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Olivier OLLIVIER LE SOUFFLE DES ANGES - Collection Esotérisme / Spiritualité -

Olivier OLLIVIER

LE SOUFFLE DES ANGES

Olivier OLLIVIER LE SOUFFLE DES ANGES - Collection Esotérisme / Spiritualité -

- Collection Esotérisme / Spiritualité -

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Table des matières

LE SOUFFLE DES ANGES AUX BALCONS DU CIEL Prologue 4

2

1

Un billet pour le Ciel

7

Petit moineau rentre au nid

24

Un ascenseur pour le Paradis

29

Angéla for Ever

40

Au cœur de l’essentiel

67

Agapes célestes 87

105

Quand le Soleil rencontre la Lune

LE SOUFFLE DES ANGES

Auteur : Olivier OLLIVIER Catégorie : Esotérisme / Spiritualité

C'est une merveilleuse histoire d'amour. Une histoire d'amour entre la Terre et le Ciel, une histoire d'amour avec des Anges. Des balcons du Ciel,

ils regardent l'humanité apprendre à s'aimer, et de leur éternité, rêvent de se joindre à l'éblouissante distribution d'une pièce se jouant sur le plancher des vaches.Sur la terre, il y a une géniale couturière dépressive, une petite fille qui fait apparaître des fleurs, un milliardaire amoureux qui déteste les bisons, une grand-mère accoucheuse d'âme, une mannequin noire à la plastique fabuleuse, et un trappeur solitaire au cœur pur. Dans le Ciel, il y a un gros ange myope, un oiseau rouge qui devient blanc, une jeune femme qui promène son tigre, un pizzaiolo qui lévite et une femme ! une femme si

.Dans cette histoire, on médite et on prie,

et comme il y a de la poésie, alors on pleure et on rit. Certains enfants n'en sont pas et les anges n'ont pas d'ailes. De petites gens grandissent, des pauvres deviennent riches, et tous cherchent à faire rimer amour et pardon. Pourtant, il y aura des arbres calcinés, de vieux escarpins usés, des fontaines qui se tarissent, des cœurs qui saignent, des bosses et de nombreux coups de foudre. Mais heureusement aussi, un photographe maladroit, deux anges qui préparent d'étonnants vêtements, un bébé qui naît dans les étoiles, et une geisha qui adore le strip-tease.

belle qu'elle s'en appelle

En lisant ce livre, l'âme se rappellera que le ciel et la terre ne font qu'un, et chacun rêvera d'en faire autant pour lui-même.

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AUX BALCONS DU CIEL

E:LIVRE OLIVIERAnge & Angecouverture livre olivier

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Novembre 2010 Quatrième de couverture.

C’est une merveilleuse histoire d’amour. Une histoire d’amour entre la Terre et le Ciel, une histoire d’amour avec des Anges. Des balcons du Ciel, ils regardent l’humanité apprendre à s’aimer, et de leur éternité, rêvent de se joindre à l’éblouissante distribution d’une pièce se jouant sur le plancher des vaches. Sur la terre, il y a une géniale couturière dépressive, une petite fille qui fait apparaître des fleurs, un milliardaire amoureux qui déteste les bisons, une grand-mère accoucheuse d’âme, une mannequin noire à la plastique fabuleuse, et un trappeur solitaire au cœur pur. Dans le Ciel, il y a un gros ange myope, un oiseau rouge qui devient blanc, une jeune femme qui promène son tigre, un pizzaiolo qui lévite et une femme ! une femme si belle qu’elle s’en appelle

Dans cette histoire, on médite et on prie, et comme il y a de la poésie, alors on pleure et on rit. Certains enfants n’en sont pas et les anges n’ont pas d’ailes. De petites gens grandissent, des pauvres deviennent riches, et tous cherchent à faire rimer amour et pardon. Pourtant, il y a aussi des arbres calcinés, de vieux escarpins usés, des fontaines qui se tarissent, des cœurs qui saignent, des bosses et de nombreux coups de foudre. Mais heureusement aussi, un photographe maladroit, deux anges qui fabriquent d’étonnants vêtements, un bébé qui naît dans les étoiles, et une geisha qui adore le strip-tease.

LE SOUFFLE DES ANGES

En lisant ce livre, l’âme se rappellera que le ciel et la terre ne font qu’un, et chacun rêvera d’en faire autant pour lui-même.

Synopsys.

Alex et Angéla décèdent le même jour à la même heure et sont emmenés au Ciel, ou plutôt vers un autre plan vibratoire, par un Ange se prénommant Gus. Celui-ci deviendra un guide, un ami et bien plus encore. Nos deux héros vont se découvrir, se révéler et, quoi de plus naturel, s’aimer. Mais sont-ils en train d’apprendre ou de se rappeler ? Sont-ils en train de vivre ou de rêver ?

En découvrant un monde où la réalité n’est souvent qu’une illusion, où tout s’obtient d’un claquement de doigts, où chaque acte, chaque aventure est une clef vers soi-même, ils vont ressusciter les secrets de l’existence, de leur vie et de leur Amour. En vivant une initiation céleste qui les emmènera au plus profond d’eux-mêmes, là où l’âme reflète celle d’un Dieu, ils vont se souvenir, ils vont grandir, ils vont s’aimer, et peut-être même oser devenir ce qu’ils sont ?

Suggestion d’accompagnement musical :

Bande originale du film BABYLON. AD, Atli Örvarsson Bande originale du film KINGDOM OF HEAVEN, Harry Gregson-Williams

« Le messager n’est qu’un messager.

Seul importe le

»

« En ce temps de changement, l’intention de ce livre est précieuse. Apporter de l’Espoir, de la Lumière et de

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Chaque fois qu’il le ferme, il médite et se souvient. Chaque fois qu’il l’ouvre, il se Qu’il en soit

»

La plupart des Sages ont enseigné que, de toute éternité, le Monde était dessiné dans son (propre) Archétype. Mais cet Archétype, qui est toute lumière, replié sur lui-même comme un livre avant la création de l’Univers, ne brillait que pour soi. Il s’est ouvert et développé, dans la production du Monde comme s’il accouchait. Il a rendu manifeste son ouvrage, auparavant caché en esprit comme dans une matrice, par une extension de son essence, et il a ainsi produit le Monde idéal, puis — comme d’après une image (déjà) redoublée de la divinité — le Monde actuel et matériel. C’est ce qu’indique le Trismégiste lorsqu’il dit que Dieu changea de forme, et que toutes choses furent soudain révélées et converties en lumière.

Enchiridion Physicae Restitutae (La Philosophie Naturelle Restituée) D’ESPAGNET

Prologue

Vis ta vie comme si c’était ton dernier jour, et rêve la comme si tu avais l’éternité.

Vous avez sans doute l’habitude de rêver, et parfois même de vous souvenir de vos rêves une fois réveillé. À moins que vous ne préfériez, comme moi, rêver de façon lucide, et dans ce cas, songer en toute conscience ? Parfois, certains rêves semblent si réels pour notre esprit que celui-ci se prête immédiatement au jeu, confondant avec bonheur le rêve et la réalité. Un sentiment ou peut-être une idée vous a sans doute effleuré dans l’une ou l’autre de ces situations. Et si les rêves n’en étaient pas.

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Que sont nos rêves ? De pures créations de l’esprit ? Les souvenirs d’un ailleurs ou d’une autre réalité ? D’éphémères fragments de vies dont nous sommes le héros ? Ceux d’un être secret et sans limite qui veille en nous ? Qui rêve, et de quoi ? Qui a-t-il de réel ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ?

J’aime rêver, c’est même mon plus grand talent. Quand parfois, en toute Conscience, j’autorise librement mon esprit à se laisser chevaucher par la lumière dorée, je pars à la recherche d’un possible nouvel absolu, j’insuffle dans la permanence d’un présent sans frontières mon plaisir et mon intention de participer à la création de la réalité. Je favorise ainsi une sublime expérience de moi-même à travers un songe, celui de démontrer de manière éblouissante ce que je suis. Pour celui dont le regard n’est porté ni derrière ni devant, ni autre part que maintenant, celui-là sort du sommeil, il comprend le rêve et sa raison d’être. À la lumière de la réalité, la vérité lui apparaît enfin, il ne croit plus, il sait, il est en paix.

Avant le rêve, j’étais parfait et lumineux, à l’image de la Conscience dont j’étais le germe et l’espoir. En moi avaient été semés d’inestimables trésors, la capacité de rêver et l’envie de concevoir ma propre vie, de faire l’expérience de moi-même. Mon unique raison d’être était de me connaître et de devenir, et même si inévitablement je m’égarerais en chemin, tacher de faire de mon mieux. À force de patience et de confiance, progressivement le rêve s’est éclairé, il est devenu plus vrai, plus tangible, et plus je devenais lucide, plus j’existais et plus j’étais heureux de ma prodigieuse existence. Une réalité apparaissait et se déployait autour de moi, je vivais d’intenses émotions, pleurais et riais à chaudes larmes, et parfois même je souffrais. Mais il y avait les autres moments, mes préférés, ceux qui remplissent d’allégresse, de mille sensations délicieuses et surtout d’intarissables sentiments. L’illusion était parfaite, chaque instant était pure magie, la vie rêvée semblait bien plus réelle que dans mon rêve.

J’ai longtemps appris avant de finalement réussir à discipliner le fabuleux talent qui m’habitait. Au début sans savoir qu’il était là, et ensuite sans

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trop savoir comment m’y prendre. Un seul désir m’accompagnait alors, celui de connaître le grand Amour et de rencontrer mon âme sœur, car j’étais certains d’en avoir une, cela me semblait une évidence puisque je ne faisais que de rêver d’amour, mais il n’y avait personne pour partager mon rêve. Ce fut le temps de l’errance, de l’égarement et de la peur. Cependant, je sais maintenant que le propre du rêve est de nous éduquer.

À un moment, j’ai cessé de penser ou d’imaginer les choses, de toute façon cela me poussait à vouloir toujours plus, toujours mieux et finalement nuisait à ma raison d’être. L’arrêt du désir a fait cesser la peur, à sa place maintenant, il y a La Lumière. Elle brille d’un feu lointain pourtant si proche, je sens sa présence et sa chaleur toujours plus troublante, toujours plus exaltante, elle s’approche, à moins que ce ne soit moi qui avance, elle est là, elle est partout ! J’ai parfois la sensation qu’elle se nourrit de la fertilité de mon esprit, de sa novation, mais en réalité je me nourris d’elle, et l’appétit de Conscience et de flamboyance qui s’est animé en moi n’est pas encore satisfait, loin d’être totalement rassasié. Bientôt la boucle sera bouclée, nous serons réunis, et alors je saurai qui de nous deux fait le rêve.

En attendant, lorsque je me hisse sur les épaules de ma conscience, je retourne à la lumière dorée où je suis né, et du haut de cette lumineuse éternité, je regarde ce qui a été accompli et le relate au temps passé, puisque ce n’est plus qu’un reflet qui sert à rendre compte des silences et des passions d’une existence où j’ai tellement reçu. Il a suffi de quelques mots. Alors maintenant je me rappelle avant de décider d’oublier une nouvelle fois pour tout

Sceptique, l’homme a besoin d’arguments secs, précis et appuyés sur des faits. Mais pour vous, mères, épouses, sœurs qui pleurez un cher disparu, cette argumentation est inutile. Votre intuition suffit. Gardiennes des forces les plus subtiles de la Nature, quelque chose réside en vous,

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qui parle plus clairement et plus haut que tous les raisonnements compliqués des hommes. Vous sentez et vous savez que les « chers morts » sont là autour de vous. Ils viennent en un songe trop peu souvent renouvelé embrasser la mère ou l’épouse aimée… Le petit enfant que les forces terrestres n’ont pas encore accaparé tout à fait, vit aussi « sur deux plans » et il aperçoit à l’état de veille le « papa soldat » que la mère pleure en cachette ! Hallucinations, troubles nerveux, folies, dit le savant… Mais la femme sait bien que ce sont là des réalités plus hautes que les réalités terrestres.

Ce Que Deviennent Nos Morts PAPUS (Dr Encausse)

Un billet pour le Ciel.

« Ne sais-tu pas que la source de toutes les misères de l’homme, ce n’est pas la mort, mais la crainte de la mort ? » Épictète.

Dans le rêve, je me nommais Alex, mais c’était un nom parmi d’autres. Je me souviens d’avoir eu fort peur, bien qu’alors je dise le contraire. Je n’étais pas très heureux, ma vie manquait de tendresse et d’Amour, j’étais pourtant persuadé de l’inverse. Un rêve en somme, comme beaucoup d’autres rêves. Le plus curieux aujourd’hui, est de ne plus vraiment me souvenir des détails, c’est devenu une ambiance, une couleur, cependant, je me souviens très bien du moment de ma mort, forcément, c’est celui ou je me suis réveillé. Aussi bizarre que cela puisse paraître, à l’instant de mourir je suis sorti du rêve et depuis je me rappelle de tout et surtout pourquoi.

Dans le rêve, je suis mort le trente et un octobre deux mille neuf, à vingt deux heures trente trois. Cette précision n’a aucun intérêt au demeurant, si

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ce n’est de coïncider précisément avec un autre événement fondamental postérieur à ma mort. Ce jour devait être marqué d’une pierre blanche dans ma ligne de vie car, au-delà d’être celui de ma mort et de concorder avec une autre existence, à titre plus léger, j’avais rendez-vous avec la plus belle fille du canton.

Si vous aviez demandé l’avis de mes camarades, ils vous auraient sans doute répondu qu’elle était jolie, alors qu’en réalité ils la trouvaient plutôt quelconque. Cependant, pour moi dans le rêve, elle apparaissait tout à fait adorable. Durant trois longs mois, j’avais évalué discrètement Félicity avant de l’aborder et de finalement l’inviter. Peut-être voulais-je ainsi me faire une idée avant de m’engager plus loin, mais il est plus vraisemblable de parler d’un terrible manque de confiance, ou pour être gentil, de timidité. Elle était athlétique, grande, blonde avec des yeux bleus et des dents parfaitement blanches et alignées par des années et des milliers de dollars de dentisterie. Elle en était sortie embellie d’un sourire impossible à rendre naturel, et malgré ce détail qui m’agaçait, cette fille ne me laissait pas indifférent, sans doute parce qu’elle était la seule à avoir accepté un rendez-vous avec moi cette année-là. Alors, j’avais tout fait pour ne pas avoir trop l’air d’être moi-même. S’il avait été là, Gus aurait certainement dit un truc dans le genre : « C’est absurde ! autant tout faire pour être soi-même. » Ou encore : « C’est déjà pas facile d’être soi-même, alors si en plus il faut jouer la comédie ! » Il a bien évidemment raison, mais maintenant cela n’a plus d’importance, Félicity et mon rendez-vous sont bien loin.

Dans le rêve, je n’avais pas de père ou en tout cas je ne l’avais pas connu, nous n’en parlerons donc pas. Par contre j’avais une mère pour qui le mot dépression avait dû être inventé, car je ne l’ai jamais vue sans son sac de médicaments à portée de main. Autant dire que je me tapais sur le ventre quand, dans un de ses rares moments de lucidité, elle me faisait la morale sur la drogue et ses dangers. Aucun risque, on ne pouvait avoir envie de ça quand on voyait sa tête, son teint blême, ses yeux chavirés, son chignon de travers et cet air triste qu’elle semblait cultiver uniquement pour faire pitié. Toujours absente ou presque, tellement loin d’elle-même, j’avais parfois

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l’impression de vivre avec son fantôme. Ma grand-mère assurait pourtant que, dans mon enfance, elle avait vraiment été heureuse. Je conservais quelques souvenirs fugitifs de ce temps révolu, un chant cristallin, un sourire, un parfum, l’image fugace d’une belle jeune femme rieuse, des souvenirs qui prenaient avec le temps l’aspect d’une vitre se recouvrant inexorablement de poussière.

S’il y avait une chose dans laquelle ma mère excellait et faisait preuve d’une réelle inspiration, c’était bien la couture. Elle exécutait tout un tas de vêtements extraordinaires qu’elle ne mettait évidemment jamais, préférant s’enlaidir d’une horrible robe de chambre en pilou. Pourtant, ses réalisations étaient toutes plus magnifiques les unes que les autres ? Sur le mannequin de couturière qui hantait notre salon, j’ai vu se bâtir de pures merveilles, assez élégantes et chic pour combler n’importe quel homme ou femme de goût. Si ma mère avait été un peu plus elle-même, je suis persuadé que les meilleures maisons de couture se seraient arraché ses créations, mais elle n’écoutait pas et restait égarée dans le vague, n’espérant rien de la vie, à part sa livraison hebdomadaire de médicaments.

La seule dans ma famille à être vraiment bien dans sa peau est sans conteste ma grand-mère, je vous parlerai d’elle en détail plus tard.

Je ne me suis pas décrit, il faut comprendre qu’à un certain niveau l’aspect devient un détail de moindre importance. Dans la mort, l’apparence est très incertaine. Un esprit sans corps peut s’inventer tous les corps, et il ne s’en prive pas. Notre allure se transforme donc au gré de nos humeurs ou de nos envies, et surtout de nos émotions. Pour un esprit libéré de la matière, c’est très facile, car une fois mort le corps se transforme et retourne en poussière, la seule chose qui reste de nous, est un esprit désincarné qui virtualise un corps, en général celui d’un jeune trentenaire. Cette forme revêt alors nos différentes personnalités comme un vêtement.

Au début, on garde son corps de mémoire, le corps de ses derniers instants, jusqu’à être débarrassé du passé et du dernier rêve de notre vie. Pour rapidement me décrire, j’utiliserai donc la physionomie de ma dernière

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heure sur Terre, de toute façon cette apparence est restée quasiment la même jusqu’au moment de mon total réveil.

Dans le rêve, je m’appelle Alex, Alex Church. J’ai dix-neuf ans, un mètre quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-trois kilos, on me trouve plutôt beau garçon, mais en réalité je suis semblable à des millions de gars de mon âge. Visage long, naturellement bronzé, de longs cils effilés comme ceux d’une femme, et de grands yeux doux couleur bleu outremer pailleté d’or, ma grand-mère appelle cette couleur lapis-lazuli. Je suis surtout un jeune homme épargné par l’acné, sportif et plutôt bien dans sa peau, du moins c’est ce que je disais ! Ah oui, j’ai tout de même une petite spécificité, mes cheveux. Ils sont mi-longs, bruns aux reflets noirs agrémentés d’une large mèche blanche, sorte de virgule immaculée au milieu du front. Quand j’ai les cheveux courts, on dirait un peu la crête d’un Mohican. Autant vous le dire tout de suite, le genre décoloré est sûrement très à la mode dans les milieux citadins branchés, mais pour moi, humble résidant d’un patelin retiré du Canada, cette marque de naissance fut parfois pénible à vivre.

À cause d’elle, mon enfance a été émaillée de quolibets de tout poil, mes camarades s’en sont donné à cœur joie, mais ce n’était rien comparé à l’attitude des adultes parfois pires que leur progéniture devant la différence. Ce n’est pas dans les mots qu’une grande personne affiche son dégoût, elle vous regarde avec un air pincé comme si vous étiez une pomme en train de pourrir et de gâter le reste du panier, pathétique !

Oui, je sais, juger, c’est devenir ce que l’on juge. Gus me le répète souvent lorsqu’il joue au rabat-joie. Pour ma part, je me suis mis à aimer cette mèche blanche vers l’adolescence, elle m’a permis d’être dans le camp des autres, les différents, un peu rebelle mais pas trop. Ça collait parfaitement avec mon caractère désinvolte qui masquait sans y parvenir certainement de nombreuses peurs. Cette mèche, c’était un peu ma différence, avec elle je me sentais unique, je ne pouvais imaginer mon erreur. « Se tromper, c’est faire triompher l’erreur », dit parfois Gus, qui a souvent un curieux point de vue sur les choses.

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Mon rêve était assez calme. Si je fais abstraction des quelques frasques qui l’ont enjolivé, en réalité il était insipide. J’attendais quelque chose qui ne venait pas, mais je ne savais pas quoi. Depuis mon réveil par contre, du moins depuis ma mort, mon existence a pris une tout autre tournure. Ma vie continue comme si elle ne s’était jamais interrompue et je dois certainement être maintenant au Paradis. De dormeur, je suis devenu acteur, et c’est tout bonnement stupéfiant. Difficile de préciser depuis combien de temps, car où je suis, il n’y a pas de montres ni d’horloges, le temps est relatif, il ne va pas à la même vitesse pour tous, et parfois même il n’existe pas ! Cependant une chose est certaine, la vie est éternelle, et quand on a l’éternité, inutile de se mettre à compter. Dixit Gus, évidemment.

Vous devez sûrement vous demander qui est ce Gus dont je parle ? Eh bien je vais immédiatement vous éclairer sur son compte. Gus est mon passeur, une sorte de faucheur d’âmes venu me chercher à ma mort. Il est chargé de m’aider à me réveiller complètement. C’est un Essentiel, l’équivalent d’un Ange pour la plupart d’entre vous. Il m’a permis d’accéder à un nouveau plan de Conscience, disons pour simplifier le Ciel, mais rassurez-vous, je vais vous expliquer. Gus est devenu un ami, un de ceux avec qui je passe le plus de temps. Vous allez très vite vous en apercevoir, si les personnages qui peuplent nos rêves cachent bien leur jeu, une fois réveillé, vous comprenez non seulement la raison du rêve mais aussi que nos préoccupations terre à terre sont bien éloignées de la réalité céleste. Je vais commencer par le début. Pour moi c’est l’instant de ma mort, le moment où je me suis réveillé du rêve, alors puisque j’ai décidé de me rappeler, autant débuter par là.

C’est ça, cela me revient maintenant. Chacun de mes sens se souvient encore du rêve et se replace dans la sensation de l’instant. C’était en octobre, je gagnais la ville à moto sous un soleil radieux, et filais sur un chemin bordé de vénérables érables. Il y avait longtemps que nous n’avions pas eu une de ces journées d’été indien si agréable. Le temps était splendide, suffisamment chaud pour ne porter qu’un blouson léger dans lequel s’engouffrait le souffle de l’air tiède. Mon casque au guidon, ma

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mèche flottant tel un panache blanc, je roulais le nez au vent, le corps, l’esprit et l’âme unis par ce délicieux moment d’ivresse et de liberté. Je revois, je ressens ce pur instant de plénitude, c’est comme si j’étais de nouveau entre les bras de Dame Nature.

Les feuilles écarlates parées d’or, de cuivre et d’airain scintillaient dans la lumière. Elles saluaient mon passage en se laissant tomber des arbres pour tapisser le sol d’un somptueux tapis aux couleurs d’arrière-saison. Je laissais sur la route un profond sillon que d’autres feuilles viendraient bientôt recouvrir pour effacer ainsi l’éphémère trace de mon passage sur Terre. Le soleil bas offrait une lumière transparente qui intensifiait la netteté de chaque élément du tableau dans lequel j’évoluais. Le ciel limpide dispensait une pureté absolue. Des effluves de terre chargés d’odeurs végétales embaumaient mon chemin. Je recevais la vie en pleine face et elle m’éblouissait encore et encore. La chaleur des rayons du soleil pénétrait jusqu’au plus profond de ma chair, mes mains, ma peau et chaque cellule de mon corps s’offraient aux attentions de l’astre. L’air caressait mes cheveux qui résistaient un instant pour finalement s’abandonner à la douce impertinence des éléments.

Je filais vite, j’avais rendez-vous avec une fille de rêve, du moins de mon rêve, tout était donc permis. Je devais la retrouver à l’Escale, un pub où se trouvaient les trois seuls flippers à des miles à la ronde. Des jeux vidéo antédiluviens, un billard fatigué et un Wurlitzer sans âge composaient un trésor dans ce repaire de la jeunesse locale. Le nom « l’Escale », anachronique dans ce lieu sans voies navigables notables ni pirates, venait d’un cabaret de la côte du Labrador dont les éléments avaient été achetés aux enchères. On l’avait démonté pour faire place à un énième centre commercial, futur unique endroit de plaisir du monde moderne. Pour beaucoup d’entre nous, au fin fond de rien, si loin de tout, c’était effectivement devenu une escale. Je comptais bien arriver en avance afin de chasser mes angoisses et la moiteur de mes mains avec quelques bonnes parties de flipper. J’avais l’âme amoureuse, l’esprit en ébullition et la tête pleine des mots, et sans m’en douter un instant, je roulais implacablement vers mon destin.

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Mon casque se détacha brusquement et rebondit sur la route. Ma roue arrière l’écrasa avec un bruit sinistre et l’envoya terminer sa course dans

un talus loin derrière. Tout se passa ensuite très vite, je n’eus rien à faire de particulier pour mourir ! le choc me fit perdre le contrôle. Les freins serrés

à mort (c’est le cas de le dire) conjugués à l’embardée de la machine, je fus propulsé en avant. Mon regard ne voyait plus qu’un arbre emplissant ma réalité à toute vitesse. Il y eut un grand craquement et plus rien. Je me souviens juste d’avoir rouvert les yeux les quatre fers en l’air dans un champ voisin.

Immédiatement relevé, je me palpai, vérifiai mes blessures, mais rien, pas de douleur, pas même un accroc aux vêtements que j’avais mis tant de soin

à choisir. C’est dingue la mémoire, les détails dont on se souvient malgré le temps, je me rappelle de m’être dit alors :

- La vache, même pas mal !

Après une seconde de soulagement, je fus pris d’un doute quant à l’état de ma moto, et fis volte-face pour me trouver nez à nez avec le tronc d’un énorme érable plusieurs fois centenaire. Il culminait à au moins trente mètres de haut et sa circonférence bouchait totalement la vue. Pas de bécane à l’horizon.

L’odeur boisée, presque poudreuse de l’écorce, et celle du cœur de l’arbre, plus tendre, humide, me fit prendre conscience de milliers d’autres odeurs perçues de façon inhabituelle, c’était enivrant. Il y avait celles de la terre lourde, acre, gorgée de la pluie des dernières semaines, les feuilles, l’humus, les vers de terre, des dizaines d’insectes différents et tout un tas de senteurs insolites. Les fourmis sur le tronc avaient des fragrances de carapace, d’antennes, et d’une autre odeur plus forte, acide, dominant l’ensemble. Je pouvais distinguer de façon ahurissante, chacune des odeurs séparément ou toutes ensemble dans un festival de mystérieuses exhalaisons de la nature.

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Quel grand prodige, l’air, l’air lui-même embaumait ! Il y avait une sorte de brume diaphane parfumée autour des choses que je n’avais jamais remarquée auparavant. Mes papilles étaient littéralement à la fête, elles salivaient pour me réjouir des saveurs que j’aspirais à grands traits. Une simple chute m’avait ouvert les sens car, depuis mon accident, j’entendais aussi une profusion de sons avec la limpidité de l’oreille absolue. Mon esprit était ouvert comme jamais, totalement réceptif, uni aux éléments. Je me sentais bien, formidablement bien, aussi bien qu’après avoir longuement pleuré. Je restai un instant admiratif à ce chamboulement sensoriel, contemplant une réalité qui brusquement venait de prendre un tout autre relief.

J’eus soudain une pensée pour Félicity et mon rendez-vous. Un coup d’œil à ma montre me fit dire :

- Mince !

Aucun doute, en voyant les vilains éclats de verre et sa forme tordue, elle

était foutue. Je l’enlevai, stupéfait de ne pas être blessé à l’endroit de la cassure, quand une voix s’éleva derrière moi :

- De toute façon, tu n’en auras plus besoin maintenant.

Un jeune homme de mon âge vêtu d’une façon improbable me regardait. Il était plus que balourd et rondouillard, il était énorme. Il portait un uniforme scolaire anglais. Un blazer vert bouteille distendu par son embonpoint et orné d’un écusson doré. Un bermuda gris bien trop petit lui moulait le derrière et les cuisses comme un de ces vêtements pour maigrir. Une casquette de criquet, une fine cravate verte, une chemise blanche qui baillait si fort que l’on avait envie de l’envoyer faire un somme, lunettes rondes en acier aux verres épais, cheveux gras dévoilant un épi disgracieux qui l’empêcherait à tout jamais d’être bien coiffé, ce physique discutable, c’était Gus !

Il souriait et m’observait silencieusement avec l’air satisfait de celui qui sait et pas vous. Il me faisait penser au guitariste d’un vieux groupe de rock des années quatre-vingt que la bière aurait transformé en barrique.

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- Vous avez vu cette gamelle et pas une égratignure avec ça. Incroyable

non. Affirmai-je tout en guettant un signe de sa part. Je n’ai pas encore vu ma moto, mais pour le reste, ça va, à part ma montre. Le jeune homme me regardait avec un sourire à la limite de la consternation, presque triste.

- Pourquoi me regardez-vous avec cet air bizarre, vous êtes du coin ?

Il n’en avait pas l’air, je connaissais pratiquement tout le monde sur vingt miles à la ronde.

- Qui êtes-vous ?

- Je m’appelle Gustave, mais tu peux dire Gus, tous le monde m’appelle Gus.

Intérieurement, je me dis qu’avec un patronyme et un style pareil, je ne risquais rien de ce type.

- C’est marrant ce nom, disons qu’il va bien avec votre apparence, dis-je tout en me foutant de lui dans ma tête. Moi, je m’appelle Coupant la fin de ma phrase, il me sortit d’un trait :

- Alex Church né le trente un octobre mille neuf cent quatre-vingt dix à

trois heures trente trois du matin, dans la ville de L’Ange Gardien sur La Côte de Beaupré, province de Québec, Canada. Interloqué par l’exactitude des éléments, je répliquai vivement :

- Comment savez-vous tout ça ? J’ai perdu connaissance et vous m’avez

fait les poches ! En le disant, je réalisai que rien sur moi n’aurait pu lui donner autant de détails si précis. Il laissa tomber abruptement :

- Non ! Ce n’est pas de cela dont il s’agit, je le sais car c’est toi que je viens chercher, tu es mort et je t’emmène au

Inutile de dire qu’il me fallut un certain temps pour intégrer et comprendre ce que je venais d’entendre. J’hésitai longuement sur la réponse à donner, si tant est qu’il y en ait une meilleure qu’une autre dans un tel contexte. J’optai pour :

- Vous n’avez pas tellement un physique d’Ange ?

Et puis je

ne suis pas un Ange, du moins pas au sens où tu l’entends. Je suis ton passeur, celui qui va t’emmener vers ta nouvelle vie, je te propose

d’ailleurs que nous y allions maintenant si tu veux

- Tu sais, les apparences et les étiquettes sont

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- Hé, attends, je ne peux pas partir comme ça, il y a mon rendez-vous,

ma mère, ma bécane. D’ailleurs, où est-elle ? Il se renfrogna, et comme s’il dérogeait à une règle qu’il s’était fixée, lâcha à contrecœur :

- Derrière l’arbre, à l’endroit de ton accident. Il est désormais inutile de

t’inquiéter pour tout ça, allons vers un lieu plus clément. En disant cela, il avait un air dégoûté, comme s’il était seul à voir autour de nous des choses peux ragoûtantes.

Ayant une pensée pour ma machine, je la vis très nettement au travers de l’arbre devenu subitement transparent. Elle était lamentablement renversée sur la route. Près d’elle, il y avait un corps curieusement recroquevillé dans les racines. Mince, me dis-je, mais c’est le mien ! Je le distinguais parfaitement au travers de la masse compacte et odorante du bois. Me voir ainsi fut un choc, j’eus immédiatement envie d’être au plus près pour essayer quelque chose, bouche-à-bouche, un massage cardiaque ou je ne sais quoi. Le seul fait d’en avoir eu l’intention me transporta ou plutôt m’emporta auprès de mon corps en un battement de cils.

