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LA FINANCE POUR QUOI FAIRE ?


DES PROGRÈS DANS LA RÉGULATION

BÂLE II EN DIX POINTS


CHRISTIAN DE BOISSIEU*

L
e passage du ratio Cooke (Bâle I) des années 1980 et au début des années
au ratio McDonough (Bâle II) 1990. Le ratio Cooke, introduit à ce
constitue, sans conteste, l’un des moment-là, a eu un double mérite :
chantiers réglementaires majeurs de - sur un sujet de première importance,
ce début de siècle. Les enjeux sont susciter une coordination internatio-
considérables, puisqu’ils touchent à la nale, au départ entre les pays les plus
fois au financement de l’économie, à avancés ;
la santé des banques, à la sécurité - renforcer les exigences prudentielles à
des systèmes financiers... De plus, il y a l’égard des banques, dans le contexte
là un exemple, jusqu’à présent réussi, de crises bancaires et financières récur-
de concertation internationale : face rentes et à portée systémique fréquente.
à la minceur des résultats obtenus, Mais, au fil du temps, il est apparu que
depuis des années, par le G7 en matière le ratio Cooke était de plus en plus
économique et financière (en particu- décalé par rapport à la réalité.
lier sur les taux de change), n’est-il pas Cela est devenu patent pour la prise
logique et équitable de souligner les suc- en compte du risque de crédit. Tous les
cès du Comité de supervision bancaire États doivent-ils être pondérés à 0 %
(Comité de Bâle) depuis sa création ? au regard du ratio de solvabilité, à
L’objet de cet article n’est pas de partir du moment où ils appartiennent
revenir en détail sur les aspects tech- à la zone OCDE (Organisation de
niques de Bâle II. Il est plutôt d’organi- coopération et de développement
ser, en dix points, certaines questions économiques) ? Certainement pas, et
et réponses suscitées par cette transi- l’extension même de cette zone néces-
tion réglementaire majeure. site de différencier, du point de vue
de la qualité de la signature, les États-
Unis, la France... d’un côté, la Corée
VIVE BÂLE II ! du Sud, le Mexique... de l’autre côté.
Toutes les entreprises privées non
garanties par l’État devraient-elles
Une chose est sûre : il était temps de continuer à être pondérées à 100 %,
sortir du dispositif mis en place à la fin comme le postule l’actuel ratio Cooke ?

* Professeur à l’université Paris I (Panthéon-Sorbonne), président délégué du Conseil d’analyse économique.


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Certainement pas, et tout conduit au ries de modèles internes tient au degré


contraire à faire la différence entre la de complexité des évaluations (traite-
grande firme multinationale et la toute ment comptable des engagements sur
petite PME du coin de la rue. Pourquoi instruments dérivés, possibilité de
le même poids (20 %) à toutes les « compensation » plus ou moins éten-
collectivités locales dans la zone due entre ces engagements...).
OCDE ? On peut allonger la liste des Les options ainsi offertes à chaque
insuffisances actuelles. L’innovation banque donnent la possibilité de s’ados-
centrale de Bâle II va être de partir de ser à la notation externe des agences
la réalité concrète du risque de crédit, de rating, sans conférer à celles-ci de
grâce à une grille de pondérations plus monopole, ni même de compétence
adaptée et plus fine, et, ce faisant, de privilégiée dans l’analyse du risque
combler le fossé qui s’était creusé entre de crédit. Sous cet angle, l’équilibre
le capital réglementaire (celui exigé obtenu après beaucoup de tâtonne-
par le ratio de solvabilité) et le capital ments et de négociations est préférable
économique (celui économiquement aux premières versions de Bâle II qui
justifié compte tenu de la probabilité accordaient trop de poids et trop de
de défaillance de l’emprunteur et d’un place aux agences de rating.
certain nombre d’autres paramètres) Du point de vue de chaque éta-
des banques. Il y a donc là un progrès blissement de crédit, le choix d’une
indiscutable. formule parmi les trois proposées doit
dépendre du calcul microéconomique.
Ainsi, il faudra préférer le modèle
QUEL ÉQUILIBRE interne avancé lorsque les avantages à
ENTRE CENTRALISATION en attendre par rapport aux autres
ET DÉCENTRALISATION ? solutions (en particulier l’économie
de fonds propres rendue possible grâce
à une méthodologie approchant au
Chaque établissement de crédit va, plus fin la réalité du risque de crédit)
pour fixer la grille des pondérations à l’emportent clairement sur les coûts
appliquer sur ses différents engage- engagés pour la construction, l’appli-
ments, avoir le choix en trois systèmes : cation et le suivi d’un tel modèle (coûts
- un modèle externe standard, s’ap- en informatique, en personnel quali-
puyant en partie sur les notations fié...). Ce type de calcul, combiné à des
délivrées par les grandes agences de considérations d’image et de prestige,
rating ; devrait conduire les grands établisse-
- un modèle interne de base ments, ainsi que les filiales de grandes
(Foundation Internal Ratings Based - banques, à recourir à des modèles
IRB ), reposant sur le système de nota- internes avancés.
tion interne de la banque ; Encore faut-il s’assurer qu’une telle
- un modèle interne avancé (advanced réglementation, faite à la fois pour
IRB ), exploitant également les nota- des considérations prudentielles, mais
tions internes. aussi pour réduire certaines distorsions
La séparation entre les deux catégo- de concurrence, n’a pas pour résultat
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involontaire d’introduire de nouvelles Cette innovation est féconde puis-


