Vous êtes sur la page 1sur 64

Jean Zin

L’écologie politique
à l’ère de l’information

version lybè®e
texte intégral de la version papier
éditée en janvier 2006

merci de soutenir l’édition


si ce livre vous a intéressé
en achetant une copie papier de ce texte
Jean Zin

L’écologie politique
à l’ère de l’information
à André Gorz et Jacques Robin Sommaire
I. Ne pas se tromper d'écologie

1. Manifeste pour l’écologie-politique > page 7

2. Les 3 écologies > page 14

3. Écologie réformiste ou écologie révolutionnaire > page 16

4. Catastrophisme, décroissance et alternative écologiste > page 22

5. L'écologie-politique à l'ère de l'information > page 26

II. L'alternative au productivisme

1. Construire l'alternative
a. Construire un projet écologiste > page 43
b. Programme préliminaire (le plein emploi de la vie) > page 49
c. Les alternatives écologistes > page 62

2. La relocalisation de l'économie
a. Les alternatives locales à la globalisation marchande > page 75
b. La coopérative municipale > page 83
c. La relocalisation de l'économie par les monnaies locales > page 92

3. Le revenu garanti
a. Un revenu vital > page 103
b. Le droit à l'existence > page 105
c. L'inversion de la dette > page 115

Couverture Simon Boudvin, Pusan ecobuilding, 2004, photographie, 30x45 cm.


I. Ne pas se tromper d'écologie

1. Manifeste pour l’écologie-politique

Un spectre hante les cauchemars du monde marchand globalisé :


le spectre de l’écologie. Toutes les puissances politiques,
religieuses ou commerciales du vieux et du nouveau monde se
sont regroupées dans une sainte alliance pour y faire allégeance,
verbalement du moins, en faisant étalage de sommets interna-
tionaux en conférences mondiales de leur souci constant des
questions écologiques... tout en continuant, la plupart du temps,
comme si de rien n’était !

Dans la plus grande confusion se mêlent développement


durable, sauvegarde de la nature, crise de l’énergie et altermon-
dialisme pour réduire l’écologie à une vague menace qui plane
sur nos têtes tout en restant complètement inconsistante et

7
insaisissable, tiraillée entre tendances contradictoires. Chacun par la régulation de notre environnement et la préservation des
semble persuadé de la nécessité d’une alternative écologiste menaces écologiques. La question de la maîtrise de l’infor-
sans avoir la moindre idée de la façon d’y parvenir, jusqu’à dénier mation y est manifestement centrale, prenant le pas sur les
son caractère politique et social pour se contenter d’un catastro- rapports de force. Les leçons n’en ont pas été suffisamment
phisme sans nuances, de bonnes intentions, de grandes décla- tirées alors que toutes les données ont changé en quelques
rations et de petits gestes... décennies : technique, production, consommation, médias,
finances... Les anciennes institutions sont déconsidérées,
Il en résulte deux choses : le productivisme est remis en cause, le salariat s’effrite en se
- L’écologie est déjà reconnue comme une puissance par toutes généralisant mais si les urgences se font bien de plus en plus
les puissances de la planète. pressantes, nous n’avons pas tellement à redouter cette
révolution qui s’annonce et pourrait nous apporter une vie
- Il est grand temps que les écologistes exposent à la face du meilleure, une véritable libération du travail et une plus grande
monde entier leurs conceptions, leurs buts, leurs tendances et solidarité avec la réalisation de nos droits comme droit à l’exis-
qu’ils opposent au spectre de l’écologie un véritable manifeste tence : passage de la marchandisation du monde à la valorisation
écologiste avec un programme concret d’alternative au producti- de la personne, de la croissance au développement humain,
visme. du salariat productiviste au revenu garanti.

C’est le but que se propose ce petit livre qui rassemble On voit que l’écologie-politique n’a rien à voir avec d’anciennes
des textes rédigés au cours de ces dix dernières années de traditions, c’est bien plutôt la confrontation avec la réalité la plus
luttes et de controverses écologistes, tentatives de dissiper la actuelle, celle de la mondialisation achevée, des changements
confusion en donnant un contenu au projet de l’écologie- climatiques, des accidents industriels et de l’épuisement des
politique et un sens à l’écologie comme réponse aux ruptures ressources, dans un monde dominé par la technique, monde unifié
de civilisation que nous connaissons. Au-delà d’une vague prise de satellites, de réseaux, d’informations, de marchandises où nous
de conscience de l’étendue des destructions écologiques cherchons à retrouver qualité de vie et convivialité perdues.
et des impasses du productivisme, il s’agit de participer à
la construction d’une alternative politique écologiste et de Pas de mystère, l’exigence écologiste naît des désastres
nouveaux rapports de production plus conformes aux nouvelles écologiques du productivisme, comme la sociologie et le
forces productives. socialisme étaient nés de la destruction de la société par le
capitalisme libéral individualiste et massifiant. C’est l’exploitation
En effet, comme chacun peut le constater dans son existence intensive des ressources naturelles qui a ébranlé les rapports de
quotidienne, nous vivons des bouleversements considérables l’humanité à la nature, outrepassant les limites vitales. Notre
avec l’entrée dans l’ère de l’information et du savoir, à laquelle souci va inévitablement vers ce qui nous menace et comme
l’écologie-politique est reliée intimement que ce soit par l’exi- toujours on ne reconnaît l’importance des choses ou des gens
gence de formation et de développement humain aussi bien que qu’au moment où ils viennent à nous manquer !

8 9
La modernité réflexive tions futures mais c’est surtout remettre les valeurs humaines
Qu’est-ce donc que l’écologie-politique ? En mettant l’accent sur avant les intérêts privés, le qualitatif avant le quantitatif, avec
les pollutions, l’épuisement des ressources, la destruction des toute la difficulté du conflit des valeurs et des cultures...
environnements et les risques technologiques, c’est-à-dire sur le
négatif de notre industrie et du progrès, l’écologie nous amène L’écologie-politique en tant que projet politique est loin de se
à relativiser le caractère bénéfique des innovations techniques et réduire à l’environnement puisque c’est un concept dialectique
la légitimité de notre mode de développement, ce qui pose la qui intègre les différentes contradictions et reconnaît la
question à la fois du principe de précaution et d’une alternative séparation pour la dépasser, reliant ainsi campagne et ville,
à notre société de consommation. L’écologie naît d’une réflexion nature et société, écologie et politique, local et global. En parti-
sur la modernisation des sociétés, ce que Ulrich Beck appelle culier l’écologie-politique ne se réduit pas au cosmopolitisme ni
“la modernité réflexive” (La société du risque). C’est un nouveau à la globalisation du monde mais doit rester ancrée dans le local,
stade cognitif, conscience de soi collective qui est la négation de exigeant même une relocalisation de l’économie. C’est la seule
la séparation de l’économie avec la société et la nature, savoir réponse au totalitarisme massifiant, aussi bien qu’aux désastres
des limites, du possible et du nécessaire, mais surtout de notre du productivisme, grâce à une économie plurielle et des
ignorance, voire de notre folie (principe de précaution). politiques décentralisées, à l’articulation de la totalité et de
C’est pourtant l’opposé du scepticisme libéral car c’est aussi l’individu, à leurs inter-dépendances et leur autonomie relative.
le refus d’un laisser-faire aveugle, d’une évolution subie
passivement, au profit de l’investissement dans l’avenir et L’alternative au productivisme
l’action collective, exigence de réflexion sur les conséquences Le simple fait de poser la question de la société que nous
de nos actes et de notre production (principe de responsabilité). voulons est une contestation radicale de l’économisme
dominant, de l’économie comme négation de la société et seul
Bien sûr cette projection dans le futur peut se réduire pour horizon de notre avenir. Sans tomber dans l’utopie ou la planifi-
certains à la conservation de nos avantages présents ou même cation autoritaire pour autant, c’est déjà une réfutation du libéra-
au retour des traditions du passé, mais se poser la question de lisme et l’affirmation du politique comme projet, finalité, idéal,
notre avenir commun nous oblige à discuter de nos fondements, au-delà d’un marché désorienté. Face au libéralisme qui
de ce qui nous importe dans la société, des conditions qui font triomphe sur la disparition du politique, seule l’écologie peut
qu’une société, pas seulement une économie, est soutenable. construire un nouveau projet de société crédible qui réponde aux
Dès lors qu’on refuse de se laisser faire et de s’adapter à des limites planétaires comme aux leçons de l’histoire : une société
conditions de plus en plus “insoutenables” par la médecine ou ouverte et coopérative pour une planète limitée.
la génétique, c’est bien la société qu’il faut changer au nom de
nos finalités humaines et de notre être-ensemble, ce qu’on Pourtant l’expérience historique catastrophique des divers totali-
appelle la convivialité. La préservation de notre avenir, c’est le tarismes et volontarismes interdit encore à la plupart de soutenir
passage de l’histoire subie à l’histoire conçue, c’est réaffirmer cette question de notre destin commun, la liberté humaine se
notre liberté collective et notre responsabilité envers les généra- reniant pour ses fautes passées : c’est juré, on ne l’y reprendrait

10 11
plus ! Cette haine de la pensée n’a produit qu’un post-moder- les consommations matérielles, vers la coopération des savoirs
nisme sans consistance dans sa négation de la totalité alors que plutôt que la compétition marchande... Les technologies infor-
la tempête nous traite universellement, le climat nous totalise, mationnelles se révèlent aussi indispensables dans toutes
que nous le voulions ou non. Ce n’est pas la liberté du marché les régulations en multipliant les capacités de rétroaction,
et des capitaux, responsable de tant de destructions, que nous d’évaluation des résultats et de correction ou d’ajustement de
devrions défendre, mais les conditions d’une véritable l’action publique. On verra que c’est un des enjeux décisifs pour
autonomie de la personne. Le totalitarisme qui nous menace est l’avenir de reconnaître à quel point l’écologie-politique est liée
plutôt celui de la marchandise, l’idéalisme qu’il faut combattre à l’ère de l’information.
est celui du libéralisme et de la passivité spectaculaire.
Dans un premier temps il est absolument essentiel de clarifier
L’écologie n’est pas une utopie, c’est la poursuite du capitalisme les divers sens de l’écologie et distinguer l’écologie-politique,
productiviste qui est complètement utopique. C’est notre comme alternative au productivisme et politique de l’avenir, de
système de développement qui n’est pas durable. Il ne s’agit pas tout ce qui peut se réclamer de l’écologie à différents titres,
de prophéties d’avenir, “la catastrophe a déjà eu lieu” ! écologie de droite ou libérale, gestionnaire ou catastrophiste !
On constate chaque jour un peu plus l’étendue du désastre. Le premier texte qu’on va lire date de plus de dix ans déjà mais
n’a rien perdu de son actualité.
Au-delà de l’environnementalisme, et dans la lignée de Illich, juin 2005
Gorz, Bookchin, l’écologie-politique est bien un projet de société
alternatif au capitalisme productiviste, projet de relocalisation
de l’économie basé sur l’indivisible tryptique : revenu garanti,
coopératives municipales et monnaies locales. L’écologie-
politique comme développement local et humain est la
construction par le bas d’une réponse globale au totalitarisme
marchand qui menace nos conditions vitales. Il se pourrait que
notre époque non seulement rende possible ce qui n’était qu’un
rêve inaccessible, mais qu’elle l’impose même avec l’autorité de
l’urgence.

En effet, il ne faut pas seulement subordonner l’économie à la


société et aux cycles écologiques mais aussi tirer parti de la
révolution informationnelle exigeant de plus en plus d’autonomie
et de formation, ce qui devrait se traduire par la réorientation de
l’économie vers le développement humain, l’immatériel et les
services, vers la production de l’homme par l’homme plutôt que

12 13
2. Les trois écologies problèmes au niveau mondial, corriger la force mécanique
de l’évolution par la volonté d’un développement contrôlé,
L’écologie a des significations radicalement différentes selon démocratique, équilibré, rationnel et diversifié. La liberté est, de
l’utilisation politique qui en est faite. Plutôt que de vouloir ce point de vue, un idéal, la dignité de l’homme qui doit être
rassembler des stratégies antagonistes, elle doit se scinder au reconnue supérieure à toute autre rationalité (économique,
contraire en 3 tendances contradictoires. géopolitique, biologique) et doit atteindre à l’effectivité qui ne
peut plus être que mondiale, à la mesure des enjeux du temps.
1. L’écologie fondamentaliste et réactionnaire, dont le mot Il ne s’agit pas de protéger une nature originelle, ni de protéger
d’ordre est “respectons les lois de la nature” reprend les et rentabiliser les richesses naturelles mais de prendre
argumentations des droites traditionnelles (légitimistes, possession de notre monde, s’opposer aux logiques inhumaines
royalistes, autoritaires, fascistes) sur l’ordre naturel, inégalitaire, d’un développement tyrannique et aveugle, fonder un nouvel
la division des fonctions, la ségrégation des populations, l’hygié- être-ensemble, de nouvelles solidarités contre la société
nisme, le biologisme et la normalisation. La liberté humaine y marchande et ses intérêts à courte vue.
représente le mal absolu contre la loi naturelle et contraignante novembre 1993
d’une harmonie originelle et non discutable.

2. L’écologie environnementaliste libérale et centriste dont le


mot d’ordre est “la qualité de la vie” se réduit à préparer les
futures industries de l’environnement, l’intégration de la gestion
des déchets de l’économie et la sauvegarde de parcs de
loisirs, d’ensembles touristiques, de musées d’espèces rares,
destinées aux cadres privilégiés d’un capitalisme sauvage qui
sait qu’il doit séduire, par l’artifice d’une nature reconstituée, les
meilleurs diplômés assurés qu’ils pourront profiter idéalement
des avantages matériels qu’on leur fait miroiter (la Vraie Vie !) et
d’une “liberté naturelle” garante de prospérité. Pour le libéra-
lisme, la liberté est instrumentalisée, ravalée au rang de moyen
pour le marché. Liberté du plus fort et loi du possédant.

3. L’écologie-politique enfin dont le mot d’ordre est de “prise


en compte de la totalité et maîtrise de notre environnement, des
conséquences de nos actions sur nous-mêmes et notre avenir”,
reprendre le contrôle de l’économie, imposer la prise en compte
des besoins réels et des nuisances indésirables, globaliser les

14 15
3. Écologies réformistes ou écologie révolutionnaire par un net accroissement du rendement énergétique ainsi que
par le passage à une économie immatérielle de l’information, ne
Le réformisme, même étiqueté “radical”, ne me semble pas sont trop souvent que de belles histoires qu’on nous raconte
pouvoir répondre aux défis de l’avenir. Il ne s’agit pas ici de pour surtout ne rien faire car la réalité actuelle, et pour
mettre en cause l’inévitable pratique réformiste des élus ou les longtemps encore, est celle d’une énorme dilapidation de
revendications à court terme, mais bien le projet de société des ressources qui ne sert même pas à réduire la misère et expose
écologistes à long terme (lorsqu’ils en ont un). les générations futures à tous les dangers. Les écologistes sont
Ainsi, les Verts réformistes peuvent se diviser en centristes pour la liberté, l’autonomie, le marché, ils ne peuvent être
libéraux et étatistes de gauche. “libéraux” car la liberté des hommes vivants doit être supérieure
à la liberté des capitaux. Le libéralisme écologiste se veut le plus
L’écologie réformiste libérale souvent un libéralisme contrôlé (y compris par la taxe Tobin par
Les libéraux veulent croire que l’intégration des contraintes exemple) mais c’est bien cette illusion d’un système capitaliste
écologistes par le marché pourrait suffire à rendre le producti- réformable dans son productivisme qu’il faut combattre. Cela ne
visme durable. C’est la voie empruntée par les conférences sur signifie pas qu’on ne devrait ni le réformer ni le contrôler dans
le climat (Kyôto, Buenos-Aires), c’est la logique des écotaxes : l’immédiat mais que cela ne peut être un projet de société ;
valoriser la pollution. Il est pourtant évident qu’on ne pourra sinon le réformisme écologiste libéral n’est qu’un conserva-
continuer le rythme actuel de croissance des pays développés et tisme, une façon de rendre un tout petit peu plus durable la
de destruction des ressources non renouvelables. Les mesures domination aveugle de l’argent.
que n’arrivent pas à mettre en place les États pour diminuer
l’émission de CO2 sont notoirement insuffisantes mais sont déjà L’écologie réformiste étatiste
antinomiques avec une politique de croissance économique. Les réformistes de gauche prennent plus au sérieux les
Le capitalisme ne peut renier son fondement productiviste et contraintes écologiques et savent ramener les problèmes écolo-
continuera, comme toujours, à ignorer les menaces tant que les giques à leur origine sociale et économique. Ils remettent
catastrophes ne se seront pas produites. En fait le libéralisme vraiment en cause capitalisme et productivisme mais ne
n’est pas supportable dans tous les sens du terme, il n’est pas trouvent pas d’autre alternative qu’une étatisation générale de la
défendable et ne peut prétendre être ni l’économie naturelle, ni société, ce qui est bien une prise de conscience de la société
une réalité définitive. Le capitalisme, le productivisme, l’indivi- comme telle mais qui reste dominée (on prétend y introduire
dualisme, le salariat, le règne de l’argent ne sont pas compa- plus de démocratie!). Les militants issus de la fonction publique
tibles avec les limites planétaires matérielles qui ont été ou de monopoles d’État défendent naturellement le dépas-
atteintes. L’environnementalisme libéral est une blague qui ne sement du productivisme par un renforcement du politique et de
fait rien qu’endormir notre conscience des limites avec sa l’État dans la direction de l’économie et, concrètement, par des
prétention de s’attaquer aux causes alors qu’il ne peut qu’en nationalisations. L’horizon est celui de la gestion de l’existant,
diminuer les effets et laisse se poursuivre la dégradation de nos sans changement dans le salariat, et d’un renforcement des
vies. Les tendances de l’économie à dépenser moins d’énergie, garanties de revenu mais aussi un renforcement du pouvoir,

16 17
des réglementations, des contraintes. Il y a bien des fantasmes L’écologie révolutionnaire
d’économie idéale donnant à chacun un travail mais on ne sait Il n’est pas question de nous satisfaire de cette société qui n’est
pas comment ! C’est plutôt une position de sauvegarde et qui pas supportable et on ne peut se contenter d’un réformisme
n’est pas aussi incohérente que celle des écologistes libéraux mou devant les menaces planétaires. Nous devons affirmer le
(les contraintes écologiques sont vraiment envisagées) mais caractère révolutionnaire d’une écologie qui ne se borne pas
c’est ignorer par contre les leçons de l’histoire : les dangers de à entretenir les pelouses ou à rendre un peu plus durable l’exploi-
la bureaucratie, de la corruption et de l’irresponsabilité tout tation de la planète, mais porte le seul projet à l’horizon de
autant que le besoin d’autonomie dont nous avons besoin ce troisième millénaire. Nous devons dire clairement que nous
comme de l’air, et, à l’évidence, l’économie et le marché aussi sommes déterminés à lutter pour des mesures radicales
(ce qui ne veut pas dire sans règles). Pour éviter les destructions à la hauteur de notre misère sociale, les exclus ne sont pas
du libéralisme, on tombe dans les désastres écologiques obligés de se fier à la démagogie fasciste et raciste aggravant
provoqués par des régimes autoritaires et centralisés mais aussi le désastre.
par les entreprises étatisées (du nucléaire EDF au trou du Crédit
Lyonnais pour la France, Tchernobyl ou les inondations chinoises Il faut redonner aux gens la certitude qu’ils peuvent peser sur les
ailleurs). On a du mal à choisir entre la peste et le choléra. Surtout, événements et ainsi, formuler ce qu’ils veulent, ce qu’ils
ce réformisme étatiste ne semble en fait guère plus ambitieux que refusent vraiment. Être révolutionnaire, c’est vouloir transformer
l’écologie libérale et se limite à un conservatisme à courte vue qui le monde et pour cela prendre le parti du négatif, de la critique
se sert de l’État pour conserver le salariat et la production actuelle et de l’amélioration infinie, plutôt que s’illusionner de quelque
comme service public, voulant simplement ajouter la protection de utopie positive idéale et trompeuse. Ce n’est pas se contenter
la nature et l’intérêt social. Il semble que cela ne soit qu’une version d’un réformisme qui adapte les règles et pare au plus pressé,
du capitalisme d’État bien qu’appuyé sur une plus grande il nous faut changer les règles elles-mêmes pour les rendre
décentralisation. De nombreux régimes dits communistes ont conformes à notre avenir. Être révolutionnaire, c’est vouloir être
tenté vainement d’en diriger l’économie sans en changer la base un véritable Citoyen et non pas un simple administré.
productive qui est le salariat, le processus de valorisation, de
substitution de la valeur d’échange à la valeur d’usage, c’est-à-dire On est loin d’une révolution léniniste ou du mythe du grand soir
la réduction des rapports sociaux à des rapports entre des choses, révolutionnaire (qu’il y en ait une multitude !). L’écologie révolu-
à une domination anonyme enfin. L’histoire nous a appris que tionnaire ne veut pas “prendre le pouvoir” par la violence mais
l’appropriation “collective” n’y change rien, sinon en pire, et qu’elle changer notre base productive radicalement. Il ne s’agit pas
n’a de collective que le nom, étant plutôt la propriété de bureau- d’instaurer une dictature mais de s’engager dans la sortie du
crates inaccessibles et de plus en plus corrompus. Je préférerais salariat. L’écologie révolutionnaire veut sortir du productivisme
que cela ne soit pas vrai, mais c’est ainsi. De toutes façons, et abolir le salariat, conscience des contraintes planétaires, des
ce modèle étatique n’est, là encore, qu’une façon de rendre notre transformations du travail et des possibilités de l’avenir. Cette
mode de vie actuel un peu plus durable et d’en faire un modèle sortie du processus de valorisation, de l’économie séparée
satisfaisant pour l’avenir alors qu’il nous manque de tout. de la société, est le début de la réappropriation de notre vie.

18 19
La transformation du travail en cours est comparable aux débuts sions libérales, le “service aux personnes”, le tiers-secteur, la
de la révolution industrielle : passage de la “force de travail” à la vie associative et citoyenne. C’est une subvention aux activités
“résolution de problème”. Ainsi, il n’y a plus de différences entre écologiquement souhaitables (bien supérieure aux emploi-
le temps de travail, de formation, d’information, de loisir ou de jeunes) et la transition avec un nouveau mode de production.
repos. La résolution de problème ne se mesure pas comme la C’est l’aspect le plus positif et qui donne le plus d’espoir dans
dépense physique ou la simple permanence de service en l’avenir. Une production centrée sur le produit peut remplacer
heures de travail. Le besoin de flexibilité et de créativité dans un une production guidée par le seul profit. Sur cette nouvelle base,
monde complexe doit certes privilégier les créations d’activités une production écologique est possible et l’avenir retrouvé.
tout comme la diminution du temps de travail quand c’est
possible. Le temps libéré peut effectivement permettre des Il y a toutes sortes d’écologistes révolutionnaires. Ils peuvent
activités non marchandes correspondant mieux à la civilisation être “marxistes”, libertaires, alternatifs ou de simples opposants
de l’information et du savoir que la marchandisation de toutes à la “croissance” et à la destruction de la société, c’est-à-dire de
les activités communicationnelles qu’on nous promet. véritables écologistes, mais pour nous l’écologie n’est pas une
Ces changements radicaux dans l’activité de base du citoyen simple amélioration de l’existant, ce qui permettrait de rendre un
annoncent aussi une nouvelle démocratie participative. peu plus durable le monde actuel et son développement inégal
La Réduction du Temps de Travail ne peut pas être suffisante et destructeur, rendre un peu plus supportable ses souffrances
pourtant. D’une part elle ne change pas le mode de production, et ses injustices. Au contraire, pour nous l’écologie est la dénon-
qui reste toujours aussi productiviste, elle ne prétend qu’en ciation d’un monde qui se fait contre nous. L’écologie est pour
répartir les postes, ce qui est déjà beaucoup, en postulant que nous l’urgence de l’avenir.
cela diminue la croissance, ce qui est très douteux. D’autre part, décembre 1998
c’est la notion de temps de travail qui perd sa signification dans
les activités créatrices ou de résolution de problèmes.

