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Le vivant

et l'épistél11oIogie des concepts


Ouverture philosophique
Collection dirigée par Dominique Chateau,
Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus

Bertrand DEJARDIN, L'art et le sentiment. Éthique et esthétique


chez Kant, 2008.
Ridha CRAIBI, Liberté et Paternalisme chez John Stuart Mill,
2007.
A. NEDEL, Husserl ou la phénoménologie de l'immortalité, 2008.
S. CALIANDRO, Images d'images, le métavisuel dans l'art
visuel, 2008.
M. VETO, La Pensée de Jonathan Edwards, 2007.
M. VERRET, Théorie et politique, 2008.
J.-R.-E. EYENE MEA, L'État et le marché dans les théories
politiques de Hayek et de Hegel, 2007.
J.-R.-E. EYENE MBA, Le libéralisme de Hayek au prisme de la
philosophie sociale de Hegel, 2007.
J.-B. de BEAUVAIS, Voir Dieu. Essai sur le visible et le
christianisme, 2007.
C. MARQUE, L'u-topie du féminin, une lecture féministe
d'Emmanuel Lévinas, 2007.
J. DE MONLÉON, Personne et Société, 2007.
P. DUPOUEY et J. BRUNET (publié par), Roland Brunet, un
itinéraire philosophique, 2007.
Dominique CHATEAU, l'autonomie de l'esthétique. Shaftesbury,
Kant, Alison, Hegel et quelques autres, 2007.
Alain DELIGNE (dir.), Éric WEIL, Ficin et Plotin, 2007.
Laurent DÉCHERY, Le premier regard, essai d'anatomie
métaphysique, 2007.
Guillaume Pénisson

Le vivant
et l'épistémologie des concepts

Essai sur Le normal et le pathologique

de Georges Canguilhem

L'Harm.attan
@
L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05017-4
EAN : 9782296050174
avertissement

La présente publication fait suite à un mémoire soutenu


en juin 2001 sous la direction de P. Francisci à l'Université
de Poitiers. À l'exception de quelques changements de
forme, elle reprend le geste initial de ce premier écrit de
philosophie.

G. P. 2007
introduction

Dans Le normal et le pathologique, Georges


Canguilhem présente l'exigence de faire se rencontrer
médecine et philosophie. Ce geste original qui invite la
philosophie à réfléchir les rapports problématiques de
concepts liés à des pratiques concrètes mérite bien la
désignation d'« essai» que Canguilhem lui a donné en
1943.
La médecine comme pratique thérapeutique subit
l'influence des concepts de norme et de normal provenant
de la science physiologique. Elle se contente
d'appréhender le phénomène pathologique comme un
simple écart quantitatif par rapport à une normalité
dégagée par la physiologie. Le vivant atteint de quelque
pathologie que ce soit est alors envisagé comme dépourvu
de normes propres, il est considéré comme devant être
corrigé et ramené à ce que l'on pourrait appeler la norme
scientifique. Or le vivant sain, comme le vivant malade,
est possesseur et créateur de normes, c'est ce qui
caractérise son individualité et sa spontanéité de vivant.
Ces normes ne lui sont pas extérieures mais au contraire
travaillent en lui de façon inhérente: elles expriment sa
capacité normative ou sa normativité.
Pour réfléchir et aborder ce conflit entre les normes
scientifiques et les normes propres au vivant, Canguilhem
10 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

développe une histoire des sciences qui introduit les


concepts de normal et de pathologique ainsi que les
concepts adjacents - santé, maladie, moyenne, normalité-

dans leurs perspectives historiques. Cette histoire ne se


caractérise pas par la simple exposition du zèle de
l'érudition mais plutôt par la volonté de draguer les
problèmes laissés en profondeur par certaines tentatives
scientifiques de résolution conceptuelle. Considérer les
problèmes liés aux définitions et aux usages des concepts
par la réflexion rétroactive de leur établissement
historique, telle est l'orientation que prend cette histoire
des sciences. Le postulat corrélatif à cette démarche est le
suivant: la définition ou l'importation d'un concept par
les sciences est une tentative résolutive face à un problème
que les sciences rencontrent. Toutefois, un tel concept ne
fait pas tant disparaître le problème qui l'occupe plutôt
qu'il ne l'incarne: il en est la marque ou le signe.
La conséquence de ce postulat permet de dessiner les
contours d'une première méthode: avant de résoudre les
problèmes, il faut chercher à les percevoir précisément, et
ce, malgré la déroute dans laquelle une telle « perception»
peut nous précipiter. On peut d'ailleurs lire une
formulation de cette approche plutôt pragmatique dans la
première proposition de 1'« introduction au problème» :
« Pour agir, il faut au moins localiser. »1 Le prolongement
de cette histoire des sciences prend la figure d'un examen
critique des concepts - que nous désignerons dans cet
ouvrage par le terme d'épistémologie des concepts - qui
cherche à délimiter leurs champs d'application tout autant
que leurs prétentions résolutives. Cette épistémologie est
d'essence philosophique car elle procède, parallèlement à
la critique des concepts qu'elle établit, à un travail de
l
Le normal et le pathologique, p. 11.
INTRODUCTION 11

remaniement de ces derniers, c'est-à-dire à un travail


d'élaboration conceptuelle qui vise à les rendre plus
opérant avec la particularité de leur objet: le vivant.
Mais un tel examen ne va pas de soi. La science est un
travail de connaissance de son objet. Elle se manifeste
dans le cas de notre étude comme le vivant pensé, tandis
que son objet, doué de spontanéité, se trouve du côté de la
vie même et, en ce sens, loin de toute réflexion. Il se
manifeste alors comme le vivant vécu. Or, si l'on
considère la pensée du vivant comme une pensée
établissant ses propres normes de fonctionnement de façon
extérieure à son objet comment peut-elle alors atteindre la
spécificité et la spontanéité même de son objet qui, selon
la thèse de Canguilhem est créateur de normes pour lui-
même? Cet élément semble agir comme un écran entre la
science et son objet et celle-ci, par nature « objectivante »,
ne peut que difficilement reconnaître - voire ne peut
qu'occulter - la subjectivité et l'individualité de son objet.
Les modalités d'établissement de la science d'une part et
d'existence du vivant d'autre part opèrent et représentent
une fracture entre la connaissance de la vie et la vie elle-
même. Comment une science dont les exigences et le
fonctionnement semblent contraires à ceux du vivant peut-
elle alors porter un discours sur lui sans le dénaturer? Une
épistémologie appliquée, proche de son objet, qui ne se
refuse pas à être travaillée par lui ni à travailler son
rapport à lui, et qui donc prend le risque de se laisser
déterminer par le vivant selon une certaine philosophie de
la vie, n'est-elle pas nécessaire pour éviter de reconduire
une distance entre la science et le vivant, entre la
connaissance et la vie? En effet, une épistémologie qui se
contente de reprendre sous la forme d'un catalogue ou
d'une méthodologie abstraite les critères de scientificité
12 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

sans dépasser le point de vue partiel


c'est-à-dire
-

purement objectif - des sciences semble de ce point de vue


bien incapable de saisir les difficultés qu'elles peuvent
rencontrer avec leur objet.
Trois axes, comme autant de clés de lecture de l'essai Le
normal et le pathologique, permettent d'aborder ces
questions. La première clé soulève la question de la nature
du discours scientifique portant sur les concepts de normal
et de pathologique. Considérer le discours scientifique
comme l'exposition linéaire dans le temps de la
découverte des normes physiologiques du vivant contribue
à percevoir et à réduire le pathologique comme la simple
dérivation quantitative de l'état fixe que serait le normal.
Une histoire des sciences sur le modèle de celle pratiquée
par Canguilhem permet de comprendre l'élaboration du
discours scientifique comme un ensemble discontinu,
manifestant des solutions conceptuelles différentes en
fonction des époques. L'histoire des sciences est
inextricablement liée à une histoire des hommes: le
discours des sciences, élaboré par des hommes, subit
l'influence des idéologies humaines, en l'occurrence
l'idéal du retour de l'état pathologique à l'état sain. Une
telle histoire des sciences révèle ainsi la persistance des
problèmes derrière la diversité des solutions conceptuelles
qu'on leur apporte. En cela elle invite à comprendre le
discours des sciences comme étant susceptible de
reprises: non pas selon le développement continu du vrai
mais suivant d'incessantes tentatives d'approche de celui-
ci. Ainsi le problème du normal peut être identifié comme
n'étant pas contingent de l'extraction et de l'édification
positive des normes du vivant par la science mais plutôt
comme résultant d'une reprise du discours scientifique sur
les normes. La vérité présupposée de la normalité
INTRODUCTION 13

physiologique laisse alors place à la recherche et à la


découverte de la valeur qualitative du pathologique.
Cette reprise du discours scientifique mène à la seconde
clé de lecture mettant en jeu la question de la possibilité,
pour une épistémologie des concepts, de procéder par
examen critique à un remaniement des concepts qui
replacerait l'existence effective des normes au sein du
vivant lui-même, comme émanant de lui. Une telle
épistémologie permettrait de cette façon l'élaboration du
concept de normativité chez Canguilhem. En filigrane, se
joue la condition de possibilité pour une épistémologie
portant sur la science du vivant de rejoindre le vivant lui-
même, la nature de ce dernier ne pouvant être réduite à
l'état de simple objet. Cette possibilité pour
l'épistémologie de remanier les concepts ne peut
s'accomplir que par l'intégration de la philosophie dans la
considération du problème des normes. Sur la question du
vivant, la philosophie permet de fixer une certaine norme
des normes scientifiques: en développant la nécessaire
valorisation de l'individualité du vivant et la priorité du
pathologique vécu sur la normalité pensée. Par
l'élaboration du concept de normativité, la philosophie
permet également de comprendre le vivant comme
l'instaurateur des normes de vie qui lui permettent de
pallier aux dérobades du milieu dans lequel il évolue. La
compréhension de l'immanence des normes - avant tout
dégagement scientifique de celles-ci - à l'œuvre au sein du
vivant permet d'envisager le tiers qu'est la médecine
comme devant être désengagé du rapport d'autorité de la
science. Ceci dans le but de replacer la médecine au plus
près du vivant. La thérapeutique et la clinique, au service
de l'information sur le caractère subjectif du pathologique,
14 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

permet de comprendre ce dernier comme une qualité


nécessaire et inhérente à la vie.
Enfin la troisième clé de lecture tire de l'information
apportée par le pathologique sur la vie la nécessité
d'accorder un statut de l'erreur au vivant lui-même ainsi
qu'au discours scientifique porté sur lui. L'erreur comme
information sur l'activité créatrice de la vie peut alors être
représentée comme la marque du jeu que la vie mène sur
la mort. L'erreur au sein des sciences n'est d'ailleurs pas à
distinguer de l'erreur associée au vivant: l'irruption de
l'erreur dans la connaissance n'est en quelque sorte que la
reconduction des erreurs issues de la vie, envisagées sur le
plan de la réflexion. La considération d'un tel statut de
l'erreur permet de comprendre le rapport de dépendance
que la connaissance entretient avec la vie. La
connaissance, au service de la vie, doit s'aligner sur elle et
non pas à son détriment. La pratique d'une épistémologie
des concepts laisse entrevoir une solution consolidant la
fracture entre la science et le vivant par le rétablissement
du lien axiologique qui les unit. Aussi, certains points de
vue philosophiques plus personnels propres à cet ouvrage
y sont développés, conjointement à la mise en évidence de
la spécificité du geste de Canguilhem dans son essai. Un
geste, une pratique des concepts qui n'ont eu de cesse de
m'interpeller, tant par leur richesse philosophique que par
la vive stimulation de la pensée qu'ils suscitent.
histoire des sciences, histoire des hommes

Les sciences, comme projets de connaissance du réel


élaborés par les hommes, se trouvent reliées à leurs
jugements de valeurs, leurs attentes, leurs espoirs, tout
comme à leurs déceptions. Cette interaction entre le
discours scientifique et le discours idéologique,
philosophique, marque la nature problématique des projets
scientifiques qui tendent à s'établir de manière autonome.
Ainsi, les sciences, dans la mesure où elles ne se
confondent pas avec la simple production d'énoncés
dogmatiques, inscrivent leur cours selon de mutuelles
influences, mais aussi en rapport avec d'autres discours
leurs étant initialement extérieurs. Elles sont par là
toujours à l'œuvre au sein d'un contexte préalable de
concepts et de significations.
L'histoire des hommes à travers laquelle se meuvent les
sciences peut être définie de deux façons. Au sens large,
l'histoire des hommes peut être identifiée à l'ensemble des
productions humaines, tant au niveau matériel que
rationnel, et ainsi être généralisée sur le plan d'une histoire
plus globale où ce Tout historique prévaudrait sur ses
déterminations particulières. En un sens plus restreint,
cette notion peut être circonscrite à celle de
développement de réseaux spécifiques - par exemple

matériels et techniques ou rationnels et scientifiques-,


16 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

l'intercommunication de ces réseaux en faisant également


partie.
C'est cette deuxième définition qui sera conservée et
précisée lors de l'analyse des différents liens qui tissent les
réseaux de productions humaines et qui permettent de
définir le rôle et l'importance des concepts. En effet, les
concepts peuvent être entendus comme des unités
d'analyse passant d'un réseau à l'autre, simples notions
abstraites ces unités entrent cependant en relation de
configuration entre elles. Ces passages, historiquement
réalisés et caractérisés par l'importation de concepts
appartenant à un domaine spécifique vers d'autres
domaines, changent l'usage qui en est fait et, par là, font
entrer les concepts mis en j eu dans de nouvelles
configurations logiques. Ainsi chaque discipline, chaque
réseau, cherche à développer ces concepts en fonction
d'intérêts particuliers, de manière à les utiliser pour la
formulation ou la résolution de problèmes internes. En
contrepartie, ces mêmes disciplines subissent l'influence
des déterminations conceptuelles antérieures ou
extérieures, établies par d'autres disciplines.
De ce fait la description objective d'un concept est
toujours liée à des pratiques humaines: ce concept ayant
été l'objet d'une pluralité de configurations, tour à tour
approprié ou importé par différentes disciplines. Ces
multiples modalités d'usage des concepts entrent alors
sous la dépendance des attentes humaines qui influencent
à leur tour leur description et leur définition.
La définition d'un concept par une discipline
scientifique donnée peut-elle s'affranchir des
déterminations antérieures ou extérieures de ce concept?
En effet, en délaissant les autres usages d'un concept et en
perdant à cette occasion les nœuds relationnels et les
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 17

configurations qui s'expriment en son sein, une telle


discipline ne néglige-t-elle pas alors le traitement de ses
propres problèmes? La définition d'un concept au sein
d'une science impose-t-elle une rupture, une séparation,
entre son présent et son passé ou encore avec d'autres
sciences?
Dans le cadre d'une interrogation sur l'objet spécifique
qu'est le vivant, la réflexivité scientifique - où le vivant
particulier qu'est l'homme élabore un discours sur
l'ensemble du vivant lui-même - ne représente-t-elle pas
en elle-même la limite d'un discours objectif porté sur les
concepts propres au vivant: l'homme étant à la fois sujet
et objet de son discours? Ou bien n'est-ce pas au contraire
un atout et une chance authentique qu'il a de porter un
discours sur un objet avec lequel il a un rapport
participatif, voire même avec lequel il est profondément
engagé?
Une telle réflexion doit passer par l'étude de la modalité
spécifique de ce discours. Sur ce modèle, Canguilhem
nous invite pour comprendre les concepts scientifiques et
leurs relations, à les replacer dans les différents usages et
les différentes structurations logiques où ils ont pris non
pas une, mais plusieurs places. Car une histoire des
sciences étudiant les différents contextes et usages que les
concepts ont recouverts dans leur formation permet de
saisir l'interaction de l'histoire des hommes et de leurs
idéologies avec ces concepts et avec les sciences
adjacentes.
18 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

SCIENCE PRÉSENTE ET SCIENCE PASSÉE

Dans Le normal et le pathologique, Canguilhem étudie


les acceptions de ces concepts dans les systèmes d'analyse
de trois scientifiques: un philosophe, A. Comte, un
physiologiste, C. Bernard, et un chirurgien, R. Leriche.
Ceci afin de traiter la question de la relation d'identité
entre le normal et le pathologique, à des variations
quantitatives près.
Derrière l'examen critique de la pensée Comtienne, se
dessine une conception particulière de l'histoire des
sciences et du rapport qu'elles entretiennent avec leur
présent et avec leur passé.
Pour Canguilhem, «Comte élève la conception
nosologique de Broussais au rang d'axiome général »1. En
effet, Comte reprenant pour lui le principe de Broussais où
les maladies consistent essentiellement en « l'excès ou le
défaut de l'excitation des divers tissus au-dessus et au-
dessous du degré qui constitue l'état normal »2 fait de ce
principe un principe universel: le pathologique est
identique au normal, à des variations quantitatives près.
Notons par là que la valeur spécifique et limitée que ce
principe possède par rapport à son domaine d'origine est
balayée en la faveur d'un élargissement universel,
augmentant par la même occasion la valeur de ce principe
aux yeux de Comte. La projection rétroactive d'un
domaine à un autre et surtout du présent sur le passé - ou
encore d'un certain passé sur un passé qui lui est
antérieur - confère également une valeur supérieure au
pnnClpe.

l
Le normal et le pathologique, p. 19.
2
Ibid., p. 18-19.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 19

De cette analyse, ressort l'idée suivant laquelle le


progrès correspondrait à un mouvement d'universalisation
accompagné du poids positif du présent sur le passé. Un
des résultats qui en découle est le primat axiologique alors
conféré à la généralité d'une science sur l'autre, au présent
sur le passé et, par discursivité, au futur sur le présent. Ce
primat est-il vraiment légitime? Et la science présente
permet-elle de juger de son passé?
Le détournement par Comte de l'usage spécifique du
principe de Broussais a pour conséquence directe qu'il en
devient abstrait: « Faute de pouvoir référer ces
propositions générales à des exemples, on ignore à quel
point de vue Comte se place pour affirmer que le
phénomène pathologique a toujours son analogue dans un
phénomène physiologique, qu'il ne constitue rien de
radicalement nouveau. »1
Selon Canguilhem, «Comte ne propose aucun critère
permettant de reconnaître qu'un phénomène est normal. »2
On peut ajouter qu'il ne le peut pas dans la mesure où
proposer des critères spécifiques et particuliers de
reconnaissance, dans le domaine physiologique par
exemple, irait à l'encontre du mouvement
d'universalisation du principe et des concepts qui le
constituent. De plus, par rapport aux concepts mis en jeu
par le principe de Broussais, Comte est poussé à renvoyer
et à définir le normal en fonction de concepts usuellement
correspondants, comme celui d' harmonie par exemple,
essentiellement «un concept qualitatif et polyvalent,
esthétique et moral plus encore que scientifique »3.

l
Ibid., p. 22.
2
Ibid., p. 22.
3
Ibid., p. 23.
20 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

Le principe de Broussais repris par Comte perd donc de


sa pertinence dans la mesure où, si l'intention était de nier
toute différence qualitative entre le normal et le
pathologique, il utilise néanmoins des concepts qualitatifs
pour définir un de ces deux états. Face à cette
inconséquence, Canguilhem suggère de remonter à la
théorie même de Broussais pour mieux comprendre
« l'erreur» que Comte a faite dans son usage du principe.
C'est à cette remontée même que l'attention doit être
portée: Canguilhem ne procède pas suivant l'ordre
historique pour exposer le principe de Broussais et sa
reprise par Comte. Il s'explique en partie de la manière
suivante: «[. . .] le récit historique renverse touj ours
l'ordre vrai d'intérêt et d'interrogation. C'est dans le
présent que les problèmes sollicitent la réflexion. Si la
réflexion conduit à une régression, la régression lui est
nécessairement relative. Ainsi l'origine historique importe
moins en vérité que l'origine réflexive. »1
Cela n'est pas le passé d'une science qui implique le
présent d'une science. Comme si la mise en relation du
passé et du présent d'une science valait plus à titre de
résolution d'un problème donné qu'à titre de réflexion et
d'interrogation sur celui-ci. Comme si le passé contenait
en germe le présent et le futur, n'attendant plus que
l'enchaînement du temps pour se déployer. Non, la science
présente ne permet pas de juger de son passé, tout au plus
est-elle à même de l'interroger, de le réfléchir. Cela n'est
d'ailleurs déjà plus la même science qui juge de son passé
- où ses contenus passeraient d'obsolètes à vrais au sein
d'une forme identique - ni le même champ scientifique:
Broussais était médecin physiologiste tandis que Comte
philosophe. C'est en quelque sorte une application

l
Ibid., p. 30.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 21

épistémologique du principe héraclitéen suivant lequel on


ne se baigne jamais deux fois dans les mêmes eaux d'un
même fleuve. En effet, dans l'affirmation d'un primat
axiologique du présent d'une science sur son passé, il y a
d'une part la croyance en l'identité de cette science à
travers le temps et, d'autre part, un déterminisme
historique général présupposé où la nouveauté, la création
et les ruptures n'ont pas de place.
Cette analyse nous conduit à penser que les rapports
entre science présente et science passée ne doivent pas être
compris comme le développement historique d'une
science vers le vrai et vers une portée universelle toujours
croissante. Les sciences se modifient formellement au
contact de leurs contenus et, lorsqu'elles les modifient,
c'est toujours plus le changement de leur propre forme
c'est -à -dire de leurs propres critères de vérification
- passant par exemple du théorique à l'expérimental- que
celui de leurs normes internes qu'il faut alors saisir.
Pour ne pas dénaturer ses objets, l'histoire des sciences
doit s'efforcer d'envisager les sciences passées comme
ayant leurs propres méthodes et structurations, à chaque
époque donnée, en accord avec des configurations
conceptuelles spécifiques et justement particulières. On
peut noter ici un point de divergence, décisif, entre
Canguilhem et Comte. Selon ce dernier, dans une lettre à
Mill citée par Canguilhem, « Les inspirations biologiques
doivent servir [...] surtout à bien diriger les spéculations
sociologiques qui [...] semblent ne devoir offrir qu'une
sorte de prolongement philosophique des grands
théorèmes biologiques. »1 L'importation du biologique
dans le sociologique sans remaniement véritable des

l
« Histoire de l'homme et nature des choses» in Plan des travaux,
p.297.
22 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

concepts ne permet pas de saisir leur caractère spécifique,


c'est-à-dire comme renvoyant à un contexte scientifique
précis, ce qui a pour effet de les rendre davantage
problématiques plutôt que résolutifs. La volonté de Comte
de tendre à une histoire générale des sciences est sans
doute ici implicitement critiquée cette dernière faisant
œuvre d'un certain nombre de lacunes dans ses rapports
aux concepts.
L'histoire des sciences à laquelle invite Canguilhem
possède une nature plutôt particulière: elle doit prendre
des directions différentes en fonction des domaines qu'elle
étudie. Tant et si bien que le lien qui unit les sciences
passées avec les sciences présentes c'est la persistance et
l'ouverture - ou la réouverture - des problèmes posés,
pensés à chaque fois différemment et non suivant un
processus historique continu de résolution qui tendrait à
leur donner une fin: «En procédant ainsi, nous pensons
obéir à une exigence de la pensée philosophique qui est de
rouvrir les problèmes plutôt que de les clore. »1
La science présente n'a donc pas à juger la science
passée. Elle a plus, au contact de la philosophie, à
considérer les problèmes issus de sa réflexion sur les
concepts en les examinant sous l'angle de leurs
configurations et de leurs données spécifiques. Cette idée
permet de donner un éclairage au propos de Canguilhem
lorsqu'il écrit dans Idéologisme et rationalité que «le
passé d'une science d'aujourd'hui ne se confond pas avec
la même science dans son passé». À ce titre, on peut
également citer l'« avertissement» de 1966 adressé au
lecteur de l'essai Le normal et le pathologique où l'auteur
montre son attachement «[à] conserver un problème,

l
Le normal et le pathologique, p. 9.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 23

