Vous êtes sur la page 1sur 106

----:---···

. IP . Ot'-t
~ ..
v-.. c
u~~: PROVENCE 13621 AIX Cedex

r'Vi~diathèque MMSH
Pé~Lor~.!9u.e .s
p.1000210
L.... J
.. . . ISS 0181-0545
Ex Li 11 .:1u ;:. r ê t

TECHNOLOGIES
IDEOLOGIES
et PRATIQUES

sommaire

Volt.nne I, n° Z;Avril-Juin 1979

Michel PECHEUX - UN EXEMPLE D'AMBIGUITE IDEOLOGIClJE LE RAPPORT


Paul HENRY MANSHOLT. ,
Jean-Pierre POITOU
Claudine HAROCHE
Michel PLON - UN EXEMPLE D'AMBIGUITE THEORIQUE L'ETUDE DU RAPPORT
MANSHOLT.

1
GROUPE D ÉTUDE DES TECHNOLOGIES, IDÉOLOGIES
ET PRATIQUES. DÉPARTEMENT DE PSYÇHOLOGIE,
UNIVERSITÉ DE PROVENCE, CENTRE o Aix, 13621 AIX
PUBLICATION DE L'UNIVERSITE DE PROVENCE
Médiathèque MMSH
Périodiques

P-1 00021~
Exclu du Prêt
,.,, ( I
- 1 -

Le lecteur trouvera ici deux textes

1) "Un exemple d'ambiguité idéologique: le rapport Mansholt ", (de


Michel Pêcheux(l), Paul Henry(l), Jean-Pierre Poitou(2), Claudine
Haroche(3)

2) "Un exemple d'ambiguité théorique 1 1 étude du rapport Manshol t "


(de M. Plon).

La répercussion délibérée du deuxième titre sur le premier


indique déjà à quel point les deux textes sont pris dans une même
histoire. Si l'on prec1se que le travail correspondant au premier
texte fut commencé en 1972 (et achevé dans sa rédaction définitive en
1975), on comprendra que le deuxième, rédigé en 1977, puisse s'en
saisir pour en faire la critique. Ajoutons enfin une dernière
précision chacun à sa manière, les différents " auteurs "
mentionnés ci-dessus ont eu depuis bientSt dix ans, et continuent
aujourd'hui d'avoir comme préoccupation incessante d'approfondir la
critique de toute psychologie sociale, et de " changer de terrain "
en produisant, sur la base du marxisme-léninisme et de la théorie
freudienne. des connaissances qui puissent s'en réclamer et y
faire retour c'est dire qu'il ne s'agit pas ici d'un règlement de
compte entre des "auteurs "préoccupés d'affirmer leurs divergences
mais des développements contradictoires de cette tentative qui
imposent à chacun de les réfléchir.
Et il était en effet plus qu'urgent de désigner dans cette
histoire l'absence d'une auto-critique collective de la notion de
contre-expérimentation (visant en quelque sorte à retourner la
psychologie sociale contre elle-même).
M. Plon a pris sur lui de contribuer, à sa man1ere à mettre les
points sur les i, avant qu'il ne soit trop tard; car les textes qui
paraissent, et aussi ceux qui ne paraissent pas, ceux qui paressent !
ceux qui, pour di verses raisons:. " restent en souffrance ", comme
ceux qui jaillissent en un cri, scandent l'histoire d'une réflexion;
il ne fallait pas manquer l'occasion (fournie par la publication
simultanée de ces deux textes décalés dans le temps de leur
- 2 -

production) de dire où nous en sommes, et dans quelles contradic-


tions.
L'occasion de dire tout cela, non pas avec l'idée saugrenue
d'éviter ces contradictions à d'autres, en leur donnant à choisir
entre l'éthique de la science et celle de la vérité (pour se
départager à bon compte sur notre dos ?) mais peut-être pour susciter
chez eux aussi l'inquiétude d'une question qui n'a pas fini de nous
sauter à la figure :
qu'est-ce que signifie, politiquement parlant, qu'être ainsi dans le
dedans/ dehors de l'Université ?

1. C.N.R.S. Ehess, Paris.


2. C.N.R.S. Université de Provence.
3. C.N.R.S. Université Paris VII.
- 3 -

UN EXEMPLE D'AMBIGUITE IDEOLOGIQUE LE RAPPORT MANSHOLT

M~ Pécheux, P. Henry, J.P. Poitou, Cl. Haroche


- 4 -

Depuis quelques années, le terme d'" idéologie " a vu son emploi


légalisé dans le discours quotidien des " Sciences Humaines "· Jusque
là, ce terme avait plutôt mauvaise presse, et dénotait, de la part de
ceux qui malgré tout prétendaient l'utiliser une fâcheuse tendance à
tout déplacer, à tout compliquer, en un mot à tout politiser. Alors
qu'il était si simple de parler d"' attitudes", d"' opinions",
voire de " représentations sociales " ••• c'était là des termes qui
avaient croyaienton, fait leurs preuves scientifiques, dans la mesure
même où ils permettaient à chacun, quelles que soient par ailleurs
ses positions politiques, de comprendre et de se faire comprendre,
bref de pratiquer la " koiné " des Sciences Sociales et Humaines.
Heureuse époque ! La politique n'avait pas encore atteint dans
leur masse les intellectuels travaillant dans le champ des sciences
humaines, et nombre d'entre eux, très honnêtement, "n'en avaient
jamais entendu causer" ••• Aujourd'hui après la grande secousse de
mai-juin 1968, et compte tenu de la radicalisation de la lutte des
classes qui en a été le prolongement, dans tous les secteurs de la
vie sociale, les choses sont passablement différentes : les sciences
sociales et humaines ont perdu leur innocence politique. Bien enten-
du, cela ne signifie en aucune façon qu'elles se soient engagées
comme un seul homme sur une position de classe homogène : tout au
contraire, les divisions et les conflits qui jusque là leur restaient
extérieurs se sont mis à travailler explicitement en leur sein, et à
produire leurs effets sous des formes variées et souvent contradic-
toires. Par exemple, on voit un nombre de plus en plus grand
de recherches se placer explicitement sur le terrain du matérialisme
historique, ou du moins tenter de le faire à travers toutes les
difficultés qui surgissent immédiatement du fait de la spécialisation
académique distribuant dans l'université l'économie politique, la
sociologie. l'histoire la psychologie etc ••• Ces tentatives d'im-
portation-utilisation du matérialisme historique, qui ont elles-mêmes
des effets politiques variés, co-existent avec d'autres entreprises
renouant avec diverses traditions " critiques" plus ou moins ouverte-
ment liquidatrices. Quant à la bourgeoisie actuellement au pouvoir
elle s'est provisoirement adaptée à cette nouvelle situation en
essayant d'en exploiter les contradictions (y compris les contradic-
tions à l'intérieur même de la recherche marxiste) en utilisant au
mieux la marge de manoeuvre relativement étroite dont elle dispose,
sans renoncer bien sûr' à 1 1 espoir de pouvoir liquider tout cela un
jour, fût-ce par des moyens disciplinaires-administratifs si elle en
- 5 -

a la possibilité politique, les autres moyens ayant échoués. Et à


vrai dire. ces deux " méthodes " (la souplesse dans 1 1 adaptation aux
conditions de la lutte idéologique et l'intransigeance bureaucratique
dans la direction de la masse des travailleurs en sciences sociales)
ne sont nullement contradictoires; elles se complètent d'ores et déjà
dans la politique actuelle du pouvoir. Cela pour bien rappeler que
si la pensée bourgeoise (re) découvre aujourd'hui l'idéologie, ce
n 1 est pas sans quelques arrières pensées : ces " aggiornamento " de
l'idéologie dominante (qui est l'idéologie de la classe dominante)
n'a rien à voir avec dieu sait quel " chemin de Damas " !
Quoiqu'il en soit : c'est un fait ; l'idéologie (et les idéolo-
gies) constituent des objets d'études scientifiques, désonnais reçus,
acceptés et, comme nous le disons en commençant, légalisés. Nous
avons tenté dans la présente étude de tirer avantage de cette
situation de fait, et de contribuer par une recherche concrète à la
connaissance scientifique de certains aspects de cet objet.

1. IDEOLOGIE ET LUTTE IDEOLOGIQUE DES CLASSES.

Le premier avantage de la situation de fait que nous évoquions


à l'instant est d'épargner ·un certain nombre de détours et de
déplacements par lesquels on avait coutume de déguiser l'objet
d'étude: avantage inestimable qui permet d'appeler les choses par
leur nom, et de les étudier sans prétendre parler d'autre chose. En
1 1 occurence, il s'agit des effets subjectifs impliqués dans le fonc-
tionnement d'une idéologie politique, et le non-déguisement de cet
objet traduit en lui-même un bénéfice théorique considérable :
l'étude du fonctionnement d'une idéologie est en effet strictement
incompatible avec toute idée de réduction, de modélisation ou de
miniaturisation à laquelle on songe spontanément face à la "
complexité" de l'objet de départ (4). Le temps n'est en effet pas si
lointain où un théoricien de l'importance du Kurt LEWIN, nimbé de
l'aura du Gestaltisme et de la phénoménologie, prétendait appliquer
les notions de champs, de valen~~' de frontière, de tension etc ••• à
l'analyse scientifique de phénomènes politiques tels que la démocra-
tie et la dictature et on sait comment il en vint à simuler ces
phénomènes à travers le comportement plus " accessible " de groupes
réunis dans des salles, en présence ou non d'un" leader" (corrnne des
élèves avec ou sans leur professeur), en restant parfaitement aveugle
au glissement qui s'effectuait ainsi de la lutte des classes à la
salle de classe, si l'on nous pardonne de très mauvais jeu de mots.
- 6 -

Cette simulation, qui apparaît aujourd'hui aux yeux de l'étudiant


le moins prévenu pour ce qu'elle est - à savoir un puéril déguise-
ment est passée à l'époque pour nombre de psycho-sociologues comme
une opération scientifique permettant de reproduire en miniature des
"phénomènes sociaux", de la même manière que 1 1 on déclenche des
orages en laboratoire: il s'agissait seulement pour eux d'une
"facilité" expérimentale, permettant de simplifier les conditions
d'intervention et d'observation ••• Il faut reconnaître que l'on est
désormais plus prudent sur ce chapitre (du moins dans l'université
car la "dynamique de groupe'' continue par ailleurs à faire, si l'on
peut dire, fortune, mais l'auto-critique se fait toujours attendre
(5). Et il y a quelque raison de penser qu'on l'attendra encore
longtemps, dans la mesure où les évidences qui ont autorisé ce faux
pas, loin de se circonscrire au seul domaine de la psychologie
sociale, expérimentale ou non - où elles sont le plus visibles,
sont en fait enracinées non seulement dans la psychologie, mais aussi
dans la sociologie et même souvent dans la recherche historique, y
compris chez des auteurs se réclamant du matérialisme historique, par
exemple LUKACS ou GOLDMANN; le noyau de ces évidences, qui continuent
à peser massivement sur les recherches entreprises malgré des
rénovations lexicales accordant une large place à 1 1 "idéologie",
réside dans l'idée que les "groupes" en général (et donc, en
particulier, pourquoi pas, les classes) sont composés d'individus
réunis par une même "idéologie", que cela soit par ailleurs considéré
comme une cause ou comme une conséquence.
Selon cette évidence, chaque groupe, (chaquz classe), a son idéolo-
logie; il en résulte inévitablement que la lutte des classes ne peut
être pensée que comme la rencontre de plusieurs idéologies, après
que chacune d'elles se soit formée dans son propre camE: en somme,
il s'agit de la conception que L. ALTHUSSER a caractérisée comme ré-
formiste, selon laquelle les classes existeraient d'abord et entre-
raient ensuite en rapport, comme deux équipes de rugby qui se prépa-
rent chacune de leur c6té avant que le match ne commence. On voit
que, dans cette perspective, "l'idéologie" n'est en réalité que le
nouveau nom de ce que les sociologues fonctionnalistes ont toujours
appelé "système d'opinions", de sorte que cet aggiornamento lexical
ne leur revient somme toute pas très cher •••

(5) Quant à la critique, cf. POITOU J.F. (1978).


- 7 -

Contre cette conception sociologiste de l'idéologie, il nous


paraît important de souligner que, dans le matérialisme historique,
les idéologies ne sauraient préexister à la lutte idéologique de
classes, pas plus que les classes, elles-mêmes ne préexistent aux
rapports dans lesquels elles se constituent. Il n'y a donc jamais de
"coup d'envoi" de la lutte idéologique de classes, qui ferait
s'affronter deux idéologies initialement "pures' et discernables
comme les maillots de deux équipes de rugby: 1 1 idéologie de la classe
dominante domine l'ensemble de la formation sociale, y compris là ou
les classes dominées, de sorte qu'aucune "Muraille de Chine" ne
sépare jamais les ·idéologies en lutte, et cela même lorsque, pour la
première fois dans l'histoire, l'une des deux classes antagonistes se
,trouve en mesure de mener une politique scientifique (ce qui est le
cas pour la classe ouvrière, grâce à la fusion du Mouvement Ouvrier
et de la théorie marxiste-léniniste). La lutte des classes dans
l'idéologie, en tant qu'elle est "un procès sans sujet ni fin (s)",
selon l'expression introduite par ALTHUSSER, exclut précisément
qu'une telle séparation idéologique soit jamais historiquement don-
née, ni "au commencement" ni "à la fin" de l 1histoire, parce que
l'histoire n'a ni commencement ni fin. On peut dire que, dans des
conditions différentes et avec des effets différents selon que des
connaissances scientifiques (matérialisme historique) sont ou non
mises en jeu, des formes de compromis, des empiètements se réalisent
constamment entre les diverses formations idéologiques d'une société
donnée.
On pourrait exprimer ces compromis, ces empiètements, en disant
que les "réalités" que les idéologies en lutte à un moment historique
donné "donnent à voir et à penser" sont partiellement "les mêmes
réalités'', vues et pensées "de manière différentes", et partiellement
des "réalités différentes". Nous y reviendrons ; mais il importe de
souligner dès maintenant que ce point soulève l'importante question
de ce que les linguistes (et plus généralement les théoriciens du
"langage") appellent la référen~~: ce point soulève cette question,
tout en la déplaçant. En effet, la ,conception la plus répandue
aujourd'hui consiste à considérer que, en règle générale, la stabi-
lité de la référence est assurée, et que les exceptions de l 1 incom-
·municabilité ( la "folie'' toujours, 1 1 art, et souvent la politique
justement) confirment cette règle. On parle alors d'ambiguïté pour
désigner ce flottement de la référence en l'attribuant tant6t à cette
fatalité que serait l'imperfection du langage, tant6t à une volonté
perverse de ses "utilisateurs": des conceptions logicistes des
- 8 -

chomskyens jusqu'aux recherches sur l'activité de langage (par


exemple: les études de DUCROT sur l'utilisation des présupposés), la
notion d'ambiguïté peut osciller entre la désignation d'un état de
fait et celle de l'effet d'une intention; il reste que, dans l'un
comme dans l'autre cas, l'ambiguïté reste attachée à "la langue", en
tant que propriété de sa structure et/ou de son langage. Or ce que
nous avons voulu montrer 1c1, c'est précisément que l'ambiguïté
idéologique n'est pas (seulement ou surtout) une question de langue:
les formes de compromis, les empiètements dont, nous allons
le voir, des traces discursives sont repérables - n'ont pas leur
origine dans le langage, comme système ou comme acte d'un sujet),
mais dans les rapports de classes en tant qu'élément non-subjectif.

Un certain nombre de considérations à la fois théoriques et


politiques, sur lesquelles nous allons nous expliquer, nous ont
amenés à retenir les thèmes idéologico-politiques de la "crise", des
"solutions" qu'elle appelle et du "changement" qu'elle nécessite
comme particulièrement aptes à mettre en évidence les effets d'ambi-
guïté idéologiques qui ont été mentionnés plus haut, dans la mesure
même où ces thèmes recouvrent de leurs ambiguîtés des "objets" qui
'constituent aujourd'hui les enjeux des luttes idéologiques et poli-
tiques de classe dans notre pays. On peut dire en effet qu'ils
condensent actuellement la lutte des classes, au niveau national
et au niveau international: ils traduisent à la fois les préoccupa-
tions de l'impérialisme pour sa propre survie face à ce que celui-ci
considère comme une "crise mondiale", en présentant une analyse et
des solutions qui s'inscrivent dans les termes de l'économie politi-
que bourgeoise (théories de la "croissance-zéro" élaboré au M.I.T. et
reprises par le Club de Rome) et en même temps l'effet du développe-
ment économique et politique des luttes de la classe ouvrière et de
ses al liés dans le cadre de ce que la marxisme-léninisme permet
d'analyser comme la crise du système capitaliste au niveau interna-
tional de l'impérialisme.

La réalisation d'une fonnation de compromis sous la forme


concrète du célèbre "Rapport MANSHOLT" (6) prend de ce point de vue

(6) On trouvera le texte intégral dans REBOUL L., et al. (1972).


- 9 -

une importance théorique et politique toute particulière: comme on le


sait en effet, ce rapport (qui reprend les analyses et les solutions
des chercheurs du M.I.T. avec les conclusions du Club de Rome, et
dans lequel l'effet théorique du matérialisme historique est, comme
tel, littéralement absent) a été rédigé dans le cadre politique de la
Communauté Européenne, sous le couvert d'un expert qui est par
ailleurs membres du Parti Socialiste hollandais et de l'Internatio-
nale Socialiste. Il s'agit donc là d'un exemple privilégié, particu-
lièrement démonstratif, d'ambiguïté idéologico-politique, dans la
mesure où les intérêts des deux classes antagonistes du Mode de
Production Capitaliste s'y trouvent représentés à travers ces objets
partiellement identiques et partiellement différents qui constituent
"le changement" et les "réformes radicales". La question sous-jacente
à une telle ambiguïté peut se formuler de deux manières complémen-
, taires, qui concernent l'une et l'autre la marge de manoeuvre
politique autorisée par cette ambiguïté: 1) Un gouvernement de droite
(lié à la fraction dominante de la bourgeoisie capitaliste) peut-il
faire une politique de gauche ?
2) Un gouvernement de gauche (représentant la classe ouvrière et ses
alliés unis dans l'union de la gauche) est-il contraint à faire la
politique de la droite ?

Plusieurs remarques s'imposent ici : tout d'abord, il importe de


souligner que, conformément à ce que nous avons dit plus haut, cette
ambiguïté idéologico-politique ne saurait résulter de la pure volonté
machiavélique de ''sujets" individuels ou collectifs ayant formé le
projet explicite de "brouiller les cartes"; cette ambiguïté nous
semble bien davantage correspondre à l'existence objective d'un
courant réformiste dans les masses, toujours politiquement exploita-
ble par la bourgeoisie. Il faut enfin marquer le fait très important
que cette exploitation du réformisme est rendue possible par l'absen-
ce de toute référence à la théorie scientifique de l'histoire.
(matérialisme historique) cela ne signifie pas que, dès lors que
cette théorie scientifique est appliquée politiquement (à travers la
fusion du marxisme-léninisme et du Mouvement Ouvrier) toute ambiguïté
soit du même coup levée. Simplement, la lutte idéologique et politi-
que prend des :formes nouvel les, que la situation française i l lustre
depuis la signature de l'accord sur le Programme Commun du Gouverne-
ment entre les partis socialistes et conrrnunistes. Les nouvelles
ambiguïtés ainsi produite - qualitativement nouvelles du point de vue
~politique pourraient d'ailleurs faire l'objet d'une autre recher-
- 10 -

che; elles ne sont que latéralement présentes dans l'étude concrète


dont nous allons maintenant retracer le détail. Ce qui, par contre,
est au centre de cette étude, c'est l'effet que produit la mise
hors-jeu du marxisme-léninisme sur les rapports idéologiques et poli-
tiques de classes dans le contexte de la "crise".

2. LA PROCEDURE.

Après avoir exposé les raisons qui nous ont conduit à notre
"objet" il est utile de donner quelques précisions sur la procédure
que nous avons retenue. Car le choix de cette procédure constitue en
lui-même une prise de position qui nécessite d'être explicité! et
confrontée à d'autres possibilités.
- en premier lieu, nous aurions pu nous en tenir au texte du rapport,
nous en saisir comme de la matière première d'une analyse et nous
livrer à un commentaire direct du texte, en faisant explicitement
appel aux différents éléments que nous avons évoqués plus haut
(donc à "l'environnement" social et historique dans lequel ce texte
est apparu) en montrant ses filiations conscientes ou inconscientes
avec d'autres prises de position, d'autres analyses politiques
portées par d'autres textes. Cette possibilité se trouve en réalité
plus ou moins bien réalisée dans les différentes formes d 1 interven-
- 11 -

tion que constitue la rédaction d'un texte sur un texte, ce qui,


quand il s'agit de politique, peut aller de la riposte immédiate, à
chaud, jusqu'à l'étude étayée et argumentée Bien entendu, nous
aurions tenté de 11 dépas,:;er" le niveau du commentaire journalistique
en essayant de nous placer dans le cadre théorique et politique qui
est le nôtre, bref en "annonçant la couleur", et en utili-
sant les ressources scientifiques du matérialisme historique : ce
travail a été fait, au moment voulu dans les colonnes de l'Humanité
(cf. les numéros des 5, 6, 10, 11 18 avril 1972), de la Nouvelle
Critique (n° 63, p. 17 à 22, n° 69, p. 25 à 30), etc ••• Ces
analyses ont fourni notre point de départ, la mise en évidence du
fait que le rapport Mansholt a la propriété de produire une
division politique. C'est de ce fait dont nous tentons ici la
démonstration.
Cel le-ci excluait que nous adoptions une approche "désengagée" de
ce même texte, en tentant d'en analyser "objectivement" les
contenus et les thèmes (voire le système argumentatif) à 1 1 aide de
telle ou telle méthode dérivée de "l'analyse de contenu", et
couramment utilisée par les sociologues. Mais nous nous serions
ainsi placés dans une irréductible contradiction avec les thèses
que nous avons développées par ailleurs sur l'impossibilité d'ana-
lyser les contenus ou les significations ou les intentions de
communiquer etc .•• à l'intérieur d'un s~ul et même texte (c'est
toute la différence entre "analyse de contenu" et "analyse des
processus discursifs"). Nous ne pouvions donc pas nous réfugier
dans la pseudo-objectivité de l'analyse de contenu et échapper à. la
question du point de vue où nous nous plaçons, en évitant d 1 "annon-
cer la couleur" cette couleur aurait de toute manière été
visible$ comme elle 1 1 est dans les articles socio-économiques "de
fond" que peut publier un journal tel que Le Monde. Nous ne
pouvions pas non plus écrire pour Le Monde •••

nous n'aurions pas davantage pu essayer de contourner le caractère


"arbitraire" de notre analyse en laissant à d'autres que nous (par
exemple à des "populations" sociologiquement choisies) le soin de
parler du Rapport Mansholt nous nous serions alors bornés à
rassembler et à mettre en ordre les "réponses" que nous aurions
ainsj. obtenues, que ce soit par des "interviews" (ce qui notons-le
au passage, repose le problème de "l'analyse de contenu"), ou par
des "questionnaires" dans les deux cas, nous aurions pu, là
encore, avoir l'impression de dégager notre responsabilité ••• sous
prétexte que des sujets s'expriment librement face au texte de
- 12 -

Mansholt et à nos questions : en réalité, auri.ons-nous obtenu autre


que la reproduction d'une idéologie à la quel le la "question"
identifie le "questionné"? ••• C'est quand on demande à quelqu'un
"ce qu'il pense'' qu'il projette le mieux ce qu'on attend de
lui. •• Autrement dit, il n'était pas nori plus question pour nous de
réaliser le modèle réduit d'un sondage IFOP.