La libération du travail est à notre portée, le chômage plus l’auto-


matisation le permettent à brève échéance si on sait dépasser
les intérêts à court terme des néo-libéraux. Il faut organiser la
sortie du salariat et du processus de valorisation du travail,
passage du quantitatif au qualitatif. Concrètement, il faut d’abord
augmenter les minima sociaux, puis obtenir un revenu d’exis-
tence cumulable avec un emploi et favorisant les activités libres.
Grâce à ce revenu d’existence, c’est un nouveau modèle de
développement qui va se mettre en place, donnant une égale
dignité à tous les choix d’existence et favorisant les projets de
développement personnel et artistique, l’artisanat, les profes-

20 21
4. Catastrophisme, décroissance et alternative écologiste et surtout par l’affirmation de son incompatibilité avec le capita-
lisme dont le productivisme ne peut absolument pas se passer
La seule vision qu’on donne de l’écologie est celle des catas- de croissance. Pourtant, la faiblesse de ce slogan tient à ce qu’il
trophes écologiques qui nous menacent, de l’épuisement de nos n’est guère plus que le miroir inversé de la croissance et ne
ressources et de la crise de l’énergie qui annonceraient la fin du contient, lui non plus, aucun projet alternatif.
capitalisme en nous forçant à changer de mode de vie. C’est
largement une illusion. La rapidité du réchauffement climatique On aurait tort de s’imaginer que la croissance n’est plus
est sans aucun doute dramatique, bien que les conséquences en possible. Bien sûr la croissance ne peut se poursuivre éternel-
soient difficiles à déterminer exactement, mais les autres lement mais ses limites relèvent plus de l’économie que de
menaces sont souvent surévaluées bien que réelles (la faim l’écologie, pour l’instant du moins. Comme Schumpeter l’avait
dans le monde régresse et l’énergie solaire est abondante). déjà souligné, la cause des dépressions, des périodes de
L’épuisement de nos ressources n’est pas pour tout de suite et “décroissance” de l’économie, de “destructions créatrices”,
surtout le capitalisme n’en sera pas profondément affecté, c’est la croissance qui a précédé ! Il y a donc des cycles de l’éco-
même s’il connaîtra assurément de nouveaux bouleversements. nomie, y compris des cycles longs “d’innovation” qui sont
Les destructions écologiques et sociales condamnent le capita- surtout des cycles générationnels (papy boom). Après les
lisme à nos yeux mais ce n’est pas suffisant pour le condamner “trente glorieuses” puis 30 années de dépression, nous
dans les faits. On ne peut compter sur des “contraintes objec- sommes au début d’une nouvelle période de croissance, tirée
tives” qui nous dispenseraient d’une action politique résolue par “les nouvelles technologies” de l’information et par la Chine
ni de la construction d’un système de production alternatif principalement, bien loin de la fin annoncée du capitalisme.
au productivisme du capitalisme salarial. Il ne suffit pas qu’un Ce n’est pas sans poser de graves problèmes écologiques mais
système s’effondre, il faut savoir par quoi le remplacer et recons- pas au point de rendre la croissance impossible.
truire pierre à pierre un système alternatif, ce qui prend du
temps. Tout cela ne signifie pas qu’on ne peut rien y faire mais qu’il
faut y opposer un véritable projet écologiste et commencer à
Non seulement le capitalisme ne semble pas menacé par les construire, dès maintenant, une économie alternative relocalisée
contraintes écologiques mais il prétend les prendre en compte permettant de sortir du productivisme. L’objectif purement
avec ce qu’on appelle le “développement durable” ou même quantitatif de “décroissance” ne suffit pas, comme si on pouvait
l’éco-économie de Lester Brown. Les partis écologistes sont de garder le même système sans le productivisme qui lui donne
plus en plus intégrés à la gestion de cette société de marché toute sa dynamique. L’illusion la plus dangereuse serait celle
fondée sur la croissance. Face à cette escroquerie, une volonté d’une réduction individuelle de notre consommation, ce qu’on
de rupture s’est manifestée récemment avec la promotion de la appelle la “simplicité volontaire” reprenant la conception indivi-
décroissance par les écologistes radicaux. C’est un mot d’ordre dualiste et morale de la société de marché, comme s’il suffisait
qui a l’avantage de la clarté, s’opposant ouvertement à tous les de se donner bonne conscience alors que c’est l’organisation de
autres partis qui attendent la croissance comme le messie, la production qu’il faut changer. Nous devons nous organiser

22 23
collectivement plutôt que d’agir chacun pour soi, de façon projet collectif passe par la compréhension de la réalité objective
éparpillée. La réduction de nos consommations n’a aucun effet dans toutes ses dimensions et sa diversité, l’analyse des ressorts
sur le productivisme capitaliste, pas plus que les milliards de du capitalisme triomphant et de ses conséquences écologiques
pauvres bien obligés malgré eux de sous-consommer. Il faut ainsi que la prise en compte des transformations du travail et des
critiquer aussi la prétention de dicter autoritairement ce que réelles potentialités de l’ère de l’information, de la formation, des
seraient nos véritables besoins sociaux, simple inversion savoirs, de la production de soi, du “capital humain”, de l’imma-
là encore de la création de faux besoins par la publicité. tériel, de la reproduction, de la communication, de la coopération,
des réseaux, etc. On peut espérer un meilleur respect des
Prétendre enfin que “décroissance conviviale” et “simplicité équilibres écologiques par la réorientation de l’économie vers
volontaire” (ou retour à la nature) nous apporteraient le bonheur l’immatériel et les services, qui doit se combiner à une relocali-
relève de la même logique publicitaire. “La poursuite universelle sation de l’économie, insérée dans son milieu, municipalisée,
du bonheur et le malheur généralisé dans notre société sont les favorisant la coopération des activités autonomes et permettant
deux faces d’une même médaille” selon Hannah Arendt, reven- d’échapper au salariat capitaliste avec un revenu garanti que le
dication du “travailleur”, dont l’autre face est celle du consom- salariat ne garantit plus. Ce sont les conditions d’une sortie
mateur “car l’animal laborans, et non pas l’homme de métier, ni effective du productivisme dont l’insécurité sociale et la dépen-
l’homme d’action, est le seul qui ait jamais demandé à être dance salariale sont l’autre face. C’est ce que j’appelle l’écologie
heureux”. Ce sont vérités à peine audibles devant l’évidence de révolutionnaire, qui prend la question écologique à sa racine, dans
l’intérêt individuel qui nous domine. la production, à l’opposé des stratégies réformistes de limitation
des dégâts, mais c’est une révolution qui prend du temps et ne
Une véritable alternative écologiste ne peut venir d’une résis- se réduit pas à une simple “prise de pouvoir”.
tance individuelle au capitalisme ni d’une simple réduction de
son productivisme mais exigera des actions collectives pour Pas besoin d’attendre le grand soir. Cette politique de dévelop-
instituer de tout autres rapports de production (coopératifs) plus pement humain et de dynamisation des services de proximité
adaptés aux nouvelles forces productives de l’ère de l’infor- peut se faire dès à présent grâce à des coopératives municipales
mation. Au-delà du catastrophisme, de la décroissance quanti- ou des Systèmes d’Echanges Locaux (SEL) avec des monnaies
tative ou de notre rapport à la consommation, l’essentiel est de locales. La relocalisation de l’économie, ici et maintenant, ne
savoir quelle société nous voulons et comment y parvenir, c’est dépend pas d’une décision globale qui viendrait d’ailleurs mais de
de s’entendre sur nos finalités collectives de convivialité et de la reconstitution d’une communauté politique locale et d’une
développement humain, définir des objectifs qualitatifs et s’orga- “démocratie de face à face”, de notre organisation et de notre
niser pour les atteindre. Ce n’est pas facile, car si on ne veut pas action. Rien ne se fera sans nous. Ce n’est pas la fin du monde
se laisser-faire par les marchés, on ne peut faire n’importe quoi ni de l’histoire, comme on voudrait nous le faire croire, nous en
au nom de n’importe quelle utopie ou du relativisme des sommes aux commencements.
opinions, chacun revendiquant sa propre vérité comme si nous mars 2005
ne vivions pas dans un monde commun. La construction d’un

24 25
5. L’écologie-politique à l’ère de information qu’on ne le croit. Au fond, les théories aussi dépendent inévita-
blement de leur milieu et changent avec lui, après un temps plus
Écologie ou économie ou moins long d’adaptation. Il s’agirait donc de passer
Le terme écologie a été forgé par Haeckel en 1866, à partir du aujourd’hui d’une écologie de l’ère énergétique à l’écologie-
grec oikos et logos, pour désigner l’étude des habitats naturels politique de l’ère de l’information, plus conforme à son concept
des espèces vivantes. En effet oikos, qu’on retrouve dans initial de logique du vivant. On verra que les enjeux politiques
économie, signifie habitat. Ce qui distingue l’éco-nomie domes- sont considérables entre écologie technocratique et démocratie
tique de l’éco-logie, c’est que l’économie calcule alors que l’éco- participative.
logie relie, l’une est quantitative quand l’autre est qualitative.
L’économie est la science des équivalences alors que l’écologie De l’ère de l’énergie à l’ère de l’information
est la science des différences et des complémentarités Depuis les débuts de l’ère industrielle la crise de l’énergie avait
(sexuelles, alimentaires, etc.), l’économie réduit tout à l’individu déjà été anticipée par l’économiste anglais Stanley Jevons (The
alors que l’écologie réinscrit les corps dans leurs interdépen- Coal Question, 1865) sur le modèle du malthusianisme.
dances mutuelles et leur relation à l’environnement global. L’écoénergétique qui s’est développée ensuite est une interpré-
On ne peut pas dire que l’écologie n’a rien à voir avec l’éco- tation thermodynamique de l’écologie, prenant la succession
nomie, c’est plus précisément l’insistance sur la réalité biolo- d’une “écologie” malthusienne plus agricole. Dès lors, de
gique qui lui manque. L’écologie est d’une certaine façon la nombreux écologistes ont voulu faire de l’énergie la seule valeur
réfutation de l’économie, sa critique radicale comme pure objective, tout comme les physiocrates avaient voulu le faire
abstraction mathématique, la réintégration du temps long et des avec la terre !
cycles naturels dans la productivité immédiate et les calculs
d’intérêt à courte vue. Depuis notre entrée dans l’ère de l’information, il y a quelques
décennies, les priorités ne sont plus du tout les mêmes, malgré
Pourtant, la tendance dominante de l’écologie-politique jusqu’à la crise pétrolière actuelle, et même pour les écosystèmes,
nos jours, sera de se rapprocher de l’économie et de revenir la circulation de l’information a pris le pas sur les équilibres
à une version quantitative de l’écologie où c’est tout simplement thermodynamiques. L’idée que le vivant pourrait se réduire à des
la circulation de l’énergie qui prend la place de la circulation échanges d’énergie procède comme la plupart des réduction-
monétaire comme équivalent général. Ces théories énergé- nismes de l’amputation d’un phénomène ramené à ses condi-
tiques de l’écologie sont reliées à l’économie du charbon ou du tions matérielles. Effectivement, il n’y a pas de vie sans corps
pétrole. Nous voudrions montrer qu’elles procèdent d’une matériel mais la chute d’un corps ne suffit pas à le caractériser
simplification excessive des écosystèmes. Ceux-ci ne sont comme vivant. De même, s’il n’y a pas de vie sans énergie,
évidemment pas réductibles à l’énergie qui les traverse alors l’activité vitale n’est pas une simple structure dissipative. Ce qui
que ce qui constitue le vivant, c’est bien plutôt la complexifi- caractérise le vivant c’est la reproduction et l’évolution,
cation et les échanges d’information. Il faudrait finir par la régulation et l’adaptation, plus généralement l’information et la
l’admettre, l’écologie est beaucoup plus liée à l’information réaction, “une différence qui fait la différence” comme Bateson

26 27
définissait l’information. On n’est plus dans le domaine des Enfin il devrait être de plus en plus clair que les technologies
causes matérielles mais des finalités biologiques. Pour informationnelles sont indispensables pour entamer une décrois-
comprendre les organismes et les organisations il faut tenir sance de la consommation matérielle au profit de la production
compte de l’information circulante et de l’information structu- immatérielle. Le basculement de l’économie vers l’immatériel
rante, au moins autant que des flux de matière et d’énergie, est l’urgence du moment. Bien sûr, ce n’est pas parce qu’il y a
ce que la théorie des systèmes a montré abondamment. un développement sans précédent de l’immatériel et une
relative dématérialisation de l’économie qu’il faudrait aller
Ce n’est pourtant pas seulement au niveau biologique que s’imaginer que le monde matériel ou énergétique n’existe plus
l’écologie est inséparable de l’information, c’est aussi au niveau et que nous n’aurions plus qu’à nous évader dans un monde
historique. L’ère de l’information transforme radicalement notre virtuel et déshumanisé. Le développement de l’immatériel ne
monde et nos propres représentations, bien plus que nous ne le suffira pas pour rendre l’économie actuelle écologiquement
pensons. Ainsi, les informations qui nous parviennent déter- soutenable, mais c’est malgré tout absolument indispensable
minent nos responsabilités et c’est notamment à la mesure des pour construire une économie plus écologiste. C’est une
informations que nous avons, sur les menaces écologiques condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante.
(entropiques) ou sur les conséquences insoutenables de notre
production, que nous pouvons y remédier et que nous devenons L’information se trouve ainsi au coeur de l’écologie-politique sur
responsables de l’avenir des équilibres planétaires (nous tous les plans (biologique, historique, politique, économique),
devrons corriger nos erreurs). Le principe de précaution ne dit véritable nouveau paradigme par rapport à des “lois de l’his-
pas autre chose : ce qu’on ne sait pas, il n’y a aucune chance toire” mécaniques ou même des équilibres thermodynamiques
qu’on s’en préserve. Et pour s’en préserver, nous aurons besoin dont se distinguent radicalement l’homéostasie aussi bien que le
de régulations et de la circulation des informations vitales. développement.

De toutes façons, si l’écologie-politique est bien née des Énergie, entropie et information
impasses de l’économie énergétique et quantitative, de son On peut admettre sans doute que l’écologie s’oppose à
productivisme structurel, c’est la manifestation de l’exigence l’économie comme l’information à l’énergie. Mais en quoi est-ce
écologiste d’un passage au qualitatif, à la régulation de nos si différent ?
ressources (par l’information). On peut considérer que le - Le monde de l’énergie est celui de forces physiques dont l’effet
feedback de la modernité industrielle, c’est l’écologie-politique, est proportionnel à la cause et donc calculable, règne de la
dans son rôle de critique du négatif du progrès, de ses dégrada- quantité et des causes subies passivement, règne de la rareté et
tions et pollutions. C’est son caractère post-moderne de contre- de l’entropie, d’un passé qui se dégrade inexorablement.
pouvoir. L’écologie-politique impose de régler nos actions sur - Le monde de l’information est tout à l’opposé, c’est le monde
leurs effets sans plus se fier aveuglément ni aux forces sociales de la vie, de l’activité tournée vers l’avenir, règne de la qualité et
ni aux forces du marché pour préserver la “qualité de la vie” des finalités, de la réussite ou de l’échec, du oui et du non.
et l’autonomie de chacun. A l’inverse de la rareté, le monde de l’information est celui de la

28 29
saturation, de la surproduction et de la reproduction. Au contraire L’énergie en tant que force matérielle s’oppose à l’information
de l’entropie, c’est un monde d’une complexification croissante comme la chose au signe qui la représente, mais l’énergie
mais c’est aussi le monde de la séparation, du signe qui renvoie thermodynamique c’est aussi l’entropie. On sait que le premier
à autre chose, et donc aussi de l’erreur et de l’illusion. L’énergie principe de la thermodynamique est la conservation de l’énergie
est une force extérieure alors que l’information est un signal dans ses transformations mêmes (c’est le principe de Lavoisier :
intériorisé, subjectif et capable de provoquer une réaction aux “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”).
conséquences incalculables, sans commune mesure avec Le second principe qui fait de la dégradation de l’énergie une loi
l’action initiale. En effet, il n’y a pas seulement une information universelle ne parle pas d’énergie dans le même sens. L’énergie
circulante, il y a l’information organisée, l’organisation où elle étant conservée, ce qui se dégrade c’est “l’énergie utilisable”
s’inscrit comme mémoire et qui lui donne sens par sa nouveauté qui se disperse en chaleur. Quand on parle d’énergie, c’est en ce
même qui la remet en cause, sens qui dépend donc de chacun, sens d’énergie utilisable qu’on en parle ordinairement. Il faut
de son histoire. remarquer cependant que l’entropie n’est pas seulement une
perte d’énergie, c’est l’entropie elle-même qui rend l’énergie
C’est à partir du vivant et de son intentionnalité que l’information utilisable puisque c’est sa force de dispersion qui permet de la
devient pertinente, prend sens et valeur de signe. Tout oppose transformer en travail une fois canalisée. Toute énergie est donc
l’énergie et l’information mais la vie incarne pourtant leur unité entropique, sa force est dans la pente qui va d’une contrainte de
car la vie ne se limite pas à l’information inerte de l’ADN. Il n’y a départ à la libération d’un flux qui rejoint son état le plus
pas de vie sans un dynamisme interne, ce qu’on peut appeler probable. Toute énergie est une réserve d’entropie.
son élan vital. La vie n’est pas non plus un pur dynamisme pour
autant, pas plus qu’elle ne se réduit à l’univers des signes ; c’est L’information s’oppose à l’énergie entropique dans un tout autre
la combinaison d’un corps matériel et d’une âme qui l’anime. sens que l’opposition du symbole à la matérialité physique, car
Ce qui définit le mieux le processus vital, c’est la boucle de rétro- la fonction vitale de l’information est très précisément de
action qui associe un mouvement auto-entretenu (rétroaction s’opposer à l’entropie : sa fonction est néguentropique (ce qui
positive) à l’information qui le contrôle (rétroaction négative), était pour Schrödinger dès 1944, dans “Qu’est-ce que la vie ?”,
action d’exploration et d’intégration, sorte “d’énergie psychique” la caractéristique du vivant). Plus précisément, la vie utilise
constituant la vie elle-même comme intériorisation de l’exté- l’énergie entropique pour échapper à l’entropie grâce à l’infor-
riorité, transduction à travers une membrane de l’information mation et profiter des opportunités, éviter les dangers, réparer
sur son milieu. Le monde de la physique et de l’énergie, de les dégâts, se reproduire. Ce n’est pas simplement un déver-
l’entropie et de “l’auto-organisation”, est un monde de mort sement d’entropie, ou d’organisation, de l’extérieur vers l’inté-
traversé d’éclairs fugaces, monde aveugle et silencieux. rieur ; le résultat est beaucoup plus incertain, de passer par la
Redonner toute sa place à l’information, c’est redonner vie au rencontre de l’information circulante (message, perception) avec
monde, lui donner sens et l’orienter, le projeter dans l’avenir ; l’information structurante (mémoire, organisme) et la réaction
saut cognitif qui n’est pas encore accompli, loin de là, mais qui qui en répond. On peut dépenser son énergie en pure perte, un
est celui de l’écologie-politique. travail peut être improductif, un combat perdu...

30 31
Le rôle anti-entropique de l’information est mal compris mais de rétroaction, la participation et le dialogue, la force n’y a
s’est imposé depuis longtemps dès lors que l’entropie se pas le dernier mot.
définit par la tendance vers l’état de plus grande probabilité
alors que la valeur de l’information est dans son improbabilité, La cybernétique s’est constituée à partir des boucles de
signal qui se détache d’un bruit de fond indistinct et fait rétroaction (f e e d b a c k, causalité circulaire, mécanismes
événement. C’est un fait reconnu au moins depuis la formule téléologiques), débouchant sur la direction par objectif et la
de Shannon, la quantité d’information d’un message repré- mise en place de régulations permettant de “corriger le tir”. Le
sente exactement l’inverse de son entropie. Le fait que l’infor- thermostat en est l’illustration la plus simple : l’objectif est fixé
mation soit le contraire de l’entropie est à mettre en relation sur la température voulue et le thermostat se régule sur l’écart
avec sa fonction vitale de lutte contre l’entropie à travers avec la température mesurée. Ce dispositif trivial est le principe
régulation, reproduction, croissance et développement. De ce même de toute réflexion où l’effet devient cause. La cyberné-
point de vue, l’information s’oppose à l’entropie (ou l’énergie) tique se voulait science du gouvernement, l’art du pilotage étant
comme l’actif au passif, l’objectif à la cause, le futur au passé. d’atteindre ses objectifs en redressant la barre, en ajustant
On ne peut séparer la vie de l’information et de son effort pour l’action sur ses résultats. Elle s’est attirée de nombreuses
persister dans l’être malgré ce temps qui nous fuit et réduit critiques, trop souvent justifiées, mais on ne peut ignorer pour
tout en cendres. “La vie est la nostalgie de l’unité déchirée par autant le mécanisme de la boucle de rétroaction par lequel la
la contingence de l’être” (L’improbable miracle d’exister). finalité s’introduit dans la chaîne des causes (la finalité n’a de
sens qu’à guider l’action). D’une certaine façon, on peut dire que
Écologie et cybernétique l’écologie-politique est l’héritière à la fois de la cybernétique et
On a vu ce qui différenciait l’information et l’énergie ainsi que de ses critiques, refusant le point de vue extérieur fonctionna-
ce qui l’opposait à l’entropie, on a vu le rôle de l’information liste, point de vue du pouvoir, au profit d’une subjectivité vivante,
dans les boucles de régulation et la reproduction du vivant, déchirée et créatrice, capable de reconnaître ses erreurs.
mais revenons à l’écologie-politique. Ce qui différencie politi-
quement une écologie énergétique d’une écologie information- Il faut retenir de la cybernétique au moins la liaison entre infor-
nelle c’est que pour l’énergie il suffit d’une “décroissance” de mation et finalités, le fait qu’il faut poser un objectif pour
la consommation, une réduction quantitative, alors que du l’atteindre, contrairement aux théories néo-libérales de l’auto-
point de vue de l’information ce qui compte c’est la qualité de organisation, nouvelle version du “laisser faire” et de la “main
la vie, le développement humain qui peut donner sens à cette invisible” d’une providence inexistante ! Vivre, c’est réagir, pas
décroissance, même s’il est plus difficile de s’accorder sur un se laisser faire ! Il faut donc retenir aussi la nécessité vitale des
objectif qualitatif, un changement de direction plutôt qu’un régulations, de s’opposer à la dégradation des choses. Il y a une
simple ralentissement. L’écologie énergétique (Odum) ou filiation entre la cybernétique, la théorie des systèmes qui l’a
entropique (Georgescu-Roegen) verse facilement dans la suivie, et l’écologie, débouchant sur la notion d’écosystème,
“technocratie” et des tentations autoritaires alors que l’éco- même si le terme est antérieur. Ainsi, la valorisation de la biodi-
logie informationnelle est basée sur l’autonomie et les boucles versité trouve, pour une bonne part, sa justification dans la loi de

32 33
la “variété requise” de Ashby. Le souci écologique et la critique lisation du pouvoir et la contrainte, l’écologie-politique plus
de la technique ont d’ailleurs été présents dès les débuts attentive au qualitatif et aux échanges (d’information) privilégiera
de la cybernétique. Mais ce qui distingue radicalement l’éco- la convivialité, la décentralisation, les relations sociales et la
logie-politique d’un écosystème, c’est la réintégration de la qualité de la vie.
finalité dans l’écosystème, le contrôle du milieu, alors qu’un
écosystème ne comporte pratiquement aucune régulation L’ère de l’énergie, de la rareté et de la force de travail se
globale ni réflexivité. C’est un système imparfait, ce n’est pas manifeste par la violence de la domination et de l’appropriation,
un organisme. Les régulations écologiques manquent cruel- ne connaissant d’autre argument que la contrainte physique et la
lement, c’est pour cela qu’il faut les créer sans plus croire compétition. L’ère de l’information privilégie au contraire l’auto-
aveuglément aux bienfaits d’un progrès qui se fait sans nous et nomie, la motivation et la coopération. Avec l’information, le
souvent contre nous. Il ne s’agit pas de laisser-faire des soi- sujet se décide de lui-même conformément au but commun,
disant lois de la nature qu’on a au moins très fortement sans qu’on ait besoin de le contraindre mais seulement de le
perturbées. Cette prise de conscience écologiste des risques du motiver par des boucles de rétroaction positives ou négatives.
progrès c’est ce qu’on appelle la post-modernité ou la modernité Cela ne supprime pas l’(auto-)exploitation qui peut même en
réflexive (U. Beck). être renforcée, mais cela supprime au moins les violences
physiques. On passe des sociétés disciplinaires aux sociétés de
Autonomie ou hétéronomie contrôle mais surtout d’une domination extérieure à l’exigence
L’écologie-politique est donc liée à l’information plus qu’à d’autonomie de l’individu, c’est-à-dire aussi d’intégration des
l’énergie et de toutes sortes de façons. De par son concept contraintes sociales.
originel de logique du vivant ainsi que par le rôle crucial de l’infor-
mation dans les processus biologiques tout autant que par son La démocratie elle-même change de sens, d’une démocratie de
inscription dans l’ère de l’information à la suite de la théorie des masse, véritable dictature de la majorité, à une démocratie des
systèmes. Historiquement l’écologie procède des informations minorités respectueuse des différences, démocratie partici-
sur le négatif de notre industrie, de la nécessité de régulations pative basée sur l’autonomie de l’individu (les droits de l’homme)
écologiques et des possibilités de traitement de l’information plus que sur une prétendue volonté générale. Par certains
pour y répondre. Économiquement, l’écologie-politique est liée à aspects l’écologie-politique peut sembler proche du libéralisme
l’ère de l’information en ce qu’elle permet la réorientation de la dans cette valorisation de l’individu et de sa responsabilité, mais
production vers l’immatériel et le développement humain. l’individu n’y est plus exalté contre le groupe puisque la valeur de
son autonomie est d’abord dans sa capacité de rétroaction et de
Enfin, politiquement, l’écologie constitue l’alternative au libéra- participation à l’entreprise collective. De cette conception écolo-
lisme comme aux divers totalitarismes par une conception de gique de l’autonomie découle aussi la forme réseau qui se
l’organisation basée sur des finalités collectives, l’autonomie des substitue de plus en plus aux hiérarchies pyramidales, sans les
acteurs et la circulation de l’information. Alors que le socialisme supprimer complètement mais en optimisant les échanges
restait attaché à une répartition quantitative des biens, la centra- d’informations, sur le modèle des organismes vivants.

