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ARTHUR.

« Arthur, nous prévient d’emblée le grand historien Martin


Aurell1, hante l’imaginaire des hommes et des femmes qui
entretiennent le souvenir de ses aventures ».
La légende d’Arthur s’inscrit d’abord ans un contexte
panceltique, non spécifiquement de Petite Bretagne. En effet,
on situe le berceau de la civilisation celtique vers 2000 avant JC
en Europe centrale (Bavière) et c’est à partir du 1er millénaire
que les celtes ont progressivement occupé toute l’Europe et
arrivent en Grande Bretagne entre les 2ème et 7ème siècles
avant JC. Les romains occuperont l’Ile de – 43 à + 383 après JC.
C’est l’époque des invasions saxonnes et de l’affirmation d’une
forte identité galloise. A cette époque nous disent les contes, un
chef de guerre nommé Arthur bat les Saxons au Mont Badon
(500), époque où meurt Saint David, patron du Pays de Galles,
(en 589).
.L’imagination populaire en a fait un grand roi, ce qui semble
anachronique pour Alban Gautier2 car les textes les plus anciens
le mentionnent comme un chef de guerre, un soldat, sans plus.
Quant aux seuls textes historiques contemporain que nous
ayons au 5ème siècle, ils n’en disent rien. Avec Arthur, la légende
est donc elle–même un objet historique puisqu’elle contribue à
créer un héros, comme les nôtres les sociétés médiévales
fonctionnent avec une grande part d’imaginaire, lequel vient
rencontrer quelques éléments de la réalité pour constituer un

1
Aurell Martin, La légende du Roi Arthur, 550-1250. Paris, éditions académiques Perrin, 2007, 632 p.
2
Gautier Alban, Arthur, Ellipses, Paris , 2007.
mythe soit un système de symboles agencés en récit. Qu’en
est-il donc du roi Arthur ?
Légende.
Il y a le légendaire roi Arthur, né de l’union illégitime d’Uter
Pendragon et de l’épouse du duc de Cornouailles, surprise
grâce à un stratagème de Merlin, lequel élèvera le futur roi en
retrait et dans l’anonymat. Tout un chacun connaît l’épisode de
son accession à la vie publique. Encore écuyer, une nuit de
Noël, il parvient à arracher l’épée royale de l’enclume (ou du
perron) et reconnu comme roi, ralliera à lui les tribus de
Grande Bretagne, épisode directement emprunté au folklore
irlandais qui voulait que les rois insulaires soient acclamés sur
la pierre de souveraineté, la pierre de Fail qui crie dans la nuit.
Après avoir fondé la Table Ronde, le plus ancien ordre
chevaleresque du monde voué à la quête du Saint Graal, vaincu
nombre d’ennemis dans douze batailles dont, opposé aux
Saxons (la plus célèbre étant celle du Mont Badon), il sort
victorieux, il finira, tué par Mordred le fils incestueux qu’il avait
eu de sa sœur Morgane. Transporté par les fées en l’Ile
d’Avalon, il doit en revenir pour apporter la paix à ce monde
troublé. « Encore y est, bretons l’attendent », écrivait Rober
Wace, le vieux trouvère anglo-normand.
Mais comment comprendre son immense popularité ?

Histoire et historiographie.
Après le sac de Rome, en 410, et la perte d’influence des
romains qui en résulta, la Mer d’Irlande devint de fait le centre
d’une nouvelle culture d’où émerge une fore originale de
chrétienté dite insulaire (cf.la figure de saint Patrick). Aux 6ème
et 7ème siècles, les moines irlandais, tel saint Columba,
établirent leurs monastères de part et d’autre de l’Ecosse
encouragés par le pape Honorius. La chrétienté s’organise alors
autour des abbayes face à une église organisée autour des
évêques. Bientôt considérée comme anarchique, elle fut
détractée et détruite.
Le gallois est la langue celtique la plus vivace, elle contient
deux dialectes, Nord et Sud, et les textes les plus intéressants
sont ceux des 12ème -15ème siècles. On y a trouvé nombre de
toponymes mentionnant Arthur.
Pour retrouver sa figure, il convient donc d’explorer deux
sources, les galloises et les latines d’où dériveront les écrits
légendaires anglo-normands. Elles sont, bien entendu, en
interaction constante.

