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d u m me au t e u r georg simmel

aux d i t i on s a l l i a

Le Pauvre Philosophie de la mode


Psychologie de l’argent
Rome, Florence, Venise Traduit de l’allemand par
arthu r lochmann

ditions allia
16 , ru e c h a r l e m a g n e , pa r is iv e
2020
titre ori gi n a l
Philosophie der Mode les divers phénomènes de la vie nous appa-
raissent sous une forme telle, qu’en tout point
de notre existence nous sentons une plura-
lité de forces : chacune de ces forces s’étend
au-delà du phénomène lui-même, bute dans
son déploiement infini sur les autres forces et
convertit son potentiel en tension et en désir.
Car l’homme, dès l’origine, est un être de
dualité – ce qui n’entrave en rien l’unité cohé-
rente de sa conduite, laquelle tire au contraire
sa vigueur de la multiplicité de ses compo-
santes. Dénué de cette ramification de forces
primitives, un phénomène nous semblerait
pauvre et vide. C’est uniquement parce que
l’énergie intérieure déborde les limites de son
expression perceptible que la vie voit sa réalité
fragmentaire complétée par une si inépuisable
richesse de possibilités. Alors seulement les
Ce texte a paru pour la première fois dans Moderne phéno­mènes à travers lesquels elle s’exprime
Zeitfragen, Nr. 11, Berlin, Hans Landsberg (éd.), 1905. Il a peuvent laisser soupçonner des forces plus
ensuite été republié sous le titre “Die Mode” dans Georg
Simmel, Philosophische Kultur. Gesammelte Essais, Leipzig, profondes, des tensions plus complexes, des
W. Klinkhardt, 1911. combats et des apaisements de plus grande
En couverture : Vladimir Lebedev, Figure suprématiste, ampleur que le donné immédiat n’en trahit.
vers 1925. Encre et crayon sur papier. d.r.
© Éditions Allia, Paris, 2013, 2020, pour la présente Ce dualisme ne peut être décrit directement.
traduction. Il ne se laisse éprouver que par l’intermédiaire
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

des diverses contradictions qui caracté­risent des partis adverses que sont le socialisme et
notre existence, et dont il est la forme struc- l’individualisme, c’est encore cette même et
turante ultime. La première indication en ce unique forme fondamentale de la dualité qui
sens nous est fournie par notre être physio­ se retrouve jusqu’en biologie dans l’opposition
logique : il exige le mouvement aussi bien entre hérédité et variabilité. La première est
que le repos, la productivité aussi bien que la porteuse de l’universel, de l’unité, de l’égalité
réceptivité. Ceci se prolongeant dans la vie de rassurante des formes et des contenus de la vie,
l’esprit, nous sommes gouvernés par l’aspi- tandis que la seconde correspond à l’agitation
ration à l’universel tout comme par le besoin et à la diversité d’éléments isolés qui sèment
d’atteindre au singulier. Quand la première le trouble chez l’individu et provoquent le
œuvre à la quiétude de notre esprit, le second passage d’un contenu de vie à un autre. Dans
lui offre des occasions de se mouvoir. Et il leurs domaines respectifs, toutes les formes de
n’en va pas autrement dans la vie sentimen- vie qui revêtent quelque importance dans l’his-
tale : dans nos rapports aux êtres comme aux toire de notre espèce ne sont rien d’autre que
choses, nous ne recherchons pas moins le pai- différentes manières de concilier notre intérêt
sible abandon que l’énergique affirmation de pour la durée, l’unité et l’égalité d’une part,
soi. On peut faire défiler toute l’histoire de la avec celui que nous portons au changement,
société en retraçant le combat, le compromis et au particulier et à l’exceptionnel d’autre part.
les conciliations – obtenues de longue lutte et Dans bon nombre des expressions sociales de
aussitôt reperdues – qui virent le jour entre la cette opposition, un des deux pôles est consti-
fusion avec le groupe social et le détachement tué par la tendance psychologique à l’imitation.
individuel. L’oscillation de notre âme entre ces L’imitation peut être caractérisée comme un
deux pôles peut bien trouver une incarnation trait psychologique héréditaire par lequel
philosophique dans l’antagonisme qui oppose s’opère le passage de la vie de groupe à la vie
le monisme et le dogme de l’incommensurable individuelle. Le premier de ses attraits est de
– c’est-à-dire de l’être-pour-soi de chaque élé- rendre possible une conduite efficiente et sensée
ment du monde – lesquels peuvent bien, à leur même là où l’individu n’engage rien de sa per-
tour, s’affronter sur un plan pratique au travers sonnalité ni de sa créativité. On pourrait dire
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