34 35
L’écologie-politique se révèle ainsi être une forme de cogniti- font tenir le tout et l’animent collectivement. La réalité est
visme intégrant la complexité et la multiplicité des dimensions ancienne, à n’en pas douter, mais pas la prise de conscience de
humaines et sociales, mais qui doit aussi dépasser le cogniti- son rôle effectif, ni les “nouvelles technologies” dont nous
visme au nom de nos finalités humaines et de notre ignorance, disposons pour y faire face et qui perturbent nos communica-
refuser l’illusion d’un point de vue extérieur ou d’une tions. Il y a une rupture avec les conceptions antérieures, rupture
complétude du savoir et tenir compte de notre part d’erreur et dont il faudrait prendre toute la mesure.
de folie, en particulier de nos tentations dogmatiques ou totali-
taires. L’écologie-politique est un matérialisme, attentif aux pollu- Tout ceci peut paraître excessivement théorique et pourtant les
tions comme aux limites planétaires, mais du point de vue des conséquences en sont immédiatement pratiques, en premier
organismes vivants et de notre propre vie, c’est donc aussi lieu par la critique du libéralisme et la nécessité d’expliciter nos
essentiellement un subjectivisme. L’écologie-politique n’est pas finalités sociales mais aussi, tout simplement, pour savoir quoi
si naturelle qu’on le dit, c’est bien plutôt la construction de faire (comme dit Marx, “La question de l’attribution à la pensée
régulations qui manquent, en réaction aux destructions de nos humaine d’une vérité objective n’est pas une question de
bases naturelles. L’écologie-politique est donc essentiellement théorie, mais une question pratique.”). Ainsi, l’interprétation de
“constructiviste” et plus attachée à la construction de liens (la notre crise sociale comme la conséquence d’un capitalisme
communication, l’échange, la coopération, la solidarité) qu’à un financier dérégulé rate la profondeur des transformations de la
utilitarisme fonctionnaliste ou une gestion technique des popula- logique même du capitalisme informationnel, d’une économie
tions. C’est l’individu vivant qui est sa finalité, la production de la demande en temps réel où l’on est passé de la force
de son autonomie, et c’est la rétroaction de l’individu, son de travail à la résolution de problèmes, de la rareté des marchan-
expression qui est son fondement démocratique et autogestion- dises à la surproduction d’informations. Ce n’est plus tant l’inten-
naire. sification du travail qui crée du profit que la pertinence de
l’information et le temps de réponse. Ne pas prendre en compte
Du local au global et réciproquement ce complet renversement de situation ne permet pas d’y adapter
Qu’on soit bien d’accord, il ne s’agit pas de prétendre que l’éco- de nouvelles protections sociales, de nouveaux modes de valori-
logie se réduirait à l’information, pas plus que la vie ! Les notions sation, d’indispensables nouveaux rapports de production, dans
de circuits et de flux reliant le local au global ne se limitent pas à l’illusion qu’il suffirait d’une meilleure régulation financière ou
l’information. En particulier les notions de cycle et de recyclage d’un retour en arrière, sans avoir besoin de s’accorder sur un
se réfèrent à des phénomènes physiques comme la succession projet de société, sur la vie que nous voulons et nos responsabi-
du jour et de la nuit. Le vivant se caractérise bien par des circu- lités écologiques !
lations de matière et d’énergie, mais aussi d’informations !
Reconnaître la fonction organisatrice des réseaux de communi- L’écologie-politique est inséparable d’une analyse systémique de
cation n’est pas ignorer les circuits matériels mais se révèle la grave crise que nous connaissons, elle ne se réduit pas à
décisif dans la compréhension des régulations biologiques et l’environnementalisme ni à des corrections à la marge car elle
des sociétés humaines où c’est l’information et sa finalité qui doit remonter aux causes sociales et technologiques. A ce titre,

36 37
il faut reconnaître la place que l’information a prise dans notre avec de nouvelles protections sociales en relocalisant l’éco-
monde, jusqu’à provoquer un véritable “changement d’ère” nomie (coopératives municipales, monnaies locales, revenu
(comme l’a souligné Jacques Robin dès 1989 dans son livre garanti). Il faut s’adapter à la “nouvelle donne”, aux nouvelles
Changer d’ère). Cet aspect n’est pas aussi conjoncturel qu’on forces productives de l’ère de l’information, mais surtout tirer
pourrait le penser car l’écologie-politique comme pensée globale parti des chances qu’elle nous apporte et faire face aux respon-
est entièrement solidaire de cette globalisation des communica- sabilités qu’elle nous donne, en s’engageant dans un dévelop-
tions. Du moins, elle doit y opposer un projet politique à hauteur pement humain qui préserve notre planète, pour nous et les
des enjeux planétaires de ce nouveau millénaire afin de générations futures...
préserver notre avenir commun.
Changer la vie (finalités humaines et projet collectif)
Alternative au productivisme et développement humain Prendre conscience de notre entrée dans l’ère de l’information
Le dévoiement du terme de développement durable sert à ne signifie aucunement vouloir embellir la situation et s’en faire
couvrir une croissance purement marchande qui est insoute- le spectateur enthousiaste, c’est bien plutôt vouloir prendre en
nable énergétiquement et matériellement, multipliant les pollu- main notre destin, assumer notre responsabilité collective,
tions et bouleversant dangereusement le climat. Pourtant un corriger le tir, surmonter nos échecs. Ce n’est pas parce que,
développement écologique sans croissance quantitative est bel à l’opposé des tentations d’un impossible retour en arrière,
et bien possible comme processus de complexification, de il nous faudra bien tirer parti de la nouvelle logique coopérative
spécialisation et d’optimisation de ressources (économie des réseaux, nous adapter au passage à l’immatériel, construire
d’énergie, réduction de l’entropie grâce au traitement de l’infor- une démocratie cognitive et des régulations écologiques, qu’il
mation). Ce n’est pas autre chose qu’un développement local et faudrait tomber pour cela dans une quelconque technophilie. Rien
humain. Si on doit se soucier des générations futures, on ne ne se fera tout seul, ce qui se fera sans nous se fera contre nous.
peut négliger les générations actuelles ! Il faut d’ailleurs
souligner que c’est la nature des nouvelles forces productives Il n’y a pas de déterminisme technologique, seulement de
qui fait du développement humain une priorité économique, nouvelles possibilités que nous pouvons transformer en oppor-
pour des raisons d’efficacité plus que de morale. Cela tunités mais qui peuvent aussi bien se retourner contre nous,
n’empêche pas le développement humain exigé par l’économie détruire de fragiles équilibres. C’est à nous de savoir tirer parti
de l’information d’être à la fois une des seules finalités possibles des nouvelles potentialités de régulation, de coopération et
d’une communauté humaine et ce que doit viser l’écologie au de développement humain ouvertes par les technologies infor-
niveau planétaire. Il y a une totale solidarité entre l’ère de l’infor- mationnelles, ainsi que de lutter contre leurs côtés pervers
mation, l’écologie et le développement humain, l’un appelant les (précarité, flexibilité, temps réel, dictature du court terme,
deux autres. fracture numérique, insignifiance).

Il ne suffira pas de réformer aux marges le système actuel, il faut Seulement, pour construire un monde plus humain et s’adapter
construire dès maintenant de nouvelles structures de production à ses transformations, il faut d’abord l’interpréter correctement,

38 39
essayer d’en comprendre la nouvelle logique. Ce n’est pas Tout phénomène laissé à lui-même va à sa perte selon les lois de
immédiat et pour cela on aurait besoin de disposer d’indicateurs l’entropie universelle. C’est ce monde imparfait et fragile qui est
qualitatifs au côté du PIB ainsi que de l’introduction de nouveaux entre nos mains et auquel nous devons redonner sens. Il faudra
moyens d’échange des richesses matérielles et intellectuelles bien se donner un but pour avoir une chance de l’atteindre. Pas
(en particulier des monnaies locales) constituant des systèmes moyen d’éviter de nous prononcer sur nos finalités humaines, de
d’information indispensables à cette nouvelle économie du nous accorder sur une vision collective de notre avenir commun.
développement local et humain constituée de services et de Il faut comprendre le monde avant de le changer, manifester
biens immatériels. notre liberté vivante en le sauvant de sa destruction, et le rendre
plus durable afin de continuer l’aventure humaine.
Nous avons besoin de toutes ces informations pour résoudre juin 2005
ensemble les problèmes collectifs, nous organiser, construire un
projet politique qui nous rassemble dans nos diversités et
permette un véritable développement humain. L’enjeu, on le
voit, est considérable face à une mondialisation libérale qu’on
sait insoutenable. C’est le retour aux lumières de la raison et du
dialogue politique, mais délestées de l’idéologie du progrès :
passage de l’histoire subie à l’histoire conçue, de l’irresponsa-
bilité collective au souci des conséquences de nos actes et de
notre industrie, investissement dans l’avenir afin de rendre notre
monde plus durable, donner sens à notre existence et forme à
l’humanité à venir.

Prendre conscience de l’importance de l’information apparaît bien


crucial pour l’écologie ou les régulations politiques, à tous les
niveaux, au-delà des questions énergétiques ou des ressources
matérielles. C’est notre entrée dans l’ère de l’information, du
numérique et des réseaux depuis la fin des années 1970 qui
donne toute la mesure de la nécessité d’une écologie-politique
pour le XXIème siècle, de la construction d’une démocratie
cognitive alliant autonomie et communication, diversité et convi-
vialité, développement humain et décroissance matérielle, qualité
de la vie et préservation de l’avenir, toutes choses qui dépendent
de l’information et d’une action publique décidée qui se règle sur
ses résultats. C’est notre responsabilité historique.

40 41
II. L’alternative au productivisme

1. Construire l’alternative

a. Constru i re un projet écologiste, regrouper nos forces


Il est temps pour les écologistes de se réveiller et de se
regrouper, au-delà des partis. Seule l’écologie-politique peut
nous sortir des impasses de l’étatisme comme du libéralisme et
proposer une alternative au productivisme dont on sait bien qu’il
n’est ni durable ni généralisable. Il ne peut être question de
s’enfermer dans l’extrémisme ou le gauchisme, c’est bien
l’ensemble de la société qu’il faut gagner à une véritable alter-
native, en y mettant le temps et les formes mais avec une vision
claire des objectifs. L’écologie se doit d’être réaliste et prudente,
le contraire d’une utopie. C’est la croissance infinie qui est
utopique, tout comme la réduction de la société aux rapports
marchands. Il faut commencer à mettre en place dès maintenant
une nouvelle économie fondée sur les nouvelles technologies et
les contraintes écologiques, tout en sachant que cela ne se
décrète pas et ne sera ni facile, ni rapidement réglé puisqu’il
s’agit de s’affronter à la durée.

43
Alors qu’elle constitue la seule réponse d’avenir à la hauteur des thique. On passe ainsi du règne de la force et de la domination
problèmes du temps, on ne peut pas dire que la situation à celui de la communication et de la coopération. Nous le décou-
politique de l’écologie soit satisfaisante. Il faudrait donner un vrons à peine, cette inversion de toutes les valeurs parait encore
contenu concret à l’écologie, nous accorder sur un projet trop incroyable mais nous n’en sommes qu’aux commence-
collectif et mettre en pratique entre nous déjà une démocratie ments et nous avons besoin d’utiliser toutes les potentialités
participative plus exigeante, dépassant la démocratie compé- des technologies de l’information et de la mise en réseau
titive à laquelle se réduisent les élections. qu’elles permettent pour donner un contenu à une démocratie
qui ne peut plus se réduire à l’élection mais doit être réinventée,
C’est le moment de construire collectivement un véritable projet en premier lieu par les écologistes eux-mêmes.
écologiste, dire quel monde nous voulons défendre contre le
productivisme, l’individualisme et la logique destructrice du Il y a bien sûr plusieurs sortes d’écologistes qui ont des voies
profit à court terme. Quel monde et quelle production nous opposées et ne peuvent se mélanger sans confusion. Il y a les
voulons opposer à la domination du capitalisme américain piloté écologistes de droite qui défendent les lois de la nature et les
par le pétrole. Nous avons besoin pour cela de nous accorder sur traditions, écologie plutôt rurale et archaïque. Il y a les centristes
ce qui est nécessaire aussi bien que sur l’étendue des possibles. libéraux se préoccupant de la qualité de la vie des cadres et de
Il y a nécessité pour les écologistes d’adopter un discours clair mécanismes de marché sensés corriger les déséquilibres écolo-
en affichant le projet politique qu’ils défendent et qui peut giques mais qui peuvent juste rendre un tout petit peu plus
donner sens à leur action. L’écologie ne peut se réduire à supportable l’emballement insoutenable du gaspillage de nos
des améliorations à la marge. Sans véritable alternative à la ressources. Cette écologie industrialiste, écologie de marché, de
production marchande, l’écologie ne sert pas à grand chose. normes et de taxes est déjà dépassée. On voit qu’elle ne change
rien ou presque. L’avenir appartient à l’écologie-politique et
Il semble qu’on commence à avoir assez de recul pour voir dans une économie plurielle reterritorialisée (politisée) comme alter-
quelles directions on doit se diriger. Les mêmes mouvements et native au productivisme du capitalisme salarial. Pour cela il faut
revendications se font écho d’un pays à l’autre, de l’Italie à construire un projet réaliste, adapté à notre temps, ainsi qu’une
l’Argentine, pour réclamer un revenu garanti pour tous comme stratégie concrète de transition de l’ancien système, concur-
premier droit à l’existence, et mettre en place des circuits alter- rentiel et salarial obsédé par la productivité à court terme, vers le
natifs aussi bien localement qu’au niveau international grâce à nouveau système coopératif basé sur la garantie du revenu, le
l’utilisation intensive des technologies de l’information et des développement local et humain, l’investissement dans l’avenir.
réseaux de communication. On ne reviendra pas en arrière.
Le conservatisme ou la défense des avantages acquis ne seront Il serait temps d’essayer de construire collectivement un projet
pas suffisants. Nous avons besoin d’un projet d’avenir, de alternatif au niveau européen aussi bien que local, qui réponde
développement humain et de sauver la planète. L’ère de l’infor- vraiment aux considérables défis écologiques posés par la
mation se confond en grande partie avec celle de l’écologie, société de consommation, tout en prenant en compte l’émer-
succédant à l’ère énergétique qui a commencé avec le néoli- gence de la société de l’information et les transformations du

44 45
travail qu’elle induit. Pour cela, il faudrait mettre déjà en pratique politique dans des perspectives à long terme pour ne pas être
entre nous la démocratie cognitive que nous préconisons, dans absorbés par le jeu politicien. Il y a urgence à structurer les
les rapports entre mouvement et parti comme entre les militants économies locales en alternative au système capitaliste. Mettre
et les élus. Ce serait bien que les Verts débattent de leur projet, en pratique les idées écologistes signifie les mettre à l’épreuve
mais aussi d’avoir l’avis des intellectuels écologistes sur la et tirer collectivement les leçons de l’expérience pour apprendre
question ainsi que celle des associations qui se sentent de nos échecs comme de nos réussites. Cette réflexion
concernées par l’avenir de l’humanité et de notre planète. Il est collective ne peut être laissée aux politiciens, aux élus, aux
temps d’un retour vers le futur. logiques partisanes, aux rapports de force. Pour que l’écologie-
politique soit une véritable “politique de civilisation” et de
L’écologie est l’affaire de tous développement humain il faut que la société entière s’en
Nous sommes à l’époque de la reconstruction après l’échec empare, le parti n’en représente que l’aspect institutionnel avec
constaté des stratégies suivies jusqu’à présent, que ce soit ses propres contraintes et limitations.
l’échec retentissant du deuxième sommet de la Terre à
Johannesburg malgré la prise de conscience suscitée par celui Entre parti et mouvement, organiser l’échange
de Rio en 1992, l’échec de l’ONU maintenant, mais aussi l’échec Pour que le parti écologiste ait un sens et ne se limite pas à une
de la gauche et de la démocratie face à l’exclusion. caste d’élus, il faut qu’il s’appuie sur un mouvement plus large
(associations, intellectuels, Europe) et pour que ce mouvement
L’urgence d’un mouvement écologiste se fait pourtant de plus ait une traduction politique, il faut un parti qui s’en fasse le porte-
en plus ressentir devant les catastrophes climatiques, indus- parole, organise l’élaboration des programmes avec les popula-
trielles ou alimentaires. Les institutions internationales sont à tions concernées, suscite la confrontation des analyses et
reconstruire face à l’unilatéralisme américain qui refuse construise collectivement une alternative crédible, suffi-
d’appliquer les accords de Kyôto. Il nous faut construire des samment radicale pour se mesurer aux défis qui sont devant
alternatives à la globalisation libérale, de plus en plus contestée nous. Il faut arriver à l’association de ces composantes, une
de toutes parts mais les dernières élections ont manifesté aussi véritable implication du parti dans le débat public, qui seule
l’urgence de changer la démocratie, sortir de la démocratie donnera la dynamique indispensable pour gagner les populations
compétitive pour redonner la parole à ceux qui l’ont perdue, à une alternative écologiste.
construire une véritable démocratie participative et retrouver des
finalités collectives, un avenir partagé. Comme Serge Moscovici le fait remarquer dans son dernier
livre, “nous sommes au jour d’aujourd’hui une minorité du point
Il y a nécessité pour un parti écologiste de mettre en pratique ce de vue de la réalité et pourtant une majorité virtuelle du point de
qu’il préconise pour la société, il y a urgence à mettre en place vue des idées : tout le monde est devenu écologiste, quoique
des procédures plus démocratiques utilisant toutes les peu adhèrent au mouvement écologique... Deux stratégies
ressources des technologies de l’information pour faciliter les jouent un rôle sensiblement différent ; la première est de
coopérations en réseau, tout aussi urgent que d’inscrire l’action “gagner au centre”, la seconde de “gagner aux marges”.

46 47
La première consiste à avoir un impact sur le centre en participant débats d’idées qu’aux rapports de force quand notre avenir est
aux élections, en agissant dans le contexte des syndicats ou des en question. La démocratie ne peut se réduire aux élections,
partis, en infléchissant les mass média, moins pour diffuser nos encore moins l’écologie.
idées que pour apparaître comme une alternative légitime dans
les occasions où chacun est amené à choisir par un vote, ou Il n’y a là rien de neuf puisque Félix Guattari faisait le même
même en tournant le bouton du téléviseur pour voir ou entendre appel et le même constat en 1992 : “Les États Généraux de
nos candidats. Et ainsi effectuer des changements, fussent-ils l’Écologie ouverts et sans exclusive doivent être un moyen de
modestes... La seconde stratégie, “gagner aux marges”, signifie sceller des liens nouveaux entre des projets écologiques à long
à présent, de manière constante dans les quartiers, les régions, terme et les actions démocratiques sur le terrain permettant une
occuper les espaces muets de notre société, s’y exprimer et en large participation des individus et des mouvements, associa-
même temps prendre langue et nouer des alliances avec les tions, syndicats et formations politiques qui se réclament de
régionalistes, les femmes, les étudiants, etc. Laisser pénétrer l’Écologie et agissent quotidiennement en ce sens”. D’avoir
leurs idées dans l’écologie et l’écologie dans leurs idées... Gagner échoué jusqu’à maintenant dans l’élaboration de ce projet n’en a
les marges équilibre gagner au centre. La première stratégie vise pas diminué l’urgence mais, aujourd’hui, la construction d’une
un lien en profondeur et la seconde une extension en surface.” alternative écologiste devrait être un projet au moins européen
p. 72-73 De la nature, Métailié, 2002. Tout cela ne prend sens même s’il doit rester solidement ancré dans le local. Pour
qu’inscrit dans un projet alternatif, une volonté de changer Jacques Robin, “Une perspective plus favorable peut être
vraiment le monde, pas se contenter de représentation. formulée : la lancée au plan européen, par-delà les aléas des
mouvements écologistes nationaux, d’un vaste courant d’éco-
Pour un mouvement écologiste européen logie politique susceptible de porter le débat et l’action
Nous appelons les Verts à ne pas se reconstruire tout seuls, concernant la solidarité planétaire à l’échelle de notre vieux
renfermés sur eux-mêmes et livrés à la logique des courants, continent”. C’est sans doute le moment plus que jamais de
mais à s’ouvrir aux autres composantes de la société et regarder l’avenir en face et de prendre nos responsabilités.
reprendre le dialogue avec tous les militants qui ont quitté les avril 2003
Verts (il y en a bien plus que ceux qui y sont restés) en s’impli-
quant enfin dans ce qu’auraient pu être de véritables “États
Généraux de l’Écologie-Politique” mais avec une dimension b. Programme préliminaire (le plein emploi de la vie)
européenne car l’alternative économique et politique doit être à
la fois locale et européenne. C’est le moment de regrouper nos Écologie et développement humain
forces et de s’engager dans une démarche et une organisation La contestation altermondialiste ne peut se réduire à la simple
véritablement écologiste, résolument tournée vers le long terme conservation des protections sociales, d’autant plus si elle est
et la construction d’une alternative écologiste à laquelle toutes consciente des questions écologiques et du fait que le producti-
les ressources intellectuelles et populaires doivent être visme ne peut être ni durable, ni généralisable. La pensée
conviées. Nous avons besoin de donner plus d’importance aux globale écologiste doit remonter aux causes et ne peut se limiter

48 49
aux effets les plus voyants sur notre environnement immédiat. donc d’abord une alternative à la production capitaliste. C’est le
On ne pourra éviter des réformes radicales. Nos institutions qui point le plus décisif mais aussi le plus difficile, donc celui qui
ont plus de 50 ans ont besoin d’être rénovées, repensées autour exige le plus de débats.
de conquêtes nouvelles pour tenir compte des évolutions
techniques et démographiques, nous protéger de la nouvelle Il ne s’agit en aucun cas de prendre possession de l’instrument de
précarité de l’emploi et de la dégradation de nos conditions de production actuel, de renverser le système capitaliste, encore
vie, s’engager dans la réduction des inégalités et l’investis- moins d’arrêter toute production ou d’abolir les marchés. Nous
sement dans l’avenir. Plutôt que de sacrifier toutes nos bases avons besoin de maintenir la continuité de la production et des
vitales aux illusions du plein emploi et d’une croissance destruc- échanges, pour assurer notre survie. Ce n’est pas en “prenant le
trice, il nous faut reprendre l’initiative, en relocalisant l’éco- pouvoir”, c’est-à-dire en changeant de maître, ni même par de
nomie, et retrouver une communauté politique ainsi que le plein meilleures régulations, que nous pouvons changer la logique des
emploi de nos vies, de nos capacités individuelles et de notre instruments de production mais seulement en construisant
intelligence collective. Aux impasses du développement écono- patiemment un nouveau mode de production, une économie
mique, nous devons opposer les contraintes écologiques ainsi plurielle pouvant constituer à terme une alternative au capitalisme
qu’un développement humain qui est le seul développement salarial. En attendant il faudra bien réguler l’économie marchande
désirable. Pour cela, il faudra : pour limiter ses dégâts, ce qui n’est rien d’autre que protéger ses
investissements en les rendant plus durables. Il ne s’agit pas de
- Produire autrement par une relocalisation de l’économie, les désigner un ennemi, bouc émissaire de nos impasses bien trop
échanges locaux et des coopératives municipales fournissant les réelles. Nous n’avons pas d’autre ennemi que la bêtise et l’impré-
moyens de valoriser les compétences de chacun. voyance, un égoïsme trop étroit et le culte béat du profit à court
- Garantir un revenu, l’accès aux soins et aux services publics. terme. Plutôt que de se limiter aux rapports de force, à l’opposition
- Développer l’autonomie, la formation, la qualité de la vie et la et la résistance, il faut élaborer une alternative à la logique du profit
démocratisation. et de la concurrence. Les logiciels libres manifestent que l’ère infor-
- Réduire les inégalités, les pollutions et la destruction de nos mationnelle non seulement permet mais exige des logiques de
ressources. coopération et de gratuité auxquelles la logique marchande concur-
rentielle n’est pas adaptée et qu’il faudrait encourager, rendre
1. Produire autrement simplement possibles, sans s’imaginer pour autant que tous les
Relocalisation, coopération, développement humain, commerces pourraient se passer de la concurrence et du profit. La
monnaies plurielles, circuits alternatifs place du marché restera centrale dans la cité, comme elle l’était
C’est l’industrie et le règne du profit à court terme qui détruisent avant le capitalisme. Il ne s’agit pas d’abolir le salariat capitaliste et
notre environnement, c’est pour maintenir croissance et emploi le marché mais de contenir leur impérialisme, de réduire leur
que nous devrions consommer toujours plus, c’est enfin le champ, et de fournir ainsi d’autres modes de revenu et d’échange
productivisme au service des marchés financiers qui livre les se mesurant à des enjeux à plus long terme que la productivité
salariés à la concurrence, à la précarité et au chômage. Il faut immédiate.

