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RECENSION DU LIVRE DE GUY BAILLON

LES USAGERS AU SECOURS DE LA PSYCHIATRIE


- LA PAROLE RETROUVEE

paru aux Editions Erès, Toulouse, 2009, 443 p., 28 euros

Face à un titre pareil, le Groupe Information Asiles (G.I.A.) ne pouvait négliger d’aller y
voir de près. Il nous a donc chargée de rédiger une recension de l’ouvrage en question.

Titre et sous-titre

Titre provocateur : il s’agit pour l’auteur de secouer les professionnels de la psychiatrie.


Mais pour les psychiatrisés et anciens psychiatrisés que nous sommes, au G.I.A., un tel titre est
chargé d’ambiguïtés - ambiguïtés que nous retrouverons tout au long du livre dans lequel
l’auteur semble sans cesse reprendre d’une main ce qu’il vient de donner de l’autre -.

La psychiatrie a-t-elle vraiment besoin d’être secourue ?


Est-elle donc en danger ? Par qui, de quoi est-elle menacée ?
Et si elle l’est réellement, en danger, cela vaut-il vraiment la peine de la secourir ?
Ne serait-il pas préférable de la laisser mourir ou détruire, ou les deux à la fois, selon le
type de menace dont il s’agit ?
Au nom de quoi les usagers auraient-ils à jouer les secouristes de la psychiatrie ?
Et de quelle psychiatrie ? Et pour quoi ?
Qui sont ces usagers ?

Le sous-titre n’est pas moins ambigu : “La parole retrouvée” - était-elle donc perdue
(ce qui voudrait dire qu’avant d’être perdue, elle était bel et bien là) ? La parole de qui ? Le
contenu du livre nous dit qu’il s’agit de la parole des usagers. L’ont-ils vraiment “retrouvée” ?
La leur avait-elle été jamais accordée ? Non, bien sûr ! Comment pourraient-ils retrouver une
chose qu’ils n’ont jamais eue ? Ils l’ont prise, la parole, ils s’en sont emparés - nous en savons
quelque chose, nous, les membres du G.I.A. qui existe depuis 1972 et que l’auteur ignore
délibérément, nous y reviendrons -. Ce que veut dire ce sous-titre, c’est plutôt que l’auteur,
psychiatre des hôpitaux à la retraite depuis 2001, découvre enfin, et non pas retrouve, la parole
des usagers dont il n’avait jusque là, semble-t-il, pas soupçonné l’existence… comme tous ses
collègues, d’ailleurs, qui, d’après lui, continuent de l’ignorer et qu’il veut éclairer par ce livre.
Pour parodier André Frossard et le titre devenu célèbre de son livre Dieu existe, je l’ai
rencontré !, nous pourrions ainsi retitrer le livre de Guy Baillon : La parole des usagers existe,
je l’ai rencontrée ! . En l’occurrence, il l’a rencontrée via la FNAPSY (Fédération Nationale des
Associations d’usagers en Psychiatrie) et sa présidente Claude Finkelstein à qui il dédie le
présent essai. Nous ne pouvons que regretter qu’il ait mis autant de temps à la trouver, cette
parole, et ce, en plus, alors qu’il est à la retraite ! Mais bon, mieux vaut tard que jamais et nous
lui sommes reconnaissante de son témoignage, pas du tout si banal.
Car, écrit-il (p.10), même “dans les rencontres de psychiatrie où l’on a ‘l’ouverture
d’esprit’ d’inviter des usagers” - ce qui, sous-entendu, est loin d’être fréquent -,“cette
relativisation révoltante (de la parole des usagers) est monnaie courante” : “l’usager en santé
mentale n’est pas pris au sérieux, et quelle que soit la force de son argumentation, d’autant
plus qu’elle dérange… on finira par dire : ‘c’est un usager !’ ”

La thèse de l’auteur

Après les “sauts quantiques” (pp. 13ss) de la psychothérapie institutionnelle (à Saint-


Alban en 1942) et du secteur (années 50), la thèse de l’auteur est de soutenir qu’une
“révolution culturelle” (pp.11, 150s), un nouveau “saut quantique” (p.16) est en cours depuis
la loi n° 2005-102 du 11 février 2005 “pour l’égalité des droits et des chances, la participation

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et la citoyenneté des personnes handicapées”, dans la droite ligne de la loi n° 2002-2 du 2
janvier 2002 “rénovant l’action sociale et médico-sociale”. Ces deux lois ne sont rien moins,
pour l’auteur, que la “bouée de sauvetage” (p.147) de la psychiatrie.
Pourquoi est-ce révolutionnaire ? Parce que, prétend l’auteur, la loi 2005-102 est un
effet direct de la prise de parole des patients sur la scène publique (p.11). Cette parole jusqu’ici
toujours invalidée comme ayant le statut de parole folle (p.12) a reçu désormais le statut de
parole vraie. Le but du livre est de faire que les professionnels s’en rendent compte et en tirent
les conséquences, à savoir que la psychiatrie et l’action sociale cessent de s’exclure
mutuellement pour au contraire se féconder avec la reconnaissance de la parole des usagers. Il
s’agit de “regrouper les trois composantes de la santé mentale, psychiatrie, action sociale et
prévention” (p.266), afin de sortir de la division des tâches qui aliène “par son désordre les
personnes les plus vulnérables”.