qu’elle est l’enfant née de l’union de la pensée l’imitation correspond à l’une des orientations
active avec la pensée distraite. Elle procure à fondamentales de notre être, celle-là qui trouve
l’individu l’apaisement de ne pas être seul dans son accomplissement dans la fusion des indi-
l’action, et lui permet de s’élever au-dessus de vidus dans la communauté et qui affirme ce
l’ensemble des expériences accumulées de telle qui reste stable dans le changement. Là où, à
ou telle pratique comme on prend pied sur l’inverse, est recherché le changement dans ce
de solides fondations, de sorte que l’exercice qui reste stable, la différenciation individuelle,
actuel de cette activité se trouve déchargé de la le fait de se détacher de la communauté, c’est
difficulté de s’assumer lui-même. Quand nous alors l’imitation qui représente le principe
imitons, non seulement nous confions aux de négativité inhibiteur. Et c’est précisément
autres le soin de fournir l’énergie productrice, parce que le désir de persévérer dans ce qui est
mais nous nous défaussons également sur eux donné, d’être et d’agir exactement comme les
de la responsabilité de nos actes ; l’individu se autres, est l’ennemi irréconciliable du désir de
libère ainsi du supplice du choix et fait appa- progresser vers des formes de vie nouvelles et
raître son acte comme une création purement individuelles, que la vie en société ressemble à
collective, un simple réceptacle de contenus une arène où les deux tendances s’affrontent
sociaux. En tant que principe, l’instinct d’imi- pied à pied, que les institutions d’une société
tation est caractéristique d’un certain degré donnée apparaissent comme les conciliations
de développement où le souhait d’une activité – jamais durables – dans lesquelles cet antago-
personnelle et efficiente est certes déjà formé, nisme toujours à l’œuvre a pris la forme d’une
mais où fait encore défaut l’aptitude à en définir coopération.
les contenus individuels. L’étape suivante est Par là se trouvent circonscrites les conditions
celle qui voit l’avenir – et non plus seulement d’existence de notre objet en tant que phéno-
ce qui fut donné, hérité, transmis – intervenir mène récurrent dans toute l’histoire de notre
dans la détermination du penser, de l’agir et espèce. La mode est l’imitation d’un modèle
du ressentir. L’être téléologique est l’antipode donné, et ce faisant elle répond au besoin
de l’être imitatif. C’est ainsi que dans tous les qu’a l’individu d’être soutenu par la société,
phénomènes où elle joue un rôle constitutif, elle le met sur la voie que tous suivent, elle
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

fait de chaque comportement individuel un les individus et dans la société. Les différents
simple exemple de l’universel qu’elle impose. traits psychologiques que nous observons chez
Mais elle ne comble pas moins le besoin de elle relèvent de l’essence même de la mode.
différence, l’aspiration à la distinction, au Elle est, comme je le disais, un produit de la
changement, au détachement. Cette aspira- division de classes et se comporte comme de
tion parvient à ses fins grâce à la variation des nombreux autres faits sociaux, au premier rang
contenus qui confère à la mode d’aujourd’hui desquels l’honneur, dont la double fonction est
sa singularité par rapport à celles d’hier et de former un groupe d’appartenance qui asso-
de demain. Cependant elle y parvient de cie des individus en même temps qu’il en exclut
manière plus efficace encore grâce au fait que d’autres. Le cadre d’un tableau qui caractérise
les modes sont toujours propres à des classes l’œuvre d’art comme une entité autonome,
sociales : les modes de la classe la plus élevée comme un monde défini pour lui-même, agit
se différencient de celles de la classe inférieure, simultanément à l’égard du dehors en coupant
et elles sont abandonnées sitôt que la classe toute relation à l’espace environnant, et l’éner-
inférieure commence à se les approprier. Ainsi gie que dégagent ces toiles, malgré son unité, ne
la mode n’est-elle rien d’autre que l’une des peut s’exprimer autrement qu’en distinguant
nombreuses formes de vie à travers lesquelles ses effets internes de ses effets externes. De
se trouvent réunies dans une unité d’action la même, l’honneur tire son caractère et surtout
tendance à l’égalisation sociale d’une part et la ses droits moraux (droits très souvent perçus
tendance à la différenciation individuelle et à comme des abus par les personnes se trouvant
la variation d’autre part. Si l’on interroge l’his- à l’extérieur de la classe considérée) de ce que
toire de la mode (dont jusqu’à présent seuls les l’individu, en défendant son propre honneur,
contenus ont été étudiés) quant à son influence représente et préserve également celui de son
sur la forme du processus sociétal, elle appa- groupe d’appartenance et de sa condition
raît alors comme l’histoire de la tentative pour sociale. La mode est donc à la fois l’expres-
concilier au mieux la satisfaction de ces deux sion du lien qui rattache l’individu à ceux qui
tendances opposées avec la culture telle qu’elle partagent sa situation, de l’unité d’un groupe
est donnée à un moment de l’Histoire, chez qu’elle définit, mais aussi, et du même coup,
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

