au De ordine et au De doctrina christiana de saint Augustin pour affirmer
la nécessité de recourir aux disciplines rationnelles, à la philosophie,
à la dialectique surtout, mais aussi à l'arithmétique, pour apporter
une solution aux « questions » que posent les livres saints et pour péné-
trer« les allégories et les mystères» qu'ils contiennent66. De fait, lors-
qu'on parcourt les deux ouvrages qu'on vient de mentionner, on
s'aperçoit bien vite que si une large place est faite à l'Ecriture et aux
écrits des Pères, c'est aussi à la grammaire, à la dialectique et à ce qu'on
a appelé « les arts du langage » que l'auteur recourt constamment.
Pierre Abélard, comme tous les maîtres, a pourtant commenté
l'Ecriture. Les leçons sur Ezéchiel qu'il avait données à Laon, et dont
nous savons qu'elles avaient fait l'objet de « réportations », n'ont pas

62. ffist. ca/omit., éd. cit., p. 82, 676-677.


63. Ibid., pp. 68-69.
64. Theo/. christ., II, éd. E. M. BUYTABRT, Corpus christianorum, Cont. med., 12, p. 191,
1929-1931.
65. Theo/. schol., éd. BUYTABRT, ibid., p. 401, 4-6.
66. Theo/. christ., éd. cit., pp. 184-185.
Les écoles du XIIe siècle 189

été retrouvées. Mais son exposition sur l'Hexaemeron (PL, q8, 731-784),
rédigée à la demande d'Héloïse, et son commentaire de l'Epître aux
Romains (Corp. christ., Cont. med., II, pp. 41-340) sont parvenus jusqu'à
nous. Le choix des livres ainsi commentés est significatif. Dans son
In Hexaemeron Abélard a voulu jouer la difficulté, comme il l'avait
jouée à Laon. Il nous rappelle lui-même, en effet, dans sa Préface,
que le début de la Genèse, le livre d'Ezéchiel et le Cantique des Cantiques
avaient toujours été considérés comme les passages les plus obscurs
de toute l'Ecriture et qu'une ancienne tradition hébraïque, à laquelle
Origène et saint Jérôme avaient fait écho, en interdisait la lecture
aux enfants pour en réserver l'explication aux savants et aux sages.
Quant à l'Epître aux Romains, on a dit plus haut à quel point elle retenait
l'attention des théologiens.
On retrouve, dans ces deux expositions, le souvenir des méthodes
d'interprétation dont les prédécesseurs ou les contemporains d'Abélard
avaient fait usage. C'est ainsi, par exemple, que l'In Hexaemeron men-
tionne à diverses reprises les trois sens de l'Ecriture, donnant pourtant
le nom de sens mystique à celui que Hugues de Saint-Victor avait
appelé allégorique (col. 732, 770). Quant au Commentaire de l'Epltre aux
Romains, il propose une classification des livres de l'Ecriture assez sem-
blable à celle qu'avait retenue Hugues de Saint-Victor, encore qu'il
ne soit plus question de considérer les écrits des Pères comme faisant
partie des« écritures sacrées». Abélard distingue en effet, dans l'Ancien
Testament, la Loi, les Prophètes et ce qu'il appelle les « histoires »,
puis, parallèlement, dans le Nouveau Testament, l'Evangile qui cor-
respond à la Loi, les Epitres et l'Apocalypse qui correspondent aux
Prophètes et les Actes des Apôtres qui sont de l'« histoire » (Prol.,
éd. dt., pp. 41-42). n ne manque pas non plus de se référer constamment
aux explications que les Pères avaient données des textes qu'il commente.
L'In Hexaemeron, il est vrai, dépend principalement de saint Augustin,
mais le Commentaire de I'Epltre aux Romains cite beaucoup d'autres
auteurs, non sans comparer entre elles leurs interprétations, avec un
sens critique aigu. De fait, si ces deux expositions se souviennent encore
des méthodes traditionnelles, elles mettent aussi à contribution la
grammaire et la dialectique. Le Commentaire de l'Epltre aux Romains,
notamment, très littéral, fait largement usage de ces disciplines. Abélard
y compare les différentes versions entre elles et il examine avec atten-
tion la construction des phrases. Les préoccupations doctrinales de
l'auteur sont cependant sans cesse présentes, et son exposé est fré-
quemment interrompu par des « questions » d'ordre théologique où
reparaissent les opinions défendues dans les ouvrages de caractère
systématique mentionnés plus haut.
Les liens qui unissent l'œuvre exégétique et l'œuvre théologique
d'Abélard apparaissent ainsi très étroits. C'est donc tout autant au
I 90 Etudier la Bible

théologien qu'au commentateur que saint Bernard s'en prend lorsqu'il


déclare, dans son Contra errores Abaelardi (1, PL, z82, 1055 A), qu'Abé-
lard, depuis sa jeunesse, joue avec la dialectique, et que, lorsqu'il inter-
prète les saintes Ecritures, « il déraisonne ». Ce jugement est injuste et
excessif. La postérité ne l'a pas ratifié. En dépit des condamnations
dont ce maître a fait l'objet et des critiques qui ont été dirigées contre
lui longtemps encore après sa mort, en dépit aussi de ce qu'il pouvait
y avoir de contestable ou de téméraire dans son enseignement, on ne
peut douter de la profonde influence exercée par Abélard sur toute
une génération de théologiens. Ceux-ci n'ont pas seulement repris à
leur compte ses méthodes ou ses idées. Ils ont aussi recopié, abrégé ou
imité ses commentaires bibliques, et surtout son exposition de l'Epitre
aux Romains.
Bien qu'il ait eu une carrière moins agitée qu'Abélard, Gilbert de
la Porrée, qui mourut évêque de Poitiers en I I 54, est aussi de ces
maîtres qui ont accompli de fréquents déplacements. Il a en effet fré-
quenté, comme étudiant puis comme enseignant, les écoles de Poitiers,
de Laon, de Chartres et de Paris, et si l'on parle souvent de« l'école de
Gilbert de la Porrée », comme on parle de« l'école d'Abélard», c'est
parce que, comme son illustre contemporain, il a exercé son influence
sur plusieurs générations de disciples devenus maitres à leur tour.
En dépit de ces analogies, Gilbert n'appartient pas à la même famille
spirituelle qu'Abélard. Il n'a pas partagé ses opinions, il semble même
qu'il les ait parfois combattues. Il avait en effet reçu une formation
bien différente. A Chartres, où il avait longtemps séjourné et où l'on
semble avoir alors prêté plus d'attention à l'étude de la philosophie
qu'à celle de la Bible67, il avait pu s'initier aux arts libéraux, à la gram-
maire spéculative et à la dialectique. A Laon, en revanche, il avait
fréquenté l'école que dirigeait Anselme et, bien loin d'éprouver pour
ce maitre les mêmes sentiments d'antipathie qu'Abélard, il avait très
probablement participé à l'élaboration des gloses et à celle des premiers
recueils systématiques de sentences dont son école s'était fait une
spécialité.
Comme Abélard, pourtant, Gilbert est l'auteur d'ouvrages de
théologie systématique. Mais ses écrits, en ce domaine, sont bien dif-
férents de ceux de l'auteur de la Theologia christiana. Il se présentent
en effet sous la forme de commentaires des opuscules théologiques de
Boèce, d'une remarquable profondeur sans doute, mais dans lesquels
l'Ecriture ne tient presque aucune place. Si nous en croyons les tables

67. Cf. A. CLERVAL, Les éço/es tk Char/res au Moyen Age, Chartres, 1895, p. 267 : « ... le
rôle joué par la théologie positive dans l'école de Chartres, au xu• siècle... fut très restreint.
Le goût de la philosophie platonicienne fit reléguer les Pères et l'Ecriture sainte au second
plan.))
Les écoles du XJJe siècle 191

de l'édition récente qu'en a donné N. Haring68, on n'y trouve au total,


pour un volume de près de 400 pages, qu'une quinzaine de citations
bibliques, certains textes reparaissant d'ailleurs à deux ou trois reprises.
La théologie, ici, devient purement spéculative et se réfère de moins
en moins aux livres saints. Gilbert, pourtant, a expliqué aussi l'Ecri-
ture. On lui a attribué longtemps des explications bibliques qui ne
sont pas de lui. Mais il est certain qu'il a commenté, comme tant d'autres,
en ce temps, le livre des Psaumes et la série complète des Epîtres de
saint Paul. Bien qu'ils soient encore inédits, ces commentaires ont fait
l'objet, ces dernières années, de plusieurs études. On peut donc avoir,
aujourd'hui, quelque idée de leur contenu et des méthodes d'inter-
prétation qu'ils ont adoptées.
Ces deux ouvrages ont été composés à des époques différentes. Le
premier, le Commentaire des Psaumes, a été certainement commencé à
Laon, du vivant même d'Anselme, donc avant 1117, et il a été proba-
blement achevé par la suite à Paris. Gilbert s'y est largement inspiré
des premières gloses laonnaises. Mais il a utilisé d'une façon beaucoup
plus personnelle que ses prédécesseurs et ses contemporains la riche
documentation patristique qui avait dû être mise à sa disposition. Il
ne se contente plus de citer textuellement les Pères. Il s'inspire de leurs
doctrines et de leurs idées, incorporant celles-ci dans un exposé suivi
où il présente également ses propres vues. Il cherche, d'autre part,
à être aussi concis que possible, et il n'utilise encore qu'avec réserve
les procédés dialectiques si souvent présents dans ses autres écrits. Il
s'en tient de la sorte à une interprétation christologique très tradition-
nelle et considère le livre des Psaumes « comme un évangile prophétique
où le Christ lui-même parle par la personne du Psalmiste »89•
Le commentaire de Gilbert sur les Epitres de saint Paul appartient,
lui aussi, à la tradition laonnaise, mais il a été composé à une date plus
tardive que le précédent, peut-être aux alentours de l'année n;o, et
il est plus personnel encore. On y remarque de nombreuses « questions »
théologiques qui traitent de Dieu et du mystère de l'Incarnation. Gilbert
y tient compte des opinions de certains de ses contemporains, proba-
blement même de celles d'Abélard qui n'est pourtant pas nommé, et
il les discute. C'est dire qu'une large place y est faite à la dialectique70•
Nous avons ici un commentaire d'ordre théologique dont la profon-
deur et l'intérêt n'ont pas échappé aux théologiens du temps. En dépit
de son ampleur, il a été très souvent recopié. On en retrouve des extraits
ou des citations dans un très grand nombre d'ouvrages de la fin du xne
ou du début du xme siècle. Il a certainement beaucoup contribué à

68. The Commentarie.r on Boetiu.r by Gilbert of Poitiers, Toronto, 1966.


69. H. C. VAN ELSWIJK, Gilbert Porreta. Sa vie, .ron ŒUtJre, .ra pen.rée, Louvain, 1966, p. 47·
70. IbM., PP· n-58.
1 9z. Etudier la Bible

répandre les idées de Gilbert au sein de ce qu'on devait appeler plus


tard « l'école porrétaine ».
La distinction pédagogique déjà solidement établie entre l'ensei-
gnement biblique et celui de la théologie systématique, entre les com-
mentaires de l'Ecriture et les« sommes», devait s'affirmer d'une manière
plus nette encore, au moins chez les maîtres parisiens et en dehors de
l'école de Saint-Victor, vers le milieu du xue siècle. On trouve un
exemple particulièrement frappant de cette partition dans les écrits
d'un des maîtres dont l'œuvre jouira, pendant plusieurs siècles, d'un
étonnant crédit, Pierre Lombard. Ce maître, qui mourut évêque de
Paris en 1 1 6o après avoir enseigné longtemps la sacra pagina dans les
écoles de cette ville, nous a en effet laissé, lui aussi, et sans parler de son
œuvre oratoire, deux sortes d'ouvrages. Durant la première partie
de sa carrière, Pierre Lombard, comme tant d'autres, a expliqué le
livre des Psaumes (PL, r9r, 5 5-169) etles Epîtres de saint Paul (PL, r9r,
u97-1696, et r92, 9-5z.o). Le premier de ces deux commentaires a dû
être composé avant 1141 71• C'est une vaste compilation encore très
fidèle aux méthodes d'Anselme de Laon, citant longuement les écrits
des Pères et utilisant également des commentaires plus récents, notam-
ment celui de Gilbert de la Porrée. Il n'est pas sûr, il est vrai, que ce
commentaire soit issu directement de l'enseignement du maître, mais
il est fort probable que celui-ci s'en est servi par la suite dans ses cours72 •
Pierre Lombard, s'inspirant apparemment de Rémi d'Auxerre, considère
que le livre des Psaumes contient toute la théologie : ln hoc libro est
consummatio totit1s theologicae paginae (col. 57 B). Il en donne une inter-
prétation d'inspiration christologique, mais souvent aussi tropologique
et moralisante. Ses explications restent encore très proches du texte.
Les « questions >> y sont peu nombreuses et sont traitées brièvement.
L'exposition des Epîtres de saint Paul est plus tardive. On a montré
qu'il en existait deux rédactions différentes et que la plus ancienne était
antérieure à l'année II48 73• Dans ce commentaire, qui sera par la suite
incorporé à la Glose ordinaire, Pierre Lombard cite toujours les écrits
des Pères. Mais, en rédigeant son ouvrage, il avait également sous les
yeux les commentaires de l'Ambrosiaster et de Haimon d'Auxerre,
des gloses abrégées d'Anselme de Laon, certains écrits de Hugues de
Saint-Victor, et aussi les commentaires de Gilbert de la Porrée dont
il se sert sans jamais en nommer l'auteur74 • Les « questions » sont ici
beaucoup plus nombreuses que dans le Commentaire des Psaumes. Comme
saint Bruno d'ailleurs, Pierre Lombard pense que saint Paul a rédigé

71. a. I. BRADY, dans Pierre LOMBARD, Sententiae in IV /ibri.t di.ttinçtae, I, Pars I, Prolego-
mena, Grottaferrata, 1971, p. 31*.
72. Ibid., pp. 46*-61*.
73· Ibid., pp. 8z*-88*.
74· Ibid., pp. 74*-8z*.
Les écoles du XJJe siècle 193

ses Epîtres afin de prémunir l'Eglise contre les doctrines hérétiques


qui auraient pu corrompre son enseignement et pour répondre d'avance
à toutes les « questions >> que les fidèles pourraient se poser par la suite
(col. 1297 AB). Il s'agit donc bien d'un ouvrage qui, sans négliger la
lettre, suivie au contraire de très près, veut être un commentaire
théologique.
On en sera d'autant moins surpris que peu d'années plus tard,
vers II 55-II 57 d'après son dernier éditeur76, Pierre Lombard publiait
le célèbre recueil de Sentences, divisé en quatre livres, qui devait connaître
une extraordinaire fortune. Cet ouvrage de caractère systématique,
fruit de l'enseignement du maître, présentait un exposé complet, métho-
diquement ordonné, des mystères de la foi. L'auteur, il est vrai, y
développait quelques thèses qu'on devait juger aventureuses; il pro-
fessait à l'égard des méthodes et des opinions abélardiennes une sym-
pathie parfois trop appuyée. Ses Sentences feront donc l'objet de sérieuses
critiques, durant les dernières décennies du xne siècle76, mais elles
auront leurs défenseurs, et elles deviendront bientôt, à partir surtout
du 4e Concile de Latran (uq), le manuel officiel de toutes les écoles
de théologie. L'Ecriture est constamment citée, dans cette « somme ».
Mais elle est définitivement devenue une « autorité » invoquée, expli-
quée et commentée de façon à tenir son rôle dans les démonstrations
et les argumentations théologiques du maître. Cette « autorité » est
bien entendu la première et la plus importante de toutes. Ce n'est plus
elle, cependant, qui sert de cadre et d'armature à un manuel dont les
avantages pédagogiques apparaîtront bientôt tels qu'on n'osera plus
beaucoup modifier, désormais, l'ordre des matières qu'il avait adopté.
Le succès de l'ouvrage de Pierre Lombard consacrera en quelque
sorte, d'une manière décisive, cette distinction entre l'enseignement
de l'Ecriture et celui de la théologie qui s'était progressivement affirmée
et qui sera un des traits caractéristiques de la méthode scolastique. Les
maîtres de l'Université, au XIIIe siècle, continueront sans doute à lire
et à commenter l'Ecriture. Mais, dans leur enseignement théologique
proprement dit, ce sont les Sentences de Pierre Lombard qu'ils expli-
queront et commenteront.

LES MAÎTRES DE LA FIN DU xne SÙ!!CLE

Les Sentences de Pierre Lombard ne joueront pleinement le rôle


assez inattendu qui allait être le leur que vers le second quart du

75· Ibid., pp. uz*-uS*.


76. Cf. J. de GHELLINCK [83], pp. 25o-267.
P. RICBÉ, G. LOBRICHON 7
194 Etudier la Bible

xme siècle. Durant les dernières décennies du xue, en effet, nombre


de maitres parisiens s'accommodent encore assez mal des méthodes
auxquelles elles recourent. Ils veulent demeurer fidèles aux vieilles
traditions de la sacra pagina, en s'efforçant toutefois de faciliter toujours
davantage l'accès, la lecture et l'interprétation des livres saints et en
créant à cet effet des instruments de travail adaptés aux besoins des
écoles qui se développent et s'organisent. On a souvent avancé que cet
intérêt toujours renouvelé porté à l'Ecriture était issu directement du
mouvement que l'école de Saint-Victor avait suscité et longtemps
animé. Il est vrai que les maitres auxquels on fait ici allusion ont souvent
cherché leur inspiration chez les exégètes victorins et qu'ils ont lar-
gement utilisé leurs écrits. Il est exact également qu'ils n'appréciaient
pas beaucoup plus que les Victorins de la fin du siècle les subtilités
de certains disciples d'Abélard, de Gilbert de la Portée ou même de
Pierre Lombard. Deux de ceux que nous allons retrouver, Pierre le
Chantre et Etienne Langton, devaient s'en prendre à ces théologiens
et à leurs disciples. Le premier se plaignait de la multitude des gloses
superflues qui recouvraient le texte des livres saints et de ces « disputes »
où l'on ne traitait que de « questions vaines et inutiles »77, tandis que
le second ne voulait pas que l'on scrutât« avec irrévérence les secrets
de Dieu »78, Mais lorsque le même Pierre le Chantre critique les com-
mentateurs qui dissertent des temps et des lieux, des généalogies
bibliques, de la disposition du tabernacle de Moïse ou de la construc-
tion du temple de Salomon79 , on a bien le sentiment que ses contesta-
tions atteignent certains commentateurs victorins, même si elles ne les
visent pas directement.
En .réalité, ces maitres se séparaient moins des Victorins par leurs
méthodes d'interprétation de l'Ecriture que par la manière même dont
ils concevaient l'enseignement et par les finalités qu'ils assignaient à
l'étude de la théologie. Hugues de Saint-Victor conservait le souvenir
des anciennes traditions monastiques. C'était encore un homme de
vieille culture. Sa recherche de la sagesse était une quête spirituelle,
désintéressée. Il avait donc écrit, on l'a vu, que la lectio devait conduire
à la meditatio, à l' oratio et à la contemplatio. Pierre le Chantre, en revanche,
considère que « l'étude de la sainte Ecriture consiste en trois choses :
la lectio, la disputatio et la praedicatio »80 • Avec la disputatio, que Hugues
de Saint-Victor n'avait mentionnée qu'en passant, dans son Didas-
calicon81, la place de la dialectique et celle de la théologie spéculative
sont maintenant reconnues, dans l'enseignement de la sacra pagina,

77· Verbum obbreviatum, 1-4. PL, 201, 2.3-H. et J. W. BALDWIN, op. &il., pp. 98-xox.
78. Super tribus .rçe/eribu.r Moab (Amos, z, x), cité par J. W. BALDWIN, vol. II, p. 70, n. 8x.
79· Verbum abbreviatum, 2., col. 2.7 D-2.8 A.
8o. Ibid., x, col. 2.5 A, et J. W. BALDWIN, I, pp. 9o-9x.
8x. Cf. M.-D. CHENU [So], p. 339, n. I.
Les écoles du XJJe siècle 195

mais cet enseignement devra lui-même déboucher sur la prédication,


celle du maître d'abord, qui doit lui consacrer statutairement une part
de son temps, celle aussi à laquelle se livreront plus tard ses étudiants,
destinés à devenir des pasteurs et des prédicateurs.
Il ne s'agit pas là, bien entendu, d'un changement d'orientation
radical. Pierre le Chantre ne sous-estime en aucune manière la méditation
et la contemplation. Mais avant de se retirer au monastère cistercien de
Longpont, où il mourra, en 1197, il est un maître séculier. Il appartient
à un monde scolaire qui préfigure déjà le monde universitaire de demain.
Il sait fort bien d'autre part que ses collègues et lui-même, en tant que
maîtres, doivent se livrer à une triple activité: l'explication de l'Ecriture
qui correspond à la lectio, l'étude de la théologie systématique qui relève
de la disputatio, et la praedicatio82 • Il y a longtemps, sans doute, que les
maîtres se livrent à la prédication. Durant la seconde moitié du xue siècle,
cependant, leur activité se développe, en ce domaine83 , et nombre d'entre
eux attachent une importance croissante à l'obligation où ils se trouvent
de proposer un enseignement qui préparera leurs auditeurs à travailler,
par la prédication, à la défense de la foi et à la réforme des mœurs.
Mais la prédication se nourrit des enseignements de l'Ecriture plus
que des argumentations de la dialectique. Il était donc nécessaire qu'on
revînt, d'une manière ou d'une autre, à une lecture des livres saints dont
la spéculation théologique tendait à s'éloigner. Il fallait, à cet effet,
continuer à recourir à tout ce que les écoles de Laon et de Saint-Victor
avaient rassemblé en fait de gloses ou de commentaires. Mais il fallait
donner aussi aux étudiants, aux prédicateurs et aux théologiens eux-
mêmes la possibilité de s'initier aisément à la lecture et au maniement
des livres saints. Sans doute est-ce là l'explication du succès connu par
la célèbre Historia scholastica (PL, I ,s, 105 3-1722) que Pierre le Mangeur
acheva peu avant 1170. On a dit très justement de ce livre, qu'il consacrait
et étendait « dans l'usage courant la méthode historico-littérale de
Saint-Victor »84• Son mérite était précisément de présenter toute l'histoire
biblique, de la Genèse aux Actes des Apôtres, sous une forme accessible et
simplifiée, pour« l'usage courant», qui permettait d'en démêler aisément
les étapes. Il sera longtemps le manuel d'Ecriture sainte le plus souvent
recopié, utilisé, ou complété, et le savant Etienne Langton, plus tard,
ne dédaignera pas de le commenter et de le gloser85 •
C'est vers cette époque, également, que commencent à apparaître les
recueils de Distinctiones sur lesquels des recherches récentes ont attiré
l'attention. Il s'agissait de sortes de répertoires ou de dictionnaires qui

82. Cf. PARÉ [89]. pp. 122-123·


83. Comme il ressort, notamment, de l'ouvrage de J. LONGÈRE [143].
84. M.-D. CHENU [So], p. 259·a. B. SMALLEY [IS]. pp. 178-180.
85. Cf. G. LAcoMliE, B. SuALLEY, « Studies on the Commentaries of Cardinal Stephen
Langton>>, dans AHDLMA, J, 1930, pp. 18-51.
1 96 Etudier la Bible

avaient pour objet de distinguer et de classer les différentes significations


qu'un même mot peut revêtir, dans l'Ecriture, et de donner, pour
chacun de ces sens, des exemples qui en illustraient l'emploi. Les premiers
recueils de cette sorte semblent avoir été ceux que nous ont laissé Pierre
le Chantre (t 1197) et Alain de Lille Ct 1203). Mais on en connaît
d'autres, compilés vers la fin du xue siècle ou le début du xnre, par des
maîtres parisiens tels que Pierre de Poitiers Ct 1205) et Prévostin de
Crémone (t 1209), qui furent l'un et l'autre chanceliers, puis par Pierre
de Capoue Ct 1242) qui enseigna dans les écoles parisiennes jusqu'en 1219,
avant de devenir patriarche d'Antioche et cardinal86• Tous ces maîtres,
de tendances doctrinales très diverses, sont des théologiens qui nous ont
laissé des « sommes » ou des collections de Sentences de caractère systé-
matique. Leurs répertoires de Distinctiones étaient destinés simultané-
ment, le plus souvent, aux enseignants et aux prédicateurs. Mais ceux-ci,
ou du moins quelques-uns d'entre eux, disposeraient bientôt des pre-
mières concordances, réelles ou thématiques, qui ont peut-être été
élaborées par le victorin Thomas Gallus 87 au début du xme siècle, en
attendant les concordances verbales qui n'apparaîtront que plus tard,
après 123 5, chez les Dominicains du couvent de Saint-Jacques à ParisB8.
Nombre de maîtres ressentaient en outre la nécessité de porter
remède aux divergences qui apparaissaient entre les différents exem-
plaires des livres saints dont on faisait usage dans les écoles. Pierre le
Mangeur, dans son Historia scholastica, et Pierre le Chantre, dans les
commentaires bibliques encore inédits qu'il nous a laissés, avaient déjà
eu recours aux travaux d'André de Saint-Victor pour tenter d'améliorer
les textes qu'ils expliquaient. Etienne Langton (t 12.2.8), qui enseigna la
théologie à Paris jusqu'à son élévation au siège de Cantorbéry, en uo6,
devait procéder d'une manière beaucoup plus systématique. Ce maitre,
qui est l'auteur, lui aussi, de nombreux commentaires bibliques, de
diverses Quaestiones de théologie et de nombreux sermons, est de ceux
qui se sont attachés, avec une particulière attention, à l'étude des textes 89 •
Utilisant à son tour les travaux de ses prédécesseurs, et tout spécialement
ceux d'André de Saint-Victor, il prit la peine de comparer les unes aux

86. Cf. R. H. et M. A. RousE, « Biblical Distinctiones in the thirteenth Century », dans


AHDLMA, 4r, 1975, pp. 2.7·37· On trouvera de nombreuses indications sur l'origine et
l'histoire des Di.rlincliones médiévales dans G. HAsENOHR, « Un recueil de Disfin&liones
bilingue du début du Xlv<' siècle», dans Romania, n (1978), pp. 47·54·
87. Cf. G. THÉRY,« Thomas Gallus et les Concordances bibliques», dans Aus der Geisle.nve/1
des Mittt!alters (Beilriige zur Gesçhiçhte der Phil. und Theo/. des Millelalters, Supplementband,
III, 1), Münster, 193S, pp. 42.7-446.
88. Cf. R. H. et M. A. RousE, « The verbal Concordances to the Scriptures », dans
ArçhiPum fralr. praedkatorum, 44 (1974), pp. 5-30.
89. Cf. B. SMALLEY [15], pp. 2.19-2.2.1. Les œuvres d'Etienne Langton sont encore presque
entièrement inédits. On pourra se faire une idée de l'abondance de son œuvre exégétique en
consultant, outre l'article déjà cité de G. LACOMBE et B. SMALLEY, pp. 5-22.0, le Repertorium
biblimm de F. STEGMÜLLER, t. V [17], pp. 2~2.-302.
3

L'exégèse
de l'Université

Le xrre siècle avait fait passer l'exégèse du cloître à l'école. Ce transfert


avait déterminé un profond changement d'attitude face au texte sacré.
D'aliment de la rumination spirituelle du moine, celui-ci était devenu
matière d'étude et d'enseignement. Au commentaire mystique et inspiré
dont saint Bemard avait donné dans ses Sermons sur le Cantique l'ultime
et plus parfaite expression, s'était substituée une approche analytique
et discursive, attentive au sens littéral et soucieuse de fonder sur la
vérité même du texte l'autorité dogmatique et morale dont l'Eglise
imprégnait son action pastorale et d'abord sa prédication.
Le xme siècle a renforcé encore cette prépondérance de l'école et
l'exégèse monastique -assez mal connue, il est vrai, pour cette époque -
paraît désormais s'épuiser ou, en tout cas, s'enfoncer dans la routine.
Mais il ne s'agissait plus de la même école. Beaucoup des centres les plus
célèbres du siècle précédent - Laon, Reims, Chartres, Saint-Victor de
Paris -sont rapidement retombés dans l'obscurité. Tout l'enseignement
de haut niveau, y compris en théologie, s'est concentré dans les grandes
universités qui ont surgi entre x2.00 et x2. 5o. Peu importent ici les
facteurs, assurément complexes, de cette mutation institutionnelle.
Retenons seulement que si les premières universités du versant méditer-
ranéen de l'Europe - Bologne, Montpellier, Padoue, Salamanque -
n'ont d'abord regroupé que des écoles d'« arts», de droit et de médecine,
plus au nord celles de Paris, Oxford, un peu plus tard, vers 12.50, Cam-
bridge devinrent les foyers majeurs de l'enseignement théologique.
Même si ces nouvelles facultés de théologie ne rassemblaient vraisem-
zoo Etudier la Bible

blablement que des effectifs assez restreints, leur prestige était immense
dans toute la chrétienté. Même si, en fait, les maîtres ès arts ou en droit
ont sans doute eu un rôle plus actif que les théologiens dans les combats
pour la constitution même de l'université, ces derniers en tirèrent tout
autant parti pour s'assurer une autorité sans égale. « Paris, mère des
sciences ... , cité des lettres ... , atelier de la sagesse... dont les maîtres
ornent d'inestimables joyaux l'Epouse du Christ», dit le grand privilège
pontifical de 1231 : la Papauté elle-même reconnaissait aux théologiens
de l'université un véritable magistère doctrinal étendu à l'Eglise
universelle.
Dès les années 1zzo-1z3o, les nouveaux ordres mendiants, Domini-
cains et Franciscains (rejoints à la fin du siècle par les Ermites de Saint-
Augustin et les Carmes), implantèrent des couvents dans toutes les villes
universitaires et créèrent dans ces couvents des écoles de théologie.
Ecoles ouvertes non seulement aux membres de l'ordre mais aussi à des
auditeurs extérieurs et qui, là où il s'en trouvait, furent bientôt incor-
porées aux facultés de théologie existantes. Cette incorporation se
heurta, spécialement à Paris dans les années rz5o-IZ6o, à de violentes
résistances de la part des maîtres séculiers mais finalement les Mendiants
l'emportèrent. Désormais, à Paris comme à Oxford ou Cambridge,
leurs studia s'imposèrent comme les plus importantes et les plus brillantes
des écoles de théologie de l'université. Certes, dans le même temps,
les Mendiants avaient aussi mis sur pied leur réseau propre d'écoles.
Chaque province avait sa hiérarchie de studia d'arts, de philosophie et de
théologie. Mais, au-dessus de ces réseaux provinciaux, chaque ordre
avait créé, pour l'élite de ses théologiens, quelques studia generalia et, à
quelques exceptions près, ces studia generalia furent précisément installés
dans les grandes villes universitaires. L'essor des ordres mendiants,
leur intérêt pour l'étude, elle-même conçue comme préparation néces-
saire à l'action pastorale, n'ont donc fait que renforcer, au sein de
l'Eglise, le prestige intellectuel exceptionnel d'un tout petit nombre de
centres universitaires, au premier rang desquels Paris et, dans une
moindre mesure, Oxford.
Ce n'est que dans les dernières décennies du xrve siècle que cette
concentration extrême du haut enseignement théologique (et donc de
l'exégèse qui en était une partie) se desserra un peu avec la création de
nombreuses universités nouvelles et, d'autre part, l'érection de facultés
de théologie dans des universités qui en étaient jusque-là dépourvues.
Alors qu'il n'existait en r 300 que cinq facultés de théologie (aux trois
citées plus haut s'ajoutaient celle, bien secondaire, de Naples et celle,
très particulière, de la Curie romaine), dix furent fondées au cours du
xrve siècle (notamment à Toulouse, Bologne, Padoue, Prague, etc.) et
plus de trente au xve. Les causes de ces fondations furent diverses : à
la pression des Etats et des Eglises nationales vint se combiner une
L'exégèse de l'Université 2.01

attitude nouvelle de la Papauté à qui le triomphe du nominalisme à


Paris avait enfin montré les dangers d'une trop grande concentration de
l'enseignement théologique autour d'un centre prépondérant. Le Grand
Schisme précipita évidemment le mouvement. Mais ici il faut surtout
souligner que ces créations n'altérèrent guère les conditions antérieures
du travail théologique et exégétique. Presque partout les nouvelles
facultés se formèrent autour de studia mendiants préexistants, de manière
à peu près exclusive dans le Midi, avec l'adjonction de quelques écoles
séculières dans le nord de l'Europe. Presque partout Paris fut le modèle
et la référence. Même à Bologne, les statuts de la faculté de théologie
érigée en 1364 suivaient de très près ceux de Paris. Presque partout
d'ailleurs les premiers maitres furent des docteurs de Paris qui amenèrent
avec eux doctrines, méthodes et instruments de travail parisiens. La
déconcentration de l'enseignement théologique observée aux derniers
siècles du Moyen Age n'était donc guère susceptible d'en favoriser le
renouvellement.
De ces remarques préliminaires on peut donc retenir, s'agissant de
l'histoire de l'exégèse du xme au xve siècle, que celle-ci s'est faite, pour
l'essentiel, dans le cadre universitaire, c'est-à-dire, au total, dans un
cadre bien précis, limité et très unifié, plus même qu'à l'époque antérieure.
Ceci autorise-t-il à la traiter comme un tout ? Il est vrai qu'il est
difficile de dégager des différences locales, si ce n'est, sur des points
précis, d'appréciables nuances entre Paris et Oxford. En revanche, il
semble bien que, malgré l'incontestable continuité de l'exégèse univer-
sitaire, garantie par celle même des statuts, il y ait eu une certaine évolu-
tion dans la place reconnue au travail exégétique tant dans l'enseigne-
ment que dans la conception même de la théologie.
Dans un premier temps, en gros jusqu'à la fin du xnxe siècle, on a le
sentiment de rester dans le prolongement de l'exégèse du xne et les
innovations que l'on peut constater ne représentent nullement une
rupture ou un rejet de l'héritage des siècles antérieurs. Cet héritage,
rappelons-le, était double. D'une part, les Pères : saint Jérôme bien sûr,
mais aussi saint Augustin, saint Grégoire le Grand, ainsi que les Pères
grecs, partiellement traduits en latin au xue siècle comme saint Jean
Chrysostome. D'autre part, les auteurs du xue siècle même dont les
commentaires bibliques étaient devenus des ouvrages de référence,
d'usage universel : Abélard, les divers compilateurs de la Glose (les
Laonnois, Gilbert de La Porrée, Pierre Lombard), Pierre le Mangeur
et son Histoire scolastique, les Victorins enfin.
Si l'on examine maintenant la production exégétique des maitres
de l'université au xme siècle, deux phases particulièrement brillantes
ressortent.
La première, qui se situe autour des années 1 zoo, aux tout débuts
de l'université, a été évoquée plus haut dans ce livre et il suffit de la
202 Etudier la Bible

rappeler brièvement. L'auteur le plus important en fut l'Anglais Etienne


Langton qui enseigna à Paris de 1 1 So environ à son élection comme
archevêque de Canterbury en 1206. Il rédigea, en suivant l'ordre prôné
par Hugues de Saint-Victor, c'est-à-dire en commençant par les Evangiles,
un commentaire complet de la Bible ainsi que de l'Histoire scolastique,
elle-même promue au rang de texte de base de l'enseignement exégétique.
Le mérite le plus durable d'B. Langton fut de mettre au point une
« édition » à peu près définitive de la Bible; regroupant les livres de
l'Ancien Testament dans un ordre (Pentateuque, livres historiques,
livres sapientiaux, Prophètes) qui combinait les canons hébreu et grec,
les divisant en chapitres de taille régulière, il mit fin à une confusion qui
interdisait tout système cohérent de références. Cette « édition » apparaît
peu avant 1203. Améliorée et complétée par Thomas Gallus, le dernier
grand exégète victorin, qui, en particulier, subdivisa les chapitres en
paragraphes, elle devint l'édition de la« Bible de l'université de Paris»
et a survécu jusqu'à nos jours.
Du départ d'Etienne Langton aux débuts des maîtres mendiants
vers 1230 s'étend une période moins féconde. Certains des théologiens
parisiens d'alors ont laissé des fragments plus ou moins étendus de
commentaires bibliques (Jean d'Abbeville sur le Pentateuque, les livres
historiques et le Psautier, Guillaume d'Auvergne sur les Proverbes,
l'Ecclésiaste et le Cantique, Guillaume d'Auxerre et Philippe le Chancelier
sur les Psaumes, ce dernier commentant aussi Job, les Lamentations et
les Evangiles) mais il s'agit nettement, bien plus encore que chez Langton,
de commentaires sommaires, gloses ou « moralités » rapides; l'intérêt
essentiel de ces maitres allait déjà aux « questions >> théologiques, désor-
mais séparées du commentaire scripturaire.
On en revient à une conception beaucoup plus unifiée de la lectio
divina à partir des années 12 30 avec les premiers régents en théologie des
nouveaUX! ordres mendiants, Roland de Crémone, Hugues de Saint-Cher
et Guerric de Saint-Quentin chez les Dominicains, Alexandre de Halès
et Jean de La Rochelle chez les Franciscains. D'une certaine manière,
ces Mendiants retrouvaient l'esprit même des exégètes du xne siècle,
Victorins ou séculiers parisiens, ce qui n'était qu'une manifestation
parmi d'autres d'analogies plus profondes résidant dans un même
attachement à l'idée de réforme, à l'inspiration évangélique, au souci
de ne pas séparer l'étude théologique de ses applications morales et de
ses finalités pastorales.
Le premier grand commentateur biblique chez les Mendiants fut le
dominicain Hugues de Saint-Cher qui paraît avoir travaillé avec l'aide
de toute une équipe de frères réunie au couvent Saint-Jacques de Paris
et qu'il continua à diriger même après sa promotion comme cardinal
en 1244. Hugues de Saint-Cher rédigea des « pastilles » ou commentaires
sur l'Histoire scolastique et sur l'ensemble de la Bible, pastilles simples et
L'exégèse de l'Université 203