Littérature galloise.
C’est là que l’on est le plus proche du folklore celte, de la
tradition populaire proprement dite, les plus anciens écrits
datent du 6ème siècle, ils sont rédigés en gallois médiéval car,
dés le 5ème siècle, on y trouve trace de poésie.

Les Bardd. Pour le professeur Martin Aurell, les bardd, au


6ème siècle, participent du combat contre les envahisseurs
britanniques, ce sont des conteurs professionnels, d’origine
nobiliaire ou druidique connus pour leur mémoire et leurs
performances orales. Ils forment une caste héréditaire. Initiés
au sein de leurs familles, ce sont de véritables conservatoires
des mythes celtes, à la fois poètes, généalogistes, conteurs. On
distingue deus catégories : le pencerdd qui chante avant les
autres et le widd conteur plus que poète. La poésie héroïque de
Galles est le fait des cynfeirdd, poètes anciens, dont le plus
connu est Taliésin, barde (534-599), du roi de Powys, Brachfoël.
Au 19ème siècle, Alfred Tennyson en fera le barde officiel
d’Arthur en sa cour.

En 570, Mynyddog Mwynfawr, le riche chef des Gododdin,


attaque les Angles dans le Sud et met le siège devant Caireth,
ce sera une catastrophe. Sur trois cent soixante trois guerriers,
un seul survécut. Pour les lancer à l’attaque, le roi avait réuni
les chefs des tribus britanniques pendant un an, les conviant à
festoyer dans son château, à Din Eidyn. En souvenir le barde
Anairin (un des cinq grands bardes mentionnés par Nennius, le
premier historien latin qui mentionnera Arthur) compose les
Gododdin, épopée élégiaque consacré aux héros de la bataille,
un des premiers écrits gallois. On en conserve, en 1250, le livre
d’Aneirin. Le strophe 102 y fait mention d’Arthur, parangon du
combattant. Diverses interpolations ont vu le jour, et le poème
a influencé la littérature galloise du Moyen Age aux
romantiques.

Les Mabinogii ou Mabinogion, de Mab : (mot gallois pour fils ou


garçon), soit «Les contes de la jeunesse » rendent compte de
deux collections de contes. Il s’agit d’un cycle de légendes
galloises collectées sur le terrain. C’est un des chefs d’œuvre
de la littérature mondiale élaborés à partir de récits anciens
dont :
• Le Livre noir, Black book of Camarthen, copié à Camarthen
vers 1250, en terre gaélique, raconte des histoires de
héros de navigations…, c’est le plus ancien.
• Le White book of Rydderch de 1325 conservé à
Aberstwyth, écrit à l’abbaye de Santa Florida (Ystrad Ffur)
au royaume de Deheubarth pour Rhydderch ab Lewan
Llywd de Glyn Aeron à Caerdigan, contient aussi Les
Mabinogion.
• le « Red Book of Hergest », édité en 1400, compilation de
prose et de poésie, dont le célèbre Livre de Taliesin dont
un poème gallois en stances de 8 lignes, (The spoils of
Annwyn), Preidden Annwyn, incomplet et énigmatique,
lequel raconte le voyage d’Arthur et de ses compagnons à
Caer Siddi (le Sidhe, château des fées) pour retrouver un
mystérieux chaudron.
Caer Siddi apparaît aussi dans un autre poème de Taliésin, c’est
un endroit où il n’y a ni malheur ni chagrin et où les souvenirs
du passé n’affligent pas celui qui y séjourne. Trois instruments y
jouent autour d’un feu. C’est le siège d’une forteresse
imprenable dont les angles sont entourés par la mer avec une
fontaine inépuisable au dessus, l’eau y est plus douce que le
vin blanc. Rhiannon (ou Rigantona, la grande déesse) y règne
ave Prydin, son fils (le dieu irlandais Cuchulainn). Ils sont
associés avec les chevaux et la mer. Dylan, fils de Aranrhol
plonge dans la mer car il y est né. Le fils de Llyr, Mamawydan
est le dieu de la mer. C’est un endroit où il n’y a ni malheur, ni
chagrin, et où les souvenirs du passé n’affligent pas celui qui y
séjourne. C’est là que les légendes porteront Arthur à son
dernier souffle.