J’entendis la pensée de Gus presque aussi nettement que s’il avait parlé à haute voix :

- Ça y est, ça commence ! Le ton employé était agacé et teinté d’inquiétude. Nous ne pouvons pas rester Alex, tu ne peux plus rien, du monde va arriver, on s’occupera de ton corps et de ta moto. Revenant à une réalité plus terre à terre, je clamai dans un sursaut de responsabilité filiale :

- Et ma mère, qui va s’occuper d’elle ? Que va-t-elle devenir sans moi ? Elle a déjà tant de mal à vivre, ça va l’achever.

D’un ton fataliste, il me répondit :

- Eh bien elle changera, ou bien elle te retrouvera très vite là-haut.

Prenant cette simplification inhumaine en pleine face, mon sang ne fit qu’un tour, échauffant mon visage et mon corps d’un incontrôlable bouillonnement intérieur. Mes poings se refermèrent sur le vide, mon cœur

s’emballa et je fus pris d’une intense vibration qui, à mon insu, me fit

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décoller du sol d’une vingtaine de centimètres. Dans un cri de rage inhumaine, ma colère brute se libéra, me retourna comme un gant et rejeta mon enveloppe virtuelle comme si ce n’était qu’un vieux vêtement inutile.

Une chose ignoble se manifestait en moi, instinctive, bestiale, elle hurla :

- Comment peux-tu dire ça, passeur ! Rugit-elle méchamment, tu n’as donc pas de cœur !

Malgré mon courroux, j’entendis de nouveau clairement la pensée de Gus

ronchonner dans mon esprit : « J’avais bien dit que ce n’était pas un job pour moi. » Il se redressa l’air absent, les yeux regardant une chose invisible par-delà la réalité, et dit :

-

Venez-moi en aide.

Aussitôt, je fus pris d’affreux remords, une bouffée de compassion pour ce type venant de dire des horreurs sur ma mère m’envahit et me submergea.

mal ! Brusquement

C’était si fort et si inattendu, que ça me fit

je pris Conscience d’avoir repris ma place devant Gus comme par magie.

J’étais hors de moi, près de mon corps, et la seconde d’après, d’une simple

injonction, forcé de réintégrer avec vigueur mon étui spirituel. J’étais de nouveau plantée devant Gus qui avait l’air bien moins surpris que moi. Une légère inquiétude dans la voix devant la puissance du phénomène, je lui demandai prudemment :

- C’est toi qui as fait ça ?

Gus, radouci et satisfait, me dit :

- Les réponses sont là-haut, elles viendront quand ce sera le moment, allons-y maintenant, tu es prêt ? - Tu réponds toujours aux gens qui te posent une question par une

pirouette. Tu es quoi ? Un bonze tibétain ou un guru indien qui se serait nippé à King Road ?

- Je te l’ai dit, ne te fis pas aux apparences, nous pouvons prendre

l’aspect de notre choix. J’ai simplement pensé que, vu ton âge, ce costume d’étudiant te mettrait en confiance et faciliterait notre rencontre. Me serais-je trompé ?

- Non, rien de grave, Gus. C’est juste qu’il y a des années que l’on ne

porte plus ce genre d’accoutrement. Les jeunes d’aujourd’hui mettent des

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jeans, des tee-shirts et des baskets, ou des trucs dans le genre. Ton look est

juste un poil décalé de

- Ah ! Dit-il l’air satisfait, absolument pas gêné par ma remarque faisant de lui un “has been”, trente ans déjà depuis ma dernière visite,

marmonna-t-il dans sa barbe. De toute façon, je lui avais dit que venir sur terre n’était pas une mission pour moi, je ne sais pas ce qui lui a pris d’insister, on ne manque pourtant pas de passeurs. Faisant fi de ses considérations domestiques, je lui demandai, l’air intéressé :

- Comment m’as-tu déplacé tout à l’heure ? Comment as-tu fait ? Vas-y,

explique. - C’est moi sans être moi. Il va maintenant falloir que tu ouvres ton esprit et jongles avec de nombreux paradoxes tels que celui-ci. Disons pour simplifier que c’était juste une intention de ma part. Je voulais que tu

viennes pour que nous puissions partir, et tu es venu. Je sais, ce n’est pas très poli, mais il est inutile de retarder l’inévitable, il nous reste de nombreuses choses à faire, nous pourrions continuer cette conversation en marchant ? Je l’observai incrédule, Gus était déconcertant. Malgré ses préoccupations du moment, il avait l’air serein et trouvait même le moyen d’esquiver la réponse. En fait, je sentais bien au fond de moi que tout cela l’amusait. J’éprouvais une sensation bizarre. Malgré nos différences, je me sentais proche de lui, incroyablement proche, un peu comme d’un frère perdu que j’aurais retrouvé.

- Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? Lui demandai-je sans en avoir réellement eu l’intention. Il sourit et répondit d’une voix douce.

trente ans, ça craint !

- Non, mais d’une certaine manière oui !

- Encore un de ces paradoxes ?

- Exactement. Nous ne nous sommes jamais rencontrés au sens où tu

l’entends et en même temps nous avons toujours été très proches l’un de l’autre, extrêmement proches. Nous sommes issus d’une même source et un lien subtil nous relie. Maintenant que tu es mort, tu ressens cet attachement, et c’est comme une divine appartenance.

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Mon esprit faisait un effort pour comprendre matériellement quelque chose

qui ne l’était pas. Il parlait avec des énigmes comme un sage et faisait tout pour faire croire qu’il avait des réponses à mes questions, c’était très désagréable.

- Tu comprendras quand tu en auras fait l’expérience, Alex. Ce n’est pas

une chose qu’un esprit sur le point de s’éveiller peut accepter facilement. Pour le moment, il te suffit d’entendre, le moment venu, ce sera une réalité.

- Tu me parles de Dieu ? Lui demandai-je, inquiet, me souvenant que la

religion ne m’avait jamais attiré. Elle m’apparaissait juste comme une opportunité pour quelques bigotes de se réunir et de boire du thé plus qu’une réelle planche de salut.

- Je te rassure, dit-il en riant largement, la réalité est très éloignée de

celle de ton imagination. Je vais même te dire, c’est tellement inimaginable que nous n’en parlons jamais, il nous suffit de

- De quoi ne parlez-vous jamais, de Dieu ou de religion ?

- Des deux ! Et maintenant, si nous allions ensemble au Ciel en marchant tranquillement dans ce paysage paradisiaque.

- Pourquoi ? On va au Ciel en marchant !

Il dut sentir que je me désintéressais de mes soucis terrestres et se mit à avancer, il ajouta par-dessus son épaule :

- Tu sais, le Ciel commence ici sur Terre. L’air que tu respires, c’est déjà

le Ciel. Si tu fermes les yeux, quelle différence fais-tu entre les deux ? Pour ton âme, c’est bien la même chose. Le soleil illuminait son visage, il avançait en embrassant la vue généreuse

et s’en délectait. Il scrutait chaque détail de la perspective avec curiosité, la toisait d’un ascendant magistral et se remplissait de ce qu’elle offrait. Son sourire béat de gros bébé dispensait des ondes de joie communicative, je commençais moi-même à me sentir aux Anges.

Dit-il avec une naïveté d’enfant alors que

son regard s’aventurait sur mille chemins à la fois. Il inspira une grande bouffée d’air, gonflant sa poitrine démesurément, si bien que sa veste étriquée expulsa un bouton qui reprit sa liberté en décrivant une arabesque majestueuse qui parut durer une éternité. L’habit en profita pour s’ouvrir et laisser apparaître un ventre rebondi. Sans prêter

- Il y a tant de

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attention à cette défection vestimentaire, il me dit avec l’emphase d’un artiste :

- Tu sais, là où nous allons, c’est seulement plus vaste, sans limites, sans

matérialité au sens où tu l’entends, c’est plus subtil, plus éthéré. La Terre n’est qu’un bac à sable rugueux pour apprendre à vivre, un lieu où vous

faites l’expérience de vos croyances individuelles et collectives, un lieu ou vous apprenez que l’Ego n’est qu’une toute petite personne comparée à votre réelle magnificence. Je l’écoutais, pris entre l’envie de lui demander d’arrêter de se moquer de moi, et en même temps fasciné par ce qu’il disait. Ça avait l’air dingue, mais un je-ne-sais-quoi me disait que ses paroles étaient vraies.

- Tu continueras à vivre de la même manière que sur terre, il n’y a guère

de différences. Grâce à ton esprit, tu continueras de créer ta vie. Le vrai

changement sera dans la matérialisation de tes pensées, ce sera plus rapide, comme si tu passais ton jeu vidéo préféré du mode débutant à confirmé. Fan de jeux depuis l’enfance, je lui demandai :

- Il y a des niveaux pour experts ?

- Certainement. Dans ceux-là, un mot suffit à te donner des ailes ou transformer ce que tu aimes en cauchemar. Imaginant la chose, j’en frémis intérieurement.

- Rassure-toi, tu n’en es pas encore là, il y a du chemin à faire avant de

devenir chemin Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait. De ses mains, il matérialisait ses phrases dans l’espace, déplaçait des objets invisibles qu’ils agrandissaient, rapetissaient ou écartaient avec beaucoup d’élégance et de légèreté pour un garçon de sa stature. Je le suivais avec une certitude grandissante, une sorte d’intuition que martelait mon esprit pour se faire entendre : Gus était un véritable Ange, ou ce que j’en imaginais. De toute son existence il n’avait certainement jamais proféré aucun mensonge, savait-il même ce que c’était ?

Laissant mes doutes derrière moi, je l’escortai d’un pas plus assuré que le sien. Il se déplaçait en effet en zigzaguant précieusement entre des pièces de tracteur rongées de rouille et de vieux sacs plastique à moitié enterrés jonchant les abords du champ. Il ponctuait ses sautillements de : « Ola,

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pesticides ! » ou de : « O.G.M ! mais pour qui se prennent-ils ? » Il

paraissait sincèrement outré par ce qu’il découvrait et prenait un air de vieille dame effarouchée par une turbulente jeunesse. Il continua néanmoins de me parler en se faufilant entre les débris, faisant des entrechats l’air dégoûté.

- Le Ciel, c’est une expression humaine, nous préférons vibration,

champ ou plan vibratoire, ou encore de Conscience. En réalité, notre

destination n’est qu’à un jet de pierre d’ici, quelques notes plus haut dans l’octave ou sur la gamme vibratoire.

- Dans une autre dimension ?

- Si tu veux, ce serait plutôt une portée musicale, la terre serait le Do et

nous allons vers le Ré, Mi,

- Oui, je crois.

Tu saisis ?

- D’abord entendre, faire ensuite l’expérience pour comprendre, dit-il

énigmatiquement, jaugeant de mon entendement avec ses sourcils épais.

- Alors tous les livres, les films, les personnes qui parlent de vie après la mort, tout ça, c’est donc vrai, je suis mort ?

- Bien sûr que c’est vrai.

- Quoi ?

- Les deux ! D’un certain point de vue tu es mort. Et tu sais, Alex, ce

que tu crois vrai l’est, ou le devient très vite.

- Même la vie après la mort ?

- Il n’y a aucune limite aux créations de l’esprit. Sur terre, les vibrations ne sont pas aussi dynamiques que dans les hautes sphères où nous allons, mais si tu ajoutes un peu de persévérance et de Foi, tu feras très vite l’expérience de tes croyances, bonnes ou mauvaises, tu peux me croire.

En disant cela, il jubilait comme s’il le voyait déjà, comme si ses mots créaient une réalité bien à lui. Un foisonnement contenu se mit à briller en lui, comme l’intérieur d’une opale ou d’un girasol.* (*Pierre précieuse, variété d’opale dont la teinte change en fonction de la lumière) Pour les yeux de mon esprit, une force invisible tentait de s’échapper, comme si cette enveloppe temporaire d’homme ne pouvait contenir plus longtemps son désir d’exprimer ce qu’il était. La seule manifestation physique de ce bouillonnement intérieur fut une larme qui roula au coin de son œil droit.

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Les mains levées pour apprécier le poids de son verbe, rythmant ses mots comme un chef d’orchestre, il continua :

- Les humains manquent heureusement de foi ! sinon la Terre serait

Vous seriez

en guerre permanente et détruiriez certainement la planète plusieurs fois

par

pourquoi vous apprenez

du mal.

- Gus, t’as pas du bien suivre le match à la télé ! Le monde souffre et la

terre se meurt par la faute d’une minorité dont la folie de pouvoir et de cupidité nous tuera tous.

- Vraiment ! Pourquoi les laisser vous faire ? C’est irrationnel. Bah,

Au moins, il vous est impossible d’y faire

C’est pour cela que votre pouvoir est amoindri, c’est aussi

recouverte d’objets inutiles sur plusieurs kilomètres de

rassure-toi, de toute façon ça n’a aucune importance. Je te l’affirme,

impossible de vous faire mal sur terre puisque vous êtes tous immortels, du moins, quasiment.

- Comment ça quasiment ! Lâchai-je, soudain moins rassuré.

- Tous pareils. Il vient de passer du statut de mortel à celui de quasiment immortel et le voilà déjà qui chipote. Je vous adore, vous me faites rire avec vos peurs, vos certitudes et votre amnésie sélective.

Je m’en voulais d’avoir bien involontairement révélé mes craintes à Gus. Il me répondit comme s’il avait entendu ma pensée.

- Tout va bien Alex. C’est tout à fait logique d’avoir peur de mourir, ça

fait même partie de la vie et des choses à apprendre. Rien ne

- Tiens, c’est drôle, c’est ce que dit souvent ma grand-mère.

- Constance, oui, c’est bien son

- Quoi, tu la connais ! ! !

- Oui, bien sûr, elle est très appréciée là où nous allons. C’est une artiste estimée qui chante comme un Ange et nous manque beaucoup depuis son départ sur terre.

Incroyable ! J’en restai bouche bée. Ma grand-mère, grande spécialiste des pierres et des cristaux dont elle faisait commerce dans le monde entier, chantait effectivement comme une diva. C’était un véritable enchantement de l’entendre à l’Escale, où elle se produisait parfois le samedi soir. On

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venait de tous les cantons avoisinants pour l’écouter vous bercer de ses longues ballades langoureuses.

Son portrait s’afficha dans mon esprit sous les traits d’une belle jeune femme d’une vingtaine d’années en train de m’envoyer des baisers qui s’envolaient comme des oiseaux blancs.

- Laisse-la partir Alex, libère-la, lâche. Dit Gus sur un ton tranchant.

Un fil invisible mais curieusement tangible qui me liait à elle se coupa sèchement. Elle s’envola comme si j’avais laissé filer un ballon de baudruche qui entraîna dans sa liberté retrouvée mon attachement pour grand-mère. L’image finit par disparaître comme celle des anciennes télés qui s’éteignaient en contractant la lumière pour finir par ne laisser qu’un point brillant au centre de l’écran.

Une partie de ma vie vient de disparaître, pensai-je intérieurement. - Tu viens de faire de la place pour permettre à une nouvelle réalité d’apparaître, me dit Gus en s’immisçant dans mon esprit sans que j’en prenne véritablement conscience. Tu es mort, une nouvelle vie commence, inutile de t’encombrer de l’ancienne.

Cette réplique me fit l’effet d’un coup de fouet, brusquement ma situation apparut dans toute sa froideur. Je mis crûment des mots sur un fait :

- Mince, ce n’est pas un rêve, je suis bien mort !

En m’entendant le dire, je chancelai et basculai dans un monde totalement

bouleversé. Les fondations de ma vie se trouvaient ébranlées, l’ensemble de mes croyances volaient en éclats, j’étais dans un désert de ruines et je vacillais, effrayé de ne rien trouver à quoi me raccrocher. Gus susurra silencieusement d’une voix mélodieuse :

- Le mieux est d’accepter et de complètement cesser de

«Celui que l’esprit seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, l’âme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre, déploya sa propre splendeur. »

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«Ayant résolu, dans sa pensée, de faire émaner de sa substance les diverses créatures, il produisit d’abord les eaux dans lesquelles il déposa un germe. » «Ce germe devint un œuf brillant comme l’or, aussi éclatant que l’astre aux mille rayons, et dans lequel l’Être suprême naquit lui-même sous la forme de Brahmâ, l’aïeul de tous les êtres. »

La loi de Manou D’après la traduction de A. Loiseleur Deslonchamps, Les Livres Sacrés de l’Orient, 1840

Petit moineau rentre au nid

« Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion ». Khalil Gibran

Le fracas des explosions ne l’effrayait pas, elle était debout au milieu de la rue sans autre protection que la pureté de son innocence. Jamais personne de son village n’aurait eu le cran d’en faire autant. Elle fredonnait comme à son habitude une chanson gaie, ce qu’elle faisait jour après jour pour le plus grand plaisir de ses compagnons d’infortune. Elle venait de se laisser prendre dans un tir de rue, nourris du bruit et de la fureur des belligérants. Les cris et les hurlements auguraient un malheur, quelque chose de grave venait d’arriver. Dans un curieux état d’absence, Ishtar regardait un corps déchiqueté à ses pieds, une partie de son esprit lui dictait de se mettre à l’abri, mais elle n’en éprouvait plus aucun besoin.

Ishtar était une fillette de douze ans aussi petite qu’un moineau et qui gazouillait comme un pinson. Ses cheveux noirs parfaitement brossés scintillaient sous le soleil comme les ailes d’un corbeau. Ses yeux noirs et profonds, aussi insondables que des billes d’onyx, brillaient pareilles à des larmes d’obsidienne. Elle n’était pas vraiment timide, mais son existence ne lui avait jusqu’alors fait connaître que mort, violence et privation. Elle s’était détachée d’elle-même, s’était placée en spectateur d’une vie qui paraissait être la sienne. Ishtar ne souffrait jamais malgré les horreurs qui se perpétraient autour d’elle. Observant la vie comme un mauvais film, elle

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n’y attachait que peu d’attention, car par-delà la réalité étriquée de ses yeux, elle voyait des choses bien plus réjouissantes.

Orpheline depuis la mort de ses parents dix ans plus tôt, elle avait survécu presque miraculeusement dans cet enfer. La vie n’était pas facile, surtout maintenant. Les affrontements avaient ravagé la ville et les déjà faibles ressources s’amenuisaient un peu plus chaque jour. Pour les petits comme elle, il n’y avait guère de changement, si ce n’est davantage de rien.

Elle avait été recueillie au cours de sa brève existence par de nombreuses familles faisant preuve d’un élan spontané de solidarité et de générosité. C’était bien là le dernier refuge des peuples en souffrance, se souvenir de rester des êtres humains. Dommage d’avoir la mémoire si courte une fois la paix retrouvée.

Les aléas l’avaient poussée de chez les uns vers chez d’autres pouvant mieux subvenir à ses maigres besoins. C’était toujours avec regret que ses protecteurs la laissaient partir, conscients de perdre ainsi la joie et l’illumination de sa présence. Chaque départ laissait une famille dans l’affliction, dépossédée d’une si belle âme qui embellissait la vie et réchauffait les cœurs de ses chansons. Cependant, peu d’entre eux comprenaient l’exemple donné et encore moins l’appliquaient. Elle s’accommodait de sa nouvelle famille aussi facilement qu’elle enfilait ses minuscules mules dont les talons usés offraient une seconde vie à des morceaux de bois patiemment taillés et assemblés le soir à la veillée. C’est donc juchée sur des mules transformées en escarpins qu’elle arpentait la vie. Munie d’échasses, son esprit surfait continuellement au-dessus des

Malgré les circonstances, elle restait coquette et trouvait vital d’avoir en toute occasion des cheveux et des habits propres et parfaitement entretenus. Même s’ils n’étaient bien souvent que de la récupération, elle recousait et améliorait avec bonheur le moindre chiffon qui passait entre ses mains. Elle se voulait un modèle de respect de soi-même et des autres. Le plus incroyable, c’est que dans ce pays devenu un fantastique terrain de

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jeux pour des hommes envieux et colériques, elle y parvenait à merveille.

De rares infrastructures étaient préservées pour continuer de se faire la guerre. En effet, difficile de se battre dans une ville sans abris ni repères visuels, et puis, ça n’aurait sûrement pas été si drôle pour ces hommes ayant fait de leurs stupides jeux d’enfant une réalité. Sans pour autant faciliter la vie aux assiégés dans la tourmente, cela maintenait cependant un semblant d’humanité à cette cité naguère remarquable et désormais éventrée par aveuglement. Des choses aussi essentielles que l’hygiène ou la propreté devenaient des gageures que chacun relevait avec dignité. L’eau, le savon, la lessive étaient aussi rares que la subsistance, et pourtant, malgré les innombrables possibilités de se salir, Ishtar paraissait chaque jour comme au sortir de son bain, parfumée, les cheveux parfaitement brossés et ses petits habits propres et impeccablement repassés.

Dans les familles où elle vivait, on chuchotait le mot « Miracle ». Un couple racontait qu’après un attentat au marché, d’un simple revers de main, elle avait fait disparaître des taches de sang qui maculaient sa robe. On murmurait aussi que, malgré son extrême pauvreté, son panier était pourtant toujours bien rempli, de pain, de légumes et de gros bouquets de fleurs multicolores. Comment faisait-elle ? Ou trouvait-elle tout cela ? Disparaissant des journées entières, semant l’angoisse chez ses compagnons, elle réapparaissait chaque soir miraculeusement, les bras chargés de victuailles et de senteurs. Autant dire que l’on parlait d’elle comme d’une sainte !

Tout cela était vrai. Sans bien comprendre comment, elle accomplissait des choses aussi incroyables que d’effacer le sang de sa robe ou faire apparaître la subsistance de sa famille provisoire. Le plus inexplicable était qu’elle avait l’impression d’être uniquement là pour ça ? Ishtar restait muette sur ses prodiges, refusant même de se l’expliquer à elle-même. Pour les fleurs, elle ne faisait que les cueillir à l’occasion de ses longues promenades dans le champ de bataille qu’était devenu son pays, où, malgré les décombres et les terres dévastées, le miracle de la vie faisait renaître

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même les cendres.

Pour le pain et la nourriture, c’était tout autre chose. Elle partait le matin un panier vide au bras, et le soir il était plein sans qu’elle ait eu à se soucier de le remplir. Elle ne cherchait pas d’explication à ce phénomène, elle ne faisait qu’y croire et dire merci à CE qui donnait, entretenant la certitude que le lendemain tout recommencerait. Comment dire, comment avouer cela ? De toute manière, elle ne savait pas comment ça marchait, c’était comme ça. Elle ne voyait rien de magique là-dedans et s’étonnait même que les autres ne sachent en faire autant. Tout cela entretenait son air timide et réservé, mais, à bien y regarder, ce n’était qu’une apparence. En ce temps de fer et de feu, un petit moineau se préservait, une grande et belle âme se faisait petite et donnait beaucoup, sachant qu’elle recevrait bien plus dans les

Un jeune homme terriblement mal habillé à son goût et curieusement vêtu d’un improbable costume occidental dix fois trop petit pour lui, bravait les

tirs et les détonations pour s’approcher d’elle. Toujours au pied de ce corps ensanglanté dont elle venait de remarquer les escarpins identique aux siens, elle s’inquiéta de la bravade du jeune homme. Elle avait envie de lui crier de se protéger, de ne pas chercher à l’aider, mais il apparaissait détendu et parfaitement à son aise au milieu du fracas et des flammes. Il souriait et avançait sur la terre brûlée mêlée de débris comme s’il marchait sur un coussin d’air. Il traversa un écran de feu d’un pas alerte sans éprouver aucune gêne et, n’étant plus qu’à deux pas d’elle, il lui dit :

- Bonjour, Ishtar, je m’appelle Gus.

Il parlait dans une langue étrangère inconnue d’elle, mais bizarrement elle le comprenait parfaitement.

- Je suis morte, n’est-ce pas, et c’est moi qui suis là ? Demanda-t-elle en

montrant du doigt l’amas de chair méconnaissable.

- Morte ! Oui, dans un sens, dit-il en souriant largement. Je dirais plutôt que ton enveloppe terrestre commence à retourner en poussière. Le reste me semble parfaitement fonctionnel. Une balle le traversa en claquant comme un fouet, sans qu’il ne s’en

émeuve.

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- Je me sens bien, dit-elle en levant les bras au ciel le sourire aux lèvres, je me sens légère comme une plume.

L’idée qu’elle venait d’exprimer la fit décoller du sol et rire avec Gus de cette farce aux lois bien établies de la physique.

- Nous n’avons plus rien à faire ici, Ishtar, je te ramène à la maison.

Il tendit une grosse main pataude dont elle se saisit sans poser plus de question, décidant d’accorder pleinement sa confiance à cet étrange inconnu. De toute façon, c’est ce qu’elle faisait de la vie tout entière, certaine qu’il ne pouvait rien lui arriver qu’elle n’eût vraiment souhaité.

Au contact de Gus, un voile se souleva dans son esprit pour découvrir une réalité qu’elle eut du mal à comprendre. Elle voyait un lieu paisible couvert d’une végétation luxuriante. Celle-ci s’étendait à perte de vue et des animaux de toutes sortes attendaient patiemment. Il y avait aussi une lumière incandescente à l’intérieur d’une goutte d’eau transparente, un minuscule soleil dans une bille de verre. La goutte lumineuse se mit à briller si fort que son éclat inonda le paysage et la faune de ses rayons transcendants. Une émanation diaphane se superposa à sa vision, animant le panorama d’une vie propre, d’une Conscience. Elle reconnue immédiatement cette sensation, et se dit que bientôt elle serait dans son fabuleux jardin.

« Alors, au milieu de ce puisant débat intérieur que je menais contre mon âme dans cette chambre secrète qu’est notre cœur, je me jette, avec un visage aussi troublé que mon esprit, sur Alypius en m’écriant :

- Qu’attendons-nous ? Qu’est-ce donc ? As-tu entendu ? Des ignorants se lèvent et prennent le Ciel de force, et nous, avec notre science sans cœur, voici que nous nous roulons dans la chair et le sang ! Est-ce parce qu’ils nous ont devancés que nous rougissons de les suivre ? Ou plutôt que nous n’avons pas honte de ne même pas les suivre ? »

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Les confessions, Livre huitième, chapitre VIII SAINT AUGUSTIN

Un ascenseur pour le Paradis

Le destin trace la route, il conduit celui qui consent et traîne celui qui résiste. Principe Stoïcien

Le soleil avait presque terminé son patient travail d’évaporation commencé depuis le matin, constellant le ciel d’automne de petits nuages laiteux. Les oiseaux, toujours en quête d’une graine pour les uns, d’un moucheron ou d’un vermisseau pour les autres, scandaient l’hymne à la vie en se propulsant dans les airs comme des patineurs sur la glace. Un lièvre aux oreilles à moitié noires, ignorant notre présence malgré les quelques pas nous qui nous séparaient, regagnait tranquillement son gîte d’où s’échappait le glapissement de ses petits qui guettaient son retour. Sa femelle fila entre mes jambes de façon téméraire me faisant sursauter et jurer de surprise. Elle me dépassa rapidement pour rejoindre sa petite famille sans prêter attention à mon rire nerveux.

- Ils ne peuvent nous percevoir, dit Gus. Son sourire largement étiré d’une oreille à l’autre me faisait penser à une tranche de pastèque. L’idée d’en finir avec cette mission qui semblait si inhabituelle pour lui le transportait de joie. Il marquait la cadence en fredonnant le grand air de Carmen, un opéra français. Nous approchions d’une vaste zone lumineuse apparaissant sur l’horizon comme une nouvelle aube. Éclatante, presque blanche, elle se mettait à poindre majestueusement, éclaboussant maintenant le paysage de son aura aveuglante. À chaque pas, elle semblait doubler de volume. Elle grandissait et se densifiait, magnifiant notre champ de vision d’une ineffable brume laiteuse et lumineuse. Le spectacle était si impressionnant que j’avais remis mes questions à plus tard. Gus lui-même semblait tout aussi ému que moi, il avait cessé de chanter et effacé la satisfaction de son visage pour la remplacer par une solennité silencieuse.

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Devant nous, l’entrée d’une sorte de vortex ou tunnel lumineux suspendu dans les airs se matérialisait progressivement, comme projeté sur un écran invisible. L’intérieur semblait solide, habillé de lumière, ou plutôt habité, tant l’impression de vie était perceptible. Cela me faisait penser à une fractale en trois dimensions de matière éthérée qui se densifiait et s’épurait pour ensuite mieux se transformer et se déployer dans un vaste mouvement conditionné par un modèle céleste. Cette permanente révolution entre solide et fragile transcendait l’immatérialité de l’ensemble en une surprenante réalité. La végétation alentour se soulevait, pointant vers l’entrée comme aimantée par une vibrante attraction. Le tunnel s’étirait telle une tornade immaculée et s’élevait dans le ciel, perçant un des derniers nuages pour ressortir et continuer son envolée vers l’inconnu. Le paysage aux alentours, sublimé par cette torche fascinante, avait des teintes d’une netteté absolue, scintillant de milliards de paillettes de feu.

Je percevais la chaleur et la vibration des couleurs dans une gamme dépassant considérablement celle dont j’avais l’habitude, chacune d’elles représentait une note dans la palette ou le nuancier de la vie. Un halo de minuscules flammèches de pure énergie auréolait tous les objets, projetant des feux follets électriques qui scintillaient étrangement. Feuilles, arbres, pierres, herbe, animaux, tous semblaient animés d’une forme de vie étendue par cette aura lumineuse. Mon esprit, indépendamment de ma volonté, se focalisait sur chacune de ces formes de vie et révélait en leur sein une fabuleuse intelligence. Tout ce qui m’entourait, quelle que soit sa nature, exprimait une forme de Conscience semblable à des ensembles et sous-ensembles immatériels s’imbriquant et s’étirant les uns dans les autres. Tout était lié d’une façon si subtile et si magique que cela dépassait mon entendement. Chaque chose pensait, respirait la vie individuellement, et en même temps était connecté à ses semblables pour former alors un être complet doté d’une Conscience étendue et collective, une conscience empreinte d’amour. Bien que déconcerté, je m’émerveillais néanmoins de cette vision édénique que m’offrait ma nouvelle perception de la vie.

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Plus près de l’entrée, le paysage entraperçu au travers de la trombe d’énergie était semblable à un mirage ou à cette curieuse altération visuelle les jours de grande chaleur. L’air quant à lui paraissait se figer à notre approche, il s’était épaissi, devenu presque palpable. Mon corps n’offrait plus aucune résistance, l’air et la lumière me pénétraient comme si je n’existais plus que dans mon esprit. De minuscules boules de lumière aussi éblouissantes que des flashs dansaient aux abords et semblaient m’encourager à avancer vers le seuil de cette porte vers l’au-delà.

Maintenant, une palpitation montait et grandissait, semblable aux pulsations d’un cœur herculéen qui battait de passion ou de reconnaissance. Son rythme puissant emplissait mon être, dénouant mes entraves terrestres et restituant à la Terre mes derniers regrets. Je sentais s’élever de moi les émanations spirituelles de ma vie, l’ensemble de de mes anciennes pensées qui retournaient à l’Indifférencié, littéralement aspirées par la puissante colonne. Le passage vrombissait comme si tout n’était plus que peau de tambour battu par des géants invisibles, nous étions conduits par un appel ardent de la lumière.

