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la lettre n 6 / hiver 2002

de l’ Académie des sciences

Matière
&
Univers
la lettre n 6 / hiver 2002 0

de l’ Académie des sciences

Sommaire L’Académie dispose, pour mener son


programme de relations avec l’étranger,
Éditorial d’une très active Délégation aux Rela-
Esquisse de bilan pour tions Internationales animée avec une par plusieurs de nos confrères. La ré-
deux années académiques grande efficacité par notre confrère Yves union annuelle des classes lauréates
Hubert Curien
page 2 Quéré. Notre compagnie est représentée choisies par cette association a lieu dans
au meilleur niveau dans les instances la grande salle des séances: ce rendez-

Dossier
Editorial internationales telles que IAP (Inter
Academy Panel), IAC (Inter Academy
vous, dans nos murs, d’une jeunesse
enthousiasme est un bon moment pour
De la Physique Au terme du mandat bisannuel de Prési- Council), ALLEA (Alliance européenne tous.
Édouard Brézin
dent que mes confrères de l’Académie des Académies). Nous sommes aussi Nos Comités ont été fort actifs au cours
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des sciences m’avaient aimablement très présents à l’ICSU (Conseil Interna- de ces deux dernières années. Le Comité
De la micro-électronique confié, il me paraît de bon aloi de tional pour la Science) grâce à François de l’Espace a repris vie : il est vrai que
aux composants quantiques
Emmanuel Rosencher présenter une rétrospective synthétique Gros et nous assumons la responsabi- les programmes spatiaux suscitent tout
page 6 de l’activité de notre compagnie en 2001 lité du COFUSI (Comité Français des naturellement intérêt et discussion.
Les dimensions de l’Univers et 2002. Unions Scientifiques Internationales) Nous sommes, d’autre part, convaincus
Entretien avec Pierre Binétruy par Paul Caro L’événement le plus marquant concer- présidé par Ivan Assenmacher. Nous de l’instante nécessité de développer les
page 10 nant notre fonctionnement est le succès avons reçu mandat du ministre de l’Édu- réflexions académiques sur les rapports
Frustration, désordre, systèmes de l’action initiée et menée par mes deux cation nationale pour établir un rapport entre science et société. Nous allons
complexes : la physique prédécesseurs, Jacques-Louis Lions et sur l’intérêt de l’ICSU pour la science donc proposer formellement au Comité
statistique hors des murs
Marc Mézard
Guy Ourisson, en vue d’une modification française. Cette étude a été remise aux secret de conférer le statut de Comité à
page 13 significative de nos statuts. Nous pour- ministres. Elle conduira à une nouvelle notre Groupe Science et Société, présidé
rons ainsi, sur une période de cinq ans, définition de la participation française par Jean-François Bach, qui aura ainsi
La manipulation
de molécules isolées passer d’un effectif de 120 membres de l’ICSU. un pouvoir de proposition et d’action
Jean-François Allemand, Vincent Croquette, renforcée.
David Bensimon
L’Académie poursuit sans faiblir son acti-
page 14

Questions d’actualité
Esquisse de bilan pour vité de rédaction de rapports sur les
questions d’actualité. Neuf études sont
en cours et cinq ont été publiées au
Les anticorps monoclonaux humains :
de la souris… à la vache
deux années académiques cours des deux années 2001 et 2002,
marquant le début d’une nouvelle série
Dominique Bellet
page 15 après la publication d’une douzaine de
rapports pour la série précédente qui
Mémoire et apprentissage
chez l’abeille
(âgés de moins de 80 ans) à 250 mem- La mise en place au sein de l’Académie prenait fin en 2000.
Minh-ha Pham-Delegue bres (âgés de moins de 75 ans). Dès des sciences d’une Délégation à l’Infor- Nous avons organisé cinq colloques en
page 16 l’année 2002, nous avons disposé de 25 mation Scientifique et à la Communica- 2001 et cinq autres en 2002 traitant de
postes et les élections sont en cours. tion est chose faite. La responsabilité de sujets actuels en biologie, physique,
La vie des séances Nous avons pu, grâce à cette ouverture, cette DISC est assumée par Madame géologie et météorologie. L’organisation
Les enjeux scientifiques et tech- réserver 9 postes à des disciplines Dominique Meyer. Les moyens néces- de telles réunions est aussi pour nous
niques de la gestion durable des encore trop peu représentées dans notre saires à son fonctionnement ont été l’occasion de sympathiques et fruc-
écosystèmes forestiers compagnie. La formulation des intitulés dégagés. Nous pourrons ainsi beaucoup tueuses coopérations avec d’autres
Yves Birot
page 17 de tels postes pour l’année 2003 est mieux faire connaître les positions scien- académies françaises et étrangères.
préparée par notre Comité consultatif tifiques de notre Académie, ses initia- L’Académie des technologies issue de
Aimants et supraconducteurs :
un nouveau champ d’action élargi et sera soumise pour décision au tives et ses réalisations. Le site Internet notre comité CADAS (Comité Acadé-
pour la chimie supramoléculaire Comité secret. Cette procédure va de sera modernisé. mique des Applications de la Science)
Peter Day pair avec une réflexion d’ensemble sur Le jour traditionnel de réunion de l’Aca- s’est mise en place et a déjà pris un bon
page 18 le mode de partition de nos divisions en démie a glissé du lundi au mardi. Ce nombre d’initiatives très utiles. Les rela-
sections. changement était motivé par des raisons tions entre l’Académie des sciences et
La vie de l’Académie de planification de l’ensemble des acti- l’Académie des technologies sont étroites
vités de l’Institut en conformité avec les et confiantes.
Rapport RST 13: Les plantes
génétiquement modifiées règles de sécurité. Je suis bien conscient Ce mini-bilan est publié dans la Lettre
page 18 de la gêne que peut apporter, pour de l’Académie des sciences: excellente
quelques membres, ce changement de occasion qui m’est donnée de remercier
Le sommet de Johannesbourg
et la Science calendrier. Il semble cependant que la son rédacteur en chef, Jean-Didier
Yves Quéré date du mardi permette à nos confrères Vincent qui a bien voulu, depuis 2001, se
page 19 qui ne résident pas en région parisienne charger de la mise sur pied de cette
27 ème Assemblée générale une organisation plus confortable de leur publication qui nous fait honneur.
de l’ICSU à Rio emploi du temps. L’Académie des sciences a l’ambition de
François Gros
page 19 L’enseignement des sciences est inti- promouvoir la science et de représenter
mement lié à la recherche. L’Académie dignement et utilement les acteurs de
par Hubert Curien accroît ses actions dans cette direction, la recherche. Avec humilité et confiance,
Carnet Président de l’Académie en soutenant le programme « La main nous nous en remettons à votre appré-
des sciences, professeur émérite
page 20 à l’université Pierre et Marie Curie. à la pâte » mené avec vigueur et succès ciation 

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Dossier
rétendre évoquer la physique d’aujourd’hui en quelques phrases, condamne imman-

P quablement à la superficialité; le propos ne vise donc ici qu’à situer, à travers quelques
exemples, le climat intellectuel d’aujourd'hui.
Nous avons vécu un vingtième siècle marqué par la mécanique quantique.
Des plus petites distances accessibles dans les mondes
atomiques, nucléaires, subnucléaires, jusqu’aux confins
de l’univers (pour qui veut, par exemple, com-
prendre les premiers instants après le big bang
ou la formation des galaxies), cette mécanique
s’est imposée. Elle est même devenue la

grande science à la base de la technologie, puis-


qu’elle est présente des semi-conducteurs jusqu’aux
lasers et aux nanotechnologies émergentes. Il ne faut
pas croire que le transistor CMOS (Complementary
Metal Oxyde Semiconductor) par exemple, dont l’impact
sur notre vie de tous les jours peut se comparer à celui de la
distribution de l’électricité, soit né du travail inspiré d’un bricoleur de
génie dans son garage. Cette découverte est bien le fruit de la compréhension
progressive et fondamentale de la nature quantique des propriétés électroniques des solides.

tions les plus délicates en montrant que sure, est devenue un fait d’expérience.
si l’on suivait cette mécanique jusqu’au Ce qui était paradoxe est aujourd’hui
bout, il devait exister des états quan- réalité, et a même conduit récemment
tiques “intriqués” impliquant plusieurs à des dispositifs de “cryptographie quan-
corps, dans lesquels la mesure était une tique”. Le domaine lié des “qu-bits”,
opération “non séparable” dans l’espace. éléments quantiques susceptibles de
Signe certain d’une théorie incomplète calculs plus riches que la simple logique
Par Edouard Brézin1 pour Einstein, cela a conduit quelques- binaire usuelle, dont nul ne sait encore
uns à proposer des descriptions alter- s’il conduira effectivement à des ordi-

C e monde quantique est pourtant


bien étrange, comme cela a été
souvent souligné. C’est Einstein et ses
natives du monde qui, croyait-on, avait
les mêmes conséquences expérimen-
tales que la mécanique quantique, mais
nateurs révolutionnaires, fait l’objet d’in-
tenses recherches de base, sous le signe
de l’intrication quantique et de la cohé-
collaborateurs qui ont soulevé les ques- une “interprétation” distincte en termes rence. De même les nanosciences sont
de paramètres qui nous resteraient entrées dans un monde où les compor-
cachés. Or aujourd’hui théorie et expé- tements quantiques n’ont plus rien de
1 Membre de l’Académie des sciences, professeur à l’uni-
rience ont tranché: la description quan- commun avec celui de la matière ordi-
versité Pierre et Marie Curie et à l’École polytechnique. tique de la non-séparabilité de la me- naire.

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Dossier

Mais la route est encore bien longue pour la théorie quantique des champs, qui s’est sion par Einstein de l’influence du champ la théorie quantique des champs à la
comprendre toutes les implications de construit dans le troisième quart du ving- gravitationnel de la terre sur le rythme gravitation s’est progressivement révélée
cette mécanique des fluctuations quan- tième siècle. Les objets de base y sont les des horloges, le positionnement par GPS infructueuse, peut-être même impos-
tiques. La deuxième moitié du vingtième champs quantiques associés à des parti- serait inutilisable. Cette théorie implique, sible. La seule issue aujourd’hui envisa-
siècle a été marquée, au plan théorique, cules ponctuelles, quarks, électrons, etc., comme pour les ondes hertziennes de geable, la théorie des supercordes,
par la compréhension à l’échelle quan- ainsi que les champs qui les lient, tels le l’électromagnétisme, la possibilité d’émi- implique des révisions considérables
tique de toutes les interactions fonda- champ électromagnétique et ses compa- ssion et de propagation d’ondes de gravi- sur toute notre vision du monde. Il faut
mentales, à l’exception de la gravitation. gnons. (Il manque une pièce à cet édifice, tation, dont l’observation terrestre fait d’abord renoncer à l’idée du point maté-
L’électromagnétisme, les interactions “le boson de Higgs”, qui devrait ne pas l’objet d’intenses recherches actuelles riel idéal sans extension avec laquelle
nucléaires faibles, responsables de la échapper au futur collisionneur du CERN (en Europe projet franco-italien Virgo). nous vivions depuis les géomètres grecs.
radioactivité beta, les interactions fortes en construction, le LHC). Or une simple analyse dimensionnelle, En effet les objets élémentaires sont
qui confinent les quarks à l’intérieur des Quant à la gravitation, la version post- révèle que les fluctuations quantiques “étendus”, extension certes encore invi-
neutrons et protons, ont été comprises à newtonienne d’Einstein s’est imposée, devraient se manifester pour la gravi- sible puisque nous sommes dans des
toutes les échelles accessibles à l’expé- non seulement par son impressionnante tation à des échelles de distance qui sont domaines bien inférieurs à 10-30 m, mais
rience qui descendent jusqu’à des cohérence, mais par des expériences encore inférieures de plus de dix ordres néanmoins les particules usuelles n’y
distances d’exploration de la matière de aujourd’hui nombreuses. Il faut savoir de grandeur à celles aujourd’hui acces- apparaissent que comme des excitations
10-18 m environ. C’est le grand succès de par exemple que, sans la compréhen- sibles à l’expérience. La transposition de de cette corde vibrante. Cette théorie