Tous ces récits mettent en scène un chef de guerre (Gereint, fils


de Erbin, c'est-à-dire Arthur), chef des seigneurs associé aux
chevaux, il est invincible. Ainsi Arthur combat neuf ennemis à la
bataille. Chef des seigneurs, il possède les objets sacrés : épée,
lance, bouclier, manteau, bateau, ainsi qu’un chien magique
Cavall qui tue l’Yskithrwynn et entretient une relation avec
l’au-delà. Il raconte les expéditions d’Arthur sur son navire
Prydwinn pour prendre le chaudron d’abondance, un talisman
gardé par six mille guerriers dans une forteresse
quadrangulaire et en verre où Gwair est emprisonnée. Ils s‘agit
d’un récit d’imrara soit d’une navigation à l’appel d’une fée
pour s’approprier les dépouilles de l’Autre Monde.
Dans « Qui est le portier ? » un gardien récalcitrant interdit à
Arthur et à ses compagnons d’entrer. S’ensuit un récit
d’exploits dont le fait d’avoir transpercé à Anglesey le « chat de
Palug », anthropophage, qui se nourrissait des cent quatre vingt
guerriers de l’île, on y trouve encore des monstres à tête de
chien et des sorcières. On verra encore le Chat de Palug
apparaître dans Les Triades de l’Ile de Bretagne (14ème
-17ème siècles), courtes histoires transcrivant des traditions
orales, copiées à partir du 13ème siècle, ainsi que dans Le
roman des Français (1155-1204), La suite Merlin (1230-1234).
On y narre encore la victoire du Mont Badon, reprise dans
L’Historia Britonum, où six cent guerriers périssent et où l’on
assiste au combat de Ker et Llochaw, fils d’Arthur.

La seconde bataille de Mag Tured, (récit gaélique ancien


irlandais traduit au 13ème siècle), met en scène le combat
entre les Fomoire, et les Tuatha de Danan (fils de la déesse
Ana) pour pénétrer dans Tara, la mythique capitale de l’Irlande.
Le Dieu Lug y décline sa généalogie et sous son autre nom
Samildanach (le maître des Arts et Métiers), dresse la liste des
arts qu’il maîtrise.

« Kulwch et Olwen » est un récit composé à partir de traditions


orales, conte où le portier Gwelwyd Gavaelvowr, engage la
conversation. Il s’agit d’un conte tribal qui reflète la vie du
temps. Arthur y est un héros surnaturel qui passe un traité avec
Kulwch. Il combat le géant Yspadaden, père d’Olwen, et
conquiert le chaudron d’argent. Présenté dans ces récits
comme le protecteur de l’Ile de Bretagne, il déterre la tête de
Bran, fils de Llyr, de la colline blanche de Londres et par son
action épargne l’invasion de l’île et se trouve en contact avec
l’Autre Monde.

« La Chasse au sanglier Twrch Trwyth » exploite le thème de la


chasse surnaturelle, et incarne la lutte de l’Ours (Arth) contre le
sanglier, soit des guerriers contre les druides. Celui qui
s’empare du sanglier conquiert vigueur et souveraineté (le
sanglier est l’animal des druides). Il s’agirait aussi d’allégories
de révoltes contre les normands. Le sanglier ravage l’île (Sud
Galles) à partir de l’Irlande et l’histoire symbolise le retour en
1081 de Grieffed ab Cynon, roi Gwynedd, (Nord Ouest de
Galles), exilé par les Normands qu’il combat victorieusement,
ou de Grified ap Rhys successeur du premier en révolte contre
Henri 1er (1100-1135) roi d’Angleterre. La figure d’Arthur
rassemble ici les gallois contre le sanglier, c’est à dire le roi
d’Angleterre accusé d’avoir tué son frère Guillaume le Roux.

Sources latines.
Il s‘agit d’abord des Vitae sancti (vies de saints). Vers 100-1130,
cinq vies de saints copiées dans le scriptorium de Marmoutiers
(prieuré bénédictin de Dol de Bretagne rattaché à St Florent de
Saumur et doté par Wihenoc), mentionnent Arthur et en Galles
celles de saint Cadog, saint Illtud, saint Carannog, saint Padern,
et à Glastonbury, saint Gildas.