[qu'il tient] pour fondamental, dans le même état de


fraîcheur que ses données de fait, toujours changeantes. »

CONTINUITÉ ET DISCONTINUITÉ

Le problème du continu et du discontinu au sein du


rapport entre le normal et le pathologique ainsi que celui
des illusions de la théorie «continuiste» soulèvent
certaines questions à l'intérieur de l'histoire des sciences.
Canguilhem souligne chez C. Bernard dans son chapitre
«la pathologie expérimentale» sa propension à
« reconnaître partout la continuité des phénomènes »\ en
sorte que «l'idée de la continuité entre le normal et le
pathologique est elle-même [chez C. Bernard] en
continuité avec la continuité entre la vie et la mort »2.
Cette conception, visant l'unité des couples
santé-maladie et vie-mort, possède le double mérite de
tenir compte en apparence de l'originalité des phénomènes
vivants en circonscrivant l'analyse à un domaine bien
spécifique ainsi que de ne plus utiliser de concepts
qualitatifs pour décrire ce qui à trait à des mesures.
Cependant, cette précision logique de C. Bernard dans la
rigueur de sa méthode d'analyse des concepts conserve
une ambiguïté sous-jacente, lorsqu'il utilise par exemple le
terme d'« exagération» tantôt en un sens quantitatif, tantôt
en un sens qualitatif. Canguilhem jette ici son filet:
« Cette ambiguïté est instructive, elle est révélatrice de la

l
Ibid., p. 38.
2
Ibid., p. 37.
24 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

persistance du problème lui-même au sem d'une


résolution qu'on croit lui avoir donnée. »1
La continuité trouve ici un aboutissement dans le
passage de I 'homogénéité des mesures de constantes
physiologiques (variant dans l'état pathologique) à la
continuité entre les phénomènes du normal et du

pathologique. Mais le passage de l'homogénéité à la


continuité n'est pas cohérent: ces deux concepts
recouvrent tous deux des exigences logiques différentes:
l'homogénéité suppose une nature commune aux
phénomènes, la continuité suppose quant à elle une forme
de discursivité entre deux termes bien différents.
L'homogénéité, concept issu de la technique (dans le cas
des mesures expérimentales), est ainsi toujours sous le
joug de la science qui cherche à définir le normal et le
pathologique de façon continue.
Avec précision, Canguilhem rappelle qu' « un
comportement de l'organisme peut être en continuité avec
les comportements antérieurs, tout en étant un autre
comportement. »2
L'unité et la continuité recherchées par la science pour
définir les concepts de normal et de pathologique en
subsumant l'existence de l'un (la maladie) sous la norme
de l'autre (la santé), au travers de variations quantitatives
homogènes et mesurables, ne doivent pas pour autant
négliger l'authenticité et la spécificité du pathologique.
Phénomène qu'il est pour autant moins intéressant de
définir comme discontinu que comme autre, différent,
singulier, comme « une autre allure de la vie »3.

l
Ibid., p. 40.
2
Ibid., p. 49.
3
Ibid., p. 51.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 25

De cette analyse, deux concepts correspondant


respectivement à la continuité et à la discontinuité
ressortent: celui de quantité et celui de qualité. La
quantité est la catégorie qui permet de passer, non sans
difficulté, de l'homogène au continu, du technique
expérimental au théorique conceptuel définissant alors par
des termes quantitatifs le normal et le pathologique.
Définir les rapports du normal et du pathologique selon
des termes purement quantitatifs, que ce soit chez Comte
ou Bernard, et donc passer à un régime de continuité, va
de paire avec «un idéal de perfection »1, c'est-à-dire avec
la croyance en une réversibilité possible de la maladie à la
santé. Cet amour du retour à l'identique vaut alors comme
un combat du Bien contre le Mal: «La médecine, a dit
Sigerist, est des plus étroitement liée à l'ensemble de la
culture, toutes transformations dans les conceptions
médicales étant conditionnées par des transformations
dans les idées de l'époque [107, 42]. »2 La théorie
« continuiste » est le siège de « la conviction d'optimisme
rationaliste [selon laquelle] il n'y a pas de réalité du mal »3
ou encore celui d'un certain manichéisme médical valant
comme un combat dans le monde du bien contre le mal,
analogue à «la santé» et à «la maladie» en
« l'Homme ».
La qualité, de son côté, peut être mise en rapport avec la
discontinuité. Mais Canguilhem ne développe pas une
thèse supplémentaire sur celle-ci où il situerait par
exemple son point de vue contre les continuistes. Il met
plutôt en évidence le fait qu'elle entretient un lien
particulier avec la quantité, où toutes deux se font

l
Ibid., p. 25.
2
Ibid., p. 61.
3
Ibid., p. 61.
26 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

mutuellement de l'ombre au sein des différentes théories.


Il cite ainsi Hegel: « La quantité c'est la qualité niée, non
la qualité supprimée. »1 Ici est affirmée la persistance d'un
rapport à la qualité dans la qualité niée, nommée quantité.
On peut donc conclure avec lui qu'il est «parfaitement
illégitime de soutenir que l'état pathologique [soit],
réellement et simplement, la variation en plus ou en moins
de l'état physiologique. »2
Le problème du continu et du discontinu n'est pas à
isoler chez Canguilhem du problème du normal et du
pathologique. Il est d'ailleurs également présent dans
l'histoire des sciences qu'il pratique. En sorte que si ce
problème est traité de façon plus précise à propos du
normal et du pathologique, il conserve néanmoins une
certaine portée dans le domaine plus général de l'histoire
des sciences.
Avec la notion d'obstacle, «l'essor de la science
suppose un obstacle à l'action. »3 On peut y percevoir la
nécessité d'une rupture avec une vision continue de la
science. Cette idée est sans doute retenue de G. Bachelard
qui a mis en évidence le fait que la science n'est pas
l'approfondissement d'un savoir continu mais au contraire
que l'esprit scientifique doit établir une rupture avec ses
connaissances. Cette rupture s'opère face à des obstacles
épistémologiques particuliers, comme peuvent l'être par
exemple les préjugés et les opinions faites sur le plan de
l'expérience sensible, où une foule de perceptions
subjectives transformées en qualités sont attribuées à
l'objet lui-même. C'est le « chosisme », avec lequel il faut
rompre selon Bachelard, son implication théorique étant

l
Ibid., p. 66.
2
Ibid., p. 66.
3
Ibid., p. 150.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 27

inacceptable. En effet, elle se traduit par la croyance en


une continuité de l'opinion subjective - fonnée
empiriquement - avec la connaissance théorique. Dans ce
cas, une telle continuité serait elle-même établie par un
mouvement d'approfondissement sans cesse croissant
dans « l'objectivation » des expériences.
Le pendant dans l'histoire des sciences de ce
« continuisme» se caractérise par la croyance en une
causalité efficiente fondamentale s'exerçant
chronologiquement au sein des savoirs. L'histoire des
sciences se confond alors avec un exposé fait
d'exhaustivité et d'érudition dans les variations positives
des énoncés scientifiques et des savoirs. Or il est clair que
Canguilhem dans sa filiation à Bachelard suit une autre
voie. Dans ses Études d 'Histoire et de Philosophie des
sciences, il affirme à propos de Bachelard que «si
l'histoire des sciences consiste à recenser des variantes
dans les éditions successives d'un traité, Bachelard n'est
pas un historien des sciences. [Mais] si l'histoire des
sciences consiste à rendre sensible - et intelligible à la
fois - l'édification difficile, contrariée, reprise et rectifiée,
du savoir, alors l'épistémologie de Bachelard est une
histoire des sciences toujours en acte. »1
Cependant l'histoire des sciences cherchera toujours à
atteindre une certaine unité pour se constituer, visera
toujours à être synoptique et à exposer ses contenus - ses
vérités - en les présentant comme positifs - positives. De
cette façon elle ne peut qu'elle-même se comprendre
suivant une certaine continuité et linéarité. Car elle a
besoin de se perpétuer et d'être enseignée par les hommes
pour se maintenir. Ce moment de communication,
indispensable, de sa forme et de ses savoirs, participe sans
l Études d 'Histoire et de Philosophie des sciences, p. 178.
28 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

doute le premier à la présenter selon cette perspective


continue.
Cette condition d'unité et de continuité doit donc être
limitée. Le moment d'abstraction à la particularité et à la
diversité des contenus ne doit pas interagir sur ces savoirs.
Ici, le moment de l'invention, de la recherche, présent
dans l'histoire des sciences biologiques de Canguilhem,
doit être respecté à chaque instant. Il en va de même en ce
qui concerne l'appréhension des ruptures, des obstacles ou
encore de la discontinuité effective des contenus et de leur
forme scientifique. Car l'invention scientifique de par sa
nature même où elle met en jeu des obstacles à surmonter
entame une rupture avec le passé.
Ces deux aspects de l'histoire des sciences, l'un
procédant de la nécessité pédagogique propre à toute
science de réaliser sa communication et l'autre, issu de la
discontinuité effective à l'œuvre dans les sciences, doivent
donc être limités en fonction de leurs exigences
respectives sans que l'un ne subsume ou ne recouvre
abusivement l'autre.
En effet, évacuer toute discontinuité de l'histoire des
sciences empêche une approche sérieuse, attentive et
réflexive des concepts. En pratiquant une forme
d'« historicisme » atteint de ce que Canguilhem nomme le
« virus du précurseur », on ne fait qu'entrevoir
doxographiquement les concepts et leurs auteurs, souvent
par un geste d'exhaustivité n'ayant de valeur que pour lui-
même. Le fait de considérer l'antériorité chronologique
comme une inférence logique c'est-à-dire comme une
discursivité continue où il existerait un primat axiologique
du présent sur le passé fait croire à un progrès
chronologique des sciences. L'approche qu'opère
l'historicisme est souvent atteinte de ce «virus» car la
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 29

figure d'un penseur à qui l'on attribut la découverte de tel


concept, de telle théorie, est extraite ad vitam aeternam.
Une telle attribution est alors incorrecte sur le plan
épistémologique puisque le fait d'être précurseur n'existe
pas sans cette attribution qui s'avère quant à elle toujours
rétroactive.
Le problème est que l'on considère le précurseur
comme étant doté d'une prescience, sorte d'intuition
fulgurante surgissant au milieu de chercheurs, de penseurs
préalables ou contemporains qui se seraient en quelque
sorte endormis. On fait comme si la science était un
chemin unique faisant de ce précurseur celui qui a eu de
l'avance sur ce chemin. Canguilhem identifie «la
complaisance à rechercher, à trouver, à célébrer des
précurseurs [comme] le symptôme le plus net d'inaptitude
à la critique épistémologique» Cette stérilité
1.

épistémologique tient du fait que « le précurseur est [...]


un penseur que l'historien croit pouvoir extraire de son
encadrement culturel pour l'insérer dans un autre, ce qui
revient à considérer des concepts, des discours et des
gestes spéculatifs ou expérimentaux comme pouvant être
déplacés ou replacés dans un espace intellectuel où la
réversibilité des relations a été obtenue par l'oubli de
l'aspect historique dont il est traité. »2 Le développement
et les enjeux d'une théorie à une époque donnée
- différente de la notre - par un penseur qualifié de
précurseur ne correspond pas au développement et aux
intrications pouvant être établis à notre époque pour cette
même théorie. Établir une telle correspondance reviendrait
à juger le passé de façon arbitraire et écrasante.

l
Ibid., p. 20.
2
Ibid., p. 20.
30 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

L'histoire épistémologique que développe Canguilhem


ne cherche pas à exposer doxographiquement les différents
sens d'un concept, mais recherche plutôt quel problème a
été posé par tel concept, son cadre d'idéologies humaines,
ainsi que les tentatives de résolution qui ont été
déployées: « L'histoire des idées n'est pas nécessairement
superposable à l'histoire des sciences. Mais comme les
savants mènent leur vie d'hommes dans un milieu et un
entourage non exclusivement scientifiques, l'histoire des
sciences ne peut négliger l'histoire des idées. »1
L'histoire des sciences s'intéresse à un problème qui fait
sens s'il est rapporté à des perspectives permettant de
comprendre quelles interactions elle a eu avec l'histoire
des hommes. Comprendre que les appareillages
conceptuels divergent à travers les époques pour un
problème donné, c'est déjà entendre l'impossibilité de
pouvoir parler conséquemment de précurseur.
Ainsi, cette idée de la continuité qui est mise en cause
au sujet des phénomènes liés à l'état normal et à l'état
pathologique est également présente dans l'histoire des
sciences. Par la fâcheuse tendance à clore les problèmes
plutôt qu'à les réfléchir, l'illusion de continuité empêche
les sciences d'être inventives et tend à effacer les obstacles
- véritables moments de discontinuité - propres à toute
pensée scientifique.

l
Le normal et le pathologique, p. 16.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 31

SCIENCE DU VIVANT ET RÉFLEXIVITÉ

La maladie, la santé, le normal et le pathologique sont


des concepts directement qualifiables à l'objet particulier
d'étude qu'est le vivant. À la fois objet d'étude et sujet
d'étude, le sujet vivant est à lui-même son propre objet,
aussi, le détachement théorique est pour lui impossible et,
si toutefois il le réalise, c'est sous peine de négliger les
aspects fondamentaux du vivant dans le cadre du discours
théorique.
Au sein de l'étude du vivant, deux voies se dessinent.
La première, la physiologie, s'occupe en tant que science
du vivant des constantes et des invariants fonctionnels de
l'organisme. L'autre voie quant à elle se situe du côté du
vécu du vivant, du côté de ses normes, de ses valeurs et de
ses exigences propres. Avec cette divergence de
« dessein» comment une science du vivant est-elle alors
possible? «Quand on pense à l'objet d'une science, on
pense à un objet stable, identique à soi. La matière et le
mouvement, régis par l'inertie, donnent à cet égard toute
garantie. Mais la vie? N'est-elle pas évolution, variation
de formes, invention de comportement? »1. Si l'on fait
entièrement ressortir la science du vivant de la physiologie
ne passe-t-on pas à côté même de la pathologie? De telles
questions appellent une définition de la médecine comme
«une technique ou un art au carrefour de plusieurs
sciences, plutôt que comme une science proprement
dite. »2
Assimilant les notions d'art et de technique comme des
équivalents, cette définition détermine la notion d'art en
l
Ibid., p. 135.
2Ibid.,p.7.
32 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

opposition à la nature. En effet, le travail du médecin


consiste à modifier, à corriger l'état de l'organisme du
malade par un geste qui vise à contrecarrer l'évolution
naturelle de la maladie. La prescription de médicaments
ou encore les interventions comme la chirurgie ne sont pas
le résultat d'un processus naturel à l'œuvre au sein de la
vie des hommes mais bien la résultante d'un effort et
d'une lutte des hommes pour apprendre et réaliser une
résistance contre un processus qui se meut par lui-même,
naturellement, et qu'incarne la maladie. Car si l'homme
peut être l'occasion de la cause d'un état pathologique en
lui - par un empoisonnement par exemple - il n'est pas, à
proprement parler, la raison efficiente de cet état, qui
possède alors lui-même sa propre autonomie. Ici la
médecine est identifiée à l'art comme une intervention
consciente offrant de la résistance au cours de la nature.
Kant propose une distinction entre l'art et la nature qui va
dans ce sens: « L'art est distingué de la nature, comme le
" faire" ifacere) l'est de 1'" agir" ou " causer" en général
(agere) et le produit ou la conséquence de l'art se
distingue en tant qu'œuvre (opus) du produit de la nature
en tant qu'effet (effectus). »1
Canguilhem opère également une distinction entre cet
art qu'est la médecine et les sciences adjacentes. C'est par
le jugement du médecin porté sur l'état de l'organisme
d'un individu, lui attribuant alors la qualité de normal ou
de pathologique, que la médecine n'est pas une science.
En effet, si ce jugement s'appuie sur les résultats et les
théories des sciences, il « ne se laisse pas entièrement et
simplement réduire à la seule connaissance »2. Préférant
l'état sain à l'état morbide, ce jugement axiologique est

l Critique de lafaculté de juger, p. 198.


2
Le normal et le pathologique, p. 8
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 33

porté en faveur de la vie elle-même. Certes légitime, il est


en ce sens différent de la finalité logique d'une science,
plus proche dans ce type de jugement d'une finalité
pratique et idéale. La science décrit tandis que la médecine
prescrit.
Kant apporte ici un éclairage précieux pour distinguer
plus précisément la médecine, comme art, de la science:
« L'art, comme habileté de l'homme, est aussi distinct de
la science (comme pouvoir l'est de savoir), que la faculté
pratique est distincte de la faculté théorique, la technique
de la théorie (comme l'arpentage de la géométrie). »1
De là, il s'ensuit que la médecine, à la rencontre de
deux points de vue différents sur la vie, celui du médecin
et celui du malade, ne peut simplement se réduire à la
physiologie, cette dernière ne possédant quant à elle que
les caractéristiques spécifiques d'une science.
Canguilhem insiste sur l'ordre authentique qui existe
dans les rapports entre la science et le vivant: « ce sont les
échecs de la vie qui attirent, qui ont attiré l'attention sur la
vie »2. Or c'est le malade qui est le seul à avoir une
véritable expérience de la maladie. Seulement il se trouve
que «les vivants préfèrent la santé à la maladie »3. La
médecine et même la physiologie sont donc dépendantes,
étant élaborées par le vivant lui-même, de cette préférence
accordée à la dimension vitale particulière du vivant,
représentée par le vivant en vie, en« bonne vie ».
Cet éclaircissement permet de mieux comprendre
1'« amour du retour» qui se cache derrière cette
préférence. Toutefois le médecin ne doit pas faire taire le
malade et ignorer son discours, car même s'il parle de sa

l Critique de la faculté de juger, p. 199.


2
Le normal et le pathologique, p. 150.
3
Ibid., p. 150.
34 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

maladie en des termes naïfs, non scientifiques, il reste


néanmoins le siège, le point de vue authentique où se joue
l'expérience de la maladie. La maladie ne peut se réduire à
un pur discours objectif. Une réflexion sur le vivant doit
saisir cet engagement profond des sciences, de la
médecine, avec le vivant. La prise en considération du
point de vue du malade en constitue une première étape.
Dans la mesure où il s'étudie lui-même, le vivant injecte
de la valeur en faveur de la vie dans les vérités qu'il
énonce: « le jugement scientifique, même relativement à
des objets exempts de valeurs, reste du fait qu'il est acte
psychologique un jugement axiologique. »1 En effet, le
choix de certains postulats, de certaines conventions est
toujours avantageux pour le scientifique qui les établit.
Ainsi la maladie n'est pas un fait de laboratoire, elle ne
peut pas faire l'objet d'une pure description objective.
Dans la mesure où des hommes sont malades et où ils
portent eux-mêmes un discours sur leur maladie, ce
discours - émanant d'un rapport authentique à elle - ne
peut être négligé.
La réflexivité du vivant et de son discours n'est donc
pas un pur jeu de miroir où un seul item suffirait pour
deviner la figure de l'autre. Elle est d'abord un dialogue
entre un médecin et un malade, qui, lorsqu'il est réduit à
un simple monologue, conduit rapidement à la perte du
sens de ce qui se joue dans la maladie.
Enfin, si une science du vivant est possible, elle se
trouve sans doute du côté de la physiologie: « une science
des situations et des conditions dites normales »2. Mais
cette science ne saurait épuiser toute la richesse du vivant.
Le primat logique de l'expérience sur la connaissance

l
Ibid., p. 144.
2
Ibid., p. 156.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 35

implique que: «c'est [...] d'abord parce que les hommes


se sentent malades qu'il y a une médecine. Ce n'est que
secondairement que les hommes, parce qu'il y a une
médecine, savent en quoi ils sont malades. »1 Envisagée
ainsi, la médecine est donc plus fidèle au vivant, mais elle
n'en est pas pour autant une science: «Il en est de la
médecine comme de toutes les techniques. Elle est une
activité qui s'enracine dans l'effort spontané du vivant
pour dominer le milieu et l'organiser selon ses valeurs de
vivant. C'est dans cet effort spontané que la médecine
trouve son sens, sinon d'abord toute la lucidité critique qui
la rendrait infaillible. Voilà pourquoi, sans être elle-même
une science, la médecine utilise les résultats de toutes les
sciences au service des normes de la vie. »2
La science du vivant implique donc une pratique
objective, mais, ne pouvant négliger la subjectivité de son
objet ainsi que sa préférence pour la santé et pour la vie,
elle inclut de la valeur dans son objet: « On peut pratiquer
objectivement, c'est-à-dire impartialement, une recherche
dont l'objet ne peut être conçu et construit sans rapport à
une qualification positive et négative, dont l'objet n'est
donc pas tant un fait qu'une valeur. »3