Deux siècles d’histoire, en effet, montrent que ce ne sera pas facile. L’auteur date
l’invention (pp.80 et 83) de la psychiatrie en 1800, suivant en cela de nombreux historiens de ce
domaine. Ce qui est plus rare, c’est qu’il rend un juste hommage à l’engagement d’un couple
de Francs-Comtois exilés économiques à Paris, les Pussin : Jean-Baptiste, malade jugé
incurable devenu soignant de ses compagnons de détresse avec sa femme, Marguerite, qui le
rejoignit librement dans l’enfer de Bicêtre, à la fin du XVIIIème siècle. Il précise même (pp.81s)
que ce sont les observations, écrites en 1791, de Jean-Baptiste Pussin sur les insensés parmi
lesquels il vivait à Bicêtre et qu’il secourait (allant même jusqu’à les libérer de leurs chaînes !)
qui ont servi de base à Pinel pour rédiger son propre Traité et développer le “traitement
moral” qui lui est attribué. Et l’auteur d’aussitôt déplorer que Pinel, puis son élève Esquirol,
trahirent ce que les Pussin leur avaient fait découvrir de fondamental, à savoir que “la folie
complète n’existe pas”, “chez tout homme malade mental existe une part saine, une part de
raison gardée, à côté de la part troublée” (p.81). En effet, dit l’auteur (pp. 83 et 216), au lieu
de suivre l’exemple de Jean-Baptiste et Marguerite Pussin et de faire exister l’humain d’abord
dans toutes les relations, Pinel s’est mis à vouloir repérer les malades qu’il pensait pouvoir
guérir sans contention et ceux qu’il laisserait de côté… Ainsi commença, dès le début de la
psychiatrie, le catastrophique, véritablement meurtrier, classement des aliénés entre curables et
incurables…

Trois épouvantails

L’auteur a des pages très fortes (106ss) pour dénoncer “l’épouvantail” de cette
imposture appelée “chronicité”, s’appuyant sur Bonnafé, Le Guillant et Mignot en 1964 et sur
Georges Lantéri-Laura en 1997 : “Ne nous laissons donc plus conter encore une quelconque
vérité scientifique sur cette chronicité. Il n’y en a guère.” (p.108). Ce sont l’enfermement, la
paresse des soignants et le souci de rentabilisation économique des asiles qui produisent la
chronicité, ce terme qui “a fait un mal considérable aux malades”. “Qu’on ne me parle donc
jamais des prétendus bienfaits de “l’asile paisible’ d’autrefois ! vraiment jamais !” (p. 95). La
psychothérapie institutionnelle qui, avec le secteur, a les faveurs de l’auteur, n’est pas épargnée
par le virus de la chronicité, dénonce-t-il à juste titre à nos yeux : en fait, elle le véhicule aussi
(pp.107, 227s, 257).
Un autre épouvantail dénoncé vigoureusement par l’auteur est celui de la dangerosité
prétendue des malades mentaux, inventée de toutes pièces, écrit-il (pp.110 et 200), par Esquirol
et Lombroso. Il rejoint en cela la cohorte des “psychistes” (terme emprunté à Tosquelles) de
tout poil qui, heureusement, se sont enfin réveillés suite au discours sécuritaire et stigmatisant du
président de la République à Antony le 2 décembre 2008 (note 6, p. 201). Mais l’auteur met en
garde (p. 265) contre le double langage des professionnels de la psychiatrie à ce sujet : seules
l’abolition de la loi du 27 juin 1990 qui, facilitant l’hospitalisation sous contrainte, est “une loi
ségrégative, ne concernant que les troubles psychiques, portant atteinte à la liberté”, et la
suppression de toute référence, même à demi-mot, à la dangerosité de toute nouvelle loi
permettraient aux psychiatres de ne plus continuer à jouer leur rôle administratif, confié par les
préfets (p. 276), de faire ficher à vie des centaines de milliers d’êtres humains.
L’auteur va plus loin et fait la démonstration (pp. 191 à 210) de la non-dangerosité
première des fous et des mécanismes par lesquels l’attitude inadéquate des soignants induit des
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réactions de défense chez ces mêmes fous qui sont alors décrits comme dangereux. L’auteur
avoue avoir lui-même succombé à la peur, à de nombreux moments, et réagi de façon contraire à
ses principes (p. 172), au lieu d’écouter l’angoisse du patient. Et ce cercle vicieux perdure
depuis deux cents ans ! A la dangerosité, l’auteur oppose au contraire (pp. 27, 89, 113, 173,
176ss, 231) la vulnérabilité des psychiatrisés, vulnérabilité qui constitue un danger pour eux-
mêmes, mais aussi, paradoxalement, pour les soignants et tout leur entourage qui peuvent se
laisser aller facilement à la violence, à la volonté d’emprise et à l’abus de pouvoir, même avec les
meilleures intentions du monde (désir de tout résoudre à la place du patient).
Un troisième épouvantail auquel s’attaque l’auteur est celui de la stabilisation, ou
stabilité. Un exemple ? Des institutions sociales ou médico-sociales déclarent n’accepter que
des “personnes stabilisées”. Il oppose à cela la variabilité (p.340), l’évolutivité de toute maladie
mentale : “nous avons dit que le terme de stabilité n’a pas plus de sens que celui de
chronicité ; heureusement en effet, ces personnes gardent une capacité de vivre et d’évoluer”
(p.320, note 2). Le “potentiel évolutif” de la personne est “constant et considérable” (p.323).
L’attention doit toujours être donnée à une “dynamique évolutive, à l’ouverture d’un
‘processus’” (p.349), même et a fortiori chez ceux qui ont obtenu le statut de personne
souffrant d’un handicap psychique. “La porte est ouverte” (p.351), après la psychanalyse qui
l’affirmait depuis un siècle, les sciences elles-mêmes nous le prouvent aujourd’hui avec la
découverte de la plasticité neuronale (Eric Kandel, prix Nobel). L’auteur prône même (p. 369)
un P.R.H. : “Processus de ‘réduction’ du handicap” !

Les qualités ou outils du soignant

Comment dynamiser les personnes atteintes de troubles psychiques graves ?


Trois qualités ou trois “outils” sont indispensables selon l’auteur (p.355), qui s’est mis à
l’école de la psychiatre Hélène Chaigneau, une “dame” qui “savait s’engager
personnellement” :

-prendre le temps de s’arrêter auprès de l’autre : établir avec lui, avec elle, “de son seul
regard”, un “lien tranquille”, dire quelques mots, “sans hâte”.

- avoir une attitude humaine : il n’y a plus ni soignant, ni soigné, ni interrogatoire, mais deux
êtres humains établissant peu à peu “un échange”.

- manifester une intense présence l’un à l’autre : par une “qualité de présence partagée”, être à
l’écoute l’un de l’autre, alors une vraie rencontre devient possible.