50 51
Améliorer la régulation du capitalisme (Taxe Tobin) et la gouver- privé, mettre fin à la concession illimitée donnée aux industriels
nance d’entreprise, les normes sociales et environnementales sur notre environnement. Le principe pollueur payeur est
ainsi que les conditions de travail, voire encourager une contaminé par le libéralisme marchand, comme si tout pouvait
“écologie industrielle” limitant les déchets et les transports, se payer. La réparation des dégâts serait plus acceptable mais
reste absolument indispensable mais ne peut être suffisant par n’est pas toujours possible. Le principe de précaution est
rapport aux impasses écologiques à plus long terme. Il faut beaucoup plus juste, comme exigence d’éviter les catastrophes
construire une alternative au productivisme du capitalisme écologiques, obéissant au principe de soutenabilité ou de
salarial. Pour ne pas dépendre de logiques financières lointaines régénération, limitations bien réelles qu’on ne peut absolument
ne prenant en compte que la rentabilité trimestrielle des actions, pas négliger. Il y a une obligation de résultat, pas seulement
il n’y a pas d’autre moyen que de relocaliser l’économie, revenir une obligation de moyens. Ce n’est pas qu’une question de prix
à une économie de face à face, de rapports humains et de et réserver les ressources naturelles aux plus riches est
responsabilité politique. Il faut transposer au niveau local les absolument inacceptable.
nationalisations et l’économie mixte qui ont été à la base
de notre développement et du progrès social pendant les Par contre face au gâchis humain de la société de marché, nous
30 glorieuses. Cela doit se faire par une synergie entre secteur devons construire un nouveau mode de production sur la valori-
marchand et public, à la fois par une participation des autorités sation de nos ressources humaines, de nos potentiels et de nos
locales au capital des entreprises territorialisées et par la consti- connaissances, la libération et le développement des nouvelles
tution de coopératives municipales pour abriter les activités non forces productives trop souvent méprisées et mises au
concurrentielles en garantissant un revenu et en favorisant les chômage, réduites scandaleusement à l’état d’épave humaine,
échanges locaux. Pour que cette économie plurielle et locale ne alors qu’elles représentent le coeur de la richesse à venir.
sombre pas dans un nouveau féodalisme, il faut la combiner L’appropriation capitaliste et le système des brevets se révèlent
avec une redistribution des ressources et des normes sociales inadaptées à l’émergence de cette économie cognitive, en
nationales ou européennes, et surtout l’intégrer dans des voulant limiter artificiellement le partage des innovations et en
circuits alternatifs aux niveaux régional, national, européen, instituant des obstacles fictifs à la diffusion de créations immaté-
mondial. rielles se caractérisant justement par leur reproductibilité à un
coût presque nul. Le salariat aussi a beaucoup de mal à s’adapter
La justification de la propriété privée et du libéralisme a toujours aux incertitudes de la programmation et du travail créatif. Il est
été l’optimisation de l’allocation des ressources par rapport aux tout aussi inadapté de vouloir que chacun vende son expertise et
biens communs laissés à l’état d’épave ou de friche (Locke). tienne les rôles de l’artiste et de l’impresario en même temps, la
Comme dit Marx, “À l’origine, les dons de la nature sont personne devenant une entreprise ou un produit sur un marché.
abondants et il suffit de se les approprier” (Économie II, p 290). Les logiciels libres souvent supérieurs aux produits commer-
Aujourd’hui que les ressources naturelles ne sont plus à ciaux ont valeur de démonstration de la nécessité d’une logique
l’abandon ni gratuites mais surexploitées et menacées par notre de coopération scientifique dans une part grandissante de la
industrie, il faut plutôt les soustraire à la prédation de l’intérêt production immatérielle. Encore faut-il permettre ces nouveaux

52 53
rapports de production par une politique de revenus qui rende autonomie aux acteurs plutôt que d’établir a priori un programme
possible le développement de ces prestations gratuites, et et des budgets. Répétons-le, nous avons une obligation de
couvre les risques d’une créativité débridée. résultat, pas seulement de moyens. C’est un travail de longue
haleine qu’il faut initier sans tarder, une lutte pour la survie qui
La garantie du revenu est un préalable pour échapper à la pression n’est pas gagnée d’avance ni une fois pour toutes, mais qui
concurrentielle ainsi qu’à une productivité à court terme. Il ne exige l’engagement dans une patiente (re)construction de
suffit pas malgré tout de corriger la distribution des revenus, il faut l’avenir.
être capable de fournir à chacun une activité valorisante, mais
aussi d’assurer réellement la reproduction de la société, en se Sortir du capitalisme salarial peut nous permettre de sortir de la
passant de plus en plus du capitalisme et donc en subvenant à nos société de consommation et de la multiplication insoutenable de
besoins, pas seulement matériels (pour cela l’automatisation marchandises au profit d’une consommation de services et de
réduit à bien peu les emplois industriels) mais surtout relationnels biens immatériels reproductibles et partageables qui ne coûtent
et culturels, prioritairement dans les domaines de la formation, de presque rien en énergie dépensée. Une fois brisé le lien absurde
la santé et de l’aide aux personnes. entre consommation et emploi, il faudra arriver à remplacer
la publicité par une véritable communication, si ce n’est la
La garantie du revenu est nécessaire à la formation et la repro- supprimer complètement.
duction des travailleurs mais elle n’est pas suffisante pour
changer la production et la logique du profit. Il faut pouvoir Avec le développement humain, la priorité écologique doit être
disposer d’une véritable alternative au salariat, permettant donnée aux économies d’énergies, travaux d’isolation et
d’offrir un complément de revenu, une fonction sociale et développement des énergies renouvelables. Restera à régler la
l’utilisation des compétences individuelles au profit de la collec- gigantesque question des transports qui sont le facteur principal
tivité plutôt que de laisser le secteur marchand prendre la place. de l’accélération de l’effet de serre. Pour cela il faut favoriser les
Cette nouvelle économie à la fois relocalisée et centrée sur les circuits courts, ce que devrait permettre la relocalisation de
compétences individuelles peut s’articuler autour d’une l’économie, mais ce ne sera pas suffisant. La gratuité des trans-
structure de production (les coopératives municipales), des ports en commun semble bien indispensable. En tout cas, il
ressources locales (monnaies plurielles) et l’organisation des faudra limiter d’une façon ou d’une autre l’utilisation des
échanges locaux (SEL) intégrés dans des circuits alternatifs énergies non-renouvelables, en privilégiant les systèmes de
(financiers, commerciaux, techniques) à tous les niveaux. Il ne quota plutôt que les taxes. On ne peut vouloir vivre dans des
s’agit pas de construire un projet utopique mais de mettre à sociétés fermées mais l’explosion des transports n’est pas
l’épreuve des expérimentations concrètes qui n’idéalisent pas soutenable et rend le monde trop homogène. On ne pourra
nos comportements et nos motivations mais évaluent les bientôt plus voyager car ce sera partout pareil ! Il faudra d’une
résultats, corrigent le tir régulièrement pour atteindre nos façon ou d’une autre trouver des compromis et organiser
objectifs sociaux selon des procédures démocratiques d’auto- autrement la circulation des biens et des personnes, ce qui va
gestion adoptant un pilotage par objectif qui laisse la plus grande bien au-delà du prix du pétrole.

54 55
Il faut souligner que la réduction du temps de travail ne peut être cours de la vie). En tout cas, il ne faut pas rêver, même une
suffisante pour entamer une décroissance dans une économie réduction du temps de travail à 32 heures ne diminuerait pas
capitaliste basée sur la croissance. La réduction du temps de notablement la croissance, le productivisme et l’insoutenabilité
travail a longtemps été prioritaire pour la santé des travailleurs de notre économie.
qui travaillaient plus de 10 heures par jour et la revendication des
trois huit était déjà une exigence écologique mais il semble Ces propositions visent à dépasser la simple amélioration aux
qu’on ait atteint là une limite, si ce n’est avec les 35 heures du marges de la société de marché sans tomber dans l’étatisme.
moins avec la semaine de quatre jours. En effet, bien qu’une On ne peut se suffire d’une meilleure régulation, pourtant plus
conception rationaliste d’une écologie du travail préconise un nécessaire que jamais au niveau mondial, ni se contenter d’une
équilibre des temps sociaux entre travail, famille et loisirs, il n’est simple réduction du temps de travail ou d’une décroissance qui
pas du tout certain que ce soit un rythme souhaitable pour tous, ne changerait pas la logique productiviste. Ces propositions
tout le temps et pour toutes les professions. Les femmes sont visent à dépasser aussi la conception d’un tiers secteur qui ne
les plus motivées pour ce partage équilibré entre famille, travail ferait que compléter l’offre marchande et recueillir les exclus du
et loisir mais de nombreuses activités sont intermittentes et marché. Il s’agit d’initier un mouvement, de se donner un
déséquilibrées avec des périodes de travail intense et d’autres objectif, pas de s’imaginer qu’on sait tout d’avance ni que ce
d’inactivité, de recherche ou de repos. En particulier tout ce qui sera facile, mais il faut se persuader qu’il ne suffit pas de prendre
touche à la création et au spectacle (sans oublier l’informatique le pouvoir pour construire une alternative, c’est dès maintenant,
et la recherche) alterne des phases d’excitation ou de stress et au niveau local, que nous pouvons commencer l’expérimen-
des phases de récupération ou de prospection. L’intermittence tation de nouveaux rapports de production, d’un plein emploi de
et la flexibilité ont d’ailleurs tendance à se généraliser dans une nos vies et de nos richesses même si pour cela nous avons
société par projet et dans une économie de la demande et des besoin de nouveaux droits pour lesquels nous devons engager
services. On n’y peut pas grand-chose la plupart du temps, les sans tarder un combat politique.
prestations de service ne pouvant pas être stockées, mais du
moins il faut assurer une continuité du revenu et du statut de 2. Garantir les revenus
l’intermittent (un statut professionnel), ce qui revient à tenir Chômage, minima, intermittents, statut professionnel
compte de la participation de l’intermittence à la productivité Si l’organisation de la production est déterminante, elle repose
ainsi que de la nécessité de sauvegarder les compétences sur un système de distribution des revenus qui en assure la
acquises. Il ne faut pas vouloir homogénéiser tous les temps et reproduction. La question du revenu est désormais insistante,
toute la société dans une trop ennuyeuse régularité avec un du salaire minimum, aux minima sociaux, aux allocations
délire rationaliste qui garderait du productivisme l’obsession de chômage, aux intermittents du spectacle ou aux retraites. Dès
l’optimisation et du calcul. Cela ne doit pas empêcher malgré lors que le financement des retraites est remis en cause et qu’on
tout une certaine coordination des temps sociaux, ni de favoriser met en avant l’égalité entre public et privé, cela pose du même
le temps partiel (comme en Hollande) et une vie plus équilibrée coup la question de l’inégalité des retraites et des salaires ainsi
par des mesures adaptées (modulation du temps de travail au que de la garantie des revenus sur toute la vie. On se rend bien

56 57
compte qu’on ne peut séparer la question de la retraite de celle marché de l’occasion pour déterminer le juste prix, comme l’ont
du chômage et du temps partiel, notamment pour les femmes montré les prix Nobel d’économie 2001. L’accès égalitaire aux
puisque la retraite est une sorte de récapitulation de toutes les emplois n’est qu’une illusion, les réseaux de relations
inégalités subies dans le travail. Les périodes de formation remplacent déjà un marché du travail qui n’est plus que de
s’allongeant, leur financement et leur incorporation dans le façade. Il est aussi de plus en plus difficile de déterminer l’apport
temps travaillé deviennent de plus en plus indispensables. On se de chacun dans une performance collective et donc de mesurer
rend compte à quel point le revenu est de plus en plus décon- un salaire individualisé. Si une part du revenu doit être garantie,
necté du travail direct et de la productivité à court terme, ce qui il reste indispensable qu’une part variable du revenu encourage
impose une garantie du revenu sur toute la vie et le passage les performances et la réponse aux demandes sociales, feed-
à une nouvelle logique de distribution des revenus (dont 30% back matérialisant la reconnaissance sociale. Le revenu pourrait
sont déjà redistribués). Les partisans d’un revenu d’existence donc être constitué de trois parts : une part universelle, une part
ont eu bien raison de mettre la garantie du revenu au premier statutaire et une part variable plus ou moins reliée à la produc-
plan d’une lutte contre la précarité grandissante, mais ils ont tivité individuelle.
eu tort de négliger l’accès de tous à une activité valorisante et
la construction d’une production alternative au salariat. Le Une politique de revenu a aussi une dimension locale et ne se
revenu est une condition nécessaire, ce n’est pas une condition limite pas à la distribution monétaire mais peut prendre la forme
suffisante. de la gratuité de certaines prestations et de l’accès aux services
publics. La mise en circulation d’une monnaie locale, type SEL
La garantie du revenu doit s’étendre, avons-nous vu, au temps ou Tickets restaurants, peut grandement faciliter la mise en
de formation mais ne peut se limiter au “revenu minimum”. œuvre de cette politique et dynamiser les échanges locaux
Au-delà des conditions de simple survie, de l’autonomie finan- sans trop peser sur le budget municipal ou national. Les
cière et de la liberté de choisir son emploi, il faut garantir une mutuelles pourraient participer à cette création monétaire et
certaine continuité des revenus pour assurer la reproduction des accélérer le mouvement.
travailleurs, de leurs conditions de vie et de leurs capacités. Les
allocations de chômage remplissent de moins en moins ce rôle 3. Démocratisation de la société et du savoir
de continuité du revenu qu’il faut retrouver à partir d’un “statut La relocalisation de l’économie est une nécessité écologique
professionnel”, au-delà de l’emploi (Supiot). (circuits courts) et sociale (développement humain) mais aussi
démocratique. Les méfaits d’un pouvoir centralisé ne peuvent
Il faut admettre une certaine hiérarchie des salaires, ne serait-ce plus être ignorés, pas plus que ceux des marchés laissés à eux-
qu’à cause des différences de formation et de responsabilité ou mêmes. Cela ne signifie pas pour autant qu’il serait souhaitable
des différents besoins de chaque profession, en étant conscient que chacun se referme sur soi et sur ses querelles de clocher.
de la part d’arbitraire de toute hiérarchie (qui peut faire l’objet Il faut absolument des institutions nationales et des systèmes
d’une convention collective négociée par les syndicats). Pour de communication qui irriguent le territoire mais la démocratie
cela on ne peut pas plus se fier au “marché du travail” qu’au est d’abord locale. C’est à ce niveau qu’il peut y avoir véritable

58 59
participation dans un débat de face à face. Il faut favoriser moins. Mais ce qui fait le pays, c’est de payer l’impôt, ainsi que
l’expression des citoyens et la circulation de l’information, la solidarité sociale qui s’y concrétise.
ne pas se satisfaire d’une démocratie compétitive mais essayer
de démocratiser le processus de décision et de construire une Après le local, le niveau européen devient le véritable enjeu,
démocratie cognitive, informée et contradictoire, exprimant les constituant un contrepoids à la vision du monde américaine mais
oppositions et construisant un consensus avec ceux qui sont nous devons expliciter la spécificité du vieux continent enraciné
concernés, en leur permettant de participer à l’élaboration des dans une histoire et ravagé par des guerres sans fin, par rapport
projets et pas seulement aux décisions finales. On ne peut à la conquête de l’ouest, terre désertée pour quelques
considérer la démocratie comme un état de fait qui serait entiè- Robinsons isolés dans un farwest sans loi. L’échec de la
rement satisfaisant mais comme une exigence, un horizon. démocratie américaine et le déficit démocratique de l’Europe
Il faut en dénoncer tous les dysfonctionnements et s’engager nous mettent devant le défi de l’invention d’une démocratie
dans un effort constant de démocratisation. La démocratisation européenne qui ne soit pas trop oligarchique. C’est une tâche
de la société va de pair avec le développement humain, difficile. On ne peut se contenter en tout cas des élections de
la formation et l’information de tous, le partage des savoirs. députés ou même d’un président.
Non seulement cela ne doit pas constituer un repli sur soi mais
cette démocratie locale doit inclure les étrangers résidents, Ce que nous pouvons, ce que nous devons faire, c’est arriver à
toutes les couches sociales, et s’intégrer dans des réseaux nous accorder sur des finalités humaines, sur un objectif
multiples, les technologies de la communication permettant commun plutôt que sur une stratégie, qui devra être sans cesse
des nouveaux modes de collaboration et de consultation réajustée selon les circonstances. La première chose que nous
populaire. avons à faire, qui sera déterminante, est de s’entendre sur
l’avenir que nous voulons (développement humain, relocali-
Le niveau national a perdu de sa pertinence face à l’Europe et sation, autonomie, revenu garanti, sortie du productivisme,
aux multinationales mais on ne peut se passer de ses dématérialisation, coopération, convivialité, préservation de nos
symboles, de son histoire, de sa tradition, de son langage conditions de vie, régulations, principe de précaution, correction
(et surtout de ses médias). Il ne faut pas précipiter l’effacement de nos erreurs, organisation apprenante, démocratie cognitive,
des images du passé mais savoir que la nation a surtout Europe sociale, solidarité avec le Sud et gouvernance mondiale
désormais un sens culturel, interrogation sur notre passé qui des équilibres écologiques). La victoire commence dans les
éclaire l’avenir que nous portons. La politique nationale est têtes, la bataille est d’abord idéologique, de rassembler et
affaire de valeurs, d’enracinement historique, d’explication, de donner sens aux luttes sociales par la construction d’un projet
mobilisation, de communication, lieu du combat idéologique. commun.
Pour la France, la politique nationale revendique, jusqu’au juin 2003
ridicule parfois, une dimension plus universelle, une importance
plus grande donnée à la politique et une responsabilité assumée
du devenir de l’humanité depuis la Révolution de 1789 au

60 61
c. Les alternatives écologistes lisée de la production et des échanges ; mais il faut bien dire que
les modalités et leur efficacité restent problématiques.
Les propositions des écologistes me semblent pouvoir se
répartir selon 4 axes : 4) Enfin, la dernière façon de répondre à un productivisme insou-
tenable est de construire une production alternative tirant
1) la correction de la valeur économique afin d’obtenir une partie de la révolution informationnelle pour réorienter l’éco-
“vérité des prix” écologique, l’internalisation des externalités par nomie sur le développement humain, les services et les
des taxes et l’orientation des mécanismes de marché vers les consommations immatérielles en passant d’une logique concur-
solutions écologiques (écolabels, commerce équitable, normes, rentielle à une logique coopérative et d’une productivité à
subventions) ainsi que la constitution d’un secteur protégé hors court terme à l’investissement dans l’avenir, c’est-à-dire en
marché (biens communs et tiers-secteur). Ces mécanismes développant l’autonomie de chacun, en particulier l’autonomie
correctifs (de régulation par le marché) sont censés rendre le financière par une garantie de revenu. C’est la seule alternative
productivisme capitaliste plus efficace écologiquement moins concrète qui me semble à la hauteur des mutations en cours et
destructeur et plus durable. C’est donc ce qu’on peut appeler le d’une écologie qui doit nous apprendre à penser à long terme.
productivisme durable.
On remarquera justement qu’il y a une certaine gradation dans
2) Une autre façon de résoudre le problème d’une croissance ces différentes alternatives, à plus ou moins long terme,
destructrice serait de restreindre le productivisme en ralen- et chacune des politiques défendues est susceptible d’utiliser
tissant la croissance, dans la production par la réduction continue accessoirement les propositions précédentes. Ainsi, la décélé-
du temps de travail et dans la consommation par la frugalité ration de la croissance ne répugne pas à utiliser les écotaxes,
volontaire, tout cela sans changer la logique du système mais en la décroissance conviviale prône la réduction du temps de travail
luttant simplement contre ses excès et en essayant de garder et la multiplication par 10 des prix du pétrole, le revenu garanti
les protections salariales. C’est la même chose, mais en moins est inséparable d’une relocalisation de l’économie et les
(ou en mieux), une économie “plus économe”, ce qu’on peut coopératives municipales ne peuvent se passer de régulations
appeler un productivisme bridé. collectives, etc. Pourtant ces stratégies ne sont pas équivalentes
ni toujours compatibles et, pour des écologistes, les mesures
3) Ceux qui défendent une décroissance conviviale se situent à court terme ne prennent sens qu’en fonction des objectifs
par contre clairement dans une alternative au productivisme et à long terme. C’est pourquoi, même si le revenu garanti n’est
une critique de l’économisme dominant. C’est la version pas notre horizon immédiat, il me semble que c’est seulement
politique de l’écologisation de l’économie, les régulations écono- dans ce cadre qu’on peut parler d’une véritable alternative
miques étant remplacées par des régulations collectives écologiste.
débattues publiquement. Ce n’est pas un retour aux économies
planifiées et centralisées puisque c’est au contraire une relocali- Il s’agit d’examiner les arguments pour ou contre chacune des
sation de l’économie, une auto-gestion démocratique décentra- solutions afin d’essayer de construire un consensus, à partir de