la clôture que ce groupe oppose à ceux qui lui l’égard des contraintes matérielles de la vie,
sont inférieurs et qui s’en voient par là exclus. et indique qu’en dernière analyse, seules sub-
Relier et distinguer sont les deux fonctions fon- sistent les motivations du formalisme social.
damentales qui œuvrent ici inséparablement, Certes, la mode peut à l’occasion adopter des
et bien que ces deux termes soient strictement contenus ayant une justification pratique, mais
contraires, ou peut-être bien pour cette raison elle n’est mode à proprement parler qu’à partir
même, chacun est la condition de possibilité du moment où l’indépendance à l’égard de tout
de l’autre. Qu’on ne puisse avancer la moindre autre type de motivation est ressentie comme
raison pratique, esthétique ou une quelconque une détermination positive, de même que nos
considération d’utilité pour expliquer l’appari- actes conformes au devoir ne sont reconnus
tion de l’immense majorité des réalisations de comme entièrement moraux qu’à partir du
la mode, voilà sans doute ce qui établit mieux moment où nous ne sommes pas déterminés à
que toute autre chose le fait que la mode est agir ainsi en raison de nécessités et de fins exté-
un pur produit des besoins sociaux. Alors rieures, mais exclusivement par le fait que c’est
qu’en général nos vêtements, pour prendre cet là notre devoir. Voilà pourquoi l’empire de la
exemple, sont adaptés à nos besoins pratiques, mode est le plus insupportable dans les domai-
pas une once d’utilité ne préside aux décisions nes où les considérations objectives, seules,
par lesquelles la mode les façonne : la jupe peut devraient être prises en compte : le religieux, les
se porter ample ou droite, la coiffure haute ou thèmes de la recherche scientifique, et même le
large, la cravate noire ou colorée. Au nom de socialisme et l’individualisme furent des objets
leur modernité, nous sommes conduits à porter de mode, mais les motifs qui devraient décider
des choses parfaitement hideuses, comme si sans concurrence de ces contenus de vie sont
c’était là pour la mode une manière de faire l’exact opposé de l’arbitraire qui gouverne à cet
la preuve de son pouvoir. La contingence avec égard les évolutions de la mode.
laquelle elle nous impose tantôt l’abscons, Dans la mesure où elle fait subir une trans-
tantôt l’utile, à un autre moment encore le formation perpétuelle aux formes sociales,
mépris de toute considération pratique ou à l’habillement, aux jugements esthétiques
esthétique, atteste sa parfaite indifférence à comme à tout ce qui relève du style à travers
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