À quelques pas l’air frémissait et pressait nos esprits vers l’intérieur. Si près il nous aurait été impossible de faire marche arrière. Pour la première fois de ma vie, je n’avais d’autres choix que de m’abandonner à l’attraction du ciel. En moi, une voix intérieure impérieuse semblait très bien savoir où nous allions et s’en réjouissait déjà. Elle me dit : « Rassure-toi ». Je décidai sans trop savoir pourquoi de me laisser aller à cette sagesse avec confiance.

La matière se raréfiait, je voyais à travers le corps de Gus. Levant ma main, mes os, mes veines, mes tendons étaient pareils à de l’eau colorée. Au fur et à mesure de notre approche, le rythme des battements s’accélérait et nous devenions de plus en plus transparents.

- C’est impressionnant ! Je me sens tout petit. Glissai-je à Gus pour me rassurer d’entendre encore ma propre voix.

- Pas si petit que ça. Rassure-toi, tout va bien se passer, c’est comme descendre un toboggan à l’envers.

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- C’est bien ce qui m’inquiète. T’as vu la taille du toboggan ! Ne pus-je m’empêcher de penser avec une voix pincée.

- Personne n’en est jamais mort. Me renvoya-t-il mentalement, faisant éclater dans mon esprit un rire qui s’amplifia avec le mien. Je ne pus contenir l’énergie produite qui déferla en moi comme une

avalanche et me fit hoqueter sous sa puissance. C’était la première fois que je riais à une simple blague avec autant d’éclat et c’était une véritable libération. Depuis que je n’avais plus de corps, tout semblait étonnamment plus émotionnel, plus vivant. Reprenant son calme, Gus ajouta :

- Continue de marcher normalement et laisse-toi aller, laisse-toi porter,

nous allons remonter les berges célestes. Tu vas voir, c’est divin. À ces mots, un carillon tinta au-dessus de moi en me vrillant les tympans, comme le son du manège de chevaux de bois qui se met en marche. Ça y était. J’avais quitté la terre ferme pour me retrouver suspendu dans le vide. La surprise me fit tenter un rétablissement, mais rien ne se passa, je n’avais plus de corps, je n’étais plus qu’une pensée, un esprit, une vibration parfaitement en harmonie avec l’énergie qui l’entourait. Progressivement je m’élevais, littéralement avalé. La vitesse s’accéléra sensiblement, me faisant lâcher prise avec l’énergie Terrestre. Fixé dans une indicible pesanteur, je montais au ciel, absorbé par une formidable toute puissance dont l’épicentre semblait partout à la fois. Cette trombe fulgurante était vivante et pensait, je l’entendais ! Elle communiquait avec moi au travers de messages mentaux, de requêtes silencieuses, de sensations et d’attentions. Tout cela était si fort que j’en avais les larmes aux yeux, façon de

En moi ça parlait, ça pensait, des concepts se chevauchaient tels que :

Amour, Vérité, Joie, mais aussi Force et Douceur ; Masculin, Féminin ; Immobilité et Mouvement, Fluidité et Concentration, et bien d’autres encore. Tout cela était en parfait accord, un parfait équilibre de polarités magnifiques. Aucune n’était ni ceci ni cela, ni bien ni mal, simplement, c’était ! En étant exactement entre les deux, au lieu de n’avoir que l’un ou l’autre, je recevais l’énergie du produit des deux comme une sublime récompense. Dans l’épaisseur mentale d’une infime feuille de papier de soie, s’ouvrait un monde d’absolu où soudain tout prenait sens, rien ne

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semblait pouvoir m’arrêter dans mon envolée dernière, et pourtant !

J’étais arrêté ou avais la sensation de ne plus m’élever. Je sentais encore Gus dans mon esprit sans le voir, avec la curieuse sensation de ne pas être pas encore arrivé à destination. Soudain je fus submergé par une vague de tendresse et de lumière qui me ravit littéralement à moi-même. Une force supérieure m’avait saisi et m’élevait jusqu’à elle. Les sensations étaient extraordinaires, inconcevables, impossibles à imaginer. Mon esprit semblait soutenu par deux mains chaudes et lumineuses. Elles me portèrent aux nues d’un visage souverain qui me souriait.

L’apparition était auréolée de longs cheveux ondulant lentement au rythme d’un flux flamboyant. C’était un parfait compromis entre la beauté de l’homme et de la femme, mais je ne voyais en lui qu’un symbole d’Amour. Cet être d’extraction divine, dont la lumière exaltait toute réalité, imposait par sa présence un unique modèle auquel j’eus immédiatement envie de ressembler.

Des yeux apparurent, des milliards d’yeux m’entouraient et me fixaient intensément, et dans ces regards remplis d’aménité, il n’y avait que compassion. Ils formaient un fond à la perspective infinie de mon champ de vision et je les voyais de façon périphérique comme autant de moi-même accueillant le retour du fils prodigue.

La chaleur qui se dégageait de l’être lumineux me donna l’impression d’être assis beaucoup trop près de l’unique poêle avec lequel grand-mère chauffait son chalet. Décelant ma gêne, une barrière glacée invisible se plaça entre nous, me coupant des excès de ce pur esprit. Il m’observait avec intérêt et tendresse, j’avais l’impression qu’il soupesait mon esprit ou mon âme et je restai transi devant ce spectacle terrifiant et en même temps si merveilleux. Mon intellect se remit en marche, émergeant de cette marée d’Amour qui me submergeait. Je m’apprêtai à émettre des hypothèses, des questionnements quand une voix venant de partout à la fois, devança spontanément ce que je n’avais eu le temps de formuler.

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- Je ne suis pas Dieu, simplement un de ses reflets. Je suis ton pur esprit

sur un plan plus élevé, un peu plus près de la source que tu ne l’es en ce moment. Pensant que c’était l’heure de mon jugement, je demandai :

- Je vais être jugé ?

- Non, personne ne te juge, car tu es seul à pouvoir le faire.

- Ah ! Dis-je, sans bien comprendre ce que cela impliquait.

- Il n’y a rien à comprendre pour l’instant, Alex, simplement faire. Raconte-moi donc ta vie sur terre, a-t-elle été profitable ?

- Un peu courte à mon goût, dis-je timidement.

- Courte ! Allons bon, ce n’est pas le temps qui compte, l’important est ce que tu en fais. Comment as-tu aimé dans cette vie si courte ?

- Aimer. Je n’en ai même pas eu le temps ! Pourtant, ce n’est pas l’envie qui m’a manqué, mais personne n’est

-

Et toi, es-tu allé vers eux, as-tu été généreux, as-tu été aimant ?

-

Il sourit tristement, et devant cet être merveilleux que je venais

d’assombrir, que je pensais avoir déçu pas mon manquement, il me fut impossible de retenir mes larmes.

- Tu vois bien qu’il est inutile de te juger, tu le fais très Plein de remords, j’ajoutai comme une excuse :

- J’ai aidé ma

- Aider. Que voilà un joli mot, c’est presque comme Aimer. Y as-tu pris du plaisir au moins ?

- Ben heu,

Disons que j’aurais préféré qu’elle se débrouille seule.

- En effet, mais si tu n’avais pas été là, elle aurait sans doute connu les flammes de l’enfer.

- L’enfer ! Dis-je en frissonnant, il y a un donc un enfer.

- Oui, bien sûr. Tu sais fort bien créer les tourments qui t’accablent et les flammes qui te consument, n’est-ce pas ?

- Oui, je suis assez bon à ce jeu-là et ma mère doit en être la championne du monde.

- Oui, Suzanne est très créative. En ce moment elle retourne, elle

retourne, mais rassure-toi, tôt ou tard elle usera de son pouvoir pour

retourner le

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- Si ça pouvait être

- Ais confiance, n’est-ce pas déjà écrit. Maintenant fils de lumière, vis

pour toi et bâtis une vision grandiose de toi-même, fais de notre vie un enchantement. Il me fixa avec bienveillance et ajouta : «

- Je ferai de mon mieux, Monsieur.

- J’en suis certain, fils de lumière.

»

Il effaça son sourire, prit un air inspiré et dit d’une voix que nul n’aurait contredit :

- Reçois ton pouvoir, fils de lumière, va et agis dans la paix et l’amour.

Il me souffla un air frais et vivifiant en plein visage. Cela me fit l’effet d’une porte qui s’ouvre, créant brusquement en moi un violent courant d’air. Une ahurissante sensation de puissance s’engouffra, brisant au passage d’anciennes chaînes, effaçant de vielles croyances et soudain j’étais plus vivant, plus heureux, j’étais rendu à moi-même, encore imparfait certes, mais fier de l’être.

Le visage de lumière souriait largement, son plaisir de me voir ainsi libéré souleva autour de lui de bouillantes éruptions qui me balayèrent. J’aurais pu m’anéantir dans ce feu brûlant, mais je fus rendu à mon ascenseur céleste en gémissant d’extase. Je me sentais apaisé comme après avoir longuement sangloté et me laissai submerger par le bien-être. Je ne ressentais aucune peur, aucune haine, colère ou envie, ni jalousie ou un quelconque autre sentiment de cette nature. Mon énergie entièrement tournée vers le positif, je sentais en moi la plénitude et une vivacité, un total engagement de mon esprit à vivre avec sérénité, j’étais complet, croyais-je !

De nouveau Gus fut près de moi et notre ascension reprit, quoique à bien y regarder, malgré ma rencontre avec cet autre moi-même, elle ne semblait pas réellement s’être interrompue. Reprenant doucement pied dans mon esprit, je dis à Gus tout excité :

- Tu as vu ce truc, du moins, ce gars,

Comment nommer, comment verbaliser ce que je venais de vivre ?

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- Le mieux est de ne rien dire, à ce niveau de Conscience les mots

manquent aux émotions. Jouis de l’expérience et tires-en le meilleur, le

plus utile pour toi. Cette rencontre n’était destinée qu’à libérer tes derniers liens avec la Terre et te rendre ton pouvoir.

- Mon pouvoir, comment ça, quel pouvoir ?

- Celui de créer, celui d’inventer la vie, un talent amoindri par tes croyances. Maintenant tes pensées bonnes ou mauvaises vont devenir réalités encore plus vite.

- Et c’est génial ça ?

- Oui, évidemment. Toutefois, tu te rendras très vite compte que les

grands pouvoirs imposent de grandes responsabilités ainsi qu’une immense sagesse pour en user. Alors garde ton cœur et veille sur tes pensées comme si c’était du lait sur le feu.

Je pris une nouvelle foi conscience de ma mort et du grand changement qu’elle exigeait. Mon corps resté sur terre s’imposa en moi. Malgré son absence, je ressentais le passage de l’air dans mes cheveux, la vitesse, le frottement sur mes vêtements et, chose nouvelle, le rayonnement d’un astre dans ma poitrine que mon enveloppe spirituelle ne pouvait contenir. Je ne rêvais pas, tout était merveilleusement vrai, ma vie terrestre s’estompait, laissant place à de nouvelles perspectives, de nouvelles opportunités encore cachées, mais dont je pressentais les promesses. Le vortex s’évasa pour nous laisser déboucher dans un ciel éclatant.

Nous progressions maintenant vers ce qui paraissait être une ville de province sans constructions de plus d’un étage. Des hameaux s’étendaient à perte de vue, ensemencés par un génial semeur qui aurait dessiné des formes et des symboles comme des cercles de cultures.* (*Agroglyphes, crop circles) Ceux-ci se croisaient et se recouvraient, formant une constellation de villages, de jardins, de forêts et de plans d’eau aux couleurs inattendues et d’une beauté stupéfiante. Aucune ligne droite, aucune route, fils électriques ou même fumée n’était décelable, pourtant des humains vivaient là, je les sentais en moi ! Les différents éléments de ce monde jardin semblaient avoir été jetés du haut du ciel avec un plan précis. Tout s’imbriquait et s’exprimait dans une fresque aux formes

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parfaites respirant la suprême félicité. Mon âme susurrait que déplacer ou supprimer le moindre élément de ce tableau vivant aurait rompu son harmonie. Une phrase de ma grand-mère me revint en mémoire : « Créer et garder l’équilibre dans le mouvement. » J’avais sous les yeux un parfait exemple de toute la verticalité nécessaire à réaliser ce prodige. Des étincelles de lumière se déplaçaient à vive allure dans un ciel animé par une agréable brise, tout bougeait, évoluait dans une illusion d’immobilité trompeuse. De la hauteur où je me trouvais, je pouvais apercevoir la grandeur du panorama et la puissante harmonie pleine de simplicité qui y régnait. Néanmoins, une vaste forme nuageuse accrochait l’œil. De la grosseur d’un gros cumulus d’été aplati sur le dessus, sa taille avoisinait celle des plus grands stades de la terre, elle trônait majestueusement au-dessus du paysage. Ce gros paquet de coton blanc, fluide et dense à la fois, aux contours bien délimités, semblait animé d’une vie propre. Il évoluait dans un perpétuel mouvement, transformant au gré de l’instant ses volutes inlassablement recomposées.

Il était recouvert d’une sorte de couvercle qui miroitait dans la lumière, couronné de constructions élancées comme des flèches de cathédrale. Rien ne tenait ou ne supportait cet étonnant amalgame, il paraissait simplement posé dans le Ciel. Les édifices qui le surplombaient semblaient sans consistance, des sortes d’hologrammes restituant à la perfection le modèle d’un autre plan. Ils arboraient des couleurs irisées et transparentes comme des bulles de savon prises dans un rayon de soleil. Des nuances vif argent rehaussé d’or soulignaient les arêtes de cet ensemble d’où se dégageaient de sublimes clartés et une effarante légèreté malgré d’imposantes dimensions.

Je sais aujourd’hui que cette structure se déplace et qu’elle est pratiquement indécelable du sol. Sa base se confond avec le ciel et sa couleur évolue en fonction de l’ambiance et de la journée. À l’occasion, sa forme sert de support à des projections d’images que l’on peut voir à des kilomètres à la ronde, comme une sorte d’écran de cinéma géant.

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Tout ce qui nous entourait était presque aussi lumineux que l’intérieur du tunnel qui nous avait amenés, sans que l’on puisse voir un quelconque éclairage ou soleil dans le ciel. Des dizaines de minuscules lucioles brillaient comme des étoiles une nuit sans lune et traçaient comme des comètes. Elles nous accompagnaient ou escortaient des couples tels que celui que je formais avec Gus. Notre ascenseur vibratoire avait fini par disparaître ou plutôt se désagréger pour retourner à une énergie Indifférenciée presque palpable autour de nous. Cette substance invisible et pourtant vibrante semblait pouvoir s’amalgamer pour devenir à la guise, nourriture, vêtements, logements et bien d’autres choses encore. Nous approchions maintenant rapidement de ce qui apparaissait comme notre destination.

Sur la large plate-forme composant le sommet du nuage s’égaillaient des centaines de personnes qui m’apparaissaient du Ciel comme des fourmis sur un miroir. Toutes convergeaient vers ce lieu où régnait une effervescence déplacée comparée au calme reposant de la ville et de ses environs.

- Qu’est-ce que c’est, Gus ? Et ces lucioles, qu’est-ce qu’elles brillent.

- C’est le centre d’accueil, là où nous allons. Les lucioles, comme tu les appelles, ce sont des êtres de lumière, des Anges comme nous.

- Quoi. Ces petites lucioles, elles ne ressemblent pas du tout aux anges

de la terre !

- Ah, c’est vrai, j’oublie que vous êtes les grands spécialistes des Anges sur Terre. Dit-il sur un ton sarcastique.

- Oui, tu as raison.

- Peu d’entre vous les voient, pourtant il suffit simplement d’ouvrir sa Conscience. Je ne comprends pas que l’on ne vous apprenne pas ça dès

votre plus jeune âge. Décidément, je détesterais m’incarner sur terre.

- Gus, et toi, est-ce que tu brilles ?

- Eh bien oui, comme toi.

- Mais je ne brille pas ?

- Vraiment ! Le soleil voit-il son éclat ? Le but de la lumière n’est

peut-être que de faire briller ce qui l’entoure ? Il ajouta énigmatiquement :

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« Bientôt tu la verras toi aussi et alors tu sauras ce que tu es. »

Nous avions amorcé un large virage pour venir nous placer à quelques mètres au dessus de ce qu’il convenait d’appeler une piste d’atterrissage, dont la taille avoisinait plusieurs terrains de football mis bout à bout. Sa teinte et sa consistance ressemblaient à une flaque de mercure où se reflétaient les curieux bâtiments qui la flanquaient. L’ensemble faisait penser à une gigantesque gare de verre et de légèreté, d’où s’échappait une grande agitation. Celle-ci me submergea au moment même où nous retrouvions une surface solide sous nos pieds.

Mon premier contact imprima à la surface miroitante une subtile ondulation qui s’étendit comme une onde s’étirant paresseusement jusqu’aux limites de ce lieu magique. J’entendis de nouveau le carillon perçant du manège qui me vrilla les tympans. Je me promis d’en parler à Gus plus tard, car pour le moment il y avait tant de choses stupéfiantes que je réservais mes questions pour ce qui serait le plus incompréhensible à mon esprit curieux.

S’il est vrai que Dieu ait uni en l’homme, sa créature et son image. Toutes les natures, l’intellectuelle, la Céleste et l’élémentaire, comme il n’en faut pas douter. Ne doit-on pas avouer que l’homme est la plus parfaite de toutes les créatures, et que si les anges, les cieux, les luminaires et toutes les créatures élémentaires ont des perfections, qu’elles sont toutes réunies dans l’homme essentiel, même durant cette vie ; puisqu’il est un petit monde et l’abrégé de toutes les créatures.

La philosophie Céleste. Louis GRASSOT.

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Angéla for Ever

Aucune grâce extérieure n’est complète si la beauté intérieure ne la vivifie. La beauté de l’âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps. Victor Hugo - Post-scriptum de ma vie.

Angéla est une jeune Anglaise de dix-neuf ans qui a toujours vécu seule avec son père dans la banlieue de Londres, sa mère étant morte en couches. Ce jour tragique de sa naissance était une croix, un fardeau qui avait anéanti son père. Pensez donc, perdre l’être qu’il chérissait le plus au monde. Il était resté prostré, refusant d’accepter et d’aimer celle qu’il tenait pour responsable de son malheur. Pourtant, la petite était mignonne avec ses cheveux blonds blancs et ce toupet noir qui lui ornait le front. Lors de l’accouchement, les sages-femmes avaient murmuré, que c’était la mort de sa mère qui l’avait ainsi marquée d’un sceau indélébile.

Rapidement, le père d’Angéla s’était retrouvé devant un choix odieux, celui de haïr ou d’aimer sa fille. Un cruel dilemme que son mental entretenait et s’acharnait à résoudre alors que son cœur, quant à lui, l’ignorait. Malgré ses états d’âme, il s’occupait matériellement d’Angéla à merveille, la nourrissant, la soignant et l’habillant comme s’il s’agissait de l’enfant d’un autre. Cependant, silencieusement, il la maudissait d’être née. S’il savait produire un relatif confort matériel, il était incapable de prodiguer la moindre once d’Amour. En dix-neuf ans de paternité, il ne l’avait jamais embrassée, serrée contre lui, ou avait simplement pensé à lui dire qu’il l’aimait.

En grandissant, Angéla avait terriblement souffert de la culpabilité. Son père ne manquait jamais de lui rappeler sur un ton sentencieux le sacrifice suprême de celle à qui elle devait la vie. Elle avait fini par accepter son sort, se forgeant une terrible image d’elle-même entièrement due à sa situation et à l’éducation donnée par son pauvre père.

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Vers l’âge de douze ans, un Éveilleur s’était penché sur elle et soudain tout avait changé. La vision qu’elle portait sur sa vie s’était mystérieusement transformée, bien que celle-ci soit restée dans l’ensemble strictement identique. Son père l’ignorait toujours, tel qu’à l’accoutumé, et sa chambre dont une petite fenêtre donnait sur un minuscule jardin encombré par un arbre noirci et calciné par la foudre, restait abandonnée par l’Amour. Cependant, tout avait changé puisque maintenant c’était terminé, plus rien ne l’atteignait, elle avait appris à accepter et à pardonner, se libérant ainsi de fardeaux qu’aucun enfant ne devrait jamais porter. Depuis cette révélation, sa vie n’était plus une fatalité. Allégée et délivrée, elle avait pris de l’ampleur et de la hauteur, maintenant, c’était elle qui

Son Éveilleur lui avait enseigné une forme d’autohypnose très simple et rapide, et l’avait invitée à une pratique régulière pour en savoir plus sur elle-même.

- Ma chère enfant, tu n’as pas besoin de livre ni de professeur, car tout est en toi. Avant de le comprendre, il te faudra chercher et fouiller sans relâche. Ne t’arrête pas à ce que tu croiras être la vérité, car ce n’en sera qu’une parmi d’autres, écoute plutôt celle qui brille en toi, il n’y a rien à croire, juste à être.

Rapidement Angéla était devenue une adepte de l’hypnose sous toutes ses formes, dévorant tous les ouvrages qu’elle pouvait dénicher sur le sujet chez les libraires et les bouquinistes. Elle avait même fait l’effort de se perfectionner en français afin d’accéder aux écrits et aux enseignements des fondateurs de cette école d’évolution personnelle. En France, dans ce pays berceau d’une pratique ancestrale, elle avait découvert une forme supra consciente d’évolution : L’Hypnose Humaniste.* (*Note de bas de page : Olivier Lockert : Hypnose Humaniste, IFHE éditions). Cette discipline épurée, absente de tout décorum, permettait à son utilisateur d’ouvrir rapidement sa Conscience et d’entrer en contact avec sa source intérieure. La pratique l’avait amenée à découvrir toujours plus de puissance et de hauteur à sa Conscience, et cela semblait sans limite. Le plus heureux dans cette recherche, dans cette fusion avec l’invisible, fut

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certainement sa rencontre avec son étincelle intérieure, un joyau qu’elle appelait affectueusement, ma « Merveille », sans doute parce qu’inconsciemment elle entendait « ma mère veille ». Cet éclat intérieur incandescent lui semblait être la source de sa vie, de sa conscience et peut être même de l’amour et de la sagesse qu’elle éprouvait à chaque instant de son existence.

Son travail intérieur l’avait progressivement amenée à terminer sa guérison et finalement ouvrir les yeux sur elle-même, sur une possible raison d’être, et sur une vie qui se déployait au-delà des apparences. Elle s’était éveillée à ses véritables envies et avait décidé de prendre fermement en main la barre de son existence, de choisir les ports où elle voulait faire relâche, et enfin de choisir d’être heureuse ou malheureuse. Elle ne serait pour sa part ni un bourreau ni une victime, elle serait ce qu’elle était, rien de

Malgré son jeune âge, Angéla était rapidement devenue une experte, démontrant ainsi l’absence de limite pour commencer à se connaître. Pour elle, le plus tôt semblait le mieux. Peu importait la personne ou le degré d’instruction, l’auto hypnose était un acte totalement naturel et chacun l’utilisait déjà sans trop s’en rendre compte. Grâce à son expérience, elle savait que les hypnotiseurs n’avaient pas réellement de pouvoir, ils utilisaient simplement des mécanismes physiologiques permettant de réaliser ce que chacun pouvait maîtriser pour lui-même en quelques jours. Maintenant guérie des blessures de son enfance, elle utilisait cet outil privilégié pour son développement spirituel et devenait en grandissant l’artisan d’une vie où le doute et la peur n’existaient pas.

Angéla percevait bien l’aura sulfureuse qui entourait sa pratique et l’image déplorable inscrite dans l’inconscient collectif. Celle-ci était due aux médias, aux spectateurs avides de sensationnel et surtout à l’ignorance. L’hypnose de spectacle en particulier où l’on pouvait voir des gens aboyer, se débrailler, faire le singe ou s’imaginer dans un désert, accablés de chaleur. Elle avait bien compris que si certains en faisaient un instrument de pouvoir, ne pas utiliser l’hypnose revenait à ne pas se servir d’un couteau parce que l’on sait qu’il coupe ! Pourtant, il est facile de séparer

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les bouchers du virtuose qui vous ouvrira l’âme et les portes de votre paradis en quelques mots. Le plus simple pour elle était évidemment d’apprendre à le faire soi-même.

Son Éveilleur lui avait expliqué que la peur de l’hypnose n’était souvent qu’une excuse évitant d’avoir à se plonger en soi-même, peur de se regarder dans le miroir de l’âme. « Ils y voient ce qu’ils croient être », avait-il dit énigmatiquement, jusqu’à ce que bien plus tard elle comprenne enfin ce qu’il voulait dire. Il avait ajouté : « En allant à la rencontre de toi-même la peur au ventre, qu’espères-tu obtenir ? Avec joie et confiance tu parviendras à une bien meilleure récolte. Et si ton intention est d’être en meilleure santé ou même de guérir, sache qu’en toi se trouve le plus merveilleux des savants, ton grand TOI ! »

Ce grand savant dont il parlait, ce grand être intérieur invisible qui donnait sans relâche ce qu’elle demandait, santé, joie, énergie, confiance et mille autres choses encore, Angéla en faisait souvent l’expérience, et conclu que l’on obtenait toujours très exactement ce que l’on semait en mots ou en pensées dans son esprit.

Un jour elle décida même de tenter une expérience, espérant semer en elle une journée durant des pensées de peur et de colère, juste pour vérifier. Elle n’avait tenu qu’un petit quart d’heure avant de cesser, effarée de l’état dans lequel elle s’était mise aussi rapidement. Elle tremblait, muscles tétanisés, ses jambes flageolaient, un vertige et un mal de tête affolaient son cœur et son sang lui battait les tempes. Elle ne mit que quelques instants à redevenir celle qu’elle aimait être, calme, ouverte, paisible à l’esprit joyeux. Pour cela, il lui avait simplement suffi de mettre quelques mots de joie et de paix dans son esprit, pour se relâcher et se détendre, son corps se mettant au diapason de son esprit. C’était vraiment trop

Cette expérience qu’elle fit et refit à de nombreuses reprises et testa même avec ses camarades était édifiante. Nous étions et devenions invariablement ce que nous avions laissé s’installer dans notre tête, avec nos mots, nos pensées et plus encore nos intentions, c’était une sorte de

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conditionnement personnel permanent. Mais cela allait plus loin encore. La chair, le corps, ce fidèle compagnon était lui-même influencé par l’état d’esprit qui l’habitait. Le négatif fatiguait et faisait souffrir jusqu’à rendre malade, alors que le positif redorait, redonnait légèreté et luminosité, rendait totalement disponible pour l’action. D’un point de vue subjectif, c’était pareil. En qualifiant les événements de difficiles, ennuyeux, sales, moches, ils le devenaient ! En confrontant ce qu’elle savait à sa réalité, et en faisant l’expérience par elle-même, c’était devenu une évidence, elle n’avait plus besoin de croire, elle savait. Maintenant, rien ne pourrait plus la ramener en arrière, il lui suffisait de cultiver un trésor de pensées positives pour être heureuse et en bonne santé.

Elle devait beaucoup dans cet apprentissage à celui qui l’avait initiée et fait naître une seconde fois, son Éveilleur. Sa mère avait mis au monde un corps, lui avait accouché une Âme. Il était passé dans sa vie, libre comme un courant d’air. Sans doute un Ange qui avait illuminé sa conscience et sonné l’heure du réveil. Ils s’étaient croisés plusieurs fois avant de se mettre un jour à discuter dans un parc qui semblait être son cabinet de consultation favoris. Il lui avait enseigné une simple technique de yoga et l’avait guidée jusqu’à la porte d’elle-même. Il lui en avait confié les clés, affirmant avec une tendresse que peu savent manifester, qu’il ne pouvait entrer avec elle et que personne ne le pourrait jamais. C’était à elle de choisir de pousser la porte, à elle de chercher ce qu’elle choisirait de trouver. Angéla s’était alors assidûment mise à prendre l’ascenseur pour le centre d’elle-même et avait fini par trouver bien plus que tout ce qu’elle aurait pu imaginer.

Il lui avait surtout appris qu’entre le fantasme sur l’hypnose, propagé par l’esprit malade des humains, et la réalité, il y avait tout un monde. Pour celui qui maîtrise, contrôler son état de transe est tout à fait naturel. Personne n’aurait réussi à abuser d’elle, pas même les médias et leurs mensonges insidieux cachés dans de belles images trompeuses, dont le seul but est de donner peur ou envie. Elle savait que la meilleure protection était justement d’apprendre et d’utiliser afin d’être rapidement capable de s’entendre, de s’observer, d’expérimenter et finalement de se contrôler.

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Au début, elle avait naïvement appliqué les techniques expliquées dans les livres sans bien tout comprendre et, surtout, sans se poser toutes les questions qu’un adulte ou même un adolescent aurait inévitablement soulevées. Elle était restée centrée sur sa propre expérience plutôt que sur celle des autres. Les pourquoi ci ou pourquoi ça justifiant de remettre le passage à l’action aux calendes grecques, n’était pour elle que bavardages improductifs, une affection à laquelle elle remédiait en faisant taire son esprit par un « Tais-toi » vigoureux.

Elle entrait souvent en état modifié de conscience, ou transe, de longues minutes chaque jour et parfois même des heures où elle se laissait descendre au fond d’elle-même, ou bien s’élevait au-dessus des nuages de son esprit, parlant à son inconscient ou à sa Conscience selon ses besoins. Elle se faisait du bien, disait-elle, quand on lui posait des questions. Grâce à l’expérience, et plus encore la pratique, elle avait découvert qu’une « Merveille » lumineuse et bien vivante, puisqu’elle parlait, siégeait dans son cœur. Cette part d’elle-même, prodigieusement active, prodiguait moult conseils et avertissements comme si elle était dotée d’un don de prescience. Apprenant avec patience et persévérance, Angéla avait réussi à refouler la plupart de ses caprices et s’était mise à écouter cette voix intérieure, incontestablement plus sage que sa tête. Au-delà de ces considérations, sa « Merveille » avait une qualité qui dépassait toutes les autres à ses yeux, elle prodiguait de l’Amour et l’aimait envers et contre tout, quoi qu’elle fasse.

Cet Amour n’était pas juste un mot ou une étiquette si souvent galvaudée par les humains qui en usaient à tout propos avec des « J’aime pas ci…, j’aimerais que… », ou plus sournois encore, en faisant de lui une récompense, corrompant ainsi l’esprit de l’Amour par un odieux esclavage. Des mots vidés de leur sens profond et symbolique. Une absence d’attention qui éloigne inexorablement les humains de leur humanité.

Sa « Merveille » lui dispensait un Amour physique et spirituel jamais connu ou ressenti auparavant en présence d’autre chose ou d’une personne.

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Grâce à cette rencontre, elle avait vécu d’immenses moments de paix et de multiples expériences transcendantes, particulièrement quand elle pensait à sa mère, qui du ciel, lui enjoignait de vivre et de vivre encore, usant de mots qu’elle n’aurait sans doute cru devoir lui dire de son vivant.

Pour être juste, elle reconnaissait que certaines choses de la vie procuraient des envolées similaires à son âme. Les promenades dans le silence de la campagne anglaise, certains paysages, certains ciels, certaines lectures et, bien entendu, la musique. Tout cela provoquait parfois des sensations analogues à ce qu’elle nommait l’Amour pour simplifier.