L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

Dans son introduction, Canguilhem précise l'intention


qu'il a de joindre la spéculation philosophique à quelques
l
Ibid., p. 156.
2
Ibid., p. 156.
3
Ibid., p. 157.
36 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

méthodes et acquisitions de la médecine. Il a « l'ambition


de contribuer au renouvellement de certains concepts
méthodologiques, en rectifiant leur compréhension au
contact d'une information médicale. »1 Son travail sur les
concepts est donc explicite. L'histoire épistémologique de
Canguilhem ouvre sur, voire se spécialise en une véritable
épistémologie des concepts.
Cette épistémologie n'est pas la simple mise en
perspective historique des concepts, mais précisément
l'étude des conditions d'un dire sur le vivant. Une étude
qui recherche en quels sens un concept est signifiant et
opérant ou ne l'est pas. Cette épistémologie est un geste
philosophique. G. Le Blanc dans Canguilhem et les
normes indique sur ce point: «Tandis que la science
considère comme évidentes certaines acceptions, l'effort
philosophique vise à retrouver la nature problématique des
énoncés scientifiques. »2
Avec Canguilhem, définir un concept c'est poser un
problème. La relation entre les notions de concept et
d'opération aide comprendre cette idée. Un concept est dit
opérant au sein d'un système donné, en l'occurrence
souvent scientifique. C'est ce même système d'opération
qui oriente une théorie dans certaines directions et qui
permet son applicabilité. De ce fait, élaborer un concept
pose précisément problème au niveau de l'opération qu'on
lui attribue. Prenons l'exemple du normal en physiologie
qui sert de référent au processus de rétablissement des
constantes physiologiques :dans ce cas le concept de
normal n'a pas toujours été établi en fonction de ce
processus, il a pu être défini en philosophie par exemple,
en dehors de toute opération, sans application à aucune

l
Ibid., p. 8.
2 Canguilhem et les normes, p. 14.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 37

pratique scientifique comme celle de la mesure par


exemple. Dès lors, l'introduction de ce concept au sein
d'un nouveau champ scientifique ne va pas de soi, pas plus
que son application, sans remaniement véritable, à une
quelconque opération.
La pratique d'une épistémologie des concepts montre
que les difficultés posées par le concept de normal, du
point de vue de sa définition, procèdent d'un tel geste, d'un
tel mouvement de la pensée. Concernant le concept de
norme, Canguilhem précise que « Les normes
fonctionnelles du vivant examiné au laboratoire ne
prennent un sens qu'à l'intérieur des normes opératoires
du savant. En ce sens, aucun physiologiste ne contestera
qu'il donne seulement un contenu au concept de norme
biologique, mais qu'en aucun cas il n'élabore ce qu'un tel
concept inclut de normatif. [. . .] on ne peut nier la
difficulté qu'il y a à assimiler à des conditions
expérimentales les conditions normales» 1. Le concept de
norme, présent au sein d'une expérimentation, doit être
relié aux préoccupations du scientifique qui cherche à
inscrire ce concept dans un certain cadre et suivant
certaines exigences. Le concept ne doit pas être dessaisi de
son sens premier et de sa forme première sous prétexte
qu'il est repris au profit d'une meilleure détermination de
son contenu.
De la même façon, attribuer à l'harmonie le préfixe
« des» - des-harmonie ou encore dé-rangement,
dis-proportion - est la marque d'une introduction de
concepts préalablement neutres sur le plan opératoire dans
un système scientifique de pathologie expérimentale. Ces
concepts vont alors passer de l'état de concepts qualitatifs
à celui de concepts quantitatifs et devenir irrégulièrement

l
Le normal et le pathologique, p. 92.
38 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

opérants pour l'application d'une mesure du normal. Ce


qui pose problème dans l'élaboration d'un concept c'est le
passage d'un champ neutre à un champ opératoire. Le
geste inverse reste quant à lui tout aussi problématique,
comme lorsque Comte importe le « principe de
Broussais» du domaine biologique vers le domaine
sociologique.
Une distinction peut également être faite entre le mot et
le concept: le mot diffère du concept dans la mesure où
plusieurs concepts peuvent graviter derrière lui. Ceci est
dû en partie à la polysémie de certains mots: par exemple
« le milieu» peut renvoyer à la géométrie en désignant un
point situé à égale distance de chaque terme d'un segment,
aux statistiques en renvoyant à une moyenne, ou bien
encore à la biologie en représentant alors le lieu
d'organisation et d'évolution d'un organisme vivant.
D'autre part, cette différence s'explique par l'existence de
plusieurs modalités de langage. En effet, le langage du
médecin est différent du langage du malade et le passage
de l'un à l'autre ne va pas sans difficultés: « Ces cas ont
été jusqu'alors peu étudiés et constituent une lacune dans
la langue anatomique [...] Finalement pour qu'on puisse
parler d'anomalie dans le langage savant, il faut qu'un être
ait apparu à soi-même ou à autrui anormal dans le langage,
même informulé du vivant. »1
Ici c'est la réflexivité du vivant et de son discours qui
assujettit un concept à une opération scientifique alors
qu'antérieurement et logiquement il en était dépourvu. De
ce choc dans l'élaboration d'un concept scientifique,
émerge le problème de son sens et de son usage. Dans le
cas cité ci-dessus, le concept d'anomalie subit un
déplacement problématique lorsqu'on le rend opérant dans

l
Ibid., p. 84.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 39

le champ scientifique. Comme l'indique Canguilhem, les


termes d'anomalie et d'anormal ont été « couplés »1 par
l'usage. Étymologiquement, le premier a un sens
descriptif et le second un sens normatif. Mais
l'introduction dans les sciences médicales du terme
d'anomalie a fait subir au concept un sens normatif après
avoir observé que certaines anomalies étaient
incompatibles avec la vie. On introduit alors une
irrégularité statistique et une valeur - être nuisible à la
vie - dans un fait. L'introduction du terme d'anomalie
dans le champ opératoire médical conduit ainsi à
considérer les anomalies comme des pathologies. Or
«L'anomalie ou la mutation ne sont pas en elles-mêmes
pathologiques. »2 C'est l'usage médical que l'on fait de
ces termes qui peut les faire dire telles.
Cette réflexion critique est philosophique chez
Canguilhem: après en avoir pénétré le sens, il s'abstrait de
l'usage médical des concepts pour identifier quels
problèmes cet usage a introduit dans leur élaboration.
L'épistémologie des concepts fait donc intervenir la
philosophie dans la réflexion sur les problèmes. Cette
épistémologie, toujours en acte, s'avère assez délicate à
identifier sur le plan d'une méthodologie abstraite. Pour
l'appréhender, il est nécessaire de saisir « au vol» le geste
qu'elle représente.
Si cette épistémologie permet le cadrage de certains
problèmes liés à la manipulation de concepts scientifiques
en rapport avec le vivant, ou encore si elle autorise la pose
de jalons pour construire une histoire réflexive des
sciences, elle possède également une richesse et une
capacité créative propre. Pour la révéler, il faut étudier la

l
Ibid., p. 81.
2
Ibid., p. 91.
40 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

relation entre l'épistémologie et la philosophie, qui ont


toutes deux permis à Canguilhem d'élaborer ses propres
concepts, en particulier celui de la normativité.
En analysant sous la forme d'un examen critique
l'appropriation du « principe de Broussais» par Comte, où
ce dernier cherche à le généraliser et à le déplacer du
biologique vers le sociologique, Canguilhem soulève le
problème de l'usage historique des concepts. En effet,
importer le principe de Broussais d'un domaine particulier
vers un domaine plus général, fait subir aux concepts de ce
principe un changement d'usage et, sans un remaniement
véritable de ces concepts, une certaine inconséquence au
principe. Ce geste possède en quelque sorte une vertu
pédagogique car il révèle une conception particulière de
l'histoire des sciences, en tant que tel, il doit donc moins
être condamné que réfléchi.
Cette histoire des sciences a pour caractéristique
principale de penser les sciences comme continues,
c'est-à-dire comme conduisant progressivement à
l'avènement du vrai, chaque avancée chronologique
représentant alors un pas vers celui-ci. Canguilhem n'est
pas favorable à une telle histoire des sciences qui ouvre
davantage sur une forme d'historicisme que sur une réelle
réflexion, avec des conséquences inévitablement
dogmatiques sur le savoir. Au contraire, l'histoire des
sciences développée dans Le normal et le pathologique
n'est pas générale mais particulière: elle est moins
l'histoire de la science que l'histoire des sciences. De plus,
elle nourrit un regard qui n'est pas orienté du passé vers le
présent ou du présent vers le futur mais qui se veut
rétroactif. De cette façon cette histoire cherche à
reconsidérer et à réfléchir les problèmes dans les
différentes résolutions historiques qu'ils ont pu recevoir.
HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 41

En cela elle n'est pas résolution de problèmes mais


position et ouverture - réouverture - de problèmes. Cette
démarche n'est pas pour autant abstraite car la
compréhension des problèmes posés par les concepts tient
en bonne partie à l'attention accordée - dans la
formulation de ces derniers - à la pensée particulière et
aux attentes spécifiques des hommes à chaque époque
donnée. C'est dans cette attention particulière que se
mêlent histoire des sciences et histoire des hommes. C'est
d'abord parce qu'il y a eu des hommes qui se sont sentis
malades que la volonté de les guérir par la médecine est
apparue.
Canguilhem dénonce le fait de considérer le
pathologique comme le prolongement continu du normal à
des variations quantitatives près dans les mesures
physiologiques. Une conception continue du rapport entre
les deux concepts néglige l'authenticité et la valeur propre
du phénomène pathologique, simplement considéré
comme un écart vis-à-vis d'une norme à rétablir. Cette
illusion de continuité appliquée à l'histoire des sciences
masque alors les obstacles ainsi que les moments de
rupture avec leur passé qu'elles peuvent rencontrer.
Dans le discours scientifique et idéologique que le
vivant porte sur lui-même, on peut percevoir un autre
entrecroisement de l'histoire des sciences et de l'histoire
des hommes: le vivant, à la fois sujet et objet de son
discours possède une préférence pour la vie et les
scientifiques, appartenant eux aussi au régime du vivant,
font ressentir cette préférence dans leurs discours.
Ainsi, à la question de savoir si une science du vivant
est possible on peut déjà retenir le fait qu'il ne peut s'agir
de la médecine qui se révèle être davantage du côté d'un
art, d'une technique, caractérisée par le jugement de valeur
42 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

que le médecin porte sur la maladie. La médecine vise une


finalité pratique plutôt que logique et théorique.
De son côté, la physiologie peut davantage être
reconnue comme science du vivant, sans toutefois pouvoir
recouvrir entièrement son objet, car elle ne parvient pas à
saisir l'aspect qualitatif et authentique du pathologique. De
plus, elle est également en proie aux jugements de valeurs
portés sur le vivant et manque ainsi d'objectivité.
Une science du vivant, de par la nature particulière de
cet objet d'étude, ne peut donc être qu'une science
particulière, originale, qui doit pouvoir rendre possible un
dialogue entre le médecin et le malade où se joue la
rencontre de deux points de vue forcément différents.
Enfin, du travail de Canguilhem dans Le normal et le
pathologique se dégage une certaine épistémologie des
concepts qui fait notamment intervenir la notion
d'opération conceptuelle. L'attribution de certaines
opérations à des concepts sans remaniement véritable, par
exemple dans le cas de concepts destinés à jouer un rôle
dans les sciences médicales, peut conduire à l'introduction
de problèmes spécifiques ainsi qu'à la croyance en la
découverte de certaines résolutions. Ces dernières pouvant
ne pas s'avérer effectives pour peu qu'on s'intéresse à
réfléchir les usages problématiques des concepts qui leurs
ont donné naissance. L'épistémologie des concepts
associée à une histoire des sciences est donc réfléchissante
et en cela elle possède une nature proprement
philosophique.
épistémologie et philosophie

Il ressort des précédentes analyses que Canguilhem


développe dans l'ouvrage qui nous intéresse un travail
d'approfondissement des concepts liés au normal et au
pathologique tout à fait original. Ce travail s'inscrit au sein
d'une histoire des sciences particulière qui cherche à
réfléchir les concepts en les replaçant dans leur cadre
historique. Cependant, l'origine historique des concepts,
en tant que point d'ancrage chronologique, s'avère
secondaire. Ce qui prime dans cette mise en perspective
historique, c'est davantage l'origine du sens et du contexte
d'opération et de signification du concept ainsi que la
réflexion de ce sens à travers les différentes reprises de ce
concept. L'épistémologie des concepts de Canguilhem,
tout comme son histoire des sciences, n'est pas non plus
une épistémologie générale. Il ne s'agit pas d'abstraire et
de décrire une méthode globale d'étude des normes ou
d'étude des différentes structurations des sciences. Bien au
contraire, cette épistémologie est particulière et elle
s'applique spécifiquement au vivant et aux sciences et
techniques qui l'entourent. Cette application là, activité
issue de la pratique épistémologique, travaille sur les
concepts et, tout en les étudiant, en les précisant et en les
limitant, cherche à les réfléchir et à les redéfinir. Cette
pratique réflexive n'est autre chose qu'un travail
d'élaboration philosophique.
44 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

L'épistémologie des concepts, après avoir souligné


l'intérêt de sortir du cadre strict des sciences pour
respecter le vivant, non plus considéré comme simple
objet mais comme objet et sujet de valeur, soulève donc la
nécessité interne d'une philosophie de la vie. Une telle
philosophie ne vient pas s'ajouter à l'épistémologie, elle
lui permet justement depuis son for intérieur de percevoir
le problème du vivant, de se développer au sein d'une
étude qui s'ouvre sur la médecine, l'individualité du
malade et les valeurs que représente le vivant.
À ce titre, l'introduction par Canguilhem de la
philosophie dans son épistémologie, par un travail de
réflexion et d'élaboration conceptuelle, a pu donner
naissance au cours du développement de cette
épistémologie à des concepts philosophiques comme celui
de normativité. Aussi, de quelle manière cette
épistémologie des concepts met-elle en jeu un tel geste
philosophique et comment la philosophie permet-elle, au
contact des sciences, «un renouvellement de certains
concepts méthodologiques »1 ? Enfin, dans quelle mesure
un travail philosophique d'élaboration conceptuelle peut-il
être opérant dans les sciences?
L'étude épistémologique des concepts liés aux normes
appelle la conception philosophique de la normativité et
l'évaluation épistémologique des normes scientifiques
propres au vivant appelle elle-même des normes
philosophiques. La découverte d'une philosophie de la vie
introduit alors la question du statut de l'individualité dans
le problème des normes.
La découverte du concept de normativité pousse
également à interroger les rapports entre les concepts
d'organisme et d'organisation. Elle invite alors à

l
Ibid., p. 8.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 45

comprendre les écarts pouvant exister entre la société et le


vivant comme provenant d'un processus de normalisation.
De son côté, l'analyse du couple science et technique
révèle en quoi la philosophie est capable de faire basculer
le concept de normalisation du côté de celui de
normativité en repensant la technique comme
prioritairement alignée sur le malade plutôt que sur la
SCIence.

LE NORMAL ET LES NORMES

Un des chapitres principaux permettant d'étudier les


concepts de normal et de normes et le rôle qu'ils jouent
dans le champ des sciences du vivant, dans leur discours et
dans leur structuration est 1'« examen critique de quelques
concepts: du normal, de l'anomalie et de la maladie, du
normal et de l'expérimental »1. Ce chapitre, comme
l'évoque plutôt bien son titre, est l'un de ceux où
Canguilhem développe une authentique épistémologie des
concepts. Son activité est caractérisée par la conduite de
cet examen critique, philosophique, portant sur les
différents usages scientifiques - et autres - des concepts
cités plus haut. Par l'analyse de ces différences, il révèle
les implications et le sens des concepts en fonction des
usages et des opérations qu'on leur fait subir. Ceci permet
d'identifier les problèmes sous-jacents aux différences
d'usage d'un même concept.
Canguilhem s'intéresse à la variété des sens possibles
du normal. Il fait d'ailleurs remarquer que le dictionnaire
l
Ibid., p. 76.
46 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

de médecine de Littré et Robin définit le normal de


manière brève ne retenant qu'un seul sens du terme tandis
que le Vocabulaire technique et critique de la philosophie
de Lalande est plus « explicite» et retient quant à lui deux
sens bien différents.
Il est possible de comprendre cette remarque grâce à la
notion de concept opérant: il semble que la médecine
tende à ne retenir que le ou les sens des concepts qui sont
opérants dans le domaine qu'elle recouvre. De ce fait, le
normal est ce qui est « conforme à la règle »1, c'est-à-dire
conforme à la règle de régulation du pathologique qu'elle
utilise. Le normal peut être l'objet de deux définitions
interagissant l'une sur l'autre.
Le normal peut ainsi d'abord être défini
axiologiquement, comme une valeur, c'est-à-dire comme
« ce qui est tel qu'il doit être »2. En ce sens, le normal
représente un état idéal, une exigence incarnée au sein
d'une certaine idée de ce qui doit être et que la pensée
porte sur le réel, le ce qui est. Le normal est ce «juste
milieu» que la pensée fixe grâce à une idée possédant la
valeur de modèle à suivre.
Secondairement, le normal peut être entendu comme un
fait. Il est alors identifié à ce qui est observé le plus
souvent au sein d'une espèce déterminée - dans la
majorité des cas - ou à ce qui constitue la moyenne d'un
caractère mesurable - envisagé quantitativement. Notons
que si les notions de majorité et de moyenne semblent
équivalentes du point de vue de leur signification, elles ne
se recouvrent pourtant pas totalement. En effet, dans le cas
de la majorité, ce que l'on regarde c'est le maximum
d'identité d'espèces (par exemple les papillons de couleur

l
Ibid., p. 76.
2
Ibid., p. 76.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 47

foncée dans une forêt) tandis que dans le cas de la


moyenne il s'agit de la création d'un nombre qui exprime
un milieu de fait (et non pas strictement un juste milieu)
entre les écarts de certaines réalités données mais qui
précisément en lui-même peut ne correspondre à aucune
réalité effective. Prenons l'exemple de deux hommes
ayant pour tailles respectives Im60 et Im80, la moyenne
de leurs tailles est Im70, pourtant aucun d'eux ne mesure
Im70.
Si ces deux sens peuvent être philosophiquement
distingués, la philosophie n'a pas toujours procédé ainsi.
Canguilhem renvoie cela à «la tradition philosophique
réaliste, selon laquelle toute généralité étant le signe d'une
essence et toute perfection étant la réalisation de l'essence,
une généralité en fait observable prend valeur de
perfection réalisée, un caractère commun prend valeur de
type idéal» 1 .
Il en va de même pour la médecine qui est tout aussi
équivoque dans l'usage qu'elle fait du normal « où l'état
normal désigne à la fois l'état habituel des organes et leur
état idéal, puisque le rétablissement de cet état habituel est
l'objet ordinaire de la thérapeutique »2.
Selon Canguilhem, cette équivocité n'est pas
anecdotique: « on [ne] tire pas un parti suffisant en ce qui
concerne l'équivocité de sens du terme normal dont on se
contente de signaler l'existence au lieu d'y voir un
problème à élucider »3.
Dans cette confusion se joue le problème de
l'identification du fait et de la valeur posée sur le vivant
par le vivant lui-même -l'homme. Ce dernier exprime sa

l
Ibid., p. 76.
2
Ibid., p. 77.
3
Ibid., p. 77.
48 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

préférence pour l'état sain dans le concept de normal. Le


jugement de valeur qu'il pose sur la vie réside dans ce
concept. Toutefois il place en ce concept non seulement sa
préférence, son but mais aussi le moyen pour que cette
préférence se réalise, c'est-à-dire l'opération médicale de
rétablissement de l'état sain caractérisée par le fait de
ramener le pathologique pensé comme écarté d'une
moyenne, à cette moyenne.
Or c'est précisément dans cette assimilation du fait à
une valeur, du moyen à un but, au sein même du concept
de normal, que l'idéal se détermine comme une moyenne.
C'est ici, dans ce geste où la science subsume la norme
sous une moyenne en faisant se déterminer la norme de
l'état sain par rapport - et secondairement - à une
moyenne, que la science, en particulier la physiologie,
émet un point de vue partisan sur le vivant et porte un
discours sur lui qui s'oriente alors selon ses exigences
propres. Cette orientation animée par la volonté
d'objectiver le vivant par le biais de moyennes et de
constantes dénature immanquablement le vivant en
mettant de côté sa part subjective et individuelle. Avec
Canguilhem, il est possible de penser le problème
différemment: «ne conviendrait-il pas de renverser le
problème et de se demander si la liaison des deux concepts
ne pourrait pas être expliquée par subordination de la
moyenne à la norme? »1
En effet, réduire les normes qu'instaure la vie au seul
normal posé par la physiologie, c'est-à-dire à une
moyenne, et rassembler toutes les autres normes qui
divergent de cette moyenne derrière le concept du
pathologique est une incompréhension de ce qu'est le
vivant. Pour mettre cela en lumière, regardons de plus près

l
Ibid., p. 99.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 49

la reprise que Canguilhem fait du mutationnisme


darwinien: «Dans la mesure où des êtres vivants
s'écartent du type spécifique, sont-ils des anormaux
mettant la forme spécifique en péril, ou bien des
inventeurs sur la voie de formes nouvelles? »1 Cette
question s'insère dans les rapports qu'entretient le vivant
avec son milieu. Ça n'est pas le vivant ou le milieu qui
sont normaux, mais leurs relations d'adaptation et
d'adéquation possibles. Les résultats expérimentaux de
Teissier et Ph. L'Héritier ont montré que «certaines
mutations qui peuvent paraître désavantageuses dans le
milieu habituellement propre à une espèce, sont capables
de devenir avantageuses, si certaines conditions
d'existences viennent à varier »2.
Il s'ensuit que «le vivant et le milieu ne sont pas
normaux pris séparément, [...] c'est leur relation qui les
rend tels l'un l'autre. Le milieu est normal pour une forme
vivante donnée dans la mesure où il lui permet une [...]
fécondité, et corrélativement une [...] variété de formes,
que, le cas échéant de modifications du milieu, la vie
puisse trouver dans l'une de ces formes la solution au
problème d'adaptation qu'elle est brutalement sommée de
résoudre. Un vivant est normal dans un milieu donné pour
autant qu'il est la solution morphologique et fonctionnelle
trouvée par la vie pour répondre à toutes les exigences du
milieu. »3
Ainsi, le pathologique ce n'est pas tant l'absence de
norme biologique qu'une autre norme ou d'autres normes,
qui, à un instant donné, ne correspondent pas à une
adaptation parfaite au milieu, mais qui, à un autre instant,

l
Ibid., p. 89.
2
Ibid., p. 89.
3
Ibid., p. 91.
50 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

peuvent très bien recouvrir les exigences imposées par lui.


Il n'y a donc pas de pathologique en soi qui se traduirait
par une absence de norme, ni non plus une norme unique
qui serait une sorte de moyenne idéale, mais plusieurs
normes biologiques possibles en accord momentané avec
le milieu. Le vivant est le terrain d'une invention de
formes et de normes et, la normalisation, c'est-à-dire la
réduction de ces normes à une seule et unique norme
manque la spécificité du vivant: « nous pensons qu'il faut
tenir les concepts de norme et de moyenne pour deux
concepts différents dont il nous paraît vain de tenter la
réduction à l'unité par annulation de l'originalité du
premier. »1
La retombée théorique de cette analyse sur le concept
de normal et particulièrement sur les normes dans le
champ des normes scientifiques structurant les sciences est
alors forte. De la même façon que les normes biologiques
trouvent leur richesse dans leur diversité, n'étant ni fixes
ni uniques, mais toujours à percevoir en relation avec le
milieu où évolue le vivant, les normes scientifiques, quant
à elles, comme critères de scientificité et de validité du
discours, ne sont pas constantes: elles évoluent avec les
divers usages des concepts.
En effet, les normes scientifiques peuvent être
théoriques ou encore expérimentales suivant que l'on
considère les sciences dites théoriques ou les sciences
dites expérimentales. Les premières accorderont davantage
d'importance aux règles concernant la construction
d'hypothèses, les secondes aux règles de procédure
concernant la mise en place de résultats et concernant
leurs interprétations.

l
Ibid., p. 116.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 51

De cette divergence possible au sein des sciences dans


la conduction de leurs normes, il ne s'ensuit pas que les
unes ne soient pas valables et que les autres le soient. La
véracité et la cohérence d'un système de normes
scientifiques sont relatives à la science particulière à
laquelle celui-ci est attaché. Dans les sciences théoriques
l'inadaptation des normes expérimentales ne fait pas que
seules les normes théoriques sont vraies et que les normes
expérimentales sont alors toutes fausses. Cette
inadaptation fait qu'en fonction de la structuration des
sciences théoriques les normes expérimentales sont
inappropriées et inopérantes dans le champ théorique
concerné.
La science physiologique cherche à objectiver le vivant
dans une norme unique de vie. La correspondance avec
une moyenne mesurable se révèle cependant inadéquate
lorsque l'on considère le fait que le vivant n'est pas
réductible à une seule norme de vie mais qu'il en est le
siège de l'invention de toute une multitude, variées et
variables. Le vivant est doté d'une spontanéité propre.
Sans pour autant conclure que toutes les normes
peuvent être dites scientifiques et par là prôner un
relativisme total concernant les critères de scientificité, on
peut toutefois dire que le problème soulevé par les normes
biologiques conserve sa trace dans le concept même de
norme et qu'il peut être repéré, à ce titre, dans l'élaboration
des normes scientifiques.
Des implications épistémologiques et philosophiques
concernant les normes scientifiques peuvent donc être
soulignées avec la réserve de ne pas les rendre abstraites
c'est-à-dire en prenant garde de respecter la spécificité de
leur application au contexte du vivant.
52 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

Compte-tenu de cette analyse des nonnes biologiques


comment alors caractériser les concepts de maladie, de
santé, de normal et de pathologique? Quelles
conséquences sur ces concepts sont-elles impliquées par la
pluralité des normes de vie possibles du vivant?