distorsions. C’est pourquoi il faut qu’elle permet d’élargir les exigences
compter sur l’intervention d’un arbitre en fonds propres et quasi fonds propres
(en pratique, le superviseur bancaire, au-delà des seuls risques de crédit et de
en France donc la Commission ban- marché. Le revers de la médaille appa-
caire) pour évaluer et comparer la raît tout de suite dans l’éclectisme des
qualité des modèles internes. Cette risques opérationnels : risques nés de
opération est déjà pratiquée pour les dysfonctionnements dans le système
modèles internes de risques de marché, informatique d’une banque, risques lé-
pris en compte depuis 1995 pour gaux (catégorie, elle-même, suffisam-
l’application du ratio Cooke. Elle ment large...), risques d’incendie... On
revient à introduire de la coordination le voit, le risque opérationnel est défini
et même de la centralisation dans une avant tout de façon négative par ce
démarche globalement décentralisée. qu’il n’est pas (il n’est ni un risque de
Les autorités réglementaires repren- crédit, ni un risque de marché), et il
nent-elles ainsi d’une main ce qu’elles englobe toute une série d’événements
lâchent de l’autre ? Vu la force de hétérogènes entre eux au risque (si l’on
l’argument de la concurrence loyale peut dire...) de se transformer en
(level playing field ), c’était sans doute auberge espagnole. Ce statut plutôt
inévitable. En pratique, il restera à voir inconfortable du risque opérationnel
la façon concrète dont les autorités est, espérons-le, transitoire et largement
réglementaires vont exercer leur préro- dû à sa reconnaissance en cours dans la
gative de surveillance et d’évaluation réglementation prudentielle. Il serait, à
vis-à-vis des modèles internes. terme, plus satisfaisant de passer d’une
Un autre aspect important du débat définition négative à une définition
centralisation/décentralisation touche positive (ce qu’il est réellement) du
à l’application concrète du pilier II (la risque opérationnel.
supervision au cas par cas) et le pilier
III (la discipline de marché) de Bâle II.
C’est la pratique plus que la théorie qui LES RISQUES DE CRÉDIT :
fixera sur ces sujets les équilibres. PLUS DIFFICILES
À ANTICIPER
QUE LES RISQUES
LA RECONNAISSANCE DE MARCHÉ ?
DU RISQUE OPÉRATIONNEL