Aussi avons-nous été conduits à construire un dispositif destiné


non pas à explorer l'ensemble des effets politiques possibles du
rapport Mansholt, mais à mettre en évidence un effet précis et
spécifique, à savoir celui de l'ambiguïté idéologique dans le
registre politique en somme, il s'agissait de démontrer sur un
exemple précis comment il arrive que la politique divise les
sujets, de sorte que parfois, ainsi que les militants politiques en
ont 1 1 intuition à propos de certains textes "ça peut al 1er dans un
sens ou dans l'autre" sans que l'on sache bien pourquoi. C'est dans
cet objectif, et dans les moyens que nous nous sommes donnés pour
en construire la réalisation que réside en définitive notre "parti.-
pris'', en d'autres termes notre hypothèse et notre méthode.

Nous sommes donc partis de ce qui était pour nous une évidence,
à savoir que le discours de Mansholt a la propriété de produire une
division politique, et nous avons entrepris d'en apporter la démons-
tration. Nous nous sommes donnés les moyens de cette démonstration en
contournant la transparence des questions d'un questionnaire et la
spontanéité identificatrice d'un interview: nous savions que nous
n'obtiendrons cet effet de division que "par la bande", ce qui nous a
conduit à l'idée de "manipuler" l'origine apparente du texte du
rapport Mansholt pour dissocier les processus discursifs-idéologiques
qui s'y entremêlent et mettre en évidence la ''marge de manoeuvre"
évoqué plus haut il s'agissait dès lors pour nous de déter-
miner à l'intérieur du "dispositif" la nature des origines "virtuel-
les'' du texte (virtuel au sens que ce terme prend en optique quand on
parle de l'origine virtuelle d'un rayon lumineux, par opposition à
son origine réelle), et, simultanément, la nature des "observateurs",
appropriés, aptes à subir cette "manipulation", les unes et les autr-
es étant déterminés à partir des analyses politiques dont nous sommes
partis.

Disons rapidement que le schéma d'ensemble de la construction a


consisté à combiner l 'ambiguité çlu texte du Rapport à une dualité
- 13 -

droite/gauche (7) des origines virtuelles, et cela à l'intention de


"sujets" qui, par leur situation de classe et par la spécificité de
leur lien à l'appareil scolaire, nous paraissent astreints à subir
d'abord les effets de cette séparation des origines virtuelles et
aptes à "entendre" la manière de démonstration politique dont ils se
seraient fait les agents en "se prêtant" à notre travail.

Mais avant de fournir davantage d'indications sur le "détail de


la procédure que nous avons utilisée, nous pensons qu'il est
indispensable de nous expliquer d'abord avec deux objections que le
lecteur a probablement à l'esprit en lisant ces lignes, et que nous
formulerons en disant "il s'agit d'une manipulation psycho-sociale".

2.1. UNE MANIPULATION.


Par coïncidence qui n'est pas fortuite (8), le terme de
manipulation convient à une manoeuvre de basse police, tout autant
qu'à une _ expérience de psychologie sociale. Dans un cas comme dans
l'autre s'accrédite l'idée d'un metteur en scène qui échappe aux
f~rces qu'il utilise pour duper les autres, tire les ficelles et
maîtrise les marionnettes qui s'agitent au milieu des illusions dont
il décore son théâtre.

Ces stéréotypes combinent curieusement des notions morales


(toujours traiter autrui comme une fin et jamais comme un moyen, dit
la morale kantienne) avec un déni de la réalité politique. Celle-ci
est ravalée au rang d'un jeu d'illusions derrière lesquelles agissent
ceux qui connaissent les ressorts réels des hommes et des choses.

Mais la croyance dans les pouvoirs de la manipulation policière,


politique, ou psycho-sociologique, de même que leur condamnation
strictement morale, ind:i.quent, plus encore qu'une ignorance, un refus
du politique.

(7) ''M. Mansholt est réformiste, il ne nie pas totalement la lutte


des classes, il la détourne". BARREAU, J. (1973) "L'apocalypse ne
sera pas au rendez-vous", La Nouvelle Critique, 1973.

(8) Faut-il rappeler la boutade de Canguilhem (1978) soulignant que


la ligne de plus grande pente de la psychologie positive, la
conduit du Panthéon à la Préfecture de Police ?
- 14 -

Il convient de préciser ici ces points, dans la mesure:


1) où nous nous sommes crus autorisés à attribuer publiquement à des
organisations politiques ou syndicales un texte dont elles
n'étaient pas responsables, tout en cachant l'identité de l'au-
teur véritable;
2) où nous soutenons cependant, malgré ce recours à un trucage
délibéré, que notre travail se distingue justement d'une manipu-
lation psychosociologique, en ce qu'il place la politique au
premier rang des déterminants de ce qu'il étudie, et des
condtions d'efficacité de son dispositif, et où enfin,
3) Le recours à une manipulation si anodine qu'on la prétende, ne
peut manquer d'évoquer l'usage systématique de toutes le15 formes
d'abus de confiance et de violence, par le fascisme, et tout
aussi inévitablement, l'emploi de ces mêmes moyens pendant la
déviation stalinienne.

Or, justement, nous avons voulu scruter ce qu'il y a derrière


l'interdit moral de l'humanisme. qui fait qu'on préfère ne pas voir
et ne pas savoir, tant qu'on peut faire autrement, quitte à dénoncer
par ailleurs les criminelles exceptions, dont il suffirait d'identi-
fier les responsables. Et, pour aller au-delà de cette barrière
humaniste, nous avons utilisé une forme symbolique de la violence qui
n'est anodine qu'en comparaison de ce dont elle est le reflet: la
violence policière dans une société de classe (9), Sous la forme
apparenunent anodine de la lecture d'un texte, nous avons voulu
montrer conunent "les sujets marchent tout seuls", de sorte que la
morale humaniste du sujet libre et maître de ses intentions apparais-
se en même temps conune l'instrument d'une manipulation qui abuse les
manipulateurs eux-mêmes, si bien que morale et poU.ce cessent de
s'opposer abstraitement pour apparaître conune ce qu'elles sont, à
savoir les deux faces de l'idéologie bourgeoise.

(9) Sur la prévalence de la violence dans l'appareil d'Etat, et de


l'idéologie dans les appareils idéologiques d'Etat, cf. Althus-
ser, (1970).
- 15 -

Attendre d'un complot, d'une manipulation, des effets politi-


ques c'est-à-dire en fait un renversement d'un rapport de force
entre classes antagonistes - c'est imaginer que la lutte politique
des classes n'existe pas, que les masses ne sont que des foules qu'on
viole, des rassemblements d'individus dont on peut "téléguider" le
comportement. De sorte qu'une morale qui fait de l'individu son
commencement et sa fin, a pour revers une pratique policière qui
cherche et croit trouver l'efficacité politique dans la manipulation
des individus.

Mais en fait les moyens de la manipulation, du complot, sont


impuissants face à ceux de la lutte des classes. Ce qui ne signifie
pas qu'ils soient toujours impuissants, mais que les conditions
d'existence et de réussite d'un complot, sont déterminés par le
rapport de force établi dans et par la lutte politique des classes
dans laquelle il s'inscrit. Ainsi pourrait-on sans doute vérifier
qu'une machination ne réussit jamais qu'après l'instauration d'un
rapport de force défavorable à la classe qui en est victime, donc
après qu'elle ait subi une série de défaites décisives (10).

On peut donc penser que la plupart des complots, manipulations


ou provocations, ne visent principalement, et ne parviennent guère
qu'à tromper des couches alliées de celles qui les fomentent, et qui
veulent se laisser abuser, pourvu que les apparences soient sauves.
Donc, et particulièrement dans ce dernier cas, l'ambiguïté idéologi-
que devient un moyen de manipulation, dont le complot, dans sa mise
en scène ne constitue que l'argument ou le prétexte. D'iÙ le recours,
face aux menaces de complot, à la vigilance, qui vise à rétablir par
une action de masse, un rapport de force qui rende vaines les
manoeuvres dissimulées sous la couverture idéologique.

(10) Ainsi le coup de l'incendie du Reichstag est-il monté fin


février 33, après qu·Hitler soit devenu chancelier en janvier, il
sert de prétexte pour obtenir que Hindenburg " ••• le vieillard
réactionnaire confie les pleins pouvoirs au "caporal autrichien"
naguère méprisé" (BADIA, 1964, p. 161) afin d'éliminer les
communistes des élections de mars "en réalité la police n'a pas
attendu la signature des ordonnances pour procéder ••• à des
arrestations massives" (ibidem). Encore le complot est-il, en
lui-même impuissant à parachever une victoire déjà acquise, comme
le montre le procès de Dimitrov.
- 16 -

Notons que le rapport Mansholt qui nous intéresse ici,


s'inscrit bien dans tel cadre. Ce rapport a été dénoncé comme une
tentative pour créer une confusion idéologique, qui dissimulerait
l'utilisation de moyens économiques (restriction du pouvoir d'achat)
afin de modifier le rapport de force en faveur du capital. Pour que
cette dénonciation porte, il fallait dissiper "1 1 écran de fumée"
idéologique exploitant les thèmes de la croissance démographique et
de la raréfaction des ressources.

Il est donc clair que le marxisme-léninisme, en tant que théorie


de la politique scientifique, ne saurait laisser aucune place dans
les pratiques qu'il régit, à la manipulation. Ce qui interdit
d'assimiler comme le font couramment les idéologues bourgeois, le
bolchévisme au fascisme, qu'on pourrait caractériser comme l'inter-
diction violente, par le grand capital, et à son profit exclusif, de
toute action politique à toutes les classes et couches qu'il domine.
Ceci impose aussi, la t~che de dégager la question que pose le
recours continuel à la machination policière, durant la déviation
stalinienne, du brouillard des fausse solutions intéressées que la
bourgeoisie n'a cessé d'inventer, et d'en donner une explication en
terme de rapport de force entre le mouvement ouvrier international et
ses adversaires en U.R.S.S. et dans le reste du monde.

Concluons sur ce premier point. Tout d'abord la machination


policière ne détient pas en elle-même les conditions de son efficaci-
té. Elles lui sont fournies - ou refusées - par le résultat des
luttes politiques qui la dominent. A fortiori les conditions
de succès d'une manipulation psychosociologique qu'il s'agisse
d'une "expérience "ou d'une " application " - lui sont parfaitement
extérieures. Ce qui entraine en conséquence immédiate, l'impossibili-
té de simuler (11) un phénomène connne celui qui nous intéresse ici, à
savoir l'ambiguïté idéologique. Nous avons donc dû prendre position
donc dû prendre position

(11) Evidemment les psycho-sociologues n'échappent pas à cette impos-


sibilité. Ceux cités au paragraphe suivant, qui ont produit
quelques travaux sérieux sur la question, ont utilisé des textes
politiques réels référés à des positions politiques réelles.
- '17 -

dans une conjoncture concrète, vis à vis des formations politiques et


syndicales réelles, analyser leurs propres positions, et nous pronon-
cer, avec les risques d'erreur et de démenti que cela implique sur
l'ambiguïté que ces dernières comportaient. Il nous a fallu aller
encore plus loin. L 1 impossibilité de fabriquer un simulacre du
phénomène qui nous préoccupe, proscrivait toute procédure de jeu, et
tout recours à des identifications imaginaires, qui caractérisaient
les méthodes psychosociologiques. En revanche, restait la possibilité
d'une démonstration, qui laisse aux "sujets" la possibilité de
s'assimiler les effets qu'elle produit, dans la mesure où elle
explic.ite in fine les ressorts de la tromperie qu'elle utilise
d'abord. Bref, nous aurions pu dire à nos sujets, ce que Berthold
Brecht dit aux spectateurs à la fin de "L'exception et la règle" :

"Vous avez vu et entendu


"Vous avez vu un événement ordinaire,
"Un évènement comme i l s'en produit chaque jour.
"Et cependant, nous vous en prions,
"Sous le familier, découvrez l'insolite,
"Sous le quotidien, décelez l'inexplicable.
"Puisse toute chose dite habituelle vous inquiéter •••

Ce travail suppose; nous allons le voir, une dissociation de


l'"action" (de la procédure), usant du suspens de l'interrogation,
comme lorsqu'un journal présente en première page un texte dont
l'auteur est "révélé" dans une autre page du numéro ; on a dit que B.
Brecht était "l'homme de la ruse" : nous avons tenté ici, à la mesure
de nos moyens, de nous mettre à son école~ on va voir comment. Mais
examinons d'abord la seconde objection

2.2. DE LA PSYCHOLOGIE SOCIALE ?

Ceci n'est évidemment pas une objection en soi, mais une


objection adressée à nos positions : comment, dira-t-on, peut-on
prétendre convaincre le lecteur à l'aide d'une semblable "expérien-
ce", après avoir attiré son attention précisément sur l'illusion
lewinienne qui forme le noyau de l 'expérirnentation psycho-sociale ?
(12).

(12) Cf. sur ce point précis les analyses de M. Flon dans "Formes et
limites d'une idéologie théorique: la psychologie sociale". (à
paraître).
- 18 -

Car à première vue, au niveau du thème'' comme à celui de la


"procédure", le psychologue social se retrouve en pays de connaissan-
ce :
au niveau du thème de l'expérience, il aura déjà reconnu la
question des "effets de source"_ qui n'a cessé de préoccuper les
chercheurs, depuis BARTLETT (1932) jusqu'à nos jours, en passant
par les travaux de S. ASCH ; le lecteur spécialiste est donc tout
prêt à une discussion sur 1 1 influence du "prestige de la source"
sur la "crédibilité du message'' : ce n'est pourtant pas tout à fait
de cela qu'il s'agit nous allons y revenir, à travers la question
de la procédure

à ce niveau, en effet- il semble que nous fassions exactement ce


que nous avons reproché à K. LEWIN : n'avons-nous pas entrepris de
simuler la lutte des classes, d'en "encapsuler" les conflits dans
un scénario qui, circonstance aggravante après ce que nous avons
dit sur la salle~clas~~' se trouve justement faire appel à un
déguisemen~ scolaire ?

Ici se pose en réalité l'importante question de notre position à


1
l'égard de l'expérimentation nous poserons qu'il n'y a pas
contradiction entre les thèses développées plus haut et les procédu-
res que ~ous allons décrire.

Pourtant, les procédures en question font appel à un leurre, ce


qui, à première vue, les apparente aux expériences de psychologie
sociale qui comportent elles aussi, et nécessairement, une mise en
scène et un déguisement. Toutefois le leurre que nous avons utilisé
visant à détourner l'attention vers "autre chose'' que ce sur quoi
joue réellement la procédure est un peu particulier : il s'agit du
leurre de l'objectivité en face d'un texte (sa lecture objective, sa
reproduction fidèle etc ••• ). Cela n'a en apparence rien à voir
avec la mise en évidence d'un effet de la lutte idéologique des
classes produit sur le terrain spécifique de l'appareil scolaire.
Mais en réalité_ et c'est là le point, le contenu de ce leurre n'est
pas indépendant des conditions générales de la lutte idéologique des
classes, étant entendu que d'une part il se loge dans les formations
idéologiques propres à 1 1 appareil scolaire (1 1 "objectivité" du
texte commence à l'école) et que d'autre part, l'appareil scolaire
est l'appareil idéologique cl 'Etat dominant dans le mode de production
- 19 -

capitaliste, de sorte que cette idéologie se trouve partout "chez


elle" sans bien sûr jamais dire "je suis l'idéologie". En conséquen-
ce, on ne peut penser les effets idéologiques d'un texte inscrit dans
le fonctionnement de la propagande politique sans référence aux
idéologies de l 1appareil sc.olaire, et en particulier au leurre
idéologique de l'objectivité. En choisissant délibérément un tel
leurre, nous nous placions dans les conditions réelles du fonctionne-
ment d'un texte politique; en d'autres termes, les deux éléments dont
nous disions précédemment qu'ils n'avaient en apparence rien à voir
l'un avec l'autre sont en fait intri.nséquement liés du point de vue
théorique: il est essentiel que sous les apparences d'un non-rapport
se réalise en réalité un rapport théoriquement déterminé, et c'est
bien en ce sens qu'il ne s'agit pas de psychologie sociale: les
leurres utilisés dans les "expériences" inscrites dans la tradition
lewinienne sont eux-aussi censés n'avoir aucun ra~rt avec les "buts
de celles-ci ni du point de vue des sujets (ils découvriraient le
pot-aux-ri.ses), ni du point de vue de l'expérimentateur (ils seraient
de nature à restreindre la portée et la généralité de ses expérien-
ces) mais précisément, i.!~ a aucun rapport théorigue dissimulé
sous un non-rapport idéologique: il s'agit purement et simplement -
d'un rapport idéologique qui reste comme tel complètement invisible.
Cela tient à ce qu'il est fondamental pour la psychologie sociale de
concevoir les rapports sociaux comme des rapports interpersonnels:
c'est là la justification ultime de la généralité des expériences, en
tant que cela permet de poser un invariant sous la forme d'un rapport
de "sujet" à "sujet", dans les relations propres à la famille,
l'école, l'équipe de travail etc ••• invariant que l'on retrouverait
aussi dans les relations qui s'établissent à l'intérieur des groupes
que l'on réunit pour les besoins de "l'expérience".
- 20 -

Rendons à L. LEWIN et à ses disciples cette justice qu'ils n'ont


certes pas inventé de toutes pièces cet amalgame : il les attendait
dans la spontanéité de l'idéologie dominante bourgeoise et certains,
psycho-sociologues ou pas, en font aujourd'hui encore la découverte.

La question de la lecture "objective" d'un texte a, remarquons-


le, partie liée avec ce qui a été désigné plus haut sous le nom
d 1 €ffet de source, et correspond dans l'histoire de la psychologie
sociale, à une controverse d'importance secondaire, dont nous rappel-
lerons seulement les grands traits.Le behaviorisme "stimulus-réponse"
dominant en psychologie sociale tient pour acquis qu'un texte possède
un sens objectif, intrinsèque et immuable par rapport à la situation
à laquelle il renvoie. Certes, ce sens peut être l'objet d'une
réorganisation cognitive, en fonction des attentes ou du système de
catégorie utilisé par le sujet percevant, en fonction de ses schèmes
culturels (BARTLETT, 1932), en fonction de ses attitudes (LEVINE et
MURPHY, 1943) ou encore des fins qu'il poursuit (JONES et ANESHANSEL,
1956).

Cependant, ces réorganisations cognitives sont censées affecter


la perception ou le souvenir que le sujet peut avoir du texte, mais
non pas le sens même du texte, pas plus que les "motivations" indivi-
duel les, responsables de distorsions perceptives, ne peuvent modifier
les propriétés physiques de l'objet de la perception. Au fond, et
paradoxalement, "le sens d'un texte" a, pour le behaviorisme, le
statut d'une objectivité quasi-eh~.!.gue. De leur côté, les spécialis-
tes de la question des "effets de prestige" considèrent que ce qu'ils
appellent "le contexte" (par exemple la référence à tel ou tel auteur
comme "source" du texte)n'altère nullement le contenu ou le sens du
"message", mais affecte seulement la valeur qui lui est attribuée, et
c'est par l'intermédiaire de telles réévaluations que des changements
de contexte sont supposés capables de faire varier 11 1' 1 attitude'' ou
"l'opinion" relative à l'objet invariant du texte. En somme, le sens
d'un texte constitue le référent commun de toutes ses lectures,
l'objectivité invariante du "cognitif" supporte la variation sub-
jective des motivations, des attitudes et du contexte : ceci montre
que le "cognitivisme" n'est pas tout à fait cet adversaire radical du
behaviorisme que l'on se plait parfois à imaginer, mais passons ••• Il
est plus intéressant de relever une exception historique qui vient
rompre cette unisson il s'agit de de S. ASCH, qui est, à notre
- 21 -

11
the content of a given act or assertion is not as
a ruele a fixed entity; generally it is perceived as part
of a wider setting, refering to what has preceded or what
is to follow. The specific content of an event or utterance
is a fonction of the perceived relation between it and
its contexte". (ASCH, 1948, p. 256).

On aura reconnu là la thèse gestaltiste classique, selon laquel-


le un objet irrunuable est perçu différemment selon les caractères
du champ où il se trouve inséré. Toutefois, cette conception appli-
quée à des énoncés entraîne ASCH un peu plus loin; elle l'incline à
considérer le texte dans son fonctionnement et à mettre en question
l'objectivité quasi~ique d~ sens: ce n'est plus la "perception"
du message qui est modifiée par le contexte, c'est le texte lui
-même qui fonctionne différerrunent, et produit des effets de sens
différents dans des "contextes" différents:

"Given an as ertion in a particuler context, the person


will perceive it as part of this context, in terms of what
it says and does in this place". (ASCH, 1948, p. 256).

On comprend que les remarques de ASCH n'aient reçu qu'une atten-


tion condescendante, dans la mesure où elles heurtaient assez
directement le courant behavioriste, représenté en l'occurence par
les recherches du groupe de Yale. Les travaux de ASCH sur l'effet de
source (1948, 1952), tout en étant rituellement cités ne seront guère
considérés que conune une curiosité, un paradoxe de fort thème. Cel.a
tient bien sOr aux résitances de la position behavioriste (13), mais
aussi au fait que ASCH est, selon nous, passé tout pr~s de la
solution, tout près, mais à côté •••

(13) Les travaux de HOVLAND et ses collaborateurs ont 'suffi à dé-


tourner les recherches des questions soulevées par les résultats
de ASCH (en particulier dans l'expérience où il attribue la
même phrase à JEFFERSON d'une part, à LENINE d'autre part,
et obtient en conséquence une "atténuation" ou une "accentua-
tion" du contenu révolutionnaire de cette phrase). A partir de
là, on ne s'interrogera pl.us guère sur les effets de sens. On
tiendra toujours pour acquis qu'un texte a un sens en lui-même,
- 22 -

ASCH parvient en effet au point où il faudrait changer complè-


tement les termes de la question pour s'attaquer aux problèmes du
fonctionnement discursif. Il ne dépasse jamais ce point et reste
du même coup enfermé dans une théorie du sujet percevant: il se
cantonne dans des explications en termes de rapports entre figure
et fond où l'attribution de l'une et l'autre fonction est déter-
minée par la strcuture interne des éléments en présence:

"Context and part are not determined arbitrarily. One cannot

chose at will what will be the context and what the part.

The division is determined by relations of inclusuvenees

and causality". (1.952 p. 430).