Ainsi de petites lumières peuvent s’allumer, “pour que la vie partout prenne le dessus”
(p.356). Grâce à ces deux “outils” : “donner du temps” et “avoir une attitude humaine”
(pp. 322, 364s et 407), peut être répondu à la question fondamentale : “comment, en santé
mentale, redonner (il serait à notre avis plus exact de dire ‘donner’ !) à l’homme sa place
prépondérante par rapport aux techniques ?” (p.215). Ces outils permettent aussi d’assurer ce
“travail d’accueil” sur lequel l’auteur met l’accent (pp. 205, 241ss), déclarant qu’il l’a mis en
place dans son secteur (en Seine-Saint-Denis) dès 1982 : ce “travail d’accueil” aurait permis,
affirme-t-il, d’éviter toute contention et de diminuer considérablement les hospitalisations. Nous
devons le croire sur parole, car il ne fournit aucune donnée statistique. En outre, il a de
nombreuses fois négligé d’écouter, d’attendre, d’accompagner un moment et, à la place, a
augmenté la dose du traitement ou hospitalisé la personne (p. 172) ! A défaut de ses actes, nous
approuvons son intention : ne pas se hâter, écouter, au lieu d’entrer d’emblée dans le soin qui,
très souvent, devient alors inutile, des solutions plus simples se révélant suffisantes (p. 326)…
Nous sommes convaincue, comme l’auteur, que ces qualités (ou outils) non seulement
sont thérapeutiques, mais vitaux. Et nous nous interrogeons : qu’est-ce que ces outils ou
qualités ont de psychiatrique ou de médical ? Rien à nos yeux, à part le fait que certaines
personnes (les psychistes et les travailleurs sociaux) seraient payées pour les mettre en œuvre, à
la différence d’autres personnes qui les déploieraient en tant que bénévoles, non, même pas
bénévoles, en tant qu’êtres humains, tout simplement (p. 172)… Serait-ce que tout le livre veut
nous conduire à cette conclusion, à savoir que la psychiatrie n’est pas une entité spécifique,
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encore moins une spécialité de la médecine ? On n’en est pas loin quand l’auteur laisse
vagabonder son imagination pour trouver un “gite” possible à la psychiatrie (p.424) : la
philosophie ? la politique ? les beaux-arts ? Et d’éliminer la Médecine, l’Education nationale, la
Justice, l’Action sociale…
Il plaide (pp.273ss) pour mettre la psychiatrie à part de l’hôpital général et pour le
maintien d’un lieu spécifique de soin psychiatrique, en l’occurrence le secteur (à maintenir à
taille humaine, environ un pour 60 000 habitants), car les patients les plus atteints
psychiquement demandent un accompagnement sur des dizaines d’années. Le travail de
proximité, la continuité relationnelle, diachronique et synchronique, permettent le plus souvent
la prévention d’états aigus et donc de diminuer les hospitalisations sous contrainte. Grâce à la
confiance éprouvée en la solidité des liens établis, les patients deviennent de plus en plus acteurs
de leur traitement et construisent eux-mêmes peu à peu l’insertion sociale et les relations de leur
choix.

Les usagers-patients

Révolutionnaire, donc, la prise de parole par les usagers.


Qui dit révolution, dit perte de repères habituels (p.327), il s’agit d’en chercher d’autres.
Pour cela, écrit l’auteur, “je choisis de ne pas partir du point de vue des spécialistes que sont
les professionnels de la psychiatrie ni de ceux de l’action sociale, leur position est déjà arrêtée,
avant même d’avoir écouté les personnes directement intéressées.” Il va donc s’intéresser à
ces dernières qu’il appelle tantôt usagers, tantôt patients, tantôt usagers-patients, délaissant
délibérément le mot ‘malades’ (pp. 35s).

Usagers ? Patients ? L’auteur tente bien d’assigner le premier terme au domaine de


l’action sociale et le second au domaine du soin (p.249), mais tout au long du livre, il utilise
indifféremment les deux en débordant cette assignation. Du début à la fin du livre, l’auteur
insiste sur la place à reconnaître aux usagers. Toutefois, il limite d’autorité leur champ d’action
à des associations exclusivement locales. Toute association nationale ne pourrait que leur nuire,
prétend-il, car ils ont besoin de groupes de petite dimension où des relations entre tous les
membres sont possibles. Seule la forme fédérative (FNAPSY) est habilitée à ses yeux à agir sur
un plan national. Ces associations locales et la FNAPSY, depuis sa création en 1992, ont prouvé
les capacités intellectuelles de leurs membres, écrit-il… Nous ne pouvons nous empêcher de
nous poser la question : Guy Baillon ignore-t-il vraiment l’existence du G.I.A., association
nationale qui a démontré s’il était nécessaire, depuis près de quarante ans, la vivacité
intellectuelle et la capacité citoyenne des psychiatrisés à penser et agir bien au-delà du local,
puisque son rayonnement est non seulement national, mais il a débordé nos frontières pour
devenir européen, puis mondial par son site Internet consulté aussi bien depuis la Chine que
depuis la Russie et autres antipodes ? Ignore-t-il que les combats juridiques et politiques du
G.I.A. ont aidé et continuent d’aider des psychiatrisés à évoluer favorablement, voire à guérir ?
Ou fait-il semblant de l’ignorer, car elle ne colle pas dans sa vision des usagers ? Il demande
(p.235) : “Comment vivre alors qu’on est malade, ou alors que d’autres nous disent que nous
sommes malades et que nous n’y adhérons pas ?” Etant donné les positions qu’il affiche sur
la parole et les capacités des patients, on attendrait logiquement qu’il s’adresse aux usagers
pour avoir leurs réponses, mais non, pas du tout ! “Cela devrait être l’objet de recherches
cliniques approfondies…”, s’autorépond-il. Oserons-nous conseiller à l’auteur de lire notre
livre Pour en finir avec la psychiatrie - des patients témoignent (Editions Libertaires, 2008,
296 p.) ? Il lui fournirait de précieuses réponses à sa question, s’il voulait bien le lire…

Les personnes atteintes de troubles psychiques graves

En fait d’usagers, l’auteur va surtout se concentrer sur une catégorie de population qu’il
définit comme atteinte de “troubles psychiques graves et durables” (p.336), à savoir des
“personnes en situation de handicap psychique grave”(p.323). En effet, sous la pression
surtout de l’UNAFAM (Union Nationale des Amis et Familles de malades psychiques), la loi
2005-102 a introduit le concept de handicap psychique et prévoit que, pour demander à s’en