Le contexte de l’époque explique ces mentions arthuriennes, en


effet aux normands conquérants qui imposent des saints
étrangers comme Augustin de Cantorbéry, les gallois ripostent
avec leurs propres saints. Ainsi, en 1107 -1130, le normand
Urban (Llandalf) encouragera la vie de saint Cadog pour faire
valoir ses droits sur son diocèse. Nous avons donc affaire à une
hagiographie de combat et d’intérêt où le roi Arthur comme
figure sacrée joue bien entendu un rôle politique (Aurell, 2007).
L’historien Nennius disciple d’Elfoddw, Elvogadus, évêque de
Bangor (768-809), église celte chrétienne, aurait travaillé pour
le roi de Gwynedd, Merfyn Frych. Son Historia Britonum est une
compilation d’écrits des 9ème et 10ème siècles et comprend :
• préface,
• histoire de l’Ile,
• généalogie des rois bretons, (dont Arthur),
• comput.
Il réserve un rôle d’excellence aux celtes, descendants des
Troyens, et à leur capacité de résistance manifestée par la
prophétie d’Ambrosius qui incarne l’espoir breton.

Les Annales de Cambriae de 954 (la Cambrie, c’est le pays de


Galles) sont une liste des généalogies romaines, compilées au
10ème siècle à Saint David, ville épiscopale du Dyfed, elles
racontent les événements de 454 à 954 dont la Bataille du Mont
Badon, où Arthur porte la croix, soutenu par Medwrad.

Geoffroy de Monmouth, issu d’une famille d’Armorique, mort


en 1155, après une carrière à Oxford où il devient magister, est
membre du chapitre de Saint Georges fondé en 1074 par le
normand Robert d’Oilly. Il a pour prévôt Gautier, archidiacre
d’Oxford qui lui aurait apporté « de Britanniae » un livre ancien
en langue celtique. En 1151, il est évêque de Saint Asaph dans
Nord Galles. Consacré à Cantorbéry en 1152, il ne prendra
jamais son siège vu l’opposition d’Owain, prince de Gwynned,
aux rois anglais. Familier de la très haute aristocratie
normande, il publie l’ « Histoire des rois de Bretagne -historia
regum britanniae »- (1136-1137), dédiée à Robert de
Gloucester, seigneur de Caen, bâtard d’Henri 1er Beauclerc. Il
restera attaché à Caen qu’il dira fondée par Keu, et à Bayeux,
fondée par Bedoier, soit par deux lieutenants d’Arthur. Robert
soutient, contre le roi Etienne de Blois, le camp angevin
pendant la guerre civile de succession et donc Mathilde
« l’Empresse », petite fille du Conquérant, épouse en seconde
noces de Geoffroy le Bel Plantegenêt.
On lui doit aussi Les prophéties de Merlin (1134-1135) ainsi
qu’une Vie de Merlin -Vita Merlini- (1149-1151). Les récits
arthuriens refléteront aussi ses partis pris. C’est un admirateur
des bretons et de leurs rois, particulièrement des celtes gallois,
qui ont pour lui, une mission civilisatrice.
En 1135, les trois royaumes de Galles chassent les normands
de plusieurs forteresses dans le Sud Est des Galles.
En 1158, Margon ab Owain prend Usk, restaure le titre perdu
par son grand père Carady, prince de Gwent. Dans ses écrits,
Geoffroy y déploiera la cour à Caerleon au détriment de
traditions plus anciennes. Ainsi les gallois se vanteront de
reconquérir l’île grâce à Arthur revenu de l’au-delà.
Pour Geoffroi, Constantin, le grand père d’Arthur provenait
d’Armorique, et il va s’attacher à valoriser ainsi l’archevêché de
Dol (12ème siècle) comme les Cornouailles lieu de la
conception d’Arthur. Arthur y est le paladin de l’indépendance
et de la grandeur bretonne et sa matière de Bretagne constitue
ainsi une riposte ouverte à la matière d’Angleterre.
Martin Aurell écrit que Geoffroy compose le récit des origines de
Grande Bretagne à partir des traditions orales celtiques, du
folkore, et des renseignements qu’il puise dans « La décadence
de Bretagne » de Gildas, dans « L’Histoire ecclésiastique des
Anglais » de Bède le vénérable, et dans « L’Histoire des
bretons » de Nennius. Quitte à malmener ses sources, ces récits
lui fournissent une structure qu’il interprète alors en fonction du
contexte de l’époque à la gloire des bretons insulaires et
notamment les celtes du pays de Galles au détriment des
normands « dehors Normands ! » écrit-il dans La Vita Merlini.
Pour lui Arthur est bien le paladin de l’indépendance bretonne.
Geoffroi de Monmouth a exercé une influence permanente sur
l’historiographie arthurienne (Aurell p. 103). Il est proche de
Robert de Gloucester et fréquente, la très haute aristocratie
normande à Oxford où il étudie. Bien qu’évêque des Galles du
Nord, il écrit son œuvre à la cour d’Henri 1er Beauclerc, et
Geoffroi sera partisan de l’impératrice Mathilde, épouse de
Geoffroi Le Bel Plantagenêt, ce qui nous ramène encore aux
Marches de l’Ouest. Il cite souvent Caen et Bayeux, tout en
étant partisan des gallois et plus largement des celtes qu’il
valorise au travers de l’évêché de Dol et des Cornouailles. Pour
Martin Aurell, son œuvre présente des « récits d’origines
diverses greffés sur une structure narrative dont les spécialistes
quêtent avec bonheur les racines » (p. 117), il campe un Arthur
fils de son temps, introduisant même avant Chrétien de Troyes
les valeurs chevaleresques et courtoises dans ses récits et c’est
encore lui qui participe de la sacralisation d’Arthur en lui faisant
faire retraite en Avalon. On lui doit aussi, souligne M.A., la
superbe mise en scène de Merlin : Les Prophéties de Merlin
(1134-35), conservées avec l’Histoire… dans l’abbaye
normande du Bec Hellouin qui semble en avoir eu une des
premières copies.
Les Plantagenêts mèneront une contre offensive contre les
Gallois avec la découverte, par Richard Cœur de Lion, de la
tombe d’Arthur en l’Abbaye de Glastonbury cinquante ans plus
tard, on l’y montre encore. Si Arthur est enterré, c’est qu’il ne
pourra revenir !