LA NORMATIVITÉ BIOLOGIQUE

Le terme de normativité correspond à l'apport


conceptuel majeur de Canguilhem dans Le normal et le
pathologique. Ce concept est élaboré pour venir comme
une clé de résolution face aux problèmes qui ont été
soulevés dans le rapport entre le normal et le pathologique.
Toutefois, ce concept ne correspond pas à une réponse
positive et extérieure, il est élaboré philosophiquement et
vient faire face au dogme scientifique venant imposer un
effort d'objectivation sur le vivant. Le concept de
normativité dans sa construction même renvoie alors à
l'idée d'un vivant non pas réduit à l'état de simple objet
d'étude mais comme possédant la nature particulière d'un
sujet.
Dès lors, l'analyse épistémologique appliquée aux
sciences du vivant révèle à la philosophie le devoir de
prendre en considération les limites propres aux sciences
et la met face à la responsabilité d'élaborer des outils
conceptuels permettant d'identifier avec précision les
problèmes. Par son activité de réflexion critique, la
philosophie est capable dans une certaine mesure de
s'affranchir des dogmes scientifiques en les repérant avec
le recul nécessaire, elle l'est d'ailleurs tout autant par le fait
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 53

de n'être pas liée aux prérogatives opératoires des concepts


construits à l'intérieur même des sciences du vivant.
Le concept de normativité biologique en tant qu'il est
une approche philosophique des problèmes liés au normal
et au pathologique, autorise alors l'étude de la richesse de
ses déterminations. Il permet une ouverture et un regard
neuf sur le vivant.
Il ressort des précédentes analyses que le vivant ne se
laisse pas appréhender par une norme unique de
fonctionnement qui lui serait extérieure. Au contraire, le
vivant est susceptible d'inventer et de manifester une
multitude de normes de vie possibles. Ainsi, du fait qu'une
norme majoritaire de vie puisse à un moment donné être
isolée dans une moyenne - de par sa compatibilité
provisoire avec le milieu, il ne s'ensuit pas qu'elle soit la
seule norme de vie possible et que toute norme doive
s'appeler moyenne. Ici, « la norme ne se déduit pas de la
moyenne, mais se traduit dans la moyenne »1. On peut
même ajouter que si la norme est ainsi traduite, c'est parce
que les physiologistes, via les exigences propres à leur
science, visent à objectiver une norme de VIe
correspondant à l'état sain.
Cette aptitude du vivant à inventer des formes et des
normes de vie trouve une attestation dans l'interprétation
que fait Canguilhem à l'aide d'Halbwachs de la théorie de
Quêtelet sur les moyennes: « On a vu [...] l'exemple [...]
de cette espèce de papillons oscillant entre deux variétés
avec l'une ou l'autre desquelles elle tend à se confondre,
selon que le milieu permet l'une ou l'autre des deux
combinaisons compensées de caractères contrastants. On

l
Ibid., p. 103-104.
54 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

se demande s'il n'y aurait pas là une sorte de règle


générale de l'invention des formes vivantes. »1
Ceci est dû à la mouvance du milieu et du rapport
d'adaptation que le vivant entretient avec lui. De là cette
invitation à changer d'orientation dans la définition du
normal: «Au lieu de considérer un type spécifique
comme réellement stable, parce que présentant des
caractères exempts de toute incompatibilité, ne pourrait-on
le tenir pour apparemment stable parce qu'ayant réussi
momentanément à concilier par un ensemble de
compensations des exigences opposées. Une forme
spécifique normale ce serait le produit d'une normalisation
entre fonctions et organes dont l'harmonie synthétique est
obtenue dans des conditions définies et non pas
données. »2
La science définit une norme de vie. Cette norme,
comme produit de définition et donc par approximation de
représentation s'avère extérieure au vivant lui-même. Les
normes de vie propres au vivant son ainsi masquées par la
science qui ôte au vivant la paternité de ses normes et la
reconnaissance de leur caractère primordial et intrinsèque:
« Il nous semble que la physiologie à mieux à faire que de
chercher à définir objectivement le normal, c'est de
reconnaître l'originale normativité de la vie. »3
L'amorce de la définition de la normativité biologique et
le cadre dans lequel elle vient s'inscrire est ici présente. Le
vivant n'a pas attendu la science pour établir ses propres
normes. La normativité, entendue comme activité
individuelle d'instauration de normes propres à chaque

l
Ibid., p. 104.
2
Ibid., p. 104.
3
Ibid., p. 116.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 55

être vivant, correspond à cette marge de tolérance des


écarts imposés par le milieu.
La normativité d'un homme sain n'est pas la même que
celle d'un homme malade. Chez l'homme en bonne santé,
elle s'incarnera dans une adaptabilité conséquente et dans
une forte tolérance vis-à-vis des écarts et des changements
d'un même milieu. Elle traduira également la possibilité
pour un homme de changer de milieu ou bien de modifier
les rapports qu'il entretient avec lui, en intervenant sur lui
par exemple. Chez un homme malade, la normativité se
traduira par une adaptabilité réduite et par une tolérance
moindre vis-à-vis des écarts imposés par le milieu. De là,
le fait que les hommes affectés de troubles pathologiques
concentrent leurs efforts à restreindre le milieu qu'ils
occupent et à faire en sorte que ce dernier évolue le moins
possible, comme une façon de garder l'ascendant sur lui
ainsi que des marges de contrôle et d'existence possible en
son sem.
Toutefois, la définition de la normativité demande à être
précisée. Sans cela, la normativité d'un homme malade
pourrait être entendue comme une simple réduction
quantitative de la normativité de l'homme sain du point de
vue de ses capacités d'adaptation. Si l'usage du terme de
normativité permet en quelque sorte de rendre au vivant
les normes de vie qu'il instaure, le joug d'une
détermination quantitative du passage du normal au
pathologique, cette fois non plus à propos des constantes
physiologiques mais de l'adaptabilité, pourrait également
peser sur lui.
Or la normativité, une fois mise en rapport avec le
normal et le pathologique, n'est pas une simple réduction
quantitative. Elle permet d'accéder à une détermination
qualitative et positive de ces deux concepts en tant qu'ils
56 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

désignent des allures différentes de la vie. Le tenue


d'allure introduit alors une conception du pathologique où
ce dernier n'est plus envisagé de façon isolée, c'est-à-dire
comme issu d'une déviance par rapport au normal et
survenant comme une tare ou une perversion de la vie.
Non, ces allures expriment au contraire la polarité
dynamique de la vie.
Cette avancée conceptuelle ouvre de nouvelles
perspectives dans la compréhension du vivant et surtout du
point du vue du rapport qu'il entretient avec lui-même:
«Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux
sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles
constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur
nouveau dépassement éventuel. Ce sont des valeurs
normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment
normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront
sous forme de constantes que tout l'effort anxieux du
vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation.
Ce sont bien encore des constantes nonuales, mais à
valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la
normativité. En cela elles sont pathologiques, quoique
normales tant que le vivant en vit. »1
La valeur propulsive correspond à l'aptitude du vivant à
élaborer de nouvelles normes. Comme puissance de
création de nouvelles normes, elle exprime la capacité
normative.
La valeur répulsive, quant à elle, peut-être identifiée à
l'absence ou à la perte de norme. L'état pathologique reste
cependant détenteur de normes et ne peut donc plus être
dit anormal absolument; ce qu'il perd, c'est son aptitude à
créer de nouvelles normes.

l
Ibid., p. 137.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 57

La différence, plutôt saisissante, de cette conception par


rapport à l'idée suivant laquelle le pathologique serait égal
au normal à des variations quantitatives près, c'est que
cette nouvelle conception considère l'état pathologique
comme une réduction de la marge de tolérance aux
infidélités du milieu. Le caractère particulier de cette
réduction travaille alors à la reconnaissance de l'originalité
de l'état pathologique du fait qu'il est un autre mode de
vie. Cette réduction de régime n'a rien à voir avec une
réduction quantitative, elle est la manifestation même de
l'existence d'un effort, à une autre allure, mais avec toutes
ses particularités propres d'effort: «Cette réduction
consiste à ne pouvoir vivre que dans un autre milieu et non
pas seulement parmi quelques-unes des parties de
l'ancien. »1Les normes pathologiques sont qualitativement
différentes des normes biologiques saines: «La vie est
loin [d'être] indifférente à l'égard des conditions qui lui
sont faites, la vie est polarité. [...] Il n'y a pas
d'indifférence biologique. [...] Il y a des normes
biologiques saines et des normes pathologiques, et les
secondes ne sont pas de même qualité que les
premières. »2
En ce qui concerne l'état sain, il n'est pas identique au
normal. La normativité est plus qu'une simple adaptation
au milieu, elle est une puissance à créer de nouvelles
normes de vies quand ce milieu se dérobe, lorsqu'il
devient catastrophique: «L'homme ne se sent en bonne
santé - qui est la santé - que lorsqu'il se sent plus que
normal- c'est-à-dire adapté au milieu et à ses exigences-

l
Ibid., p. 132.
2
Ibid., p. 79.
58 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

mais normatif, capable de suivre de nouvelles normes de


vie. »1
L'état sain est donc quelque chose de plus que le
normal, la normativité se traduit en l'homme en tant qu'il
est un homme normatif, c'est-à-dire l'instigateur de
nouvelles normes. Cette création permet à l'homme
d' œuvrer sur le milieu, de le transformer. La normativité
exprime alors l'interactivité qui se joue entre le vivant et
son milieu. La normativité est donc, dans l'acte de création
qui la caractérise, à la fois action sur le milieu - en cela
elle est un développement du vivant en faveur de la vie -
et réaction vis-à-vis du milieu pour se défendre de ses
agressions; «La santé est une façon d'aborder l'existence
en se sentant non seulement possesseur ou porteur mais
aussi au besoin créateur de valeur, instaurateur de normes
vitales. »2
Cette idée est proche de la pensée de Nietzsche faisant
du caractère principal de la vie une puissance d'affirmation
et de création de valeurs. La normativité n'est pas propre à
l'homme mais à l'ensemble des êtres vivants. Ainsi
Canguilhem montre que même une amibe établit des
valeurs et des choix dans sa vie: « vivre c'est, même chez
une amibe, préférer et exclure. »3 Dans les choix qu'il fait,
chaque être vivant s'oriente comme tel dans un rapport
normatif à la vie.
L'appel au concept de normativité vient donc comme
une réponse de la philosophie face aux difficultés
inhérentes aux sciences du vivant à percevoir l'expérience
normative du vivant. Difficultés principalement dues au

l
Ibid., p. 132-133.
2
Ibid., p. 134.
3
Ibid., p. 84.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 59

mouvement d'objectivation du vivant auquel ces sciences


conduisent.
L'impartialité apparente des sciences du vivant cache
ainsi leur partialité: «Ce qui porte l'oiseau c'est la
branche et non les lois de l'élasticité. Si nous réduisons la
branche aux lois de l'élasticité, nous ne devons pas non
plus parler d'oiseau, mais de solutions colloïdales. À un
tel niveau d'abstraction analytique, il n'est plus question
de milieu pour un vivant, ni de santé, ni de maladie. [...]
Nous soutenons que la vie d'un vivant, fût-ce d'une
amibe, ne reconnaît les catégories de santé et de maladie
que sur le plan de l'expérience, qui est d'abord épreuve au
sens affectif du terme, et non sur le plan de la science. La
science explique l'expérience, mais elle ne l'annule pas
pour autant. »1

La philosophie peut être envisagée comme un moyen


d'atteindre cette expérience du vivant au travers de
l'élaboration conceptuelle de la normativité. Dans la
mesure où elle reconsidère les problèmes liés au vivant,
elle permet de renouer avec un lien authentique, spécifique
aux vivants - dont nous faisons partie, et jusqu'alors
obscurci par les sciences. Il y a un primat à la fois logique
et chronologique de l'expérience de la normativité sur la
science du normal qu'est la physiologie. À ce niveau, c'est
la différence entre l'homme normal et l'homme normatif
qui est en jeu: l'homme normal, c'est-à-dire
l'objectivation dans des critères scientifiques d'un type
d'homme en accord avec son milieu et des exigences vis-
à-vis de ses performances, n'est envisageable que parce
qu'il existe préalablement des hommes qui sont
susceptibles d'établir des performances et des nonnes de
vie au sein de leur milieu: « Si l'on peut parler d'homme

l
Ibid., p. 131.
60 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

normal, déterminé par le physiologiste, c'est parce qu'il


existe des hommes normatifs, des hommes pour qui il est
normal de faire craquer les normes et d'en instituer de
nouvelles. »1
Grâce à l'examen critique des concepts et à
l'épistémologie qui lui est relative, Canguilhem pose le
problème de l'existence de normes propres au vivant mais
également la question d'une puissance du vivant à créer
ces normes en partie éludées par le discours scientifique
du vivant particulier qu'est l'homme. Considérer la
normativité, c'est percevoir la richesse de la vie
(jusqu'alors inavouée) en sa faculté de créer ses propres
normes, ses propres conditions de développement et
d'existence - non pas entendues du point de vue du milieu
extérieur, mais en terme de disposition à être et à persister.
Dans sa réflexion sur les normes, qu'elles soient
biologiques ou plus généralement scientifiques, la
philosophie est-elle alors en mesure de produire une
norme des normes?

NORMES D'ÉVALUATION DES CONCEPTS

La philosophie est en partie le garant d'une attitude


critique à l'égard des concepts, notamment scientifiques.
De cette façon, elle permet de contribuer au
renouvellement et à l'élaboration de certains concepts,
comme celui de la normativité vitale ou normativité
biologique.

l
Ibid., p. 106.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 61

Comment s'opère le passage de l'examen critique à


l'élaboration d'un concept philosophique?
L'étude de la relation entre l'épistémologie des concepts
et la philosophie de la vie élaborée par Canguilhem permet
d'identifier une certaine gestuelle. La philosophie, par le
processus de réflexion qu'elle met en place à travers son
examen critique des normes semble toutefois tributaire
d'un jugement normatif à propos de ces normes pour les
évaluer. Elle est alors conduite à la nécessité de produire
une sorte de norme des normes.
En partant de l'examen critique des concepts, nous
avons vu qu'il est possible d'interroger les concepts en les
réfléchissant au travers d'une histoire des sciences et
d'une épistémologie spécifiques. Cette dernière, axée dans
notre étude sur le concept de norme, présente la formation
scientifique - physiologique - du concept de norme
comme insuffisante. En effet, avant même toute tentative
d'objectivation, elle ne respecte pas l'aspect subjectif et
spontané du vivant, son rapport authentique à la vie. C'est
donc au nom d'une expérience première du vivant avec la
vie que la philosophie à mis en question le concept de
norme. On peut ainsi croire que cet examen critique des
concepts, comme un rapprochement vers la vie, pourrait
s'absoudre de tout discours objectivant afin de retrouver
avec elle un rapport candide et innocent.
Mais ce serait mal comprendre le rôle que fait jouer
Canguilhem à la philosophie et mal comprendre le
fonctionnement de la philosophie elle-même. En effet
Canguilhem, s'inspirant de Bergson, souligne le fait que
« l'ordre vital est fait d'un ensemble de règles vécues sans
problèmes. »1 Or, si l'on entend la philosophie comme une
tentative de réouverture de problèmes au sein d'un

l
Ibid., p. 186.
62 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

discours qui, animé du souci pratique de les résoudre, à pu


les faire taire, comment alors comprendre qu'elle puisse
renouer avec cette innocence vitale?
Par l'introduction d'un effort de réflexion et par cette
tentative de réouverture des problèmes, la philosophie
introduit un écart, une distance à la vie. Si l'on se réfère à
Bergson, la vie est orientée vers l'action et la philosophie
qui procède à un travail de réflexion est alors, de façon
initiale, un geste de séparation d'avec la vie.
Ainsi le renouement de la philosophie avec la vie ne se
fait pas par un geste où la philosophie abolirait toute
réflexion et toute problématisation. Bien au contraire, la
philosophie rejoint la vie en ce qu'elle cherche à lui
donner un sens et principalement de la valeur. Et c'est
précisément ce qu'elle fait lorsqu'elle procède à l'examen
critique des concepts scientifiques. Elle évalue les valeurs
scientifiques à caractère de vérité qui sont sous-tendues
par la recherche d'objectivité dans le regard que portent
les sciences sur le vivant. La philosophie s'incarne dans un
jugement qui évalue la vérité de la science, sa modalité.
Elle est évaluation des valeurs et, par voie de
conséquence, elle produit une norme des normes.
Toutefois cette norme philosophique des normes
scientifiques n'est pas identique à ces dernières. Elle est
une norme de réflexion, l'activité d'un jugement critique
qui réfléchit les normes de vérité et d'objectivité des
sciences. C'est ce qui fait dire à G. Le Blanc, en analysant
les rapports entre la philosophie et les normes chez
Canguilhem, qu'une « norme philosophique est ainsi une
technique de jugement par le fait qu'elle transforme le réel
en posant une grille d'interprétation normative. Cet
infléchissement de la philosophie vers la technique réside
dans les rapports qu'entretiennent ses jugements correctifs
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 63

avec l'expérience humaine. À la différence des autres


techniques, la « technique» philosophique est normative,
non secondairement et abstraitement, mais premièrement
et concrètement. Elle ne porte pas sur la recherche des
moyens ou d'une satisfaction locale, mais concerne
l'intégralité de l'existence en conférant une unité de
mesure pour les conflits, litiges, désordres. »1
Cette technique, comme jugement critique des valeurs,
confère à la philosophie la tâche de considérer ces valeurs
selon l'orientation d'un certain sens de la vie. Sens
développé par un vivant non plus envisagé comme simple
objet mais en tant que vivant développant lui aussi des
normes de vie et par là doté d'une certaine individualité.
La philosophie en évaluant et en relativisant les normes
de vérité du discours scientifique, ne cherche donc pas à
faire taire la science mais à ouvrir un dialogue entre elle et
le vivant.
La philosophie se rapproche de la vie dans la mesure où
elle évalue les normes que les sciences posent sur le vivant
ainsi que les normes du vivant lui-même -la capacité
normative du vivant - et, par là, permet aux normes issues
de l'expérience que le vivant fait de la vie d'être prises en
considération. Elle redonne un sens à la vie que le vivant
qu'est l'homme avait en quelque sorte mis de côté en
cherchant à le décrire et à l'objectiver.
Ainsi, ce qui caractérise la relation entre l'épistémologie
des concepts avec le travail d'élaboration philosophique
de nouveaux concepts comme la normativité, c'est la
recherche et l'élaboration d'un sens entre le vivant qui vit
et le vivant qui s'étudie.
Mais cette relation ressemble également à la recherche
d'une certaine affinité entre la philosophie et la vie, qui,

l Canguilhem et les normes, p. 20.


64 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

toutes deux, ont d'autres normes à présenter que les


normes de vérité de la science. En effet, bien que leurs
dynamiques soient différentes, les unes étant de nature
réflexive, les autres tendant davantage vers l'action, la
philosophie développe de la valeur pour la vie, un certain
goût et un certain attachement pour elle. La vie quant à
elle se révèle être un véritable foyer de création de normes
de comportements et de modalités d'existence. Rendons
compte de l'affinité de cette pensée avec celle de G. Le
Blanc lorsqu'il précise à propos cette relation: «La
construction des concepts devient la méthode
philosophique pour appréhender la vie. Il n'y a donc pas
lieu de distinguer en Canguilhem, d'un côté une
philosophie de la vie comprise comme expérience de la
santé, de la maladie, des normes et, de l'autre, une
épistémologie des concepts scientifiques. »1

LE STATUT DE L'INDIVIDUALITÉ

La philosophie permet de se représenter la spontanéité


et l'authenticité du vivant à travers sa capacité normative.
Ces traits particuliers s'enracinent dans la notion
d'individualité. Ce statut est présenté selon deux
variantes: l'individualité du malade ou, plus largement,
l'individualité biologique du vivant.
La question de l'individualité naît du conflit de valeur,
de point de vue sur la vie, entre le médecin, accompagné
des scientifiques qui l'entourent, et le malade.

l
Ibid., p. 5.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 65

En effet, est-il légitime d'accorder vis-à-vis du vivant


une valeur plus importante au regard objectivant et
désengagé du médecin sur la maladie plutôt qu'au rapport
d'expérience qu'entretient le malade avec elle?
D'une certaine manière, les sciences du normal en
voulant - à juste titre en tant que sciences - objectiver le
vivant, bien qu'en accord avec leurs propres exigences,
entrent en désaccord avec le vivant lui-même et perdent
par là toute possibilité d'accointance. Cette objectivation a
pour effet de dévaloriser l'individualité du vivant. La
normativité, comme aptitude spécifique et particulière à
chaque vivant, comme faculté d'invention et de création
de normes intérieures, souligne bien lorsqu'elle est
reconnue la présence de cette individualité inhérente au
vivant.
Comment alors prendre en considération cette
individualité du point de vue du malade et quelles en sont
les implications sur la médecine et sur le concept de
pathologique?
Il Y a souvent dans les rapports entre le médecin et le
malade la présence d'un accord tacite sur ce qu'est le
normal ou le fait de redevenir tel. Cette apparence
d'accord, en général présentée par le malade lui-même, est
issue de la fixation du sens du tenue de nonual par
l'application des possibilités passées, à titre d'expérience,
sur les possibilités futures. Autrement dit on comprend le
ce qui doit être par le ce qui a été. De cette façon le malade
intériorise les valeurs sociales du milieu dans lequel il vit
et qui ont la particularité d'exprimer une préférence pour
la stabilité. Ce qui semble entrer dans un rapport de
convenance avec le maintien d'un certain ordre social.
Aussi, le résultat de cette intériorisation s'inscrit dans le
fait que le malade veut à tout prix rester le même homme
66 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