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prévaloir afin de recevoir des compensations, un certificat médical préalable est indispensable -
d’un médecin généraliste ou d’un psychiatre, la loi ne précise pas (p.327) -.
La distinction entre handicap mental (loi de 1975) et handicap psychique est
fondamentale, selon l’auteur, car elle nécessite des lieux de vie, de formation et d’activités
différents, dans le champ social (pp. 336 à 339, 385), sous peine de provoquer des déficits
intellectuels chez les personnes atteintes de troubles psychiques. L’assertion médicale, véhiculée
pendant deux siècles, comme quoi le déficit intellectuel, puis carrément la démence, étaient
l’évolution naturelle de tous les troubles psychiques, voire même de toute vie prolongée, a été
abandonnée depuis qu’on a pris conscience que cette évolution était due (p.286) au poids de la
vie asilaire, puis hospitalière, subie pendant des décennies par les personnes atteintes de troubles
psychiques, certes, mais n’ayant, à leur arrivée, pas de déficiences… “Tout enfermement…
participe à la destruction de la personnalité” (p. 205). Dans le champ du soin (pp.320ss), au
contraire, l’auteur prône le mélange des populations, car ce qui importe là, c’est l’émotionnel, le
relationnel et non pas le cognitif, se justifie-t-il.
Malheureusement, l’auteur prend acte (p.321) de l’existence de personnes atteintes de
troubles psychiques et en situation de déficit intellectuel : ce sont notamment les personnes dont
les troubles ont commencé dans l’enfance, écrit-il. Et c’est là que le bât blesse : il affirme cela
comme si cela allait de soi. Ne serait-il pas judicieux de se demander plutôt pourquoi il en est
ainsi et de s’interroger sur ce qu’il y aurait à améliorer, voire à changer fondamentalement dans
la prise en charge thérapeutique, éducative et pédagogique de ces enfants pour que la déficience
ne s’installe pas ? Allons encore plus loin et quittons les simples troubles psychiques : de
nombreux enfants étiquetés handicapés mentaux ne deviennent-ils pas, eux aussi, déficients
intellectuels parce que les soignants et éducateurs n’ont même pas l’idée qu’ils pourraient
développer leurs capacités d’apprentissage (citons pour exemple ce que peut apporter la
remédiation cognitive de Feuerstein) ? Et pour les adultes étiquetés handicapés mentaux, n’y a-t-
il pas là aussi des apprentissages intellectuels, des formations à mettre en place tout au long de
la vie, au même titre que ce que l’auteur prône à bon droit pour les personnes atteintes de
troubles psychiques graves ?
Le risque de devenir déficient intellectuel n’est pas le seul couru par la personne
handicapée à cause de troubles psychiques graves. Il y en a un autre, tout aussi tragique :
l’isolement (pp. 319ss). En effet, tous les soins et aides sociales mis en place en vue de
l’autonomie ont abouti à ce douloureux résultat… L’auteur avoue avoir ignoré jusqu’à il y a
deux ans cette réalité (note 1, p. 319). Nous sommes atterrée : Comment un psychiatre peut-il
être à ce point indifférent à ce que vivent ses patients au quotidien ? Au moins l’auteur
reconnaît-il sa carence… Et il ose alors pousser l’analyse, balayant d’un coup toutes les belles
lois, toutes les belles intentions qui truffent les pages de ce livre : “…on peut se demander si
après tout, au fond, sans le dire, les efforts de tous les acteurs de la société ne convergeaient
pas en fait vers l’abandon des personnes en situation de handicap psychique ! Pour que nous
tous, ces acteurs, soyons tous aveugles sur la limite des capacités d’intégration de l’homme
seul, isolé, lorsqu’il se trouve en plus handicapé psychique, c’est qu’en fait nous avons envie
de l’abandonner ! Comme nous l’avons fait pendant deux siècles au fond des asiles.” (p. 361).
Pour ces trois phrases, il sera beaucoup pardonné à l’auteur…
Mais les psychiatres, tels des magiciens, sortent de leur chapeau la solution à n’importe
quel problème, n’est-ce pas ? Ainsi, la douloureuse réalité de la précarité sociale et de
l’isolement dû à l’individualisme dominant se voit-elle transformée en une nouvelle maladie
mentale et rebaptisée par la psychopathologie, s’appelant désormais “syndrôme d’auto-
exclusion”, écrit sérieusement l’auteur, prétendant faire écho en cela aux travaux de son
collègue Jean Furtos (pp. 377s). A ne surtout pas confondre avec le handicap psychique, ajoute-
t-il sans rire.

Les G.E.M. et les M.D.P.H.