Suite note 13.

qu'il constitue un "stimulus constant. On fera toujours retomber


la responsabilité des variations du côté du sujet percevant,
intelligent ou inférant. On se préoccupera de distorsion facili-
tatrice, d'information sélective (selective exposure), de res-
tructuration ou d'équilibration cognitive, d'attribution d'in-
tention. En somme. "1 'activité perceptive" ou "cognitive" ou
tention. En somme. "l'activité parceptive" ou "cognitive" du
sujet porte sur l 1organisation des éléments du "message" par
élimination, combinaison, adjonction et pondération de ces
éléments. Mais dans tous les cas, ces éléments eux-mêmes -
syntagmes, énoncés, phrases ou discours seront désormais
toujours considérés comme porteurs d'un.sens immuable.
- 23 -

Ceci soul~gne la principale faiblesse de ASCH : il ne possède


aucune théorie de la détermination sociale par laquelle les "élé-
ments'' se trouvent distribués par la division linguistiquement
suspecte dans sa simplicité, en contexte et parties du texte ; il en
est dès lors réduit à des explications en termes d'attribution
d'intention à l'émetteur, de motivation et d'attitude du récepteur,
d 1 "altération" du contenu cognitif etc •••

Au fond,, la véritable question sur laquelle ASCH croit pouvoir


rester silencieux (sous prétexte que, étant psychologue social, il
n'est pas linguiste), c'est celle de savoir ce qu'est l'objet texte.
Or, en posant qu'un texte constitue une unité avec la source qui lui
est attribuée, et revêt des sens différents avec des sources
différentes, il prend néanmoins position en linguistique : il adopte
spontanément la thèse subjectiviste qu'on formulerait aujourd'hui en
disant que le sujet de l'énonciation est indissociable de l'énon-
cé. Nous disons que cette thèse est subjectiviste, parce qu'elle fait
du sujet le principe et la source de la matérialité du texte :
autrement dit cette thèse,tout en ouvrant l'apparente solution des
"lectures plurielles" où se dissoudrait l'objectivité du texte, dans
l'infinité de ses "lectures", préserve en réalité cette même objecti-
vité en lui conférant l'unité résultative d'une intention ; or, et
c'est précisément là pour nous le point capital, nous pensons avoir
montré ailleurs (14) que c'est par une illusion que la matériali-
té d'un texte renvoie à une unité subjective, parce que ses
véritables sources ne sont pas subjectives (ni la subjectivité singu-
lière d'un auteur, ni la subjectivité plurielle de lecteurs), mais
préexistent au texte sous le forme de ''matière première" constituant
les processus discursifs de référence sur lesquels se construit le
texte. Nous substituerons dès lors à la thèse ambigüe selon laquelle
le texte et sa source constituent une unité déterminant le sens, une
autre thèse qui pourrait s'énoncer ainsi : la production du sens
d'un texte fait nécessairement intervenir des discours de référence
relevant de formations discursives (14) qui diffèrent selon le
rapport de places (inscrit métonymiquement dans un rapport de
classes) dans lequel le texte fonctionne.

(14) Cf. Pêcheux 1975 : voir également sur ces questions le numéro 37
de la revue Langa~ "Langue et idéologies : analyse du
discours"·
- 24 -

Autrement dit, les mots expressions, énoncés, etc ••• changent


de sens en fonction des positions tenues par ceux qui les "emploient"
ce qui ne si.gnifie pas qu'ils revêtent "n'importe quel sens" mais que
leur sens est déterminé par le rapport dans lequel ces éléments
fonctionnent.
C'est ce que nous avons tenté de mettre en évidence à l'intérieur
d'un rapport de places bien précis, situé dans l'Appareil Scolaire,
en proposant sur le "thème'' du rapport Mansholt un "travail" de
résumé "objectif'' à des "élèves'' ayant la particularité d'être en
stage parascolaire de recyclage pour cadres techniques : notre
hypothèse était que la seule différence des signatures accompagnant
le texte du rapport introduirait un déplacement des discours de
référence, une dissociation des processus discursifs enchevêtrés dans
l'ambiguïté du texte de Mansholt, des filtrages, sélections et
effacements différentiels dans la "restitution" du texte. Pour con-
tribuer à mettre ces phénomènes en évidence, nous avons, comme on va
le voir, fait en sorte que les "sujets" ne puissent pas, au moment de
la rédaction de leur résumé, se reporter au texte même du rapport
pour "corriger" ces effets de déplacement, dissociation et filtrage.

En résumé, voici donc la procédure utilisée.:

1) On a extrait du "rapport Mansholt" un texte d'une page dactylogra-


phiée, rassemblant les différents thèmes de l'argumentation de S.
Mansholt.

2) On a reproduit 100 exemplaires de ce texte, dont 50 revêtus du


titre suivant

"Extrait du rapport d'un groupe d'études composé de responsa-


bles CFDT et de militants de partis de gauche" (titre gauche)
(15).

(15) L'expérience a eu lieu au premier trimestre 1973, donc à une


époque o~ la CFDT n'avait pas encore clarifié sa position à
l'égard des arguments de Mansholt et du rapport de Rome. Nous ne
pourrions pas utiliser ainsi le sigle CFDT aujourd'hui, et nous
nous en réjouissons au nom de l'unité inter-syndicale ouvrière.
- 25 -

Les cinquante autres exemplaires étaient accompagnés du itre:


"Extrait du rapport du groupe Prospectives, groupe de réflexion
composé de républicains giscardiens et d'autres membres de la
majorité" (titre droite).

3) Ce texte a été soumis, tantôt sous la signature "gauche'', tantôt


sous la signature "droite'' aux élèves d'un stage de recyclage
(16) pour cadres techniques (30 ans en moyenne) répartis en deux
salles séparées; il leur était demandé d'en prendre connaissance
et d'en faire ensuite en résumé "le plus complet et objectif
possible".

Une expérience de ce genre n'est jamais neutre : la manière dont


nous avons pris parti a consisté à traduire nos positions en les
r~J1jsant à travers des pratiques permettant d'en évaluer la justes-
se. Cette réalisation reposait sur la combinaison de trois ambigut-
tés, à savoir :

L'ambiguïté particulièrement frappante du rapport Mansholt (tout


texte est ambigu mais certains le sont plus que d'autres).

L'ambiguïté des positions politiques désignées par les signatures


"droites" et "gauche" telles qu'elles fonctionnaient au début 1973
(incertitudes de la CFDT et de la gauche non-communiste à l'égard du
plan Mansholt ; illusions du giscardisme).

(16) Nous exprimons ici notre reconnaissance aux responsables du


Centre d'Etudes Supérieures Industrielles, et aux élèves qui ont
voulu "se prêter" à cette expérience.
- 26 -

L'ambiguïté ,de la position de classe de cadres techniques qui,


après qu'on leur ait inculqué une idéologie élitiste ("vous êtes
les vrais responsables de l'économie, tout repose sur votre rôle
d'organisateur'' etc ••• ), se retrouvent à 30 ans sur les bancs de
1 1 école pour cause de chômage, sous une forme explicite ou voilée.

L'espèce de "coup de force'' idéologique dont nous donnons ci-


après le détail repose en fait tout entier sur cette triple
ambiguïté; on trouvera ici le déroulement de la procédure telle que
nous 1 1 avons sui vie, à cela près que les "inter-titres•· qui scandent
ce déroulement en séquences disloquées et marquent la rupture de
l'apparente unité d'intention initiale, ont été ajoutés par la
présente rédaction.

2.3.DETAIL DE LA PROCEDURE

2.3.1. La mise en scène. On s'adressait ainsi aux "élèves":


Ce qui va nous être demandé de faire n'est : ni un texte, ni un
examen ou une épreuve scolaire, ni un exercice de mémoire j'insis-
te::
ce n'est pas un test car nous n'allons pas mesurer vos
aptitudes à faire telle ou telle chose ou essayer de découvrir
les traits de votre personnalité;
ce n'est pas un examen car il ne s'agira pas de contrôler vos
connaissances en telle ou telle matière ;
- ce n'est pas non plus un exercice de mémoire.

De quoi sera-t-il question ? Nous faisons partie d'une équipe de


recherche qui entreprend actuellement des études sur la manière dont
les individus traitent l 1 information et c 1 est de traitement de
l'information qu'il s'agira. Plus précisément, nous étudions comment
une information reçue est transmise, sous quelle forme elle est
retransmise. Pour faire cette étude, nous avons besoin de recueillir
des données. dans des conditions assez variées, dont la séance
d'aujourd'hui est un élément.
- 27 -

Nous allons donc vous donner à entendre et à lire un texte, et


après que vous aurez pris connaissance de ce texte, nous vous
demanderons d'en faire un résumé.
Je précise bien qu'il ne s'agit pas d'apprendre par coeur le
A
texte ou meme des parties du texte. Il ne s'agit pas non plus de
donner vos impressions ou votre avis sur le contenu du texte. Vous
devrez vous comporter en simple agent de transmission de l'informa-
tion en faisant un résumé de 10 lignes exactement, concis, précis et
complet.
Vous avez bien compris ce que nous attendons de vous ••• Nous
voulons étudier comment l'information, une fois reçue, est retransm-
ise, et nous allons donc vous faire entendre deux fois de suite le
texte que vous aurez à résumer, et vous pourrez, en même temps, lire
ce même texte sur les feuilles que nous vous aurons distribuées.
Puisqu'il s'agit de savoir comment l'information reçue est
retransmise, vous nous rendrez les feuilles avant de commercer à
faire votre résumé. Pour la même raison, vous ne prendrez pas de
notes pendant la lecture.
Nous allons maintenant vous distribuer les feuilles. Nous met-
trons ensuite le magnétophone en marche. Quand les deux auditions du
texte seront terminées et que vous nous aurez rendu les feuilles,
vous aurez une vingtaine de minutes pour faire votre résumé.
Pour faire ce résumé, vous ferez un brouillon, Lorsque votre
brouillon vous paraitra concis, précis, complet vous le recopierez
sur les feuilles mises à votre disposition. Nous vous demandons,
c'est très important, de faire des phrases complètes, de ne pas uti-
liser d'abréviations ni de style télégraphique. Quand vous aurez
terminé ce travail, vous attendrez la suite sans commencer à échanger
vos impressions. Nous aurons encore quelques renseignements complé-
mentaires à vous demander.

On procédait ensuite à la distribution du texte à résumer, à sa


diffusion au magnétophone, puis on relevait les feuilles portant le
texte aprés lecture. Voici ce texte.
-· 28 -

Texte soumis aux élèves.

Le problème le plus important qui se posera dans l'avenir est


celui de l'évolution démographique dans le monde. C'est surtout dans
les pays en voie de développement que la natalité prend des
proportions angoissantes, mais l'occident industriel ne pourra pas
non plus échapper à la nécessité de contrôler la natalité. Si rien
n'est entrepris, la population mondiale va pratiquement doubler en
trente ans, pour passer de 3,5 à 7 milliards d'habitants en l'an
2000. Cette évolution démographique au niveau mondial laisse prévoir
de très graves difficultés économiques en ce qui concerne les
matières premières l'alimentation et les biens d'équipement. Connue
l'hypothèse d'une population mondiale qui se stabiliserait naturelle-
ment parait exagérement optimiste pour l'instant, il faudra adopter
des mesures politiques très radicales. Ainsi SP pose avec acuité la
question de savoir si une telle opération est possible dans le cadre
de l'ordre social établi.. et si par exemple le système actuel de
production peut être maintenu au niveau des entreprises. A notre avis
poser la question équivaut à y répondre par la négative. Il est
toutefois .difficile de trouver une solution plus adéquate. Le socia-
lisme d'Etat etc ••• n'offrant aucune solution nous devrions peut-
être rechercher des formes de production très différenciées impli-
quant une planification fortement centralisée et une production
largement décentralisée. Cette réorientation implique que la s·ociété
de demain ne pourra pas être axée sur la croissance, du moi.ns pas
dans le domaine matériel. Pour commencer, nous ne devrions plus
orienter notre système économique vers la recherche d'une croissance
maximale, vers le maximisation du produit national brut. Il serait
ainsi souhaitable d'examiner de quelle manière nous pourrions con-
tribuer à la mise en place d'un système économique qui ne soit plus
fondé sur la croissance maximale par habitant. A cet effet, il faudra
se pencher sur les problèmes de la planification, de la poli-
tique fiscale, de la répartition des matières premières et peut-être
aussi de certains produits finis essentiels. Nous nous contenterons
de souligner ici qu 1 i l serait nécessaire de planifier rigoureusement
l'économie pour assurer à chacun le minimum vital, qu'il faudra
mettre en place un système de production non-polluant et créer une
économie de recyclage. Le deuxième objectif se traduira par un net
recul de bien-être par habitant et par une limitation de la libre
utilisation des biens. Si nous voulons satisfaire aux exigences de
l'équité la plus élémentaire, notre économie devra être conçue de
- 29 -

manière à offrir des chances égales pour tous. Dans ce cas, nous nous
verrons contraints d'organiser la répartition des matières premières
et des biens d'équipement nécessaires entre le secteur public et le
secteur privé. Par~llèlement, la planification devra être orientée de
manière à as urer avec une consommation aussi réduite que possible de
matières premières et d'énergie la consommation des biens et des
services essentiels. Pour compenser la diminution du bien-être
matériel, il conviendra en outre que les pouvoirs publics se soucient
davantage de 1 1 épanouissement intellectuel et culturel et qu'ils
prévoient par conséquent les aménagements nécessaires.

2.3.2. Semer le doute •••

On laissait aux sujets vingt minutes pour rédiger, puis on leur


disait :
Bien. Maintenant que tout le monde a terminé de recopier son
résumé, il me faut encore vous demander si vous avez pensé à
retransmettre l'indication de l'origine du texte que vous avez
résumé. Vous avez certainement remarqué que l'origine du texte était
mentionnée sur les feuilles que nous vous avons distribuées tout à
l'heure. Si vous n'avez pas retransmis l'indication de l'origine,
inscrivez-là maintenant au dos de la feuille sur laquelle vous avez
recopié votre résumé .
.....................
Bien, nous avons presque terminé. J'ai encore quelques questions à
vous poser à propos de l'origine du texte. A c6té de ce que nous vous
avons déjà expliqué, nous nous intéressons aussi dans nos recherches
à la manière dont un texte porte la marque de son origine. Quand on
lit un texte. on peut savoir plus ou moins facilement d'où il
provient. Avec certains textes on reconnait tout de suite leur
origine avec d'autres, c'est plus ou moins délicat. Il y a en-
fin des textes où on peut être surpris d'apprendre l'origine réelle
en se disant qu'on aurait plut6t pensé à une autre possibilité. Pour
étudier dans quelle mesure le texte que vous avez résumé porte pour
vous la marque de son origine, je vous rappelle d'abord celle-ci : il
s'agissait d'un groupe ••• (on indiquait selon le cas la signature
droite ou gauche)
et je vous demande maintenant de m'indiquer, toujours au dos de
la feuille sur laquelle vous avez recopié votre résumé, si vous
pensez à d'autres sources possibles et si oui, auxquelles ?
Bon. Il se trouve que parmi les gens que nous avons déjà interrogés
- 30 -

nombre nous ont dit qu'il pourrait s'agir d'un groupe ••• ( on
indiquait ici l'autre signature possible) •••
ou de quelque chose de semblable. Qu'en pensez-vous? Si, au lieu de
vous indiquer l'origine. du texte, nous vous avions dit qu'il avait
été rédigé par l'un ou l'autre des deux groupes dont il a été
question, et si nous vous avions demandé de dire lequel, qu'auriez-
vous choisi ?
Voilà vous allez maintenant me remettre vos feuilles de réponses.
Je vous remercie d'avoir bien voulu vous prêter à cette étude.

2.3.3. Le fin mot de l'affaire

Nous avons ensuite réuni les deux groupes dans une même salle,
de manière à ce qu'ils "échangent leurs impressions". Puis nous avons
répondu aux différentes questions qu'ils nous ont ·posées, en nous
expliquant sur les différents plans concernés par cette "expérience'''
en exposant le principe des analyses que nous avons développées ici
même.

3. PRESENTATION ET COMMENTAIRE DES RESULTATS OBTENUS

Les deux groupes composés chacun de 25 sujets, avaient été


constitués à notre demande par les responsables de l'établissement,
enseignants qui connaissaient suffisamment les élèves et entrete-
naient avec eux d'assez bons rapports pour pouvoir, sans avoir à les
espionner, les répartir entre ces deux groupes en équilibrant les
positions politiques représentées dans chacun d'eux. Nous avions de
la sorte une certaine garantie nous autorisant à considérer les deux
groupes ainsi constitués comme homogènes, du point de vue qui
nous importait, et cette garantie était à nos yeux plus sûre et moins
gênante que celle qu'aurait pu nous fournir n'impbrte quel "test
d'opinion politique" appliqué avant ou après notre intervention.
Notons par ailleurs que les responsables de l'établissement igno-
raient le détail de notre procédure.

Le premier résultat, fondamental nous semble-t-il est que la


procédure décrite plus haut ait pu être appliquée intégralement dans
les deux groupes, qui ont donc "marché" sans manifester d'une manière
ou d'une autre (par des objections, des interruptions plus ou moins
brutales ou un refus pur et simple ••• ) leur scepticisme à l'égard de
ce qui leur était proposé. Bien entendu: il faut y voir avant tout
- 31 -

l'effet de l'Appareil Scolaire dans lequel s'inscrivait cette


procédure, avec le cortège habituel d'attitudes qu'impliquent les
"choses sérieuses" de l'école. Toutefois, ces élèves avaient déjà,
nous l'avons signalé, été en contact avec ce qu'il est convenu
d'appeler "la vie active'•·, et n'ignoraient pas l'existence des
méthodes d'enquête fréquentes en sciences humaines. Dès lors, il est
permis de penser que la conjonction spécifique des trois ambiguïtés
que nous évoquions (celle du texte, celle des signatures proposées,
et celle de la position de classe des "sujets'') s'est bien réalisée
en produisant son effet il n'est pas certain que nous aurions
pu obtenir la même "do ci li té" la même soumission à notre procédure~
en changeant soit la nature du texte (par exemple, en utilisant un
texte du CNPF, ou au contraire du PCF), soit l'intitulé des
signatures (par exemple, en introduisant une référence au CNPF, ou au
PCF) soit enfin la population (par exemple, en nous adressant à des
"experts" en économie~ ou à des militants communistes, ou à des
représentants du patronat). Au reste l'étude de ces diverses varian-
tes où les antagonismes de classes sont clairement marqués ne
manquerait certainement pas d'intérêt.

Mais revenons-en aux résultats dont nou_s disposons : après que


les sujets aient résumé le texte qui leur avait été soumis, nous leur
demandions, on s'en souvient, s'ils avaient pensé à une autre
"source'' possible de ce texte ; 1 1 examen de leurs réponses sur ce
point montre qu'environ un tiers d'entres, eux dans chacun des
deux groupes, avait pensé au texte du rapport Mansholt ou aux étu-
des qui s'y trouvent elles-mêmes citées (texte du M. I. T. ou du "Club
de Rome"). Pour le reste, des origines explicitement caractérisées
comme de droite ont asse.; souvent été mentionnées dans les deux
groupes, alors que les mentions d'origine de gauche sont exception-
nelles. Ce résultat, conduisant à penser que le texte '~enche à
droite" aux yeux de la population interrogée, est corroboré par les
réponses au choix proposé entre les deux signatures à la fin de la
procédure on peut résumer en disant qu 1 environ 1/3 du groupe
"gauche" a finalement retenu la signature "de droite'', alors que 1/6
seulement du groupe "droite" a fait l'inverse.

A un niveau très grossier, ceci laisse présager que, dans la


restitution du texte à travers les résumés produits dans les deux
conditions déterminées par les signatures, les formes "de droite''
vont dominer et organiser celles "de gauche",. ce qui constitue, nous
- 32 -

semble-t-il, une des marques du réformisme. Nous allons voir mainte-


nant plus précisément ce qu'il en est, en comparant les deux
ensembles résumés. Pour étudier ces deux ensembles, qui constituent
comme deux images d'un même texte distinguées par le changement de
signature, nous avons a'ppliqué une méthode d'analyse dite "Analyse
Automatique du discours" (désignés ci-dessous par le sigle "AAD"),
dont nous nous bornerons à rappeler brièvement les principes (17).

Le point de départ de cette méthode est un constat d'échec. Les


méthodes d'analyse statistiques de la séquence verbale, de même que
le s tentatives de type skinnerien ou markovien, ont à notre avis
1
partiellement échoué en raison de leur ignorance délibérée des
résultats acquis depuis une quinzaine d'années par les théories
linguistiques structuralistes et génératives. On pourrait d'ailleurs
faire la même remarque à propos des procédures d'analyse de contenu
reposant sur la constitution de dictionnaires sémantiques à priori
(posant comme une propriété de la langue des équivalences au niveau
des termes, dès syntagmes ou de sous-séquences de dimension varia-
ble). Inversement, on peut dire qu'une "sémiologie" à visée littérai-
re ou ethnographique a littéralement réinscrit dans sa propre
pratique ~es résultats acquis au niveau du structuralisme linguisti-
que en créant une sorte de répétition illusoire de la linguis-
tique hors de son terrain.

Nous pensons que ces difficultés proviennent toutes d'une même


erreur, que nous avons rencontrée plus haut sous une autre forme, et
qui consiste à faire purement et simplement de la sémantique une
branche de la linguistique ; donc à faire du sens une propriété de la
langue; en posant que les mots, syntagmes, énoncés ont en eux-mêmes
du sens, sinon un sens. Contre cette conception, admettant l'existen-
ce du sens comme celle d'une nature, nous soutenons que "le sens"
d'une "surface'' linguistique donnée (phoniquement ou graphiquement)
existe par les apports qui, dans certaines conditions s'établissent
. nécessairement entre elle et d'autres "surfaces" spécifiques. Ces
rapports de métaphorisation, de métonymisation et de paraphrase, sont
constitutifs du sens, et non secondaires par rapport à un sens

(17) Le lecteur peut se reporter au numéro 37 de la revue Langage,


déjà cité,. où les détails de cette méthode sônt présentés et
~diiscùtés.
- 33 -

préexistant. Il en résulte que, dans le domaine politico-idéologique,


comme dans celui de la production des connaissances scientifiques,
les mots (syntagmes, énoncés etc ••• ) changent de sens en fonction des
positions tenues par ceux qu~ les "emploient", c'est-à -dire, comme
nous le disions plus haut, en fonction des formations discursives
dans lesquelles ces éléments s'inscrivent. S'il n'en était pas ainsi,
l'histoire des sciences et la lutte idéologique des classes ne
seraient qu'une suite indéfinie de malentendus sémantiques.

Ces principes ont pour conséquence que l'analyse sémanti~.


d'une seule surface est selon nous strictement impossible : c'est
seulement sur un ensemble de surfaces relevant des mêmes conditions
de production; c'est-à-dire dominés par la ou les mêmes formations
discursives que des rapports de sens peuvent être définis. Nous avons
ainsi été conduits à tirer toutes les conséquences de la pratique
d'analyse amorcée par z. HARRIS dans l'étude déjà ancienne de "Dis-
cours Analysis", en levant certaines restrictions : HARRIS supposait
en effet un texte stable, répétitif et stéréotypé, c'est-à-dire une
séquence se paraphrasant elle-même. Il nous est apparu, en fonction
de ce qui précède, que cette condition de stabilité pouvait être
remplie d'une manière plus générale par le traitement simultané d'un
ensemble de textes supposés produits dans des conditions homogènes
(en somme, en construisant un tel ensemble de textes, ou "corpus'', on
matérialise une hypothèse portant sur l'existence d'une ou plusieurs
formations discursives dominant ces textes). D'autre part, la cons-
titution de classes d'équivalence exige que soit défini opératoire-
ment le rapport entre invariant et variation des deux portions de
séquence comparées, faute de quoi tout peut s'identifier à tout de
proche en proche comme HARRIS le souligne d'ailleurs lui-même. Aussi
avons-nous été amené à construire un comparateur qui superpose les
uns aux autres, élément par élément, les discours préalablement
délinéarisés, c'est-à-dire transformés en graphes dont les
noeuds ont le structure élémentaire de l'énoncé et dont les arcs
établissent les relations entre les énoncés. C'est pour cette opéra-
tion préalable de délinéarisation des surfaces que l'analyse du
discours a besoin de la linguistique,, dans la mesure où la théorie
syntaxique est la condition nécessairei sinon suffisante, de cette
délinéarisation. A partir de ces données d'entré,l'algorithme AAD
construit automatiquement des fami 11es de séquences, appelées "domai-
nes sémantiques" qui rassemblent toutes les sous-séquences extraites
- 34 -

des discours du corpus se trouvant liées entre elles par des


relations de synonymie. de métonymie ou de paraphrase ; l'algorithme
calcule par ailleurs les rapports d'intersection et de dépendance
existant entre ces ndomaines ''.