Elle passait des heures à s’enivrer de sons, laissant son âme libre de danser, rêver, pleurer ou rire avec la musique. Elle écoutait avec autant de bonheur du classique, que de l’opéra, des musiques de films, du jazz et parfois même du hard rock, chacune devenant tour à tour la bande originale du film de sa vie. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était le silence, un silence dont elle avait fait son plus magnifique outil. Tout d’abord parce qu’il lui permettait d’être à l’écoute d’elle-même. En effet, difficile d’entendre une chose aussi subtile que sa voix intérieure dans le vacarme de la vie. L’autre raison était que, grâce au silence, elle entrait dans une autre dimension de l’esprit, une dimension qu’elle ne se lassait pas d’explorer lors de ses longues méditations. Angéla en revenait à chaque fois remplie d’une paix intérieure et d’un éclat que les autres lui enviaient. Avec beaucoup de constance, elle avait su garder en grandissant cette proximité avec elle-même malgré les nombreuses tentations de l’existence, et plus encore celles du sexe opposé.

Les garçons voyaient en elle une fille énigmatique et ravissante. Cela lui procurait une abondante cour de prétendants dans laquelle elle picorait, des baisers, des caresses ou de la tendresse, selon ses envies, sans jamais chercher plus qu’un contact humain auquel son père n’avait rien fait pour l’habituer. C’était en quelque sorte sa victoire sur une éducation qu’elle avait intégrée et dépassée avec élégance. Pour elle, ce n’était pas de l’Amour, ce n’était qu’un amusement, une sorte d’entraînement ou de répétition avant la grande première. Car elle attendait encore le partenaire

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qui saurait révéler l’Âme souveraine qui sommeillait en elle.

Au fond de son cœur brillait l’archétype d’un prince charmant qui lui servait de mètre étalon, mais pour l’instant aucun de ses courtisans n’avait su se hisser au niveau de ses attentes inconscientes. Le moment voulu, elle saurait le reconnaître, il suffisait d’être patiente et continuer d’y croire, elle se compléterait, il ne pouvait en être autrement. Cette conviction d’inévitablement rencontrer un jour l’Amour, un complément à son Âme, était inattendue. En effet, avec l’exemple d’un père changé en toundra stérile où aucun sourire, aucune attention, aucune graine ne germait jamais, où trouvait-elle donc la foi nécessaire pour brandir une telle croyance ?

Sa seule référence de l’Amour était ce temps passé à regarder sa « Merveille » qui débordait de bienveillance. Elle savait que si un homme lui donnait au moins autant d’attention, il serait l’élu de son cœur, quel que soit son physique, sa religion ou même sa culture. Pour l’instant donc, elle butinait les hommes, cherchant la perle rare qui ornerait sa main, rêvant sans relâche de celui qui mènerait brillement l’assaut de son cœur. Son héros se devait d’être éblouissant, cela allait de soi, c’était même le seul moyen de se faire connaître. Cependant, l’attente ne cessait de faire croître l’éclat nécessaire au futur prétendant, au risque de ne jamais trouver pareil astre parmi les vivants.

Sa mort fut rapide et indolore, comme toutes les morts. Une bousculade devant son université la mit face à un de ces fameux bus impériaux rouge qui passa sur elle, glaçant d’effroi ses camarades qui chahutaient sur le trottoir. Elle se retrouva debout sur la passerelle arrière, à se demander si elle avait pris un ticket avant de monter ? Elle avait un curieux blanc dans son esprit, comme s’il manquait quelques images au film de sa vie. Un étudiant replet, à la stature d’ours vêtu un uniforme scolaire inapproprié la regardait. Il était assis sur le strapontin du receveur qui gémissait sous son poids considérable. Ses jambes croisées mettaient en évidence des cuisses épaisses et velues qui tendaient le tissu d’un bermuda visiblement trop étroit pour contenir le séant d’un tel personnage. Sa casquette de cricket et ses lunettes lui donnaient l’air d’un des jumeaux Tweedledee et

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Tweedledum d’Alice au pays des merveilles de Walt Disney.

- Salut Angéla. Dit-il en la fixant droit dans les yeux avec une intensité déplacée.

Elle vit à l’intérieur de ce regard une âme d’une telle bonté, d’une telle pureté qu’elle en tressaillit de surprise. Elle crut un instant que ce drôle de type affublé d’un déguisement douteux, malgré un je-ne-sais-quoi de sympathique, était l’élu, celui avec qui elle compléterait son cœur. Sa largeur d’esprit était immense et lui permettait d’accepter ce que beaucoup aurait simplement renoncé à envisager, cependant, les cheveux gras ou peut-être l’épi qui avait jailli quand il avait soulevé sa casquette, ce ne pouvait être lui. Du moins, elle l’espérait !

- Je m’appelle Gus. Mon vrai nom c’est Gustave, mais tout le monde

m’appelle Gus.

- C’est qui ? Tout le monde ! Lui répondit-elle en soulignant le « tout ».

Elle aimait savoir ce que les autres mettaient derrière ces généralisations ou raccourcis qui leur servaient souvent à camoufler bourreaux ou

victimes. Surpris par cette question inhabituelle, Gus répondit en montrant le plafond du bus de l’index :

- Mes amis et les personnes qui vivent avec moi au Ciel.

- Au Ciel, répondit-elle calmement.

En un éclair, elle pensa : « Soit c’est un dingue, soit c’est moi qui suis

dingue. » Elle fit un effort pour trouver d’autres possibilités qui lui permettraient d’échapper aux limites étriquées de cette pensée booléenne. En quelques instants, son esprit habitué à cette gymnastique identifia au milieu d’une dizaine de nouvelles options celle qui semblait la plus probable : « Tu es morte, Angéla ! »

Gus n’avait jamais vu ça. En connaisseur, il admirait la qualité du raisonnement d’Angéla. Même dans le champ vibratoire où ils allaient bientôt se rendre, les meilleurs esprits étaient souvent limités par cette logique binaire du un ou zéro, bien ou mal, vrai ou faux, mettant dans l’impossibilité de comprendre en profondeur la véritable nature des choses.

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Sa curiosité fut la plus forte, face à une telle nature, il s’autorisa à sonder plus profondément le cœur et l’âme

La mort ne l’effrayait pas, elle la considérait comme une limite motivante et se justifiant fort bien. Cela l’obligeait à se remuer les fesses pour atteindre ses objectifs dans une limite raisonnable. Ce qui n’arrivait pas assez vite ou facilement n’était tout simplement pas pour elle. Quant à la vie après la mort, c’était assurément une possibilité, elle ne l’avait jamais éludée. Son expérience des états modifiés de conscience l’avait très vite rassurée sur le sujet, aucun doute, il y avait bien quelque chose après. Pour le quoi, elle se disait qu’il serait bien temps d’étudier la question le moment venu.

N’étant pas attirée par la religion, elle avait néanmoins patiemment fait l’inventaire des croyances de chacune, passant de longs mois dans les bibliothèques à naïvement répertorier, analyser et synthétiser les principales doctrines religieuses et leurs enseignements. Comme pour la vie après la mort, Angéla en avait conclu que personne n’avait la preuve de l’existence de Dieu et que, contrairement à ce que la plupart prétendaient, aucune ne possédait le secret de la Source de Vie. Les messagers étaient nombreux et aussi hétéroclites que la pensée humaine. Cependant le message était très clair et variait peu, ça parlait de l’Amour de soi-même, de son prochain et de toute forme de vie. Elle observait simplement que si l’on faisait fi des dogmes et du décorum, la majorité d’entre elles tournaient leurs yeux et leurs prières vers un même lieu, le Ciel. Pour Angéla, le Ciel ou le centre d’elle-même, c’était pareil, elle y faisait les mêmes rencontres. Quant à savoir ce que les autres y trouvaient, elle était certaine que chacun en avait pour son compte. Son esprit n’essayait même pas de l’imaginer, elle préférait sa propre vision si rassurante.

Sa conviction lui disait que la religion n’avait aucune importance en soi, il suffisait d’entendre et d’expérimenter le message, l’Amour est plus fort que tout. La Foi n’était pas de conjecturer mais de croire et plus encore de faire. Encore fallait-il ne pas se mentir à soi-même et ressentir son corps, son esprit et son âme souffrir du mal que l’on fait, ou se délecter du

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bonheur d’aimer. Le principal était de cultiver une Foi qui donnait des

ailes lorsqu’on se sentait un peu trop chenille. Sa merveille aurait ajouté :

« Commence déjà par croire en toi, c’est assurément un bon

»

Elle croyait donc en elle et dans ses capacités grandissantes. Sans doute auraient-elles semblé très moyennes sur une échelle humaine. Cependant, au vu de la Conscience, elles étaient incomparables. Angéla était attentive aux sensations que lui renvoyait son corps, sa tête mais aussi son âme. Ce talent lui permettait de ressentir finement ses véritables besoins physiologiques et spirituels, des besoins auxquelles elle attachait une importance vitale. Des choses évidentes comme la faim, la fatigue, mais aussi le besoin de prendre du plaisir, de se recentrer, de se rassembler, de prier sa merveille, de pardonner aux autres leurs imperfections, et aussi de se pardonner de ne pas être elle-même parfaite. Cet éveil, cette attention continue, lui permettait d’identifier immédiatement les moindres tensions. Elle réagissait alors avant qu’elles ne s’installent, sachant pertinemment ce que chaque irritation voulait dire, dans tous les cas un urgent besoin de changer quelque chose dans sa tête. Souvent ce n’était presque rien, il s’agissait simplement d’accepter une situation qui paraissait contraignante. D’autres fois, ce pouvait être de pardonner le jugement à l’emporte-pièce ou la méchanceté d’un condisciple pour instantanément s’alléger du fardeau de la rancœur. Pour les troubles légers, il lui suffisait d’installer en elle des pensées contraires ou apaisantes, et pour les choses plus lourdes, elle méditait jusqu’à comprendre la raison de son mal-être, parlait de son trouble avec sa « Merveille » jusqu’à trouver le positif dans la cause de son déséquilibre.

Il lui arrivait parfois de vivre une chose mauvaise ou de rencontrer des êtres malfaisants, abandonnés d’eux-mêmes, car le monde en est plein. Il n’y avait alors rien à comprendre, en son for intérieur elle se rappelait de ce qu’elle avait été, et souhaitait qu’ils réussissent tout comme elle à changer. S’il y avait un Dieu, qu’il veuille bien se pencher sur ses brebis égarées en lui donner la force et l’intelligence d’enseigner la paix et l’amour aux hommes de cette Terre. Dans ces cas-là, elle faisait briller son cœur d’une éclatante lumière qu’elle canalisait et souhaitait partager avec

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le monde. C’était sa manière de participer pour le moment, car un jour, c’était certain, elle illuminerait les cœurs d’une façon moins discrète. Foi d’Angéla, les humains finiraient par comprendre et changeraient la réalité de ce monde, car elle pressentait que dans le cas contraire ce serait

L’autre chose en laquelle croyait profondément Angéla, était cette intuition, cette petite voix intérieure, ce souffle si discret et pourtant si présent. Elle l’écoutait lui soupirer de faire des choses qui ne prenaient un sens qu’après coup.

Elle était bien obligée aussi de croire en cette autre voix si dissipée qui se faisait souvent entendre, sorte de voisin bruyant et agaçant dont chacun s’irrite de la présence dans l’immeuble. Elle était maintenant capable de la reconnaître au premier tour de clé, au premier mot commençant invariablement par « Moi » ou « Je ». Des paroles souvent gémissantes, manquant cruellement de sagesse ou d’objectivité, dont les tentatives pour faire passer de petites préoccupations pour vitales étaient teintées d’orgueil, de vanité ou de préjugé. Cette voix exprimait la peur de manquer ou de ne pas en avoir assez, et lui laissait imaginer des scénarios-catastrophes dont finalement elle s’amusait, tant ils étaient

À force de mater cette voix discordante, ce démon intérieur par des « Je t’ai vu », de la faire taire par des « Tais-toi » vigoureux ou tout bêtement en lui souriant, elle avait fini par s’en faire une alliée qu’elle utilisait pour créer et concevoir, transmutant la créativité de cet ego si puisant en choses bien plus utiles. Son raisonnement était simple : Si cette partie inventait des pensées aussi réalistes de peur, de manque ou d’autre chose, elle devait pouvoir le faire dans l’autre sens ; si cette voix fabriquait de la peur, elle devait fabriquer aussi de la sagesse ; si cette voix pouvait semer le doute, elle devait bien semer d’autres choses. Il fallait simplement apprendre à contrôler cette force et s’en servir à bon escient, ce qu’elle s’astreignait à faire avec talent.

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La dernière chose en quoi elle croyait profondément était évidemment l’amour, l’amour en tant qu’énergie vitale, et non la mièvrerie de certaines de ses copines. Sa « Merveille » lui avait fait prendre conscience de cette dynamique, et maintenant elle la ressentait en chaque chose, même dans les plus viles. C’était une énergie qui imprégnait la matière l’eau, l’air, la lumière, la nature et bien évidemment l’ensemble des créatures vivant sur la planète. Une force qui en une fraction de seconde, d’une simple intention transformait les pires situations en incroyables bonheurs. Pour celui qui ne le cherche pas et qui malgré tout le voit, le décèle dans les mots, les attitudes, les circonstances et les surprises de la vie, c’est à chaque fois une divine confirmation de l’existence d’une Force Supérieure Universelle. Il est facile de l’observer chez les jeunes êtres, les petits, les nouveau-nés, mais aussi dans les relations entre les animaux, les personnes, les couples, les familles, les congrégations et même les nations. Angéla était persuadée que l’univers tout entier était bâti selon le même modèle. Comment pouvait-il en être autrement ?

Gus entendit tout cela, comme s’il s’agissait de sa propre pensée. Stupéfait, il émit un sifflement admiratif et lui dit mentalement :

- Eh bien, vous avez raison, mademoiselle, vous êtes morte !

Angéla afficha une moue pincée en recevant clairement les mots de Gus :

- Cela paraît évident. Lui répondit-elle avec un affront qui le fit sourire.

Cette fille est vraiment une exception, pensa-t-il, c’était d’ailleurs l’objet de sa mission : extraire l’Exception immédiatement, et la libérer du champ magnétique terrestre, ne pas attendre son départ naturel convenu bien plus tard.

Angéla suivait avec intérêt le discours intérieur de Gus qu’elle entendait parfaitement sans toutefois se demander quel prodige lui permettait cet

exploit. Elle ne comprenait pas tous les tenants et les aboutissants, la seule chose qui la faisait enrager, était la certitude d’être morte à cause de lui.

- Vous m’avez tuée, lui dit-elle sur un ton provocant.

- Oui, dans un sens, tu peux le dire.

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Angéla fut surprise par sa franchise, elle s’attendait plutôt à entendre un truc du genre : « C’est pas ma faute, m’dam ! » ou : « J’ai pas fait exprès ! » Ce Gus, malgré son inavouable confession, restait d’un calme qui forçait son respect. Elle ressentait en lui une paix, un alignement de son prisme intérieur avec un puissant rayon solaire invisible dont le contact l’auréolait largement d’une lumière transparente et dorée. En se laissant abuser par son aspect physique et sa tenue ridicule, cette gloire serait passée totalement inaperçue à son mental, mais pas à sa conscience. Cette aura d’ordinaire si discrète chez les autres, flamboyait littéralement chez Gus et cela accentuait encore la considération qu’elle sentait monter pour lui.

Gus allait dire : « On

- La personne qui a demandé ton extraction immédiate t’en donnera les raisons à notre arrivée dans le champ vibratoire où nous allons.

Elle apprécia ses efforts pour énoncer du mieux possible une situation, qui certainement était complexe et demanderait vraisemblablement de plus longues explications.

- Vous êtes donc une sorte de tueur à gages céleste ? Lui demanda-t-elle, plus pour se détendre que pour obtenir une véritable réponse.

» Avant de se rattraper pour préciser :

- C’est très exceptionnel, d’ordinaire je suis cantonné à des tâches bien

plus

odieusement.

Répondit-il la mine réjouie et se frottant les mains

Elle éclata de rire devant sa truculence.

- Pourquoi m’avoir fait passer sous un bus, vous auriez pu me faire

mourir de rire si facilement.

- Ce sera pour une autre fois, Angéla, pour le moment nous ferions bien

de descendre car c’est notre arrêt. Ils descendirent à Trafalgar Square. L’habitude lui fit penser un moment qu’ils allaient emprunter le Subway de Charing Cross pour continuer le voyage, mais ils se dirigèrent vers la colonne Nelson. Ils passèrent entre les bassins où le jet des fontaines se mélangeait avec une fine bruine qui venait de se mettre à tomber. C’est grâce à ce curieux phénomène

qu’Angéla se rendit à l’évidence de sa mort. Elle ne sentait pas les gouttes,

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celles-ci passaient au travers de son corps comme un affront à sa raison. Malgré l’étonnante survivance de sensations physiologiques similaires à celles de son vivant, elle n’avait plus de corps !

Gus guettait l’instant de cette prise de conscience, il sentait bien qu’Angéla ayant une grande expérience des mondes invisibles, n’était pas encore vraiment convaincue de sa mort. Elle se tourna vers Gus qui la regardait, les yeux et le cœur remplis de tendresse.

- C’est donc ça la mort, dit-elle rêveusement.

- Oui. Rassure-toi, ce n’est pas si différent, c’est même encore

Elle ne répondit pas, s’étant déjà plongée dans une profonde introspection,

vérifiant si en mourant elle n’avait rien perdue d’elle même, surtout sa Merveille.

Tout était là et bien là. Elle se mit à ausculter, à écouter, à ressentir chaque partie d’elle-même avec une lucidité qu’elle n’aurait jamais espéré atteindre de son vivant, même après une vie de travail acharné, et elle se sentait merveilleusement bien. En faisant ce tour du propriétaire, Angéla décela une limitation dont elle s’occupa comme à son habitude, séance tenante. Gus était en admiration devant l’acuité sensorielle de la jeune femme. Il resta muet, et laissa Angéla se délivrer seule de ses entraves terrestres.

Des corps éthériques se manifestèrent très vite autour d’eux. Images symboliques s’échappant de son esprit comme de vieux fantômes ou d’anciens figurants devenus inutiles et qu’elle laissa filer, se libérant ainsi de son ancienne vie. Des brins d’énergie argentée, sortes de liens invisibles, la reliaient aux formes vaporeuses. Celles-ci flottaient, attachées à elle comme un bouquet de ballons de baudruche attirés par le ciel. Ils ne demandaient qu’à lâcher et s’en aller conquérir librement de nouveaux horizons, mais ils étaient encore attachés à elle. Il y avait la silhouette de son père, de certains de ses amis proches, de profs, de personnes croisées au cours de sa courte vie et l’image d’une mère dont elle n’avait vu que des photos. Une énorme paire de ciseaux étincelants se matérialisa et coupa

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net, avec un bruit sec, les liens qui se désagrégèrent en pluie de poussière

d’argent. Au même instant, elle sentit son ventre se libérer, tandis que les formes brusquement relâchées s’envolaient en lui faisant des adieux de la main tout en murmurant des mercis sortis de bouches vides. Ils s’exclamèrent soudain en cœur :

- Pardonne-nous Angéla,

Figée par le réalisme empreint de tension et d’émotion, les larmes aux yeux, elle répondit d’une voix émue :

- Je vous pardonne et je vous libère. Je vous demande de me pardonner

ce que j’ai pu vous faire ou ne pas faire, je vous souhaite à tous de trouver dans vos vies l’abondance, la paix, la sagesse, l’unité et

L’air redevint translucide, comme si un soleil radieux s’était enfin levé sur la capitale anglaise. Angéla irradiait intérieurement une puissante lumière blanche semblable à celle d’une lampe incandescente. Sa luminescence rayonnait et inondait la place, d’une onde invisible pour les badauds, inconscients de marcher au milieu d’un flot d’amour. Certains, sans doute plus sensibles, poussaient néanmoins de grands soupirs d’aise alors que d’autres s’extasiaient d’émotion sans raison. Tous eurent cependant l’espace d’un instant, l’image d’une femme céleste et radieuse qui s’imposa dans leur esprit.

Les yeux d’Angéla laissèrent perler quelques gouttes de cristal virtuel sur

ses joues rose et brillantes de vie. Ses poumons se remplirent largement et elle dit à Gus dans un souffle :

- Si j’avais su, je serais morte avant.

Gus perdit instantanément son air joyeux et c’est la mine sombre qu’il répondit :

- Pour le suicide, c’est bien plus compliqué, Angéla. Tout ce qui n’est

pas accompli devra l’être d’une manière ou d’une autre. Quitter la partie avant la fin, c’est s’assurer de revenir jouer dans une autre vie parfois encore plus difficile. Vous avez libre choix de vos vies et de vos actes et personne ne vous jugera si ce n’est le plus intransigeant des juges, votre âme. Cependant, pour qu’il y ait un jeu, il faut des joueurs. En jouant, vous

apprenez, et pour faire l’expérience, il faut nécessairement jouer, c’est un

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cercle vertueux. En cas de mort prématurée, nombreux sont ceux qui ne

savent qu’errer sans savoir quoi faire pour se libérer. Ils restent à subir les conséquences de leurs actes jusqu’au terme du contrat céleste.

- Que se passe-t-il alors ?

- C’est un cauchemar ! Ils assistent au chagrin de leurs proches sans rien

pouvoir y changer. Ils errent, cherchant à assouvir une vengeance. De plus, les humains ont jugé le suicide mauvais et passible de l’enfer, comme tous les jugements ce n’est qu’un point de vue parmi d’autres. Le vrai souci vient cependant de le croire vrai, car pour beaucoup cela le

- Les suicidés sont donc damnés ?

Gus éclata de rire.

- Personne n’est damné Angéla, si ce n’est par votre propre jugement.

Quels que soient vos actes et votre manière de mourir, vous allez tous au même endroit. Une fois mort, cependant, les croyances et les pensées deviennent très vite réalités. Le Ciel se prépare ici sur Terre, dans votre

- Ça veut dire que je ne serais pas allée en enfer ?

- Il n’y a pas réellement d’enfer, à part peut-être ici sur Terre, ou pour

celui qui y croit très fort et le crée de son vivant. Il y a de fortes chances qu’une fois mort il continue de vivre son enfer d’une manière disons plus concrète. Mais ce n’est pas un enfer au sens où tu l’entends Angéla.

- Ah ! Et que crois-tu que j’entende par là ?

- Eh bien, un endroit sous Terre avec le diable, le feu, les tortures, les démons et tout le reste.

- Curieuse définition. Je voyais plutôt ça en nous, quand nous laissions

parler nos démons intérieurs en nous torturant l’esprit avec la culpabilité, la vengeance, la colère, la haine, la cupidité, le remords et bien d’autres tourments.

- ! ! ! Ce n’est pas drôle Angéla, tu connais déjà les réponses aussi bien que moi.

- Imaginer mourir pour aller en enfer doit être terrible ? De le dire, elle en frissonna.

- Oui, le pire est pour ceux qui restent à errer en se croyant encore

vivants, englué sur la Terre par d’éternels remords ou d’impossibles vengeances. Au ciel comme sur la Terre, mort ou vivant, on peut continuer

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longtemps de pêcher dans les mêmes mares putrides et n’en remonter que colère et amertume.

- Gus, es-tu un ange ?

- Oui, dans un sens, tout comme toi Angéla, mais là où nous allons, nous sommes les Essentiels. Ayant entendu « Essence Ciel », elle répliqua :

- L’Essence du Ciel, c’est très clair, les autres Anges sont-ils tous comme toi, ou bien es-tu aussi une exception ?

- Oh non, nous sommes tous uniques et exceptionnels, mais toi, tu l’es encore plus, tu es « l’Exception ».

- Qu’est ce que ça veut dire ?

- Il ne m’est pas demandé de t’instruire de cela Angéla, il te faudra le découvrir par toi-même, et tu sais très bien pourquoi.

- Hum, parce que si je n’en fais pas l’expérience, cela ne restera qu’un mot vide de sens.

- Exact, nous avons en nous d’infinies possibilités, elles attendent de

prendre vie à l’usage, à l’usage uniquement, c’est notre apprentissage.

- Apprentis Sage, dit-elle rêveusement avant de prendre une moue

d’enfant. C’est rageant de savoir que l’on est exceptionnel, et

- Tut, tut, tut, dit-il en levant ses gros sourcils.

- Je te demande de m’excuser Gus, je vais être patience car c’est ma

couleur préférée, ajouta-t-elle, juste pour elle.

- Ah, si tous les nouveaux arrivants étaient comme toi, le royaume des

cieux serait sur Terre Angéla, nous n’aurions rien à faire.

- Une éternité où il ne se passe jamais rien, où il n’y a rien à faire, rien à apprendre. Mon Dieu quelle tristesse, ça finirait par nous tuer !

- Je suis bien d’accord avec toi, c’est pour cela qu’il faut jouer et ensuite oublier que c’est un jeu, descendre régulièrement sur Terre pour se

dégourdir les sens. Et si maintenant nous allions au ciel essayer toutes tes nouvelles capacités. Ici c’est un peu trop épais.

- Oh oui, je te suis. Fit-elle avec enthousiasme en montrant le ciel d’un index vainqueur.

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Il est vrai, certain et sans mensonge, que tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour accomplir les miracles de l’œuvre unique. De même, toute chose tire son origine de l’Unique, par la volonté et le verbe de l’Un qui l’a créée dans Son Esprit. Ainsi toute chose naît de l’Un, par adaptation et œuvre de la Nature, et peut être améliorée par l’Harmonie avec cet Esprit.

Table d’émeraude VERBA SECRETORUM HERMETIS Une simple question d’équilibre La séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel. Jean Baudrillard.

C’était déjà le moment, il le sentait, son retour était proche. Comme à chaque fois, il était pris d’une sorte de lassitude qui s’installait très vite en lui, comme un engourdissement, une sorte de paresse à agir qui l’envahissait à mesure des heures et des jours qui passaient. Il n’aurait pas le temps de finir ce qu’il avait en plan, et malgré cela il se réjouissait de ce départ proche alors qu’une partie de lui regrettait le retrait de l’échiquier avant le pat final. Car pour lui c’était certain, la guerre n’amenait jamais aucun vainqueur. L’illusion de victoire masquerait temporairement la peur de se voir attaquer de nouveau, et l’illusion de défaite aiguisait l’appétit sauvage de haine et de vengeance du vaincu. En se battant œil pour œil, dent pour dent, on était certain de se retrouver bien vite avec un bras ou une jambe en moins. Mieux valait rester tranquille et élever sa conscience vers La Source, et prier pour demander aide et protection pour soi-même et pour son adversaire, au risque d’attirer de plus grandes calamités

Sa tâche était simple, rétablir l’équilibre dans les conflits et tendre à convier les belligérants à s’entendre. Il apportait au camp le plus faible un

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moyen, quel qu’il soit, d’être à égalité avec son attaquant, parfois même en affaiblissant celui-ci. Son rôle n’était pas d’offrir la victoire, simplement d’assurer un juste équilibre et de laisser ensuite parler le cœur des hommes. Il faisait en sorte de souffler des solutions acceptables pour les deux camps, s’accommodant du libre arbitre de chacun, ou plutôt de l’absence de choix dû aux cultures et aux croyances des uns et des autres. Pour lui les conflits n’étaient qu’étroitesse d’esprit et manque de points de vue. Lui qui pouvait les adopter tous en même temps souriait et compatissait inlassablement aux ego qui se déchaînaient sur Terre. En lieu et place d’une quelconque colère ou frustration, il était admiratif devant l’énergie déployée à maintenir des pensées aussi égoïstes, affreusement archaïques et manquant cruellement de nouveauté et de bon sens. Tout cela n’avait aucune importance, l’homme apprenait l’Amour, qu’il le veuille ou non, inévitablement il changerait.

Il avait été sur tous les fronts, usant de sang-froid et d’audace dans toutes les situations justifiant un bon rétablissement de l’équilibre. Ces nombreuses vies l’avaient fait tour à tour chef de guerre ou d’état, avocat, médecin, religieux, diplomate et bien d’autres encore, s’incarnant sans préférence ni état d’âme. Pour l’instant, il était un sénateur influant à la Maison Blanche. Son physique était celui d’un homme gras, arborant une grosse moustache qui sentait affreusement le cigare. Il collectait des fonds pour une énième crise, entouré par un staff composé de jeunes diplômés.

Certains l’appelaient « Épée de justice », d’autres « Bras armé de Dieu », lui pensait qu’il ne faisait que donner le petit supplément d’âme à ceux qui demandaient l’aide du Ciel. Pour lui qui n’était que justesse dans ses mots, ses actes et ses pensées, il ne pouvait y avoir de bons ou de méchants, ce n’était pas son rôle de juger. Il ne faisait que peser les forces en puissance et ajoutait dans la balance l’exacte énergie nécessaire à rétablir l’égalité entre de multiples parties.

Son aide prenait des formes très variées, parfois combattante, négociatrice, juridique ou même économique, favorisant la mobilisation des médias ou de l’opinion publique, bousculant les cœurs et les âmes vers plus

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d’humanité. À la manière des Anges, il était discret et en tous lieux, il ne faisait jamais de zèle, sa présence allait là où elle était nécessaire. Pour arriver à ses fins, il usait de nombreux tours qu’ils puisaient dans son insondable sac avec mesure. Parfois un geste, une simple poignée de mains suffisait à faire naître la paix entre les vrais hommes, car la paix vient d’eux et non des personnes morales ou juridiques que sont les pays ou les états. Ton pays est en guerre, ta ville, ton village, ta famille. Mais toi, le vrai homme, contre qui te bats-tu d’autre que toi-même ?

Impartial, il ne jugeait jamais des situations ni des motivations, accordant son aide aveuglement aux deux parties et laissait les hommes décider de leur sort, et de ce qu’ils feraient de mieux pour leurs âmes. Pour lui, tout était équilibre, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir de l’élégance dans le geste. Souvent il arrivait à rendre le petit ou le faible si important que celui-ci en imposait aux grands. Mais ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était mêler l’amour à la partie, quand la sympathie, l’altruisme et l’empathie provoquaient des rencontres et un accroissement de la connaissance forçant la paix des cœurs. Ces moments-là étaient sa vraie gloire, et celle-ci n’était pas de ce

Il fut pris d’une violente douleur dans le bras gauche qui le fit hurler. Il bascula en avant, entraînant dans sa chute un paper board qui s’écroula dans un fracas assourdissant qui fit sursauter et se figer les membres de son équipe. L’instant de surprise passé, un vent de panique les ranima et les mit en action, les faisant courir dans tous les sens en s’invectivant sur ce qu’il convenait de faire. Une secrétaire zélée, attiré par l’agitation et les appels, ouvrit précipitamment la porte du bureau et, voyant son patron, cet homme si droit et si juste, elle sut immédiatement qu’il était mort et se mit à hurler comme une

Enki n’entendait plus vraiment le son de la réalité, il venait de quitter sans bruit le corps qui l’avait accueilli le temps d’une vie d’homme, et rayonnait de toute la radiance de son esprit libéré. Sans émotion, il observait ses collaborateurs se démener pour le ramener à la vie et, avant de leur tourner le dos, il se signa d’une pensée affectueuse pour eux. L’œil

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instruit aurait bien vu cette étincelle lumineuse de la taille d’une poussière, et aurait immédiatement compris qu’Enki était maintenant plus vivant et plus présent que jamais. La poussière d’or resta suspendue quelque instant en l’air avant d’être rejointe par une deuxième tout aussi brillante.