assez traditionnelles qui se présentaient comme un complément et une


mise à jour de la Glose, précisément par de larges emprunts aux auteurs
du xne siècle. D'autre part les Dominicains de Saint-Jacques produi-
sirent, sous l'impulsion d'Hugues, la première Concordance verbale de la
Bible (ou ne disposait jusque-là que de concordances « réelles », par
sujets) et un co"ectoire qui réunissait un certain nombre de variantes de
la Vulgate jugées préférables à celles de la recension communément
utilisée à l'université de Paris depuis Etienne Langton.
Dans les mêmes années, d'autres instruments de travail du même
genre furent composés dans les studia franciscains et à Oxford.
Mais l'apport des Mendiants ne se limita pas à ce type de productions.
Leurs régents consacraient une part importante de leurs lectures au
commentaire approfondi de tout ou partie de la Bible; si on en juge par
les manuscrits conservés, ils paraissent même avoir attaché plus de prix
que les séculiers à cette forme d'enseignement (cf. annexe, tableau 1).
S'il serait excessif de parler, surtout à Paris, d'un monopole mendiant
de l'exégèse universitaire, il est cependant sûr que les Mendiants ont
exercé dans ce domaine du travail théologique une prépondérance
suffisante pour l'imprégner des valeurs caractéristiques de leur spiritualité
et de leur action.
Ce n'est pas ici le lieu de passer en revue l'ensemble de la littérature
exégétique universitaire du xme siècle. Le Repertorium biblicum Medii
lEvi de F. Stegmüller en donne désormais une image très complète,
avec toutes les précisions souhaitables. Mais il convient de mentionner
les œuvres les plus importantes avant d'essayer de dégager les caractères
généraux de cette production.
Mis à part Hugues de Saint-Cher dont l'œuvre conservée reflète
moins, répétons-le, l'activité de professeur que celle de compilateur de
manuels, les maîtres mendiants n'ont généralement commenté que
quelques livres de la Bible. Geoffroy de Bléneau et Guerric de Saint-
Quentin, qui professèrent au couvent Saint-Jacques dans les années 1233-
I 242, commentèrent, le premier le Psautier et les Epitres de saint Paul,
le second l'essentiel des livres sapientiaux et des Prophètes plus Luc,
les Actes, les Epîtres de saint Paul et peut-être les Epîtres catholiques
et l'Apocalypse. Les premiers maîtres franciscains n'ont généralement
laissé qu'une œuvre exégétique réduite mais de grande qualité théolo-
gique : une partie des Prophètes, le Psautier, les Evangiles et l' Apoca-
lypse pour Alexandre de Halès; certains Prophètes, les Evangiles
synoptiques, les Epîtres de saint Paul et les Epîtres catholiques pour
Jean de La Rochelle; l'Hexaemeron, le livre de l'Ecclésiaste et celui de
la Sagesse, Luc et Jean pour saint Bonaventure.
Le plus abondant et, du moins quant à la méthode, le plus novateur
des exégètes mendiants fut certainement Albert le Grand (vers 1193-
1280); quoique leur rédaction définitive date souvent de la fin de sa vie,
204 Etudier la Bible

ses commentaires bibliques découlent pour l'essentiel de l'enseignement


qu'il donna à Paris et Cologne dans les années 1240-1260. Albert aurait
commenté toute la Bible mais on n'a conservé, d'attribution certaine,
que ses lectures sur Job, les Prophètes, les Evangiles et les Epîtres;
il s'est attaqué à des textes jusque-là peu étudiés comme Baruch ou les
livres deutérocanoniques de Daniel; il a, nous y reviendrons, posé avec
une particulière fermeté le primat absolu du sens littéral, face aux
incertitudes de l'allégorie.
Une fois éliminés les apocryphes, l'œuvre exégétique de saint Thomas
d'Aquin est également limitée. De datation délicate, elle paraît s'étaler
sur toute sa carrière magistrale, de son accession au doctorat en théo-
logie (1256) à sa mort en 1274. Comme beaucoup d'œuvres universitaires,
elle nous est parvenue sous la forme tantôt d' « expositions » soigneu-
sement rédigées par saint Thomas lui-même, tantôt de « réportations »
d'auditeurs plus ou moins révisées par le maître. Au total, saint Thomas
a commenté Isaïe, les Lamentations, Jérémie (exposition inachevée),
Job, les 54 premiers psaumes, le Cantique des Cantiques, Matthieu,
Jean et, à deux reprises, les Epîtres de saint Paul. Il faut mettre à part
la Catena aurea, qui est une glose des Evangiles; cette« chaîne» d'auto-
rités patristiques, essentiellement extraites des traductions des Pères
grecs, n'est pas en effet un produit de l'enseignement de saint Thomas;
elle fut rédigée en 1263-1268 à la demande du pape Urbain IV qui
comptait l'utiliser dans les débats liés à sa politique d'union des Eglises
latine et grecque. Les écrits exégétiques de saint Thomas, disciple de
saint Albert mais parfois moins novateur que son maître, ne sont pas
d'égale importance: certains, à travers une analyse minutieuse, gramma-
ticale et logique, du sens littéral, débouchent sur des questions théolo-
giques de grande portée: ainsi de son exposition sur Job ou de ses deux
commentaires de Paul; certains en revanche, largement fondés sur les
Pères et la Glose, sont des commentaires nettement plus rapides et
traditionnels : ainsi de ses lectures sur Matthieu, le Cantique ou les
Psaumes. Dans presque tous, en tout cas, saint Thomas, tout en procla-
mant la primauté du sens littéral, fait plus ou moins largement sa place à
l'interprétation morale et mystique, selon des significations le plus
souvent reprises purement et simplement des Pères.
Il paraît inutile de poursuivre cette énumération et de détailler la
production des autres docteurs mendiants qui, dans la seconde moitié
du xme siècle, ont laissé une œuvre exégétique estimable, comme
Guillaume de Meliton ou Jean de Galles chez les Franciscains ou, chez
les Dominicains, Guillaume d' Altona, successeur de saint Thomas dans
sa chaire de Saint-Jacques, Pierre de Tarentaise (futur pape Innocent V)
ou, à la fin du siècle, Nicolas de Gorran qui, renouant avec la tradition
d'Hugues de Saint-Cher, entreprit de rédiger un commentaire complet
de toute la Bible.
L'exégèse de l'Université z.o 5

Deux points sont par ailleurs à noter. D'abord, la quasi-disparition,


après 12.40, des commentaires bibliques dus à des maîtres séculiers
parisiens. Nicolas de Tournai, régent vers 12.2.6-12.2.9, qui a laissé des
gloses assez développées sur l'Ancien Testament, y compris certains
livres deutérocanoniques (Tobie, Judith, Macchabées I et II), ainsi que
sur Luc et les Actes, et Eudes de Châteauroux, régent puis chancelier
dans les années 12.30, dont on connaît des introductions à la plupart des
livres de la Bible (sauf les Prophètes), sont les derniers grands noms
que l'on puisse citer ici. Le silence des séculiers ultérieurs reflète sans
doute la médiocrité de beaucoup d'entre eux, comparés à leurs rivaux
mendiants. Mais il est aussi le signe d'une conception différente de
l'enseignement théologique, déjà tout entière tournée vers le commen-
taire des Sentences et la« question disputée».
Les débuts de l'exégèse oxfordienne méritent également d'être
signalés. Quoique les premiers maîtres d'Oxford aient généralement été
formés à Paris, l'enseignement biblique a vite pris en Angleterre certains
caractères propres. L'initiateur fut Robert Grosseteste, maître séculier
et chancelier de l'université mais qui fut aussi, de 12.2.9 à 12.3 s, le premier
régent du studium franciscain d'Oxford. Sachant bien le grec et d'ailleurs
aidé par une équipe de collaborateurs également hellénistes, Robert
Grosseteste avait une formation plus riche que celle des maîtres parisiens
qui étaient surtout des dialecticiens; grammairien convaincu de l'impor-
tance des problèmes philologiques, philosophe ouvert au « nouvel
Aristote>>, celui de la Physique et de l'Ethique, Grosseteste mit en œuvre
une pratique beaucoup plus intégrée de la lectio divina, combinant un
intérêt renouvelé pour le texte sacré lui-même (y compris ses versions
grecque et hébraïque) et un usage exégétique audacieux des apports de
la philosophie naturelle. De l'œuvre de Grosseteste, on retiendra en
particulier sa Concordance réelle et un commentaire du Psautier qui dérive
largement des Pères grecs. Une conception analogue du commentaire
biblique fut défendue par Roger Bacon - nous y reviendrons - et
illustrée à Oxford, dans la seconde moitié du siècle, par certains maîtres
mendiants comme le dominicain Simon de Hinton (régent en 12.48-12.50)
ou le franciscain Thomas Docking (régent en 12.6o-12.65). Il est cependant
vrai qu'il y eut aussi à Oxford des auteurs beaucoup plus proches des
pratiques parisiennes comme le dominicain Richard Fishacre qui, dans
le prologue de son commentaire des Sentences (vers 12.40-12.43), affirma
la nécessité de séparer nettement, dans l'enseignement, les « questions »
théologiques et les lectures de l'Ecriture sainte, conçue avant tout par
lui comme une source de « moralités ».
Par-delà la diversité des auteurs et des écoles, l'exégèse universitaire
du XIIIe siècle présente cependant un certain nombre de caractères
communs et qui la situent dans le prolongement de celle du xue.
Comme l'a noté Beryl Smalley, le trait majeur en est le « déclin du
zo6 Etudier la Bible

comment:ahe spirituel », à quoi s'opposent « les développements nou-


veaux et originaux du commentaire littéral ». On ne saurait cependant
suivre l'éminente historienne anglaise lorsqu'elle ajoute qu'il s'agit là
d'une« révolution». Il parait plus prudent de partir de cette formule du
P. de Lubac à propos de saint Thomas d'Aquin qu'on peut sans doute
étendre à toute l'exégèse du xrne siècle : « Sans vouloir innover en rien,
il [saint Thomas] s'est contenté de dégager en termes sobres et nets, qui
en dessinent vigoureusement les traits majeurs, une doctrine de douze
siècles. »
L'exégèse de saint Thomas et de tous ses contemporains continuait
en effet à se fonder sur la théorie patristique, qui restait universellement
admise, des quatre sens de l'Ecriture.
On peut même dire que c'est chez eux que l'on en trouve l'expression
la plus claire et la plus cohérente. Saint Bonaventure qui, plus que tout
autre, a insisté, notamment dans son Breviloquium et ses collations sur
l'Hexaemeron, sur la perfection de l'Ecriture sainte, fondement même de
l'Eglise, sur sa profondeur, sa richesse infinie, en tirait tout naturellement
qu'elle ne saurait avoir un seul sens. S'en tenir à la lettre, ce serait
partager« l'erreur des Juifs » alors que l'Ecriture est avant tout Esprit
puisqu'elle a Dieu pour auteur; et cette dimension spirituelle se déploie
en une pluralité, peut-être même une infinité, de sens, que nous ne
saurions épuiser ici-bas. « L'Ecriture sainte tout entière est comme une
cithare et sa corde inférieure ne peut produire par elle-même d'accords
harmonieux, mais seulement avec les autres » (In Hexaemeron, coll. XIX);
et dans ces mêmes collations, saint Bonaventure développe autour des
thèmes des quatre sens de l'Ecriture et des trois sens spirituels tout un
chatoyant symbolisme où interviennent les quatre Vivants d'Ezéchiel
et de Jean, les trois personnes de la Trinité, les trois vertus théolo-
gales, etc. Ces jeux subtils ne l'empêchaient d'ailleurs pas de formuler
ailleurs des règles pratiques d'herméneutique et d'insister sur le primat
de l'exégèse littérale qui peut seule donner l'accès ultérieur aux sens
mystiques.
Saint Thomas d'Aquin est plus explicite encore, spécialement en
trois passages bien connus de son œuvre, dans le quodlibet VII (q. 6,
a. 14-15), le commentaire de l'Epître aux Galates (c. IV, lect. 7) et le
début de la Somme théologique (la, q. 1, a. 10). Ces trois textes se complètent
parfaitement. Il en ressort que saint Thomas n'entend nullement remettre
en cause l'approche traditionnelle de l'Ecriture, dont il cite expressément
les origines patristiques et spécialement augustiniennes, mais bien plutôt
la préciser, la justifier en raison et, par suite, la protéger de certaines
aberrations.
La distinction entre sens littéral et sens spirituel ou mystique (qui
est la distinction essentielle, beaucoup plus importante que les subdi-
visions, d'ailleurs variables selon les auteurs, en sens allégorique, tropo-
L'exégèse de l'Université 2.07

logique, anagogique, etc.) lui paraît fondée sur les distinctions fonda-
mentales - du point de vue tant religieux que philosophique - de la
lettre et de l'esprit, des faits et des mystères, des mots et des choses.
Ainsi écrit-il dans la Somme théologique :
L'auteur de l'Ecriture sainte est Dieu. Or, il est au pouvoir de Dieu
d'employer, pour signifier quelque chose, non seulement des mots, ce que
peut faire aussi l'homme, mais également les choses elles-mêmes. Lors donc
que dans toutes les sciences les mots ont valeur significative, celle-ci [la science
sacrée] a en propre que les choses mêmes signifiées par les mots employés
signifient à leur tour quelque chose. Cela étant, la première signification, à
savoir celle par laquelle les mots signifient certaines choses, correspond au
premier sens, qui est le sens historique ou littéral. L'autre signification, par
laquelle les choses signifiées par les mots de nouveau signifient d'autres
choses, c'est ce qu'on appelle le sens spirituel, qui est fondé sur le sens littéral
et le suppose.
A son tour, le sens spirituel se divise en trois sens distincts. En effet,
comme le dit l'Apôtre, la loi ancienne est une figure de la loi nouvelle, et la
loi nouvelle elle-même, al· oute Denys, est une figure de la gloire à venir; en
outre, dans la loi nouvel e, ce qui a lieu dans le chef est le signe de ce que
nous-mêmes nous devons faire. Quand donc les choses de l'ancienne loi
signifient celles de la loi nouvelle, on a le sens allégorique; quand les choses
réalisées dans le Christ, ou dans ce qui signifie le Christ, sont le signe de ce
que nous devons faire, on a le sens moral; pour autant enfin que ces mêmes
choses signifient ce qui est de l'éternelle gloire, on a le sens anagogique (la,
q. 1, a. 10, trad. H.-D. Gardeil).

Les mêmes définitions apparaissaient déjà, en termes très proches,


dans les deux passages mentionnés plus haut et qui sont légèrement
antérieurs; dans son commentaire sur l'Epitre aux Gala tes, saint Thomas
les accompagnait d'un exemple précis, sur le Fiat lux de la Genèse :
Lorsque je dis« Que la lumière soit» en désignant à la lettre la lumière
physique, il s'agit du sens littéral. Si par« Que la lumière soit», on entend la
venue future du Christ dans l'Eglise, il s'agit du sens allégorique. Si l'on dit
« Que la lumière soit » pour signifier que le Christ nous introduira dans la
gloire, il s'agit du sens anagogique. Si enfin on dit « Que la lumière soit >>
pour dire que notre intelligence est éclairée et notre cœur embrasé par le
Christ, il s'agit du sens moral (c. IV, 1. 7).

Il n'est pas nécessaire de prolonger cette :revue. Pratiquement tous


les exégètes du XIIIe siècle ont, à un moment ou un autre de leur œuvre,
exposé et fait leur cette théorie des quatre sens. Albert le Grand lui-même,
souvent présenté, non sans excès, comme l'adversaire résolu de l'exégèse
traditionnelle, s'y réfère dans le prologue de son commentaire sur les
petits Prophètes comme à une donnée évidente :
... Il y a quatre sens : le sens historique, qui emprunte sa solidité à la vérité
des faits; le sens tropologique ou moraT, qui a celle de la vertu; le sens allégo-
rique, qui a celle de la certitude de la foi; le sens anagogique, qui a celle de
l'immutabilité des promesses éternelles.
zoS Etudier la Bible

Cette insistance constante sur la théorie des quatre sens suffit à


montrer que pour ces auteurs le sens spirituel n'était pas un ornement
extrinsèque ni un sens « adapté », de manière plus ou moins heureuse,
pour illustrer telle ou telle affirmation doctrinale (ou politique). Le sens
spirituel demeurait à leurs yeux de necessitate sacra Scripturœ, comme dit
saint Thomas, élément constitutif de la vérité même de l'Ecriture et
voulu par Dieu. Le chrétien ne saurait, face à la Bible, faire abstraction
de l'action de l'Esprit et de l'unification de toute l'histoire du salut par
et dans la personne du Christ, unique objet de l'Ecriture et leur unique
interprète; « ce que les Juifs comprennent selon la chair, les chrétiens
doivent le comprendre selon l'Esprit », dit encore saint Thomas (in
II Cor., c. III, 1. 7) qui, ailleurs, rappelle et approuve la condam-
nation jadis portée contre l'exégèse « judaïsante >> de Théodore de
Mopsueste:
Nous devons éviter l'erreur condamnée au ye Concile.
Théodore de Mopsueste avait dit que dans l'Ecriture sainte et les Prophètes
rien ne se rapportait expressément au Christ mais que [ces textes] se rappor-
taient à diverses autres choses que l'on avait adaptées au Christ : ainsi« Ifs se
sont partagé mes vêtements » (Ps. XXI) serait dit non du Christ mais, à la
lettre, de David. Cette conception a été condamnée à ce Concile et celui qui
affirme qu'il faut expliquer ainsi les Ecritures est hérétique (Prologue du
Commentaire des Psaumes).

Albert le Grand est peut-être le seul chez qui on peut peut-être


trouver des formules qui semblent impliquer une relative dépréciation
de la valeur théologique des sens spirituels. Il lui arrive de suggérer que
la distinction des sens peut jouer à un double niveau : celui de la nature
même de l'Ecriture et de l'intelligence chrétienne de la Révélation mais
aussi celui d'un mode d'exposition et de commentaire; si l'on préfère,
un niveau proprement théologique (qu'il ne nie pas) et un niveau péda-
gogique, d'illustration des vérités relatives à la foi et aux mœurs. Il y a
là, incontestablement, l'amorce d'une dégradation de l'exégèse spirituelle
dont nous verrons les prolongements ultérieurs. Mais si l'on ne veut pas
forcer les textes et concernant Albert lui-même, il est sans doute plus
urgent de souligner avec le cardinal de Lubac que c'est sur la foi de
formules tronquées qu'on n'a vu en lui qu'un pourfendeur de l'exégèse
spirituelle alors que son désir, justifié, d'écarter les allégories arbitraires
ne l'enfermait nullement dans le littéralisme:
C'est creuser des citernes percées (Jér., z, 1 ;) que de chercher des significations
erronées dans les Ecritures ... ou de mépriser l'intelligence spirituelle dans le
Christ,
dit une phrase de son commentaire sur Jean, 5, 40, dont on ne cite trop
souvent que la première partie qui semble alors viser sans nuances les
commentaires mystiques.
L'exégèse de l'Université 209

Ainsi comprise, l'attitude d'Albert paraît, en fait, assez proche de


celle de son élève saint Thomas. Celui-ci était en effet tout aussi soucieux
de bien délimiter le champ d'application de l'exégèse spirituelle. Comme
saint Bonaventure et saint Albert, il soulignait que toute l'Ecriture ne
relevait pas automatiquement d'une quadruple exposition, sauf à ramener
l'interprétation mystique à l'adaptation arbitraire de telle ou telle signi-
fication à n'importe quel passage du texte. Contre les abus de l'allégo-
risme pratiqué par certains auteurs antérieurs, il s'est efforcé de dresser
quelques garde-fous, qui témoignent à la fois de la permanence, chez lui,
du sens authentique de l'allégorie chrétienne et d'une volonté d'affine-
ment de ce sens allégorique qui aboutissait en fait, peut-être malgré lui,
à en réduire notablement la portée herméneutique. Dans son quodli-
bet VII, il précise :
Dans la sainte Ecriture, il arrive surtout que ce qui doit suivre dans
l'ordre du temps soit signifié par ce qui le précède; et de là vient que parfois
dans la sainte Ecriture ce qui est dit au sens littéral de ce qui précède peut
s'exposer, au sens spirituel, de ce qui viendra plus tard, tandis que l'inverse
n'est pas vrai (q. 6, a. 1 5, trad. C. Spicq).

L'exposé mystique devra donc être essentiellement « typologique »,


c'est-à-dire interprétation du texte sacré comme figuration générale de
l'économie historique du salut, exercice de théologie symbolique se
dilatant en eschatologie.
Même ainsi conçue, cette exégèse mystique n'était pas à l'abri de
tous les pièges de l'allégorisme. Saint Thomas souhaitait donc que le
théologien prît conscience de la marge d'incertitude que comportait
nécessairement le sens spirituel, toujours fondé sur des comparaisons
et des analogies, et qu'il s'assurât donc toujours de la conformité la plus
grande possible de ses interprétations avec le contenu obvie de la
Révélationl et l'autorité de l'Eglise, exprimée dans les gloses des Pères
les plus vénérables. En dernière analyse, cet examen critique de la notion
même de sens spirituel et de son bon usage amenait saint Thomas à
remettre en cause non certes l'« autorité» ou, si on préfère, l'authenticité
de ce sens mais son« efficacité» dans l'exposé et l'approfondissement de
la foi. Prudence excessive ? Citons encore une fois le cardinal de Lubac :
« On peut sans doute regretter après coup qu'il [saint Thomas] n'ait
pas cherché davantage à couler sa pensée dans le moule des quatre sens :
elle y eût gagné d'apparaître plus historique et plus christologique. Mais
un tel regret n'est-il pas chimérique? L'entreprise était-elle encore
imaginable? » L'intérêt pour l'exégèse spirituelle était né dans un
contexte pastoral (la catéchèse patristique) puis monastique. L'atmo-
sphère des écoles et des universités ne la favorisait guère. Les préoccupa-

1. « Toute interprétation spirituelle doit être confirmée par une interprétation littérale de
l'Ecriture sainte; ainsi évite-t-on tout risque d'erreur», Quodl. VII, q. 6, a. 14.
zio Etudier la Bible

tions propres à l'enseignement- exposition rationnelle, argumentation


logique - s'accommodaient mal des approximations de ce type de
commentaire. Et de surcroît l'adoption dans les écoles des méthodes
d'analyse textuelle des auteurs antiques, fondées sur les arts du trivium,
loin de revivifier l'exégèse spirituelle, y introduisit non une rigueur
retrouvée mais un intellectualisme qui favorisait « la multiplication sans
critères ni limite des figures et des allégories» (M.-D. Chenu).
Le déclin du commentaire spirituel de l'Ecriture a donc sans doute
été plus subi que voulu par les auteurs universitaires du xme siècle. Et à
l'époque même de saint Thomas un certain équilibre existait encore.
On sait d'ailleurs que les auteurs que nous venons de citer ont tous
largement pratiqué eux-mêmes l'exégèse spirituelle dans les expositions
et lectures bibliques qu'ils nous ont laissées. Force est cependant de
remarquer que ce n'est généralement pas le point fort de ces œuvres.
Souvent incomplets (ne recouvrant pas tout le livre commenté et ne
comportant fréquemment que l'un ou l'autre des trois sens spirituels),
souvent repris de manière systématique des Pères et de la Glose, ces
commentaires manquent d'originalité. Et en u69-Iz7o, saint Thomas
décida même de limiter strictement son exposition sur le livre de Job
au sens littéral. S'agissant d'un des textes qui depuis les temps patristiques
avait le plus alimenté l'exégèse mystique, ce parti nouveau est signifi-
catif2. Certes, saint Thomas le justifie par l'excellence du commentaire
spirituel de Grégoire le Grand ( Moralia in Job) « auquel on ne voit rien
à ajouter », et il n'y a certainement aucune ironie dans cette formule
révérentielle. Elle n'en traduisait pas moins le sentiment désormais
largement répandu, au moins dans les milieux scolaires, d'un épuisement
de l'exégèse mystique et, par contraste, la découverte des attraits nou-
veaux de la lettre.
Ainsi lentement dévalués, les sens spirituels de l'Ecriture ne perdirent
pas pour autant toute portée théologique ou religieuse. Constituant un
schéma commode, ils continuèrent à structurer maints exposés et
questions dogmatiques et moraux, même de plus en plus séparés du
commentaire scripturaire vivant. Les séductions de l'allégorisme pur et
simple facilitèrent d'autre part la pénétration, chez certains auteurs
universitaires, du prophétisme joachimite qui procédait lui-même, à
l'origine, d'une exégèse purement spirituelle. Nous reparlerons plus bas
de ces véritables dévoiements qui continuèrent bien avant dans le
xrve siècle.
Plus simplement, les sens spirituels, spécialement le sens moral,
gardèrent la fonction, que leur avait reconnue Albert le Grand, d'un
mode d'exposition populaire, bien adapté en particulier à la prédication à

2.. Cependant, quelques années plus tôt, Roland de Crémone avait déjà, le premier,
commenté Job selon les quatre sens, en donnant un grand développement à l'exposé littéral.
L'exégèse Je l'Université zii

qui ils fournissaient une large moisson d'autorités et d'exemples scrip-


turaires. Un autre chapitre de ce livre traite de cette permanence dans la
prédication, latine ou vernaculaire, des formes plus traditionnelles de
l'herméneutique qui y retrouvaient d'ailleurs, dans l'intention pastorale,
une de leurs raisons d'être primitives.
C'est dans ce contexte d'une tradition exégétique maintenue mais
cependant irrésistiblement gauchie, comme de l'intérieur, du fait même
des conditions créées par le cadre scolaire nouveau, qu'il faut se placer
pour apprécier l'insistance désormais mise sur la valeur du sens littéral
de la Bible. Les formules qu'il est aisé de collecter - « Qui méprise la
lettre de la sainte Ecriture ne parviendra jamais à l'intelligence spirituelle
de celle-ci » (saint Bonaventure, prologue du Breviloquium), « Le sens
littéral est premier et en lui est le fondement des trois sens spirituels »
(Albert le Grand, Somme théologique, l", 1, 5, 4), etc. -n'avaient en soi
rien de nouveau et n'impliquaient, répétons-le, aucune remise en cause
de la « nécessité » théologique du sens spirituel. La nouveauté résidait
bien davantage au niveau de la mise en œuvre pratique.
Celle-ci se faisait désormais sous une forme scolaire, celle d'un
enseignement de la Bible. Elle était donc soumise à des critères spécifiques,
d'ordre pédagogique : il s'agissait d'abord d'expliciter à des étudiants
qui n'en avaient pas nécessairement, par exemple par l'imprégnation
liturgique, la pratique antérieure, le contenu obvie de la Bible; il s'agissait
ensuite de faire servir ce contenu à l'exposé systématique de la doctrine
théologique et morale de l'Eglise, exposé qu'on avait pris l'habitude de
construire, depuis les premiers auteurs de Sentences, Abélard et Pierre
Lombard, selon les règles de l'argumentation dialectique; il s'agissait
enfin de faire en sorte que l'instruction biblique ainsi reçue fut immédia-
tement adaptée aux fins pratiques qui étaient celles des études théo-
logiques, spécialement chez les Mendiants : la prédication, la polémique
(antihérétique, antijuive, antimusulmane); même dans les commentaires
magistraux la perspective apologétique est toujours présente. Dans la
dédicace de sa Catena aurea, qui, il est vrai, n'est pas une œuvre propre-
ment scolaire, saint Thomas précisait :
Mon intention, dans cette œuvre, a été non seulement de rechercher le
sens littéral mais aussi d'exposer le sens mystique et, en même temps, de
réfuter les erreurs et d'affirmer la vérité de la foi catholique.

Or, dans cette perspective, il apparut vite que seul le sens littéral
pouvait soutenir de manière certaine l'argumentation dogmatique, ainsi
que le dit saint Thomas dans la Somme théologique :
On ne peut argumenter qu'à partir du sens littéral et non à partir des sens
dits allégoriques ... Rien ne sera cependant perdu de la sainte Ecriture car rien
de nécessaire à la foi n'est contenu dans le sens spirituel que l'Ecriture ne
nous livre clairement ailleurs dans le sens littéral (1", q. I, a. 10).
2.12. Etudier la Bible

En même temps qu'il fondait au plan non de l' « autorité » théolo-


gique mais à celui de l' « efficacité » doctrinale le primat du sens littéral,
le développement de la scolastique donnait précisément aux exégètes
universitaires les moyens concrets d'enrichir leurs modes d'investigation
de la lettre.
Nous avons cité plus haut quelques-uns des instruments de travail
(concordances réelles et verbales, correctoires) créés dans les écoles
du xme siècle. On pourrait y joindre les recueils de distinctiones d'esprit
analogue quoique destinés à la prédication plus qu'à l'enseignement.
Des chapitres particuliers de ce livre sont consacrés à la présentation
détaillée des uns et des autres.
Mais il y a plus. Les efforts, assez maladroits d'ailleurs, pour diffuser
dans l'université une recension jugée satisfaisante de la Vulgate, la mise
au point d'une division du texte sacré en chapitres et paragraphes
numérotés afin de permettre un système clair de références, la réflexion
des exégètes pour fixer de manière définitive et, il faut le dire, pertinente
le canon de la Bible, spécialement de l'Ancien Testaments, tout ce travail
qui n'était au demeurant pas propre à l'exégèse biblique (car des efforts
analogues furent alors faits, dans les mêmes milieux universitaires,
vis-à-vis des Pères, des recueils juridiques, des textes d'Aristote, etc.)
« dénote », comme l'a bien montré R. H. Rouse, « un changement
important dans l'attitude vis-à-vis de l'autorité du mot écrit... , un désir
d'appliquer aux textes une nouvelle méthode de recherche, d'accéder à
l'information, de la localiser dans la matière du te:x;te »4 •
Cette attitude nouvelle face à la lettre du texte sacré, jugée désormais
de nature à arrêter longuement l'attention de l'exégète, ressort clairement
de la lecture de n'importe quel grand commentaire biblique du xme siècle.
Certes, ces commentaires continuaient à prendre largement appui sur
les interprétations des Pères, connues le plus souvent à travers la Glose,
encore que le recours aux originalia Patrum fût vivement conseillé, sinon
pratiqué. Mais les exégètes universitaires savaient aussi que les inter-
prétations des Pères étaient elles-mêmes parfois discordantes et qu'elles
ne dispensaient donc pas de rechercher, éventuellement par soi-même,
la « vérité de la lettre », qu'ils identifiaient à l' « intention » de l'auteur
sacré. « Tel est le sens littéral et conforme à l'intention de l'auteur »,
dit saint Thomas dans son commentaire de l'Epître aux Romains; cette
formule est significative de ce type d'exégèse. Il s'agissait au demeurant

3• En gros, on peut dire que les exégètes du xm• siècle ont su rejeter à peu près tous les
apocryphes (mis à part la « Prière de Manassé » et Esdras III) et reconnaître la canonicité des
livres deutérocanoniques, tout en leur attribuant généralement une autorité moindre, au moins
au plan doctrinal. Dans le Nouveau Testament, ils ont tous admis l'authenticité paulinienne
de l'Epître aux Hébreux (sur le détail de ces problèmes, voir C. SPICQ [r6], pp. 144-159).
4· R. H. RousE, « L'évolution des attitudes envers l'autorité écrite : le développement
des instruments de travail au xm• siècle », dans Culture et travail intellutuel dans I'Ocddenl
médiéval, Paris, 1981, pp. II5-144.
L'exégèse de l'Université 21 3

d'une tâche difficile et parfois l'incertitude sur le sens exact de tel ou tel
passage ne pouvait être levée de manière satisfaisante. Ne pouvait-on,
suggéraient alors certains, aller jusqu'à concevoir qu'il puisse à l'occasion
exister une véritable pluralité de sens littéraux de l'Ecriture, ne serait-ce
qu'en raison de la pluralité de ses « auteurs », l'écrivain inspiré d'une
part mais aussi l'Esprit-Saint lui-même ? Sur ce problème difficile, saint
Thomas a des formules quelque peu embrouillées qui ont alimenté les
positions divergentes des thomistes contemporains; dernier en date, le
cardinal de Lubac paraît penser que saint Thomas admettait éventuelle-
ment divers sens littéraux, encore que d'une « authenticité biblique »
inégale, glissant du sens propre, celui« de l'auteur>>, à des sens« adaptés»
mais cependant ratifiés par l'Esprit-Saint.
Dans cette tâche difficile d'analyse littérale, les exégètes universitaires
utilisaient avant tout les instruments dont ils avaient appris l'usage à la
faculté des arts 5 : la grammaire (la morphologie beaucoup plus que la
syntaxe) et la dialectique.
La grammaire leur permettait d'apprécier le sens exact des mots,
concordances et distinctiones facilitant à cet égard d'éclairants rappro-
chements.
La dialectique surtout commandait toute la structure du commentaire.
Celui-ci commençait normalement par un prologue établissant l'unité
organique du livre commenté par l'analyse de son sujet, de sa composition
et de son genre littéraire, de sa finalité religieuse ou morale. A partir de
Guerric de Saint-Quentin, les exégètes prirent l'habitude d'utiliser systé-
matiquement la classification aristotélicienne des quatre causes (efficiente,
matérielle, formelle, finale) pour ordonner leurs prologues. C'est à ce
schéma que se réfère saint Thomas lorsqu'il distingue, dans l'introduction
de ses expositions, l'auteur (par exemple Jérémie, prophète de Dieu),
la matière (dans l'exemple de Jérémie, la captivité d'Israël), le mode ou
forme (ici, le mode prophétique), enfin l'utilité (ici, nous apprendre à
bien vivre avant de parvenir à la gloire de l'immortalité). Après le
prologue, le commentaire lui-même se présente selon une ordonnance
également dialectique, c'est-à-dire qu'il est divisé et subdivisé en autant
d'éléments qu'il est nécessaire pour mettre en évidence sa structure
logique, c'est-à-dire pour retrouver l'intention, les« raisons» de l'auteur
inspiré. Et l'exposition progresse ainsi systématiquement, section après
section, le commentaire littéral étant souvent doublé, répétons-le, de
l'exposé d'un ou plusieurs sens spirituels.
Cette minutieuse analyse grammaticale et logique s'appuyait sur un
grand luxe d'autorités et de références : autres passages de la Bible elle-
même, plus ou moins judicieusement rapprochés et confrontés au texte