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Dossier
Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
Il connaît l’univers et ne se connaît pas.
Démocrite et les Abdéritains - Jean de La Fontaine - Les Fables

implique aussi que nous renoncions aux résumer à ces questions conceptuelles s’est engagée depuis une trentaine d’an-
trois dimensions de l’espace, seules fondamentales. A côté du réductionnisme nées. À côté de l’élémentaire et du solide
accessibles à nos sens et aux mesures intense de la physique de l’élémentaire, idéal, l’étude des propriétés de milieux
actuelles. Comment cela est-il possible? elle ambitionne, depuis Boltzmann à la désordonnés, beaucoup moins idéaux,
Le mystère est encore bien épais. L’hy- fin du 19 ème siècle, de compren-dre la tels les verres, qui ne sont jamais à l’équi-
pothèse la plus simple est d’imaginer matière composée d’un nombre gigan- libre, s’est révélée fort riche dans ses
que “l’extension” des objets usuels dans tesque de constituants, puisque c’est méthodes et ses capacités à décrire toute
ces directions inexplorées est si faible, ainsi qu’elle est. Les succès de la phy- une variété de situations. C’est ainsi que
qu’elle échappe à nos mesures, de sique des solides, dont sont issues les les réseaux de neurones formels, sans
même que l’épaisseur d’un film mono- technologies de l’information, ont été prétendre à un réalisme biologique quel-
moléculaire n’est appréciable qu’avec bâtis sur des modèles simples d’élec- conque, ont eu le mérite de démontrer
des instruments qui explorent des dis- trons quasi-indépendants les uns des que des comportements complexes, tels
tances inférieures au nanomètre. Mais autres. Or à la suite de découvertes l’apprentissage et la mémorisation, pou-
ce n’est pas le seul scénario envisagé. récentes, telles fin 1986 celle de maté- vaient résulter d’éléments simples ré-
Dans d’autres en effet, notre univers riaux qui restent supraconducteurs loin pétés en grand nombre. D’autre part à
pourrait n’être que la “surface” d’un du zéro absolu, il est devenu manifeste côté de la physique des solides, l’étude
monde à plus de dimensions dans les- que de nouveaux états électroniques ne de “la matière molle”, qui doit tant à l’im-
quelles vibrent ces cordes, dont seules pouvaient pas s’expliquer si l’on négli- pulsion de de Gennes (cristaux liquides,
les extrémités sont confinées à notre geait les corrélations entre électrons. polymères, colloïdes, gels, pâtes, milieux
monde visible. Enfin selon certains, il Mais dès lors, les problèmes deviennent granulaires…) a lancé toute une généra-
pourrait exister des dimensions supplé- bien difficiles… De nombreux progrès ont tion de physiciens vers des objets
mentaires dans lesquelles l’extension été obtenus grâce aux techniques de nouveaux, parfois à la frontière de la
des objets usuels pourrait être détec- confinement quantique, qui permettent mécanique du solide, et maintenant de
table, dès demain au LHC par exemple, de localiser les électrons dans des plus en plus souvent tournés vers la
mais c’est à ce stade un pari risqué. Cette couches bi-dimensionnelles par exe- physique du vivant. L’irruption de la mas-
théorie implique aussi un monde de mple. Des effets spectaculaires sont alors se considérable de données issues du
particules élémentaires nouvelles, non observés, tels qu’une variation par paliers séquençage, la possibilité d’études de
encore observées, complètement symé- successifs de la conductivité Hall, et le molécules biologiques uniques, les moy-
trique de celui que nous connaissons (à transport de charge électrique s’opère ens techniques de manipulation et d’ima-
l’électron est associé un sélectron, au même parfois comme si les charges gerie qu’offre la physique d’aujourd’hui,
photon un photino, etc.). Ajoutons que étaient fractionnaires. On réalise aujour- ont attiré beaucoup de jeunes scienti-
dans cette théorie toutes les constantes d’hui des petites boîtes quantiques à l’in- fiques vers ces disciplines. Il est clair que
sans dimension de la nature sont dyna- térieur de ces couches bi-dimension- leur culture les conduit parfois à poser
miquement calculables, mais certes non nelles, dont l’extension latérale est de des questions un peu différentes, par
encore calculées, et qu’elles n’ont plus l’ordre de 100 nanomètres. Dans ces exemple à interroger la robustesse du
de raison d’être d’immuables constantes! systèmes très petits la nature discrète système en réaction aux modifications
Pour clore ce chapitre, il faut ajouter qu’il des niveaux d’énergie des électrons se physico-chimiques de l’environnement.
est vraisemblable que plus de 90 % de la manifeste, comme s’il s’agissait de gros Ces questions sont-elles pertinentes
matière de l’univers reste noire, c’est-à- atomes. Les propriétés de ces systèmes pour comprendre la matière vivante telle
dire cachée à nos instruments, et que la sont loin d’être bien comprises, mais de qu’elle est? C’est sans doute loin d’être
nature de cette matière noire est parfai- nombreux travaux tentent de préserver toujours le cas, mais je ne jurerai pas que
tement inconnue. Enfin les observations la cohérence quantique de ces états pour cet effort est vain.
récentes sur l’accélération de l’expan- arriver peut-être à l’ordinateur quantique Les belles certitudes de la fin du 19 ème
sion de l’univers, indiquent la nécessité, tant recherché. On peut attendre égale- siècle se sont donc écroulées. Nous ne
prévue par Einstein, puis rejetée par lui, ment des progrès importants d’une connaissons pas les réponses à des
d’une “constante cosmologique”, une nouvelle électronique qui utilise non questions centrales qui concernent l’es-
forme d’énergie qui étire l’univers. La seulement le transport de charge de pace-temps et l’élémentaire, la cosmo-
théorie des fluctuations quantiques des l’électron, mais également celui de son logie ou la matière reconstruite. Les
champs n’a aucun mal à expliquer l’ori- spin. Les têtes de lecture des disques objets d’étude sont aujourd’hui souvent
gine de cette constante, mais le résultat durs de nos ordinateurs utilisent déjà un complexes et bien éloignés de ce qu’ils
qu’elle produit est trop grand par rapport phénomène de cette nature découvert étaient il y a trente ans. Certes, l’imagerie
aux observations toutes récentes d’un depuis peu dans un laboratoire d’Orsay, actuelle, aux niveaux microscopiques
facteur 10 120 ! La construction d’une la magnétorésistance géante de multi- aussi bien que pour l’observation de l’uni-
théorie quantique de la gravitation, indis- couches magnétiques, qui permet de vers, offre une extraordinaire moisson
pensable pour décrire la singularité détecter de toutes petites variations de de résultats sur notre univers. C’est ainsi
initiale, le big bang, présente dans les champ. Il serait fastidieux de poursuivre que les astrophysiciens “voient” aujour-
solutions des équations d’Einstein, est cette énumération, mais l’activité, tant d’hui le trou noir de quelques centaines
donc très loin d’être achevée et elle nous au plan fondamental que dans les pers- de millions de masses solaires qui est
entraînera sans doute dans bien des révi- pectives d’application de cette science, au centre de notre galaxie, ou ont observé
sions sur la nature de l’espace-temps est d’une impressionnante vigueur. depuis peu déjà une centaine d’exopla-
aux très courtes distances aussi bien que Enfin, dans le peu de place impartie, il nètes. Mais combien nous sommes loin
dans sa globalité. me faut évoquer toutes les directions encore de comprendre l’univers et le
La physique d’aujourd’hui est loin de se nouvelles dans lesquelles la physique monde qui nous entoure 

5
Dossier

De la micro-
aux composa
que vers les années 1960, avec la mise rente de tous les secteurs de la physique:
au point aux Bell Labs de l’oxydation du - la physique quantique du solide
silicium qui isole électriquement la grille - la physique des matériaux
des contacts drain et source: le premier - la physique des surfaces
transistor MOS est alors réalisé. Même - l’optique
s’ils comprenaient l’importance que - la physique du calcul, …
pourrait revêtir la réussite d’une telle et a été par là même une force motrice
quête, les physiciens n’avaient pourtant des progrès de la physique depuis 50
pas conscience du bouleversement pro- ans. On estime à plusieurs centaines le
par Emmanuel Rosencher 1 fond que cette découverte allait avoir sur nombre de publications clés à l’origine
les structures de nos sociétés. de sa maîtrise et de sa compréhension.

P eu de découvertes ont eu plus d’im-


pact sur notre vie de tous les jours
que celle d’un composant électronique:
certains matériaux (les semiconduc-
teurs) en y appliquant un potentiel élec-
trique: c’est la zone de charge d’espace
Il faudra encore 10 ans de compétition,
de recherches acharnées au niveau
Le nombre de chercheurs et techniciens
qui y a participé est de l’ordre de plu-
sieurs dizaines de milliers. Le chiffre
le transistor CMOS (Complementary qui s’étend sur une distance de l’ordre mondial pour que la société IBM mette d’affaire de l’industrie des seuls semi-
Métal-Oxyde-Semi-conducteur). Il faut du micromètre. Cet ordre de grandeur finalement au point la combinaison de conducteurs est de l’ordre de 150
remonter au début de l’Électricité pour est essentiel : c’est lui qui permet de deux transistors métal-isolant-semi- milliards d’euros par an et l’industrie
qu’une série de découvertes bouleverse comprendre pourquoi l’électronique conducteur complémentaires (le CMOS) électronique qui en est directement issue
aussi profondément l’organisation so- d’aujourd’hui est micro-électronique. et démontre les vertus de cette struc- représente 1 026 milliards d’euros en
ciale. Internet, les ordinateurs, les télé- ture: très faible consommation d’éner- 2001. Les conséquences sociétales sont
phones portables, l’imagerie médicale… Dès cette première découverte, la gie (le composant ne consomme pas incommensurables : Internet et la so-
tous ont été rendus possibles par les communauté des physiciens prend con- d’énergie s’il n’est pas interrogé), un ciété de l’information en sont un
performances exceptionnelles du CMOS. science que cet effet physique a le poten- facteur d’échelle extrêmement favo- exemple. Il y en a d’autres moins bien
La physique est au cœur de ce boule- tiel de bouleverser l’électronique de rable. Plus précisément, une diminu- chiffrés mais tout aussi impression-
versement qui, après la mécanisation l’époque qui était alors fondée sur les tion d’un facteur  de la dimension de nants : sans les progrès de la micro-
du travail manuel, a vu apparaître l’au- volumineux tubes à vide: il suffirait (tout cette structure conduit à une augmen- électronique, il n’y aurait jamais eu
tomatisation du travail intellectuel. est dans ce conditionnel!) de placer cette tation de 3 de ses performances, par d’imagerie RMN, pas de monitorages
zone de charge d’espace entre deux exemple d’un facteur 8 pour une dimi- médicaux, … La part de la microélec-
La particularité de la découverte du contacts électriques et l’on pourrait nution de taille d’un facteur 2. Sans ce tronique dans l’augmentation de l’espé-
CMOS est qu’elle n’est pas le fruit du contrôler le courant qui passe entre ces progrès, l’unité de calcul qu’il aurait rance de vie dans les sociétés indus-
hasard. Entre 1920 et 1930, plusieurs deux contacts, comme un pied (la grille) fallu réaliser vers 1978 pour mettre au trielles n’a pas encore été estimée
physiciens (les prix Nobel W. Schottky, qui écrase un tuyau et contrôle le flux point l’imagerie médicale IRM aurait mais c’est certainement en terme
N. Mott, A. Pohl) découvrent que l’on peut entre le robinet (la source) et le jardin (le eu un volume de l’ordre de celui de l’Arc de plusieurs années que l’on devrait
repousser les électrons de la surface de drain). Cette zone de charge d’espace de Triomphe et serait tombée en panne compter.
occupant (à l’époque) des volumes de toutes les millisecondes !
l’ordre du 100 micron cube (10-6 cm-3), les Depuis lors, la filière à transistors CMOS
physiciens envisageaient un gain en est la seule filière de la microélectro-
volume de l’ordre de 1 million par rap- nique industrielle. Comme il a été
port aux tubes pour la même fonction! annoncé, sa réalisation n’a pas été le
La réalisation de cette valve électronique fruit du hasard mais a été la mise à
va devenir une quête qui ne s’achèvera contribution de façon consciente et cohé-

1 Directeur scientifique de la branche physique à


l’ONERA, professeur à l’École polytechnique.

6
Dossier

-électronique
nts quantiques
Le CMOS: Une révolu- filières technologiques (exemple: battre une telle constance (depuis 20 ans). Cette
tion permanente un grand Maître aux échecs, prévoir la loi de Moore est en fait une loi écono-
météo à long terme, …) deviennent réali- mique, imposée par les cycles et équi-
Comme on l’a déjà dit, l’une des vertus sables dans la filière suivante, grâce aux libres économiques. Néanmoins, à
cardinales du transistor CMOS est son apports concomitants des autres do- chaque fois la physique a été au rendez-
facteur d’échelle extrêmement favorable. maines des sciences, comme la logique, vous: les ruptures scientifiques et tech-
Les gains compétitifs obtenus par l’In- l’algorithmique, les mathématiques nologiques ont été réalisées. La Figure 1
dustrie lors de la diminution de taille des appliquées, .... Cette tendance s’exprime illustre cette loi de Moore avec les prin-
CMOS sont telles que les efforts de façon quantitative par une loi (dite loi cipales percées que la physique et la
énormes de recherche demandés pour de Moore du nom d’un des directeurs technologie ont dû réaliser au cours des
Figure 1: Évolution de la cette diminution n’ont jamais été ni d’Intel): la taille des composants CMOS 20 dernières années pour se soumettre
taille des grilles de transistor
dans les circuits intégrés (CI) ralentis ni reportés: aucune pause n’a diminue d’un facteur 2 tous les 18 mois. à cette loi empirique. Ainsi, la loi de
depuis l’invention du CMOS. été jusqu’ici constatée. Il faut réaliser Aucun autre domaine de l’activité Moore se présente comme une force
Chaque fois qu’une limitation
physique semblait devoir que chaque gain dans les performances humaine ne présente de telles augmen- motrice de la recherche, une attitude
éloigner l’évolution des CI de des circuits intégrés conduit à des tations de performance (facteur 8 en librement consentie par les acteurs
l’extrapolation de la courbe
de Moore, une nouvelle percées de type révolutionnaire que tout puissance logique tous les 18 mois) avec industriels et gouvernementaux, qui
avancée scientifique et tech-
le monde peut constater: des fonctions devrait, comme l’indique la Figure 1,
nique a permis de recoller à
cette courbe. qui étaient impensables dans certaines se prolonger jusque vers 2015   

La loi de Moore
D
Implantation ionique G G
5
10 polysilicium S
Gravure plasma Si
104 Contraste de phase
règle de dessin (nm)