- Salut à toi, Esprit de Vie. Dit-il en apercevant cette vieille

connaissance de Gus, « C’est gentil d’être venu me chercher, j’aurais pu rentrer seul. »

- Tout le plaisir est pour moi Enki, je suis venu te quérir pour une chose de la plus haute importante.

- Tout ce que nous faisons est important mon ami.

- Oui, tu as raison. Décidément, je ne me ferai jamais aux mots, je les

utilise trop en ce moment avec Alex et Angéla. Ils sont remontés, eux aussi.

- Ah ! dit Enki gravement. Avec moi, tu peux t’en passer.

Gus lui transmit des images, des pensées et des symboles qu’il imaginait dans son esprit et décrivaient bien mieux la situation qu’avec des mots. Une seconde de réflexion suffit à Enki pour dire.

- Je vois

Il y a donc du boulot pour nous là-haut.

Gus lui adressa mentalement l’image du vortex de lumière destiné à leur retour, et ils traversèrent les murs et la réalité devenue aussi intangible que l’image sortie d’un projecteur, car ils marchaient maintenant comme sur des nuages. Enki demanda en souriant :

- Quels sont donc ce physique et ces vêtements dont tu t’es affublé ! Si

c’est en mon honneur, je t’en remercie du fond du cœur, mais j’avoue ne pas en comprendre la raison. Gus lui répondit sans gêne aucune :

- C’est pour Alex et Angéla, je pensais que ce serait un bon moyen de les rassurer lors de l’extraction.

- Ah ! ! ! Écoute, Gus, je n’ai passé que quelques années dans cette

époque, autant dire un battement de cils, je ne suis pas certain néanmoins que ton choix soit « rassurant » à quelque point de vue que ce soit.

Fais-moi donc penser à te briefer sur la mode de cette époque quand nous

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serons rentrés. Change-toi, tu seras plus à ton aise, dans ce costume étriqué, tu es ridicule. Gus se renfrogna et maugréa dans sa barbe.

- Non, c’est la vibration que me renvoient les humains de la terre, je ne

fais qu’être en harmonie avec elle. De toute façon, je ne peux pas, je suis dissocié à plusieurs endroits.

- Pas de souci, tu changeras sur plusieurs plans en même temps.

- Oui, justement. Que vont penser Alex et Angéla en me voyant me transformer comme par magie.

- Eh bien tu n’en sais rien, tu n’as pas essayé, dit-il en lui tapotant affectueusement l’épaule, surprends-les, fascine-les !

- Je préfère m’abstenir, je ne suis pas un enchanteur.

- C’est bien ton souci, mon bon Gus, un être comme toi ne devrait jamais manquer d’essayer, rien que pour voir.

- Je sais, je suis un trouillard, un dégonflé, j’ai en moi les faiblesses des humains Enki l’interrompit en jaugeant le physique de son ami.

- Dégonflé ! En te voyant, je dirais plutôt qu’un truc te gonfle !

Leurs esprits tombèrent dans les bras l’un de l’autre et ils éclatèrent de rire.

- Comme au bon vieux temps présent, dit Enki en touchant sa poitrine et en ouvrant sa main pour laisser s’envoler ses bonnes pensées.

Gus colla la sienne sur celle de son ami et une vibrante connexion s’établit entre eux.

- Comme au bon vieux temps présent. Répondit Gus en lui envoyant

mentalement ses meilleures pensées d’Amour et d’équilibre. Les deux hommes restèrent silencieux pendant l’échange auquel Enki participa en pardonnant à son ami d’être si différent de lui, et en se réjouissant qu’il soit si unique et exceptionnel.

- Il me tarde de retrouver mon espace pour me laver la tête de la Terre,

fit Enki. Les yeux dans le vague, l’esprit déjà dans son véritable foyer, il ajouta : Les humains deviennent lourds, ils pèsent de plus en plus sur la Terre Mère.

- Oui, c’est le temps d’agir. Rentrons, je sens Sybèle qui pense à nous. Retrouver leurs pénates ne fut qu’une simple formalité pour ces deux Anges, dont ils s’acquittèrent en riant comme des bossus.

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« Didacti-Ciel »

Sybèle est dans le hall d’un petit hôtel céleste. Elle attend patiemment, immobile, elle sait précisément quand ils seront là. Se laissant porter par les rafales d’extase que cela lui procure, elle contemple la vie de la multitude d’esprits en recherche de nouvelles manières de devenir. Pour elle, le temps comme l’espace n’est pas divisé en futur, passé et présent, il est contracté en un unique instant ou tout existe, ou tout est là autour d’elle sans distance et frissonne de vie véritable.

Dans sa réalité, il est impossible d’être en retard ou même en avance, vous êtes invariablement à la bonne heure, expression qui à part le fait de rimer parfaitement avec bonheur, n’évoque rien aux Essentiels les plus purs. Dans ce plan spirituel comme dans les autres, manquer de temps où tenter d’en gagner n’a aucun sens, les événements se déroulent dans une parfaite fluidité pleine de circonvolutions similaires à celles de l’eau ou de l’air. Quoi que vous en pensiez, le temps est dans une configuration optimale pour votre évolution spirituelle, car une force est en œuvre et s’organise pour que vous soyez toujours très précisément là où vous devez l’être. Pour s’en rendre compte, il faut évidemment reconnaître l’intention de la vie, qui est de faire inlassablement évoluer l’esprit vers plus de Conscience. Pourtant, même au Ciel, peu d’Essentiels observent ce ballet divin et encore moins le comprennent. Ce plan vibratoire intermédiaire qui va bientôt accueillir nos héros est encore trop lourd pour leur permettre une telle appréhension du phénomène. La grande majorité des résidents ne sont pas si éloignés que ça de leurs anciens comportements terrestres, et continuent parfois de rencontrer des problèmes relativement similaires. En apparence les conditions d’existence au Ciel sont nettement plus favorables, cependant l’apprentissage continue. Tout ce qui n’est pas conscientisé est inlassablement remis sur l’établi, jusqu’à atteindre la perfection ou être recyclé par La Source* ! (*Gasp ! c’est cela la véritable

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mort, être si loin de la perfection qu’il vaut mieux tout effacer.)

Pour éviter cela, les Essentiels ne sont pas seuls, ils travaillent en équipe ou en famille. Famille d’âmes, il va de soi. Ils s’incarnent pour jouer les scénarios les plus pertinents pour grandir. C’est quoi grandir ? C’est trouver l’harmonie, l’équilibre, la perfection, la justesse pour vivre la colère, la tristesse, la déception, mais aussi, l’exercice du pouvoir, la domination, la joie, et tout un tas d’autres concepts propres à la vie, qui finalement n’auront valeur de point d’orgue* qu’en usant de l’Amour. (Note de bas de page : En musique, le point d'orgue produit une suspension passagère du tempo au gré de l'exécutant. Ô temps ! suspends

ton

.)

Pour cela, ils reçoivent aussi l’aide d’Essentiels haut placés dans la hiérarchie céleste. Des guides, des maîtres, et aussi de grands archanges venant de plans supérieurs, qui s’abaissent et consentent à faire le don d’eux-mêmes. Cette aide, on la retrouve aussi sur Terre, elle provient des familles, des proches et de nombreux inconnus souvent inconscients de jouer eux-mêmes. Mais qui en jouant le jeu, évoluent tous imperceptiblement. Car en permettant aux âmes égarées de retrouver la lumière première, chacun se glorifie et glorifie à sa manière La Source de toute chose.

Le plan de conscience dans lequel va se dérouler le réveil d’Alex, Angéla et de leurs compagnons, n’est qu’un double de la Terre, une couche céleste par-dessus la matérialité, une sorte de surmonde invisible. Ces deux pôles Terre Ciel, matériel et spirituel sont en parfaite harmonie, ils participent et s’influencent mutuellement dans un équilibre absolu qui se maintient depuis les origines de la planète bleue. Si celle-ci a besoin du Ciel pour exister, le Ciel qui abrite les agissements de nos héros a besoin de la Terre pour être. Par ses caractéristiques matérielles, la Terre sert de terrain d’apprentissage alors que le Ciel est en quelque sorte le centre spirituel. L’un est le siège du corps alors que l’autre est celui de l’esprit. La somme des deux est un formidable incubateur d’Âmes. L’alternance des passages entre la Terre et le Ciel, n’est qu’une succession d’étapes destinées à

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révéler la force, la puissance, l’équilibre, la précision, le tranchant de la pensée, qui ne sera parfaite qu’au moment de sa complète disparition. Ils se forgent ainsi, se trempent et s’affûtent comme de précieux katanas sortis d’un foyer alimentée par un inépuisable brasier d’Amour, et finalement ils deviendront tous à leur tour des êtres parfaits, des Christs.

La Terre, c’est le passage du feu, celui qui fond le minerai brut et épais dans un grand rougeoiement pour lui faire rendre son sang de métal. Le lent et patient travail de chauffe livre un précieux lingot qui deviendra pour celui qui voudra patiemment le travailler une lame pour ouvrir les cieux. Le but est alors de perdre l’agitation et la colère grâce au feu terrestre, fabuleux outil de décantation et de purification. Car en purifiant la matière, on se purifie soi-même. Les coups de marteau qu’assène la vie, battant le métal rougi de courroux, ne sont que ceux du forgeron divin cherchant à aligner, à faire entrer à coups de merlin la lumière dans la pièce brute. Les coups sonnent sur le métal brûlant, arrivant parfois à transmuter un son en lumineuse prise de Conscience qui jaillit alors,

Le Ciel, c’est l’affûtage, lent et patient, le moment où l’on refroidit avant de retourner gaillardement au feu pour s’endurcir à nouveau. Des dizaines, des centaines de passages pour certains entre Ciel et Terre sont nécessaires pour obtenir un esprit dressé comme un « i », capable d’être aligné en permanence, capable de devenir la lumière autour du point du « i » de l’esprit. Tout cela n’est évidemment pas lié au temps. Impossible d’accélérer le prodigieux processus au risque de se rompre l’Âme.

Pour un Essentiel, quel que soit son niveau d’évolution personnel, chaque incarnation est un moment nécessaire et décisif. Impossible en effet d’achever la création de soi-même en une seule vie d’homme, trop d’éléments dépendent de l’hérédité et de l’environnement, alors on y retourne, même si ça fait peur. Pour certains, s’incarner apparaît parfois comme une plus grande épreuve que la mort. En même temps, lorsque l’immortalité devient insupportable, imaginez comme il est agréable de tout oublier le temps d’une existence Terrestre pour mieux apprécier au retour ce que l’on est. Cela demande néanmoins un immense courage et

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une grande abnégation pour accepter d’oublier temporairement ses pouvoirs et sa divinité, devenir un être fragile et limité qui pourtant aime et souffre mieux que personne. L’intérêt de cette amnésie est évident, connaître la peur, la souffrance, la solitude, le manque entre autres choses, et tout ce qu’un être immortel et illimité ne peut évidemment réaliser en tant que tel sans en faire l’expérience. Pour comprendre, il lui faut avoir l’illusion de le vivre à travers un corps de chair, un monde physique qui se transforme en formidable instrument d’expérimentation de la Conscience

Sybèle sait qu’il ne peut y avoir d’échec, tous réussissent en fin de compte, car elle connaît fort bien le début et la fin de l’histoire. Sans passion, totalement immobile, l’attention portée partout en même temps, elle ne fait que contempler cette source de vie qui commence et se termine au même point. Elle ne fait qu’observer les circonvolutions du passage de l’un à l’autre en y participant pleinement.

Gus et Enki entrèrent en riant de concert.

- Mes chers enfants, dit-elle en revenant rapidement à elle.

- Madame, répondit Enki en se touchant la poitrine de la main et en

inclinant respectueusement. Gus m’a informé du retour de L’Exception !

- Oui, le temps est venu. Vous allez l’aider à se réveiller. Gus s’occupe

déjà de l’esprit, Ishtar de son énergie vitale, quant à toi j’aimerais que tu le

remettes en équilibre. Pour ma part, je m’occupe de son âme.

- Bien Madame, me permettez-vous une question ?

- Bien sûr dit-elle. Bien qu’ayant déjà entendu son interrogation, elle le laissa néanmoins poursuivre :

- Pourquoi tant d’empressement, il va fusionner ?

- Cela dépendra d’eux.

Toi qui pardonnes aux ennemis et enseignes à leur pardonner,

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excusant leur ignorance et priant pour leur salut ; et qui commande de bénir qui maudit :

Ton courroux sévira-t-il toujours sur le troupeau égaré ? Certes, comme un Lion, tu feras passer par le feu et par l’eau ces endurcis, jusqu’à ce que, lénifiés, purifiés, de bœufs ils deviennent brebis, de tigres, Agneaux, afin que tu paisses tes dociles brebis avec la douceur de l’Agneau.

Hortulus Sacer (L’enclos Sacré De La Fleur Hermétique) Anonyme – 1732

Au cœur de l’essentiel

Doutez de tout et surtout de ce que je vais vous dire. Paroles du BOUDDHA

Encore pétri de mon expérience et des incroyables sensations qui m’avaient amené jusqu’au Ciel, je constatai avec plaisir avoir préservé dans la mort mon identité et ma personnalité. J’étais toujours bien le même, habité cependant par un agréable sentiment croissant de liberté et de légèreté. Rempli de cette énergie, je me mis à observer avec intérêt l’agitation autour de moi. Il y avait de petits groupes joyeux d’où s’élevaient des rires, des congratulations et des embrassades rincées de larmes. Pour ceux-là, nouveaux arrivants, le premier pas dans la mort apparaissait comme un instant de bonheur. Ils se félicitaient d’être plus vivants que jamais, d’une façon un peu trop démonstrative à mon goût. Ah, jalousie quand tu nous tiens. Certains devaient se connaître ou se reconnaître, d’autres découvraient des ancêtres inconnus qui, sur Terre, les avaient inspirés

Cet admirable tableau était malgré tout terni par de nombreuses personnes hébétées, comme au sortir d’un long coma ou d’un mauvais rêve. Elles arrivaient accompagnées de passeurs qui les soutenaient avec déférence. Ces grands convalescents ou accidentés de la vie semblaient même pour certains encore dormir, sans doute pour qu’elles ne soient pas effrayés. Je

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ressentais de la part de leurs infirmiers célestes une grande affection mêlée d’une sublime compassion pour ces blessés en transit pour un des centres de soins où l’on s’occuperait, avec zèle, de leur faire recouvrer attributs célestes et joie de vivre.

Quoi qu’il en soit, nous convergions tous vers ce qui semblait être l’entrée ou la sortie de cet édifice aux proportions surprenantes. L’endroit était impressionnant, aussi démesuré que la coque d’un paquebot de verre en carène. Une foule bigarrée se déplaçait sur le sol ou dans les airs au milieu des cris et des vitupérations. Un incessant ballet de sons et de lumières, de bousculades et d’embrassades me faisait tourner la tête en tous sens pour ne pas en perdre une miette.

J’étais entouré par des hommes et des femmes vêtus tels qu’ils étaient au moment où la mort avait sonné à leur porte, c’était parfois cocasse. Il y avait aussi des êtres lumineux plus ou moins éblouissants au regard de la perfection de leur esprit, et encore quelques animaux hétéroclites, essentiellement des chiens, mais aussi des chats et, vous n’allez pas le croire, un cheval et même un canard ! Les maîtres respectifs* se retrouvaient avec une indescriptible émotion, parfois bien plus touchante qu’avec des proches. Émerveillés, les humains rencontraient des compagnons qui souvent avaient été le seul être à égayer leurs misérables vies. Ils les cajolaient et les couvraient de mots doux, alors que pour leur part, ces animaux qui avaient si bien côtoyé des hommes, au point d’en avoir acquis une Âme, semblaient bien moins surpris de ces retrouvailles célestes. Car pour celui qui vit intensément l’instant présent, l’absence et la mort ne dure qu’un instant. (*insertion de bas de page : Qui est le maître de l’autre ?)

Des oiseaux traversaient le ciel, se confondant parfois avec un groupe d’arrivants. Quelques-uns étaient juchés sur le sommet des édifices, attentifs à des humains si semblables à ceux de la Terre. Certains arrivaient, d’autres accueillaient, des familles entières retrouvaient leurs chers disparus dans l’après-mort. Un père, une mère, un oncle ou tante, autour de moi des arbres généalogiques entiers se brassaient et

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s’embrassaient dans d’interminables effusions. Le plus étonnant dans cette fresque vivante était l’absence de vieux. Je ne voyais en effet personnes de plus de trente ans. Étrange de rajeunir en mourant. Gus me glissa mentalement :

« Tu les vois tel qu’ils sont. Ici, impossible de faire illusion, mais il est possible qu’eux s’imaginent encore avec leurs vielles silhouettes rassurantes de vivants. La plupart le feront encore longtemps, tu comprendras vite qu’ici comme ailleurs, il ne faut pas se fier aux apparences. »

- Et moi, je n’ai pas changé, je suis toujours le même.

- Toutefois tu t’es déjà métamorphosé et continueras de le faire encore et

encore. Tu n’en es pas réellement conscient, mais pourtant, ne plus avoir de corps, c’est déjà un immense changement.

- J’ai pourtant l’impression d’en avoir encore un, est-ce grave docteur ? Il éclata de rire et poursuivi :

- Non, tout va bien, simple préservation de ton esprit. Dans sa grande

sagesse, il garde des repères pour t’éviter de sombrer dans la folie.

- Pourquoi, on peut devenir fou au ciel ?

- Comme sur terre mon ami, comme sur terre. Je te le dis et te le répète,

quel que soit le niveau vibratoire, nous vivons les mêmes choses, seuls nos buts ou nos objectifs peuvent sembler différents, bien qu’à y regarder ils soient parfaitement identiques.

- En tout cas, je suis bien content d’avoir gardé ma belle mèche blanche, elle me rassure.

- Bientôt tu revêtiras ta véritable

- Quoi ! Comme une sorte de déguisement ?

- Oui un peu, disons plutôt comme si tu enlevais définitivement celui

que tu portes en ce moment. Si tu désires changer d’apparence, change ce

que tu portes en toi, car ici comme sur terre, tu es à l’image de tes pensées. Si quelque chose ne te convient pas ou te limite, change d’idée à son sujet.

- À t’entendre, il suffirait de décider d’être beau pour instantanément le devenir ? Il sourit largement avant de répliquer :

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- Tu es déjà magnifique Alex, quoique tu en penses, et puis la

c’est tout de même très relatif. Nous sommes tous des créatures parfaites, comment pourrait-il en être autrement ! Cependant, dans ce monde, en imaginant une nouvelle apparence, elle se virtualisera. Il suffit de t’imaginer en face d’un miroir et de passer à

- Attends, ça a l’air trop simple ton truc.

Fermant les yeux pour mieux concevoir une nouvelle image au physique idéal, j’imaginais mentalement un miroir reflétant le corps musclé d’un culturiste. Une représentation d’Arnold Schwarzenegger au temps de sa jeunesse vint naturellement servir de modèle à mon esprit. J’essayai

vainement de mettre mon visage à la place du sien, mais une partie de mon être intérieur refusait obstinément de m’associer à ce corps sculptural.

- Entre dans le miroir, me suggéra Gus en pouffant de rire.

J’appliquai sa suggestion avec une grimace mentale. En traversant, je sentis instantanément mes vêtements m’abandonner dans un cri déchirant et mes chaussures s’ouvrir pour dévoiler deux gros orteils grotesques. Je me sentais monstrueux, bien loin d’être à mon aise. Certains détails accentuaient encore le mal-être : un corps lubrifié affublé d’un ridicule maillot de bain rouge, ce sourire carnassier, trait d’union entre deux mâchoires carrées, et sans doute pire encore, la posture figée faisant saillir mes muscles luisant d’une matière aux senteurs de noix de

Le regard perçant et le jugement silencieux des personnes autour de moi me firent frissonner de déplaisir. Le rire de Gus qui grondait explosa

bruyamment et je pris conscience sur le champ du ridicule de vouloir être autre chose que moi-même. Affolé, cherchant du regard l’aide d’une âme charitable, je me tournai vers mon seul ami :

- Gus, à l’aide ! M’écriai-je, paniqué.

Celui-ci était vivant de rire.* Il perdit ses lunettes en s’esclaffant, les rattrapa, les fit voltiger, puis les relâcha pour finalement les laisser choir, non sans avoir jonglé plusieurs fois avec. Elles finirent par toucher le sol et disparurent à l’intérieur comme par enchantement. (* note de bas de page :

Au Ciel, être mort de rire est fort incongru.)

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- Calme-toi et refais la même chose en affirmant : « Je suis ce que je

suis. » Ah oui, pense à tes vêtements, surtout tes chaussures, gloussa-t-il entre deux quintes de rire. Il essuya ses larmes avec un immense mouchoir à carreaux qui jaillit miraculeusement de sa poche et replaça ses lunettes qui venaient de réapparaître à l’improviste. Promptement, je refermai les yeux pour me calmer et imaginer le miroir devant lequel je dis : « Je suis ce que je suis. » Après une seconde d’appréhension, je pus me consoler et constater l’efficacité du procédé. Étant de peu de foi, je vérifiai tout de même en tâtant avec soulagement mes bras, ma poitrine et ma mèche avant de m’avouer véritablement satisfait. Je remisai pour plus tard les mille applications qu’un esprit véloce et joueur trouverait à cette nouvelle magie, avant de dire, blasé :

- OK, c’est facile, mais ce n’est pas l’endroit.

Camouflant du mieux possible mon embarras, j’évitai le regard de Gus,

mais il n’était pas dupe. Il reprit son sérieux et me le confirma aussitôt.

- Un grand pouvoir nécessite une grande sagesse, peut-être ainsi

comprends-tu mieux pourquoi celui-ci est amoindri sur terre. Cela vous

laisse le temps d’être certain de vos choix et vérifier qu’ils correspondent bien à ce dont vous souhaitez faire l’expérience.

- Ouais, disons qu’ici c’est peut-être un peu trop rapide ! Tu penses et

d’un seul coup, ça arrive, il y a des moments où ça doit être embarrassant.

- Comme pour celui qui voudrait être plus beau qu’il n’est.

- Oui, dis-je,

- Voilà donc une leçon apprise, je suis bien certain que tu y regarderas à

deux fois à l’avenir. La vie est si simple, c’est l’ego qui aime à compliquer

les choses en voulant protéger à tout prix ton individualité, ta personnalité, la vérité de ton être. Alors, il fait tout et n’importe quoi, il se gonfle d’importance, toujours plus, toujours plus ! Ici vous trouverez profitable d’apprendre à l’utiliser de manière créative plutôt qu’expansive.

- Ouah, Gus, je ne comprends rien à ce que tu racontes. Ego ?

expansive ? mais de quel milieu terrestre sors-tu ? t’étais psy ou quoi ?

Gêné, la mine penaude, il murmura tête baisée :

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- Non, je n’étais

- Comment ça rien ! Avant d’arriver là, t’étais quoi ?

- Je ne me souviens pas de m’être jamais incarné sur terre ou

ailleurs, avoua-t-il embarrassé.

- Quoi ! Tu n’as jamais été vivant. Mince, mais c’est dingue !

Ses épaules s’effondrèrent sous le poids de la révélation, son visage désolé se mirait amèrement dans le sol de mercure qui néanmoins déformait avantageusement sa silhouette. Je l’observai et mon âme m’informa de son désarroi. Il était si différent avec sa tenue anachronique, et en même temps si vulnérable et attendrissant. Je sentais en lui un formidable potentiel inutilisé, sauf quand il expliquait la vie et le Ciel, ce devait être son talent.

Malgré son trouble, il m’apparaissait comme un esprit de sagesse, vaillant et avisé, plein de connaissances et de dévotion pour son monde. Je

pressentais qu’ici, il serait le meilleur professeur que je puisse trouver. Je ne pus m’empêcher de poser tendrement ma main sur son épaule et dire :

- Rassure-toi Gus, c’est sûrement pour bientôt. Et puis, je suis certain qu’un mec comme toi trouverait très surfait de s’incarner. Il se redressa brusquement, comme si mes mots l’avaient guéri.

- Tu es gentil Alex, c’est rare, en général on me trouve bizarre et même on m’évite.

Je ne pus m’empêcher de penser : « Ça c’est sûr, avec ton look !

de subitement me rappeler que Gus entendait parfaitement mes pensées. Je virai aussitôt au cramoisi.

» Avant

- Tu vois ce que je veux

Déclara-t-il satisfait de s’être vu

confirmer l’inéluctable véracité de ses croyances !

Afin de rapidement mettre le pied sur une tache grandissante de culpabilité engendrée par mes odieuses pensées, je tentai de rebondir sur ce qu’il venait de dire.

- Cela paraît incroyable de ne jamais s’être incarné, fis-je comme si j’étais un spécialiste. Mais qu’entends-tu par : « Sur terre ou

» ?

- Les Essentiels s’incarnent dans différents endroits, planètes,

époques, états, espèces. Il ajouta en me touchant la poitrine de l’index : N’en déplaise aux Terriens, vous n’êtes pas le centre de l’univers.

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Sois-en certain, c’est votre ego surdimensionné qui vous pousse à le croire.

- Es-tu en train de me dire qu’il y a d’autres mondes

- Une infinité

Nous sommes bien plus nombreux que ton

imagination féconde ne puisse l’imaginer. D’ailleurs, pour vous, le plus

difficile à entendre est que nous sommes tous de la même essence, tous de la même Source.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ! Il n’y a pas de pourquoi, ta question correspond à une

logique hallucinée, il m’est impossible d’y répondre logiquement.

- Essaye quand

- Il y a un rapport entre l’énergie et l’information, ce sont des éléments

fondamentaux infinis et sans limites. Cette information et cette énergie, d’où qu’elle vienne, n’ont ni commencement ni fin, car tout coule et

ruisselle, porté par la structure du divin primordial. Les humains appellent cela l’Amour.

- Ah, d’accord, et en faisant plus simple, juste pour que je comprenne.

Il sourit et me remercia silencieusement de lui rappeler qu’au lieu de s’écouter parler, il gagnerait à se mettre à ma portée. Il reprit sa démonstration en innervant ses phrases de symboles qui s’affichèrent dans ma tête :

- Tout ce qui a été, est et sera, de la plus petite des particules au grand

Multivers* infini n’est qu’information, n’est que Conscience. La vie est Conscience et la Conscience c’est Vie. Celle-ci provient de La Source, La Source de l’Être, l’Esprit Universel et paradoxalement, en même temps, nous sommes La Source. Une simple pensée, une idée ruisselante. L’Amour est la projection d’une force que tu appelles Dieu, et tout ce qui existe baigne dans cette information primordiale. (*Note de bas de page :

Ensemble de tous les univers possibles) Le zoom qu’il imposa à mon esprit entre la taille des particules et l’infini du pluri-univers faillit me faire tomber à la renverse. À peine remis, le mot Amour m’emplit d’une douloureuse extase et d’un émerveillement qui dépassa largement le champ de ma Conscience. C’était ça ! C’était ce que j’avais cherché toute ma vie sans le savoir. En ce moment, cette inexprimable sensation était en moi et cela était au-delà des

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- L’esprit humain est le reflet d’une « Présence » impossible à appréhender, trop de filtres devant la lumière. Il est futile de chercher à comprendre au risque de louper la seule et unique chose vraiment importante : TA VIE. Tu es unique, des milliards et des milliards d’êtres composent nos univers, et pas un seul ne se ressemble. La Source, ou Dieu, c’est la structure, nous sommes à l’intérieur de cette structure. Par participation tu es la structure et en même temps Toi. À tout moment tu es relié et tu peux décider de vivre en mode individuel ou intégral, être Toi ou être Tout. Chaque esprit est comme une cellule humaine reliée aux autres pour former, disons pour simplifier un corps, le corps d’un Dieu. Sans toi, il n’aurait pas la même beauté, et peut-être même que sans toi il n’existerait pas. Ses derniers mots tombèrent dans un murmure.

En parlant, son allure s’était transformée, emplie de noblesse et d’emphase, il s’auréolait d’un halo doré. Son corps s’était miraculeusement allongé, paraissait véritablement plus mince et plus grand. Même son épi avait repris une place qu’il n’aurait jamais dû quitter. Une matière rutilante semblable à de la lave rougeoyante s’échappait d’un point situé au niveau de son cœur. Elle gonflait et enflait dans un crépitement silencieux, devenant flammes violettes, rampantes et éthérées, se déployant sur sa poitrine et bien au-delà.

Mon âme se mêla à ce flamboiement. Elle se mit à l’unisson comme si les flammes étaient les notes d’un air bien connu et dont elle ne pouvait s’empêcher de reprendre le refrain. Me laissant totalement aller, je me remplis de sensations proches de celles que j’avais ressenties en présence de mon pur esprit. Les quelques secondes d’immobilité et de paix qui suivirent semblèrent durer une éternité. Une vaste étendue de silence s’était ouverte en moi, mon esprit l’occupa avidement. Il n’y avait plus ni haut ni bas, ni droite ni gauche, aucune perspective et pourtant je décelais au-delà de ce vide hallucinant une structure dans laquelle ma conscience s’installait déjà, comme si c’était là le seul endroit qu’elle eût jamais connu.

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Graduellement, les sons et l’agitation revinrent, et j’eus la désagréable impression de quitter un havre de paix pour reprendre pied dans l’agitation et l’effervescence. Je n’avais jamais été aussi bien de toute mon existence, et cela rien qu’avec des mots. Je prenais doucement conscience, personne ici n’était vraiment ce qu’il était. Et moi, qui étais-je dans tout ça, qui serai-je au milieu de ce monde si différent et si fascinant ? Ce pur esprit qui m’avait accueilli, était-ce vraiment moi ? ? ?

Gus m’observait attentivement et lisait clairement dans mes pensées.

- Pas facile à croire, n’est ce pas. Me dit-il, le visage encore tout

illuminé des mots et des idées avec lesquels il venait d’embraser ma conscience. Il se retransforma lentement et repris son physique à la rassurante humanité. Il rajusta ses lunettes et me sourit gêné, comme pour s’excuser de son envolée. Je le laissai redescendre en paix avant de lui demander :

- Gus, est-ce que tout le monde entend nos pensées ?

- Oui, et même toi. Tu apprendras vite à faire du brouillage pour éviter qu’elles ne sortent comme en ce moment, dit-il en agitant son index malicieusement.

- Ça en fait des choses à apprendre. Vais-je retourner à l’école ?

À le dire, une chose en moi pestait : Oh là ! Pas cool du

- À l’école ! Non je te rassure, pas d’école au sens où tu le comprends

avec ton expérience matérialiste et désenchantée de l’existence. Bientôt tu comprendras que la vie tout entière est une école de Soi. Pour être juste, tu as besoin de voir et d’entendre, mais plus encore de ressentir et d’éprouver la Vie. Tu dois unir le matériel et le spirituel, considérer tes pensées comme des objets virtuels avec lesquels il te faut apprendre à jongler. Cette approche symbolique transformera ta conscience et te permettra finalement de faire l’expérience du Divin. Tu es destiné à apprendre à être, et pour cela logique et dogme ne servent à rien. Nous sommes les Essentiels, l’Essence du Ciel, nous venons de La Source, nous sommes la Source. Trouve ton unité intérieure, fait du dehors un dedans, et tu transcenderas ton esprit bien au-delà de toi-même.

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- La Source, c’est Dieu ?