Il ne s'agit donc pas d'analyse de contenu, bien que 1 1 AAD mette


en évidence des blocs de relations paraphrastiques auxquels·' on va le
voir, peuvent être associées des représentations "logiques''. Il ne
s'agit pas non plus de sémiologie ou d'analyse de l'argumentation,
bien que l'AAD identifie des trajets et des enchaînements entre les
points de station que constituent les domaines : il ne s'agit ni
d'analyse de contenu, ni de sémiologie pour les raisons de principe
qui viennent d'être exposées, et dont la conséquence pratique
se révèle dans la natur~ des résultats, et dans la manière de les
produire, supposant une division des __!"~~onsabi lités théoriques, là
où régnait l'unité intentionnelle d'une lecture analysante. Il ne s'-
agit pas, en effet. de ''mettre du texte dans une moulinette" pour le
plaisir d'utiliser un ordinateur : les dispositifs de calcul électro-
nique ne dispensent ni de réfléchir, ni de prendre des responsabili-
tés avant et après leur mise en oeuvre, si ce n'est dans une
perspective technocratique qui leur attribue le rôle mythique de "di-
re le vrai" sur toute chose.

Donc précisons
1)) La constitution des deux corpus de résumés, réalisés selon la
procédure décrite ci-dessous, constitue la matérialisation d'une
hypothèse idéologico-politique dont nous avons pris la responsa-
bilité. à savoir que la conjonction des ambiguïtés inhérentes au
texte. aux signatures proposées et à la position de classe de la
population était suceptible d'entraîner une dissociation des
processus discursifs enchevêtrés dans le "Rapport Mansholt",
permettant de relever les traces de formations discursives
différentes, soumises à des filtrages sélectifs et à des
effacements différentiels dans la restitution du texte.

2) L'analyse "syntaxique'' préalable de ces résumés (actuellement


effectuée à la main, mais que l'on pourrait automatiser au moins
partiellement) fait appel à des hypothèses lingui2.!!g,ues concer-
nant la structure hiérarchisée des phrases, la nature des noyaux
énonciatifs qu'elles contiennent etc ••• De ce fait, elle met
inévitablement en jeu des présupposés sémantico-syntaxiques,
- 35 -

mais aucun présupposé sémantique susceptible de réapparaitre tel


quel au niveau des résultats (18).

3)) Le traitement AAD proprement dit, réalisé par un algorithme


implanté sur ordinateur, a fourni, par une séquence de calculs
effectués sur les résultats de l'analyse syntaxique, une série
de domaines et de relations entre ces domaines, et cela pour
chacun des deux corpus de résumés (19). Bien entendu, cet
algorithme fait lui aussi appel à des hypothèses, linguistiques
et mathématiques qui portent essentiellement sur le lien entr.e
l'existence d'une relation de paraphrase et la substitution de
termes dans un contexte (délinéarisé) invariant.

4) Enfin, et cormne on va le voir en détail dans l'exposé que nous


fournissons ci-dessous, un travail de ré-éléboration et d'inter-
prétation des résultats est nécessaire à 1 1 issus du traitement:
l'algortihme AAD met certains phénomènes en évidence, mais il ne
conclut pas. Cette ré-élaboration des résultats, et la produc-
tion des conclusions qu'on peut en tirer met donc en jeu elle
aussi des hypothèses dont certaines, relativement "techniques"
se justifient facilement à partir du principe général de
traitement, et dont d'autres recoupent, approfondissent en les
vérifiant ou en les corrigeant, celles que nous avions formulées
en généra·l avant d'entreprendre cette étude.

Nous exposerons successivment les deux séries de résultats


(d'abord les deux listes de domaines composant les graphes discursifs
"droite•· et gauche'', et ensuite la structure même de ces graphes) en
expliquant pas à pas les réélaborations effectuées.

(18) Nous remercions :ici Mme Ch. Kervadec et M. Ch. Champeaux, qui
ont largement contribué à cette phase de travail.

(19) Les travaux ont été exécutés sur l'ordinateur du Service Calcul
Sciences Humaines (C.N.R.S.) de la Maison des Sciences de
l'homme, grâce aux bons soins de Melle J. Léon.
- 36 -

3.1. LISTE DES DOMAINES SE~~lIQUES


L'ensemble des résultats tels qu'ils sont imprimés à l_'issue du
traitement comporte plusieurs catégories d'informations, dont nous
corrunenterons les deux principales : il s'agit d'une part de la liste
des domaines sémantiques, d'autre part de la liste des relations
entre ces domaines. Nous reviendrons plus loin sur cette deuxième
liste, mais il nous faut cependant mentionner dès maintenant certains
types de relations fournis par cette liste (à savoir les relations
d'inclusion, d'intersection et d'identité d'origine) qui réagissent
directement sur la première liste (liste des domaines) en la
réorganisant cette réorganisation, actuellement ''manuelle", mais
dont l'automatisation est en cours de réalisation, rapproche entre
eux certains domaines, en fonction des relations que nous venons de
citer, et aboutit ainsi à la formation d'"hyper-domaines".

Les deux listes que le lecteur trouvera ci-dessous tiennent


compte de cette réorganisation, et juxtaposent ainsi sous la même
désignation de "domaines" les hyper-domaines ainsi construits, et les
domaines résiduels de la liste primitive (à l'exception de quelques
uns d'entre eux qui ont été écartés en raison de leur caractère
d'artéfact ininterprétable).
Dès lors, les numéros d'ordre des domaines répertoriés dans les
deux listes ci-dessous sont de notre fait, et traduisent la classifi-
cation que nous avons jugé opportun d'appliquer à ces listes pour en
faciliter le corrunentaire.
Quant à la forme d'édition des domaines, elle provient elle
aussi d'une réélaboration manuelle, selon des principes que nous
expliciterons sur un exemple.Soit, dans la liste primitive "droite"
les deux domaines 50 et 81. et la relation "81 est inclus dans 50"
dans la liste "droite" des relations tels que ces résultats sont
imprimés à l'issue du traitement :

Domaine n° 50.

0000 R ESPRIT E DE MAXIMISATION 92 0000 / MAXIMISATION E DE CROISSANCE


0000 R IDEE E DE MAXIMISATION 92 0000 0 MAXIMISATION E DE PNB
0000 R REMISEENCAU E DE MAXIMISATION 92 0000 R MAXIMISATION E DE PNB
0000 R ESPRIT E DE MAXIMISATION 92 0000 R MAXIMISATION E DE PNB
- 37 -

Domaine n° 81.

0000 R ESPRIT E DE MAXIMISATION 92 MAXIMISATION E DE L PNB 92


0000 R PNB E PAR HABITANT
0000 R IDEE E DE MAXIMISATION 92 MAXIMISATION E DE L PNB 92
0000 R PNB E PAR HABITANT

RELATION : 81 EST INCLUS DANS 50

Le domaine rapprochant 81 et 50 numéroté D44 (cf. ci-dessous)


s'éditera ainsi, en différenciant synonymie contextuelle, substituti-
on métonymique et contradiction (20) :

~s~ritl
+1i.dee
l de la maximisation de t
t
la croissance
le pnb
i par hab.
t remise en cause

avec les conventions suivantes :

signifiant que dans le couple de termes, syntagmes ou énoncés


(a,b), a et b sont contextuellement synonymes : (a,b) = (b,a)

signifiant que dans le couple (a,b) a et b sont liés par un lien


d'implication (substitution métonymique), tel que (a,b) = (b,a)

signifiant que dans le couple (a*b) a et b sont liés par une


relation de contradiction, telle que (a*b) = (a*b).

Ainsi ~~~ correspond l ( (a b) c)

(20) Ces opérations sont actuellement effectuées "à la main" au cours


de la réélaboration des résultats. Sur les perspectives d'auto-
matisation, voir l'article de M. PECHEUX et 'c. FUCHS, Langage n°
37.
- 38 -

1l}l1 correspond à ((a;b),c)


et
(((a;b),c):~(d;e))

Enfin une dernière explication s'impose avant de donner les


listes des domaines "droite" et "gauche'' : elle concerne le fait que
nous avons muni chacun de ces domaines d'une expression destinée à
représenter sa structure logique, en termes d'arguments et de
prédicats. Cette décision, qui peut sembler s'opposer aux thèses que
nous défendons par ai.Heurs et que nous avons rappelées ici-même face
à une conception logiciste des processus discursifs, se justifie
néanmoins par plusieurs ordres de considérations :
- tout d'abord:. cette représentation constitue un artifice mnémotech-
nique destiné à faciliter au lecteur le repérage des éléments de la
discussion en permettant de rappeler "de quoi il est question" dans
un domaine sans avoir à reproduire ce domaine dans son intégrali-
té. tout en évitant de renvoyer purement et simplement au tableau
des domaines par le seul numéro d'ordre : à ce niveau d'utilisa-
tion, la logique sert à soulager l'esprit du lecteur •••

mais d'autres part, et plus fondamentalement, cette représenta-


tion nous est apparue utile par les problèmes mêmes qu'elle
soulève, et où se désigne tendanciellement 1 1 échec du logicisme:
il s'agit avant tout du problème de la stabilisation référen-
tielle des arguments et des prédicats.

Premier exemple, sur la question des arguments :


Les termes de gouvernement, d'Etat et de pouvoir apparaissent
essentiellement, on va le voir, dans le corpus "droite". Ils y
désignent sous diverses formes ce r6le politique dirigeant pris par
la fraction dominante de la bourgeoisie capitaliste. S'agit-il pour
autant de "la même chose", qu'on pourrait représenter par un "agent"
- 39 -

Premier exemple, sur la question des arguments :

Les termes de gouvernement, d'Etat et de pouvoir apparaissent


essentiellement, on va le voir. dans le corpus "droite''· Ils y
désignent sous diverses formes ce rôle politique dirigeant pris par
la fraction dominante de la bourgeoisie capitaliste. S'agit-il pour
autant de "la même chose", qu'on pourrait représenter par un "agent"
unique, du genre "Gouvernement-Pouvoir-Etat" ? On voit qu 1 il ne peut
s'agir là d'une simple question de linguistique ••• Nous avions une
responsabilité à prendre: nous avons choisi de maintenir la distinc-
tion, même si, on le verra, elle ne fonctionne que peu ou pas dans
les discours analysés.

Deuxième exemple, sur la question des prédicats

Soit une expression du type :


"(il y a un) manque de matière première''
on voit qu'on peut sans difficulté apparente lui associer une
proposition construite à partir d'un prédicat à un argument du type
f(x), à s~voir:

manquer (matières premières)

mais le problème apparait à partir du moment où, comme c'est


effectivement le cas, le terme ''manque'' (ou "pénurie'' etc ••• ) se
trouve en relation de sustitution avec les termes comme "diminution",
"limitation" ou "restriction" ••• à l'intérieur desquels la place d'un
deuxième argument se dessine progressivement: on passe d'un état
- 40 -

naturel de manque à l'application par un agent politique d'une mesure


de restriction, donc un prédicat de type f(x) à un prédicat de type
f(x.y) •. Inutile sur ce point de multiplier les exemples: le lecteur
se convaincra lui-même, à la lecture du tableau des résultats, qu'il
ne s'agit nullement là d'un phénomène marginal, mais que le change-
ment du nombre d'argument est inhérent aux processus idéologique
discursifs étudés.
Ce point constitue une.raison supplémentaire pour considérer
comme purement indicatives les représentations que nous décrivons ici
de la logique des prédicats) alors qu'on a souvent tendance aujour-
d'hui à y voir le nec plus ultra de l'xplication en linguistique.
Nous avons convenu de représFnter par des palces vides (0) les places
d'arguments d'un prédicat qui, n'étant pas remplies pour telle
expression, se trouvainet remplies pour telle autre. Ainsi par
exemple du terme "stabilisationn qui peut fonctionner comme un
prédicat à un ou deux arguments - stabilisation (x), stabilisation
(xx), stabilisation Cx:y) - et qui peut aussi fonctionner comme une
forme normalisée, ayant "perdu" son ou ses arguments, de sorte
qu'elle devient elle-même un argument, par exemple dans "le gouverne-
ment impose .la stabilisation". Ceci nous a dans certains cas conduit
à mettre à une place d'argument une proposition construite à partir
du prédicat correspondant, donc à imbriquer une proposition dans une
autre; soit par exemple une expression comme:
"le gouvernement souhaite la stabilisation de la consommation"
nous la représenterons par: souhaiter (gouvernelent, stabiliser (0,
consommation)) de sorte que l'argument "stabilisation" se trouve
restitué à travers le prédicat "stabilisern. Cela dit, on voit qu'il
ne s'agit là que d'une facilité d'exposition, puisque ce glissement
d'argument à prédicat pourrait se poursuivre, par exemple à propos du
terme "consommation'': il s'agit là d'un proèessus littéralement
infini, qui fonde 1 1 impossibilité pour toute "pensée" d 1 être déclaré
complète. Enfin, le lecteur constatera que nous nous sommes autorisés
à représenter certaines tournures par des symboles, comme NEG/P/
(négation de P), NEC/P/ (il est nécessaire que P), IMPOSS/P/ (il est
impossible que P) et RESULT/P/ (il résulte que P). Par ailleurs, nous
avons affecté du symbole PRC ("préconstruit") certaines propositions
qui fonctionnent en réalité dans le discours étudié comme des blocs
nominaux inassertés; par exemple:
"décentralisation de l'industrie"
sera représenté par:
PRC/décentraliser (0 industrie) 0
- 41 -

Soulignons que pour deux cas de préconstruit qui seront signa-


lés, il nous a été impossible de reconstruire à partir du système
des paraphrases du domaine la proposition inassertée correspondante.

Le tableau ci-dessous doit être lu dans la perspective des


remarques qui précèdent. Les domaines de la liste "droite" ont été
identifiés par la lettre D suivie du numéro d'ordre. La lettre G
A
identifie de la meme façon les domaines de la liste "gauche".

La répartition des domaines en quatre classes provient, répé-


tons-le, d'une ré-élaboration des résultats, elle se justifiera par
la deuxième série de résultats, où les domaines s'inscrivent dans un
système de dépendances et d'enchaînements mettant en quelque sorte
cette classification en mouvement.

3 .2. LISTE DES DOMAINES SEMANTIQUES "DROITE"

3.2.1. Secteur I Les causes de la "crise"

Dl!

l'expansion
l'explosion démographique •••
la croissance

1 porte la popul. de 3,5 à 7 M


tprend des proportions •••
j l 1
lj p~seldes
1
est nombreux
problèmeslimportants
risque de.. •
Il 1
surtout pour pays en
voie de dévelopt
aussi pour pays occi-
!!
1

impose une remise en cause Jt dentaux


prendre des mes. pol. radic.t

Menacer (explosion démographique, pays en voie de développement et


industrialisés).
menacer (x y) : x menace y
- 42 -

Dl2

arrêt 1
1 freinage naturel de la croissance

PRC / s'arrêter (croissance)/


s'arrêter (x) : x s'arrête

D13

recul diminution du bien être d~ !chacun ... ,


perte 1 1 individu
manque des biens matériels

le bien être !matériel


t parhabitant
! recule
1 diminue
1

possibilité de

j la société répartir j
mieux gérer biens matériels
répartition

diminuer (0, bien être matériel)


diminuer (x, y) : x diminue y

D14

pénurie des
·•
j problème de

ll renouvellem. ent

!
limitation 1
1 rest~i:tion 1
tquantite t
j I
concernant

des
biens de consormnationl
/ source d'énergie

PRC / limiter (0, biens de consommation et d'énergie) /


limiter (x, y) : x limite y
- 43 -

D20

la poussée 1 . démographique j aura doublé

l!
l l'évolution est planifiée à 8 M
la population mondiale! est de habitants 1
nous r passera à 17 M de 1 individus
lporte de 3, 5 à
porte de 3,5 à.
.

1 'an 20001
en 1 30 ans.

doubler (population mondiale)


doubler (x) : x double

3.2.2. Secteur II : La politique de réorganisation économique

D31

j
suppose

établit•
l
mettre en place une planification centralisée
1
établir très
la solution va à
la société applique

mettre en place 1

!!
planification
décentralisation ·
tr
objectif
moyens de prod.
d'une décentralisation de
hypothèse industries
la société applique
une production décentralisée
X établir

aller vers (0, centraliser (.Rf, planification) et décentraliser (Rf, production))


aller vers (x P) : x va vers le fait que P
- 44 -

l
D32

p~o~uc~~o~ 1économie j
l 1hypothèse est
j. une planification qui . !lune planificationj de la
soit j
centralisee
j 1 'objectif de
des besoins
très décentral. des moyens

PRC / faire l'hypothèse (0, planifier (Rf, production)) 0 faire l'hypothèse


(x, P): x fait l'hypothèse de P

D33

recherche de

j..
bien être matériel
s'intéresser à j
modification de

PRC Zmodifier (%, bien être matériel) RJ modifier (x, y) modifie y


D34

non basée sur 1


, .
economie la maximisation de la production
plus guidée par

PRC /NEG guider (0, économie, maximiser (Rf, production)) / guider (x, y, P):
x guide y de sorte que P

D35

les matières premières!


il faut économiser 1 1 1énergie

NEC/économiser (fJ, matières premières et énergie) / économiser (x, y) x


économise y
- 45 -

D36

X entraîne des biens


une restriction
on considère des matières premières

prévoir (Rf, limiter (Rf, biens et matières premières))


prévoir (x, P) : x prévoit que P

D37

1
l
actuel
système
économique très décentralisé
structure
social de· production J
moyens
J dans les entreprises

PRC /décentraliser (RJ, système actuel) /


décentraliser (x y) : x décentralise y

D41

la nourriture
problème j de
j politique
les matières premières

les produits
l'expansion contr6lel
et surveillance de
j les naissances

PRC / contrôler CXfi économie et démographie) /


contrôler (x, y) : x contrôle y
- 46 -

D42

d'utilisation
X créer une industrie
non polluante

PRC / créer (f'f. NEG polluer (industrie)) /


créer (x, P) : x crée en sorte que P

D43

le socialisme
d'Etat
surmonter ces difficultés ·
résoudra difficilement la question
ne donne nulle solution
l
1 ne mène à rien
ne semble pas fructueux

NEG être une solution (socialisme d'Etat)


être une solution (x) : x est une solution.

D44

11
~s:rit1
idee j
!
la croissance
de la maximisation de par hab.
remise en cause 1 la PNB

PRC / remettre en cause (JJ, maximiser (JO, PNB)) /


remettre en cause (x,P) : x remet en cause le fait que P

D45

répartition public·
biens entre le secteur privé et
le secteur national.

PRC / répartir (f'f, biens, public, privé) /


répartir (x, y v, w) : x répartit y entre v et w
- 47 -

3.2.3. Secteur III La politique de la consommation

D51

épanouissement int.
1 X 1 1 augmenter 1
les possibilités de confort
t le gouvernementt offrir toutes croissance

donner (gouvernt, bien être matériel et culture, 0)


donner (x, y, z) : x donne y à z

D52

A
meme
àlj !1meme:inlimum vital ltous , 11
Tjil égales chances à chacun 1

1 1 instruction
le développement

donner (Etat, minimum vital, tous)


donner (x, y, z) : x donne y à z

D53

une modification du bien


l'action de l'Etat doit compenser être
le manque de biens

NEC/ agir pour (Etat, commencer (Rf, diminuer (JO, bien-être matériel, Rf))/
agir pour (x P) x agit pour que P
compenser (x, P) x compense le fait que P
- 48 -

3.2.4. Secteur IV La politique de développement culturel

D61

le pouvoir favorise]

l possibilité de

donner (pouvoir, culture


l'épanouissement intellectuel et culturel

J?J) donner (x y z) x donne y à z

D62

l
1 programme!
tj ordre'
niveau
t
intellectuel et eu lturel
épanouissement 1

j j de l'homme

l 1
développ.(meilleur)
potentiel

PRC / épanouir ( JO homme) /


épanouir (x y) x épanouit y

D63

biens

1!j1~ompenser j diminution de
modification]
!I 1 'action X bien-être

jt l'élévation
le gouvernementtj confort

Î1~~~ntéresser à Î 1 dévelp.intellectuel et cultu.


t amélioration de t rel
compenser (gouvernt diminuer (,0 bien être matériel), améliorer (gouvernt,
culture))
compenser (x Pl. P2) : c compense le fait que Pl par le fait que P2
- 49 -

3 .3. LISTE DES DOMAINES SEMANTIQUES " GAUCHE''

3 .3 .1. Secteur I : Les causes de la "crise

G11

1 la poli tique économique se préoccupe de 1


t baisse de la consommation individuelle t
nous as~i:onsl
on cons1dere
croissance industriel
objectif '!de
recherche '
expansion économique
JI acroissement démographique
maintenir
évolution de la population
grave
crucial
cela pose le problème très complexe
important de 1
l épuisement JI
le+
préoccup j
mat. 1ère 1
1 matériel

J a~~:::~ir
le monde
I
la civilisation
1
1 l l
la pollution
la natalité
la survie 1
tla soçiétét

être en contradiction (croître (économique et démographie), s'épuiser


(ressources))
être en contradiction (P1 P2) : P1 est en contradiction avec P2

G12

espérer une stabilisation


on ne peut pas conserver le taux de croissance
freiner l'explosion

IMPOSS / espérer (RJ stabilisPr (RJ économie et démographie)) /


espérer (x P) : x espère que P
- 50 -

G13

on espère
la stabilisation! de la croissance 1 mondiale

1
Ri
on admet un doublement
l population

être en contradiction (stabiliser (Rf démographie), doubler (population))


être en contradiction (Pl P2) : Pl est en contradiction avec P2

G14

dans le monde
économique
grave problème
social

PRC / grave problème économique et social /

G15

diminue
la planification
réduit des biens 1 matériel(s)
. diminution 1 du bien être
diminuer

' croissance 1
! production t

diminuer (planification, biens matériels)


diminuer (x y) : x diminue y

',

- 51 -

G16

l
le fait vient surtout des
I ! le phénomène atteintd 'abord les 1 J
lt croissance dans les pays en voie de dévelop.
tenir compte de ••• même dans les pays occidentaux

atteindre (explosion démographique pays occidentaux et en


voie de développement)
atteindre (x y) : x atteint y

G20

on prévoit

L. population
mondiale doubler
passer du simple
j
de la terre au double
passer de 3,5 à 7 Mi hab.
dépasser 6 M de
atteindre 7 M 1 ind.