Interconnections Cu
Simulation EM Vertical MOS
103
Optique X
0.18m
Silice mésoporeuse
102
valve de spin?
région de transition jonction tunnel magnétique?
101
mémoire à 1 électron?
dispositifs quantiques
0 …
10
1960 1980 2000 2020 2040

7
Dossier
De la micro-électronique
aux composants quantiques

drain
source électrode
électrode

nanotube
molécule

silicon
oxide

silicon
gate

Figure 2:
a Transistor MOS de 50 nm de
grille (microscopie électronique
par transmission, Filière 90 nm,
Intel, 2002).
b Transistor à base de nanotubes
(microscopie électronique, Cees
 Dekker, Delft Institute of Tech-
Ce peut être une source de problèmes: et émettent leur lumière laser. De
Parmi les percées majeures en physique nology, the Netherlands). par exemple les oxydes perdent leur nombreux autres composants opto-élec-
c Boîtes quantiques réalisées par
qu’il sera nécessaire de réaliser pour caractère isolant, les électrons les troniques utilisent cette quantification
croissance auto-organisée
satisfaire à cette loi, nous citons: Microscopie à Force Atomique, traversant par effet tunnel (un effet pure- du mouvement des électrons dans une
J.-M. Moison et J.-M. Gérard,
- les nouvelles sources optiques pour la ment quantique). Les composants se dimension: les détecteurs infrarouge à
CNRS/LPN.
lithographie : il faudra contrôler les mettent à consommer de l’énergie puits quantiques (QWIP), les lasers à
dimensions des composants à des même lorsqu’ils ne commutent pas, ce cascade quantique, les diodes tunnel,
échelles de l’ordre de quelques nano- qui condamne à terme la filière CMOS. les transistors à gaz d’électrons bidi-
mètres sur des distances de plusieurs Ce problème génère une activité de mensionnels (TEC-FET)…Tous ont trouvé
dizaines de centimètres. Déjà, un effort recherche intense, les chercheurs ten- des niches technologiques importantes
de recherche à l’échelle mondiale a tant de développer des isolants moins dans les secteurs de la téléphonie
débuté pour réaliser des sources transparents aux ondes électroniques. mobile, la Défense, l’environnement…
optiques très lumineuses dans le
domaine des ultra-violets lointains et des Ce peut être au contraire une source de En route vers
rayons X. Parmi les sources les plus nouveaux effets et donc de nouvelles les nanotechnologies
prometteuses, celles obtenues par inter- cauchemar technologique ! Le pro- opportunités. Depuis deux décennies,
action entre des lasers de très forte blème pour connecter entre eux des l’aspect quantique des électrons est La fabrication réussie d’objets quantiques
énergie et des cibles rayonnantes (agré- milliards de transistors sur une même d’ailleurs mis en œuvre dans un compo- bidimensionnels a bien sûr suscité de
gats d’atomes, vapeurs métalliques, ….) puce sera un des problèmes majeurs sant présent dans nos lecteurs de disque nombreuses vocations de recherches vers
constituent une force motrice indéniable de la micro-électronique. C’est l’un des laser et les systèmes de télécommuni- la production d’objets de dimensions infé-
pour la recherche sur les lasers et les seuls pour lequel on ne voit pas encore cations: les lasers à semiconducteurs. rieures: des fils puis des boîtes quan-
interactions plasma-laser, de solutions crédibles se mettre en Dans ce dernier cas, le contrôle de la tiques. Pour cela de nombreuses voies ont
- les nouveaux matériaux: la microélec- place. Rappelons comment la Nature dimension nanométrique est obtenu par été développées.
tronique a toujours nécessité des efforts a résolu très élégamment ce problème un dépôt, couche atomique après cou- - La voie lithographique: poursuivant la
de recherches importants dans le immense: dans le cerveau humain, les che atomique, de matériaux semicon- course à la réduction de dimensions laté-
domaine des matériaux. Les enjeux des neurones ne sont pas interconnectés ducteurs différents: on parle d’hétéro- rales, de nombreux laboratoires utilisent
années à venir seront l’obtention de à la naissance. Cette interconnexion se structures, qui ont valu à Mrs H. Stormer les technologies de lithogravure pour
matériaux présentant des résistances fait spontanément et en 3 dimensions et D. Tsui leur prix Nobel en 1998 et à fabriquer des composants nanomé-
électriques très faibles (mieux que le sous l’influence des stimuli extérieurs H. Kroemer et Z. Alferov celui de 2000. triques. Des CMOS de 50 nm de long ont
cuivre actuel), des isolants présentant au (les axones poussent comme des Ces structures nanométriques se com- été ainsi réalisés dès la fin des années
contraire une résistance aux fuites des branches d’arbres et s’interconnectent) portent vis à vis des électrons comme 1980 (Figure 2a). Néanmoins, de par la
électrons plus importante que la silice pendant les phases de développement des puits de potentiel bidimensionnel. rugosité naturelle des objets produits
actuelle (diminution de l’effet tunnel), des initial du cerveau. Le mouvement des électrons est quan- par ces technologies, peu d’effets quan-
permittivités électriques plus faibles tifié dans la direction des couches de tiques purs associés à cette réduction
(silice mésoporeuse, …), Les composants quan- dépôts: sous l’effet d’un courant élec- de taille y ont été effectivement observés.
- la crise de l’interconnexion: La richesse tiques : une chance ou trique, les électrons effectuent des tran- En revanche, des effets plus subtils ont
des opérations logiques effectuées par une malédiction… sitions entre les différents niveaux quan- été trouvés tels que le blocage de
les circuits intégrés réside dans la tiques dans les puits de potentiel Coulomb dans lequel la variation de
complexité de l’agencement (l’inter- Comme on le voit sur la Figure 1, la loi quantique (on parle de puits quantiques) charge due à un seul électron bloque
connetion) des composants CMOS de Moore pousse le composant CMOS le passage du courant électrique dans
entre eux. Dans les circuits intégrés dans les cordes des dimensions nano- un îlot nanométrique. La technologie
actuels (200 millions de transistors), métriques qui seront atteintes vers 2010. lithographique reste pour l’instant la
les concepteurs utilisent déjà 11 ni- Sur de telles dimensions, le comporte- seule technique permettant de réaliser
veaux d’interconnexions métalliques, ment ondulatoire des électrons prend le un contact individuel entre l’objet quan-
chaque niveau étant aligné à mieux que pas sur leur comportement corpuscu- tique fabriqué et le monde extérieur (un
0,05 µm par rapport aux autres. Un laire. circuit électrique par exemple).

8
Dossier

Figure 3:
Un chef-d’œuvre de microtechno-
logie: la microturbine (pensez
à la taille d’un turboréacteur!)
réalisée par l’équipe du MIT destinée
à fournir de la puissance électrique.
La taille de la microturbine est de
quelques centaines de µm!
L’après CMOS nologies, on pourra réaliser des nano-
robots capables d’intervenir à l’intérieur
Déjà, les jours de la structure CMOS du corps humain, réaliser des organes
actuelle sont comptés. Sa mort est pres- artificiels (d’abord œil puis foie, reins,
sentie dans les années 2015 (voir pancréas,…). Des micro-drones pré-
Figure 1). Après 10 ans de recherches sentant des tailles comparables à de
programmées (programme cadre euro- gros insectes, capables de faire du vol
péen IST, SEMATECH, MITI,…) une struc- statique, emporteront des moyens d’ob-
ture intermédiaire (le CMOS vertical) servation radar et/ou optiques pour les
semble se dégager et est étudiée dans besoins en environnements difficiles.
de nombreux laboratoires. Bien qu’un
peu décevant au point de vue conceptuel En dehors de ces retombées immédiates
(pas d’effet quantique majeur), cette qui bouleverseront profondément les
structure représente néanmoins un techniques médicales et l’industrie, de
nombre considérable de défis physiques nouvelles frontières physiques seront
- La croissance cristalline: lors de dépôts et technologiques à résoudre. Au delà toutes les étapes du façonnage du sili- bientôt abordées que rendent possibles
d’un semiconducteur sur un autre, des de 2025, de nombreuses technologies cium et de ses collatéraux (oxydes, ces relais vers le nano-monde. Des
îlots de très faibles dimensions peuvent ont été proposées (électronique de spin, nitrures, siliciures, …). Petit à petit, les expériences par la pensée comme le
se former (figure 2b). C’est une sorte de moléculaire, les nanotubes, …). Ces physiciens ont pris conscience qu’ils démon de Maxwell, séparant des molé-
réaction de rejet d’un des matériaux vis à filières ont en commun l’exploitation d’un pouvaient mettre à profit cette connais- cules rapides des lentes, ou le chat de
vis de l’autre pour des raisons de struc- phénomène physique de commutation sance pour réaliser des objets micro- Schrödinger, pont entre les mondes
ture cristalline trop différente: on peut mais aucune n’a dépassé, dans la dém- scopiques ayant des applications autres quantique et classique, deviendront réali-
alors parler d’atomes artificiels, la struc- arche globale qu’a été celle des physi- que celle du traitement de données. Il sables. Très récemment, des mesures
ture de ces îlots présentant toutes les ciens du CMOS, le stade où en était la s’agit alors de micro- ou nano-machines que l’on pensait irréalisables ont été
caractéristiques quantiques tridimen- valve électronique en 1930. La succes- intégrant des mécanismes microsco- effectuées comme la mesure des (nano!)
sionnelles des atomes. Leur utilisation sion du CMOS est sans doute l’un des piques et des circuits de traitement de - forces de Casimir-, force infime due à
dans des lasers à semiconducteur est plus grands défis lancé à la Science. l’information : des injecteurs pour la la fluctuation du vide dans une cavité,
déjà envisagée. L’augmentation des performances de séparation isotopique, des mécanismes grâce à l’utilisation de ces microma-
- La Chimie: La Nature produit sponta- circuits intégrés continuera dans la de lecteur de disques optiques, des ac- chines. Déjà des réflexions sont en cours
nément des objets quantiques sous logique de cette révolution permanente: céléromètres pour déclencher les air- pour tester les lois de l’attraction univer-
forme de molécules, protéines, …Les avec l’aide d’autres secteurs de la bags, … utilisent déjà ces technologies. selle en deçà du millimètre.
propriétés électriques des molécules science, des progrès majeurs pour l’hu- La micro-opto-mécanique (MEOMS) a
d’ADN sont déjà en cours d’études! Les manité seront réalisés, comme les puces permis la réalisation d’une matrice de L’avènement de ces nanotechnologies a
possibilités de synthèses se sont de plus à traduction simultanée, l’intelligence millions de micro-miroirs (voir Figure 3) libéré le silicium du champ clos de l’élec-
enrichies récemment avec la découverte artificielle des robots sur lesquels une qui équipent déjà de nombreux systèmes tronique. Toutes les disciplines (optique,
de nouvelles formes du carbone comme immense industrie se construira, …et la de vidéo-projecteur. Des laboratoires fluidique, aérodynamique, biologie,
les fullerènes puis les nanotubes. recherche en physique restera la disci- microscopiques (lab-on-chip) sont déve- mécanique, acoustique…) sont avides
L’étude de ces objets nanométriques ne pline moteur de ce progrès. loppés dans de nombreux laboratoires, des possibilités offertes de mesurer,
fait que commencer mais, à mi-chemin intégrant des fonctions complexes (filtra- contrôler, décider et agir au niveau micro
entre la molécule et le composant, ils Un avatar de la micro- tion, électrophorèse, séquençage, …) et puis nanoscopique. La lecture des revues
offrent déjà des possibilités extrême- électronique: les micro mettront à la disposition de tous des scientifiques se fait l’écho de ce débri-
ment original: on peut réaliser des et nano- mécanismes outils de diagnostics médicaux très dement de l’esprit d’innovation, fruit de
contacts électriques (au hasard bien sûr sophistiqués. Les micro- et nano- tech- la fertilisation croisée. Seule l’imagina-
puisqu’ils sont réalisés en vrac), on peut La mise au point des technologies de nologies sont un des domaines les plus tion semble pouvoir limiter les dévelop-
y inclure des molécules ou atomes la micro-électronique a nécessité la actifs de la recherche en physique pements liés à ces nouvelles technolo-
magnétiquement actifs, …(figure 2c) connaissance et le contrôle absolus de actuelle. Grâce à la maîtrise de ces tech- gies 

9
Dossier

Les dimensions de Entretien avec Pierre Binétruy 1


par Paul Caro 2 un problème de physique utilisant des petit, d’autre part sur les espaces astro-
espaces formels “multidimensionnels”, physiques?
Question: mais en général ce sont vraiment des
Qu’entendez-vous par “dimensions de dimensions de type spatial qui appar- La motivation vient des deux ex-
l’Univers”? tiennent à la géométrie de l’espace. trêmes. Puisque nous n’observons pas
Elles ne sont pas directement acces- ces dimensions supplémentaires avec
Pierre Binétruy: sibles pour le moment à nos ins- nos moyens ordinaires, a priori elles
Les dimensions dont nous parlons sont truments de mesure. Le but est de faire ne sont pas infinies (ou très grandes),
assez similaires à celles que nous con- à terme des expériences qui permet- comme le sont les trois dimensions
cevons quand nous décrivons l’espace tent de les observer, directement ou spatiales habituelles. Donc, si elles
à trois dimensions, ou si nous rajoutons indirectement. existent, elles sont vraisemblablement
1 Professeur des universités, laboratoire de physique le temps, l’espace-temps à 4 dimen- microscopiques. Mais, bien que pe-
théorique, université Paris XI.
2 Correspondant de l’Académie des sciences, directeur
sions. Elles sont quelquefois plus abs- Votre travail semble s’appuyer sur deux tites, ces dimensions modifient l’es-
de recherche CNRS. traites, comme des paramètres dans extrêmes, d’une part sur l’infiniment pace et donc on peut s’attendre à ce

