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DEUIL FINI ET DEUIL SANS FIN.

A PROPOS DES EFFETS DE


L’INTERPRÉTATION

Daniel Widlöcher
in Nadine Amar et al., Le deuil

Presses Universitaires de France | « Monographies de psychanalyse »


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1998 | pages 151 à 162
ISBN 9782130463665
DOI 10.3917/puf.hanus.1998.01.0151
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Deuil fini et deuil sans fin.
A propos des effets de l'interprétation

Daniel WmLôCHER
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A la première ligne de La fugitive', Proust prête au narrateur ce cri
« "Mlle Albertine est partie !" : comme la souffrance va plus loin en psychologie
que la psychologie! » (1954, 419). La souffrance, certes, mais plus précisément
ici celle que fait naître l'annonce de la perte soudaine et que va distiller le lent
travail de deuil. L'écart entre l'évidence immédiate du malheur et la lente habi-
tuation à sa réalité constitue en effet une énigme de nature psychologique. Or cet
écart, tel que Proust nous le fait découvrir dans le travail de deuil, c'est aussi lui
que le psychanalyste connaît dans sa pratique quotidienne, entre la compréhen-
sion immédiate du sens de l'interprétation et le travail de perlaboration qui lui
fait suite.
C'est en effet d'observation courante que les effets structuraux du travail
interprétatif prennent du temps, alors même que l'interprétation elle-même a été
entendue. On sait toute la complexité des processus engagés, les déterminations
multiples des symptômes et des conduites symptomatiques, le rôle des résis-
tances et de la compulsion de répétition. Mais, indépendamment de ces multi-
ples facteurs, le terme même de perlaboration ( Durcharbeitung) a été utilisé par
Freud pour rendre compte de ce temps nécessaire. Les problèmes techniques que
ce dernier soulève sont d'ailleurs clairement repérables en pratique. Dans quelle
mesure faut-il répéter une interprétation, déjà donnée et apparemment saisie,
lorsque le matériel clinique en montre à nouveau la légitimité ? A trop le faire,
on court le risque de paraître céder à un souci de persuasion, voire d'endoctrine-
ment. A ne pas le faire, on s'expose à celui de laisser s'organiser une structure cli-
vée et, dans la relation thérapeutique, un malentendu entre ce que chacun sait
1. M. Proust, A la recherche du temps perdu, t. III, Paris, Gallimard,« Bibliothèque de la Pléiade», 1954.
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ou croit savoir du travail interprétatif accompli en commun. Cette difficulté


avait suffisamment attiré l'attention de Freud pour qu'il en reprenne l'examen
dans « Analyse avec fm et analyse sans fm »1• Le fait de savoir n'entraîne pas
nécessairement le changement attendu. L'éducation « sexuelle » des enfants
nous en offre un exemple : « Longtemps encore, après avoir reçu les éclaircisse-
ments sexuels, ils se conduisent comme les primitifs auxquels on a imposé le
christianisme et qui continuent, en secret, à adorer leurs vieilles idoles » (1985,
249). Freud évoque la« viscosité de la libido », cette incapacité à« se résoudre
à se détacher d'un objet et à déplacer sur un nouvel objet des investissements de
la libido ... » (op. cit., 257). Comme on parle de la force de l'habitude chez les
personnes très âgées, il faut ici parler d'une sorte d'entropie psychique, de
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« résistances provenant du ça ». Autant de raisons qui plaident en faveur du
caractère nécessairement limité des attentes que l'on peut avoir de la fm d'une
psychanalyse et des réserves que l'on doit faire au regard de l'espoir de raccour-
cir les cures.