5. Les maîtres en théologie séculiers étaient tous maîtres ès arts. Les maîtres mendiants
avaient eu une formation équivalente dans les studia d'arts et de philosophie de leurs ordres.
z 14 Etudier la Bible

commenté - citations « authentiques » des Pères et « magistrales » des


glossateurs plus récents, patiemment relevées et éventuellement accor-
dées selon les règles désormais classiques de la dialectique -,rappel des
interprétations erronées et des erreurs des hérétiques du passé.
Les références aux auteurs païens, c'est-à-dire à Aristote, aux savants
et philosophes grecs et arabes, aux moralistes antiques, apparaissent assez
timidement vers 1 zzo chez Guillaume d'Auvergne et Philippe le Chance-
lier. Ce fut Roland de Crémone, formé en arts à Bologne avant son
entrée chez les Dominicains, qui, le premier, leur ouvrit largement les
portes de l'exégèse, suivi par tous les auteurs postérieurs, spécialement
Albert le Grand et les Oxfordiens. La Physique et la Métaphysique, plus
tardivement et plus discrètement l'Ethique et la Politique furent ainsi
largement mises à contribution. Naturellement, ces références n'avaient
pas en exégèse la valeur d'autorité des citations patristiques mais elles
servaient à expliciter rationnellement le contenu littéral du texte sacré.
L'idée même que la Bible était le livre suprême, à la fois fondement de
l'Eglise et achèvement de toute science et de toute sagesse, justifiait qu'on
usât de toutes les disciplines de l'esprit humain, de toutes les ressources
des sciences profanes pour élucider les significations historiquement
voulues par les auteurs inspirés. « Sans l'astrologie [et on pourrait y
ajouter toutes les disciplines du quadrivium et de la philosophie naturelle]
on ne peut comprendre bien des passages de l'Ecriture sainte », dit,
dans son commentaire sur Job, Roland de Crémone qui rappelle ailleurs
que tout docteur en théologie doit avoir été préalablement formé en
philosophie, spécialement en logique « pour ne pas se laisser prendre à
des argumentations erronées » et en médecine « à cause des allégories et
moralités tirées des propriétés des choses ».
La lecture des commentaires bibliques du xme siècle est aujourd'hui
fort déroutante. Leur extrême morcellement, qui correspondait aux
nécessités d'une pédagogie essentiellement orale, est lassant. Surtout
les lacunes de cette herméneutique sautent aux yeux. Sa grande minutie
grammaticale ne saurait cacher sa faiblesse philologique. Pour l'essen-
tiel, les exégètes du xuxe siècle s'en sont tenus aux recensions dont ils
disposaient couramment, c'est-à-dire, en particulier, celle dite de l'uni-
versité de Paris; recension notoirement assez fautive, ce dont les contem-
porains eux-mêmes eurent bientôt conscience mais sans parvenir à
Y porter substantiellement remède malgré la production au long du
siècle de divers correctoires; seul celui du franciscain d'Oxford Guil-
laume de La Mare, rédigé à la fin du xme siècle, utilisait assez largement
le texte hébreu et les commentaires rabbiniques. La solution avait en
effet bien été perçue, c'était de recourir aux versions grecque et hébraïque.
En vertu d'une théorie alors largement admise sur l'origine et la géné-
ration successive des langues, l'hébreu exerçait même sur les auteurs
chrétiens une fascination particulière. Et de fait, on trouve dans les
L'exégèse de J'Université z1 5

bibliothèques universlta.tres ou mendiantes, notamment anglaises,


du xme siècle des glossaires grec- ou hébreu-latin ainsi que des originaux
hébreux, parfois glosés en latin, et des traductions, spécialement du
Psautier, directement refaites sur l'hébreu. A la fin du xnre siècle,
plusieurs couvents dominicains (Barcelone, Jativa) eurent une école
d'hébreu. Mais tout cela n'alla pas très loin. Tout en fascinant, les
versions grecque et hébraïque de la Bible suscitaient a priori la méfiance;
on soupçonnait en particulier les Juifs de falsifier l'Ancien Testament
pour en éliminer toute allusion au Christ; on reprochait en somme à
l'exégèse rabbinique son strict« judaïsme» qui ne pouvait évidemment
alimenter l'allégorie chrétienne. Bien souvent, ceux-là même qui se
donnèrent la peine d'apprendre le grec et l'hébreu et d'examiner les
versions grecque et hébraïque de l'Ecriture, le firent dans une perspec-
tive ouvertement apologétique, pour y puiser la matière d'écrits polé-
miques. Ajoutons que cette connaissance des langues orientales fut
surtout le fait d'exégètes spécialisés dans la compilation de manuels;
mais parmi les commentateurs proprement dits, si ceux d'Oxford eurent
généralement un minimum de notions de ces langues, les grands auteurs
parisiens les ignorèrent superbement; les références pédantes, les éty-
mologies plus ou moins exactes de mots et de noms grecs et hébreux
dont ils parsemaient volontiers leurs écrits, ne doivent pas faire illusion
sur leur ignorance profonde.
On chercherait de même en vain dans ces commentaires les élé-
ments d'une approche historique ou littéraire authentique de la Bible.
Les explications d'ordre historique ou archéologique sont rares, vagues,
souvent erronées. Les caractéristiques propres du style biblique, variable
selon le genre des livres mais qui, en règle générale, s'apparente plus
à la poésie ou à la chronique qu'à l'exposé doctrinal, sont très largement
méconnues; il est vrai qu'il était difficile de mener une telle approche
rhétorique et poétique en n'ayant à disposition qu'une traduction, de
surcroît souvent médiocre.
Bref, l'exégèse des maîtres universitaires du xme siècle nous frappe
volontiers par son anachronisme, sa tendance à moins expliquer, pour
elle-même, la lettre de l'Ecriture qu'à lui appliquer des significations
contemporaines portées par de simples considérations lexicales et
déductions logiques. « Pour prouver ce qu'il vient de dire, l'Apôtre
introduit deux syllogismes ... » : cette formule extraite du commentaire
de saint Thomas sur l'Epître aux Romains - on en trouverait mille
analogues chez saint Thomas lui-même ou ses contemporains - suffit,
mieux qu'un long discours, à faire sentir les limites d'une exégèse à
ce point dominée par les habitudes de la pensée dialectique.
Mais ce constat de carence est lui-même, pour une part, anachro-
nique. Il faut en effet bien voir que chez tous ces auteurs le souci d'exposer
le sens littéral de l'Ecriture sainte s'accompagnait cependant du refus
z16 Etudier la Bible

d'un littéralisme qu'ils eussent qualifié de « judaïsant », c'est-à-dire


d'aveugle, comme la Synagogue aux yeux bandés des porches gothiques,
à l'histoire du salut, au centre de laquelle le Christ donne seul sens à
toute la Révélation. Aussi bien d'ailleurs voit-on, à lire, par exemple,
saint Thomas, que la définition qu'il donne du « sens littéral » de l'Ecri-
ture est en fait large et récupère une part de ce que nous aurions cru
relever du sens spirituel traditionnel. Le sens littéral, dit-il, ne doit
pas seulement s'entendre du sens immédiat, grammatical, et des réfé-
rences factuelles, historiques; il inclut la totalité du contenu de la Révé-
lation, c'est-à-dire tout l'enseignement religieux et moral explicitement
donné par Dieu dans la Bible, que ce soit sous la forme d'un discours
obvie ou sous celles, multiples, de la parabole ou de la prophétie (sans
compter ce que nous avons dit plus haut de la multiplicité possible
des sens littéraux). Cantonnant l'exégèse spirituelle dans le domaine
de l'édification morale et de la méditation typologique, saint Thomas
élargissait en fait considérablement le champ de ce sens littéral de
l'Ecriture dont il nous dit par ailleurs qu' « il ne saurait y avoir en lui
la moindre fausseté ».
On voit donc qu'il faut être prudent lorsqu'on rapproche, comme
on le fait souvent, le succès de l'exégèse littérale chez les docteurs
mendiants de l'esprit évangélique -vivre l'Evangile« à la lettre» -
qui est un des fondements de la spiritualité de leurs ordres. Certes les
Mendiants et d'abord saint François ont passablement dévalué les
anciennes traditions monastiques de contemplation et de méditation,
cadre naturel de l'exégèse spirituelle, au profit d'un idéal plus concret
où la prière et la pénitence supplantent la lectio divina ou, en tout cas,
s'en séparent nettement. Mais l'exégèse des grands docteurs domini-
cains et franciscains n'a rien de la paraphrase pieuse- Scriptura sola-
à quoi aurait pu mener par elle-même la pratique de la vie apostolique.
Elle paraît donc s'expliquer beaucoup plus par l'atmosphère intellec-
tuelle des milieux scolaires dans lesquels les Mendiants se sont insérés
et qui était celle de la scolastique et donc de l'aristotélisme. Par oppo-
sition au platonisme, au moins latent, et à l'augustinisme de la culture
monastique du haut Moyen Age, la scolastique refuse d'assigner comme
fin à la science et notamment à la théologie l'intuition d'une vérité
idéale cachée derrière un monde d'apparences et accessible seulement
selon les voies de l'illumination mystique ou de la pensée symbolique.
La scolastique pense au contraire qu'une connaissance scientifique des
apparences est possible et même nécessaire - car il n'en est point
d'autre-, que l'esprit ne se dérobe pas derrière la lettre mais au contraire
s'y exprime en l'informant. L'Ecriture sainte est donc totalement intel-
ligible dans sa littéralité mais, sous peine de « judaïser », cette littéralité
ne doit pas se suffire à soi-même mais au contraire renvoyer, au-delà
d'elle-même, non point tant aux « sens spirituels » traditionnels qu'au
L'exégèse de l'Université 2.17

contenu dogmatique de la foi qui constitue, comme dit Albert le Grand,


la « vérité de la lettre ». Littérale et scientifique, l'exégèse universitaire
du xme siècle était donc, plus encore, doctrinale et théologique.
Les théologiens du xue siècle, à partir d'Abélard, avaient déjà
commencé à pousser le commentaire biblique au-delà de sa fin immé-
diate en dégageant, à propos de tel ou tel passage de l'Ecriture, les
« questions » théologiques qu'il appelait; bientôt étaient apparus les
premiers recueils de « sentences » où ces questions théologiques étaient
combinées entre elles et rassemblées selon un ordre systématique n'ayant
plus rien à voir avec celui de l'Ecriture. Ce mouvement qui tendait à
détacher la théologie de l'exégèse, la sacra doctrina de la sacra pagina,
a pris toute son ampleur au xme siècle avec la scolastique, au fur et à
mesure de la découverte progressive de l'aristotélisme qui faisait entrer
dans le champ de la doctrine chrétienne la considération des problèmes
non seulement religieux mais philosophiques et enfin moraux et poli-
tiques. Ce développement de la théologie spéculative s'est traduit sur
le plan scolaire par l'apparition de nouveaux exercices : commentaires
des Sentences de Pierre Lombard -questions disputées. Naturellement,
ces exercices, normalement bâtis selon le mode de l'argumentation
dialectique, requéraient largement le secours d'autorités scripturaires.
Il était donc logique que de plus en plus l'exégèse proprement dite,
à quelque niveau de sens qu'elle visât, s'adaptât à cette finalité nouvelle
qui demandait plus une analyse minutieuse des textes qu'une saisie
globale de leur unité. Avant la fin du xme siècle, surtout dans les studia
mendiants, cette évolution n'était d'ailleurs pas achevée. Les meilleures
expositions bibliques, celles d'un saint Bonaventure ou d'un saint
Thomas à Paris et, plus encore, celles des maîtres oxfordiens conti-
nuaient à tenir ensemble exégèse proprement dite et questions théolo-
giques, qui restaient directement greffées sur leur substrat scripturaire.
Mais, même en pareils cas, il n'en était pas moins vrai que la spé-
culation théologique imposait désormais au commentaire de l'Ecriture
son mode d'investigation et d'expression - la dialectique - et ses
catégories doctrinales. D'une autre manière que les disciplines profanes,
l'exégèse se voyait donc de plus en plus ramenée à un rôle ancillaire
vis-à-vis de la science sacrée qui trouvait désormais son expression
la plus achevée dans les exposés systématiques des Sentences et des Sommes.
Naturellement, ceci ne signifie pas que les théologiens de ce temps
ont mal connu la Bible. Au contraire, les progrès techniques (malgré
leurs insuffisances) de l'exégèse littérale, la structure même des cursus
d'études - sur lesquels nous reviendrons -leur assuraient une fami-
liarité profonde, une imprégnation totale du texte sacré. Ils le connais-
saient sans doute très largement par cœur et le recours aisé aux trésors
immenses de la Glose et des concordances leur en donnait la maîtrise
à peu près parfaite.
21 8 Etudier la Bible

On a relevé que sur les 38 ooo citations explicites contenues dans


les deux Sommes de saint Thomas, 25 ooo venaient de la Bible, 8 ooo
d'auteurs chrétiens, Pères surtout, et 5 ooo seulement d'auteurs païens
(dont 4 300 d'Aristote). Commentant ces chiffres, le P. Hubert en conclut
que les Sommes sont des« manuels de théologie biblique et, par contre-
coup, d'exégèse» où les références aristotéliciennes ne représenteraient
que« le patrimoine universel de l'expérience et du bon sens humain »6•
C'est aller un peu vite en besogne. Le même auteur écrit d'ailleurs
plus bas que « saint Thomas ne s'arrête pas ... à l'Ecriture en tant que
texte. Sa foi, en pleine activité, va aux res par-delà les verba ». N'est-ce pas
reconnaitre que la matière scripturaire, dont nul ne peut évidemment,
sans absurdité, nier qu'elle soit le fondement de toute la foi chrétienne,
est organisée par les auteurs scolastiques selon une structure qui n'est
sans doute pas purement aristotélicienne mais qui n'est pas non plus
spécifiquement biblique. Le P. Chenu fait observer que« la Bible était,
dans l'enseignement de la théologie au xme siècle, le livre de base,
non seulement comme le premier répertoire des autorités à utiliser
pour assortir de leurs preuves les arguments élaborés, mais comme la
matière même, directement exploitée, du savoir sacré qu'est la théo-
logie, science de Dieu à partir de la parole de Dieu ». L'exégèse du
xme siècle s'est adaptée à ce double rôle. Elle a fourni à l'enseignement
et, ajouterons-nous, à la prédication toutes les autorités et exempla
dont ils pouvaient avoir besoin. Elle a nourri substantiellement les
grandes constructions doctrinales mais sans pour autant en informer
véritablement l'architecture. Telle est, nous semble-t-il, la principale
limite d'une exégèse qui a sans doute permis d'accéder à une connais-
sance encore jamais atteinte du texte sacré mais qui, en même temps,
n'a pas su en faire l'axe central de la vie chrétienne, n'a pas su animer
l'expérience concrète de la foi de la vie propre d'un texte révélé par
Dieu tout au long de l'histoire du salut.
En vérité, ces limites de l'exégèse scolastique avaient déjà été per-
çues pour une part et dans les milieux universitaires eux-mêmes par
certains contemporains, telle franciscain d'Oxford Roger Bacon dont
l'Opus minus (vers 1267) contient à ce sujet quelques pages souvent
citées. Bacon s'y propose d'énumérer les « sept péchés » dont, selon
lui, souffre l'enseignement théologique de son temps 7 : la philosophie
a tout envahi et l'Ecriture sainte elle-même est désormais exposée
selon des procédés empruntés aux dialecticiens, aux grammairiens et

6. M. HUBERT,« L'humour de saint Thomas d'Aquin en face de la scolastique», dans


I2} 7 4 Année charnière. Mutations et continuités (Colloques internationaux du CNRS, 5 58), Paris,
1977. pp. 72.5-739·
1· Fr. Rogeri Bacon opera quaedam hactenus inedita, éd. J. S. BREWER, vol. 1, Londres, 1859,
PP· 32.2.-359; l'Opus minus ne nous ayant été conservé que de manière fragmentaire, il manque
d'ailleurs le passage concernant le « septième péché » de la théologie moderne.
L'exégèse de l'Université 219

aux juristes. Il est certes, ajoute-t-il, des sciences nobles et utiles à la


théologie : grammaire des langues étrangères (entendons le grec et
l'hébreu), mathématiques, perspective, morale, science expérimentale,
alchimie, mais les exégètes actuels les dédaignent au profit exclusif
de la grammaire latine, la logique, la philosophie naturelle et la méta-
physique; et ces quatre sciences elles-mêmes, d'ailleurs, ils les connais-
sent en fait si mal que c'est une source supplémentaire d'erreurs dans
leurs exposés comme on peut le voir dans les commentaires totalement
surfaits d'Alexandre de Halès et Albert le Grand. Dans les facultés
de théologie, les Sentences de Pierre Lombard ont supplanté l'Ecriture
sainte elle-même et l'Histoire scolastique : au sententiaire tous les honneurs
et les titres alors que le bibliste n'a qu'une position subalterne; cette
coupure est la conséquence de la séparation désastreuse des « questions >>
et du texte sacré lui-même :
Les questions qu'il faudrait dégager du texte lui-même pour l'éclairer,
... en sont séparées... Ceux qui lisent le texte, en réalité ne l'expliquent pas
vraiment car ils ne posent pas les questions spécifiques et nécessaires à l'intel-
ligence même du texte. Pourtant toutes les questions utiles et proprement
théologiques que l'on trouve dans les Sommes et les Sentences, pourraient
être résolues en se fondant sur le texte de l'Ecriture.
Et ce fragment de l'Opus minus se termine par un long passage sur la
corruption de la recension de la Vulgate dite de Paris, les méfaits de
l'ignorance des langues et de l'histoire, l'insuffisance radicale des cor-
rectoires en usage et la nécessité de recourir aux originaux grec et
hébreu. Ces considérations philologiques se retrouvent dans d'autres
œuvres de Bacon comme l'Opus mqjus.
Témoignage remarquablement vivant. Il ne faut cependant ni
exagérer son apparente modernité ni se laisser prendre à la veine sar-
castique que ce franciscain d'Oxford déploie volontiers lorsqu'il s'agit
de critiquer ses collègues parisiens, spécialement dominicains. Il ne
rend justice ni à la qualité théologique des meilleures expositions bibli-
ques du xme siècle ni aux efforts philologiques et linguistiques limités
mais réels de certains de ses contemporains. Et on ne sache pas que
lui-même ait d'ailleurs beaucoup mis en pratique les beaux principes
énoncés dans l'Opus minus. En réalité, comme l'ont souligné Beryl
Smalley et d'autres, malgré sa perspicacité, la critique de Roger Bacon
était beaucoup plus tournée vers le passé que vers l'avenir. Son modèle,
c'était l'exégèse des Victorins du xue siècle et les premiers docteurs
d'Oxford, Robert Grosseteste et Adam Marsh. Certes, l'idéal exégétique
qui sous-tend ces pages repose sur des exigences auxquelles nous
sommes redevenus sensibles : la nécessité d'assurer les fondements
textuels de l'Ecriture par une meilleure connaissance de ses versions
les plus anciennes - la nécessité de réunifier commentaire littéral
et questions doctrinales pour constituer une authentique théologie
220 Etudier la Bible

biblique - l'idée que le progrès des disciplines scientifiques les plus


diverses ne pouvait que concourir à une meilleure compréhension du
texte sacré et devait donc être encouragé. Mais chez Bacon ces exigences
découlaient en fait de la conviction traditionnelle que tout était dans
la Bible, expression insurpassable de la sagesse divine; et cette convic-
tion l'amenait à placer la théologie, elle-même ramenée, comme nous
venons de le dire, à une forme revivifiée d'exégèse, au sommet de
l'immense édifice d'un savoir encyclopédique - « le théologien doit
tout savoir pour pouvoir comprendre pleinement l'Ecriture sainte » -
dont il a lui-même esquissé le plan. Mais à cette date ce scire omnia
(qui fait écho, à près d'un siècle et demi de distance, à l'omnia disce
d'Hugues de Saint-Victor), s'il posait peut-être d'utiles jalons pour le
développement ultérieur des sciences expérimentales, constituait pour
l'exégèse une position irréaliste, intenable, qui faisait fi des progrès
contemporains des sciences et l'eût écrasée sous le poids des questions
les plus disparates. Plus que d'une impossible unité, c'était d'une spé-
cificité authentique que l'exégèse avait désormais besoin.
De toute façon, les protestations de Roger Bacon allaient largement
à contre-courant non seulement de la méthode suivie par la plupart
des docteurs de son temps mais aussi des pratiques couramment admises
alors dans les milieux universitaires et par la grande majorité des étu-
diants en théologie, séculiers ou Mendiants, ainsi que l'attestent quel-
ques indices concrets sur lesquels nous voudrions terminer.
On sait par exemple qu'à en juger par le nombre de manuscrits
conservés, les œuvres proprement exégétiques d'Albert le Grand, saint
Bonaventure ou saint Thomas paraissent avoir eu beaucoup moins
de diffusion que leurs commentaires d'Aristote ou des Sentences ou leurs
Sommes théologiques. Il n'existe que 2 manuscrits du commentaire d'Albert
le Grand sur Isaïe contre 28 de sa Métaphysique, 25 du commentaire
de saint Bonaventure sur l'Ecclésiaste contre 227 de son Breviloquium
et pour saint Thomas enfin 59 manuscrits de son exposition sur Job,
;; de celle sur Jean, 2 de celle sur les Lamentations contre 78 à 167
(selon le livre considéré) de son commentaire sur les Sentences, 137 de
ses Quodlibet et jusqu'à 28o pour la Secunda Secundae de la Somme théo-
logique.
Cette faible diffusion des commentaires bibliques coïncidait avec
une désaffection croissante des étudiants pour ce type d'exercice, même
dans les ordres mendiants. A la fin du XIIIe siècle, les Dominicains
entreprirent de créer, dans leur ordre, des studia Biblie distincts des
studi'a theologie traditionnels où on lisait essentiellement les Sentences;
le chapitre général de 1 ;oS s'efforça de généraliser cette institution,
en en donnant la raison : « Comme il est trop connu que l'étude de
l'Ecriture sainte s'est effondrée, négligée, semble-t-il, de la plupart,
le maître de l'ordre ... ordonne formellement que dans chaque province
L'exégèse de l'Université zz1

soient désignés un ou plusieurs couvents où on ne lira que la Bible,


biblice8• » Mais dès 1 31 z il fallut apporter à cette décision des corrections
qui en annulaient pratiquement la portée : « ... Pour que les jeunes
frères assignés à un studium Biblie ne soient pas pour autant privés
de 'questions', nous voulons et ordonnons qu'à ces dits studia Biblie
soient assignés des lecteurs des Sentences suffisants et idoines. » Prestige
de la « question disputée », sclérose et appauvrissement déjà irrémé-
diables de l'exégèse avaient donc fait échouer cette tentative pour
instaurer chez les Prêcheurs de véritables écoles bibliques.
Dans les facultés de théologie proprement dites et spécialement
dans celle de Paris dont les statuts furent repris dans toutes les fonda-
tions de la fin du Moyen Age, la place faite aux lectures bibliques dans
les cursus universitaires et les programmes d'études, sans être aussi
ridicule que le prétendait Bacon, n'en était pas moins limitée. On ne
possède pas de statuts complets de la faculté de théologie antérieurs
au xrve siècle mais les pratiques que ceux-ci entérinèrent avaient dû,
pour l'essentiel, se constituer au cours du xxue siècle.
L'enseignement biblique était donné à deux niveaux. Il y avait les
lectures des maîtres. Les maîtres ne « lisaient »-ils que la Bible ou leur
arrivait-il de commenter aussi les Sentences ? Ce point est discuté. En
tout cas, ils étaient assez libres dans l'organisation de leurs lectures
magistrales, aussi bien quant au contenu (c'est-à-dire quant à la place,
plus ou moins grande, à faire aux« questions», théologiques et autres)
que quant au rythme; si saint Thomas paraît avoir souvent fait deux
lectures bibliques par semaine, ce qui lui permit par exemple d'exposer
l'Evangile de saint Jean en deux ans et 144leçons, un Gerson, au début
du xve siècle, mettra dix ans pour commenter les trois premiers cha-
pitres de Marc. A son image, beaucoup de régents, surtout séculiers,
paraissent avoir passablement négligé leurs lectures bibliques pour se
consacrer avant tout à l'organisation des disputes. L'enseignement
biblique courant, celui qui constituait l'initiation essentielle de la plu-
part des étudiants, était donc assuré par de jeunes bacheliers dits biblici
ou cursores. Au bout de sept (plus tard six) ans d'études (audition essen-
tiellement passive des lectures des maîtres et des bacheliers et des dis-
putes), l'étudiant qui en était jugé digne était admis au grade de bache-
lier et devait à ce titre faire deux cursus d'un an chacun au cours desquels
il lisait, chaque année, un livre de l'Ancien et un livre du Nouveau
Testament. Chaque « cours » débutait par une introduction (princi-
pium ou introitus - c'est généralement la seule partie qui a survécu
par écrit de ces lectures de bacheliers biblistes) consacrée à l'éloge de

8. Le sens de ce mot n'est pas évident. ll est sans doute synonyme de mrsori1 (cf. infra,
p. zu) mais certains, comme Ehrle, pensent qu'il désigne une fonne plus approfondie de
commentaire, incluant l'exposition des sens spirituels.
222. Etudier la Bible

l'Ecriture et à la présentation générale du livre commenté; puis le


cursor exposait cursorie le livre qu'il avait choisi, c'est-à-dire qu'il s'agis-
sait d'une présentation complète mais rapide, s'attachant sans digression
ni question au seul texte, éclairé par le recours systématique à la Glose
et aux commentateurs autorisés. Les bacheliers « bibliques » mendiants
et cisterciens étaient même, quant à eux, tenus de parcourir cursorie
en deux ans non pas quatre mais tous les livres de la Bible.
Il ressort de ces dispositions statutaires que les programmes de
la faculté de théologie donnaient aux étudiants les moyens d'accéder
à une excellente familiarité avec le texte de l'Ecriture (« écouté » pen-
dant sept ans puis « lu » pendant deux) mais qu'il s'agissait le plus
souvent d'une connaissance théologiquement superficielle dont le but
était surtout de permettre au futur sententiaire puis maître d'assimiler
l'immense matière des autorités scripturaires. Les exercices les plus
fondamentaux de l'enseignement théologique étaient en effet manifes-
tement le commentaire des Sentences de Pierre Lombard que le bache-
lier, devenu « sententiaire », faisait en deux (plus tard un) ans, après
avoir terminé ses cursus bibliques, et surtout les disputes, ordinaires ou
quodlibétiques, auxquelles il participait comme « bachelier formé »
avant de les présider lui-même comme docteur. Il est à cet égard signi-
ficatif que l'examen universitaire essentiel, celui de la licence, ait consisté
en une série de disputes menées par le candidat sur des questions choi-
sies par lui et qu'on n'ait jamais envisagé d'y insérer un exercice d'« expo-
sition » biblique.
Mgr P. Glorieux a étudié les notes personnelles d'un certain Jean
de Falisca, étudiant en théologie à Paris de 1348 environ à 1364, année
de sa maîtrise 9 ; l'examen de ce dossier ne dément pas l'impression
créée par la lecture des statuts. Rien n'y apparaît des cursus bibliques de
Jean de Falisca, qui ont dû être simple paraphrase de la Glose, alors
qu'on le voit au contraire, dès ses années d'étudiant puis de cursor, se
préoccuper d'assister ou de participer à des disputes et de réunir, par
des lectures multiples de théologiens contemporains, les matériaux qui
nourriront plus tard ses leçons de sententiaire, qui représentaient mani-
festement l'épisode décisif de sa formation.
L'exemple de Jean de Falisca n'est qu'un cas parmi d'autres. Pour
apprécier de manière plus globale la place des textes et commentaires
bibliques dans la formation des théologiens, on aimerait disposer,
par exemple, du témoignage des bibliothèques. Malheureusement, au
moins avant le xve siècle, rares sont les inventaires conservés de biblio-
thèques spécifiquement destinées à des étudiants en théologie. On

9· P. GLORIEUX,« Jean de Falisca. La formation d'un maître en théologie au xive siècle»,


dans AHDLMA, JJ, I966, pp • .:t3-104.
L'exégèse de l'Université 2Z3

connaît quand même celle de la Sorbonne, un des plus grands collèges


parisiens, fondé en 12.57 par Robert de Sorbon pour seize étudiants en
théologie. Un catalogue complet, dressé en 1 32.8, .recense 1 82.4 volumes,
ce qui en faisait une des plus belles bibliothèques d'Occidentto. On
peut, en s'appuyant sur les subdivisions mêmes de ce catalogue, regrouper
ces volumes de la manière suivante :
Textes bibliques (Bible, Histoire scolastique, gloses et pas-
tilles bibliques) ................................ . 42.4 (z; %)
Pères et auteurs ecclésiastiques antérieurs au xme siècle .. . 184 (10 -)
Théologie scolastique (Sentences, Questions, Sommes) .. 2.79 (15,5 -)
Ouvrages de piété et de pastorale (Distinctiones, Vies de
saints, Sommes des vices et des vertus, sermons,
liturgie) ...................................... . 402. (zz -)
Arts (grammaire, logique, quadrivium) et philosophie
(Aristote, philosophie naturelle, éthique) ........ . 46; (z5,5 -)
Droit ........................................... . 6z (;,4 -)
Livres en français ................................. . IO (o,6 -)
Total ..................................... . 1 82.4 (1oo -)

Les quelques bibliothèques de studia mendiants que l'on connaît,


naturellement plus modestes, semblent avoir été composées de manière
analoguell.
S'agissant de la Sorbonne, on a là une bibliothèque assez équili-
brée. Ceci tient sans doute, pour une bonne part, aux origines diverses
des donateurs et au fait que l'enseignement de la Sorbonne était plutôt
traditionnel. En tout cas, textes proprement bibliques, Pères, théologie
scolastique moderne, ouvrages divers de pastorale, manuels d'art et
de philosophie y étaient également très accessibles. Et ceci nous confirme
dans l'impression générale d'une culture biblique de base très largement
diffusée mais chez des hommes tout à fait imprégnés des méthodes de

10. Edité dans L. DELISLE, Le Cabinet de.r manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. III, Paris,
r881, pp. 9-71.
r r. Un exemple: la bibliothèque du couvent dominicain de Padoue, connue par un inven-
taire de 1390 (publié dans L. GARGAN, Lo studio teologjço e la biblioteca dei Domenicani a Padova
ne/ Tre e Quattrocento (Contributi alla storia dell'Università di Padova, 6), Padoue, 1971,
pp. 191-220). Si nous répartissons les 227 volumes sous les mêmes rubriques que pour la
bibliothèque de la Sorbonne, nous obtenons :
Textes bibliques ..................................... . 49 (21,5 %)
Pères et auteurs ecclésiastiques antérieurs au xme siècle .. lj ( 6,5 -)
Théologie scolastique ............................... . 47 (21 -)
Piété et pastorale .................................... . 92 (4o,s -)
Arts ............................................... . 14 ( 6 -)
Droit ............................................. .. 10 ( 4.5 -)
Les principales différences (importance des ouvrages de pastorale, faiblesse relative des
arts) s'expliquent aisément par le fait qu'il s'agit d'une bibliothèque mendiante et non!plus
séculière.
224 Etudier la Bible

travail et des modes d'exposition des arts et de la dialectique et assignant


avant tout à l'exégèse un rôle en somme propédeutique au service de la
prédication d'une part, de la spéculation théologique de l'autre.
Si l'on entre plus en détail dans l'examen des volumes de gloses et
pastilles bibliques dont le contenu est identifié avec précision, soit 253,
on constate que les livres sapientiaux (83) et spécialement, parmi eux,
le Psautier (4r), d'une part, les Evangiles (62) de l'autre se taillent la
part du lion alors que les livres historiques (15), les Actes (2) ou l'Apo-
calypse (4) sont bien mal représentés.
Le relevé de tous les commentaires parisiens connus d'après le
Repertorium biblicum de F. Stegmüller amène, avec plus de précision,
à des constatations analogues. On les trouvera réunies à la fin de ce
chapitre, ventilées par siècle, dans le tableau 2 de l'annexe. Il apparaît
que dès le xme siècle les exégètes universitaires ont commenté avec
prédilection les livres qui se prêtaient le mieux soit à des commentaires
doctrinaux, soit à des « moralisations >> : les livres sapientiaux, plus par-
ticulièrement le Psautier et le Cantique, les Evangiles, les Epîtres de
saint Paul. Ils ont au contraire beaucoup moins pratiqué des livres,
parfois très appréciés, comme l'Apocalypse, aux siècles antérieurs mais
qui auraient appelé, pour prendre tout leur sens, une exégèse vraiment
historique (le Pentateuque, mis à part la Genèse toujours très lue, les
livres historiques, les Actes) ou authentiquement mystique - et poé-
tique - (les Prophètes, l'Apocalypse). Une telle répartition des com-
mentaires bibliques produits dans les milieux universitaires parisiens
nous paraît, à son tour, illustrer cet usage ancillaire de l'exégèse par
rapport à la théologie spéculative et à la philosophie chrétienne que
nous avons analysé plus haut.
On nous excusera d'être beaucoup plus rapide sur l'exégèse uni-
versitaire des xrve et xve siècles. Elle est assez mal connue mais rien
de ce que l'on en sait actuellement n'autorise à réviser le verdict de
« décadence» porté contre elle par le cardinal de Lubac. Et l'on peut
être d'autant plus bref que rien de bien nouveau n'apparaît alors mais
seulement le durcissement des caractéristiques les plus discutables de
l'exégèse du xme siècle et le dessèchement de ce qui y était encore
vivant.
Sans doute cette décadence n'a-t-elle pas été continue. Le premier
tiers du xrve siècle est même marqué par certaines œuvres intéressantes.
Si l'exégèse théologique dont témoignent par exemple les commentaires
bibliques de maître Eckhart reste dans la ligne de saint Thomas, divers
auteurs, essentiellement mendiants - car ces ordres avaient plus que
jamais le monopole de cette production (cf. annexe, tableau r) - , se
lancèrent à nouveau dans de grandes entreprises d'exposition de la
totalité ou au moins de larges parties de la Bible, avec une attention
soutenue à la lettre et à l'histoire et souvent une bonne connaissance
V exégèse Je l'Université .2.2;

de l'hébreu12• Les dominicains anglais Nicolas Trevet et Robert Holcot


commentèrent ainsi le Pentateuque, les Paralipomènes, le Psautier et
les livres sapientiaux. A Paris, les dominicains Pierre de La Palu et
Jacques de Lausanne (dont les sermons eurent, par ailleurs, tant de
succès), les franciscains Pierre Auriole, François de Meyronnes et
surtout Nicolas de Lyre ont composé des commentaires complets de
la Bible. La Postilla litteralis super Biblia compilée par Nicolas de Lyre
de 1322. à 1~31 eut un immense succès qu'attestent des centaines de
manuscrits; Nicolas lui-même en donna divers abrégés, notamment
à l'usage des prédicateurs. A propos de Nicolas de Lyre, comme plus
haut de Roger Bacon, il faut souligner le mélange d'archaïsme et de
modernité qui caractérise son œuvre. La tradition de la glose intégrale
de la Bible avec laquelle il renouait était celle d'Etienne Langton et
d'Hugues de Saint-Cher. Sa volonté affirmée de donner le primat à
la lettre tout en respectant la théorie des quatre sens n'avait non plus
rien de nouveau. Sa connaissance, qui a d'ailleurs été diversement appré-
ciée, des commentaires rabbiniques de Raschi et autres, était déjà celle
d'André de Saint-Victor; Nicolas de Lyre était d'ailleurs très sensible
au danger du « judaïsme » et il est l'auteur d'écrits de polémique anti-
juive fondés sur l'Ancien et le Nouveau Testament (Probatio adventus
Christi contra ]Hdmos, Responsio ad quemdam Jmlmum ex verbis Evangelii
sec1111dum Mattheum contra Christum nequiter arguentem). TI faut enfin noter
que le commentaire spirituel de Nicolas véhicule d'abondantes rémi-
niscences joachimites comme le montre son désir de trouver dans
certains livres comme le Cantique ou l'Apocalypse des figures des âges
successifs de l'Eglise. La Postilla litteralis n'en reste pas moins une
œuvre de grand mérite, bien informée et témoignant à l'occasion de
sens critique. Elle est la dernière de ce type au Moyen Age.
Après 1340, le déclin se précipite. A la sclérose interne du genre
vinrent s'ajouter les conséquences de la crise désormais vécue par les
deux grands ordres mendiants dont les couvents furent dépeuplés par
les pestes ou tiraillés entre observances rivales. L'apparition, au tableau 1
de l'annexe, de nombreux commentateurs carmes ne doit pas faire
illusion. Si elle témoigne de l'essor de cet ordre, jusque-là secondaire,
à la fin du Moyen Age, il s'agissait cependant d'auteurs peu originaux
et dont l'œuvre est souvent mince.
A partir de la fin du XIve siècle, la production exégétique univer-
sitaire semble même s'effondrer, quantitativement et qualitativement.
Les seuls commentateurs de quelque mérite (Henri de Hesse, Pierre

12. Rappelons que date de cette époque le décret Inter JoJ/itilutiineJ promulgué au Concile
de Vienne (1312) et prévoyant la création à la Curie et dans les universités de Patis, Oxford,
Bologne et Salamanque de chaires d'hébreu, d'arabe et de syriaque; quoique peu suivi d'effet,
ce décret confirme l'intérêt que le problème des langues orientales, pour des raisons à la fois
exégétiques et missionnaires, rencontrait alors dans l'Eglise.
P. RICBÉ 0 G. LOBRICHON 8
zz6 Etudier la Bible

d'Ailly, Jean Gerson) sont à nouveau des maîtres séculiers, moins pri-
sonniers sans doute que les Mendiants de traditions scolaires figées.
Mais il ne s'agissait pas d'un véritable renouveau. Les statuts des
facultés de théologie ne font apparaître nulle part de modifications
appréciables dans la place et le rôle dévolus aux études bibliques dans
les cursus des étudiants. Au contraire, le prestige des Sentences de Pierre
Lombard comme base de tout l'enseignement théologique est allé
grandissant. C'est dans leurs commentaires d'Aristote et des Sentences
qu'Ockham et les théologiens nominalistes qui l'ont suivi à Oxford
et Paris, ont exprimé l'essentiel de leurs idées alors qu'ils n'ont laissé
pratiquement aucune exposition biblique. Il est d'ailleurs faux de croire
que le nominalisme d'Ockham aurait dû tout naturellement déboucher,
au moins en théorie, sur un biblisme systématique. Comme l'a noté
Georges de Lagarde, la forme propre du rationalisme d'Ockham l'a
amené à plusieurs reprises à poser comme fondements conjoints de la
foi les Ecritures et les « assertions de l'Eglise universelle », les unes
et les autres éclairées par le bon usage de la raison13• Rien là qui pût
fonder le renouveau d'une théologie biblique ou de la science scrip-
turaire.
Fixée dans un cadre scolaire immuable, l'exégèse universitaire a
continué à obéir aux mêmes principes herméneutiques, c'est-à-dire a
continué à essayer de tenir ensemble la nécessité religieuse de l'inter-
prétation spirituelle et la primauté théologique de l'exposition littérale.
Mais ce qui était encore au xrue siècle une unité relativement vivante,
s'est ensuite disloqué. Beaucoup de commentaires tardifs se présentent,
selon le mot du cardinal de Lubac, comme un« mélange d'allégorisme
et d'ultra-littéralisme ». La profusion des allégories et moralités de
toutes sortes, si elle satisfaisait théologiens et prédicateurs sans cesse
en quête d'autorités scripturaires, pervertissait en fait la distinction
ancienne des sens et ramenait à une série de procédés mécaniques
d'exposition ce qui avait été pédagogie de l'intelligence spirituelle des
Ecritures.
Le sens littéral lui-même n'apparaissait donc plus comme le lieu
où se manifestait la vérité inépuisable de la Révélation, la Bonne Nou-
velle de la venue du Christ dans l'histoire, mais comme une règle imposée,
un répertoire d'arguments dogmatiques dont l'interprétation avait été
fixée de manière intangible par les Pères, la Glose et les commentateurs
postérieurs les plus autorisés. Dans une lecture où, à partir de Marc 3, 29,
il définit la notion même de sens littéral, Jean Gerson, chancelier de
l'Université de Paris, théologien marqué par le nominalisme mais par
ailleurs, on le sait, attentif à l'aspiration de ses contemporains à une

13. G. de LAGARDE, La naiuame de l'esprit laïque au déclin du Moyen Age, vol. 5, Paris-
Louvain, 1963, pp. 147-152.
L'exégèse de l'Université 22.7

religion plus sensible au cœur, plus proche de Dieu, multiplie les garde-
fous, qui sont autant de restrictions à la liberté de l'exégète. On est
certes heureux de le voir déclarer, en humaniste, dans sa seconde
« considération » :
Le sens littéral de la sainte Ecriture ne doit pas se comprendre selon la
rigueur de la logique ou de la dialectique... L'Ecriture sainte a en effet sa
logique propre, que nous nommons rhétorique (De sensu litterali sacra
Scriptura ).