10
Dossier
l’exemple du fil-de-fériste. Celui-ci supplémentaires ne seraient-elles supplémentaires ayant une taille finie
se déplace le long de son fil selon une sondées que par la gravité; la “sonde” sont assimilables à une boîte et depuis
seule dimension spatiale, mais le fil a serait dans ce cas l’équivalent du photon de Broglie, nous savons associer une
lui-même une épaisseur non nulle. Une pour la gravité, c’est-à-dire le graviton. onde à une particule (association onde-
fourmi qui se déplacerait sur le fil aurait corpuscule). Ces modes de Kaluza-Klein
à sa disposition les deux dimensions de N’est-il pas difficile de vérifier expéri- sont recherchés activement avec les
la surface du fil: celle utilisée par le fil- mentalement la loi de la gravitation en collisionneurs de haute énergie.
de-fériste et celle finie (nous disons dessous du millimètre? Dans le cas de scénarios de branes, on
“compacte”) correspondant à un chemin recherche aussi des effets de “fuite”
autour du fil. Il est effectivement difficile de mesurer dans ces dimensions supplémentaires.
Quelle est la taille maximale de ces dimen- l’attraction gravitationnelle entre deux Dans une collision de haute énergie
sions supplémentaires? A priori on n’en grosses boules, ou plaques, séparées d’un entre particules (qui restent confinées à
a observé aucun signe jusqu’aux plus millimètre, la mesure étant perturbée par la brane), on peut libérer de l’énergie
petites distances observées expérimen- un certain nombre d’effets comme les sous forme gravitationnelle qui va alors
talement dans les accélérateurs de parti- effets électrostatiques, plus puissants que pouvoir s’échapper de notre brane (et
cules, soit quelques fractions de fermis la gravitation, ou même les forces de Van disparaître de nos instruments de
(un milliardième de milliardième de milli- der Waals, ou l’effet Casimir, c’est à dire mesure). De même, en astrophysique,
mètre), ce qui donnerait la taille maximale les fluctuations quantiques du champ l’explosion de supernova qui résulte de
de ces dimensions. Mais tout ceci néces- électromagnétique. Parmi tout cela il est l’écroulement gravitationnel d’une étoile
site de réfléchir un peu sur la nature de difficile de faire la part des forces gravita- libère une forte quantité d’énergie sous
nos instruments de mesure. tionnelles. Des tentatives expérimentales forme d’ondes gravitationnelles et de
On observe avec les yeux, avec des ont lieu actuellement, et la loi de Newton particules comme les neutrinos. Si l’Uni-
photons, et si ces dimensions ne sont pas (la proportionnalité des forces à l’inverse vers a plus de trois dimensions, l’énergie
accessibles aux photons, on ne peut les du carré des distances) est confirmée est aussi relâchée dans ces dimensions
“voir”. Les mesures dans les accéléra- jusqu’à des distances de l’ordre de quel- supplémentaires sous forme d’ondes
teurs de particules se font à partir de ques centaines de microns. La loi de gravitationnelles. En conséquence, la
traces chargées électriquement ou à partir Newton change si l’on s’écarte des trois supernova se refroidit plus rapidement.
d’interactions microscopiques (les inter- dimensions habituelles. Avec quatre De telles considérations permettent
actions dites faible et forte qui ne sont dimensions d’espace, la force varierait d’obtenir des contraintes fortes sur la
opérantes qu’à des échelles microsco- comme l’inverse du cube de la distance et taille de ces dimensions.
piques). Si les dimensions supplémen- ainsi de suite. Ces expériences ont connu
taires ne sont sensibles ni à la force élec- un regain d’intérêt justement à cause de A-t-on observé des ondes gravitation-
tromagnétique, ni aux forces faible et forte, l’hypothèse de l’existence de dimensions nelles provenant de supernova?
on manque alors d’instruments de qui ne seraient “vues” que par la force
mesure pour les sonder et elles peuvent gravitationnelle. On n’a jamais observé directement
être plus grandes qu’on ne l’avait imaginé. d’ondes gravitationnelles. Je parlais ici
Ces dimensions sont alors accessibles à Envisage-t-on d’utiliser d’autres du refroidissement des supernovae qui
la seule force gravitationnelle, qui n’a été “sondes”? est compatible avec ce que l’on peut
testée que jusqu’à des distances à peine imaginer, relâcher dans les trois dimen-
inférieures au millimètre. La taille de ces Le test expérimental le plus direct des sions de l’espace sous forme d’ondes

l’Univers
qu’elles jouent un rôle important dans
l’évolution de l’Univers, un rôle cosmo-
logique.
Dire que ces dimensions supplémen-
dimensions supplémentaires pourrait
alors quasiment atteindre le millimètre!
L’image que nous avons alors en tête
serait celle d’un univers à 3 dimensions
dimensions supplémentaires est la
recherche de ce qu’on appelle les modes
de Kaluza-Klein. Ces modes de Kaluza-
Klein sont des répliques lourdes des
gravitationnelles et de neutrinos. La
meilleure preuve indirecte des ondes
gravitationnelles est fournie par la
mesure de la période d’un pulsar dou-
taires sont petites laisse entendre spatiales dans lequel serait confinées la particules usuelles. Le spectre de masse ble; il s’agit de deux étoiles à neutrons
qu’elles ont une taille. La notion de taille matière, la lumière (ou plus généralement correspondant est très précisément fixé en orbite l’une autour de l’autre: l’accé-
est associée à celle de périodicité : si les ondes électromagnétiques, c’est-à- par la taille de la dimension supplé- lération due à la rotation induit une dissi-
nous avançons le long d’une de ces dire le photon) et les particules respon- mentaire: la différence de masse entre pation d’énergie sous forme gravita-
dimensions, nous revenons au bout d’un sables des interactions faible et forte. On deux niveaux successifs est inversement tionnelle qui entraîne une diminution
certain temps au même endroit, la parle dans ce contexte de brane, par réfé- proportionnelle à la taille des dimen- constante de la période orbitale, dimi-
distance parcourue mesure la taille de rence à une membrane pour traduire le sions supplémentaires. Ceci est à nution qui est très précisément mesurée.
la dimension. On peut penser au dépla- fait que matière et interactions non-gravi- rapprocher de la loi qui fixe les niveaux La détection expérimentale directe des
cement le long d’un cercle. tationnelles seraient “scotchées” sur cette d’énergie d’une onde stationnaire dans ondes gravitationnelles fait l’objet en
Pour être plus explicite, prenons brane à 3 dimensions. Les dimensions une boîte. Après tout, les dimensions France et en Italie de la construction   

11
Dossier
l’on fasse des progrès dans l’étude des dépend de sa masse et de la manière tuations de température dans ce gaz de
interactions fondamentales et que l’on dont la supersymétrie est brisée, pour- photons nous donne des renseigne-
s’aperçoive que cette énergie du “vide” rait en expliquer une partie. On a besoin ments précieux sur la structure de l’Uni-
devait être très importante. Si elle est de matière cachée à plusieurs niveaux. vers primordial au moment du décou-
non nulle en tout cas, elle introduit une Au niveau des galaxies, la distribution de plage. La précision s’est beaucoup
accélération de l’expansion de l’Univers. la vitesse des étoiles montre qu’il y a plus améliorée depuis COBE notamment
Or, les observations récentes semblent de masse dans la galaxie que ce que l’on avec des expériences en ballon strato-
indiquer une réaccélération tardive dans observe de lumineux. On pourrait songer sphérique. Dans les années 2007,
Les dimensions de l’expansion ; cette accélération serait à une modification des lois de la gravité devrait être lancé le satellite européen

Univers
l’
due à la présence d’une troisième com-
posante à côté de la matière visible et
de la matière noire, une composante
à cette échelle, mais il faudrait le faire à
des échelles très différentes car on a
besoin aussi de cette “matière noire” à
PLANCK qui va faire une cartographie
de l’ensemble du ciel pour ce rayonne-
ment primordial.
 appelée énergie noire qui ressemble l’échelle des amas de galaxies, et en fait La manière dont les fluctuations du
de l’interféromètre Virgo. Pour le futur, étrangement à cette “constante cosmo- à celle de tout l’Univers puisque l’on met rayonnement cosmologique ont évolué
vers 2010, on prévoit de lancer un systèmede logique” ou énergie du “vide” ! Notons en évidence dans le bilan d’énergie de dépend a priori du nombre de dimen-
satellites formant un interféromètre à ce propos que la valeur qui en est dé- l’Univers un déficit de matière. On peut sions de l’espace. Plus on dressera une
dans l’espace, baptisé LISA. Il est basé duite pour la constante cosmologique noter que la particule supersymétrique carte précise des fluctuations dans l’en-
sur des masses placées dans trois satel- est en désaccord avec ce que prédisent la plus légère (qui généralement n’est semble du ciel, plus on peut espérer
lites qui se déplacent “en formation” à les théories fondamentales par de nom- pas le graviton mais serait plutôt du type atteindre des informations capitales qui
grandes distances les uns des autres. breux ordres de grandeur. Un mystère du partenaire supersymétrique du feront évoluer notre perspective. Pour
Un tel dispositif devrait permettre de total ! Pourquoi cette énergie du vide photon ou “photino”) représente un très l’instant, on observe une structure assez
mesurer les ondes gravitationnelles serait-elle non nulle mais beaucoup bon candidat pour le constituant de la précise de fluctuations qui permet déjà
issues de la coalescence de deux trous plus petite que notre connaissance de matière noire. d’avoir des informations quantitatives
noirs massifs et on essaie d’observer l’état fondamental de la théorie ne nous sur la densité de matière visible et
des interférences correspondant à la le laisse entendre? C’est sans doute le Quel rapport avec le “trou noir”? cachée dans l’Univers, ainsi que sur la
déformation de l’espace au passage signe qu’au niveau de la description des constante cosmologique (un des fac-
d’une bouffée d’ondes gravitationnelles. interactions fondamentales, il y a quel- Le trou noir est un objet particulièrement teurs qui permet de penser qu’il y a une
que chose de central que nous ne com- intéressant, c’est une singularité inob- ré-accélération récente de l’Univers).
Le graviton paraît au cœur de votre prenons pas. servable de l’espace-temps, inobser- Les données observationnelles vont être
problème… et le “gravitino”? vable parce que cachée par un “horizon”: de plus en plus précises et infirmer
Pour revenir au gravitino et à la super- tout ce qui tombe à l’intérieur de l’ho- certains modèles et en confirmer
Pour en parler, il faut aborder les théo- symétrie, la physique du dernier quart rizon du trou noir disparaît dedans à d’autres. Par exemple, les données
ries “supersymétriques”. Elles essaient de siècle aime bien expliquer les choses jamais et ne peut donc revenir nous dire actuelles confortent plutôt la “théo-
d’expliquer la physique fondamentale en terme de symétrie. Il y a une symé- ce qu’il a observé. La plupart des spécia- rie de l’inflation”, une évolution explo-
en allant au-delà du modèle actuel qui trie qui nous assurerait que la constante listes pensent que l’on a observé des sive de l’expansion de l’Univers très
marche très bien, le “Modèle Standard”. cosmologique est nulle, c’est une symé- trous noirs, de façon indirecte en voyant primordial.
Toutefois ce modèle ne répond pas à un trie entre bosons (particules de spin la matière y tomber. Par exemple au
certain nombre de questions, en parti- entier) et fermions (particules de spin centre de notre galaxie, en mesurant la Et la théorie des cordes?
culier de nature cosmologique. Par demi-entier) qui est précisément la vitesse des étoiles proches du centre
exemple: savoir pourquoi il y a plus de supersymétrie dont je parlais. A chaque galactique et en déterminant les quan- C’est la seule théorie qui fournisse un
matière que d’anti-matière dans l’Uni- fermion un boson est associé et vice tités de matière présentes, on a identifié cadre cohérent à la description simul-
vers? Pourquoi est ce que “l’énergie du versa. Au graviton serait associé un la présence d’un trou noir très massif. Il tanée des interactions fondamentales
vide”, en fait celle de l’état fondamental fermion baptisé “gravitino”. Cette super- y a d’autres trous noirs, dits primordiaux, (électromagnétisme, interactions faible
de l’Univers, a une valeur si faible? On symétrie conduit à une énergie du vide qui auraient été formés dès les premiers et forte) et de la force gravitationnelle.
se heurte à des problèmes qui font nulle, ce qui en première approximation instants de l’Univers dans une sorte L’idée est de remplacer des objets ponc-
penser que la vision que nous avons de n’est pas une mauvaise chose, mais elle d’écume d’espace-temps où apparais- tuels (particules) par des objets micro-
l’Univers est incomplète. nous dit aussi que la masse d’une parti- sent des concentrations de matière dans scopiques à une dimension (cordes).
Le “vide”, l’état fondamental, est une cule et celle de son partenaire super- une petite région qui s’écroule gravita- Cette théorie fournit alors une sorte
notion très riche en mécanique quan- symétrique sont égales. Cette prédic- tionnellement. Pourquoi ne les observe- d’échelle de longueur fondamentale
tique parce qu’il est le siège de fluctua- tion est en contradiction avec les t-on pas ? Stephen Hawking a montré associée à ces “cordes”, extrêmement
tions qui sont intimement liées à la observations. On fait alors appel à la qu’ils ne sont pas stables, ils peuvent faible, ultramicroscopique, encore inac-
nature du système considéré. En phy- notion de “symétrie brisée spontané- “s’évaporer” par des processus quan- cessible aux accélérateurs de parti-
sique d’ordinaire, on ne se préoccupe ment”, un concept qui a montré toute tiques comme la création près de l’ho- cules. Elle est aussi liée intimement à
pas de la valeur absolue de l’énergie de sa richesse dans l’étude des interac- rizon du trou noir de paires de particules la supersymétrie et aux dimensions
l’état fondamental d’un système, on ne tions fondamentales. Malheureusement dont l’une s’échappe. Il est donc peu spatiales supplémentaires, neuf ou dix
s’intéresse qu’aux différences d’énergie. dès que la supersymétrie est brisée probable que la matière noire soit formée selon les couplages choisis. Notons
C’est uniquement lorsque l’on couple spontanément, la constante cosmolo- de trous noirs. La proximité n’est que d’ailleurs que la notion de brane dont
ce système à la gravité que la valeur ab- gique retrouve une valeur beaucoup trop sémantique. nous parlions tout à l’heure est d’abord
solue de l’énergie joue un rôle. D’où la grande et on revient au point de départ! apparue dans le contexte des théories
question concernant la valeur absolue Par contre la supersymétrie, même Quelle importance a le rayonnement de cordes.
de l’énergie du vide. Cette valeur inter- spontanément brisée, a tendance à bien fondamental pour le problème des De façon intéressante, la question des
vient en fait dans les équations d’Ein- contrôler les fluctuations quantiques et dimensions? dimensions supplémentaires d’espace
stein qui décrivent l’évolution de l’Uni- à permettre une stabilisation des para- est liée depuis le début aux tentatives
vers. Einstein avait dans un premier mètres du Modèle Standard. A ce titre, Le rayonnement cosmologique est la d’unification des interactions fonda-
temps ajouté dans ses équations un elle reste très précieuse et les particules trace du rayonnement primordial au mentales et de la gravitation. Dès les
terme de type énergie du vide, baptisé supersymétriques sont activement moment du découplage des photons de années vingt, T. Kaluza et O. Klein ont
“constante cosmologique” pour obtenir recherchées avec les collisionneurs de la matière. A partir de ce moment-là, tenté une unification géométrique de
un Univers statique. Les travaux de haute énergie. les photons se propagent sans interac- l’électromagnétisme et de la gravité en
Hubble ont ensuite montré que l’Uni- tion et l’Univers devient transparent. Les introduisant une dimension supplé-
vers était en fait en expansion. La Qu’est ce que cette matière cachée ou photons ne sont plus sensibles qu’à l’ex- mentaire. C’est dans ce contexte qu’ils
“constante cosmologique” est alors “noire”? pansion de l’Univers qui les refroidit. La ont introduit les modes que nous appe-
tombée en désuétude jusqu’à ce que Certains pensent que le gravitino, tout découverte par le satellite COBE de fluc- lons maintenant de Kaluza-Klein 