- La Source c’est un symbole. Comment parler de ce qui ne peut être

imaginé. Nous ne le faisons pas. Par commodité, nous disons La Source ou Vie père mère, Divine Conscience Aimante, mais tu peux dire Dieu, Tao, Jéhovah, Allah, Yahvé, Élohim, l’innommable ou ce que tu voudras, ce sont des mots auxquels chacun donne un sens. L’esprit humain a besoin de

symboles pour concevoir ce qui le dépasse, il est obligé de créer des choses à sa mesure auxquelles s’accrocher.

- Comme d’imaginer Dieu en vieux barbu ?

- Exactement, pour beaucoup Dieu ne peut être qu’un homme, mais les

anciens imaginaient plutôt une femme accouchant de l’univers. Tu sais Alex, de tout temps les Essentiels ont essayé de donner à l’invisible une forme, un visage et un corps pour tenter de se l’approprier. Ils ont

personnifié le mal, la peur, l’Amour et toute une pléiade d’énergies, ils ont

même inventé des histoires à leur

finalement très humain, comment faire autrement avec l’illusion d’une si petite conscience ? Maintenant, pour répondre aux sous-entendus de ta question, nous ne sommes pas obligé de prier, et il n’y a pas d’églises ni de doctrine à suivre. Pourtant, tu verras que cette « Divine Présence » existe bien, et tu finira par lui rendre grâce. Cependant, nous n’avons rien à demander, nous pouvons juste remercier et glorifier sa grandeur et son incommensurable sagesse. Il est du ressort de chacun d’inventer sa manière de le faire, et si tu tournes les yeux vers cette ineffable lumière et qu’en reconnaissant sa grandeur, tu deviens humble et sincère, alors c’est encore

Tout cela est normal et

- Alors Dieu, c’est la lumière ?

- Non, Alex, Dieu ne peut être uniquement lumière. Selon ton point de

vue, il serait en même temps ténèbres, ombre et lumière, mais cette

discussion est sans intérêt. Comprends qu’à ton niveau pour le moment, la seule chose importante, c’est l’Amour.

- L’Amour !

- Oui, car l’Amour peut tout, il est sans religion, ni adversaire, tu es là

pour ça, et non pour adhérer à une énième religion qui se valent d’ailleurs bien toutes. L’essentiel est toujours d’expérimenter le Divin à travers

l’Amour ou le contraire, Dieu n’est-il pas Amour. Les livres religieux ne

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sont pas des livres qui disent la vérité absolue, ils parlent d’une vérité, souvent celle d’un individu ou d’un groupe. Ce qui rend les livres saints si importants, c’est avant tout à cause de l’intention qu’ils renferment, celle de changer tes pensées, de t’aider à devenir meilleur, de tourner tes yeux vers une réalité impalpable et te mettre sur le chemin du Divin ou de l’Amour.

Autant dire que cela m’arrangeait, car dès mon plus jeune âge, j’avais fui les églises. On avait bien essayé de faire de moi un enfant de chœur, espérant ainsi que j’aurais à cœur de me tenir tranquille, mais peine perdue. Un enfant qui s’ennuie dans une église empêche de croire en Dieu. Le catéchisme avait été un calvaire, et ce diable que les ecclésiastiques agitaient comme une marionnette dont ils tenaient eux-mêmes les ficelles, me terrorisait. Quant au jugement des prélats sur la créature soi-disant imparfaite que j’étais, ce fut une crucifixion. Avec un nom de famille comme Church*, je n’avais pas besoin d’en rajouter, mon église, elle était en moi depuis toujours. On tentait de m’inculquer des croyances basées sur le mensonge et la peur, où l’image du caractère sacré de l’Amour n’était que misogynie et obscurantisme, manipulation et abjectes déviations, où l’esprit de partage voulait avant tout dire, enrichissement personnel. Un tel culte ne pouvait être digne de mes pensées. Si bien que grand-mère avait rapidement évité de me forcer à pratiquer, au grand soulagement du curé et de l’ensemble de la paroisse qui m’avaient assimilé à un démon en puissance. (*Note de bas de page : Mot anglais pour église.)

Depuis ce temps, ma seule relation avec Dieu avait été de dire : « Merci La Vie ». Et quel que soit le résultat, à chaque nouvelle entreprise, ou à chaque fois que je terminai quelque chose, je remerciai La Vie. Cela m’avait plutôt bien réussi, du moins jusqu’à ma mort. Cette mort, j’en prenais de plus en plus conscience, apparaissait bien moins tragique au demeurant que tout ce que j’avais pu imaginer. Cependant, l’idée d’avoir laissé ma mère derrière et la conversation un peu plus tôt avec Gus refirent surface. Je m’entendis dire, tout en m’emplissant à nouveau de la colère qui m’avait fait serrer les poings : « Qui va s’occuper d’elle maintenant que je suis mort ! »

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Les symboles et les images associés à ces mots s’affichèrent devant moi, dans un éventail composé d’écrans de cinéma. Sur un je voyais ma mère dépressive, seule et le visage noyé de larmes, un tube de barbiturique vide sur la table de nuit. Sur un autre, mon cercueil entouré de ma famille, de mes camarades et professeurs, tous effondrés. Sur un troisième, j’entendais Gus dire : « Elle changera ou te retrouvera très vite là-haut. » Je compris soudain ce qu’il avait voulu dire. Sur un quatrième j’étais ici, brillant comme un astre, en train d’accueillir ma mère finalement en paix.

Les images me renvoyaient maintenant à d’autres événements cachées dans des choses banales de ma vie. Des phrases, des scènes brèves, des rêves et tout un tas de pièces de puzzle qui s’assemblaient et me révélaient que chacun est avant tout responsable de lui-même, responsable de son propre bonheur. Ce lent travail de maturation avait déjà commencé sur terre depuis bien longtemps et j’en prenais enfin Conscience. Brusquement, l’éventail d’écrans se referma et se rapetissa à la taille d’un petit pois lumineux, il descendit en moi comme si j’avalais une bille de plomb. Aussitôt un nœud se dénoua, libérant une onde de paix qui fit rapidement place à de la perplexité. Celle-ci fut immédiatement interrompue par les louanges d’une foule extatique et invisible, murmurant à l’unisson : « Bénis sois-tu. » Le tout n’avait duré qu’une fraction de seconde, malgré l’impression tenace d’y avoir passé de longues minutes.

- Tu viens de grandir en Conscience, c’est excellent, bondit Gus

enthousiaste. Même pas arrivé et déjà en train de nous faire tous grandir, merci Alex, ouah c’était

Je ne saisissais pas ses propos, l’instant avait été si fugace. Je n’arrivais même pas à le retrouver dans ma mémoire, il semblait s’être effacé ! Comment une simple pensée, ou : « Prise de Conscience » pouvaient-elles donner du bien-être à d’autres ? Gus, le sourire largement ouvert d’une oreille à l’autre, semblait encore sous le coup d’une véritable émotion.

- Bientôt Alex, bientôt tu comprendras ce que cela représente, très bientôt.

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Il n’en dit pas plus, mais je commençai à m’habituer à ses curieux présages ne donnant droit à aucune autre explication. Reprenant le contrôle des opérations, il lança pour moi comme pour lui :

- Étant donné que personne n’est là pour t’accueillir, nous pouvons

passer aux formalités.

- Ben oui c’est vrai, personne pour moi, comment ça se fait ?

- C’est souvent le cas, tu es jeune, ta famille terrestre est toujours en vie,

et puis tu sais, la famille. Tu te souviendras vite qu’ici c’est bien différent de sur Terre. Reste là, je reviens dans un instant. Il se volatilisa comme si une saute de vent l’avait soufflé, me laissant seul avec une interrogation de plus.

Je profitai de ce premier moment de relative solitude pour observer la foule se réjouir de cette renaissance aussi fantastique qu’inattendue. Certains racontaient leurs derniers instants, avec parfois une pointe d’exagération, cherchant ainsi à susciter le respect. Ils mettaient en avant un courage héroïque devant la mort, mais déplacé compte tenu des circonstances. Leurs accueillants dont le sourire masquait à peine une réprobation silencieuse, laissaient néanmoins à leurs proches tout le plaisir d’affirmer une victoire sur ce qu’ils avaient bien souvent craint le plus.

Je ne cessais de m’étonner de cette nouvelle capacité à ressentir plus qu’à entendre les pensées des individus autour de moi. C’était une sorte d’intelligence sensorielle qui sur Terre m’avait tant fait défaut. J’avais l’impression de remonter la bande FM d’une radio, captant et s’arrêtant de-ci de-là sur une conversation ou une émotion particulière. Certaines étaient si puissantes que j’en étais parfois chaviré. Un couple notamment, dont la femme venait juste d’arriver et se jeter dans les bras d’un être resplendissant et d’une grande beauté. Elle, superbe. Lui, magnifique, vêtu d’un simple costume immaculé. Ils s’étreignirent à quelques pas de là et leur union projeta une pulsation éclatante qui rosit l’air ambiant et le transcenda d’irisations presque palpables. J’eus un pincement au cœur devant si beau débordement de sentiments.

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Je perçus clairement les remerciements silencieux d’un bon nombre des personnes présentes autour de moi. Ils étaient dirigés vers le couple, mais aussi vers cette « Présence » et toute une pléiade de divinités aux noms compliqués. Chacun le faisait avec ses propres mots, mais c’est une seule et même intention qui s’élevait vers un lieu semblant se situer bien au-delà de nous. En fait pas si loin que ça, car par pure bonté d’âme cette « Source de vie » avait pensé à nous épargner de la chercher, elle était aussi en chacun de nous.

Je me surpris à remercier moi aussi mentalement ces amoureux, juste avant de me sentir brusquement happé et transporté pour me retrouver à partager leur expérience amoureuse dans un trio de conscience. C’était bouleversant, une force s’insinua en moi et me remplit comme une simple coupe dont le niveau montait, montait et montait encore pour se rapprocher du bord. L’énergie semblable à du liquide se mit à déborder et se répandre autour de moi, me faisant littéralement baigner dans un océan d’extase et de tendresse, c’était divin. Je partageai avec eux des milliers d’instants de bonheur acquis au cours de leurs nombreuses vies communes, réunis en un présent émotionnel sacré. En cet instant, ils partageaient gracieusement cette divine essence, cette offrande à l’Amour, et chacun la recevait comme la sienne. Libéré de la matière, c’est de cette manne dont l’esprit se nourrit, la plus subtile et la plus extravagante des énergies. Recevoir de l’Amour encourage à en donner, alors qu’en donner force à recevoir. Puisque c’est celui qui donne qui « EST

Cette expérimentation involontaire fut si violente émotionnellement qu’elle me laissa pantelant devant Gus, réapparu sans bruit depuis quelques instants. Il attendait patiemment avec un sourire béat le bon rétablissement de mon esprit.

- Vas-y mollo avec la synchronisation. Apprends d’abord à contrôler, sinon tu vas y laisser des plumes.

- Je n’ai rien fait, je ne sais même pas ce qui s’est passé, ça m’a soulevé

comme une feuille morte, et

plafond du Ciel !

j’ai cru un instant m’écraser sur le

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- Tu t’es synchronisé spontanément avec eux.

- Synchronisé !?!

- Oui, tu t’es mis sur la même longueur d’onde, certainement en les

remerciant. Sans doute avais-tu besoin de faire le plein d’Amour, il y avait là une réserve disponible à proximité dans laquelle tu a puisé.

- Faire le plein d’Amour ? Comme le réservoir d’une voiture ?

- Oui, un peu, c’est courant à votre arrivée, vous avez tellement eu l’impression d’en avoir manqué sur Terre.

- Tu dis ça comme si c’était si simple de se sentir aimer.

- Entends bien. Tu as dis : « Se sentir aimer ». L’Amour est bien un

sentiment qui vient de l’intérieur. Pourquoi s’accabler en le cherchant ailleurs que dans son cœur ? Visite l’intérieur et laisse donc la dynamique de l’Amour se déployer et te transformer.

Je le comprenais à demi-mot. Au fond de moi ma grand-mère souriait, tout à fait ce qu’elle aurait pu dire. D’ailleurs elle le disait souvent, avec évidemment sa verve bien à elle ! « Si tu veux de l’Amour mon coco,

entraîne-toi d’abord à mettre des mots d’amour dans ta bouche et dans ton cœur. » Gus ajouta à cette sagesse :

- Tu vois. Exactement comme sur terre.

Je restais silencieux. Une fois de plus je prenais conscience d’une immense vérité. Depuis mon expérience avec le couple, je me sentais débordant d’une vibrante énergie à laquelle j’attribuai immédiatement le nom d’Amour pour bien me l’approprier. C’est alors que mon esprit ramena deux idées au premier plan, qui se mirent à briller comme deux néons dans la nuit.

La première, c’était l’image de ma mère en quête permanente d’Amour, s’épuisant à le chercher chez les autres qui effrayés, s’enfuyaient devant son avidité. La seconde, celle de ma grand-mère qui, tout naturellement débordait d’Amour et rassemblait autour d’elle des foules d’admirateurs sans rien faire de particulier. Avec sa merveilleuse voix, et son commerce de bijoux à base de pierre et de cristaux, elle attirait des clients dont la plupart devenaient des amis. Mais le talent qu’elle avait pour dire avec

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franchise et élégance ce que vous aviez besoin d’entendre avait fait d’elle une femme respectée, à qui l’on prêtait un grand bon sens et des dons de guérisseuse. Pourtant, elle était avare de conseils, gardant sa vérité pour elle et invitant chacun à trouver la sienne. Pour cela, elle racontait de petites histoires dans lesquelles elle semait des graines de changement ou de Conscience. Elle disait que donner un conseil, c’était comme aider un papillon à sortir de sa chrysalide. Sans faire l’effort nécessaire pour vivre, jamais ses ailes ne deviendraient assez fortes pour lui permettre d’atteindre le

Gus me tendit un verre qu’il fit apparaître spontanément entre ses mains.

- Tiens, bois, un don du Ciel, ça te

La boisson était d’une transparence légèrement bleutée. C’était de l’eau

toute simple, merveilleusement pure et désaltérante. Elle jaillit dans ma bouche comme une source vivifiante qui se répandit et s’écoula joyeusement dans tout mon être comme si je n’avait pas d’organes.

- Cela vaut bien tous les champagnes du monde, affirma Gus. Nous

fêterons ce soir dignement ton arrivée en buvant des choses plus pétillantes. Pour le moment, j’ai accéléré notre passage étant donné ta rencontre avec qui tu sais. Il dit cela avec un air de conspirateur, comme si pour lui c’était plus qu’une simple formalité ?

Gus me précéda et ouvrit notre chemin vers l’intérieur d’un bâtiment qui s’élançait fièrement, semblable à une tour Eiffel de verre et de légèreté. Au passage sous une des arches iridescentes, une chape de calme et de silence se matérialisa soudain autour de nous, annihilant les émissions sonores, psychiques et sensitives de l’extérieur. Cette accalmie inattendue me figea dans l’immobilité et l’attention, à l’écoute de la paix revenue. Me retrouver ainsi avec moi-même fut divin. Il faut dire que depuis ma mort j’avais ressenti mon existence plus pleinement et plus somptueusement que jamais. Ce moment était comme une sorte de parenthèse, cela m’en fit prendre Conscience. J’avais le sentiment d’avoir vécu plusieurs jours en quelques minutes, et mes sens résonnaient encore de cette étonnante et si magnifique expérience. Progressivement mon cœur et mon esprit cessèrent

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de vibrer et retrouvèrent une densité émotionnelle plus contrôlable. La rassurante impression de pouvoir enfin reprendre en main une situation qui commençait doucement à m’échapper ne dura qu’un instant. Une partie de moi, ensevelie par mon indifférence, semblait s’impatienter et se grandir, se débattre et s’agiter pour se faire entendre, réclamant de se mettre sans délais, en quête de la seule chose qui nous manquait encore, notre âme sœur.

Nous progressions maintenant dans un hall vide aux dimensions extravagantes. On aurait facilement pu y ranger quatre ou cinq Airbus A 380 posés les uns sur les autres comme des jouets. Autour de moi, tout semblait étrange et irréel, et en même temps plus que réel. L’intérieur du bâtiment accueillait d’innombrables bureaux ou espaces de travail contenus à l’intérieur de raies de lumière éthérée, sorte d’images lumineuses animées. Le plus fou était leur nombre qui dépassait l’entendement. La source de ces projections de lumières vivantes venait du plafond percé d’alvéoles. Il était hallucinant de voir ces différentes zones temporaires autonomes repliées ou imbriquées les unes dans les autres comme de simples feuilles de calque ne dévoilant au final qu’une seule et même animation. Chacune était remplie de personnages tout aussi impalpables qui semblaient travailler, étudier, se reposer, lire, ou discuter, comme dans toute bonne société terrienne. La seule différence venait de l’espace utilisé dont la réalité matérielle n’avait pas véritablement besoin d’exister. On y trouvait pourtant avec leur totale fonctionnalité, des laboratoires, des salles de conférences, des amphithéâtres, des snacks, des restaurants et les multiples infrastructures et commodités d’une entreprise ultra moderne. Cet enchevêtrement de vies et d’activités impalpables semblait être le poste de commandement de ce monde céleste.

Le sol était toujours recouvert de cette matière aux miroitements presque vivants dont les reflets n’avaient aucune logique apparente. Ils étaient animés d’une forme d’autonomie, s’éloignant et s’approchant comme de petits animaux facétieux. J’avais la ridicule idée qu’il pouvait bien être habité par une tribu de je ne sais quoi. J’y pensais, car j’avais l’impression de les entendais piailler !

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- Gus, elle est drôlement bizarre cette construction, on la croirait vivante.

- Elle l’est. Sinon, comment tout cela tiendrait ? Je pensais qu’au moins sur terre, on t’avait appris ça.

- Comment ça « Au moins », lâchai-je avec un peu trop de verdeur à

mon goût. J’étais assez susceptible, surtout quand on me charriait, ici comme

- Calme-toi, c’est comme sur terre, toute chose est vivante. Dit-il surpris par le ton dont j’avais bien involontairement abusé.

- Les arbres, les animaux, la Terre, d’accord, mais pas les maisons. Je

n’ai jamais eu l’impression qu’une station-service pouvait être satisfaite de me voir prendre de l’essence chez elle, dis-je, certain de mon fait.

- Ah bon jamais. Et donc tu penses que c’est impossible car tu n’en a

jamais fait l’expérience ! Alors, je te le dis, tout est vivant et possède une Conscience. Depuis ton arrivée, l’esprit du lieu est informé de ton arrivé, il te suit, te redécouvre, il est heureux de te sentir à nouveau. Et les murs, regarde comme ils nous écoutent, ils essayent de te dire que j’ai raison en faisant frissonner leurs couleurs.

Je jetai un œil septique à la construction, ainsi qu’à cette voûte transparente aux propriétés lumineuses si étonnantes. L’aspect du bâtiment tout entier était quasiment organique et m’apparaissait soudain sous un autre jour. La matière s’apparentait à la texture d’une feuille, celle d’une sorte d’aloès géant dont la carnation caméléonesque miroitait délicatement. Cette chose était effectivement vivante et comprenait fort bien que nous parlions d’elle. La nuance de ses couleurs se mit à changer et vibrer de plus en plus rapidement dans un bruissement qui s’amplifia jusqu’à devenir assourdissant. Un langage frénétique s’en échappait, modifiant les teintes dans une dialectique incompréhensible, s’essayant à d’improbables combinaisons qui me donnèrent très vite le mal de mer.

- T’entends mieux ? hurla Gus en se bouchant les oreilles.

- Oui ! Demande-leur d’arrêter, je vais être malade, l’exhortai-je précipitamment.

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Immédiatement cela cessa, ramenant subitement le silence dans mon esprit.

- Elles t’apprécient drôlement, tu as eu droit au grand jeu, dit Gus

admiratif, je ne les avais jamais vues comme ça. Ébranlé par ce que je venais de vivre, je soufflai longuement avant de répondre d’une voix chevrotante :

- Ouais, c’est l’effet que je fais aux maisons en général, c’est ça la classe

mon pote, croassai-je misérablement. C’est encore chancelant que je suivis Gus en direction de ce qui paraissait être la sortie. Il n’y avait pas de porte, c’était juste une ouverture de forme ovale se découpant dans la lumière. Elle laissait entrevoir un vaste jardin orné de bosquets fournis et de bouquets de fleurs gigantesques aux couleurs chatoyantes. En arrivant dehors, je fus saisi par l’incroyable spectacle. J’avais l’impression d’avoir littéralement rapetissé devant la végétation aux proportions colossales. C’était si beau et si grand que l’on ne pouvait être qu’humble face à tant de présence, tant de Sagesse, tant de hauteur. Sans doute un moyen de se rappeler de ne pas trop se prendre pour un géant avant d’avoir grandi

- Nous sommes déjà dehors ! Dis-je, surpris de n’avoir pris ni ascenseur

ni Escalator ou quelque autre moyen que ce soit pour descendre la centaine d’étages qui nous séparaient du haut de la plate-forme. « Nous ne sommes même pas descendus m’émerveillai-je. Encore un prodige du Ciel ou un nouveau truc à apprendre ? »

- Les deux Alex. De plus, c’est facile à comprendre. Le bas, le haut,

l’espace, le temps, la forme, la taille, la couleur, ici, c’est comme dans ta tête. Quand tu fermes les yeux, il n’y a plus de logique. Ce qui est gros peut devenir petit, ce qui est rouge, devenir bleu, et ce qui est sombre, lumineux, glissa-t-il dans un murmure. Rappelle-toi toujours que tu es une pensée. Si tu veux changer quelque chose, change ta pensée. Par résonance, tout le reste suivra.

Cela semblait si naturel pour lui, qu’il avait l’air étonné de se l’entendre dire. J’avais l’impression que les mots lui permettait de subitement prendre

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conscience de ce qu’ils voulaient vraiment dire. Une phrase de ma grand-mère me vint brusquement à l’esprit : « On enseigne souvent ce que l’on a besoin d’apprendre. » Je notai avec plaisir que Gus pouvait lui aussi avoir des choses à comprendre ! C’était assez inattendu, surtout après mes découvertes à son sujet depuis notre rencontre. Il apparaissait si plein de sagesse, et en même temps si étrange. Pourquoi dans un monde où il était possible d’avoir un physique parfait, Gus avait-il besoin de lunettes ? Pourquoi était-il gros, pour ne pas dire énorme, avait des cheveux gras garnis d’épis et s’habillait de façon excentrique. Était-ce là le vertueux manteau de la sagesse ? Ne dit-on pas que seuls les petits enfants et les sages eux-mêmes, reconnaissent les êtres qui n’ont pas besoin de mots ou d’apparence pour démontrer ce qu’ils sont. Quoi qu’il en soit, Gus devait être un sacré personnage. Je souhaitais secrètement rester ami avec lui dans cette nouvelle vie prenant des allures de révélation. Gus serait le mentor idéal pour comprendre ce nouveau continent céleste et m’y faire une place, ou peut-être bien m’aider à retrouver la mienne ?

Chant Premier, Strophe II

Qui pourrait maintenant raconter de quelle manière les Cieux, la Terre et la Mer furent formés si légers en eux-mêmes, et pourtant si vastes, eu égard à leur étendue ? Qui pourrait expliquer comment le Soleil et la Lune reçurent là-haut le mouvement et la lumière, et comment tout ce que nous voyons ici-bas eut la forme et l’être ? Qui pourrait enfin comprendre comment chaque chose reçut sa propre dénomination, fut animée de son propre esprit, et, au sortir de la masse impure et inordonnée du Chaos, fut réglée par une loi, une quantité et une mesure ?

Chants Alchimiques Anonyme

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Agapes célestes

Rien n’est jamais sans conséquence. En conséquence, rien n’est jamais gratuit. Confucius

Depuis mon arrivée, c’est la luminosité qui me surprenait le plus, elle venait de partout à la fois, du ciel, de la végétation, des choses, et parfois des personnes elles-mêmes. Elle jaillissait littéralement de chaque contour, de chaque forme, dessinant aux choses un nouveau relief. Je remarquai assez vite l’absence d’ombre qui renforçait encore cet éclairage et cette vie si particulière. D’habitude, j’étais sensible aux fortes intensités qui me faisaient plisser les yeux. Ci-haut, ma vision était parfaite et emplissait mon esprit de merveilles à chaque regard. Le plus fascinant était de distinguer une sorte de circulation sanguine à l’intérieur de la matière, un foisonnement, un chatoiement de poussières, comme la danse de minuscules ruisseaux de lumière. Le spirituel ne semblait être qu’un canal pour cette énergie transparente et scintillante éparpillée partout en nous et autour de nous.

L’air extérieur parfumé de senteurs melliflue était aussi pur et enivrant que celui d’un sommet himalayen. Je me retournai et levai la tête en direction du nuage pour m’apercevoir avec stupeur qu’il avait disparu comme par magie. À sa place se déployait un ciel céruléen, qui malgré le jour et l’extrême luminosité était constellé d’étoiles aussi visibles que sur terre lors d’une nuit sans lune. Repenser à la Terre que je venais pourtant de quitter libéra en moi une vague de nostalgie. Elle enfla et souleva un soupir de regret dans ma poitrine, puis retomba avec fracas sur le rivage intérieur de mon cœur. L’écume, sans doute, fit perler une larme, je prenais douloureusement conscience, c’était fini, je n’y retournerais Évidemment, à ce moment précis, je ne savais pas encore.

- Tout va bien Alex, je te rassure, ça va très vite passer, me dit Gus en posant amicalement sa main sur mon avant-bras. Elle était chaude et je sentis cette chaleur me pénétrer et m’envahir doucement. Il ajouta avec une voix traînante :

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- C’est un simple souvenir, le passé est loin, il est loin derrière toi maintenant. Reviens donc avec moi, ouvre les yeux sur les présents de la vie.

J’entendais le conseil de mon ami, et mon esprit, subjugué par son intention de m’aider, se tourna vers les routes dorées du Ciel et la somptueuse flore qui se sublimait, rien que pour enchanter mon âme d’une matérialité émotionnelle si pleine d’absolu. Rien n’avait d’importance devant tel miracle, mais pour le voir, encore fallait-il le vouloir. Progressivement, une douce sensation chaude et caressante remplaça le mal-être, Gus venait de déposer une bouillote sur mon cœur et je m’abandonnai avec soulagement et délectation à la fièvre du maintenant.

Sans m’en rendre compte, Gus avait guidé mes pas jusqu’à une vaste fontaine de cristal autour de laquelle se reposaient de nouveaux arrivants, tout comme moi désorientés par un si grand changement dans leur vie. En effet, pas facile d’oublier qu’une heure plus-tôt la plupart étaient encore malades, blessés, vieux ou à l’article de la mort. Pour l’instant, ils étaient entourés par de nombreux amis et parents pour les rassurer. C’était comme dans un rêve, les couleurs étaient étranges, mouvantes, comme rajoutée. Cela faisait penser au parc d’un sanatorium des années trente, comme dans un vieux film du début du cinéma. Ce lieu existait bien, mais en réalité il était dans une autre division céleste. Cependant, chacun pouvait l’invoquer et temporairement y projeter un double de lui-même pour profiter de ses effets, ce que Gus venait de faire.

C’est le chant si particulier de l’eau sur le cristal qui unifia ma conscience. Il provenait d’une gigantesque fontaine de cristal ou d’une matière y ressemblant. Elle ruisselait au centre d’un bassin en bouillonnantes cascades, alors que de simples gouttes, s’éjectaient et venaient miraculeusement faire tinter comme un xylophone des coupelles de toutes tailles. L’endroit semblait hors du temps, hors des règles élémentaires de la physique. Je voyais les sons, j’entendais les couleurs et ressentais leur énergie me traverser comme si je n’étais plus qu’une enveloppe immatérielle. Tous ces sons mêlés existaient un instant sous une forme

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pure avant de se lancer dans une sarabande multicolore de vie tumultueuse, dont l’observation me fascinait et me remplissait de contentement. C’était comme les gouttes de sirop coloré que grand-mère versait dans le verre d’eau de mon enfance.

Par la suite Gus m’expliqua que pour beaucoup, l’acclimatation était parfois longue et pénible. Au Ciel tout comme sur terre, les pensées de peur étaient bien nos pires ennemis, car elles créaient l’illusion, une simple illusion. La fontaine permettait rapidement de se guérir, de réunifier ses polarités et passer à autre chose. Les ondes sonores colorées étaient propices à l’équilibre, à une réharmonisation réparatrice, elles tintaient et se déployaient mollement, enjoignant l’arrêt du jugement, favorisant le pardon et l’acceptation.

- Observe, écoute, ouvre tes yeux et tes oreilles, sois attentif, libère ton

esprit de ses vaines préoccupations, laisse le passé à sa place, renvoie le

derrière toi et reviens ici, maintenant, vis ta vie et non l’illusion créée par tes

- Tu as raison Gus, dis-je en sortant de ma torpeur comme s’il m’avait pincé.

Disparue la fontaine ! nous étions à nouveau sur le chemin proche de notre point de départ et j’avais bien du mal à croire que tout cela n’avait été qu’un rêve. En tous cas, j’étais de nouveau frais et dispos. Rêve ou pas rêve, j’avais l’esprit vide et lumineux, et c’était très bien comme ça.

- On ne va pas se laisser aller à gémir sur le passé. N’est-ce pas ? Quel

est le programme, j’ai faim. Il n’y a pas un petit trou dans ton emploi du temps pour qu’on puisse manger, ça m’a creusé de

Je vérifiai d’une œillade discrète la réaction de Gus à cet humour peut-être déplacé ici haut.

- C’est bien, Alex. On peut dire que tu as le mot pour rire, si les morts avaient le droit de rire ! dit-il en me regardant avec sévérité.

Nos regards se parlèrent un instant, jaugeant de nos impertinences réciproques avant de libérer une franche hilarité. Gus se tapait sur les

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cuisses, étirant dangereusement son bermuda et sa veste. Nous avions l’air de deux gosses venant de faire une grosse bêtise. Des larmes inondaient mon visage, libérant le reste des émotions accumulées lors de cette matinée qui dépassait l’entendement. Tout mon corps, dont une partie de mon esprit se démenait à maintenir l’illusion, participait joyeusement à ce lâcher prise rédempteur.

Les yeux encore humides, Gus me demanda :

- Qu’aimerais-tu manger ?

- Eh bien, je ne sais pas. Il y a une cantine, un restaurant, comment ça se passe ? Je n’ai pas d’argent.

- Ah oui, l’argent, une des divines créations humaines.

- Une sacrée cochonnerie, tu veux dire.

- Je ne puis être que partiellement d’accord avec toi. Si tu voyais l’énergie positive dont il est capable, tu ne dirais pas

- Comment ça ?

- L’argent est comme tout le reste, il a des effets négatifs mais

heureusement aussi des effets positifs, c’est la règle cosmique absolue, l’un n’existe pas sans l’autre, question d’équilibre. Le positif est toujours plus créateur d’Amour car il diffuse et étend ses effets, alors que le négatif comprime et retient l’énergie. Bientôt les humains cesseront de penser égoïstement, et alors, une nouvelle logique se mettra en place, vous partagerez.

- L’argent peut créer de l’Amour !

- Évidemment, aussi facilement que de la peur. Dans ta logique étriquée,

ce n’est pas l’argent qui est mauvais, c’est ce que vous en faites, votre manière de vous en servir. Il n’y a en réalité que deux énergies en ce monde, l’Amour et la Peur, l’alpha et l’oméga, les deux extrêmes du

déploiement divin. Elles génèrent à elles seules toutes les autres énergies animant les pluri-univers visibles et invisibles.

