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L’artificiel

Définitions : l’artificiel est ce qui s’oppose au naturel.


Est artificiel tout ce qui est produit par la technique et non par la nature. Ex. une fleur artificielle, une lumière
artificielle.
Il peut désigner quelque chose qui agit par des processus automatiques : ex. une intelligence artificielle, peut agir
toute seule.
L’artificiel est aussi ce qui prend la place de la nature : ex. un respirateur artificiel me permet de remplacer ma
respiration naturelle. Il n’y a pas là d’opposition mais plutôt relai de la nature par l’artificiel.
Artificiel – et le substantif artifice – désignaient, ce qui est produit avec art, habileté, dans un sens ancien. Un
artifice désigne un moyen ingénieux : ex. il a utilisé un artifice (un moyen habile) pour résoudre le problème. (ex.
pas de climatiseur, il a usé d’un artifice, il mis des glaçons devant son ventilateur pour donner la sensation de la
fraîcheur).
Ce dernier sens, « moyen habile » peut se transformer en subterfuge, tromperie. Moyen habile pour déguiser la
vérité. Artificiel aurait alors pour synonyme artificieux. (Ex. pendant le confinement, il est sorti avec un chien
artificiel - un automate en peluche- pour pouvoir bénéficier des autorisations de sortie pour animal domestique).
L’artificiel peut alors ici avoir un sens péjoratif. L’artificiel ne s’oppose pas au naturel, il n’en prend pas le relai, mais
il se fait passer pour le naturel. Par exemple, je me suis approchée de cette fleur, je l’ai sentie, je me suis fait avoir,
c’était une fleur artificielle. L’artificiel a alors comme synonyme, le factice.
Dans ce sens péjoratif, l’artificiel tente de se faire passer pour le naturel mais en vain : ex. son sourire est
totalement artificiel. Il n’a que des besoins artificiels. L’artificiel prend alors le sens de ce qui manque de simplicité,
de naturel.
Problématique. L’artificiel entretient donc avec le naturel une relation complexe et parfois contradictoire. Tantôt
l’artificiel s’oppose à la nature, peut la remplacer quand elle est défaillante, la prolonge quand elle ne suffit pas,
désigne un moyen habile d’y suppléer. Tantôt au contraire, l’artificiel cherche à remplacer le naturel sans le dire,
se fait passer pour le naturel et bascule alors dans le piège, la tromperie, l’illusion, le manque de simplicité et de
naturel. 
Plan. Dans une première partie nous analyserons l’artificiel comme un moyen habile de suppléer au naturel ou de
le compléter. Dans un deuxième temps, l’artificiel sera analysé au contraire, sur son versant péjoratif, comme une
manière de se faire passer pour le naturel mais en lui restant inférieur. Dans un dernier temps, nous chercherons à
proposer une définition de l’artificiel qui évite ce paradoxe, ce qui nécessitera de remettre en question la
dichotomie présupposée entre l’artificiel et le naturel.

I- l’artificiel distinct du naturel

1/ l’artificiel c’est ce qui est produit par l’homme avec habileté et qui ne provient pas de la nature. En ce sens, tous
les artefacts humains, objets techniques, outils sont artificiels, sont des objets fabriqués par l’homme et non par la
nature.
Cf. Aristote, Physique, II, 1 : est artificiel ce qui n’a pas en soi le principe de son propre mouvement.
Une lumière artificielle doit être allumée ou coupée, la lumière naturelle du jour apparaît et disparaît toute seule.
2/ L’artificiel dans son opposition à la nature peut désigner un moyen habile de se substituer à la nature quand
celle-ci est défaillante. L’artificiel désigne en ce sens l’ensemble des moyens techniques par lesquels l’homme
supplée aux déficits de la nature en lui et en dehors de lui.
L’artificiel n’est donc pas seulement ce qui s’oppose à la nature mais aussi ce qui la prolonge. Cf. Aristote, Physique,
II, 8 . L’artificiel permet d’atteindre des buts que la nature n’atteint pas toute seule, c’est en ce sens que « l’art,
parachève ce que la nature n’a pas le pouvoir d’achever ». (autre référence possible, Arendt. L’artificiel est
l’ensemble des artefacts qui permettent de constituer un monde durable, humain vs le naturel qui est lui du côté
du vivant donc de l’éphémère : une fleur artificielle dure plus longtemps qu’une fleur naturelle qui elle, est
périssable).
Ex. mythe de Protagoras. Grâce à la technique, l’homme crée des vêtements – vs fourrure- des outils – vs griffes,
l’artificiel va lui permettre de survivre et de substituer à ce qui lui fait défaut d’un point de vue naturel.
3/ l’artificiel peut désigner enfin ce qui est produit par l’homme et lui procure un plaisir particulier, supérieur au
plaisir que lui procure le naturel. Il ne recouvre alors pas seulement le champ des objets techniques, mais aussi
celui de l’art et ne prolonge pas seulement le naturel mais le dépasse.
Cf. Hegel, Introduction à l’esthétique, p. 55. L’artificiel est une manière pour l’homme de se mettre à distance du
naturel, de son immédiateté, lui permet de « changer » les choses extérieures, et de les «  marquer du sceau de son
intériorité ». ex. l’artificialité du tatouage, du maquillage, un tableau qui s’affranchit de la nature en ne se contentant
pas de l’imiter montrent que l’artificiel c’est ce qui dépasse le naturel, en restitue le sens, le spiritualise.