62 63
nos divergences, sur la pertinence et le cadre des politiques à reconfigurer les moyens de production dans la plupart des indus-
défendre selon le contexte et les enjeux. tries, etc. Cet énorme effort d’investissement est générateur de
croissance et, à la fois, nécessite de la croissance pour être mis
1) L’Éco-économie libérale (vérité des prix, pollueur payeur, en œuvre : la croissance faible des vingt dernières années en
Lester R. Brown) Europe a plus freiné la transformation écologique des modes de
Il y a tout un courant d’économie écologiste, déjà ancien (Pigou production et de consommation qu’elle ne l’a accélérée”
1920, Odum 1955, Georgescu-Roegen 1966) qui essaie (Alternatives économiques, janvier 2004). De plus, le simple fait
d’intégrer dans l’économie les coûts écologiques (externalités). d’imposer des écotaxes supplémentaires est mécaniquement
Le défaut du marché serait de ne pas refléter la vérité des prix un facteur de croissance du PIB !
qu’il suffirait de rétablir, pour certains, par des écotaxes ou une
internalisation des “externalités négatives” (c’est le mot d’ordre >>> Pour : Le meilleur argument ici, c’est la faisabilité
“pollueurs payeurs” des écotaxes qui donne le droit de polluer immédiate puisqu’il n’y a rien à changer, ou presque, en dehors
aux plus riches et suppose qu’on peut donner un prix à la de la fiscalité et de normes, avec des effets à court terme qu’on
pollution) alors que d’autres prétendent substituer à la valeur ne saurait négliger. Il y a même un certain nombre de cas où ces
économique une mesure objective de la valeur par l’énergie mesures peuvent régler de véritables déséquilibres ou amorcer
incorporée (appelée émergie !). L’orientation des mécanismes des processus à très long terme. C’est la logique de Kyoto.
de marché vers des solutions plus écologiques se fait essentiel- On peut dire que ce capitalisme régulé est un minimum. Il n’y a
lement par la fiscalité, les normes, les subventions, si ce n’est pas de raisons de s’y opposer, il faut pousser tout ce qui va dans
de simples écolabels. On peut rattacher le commerce équitable le bon sens. Un argument à prendre en compte, c’est la maîtrise
à ces versions écologiques d’un marché régulé et d’une vérité démographique qui est l’un des premiers effets du décollage
des prix. Dans ces conceptions purement économiques de l’éco- des économies et de l’accès des femmes au travail salarié ;
logie, un secteur de biens communs est protégé, exclu du la croissance économique aurait donc dans ce cas des effets
marché, et un tiers-secteur se constitue en marge du système écologiques positifs.
pour intégrer les exclus du travail salarié mais on peut douter du
caractère alternatif de ce tiers-secteur, défendu entre autres par >>> Contre : Ce n’est pas une solution à long terme à la hauteur
Jeremy Rifkin, qui est plutôt un résidu du marché et du salariat, des menaces écologiques, c’est bien le mode de dévelop-
de zones laissées en friche par manque de rentabilité pement qu’il faut changer. Ce qu’on économise d’un côté,
marchande. on le perd de l’autre. Il y a presque toujours un effet rebond :
“à chaque fois qu’on a réussi à économiser telle ou telle matière
Dans cette perspective, il n’y aurait aucune antinomie entre première pour produire un bien ou un service, l’effet de ce gain
écologie et croissance économique, la croissance étant une lutte d’éco-efficience a été plus que compensé par un accroissement
contre la rareté. Les partisans de l’éco-économie “soulignent encore plus important des quantités produites” (Alternatives
qu’il va falloir changer en un temps record l’essentiel de nos économiques). L’inconvénient c’est donc surtout d’entretenir
infrastructures : remodeler l’urbanisme, changer d’habitat, l’illusion que cela pourrait être suffisant, justifiant de continuer

64 65
les destructions industrielles. La promotion du développement Essentiellement par des normes, des taxes mais surtout cette
durable sert surtout à ne rien faire ou presque. Il n’y a pas de réduction du temps de travail qui voudrait nous condamner
valeur objective et l’énergie n’est pas l’unique valeur (on n’est finalement à ne travailler que 2 heures par jour ! C’est une vision
pas un système dynamique fermé mais ouvert). On ne peut assez uniformisante et étatique du contrôle de l’économie (un
internaliser les externalités car tout n’est pas mesurable et Etat fort contre l’argent fort).
quantifiable. Les valeurs vitales n’ont pas de prix. En général, ces
théories restent prisonnières de l’ancien schéma industriel >>> Pour : La réduction du temps de travail a plusieurs
fordiste, incapables de prendre en compte les transformations avantages. Sur le court terme elle peut aider à diminuer le
considérables que nous vivons dans la production comme dans chômage, elle favorise la vie de famille, améliore la vie des
la consommation, le passage de la société énergétique à la femmes surtout, laisse plus de temps à la production de soi
société de l’information. Enfin le moins qu’on puisse dire c’est (formation, information) et à toutes les activités non marchandes
qu’il n’y a aucun souci d’écologie sociale dans les écotaxes qui indispensables à la production, bien que non rémunérées.
sont supportées par les plus pauvres sans gêner les plus riches. On peut penser aussi que la frugalité volontaire a valeur
Comme tous les mécanismes de marché, les écotaxes d’exemple, témoignant du sérieux des menaces écologiques.
aggravent les inégalités en donnant l’exclusivité du droit de
polluer aux riches. On doit préférer des systèmes de quotas, >>> Contre : La RTT est une mesure adaptée à une production
quand c’est possible. de masse et des emplois standardisés mais qui se trouve
décalée par rapport à une production flexible et l’individualisation
2) Ralentissement de la croissance (RTT et frugalité, des parcours. Surtout, le temps de travail est de moins en moins
JM Harribey) significatif n’ayant plus de sens dans les travaux créatifs et la
Une tendance plus ambitieuse, face à l’impasse de la croissance résolution de problèmes. Il faudrait préférer le “temps choisi”
propose des mécanismes censés réduire production et consom- et la modulation du temps travaillé selon les âges de la vie plutôt
mation par la réduction du temps de travail et une frugalité qu’une réduction uniforme des heures travaillées. Contrairement
volontaire (ou simplicité volontaire, ou sobriété) qui devraient aux attentes, les 35 heures ont favorisé la flexibilité et la désor-
transformer le productivisme en économie économe sans ganisation des temps sociaux. Enfin cela ne réduit en rien le
changer la logique du système mais en luttant simplement productivisme et si le temps hors travail peut en être amélioré,
contre ses excès tout en essayant de sauvegarder les protec- le stress au travail a lui plutôt augmenté. Ni la réduction du
tions salariales. On peut y rattacher les écologistes influencés temps de travail ni la frugalité volontaire n’affectent significati-
par les syndicats gauchisants et dont l’idéologie salariale prétend vement un productivisme qui s’accommode d’un chômage de
équilibrer le pouvoir du capital par les syndicats de salariés masse et d’une misère immense, frugalité non volontaire de
jusqu’à contrôler les entreprises pour en changer la logique en milliards d’humains qui ne freinent en rien les destructions
imposant des productions écologiques et socialement respon- écologiques d’un système industriel qu’il faut réorienter vers
sables ! Mais comment arriver à brider le productivisme du l’immatériel et les services. Le gaspillage ne résulte pas de nos
système capitaliste sans en changer le fonctionnement ? faiblesses individuelles mais du système de production

66 67
lui-même, il est complètement structurel dans notre société de supprimer complètement la spécificité économique. La décrois-
consommation. On peut dire comme Hannah Arendt que “rien sance est nécessaire mais cela reste un objectif quantitatif alors
de pire qu’une société de travailleurs sans travail”, et, comme le qu’il faudrait passer au qualitatif ; à ce qui devrait constituer notre
reprend Serge Latouche, “rien de pire qu’une société de crois- projet collectif. Il ne faut pas assimiler croissance et dévelop-
sance sans croissance”. pement, même si on utilise habituellement un mot pour l’autre :
pour les écosystèmes la croissance est quantitative, exigeant
3) Décroissance conviviale (régulation politique, Serge de l’énergie supplémentaire, alors que le développement est
Latouche) qualitatif, c’est une complexification et une optimisation de l’uti-
Pour les partisans de la décroissance conviviale, non seulement lisation énergétique (bottom-up). Enfin la révolution information-
la croissance n’est pas soutenable, ni notre mode de dévelop- nelle est la plupart du temps complètement ignorée ou même
pement, mais c’est l’économie elle-même qu’il faut dépasser en rejetée violemment. On reste dans l’économie énergétique,
repolitisant et relocalisant l’économie. À la place du marché on voire pré-industrielle au lieu de s’affronter aux défis de l’éco-
aurait une autogestion par les communautés locales de leurs nomie immatérielle post-industrielle.
ressources et de leurs échanges, redéfinissant leurs besoins
et supprimant le gaspillage. Passage au politique, à une gestion 4) Libération des nouvelles forces productives immatérielles
collective mais contrairement aux économies planifiées (revenu garanti, André Gorz)
centralisées, c’est un processus démocratique décentralisé. Nous sommes rentrés avec la révolution informationnelle et ses
Il faut bien dire pourtant que les modalités et leur efficacité réseaux de communication dans une nouvelle économie bien
restent problématiques au-delà des mesures préconisées par les différente de l’économie fordiste des 30 glorieuses. On désigne
précédents (sobriété, écotaxes, RTT). Il faudrait se débrouiller habituellement notre économie globalisée comme capitalisme
avec les 6 “R” : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, financier (patrimonial), après le capitalisme managerial et le
réutiliser, recycler. capitalisme entrepreneurial (l’actionnaire après le dirigeant et le
propriétaire). On peut cependant la caractériser bien mieux par
>>> Pour : La dimension politique est effectivement essentielle, son contenu, de plus en plus immatériel, par son organisation en
d’un projet collectif débattu démocratiquement, ainsi que réseau ou par son pilotage par objectif (après la planification
la construction d’une production alternative relocalisée. Les autoritaire). Ce n’est pas tout. A l’opposé de l’économie de
critiques adressées au développement prétendu durable sont l’offre industrielle, nous sommes désormais dans une économie
très justes. Mettre en avant le terme de décroissance a un effet de la demande et des services, d’une production flexible, en flux
pédagogique certain. Il y a beaucoup d’expériences et de propo- tendu, épousant la demande “en temps réel”, dictature du court
sitions à prendre en compte. terme et du temporaire. Le travail aussi a été complètement
transformé par l’arrivée des ordinateurs personnels et de l’auto-
>>> Contre : On peut y voir un certain volontarisme irréaliste, mation. Plutôt que subordination ou force de travail, on demande
une surévaluation du politique alors que les forces sociales qui désormais au travailleur un haut degré d’autonomie et la
seraient nécessaires manquent absolument. On ne peut capacité de résolution de problèmes. Cette évolution positive a

68 69
pour contrepartie une extension de la précarité et des exclus, partir d’Amartya Sen (prix Nobel 1998) bien qu’il ne soit pas
ainsi que l’apparition d’une “fracture numérique”, pour lesquels classé ordinairement comme écologiste, mais son dévelop-
les protections sociales actuelles sont scandaleusement pement humain comme développement des libertés et des
inadaptées, développant la misère au sein même des pays capacités de l’individu me semble aussi incontournable que sa
riches. La question de la garantie du revenu insiste dans critique du PIB au profit d’indicateurs humains. On devrait en
l’actualité, des retraites aux chômeurs, aux intermittents du conclure que la première condition de l’autonomie (pour les
spectacle, aux travailleurs pauvres ou aux minima sociaux, base femmes notamment), c’est l’autonomie financière et donc la
d’une nouvelle sécurité sociale et premier pas dans la démocra- garantie d’un revenu. C’est une question on ne peut plus
tisation à un emploi valorisant. En effet, le monde qui s’ouvre actuelle. Pour des auteurs de plus en plus nombreux, l’alter-
avec la mutation informationnelle (Internet, logiciels libres) est native se construit donc autour du revenu garanti, à distinguer du
celui de l’accès, du développement humain, de la coopération et revenu d’existence de Yoland Bresson (universel mais trop
de la gratuité (car la reproduction de l’information a un coût faible). En effet, André Gorz a montré la nécessité d’un revenu
marginal presque nul). “suffisant” garanti, revenu de résistance ou d’autonomie
permettant de ne pas être condamné aux petits boulots sous-
À partir de cette situation historique c’est donc une libération payés. Un revenu garanti suffisant pousse les salaires et condi-
des nouvelles forces productives immatérielles, par la tions de travail à la hausse, alors qu’un revenu insuffisant les
construction de nouveaux rapports de production coopératifs pousse à la baisse. Il est à noter qu’André Gorz était opposé au
et d’une production relocalisée alternative au capitalisme revenu garanti il y a quelques années, comme tout le monde ou
marchand, qui nous permettra de sortir du productivisme et de presque ; il y faut une conversion du point de vue.
réorienter les consommations vers l’immatériel et les services.
Il n’est pas question de se fier à une évolution technique qui se Il y a des conceptions très diverses du revenu garanti. Pour
fait sans nous et nous dépasse mais ne nous sera pas favorable certains ce ne serait qu’une adaptation au capitalisme cognitif
si nous ne faisons rien, si nous ne tirons pas parti des nouvelles alors que, pour d’autres, la garantie du revenu pourrait être la
possibilités qui s’offrent et ne luttons pas contre leurs consé- base d’une production alternative et de nouveaux rapports de
quences néfastes. Rien ne se fera sans un projet collectif, une production, la transition exigeant une économie plurielle, avec
vision de notre avenir commun qui oriente nos politiques et pluralité des moyens d’échange (monnaies locales). Les
structure notre économie. Systèmes d’Echanges Locaux (SEL) en sont les précurseurs. Ce
serait une économie “avec marché” et non pas économie “de
Les alternatives qui prennent en compte l’ère de l’information marché” comme le souligne Jacques Robin depuis longtemps.
dans toutes ses conséquences sont assez nombreuses, bien Bookchin a montré la nécessité de coopératives municipales
qu’elles manquent singulièrement de visibilité dans le confor- dans une indispensable relocalisation de l’économie et valori-
misme ambiant. Il y a à la fois de très nombreux points sation des compétences disponibles par les échanges locaux. Le
communs entre différents auteurs et des points de vues très distributisme réclamait quant-à-lui depuis les années 1930 un
divers, plus ou moins radicaux. Je pense qu’on aurait avantage à revenu distribué à tous (sous forme d’une monnaie de consom-

70 71
mation, non thésaurisable), afin surtout d’éviter les surproduc- leur apparence marginale, en plus ou moins complète contra-
tions. Il a évolué chez quelques uns, quelques transfuges des diction avec la logique économique que nous subissons encore,
nouvelles versions du revenu garanti en abandonnant plan, idées qui s’affermissent au fil des ans, au lieu de s’affaiblir,
service social et contrat civique qui étaient censés définir et gagnent les opposants d’hier. Le revenu garanti est une décla-
rigidement nos besoins. Certains vont jusqu’à prôner la ration de paix sociale, base d’une complète réadaptation de nos
suppression de la monnaie (démonnaie), rejoignant l’économie protections sociales aux nouvelles forces productives et fin
de la gratuité de Bertrand de Jouvenel. Cependant, s’il faut d’une pression économique productiviste (par la dépendance de
étendre le champ de la gratuité supprimant les coûts de trans- prolétaires, dépourvus de tout, à la merci du capitalisme salarial).
action et remplaçant les fluctuations du marché par une gestion C’est une mesure qui s’impose comme seule solution réaliste à
politique du commun, ce n’est sûrement pas généralisable à tout la précarité et l’intermittence qui se répandent partout. C’est en
et plutôt que de supprimer toute monnaie de la surface de la même temps la base d’une réorientation de l’économie vers le
Terre (ce qui n’est pas possible car tout peut servir de monnaie développement humain (la production de l’homme par l’homme)
comme autrefois le sel ou le chocolat), il faudrait plutôt des et donc vers les services. C’est, enfin, une conception non
monnaies plurielles car la monnaie constitue une information étatiste de l’économie, qui table sur le développement de l’auto-
précieuse et qui peut être indispensable pour valoriser un nomie des individus pour valoriser leurs compétences grâce à
service ou pour adapter l’offre à la demande. Ce sont les des structures collectives, et construire une société plus écolo-
consommations immatérielles et les transports en commun qui gique en passant d’une logique concurrentielle à une logique
devraient être gratuits (ou payés avec une monnaie spécifique coopérative et d’une productivité à court terme à l’investis-
distribuée sous forme de bons par exemple) mais les marchan- sement dans l’avenir.
dises et l’énergie ne peuvent pas être gratuites. Les luttes
contre la brevetabilité du savoir et du vivant sont ici un enjeu >>> Contre : Les forces sociales sont très conservatrices
clé : admettre que la logique de la concurrence et du profit n’est (surtout les syndicats) et ces propositions ne sont soutenues
pas adaptée à la création collective, ni à la recherche coopérative pour l’instant par aucune structure politique française (sauf AC!).
(culture, sciences, logiciels libres). Le capitalisme n’appartient Il semble difficile d’avoir des débouchés à court terme, bien
pas à l’avenir qui s’ouvre devant nous, celui de la production moins que sur le terrain de la réglementation du marché. Non
immatérielle même s’il gardera toujours une place importante seulement la base sociale est faible, dispersée, inconsistante
dans cette économie de services, à côté de l’agriculture ! mais il y a de fortes oppositions idéologiques à ce qui est qualifié
d’assistanat (par les riches bénéficiant de l’assistance familiale)
>>> Pour : Indispensable alternative à la hauteur des enjeux et qu’on accuse de tous les maux, de la misère même (on dit
écologiques et de l’économie de l’avenir. Sa construction peut que c’est une “trappe à pauvreté”!). L’idéologie salariale et
commencer localement sans attendre l’inutile grand soir car l’attachement quasi religieux à la “valeur-travail” y apportent
un nouveau système économique ne se bâtit pas en un jour. beaucoup de confusions et de blocages avec pour résultat
Son projet est mondial car ces idées insistent et se rejoignent de de laisser misère et précarité se développer sans protections.
partout dans le monde (en Amérique du Sud notamment) malgré On voudrait obliger tout le monde à travailler alors même que les

72 73
emplois manquent tout autant que l’argent pour les payer, sans 2. La relocalisation de l’économie
savoir quoi faire faire à qui, comme si tout le monde était pareil
et pouvait prendre n’importe quel travail... Il est certain qu’il a. Les alternatives locales à la globalisation marchande
faudra encore un assez long débat public pour faire admettre la
légitimité de ces revendications qui insistent malgré tout et
s’imposent dans les faits. Pour l’instant il y a encore trop de 1. Croissance, développement, investissement : retrouver
contradictions entre positions proches et une grande imprécision des finalités humaines
des procédures pratiques. Ce n’est pas un projet bouclé mais Impossible d’empêcher la confusion des mots, leur détour-
une réflexion en cours, qui travaille les mouvements sociaux. nement, leur perte de sens, et, devant les conséquences de
Pour la plupart, au regard de l’ancienne économie, c’est une pure l’aide au “développement”, les dévoiements d’un prétendu
utopie et on peut craindre de faire passer ainsi l’écologie pour “développement durable” de pure façade, la mode est de tout
une utopie alors que c’est le système de production actuel qui confondre, développement, et croissance avec le capitalisme lui-
est utopique à plus ou moins long terme. Malgré toutes ces même. On ne manque pas d’arguments pour cela, cette dénon-
objections, un revenu garanti reste absolument vital pour un ciation politique du développement s’imposait donc mais cela
nombre de plus en plus grand de précaires et cette idéologie du n’est pas une raison pour ignorer ce qui différencie les concepts
plein emploi complètement improductive coûte vraiment trop au-delà des réalités qu’ils servent à couvrir.
cher aux chômeurs.
Dans l’étude des écosystèmes, on distingue clairement ce qui
Je n’ai pas pris en compte toutes les tendances écologistes, relève d’une croissance purement quantitative (la multiplication
celles qui revendiquent un certain archaïsme ou conservatisme, de bactéries par exemple) et ce qui relève du développement par
celles qui veulent un recentrage communautariste ou le retour complexification, différenciations internes (division du travail),
aux traditions. J’ai aussi ignoré délibérément les tentations constituant une optimisation énergétique par l’occupation de
protectionnistes ou de repli sur soi ainsi que les tendances toutes les niches écologiques. D’un point de vue écologique, s’il
purement environnementalistes ou ne se préoccupant que de la est évident qu’on ne peut généraliser notre mode de vie et
qualité de la vie, tout simplement parce que rien de tout cela ne supporter une croissance quantitative sans limites, le dévelop-
répond au défi qui nous est posé au niveau planétaire d’un mode pement local est d’autant plus nécessaire et souhaitable. Reste
de développement qui n’est ni durable ni généralisable et auquel à savoir de quel développement on parle. Il ne suffit pas de
il faut trouver une alternative concrète. dire qu’il est durable sous prétexte qu’on a créé une taxe
décembre 2003 supplémentaire sur le pétrole sans arrêter le pillage de nos
ressources ni les pollutions.

On ramène toujours le développement à des histoires d’argent,


de marchés, aux instruments de mesure biaisés comme le
PIB. Oui, le terme est dangereux, galvaudé, trop ambigu.

74 75
Il n’empêche qu’un développement humain et local est possible, Le système ou l’économie ou les marchés, c’est ce qui reste
qui soit une alternative au capitalisme, à sa logique folle de crois- quand la société a perdu sa raison d’être, ses prétentions
sance qui nous précipite vers notre perte. La croissance reste la politiques, quand elle n’est plus humaine et n’a plus de sens. Les
religion générale, hélas, et il n’est vraiment pas facile d’avoir une systèmes politiques sont sans doute des modèles de système,
critique audible d’une croissance attendue par tous comme un d’architecture des pouvoirs, et pourtant la politique est d’abord
cadeau des dieux, ne serait-ce que fiscalement ! Il n’est pas sûr sens (unificateur), théorie de la société, représentation,
qu’à être plus radical verbalement on soit mieux entendu. On ne idéologie, mobilisation collective plus que système fonctionnel
rayera pas d’un trait l’économie existante. Il ne suffira pas non (“l’intendance suivra” disait Napoléon). C’est bien un système,
plus d’y résister, de la réduire un peu aux marges, nous devons mais qui a de la réserve, de l’énergie qui peut être mobilisée par
affirmer plutôt qu’un autre développement est possible, au des mots. Cela fait de la politique le domaine clé de l’économie.
niveau local et régional. Amartya Sen a bien montré que l’approvisionnement des popula-
tions dépend de caractères politiques et que les famines ne se
Après avoir défendu la notion, la possibilité, la nécessité d’un produisent jamais lorsque les dirigeants partagent le sort des
développement alternatif, il faut bien avouer que c’est malgré dirigés. Ne partageons-nous pas tous le même sort humain,
tout un terme non seulement vague mais vide de sens, le même destin planétaire et plus ou moins dramatiquement les
purement descriptif. Un simple développement signifie une dérèglements du climat ? Nous devrons apprendre à maîtriser
évolution qui se fait sans nous, dont nous sommes les specta- notre destin, sauver l’avenir et mieux vivre ensemble. Si la
teurs passifs, alors que nous devons prendre notre destin en question est d’abord politique, il faudra bien aussi changer de
main. En effet, la question n’est pas tant celle d’un dévelop- logique économique.
pement plus ou moins durable, ni même d’une “décroissance
soutenable”, mais bien de savoir ce qu’on veut et ce qu’on fait. 2. Le développement local et humain
Ce qu’il faut, c’est substituer à une direction aveugle par l’éco- Ce n’est pas en changeant nos consommations que nous
nomie et les “lois du marché”, des objectifs humains, politiques pouvons construire une alternative, ni en faisant de la morale,
ou écologiques, retrouver des finalités humaines qui donnent mais en changeant notre mode de production qui détermine
sens à notre vie sociale, substituer le point de vue à long terme nos modes de consommation. L’alternative à la globalisation
de l’investissement humain à une mesure de la productivité à financière n’est pas une globalisation politique immédiate mais
court terme, substituer nos finalités aux causalités subies, à la une reterritorialisation du tissu économique et de la démocratie.
modernisation ou la croissance comme unique horizon. S’il faut améliorer les régulations internationales, l’alternative
à la globalisation est ici et maintenant la relocalisation de l’éco-
Il ne s’agit donc pas d’un problème technique ou simplement nomie, ce que j’appelle le développement local et humain mais
économique d’optimisation des flux et des ressources, ni qu’on peut appeler aussi le “développement rural”, ce qui n’est
même de communication mais bien de notre implication dans pas exclure les villes mais vouloir les déconcentrer, les décon-
une finalité collective. C’est la condition des indispensables gestionner en s’écartant du modèle industriel.
mécanismes de rétroaction impliquant les acteurs et usagers.