Quelle figure ?
La figure d’Arthur dans ces récits renvoie au paganisme celte, il
est en effet:
• Un géant entouré de colosses, il participe à la chasse au
sanglier,
• Un roi transformé en bête sauvage suite à une punition
divine,
• il navigue vers l’Autre Monde,
• il affronte un cerbère intraitable,
• Il veut obtenir dans cet Au-delà quelques talismans
de richesse et de domination, ou libérer sa femme retenue
par des forces mystérieuses,
• il reviendra un jour mener son peuple à la victoire,
Rex Arturus, rex quondam futurus.

Avatar tardif d’un héros mythologique, le roi Arthur fait partie


des récits folkloriques et se trouve également figé dans la
topographie, aux Marches de Bretagne, en Passais, nous avons
inventoriés une quinzaine de lieux dits en relation avec son
nom ainsi qu’une légende de Chasse Fantastique qui lui est
rapportée dans les traditions orales de la région3. Géant
protecteur tantôt bonnasse tantôt tragique, c’est un héros
3
Bertin Georges, Guide des chevaliers de la Table Ronde en Normandie, Corlet, 1990.
fondateur. Le contexte des récits vient ici interpoler avec ces
bases et nous disent aussi la situation de l’aristocratie de l’île
abandonnée à elle-même par les romains et dans une situation
désespérée face à l‘envahisseur germanique.

Et sa propagation ?
Les souverains anglo-normands surtout avec Henri II
Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine devenue son épouse vont
favoriser la diffusion de la légende arthurienne en Occident4
« Grâce à eux elle sera appréciée au delà d’un groupe restreint
d’initiés normands qui la connaissaient sur le continent ».
Martin Aurell a fit l’inventaire minutieux des diverses sources
bibliographiques existantes en les discutant soigneusement.
• Ainsi, Robert de Gloucester a contribué à la propagation de
L’Histoire… de Geoffroi traduite en anglo normand par
Robert Gaimar. Il est par ailleurs lié à Robert de Torigni
abbé du Mont saint Michel, ancien bibliothécaire du Bec
Helluin !
• Aliénor d’Aquitaine connaît la Matière de Bretagne et
plusieurs des troubadours de sa cour mentionnent les
thèmes arthuriens dans leurs écrits,
• L’auteur du Roman de Brut, Wace, est né en l’île anglo-
normande de Jersey et a été éduqué à Caen et où il a écrit
la majeure partie de son œuvre, il est sensible aux réalités
continentales.
• Le cycle des chansons des amours de Tristan et Yseut,
composé en Angleterre (nous savons aussi que Béroul