Accorder ou refuser des crédits selon


Bâle I avait commencé par s’occuper la probabilité de défaut, partiel ou
du risque de crédit, pour étendre les total, de l’emprunteur constitue le plus
exigences prudentielles aux risques de vieux métier du monde bancaire. On
marché à partir du milieu des années pourrait donc penser que la modélisa-
1990. Bâle II innove en ajoutant une tion du risque de crédit coule de source,
troisième catégorie de risques : les ris- et qu’elle est, en tout cas, plus aisée que
ques opérationnels. la modélisation des risques de marché.
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Or, c’est plutôt l’inverse qui prévaut. Quoi qu’il en soit, il n’existe en la
La volatilité des marchés, le degré de matière aucune sorte de fatalité. L’état
sophistication des outils permettant de des lieux doit conduire les banques et
s’en protéger ou d’en profiter (instru- les régulateurs à passer des systèmes de
ments dérivés de première génération, notation internes des emprunteurs,
ou de deuxième génération comme parfois et même assez souvent très
les dérivés de crédit) conditionnent empiriques et peu formalisés, à des mo-
forcément la gestion des risques de mar- délisations plus solides ; la capacité
ché par l’ensemble des opérateurs, y d’établir des passerelles entre les résul-
compris les banques. Une gestion qui tats du passé et les anticipations de
recourt à des méthodes probabilistes l’avenir doit se mesurer à l’aune de la
comme la VAR (value at risk : perte stabilité ou de l’instabilité des relations
maximale potentielle encourue pour ainsi mises en évidence.
un intervalle de confiance donné).
Depuis 1995, les grandes banques
internationales ont engagé des équipes IMPACT GLOBAL
et des sommes importantes dans la ET EFFETS
construction de modèles internes pour DE DISTRIBUTION
leurs risques de marché. Il s’avère, DE BÂLE II
en pratique, que la modélisation des
risques de crédit soulève plus de diffi-
cultés et que, par exemple, la VAR Des premières simulations effectuées,
crédit est moins aisée à identifier que la il ressort que le passage de Bâle I à
VAR marché. Pourquoi ? Les réponses Bâle II serait globalement « neutre » :
apportées ne sont pas, je l’avoue, tota- les exigences en fonds propres de base
lement satisfaisantes. D’aucuns évo- (tier 1) et en quasi fonds propres éva-
quent le caractère non répétitif et diffi- luées pour l’ensemble du système ban-
cilement reproductible du risque de caire (par exemple, le système bancaire
crédit : pour cerner celui-ci, l’étude du français) ne seraient pas signifi-
passé serait la plus mauvaise manière cativement modifiées par cette transi-
de se projeter dans l’avenir, à la diffé- tion. Autrement dit, les fonds propres
rence du risque de taux d’intérêt, du supplémentaires requis pour couvrir les
risque sur le portefeuille d’actions ou risques opérationnels compensent,
du risque de change. S’il en est vrai- grosso modo, les fonds propres écono-
ment ainsi, le calcul des probabilités, et misés (par rapport à Bâle I) grâce à une
tout ce qu’il autorise, sont d’un recours gestion plus fine et plus rationnelle des
limité. On évoque aussi l’indétermina- risques de marché et des risques de
tion de la corrélation entre les risques crédit.
individuels de crédit (sauf dans des Cette quasi-neutralité d’ensemble
configurations extrêmes comme une camoufle d’intenses effets de distribu-
récession grave ou une crise systémique tion à l’intérieur du système bancaire,
majeure) qui contraste avec des corré- selon les activités exercées, la nature et
lations assez bien établies entre les gran- la qualité des engagements... La transi-
des catégories de risques de marché. tion de Bâle I à Bâle II va s’apparenter
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à un jeu gagnants/perdants. Les ga- per les conséquences de Bâle II. Une
gnants ? On peut, ici, prendre l’exem- difficulté récurrente dans les études
ple d’une banque spécialisée dans le d’impact est de prévoir l’effet du nou-
financement des grandes entreprises veau système de pondérations sur le
multinationales (corporate financing). niveau global et la structure des enga-
Avec le ratio Cooke actuellement en gements de chaque banque.
vigueur, chacune de ces entreprises se
voit affecter une pondération de 100 %.
Ainsi, lorsqu’elle bénéficie d’un crédit QUE PENSER
bancaire de 100, la banque productrice DE LA PONDÉRATION
du crédit doit dégager des fonds pro- DU CAPITAL-RISQUE ?
pres supplémentaires de 8 (dont au
moins 4 de fonds propres de base).
Grâce à Bâle II, ladite banque va pou- Bâle II introduit une gamme plus
voir réduire sa charge en fonds propres large de pondérations que celle de
(ou la maintenir, mais en augmentant Bâle I, permettant ainsi de mieux
considérablement ses engagements), car cerner la réalité du risque de crédit. En
la plupart de ses clients corporate se principe, les pondérations vont aller de