lequel l’être humain s’exprime, la mode que rendre plus flagrant encore ce processus
– entendons ici la dernière mode – est l’apa- en même temps qu’elle l’accélère considéra-
nage des catégories les plus haut placées dans blement, puisque les objets de la mode, qui
la société. Sitôt que les catégories inférieures sont les apparences extérieures de la vie, sont
commencent à s’approprier la mode et brisent très facilement accessibles à qui possède de
ainsi l’unité cohérente de la communauté l’argent. L’égalité avec la classe supérieure s’y
d’appartenance symbolique en franchissant établit donc plus aisément que dans tous les
les frontières tracées par les catégories supé- domaines où sont exigés des gages non vénaux
rieures, ces dernières se détournent de cette de qualité individuelle.
mode. Elles en adoptent une nouvelle par Cet effet de séparation, outre celui d’imita-
laquelle elles se différencient à nouveau des tion, est un élément essentiel de la mode. C’est
masses, et le jeu reprend du début. En effet, ce que montre le fait que si une société n’est pas
les catégories inférieures ont une propension structurée verticalement en classes, la mode
naturelle à diriger leurs regards et leurs aspi- s’y manifeste alors en s’emparant de la divi-
rations vers le haut, et cela particulièrement sion horizontale. On rapporte par exemple que
dans les domaines assujettis à la mode, parce chez certains peuples de nature, des groupes
que c’est là que l’imitation des apparences est vivant dans un voisinage proche et dans des
la plus aisée. Ce processus est également à conditions exactement identiques développent
l’œuvre – même s’il est moins visible que dans parfois des modes nettement distinctes qui
le cas des relations entre les dames et leurs signalent tout autant l’intégration des membres
bonnes – entre les différentes sous-divisions du groupe que la différence d’avec l’extérieur.
que comptent les catégories supérieures. On constate d’ailleurs une préférence indé-
On constate dans maintes situations que plus niable pour la mode importée, d’autant mieux
les groupes d’appartenance sont proches les appréciée dans un groupe qu’elle n’y a pas
uns des autres, plus les inférieurs sont fébriles son berceau. En son temps déjà, le prophète
dans leur course à l’imitation et les supérieurs Sophonie évoquait, de mauvaise grâce, les
dans leur fuite vers le nouveau. La pénétration tenues venues de l’étranger qu’arboraient les
grandissante de l’économie monétaire ne peut gens distingués. Et de fait, l’origine exotique
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

d’une mode semble favoriser vigoureusement intense conciliation entre les éléments dua­listes
l’intégration des membres du groupe où elle qui composent la mode. L’individualisme – la
s’installe. Parce qu’elle arrive de l’extérieur, personnalisation du vêtement – y est bien plus
elle donne lieu à cette forme singulière de profondément ancré qu’en Allemagne ; mais
socialisation dont la particularité est de mettre par ailleurs, un cadre délimite le style général,
en jeu une relation avec un point extérieur au la mode actuelle, et s’il est très large, il y est
groupe et néanmoins commune à l’ensemble strictement respecté, de sorte que les particu-
de ses membres. Tout se passe parfois comme larités individuelles ne tombent jamais hors de
si les éléments sociaux, à l’instar des axes ocu- l’universel, mais au contraire s’élèvent toujours
laires, convergeaient plus facilement sur un au-dessus de lui.
objet s’il se situe à quelque distance. Ainsi en La réunion de deux tendances sociales, le
va-t-il de l’argent, la valeur économique par besoin d’intégration d’une part et le besoin
excellence, autrement dit de l’objet le plus de singularisation d’autre part, est nécessaire
universellement convoité : chez les peuples de à l’apparition de la mode, et il suffit que l’une
nature, il consiste le plus souvent en des signes d’elles fasse défaut pour que le processus ne
introduits depuis l’extérieur, si bien que dans puisse avoir lieu, que le règne de la mode
certaines régions comme les Îles Salomon ou prenne fin. C’est la raison pour laquelle les
au bord du fleuve Niger chez les Ibos, une sorte catégories inférieures ne disposent que de très
d’industrie prospère de la production de signes rares modes qui leur sont spécifiques, et c’est
monétaires (à partir de moules ou d’autres également pourquoi les modes des peuples de
matériaux), lesquels ont cours non pas sur le nature sont bien plus stables que les nôtres.
lieu de leur fabrication, mais dans les contrées Les structures sociales de ces peuples sont
limitrophes vers où ils sont exportés. Cela est telles qu’elles écartent les dangers du métis-
en tout point comparable à la façon dont les sage et de la désagrégation qui poussent les
modes sont souvent conçues à Paris, à savoir différentes classes des peuples de culture à la
dans le seul souci qu’elles s’imposent ailleurs différenciation des vêtements, des manières
dans le monde. C’est à Paris que règnent la d’être et des goûts. Et c’est justement par ces
plus grande tension et en même temps la plus différenciations que sont maintenus ensemble
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