Un des principaux apports de la loi 2005-102 est cette “merveille” (p. 252) qu’est la
possibilté de créer des Groupes d’Entraide Mutuelle (G.E.M.). Dans toutes les parties du livre,
l’auteur fait des allusions ou des développements à leur sujet (notamment pp. 252 à 262). C’est
une révolution en marche, prétend-il, mais la réalité qu’il nous en donne est, à nos yeux, bien
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moins brillante : sur les trois-cent-un G.E.M. existant en 2008, plus de cent-cinquante ont été
créés par les familles, moins de quatre-vingt par les soignants, et seulement soixante-dix l’ont
été par les usagers eux-mêmes… “La révolution ‘culturelle’ attendue est forcément lente”,
reconnaît-il (pp. 332s). Pourtant, avec l’auteur, nous sommes convaincue que la relation entre
pairs - les usagers de la santé mentale - est d’une richesse très grande, unique, irremplaçable,
par l’égalité de statut, la confiance mutuelle, l’échange des expériences vécues. Mais cela n’est
pas l’apanage des G.E.M.. Des associations nationales comme celles regroupant des patients
souffrant d’une pathologie particulière ou bien comme le G.I.A. permettent aussi ce soutien et
cet enrichissement mutuels par la rencontre entre pairs.
L’auteur (p. 257) note avec pertinence que nombre des tenants de la psychothérapie
institutionnelle ont jugé doublement hérétique la création des G.E.M.. Première hérésie : les
G.E.M. enfreignent le dogme de l’analyse institutionnelle permanente qui doit, selon eux,
soutenir un tel groupe (qu’ils assimilent aux clubs thérapeutiques) “en le passant constamment
au crible de la référence psychanalytique et de l’analyse sociale (tenues par les soignants !)”.
Seconde hérésie : créer des G.E.M., c’est “aussi laisser croire que… des patients pouvaient
avoir entre eux une lucidité et une énergie suffisantes sans avoir besoin d’un guide, d’un
maître”… Or, pour l’auteur, il est essentiel que ce soient les usagers qui négocient eux-mêmes
l’aide éventuelle dont ils peuvent avoir besoin. Comme tout citoyen, ajouterions-nous. Car
l’auteur prétend (p.36) prendre en compte dans son livre la revendication des personnes
souffrant de troubles psychiques d’être d’abord citoyennes. Or, comme il semble ignorer
l’existence du G.I.A., l’auteur ne fait aucune allusion à l’existence, depuis quinze ans, d’une
expérience originale regroupant des usagers en psychiatrie et d’autres personnes, sur la simple
base de la citoyenneté et du choix de la coopération, je veux parler de l’association bisontine Les
Invités au Festin. Sans doute Marie-Noëlle Besançon, sa fondatrice, Franc-Comtoise comme les
Pussin, est-elle trop hérétique à ses yeux, car n’a-t-elle pas choisi de vivre avec les fous ? “Plus
on est de fous, plus on rit”, dit-elle tout simplement. Cette expérience porte tellement de bons
fruits qu’un I.A.F.-Réseau a même été créé pour la développer, avec comme cri de
reconnaissance “Osons la psychiatrie citoyenne !” C’est bien ce que prétend promouvoir notre
auteur par ce livre, non ? N’écrit-il pas qu’il s’agit de “s’interroger sur la recherche de ce que
peut être une place sociale dans notre société moderne à côté des emplois salariés… La
recherche d’une ‘identité citoyenne’ doit être un objectif commun…” (p. 391). Les I.A.F. ne se
contentent pas de “s’interroger” ni de “rechercher”, ils vivent ce qui, chez Guy Baillon, reste
au stade du vœu pieux. Et pourtant, il en ignore l’existence (ou feint de l’ignorer )… Cela
décrédibilise un peu ses grandes envolées lyriques sur le sujet !
Mais ne lui jetons pas trop la pierre, car il y a pire, bien pire que lui : “le corporatisme
prend (…) beaucoup de place, sinon toute la place” chez nombre d’acteurs sociaux et du soin
qui voient d’un très, très mauvais œil la militance des usagers ou des familles, FNAPSY et
UNAFAM, avertit-il (p.428), lui qui, au contraire, voit le salut dans la militance associative des
patients : “ils (les acteurs sociaux et du soin) pointent du doigt ces militants en les désignant
comme un lobbying : des ‘groupes de pression’, mais il y a plusieurs types de groupes de
pression : argent, pouvoir, notoriété… Est-ce que simplement le désir du respect de l’être
humain, de respecter l’autre et soi, et le souci d’en finir avec la souffrance ne constituent pas
un groupe de pression qui aurait droit de cité ?” Pour cette dernière phrase aussi, il sera
beaucoup pardonné à l’auteur…

La loi 2005-102, c’est aussi la création des M.D.P.H. (Maisons Départementales des
Handicapés). L’auteur n’hésite pas à les rebaptiser Maisons de l’Egalité des Chances et de la
Citoyenneté, car, dit-il à juste titre, les mots, les sigles ne sont pas anodins (pp. 382s). Il décrit
avec conviction à quelles conditions elles peuvent exercer leur mission (pp. 323 à 333, 383 à
404), car leur création est pour lui éminemment positive. Malheureusement, tout ce qu’il décrit
ici semble aussi être de l’ordre du vœu pieux : les M.D.P.H. ne sont pas du tout au point,
constate-t-il (pp. 39, 332), tout est insuffisant (logement, services d’accompagnement) (p. 384),
la loi 2005-102 laisse de côté une partie de la population en désarroi (p. 374), le cadre légal des
M.D.P.H. est totalement inadapté aux enfants et adolescents (pp. 188ss). Une fois de plus, nous
nous trouvons là devant une de ces contradictions de l’auteur qui reprend d’une main ce qu’il
vient de donner de l’autre.

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Un présupposé de l’auteur : la très bonne qualité des soins psychiatriques