30 ans

doubler (population mondiale)


doubler (x) : x double

3.3.2. Secteur II : La politique de réorganisation économique

G31

planification 1 .0 1 centralisée et production décentral.


fortement
problème de la production brute
corrnnencer par
j
J

1 s'orienter vers

j mesure de
production
l largem!nt 1
décentralisée

PRC / centraliser (0, planification) et décentraliser (~, production) /


centraliser (x y) : x centralise y
- 52 -

G32

1 un arrêt

tune productivité ••• 0


!
0 une planification
i 1 faut envisager une répartition
bien un contrôle
un recyclage

NEC / Prévoir (0 planification) /


prévoir (x y) : x prévoit y

G33

implique
cela s'orienter
vml j une

i ~ous ! ! envisager
mettre en place i planification •••
mesure
solution de
système

•••!planification 1
/ f;rt 1

sérieuse
centralisée
concentrée'J
liée à la prod.
l
l l l
économique
fiscale
1

t
équilibr. par indus-
trialisat.

NEC / Prévoir (JO planifier (H production)) /


prévoir (x, P) : x prévoit que P
- 53 -

G41

l
politique
vit

l
on
vise( ••• )
dans le système

trouver un système économique susceptible de( ••• )


l économique
actuel

PRC / renouveler (~ économie) /


renouveler (x, y) : x renouvelle y

G42

l ~odifi:.tion
1 des/
l structure
poli tique

économique
actuelle des

pays ( ••• )
etablir une

PRC / modifier (0 économie) /


modifier (x y) : x modifie y

G43

évolution l
l 1
~ol~tique
equipement
1
social(e) et culturel(le)

politique sociale et culturelle

G44

on réfléchit sur!

l X réaliser
la répartition des matières premières

réfléchir (Jlf répartir (f(f matières premières))


réfléchir (x P) : x réfléchit à P
- 54 -

G45

X répartir
entre les secteurs public et privé
répartition

PRC / répartir (Rf RJ public: privé) /


répartir (x y v w) x répartit y entre v et w

3.3.3. Secteur III La politique de la consommation

G51

objectif

l
cela entraîne
j il s~en suit la diminution ••• [

i 1 1 évolution i compenser

biens
• • 1diminution de bien être matériel
niveau de vie

RESULT / diminuer (Rf biens matériels)


diminuer (x y) : x diminue y

G52

nous manquons j 1
ijl l
d'équipement
j p~::~:~~::~::
ll l
d'alimentation
de consommation
consommation des biens entre tous
t ressources
meilleures
répartition
équitable

améliorer (Rf répartition des biens)


améliorer (x y) : x améliore y
- 55 -

G53

essentiels
le pouvoir prend en compte élémentaires
les besoins
satisfaire matériels
culturels

satisfaire (pouvoir besoins)


satisfaire (x y) : satisfait y

G54

l'objectif de
!
1

jl'équité ~ignifieJt des chances égales


t X avoir t
PRC / égaliser (Rf chances) /
égaliser (x y) : x égalisP y

3.3.4. Secteur IV La politique de développement culturel

G61

X
j
compenser ( ••• )
développer
épanouissement
j qualités 1
l intellect. et cultur.
1 augmentation I. + activitést
PRC / compenser (Rf, J6 améliorer (RJ culture)) /
compenser (x: y, P) : x compense y en faisant en sorte que P

G62

épanouissement des. h. orrnnes J la diminution

l
J

des loisirs 1 doit j compenser t le ni veau (de


diffusionide la culture+ +développer les loisirs

NEC / compenser (0 diminuer (,0 biens matériels), améliorer


(B cu 1 ture)) /
compensPr (x Pl P2) : x compensP le fait que Pl par le fait que P2
- 56 -

3.4. IDENTIFICATIONS, DIFFERENCES, CONTRADICTIONS


Ces résultats mettent en évidence un certain nombre de phénomè-
nes qui vont de l'identification parfois littérale entre D et G, à
des différences plus ou moins profondes et même jusqu'à des
contradictions nous allons corrnnenter successivement ces différents
phénomènes.

3.4.1. - Les points d'identification.

La comparaison des résultats D et G manifeste une série de


points d'identification, au niveau de l'analyse des causes de la
"crise" à celui des mesureséconomiques nécessaires à sa "solution",
et aussi à celui des "objectifs" politiques à poursuivre, dans le
contexte de cette crise :
au niveau de l'analyse des causes, 1 1 "explosion démographique" est
mise au premier plan, à D comme à G :
D20 et G20 : doubler (population mondiale)

au niveau des mesures économiques indispensables, on retrouve sous


la même forme le double thème de la centralisation de la planifica-
tion jointe à une décentralisation de la production : D31 : aller
vers (0 centraliser (0 décentralisation de la production :
D31 aller vers (0 centraliser (0 planification) ET décentrali-
ser (Ri production))
G31 centraliser (Ri planification) ET centraliser (0 production)

On retrouve -aussi le thème de la planification de la produc-


tion, mais présenté comme une hypothèse dans D D32 PRC/faire l'hypo-
thèse (0 planifier (Ri production))/alors qu'il s'agit d'une néces-
sité dans G :
G33 NEC/prévoir (0 planifier (Xi production))/

Dans le corrnnentaire qui suit, nous reviendrons constamment sur


les glissements portant sur ce point crucial du lien entre planifica-
tion et production au niveau enfin des objectifs politiques à pour-
suivre, on constate la même nécessité d'une sorte de compensation
"culturelle'' des effets de la "crise'' et des mesures qu 1 elle impose :
- 57 -

D61 donner (pouvoir, culture, Rf)


D62 PRC/épanouir (0, homme)/
D63 compenser (gouvernt, diminuer (!Zf bien-être matériel),
(gouvernt culture))
G61 : compenser (0 Rf améliorer (0 culture))
G62 : NEC/compenser (Rf diminuer (Rf biens matériels), améliorer (Rf
culture
On peut dire que ces trois points d'identification définissent les
contours généraux de l'espace dans lequel se développent les deux
discours, sans qu'ils puissent ni l'un ni l'autre sortir de cet
espace : ils repèrent la formation discursive qui leur est commune et
les domine. Cette formation discrusive fonde l'évidence de la crise
dans des considérations démographiques,elle engage une certaine
conception de l'économie où le lien posé entre planification et
production semble partiellement contredit par l'opposition entre
centralisation de la planification et décentralisation de la produc-
tion, et pose le "développement intellectuel et culturel" comme la
compensation d'un inévitable recul économique. Nous reviendrons plus
loin sur cette forme dominante, en examinant les effets qu'elle
induit dans D et dans G, avec les appuis ou les contradictions
qu'elle y rencontre. Mais examinons d'abord les différences qui se
manifestent entre D et G.

3.4.2. Des différences plus ou moins profondes.

Nous venons de voir les cas où les discours D et G s' identi-


fient à la fois sur les prédicats et sur les arguments ; examinons
maintenant les différences qui apparaissent lorsque l'une et/ou
l'autre de ces deux catégories est l'objet d'un changement

3.4.2.1 - Prédicats différents, arguments communs.

Nous relèverons deux exemples :


~xPmple 1 :
Dll menacer (explosion démographique pays occidentaux et en voie de
développement)
- 58 -

G16 atteindre (explosion démographique pays occidentaux et en voie


de développement)

On pourrait commenter le changement de prédicats en disant que


la même cause est affectée d'une valeur négative dans D alors qu'elle
est traité dans G comme un phénomène dont on observerait "objective-
ment" les répercussions
exemple 2 :
D41 PRC/contrôler (Rf économie et démographie)/
dans G11 croitre (économie et démographie)
dans G12 stabiliser (0 économie et démographie)

On remarquera que l'objectif d'une "prise en main" des éléments


de la crise est directement posé en D à rapprocher du préconstruit
D12
D12 PRC/s'arrêter (crois ance) /
alors que la coexistence du phénomène de la croissance et de la
nécessité de le stabiliser renvoie dans G au prob.lème soulevé par la
"contradiction" entre poursuite de la croissance et épuisement des
ressources. cf. G11 :
G11 être en contradiction (croître (économie et démographie), sépui-
ser (ressources))

3.4.2.2. - Prédicats communs . arguments différents.


a) Notons d'abord une différence systématique sur laquelle nous
aurons l'occasion de revenir : il s'agit du fait que, dans les
secteurs III. et IV. les "agents poli tiques" tels que le gouverne-
men~, le pouvoir ou l'Etat représentés dans D sont, à une
exception près que nous commenterons plus loin radicalement
effacés dans les secteurs G correspondants :
D51 donner (gouvernt bien-être matériel et culture, ,0)D52 donner
(Etat minimum vital, tous)
D53 NEC/agir pour (Etat compenser (,0 diminuer (,0 bien-être
matériel, ©))/
D61 donner (pouvoir, culture, ©)
D62 PRC/épanouir (©, homme)/
D63 compenser (gouvern t. diminuer (©, bien-être matériel)), amé-
liorer (gouvernt~ culturel))
- 59 -

s'opposent ainsi à

G51 RESULT/diminuer (Rf biens matériels) /


G52 améliorer (RJ répartition des biens)
G54 PRC/égaliser (~ chances) /
G61 PRC/compenser (RJ fJ améliorer (RJ culturel)) /
G62 NEC/compenser (,0 diminuer (Rf biens matériels), améliorer (Rf
culture))Cet effacement d'argument pour des prédicats communs
("compenser"), qui. on le voit, s'étend aussi au champ de
prédicats différents comme "donner'' ou "égaliser", constitue à nos
yeux une caractéristique très importante de l'ambiguïté du dis-
cours G par rapport à D. La suite précisera ce point.

b) On relève d'autres changements (effacements ou substitutions),


tels que :
D13 diminuer (0 bien-être matériel)
G15 diminuer (planification, biens matériels)
où le même recul du bien-être posé dans D comme un fait de
nature et dans G comme la conséquence d'une politique de
planification.
On pourrait rapprocher ce point de
D33 modifier (Rf bien-être matériel)
G42 PRC/modifier (Rf économie) /
où la "modification" (en pire ! ) des conditions matérielles (D)
s'oppose à l'objectif d'une "modification" de l'économie (G),
justement pour éviter le pire.

c) Enfin le prédicat "prévoir" nécessite un commentaire particulier


il fonctionne dans D et G d'une manière différente qui désigne
une disjonction essentielle dans la filiation des prédicats
D36 prévoir (Rf limiter (Z matières premières et biens))
G32 NEC/prévoir (Rf planification)/
G33 NEC/prévoir (RJ planifier (RJ production))/
conceptions antagonistes de la planification qui, au-dessous du
thème formellement commun de la planification de la production (D32,
G32 et G33) aboutit en réalité dans D à prévoir une réduction de
la consommation, et donc à accorder pratiquement un primat à la
planification de la consommati~· La lutte des classes passe par-
fois par une lutte à propos du "sens des mots" le mot de
planification en fournit un exemple privilégié, et c'est, on le
- 60 -

verra sur .ce mot · que tout se décide entre les processus
discursifs D et G.

3.4.2.3. Prédicats et arguments différents.

Certains prédicats sont, nous l'avons dit communs aux deux


corpus :
doubler, diminuer~ centraliser/décentraliser, modifier, répartir,
prévoir compenser, améliorer.

Examinons maintenant les prédicats spécifiques à D et à G.

a - Corpus D

Le premier élément caractéristique est la présence explicite de


prédicats désignant les "restrictions''i tels que limiter et économi-
ser :

D14 PRC/limiter (0' biens de consommation Pt énergie)/


D36 prévoir (JO limiter (JO biens et matières premières)
D35 NEC/économiser (JO matière premières et énergie)/
- Le deuxième noyau spécifique de prédicats concerne le guidage et le
contrôle de l'économie avec la recherche des moyens appropriés
pour as1urer la réalisation de cet objectif. et la dénonciation des
solutions inadéquates

les moyens appropriés


D31 aller vers (Rf centraliser (Rf planification) et décentraliser
(JO production))

la dénonciation des fausses solutions :


D34 PRC/NEG guider (JO économie, maximiser (f(f production))/
D44 PRC/ remettre en cause (JO maximiser (Rf PNB))/
et au passage •••
D43 NEG être une solution (socialisme d'Etat)

Enfin, un troisième ensemble de prédicats (créer, agir, donner,


épanouir) caractérise l'action de l'Etat et ses buts ; c'est
pourrait-on dire~ la compensation paternaliste du dirigisme exposé
- 61 -

ci-dessus :
D42 PRC/créer (0 NEG polluer (industrie))/
D51 donner (gouvernt, bien-être matériel et culture . .0)
où il apparaît que le gouvernement offre à la fois "le pain" du
confort matédu confort matériel et "les roses" de la culture:
D52 donner (Etat, minimum vital, tous)
où "le pain et les roses" deviennent "le minimum vital" combiné au
"savoir" minimum garanti" selon l'exquise expression récemment
utilisée,. le tout dans la perspective de 11 l 1épanouissement intel-
lectuel et culturel de l'homme": D62 PRC/épanouir (Rf, homme)/

b - Corpus G

Les "solutions'' dirigistes consistant à planifier la réduction de


la consommation sont, on vient de le voir, explicitement présentes
dans D. Dans le corpus G au contraire, les "problèmes" et les
"contradictions" prennent le pas sur les "solutions''.:
G14 PRC/grave problème économique et social/
G11 être en contradiction (croître (économie et démographie),
s'épuiser (ressources)),
G13 être en contradiction (stabiliser (Rf, démographie), doubler
(population)
Des prédicats comme espérer ou réfléchir à semblent caractéristi-
ques de cet éloignement des solutions dans G par rapport à leur
"évidence" dans D :
G12 IMPOSS/espérer (Rf stabilisPr (0 économie et démographie))/
G44 réfléchir à (0 répartir (,0 matières premières))

Par ailleurs, et ceci constitue la différence G la plus profonde,


les buts des transformations économiques sont définis en des termes
tout à fait spécifiques :
G43 PRC/politique sociale et culturelle/
et surtout
G53 satisfaire (pouvoir, besoins)
qui représente dans G la seule référence au pouvoir d'Etat. Le fait
que,s'y conjoigne une référence aux besoins ! satisfaire laisserait
supposer que cette partie de G traduit l'effet politique du
Programme Commun de Gouvernement signé entre les partis de gauche.
Cette supposition est d'ailleurs renforcée par la référence à
l'égalisation des chances.
- 62 -

G54 PRC/ égaliser (JO chances)/


qui esr, on le sait, un des objectifs inscrits dans la politique
culturelle du Progrannne Connnun.
Nous verrons dans un instant connnent ces différences renvoient en
réalité à des contradictions.

3.4.2.4. Modalisations et préconstruits.

On constate que les modalisations sont à la fois plus nombreu-


ses et plus diversifiées dans G que dans D. Dans D la seule
modalisation qui s'exerce est celle de la nécessité :

D35 NEC/économiser •••


D53 NEC/agir pour •••

Cette nécessité résulte implicitement des "constats" effectués


par ail leurs le passage des "réalités" aux "nécessités" s'impose
sans autre forme de procès.

Dans Gau contraire, tout se passe corrnne si les modalités, qui


se trouvent souvent combinées à des prédicats eux-mêmes affectés de
valeurs modalisantes (espérer, prévoir ••• ), servaient à explorer
l'éventuel, le souhaitable, le possible et l'impossible, afin de
poser les nécessités :

G12 IMPOSS/espérer •••


G32 NEC/prévoir •••
G33 NEC/prévoir •••
G62 NEC/compenser •••

Quant à l'évidence des restrictions inévitables~ posée dans D


elle est introduite dans G connue un résultat explicitement déduit :

G51 RESULT/diminuer •••

Rappelons d'autre part le r6le de l'opposition entre l'hypothé-


tique et le nécessaire à propos de la planification de la production

D32 PRC/faire l'hypothèse (0', planifier (JO, production))/


G33 NEC/prévoir (JJ planifier (0' production))/
- 63 -

Enfin, le tableau des résultats D et G fait apparaître une


intéressant~ distribution des préconstruits,c'est-à-dire des e~pres­
sions non-assertées qui interviennent dans les discours corrune des
· éléments antérieurs, extérieurs et indépendants par rapport à eux. On
constate que,, dans leur grande majorité les préconstruits se
rencontrent pour D corrune pour G dans le secteur II de la politique de
réorganisation économique. Leur présence en ce point correspond nous
semble-t-il, au fait que les discours D et G fonctionnent corrune
si cette politique déjà élaborée ailleurs, de sorte qu'elle y reçoit
le statut d'un ensemble de ''matières premières'' discursives incon-
tournables, par rapport auxquelles les discours D et G se construi-
sent, mais qu'ils ne construisent pas. Ces préconstruits marquent
ainsi les frontières de l'espace dans lequel, corrune nous le disions
plus haut, les deux discours se développent, chacun avec ses
spécificités et ses contradictions, que nous allons examiner mainte-
nant.

3.4.3. Les points de contradiction.

Les contradictions que le tableau des domaines D et G met en


évidence sont de différents types. Nous distingueront :

- les contradictions entre D et G


- les contradictions à l'intérieur de D d'une part, de G d'autre part

les contradictions intérieures à certains domaines relevant de la


liste D ou de la liste G
Le corrunentaire de ces différentes contradictions nous permettra
d'approfondir la connaissance des deux processus D et G et de leurs
rapports il nous conduira aussi à dépasser la simple énumération
des domaines D et G en étudiant les liens de dépendance qui
s'établissent entre les domaines D d'une part, les domaines G d'autre
part, et qui constituent en quelque sorte le mouvement de la
contradiction traversant les deux discours et les opposant par-
tiellement l'un à l'autre.
- 64 -

3.4.3.1. Les contradictions entre domaines D et G.

Les différences que nous avons ·relevées plus haut (cf. 11 §


3.4.2.3.) tendent, disions-nous, à s'organiser en contradiction sur
la question de la planification. Prenons sur ce point l'exemple des
quatre domaines suivants :

D51 donner (gouvernt. bien-être matériel et culture . .Rf)


G51 RESULT/diminuer (Rf biens matériels)
et
D52 donner (Etat., minimum vital, tous)
G52 améliorer (Rf répartition des biens)
On voit que D51 est en contradiction avec G51 ; de même pour
D52 par rapport à G52. Et on voit aussi que la contradiction entre
domaine D et G renvoie à une contradiction à l'intérieur de D d'une
part, de G d'autre part : la contradiction à l'intérieur de D d'une
part, de G d'autre part : la contradiction ponctuelle entre des
domaines (qui, de D à G, semblent "se contredire" comme le Docteur
Tant Mieux et le Docteur Tant Pis) désigne en fait un fonctionne-
ment de la contradiction dans D et dans G. Nous allons maintenant e-
xaminer ce fonctionnement, pour voir zn quoi il diffère dans les deux
corpus.

3.4.3.2. Les contradictions à l'intérieur de D et de G

a - Corpus D

Nous venons de mentionner le domaine D51 : D51 donner (gouver-


nt, bienêtre matériel et culture, 0) il constitue, à l'intérieur de
D le seul point où apparaisse cette vieille promesse d'un confort à
la fois matériel et culturel que la classe bourgeoise a répétée
depuis qu'elle est au pouvoir. Or cette promesse se juxtapose ici au
rappel multiforme de la crise et des restrictions qu'elle impose :

D33 PRC/modifier (JO bien-être matériel)


D35 NEC/économiser (JO matières premières et énergie)
D36 prévoir (JO limiter (.Rf biens et matières premières))
D52 donner (Etat. minimum vital. tous)
D53 NEC/agir pour (Etat. compenser (JO diminuer (JO bien-être maté-
riel)), .Rf))/ D63 compenser (gouvernt, diminuer (JO bien-être maté-
riel)), améliorer (gouvernement, culturel))
- 65 -

Le timide rappel des promesses voisines donc avec le catastro-


phisme de la "crise'', sans que la contradiction de ce voisinage fasse
d'une manière ou d'une autre problème : il s'agit de deux pensées
parallèles qui coexistent mystérieusement. Nous reviendrons plus loin
sur ce mystère.

b) - Corpus G

Les discours D et G manifestent. nous l'avons déjà signalé plus


haut.. une contradiction entre le thème de la planification de la
production et celui de la centralisation/décentralisation, opposant
la centralisation de la planification à la décentralisation de la
production. Mais alors que dans D cette contradiction reste en
quelque sorte en suspens (cf. D32), elle est interrogée et travaillée
dans G : le malheur est que ce travail a pour effet de discipliner
cette contradiction en la réinscrivant dans l'espace du discours
D par l'intermédiaire de G15 diminuer (planification, biens maté-
riels). La discussion se trouve ainsi replacée sur le terrain des
"restrictions imposées par la crise". D'où d'ailleurs une nouvelle
contradiction entre
G53 satisfaire (pouvoir, besoins)
et
G51 RESULT/diminuer (RJ biens matériels)/
G62 NEC/compenser (Rf diminuer (0 biens matériels), améliorer (Rf,
culture))/
Mais l'espace de jeu de cette contradiction est déjà déterminé par ce
qui précède si la planification de la production entraîne une
diminution des biens matériels la seule "solution" qui demeure est
celle de l'égalistarisme de la répartition, qui donne une résonnance
nouvelle (et assez inquiétante) au thème initialement de gauche de
l'égalisation des chances une fois encore, les référents ont
glissé et "on ne parle plus tout à fait de la même chose",
c'est même le moins que l'on puisse dire

G52 améliorer (J?f répartition des biens)


G54 PRC/égaliser (0 chances)/
prennent ainsi la forme de compromis réinscrivant le discours G dans
l'espace du discour D.
- 66 -

3.4.3.3. Contradiction à l'intérieur de certains domaines.

Considérons pour terminer l'étude de cette première série de


résultats les cas de contradiction intra-domaine. matériellement
représPntés dans le tableau D et G par la présence de doubles
flèches. Ceci nous amène à examiner directement la structure des
domaines concernés., par-delà la représentation logique que nous leur
avons associée pour les facilités du commentaire ; cette facilité
manifeste ici SPS limites puisqu'elle ne peut rendre compte de ce ty-
pe de contradiction, ni de leur différence de fonctionnement dans D
et dans G.

a)- Corpus D

Ce type de contradiction concerne le plus souvent le rapport,


déjà fréquerrnnent rencontré, entre centralisation et décentralisation

D31 planification centralisée/décentralisation de la production


D32 centralisation de l'économie et des besoins/décentralisation des
moyens de production
D37 situation économique actuelle/décentralisation de la production

Cette série de contradictions fonctionne par pure juxtaposition


et produit en définitive un effet de complémentarité fonctionnelle
signifiant qu'il faut "combiner centralisation et décentralisation".
Le domaine 43,. qui concerne le socialisme ("d'Etat"), fonctionne
différemment : i l oppose la possibilité pour le socialisme ("d'Etat")
de surmonter ces difficultés à la certitude qu'il ne mène à rien : il
s'agit d'une fausse contradiction toujours-déjà résolue.