Mais un peu plus bas il prend soin de baliser soigneusement l'itinéraire


de l'exégète; moins encore qu'Ockham il n'imagine de faire sortir la
vérité tout entière de la foi du seul contact direct avec l'Ecriture; il
tient au contraire à la réinsérer dans le fil d'une tradition ecclésiastique
pesante14 :
Sixièmement : le sens littéral a d'abord été révélé par le Christ et les
Apôtres et éclairé par leurs miracles; puis il a été confirmé par le sang des
martyrs; puis, en argumentant contre les hérétiques, les saints docteurs ont
dégagé plus explicitement ce sens littéral et ses conséquences évidentes et
probables; enfin est venue la détermination des saints conciles qui a J?ermis à
l'Eglise de définir comme dogme ce que les docteurs avaient étabh comme
doctrine. Des peines furent fixées par les juges ecclésiastiques et laïcs contre
ceux qui par une audace téméraire refuseraient de se soumettre à la détermi-
nation de l'Eglise. Disposition nécessaire car beaucoup n'en finiraient pas de
raisonner et de discuter contre la vérité.
Septièmement: si le sens littéral vient de nos jours à être mis en cause sur
des points qui ont déjà été clairement déterminés et admis par l'Eglise, il ne
faut pas se mettre, par esprit curieux, à raisonner contre ces adversaires mais
simplement user des sanctions prévues (ibid.).

La statistique que nous avons établie des livres de la Bible les plus
lus à Paris à la fin du Moyen Age (cf. annexe, tableau 2.) renforce cette
impression d'une exégèse de plus en plus en quête d'autorités doctri-
nales et morales. Les livres historiques et les Prophètes sont presque
complètement négligés à cette époque et le recul du Pentateuque laisse
une place écrasante aux livres sapientiaux, Psautier en tête, pour
l'Ancien Testament. Mais, par ailleurs, la part du Nouveau Testament
augmente considérablement; ceci a profité surtout aux Epîtres, dont
l'usage théologique se conçoit aisément. Parmi les Evangiles enfin,
celui de Jean l'emporte désormais nettement sur ceux de Matthieu et
de Luc, moins doctrinaux, Marc restant, malgré les lectures déjà citées
de Gerson, le moins commenté des Evangélistes.
On pourrait arrêter ce chapitre sur la constatation de ce blocage.
Sans trop y insister, il paraît cependant utile de rappeler qu'en dehors
de l'université ou au moins sur ses marges les deux derniers siècles

14. Qu'il définit de manière évidemment beaucoup plus précise et orthodoxe qu'Ockham,
lequel s'en tenait au concept assez théorique de« consentement de l'Eglise universelle».
228 Etudier la Bible

du Moyen Age ont vu se frayer des voies nouvelles qui ont commencé
à redonner vie et surtout portée religieuse concrète à l'exégèse.
Chez les Franciscains de tendance« spirituelle», la théorie joachimite
des âges successifs de l'histoire, appuyée sur une interprétation mystique
de l'Apocalypse, a continué à avoir grand succès tout au long du
xive siècle dans la mesure où elle fondait sur l'Ecriture même la voca-
tion exceptionnelle des fils de saint François et donnait corps aux
espérances de cette observance persécutée. Un certain nombre de
maitres en théologie, plus ou moins liés aux Spirituels, se sont faits
l'écho de ce prophétisme dans leurs commentaires de l'Apocalypse,
quoique généralement avec prudence : ainsi chez Pierre Jean-Olivi,
lecteur en théologie à Paris à la fin du xme siècle, Pierre Auriole déjà
cité ou le dominicain Jean Quidort. Cependant, si elle témoigne du
prestige persistant, dans certains milieux, de l'allégorie chrétienne et de
l'eschatologie biblique, cette inspiration n'en était pas moins traditionnelle.
Plus représentatifs du temps étaient sans doute les divers courants
évangéliques qui se maintenaient ou se développaient sous des formes
variées et tendaient, entre autres, à prôner un retour au texte même
de l'Ecriture, débarrassé de la gangue des gloses et concordances forcées
et du fatras des allégories (ce qui n'excluait pas nécessairement l'usage
de significations mystiques simples et authentiquement spirituelles).
Parfois liés, au moins au départ, au monde des écoles, ces courants,
qui développaient une critique, parfois explicite, de la théologie et de
l'exégèse universitaires, s'en sont rapidement détachés pour promou-
voir des formes d'exposition et de diffusion de la Bible accessibles,
par la prédication, l'image ou la lecture, à la masse des pauvres clercs
et des laïcs : traductions vernaculaires, « Bibles des pauvres » illustrées
sont des productions typiques, souvent encore bien maladroites, de
cet évangélisme. On le trouvait à l'œuvre dans certains milieux monas-
tiques réformés, cartusiens, cisterciens ou canoniaux. Il était aussi
présent dans les mouvements religieux populaires comme ceux liés,
aux Pays-Bas, à la Dévotion moderne. Il était enfin au cœur des mou-
vements de réforme anglais et tchèques qui se développèrent autour
de Wyclif d'une part, des réformateurs praguois et de Jean Hus de
l'autre. Primat de la « loi évangélique », ferveur et simplicité dans
l'approche de l'Ecriture: piété et herméneutique tendaient chez Wyclif
à se rapprocher dans la ligne qui aboutira au scriptura sola réformateur.
On peut ignorer le sens mystique ou le sens littéral second; il vaut mieux
penser selon le sens simple et immédiat ( senms rudis) et s'en remettre à l'Esprit-
Saint... (De ueritate sacree Jçripturee).

Mais bientôt expulsés d'Oxford et persécutés comme hérétiques, Wyclif


et ses disciples n'eurent guère d'influence sur l'enseignement univer-
sitaire de la Bible.
L'exégèse de l'Université 2.2.9

De toute façon, le courant nouveau le plus fécond, du strict point


de vue de l'exégèse, était l'humanisme italien qui allait enfin lui donner
les moyens d'un véritable renouveau, c'est-à-dire de cette critique
efficace de la Vulgate toujours souhaitée et jamais réalisée au Moyen
Age, grâce à une maîtrise parfaite des textes grecs et hébraïques.
En 1453, Lorenzo Valla publiait sa Collatio Novi Testamenti, première
étape vers les grandes éditions bibliques du xVIe siècle. Dans le pro-
logue il dénonçait l'insuffisance flagrante de l'exégèse médiévale :
Ceux qui ne sont pas experts dans la langue grecque ne peuvent comprendre
et dans leurs commentaires affirment des erreurs et des impropriétés fort
éloignées de la vérité; et souvent ils disputent obstinément entre eux de
questions qui sont, comme on dit, des vétilles,

et dans l'épitre dédicatoire au pape Nicolas V il critiquait hardiment les


faiblesses du texte de saint Jérôme avant de conclure, avec ce mélange
d'évangélisme sincère et d'orgueil individuel si typique de l'humanisme
du Quattrocento :
... Les simples mots de la sainte Ecriture sont comme autant de pierres
précieuses avec lesquelles est construite la Jérusalem céleste ... Je me suis
efforcé, selon mes capacités, de donner, pour ainsi dire, une toiture restaurée
au temple de cette cité... Est-il tâche plus noble? ... Seul sera qualifié pour ce
travail celui qui aura au moins une bonne connaissance du grec et une parfaite
connaissance du latin et sera pleinement versé dans les lettres sacrées; il n'y
a pas grand monde qui réponde à ces exigences. Dans ces conditions on ne
devrait pas contrecarrer mon œuvre ni même la mépriser16 •

Mais ici encore on ne saurait attribuer à l'université, où Valla lui-


même n'eut guère que des déboires, une part active dans le renouveau
humaniste de l'exégèse. Typique à cet égard est l'attitude d'un homme
comme Gerson. Nous avons déjà parlé de sa prudence, de sa fidélité
aux traditions scolaires. Pourtant il était sensible à la crise générale de
l'enseignement théologique, à l'écart croissant entre celui-ci et les
aspirations religieuses des contemporains; il était aussi, on le sait,
ouvert au renouveau culturel que représentait à Paris même l'huma-
nisme naissant. En 14oo, il rédigea un mémoire sur la réforme de la
faculté de théologie; c'est un texte bien timide et décevant, en parti-
culier en ce qui concerne le problème, à peine mentionné, des études
bibliques. Après avoir constaté que :
Les autres facultés se moquent des théologiens; on les traite d'extrava-
gants; on les accuse de ne plus rien savoir de la vérité solide [du dogme],
des bonnes mœurs et de la Bible,

15. Ces deux passages sont cités par S. I. CAMPO REALE, Lorenzo Valla. Umanesimo e teologia,
Florence, 1972, pp. 325 et 374·
z3o Etudier la Bible

Gerson se borne à demander qu'on étudie réellement les quatre livres


des Sentences - toujours elles 1 - et pas seulement le premier, « et
aussi la Bible », ajoute-t~il rapidement. Puis il termine en souhaitant
que les universitaires se préoccupent davantage de la prédication popu-
laire et publient, à l'usage des clercs et des fidèles, « un petit traité sur
les principaux points de notre religion » et « une liste des doctrines
scandaleuses réprouvées par les maîtres ». Ainsi donc le renouveau
espéré des études théologiques et bibliques n'allait pas, dans son esprit,
au-delà de la production d'un catéchisme et d'un syllabus.
Cinquante ans plus tard, à l'heure où l'apparition de l'imprimerie,
d'une part, la renaissance de l'étude des langues, de l'autre, modifieront
complètement les conditions mêmes du travail exégétique, l'université,
au moins sous sa forme traditionnelle et officielle, ne sera guère plus
en mesure d'accueillir ce renouveau, dont elle sentait obscurément
le besoin.
Jacques VERGER.
L'exégèse de J'Université 2.31

ANNEXE

TABLEAU 1. - Appartenance ecclésiastique des auteurs de commentaires


bibliques de Paris et Oxford identifiés dans F. STEGMili.LER [17], t. Il,
III, IV, V, VIII et IX

XIIIe siècle XIVe siècle xve Iiède

PARIS
Séculiers 2.4 (36,5 %) 9 (13 %) 8 (32. %)
Dominicains 19 12.
Franciscains 19 II 1
Carmes 2.5 8
Ermites de Saint-Augustin 10
Total des Mendiants 39 (59 %) 58 (83 %) 14 (56%)
Autres réguliers 3 (4,5 %) 3 (4 %) 3 (u%)
Total général 66 (1oo %) 70 (1oo %) 2.5 (1oo %)

OXFORD
Séculiers 4 (17 %) 6 (17 %) ; (18 %)
Dominicains 7 7
Franciscains 10 2. 3
Carmes 1 16 II
Ermites de Saint-Augustin 4
Total des Mendiants 18 (n %) 19 (8; %) 14 (82. %)
Autres réguliers 2. (8 %)
Total général 2.4 (1oo %) 35 (100 %) 17 (100 %)
2 p. Etudier la Bible

TABLEAU 2. - Nombre de commentaires des divers livres de la Bible


composés à Paris, d'après F. STEGMÜLLER (17]

XIIIe siècle xrve siècle xve siècle

Pentateuque H (13 %) 41 (13 %) ; (7 %)


dont : Genèse 14 15 ;
Livres historiques 54 (1; %) 45 (14 %) (o %)
Livres sapientiaux 106 (25,5 %) 78 (24,5 %) 9 (22 %)
dont : Psautier 27 17 6
Cantique 20 17 2
Prophètes 66 (16 %) 34 (II %) 1 (2,5 %)
Total 279 (67,5 %) 198 (62,5 %) 13 (;1,5 %)
Matthieu 21 19 2
Luc 21 15 4
Marc 17 14 2
Jean 19 21

Total 78 (19 %) 69 (2.2 %) 13 (;2 %)


Epîtres de Paul 20 16 10
Epttres catholiques 10 II 2
Total ;o (7 %) 27 (8,5 %) 12 (29 %)
Actes 9 (2 %) (1,5 %) I (2,5 %)
Apocalypse 19 (4.5 %) 17 (5.5 %) 2 (5 %)
Total 1;6 (;2,5 %) II8 (37.5 %) 28 (68,5 %)
Total général 415 (1oo %) ;16 (100 %) 41 (100 %)
N.B. - Dans ce tableau :
- si un même auteur a donné plusieurs commentaires d'un même livre, on ne l'a compté
qu'une fois.
- pour un même livre de la Bible, on n'a pas distingué les commentaires complets et les
commentaires partiels ou inachevés.
4

L'exégèse rabbinique

Les fondements de l'exégèse rabbinique* médiévale et de ses


méthodes ont été forgés par les sages 1 de la Mishna et du Talmud entre
le ne siècle av. et le VIe siècle ap. J.-C. Le Talmud est, à maints égards,
une compilation de l'exégèse de l'Ancien Testament, dont le but a été
surtout la codification de la Loi et son adaptation aux circonstances
nouvelles. Ce travail impliquait à la fois la compréhension du texte
biblique et son interprétation, afin de l'adapter aux besoins d'une société
qui, au Proche-Orient, était regroupée dans des habitats urbains et agraires
et régie par leurs propres notables et dirigeants religieux. En dehors de
ces buts pratiques, qui entrent dans le domaine de la jurisprudence et
de la théologie juridique, l'exégèse a été l'instrument qui avait servi
l'établissement de la version officielle de l'Ancien Testament, le texte

* Le terme « exégèse rabbiniqtlt » est une notion moderne, fondée sur la perception de la
fonction du rabbin dans les communautés juives depuis le xiV• siècle. A l'époque traitée ici,
le mot rabbin signifiait un enseignant, sans faire la distinction entre le père d'un individu,
considéré toujours comme son premier maître, et l'enseignant à une école. Le terme employé
par les contemporains était Haham (« sage»), dans Je sens du « savant ». La bibliographie
de l'exégèse juive médiévale est parmi les plus abondantes; autant que possible, on évi-
tera de renvoyer ici aux ouvrages en hébreu, nous limitant aux langues accessibles aux
lecteurs de cette collection. Pour des travaux d'ensemble, cf. B. M. CASPER [xoo] où J'on
trouvera des indications bibliographiques additionnelles, ainri que E. 1. J. RoSBNTHAL,
« Medieval Jewish Exegesis; its character and significance », Journal of Semilic Slllliiu, 9,
1964, 2.65-2.81.
x. L'ouvrage fondamental est celui d'E. B. UlUIAcH (en hébreu), Les« rager», Jérusalem,
1965 (trad. anglaise, The Sager; their Concepts and Beliif.r, 1975).
z 34 Etudier la Bible

massorétique2. Si le Pentateuque, Josué et les Juges avaient déjà été cano-


nisés avant le ue siècle av. J.-C., donc avant la traduction de la Septante,
les autres livres de l'Ancien Testament ont fait l'objet de discussions
quant à la version à adopter, ou encore s'ils devaient être inclus dans le
canon. Ces débats ont contribué au développement des méthodes de
l'interprétation littérale du texte, dont la version massorétique a été
établie depuis le ue siècle ap. J.-C. A partir de cette version, répandue
dans tout le monde juif, les sages ont élaboré des commentaires, au point
que la littérature talmudique contient la méthode exégétique dite
PaRVeS, soit les initiales des quatre sens de l'Ecriture : Peshat (le sens
littéral), Remez (allusion), Derash (le sens homilétique) et Sod (secret ou
le sens allégorique).
Cette méthode a été ultérieurement développée, aux VIe-1xe siècles,
aux académies talmudiques de la Mésopotamie, Sura et Poumpedita, soit
les « académies babyloniennes », qui avaient monopolisé les études
talmudiques dans le monde juif du haut Moyen Age. Des considérations
de l'ordre pratique ont joué un rôle important dans l'établissement de
cette prépondérance. C'est ainsi que la décadence du centre palestinien,
due aux persécutions du gouvernement byzantin, à partir du début
du ve siècle, laissa le centre « babylonéen » sans rival pendant une très
longue période. li en résulta que les dirigeants de différentes commu-
nautés juives du monde entier se sont habitués à s'adresser aux académies
mésopotamiennes en matière de jurisprudence et de l'interprétation des
préceptes. Les conquêtes arabes du vue siècle ont abouti à la concen-
tration de la grande majorité des communautés juives du monde médi-
terranéen sous un seul régime politique; c'est ainsi que le gouvernement
du califat avait facilité les communications des différents pays avec
l'Iraq, ce qui joua aussi en faveur des académies de la Mésopotamie.
Les liaisons commerciales avec la Syrie ommeyade et avec l'Iraq abbas-
side ont permis aux dirigeants des communautés de profiter des voyages
de marchands en Orient, afin de les charger de questions concernant
l'application de la Loi.
Ces « envoyés rabbiniques », venant de tout le monde régi par les
califes, mais aussi bien de l'Europe chrétienne, en ont saisi les chefs
des académies, les Geonim. Les questions ont été étudiées aux séances de
l'Académie respective, où les textes bibliques, la source de la juris-
prudence talmudique, étaient commentés et interprétés selon les quatre
sens de l'exégèse, avant la rédaction du Responsum, qui faisait autorité
et devenait précédent. C'est ainsi qu'encore avant le IXe siècle une
masse composant un riche matériel exégétique a été accumulée en Méso-

2. Le problème de l'établissement du texte massorllique de l'Ancien Testament et sa


datation a été l'objet des débats contradictoires. Cf. G. E. WEIL, Initia/ion à la massorah,
Paris, I964, et B. ]. RoBERTS,« The Old Testament : Manuscripts, Texts and Versions»,
dans G. W. H. LAMPE [5], pp. I-26.
L'exégèse rabbinique z 35

potamie, la littérature geonique. Elle a servi de source pour les commen-


taires de Saadiyah Caon (88z-94z), qui représentent un tournant dans
l'exégèse juive; né à Abu-Sweir (district de Fayoum) en Egypte, Saadiyah
avait étudié à Alexandrie et à Jérusalem avant de s'agréger à l'Académie
de Bagdad, dont il est rapidement devenu le chefS. Ce logicien, élève de
l'école néo-platonicienne d'Alexandrie, adopta dans son exégèse surtout
les sens littéral et homilétique, qu'il développa sur les fondements
philologiques et philosophiques en arabe, qu'il avait appris à l'époque
de sa formation. C'est ainsi que Saadiyah subit l'influence des courants
théologiques musulmans, adaptés dans son œuvre. Un exemple signi-
fiant de cette influence se trouve dans sa méthode de l'explication rai-
sonnée des préceptes; afin d'y aboutir, Saadiyah divisa les préceptes
et les lois bibliques entre ceux qui étaient octroyés par la Révélation
et les préceptes émanant de la raison. Cette élucidation, devenue doctrine
de l'orthodoxie rabbinique, eut une importante influence sur les exégètes
des générations suivantes. Les commentaires de Saadiyah ont été consi-
dérés comme l'émanation de l'orthodoxie juive et sont devenus les
fondements de l'exégèse biblique en Espagne, dans l'Afrique du Nord
et en Europe occidentale.

Les débuts de l'école talmudique en Espagne se situent au dernier


quart du vme siècle, lorsque l'exilarque Natronaï ben Zabinaï, exilé de
Baghdad par les geonim, qui l'avaient déposé en 771, y trouva refuge.
Cette école, dont on peut suivre l'évolution depuis le IXe siècle, a joué
un rôle de première importance dans le développement des centres
scolaires en Occident' et, par conséquent, de l'exégèse juive occidentale.
Certes, ces débuts ont marqué la continuation de la tradition normative
des académies mésopotamiennes, reprenant ses méthodes et les quatre
sens de l'interprétation. Pourtant, de nouvelles approches ont été formu-
lées rapidement, au point que le xe siècle doit être considéré comme
point tournant dans l'histoire de l'exégèse juive médiévale, aussi bien
par ses innovations que par sa prolifération.
Le cadre humain et socioculturel des activités de l'école sepharade
(lit. judéo-espagnole; dans notre contexte, le terme inclut aussi bien
le Maroc) a été celui de la civilisation du califat de Cordoue, à laquelle
les juifs avaient activement contribué6 • Dans cette société, la langue arabe

3· Cf. H. MALTER, Lift and Work of Saadiah Gaon, Philadelphie, 1970, 2.8 éd.
4· Cf. A. GRABels, « Ecoles et structures sociales des communautés juives dans l'Occident
aux IX8 -xn8 siècles », Gli Ebrei Mil' Alto MeJioe110 (Setlimane ... Ji Spo/eto, t. XXVI), Spolète,
1980, pp. 937·964.
S· Cf. B. LÉVI-PROVENÇAL, Histoire du califat Je Cordoue, Paris, 1944 (t. 1 de son Histoir1
Je l'Espagne mUJU/maM), ainsi que la théorie d'A. CAsTRO, La rea/il/ad histdrica Je Espaiia,
Mexique, 1954, sur l'origine tri-ethno-religieuse de la civilisation espagnole.
2. 36 Ellldier la Bible

a été l'élément commun de la transmission des idées et des connaissances,


qu'il s'agisse de la littérature, de la philosophie, des sciences ou bien de
la médecine. Les intellectuds juifs avaient appris l'arabe et l'ont employé
dans leurs propres œuvres; cette ouverture linguistique a, par ailleurs,
facilité aux juifs de se mettre au courant des dévdoppements théolo-
giques de l'Islam, qui ont eu leur influence dans l'élaboration des doc-
trines du judaisme6 • C'est ainsi que, dans le domaine philologique, les
résultats acquis par les grammairiens arabes ont servi de modèle pour la
renaissance de l'hébreu; là-dessus, il y eut, hors de l'influence régionale,
transmission de l'héritage des grammairiens juifs de la Palestine. L'étude
de l'hébreu et de sa grammaire a connu son essor en Espagne médiévale
aux xe-xne siècles. Toute une série de maîtres, depuis Menahem ben
Saruq (m. ca. 96o), Donash ben Labrat (ca. 92.0-980) et leur élève Jehudah
ben Hayyuj7, ont forgé les outils philologiques de l'exégèse biblique,
prenant comme exempta de leur analyse des textes de l'Ancien Testament.
Un des premiers exemples de l'application de cet enseignement dans
l'exégèse a été l'œuvre de Jona.h Ibn Janah (première moitié du xre siècle),
connu aussi par son nom arabe, Abu al- Walit/8. Dans ses traités, Ibn
Jana.h procéda aux commentaires philologiques des textes bibliques,
sdon une méthode critique, qui l'amenait à corriger la version ma.rso-
rétique, quand die ne se conformait pas aux règles de la grammaire.
Cette méthode lui valut les critiques de ses contemporains, toute correc-
tion du texte massorétique étant considérée comme sacrilège. ll en résulta
qu'Ibn Janah n'a pas été inclus parmi les exégètes reconnus; pourtant,
ses travaux ont eu une influence importante sur les exégètes postérieurs,
qui ont fondé leurs interprétations littérales sur la méthode philologique.
C'est ainsi que Moise Jikatilla, ou Gikatilla (seconde moitié du xre siècle)9,
qui s'était concentré sur les commentaires sur Isaïe et sur les Psaumes,
dont seuls des fragments ont été conservés, est arrivé à la conclusion
que les prédictions des prophètes se référaient à leur propre temps et
n'affectaient pas l'avenir messianique.
Cette voie insolite de l'interprétation des textes bibliques, où la
philologie amenait au rationalisme, n'a pas été acceptée par les exégètes
rabbiniques médiévaux. Cependant, malgré les critiques acerbes, la
méthode philologique et son application dans l'exégèse n'ont pas été
condamnées dans leur ensemble. C'est ainsi que déjà pendant la seconde
moitié du xr8 siècle, l'on remarque un retour aux approches plus conser-

6. Cf. S. W. BARON, A Social and R6/igio11r History of thl ]1111s, t. VII (Philadelphie, 19s8),
pp. 3-28, ainsi quet. VI (19S8), pp. 3-16.
1· Pour les biographies des personnes mentionnées, v. En&yclopaetlia ]utlaita, Jérusalem,
1971, en anglais (abr. B], tome et col.), à laquelle nous renverrons, sauf exceptions. Pour
Menahem ben Saruq, B], XI, 1305-1306; Donasb ben Labrat, BJ, VI, 27o-271; Jehudab ben
Hayyuj, B], VII, 1SJ3-1SJ4·
8. B], VIII, II81-n86.
9· BJ, VII, s6s-s66.
L'exégèse rabbinique z; 7

vatives du sens littéral des commentaires. Jehudah ben Balaam, le


contemporain de Jikatilla, dont les commentaires sur Isaïe et sur les
Psaumes ont été conservés 10, s'est aligné sur l'attitude traditionnelle,
voire celle de Saadiyah Gaon, ouvrant ainsi la voie aux exégètes vers
l'emploi de la méthode philologique. li accepta sans réserve la version
massorétique de l'Ancien Testament et l'interpréta selon les règles gram-
maticales, les seules à son avis qui pourraient aider à élucider le sens
littéral du texte. Par ces procédés, il contribua à accréditer la méthode
philologique de l'exégèse, qui connut son essor aux xue et xn1è siècles.
Les œuvres exégétiques d'Abraham Ibn Ezra (1o89-II64) 11 combi-
nent les méthodes philologiques et philosophiques. Né à Tolède, en
Castille, il étudia en Andalousie, qui était sous la domination musulmane,
et, pendant sa jeunesse, a complété sa formation voyageant en Afrique
du Nord, du Maroc à l'Egypte. De retour à sa ville natale, il y pratiqua
la médecine, tout en consacrant ses loisirs aux études bibliques, à la
grammaire hébraïque, à l'astronomie, ainsi qu'à la philosophie, domaine
où l'on peut le qualifier de logicien, du courant néo-platonicien. Cepen-
dant, Ibn Ezra, devenu la personnalité la plus notoire du judaïsme
castillan, quitta brusquement en II39 l'aisance de Tolède et mena une
vie de vagabond et de pauvreté jusqu'à sa mort, en 1164. Ses errements
l'ont mené par la France et le royaume anglo-normand12• Cette période
de vagabondage, qui a été une occasion pour lui d'assurer la transmission
orale des achèvements de l'école sepharade au nord des Pyrénées, fut en
même temps la période la plus féconde de la vie d'Ibn Ezra, celle de la
rédaction de son œuvre, assurant ainsi sa position d'encyclopédiste
pour la postérité.
Dans le domaine de l'exégèse, Ibn Ezra s'est acquis une très haute
réputation grâce à ses commentaires sur le Pentateuque, Isaïe, les Pro-
phètes mineurs, les Psaumes, le Cantique, Job, Esther, l'Ecclésiaste
et Daniel. lis représentent, dans leur ensemble, l'originalité de l'esprit
de leur auteur et l'usage qu'il fit de sa vaste culture biblique, philolo-
gique, littéraire et philosophique. Ses introductions ont une valeur
méthodologique, car il y insista sur les principes de ses commentaires
et surtout sur les raisons qui l'ont amené à adopter le sens littéral;
à cet égard, l'introduction au Pentateuque a une importance particulière,
résumant sa position par rapport aux quatre courants exégétiques qui
avaient précédé ses propres travaux. C'est ainsi qu'il s'opposa à l'exégèse
geonique, abstraction faite des œuvres de Saadiyah Gaon, pour lequel

10. V. l'introduction de l'édition de ses œuvres par J. etH. DEREMBOURG, Opmtules et


Irailés, Paris, 1864.
II. E], VITI, II63-II70.
12.Cf. A. GRABols, « Le non-conformisme intellectuel au xn• siècle : Pierre Abélard et
Abraham Ibn Ezra », dans Modernité et non-conformisme tians J'histoire tk France, Leyde,
1983, pp. 3•13·
z 38 Etudier la Bible

il professa une grande admiration, en raison de leur usage excessif des


sources extérieures, ce qui les avait orientées vers l'homélie. Quant aux
Kéraïtes 13, qui ont concentré leurs travaux sur le seul texte biblique,
ne reconnaissant pas l'autorité du Talmud, il leur reprocha le manque de
compréhension de l'Ecriture par l'abandon de la tradition, « qui doit
être utile pour l'exégète ». Les méthodes de l'école franco-allemande
ont été trop homilétiques à son goût, même quand elles ont exprimé le
sens littéral, parce qu'on n'y faisait pas usage des règles de la grammaire
hébraïque et de la logique. Enfin, il rejeta tout emploi du sens allégo-
rique, surtout par l'exégèse chrétienne, soulignant que pareilles inter-
prétations cherchent des allusions se référant au texte du Nouveau
Testament, et n'ont ainsi rien en commun avec le sens historique des
livres comme la Genèse ou l'Exode, ni avec le sens littéral des lois et
des préceptes 14 • En somme, sa position a été clairement définie : seules
la méthode philologique et l'approche logique peuvent donner le sens
correct des textes.
Dans son exposition, Ibn Ezra resta fidèle à ses principes. Son
commentaire sur l'Exode est un modèle d'interprétation philologique,
ainsi qu'un chef-d'œuvre de grammaire de l'hébreu biblique. Adoptant
l'attitude traditionnelle, qui attribue à Moïse la rédaction du Penta-
teuque, ses études philologiques l'ont amené à constater que certains
fragments ont dû être rédigés postérieurement, surtout dans le Deuté-
ronome, et interpolés dans le texte massorétique. Le même esprit critique
se dévoile aussi dans son commentaire sur Isaïe; Ibn Ezra a été le premier
exégète qui distingua une seconde partie du livre; quoiqu'il se soit contenté
d'exprimer ses vues dans des termes voilés, on lui doit la découverte
d'Isaïe II, soit d'un auteur différent des chapitres 50-6616• Sans que l'on
doive le considérer un précurseur de la recherche biblique critique,
dans le sens moderne du mot, il est certain que, par ses méthodes de
travail, Ibn Ezra devançait son époque. Ceci, sans sortir du courant
orthodoxe de l'exégèse.
D'autre part, dans son commentaire sur le Cantique, Ibn Ezra est

13. Les Kéraites sont une secte qui, sous la direction d'Anan ben David de Baghdad,
se sont séparés au vm• siècle du judaisme « rabbinique », refusant de reconnaître l'autorité
du Talmud. Leur grand essor se situe entre les vm• et x• siècles, lorsqu'ils ont fondé leurs
communautés en Mésopotamie, Perse, Syrie, Palestine, Egypte et l'Empire byzantin. Leur
polémique avec le judaisme « rabbinique », qui avait pris des formes acerbes, les amena à
développer leur propre exégèse, qui a été critiquée par Saadiyah Gaon. Malgré leur déclin,
les Kéraïtes n'ont pas disparu et ont continué leur existence en marge du judaisme orthodoxe
(E], X, 761-785), cf. Z. CAHN, The Ri.re of the Karaite Sut; a New Light on the Halakab ami
the Origin of the Karaites, New York, 1937, et Z. ANKORI, Karailes in Byzantium, New York,
1 959·
14. Cf. M. FRIEDLAENDER, Essays on the Writings of Abraham Ibn Ezra, Londres, 1877,
4 vol. Malgré sa date, cet ouvrage classique reste la meilleure étude sur l'œuvre exégétique
d'Ibn Ezra.
15. Introduction au commentaire sur le livre d'Isaïe, rédigé à Lucques (1145), Isaïe, apeç
les rommenlaires de Rashi, Ibn Ezra et David Kimhi, Jérusalem, 1923.
L'exégèse rabbinique 239

resté fidèle à la tradition, qui imposait une interprétation allégorique


du livre. Dans son introduction, il affirma que « ces meilleurs chants
du roi Salomon contiennent un message secret », qu'il faut dévoiler.
Pourtant, son exposition, même dans ce cas où l'allusion et l'allégorie
lui étaient imposées, a été en somme influencée par sa méthode philo-
logique, ce qui lui a permis de rédiger une interprétation originale du
Cantique, où l'on trouve une synthèse des sens allégorique et littéral16•
Les résultats acquis par les exégètes philologiques de l'école sepharade
ont servi de fondement pour l'œuvre de David Kimhi de Narbonne
(RaDaK, n6o-1235) 17 • Kimhi, qui a été un grammairien notoire et qui
a traduit en hébreu des ouvrages philosophiques rédigés en arabe en
Espagne, entreprit son œuvre exégétique lorsqu'il a été déjà âgé, ce
qui lui avait donné l'avantage de l'expérience et du cumul des sources
employées. C'est ainsi qu'elle est aussi importante par son volume que par
sa qualité, au point qu'elle est habituellement imprimée avec le texte et
les commentaires de Rashi dans les éditions traditionnelles de l'Ancien
Testament. Outre le Pentateuque, dont seul le commentaire sur la Genèse
a été conservé, il interpréta tous les prophètes, les Chroniques et les
Psaumes 18• Par ses méthodes de travail, il peut être considéré le conti-
nuateur d'Abraham Ibn Ezra. Cependant, il employa aussi l'œuvre de
son père Joseph et l'enseignement de son frère aîné, Moïse, qui avaient
étudié les travaux philologiques sepharades depuis le xe siècle, ainsi que
les méthodes lexicographiques en vogue à Rome et à Narbonne. C'est
ainsi que son exégèse, fondée sur l'interprétation stricte du sens littéral,
l'amena parfois aux dissertations grammaticales ou bien des notes lexi-
cographiques, avant de proposer ses propres interprétations des mots.
Un important aspect des commentaires de Kimhi est lié à sa polé-
mique avec l'exégèse chrétienne. Cet aspect, qui n'avait pas joué un rôle
important dans les travaux de ses prédécesseurs en Espagne, formés
dans l'aire politique et culturelle de la société musulmane, fut au cœur
des exégètes juifs de l'Europe chrétienne. Cependant, il ne faut pas y
voir une réaction académique pure contre les interprétations chrétiennes
de l'Ancien Testament, comme ce fut dans l'œuvre d'Ibn Ezra, ni le
miroir d'une polémique à propos des méthodes d'exégèse. Leur but
doit être formulé comme appartenant au domaine pratique, à savoir
doter les juifs des arguments destinés à renforcer le judaïsme dans les
pays chrétiens face au prosélytisme de l'Eglise et les convaincre du bien-

16. Cf. G. VAJDA, L'amour de Dieu dans la théologie juive du Moyen Age, Paris, 1957, s.v.
« Cantique des Cantiques ».
17. Cf. F. TALMAGE, David Kimhi; the Man and his Commenlaries, Cambridge (Mass.),
1975·
18. Ed. de H. J. 1. GAo, Londres, 1962, qui est un recueil des éditions critiques de ses
commentaires, et Le commentaire complet sur les Psaumes, éd. A. DAROM, 2 vol., Jérusalem,
1966-1971.
z4o Etudier la Bible

fondé de la doctrine juive19• Quant à Kimhi, qui travaillait à Narbonne


pendant la croisade albigeoise, qui eut des répercussions sur la condition
privilégiée des juifs du Languedoc20, il souligna ces buts de la polé-
mique dans ses commentaires sur la Genèse, 24, 4, et sur les Psaumes,
surtout Psawne z21 •
La réfutation des interprétations christologiques de l'Ancien Testa-
ment amena Kimhi à étudier dans ses commentaires la question du sens
des Lois et des préceptes bibliques. Se fondant sur la méthode philolo-
gique, il s'opposa à toute interprétation dans le sens corporaliter et spiri-
tualiter des préceptes. Commentant le Deutéronome, 30, I 1-14, il
souligna la validité perpétuelle des lois divines, émanation de la Révé-
lation sur le mont Sinaï; là-dessus, il nia, commentant le Psawne no,
toute allusion à Jésus-Christ et, par conséquent, tout droit de délier
personne de l'observation stricte des préceptes 22 • Pourtant, ces réfuta-
tions ont une portée plus large, englobant la question de l'avenir messia-
nique. Certes, Kimhi s'y heurta aux difficultés, émanant de sa méthode
philologique, qui n'admettait pas l'allégorie, ni des interprétations
mystiques. Il se contenta donc de constater, ce qui par ailleurs a été
déjà souligné par des exégètes qui l'ont précédé, que les prédictions
des prophètes sur l'arrivée du Messie n'ont pas été encore accomplies,
ce qui laissait la solution du problème du salut d'Israël pour un avenir
indéfini23.