- capable - qu'il était, son objectif conscient pouvant


consister en quelque sorte à « tenir le coup» et à rester
valide le plus longtemps possible, quoiqu'il arrive.
Canguilhem développe cette idée: «Ce sont en fin de
compte, les malades qui jugent le plus souvent, et de
points de vue très divers, s'ils ne sont plus normaux ou
s'ils le sont redevenus. Redevenir normal, pour un homme
dont l'avenir est presque toujours imaginé à partir de
l'expérience passée, c'est reprendre une activité
ininterrompue, ou du moins une activité jugée équivalente
d'après les goûts individuels ou les valeurs sociales du
milieu. »1
Le médecin s'entend en général assez bien avec le
malade sur cette définition: «le médecin praticien se
contente assez souvent de s'accorder avec ses malades
pour définir selon leurs normes individuelles le normal et
l'anormal, sauf bien entendu méconnaissance grossière de
leur part des conditions anatomo-physiologiques
minimales de la vie végétative ou de la vie animale. »2
Mais il y a dans la prise en compte de ces normes
individuelles une négligence de ce qu'est l'individualité
biologique, ainsi que l'illusion forte d'un accord entre le
médecin et le malade.
En effet, le malade lui-même néglige sa propre
individualité: «Même si [son] activité est réduite, même
si [ses] comportements possibles sont moins variés, moins
souples qu'ils n'étaient auparavant, l'individu n'y regarde
pas touj ours de si près. [...] Le malade perd de vue que, du
fait de sa blessure, il lui manquera désormais une large
marge d'adaptation et d'improvisation neuro-musculaires,
c'est -à -dire la capacité dont il n' avait peut-être jamais fait

l
Le normal et le pathologique, p. 72-73.
2
Ibid., p. 74.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 67

usage, mais seulement faute d'occasions, d'améliorer son


rendement et de le dépasser. »1
Cette négligence est due au fait que le malade n'a pas
conscience de sa propre normativité, il considère bien
souvent son état sain comme un état fixe, régulier et bien
déterminé alors que l'état sain se caractérise avant tout par
une puissance, une potentialité d'invention et de création
de normes de vie. Canguilhem prend l'exemple d'un
homme qui a eu le bras «sectionné transversalement au
trois quart [et qui] obtient désormais des résultats
techniques équivalents par des procédés différents de
gesticulation complexe »2. Il n'y a donc pas une réelle
équivalence mais une illusion d'équivalence dans le
recouvrement des capacités physiques. Ce qui semble
identique est en réalité différent. Et c'est précisément dans
cette différence que se fait jour l'individualité du malade,
c'est avec de nouvelles normes de vie, propres à lui-
même, que le malade essaie de recouvrir les anciennes, du
moins de rester en prise avec son milieu, avec son métier.
En ce qui concerne l'accord entre le médecin et le
malade, il est tout aussi fragile. Le médecin ne prend pas
réellement en compte l'individualité du malade ainsi que
ses nouvelles normes de vie. L'accord n'est pas véritable,
puisqu'il n'y a bien souvent accord que lorsque le malade
est victime d'une illusion vis-à-vis de sa propre
individualité et qu'avec le médecin il a en commun à
l'esprit une norme extérieure, sociale ou scientifique,
concernant ce qu'est le mode de vie normal. En effet,
lorsque le malade n'intériorise pas de normes extérieures,
comme celles que le médecin à en tête lorsqu'il pratique,
le désaccord et la négligence de son individualité ne

l
Ibid., p. 73.
2
Ibid., p. 73.
68 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

tardent pas à se révéler. Reprenons un autre exemple de


Canguilhem, particulièrement lumineux sur ce point:
«Nous nous souvenons d'avoir vu dans un service de
chirurgie un simple d'esprit, valet agricole, dont une roue
de charrette avait fracturé les deux tibias, que son patron
n'avait pas fait traiter, de peur d'on ne sait quelles
responsabilités, et dont les tibias s'étaient soudés d'eux-
mêmes à angle obtus. Cet homme avait été envoyé à
l'hôpital sur dénonciation de voisins. Il fallut lui recasser
et lui immobiliser proprement les tibias. Il est clair que le
chef de service qui pris cette décision se faisait de la
jambe humaine une autre image que ce pauvre hère et son
patron. »1
Il existe donc un conflit axiologique entre le point de
vue du médecin et le point de vue du malade où le
médecin défend une norme extérieure au vivant en
fonction de laquelle il veut exercer un geste médical sur le
malade. Cette norme est extérieure car elle provient d'un
résultat d'objectivation. En voulant s'imposer, elle tend à
nier la spécificité individuelle de chaque vivant à créer
spontanément des normes de vie.
Derrière ce conflit se cache le présupposé de la toute
puissance de la théorie, généralisatrice de normes, sur
l'expérience individuelle. Mais ce présupposé fait obstacle
à la compréhension du vivant dans sa spécificité. Ce
présupposé naît de l'existence d'un ordre à la fois logique
et axiologique entre le point de vue du malade et le point
de vue du médecin. L'expérience du pathologique prime
sur la science physiologique car elle est ce par quoi cette
dernière trouve le fondement de son établissement. C'est
l'individualité vécue dans l'expérience de la pathologie
qui appelle le général de la science. Elle lui est première à

l
Ibid., p. 74.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 69

la fois logiquement et chronologiquement et, en cela, elle


doit être reconnue axiologiquement pour autant que l'on
veuille avoir accès à la compréhension du vivant et à la
spécificité de ses normes. « C'est d'abord le malade qui a
constaté un jour que « quelque chose n'allait pas », il a
remarqué certaines modifications surprenantes ou
douloureuses de la structure morphologique ou du
comportement. Il a attiré sur elles, à tort ou à raison,
l'attention du médecin. »1 De là, le médecin a élaboré à
partir d'une expérience du pathologique une certaine
science du pathologique, la physiologie, qui a ensuite
laissé place à une conception de la maladie - dont le
propre est d'être une expérience vécue - orientée selon
l'angle constructiviste de normes d'abord observées puis
réfléchies. L'intervention de la médecine et de la
physiologie a fait du vivant vécu un vivant pensé. En soi,
ça n'est pas si répréhensible, mais dans la mesure où cela
mène à l'oubli du fait que le pathologique est avant tout
une expérience vécue par une individualité biologique,
alors ce geste mérite une correction à la fois réflexive et
axiologique : « Il y a ici un oubli professionnel - peut-être
susceptible d'explication par la théorie freudienne des
lapsus et des actes manqués - qui doit être relevé. Le
médecin a tendance à oublier que ce sont les malades qui
appellent le médecin. Le physiologiste a tendance à
oublier qu'une médecine clinique et thérapeutique, point
toujours tellement absurde qu'on voudrait dire, a précédé
la physiologie. Cet oubli une fois réparé, on est conduit à
penser que c'est l'expérience d'un obstacle, vécue d'abord
par un homme concret, sous la forme de maladie, qui a
suscité la pathologie sous deux aspects, de séméiologie
clinique et d'interprétation physiologique des symptômes.

l
Ibid., p. 139.
70 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

S'il n'y avait pas d'obstacles pathologiques, il n'y aurait


pas non plus de physiologie, car il n'y aurait pas de
problèmes physiologiques à résoudre. [...] C'est l'anormal
qui suscite l'intérêt théorique pour le normal. Des normes
ne sont reconnues pour telles que dans des infractions. Des
fonctions ne sont révélées que par leurs ratés. La vie ne
s'élève à la conscience et à la science d'elle-même que par
l'inadaptation, l'échec et la douleur. »1
C'est en vertu de cet ordre qu'un statut de
l'individualité du malade valant comme un point de vue
particulier sur la vie doit être mis à jour. Ceci est possible
au titre d'une revalorisation de l'expérience du vivant sur
la connaissance du vivant.
Les implications de ce statut de l'individualité sur la
médecine et sur le concept de pathologique peuvent être
envisagées de la manière suivante: la prise en
considération de l'individualité du malade mais aussi plus
généralement du vivant permet de conduire la médecine
vers la compréhension de l'aspect qualitatif du
pathologique, véritable principe de différenciation
individuelle à l' œuvre au sein du vivant. Le vivant malade
est un individuel biologique dans la mesure où il est un
tout: «le problème de l'individualité se pose ici [:] le
même donné biologique peut être considéré comme un
tout. Nous proposerons que c'est comme tout qu'il peut
être dit ou non malade. La maladie d'un vivant ne loge pas
dans des parties d'organisme. »2
De plus, l'individualité permet de relativiser les normes
scientifiques apposées sur le vivant au profit des normes
propres du vivant. Elle contribue ainsi, dans le cadre d'un
discours scientifique porté sur le vivant, à nuancer

l
Ibid., p. 139.
2
Ibid., p. 151.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 71

l'importance accordée aux théories sur les expériences du


vivant. Ne pas percevoir dans le cadre d'une réflexion sur
le vivant ce qui fait son individualité, sa puissance créative
de normes, c'est tarir cette réflexion et par là faire fi du
problème réel qui existe entre le vivant lui-même et un
discours scientifique porté sur lui.
Réinscrire une telle réflexion, c'est le rôle de la
philosophie. Le statut de l'individualité du vivant doit être
révélé par elle, en tant qu'il fait appel à un changement de
considération et dans la mesure où l'étude épistémologique
des normes scientifiques, corrélatives au malade en
particulier et au vivant en général, ouvre sur la prise en
compte des normes élaborées par le vivant lui-même. La
philosophie, en évaluant les normes scientifiques et
l'importance qui leur est donnée, permet de réhabiliter
l'expérience du vivant face à sa théorisation scientifique.
Cette épistémologie va donc de paire avec un travail
philosophique, où des normes philosophiques portées sur
le vivant viennent réguler le discours partial des sciences
élaboré à son suj et.

ORGANISME ET ORGANISATION

Dans la réflexion sur les normes, la corrélation entre


leurs champs d'application et leurs significations pose
problème. Une réflexion épistémologique sur les normes
qui ne serait que générale ne fait-elle pas prendre au
concept de normes d'invalides déterminations dans les cas
où leurs champs d'application diffèrent? L'analyse
philosophique des différences conceptuelles entre le
72 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

concept d'organisme et celui d'organisation peut nourrir


une telle réflexion, en particulier au travers de l'étude des
différences, sur le plan des normes, qu'il y a entre un
organisme vivant et une organisation sociale. Les chapitres
«du social au vital» et «les normes organiques chez
l'homme» issus des Nouvelles réflexions concernant le
normal et le pathologique (1963-1966) sont de précieux
supports.
Dans le chapitre «du social au vital », Canguilhem
apporte un sens plus philosophique à la notion de norme:
« sous quelque forme implicite ou explicite que ce soit,
des normes réfèrent le réel à des valeurs, exprimant des
discriminations de qualités conformément à l'opposition
polaire d'un positif et d'un négatif. Cette polarité de
l'expérience de normalisation, expérience spécifiquement
anthropologique ou culturelle - s'il est vrai que par nature
il ne faut entendre qu'un idéal de normalité sans
normalisation -, fonde dans le rapport de la norme à son
domaine d'application, la priorité normale de
l'infraction. »1 Cette extension du concept de norme à
l'expérience humaine (ou culturelle) de la préférence de
certaines appréhensions du réel permet de penser les
normes au sein du corps social des hommes.
Mais une telle extension du concept ne va pas sans
quelque différenciation entre la norme biologique et la
norme sociale, entre le corps biologique, organisme
vivant, et le corps social, véritable organisation humaine.
Canguilhem souligne la difficulté d'une telle
différenciation: «Du concept d'organisation il n'est pas
aisé de dire ce qu'il est par rapport à celui d'organisme,
s'il s'agit d'une structure plus générale que lui, à la fois
plus formelle et plus riche, ou bien s'il s'agit, relativement

l
Ibid., p. 178.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 73

à l'organisme tenu pour un type fondamental de structure,


d'un modèle singularisé par tant de conditions restrictives
qu'il ne saurait avoir plus de consistance qu'une
métaphore. »1
Comprises comme des règles, les normes d'une
organisation sociale et celles d'un organisme vivant ne
sont pas effectives de la même manière. Canguilhem
distingue cette effectivité de la manière suivante: «dans
une organisation sociale, les règles d'ajustement des
parties, en une collectivité plus ou moins lucide quant à sa
destination propre - que ces parties soient des individus,
des groupes ou des entreprises à objectif limité - sont
extérieures au multiple ajusté. Les règles doivent être
représentées, apprises, remémorées, appliquées. Au lieu
que, dans un organisme vivant, les règles d'ajustement des
parties entre elles sont immanentes, présentes sans être
représentées, agissantes sans délibération ni calcul. Il n'y a
pas ici d'écart, de distance, ni de délai entre la règle et la
régulation. L'ordre social est un ensemble de règles dont
les servants ou les bénéficiaires, en tout cas les dirigeants,
ont à se préoccuper. L'ordre vital est fait d'un ensemble de
règles vécues sans problèmes. »2
Les nonnes sociales sont le fruit d'un maniement
culturel correspondant en premier lieu à la représentation
des nonnes: elles sont réfléchies et appartiennent
spécifiquement à la pensée humaine. En tant que telles, les
normes sont un terrain susceptible de débat, de polémique
et d'argumentation. Prenons par exemple le cas des
normes juridiques, lois appartenant au droit abstrait, elles
sont le fruit d'un remaniement continuel de la part des

l
Ibid., p. 185-186.
2
Ibid., p. 186.
74 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

juristes observable au regard de la multitude des codes


- civils, pénaux - qui se succèdent.
Pour obtenir une garantie de permanence et de stabilité
les normes sociales, au moins sur le plan formel, au plus
dans le cadre de leurs contenus, doivent être transmises
entre les diverses générations d'hommes. Elles sont ainsi
des objets d'éducation. Mais une telle transmission est
toujours tributaire du bon fonctionnement d'une société, à
tel ou tel instant. Il s'ensuit que si l'on considère les
normes sociales comme les conditions d'une société
correctement régulée, alors la règle est en ce sens la cause
même de la régulation. D'un autre côté, la régulation, en
tant qu'elle permet la règle, ne serait-ce que du point de
vue de sa transmission, est à son tour cause de la règle.
Cette alternance est la marque d'une extériorité, d'un
écart entre la règle et la régulation, entre une norme
sociale et la société elle-même.
Cependant, si l'on considère les normes biologiques, on
s'aperçoit qu'elles existent indépendamment de toute
représentation pouvant en être faite. Elles n'ont pas non
plus besoin d'être médiatisées par des scientifiques pour
être opérantes. Dans la mesure où ces normes existent à
l'état non réfléchi, suivant l'ordre du vécu et non de la
pensée, il n'y a pas à leur égard d'écart entre la règle et la
régulation. Les normes biologiques étant intrinsèques à
l'organisme vivant qui les supporte se confondent avec lui.
Il est possible d'identifier deux raisons pour lesquelles
cette effectivité des normes est différente en fonction de
leur nature biologique ou sociale. La première tient du fait
que les normes biologiques sont d'abord vécues au lieu
d'être réfléchies et, par là, existent en deçà de toute
rencontre rationnelle avec quelque problème que ce soit,
tandis que les autres sont représentées, réfléchies, voire
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 75

délibérées, avant même d'être vécues. La seconde raison


s'inscrit dans le rapport d'extériorité présent au sein d'une
société entre le tout qu'elle représente et les parties qui la
constituent, extériorité ne se manifestant pas lorsqu'il
s'agit d'un organisme.
Cette extériorité correspond à la non-coïncidence des
normes sociales avec leur finalité, à savoir le tout qu'est
l'organisation sociale visée. Une métaphore entre le social
et le biologique permet à Canguilhem de fixer la
différence entre ces deux champs dans leur rapport aux
normes: « Le fait qu'une des tâches de toute organisation
sociale consiste à s'éclairer elle-même sur ses fins
possibles - à l'exception des sociétés archaïques et des
sociétés dites primitives où la fin est donnée dans le rite et
la tradition, comme le comportement de l'organisme
animal est donné dans un modèle inné - semble bien
révéler qu'elle n'a pas, à proprement parler, de finalité
intrinsèque. Dans le cas de la société, la régulation est un
besoin à la recherche de son organe et de ses normes
d'exercices. »1 Dans la mesure où les normes sociales sont
l'objet de débats, de contestations, elles ne peuvent être
comprises comme intérieures à un tout qui posséderait de
manière inhérente sa finalité. Cette extériorité entre une
organisation et ses fins la rend différente d'un organisme
vivant: «La vie d'un vivant c'est pour chacun de ses
éléments l'immédiateté et la coprésence de tous. »2 Cette
différence marque l'aspect mécanique de toute
organisation sociale. L'organisme vivant intègre ses
fonctions et ses organes tandis que la «machinerie
sociale» multiplie et extériorise ses organismes et ses
institutions pour se maintenir.

l
Ibid., p. 188.
2
Ibid., p. 188.
76 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

Si des différences se font jour entre un organisme vivant


et une organisation sociale, il existe cependant des
interactions entre eux. La première réside dans le fait que
l'organisme vivant sert de modèle à la machine sociale:
« Les phénomènes d'organisation sociale sont comme une
mimique de l'organisation vitale, au sens où Aristote dit de
l'art qu'il imite la nature. Imiter ici n'est pas copier mais
tendre à retrouver le sens d'une production. L'organisation
sociale est, avant tout, invention d'organes, organes de
recherche et de réception d'information, organes de
calculs et même de décision. »1 En ce sens, on ne peut pas
dire que l'organisation sociale soit purement et
simplement une machine: «une société est à la fois
machine et organisme »2. Canguilhem va plus loin en
interprétant cela: «proposer pour les sociétés humaines,
dans leur recherche de toujours plus d'organisation, le
modèle de l'organisme, c'est au fond rêver d'un retour non
pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés
animales. »3
L'organisme vivant particulier qu'est l'homme peut
toutefois subir l'influence de l'organisation sociale dans
laquelle il vit. Dans le cas de l'eugénisme, l'organisme
vivant humain peut être désapproprié de ses propres
normes de vie sous le coup de l'application d'idéaux
sociaux caractérisée par la modification génétique de ces
normes. Mais dans une telle modification il y a
l'incompréhension du caractère spécifique au vivant de
posséder de manière intérieure et simultanée ses propres
normes de vie. La modification génétique des formes du
vivant n'est pas une modification du vivant mais

l
Ibid., p. 188-189.
2
Ibid., p. 187.
3
Ibid., p. 190.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 77

l'altération du vivant, la destruction philosophique de sa


spécificité: « La génétique offre précisément aux
biologistes la possibilité de concevoir et d'appliquer une
biologie formelle, par conséquent de dépasser les formes
empiriques de vie en suscitant, selon d'autres normes, des
vivants expérimentaux, nous admettrons que jusqu'à
présent la norme d'un organisme humain c'est sa
coïncidence avec lui-même, en attendant le jour où ce sera
la coïncidence avec le calcul d'un généticien eugéniste. »1
Les concepts d'organisme vivant et d'organisation
sociale ont tous les deux en commun le fait qu'ils sont le
siège d'attribution de normes. Ils ne doivent pas pour
autant être confondus. Si des interactions entre ces deux
concepts sont possibles, une attention particulière à leurs
significations propres doit être portée, sans quoi le risque
est grand d'ouvrir sur des champs d'applications plus
qu'inconséquents.
Sous quelles déterminations communes et sous quelles
différences est-il alors possible d'user des concepts de
normativité biologique et de normativité sociale?
Canguilhem retient de l'organisation sociale le fait
qu'elle est avant tout «invention d'organes », ses
organisateurs faisant « appel aux ressources de
l'improvisation. »2 Cette activité de création de normes
invite à utiliser le concept de normativité sociale au même
titre que celui de normativité biologique. Mais, si l'on tient
compte des différences entre le social et le vital du point
de vue de l'extériorité des normes sociales, alors le terme
de normalisation est sans doute mieux adapté: «Le
concept de normalisation exclut celui d'immuabilité,

l
Ibid., p. 194.
2
Ibid., p. 188.
78 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

inclut l'anticipation d'un assouplissement possible. »1 En


effet, la création de normes au sein d'une société concoure
à un ajustement des moyens par rapport aux fins. À ce
niveau là, la normalisation est une rationalisation. Tandis
que la normativité biologique tend à adapter un vivant, un
tout organique, face aux modifications du milieu dans
lequel il évolue. La normalisation sociale, quant à elle,
tend à la constitution d'un tout par un travail d'élaboration
de normes visant l'adaptation, par coïncidence, de ce tout
avec lui-même.
La normalisation appelle plus une normativité qu'elle
n'est une normativité. En sorte que si la normativité
biologique exprime la tolérance d'un tout individuel vis-à-
vis des modifications du milieu dans lequel il évolue, la
normalisation sociale exprime de son côté la tolérance
d'écart d'une société vis-à-vis d'elle-même: «Dans la
société, la solution de chaque nouveau problème
d'information et de régulation est recherchée sinon
obtenue par la création d'organismes ou d'institutions
« parallèles» à ceux dont l'insuffisance par sclérose et
routine éclate à un moment donné. La société a donc
toujours à résoudre un problème sans solution, celui de la
convergence des solutions parallèles. En face de quoi
l'organisme se pose précisément comme la réalisation
simple, sinon en toute simplicité, d'une telle
convergence. »2
Sans doute vaut-il donc mieux réserver le terme de
normativité au vivant et préférer celui de normalisation en
ce qui concerne l'organisation sociale, et ce même si cette
dernière possède cette qualité de la normativité dans son
aptitude à inventer de nouvelles normes et dans son travail

l
Ibid., p. 183.
2
Ibid., p. 190.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 79

d'adaptation à l'écart. Habilement, Canguilhem replace


lui-même son analyse du social vers le vital en la rendant
au service de l'organisme: « C'est en vue de l'organisme
que je me permets quelques intrusions dans la société. »1
Un organisme vivant est donc différent d'une
organisation sociale par le fait qu'il est un tout constitué, à
part entière, possédant ses normes de fonctionnement de
façon intrinsèque. Ceci oblige à comprendre ses normes et
sa normativité différemment de celles d'une société. Sur le
plan épistémologique, cette différence entre les deux
concepts doit conduire à ne pas appliquer sans réserves
- ou du moins sans légitimité - les déterminations et les
normes d'usage d'un concept sur l'autre. Dans l'analyse
épistémologique des normes, une précision du sens et des
champs d'applications du terme est de rigueur.

SCIENCE ET TECHNIQUE

Il existe donc une forme de normativité sociale, très


divergente de celle du vivant, qui se rapproche davantage
d'un processus de normalisation. Ce décalage est aussi
présent au sein de la technique médicale: elle devient
normalisante et échappe à toute normativité lorsqu'elle
penche trop du côté de la science, alors incapable de
recevoir du vivant ou plus particulièrement du malade
cette capacité normative. De la même façon que la
normativité sociale tend vers une normalisation qui mime
la normativité biologique, la normativité technique est une

l
Ibid., p. 173.
80 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

normalisation dont il serait bon qu'elle intègre dans sa


pratique la normativité du vivant.
En effet, le rapport qu'entretient la technique et la
thérapeutique avec la science, l'individualité du malade,
son vécu tout autant que son expérience, est
problématique. Tout en défendant l'individualité du
malade la technique doit appliquer les normes
scientifiques de la physiologie. Or ce rapport est
déséquilibré: la technique est avant tout au service de la
science voire lui est asservie, même si un rapport de
dépendance inverse peut exister. De ce point de vue, la
technique ne peut que manquer la normativité du vivant.
La question du primat de la physiologie sur la
pathologie aide à comprendre la nature de ce rapport. La
physiologie, entendue comme la position scientifique du
normal, relègue au second plan le pathologique qui vient
comme un écart par rapport à une norme première. Le
normal est ainsi privilégié par rapport au pathologique et il
s'ensuit une dévalorisation de la technique: la science
oppose l'élaboration théorique et objective de ses normes
à l'empiricité technique de leur rétablissement.
Mais la technique n'est-elle pas première sur la
science? N'est-elle pas, concernant les rapports entre la
physiologie et la pathologie, le ce par quoi la science
trouve son sens et peut se maintenir? La technique et la
science n'ont-elles pas toutes deux un rapport dialectique
tel qu'aucune d'elles ne peut prétendre sérieusement avoir
plus de valeur que l'autre?
La philosophie peut jouer un rôle dans l'arbitrage de ce
conflit entre la science et la technique en permettant à
cette dernière de s'investir du concept de normativité:
l'idée d'une normativité technique plutôt que celle d'une
normalisation technique d'alignement des normes du
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 81

vivant sur les normes scientifiques pourrait alors émerger.