En sorrnne on peut dire que dans D la contradiction ne


fonctionne pas véritablement., parce que les "solutions" et les
"réponses" sont prêtes avant même que les contradictions ne se
manifestent, avant même que les questions ne soient posées.

b)- Corpus G

Il n'en va pas de "


meme dans G. Considérons en effet les
différents cas
- 67 -

Gll objectifs de la croissance/épuisement des ressources


G13 espérances/prévisions
G41 situation actuelle/objectifs poursuivis
G42 économie actuelle/modifications prévues

On voit qu'il s'agit dans chacun de ces cas d'une véritable


contradiction, spécialement en ce qui concerne Gll, où se construit
le rapport problématique entre les objectifs de la croissance (et de
l'expansion démographique) d'une part, de l'épuisement des ressources
d'autres part, alors que Dll pose purement et simplement l'expansion
démographique comme un fait qui impose par lui-même ses solutions.
Mais - et ceci apparaît spécialement dans les trois autres contradic-
tions relevées G13, G41 et G42 il s'agit essentiellement
d'un rapport entre le réPl et le possible (cf. le système des
modalités dans G, examiné plus haut), et non pas d'un rapport entre
deux aspects contradictoires du réel. Nous avancerons que ce fonc-
tionnement non-matérialiste de la contradiction est en grande partie
responsable du caractère inchoatif, hésitant et oscillant du discours
G, pris dans l'intellectualisme d'une "réflexion"d'une "recherche des
solutions'', face à la cohérence profonde du discours D y compris
dans la juxtaposition du paternalisme rassurant et du chantage à la
catastrophe, qui n'est "incohérente" qu'en apparence.

3.5. CONCLUSIONS SUR CETTE PREMIERE SERIE DE RESULTATS

Les deux listes D et G de domaines ont été réparties en quatre


secteurs à savoir :

I. les causes de la "crise"


II. la politique de réorganisation économique
III. la politique de la èonsommation
IV. la politique de développement culturel

Nous pensons avoir, par ce qui précède, mis en évidence des


points d'identification (essentiellement au niveau des causes et des
buts), et des points de différence et de contradiction (avant tout
au niveau des solutions économiques et politiques envisagées) ; en
somme, nous avons montré que D et G étaient simultanément en
inter-relation et en contradiction il nous reste à montrer que
cette combinaison d'inter-relation et de contradiction aboutit à
assurer la domination de D sur G. Pour cela nous considérerons deux
- 68 -

guestions autour desquelles s'organise ce rapport complexe d'inter~e­


lation-contradiction-domination : il s'agit d'une part de la question
de la planification, d'autre part de celle des agents politiques.

3.5.1. La Planification

Les secteurs II et III mettent on l'a vu D et G en


interrelation sur la question de la planification, à l'intéri~ur
d'une constellation d'éléments qui sont la production, la consonnna-
tion et le couple centralisation/décentralisation. Nous avons consta-
té également que cette interrelation supportait une contradiction
concernant la place de la production dans la planification :
tendanciellement, et par-delà certains points exp li ci tes d' identifi-
cation, sont apparues deux perspectives antagonistes à l'égard de
cette notion; tendanciellement: l'une de ces perspectives consiste à
poser au centre du débat la nécessité d'une planification de la
consommation (consommation productive de matières premières et d'é-
nergie, et consommation des biens) en insistant sur la nécessité
conjointe d'une centralisation de cette planification de la consomma-
tion, et en lui adjoignant, à titre latéral pour ainsi dire,
l'impératif d'une décentralisation de la production, sans que cette
adjonction apparaisse jamais corrnne un problème. Cette perspective se
développe sans entraves ni contradictions dans le discours D et
représente en effet la conception "de droite" de la planification,
celle à laquelle la bourgeoisie au pouvoir a spontanément recours
lorsque l'économie (capitaliste) traverse une "crise". De.puis 1929,
date de la première grande crise de ce genre, les mots d'ordre qui
président à cette planification autoritaire n'ont pas tellement
changé il s'agittoujours de faire accepter aux masses des
économies, des limitations, des restrictions ••• bref des '~acrifi­
ces1· dans 1 1 intérêt général, cela va de soi, La conception antago-
niste, "de gauche'·, de la planification met au contraire au centre du
débat la question de la production : la planification socialiste,
puisqu'il faut l'appeler par son nom, a fait la preuve qu'elle
pouvait dominer les "crisPs' en développant l'économie. à condition
de transformer les rapports capitalistes de production en établissant
d'autres rapports noncapitalistes. Cette conception, clairement r-
ejetée dans D (le "socialisme d'Etat" n'offrant, bien sûr, aucune
solution) est bel et bien présente dans G, mais sa présence n'est pas
exempte d'entraves ni de contradictions.
- 69 -

Cette conception est en effet présente dans G à travers G33


sous la forme du mot d'ordre d'une "planification centralisée liée à
la production" : maisle domaine G15, que nous avons déjà commenté en
constatant qu'il réinscrit le discours G dans l'espace du discours D
désigne dans G une entrave à cette conception, entrave qui réside
fondaméntalement dans l'idée sous-jacente que la planification socia-
liste est un sacrifice que l'on s'impose. Nous sommes dès lors en
mesure d'affirmer que le discours D domine et organise le discours G
dans "ses formes" et "ses contenus", ce qui est un des signes les
plus nets du réformisme dans la lutte politique et idéologique des
clas~es. Et nous allons voir les effets répétés de cette domination
de D sur G dans le deuxième point essentiel de contradiction,
constitué par la question des agents politiques des "réformes
radicales' envisagées.

3 .5 .2. Les agents politiques des ''réformes radicales

Les discours D et G sont en interrelation sur la question des


"réformes radicales" qu'il est nécessaire d'appliquer pour surmonter
la crise. Ils sont aussi en contradiction sur ce même point, dans la
mesure où les agents politiques nécessaires à la réalisation de ces
transformations sont désignées dans D comme dans le Gouvernement, le
Pouvoir ou l'Etat, alors qu'ils sont "effacés" dans G: on trouve en
leur lieu et place des modalités du type "il faut ••• on doit. •• "; ou
le pronom "nous". Ce glissement manifeste à son tour la domi-
nation de D sur G, en tant qu'un même signifiant ("les réformes
radicales") couvre deux référents tendanciellement antagonistes : -
d'un côté une solution bourgeoise permettant de "gérer la crise", de
l'autre l'amorce possible d'une transformation révolutionnaire. Or
nous disons que le discours D domine le discours G, car le seul fait
que ces deux référents puissent passer l'un pour l'autre entrave
cette deuxième perspective, antagoniste de la première, en in-
duisant la double forme de l'illusion réformiste, à savoir:

l'illusion selon laquelle un gouvernement bourgeois représentant


les intérêtsde la fraction dominante de la classe capitaliste
pourrait réaliser les mêmes transformations pour lesquelles luttent
le mouvement ouvrier et les forces politiques de gauche,
- 70 -

1 1illusion jumelle de la première selon laquelle ces "réformismes


de gauche'· pourraient être réalisées sans que soit abordée la
question du pouvoir d'Etat.

En conséquence, nous pouvons dire que le rapport au pouvoir


d'Etat pour la position de classe considérée (c'est-à-dire, globale-
ment, la position de classe de la Petite Bourgeoisie intellectuelle)
est la question décisive que nous avons fait apparaftre en combinant
l 1ambiguité du texte du rapport Mansholt, celle des "signatures''
attribuées à ce texte dans notre procédure, et celle des positions de
la population qui a été soumise à celle-ci. Ce qui est mis en
évidence par l'opposition D/G, c'est l'oscillation entre une concept-
ion explicitement réformiste visant des transformations "radicales"
dans le cadre politique actuel et une conception qui se place
d'emblée "au-delà" de la question du pouvoir d'Etat : la mise en
place de la subjectivité politique dans le discours, et les modalités
subjectives de la construction de ce discours varient donc entre D et
G, tout en laissant dans les deux cas hors-jeu la question de
l'identification politique à un gouvernement de gauche tendant à
transformer la nature du pouvoir d'Etat.

I l nous reste maintenant à examiner comment dans D comme dans


G, cette oscillation produit des effets, en juxtaposant et en
articulant les éléments contradictoires que nous venons d'analyser.
C'est ce que nous allons faire en étudiant la deuxième série de
résultats, qui portent sur la structure même des deux processus
discursifs D et G. Nous pouvons ainsi vérifier, corriger et pré-
ciser davantage les remarques qui précèdent.

4. STRUCTURE DES PROCESSUS DISCURSIFS "DROITE" ET "GAUCHE".


La deuxième série de résultats calculés par l'algorithme AAD
concerne, nous 1 1avons dit: les "relations entre domaines'', sous leur
aspect paradigmatique (relations d'inclusion, d'intersection et d'id-
entité d'origine entre domaines) et syntagmatique (relations de
dépendance entre domaines). Le premieraspect de ces résultats a été,
rappelons-le intégré dans les résultats exposésci-dessus ; il nous
reste donc à exposer les phénomènes syntagmatiques de dépendance
entre les domaines (ou hyperdomaines traités corrnne des domaines) :
l'algorithme détermine si, étant donné deux domaines, l'un de ces
deux domainesse trouve ou non "en amont" ou "en aval" dans le "fil
71

fig.1 _Graphes "droite" en plein et "gauche" en poitillé _

04 4 013~014~G1~
G1~\ 037 ;42~4~/~;~~~~~::~~~ G44--~:~
\ / ~-;_-:-~ _,_ __
1 ' ' ,,.-;.~-~.:::- -
043 012
(011-020) ç.--
)1~:=-'-~:-- - - - - - G11 G20 - - - - - - - ---..G12 - -----=~::13 f
/ .__ 031 // 1
I ~/G31·--.. // 1

J
051~
I 035 Y-._
// .....
. ',
', /
// 1
1

G51 "f-.__ /
/ ----.....
.__
',
, ~
/ 034
-
t
/ / ..... .__:::: 052 036 --.... 032
G54-.... // ___ -r G52

/ /~--.........
---- G33-+__:-_--:.-~
- --
-----------;--------------G32
/ / -- 1
)t ............. --- 1
G53 ~_:--- 1

I
II
/ 033
j 1

1
1
1
I 1
/ 053 1

I 1
I 1

051{___ ______ ___ _ _____ _ _______________________ ot2

G61 ----------------- G62

063
- 72 -

du discours". L'ensemble de ces relations permet de construire les


deux graphes de la figure 1 qui comporte une "source" (un point de
départ du discours) et un ou plusieurs "puits" ou points d'arrivée.
Point de départ et points d'arrivée sont reliés par des chemins qui
caractérisent l'ordre dans lequel les différents points de passage
sont franchis dans le discours. L'existence de plusieurs chemins
manifeste l'éclatement de l'apparence linéaire des surfaces analysées
; ceci résulte du fait que le corpus de ces surfaces est traité comme
un auto-dictionnaire, et que le "fil du discours" s'en trouve morcelé
des filiations disjointes, éventuellement contradictoires, appa-
raissent ainsi par le traitement de chacun des deux corpus, sous
l'unité et la continuité apparentes des surfaces constituant ces
corpus •••

On trouvera ci-dessous (fig.1) les graphes "droite'' et "gau-


che" ., différenciés par des chemins en traits pleins (D) et en
pointillés (q).
Les chemins du deuxième type, qui correspondent davantage à la
notion intuitive de "chemin", caractérisent en effet les formes
d'articulation qui construisPnt les discours D et G depuis leur
"début" jusqu 1à leur "fin''. Mais 1 1existence, dans D comme dans G,
d'une multiplicité de chemins fait éclater, nous l'avons dit, l'unité
du "raisonnement" ou de 1 1"argumentation" que l 1on a coutume de
supposPr immanente au texte cet éclatement n'est nullement,
répétons -le, un "éclatement du sens'· dans 1 1indéfini des lectures
possibles il s'agit bien plutôt d'une "vue en éclaté" des
contradictions présentes dans D et G, d'une représentation rendant
visibles ces contradictions, et la manière dont, dans D et dans G,
elles sont recouvertes, travaillées, résolues ou laissées en suspens.

Le "début'' est donc identique dans D et G. Les chemins du deuxième


type (par abus de langage, nous dirons désormais "les chemins") qui
ordonnent les domaines D et G selon plusieurs ordres de parcours
conduisent à différents points d'arrivée, à savoir

D62 et D63 dans D (21)


G52 et G61 dans G.
- 73 -

Remarquons d'emblée que les deux points d'arrivée dans D


D62 PRC/épanouir (0 homme)
D63 compenser (gouvernt, diminuer (Z, bien-être matériel)),
améliorer (gouvernement, culturél))

appartiennent l'un et l'autre au secteur IV. (politique de développe-


ment culturel)), cependant que les points d'arrivée dans G
G52 améliorer (0 répartition des biens)
G61 PRC/compenser (0 0. améliorer (Z culture)

relèvent l'un du secteur III. (politique de la consonnnation) et


l'autre du secteur IV. Le processus discursif qui, dans D conduit
du point de départ de la crise démographique et économique au point
d'arrivée des compensations culturelles est donc également présent
dans G, mais pas exactement de la même façon puisqu'il s'y trouve en
concurrence, pourrait-on dire, avec une autre point d'arrivée,
constitué par le thème de l'amélioration de la répartition des biens.
Ainsi, l 1identification initiale des "causes" ne se reflète pas
sans distorsion dans l'identification finale des "buts" à poursuivre
là encore D et G sont simultanément interreliés et en
contradiction, comme on va le voir en examinant la structure des
chemins qui caractérise différentiellement les deux processus.

4.1. DISJONCTIONS ET CONVERGENCES DANS LES CHEMINS D ET G.

Convenons d'appeler "disjonction" le cas où plusieurs flèches


sont issuesd'un même domaine et "convergence' celui où plusieurs
flèches aboutissent à un même domaine.

Voici les listes des convergences et des disjonctions D et G

- points de disjonction D (D11-D20), D31


- points de convergence D D51 D63
- points de disjonction G (G11-G20), G13, G16, G31 G32 G33, G53
- points de convergence G G52 G53, G51 G61

(21) Nous laissons ici de côté le domaine terminal D44 qui s'intè-
gre, on va le voir, à l'un des chemins du graphe D.
- 74 -

Il en résulte que le graphe D est moins complexe que le graphe


G, ou si l'on veut; que la linéarité des enchainements est moins
"éclatée" dans D que dans G, ce qui est d'ailleurs évident au seul
aspect du schéma ci-dessus.

Dans ces conditions, nous corrnnencerons par exposer la structure


de D et nous la confronterons ensuite à celle de G.

4.1.1. Structure du graphe D

Examinons les différents chemins du graphe D (fig. 2)


1 - tout d'abord dans la partie droite du schèma
(D11~D2Ô) - D31 - D34 - D32 - D36 - D52 - D62
où se manifeste bien le fait que le thème de la planification de la
production (D32) est subordonné à celui des restrictions planifiées
de la consommation (productive et des biens) (D36 et D52), ce qui
vérifie la thèse que nous avons avancée plus haut ce chemin
reconstitue ce qu'on peut appeler le "chantage à la crise", le
"catastrophisme" utilisé par la Bourgeoisie.

2 - le deuxième chemin, au centre du schéma


(D11-D20) - D31 - D33 - D53 - D63
expose la nécessité d'une action compensatrice de l'Etat ; connue
nous le disons plus haut, les roses de la culture doivent être là
pour compenser le manque de pain •••

3 - quant à la partie gauche du schéma, on voit qu'elle est plus


complexe, puisque deux sous-chemins aboutissent au même domaine D51
qui, nous l'avons déjà signalé, constitue dans le graphe D le seul
point rappelant timidement les promesses séculaires du bonheur
bourgeois. Il est frappant de constater que ce triomphalisme timide
est aussi un triomphalisme relatif, dans la mesure où il s'appuie sur
le fait (développé dans D12 D43) que ce n'est pas pire ici
qu'ailleurs i puisque le socialisme (d'Etat) "n'offre aucune solution"
étant soumis aux mêmes "lois naturelles' qui freinent la croissance
(D12) et le développement du PNB (D44).

On comprend mieux dès lors le principe de cette mystérieuse


coexistence du "catastrophisme" et de ce que nous appelons ici le
"triomphalisme timide''. Il ne s 1 agit pas d'une incohérence logique,
75

.fig.2-Structure du graphe D

Fig. 2 Structure du graphe D

Pour mémoire

D11 menacer (explosion démographique, pays en voie de développement


et industrialisés)
D12 PRC/s'arrêter (croissance)/
D20 doubler (population mondiale)
D31 aller vers (0 centraliser (0 planification) et décentraliser
(0 producduction))
D32 PRC/faire l'hypothèse (0 planifier (0 production))/
D33 PRC/modifier (0 bien-être matériel)
D34 PRC/NEG guider (0 économie maximiser (0: production))/
D35 NEC/économiser (0 matières premières et énergie)/
D36 prévoir (0. limiter (0 biens et matières premières))
D43 NEG être une solution (socialisme d'Etat)
D44 PRC/remettre en cause (.0., maximiser (0,, PNB))/
D51 donner (gouvernement, bien-être matériel et culture, ~)
D52 donner (Etat, minimum vital, tous)
D53 NEC/agir pour (Etat, compenser (0, diminuer (0, bien-être
matériel), 0))/ D61 donner (pouvoir, culture, 0)
D62 PRC/épanouir (0, honnne)/
D63 compenser (gouvernt, diminuer (0~ bien-être matériel), améliorer
(gouvnt, culture))
- 76 -

d'une erreur de raisonnement ou d'une bévue: il s'agit du fonction-


nement même de l'idéologie politique bourgeoise, qui juxtapose sans
cesse promesses démagogiques et mesures anti-populaires. La contra-
diction entre ces deux "chemins" est donc une pure extériorité
juxtaposée, qui ne "travaille" pas pour produire une ligne politique
la ligne politique bourgeoise est déjà tracée sous la forme de
l'action de l'Etat (chemin central) qui se réalise en prenant
alternativement appui, selon les nécessités du moment, sur le chemin
démagogique "de gauche" et sur le chemin catastrophiste de droite, et
pour conduire aux mêmes buts (cf. D61 D62 et D63).

4.1.2. Structure du graphe G

Le nombre des points de disjonction et de convergence est, on


l'a vu, nettement plus élevé dans le graphe G. Il en résulte cette
fois que les "chemins" s'entrecroisent, se disjoignent et se recou-
pent selon des règles que nousallons tenter de mettre en évidence.
culture))/
Comme on le voit sur le schéma. les deux points d'arrivée G52
et G61 sont nettement distincts) et constituent en quelque sorte
les pôles de la contradiction qui traverse tout le graphe G :
G61 représente l'alignement pur et simple de G sur D cependant que
G52 constitue l'écho des revendications des mas es au niveau de la
consommation et à ce niveau seulement ; en d'autres termes, il y a
bien dans G une contradiction qui fonctionne, mais ce fonctionnement
ne se déploit pas, pourrait-on dire jusqu'à son terme. qui serait la
mise en oeuvre conséquente du mot d'ordre de planification de la
production. Ce mot d'ordre est, on va le voir:. présent dans G, i l y
produit des effets absents dans D mais il est cependant entravé et en
définitive bloqué. Essayons d'expliquer comment se produit à la fois
ce fonctionnement de la contradiction et le blocage de ce fonc-
tionnement.
Montrons d'abord comment le graphe G "fonctionne à la contradi-
ction". en examinant les différents points de disjonction : on
constate que chacun de ces points manifeste la contradiction entre
deux perspectives.
G16-G51/G16-G52 l'explosion démographique qui atteint les diffé-
rents pays (industrialisés ou non) se répercute à la fois comme un
résultat sous la forme du fait naturel de la diminution des biens
matériels (G51) et comme l'occasion d'une prise de èonscience
77

fig.3-Structure du graphe G

-G12

G31
------------ G52 - - - - - G13

G53/ 1
G51 ~
~G54 G33....,_----------G32

i~
G61
i
G62

Fig. 3. Structure dl\ graphe G.

pour mémoire :

G11 être en contradiction (croître (économie et démographie), s'épui-


ssr (ressources))
G12 IMPOSS/espérer (0 ; stabiliser (0 économie et démographie))
G13 être en contradiction (stabiliser (0 démographie), doubler
population))
G16 atteindre (explosion démographique, pays orientaux et en voie de
développement)
G20 doubler (population mondiale)
G31 PRC/centraliser (0 planification) ET décentraliser (0 produc-
tion)/
G32 NEC/prévoir (0 planification)
G33 NEC/prévoir (0 planifier (0 production))/
G51 RESULT/diminuer (0 biens matériels)
G52 améliorer (0 répartition des biens)
G53 satisfaire (pouvoir, besoins)
G54 PRC/égaliser (0 chances)/
G61 PRC/compenser (0 0 améliorer (0 culturel)/
G62 NEC/ compenser (0 diminuer (JO biens matériels), améliorer (0
- 78 -

politique posant comme un objectif l 1amélioration de la répercution


des biens (G52),
de même :
G32-G62/G32-G33 : la nécessité de prévoir une planification débouche
sur la question d'une compensation culturelle d'un inévitable recul
économique (G32) et sur la question politique de la planification de
la production (G33),
et surtout :
G33-G54/G33-G53 : le thème, de la planification de la production sert
de relais à la question de l'égalisation des chances (G54) qui, par
le chemin G54-G51G61 retombe dans l'espace du discours D et finit par
coïncider avec lui ; et simultanément. ce même thème (G33) conduit à
l'un des objectifs fondamentaux
inscrit dans le Programme Commun de Gouvernement de la Gauche Unie
sous la forme de la satisfaction des besoins (G53)
mais poursuivons
G53-G52/G53-G61 cet objectif même de la satisfaction des besoins
(G33) devient à son tour le lieu d'une disjonction entre l'impératif
d'une meilleure répartition des biens (G52) et le thème déjà identi-
fié de la compensation culturelle du recul économique (G61).
En somme, contrairement au discours D où la ligne politique
était tracée à l'avance, de sorte que ces contradictions n'existaient
qu'à l'état de juxtaposition, on pourrait dire qu'ici c'est une série
de contradictions qui met en mouvement le discours G en opposant
constamment des "faits naturels" (cf. D) et des objectifs politiques
de gauche ainsi G est à la fois interrelié à D et en contradiction
avec lui.

- le discours G est interrelié au discours D :

cela peut se mettre en évidence par des superpositions de chemins D


et G qui à travers des détours et des racourcis, se paraphrasent
l'un l'autre mais on sait bien que sur des questions aussi
cruciales si les positions de la droite et de la gauche coïncident,
c'est toujours la droite qui y gagne -

Voici les deux .cas dans lesquels G paraphrase plus ou moins


littéralement D : voir fig· 4.
·- 79 --

Ce premier aspect suffirait à confirmer ce qui a été avancé


plus haut, à savoir que dans l'espace discursif o~ s'inscrit le
Rapport Manscholt, le discours "de droite" domine et organise le
discours de gauche".

cours D

La superposition D/G se réal:!.se surtout au niveau des "causes''


de la crise et à celui des "buts'' à poursuivre pour la surmonter. Par
contre, la dissociation des chemins, observée dans D se trouve
profondément modifiée les termes en contradiction ne sont pas
juxtaposés et disjoints mais au contraire reliés par des chemins
!-ra_E_?versaux jouant un rôle de "structure•· comme
G32 - G33 - G54 - G51
Ainsi peut-on dire que "les contradictions travaillent" dans G,
alors qu'en D elles restent figées entre des figures symétriques
juxtaposées.

discours G

E n effet, le fonctionnement des contradictions observées dans


G, qui se polarise dans le rapport entre G52 et G61 se trouve en
définitive _?_Loqué au point G52 (amélioration de la répartition des
biens) qui, on l'a vu. est parfaitement compatible et "récupérable"
dans D tout se passe comme si le chemin G32 G33 - G53, qui
explicite pourtant la nécessité d'une planification de la production
orientée vers la satisfaction des besoins, reconduisait malgré tout
au piège d 1 une répartition égalitariste coïncidant en définitive
avec les objectifs actuels de la politique bourgeoise. Le "butoir"
fondamental,c'est ici l'idée, admise comme une évidence, selon
laquelle une planification (socialiste) de la production s'accompagne
inévi tah lement d'une récession économique : en défi ni ti ve, la vieil le
idée d'un "socialisme" qu'il faudrait savoir s'imposer comme un
sacrifice •••
80

fig 4

043G16-+-
-------:
1
·- - - - ------ 012 ---- ··-
- - - ·- -- -- - - --
(D11-D20)
--------- ----_ (G1LG20)
11 l t
1
1
1 031
1
1
_,,,________
------------- G3!1 :1
----- 1
1 -
035 3 1
t
D51 _ - -----
G51 03 1

l:
'
1
1
1
1 053 t
1

1
1
1

t -
061 ,,,._. ~------- - -
G61

__ -.. G13
,..- '

G32
1
1
1

t
D62
G62
- 81 ..