Le temps du deuil

Le travail de deuil nécessite du temps. C'est là une constatation triviale et la


psychologie du sens commun a depuis longtemps découvert cette loi. On aurait
tort pour autant de ne pas s'interroger sur les mécanismes qui expliquent cette
évidence. Dans« Deuil et mélancolie» (1915 b,), Freud en recherche la nature
en référence à la communauté qu'il établit entre le travail de deuil et la pensée
répétitive de la dépression. Il nous offre d'ailleurs deux ordres d'explication, les
unes de nature dynamique, les autres de nature économique.
L'explication dynamique rejoint d'ailleurs les évidences du sens commun :
« ... l'examen de réalité a montré que l'objet aimé n'existe plus, et édicte dès lors
l'exigence de retirer toute libido de ses connexions avec cet objet. Là contre
s'élève une rébellion compréhensible, on peut observer d'une façon générale que
l'homme n'abandonne pas volontiers une position libidinale, pas même alors
qu'un substitut lui fait déjà signe » (Freud, 1915 b,). Il s'agit donc bien d'un
conflit de représentations entre un jugement de réalité et des formations de pen-
sée antérieures qui se rapportent au même objet d'amour. C'est là sans doute
l'explication du sens commun, mais ce n'est pas la seule occasion où Freud nous
rappelle tout l'intérêt de cette sagesse des nations quand il s'agit de l'appliquer à
des formations de l'inconscient et à la pathologie.
Mais qu'a-t-on réellement expliqué ? Car comment les attachements résis-
1. S. Freud, Analyse avec fm et analyse sans fm, in Résultats, idées, problèmes, Il, Paris, PUF, 1985.
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tent-ils en dépit de l'évidence du réel ? L'explication économique qu'il propose


peu après semble mieux répondre à la question : « Le complexe mélancolique se
comporte comme une blessure ouverte, attire de tous côtés vers lui des énergies
d'investissement (que nous avons nommées dans les névroses de transfert
"contre-investissements") et vide le moi jusqu'à l'appauvrissement total... »
(op. cit., 272). Economique, cette explication l'est bien, d'autant qu'elle ne se
contente pas de se référer au simple point de vue de la quantité, mais qu'elle
prend en compte l'hypothèse d'une énergie spécifique. Hypothèse ou méta-
phore? Nous ne reprendrons pas ici le débat. Essayons du moins de faire une
lecture clinique de cette explication. L'énergie libidinale ne peut être contenue.
La perte de l'objet n'assure plus cette fonction de saturer l'énergie libre. De ce
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fait, celle-ci risque de s'écouler à vide. Le moi s'efforce de contenir cette « fuite »
ou cette « hémorragie » de la libido en mobilisant des énergies qui viennent
«obturer» en quelque sorte cette fuite par des« contre-investissements ». Tout
se passe comme si, tant que la blessure demeure ouverte, c'est-à-dire tant que la
libido se dirige vers un objet qui n'existe plus, ces contre-investissements doivent
parer au plus pressé dans une tâche coûteuse pour le moi et qui le prive des éner-
gies nécessaires pour d'autres investissements.
Laissons donc de côté la question de la nature de cette énergie et le principe
des sources somatiques de la libido. Remarquons toutefois que rien n'est venu,
depuis un siècle, conforter l'hypothèse de l'origine somatique de la libido et que,
bien au contraire, de nombreux travaux ont montré que le principe des schèmes
d'action, stockés en mémoire et aptes à se réaliser lorsque des situations-cibles se
présentent, paraît approprié pour rendre compte de la vie pulsionnelle (Bowlbyl,
1984; Zazzo2, 1974). Si cette thèse rencontre une forte résistance chez les psy-
chanalystes, c'est qu'elle semble difficilement compatible avec le principe de
représentations inconscientes. C'est précisément cette incompatibilité que nous
contestons. Dans le cas particulier, il nous faut discuter la valeur heuristique de
l'explication économique pour rendre compte de cette viscosité de la libido ob-
servable dans le deuil (et dans le travail interprétatif).
Que penser de cette idée d'une fuite de l'énergie libidinale, d'une blessure
créée par la perte« réelle» de l'objet? Admettons que chaque fois que le désir
renait, une représentation d'un lien avec l'objet s'actualise. L'objet est bien pré-
sent, en imagination, dans la scène qui exprime le désir. La représentation
(Vorstellung) de la scène a donc bien pour fonction de tenir lieu ( Repréisentanz)
de la pulsion. Or, le jugement de réalité est incompatible avec cette représenta-
tion. Sa fonction d'expression ( Repréisentanz) de la pulsion ne peut plus s'exer-