verront affecter, au titre de la notation 0 à 150 % (de 0 à 100 % aujourd’hui),
interne, un poids inférieur à 100 %. mais il est prévu, dans quelques cas
Les perdants ? Prenons l’exemple précis, de monter jusqu’à 350-400 %.
d’une banque spécialisée dans le finan- Par exemple, un engagement pondéré
cement des collectivités locales dans la à 400 % impliquerait pour la banque
zone OCDE. Sous le régime de Bâle I, de dégager 32 de fonds propres addi-
elle pondère chacune de ces collectivi- tionnels pour un crédit accordé de 100.
tés à seulement 20 % ; un crédit de 100 Vu la rareté et le coût des fonds pro-
exige des fonds propres additionnels de pres, on perçoit facilement la force de
1,6 (dont au moins 0,8 pour les fonds dissuasion engendrée par une telle pon-
propres de base). Avec Bâle II, chacune dération.
des collectivités locales fera l’objet Au moment de la rédaction de ce
d’une notation propre, débouchant texte, le sort définitif fait dans Bâle II
souvent sur des pondérations supérieu- aux financements bancaires du capital-
res à 20 %. Ainsi, cette banque devra, risque n’était pas connu. Il est cepen-
toutes choses égales d’ailleurs, soit dant question d’une pondération
renforcer sensiblement sa charge en allant jusqu’à 400 %, qui inquiète
fonds propres, soit réduire le montant grandement les professionnels du
de ses engagements (ou bien un peu capital-risque. Si tel était le cas, il fau-
des deux). drait s’attendre à ce que les banques,
À la lumière des dernières proposi- déjà très prudentes aujourd’hui
tions du Comité de Bâle, revues et lorsqu’il s’agit de financer la création
corrigées à la suite de la consultation d’entreprises et le capital-risque (aux
avec les professionnels, chaque grand divers stades de la création et du dé-
(ou même moins grand) établissement marrage d’une entreprise), le soient
a effectué des simulations pour antici- encore plus demain. Devra-t-on et
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pourra-t-on alors compter sur des caires lors du passage à Bâle II, je vois
financements désintermédiés pour trois axes complémentaires :
compenser des financements bancaires - rappeler que la catégorie des PME
se dérobant de plus en plus ? reste suffisamment hétérogène, y
Statistiquement, il existe peut-être, compris sous l’angle du risque de
et même sans doute, quelques bonnes signature, pour éviter toute générali-
raisons, à la lumière des défaillances sation hâtive ;
enregistrées, pour « taxer » ainsi certai- - faire en sorte que le modèle externe
nes composantes du capital-risque. Au standard, qui va être choisi par un cer-
plan économique et politique (dans le tain nombre de banques de taille
sens le plus noble du terme), il serait moyenne ou modeste, dont quelques-
absurde, surtout pour les Européens unes spécialisées dans le financement
qui affichent, en l’espèce, un retard des PME, tienne compte justement de
évident vis-à-vis des États-Unis, de l’hétérogénéité des PME ;
pénaliser des activités et des secteurs - conserver, lorsqu’ils existent, les
riches en innovations, en productivité, systèmes de mutualisation des risques
mais aussi en emplois. Espérons qu’au et les financements publics qui
bout du compte, le Comité de Bâle permettent d’amorcer le financement
finira par accepter une formule moins de la création d’entreprises, de l’inno-
handicapante pour le financement vation... (interventions en France de
bancaire du capital-risque. la Sofaris, de la Banque du dévelop-
pement des petites et moyennes entre-
prises - BDPME...).
LE BIAIS ANTI-PME :
ÉVITABLE ?
LA PROCYCLICITÉ
DU NOUVEAU DISPOSITIF
Comme indiqué, Bâle I traite de la RÉGLEMENTAIRE :
même façon (avec une pondération de INÉVITABLE ?
100 %) la PME du coin de la rue et
la grande firme multinationale. Une
situation aberrante qu’il fallait corri- Sous Bâle I, les pondérations affec-
ger. Mais, assez naturellement, cette tées aux différents emprunteurs (de 0
correction risque de se faire au détri- à 100 %, en passant par les classes
ment du financement bancaire des intermédiaires à 20 % et 50 %) sont
PME. Les plus modestes d’entre elles indépendantes de la conjoncture.
ne font pas l’objet d’une notation ex- Elles résultent seulement de l’apparte-
terne par une agence de rating. Quant nance des emprunteurs à telle ou telle
à la notation interne des PME par les catégorie définie a priori. Avec Bâle II,
banques, elle s’appuie, en règle géné- il va en être tout autrement. Ainsi, les
rale, sur les taux effectifs de défaillance pondérations intégrées dans les modè-
qui ne sont pas favorables aux petites les internes des banques (qu’il s’agisse
entreprises. Pour contrer l’essor du biais de la modélisation de base ou avancée)
anti-PME dans les financements ban- deviennent variables. Puisqu’il existe
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une forte corrélation entre la conjonc- l’anticipation de la prochaine crise.