Parallèlement, l'école sepharade a développé l'usage des méthodes


philosophiques de l'exégèse. Comme dans la philologie, des travaux en
arabe ont eu leur influence dans ce domaine aussi. Ceci, malgré une
différence fondamentale entre les deux domaines : l'influence des gram-

19. Le problème du prosélytisme et des conversions des juifs au christianisme est un des
plus difficiles à résoudre par la recherche moderne, en raison du mélange entre les conversions
forcées et les conversions volontaires. La politique officielle de l'Eglise a été la conversion des
juifs par la persuasion, en accord avec sa vocation missionnaire (cf. P. BaoWE, Die ]Hden-
mission im Mille/alter, Miscellanea historiae pontificae, VIII, Rome, 1942), tandis que, depuis
le xx• siècle, on remarque des pressions imposant la conversion. Les textes hébraïques ont
fait la distinction, employant les mots anu!Ïm (forcés) et meshumadim (renégats); l'insistance
des sources imposant la rupture de toutes relations avec les renégats indique qu'il ne s'agissait
pas de quelques cas isolés. A ce propos, la polémique antichrétienne des exégètes faisait partie
des efforts déployés afin de renforcer la foi des juifs. Cf. E. 1. J. RosENTHAL, « Anti-Christian
Polernics in Medieval Jewish Commentaries »,Journal of ]ewish Studies, XI, 196o, 115-135·
20. Cf. G. SAIGE, Eludes sur les juifs du Languedoc antérieurement au XIV• siècle, Paris,
I88x, s.v.
21. Psaume II, éd. DAaOM, t. 1. Les textes de Kimhi réfutant les doctrines chrétiennes
ont été traduits en latin par l'humaniste GENEBR.Aanus, dans son Recueil des commentaires
hébraiques, Paris, 1566.
22. Psaume ex, éd. DAR.OM, t. II.
23. Ibid. et TALMAGE, op. cit. s.v. Sur le problème messianique dans les œuvres des
exégètes juifs médiévaux, cf. G. ScHOLEM, The Messianic Idea in ]udaism, New York, 1971.
L'exégèse rabbinique 241

mairiens arabes se fit sentir en raison de leur création originale, tandis


que dans la philosophie il s'agissait en premier lieu du recours à l'héritage
hellénistique, que les juifs avaient connu dans sa forme originale, encore
avant les traductions en arabe. L'habitude des philosophes et des scien-
tistes juifs de se servir de la langue arabe pour en rédiger leurs propres
travaux a été un facteur important dans le processus de l'adoption des
méthodes philosophiques aux fins exégétiques, d'autant plus que ces
mêmes personnes ont parfaitement été formées dans la rabbinica et donc
dotées d'une formation bilingue24• Un autre facteur pour la propagation
de la méthode philosophique a été l'influence de l'exégèse de Saadiyah
Gaon et de ses travaux néo-platoniciens, rédigés en arabe. Le recours
aux méthodes philosophiques de l'exégèse a été aussi favorisé par la
tendance de la présentation systématique et analytique des textes talmu-
diques, expliquant le sens de la Bible, ce qui s'opposait à la tradition
mésopotamienne de leur mémorisation25 • Cette tendance impliquait une
méthode d'argumentation, dont l'emploi se retrouve dans les commen-
taires de l'Ancien Testament.
Dans ce domaine, l'œuvre des sages de l'école de Kairouan servit de
modèle : Hananel Bar Hushiel (ca. 980-1056) 26 et Nissim Bar Jacob
(ca. 990-106z), l'auteur du Mafteah lemanoule hatalmud27 (La clef aux
serrures du Talmud), qui est un index analytique de la littérature talmu-
dique, sont devenus des autorités dans ce domaine. Leurs œuvres ont
été étudiées par les exégètes de l'Espagne, de l'Italie et du bloc franco-
allemand. Sur ces fondements, Alfasi (Rabbi Isaac de Fez, ca. 1013-
uoz) entreprit, pendant l'époque où il dirigea l'académie de Fez, soit
avant 1o8o28, un travail monumental, commentant la jurisprudence
talmudique. Son but, l'élucidation des lois, l'amena à commenter les
préceptes de l'Ancien Testament, en raison du principe de la continuité
de la jurisprudence juive, à partir de la Révélation sur le mont Sinaï.
Sous l'influence des œuvres de Saadiyah Gaon, il recourut aux méthodes
des philosophes néo-platoniciens. L'œuvre d'Alfasi, qui ne se situe pas
dans le domaine de l'exégèse biblique proprement dite, eut cependant une
influence importante sur les exégètes en Espagne, qui ont appliqué ses
méthodes de l'interprétation des lois dans leurs travaux.
L'emploi des méthodes philosophiques dans l'exégèse a été facilité
par l'étude de l'œuvre de Salomon Ibn Gabirol (ca. 1ozo-1057)· Ibn
Gabirol, connu dans l'Occident latin comme At~icebrol, l'auteur de la
Fons Vitae 29 , inspira les exégètes du xne siècle, qui lui ont emprunté

24. Cf. S. W. BARON, op. dt., pp. 274 s.


25. Io., ibid., pp. 21-:z:z et 328-330.
26. EJ, VII, 12.5 2-12.53.
27. EJ, XII, 1183-1184.
28. EJ, 1, 6oo-6o4.
29. E], VII, 235-245.
2.42. Etudier la Bible

les méthodes et la logique. Afin de prouver le rationalisme de la foi


juive et la morale de ses principes, il adapta l'enseignement de son
maître Nissim Bar Jacob de Kairouan et étudia les textes de l'Ancien
Testament. Ces interprétations ont servi de modèle pour le développe-
ment du sens moral dans l'exégèse rabbinique. Cette tendance morali-
sante a été développée pendant la seconde moitié du xre siècle par le
philosophe Bahiya Ibn Paquda, dans son traité Hovoth halevavoth (Intro-
duction aux devoirs du cœur)3°. Bahiya, qui s'est occupé de la nature de la
Divinité, a traité des problèmes de la Révélation et du sens moral des
préceptes, adoptant l'enseignement néo-platonicien dans l'exposition de
ses arguments. Par cela même, son œuvre eut une influence profonde
sur les exégètes sepharades au xne siècle, qui en ont adopté les méthodes.
Ces influences se manifestent dans l'exégèse de Jehudah ben Barzillaï
de Barcelone (Barceloni) au début du xne siècle31 • Ce chef spirituel du
judaïsme catalan a commenté une sélection des textes de l'ensemble
de l'Ancien Testament, le Séfer Yetsirah (Le livre de la Création). A la
différence de ses trois maîtres de pensée, qui avaient vécu en terre
d'Islam, Barceloni dut confronter les conditions de coexistence dans
l'environnement chrétien qui, en Catalogne, accusait des traits libéraux
et se déroulait dans une ambiance de tolérance32• Ces conditions, qui
l'ont mis en contact avec l'exégèse chrétienne et, semble-t-il, avec des
sectaires dualistes proto-cathares, l'ont amené à adopter une attitude
polémique envers les doctrines dualistes-gnostiques et trinitaires. Afin
de les réfuter, il employa les textes talmudiques, déjà élucidés par Alfasi,
ainsi que les enseignements philosophiques d'Ibn Gabirol et d'Ibn
Paquda, auxquels il emprunta les méthodes de raisonnement. L'impor-
tance de son œuvre exégétique réside surtout dans ses interprétations
littérales, fondées sur la méthode néo-platonicienne de l'argumentation.
C'est ainsi que, commentant les textes concernant la source de l'inspi-
ration des prophètes, Barceloni conclut que l'essence de la Divinité est
spirituelle; glosant la Genèse I, sur le terme «l'esprit de Dieu», il jeta
les jalons de sa méthode : la nature spirituelle de Dieu, facteur de la
Création et de la Révélation, a été aussi bien la source de l'inspiration
des prophètes. En raison de cette nature immatérielle, il conclut qu'il
est inconcevable de soutenir que la Divinité pourrait revêtir une forme
dualiste, ou bien comme lncarnation33•
Dans son œuvre exégétique, Abraham Ibn Ezra, qui exprima le
courant philologique, employa aussi la méthode philosophique, s'avérant

30. E], IV, IOS-Io8.


31. E], X, 34I-342.
32. Cf. I. BAER, History of the ]ews in Christian Spain, 2 vol., Philadelphie, I966, et l'intto-
duction deR. J. SCHORR à son édition des œuvres de Jehudah ben Barzillai, Cracovie, I902,
pp. Ill-XXIII.
33· Séfer Yetsirah, éd. S. J. HALBERSTAMM, Berlin, I88s, p. 77·
L'exégèse rabbinique z43

comme l'élève spirituel d'Ibn Gabirol, auquel il a emprunté la logique.


Cet usage se dévoile surtout dans ses commentaires concernant la Révé-
lation, ainsi que dans son argumentation du sens moral des préceptes
bibliques84• L'importance de l'œuvre d'Ibn Ezra dans ce domaine réside
surtout dans sa manière de la combinaison des deux méthodes pour
l'élucidation du sens littéral de l'Ecriture; son exégèse marque l'achève-
ment des travaux des néo-platoniciens, qui seront éclipsés dans la
génération suivante par les aristotéliciens.
L'apogée du courant philosophique de l'exégèse rabbinique a été
atteinte dans l'œuvre de Maimonide (II35-xzo6), surtout dans son traité
Moréh Nevohim (Le Guide des Perplexes) 35• Contemporain d'Ibn Rushd
(Averroès) et originaire comme lui de Cordoue, Maimonide combina
dans son œuvre l'enseignement de son père, Maimon, qui avait été un
exégète réputé, notamment dans le sens homilétique et moral, et celui
de la philosophie aristotélicienne, qu'il avait étudiée à Cordoue, dans le
but de concilier les doctrines bibliques avec la philosophie. Son approche
a été déterminée par sa conviction que la Bible contient l'essentiel de
l'enseignement philosophique; c'est ainsi qu'il souligna que pareille
méthode de l'interprétation serait la meilleure voie du renforcement de
la foi et de l'explication du véritable sens de l'Ecriture. Cette conception
imposait le développement des interprétations figuratives du texte, aux
côtés du sens littéral, qui était au cœur des exégètes sepharades. Cepen-
dant, elles étaient susceptibles d'amener l'étudiant vers la direction du
raisonnement abstrait, qui pourrait se glisser vers l'hétérodoxie. Ceci,
parce qu'à partir du processus de la Création le fossé entre les théories
d'Aristote sur l'éternité de la matière et entre la doctrine biblique de
la création par le Verbe du néant devenait impossible à passer. Dans
ce cas, Maimonide accepta tel quel le sens littéral, l'expliquant par
l'action du Verbe (Logos) sur la matière (Physis)38• Cependant, en
raison de la substance incorporelle de la Divinité, telle que le judaïsme
conçoit et que Maimonide lui-même exprimait dans ses travaux et dans
ses Responsa rabbiniques, l'interprétation anthropomorphique de la
Genèse devrait être expliquée dans un sens métaphorique. Or, cette

34· V. par exemple, son commentaire sur l'Exode, XX, 7·


3S· Né à Cordoue, où il avait étudié, Moise ben Maimon (RaMBaM ou Maimonide) a
été parmi les victimes de la conquête de l'Andalousie et du fanatisme almohade ; forcé de
se convertir à l'Islam alin de pouvoir quitter sa ville natale vers n6s, il renia cette conversion.
Après une visite en Palestine, il s'établit au Caire, où il exerça la médecine. Sa renommée
professionnelle lui valut la nomination de médecin de la cour, soignant Saladin et son entou-
rage. Sa réputation de talmudiste en fit le directeur spirituel des communautés juives du
monde entier. Il accéda à la prestigieuse position de Nagitl, le chef de la communauté juive
de l'Egypte, devenue ensuite héréditaire dans sa famille. La bibliographie maimonidienne
est très riche; cf. EJ, XI, 7S4-781, où l'on trouvera des références supplémentaires.
36. Cf. G. VAJDA, « La philosophie juive en Espagne », dans R. D. BARNETI' (édit.),
The Sephartli Heritage, Londres, 1971, pp. 81-III, mettant au jour son ouvrage classique,
Tntrotlndion [1o6].
2.44 Etudier la Bible

méthode éloignait l'exégète des sens littéral et homilétique, traditionnel-


lement diffusés dans les communautés juives. Qui plus est, elle imposait
à Maim.onide l'adoption des méthodes métaphysiques d'argumentation.
Cette difficulté a été la cause d'une longue dispute concernant l'ortho-
doxie des œuvres philosophiques de Maimonide, qui se manifesta amère-
ment dans la plupart des communautés juives pendant le xme siècle37 •
Même les exégètes qui ont défendu ses doctrines, tel David Kimhi, ont
formulé des réserves quant à ses interprétations métaphoriques, les
considérant comme opposées à la méthode logique du sens littéral, le
peshat. En revanche, sauf les opposants les plus acerbes, ils ont adopté
l'emploi de la philosophie dans l'exégèse du maître, qui a été surnommé
«le grand aigle», surtout pour ses commentaires sur les prophètes. Dans
ce domaine, l'interprétation de Maimonide, représentant la prophétie
comme un phénomène naturel, n'ayant pas de caractère mystique, se
prêtait à l'effort de la conciliation entre la foi et la raison. A cet égard, le
Guide des Perplexes souligne la dépendance entre la Raison et la Révé-
lation divine, qui avait été la source de l'inspiration des prophètes.
Développant les arguments déjà exprimés par ses prédécesseurs, depuis
Saadiyah Gaon jusqu'à Ibn Ezra, Maimonide traça la doctrine de l'inter-
prétation par la raison de la Révélation et, par conséquent, des préceptes
et des pratiques religieuses. C'est ainsi qu'il rédigea« Les treize principes
de la foi »88, qui est un document orthodoxe traditionnel, expliqué par
sa méthode philosophique. Dans ce texte, adopté comme attestation
de la foi par l'ensemble des communautés juives, même par ceux qui se
sont opposés à ses arguments philosophiques, il abandonna la doctrine
de Saadiyah, fondée sur la division des Lois, entre les préceptes de la
révélation et préceptes de la raison. Selon la doctrine ma1monidienne,
la loi divine contient à la fois les éléments de la révélation et leur expli-
cation raisonnable, ce qui implique le devoir de suivre tous les préceptes.
La distinction est opérée dans ce système entre les lois « cérémoniales »,
dont les raisons ne doivent pas être connues par les fidèles, et les lois
juridiques, qui se prêtent à l'usage de la raison. Le rôle de l'exégèse est,
dans ces cas, d'interpréter les textes, afin d'expliquer la raison de la
parole divine. Ces arguments ont eu une influence profonde sur la pensée
juive depuis le xme siècle, ainsi que sur la théologie catholique, et
particulièrement sur le thomisme39• lis ont été fondés sur la théorie
d'Ibn Sina ( Avicena), qui avait insisté sur l'identité entre l'existence et
l'essence divine.
Quoique vivant dans les pays musulmans, Andalousie et Egypte,

31· Pour un très bref résumé de la controverse, cf. E], XI, 151-7H·
38. « Les treize principes de la foi » sont inclus dans son commentaire sur le Talmud,
éd. Varsovie, 1837 et separata. a. G. VAJDA, op. ât. (n. 36) et A. J. REINES, Maimonides and
Abrabane/ on Prophuy, Cincinnati, 1970.
39· Cf. E. GILSON, Le thomisme, 4° éd., Paris, 1942,passim.
L'exégèse rabbinique 245

Maimonide avait appris les dogmes chrétiens et les problèmes posés par
l'exégèse allégorique chrétienne, dont les méthodes étaient assez proches
de ses tendances métaphoriques, malgré les différences fondamentales
quant aux conclusions40• Ayant été saisi par des questions adressées
par des communautés de l'Europe occidentale, il a été amené à traiter
des arguments des exégètes chrétiens, surtout des interprétations des
textes de l'Ancien Testament, censés annoncer le Christ. Dans cette
polémique, Maimonide adopta une attitude historique, fondée sur la
combinaison du sens littéral du commentaire et de son argument philo-
sophique. C'est ainsi que, interprétant des textes comme Isaïe 7 ou les
Psaumes, il se concentra sur leur signification historique, les remettant
dans leur contexte chronologique et refusant d'y voir des allusions à
Jésus-Christ. Qui plus est, se fondant sur la tradition talmudique41, il
s'opposa à la doctrine de la nature divine de Christ; Jésus, ou Josué,
avait été représenté comme un des sages de la Mishna, dont certains
points de son enseignement avaient été condamnés par ses collègues.

La genèse et le développement de l'exégèse rabbinique dans les


pays de l'Europe occidentale chrétienne se situent dans une perspective
socioculturelle diamétralement opposée aux conditions régnant dans les
pays musulmans. Des considérations valables à propos de l'éducation et
la culture dans « l'Occident barbare »42 peuvent être appliquées, avec
certains changements, au secteur juif. Certes, on l'a déjà étudié et sou-
ligné, l'enseignement, qui pourrait être qualifié de« primaire», a été
fait courant dans ces communautés43 • TI consistait dans l'enseignement
biblique, surtout du Pentateuque et des péricopes tirées des prophètes,
ainsi que de la liturgie, ce qui incluait les Psaumes. Jusqu'au Ixe siècle,
la dépendance de ces communautés des académies mésopotamiennes a
été totale en tout ce qui concernait la jurisprudence talmudique et
l'interprétation des textes. A cet égard, même les écoles de l'Italie, à
Rome et à Lucques, dont le niveau a été sensiblement plus élevé, n'ont
pas joui jusqu'à la seconde moitié du vme siècle d'une très grande
notoriété. L'installation à Lucques de la famille mésopotamienne des
Calonymides vers la fin du vme siècle44 eut à ce respect des conséquences

40. Dans sa « Lettre à Yémen », éd. A. S. HALKIN, New York, 1 942., Maimonide exprima
clairement son opinion sur la nécessité d'apprendre les dogmes chrétiens afin de les réfuter.
41. Cf. E. 1. J. RosENTHAL, « Anti-Christian Polemics... »(art. dt., n. 19).
42.. Cf. P. RicHÉ [73], surtout sur la distinction entre l'enseignement élémentaire et
secondaire (pp. zu-2.84).
43· Cf. A. GR.ABo!s, «Ecoles et structures sociales... » (art. dt., n. 4).
44· Cf. A. GR.ABo!s, «Le souvenir et la légende de Charlemagne dans les textes hébraïques,
médiévaux», Le Moyen Age, 76, 1966, 5-41, ainsi que J. DAN (en hébreu), La dortrine du sefT'el
des piétistes de l'Allemagne, Jérusalem, 1968, pp. 14-30.
z46 Etudier la Bible

importantes. lis ont emporté les traditions exégétiques dans les quatre
sens de l'Ecriture du centre « babylonien » et ont continué ses activités
dans leur nouvelle demeure. n serait difficile de hasarder une identifi-
cation du personnage rabbinique en Italie, duquel Alcuin avait obtenu
des conseils à propos des versions des textes de l'Ancien Testament; ce
qui importe plus est que, à la veille de la proclamation de l'Empire caro-
lingien, l'école biblique italienne s'est acquis une réputation, répandue
aussi bien en dehors de la société juive transalpine45.
A la différence de la situation en Espagne et dans les pays du califat
abbasside, où la culture arabe avait exercé une influence profonde sur
les juifs, surtout dans les domaines philologique, scientifique et philo-
sophique, les juifs de l'Europe occidentale n'ont pas trouvé d'inspi-
ration, et donc de l'intérêt, dans la culture latine de leur temps. Elle ne
correspondait point à leurs préoccupations, n'apportant pas de contri-
butions méthodologiques à leurs travaux et, par contre, les œuvres
écrites en latin, dans le domaine des dogmes christologique et trinitaire,
étaient opposées aux doctrines du judaïsme. Plus encore, le latin n'était
pas la langue parlée, ce qui réduisait au minimum les besoins d'y
recourir. A cet égard, la tolérance dont les juifs avaient joui jus-
qu'au Ixe siècle en Italie et dans le royaume des Francs changea les
perspectives et les attitudes stéréotypiques des juifs envers la chrétienté,
au point que l'on se référait aux chrétiens de la France comme à« nos
frères, les fils d'Esaü »46 ; pourtant, elle n'atténua pas la dispute théolo-
gique47. Les œuvres d'Agobard et d'Amolon de Lyon, de Raban Maur
de Mayence, de Paschase Radbert, soit quelques-uns des auteurs dont
l'influence politique donnait un poids particulier à leurs travaux, ont
ouvert la polémique religieuse, qui a finalement abouti à mettre un
terme à la tolérance et a obligé les sages juifs d'apprendre les arguments
des chrétiens, afin de défendre leurs propres doctrines.
Ces traits caractéristiques expliquent aussi bien la ségrégation cultu-
relle en Europe latine que le développement particulier des courants
exégétiques juifs dans ces pays. L'école exégétique ashkénaze (strictement,
le terme s'applique aux communautés du bassin rhénan et il est élargi à
ce propos sur la Lorraine et la France septentrionale, quoique les sources
hébraïques médiévales se distinguent parfaitement entre les trois pays)
a commencé ses activités sous l'influence prépondérante de l'exégèse
mésopotamienne, qui lui avait été transmise par l'Italie. L'arrivée et
l'installation à Worms de Calonymus de Lucques, à la fin du Ixe ou

4S· MGH, Epp., IV, 172; cf. E. S. DucKET, A/min, Friend of Charlemagne, New York,
19S I, p. 269.
. 46. Lettre des« communautés de France» à Hisdai Ibn Shaprut (début du xe siècle),
ed. J. MANN, Texfs and Studies, t. 1, Cincinnati, 1929, p. 28.
47· Cf. B. BLUMENKRANZ [991·
L'exégèse rabbinique z4 7

au début du xe siècle48 , marqua les débuts de cette école, dont les travaux
exégétiques pendant les premières générations ont été concentrés sur le
sens homilétique. Les commentaires sur les textes de l'Ancien Testament
ont été effectués à l'aide des textes mishnaïques et talmudiques, ce qui a
donné une importance particulière à l'exégèse talmudique. Par consé-
quent, les sages de cette école ont travaillé sur les textes hébraïques,
araméens, ainsi que sur des traductions syro-araméennes de la Bible
(le Targum). A la différence de Saadiyah Gaon et de leurs collègues de
l'Espagne et de l'Afrique du Nord, les sages ashkénazes ne savaient pas
l'arabe et n'avaient pas de formation philologique. En revanche, leur
connaissance intime du Talmud et de la littérature geonique mésopota-
mienne les dotait des instruments méthodologiques du commentaire
sur l'esprit du texte, se servant à la fois de l'homélie et du sens de l'allu-
sion comme des éléments destinés à développer l'exégèse littérale.
L'œuvre de Gershom de Metz, La lumière de la Diaspora (ca. 96o-10z8),
la plus grande autorité du judaïsme ashkénaze et le chef de l'Académie
de Mayence49 , est édifiante à cet égard. Ses ouvrages ont été reconstitués
à partir des fragments insérés dans les travaux des générations posté-
rieures, où ils ont été largement cités, en raison de son autorité. Gershom
a été surtout un exégète talmudique et juriste, possédant une très bonne
connaissance du droit germanique, qui l'aida dans l'élaboration de ses
propres travaux. Prenant comme exemple son plus fameux édit, instituant
la monogamie et abolissant la pratique de la répudiation sans le consen-
tement de l'épouse, ce qui la transforma en divorce, on peut suivre sa
méthode de travail; l'étude des textes et des autorités normatives l'amena
à conclure qu'il n'y avait pas de précepte instituant la polygamie; l'inter-
prétation littérale du Pentateuque lui servit de fondement juridique, en
raison de la mention d'une seule épouse des patriarches Abraham et
Isaac; la position de Sarah en tant que l'épouse légitime, tandis que les
concubines avaient été réduites au plan secondaire et, à la différence de
la dame, appartenaient à la classe servile, l'ont amené à conclure que
l'esprit de l'Ecriture ainsi que la pratique talmudique penchaient vers
la monogamie. C'est ainsi que chez Gershom l'exégèse jouait un rôle
pratique, qui est devenue fait courant dans l'œuvre rabbinique en Alle-
magne et en France, au point que l'on peut comprendre la remarque
d'Abélard, dans son Dialogue, à propos de l'approche juridique des juifs
à l'égard des préceptesoo.
Outre l'influence de Gershom et des écoles de Mayence et de Worms,
les exégètes ashkénazes ont subi aussi l'influence des œuvres de Hananel

48. Cf. A. GRABols, «Le souvenir et la légende de Charlemagne... », art. cit., n. 44·
49· E], VII, 511-p~.
50. Pierre ABÉLARD, Dia/ogus inter Phi/osophum, ]llliaeum el Chrùtianum, éd. R. THOMAS,
Stuttgart, 1970; v. notamment pp. 7~-84.
z48 Etudier la Bible

Bar Hushiel de Kairouan. Hananel, qui fut un des grands maîtres du


centre nord-africain pendant la première moitié du x1e siècle, a concentré
ses activités surtout sur l'exégèse talmudique, domaine où il s'est acquis
la réputation. Par ses travaux, il est devenu le pivot de la transmission
des œuvres geoniques en Occident, en ajoutant les résultats de ses propres
études. Son commentaire sur le Pentateuque représente l'essentiel de
son exégèse biblique; il eut une influence notoire au x1e siècle, en combi-
nant les sens littéral, homilétique et allégorique et a servi de source
d'inspiration à Rashi, dont l'œuvre fit oublier celle de Hananel, au
point que seuls quelques fragments ont été conservés 61• Les ouvrages
de Hananel ont été largement diffusés encore de son vivant par ses élèves,
dont plusieurs ont effectué de grands voyages, venant de l'Espagne,
de l'Italie, du Maghreb et de l'aire franco-allemande à Kairouan. Ils
ont consigné dans leurs cahiers (kuntrès) 62 1es commentaires du maitre;
ce matériel leur servit ultérieurement de fondement pour leur propre
enseignement ou œuvre écrite.
En Italie, où l'école rabbinique de Rome s'est acquis la réputation
d'autorité parmi les communautés de l'Europe occidentale, au point
que des personnalités hautement distinguées s'appuyaient sur les sen-
tences des « nos maitres, les sages de Rome »53, l'enseignement de
Hananel eut une influence profonde. Il servit notamment comme source
pour l'œuvre lexicographique de Nathan de Rome (ca. 103 5-II 10),
l' Arukh, dont la compilation a été achevée avant noo 64• L'Arukh est
un dictionnaire étymologique de la Bible et du Talmud, contenant des
explications minutieuses des origines hébraïques, araméennes, grecques,
latines, arabes et persanes des termes. Nathan, devenu le directeur de
l'école de Rome en 1070, après la mort de son père, s'est acquis une
réputation d'autorité dans le domaine lexicographique et a été consulté
par des grands maîtres, ses contemporains, dont Rashi de Troyes. Il a
employé dans son œuvre les résultats de l'exégèse, surtout du sens littéral,
créant en même temps les fondements linguistiques des nouveaux cou-
rants exégétiques, dont les auteurs n'avaient pas d'accès aux œuvres
en arabe des grammairiens sepharades. Conjointement avec les œuvres
traditionalistes des écoles de Mayence et de Worms, ainsi que celles de
Hananel, l'ouvrage de Nathan de Rome eut son influence sur le déve-
loppement de l'important centre exégétique de la France septentrionale
aux x1e et xne siècles.
Parmi les premiers exégètes bibliques de France, Menahem ben

51· Ed. A. BERLINER, Migda/ Hanane/, Breslau, 1876.


52. Le mot kuntrès a été adapté du latin çommentarius dans l'hébreu misbnaïque, 1•r siècle
A.C.-m• siècle E.C. (A. Even SHUSHAN, Nout1eau DMionnaire de la langue hlbraïque, Jérusalem,
1966).
53· Par exemple, Rashi (Responsum 41, éd. I. S. ELFBE1N, New York, 1943, p. 34).
54· EJ, xn, B59-86o.
L'exégèse rabbinique 249

Helbo, qui vécut au XIe siècle en lie-de-France ou en Champagne, a été


des plus originaux. On connaît très peu sa vie et sa carrière; il fit un
long voyage dans le Languedoc, où il étudia soit à Narbonne, soit à
Toulouse, où les œuvres des exégètes sepharades étaient diffusées 66 • Sous
l'influence de son voyage d'études, il abandonna les méthodes exégé-
tiques des écoles rhénanes; les fragments de ses commentaires, qui se
trouvent dans l'œuvre de son neveu et élève, Joseph Kara, prouvent
qu'il donna la priorité au sens littéraire de l'interprétation de l'Ecriture.
C'est par son intermédiaire que le manuel de grammaire rédigé en hébreu
par Ibn Saruq, Mahbereth (Le cahier), a été transmis et diffusé en France
septentrionale, où il a servi les exégètes et particulièrement Rashi. Ben
Helbo n'a pas dirigé une école proprement dite et, sauf son neveu,
Joseph Kara, ne semble pas avoir formé des élèves. C'est par son œuvre
qu'il fut le précurseur du grand centre exégétique de France.

Rashi (Rabbi Salomon Isaaki, 1040-I 106) a été sans doute le plus
important et le plus célèbre exégète juif au Moyen Age56 • Né à Troyes,
il avait étudié à Worms et à Mayence avant de rentrer dans sa ville natale
et y fonder le centre scolaire franco-champenois. Des écoles rhénanes,
Rashi apporta à Troyes une masse énorme de matériel, consignée dans
ses Kuntrésim; elle contenait, outre l'enseignement de ses maîtres de
Worms et de Mayence, les leçons des maîtres de Kairouan et particuliè-
rement l'enseignement de Hananel Bar Hushiel, qu'il avait appris à
Worms par l'intermédiaire d'Eliézer Bar Nathan, un des élèves de
Hananel et, vers le milieu du xie siècle, maître à l'école, où il diffusa
l'œuvre du savant nord-africain. Se basant sur ce matériel, Rashi mena à
Troyes une vie d'études et d'enseignement, tout en gagnant ses revenus
comme vigneron. Fidèle aux traditions du centre ashkénaze, il débuta
par l'exégèse talmudique, dictant ses commentaires à ses élèves, dont
plusieurs ont été membres de sa famille ou apparentés par des liaisons
matrimoniales. Cette œuvre lui rendit rapidement la réputation d'avoir
expliqué« les sens ouverts et couverts du Talmud »67 et en fit une grande
autorité, au point qu'il était couramment saisi des questions de juris-
prudence et de principes par les dirigeants des communautés de France,

55· E], XI, 1304-1305; selon une allusion de Rashi, Commentaire .rur le Deutéronome, XXII,
il aurait étudié à Toulouse, où il fut l'élève de Moise Hadarshan (le Prêcheur), un des grands
maîtres de l'école narbonnaise du xre siècle.
56. Cf. M. LIBER, Raçhi, sa vie, son ŒIM'e, son influenre, Paris, 1953, nouv. éd.; pour une
bibliographie détaillée, cf. B. BLUMENKR.ANZ (édit.), Bibliographie des juifs de Frame, Toulouse,
1974, s.v. Rashi.
57· V. quelques témoignages médiévaux s'exprimant ainsi, recueillis par BARON, op. ât.,
t. VI, pp. 50-51.
z 5o Etudier la Bible

de l'Empire et des autres pays. L'étude de ces questions et le processus


de l'élaboration de ses Responsa l'ont mis au courant de problèmes de
l'ordre pratique intéressant les communautés, ainsi que des débats entre
juifs et chrétiens et, surtout, des thèses soutenues par des interlocuteurs
chrétiens résultant de leurs interprétations de textes bibliques 58 • Ce
fut une raison complémentaire pour sa décision d'entreprendre un
vaste projet de commentaires sur l'Ancien Testament, qui lui valut sa
renommée, en tant qu'exégète juif le plus important de tous les âges.
Les commentaires de Rashi sur l'Ancien Testament ont été originale-
ment élaborés comme notes de lecture et comme explications de textes
enseignés à ses élèves. A partir de ces notes, où il avait consigné les
interprétations des autorités exégétiques antérieures et cité bon nombre
de sources talmudiques relevantes, il a procédé aux commentaires systé-
matiques sur la plupart des livres de l'Ancien Testament. lls ont été
rédigés sous la forme d'élucidations concises, se concentrant de prime
abord sur l'explication du sens des mots, voire le sens littéral. Rashi,
qui a maintes fois fait état de son intention de faire la Bible intelligible
aux masses, a souvent recouru aux termes en français qu'il employait
afin d'expliquer les locutions hébraïques difficiles à comprendre; le
dépouillement de ses commentaires donne l'usage de plus de ; ooo mots
en français 59 •
Du point de vue méthodologique, Rashi a combiné dans son exégèse
les sens littéral et homilétique; ceci, malgré sa préférence à l'interprétation
littérale des textes. Cependant, il ne fit pas usage dans ce domaine de la
méthode philologique sepharade, quoiqu'il eût été au courant de la
Mahbereth d'Ibn Saruq, qui semble avoir été la seule œuvre des gram-
mairiens sepharades qu'il ait connue. C'est ainsi qu'il a été dépendant
des méthodes des sages mésopotamiens et de travaux lexicographiques,
comme ceux de Nathan de Rome, qu'il consultait fréquemment. Quant
au sens homilétique, il tira les meilleures interprétations aussi bien de
la tradition geonique que des maîtres rhénans, les critiquant parfois,
surtout quand il les trouvait opposées au sens littéral. Les homélies lui
ont servi surtout pour l'élucidation historique, qu'il croyait nécessaire
comme moyen d'expliquer le sens correct du texte commenté. Telles
ont été la séquence des événements de l'Exode ou, dans un ordre diffé-
rent des idées, les guerres entre les royaumes de Juda et d'Aram, dont la
séquence l'intéressait afin de commenter le texte d'Isaïe 7, qui avait
aussi servi au développement de la doctrine christologique par les
exégètes chrétiens. Cette combinaison des sens exégétiques, qui consista
dans l'interprétation« par la raison» de l'Ancien Testament, s'explique

~8. R.esponmm 61 de &shi (éd. ELFBEIN, n. 53).


~9· Cf. A. DARMSTETER, Les gloses frat1faises tle &schi tians la Bible, Paris, I 909, etH. BANITI',
«The Laazim of Rashi and the French Biblical Glossaries »,dans C. ROTH (édit.), The Worltl
History of the ]ewi'sb People, t. II, Tel-Aviv, 1966, pp. :<91-2.96.
L'exégèse rabbinÎtjue 2. ~ 1

par le but de l'œuvre exégétique de Rashi, à savoir le renforcement de la


foi et la fortification de la cohésion dans le cadre des institutions commu-
nautaireseo. L'évocation du passé biblique et l'interprétation du sens des
lois et des préceptes ont été, à cet égard, le fondement de l'existence
juive dans la Diaspora; pour ses dirigeants, le désir d'y voir la continua-
tion, certes idéalisée, de la vie d'Israël biblique, quitte à renoncer, en
raison des circonstances, aux expressions des entités politiques, repré-
sentait le réalisme et le moyen de préserver l'unité du peuple jusqu'au
salut messianique. C'est ainsi que l'exégèse de Rashi exprimait un sens
de pragmatisme commun aux sages ashkénazes, tout en faisant des allu-
sions aux événements actuels, comme par exemple dans son commen-
taire sur Isaïe ~ 3.
La réfutation de l'exégèse chrétienne, surtout dans ses expressions
allégoriques, a été un point cardinal dans l'œuvre de Rashi. Pourtant,
il s'est refusé à adopter dans ses commentaires une attitude polémique,
ne trouvant pas l'intérêt, ni le goût pour les discussions académiques
interreligieuses. Son esprit pratique l'amena à produire une version
jwve du sens des fragments disputés, qui serait susceptible d'aider les
juifs dans les discussions et de renforcer les esprits, afin de leur permettre
l'accumulation des arguments pour s'opposer à la propagande de la
conversion au christianisme. Le problème de la conversion des juifs,
qu'elle ait été forcée ou résultant de la persuasion, a été autour de la
première croisade un problème épineux pour les dirigeants juifs en
Europe occidentale et ils ont exprimé leurs soucis à cet égard61• Pour
Rashi il ne s'agissait pas seulement de recueillir et répéter les décrets
interdisant l'abjuration et tout rapport avec les convertis; son souci, de
fortifier les esprits dans la foi, l'amena à réfuter les arguments des
chrétiens, afin de ne pas laisser les juifs dans une position où ils pourraient
être attirés par eux. C'est ainsi que, interprétant les Psaumes, il accentua
partout où, à sa connaissance, l'exégèse chrétienne voyait une allusion
à Jésus qu'il s'agissait, selon la lettre du texte, du roi David, par exemple
le Psaume ll. Dans le même ordre d'idée, il expliqua dans son commen-
taire sur le Psaume 4 5 la référence au peuple élu comme synonyme
d'Israël et non pas une allusion à l'Eglise. Cette méthode l'amenait,
comme ce fut le cas des commentaires sur Isaïe 52.-~ 3 ou Zacharie 6
et 9, à abandonner les interprétations rabbiniques traditionnelles et à
avancer ses propres vues par l'exposition littérale et historique. C'est
ainsi qu'il a interprété Isaïe 7 : niant tout fondement de la doctrine

6o. Cf. 1. BAER (en hébreu),« Rashi et la réalité historique de son temps», Tarbiz, 2.0,
1949. 32.Q-332.·
61. Cf. R. CHAZAN, « The Hebrew First-Crusade Chtonicles », R..mle des BINtles jlliws,
133, 1974. 2.35-2.54. On peut comparer ces soucis avec les idées de l'auteur anonyme de
l'Atllltfrsu.r ]lllitnos de la seconde moitié du xue siècle; cf. B. BLUMENKRANZ et J. CHÂTILLON,
«De la polémique anti-juive à la catéchèse chrétienne>>, RTAM, 2J, 1956, 4o-6o.
z 5z Etudier la Bible

christologique, Rashi élucida la prophétie de la conception d'Emmanuel


par la Vierge, comme un fait situé dans le passé et lié à la guerre entre
Resin, roi d'Aram, et Pekah ben Remaliahu, roi d'Israël. Dans ce cas, son
exposé historique allait de pair avec le sens littéral, car, dit-il, le verbe
« concevoir >> est employé au passé62,
Cette méthode exégétique fut employée aussi pour élucider les pro-
blèmes concernant l'eschatologie de l'ère messianique. S'opposant à
l'exégèse chrétienne, qui voyait en Christ le Rédempteur, il conçut
dans ses commentaires sur Isaïe et sur les Psaumes (particulièrement
Ps. 10, zz, 68) la vision de l'avenir messianique, qui sera l'époque du
salut des « fils d'Israël». Ainsi trouva-t-ille terme de cet avenir dans les
chutes d'Ismaël et d' « Edom » (Rome) et dans leur expulsion du pays
d'Israël; il y voyait la condition du salut, conçu en termes d'une« cité
de Dieu», car,« c'est alors que Dieu sera le roi éternel »63. Cette vision
eschatologique ne le poussa pas cependant aux sens de l'allusion ou
allégorique des Ecritures, qui auraient imposé une spéculation sur le
temps de cette ère. Son sens pratique amenait Rashi à laisser le problème
messianique à un avenir indéfini, afin de se concentrer sur les conditions
concrètes de son temps.