1. J. Bowlby, Attachement et perte, Paris, PUF, 1984.


2. R. Zazzo, L'attachement, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1974.
154 Daniel Widlocher

cer. Il y a persistance d'une excitation pulsionnelle « à vide » dont le langage


économique peut aussi bien rendre compte en termes de stase qu'en termes de
« fuite ». Notons d'ailleurs que cette explication ne fait que rendre compte dans
le langage économique de celle du sens commun.
Que penser de l'explication économique en référence au contre-investisse-
ment ? On remarquera l'imprécision apparente de la formulation freudienne. Il
s'agit d'opérations destinées à« boucher» la fuite ou à assurer, du moins, une
dérivation utile à l'énergie devenue sans support contenant. Mais s'agit-il du
maintien de l'illusion ou d'une habile gestion des dérivations nouvelles qui vont
progressivement introduire un nouvel équilibre économique ?
Il nous faut alors revenir à la réalité, c'est-à-dire en l'occurrence à la réalité
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psychique. Si la viscosité de la libido trouve dans la résistance du ça un support si
efficace, c'est parce que cette résistance va s'exprimer dans une« psychose de sou-
hait hallucinatoire», seule manière d'accepter de se détourner de la réalité et de
maintenir la présence illusoire de l'objet. Le fantasme inconscient maintient l'exis-
tence de l'objet perdu sur le mode de la croyance positive, comme le rêve figure le
désir sur le mode de l'accompli (Widlôcher, 1991)1• C'est donc ici le point de vue
topique qui rend compte de la résistance du ça. Ce dernier est le lieu d'attache-
ments fantasmatiques à l'objet qui, de par leur statut de représentations incons-
cientes se figurent sur le mode de l'accompli. Ce serait la force de l'illusion incons-
ciente qui assurerait la survie de la relation fantasmatique à l'objet. Si l'explication
du sens commun portait sur le conflit de représentations, l'originalité de l'explica-
tion psychanalytique est de poser que la résistance à l'évidence du jugement de réa-
lité tient au statut inconscient, et donc « hallucinatoire », des représentations du
désir. Ajoutons à cela l'hypothèse kleinienne du conflit inconscient d'ambivalence.
Au conflit entre le jugement de réalité préconscient et les fantasmes d'origine
inconsciente de maintien de l'objet, M. Klein ajoute celui entre le désir inconscient
de conserver l'objet et le désir, également inconscient, de le détruire. Le temps du
deuil serait marqué par cette lutte interne.
Mais, que l'on s'en tienne au conflit« topique» entre le réel et le fantasme,
ou que l'on prenne en compte celui- intrapsychique- qui se jouerait dans
l'inconscient à partir de l'ambivalence pulsionnelle, la question demeure sur le
mode inversé : pourquoi le deuil n'est-il pas sans fm ? Comment le jugement de
réalité peut-il mettre un terme à l' « hallucination inconsciente »? Si la réalité
psychique ignore le temps, comment une fin peut-elle se produire ? C'est mainte-
nant le « deuil avec fm » qu'il nous faut expliquer.
C'est ici qu'il nous faut prendre en compte une donnée qui fonde la vérité du
travail psychanalytique : la représentation inconsciente est modifiée par l'inter-
1. D. Widlôcher, L'autisme du rêve, Revue internationale de psychopathologie, n• 3, 1991, 31-49.
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prétation. Dans le cas du deuil, il faut en faire l'hypothèse: l'évidence consciente


de la perte, le jugement de réalité, transforme progressivement les formations
inconscientes. Hasardons-nous ici à ce qui, pour l'instant, ne peut être qu'une
simple analogie : la réalité dans le deuil fait fonction d'interprétation, elle impose
une nouvelle croyance, sans pour autant modifier immédiatement celles qui ali-
mentent l'illusion de la persistance de l'objet.
Or, précisément, la clef de l'efficacité du jugement de réalité dans le deuil
tient à ce qu'il ne peut porter que sur une formation psychique particulière et
qu'il ne prête guère à généralisation.« Ce qui est normal, c'est que le respect de
la réalité conserve la victoire. Mais la tâche assignée par la réalité ne peut être
aussitôt accomplie. En fait, elle est exécutée en détail, avec une grande dépense
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de temps et d'énergie d'investissement, et pendant cela l'existence de l'objet
perdu est continuée psychiquement. Chacun des souvenirs et des attentes, pris
un à un, dans lesquels la libido était rattachée à l'objet, est mis en position,
surinvesti, et sur chacun est effectué le détachement de la libido» (op. cit., 263).
Voilà bien la tâche si coûteuse du contre-investissement : opposer à chaque
souvenir, à chaque attente, le jugement de réalité. Et Freud le répète (op. cit.,
274) : « Sur chacun des souvenirs et des situations d'attente pris un à un, qui
montrent que la libido est rattachée à l'objet perdu, la réalité apporte son ver-
dict, à savoir que l'objet n'existe plus ... »Et d'ajouter dans le cas de la mélanco-
lie : « ll est vite fait d'énoncer et facile de coucher par écrit que la "représenta-
tion (de chose) inconsciente de l'objet est délaissée par la libido". Mais en
réalité, cette représentation est vicariée par d'innombrables impressions de détail
(traces inconscientes de celles-ci), et l'exécution de ce retrait de la libido ne peut
pas être un processus momentané, mais certainement, comme dans le deuil, un
procès de longue durée progressant peu à peu. »