- Comme le Ying et le Yang, dis-je fièrement.

- Exactement, c’est un magnifique symbole de vie. Tout ça pour dire que

nous n’utilisons pas d’argent, ça n’aurait aucun sens, nous créons directement tout ce dont nous avons besoin à partir de la matière information indifférenciée. Tu verras, c’est très facile, simple question de

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concentration et de pratique pour contrôler le processus. Je t’apprendrai.

- Génial !

Gus prit soudain un air sérieux et ses yeux changèrent de couleur comme si sa lumière intérieure avait soudainement baissé d’intensité. Je sentis immédiatement qu’il allait me dire quelque chose de beaucoup moins amusant.

- Tu sais, Alex, bientôt les humains cesseront l’abomination de

l’esclavage de l’argent, ils continueront de travailler et de faire comme par le passé mais sans avoir besoin de se rétribuer pour cela, ils le feront par nécessité car ils n’auront pas d’autre choix.

- C’est une magnifique utopie Gus, que le Ciel t’entende.

- Le Ciel n’a rien à voir avec ça. L’utopie est un concept humain, un

choix qui n’est pas irréalisable comme tu sembles le croire, mais seulement non encore réalisé. Chaque avancée est d’abord l’expression de notre plus formidable pouvoir, un rêve et non une utopie. Ce sont vos désirs et vos envies qui en font une réalité collective. Ne vois-tu pas les miracles dont vous êtes capables quand vous avez le même but et la même intention ? Il en est de même des choses que vous craignez le plus. Un jour, à force, elles deviennent vraies. La vie ne fait que favoriser vos intentions et vos croyances, bonnes ou mauvaises.

- Je ne suis pas certain que l’humanité soit sur le point de supprimer

l’argent.

- C’est vraie. Et pour son malheur, elle s’éloigne et s’enfonce toujours

plus loin dans le mensonge et la spoliation, dans la négation sans entendre

les avertissements, sans voir les signes. Son aveuglement la mène tout droit à sa perte.

- Quels avertissements ?

- Ils sont si nombreux. Mais vous continuez de trouver la situation tout à

fait acceptable. La monté de la peur ou des inégalités est toujours un signal d’alarme, les injustices, la privatisation du bien commun, le réchauffement du climat, la crise financière sont des sirènes qui vous hurlent de changer. C’est votre ultime chance, ensuite le Ciel mettra en place vos désirs et vous le maudirez pour cela.

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- Cela semble pourtant aller bien

C’est ce que l’on dit en tout

- En effet, on vous fredonne une jolie berceuse pour rassurer et endormir l’enfant. Vos médias jouent un air bien doux, malheureusement meilleur

que celui de ceux qui cherchent à vous avertir. Mais la berceuse est un requiem qui s’achèvera par un couac retentissant.

- Que veux-tu dire ?

- La fin arrive, c’est inéluctable, il est temps pour les humains de se

mettre à prier.

- La fin du monde !

- Pas la fin du monde, Alex, la fin des temps, le retrait du

- Foutaise. Dis-je la voix fourbie d’un éclat de colère, avec cependant la certitude d’être en train de me mentir à moi-même.

Gus me regarda tristement et adressa cette pensée silencieuse à La Source :

« Même lui refuse d’entendre la vérité ! »

- Excuse-moi Gus, ce n’est pas ce que je voulais dire, mais ça semble si.

.

- Si incroyable, n’est-ce pas. Parce que le mot fin te fait peur, tu lui attribues une connotation négative. Pourtant, ta mort te semble t-elle négative ?

.

- Non.

- Le changement est-il difficile à vivre ?

- Non au contraire.

- Alors, considère la fin des temps comme potentiellement positive. Si

j’ajoute que les temps qui viennent sont ceux de la fusion, ceux où vous

direz « Nous » au lieu de « Moi », ces temps ne sont-ils pas souhaitables ?

- Si, dis-je penaud.

- Ils sont inévitables, Alex,

Car notre âme le

Votre difficulté est de ne plus croire au merveilleux, de ne plus être capables d’avoir une vision commune paradisiaque de la Vie sur Terre, de bâtir des merveilles. Vous comptez, vous comptez sans cesse. Les nombres ne vous ont pas été donnés pour ça, ils doivent servir à donner du corps et des dimensions à l’incommensurable. Mais il y pire encore. Vous êtes tellement persuadé de devoir accoucher dans la douleur que c’est ce que

vous obtiendrez. Pourtant, il y a plein d’autres manières de

Plus

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agréables. De toute façon, cela revient au même, si vous ne le faites pas, le

Ciel pourvoira. Vous serez purifiés jusqu’à redevenir sel et retournerez à la matière primordiale. Puis en rétablissant les vertus primitives des choses, vous ferez nature, la lumière pourra alors entrer, et vous serrez de nouveau des surhommes aux pouvoirs illimités.

- Alors nous allons souffrir ?!?

- Si c’est un désir ou votre plus grande peur, sans aucun doute. Mieux

vaudrait désirer la paix ou la craindre. Car dans les deux cas, de toute évidence, c’est ce que vous auriez.

- Un mal pour un bien en sorte.

- Mais non voyons, un bien pour un

Notre conversation m’avait légèrement coupé l’appétit. La mine sombre, nous nous dirigions vers une destination fatalement propice à de nouvelles découvertes. En quelques pas, Gus était de nouveau le joyeux compagnon qui se réjouissait de nos prochaines agapes. Il faisait preuve d’une fabuleuse capacité à revenir dans l’instant présent, à n’être qu’un passant, à vivre plutôt que d’encombrer son esprit avec de vagues prophéties. Il savait l’importance de restaurer l’équilibre le plus vite possible. Cela n’empêchait pas les épreuves, ça les rendait juste plus relatives, l’essentiel étant de préserver, quoi qu’il arrive, son harmonie intérieure et se garder de mal penser. Je décidai donc de faire comme lui, ouvrir mes yeux sur le présent, faire taire mon esprit et ressentir ma vie harmonieusement, avec justesse et ravissement.

Nous avancions à travers une sorte de campagne fleurie parsemée de bosquets formés d’arbres gigantesques. Je notai au passage que la majorité de ceux-ci, malgré leurs différentes essences, s’étaient développés selon un modèle similaire. Ils étaient tous relativement bas comparés à ceux de la Terre, campés sur des troncs massifs et ornés de racines tentaculaires qui rampaient hors du sol. Les branches et le feuillage s’étalaient largement autour de chacun, formant une cloche protectrice filtrant le jour. Ils ressemblaient tous à des bonzaïs géants.

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- C’est à cause de la lumière, me renseigna Gus, ici, aucune concurrence pour en bénéficier, donc inutile de s’élever au-dessus des autres.

Acquiesçant de la tête, je remarquai différentes variétés et espèces mariées en bouquets improbables. Mélèzes et platanes se mêlaient à des cocotiers arborant des colliers de noix dorées. Des pommiers aux fruits gros comme des pastèques côtoyaient des dragonniers gigantesques et des raphias aux feuilles aussi longues et larges que des ailes d’avion. Des bambous géants agités par une brise aérienne claquaient comme les mats d’un port de plaisance ; Ils semblaient rythmer la pousse de fleurs dans la chevelure d’un groupe de saules pleureurs à l’apparence de hippies. Tous ces arbres et la végétation environnante rayonnaient et pulsaient de vie, semblant s’accommoder d’un même et unique climat pour grandir dans une éternelle saison.

- Curieux ce mélange, ça ne ressemble en rien à la Terre, et pourtant en le disant, tout me paraissait si familier.

- C’est normal, c’est ton Ciel, celui dont tu rêvais.

- Je n’ai jamais pensé à la mort ni même rêvé du Ciel.

- Tu l’as fait, mais tu ne t’en souviens pas, tu dormais.

- Tu parles de rêves ?

- Non, de l’endroit où se rend ton Âme quand tu dors.

Je restais sans répondre, sachant que s’il le disait, cela avait toutes les chances d’être vrai. Sans doute l’explication de cette furieuse impression de déjà-vu qui me tenaillait depuis ma mort.

- Tu sais, Alex, dans certains plans vibratoires plus bas, la vie n’est pas

si différente de celle que tu connaissais sur Terre. Il y a des écoles, des

hôpitaux et même des églises. On pourrait facilement s’y méprendre.

Je laissai mon esprit imaginer l’existence de ces autres réalités avec un sentiment de curiosité, mais ce sont les souvenirs et les images de mes autres vies célestes qui s’illuminèrent furtivement. J’avais déjà vécu au Ciel, c’était incontestable. Des bribes de vies, des visages, des sons, des odeurs, un malstrom de mémoire sans queue ni tête se déversa rapidement en moi. Malgré l’extrême fugacité du phénomène, j’en gardais un espoir et un regret, celui de ne pouvoir mettre un nom ou un visage précis sur la compagne que j’avais entrevue, une femme excessivement belle et

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désirable qui à chaque fois m’avait tant aimé, et qui j’en étais certain, m’aimerait encore. Gus me dit :

- Bientôt, nous irons aux Chroniques Spirites et tu te souviendras bien

mieux. Je suis certain que nous arriverons très vite à identifier ta dulcinée. C’est rempli de ce vivifiant espoir que nous continuâmes notre chemin. Une chose s’était apaisée en moi, comme si la perspective de n’avoir désormais qu’un seul but, celui de retrouver mon éternel Amour, l’avait satisfaite et réjouie.

Nous approchions d’un endroit que je pris au premier regard pour un terrain de sport dont les spectateurs auraient envahi la pelouse. Cependant, en y regardant de plus près, c’était bien plus un champ de bataille qu’un lieu d’agrément. Des hommes et des femmes nus paraissaient engagés dans un combat mortel, se tordant et se frappant de façon barbare. Sans armes, les enragés se mordaient et se griffaient dans un furieux corps-à-corps. À mains nues, à pieds nus et à pleines dents, exacerbés par une sexualité débridée, ils se faisaient subir les pires outrages sans qu’aucun ne meure jamais ni ne souffre vraiment. C’était terrible, c’était dantesque, une telle furie, une telle rage, une telle absence de morale, un véritable

- C’est une zone de décongestion, un endroit pour vider sa haine, sa

colère et ses

- Personne n’intervient ? C’est horrible, ils vont se tuer dis-je avant de

comprendre que c’était impossible.

- Non, c’est inutile, tant qu’ils auront cette hargne à vider, autant qu’ils le fassent ensemble. L’endroit est protégé pour que l’information nauséabonde produite soit recyclée et transformée en énergie indifférenciée.

Nos pas nous emmenèrent bien vite vers des lieux plus cléments, non sans qu’une partie de mon imaginaire monstrueux ne se soit dit en se frottant les mains qu’il viendrait bien se défouler un de ces quatre matins dans ce tourbillon de chair et de fureur. Prenant conscience des pensées de ce sombre moi-même, mon visage s’empourpra aussitôt, occasionnant une irrépressible envie de m’enfouir sous terre. J’étais certain que Gus avait dû

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entendre, mais il ne releva pas, sans doute parce que cela ne le choquait pas.

Le paysage se transforma rapidement pour laisser apparaître des vergers aux arbres chargés de fruits variés dont les senteurs sucrées parvenaient jusqu’à nous. Encore un peu plus loin, nous doublâmes un groupe d’une vingtaine de personnes, hommes, femmes et enfants s’ébattant gaiement dans l’écrin d’une clairière bordée d’arbres puissants. Ce rassemblement était installé pour un somptueux pique-nique autour d’une nappe à carreaux rouges et blancs comme dans les brasseries françaises. La nappe champêtre était recouverte de mets alléchants, tous aussi appétissants les uns que les autres, dont la variété et la qualité semblaient dignes des tables les plus prestigieuses. L’odeur de la nourriture me fit saliver et mon estomac se mit à grogner malgré sa virtualité. Il y avait devant moi une telle profusion que j’en étais mal à l’aise, sûrement de quoi nourrir trente ou quarante fois plus de monde que d’invités présents.

Des poissons en gelée côtoyaient des volailles parées encore fumantes. Il y avait un paon stylisé, dont la superbe dégoulinait de différentes variétés de viandes froides et de charcuteries artistiquement échafaudées, venant se mêler à des terrines et des pâtés gargantuesques. De nombreuses sortes de pains aux senteurs enchanteresses étaient présentées comme pour la table d’un empereur chinois. Des légumes et des fruits, pour moitiés inconnus, des fromages, des tartes et des desserts aux couleurs inattendues en abondance, des bouteilles et des flacons de toutes sortes. Tout cela était disposé et se mariait comme dans un tableau d’Arcimboldo. Les mets s’échangeaient joyeusement entre les convives, acteurs de ce pantagruélique repas entrecoupé de rires et du tintement des verres.

- Vous n’êtes pas végétariens ? Demandai-je surpris.

- Moi non. Me dit-il en lorgnant avec convoitise sur une cuisse de poulet qui passait non loin de lui.

- Au ciel, vous tuez des animaux. J’avais du mal à le dire !

- Tuer ! Comment tuer un esprit ! Je te l’ai dit, tout provient de

l’indifférencié et y retourne ensuite, les animaux comme les fruits ou bien

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même le corps humain. La seule chose qui n’y retourne jamais, c’est l’esprit qui habite temporairement la matière.

- Quoi, il y a une conscience dans les animaux ou les légumes ?

- Eh bien oui, et crois-moi, je suis bien placé pour le savoir.

Notre échange fit baisser le volume de la conversation et converger les regards. En l’absence de censure, je sentais que l’on me scrutait et

m’auscultait intérieurement, c’était fort désagréable. J’avais l’impression d’être mis à nu de façon bien cavalière par une dizaine d’esprits qui s’en donnaient à cœur joie.

- Salutations, que la paix soit en vous, dit Gus. Il ouvrit gracieusement une main sur son cœur et offrit librement son Amour. « Pouvons-nous partager votre repas ? »

Il fit un geste, un glissement ondulant de la main suivie d’un arrêt soudain. Sa paume s’ouvrit sur le vide. Il n’y avait rien à l’intérieur, mais l’espace d’un instant, nous y entrevîmes une bouleversante lumière qui nous laissa tous sans voix ! Devant la grâce ainsi faite, le silence et le recueillement avaient remplacé les rires. Une splendide jeune femme brune semblait animer le groupe, c’est elle qui rompit la trêve en disant avec dévotion :

- Soyez les bienvenus, votre présence est une bénédiction,

installez-vous. Gus la remercia, et sans plus de cérémonie s’installa nonchalamment à une place libre autour de la nappe. Il me laissa en arrière, un brin perturbé devant autant d’inconnus qui semblaient voir en moi ce que je n’y voyais pas.

Une coupelle translucide apparut entre les mains de Gus. Il commença à y déposer un large échantillon des différents mets qui se présentaient à lui et n’hésita pas à se mettre à genoux sur la nappe pour attraper une bouteille qui l’attirait tout particulièrement. Il se servit avec contentement dans une coupe étincelante qu’il fit jaillir de nulle part. Il riait et faisait claquer son palais comme s’il avait la pépie. Le liquide était assurément du vin, il en but une grande rasade, tout en mangeant des yeux les jeunes femmes qui gloussaient de le voir faire. Lui, pas gêné pour un sou, se pourléchait et se régalait d’avance, s’enivrant de l’odeur du vin, de la nourriture et du

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parfum des femmes en fleur. À travers Gus, je vis un faune ou le dieu Pan sur le point de ripailler, je m’attendais presque à lui voir pousser des cornes et des pieds aux sabots fourchus. Diable, Gus avait donc lui aussi sa part d’ombre.

Je trouvai finalement une place que m’offrit un garçonnet en la désignant du doigt.

- Détends-toi. Dit une jeune fille qui ne devait pas avoir plus de douze

ans et qui se trouvait assise près de moi. Elle était simplement vêtue d’une robe de mousseline constellée de fils d’or dont la soyeuse douceur avait d’indiscrètes transparences. Son visage

et son sourire rayonnaient de fraîcheur, ses prunelles d’azur pétillaient de mille étincelles, et sa bouche en forme de coquelicot ne savait que rire. Devant pareil exemple de joie de vivre, on ne pouvait que se laisser aller, porté par si impérieux sillage.

- Tu as faim, ça s’entend.

Effectivement, mon estomac braillait comme un nouveau-né, ce qui fit rire l’assemblée.

- Tu viens d’arriver, ton corps se rappelle encore à toi, ça passera. Je

m’appelle Lola.

- Alex, je m’appelle Alex, mademoiselle, dis-je en bafouillant à moitié.

Je remerciai intérieurement le Ciel pour cet accueil sans simagrées, je m’en sortais plutôt bien. Sur Terre, j’en aurais certainement eu les mains moites. Entendant parfaitement mes pensées, la tablée se tourna vers moi avec des sourires et des saluts de reconnaissance. Décidément, je devais me méfier de mes pensées !

Un jeune homme assit en face de moi, visiblement de mon âge, me salua silencieusement en fermant les yeux quelques secondes. Il les rouvrit pour laisser s’épanouir un large sourire et reprit son repas sans un mot.

Je me rapprochai discrètement de Lola, si près d’elle que son parfum délicat de fleurs blanches, d’herbe foulée et de mousse fraîche, émerveillèrent mon nez et mes autres sens :

- Il est muet, demandai-je discrètement ?

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- Presque, répondit-elle à haute voix sur un ton moqueur. Il a sondé ton

cœur comme nous l’avons tous fait. Il se nomme Alphan, et met en pratique l’adage d’un Essentiel que nous adorons tous et qui possède une

sagesse presque aussi vaste que son humour : « De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent* » (*Note de bas de page : Michel Colucci dit Coluche.) Le jeune homme me regarda et confirma du menton. Un peu gêné par ma curiosité, je tentai de me rattraper et de me m’intégrer au groupe par un compliment mérité :

- En tout cas, félicitation à la

Aussi surprenant que cela paraisse, à la place de remerciements, cette phrase déclencha l’hilarité générale. Même Gus riait, me faisant monter le

rouge au front. J’aurais dû me rappeler qu’ici rien n’était comme ailleurs, une telle profusion ne pouvait être que surhumaine.

- La nourriture provient de la source, personne ne cuisine, sauf

évidemment pour le plaisir de cuisiner, me glissa Lola. Elle me prit la main, l’ouvrit et la tourna paume en l’air. D’une pensée, elle matérialisa dans un débordement d’escarbilles de lumière une fleur à la corolle en forme d’étoile. Un calice délicat et torsadé s’épanouit et se changea rapidement en bille verte. Elle grossit et grossit encore pour devenir une tomate rouge et charnue comme une pomme d’or d’où s’échappait ce parfum acide et si caractéristique de bois vert et de fraîcheur. Émerveillé par la beauté de ce que je venais de voir, je mis un moment à me décider entre croquer dans ce cadeau céleste ou, ignorant de son goût, le garder à jamais comme un précieux trésor.

- Vas-y, mange. De toute façon, ici comme ailleurs, tu ne saurais rien

garder avec toi pour toujours, alors accepte-le et profite de ce que t’offre la vie.

Je mordis à pleines dents, faisant jaillir en moi un flot de saveurs, d’odeurs et de sensations jusqu’alors inconnues. Je n’avais jamais vraiment pris conscience de ce qui se passait lorsque je mangeais. Déjà sur la plate-forme d’accueil, l’eau m’avait paru si éloignée et en même temps si proche de ce que je connaissais sur terre. Là, c’était comme si je croquais

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une tomate pour la première fois. Une flambée de contentement projeta autour de moi un halo lumineux, qui fut accueilli par un murmure admiratif de mes compagnons de pique-nique.

- Fantastique. M’extasiai-je, en pleine délectation.

Un jus clair et parsemé de minuscules pépins semblables à des œufs de grenouille s’échappa de ma bouche pour tomber et tacher la nappe dont la souillure s’effaça instantanément.

Mes nouveaux amis souriaient de mon expérience qui les ramenait sans

doute à une des leurs. Je décelai cependant chez Lola une pointe d’envie. Il faut dire que j’avais l’enthousiasme particulièrement démonstratif. Elle semblait désabusée, son visage s’était brusquement fermé, son regard rembruni, ce n’était plus un masque de joie mais de tristesse qui m’apparaissait.

- Il y a un souci ? Lui demandai-je, imaginant avoir commis un nouvel impair.

- Tu es un Amour, Alex, et perspicace avec ça. Non, le souci c’est moi et mon état d’esprit, il est forcément en harmonie avec mes pensées, comment pourrait-il en être autrement ? La peine comme la paix viennent de ce que je laisse naître et grandir en moi.

- Comment ça ?

- Je me suis laissé envahir par des sentiments contradictoires. Une

sincère admiration devant ta candeur et en même temps une tristesse de ne plus être capable de cette même rencontre permanente avec mes sens. L’habitude rend la vie banale alors qu’elle est tout bonnement fabuleuse. Sur terre, avec nos corps, nous apprenons le goût, le toucher et toute une gamme de plaisirs qui malheureusement s’estompent vite ici, au profit d’autres sens plus spirituels. Il faudrait que je me réincarne à

Un peu effrayé par l’idée de retourner si vite sur terre où tout m’avait semblé plutôt fade comparé à ce que je vivais ici, je m’entendis lui répondre avec une curieuse absence d’autonomie, comme si quelqu’un parlait à ma place :

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- Tu n’as peut-être pas besoin de mourir ou de renaître pour retrouver tes

sensations. Sur terre, je n’avais moi-même jamais vraiment fait attention au goût d’une tomate ou à son odeur. Depuis mon arrivée, j’ai seulement l’impression d’être plus à ce que je fais, d’être devenu témoin de moi-même. Je suis bien certain que toi aussi ? Son hochement de tête me fit continuer.

- Alors maintenant, comme moi, tu peux le faire aussi.

Je me penchai pour attraper un fruit qui attirait particulièrement mon œil et mon attention, sans pouvoir en identifier la raison. Quelque chose me disait que ce devait être le fruit préféré de Lola. C’était une poire, jaune et rosée, enveloppée d’un bel habit taillé dans le cuir rare d’un animal improbable. Je lui tendis le fruit comme l’offrande respectueuse à une divinité antique. L’attention grandit autour de nous, les conversations s’éteignirent et les regards s’agrandirent. Chacun était suspendu à ma voix, dans l’attente d’un hypothétique instant

Mon esprit fut subitement pris d’une surprenante indépendance. Il agissait à ma place comme s’il avait pris le volant, me reléguant à la place du passager. Le penser et l’envie avaient disparu, et pourtant je n’avais jamais été aussi présent à moi-même. Je m’observais parler et agir sans avoir le désir de faire cesser cet outrage à mon bon sens. Le film de ma récente expérience gustative se rembobina en moi. La première image, celle de la tomate que Lola avait fait apparaître dans ma main, s’afficha. Mon esprit l’échangea avec celle de la poire que je lui tendais. Le film ainsi transmutée de ma mémoire se remit en marche et j’entendis ma voix dire :

- Cela commence par les yeux, les mains, le nez, et tous tes autres sens

tendus dans l’attente d’une surprise. Ils s’ouvrent sur une forme, un poids, une consistance, une couleur, mettant ta mémoire à contribution pour identifier l’objet que tu vois, que tu soupèses, que tu humes, et alors, tu reconnais : une poire ! Chasse immédiatement ce mot de ton esprit et pense : « Je ne connais pas cet objet, je ne l’ai jamais vu, c’est un précieux présent, il doit être merveilleux. »

LE SOUFFLE DES ANGES

Elle prit délicatement mon cadeau et le soupesa mentalement en murmurant : « Je vois ce fruit pour la première fois, il est pour moi, c’est un merveilleux trésor. »

- Sens-tu comme ton esprit plonge avidement vers ce que tu tiens entre les mains comme une possible nouvelle

- c’est sensationnel.

- Laisse cette sensation te

Maintenant, le nez : « Je sens ce

parfum pour la première fois, ce doit être celui du Paradis. » Elle obéit docilement, laissant s’épanouir au sein de sa poitrine une lueur qui grandit rapidement et se mit à briller d’une somptueuse incandescence. Les Essentiels autour de la nappe murmuraient de satisfaction, nombreux étaient ceux qui s’étaient saisi d’un aliment et murmuraient les mêmes paroles, suscitant rapidement sensations et des envolées lumineuses similaires. Une fierté m’envahit et repoussa le plafond de mon ego devant l’attention d’une telle assistance, même si je n’y étais pas pour grand-chose. Ma voix reprit :

- Ensuite, c’est la

Une partie de moi poursuivait le visionnage

du film, tandis qu’une autre continuait son travail d’éveil : « Je n’ai jamais goûté pareille saveur, elle est nouvelle. » Me laissant totalement absorber par l’expérience de Lola, je découvrais par son entremise des sensations liées à la dégustation d’une poire avec la même allégresse que celle de la tomate. Fantastique ! Maintenant, ce sont les oreilles, continuai-je rapidement : « Je n’ai jamais entendu pareille musique, elle est si nouvelle

qu’il me tarde de la

Notre petit groupe de convives voguant sur les rives enivrantes de l’extase s’éclairait comme une nouvelle aube, attirant des passants qui s’avançaient silencieusement pour profiter de l’enchantement du moment. Lola, revenue le visage tout illuminé de son expérience, me sauta au cou en me serrant si fort que nous roulâmes sur l’herbe dans un éclat de rire général. Son corps d’enfant, ferme et nerveux comme la chair une grenouille, vibrait d’une énergie à la fois sauvage et chaleureuse.

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La voix de cette partie infiniment plus sage de mon être ajouta :

- Essaye donc avec les personnes. À chaque fois tu les découvriras avec les yeux bien ouverts, et alors tu sauras que tu te reflètes en

Elle se releva d’un bond et me toisa avec une ingénuité que son âge lui

permettait. Elle dit à la cantonade avec une voix de femme que l’on écoute, inattendue pour un si petit corps :

- Ce soir au Visiodôme, Alex aura la place d’honneur de mon spectacle, il sera notre invité. Qu’il en soit ainsi.

- Ainsi soit-il. Acquiesça le petit groupe spontanément.

Dans un état second, je pris conscience de ce que je venais de réaliser. On me fêtait, on me récompensait et mon âme exultait. Je reçus littéralement un soleil entre les oreilles. Il explosa, dardant ses rayons telles des flèches de feu partant à la conquête du monde. Pendant quelques secondes, l’éblouissement fut tel que je crus subitement être devenu aveugle et totalement dépendant de mes autres sens. Je mis un mot brusquement sur ce que je vivais : du plaisir, oui c’est ça, c’était bien du plaisir. Le fait d’être écouté, d’avoir transmis, d’avoir éclairé cette jeune fille et ces nouveaux amis me procurait du plaisir sans même savoir comment je m’y était pris.

Alphan, le jeune homme assis en face de moi, resté muet depuis le début du repas, s’approcha et me toucha le bras :

- Béni soit celui qui donne, béni soit celui qui donne sans rien attendre en retour. Il me fit un clin d’œil et se dirigea vers l’assistance, s’inclina avec

déférence, puis se tournant vers Lola, se courba encore plus bas. Il me fit enfin face et plongea ses yeux dans les miens avec une vigueur inattendue. Un rayon d’énergie immatérielle irrigua mon esprit avec les images d’un jeune enfant blond aux yeux bleu. Il me dit mystérieusement :

- Mon frère n’est pas celui qu’il croit

Le moment venu, tu me

reverras, et alors tu te Il me saisit élégamment les mains et les porta à sa bouche, fit trois pas en direction des arbres avant de s’évanouir sans s’être retourné, disparaissant

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comme une brume sous le soleil de midi. J’aurais aimé lui en demander plus, savoir ce qu’il voulait dire, mais « mon Ange » me suggéra de ne pas me perdre en conjectures, mieux valait attendre le moment de comprendre.

Ému par la tournure de ce repas, les mots sont dérisoires pour décrire mes sentiments d’alors. Cet accueil spontané, ce partage, ces gens riant et prenant du plaisir, s’amusant, pardonnant et remerciant avec le cœur. C’était si différent de tout ce que j’avais connu jusqu’alors, sauf peut-être en présence de grand-mère. Elle devait s’être égarée sur Terre.

Le pique-nique se termina aimablement. Au fur et à mesure les convives se levaient, et bénissaient l’assemblée avant de prendre congé. J’avais droit à ma part de louanges silencieuses qui continuaient de me chauffer le cœur. Décidément, cette nouvelle vie, qui par certains côtés n’était pas si différente de l’ancienne, commençait au mieux. Lola fut la dernière à se lever. Gus et moi restâmes seuls assis sur l’herbe :

- Je compte sur vous ce soir au Visiodôme. Je vais me reposer avant le spectacle dit-elle. Elle serra ses petites mains fraîches dans les miennes et prit congé comme si Zéphyr avait disséminé sa structure moléculaire, éparpillant son image résiduelle aux quatre vents.

Ce mâle et cette femelle sont le soufre et le mercure, l’agent et le patient, le soleil et la lune, le fixe et le volatil, la terre et l’eau ou le ciel et la terre contenus dans le chaos des sages qui est leur sujet primitif dans lequel ils sont conjoints ensemble naturellement, avant que l’artiste y ait mis les mains. Mais, s’il en veut faire quelque chose, il est nécessaire qu’il les sépare, qu’il les purifie et qu’ensuite il les réunisse d’un lien plus fort que celui que la nature leur avait donné. Et ainsi, d’un il fait deux et de deux, un, et par ce moyen, il est composé un chaos artificiel d’où sortent de suite les miracles du monde ou de l’art.

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LE PSAUTIER D’HERMOPHILE J.P. Joubert de la Salette - 1754.

Quand le Soleil rencontre la Lune

«Depuis que l’Amour me tient à la torture, il verse dans mon sein l’absinthe toute pure » François René Chateaubriand : L’Amour coupé en deux.

Il me faut vous décrire Angéla, essayer de vous narrer sa beauté. Elle n’est pas sur son visage d’ange ou dans ses yeux de biche aux cils d’une infinie longueur. Pas non plus dans ses cheveux de sirène soyeux et brillants, ni même dans sa bouche aux lèvres douces et pulpeuses qui donnent envie de l’embrasser. Pas plus dans ses formes avantageuses, ses longues jambes et ses seins généreux, ou dans sa façon de s’habiller. Non, sa beauté s’entrevoit, pour qui sait voir, dans l’immensité de ses yeux s’ouvrant sur un insondable ciel

Bon, je vous l’accorde, je ne suis pas totalement objectif. Essayons d’en rester au niveau des apparences. Ses yeux baignés par une eau soyeuse sont bleu clair, alors que ses pupilles semblent d’un bleu très foncé. Des filaments plus clairs, parfaitement dessinés, auréolent son iris d’un mandala de formes compliquées. Une large mèche de cheveux noirs lui barre le front tandis que le reste de sa longue chevelure a la blancheur et l’éclat des neiges éternelles. Ils cascadent et ruissellent, la couvrant d’un mystérieux voile de princesse des glaces. Elle les rejette en arrière avec élégance dans un mouvement longuement répété, révélant un visage à la parfaite lumière, ciselé par les mains inspirées par un Michel-Ange céleste.