L'école exégétique rabbinique en France peut être caractérisée comme


celle de Rashi. Pendant le dernier quart du xre siècle, il a formé à Troyes
une génération d'élèves, qui ont diffusé ses méthodes exégétiques et
dont certains sont devenus des maitres à leur tour, créant des écoles,
comme celles de Paris et d'Orléans, ou bien dans d'autres petites villes
de la France septentrionale64. Une bonne partie fit de l'exégèse leur
champ de prédilection, complétant par leurs commentaires l'œuvre du
Maitre, réputé même parmi les intellectuels chrétiens comme Rabbi
Salomot/' 5 • Pourtant, à la différence de leurs prédécesseurs et des exégètes
sepharades, ils ont entretenu un dialogue continuel avec leurs collègues
catholiques, surtout les Victorins, prenant ainsi part aux activités exégé-
tiques de la Renaissance du xne siècleGo. Ces dialogues ont évidemment
pris parfois un caractère polémique, parce qu'il s'agissait de points essen-
tiels de dogme, où l'opposition entre les deux religions rendait impos-

62. Commentaire sur Isaïe, édit. I. MAARSEN, Jérusalem, 1936, VII, 14. Cf. M. W AXMAN,
« Rashi as Commentator of the Bible», dans &shi, his Teaçhings, New York, 1958, pp. 9-47.
63. Commentaire sur les Psaumes, édit. I. MAARSEN, Jérusalem, 1935, X, 10-14.
64. Cf. L. RABINowrcz, The Soâa/ Lije of the ]ews in Nor/hern Frame in the Twe/jtb-
Fourteenlh Centuries, as Rejleç/ed in the &bbinüal Litera/ure of the Period, Londres, 1938, parsim.
65. Cf. B. SMALLEY [15) et H. HALPBRIN [104).
66. Cf. SMALLEr [15] et A. GRABots, « The Hebraiça Verilas and Jewish-Christian
Intellectual Relations in the Twelfth Century », Spemlum, JO, 1975,613-634.
L'exégèse rabbinique 3
2. 5

sible l'accord sur les principes; d'autre part, quand il ne s'agissait pas
de textes fondamentaux du point de vue doctrinal, le dialogue revêtait
une forme de collaboration pacifique.
Parmi cette pléiade d'exégètes en France, on retiendra quelques noms,
en raison de l'importance de leur œuvre. Joseph Kara (né vers 1065)
avait étudié sous la direction de son onde paternel Menahem ben Helbo,
avant de joindre l'école de Rashi à Troyes, où il est rapidement devenu
un collaborateur du Maitre67• Pendant son séjour à Worms, au début
du xne siècle, il participa aux discussions théologiques avec des intellec-
tuels chrétiens. L'enseignement de Rashi et son expérience l'ont amené
à concentrer ses commentaires sur le sens littéral du texte, d'où son
surnom « Kara ». Il mentionna son but de produire des élucidations
simples, afin qu'elles soient intelligibles par les couches populaires; il
en résulta l'usage de termes en langue vernaculaire, en français et en
allemand rhénan, afin d'expliquer le sens des mots bibliques. Sa méthode
exégétique l'amena au travail comparatif, par l'usage des textes corres-
pondants tirés des différents livres de l'Ancien Testament. L'influence
de son onde, Ben Helbo, se manifesta surtout dans ses commentaires
sur le Cantique et sur autres poèmes, où il mit l'accent sur l'analyse
des chants.
Samuël Ben Méïr (RaShBaM, 1085-II74), le petit-fils de Rashi, né à
Ramerupt (Champagne), a été sans doute le plus célèbre élève de son
grand-père maternel, et est devenu le plus important exégète juif en
France au xue siècle. En dehors de sa formation rabbinique, il se dis-
tingua par sa vaste culture générale, dont la connaissance du latin, qu'il
avait appris afin de pouvoir étudier directement l'exégèse catholique.
Encore à l'école de Rashi, il fit preuve de son esprit indépendant; en
raison de ses remarques, le maitre corrigea quelques-uns de ses commen-
taires. De la vaste œuvre exégétique de Rashbam, seul son commentaire
sur le Pentateuque a été conservé intégralement68 ; des fragments de
commentaires sur des autres livres ont été insérés dans les travaux des
exégètes postérieurs. A la différence de son œuvre de tossafiste, où il
s'appuya sur l'autorité du Talmud69 , Rashbam a été radicalement opposé,
en tant qu'exégète, à l'usage du sens homilétique, soutenant avec vigueur
son opinion que seul le sens littéral permet la compréhension du texte
biblique. C'est ainsi que ses commentaires représentent une correction
des interprétations de Rashi. Afin d'arriver à son but, Rashbam a étudié
attentivement l'hébreu et les traités rédigés en hébreu par les grammai-
riens sepharades, qu'il mentionna dans ses élucidations, sans pourtant

67. E], X, 759-76o.


68. E], XIV, 809-812.; le commentaire sur le Pentateuque a été publié par D. RosiN,
Breslau, 1881, rééd. annotée par A. 1. BROMBERG, Tel-Aviv, 1964.
69. Cf. E. E. URBACH (en hébreu), Les tossaphistes, Jérusalem, 1955 et un bref exposé
de P. KLEIN,« Les Tossafot et la France», Vitalitl de la penslejuive, 1966, pp. 40-57.
z 54 Etudier la Bible

suivre leur direction phllologique. La conclusion la plus importante de


ses études est dans le domaine de la sémantique; il observa une diffé-
rence entre l'hébreu biblique et mishnaique, ce qui disqualifiait les
textes talmudiques comme source pour l'interprétation de l'Ancien
Testament. Son exégèse consiste en notices concises et lucides, expli-
quant « le sens de la lettre biblique ». A cet égard, Rashbam a élargi le
champ de la critique de l'exégèse catholique par ses études sur le texte
de la Vulgate, où il a trouvé des erreurs de traduction. Telle a été par
exemple son interprétation de la Genèse 49, 10, où il expliqua que
Shiloh est le nom d'une ville dans le « pays d'Ephraim » et non pas,
« comme le dit Jérôme», une allusion à Jésus, qui 111ittendus est. A partir
de ces lectures, il taxa l'exégèse allégorique en général et particulière-
ment l'exégèse catholique de « fausse interprétation >>. Ainsi, sa méthode
de la réfutation des doctrines christologiques a été fondée sur l'emploi
logique du sens littéral hébraïque, comme dans le cas de l'Exode zo, 1;.
A la différence de Rashi qui, maintes fois, avait avoué ses hésitations
quant au véritable sens des mots, par la formule : « Je ne sais pas »,
Rashbam fit preuve d'une plus grande confiance en soi-même et dans
ses qualités d'exégète, proposant toujours ses propres interprétations
pour les textes qu'il a commentés.
Joseph Bekhor Shor d'Orléans (xne siècle), qui a été l'élève du
Rashbam, se distingua comme un des fondateurs des centres scolaires
juifs de Paris et d'Orléans; il a entretenu des contacts réguliers avec les
Victorins, les familiarisant avec les méthodes de l'exégèse rabbinique70•
Parmi ses travaux exégétiques, les commentaires sur le Pentateuque et
sur les Psaumes ont été conservés 71• Comme son maître, mais avec bon
nombre d'exceptions, Bekhor Shor a été un adepte du sens littéral de
l'interprétation; il employa cette méthode notamment pour expliquer
la raison des préceptes, dans ses commentaires sur le Lévitique, ainsi
que dans sa critique des interprétations catholiques des textes. A ce
propos, il considérait les erreurs de la « traduction de Jérôme » comme
les fondements des « contresens » de l'exégèse chrétienne, continuant
dans ce domaine l'œuvre du Rashbam. Pourtant, son originalité réside
dans son développement de l'élucidation historique des textes; au cou-
rant des traits principaux de la chronographie, il a rédigé de brèves
dissertations sur les personnalités bibliques, à partir des Patriarches,
insistant sur les motifs de leurs activités. Cette conception l'amena à
élaborer des interprétations sur la société biblique, à la lumière des
conditions sociales de son propre temps, telles qu'il remarqua dans
l'lle-de-France72• D'autre part, Bekhor Shor a été le premier exégète

70. E], IV, 4Io-4II.


71. Jérusalem, édit. H. J. I. GAn, I9H·
72. Commentaire sur la Genèse, XXVII, 40.
L'exégèse rabbinique 2 55

del' école française qui proposa une interprétation rationnelle des miracles,
par exemple dans ses commentaires sur la Genèse 19 ou sur l'Exode 9,
en voyant des phénomènes quasi naturels. Ainsi, dans ce domaine, il
se rapprocha des raisonnements des membres de l'école philosophique
sepharade, sans en adopter les méthodes.

Tandis que la plupart des exégètes rabbiniques des rxe-xue siècles


ont concentré leur œuvre sur les sens littéral et homilétique des textes,
il y en eut un certain nombre qui ont recouru au sens allégorique et, en
raison de leurs préoccupations mystiques 7s, qui se sont proposé de dévoiler
le message caché ou secret des Ecritures et à l'interpréter dans les pers-
pectives de leurs préoccupations. A la différence de l'allégorie mishnalque
et talmudique, les tendances allégoriques de l'exégèse geonique et rabbi-
nique avaient subi l'influence du mysticisme musulman et de sa méthode,
le qalam74 • Cette méthode, employant des expressions anthropomorphi-
ques et se fondant sur la métaphore, se manifesta depuis le vure siècle
dans les œuvres des sages du Proche-Orient, trouvant aussi bien son
expression dans les travaux de Saadiyah Gaon, quoiqu'il ne faille pas le
considérer comme exégète allégorique ou mystique.
L'influence du qalam islamique s'est manifestée surtout dans les
œuvres théologiques et littéraires, dont les auteurs se sont occupés,
particulièrement du problème du« Salut d'Israël », le voyant comme un
phénomène lié aux perspectives cosmiques; l'enseignement des œuvres
néo-platoniciennes, telles celles de Plotin, eut une part importante dans
l'élaboration de ces concepts, de même que l'astrologie y joua un rôle
prépondérant. Pourtant, toutes ces méditations étaient textuellement
fondées sur l'Ancien Testament et particulièrement dans les interpré-
tations de la Révélation divine, soit par ses manifestations directes, soit
par l'inspiration des prophètes, ce qui ramena les mystiques aux textes
bibliques, afin d'y saisir le sens secret et de le commenter. Pareilles études
ont été effectuées aussi afin de relever des allusions qui pourraient être
susceptibles de servir à l'élaboration de préceptes moraux de comporte-
ment pieux. Depuis le rxe siècle, ces tendances ont commencé à être
diffusées parmi les communautés de l'Occident, grâce à l'enseignement
du sage mésopotamien Abu Aharon à Lucques.
A cet égard, l'école de Kairouan joua un rôle important dans le
processus de la transmission des idées; les ouvrages de Hananel Bar
Hushiel et Nissim Bar Jacob contenaient des éléments métaphoriques,

73· Cf. G. ScHOLBM, Major Trends in ]ewish Mystidsm, New York, 1954.
74· Cf. G. VAJDA, « S'adya commentateur du Livre de la Création», dans AllnHaire I!JJ9-
I!J60 de /'&ole pratique des Hautes Etudes, V• section, Paris, 1960.
2 56 Etudier la Bible

qui ont servi de fondement aux travaux de certains de leurs élèves,


surtout en employant les méthodes philosophiques de l'interprétation.
De surcroît, les Calonymides, en tant que légataires de l'enseignement
d'Abu Aharon, avaient amené de la Mésopotamie la tradition geonique;
ils l'ont enseignée à Lucques et à Worms, et employé aussi bien les
sens de l'allusion et de l'allégorie dans leurs travaux. Evidemment, il
ne s'agissait pas de la transplantation pure et simple de la méthode du
qalam, ni de son adaptation; elle ne se prêtait pas aux conditions régnant
dans les pays chrétiens et, par ailleurs, les juifs de l'Europe, Espagne
exclue, ne savaient pas l'arabe et n'étaient pas au courant de la théologie
de l'Islam. En revanche, les persécutions antijuives, au début du xxe siècle,
dans la vallée du Rhin et en France75, ont provoqué des réactions pié-
tistes et mystiques parmi les couches juives; leur ampleur amena quel-
ques exégètes à étudier les messages mystiques de l'Ancien Testament.
Quoique cette hypothèse n'ait pas été prouvée, il semble que les méthodes
allégoriques des exégètes catholiques aient servi comme élément complé-
mentaire d'émulation. Certes, il ne s'agit pas de thèmes; les mystiques
juifs ont rejeté avec la même vigueur que leurs collègues les commenta-
teurs littéraux et homilétiques des doctrines christologique et trinitaire,
doctrines qu'ils qualifiaient d'idolâtrie76• Quant à l'influence méthodolo-
gique, son emploi, tendant à fortifier les esprits et créer un code de
comportement piétiste, semble avoir été facilité par la cohabitation dans
les villes et les relations mondaines qui y ont été nouées.
La première croisade laissa une tache sanglante dans les communautés
juives de la France et de l'Allemagne, à partir de Rouen et notamment
dans les bassins du Rhin et du Danube. Dans les communautés rhé-
nanes, les «persécutions de l'an 4846 >> (xo96) ont été considérées, pour
la première fois dans l'histoire du judaïsme européen, comme un holo-
causte, dont le caractère a imprégné l'œuvre littéraire, religieuse et
philosophique des juifs européens pendant des générations, contribuant
à la naissance d'une attitude d'amertume douloureuse envers « Edom,
le sanguinaire ». li en résulta un renforcement des tendances piétistes,
soulignant l'importance morale du sacrifice de leur vie. Les piétistes
(Hasidim) de la vallée du Rhin ont fondé leurs principes sur l'enseigne-
ment de l'interprétation morale de l'Ecriture, soit un mélange du sens
homilétique, de l'allusion et de l'allégorie.
L'école des Calonymides, transférée à Spire au début du xne siècle,

1~· Cf. R. CHAZAN, « xoo7-1ou; Initial Crisis for Northern European Jewry », dans
Proceedings of the Amerkan Acatkmy for ]ewish R.8search, J8-J9, 1970-1971, 101-181.
76. Cf. I. G. MAacus, Piety and Soriety; the ]ewish Pietists of Medieval Germfl'!J, Leiden,
1981. La question de l'influence qu'eut l'environnement chrétien sur le développement
spirituel des juifs dans l'aire culturelle ashl:inaze a été disputée contradictoirement par les
chercheurs. Il semble que les opinions niant l'existence d'une pareille influence doivent être
considérées comme valables pour la période avant le xx• siècle.
L'exégèse rabbinique 2. 57

après la destruction de la communauté de Worms pendant la première


croisade, a été, comme auparavant, la chaîne de la transmission de ces
courants exégétiques. L'œuvre d'Eliézer (« le Grand ») ben Isaac de
Worms, au xxe siècle, qui avait été aussi l'élève de Gershom, La Lumière
de la Diaspora, à Mayence, eut à ce propos une influence profonde77.
Son Testament de Rabbi Eliézer le Grand, où il développa les prin-
cipes du comportement moral, en tant que « la vie biblique », a servi
de modèle à cette méthode exégétique. Calonymus de Worms (m. 112.6),
qui s'est établi à Spire vers noo, l'employa dans son enseignement oral,
afin d'expliquer le message secret de la piété. Son fils, Samuël ben Calo-
nymus78, adapta l'enseignement paternel dans son commentaire sur le
Pentateuque, devenant ainsi un des premiers exégètes du courant piétiste
et du Hasidisme ashkénaze. Ce commentaire, tendant à dévoiler le message
secret, voire « la légation de Moïse », est entièrement fondé sur les inter-
prétations des allusions et allégories, à l'aide des textes midrashiques.
Telle a été, par exemple, l'explication du séjour de Moise sur le mont
Sinaï pendant quarante jours; il avait employé ce temps pour apprendre
directement de Dieu les secrets de la Révélation et la loi « orale >>, qui
contenait les préceptes enseignés aux piétistes ashkénazes. Cet ouvrage
a servi surtout au développement des méthodes exégétiques, employées
par ses parents, Jehudah ben Calonymus de Mayence et Jehudah ben
Calonymus de Spire. Tis ont développé pendant la seconde moitié
du xue siècle l'interprétation allégorique de l'Ancien Testament 79, dans
le but pratique d'offrir, par le résultat de leurs travaux, une consolation
mystique pour les communautés persécutées, et d'élaborer une doctrine
de comportement moral des juifs.
Un trait caractéristique de ce courant mystique de l'exégèse, où la
méthode philosophique néo-platonicienne n'a pas joué qu'un rôle effacé
et indirect, réside dans l'usage des textes midrashiques et du sens homilé-
tique dans les commentaires. A cet égard l'œuvre exégétique d'Eliézer
ben Samuël de Metz (ca. 1 1 1 5- II 98) eut une influence importante. Eliézer
étudia en France et particulièrement à l'école de Rashbam et, ensuite,
diffusa en Lorraine et en Allemagne l'enseignement exégétique de l'école
&ançaise80• Cependant, à la différence des travaux de ses maîtres de
France, il abandonna le sens littéral et sa propre contribution à l'exégèse
se situe dans le sens homilétique; dans son Livre des dévots, rédigé
vers II7o, il a commenté les « six cent treize préceptes», à savoir l'en-
semble des lois bibliques, recourant aux sources talmudiques. Ce qui est

11· E], VI, 62.3-62.4; en ce qui concerne les Calonymides, c:f. ]. DAN,« The Beginning
of Jewish Mysticism in Europe », dans C. ROTH (édit.), The World Hiltory of the ]ewish
People,· the Dar/e Ages, Tel-Aviv, 1966.
78. E], XIV, 8o9.
79· E], X, 348-3so.
8o. E], VI, 6.:~.8-62.9.
P. RJCRÉ, G. LOBRICHON 9
z 58 Etudier la Bible

important pour notre propos est que cet énorme travail exégétique, qui
est ensuite devenu lui-même l'objet des commentaires, met l'accent sur
le rôle moral des préceptes et sur leur importance pour le comportement
parfait des fidèles. C'est ainsi que la méthode d'Eliézer de Metz a été
adoptée par les exégètes hasidiques, qui l'ont combinée avec leur méthode
allégorique.
Jehudad Hehasid (ca. 115o-IZI7), fils de Samuël ben Calonymus, a
été indiscutablement le grand maître du mysticisme ashkénaze81• Etabli
à Ratisbonne, en Bavière, sa figure est rapidement devenue légendaire;
la postérité lui attribua des miracles effectués afin de sauver les juifs
menacés par des persécutions. J ehudah n'a pas été un exégète de la qualité
de son père, ni de ses frères, quoiqu'il consacrât une partie de son temps
aux commentaires bibliques. Dans son Livre Je la gloire divine, dont
seuls des fragments ont été conservés, il s'attacha aux interprétations
allégoriques; ses commentaires sur la Genèse, sur la Révélation (l'Exode)
et sur les Prophètes témoignent de sa méthode d'interprétation ésoté-
rique. Il a été aussi l'auteur de la première partie du grand manuel du
mouvement piétiste ashkénaze, Sefer Hasidim8 2 (Le livre des pieux) où,
sur les fondements des commentaires homilétiques et allégoriques, il a
élaboré le plus important code de conduite des pieux.
Son élève et parent, Eleazar Harokeah de Worms (ca. u65-12.3o), a
été le plus important exégète de l'école piétiste ashkénaze. Fils de Jehudah
ben Calonymus, qui a été son premier maître, Eleazar appartenait à la
famille des Calonymides et fut le légataire de leurs méthodes exégétiques;
Jehudah Hehasidlui enseigna le mysticisme83• Eleazar continua ses études,
voyageant et séjournant à ces fins dans les centres rabbiniques de la
France septentrionale et de l'Allemagne. L'enseignement d'Eliézer de
Metz, dont il avait été l'élève pendant des années, laissa des traces pro-
fondes dans son œuvre, surtout par l'adaptation de sa méthode homi-
létique. Dans le livre, dont le titre Harokeah (Le faiseur Je baume) devint
son surnom, Eleazar interpréta les principes éthiques de l'Ancien
Testament, en tant que fondement de la morale piétiste. Maintes fois,
dans ses commentaires sur l'Exode et sur le Lévitique, il évoqua les
traditions familiales. Son bref commentaire sur le Pentateuque est en
revanche un chef-d'œuvre d'exégèse allégorique, fondée sur l'interpré-
tation symbolique des « signes ».
Ce commentaire a été ultérieurement développé dans le traité qui
représente l'œuvre la plus originale d'Eleazar, Sodei Raz'D'ya (Les secrets

81. Cf. G. ScHOLBM, Major Trends.•• (op. cil., n. 73), pp. 73-1II.
82. L'édition de J. WISTINETZKI, Francfort, 1924, a été la source de plusieurs traductions
dans la plupart des langues occidentales, dans leur majeure partie des abréviations ou des
anthologies.
83. B], VI, 592-594, et G. ScHOLEM, On the &bbalah dntl itsSymbolism, New York, 1970,
pp. I7I-I93·
L'exégèse rabbinique z 59

des secrets), fondé sur le développement du sens allégorique de l'Ecriture.


Sa méthode repose sur l'étude de la signification symbolique des zz lettres
de l'alphabet hébraïque, qui selon cette théorie représentent« l'expres-
sion du Verbe ». Leur message caché permet, à son sens, de résoudre
les mystères divins à partir de la Création. Ce symbolisme des « lettres »
sert aussi à élucider les « signes », ce qui amena Eleazar à élaborer une
interprétation cosmique de la Genèse et une image mystique du« royaume
céleste>>, où Dieu, les anges et les «voix» veillent sur le sort des gens,
se révélant le cas échéant et inspirant les prophètes. Cette méthode
exégétique lui servit aussi bien pour l'explication des malheurs subis
par le peuple juif : elles sont des épreuves imposées au peuple élu par la
volonté divine, annonçant et préparant le« salut d'Israël »84• La concep-
tion visionnaire d'Eleazar n'a pas été fondée seulement sur l'interpré-
tation allégorique des textes; elle a trouvé des sources d'inspiration
dans les œuvres exégétiques morales, telles celles de Saadiyah Gaon et
d'Eliézer de Metz.

Pendant la seconde moitié du xne siècle, on constate l'émergence


d'un second centre mystique dans le Languedoc (la « Provence » des
sources hébraïques médiévales). Sous l'influence des tendances gnosti-
ques et des interprétations allégoriques de l'Ancien Testament, un
processus de cristallisation se manifesta, probablement dès le début
du xne siècle. Les œuvres philosophiques néo-platoniciennes, et parti-
culièrement celles d'Ibn Gabirol et de Bahya Ibn Paquda, ont inspiré les
penseurs« provençaux». Malgré leur opposition aux théories gnostiques,
les mystiques « provençaux » ont adopté une partie de l'exégèse de
Jehudah ben Barzillaï Barceloni. L'œuvre de son contemporain, Abraham
Bar Hyya de Barcelone86, eut pourtant une influence profonde dans ce
processus de cristallisation; théologien, astronome, mathématicien et
philosophe, Bar Hyya s'occupait aussi bien de l'astrologie. Dans son
traité, Megillat Hamegaleh (Le rouleau du découvreur), achevé vers I I 3o,
Bar Hyya appliqua les résultats de ses recherches astrologiques, afin de
rédiger une dissertation eschatologique, où il calcula l'arrivée des temps
messianiques et la date du salut du peuple juif, par l'étude des« signes»
cosmiques et les événements historiques. Ce traité eut une très large
diffusion parmi les communautés juives dès son apparition; les maîtres
du mouvement hasidique en Allemagne l'ont adapté pour leurs propres
besoins.

84. li n'existe pas une édition du traité entier; quatre parties essentielles ont été publiées,
dont celle éditée parI. KAl.œr.HAR, Jérusalem, 1936, est la plus importante.
Bs. E], 1, t 3o-t 33 .
z6o Etutlier la Bible

Sur ces fondements des talmudistes réputés, tels Rabbi Abraham ben
David (RaBaD) de Posquières86 et Jacob de Lunel, ont introduit dans
leurs ouvrages des éléments mystiques, encore mêlés avec le matériel
homilétique. Ce fut probablement la genèse de la doctrine de la Kabbalah
(lit.« tradition»). Dans la génération postérieure, les théories kabbalistes
ont été développées dans le « cercle » provençal, dirigé par Isaac
l'Aveugle (le fils du Rabat!), mort en 1235 87, et celui de Gérone, en
Catalogne, destiné à devenir le centre du mouvement. Isaac l'Aveugle
et ses compagnons ont essayé de trouver, par l'interprétation littérale et
allégorique des textes bibliques, l'appui scripturaire de leur enseignement,
surtout en commentant le CantiqueBB. Les premiers travaux, de la fin
du xne et du début du xme siècle, font déjà état des tendances méthodo-
logiques de ce mouvement par l'interprétation allégorique de l'Ancien
Testament dans une perspective cosmique avec sa phénoménologie89•
L'exégèse kabbalistique et ses manifestations sortent pourtant du cadre
chronologique imparti à notre exposé. Son développement méthodolo-
gique et ses interprétations systématiques ont été plus tardifs, à partir
de la seconde moitié du xn1e siècle, avec les commentaires sur le Penta-
teuque par Nahmanide90, qui a été lui-même élève au cercle de Gérone;
son influence fut grande sur les courants exégétiques du bas Moyen Age.

Aryeh GRABoïs.

86. Cf. 1. TwBRSKY, &bad of Posquières. A Twe/ftb-tentury Talmutlist, Cambridge (Mass.),


196.:1., 336 p.
87. V. la monographie en hébreu de G. ScHoLEM, La Kabba/ah en Prot~enee :le cerç/e eln
Rabad el de son fils, R4bbi Isaac/' A11111gle, Jérusalem, 196.:1., ainsi que son Ursprung 111111 Anfange
der Kabbalah, Berlin, 196.:1., et G. VAJDA, Recherches sur la philosophie et/a Kabbale Jans la penrée
juin au Moyen Age, Paris, 196.:1..
88. B], X, 489-653, qui représente une monographie monumentale par G. ScHOLEM
de la Kabbalah; pour le centre occitan-catalan, cf. col. 518-p8.
89. Le commentaire d'Ezra de Glrone sur le Cantique des Cantiques, éd. G. VAJDA, Paris,
1969.
90. B], XII, 774-78.:1..
5

Comment les moines du Moyen Age


chantaient et goûtaient
les Saintes Ecritures

Quae enim pagina, aut quis sermo divinae auctoritatis veteris ac novi Te.rta-
menti, non est rectissima norma vitae humanae ?
<< Quelle page ou quelle parole de l'autorité divine de l'ancien ou du
nouveau Testament n'est pas une très droite règle de la vie humaine?»
(Règle de saint Benoît, c. 7;).
Après avoir prescrit et recommandé bien des fois la lecture de
l'Ecriture sainte, saint Benoît termine sa Règle par cette exclamation.
Comment traiter d'un sujet aussi évident, qui n'a échappé à aucun
de ceux qui se sont intéressés à la littérature ou à l'histoire médiévales ?
Faut-il reprendre ce qui a été dit et bien dit? Dom Jean Leclercq dans
son excellent livre L'amour des lettres et le désir de Dieu1 a exposé avec
bonheur des principes qu'il suffira de rappeler : « Au Moyen Age, on lit
généralement en prononçant avec les lèvres, au moins à voix basse, par
conséquent en entendant les phrases que les yeux voient... Plus qu'une
mémoire visuelle des mots écrits, il en résulte une mémoire musculaire
des mots prononcés, une mémoire auditive des mots entendus. La
meditatio consiste à s'appliquer avec attention à cet exercice de mémoire
totale; elle est donc inséparable de la lectio. C'est elle qui, pour ainsi dire,
inscrit le texte sacré dans le corps et l'esprit ...
« Ce mâchonnement répété des paroles divines est parfois évoqué
par le thème de la nutrition spirituelle : le vocabulaire est alors emprunté

r. J. LECLERCQ [9], pp. 7z-76. Les citations sont empruntées au chapitre V, Le.r /etires
sa<rée.r, mais les allusions à l'usage des Ecritures sont nombreuses à travers tout le livre.
262 Etudier la Bible

à la manducation, à la digestion, et à cette forme très particulière de


digestion qui est celle des ruminants : aussi la lecture et la méditation
sont-elles parfois désignées par ce mot - si expressif - de ruminatio.
Par exemple, faisant l'éloge d'un moine qui priait sans cesse, Pierre le
Vénérable écrira: 'Sans repos sa bouche ruminait les paroles sacrées' 2 •
De Jean de Gorze on a pu dire que le murmure de ses lèvres prononçant
les Psaumes ressemblait au bourdonnement d'une abeille3 • Méditer,
c'est s'attacher étroitement à la phrase qu'on se récite, en peser tous les
mots, pour parvenir à la plénitude de leur sens : c'est s'assimiler le
contenu d'un texte au moyen d'une sorte de mastication qui en dégage
la saveur; c'est le goûter, comme saint Augustin, saint Grégoire, Jean
de Fécamp et d'autres le disent d'une expression qui est intraduisible,
avec le palatum tordis ou in ore tordis 4 • Toute activité, nécessairement, est
une prière : la lettio divina est une lecture priée. Aussi un opuscule anonyme
destiné au moine encore novice lui donne-t-il cet avertissement : 'Quand
'il lit, qu'il cherche la saveur, non la science. L'Ecriture sainte est le
'puits de Jacob d'où l'on extrait les eaux que l'on répand ensuite en
'l'oraison. Or il ne sera pas nécessaire d'aller à l'oratoire pour y commen-
'cer à prier; mais dans la lecture même, il y aura moyen de prier et de
'contempler .. .'
« Le phénomène de la réminiscence est lourd de conséquences dans
le domaine de l'exégèse... Elle est en grande partie une exégèse par
réminiscence, et c'est expliquer un verset par un autre verset où un
même mot revient... Grâce au mâchonnement médiéval des mots, on
en vient à connaître la Bible 'par cœur'. On peut ainsi trouver sponta-
nément un texte ou un mot qui corresponde à la situation décrite dans
chaque texte, et explique chaque autre mot. On devient une sorte de
concordance vivante, une vivante bibliothèque, au sens où ce dernier
terme désigne la Bible. Le Moyen Age monastique pratique peu la
concordance écrite : le jeu spontané des associations, des rapprochements
et des comparaisons, suffit à l'exégèse ... L'exégèse monastique ... est à
la fois, inséparablement, littérale et mystique. >>
Les moines se sont beaucoup appliqués à l'étude de l'Ecriture sainte.
Dom Jean Leclercq le rappelle avec insistance:« Il y a une littérature
monastique sur l'Ecriture, et elle est abondante, plus abondante que ne le

2. PIERRE LE VÉNÉILUILB, De Miraculi.s, I, 20, dans PL, I89, col. 887 A, écrit du moine
Benoît : os sine requie satra verba ruminons, non in terra, sed in caelo positum hominem indkabant
(toute son allure et) sa bouche ruminant sans repos les paroles sacrées indiquaient que cet
homme n'était pas sur terre, mais dans le ciel. La méditation est accompagnée d'un mouvement
des lèvres.
3· }E.AN DE SAINT-ARNoUL, Vie de Jean de Gorze, dans PL, I J 7, col. z8o : In morem apis
Psalmos tarito murmure continuo rBPoif!efls, répétant les Psaumes continuellement par un doux
murmure à la façon des abeilles.
4· Textes dans Jean LECLBRCQ, Un maitre de la 11ie spirituelle au XI• siècle, Jean de Fécamp,
Paris, 1946, p. 99, n. 3·
Les moines du Moyen Age 2.6~

laisserait supposer le peu d'études qu'on lui a consacrées ... Jusque dans
le cours du xue siècle, les auteurs monastiques sont si nombreux qu'ils
donnent le ton; puis peu à peu, les commentaires scolastiques deviennent
plus nombreux »&.
Plutôt que de tenter une analyse de la pensée d'auteurs illustres ou de
retracer les étapes de l'approche littéraire des livres saints, peut-être
sera-t-il plus immédiatement utile d'essayer d'entrevoir les attitudes des
moines, qui cherchèrent Dieu en toute loyauté. La plupart auraient été
incapables de s'exprimer, ils n'avaient d'ailleurs pas vocation de prédi-
cateur. Ils n'ont pas voulu accéder aux sommets de la connaissance, ils
n'étaient pas attirés par l'érudition. Mais ils se sont nourris des textes
sacrés pour alimenter leur vie spirituelle.

THÈMES SCRIPTURAIRES

Les investigations qui vont suivre sont groupées autour de réalisa-


tions assez diverses. Il faut analyser de très près les témoignages, les
regarder dans la simplicité de ceux qui les ont vécus, avec des yeux de
myope.
Les scolastiques ont aimé les plans rigoureux, divisés et comparti-
mentés à l'in1ini au prix de distinctions subtiles, les moines qui les ont
précédés ont préféré se laisser entraîner par des associations d'idées et
admettre que les digressions introduisent une agréable diversion. A
leur exemple, seront donc traités, successivement et sans plan, les
thèmes suivants :
- la mémoire au service de la connaissance de l'Ecriture : les Joca
monachorum;
- l'Ecriture, recueil de sentences à méditer et à approfondir : ce que
révèlent les coupures des Psaumes dans l'office réglé par saint
Benoît;
- l'actualité permanente de l'Ecriture sainte : les supplications pour le
passé et le présent pensées et chantées avec l'Ecriture dans les
antiennes de l'office;
- l'utilisation de l'Ecriture dans les compositions littéraires sans pré-
tention que sont les Vies des saints, illustrée par deux exemples
du xue siècle : souvenirs, informations et dévotion fervente pour un
moine qui a laissé une réputation de sainteté dans le monastère où
il a vécu, saint Girard; légende, imagination et miracles récents
pour un saint dont les actes ont été entièrement oubliés, saint Fiacre;

5· ]. Ù!CLBRCQ (9), pp. 7o-71.


z.64 Etllliier la Bible

- les livres de la Bible sont restés absolument stables depuis le temps


où les moines chrétiens les ont abordés8, les textes qui les accom-
pagnent ou en dérivent et la musique qui leur a été adaptée ont été
lus et appréciés pendant de longs siècles et souvent le sont encore.
n n'est pas question de fixer de rigoureuses limites chronologiques
et moins encore de déterminer les époques où apparurent de nou-
velles conceptions puisque ce sont les valeurs permanentes qui sont
l'objet de ces analyses.

Joca monachorum
Sous le nom de ]oca monachorum ont été transmises des séries d'énigmes
formulées en questions et réponses. Leur origine se place à une haute
époque. Peut-être apparaissent-ils en Gaule et dans les Iles britanniques
dès le VIe siècle. L'influence de modèles grecs est probable. Quoi qu'il
en soit, le succès de ces ]oca monachorum fut durable, les manuscrits sont
nombreux et s'échelonnent tout au long du Moyen Age7•
Les questions variées font appel à des connaissances livresques,
certaines sont philosophiques, d'autres scientifiques, beaucoup sont
l'écho de théories admises. Un bon nombre concernent la Bible, direc-
tement ou indirectement en proposant des conclusions parfois inattendues.
Les questions qui font appel à la mémoire montrent que les parte-
naires ont une connaissance approfondie des moindres détails de l'histoire
d'Israël. Quelques exemples montrent que questions et réponses ne
sont pas seulement des exercices de mémoire.
Qui cum asina /oculus est ?
Qui parla avec une ânesse ?
Balaam propheta.
Le prophète BalaamB.
Balaam, devin connaissant le vrai Dieu, accepta pourtant de maudire
Israël. L'ange du Seigneur lui barra le chemin. Balaam ne le vit pas,
mais son ânesse prit peur, s'écarta deux fois, puis s'arrêta. Balaam irrité
la frappa. Alors « Yahvé ouvrit la bouche de l'ânesse et elle dit à Balaam :
Que t'ai-je fait pour que tu m'aies battue trois fois?» Balaam répondit:
«Tu t'es moquée de moi! Si j'avais eu à la main une épée, je t'aurais

6. Les présentes recherches portant sur la tradition médiévale, les citations bibliques sont
faites d'après la Vulgate ou les anciennes versions latines tant pour le texte que pour la numé-
rotation des versets. Les variantes du texte hébreu ne sont habituellement pas signalées.
7· Bibliographie dans Cla~~is Palrtml latinormtl, eJitio a/t~ra, Bruges, 1961, no 1155 f. Edi-
tion: Walter Suchier, Dos mittelltdeinis&he Glsprikh Adritm 111111 Epictitus nebstlllf'1IJœllllen Texten
( ]o&a Mona&honlm), Tübingen, 1955· (Cf. Scripturium, rr, I9H. p. 136, n° 245 avec la liste des
manuscrits utilisés.) Les textes ont été reproduits par A. HAMMAN, PL Supplemenlwn, IV,
1967, pp. 917-941.
8. Col. 929, n° z8. - Toutes les citations sont empruntées au Supplément de la Patrologie
latine, cité à la fin de la note précédente. Il suffit donc d'indiquer la colonne et le numéro.
Les moines du Moyen Age 26 5

déjà tuée. » L'ânesse dit à Balaam : « Ne suis-je pas ton ânesse, qui te
sers de monture depuis toujours. Ai-je l'habitude d'agir ainsi envers
toi?» Il répondit:« Non» (Nomb. 22, 2 1-33).
Pas plus que Balaam, les auteurs des Joca ne sont surpris d'entendre
parler une ânesse. La discussion ne porte pas sur des problèmes d'inter-
prétation, l'Ecriture est acceptée sans discussion9•
Qui asinas querendas regnum invenit ?
Qui en cherchant des ânesses trouva un royaume ? Saül10•
Saül était à la recherche des ânesses de son père Qish, quand il
consulta Samuel qui lui annonça que les ânesses étaient retrouvées.
Et c'est alors qu'ille sacra roi d'Israël (1 Sam. 9, 3 - 10, 8).
Qui locutus est post mortem ?
Qui parla après sa mort ? Samuel11•
Saül qui avait expulsé du pays nécromants et devins se déguisa pour
aller consulter la nécromancienne d'Endor. Elle évoqua Samuel qui
apparut et lui dit:« Pourquoi as-tu troublé mon repos en m'évoquant?»
Puis il lui répéta que Dieu s'était détourné de lui : « Demain, toi et tes
fils, vous serez avec moi>> (1 Sam. 28, 14-19). Cette vision terrifiante a
retenu l'attention.
In quem montem non pluit usque in aeternum ?
Sur quelle montagne ne pleut-il pas pour l'éternité?
In Gelbuae, ubi Saul se occisit.
Sur Gelboé, où Saül se tua12 •
Saül blessé par les archers se jeta sur son épée (1 Sam. 31, 3-4).
En apprenant la mort de Saül et de son fils Jonathan, David composa
un chant funèbre où il maudit le lieu où ils périrent :
... Montagnes de Gelboé, ni rosée, ni pluie sur vous (il Sam. 1, 21 ).
Cette malédiction de David fut reprise dans une magnifique antienne
présentée plus loin. La sécheresse produit le désert. La malédiction est
prise au pied de la lettre.
Qui justus per oratione homicidium fecit ?
Sanctus Helias et Heliseus
Quel juste a fait un homicide par la prière ?
Saint Elie et saint Elisée13•

9· Col. 929, nD z8.