ture et le risque de défaut, ces pondéra- Combiner Bâle II et l’essor du
tions vont augmenter dans la phase provisionnement dynamique aurait
basse du cycle (par exemple, en réces- donc le grand avantage de contenir la
sion), diminuer en période d’expan- procyclicité du nouveau dispositif
sion ou de boom. La dimension prudentiel. Encore faudrait-il satis-
procyclique de la nouvelle réglemen- faire deux conditions complémen-
tation prudentielle devient alors évi- taires :
dente : les banques vont être incitées à - obtenir une forte convergence des
réduire leurs engagements durant la autorités nationales, au plan mondial
récession, l’accentuant d’autant par des et en Europe, à propos de ce
comportements de rationnement du provisionnement dynamique. Une
crédit, voire de « tarissement » total condition qui, aujourd’hui, est loin
de la production de nouveaux crédits d’être satisfaite ;
(credit crunch) ; et inversement pen- - clarifier le statut fiscal du provision-
dant le boom. On peut montrer que nement dynamique, dans un sens
toute réglementation prudentielle favorable à la déductibilité.
relative au ratio de solvabilité des
banques comporte nécessairement
une petite dose de procyclicité. Disons BÂLE
qu’elle va sérieusement progresser ET LES PAYS ÉMERGENTS
avec Bâle II.
Comment contenir ce côté négatif
de la transition de Bâle I à Bâle II ? Le ratio Cooke s’applique,
Deux pistes sont envisageables. La aujourd’hui, dans plus de 100 pays,
première consisterait à introduire dans donc bien au-delà des seuls pays mem-
le dispositif prudentiel lui-même des bres du Comité de Bâle. Ce résultat a
paramètres d’autorégulation réduisant été obtenu par le jeu de la globalisation
la sensibilité des pondérations vis- et de la concurrence entre systèmes
à-vis du cycle économique. C’est un bancaires, la solidité et la sécurité des
peu dans cette direction que se sont banques étant devenues, au fil du temps,
orientées les discussions en 2003, au des composantes essentielles de la
risque de déboucher sur une régle- compétitivité des systèmes financiers ;
mentation de plus en plus complexe, il est d’autant plus impressionnant que
donc d’application délicate et d’effi- les pays en développement, émergents
cacité incertaine. La seconde piste, ou non, n’avaient pas été invités aux
qui me paraît préférable, consiste à négociations internationales qui ont
mettre en place des forces de rappel débouché sur Bâle I en 1988. Pour
externes plutôt qu’internes. Le Bâle II, un certain nombre de pays
provisionnement dynamique (ou ex émergents ont participé à la consul-
ante) est un dispositif anticyclique tation, spécialement dans sa phase
et non procyclique, puisqu’il invite terminale. On peut raisonnablement
les banques à faire des provisions estimer que, d’une façon ou d’une autre,
pendant la phase haute du cycle, dans le ratio McDonough va concerner les
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trois quarts des pays de la planète, soit tive européenne. On peut s’attendre à
près de 150 d’entre eux. C’est juste- ce que la convergence réglementaire
ment pour cela que j’exprime le regret soit encore plus forte avec Bâle II.
suivant : les spécificités liées au rôle des En second lieu, la date d’entrée en
banques et aux financements bancaires application de Bâle II est essentielle.