La philosophie apporte sur ce conflit un éclairage
nouveau: elle autorise une représentation, une
compréhension des enjeux et une inscription de la
dynamique de ce conflit au sein même de la polarité
dynamique de la vie.
La science qu'est la physiologie n'est pas indépendante
de la technique clinique thérapeutique, « la physiologie est
à l'interférence du laboratoire et de la clinique, [ainsi]
deux points de vue sur les phénomènes biologiques y sont
adoptés, mais cela ne veut pas dire qu'ils puissent se
confondre. »1 La physiologie ne peut «s'auto-fonder» en
utilisant simplement des résultats de laboratoire pour
définir des normes dans des invariants et des constantes.
Puisque son objet est le vivant, elle ne peut se suffire
d'expérimentations mais elle doit également se nourrir
d'expériences. L'essence de la vie d'un vivant ne peut être
exclusivement circonscrite au milieu fermé et aseptisé du
laboratoire. La science physiologique entre nécessairement
en relation avec la technique médicale et la clinique
thérapeutique.
À ce titre, la genèse théorique de normes n'a de valeur
qu'en tant qu'elle sert de référent au geste médical et
technique de guérison du pathologique. Cette relation est
conflictuelle car la science physiologique est objective
tandis que la pathologie est pleinement orientée du côté de
la subjectivité.
Ce conflit est donc celui de l'objectivité d'un invariant,
d'une constante physiologique retenue comme norme,
contre la subjectivité d'une technique thérapeutique de
restauration du normal. En tant que champs d'application
au particulier, au caractère individuel de la maladie, la

l
Ibid., p. 67.
82 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

pathologie, la gestuelle médicale, la clinique et la


thérapeutique peuvent être dites subjectives, elles
expriment le parti pris de la santé sur la celui de la
maladie: «La clinique ne se sépare pas de la
thérapeutique et la thérapeutique est une technique
d'instauration ou de restauration du normal dont la fin, [à]
savoir la satisfaction subjective qu'une norme est
instaurée, échappe à la juridiction du savoir objectif. »1
Dans ce conflit, la science doit payer son tribut à la
technique dans la mesure où cette dernière informe la
physiologie. Canguilhem prend l'exemple de la
découverte en 1891 par Koch du phénomène de l'allergie
et de la technique de la cuti-réaction. Il précise que « dans
le cas de l'allergie, phénomène général dont l'anaphylaxie
est une espèce, nous saisissons le passage d'une
physiologie ignorante à une physiologie savante, par le
moyen de la clinique et de la thérapeutique. »2
Pour bien comprendre la nature de ce conflit il peut être
utile de considérer la science et la technique se rapportant
au vivant non pas au sein d'une opposition statique mais
dans le fait qu'elles se nourrissent l'une de l'autre. En
effet, leur conflit est dynamique et la science ne peut être
dite première car elle doit authentiquement son existence à
la technique. Sur un plan paradigmatique, c'est parce que
des hommes se sont sentis malades et, conséquemment,
parce qu'ils ont fait appel au médecin - devenu tel à cette
occasion même - que ce dernier a cherché à élaborer un
geste technique de guérison de la maladie. C'est alors, au
service de ce geste et dans le but de lui donner plus
d'efficacité, plus de portée, que la physiologie s'est établie
comme SCIence.

l
Ibid., p. 153.
2
Ibid., p. 142.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 83

Dans cette perspective, Canguilhem a reconnu de


l'intérêt aux conceptions de Leriche: «Ce qui fait la
valeur en soi de la théorie de Leriche, indépendamment de
toute critique portant sur le détail du contenu, c'est qu'elle
est la théorie d'une technique, une théorie pour qui la
technique existe, non comme servante docile appliquant
des ordres intangibles, mais comme conseillère et
animatrice, attirant l'attention sur les problèmes concrets
et orientant la recherche en direction des obstacles, sans
rien présumer à l'avance des solutions théoriques qui leur
seront données. »1
La connaissance théorique éclaire donc l'action
technique mais la technique redonne aussi à la théorie de
quoi être fondée, de quoi s'alimenter: «Refuser à la
technique toute valeur propre en dehors de la connaissance
qu'elle réussit à s'incorporer, c'est rendre inintelligible
l'allure irrégulière des progrès du savoir et ce dépassement
de la science par la puissance. »2
La science et la technique entretiennent des rapports
particuliers, dialectiques et conflictuels, où toutes deux
sont rapportées à l'objet particulier qu'est la vie: « C'est
parce que la vie est activité d'information et d'assimilation
qu'elle est la racine de toute activité technique. »3 Il en
découle que «L'activité scientifique du physiologiste,
quelque séparée et autonome en son laboratoire qu'il la
conçoive, garde un rapport plus ou moins étroit, mais
incontestable, avec l'activité médicale. [. . .] Toute
connaissance a sa source dans la réflexion sur un échec de
la vie. Cela ne signifie pas que la science soit une recette
de procédés d'action, mais au contraire que l'essor de la

l
Ibid., p. 60.
2
Ibid., p. 62.
3
Ibid., p. 80.
84 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

science suppose un obstacle à l'action. C'est la vie elle-


même, par la différence qu'elle fait entre ses
comportements propulsifs et ses comportements répulsifs,
qui introduit dans la conscience humaine les catégories de
santé et de maladie. Ces catégories sont biologiquement
techniques et subjectives et non biologiquement
scientifiques et objectives. »1
La science peut donc être entendue comme
l'appréhension gnoséologique du vivant et la technique
médicale comme son appréhension axiologique.
Canguilhem réhabilite cette technique en montrant que le
vivant ne doit pas uniquement être envisagé selon l'angle
de la factualité d'un objet, mais aussi comme le siège
individuel d'un déploiement de valeurs. Le savoir ne doit
pas être exclusivement et absolument le seul moyen
d'action. Sans quoi cette uni latéralité ferait du rapport
entre technique et application des normes un rapport
statique de normalisation au détriment d'un rapport
capable de prendre en compte l'aspect dynamique de la
normativité du vivant. Pour que la technique devienne une
normativité technique et non une normalisation technique
elle doit être libérée du joug de la science pour être au plus
près de ses malades. Ainsi la science pourra bénéficier à
son tour, par la technique, de l'apport conceptuel de la
normativité.
Le normal et le pathologique donne un exemple concret
du conflit entre science et technique qui se prête à la
conduite d'une analyse épistémologique de leurs rapports.
Une épistémologie qui déploie une philosophie au service
de la vie. Une philosophie qui éclaire son geste
épistémologique. C'est l'attention à la vie qui nous pousse
à reconsidérer la technique par la réintroduction d'une

l
Ibid., p. 150.
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 85

certaine valeur aux catégories subjectives de cette


dernière. Science et technique sont donc à comprendre de
manière dynamique. En vertu d'une meilleure
compréhension du vivant, d'une meilleure efficience dans
la prise en considération du phénomène pathologique, leur
conflit ne doit pas les séparer. L'alignement entre science,
technique et malade doit réintroduire les valeurs du vivant,
les réaffirmer, et pour cela s'établir d'abord en fonction du
malade, de la technique et enfin des sciences.
L'épistémologie des concepts fait ainsi intervenir une
réflexion philosophique mettant en jeu leur remaniement.
En ce qui concerne le rapport du normal et du
pathologique et son étude au sein du vivant, Canguilhem a
bien perçu les nombreux problèmes y étant présents. Ils
proviennent en grande partie de défaillances dans la
définition et l'application des concepts tant d'un point de
vue scientifique que technique.
Que le normal puisse être défini soit comme un fait
incarné dans une moyenne statistique soit comme une
valeur exprimée par un idéal pose un problème majeur: un
de ces deux sens est éludé au profit de l'autre et la
physiologie, en suivant l'exigence d'une construction
objective de son objet, nie toute qualité et toute valeur à
cette objet. En procédant ainsi, elle néglige la dimension
axiologique du vivant.
La réflexion philosophique qu'étend Canguilhem
parallèlement à cette analyse épistémologique se
caractérise dans l'élaboration conceptuelle de la
normativité. Entendue comme la création de normes par le
vivant pour faire face aux exigences et aux modifications
du milieu, elle permet de réintroduire un sens opérant au
sein du concept de normal: celui d'être plus qu'un fait,
une valeur.
86 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

Le passage de l'examen critique des normes


d'évaluation des concepts à leur élaboration philosophique
introduit un second problème épistémologique. Ce qui est
alors en question c'est la possibilité pour la philosophie
d'instaurer une norme des normes à propos du vivant. Si le
vivant se trouve du coté de l'action et la philosophie du
coté de la réflexion, il s'agit de savoir comment la
philosophie peut redevenir présente et attentive au vivant
dans la formulation même d'une norme des normes.
Ce problème trouve une réponse dans l'élaboration
d'une philosophie de la vie que la lecture de Canguilhem
invite à construire. Une philosophie qui insère la norme
permettant d'évaluer les normes scientifiques dans la
valeur fondamentale de la subj ectivité du vivant. En se
rapprochant ainsi de la vie, en participant à lui donner du
sens, cette philosophie rend possible le dialogue entre le
vivant à l'étude et le vivant qui s'étudie. En considérant le
vivant comme une totalité constituée, en considérant la
normativité biologique dont il est capable, la philosophie
permet de réintroduire la valeur de l'individualité
biologique. En cela, elle vient également répondre au
problème du statut de l'individualité du malade, et plus
largement du vivant.
À nouveau, la philosophie permet d'éclairer le rapport
entre organisme et organisation. Organisme vivant et
organisation sociale sont tous deux des concepts qui
mettent en avant la notion de norme mais qui possèdent un
rapport divergeant à la norme, vécu de façon intrinsèque
chez l'un, extérieure chez l'autre.
Ici la réflexion philosophique consiste en la
circonscription du sens de la norme en fonction de ce à
quoi elle est renvoyée. Une telle réflexion apparaît dans ce
cas comme un principe de limitation et de précision du
ÉPISTÉMOLOGIE ET PHILOSOPHIE 87

sens de la notion de norme, qu'elle soit référée à un


organisme ou bien à une organisation. La philosophie,
dans cette attention portée aux nuances, met en avant toute
la spécificité du vivant.
Enfin, le problème du rapport entre science et
technique prend la nature d'un conflit entre l'objectif et le
subjectif. La réflexion philosophique, en s'attachant à les
faire ressortir, montre que science et technique
correspondent toutes deux à des points de vue différents
mais complémentaires sur le vivant. L'un est
gnoséologique, l'autre axiologique, mais tous deux
peuvent être compris comme s'améliorant l'un l'autre,
dynamiquement, au service d'une meilleure appréhension
du phénomène pathologique. Ainsi, pour que la technique
médicale ne devienne pas une simple normalisation
technique, elle doit ressaisir le lien qui l'unit au malade
- par l'intégration de la notion de normativité - et ainsi se
libérer d'une dépendance trop forte vis-à-vis de la science.
L'épistémologie à laquelle Canguilhem nous invite, par
la manière même dont il conduit ses analyses, est donc
toujours une épistémologie en acte. Elle s'applique à des
concepts particuliers, corrélatifs au vivant et au rapport
entre le normal et le pathologique. Elle entraîne avec elle
une certaine philosophie de la vie, véritable philosophie
des valeurs qui met en lumière toute la spécificité du
vivant. Le geste philosophique n'est pas à séparer du geste
épistémologique, comme remaniement des concepts, il lui
confère une certaine probité intellectuelle, comme
orientation au travers d'un sens, c'est toute sa portée qu'il
lui offre. L'épistémologie de Canguilhem est
véritablement philosophique, en rouvrant les problèmes
liés aux concepts elle leur donne plus de cohérence, plus
de sens, et en quelque sorte une teinte nouvelle.
épistémologie et erreur

Le terme d'erreur est ambigu. Il représente


généralement une faute pouvant être liée à un fait ou
encore à un acte comme le font entendre les expressions
« il y a une erreur» ou encore « commettre une erreur».
La faute peut alors être comprise comme une faute d'ordre
logique ou bien comme une faute d'ordre pratique.
Toutefois, affirmer que l'état pathologique induit par
certaines maladies génétiques relève du ressort de la
responsabilité de quelque individu, de celle de son
patrimoine génétique ou encore d'une forme
d'accidentalité génétique originaire n'est pas du tout
équivalent.
La divergence de ces significations impose de prendre
un certain recul vis-à-vis du concept d'erreur dans le
langage de la pathologie et, plus largement, une lecture
rétroactive de l'analyse pratiquée par Canguilhem dans son
essai permet de comprendre le rôle constitutif que joue le
statut de l'erreur dans l'épistémologie dont nous avons
identifié les traits.
90 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

ERREUR ET INFORMATION

Chez Canguilhem, l'erreur n'est pas entendue comme la


manifestation du faux venant sans appel altérer le vrai en
sa qualité, au contraire, elle se situe plutôt du côté d'une
certaine information permettant au vrai de mieux s'établir
dans sa configuration. L'analyse du concept d'erreur dans
le champ de la pathologie permet de dégager la portée de
ce concept dans le discours des sciences et plus
particulièrement dans leur relation au faux. Le passage de
l'erreur dans la vie à l'erreur dans la connaissance induit
un rapport très particulier entre la connaissance et la vie
qu'il convient d'étudier.
Dans le dernier chapitre de ses Nouvelles réflexions
concernant le normal et le pathologique, Canguilhem
rattache l'apparition du concept d'erreur dans la
pathologie au concept « d'erreurs innées du métabolisme»
développé dès 1809 par Sir Archibald Garrod à propos des
maladies génétiques. Ce concept est devenu usuel en
pathologie. Canguilhem explique cette entrée dans l'usage
par le passage de l'erreur renvoyant à une métaphore à
l'erreur renvoyant à une analogie. Les motivations ont
changé, au début du siècle le concept d'erreur était
employé corrélativement à la rareté des maladies
génétiques connues, ces maladies étaient alors perçues
comme ressemblant à des erreurs. L'augmentation des
maladies génétiques répertoriées les a depuis lors fait
envisager - de façon de plus en plus prégnante au fil du
temps - comme étant des erreurs.
Aujourd'hui, la théorie de l'information sert de modèle
pour penser les concepts de la génétique. Canguilhem
envisage le concept d'erreur dans ce cadre-là, c'est-à-dire
dans son usage actuel. Il s'attache à montrer que l'erreur
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 91

est pensée comme « la substitution d'un arrangement à un


autre» Mais, dans la mesure où ces arrangements sont
1.

décrits par la génétique comme des vecteurs d'information


(des protéines codant pour transmettre un message à
propos de la configuration de notre organisme) l'erreur, ou
la substitution de ces arrangements, est alors pensée
comme une forme de défaillance dans l'interprétation de
ce message, dans sa bonne intelligence.
Dès lors, en pathologie, l'erreur est renvoyée au
contexte particulier de l'information génétique. Le concept
d'erreur est appliqué à l'information. Encore reste-t-il à
savoir comment l'erreur doit être envisagée. Car selon que
l'on place le rapport de l'erreur à l'information du côté de
l'information elle-même ou bien du côté de
l'interprétation de cette information, l'erreur est alors soit
« non-information », soit mauvaise intelligence de cette
information. Or est-il soutenable que la substitution de fait
d'un arrangement à un autre soit entendue comme le
mauvais jugement ou la mauvaise interprétation de droit
d'une information? Peut-on également dire qu'un nouvel
arrangement d'information ne soit purement et simplement
pas ou plus de l'information, ou encore qu'il soit une
fausse information?
Cette dernière affirmation n'est pas cohérente. Si l'on
entend par information la détermination d'un contenu, il
semble alors que l'erreur soit bel et bien de l'information.
Définir l'erreur comme un mauvais jugement, c'est sans
conteste opérer par anthropomorphisme: «tout se passe
en effet comme si le biochimiste et le généticien prêtaient
aux éléments du patrimoine héréditaire leur savoir de
chimiste et de généticien, comme si les enzymes étaient
censés connaître ou devoir connaître les réactions selon
l
Ibid., p. 208.
92 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

lesquelles la chimie analyse leurs actions et pouvaient,


dans certains cas ou à certains moments, ignorer l'une
d'elles ou en mal lire l'énoncé. »1
Dans le cas présent, l'erreur n'est pas liée au faire ou
encore à l'agir. Elle n'est pas commise. Pas une faute
pratique ou morale, ni non plus à proprement parler une
faute logique, qui renverrait alors à un mauvais usage de la
pensée ou du jugement. Elle doit être considérée comme
l'expression d'une différence, d'une variété, plutôt que
comme la manifestation du faux ou du mauvais: «La
maladie n'est pas une chute que l'on fait, une attaque à
laquelle on cède, c'est un vice originaire de forme
macromoléculaire. »2 L'erreur est comme « un
malentendu », mais qui ne serait imputable à aucune
responsabilité individuelle. L'erreur véhicule une parole
« qui ne renvoie à aucune bouche, [elle est] une écriture
qui ne renvoie à aucune main. Il n'y a donc pas de
malveillance derrière la malfaçon. »3
Ainsi, l'erreur s'apparente à une sorte d'irrégularité de
surface, une irrégularité propre à la vie elle-même, une
erreur visible où la valeur d'information sur la diversité se
substitue à une valeur morale négative. Une surface
irrégulière n'est pas une fausse surface pour autant, elle est
une surface qui a du grain, de la texture, et qui par là
exprime sa différence et la diversité dont elle est capable.
Il n'en reste pas moins que rapportée au pathologique
elle reste une maladie, et que sa gravité demeure toujours
présente: «Ce n'est pas trop grave s'il ne s'agit que de
l'erreur de métabolisme du fructose, par déficit en aldolase
hépatique. C'est plus grave s'il s'agit de l'hémophilie par

l
Ibid., p. 209.
2
Ibid., p. 210.
3
Ibid., p. 210.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 93

défaut de synthèse d'une globuline. Et que dire, sinon


d'inadéquat, s'il s'agit de l'erreur du métabolisme du
tryptophane, déterminant, selon 1. Lejeune, la trisomie
mongolienne? »1
Aussi l'utilisation du terme d'erreur en pathologie,
puisqu'il « mobilise moins l'affectivité que ne le font les
termes de maladie ou de mal »2 doit être accompagnée de
certaines réserves. La principale s'énonce dans le fait que
cette utilisation doit être protégée de l'illusion théorique
selon laquelle «l'éradication de l'erreur quand elle est
obtenue est irréversible. »3 Ce n'est pas tant l'illusion en
elle-même que ses dérives qui posent problème.
L'eugénisme encore une fois - on pense au meilleur des
mondes d'A. Huxley - développe le rêve d'une semblable
éradication de l'erreur à grande échelle: «À l'origine de
ce rêve, il y a l'ambition généreuse d'épargner à des
vivants innocents et impuissants la charge atroce de
représenter les erreurs de la vie. À l'arrivée, on trouve la
police des gènes, couverte par la science des
généticiens. »4
Il ne faut donc pas, sous prétexte que l'erreur est
envisagée corrélativement au concept d'information
(a-priori axiologiquement neutre) négliger le fait qu'elle
provient de la vie elle-même et qu'elle est par là
l'expression de sa spécificité. Encore une fois, dans la
mesure où le pathologique exprime une allure particulière
de la vie, un ensemble de normes propres à cette allure,
non moins essentiel, l'erreur ne peut être l'objet d'une
totale éradication. Ce serait en effet anéantir (est-ce pour
le moins possible?) cette spécificité même de la vie qui
l
Ibid., p. 210.
2
Ibid., p. 210.
3
Ibid., p. 211.
4
Ibid., p. 212.
94 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

réside dans l'expression d'une diversité de nonnes


biologiques dont le phénomène pathologique en est avant
tout l'un des sièges principaux, tout comme l'état sain.
L'erreur est donc une information du vivant, elle
informe la compréhension que nous avons de l'état sain
par l'état pathologique. Elle est l'information du
pathologique, l'information de la maladie qui révèle l'état
sain: « La menace de la maladie est un des constituants de
la santé. »1Aussi, l'erreur est une information sur le vivant
et, bien que semblant neutre a-priori, elle ne l'est pas
complètement, elle est l'infonnation valorisée, parole de la
vie elle-même, celle de l'expérience du pathologique,
l'erreur-vie.
Derrière la valorisation de l'erreur-vie, on peut trouver
une certaine valorisation de l'erreur au sein de la
connaissance. Une forme de représentation de la
connaissance axiologiquement orientée et opérant un
passage vers elle depuis le vivant.
Cette considération a une portée non négligeable dans le
discours des sciences. L'exemple de l'erreur - au sens
épistémologique - « commise» par Comte dans l'usage du
principe de Broussais apporte un éclairage sur ce point.
Les sciences se développant nécessairement toujours selon
une certaine histoire ne peuvent être réduites au simple
déroulement chronologique du vrai. Au contraire, c'est par
leur histoire que les sciences sont susceptibles d'autant de
remaniements et d'erreurs. Dans ce contexte, elles se
doivent de réfléchir ces différents errements afin d'en faire
ressortir les problèmes sous-jacents.
Les erreurs, les obstacles et les problèmes rencontrés
par ces sciences sont toutefois bien souvent trop vite
dévalorisés. Il n'en reste pas moins qu'ils conservent un
l
Ibid., p. 217.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 95

caractère informationnel, riche, et pourraient à ce titre


bénéficier d'un meilleur statut en leur sein.
La raison pour laquelle les sciences considèrent si mal
l'erreur, c'est que bien souvent elles l'assimilent au faux.
De la même façon que le vrai n'est jamais définitif au
regard de l'histoire des sciences, le faux ne possède pas
non plus de caractère absolu et inextinguible: ce qui, à
une époque donnée, a été pris et tenu pour vrai peut
s'avérer faux par la suite et réciproquement. Le chemin du
vrai n'est donc pas linéaire, encore moins tracé d'avance.
Si l'on veut malgré tout évoquer un tel chemin, disons qu'il
serait plutôt sinueux, rude, difficile, qu'il ferait souvent
l'objet de crises et qu'il rencontrerait tout aussi
fréquemment, pour ne pas dire nécessairement, des
obstacles, des problèmes et de multiples impasses.
De ce point de vue là, le passage par le faux semble
obligé pour que le vrai puisse exister, il en est pour ainsi
dire l'une des composantes. Au sein des sciences, le vrai et
le faux ne sont jamais absolus mais toujours relatifs. Le
vrai représente le valable au regard de telles et telles
conditions, tandis que le faux demeure tant qu'il est tenu
pour tel. Le principe Bachelardien - proche du critère de
falsifiabilité de Popper - suivant lequel une science se
distingue d'une non-science par la possibilité interne
qu'elle a de se contredire (échappant ainsi à une forme de
dogmatisme) trouve avec le statut de l'erreur une
application concrète. En effet, selon Bachelard « l'esprit
scientifique se [constitue] comme un ensemble d'erreurs
rectifiées [.,,][,] pas de vérité sans erreur rectifiée.»l
L'erreur dans les sciences est le témoin même de leur
statut de science. Elle est une marque de leur vitalité. Elle

l
La formation de l'esprit scientifique, « Objectivité scientifique et
Psychanalyse» chap. 12, p. 239.
96 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

les informe de l'existence des problèmes liés à leur


démarche, à leur objet, et elle leur rappelle qu'elles ont
aussi un travail de réflexion à mener au lieu d'un simple
travail de résolution.
Ainsi, l'erreur dans les sciences devrait davantage être
considérée comme une information pour les sciences leur
permettant de mieux envisager et de mieux résoudre les
problèmes qu'elles rencontrent tout autant que ceux
qu'elles soulèvent. Dans cette perspective, Canguilhem
écrit: «l'erreur même est instructive; assurément elle
révèle la signification théorique d'une tentative et sans
doute aussi les limites que la tentative rencontre dans
l'objet même auquel elle s'applique. »1 L'erreur est une
occasion pour les sciences de reconsidérer certains
problèmes ou bien d'en envisager d'autres qu'elles
n'avaient pas encore soupçonnés voire reconnus. En ce
sens, accorder de la valeur à l'erreur c'est permettre aux
sciences de considérer les problèmes avec une attention
bien plus performative que si elles n'en tenaient pas
compte. L'erreur peut alors s'entendre comme « le ce qui
permet» aux sciences de mieux s'adapter à leur objet.
C'est pourquoi l'erreur de Comte est source de grande
valeur, elle donne l'occasion de mieux comprendre la
spécificité du principe de Broussais et d'en soulever les
problèmes sous-jacents.
Dès lors, parler d'adaptation des sciences et donc de la
connaissance, c'est faire de cette dernière une modalité
même du vivant. En effet, si la connaissance vient toujours
après la vie - Bergson dirait « avant de philosopher il faut
vivre» - c'est-à-dire si elle vient après l'immédiateté de
l'action engagée par le fait de vivre elle reste néanmoins
au service de la vie. La connaissance, en particulier celle

l
Le normal et le pathologique, p. 29.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 97

dont use la médecine, est une distance prise avec


l'immédiateté de la vie, non pas pour la quitter mais pour
opérer de façon réfléchie sur elle. La vie n'est alors plus
vécue de manière brutale et viscérale mais pensée dans la
médiation intellectuelle de ses contenus. De la même
façon que l'erreur permet au niveau biologique une
adaptation du vivant à son milieu, elle permet au niveau
théorique une meilleure adaptation des sciences à leur
objet et par voie de conséquence de la connaissance à
l' action.

