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Cérémonie

Remise de la Médaille
« Genève reconnaissante » 2011

Mesdames et Messieurs,
Cher-ère-s ami-e-s,

Au nom du Conseil administratif de la Ville de Genève, je suis très heureuse de


vous souhaiter la bienvenue au Palais Eynard à l’occasion de la remise des
médailles « Genève reconnaissante ».

Cette année, nous avons décidé d’honorer deux personnes pour ce qu’elles ont
offert aux Genevoises et aux Genevois. Deux personnalités emblématiques de
l’ouverture de Genève au monde.

Madame Christiane Perregaux pour son engagement en faveur des droits des
migrant-e-s et principalement ce soir pour son travail de valorisation des langues
et cultures d’origine des migrant-e-s. Et Monsieur Dominique Catton pour son
engagement en faveur du théâtre et principalement du théâtre pour enfants.

Deux vies dédiées à transmettre mieux, et au plus grand nombre, la culture dans
ses aspects les plus fondamentaux : la langue qui se partage, la pensée critique
qui s’insinue dans la comédie ou la tragédie.

Seule la version prononcée fait foi


Madame Perregaux,
Chère Christiane,

En vous honorant aujourd’hui devant les Autorités, devant vos proches et vos
ami-e-s, nous tentons de rendre hommage à celles et à ceux à qui vous avez
dédié en grande partie votre engagement académique et citoyen : aux
immigré-e-s, avec ou sans statut légal, à ces hommes, ces femmes et ces
enfants que les hasards souvent peu heureux de l’exil ont fait croiser votre
chemin.

Une vie militante et un parcours académique menés de front parce que, dans
votre pratique quotidienne, ces activités se complètent doublement.

Le professorat allie en effet la recherche scientifique, c’est-à-dire la quête de la


vérité sous l’idéologie dominante, à la vocation d’enseigner, de transmettre,
d’être à l’écoute de ce qui doit être dit pour transformer concrètement la réalité
sociale.

Parallèlement, et même antérieurement, votre engagement éthique - ou plutôt


votre dégagement éthique - dissident, protestant individuellement devant l’ordre
du monde : « Not in my name » auriez-vous pu dire devant les conditions faites
aux travailleurs et travailleuses immigré-e-s à Marseille, aux demandeurs et
demandeuses d’asile et personnes sans statut légal ici en Suisse, au sort réservé
malgré les résolutions de l’ONU, au peuple sahraoui, à la menace qui pèse
depuis fort longtemps sur les moudjahidin iraniens. « Je ne laisserai pas faire
cela en mon nom ». Mais cette posture individuelle se double chez vous, d’un
engagement collectif à la Cimade, au Centre de Contact Suisses-Immigrés, et à
l’Association CREOLE (Cercle pour les Réalisation et la Recherche pour l’Eveil et
l’Ouverture aux Langues à l’Ecole), pour ne citer que quelques unes des
associations qui ont profité de votre compétence et de votre sincérité.

Seule la version prononcée fait foi


Car depuis votre thèse de doctorat de 1973 qui portait le titre : « Les enfants à
deux voix : de l’influence du bilinguisme sur l’apprentissage de la langue écrite »,
vous vous êtes attachée à valoriser ce qui est au cœur de l’identité des
migrant-e-s, cette double – ou parfois triple - voix, celle d’ici et de là-bas, celle
que l’on emploie en société et celle qui nous relie à nos familles, à nos aïeux.

Pour ces travailleurs et ces travailleuses de l’ombre exploité-e-s et méprisé-e-s,


pour ces femmes et à ces hommes exilé-e-s, volontairement ou non, pour ces
enfants mutilé-e-s d’une partie de leur identité linguistique, vous vous êtes
dressée pour exiger des droits : le droit à l’existence, le droit à l’école, le droit à
parler sa langue, le droit de participer au devenir collectif : le droit d’avoir des
droits en quelque sorte ! Votre travail de Constituante n’est aujourd’hui que la
dernière démonstration de votre patiente détermination.

Par votre engagement, modeste mais constant, vous avez rendu aux sans-droit
et vous nous avez rendu à nous qui les côtoyions, une part de dignité et c’est en
cela que Genève vous est reconnaissante et vous remet cette médaille !

Je vous remercie !

Seule la version prononcée fait foi


Monsieur Catton,

C’est également avec modestie et constance que vous avez patiemment laissé, à
titre personnel, votre empreinte dans le théâtre, et que vous avez construit
parallèlement, pour Genève, une ambition pour le théâtre !

Dans le théâtre vous avez fait tous les métiers ou presque, acteur bien sûr, et
metteur en scène évidemment ; mais également dramaturge, créateur,
scénographe ; mais surtout : directeur de théâtre et de quel théâtre… le théâtre
pour enfants…

Théâtre pour enfants, avec un E majuscule, Monsieur Catton :

L’enfant – tout-e petit-e – qui boit les mots qu’on lui conte ; qui absorbe la parole
comme une musique, les dialogues comme des voix polyphoniques d’une
mélodie improbable, où le ton de la voix et le rythme de la parole constituent au-
delà du sens, l’intensité dramatique, du comique ou du tragique.

L’enfant pré-adolescent-e, déjà sceptique et pas encore goguenard-e sur ce que


le monde des adultes peut encore lui enseigner et pour lequel « aller au théâtre »
– au théâtre pour enfants, de surcroît – constitue un questionnement pour sa
personne en construction, lui/elle qui n’est « plus un bébé » à qui on peut
raconter des histoires, ni déjà un-e « grand-e » que le théâtre peut divertir.

L’enfant – adolescent-e – déjà goguenard-e mais pas encore cynique, tout-e


prêt-e pourtant à se laisser retomber en enfance, dans une enfance encore si
proche et moins menaçante.

Seule la version prononcée fait foi


L’enfant – adulte et vieillissant-e déjà – qui se réveille malicieusement dès qu’on
le sonne, dès qu’une petite voix bien intentionnée vient le chercher, pour
bousculer ses certitudes raisonnables et ses routines confortables.

L’enfant d’outre tombe, d’outre monde, celui/celle que nous avions porté
disparu-e, que nous avions cru perdu-e, enseveli-e sous l’avalanche du temps, et
que vous ressuscitez en nous, à notre grande stupéfaction, alors que nous
pensions simplement accompagner – par devoir familial – un-e gamin-e
désoeuvré-e par un dimanche pluvieux, au Théâtre Am Stram Gram.

Am Stam Gram : eins, zwei, drei ! Les trois coups sont frappés ! Le rideau se
lève… et l’enfant joue en nous. Et nous sommes toutes et tous à égalité devant
le spectacle – quels que soient notre âge et notre condition (car l’enfance est
inconditionnelle !).

« Am Stram Gram » : zig – zag – zoug : une formulette d’élimination à usage de


chacune et de chacun d’entre nous pris séparément, chacune et chacun d’entre
nous, dont les rôles sociaux sont écartés les uns après les autres, pour ne laisser
finalement, face à la scène, que notre cœur d’enfant absorbé dans et par le
spectacle.

Voilà ce que vous avez créé à Genève, Monsieur Catton ! Voilà pourquoi Genève
vous est reconnaissante et vous remet cette médaille.

Je vous remercie.

Sandrine Salerno
Maire de Genève

Seule la version prononcée fait foi