Il en est de même pour un aspect des réalités qui est fondamental pour les psychiatrisés :
le soin. Le présupposé de l’auteur à ce sujet est le suivant : la psychiatrie française est riche de
ses succès (p.144), les patients sont toujours mieux soignés (p. 170), c’est surtout le fait du
secteur (p.114), mais aussi des progrès dans les traitements (p.119) et des “différentes
améliorations très réelles depuis 1970” qui ont été apportées dans le domaine de la
chimiothérapie (p.122) : l’auteur ne précise pas en quoi consistent ces améliorations. Nous
devons admettre ses affirmations comme allant de soi.
Malheureusement, écrit-il encore, si on faisait une enquête qualité, on verrait que les
usagers n’en sont pas conscients, de ces améliorations, eux qui se plaignent toujours plus : “ce
fait troublant est tout à fait compréhensible ; en effet, les appréciations (des usagers) sont
‘subjectives’ et elles sont d’autant plus vives que la capacité de jugement est devenue, grâce au
traitement et à l’amélioration des relations humaines des soignants envers les usagers, plus
‘aiguisée’… les patients-usagers deviennent, et heureusement, … de plus en plus exigeants, de
plus en plus pertinents…” (p. 119). Bref, leurs besoins de base étant désormais satisfaits, les
usagers vont chipoter , mais il ne faut pas leur en vouloir, c’est bon signe, ainsi pourrions-nous
résumer prosaïquement la pensée de l’auteur à ce sujet ! Permettons-nous un léger soupçon :
l’auteur ne retomberait-il pas là un tout petit peu dans la dévalorisation de la parole des usagers
qu’il condamne si sévèrement chez ses collègues ? Cela prêterait à sourire si (pp. 54 et 404)
l’auteur n’évoquait pas lui-même la morbidité somatique et la mortalité beaucoup plus élevées
chez les personnes atteintes de troubles psychiques que dans le reste de la population : durée de
vie inférieure de vingt-cinq (oui, 25 !) ans d’après l’étude démographique la plus récente faite
au Canada en 2008. En France, une enquête statistique aurait montré en 1980 (ou 1990, l’auteur
n’est pas à dix ans près) qu’il y avait une durée de vie inférieure de dix (10) ans pour les
psychiatrisés. Aucune étude statistique n’a-t-elle été faite depuis ? Peut-être serait-elle trop
effrayante… Ou peut-être, tout simplement, le devenir des patients en psychiatrie n’intéresse-t-il
personne : l’auteur affirme qu’il n’existe pas d’évaluations régulières concernant l’évolution
des patients (p. 115)… A part ces ‘tout petits détails’, oui, les soins se sont nettement améliorés,
n’est-ce pas ? Qui en douterait ?
C’est donc un franc et massif “Cocorico” que pousse l’auteur pour la psychiatrie
française, tout au long du livre… Et si ça ne va pas - car, en fait, derrière le cocorico, il y a des
pages et des pages pour dire que ça va mal -, c’est la faute au Ministère, pas aux soignants
(pp. 269, 291, 292, 411, 412…) ! Ou alors, c’est la faute aux directeurs (p. 292) ou encore à
l’administration (p. 293). Pourtant, l’auteur ne se trahit-il pas quand il emploie à plusieurs
reprises (par exemple pp. 18, 328s) le qualificatif ‘kafkaïen’ pour décrire ce que subit
généralement l’usager en psychiatrie ? Même dans le travail de secteur, il en va ainsi (p. 299).
Ce secteur qu’il donne en exemple et qu’il prône tout au long du livre, mais dont, au détour
d’un paragraphe, il nous dit qu’il n’a existé que de façon limitée (pp. 98, 268s, 283…) et dans
quelques rares équipes (pp.290, 292) ! L’auteur va même plus loin et casse franchement la
baraque - au risque de s’attirer les foudres des syndicats, mais il écrit cela alors qu’il est retraité,
alors, que lui importe ? - : il décrit (pp. 114 et 144) l’évolution, ou plus exactement l’explosion
du nombre des psychiatres en France qui, dit-il, sont devenus tellement nombreux (13 330 -
treize-mille-trois-cent-trente -) que notre pays est le deuxième parmi les plus riches du monde
pour la densité de psychiatres par habitants ! Ils ne sont donc pas trop peu nombreux,
contrairement aux allégations infondées de ses collègues, mais mal répartis (trop dans le privé,
pas assez dans le public) et surtout, ils sont “en surnombre, que dis-je, en très grand
surnombre” à Paris (p. 415).
En France, “les acteurs de la santé mentale (professionnels de la psychiatrie et de
l’action sociale et leurs administratifs, associations de familles et associations d’usagers, élus)
sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux que la seule psychiatrie avant 1970” (p. 49). En
effet, c’est par la loi du 31 décembre 1970 portant réforme hospitalière que le secteur sanitaire
et le secteur social et médico-social ont été séparés. Enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance
(A.S.E.), enfants handicapés ou inadaptés, personnes âgées, adultes handicapés ne relèvent plus
des hôpitaux depuis cette loi.
A propos des enfants, l’auteur présente au long du livre une vision beaucoup trop
simpliste et idéalisée à nos yeux de la façon dont les services sociaux et médico-sociaux et de
7
pédopsychiatrie s’occuperaient, d’après lui, des enfants depuis 1970, comme si le seul fait de
maintenir les liens avec les familles maltraitantes était une garantie de qualité pour la protection
des enfants victimes. Il ignore les graves défauts de cette idéologie du maintien du lien à tout
prix aux conséquences dramatiques, pourtant déjà bien décrites dans les publications à ce sujet
(notamment les livres de Maurice Berger, Maria Ivik, Pierre Lassus, Nicole Maillard-
Déchenans). Les chiffres qu’il donne (p. 229) sont en outre faux : 500 000 (cinq-cent-mille)
enfants placés, écartés définitivement de leur famille, en 1970, écrit-il, et de dénoncer sans
craindre le ridicule “le grand renfermement des enfants de l’aide sociale” ! Or, les chiffres
exacts pour 1970 sont : 46 000 pupilles de la nation (ce sont eux qui sont écartés
“définitivement” de leur famille, et pour cause !), 107 000 enfants en garde (confiés par le juge)
et 75 000 enfants confiés temporairement par leurs parents1. L’auteur aurait-il des ascendances
marseillaises ?
D’une manière générale, nous avons le sentiment que, dans ce livre, l’auteur éprouve
tellement la culpabilité collective de la profession psychiatrique et psychanalytique ayant accusé
pendant des décennies les familles d’être fauteuses des troubles mentaux de leur progéniture,
qu’il fait amende honorable vis-à-vis de celles-ci de façon tout à fait exagérée, au risque de les
dédouaner de toute responsabilité quelles que soient les situations. Il n’envisage, par exemple, à
aucun moment le cas, bien réel, hélas, de la perversité morale de certains parents et des ravages
qu’elle provoque sur le psychisme de leurs enfants ; “personne n’a de pouvoir sur le
psychisme de l’autre”, ose-t-il même écrire (p. 165) !