Le temps pour oublier chez Proust

ll est saisissant d'observer le parallélisme entre les formulations de« Deuil


et mélancolie » et celles qui vont marquer les étapes du deuil dans La fugitive.
Dès l'annonce du départ d'Albertine, le narrateur observe combien l'évidence du
réel, matérialisée par l'annonce de Françoise, vient buter sur la nécessité
d' « informer » ces « moi » impliqués dans les situations les plus particulières : il
fallait « annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres, à tous ces
"moi" qui ne le savaient pas encore ; il fallait que chacun d'eux à son tour enten-
dît pour la première fois ces mots: "Albertine a demandé ses malles" (ces malles
en forme de cercueil que j'avais vu charger à Balbec à côté de celles de ma mère),
"Albertine est partie" » (1954, 430).
156 Daniel Widlocher

Le temps du travail du deuil, c'est bien celui qui oppose l'évidence de la réa-
lité à l'Habitude (avec un H majuscule), qui marque ces multiples attachements
à l'objet. C'est au terme (partiel) de ce travail que s'installe« l'oubli», mais qui
n'est qu'une autre forme du souvenir : « Le temps passe et peu à peu tout ce
qu'on disait par mensonge devient vrai ... l'indifférence que j'avais feinte quand je
ne cessais de sangloter avait fmi par se réaliser ... »
Mais à peine s'ébauche ce détachement libidinal que survient l'annonce de
la mort d'Albertine, et avec elle l'évidence que le deuil n'était pas réalisé et qu'à
nouveau l'expérience de la perte va nécessiter le lent travail de confrontation des
croyances et des désirs avec le jugement de réalité.
Cette fois-ci, la métaphore ne porte plus sur le moi mais sur l'objet. Aux
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«moi» qu'il faut instruire succèdent les représentations de l'objet : «Pour que
la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eut fallu que le choc
l'eût tuée non seulement en Tourraine, mais en moi. Jamais elle n'y avait été
plus vivante. Pour entrer en nous, un être a été obligé de prendre la forme, de se
plier au cadre du temps; ne nous apparaissant que par minutes successives, il
n'a jamais pu nous livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui
qu'une seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être, de consis-
ter en une simple collection de moments ; grande force aussi ; il relève de la
mémoire... Pour me consoler, ce n'est pas une, c'est d'innombrables Albertine
que j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin d'avoir perdu
celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec cent autres» (op. cit., 478).
Mais la question demeure, après Proust comme après Freud : pourquoi
l'évidence de la réalité ne corrige-t-elle pas en même temps les multiples formes
que revêt l'attachement à l'objet? Les métaphores décrivent, elles n'expliquent
pas. C'est ici que la clinique« proustienne» complète celle de Freud. Car cette
puissance de la mémoire tient au fait que la représentation des souvenirs appar-
tient au présent : de ces innombrables Albertine « chacune était attachée à un
moment, à la date duquel je me retrouvais replacé quand je revoyais cette Alber-
tine. Et ces moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre
mémoire le mouvement qui les entraînait vers l'avenir - vers un avenir devenu
lui-même le passé- nous y entraînant nous-mêmes» (op. cit., 488).
C'est donc bien le passé en tant qu'il est encore du présent, sous forme d'ac-
tions dans lesquelles le sujet se trouve toujours engagé, qui nécessite ce travail
toujours à recommencer : « Demain, après-demain, c'était un avenir de vie com-
mune, peut-être pour toujours, qui commence, mon cœur s'élance vers lui, mais
il n'est plus là, Albertine est morte» (op. cit., 479).
L'oubli qui résulte du deuil (fmi) n'est donc pas oubli du passé, mais, au
contraire, oubli d'un « toujours présent » : c'est paradoxalement la substitution
d'un vrai passé à ce présent de la répétition qui marque l'achèvement du travail
Deuil fmi et deuil sans fin 157