4
Aurell Martin, op cit p .165.
était de Mortain) présente des ressemblances avec les
événements et les attitudes politiques du temps (p. 177),
• Marie de France et ses lais : réexaminant la question
controversée de l’identité de Marie de France, Martin
Aurell la rattache par ses origines (elle est fille de Galeron
de Meulan) à l’aristocratie normande de la cour d’Henri II
qu’elle aurait fréquenté.
• A propos de l’utilisation de la Matière de Bretagne en
idéologie favorable à la maison d’Anjou, Aurell montre
qu’elle participe de la « légitimation de sa dynastie en
Normandie ». L’invention en 1190-1191 des dépouilles
d’Arthur et de Guenièvre à Glastonbury, à l’avènement de
Richard Cœur de Lion, est ainsi examinée dans le sens
d’un détournement de la vocation initiale du héros des
celtes au profit de Plantagenêts, comme d’ailleurs le don
de Caliburn (Excalibur) à Tancrède de Sicile, (un normand),
par Richard en signe d’alliance en 1191. Richard ne se
privera pas non plus de cette captation légendaire étant le
premier roi d’Angleterre à être comparé à Arthur. Dans ce
sens les latimers (clercs traducteurs et « transmetteurs »)
au travers de la Manche, plus trait d’union que frontière,
joueront un rôle important (nous avions nous même
montré par exemple quelle avait pu être l’influence de
l’Abbaye de Lonlay en Passais via ses prieurés en
Angleterre –dont Stogursey, proche de Glastonbury- et sur
le continent). Ils contribuent, comme les jongleurs, à
passer la Matière de Bretagne d’un univers linguistique à
l’autre. Ainsi l’image d’Arthur va proliférer à l’époque
jusqu’à Santiago de Compostella (on trouvait sur la façade
de l’édifice pré romanique des scènes du Tristan), à
Modène (le célèbre archivolte de la cathédrale du 12ème
siècle présente Arthur libérant Guenièvre de ses
ravisseurs) ainsi qu’à Otrante (mosaïque arthurienne
rappelant la Chasse Hellequin appelée Chasse Artus au
bocage normand). Cette ville fut de fait conquise par le
normand Robert Guiscard (originaire d’une famille du
Contentin), en 1070, et dont le fils Bohémond 1er, futur
prince d’Antioche, présidera aux travaux de la cathédrale.
• Chrétien de Troye est situé5 avec une très grande
probabilité de certitude dans l’entourage de Marie de
Champagne (fille d’Aliénor) et de son époux Henri le
Libéral, c’était un chanoine très érudit, sans doute de la
cathédrale Saint Loup de Troyes. L’auteur du Cligés avait
une connaissance précise du Sud de l’Angleterre et, pour
Le chevalier à la Charrette, entretenait une certaine
familiarité avec la Basse–Normandie. Ainsi constate Martin
Aurell, : « les micro toponymes de l’Avranchin ou la
disposition exacte du site de Windsor (nous pourrions
ajouter celle du site de Gorron ou de certains paysages du
Passais), que Chrétien est capable de donner cadrent mal
avec des informations de seconde main ». D’où cette
proposition que fait Martin Aurell d’un voyage de Chrétien
en Normandie et en Angleterre à l’époque de la publication
du roman d’Erec et Enide, (1170-1176). Chrétien y aurait
fréquenté la cour d’Henri II, d’où les synchronismes et
concordances onomastiques ave les événements de
5
Aurell op. cit. p 182 sq
l’époque. Il est en tout cas certain que Chrétien est bien
renseigné sur la géographie de l’empire Plantagenêt dont
les habitants lui valent respect et admiration : « vers ces
gens mon cœur m’attire » écrit-il dans Erec et Enide (v.
6036), après avoir listé les peuples gouvernés par Henri II.
Et « il est presque certain qu’il a visité l’Angleterre et la
Normandie, principauté de prédilection du roi ». Chrétien a
marqué, de façon quasi irréversible, la littérature
arthurienne, soumettant le merveilleux breton à un
traitement réaliste, humanisant les fées… christianisant en
profondeur cette matière et faisant du thème du Graal un
des plus populaires de l’Occident et ce sur fond de
Croisades, entreprise de chevalerie spirituelle et guerrière
qui marque profondément les esprits et à laquelle
participe aussi la littérature de Chrétien.