les divers sous-groupes tentés par la sécession : de séparation. La société cafre présente une
il ne fait pas de doute que l’habillement a une hiérarchie très finement structurée, et bien que
influence considérable sur l’allure, la cadence, les vêtements et les bijoux y soient soumis à
le rythme des gestes ; et il n’est pas rare que des contraintes légales hautement restrictives,
les personnes qui portent des vêtements la mode y évolue à un rythme soutenu. Les
identiques aient des comportements très sem- Boschimans en revanche, chez lesquels aucune
blables. Pour la vie moderne et l’éparpillement structure de classes n’est apparue, n’ont pas
individualiste qui la caractérise, cela revêt développé la moindre forme de mode, autre-
une importance toute particulière. Mais si la ment dit ne manifestent aucun intérêt pour
mode est moins développée, c’est-à-dire plus le changement en matière d’habillement et
stable, chez les peuples de nature, c’est aussi de bijoux. Ce sont ces raisons négatives qui,
parce que le besoin de nouveauté en matière selon des processus parfaitement conscients,
d’impressions et de formes de vie y est bien ont parfois empêché le développement d’une
plus limité. Le rythme de renouvellement de la mode dans les hauteurs de la civilisation : il
mode est un indicateur de la vitesse à laquelle est dit que dans la Florence des années 1390,
l’excitation nerveuse s’émousse : plus une l’habillement masculin ne fut jamais dominé
époque est nerveuse, plus ses modes se succè- par une quelconque tendance, précisément
dent rapidement, car le besoin des stimulations parce que chacun cherchait à se distinguer des
provoquées par la différence – qui est l’un des autres par sa tenue vestimentaire. Ici manque
principaux piliers de toute mode – accompagne un des deux facteurs, le besoin d’intégration,
toujours le relâchement de l’énergie nerveuse. sans lequel aucune mode ne peut advenir.
C’est là une des raisons qui font des catégo- À l’inverse, la noblesse vénitienne, ainsi qu’on
ries supérieures le véritable territoire de la le rapporte, n’a jamais connu le phénomène
mode. Et pour établir plus fermement encore parce qu’une loi lui prescrivait de se vêtir de
les origines purement sociales de la mode, noir afin de ne pas rendre trop évident son
citons les exemples de deux peuples primitifs petit nombre. Là non plus aucune mode ne se
voisins, qui prouvent clairement que la mode dessina, mais c’était l’autre élément constitutif
remplit une double fonction d’association et qui faisait défaut, puisque l’on cherchait alors
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

délibérément à ne pas se dissocier des catégo- à un objet, la qualification d’“effet de mode”


ries inférieures. ne constitue un avilissement que lorsque pour
Par essence, la mode est visée par la majorité d’autres raisons, d’ordre matériel, on exècre
mais pratiquée par une seule fraction du groupe. cet objet et souhaite le déprécier – mais il s’agit
On ne parle plus de mode dès lors qu’elle s’est alors d’un jugement de valeur. On ne parlera
entièrement imposée, c’est-à-dire sitôt que ce nullement de mode à propos d’une chose qui
qui était initialement le fait de quelques-uns s’est soudainement diffusée dans la pratique
est devenu l’usage de tous sans exception, quotidienne si l’on est persuadé qu’elle perdu-
comme cela s’est produit avec certains élé- rera en raison de sa justification objective. Seule
ments de la toilette ou du savoir-vivre. Chacun une personne convaincue qu’un phénomène
de ses progrès, en abolissant la différence, la disparaîtra aussi subitement qu’il est venu au
presse vers sa fin. Le jeu entre sa diffusion goût du jour le désignera par ce terme. Parmi
toujours plus étendue et la perte progressive les raisons qui expliquent ce règne de la mode
de son sens à laquelle mène précisément cette sur la conscience figure donc également le
diffusion lui donne le charme caractéristique fait que les grandes convictions éternelles et
de la limite, d’une coïncidence de la fin et du indiscutables soient sur le déclin : les éléments
commencement, les attraits de la nouveauté et fugaces et changeants de la vie ont le champ
simultanément ceux de l’éphémère. La mode d’autant plus libre. La rupture avec le passé
n’a point à choisir entre l’être et le non-être, que les peuples de culture s’efforcent sans
car elle est les deux à la fois, et se trouvant tou- relâche d’accomplir depuis plus de cent ans
jours sur la ligne de partage entre le passé et resserre progressivement la conscience sur le
l’avenir, elle nous fait éprouver le présent avec présent. Cette mise en valeur du présent appa-
une rare intensité. Au moment même où une raît en même temps comme une mise en valeur
mode porte la conscience sociale à son point du changement, et plus une catégorie sociale
culminant, sa condamnation à être remplacée prend part aux tendances culturelles, plus elle
par une autre se trouve certes déjà en germe. suivra la mode dans des domaines nombreux
Ce caractère éphémère cependant, loin de la sans se cantonner à celui de l’habillement. Car
discréditer, en rajoute à son charme. Appliquée il faut presque voir un signe de l’extension du
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