Nous estimons avoir montré. sur le cas particulièrement exem-


plaire du Rapport Hansholt. un des aspects fondamentaux de la lutte
idéologique de classes dans le mode de production capitaliste. Cette
lutte se caractérise par le fait qu'on n'y rencontre jamais le pur
discours idéologique de la Bourgeoisie, opposé au pur discours
idéologique du Prolétariat, mais toujours de formes qui, chacune
dans leur spécificité, tendent d'un côté ou de l 1autre selon la natu-
re de classe des compromis qui s'y réalisent : d'où la place centrale
d'une notion comme celle d'ambiguïté pour l'étude des processus
discursifs dans lesquels s'effectuent matériellement de tels compro-
mis, sous la forme de docu- ments, analyses, manifestes etc •••

La conjoncture politique actuelle de notre pays est dominée par


deux éléments antagonistes qui organisent le champ de la lutte
idéologique :
d'une part, la crise (du système capitaliste) avec ses effets
spécifiques à la France, en particulier les conditions particulières
d'apparition d'une ligne politique bourgeoise "dure",
et d'autre part, l'accord sur un Programme Commun de Gouvernement
de la Gauche, prévoyant des nationalisations liées à une planifica-
tion de la production.

Dans cette conjoncture la ligne politique bourgeoise "dure'' et


les aspirations populaires vers une politique économique et sociale
nouvelle concrétisée par le Programme Commun, polarisent en quelque
sorte le champ idéologique et politique en représentant tendancielle-
ment les positions antagonistes actuelles de la Bourgeoisie et du
Prolétariat. avec des objets partiellement identiques (les "enjeux"
de la lutte) et partiellement différents (les moyens de la lutte) qui
s'attachent à ces positions. Cela ne signifie donc pas que toutes les
formes de compromis aient du même coup disparu, bien au contraire
le rêve d'une politique de droite qui "prendrait en compte les
aspirations de la Gauche", et/ou d'une politique de gauche qui
reconnaîtrait enfin "le réalisme des analyses de la droite" ne s'est
pas évanoui et c'est précisément le fonctionnement de ce rêve
politique: naviguant entre le "réel" et le "possible" que nous
prétendons avoir ici analysé et démasqué. Entendons-nous bien i l ne
s'agis ait pas de démasquer un compromis sous prétexte qu'il s'agit
d'un compromis (il n'y a pas de politique sans compromis), mais de
montrer qu'en l'occurrence ce compromis se réalise au profit de la
- 82 -

U.gne politique bourgeoise que nous avons décrite. La preuve en est


que l'une des deux formes dédoublées que nous avons suscitées (la
forme de droite) se développe sans contradictions ni entraves, en
produisant une analyse "réaliste" des causes naturelles de la crise,
et en déterminant les moyens politiques permettant de la surmonter
tout en répondant aux "aspirations populaires" sur le plan de
1 '"épanouissement intellectuel et cu 1 turel", alors que 1 1 autre forme
(de gauche) constitue une réplïque de la première sauf en un point,
crucial. qui concerne la planification de la production, mais sur
lequel précisément cette forme de gauche se trouve bloquée et
entravée, si bien qu'elle retombe en définitive dans la forme de
droite qui la domine.

L' économisme "réaliste'' joint à 1 'humanisme des "aspirations''


constitue donc la base idéologique d'un compromis politiquement
inacceptable puisqu'il revient à subordonner idéologiquement et
politiquement la classe ouvrière et ses alliés à la fraction
dominante de la bourgeoisie capitaliste: l'ambiguïté politique du
couple économisme humanisme est particulièrement visible à tra-
vers les effets qu'elle suscite dans un texte connue celui du Rapport
Mansholt.

Cela ne signifie pas qu'elle s'y localise ou s'y restreigne :


on pourrait en repérer ailleurs les effets moins directement visi-
bles, jusque et y compris dans certaines "lectures" et "interpréta-
tions" erronées du Progrannne Commun de la Gauche. qui se trouve lui
aussi, quoique sur un autre plan plus "avancé" politiquement, l'enjeu
d'une lutte idéologique et politique de classes.
- 83 -

REFERENCES

ALTHUSSER, L., 1970 : Idéologie et appareils idéologiques d'Etat. La


pensée 151, 3-38.

ASCH, S.E., 1948 : The doctrine of suggestion, prestige and imitation


in social psychology. Psychological review, 55, 256-277.

ASCH, S.E., 1952 : Social Psychology New-York, Prentice Hall.

BADIA, G., 1964 : Histoire de l'Allemagne contemporaine. T. II. Pa-


ris, Edi- tians Sociales.

BARREAU, J., 1973 L'apocalypse ne sera pas au rendez-vous La


Nouvelle Critique, 69, 26-32.

BARTLETT, F.C., 1932 : Remembering, Cambridge, Cambridge University


Press.

CANGUILHEM, G., 1958 Qu'est-ce que la psychologie ? Revue de


métaphysique et de Morale, !i 12-25.

JONES, E.E., ANESHANSEL, J., 1956 : The learning and utilization of


contravaluent material. Journal of abnormal and social psycho-
~· 53' 27-33.

LEVINE, J.M., MURPHY, G., 1943: The learning and forgetting of


controversial statements. Journal of abnormal and social psy-
chology. 38, 507-517.

PECHEUX, M., 1975 : Les vérités de la Palisse. Paris, Maspéro.


POITOU, J.P., 1978 : La dynamique des groupes: une idéologie au tra-
vail. Marseille, Editions du C.N.R.S.

REBOUL, L., TE PASS, A., THILL, J.C., 1972 : La lettre Mansholt,


réactions et commentaires. Paris, Pauvert, 1972.
- 84 -

UN EXEMPLE D'AMBIGUITE THEORIQUE L'ETUDE DU RAPPORT MANSHOLT.

M. PLON (1)

Avant tout, et en quelques mots, je voudrais situer l'étude du


rapport Ma~sholt, considéré corrrrne un exemple d'ambiguïté idéologique,
au regard du travail entrepris en France depuis près de dix ans à
propos de la psychologie sociale. Aussi bref qu'il soit, et de ce
fait partiel, ce préalable ne parait indispensable pour que mes
critiques et mon désaccord avec cette étude soient, comme je le
souhaite et autant qu'il est possible, correctement entendus. Pour
être tout à fait clair, je dirai que mes objections doivent beaucoup
au travail mené en commun avec les auteurs de ce texte et que cette
"prise de distance" doit être considérée comme une contribution à
notre commune réflexion (2).

Pour beaucoup d'entre nous, c'est d'abord d'un sentiment confus


d'insatisfaction, de malaise qu'est née notre contestation de la
psychologie sociale : la démarche et les objectifs de cette discipli-
ne nous semblaient de plus en plus inconciliables avec nos aspira-
tions politiques et avec les pratiques politiques ou syndicales qui
se reclamaient du mouvement ouvrier. Il y a lieu de penser que cette
insatisfaction et ce malaise n'étaient pas sans rapports avec ceux
d'une génération puisqu'aussi bien, quels qu'aient pu être nos désac-
cords, souvent radicaux avec nombre des orientations politiques du
mouvement de mai 68, il n'est personne parmis nous, qui n'ait repris
à son compte pour tout ou partie, ce que ce mouvement signifiait
quant à la brisure d'un certain nombre de carcans idéologiques. Très
vite aussi nous reconnûmes le caractère limité et dérisoire de toute

(1) C.N.R.S. - E.H.E.s.s.


(2) L'argumentation soutenue ici a fait l'objet, dans un premier
temps, d'un exposé au séminaire "Recherche sur la théorie des
idéologies", séminaire placé sous la responsabilité de P.
Henry, M. Pêcheux, M. Plon, dans le cadre de l'E.H.E.S.S. La
présente version bénéficie des apports de la discussion qui
suivit cet exposé.
- 85 -

contestation incapable de dépasser le registre du spontanéisme et


nous nous empressâmes d'entreprendre la transformation de cette
contestation en une critique argumentée susceptible de tenir sa
place, ni plus ni moins, dans l'effort de réflexion théorique et
pratique du mouvement ouvrier.

·Banalité peut-être aujourd'hui mais qui eut son importance à· ce


moment, cette possibilité d'aller au-delà de la contestation bruyante
rriâis inopérante nous était venue en droite ligne du travail de L.
Althusser à nombre d'entre nous i l redonna, ou tout simplement

donna, force à la lecture de Marx et de Lénine, curiosité pour


l'histoire des sciences et l'épistémologie-, de la fréquentation,
pour certains, du séminaire ou des "Ecrits'' de J. Lacart - il
nous livrait accés à un Freud dont lés approches psychcilogistes
avaient occulté le caractère subversif.

Forts de tout cela; non sans naïveté. maladresses et erreurs,


nous entreprîmes durant ces années d'après 68 ce travail de critique
de tout ou partie de la psychologie sociale, parfois même de la
psychologie tout court.

En deux mots, nous contestioris à la psychologie sociale ses


fondements épistémologiques,, nous faisions ressortir ses visées
idéologiques que l'on avait voulu nous faire prendre pour autant
d'objets théoriques, nous établissions, non sans délectati6n, des
filiations et des rapprochements montrant que le discours psychoso-
ciologique ne faisait que répéter des vieilleries.philosophiques
idéalistes et, suprême audace. nous reconnaissons dans tout cela les
symptômes de questions réelles qui n'étaient formulables qu'au terme
d'un "chagement de terrain"- d'un "passage au matérialisme" prenant
en compte l'histoire en tant qu'histoire de la lutte des classes, et
la rupture freudienne. Au-delà de l'ironie qui perce dans ces
quelques lignes, ironié destinée à tenir à distance les fantasmes
d'"anciens combattants", j'oserai dire que pour l'essentiel rien de
tout cela ne me paraît devoir être remis en cause.

Pour des raisons qui n'étaient pas seulement de prudence


académique mais qui devaient aussi signifier notre exigence et nos
scrupules scientifiques, nous n'étions pas insensibles aux critiques
que 1 'on nous adressaient. Elles étaient globalement de deux sortes :
les unes" en provenance de la majorité des psychosociologues,
traitaient nos attaques d'"idéologiques" au sens de "partisanes" et
- 86 -

nous reprochaient surtout de ne rien "démontrer", de n'apporter aucun


"résultat"_, d'énoncer des idées ne débouchant pas sur un travail
expérimental. Série d'objections à même d'être réunies sous l'adage
"la critique est aisée mais l'art est difficile".
les autres, en provenance de psychosociologues communistes ou
proches du P.C.F •. nous faisaient le reproche de mélanger la
politique et la science, évoquaient parfois le sombre souvenir de
l'époque jdanovienne et, dans le meilleur des cas, regrettaient que
notre démarche ne laisse aucune place à une "psychologie sociale
marxiste". En somme une mise en garde, plus ou moins sévère, de
"ne pas jeter le.bébé avec l'eau du bain".

Nous fîmes donc, non sans passion durant un temps, ce qu'il


faut bien appeler à présent des "contre-expériences" de psychologie
sociale susceptibles non seulement de constituer des réponses aux
objections de nos adversaires mais plus encore, à même, pensions-
nous, de démontrer qu'il était possible, grâce au "changement de
terrain", de sortir de l'étau de la ''méthode expérimentale", d'inno-
ver une nouvelle pratique. Avec le recul, il ne semble possible de
voir dans cette démarche la limite de notre réflexion critique :
le contre ne supprime pas l'opposé, il en subit même le plus souvent
les contraintes. Restituée dans le temps où-nous développâmes cette
tentative l'étude du rapport Mansholt n'aurait rien de particulière-
ment choquant. Aujourd'hui du fait même de 1 1 absence de quelque chose
de l'ordre d'une "auto-critique•· qui nous eut permis de mieux cerner
la nature de l'obstacle et de mieux identifier le caractère d'impasse
de toute "contre-expérimentation" en ce domaine, de par la ·présence
dans ce texte de certaines précautions qui prennent l'allure de
dénégations, cette étude vient en quelque sorte faire "déborder
le vase".
Une raison fondamentale à cela : ce travail opère une "impasse"
théorique et politique proprement insupportable et dont il est
impossible aujourd'hui de ne pas voir les conséquences. L' "impasse''
porte sur un aspect essentiel et commun au "continent" histoire et au
"continent" inconscient, sur une dimension dont dépend 1 1 existence,
la production et le développement de ces deux "continents 11 , à savoir
qu'ils sont irréductibles à une quantification de quelqu'ordre
qu'elle soit, qu'ils sont dans un rapport d'antagonisme absolu
et total avec la moindre trace de positivisme aussi ténue soit-elle.
Parmi mille autres exemples possibles, i l me suffira, de montrer
- 87 -

l'ampleur de la question, de rappeler ici les avatars du léninisme


dans sa rencontre avec '1e taylorisme (3) ou d'évoquer cette remarque,
d'allure anodine, que fait Freud contant l'analyse du "Petit Hans"
"Gar une psychanalyse n'est pas une recherche scientifique impar-
tiale, mais un acte thérapeutique, elle ne cherche pas, par essence,
à prouver, mais à modifier quelque chose". (Freud 1975, p. 169).
A considérer le problème sous l'angle inverse, on peut
affirmer l 1impossibilité d'existence de "sciences" sociales, psycho-
logie, psychologie sociale, sociologie, "libérées" du né-posititi-
visme puisqu'aussi bien les dites "sciences'' ne sont que les
représentantes dûment accréditées de cette idéologie sur le terrain
du marxisme-léninisme et du freudisme, chargées de mener le combat
sur ces zones au nom de l'idéologie dominante, celle de la bourgeoi-
sie considérée dans son sens le plus large.
Bien-sûr, i l n'y a pas de ''muraille de chine" séparant les
deux positions et c'est un lieu commun de redire ici que l'on n'est
jamais définitivement à l'abri de ces recouvrements idéologiques : il
n'est pour s'en convaincre, sans aller chercher le passé proche ou
lointain, qu'à considérer la crise contemporaine du léninisme et ses
effets dans la théorie et la pratique actuelles du mouvement ouvrier
ou encore., assister à la progressive paralysie des forces vives du
mouvement psychanalytique raidies par le venin scientiste. Mais on ne
peut s'en tirer comme cela. Ici, dans le cas précis de cette étude,
les dénégations sont là, symptômes d'un refoulé positiviste désignant
le champ de la pratique comme lieu de l'enjeu.
Dans le champ de l'histoire comme dans celui de l'inconscient,
il n'est de pratique authentique que celles à même d'opérer - ou de
co.ntribuer à - une transformation du réel visé : ces pratiques ont un
nom général - la place que l'on y occupe et les modalités d'exercices
en découlant sont ici secondaires la politique, l'analyse.
Qu'il s'agisse de la lutte des classes ou de la névrose,
l'authenticité exclut la prévision calculée et tout autant la preuve,
elle implique le risque et l'absence de certitudes préalables. A ne

(3) On en trouvera l'exposé dans le maître livre de R. Linhart


(1976).
- 88 -

pas saisir dans leur vérité, sous un éventuel conformisme apparent,


les aspirations et la capacité de révolte des masses, à ne pas
entendre, par delà un discours souvent anodin, ce qu'en dit l'incons-
cient d'une vérité qui agit le sujet à son insu, on se trouve iné-
vitablement conduit à instituer en lieu et place des masses, en lieu
et place du sujet de l'inconscient, sujet divisé, un sujet plein,
celui du droit et de la psychologie, sujet de l'histoire maître de
ses mots, le sujet de la science, pièce maitresse du positivisme.
Ici et là, toute feinte de la réalité, aussi- minime et
précautionneuse soit-elle, véhicule de manière impensée mais agissan-
te une certitude psychologique, l'idée d'une fin de l'histoire
fondées sur la démonstration d'une évidence (4). Une pratique
authentique ancrée dans le vrai de la politique ou de 1 1 inconscient
implique un "changement de. terrain" : il ne s'agit plus ici d'une
métaphore mais d'une réalité,: le terrain n'est autre que l'universi-
té, lieu de reproduction par excellence du savoir positif. En
d'autres termes, "changer de terrain" implique ici très précisément
sortir de l'université si du moins la question est celle d'une
pratique et non celle d'un leurre. La permanence de l'inscription
dans la métaphore 3 la prégnance du piège de la contre-expérience et
la résistance opposée à cette idée de "sortie'' ont de multiples
raisons dont l'examen exhaustif est impossible dans ce cadre. L'une
d'entreel-elles réclame toutefois un instant d'arrêt, elle n'est en
rien secondaire.
Une fois de plus, il est fait référence dans l'Etude du rapport
Manshol t à la célèbre phrase de G. Canguilhem concernant les psycho-
logues. Il est temps me semble-t-il de s'expliquer sur cette phrase :
dans le meilleur des cas elle n'est qu'une boutade, le plus souvent
elle évacue le vrai problème. Il est à remarquer d'abord un sympt6me,
à savoir que cette phrase a eu des effets plus réactifs - jubilation

(4) "Nous sommes donc partis de ce qui était Eour nous une
évidence, à savoir que le discours de Mansholt a la propriété
de produire une division politique, et nous avons entrepris
d'ne apporter la démonstration''.
- 89 -

sarcastique d'un côté ressentiment haineux de l'autre - que théori-


ques. Le symptôme conduit,, si on le suit, au signifiant, celui de
"sortie'' Canguilhem, loin de désigner dans cet aphorisme la
contradiction intrinsèque à la psychologie dans son ensemble, "enfer-
me" les psychologues dans une fausse contradiction, celle d'un
"dilemme", les condamnant à demeurer des psychologues en ne "sor'tant"
pas de l'université sous peine de se retrouver à peu près certaine-
ment à la Préfecture de Police puisqu'un psychologue assez fou pour
être certain de se retrouver au Panthéon ne serait plus un
psychologue (5). A ce "dilemne", on peut répondrei avec sans aucun
doute moins d'humour, que l'on peut "sortir" de la Sorbonne pour
cesser d'être psychologue et, en suivant très exactement le chemin
indiqué alle"." au séminaire de Lacan ou aller lutter contre 1 1 appa-
reil répressif d'état (6). Au delà de ce jeu de piste il est permis
de penser que Canguilhem s'arrange assez bien de l'existence de la
psychologie en lui servant de repoussoir, elle lui évite de pen-
ser autre chose.
Il faut tout de même tenter de préciser un peu ce point du
"changement de terrain" entendu comme une "sortie de l'université".
Je ne pr6ne pas par là une ignorance de l'existence de l'université
comme A.I.E. non plus qu'une indifférence à l'égard des luttes
politiques et syndicales qui peuvent s'y dérouler. Mais la question
à laquelle nous sommes confrontés n'est pas celle d'une transforma-
tion (démocratisation ?) de l'université elle n'est pas non

(5) Rappelons les termes exacts de ce "conseil d'orientation" :


Il
quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-Jacques, on
peut monter ou descendre si l'on va en montant on se
rapproche du Panthéon qui est le conservatoire de quelques
grands hommes·' mais si 1 1 on va en descendant, on se dirige
sûrement vers la Préfecture de Police".
(6) Il est à remarquer qu'il ri'y a aucune exclusivité "a priori"
entre les deux termes et si leur simultanéité ne va pas sans
poser de problèmes, ils ont pour eux d'être vrais.
- 90 -

plus celle de la pratique d 1 enseignement. Ces deux questions ne sont


en rien secondaires et méritent chacune une réflexion propre. La
troisième, la nôtre, est distincte: il s'agit de la production des
connaissances, du développement de champs théoriques, au moyen d'une
pratique qui s'en réclame pour y faire retour. Qu'il s'agisse du
marxisme-léninisme ou de la théorie freudienne, on ne peut en user,
dans le cadre d'un enseignement, qu'au titre d'instruments criti-
ques, d'outils de lecture sauf à les transformer - l'expérience
historique et contemporaine en atteste - en catéchisme et discours
orthopédiques aptes, dans le meilleur des cas, à être violemment
régurgités par ceux qui en ont été gavés.
Parenthèse. Le cas des "écoles" du mouvement ouvrier, qui ne va
pas au demeurant sans suciter lui même des questions, est cependant
radicalement différent. Si la théorie marxiste-léniniste s'y trouve
enseignée, c'est dans une étroite relation avec une pratique politi-
que consistant dans la rédaction de tracts, l'élaboration de slogans,
l'analyse d'une situation politique etc ••• Mais surtout~ cet "eusei. ·
p,:::iemeut" là s'effectue sur des bases de classe, i l est fondé sur. une
"prise de partin et ne se prévaut d'aucune neutralité, d'aucun
fantasmf' d'objectivité. S'agissant de la théorie freudienne, il n'est
pas anodin de le relever, les scissions qui scandent l 1histoire du
mouvement psychana1 y tique ont à peu près toujours eu comme centre dP.
gravité les questions de l 1enseignement, de la formati0ni de la
transmissibilité et pour tout dire de la reproduction ( 7).
Pour faire retour à 1; imp.:.Rs e d 1 ~1:1 ens-::-J.gnement du marxisme ou
du freudisme~ il me semble qu 1oc..casionner, en somme par la "ruse", la
réinscription de ces "révolutie;ns t::P.oriq1.ies" dans l 1université par
le biais de démarches ayant allure de pratiques mais empétrées dans
les leurres d'un "comme si", du "quasi", c'est aller droit à un
résultat identique de dénaturation.
Il entre dans la spécificité de 1 1A.I.E. universitaire de
forclore l'appareil d'état en tant que rapport de classes et tout
pareillement de forclore l'inconscient comme siège d'un discours
subversif. Toute pratique ancrée dans l'authenticité de ces objets
s'y trouve "ipso facto" rendue impossible : il ne peut s'agir que de
simulacre dans lesquels, et ce dans le meilleur des cas, celui des
"bonnes intentions" de l'Etude du Rapport Mansholt, on "place le po-