Un autre présupposé de l’auteur : le déni des troubles

Outre celui de l’assertion de l’amélioration des soins, un autre présupposé sert de base
aux raisonnements de l’auteur et ce, du début à la fin du livre : celui du déni ou de la
méconnaissance de son trouble par la personne en souffrance psychique grave. Il l’aborde plus
ou moins longuement pas moins d’une trentaine de fois au moins (pp. 19s, 36, 38, 45, 58, 102,
128, 192ss, 204, 219, 238 à 242, 246, 250, 309, 333ss, 341, 344, 357s, 397, 400, 407…). C’est
pour lui la difficulté majeure qui se pose dans le soin psychiatrique (p. 242).
Est-ce à cause de cette conviction que l’auteur, à aucun moment, ne considère comme
légitime la possibilité qu’un patient use de sa citoyenneté pour mettre en cause soit son
internement (abusif ou arbiraire), soit les conditions de son exercice (non respect des droits des
malades, maltraitances institutionnelles) ? Les patients qui useraient de ce droit élémentaire
seraient-ils tous, à ses yeux, des “paranoïaques procéduriers”, expression chérie par les
diffamateurs du G.I.A. ? D’ailleurs, il n’évoque même pas cette hypothèse. Les seules fois où il
parle de procédure juridique (à part les questions de tutelle et curatelle), c’est sous l’angle du
pénal, dans le cas d’actes délinquants ou criminels commis par les usagers ! Il déplore (p. 236)
que le fait d’être atteint de troubles psychiques, en France, aggrave la peine à laquelle le prévenu
est condamné, alors que ce devrait être une circonstance atténuante.
Il raconte (pp. 366ss) l’expérience exemplaire du juge canadien Edward F. Ormstom, à
Toronto, à partir de 1990. Ce juge a créé le premier tribunal au monde réservé au jugement de
malades mentaux. La cour, par exemple, doit notamment y avoir un comportement humain, de
l’empathie et doit parler un langage accessible à tous. Le juge reçoit les personnes aussi souvent
qu’elles en ont besoin etc. Bref, nous dirions un peu ironiquement que ce juge admirable faisait
ce que tout juge et tout tribunal au monde devraient faire pour tout citoyen incriminé, malade
mental ou non. Ajoutons que, toujours d’après l’auteur, cette façon de travailler du juge
Ormstom eut des effets très favorables sur la situation et l’évolution des malades qu’il eut à
juger.
Que des psychiatrisés puissent ‘avec raison’(!) et à bon droit’ (!) ester en justice contre
leurs soignants ou contre leur hôpital ne peut venir à l’idée de l’auteur, puisqu’il considère
comme impossible l’erreur de diagnostic. A propos de diagnostic, pourrait-il nous expliquer ce
qu’est un schizophrène qui n’aura jamais besoin de soins tout au long de sa vie et ne présente
pas de troubles dans sa vie sociale (sic, voyez p. 115 !) ? L’auteur concède et même souhaite (p.
271) que les usagers soient associés, toutefois pas de façon décisive, aux réunions d’analyse
1
Statistiques précises données p. 96 in Le placement des enfants : la répétition intergénérationnelle
au sein de l’Aide Sociale à l’Enfance par Marie Anaut, Editions du CTNERHI, Vanves, 1991, 275 p..
8
des soins dispensés, car ils “ont une vraie compétence” pour cela, mais il ne faudrait surtout
pas qu’ils prennent les “’bavures’ (sic) de la psychiatrie” pour des “erreurs” (toujours p.
271) ! Non, les plaintes des usagers ou de leurs familles auprès des autorités de tutelle
(Sécurité Sociale…) n’ont rien à voir avec des erreurs qui seraient commises par les soignants,
ou avec des institutions qui seraient mauvaises. Ces plaintes ne sont à prendre que comme des
“bavures” qui traduisent tout simplement l’émergence de nouvelles souffrances chez le patient
- émergence qui n’a bien sûr rien à voir avec la façon dont il est soigné - !! De même, il faudrait
que “la société” cesse de prendre des vessies pour des lanternes, euh, non, pardon, des
“cicatrices” pour des “signes” (pp. 166 à 172) : c’est parce qu’ils sont très bien soignés, et
non pas laissés sans soin (ou l’objet de soins inadéquats, ajouterons-nous) que les psychiatrisés
sont de plus en plus visibles dans la rue ou en prison, dans l’espace public donc. Si, si, nous
assure l’auteur, ils vont mieux, oui, mais ils portent les “cicatrices” de leurs troubles et c’est la
faute à “la société” de mal tolérer ces “cicatrices” et d’en tirer des conclusions erronées en
les prenant pour des symptômes (“signes”) non soignés…
Nous restons pantoise face de telles arguties…
L’auteur en rajoute une couche (p. 396) : qu’on se rassure, les certificats médicaux
divergents établis par des psychiatres distincts sur une même période ou successivement dans le
temps, sur plusieurs années, ne signifient en aucun cas qu’il y a “une erreur” de diagnostic
quelque part. Non, “c’est une ‘appréciation’ qui est en train de s’approfondir devant une
personne utilisant différents symptômes” !! Oui, ma bonne dame, c’est la faute aux usagers qui
ont le tort d’être des gens trop compliqués ! D’ailleurs, n’est-ce pas aussi la faute à des
usagers si l’hospitalisation sous contrainte a été facilitée par la loi du 27 juin 1990 ? Alors que
la politique de secteur, en véritable Zorro de la psychiatrie, allait prouver que la mise en place de
liens humains pouvait permettre à la personne malade de dépasser son déni de ses troubles sans
qu’il faille pour cela l’interner, “quelques usagers”, de façon “intempestive et injustifiée”,
voulant écarter “toute éventualité d’internement arbitraire”, ont renforcé le côté répressif de la
loi de 1838 en voulant l’améliorer (p. 238). Qui l’auteur vise-t-il par cette lâche accusation ?

Longueur de temps… et chimiothérapie

Les soins sont excellents, d’accord, mais à condition qu’ils durent longtemps ! Qu’on
se le dise : “nous apprenons vite que le soin, en psychiatrie, même s’il évolue beaucoup, est
une longue aventure” (p.222), le “trouble au long cours” (p. 242) existe, “l’entrée en soin
psychique… va souvent se déployer sur de nombreuses années” (p. 252). Oui, “les soins sont
un besoin varié mais constant tout au long de la vie” des personnes atteintes de troubles
psychiques graves (p.267). Le secteur lui-même, chéri de l’auteur, n’a-t-il pas été prévu par ses
concepteurs pour “répondre à la réalité des troubles psychiques qui se déroulent tout au long
de la vie dans une vraie permanence, comme étant une expression de la personnalité de
chaque patient, ceux-ci ayant constamment tendance à rompre les liens, arrêter le temps” (p.
285). Honni soit qui verrait dans ces propos une concession que l’auteur ferait à la chronicité !
Les soignants qui savent travailler dans la continuité des soins se racontent si bien leurs
histoires avec les patients que “le résultat est remarquable : la chronicité alors ne peut pas
s’installer” (p. 289). Des “conditions stimulantes entraînent des évolutions très variables”
(p. 113). Le travail de secteur “est la mise en lien des usagers dans le tissu social”, il est “la
meilleure des ‘préventions’ de toute chronicisation” (p. 112).
Surtout, ne confondons pas : rien à voir ici avec les “courants de réadaptation et de
réhabilitation qui se sont développés en psychiatrie” (Sivadon, Dubuis…) et ont “bloqué ici et
là la psychiatrie de secteur” en bloquant “dans l’hôpital un capital soignant et une énergie
considérables” ! C’est un crime impardonnable aux yeux de notre auteur pour qui le secteur
est un véritable “joyau” (sic), seul garant de la cohérence et de la continuité des soins (pp. 411
à 414).
Aucune allusion du tout dans le livre à la notion de recovery, qui renvoie à l’idée de
“rétablissement”, de “guérison” d’une maladie mentale. Puisque l’auteur ne l’évoque pas du
tout, nous renvoyons les lectrices et lecteurs de la présente recension à l’excellent article de
Gilles Vidon qui fait le point sur la question, pp. 5 à 11 dans la revue Pratiques en Santé
Mentale, n°4, 2008, de la F.A.S.M. Croix Marine. La notion de recovery est récente et émane