De par cette nature adaptative, la connaissance est elle


aussi productrice d'erreurs. Dans le passage de l'erreur au
sein du vivant à l'erreur au sein de la connaissance se joue
la dépendance de la connaissance envers la vie. L'erreur
gnoséologique n'est donc pas à séparer de l'erreur du
vivant, elle est à comprendre dans son prolongement: « Il
n' y a [...] pas de différence entre l'erreur de la vie et
l'erreur de la pensée, entre l'erreur de l'information
informante et l'erreur de l'information informée. »1 Du
point de vue de l'erreur, cette analyse permet de
comprendre la relation qu'entretient l'épistémologie avec
la vie. L'épistémologie applique aux sciences le concept
d'erreur qu'elle tire du vivant. Le connaître peut donc être
entendu comme une modalité particulière de la vie où
priorité est faite à la réflexion sur l'action pour mieux agir
sur elle.
L'introduction du terme d'erreur dans les sciences
appelle cependant une réserve: connaître est préférable
lorsque l'on veut mener une action éclairée mais la
connaissance ne doit pas pour autant renverser sa
dépendance vis-à-vis de l'action et de la vie. En effet, si la

l
Ibid., p. 209.
98 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

mise en relation de la connaissance et de la vie s'établit au


sein du concept, c'est bien celui d'erreur, émanant de la vie
elle-même, qui est le concept clé pour penser cette
relation. Une épistémologie travaillant les concepts et leur
histoire se doit donc de réintroduire la connaissance dans
le prolongement de la vie. Cela lui évite ainsi de rêver à
quelque autonomie et à quelque autorité sur la vie alors
nécessairement illégitimes.
La reconsidération du concept d'erreur s'impose donc
en pathologie. Un tel concept ne représente pas un
mauvais jugement, ni une fausse information, mais la
désignation de ce que l'on pourrait appeler une irrégularité
de surface, c'est-à-dire une information sur la vie
provenant de la vie elle-même, où la maladie informe
l'état sain de son existence et de son expérience en se
révélant à lui comme lui étant constitutive. En ce sens
l'erreur n'est pas une information dénuée de toute valeur,
elle exprime un mouvement orienté, sorte de préférence ou
de penchant naturel de la vie, où la santé d'un vivant est
manifestée et rendue visible par effet de contraste, à la
lumière de ses maladies.
Il est ainsi possible de rapprocher le concept d'erreur du
discours des sciences. En tant qu'information sur les
obstacles et sur certains problèmes qu'elles peuvent
rencontrer, l'erreur n'est donc pas à bannir des sciences,
bien au contraire, elle est à considérer de près, car elle
permet de mieux circonscrire le vrai - ou plutôt le
valable - par opposition à un chemin continu et tout tracé.
Aussi c'est parce que la connaissance est une certaine
modalité de la vie du point de vue adaptatif que le statut de
l'erreur peut être introduit dans les sciences. L'erreur dans
les sciences vient au service de l'adaptation de la
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 99

connaissance avec son objet en vue de l' action,


thérapeutique dans le cadre particulier de l'étude.

IRRÉVERSIBILITÉ ET CRÉATION

La présence du pathologique comme l'une des


composantes de la vie témoigne de sa diversité mais aussi
de la part d'altérité qui lui est inéluctablement inhérente.
La vie, sujette à la manifestation de cette altérité doit donc
se maintenir face à une forme d'entropie. À côté de cela, le
vivant développe une capacité normative - la nonnativité
biologique - qui se caractérise par une activité de création
de normes.
Si l'on définit d'une part l'entropie que rencontre la vie
au cours de son déroulement comme l'accroissement d'un
désordre et d'autre part la normativité du vivant comme
une faculté d'instaurer un ordre nouveau, ces deux
concepts semblent alors s'exclurent. L'entropie à l'œuvre
dans la vie peut-elle ainsi être comprise autrement que
sous la forme d'un désordre?
La présence de l'entropie au sein de la vie annone
l'apparition croissante du désordre par la manifestation du
pathologique. En ce sens, elle renvoie à un autre type
d'ordre, différent de l'ordre dit « normal ». Dans ce cas,
cette forme d'entropie se rapprochant davantage d'une
marque d'irréversibilité pourrait alors participer à la
création de nouvelles normes vitales par le vivant.
En effet, dans sa philosophie de la vie, Canguilhem
considère cette dernière comme une « activité
100 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

d'opposition à l'inertie et à l'indifférence »1. Il regroupe


cette inertie et cette indifférence sous le concept
d'entropie: «La vie cherche à gagner sur la mort, à tous
les sens du mot gagner et d'abord au sens où le gain est ce
qui est acquis par jeu. La vie joue contre l'entropie
croissante. »2 On peut déjà voir ici une préfiguration du
vitalisme de Canguilhem qui, inspiré par Bichat,
personnalise la vie de façon paradigmatique en soulignant
le caractère de lutte et d'effort contre la mort qui l'anime.
Ce vitalisme se comprend par le fait que la vie n'est pas
indifférente à son sort, au contraire, elle doit être comprise
comme un acte de résistance à l'inertie: elle est avant tout
activité et désir de devenir, de créer. Sa simple
reconduction passive serait donc proche de la mort, voire
se confondrait avec elle.
Si l'on entend par le terme d'entropie l'apparition du
désordre et de l'altérité au fil du temps, la tentation est
grande de se représenter le pathologique comme
l'incarnation de cette entropie, dans la mesure où il est la
manifestation d'un acheminement vers l'état morbide. Dès
lors, le pathologique pourrait être caractérisé comme une
sorte d'état de désordre venant entamer l'ordre dont l'état
sain garantit le maintien, de la même façon que le ver
s'investit du fruit.
Mais une telle compréhension manichéenne du normal
et du pathologique n'est pas satisfaisante. Comme cela a
été vu précédemment, Canguilhem souligne le fait que le
pathologique est aussi, tout comme l'état sain, un état
d'instauration et de création de normes de vie. En tant que
tel, l'état pathologique correspond à la création d'un
nouvel ordre vital et dessine une allure particulière de la

l
Ibid., p. 173.
2
Ibid., p. 173.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 101

vie mais qui cette fois-ci s'avère qualitativement différente


de celle de l'état sain. L'état pathologique cherche à
maintenir la vie mais avec un autre ordre physiologique et
de nouvelles constantes.
Canguilhem s'appuie sur la théorie bergsonienne du
désordre développée dans L'évolution créatrice: «L'idée
que la maladie n'est pas seulement disparition d'un ordre
physiologique mais apparition d'un nouvel ordre vital [...]
pourrait à juste titre s'autoriser de la théorie bergsonienne
du désordre. Il n'y a pas de désordre, il y a substitution à
un ordre attendu ou aimé d'un autre ordre dont on n'a que
faire ou dont on a à souffrir. »1
On voit bien ici que la préférence du vivant à l'égard de
l'état sain le pousse à nier ce caractère ordonné et normé
de l'état pathologique en vue de ne considérer qu'un seul
ordre, l'ordre normal. De cette façon le vivant fait
totalement dépendre le pathologique du retour à l'état sain.
Le pathologique pensé comme écart par rapport à l'ordre
normal se trouve alors révoqué au rang d'une stricte forme
d'altérité, d'un pur désordre.
Or le pathologique ne peut être considéré comme une
totale absence d'ordre, il possède lui aussi un régime
normatif propre, seulement dans la mesure où le vivant
préfère celui de l'état sain il s'ensuit une dévalorisation de
l'état pathologique. Cependant, «le mot désordre, pris
dans son sens véritable, ne saurait être appliqué à aucune
des productions de la nature. »2 Psychologiquement, le
pathologique n'est pas vécu comme une absence d'ordre,
mais comme un mauvais ordre que l'on veut à tout prix
repousser. Canguilhem, poursuivant son parallèle avec
Bergson, souligne bien cette idée: «une norme n'a aucun

l
Ibid., p. 128.
2
Ibid., p. 82.
102 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

sens de norme toute seule et toute simple. [...] Une norme,


en effet, n'est la possibilité d'une référence que lorsqu'elle
a été instituée ou choisie comme expression d'une
préférence et comme instrument d'une volonté de
substitution d'un état de choses satisfaisant à un état de
choses décevant. Ainsi toute préférence d'un ordre
possible s'accompagne, le plus souvent implicitement, de
l'aversion de l'ordre inverse possible. Le différent du
préférable, dans un domaine d'évaluation donné, n'est pas
l'indifférent, mais le repoussant, ou plus exactement le
repoussé, le détestable. »1
De cela, ressort le fait que l'entropie ne peut être
complètement identifiée au pathologique lui-même qui
serait alors envisagé comme un simple type de désordre.
Comment alors définir cette entropie? L'irréversibilité
présente dans la vie s'avère proche d'un tel concept, elle
pourrait également intervenir comme une condition de
possibilité de la création de normes par la vie. Pour
Canguilhem, l'irréversibilité de la vie constitue un « fait
biologique fondamental »2.
L'entropie vient comme la marque du caractère
irréversible du temps. Il est dans la nature des choses et
des êtres que la mort succède à la vie. Les vivants doivent
faire face aux maladies, à la douleur et au fait que la mort
a de grandes chances d'advenir. La vie se caractérise par le
fait qu'elle est un « devenir» pour le vivant. Les concepts
d'identité, de stabilité et de permanence, dont nous avons
vu qu'ils ne sauraient traduire les rapports entre le normal
et le pathologique, sont totalement inappropriés pour être
appliqués aux phénomènes du vivant et par voie de
conséquence, à la vie. La vie est essentiellement genesis.

l
Ibid., p. 177-178.
2
Ibid., p. 129.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 103

Par le biais du pathologique, elle est une manifestation de


l'être-autre, du différent. Elle traduit également une
capacité à recouvrir des allures et des régimes normatifs
différents. Dans cette perspective, elle ne peut être tenue
- dans son effectivité - comme identique à elle-même.
Aussi le combat que la vie doit mener contre l'entropie
croissante est également un combat qu'elle doit mener
avec elle-même. Si la vie résiste à cette irréversibilité, elle
doit aussi composer avec elle. L'irréversibilité n'est pas un
ennemi radicalement opposé à la vie, elle en est même
plutôt une forme possible d'inertie et de stabilité.
L'irréversibilité est un obstacle que la vie rencontre sur
son propre chemin et qui la pousse à se dépasser et à créer
de nouvelles normes et de nouvelles formes. Au lieu de
rester aveuglée par l'illusion d'un retour possible sur
elle-même, la vie doit avant tout croître, se dépasser et
développer son devenir. Telle kairos grec, l'irréversibilité
est l'occasion pour elle d'obtenir ce gain.
Ce gain, c'est la normativité, expression même du
devenir du vivant. La normativité n'est pas ce qui permet
un retour identique au normal mais une capacité à
entretenir des rapports nouveaux à la vie: «aucune
guérison n'est retour à l'innocence biologique. Guérir
c'est se donner de nouvelles normes de vie, parfois
supérieures aux anciennes. Il y a une irréversibilité de la
normativité biologique. »1
Le formidable gain de la vie est donc cette puissance de
création, celle de sa propre création et de son dépassement
dans un devenir. Si «pour l'individu la maladie est une vie
nouvelle, caractérisée par de nouvelles constantes

l
Ibid., p. 156.
104 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

physiologiques »2, c'est que l'irréversibilité ne rétrécie pas


la vie mais lui offre la possibilité de se créer.
Rémy Lestienne, dans Les fils du temps: causalité,
entropie, devenir, développe une idée similaire à propos
des processus irréversibles à l'œuvre dans la vie, à cette
différence près qu'il situe ces processus au niveau
énergétique des phénomènes du vivant plutôt qu'au niveau
normatif. Le fruit de l'irréversibilité de la vie est compris
comme un accroissement de complexité plutôt que comme
une normativité: « Nous retrouvons [. . .] comme
préliminaire d'une définition du vivant, les ingrédients
mêmes auxquels l'étude des systèmes dissipatifs nous a
habitués [il fait allusion ici aux structures dissipatives et
aux principes de la thermodynamique leurs étant relatifs].
Comme ces derniers, les organismes vivants sont des
systèmes essentiellement ouverts, au sens de la
thermodynamique des processus irréversibles: pour vivre,
ils doivent être capables d'échanger continuellement
matière et énergie avec l'extérieur. Ils le sont d'ailleurs
nécessairement, car l'édification de leur complexité ne
peut se réaliser qu'au prix de la consommation d'une
néguentropie préexistante fournie directement par la
lumière solaire (comme dans la photosynthèse ), ou
indirectement par l'ingestion d'aliments organiques riches
en énergie et chargés de néguentropie. »1 Cet exemple
illustre bien l'irréversibilité des processus vitaux agissant
comme une ouverture créatrice de l'organisme sur le
milieu dans lequel il évolue. Comme détermination
essentielle de la vie, l'irréversibilité ne la réduit pas, elle
ne l'enferme pas dans ses capacités mais la pousse à tirer
du milieu sa richesse et sa complexité. En tant que

2
Ibid., p. 124.
l Les fils du temps: causalité, entropie, devenir, p. 213-214.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 105

création d'ordre (néguentropie), ce développement de


normes et de règles de vie pour lutter contre la mort peut
être rapproché du concept de normativité biologique.
Quelles sont les implications de ce gain de création que
l'irréversibilité offre à la vie sur le statut de l'erreur ?
Les erreurs liées au vivant et focalisées au niveau des
maladies génétiques peuvent être rapprochées de
l'irréversibilité de la vie dans la mesure où elles sont des
erreurs survenant dans le déroulement de la vie, dans la
transmission et le brassage des gènes au moment de la
procréation. En effet, si la vie était réversible, c'est-à-dire
si elle possédait la capacité de revenir sur elle-même, elle
n'introduirait pas en son sein ce que les généticiens et les
chimistes ont appelé des erreurs. La présence de telles
erreurs est elle aussi due au caractère irréversible de la vie.
Mais comme nous l'avons vu, ces erreurs sont des
informations pour le vivant et sur le vivant. Et si nous
entendons le concept d'information au sens aristotélicien
où la forme informe, configure la matière - Canguilhem
se dit proche de la pensée aristotélicienne à ce niveau là -,
alors même l'erreur contribue au renouvellement de la vie,
à sa création. Canguilhem prend l'exemple de certaines
anomalies génétiques qui peuvent apporter un bénéfice en
terme de santé et d'adaptation en fonction du milieu au
sein duquel elles se sont exprimées: «Il arrive [...]
qu'elles confèrent [les anomalies ou les «erreurs
génétiques »], dans certains contextes écologiques, une
certaine supériorité à ceux qu'il faut alors appeler leurs
bénéficiaires. Par exemple chez l'homme, le déficit en
glucose-6-phosphate-déshydrogénase n'a été diagnostiqué
qu'à l'occasion de médicaments anti-paludéens
(primaquine) administrés à des populations de Noirs aux
Etats-Unis. Or, selon le Dr Henri Péquignot : « Quand on
106 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

étudie comment a pu se maintenir dans la population noire


une affection enzymatique qui est une affection génétique,
on s'aperçoit que ces sujets se sont d'autant mieux
maintenus que les « malades» atteints de ce trouble sont
particulièrement résistants au paludisme. Leurs ancêtres
d'Afrique noire étaient des gens « normaux» par rapport
aux autres qui étaient inadaptés, puisqu'ils résistaient au
paludisme alors que les autres en mouraient ». »1
Ici c'est une «erreur» qui a su défendre la vie, la
protéger contre une maladie comme le paludisme. Les
erreurs au sein de la vie sont le témoignage de sa capacité
d'innovation et font aussi, en quelque sorte, partie du fruit
de sa créativité.
L'entropie n'est donc pas un désordre généré par le
pathologique puisque ce dernier est l'institution d'un autre
ordre, d'un nouvel ordre. Elle est plus à comprendre
comme la marque de l'irréversibilité de la vie. Cette
irréversibilité qui est une occasion pour la vie de se
dépasser grâce à sa capacité normative. Il s'ensuit que
l'erreur peut être intégrée à cette innovation dans la
mesure où elle permet d'envisager les tentatives
entreprises par la vie pour se défendre et résister à
l'irréversibilité à l'œuvre en son sein.

DÉTERMINISME ET INDÉTERMINISME

Canguilhem se montre critique à l'égard de la notion de


déterminisme. En effet, si le déterminisme est à la base un
concept théorique utilisé dans la construction d'hypothèses
l
Le normal et le pathologique, p. 213.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 107

scientifiques, il passe pour être présent à l'intérieur même


des choses lorsqu'il est appliqué à un objet. Il devient
alors l'étoffe même de toute réalité dans l'esprit de ceux
qui ont procédé à ce déplacement.
L'irréversibilité de la vie semble décrire un certain
déterminisme des phénomènes attachés au vivant, tandis
que l'irruption d'erreurs au sein de la vie ainsi que
l'innovation dont elle est capable fait plutôt penser à une
forme d'indéterminisme préexistant. On peut alors se
demander si les catégories d'erreur et d'irréversibilité font
appel à une compréhension déterministe ou indéterministe
du rapport entre le normal et le pathologique.
Canguilhem aborde le problème du déterminisme au
cours de l'étude qu'il livre à C. Bernard dans Le normal et
le pathologique. Pour affiner le jugement de ce dernier, il
différencie deux types de déterminisme: le déterminisme
ouvert et le déterminisme clos.
Cette distinction a déjà été effectuée par Bergson à
propos de la différence entre les phénomènes mécaniques
et physiques et les phénomènes vitaux: « Le monde, laissé
à lui-même, obéit à des lois fatales. Dans des conditions
déterminées, la matière se comporte de façon déterminée,
rien de ce qu'elle fait n'est imprévisible: si notre science
était complète et notre puissance de calculer infinie, nous
saurions par avance tout ce qui se passera dans l'univers
matériel inorganisé, dans sa masse et dans ses éléments,
comme nous prévoyons une éclipse de soleil ou de lune.
Bref, la matière est inertie, géométrie, nécessité. Mais avec
la vie apparaît le mouvement imprévisible et libre. L'être
vivant choisit ou tend à choisir. Son rôle est de créer. Dans
un monde où tout le reste est déterminé une zone
d'indétermination l'environne. »1

l
La conscience et la vie, p. 62.
108 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