12
Dossier

Frustration, effectif dû aux autres atomes est bien


souvent associé à un effet de frustration:
l’existence de contraintes antagonistes
interdit de trouver une configuration
d’énergie minimale par une simple opti-

désordre,
misation des énergies locales. De tels
systèmes vont donc posséder généri-
quement de nombreux “états méta-
stables”, minima locaux de l’énergie qui
ralentissent considérablement l’évolu-
tion dynamique, d’où les temps de re-
laxation extraordinairement longs sou-

systèmes
vent observés dans les systèmes vitreux,
qui continuent de vieillir des années
après leur fabrication…
Dès lors que l’on étudie des comporte-
ments collectifs d’atomes qui sont tous
distincts, ou dans des environnements
distincts, il devient naturel de s’intéresser

complexes:
aux cas où les “atomes” sont de nature
différente. Par exemple il pourra s’agir
d’agents en interaction sur un marché,
chacun suivant sa propre stratégie. Dans
le domaine du traitement et transfert
d’information, ou de certains problèmes
d’optimisation combinatoire et d’infé-

la physique
rence statistique, l’atome sera un “bit”
d’information. La frustration crée de
nombreux états collectifs possibles (des
“attracteurs” de la dynamique de ces
systèmes) que l’on cherche suivant les
cas à éliminer ou contourner (optimisa-
tion, codes de correction d’erreurs) ou à

statistique
contrôler pour les exploiter (mémoires
associatives). C’est par ce type de dé-
marche qu’ont été conçus des algo-
rithmes d’optimisation radicalement
nouveaux, ou que l’on a développé cer-
tains cadres conceptuels pour l’étude

hors des murs


des réseaux de neurones, (qu’il s’agisse
d’analyser des données de neurobio-
logie, ou bien d’imaginer de nouveaux
modes de fonctionnement des ordina-
teurs).
C’est donc un vaste monde qui s’ouvre à
la physique statistique. Discipline “de
service”, elle ne doit pas perdre de vue
qu’on ne peut se dispenser ni de l’ex-
par Marc Mézard 1 pertise déjà acquise, ni de l’étude dé-
taillée de chacun des problèmes qu’elle

C omment émergent les phénomè-


nes collectifs dans des systèmes
comprenant beaucoup d’atomes? Com-
la structure des étoiles à neutrons, la
thermodynamique classique ou les
condensats de Bose. Or voici que la phy-
ou bien celle du cristal), la physique
statistique s’est attaquée depuis une
bonne vingtaine d’années aux systèmes
va y rencontrer. En échange, elle peut
offrir certains concepts, certaines tech-
niques analytiques ou numériques, ex-
ment peuvent-ils donner lieu à des com- sique statistique commence à s’intéresser en interactions fortement désordonnés, ploitant les simplifications apparaissant
portements qualitativement nouveaux, à des sujets sortant de son périmètre habi- ou chaque atome voit un environnement en présence d’un grand nombre de
impossibles à deviner à partir de ce que tuel: il n’est pas rare de rencontrer des différent de celui vu par les autres ato- degrés de liberté, et parfois l’idée neuve
l’on connaît sur un atome isolé? Com- physiciens travaillant sur les codes de mes: c’est le cas des phases vitreuses, suggérée par l’expérience acquise sur
ment développer les différents niveaux correction d’erreur pour la transmission verre de spin (où des moments magné- des problèmes similaires rencontrés
de description, du microscopique au d’information ou sur des modèles de tiques se figent dans des directions dans un cadre différent. C’est donc pro-
macroscopique, et les relier l’un à l’au- marchés financiers fondés sur l’analyse du “imprévisibles”) et verres structuraux bablement l’un des maillons indispen-
tre? Ces questions, posées dès l’origine comportement d’agents en interactions. (où ce sont les positions relatives des sables à l’épanouissement de la science
de la physique statistique, suggèrent un Une des origines de cette évolution se atomes qui se figent). Ce caractère moderne vers cet état baptisé par E.O.
projet extraordinairement ambitieux. trouve au cœur même du domaine. désordonné, qui empêche toute ap- Wilson de “consilience”, où l’on saura
En effet, si l’on considère déjà le champ Longtemps concentrée sur des sys- proche fondée sur la description d’un vraiment construire les ponts entre les
traditionnel de cette discipline, on y voit tèmes homogènes, ou comportant peu “atome représentatif” interagissant de analyses à différentes échelles, et donc
aborder des problèmes aussi divers que de défauts (c’est l’étude du fluide simple, manière autocohérente avec le milieu entre les disciplines 

1 Directeur de recherche CNRS, UMR 8626, Orsay

13
Dossier

La manipulation
de molécules
isolées
par Jean-François Allemand 1, Vincent Croquette 2 et David Bensimon3

En manipulant des molécules isolées,


les biophysiciens sont aujourd’hui
capables d’étudier leurs structures et
moyen passant à travers un grand
nombre de canaux. La biophysique passe
actuellement par une révolution simi-
l’ADN pour les hélicases). Dans ces
exemples les transitions entre paliers
correspondent au pas élémentaire du
l’ADN sous contraintes mécaniques
(tension ou torsion) ont été découvertes.
On a révélé l’existence d’une corrélation
leurs interactions avec d’autres molé- laire, grâce au développement de nou- moteur. L’analyse statistique de ces entre la séquence de l’ADN et le signal
cules. veaux outils pour manipuler, visualiser signaux permet donc la mesure de ce obtenu en tirant sur ses brins comme
et étudier des molécules isolées (ADN, pas, la description dynamique des sur une fermeture éclair, avec comme
ARN et protéines) et sonder leurs inter- diverses étapes du cycle enzymatique et objectif le séquençage éventuel d’un seul

I l y a 25 ans la neurophysiologie était


révolutionnée par l’invention d’une
méthode nouvelle d’enregistrement de
actions. Ces nouvelles techniques -
pinces optiques ou magnétiques, micro-
fibres, microscope à force atomique, etc.
une estimation du travail élémentaire
fourni. Ces résultats, inaccessibles aux
mesures biochimiques habituelles effec-
ADN. Finalement, la dénaturation de
protéines sous tension a été observée,
mettant en évidence le dépliement
l’activité électrique de canaux ioniques (Fig. 1)- permettent d’appliquer des tuées en volume sur un grand nombre successif de motifs sous-jacents. Une
isolés dans une membrane. Cette tech- forces de l’ordre du picoNewton (10-12 N) de molécules, ouvrent la voie à une confrontation de ces résultats et de leurs
nique astucieuse, connue sous le nom sur des molécules isolées et de mesurer meilleure appréhension du fonctionne- simulations numériques devrait per-
de patch-clamp, valut à ses inventeurs, leur extension ou leur déplacement avec ment de ces enzymes. Hormis les deux mettre d’affiner les modèles de replie-
Bert Sakmann et Erwin Neher, le prix une résolution de l’ordre d’1 nm. Le si- exemples déjà cités, des progrès très ment des protéines 
Nobel de médecine. L’analyse statistique gnal résultant ressemble souvent à une importants ont ainsi été réalisés ces
du courant passant à travers un seul fonction monotone croissante de paliers dernières années dans la compréhen-
canal, tel un signal télégraphique bruité, bruités. C’est le cas par exemple pour sion des enzymes responsables de la Références
donne accès à la dynamique d’ouverture les moteurs moléculaires: des protéines contraction musculaire (la myosine), de -T.R. Strick, J.-F. Allemand,
et de fermeture de ce canal et à la con- (telles les kinésines ou les hélicases) qui la génération d’énergie chimique (la F1- D. Bensimon and V. Croquette,
ductivité de ses différents états dyna- utilisent l’énergie chimique obtenue par ATPase), de la réplication de l’ADN (ADN- Physics Today, (October 2001), 46-51.
miques. Elle permet donc une compré- l’hydrolyse de l’ATP pour effectuer un polymérase), de sa transcription (ARN- -“Frontiers in Chemistry:
hension plus fine et détaillée de son travail mécanique (transporter des polymérase) et de son désenchevê- Single Molécules”,
activité. Cette information était cachée objets le long de microtubules pour les trement (topoisomérases). Science, (mars 1999),
jusque-là dans la mesure du courant kinésines ou ouvrir les deux brins de De plus, la possibilité d’appliquer à des 283: 1667-1695.
molécules isolées des forces suffisam-
ment importantes pour induire des
déformations structurales offre aux
biophysiciens un levier de contrôle
nouveau pour étudier leur structure et
1 Maître de conférences des universités, LPS, ENS,
UMR 8 550 CNRS, 24 rue Lhomond, 75005 Paris aborder la question fondamentale du
2 Directeur de recherche, LPS, ENS, UMR 8 550 repliement des biomolécules dans leur
CNRS
2 Directeur de recherche, LPS, ENS, UMR 8 550
état natif (ARN, protéines). De nouvelles
CNRS structures moléculaires métastables de

14
Questions d’actualité

Les anticorps monoclonaux humains:


de la souris… à la vache
chez l’hôte la formation d’anticorps Les premiers anticorps monoclonaux utilisant de nouveaux vecteurs, les chro-
humains anti-immunoglobulines de humains ont été produits en 1990 par mosomes artificiels humains (ou CAH),
souris (ou AHAM, anticorps humains une technique dite de présentation par il a été possible de transférer le réper-
anti-murins), limitant leur effet théra- des bactériophages, ces virus qui se toire entier des chaînes lourdes et des
peutique. De plus, les anticorps d’origine multiplient dans les bactéries et qui sont chaînes légères lambda humaines dans
murine, sont peu efficaces pour stimuler capables d’exprimer à leur surface, des oocytes bovins pour aboutir à des
les cellules du système immunitaire après manipulation génétique, des frag- clones de vaches produisant des anti-
humain (macrophages, cellules T…) ments d’anticorps très variés. Plus de corps polyclonaux humains. Ces anti-
nécessaires pour éliminer les com- dix ans après leur découverte, les pre- corps seraient susceptibles de rem-
Par Dominique Bellet 1 plexes antigènes-anticorps. miers anticorps monoclonaux humains placer les immunoglobulines intra-
Pour pallier à cet inconvénient majeur, rentrent en essais cliniques. Cependant, veineuses (ou IVI) largement utilisées en