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principalement des réflexions et écrits des usagers… comme par hasard !

Un obstacle important empêche l’auteur d’aller au bout de ses bonnes intentions pour
dynamiser et stimuler les patients : son adhésion à la chimiothérapie. Lui qui prétend être attentif
aux mots, il emploie ce terme sans s’en justifier, comme si, là aussi, cela allait de soi. Même
plus : comme nous l’avons vu plus haut, il affirme sans explication que la chimiothérapie a
connu “différentes améliorations très réelles depuis 1970” (p. 122). Or, pour nous, la
chimiothérapie évoque la stratégie employée par la médecine occidentale pour lutter contre le
cancer : introduire dans le corps du malade des médicaments aux effets extrêmement violents,
très pénibles à supporter et destructeurs autant des cellules saines que des cellules cancéreuses.
Rien que l’emploi de ce terme par l’auteur, sans aucune distanciation, discrédite à nos yeux
toutes ses belles envolées… Comme ses collègues quasiment tous chimiolâtres, il prône
l’administration de traitements hautement invalidants à des personnes déjà en état de
vulnérabilité tant mentale que somatique. Et quand il évoque (p. 169) ce qu’il appelle les
“cicatrices” des troubles psychiques, l’auteur n’émet pas un instant l’hypothèse qu’il puisse
s’agir, au moins en partie, d’effets des psychotropes…
Il mentionne seulement et très brièvement “les effets secondaires de traitements
chimiques… qui peuvent diminuer la vigilance et la rapidité des échanges” et ainsi gêner
l’évaluation d’un patient (pp. 339, 394) ou fausser des passages de tests cognitifs et laisser
croire à une déficience intellectuelle (p. 347). Ces traitements ayant aussi des effets nocifs sur le
corps, l’auteur prévoit, dans son plan de santé mentale idéal, que des somaticiens soient adjoints
aux équipes de secteurs ou que le psychiatre collabore avec le généraliste du patient (p. 330). Il
fait bien allusion (p. 38) au fait que les traitements chimiques peuvent être cause de handicap
psychique, écrivant entre guillemets, mais sans donner de source s’il s’agit d’une citation, la
phrase suivante : “Nous entendons d’abord par handicap psychique les (c’est là qu’il ouvre
les guillemets) ‘conséquences survenant dans la vie sociale de ces personnes en raison de
leurs troubles psychiques graves et de leurs traitements chimiques’ (il ferme là les
guillemets)”. Mais il ne reviendra plus du tout là-dessus. Omission révélatrice d’un cynisme
qui n’a d’égal que celui de ses (trop nombreux !) collègues ? De quel droit, au nom de quelle
pseudoscience médicale (dénoncée pourtant par l’auteur p. 68) les psychiatres assimilent-ils les
troubles psychiques à un cancer ? De quel droit transforment-ils (et ce au nom de la prévention :
p. 345 !!) des millions d’êtres humains en morts en sursis, puisque ces psychotropes tuent à
petit feu, non seulement l’âme, mais le corps aussi ? Quand il évoque la surmortalité des
malades psychiques, à aucun moment l’auteur ne fait le rapprochement avec la chimiothérapie
qui leur est infligée…
L’auteur dénonce à juste titre (p. 59) le fait que la prescription éhontée de psychotropes,
en France, entraînant une surconsommation gigantesque (enquête de 2008), est d’abord le fait
des médecins généralistes, mais cela ne saurait dédouaner les psychiatres. Il rejette la
médicalisation outrancière de certaines émotions, telles la tristesse (p. 60), réaction saine face au
chômage et à la pauvreté croissants, et dénonce le mensonge propagé en France sur la
dépression qui y serait non-traitée.
Il rappelle (p. 394) qu’un “engagement thérapeutique ne saurait jamais se réduire à la
régularité de la prise d’un médicament, cet engagement, c’est l’existence d’un lien
thérapeutique”. Mais ailleurs (p. 300), il avoue “la mauvaise place accordée aux médicaments
dans les traitements” et dit que les infirmiers en savent plus que les psychiatres sur les effets
de ces médicaments. Pourquoi n’ajoute-t-il pas que les patients en savent encore plus long que
les infirmiers sur la question ?
Certes, il attaque durement les laboratoires pharmaceutiques (pp. 59, 112, 302ss). Mais
il prétend (p. 302) qu’une “utilisation saine de la chimiothérapie” est non seulement possible,
mais qu’elle est devenue la réalité depuis 1996, quand Zarifian a lancé son cri d’alarme à ce
sujet… Ce qui ne l’empêche pas de supplier ses collègues en activité de diminuer le nombre de
médicaments quotidiens, “par pitié, n’en donnons pas plus de quatre, sinon personne ne sait
plus ce que provoque aucun de ces médicaments, en raison de leurs interférences !” (p. 303).
Eh bien, si, Monsieur Guy Baillon, les usagers, eux, le savent, ce que cela provoque. Demandez-
leur, enfin, demandez-le à ceux et celles qui n’en sont pas encore morts…

Nicole Maillard-Déchenans, 16 mai 2009


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