76 77
Il faut bien comprendre qu’on ne peut attendre une alternative diction des nouvelles forces productives, intellectuelles et
globale, un changement par le haut, non seulement parce que coopératives, antinomiques avec les rapports de production
les conditions politiques en sont introuvables mais surtout parce capitalistes, salariaux et concurrentiels. Le salariat est déjà
qu’il faut changer de mode de production et pas seulement attaqué de toutes parts, alors même qu’il se généralise, avec
l’améliorer à la marge. La construction d’un nouveau mode de pour résultat d’étendre la précarité partout. Il s’agit donc
production ne peut être immédiate, réalisée sur ordre politique, d’abord de donner un nouveau statut au travailleur, qui ne soit
mais doit être inévitablement lente et progressive, croissant et plus soumis au capital, et bénéficie d’un revenu garanti ainsi
se développant au sein de l’ancien mode de production à partir que de toutes les protections sociales sans dépendre d’entre-
d’initiatives locales. Ce n’est pas la seule raison. Si notre but est preneurs privés aléatoires et changeants.
bien de réinsérer l’économie dans le social, ne pas dépendre de
marchés financiers lointains mais pouvoir organiser sa vie, c’est Pour cela on peut créer dès maintenant des structures locales
une économie territorialisée qu’il faut reconstituer, municipalisée d’échanges, de formation et de valorisation des talents de
ou régionalisée comme autrefois on nationalisait. L’économie chacun, capables d’assurer un revenu garanti ou bien un emploi
plurielle doit refaire coexister économie publique et privée. protégé à tous. La diversité des situations doit susciter une
La nation n’est plus le niveau pertinent d’organisation écono- diversité des réponses ainsi que des initiatives, mais il est
mique, un même pays abrite des régions défavorisées et des possible dès maintenant de créer des coopératives municipales
“régions qui gagnent”. Pour éviter une “délocalisation” d’une de valorisation des talents et des échanges locaux, utilisant une
région à l’autre il faut s’ancrer dans un territoire régional. Loin monnaie locale type SEL et permettant, au moins dans les
d’être une utopie le développement local est déjà la source grandes agglomérations, de garantir un revenu à tous ceux qui
principale de richesses. Il faut en faire une véritable alternative à s’y inscrivent, sans exiger aucune contrepartie mais en offrant
la globalisation marchande et au capitalisme qui commence pour l’accès à différents services pour développer une activité
Braudel avec l’éloignement des financiers, leur déterritoriali- (formation, conseil, gestion, secrétariat, financement, commer-
sation. Ce que nous devons construire, c’est une économie cialisation). Bookchin a légitimement insisté sur le fait que
insérée dans son environnement, à taille humaine et constituée des coopératives indépendantes sans soutien municipal étaient
de rapports de face à face, une économie du territoire et donc soumises aux contraintes du marché et de la rentabilité
une économie rurale. Ces alternatives locales ne viendront pas immédiate, ne pouvant dès lors que se normaliser ou dispa-
d’ailleurs, c’est à nous de les inventer maintenant. Les difficultés raître, alors que le caractère public de la structure permet de
à vaincre sont locales. créer un marché unifié au niveau local et d’y introduire une
“démocratie de face à face”. L’essentiel est de laisser toute
Développer une alternative au capitalisme, c’est surtout liberté aux membres de la coopérative, ne pas tomber dans une
développer une alternative au salariat, au travail dépendant du organisation bureaucratique du travail ou l’exigence de renta-
capital et mesuré à sa productivité immédiate ou sacrifié au bilité à court terme. Il s’agit surtout d’abriter des activités
profit des actionnaires. On ne peut faire comme si la transfor- autonomes, un nouvel artisanat qui ne serait pas viable écono-
mation du travail n’avait pas déjà eu lieu, exacerbant la contra- miquement en indépendant, mêlant programmeurs, intellos

78 79
précaires, intermittents du spectacle, formation, nouveaux alternatifs d’entreprises alternatives (commerce, finance,
services, avec les exclus du salariat. production), utiliser la mise en réseau, montrer que le secteur
non concurrentiel est plus adapté que le secteur marchand au
Il ne s’agit pas de prétendre que ces coopératives municipales développement de la coopération intellectuelle et créative,
seraient une solution définitive et sans problème. La priorité est investir les champs culturel et informatique, mais rien ne se fera
de donner un abri contre l’insécurité, ne plus laisser les gens tout seul, c’est une bataille à gagner, un projet à réaliser qui
tout seuls et sans moyens. C’est un soutien individuel qu’il dépend de chacun.
faut apporter à chacun, une médiation nécessaire pour que
l’information atteigne sa destination, tout le contraire d’un travail 3. L’investissement dans la personne : l’avenir retrouvé
forcé ou des “ateliers nationaux”, mais l’organisation et les Outre le fait que la garantie du revenu ne peut rester au niveau
compromis doivent faire l’objet d’une discussion démocratique municipal et devrait être prise en charge au niveau national et
et d’un consensus local, c’est le plus difficile bien sûr. C’est là même européen, il ne faut pas se camoufler la difficulté de mise
qu’il faudra combattre pied à pied la tentation du contrôle, en oeuvre d’une telle politique de développement humain qui ne
du clientélisme et de la contrainte, non seulement abjecte mais juge pas les personnes au profit immédiat qu’on peut en tirer
contre-productive quand il s’agit d’une production de soi qu’on mais investit dans le développement des capacités et la liberté
ne peut évaluer à court terme. Le monde hélas est loin d’être de chacun (pour le plus grand bénéfice de tous). Comme tout
parfait, il ne faut pas sous-estimer les obstacles, les conflits, changement de logique, celui-ci rencontre des blocages idéolo-
les ambitions si on veut avoir une chance de les dépasser. giques violents. Alors qu’on avait fini par se persuader qu’on
vivait dans une concurrence généralisée de tous contre tous,
On peut envisager aussi des sociétés anonymes territorialisées voilà qu’il faudrait admettre une coopération généralisée où
bénéficiant d’avantages fiscaux en contre-partie de l’intervention chacun s’enrichit de la différence des autres ! et surtout où
publique dans la gestion et de la garantie d’emploi des salariés. certains semblent payés à ne rien faire pendant que d’autres se
Une partie au moins du financement devrait être assuré par un tuent au travail. Tout cela paraîtra donc bien utopique alors que
actionnariat local et protégé (rendement garanti). C’est l’équi- c’est plutôt le libéralisme productiviste qui est invivable et
valent des nationalisations minoritaires, au niveau local, le but complètement irréaliste.
étant d’avoir un actionnaire qui ne soit plus anonyme mais un
actionnariat de face à face qui n’est déjà plus le capitalisme On ne réclame d’ailleurs ici que l’extension des droits de la
soumis au marché financier. personne aux droits sociaux, aux moyens de vivre. C’est le
passage des droits abstraits à la réalisation d’un droit effectif
Tout ceci n’est qu’une phase transitoire, préparatoire, expéri- à l’existence. Le premier des droits concrets à l’existence est
mentale. C’est le monde qu’il faut sauver du productivisme bien un revenu garanti, la première liberté est l’autonomie finan-
capitaliste et pas seulement notre petit coin, mais il faut bien cière (de la femme notamment). Il faut que les “libéraux”
commencer quelque part et sans plus attendre. Pour que cela abandonnent la conviction qu’il faudrait être affamé pour
ait un sens et soit “durable”, il faut arriver à créer des circuits travailler alors qu’il vaut mieux bien sûr être en possession de

80 81
tous ses moyens et même pouvoir les développer ! C’est un collective, une continuité des générations. Quel avenir voulons-
changement complet de logique par rapport au salariat nous pour nous tous et nos enfants ?
classique, la productivité à court terme, l’exploitation, puisqu’il
s’agit désormais d’investir dans la personne sur le long terme et Un changement si considérable de logique n’est pas sans précé-
de développer ses capacités sur toute la vie. Ce n’est plus une dents mais ne peut être décrété, même démocratiquement.
logique de redistribution mais bien d’investissement. Il n’est possible qu’à être imposé concrètement par les besoins
en formation de l’économie informatisée et la demande de
Afin de concilier la nécessité d’un revenu garanti avec le besoin créativité du marché de la communication et de l’immatériel,
d’une activité sociale, ce revenu doit pouvoir être cumulable émergence d’une intelligence globale, d’un stade cognitif
avec un travail jusqu’à un certain seuil au moins, mais intégré supérieur qui a bien pour conséquence l’investissement dans la
dans le revenu imposable. Il faut joindre encore à ces droits personne mais qui doit saisir politiquement l’ensemble de
élémentaires, un droit à l’initiative économique (pas à la façon la société, décidée à défendre l’objectif d’un monde plus humain
faussement naïve des libéraux), un droit à la valorisation de nos où nous pourrions mieux vivre ensemble.
talents, élargissant au plus grand nombre ce qui est réservé pour
l’instant aux héritiers des bonnes familles. Plus généralement, il Il ne s’agit donc pas de construire un tiers-secteur complétant
faut défendre un droit à l’assistance mutuelle, au soutien, au l’offre marchande ou servant de voiture-balai au marché
conseil, à la formation. Contrairement à l’idéologie individualiste du travail, ni de se replier dans des associations marginales ou
voulant qu’on sache tout faire, non seulement avoir un véritable charitables mais bien de politiser l’économie locale, réinsérer
savoir faire mais encore savoir le faire savoir, il faut défendre une l’économie dans le social et la politique, abolir l’autonomie du
bonne division du travail entre technique et communication, marché et la séparation du travail et de la vie, sans vouloir pour
création et marché, favoriser la complémentarité des compé- cela décider de tout mais en développant au contraire l’auto-
tences. nomie de chacun (ce que Amartya Sen appelle le dévelop-
pement humain).
On était habitué à la prédominance du passé, de l’héritage et juin 2002
d’un revenu qui dépendait d’abord du capital accumulé par une
lignée familiale, époque du sacré et de l’or, puis c’est la produc-
tivité immédiate (marginale) de notre travail individuel qui
semblait justifier les écarts de salaire, époque du Droit et de la b. La coopérative municipale
monnaie de consommation, du fordisme, d’un modernisme
absorbé par le présent et le nouveau. Désormais il nous faut La nécessité d’abolir la séparation de l’économie et de la vie en
regarder l’avenir, investir dans la formation et un destin commun, intégrant les équilibres écologiques locaux à l’activité écono-
temps des projets et des cartes de crédit dans un monde mique doit se traduire par une relocalisation de l’économie qui
globalisé et une économie cognitive. Il nous faut comprendre peut prendre la forme de sociétés mixtes à participation
pour cela que la vie n’a de sens qu’à s’inscrire dans une histoire municipale ou d’associations locales mais la création de coopé-

82 83
ratives municipales constitue sans doute l’institution centrale de En revanche, les “coopératives appartenant à la municipalité” ne
ce développement local et humain, valorisant les compétences seraient pas des coopératives au sens conventionnel du terme.
disponibles tout en garantissant les moyens de l’autonomie Elles ne seraient pas des coopératives privées ou des fédéra-
individuelle. C’est une structure entièrement nouvelle, adaptée à tions de coopératives privées. Elles seraient la “propriété” d’une
la production immatérielle et fonctionnant sur une toute autre communauté réunie dans une assemblée populaire. Elles opére-
logique que les coopératives du passé, voilà pourquoi c’est raient donc comme partie de la communauté, pas séparément,
souvent si difficile à comprendre. Il n’y a pas vraiment de et elles devraient rendre des comptes à la communauté.
modèles pour ce qui reste à inventer et dont nous ne pouvons Non seulement seraient-elles la “propriété” de la communauté,
donner ici que les grandes lignes. Les coopératives municipales mais plusieurs de leurs politiques seraient décidées par la
constituent les institutions de base d’une économie plurielle communauté en assemblée. Seule l’application pratique de ces
(mixte) devant assurer à terme une production alternative au politiques serait, elle, de la juridiction des coopératives indivi-
capitalisme salarial productiviste, ce qui implique de s’inscrire duelles.
dans des circuits altermondialistes car les enjeux écologiques
sont planétaires. Non seulement la communauté dans son ensemble détermi-
nerait-elle leurs politiques, mais c’est l’ensemble de la
L’idée de base des coopératives municipales vient de Bookchin. population qui établirait un genre de relation morale avec la
Il constate que les coopératives exposées à la concurrence coopérative parce que la coopérative serait partie intégrale de la
finissent par se comporter comme des sociétés marchandes ou population. Voici un domaine où une culture politique va au-delà
disparaissent. Il faut donc abriter ces activités coopératives de la de la politique purement institutionnelle de l’assemblée et de
pression concurrentielle grâce à des structures politiques locales la confédération. Non seulement l’économie serait-elle munici-
qui en assurent le financement par la collectivité. Ce sont des palisée, mais la culture politique pourrait aider à créer une
coopératives car leur objectif est de développer la coopération économie morale dans la communauté, un nouveau genre de
locale, hors concurrence immédiate, et ce sont des coopératives relations économiques entre les citoyens et leurs moyens
municipales car leur fonctionnement est assuré par la munici- d’existence, qu’ils soient producteurs ou détaillants.” Murray
palité et soumis au débat politique local, dans des rapports de Bookchin, Le municipalisme libertaire, Écosociété.
face à face :
Ces idées restent entièrement valables, bien qu’il faudrait avoir
“La valeur des coopératives de nos jours réside en ce qu’elles une version moins naïve de la démocratie et de la manipulation
enseignent aux gens comment coopérer. Mais en général, ce politique, mais ce qui en assure à la fois la nécessité et la
qui arrive dans la plupart des coopératives, selon ma propre viabilité, ce sont les nouvelles conditions de production de l’ère
expérience et l’expérience historique, c’est qu’elles deviennent informationnelle, les nouvelles forces productives immatérielles
de véritables entreprises bourgeoises, se lançant dans la et créatives favorisant diversifications et individualisation des
concurrence que produit le marché. Celles qui ne le font pas parcours, les nouveaux services à la personne peu compatibles
disparaissent. avec des rapports marchands, les nouveaux métiers indépen-

84 85
dants mais trop souvent intermittents, enfin l’orientation vers sociales du même ordre que le salariat pour des activités
le développement humain et l’exigence écologique d’une reloca- autonomes et créatives. Le casse-tête du revenu garanti pourrait
lisation des échanges. être résolu localement par l’inscription dans une coopérative
municipale (ou régie de quartier) et l’utilisation, en partie
Pour comprendre le rôle de pivot d’une alternative écologiste seulement, d’une monnaie locale. Ce n’est pas une solution
constituée par ces coopératives municipales il faut penser, idéale mais du moins une solution d’urgence, quand c’est
au-delà de Bookchin, aux pouponnières d’entreprises améri- possible. Le revenu garanti ne doit pas être lié à une productivité
caines (tuteurs, services et conseils apportés aux nouvelles à court terme, ni à un emploi immédiat. C’est d’abord un revenu
entreprises) aussi bien qu’aux SEL (Systèmes d’Echanges d’existence et de formation, de production de soi, un investis-
Locaux). En effet, les coopératives municipales ont pour fonction sement dans la personne et dans l’avenir.
de dynamiser les échanges locaux et pour cela peuvent utiliser,
pour une part au moins, une monnaie locale. Permettant de Sans lien direct avec le revenu garanti qui peut servir aussi
centraliser le marché des offres et demandes locales, la coopé- à chercher un emploi salarié, à se former ou élever ses enfants,
rative municipale reprend donc toutes les fonctions des SEL. une coopérative municipale doit remplir la fonction de valori-
Elle devrait y joindre toute une série de moyens et d’assistances sation des compétences et de connexion entre offres et
pour valoriser les compétences, encourager les créations demandes. Le revenu garanti ne doit exiger aucune contrepartie
d’entreprise, financer des projets, fournir conseils et formation, mais il ne doit pas enfermer non plus dans l’inactivité. Dans tous
mettre en relation fournisseurs et clients. On peut dire de la les cas, la coopérative permet de briser l’isolement des individus
coopérative municipale que c’est un centre de traitement et des activités autonomes, proposant son intermédiation pour
de l’information, la monnaie locale faisant partie du système fournir à chacun l’accès aux services dont il a besoin et qui vont
d’information, mais c’est surtout l’institution d’une démocrati- de la simple écoute, au conseil, à la formation ou l’assistance,
sation économique et d’une production alternative basée sur jusqu’à la commercialisation de nos produits ou la simple mise
le développement de l’autonomie et la valorisation des compé- en relation. La dynamisation des échanges locaux fait partie de
tences. Des expérimentations sont possibles immédiatement, la mission principale des coopératives municipales qui sont des
on ne doit pas attendre pour commencer à construire une agents du développement local dont le rôle est de recenser
production alternative au productivisme marchand, et qui ne se besoins et ressources locales pour tenter de les ajuster.
fera pas en un jour, le défi étant d’assurer le maximum de
production locale hors marché pour constituer à terme une alter- Ce qui oppose les coopératives municipales aux bourses du
native au capitalisme salarial (il ne suffit pas d’être anti-capita- travail, ateliers nationaux ou coopératives ouvrières ce sont les
liste, il faut pouvoir se passer du capitalisme et dépasser caractéristiques très différentes des nouvelles forces produc-
le productivisme dans la production elle-même). tives immatérielles. Ainsi, nous ne sommes plus à l’époque du
travail forcé car ce n’est plus la force de travail qui compte
La fonction des coopératives municipales d’abriter de la concur- mais la formation et l’autonomie du travailleur, ses capacités
rence et de la précarité implique de fournir des protections d’initiative. Nous ne sommes plus à l’époque de la production de

86 87
masse mobilisant les mêmes compétences partout et tout le savoir haut et fort par dessus le marché, faisant tout : formation,
temps. Ce qu’on cherche aujourd’hui, ce sont des parcours recherche, production et commercialisation, dans une fin préci-
singuliers, des savoirs plus ou moins rares procurant un pitée de la division du travail. On peut considérer avec plus de
avantage concurrentiel. Les ressources humaines et locales ne raisons que la division du travail participe à nous tenir ensemble,
sont plus exploitées dans ce qu’elles ont d’universel mais, de chacun ayant besoin des autres, et que l’autonomie de l’individu
plus en plus dans leurs différenciations, leurs spécificités est une construction sociale dont il faut créer les conditions, les
propres. Il ne s’agit pas d’enrégimenter tous les sans-travail supports sociaux comme dit Castel. En particulier il semble bien
dans des travaux publics sous-payés (détruisant de véritables préférable de séparer production et commercialisation. Les
emplois), ni de les formater pour l’usine, mais plutôt de entreprises se rendent bien compte d’ailleurs que ce ne sont
développer les talents particuliers, soutenir les projets profes- pas les grandes gueules qui font le boulot mais plutôt les
sionnels des individus. Les coopératives municipales doivent timides concentrés sur leur tâche. On ne peut être tous sur le
être des centres de production d’autonomie, de formation et de même moule du cadre dynamique et ambitieux. Les coopéra-
valorisation des compétences, pas des ateliers de travail. Ce tives expriment la complémentarité des individus et des talents,
n’est possible qu’à répondre aux exigences de l’économie infor- l’optimisation et la synergie des compétences disponibles. Il ne
mationnelle, aux contraintes de l’écologie ainsi qu’aux besoins s’agit pas de rester entre soi et cette complémentarité doit se
du développement humain. Loin de se réduire à une structure retrouver dans l’intégration de circuits alternatifs d’échanges
d’insertion pour les exclus du marché du travail, la réussite des aux niveaux régional, national, européen et mondial (commerce
coopératives municipales réside dans le regroupement de diffé- équitable).
rentes catégories sociales : intermittents du spectacle, artistes,
informaticiens indépendants, intellos précaires, services aux La gestion de la coopérative est assurée par la municipalité qui en
personnes, artisanat traditionnel, petits agriculteurs, etc., aussi fournit les moyens. La dimension politique est essentielle ici pour
bien que chômeurs, retraités ou mères de famille. Il est crucial échapper à la marchandisation. Cela n’est pas sans danger de
de regrouper des populations très diverses dans une même clientélisme mais il faut miser sur un renouveau de la démocratie
structure pour ne pas la cantonner au social mais ce n’est locale, un retour de la commune, d’un débat politique sur notre
absolument pas pour faire la même chose ou avoir l’illusion de communauté de destin. C’est peut-être le plus difficile. Les anglo-
faire coopérer tout le monde, c’est comme avoir la même saxons s’appuient sur des communautés homogènes, assumer la
sécurité sociale, appartenir à une communauté politique. Les dimension politique serait pourtant assumer une diversité d’appar-
coopérations sont favorisées par la coopérative mais se consti- tenance des citoyens, ce qui ajoute encore une difficulté sans
tuent ponctuellement sur des objectifs concrets. aucun doute, étant donné ce que la politique est devenue. La
tentation est toujours grande de vouloir des résultats à court
Il faut insister enfin sur ce qui oppose les coopératives munici- terme alors que le seul intérêt d’une structure municipale est de
pales à l’idéologie libérale de l’individu autonome. La dernière pouvoir privilégier l’investissement à long terme et le dévelop-
mode, en effet, est de considérer que l’individu devrait devenir pement humain. L’esprit coopératif implique bien sûr la partici-
une entreprise, possédant un savoir-faire et sachant le faire pation active des membres de la coopérative et des associations

88 89
locales à ses orientations. Répétons-le, ces propositions ne la science ou la coopération informatique produit les
visent pas à défendre un tiers-secteur complétant l’offre logiciels libres. Alors même que la marchandisation ne cesse
marchande ou servant de voiture-balai au marché du travail, ni à de s’étendre, le temps n’est déjà plus à l’appropriation de la
se replier dans des associations marginales ou charitables, mais puissance énergétique mais à l’apprentissage collectif de la
bien de politiser l’économie locale, réinsérer l’économie dans le régulation des équilibres écologiques aussi bien au niveau local
social et la politique, abolir l’autonomie du marché ainsi que la que global.
séparation du travail et de la vie, sans prétendre pour cela
décider de tout mais en développant au contraire l’autonomie Contre les croyances libérales et malgré le discrédit de la
de chacun. C’est un projet de société et la construction de démocratie représentative réduite à une démocratie compé-
nouveaux rapports de production. titive et spectaculaire, le retour à notre responsabilité collective
doit se traduire par un retour de la politique à tous les niveaux
Pour cela, pas de mystère, il faut expérimenter et corriger le tir de ce qu’on devrait pouvoir appeler une démocratie cognitive
en fonction des résultats. On ne peut entrer dans le détail en et qui commence au niveau municipal (ou du quartier dans les
dehors de toute pratique et la diversité des territoires appelle grandes villes) avec ce que Bookchin appelle une démocratie
une diversité d’organisation. On n’est pas dans l’utopie ou les de face à face qui est le contraire de l’u-topie. On peut craindre
bonnes intentions mais nous avons une obligation de résultats dans cette relocalisation une aggravation des inégalités géogra-
effectifs. Il n’est pas question de prétendre à une solution toute phiques qu’il faudra corriger par des mécanismes de redistri-
faite mais seulement d’en dégager les caractéristiques princi- bution et des normes nationales car seule l’intégration à un
pales. Ce qu’il faut, c’est savoir ce qu’on veut, s’en donner les projet global et des circuits altermondialistes donne sens à ces
moyens, les institutions, et en évaluer régulièrement les effets expériences, mais on ne peut plus ignorer les réalités locales
pour construire de nouveaux rapports de production plus écolo- et leur dimension politique. L’intégration à une communauté
giques, plus économes socialement, plus dignes et mieux locale rencontre certes bien des résistances au nom d’un
adaptées aux nouvelles forces productives de l’économie infor- individualisme exacerbé, mais la sauvegarde de nos conditions
mationnelle qui succède depuis peu à l’ère énergétique (dont la de vie, la poursuite de l’individuation et de la démocratisation
guerre du pétrole annonce le déclin). dépendent de notre capacité à retrouver une communauté
politique, à construire un monde commun, ici et maintenant,
Il ne suffit pas de plaquer de nouvelles contraintes écologiques où nous pourrons vivre et nous projeter dans l’avenir. La coopé-
sur des structures économiques périmées et de tenter rative municipale tente d’en fournir une concrétisation, il faudra
un impossible productivisme durable, mais nous devons de toutes façons que cela se traduise par de nouvelles institu-
construire les supports institutionnels de l’économie de tions plus ou moins équivalentes, liées au territoire et
l’avenir, de la constitution d’une véritable intelligence collective protégées du marché politiquement pour réduire la précarité,
tirant parti de toutes les ressources humaines et des permettre le développement des activités autonomes,
technologies de l’information pour réaliser nos finalités favoriser les échanges locaux et la coopération économique.
sociales tout comme la coopération scientifique fait progresser novembre 2003