Une hypothèse continentale.


Pour le celtisant Gwench’lan Le Scouzec6, qui
présente une hypothèse complémentaire, Arthur, dont
la plupart des auteurs font un dux bellorum de
Domnonée ou du pays de Galles au VIème siècle de
notre ère, est un géant, une figure sacrée
protoceltique (un dieu des pierres) du continent dans
sa partie Armorique. Nous devrions donc au génie du
peuple breton d'avoir fait passer ce mythe dans notre
inconscient collectif qu'il habite désormais. Aussi, le
6
Arthur , roi des bretons d'Armorique, par Gwenc'hlan Le Scouezec. Ed Le Manoir

du Tertre, 1998, 670p.


royaume d'Arthur ne devrait pas grand chose aux Iles
Britanniques, il coïncide en effet avec l'expansion des
bretons armoricains du Ménez Hom jusqu'au Grand
Saint Bernard, et les arguments toponymiques et
historiques de Gwenc'hlan Le Scouezec s’appuie sur
des sources cartulaires et des Chroniques en même
temps que sur les traditions locales servi par une
prodigieuse connaissance du terrain, ses hypothèses
sont tout à fait intéressantes.
L'auteur insiste notamment, et ses propres travaux
rejoignent ici tout à fait l'hypothèse dite Bansard-
Payen7 que nous servons depuis trente ans, sur le rôle
capital des Marches armoricaines comprenant Maine,
Anjou et le Cotentin et allant jusqu'à l'Ile de Ré. De
même que la Fédération des gaulois d'Armorique s'est
étendue avant la conquête romaine sur l'Ouest des
Gaules, ce qui lui fait assigner aux deux bonnes villes
de Chartres et d'Angers le rôle de pôles de la
bretonnité, de même, les Bretons reprenant cette
ambition dans le Haut Moyen Age, sont devenus les
maîtres d'une partie du domaine gaulois. Nos analyses
convergent encore quand il examine avec précision
comment et pourquoi les Plantagenêts ont ensuite
récupéré le mythe arthurien, pointant ici avec propos
cet aspect cyclique de l'histoire. On voit bien que la
question des sources bretonnes dépasse de loin le
cadre étroit où certains se sont souvent complu à
l’enfermer. On sait ainsi que les celto ligures
7
La Légende arthurienne et la Normandie, collectif dirigé par JC Payen, Corlet, 1984.
occupaient la vallée d‘Aoste également porteuse de
traditions arthuriennes… En fait c’est un mythe
universel.

La figure d'Arthur s’enracine donc « aussi » dans


l'histoire et la géographie de l'Armorique (à ne pas
confondre avec l'actuelle Bretagne). L’étude des traits
constitutifs du mythe comme le recueil de toutes les
données sur la question, dont la légende du Roi Marc'h
qui fait pendant à celle d'Arthur, l'éclaire comme a
giorno. Elément non négligeable, déjà souligné à
propose des Galles, les chrétientés celtiques ont eu
leur heure de gloire et d'expansion et nombre de récits
s'en sont trouvés contaminés.

Conclusion.
Sur ce point nous pensons toutefois qu'il ne faudrait
toutefois pas enfermer par trop le mythe arthurien
dans la celtitude. S'il en fait l'héritage, il la précède et
la dépasse de beaucoup et nous connaissons de
nombreux travaux qui montrent la contamination des
romans arthuriens, par exemple, par les récits
orientaux. Arthur est une figure universelle, comme la
Table Ronde qu'il a fondée même s’il nous faut ancrer
résolument le roi Arthur comme figure originelle dans
les archétypes liés à la pierre (Arz en breton), ou
encore, pour d’autres approches, à la Grande Ourse, et
d'admirer le rôle de conservatoire des langues celtes à
cet égard dans la transmission du synthème.

Rex Arturus rex futurus, chantait le vieux trouvère


normand du roman de Rou. Les travaux actuels
permettent d'en percevoir désormais et la genèse et
les avatars. Ceci n'est pas également sans informer
notre avenir, mais c'est une autre histoire…
Georges Bertin.

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