P eu de temps après leur découverte


comme molécules essentielles
dans nos défenses naturelles, les anti-
les scientifiques ont élaboré diverses
stratégies pour rendre “plus humains”
les anticorps murins. Avec l’échec relatif
cette technique reste difficile et de
nouvelles manipulations génétiques
réalisées par inactivation des gènes
médecine pour le traitement de mala-
dies auto-immunes ou de maladies
inflammatoires telles que le purpura
corps ou immunoglobulines ont été des hybridomes produits avec des cel- murins et transfert des gènes humains thrombopénique idiopathique et le
utilisés comme médicaments (sérothé- lules humaines, les années 80 allaient dans des cellules embryonnaires aboutit syndrome de Guillain-Barré. Jusqu’alors
rapie) injectés pour lutter contre diverses être marquées par la réalisation d’anti-
maladies (tétanos, rage, déficits immu- corps chimériques et d’anticorps huma- Les différents types d’anticorps monoclonaux
nitaires…), et dès 1906, l’immunologiste nisés (Figure 2). Les anticorps chimé-
Paul Ehrlich les imaginait comme des riques, telle la figure de la mythologie,
murins
“boulets magiques” (Figure 1). De plus,
leur capacité de reconnaissance fine
d’une structure moléculaire (site anti-
génique ou épitope) les a fait également chimériques humanisés
utiliser comme réactifs de laboratoire
pour la détection et le dosage de nom-
breuses molécules (bactéries, virus,
hormones, cellules normales ou tumo-
rales…) considérées alors comme des humains
antigènes. A partir de 1975, avec la
découverte des anticorps monoclonaux
par Georges Kohler et Cesar Milstein,
les anticorps ont été plus largement
utilisés en diagnostic et en thérapeu-
tique. Ces anticorps sont produits par
hybridation cellulaire entre des plas- Figure 1: Les “anticorps” vus par Paul Ehrlich Figure 2: Les différents types d’anticorps monoclonaux
mocytes, cellules productrices d’anti-
corps et une lignée tumorale de plas-
mocyte. La cellule hybride (ou hybri- ont une tête humaine (les parties vari- à la création de souris transgéniques ou préparés à partir de milliers de don-
dome) a les propriétés des deux cellules ables des immunoglobulines) et un corps “transchromosomiques” qui produisent neurs, les IVI posent de difficiles pro-
mères, la prolifération illimitée prodi- murin (les parties constantes). Utilisés des immunoglobulines entièrement blèmes de contrôle, récemment, exa-
guée par la lignée tumorale et la produc- en thérapeutique, (cinq sur les onze anti- humaines. Un premier anticorps mono- cerbés par le retrait de lots contenant
tion continue d’anticorps conférée par corps approuvés comme médicaments clonal humain produit par des souris des plasmas de sujets à risque pour la
le plasmocyte. Réalisée initialement chez par les autorités fédérales américaines transgéniques est entré en essai maladie de Creutzfeldt-Jacob. Bien
la souris, la technique d’hybridation sont des anticorps chimériques produits clinique. entendu, de nombreuses questions se
cellulaire qui allait valoir en 1992 le prix par génie génétique), ces anticorps chi- Pourtant, cette dernière stratégie pré- posent avant que ces anticorps humains
Nobel à Georges Kohler et Cesar mériques sont encore responsables de sente de nouvelles limites. En particu- soient utilisables en thérapeutique :
Milstein est une remarquable applica- la production d’AMAM chez plus de la lier, les vecteurs utilisés (YAC pour Yeast Comment purifier les anticorps humains
tion des travaux sur l’hybridation de moitié des patient(e)s. Artificial Chromosome), pour transférer d’origine bovine? Quelle sera l’équiva-
cellules somatiques publiés à partir de Les anticorps “humanisés” sont eux le large répertoire des gènes humains lence entre les IVI et ces nouveaux anti-
1961 par un français, Georges Barski. encore plus “humains” puisque seules ne permettent que le transfert d’une corps humains? Finalement, ces anti-
Si les anticorps monoclonaux allaient les régions qui se lient à l’antigène (ou partie limitée de ce répertoire (environ corps humains d’origine bovine sont-ils
être rapidement de formidables outils régions CDR pour Complementary 1 Mb sur les plus de 3 Mb constituant le sans effets adverses?
de diagnostic, leur intérêt en thérapeu- Determining Region) sont d’origine répertoire des chaînes lourdes et des Finalement, l’histoire des anticorps
tique allait être limité par plusieurs murine. Cependant, il a encore fallu aller chaînes légères des immunoglobulines). monoclonaux ou polyclonaux humains
facteurs dont leur origine murine. En plus loin puisque ces anticorps mono- Une nouvelle étape vient d’être franchie montrent que toutes nouvelles manipu-
effet, injectés à un(e) patient(e), les anti- clonaux “humanisés” (cinq sont ap- avec la production d’un large répertoire lations génétiques apportent de nou-
corps monoclonaux murins provoquent prouvés comme médicaments) provo- d’anticorps humains… par la vache. En velles solutions et posent de nouvelles
quent également la formation d’AMAM. questions. Avant d’utiliser des anticorps
1 Professeur d’Immunologie, Faculté des sciences La meilleure solution était donc de humains produits par nos amies les
pharmaceutiques et biologiques de Paris, univer-
sité René Descartes-Paris 5, chef du Département
produire des anticorps monoclonaux 2 Un antigène est par définition, une molécule re-
vaches, continuons tout simplement à
de Biologie clinique, Institut Gustave Roussy entièrement humains. connue par un anticorps boire leur lait! 

15
Questions d’actualité

Mémoire
et apprentissage
chez l’abeille découvre une fleur, y prélève de la nour-
riture (nectar ou pollen). Ce faisant, elle
organes qui assurent la détection du
goût, situés sur les antennes, les
aux odeurs apprises précédemment
pour ne répondre qu’à la dernière odeur
associe à la présence de nourriture les pièces buccales ou les pattes. Si on associée à de la nourriture, mais cela ne
caractéristiques de la fleur, et les mémo- envoie simultanément une odeur, et signifie pas pour autant qu’elle ait oublié
rise. De retour à la ruche, elle commu- qu’on laisse l’abeille se nourrir, on obtient les odeurs précédentes. En effet, si
nique à ses congénères, par les danses, ensuite une extension du proboscis lors- celles-ci sont à nouveau présentées avec
Par Minh-Hà Pham-Delegue1 la direction et la distance de la source de qu’on présente l’odeur seule. L’ensemble de la nourriture, l’abeille les reconnaîtra
nourriture, et elle les informe sur la de la procédure ne prend que six se- beaucoup plus vite que lorsqu’elles ont
nature des odeurs diffusées par la fleur condes. Cette forme d’apprentissage est été présentées la première fois. Ce type

O n admet que des Vertébrés tels que


les Primates, les chiens, ou même
les pigeons, sont capables de présenter
grâce aux molécules odorantes piégées
sur son corps et que les autres abeilles
détectent grâce à leurs antennes. De
appelée conditionnement classique ou
pavlovien. Ce conditionnement entre en
jeu lorsque l’abeille se pose sur une
de comportement permet de compren-
dre que l’abeille visite une espèce florale
tant qu’elle y trouve une nourriture satis-
des capacités cognitives. Mais l’aptitude plus, elle donne des informations sur la fleur à la recherche de nourriture: dès faisante, mais que dès que la ressource
d’insectes à intégrer des informations qualité de la nourriture en cédant du que les récepteurs du goût situés sur les s’épuise, elle est capable de s’orienter
complexes et à présenter des compor- nectar aux abeilles qui suivent les danses. pattes ou les antennes entrent en contact très vite vers une nouvelle fleur en
tements adaptatifs résultant de leur Celles-ci vont alors rechercher la source avec le nectar, elle étend son proboscis apprenant le nouveau parfum diffusé par
expérience, est moins connue. L’abeille de nourriture indiquée par la première pour prélever la nourriture. Ce faisant elle celle-ci.
constitue une exception, car depuis les butineuse. Chacune apprend à son tour mémorise le parfum de la fleur, et elle La procédure de conditionnement olfactif
fameux travaux de Karl von Frisch au les caractéristiques de la fleur, et danse utilise ce souvenir pour retrouver la fleur a permis de déterminer précisément les
début du XXème siècle qui ont permis de à son retour à la ruche pour inciter de lors de visites ultérieures. Le condition- structures nerveuses impliquées dans la
comprendre le code des danses, elle a nouvelles recrues à visiter cette espèce nement olfactif de l’abeille en conditions mémoire. Dans les minutes qui suivent
constitué un modèle d’étude en biologie de fleur, tant que celle-ci délivre de la de laboratoire a permis de montrer que l’apprentissage, on a appliqué des refroi-
du comportement. nourriture. Parmi les signaux associés à l’abeille pouvait apprendre une odeur en dissements de différentes zones du
Les abeilles forment de véritables une fleur, les signaux odorants sont les un seul essai où odeur et nourriture sont cerveau de l’abeille, et on a montré que
sociétés, dont l’organisation repose sur mieux appris par l’abeille. associées, et qu’elle pouvait mémoriser la zone où se déroulait la mise en place
une division du travail. Ainsi, la fonction L’aptitude des abeilles à se servir de cette information toute sa vie. On sait de la mémoire se déplaçait à mesure
reproductrice est limitée aux reines, signaux odorants pour se guider vers une aussi qu’elle peut apprendre successi- qu’augmentait le temps écoulé depuis
seules femelles fertiles, et aux mâles, source de nourriture a été montrée en vement différentes odeurs, dès lors l’apprentissage. Dans les deux premières
tandis que les ouvrières qui constituent dressant les abeilles à visiter un nour- qu’elles sont associées à de la nourri- minutes, la mémorisation est perturbée
la très grande majorité de la colonie, risseur diffusant un parfum. Les abeilles ture. Dans ce cas, elle cesse de répondre si le refroidissement est appliqué au   
assurent les autres tâches : alimenta- choisissent ensuite un site diffusant
tion des larves et de la reine, construc- ce parfum plutôt qu’un site diffusant un Réflexe conditionné d’extension de la langue chez l’abeille
tion des rayons de cire, défense de la autre parfum, même si il n’y a pas de
colonie contre les prédateurs, récolte de nourriture. En règle générale, les odeurs
nourriture. florales sont mémorisées plus rapide-
Au cours de ces différentes tâches, ment que les autres odeurs. Toutefois,
l’abeille fait appel à de remarquables n’importe quelle odeur associée à de la
capacités d’apprentissage. Ces capacités nourriture, peut être mémorisée, y
ont surtout été révélées par le fait que compris des odeurs initialement répul-
les butineuses visitent avec constance sives, comme l’odeur putride de l’acide
une même espèce de fleur pendant une butyrique.
période donnée. Ainsi, une butineuse qui L’apprentissage des odeurs a été étudié
de façon particulièrement détaillée en
utilisant une méthode permettant de
conditionner des abeilles immobilisées.
L’expérience consiste à déclencher une
1 Directeur de recherche INRA, laboratoire de
neurobiologie comparée des Invertébrés, INRA,
réponse réflexe d’extension du proboscis
Bures-sur-Yvette (langue de l’abeille) en touchant les

16
Questions d’actualité La vie des séances

niveau du lobe antennaire, partie du
cerveau qui reçoit les informations venant
de l’antenne stimulée par l’odeur. Puis,
dans les deux minutes qui suivent, c’est
le refroidissement d’une autre partie du

enjeux
cerveau, le lobe alpha des corps pédon-
culés qui se trouve du côté de l’antenne
stimulée, qui affecte la mémorisation.
Enfin, l’information est traitée dans une
autre partie des corps pédonculés, le
calice. A ce niveau, les deux côtés du
cerveau sont sensibles au refroidisse-
Les
ment, ce qui signifie qu’après quatre
minutes, les deux antennes peuvent
réagir à l’odeur de conditionnement et
scientifiques et techniques
entraîner une réponse d’extension du
proboscis. Six minutes après l’appren-
tissage, plus aucune structure du cerveau
de la gestion durable
n’est sensible au refroidissement : la
consolidation est achevée et l’informa-
tion est stockée dans la mémoire à long
terme.
des écosystèmes forestiers 1