TR. L’artificiel désigne donc le moyen habile par lequel l’homme met à distance la nature en la prolongeant, voire
en la dépassant. Pourtant, dans son sens péjoratif, l’artificiel peut à l’inverse, désigner le moyen par lequel
l’homme cherche à remplacer le naturel en échouant dans cette tâche.

II- L’artificiel, illusion du naturel.

1/ l’artificiel c’est ce qui n’est qu’une pâle copie du naturel. L’habileté dans la production de l’artificiel est alors
plutôt associée à un subterfuge, l’artificiel, c’est ce qui cherche à se faire passer pour le naturel. Il y aurait moins
d’habileté du côté de l’artificiel, de l’habileté technique, que du côté du naturel. Le naturel surpasse l’artificiel.
Cf. Platon, République, X. L’artificiel n’est qu’une imitation du naturel, qui désigne à l’inverse de l’habileté à
produire, une absence de tekhnè. Tout art est un artifice, une production d’illusions qui donne l’illusion du naturel
et cherche à tromper.
Ex. les raisins de Zeuxis.
2/ L’artificiel ne prolonge pas le naturel au contraire, il tente de se faire passer pour le naturel et en prend les
travers au lieu de les compenser. Ex. des spectacles qui cherchent à donner à l’homme le sentiment du naturel,
mais sont aussi éphémères que la nature dont ils cherchent à s’éloigner.
Cf. HA. Les artefacts humains qui s’insèrent dans le cycle de la vie ; ce n’est plus de l’art, c’est de l’artificiel, ce n’est
plus de la culture, c’est du loisir. L’artificiel n’a pas la consistance du monde de l’art, il en donne l’illusion mais se
dissipe aussitôt que produit. Ex. spectacle Bal de Paris, de Blanca Li. (exposé EB)
3/ L’artificiel qui cherche à se faire passer pour le naturel, en produisant une illusion, ne dépasse pas le naturel, au
contraire, il lui reste toujours inférieur : c’est le sens donné à « son sourire était très artificiel », le « ton de cet
acteur est très artificiel » : ils manquent de naturel.
Cf. Hegel, Esthétique, introduction p.37.  L’imitation comme production artificielle en un sens péjoratif : ex. du
chant du rossignol produit par un imitateur et dans lequel nous ne « voyons qu’un artifice, nous ne tenons ni pour
une œuvre d’art, ni pour une libre production de la nature. L’artificiel devient un artifice, il devient purement factice,
dépourvu de la marque de l’esprit que nous attendons de l’art et cet artifice est bien en dessous de la nature («  un ver
qui s'efforce en rampant d'imiter un éléphant »).

TR. Nous sommes donc face à une impasse : d’un côté l’artificiel désigne ce qui prolonge habilement le naturel, de
l’autre ce qui cherche, en vain, à se faire passer pour le naturel. Ne faut-il pas, pour éviter ce paradoxe, chercher à
sortir de la dichotomie artificiel/naturel dont nous sommes partis ?

III- Remise en cause de la distinction artificiel/naturel.

1/ l’artificiel réussi serait alors celui qui, sans essayer de se faire passer pour la nature, parviendrait cependant à
être aussi naturel que cette dernière. L’artificiel désignerait alors cet art particulier par lequel l’artiste, alors qu’il
produit un artifice, fait oublier qu’il s’agit d’un artifice. Il semblerait « agir tout seul » alors qu’il serait le produit
d’une liberté. Il deviendrait alors synonyme de grâce. Cf.Kant, CFJ, §47. Le génie c’est « le talent par lequel la
nature donne ses règles à l’art ». Le génie c’est l’art qui produit des artifices mais agit « comme » naturellement. A
l’inverse, l’art qui vise une fin (ex. imite la nature) est sans génie, sans grâce, la production est artificielle sans être
artistique. Ex. §42. si je trouve un bâton sculpté dans un marécage et que je m’aperçois que c’est un homme qui l’a
fait, il perd de sa beauté. il peut être techniquement réussi mais il ne procure pas de plaisir esthétique.  (ex des
marionnettes de Kleist, ne visent aucune fin, elles ont donc paradoxalement de la grâce alors que ce sont des
artifices. L’artificiel c’est ce qui semble se mouvoir tout seul. L’art suprême c’est le danseur dont les mouvements,
pourtant artificiels, passent pour naturels.)
2/ Des objets artificiels, des artefacts qui s’intégreraient à la nature prolongeraient la nature sans paradoxalement
la détruire.
Cf. Simondon et la « concrétisation technique» de l’objet artificiel qui devient de plus en plus « intégré à la
nature ».
3/ L’artificiel opposé au naturel est un préjugé ethnocentré. Il y a des sociétés dans lesquelles cette distinction n’a
pas cours.
Cf. Descola, Les formes du visible. Un fétiche à clous est un produit artificiel, pourtant il produit des effets dans la
nature, il s’insère dans un monde dans lequel il est doté d’une force agissante. Une figuration d’ours dans une
société animiste va mélanger des éléments naturels et des éléments artificiels – ex. un homme avec un corps
d’ours, un ours avec un corps et des vêtements d’hommes. Ces deux types de figuration manifestent la continuité
entre l’artificiel et le naturel.

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