90 91
c. La relocalisation de l’économie par y a plusieurs millions de chômeurs, de capacités de travail
les monnaies locales inemployées qui ne trouvent pas à se valoriser, c’est largement par
manque de capacités financières et non pas en raison d’une
La régulation monétaire entre inflation et chômage prétendue inemployabilité ou paresse des chômeurs comme les
L’argent fait tant de ravages que l’on se prend à rêver d’un monde libéraux le prétendent depuis toujours.
sans argent mais lorsque l’argent vient à manquer c’est la misère
qui s’étend dans toute l’Argentine, l’économie qui se bloque, la Il n’y a rien de plus injuste que de vouloir transformer les consé-
circulation des biens qui s’arrête, les pénuries qui s’installent, la quences catastrophiques de politiques macroéconomiques
faim qui gagne... La solution ne s’est pas faite attendre et pour restrictives en condamnation morale des exclus qu’elles
relancer les échanges les Argentins ont très vite créé des produisent, comme si la masse des chômeurs n’était constituée
monnaies locales qui ont permis à la population de survivre même que de l’addition de tares individuelles se multipliant soudain
si la plupart ont été abandonnées depuis que la devise nationale a alors qu’on peut constater souvent qu’une baisse des taux
été de nouveau utilisable. d’intérêt d’1/4 ou d’un demi point est suffisante pour inverser le
mouvement ! La monnaie est un instrument essentiel de la
Rien de plus naturel que la monnaie. N’importe quoi peut servir de “puissance” publique et la base de toute politique économique.
monnaie d’échange selon les époques et les climats : du chocolat, Les politiques keynésiennes ont démontré leur efficacité sur le
du sel, du sucre, des pierres, de l’or, des billets, du travail, du niveau de chômage depuis le New Deal jusqu’à la “stagflation”
temps, etc. Toute monnaie est convertible dans une autre de 1974 au moins (mais encore aujourd’hui aux Etats-Unis),
monnaie, et c’est pour cela que la mauvaise monnaie finit toujours par simple création monétaire, “injection de liquidités” dans
par chasser la bonne. La monnaie remplit classiquement les l’économie. Comme par “miracle”, dès que les affaires vont
fonctions d’unité de compte (prix), d’instrument de transaction mieux les millions de prétendus inemployables retrouvent de
(échange) et de réserve de valeur (capital). Cependant, la monnaie plus en plus les emplois qu’ils méritent. C’est un fait mille fois
n’est pas un intermédiaire neutre des échanges car trop de vérifié (mais pas toujours) qu’aucun économiste ne peut ignorer.
monnaie produit de l’inflation et ruine les rentiers en diminuant la Le problème, c’est que moins il y a de chômage et plus les
valeur du capital et des dettes du passé. Tant que cette inflation salaires augmentent, plus l’inflation s’emballe et les anciennes
reste maîtrisée, c’est d’ailleurs largement à l’avantage des jeunes, richesses fondent comme neige au soleil... Ce sont donc les
des investisseurs et des travailleurs actifs dont les emprunts se pauvres et les plus fragiles qu’on préfère sacrifier à la préser-
réduisent alors que les salaires et les profits suivent en général la vation des richesses accumulées, des avantages acquis, de
hausse des prix. l’héritage du passé, en pratiquant une politique de monnaie forte
Par contre, lorsque la génération dominante vieillit, c’est la lutte qui se traduit par une confiance surévaluée dans la stabilité
contre l’inflation, la défense du capital (des “économies”) qui d’une société qui se déchire. Non seulement la monnaie n’est
devient prioritaire pour les propriétaires, organisant la rareté pas neutre mais elle est l’enjeu majeur de la politique et du
de la monnaie. Cette politique de rigueur a pour conséquence partage entre générations. Il y a urgence à revenir vers un
mécanique le chômage de masse que nous connaissons. Lorsqu’il meilleur équilibre et retrouver les instruments d’une régulation

92 93
économique, la maîtrise de notre environnement économique sociale. Il ne suffit pas d’accumuler de la monnaie ni d’ajouter de
et humain. nouvelles monnaies, la seule chose qui compte c’est le montant
global de monnaie et surtout sa répartition. La richesse du riche
Bien sûr, on ne peut faire n’importe quoi. Il ne suffit pas de créer mesure la pauvreté du pauvre (à nouvelle richesse, nouvelle
inconsidérément du pouvoir monétaire car les mécanismes infla- pauvreté). C’est pour la monnaie que le concept de fétichisme
tionnistes sont déclenchés par n’importe quel type de monnaie, s’applique le mieux, sa valeur n’est jamais dans sa matière, fût-
fût-elle locale, dès lors qu’elle prend une réelle ampleur. Ainsi, elle de l’or, mais dans le rapport social qu’elle exprime. L’illusion
il faut être conscient qu’un pouvoir d’achat supplémentaire est tenace devant l’apparente objectivité de l’argent. Comme le
permettant d’acquérir des produits locaux provoque immanqua- fétiche, son pouvoir est pourtant entièrement social, repré-
blement une certaine inflation sur ces produits (une raréfaction sentant une valeur commune, reconnue et acceptée par tous,
et une augmentation des prix) ce qui est la contrepartie de l’amé- entièrement basée sur la confiance et les représentations collec-
lioration du revenu des producteurs. Il ne faut voir rien de tives. On peut croire posséder un capital solide et le voir fondre
magique dans la monnaie. C’est un outil de régulation écono- ou disparaître. Il suffit d’un afflux d’or soudain ou d’un krach
mique, toujours menacé d’en faire trop ou pas assez, entre immobilier. Les immeubles restent pourtant debout, ce qui
inflation et chômage. Il n’est donc pas question d’appliquer une craque c’est la demande, la valorisation sociale. Toutes les
règle rigide comme le voudrait la Banque Centrale Européenne valeurs sont relatives, les monnaies locales sont un outil de
qui sera bien obligée d’assouplir ses critères (indispensables redistribution de la richesse, créateur de richesse en cela même
certes en leur temps pour assurer la crédibilité d’une nouvelle qu’elles permettent à la fois la valorisation de compétences
monnaie). Une monnaie se gère au jour le jour par corrections inemployées et le renforcement de la solidarité sociale, c’est-à-
incessantes comme tout phénomène chaotique. C’est le dire la réduction des inégalités.
principe des régulations cybernétiques par rétroactions (et que
Greenspan pratique de façon très réactive à la réserve fédérale Le capitalisme c’est le pouvoir de l’argent sous la forme de sa
américaine). Le niveau local étant le plus près de la réalité concentration (le capital) mais cela signifie dès l’origine le
vécue, c’est à ce niveau qu’une régulation par rétroaction, une pouvoir aveugle d’un argent anonyme, de marchés financiers
correction des dérives constatées peut être le plus efficace et le lointains qui décident de nos vies sans nous demander notre
plus immédiat. Normalement, plus l’organisation est petite avis. Les monnaies locales, en général à durée de vie limitée et
et plus les régulations ou adaptations y sont rapides. Un des donc non capitalisables, sont tout le contraire et l’instrument du
intérêts majeurs des monnaies locales serait de ne pas pouvoir développement local, de la reterritorialisation de l’économie et
nourrir l’inflation immobilière qui semble une caractéristique des de la valorisation des capacités disponibles. L’injection de liqui-
sociétés d’abondance (l’inflation des hauts revenus se traduit en dités a pour finalité la dynamisation des échanges locaux en
inflation immobilière diminuant les salaires réels). même temps que le financement à moindre coût de l’aide
sociale (la décentralisation de la gestion du RMI devrait en
Le plus important, c’est de comprendre qu’une monnaie ne vaut renforcer l’évidence) mais répétons qu’il faut toujours ajuster les
pas en soi, sa valeur représente un pourcentage de la richesse politiques à leurs résultats. L’économie de la gratuité chère

94 95
à Bertrand de Jouvenel doit garder toute sa place là où elle est couplée avec une coopérative municipale ou, du moins, des
profitable à tous (supprimant les coûts de transaction), en parti- bourses locales d’échange (BLE) permettant de multiplier
culier pour les biens immatériels (information, logiciels libres, les opportunités de valoriser des compétences inemployées.
musiques, formation, santé, etc.). Il ne s’agit pas de vouloir Tout ceci est faisable immédiatement.
tout monétiser mais la monnaie doit être considérée comme un
“système d’information” permettant d’ajuster l’offre à la Ce n’est pas dire qu’une monnaie locale ne pose aucun
demande, d’orienter les ressources et de les répartir, de problème, on a vu qu’elle peut produire les mêmes effets infla-
manifester les pénuries et les surproductions, de corriger les tionnistes que toute monnaie, mais ce sont des problèmes
inégalités et les déséquilibres. La monnaie locale est l’ins- qu’on peut traiter au plus près et de façons différenciées, selon
trument de la relocalisation de l’économie et de la maîtrise de les situations, les équilibres locaux, les populations ou les
notre développement local comme une monnaie nationale était activités concernées. La plus grande partie des problèmes
l’instrument de l’indépendance nationale et de la politique des rencontrés par les SEL concerne plutôt leur trop grande réussite
nations. dans la dynamisation des échanges locaux et la valorisation des
compétences disponibles. Cela signifie, en effet, l’ouverture à
Les Systèmes d’Echanges Locaux (SEL) de nouveaux concurrents de divers services (qui, de plus,
Conscients de ce rôle crucial de la création monétaire, de échappent aux charges), ce qui entraîne plutôt une baisse des
multiples tentatives de monnaies alternatives ont vu le jour prix et une déqualification des prestations, se traduisant par
jusqu’aux monnaies virtuelles actuelles. Le privilège de battre une baisse de revenu des professionnels qualifiés (et par les
monnaie n’est plus du tout réservé aux Etats, contrairement à ce protestations des artisans installés contre cette concurrence
qu’on pourrait croire. Il peut donc y avoir toutes sortes de déloyale). C’est bien pour protéger certaines professions qu’il
monnaies mais l’important est de savoir quel est le pouvoir qui y a actuellement des “barrières d’entrée” à certaines activités
la contrôle (banques, Etat, entreprises, associations, individus ou (exigence de diplômes ou charges forfaitaires obligeant à un
communes) et il semble bien évident que la monnaie dont nous chiffre d’affaires important si on ne veut pas perdre d’argent en
avons besoin pour relocaliser l’économie, c’est une monnaie travaillant !). Ainsi, il faut être conscient qu’on empêche actuel-
locale. Les Systèmes d’Echanges Locaux (LETS en anglais) lement les gens de travailler (au noir) pour ne pas faire concur-
basés sur une monnaie fictive (le Sel) pour s’échanger des rence aux professionnels et préserver leurs revenus, ce qui peut
services, en démontrent la viabilité et l’efficacité sur la dynami- s’avérer effectivement indispensable dans un certain nombre de
sation des échanges locaux, mais à une échelle encore bien cas. Ce sont des “effets pervers” qu’il ne faut pas prendre à la
insuffisante. Il faudrait en faire une véritable monnaie légère mais qui peuvent être corrigés localement de façon plus
municipale, sous contrôle démocratique, au service d’objectifs souple qu’au niveau national (bien qu’avec des risques de
de développement humain et local. L’expérience des SEL corruption et de clientélisme).
montre que la création monétaire n’est en rien suffisante, ce
n’est qu’un élément d’un dispositif destiné à développer les L’idée de base, c’est une sorte de fusée à 3 étages. Un
échanges locaux. La monnaie locale doit impérativement être minimum d’activité et de participation aux échanges locaux

96 97
soutenus, financés et non taxés. La majorité des échanges on ne peut généraliser une position simpliste comme l’échange
locaux soumis à des taxes modulées selon les besoins du de temps, il faudrait avoir des barèmes mais, là encore, on
moment par l’intermédiaire d’une monnaie locale qui favorise les réintroduit la politique.
circuits courts. Les autres échanges en devises protégés par la
TVA. Des monnaies plurielles
Comme intermédiaire de l’échange, une monnaie a plusieurs
Tout cela bien sûr c’est de la concurrence faussée en faveur des faces. On peut l’aborder par les services qu’elle rémunère,
échanges de proximité. Autrement dit, plutôt que d’aller comme on vient de le faire, par ses effets inflationnistes sur les
chercher le meilleur professionnel à l’autre bout de la France, prix mais aussi par le mécanisme de fixation des prix lui-même,
il s’agit de favoriser le fait d’utiliser ce qu’on a, les compétences qui n’est pas forcément celui du marché (monétariser c’est
disponibles localement, de même qu’il faut privilégier les reconnaître la valeur d’un service, ce n’est pas forcément le
productions agricoles locales. Il s’agit bien de réduire l’extension marchandiser). De fait, la détermination du prix des prestations
du marché. Cela n’est guère possible qu’avec des monnaies locales peut devenir un véritable casse-tête qui empoisonne les
locales pour ne pas trop enfreindre les règles européennes. SEL dès lors qu’on ne veut pas laisser le marché décider de la
valeur des choses ou des personnes et faire un barème (comme
Les Systèmes d’Échanges Locaux sont pris en exemple car il y a un barème des salaires dans les conventions collectives). Il
ils existent déjà, mais il faut souligner qu’ils ne sont pas généra- n’est pas toujours mieux de laisser les gens se mettre d’accord
lisables et ma proposition s’en distingue radicalement par le entre eux, alors que celui qui a besoin d’un service peut n’y rien
fait d’en faire des coopératives municipales et des monnaies connaître ou ne pas disposer des capacités sociales nécessaires
contrôlées par les élus locaux, c’est-à-dire en donnant à la à toute négociation.
monnaie sa fonction politique. Les monnaies locales c’est
réintroduire l’économie locale dans la politique locale car la Afin d’éviter ces marchandages, les Américains ont donc inventé
monnaie est, avec la fiscalité, le principal instrument de l’éco- un type de monnaie qui n’en est pas vraiment une, se rappro-
nomie-politique. C’est un instrument difficile à comprendre et à chant un peu plus du troc, ce qu’on appelle le “time dollar”
manipuler puisque sa valeur n’est pas en elle-même mais dans permettant de simples échanges de temps (1 heure de ménage
un rapport social. Son pouvoir d’achat dépend de l’ordre établi, ou de bricolage contre 1 heure de langues étrangères, de garde
de la masse circulante et de la richesse produite. d’enfants, etc.). C’est un principe facilement compréhensible et
qui a sa pertinence dans la sphère domestique notamment mais
Le “time dollar” dont on va parler maintenant est de mon point qui n’est pas généralisable car beaucoup trop favorable au travail
de vue une fausse monnaie même s’il est très pratique pour non qualifié (les travailleurs qualifiés n’y trouvent pas leur
échanger des petits services mais on peut dire que c’est la compte). Il est tout-à-fait impossible de l’appliquer au “travail
théorie de la valeur-travail incarnée, dommage que ce soit au virtuose” dont le temps de formation ou de préparation est
moment où le travail perd souvent toute proportionnalité au disproportionné par rapport au temps de la prestation elle-
temps passé... Je partage là-dessus l’analyse de Serge Latouche : même. Il y a aussi un nombre de plus en plus grand de services

98 99
qui relèvent de la “résolution de problèmes” (comme l’informa- monnaies plurielles. Des mutuelles pourraient utilement
tique) et ne peuvent se mesurer au temps passé, impossible à participer à la gestion, la convertibilité et la crédibilisation de ces
prévoir. Cela ne veut pas dire qu’on pourrait se passer de tout monnaies. On est encore dans l’expérimentation même si on
échange de temps mais qu’il faut se situer dans le cadre de dispose déjà de toute une histoire riche et variée.
monnaies plurielles plutôt qu’une monnaie alternative unique.
Entre régulations locales et globales
La manière la plus simple de créer une monnaie locale et Il ne s’agit pas de présenter les monnaies locales comme un
dynamiser les échanges locaux, c’est de créer une coopérative remède miracle qui résoudrait tous nos problèmes mais de
municipale utilisant sa propre monnaie, sur le modèle des SEL mettre en place un dispositif complet d’échanges locaux (coopé-
mais de façon plus officielle et avec plus de moyens. Cela rative municipale) avec une politique monétaire gérée démocra-
n’empêche pas de créer d’autres monnaies en dehors de la tiquement par les municipalités, au service de l’intérêt commun
coopérative, selon les priorités locales, les publics qu’on veut et de l’amélioration du sort des plus démunis. Des arbitrages
toucher et les services qu’on veut développer. C’est ce qu’on sont constamment nécessaires entre intérêts opposés, selon les
appelle les “monnaies affectées” dont les “tickets-restaurants” équilibres locaux, les périodes ou les dynamiques en cours. Non
sont l’exemple le plus courant. On peut créer par exemple des seulement la monnaie est un pouvoir, mais c’est toujours la
monnaies spécifiques à un grand ensemble ou un quartier, pour monnaie du pouvoir, incarnant un compromis social, des choix
y favoriser les échanges de voisinage (bricolage, formation, de société. La monnaie est la base d’une repolitisation de
ménage, soins). Il peut y avoir une monnaie réservée à l’éco- l’économie en même temps que de sa reterritorialisation. Etant
nomie solidaire (le SOL) ou qui fonctionne comme carte de donné ce caractère local, on ne peut rêver qu’un schéma
réduction (le “Robin”, monnaie associative, peut ainsi donner identique s’applique partout, par contre cela renforce la
droit à un rabais de 20% sur les prix en Euros, le reste étant payé nécessité d’une coordination entre municipalités puisque les
en Robins gagnés dans le bénévolat). On peut allouer des alloca- résultats d’une politique sont étroitement liés à son environ-
tions en monnaie locale à certaines catégories de résidents et nement immédiat. Les politiques locales dépendent inévita-
déterminer les prestations auxquelles elles peuvent servir (ce blement d’entités plus globales (Nation ou Europe) et ne
qui n’est pas sans risque de stigmatisation), ou bien essayer de peuvent s’y substituer, ni vivre en autarcie d’aucune façon.
gagner des artisans, des commerçants, des entreprises à cette Une monnaie locale dépend étroitement du territoire qu’elle
monnaie qui n’est pas utilisable hors d’un territoire donné et couvre mais aussi de son environnement extérieur et ne saurait
n’est pas entièrement convertible dans les autres monnaies (la remplacer les devises convertibles.
conversion doit être possible dans certains cas, au moins annuel-
lement, mais avec une perte plus ou moins forte de 75% à 50%, Il y a plusieurs niveaux de régulation et donc des projets plus
ce qui constitue une économie d’autant pour le budget larges de monnaies solidaires ont leur utilité mais à condition de
municipal). De toutes façons, la circulation monétaire sur le s’appuyer sur de véritables monnaies locales et de nouveaux
territoire concerné doit rendre inutile une bonne part de la rapports de proximité, une citoyenneté locale, une économie
conversion en devises “extérieures”. C’est tout le pari des communale et solidaire. Le but premier des monnaies locales,

100 101
c’est une reterritorialisation de l’économie protégée des 3. Le revenu garanti
marchés financiers, c’est de servir de valeur d’échange pour les
services de proximité et d’être au service du développement a. Un revenu vital
humain et local, d’une alternative au productivisme qui ne peut
se construire que par le bas, au niveau de la “communauté de Du Revenu Garanti à la valorisation de la personne
communes”.
Il est encore bien difficile de réaliser l’étendue des bouleverse-
Enfin, il faut souligner que les monnaies locales pourraient peut- ments de la production automatisée vers une économie de
être faciliter la mise en place d’un revenu garanti, de plus en services. Si nos institutions n’ont pas eu le temps de s’y adapter
plus indispensable avec le développement du travail immatériel encore, chacun ressent à quel point ces nouvelles conditions
et intermittent, même si cela devrait être un droit universel et entament et fragilisent le statut salarial, réservé désormais à une
relève plutôt de l’Europe ou des gouvernements nationaux, élite tandis que la précarité progresse partout.
mais on ne peut nier que le niveau de revenu a aussi un
caractère local (l’accès aux ressources du territoire). Il ne Il faudra bien se décider à redonner une véritable protection
faudrait pas pour autant en demander trop aux monnaies sociale, une continuité “Au-delà de l’emploi” (Supiot). Pour cela
locales, et, surtout, ne pas oublier que les résultats dépendront il faudrait “Penser à l’envers” du fordisme comme le veut
de la politique menée, de sa justesse et de sa prudence. Du la nouvelle économie de la demande, de la flexibilité de la
moins, on doit être persuadé que l’offre de monnaie constitue production (toyotisme). Ce n’est pas à l’emploi qu’il faut donner
un outil puissant de régulation des échanges. C’est un élément un statut désormais, c’est à la personne ce qui veut dire au
qui devrait être pris en compte par toute politique locale aussi moins un revenu garanti pour tous.
bien qu’européenne. Les monnaies locales font partie des
principaux instruments de la relocalisation de l’économie, de la L’économie immatérielle en réseaux produit de l’exclusion alors
sortie du productivisme, de la construction d’une autre système que nous pourrions profiter au contraire de son immense
économique (des circuits alternatifs) et d’un renouveau de la potentiel de libération pour construire une production écologique
démocratie par le local. Pour cela on n’a pas besoin d’attendre de plus en plus nécessaire, une véritable alternative au
une révolution mondiale qui nous dispenserait de prendre nos productivisme salarial au profit d’un développement local et
affaires en main, tout cela, est faisable immédiatement, pourvu personnel. Le passage à l’économie immatérielle est celui de
d’en avoir la volonté collective. Quand tout est à reconstruire, il la production de l’homme par l’homme (formation, santé,
faut commencer par le bas. culture) où c’est l’homme qu’il faut enrichir et cultiver, capital
février 2005 le plus précieux. Les institutions internationales reconnaissent
désormais le “développement humain” comme la première des
priorité (Amartya Sen).