La même procédure de conditionnement Par Yves Birot 2


olfactif a également permis de com-
prendre comment l’abeille utilisait une
odeur de fleur, qui est un mélange de
plusieurs dizaines de produits. La compo-
L es écosystèmes forestiers ont été,
notamment en Europe, profondé-
ment influencés par l’homme à travers
utilisation sous forme de matériau,
matière première, énergie) est bien sûr
la plus connue mais ce n’est pas la
C’est pour cette raison que cette séance
conjointe a été concentrée sur la connais-
sance de la diversité et du fonctionne-
sition de ce mélange varie selon les ses actes de gestion directe, ses modes seule, même si jusqu’à aujourd’hui, ses ment des écosystèmes forestiers comme
espèces florales, et pour une même d’occupation des sols et ses effets recettes ont payé pour assurer la four- fondement de leur gestion durable. Les
espèce florale au cours de la floraison ou induits (pollution atmosphérique, chan- niture des autres biens et services. exposés ont illustré: 1) l’importance de
au cours de la journée. En conditionnant gements climatiques). Ils restent toute- la connaissance de la diversité biologique,
des abeilles avec un extrait de fleur fois moins artificialisés que nombre Gérer rationnellement ces écosystèmes du gène aux communautés, dans ses
contenant tous les composés, on leur d’autres écosystèmes, à tel point qu’ils sur le long terme nécessite de disposer aspects spatiaux et temporels par
propose ensuite les composés indivi- sont souvent même considérés comme d’une base de connaissances large, Antoine Kremer 3, 2) le problème des
duellement. Les composés auxquels des refuges ou réservoirs de naturalité. couvrant des domaines très variés, très interactions entre forêts et milieu phy-
elles répondent en étirant le proboscis Les écosystèmes forestiers, qui couvrent au-delà des seules sciences forestières sique pour l’eau, objet d’échange entre
peuvent être considérés comme repré- 28 % des terres émergées de notre classiques: écologie, biologie des popu- forêt et atmosphère, à des niveaux allant
sentatifs du mélange appris par l’abeille. globe, contribuent par leurs échanges lations, génétique, physiologie, biologie de la feuille au continent, et ressource
Il apparaît que très peu de composés avec l’atmosphère (évapo-transpiration, intégrative, science du sol, géographie, susceptible d’être affectée par les forêts
(environ 10 %) sont reconnus parmi ceux photosynthèse, respiration) et par leurs climatologie, biométrie, modélisation, et leur gestion par Serge Rambal 4 et
qui composent les mélanges floraux, et sols (nutrition, altération) aux cycles bio- économie, sciences sociales, etc. Ces Vazken Andréassian 5, 3) le fonctionne-
pourraient être considérés comme une géochimiques majeurs. Le rôle des connaissances doivent être organisées ment des sols forestiers dans leurs
sorte de signature de la fleur. Le fait de écosystèmes forestiers à l’interface et reliées entre elles, pour pouvoir être aspects physiques : cycles biogéochi-
mémoriser un petit nombre de consti- lithosphère-atmosphère est donc cru- ensuite valorisées au niveau de la miques et biologiques : écologie de la
tuants caractéristiques du parfum de la cial car il intervient dans l’évolution du gestion. Il paraît aujourd’hui tout à fait rhizosphère par Jacques Ranger et
fleur est un moyen économique pour système terre : cycle du carbone, de important de se placer au croisement Francis Martin 6. Les conclusions ont été
identifier avec certitude la fleur sur l’eau, de l’azote. En retour, les écosys- de domaines liés à la diversité biolo- tirées par Henri Décamps 6 : gérer dura-
laquelle l’abeille a trouvé de la nourri- tèmes forestiers subissent les change- gique (du gène aux communautés) et au blement les écosystèmes forestiers
ture. De plus, des composés qui varient ments de leur environnement local ou fonctionnement à une échelle plus requiert la maîtrise de processus qui
en fonction de l’état de la plante pour- planétaire, qui peuvent affecter leur macroscopique décrit par des modèles relèvent de multiples échelles d’espace
raient renseigner l’abeille sur l’abon- stabilité. Les écosystèmes forestiers plus physico-chimiques. Il s’agit là d’un (et de temps). Ceci soulève la question
dance du nectar associé à la présence de constituent enfin l’habitat naturel d’une enjeu tout à fait majeur pour la compré- de la connexion de ces échelles entre
tel ou tel composé, et lui permettre de fraction très importante de la diversité hension du fonctionnement des écosys- elles. L’échelle du paysage apparaît aussi,
visiter la fleur au moment le plus favo- biologique (flore, faune, vertébrés et tèmes forestiers dans une vision plus et de plus en plus, comme une échelle à
rable de la journée ou de la floraison. invertébrés, insectes et micro-orga- intégratrice. L’objectif est de coupler les privilégier, impliquant l’adoption d’une
La prédominance des signaux odorants nismes). Ces écosystèmes ont aussi connaissances biologiques associées à gestion véritablement évolutive. A son
répond bien à la variabilité des fleurs dans vocation à procurer aux sociétés de la diversité, avec une approche plus tour, celle-ci nécessitera la création des
la nature. En effet, l’odeur est un critère manière durable, c’est-à-dire sur une fonctionnelle, fondée sur des modèles conditions de l’adhésion sociale. Enfin,
spécifique d’une grande fiabilité, alors échelle de plusieurs siècles, des res- simples liés aux cycles de matière et le choix de l’échelle du paysage fait
que la couleur est beaucoup plus chan- sources, biens et services de nature d’énergie entre biosphère et atmo- émerger de nouveaux besoins en termes
geante d’une fleur à l’autre au sein d’une variée. La production ligneuse (et son sphère. de système d’information forestière 8 
même espèce florale. De plus, la couleur
peut changer en fonction de la lumière
ambiante, du fond sur lequel la fleur se
détache. Quant à la forme, non seulement
il existe des variations naturelles d’une 1 Lors de la Séance commune Académie des
fleur à l’autre, mais la forme varie aussi sciences et Académie d’agriculture de France qui
s’est tenue le 13 novembre 2002 à l’Académie 6 Directeurs de recherche INRA, Nancy
en fonction de l’angle d’observation, de d’agriculture de France 3 Directeur de recherche INRA, unité de recherches 7 Correspondant de l’Académie des sciences et de
l’ouverture de la fleur et de son stade de 2 Membre Correspondant de l’Académie d’agricul- forestières, Cestas l’Académie d’agriculture de France, président du
ture de France, chargé de mission auprès de la 4 Ingénieur de recherche CNRS, centre d’écologie GIP ECOFOR
floraison, et des dommages divers causés direction du département forêts et milieux natu- fonctionnelle et évolutive, Montpellier 8 Les résumés sont consultables sur le site de l’Aca-
par le vent ou les herbivores  rels de l’INRA 5 Ingénieur au Cemagref, Antony démie des sciences

17
La vie des séances La vie de l’Académie

Aimants
Les plantes
et supracon- génétiquement
ducteurs:
un nouveau
champ
d’action pour
modifiées
Par Jean-Yves Chapron 2
1

la chimie P our accomplir la mission qui lui a


été confiée le 15 juillet 1998 par le
Pour répondre aux problèmes émer-
gents — augmentation prévisible de la
l’agriculture, mise en concurrence
sauvage d’agricultures totalement diffé-

supra Comité interministériel de la recherche


scientifique et technique, l’Académie des
population, réduction des terres arables,
satisfaction des besoins alimentaires
rentes, contrôle de l’agriculture mon-
diale par les grands groupes multina-
sciences produit, selon un rythme bien- des pays les plus déshérités — l’agri- tionaux de l’agroalimentaire, etc. La
moléculaire nal, une série de rapports sur l’état de
la science et de la technologie en France
culture devra évoluer tout en préservant
impérativement l’environnement : des
non-maîtrise des réponses à ces ques-
tions conduit à une forme de violence se
(RST). pratiques polluantes devront être aban- traduisant par un refus des technolo-
Par Peter Day 1 données et des ruptures techniques gies modernes.
C’est dans ce cadre que l’Académie deviendront nécessaires.

L es vingt dernières années ont vu


une croissance remarquable de l’in-
fluence apportée par la chimie dans
présente un ouvrage de synthèse et de
propositions sur la question des plantes
génétiquement modifiées.
L’un des moyens, mais ce n’est pas le
seul, est l’utilisation de plantes géné-
Pour éviter que la désinformation ne
prenne le pas sur l’argumentation, le
débat public autour des plantes géné-
quelques domaines qui étaient tradi- tiquement modifiées par l’insertion d’un tiquement modifiées doit être considéré
tionnellement ceux de la physique à l’état La responsabilité de cette étude a été ou plusieurs gènes qui confèrent à ces comme porteur de questions de fond
solide. En particulier des propriétés élec- confiée au professeur Roland Douce, qui dernières un trait particulier présentant sur la gestion de cette innovation, ques-
troniques collectives comme le ferro- avait coordonné le rapport “Le monde une très haute valeur ajoutée pour l’agri- tions auxquelles le scientifique devra
magnétisme et la supraconductivité ont végétal, du génome à la plante entière” culture et l’environnement. clairement répondre: c’est l’objectif de
été observées dans une grande variété (RST 10, octobre 2000) et qui s’est en- cet ouvrage, qui est destiné aux pouvoirs
de composés moléculaires organiques touré ici d’un groupe composé de mem- Cette recherche de nouvelles méthodes publics, aux décideurs et d’une façon
et métal-organiques, et de nombreux bres de l’Académie et de spécialistes a abouti au cours des années 1980 à générale à toute personne s’intéressant
phénomènes nouveaux ou inattendus issus des grands organismes de re- l’élaboration des techniques de trans- à la question des organismes généti-
ont été mis en évidence (ferromagné- cherche compétents sur cette question. genèse végétale et, plus récemment, quement modifiés 
tisme d’électrons de type-p, supracon- à la culture de variétés transgéniques.
ducteurs de basse dimension, transi- Le groupe de travail a centré sa réflexion
tions spin-Peierls etc…). Pour le chimiste sur le rôle de la recherche fondamen- Si les outils de la transgenèse permet-
entrant dans ce territoire, la préoccu- tale, sur les apports de la transgenèse tent déjà d’optimiser les pratiques cultu-
pation principale est surtout d’essayer végétale à l’agriculture, sur les risques rales, ils permettent également de
de faire la liaison entre les propriétés et et la réglementation, sur les perspec- produire des protéines d’intérêt théra-
la structure cristalline (disposition tives offertes aux pays en développe- peutique (anticorps, vaccins, produits
spatiale des molécules) et plus de ment et sur les levures transgéniques, dérivés du sang, etc.) ou industriel
comprendre les influences qui détermi- en tant qu’outils pour l’agroalimentaire, (matières plastiques biodégradables,
nent cette disposition. Cet exposé utili- l’industrie chimique et la pharmacie. biocarburants, etc.). Ces outils ont
sera des exemples nombreux, choisis L’ouvrage comporte également un également permis de faire progresser
pour la plupart parmi nos travaux, pour chapitre destiné à expliciter les notions de façon spectaculaire nos connais-
illustrer l’extrême sensibilité de ces scientifiques de base en la matière. sances sur le fonctionnement et le déve-
propriétés collectives aux plus minimes loppement des végétaux.
modifications chimiques. Entre autres
thèmes, sera abordée l’influence de Il reste que l’utilisation des OGM soulève
faibles liaisons intermoléculaires sur des questions d’ordre scientifique —
l’échange magnétique et celle de molé- effets liés à la position du transgène
cules-hôtes sur la supraconductivité. dans le génome, transfert du transgène
Ceci annonce l’ouverture de nouveaux d’une plante à l’autre, effets toxiques ou
défis pour la chimie supramoléculaire2  allergiques liés à l’apparition d’une
protéine nouvelle, impact sur la biodi-
versité, etc. — mais également d’ordre
sociologique — expression embléma-
tique d’une certaine façon de pratiquer

1 Professeur au Davy Faraday Research Laboratory, 1 RST 13, décembre 2002


The Royal Institution of Great Britain Éditions Tec & Doc,
2 Lors de la Conférence Humphry Davy, organisée 14 rue de Provigny 94 236 Cachan Cedex,
dans le cadre d’échanges entre la Royal Society http : www.Lavoisier.fr
et l’Académie des sciences, le 19 novembre 2002 2 Chargé de mission à l’Académie des sciences

18
La vie de l’Académie

La science 27 ème
Assemblée
au sommet générale
de l’ICSU
de Johannesbourg à Rio
Par Yves Quéré1 Par François Gros 1

