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Lectures

« L’Afrique noire
est-elle maudite ? »
Le dernier livre de Moussa Konaté tenir en profondeur les valeurs de cette
culture, tout en passant des compro-
Certains connaissent Moussa Konaté seulement par ses deux mis, comme par exemple, en envoyant
romans policiers, où les crimes en pays dogon ou chez les Bozos certaines catégories sociales à l’école
pour essayer de comprendre les raisons
sont surtout l’occasion de confrontation entre deux univers, de  l’efficacité technique des Blancs. Ce
les sociétés « coutumières » et la « rationalité » de la police. qui explique la schizophrénie des res-
ponsables politiques et administratifs
L’auteur, éditeur au Mali, entre autres activités, se lance dans actuels, coincés entre deux cultures,
une réflexion globale sur l’ensemble du continent africain. jouant double jeu avec l’extérieur, avec
un écart grandissant entre les discours et
les pratiques.
Appartenant à « la dernière génération
de ceux qui ont vu l’administrateur co- Solidarité à la dérive
lonial », il cherche à comprendre la si- De l’intérieur, Moussa Konaté montre tous
tuation actuelle en la resituant dans son les aspects positifs de société solidaire
parcours historique, les civilisations pré- et cohérente, mais en dénonce aussi les
coloniales, la traite des êtres humains dérives et les formes de domination : la
(en soulignant les responsabilités des soumission et l’absence d’esprit critique
Occidentaux mais aussi des Arabes et des qui produisent « la pensée unique », la
chefferies africaines), la colonisation et place de l’irrationnel (« les marabouts et
les indépendances. autres sorciers devenus les gestionnaires
des angoisses », p.151), la domination
des femmes par la polygamie et l’excision
« Pendant la colonisation, (pp. 152 à 163), et son intériorisation par
les sociétés africaines ont les femmes elles-mêmes, les barrières
adopté « la stratégie   invisibles des divisions sociales (castes,
du hérisson. » descendants d’esclaves…), les limites de
la convivialité (« quand la douce chaleur
étouffe »), qui débouche sur le « dédou-
Il essaye de montrer qu’il existe une blement dramatique que vivent les Noirs
constante africaine, la référence aux africains dont le mode de vie semble de-
« ancêtres », à ce qui vient des anciens venir une véritable prison pour l’esprit »,
et à la volonté de maintenir une société la solidarité à la dérive et qui, de plus,
fondée sur la cohésion sociale, la solida- freine le développement économique.
Moussa Konaté,
rité et les hiérarchies.
« L’Afrique noire est-elle maudite ? », Moussa Konaté a également des mots très
Editions Fayard, 2010, 240 p. Cette société protège les individus mais durs sur la « démocratie fictive », cette
les étouffe aussi. Ses caractéristiques démocratie de pacotille qui hypothèque
expliquent en partie les réseaux clien- lourdement l’avenir de l’Afrique noire, « la
télistes et les différentes formes de décentralisation à l’européenne ». Pour
corruption des « élites » actuelles, « la lui, la responsabilité de l’Occident est im-
privatisation de la fonction publique ou portante dans cette dérive : « l’Occident
l’État familial ». qui prétend défendre la démocratie par-
tout dans le monde, devient, par son igno-
Pendant la colonisation, les sociétés rance de l’Afrique noire profonde et par sa
africaines ont adopté « la stratégie du prétention à imposer son habillage démo-
hérisson », c’est-à-dire, devant cette cratique à tous les peuples de la terre, un
dure agression externe, essayer de main- soutien aux régimes les plus corrompus. »
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n° 97 - Bimestriel - octobre, novembre 2010 défis sud 33


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sement radical qui soulèvera à n’en pas


douter de violentes oppositions ».

C’est un immense effort d’innovation, à


partir « des cultures qui leur ont permis
de résister », que propose l’auteur, pour
réconcilier les Noirs africains avec eux-
mêmes et avec le monde, pour dépasser
les traumatismes de leur histoire ré-
cente, les angoisses, les frustrations, les
schizophrénies.

« À la fois critique


décapant et utopiste,
Moussa Konaté
appelle « à un travail
titanesque. »

À la fois critique décapant de sa société


et utopiste, Moussa Konaté appelle, se-
lon son expression « à un travail titanes-
que » d’invention et de re-création des
sociétés africaines. On pourra sans doute
lui reprocher son approche trop globale
(les Africains noirs, en ne prenant pas en
© Sven Torfinn/ Panos.

compte leur diversité) ou ses analyses


un peu trop sommaires (par exemple « la
démocratie » ou la décentralisation sont
souvent imposées de l’extérieur, restent
Où va l’Afrique ? « de pacotille » et décevantes, mais cor-
respondent aussi à de réelles aspirations,
Il est également très critique sur la fai- l’école en langues africaines émanent notamment des jeunes et des femmes,
ble efficacité de l’OUA/UA et préfère les d’une minorité de privilégiés qui voient qui, comme au Mali et, plus récemment
« structures sous-régionales », surtout dans les langues européennes, dont ils se en Guinée, se font tuer pour contester les
si elles renforcent et accélèrent « l’inté- gouvernements).
servent comme d’une rente, le moyen de
gration culturelle par la création d’une tenir éloignée du savoir la grande masse
école nouvelle fondée sur les langues de leurs concitoyens et de renforcer leur Mais ses analyses et ses propositions,
communes ». Car une « école nouvelle » pouvoir ». surtout destinées aux leaders et aux
paraît à l’auteur « la seule voie de sa- peuples africains, montrent bien aussi
lut ». Pour le moment, « l’école est de- Réformer d’urgence les responsabilités occidentales dans les
meurée pour l’essentiel coloniale, dans En conclusion, pour Moussa Konaté, traumatismes africains et la continuité
la mesure où elle ne s’est pas attaquée l’Afrique noire est condamnée, pour sur- dans l’ignorance des sociétés et la vo-
au problème fondamental : comment vivre, à réformer d’urgence son modèle lonté d’imposer ses modèles, de la co-
former des citoyens qui ne soient pas en de société, à tenir compte de l’aspiration lonisation à la « coopération » jusqu’au
constant déphasage, voire en contradic- irrépressible de l’individu à la liberté, discours de Dakar.
tion, avec eux-mêmes ». « tout en préservant ses traditions de
solidarité afin d’éviter de sombrer dans Pour une « renaissance de l’Afrique noi-
Cette nouvelle école doit s’appuyer sur l’individualisme ». re », il faut arrêter le « viol de l’imagi-
les langues africaines, « elle doit tenir naire », selon l’expression de sa compa-
pour une priorité la formation de millions Il faut lui reconnaître le droit à l’expres- triote Aminata Traoré, le déni des faces
de jeunes et d’adultes analphabètes et sion de sa personnalité, le droit de ré- sombres de notre histoire, le soutien aux
acheminer le savoir jusqu’à eux dans fléchir et d’exprimer son opinion sur la dictateurs et se contenter d’accompa-
leurs langues, par tous les moyens pos- société, plus particulièrement de libérer gner, modestement, la réflexion et les
sibles (radio, télévision, cinéma, théâ- la femme, en lui accordant les mêmes initiatives africaines. 
tre, etc.) ». Et « les arguments contre droits qu’aux hommes. « Un boulever- Recension rédigée par Dominique Gentil

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