102 103
Nous ne sommes plus aux débuts du capitalisme où le peuple de subvention pour les activités autonomes du tiers-secteur.
était délibérément affamé, toute ressource commune lui étant Sans réduire le revenu garanti à ce minimum, c’est une base
retirée afin de l’obliger à travailler tout le temps (Weber, Gorz). réaliste dont il faudrait faire une revendication prioritaire. Nous
Dans une économie de l’information, l’essentiel, au contraire, n’avons plus à gagner notre vie mais à la produire. Nous avons
c’est le développement des capacités et la garantie du revenu la chance d’être nés dans un temps où le salaire n’est plus
assurant la reproduction des compétences (employabilité). mesuré à la peine mais où notre liberté devient le coeur de la
Ce revenu doit être suffisant et ne saurait être inférieur au seuil nouvelle productivité. L’utopie est déjà réalisée, il ne manque
de pauvreté sans menacer l’intégration sociale. Il doit surtout que de le reconnaître et d’abolir les anciens privilèges devenus
favoriser les activités autonomes, changer la production. insupportables, pour imposer un véritable droit à l’existence et à
Une politique de développement humain ne se limite pas au l’indépendance financière. Les années qui viennent annoncent
revenu garanti et doit permettre une véritable valorisation le “choc des générations” du papy boom et bien des révolutions
des personnes, la formation et l’accès à l’activité économique à venir qui dépendent de nous.
comme aux responsabilités démocratiques. novembre 2000

Il ne faut pas se faire d’illusions pourtant, le cynisme règne


en maître comme le montre le petit livre “Pas de pitié pour
les gueux”. Les riches ont toujours raison d’être riches et les b. Le droit à l’existence
pauvres mériteraient d’être encore plus pauvres ! Malgré tout
l’urgence du revenu garanti s’imposera tôt ou tard, si ce n’est par Pas de liberté effective, de droit à l’autonomie, sans
la précarité, du moins par l’inflation qui revient et les luttes pour indépendance financière
le maintien du pouvoir d’achat.
1. L’égalité formelle, le productivisme du salariat et la
La garantie du revenu est une nécessité de la reproduction de la négation de la société
société, de la formation continue, de l’innovation et de l’auto- Police partout, justice nulle part.
nomie. C’est aussi la conséquence d’une “crise de la mesure”, Pendant qu’on fêtait les 50 ans de la Déclaration universelle des
d’une valeur de plus en plus aléatoire et indépendante du travail Droits de l’Homme, nous manifestions avec les chômeurs, les
direct (externalités positives). C’est la base d’un “tiers-secteur”, sans-papiers, les sans logis, les sans droits. L’extension
d’une production plus écologique, du travail autonome. C’est mondiale des droits de l’homme a surtout été l’extension du
enfin un revenu de citoyenneté permettant à tous de participer droit de la marchandise et d’une démocratie de marché qui n’est
à la vie démocratique. plus l’expression d’une collectivité mais l’élection d’une offre
publicitaire. L’idéologie détourne le sens des mots avec un
Le Revenu Social Garanti défendu par les Verts est ainsi libéralisme nous privant de toute liberté effective aussi bien que
un revenu individuel de 4 000 F dès 18 ans. Pour un travailleur à l’individualisme nous réduisant à l’impuissance. Il faut donc
mi-temps, 1/2 RSG serait versé et surtout les 4 000 F serviraient montrer en quoi ces droits abstraits de l’égalité et de l’équiva-

104 105
lence ont pu produire les plus grandes inégalités : c’est pour la qu’éternelle, alors qu’ils se fondent sur une longue histoire, une
même raison de dénégation de la réalité concrète et de la norme culturelle et des règles complexes. Ces Droits écrits, de
société réellement existante qui nous vaut les destructions la liberté et de l’égalité de la marchandise, sont opposés aux
écologiques de notre industrie. La rationalisation du monde princes, mais aussi à la société, à la civilisation et à l’histoire,
supprime les coûts de transaction par ses normes et ses calculs, comme lois éternelles dans la fiction d’un individu antérieur au
mais c’est en même temps la perte de rapports humains, de contrat social (Rousseau). Ce qu’ils ont de naturel apparaîtra
liberté et de responsabilité dans une économie devenue clairement, avec le Code Civil napoléonien et le libéralisme
autonome au détriment de notre propre autonomie. Car l’abs- marchand, surtout comme la négation de la société, de la
traction de la liberté camoufle la réalité de la dépendance. totalité, du politique enfin, ce qui a certes délivré des anciens
La productivité, le productivisme du salariat est d’ailleurs dans liens de dépendance mais pour laisser l’individu dépossédé face
cette tension d’une part entre l’équivalence abstraite du Droit, au “marché libre”. Les Droits de l’Homme réellement pratiqués
du libre contrat de travail, avec l’inégalité réelle du salaire et de dans les démocraties de marché sont basés sur une métaphy-
la valeur produite (plus-value). D’autre part cette tension se sique de l’individu isolé (réduit à son corps, sa force de travail)
manifeste dans la séparation concrète du salarié et de son et la fiction du contrat égalitaire comme fondement du marché
activité, qui est soumission à une domination effective bien du travail salarié, de la concurrence de tous contre tous.
qu’elle puisse être l’enjeu de luttes (de classe), de purs rapports La séparation de l’individu et de sa communauté, moment
de force, entre les intérêts de l’employeur et des salariés (s’ils nécessaire de la liberté et de la démocratie, se retourne en
ne sont pas trop isolés). séparation de sa subjectivité, de sa liberté et de sa réalité la plus
concrète : sa propre activité tout comme ses conditions
“L’ouvrier vend sa force de travail parce que, ne disposant pas matérielles de vie.
des moyens de production, il ne peut l’utiliser pour son propre
compte. S’il n’était pas un libre citoyen, on ne permettrait pas au S’il y a bien eu progrès et libération contre l’arbitraire du prince,
prolétaire de céder sur le marché une faculté personnelle telle c’est originairement que la liberté et l’égalité abstraites sont la
que la force de travail (toute sa personne appartenant déjà, de négation de la communauté dans l’individualisme du marché
droit, à d’autres). Mais s’il n’était pas dépossédé de toute laissant à l’État fiscal le monopole du Commun. Le libéralisme,
ressource économique, il n’aurait aucune raison de la céder. le capitalisme, le laisser faire, la lutte de tous contre tous sont
Libre et dépossédé à la fois : l’indépendance juridique va de pair une nature d’une sauvagerie pour le moins reconstituée qui va
avec la dépendance matérielle.” Paolo Virno, Le souvenir du considérer comme naturelle la plus complète dénaturation. Les
présent, p.157. droits universels de la marchandise sont une “nature” qui se
borne, en fait, à la négation des rapports humains et des finalités
La négation de la société sociales pour mieux assurer les droits de l’argent, d’une “justice
Ces droits de l’homme “universels”, mais surtout formels, aveugle” de l’équivalence généralisée où les hommes sont inter-
veulent se présenter comme “naturels”, tout comme le capita- changeables, ce qui finit en négation de la nature elle-même
lisme veut se présenter comme l’économie naturelle aussi bien (l’esprit qui se nie avec la force infinie de l’esprit).

106 107
Équivalence des choses, domination des hommes bilité. C’est l’attitude du pouvoir lorsqu’il traite les Citoyens en
La négation de la société, des rapports humains particuliers, est simples administrés.
donc la domination du marché et de l’équivalence, du rapport
entre les choses. L’abstraction du Droit formel est ce qui fonde 2. Le passage au qualitatif : le droit à l’existence comme
l’abstraction de l’équivalence à la base du capitalisme, du réalisation du Droit
pouvoir universel de l’argent. Cette “abstraction réelle” de la Nous qui sommes dépourvus de tout
marchandise comme valeur d’échange vient recouvrir tout le L’individualisme abstrait du salariat, séparé de la société comme
réel, évalué et normalisé. Ainsi même la tentative de définir une de sa propre subjectivité, n’est pas durable. La course actuelle
valeur d’usage, ne fait que reproduire le principe d’équivalence de l’économie est folle, ses destructions immenses ne servent
de la marchandise et d’une valeur mesurable quels que soient même pas à réduire la misère et ne font qu’approfondir toujours
les “usages”, alors que l’utilité n’est pas plus naturelle que l’inu- plus la déchirure initiale en menaçant nos existences mêmes ;
tilité du Don et si tout se vaut, la vie ne vaut rien. Il n’y a pas de on ne peut continuer ainsi. Ce n’est pas être condamné à revenir
valeur, de sens, d’utile en dehors du Commun (Héraclite). Le aux anciens liens de dépendances ou à un quelconque totalita-
“travail”, ça n’existe pas non plus, il y a toutes sortes d’activités risme, mais devoir conquérir plutôt une liberté concrète pour un
qui ne sont unifiées que par le salariat comme marché du individu historique originairement social et politique, Citoyen du
“travail”, marché de la subjectivité qui cède son autonomie et monde. Il ne s’agit de rien d’autre que de réaliser la déclaration
son activité, sa puissance de travail, pour un temps donné. Cette universelle des Droits de l’Homme et ne plus se contenter de sa
aliénation de sa propre activité est ce qu’on appelle hétéro- déclaration formelle, passer de l’égalité formelle à une véritable
nomie, principe de toute domination impliquant toujours la parti- équité corrigeant les inégalités pour rendre la justice effective.
cipation active du dominé, mais qui est aussi une perte de
responsabilité, une activité devenue abstraite, bureaucratique, Refuser de “favoriser les défavorisés” c’est justifier la
automatique et froide, insensible aux destructions immenses de domination des dominants au nom d’une égalité abstraite, de
son industrie (faits “sur ordre”, par programme ou “de loin”). droits, refoulant l’inégalité sociale, de fait. Le retour à notre vie
L’abstraction réelle de la rationalisation technique consiste dans concrète, à la négation de la séparation, à un véritable droit à
cette séparation de notre propre subjectivité, de la société et de l’existence, ne suppose pas ces principes comme déjà réalisés
tout ce qui est humain jusqu’à se retourner contre le vivant. “naturellement” et s’oppose point par point aux droits abstraits
La production technique est l’organisation de la séparation. à l’égalité et à la liberté en manifestant une véritable fraternité.
La première chose à reconnaître, c’est qu’il n’y a pas d’individu
L’abstraction des droits universels éternels, détachés de l’his- indépendamment de la société, et la proclamation de nos droits
toire humaine concrète et des inégalités ou dépendances concrets ne peut aller sans l’affirmation de notre communauté
réelles, reproduit l’attitude rationaliste objectivante du scien- dans un véritable droit au revenu (nous héritons tous de la civili-
tisme, du réductionnisme, de l’hygiénisme et de toutes les sation) qui est aussi un droit à l’indépendance financière, c’est-à-
sciences humaines dans son abordage technique de la nature et dire à une liberté effective et d’abord celle de sa propre
de la société, évacuant toute subjectivité humaine ou responsa- valorisation sociale (ce qui suppose un niveau de revenu

108 109
suffisant et non pas la simple survie matérielle). Nous devons rôle, dans la promotion d’activités autonomes, transforme la
reconnaître, en effet, ce droit au travail en permettant le cumul production et, par son caractère central, ce changement dans
de ce “Revenu d’Existence” avec une activité. Ce véritable droit la production est aussi un changement dans la consommation.
à l’autonomie est tout le contraire de l’individualisme salarial, Le Revenu d’Existence est bien d’une certaine façon aussi la
de la lutte de tous contre tous, et ne saurait être sans consé- reconnaissance de la consommation comme reproduction de
quences sur le système de production lui-même, mais c’est déjà la “force de travail”, condition de la compétence, de “l’employa-
une conséquence de l’évolution de la production vers l’imma- bilité” comme le pouvoir ose le dire désormais. Une grande part
tériel, d’un savoir productif immédiatement social (General de nos consommations étant ainsi liées au mode de production
Intellect). Ce sont bien ces circonstances historiques de lui-même, sortir du salariat concurrentiel c’est changer une
richesse, de chômage de masse et d’évolution technique qui grande part de nos modes de consommation, de valorisation
donnent toute son actualité à cette “libération du travail”. individuelle et collective.

Certains peuvent présenter le Revenu d’Existence comme une L’enjeu d’un Revenu d’Existence comme base d’un véritable
façon de sauver le capitalisme, ce qui est possible s’il est insuf- droit à l’existence (à l’indépendance financière mais aussi à un
fisant (1600F) comme le proposent les libéraux et contraint environnement sain, à une vie digne et sans discriminations),
d’accepter des travaux sous-payés. Il faut insister au contraire dépasse ainsi largement la simple gestion de l’urgence. Il s’agit
sur son caractère révolutionnaire dès qu’il donne une réelle bien d’un progrès dans le Droit, d’un progrès dans la conscience
autonomie (4000F), dans sa capacité à dépasser le salariat en de soi de l’humanité, d’un progrès de la liberté enfin, progrès
permettant un mode de production délivré de la précarité et des qui accompagnent le progrès de la production vers la communi-
rapports marchands (la révolution est immédiate dans le Droit et cation tout en arrêtant la progression quantitative d’une
la protection sociale, mais il faut du temps pour qu’un nouveau production matérielle limitée. Le progrès va de l’abstrait au
mode de production remplace progressivement l’ancien ; le concret, de l’idéal à sa réalisation, d’un droit universel éternel
salariat s’abolit de lui-même). Chacun ne doit pas d’abord et formel à sa réalisation dans un droit conditionnel, social,
“gagner sa vie” dans une lutte à mort, mais doit trouver place historique et concret.
dans notre communauté pour y développer ses talents, véritable
droit à l’existence et à l’égale dignité de vie de tous les citoyens. 3. L’actualité politique d’un Revenu d’Existence
Un revenu c’est un dû
Ce droit équitable ne se limite pas à l’autonomie financière mais Depuis le mouvement des chômeurs, il y a convergence de
doit assurer une protection effective de notre environnement et nombreux courants de pensée actuels sur ce nouveau droit
lutter positivement contre toutes les discriminations réelles, en effectif au revenu, à une liberté qui ne soit pas dépossédée,
premier lieu celles qui touchent les femmes (parité). Le Revenu à une activité autonome et créative, à une économie du Don ;
d’Existence comme droit individuel est justement un instrument passage au qualitatif, à la différence plutôt qu’à l’équivalence
essentiel de la libération féminine, de la reconnaissance de marchande, à l’écologie enfin car le dépassement de la
leur contribution, de leur travail non rémunéré. De plus, son domination de l’abstraction économique est le retour à nos

110 111
responsabilités et nos solidarités concrètes. La nouveauté est On peut dire que les chômeurs veulent un emploi salarié,
que cette révolution du Revenu d’Existence n’est plus utopique puisque c’est la définition du chômeur : celui qui cherche un
et impensable mais devient désormais réalisable (pour des travail salarié et qui n’en trouve pas. On peut y répondre que
économistes de plus en plus nombreux) et portée par une part c’est un “idéal” forgé par la société (c’est pour ça qu’on est
grandissante de l’opinion. Ce qui devient utopique c’est de formé) mais il faut surtout admettre que le salariat s’impose à qui
vouloir conserver le salariat productiviste et protégé. Il s’agit bien est privé de toute source de revenu. Le salarié est libre et
d’un changement d’époque comme celui du passage de dépossédé. Dans ces conditions d’inégalité, prendre les désirs
l’esclavage au salariat. des chômeurs au mot n’est pas sérieux car le rêve d’un emploi
gratifiant recouvre la réalité du chômage, de la précarité et de
Toutes ces considérations métaphysiques et morales doivent l’exploitation c’est-à-dire la réalité de la domination. La
bien sembler du baratin à ceux qui veulent du concret justement, domination n’est pas souvent visible, “Le plus fort n’est jamais
c’est pourtant le signe d’enjeux à long terme renforçant notre assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force
action aujourd’hui pour trouver une solution aux transformations en droit et l’obéissance en devoir” (Rousseau). Il y a donc
du travail qui nous touchent chacun dans notre vie concrète. des moments d’autonomie relative où le salariat permet la
Le concret, ce sont les chômeurs réels, l’intensification de constitution de véritables communautés. Mais la domination se
l’exploitation salariale, la perte de la solidarité sociale. manifeste toujours, au moins dans les décisions définitives
(fermeture d’usine, licenciements) et la plupart du temps
Pendant qu’on cherche encore à créer des emplois plutôt que de beaucoup plus. La défense du salariat est d’ailleurs un refus,
“traiter les gens en assistés”, il y a presque autant de chômeurs, purement verbal, des transformations en cours du travail vers
de plus en plus de pauvres. Pendant qu’on réfléchit en haut lieu l’immatériel mais cela retarde concrètement la mise en place
sur la flexibilité, chacun la subit de plein fouet, il n’y a plus d’une économie alternative. L’abolition du salariat ne se fera pas
de revenu garanti pour personne. Ce serait déjà une raison en un jour et il ne faut pas croire que l’instauration du Revenu
suffisante pour instaurer un Revenu d’Existence, mais aussi d’Existence est suffisante en soi, dispensant miraculeusement
important doit être considérée la sortie du salariat comme de toute autre mesure. Par exemple il ne faut pas laisser les
activité dominée à la base du productivisme, et l’accès à une gens isolés et il faudra constituer des pôles de valorisation des
véritable autonomie nécessaire à notre créativité, à nos talents talents de chacun, de même qu’il faut d’autres protections plus
différenciés. Le salariat est le produit d’un Droit inégal. Son avantageuses (revenu d’activité conditionnel) et ne surtout pas
productivisme et son irresponsabilité ont assez démontré leurs se limiter au Revenu d’Existence inconditionnel qui ne doit pas
désastreuses conséquences industrielles ; comme base du se substituer à toutes les autres aides.
capitalisme, il n’est pas compatible avec un véritable droit à
l’existence préservant notre environnement. Qu’il y ait des On n’est plus salarié à vie, il faut défendre un statut universel
salariés “heureux”, ne justifie pas plus le salariat que les plutôt qu’un accord d’entreprise aléatoire. Ce qui devrait
esclaves heureux ne justifiaient l’esclavage, de toutes façons la pourtant lever toutes les réticences à l’instauration d’un Revenu
relève progressive du salariat se fera lentement. d’Existence, c’est tout simplement que cela ne nuit aucunement

112 113
aux salariés mais, au contraire, en rééquilibrant le rapport de c. L’inversion de la dette
force travail/capital, ce revenu minimum garanti doit permettre
d’augmenter les salaires et de baisser la pression du chômage Du travail au développement humain et du salaire au revenu
sur les salariés. Ce n’est donc pas une mesure contre les garanti
salariés, mais contre l’exploitation salariale. Ce n’est pas non Lorsqu’on défend la nécessité d’un revenu garanti pour l’éco-
plus une mesure contre le travail puisque ce qui caractérise le nomie immatérielle et quaternaire, au nom des externalités
Revenu d’Existence c’est qu’il peut se cumuler avec une activité positives ou de l’innovation, de la mobilité ou de la culture, de
rémunératrice. C’est une mesure pour les salariés et le travail l’éducation ou de la participation politique, de la solidarité ou de
mais contre le salariat et l’exploitation capitaliste. l’investissement, on s’aperçoit très vite que la discussion ration-
nelle cède le pas à des confrontations idéologiques car le revenu
Dans cette optique, la réduction du temps de travail n’est qu’une garanti introduit une rupture mettant en cause des représenta-
mesure temporaire de traitement du chômage (c’est aussi une tions profondes de la valeur-travail et de la justification de la
réduction du temps dominé) alors que l’augmentation des peine des hommes, marquées chez nous par l’héritage paysan
minima sociaux à 75% du SMIC est la base d’un avenir plus mais qui témoigne surtout de la résistance et de la continuation
écologique, plus digne et plus humain. C’est notre revendication du processus d’individualisation revendiqué depuis le protestan-
d’un Revenu Social Garanti qu’il faut mettre au coeur d’un tisme contre l’Eglise et contre la Loi commune, au nom d’un rapport
développement soutenable. Ce droit au revenu, inscrit dans la direct à Dieu comme à l’argent. Cette idéologie libérale individualiste
constitution est la base du développement des activités cultu- qui est celle des “Droits de l’Homme” plus que du Citoyen, nous
relles, politiques et sociales de l’avenir, du tiers-secteur et de revient désormais des pays anglo-saxons protestants mais elle va
toutes les activités autonomes d’un développement écologique. plus loin que le simple libéralisme économique. 1
C’est l’alternative au productivisme et à la marchandisation
totale de nos vies, le passage à un véritable droit à l’existence. Dans ce processus de libération de l’individu s’amorce le déclin
de la Loi et du Père, l’individu devenant autonome par rapport à
De l’abstrait au concret, de l’équivalence à la différence, de une autorité ayant perdu sa légitimité traditionnelle. Le déclin de
la quantité à la qualité, de la domination à l’autonomie, de la l’interdit et du conflit social qui accompagne cette individuali-
conscience à la conscience de soi, de l’économie à la commu- sation croissante nous livre à une autonomie subie (Gauchet) qui
nauté (ou à la communication), des droits de vote et d’opinion est injonction à se produire, à montrer qui on est, sans place
au droit à l’existence. préétablie pour chacun. La précarité du statut social précède la
juillet 1999 précarité économique à l’ère de l’information. Ce mouvement de
fond vient de loin : du roman (Marthe Robert), du sport (Elias), du
libéralisme (Dumont), de l’Amérique surtout (de Locke à

1 voir Norbert Elias, La société des individus, Louis Dumont Homo aequalis,

Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Jean-Joseph Goux,


Frivolité de la valeur.

114 115
Robinson et aux westerns). Cette individualisation se poursuit et nécessaires à la sphère culturelle aussi bien qu’aux contraintes
trouve dans la nouvelle économie une sorte d’aboutissement qui écologiques de réorientation de la production des marchandises
en renouvelle l’exigence d’autonomie et de différenciation mais vers la production de l’homme par l’homme, l’assistance,
la libération des liens de sa communauté isole l’individu et le la valorisation et l’accompagnement de l’autonomie de la
sépare des autres dans une société de marché où rien n’est personne, véritable écologie humaine.
possible et dont toutes sortes de symptômes témoignent de
l’impasse d’un narcissisme sans altérité : dépressions, dépen- “L’Etat-providence a progressivement donné droit à la protection
dances, exclus. sociale pour tous ceux qui remplissaient leur devoir de travailler,
tandis que les incapables entraient dans les circuits de l’assis-
Le mouvement des sans (sans papiers, sans revenus, sans tance. L’invention du social constituait l’individu à partir de sa
droits) n’est pas nouveau, c’est déjà celui des sans-culottes, dette envers la société, et la représentation donnait forme à un
annonce de changements imminents quand toute une catégorie individu qu’on pourrait appeler “objectif”, parce que objectivable
de la population est privée de tout. Ce qu’on a perdu, c’est la dans des catégories collectives - les classes sociales, puis les
société, le domaine public sans lequel il n’y a pas d’individu, catégories socio-professionnelles. Nous assistons à la générali-
encore moins de citoyen. Nous en sommes au point où l’individu sation du processus inverse : tandis que le socle des catégories
délivré de toute dépendance découvre qu’il ne peut se suffire de ne tient plus, la dette de la société envers l’individu s’élève à
lui-même. L’individu insuffisant et souffrant doit retrouver une proportion de l’augmentation de ses responsabilités.” p. 309
solidarité et une responsabilité sociale sans lesquelles il n’y a pas Alain Ehrenberg, L’individu incertain.
de liberté individuelle, de possibilité de construire un avenir, ni juin 2001
d’estime de soi. Il ne s’agit pas de revenir à la vieille société
disciplinaire, soumis à sa loi divine mais de refaire société à partir
des individus, véritable défi de la démocratie. C’est une inversion
de l’individualisation en socialisation (intégration) et surtout une
inversion de la dette sociale, d’une vie qu’il fallait gagner, en
développement humain (A. Sen) où la production de l’individu,
de son autonomie, est la finalité de l’économie au stade de
l’automation, passage de la discipline à la formation et la
motivation. Le revenu garanti est au coeur de cette inversion du
“salaire de la peine” en investissement dans la personne à
construire (de l’école à la famille et au travail), au nom d’un
nouveau droit à l’existence, de l’enfance à la retraite, de l’univer-
salisation et de la continuité d’une protection sociale personna-
lisée (Au-delà de l’emploi). C’est aussi la voie d’un dépassement
du productivisme salarial dans les activités autonomes qui sont

116 117
Jean Zin
Né le 22 septembre 1953.

2001 Rejoint le Groupe de Recherches Inter


et Transdisciplinaires (GRIT-Transversales)
2000 Création de la revue d’écologie politique EcoRev’.
1999 S’occupe chez les Verts de la politique des revenus.
1997 Ouverture du site Écologie Révolutionnaire.

http://jeanzin.free.fr
L’écologie politique à l’ère de l’information

est téléchargeable sur le site des éditions è®e en LYBER*

http://www.editions-ere.net

*LYBER : un Lyber est la forme numérique gratuite


d’un livre papier payant.

Livre édité sous contrat Copyleft


éditions è®e
18 domaine de Château Gaillard 94700 Maisons-Alfort / France
http://www.editions-ere.net

Distribution-Diffusion livres : Les Belles Lettres


25 rue du Général-Leclerc, 94270 Le Kremlin-Bicêtre
Tél. : 01 45 15 19 70 Fax : 01 45 15 19 80
http://www.bldd.fr
Catalogue

Hypercourt, revue à télécharger n° 1, 2, 3, 4, 5


Makoto Yoshihara & Robin Fercoq
BOTS
cdr-audio-rom, 37 minutes.

Olivier Bosson
Compétent dans sa branche
DVD-vidéo 60 minutes (co-édition Le Fresnoy)

Nicolas Boone
Fuite
DVD-vidéo 54 minutes.
Nicolas Boone
Portail
DVD-vidéo (durée illimitée)

Renews 1 (13 auteurs)


Terraformation
littérature 128 pages.

Lib_, (Jérôme Joy, Silvia Argüello)


LOGS Micro-fondements d’émancipation sociale et artistique
essai 128 pages.
Renews 2 (11 auteurs)
ENFIN !, il vient de se passer quelque chose, c’est incontestable
littérature 128 pages.

Fabien Vandamme
Minimax, la musique qui en dit trop ou pas assez,
essai 160 pages.

Bernard Joisten
Crime Designer,
essai-fiction 64 pages (livre numérique).
Jean Zin
L’écologie politique à l’ère de l’information,
essai, 128 pages.

Nicolas Boone
La Nuit Blanche des Morts-Vivants
DVD-vidéo

À paraître (avril 2006)

Xavier de La Porte
La controverse pied/main, pretexte à une logique du football,
essai 64 pages.

Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent


Les luddites, bris de machine, critique du capitalisme et histoire,
essai, 128 pages.
Jean Zin

L’écologie politique
à l’ère de l’information

ISBN : 2-915453-15-2 / EAN : 9782915453157


a été imprimé pour le compte des éditions è®e
par l’imprimerie Laballery 58502 Clamecy

dépôt légal : janvier 2006