pouvoir de la mode dans le fait que, dépas- Un même contenu spirituel est désormais par-
sant ses territoires originels – les apparences tagé, bien que les catégories et les formes selon
extérieures de la toilette – elle attire à elle le lesquelles il est perçu divergent fortement.
goût, les convictions théoriques et même les Cette façon discrète de faire sien le bien envié
fondements moraux de la vie, et leur imprime – qui est également le bonheur de l’amour mal-
sa forme propre : la forme du changement. heureux – porte en elle une sorte d’antidote
C’est justement de ce que la mode en tant que qui empêche parfois que l’envie donne lieu
telle n’est pas encore universellement diffusée, aux pires excès. Mais les contenus de la mode,
que l’individu tire la satisfaction de disposer contrairement à de nombreux biens de l’âme,
par elle d’un signe particulier, distinctif, alors ne sont jamais absolument inaccessibles à une
même qu’il se sent simultanément porté par personne car un retournement du destin est
une collectivité qui aspire à la même chose toujours possible, à la faveur duquel celui qui
et non pas, comme c’est le cas pour d’autres doit provisoirement se contenter de les envier
satisfactions sociales, par une collectivité qui pourra se les voir octroyer. Aussi ces contenus
fait la même chose. De ce fait, les réactions ren- favorisent-ils particulièrement l’apparition de
contrées par une personne à la mode sont un cette forme conciliante de l’envie, qui permet
mélange agréable et gratifiant d’approbation et de surcroît à la personne enviée de jouir de son
d’envie : on envie l’individu et on approuve l’être privilège en toute bonne conscience.
humain. Néanmoins, cette envie elle-même Il résulte de tout ceci que la mode est le lieu où
présente ici une teinte particulière. Il existe s’épanouissent les individus qui, tout en man-
en effet une nuance de l’envie qui inclut une quant d’autonomie intérieure et en ne pouvant
participation idéelle aux objets enviés. Les pro- se passer d’un soutien extérieur, ont simul-
létaires qui glissent un œil dans les fêtes des tanément besoin d’une certaine distinction,
riches en donnent un exemple très instructif. attention, singularisation, pour flatter le senti-
À partir du moment où l’on envie une chose ment qu’ils ont d’eux-mêmes. La mode grandit
ou une personne, on n’en est plus absolument même les personnes médiocres puisqu’elle
séparé puisque l’on est entré dans une forme en fait les représentants d’une communauté,
de relation avec cette chose ou cette personne. l’incar­nation d’un esprit général. Parce qu’elle
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

est par définition une norme jamais univer- le meneur est au fond celui qui est mené. De
sellement satisfaite, elle a en propre de rendre toute évidence, les temps démocratiques consti-
possible une obéissance sociale qui est tout à tuent un terreau très favorable à l’émergence
la fois une différenciation individuelle. Chez la de telles configurations. Bismarck et quelques
victime de la mode, les exigences sociales que autres remarquables chefs politiques ayant
définissent les tendances sont poussées jusqu’à conduit des États constitutionnels s’accordent
un point où elles prennent les traits de l’indivi- en effet à reconnaître qu’en tant que dirigeants
dualité et du particulier. Ce qui caractérise ce d’un parti, ils n’ont d’autre choix que d’obéir
fou de mode, c’est qu’il accentue la tendance à ce parti. Notre époque fera prospérer cette
de la mode au-delà de la mesure habituellement forme d’exercice du pouvoir, elle lui donnera
observée : quand les chaussures pointues sont ses lettres de noblesse et son caractère, et elle
à la mode, les siennes se terminent par des fers favorisera un mélange et une confusion des
de lance ; quand les hauts cols montants sont en sentiments, où la domination exercée sur la
vogue, les siens lui arrivent aux oreilles ; quand il masse et la domination exercée par celle-ci ne
est de mise d’assister à des conférences scienti­ pourront plus être dissociées. La fatuité propre
fiques, on ne le trouve plus nulle part ailleurs, à la victime de la mode est ainsi la caricature
etc. L’apparence d’individualité autonome affi- d’une configuration typiquement démocratique
chée par le fou de mode consiste donc dans la du rapport entre l’individu et la communauté.
surenchère quantitative de certains éléments qui, Toutefois, il est incontestable que cette dis-
considérés du point de vue de leur qualité, sont tinction particulière obtenue par le seul jeu
communs aux membres du groupe concerné. des quantités – lequel se déguise en différence
Il devance les autres – mais en restant exacte- qualitative – fait du fou de mode l’expression
ment dans la voie qu’ils suivent. Parce qu’il se d’un équilibre vraiment original entre l’instinct
trouve aux pointes les plus avancées du goût de socialisation et l’instinct d’individua­lisation.
public, il semble marcher à la tête de la commu- Ainsi pouvons nous expliquer la folie de prime
nauté. C’est qu’en réalité se vérifie chez lui ce abord si incompréhensible qui pousse des per-
qui vaut très souvent pour les rapports entre le sonnalités par ailleurs tout à fait intelli­gentes et
groupe et l’individu : dans d’innombrables cas, larges d’esprit à se rendre esclaves de la mode.
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