Nous sommes très exactement de la même taille et, comme moi, sa peau est douce et veloutée. Son buste et son corps forment un tronc robuste, sur lequel ont poussé des extensions sacrées, bras et jambes fuselés couronnés de divins attributs, des mains et des pieds si délicats, si magnifiques, uniquement destinés à brasser et fouler la matière pour en extraire toute la quintessence de

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Je crains que mes sentiments pour ma Reine ne m’empêchent à jamais d’avoir la sobriété nécessaire à l’évocation de son souvenir. Même en l’absence de complaisance, me remémorer Angéla, c’est comme la réveiller en moi, car il m’est impossible d’occulter ce que je sais d’elle aujourd’hui.

Pour faire simple, c’est une femme, du moins presque puisqu’elle n’a pas tout à fait dix-neuf ans. Physiquement, cependant, c’est le parfait archétype de la femme dans toute sa splendeur, incroyablement gracieuse, lucide et Dès le premier regard, tout comme chacun, je n’ai pu m’empêcher de la trouver désirable, malgré une indéfinissable exaspération. Cette mèche noire, alors que la mienne est blanche et de multiples autres coïncidences. Ce visage trop parfait, et puis ce maintien, et cette façon de vous déshabiller l’Âme, même sa voix me filait des frissons. Je n’arrivais pas à définir ce sentiment d’agacement, à décider si en fin de compte je la détestais ou je l’adorais ? Bien évidement, les réponses sont venues très vite, et ce qui m’était encore caché s’éclaira bientôt à la lumière de l’expérience.

Afin de faciliter notre acclimatation dans cette nouvelle vibration, Gus m’avait appris que je serai regroupé avec d’autres arrivants sur la base de nos affinités mentales et similitudes culturelles. Mais ce que j’appris d’Angéla frisait carrément le plagiat, jugez donc par vous-même : Angéla Robinson, incarnée le trente octobre mille neuf cent quatre-vingt-onze à trois heures trente trois précise du matin. Extraite le trente et un octobre deux mille neuf, à vingt deux heures trente trois. C’était très exactement mes dates à moi, nous étions nés et morts dans le même instant ! Une telle concordance, j’en avais le cerveau en ébullition, j’étais fort impatient de rencontrer ce phénomène. Notre première rencontre fut en tout point mémorable, aujourd’hui encore, rien que d’y penser j’en ai le poil qui se hérisse, attendez donc d’entendre

Gus fit disparaître les reliefs du repas en renvoyant à l’indifférenciée l’ensemble de ce qui l’avait composé ainsi que la nappe. L’herbe se redressa dans un murmure pour reprendre la fraîcheur et la netteté du

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premier jour. Je crois que je ne me lasserais jamais de cette capacité, que dis-je, de cette magie qui nous permet de matérialiser tous les objets dont nous avons besoin et de les faire ensuite disparaître comme de brillants illusionnistes. Utiliser ces particules de matière-esprit comme support à notre conscience donne l’impression d’être plus qu’humains. Bien qu’impalpables, elles sont partout et dansent de vie. Notre esprit, tel un bon petit créateur, se prête à les mettre en forme pour en faire jaillir des choses bien vivantes.

Tendrement, Gus me regardait perdu dans mes pensées et me demanda :

- Aimerais-tu découvrir ton espace personnel et te reposer avant ce soir ?

Je n’étais pas fatigué physiquement, seul mon cerveau réclamait une trêve dans le flot d’informations qu’il absorbait depuis mon arrivée. En effet, telle une éponge, mon esprit avait goûté et ingurgité tout ce qu’il y avait à ressentir, à voir et entendre de ce monde extraordinaire. En fait, sans m’en rendre compte, il avait engrangé bien plus d’informations que je ne pourrais jamais l’imaginer.

- Je trouve que tu te débrouilles très bien, Alex. À peine arrivé, te voilà déjà l’invité d’honneur de Dame Lola. Sois-en certain, c’est un immense honneur. Tout comme Constance ta grand-mère, c’est une immense vedette et ses créations sont appréciées de tous, tu comprendras ce soir. J’allais poser des questions sur ce que nous allions voir et comment tout cela allait se passer, mais Gus m’interrompit en mettant un doigt sur mes lèvres avec une surprenante facilité.

- Patience, chaque chose a bien plus de valeur si tu en fais toi-même la

découverte. Sa promesse était astucieuse, mais mon âme d’enfant ne pouvait se contenter d’attendre, il lui fallait trouver absolument quelque chose à donner en pâture à sa frustration. Alors, Saint Gus vint à notre secours.

Préfères-tu faire une sieste ici, marcher un peu ou te transporter jusqu’à ta nouvelle résidence ?

- Oh oui génial. Transportons-nous, ce sera bien plus drôle.

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Et voilà, comme avec les enfants, trois petites propositions, adieu la frustration et bonjour la décision. La vie est si simple pour celui qui s’amuse de tout et fait le choix d’avancer sans jamais se heurter de

- Pendant quelque temps tu résideras chez Sybèle, c’est une sorte d’hôtel

où il y aura toujours quelqu’un pour t’aider si tu en fais la demande. Tu rencontreras de nouveaux arrivants comme toi, et vous apprendrez à vivre

ensemble et à utiliser ce qui vous entoure. Faites vos propres expériences et soutenez-vous mutuellement comme des frères. La seule chose que vous ayez à faire est de prendre soin des uns des autres comme une véritable famille. Vous êtes peu dans ce groupe car vous êtes de vielles âmes et grandissez ensemble depuis fort

- Quoi. Je les connais ! m’étranglai-je.

À peine avais-je lâché mon trop plein de surprise que mille questions se

précipitaient déjà sur ma langue, formant un inextricable embouteillage. Gus avait par contre parfaitement entendu le teneur de mes pensées et se mettait déjà à sourire.

- Oui, bien entendu, vous vous connaissez très bien, mais tu ne t’en souviens pas encore.

- Qu’est quoi ce délire ?

- Pour faire simple, mais je sais déjà que cela ne va pas te plaire, disons que c’est le jeu auquel vous êtes en train de participer. Se rappeler.

- Se rappeler. Mais de quoi ? Hurlai-je !

- De toi. Alex, simplement de

Je savais déjà qu’il n’en dirait pas plus ou que ses explications ne mèneraient qu’à de nouvelles questions et finalement à une impasse. Gus rit de ma lucidité avec circonspection :

- La seule intention à cultiver, c’est d’être TOI. Te souvenir et redevenir

de ce que tu es. Il n’y à rien d’autre. Ensuite tu feras les choix qui seront en harmonie avec tes aspirations. Souviens-toi bien, l’harmonie, c’est une clé. .

.

Installe-toi chez Sybèle, par la suite il te sera attribué une zone personnelle, tu pourras l’aménager comme bon te semblera. Toutefois, pour l’instant tu

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ne pourras rien modifier, le champ vibratoire est maintenu très bas pour éviter les bêtises des apprentis sages. Approche-toi, nous allons nous transporter directement sur place.

Je n’eus même pas le temps de laisser poindre la moindre interrogation que nous étions déjà dans une sorte de hall d’hôtel totalement vide, quand brusquement une violente lumière se manifesta. Elle était bien trop brillante pour que je puisse la regarder en face. Malgré mes paupières fermées et de mes bras levés pour tenter de contenir le puissant éblouissement, je me mis à discerner à l’intérieur de celui-ci une forme dont la clameur lumineuse était bien plus retentissante. Rapidement l’intensité baissa pour redevenir acceptable, me révélant une tout autre réalité. Ce n’était pas de la lumière, mais une femme ! Une femme de lumière qui venait d’apparaître dans la pièce. Elle devint légèrement transparente comme un hologramme puis se matérialisa enfin. Cette femme si belle et éblouissante, c’était évidemment Sybèle.

Il n’y a qu’un mot à dire, bouleversante ! Elle se présentait telle une déesse à son peuple, couronnée d’un diadème d’étoiles de sagesse plus brillantes que des soleils. Éclatante d’aménité dans sa robe de bienveillance, il émanait de sa présence une puissance transcendée d’unité et d’équilibre. Ma première idée fut : un rayon ! Sa lumière intérieure pulsait sur une fréquence incroyablement rapide qui nous caressait de ses attentions, au point d’en être totalement subjugués. Il se dégageait de cette apparition un sentiment très éloigné d’une quelconque empathie ou sympathie à mon égard, elle respirait simplement l’Amour, un Amour pur et absolu, impossible à imaginer et qui pourtant me semblait si familier. Sa ressemblance avec Marie, la Vierge des catholiques, était troublante. Je n’étais pas un spécialiste, mais je reconnaissais fort bien le petit santon que grand-mère mettait dans la crèche à Noël. Elle était vêtue d’une longue toge blanche ne laissant que le bout de ses pieds nus dépasser, recouverte par une cape d’un bleu lumineux, presque poudré, entièrement recouverte d’étoiles brillantes. Je ne pouvais voir son corps, si ça se trouve elle aurait pu être n’importe quelle femme. Son visage ne dévoilait aucune émotion mais évoquait néanmoins une infinie bonté. Il était entouré d’un voile

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arachnéen qui lui couvrait les cheveux, délicatement fermé sous son menton. Son apparence était d’une sidérante simplicité et pourtant sa transcendante majesté intérieure m’affligeait d’une stigmatisante félicité. Son aura me fit baisser les yeux respectueusement et m’incliner, il m’eût été impossible de ne pas me soumettre totalement au pouvoir captivant de cet être

Gus dit avec une dévotion que je ne lui connaissais pas encore :

- Madame, j’amène Alex.

- Mon bon Gus, que serions-nous sans toi ? Répondit-elle avec une voix

céleste. « Alors ? N’était-ce pas une excellente mission dont tu t’es chargé à merveille. Quatre ! Ce qui est dangereux rend les anges heureux, regarde

comme tu brilles, l’admira-t-elle. Tu dois avoir besoin de te retrouver seul avec toi-même, n’est-ce pas ? Il acquiesça en rosissant.

- Toi qui détestes aller sur la Terre.

- Ce n’est pas la Terre que je déteste, Madame, mais ce qu’on y fait.

- C’est vrai, mon bon Gus, nul autre que toi aime plus la Terre.

Je ne comprenais rien, de quoi parlaient-ils ? Quatre ? Quatre quoi ? Pourquoi Gus ne pouvait détester la Terre, alors que visiblement il n’y prenait aucun plaisir ? Gus avait besoin d’un break. Et moi alors. Pour l’instant, c’était cette femme qui retenait toute mon attention. Quelle étonnante apparition ! J’avais bien compris que les personnes de ce monde changeaient d’apparence comme de chemise, et qu’elles étaient souvent bien différentes de ce qu’elles montraient, mais là ! Cette femme était d’un tel naturel, qu’elle ne pouvait avoir d’autre apparence que celle-là. L’habit ne fait pas le moine, cette sagesse populaire prenait soudain un sens qui m’avaient jusqu’alors échappé. Mes convictions étaient bien éloignées de celles de la Bible et d’une quelconque Divinité ou de ses attributs. Pourtant, en cet instant, je n’avais aucun doute sur le fait que cette femme soit très certainement une véritable sainte.

Sybèle interrompit mon raisonnement pour me dire mentalement :

LE SOUFFLE DES ANGES

- Ne te fie pas à ce que tu sais ou crois savoir. Je suis un esprit façonné

par la dévotion et la foi de milliard d’êtres. Tout comme toi, je donne corps à un héros, c’est notre rôle ici. Mais sur un autre plan spirituel, nous accomplissons bien autre chose. En ce moment, ton esprit voit uniquement ce qu’il peut comprendre. Pour le reste, il se démène pour t’aider à concevoir, il symbolise. Recueille-toi et fie-toi plus à ton cœur qu’à ta tête, tu verras les choses par-delà les apparences et tu comprendras que tu es « l’Unique ». J’ai imaginé cet endroit pour toi et tes frères d’âme, tu les rencontreras bientôt. Accomplissez ensemble ce qui doit être accompli, devenez la

Je restai un long moment sans rien dire ni penser. Elle venait de jeter une pierre dans l’insondable de mon âme, et son message continuait de générer de puissantes vagues et ajustements qui mettaient à bas mes dernières tentatives pour comprendre. « Ce sera mon travail, créer ma vie ! »

- Tu peux l’appeler travail si cela t’enchante. Je préfère y voir une quête, un poème qui peut encore être amélioré, une gracieuse révérence à La

J’étais perplexe et en même temps ne pouvais que m’enflammer, touché par l’étincelle et l’enthousiasme de ses mots. Une partie étrangement lucide de ma personne observait Gus. Il était particulièrement attentif et curieusement semblait concerné par ce qui venait d’être dit. Il avait même dressé un sourcil sur le mot « Unique », qui dans la bouche de cette femme paraissait bien éloigné d’une banale figure de style.

Elle continua, répondant à mes questions qu’elle avait parfaitement entendues :

- Gus est effectivement ton premier compagnon, vous êtes cinq. Je ne

t’en dirai pas plus, à toi le plaisir de soulever le voile, à toi d’effacer l’illusion.

Je regardai Gus avec son drôle d’accoutrement. Au ciel, il faisait encore plus décalé que sur terre. Je pensai aussi à Lola, petite fille fragile et en même temps artiste renommée parlant comme une Reine de Saba. Et

LE SOUFFLE DES ANGES

maintenant, il y avait cette femme, brillante comme l’immaculée conception. Je devais de toute urgence prendre du recul sur l’apparence et les préoccupations des habitants de ce monde, si éloignées de celles de la Terre. Qu’avais-je à trouver ? C’est quoi « l’Unique » ? Ces bruyantes questions tourbillonnaient dans ma tête.

- Cesse de penser, coupe ton mental.

Cette injonction bloqua instantanément mon vacarme intérieur. Elle reprit :

- Chaque réponse vient à son heure, apprends la patience, même si je

sais que ce n’est pas ton fort. Sois indulgent, écoute, observe et ressens, garde ton cœur bien ouvert et ton esprit dans la lumière, tu trouveras ton chemin car la vie t’aide déjà, comme elle l’a toujours fait, semant des indices qu’il ne tient qu’à toi de prendre pour des réponses. Ouvre ton esprit aux mots que tu entends, aux images que tu vois, à la nature et à ce que tu portes en toi. Les réponses sont partout pour celui qui ne demande »

Se dressant sur les orteils pour mieux voir quelque chose derrière nous, elle dit d’une voix douce :

- Voici ta première réponse.

En disant cela, comme une mère, elle se mit à irradier d’un inconditionnel Amour pour sa progéniture, se réjouissant de pouvoir lui donner dans

l’instant ce qu’il réclamait à cœur et à cris. « Tourne-toi », me dit-elle avec

un sourire et les yeux remplis de

et d’affection, je me détournai avec regret de ce brasier qui me réchauffait de ses savoureuses caresses.

Chaviré par tant d’attention

La surprise me sortit les yeux de la tête, façon de parler. Un deuxième Gus était parmi nous ! Il s’avançait, sourire aux lèvres. Je fis un aller-retour visuel entre les deux clones, la ressemblance était parfaite, jusqu’au moindre détail. Ce deuxième clown de Gus était accompagné d’une petite fille frêle comme un moineau. Chaussée de minuscules escarpins hauts comme des échasses, elle semblait tout aussi effarée de rencontrer le jumeau de son guide. Soudain, un troisième, suivi presque aussitôt d’un quatrième Gus arrivèrent et se rentrèrent dedans en tentant de pénétrer en

LE SOUFFLE DES ANGES

même temps par la porte.

- Pardonnez-moi, monsieur. Dirent-ils dans un parfait synchronisme.

Ils se firent des politesses pour passer, comme l’auraient fait les

Dupont-Dupond d’Hergé, jusqu’à ce que Gus s’exclame sur un ton agacé :

- Ce n’est pas bientôt fini, messieurs !

L’enfant et moi étions médusés. Cette soudaine profusion de Gus narguaient notre bon sens. En même temps, cela me rassurait, je n’étais pas le seul à qui l’esprit jouait des tours. Les trois fauteurs de trouble se rassemblèrent autour de mon Gus, qui dit dans sa barbe en fermant les yeux : « Unification ». En une fraction de seconde les doubles se désagrégèrent dans un halo éthéré de particules lumineuses, elles restèrent à flotter un moment avant d’être brusquement aspirés par le seul Gus resté visible, celui qui avait amené la petite demoiselle.

- Quel est encore ce prodige ? Dis-je involontairement à haute voix.

- C’est le moyen d’être à plusieurs endroits à la fois, répondit Sybèle.

Rassure-toi, tu sais aussi très bien le faire. Elle se tourna vers la jeune fille et lui dit dans un soupire : « Bienvenue à la maison, Ishtar. Tout mon être espérait ce moment depuis l’instant de ton départ. »

Ishtar lui rendit son sourire, et eut soudain une sorte de déclic intérieur qui libéra un torrent de mémoire. Un instant déconcertée, elle se remit à sourire et éclata brusquement d’un rire franc et sonore de fillette. Dans un geste spontané, elle tendit les bras et matérialisa dans une gerbe d’étoiles pétillantes un somptueux bouquet de roses rouges et blanches, dont le parfum emplit instantanément la pièce, l’embaumant de fragrances à damner un parfumeur italien. Sybèle pris délicatement le bouquet et lui dit :

- Tu leur as manqué mon enfant, elles t’attendaient en soupirant chaque

jour un peu plus fort, file comme le vent ma fille, j’ai gardé le secret de ton retour.

S’adressant de nouveau à nous en désignant un couloir du regard :

LE SOUFFLE DES ANGES

- Installez-vous, les espaces sans nom sur les portes sont disponibles.

Choisissez-en un et mettez-vous à l’aise. Vous saurez intuitivement utiliser les diverses commodités qui ressemblent à celles que vous connaissez déjà. Gus passera vous voir plus tard. Alex, pour ce soir, change-toi si tu le veux bien. C’est un immense privilège que d’être l’invité d’honneur au Visiodôme. Tu comprendras bientôt ce que cela représente dans ce monde sans punitions ni récompenses. La reconnaissance est un mérite incomparable. Elle m’en propulsa une onde qui me fit chanceler intérieurement. Je fus touché par ce don presque physique jusqu’au plus profond de mon âme. Mes yeux se refermèrent sur la sensation, cherchant à la préserver le plus longtemps possible.

Ici, les gens savent remercier, cela ne fait aucun doute. Le plus étonnant est

que cela semble pourtant inutile, tout est si facile à obtenir, disponible d’un simple claquement de doigts.

- C’est vrai Alex, dans ce monde où tout est accessible, tu comprendras

vite que la reconnaissance, l’attention, l’affection ou l’Amour ne s’obtiennent pas d’un simple claquement de doigts, il faut d’abord Donne sans compter et tu recevras, c’est un des plus grands principes de l’Univers. Alors, donne-toi à la Vie et crois-moi, elle te le rendra au centuple.

Sybèle venait de disparaître, laissant la fin de sa phrase dans l’air et la mémoire de son passage continuer d’illuminer l’endroit à jamais. Je restai avec une forte envie de poser des questions, d’obtenir des explications, mais une voix féminine intérieure me dit : « Découvre seul, c’est bien plus »

Gus était toujours en un seul morceau et se manifesta. Je le regardais en coin, m’attendant à je ne sais quelle nouvelle invraisemblance de sa part. Un maximum de calme ne serait pas volé après pareille journée où j’avais vécu des choses toutes plus dingues les unes que les autres. J’accepterais volontiers de faire un break. Toutefois, j’étais loin d’être au bout de mes surprises.

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Il dit à Ishtar qui avait l’air tout aussi pressée d’en finir que moi, mais pour d’autres raisons :

- Choisis un espace, tu pourras pénétrer dans tous ceux qui n’ont pas de

nom sur la porte. Il suffit de se mettre devant l’entrée, une seule personne à la fois, pour que cela s’ouvre. Sybèle passera te voir dans un moment. Alex, pareil pour toi. Il est impossible de pénétrer dans les espaces déjà attribués sans l’accord de leurs occupants. Alors choisis-en un de libre, je passe te chercher plus tard. Faisant mine de s’en aller, il se retourna et ajouta :

- Ah oui, pour les vêtements. Place-toi devant le miroir et dit lui :

Visiodôme, invité d’honneur de Dame Lola. La tenue adéquate apparaîtra.

- C’est tout ! ! ! Dis-je, stupéfait par la simplicité du procédé.

- Pourquoi, ton amour propre préférerait que ce soit plus compliqué ? Me glissa-t-il en me faisant un clin d’œil moqueur.

Il fit demi-tour et sortit du hall, nous laissant, Ishtar et moi à l’entrée d’un long couloir. Nos regards se croisèrent, ce qui me permit de l’observer plus en détail. Ses yeux en amande dégageaient une étonnante maturité. Ils étaient presque aussi noirs que ses cheveux parfaitement brossés qui luisaient dans la clarté. Son visage que le soleil avait abondement caressé était aussi délicat qu’une fleur éphémère du désert. Son corps était celui d’une enfant qui s’économise, à qui une olive et un verre d’eau suffisent. Elle n’avait pas l’air timide, ni tellement surprise d’être là.

- Ça va aller ?

- Oui, que peut-il m’arriver maintenant que je suis morte ? Dit-elle avec sa petite voix sur un ton enjoué, ce qui nous fit pouffer de rire.

Le couloir était identique à celui d’un petit hôtel coquet de province et desservait six chambres. Certains emplacements étaient figurés par des portes en bois épais, alors que d’autres n’étaient que des encadrements semblables à de vieux miroirs piqués. En passant devant, on se mirait en faisant apparaître des formes improbables, comme dans les glaces déformantes des foires. Sur trois portes dans mon champ de vision, je pouvais voir deux prénoms sculptés dans le bois : « ENKI » et « GUS ».

LE SOUFFLE DES ANGES

Gus vivait donc ici. Décidément cet hôtel présageait des surprises.

L’avenir me démontra que j’étais loin du compte en la matière. Un premier espace lumineux s’offrait à nous. Je dis en me tournant vers Ishtar :

- Tu veux essayer celui-là ?

Elle acquiesça du menton et se positionna devant la porte.

Sa silhouette se réfléchissait dans une altération lente et scintillante, comme si quelqu’un à l’intérieur essayait de faire le point pour capter son reflet. Je pouvais me voir en tout petit en bas de la porte, mon image se tordait un instant pour l’instant d’après disparaître et se fondre dans celle d’Ishtar. Il ne se passait rien, la porte restait close et s’était mise à émettre des piaillements dignes d’une portée de chatons qui s’amusent. C’était bougrement oppressant.

- Gus a dit, un seul à la fois. Tu es trop près, se souvint-elle.

Je fis un pas de côté et l’image se stabilisa enfin sur Ishtar. La porte semblait réfléchir, le comble pour un miroir, à ce qu’il convenait de faire. Un conciliabule s’engagea à l’intérieur, comme s’il convenait de répondre à une unique interrogation, ouvrir ou ne pas ouvrir ? Il était clair que c’était bien la porte qui choisissait de vous accueillir. Gus me raconta plus tard qu’un jour une femme avait dû quitter l’hôtel car aucune porte ne voulait d’elle. Soudain, la nôtre se matérialisa. En quelques secondes, un panneau de bois bien solide apparut. Le nom d’Ishtar s’inscrivit en lettres scintillantes de toute la magie qui venait de les faire surgir. Elle s’ouvrit lentement pour nous dévoiler un vaste salon jardin aux couleurs apaisantes d’où s’élevait le clapotis cristallin d’une fontaine. Des senteurs enivrantes de fleurs, de matières végétales et minérales s’invitèrent jusque dans le couloir, me faisant presque regretter que ce ne fût pas mon chez moi.

- Ouah, c’est chouette ! Dis-je, stupéfait par les merveilles qui

s’offraient à mon regard. « Dis donc, on ne se fiche pas de nous, c’est un vrai palace. »

LE SOUFFLE DES ANGES

- Pourquoi, tu aurais préféré une étable. Répliqua-t-elle en mimant Gus quelques instants auparavant.

Nous pouffâmes à nouveau de rire avant qu’elle entre enfin dans son Paradis personnel. De sa démarche de princesse enfant, elle s’aventura avec confiance dans son nouveau royaume. La porte se referma sur cette vision de l’innocence, me laissant seul et rêveur dans un couloir soudain bien vide et impersonnel.

Me reprenant en main, disons plutôt en esprit, j’inspectai les alentours. Sur une porte juste à côté de celle désormais d’Ishtar, le nom d’Alex luisait inscrit en lettres d’or. « Super !» me dis-je en me plaçant devant, « Il y a déjà la mienne. »

Elle s’ouvrit sur un espace différent bien que tout aussi formidable que celui de la petite princesse des fleurs. À un détail près quand même, une belle jeune femme, entièrement nue, véritable Vénus sans pudeur, se brossait les cheveux face à une psyché. Celle-ci reflétait un corps sublime aux seins dressés. Des cheveux opalins barrés d’une mèche noire cascadaient sur ses épaules dans un torrent de blancheur. « Ce n’est quand même pas un cadeau d’accueil », me dis-je en pensant à un reportage que j’avais vu sur des firmes offrant une call-girl à leurs meilleurs cadres ou clients. Cette pensée, comme si elle avait été entendue, déclencha une tempête inattendue. La jeune femme m’aperçut dans le reflet et instinctivement sursauta en poussant un cri suraigu qui me fit bondir de surprise.

- Tu me prends pour une call-girl ! Vociféra-t-elle. Qu’est-ce que tu fais chez moi, comment es-tu rentré ? Tu utilises ton pouvoir pour mater les filles ! Pervers, minable, attends un

Ses invectives semblaient ne jamais devoir cesser. Harcelé, cloué par les avanies, je n’arrivais à esquisser ni fournir la moindre explication. Cette fille était une véritable furie. Elle avait récupéré une grande serviette qui venait de se matérialiser sous mes yeux et dont elle se parait comme une

LE SOUFFLE DES ANGES

reine bafouée. Armée de sa rage, les yeux plein d’éclairs, elle avançait vers moi l’air menaçant.

- Ma

made

Mademoiselle, arrivai-je à placer. « La porte, le nom,

, elle s’est ouverte, je n’y comprends rien, je viens juste d’arriver et je n’ai pas de pouvoir », bafouillais-je lamentablement.

,

Ma mine contrite et sincère dut jouer en ma faveur car, contre toute attente, l’attitude de la jeune femme se radoucit.

- Que fais-tu là ?

- Ben, j’essaye de renter chez moi. La porte, il y avait mon nom, je me

suis mis devant comme Gus l’avait dit et elle s’est ouverte. Il doit y avoir un bug dans leur système. Mon explication la calma et effaça d’un coup le masque de fureur qui la dénaturait. De près, elle était encore plus désirable que dans son miroir.

- C’est étrange, dit-elle, je ne suis là que depuis ce matin et l’espace était libre quand je suis arrivée.

- C’est peut-être un coup de Gus.

- Ah, tu connais Gus.

- Connaître ! C’est beaucoup dire, repensant à l’expérience du hall avec

ses clones. Disons que je suis mort ce matin et que c’est lui qui m’a amené ici.

- Moi aussi, je suis arrivée avec Gus ce matin, répondit-elle, rengainant

les deux arbalètes prêtes à me transpercer qu’elle avait au fond des yeux, pour les remplacer par du velours.

C’était vraiment une fille exceptionnelle et le souvenir de son corps nu, malgré tous mes efforts, surfait par-dessus mon esprit.

- Je te vois et je t’entends ! Dit-elle vivement, avec toutefois bien moins

de conviction que la première fois. La gêne, ou peut-être la fierté la fit rosir.

- Je vais y aller. Répondis-je en bégayant, confus d’avoir été démasqué, sans pour autant regretter mes pensées.

LE SOUFFLE DES ANGES

Je fis demi-tour pour me retrouver face à la porte restée ouverte, esquivant

ainsi la couleur rouge brique qu’avait pris mon visage, quant elle ajouta sur un ton lénifié :

- Moi, c’est Angéla, et toi ?

Je lançai sans me retourner, faisant un pas vers la sortie : « Alex, Alex Church ».

- C’est mignon

Ajouta-t-elle sur un ton connaisseur, sans que je

sache si elle parlait de mon prénom ou de ma silhouette qui se profilait dans ouverture. « Alors, à bientôt, Alex ! »

La porte refermée, de nouveau dans le couloir, je soufflais comme si je venais d’échapper à un dangereux prédateur. La porte affichait cette fois-ci le nom d’Angéla et j’entendais s’en échapper de petits rires canailles qui me firent pester : « C’est malin », comme s’il s’agissait d’enfants venant de casser ma cabane.

Ce Ciel ne cesserait donc jamais de me surprendre. Ma petite voix intérieure me murmura que ce n’était cependant que le premier jour d’une longue vie à venir d’étonnements et de ravissements.

La porte suivante m’accepta avec un peu plus d’égards qu’avait eu Angéla, elle paraissait même soulagée de m’accueillir enfin. C’était un espace encore différent de ceux que j’avais entrevus lors de mes dernières péripéties, à croire que chacun possède sa propre vision du Paradis. Le mien était tout aussi merveilleux et plein de promesses, je jetai néanmoins un œil suspicieux avant d’entrer, juste au cas où une autre folle m’aurait attendu. Rien, vide, nulle autre âme que la mienne.

Bon, pour le moment c’était encore un endroit inconnu, mais je comptais bien le conquérir au plus vite. Ma première victoire serait de prendre une douche. Angéla avait semble-t-il eu la même idée que moi. Le souvenir de notre rencontre, que dis-je, de notre emboutissage, m’avait profondément marqué, bien plus que je voulais bien me l’avouer. Je gardais un curieux mélange dans mon cœur, l’envoûtant souvenir de son corps radieux et une appréhension devant l’attitude et la manière avec laquelle elle s’était

LE SOUFFLE DES ANGES

dressée contre moi toutes griffes dehors. Je ne vous raconte pas l’ascenseur émotionnel ! Elle avait été surprise, d’accord, mais moi aussi. Comment m’avait-elle parlé ! Pervers, minable, et ce regard avec ça, une vraie mangeuse d’hommes. Rien que d’y penser j’en avais encore le poil tout hérissé et une folle envie d’éclater de rire. Mon amour propre venait d’en prendre un sacré coup et, malgré ça, je ne pouvais me départir de cette hilarité intérieure. Je me dis à haute voix pour rompre le charme : « Allez, une bonne douche », sachant déjà que je ne débarrasserais pas aussi facilement mon esprit d’un si beau brin de femme.

Table des matières

AUX BALCONS DU CIEL Prologue 3 Un billet pour le Ciel.

4

Petit moineau rentre au nid

Un ascenseur pour le Paradis

1

14

17

Angéla for Ever

Une simple question d’équilibre

Au cœur de l’essentiel

Agapes célestes

24

39

51

34

Quand le Soleil rencontre la Lune

62

Mon espace de vie au ciel

71

Le jardin d’Ishtar

86

Whatever Lola Want’s, Lola’s get

93

Soirée au Visiodôme

Rencontre céleste

GUS et ENKI ! Tout un poème

97

104

119

Réveil de l’Amour

125

Chroniques spirites

141

« Oui » à la Vie

Si tu voyais nos vies !

Et si tu changeais pour voir

158

164

175

LE SOUFFLE DES ANGES

La chute de l’Ange

La saison des miracles

186

191

Escale au Canada

204

Lola fait son nid

214

Constance & Paul

218

Le Beau repaire de Lola

226

À l’école du Ciel Lola devient star

À l’école du Ciel Lola devient star

230

243

Nos enfants ne sont pas ce qu’ils sont

Doigts de Fée pour un Ange

Alphan le prophète.

La nuit dernière au ciel

Les vraies gloires ne sont pas de ce monde

Être libre, ça s’apprend. Renaissance 320

250

269