de deuil. Ce dernier prend du temps parce qu'il s'attaque non au passé mais à ,
une forme du présent, non à un souvenir mais à une action toujours en cours. En ··
revanche, il conduit à une fm, celle où les regrets fixent le souvenir : «Je souf-
frais d'un amour qui n'existait plus» (op. cit., 593). Ce pouvoir, le souvenir le
tient en nommant l'événement qui était auparavant action : « En la nommant
sans cesse, je voulais enfm faire rentrer, comme un peu d'air, quelque chose
d'elle dans cette chambre où son départ avait fait le vide et où je ne respirais
plus » (op. cit., 462).
On voit comme ce qui s'applique au deuil mérite d'être généralisé. Proust
d'ailleurs s'y emploie ; à propos de la parution d'un article de lui dans Le Figaro,
le narrateur remarque : « Mais ma pensée qui, peut-être déjà à cette époque,
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avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, continua un instant encore à
raisonner comme si elle n'avait pas compris que c'était mon article, comme les
vieillards qui sont obligés de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé,
même s'il est devenu inutile, même si un obstacle imprévu devant lequel il fau-
drait se retirer immédiatement, le rend dangereux» (op. cit., 568).
Ce temps nécessaire au changement n'est pas d'ailleurs sans rapport avec
celui du rêve. Car ce dernier, «folie passagère», exprime le poids de la répéti-
tion. Mieux encore que l'illusion consciente, il assure cette survie du passé dans
la croyance du réel, dans l'illusion de la vie. « Et longtemps après mon rêve fmi,
je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné en des
paroles que je croyais encore entendre. Et en effet, elles avaient dû passer bien
près de mes oreilles puisque c'était moi-même qui les avait prononcées »
(op. cit., 540). Quelle plus belle défmition des rêves que celle que donne Proust:
«Presque tous répondent aux questions que nous nous posons par des affirma-
tions complexes, mises en scène à plusieurs personnages, mais qui n'ont pas de
lendemain» (op. cit., 591).
Dès lors, le changement qui résulte de la lente et progressive extinction des
engagements dans l'actualisation répétée d'un schème d'action, d'un scénario
exprimant une modalité concrète de la relation d'objet, ne peut que se réaliser
dans le développement de nouveaux engagements, de nouveaux schèmes d'ac-
tion, de nouveaux fantasmes : « Ce n'est pas parce que les autres sont morts que
notre affection s'affaiblit, c'est parce que nous mourrons nous-mêmes. Albertine
n'avait rien à reprocher à son ami. Celui qui en usurpait le nom n'en était que
l'héritier. On ne peut être fidèle qu'à ce dont on se souvient, on ne se souvient
que de ce qu'on a connu. Mon moi nouveau, tandis qu'il grandissait à l'ombre
de l'ancien, l'avait souvent entendu parler d'Albertine; à travers lui, à travers les
récits qu'il en recueillait, il croyait la connaître, elle lui était sympathique, il l'ai-
mait ; mais ce n'était qu'une tendresse de seconde main » (op. cit., 595-596).
Le texte superbe de Proust n'a pas seulement pour mérite d'illustrer la thèse
158 Daniel Widlocher

freudienne. Il permet d'ajouter une précision d'importance. C'est parce que le


passé demeure comme présent qu'il résiste au changement et nécessite ce travail
de deuil persévérant. Or ce présent n'est identifiable comme tel que parce qu'il
matérialise des plans d'action. Le passage du plan d'action au souvenir de l'ac-
tion qui marque le travail de deuil s'applique également à la perlaboration. C'est
du moins la thèse que je voudrais ici reprendre et développer.