L e sommet de Johannesbourg
(WSSD: World Summit on Sustai-
nable Development) s’est tenu du 26 août
Mais aussi déception face à l’extraordi-
naire inattention que portent, à la
Science, la plupart des délégués pré-
sans laquelle ils ne sont à coup sûr que
paroles abstraites et, bien souvent,
incantatoires.
L a 27ème Assemblée générale de
l’ICSU a rassemblé du 24 au
28 septembre 2002, comme les fois
au 4 septembre, regroupant les repré- sents aux débats. Un exemple très signi- précédentes, de nombreux représen-
sentants de près de 200 pays et des ficatif (car reproduit en d’autres circons- Il resterait à analyser si ce silence sur tants des diverses Unions scientifiques,
dizaines de milliers de personnes repré- tances) en donnera l’idée. Diverses les S & T résulte d’une sorte de foi du Comités interdisciplinaires et des
sentant Associations, Groupements, ONG… sessions plénières, regroupant, devant charbonnier dans la capacité qu’elles Académies des sciences. Elle a donné
Comme il est normal, il a satisfait les une audience d’un millier de personnes, auraient de résoudre instantanément lieu à de nombreuses séances (col-
uns, déçu les autres. On ne s’intéres- 190 délégations nationales, une quin- tous les problèmes techniques, à ce loques, tables rondes) consacrées aux
sera, dans ce qui suit, qu’à la place qu’y zaine de représentants des “parties point qu’il est inutile d’en parler; ou s’il thèmes s’inscrivant dans les grandes
a tenue la Science. prenantes” (stakeholders) – entreprises, est le signe d’un rejet d’une science as- priorités de l’ICSU (environnement et
agriculteurs, femmes, collectivités sociée plus aux méfaits qu’on lui attribue développement durable; dissémination
Ici également, satisfaction et déception. locales, ONG, monde autochtone, jeu- qu’aux bénéfices qu’on en retire; ou plus de l’information scientifique et tech-
nesse, S & T – ainsi que quelques ora- probablement s’il révèle une profonde nique; capacité d’impulser la Science,
Satisfaction pour la référence qui est faite teurs, traitaient, durant trois heures, d’un ignorance de la taille de ces problèmes notamment dans les pays en dévelop-
à la Science et à la Technologie (S & T) thème comme “Santé”, “Agriculture”… et de la nécessité d’un rigoureux effort pement ; éducation ; etc.). L’action de
au plus haut niveau. Le Secrétaire gé- Représentant les S & T, je participai ainsi de recherche pour, peu à peu, en venir notre Académie (COFUSI) a été exposée
néral de l’ONU les mentionne réguliè- à la Session “Énergie”. Il me vint à l’idée, à bout. en séance plénière et le projet qu’elle
rement comme facteurs décisifs du au début, de noter au fur et à mesure avait élaboré de concert avec le Conseil
développement et de la lutte contre les des discours, interventions (une soixan- Quelle qu’en soit la raison, ce silence est scientifique du Japon (JSC), sur le thème
fléaux naturels et contre la pauvreté. taine au total) le nombre de fois que frappant. C’est à coup sûr un des rôles “Énergie et Société” a été adopté avec
C’est ainsi qu’il a accepté la proposition seraient cités les mots de Science et de des Académies des sciences, de par le enthousiasme et fera l’objet d’un nou-
que se tienne, avant la réunion au Technologie (ou tout mot qui en dérivât). monde, que de ré-occuper une partie du veau programme de l’ICSU. L’Assem-
sommet des 2, 3 et 4 septembre, un Compte non tenu de ma propre inter- terrain ainsi vacant et d’affirmer, face blée a procédé aux élections des mem-
Forum scientifique dont l’organisation a vention (qui ne devait pas excéder 3 aux opinions publiques et, lorsque cela bres de son nouveau Bureau exécutif où
été confiée à l’ICSU, à la WFEO (World minutes), le résultat du comptage fut est nécessaire, face aux pouvoirs poli- figurent deux scientifiques français
Federation of Engineering Organizations) éloquent : 0 pour Science et 1 (d’un tiques, qu’il n’y aura pas de développe- (Marie-Lise Chanin et Michel Denis). La
et à la TWAS (Third World Academy of Ministre africain) pour Technologie. ment des pays pauvres, et encore moins présidence de l’ICSU est désormais
Sciences). Ce forum a regroupé plu- S’agissant donc d’un débat sur l’énergie, de durabilité de ce développement sans assurée par le Docteur Jane Lubchenko
sieurs sessions, ateliers… dont un Sym- dont on a quelque mal à ne pas voir le que la recherche scientifique dans ses (spécialiste américaine des écosys-
posium de l’IAP (Inter Academy Panel) rapport intime qu’elle entretient avec les diverses composantes, en devienne une tèmes) en remplacement du Professeur
de deux demi-journées (dont le thème S & T, ces mots, et bien sûr ce qu’ils re- partie prenante majeure, et qu’elle soit Yoshikawa dont le mandat venait à expi-
était : “Science Academies : a tool for couvrent, étaient totalement absents. stimulée en ce sens  ration.
sustainable Development”, et qui, pour La politique générale de l’ICSU s’oriente
l’essentiel a été organisé à l’Académie Pendant un peu plus de trois heures, il vers des évaluations plus approfondies
des sciences, par la DRI. ne fut question que de financements, de et plus rapprochées des Comités inter-
prêts, d’énergies “propres”, d’énergies disciplinaires dont les activités de cer-
“renouvelables”, de la nécessité que ces tains n’ont pas été reconduites (COSTED,
dernières représentent 10 % de l’en- CSFS, SCOWAR, ACOGEB) mais seront
semble mondial en 2010 (sans un mot reprises sous d’autres formes. En outre,
sur le pourquoi du 10 % plutôt que d’un le Comité de Planification et d’Evalua-
15 % ou d’un 5 %), de gaspillages et tion (CSPR) est chargé d’étudier des
d’économies, de subventions, de parte- modalités nouvelles pour aider au fonc-
nariats, de mises en réseau, etc.; tous tionnement des Unions, élargir leur
discours éminemment sympathiques, consultation et leur faire jouer un rôle
mais ignorant strictement la nécessité, plus important dans les propositions
en amont, d’une recherche théorique, d’actions et le choix des thèmes liés aux
expérimentale, appliquée, industrielle… domaines émergents 

1 Secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie des


1 Membre de l’Académie des sciences sciences, professeur honoraire au Collège de
France

19
Carnet
Laurent L’histoire des organisateur, vagues morphogéné-
tiques, territoires présomptifs et
Cnidaires). Ainsi, la régulation d’un
des processus fondamentaux de

Schwartz êtres vivants gradients.


Ainsi André Adoutte se préparait-il à
l’embryogenèse semble avoir été
“inventé” une seule et unique fois au
Ancien élève de l’École normale
supérieure, le mathématicien
revisitée: la ème
aborder la 3 partie de sa carrière
de chercheur, dramatiquement
cours de l’histoire de la vie. La
comparaison des séquences de l’ho-
Laurent Schwartz, premier Fran- contribution écourtée par sa mort subite à l’âge méobox et des régions flanquantes
çais à avoir obtenu la prestigieuse de 55 ans, le 19 mars de cette année. de l’ ADN chez tous ces organismes a
médaille Fields, a apporté une d’André Elle devait en effet être consacrée à permis de classer les Bilateria en
contribution fondamentale dans
plusieurs domaines mathéma- Adoutte des recherches sur l’évolution
basées sur l’étude de “gènes du
trois grands groupes, les Deutero-
stomes (auxquels nous apparte-
tiques, notamment en établissant
la célèbre théorie des distribu-
(1947-2002) développement”.
Les débuts de la phylogénie molécu-
nons) et les Protostomes et à
supprimer des phyla
tions. Mais Laurent Schwartz ne “Evolution is the single most impor- laire (que l’on peut situer à l’article de “intermédiaires” comprenant des
2
s’est pas contenté d’être cet tant theme in biology. It can be Field et al. en 1988) s’appuyaient sur formes dont la position dans l’arbre
exceptionnel scientifique, il a studied at several levels, using a la comparaison de la séquence de phylogénétique avait de longue date
également pris une part majeure variety of methodologies. But evolu- gènes communs à toutes les cellules suscité des incertitudes (Figure 1).
dans la défense des droits de tion is primarily the evolution of comme ceux qui codent
l’homme ainsi que dans la réforme genomes”. l’ ARN ribosomique.
des universités et des grandes Ainsi s’exprimait notre confrère André Ces travaux pionniers
la lettre n 6 / hiver 2002
0

Deuterostomes
écoles.
Né en 1915, il a profondément
Adoutte, professeur de génétique à
l’université d’Orsay et directeur du
avaient fait entrevoir
la puissance euristique
Vertebrates
Cephalochordates de l’ Académie des sciences
Urochordates
influencé les mathématiques du CGM, dans un article introductif à un de cette nouvelle Hemichordates
Echinoderms
XX ème
siècle par l’invention de la numéro consacré à “Genomes and méthode. Alors qu’ils Publication de l’Académie
Bryozoans
1 des sciences
théorie des distributions (1944). En Evolution” . confirmaient la composi- Entoprocts
Platyhelminthes
généralisant la notion classique de Il ajoutait plus loin que l’évolution tion du groupe des 23, quai de Conti 75006 PARIS

Lophotrochozoans
Pogonophorans
Brachiopods Tel: 01-44-41-43-68
fonctions, il a formulé clairement biologique est aussi l’évolution du Deuterostomes*
Phoronids Fax: 01-44-41-43-84

Bilateria
et mis au point un concept développement et des stratégies du (auxquels appartiennent Nemerteans http: www.academie-sciences.fr
nouveau permettant d’utiliser la développement. En effet soulignait-il les Chordés et les Echi- Annelids
Echiurans Directeur de publication:

Protostomes
dérivation et la transformation de “aucun génome ne peut être transmis nodermes), ils jetaient un Molluscs Nicole Le Douarin
Sipunculans
Fourier dans des situations inac- durablement si l’organisme corres- doute sur le reste de la Gnathostomulids Directoire:
cessibles au calcul différentiel de pondant n’est pas capable de passer classification des méta- Rotifers Nicole Le Douarin
Newton et Leibniz. La pureté, la par le goulot d’étranglement que zoaires notamment celle Gastrotrichs Jean Dercourt

Ecdysozoans
Nematodes
simplicité et la généralité éton- constitue l’embryogenèse”. des Protostomes* qui Priapulids Rédacteur en chef:
Kinorhynchs Jean-Didier Vincent
nantes de ses idées nouvelles leur A l’époque “du post-génome”, avait prévalu pendant
Onychophorans
ont assuré une fécondité incompa- de nouveaux moyens sont disponibles tout le XXème siècle et qui Tardigrades
Arthropods
Secrétariat général de rédaction:
rable. La théorie des distributions pour tenter de reconstituer l’histoire reposait sur des critères Marie-Christine Brissot
Ctenophorans
pour laquelle il a reçu la médaille de la vie. Évolution et développement, morphologiques.
Cnidarians Conception graphique
Fields en 1950 des mains d’Harold si étroitement associés à la fin du Les recherches menées Poriferans Direction artistique
Bohr est devenue un outil essen- XIXème siècle par l’anatomiste alle- par André Adoutte et ses Fungi Nicolas Guilbert
Plants
tiel dans des domaines aussi mand Ernst Haeckel pour qui “l’onto- collaborateurs ont Photographies:
variés que la théorie des équations genèse récapitule la phylogenèse”, se apporté des clarifications p.p. 1, 3, 4,10, 12, 20 photos N. Guilbert
pp. 2, 3, 5, 6, 7, 8, 9, 15, 16 (DR).
aux dérivées partielles – où ses trouvent à nouveau réunis dans une au problème de la
élèves J.-L. Lions et B. Malgrange démarche de recherche dite: EVO- parenté des espèces et Figure 1: Comité de rédaction:
La nouvelle phylogénie Jean-François Bach, Roger Balian, Jack
ainsi que L. Hörmander l’ont DEVO. André Adoutte n’est pas pour permis de proposer une nouvelle PNAS, 25 avril 2000, vol. 97 N°9 Blachère, Édouard Brézin,
merveilleusement illustrée- en rien dans la réémergence de cette phylogénie qui présente une cohé- Pierre Buser, Paul Caro,
Jules Hoffmann, Alain Pompidou, Pierre
physique et en particulier dans la discipline. rence largement reconnue. Les On assiste ainsi à la renaissance de
Potier, Éric Spitz,
théorie des champs quantiques où Après avoir fait ses premières armes gènes étudiés par A. Adoutte, la zoologie et on réécrit l’histoire des Jean-Christophe Yoccoz
elle joue un rôle essentiel, en en génétique mitochondriale de la appelés gènes Hox car ils possèdent espèces. Tous les Bilateria semblent
Photogravure & impression:
géométrie différentielle et dans la levure, inspiré qu’il était par la décou- une séquence de 180 bases (ou bien dériver d’un unique ancêtre Edipro/PrintreferenceTM
théorie des représentations des verte des premiers marqueurs géné- homeobox) codant pour un homéo- commun, baptisé Urbilateria dont 0141404900
groupes, et même en théorie des tiques des mitochondries par l’équipe domaine de 60 acides aminés qui, se l’organisation était déjà fort élaborée.
nombres où joue un rôle clef l’ana- de Piotr Slonimski, il décida de s’atta- liant au promoteur d’autres gènes, De plus, la topologie de l’arbre phylo-
logue de l’espace de Schwartz dû à quer à un organisme plus complexe, en règle le fonctionnement. Par ce génétique, tel qu’il se présente
F. Bruhat, un autre de ses élèves. la Paramécie. Comme l’avait montré contrôle qu’ils exercent sur l’activité aujourd’hui, suggère une nouvelle
La découverte en mathématique Janine Beisson auprès de qui il a d’autres gènes, les gènes Hox jouent interprétation de la fameuse explo-
d’un concept nouveau alliant à ce effectué ses premiers travaux, ce un rôle déterminant dans la mise en sion cambrienne. Au lieu d’une seule
point simplicité, ubiquité et fécon- Cilié, bien qu’unicellulaire, est le site place du plan d’organisation du grande radiation, il y en a sans doute
dité est un phénomène rare qui de processus morphogénétiques, liés corps au cours de l’embryogenèse. eu au moins trois, correspondant à la
donne à l’œuvre mathématique de à l’organisation des rangées ciliaires, Ils ont été extraordinairement diversification des Lophotrocho-
Laurent Schwartz un éclat difficile qui sont étonnamment complexes. conservés au cours de l’évolution. zoaires, des Ecdysozoaires et des
à égaler. Les travaux d’André Adoutte ont clai- André Adoutte a montré qu’ils exis- Deutérostomes, à partir d’un lignage
Son œuvre, son talent légendaire rement montré que leur dynamique tent chez tous les organismes à commun probablement peu diver-
de conférencier et d’enseignant, obéit aux mêmes lois que celle qui est symétrie bilatérale (les Bilateria) sifié. Ces “révolutions génétiques” et
son engagement incessant pour la à l’œuvre dans la morphogenèse des c’est-à-dire chez tous les animaux notamment la séparation entre
qualité de l’enseignement supé- métazoaires. On y retrouve: centre (à l’exception des plus simples Protostomes et Deutérostomes se
rieur et de la recherche scienti- d’entre eux, les éponges et les sont donc produites avant le
fique, font de Laurent Schwartz 1 A. Adoutte and E. Boncinelli. Cambrien suggérant une longue
Current Opinion in Genetics & Develop-
l’un des plus grands mathémati- ment (2000), 10: 593-595. * Ces termes se réfèrent à la manière dont, histoire antécambrienne des méta-
ciens de son époque. Il restera un 2 K. G. Field, G. J. Olsen, D. J. Lane, au cours de l’embryogenèse, se forme la zoaires restée jusque là insoup-
S. J. Giovannoni, M. T. Ghiselin, E. C. Raff, bouche: elle se forme d’emblée dès la fin
modèle pour nous tous  N. R. Pace & R. A. Raff. Science (1988), de la gastrulation chez les Protostomes et
çonnée 
A. C. 239: 748-753. se perce plus tard chez les Deuterostomes. N. L. D.

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