10. Col. 92.8, n° 17·
II. Col. 936, nD 6.
Col. 92.8, n° 18.
12..
13. Col. 928, n° 40.
z66 Etudier la Bible

Le feu du ciel descend deux fois sur les hommes venus arrêter Elie
(IV Rois 1, 9-n).
Quant à Elisée, il annonça la mort violente des reines Jézabel et
Athalie (IV Rois 9, 33-37 et n, 13-16).
Qui mortuus mortuos suscitavit ?
Qui mort, ressuscita des morts ?
Heliseus in Galgalis
Elisée à Galgalt4.

On lit au quatrième livre des Rois (13, 2.0-21):


« Elisée mourut et on l'enterra. Des bandes de Moabites faisaient
incursion dans le pays chaque année. Il arriva que des gens qui portaient
un homme en terre virent la bande; ils jetèrent l'homme dans la tombe
d'Elisée et partirent. L'homme toucha les ossements d'Elisée : il reprit
vie et se dressa sur ses pieds. »
Quis manducavit et bibit, nec carnem, nec sanguinem habuit?
Qui mangea et but, mais n'eut ni chair, ni sang?
Angelus Raphael.
L'ange RaphaëP5.

Dans l'histoire de Tobie, l'ange Raphaël parut sous une forme


humaine.
Quand il se fit connaître, il déclara : « Vous avez cru me voir manger,
ce n'était qu'une apparence» (Tob. 12, 19).
Pour le Nouveau Testament, les questions sont moins nombreuses.
L'une d'elles révèle une appréciation intelligente de l'histoire de l'Eglise:
Ubi nomen Christianorum primum exortatum est ?
Où le nom de chrétiens fut-il employé pour la première fois ?
In Antiochia civitate.
Dans la cité d'Antiochete.

« C'est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent


le nom de chrétiens» (Actes 1 r, z6). Les Juifs n'avaient évidemment pas
désigné les disciples de Jésus par un mot qui aurait laissé croire qu'il
était le Christ.
La qualité de cette réponse ne doit pas donner une idée trop avanta-
geuse de la chronologie des auteurs des ]oca monachorum.
Les exégètes modernes placent la composition du livre de Ruth au

14. Col. 928, no 1 ~·


15. Col. 9~6, no 12.
16. Col. 924, no 18.
Les moines du Moyen Age z.67

milieu du ve siècle avant J .-C., les anciens ne se posaient pas de telles


questions. Pour eux, Booz était le grand-père de David, et son histoire
était claire.
Dans le livre de Ruth (z., 4), Booz arrivant de Bethléhem salue ses
moissonneurs en disant : Dominu.r vobiscum. Ils lui répondent : Benedicat
tibi Dominus. Que le Seigneur te bénisse.
A des moines ne pouvait échapper l'emploi de cette formule qui
revient si souvent dans la liturgie :
Qui primus dixit : Dominus vobiscum ?
Qui le premier a dit : le Seigneur soit avec vous ?
Boozfilius Salmon, quando operarios S1/0S misit in messem
Booz, fils de Salmon, quand il a envoyé ses ouvriers à la moisson 17 •

L'auteur du De inventione nominum fit preuve d'une érudition éton-


nante. Il rassembla les homonymes des deux testaments. Après avoir
annoncé le nombre des personnages du même nom, qui peuvent être,
deux, trois ou plus, jusqu'à six ou sept, il y a même onze Simon18 , il
les énumère sans s'astreindre à l'ordre chronologique. Mais surtout il
sait éviter les confusions : Sex sunt Mariac, una est Maria soror Aaron,
II est Maria mater Domini nostri Ihesu Christi, III est Maria Magdalenae de
qua exc/userat Dominu.r Noster Ihesus Christus septem daemonia, IV est soror
Marthae et Lozari, V est mater Iohannis et Jacobi, VI est mater Cleopas.
Il y a six Marie : la première est Marie sœur d'Aaron, la seconde est
Marie, mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la troisième est Marie-
Magdeleine de laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ avait chassé sept
démons, la quatrième est la sœur de Marthe et de Lazare, la cinquième
est la mère de Jean et Jacques, la sixième est la mère de Cleopas 19•
Depuis saint Grégoire le Grand, prévalut en Occident l'opinion
qui estimait que Marie-Magdeleine était la sœur de Lazare. Le De
inventione nominum les distingue nettement et les scribes recopièrent sans
broncher cette tradition maintenue en Orient.
Pour éviter les confusions, l'auteur du De inventione nominum donne
le nombre des années qui séparent les homonymes, mais il ne calcule ce
chiffre que lorsqu'ils sont deux; il ne se risque pas aux concordances
chronologiques pour plusieurs personnages.
A côté de ces questions qui exigent une vraie connaissance de la
Bible, d'autres sont plutôt des devinettes même si le prétexte est biblique.
Les exceptions aux lois naturelles de la naissance et de la mort sont
fortement soulignées.

11· Col. 92.3, no 92..


18. Col. 913.
19· Col. 914.
z68 Etudier la Bible

Qui est mortuus et non natus ?


Qui est mort et n'est pas né ?
Adam20•
Qui est natus et non est mortuus ?
Qui est né et n'est pas mort?
Helias et Enoch21.
Qui est bis natus et seme/ mort1111s ?
Qui est né deux fois et mort une seule ?
Jonas projeta, qui tribus diebiiS et tribus noctibus in ventre citi oravit nec
caelum vidit, nec terra tetigit.
Le prophète Jonas, qui pria trois jours et trois nuits dans le
ventre de la baleine, ne vit pas le ciel, ne toucha pas la terre 22 •

La sortie du ventre de la baleine est assimilée à une seconde naissance.


Qui seme/ natus et bis mortuus ?
Lazarus.
Qui est né une fois et mort deux fois ?
Lazare23 •

Les spéculations exégétiques amènent des chaînes de questions :


Quis avam suam virginem inviolavit ?
Qui a violé sa grand'mère vierge
Cain terram - Caïn la terre.
Unde erat ava eius ?
Comment était-elle sa grand-mère?
Inde quia erat filius Ade, qui de limo terrae factus est
Parce qu'il était fils d'Adam, qui fut fait du limon de la terre24•

La première question est une interprétation de la malédiction de


Caïn. Après le meurtre d'Abel, le Seigneur lui dit : << Qu'as-tu fait?
La voix du sang de ton frère crie vers moi de la terre. Désormais tu seras
maudit sur la terre qui a ouvert sa bouche et a reçu de ta main le sang
de ton frère » (Gen. 4, Io-II). L'expression terre vierge n'est pas dans
l'Ecriture, mais avant la création de l'homme, il est écrit« qu'il n'y avait
pas d'homme qui travaille la terre >> (Gen. z, 5). Adam fut formé du
limon de la terre, les mots sont transcrits exactement (Gen. z, 7).
Le récit du déluge note que tout ce qui avait un souffle de vie,
c'est-à-dire tout être qui respire, mourut (Gen. 7, zz).

:zo. Col. 928, n° 2.


21. Col. 928, no 8.
22. Col. 928, nD 9·
23. Col. 931, nD 19.
24. Col. 9F, n°8 1o-u.
Les moines du Mf!Yen Age z69

On devait donc conclure que certaines vies s'étaient maintenues:


Qui fuerunt vivi sine archa in diluvio ?
Qui pendant le déluge vécut sans être dans l'arche ?
Focus in petra et pisces in mari.
Le feu dans la pierre et les poissons dans la mer25•
Le feu est celui des volcans.

Une conclusion peut être tirée du récit de la création :


Qui dedit quod non accepit ?
Qui donna ce qu'elle n'avait pas reçu?
Eva lac.
Eve, du lait26•

Et pour rappeler que les Joca monachorum peuvent se présenter sans


base scripturaire, un exemple pris au hasard suffira :
Quid est Niger qui albo producit?
Qui est noir et produit du blanc
Vacca nigra albo lacte producit
Une vache noire produit du lait blanc27 •

Les Joca monachorum appartiennent à un genre qui s'est perpétué


jusqu'à nos jours avec les jeux de la radio ou de la télévision. Comme eu..'l:
ils témoignent des connaissances de l'époque. Les questions doivent
être assez difficiles pour exiger une recherche et assurer à ceux qui ont
trouvé un certain prestige, mais elles doivent être comprises et appréciées
par le large public qui regrette de ne pas savoir.
Bon indice du niveau de culture générale, les Joca monachorum
attestent chez les moines une bonne connaissance de la Bible.
Ce n'est pas un indice de culture authentique. Par exemple,
transformer une évocation poétique en énigme n'est pas heureux au
point de vue de la qualité littéraire. On lit dans le livre des Proverbes
(30, 18-19) :
Il est trois choses qui me dépassent
et quatre que je ne connais pas :
le chemin de l'aigle dans les cieux,
le chemin du serpent sur le rocher
le chemin du vaisseau en haute mer
le chemin de l'homme chez la jeune femme.

2.5. Col. 92.2., n° 64.


2.6. Col. 919, no 35·
2.7. Col. 919, n° 2.9.
z 70 Etudier la Bible

Les Joca monachorum transposent prosaïquement :


Die mihi, quod sunt res quas homo deservire non potest ?
Dis-moi quelles sont les choses que l'homme ne peut décrire.
Quator - Qtfe ? Quatre - lesquelles ?
Viam pueri in adolescencia
Le chemin du jeune homme chez la jeune femme
viam aquile volantis
le chemin de l'aigle qui vole
viam navis in mari,
le chemin du vaisseau sur la mer
viam serpentis per petram
le chemin du serpent sur le rocher28.

Des jeux scolaires ne définissent pas une véritable culture, ils


témoignent du niveau des connaissances acquises et dans ce cas parti-
culier permettent de conclure que les moines du Moyen Age lisaient et
assimilaient l'ensemble des livres saints.

Les coupures des Psaumes

Le psautier est une collection de poèmes lyriques d'inspiration


religieuse29 • Leur composition au pays d'Israël s'échelonne sur de longs
siècles depuis le roi David. Après le retour de l'exil à Babylone, les
Psaumes furent groupés en cinq livres en tenant compte de leur desti-
nation liturgique, des habitudes acquises ou de certaines affinités litté-
raires30. La coordination des Psaumes n'est pas parfaite. De plus, des
traditions diverses ont entrainé des divergences superficielles, qui
concernent entre autres la numérotation. L'hébreu et la Vulgate
s'accordent pour compter cent cinquante psaumes, mais avec quelques
groupements et divisions différents, de sorte qu'ils sont presque toujours
décalés d'une unitéai.
L'hébreu coupe en deux un psaume (qui porte les n°8 9 et 10 en
hébreu), alors que la Vulgate maintient son unité (Psaume 9), mais la

28. Col. 932, n° 35·


29. La bibliographie des Psaumes est infinie. Les Psaumes étant des courts poèmes, il est
facile de retrouver chacun d'entre eux dans les commentaires. L'étude la plus complète et la
plus pratique en français est Louis jACQUET, Les Psaumes etluœurde l'homme, 3 vol., 1975-1979·
Pour chaque psaume : texte traduit en français, présentation, notes critiques, notes exégé-
tiques, orientation chrétienne, utilisation néo-testamentaire et liturgique, prière. L'intro-
duction expose les principes généraux du commentaire. La bibliographie raisonnée, qui
couvre 35 pages, commence par les principaux travaux patristiques et médiévaux.
30. Par exemple, dans le livre I, le mot Yahvé est employé 272 fois et Elohim 15; dans le
livre II, Yahvé 30 et Elohim 164; cf. jACQUET, 1, p. 73·
31. Dans le présent article, les numéros des Psaumes sont ceux de la Vulgate et de la
liturgie romaine, sauf indication contraire.
Les moines du Moyen Age z71

Vulgate (Psaume 11 3) réunit indûment deux psaumes (Psaumes 114 et 115


de l'hébreu). Vulgate et hébreu s'accordent pour unir deux psaumes
(sous les nos 143 de la Vulgate et 144 de l'hébreu) ou pour diviser un
psaume en deux (sous les n°8 41 et 42 de la Vulgate et4z-43 de l'hébreu).
De plus le Psaume 5z (5 3 de l'hébreu) est la recension élohiste d'un
poème dont le Psaume 13 ( 14 de l'hébreu) est la recension yahviste. En
latin, le Psaume 52 a Dominus, où le Psaume 13 a Deus; les textes sont
les mêmes 32 •
Comme ils l'étaient dans la synagogue, les Psaumes devinrent
l'élément essentiel de la prière commune chrétienne. Ils furent adoptés
tels qu'ils étaient dans la version grecque des Septante. Les chrétiens
du Moyen Age ne s'inquiétèrent pas des variantes du texte hébreu. Les
commentaires furent nombreux, mais ce n'est pas d'eux qu'il sera ques-
tion ici, car les usages liturgiques révèlent mieux encore la pratique
quotidienne et la mentalité de ceux qu'ils imprègnent.
Dans sa Règle, saint Benoît organisa la récitation des Psaumes selon
un schéma différent de celui qui était déjà en usage dans l'Eglise romaine,
où il resta en vigueur jusqu'en 1911. Le principe de la récitation intégrale
du psautier dans la semaine était acquis et largement observé, puisqu'un
bon nombre de psaumes étaient répétés plusieurs fois. Contrairement
à ce qu'on pourrait imaginer l'office bénédictin était moins long que
l'office romain. Les amateurs de statistiques ont compté qu'à l'office
férial, il y avait 4 915 versets de psaume par semaine au romain et
seulement 3 6p au bénédictin. L'office bénédictin n'atteignait pas les
trois quarts de la longueur de l'office romain.
Avec zz strophes de 8 versets, le Psaume II8 est le plus long de tous.
Pieuse élévation sur la loi de Dieu, il avait été réparti à l'office romain
entre les petites heures, où il était répété chaque jour. Pour le placer
tout entier, il avait fallu grouper les strophes deux par deux. Au contraire,
d'après la Règle de saint Benoît (c. 18), les strophes du Psaume 118 sont
attribuées une par une aux petites heures du dimanche et du lundi,
tandis que les psaumes graduels sont utilisés aux autres jours.
Alors que l'office romain ne divisait aucun autre psaume, la Règle
de saint Benoît, qui joint au Psaume 115 le Psaume 116, quia parvus est
(il a deux versets), divise les plus longs en deux parties et les compte
pour deux.
Les coupures des Psaumes dans l'office bénédictin méritent d'être
relevées et examinées parce qu'elles ne correspondent pas aux conceptions
des exégètes modernes. Celles-ci furent appliquées dans la division des
psaumes réalisée lors de la réforme du bréviaire romain en 191 1.
Le Psaume 9 a trois parties : perspectives eschatologiques (z-I 3),

.32:· Dans la V~gate, le Psaume 13 s'est accru d'une chaîne de citations que saint Paul
av:ut Insérée à la sut te du verset 3 de ce psaume dans l'Epître aux Romains 3, 13-18.
z7z Etudier la Bible

prières pour l'avènement de l'ère de justice (14-zo) et plainte sur le


retard de l'ère nouvelle (zz-39). L'hébreu numérote Psaume 9 les deux
premières parties et Psaume 1 o la troisième. L'office bénédictin coupe
avant la fin de la deuxième partie après le verset 19. Ce choix permet de
conclure sur une parole encourageante :
Quoniam non in finem oblivio erit pauperis,
patientia pauperum non peribit in finem.
Car le pauvre ne peut être toujours en oubli
l'attente des pauvres ne périra pas à jamais.

Le début de la seconde partie est un appel à la victoire :


Exsurge Domine non confortetur homo,
judicentur gentes in conspectu tuo
Dresse-toi Seigneur, que l'honune ne soit pas le plus fort,
que les nations soient jugées devant toi.

Le Psaume 17 se compose de 14 strophes de 8 vers, qui rythment le


mouvement de la pensée. Ne tenant aucun compte de ce plan, la coupure
de l'office bénédictin est placée au troisième vers de la huitième strophe.
La première partie se clôt sur une parole d'apaisement :
Et retribue! mihi DonJinus secundum justitiam meam,
et secttndun; puritatetn mammm mearum in co11Spectu oculorum ejtts.
Aussi le Seigneur m'a rendu selon ma justice,
selon la pureté de mes mains au regard de ses yeux.

Le verset de la fin de la septième strophe aurait eu à peu près le même


effet, mais le début de la seconde partie n'aurait pas été percutant comme
il l'est
Cum sancto sanctus eris,
et cum viro innocente innocens eris,
Avec celui qui est saint, tu es saint,
avec celui qui est loyal, tu es loyal.

Arbitraire au point de vue de la construction littéraire, la place de


la coupure a été voulue pour d'autres raisons.
Le Psaume 36 est un poème alphabétique où deux exhortations
encadrent un exposé doctrinal sur la rétribution. Cet exposé se divise en
trois parties : la ruine des impies, la prospérité du don du Seigneur et la
fidélité, gage de prospérité. La coupure se place logiquement entre la
deuxième et la troisième partie, telles qu'on les lit dans le psaume, car
les exégètes s'accordent à penser que les versets zz et z6 ont été inter-
vertis. La suite du sens est en effet beaucoup meilleure en effectuant cet
Les moines du Moyen Age 2. 73

échange. Cela n'a pas inquiété pour la coupure de l'office bénédictin


qui fait terminer sur un souhait de bonheur et commencer par une
exhortation :
Conclusion :
Tota die miseretur et commodat :
et semen illius in benedictione erit.
Toujours, il compatit et il prête;
et sa postérité sera en bénédiction.
Commencement :
Declina a malo et fac bonum,
et inhabita in saeculum saect11i.
Evite le mal et fais le bien
et tu habiteras à jamais (le pays).
Le grandiose Psaume 67 est considéré comme le plus difficile du
psautier. Après un prélude, il évoque cinq épisodes glorieux de l'histoire
d'Israël et s'achève par l'annonce du triomphe messianique. Dans
l'office bénédictin, la coupure se place entre l'évocation de la venue de
Dieu à Sion, au temps de David et de Salomon, et la description du
châtiment des idolâtres au temps d'Elie. De part et d'autre de la coupure
les versets proclament le triomphe de Dieu et l'espérance :
Ascendisti in altttnt, cepisti captivitatem :
accepisti dona in hominibus :
Etenim non credentes, inhabitare Dominum Deum.
Tu gravis la hauteur, tu emmènes des captifs,
des hommes tu reçois des dons,
même des rebelles; c'est là que tu habiteras, Seigneur Dieu.
Benedictus Domimts, die quotidie,
prosperum iter faciet nobis
Deus salutarium nostrorum
Béni soit le Seigneur, chaque jour,
il nous a ouvert la voie du bonheur
il est le Dieu de notre salut.
Dans le Psaume 68, on distingue deux parties, la première étant une
imploration, et la seconde des vœux suivis d'une action de grâces. La
coupure est placée avant la fïn de la première partie pour mettre en valeur
l'imploration avec laquelle commence le second demi-psaume
Exattdi me, Domine, quoniam benigna est misericordia tua,
secundunJ multitudinem miseratiorum tuarum respice in me,
Exauce-moi Seigneur, car ta bonté est compatissante,
dans ta grande miséricorde regarde vers moi.
z74 Etudier la Bible

La finale du premier demi-psaume est un appel au secours, qui bien


que moins caractéristique exprime un sentiment de confiance.
Non me demergat !empestas aquae,
neque absorbeat me profundum,
neque urgea! super me puteus os suum.
Que les vagues en fureur ne me submergent pas,
que l'abîme ne m'engloutisse pas,
que le gouffre ne se ferme pas sur moi.

La coupure du Psaume 77 a été choisie pour mettre en valeur une


finale à la première partie. Ce psaume historique rappelle la sortie
d'Egypte, puis la marche dans le désert et l'arrivée en Chanaan. La
coupure divise une strophe qui commençant par décrire un repentir
le dénonce ensuite comme un mensonge : séparé de son contexte, le
verset devient un cri d'espérance :
Et rememorati sunt, quia Deus adjutor est eorum,
et Deus excelsus redemptor eorum est.
lis se rappelaient que Dieu est leur secours,
et le Dieu très haut leur Sauveur.

Le début du second demi-psaume est purement narratif.


Le Psaume 88 est un poème messianique qui met en grand relief le
roi David. La coupure, qui n'est pas au milieu du psaume, mais au
premier tiers, contribue à mettre en valeur l'élection de David par Dieu.
Une hymne au Dieu bon et fidèle se termine par un cri de confiance :
Quia Domini est assumptio nostra,
et sancti Israel, regis nostri.
Du Seigneur vient notre protection,
et du Saint d'Israël, notre Roi.

Quant à la seconde partie elle s'ouvre par un majestueux oracle:


Tune locutus es in visione sanctis fuis et dixisti :
Posui adjutorium in patente :
et exaltavi electum de plebe mea.
Inveni David servum meum,
oleo sancto meo unxi eum.
Jadis, en vision, tu as parlé à tes saints et tu as dit :
J'ai prêté assistance à un héros
et j'ai élevé l'élu de mon peuple.
J'ai trouvé David, mon serviteur,
de mon huile sainte, je l'ai oint.
Les moines elu Moyen Age 2. 7 5

L'importance donnée à David n'est pas due au hasard. Considéré


comme auteur de tous les psaumes, David était pour les chrétiens
fervents du Moyen Age un des prophètes qui avait annoncé le plus
clairement la venue du Christ et un des plus grands saints de l'Ancien
Testament.
Le Psaume 103 est un hymne enthousiaste à la gloire du créateur.
Le verset choisi pour précéder la coupure est un cri d'admiration :
Quam magnificata sunt opera tua Domine,
omnia in sapientia Jedsti,
impleta est terra possessione tua.
Que tes œuvres sont magnifiques, Seigneur,
tu as tout fait avec sagesse,
la terre est remplie de tes biens.
Dans le psaume, ce verset est plutôt l'introduction du tableau qui
décrit la mer et les animaux, que la conclusion du tableau montrant que
les astres règlent les activités des animaux et des hommes. Il a été choisi
comme finale, bien qu'il soit aux deux tiers du psaume. La reprise débute
par une description.
Le Psaume 104 est un hymne au Seigneur, créateur et bienfaiteur
d'Israël. Entre une invitation à la louange et un épilogue sur la fidélité
au Seigneur, il décrit quatre périodes de l'histoire d'Israël: les patriarches,
Joseph, Moïse et l'Exode. Dans ce psaume essentidlement narratif, il
était impossible de trouver un verset donnant une sentence caractérisée.
Finale et commencement sont avant tout narratifs. La finale est un éloge
de Joseph qui a été appliqué par la liturgie aux bons serviteurs de Dieu:
Constituit eum dominum domus suae,
et principem omnis possessionis suae,
Ut erueliret principes ejus sicut semetipsum,
et senes ejus prudentiam doceret.
Il l'établit seigneur sur sa maison
et gouverneur de tous ses domaines,
Pour mener à sa guise les princes
et enseigner la sagesse aux anciens.
Le Psaume 105 raconte la longue histoire des forfaits du peuple élu
pour mettre en relief, par contraste, la bonté de Dieu. Entre prélude et
épilogue, huit forfaits sont évoqués plus ou moins longuement. Il eût
été facile de placer la coupure entre deux épisodes, mais on préféra le
choix difficile d'un verset présentant une finale d'espérance. On retint
l'éloge de Phinée :
Et stetit Phinees, et placavit, et cessavit quassatio
Et reputatum est ei in justitiam,
in generationem et generationem usque in sempiternum
2.76 Etudier la Bible

Phinée se leva, et apaisa (le Seigneur) et le fléau s'arrêta,


Cet acte lui fut imputé à justice,
d'âge en âge à jamais.
La reprise commence par les versets racontant la révolte de Mériba.
Le Psaume 106 célèbre la délivrance d'Israël en quatre images décrites
parallèlement, avec deux refrains évoquant l'un le cri de détresse et
l'autre l'action de grâces. Après ces épisodes, le psaume décrit le retour
à Jérusalem. La coupure est placée après les deux premiers versets du
quatrième épisode, le plus long et le plus pittoresque, celui qui décrit
les tribulations des marins sauvés de la tempête. Tous les exégètes
admettent que l'épisode fut modifié et amplifié, mais ces remaniements
qui sont antérieurs à l'ère chrétienne allongèrent la description en
gardant les refrains. L'unité de l'anecdote fut tellement bien sauvegardée
que le sujet« Ceux qui descendent sur la mer dans des navires » n'est
jamais répété. La place de la coupure s'explique uniquement par la
grandeur de l'exclamation admirative qui termine le premier demi-
psaume:
Qui descendunt mare in navibus,
facientes operationem in aquis multis.
Ipsi viderunt opera Domini,
et mirabilia ejus in profundo.
Ceux qui descendent sur la mer dans des navires
faisant du commerce sur les eaux immenses,
Ceux-là ont vu les œuvres du Seigneur
et ses prodiges au milieu de l'abîme.
Le Psaume 13 8 traite, en douze versets pour chacun, deux thèmes
qui sont d'ailleurs étroitement liés : la science et la grandeur de Dieu,
l'origine et la fin de l'homme. La coupure intervient alors que le psalmiste
est en train de montrer qu'il est impossible d'échapper à la présence de
Dieu; les deux versets qui commencent la seconde partie sont le complé-
ment des précédents. Dans l'hébreu, le psalmiste se plaint du poids de
la main de Dieu sur lui, dans la Vulgate, il expérimente la présence
universelle de Dieu et ne la regrette pas, bien qu'il se soit demandé
auparavant où aller pour y échapper.
Etenim iiiiiC manus tua deducet me,
et tenebit me dextera tua.
Là encore c'est ta main qui me conduira,
ta droite qui me saisira.
Le premier demi-psaume s'achève sur un cri de confiance, d'autant
plus énergique qu'il est séparé de son contexte. Le début du second est
descriptif.
Les moines du Mf!Jen Age z 77

Les exégètes s'accordent pour reconnaître dans le Psaume 143


deux chants distincts : le premier ( 1-1 1) est une compilation de versets
empruntés à divers psaumes, le second ( xz- x5) décrit la prospérité
matérielle, don de Dieu. La coupure partage le psaume en deux parties
égales, le refrain qui termine la première se retrouve au troisième verset
de la seconde, mais la coupure est destinée à mettre en valeur l'action
de grâces au début du second demi-psaume
Deus, canticum novum cantabo tibi,
in psalterio decachordo psallam tibi.
Dieu je te chanterai un cantique nouveau,
sur la harpe à dix cordes, je te louerai.

La finale du premier demi-psaume est une demande de délivrance,


idée normale à cet endroit, mais son expression est un peu traînante.
Le Psaume 144 est le cantique de louange par excellence. Psaume
alphabétique, il est composé de deux parties égales, formulant des
louanges au Dieu Roi, puis au Dieu Providence. La coupure est placée
naturellement entre les deux parties, le dernier verset de l'une appor-
tant une finale apaisante, et le premier de l'autre une invitation à la
louange :
Suavis Dominus universis,
et miserationes ejus super omnia opera ejus.
Le Seigneur est bon envers tous
et ses tendresses s'étendent sur toutes ses créatures.
Confiteantur tibi, Domine, omnia opera tua,
et sancti tui benedicant tibi.
Que tes créatures te louent, Seigneur,
et que tes saints te bénissent.

Sur les quatorze psaumes divisés en deux parties dans l'office monas-
tique, cinq seulement sont partagés d'une façon logique pour des
esprits modernes, les neuf autres coupent en deux un épisode ou une
strophe. Cela est tellement flagrant qu'au milieu du xxe siècle, les
coupures des Psaumes 9 et xo6 ont été transportées à des endroits plus
logiques. Pourtant les coupures anciennes n'ont pas été disposées au
hasard. Elles ne sont pas purement arbitraires, mais témoignent d'une
mentalité différente.
En analysant les coupures des psaumes on constate que les notes
dominantes des finales sont la paix et la confiance : Dieu est fidèle,
il est tout-puissant, il n'abandonne jamais ceux qui se confient en lui.
Ces thèmes reviennent sous des formes variées. Dans deux cas, ils
s'expriment par des personnages exemplaires : le patriarche Joseph
(Psaume 104) qui acquiert par ses vertus un pouvoir immense, et le
278 Etudier la Bible

roi David (Psaume 88) qui protège le peuple parce qu'il est l'élu de
Dieu.
Cantiques inspirés reçus par l'Eglise, les psaumes ne pouvaient
pas subir la moindre adaptation. Il a fallu les couper sans y changer
ou déplacer un mot. La finale du premier demi-psaume et le commen-
cement du second sont absolument liés : le choix d'un verset pour
occuper une de ces places impose automatiquement à l'autre le suivant
ou le précédent.
Cela explique que, dans six cas, le début du second demi-psaume
est purement descriptif et n'a donc aucun caractère qui justifie sa place
(Psaumes 77, 103, 104, 105, 106 et 138). Le début d'un psaume doit
être plutôt une invitation à la prière, un appel à Dieu qui donne la
victoire, un cri de louange ou d'action de grâces. Il arrive que finale
et début sont parfaitement adaptés (Psaumes 9, 17, 36, 67, 88 et 144).
Enfin dans deux cas (Psaumes 68 et 143), la finale de la première partie
le cède en intérêt au début de la seconde.
Encouragement pour la prière et la confiance au début, paix dans
la contemplation de la gloire de Dieu à la fin, les psaumes sont appelés
à proposer des idées que l'esprit assimile pendant que la voix crée par
le chant le recueillement propice à cette méditation. L'attention assidue
à la lettre du psaume n'est pas requise, un verset peut alimenter long-
temps une prière secrète qui ne nuit nullement au déroulement de
l'office, rythmé par le chant alterné de psaumes sus par cœur. Dans
leur choix inattendu, les coupures des psaumes révèlent la mentalité
des moines d'autrefois qui ne cherchaient pas dans l'Ecriture une ins-
truction ou une lecture, mais le contact avec Dieu.

Les antiennes tirées de l'Ancien Testament

Les différences entre l'office romain et l'office monastique ne doivent


être ni minimisées, ni exagérées. Les schémas sont assez spécifiques
pour qu'il soit possible de les distinguer au premier coup d'œil, mais
le contenu est presque toujours le même : les psaumes constituent le
fonds des offices; antiennes, répons, hymnes se retrouvent de part et
d'autres. Beaucoup de saints ont eu des offices entièrement propres,
qui ont été adaptés à l'un et l'autre schéma. Quelquefois des chanoines
dépendant d'une abbaye suivaient l'office monastique les jours de fêtes
monastiques, par exemple à Chelles où, au xue siècle, le bréviaire de
l'église Saint-Georges a des offices de saints à neuf leçons sauf pour
saint Benoît qui en a douze33• Souvent chanoines et moines préfèrent

H· Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. x:no (cf. V. LEROQUAIS, Les bréviairts tks biblio-
thèques publiques Je Françe, III, pp. 456-457, n° 693).
Les moines du Moyen Age 279

leur propre schéma : le 29 septembre 1049, le pape Léon IX arriva


à Reims pour procéder à la dédicace de la basilique Saint-Remi. La
cérémonie avait été fixée au 2 octobre. La veille, les reliques du saint
furent portées à la cathédrale au milieu d'une foule immense. La nuit
tombe. « Les moines autour de leur patron veillent en allègres vigiles
et célèbrent les matines à douze leçons, avec leurs répons. Aussitôt
après eux, les chanoines chantent les mêmes vigiles solennelles et les
neuf leçons de leur office de matines s'achèvent lorsque la lumière
paraît »34• Moins que pour garder leurs habitudes et observer leurs
rubriques propres, moines et chanoines préfèrent ne pas se réunir en
un seul chœur pour ne pas se contrarier dans leurs interprétations
musicales et pour assurer la nuit entière une permanence liturgique.
Ce n'est pas parce que les pièces liturgiques étaient communes aux
chanoines et aux moines, ni parce que leur origine n'est pas sûrement
monastique - elle est le plus souvent inconnue - qu'elles n'ont pas
eu une influence profonde sur tous ceux qui les ont utilisées, moines,
chanoines, clercs et fidèles.
Une série d'antiennes a été composée pour accompagner la lecture
des livres de l'Ancien Testament. On en a repéré II2 dans des manus-
crits dont le plus ancien est du IXe siècle35• Le manuscrit qui en contient
le plus en a 68 36• Il y eut au Moyen Age une grande variété d'utilisations.
L'antiphonaire réformé par Pie V en conserva 28, quelques-unes furent
retenues par des recueils de chants non liturgiques 37•
Les II2 antiennes viennent de huit livres de l'Ancien Testament.
Les livres historiques ont la plus grosse part : 72 antiennes dont 31
des quatre livres des Rois, 10 de Tobie, 6 de Judith, 4 d'Esther et 21
des deux livres des Maccabées. 16 antiennes sont tirées de la Sagesse,
13 de Job, II seulement des Prophètes 38•

34· ANsELME DE SAINT-REMY,« Histoire de la dédicace de l'église du bienheureux Remi de


Reims >> (Bibliotheca hagiographifa latina, n° 4825). Texte et traduction par Dom Jacques
HoURLIER dans La Champagnebénédiftine, Contribution à l'année saint Benoit ( 480-I98o). Travaux
tk l'Académie nationale tk Reims, r6o• volume, 1981, pp. 181-300. Le passage cité est au cha-
pitre XXIII (13), pp. 23o-2p.
35. Sur ces antiennes de l'Ancien Testament, Umberto FRAN cA, OFM, Le antifone bibliche dopo
Pentecoste, studio eodieologieo storieo te.rtua!e eon appendice musicale, Studio Anselmiana, 7 J ( Ana!eeta
liturgiea, 4), Roma, 1977· L'auteur a étudié seize manuscrits: rx• siècle, un, x• siècle, deux,
xr• siècle, trois, xn• siècle, six et xnr• siècle, quatre. Il y en a beaucoup d'autres, mais il est
peu probable qu'ils contiennent des antiennes inconnues.
36. Antiphonaire d'Ivrea (lvrea, Bibliot. cap. ro6), xr• siècle. L'antiphonaire de Worcester
(Worcester, Cathedral Library, F. r6o), xm• siècle, en a seulement 28.
37· Dans la présentation des antiennes, la place des antiennes dans les antiphonaires
postérieurs à Pie V et antérieurs à la réforme de Paul VI sera indiquée parce que c'est là qu'il
est le plus facile de les trouver notées. La liturgie monastique rénovée utilise certaines de ces
antiennes, mais les nouveaux livres ne contiennent pas la musique et renvoient aux éditions
antérieures.
38. Cette statistique est donnée par Umberto FRANcA, op. cil., pp. 324-250 et tableau
p. 372, mais il ne tient pas compte des passages empruntés à des livres bibliques autres que la
source principale.
280 Etudier la Bible

Le contenu des antiennes est fort divers. Quelques-unes apparaissent


comme des citations de l'Ecriture détachées de leur contexte parce
qu'elles offrent de belles formules, mais plus souvent, elles évoquent
des situations concrètes, soit pour les temps bibliques, soit pour l'époque
de ceux qui les chantent. L'analyse de quelques-unes d'entre elles
permettra d'apprécier la familiarité de ceux qui les chantèrent autrefois
avec les événements de l'histoire d'Israël.
La plus longue de ces antiennes, et peut-être la plus célèbre à cause
de sa qualité musicale, est Montes Ge/boe. En apprenant la mort du roi Saül
et de son fils Jonathas, David composa une complainte (II Sam., 1, 18-27).
Cette complainte a la longueur d'un psaume et non celle d'une antienne.
Le compositeur a donc fait un choix parmi les versets et il les a placés
dans un ordre différent. De 29 lignes, il en a tiré 7·
Laissant tomber le prologue, il commence abruptement par l'adresse
aux Monts de Gelboé qu'il maudit : trois lignes du verset 21 sur quatre
(lignes 1 à 3). Il passe au verset 25 dont il garde les deux lignes. Jona-
thas, l'ami de David, est seul nommé. Les deux premières lignes du
verset 23 rappellent Saül avec Jonathas, et leur union dans la vie comme
dans la mort. Les variantes sont minimes, mais indiquent un art
consommé de la composition. A la 2e ligne, in te adressé à la montagne
de Gelboé que maudit David a plus de force qu'ibi; à la 5e ligne, occisus
est remplacé par interfectus qui se prête mieux à la mélodie, et pour
la même raison à la 7e ligne divisi a cédé sa place à separati. Enfin à la
6e ligne, va/de vient renforcer les qualités de Saül et de J onathas amabiles
et decori.
Il est inutile d'épiloguer sur les omissions. Comme il est normal
dans une complainte, les redondances sont nombreuses. Le verset 26
est entièrement consacré à Jonathas : « Mon frère, que j'aimais plus
que l'amour des femmes, comme une mère aime son fils.» Il aurait pu
à lui seul donner matière à un chant. Le compositeur a préféré déve-
lopper la gloire des combattants plutôt que le regret de l'ami perdu.
Il était libre de son choix et a eu raison de ne pas accumuler les thèmes.
Le résultat est une lamentation énergique et poignante sur laquelle
la musique se modèle admirablement pour la porter à son paroxysme.
Et tous ceux qui l'ont chantée ont partagé les sentiments de David39 •
1. Montes Ge/boe, nec ros nec pluvia veniant super vos;
2. quia in te abiectus est clipeus fortium,
3· clipeus Saui, quasi non esset unctus oieo.
4· Quomodo ceciderunt fortes in proeiio ?
5. Ionathas in exceisis tuis interfectus est :
6. Saui et ]onathas, amabiies et decori vaide invita sua,
7. in morte quoque non sunt separati.
39· Premières Vêpres du 5• dimanche après la Pentecôte.
Les moines du Mqyen Age 28 x

Monts de Gelboé, que ni la rosée, ni la pluie ne tombent sur


[vous,
parce que sur vous fut déshonoré le bouclier des forts,
le bouclier de Saül comme s'il n'avait pas été oint d'huile (sainte).
Comment sont-ils tombés les forts au combat ?
Jonathas sur tes hauteurs a été tué :
Saül et Jonathas si aimables et beaux dans leur vie,
dans la mort non plus n'ont pas été séparés.