La représentation-action ou la mémoire du présent

La mémoire du présent, contrairement à celle du passé, tient son caractère


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d'actualité en ce qu'elle se matérialise sous forme d'une représentation d'ac-
tion. Le temps du deuil est marqué par l'actualisation répétée de scènes qui,
issues du passé, se réalisent sur le mode hallucinatoire si elles s'inscrivent dans
le registre inconscient, ou sur le mode de l'illusion si elles s'inscrivent dans
celui du préconscient.
L'essentiel de notre propos est donc celui-ci :je suggère que l'on substitue le
concept de représentation-action à celui de représentation de chose, terme dont
Freud se sert pour définir la nature de la représentation qui se trouve exposée au
travail de deuil. Il ne s'agit ici ni d'une description de l'action, ni d'une représen-
tation du but visé, mais bien de la représentation subjective de l'intentionnalité
du cours de l'action présente. Ces distinctions méritent d'être précisées. Lorsque
la question « Que fais-tu ? » est posée, la réponse ne porte ni sur le but recher-
ché, ni sur les gestes ou opérations mentales en cours. Si la réponse est« J'écris
un article pour la Revue française de psychanalyse », je ne décris pas l'article tel
que je l'imagine écrit, voire publié. Je ne décris pas non plus le travail intellec-
tuel, l'exploitation des notes, le choix des références qui constituent ce travail de
rédaction. Je décris tout simplement l'action que je suis en train d'accomplir.
Dans le travail de deuil, les scènes qui se répètent douloureusement et
reviennent à la mémoire du sujet comme si elles se situaient dans le présent
constituent des actions dont le sujet peut dire le sens. La « perpétuelle renais-
sance des moments anciens » dont parle Proust est faite de ces actions. Marcher
dans la chambre, aller chez le coiffeur, s'asseoir dans un fauteuil sont autant
d'actions présentes qui se fondent avec des actions passées auxquelles la disparue
se trouvait associée : « ... ces moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gar-
dent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l'avenir - vers
un avenii devenu lui-même un passé - nous y entraînant nous-mêmes. » Ce
sont ces mouvements qui en se répétant donnent l'illusion du présent, donc celle
d'un avenir encore possible, que le jugement de réalité doit réduire à leur seule
inscription dans le passé.
Deuil fini et deuil sans fin 159

Si nous avons quelque difficulté à conceptualiser cette expérience subjective de


l'action, c'est qu'une longue tradition philosophique l'a écartelée entre la représen-
tation mentale du but et la perception des mouvements destinés à l'atteindre. Il a
fallu Wittgenstein1 pour que soit enfm posée la question:« Mais n'oublions pas
une chose : quand "je lève mon bras", mon bras se lève. Et voici né le problème.
Qu'est-ce que la chose qui reste, après que j'ai soustrait le fait que mon bras se lève,
de celui que je lève mon bras?» (1961, 294). La question a été amplement reprise
depuis, en particulier par J. R. Searle (1985)2. Elle ne devrait d'ailleurs pas sur-
prendre les psychanalystes, comme j'ai cherché à le montrer dans Métapsychologie
du sens (1986) 3, dans la mesure où elle rejoint celle du fantasme.
Nous en venons à la conclusion suivante : la mémoire des actions n'obéit
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pas aux mêmes lois que la mémoire des connaissances. Les actions passées ne
sont pas nécessairement réduites à des événements du passé qui ne peuvent
qu'être décrits, nommés disions-nous plus haut. Elles peuvent continuer à exister
comme des plans susceptibles de s'exécuter dans le présent. La découverte fon-
damentale de Breuer et de Freud, formulée dès 1893, n'implique-t-elle pas que la
guérison du symptôme hystérique nécessite que la répétition, la scène trauma-
tique, passe au statut d'un événement passé, et ce passage ne peut faire l'écono-
mie de la répétition abréactive, c'est-à-dire du transfert.
Mais revenons au deuil. Alors que la connaissance de l'événement réel, la
perte, est immédiate, le désinvestissement des mémoires d'action ne peut se faire
que progressivement, en détail, dans la répétition. En d'autres termes, si dans le
réseau des traces mnésiques déclaratives, la connaissance d'un événement nou-
veau modifie instantanément la structure du réseau, dans celui des actions qui
restent inscrites en mémoire, comme des actes toujours possibles, le changement
ne peut opérer que pas à pas.
Représentation-action proposons-nous, au lieu de représentation-chose ou
représentation de chose. C'est d'une certaine manière retirer au« visuel» un pri-
vilège abusif. Certes, les scènes en mémoire sont matérialisées par des indices
concrets. On sait d'ailleurs le rôle de ces indices sensoriels dans la théorie prous-
tienne de la mémoire. Mais ces indices ne sont pas seulement visuels, et d'ailleurs
ils ne sont pas non plus seulement sensoriels. Il y a les mots, les phrases qui ont
été dites. Il y a l'affect qui a marqué le déroulement de l'action. Multiples sont
ainsi les indicateurs qui constituent la substance même de l'expérience subjective
des actions toujours susceptibles de devenir présentes.