On peut aisément voir ici une référence à Laplace et à


son « démiurge », mais le déterminisme qu'il implique ne
peut s'appliquer au vivant car pensé jusque dans ses
moindres éléments il évincerait alors du vivant toute
faculté de création et de mouvement spontané.
Canguilhem définit le déterminisme clos, qu'il attribue
lui aussi au déterminisme de Laplace, comme une pensée
qui opère une fusion entre son objet et elle-même. Cette
fusion considère sur le même plan le mode de
connaissance d'un objet qu'un esprit scientifique peut
avoir et la nature même de cet objet.
Plus précisément, le déterminisme clos considère du
point de vue de la connaissance qu'il existe dans l'étude
de tous les phénomènes une dépendance entre elles des
lois relatives à ces phénomènes. Ici c'est l'appréhension
gnoséologique des phénomènes qui est pensée de manière
déterminée, c'est-à-dire comme ne pouvant être autre que
ce qu'elle est: telle découverte ou telle application d'une
loi des phénomènes entraîne nécessairement telle
découverte ou telle application d'une autre loi des
phénomènes, et ainsi de suite. Mais le déterminisme clos
considère aussi - voire même nécessairement - un tel
déterminisme et une telle nécessité du point de vue de
l'objet même de la connaissance, non plus seulement au
niveau des lois mais également au niveau des
phénomènes. En sorte que la réalité elle-même est
déterminée, tout autant que la connaissance que nous
pouvons en avOIr.
Seulement ce type de déterminisme considère aussi que
connaissance et objet de la connaissance entrent en
superposition. Or, si l'on admet qu'aucune connaissance
scientifique n'est définitive, rencontrant toujours au fur et
à mesure de ses reprises réflexives l'émergence de
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 109

problèmes qu'elle n'avait pas encore identifiés et devant


ainsi effectuer de multiples corrections de ses lois et de ses
formules, on est alors tenté de reconnaître qu'il y a une
différence de nature entre la connaissance d'un objet et
l'objet lui-même. Le déterminisme ouvert tient compte de
cette différence, contrairement au déterminisme clos: « Le
déterminisme ce n'est pas pour Laplace une exigence de
méthode, un postulat normatif de recherche, assez souple
pour ne rien préjuger de la forme des résultats auxquels il
conduira, c'est la réalité même, achevée, coulée ne
varietur dans les cadres de la mécanique newtonienne et
laplacienne. On peut concevoir le déterminisme comme
ouvert à d'incessantes corrections des formules de lois et
des concepts qu'elles relient, ou bien comme clos sur son
contenu définitif supposé. Laplace a construit la théorie du
déterminisme clos. »1
C. Bernard subit l'influence du déterminisme clos de
Laplace car il identifie les phénomènes pathologiques avec
les phénomènes physiologiques qui eux, d'après un
normal fixé extérieurement par la science physiologique,
sont quantifiables en ce qu'ils répondent à des lois de
mesure: «Claude Bernard est près de supposer qu'il est
possible de découvrir un déterminisme du phénomène,
indépendant du déterminisme de l'opération de
connaissance »2.
Qu'en est-il alors des catégories d'irréversibilité et
d'erreur qui nous occupent?
Le concept d'irréversibilité des phénomènes liés au
vivant, impliquant en ce qui les concerne une forme de
nécessité, parait compatible avec un déterminisme clos car
ce sont bien ces phénomènes en eux-mêmes qui ne

l
Le normal et le pathologique, p. 65.
2
Ibid., p. 93.
110 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

souffrent aucun «gommage », aucun retour dans leur


consécution.
Toutefois, le concept d'irréversibilité étant aussi lié au
concept d'erreur et ce dernier étant quant à lui relatif à une
forme d'irruption spontanée de nouvelles normes dans la
vie, il semble davantage manifester le caractère
indéterminé des phénomènes et une certaine émergence de
la nouveauté.
Si la vie est capable d'erreurs, c'est-à-dire si elle est
susceptible de faire surgir des normes de vie inattendues
pour ceux qui l'étudient, comme prompte à instituer des
formes de vie différentes jaillissant au sein de la régularité
d'autres formes de vie, alors on peut penser qu'elle n'est
peut-être pas complètement déterminée, voire même
qu'elle possède en elle une part irréductible
d'indétermination: «La vie n'est [...] pas pour le vivant
une déduction monotone, un mouvement rectiligne, elle
ignore la rigidité géométrique, elle est débat ou explication
[. . .] avec un milieu où il y a des fuites, des trous des
dérobades et des résistances inattendues. »1
Cependant toute norme de vie, quelle qu'elle soit,
demeure déterminante pour un être vivant. Le fait d'avoir
une peau foncée engendre par exemple une sensibilité
moins importante aux rayons solaires que le fait d'avoir la
peau claire. Être pourvu de branchies détermine une
aptitude à évoluer dans un milieu aquatique plus
importante que si l'on en est dépourvu. Ainsi, il semble
difficile de soutenir un pur indéterminisme en ce qui
concerne les normes de vie puisque toute norme implique
une détermination. Mais ici, il s'agit de déterminations qui
sont consécutives à l'existence de normes préalables. En ce
qui concerne les normes de vie en elles-mêmes, il semble

l
Ibid., p. 131.
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 111

bien que la vie opère des choix déterminés si l'on regarde


la parfaite adaptation de certains organismes avec leur
milieu. Ce sont peut-être ces raisons qui poussent
Canguilhem à écrire: «Nous ne faisons pas profession
- assez bien portée aujourd'hui - d'indétenninisme. »1
En effet, il est difficile de soutenir la thèse d'un pur
indéterminisme présent au sein de la vie: celle-ci n'est pas
indifférente à ses conditions d'existence, elle est activité
d'orientation et d'instauration de sens. Chacune de ses
normes est pour la vie un ancrage lancé et destiné à l'effort
de résistance à l'inertie. Le postulat d'un indéterminisme
de la vie revient à l'incompréhension même de cet effort
que la vie produit par sa normativité, il implique un pur
hasard et une totale indifférence de la vie à son milieu. Au
contraire, toute création de normes par la vie est bien
déterminée et, si son activité de création se sert du hasard,
c'est en le déterminant qu'elle opère sur lui.
Le déterminisme clos empêche toute marge
d'innovation à la vie, présupposant au niveau des
phénomènes du vivant un déterminisme du point de vue de
leur nature. L'indéterminisme pur, quant à lui, manque le
caractère déterminant et irréversible des normes de vie.
Tous deux sont inadéquats pour être appliqués au vivant.
En conséquence, le déterminisme dit « ouvert» semble le
plus pertinent pour décrire les phénomènes du vivant car il
respecte la différence entre la méthode de pensée qu'il met
en œuvre, incluant de la détermination, et son objet,
duquel il ne préjuge rien.

l
Ibid., p. 131.
112 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

CON~QŒNC~ETWPU~TIO~DUS~TWDELEME~
DANS L'ÉPISTÉMOLOGIE DE GEORGES CANGUILHEM

L'introduction par Canguilhem d'un statut de l'erreur


dans son ouvrage Le normal et le pathologique est d'une
grande importance du point de vue de la nature de
l'épistémologie qu'il développe, tout comme du point de
vue du geste philosophique et du travail de remaniement
des concepts qu'il effectue.
En premier lieu, ce statut permet à l'épistémologie de
considérer les sciences et leurs méthodes de façon
réflexive mais aussi de considérer l'erreur dans les
sciences comme découlant de celle à l'œuvre au sein du
vivant et ce, au regard de la dépendance de la
connaissance envers la vie.
Ensuite, ce statut permet de comprendre l'objet des
sciences qu'est le vivant de façon plus authentique. Le
vivant est appréhendé comme susceptible d'écarts
qualitatifs, d'innovation normative. L'attention sur les
erreurs du vivant révèle alors son caractère orienté et
innovant.
Enfin, le statut de l'erreur permet de penser
l'épistémologie de Canguilhem comme une épistémologie
particulière, intrinsèquement liée à son objet, à savoir aux
sciences et techniques du vivant et au vivant lui-même.
L'épistémologie des concepts du vivant entre en relation
dynamique avec lui. Empruntant au vivant ses
déterminations alors immédiates et non reconnues, elle les
lui restitue du point de vue de la connaissance mais cette
fois-ci selon un processus de médiation et de réflexion.
L'introduction d'un statut de l'erreur dans son
épistémologie permet à Canguilhem de considérer les
sciences du vivant de façon réflexive et ainsi d'ouvrir des
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 113

problèmes qui jusqu'alors avaient pu être écartés par les


sciences. Valoriser l'existence des erreurs permet de
comprendre la relative vérité des formulations
scientifiques et des concepts mis en jeu. Cette relativité est
donc moins une absence de pertinence qu'une mise à
l'épreuve des théories. L'erreur dans les sciences ne doit
pas être perçue comme une défaite mais comme une
épreuve, un obstacle, qui est l'occasion d'une remise en
question des méthodes impliquées et de notre rapport à
l'objet étudié. L'erreur est une information sur la présence
d'un problème, elle est un « thermomètre
épistémologique» qui permet de juger de l'état sain des
sciences et de leur rapport à l'objet. Ici il y a comme un
écho qui se manifeste dans le rapport entre le normal et le
pathologique: de la même façon que le pathologique
informe sur ce qu'est le normal et sur les problèmes qu'il
appelle, l'erreur informe sur ce qu'est le vrai et sur les
problèmes qui lui sont liés. L'erreur est donc une marque
de vitalité pour les sciences. Prendre en considération la
richesse de l'erreur c'est prendre en considération les
problèmes qu'elle soulève et donc faire œuvre de
réflexion.
Plus profondément, il existe un lien intime entre l'erreur
du vivant et l'erreur dans les sciences: plus qu'un simple
écho, c'est un véritable prolongement qui s'opère entre
elles. L'attention portée sur l'erreur du vivant appelle
l'attention sur l'erreur de la connaissance. Car toute
connaissance est issue de la vie: la tentative d'une
meilleure adaptation du vivant particulier qu'est l'homme
avec ses actions et sa vie propre. En tant que résultat d'un
processus adaptatif, la connaissance tout comme le
biologique procède par une succession de développements
de normes et d'ajustements de ces normes. L'erreur est le
114 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

signe mais aussi le sens de ces ajustements.


L'épistémologie ouverte par Canguilhem tire ses propres
ressources de son implication et de son engagement pour
son objet, en somme de son attention portée à la vie. Si
elle se doit d'être plus appliquée que théorique, c'est parce
qu'elle reconnaît la dette qu'elle a envers son objet, son
lien de dépendance, inaliénable, qui l'unit à lui. En cela
elle introduit de la valeur dans son rapport au vivant. La
reconnaissance d'un véritable travail philosophique,
comme la genèse d'une philosophie des valeurs, reste
donc à établir. L'erreur ne laisse pas le vivant indifférent.
De la même façon qu'elle l'affecte et le touche, elle lui
permet de se dépasser. L'épistémologie de Canguilhem
appelle la philosophie à prendre en considération ces
données. Elle appelle la réintroduction du lien axiologique
jusqu'alors effacé entre la science et le vivant, où la
science tire la valeur de ses erreurs du vivant lui-même,
que ce soit directement selon son point de vue de science
ou indirectement du point de vue de la connaissance et de
la vie.
Le statut de l'erreur permet de reconsidérer le vivant
lui-même: percevoir le vivant comme capable d'erreur
dans l'établissement de ses normes, c'est comprendre que
les normes du vivant ne sont pas entièrement dérivées du
normal. La présence de l'erreur au sein du vivant est le
signe de sa créativité, du changement de formes et de
valeurs dont il est capable. L'épistémologie permet alors
d'élaborer une philosophie de la vie en accord avec la
spécificité du vivant. Reconnaître que le vivant est
susceptible d'erreurs c'est reconnaître le vivant dans son
travail d'innovation et de création de normes, dans sa
normativité. Cependant, reconnaître le vivant comme tel
ça n'est pas le considérer comme indéterminé. Au
ÉPISTÉMOLOGIE ET ERREUR 115

contraire, c'est percevoir que les erreurs jaillissant en son


sein, bien qu'elles lui offrent du hasard pour se modifier,
sont avant tout à comprendre comme des éléments
d'orientation et de détermination à son égard. Elles lui
permettent d'innover dans ses orientations et à ce titre ne
peuvent être réduites à un pur hasard sans implication:
dans les multiples configurations que prend le vivant, les
erreurs sont actives.
Cependant c'est un déterminisme ouvert qu'il faut
pratiquer à l'égard du vivant. Un déterminisme qui prenne
en considération le caractère spécifié des normes qui
agissent de manière décisive sur le vivant tout en
respectant une ouverture du vivant au vivant. L'ouverture
au vivant consiste à le considérer sans le réduire au
quantitatif ou à la mesure, c'est-à-dire à le considérer
selon une appréhension qualitative qui souligne sa
capacité à être un véritable inventeur de normes.
L'ouverture du vivant se trouve quant à elle placée du côté
de l'objet lui-même, acceptant chez lui la coexistence de
l'erreur, de l'irréversibilité et d'un geste créatif. La
reconsidération de ce statut de l'erreur par une
épistémologie appliquée a ainsi pour effet de permettre
aux sciences du vivant de reconnaître toute l'originalité et
toute la spontanéité de leur objet.
Enfin, une épistémologie qui importe le concept
d'erreur du vivant trouve de quoi réfléchir le discours des
sciences et la connaissance que les hommes ont de la vie.
Conceptuellement nourrie par le vivant, cette
épistémologie met à jour la nécessaire dépendance de la
connaissance envers la vie. Cette découverte, loin d'être
sans importance, permet à son tour par le biais d'une
réévaluation de la pathologie et de la thérapeutique d'agir
sur le vivant de manière informée et respectueuse de la
116 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

priorité axiologique du pathologique sur le normal. Elle


permet alors au vivant qu'est l'homme d'intégrer à son
tour la faculté de mener des actions réfléchies pour
lui-même. Il y a donc une relation dynamique entre la
connaissance et la vie qui n'est possible que par le respect
de cette priorité axiologique - et non chronologique - de
l'action sur la réflexion, de l'infraction sur la norme, et
plus généralement de la vie sur la connaissance.
Le statut de l'erreur montre cette co-relation entre
l'épistémologie du vivant et l'objet auquel elle s'applique.
Le fait qu'elle soit une épistémologie appliquée à un
travail d'identification de problèmes et de remaniement
des concepts lui donne ainsi toute cette fraîcheur qu'elle
possède en partage avec le vivant.
conclusion

En étudiant les concepts de normal et de pathologique


dont la science physiologique fait usage, Canguilhem a
découvert la réduction du pathologique au normal, à des
variations quantitatives près. Une telle conception du
normal repose sur la considération suivant laquelle une
norme du vivant n'existe qu'à l'état de constante
physiologique, objectivée par des mesures scientifiques.
Une histoire des sciences attentive, ne se limitant pas à un
simple catalogue doctrinal, montre que de telles normes
validées par les sciences se trouvent être le prolongement
d'un idéal humain. Cet idéal se caractérise par la volonté
d'éradiquer la maladie en l'homme. Faire découler
quantitativement le phénomène pathologique d'un
phénomène dit normal, fixe et intangible, paraît la
meilleure solution théorique pour la science de servir cet
idéal.
En faisant de cette solution théorique une vérité
scientifique, la physiologie perd de vue qu'elle est
tributaire d'une pratique thérapeutique qui, elle, n'est pas
régie simplement par le règne de la vérité théorique et
abstraite mais se trouve dans une position où se joue un
conflit de valeur entre le point de vue des médecins,
jusqu'alors assujettis par la physiologie, et celui des
malades. L'histoire des sciences appliquée au vivant met
en évidence le fait que l'étude du vivant n'est pas une
118 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

simple affaire de découvertes et de vérités scientifiques,


mais qu'elle s'applique à un objet qui est mû par
l'expression de valeurs. Le vivant n'est pas neutre, il n'est
pas indifférent à ses conditions d'existences, il est avant
tout une force d'expression de préférences qui se traduit
par la création et l'instauration de normes au service d'une
meilleure maîtrise du rapport au milieu.
Le discours porté par les sciences sur les normes du
vivant et l'instauration par le vivant de ses propres normes
ne se recouvrent donc pas. Pour peu que l'on conduise un
examen critique rigoureux, l'histoire des sciences exhibe
le fait que derrière toutes les tentatives scientifiques de
réduction du phénomène pathologique à un simple écart
quantitatif, l'aspect qualitatif de cet état subsiste. Malgré
ces tentatives, le surgissement du pathologique comme
qualité souligne la persistance d'un problème que les
sciences semblent à elles seules ne pas pouvoir résoudre.
Toutefois, la circonscription de ce problème de nature
épistémologique et philosophique demeure possible. C'est
en réfléchissant le rapport que la science physiologique
entretient avec son objet que l'épistémologie telle que la
pratique Canguilhem donne les moyens de découvrir la
spécificité du vivant.
En effet, une histoire des sciences qui ne se réduit pas à
une simple historiographie des solutions conceptuelles
données au problème du normal et du pathologique met en
jeu - en procédant à leur examen critique - une véritable
réflexion sur les concepts. En révélant la persistance de
problèmes derrière les solutions conceptuelles élaborées
par les sciences puis en les remaniant, ce geste peut être
qualifié d'épistémologie des concepts. Pour opérer un tel
travail sur les concepts, cette épistémologie doit se situer
sur un autre plan de réflexion que celui des sciences, un
CONCLUSION 119

plan plus philosophique, sans quoi elle n'aboutirait qu'à


leur pure et simple reconduction. Car c'est par un travail
de réflexion et d'élaboration philosophique que
l'épistémologie des concepts rend possible la
reconsidération du rapport entre la science du vivant et le
vivant lui-même.
Le déploiement d'une philosophie des valeurs
inhérentes à la vie porte donc une attention particulière à
ce qui fait la spécificité du vivant, son individualité
créatrice de normes. Mais ici, épistémologie et philosophie
ne sont pas à distinguer, elles se nourrissent l'une de
l'autre et se recouvrent l'une l'autre. L'apport conceptuel
de la normativité est philosophique à valeur
épistémologique: il définit le vivant comme créant ses
normes d'adaptation au milieu et par là, il pousse à
reprendre le discours scientifique décidé à faire des
normes du vivant une normalité fixe. En proposant une
norme des normes scientifiques qui renverse
axiologiquement l'alignement science-thérapeutique-
vivant en alignement vivant-thérapeutique-science, la
philosophie accomplit un geste épistémologique.
La compréhension de la priorité axiologique du vivant
sur la science et du pathologique sur le normal scientifique
permet de percevoir le pathologique comme la
manifestation d'un effort vital et non comme une simple
nuisance à la vie. La philosophie de la vie de Canguilhem
réintroduit le pathologique comme un des constituants de
la vie. Le pathologique est alors considéré comme une
réaction, une lutte de la vie contre l'inertie qui la menace.
C'est parce qu'un vivant qui arrête d'instaurer ses propres
normes de vie n'est déjà plus un vivant, que l'état
pathologique même s'il réduit la capacité normative du
120 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

vivant, doit être considéré comme une composante de la


vie elle-même.
Il s'ensuit que l'état pathologique, manifestant un aspect
de la vie tout aussi fondamental que celui de l'état sain,
prend la figure d'une information sur la vie. En tant que
tel, il ne doit pas être rejeté par la connaissance au rang
d'une imperfection de la vie qu'il faudrait éradiquer. L'état
pathologique mérite davantage d'attention: c'est parce que
les hommes se sont sentis désengagés de leurs forces et
ont été en proie à la maladie qu'ils ont pris conscience de
ce qui correspondait en eux à l'état sain. C'est
l'expérience de l'état pathologique qui a permis la prise de
conscience de ce qu'était le confort de l'état sain. Les
informant alors sur eux-mêmes, l'état pathologique a
donné aux hommes l'envie de la santé.
L'erreur au sein du vivant, caractérisée comme l'erreur
génétique, n'est pas non plus une non-information, ni une
dés-information, mais bien plutôt une source
d'information sur la vie, émanant de la vie elle-même. Les
sciences ont trop souvent perçu l'erreur comme un aléa
sans valeur dans la découverte du vrai et ont ainsi manqué
la valeur spécifique de l'erreur au sein du vivant.
L'épistémologie des concepts liés au vivant, en réhabilitant
à la fois l'erreur au sein du vivant et l'erreur dans les
sciences montre que ces dernières se recouvrent toutes
deux. La connaissance de la vie entretient un lien de
dépendance envers la vie elle-même qui l'empêche à ce
titre de s'en abstraire totalement. Elle ne peut venir qu'à
son service. En introduisant la réflexion de ses actions
dans son rapport à la vie, le vivant qu'est l'homme doit
donc envisager la connaissance en relation de dépendance
avec sa vie et non l'inverse. La thérapeutique, qui permet
de découvrir la pathologie et d'agir sur elle, doit ainsi être
CONCLUSION 121

réfléchie par la science au service de fins propres à la vie


et non au service des sciences dans leur construction.
L'épistémologie des concepts, en découvrant la vie comme
une activité de lutte contre l'inertie et contre l'indifférence
et, par suite, en découvrant l'erreur incarnée par le
pathologique comme une tentative de résistance au
caractère irréversible de la vie, trace une voie que la
pensée peut suivre pour éprouver le lien qui unit la science
du vivant et le vivant lui-même. Toute connaissance de la
vie est connaissance de la vie par elle-même. L'erreur
réévaluée au sein de la vie permet donc de comprendre les
erreurs de la science comme en découlant. Elles ne
peuvent être complètement récusées par la science, sans
quoi cette dernière rejetterait tout à la fois son objet, le
vivant, autant qu'elle-même.
L'épistémologie ouverte par Canguilhem n'est pas
séparable de ses contenus car elle se révèle au fur et à
mesure qu'elle les travaille. C'est dans son application
d'examen et de remaniement des concepts qu'elle se laisse
appréhender. Loin d'être l'exposition abstraite d'une
méthode de traitement des sciences en général, elle saisit
sur le terrain des normes le problème du rapport entre le
normal et le pathologique, issu lui-même du problème
entre un discours des sciences normalisant et un vivant
exprimant une capacité normative. Cette épistémologie
prend le risque d'innover son propos au contact de
l'information concrète de ses propres contenus, à savoir le
vivant et la thérapeutique.
La lecture du Normal et du pathologique invite à ce
geste. Sans le sérieux et l'investissement inhérents à
l'application d'une telle épistémologie, la richesse
philosophique des concepts élaborés par Canguilhem et
notamment celui de normativité, n'aurait sans doute pas
122 LE VIVANT ET L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

pu prendre toute sa dimension. C'est là tout l'exemple


d'une pensée orientant la connaissance vers la vie. Ce
geste nous montre à quel point les vivants que nous
sommes, lorsqu'ils portent un discours sur la vie - en
particulier d'ordre médical- doivent prendre en
considération le fait que toute connaissance est
nécessairement issue de cette vie-là même.
L'épistémologie des concepts dévoile leur objet aux
sciences du vivant. Plus que vérité à son sujet, c'est sens et
valeur qu'elle oriente en son sein, c'est toute sa spontanéité
qu'elle exprime, celle qui fait de lui un créateur de normes.
bibliographie

BACHELARD (G.), La Formation de l'esprit scientifique,


Paris, Vrin, 1999.
BERGSON (H.), La conscience et la vie, Magnard,

collection « Texte et contextes », 1995.


CANGUILHEM (G.), Le normal et le pathologique
(comprenant l'Essai et les Nouvelles réflexions
concernant le normal et le pathologique), Paris, PUF,
collection « Quadrige », 1999.
CANGUILHEM (G.), Études d'histoire et de philosophie des
sciences, Paris, Vrin, 1968.
CANGUILHEM (G.), La formation du concept de réflexe

aux XVII et XVIII siècles, Paris, Vrin, 1977.


CANGUILHEM (G.), La connaissance de la vie, Paris, Vrin,
1989.
CANGUILHEM (G.), Idéologie et rationalité dans l'histoire

des sciences de la vie, Paris, Vrin, 1993.


DAGONET (E), Georges Canguilhem, Paris, Institut
Synthélabo, collection «Les empêcheurs de penser en
rond », 1997.
KANT (E.), Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin,
1993.
LE BLANC (G.), Lectures de Canguilhem, Paris, ENS
éditions, collection « Feuillets », 2000.
LE BLANC (G.), Canguilhem et les normes, Paris, PUF,
collection « Philosophies », 1998.
L'ÉPISTÉMOLOGIE DES CONCEPTS

LECOURT (D.), Pour une critique de l'épistémologie, Paris,


Maspero, 1972.
LESTIENNE (R.), Les fils du temps: causalité, entropie,
devenir, Presses du CNRS, 1990.
RENARD (G.), L'épistémologie chez Georges Canguilhem,
Paris, Nathan, collection« Jeunes talents », 1996.
table des matières

AVERTISSEMENT 7

INTRODUCTION 9

HISTOIRE DES SCIENCES, HISTOIRE DES HOMMES 15


- science présente et science passée 18
- continuité et discontinuité 23
- science du vivant et réflexivité 31
- l'épistémologie des concepts 35

ÉPISTÉMOLOGIEET PHILOSOPHIE 43
- le normal et les normes 45
- la normativité biologique .52
- normes d'évaluation des concepts 60
- le statut de l'individualité 64
- organisme et organisation 71
- science et technique 79

ÉPISTÉMOLOGIEET ERREUR 89
- erreur et information 90
- irréversibilité et création 99
- déterminisme et indéterminisme 106
- conséquences et implications du statut de l'erreur dans

l'épistémologie de Georges Canguilhem 112

CONCLUSION 117

BIBLIOGRAPHIE 123
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