Celle-ci rassemble et combine entre eux des d’un besoin précis qu’il s’agit, mais du jeu de
rapports aux choses et aux hommes qui sur- distinction mutuelle entre un contenu et la
viennent la plupart du temps isolément les uns satisfaction que l’on peut en tirer. On com-
des autres. Ici, ce n’est pas seulement le mélange prend dès lors que la configuration produite
de la singularité individuelle et de l’égalité par l’extrême obéissance à la mode peut aussi
sociale qui produit ses effets, mais aussi, plus bien être obtenue en s’y opposant. Celui qui,
concrètement en quelque sorte, le mélange du par sa toilette ou ses manières d’être, adopte
sentiment de pouvoir et de la soumission ; ou, délibérément le contre-pied de la mode accède
tourné d’une autre manière, le mélange d’un lui aussi au sentiment d’individualisation qui
principe masculin et d’un principe féminin. s’y rattache. Mais c’est alors au moyen d’une
Dans la mode cependant, tout se passe sur un pure négation de l’exemple social, et non pas
plan idéel : de ces deux principes il ne reste que en raison d’une qualification individuelle. Si
les formes, qui se matérialisent en adoptant un être à la mode consiste à imiter l’exemple
contenu en soi indifférent. De là suit que la social, la refuser intentionnellement revient à
mode est très attrayante pour les natures sen- inverser cette imitation, ce qui ne témoigne
sibles qui ne supportent qu’avec difficulté les pas moins du pouvoir des tendances sociales
rudesses de la réalité. D’un point de vue maté- dont, d’une manière ou d’une autre, positive-
riel, la vie conforme à la mode est un mélange ment ou négativement, nous sommes toujours
de destruction et de construction, et c’est dans dépendants. La victime de la mode et celui
la suppression d’une forme antérieure que les qui s’y oppose intentionnellement s’emparent
contenus de la mode acquièrent leur nature tous deux d’un contenu, et ne diffèrent que
caractéristique : ils possèdent en effet une éton- par la forme qu’ils donnent à ce contenu : le
nante unicité, dans laquelle l’assou­vissement premier celle de la surenchère, le second celle
de l’instinct de destruction et la satisfaction du de la négation. Il peut même arriver que cette
besoin impétueux de contenus positifs se trou- réaction devienne à la mode dans de larges
vent indissociablement liés. cercles au sein d’une société étendue, ce qui
Ce n’est donc pas de la valeur propre d’un constitue l’une des plus curieuses complica-
contenu en particulier ni de la satisfaction tions de la psychologie sociale, car l’instinct
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