1. L. Wittgenstein, Tractations logico-philosophiques, suivi de Investigations philosophiques, trad. franç.,


Klossovski, Paris, Gallimard, 1961.
2. J. R. Searle, L'intentionnalité. Essai de philosophie des états mentaux, trad. franç., Pichevin, Paris, Edi-
tions de Minuit, 1985.
3. D. Widlôcher, Métapsychologie du sens, Paris, PUF, coll.« Psychiatrie ouverte», 1986.

,
160 Daniel Widlocher

J'ai montré ailleurs (Widlôcher, 1991) toutes les raisons que nous avons de
penser que le rêve est constitué par cette mémoire-action, c'est-à-dire par des
expériences subjectives d'action en cours. Les scènes oniriques qui nous donnent
l'illusion d'une réalité perceptive sont, comme toute image mentale, faites d'un
ensemble d'indicateurs, visuels, verbaux et affectifs principalement. Les contenus
latents, restes diurnes ou schèmes infantiles, sont également constitués de scéna-
rios partiels, parcellaires même, qui viennent s'agglutiner dans l'image compo-
site du contenu manifeste. Rien d'étonnant à ce que le rêve joue une part active
dans la répétition qui donne matière au travail de deuil.
Cette généralisation à l'activité onirique nous permet de mieux assurer
l'hypothèse selon laquelle les représentations inconscientes sont constituées de
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représentations-actions. Ce que Freud suggère pour le deuil et la dépression
trouve là matière à généralisation. Nos interprétations se fondent sur le repé-
rage de ces indicateurs d'action, et le recours au concept de signifiant, à condi-
tion de le dégager de toute implication strictement linguistique, répond à cette
notion d'indicateur d'action. A l'aphorisme célèbre de Lacan : « L'inconscient
est structuré comme un langage», il convie;nt de substituer l'idée que l'incons-
cient est constitué par des expériences subjectives d'action en cours, des hallu-
cinations d'action, qui répondent mieux à la notion de fantasme inconscient et
qui retrouvent le non moins célèbre aphorisme faustien, cher à Freud : « Au
commencement était l'action. » Les propriétés des processus primaires sont
d'ailleurs identiques à celles des actions. Dans l'inconscient, penser c'est faire,
désirer c'est accomplir (Widlôcher, 1988)1• Déplacement et condensation, libre
circulation de l'énergie, absence de contradiction ne sont pas des figures de
style ou des évidences physiques, mais une manière de décrire des règles de
production qui gouvernent l'accomplissement des actes et qui peuvent, dans
l'inconscient, gouverner celui de leur expérience subjective détachée de toute
matérialité.
Ce qui pouvait paraître comme une simple analogie entre le deuil et le
travail de l'interprétation doit être considéré maintenant comme une identité
de mécanisme. Le temps nécessaire pour que le jugement de réalité agisse sur
l'ensemble des scènes en rapport avec l'objet perdu est identique à celui de la
perlaboration. Interpréter dispose des mêmes pouvoirs et des mêmes limita-
tions que la réalité de la perte. C'est dans le détail qu'il nous faut interpréter le
sens des actions, où du moins le patient est dans la nécessité de confronter à
de nombreuses situations particulières l'interprétation dont il a pourtant bien
reçu le sens.