On peut rapprocher de la lamentation de David sur la mort de


Saül et de J onathas la lamentation du peuple d'Israël à la mort de
Judas Maccabée (x Mac. 9, 20-21) :
1-2. Et jleverunt eum omnis populus Israël planctu magno.
et lugebant dies multos et dixerunt :
~· Quomodo cecidit potens.
4· qui salvum faciebat populum Israël ?

Le compositeur a abrégé la présentation, il a remplacé Israël par


Domini pour ne pas répéter le mot et permettre des applications plus
larges 40•
x. Lugebat autem Judam Israël
2. planctu magno, et dicebat :
3. Quo modo cecidit potens,
4· qui salvum jaciebat populum Domini ?
Israël pleurait Judas
avec une grande douleur et disait :
Comment es-tu tombé, toi, puissant (dans le combat)
qui sauvais le peuple du Seigneur ?

Ce n'est plus une malédiction, mais devant le malheur incompréhen-


sible une angoisse, sous laquelle la musique laisse percer une lueur
d'espérance.
Le roi David vieillissait. Adonias, le plus âgé de ses fils, intriguait
pour lui succéder. Le prêtre Sadoc et le prophète Nathan se rendirent
auprès de David qui s'y opposa. Il leur donna l'ordre de sacrer le fils
de Bethsabée, Salomon. Ce qui eut lieu aussitôt (III Rois x). Le compo-
siteur a retenu pour composer l'antienne deux versets : l'un appartient
au récit de Jonathan à Adonias après la cérémonie :
1. Unxerunt eum
z. Sadoc sacerdos et Nathan propheta regem in Gihon,
3· et ascenderunt inde laetantes (III Rois x, 45),

40. Premières Vêpres du ~e dimanche d'octobre.


z8z Etudier la Bible

l'autre reprend les paroles de David préparant la cérémonie :


4· Et canetis bucina atque dicetis : Vivat rex Salomon !
(III Rois 1, 39).
La composition est une présentation simple et prestigieuse41
1. Unxerunt Salomonem
z. Sadoc sacerdos et Nathan propheta regem in Gihon,
3. et abierunt laeti, dicentes :
4· Vivat rex in aeternam, alleluia.
Le prêtre Sadoc et le prophète Nathan
donnèrent à Salomon l'onction royale à Gihon,
puis ils remontèrent joyeux en criant:
Vive le roi à jamais, alleluia.

La concision peut arriver à la perfection. Et elle ne trahit nullement


l'Ecriture. Elie est enlevé per turbinem in caelum. L'expression revient
deux fois. Plutôt que d'employer ascendit, qui décrit la montée d'Elie
(IV Rois z, 1), le compositeur a préféré s'inspirer de levare vellet, utilisé
un peu avant :
1. Factum est autem, cum levare vellet Dominas Eliam
per turbinem in caelum, ibant Elias et Eliseus de Galgalis.
(IV Rois z, 1 ).
Pour la suite il a suivi le récit de l'ascension d'Elie en l'allégeant
un peu:
z. Eliseus autem videbat et clamabat:
3· Pater mi, pater mi!
4· currus Israël et auriga eius 1 (IV Rois z, u).
l'évocation est parfaite dans sa concision42 :

1.Dum tolleret Dominus Eliam per turbinem in caelum,


z. Eliseus clamabat, dicens :
3· Pater mi, pater mi!
4· currus Israël et auriga eius !
Tandis que le Seigneur enlevait Elie dans un tourbillon vers le
[ciel,
Elisée criait :
Mon père, mon père,
char et conducteur d'Israël !

41. Premières Vêpres du 7" dimanche après la Pentecôte.


42. Premières Vêpres du 9° dimanche après la Pentecôte.
Les moines du Mqyen Age 2.8 3

Le livre de Job réclamait peu d'adaptations. La conclusion sur la


conduite de Job (Job 1, z.z.) fut mise en musique sans aucun change-
ment'3
1. In omnibus his non peccavit lob labiis suis,
z. neque stultum quid contra Deum locutus est.
En tout cela Job ne pécha point par ses lèvres,
Et il ne dit rien d'insensé contre Dieu.

Dans l'amertume de son âme, Job s'écrie :


1. Memento
z. quia ventus est vila mea.
Souviens-toi que ma vie n'est qu'un soufRe (Job 7, 7).

Il a suffi d'ajouter mei, Domine Deus, pour en faire un cri d'espé-


rance :
1. Memento mei, Domine Deus,
z. quia ventus est vita mea.
Souviens-toi de moi, Seigneur Dieu
parce que ma vie est un souffie44 •

La transformation de paroles tragiques de l'Ecriture en chants de


triomphe est une des réussites du compositeur'6
1. Refulsit sol in clipeos aureos,
z. et resplenduerunt montes ab eis,
3. et fortitudo gentium dissipata est.
Le soleil a lui sur les boucliers d'or,
et les montagnes ont resplendi de leur éclat,
et la force des nations a été abattue.

Ne voit-on pas l'armée du Dieu d'Israël s'avancer victorieuse,


comme au glorieux temps de Charlemagne les armées chrétiennes ? Le
texte original a un sens tout autre. Cette armée qui s'avance ainsi est
celle qui vient au-devant de Juda à Bethzacharia :
1. Et, ut refulsit sol in clipeos artreos et aereos,
z. resplenduerunt montes ab eis.
... et quand le soleil a lui sur les boucliers d'or et d'airain,
les montagnes ont resplendi de leur éclat (1 Mac. 6, 39).

4~· Premières Vêpres du ze dimanche de septembre.


44· Cette antienne n'a pas été gardée par la réforme de Pie V.
45· Premières Vêpres du z• dimanche d'octobre.
:z84 Etudier la Bible

Malgré l'exploit d'Eléazar qui tua le plus bel éléphant, la petite


troupe de Juda dut se replier. Sans faire la moindre allusion à ce revers,
le compositeur fait combattre l'armée victorieuse en faveur des ser-
viteurs de Dieu en citant un verset de psaume qu'il modifie un peu :
Dissipa gentes q11ae bella volunt (Ps. 67, 31 ).

Contresens biblique si on veut, l'antienne est rythmée comme un


texte sacré et apporte aux croyants le triomphe de la victoire.
L'appel de la Sagesse a une excellente résonance biblique46
1. Sapientia clamitat in plateis :
2. Si quis diligit sapientiam,
3. ad 111e decline/ et eam inveniet ,-
4· et eam dum invenerit,
~. beatus est, si tenuerit eam.
La Sagesse crie sur les places :
Si quelqu'un aime la Sagesse,
Qu'il vienne à moi et il la trouvera,
Et quand il l'aura trouvée,
n sera bienheureux, s'il la garde.

Or il ne s'agit pas d'une citation, mais de cinq citations bien agen-


cées. De la première (Prov. 1, 20-21) sont retenus quatre mots :
1. Sapientia Joris praedicat,
in plateis dat vocem suam,
in capite turbarum clamitat.

la seconde (Sir. 4, 13) est détournée de son sens, parce qu'un seul membre
est conservé :
2. Et qui illam ( sapientiam) diligit, diligit vitam.

la troisième (Prov. 9, 16) détache un membre de phrase pour le ratta-


cher à celui qui précède :
3. Qui est parvulus, declinet ad me.

la quatrième (Prov. 8, 35) utilise deux membres de phrase en les inver-


sant et les modifiant légèrement :
3-4. Qui me invenerit, inveniet vitam.
Il ne trouve plus la vie, mais la sagesse ( eam).

46. Premières Vêpres du 4• dimanche d'août.


Les moines du Moyen Age 28 5

Et quand ( dum) il l'a trouvée, vient la conclusion fournie par


une cinquième citation (Prov. 3, 18) qui prend plus de force grâce à
une inversion :

5. Et qui tenuerit eam beatus.

Le compositeur montre une prodigieuse habileté, avec une connais-


sance profonde des textes bibliques et un admirable sens poétique.
Plus étonnante encore, la prière au Dieu de l'univers, qui s'inspire
de Daniel librement en utilisant d'autres livres de l'Ancien et du Nou-
veau Testament sans se lier à aucun47 :
1. Qui caelorum confines thronos et abyssos intueris,
2. Domine Rex regum,
3. montes ponderas, terram palma concludis ;
4· exaudi nos, Domine, in gemitibus nostris.
Toi, qui contiens le trône des cieux et sonde les abimes,
Seigneur, Roi des rois,
Tu pèses les montagnes,
tu tiens la terre dans ta main;
exauce-nous, Seigneur, dans nos gémissements.

Le début de la première ligne n'est pas une citation scripturaire.


On pense au Cantique des trois jeunes gens dans la fournaise : Benedictus
es in throno regni (Dan. 3, 54), et cela d'autant plus volontiers que le
verset suivant a fourni la fin de la ligne :
Benedictus es, qui intueris abyssos (Dan. 3, 55).

La formule rex regum apparaît aussi dans Daniel, mais elle est adressée
à Nabuchodonosor (Dan. 2, 37). Elle a été reprise et appliquée au Christ
par saint Paul (I Tim. 6, 15) et par l'Apocalypse (19, 16) dans les mêmes
termes
Rex regum et Dominus dominantium.

La troisième ligne est une libre adaptation d'un verset d'Isaïe


(40, u) :

Quis mensus est pugillo aquas et caelos palmo ponderavit ?


Quis appendet tribus digitis molem terrae,
et libravit in pondere montes et colles in statera ?

47· Premières Vêpres du 4• dimanche de novembre.


286 Etudier la Bible

La forme interrogative a été remplacée par l'affirmation de la force


du Seigneur.
La dernière ligne est empruntée à Daniel dans un tout autre contexte
que la première (Dan. 9, 17) :
Nunc ergo exaudi, Deus noster,
orationem servi lui.

In gemitibus nostris n'est pas dans Daniel, mais il complète bien la


prière, par le contraste de la toute-puissance de Dieu exprimée en trois
lignes et de la prière humble et brève.
Pour terminer cette enquête, on examinera deux antiennes pour
demander la paix.
S'inspirant du Cantique que le Jer livre des Chroniques met dans
la bouche de David à la fin de sa vie, le compositeur propose une
antienne à laquelle il donne une finale qui en fait une prière pour
la paix. Deux textes sont utilisés, le premier emprunté aux Chroniques
(I Chro. 29, 11) :
Tua est, Domine, magnificentia et potentia
et gloria atque victoria,
et tibi laus ;
cuncta enim, quae in caelo sunt et in terra, tua sunt;
tuum, Domine, regnum,
et tu es super omnes principes (1 Chro. 29, 11)

et le second, vient de l'Ecclésiastique (so, 25) :


( Det nobis iucunditatem cordis)
et fieri pacem in diebus nostris in lsrae1 per dies sempiternos.

De ces textes sort une prière confiante :


1. Tua est potentia, tuum regnum, Domine.
2. tu es super omnes gentes ;
3· da pacem, Domine, in diebus nostris.
A toi, la puissance et la royauté, Seigneur;
tu domines sur toutes les nations ;
donne la paix, Seigneur, à nos jours.

L'antienne a une saveur biblique et pourtant s'il est très souvent


question de la paix soit pour exprimer un souhait, soit pour décrire
une situation heureuse, l'expression Da pacem ne se trouve qu'une seule
fois dans la Bible en Isaïe sous la forme Domine, dabis pacem nobis
(Is. z6, 12).
Les moines du Moyen Age 287

Une autre antienne pour la paix qui ne figure plus dans l'office
a été conservée dans l'usage comme chant votif48
1. Da pacem, Domine, in diebus nostris,
2. quia non est alius qui pugnet pro nobis,
; . nisi tu Deus noster.
Donne la paix Seigneur, à nos jours,
parce qu'aucun autre ne lutte pour nous
si ce n'est toi notre Dieu.

L'exclamation Da pacem est combinée avec le souhait de l'Ecclé-


siastique (p, 2 5) :
det nobis jucunditatem cordis,
et fieri pacem in die bus nostris...
Que Dieu nous donne la paix du cœur
et que la paix soit faite en nos jours.

Isaïe (51, 22) transmet les paroles de Dieu luttant pour son peuple :
Deus tuus qui pugnabit pro populo suo.
Le vieux Tobie dans son cantique de louange invite Israël à faire
savoir aux nations qu'il n'y a pas d'autre Dieu tout-puissant que son
Seigneur:
quia non est alius Deus omnipotens praeter eum (Tob. 1;, 4).
Le second membre de l'antienne a été composé, en réunissant ces
deux passages un peu modifiés puisque nobis rend la supplication plus
immédiate que populo suo.
La finale vient du 1er livre des Maccabées (;, 5;) :
Comment pourrons-nous résister aux nations
si toi Dieu, ne nous aide pas ?
nisi tu Deus, adjuves nos.
Le compositeur a laissé tomber le verbe qui n'aurait rien ajouté
à pugnet pro nobis mais a introduit l'adjectif possessif noster pour insister
sur l'appartenance à Dieu.
Du vme au xne siècle, la liturgie a été vécue avec un répertoire
d'une richesse incomparable. Elle offrait une variété que les schémas
rigides ont considérablement réduite. Beaucoup de belles antiennes

48. Texte et références pour son utilisation ancienne au moment où on lisait les livres des
Maccabées dans René-Jean .E-lBsBERT, Corpus antiphonalium ofjicii, Rerum ecclesiartictii'Ufll documenta
Series major, Fontes IX, Rome, I 968, lll, p. 13 s, n° 2090.
z88 Btttdier la Bible

ont été exclues et pratiquement abandonnées, quelques-unes seulement


ont été récupérées dans les Variae Preces utilisées dans des cérémonies
extra-liturgiques comme les Saluts du Saint-Sacrement.
Pour comprendre l'imprégnation biblique du monachisme médiéval,
il ne faut pas imaginer seulement le moine lisant calmement dans une
grosse Bible, en ruminant son texte, ille chantait avec enthousiasme et
entrait tellement dans sa mentalité et son style qu'il pouvait recomposer,
remanier et compléter sans trahir son esprit. Cette liberté surprenante
témoigne d'un sens et d'un goût beaucoup plus sûrs que les pénibles
offices sclérosés, composés par la suite à coup de concordance, en sor-
tant les mots de leur contexte, et en leur donnant un sens anachronique,
sans le moindre soufRe de vie. Le respect de la lettre tue l'esprit, la
liberté des moines du Moyen Age les a fait penser et prier avec les
saintes Ecritures.
La liturgie n'est pas seulement un recueil des plus belles pages de
la Bible, elle l'assimile et la met à la portée de tous dans des cérémonies
où le chant et les gestes supportent et dilatent l'effort de l'intelligence.

V lES DE SAINTS

Les ]oca monachorum, les coupures des psaumes dans l'office monas-
tique et les antiennes tirées de l'Ancien Testament ont montré comment
les moines du Moyen Age abordaient la Bible et comment ils s'en
nourrissaient; deux Vies de saints composées au xne siècle montreront
comment des moines qui avaient une instruction et des possibilités
communes ont utilisé l'Ecriture dans des récits sans prétention, des-
tinés à leurs frères moines et par eux au peuple chrétien.

La vision de saint Girard

Girard, moine de Saint-Aubin d'Angers est mort le 4 novembre r rz3


en odeur de sainteté. Sa Vie a été écrite vers II 53 49 • Girard, bien que
prêtre avant son entrée au monastère, était pieux, mais plutôt ignorant,
tandis que son biographe, qui semble avoir été moine dès son jeune
âge, était instruit. Il déclare dans sa préface qu'il écrit avec la simplicité
de la sainte Ecriture, ce qui ne l'empêche pas de citer des auteurs de
l'Antiquité classique.

49· Vila: Bibliolheça hagiographjça latina, n° ~S48 dans AS, Novembris II, 1, pp. 49~-501.
a.]. DUBOIS,« Une œuvre littéraire à Saint-Aubin d'Angers au xue siècle: La Vie de saint
Girard», dans La littérature angevine médiévale, Actes du Colloque du 22 mars I980, Angers, 1981,
p. p-6.z.
Les moines du Moyen Age 289

La présentation par un moine d'un de ses anciens, mort en odeur


de sainteté, rédigée alors que les témoins vivants sont encore nombreux
a un intérêt exceptionnel. Sans retenir ici tous les traits qui restituent
parfaitement la vie monastique du xne siècle, il est révélateur d'ana-
lyser l'étonnant passage où est relatée l'apparition du Christ à Girard.
La scène se passe dans le prieuré du Bois, près de Sermaise en Anjou.
Une troupe de diables se présentent à Girard qui les chasse d'un signe
de croix. Ils partent en faisant un tel bruit que « les frères qui reposaient
dans leurs lits, car c'était la méridienne, furent réveillés par ce tapage »50 •
Le biographe raconte alors l'apparition du Christ en accumulant les
réminiscences :
Servus ergo Dei, hostibus fugati, maiestati psallere coepit,
quia ibi contriverat Dominus capita draconis (Ps. 73, 14)
et confregerat potentias, arcuum, scutum, gladium et bellum (Ps. 75, 4)
atque illuminaverat eam a montibus aeternis (75, 5).
« Les ennemis ayant fui, le serviteur de Dieu commença à
psalmodier devant sa majesté, parce que le Seigneur avait
écrasé les têtes du dragon, avait brisé les puissances, l'arc, le
bouclier, le glaive et la guerre, et l'avait illuminé depuis les
montagnes éternelles. >>
Mqjestati psallere n'est pas dans la Bible, mais s'en inspire - les
deux mots s'y trouvent- et préparent l'apparition du Christ en majesté.
Suit un centon de trois versets de psaumes qui se suivent dans l'ordre
numérique, mais non dans le cursus monastique51•
Laudanti igitur et gratias agenti Dominus Jesus in summa caeli
arce stans apparuit, et ei, ut postea ipse conftssus est, elevata manu,
benedixit.
« A celui qui le louait et lui rendait grâces, le Seigneur Jésus
apparut debout au plus haut de la citadelle du ciel. Il le bénit
de sa main levée, ainsi qu'il l'avoua plus tard. »

Concise, la description de l'apparition ne contient pas de citations,


mais des réminiscences successives : Laudanti gratias agenti se trouvent
constamment dans l'Ecriture. Stans est exigé par la bénédiction solen-
nelle qui se donne debout, Elevato manu, benedixit vient de Luc (24, 5o),
sans doute à travers l'antienne de l'Ascension. Les mots caelum et arx
sont tous les deux dans la Bible, mais l'expression caeli arce n'y est
pas. Elle provient de Virgile (Enéide, I, 2 5o), ce qui ne doit pas étonner
car le style d'un moine lettré est influencé simultanément par la liturgie,

jO. Vila, n° 50.


p. Le Psaume 73 est au 1er nocturne du jeudi, le psaume 75 est aux laudes du
vendredi.
P. RICHÉ, G. LOBRICHON 10
290 Etudier la Bible

la Bible et les auteurs classiques, et surgissant spontanément sous sa


plume, ils se mélangent et s'unissent sans gêne62 •
L'autorité invoquée pour garantir ce prodige est dans l'Evangile
(Mat. 5, 8) la sixième béatitude :
Nec hoc incredibile esse debet, cum ipse Dominus in evangelio pollicitiiS
sit dicens : Beati munda corde, quoniam ipsi Deum videbunt.
« Cela ne doit pas être incroyable, puisque le Seigneur lui-
même l'a annoncé dans l'Evangile en disant : Bienheureux
ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. >>

L'insertion des autres citations scripturaires de la Vie de saint Girard


est moins littéraire. Toujours amenées pour étayer une affirmation, elles
s'insèrent sans peine dans le récit. Elles sont peu originales :les psaumes
sont cités quatre fois; quatre allusions à des personnages de l'Ancien
Testament ne requièrent pas de connaissances directes; il n'y a qu'un
seul texte des Proverbes (3, 5-6). Sept citations des synoptiques Oean
n'est pas cité), six de saint Paul, une de 1 Pierre, Jacques et l'Apocalypse
donnent au Nouveau Testament une part un peu plus belle qu'à l'Ancien.
L'Ecriture, bien connue, est utilisée avec discrétion.

Le livret du pèlerinage de Saint-Fiacre

Le livret du pèlerinage de Saint-Fiacre53 est sorti d'un prieuré où


quelques moines administraient un modeste pèlerinage. Il a été rédigé
par trois moines de Saint-Fiacre. Le premier, Jean, était probablement
gardien des reliques; il a composé en 1188 deux Prologues, une Vita
(Vita prima) et vingt-quatre Miracles. Le second, vers 1200, a remanié
et complété la Vita (Vita secunda). En 1241, un troisième a raconté la
guérison miraculeuse du panetier de France, Geoffroy de La Chapelle.
Elle avait eu lieu un bon quart de siècle plus tôt. Ce récit est précédé
d'un prologue.
Dans le livret on relève 1 52 citations plus ou moins évidentes. Elles
se répartissent fort inégalement dans la Bible : 63 pour le Nouveau
Testament et 89 pour l'Ancien. Les Psaumes arrivent largement en tête
avec 52 citations, puis les évangiles avec 31, saint Paul zo, le Penta-
teuque 14, les livres sapientiaux 12, les Prophètes 8. Les Actes des Apôtres
sont cités 5 fois, l'Apocalypse 4, l'Epître de saint Jacques 3 et les livres
historiques de l'Ancien Testament 3 seulement. Et dans chacune de ces
catégories, il y a des préférences : pour les évangiles : Matthieu 1 5.

p .. Cf. J. DUBois, op. cil., p. 6r.


53· Edition et commentaire du livret dans Jacques DUBOIS, Un san&tuaire monastique au
Moyen Age (Hautes Etudes médiévales et modemes, 27), Genève-Paris, 1976.
Les moines du Moyen Age 291

Luc 7, Jean 6 et Marc ;. Pour saint Paul, l'Epître aux Romains 6, alors
que six épîtres ne sont pas citées. Pour le Pentateuque, Genèse 5.
Cette première statistique montre que les auteurs connaissent toute
la Bible et citent de mémoire en accordant une préférence aux textes sus
par cœur à travers la liturgie comme les psaumes et à ceux qui sont au
centre de la spiritualité chrétienne comme les évangiles et saint Paul.
L'origine des citations est diverse, leur répartition dans le livret du
pèlerinage de Saint-Fiacre est très inégale. Il y en a 50 dans le premier
Prologue, 40 dans le second, 14 dans la conclusion aux Miracles et 7 dans
le prologue au Miracle de Geoffroy de La Chapelle. Ce qui donne comme
moyenne par page : 16, 10, 7 et 7. Trente et une citations dans les Miracles
font une moyenne de deux pour trois pages, le Miracle de Geoffroy de
La Chapelle en a 7, soit deux par page. Il n'y a de citation ni dans la Vita
prima, ni dans la portion parallèle de la Vita secunda, où on en trouve
trois groupées à la fin du supplément. La Vita prima part de traditions
extrêmement vagues et imagine en quelques épisodes les actions de
saint Fiacre et surtout la fondation du monastère, sans chercher à illustrer
son récit par des citations.
L'emploi des citations d'Ecriture a été voulu dans les Prologues et
les Miracles. Quelques exemples permettent d'apprécier la méthode des
moines écrivains, qui adaptent leurs effets au genre littéraire.
Les Prologues sont de véritables homélies. Les faits historiques sont
réduits à quelques allusions, alors que les leçons spirituelles s'appuient
sur des citations bibliques quand elles ne leur empruntent pas leur
expression.
Dans le premier Prologue, saint Fiacre est présenté avec une abon-
dance étonnante de références scripturaires. Le style est compliqué54 •
Parce qu'elle doit garder les nuances de l'original, une traduction est
assez lourde.
Egregius Christi confessor Fiacrius, perfectus evangelice institutionis
discipulus enituit, siquidem fidei rectitudini opus bonum studiose mari-
lavit. In sacro enim pectore volvebat assidue quonianJ « intellectus bonus
omnibus facientibus eum » (Ps. no, 1o), non audientibus, « quoniam
auditores tantum non iustificabuntur » Rom. (2, 1;), nec dicentibus,
« multi enim dicunt et non faciunt » (Mat. 23, ;). Unde doctrina sana
cum morum inequalitate non cedit eis ad salutem, « opus autem bonum
reputatur ad iustitiam » (Gen. 1 5, 6). « Qui facit », inquit, « haec,
non movebitur in aeternum » (Ps. 14, 5). Ne igitur fides in eo sine
operibus moreretur vel operatio praeter fidem Jacta infructuosa ad
salutem persisteret, quae « in lege Domini meditabatur die ac nocte >)
(Ps. 1, 2) in lucem bone operationis perducere studuit, iuxta illud,

H• Texte du premier prologue dans Un .rançtuaire monastique au Ml!Jen Age: Saint-Fiaçre-


en-Brie ... , p. 67-71.
292 Etudier la Bible

« luceat lux vestra coram hominibm >> (Mat. 5, 16) « ut fontes deriva-
rentur foras» (Prov. 5> 16) « et cortina traheret cortinam » (Ex. 26,
1-6) et« qui audiret, diceret, Veni » (Apoc. 22, 17). Tanquam ergo
« turtur holocamtomatis ad asce/las » ora retorquens (Lév. 1, 14-17)
et« sicut animal in lege» (Lév. II) sic que subtili discretione decoxerat,
bona operatione mminabat. Ab ineunte vero aetate « terram suae
nativitatis egreditur » (Gen. 27, 7), « populum suum et domum patris
sui obliviscitur » (Ps. 44, I 1) voluntarie paupertatis strenuus amator,
quae in bonis mentibus custos humilitatis esse assole!.
« Le célèbre confesseur du Christ, Fiacre, brilla comme un
parfait disciple de la formation évangélique, puisqu'il unit avec
application les bonnes œuvres à la rectitude de la foi. Il méditait
assidûment en son saint cœur cette vérité que 'sont bien avisés
'ceux qui l'entendent', parce que ceux qui se contentent
d'entendre ne seront pas justifiés, ou qui le disent parce que
beaucoup disent et ne font pas. De là vient qu'une saine doctrine
sans la conduite correspondante ne les mène pas au salut, tandis
que les bonnes œuvres sont comptées comme justification :
celui qui agit de la sorte, est-il dit, ne sera jamais ébranlé. Aussi
afin que la foi ne demeurât pas en lui sans les œuvres ou que
l'action faite en dehors de la foi ne restât pas stérile, le contenu
de la foi du Seigneur qu'il méditait jour et nuit, il s'appliquait
à le mettre dans la lumière de la bonne action d'après cette
parole : Qu'ainsi donc luise votre lumière devant les hommes
pour que les sources soient dirigées au-dehors, que le rideau
entraîne le rideau et que celui qui entende dise : Viens. De même
donc qu'étaient réduits en holocauste la tourterelle le cou tourné
vers les ailes et l'animal pur selon la loi - ce qu'il avait
décomposé en ses éléments par la finesse de son discernement,
il le ruminait en faisant le bien. Dès l'âge le plus tendre, il
quitte la terre de sa naissance, il oublia son peuple et la maison
de son père, il aima passionnément la pauvreté volontaire qui,
chez les âmes bonnes, est la gardienne habituelle de l'humilité. »

Aux quatorze citations d'Ecriture, on peut ajouter les expressions


du début : opus bonum est courant chez saint Paul et repris dans la liturgie,
fidei rectitudini est employé par saint Augustin, De baptismo, IV, c. xo, 14.
A la fin, les idées développées sont chères aux auteurs spirituels du
Moyen Age, qui recourent aux mots discretio et ruminare, rencontrés chez
saint Augustin et saint Grégoire le Grand.
La plupart des citations d'Ecriture sont littérales et ne demandent
pas d'explication. Pour les Proverbes l'auteur utilise exactement la
Vulgate, qui contredit en cet endroit le texte hébreu. L'auteur des
Proverbes décrit le bonheur conjugal et explique qu'il faut garder sa
Les moines du Moyen Age 293

femme avec la même vigilance que l'eau de son puits, le traducteur latin
a compris que c'était une bénédiction de voir l'eau sortir de chez soi
comme une belle et nombreuse famille.
Aussitôt après, le souhait « que le rideau entraîne le rideau » paraît
obscur. Dans l'Exode, il s'agit des rideaux qui doivent se joindre pour
former le tabernacle, demandé par Dieu à Moise. Pour les auteurs
médiévaux, le tabernacle est le symbole de l'Eglise, les saints contribuent
à l'édification de l'Eglise par leurs bonnes œuvres.
L'interprétation des sens de l'Ecriture au Moyen Age est souvent
un peu mystérieuse. Elle se charge de tout ce que les auteurs sacrés et
leurs commentateurs y ont ajouté. Opus bonum reputatur ad justitiam,
«La foi d'Abraham lui compta comme justice» (Gen. 15, 6) : Insistant
sur la justification par la foi, saint Paul reprend cette expression (Gal. 3,
6 et Rom. 4, 3). Saint Jacques (z, p) au contraire met en valeur les
œuvres : «Vous voyez que l'homme est justifié par les œuvres et non
seulement par la foi. » Le Prologue suit la pensée de saint Jacques.
Un peu plus loin, le Prologue utilisant un procédé classique compare
saint Fiacre aux plus hautes figures de la Bible :
In fidei rectitudine Abraham, in fervore Petrum, imitari satagebat ,·
Moysi mansuetudo, Pauli simplicitas, Job patiencia in eo rotilabant.
« Il s'efforçait d'imiter Abraham dans la rectitude de la foi,
Pierre dans sa ferveur; la douceur de Moïse, la simplicité de
Paul, la patience de Job brillaient en lui. »

Il y avait eu plus haut une allusion à Abraham, qui n'était pas nommé.
La ferveur de Pierre est un thème classique. On lit dans le livre des
Nombres (IZ, 3) que Moïse était le plus doux des hommes. Saint Paul
emploie plusieurs fois le mot simplicité56• La patience de Job est
proverbiale66•
Enfin le don des larmes, si cher aux dévots du Moyen Age, est
prétexte à un développement curieux :
In valle lacrimarum (Ps. 83, 7) constitutus, crebris ieiuniis et puris
orationibus intentus, flevit malitiam mundi, flevit miseriam exilii, et
« quoniam irriguum superius et irriguum inferius » (Juges 1, 15)
acceperat a Domino, a quo « amne datum optimum et amne donum
perfectum est>> (Jacques 1, 17), lotus resolvebatur in lacrimis, cupiens
dissolvi et esse cum Christo (Phil. 1, 23).
« Se trouvant dans la vallée des larmes, adonné à des jeûnes
fréquents et des prières pures, il pleura sur la malice du monde,

55. Le moine a dû penser à II Cor. 1, 1 2 : Nam gloria haeç, le.rlimonium çon.râenliae nostrae,
quod in simpliâla/e çordis et .rimeritale Dei, çon.rertJali .rumu.r in hoç mundo, abundanliu.r autem ad vos.
56. La patience de Job est proverbiale. Job lui-même la revendique: Et palienliam meam,
qui.r çon.rideral? (]ob 17, 15).
294 Etudier la Bible

il pleura sur la misère de l'exil et parce qu'il recevait du Seigneur,


source de toute grâce excellente et de tout don parfait, l'eau
d'en haut et l'eau d'en bas, il fondait en larmes de tout son être,
ayant le désir d'être dissous et d'être avec le Christ. »

Le vocabulaire est biblique, mais il ne s'agit pas de citations littérales,


sauf l'expression in valle lacrymarum. Tous ces thèmes se retrouvent
continuellement dans les prières composées du xe au xne siècle, par
exemple dans le Salve Regina.
Les larmes amènent une citation inattendue du livre des Juges.
Caleb avait promis sa fille Axa à qui prendrait Cariath-Sepher. Axa ne
fut pas satisfaite de sa dot et dit à son père : « C'est une terre aride que
tu m'as donnée, donne m'en aussi une arrosée par les eaux.» Caleb lui
en donna une arrosée par le haut et arrosée par le bas : ... da et irriguam
te"am acquis. Dedit ergo ei Caleb i"iguum superius et irriguum inferius. Terra
sous-entendu dans la Bible ne l'est pas dans le Prologue parce que le
mot irriguum est employé comme substantif par les Pères de l'Eglise au
sens d'eau.
L'auteur du Prologue n'explique pas ce qu'est pour lui l'eau d'en
haut et l'eau d'en bas, mais l'abondance d'eau entraine l'idée de dissoudre,
ce qui amène une citation assez hardie de saint Paul.
Le moine de Saint-Fiacre a-t-il laissé aller son imagination ou s'est-il
inspiré d'auteurs plus ou moins anciens ? Il n'avait certainement pas sur
place une bibliothèque abondante, peut-être s'est-il souvenu de lectures
à l'abbaye mère de Saint-Faron ou ailleurs. Il connaissait bien la Bible
et aimait l'exégèse symbolique et il est un bon représentant de la culture
des moines du xue siècle.

Les Miracles de saint Fiacre


Beaucoup moins nombreuses que dans les Prologues, les citations
qui parsèment les miracles sont plus spontanées. Elles ne s'accumulent
pas dans des morceaux où le genre littéraire les impose, elles viennent
spontanément sous la plume du gardien des reliques qui raconte simple-
ment les prodiges qu'il a observés ou qu'il a appris par les narrations des
pèlerins.
Rien n'impose de croire que le rédacteur n'a pas ajouté des détails
de son cru et prêté aux personnages mis en scène des paroles qu'ils
n'ont pas prononcées.
La mère d'un des quatre garçons tombés dans l'Oise adresse à saint
Fiacre une prière dans laquelle elle rappelle que le Christ a ressuscité
Lazare mort depuis quatre jours57.

57· Miracle 2., dans Un sanctuaire monastique au Moyen Age: Saint-Fiaçre-en-Brie ... , p. 95·
Les moines du Moyen Age z95

Une citation biblique bien amenée fournit des réflexions constituant


une phllosophie de l'histoire. Au pont de Meaux, la jument portant son
maître et ses deux fils malades trébuche et tombe dans la Marne. Le père
invoque saint Fiacre quia de tribulacione invocavit Dominum exaudivit eum
Deus - parce que dans la détresse il a invoqué le Seigneur, Dieu l'a
exaucé (Ps. II7, 5). Citation légèrement arrangée qui amène l'heureux
dénouement : le père sauve ses fils5B.
Les habitants de Meaux étonnés et heureux de savoir sauvés le père
et ses deux fils tombés dans la Marne s'écrient : A Domino factum est
istud et est mirabile in oculis nostris (Ps. 117, z;). «C'est l'œuvre du Seigneur,
c'est une chose merveilleuse à nos yeux »59•
Saint Fiacre apparaissant à un homme qui a jeté au feu un sac de
remèdes lui annonce : Fides tua te salvum fecit. « Ta foi t'a sauvé. » Le
saint reprend une parole du Christ adressée à une femme (Mat. 9, zz)
en la mettant au masculin60 •
Les réminiscences de l'Ecriture ne servent pas seulement à donner
une coloration religieuse, à tirer une conclusion édifiante ou à suggérer
une salutaire leçon, elles donne