de distinction individuelle trouve alors son ce besoin n’est certes pas indépendant de
compte dans une pure et simple inversion la multitude, il repose toutefois sur un sen-
de l’imitation sociale, tout en prenant appui timent intérieur de supériorité à son égard.
sur un groupe restreint qui affiche les mêmes Elle peut également découler d’une fragi-
caractéristiques que lui. Une association lité de la sensibilité, dans le cas d’individus
des opposants aux associations ne serait pas craignant de ne pas réussir à conserver leur
davantage contraire à la logique que ce phé- peu d’individualité s’ils venaient à se ranger
nomène, ni plus conforme à la psychologie. aux formes, aux goûts, aux règles de la col-
De même que de l’athéisme on fit une religion lectivité. L’opposition à cette dernière n’est
en mobilisant le fanatisme, les besoins intimes point toujours un signe de force individuelle.
et l’intolérance qui sont propres à la religion, Au contraire, parfaitement consciente de
et de même que la liberté qui sut briser un ce qu’aucune compromission extérieure ne
joug tyrannique montra souvent le visage de la peut ébranler sa valeur unique, cette force se
tyrannie et de la violence, de la même manière soumet sans appréhension à toutes les formes
ce tendancieux phénomène d’opposition à la collectives, y compris la mode. Mais surtout,
mode montre combien les formes fondamen- c’est dans son choix d’obéissance même que
tales de l’être humain sont disposées à adopter cette force prend véritablement conscience du
les contenus les plus antagonistes, et à faire la fait qu’elle se détermine librement, et décou-
preuve de leurs forces et de leurs attraits pré- vre tout ce qui s’offre à elle au-delà de cette
cisément par la négation de ce à l’affirmation obéissance.
de quoi, encore quelques instants auparavant, Que la mode soit l’expression exacerbée des
elles donnaient l’impression d’être rivées pour instincts d’égalisation et d’individualisation,
l’éternité. Partant, il est souvent impossible du plaisir de l’imitation et de la distinction à
d’évaluer les poids respectifs des forces et la fois, explique peut-être pourquoi les femmes
des faiblesses des individus dans l’écheveau sont en général particulièrement attachées à la
des causes de cette réaction à la mode. Cette mode. Il résulte en effet de l’infériorité sociale
réaction peut être la conséquence du besoin à laquelle elles furent condamnées pendant la
de ne pas se commettre avec la foule, et si majeure partie de l’Histoire que les femmes
 philosophie de la mode philosophie de la mode 

entretiennent une relation privilégiée avec tout l’un de ces instincts est empêché de s’exprimer
ce qui ressortit aux “mœurs”, avec tout ce qui dans un certain domaine de la vie, il se déplace
est “de mise”, avec la forme d’existence univer- vers un autre domaine dans lequel il trouve
sellement légitimée et approuvée. Car le faible à s’épancher librement. Tout se passe comme
évite l’individualisation, fuit les responsabilités si la mode était l’exutoire par où s’échappe le
et les impératifs liés au fait de ne pouvoir se besoin de distinction et de démarcation indivi-
reposer que sur soi-même, craint d’avoir à se duelle qu’ont les femmes et qu’elles ne peuvent
défendre de ses propres forces. Il ne trouve satisfaire dans d’autres domaines.
refuge que dans les formes de vie typiques, Aux xiv e et xv e siècles, l’Allemagne connut
celles-là qui brident le fort dans l’exploitation une extraordinaire poussée de l’individualité.
de sa puissance exceptionnelle. Mais sur le Les ordres collectivistes du Moyen Âge furent
ferme sol des mœurs, de la moyenne, du niveau très largement battus en brèche par la libéra-
général, les femmes aspirent alors énergique- tion de la personnalité individuelle. Mais les
ment, en fonction des possibilités qui leur sont femmes ne trouvèrent nullement à s’imposer
laissées, à singulariser et distinguer leur per- à l’occasion de ce développement de l’indi-
sonnalité. La mode leur offre justement cette vidualisme, il leur demeurait interdit de se
combinaison idéale : d’une part un domaine déplacer et de s’épanouir librement. Elles s’en
d’imitation universelle, un bain dans le large dédommagèrent en inventant les modes vesti-
fleuve de la société, une décharge des respon- mentaires les plus extravagantes et exubérantes
sabilités individuelles en matière de goûts et de qui se peuvent imaginer. À la même époque, on
comportements ; d’autre part, et malgré cela, constate qu’en Italie au contraire, les femmes
une distinction, une mise en valeur, une parure jouissaient d’une grande liberté pour affirmer
individualisée de la personnalité. leur personnalité. La Renaissance leur octroya
Pour chaque classe d’hommes, voire proba- des possibilités en matière d’instruction, d’exté­
blement pour chaque individu, il semble qu’il riorisation et de différenciation personnelle,
existe un certain rapport quantitatif entre le dont elles furent ensuite privées de nouveau
besoin d’individualisation et l’aspiration à pendant des siècles ; dans les couches les plus
s’abîmer dans la communauté, de sorte que si élevées de la société tout particulièrement, elles

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