(7) Je fais référence pour ce point à la fulgurante pertinence du


livre de F. Roustang: (1977).
- 91 -

Utique au prender rang des• détermi.nar.ts de ce (que l'on) étudie •••


"On ne èc:?~ pas le poli tique ici ou là depuis une position qui en
suppose la maitrise.On prend acte de l'existence du politique et de
son primat qui n'appellent nul placement de la part de quiconque.
Ces réflexions ne seraient que pures et simples banalités si
cette question de la pratique et celle, liée, de l'impossibilité
d'une expérimentation inévitablement condamnée à s'inscrire dans
d'ordre du ludique, avaient fait l'objet d'un travail antérieur.
Avant de discuter certains aspects précis de l'étude de
l'ambiguïté idéologique du Rapport Mansholt qui attestent à mon sens
de l'ambiguïté théorique de l'étude elle-même, je voudrais faire une
remarque à propos de ma propre argumentation.
J'ai systématiquement soutenu dans ces quelques lignes un
parallélisme entre les situations respectives du matérialisme histo-
rique et de la psychanalyse. L'impasse que constitue toute perspecti-
ve d'articulation ou de complémentarité entre les deux "continents" a
été établie en termes suffisamment forts ces dernières années pour
qu'il n'y ait lieu à présent ni de s'y perdre, ni même d'y revenir.
Mais un mot d'ordre négatif, aussi juste soit-il ne fait pas
disparaître une interrogation ; celle-ci vient en -son temps, elle se
répète sous des formes variees et se manifeste comme le symptôme
persistant d'un problème qui, pour n'appeler aucun réglement exige
cependant d'être parlé. Les erreurs nous guettent à chaque mot bien-
sûr mais à y bien réfléchir, sont-elles plus périlleuses que celles,
souterraines, inhérentes au silence ou au refoulement, à même de nous
rendre muet.
La place, mais aussi le travail, manquent à présent pour
s'exposer, au moyen de développements en attente. Tout au plus
m'essaierai-je à proposer une idée, une indication, hâtive et
superficielle certes, fondée peut-être.
Freud ne s'est pas fait faute de contempler plus d'une fois
"sa" découverte au fil de son développement : si ce regard non dénué
de satisfaction mais teinté d'angoisse l 1a parfois conduit à esquis-
ser des perspectives qui devaientse révéler être des impasses -
pensons par exemple à l'idée d'une "application"de la psychanalyse
aux domaines de 1 1 art et de la littérature - il lui a permis en
d'autres occasions de désigner certaines ruptures à même d'être
considérées comme des points de non-retour.
S'agissant de la psychologie:. Freud n'a jamais eu d'hésitation
et, après coup, certains de ses diagnostics sur cette discipline ne
- 92 -

manquent pas d'humour: "Il est donc permis de déclarer que l'étude
psychanalytique des rêves a ouvert le premier aperçu sur une
psychologie des profondeurs, dont l'existence était restée insoupçon-
née. Il faudra faire subir à la psychologie normale des changements
fondamentaux pour arriver à la mettre d'accord avec ces nouvelles
connaissances". Et il ajoute en note : "La psychanalyse actuelle
rejette tout rapport avec la topique psychique établie sur des bases
anatomiques ou histologiques (Freud 1976, p. 118).
Si l'on réfléchit un instant à la place de choix occupée par la
psychologie dans la philosophie idéaliste avant et pendant la rupture
freudienne on voit mal connuent cette découverte aurait pu n'être pas
précédéP et accompagnée d'une révolution philosophique d'une ampleur
comparable. Ni 1 1 oeuvre de Freud ni celle de ses disciples ne sont
d'un grand apport sur ce point les considérations philosophiques
explicites des premiers psychanalystes n'offrent que peu d'intérêt. A
ce silence philosophique répondent les marques d'une volonté
farouche de la part de la psychologie positiviste - quelles que
soient les écoles appelées à se succéder - pour rompre le cordon
ombilical connue si la philosophie était devenue pour la psychologie,
depuis la rupture freudienne une sorte de fil d'Ariane maléfique
conduisant tout droit à d'insupportables contradictions.
J'avancerai l'hypothèse que la révolution philosophique que
suppose la découverte freudienne pourrait bien se si tuer du côté de
ce que j'appellerai un "détachement" de la dialectique conçue non
corrnne un système de garanties mais, ainsi qu 1 E. Balibar le précisait
il y a peu connue une contradiction vivante susceptible de n'exister
que sous une forme révolutionnaire (Balibar 1975), Dans cette direc-
tion, il ne s'agit plus de chercher vainement à faire coïncider tel
concept du matérialisme historique avec tel concept de la théorie
freudienne, de s'évertuer à mettre sur pied une construction synthé-
tique qui se révèle stérilisante avant même d'être achevée, mais de
comprendre dans leur spécificité la nature des contradictions à
l'oeuvre dans la théorie freudienne, de saisir les formes de leur
réalisation dans les processus politiques qui agissent le mouvement
psychanalytique depuis sa fondation. C'est dans la visée de cette
hypothèse qu'il faut situer le parallélisme que j'ai soutenu et non
dans celle d'une synthèse conceptuelle.
Il s'agit d'une hypothèse, rien dë plus; une perspective à
laquelle seuls la réflexion et le travail pourraient conférer une
existence. Je me contenterai, pour clore cette remarque, de souligner
la pertinence possible de cette hypothèse au regard de la question de
la pratique, pierre de touche de la présente discussion.
- 93 -

C'est pour reprendre celle-ci que je reviens maintenant au


texte même de l'étude du Rapport Mansholt afin d'en relever certains
points à même d'étayer les critiques globales exprimées jusqu'ici.
J'examinerai d'abord la sorte de déclaration d'intention par
quoi ce texte débute.
Un premier point d'apparence secondaire et pourtant déjà
porteur de l'ambiguïté de la démarche dans son ensemble. Il est dit
que l 1étude du fonctionnement d'une idéologie est "incompatible avec
toute idée de réduction, de modélisation ou de miniaturisation" mais
c'est pour ajouter aussitôt que l "'on songe spontanément (à une telle
idée) face à la complexité de l'objet de départ" (10). La spontanéité
de ce "on" est rien moins qu 'ambigüe il y a là comme en
filigrane l'indication d'un cadre de référence, celui de l'optique
néo-positiviste de la modélisation au regard duquel la position des
auteurs du texte est peu claire: s'agit-il de contrer ce cadre ou
d'opérer une rupture avec lui ? La suite du texte en témoigne,
l'option est plus celle du contre que celle de la rupture ; d'où une
question sous-jacente à cette ambiguïté: d'où parlent les auteurs de
ce texte ? On pourrait croire trouver une réponse non ambigüe dans
les développements qui suivent, critique de Lewin, critique de
la conception sociologiste de l'idéologie. critique de la conception
réformiste de la lutte des classes etc ••• Mais justement, l'ambiguïté
demeure sitôt la discussion théorique abandonnée : surgit alors la
"procédure".
Quel est le problème ? Celui de démontrer que le Rapport
Mansholt est porteur d'ambiguïtés idéologiques à même de produire des
divisions politiques et plus fondamentalement de démontrer que la
politique divise les sujets. Je l'ai déjà relevé. cette démonstration
doit être celle de ce qui, pour le nous à la source de ce texte, est
une évidence. Cela pose de nouveau la question du lieu de ce "nous''•
La réponse parait claire : le "nous" i1luminé par cette évidence est
sur une position de classe, celle du prolétariat et l'évidence
en question n'est telle que référée à l'instrument théorique consti-
tué par le matérialisme historique, à l'expérience que constitue la
pratique politique de lutte de classe du_ mouvement ouvrier. En
d'autres termes, les ambiguïtés idéologiques et les effets politiques
réformistes dans le meilleur des cas - du Rapport Mansholt ne
peuvent être saisis comme tels que dans l'éclairage d'une "prise de

(8) C'est moi M.P. qui souligne.


- 94 -

parti" d 1 un passage sur les positions de la classe ouvrière


de même que Marx ne pouvait opérer la rupture fondamentale rendant
possible "Le Capital" qu'à partir d'un déplacement de même nature
s'opérant dans le réel de la politique. Disons le tout net, nous
sommes là au coeur de ce qui fait la spécialité révolutionnaire du
du matérialisme historique, théorie scientifique articulée sur une
pratique politique spécifique, échappant aux critères de toutmodèle
de la science. Autrement dit encore, on ne démontre pas expérimenta-
lement la lutte des classes - pas plus du reste que l'on ne démontre
expérimentalement l'inconscient - parceque toute démonstration expé-
rimentale quelle quelle soit implique une position tierce, un hors
lieu dont le premier effet tient précisément en une négation du
primat de la lutte des classes.
Et pourtant, l'étude citée maintient son objectif : elle veut
démontrer l'évidence. Elle se propose de fonctionner comme un "en
plus" de ce qui a été établi ailleurs - l'Humanité, La Nouvelle
Critique d'ajouter à ces analyses non pas un supplément ou une
modification théorique ce qui pourrait fort bien se concevoir -
mais quelque chose de l'ordre d'une preuve, une preuve concrè-
te, expérimentale empirique susceptible d'apporter, de par son
établissement la validation définitive du bien fondé de ces analy-
ses. Nouvelle question : qui veut-on convaincre ?
S'il s'agit du mouvement ouvrier, je répondrai qu'il ne nous a
pas attendu heureusement pour lui - et pour nous ! - ; le Rapport
Mansholt a fait long feu et sa dénonciation quasi immédiate par la
classe ouvrière n'y est pas pour rien. J'ajoute, ça n'est pas
secondaire, que même dans le cas d'une sous-estimation du caractère
réactionnaire de ce rapport, dans celui d'une erreur politique de la
part des organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier,
aucune démonstration expérimentale, aucun dispositif n'eussent pu
intervenir au titre d'une compensation.
S'il s'agit de convaincre les tenants du réformisme, les
idéologues bourgeois, la démarche consisterait à tenter de battre le
néo-positivisme avec ses propres armes comme si celles-ci étaient
autonomes, récupérables par le marxisme léninisme. Qu'une telle
position ait été défendue, ou le soit encore, par des chercheurs qui
se réclament du matérialisme historique vient tout au plus souligner
la force de cette idéologie, sa capacité de se réinscrire dans la
théorie marxiste. Mais le fond du problème demeure identique : la
question n'est pas celle de l'établissement d'une preuve mais celle
- 95 -

d'une prise de parti théorique et pratique dans un rapport de classe.


Faut-il à nouveau évoquer l'exemple du Pape qui condamna Galilée en
dépit des démonstrations expérimentales apportées par celui ci : si
les démonstrations galiléennes étaient parfaitement à leur place au
regard de leur objet, la cécité du Pape n'avait pas à voir avec la
physique le développement de la physique en tant que telle
devait lui faire une belle jambe mais bien avec ce qui de la
physique concernait son pouvoir de classe, qu'aucune démonstration
expérimentale n'était susceptible de modifier.
Résumons ce premier point : il s'agit de construire un disposi-
tif - la question sous-jacente est immédiate, celle de la pratique -
permettant d'apporter une démonstration, de rendre visible à tous ce
·qui ne 1 1est que pour certains . depuis une position de classe. Sont à
l 1oeuvre là, outre un ancrage implicit·e dans l'éthique de la science,
un fantasme pédagogique et un fantasme d'une fin de l'histoire qui
viennent combler l'insupportable d'une impossible certitude,
Une précision va nous conduire au second point remarquable de
' ce texte. Une relative ou imprécise connaissance de l 1A.A.D.
pourrait conduire certains à penser la construction d'un dispositif
et la procédure retenu comme intrinséquement liées à l'utilisation de
l'A.A.D. Ce serait je crois une erreur. On peut très bien imaginer en
effet que tout ou partie du rapport Mansholt soit analysé au moyen de
l 'A.A.D. et, pour aller plus loin: qu'une comparaison soit effectuée
dans cette perspective entre ce rapport et el ou tel texte de ra
C.F.D.T. qui lui soit contemporain. Savoir si les résultats d'une
telle démarche apporteraient quelque chose de nouveau par rapport à
ceux que fournirait une analyse théorique et politique de ces mêmes
textes est une autre question à laquelle je n'ai pas les moyens de
répondre. Ce qui importe ici, c'est l'autonomie totale de l'idée
d'expérimentation, et le dispositif auquel on a recours tout comme la
procédure adoptée ne sont en rien commandés par l'utilisation de
1 1 A.A.D.
D'où le second point remarquable de ce texte ! il apparaît dans
1 énonciation de deux dénégations, "ça n 1 est pas une manipulation",
1

"ça n'est pas de la psychologie sociale".


Au delà d'un ancrage dans l'éthique de la science, se fait jour
une revendication de cette éthique au détriment d'une autre, celle de
la vérité qui se voit redoutablement falsifiée,
Cela débute par la prise en considération d'une objection
possible "il s'agit d'une manipulation psycho-sociale" ; cette
objection est aussitôt examinée en deux temps afin de bien distinguer
96 -

une pratique manipulatrice et la psychologie sociale. Cette subtile


distinction implique 1 1idée non exp licitement énoncée d'une psycholo.-
gie sociale non manipulatrice. Or l'objection examinée est une
tautologie et toute distinction est ici hors de propos : toute ma-
nipulation implique une conception psycho-sociologique des rapports
·de production et des rapports sociaux politiques et idéologiques -
c'est-à-dire en fait leur présentation déniée sous la forme de
rapports interpersonnels et invernipulation et celle liée d'une
possible occupation de la place de l'autre. Faut -il rappeler ici que
l'on trouve dans le Traité de propagande de Goebbels l 1un des plus
remarquables manuels de psychologie sociale, ou encore! que ce que
l'on appelle la stalinisme a constitué une trop parfaite réalisation
de nombre de manipulations psychosociologiques ?
Tous. ces rappels sont inutiles, les auteurs de 1 1 Etude du
Rapport Mansholt les font eux-mêmes, tout comme ils s'empressent de
noter que "par une coïncidence qui n'est pas fortuite, le terme de
manipulation convient à une manoeuvre de basse police, tout autant
qu'à une expérience de psychologie-sociale". (p. 10). Alors que se
passe-t-il ? Ce qui fait retour ici et rend vaine toutes ces prises
de position, c'est bien l'enracinement à oublier que la cons-
truction d'un dispositif quel qu'il soit ne se justifie qu'à la
condition de bien savoir qu'elle implique un metteur en scène ; cette
place, dans le champ de la politique, peut se justifier dans l'ordre
de la parabole, en aucun cas dans celui de la science sous peine de
devenir la place du maître, l'expérience
se substituant à la pratique. J'ai tenté d'établir par ailleurs (9)
que cette substitution a pour premier effet de forclore le primat de
la politique, qu'elle constitue la matrice de ce que j'ai appelé la
"politique imaginaire") manière dont la bourgeoisie pense et agit la
politique et la lutte des classes, politique imaginaire et meurtrière
qui n'appelle qu'une parade, une politique de la vérité impliquant de
savoir d'où l'on parle.
Lorsqu'avec les meilleures intentions possibles on annonce :
"notre travail se disti11gue justement d'une manipulation psychosocio-
logique en ce qu'il place le politique au premier rang ••• " (p. 11),
on ne fait que dessiner la figure symétrique inverse de la psycholo-
gie sociale. Certes, la psychologie soda le "place" le politique

(9) La théorie des jeux une politique imaginaire, Paris, Maspero,


1976.
- 97 -

ailleurs qu'au premier rang, très précisément au placard, mais le


problème essentiel n'est pas de savoir où l'on place le poli-
tique, il est de se demander s'il est plausible de se penser en train
de "placer" le politique ici ou là sans du même coup s'en instituer
le maître. Evidemment non ! L'inverse n'est ici que le même.
Pour mieux s'en convaincre, pour entrer, ne fGt-ce qu'un
instant, dans ce qui aurait pu être de l'ordre d'une pratique
politique et s'échapper du "dispositif", on peut songer à une
démarche relevant de ce que j'ai appelé une politique de la vérité.
Aller voir la population considérée, celle de cadres techniciens en
recyclage, discuter avec eux de leur situation, de la manière
dont ils la vivent en précisant qui l'on est, d'où l'on parle, leur
demander de discuter du Rapport Mansholt et identifier du même coup
les points forts de ce rapport, l_es points d'ambiguïté idéologique,
ceux qui appellent un travail théorique et politique dans la mesure
où ils paraissent emporter l'adhésion de la population considérée.
Eviderrunent ceci n'aurait de sens qu'à être intégré dans une
action politique plus large, cette brève évocation n'ayant d'autre
intérêt que celui de faire surgir, par contraste, le caractère
arbitraire et artificiel de l'entreprise. Mais surtout, cette évoca-
tion vient souligner l'importance des déterminants universitaires
dans la démarche critiquée : à supposer que l'on ait fait quelque
chose de l'ordre de ce que je viens de suggèrer, qu'à la manipu-
lation de la politique, (droite/gauche), au moyen de signatures
imaginaires, on ait substitué une cation politique réelle aussi
ponctuelle soit-elle, il devenait impossible de conclure l'entreprise
par un article répondant aux normes universitaires, c'est-à-dire
présentant un minimum de cautions méthodologiques, d'instruments de
mesure. L'université ne peut tolérer la politique que sous la forme
des "scier.ces'' sociales et humaines " c'est-à-dire sous une forme
métaphorisée impliquant un lieu de maîtrise d'où l'on puisse contrô-
ler cette politique y mettre fin si be~oin est. Dans ce cadre, les
populations objet d'études ne sont pas concernées dans leur réalité
concrète, elles sont constituées en sujet de la science, fonctionnant
comme des cobayes, identiques aux rats du labyrinthe ; que l'on
"place" de la politique ou autre chose au premier rang du dispositif,
l'effet demeure identique s'agissant de la réalité historique de
la population considérée : celle-ci n'existe qu'au titre de prétexte,
elle sert à quelque chose dont elle n'a pas à connaître sur le
moment et qui ne lui sert à rien si ce n 1 est la "récréation"
inter.venant dans le cours de son quotidien.
- 98 -

Comme c'est fréquemment le cas lorsqu'il est question d'une


dénégation d'importance. les commentaires périphériques viennent
comme autant de bévues attester de son existence. L'étude du Rapport
Mansholt ne fait pas exception à la règle.
Référence est faite en note au Procès de Leipzig dont on nous
dit qu'il démontre que le complot. la machination, sont impuissants à
parachever la victoire déjà acquise du na .isme. Je crois que le
problème Pst mal posé : pourquoi donc la machination nazie échoue-t-
elle dans ce cas alors que justement le rapport de force extérieur
est en sa faveur ? Essentiellement parce que Dimitrov refuse
d'entrer dans le jeu de la politique imaginaire de ce procès
au lieu de se défendre dans le piège d'une accusation manipulée,
d'accepter les règles du jeu il démonte la manipulation en changeant
de terrain, en faisant de la politique et en expliquant, comme dans
un meeting, pourquoi seuls les na~is pouvaient avoir intérêt à mettre
le feu au Reichstag. La leçon de Leipzig, c'est le rappel de cette
donnée fondamentale un rapport de classe n'est pas un rapport
symétrique et les armes utilisées dans la lutte des classes ne
peuvent pas servir indifféremment aux deux parties car elles ne sont
pas neutres (10). La place manque pour discuter au fond le recours à
Brecht censé justifier la procédure adoptée. Il ne faut tout de même
en dire un mot dans la mesure où ce recours se clSt par une note
d'humour peu fréquente. Ambiguïté de taille celle qui consiste à
affubler d'un "anonyme encore un ! - l'immortel auteur de cet
extraordinaire contre-sens consistant à faire de Brecht, "l'homme de
la ruse". En un mot,, Brecht ne ruse pas, il dévoile les ressorts de
la ruse de l'idéologie ; celle-ci est à ce point habituelle qu'elle
paraît "naturellen. que l'on finit par ne plus la voir. Un renverse-
ment absolu se produit. qui conduit à prendre l'insolite dévoilement
de la ruse pour la ruse elle-même. L'ambiguïté et la méprise
conduisent à l'attestation de la dénégation puisqu'il nous est dit
simplement que c'est à cette "école", celle de la "ruse", que l'on a
essayé de se mettre. Est-ce que par hasard la ruse, c'est-à-dire
le calcul des intentions, n'aurait aucun rapport de parenté avec la
manipulation psychosociologique ? Je rappelle ici la définition que
G.Th. Guilbaud donne de la ruse, en précisant qu'il s'agit là, pour

(10) Cf. pour le procès de Leipzig ce que dit E. Roudinesco (1977).


- 99 -

ce connaisseur et adepte de la théorie des jeux du fin des fins de


la stratégie politique "Ruser c'est faire croire qu'on agit de
telle ou telle manière ou bien à tel ou tel endroit tel ou tel
moment alors qu'on agit en fait autrement et ailleurs. (Guilbaud
1968 p. 20). Les auteurs de 1 1 Etude du Rapport Mansholt ont raison,
ils se sont bien mis à l'école de la ruse, il suffit de bien lire ce
qu'ils déclarent à "leurs sujets" dans le cadre de leur procédure :
"Nous faisons partie d'une équipe de recherche qui entreprend
actuellement des études sur la manière dont les individus traitent
l'information et c'est de traitement de l'information qu'il s'agira",
Un seul commentaire au regard de cette déclaration : c'est faux !
Dernier exemple au niveau des intentions, il est dit:
"L'impossibilité de fabriquer un simulacre du phénomène qui nous
préocuppe, proscrivait toute procédure de jeu, et tout recours à des
identifications imaginaires .•• ". C'est sans doute pour cela que l'on
dit ensuite aux "sujets" et non sans fermeté : "Il ne s'agit pas non
plus de donner vos impressions ou votre avis sur le contenu du texte.
Vous devre; vous comporter en simple agent de transmission de l'in-
formation ••• ". De quoi en effet exprimer une reconnaissance "aux
élèves qui ont bien voulu" se prêter "à cette expérience" !
Voilà donc pour l'essentiel la teneure de mon désaccord total
avec ce travail. Je me suis efforcé d'identifier la raison principale
de cette erreur l'inachevé d'une réflexion sur cette question de la
pratique au regard des objets de connaissance dont nous prétendons
parler. J'ai cru bon de situer ce les travail dans notre propre
histoire afin d'en souligner la caractère un peu anachronique. Ma
critique ne s'autorise de rien d'autre que de ceci : "Le si-
lence sur l'erreur c'est la plupart du temps la persistence de
l'erreur à l'abri du silence à sa "rectification" près".
(Althusser. 1976. p. 1.3).

REFERENCES

ALTHUSSER,L., 1976: Préface à D. Lecourt: Lyssenko Paris, Maspéro.

BALIBAR, E., 1975 : Dialectique.. contradiction, lutte des classes


Poznan studies in the philosophy of the sciences and the huma-
nities. I, 2 11-31.
- 1OO -

FREUD S • , 197 5 Cinq~chanalyses Paris, Presses Universitaires de


France.

FREUD S., 1976 : L'intérêt de la psychanalyse. L'énergumène, 10-11


(Des intéresse an der Psychanalyse 1913, G. W. VIII, 390-420).

GUIL BAUD G. T., 1968 Eléments de la théorie mathématique des jeux


Paris, Dunod.

LINHART, R., 1976 Lénine, les paysans, Taylor Paris, Seuil.

ROUDINESCO. E., 1977 Pour une politique de la psychanalyse Paris


Maspéro.

ROUSTANG, F., 1977 Un destin si funeste Paris, Editions de Minuit.


·.-;,
Médiathèque MMSH
Périodiques

P-1 000210
Exclu du Prêt
TECHNOLOGIES IDEOLOGIES, PRATIQUES

Direction de Publication
Jean-Pierre POITOU

Comité de Rédaction

Claude FLAMENT - Maurice GODELIER - François MEYER - Michel PECHEUX -


Nicole RAMOGNINO - Pierre VARENE - Michel VOVELE.

Administration - Abonnement

Service des Publications - Université de Provence -


29 Avenue Robert Schuman - 13621 Aix Cédex (chèques à l'ordre de Monsieur
le Régisseur des recettes des publications de l'Université de Provence).

Revue trimestrielle

le numéro 15 F
le numéro double 30 F
Abonnement à 4 numéros: 60 F

Impression : UER de Physique - Université de Provence


Directeur de publication : Jean-Pierre POITOU

Vous aimerez peut-être aussi