1. D. Widlôcher, La positivité de l'inconscient, in L'Ecrit du temps, n• 18, 1988.


Deuil fmi et deuil sans fm 161

Interprétation et remémoration

On notera toutefois une différence entre le deuil et la cure. Dans le deuil, les
remémorations des scènes passées sont spontanées, tout juste renforcées par les
événements de la vie quotidienne. Dans la cure, c'est le transfert qui assure le
développement des répétitions.
Chez Proust, l'expérience qui permet la fusion entre une situation présente
et une « mémoire » du passé, et qui redonne vie et actualité à cette mémoire, est
à la fois ce qui marque douloureusement le travail du deuil, mais aussi cette
extase destinée à abolir le temps : « Et celui-là on comprend qu'il soit confiant
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dans sa joie, même si le simple goût d'une madeleine ne semble pas contenir logi-
quement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de "mort" n'ait pas
de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l'avenir? »
(op. cit., 873). D'une fatalité psychologique, Proust fait une revanche de l'esprit
sur la mort et le temps:« De sorte que ce que l'être par trois et quatre fois res-
suscité en moi venait de goûter, c'était peut-être bien des fragments d'existence
soustraits au temps ... »(op. cit., 875).
On ne peut s'empêcher de rapprocher cette expérience de l'interprétation.
Celle-ci en effet, comme l'a très justement souligné P. Aulagnier dans un de ses
derniers écrits (1990) 1, a pour fonction de faire revivre une expérience passée à
partir d'une expérience du présent. En écrivant que l'interprétation est consti-
tuée par «l'ensemble des énoncés formulés à l'analysant et qui ont comme carac-
tère commun de mettre à jour la liaison présente entre l'ém-o-tion dont témoi-
gnent sa parole, son silence, son expression, et l'émotion qui avait accompagné
une expérience vécue dans son passé », ne fait-elle pas directement écho à cet
autre écho qu'évoque Proust en parlant de ce « double d'une sensation pas-
sée » : « Dans ce cas-là, comme dans tous les précédents, la sensation commune
avait cherché à recréer autour d'elle le lien ancien, cependant que le lien actuel
qui en tenait la place s'opposait de toute la résistance de sa masse à cette immi-
gration dans un hôtel de Paris d'une plage normande ou d'un talus d'une voie
de chemin de fer» (op. cit., 874).
Mais, alors que dans l'expérience esthétique proustienne le passé encore
mémorisable sous la forme d'une figure du présent vient s'offrir à la méditation
de l'artiste, l'interprétation fait violence au présent pour forcer le mémorisable à
revenir et à être ainsi nommé. En découvrant ce passé, l'interprétation trans-
forme une mémoire-action, qui n'avait d'autre issue que de se répéter dans la
méconnaissance, en un souvenir d'action qui prend place dans le réseau de la
1. P. Aulagnier, Le temps de l'interprétation, in Topique, 46, 1990, 173-185.

.J
162 Daniel Widlocher

connaissance du passé. En aval du deuil, la remémoration proustienne est répa-


ratrice et abolit le temps ; en amont de la perlaboration, l'interprétation psycha-
nalytique ouvre une brèche dans l'inconscient et scelle l'œuvre du temps.
L'interprétation force l'appareil psychique à un travail identique à celui du
deuil alors que l'expérience esthétique proustienne abolit le temps et la mort.

Conclure en temps voulu

La clinique proustienne enrichit notre connaissance des processus de deuil.


On est en droit de s'interroger sur ses sources littéraires, scientifiques et biogra-
phiques. Cette observation, sans doute rédigée autour des années vingt, ne doit
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pourtant rien aux thèses freudiennes qui ne la précèdent que de peu. L'important
est de souligner une parenté de méthode : grâce à la dimension du temps et aux
changements qu'il produit, une altérité s'établit entre le « moi » observant et le
« moi » observé. « Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une psycho-
logie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne seraient plus exacts
parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et d'une des formes qu'il revêt :
l'oubli ... » (op. cit., 557). Notons que l'oubli dont il s'agit est en réalité l'inscrip-
tion dans le souvenir du passé d'une mémoire demeurée trop présente. Entre la
remémoration du passé dans le présent et le souvenir du passé, l'expérience du
deuil instruit comme celle de la cure.
La comparaison et le parallélisme que nous venons de dessiner n'ont pas
pour seul avantage une référence au littéraire qui flatte si agréablement le palais
des psychanalystes. Ils nous instruisent. Ils nous montrent deux traitements dif-
férents du temps. L'un s'inscrit dans l'immédiateté du sens, mais aussi dans l'im-
médiateté de la collusion du passé et du présent. L'autre œuvre dans la réitéra-
tion des scénarios de la relation d'objet. Il y sans doute. différentes manières de
voir travailler le deuil dans la cure. J'ai voulu montrer que le travail de la cure se
retrouve aussi dans celui du deuil, dans la relative finitude de l'une et de l'autre.

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