dans les pays émergents n’ont pas été L’échéance est, en principe, pour la fin
suffisamment prises en compte dans le de 2006. Mais certains retards dans la
dispositif quasi définitif. Les derniers conception du nouveau dispositif et le
ajustements pourraient permettre de besoin de nouvelles simulations ont
surmonter une telle lacune, mais il conduit à évoquer un décalage supplé-
est peu probable que les pays les plus mentaire d’une année, soit fin 2007.
avancés aillent dans cette direction. Ce serait au moins la seconde fois que
Pour l’autre aspect des relations l’échéance initialement prévue serait
entre Bâle II et les pays émergents, à repoussée. Mon sentiment est que, pour
savoir l’affinement de l’analyse du des raisons à la fois de crédibilité et
risque/pays dans le nouveau ratio de d’efficacité, il faut s’en tenir à l’échéance
solvabilité, on doit s’attendre à des de fin 2006, quitte à ne pas tout traiter
améliorations, car l’étude empirique d’emblée et à compter sur les débuts
du risque/pays va forcément profiter d’application de Bâle II pour résoudre
des progrès à attendre dans l’analyse du les questions qui seraient encore en
risque en général. suspens à cette échéance.
Enfin, le périmètre d’application de
Bâle II va être décisif pour aborder la
L’IMPORTANCE concurrence entre systèmes bancaires
DES CONDITIONS et la compétitivité de chacun d’entre
D’APPLICATION eux. Roger Ferguson, numéro deux de
DU NOUVEL ACCORD la Réserve fédérale américaine et prin-
cipal négociateur de Bâle II pour les
États-Unis, a évoqué à plusieurs repri-
Trois remarques d’importance four- ses, en 2003, le scénario dans lequel au
nissent la trame de la conclusion. maximum 20 à 25 grandes banques
D’abord, le Comité de Bâle, rap- américaines passeraient sous le nou-
pelons-le, ne peut adopter que des veau régime, le reste du système ban-
recommandations. Il revient ensuite à caire des États-Unis demeurant sous
chaque pays de les transposer dans son Bâle I amélioré à la marge. Position de
droit positif. Au plan européen, il fau- fond ou posture de négociation, afin
dra compter sur une directive pour d’obtenir certaines concessions du côté
adapter le ratio de la solvabilité, puis de l’Europe ou du Japon ? Il est difficile
ensuite sur la transposition de celle-ci de trancher à ce stade du débat. Mais si
dans chacun des pays membres de jamais Bâle II était en partie vidé de
l’Union européenne. Pour Bâle I, il son contenu avant d’être appliqué,
existait quelques écarts, généralement par sa restriction aux grandes banques
de second ordre, entre les recomman- internationales de New York (et à
dations du Comité de Bâle et la direc- un petit nombre d’autres banques
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LA FINANCE POUR QUOI FAIRE ?
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américaines), l’Europe devrait éviter d’application du nouveau ratio de


trop de faiblesse ou trop de candeur. solvabilité ne soit pas, grosso modo, le
Dans ce monde globalisé, intégré et même à l’intérieur du G7 et, en prati-
très concurrentiel, on aurait du mal à que, largement au-delà de ce club des
comprendre et à admettre que le champ pays les plus avancés.

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